Project Gutenberg's Cours de philosophie positive. (3/6), by Auguste Comte

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Title: Cours de philosophie positive. (3/6)

Author: Auguste Comte

Release Date: April 4, 2010 [EBook #31883]

Language: French

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COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE,

PAR M. AUGUSTE COMTE,

ANCIEN LVE DE L'COLE POLYTECHNIQUE, RPTITEUR D'ANALYSE
TRANSCENDANTE
ET DE MCANIQUE RATIONNELLE  LADITE COLE.

TOME TROISIME,

CONTENANT
LA PHILOSOPHIE CHIMIQUE ET LA PHILOSOPHIE
BIOLOGIQUE.

PARIS,
BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
POUR LES SCIENCES,
QUAI DES AUGUSTINS, N 55.

1838.




AVIS DE L'AUTEUR.

Divers obstacles ont successivement retard la composition et la
publication de ce troisime volume, dont la premire partie, consacre 
la philosophie chimique, a t crite et imprime dans les derniers mois
de l'anne 1835. En consquence, le quatrime et dernier volume de cet
ouvrage, contenant la philosophie sociale et les conclusions gnrales
de l'ensemble du trait de philosophie positive, ne pourra tre publi
que vers le milieu de l'anne 1839.

Paris, le 24 Fvrier 1838.




COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE.




TRENTE-CINQUIME LEON.

Considrations philosophiques sur l'ensemble de la chimie.

Le dernier aspect fondamental sous lequel la philosophie naturelle doive
tudier l'existence d'un corps quelconque, se rapporte aux
modifications, plus ou moins profondes et plus ou moins varies, que
toutes les substances peuvent prouver dans leur composition, en vertu
de leurs diverses ractions molculaires. Ce nouvel ordre de phnomnes
gnraux, sans lequel les plus grandes et les plus importantes,
oprations de la nature terrestre nous seraient radicalement
incomprhensibles, est le plus intime et le plus complexe de tous ceux
que peut manifester le monde inorganique. Dans aucun acte de leur
existence, les corps inertes ne sauraient paratre aussi rapprochs de
l'tat vital proprement dit, que lorsqu'ils exercent avec nergie les
uns sur les autres cette rapide et profonde perturbation qui caractrise
les effets chimiques. Le vritable esprit fondamental de toute
philosophie thologique ou mtaphysique consistant essentiellement,
ainsi que je l'tablirai dans le volume suivant,  concevoir tous les
phnomnes quelconques comme analogues  celui de la vie, le seul connu
par un sentiment immdiat, on s'explique aisment pourquoi cette manire
primitive de philosopher a d exercer, sur l'tude des phnomnes
chimiques, une plus intense et plus opinitre domination qu'envers
aucune autre classe de phnomnes inorganiques.

Outre cette cause principale, il convient de remarquer subsidiairement
que, pour un tel ordre d'effets naturels, l'observation directe et
spontane ne peut d'abord s'appliquer qu' des phnomnes extrmement
compliqus, comme les combustions vgtales, les fermentations, etc.,
dont l'analyse exacte constitue presque le dernier terme de la science;
car les phnomnes chimiques les plus importans, ou ceux du moins
auxquels s'adapte le mieux l'ensemble de nos moyens d'exploration, ne se
produisent que dans des circonstances minemment artificielles, dont la
pense a d tre fort tardive et la premire institution trs difficile.
Il est ais de nos jours, mme aux esprits les plus mdiocres, de
provoquer, en ce genre, de nouveaux phnomnes susceptibles de quelque
intrt scientifique, en tablissant, pour ainsi dire au hasard, entre
les nombreuses substances dj connues, des relations auparavant
ngliges: mais, dans l'enfance de la chimie, la cration de sujets
d'observation vraiment convenables a d, au contraire, long-temps
prsenter des difficults capitales, que nos habitudes actuelles ne nous
permettent gure de mesurer judicieusement. On ne saurait mme
comprendre (comme je l'ai rappel, d'aprs l'illustre Berthollet, dans
les prolgomnes de cet ouvrage) comment l'nergique et persvrante
activit des anciens scrutateurs de la nature et pu conduire  la
dcouverte des principaux phnomnes chimiques, sans la stimulation
toute-puissante qu'entretenaient habituellement en eux les esprances
illimites dues  leurs notions chimriques sur la composition de la
matire.

Ainsi, la nature complexe et quivoque de ces phnomnes, et en second
lieu les difficults fondamentales qui caractrisent leur premire
exploration, doivent suffire pour expliquer la tardive et incomplte
positivit des conceptions chimiques, comparativement  toutes les
autres conceptions inorganiques. Aprs avoir si pleinement constat,
dans la seconde moiti du volume prcdent, combien l'tude des simples
phnomnes physiques est encore imparfaite, combien mme son caractre
scientifique doit, en gnral, nous sembler jusqu'ici,  plusieurs
gards, radicalement dfectueux, nous devons naturellement prvoir un
tat d'infriorit bien plus prononc pour la science, beaucoup plus
difficile, et en mme temps plus rcente, qui recherche les lois des
phnomnes de composition et de dcomposition. Sous quelque aspect qu'on
l'envisage, en effet, soit spculativement, quant  la nature de ses
explications, soit activement, quant aux prvisions qu'elles comportent,
cette science constitue videmment aujourd'hui la branche fondamentale
la moins avance de la philosophie inorganique. Par la seconde
considration surtout, que j'ai tant recommande comme offrant le
critrium  la fois le plus rationnel, le moins quivoque, et le plus
exact du degr de perfection propre  chaque classe de connaissances
spculatives, il est clair que, dans la plupart de ses recherches, la
chimie actuelle mrite  peine le nom d'une vritable science,
puisqu'elle ne conduit presque jamais  une prvoyance relle et
certaine. En introduisant, dans des actes chimiques dj bien explors,
quelques modifications dtermines, mme lgres et peu nombreuses, il
est trs rarement possible de prdire avec justesse les changemens
qu'elles doivent produire: et nanmoins, sans cette indispensable
condition, comme je l'ai si frquemment tabli dans ce trait, il
n'existe point,  proprement parler, de _science_; il y a seulement
_rudition_, quelles que puissent tre l'importance et la multiplicit
des faits recueillis. Penser autrement, c'est prendre une carrire pour
un difice.

Cette extrme imperfection de notre chimie tient sans doute
essentiellement  la nature plus complique d'une telle science et  son
plus rcent dveloppement; il serait mme entirement chimrique
d'esprer qu'elle puisse jamais atteindre  un tat de rationalit
aussi satisfaisant que celui des sciences relatives  des phnomnes
plus simples, et spcialement de l'astronomie, vrai type ternel de la
philosophie naturelle. Mais il me semble nanmoins incontestable que son
infriorit actuelle doit, en outre, tre subsidiairement attribue au
vicieux esprit philosophique suivant lequel les recherches habituelles y
sont jusqu'ici conues et diriges, et  l'ducation si dfectueuse de
la plupart des savans qui s'y livrent. Sous ce rapport, il y a tout lieu
de croire qu'une judicieuse analyse philosophique pourrait directement
contribuer  un prochain perfectionnement gnral d'une science aussi
capitale. Telle est la conviction que je dsire provoquer en esquissant
rapidement, dans la premire partie de ce volume, l'examen sommaire de
la philosophie chimique, envisage sous tous ses divers aspects
essentiels. Quoique la nature et les limites de cet ouvrage ne me
permettent point de consacrer  cette importante opration tous les
dveloppemens convenables pour assurer son efficacit, peut-tre
parviendrai-je  faire sentir,  quelqu'un des esprits minens qui
cultivent aujourd'hui cette belle science, la ncessit de soumettre 
une nouvelle et plus rationnelle laboration l'ensemble des conceptions
fondamentales qui la constituent.

Nous devons, avant tout, caractriser avec exactitude l'objet gnral
propre  cette dernire partie de la philosophie inorganique.

Quelque vaste et compliqu que soit, en ralit, le sujet de la chimie,
l'indication nette du but de cette science, et la circonscription
rigoureuse du champ de ses recherches, en un mot, sa dfinition,
prsentent beaucoup moins de difficult que nous n'en avons prouv dans
le volume prcdent relativement  la physique. Nous avons d surtout
dfinir celle-ci par contraste avec la chimie, en sorte que, par cela
mme, notre opration actuelle est dj essentiellement prpare. Il est
ais d'ailleurs de caractriser directement, d'une manire trs
tranche, ce qui constitue les phnomnes vraiment chimiques; car tous
prsentent constamment une altration plus ou moins complte, mais
toujours apprciable, dans la constitution intime des corps considrs;
c'est--dire une composition ou une dcomposition, et le plus souvent
l'une et l'autre, en ayant gard  l'ensemble des substances qui
participent  l'action. Aussi,  toutes les poques du dveloppement
scientifique, du moins depuis que la chimie, se sparant de l'art des
prparations, est devenue l'objet d'tudes rellement spculatives, les
recherches chimiques ont-elles manifest sans cesse un degr remarquable
d'originalit, qui n'a jamais permis de les confondre avec les autres
parties de la philosophie naturelle: il n'en a pas t de mme, 
beaucoup prs, pour la physique proprement dite, si gnralement mle,
par exemple, jusqu' des temps trs modernes, avec la physiologie, comme
le tmoigne encore si clairement le langage scientifique lui-mme[1].

      [Note 1: En Angleterre surtout, la mme expression
      s'applique encore vulgairement  ces deux ordres d'ides; et
      c'est essentiellement pour viter une telle confusion que
      les Boyle, les Newton, etc., ont d'abord introduit l'usage
      du nom de _philosophie naturelle_, dont la signification
      s'est ensuite tant largie. La chimie, au contraire, y est
      invariablement dsigne, depuis le moyen ge, par une
      dnomination spciale, qui n'a jamais eu d'autre
      destination.]

Par ce caractre gnral de ses phnomnes, la chimie se distingue trs
nettement de la physique, qui la prcde, et de la physiologie, qui la
suit, dans la hirarchie encyclopdique que j'ai tablie: et cette
comparaison tend  faire mieux ressortir la nature propre d'une telle
science. L'ensemble de ces trois sciences peut tre conu comme ayant
pour objet d'tudier l'activit molculaire de la matire, dans tous les
divers modes dont elle est susceptible. Or, sous ce point de vue,
chacune d'elles correspond  l'un des trois principaux degrs successifs
d'activit, qui se distinguent entre eux par les diffrences les plus
profondes et les plus naturelles. L'action chimique prsente videmment,
en elle-mme, quelque chose de plus que la simple action physique, et
quelque chose de moins que l'action vitale, malgr les vagues
rapprochemens que des considrations purement hypothtiques peuvent
conduire  tablir entre ces trois ordres de phnomnes. Les seules
perturbations molculaires que puisse produire dans les corps l'activit
physique proprement dite, se rduisent toujours  modifier
l'arrangement des particules; et ces modifications, ordinairement peu
tendues, sont mme le plus souvent passagres: en aucun cas la
substance ne saurait tre altre. Au contraire, l'activit chimique,
outre ces altrations dans la structure et dans l'tat d'agrgation,
dtermine toujours un changement profond et durable dans la composition
mme des particules; les corps qui ont concouru au phnomne sont
habituellement devenus mconnaissables, tant l'ensemble de leurs
proprits a t troubl. Enfin, les phnomnes physiologiques nous
montrent l'activit matrielle dans un degr d'nergie encore trs
suprieur: car, aussitt que la combinaison chimique est effectue, les
corps redeviennent compltement inertes; tandis que l'tat vital est
caractris, outre les effets physiques et les oprations chimiques
qu'il dtermine constamment, par un double mouvement plus ou moins
rapide, mais toujours ncessairement continu, de composition et de
dcomposition, propre  maintenir, entre certaines limites de variation,
pendant un temps plus ou moins considrable, l'organisation du corps,
tout en renouvelant sans cesse sa substance. On conoit ainsi, d'une
manire irrcusable, la gradation fondamentale de ces trois modes
essentiels d'activit molculaire, qu'aucune saine philosophie ne
saurait jamais confondre[2].

      [Note 2: Il doit tre bien entendu, sans doute, que,
      dans la comparaison des actes chimiques avec les actes
      vitaux, on envisage seulement les phnomnes physiologiques
      les plus gnraux, ceux relatifs au plus simple degr de la
      _vie_ proprement dite, et abstraction faite de tout ce qui
      constitue spcialement l'_animalit_: hors de ces limites
      naturelles, le parallle deviendrait radicalement
      impossible, par le dfaut complet d'analogie.]

Pour complter cette notion fondamentale des phnomnes chimiques, il
peut tre utile d'y ajouter deux considrations secondaires, qui ont
dj t indirectement indiques, dans le volume prcdent, en
dfinissant la physique: la plus importante est relative  la nature du
phnomne, et l'autre  ses conditions gnrales.

Toute substance quelconque est sans doute susceptible d'une activit
chimique plus ou moins varie et plus ou moins nergique; c'est pourquoi
les phnomnes chimiques ont t justement classs parmi les phnomnes
gnraux, dont ils constituent, dans l'ordre de complication croissante,
la dernire catgorie: ils se distinguent profondment ainsi des
phnomnes physiologiques, qui, par leur nature, sont exclusivement
propres  certaines substances, organises sous certains modes.
Nanmoins, il doit tre incontestable que les phnomnes chimiques,
surtout par contraste aux simples phnomnes physiques, prsentent, en
chaque cas, quelque chose de spcifique, ou, suivant l'nergique
expression de Bergmann, d'_lectif_. Non-seulement chacun des diffrens
lmens matriels produit des effets chimiques qui lui sont entirement
particuliers; mais il en est encore ainsi de leurs innombrables
combinaisons de divers ordres, dont les plus analogues manifestent
toujours, sous le rapport chimique, certaines diffrences fondamentales,
qui fournissent souvent le seul moyen de les caractriser nettement. Par
consquent, tandis que les proprits physiques ne prsentent
essentiellement, d'un corps  un autre, que de simples distinctions de
degr, les proprits chimiques sont, au contraire, radicalement
spcifiques[3]. Les unes constituent le fondement commun de toute
existence matrielle; c'est surtout par les autres que les
individualits se prononcent.

      [Note 3: Cette spcialit fondamentale des diverses
      actions chimiques ne saurait nullement disparatre, quand
      mme on parviendrait, par une extension exagre de la
      thorie lectro-chimique,  se reprsenter vaguement tous
      les phnomnes de composition et de dcomposition comme de
      simples effets lectriques. Dans cette supposition, la
      difficult ne serait videmment que recule: il demeurerait
      encore incontestable que chaque substance, simple ou
      compose, manifeste une nature de polarit lectrique qui
      lui est propre. Le langage seul serait donc chang, comme
      cela doit arriver pour toutes les notions scientifiques
      rellement fondes sur l'immuable considration des
      phnomnes.]

En second lieu, parmi les conditions extrmement varies propres au
dveloppement des divers phnomnes chimiques, on a pu remarquer, pour
ainsi dire de tout temps, cette condition fondamentale et commune, qui
est ordinairement bien loin de suffire, mais qui se prsente toujours
comme strictement indispensable: la ncessit du contact immdiat des
particules antagonistes, et, par suite, celle de l'tat fluide, soit
gazeux, soit liquide, de l'une au moins des substances considres.
Quand cette disposition n'existe pas spontanment, il faut d'abord la
remplir artificiellement en liqufiant la substance, soit par la fusion
igne, soit  l'aide d'un dissolvant quelconque. Sans cette modification
pralable, la combinaison ne saurait avoir lieu, conformment  un
clbre et judicieux aphorisme, qui remonte  l'enfance de la chimie. Il
n'existe pas jusqu'ici un seul exemple bien constat d'action chimique
entre deux corps rellement solides, du moins en ne s'levant pas  des
tempratures qui rendent difficilement apprciable le vritable tat
d'agrgation des corps. C'est lorsque l'une et l'autre substances sont
liquides, que l'action chimique se manifeste avec le plus d'nergie, si
la lgre diffrence des densits permet aisment un mlange intime.
Rien n'est plus propre que de telles remarques  constater clairement
combien les effets chimiques sont, par leur nature, minemment
molculaires, surtout par opposition aux effets physiques. Ils
prsentent mme,  cet gard, une distinction essentielle, quoique moins
tranche, avec les effets physiologiques; puisque la production de
ceux-ci suppose, de toute ncessit, un concours indispensable des
solides avec les fluides, comme nous le reconnatrons dans la seconde
partie de ce volume.

L'ensemble des considrations prcdentes peut tre exactement rsum,
en dfinissant la chimie comme ayant pour but gnral d'_tudier les
lois des phnomnes de composition et de dcomposition, qui rsultent de
l'action molculaire et spcifique des diverses substances, naturelles
ou artificielles, les unes sur les autres_.

Il y a tout lieu de craindre que, vu son extrme imperfection, cette
science ne doive pas, de long-temps, comporter une dfinition plus
rigoureuse et plus prcise, propre  caractriser, avec une pleine
vidence, quelles sont, en gnral, les donnes indispensables et les
inconnues finales de tout problme chimique. Nanmoins, afin de mieux
signaler le vritable esprit de la chimie, il importe, sans doute, de
considrer directement la dfinition la plus rationnelle, et, pour ainsi
dire, la plus mathmatique, dont une telle science soit susceptible,
quoique, dans son tat prsent, elle ne puisse correspondre que trs
incompltement  une semblable position gnrale de la question.

 cet effet, en rattachant toujours, pour cet ordre de phnomnes comme
pour tous les autres, la considration de _science_  celle de
_prvoyance_, il me semble vident que, dans toute recherche chimique,
envisage du point de vue le plus philosophique, on doit finalement se
proposer; tant donnes les proprits caractristiques des substances,
simples ou composes, places en relation chimique dans des
circonstances bien dfinies, de dterminer exactement en quoi consistera
leur action, et quelles seront les principales proprits des nouveaux
produits. Logiquement examin, le problme, quelques difficults qu'il
prsente, est certainement dtermin; et, d'ailleurs, on n'y pourrait
rien supprimer sans qu'il cesst aussitt de l'tre, en sorte que cette
formule ne renferme aucune nonciation superflue. D'un autre ct, on
conoit aisment que, si de telles solutions taient effectivement
obtenues, les trois grandes applications fondamentales de la science
chimique, soit  l'tude des phnomnes vitaux, soit  l'histoire
naturelle du globe terrestre, soit enfin aux oprations industrielles,
au lieu d'tre, comme aujourd'hui, le rsultat presque accidentel et
irrgulier du dveloppement spontan de la science, se trouveraient, par
cela mme, rationnellement organises, puisque, dans l'un quelconque de
ces trois cas gnraux, la question rentre immdiatement dans notre
formule abstraite, dont les circonstances propres  chaque application
fournissent aussitt les donnes. Cette manire de concevoir le problme
chimique remplit donc toutes les conditions essentielles. Quelque
suprieure qu'elle paraisse aujourd'hui  l'tat rel de la science, ce
qui prouve seulement qu'il est encore trs imparfait, on n'en doit pas
moins reconnatre que tel est le but effectif vers lequel tendent
finalement tous les efforts des chimistes, puisque, de leur aveu
unanime, les questions simples et peu nombreuses  l'gard desquelles ce
rsultat a pu tre atteint jusqu'ici, d'une manire plus ou moins
complte, sont regardes comme les parties les plus avances de la
chimie, d'o rsulte la vrification formelle d'une semblable
destination gnrale.

En examinant plus profondment cette dfinition rationnelle de la
science chimique, on la jugera susceptible d'une importante
transformation, puisque, par l'application redouble d'une telle mthode
convenablement dirige, toutes les donnes fondamentales de la chimie
devraient, en dernier lieu, pouvoir se rduire  la connaissance des
proprits essentielles des seuls corps simples, qui conduirait  celle
des divers principes immdiats, et par suite, aux combinaisons les plus
complexes et les plus loignes. Quant  l'tude mme des lmens, elle
ne saurait, videmment, par sa nature, tre ramene  aucune autre; elle
doit ncessairement constituer une laboration exprimentale et directe,
divise en autant de parties, entirement distinctes et radicalement
indpendantes les unes des autres, qu'il existe,  chaque poque, de
substances indcomposes. Tout ce qu'on pourrait,  cet gard, concevoir
de vraiment rationnel, abstraction faite des inductions analogiques plus
ou moins plausibles auxquelles peuvent conduire certains rapprochemens
dj constats, consisterait  dcouvrir des relations gnrales entre
les proprits chimiques de chaque lment et l'ensemble de ses
proprits physiques. Mais, quoique quelques faits paraissent confirmer
dj le principe, d'ailleurs minemment philosophique, d'une certaine
harmonie gnrale et ncessaire entre ces deux ordres de proprits, on
peut, ce me semble, affirmer que,  aucune poque, cette harmonie ne
saurait tre assez explicitement dvoile pour suppler  l'exploration
immdiate des caractres chimiques de chaque lment. Ainsi, sans
prtendre  une perfection chimrique, on devra toujours regarder comme
obtenues, par autant de suites d'observations directes, les tudes
chimiques des divers corps simples. Mais, cette grande base gnrale une
fois emprunte  l'exprience, tous les autres problmes chimiques,
malgr leur immense varit, devraient tre susceptibles de solutions
purement rationnelles, d'aprs un petit nombre de lois invariables,
tablies par le vrai gnie chimique pour les diverses classes de
combinaisons.

Sous ce rapport, les combinaisons prsentent naturellement deux modes
gnraux de classification, qui doivent ncessairement tre pris l'un et
l'autre en considration fondamentale; 1. la simplicit ou le degr de
composition plus ou moins grand des principes immdiats; 2. le nombre
des lmens combins. Or, d'aprs l'ensemble des observations, l'action
chimique devient d'autant plus difficile, entre des substances
quelconques, que leur ordre de composition s'lve davantage; la plupart
des atomes composs appartiennent aux deux premiers ordres, et, au-del
du troisime ordre, leur combinaison semble presque impossible: de mme,
sous le second point de vue, les combinaisons perdent trs rapidement
de leur stabilit  mesure que les lmens s'y multiplient; le plus
souvent il n'y a qu'un simple dualisme, et presque aucun corps qui soit
plus que quaternaire. Ainsi, le nombre des classes chimiques gnrales
auxquelles peut donner lieu cette double distinction ncessaire, ne
saurait tre bien tendu:  chacune d'elles, devrait correspondre une
loi fondamentale de combinaison, dont l'application aux divers cas
dtermins ferait rationnellement connatre, par les donnes
lmentaires, le rsultat de chaque conflit. Tel serait, sans doute,
l'tat vraiment scientifique de la chimie. C'est  la faiblesse radicale
et, accessoirement,  la direction vicieuse de notre intelligence, que
nous devons surtout attribuer, bien plus qu' la nature propre du sujet,
l'immense loignement o nous sommes aujourd'hui d'une telle manire de
philosopher. Quelque difficile qu'elle paraisse encore, il ne faut point
oublier qu'elle commence maintenant  se raliser en partie relativement
 une catgorie fort importante, quoique secondaire, des recherches
chimiques, l'tude des proportions, comme je le ferai soigneusement
ressortir dans la trente-septime, leon.  cet gard, en effet, 
l'aide d'un coefficient chimique, empiriquement valu pour chaque
corps simple, on parvient  dterminer rationnellement, en beaucoup de
cas, avec une suffisante exactitude, d'aprs un petit nombre de lois
gnrales, la proportion suivant laquelle s'unissent les principes,
pralablement connus, de chaque nouveau produit. Pourquoi toutes les
autres tudes chimiques ne comporteraient-elles point, dans la suite,
une perfection analogue? Nous pouvons donc, en rsum, dfinir la
chimie, le plus rationnellement possible, comme ayant pour objet final:
_tant donnes les proprits de tous les corps simples, trouver celles
de tous les composs qu'ils peuvent former_[4].

      [Note 4: Le problme chimique est, sans doute, comme
      tout autre, logiquement susceptible de renversement;
      c'est--dire qu'on peut demander, rciproquement, de
      remonter des proprits des composs  celles de leurs
      lmens: ce genre de recherches se prsente mme
      naturellement en plus d'une occasion importante, surtout
      quand on veut appliquer la chimie  l'tude des phnomnes
      vitaux. Mais, en thse logique gnrale, plus les questions
      se compliquent, plus leur inversion devient difficile, au
      point d'tre bientt presque insurmontable lorsqu'on dpasse
      les premiers degrs de simplicit: on peut le vrifier
      minemment pour les recherches mathmatiques elles-mmes,
      malgr leur facilit comparative. Une science aussi
      complique que la chimie ne saurait donc, trs probablement,
      acqurir jamais une assez grande perfection pour donner lieu
      rellement, d'une manire un peu suivie,  ces problmes
      inverses; c'est pourquoi j'ai d m'abstenir d'en faire une
      mention formelle.]

Quoiqu'un tel but soit bien rarement atteint dans l'tat prsent de la
science, sa considration familire n'en serait pas moins, ce me semble,
trs utile, ds aujourd'hui, pour donner aux recherches habituelles une
direction plus progressive et une marche plus philosophique. Il n'y a
pas de science qui ne soit, en ralit, plus ou moins infrieure  sa
dfinition: mais l'usage d'une dfinition prcise et systmatique est,
nanmoins, pour une doctrine quelconque, le premier symptme d'une
consistance vraiment scientifique, en mme temps que le meilleur moyen
de mesurer,  chaque poque, avec exactitude ses divers progrs
gnraux. Tels sont les motifs qui m'ont dtermin  insister ici sur
cette importante opration, dont les chimistes philosophes me sauront
peut-tre quelque gr.

La loi fondamentale que j'ai tablie, ds le commencement du volume
prcdent, sur l'harmonie ncessaire entre l'accroissement de
complication des divers ordres de phnomnes et l'extension
correspondante de nos moyens gnraux d'exploration, se vrifie
minemment pour la science chimique, compare  celles qui la prcdent,
et spcialement  la physique, comme il est ais de le constater
sommairement.

C'est ici que le premier et le plus gnral des trois modes essentiels
d'investigation que nous avons alors distingus dans la philosophie
naturelle, _l'observation_ proprement dite, commence  recevoir son
dveloppement intgral. Jusque l, en effet, l'observation est toujours
plus ou moins partielle. En astronomie, elle est ncessairement borne 
l'emploi exclusif d'un seul de nos sens: en physique, le secours de
l'oue, et surtout celui du toucher, viennent s'ajouter  l'usage de la
vue; mais le got et l'odorat restent encore essentiellement inactifs.
La chimie, au contraire, fait concourir simultanment tous nos sens 
l'analyse de ses phnomnes. On ne peut se former une juste ide de
l'accroissement de moyens qui rsulte d'une telle convergence, qu'en
cherchant  se reprsenter, autant que possible, ce que deviendrait la
chimie s'il fallait y renoncer, soit  l'olfaction, ou  la gustation,
qui nous fournissent trs souvent les seuls caractres par lesquels nous
puissions reconnatre et distinguer les divers effets produits. Mais ce
qu'un esprit philosophique doit surtout remarquer  ce sujet, c'est
qu'une telle correspondance n'a rien d'accidentel, ni mme d'empirique.
Car, la saine thorie physiologique des sensations, ainsi que j'aurai
soin de le constater dans la seconde partie de ce volume, montre
clairement que les appareils du got et de l'odorat, par opposition 
ceux des autres organes sensitifs, agissent d'une manire minemment
chimique, et que, par consquent, la nature de ces deux sens les adapte
spcialement  la perception des phnomnes de composition et de
dcomposition.

Quant  l'_exprience_ proprement dite, il serait, sans doute, superflu
d'insister pour apprcier l'importance de la fonction prpondrante
qu'elle remplit en chimie; puisque la plupart des phnomnes chimiques
actuels, et surtout les plus instructifs, sont, videmment, de cration
artificielle. Toutefois, malgr cette imposante considration, je
persiste  croire, comme je l'ai indiqu dans le volume prcdent, qu'on
s'exagre communment la vritable part de l'exprimentation, dans les
dcouvertes chimiques. En effet, que les phnomnes tudis soient
naturels ou factices, ce n'est point l, il importe de le rappeler, ce
qui constitue essentiellement l'exprimentation, envisage comme un mode
d'observation plus parfait: son caractre fondamental consiste surtout
dans l'institution, ou, ce qui revient au mme, dans le choix, des
circonstances du phnomne, pour une exploration plus vidente et plus
dcisive. Or, sous ce point de vue, on trouvera, ce me semble, malgr
les apparences, que la mthode exprimentale est moins spcialement
approprie  la nature des recherches chimiques qu' celle des questions
physiques. Car, les effets chimiques dpendent ordinairement d'un trop
grand concours d'influences diverses pour qu'il soit facile d'en
clairer la production par de vritables expriences, en instituant deux
cas parallles, qui soient exactement identiques dans toutes leurs
circonstances caractristiques, sauf celle qu'on veut apprcier; ce qui
est pourtant la condition fondamentale de toute exprimentation
irrcusable. Notre esprit commence rellement  rencontrer ici, par la
complication des phnomnes, mais  un degr infiniment moindre,
l'obstacle essentiel que la nature des recherches physiologiques oppose
si compltement  la mthode purement exprimentale, dont l'usage est
presque toujours illusoire. On ne saurait douter, nanmoins, que
l'exprimentation n'ait puissamment contribu jusqu'ici au
perfectionnement de la science chimique, abstraction faite des nouveaux
sujets d'observation qu'elle a fait natre. Il me semble mme
incontestable que l'minente supriorit, sous ce rapport, de la
physique sur la chimie, ne tient pas seulement aujourd'hui  la nature
respective des deux sciences (qui en est cependant la principale cause),
mais aussi  ce que la premire se trouve maintenant parvenue  une
poque plus avance de son dveloppement que la seconde. Quand la chimie
sera cultive habituellement d'une manire plus rationnelle, l'art des
expriences y sera, sans doute, mieux entendu et plus efficacement
employ. Ds les premiers temps de cette science difficile, les
immortelles sries de travaux de Priestley, et surtout du grand
Lavoisier, ont offert,  cet gard, d'admirables modles, presque
comparables  ce que la physique nous prsente de plus parfait, et qui
suffiraient seuls pour constater que la nature des phnomnes chimiques
n'oppose point d'insurmontables obstacles  un emploi lumineux et tendu
de la mthode exprimentale.

Enfin, relativement au troisime mode fondamental de l'exploration
rationnelle, la _comparaison_ proprement dite, le moins gnral de tous,
il importe de considrer ici que si, par sa nature, ce procd est
essentiellement destin aux tudes physiologiques, son usage pourrait
cependant commencer  acqurir, dans les recherches chimiques, une
vritable efficacit. La condition essentielle de cette prcieuse
mthode, consiste dans l'existence d'une suite suffisamment tendue de
cas analogues mais distincts, o un phnomne commun se modifie de plus
en plus, soit par des simplifications, soit par des dgradations
successives et presque continues. Or, d'aprs ce seul nonc, il est
vident qu'un tel artifice ne convient, dans toute sa plnitude, qu'
l'analyse des phnomnes vitaux. Aussi, est-ce uniquement l que ce mode
d'observation a t jusqu'ici fcond en rsultats importans: on ne
saurait l'tudier ailleurs pour s'en former une ide nette. Nanmoins,
aprs avoir abstraitement formul, comme je viens de le faire, l'esprit
gnral de ce procd, il me semble vident que, si un tel art est
radicalement inapplicable  l'astronomie, et ne peut mme offrir  la
physique aucune ressource vraiment importante, la chimie, par sa nature,
est,  cet gard, dans de tout autres conditions, qui se rapprochent, 
un certain degr, de celles que la physiologie seule peut manifester
compltement. Je n'ai pas besoin d'en signaler ici d'autre indice
gnral que l'existence des familles naturelles, unanimement admise
aujourd'hui, en chimie, par toutes les ttes philosophiques, quoique la
classification correspondante  ce principe soit encore loin, sans
doute, d'tre convenablement tablie. La possibilit reconnue d'une
semblable classification doit ncessairement conduire  celle de la
mthode comparative, l'une et l'autre tant fondes sur la considration
commune de l'uniformit, dans une longue srie de corps diffrens, de
certains phnomnes prpondrans. Il existe mme entre ces deux ordres
d'ides une telle liaison rciproque, que la construction d'un systme
naturel de classification chimique, si justement dsir aujourd'hui, est
impossible sans une large application de l'art comparatif proprement
dit, entendu  la manire des physiologistes; et, pareillement, en sens
inverse, la chimie compare ne saurait tre rgulirement cultive, tant
que l'esprit ne pourra point s'y diriger d'aprs une bauche de
classification naturelle. Quoi qu'il en soit, ces considrations de
haute philosophie chimique me paraissent rendre incontestable la
convenance fondamentale, et mme l'application peu loigne, du procd
comparatif au perfectionnement gnral des connaissances chimiques.
Peut-tre en indiquant cette importante relation, mon esprit se tient-il
trop au-del de l'tat prsent de la science, qui ne semble, en effet,
offrir jusqu'ici d'exemple rel d'une telle marche que dans un trs
petit nombre de recherches, o son influence est mme difficilement
apprciable. Mais il ne faut point oublier que la chimie est encore,
pour ainsi dire, une science naissante; et en consquence, on ne doit
pas trouver trange que l'ensemble des procds gnraux qui lui sont
propres ait t jusqu' prsent incompltement caractris par son
dveloppement spontan. C'est surtout en devanant,  un degr modr,
les phases naturelles de ce dveloppement, que l'tude spciale de la
philosophie des sciences, telle que je me suis efforc de la concevoir
et de l'organiser, peut contribuer, avec une efficacit notable,  hter
et  tendre leurs progrs effectifs.

Quels que soient les moyens, directs ou indirects, employs pour
l'exploration chimique, il convient de remarquer, en dernier lieu, que
leur emploi est ordinairement susceptible d'une vrification gnrale,
minemment approprie  la nature de cette science, bien qu'elle ne lui
soit pas rigoureusement particulire. Cette ressource capitale rsulte
de la confrontation exacte du double procd de l'_analyse_ et de la
_synthse_[5].

      [Note 5: Les diverses sectes de philosophes
      mtaphysiciens ont tellement abus, depuis un sicle, de ces
      deux expressions, par une multitude d'acceptions logiques
      profondment diffrentes, que tout esprit judicieux doit
      rpugner aujourd'hui  les introduire dans le discours,
      quand les circonstances de leur emploi n'en spcifient pas
      naturellement le sens positif. Mais, en chimie, elles ont d
      heureusement conserver, d'une manire tout--fait pure, leur
      nettet originelle; en sorte qu'elles y sont usites sans
      aucun danger; encore serait-il prfrable, pour plus de
      scurit, d'adopter habituellement les mots quivalens de
      _composition_ et _dcomposition_, qui n'ont pas t vicis,
      et qui ne sont gure plus longs, quoique d'ailleurs ils
      n'offrent pas autant de facilit pour la formation des mots
      secondaires.]

Tout corps qui a t dcompos doit, videmment, tre conu, par cela
mme, comme susceptible d'une recomposition, d'ailleurs plus ou moins
difficile et quelquefois presque impossible  raliser. Or, si cette
opration inverse reproduit exactement la substance primitive, la
dmonstration chimique acquiert aussitt la plus incontestable
certitude. Malheureusement l'admirable extension de la puissance
chimique dans le sicle actuel a beaucoup plus port jusqu'ici sur les
facults analytiques que sur les moyens synthtiques; en sorte que ces
deux voies sont encore trs loin de conserver entre elles une exacte et
constante harmonie.

Afin de caractriser plus profondment les cas o une telle harmonie est
nanmoins indispensable  l'tablissement d'une conviction vraiment
inbranlable, il faut distinguer, en gnral, avec plus de soin qu'on ne
l'a fait, deux genres trs diffrens d'analyse chimique: une analyse
prliminaire, consistant dans la simple sparation des principes
immdiats, et une analyse finale, conduisant  la dtermination des
_lmens_ proprement dits[6]. Quoique celle-ci soit toujours le
complment ncessaire de toute tude chimique, l'usage de la premire
est, cependant, dans un trs grand nombre de cas, et surtout
relativement aux applications, plus important et plus tendu. Or, il est
ais de concevoir que l'analyse lmentaire peut tre, par sa nature,
rigoureusement dispense d'une vrification synthtique. Car, en
instituant l'opration avec exactitude et la poursuivant avec soin, on
dduira toujours, sans incertitude, de la composition des ractifs
employs, compare  celle des produits obtenus, la composition inconnue
de la substance propose, dont les divers lmens auront ainsi t
spars d'une manire quelconque. L'impossibilit o l'on serait de les
combiner de nouveau pour reproduire le corps primitif, ne saurait,
videmment, en un tel cas, jeter aucun doute lgitime sur la ralit de
la solution;  moins toutefois, ce qui doit tre infiniment rare, qu'on
n'et des motifs valides de contester la simplicit effective de
quelqu'un des lmens considrs. La synthse ne fait donc alors
qu'ajouter,  la dmonstration analytique, une confirmation utile et
lumineuse, mais nullement indispensable. Il en est tout autrement, au
contraire, quand il s'agit de dterminer seulement les vrais principes
immdiats. Comme les divers lmens dont ils sont forms seraient
ncessairement toujours plus ou moins susceptibles de produire entre eux
d'autres combinaisons de diffrens ordres, on ne peut jamais avoir
absolument, dans un tel genre d'analyse, la certitude directe qu'un ou
plusieurs des prtendus principes immdiats qu'elle a fournis ne doivent
pas leur origine aux ractions provoques par l'opration analytique
elle-mme. La synthse, en gnral, peut seule alors, en reconstruisant,
avec les matriaux trouvs, la substance propose, dcider finalement la
question d'une manire irrcusable;  moins que la faible nergie des
ractifs employs ou la puissance des inductions analogiques ne
suffisent, ce qui a souvent lieu, pour que les rsultats directs des
oprations analytiques ne doivent comporter aucun doute raisonnable.
Dans les analyses immdiates trs compliques, lors mme que la
concordance de plusieurs moyens analytiques distincts vient fortement
corroborer la solidit des conclusions obtenues, on ne saurait presque
jamais, sans la confirmation synthtique, compter sur de vritables
dmonstrations chimiques. L'analyse des eaux minrales, et surtout
celles des matires organiques, abondent en exemples importans, propres
 mettre dans tout son jour la justesse de cette maxime essentielle de
philosophie chimique.

      [Note 6: Ces deux expressions, _prliminaire_ et
      _finale_, sont ici seulement destines  caractriser, aussi
      nettement que possible, le but propre  chacune des deux
      analyses, sans aucune allusion  l'ordre qui s'tablit entre
      elles. Du point de vue abstrait, il paratrait, sans doute,
      que la premire doit toujours, rationnellement, prcder la
      seconde. Mais comme, en ralit, celle-ci est souvent
      beaucoup plus facile et plus sre que l'autre, dont elle
      peut tre rendue indpendante, on conoit sans peine que cet
      ordre naturel doive se trouver frquemment interverti.]

Pour complter l'aperu d'un tel principe, on doit remarquer enfin, 
ce sujet, l'existence ncessaire d'une certaine harmonie gnrale entre
la possibilit d'appliquer la mthode synthtique et l'obligation d'y
recourir; sans prtendre d'ailleurs, bien entendu, que, sous ce rapport,
la correspondance des moyens au but ne laisse jamais rien  dsirer.
Cela rsulte de la loi, mentionne ci-dessus  autre intention, que les
combinaisons deviennent moins tenaces  mesure que l'ordre de
composition des particules constituantes s'lve davantage. Or le degr
de facilit de la recomposition doit, sans doute, correspondre  celui
avec lequel la sparation s'est opre. Ainsi, l'analyse lmentaire, la
seule qui, d'aprs les considrations prcdentes, puisse tre
rigoureusement dispense de la contre-preuve synthtique, est
prcisment celle qui obligerait aux recompositions les plus difficiles,
souvent mme impossibles pour peu que les lmens soient nombreux, 
cause des ractions trs nergiques qu'il a fallu d'ordinaire employer,
comme l'exprience chimique le vrifie chaque jour: tandis que les cas
d'analyse immdiate, au contraire, n'exigeant, en gnral, que de
faibles antagonismes, n'opposent pas de grands obstacles aux oprations
synthtiques, qui sont alors devenues presque indispensables.

Aprs avoir suffisamment considr, du point de vue philosophique, le
vritable but gnral de la science chimique, et les moyens fondamentaux
d'exploration qui lui sont propres, l'ordre naturel des ides
principales relatives  cette leon nous conduit  examiner rapidement
la position encyclopdique de la chimie, c'est--dire  justifier, d'une
manire directe et spciale, quoique sommaire, le rang que j'ai d lui
assigner dans la hirarchie scientifique tablie au dbut de ce trait.

Ce cas me parat tre l'un des plus propres  constater qu'une telle
classification fondamentale ne repose point sur de vaines et arbitraires
considrations, mais qu'elle est le fidle rsum des harmonies
ncessaires, naturellement manifestes, entre les diffrentes sciences,
par leur dveloppement commun. Aucune position encyclopdique ne me
semble, en effet, se prsenter avec plus de spontanit que celle de la
chimie, d'aprs ma formule, entre la physique et la physiologie. Qui
pourrait mconnatre aujourd'hui que, par plusieurs parties
essentielles, et surtout par l'importante srie des phnomnes
lectro-chimiques, le systme des connaissances chimiques touche
immdiatement  l'ensemble de la physique, dont il constitue, en
apparence, un simple prolongement; et que de mme,  son autre
extrmit, par l'tude, non moins fondamentale, des combinaisons
organiques, il adhre, en quelque sorte,  la physiologie gnrale, dont
il tablit, pour ainsi dire, les premiers fondemens? Ces relations sont
tellement intimes, que, dans plus d'un cas particulier, les chimistes
qui n'ont point approfondi la vraie philosophie des sciences n'osent
dcider si tel sujet tombe effectivement sous leur comptence, ou s'ils
doivent le renvoyer, soit  la physique, soit  la physiologie.

Considrons, en premier lieu, la chimie relativement aux sciences qui la
prcdent dans notre chelle encyclopdique, et d'abord,  la physique,
qui lui est immdiatement antrieure.

Les phnomnes de la premire sont, videmment, d'une nature plus
complique, que ceux de la seconde; et l'tude en est ncessairement
subordonne  la leur. Quoique les uns et les autres soient
rigoureusement gnraux, cependant l'ordre de gnralit des faits
chimiques doit tre class comme rellement infrieur  celui des faits
physiques. En comparant ceux-ci aux faits astronomiques, j'ai dmontr,
dans le volume prcdent, que leur gnralit est moindre, parce que,
propres  tous les corps, ils ne s'y manifestent point cependant dans
toutes les circonstances, leur dveloppement tant toujours soumis 
certaines conditions. Or, le mme principe est applicable ici, et  bien
plus forte raison, car les effets chimiques exigent un concours de
conditions varies beaucoup plus tendu. Avec de simples modifications,
les proprits physiques appartiennent, non-seulement  toutes les
substances, mais aussi  tous les tats d'agrgation, et mme de
combinaison, de chacune d'elles: chaque corps ne manifeste, au
contraire, ses proprits chimiques que dans un tat plus ou moins
dtermin, et souvent tellement restreint qu'il a fallu de longues
sries d'essais laborieux pour parvenir  le raliser. En un mot, la
nature nous offre trs frquemment des effets physiques qui ne sont
accompagns d'aucun effet chimique, tandis que nul phnomne chimique ne
saurait avoir lieu sans la coexistence de certains phnomnes physiques.
Ainsi, les uns formant les divers modes spcifiques de l'activit propre
 chaque substance, et les autres, au contraire, constituant
l'existence fondamentale de toute matire, le sujet de la chimie se
complique ncessairement toujours de celui de la physique, et ne saurait
tre rationnellement tudi sans la connaissance pralable de celui-ci.
D'ailleurs, les agens chimiques les plus puissans sont, dsormais,
emprunts  la physique, qui, en outre, fournit constamment, par ses
diffrens ordres de phnomnes, les premiers caractres distinctifs des
diverses substances. Il serait inutile d'insister davantage aujourd'hui
pour faire sentir qu'on ne saurait concevoir de chimie vraiment
scientifique sans lui donner, pralablement, l'ensemble de la physique
pour base gnrale. Sous ce premier rapport, qui est dcisif, la
position encyclopdique de la chimie se trouve donc dtermine,  l'abri
de toute incertitude.

De cette relation immdiate, rsulte, videmment, une subordination
indirecte, mais ncessaire, de la chimie envers l'ensemble de
l'astronomie, et mme de la science mathmatique, comme fondemens
indispensables de toute physique srieuse. Quant  des liaisons
directes, il faut convenir que, sous le rapport de la doctrine, elles
sont peu tendues et d'une mdiocre importance.

Toute tentative de faire rentrer les questions chimiques dans le domaine
des doctrines mathmatiques, doit tre rpute jusqu'ici, et sans doute
 jamais, profondment irrationnelle, comme tant antipathique  la
nature des phnomnes: elle ne pourrait dcouler que d'hypothses vagues
et radicalement arbitraires sur la constitution intime des corps, ainsi
que j'ai eu occasion de l'indiquer dans les prolgomnes de cet ouvrage.
J'ai fait ressortir, dans le volume prcdent, le tort gnral fait
jusqu'ici  la physique par l'abus de l'analyse mathmatique. Mais l,
il ne s'agissait que de l'usage irrflchi d'un instrument, qui,
judicieusement dirig, est susceptible, pour un tel ordre de recherches,
d'une admirable efficacit. Ici, au contraire, on ne doit pas craindre
de garantir que si, par une aberration heureusement presque impossible,
l'emploi de l'analyse mathmatique acqurait jamais, en chimie, une
semblable prpondrance, il dterminerait invitablement, et sans aucune
compensation, dans l'conomie entire de cette science, une immense et
rapide rtrogradation, en substituant l'empire des conceptions vagues 
celui des notions positives, et un facile verbiage algbrique  une
laborieuse exploration des faits.

La subordination directe de la chimie envers l'astronomie, est,
pareillement, trs faible, mais, nanmoins, plus prononce. Elle est
presque insensible pour la chimie _abstraite_, seule cultive
aujourd'hui. Mais, quand l'ensemble des progrs de la philosophie
naturelle viendra permettre le dveloppement de la chimie _concrte_,
c'est--dire l'application mthodique du systme des connaissances
chimiques  l'histoire naturelle du globe, on prouvera, sans doute, en
plus d'une recherche, le besoin de combiner, pour la saine explication
des phnomnes, les considrations chimiques et les considrations
astronomiques, qui semblent maintenant ne comporter aucun point de
contact rel. La gologie actuelle, si informe qu'elle soit, doit nous
faire clairement pressentir la manifestation future, et peut-tre
prochaine, d'une semblable ncessit, qu'un vague instinct avait
probablement rvle aux philosophes de l'ge thologique, au milieu de
leurs chimriques et pourtant opinitres rapprochemens entre
l'astrologie et l'alchimie. Il est, sans doute, impossible, en principe,
de concevoir l'ensemble des grandes oprations intestines de la nature
terrestre comme radicalement indpendant des mouvemens de notre globe,
de l'quilibre gnral de sa masse, en un mot, du systme de ses
conditions plantaires.

Si les relations immdiates de la chimie avec la science mathmatique,
et mme avec l'astronomie, sont ncessairement peu considrables sous
le point de vue de la doctrine, il n'en saurait tre ainsi,  beaucoup
prs, relativement  la mthode. En ce nouveau sens, il est ais de
reconnatre, au contraire, qu'une suffisante habitude pralable, chez
les chimistes, de l'esprit mathmatique et de la philosophie
astronomique exercerait invitablement la plus grande et la plus
salutaire influence sur la manire de concevoir et de cultiver la
chimie, et, par suite, acclrerait beaucoup ses perfectionnemens
ultrieurs.

Pour la mathmatique (dont il serait, d'ailleurs, superflu d'expliquer
ici que les premires notions lmentaires sont dsormais directement
indispensables aux travaux journaliers des chimistes), je n'ai pas
besoin de reproduire les considrations gnrales, tant exposes dans
les diverses parties antrieures de ce trait, qui tablissent
invinciblement l'ensemble d'une telle tude comme le premier fondement
ncessaire du systme entier de la mthode positive. Il n'y a, dans
cette subordination commune  toute la hirarchie scientifique, rien qui
soit prcisment particulier  la chimie, si ce n'est cette sage
rflexion que, plus les phnomnes se compliquent, plus nous devons nous
prparer soigneusement, par ce salutaire rgime intellectuel,  les
analyser avec une judicieuse svrit. On ne doit pas craindre
d'attribuer aujourd'hui, en partie, au dfaut habituel d'accomplissement
de cette indispensable condition, le peu de rationnalit, de rigueur, et
de liaison que les bons esprits remarquent si pniblement dans la
plupart des travaux chimiques. Il est vident, nanmoins, afin de
prvenir ici toute exagration, que l'ducation mathmatique des
chimistes n'a pas besoin d'tre aussi tendue, dans ses dtails, que
celle convenable aux physiciens, puisqu'elle n'est point destine  leur
fournir, comme  ceux-ci, un secours direct et d'un usage journalier,
mais seulement  les pntrer assez de l'esprit gomtrique pour que
leur intelligence soit convenablement prpare  l'tude rationnelle de
la nature.

Quant  l'astronomie, la subordination directe de la chimie envers elle,
sous le rapport de la mthode, est d'une importance tout aussi grande,
et encore plus sensible, d'aprs la proprit fondamentale que nous
avons reconnue  la science cleste de constituer ncessairement le type
le plus parfait de l'tude de la nature. La salutaire influence d'un tel
modle doit devenir, en gnral, d'autant plus indispensable, que la
complication croissante des phnomnes tend davantage  faire perdre de
vue le vritable esprit de la philosophie naturelle. C'est seulement par
une semblable tude prliminaire, que les chimistes, sentant vivement
l'inanit radicale des explications mtaphysiques dont leur doctrine est
encore habituellement vicie, pourront acqurir enfin un sentiment
profond et efficace du vrai caractre propre  la science chimique, et
du genre de perfection que comporte la nature de ses phnomnes. Sous ce
rapport philosophique, la physique elle-mme, en vertu de sa moindre
perfection ncessaire, ne saurait jamais avoir, pour les chimistes,
autant d'utilit que l'astronomie, malgr ses relations bien plus
intimes et plus tendues. Aujourd'hui surtout, o la mthode, en
physique, est encore,  plusieurs gards, comme nous l'avons reconnu,
radicalement dfectueuse, l'imitation exclusive d'un modle aussi
incomplet tend  dvelopper, sans doute, d'une manire beaucoup moins
satisfaisante, la saine philosophie chimique.

Telles sont, en aperu, soit pour la doctrine, soit pour la mthode, les
relations gnrales de la chimie avec les sciences fondamentales qui la
prcdent dans notre hirarchie encyclopdique.

Il serait superflu de considrer formellement ici sa liaison ncessaire
avec les sciences qui la suivent, et surtout avec la physiologie, qui
vient immdiatement aprs elle. Cet examen aura naturellement sa place
spciale dans la seconde partie de ce volume. Nous devons nous borner,
en ce moment,  concevoir, d'une manire nette mais gnrale, que toute
saine physiologie s'appuie ncessairement sur la chimie, soit comme
point de dpart, soit comme principal moyen d'investigation. En
sparant, autant que possible, les phnomnes de la vie proprement dite,
de ceux de l'animalit, il est clair que les premiers, dans le double
mouvement intestin qui les constitue, sont, par leur nature,
essentiellement chimiques. Les combinaisons et les dcompositions qu'on
y observe prsentent, sans doute, en vertu de l'organisation, des
caractres qui leur sont exclusivement propres: mais, malgr ces
importantes modifications, elles n'en doivent pas moins tre
ncessairement subordonnes aux lois gnrales des effets chimiques.
Mme en considrant l'tude des corps vivans sous le simple point de vue
statique, la chimie y est aussi d'un usage videmment indispensable, en
ce qu'elle fournit les moyens les plus certains de distinguer exactement
entre eux les divers lmens anatomiques d'un organisme quelconque.

Nous reconnatrons, en dernier lieu, dans le volume suivant, que la
nouvelle science fondamentale, que je prsente aux vrais philosophes,
sous le nom de physique sociale, comme devant constituer l'indispensable
complment du systme rationnel de la philosophie naturelle, est,
pareillement, subordonne par son objet  la science chimique. Elle en
dpend, d'abord, videmment, d'une manire ncessaire, quoique
indirecte, par sa relation immdiate et manifeste avec la physiologie.
Mais, en outre, les phnomnes sociaux tant les plus compliqus et les
plus particuliers de tous, leurs lois sont invitablement subordonnes,
par cela mme,  celles de tous les ordres prcdens, dont chacun y
manifeste, plus ou moins explicitement, son influence propre. Quant aux
lois chimiques surtout, il est vident que, dans l'ensemble des
conditions d'existence de la socit humaine, sont comprises plusieurs
harmonies chimiques essentielles, entre l'homme et les circonstances
extrieures fondamentales dont il subit l'empire absolu. La rupture de
ces diverses harmonies, ou seulement leur perturbation un peu profonde,
soit quant  la composition du milieu atmosphrique, ou des eaux, ou des
terrains, etc., ne permettrait plus de concevoir rationnellement le
dveloppement social, mme en supposant un dsordre assez restreint pour
que l'existence individuelle ft maintenue.

La position encyclopdique de la chimie, ainsi exactement vrifie sous
tous les rapports essentiels, conduit naturellement  fixer aussitt le
degr proportionnel de perfection gnrale que comporte cette science
fondamentale, compare aux autres, d'aprs le principe philosophique
tabli  ce sujet dans ma thorie prliminaire de la classification des
sciences (_voyez_ la deuxime leon). Chacun peut, en effet, constater
aisment, par un examen direct, que, conformment  ce principe, et sous
le double aspect de la mthode ou de la doctrine, le degr de perfection
de la chimie est infrieur  celui de la physique et suprieur  celui
de la physiologie. Nous devons surtout, par le motif ci-dessus indiqu,
nous attacher ici  la premire comparaison.

Quant  la mthode, malgr les imperfections radicales que j'ai d
svrement signaler dans la manire de procder de la physique actuelle,
la philosophie physique est, nanmoins, sans aucun doute, beaucoup plus
rapproche aujourd'hui que la philosophie chimique de l'tat pleinement
positif. Si, relativement  la thorie des hypothses, la premire
prsente rellement encore un caractre quasi-mtaphysique, il n'y a
aucune exagration  dire que l'esprit de la seconde est jusqu'ici, 
quelques gards, essentiellement mtaphysique, par suite de son
dveloppement plus difficile et plus tardif. La doctrine des
_affinits_, jusqu' prsent prpondrante et classique, quoique son
empire s'affaiblisse rapidement, est, ce me semble, d'une nature encore
plus ontologique que celle des fluides et des thers imaginaires. Si le
fluide lectrique et l'ther lumineux, comme je l'ai tabli, ne sont
rellement autre chose que des entits matrialises, les affinits
vulgaires ne sont-elles pas, au fond, des entits compltement pures,
aussi vagues et indtermines que celles de la philosophie scolastique
du moyen ge? Les prtendues solutions qu'on a coutume d'en dduire
prsentent videmment le caractre essentiel des explications
mtaphysiques, la simple et nave reproduction, en termes abstraits, de
l'nonc mme du phnomne. Le dveloppement acclr des observations
chimiques, depuis un demi-sicle, qui, sans doute, doit bientt
irrvocablement discrditer une aussi vaine philosophie, n'a fait
jusqu'ici que la modifier, de manire  dvoiler, avec une plus
clatante vidence, sa nullit radicale. Quand les affinits taient
regardes comme absolues et invariables, leur emploi, pour l'explication
des phnomnes, quoique toujours ncessairement illusoire, prsentait,
du moins, une apparence plus imposante. Mais, depuis que les faits ont
forc de concevoir, au contraire, les affinits comme minemment
variables d'aprs une foule de circonstances diverses, leur usage n'a pu
se prolonger sans devenir aussitt, par ce seul changement, d'une
inanit plus manifeste et presque purile. Ainsi, par exemple, pour
fixer les ides, on sait, ds long-temps, que,  une certaine
temprature, le fer dcompose l'eau, ou protoxide d'hydrogne; et,
nanmoins, on a reconnu ensuite que, sous la seule influence d'une plus
haute temprature, l'hydrogne,  son tour, dcompose l'oxide de fer:
que peut signifier, ds lors, l'ordre quelconque d'affinit qu'on croira
devoir tablir entre le fer et l'hydrogne envers l'oxigne? Si, comme
on y est conduit, on fait varier cet ordre avec la temprature, la
nature purement verbale de cette explication prtendue pourrait-elle
tre dsormais conteste? Or, la chimie actuelle offre un grand nombre
de ces rapprochemens, contradictoires en apparence, indpendamment de la
longue srie de considrations aussi dcisives qui ont fait rejeter les
affinits absolues, les seules pourtant qui devaient sembler prsenter
quelque consistance scientifique.

L'empire de l'ducation, et, surtout, l'tat correspondant du
dveloppement gnral de l'humanit, dominent tellement la marche
individuelle des esprits mme les plus minens, que le gnie le plus
profondment philosophique dont la chimie puisse s'honorer jusque ici,
le grand Berthollet, dans l'immortel ouvrage[7] o il a si
victorieusement renvers l'ancienne doctrine des affinits invariables
ou _lectives_, ne peut lui-mme achever de se soustraire compltement
aux habitudes (alors il est vrai, si prpondrantes) d'ontologie
chimique, et maintient, pour l'explication journalire des phnomnes,
l'usage presque arbitraire des vaines conceptions d'affinit, rendues
encore plus vagues par les modifications mmes qu'il a d leur faire
subir. Pour constater, d'une manire irrcusable, combien, mme
aujourd'hui, ces habitudes sont encore,  certains gards, profondment
enracines, il suffit de signaler ici l'trange et absurde doctrine de
l'_affinit prdisposante_, dont l'usage est, jusque ici, rest
classique, comme l'indiquent les traits les plus rcens et les plus
plus justement estims, entre autres le grand et important ouvrage du
plus rationnel des chimistes actuels, l'illustre M. Berzlius. Lorsque,
par exemple, l'action de l'acide sulfurique dtermine,  la temprature
ordinaire, la subite dcomposition, alors impossible sans un tel
secours, de l'eau par le fer, de faon  dgager l'hydrogne, on
attribue communment ce remarquable phnomne  l'affinit de l'acide
sulfurique pour l'oxide de fer qui _tend_  se former: et il en est de
mme dans une foule de cas analogues. Or, peut-on imaginer rien de plus
mtaphysique, et mme de plus radicalement incomprhensible, que
l'action sympathique d'une substance sur une autre qui n'existe pas
encore, et la formation de celle-ci en vertu de cette mystrieuse
affection?[8] Il faut convenir que, comparativement  de telles
conceptions, les tranges fluides des physiciens sont quelque chose de
rationnel et de satisfaisant.

      [Note 7: Le point de dpart de Berthollet se trouva,
      malheureusement, tre pris dans la physiologie, c'est--dire
      dans une science dont la philosophie devait tre
      naturellement, et surtout  cette poque, beaucoup plus
      arrire encore que celle dont il a si noblement consacr sa
      vie  poursuivre le progrs gnral. Prpar, au contraire,
      par une ducation mathmatique et astronomique, un esprit de
      cette trempe et produit, sans doute, mme alors, des
      rsultats philosophiques bien plus complets et plus
      durables. Nanmoins, la _Statique chimique_, beaucoup trop
      nglige aujourd'hui, restera, par son admirable
      rationnalit, malgr ses imperfections capitales, un
      monument ternel, et jusqu'ici incomparable, de la puissance
      de l'esprit humain pour la systmatisation des ides
      chimiques.]

      [Note 8: Dans l'exemple que je viens de citer, on
      pourrait, ce me semble, concevoir que le phnomne est d 
      la solubilit du sulfate de fer, oppose  l'insolubilit de
      l'oxide correspondant. Le fer agit certainement sur l'eau 
      toute temprature; et l'on peut attribuer la faible action
      qu'il exerce alors  ce que l'oxide insoluble,  mesure
      qu'il se forme  la surface du mtal, prserve les couches
      intrieures: ds lors, l'acide oprerait, presque
      mcaniquement, une plus vive dcomposition, en supprimant
      continuellement cet obstacle. Les exprimentateurs
      dcideraient si une telle explication est rellement
      admissible, en faisant varier, dans une double suite de cas
      analogues, soit le mtal, soit l'acide (pourvu que leur
      nergie relative restt  peu prs la mme), pour examiner
      ensuite si, en effet, la solubilit de certains sels permet
      la dcomposition, tandis qu'elle serait, au contraire,
      empche par l'insolubilit des autres.]

Des considrations aussi dcisives me semblent minemment propres 
faire sentir l'importance capitale et pratique du plan gnral que j'ai
indiqu ci-dessus, d'aprs la position de la chimie dans ma hirarchie
scientifique, pour l'ducation rationnelle des chimistes, fonde sur une
tude prliminaire, suffisamment approfondie, de la philosophie
mathmatique, ensuite de la philosophie astronomique, et enfin de la
physique. On ne saurait mconnatre, en scrutant philosophiquement ce
sujet, que toute cette doctrine des affinits n'est rellement, dans son
esprit originaire, qu'une tentative, ncessairement vaine, pour
concevoir la nature intime des phnomnes chimiques, aussi radicalement
inaccessible que les essences analogues qu'on cherchait autrefois, par
des procds semblables, envers les phnomnes plus simples. Le
dveloppement plus rapide de l'esprit humain en astronomie et en
physique, y a dj fait exclure  jamais ces recherches chimriques, qui
doivent donc aussi,  plus forte raison, tre finalement rejetes des
parties plus compliques de la philosophie naturelle. Or, comment les
chimistes raliseraient-ils, dans leur science, cette puration
fondamentale, si, d'abord, ils n'ont tudi son accomplissement 
l'gard des sciences antrieures et plus simples, qui peuvent seules
leur en donner une juste ide? L'intelligence pourrait-elle devenir
compltement positive en chimie, tout en demeurant  demi mtaphysique
en astronomie ou en physique? L'individu ne doit-il pas,  cet gard,
suivre ncessairement la mme marche gnrale qu'a suivie l'espce dans
son passage graduel  l'tat positif? La vraie science consiste, en tout
genre, dans les relations exactes tablies entre les faits observs,
afin de dduire, du moindre nombre possible de phnomnes fondamentaux,
la suite la plus tendue de phnomnes secondaires, en renonant
absolument  la vaine enqute des _causes_ et des _essences_. Tel est
l'esprit qu'il s'agit aujourd'hui de rendre enfin compltement
prpondrant dans la chimie, et devant lequel se dissipera pour toujours
la doctrine mtaphysique des affinits. Or, les chimistes pourraient-ils
se pntrer convenablement d'un telle manire de philosopher, si ce
n'est par l'tude des seules sciences o elle soit encore pleinement
dveloppe?[9]

      [Note 9: Sous ce rapport essentiel, l'ducation
      ordinaire des chimistes anciens avait certainement, pour
      leur poque; un caractre plus rationnel que celle des
      chimistes actuels, en ce que, du moins, elle dveloppait en
      eux, quoique sur des bases chimriques, le sentiment
      habituel des relations fondamentales de la chimie avec
      l'ensemble des autres sciences, et, spcialement, avec
      l'astronomie, d'une part, et, en sens inverse, avec l'tude
      des corps vivans. Le rapide et immense dveloppement des
      diffrentes sciences, depuis leur passage  l'tat positif,
      a rendu, sans doute, une telle condition pralable beaucoup
      plus difficile  remplir pour les diverses classes des
      savans; mais elle n'est nullement impraticable, pourvu que
      le degr prcis de spcialit de chaque tude prliminaire
      soit toujours judicieusement proportionn  la destination
      d'une semblable ducation. Car, il est ais de remarquer,
      d'aprs les principes de hirarchie scientifique tablis
      dans ce trait, que, plus ces prparations successives se
      multiplient, par la complication croissante des phnomnes,
      moins chacune d'elles a besoin d'tre dveloppe, vu la
      moindre tendue des relations  mesure que les catgories
      des phnomnes sont plus distantes. L'esprit et la marche de
      nos enseignemens scientifiques actuels ne peuvent donner
      aucune ide juste de ce systme philosophique d'ducation
      rationnelle pour les savans.]

L'infriorit si bien constate de la chimie envers la physique, sous le
point de vue de la mthode et de l'esprit philosophique, explique
immdiatement son imperfection relative, encore plus vidente, quant 
la science effective, sans qu'il soit ncessaire d'entreprendre,  ce
sujet, aucune comparaison spciale. J'ai suffisamment tabli, en
commenant ce discours, quel doit tre, en gnral, le vritable but
scientifique de la chimie, prcis par une formule exacte: chacun peut
lui confronter aisment l'tat actuel de la science, et reconnatre
aussitt qu'il en est  une immense distance, beaucoup plus prononce
que celle (dj si grande nanmoins,  plusieurs gards) qui correspond
 la physique. Les faits chimiques sont, aujourd'hui, essentiellement
incohrens, ou, du moins, faiblement coordonns par un petit nombre de
relations, partielles et insuffisantes, au lieu de ces lois aussi
certaines qu'tendues et uniformes dont la physique se glorifie si
justement. Quant  la prvision, vritable mesure de la perfection de
chaque science naturelle, il est trop vident que si dj elle est bien
plus borne, plus incertaine, et moins prcise en physique qu'en
astronomie, les thories chimiques actuelles y atteignent beaucoup plus
imparfaitement encore: le plus souvent mme, l'issue de chaque vnement
chimique ne peut tre connue qu'en consultant, d'une manire spciale,
l'exprience immdiate, et, pour ainsi dire quand l'vnement est
accompli.

Quelque imparfaite que soit la chimie, comme mthode et comme doctrine,
il faut reconnatre, afin de conserver les proportions, que, sous l'un
et l'autre point de vue, elle est, nanmoins, par sa nature, mme
aujourd'hui, trs suprieure  la physiologie, et (je n'ai pas besoin
d'en avertir) bien davantage  la science sociale. Outre que, par la
simplicit relative de ses phnomnes, les faits y sont beaucoup mieux
discuts et les investigations plus dcisives, il y existe, quoiqu'en
trs petit nombre, quelques vritables thories, exactement
circonscrites, et susceptibles de fournir, en certains cas, des
prvisions relles et compltes, qui sont jusque ici presque toujours
impossibles, si ce n'est d'une manire gnrale, dans l'tude des corps
vivans. Je ferai surtout ressortir, dans une des leons suivantes, les
lois qui concernent les proportions, et dont la physiologie gnrale ne
saurait, sans doute, offrir, en aucune faon, l'quivalent.

Du reste, il ne faut jamais perdre de vue, en de telles comparaisons,
que, si le degr de perfection des diverses sciences fondamentales est
toujours ncessairement ingal par la complication graduelle de leurs
phnomnes, son importance  notre gard diminue suivant la mme rgle
par une autre consquence du mme principe, en sorte qu'il peut toujours
exister une suffisante harmonie gnrale entre les besoins raisonnables
et les moyens effectifs. J'espre, d'ailleurs, que de cette svre et
consciencieuse apprciation du vritable tat de chaque science, il
rsultera, pour les bons esprits, une stimulation  la cultiver beaucoup
plus qu'une rpugnance  l'tudier: car, l'activit humaine doit tre,
sans doute, bien autrement satisfaite en concevant les sciences comme
naissantes et par suite, susceptibles, d'une manire presque indfinie,
de progrs larges et varis (ainsi que toutes le sont rellement plus ou
moins), au lieu de les supposer parfaites, et, en consquence,
essentiellement immobiles, si ce n'est dans leurs dveloppemens
secondaires.

En traitant ainsi de la position encyclopdique de la chimie, j'ai fait
suffisamment ressortir l'importance capitale d'une telle science dans le
systme gnral de la philosophie naturelle, et son indispensable
ncessit pour l'tude rationnelle des sciences plus compliques. Il me
reste maintenant  signaler, d'une manire sommaire, ses proprits
philosophiques les plus leves, relatives  son action directe sur
l'ducation fondamentale de la raison humaine.

 cet gard, et d'abord quant  la mthode, on pourrait dire, en premier
lieu, que la chimie prsente  l'esprit humain de grandes ressources
pour tudier, en gnral, l'art universel de l'exprimentation.
Toutefois, quelle que soit, sous ce rapport, la haute utilit
philosophique de la chimie, il faut reconnatre que cette proprit ne
lui est point strictement particulire, et mme, comme nous l'avons vu,
que la physique, par sa nature, est, en ce genre, ncessairement
suprieure. C'est bien plus l'art d'observer proprement dit, que celui
d'exprimenter, dont la chimie peut offrir  tous les philosophes des
leons minemment prcieuses. Mais il existe, dans le systme de la
mthode positive, une partie fort importante, quoique jusque ici trop
peu apprcie, et que la chimie tait, ce me semble, spcialement
destine  porter au plus haut degr de perfection. Il s'agit, non de la
thorie des classifications, assez mal entendue par les chimistes, mais
de l'art gnral des nomenclatures rationnelles, qui en est tout--fait
indpendant, et dont la chimie, par la nature mme de son objet, doit
prsenter de plus parfaits modles qu'aucune autre science fondamentale.

On a souvent tent, surtout depuis la rforme du langage chimique, et
l'on entreprend encore chaque jour des essais plus ou moins judicieux de
nomenclature systmatique en anatomie, en pathologie mme, et surtout en
zoologie. Mais, quelle que soit l'utilit relle de ces estimables
efforts, ils n'ont pas eu encore et ne sauraient jamais avoir un succs
comparable  celui des illustres nomenclateurs de la chimie, mme quand
ils seraient mieux conus et plus rationnellement dirigs qu'ils n'ont
pu l'tre jusqu' prsent; car la nature des phnomnes s'y oppose
invinciblement. Ce n'est point, sans doute, accidentellement que la
nomenclature chimique est si parfaite entre toutes les autres.

 mesure que les phnomnes se compliquent davantage; les objets tant
caractriss par des comparaisons  la fois plus varies et moins
circonscrites, il devient de plus en plus difficile de les assujettir,
d'une manire suffisamment expressive,  un systme uniforme de
dnominations rationnelles, et pourtant abrges, propre  faciliter
rellement la combinaison habituelle des ides. Si les organes et les
tissus des corps vivans, ne diffraient entre eux que sous un seul point
de vue principal, si les maladies taient suffisamment dfinies par leur
sige, si les genres ou au moins les familles zoologiques pouvaient tre
constamment tablies d'aprs une considration exactement homogne, on
conoit que les sciences correspondantes comporteraient aussitt des
nomenclatures systmatiques aussi rationnelles et aussi efficaces que
celle de la chimie. Mais, en ralit, la profonde diversit des aspects
multiples, presque jamais susceptibles d'tre coordonns sous un chef
unique, rend videmment un tel perfectionnement  la fois trs difficile
et peu avantageux.

Parmi les sciences o l'immense multitude des sujets considrs excite
spontanment  la formation des nomenclatures spciales, la chimie est
la seule o, par sa nature, les phnomnes soient assez simples, assez
uniformes, et en mme temps, assez dtermins, pour que la nomenclature
rationnelle puisse tre  la fois claire, rapide et complte, de faon 
contribuer profondment au progrs gnral de la science. Toutes les
considrations chimiques sont ncessairement domines, d'une manire
directe et incontestable, par une seule notion prpondrante, celle de
la composition: le but propre de la science, comme je l'ai tabli, est
prcisment de tout rallier  ce caractre suprme. Ainsi, le nom
systmatique de chaque corps, en faisant directement connatre sa
composition, peut aisment indiquer, d'abord, un juste aperu gnral,
et ensuite, un rsum fidle quoique concis, de l'ensemble de son
histoire chimique; et, par la nature mme de la science, plus elle fera
de progrs vers sa destination fondamentale, plus cette double proprit
de sa nomenclature devra invitablement se dvelopper. D'un autre ct,
le dualisme tant en chimie la constitution la plus commune, et surtout
la plus essentielle, celle  laquelle il est naturel que la science
tende de plus en plus  ramener, autant que possible, tous les autres
modes de composition, on conoit que l'ensemble des conditions du
problme ne saurait tre plus favorable  la formation d'une
nomenclature rapide et nanmoins suffisamment expressive. Aussi la
chimie a-t-elle prsent, pour ainsi dire de tout temps, un systme de
nomenclature plus ou moins grossier, quoique d'ailleurs nullement
comparable  celui si heureusement fond par l'illustre Guyton-Morveau.
Les proprits fondamentales de la nomenclature chimique ne doivent,
sans doute, comme je l'ai indiqu, se manifester dans toute leur
plnitude que lorsque la science sera plus avance, puisque la
destination principale de cette nomenclature est de faciliter la
combinaison gnrale des ides chimiques, jusqu'ici peu active et peu
profonde. Mais cet heureux artifice est tellement en harmonie avec la
nature de la science chimique, que, dans son extrme imperfection
actuelle, il la soutient en quelque sorte, en supplant provisoirement,
pour ainsi dire,  son dfaut presque absolu de rationnalit vritable.

Ainsi, sous cet important point de vue, la chimie doit tre envisage
comme minemment propre  dvelopper, de la manire la plus spciale,
l'un de ces moyens fondamentaux, en si petit nombre, dont l'ensemble
constitue le pouvoir gnral de l'esprit humain. Quoique j'aie d
m'attacher  faire hautement ressortir les causes principales de
l'vidente supriorit qui rsulte  cet gard de la nature mme de la
science chimique, il est incontestable que si, dans les sciences plus
compliques, les systmes de nomenclature rationnelle doivent tre
ncessairement plus difficiles  tablir et moins efficaces  employer,
leur formation y prsente cependant un vritable et puissant intrt.
J'ai seulement voulu mettre hors de doute,  ce sujet, l'indispensable
ncessit, pour une classe quelconque de philosophes positifs, de venir
puiser, exclusivement dans la chimie, les vrais principes et l'esprit
gnral de l'art des nomenclatures scientifiques, conformment  cette
rgle fondamentale, dj pratique,  tant d'autres gards, dans cet
ouvrage, que chaque grand artifice logique doit tre directement tudi
dans la partie de la philosophie naturelle qui en offre le dveloppement
le plus spontan et le plus complet, afin de pouvoir tre ensuite
appliqu, avec les modifications convenables, au perfectionnement des
sciences qui en sont moins susceptibles.

Les hautes proprits philosophiques de la science chimique sont encore
plus clatantes et mme plus essentielles, sous le point de vue de la
doctrine, que relativement  la mthode.

Quelque imparfait que soit jusque ici le systme des connaissances
chimiques, son dveloppement n'en a pas moins dj puissamment contribu
 l'mancipation gnrale et dfinitive de la raison humaine. Le
caractre fondamental d'opposition  toute philosophie thologique
quelconque, qui est ncessairement plus ou moins inhrent  toute
science relle, mme ds sa premire enfance, se manifeste, pour les
intelligences populaires, par ces deux proprits gnrales co-relatives
de toute philosophie positive: 1 prvision des phnomnes; 2
modification volontaire exerce sur eux. Ces deux facults ne sauraient
se dvelopper, sans qu'elles tendent invitablement, chacune d'une
manire distincte, mais pareillement dcisive,  dtruire radicalement,
dans l'esprit du vulgaire, toute ide de direction de l'ensemble des
vnemens naturels par aucune volont surhumaine. J'ai dj signal,
surtout dans la vingt-huitime leon, cette double incompatibilit
ncessaire. J'ai aussi indiqu, ds lors,  ce sujet, un nouveau
thorme philosophique trs important, qui est minemment applicable 
la science chimique. Il consiste, sommairement, en ce que, plus la
facult de prvoir diminue, par la complication croissante des
phnomnes, plus la facult de modifier augmente, par la varit des
moyens d'action qui rsulte de cette complication mme; de telle sorte
que cette influence anti-thologique propre  chaque branche
fondamentale de la philosophie naturelle est toujours  peu prs
galement infaillible, soit par une voie, soit par l'autre.

J'ai dj, ce me semble, presque surabondamment prouv, dans tout le
cours de cet ouvrage, que notre prvision devient plus borne, moins
prcise, et mme plus incertaine,  mesure que les phnomnes se
compliquent davantage. Quant au second aspect de la proposition, il
n'est pas moins incontestable. Car, en principe, la plus grande
complication des phnomnes ne tient qu' ce que leur acomplissement
exige le concours d'un ensemble plus tendu de conditions htrognes,
dont chacune tant,  son tour, ou suspendue, ou altre, ou seulement
mme transpose, doit fournir d'autant plus de ressources, pour
modifier, entre certaines limites, le rsultat final du conflit, qu'il
dpend d'un plus grand nombre d'lmens divers. La considration
successive de nos cinq catgories essentielles des phnomnes naturels
vrifie clairement cette loi invitable. Ainsi, les vnemens
astronomiques, que nous prvoyons de si loin avec une si admirable
exactitude, ne sauraient tre, videmment, le sujet d'aucune espce de
modification volontaire, prcisment parce qu'ils ne dpendent que d'un
seul principe fondamental: tout ce que nous pouvons  leur gard,
c'est, au contraire, de nous modifier, jusqu' un certain point,
nous-mmes relativement  eux, d'aprs cette prvoyance suffisamment
anticipe; du reste, ils nous dominent absolument. Mais,  partir des
vnemens physiques, la suspension, l'altration du phnomne, sa
suppression mme en plus d'une circonstance, en un mot, les diffrentes
sortes de modifications deviennent possibles, et de plus en plus
tendues, en suivant notre hirarchie fondamentale, jusqu'aux phnomnes
physiologiques, et mme jusqu'aux vnemens sociaux, qui, de tous, sont,
en effet, les plus minemment modifiables, comme l'exprience
universelle le confirme. En nous bornant ici aux vnemens chimiques, on
voit que le pouvoir de l'homme  leur gard est, par leur nature,
beaucoup plus prononc encore qu'envers les effets physiques. Cela est
tellement vident, que, dans l'innombrable multitude des phnomnes
chimiques considrs aujourd'hui, la plupart doivent certainement leur
existence  l'intervention humaine, qui a pu seule constituer l'ensemble
si complexe des circonstances indispensables  leur production. On doit
mme remarquer,  ce sujet, que, si les phnomnes des deux catgories
suivantes sont encore plus modifiables, sans doute, que les phnomnes
chimiques, ceux-ci occupent nanmoins, sous ce rapport, le premier
rang, lorsque, au lieu d'envisager abstraitement toutes les
modifications excutables, on se borne  considrer celles qui sont
susceptibles d'une haute utilit relle pour l'amlioration de la
condition humaine. C'est par ce motif que, dans le systme gnral de
l'action de l'homme sur la nature, la chimie doit tre conue comme la
principale source du pouvoir, quoique toutes les sciences fondamentales
y participent plus ou moins.

Ainsi, le libre et plein dveloppement de la puissance humaine dans
l'ordre des effets chimiques, doit compenser ncessairement
l'infriorit relative de la chimie en prvoyance rationnelle, pour
constater irrsistiblement, envers les esprits les plus vulgaires, que
cette classe de phnomnes, comme toute autre, ne saurait tre rgie par
aucune volont providentielle quelconque. Mais, en outre, je crois
convenable d'indiquer ici une autre voie, encore plus spciale, et non
moins efficace peut-tre, par laquelle la chimie est destine 
contribuer  l'affranchissement irrvocable du gnie humain de toute
tutelle thologique ou mtaphysique, en rectifiant, d'une manire
irrcusable, sous plusieurs rapports fondamentaux, le systme des
notions primitives sur l'conomie gnrale de la nature terrestre.

Quoique, depuis l'cole d'Aristote, les philosophes aient d toujours
penser que les mmes substances lmentaires se reproduisaient
essentiellement dans l'ensemble de toutes les grandes oprations
naturelles, malgr leur indpendance apparente, cependant l'entire
impossibilit de raliser ce vague aperu mtaphysique devait
ncessairement maintenir l'empire universel du dogme thologique des
destructions et crations absolues, jusqu' la grande poque de cet
admirable dveloppement du gnie chimique, qui forme le principal
caractre scientifique du dernier quart du sicle prcdent. En effet,
tant qu'on ne pouvait avoir aucun gard ni aux matriaux ni aux produits
gazeux, un grand nombre de phnomnes remarquables devaient
invitablement inspirer l'ide d'anantissement ou de production relle
de matire dans le systme gnral de la nature. Il a fallu, avant tout,
la dcomposition de l'air et de l'eau, et ensuite l'analyse lmentaire
des substances vgtales et animales, et, peut-tre mme, le complment,
un peu plus tardif, d'un tel ensemble, par l'analyse des alcalis
proprement dits et des terres, pour tablir, d'une manire entirement
irrcusable, le principe fondamental de la perptuit ncessairement
indfinie de toute matire, et pour tendre  remplacer irrvocablement,
dans l'universalit des esprits, les ides thologiques de destruction
et de cration, par les notions positives de dcomposition et
recomposition.  l'gard des phnomnes vitaux surtout, non-seulement la
connaissance des lmens dont la substance des corps vivans est forme,
mais, en outre, l'ensemble de l'examen chimique de leurs principales
fonctions, quelque grossier qu'il soit encore, ont d jeter,  tous les
yeux, le plus grand jour sur la conception gnrale de l'conomie de la
nature vivante, en dmontrant qu'il ne peut exister de matire organique
radicalement htrogne  la matire inorganique, et que les
transformations vitales sont subordonnes, comme toutes les autres, aux
lois universelles des phnomnes chimiques. L'analyse chimique me parat
avoir rempli, sous ce rapport, sa fonction la plus essentielle;
dsormais, c'est par la voie, plus difficile, mais plus lumineuse, de la
synthse que la chimie doit surtout complter, comme l'indiquent dj
quelques heureux essais[10], ce vaste et bel ensemble de dmonstrations
par lequel elle a si puissamment concouru  la grande rvolution
philosophique de l'humanit.

      [Note 10: On doit principalement remarquer  ce sujet la
      belle exprience de M. Whoeler sur la recomposition de
      l'ure.]

Aprs avoir suffisamment caractris, par les diverses parties de ce
discours, toutes les considrations fondamentales relatives  l'ensemble
de la philosophie chimique, il me reste, enfin,  l'envisager trs
sommairement sous son dernier aspect essentiel, quant au principe de
division rationnelle propre  la science chimique.

Cette science est sans doute, jusque ici, trop rapproche de son
berceau, pour que sa division dfinitive et la vraie coordination de ses
parties principales aient pu encore se manifester spontanment, d'une
manire non quivoque. On s'y est, jusqu' prsent, beaucoup plus occup
(et,  certains gards, avec juste raison) de multiplier les
observations exactes et compltes, plutt que de les classer suivant
leurs relations systmatiques. Mais, outre ce dveloppement trop rcent,
la nature de la science a d aussi contribuer  retarder la marche de ce
dernier lment propre  la constitution philosophique d'une science
quelconque, en vertu de cette grande homognit gnrale qui
caractrise les phnomnes chimiques, dont les vraies diffrences
essentielles sont bien moins profondes, et, par suite, moins tranches,
que dans aucune autre science fondamentale. En astronomie, la division
principale de ses phnomnes en gomtriques et mcaniques, et la
subordination ncessaire de ceux-ci aux premiers, sont trop naturelles
et trop videntes pour tre jamais le sujet d'aucune controverse
importante. Quant  la physique, qui constitue, pour ainsi dire, un
ensemble de diverses sciences presque isoles, bien plus qu'une science
vraiment unique, la division ne saurait videmment tre plus
spontanment indique: il ne peut y avoir quelque hsitation relle, et
toutefois peu importante, que sur la classification. Dans la seconde
partie de ce volume, nous constaterons clairement que la science vitale
prsente  peu prs le mme rsultat, quoique par une cause trs
diffrente, en vertu de la diversit si marque de ses principaux
aspects gnraux, malgr l'intime connexit naturelle de toutes ses
branches. Mais, la chimie doit offrir,  cet gard, des conditions moins
favorables, les distinctions n'y tant, par sa nature, gure plus
prononces qu'elles ne le sont dans l'tendue d'une mme branche bien
caractrise de la physique, en thermologie, par exemple, et surtout en
lectrologie. L'imperfection et le peu d'importance de sa division
actuelle sont donc aisment explicables. Toutefois, les symptmes
prcurseurs de l'tablissement prochain d'une discussion capitale sur ce
sujet fondamental commencent dj, ce me semble,  se manifester sans
quivoque. Car la plupart des chimistes distingus paraissent
aujourd'hui plus ou moins mcontens de la division provisoire qui a d
servir jusqu' prsent de guide  leurs travaux.

Il est clair, en effet, que la division gnrale de la chimie, en
_inorganique_ et _organique_, ne peut nullement tre conserve,  cause
de son irrationnalit vidente. On ne saurait, sans doute, admettre, en
principe, que, dans la chimie abstraite, les combinaisons puissent tre
classes d'aprs leur origine: cela serait, tout au plus, convenable en
histoire naturelle. Le dveloppement des recherches chimiques tend 
montrer clairement la nullit radicale d'une telle division, puisque la
premire partie empite continuellement sur la seconde, qui serait dj
presque tout--fait absorbe, si elle n'et, en partie, rpar ses
pertes, en s'alimentant,  son tour, aux dpens de la physiologie. En un
mot, ce qu'on nomme aujourd'hui la chimie organique prsente un
caractre scientifique essentiellement btard, moiti chimique, moiti
physiologique, et qui n'est franchement ni l'un ni l'autre, comme je
l'tablirai, d'une manire directe, dans la trente-neuvime leon. Cette
division ne peut pas mme tre maintenue en grande partie sous une autre
forme, comme effectivement quivalente  la distinction gnrale entre
les cas chimiques caractriss par le dualisme et ceux o il n'existe
pas. Car si les combinaisons inorganiques sont presque toujours
binaires, on en connat nanmoins de ternaires, et mme de quaternaires;
tandis que, en sens inverse, il est encore plus frquent de rencontrer,
dans les combinaisons dites organiques, un vritable dualisme, que le
progrs naturel de la chimie me semble d'ailleurs devoir tendre de plus
en plus  gnraliser autant que possible.

D'aprs le but final propre  la science chimique, tel qu'il a t
expressment formul, de la manire la plus rigoureuse, au commencement
de ce discours, le principe fondamental de la division rationnelle, qui
peut seule tre en harmonie relle et durable avec la nature des tudes
chimiques, ne saurait, videmment, tre cherch ailleurs que dans
l'ordre des ides gnrales directement relatives  la composition et 
la dcomposition. Or, en appliquant ici la rgle encyclopdique
invariablement tablie dans ce trait, de suivre toujours la
complication graduelle des phnomnes, on voit que cet ordre d'ides ne
peut logiquement donner lieu qu' ces deux motifs essentiels de
distinctions chimiques principales: 1 la pluralit croissante des
principes constituans (d'ailleurs mdiats ou immdiats), selon que les
combinaisons sont ou binaires, ou ternaires, etc.; 2 le degr de
composition plus ou moins lev des principes immdiats, dont chacun,
dans le cas, par exemple, d'un dualisme continuel, peut tre
dcomposable, un plus ou moins grand nombre de fois conscutives, en
deux autres. Quoique ces deux points de vue soient chacun d'une
importance majeure, la division rationnelle de la chimie ne peut tre
organise tant qu'on n'aura point irrvocablement dcid lequel doit
tre rellement choisi comme prpondrant, et lequel comme secondaire.
Sans que ce soit ici le lieu de traiter, d'une manire convenable, cette
nouvelle et importante question spciale de haute philosophie chimique,
que je dois, dans cette leon, me contenter d'avoir nettement pose,
peut-tre sera-t-il utile d'indiquer, ds ce moment, que je la regarde
comme rsolue, et que,  mes yeux, la considration du degr de
composition est videmment suprieure  celle de la multiplicit des
principes, en ce qu'elle affecte plus profondment le but et l'esprit de
la science chimique, tels que je les ai soigneusement caractriss dans
ce discours. Au reste, de quelque manire que les chimistes prononcent
dfinitivement sur cette opinion, il faut remarquer, en dernier lieu,
que les deux classifications gnrales, dtermines par la
prpondrance de l'un ou de l'autre motif, quoique devant tre, sans
doute, parfaitement distinctes, diffrent cependant beaucoup moins qu'on
ne serait d'abord tent de le supposer: car, elles concourent
ncessairement, soit dans le cas prliminaire, soit dans le cas final,
et divergent seulement dans les parties intermdiaires.

Telles sont les principales considrations philosophiques que je devais
indiquer dans ce discours sur la nature et l'esprit de la science
chimique, sur les moyens fondamentaux d'investigation qui lui sont
propres, sur sa vraie position encyclopdique, sur le genre et le degr
de perfection dont elle est, en gnral, susceptible, sur les hautes
proprits philosophiques qui la caractrisent sous le double point de
vue de la mthode et de la doctrine, et, enfin, sur le mode de division
rationnelle qui lui convient. Pour complter un tel examen, je dois
maintenant passer, dans les quatre leons suivantes,  l'apprciation
plus spciale et plus directe du petit nombre de doctrines essentielles
qu'ait prsentes jusqu'ici le dveloppement spontan de la philosophie
chimique.

Chacun sait que, par la nature de cet ouvrage, on ne peut, videmment,
chercher ici aucun trait de chimie, quelque sommaire qu'on voult le
concevoir: il faut, ncessairement, au contraire, que je suppose au
lecteur une connaissance approfondie des principaux phnomnes
chimiques, sans laquelle il ne pourrait, non-seulement juger mes ides,
mais les comprendre.

On doit en outre considrer qu'il ne s'agit pas mme d'un trait spcial
de philosophie chimique, mais seulement d'un systme de considrations
fondamentales  ce sujet, formant une simple partie d'un trait gnral
de philosophie positive, et dont l'extension doit, par consquent,
conserver une certaine harmonie avec celle des autres parties
constituantes. Or, d'aprs cette obligation, le degr de dveloppement
accord, dans cet ouvrage,  l'examen philosophique de chaque science
fondamentale, ne saurait tre exclusivement dtermin par son importance
propre, ni par la multitude de faits intressans qu'elle embrasse; il
dpend ncessairement aussi, en grande partie, de sa perfection
relative. Aucun lecteur judicieux ne peut esprer que la philosophie
chimique, surtout dans son tat actuel, soit ici l'objet d'un examen
aussi dvelopp, ni mme aussi satisfaisant, qu'a pu l'tre celui de la
philosophie astronomique, par exemple, dont l'admirable perfection m'a
permis une analyse mthodique,  la fois claire et complte, quoique
sommaire, comme l'exigeait ce type immuable de la philosophie
naturelle.




TRENTE-SIXIME LEON.

Considrations gnrales sur la chimie proprement dite ou _inorganique_.

Quels que soient les principes de division et de classification que l'on
croie devoir prfrer dans le systme gnral des tudes chimiques, on
commencera toujours, invitablement, par considrer d'abord l'histoire
successive et continue de tous les diffrens corps simples. Cette
ncessit est particulirement vidente, d'aprs la conception expose
dans la leon prcdente sur le but et l'esprit de la science chimique.
Au reste, presque tous les chimistes sont, aujourd'hui, essentiellement
d'accord  ce sujet, et prsentent une telle tude comme la partie
prliminaire et fondamentale de leurs divers systmes de chimie.

On doit, nanmoins, remarquer,  cet gard, une exception trs
intressante, dans le plan adopt par M. Chevreul. Cet habile chimiste
fait suivre immdiatement l'tude de chaque lment de celle de toutes
les combinaisons, soit binaires, soit ternaires, etc., qu'il peut
former avec ceux jusque alors examins, en se bornant, toutefois, aux
composs du premier ordre. Un tel plan doit procurer, sans doute, le
grand avantage que les corps simples sont alors, en gnral, bien plus
compltement connus, ds l'origine, qu'ils ne peuvent l'tre d'aprs la
marche ordinaire, qui disperse, pour ainsi dire, dans toutes les
diverses parties de la science, les plus importantes proprits
chimiques de chacun d'eux. Mais, outre que, malgr ce changement,
l'histoire d'un lment quelconque resterait encore ncessairement plus
ou moins incomplte, except celle du dernier, on tablirait ainsi une
ingalit trs prononce, et surtout essentiellement factice, entre les
tudes chimiques des diffrentes substances lmentaires[11].

      [Note 11: La tentative de M. Chevreul se distingue,
      d'ailleurs, dans son excution rigoureuse, par une
      innovation trs rationnelle, et qui indique un sentiment
      profond de la vraie philosophie chimique: c'est d'avoir
      cart, pour la premire fois, dans l'tude systmatique des
      divers composs, toute considration de leur origine,
      organique ou inorganique. L'heureuse proposition de cette
      importante rforme se trouve ainsi tre d'autant plus
      dcisive qu'elle vient de celui de tous les chimistes
      actuels qui a le plus et le mieux cultiv ce qu'on nomme la
      chimie organique.]

Quelque plan qu'on puisse adopter, comme, en ralit, chaque corps,
simple ou compos, agit ordinairement,  un degr quelconque, sur
presque tous les autres, l'inconvnient didactique qu'a voulu surtout
prvenir M. Chevreul me parat rigoureusement invitable, d'aprs la
nature mme de la science chimique. Il faut, ce me semble, reconnatre
qu'aucune histoire chimique ne saurait tre vraiment complte dans une
premire tude de l'ensemble de la chimie, dirige suivant un plan
quelconque: elle ne peut le devenir que quand,  cet enseignement
provisoire, on fait rgulirement succder une rvision dfinitive, qui
permet de prendre alors en pleine considration la srie entire des
phnomnes relatifs  chaque substance. Du reste, il n'y a pas de
science pour l'tude rationnelle de laquelle, par des motifs
essentiellement analogues, ce systme d'un double enseignement ne ft,
en gnral, trs avantageux, s'il tait judicieusement appliqu. Son
adoption habituelle pour la chimie offre peut-tre le seul moyen
efficace de terminer, d'une manire irrvocable, toute controverse sur
le sujet que nous considrons, en dissipant la seule objection
essentielle que puisse inspirer la marche ordinaire, qui, sans doute,
deviendrait aussitt rigoureusement unanime. Il serait alors convenable,
afin d'viter les doubles emplois, de rduire strictement, dans le
premier enseignement, l'tude de chaque corps simple  la seule
exposition des proprits caractristiques qui le distinguent
suffisamment de tout autre.

Une telle discussion n'a, d'ailleurs, d'intrt, ni mme de ralit, que
sous le simple point de vue didactique, qui, malgr son importance, ne
saurait affecter que d'une manire indirecte et secondaire l'esprit
gnral de cet ouvrage. Car, dans aucune hypothse, personne ne conteste
que l'tude pralable des diverses substances lmentaires ne soit, par
la nature mme de la science, le fondement ncessaire du systme
rationnel des connaissances chimiques.

En vertu du nombre, dj trs considrable, et d'ailleurs toujours
croissant, des corps que les chimistes regardent comme simples,
plusieurs philosophes modernes, qui, malgr leur minent mrite et leurs
connaissances relles, sont domins par une doctrine et mme par une
mthode essentiellement mtaphysiques, ont pens _ priori_ que la
plupart de ces substances devaient tre ncessairement les divers
composs d'un beaucoup plus petit nombre d'autres. Telle est,
aujourd'hui, en Allemagne, l'opinion de presque toute l'cole des
_naturistes_, et surtout de son illustre chef, M. Oken. Mais cette vaine
hypothse ne peut tre appuye que sur le prtendu principe de
l'conomie et de la simplicit ncessaire de la nature, qui, outre son
caractre extrmement vague, ne saurait rsister  aucune vritable
discussion directe, et dont l'origine, videmment thologique, devrait
mme suffire aujourd'hui pour le rendre suspect  tous les bons esprits.
Dans ces spculations illusoires, notre entendement rige, spontanment,
 son insu, ses dsirs irrflchis en lois ncessaires du monde
extrieur, qui, en tous genres, se montre rellement beaucoup plus
compliqu qu'il ne conviendrait  notre faible intelligence. Le seul
point de vue raisonnable que puisse offrir un tel principe, c'est que,
dans la construction de nos systmes philosophiques, nous devons
toujours tendre  concevoir la nature sous le plus simple aspect
possible, mais  la condition fondamentale de subordonner toutes nos
conceptions  la ralit des phnomnes, sous peine de consumer nos
forces en de frivoles et fantastiques mditations. Or, ici, aucune
considration vraiment rationnelle ne peut, sans doute, nous conduire 
prsumer d'avance que le nombre des substances lmentaires doive tre
effectivement ou trs petit ou trs grand; l'ensemble de nos
explorations chimiques doit seul prononcer  ce sujet: tout ce qu'on
peut dire, c'est que notre intelligence est naturellement dispose 
prfrer la premire supposition, et et mme, encore davantage, celle
qui n'admettrait, s'il tait possible, que deux lmens. Mais ceux qui
se livrent  la recherche positive des lois rellement propres aux
phnomnes de composition et de dcomposition, n'en sont pas moins
forcs de concevoir comme simples tous les corps qui n'ont pu jusque
alors tre dcomposs par aucune voie, et dont nulle analogie effective
ne tend  indiquer la composition, sans prononcer d'ailleurs, en aucune
manire, que, par cela mme, ces substances doivent tre ncessairement
rputes  jamais indcomposables. Telle est,  cet gard, la rgle
incontestable admise maintenant par tous les chimistes, comme le premier
axiome de la saine philosophie chimique.

L'aperu primitif de cette rgle, constate par une premire application
capitale, doit tre attribue ce me semble, au grand Aristote, quoiqu'il
n'ait pu, sans doute, en concevoir distinctement les vrais motifs
rationnels. Sa doctrine des quatre lmens, vulgairement dcrie
aujourd'hui avec si peu d'intelligence, doit tre rellement juge comme
la premire tentative du vritable esprit philosophique pour concevoir,
d'une manire gnrale, la composition intime des corps naturels, autant
que pouvait alors le permettre le dfaut presque absolu de tous modes
convenables d'exploration. On ne peut l'apprcier sainement qu'en la
comparant aux conceptions antrieures. Or, jusqu' cette mmorable
poque, toutes les coles, malgr leurs innombrables divergences,
s'accordaient  ne reconnatre qu'une seule substance lmentaire, et ne
disputaient entre elles,  cet gard, que sur le choix du principe.
Aristote, le premier, inspir, non par un vain clectisme, incompatible
avec son nergique supriorit, mais par un sentiment profond de l'tude
rationnelle de la nature, termina, d'une manire irrvocable, toutes ces
striles controverses, en tablissant la pluralit des lmens. Cet
immense progrs doit tre regard comme la vritable origine de la
science chimique, qui en effet serait radicalement impossible s'il
n'existait qu'un seul lment, toute ide relle de composition et de
dcomposition tant par l aussitt annule. Quelles que soient les
apparences, il devait tre, sans doute, beaucoup plus difficile 
l'esprit humain de passer de l'ide absolue de l'unit de principe  la
conception, ncessairement relative, de la pluralit, que de s'lever
ensuite, par une exploration graduellement perfectionne, des quatre
lmens d'Aristote aux cinquante-six corps simples de la chimie
actuelle.

C'est donc une trange mprise, chez nos _naturistes_ d'aujourd'hui,
que de vouloir se fortifier de l'autorit d'Aristote; car ce premier
pre de la saine philosophie a fait, pour son temps, prcisment
l'inverse de ce qu'ils tentent pour le leur. L'esprit qui les anime est
directement oppos  celui qui dirigeait ses sages spculations; ils
veulent simplifier immodrment leur conception de la nature, sans trop
s'inquiter de sa ralit; Aristote, au contraire, n'hsita point 
compliquer l'ide abstraite qu'on se formait auparavant de la matire,
uniquement pour la rendre plus relle. Pourquoi M. Oken, dans sa
tendance absolue  la simplification, a-t-il cru devoir s'arrter aux
quatre lmens? N'est-ce point l une sorte de moyen terme, qui
maintient, tout en l'appliquant mal, notre notion fondamentale de la
pluralit des principes? An lieu de rtrograder seulement jusqu'au temps
d'Aristote, que ne remontait-il encore un peu plus loin, jusqu'
Empdocle ou  Hraclite, etc., afin d'obtenir tout d'un coup la plus
haute simplification possible en recommenant  n'admettre qu'un seul
principe? Car, on ne saurait trop le remarquer, les motifs
philosophiques qui ont conduit Aristote  la conception de quatre
lmens sont essentiellement analogues  ceux qui en ont successivement
fait reconnatre un nombre beaucoup plus tendu, du moins en ngligeant
les considrations purement mtaphysiques, propres au gnie de l'poque,
et qui ont pu exercer, sur l'esprit d'Aristote, une influence spciale,
mais secondaire, en faveur du nombre qu'il a choisi[12].

      [Note 12: Une telle discussion serait, sans doute, peu
      ncessaire pour les esprits franais, puissamment garantis,
      par les dfauts comme par les qualits caractristiques de
      notre gnie national, contre toute invasion srieuse du
      _naturisme_ germanique. Mais je devais, sans doute, prendre
      en haute considration le grand nombre d'intelligences
      fortement organises qui, en Allemagne, se laissent
      entraner aujourd'hui  de semblables aberrations
      philosophiques. La double facult de gnraliser et de
      systmatiser, lment si prcieux du vritable esprit
      philosophique, appartient, sans doute, d'une manire plus
      spciale, au gnie allemand, dont nous sommes trop disposs,
      en France, a mconnatre,  cet gard, l'minente valeur,
      sensible nanmoins jusque dans ses carts. Pour moi,
      j'attacherai toujours une extrme importance  tout ce qui
      peut tendre  provoquer l'intime combinaison de cette
      qualit fondamentale avec cette aptitude, non moins
      essentielle,  la clart et  la positivit, qui
      caractrise, tout aussi hautement, notre gnie franais;
      convaincu, comme je le suis profondment, que, de cette
      harmonie capitale, dont la possibilit m'est dmontre, peut
      seule rsulter le libre et plein dveloppement du gnie
      philosophique moderne, destin  terminer, par son
      universelle prpondrance, l'immense crise sociale, commune,
      depuis trois sicles,  toutes les nations qui, dans leur
      ensemble, forment la tte de l'espce humaine.]

D'autres philosophes contemporains dont la direction tait beaucoup plus
positive, et parmi lesquels il faut surtout distinguer l'illustre
Cuvier, ont puis, dans l'histoire naturelle, une objection fort
spcieuse, et nanmoins trs insuffisante, contre la simplicit relle
de la plupart des lmens admis aujourd'hui par les chimistes. Elle
consiste  opposer l'extrme abondance de quelques-uns d'entre eux dans
la nature,  la dissmination, rare et presque parcellaire, du plus
grand nombre des autres. Ds lors, en partant du principe que les
diffrens lmens rels doivent tre  peu prs galement rpandus dans
la constitution intime de notre plante, on arrive  prsumer que le
perfectionnement de l'analyse chimique conduira plus tard  ranger les
derniers parmi les substances composes, dont la formation aurait exig
un concours spcial et rarement ralis de circonstances favorables.

Quelque opinion qu'on adopte sur l'origine de notre constitution
terrestre, on peut, ce me semble, admettre, en effet, comme assez
plausible, quoique nullement susceptible de dmonstration vritable,
sinon la rpartition ncessairement presque uniforme des divers lmens,
du moins que leur abondance doit tre beaucoup moins ingale, dans
l'ensemble du globe, que ne parat l'indiquer jusque ici l'exploration
de sa surface. Mais, il ne rsulte point invitablement de cette
considration la consquence irrflchie qu'on a tent d'en dduire.
Car, notre examen minralogique ne porte encore, et ne saurait,
videmment, jamais porter, mme en le supposant complet, que sur les
couches superficielles du globe, sans que nous puissions rien prjuger
sur la vraie composition de la presque totalit de sa masse. Or, si au
principe de l'uniforme dissmination des lmens, on voulait ajouter que
cette galit doit exister, non-seulement dans l'ensemble de la terre,
mais spcialement aussi  la surface, il deviendrait aussitt trs
prcaire, et mme fort invraisemblable; car on peut aisment, ce me
semble, entrevoir beaucoup de motifs rationnels pour la prpondrance
ncessaire de certaines substances lmentaires  la surface de notre
plante, tandis que d'autres, domineraient, au contraire, dans son
intrieur. Considrons, d'une part, que les lmens les plus rares  la
surface du globe sont aussi, en gnral, les plus pesans; et, d'une
autre part, que les plus communs sont, surtout, ceux qui concourent  la
composition des corps vivans. Cette double relation incontestable,
inaperue jusque ici, tend videmment, au contraire,  faire concevoir
comme minemment naturelle une trs ingale distribution des diverses
substances lmentaires entre l'intrieur de la terre et sa surface; les
unes ayant d prdominer intrieurement afin de rendre la moyenne
densit du globe aussi suprieure qu'elle l'est certainement  celle des
couches superficielles; et l'indispensable prpondrance des autres
n'tant pas moins vidente pour l'extrme superficie, solide, liquide et
gazeuse, o la vie devait exclusivement se dvelopper. Ainsi, cette
considration d'histoire naturelle, quand elle est suffisamment
approfondie, au lieu de jeter aucun doute sur les rsultats lmentaires
de l'analyse chimique actuelle, se prsente bien plutt comme propre 
les confirmer, du moins dans leur ensemble.

Ces rsultats doivent donc, quant  prsent, passer pour incontestables,
sauf les perfectionnemens ultrieurs. Depuis l'poque, trs rcente il
est vrai, de la dcomposition effective des lmens d'Aristote,
l'histoire de la chimie ne prsente pas un seul exemple d'une substance
qui aurait vraiment pass du rang des corps simples  celui des
composs, tandis que le cas inverse a t frquent. Nanmoins, aucun
chimiste ne conteste la possibilit que, par une analyse plus
approfondie, le nombre des vrais lmens ne devienne, dans la suite,
susceptible d'une plus ou moins forte rduction: car la simplicit
chimique, telle qu'on la conoit aujourd'hui, n'est, en ralit, qu'une
qualit purement ngative, qui ne saurait comporter ces dmonstrations
irrvocables, propres aux dcompositions ou aux recompositions positives
que les chimistes sont parvenus  oprer.

Le grand exemple gnral des substances dites organiques, dont la
thorie chimique est si complique malgr le petit nombre de leurs
lmens, peut, sans doute, conduire  penser qu'une telle rduction
n'offrirait point, pour le perfectionnement de l'ensemble des
connaissances chimiques, d'aussi grands avantages qu'on le suppose
communment. Mais, dans ce cas, la difficult me parat tenir
principalement jusqu'ici au dfaut de dualisme. Nonobstant cet exemple,
il y a lieu de penser, sans doute, que la chimie deviendrait plus
rationnelle et plus systmatique, si les lmens taient moins nombreux,
par la liaison plus intime et plus gnrale qui devrait naturellement en
rsulter entre les diverses classes de phnomnes. Mais un tel
perfectionnement ne saurait tre qu'illusoire et strile, si, tranchant
la difficult au lieu de la rsoudre, on tentait d'y atteindre en
anticipant, par des hypothses hasardes, sur les vrais progrs
ultrieurs de l'analyse chimique.

Cette grande multiplicit des lmens actuels a d naturellement
conduire  s'occuper davantage de leur classification. Toutefois, ce qui
surtout a fait comprendre la haute importance d'une telle question,
c'est le sentiment, devenu plus profond et plus commun par le
dveloppement spontan de la philosophie chimique, de l'influence
prpondrante que la classification rationnelle des corps simples doit
exercer, de toute ncessit, sur celle des corps composs, et, par
suite, sur l'ensemble du systme chimique. On peut,  ce sujet, poser en
principe que la _hirarchie_[13] des substances lmentaires ne doit pas
tre uniquement dtermine par la seule considration de leurs propres
caractres essentiels, mais aussi par celle, non moins indispensable,
quoique indirecte, des principaux phnomnes relatifs aux composs
qu'elles forment. Ainsi conue, cette question est une des plus
capitales que puisse prsenter la philosophie chimique: borne, au
contraire,  l'examen direct des corps simples, elle offrirait aussi peu
d'intrt que de rationnalit; car, en soi-mme, il importe assez peu,
sans doute, suivant quel ordre conventionnel on procderait  l'tude
successive de ces cinquante-six corps, dont les histoires propres sont
ncessairement indpendantes.

      [Note 13: J'emploie  dessein cette expression pour
      mieux marquer que je ne saurais concevoir de classification
      vraiment philosophique l o l'on ne serait point parvenu 
      saisir pralablement une considration prpondrante,
      commune  tous les cas, et graduellement dcroissante de
      l'un  l'autre. Telle est, ce me semble, la condition
      fondamentale impose par la thorie gnrale des
      classifications, et que ne contesteront point ceux qui
      auront directement puis cette thorie  sa vritable
      source, c'est--dire dans l'application la plus prononce et
      la plus parfaite, relative aux corps vivans. L'origine,
      videmment politique, de tous nos termes relatifs aux ides
      de classement, devrait suffire pour rappeler sans cesse,
      dans une question quelconque d'ordre rel, la loi
      indispensable de la subordination, mal apprcie jusqu'ici
      par la plupart des philosophes inorganiques.]

La division, encore classique, des divers lmens en comburens et
combustibles, et surtout la subdivision de ceux-ci en mtalliques et non
mtalliques, sont, videmment, trop artificielles pour que les chimistes
puissent les maintenir, si ce n'est provisoirement, jusqu' la formation
d'un vritable systme naturel. Cette classification repose sur des
caractres mal dfinis, d'une gnralit insuffisante, et dont on
exagre arbitrairement l'importance relle. Aussi, depuis vingt ans,
s'est-on beaucoup occup de la remplacer, sans que, jusqu'ici, on ait
encore obtenu une classification vraiment rationnelle et irrvocable.

M. Ampre parat tre le premier qui ait dignement signal l'importance
d'une semblable recherche: et tel est le principal mrite du travail
remarquable qu'il publia sur ce sujet en 1816. Cet essai indique,
d'ailleurs, une connaissance insuffisante et peu approfondie de la
thorie gnrale des classifications, qui alors, il est vrai, tait bien
moins nettement caractrise qu'aujourd'hui. On ne peut pas mme
regarder cette tentative comme ayant suffi pour mettre en pleine
vidence l'ensemble des vraies conditions principales du problme. Dans
la conception gnrale de ce projet de classification, la considration
exclusive des seuls corps simples exerce une beaucoup trop grande
prpondrance. Quant  son excution, elle pche, de la manire la plus
sensible, contre les premires injonctions du got et de la convenance
dans l'art de classer, qui prescrivent, videmment, de maintenir une
certaine harmonie entre le nombre des coupes  tablir et celui des
objets  ranger. Les cinquante corps que M. Ampre voulait classer
prsentent un plus grand nombre de divisions principales que n'en offre
quelquefois la hirarchie animale tout entire. Aussi cette bauche
n'a-t-elle pas mme dtermin les chimistes  renoncer  l'usage de leur
ancienne classification, dont la structure binaire rend, du moins,
l'application trs facile,  dfaut de proprits plus essentielles.

Trs peu d'annes aprs ce travail de M. Ampre, un chimiste du premier
ordre, M. Berzlius, a propos, sous les formes les plus simples, et
d'une manire, pour ainsi dire, incidente, un systme de classification
infiniment suprieur, qui indique le sentiment le plus profond de
l'ensemble des conditions fondamentales propres  une telle recherche.
Il a compris, le premier,  ce sujet, la ncessit de parvenir
finalement  une srie unique, constituant, d'aprs un caractre
uniforme et prpondrant, une vritable hirarchie; tandis que M.
Ampre avait seulement apprci l'importance des groupes naturels, dont
la coordination restait essentiellement arbitraire. Quoique les deux
conditions soient galement imposes par la thorie gnrale des
classifications, celle que M. Berzlius a eu surtout en vue est
certainement, en principe, suprieure  l'autre, et spcialement dans le
cas actuel, o le trs petit nombre des objets  classer ne laisse
qu'une importance trs secondaire  la formation des groupes, pourvu que
la srie totale soit pleinement naturelle.

La belle conception de M. Berzlius sur la hirarchie fondamentale des
corps simples, rsulte de la considration approfondie des phnomnes
lectro-chimiques. Son principe, minemment simple et lucide, consiste 
disposer les lmens dans un ordre tel que chacun soit lectro-ngatif
relativement  tous ceux qui le prcdent et lectro-positif envers tous
ceux qui le suivent. La srie qui en drive parat jusqu'ici devoir tre
essentiellement conforme  l'ensemble des proprits connues, soit des
lmens eux-mmes, soit de leurs principaux composs. Toutefois, une
telle vrification gnrale est encore trop peu avance pour que les
chimistes aient pu rellement porter  ce sujet un jugement complet et
dfinitif. D'un autre ct, la prpondrance chimique des caractres
lectriques ne parat pas tre encore,  beaucoup prs, assez
rationnellement tablie, pour qu'on doive imposer, en principe, la
ncessit de chercher, dans un tel ordre de phnomnes, les bases de
toute classification naturelle. Enfin, il faudrait, ce me semble,
constater directement, avant tout, la ralit du point de dpart,
c'est--dire examiner s'il existe, en effet, entre les divers lmens,
un ordre constant d'lectrisation, qui se maintienne invariablement dans
toutes les circonstances extrieures, et dans tous les tats
d'agrgation, et surtout dans tous les modes de dcomposition: or, cet
indispensable examen n'a pas encore t convenablement entrepris, et
peut-tre mme a-t-on lieu de craindre que son rsultat gnral ne ft
contraire au principe propos.

Il reste donc, sous ces divers rapports essentiels, beaucoup  faire
encore relativement  cette importante question de philosophie chimique.
Mais, quels que puissent tre,  cet gard, les rsultats dfinitifs des
travaux ultrieurs, M. Berzlius s'est assur, ds  prsent, l'honneur
ternel d'avoir, le premier, dvoil la vraie nature du problme, et mis
en pleine vidence l'ensemble de ses conditions principales, si ce n'est
mme d'avoir indiqu dans quel ordre d'ides il faut chercher sa
solution. Quand cette solution aura t enfin obtenue d'une manire
vraiment conforme  une telle position de la question, ou peut assurer
que la chimie aura fait un pas immense vers l'tat pleinement rationnel
qui convient  sa nature scientifique. Car, d'aprs une hirarchie
fondamentale des lmens, la nomenclature systmatique des diverses
substances composes suffira presque pour donner, en quelque sorte
spontanment, une premire indication relle de l'issue gnrale propre
 chaque vnement chimique, ou, du moins, pour restreindre
l'incertitude  cet gard entre d'troites limites.

Toutefois,  raison mme de cette intime connexit d'une semblable
recherche avec l'ensemble des tudes chimiques, je ne pense pas qu'elle
puisse tre trs efficacement poursuivie tant qu'on l'isolera, comme on
l'a fait jusqu'ici, de la question gnrale relative  l'tablissement
d'un systme complet de classification chimique, pour tous les corps,
simples ou composs. Or, cette grande question me parat aujourd'hui
prmature. Car, d'aprs les considrations sommairement indiques dans
la leon prcdente, les conditions prliminaires, soit de mthode, soit
de doctrine, indispensables  son laboration rationnelle, sont encore
loin, ce me semble, d'tre suffisamment remplies. Un tel systme gnral
de classification naturelle, devant, par lui-mme, constituer
directement, sous un double aspect, le rsum essentiel et l'aperu
fondamental de toute la philosophie chimique, je crois convenable de
dvelopper davantage en ce moment ma pense principale  ce sujet.

Quant  la mthode, elle a besoin d'un double perfectionnement capital,
que les chimistes philosophes doivent emprunter  la science des corps
vivans, seule source o il puisse tre judicieusement cherch. Il faut,
d'abord, en effet, une connaissance approfondie de la thorie
fondamentale des classifications naturelles, qui ne peut tre rellement
obtenue d'aucune autre manire: car, ainsi que je l'ai tabli ds le
dbut de cet ouvrage, la mthode ne saurait tre, sous aucun rapport
essentiel, tudie avec une vritable et fconde efficacit, ailleurs
que dans ses applications les plus tendues et les plus parfaites. Il
faut, ensuite, par le mme motif, tudier aussi,  la mme cole,
l'esprit gnral de la mthode comparative proprement dite, dont les
chimistes ne se forment ordinairement, jusqu'ici, aucune ide juste, et
sans laquelle, nanmoins, on ne peut procder convenablement  la
recherche d'une classification chimique vraiment rationnelle, comme je
l'ai expliqu dans la leon prcdente. Telles sont les deux
amliorations fondamentales que la philosophie chimique doit aller
puiser aujourd'hui dans la philosophie biologique. L'une est
indispensable pour bien poser, dans son ensemble, le grand problme de
la classification chimique, l'autre pour en entreprendre avec succs la
solution gnrale.

 l'aspect de ces importantes harmonies spontanes, et par le sentiment
de ces larges applications mutuelles, entre des sciences vulgairement
traites comme isoles et indpendantes, les diverses classes de savans
finiront, sans doute, par comprendre la ralit et l'utilit de la
conception fondamentale de cet ouvrage: la culture rationnelle, et
nanmoins spciale, des diffrentes branches de la philosophie
naturelle, sous l'impulsion pralable et la direction prpondrante d'un
systme gnral de philosophie positive, base commune et lien uniforme
de tous les travaux vraiment scientifiques. On ne peut gure se former
aujourd'hui une juste ide des perfectionnemens, aussi directs
qu'essentiels, dont nos diverses sciences se trouvent tre jusqu'ici
radicalement prives par l'esprit troit et irrationnel suivant lequel
elles sont encore habituellement cultives, surtout relativement  la
mthode. Quand la constitution intgrale et dfinitive du systme
philosophique des modernes aura, plus tard, rgulirement organis les
grandes relations scientifiques, on pourra s'expliquer  peine, si ce
n'est sous le point de vue historique, que l'tude de la nature ait
jamais t autrement conue et dirige.

En second lieu, relativement  la doctrine, il est d'abord vident,
comme je l'ai indiqu  la fin de la leon prcdente, que la formation
de la vraie classification chimique ne saurait tre directement
entreprise dans son ensemble, tant que l'on n'aura point, avant tout,
irrvocablement dcid la question prliminaire de la prpondrance
entre les deux considrations gnrales, de l'ordre de composition des
principes immdiats, et de leur degr de pluralit: or, un tel problme
n'a pas mme t encore rationnellement pos. Nous pouvons, nanmoins,
le supposer ici rsolu, en concevant tablie la rgle que j'ai propose,
de traiter le premier point de vue comme ncessairement suprieur au
second, ce qui me semble en effet, presque impossible  contester dans
une discussion formelle. Mais, aprs cet indispensable prliminaire
gnral, deux conditions plus spciales me paraissent encore ncessaires
pour permettre de procder immdiatement  la construction rationnelle
du systme dfinitif des substances chimiques, par la mthode ci-dessus
caractrise.

La premire, dont l'accomplissement peut, aujourd'hui, tre jug
prochain, consiste  concevoir l'ensemble de la chimie comme un tout
unique et homogne, en faisant radicalement disparatre la distinction
irrationnelle des diverses substances en organiques et inorganiques. Par
l'examen direct des caractres gnraux de la chimie organique, j'espre
prouver, dans la trente-neuvime leon, que cette spcialit mal
constitue doit peu  peu se dcomposer entirement, une partie des
tudes qu'elle embrasse appartenant  la chimie proprement dite, et
l'autre  la physiologie. Quand une combinaison quelconque est assez
stable pour comporter une vritable tude chimique, il faut, sans doute,
l'assujettir  un ordre fixe de considrations homognes, quels que
puissent tre son origine et son mode effectif d'existence concrte,
dont la vraie chimie abstraite et gnrale ne doit nullement s'enqurir,
si ce n'est, du moins, comme d'un simple renseignement accessoire. Tant
que la classification systmatique devra d'abord se conformer  cette
trange conception d'une sorte de double chimie, tablie sur cette
fausse division des substances, elle ne saurait tre qu'essentiellement
prcaire et artificielle dans ses dtails, tant, ds lors, profondment
vicie dans son principe. Une telle sparation empche, de toute
ncessit, de fonder dfinitivement, en chimie, aucune doctrine
rationnelle et complte, toutes les analogies essentielles se trouvant,
par l, ou rompues ou dguises. Cette premire condition est donc
videmment indispensable. On commence dj certainement  la bien
sentir, car tous les travaux actuels de quelque importance sur la chimie
organique manifestent une tendance trs prononce  ramener les
combinaisons organiques aux lois gnrales des combinaisons
inorganiques. Il ne suffirait pas, nanmoins, comme on pourrait d'abord
le penser, qu'un chimiste distingu prt enfin,  cet gard, une
initiative large et directe, pour dterminer aussitt l'entier et
unanime accomplissement de cette importante rforme. Car, une telle
opration philosophique, quelque prpare qu'elle soit en effet, surtout
depuis les belles recherches de M. Chevreul, ne peut tre excute,
d'une manire vraiment irrvocable, sans un travail spcial et
difficile, qui exige une combinaison trs dlicate du point de vue
chimique et du point de vue physiologique, afin d'tablir, dans la
dcomposition gnrale de la chimie organique, une judicieuse
rpartition entre ce qui doit rester  la chimie et ce qui revient  la
physiologie.

La seconde condition, intimement lie  la prcdente, se rapporte  un
autre perfectionnement gnral fort important que doit subir la doctrine
chimique, afin de pouvoir conduire  l'tablissement d'un systme
complet de classification rationnelle, susceptible d'offrir, par sa
seule composition, une expression abrge de la vraie philosophie de la
science, comme le prescrit la thorie fondamentale des classifications
naturelles. Ce nouveau perfectionnement consisterait  soumettre, s'il
est possible, toutes les combinaisons quelconques  la loi du dualisme,
rige en un principe constant et ncessaire de philosophie chimique.
Toutefois, quelque minente que dt tre, en elle-mme, une semblable
amlioration, qui tendrait directement  simplifier,  un haut degr,
l'ensemble des conceptions chimiques, il faut reconnatre, pour ne rien
exagrer, qu'elle n'est point aussi strictement indispensable que la
prcdente au grand travail de la classification, quoique, par sa
nature, elle soit propre  le faciliter beaucoup. Sans la premire
condition, en effet, la classification rationnelle serait rigoureusement
impossible: sans la seconde, au contraire, on pourrait encore la
concevoir, mais seulement moins parfaite et plus pnible. Au reste, la
tendance gnrale des tudes chimiques, mme dans leur tat actuel,
est, sans doute, tout aussi relle et non moins prononce sous le
dernier point de vue que sous le prcdent, comme chacun peut l'observer
aisment.

Il importe d'autant plus de faire prdominer dans le systme chimique,
ainsi que je le propose, la considration de l'ordre de composition des
principes immdiats sur celle de leur degr de pluralit, que la
premire est, par sa nature, claire et incontestable, tandis que l'autre
est toujours, de toute ncessit, plus ou moins obscure et douteuse.
L'une se rduit constamment  la simple apprciation d'un fait
analytique ou synthtique; la seconde prsente sans cesse un certain
caractre hypothtique, puisqu'on prononce alors sur le mode
d'agglomration des particules lmentaires, qui nous est radicalement
inaccessible. Ainsi, par exemple, un chimiste peut tablir, avec une
pleine certitude, que tel sel est un compos du second ordre, et que
tels acides, ou tels alcalis, sont, au contraire, du premier ordre[14];
car, l'analyse et la synthse peuvent dmontrer, sans quivoque, que
chacun de ces derniers corps est compos de deux substances
lmentaires, et que, au contraire, les principes immdiats du premier
sont,  leur tour, dcomposables en deux lmens. Mais, sous l'autre
point de vue, quand l'analyse dfinitive d'une substance quelconque y a
constat l'existence de trois ou de quatre lmens, comme, par exemple,
 l'gard des matires vgtales ou animales, on ne peut, videmment,
sans se permettre une hypothse plus ou moins hasarde, prononcer que
cette combinaison est rellement ternaire ou quaternaire, au lieu d'tre
simplement binaire. Car il doit sembler toujours impossible de garantir
que, par une analyse prliminaire, moins violente que cette analyse
finale, on ne pourrait point, en effet, rsoudre la substance propose
en deux principes immdiats du premier ordre, dont chacun serait
ultrieurement susceptible d'une nouvelle dcomposition binaire.

      [Note 14: Un seul cas parat prsenter quelque
      difficult pour cette apprciation exacte du l'_ordre_ de
      composition propre  chaque substance: c'est celui, devenu
      maintenant assez frquent, o les principes immdiats ne
      sont pas tous deux du mme ordre, comme, par exemple, 
      l'gard des chlorures ou des sulfures alcalins, qui nous
      offrent la combinaison d'un corps simple avec un compos de
      deux lmens. Mais, alors, toute la difficult rside
      videmment dans l'imperfection des dnominations usites;
      car, une telle combinaison est, par sa nature, clairement
      intermdiaire entre celle de deux corps simples et celle de
      deux principes immdiats composs chacun de deux lmens.
      Quand la notion de l'ordre de composition sera gnralement
      reconnue comme prpondrante dans la philosophie chimique,
      le langage qui s'y rapporte deviendra spontanment plus
      complet et plus prcis.]

Si, pour fixer les ides, un chimiste grossier s'avisait aujourd'hui
d'appliquer,  l'analyse du salptre, des moyens trop nergiques, les
rsultats de cette opration destructive pourraient, sans doute,
l'autoriser, d'aprs nos erremens actuels,  concevoir lgitimement
cette substance comme une combinaison ternaire d'oxigne, d'azote, et de
potassium: et, cependant, on sait qu'une telle conclusion serait ici
certainement fausse, puisque la substance peut tre aisment
reconstruite par une combinaison directe entre l'acide nitrique et la
potasse, dont une analyse moins perturbatrice et, d'ailleurs, opr la
sparation, sans entraner leur dcomposition. Abstraction faite de tout
prjug, pourquoi ne penserions-nous pas qu'il peut en tre ainsi 
l'gard de chaque combinaison habituellement classe comme ternaire ou
quaternaire? L'analyse immdiate tant jusqu' prsent si imparfaite,
comparativement  l'analyse lmentaire, surtout quant  ces substances,
serait-il rationnel de proclamer, ds aujourd'hui, son impuissance
ternelle et ncessaire envers elles? De tels jugemens ne sont-ils pas
mme frquemment fonds sur une confusion vicieuse entre ces deux sortes
d'analyse, si rellement diffrentes, nanmoins, en elles-mmes, et si
bien caractrises, d'ailleurs, dans leurs oprations, l'une par la
dlicatesse des procds, l'autre par leur nergie?

Une considration trs importante, relative au point de vue synthtique,
peut conduire, en effet,  montrer que, dans l'tude des combinaisons
envisages aujourd'hui comme plus que binaires, on ne distingue point
assez l'analyse immdiate de l'analyse lmentaire: c'est l'extrme
difficult, et mme, jusqu'ici, l'entire impossibilit pour la plupart
des cas, de vrifier, par la synthse, les rsultats analytiques propres
 ces substances. J'ai tabli en principe, dans la leon prcdente, que
la synthse immdiate est, en gnral, caractrise par sa facilit,
tandis que la synthse lmentaire l'est, au contraire, par les grands
obstacles qu'elle doit prsenter presque toujours. Ainsi,
rciproquement, l'impossibilit d'oprer la recomposition constitue, ce
me semble, un motif trs rationnel de prsumer que l'analyse n'a pas t
immdiate, lorsque cette conclusion ne saurait d'ailleurs tre attaque
par aucune autre considration, ce qui a certainement lieu ici. Ainsi,
par exemple, on fait, d'ordinaire, hautement ressortir l'impossibilit
de reproduire, par la synthse, les substances vgtales ou animales: on
l'a mme rige en une sorte de principe empirique. Mais, cette
prtendue impossibilit ne tiendrait-elle point uniquement  ce qu'on
s'obstine  oprer une synthse lmentaire, l o il faudrait procder
par une synthse immdiate, dont les matriaux devraient tre, en
beaucoup de cas, pralablement dcouverts? Cette remarque se vrifie
pour une foule de combinaisons, dont le dualisme n'est, toutefois,
nullement douteux, et avec la seule diffrence que les principes
immdiats sont mieux connus. Si, pour suivre l'exemple du nitre
prcdemment choisi, on entreprenait de le recomposer par la combinaison
directe de l'oxigne, de l'azote, et du potassium, il est incontestable
qu'on n'y parviendrait pas davantage que lorsqu'il s'agit de reproduire
les substances organiques en unissant tout d'un coup leurs trois ou
quatre lmens: les obstacles qu'on fait justement valoir dans ce
dernier cas, seraient, en effet, essentiellement analogues et tout aussi
puissans  l'gard du premier. Afin de prendre un exemple encore plus
frappant, j'indiquerai,  ce sujet, l'exprience vraiment capitale o M.
Woehler est parvenu  reproduire l'ure. Et-il pu, en effet, obtenir un
tel succs, si, d'aprs le prjug ordinaire, il avait tent de combiner
directement l'oxigne, l'hydrogne, le carbone, et l'azote, qui
concourent  former la constitution lmentaire de cette substance, au
lieu d'unir seulement ses deux principes immdiats, jusque alors
inconnus en cette qualit? Avons-nous rellement aucun motif rationnel
de penser qu'il n'en est point ainsi dans tous les autres cas?

Les chimistes peuvent donc, dsormais, ce me semble, sans contredire
rellement aucune observation positive, et en se conformant, au
contraire, aux plus puissantes analogies, attribuer une entire
gnralit au principe fondamental du dualisme de toute combinaison,
sous cette seule condition, facile  remplir sans doute, de regarder
comme tant encore trs imparfaite l'analyse actuelle des substances
plus que binaires, et surtout les substances dites organiques, dont les
vrais principes immdiats resteraient ainsi  dcouvrir.  la vrit,
ces principes inconnus ne sauraient tre conus qu'en imaginant entre
l'oxigne, l'hydrogne, le carbone, et l'azote, un nombre assez
considrable de nouvelles combinaisons binaires, du premier et du second
ordre, dont la ralisation doit sembler aujourd'hui presque impossible.
Mais, cette indispensable supposition, quoique peu compatible avec les
habitudes actuelles, n'entrane rellement aucune grande difficult
scientifique; car, il suffit d'admettre cette rflexion trs naturelle,
que nos procds analytiques sont,  cet gard, jusqu'ici trop violens
et trop grossiers pour sparer les principes immdiats sans les
dcomposer. Quant  l'objection du nombre, elle ne saurait tre
prpondrante. Nous connaissons maintenant, en effet, au moins cinq
combinaisons bien distinctes entre l'azote et l'oxigne; la notion d'un
seul oxide d'hydrogne, qui, pendant quarante ans, avait sembl si
inbranlable, a fait place  celle de deux composs trs caractriss;
le carbone et l'azote, qui ne paraissaient point susceptibles d'tre
combins, forment aujourd'hui le cyanogne; et, de mme, dans presque
tous les autres cas analogues. Rien n'empche donc de concevoir, par
extension, qu'il puisse exister, entre les lmens des substances
ternaires ou quaternaires, plus de combinaisons directes et toujours
binaires que la chimie n'en a encore constates, indpendamment des
composs des ordres suivans, dont la varit doit naturellement tre
bien suprieure. Il est extrmement vraisemblable que, sans aller mme
au-del du second ordre, on pourrait former, avec ces lmens, assez de
principes immdiats parfaitement distincts pour correspondre exactement,
par un dualisme perptuel,  la composition relle de toutes les
substances organiques vraiment diffrentes, qui, d'un autre ct,
suivant la critique, trs rationnelle, au fond, quoique fort exagre de
M. Raspail, doivent tre rputes beaucoup moins nombreuses que ne le
fait supposer ordinairement un examen superficiel et peu judicieux,
comme je l'indiquerai spcialement dans la trente-neuvime leon.

On doit, toutefois, remarquer,  ce sujet, que si les chimistes ne
devaient point se dcider enfin  circonscrire, d'une manire
vritablement scientifique, le sens propre et gnral du mot
_substance_, ce qui se rduirait  subordonner toujours son acception 
l'ide d'une _combinaison_ relle, le dualisme universel et indfini ne
pourrait tre soutenu: car on citerait aisment, surtout dans la chimie
physiologique, plusieurs cas trs prononcs, o le dfaut de dualisme
est irrcusable. Mais,  moins de confondre entirement la notion de
_dissolution_, et mme celle de _mlange_, avec celle de _combinaison_,
on ne saurait envisager comme une vritable substance chimique _sui
generis_, un assemblage fortuit de substances htrognes, dont
l'agglomration est, presque toujours, videmment mcanique, tels que la
sve, le sang, l'urine, un calcul biliaire ou urinaire, etc., o le
nombre des prtendus principes immdiats peut, en quelque sorte, tre
tout--fait illimit. En tendant, d'une manire aussi vague et
indfinie, la signification, ds lors presque arbitraire, du mot
_substance_, si prcieux, nanmoins, pour la science chimique, il ne
serait pas, sans doute, plus irrationnel de traiter comme autant de
nouvelles substances chimiques, les eaux des diffrentes mers, les
diverses eaux minrales, les terrains naturels les plus htrognes,
etc., et mme, mieux encore, les mlanges purement artificiels d'un
nombre quelconque de sels jets au hasard dans une mme dissolution
aqueuse ou alcoolique. Du reste, les considrations rserves pour la
trente-neuvime leon indiqueront, j'espre, les moyens de faire
disparatre,  l'gard des matires animales et vgtales, les seules
difficults srieuses qu'un tel sujet puisse prsenter, en montrant que
l'incertitude et la confusion  cet gard proviennent essentiellement de
ce que, jusqu'ici, on n'a point assez spar, par une opposition nette,
rigoureuse, et convenablement approfondie, le point de vue chimique du
point de vue physiologique. Sous ce rapport, comme sous tant d'autres
prcdemment signals, on doit assurer que les notions les plus
lmentaires de la philosophie chimique ne sauraient tre tablies d'une
manire pleinement rationnelle, et de faon  runir les trois
proprits essentielles de la clart, de la gnralit, et de la
stabilit, sans tre pralablement fondes sur une comparaison
d'ensemble suffisamment labore, entre la chimie et la biologie,
comparaison qu'un systme complet de philosophie positive peut seul
rgulirement organiser.

En considrant, sous le point de vue fondamental qui nous occupe ici, le
mouvement actuel des ides chimiques, la tendance universelle  un
dualisme complet commence  s'y manifester aujourd'hui d'une manire non
quivoque. Je ne fais pas seulement allusion  l'assimilation de plus en
plus prononce qu'on tente d'tablir entre les combinaisons organiques
et les combinaisons inorganiques, quoiqu'il en rsulte ncessairement un
progrs indirect, mais vident, vers le dualisme systmatique. J'ai
surtout en vue les expriences analogues  celle de M. Whoeler,
malheureusement encore trop rares, o l'on ramne directement au
dualisme, soit par l'analyse, ou par la synthse, les composs qui
semblaient le plus s'y refuser. On doit mme remarquer, enfin, sous ce
rapport, la disposition, devenue trs commune,  reprsenter, en quelque
sorte spontanment, par une formule binaire, la proportion des lmens
propres aux substances les plus compliques. Sans doute, il n'y a point
un vritable dualisme, lorsque, par exemple, on exprime le rsultat
numrique de l'analyse lmentaire de l'alcool, en nonant, pour plus
de facilit, la composition de ce corps comme identique  celle d'un
volume de gaz hydrogne percarbon et d'un volume de vapeur d'eau,
condenss en un seul: car, on ne voit l qu'un simple artifice
didactique destine  caractriser le rsultat analytique par une formule
abrge,  laquelle on pourrait substituer, plus ou moins commodment,
beaucoup d'autres fictions synthtiques assujetties au dualisme, et qui
seraient toutes finalement quivalentes entre elles, quoique pas une
seule peut-tre ne ft rellement connatre les vrais principes
immdiats de cette substance, envisage comme binaire. Ce n'est,
videmment, que par un vritable travail chimique, et non par un tel jeu
numrique, que l'alcool et tous les corps analogues pourront tre
effectivement dualiss: car, cette grande transformation exigera
ncessairement, sinon une analyse ou une synthse formelles, qu'on devra
souvent ajourner, du moins la construction d'une hypothse propre 
reprsenter, autrement que sous le seul rapport des proportions,
l'ensemble des caractres chimiques de la substance propose. Quoique
les habitudes auxquelles je fais allusion offrent peut-tre quelque
danger, en paraissant indiquer comme accompli ce qui n'est pas mme
commenc, il serait, nanmoins, impossible de mconnatre combien elles
tendent  prparer les esprits  l'tablissement rel d'un dualisme
gnral.

Afin de rsumer, du point de vue le plus philosophique, l'ensemble de
cette importante discussion sur le dualisme chimique, je remarquerai
qu'on peut la rduire  tablir que la chimie actuelle devrait profiter,
avec plus d'habilet, pour la simplification de ses notions
fondamentales, du degr d'indtermination que la nature de ses
recherches laisse ncessairement quant  la constitution intime des
corps. Le mode rel d'agglomration de leurs particules lmentaires
nous tant radicalement inaccessible, et ne pouvant constituer nullement
le vrai sujet de nos tudes chimiques, nous avons toujours, par suite,
la facult rationnelle, dans la sphre bien circonscrite de nos
recherches positives, de concevoir la composition _immdiate_ d'une
substance quelconque comme seulement binaire, de manire  reprsenter,
nanmoins, avec une pleine exactitude, tous les phnomnes apprciables
que la chimie peut nous offrir,  quelque tat de perfectionnement qu'on
la suppose jamais parvenue. Le maintien indfini des hypothses mal
construites qui se rapportent  une composition plus que binaire,
compliquerait inutilement,  un haut degr, le systme gnral de nos
travaux chimiques, sans nous rapprocher davantage de la vritable
disposition molculaire propre  chaque combinaison. Ainsi, je ne
propose point le dualisme universel et invariable comme une loi relle
de la nature, que nous ne pourrions jamais avoir aucun moyen de
constater; mais je le proclame un artifice fondamental de la vraie
philosophie chimique, destin  simplifier toutes nos conceptions
lmentaires, en usant judicieusement du genre spcial de libert rest
facultatif pour notre intelligence, d'aprs le vritable but et l'objet
gnral de la chimie positive. Ma pense  ce sujet me parat maintenant
assez clairement formule, pour devenir exactement jugeable pour tous
les chimistes philosophes,  la haute mditation desquels je dois
dsormais l'abandonner.

Telles sont les diverses conditions capitales, tant de mthode que de
doctrine, dont la science chimique me semble avoir rigoureusement besoin
d'obtenir, sinon l'entier accomplissement gnral, du moins une
approximation pleinement caractrise, avant qu'on puisse y procder
rationnellement  la construction directe et dfinitive d'un systme
complet de classification naturelle, susceptible de remplir, envers la
chimie, mais  un degr beaucoup plus parfait, l'office fondamental
auquel serait destine, en biologie[15], la vraie hirarchie universelle
des corps vivans, si l'extrme complication des phnomnes pouvait y
permettre le libre dveloppement de ses proprits essentielles.
Peut-tre trouvera-t-on que, jusqu' prsent, personne ne s'tait form
une assez grande ide de la nature et de l'esprit d'une telle opration
philosophique.  mes yeux, la classification chimique, ainsi conue,
c'est la science elle-mme, condense dans son rsum le plus
substantiel. Je ne puis,  cet gard, m'attribuer d'autre mrite
essentiel que d'avoir, le premier, convenablement transport, dans la
science chimique, le genre spcial d'esprit philosophique que dveloppe
spontanment, par sa nature, la science biologique, telle que l'ont
conue, depuis Aristote, tous ses grands matres, et en dernier lieu, le
philosophe qui me parat, dans le sicle actuel, en avoir le mieux saisi
le vaste ensemble, mon illustre ami M. de Blainville. Si cette
combinaison est juge efficace, elle contribuera, j'espre,  mettre en
pleine vidence la haute ncessit gnrale de rgulariser ces grands
rapports scientifiques, par l'usage habituel du systme complet de
philosophie positive, dont je m'efforce, dans cet ouvrage, d'organiser
la construction.

      [Note 15: Je ne pense pas qu'aucun philosophe puisse
      aujourd'hui suivre un peu loin une srie quelconque d'ides
      gnrales sur l'ensemble rationnel des considrations
      positives propres aux corps vivans, sans tre, en quelque
      sorte, naturellement oblig d'employer cette heureuse
      expression de _biologie_, si judicieusement construite par
      M. de Blainville, et dont le nom de _physiologie_, mme
      purifi, n'offrirait qu'un faible et quivoque quivalent.]

L'extrme importance que j'ai attache  la discussion prcdente,
tient surtout  la haute ide que je me forme du beau caractre que doit
prendre, un jour, la science chimique, maintenant si faible et si
incohrente, malgr sa riche collection de faits. Quoique le sujet de la
chimie soit ncessairement fort tendu et trs compliqu, il n'y a pas
de science fondamentale, sauf l'astronomie, dont les phnomnes
prsentent, par leur nature, une aussi parfaite homognit relle, et
qui, par consquent, eu gard aux difficults qui lui sont propres,
comporte,  un aussi haut degr, une vritable systmatisation, en
harmonie avec l'esprit gnral de ses recherches positives. Or, cette
constitution unitaire de la science chimique me semble devoir
essentiellement consister dans la formation rationnelle d'un systme
complet de classification naturelle, qui ne saurait tre obtenue, au
degr suffisant, tant que toutes les combinaisons ne seront point, d'une
part, assujetties, sans distinction d'origine,  un ordre fixe de
considrations homognes, et, d'une autre part, constamment ramenes 
un dualisme fondamental.

L'tat prsent de la chimie ne permet gure de se former directement une
ide nette et juste, ni du genre, ni du degr de consistance
scientifique que cette partie capitale de la philosophie naturelle est
ainsi destine  acqurir plus tard. Toutefois, j'examinerai
soigneusement, sous ce rapport, dans les deux leons suivantes, les deux
doctrines chimiques qui se rapprochent le plus aujourd'hui de cette
rationnalit positive, la doctrine des proportions dfinies, et la
thorie lectro-chimique, quoique l'une et l'autre ne soient
vritablement relatives qu' un ordre partiel, et mme secondaire, de
considrations chimiques. Mais je dois, en outre, terminer cette leon
en signalant trs sommairement, dans la chimie actuelle, les deux points
gnraux de doctrine qui me paraissent les plus propres, par leur
nature,  indiquer avec prcision le vrai dogmatisme vers lequel doit
tendre l'ensemble de la science, d'aprs la marche prcdemment
caractrise.

Je citerai d'abord, et au premier rang, la loi capitale des doubles
dcompositions salines, dcouverte par Berthollet, et complte ensuite
par le grand et beau travail de M. Dulong sur l'action rciproque des
sels solubles et des sels insolubles. En la bornant ici, pour plus de
simplicit, au cas de la double solubilit, seul considr par
Berthollet, elle consiste dans ce fait gnral: deux sels solubles,
d'ailleurs quelconques, se dcomposent mutuellement toutes les fois que
leur raction peut produire un sel insoluble, ou, seulement mme, moins
soluble que chacun des premiers. Parmi les propositions chimiques d'une
importance relle et d'une certaine gnralit, tout esprit
philosophique doit minemment distinguer aujourd'hui ce grand thorme,
qui peut seul donner jusqu'ici une ide exacte de ce qui constitue, en
chimie, une vritable _loi_; car, il en a seul tous les caractres
essentiels. Il est directement relatif au sujet propre de la science
chimique, c'est--dire  l'tude des phnomnes de composition et de
dcomposition: il tablit une relation positive et fondamentale entre
deux classes de phnomnes, jusque alors entirement indpendantes:
enfin, comme critrium dcisif, il permet, envers une certaine catgorie
d'effets chimiques, malheureusement trop restreinte, d'atteindre  la
destination finale de toute science relle, la prvision des phnomnes
d'aprs leurs liaisons positives. Car, les divers degrs de solubilit
des diffrens sels, dont la connaissance est dj, en elle-mme,
indispensable aux chimistes, conduisent ainsi  prvoir avec certitude
les rsultats de plusieurs conflits. On peut faire  peu prs les mmes
remarques sur une proposition analogue, relative aux ractions des sels
par la voie sche, o la considration de volatilit remplace celle de
solubilit.

En tablissant cette loi importante, Berthollet a fait judicieusement
ressortir la nullit de l'explication, essentiellement mtaphysique,
admise jusque alors, d'aprs l'illustre Bergmann, pour les phnomnes de
dcomposition rciproque, par l'antagonisme imaginaire des doubles
affinits. Mais il a videmment mconnu, lui-mme, l'esprit fondamental
de toute philosophie positive, quand,  son tour, il a tent d'expliquer
la loi qu'il venait de dcouvrir, abstraction faite mme du rle
prpondrant qu'il attribue, dans cette explication,  une certaine
prdisposition  la cohsion, qui est radicalement inintelligible.
Aucune loi ne saurait tre vraiment explique qu'en parvenant  la faire
rentrer dans une autre plus gnrale: or, celle que nous considrons ici
est, jusqu' prsent, seule en son genre: elle ne comporte donc aucune
explication relle. Si, plus tard, on pouvait la rattacher  une thorie
fondamentale sur l'action rciproque de tous les composs du second
ordre, une telle relation lui constituerait, sans doute, une vritable
explication positive: mais, jusque l, on n'y peut voir qu'un simple
fait gnral, nullement explicable, et qui, au contraire, sert 
expliquer chacun des faits particuliers qu'il embrasse. L'importance de
cette loi, et l'occasion qu'elle m'offrait de rendre plus sensible le
vritable esprit, aujourd'hui si imparfaitement caractris, de la
chimie positive, ont pu seules me dterminer  indiquer expressment une
semblable remarque, dont la reproduction et t presque purile 
l'gard d'une science plus avance.

Je crois devoir, enfin, mentionner ici, comme une des doctrines
gnrales les plus parfaites de la chimie actuelle, l'ensemble trs
satisfaisant des notions maintenant acquises sur l'influence
fondamentale de l'air et de l'eau dans la production des principaux
phnomnes chimiques, naturels ou artificiels.

Quand on envisage, d'un point de vue suffisamment lev, l'action
immense et capitale exerce par l'air et par l'eau dans l'conomie
gnrale de la nature terrestre, soit morte, soit vivante, on comprend
l'enthousiasme scientifique qui a inspir  plusieurs philosophes
allemands, la conception, d'ailleurs videmment irrationnelle, d'riger
le systme de ces deux fluides en une sorte de troisime rgne,
intermdiaire entre le rgne inorganique et le rgne organique. Mais, ce
n'est pas sous cet aspect que la chimie abstraite, qui doit rester
essentiellement trangre au point de vue concret de l'histoire
naturelle proprement dite, considre principalement l'tude de l'air et
de l'eau, qu'elle conoit justement, nanmoins, comme l'un de ses
fondemens les plus indispensables.

Tous nos phnomnes chimiques, mme artificiels, s'accomplissent
habituellement dans l'air: tous exigent, presque toujours,
l'intervention plus ou moins directe de l'eau, dont la plupart des
liquides ne sauraient jamais tre entirement privs. Il est, ds lors,
vident qu'aucune raction chimique ne peut tre rationnellement
tudie, si l'on n'est pralablement en tat d'analyser avec exactitude
la participation gnrale de ces deux fluides. Ainsi, la thorie
chimique fondamentale de l'air et de l'eau, doit tre conue comme une
sorte d'introduction ncessaire au systme de la chimie proprement dite,
comme appartenant bien davantage, par sa nature,  la mthode qu' la
doctrine, et enfin, comme devant tre place immdiatement  la suite de
l'tude des corps simples. Quoique le mode habituel d'exposition des
connaissances chimiques soit rarement conforme  cette conception, de
tels caractres n'en sont pas moins irrcusables, mme quand une
distribution peu judicieuse tend  les faire mconnatre. Cela est
surtout sensible  l'gard de l'air: car, autrement,  quels titres la
chimie abstraite, qui ne considre point les mlanges,
s'occuperait-elle, avec tant de soin, de l'air, qui n'est qu'un mlange,
si ce n'tait pour le motif gnral que je viens d'indiquer? Aussi, sous
le point de vue historique, la double analyse de l'air et de l'eau
a-t-elle caractris, de la manire la plus prononce, le premier pas
capital de la chimie moderne.

L'influence de l'air dans l'ensemble des phnomnes chimiques, tait,
par sa nature, non pas moins importante, mais moins difficile 
caractriser que celle de l'eau. Car, l'air, comme simple mlange,
n'exerce point une action chimique qui lui soit propre, mais seulement
celle qui rsulte de ses deux gaz lmentaires, dont chacun agit
essentiellement comme s'il tait isol, sauf la diminution d'intensit
due  la diffusion, et en exceptant, toutefois, les cas peu frquens o
l'accomplissement du phnomne propos dtermine accessoirement leur
combinaison. Il s'ensuit que l'tude vraiment chimique de l'air doit se
rduire  reconnatre la nature et la proportion de ses principes
constituans, en un mot,  son analyse: toute autre considration
sortirait du domaine rationnel de la chimie abstraite, et appartiendrait
 l'histoire naturelle. Or, cette analyse fondamentale a t
convenablement excute, ds l'origine de la chimie moderne, sauf
l'incertitude qui reste encore sur la proportion presque insensible de
gaz acide carbonique, et peut-tre de quelques autres principes encore
plus dissmins, tels que l'hydrogne entre autres, dont on commence
aujourd'hui  y souponner gnralement l'existence.

Quoique, pendant le cours d'un demi-sicle, l'analyse chimique n'ait
constat aucun changement apprciable dans la composition essentielle de
l'air atmosphrique, il est, nanmoins, videmment impossible de
concevoir que cette composition ne doive pas s'altrer,  la longue, en
un sens quelconque, par l'influence si prononce des nombreuses forces
perturbatrices qui agissent incessamment sur ce mlange. Leur
antagonisme, il est vrai, et surtout celui des actions vgtales et
animales, les neutralise ncessairement en partie; mais un tel quilibre
ne saurait tre ni rigoureux ni constant. Dj les considrations
gologiques, et surtout celles de botanique fossile, ont conduit 
prsumer, avec beaucoup de vraisemblance, que,  des poques trs
recules, la composition de l'air devait tre sensiblement diffrente:
les chimistes eux-mmes, et principalement M. Th. de Saussure, ont
positivement constat quelques lgres variations priodiques, quant 
la proportion d'acide carbonique aux diverses saisons. Nous avons,
d'ailleurs, de justes motifs de penser que nos moyens analytiques sont
encore fort imparfaits, relativement aux divers principes accessoires de
l'air: car, les chimistes ne savent encore saisir aucune distinction
positive entre les airs propres aux localits les mieux caractrises,
dont l'influence si diffrente et si prononce sur les tres vivans
prouve, nanmoins, d'une manire irrcusable quoique indirecte, le
dfaut certain d'identit relle. L'tude gnrale, jusqu'ici
extrmement imparfaite, de l'ensemble des variations relatives  la
composition du milieu atmosphrique, constitue l'un des problmes  la
fois les plus importans et les plus difficiles que l'histoire naturelle
puisse se proposer,  cause de l'tendue et de l'utilit de ses
applications principales: elle peut mme conduire aux indications les
plus intressantes quant aux limites de dure des espces vivantes, et
surtout de la race humaine, dans un avenir indfini, en assignant les
lois des modifications propres aux conditions atmosphriques de leur
existence. Mais, cet ordre de recherches,  peine bauch et mal conu
encore, est, par sa nature, essentiellement tranger  la chimie
proprement dite, car ces faibles variations ne sauraient exercer aucune
influence notable sur les phnomnes chimiques habituellement explors:
et voil pourquoi, sans doute, les chimistes s'en inquitent si peu. Le
vritable objet de leur science est exactement dfini, sa sphre est
nettement circonscrite, son importance fondamentale est vidente. Ils ne
doivent donc point en sortir, pour faire intempestivement l'office des
naturalistes proprement dits; leur intervention,  cet gard, serait
radicalement contraire  la vraie distribution rationnelle de l'ensemble
du travail scientifique, telle que je l'ai caractrise dans la deuxime
leon: le blme du public ne devrait tomber ici que sur les naturalistes
eux-mmes, qui manquent  leur destination. N'oublions pas, toutefois,
que, d'aprs les principes tablis au commencement de cet ouvrage,
aucune tude concrte ne saurait tre suivie d'une manire vraiment
scientifique, sans avoir t pralablement organise d'aprs une
combinaison spciale de toutes les sciences fondamentales ou abstraites.
Cette rgle est minemment sensible envers la question actuelle, dont
l'tude rationnelle exige, avec une pleine vidence, un ensemble trs
complexe de considrations, non-seulement chimiques et physiques, mais
aussi physiologiques, et mme,  un certain degr, astronomiques. Telle
est, en ralit, la cause invitable de la profonde imperfection de
cette doctrine jusqu' prsent, imperfection commune, d'ailleurs, 
toutes les autres parties importantes de la vritable histoire
naturelle, qui n'a pu encore amasser, sous aucun rapport, que de simples
matriaux, plus ou moins informes.

L'tude chimique de l'eau exige, ncessairement, un ensemble de
recherches beaucoup plus tendu et plus compliqu que celle de l'air; et
pourtant elle n'est pas moins indispensable au systme gnral de la
science chimique. Car, l'eau constituant une vritable combinaison, et
peut-tre mme la plus parfaite de toutes celles que nous connaissons,
elle peut exercer des effets chimiques qui lui soient propres,
indpendamment de ceux qui appartiennent  ses lmens, et outre son
importance comme dissolvant, en cartant mme toute ide de simple
mlange. De l rsultent trois aspects bien distincts, et presque
galement essentiels  divers titres, sous lesquels l'eau doit tre
soigneusement considre par les chimistes, et dont l'exacte
apprciation a t, invitablement, lente et difficile, si tant est mme
que cet examen fondamental puisse aujourd'hui tre regard comme
rigoureusement termin.

L'analyse de l'eau, reprsente par une quantit d'hydrogne double en
volume de celle de l'oxigne, et confirme  l'aide d'une synthse
irrcusable, constitue la plus admirable de ces belles dcouvertes qui
ont caractris les premiers pas de la chimie moderne, non-seulement en
vertu de l'clatante lumire que cette analyse a rpandue sur l'ensemble
des phnomnes chimiques et sur l'conomie gnrale de la nature, mais
aussi  raison des hautes difficults qu'elle devait ncessairement
prsenter. Sous ce premier point de vue, la science chimique ne laisse
aujourd'hui rien d'essentiel  dsirer. Toutefois, la notion, acquise
dans ces derniers temps, de l'existence d'une nouvelle combinaison plus
oxigne entre les deux lmens de l'eau, tend  soulever des questions
intressantes et encore indcises, non sur l'irrvocable composition de
ce fluide, mais sur le genre d'influence chimique qu'on suppose
ordinairement  sa dcomposition et  sa recomposition dans une foule de
phnomnes; et plus spcialement, sur le vritable mode d'union de
l'oxigne et l'hydrogne dans toutes les substances, surtout liquides,
qui ne peuvent tre obtenues sans eau, et  l'gard desquelles un habile
chimiste vient, tout rcemment, d'lever des doutes ingnieux, qui
mriteraient, ce me semble, d'tre mrement examins.

L'action dissolvante de l'eau a t le sujet d'une longue suite de
laborieuses recherches, d'une difficult trs infrieure, et qui,
naturellement, ne sauraient prsenter aujourd'hui d'importantes lacunes.
Nanmoins, il faut remarquer,  ce sujet, avec plus de soin qu'on n'a
coutume de le faire, la belle exprience de Vauquelin, dans laquelle cet
illustre et scrupuleux chimiste a montr que l'eau, sature d'un sel,
restait susceptible de se charger d'un autre, et acquerrait mme ainsi
la singulire proprit de dissoudre une nouvelle quantit du premier.
Cette exprience, qui a t, pour ainsi dire, ddaigne, me semble
capitale en ce genre, et me parat devoir devenir la base d'une suite de
recherches fort intressantes sur les lois, si capricieuses en
apparence, de la solubilit, dont l'tude est encore essentiellement
empirique.

Les chimistes ont t long-temps  concevoir, en principe, que l'eau,
outre son influence dissolvante, pt agir, d'une manire vraiment
chimique, autrement que par ses lmens. Cette combinaison, si
minemment neutre, semblait devoir tre, en elle-mme, pleinement
inoffensive, et ne paraissait pouvoir altrer les autres substances que
par sa dcomposition. Le judicieux Proust a pens que cette parfaite
neutralit devait, par sa nature, faire prsumer, au contraire,
l'existence, pour l'eau, de certaines affections chimiques,
indpendantes de sa composition. Telle est la considration trs
rationnelle qui a conduit ce chimiste  crer l'tude, dsormais si
importante, des _hydrates_ proprement dits, envisags comme une sorte de
sels nouveaux, o l'eau joue, pour ainsi dire,  l'gard des alcalis, le
rle d'une espce d'acide hydrique. L'examen de ces combinaisons,
souvent trs nergiques, et de toutes les autres, plus ou moins
prononces, que l'eau peut former, avec des substances quelconques, sans
se dcomposer, constitue la troisime et dernire partie essentielle de
l'tude fondamentale de l'eau, envisage rationnellement ici comme un
prliminaire indispensable au systme gnral des tudes chimiques.

Aprs m'tre efforc, dans cette leon, de caractriser suffisamment,
quoique par une discussion sommaire, le but et l'esprit des conceptions
fondamentales qui me paraissent indispensables pour investir enfin
irrvocablement la science chimique de la rationnalit positive qui
convient  sa nature, je dois maintenant passer  l'examen philosophique
plus spcial des deux doctrines gnrales qui, dans la chimie actuelle,
prsentent l'aspect le plus systmatique, et, en premier lieu,
apprcier philosophiquement, dans la leon suivante, l'importante
doctrine des proportions dfinies.




TRENTE-SEPTIME LEON.

Examen philosophique de la doctrine chimique des proportions dfinies.

Malgr la grande importance relle de cette doctrine, on ne doit pas
mconnatre que, par sa nature, et mme en la supposant complte, elle
ne saurait exercer qu'une influence secondaire sur la solution gnrale
du vrai problme fondamental de la science chimique, tel que je l'ai
caractris dans la trente-cinquime leon, c'est--dire sur l'tude des
lois directement relatives aux phnomnes de composition et de
dcomposition. Lorsque des substances quelconques sont places en
relation chimique dans des circonstances dtermines, la thorie des
proportions dfinies ne tend nullement, en elle-mme,  nous faire mieux
prvoir, parmi tous les cas que comporterait la composition des corps
proposs,  quelles sparations et  quelles combinaisons nouvelles la
raction gnrale donnera effectivement lieu, ce qui constitue,
nanmoins, la question essentielle. Cette doctrine suppose, au
contraire, qu'une telle question est pralablement rsolue; et, d'aprs
un tel point de dpart, elle a pour objet d'valuer immdiatement, dans
les cas o elle est applicable, la quantit prcise de chacun des
nouveaux produits, et l'exacte proportion de leurs lmens, ce qui
constitue simplement un perfectionnement accessoire, quoique trs utile,
de la recherche principale. Ainsi, la thorie des proportions chimiques
prsente ncessairement aujourd'hui ce singulier caractre scientifique,
de rendre rationnelle, dans ses dtails numriques, une solution qui,
sous son aspect le plus important, reste presque toujours
essentiellement empirique.

On conoit aisment par l pourquoi les illustres fondateurs de la
chimie moderne se sont, en gnral, si peu occups d'une telle tude,
qu'ils devaient naturellement regarder comme subalterne. Leur principale
attention tait justement fixe sur la recherche directe des lois
essentielles de la composition et de la dcomposition. Mais, le rapide
dveloppement de la science chimique ayant mis graduellement en vidence
les hautes difficults de ce grand problme, les chimistes, sans
renoncer  la dcouverte ultrieure de ces lois, durent se rejeter
spontanment de plus en plus sur l'tude secondaire des proportions,
jusque alors nglige, qui, par sa nature, leur promettait un succs
plus facile et plus prochain.  la vrit, tant que cette thorie
subordonne est conue isolment de la thorie principale, elle ne
saurait, par cela mme, remplir que trs imparfaitement sa plus
importante destination, celle de suppler, autant que possible, 
l'exprience immdiate, dont elle ne dispense ds lors que sous le point
de vue fort accessoire de la mesure des poids on des volumes. Aussi, la
doctrine des proportions dfinies n'acquerra-t-elle toute sa valeur
scientifique que lorsqu'elle pourra tre enfin rattache  un ensemble
satisfaisant de lois vraiment chimiques, dont elle constituera
naturellement l'indispensable complment numrique.

Jusque l, nanmoins, l'usage habituel de cette doctrine peut videmment
offrir aux chimistes un secours rel, quoique secondaire, en rendant
leurs analyses plus faciles et plus prcises. Il est mme incontestable
que le principe fondamental de cette thorie, en restreignant  un trs
petit nombre de proportions distinctes les diverses combinaisons des
mmes substances, tend indirectement  diminuer, en gnral,
l'incertitude primitive sur le rsultat effectif de chaque conflit
chimique, puisqu'elle rend beaucoup moindre le nombre des cas
logiquement possibles, qui, sans cela, serait presque illimit. Sous
cet aspect, la doctrine des proportions dfinies doit tre regarde
comme un prliminaire naturel  l'tablissement des lois chimiques, dont
elle serait,  d'autres gards, un appendice essentiel.

Si les corps pouvaient se combiner, entre certaines limites, suivant
toutes les proportions imaginables, il deviendrait, en effet, beaucoup
plus difficile de concevoir l'existence de lois invariables et
rigoureuses relatives  la composition ou  la dcomposition, vu
l'infinie varit des produits auxquels une raction quelconque pourrait
alors donner lieu. Ainsi, les illustres chimistes contemporains qui ont
principalement consacr leurs travaux  fonder la thorie gnrale des
proportions chimiques, tout en paraissant s'carter du vritable but
caractristique de la science qu'ils cultivent, auront fait nanmoins,
en ralit, un pas essentiel dans la voie directe du perfectionnement
rationnel, en simplifiant d'avance,  un haut degr, l'ensemble du
problme chimique, dont la solution effective est rserve  leurs
successeurs. Outre cette importante considration, j'ai dj remarqu,
dans l'avant-dernire leon, que la doctrine actuelle des proportions
dfinies nous offre aujourd'hui, par sa nature, le type le plus parfait
du genre prcis de rationnalit que doit acqurir un jour la science
chimique, directement envisage sous ses aspects les plus essentiels.
Tels sont les deux motifs prpondrans, l'un relatif  la doctrine,
l'autre  la mthode, qui m'ont dtermin  consacrer, dans cet ouvrage,
une leon spciale  l'examen philosophique de cette intressante
thorie, sans exagrer nanmoins sa vraie valeur scientifique.

Aprs avoir ainsi caractris sommairement le vritable objet de la
doctrine des proportions dfinies, et sa relation gnrale avec le
systme total de la science chimique, il est indispensable, pour
faciliter son apprciation philosophique, de jeter d'abord un coup
d'oeil rapide mais rationnel sur l'ensemble de son dveloppement
effectif, accompli tout entier dans le premier quart du sicle actuel.

Dans cette belle srie de recherches, l'impulsion primitive est
essentiellement rsulte de la double influence ncessaire, d'un
phnomne fondamental dcouvert par Richter, et d'une indispensable
discussion spculative tablie par Berthollet. Arrtons un moment notre
attention sur ce double point de dpart.

Pendant la seconde moiti du sicle dernier, plusieurs chimistes avaient
remarqu que, dans la dcomposition mutuelle de deux sels neutres, les
deux nouveaux sels forms sont toujours galement neutres. L'illustre
Bergmann, entre autres, avait spcialement insist sur cette importante
observation. Toutefois, ce phnomne dut rester nglig, ou mal
apprci, jusqu' ce que, dans les dernires annes de ce sicle, le
gnie minemment systmatique de Richter, aprs l'avoir entirement
gnralis, l'envisageant enfin sous son aspect le plus essentiel, en
eut rationnellement tir la loi fondamentale qui porte si justement le
nom de ce grand chimiste. Cette loi consiste proprement en ce que, les
quantits pondrales des divers alcalis susceptibles de neutraliser un
poids donn d'un acide quelconque, sont constamment proportionnelles 
celles qu'exige la neutralisation du mme poids de tout autre acide.
Telle est, videmment, en effet, la consquence immdiate du maintien de
la neutralit aprs la double dcomposition. Dans l'ordre des ides
chimiques, la grande complication du sujet, et le peu de rationnalit de
nos habitudes intellectuelles jusqu' prsent, rendent trs difficiles
les dductions les moins prolonges, quand elles ont un certain degr de
gnralit et, par suite, un certain caractre d'abstraction; c'est
pourquoi une semblable transformation, qui paratrait presque spontane,
si elle concernait une science plus simple et mieux cultive, est
rellement ici, outre sa haute utilit, d'un mrite capital. Cette loi
de Richter, avec les divers complmens qu'elle a reus depuis, constitue
la premire base essentielle de la doctrine gnrale des proportions
chimiques. Elle a conduit, ds l'origine,  raliser, pour un grand
nombre de composs, la destination principale de cette doctrine,
c'est--dire l'affectation  chaque substance d'un certain coefficient
chimique, invariable et spcifique, indiquant suivant quelles
proportions elle peut se combiner avec chacune de celles qui ont t
pareillement caractrises. Il suffit, en effet, de dterminer, par une
double srie d'essais pralables, la composition numrique de tous les
sels que peut former un seul acide quelconque avec les divers alcalis et
un seul alcali avec les diffrens acides, pour que la loi de Richter
permette d'en dduire aussitt les proportions relatives  tous les
composs qui peuvent rsulter de la combinaison binaire de ces deux
ordres de substances. Richter conduisit lui-mme sa dcouverte jusqu'
cette consquence caractristique, et dressa, pour les acides et les
alcalis, mais d'aprs une exprimentation trop restreinte et trop
imparfaite, une premire table de ce qu'on a nomm plus tard les
_quivalens_ chimiques.

Quoique Berthollet ait nergiquement combattu le principe exclusif des
proportions dfinies; on oublie trop aujourd'hui, ce me semble, que, le
premier entre tous les chimistes, il fixa directement l'attention sur la
considration gnrale et rationnelle des proportions dans l'ensemble
des phnomnes chimiques. Quelques annes aprs la dcouverte de
Richter, Berthollet tablit en principe fondamental, dans la _Statique
chimique_, l'existence ncessaire des proportions dfinies pour certains
composs de tous les ordres, et il assigna les conditions essentielles
de cette proprit caractristique, qu'il attribuait ou  une notable
condensation des lmens combins, ou  la prcipitation graduelle d'un
compos insoluble, etc.; en un mot,  toutes les causes susceptibles de
soustraire le produit de la raction chimique,  mesure qu'il se forme,
 l'influence ultrieure des agens primitifs. Il importe de reconnatre
cette belle thorie de Berthollet comme ayant t indispensable pour
fonder l'tude gnrale des proportions chimiques. On n'a point, en
effet, assez remarqu que la dcouverte de Richter, malgr son extrme
importance, ne pouvait suffire pour imprimer, par elle-mme, une telle
impulsion scientifique; car, Richter ayant exclusivement considr les
sels neutres, un tel cas, quoique trs tendu, tait, par sa nature, si
videmment particulier sous le point de vue numrique, qu'il n'aurait
pu entraner les esprits vers une thorie gnrale des proportions
dtermines. En tout temps, l'ide de neutralisation parfaite a d, sans
doute, rappeler invitablement aux chimistes celle d'une proportion
unique, en-de et au-del de laquelle la neutralit tait rompue.
Ainsi, autant il est naturel que la doctrine des proportions chimiques
ait commenc par l'tude des sels neutres, autant leur considration
isole et t ncessairement insuffisante pour provoquer  la formation
de cette doctrine gnrale. Il y a donc tout lieu de penser que la
grande dcouverte de Richter n'aurait pu amener les consquences
tendues qu'on lui attribue communment d'une manire trop exclusive,
si,  l'examen d'un cas qui, par sa nature, ne pouvait faire loi pour
tous les autres, Berthollet n'avait point immdiatement ajout la notion
rationnelle d'une grande varit de cas assujettis au mme principe, et
ds lors susceptibles de conduire bientt  son entire gnralisation.
On voit ainsi que ce serait apprcier trs imparfaitement la
participation capitale de Berthollet  la fondation de l'tude des
proportions chimiques, que de la rduire, comme on le fait d'ordinaire,
 la seule influence de la clbre discussion que son ouvrage fit natre
sur ce sujet entre lui et Proust, malgr la haute importance des
heureux efforts de ce dernier chimiste, dans cette lutte mmorable, pour
tablir directement le principe gnral des proportions dtermines et
invariables.

Telle est donc la double influence fondamentale, exprimentale et
spculative, d'o devait graduellement rsulter le dveloppement naturel
de la chimie numrique.  partir de cette origine, la principale phase
de ce dveloppement doit tre attribue  une autre double action
capitale, produite par l'harmonie remarquable de la conception
systmatique de M. Dalton avec l'ensemble des belles sries de
recherches exprimentales de MM. Berzlius, Gay-Lussac, et Wollaston. Il
me reste maintenant  caractriser sommairement ces diverses parties
essentielles de la grande opration scientifique qui a dtermin
l'entire formation de la doctrine des proportions dfinies, telle qu'on
la conoit aujourd'hui.

Aussitt que l'illustre M. Dalton eut dirig ses mditations vers cette
face de la science chimique, son gnie minemment philosophique le
poussa  embrasser, dans une seule conception gnrale, l'ensemble de
cet important sujet, quoique l'tude en ft, pour ainsi dire, naissante.
Ses heureux efforts produisirent la clbre thorie atomistique, qui a
prsid jusqu'ici  tous les dveloppemens ultrieurs de la doctrine des
proportions chimiques, et qui sert encore de base essentielle  son
application journalire. Le principe gnral de cette thorie consiste 
concevoir tous les corps lmentaires forms d'atomes absolument
indivisibles, dont les diffrentes espces en se runissant, le plus
souvent une  une, par groupes peu nombreux, constituent les atomes
composs du premier ordre, toujours mcaniquement inscables, mais alors
chimiquement divisibles, et qui,  leur tour, par une suite
d'assemblages analogues, font natre tous les autres ordres de
composition. Ce principe est tellement en harmonie avec l'ensemble des
notions scientifiques de tous genres, qu'il se rduit presque  une
heureuse gnralisation directe des ides spontanment familires  tous
les esprits qui cultivent les diverses parties de la philosophie
naturelle: aussi son admission universelle a-t-elle eu lieu sans
obstacles. Quoiqu'un tel principe conduise videmment, d'une manire
immdiate,  l'existence ncessaire des proportions dtermines, il
importe nanmoins de considrer, d'aprs la remarque trs judicieuse de
M. Berzlius, que cette dduction serait essentiellement illusoire si
les combinaisons n'taient point ncessairement restreintes  un trs
petit nombre d'atomes; car, en supposant que ce nombre, mme limit,
pt tre fort grand, les divers assemblages binaires deviendraient
tellement multiplis, que l'on aurait presque alors l'quivalent rel
des combinaisons en proportions quelconques: en sorte que, sans cette
restriction capitale, la conception atomistique reprsenterait  peu
prs galement bien, par sa nature, les deux doctrines chimiques
opposes des proportions indfinies ou dfinies. Mais, ds l'origine, M.
Dalton avait formellement tabli que, dans toute combinaison, l'un des
principes immdiats entre constamment pour un seul atome, et l'autre
pour un seul aussi le plus souvent, et toujours pour un nombre fort
mdiocre, qui excde rarement six. M. Dalton avait tellement senti
l'importance de cette restriction, que les limites ainsi poses par lui
ont sembl trop troites  ses successeurs, qui n'ont pu, sans les
reculer, y faire rentrer toutes les combinaisons effectives[16]. Avec
cet indispensable complment, la conception atomistique reprsente
videmment l'ensemble de la doctrine des proportions dfinies.
Toutefois, la nouvelle partie essentielle de cette doctrine qui en
drive le plus naturellement, c'est surtout la thorie des multiples
successifs, dont la dcouverte caractrise plus spcialement l'influence
capitale de M. Dalton sur l'tude de la chimie numrique. De son point
de vue atomistique, il aperut aisment, en effet, que si deux
substances peuvent se combiner en plusieurs proportions distinctes, les
quantits pondrales de l'une d'elles qui correspondront, dans les
divers composs,  un mme poids de l'autre, devront suivre
naturellement la srie des nombres entiers, puisque ces composs
rsulteront ainsi de l'union d'un atome de la seconde substance avec un,
deux, ou trois, etc., atomes de la premire: ce qui constitue un lment
principal, jusque alors entirement ignor, de la thorie des
proportions chimiques.

      [Note 16: Un chimiste distingu vient, en sens inverse,
      de proposer rcemment de restreindre toujours  trois les
      diverses combinaisons binaire de tous les atomes, en
      admettant un compos principal form d'un atome de chaque
      espce, et deux composs plus complexes, obtenus en doublant
      la quantit de l'un ou de l'autre principe immdiat. Il
      serait, sans doute, trs dsirable que cette vue
      systmatique pt un jour se raliser, puisqu'elle
      simplifierait videmment,  un haut degr, la doctrine
      gnrale des proportions chimiques; mais il semble peu
      probable qu'un tel rsultat puisse jamais tre obtenu,
      malgr les efforts remarquables de l'auteur de cette
      proposition pour y ramener les principales combinaisons
      connues, surtout par une ingnieuse intervention de l'eau et
      de deutoxide d'hydrogne. Toutefois ce projet mriterait, de
      la part des chimistes, un examen srieux: car les tentatives
      de ce genre, mme directement infructueuses, peuvent hter
      beaucoup le perfectionnement de la chimie numrique
      actuelle.]

Inspir d'abord par les travaux de Richter et de Berthollet, mais
surtout guid et soutenu ensuite, comme il l'a toujours si noblement
proclam, par la conception gnrale de M. Dalton, M. Berzlius
entreprit, le premier, avec le plus heureux succs, une vaste tude
exprimentale de l'ensemble des points importans relatifs  la chimie
numrique, dont il a, plus qu'aucun autre chimiste, contribu 
dvelopper et  coordonner les diverses parties. Il perfectionna
pralablement la loi de Richter, de faon  la lier intimement  la
thorie atomistique, en montrant que, dans les diffrens sels neutres
forms par un acide quelconque avec les divers alcalis, la quantit
d'oxigne de l'acide est non-seulement toujours proportionnelle  la
quantit d'oxigne de l'alcali, mais que le rapport de Richter, conu
sous cette forme, est constamment exprim par un nombre entier trs
simple, que M. Berzlius reconnut plus tard tre gal  celui des atomes
d'oxigne propres  la composition de l'acide. Ainsi prsente, cette
loi a t finalement tendue, par M. Berzlius lui-mme,  tous les
composs du second ordre. Mais, c'est surtout dans l'tude numrique des
composs du premier ordre, seulement bauche par les travaux de Proust,
que les belles recherches de M. Berzlius ont introduit de nouvelles et
importantes lumires. En instituant une exacte comparaison gnrale
entre la composition des sulfures mtalliques et celle des oxides
correspondans, il dcouvrit une loi essentielle, analogue  celle de
Richter pour les sels, et consistant en ce que la quantit de soufre des
premiers est constamment proportionnelle  la quantit d'oxigne
combine, dans les seconds, avec un mme poids du radical. Cette loi est
maintenant regarde, par induction, comme applicable  tous les composs
du premier ordre auxquels l'ensemble de leurs phnomnes permet
d'attribuer le mme degr de neutralit chimique. Enfin, sous un dernier
aspect essentiel, les lumineuses sries analytiques de M. Berzlius ont
exactement vrifi, pour les divers degrs soit d'oxidation, soit de
sulfuration, etc., d'un radical quelconque, la loi des multiples
successifs, dcouverte par M. Dalton d'aprs sa thorie atomistique.

Peu de temps aprs la fondation de cette mme thorie, un autre chimiste
du premier ordre, M. Gay-Lussac, l'avait aussi confirme dans son
ensemble, en suivant une marche trs remarquable et entirement neuve.
En analysant de prfrence, comme le faisait principalement M.
Berzlius, des composs solides ou liquides, on avait l'avantage
essentiel d'obtenir plus aisment des rsultats dont l'exactitude ft
incontestable: mais, d'un autre ct, la simplicit des rapports
numriques indiqus par la thorie corpusculaire y tait ncessairement
plus difficile  constater avec une pleine vidence. Guid par une
inspiration aussi heureuse que rationnelle, l'illustre lve du grand
Berthollet pensa trs judicieusement que, si cette simplicit tait
relle, elle devait surtout se manifester hautement dans les
combinaisons gazeuses, considres, non quant au poids, mais quant au
volume. De l, l'importante srie des analyses numriques de M.
Gay-Lussac pour les composs gazeux, qui, en vrifiant, d'une manire
spciale et irrcusable, le principe gnral de la doctrine des
proportions dfinies, l'a prsent en mme temps sous ce nouvel aspect
fondamental, tendu, par une sage induction graduelle,  tous les cas
possibles: tous les corps,  l'tat gazeux, se combinent dans des
rapports numriques de volume invariables et extrmement simples. On
doit mme,  ce sujet, remarquer accessoirement que M. Gay-Lussac, et
d'aprs lui plusieurs autres chimistes ou physiciens, ont appliqu trs
heureusement cette belle dcouverte  la dtermination rationnelle de la
pesanteur spcifique des gaz, avec une exactitude souvent comparable 
celle de l'valuation exprimentale. Toutefois, on ne saurait
mconnatre que l'extension hypothtique de cette thorie des volumes 
un grand nombre de substances qu'on n'a pu jusqu'ici vaporiser, est
susceptible d'garer les esprits qui n'ont pas d'abord saisi directement
l'quivalence gnrale et ncessaire du point de vue propre  M.
Gay-Lussac au point de vue originel de M. Dalton, strictement adopt par
M. Berzlius. Quoique ce dernier point de vue ait aujourd'hui
universellement prvalu, comme plus immdiatement conforme  la ralit
dans la plupart des cas, la considration des volumes n'en reste pas
moins trs utile pour exprimer souvent avec plus de facilit, surtout 
l'gard des substances organiques, les rsultats numriques de l'analyse
chimique.

Il faut ranger enfin, parmi les recherches fondamentales qui ont
constitu la doctrine des proportions chimiques, les travaux
remarquables de l'illustre Wollaston, philosophe aussi recommandable par
la finesse et la pntration de son esprit que par la rectitude et la
lucidit de son jugement. Nous ne devons pas ici considrer
principalement sa transformation, d'ailleurs trs heureuse, de la
thorie atomistique proprement dite en celle des _quivalens_ chimiques,
qui offre un nonc bien plus positif, et tend  prserver des enqutes
radicalement inaccessibles auxquelles la premire peut donner lieu,
quand elle n'est point judicieusement dirige: cette substitution
constituerait, sans doute, une amlioration capitale, si elle ne se
rduisait point  un simple artifice du langage, la pense relle tant
reste essentiellement identique. Il convient encore moins de s'arrter
aux expdiens ingnieux par lesquels Wollaston a si utilement popularis
la chimie numrique en rendant son usage plus clair et plus commode. Ce
que nous devons surtout remarquer ici, ce sont les belles recherches de
ce chimiste sur la composition numrique des sels acides, dont la
conclusion gnrale a pu tre tendue, par analogie, aux sels alcalins,
et former ainsi le complment indispensable de la grande dcouverte de
Richter sur les sels neutres. J'ai dj indiqu prcdemment que, quant
 ceux-ci, la fixit de leur composition numrique n'avait jamais pu,
par leur nature, tre mise srieusement en question. Mais, il en tait
tout autrement  l'gard des sels avec excs d'acide; car aucune
considration ne semblait d'avance pouvoir, en gnral, limiter
rellement cet excs. Ce cas tait peut-tre, en lui-mme, le plus
dfavorable de tous au principe des proportions invariables. Il
importait donc minemment de l'y assujettir aussi. C'est ce que
Wollaston excuta de la manire la plus satisfaisante, en montrant, sur
quelques exemples bien choisis, qu'un sel neutre ne devient point
indfiniment acide  mesure qu'on augmente sans cesse la quantit
d'acide contenue dans sa dissolution, mais contracte seulement un petit
nombre de degrs successifs d'acidit, caractriss par certaines
proportions fixes, o la quantit totale d'oxigne propre  l'acide est
tour  tour double, triple, quadruple, etc., de celle qui lui correspond
pour le sel neutre. Le principe des proportions dfinies exigeait
ncessairement cette spciale confirmation, qui est peut-tre, par sa
nature, la plus dcisive de toutes.

Tels sont,  la fois, l'enchanement rationnel et la filiation
historique des diverses sries de recherches principales dont
l'influence combine a finalement produit la constitution actuelle de la
chimie numrique, en permettant de reprsenter, par un nombre invariable
affect  chacun des diffrens corps lmentaires, leurs rapports
fondamentaux d'quivalence chimique, d'o, par des formules trs
simples, expressions immdiates des lois ci-dessus indiques, on passe
aisment  la composition numrique propre  chaque combinaison. Envers
une doctrine aussi rcente, cette tude gnrale de son dveloppement
effectif tait, sans doute, la marche la plus convenable pour permettre
d'en porter, avec scurit et avec clart, un vrai jugement
philosophique. Aucun tmoignage ne saurait, en effet, avoir, aux yeux
de tout philosophe, une puissance plus irrsistible en faveur de la
ralit ncessaire d'une telle doctrine, que cet admirable concours de
tant d'esprits minens, qui, malgr la haute indpendance de leurs vues
originales, viennent tous exactement converger, par les diverses voies
gnrales qu'ils se sont ouvertes, vers le mme principe fondamental de
la combinaison en proportions dfinies, et s'accordent ensuite
compltement sur son application positive  tous les cas de quelque
importance, sauf les varits essentiellement relatives au mode
d'expression des rsultats, tenant  ce que la thorie atomistique doit
laisser indtermin, et, par suite, facultatif. Une concidence aussi
dcisive dispense videmment ici de toute dmonstration directe, qui
serait dplace dans cet ouvrage; mais, il importe beaucoup, au
contraire, pour bien apprcier la nature du perfectionnement capital
dont cette doctrine a encore indispensablement besoin, de jeter un coup
d'oeil sommaire sur les principales difficults que peut lui opposer une
considration impartiale de l'ensemble des phnomnes chimiques.

Commenons par indiquer brivement,  ce sujet, les diffrens points
fondamentaux qui sont dfinitivement en dehors de toute contestation,
afin de mieux caractriser le vritable tat de la question gnrale.

Il est d'abord vident, et jamais aucun chimiste n'en a dout, que les
substances diffrent aussi bien par la proportion que par la nature de
leurs principes constituans. Ceux mmes qui admettent les combinaisons
en toute proportion, s'accordent tous  reconnatre, comme un axiome
essentiel de la philosophie chimique, qu'un changement quelconque dans
la seule composition numrique fait varier ncessairement l'ensemble des
proprits spcifiques,  un degr d'autant plus prononc que cette
altration est elle-mme plus grande. Les phnomnes chimiques propres
aux corps vivans, quoique produisant les proportions  la fois les plus
varies et les plus graduelles, fournissent eux-mmes, pour cette maxime
universelle, une clatante confirmation. Aussi, dans l'tat mme le plus
grossier de l'analyse chimique, les chimistes se sont-ils toujours
efforcs d'assigner, autant qu'il leur tait possible, comme une
proprit caractristique, l'exacte proportion des lmens de chaque
substance. Quand on s'en dispensait, c'tait prcisment par la
conviction tacite que la combinaison propose ne pouvait exister qu'en
une seule proportion, entre autres dans le cas des sels neutres.

En second lieu, on a, depuis long-temps, universellement reconnu que,
entre deux substances quelconques, il existe toujours ncessairement un
certain minimum et un certain maximum de saturation rciproque, en-de
et au-del desquels toute combinaison devient impossible. Personne n'a
jamais pens, par exemple, qu'aucun radical pt rellement s'oxider ou
se sulfurer autant et aussi peu qu'on veuille l'imaginer. Les limites
effectives de la combinaison ont pu tre seulement, dans les diffrens
cas, plus on moins distantes, et, tout au plus, conues comme
susceptibles, par divers procds, de certaines variations, qui ne
pouvaient elles-mmes tre indfinies. Berthollet, plus que tout autre
chimiste, a surtout rationnellement tabli l'existence gnrale et
ncessaire de ces limites de la combinaison, l'un des principaux
caractres qui la distinguent du simple mlange. Ainsi, mme en ayant
gard aux variations possibles des limites connues, il est vident que
les deux degrs extrmes de toute combinaison sont invitablement
assujettis  des proportions spciales et invariables. D'aprs ce point
de dpart unanime, toute la discussion, entre les deux doctrines
opposes des proportions indfinies et dfinies, se rduit rellement 
dcider si le passage du minimum au maximum de saturation peut
s'effectuer graduellement, et par nuances presque insensibles, ou si, au
contraire, il s'opre toujours brusquement, par un petit nombre de
degrs bien dtermins.

Enfin, la possibilit et l'existence effective des proportions dfinies
intermdiaires sont encore ncessairement admises par tous les
chimistes, dont les divergences  cet gard ne peuvent porter que sur la
gnralit plus ou moins grande d'une semblable proprit. J'ai dj
signal ci-dessus l'ide de la neutralit comme ayant d,  une poque
quelconque de la chimie, entraner naturellement celle d'une proportion
dtermine et immuable. Le dveloppement graduel des connaissances
chimiques a successivement fait attribuer le mme caractre  des cas
toujours plus varis et plus tendus. Berthollet, qui a si profondment
trait ce sujet, a dvoil plusieurs autres causes essentielles de
proportions dfinies, entirement mconnues avant lui, et qui peuvent se
rencontrer dans presque toutes les combinaisons, en modifiant certaines
circonstances du phnomne. La question prcise consiste donc finalement
 savoir si, outre ces composs dtermins, assujettis  des proportions
fixes, entre les deux limites de toute combinaison, il existe ou non, en
gnral, une srie continue d'autres composs intermdiaires, 
caractres moins prononcs; en un mot, si, comme on le pense
aujourd'hui, la proportion dfinie constitue la rgle, ou seulement,
comme Berthollet avait tent de l'tablir, l'exception, d'ailleurs trs
importante  considrer: tel est,  ce sujet, le seul dissentiment qui
puisse aujourd'hui tre examin.

Par les considrations indiques au dbut de cette leon, il est
vident, ce me semble, que la dcision dfinitive d'une telle question,
dans un sens ou dans l'autre, ne saurait avoir,  beaucoup prs, pour le
systme gnral de la science chimique, toute l'importance qu'on y
attache communment. Sans doute, en restreignant  un trs petit nombre
les diverses combinaisons possibles des mmes substances, la doctrine
des proportions dfinies a trs heureusement tendu, comme je l'ai
tabli,  simplifier le problme gnral de la chimie, tel que je l'ai
pos dans cet ouvrage. Mais il ne faudrait pas croire que, sans cette
pralable simplification, sa solution ft radicalement impossible: car
elle serait seulement plus difficile, et surtout moins prcise. Si, au
premier abord, l'existence d'un nombre indtermin de combinaisons
distinctes entre des lmens identiques, paratrait devoir interdire
l'tablissement d'aucune loi constante sur les compositions et les
dcompositions, il faut reconnatre, par une considration plus
approfondie, que, dans une semblable hypothse, ces divers composs
successifs auraient ncessairement des proprits trs peu diffrentes,
en sorte qu'il n'importerait gure de pouvoir les distinguer avec une
scrupuleuse prcision. Les termes d'une telle srie qui seraient
vraiment caractriss par des proprits trs tranches, se
trouveraient, par cela mme, comme l'tablit la thorie de Berthollet,
assujettis, en gnral,  des proportions dfinies, et, par consquent,
la difficult scientifique n'en recevrait aucun accroissement nouveau.
Ainsi, la prcision chimique resterait encore galement possible, l o
elle acquiert une vritable importance, et ne cesserait d'tre permise
qu' l'gard des cas o elle n'aurait aucune valeur essentielle. Ces
rflexions philosophiques ne sont nullement destines  diminuer le haut
intrt si justement attach  la belle doctrine des proportions
dfinies, mais seulement  empcher, autant que possible, que son
exclusive considration ne fasse perdre de vue le vrai but scientifique
de la chimie. On conoit que les importantes sries de travaux
ncessaires  la formation de cette doctrine aient d absorber
essentiellement les minens chimistes qui y ont si bien concouru. Mais
leurs successeurs, pour lesquels, depuis dix ans au moins, la chimie
numrique est tout aussi pleinement constitue qu'aujourd'hui, ne
devraient point se borner, sans doute,  contempler ce vestibule,
presque superflu, de la science chimique, pendant qu'ils ngligent la
construction directe,  peine bauche, de l'difice lui-mme, vers
laquelle il est temps que l'attention se reporte enfin.

Il est, nanmoins, indispensable de considrer exactement ici jusqu'
quel point le principe gnral des proportions dfinies peut tre
regard dsormais comme irrvocablement tabli.  la manire dont une
telle question a t pose ci-dessus, on reconnat videmment qu'elle ne
saurait comporter de solution catgorique que par un examen effectif de
tous les composs connus. Or, cet examen a t prcisment effectu, de
la manire la plus tendue et la plus dcisive, pour tous les cas
importans, par les illustres fondateurs de la chimie numrique, comme je
l'ai prcdemment expliqu. Il reste donc seulement  discuter si cette
doctrine est suffisamment compatible avec certains phnomnes chimiques,
ngligs pendant sa formation, et qu'on s'est efforc d'y rattacher
ensuite.

La premire objection gnrale a t tire du phnomne si important de
la dissolution, videmment possible en une infinit de proportions
diffrentes. Il faut franchement reconnatre qu'on n'a rpondu jusqu'ici
 cette grande difficult que par des distinctions peu satisfaisantes,
et quelquefois mme plus subtiles que relles, entre l'tat de
dissolution et celui de combinaison. Sans doute, on peut signaler, entre
ces deux tats, cette diffrence essentielle que le premier maintient
intactes toutes les proprits chimiques de chaque substance, tandis que
le second les altre toujours plus ou moins. Mais, sous tout autre
rapport, il doit paratre impossible de ne point regarder, ainsi qu'on
le propose, le phnomne de la dissolution comme un phnomne vraiment
chimique. La dissolution prsente videmment, d'une manire tout aussi
prononce au moins que la combinaison elle-mme, ce caractre spcifique
et lectif propre aux affections chimiques. Elle est toujours
susceptible, ainsi que la combinaison, d'une limite suprieure de
saturation, quoiqu'elle ne comporte point,  la vrit, de limite
infrieure. Par ces deux proprits essentielles, l'tat de dissolution
diffre radicalement de celui de simple mlange, qui ne peut
naturellement exclure aucune proportion. Quant au seul caractre du
maintien ou de l'altration des proprits chimiques de la substance
dissoute ou combine, il est peut-tre moins dcisif, en gnral, qu'on
ne le pense communment. Ceux qui regardent la dissolution comme le plus
faible degr de la combinaison peuvent rpondre que, dans toute
combinaison peu nergique et o la saturation est trs imparfaite, les
proprits du principal agent doivent tre naturellement  peine
dissimules. Quand, par exemple, un alcali trs puissant forme un
sous-sel avec un acide trs faible, les proprits essentielles du
premier ne sont pas beaucoup plus altres par une telle combinaison que
par une simple dissolution, comme on le voit surtout dans les
sous-carbonates alcalins proprement dits. D'un autre ct, comment juger
positivement si la dissolution a rigoureusement maintenu, sans aucune
altration, les proprits d'une substance, dans les cas nombreux o
cette substance ne peut manifester son activit chimique qu'aprs avoir
t pralablement dissoute? On manque videmment alors du second terme
de la comparaison. Ainsi, malgr les distinctions proposes, je
considre l'extension effective du principe des proportions dfinies aux
phnomnes de la dissolution, comme la seule rponse pleinement
irrcusable qui puisse tre faite  l'importante objection fonde sur la
considration de ces phnomnes. Or, cette extension, quoique trs
difficile, ne me semble point ncessairement impossible  raliser.
Car, en l'admettant, il suffirait, pour la concilier avec les phnomnes
ordinaires, d'envisager tous les degrs successifs de concentration du
liquide comme de simples mlanges du petit nombre de dissolutions
dfinies qu'on aurait tablies, soit entre elles, soit avec le
dissolvant,  la manire des mlanges habituels de l'eau avec l'alcool,
ou l'acide sulfurique, etc. Cette hypothse a dj t propose pour
d'autres cas, o elle devait sembler moins admissible. Sa vrification
positive doit, d'ailleurs, tre extrmement dlicate, en quelque cas que
ce soit. Du reste, en reprenant, sous ce point de vue, l'tude gnrale
des dissolutions, il deviendrait indispensable, pour la rendre
pleinement rationnelle, de la combiner avec celle des autres phnomnes
chimiques analogues, relatifs  l'absorption des gaz par les liquides ou
par les solides poreux. Tous ces divers modes d'union molculaire sont
souvent assez nergiques pour rsister  des influences susceptibles de
dtruire certaines combinaisons proprement dites: pourquoi ne
seraient-ils point, comme elles, soumis  la rgle des proportions
dfinies, si cette rgle constitue vraiment une loi fondamentale de la
nature?

Les considrations prcdentes peuvent tre appliques, d'une manire
bien plus frappante,  un autre cas trs tendu, quoique plus
particulier, celui des divers alliages mtalliques. Ici, on ne peut
certainement contester, en aucune faon, l'existence d'un vritable tat
de combinaison, comparable  celui d'un grand nombre des composs
assujettis aux lois de la chimie numrique: et, nanmoins, presque
toutes les proportions s'y trouvent videmment ralises entre certaines
limites. La supposition d'un mlange, qu'on n'a pas mme tent
d'appliquer en ce cas, serait cependant le seul moyen de maintenir,
envers de tels composs, la gnralit du principe de la chimie
numrique. Mais il parat bien difficile de concevoir, entre des
solides, un vritable mlange, qui puisse subir, sans aucune altration
vidente, de grands changemens de temprature, l'influence de la
cristallisation, et plusieurs autres causes perturbatrices qui
sembleraient devoir le dtruire ncessairement. Cette question dlicate
ne peut tre rellement dcide que par une suite spciale,
rationnellement institue, d'expriences directes sur les limites
gnrales de la permanence des mlanges dont la nature n'est nullement
quivoque. Ce nouvel ordre de recherches serait galement indispensable
pour juger positivement de la validit des explications proposes, avec
une confiance trop hasarde, dans plusieurs autres questions de chimie
numrique, par exemple  l'gard de certains oxides. En gnral,
l'hypothse habituelle d'un mlange a d ncessairement prvaloir comme
le seul moyen de ramener  la loi des proportions dfinies les diverses
combinaisons qui semblent d'abord susceptibles d'une proportion
indtermine. Un tel dnouement est, sans doute, trs rationnel, mais 
la stricte condition de ne point rester indfiniment hypothtique. Or,
quoique l'tat de mlange ait t, en quelques rares occasions,
rellement constat, on se contente ordinairement aujourd'hui,  ce
sujet, d'luder ainsi la difficult par cet expdient facile, sans
s'occuper aucunement d'tablir, sur une exprimentation convenable, une
vritable thorie chimique du mlange, qui puisse, en ralisant de
semblables projets d'explication, dtruire enfin une importante
objection contre le principe fondamental de notre chimie numrique. Il y
a lieu d'esprer, toutefois, que le travail essentiel, dont je viens
d'indiquer l'esprit gnral, permettra plus tard aux chimistes de mettre
ce principe  l'abri de toute difficult srieuse sous ce rapport.

Mais, indpendamment de tous ces divers motifs secondaires, l'obstacle
le plus profond et le plus capital  la gnralisation rationnelle de la
loi des proportions dfinies, celui qu'il est indispensable de
surmonter sous peine de rduire cette loi importante  une simple rgle
empirique, uniquement destine  faciliter un certain ordre d'analyses
chimiques, consiste dans l'trange anomalie gnrale que prsente jusque
ici,  cet gard, l'ensemble des substances dites organiques.

Il a t prcdemment remarqu, d'aprs M. Berzlius, que les
proportions ne seraient point rellement _dfinies_, dans l'acception
actuelle des chimistes, si, pour reprsenter la composition numrique de
certaines substances, on tait forc d'y supposer un nombre trs lev
d'atomes lmentaires, qui n'exclurait point, en d'autres cas,
l'existence de tous les nombres infrieurs envers les mmes lmens. Or,
c'est ce qui a minemment lieu, de la manire la plus tendue, dans ce
qu'on nomme la chimie organique, o l'on voit souvent un lment entrer,
tantt pour cent cinquante  deux cents atomes, tantt pour deux ou
trois, et offrir ensuite la plupart des degrs intermdiaires, de telle
sorte que, les divers composs de ce genre prsentant d'ailleurs les
mmes lmens essentiels, l'ensemble de leur composition numrique
ralise,  l'gard de ces lmens, presque toutes les proportions
imaginables. Aussi les chimistes n'hsitent-ils point aujourd'hui 
proclamer, plus ou moins franchement, que les substances organiques
chappent au principe des proportions dfinies. Mais un tel aveu, s'il
devait tre dfinitif, quivaudrait rellement, ce me semble, 
reconnatre que ce principe ne constitue point une vritable loi de la
nature, ou, ce qui serait presque identique, que cette loi convient 
tous les lmens, except  l'oxigne,  l'hydrogne, au carbone, et 
l'azote. Car autrement, la sparation, videmment arbitraire, que l'on
tablit entre la chimie inorganique et la chimie organique,
pourrait-elle avoir une aussi profonde influence? Une loi relle doit,
sans doute, tre radicalement indpendante de cette vicieuse division
scolastique. Au fond, toute chimie n'est-elle point, par sa nature,
ncessairement inorganique, c'est--dire homogne? Ainsi, l'immense
exception que parat offrir la composition numrique des substances
dites organiques, doit, si elle est irrvocable, ruiner scientifiquement
la doctrine des proportions dfinies, envisage comme une thorie
vraiment rationnelle, et la rabaisser  l'assemblage purement empirique
de certaines remarques analytiques plus ou moins particulires et d'un
usage plus ou moins commode. Cette doctrine aurait alors, en ralit,
une consistance scientifique beaucoup moins satisfaisante que dans la
thorie de Berthollet: car celle-ci, en restreignant  certains cas les
proportions dfinies, leur assignait au moins des causes rigoureuses et
intelligibles, tandis que, dans l'tat provisoire de l'ensemble actuel
de la chimie numrique, les cas de proportions dfinies resteraient
encore limits, quoique  un moindre degr, sans que la restriction ft
susceptible d'aucune justification vritable. Comme le principe des
proportions dfinies ne peut, videmment, par sa nature, tre
directement fond sur aucune considration _ priori_, il ne saurait
devenir vraiment rationnel que par une entire et stricte gnralit,
qui peut seule le dispenser d'une explication positive.

Les considrations prsentes dans les deux leons prcdentes, et qui
se trouveront encore spcialement fortifies par la trente-neuvime
leon, sur l'imprieuse ncessit de concevoir dsormais la science
chimique comme un tout homogne, sans aucune vaine distinction d'origine
organique ou inorganique, montrent cette difficult capitale sous son
jour le plus clatant. Je crois avoir,  ce sujet, radicalement dtruit
d'avance la principale ressource actuelle, qui consiste, en regardant
les composs organiques comme ternaires ou quaternaires,  limiter aux
seuls composs binaires la loi des proportions dfinies. Outre ce qu'une
telle restriction aurait videmment d'arbitraire et d'irrationnel, j'ai
tabli la ncessit et la possibilit, pour le perfectionnement
essentiel de la science chimique, de ramener dsormais toute combinaison
quelconque  la conception universelle du dualisme.

Si l'on ne pouvait raliser cette double amlioration fondamentale qu'en
renonant  la doctrine des proportions dfinies, envisage comme
thorie gnrale, on ne devrait point, ce me semble, hsiter  faire un
tel sacrifice; car les progrs que la chimie doit ncessairement
prouver par l'homognit des conceptions et par le dualisme
systmatique ont, sans doute, une bien plus haute importance que le
perfectionnement gnral des tudes chimiques sous le simple point de
vue numrique. Mais, malgr les apparences, il n'y a point, au fond, la
moindre incompatibilit relle entre ces deux sortes de progrs.
J'espre prouver, au contraire, par les considrations suivantes, que la
dissolution de la chimie organique comme corps de doctrine spar, et
surtout l'extension rationnelle du dualisme  tous les composs
organiques, offrent les seuls moyens rels de faire naturellement
acqurir enfin  la loi des proportions dfinies la gnralit complte
qui lui est indispensable. Quoique la nature de cet ouvrage m'interdise
de donner ici  cette conception nouvelle les dveloppemens essentiels
qui pourraient la faire goter, une simple indication gnrale suffira
peut-tre nanmoins pour la caractriser auprs des lecteurs qui auront
convenablement saisi l'esprit des deux leons prcdentes.

En incorporant dsormais au systme uniforme de la chimie proprement
dite, tous les composs organiques susceptibles de la stabilit
ncessaire, on sera simultanment conduit, par la mme opration
philosophique, comme je l'ai dj indiqu dans la dernire leon, 
runir au domaine de la physiologie, soit vgtale, soit animale,
l'tude des nombreuses substances secondaires qui ne doivent leur
existence passagre et variable qu'au dveloppement des phnomnes
vitaux, et qui surtout ne prsentent un vritable intrt scientifique
que sous le point de vue biologique. Cette importante sparation
deviendra plus nette par un examen direct, rserv pour la
trente-neuvime leon; je dois me borner en ce moment  l'noncer comme
drivant essentiellement, en principe, de la distinction fondamentale
entre l'tat de mort et l'tat de vie. La seconde classe des matires
organiques, qui est de beaucoup la plus tendue, se compose, en majeure
partie, de vritables mlanges, qui, en tant que tels, comportent
naturellement toutes les proportions imaginables, seulement limites
alors par les conditions vitales. Quant  celles de ces substances o
l'on doit admettre des combinaisons relles, il faudra, sans doute, les
concevoir, en principe, assujetties  la loi des proportions dfinies,
qui, sans cette rigoureuse extension, ne saurait avoir entirement son
vrai caractre scientifique. Mais la complication de tels composs, et
surtout leur instabilit, ne permettront peut-tre jamais de les tudier
avec succs sous le point de vue numrique, qui, d'ailleurs, n'offre, en
biologie, qu'un intrt trs subalterne. Cette puration essentielle de
la science chimique, outre sa haute importance directe, fournit donc
accessoirement une puissante ressource prliminaire pour diminuer
beaucoup la difficult fondamentale qu'on prouve aujourd'hui  tendre
aux composs organiques la loi des proportions dfinies. Nanmoins,
aprs une semblable prparation, le domaine rationnel de la chimie
comprendrait encore un tel nombre de ces composs, que cette extension
indispensable ne saurait tre enfin ralise, sans que le point de vue
chimique ordinaire,  l'gard de ces substances ternaires ou
quaternaires, n'ait t d'abord radicalement chang. Or, l'tablissement
gnral du dualisme rigoureux, dont j'ai dj tabli, sous des rapports
d'une plus haute importance, la ncessit fondamentale, remplit, ce me
semble, de la manire la plus naturelle, ce dernier office essentiel
envers la doctrine gnrale des proportions chimiques. C'est ce qui me
reste maintenant  expliquer sommairement.

L'irrationnelle obstination des chimistes  considrer les combinaisons
dites organiques comme ternaires ou quaternaires, en confondant leur
analyse lmentaire avec une analyse immdiate, est si loin d'tre
propre, comme ils le croient,  justifier la doctrine numrique de ne
point s'tendre  ces combinaisons, qu'elle constitue, au contraire, par
la nature mme du sujet, le principal obstacle  cette extension
gnrale. En effet, tant que l'oxigne, l'hydrogne, le carbone et
l'azote y seront envisags comme directement unis, en combinaison
ternaire ou quaternaire, les nombreux composs qui devront tre reconnus
distincts, mme aprs une judicieuse et svre puration, continueront 
former ds lors une invincible objection contre le principe fondamental
de la chimie numrique. Mais si, au contraire, ces substances organiques
devenaient de simples composs binaires du second ordre, ou, tout au
plus, du troisime, dont les principes immdiats seraient seuls forms
par la combinaison directe et toujours binaire de ces trois ou quatre
lmens, on parviendrait  reprsenter exactement toutes les varits
numriques effectives que constate l'analyse lmentaire, en se bornant
 concevoir, pour chaque degr de combinaison, un trs petit nombre de
proportions distinctes et bien dfinies.

Considrons d'abord le cas ternaire, essentiellement propre aux composs
d'origine vgtale.

Les trois lmens dont ils sont forms peuvent tre unis en trois sortes
de combinaisons binaires. En combinant de nouveau deux  deux ces
premiers composs, ce qui conduit  employer toujours simultanment les
trois lmens, oxigne, hydrogne et carbone, on obtient trois classes
principales de composs du second ordre, qui, pour plus de clart, dans
l'criture chimique actuelle, peuvent tre reprsents, en supprimant
toute indication numrique, par les trois formules gnrales:

                       oh+oc, oc+ch, oh+ch.

Or, dans l'tat prsent de la chimie, chacun des termes de ces diverses
formules correspond rellement  deux corps bien distincts, tels que
l'eau et le deutoxide d'hydrogne, le gaz oxide de carbone et le gaz
acide carbonique, l'hydrogne carbon et le gaz olfiant. Ainsi, en
n'admettant qu'une seule proportion pour la combinaison binaire de ces
corps, on pourvoirait dj  la composition numrique de douze
substances aujourd'hui ternaires. Mais, d'un autre ct, il doit
paratre impossible de ne pas concevoir, en gnral, au moins trois
proportions diffrentes pour toute combinaison binaire; l'une
constituant la neutralisation parfaite, et les autres les deux limites
extrmes de la saturation rciproque: l'ensemble des analogies chimiques
indique mme videmment, dans la plupart des cas bien explors, un plus
grand nombre de composs divers. Nanmoins, en se bornant au principe
rationnel des trois rapports, il est clair que, mme avec les seules
combinaisons aujourd'hui connues de ces trois lmens, on peut parvenir,
par un dualisme invariable,  reprsenter trente-six compositions
distinctes, sans dpasser le second ordre. Enfin, il n'y aurait, sans
doute, rien d'trange maintenant  concevoir aussi une troisime
combinaison possible entre l'oxigne et le carbone, o entre celui-ci et
l'hydrogne, etc., qui, de nos jours, en fournissent deux, aprs avoir
t long-temps regards comme n'en admettant qu'une seule. Ds lors, par
l'ensemble de ces considrations, chacun peut aisment s'assurer que le
dualisme permettrait d'assujettir, de la manire la plus naturelle et la
plus complte,  la loi gnrale des proportions dfinies,
quatre-vingt-un composs du second ordre forms d'oxigne, d'hydrogne
et de carbone; ce qui serait, sans doute, plus que suffisant pour
reprsenter l'analyse lmentaire de toutes les substances vraiment
distinctes propres  la chimie vgtale.

Passons maintenant au cas quaternaire, qui caractrise surtout ce qu'on
nomme la chimie animale.

Les classes principales de composs du second ordre semblent d'abord
devoir tre ici plus nombreuses; mais, la condition indispensable de
faire concourir les quatre lmens  la fois permet encore seulement
trois classes, reprsentes, comme ci-dessus, par les formules gnrales

                        oh+ac, oc+ah, oa+hc.

Si l'on se borne strictement aux combinaisons connues aujourd'hui, les
termes oh, oc, hc, dj prcdemment considrs, correspondent chacun 
deux corps distincts; le terme ah ne reprsente encore qu'un seul corps,
ainsi que le terme ac; mais le terme oa indique cinq composs diffrens.
Ds lors, ces trois formules fourniraient seulement quatorze
compositions diverses, avec une seule proportion, et quarante-deux, en
admettant les trois rapports. Mais, en appliquant  tous les degrs la
rgle trs rationnelle de la triple combinaison binaire, sans s'arrter
aux invitables lacunes de la chimie actuelle, les formules prcdentes
comprendraient quatre-vingt-dix-neuf composs du second ordre,
maintenant envisags comme quaternaires. L'analyse rationnelle des
substances animales est probablement fort loin d'en exiger rellement un
aussi grand nombre. Du reste, les matires animales ayant subi, en
gnral, un degr d'laboration vitale de plus que les matires
simplement vgtales, il serait, ce me semble, trs philosophique de
reconnatre,  leur gard, la possibilit d'un ordre de composition
suprieur, que les combinaisons physiologiques doivent surtout tendre 
raliser.

Dans une semblable hypothse, sans dpasser le troisime ordre, comme
toutes les combinaisons binaires seraient alors logiquement admissibles,
il est facile de constater, par la mme mthode, que cette conception
suffirait  reprsenter, entre l'oxigne, l'hydrogne, le carbone et
l'azote, plus de dix mille composs prtendus quaternaires, tous forms
d'aprs un dualisme invariable, et tous videmment assujettis, sous la
forme  la fois la plus simple et la plus stricte,  la loi des
proportions dfinies, quoique tant, nanmoins, parfaitement distincts
les uns des autres. Sans doute, la nature ne saurait permettre la
ralisation effective d'une grande partie de ces combinaisons
spculatives. Mais j'ai cru devoir poursuivre les consquences de ma
conception jusqu' cette extrme limite idale, qui n'offre rien
d'irrationnel, afin de caractriser, avec une plus nergique vidence,
toute la fcondit des ressources simples et directes que fournirait
cette thorie nouvelle pour satisfaire enfin aux justes exigences des
philosophes impartiaux quant  la gnralisation si indispensable, et
aujourd'hui si incomplte, des lois fondamentales de la chimie
numrique. Je serais,  cet gard, pleinement satisfait si quelques-uns
des esprits distingus qui cultivent aujourd'hui la science chimique
croyaient, d'aprs cette indication sommaire, pouvoir contribuer  son
perfectionnement gnral, en suivant la voie que je viens de leur
ouvrir, et dans laquelle ma destination spcialement philosophique doit
m'interdire l'espoir de jamais marcher moi-mme.

Si l'on n'adoptait point cette conception, ou si, par toute autre
mthode quivalente, dont je ne saurais comprendre quel pourrait tre le
principe, on ne parvenait point  tendre rellement aux composs
organiques la doctrine des proportions dfinies, il faudrait
ncessairement renoncer  riger cette doctrine en une loi essentielle
de la philosophie naturelle, et rentrer enfin dans la grande thorie de
Berthollet, en se bornant  largir beaucoup les cas gnraux de
proportions fixes qu'il avait admis. Dans l'tat prsent de l'ensemble
de la question, il ne saurait exister aucune autre alternative. Mais, la
thorie que je propose n'ayant pas t directement institue pour une
telle destination, et drivant, au contraire, de la manire la plus
naturelle, de principes tablis, par un tout autre ordre de
considrations suprieures, pour les besoins fondamentaux de la
philosophie chimique, cette remarquable concidence constitue, ce me
semble, une puissante prsomption en faveur de sa ralisation future et
peut-tre prochaine.

Tels sont les importans rsultats gnraux de l'examen philosophique
auquel j'ai d soumettre, dans cette leon, la doctrine actuelle des
proportions chimiques, envisage sous ses divers aspects essentiels.
Chacun peut dsormais juger avec exactitude du vritable progrs
fondamental de cette intressante partie des tudes chimiques depuis son
origine jusqu' ce jour, des conditions essentielles qui doivent encore
y tre remplies avant de convertir le principe de cette doctrine en une
grande loi de la nature, et enfin de la marche rationnelle qui peut
seule conduire  cette constitution finale de la chimie numrique.

Je dois maintenant considrer, sous un dernier point de vue gnral,
l'ensemble actuel de la chimie inorganique, en consacrant la leon
suivante  l'examen philosophique de la thorie lectro-chimique.




TRENTE-HUITIME LEON.

Examen philosophique de la thorie lectro-chimique.

Ds l'origine de la chimie moderne, l'influence chimique de
l'lectricit a commenc  se manifester, d'une manire non quivoque,
dans plusieurs phnomnes importans, et surtout dans l'exprience
capitale de la recomposition de l'eau par la combinaison directe de
l'oxigne avec l'hydrogne, dtermine  l'aide de l'tincelle
lectrique. Mais, la puissance d'un tel agent, quoique de plus en plus
employe, ne pouvait attirer fortement l'attention spciale des
chimistes, jusqu' ce que l'immortelle dcouverte de Volta vnt
permettre de dvoiler sa principale nergie, en rendant l'action
lectrique  la fois plus complte, plus profonde, et plus continue.
Depuis cette mmorable poque, de nombreuses sries de phnomnes
gnraux ont graduellement constat que l'lectricit constitue un agent
chimique encore plus universel et plus irrsistible que la chaleur
elle-mme, soit pour la dcomposition, soit mme pour la combinaison.
Toutefois, quelle que soit dsormais l'importance fondamentale de
l'lectro-chimie actuelle, il y a lieu de craindre qu'on ne s'exagre
beaucoup aujourd'hui la vritable influence rationnelle d'un tel ordre
de considrations sur le systme gnral de la science chimique. Quoique
la chimie soit ainsi lie plus intimement  la physique que par aucune
autre classe de phnomnes, il n'en serait pas moins radicalement
contraire  la saine philosophie de cesser, d'aprs ces relations, de
l'envisager comme une science parfaitement distincte, en confondant,
ainsi qu'on le propose, les proprits chimiques parmi les proprits
lectriques. L'objet essentiel de cette leon, sous le point de vue
philosophique, est de faire sentir combien il est indispensable de
maintenir avec fermet l'originalit fondamentale de la science
chimique, sans attnuer, nanmoins, l'tendue et l'importance de ses
vrais rapports gnraux avec l'lectrologie. Il faut,  cet effet,
considrer d'abord sommairement la filiation relle des principales
notions qui ont graduellement conduit  former la thorie
lectro-chimique actuelle, telle que M. Berzlius l'a surtout
systmatise.

Le premier effet chimique important obtenu par l'influence voltaque,
consiste dans la dcomposition de l'eau, que Nicholson parvint 
constater en 1801. Cette dcouverte devait ncessairement rsulter d'un
examen attentif de l'action naturelle de la pile, sans aucune intention
chimique. Quoiqu'elle n'ait immdiatement abouti, pour la chimie, qu'
confirmer d'une nouvelle manire une vrit mise depuis long-temps hors
de doute, elle n'en constitue pas moins le vrai point de dpart de
l'ensemble des tudes lectro-chimiques, comme ayant spontanment
rvl, par un exemple irrcusable, la haute nergie chimique de
l'admirable instrument que Volta venait de crer. On doit mme rattacher
 cette origine les premires tentatives pour fonder une thorie
gnrale des phnomnes lectro-chimiques: car la conception propose
alors par Grothuss afin d'expliquer l'observation de Nicholson, d'aprs
la polarit lectrique des molcules, contient rellement le germe
primitif de toutes les ides essentielles qui, graduellement tendues et
dveloppes,  mesure que les phnomnes l'ont exig, constituent
maintenant la thorie lectro-chimique.

Une fois avertis, par cette observation fondamentale, de la puissance
analytique propre  la pile de Volta, il tait naturel que les chimistes
s'efforassent d'appliquer ce nouvel agent  la dcomposition des
substances qui avaient rsist jusque alors  l'ensemble des moyens
connus. Cette premire suite d'essais produisit, au bout de quelques
annes, la brillante dcouverte de l'illustre Davy sur l'importante
analyse des alcalis proprement dits et des terres, que n'avaient pu
encore oprer les influences purement chimiques. La grande et belle
thorie de l'immortel Lavoisier avait conduit, ds sa naissance, 
prvoir un tel rsultat gnral, en tablissant que toute base
salifiable devait ncessairement provenir de la combinaison de l'oxigne
avec un mtal quelconque.  la vrit, la dcouverte essentielle de
Berthollet sur la vraie composition de l'ammoniaque avait d
naturellement altrer dj la confiance, jusque alors complte,
qu'inspirait  tous les chimistes cette prvision rationnelle. Mais
cette exception encore isole, quoique capitale, ne pouvait alors
prvaloir  cet gard sur l'ensemble des principales analogies
chimiques. Il tait donc vraiment invitable que les chimistes, mis en
possession d'un nouveau moyen analytique, dont l'nergie ne pouvait tre
conteste, entreprissent de constater la prsence de l'oxigne dans les
alcalis et dans les terres. L'importance majeure du beau rsultat obtenu
par Davy ne doit pas, sans doute, faire illusion sur la difficult
relle d'une dcouverte aussi compltement prpare. L'institution du
procd purement chimique, d'aprs lequel M. Gay-Lussac parvint, un peu
plus tard,  confirmer l'analyse lectrique de la potasse, constituait
peut-tre un problme plus difficile, quoique le succs dt en tre
beaucoup moins clatant.

L'importante observation de Nicholson avait commenc l'lectro-chimie;
la belle dcouverte de Davy, outre sa haute valeur directe, dtermina,
dans cette nouvelle direction, une impulsion gnrale et dcisive, qui
fut la vritable source de tous les progrs ultrieurs. Nanmoins, il
restait encore  tudier en elle-mme l'influence chimique de
l'lectricit, envisage sous un point de vue purement scientifique, et
non plus seulement comme un moyen prpondrant d'oprer des
dcompositions nouvelles. Or le grand travail de Davy ne pouvait manquer
encore de dterminer bientt, d'une manire indirecte, mais ncessaire,
cette indispensable consquence philosophique. Car la chimie se trouvait
ainsi avoir, videmment, ralis tout d'un coup les plus importantes et
les plus difficiles des analyses inaccessibles jusque alors aux voies
ordinaires; et, en effet, la science n'a fait depuis, sous ce rapport,
aucune autre acquisition essentielle. Le sentiment de plus en plus
profond de cette vrit frappante devait invitablement rendre de plus
en plus scientifique l'attention dj irrvocablement fixe sur les
actions lectro-chimiques, bientt assujetties  une tude directe et
rgulire. Cette dernire consquence, qui a achev de constituer
l'lectro-chimie, comme une partie fondamentale de la science chimique,
a t surtout ralise par l'importante srie de recherches de M.
Berzlius sur la dcomposition voltaque de tous les sels, et ensuite
des principaux oxides et acides. De telles analyses, dont les rsultats
taient faciles  prvoir d'aprs les expriences de Davy, ne pouvaient
proprement avoir pour objet de dvoiler directement aucune nouvelle
vrit chimique; mais elles taient essentiellement destines 
prsenter sous un aspect entirement gnral l'influence chimique de
l'lectricit, jusque alors borne  certains phnomnes isols, quoique
trs importans.  cet gard, ce bel ensemble de recherches constituait
une phase indispensable du dveloppement naturel de l'lectro-chimie,
ds lors irrvocablement lie au systme entier de la science chimique.
C'est par l'influence graduelle de ces grands travaux de M. Berzlius,
que la considration habituelle des proprits lectriques a pris une
importance croissante dans l'tude chimique de toutes les substances,
dont la division universelle en lectro-ngatives et lectro-positives
est bientt devenue fondamentale pour leurs dfinitions scientifiques,
comme on le voit surtout quant  la distinction gnrale entre les
acides et les alcalis, qu'il serait difficile d'tablir solidement
aujourd'hui sur aucune autre base. Aussi est-ce  M. Berzlius qu'il
devait naturellement appartenir de concevoir l'ensemble de la thorie
lectro-chimique sous une forme entirement systmatique, rsultat
presque spontan de l'esprit gnral de ses recherches.

Quelle que ft la haute importance philosophique des travaux de M.
Berzlius sur l'lectro-chimie, une dernire condition tait nanmoins
encore indispensable  remplir pour donner  cette nouvelle branche
essentielle de la chimie tout son vrai caractre scientifique. Jusque
alors, en effet, l'action voltaque avait t essentiellement envisage
sous le point de vue analytique; il restait  la considrer aussi, afin
d'en avoir une notion complte, sous le point de vue synthtique. Cette
grande lacune a t enfin comble, de la manire la plus satisfaisante,
par le bel ensemble des travaux de M. Becquerel. Sans doute, les
dcompositions opres par la pile tant frquemment accompagnes de
certaines combinaisons, on ne pouvait depuis long-temps mconnatre,
sous ce rapport, l'influence chimique de l'lectricit galvanique. Mais
ces observations accessoires ne dispensaient aucunement, pour un sujet
aussi important, de l'tude directe et fconde organise par M.
Becquerel, qui a rendu pleinement irrcusable l'action synthtique de
l'lectricit convenablement administre, et qui surtout l'a employe 
raliser de nouvelles et prcieuses combinaisons, jusque ici impossibles
d'aprs les voies ordinaires.

Cette seconde face gnrale de l'lectro-chimie a mme ncessairement
exig d'abord une profonde et indispensable modification dans le mode
primitif d'exprimentation. La premire disposition de la pile, telle
que Volta l'avait imagine, devait tre essentiellement maintenue pour
oprer des dcompositions, sauf les perfectionnemens successifs que
l'exprience a d naturellement provoquer, et qui taient surtout
destins  augmenter l'nergie de l'appareil. Mais,  l'gard des
combinaisons, cette extrme nergie voltaque et constitu, au
contraire, un obstacle radical, en dterminant le plus souvent la
dcomposition des principes immdiats que l'on voulait unir. Il a donc
fallu recourir invitablement ici  l'action trs prolonge de
puissances lectriques extrmement faibles, dont l'efficacit ft
augmente par la disposition avantageuse suivant laquelle les diverses
substances seraient habituellement soumises  leur influence. M.
Becquerel a trs heureusement satisfait  l'ensemble de ces conditions
indispensables, en oprant presque toujours  l'aide d'un seul lment
voltaque, et en saisissant chaque corps dans l'tat que les chimistes
ont toujours reconnu comme le plus favorable  la combinaison,
c'est--dire l'tat _naissant_. Ce changement essentiel dans
l'institution ordinaire des expriences, constitue le principal
caractre scientifique de la marche propre  cet illustre savant, et qui
ne pouvait tre, sans doute, mieux adapte  la nature des phnomnes
qu'il voulait tudier. Non-seulement il a dtermin ainsi la combinaison
directe de plusieurs corps, qu'on ne peut unir encore par aucun procd
purement chimique; mais,  l'gard mme des composs susceptibles d'tre
autrement obtenus, ce nouveau mode prsente la proprit remarquable de
faire toujours minemment ressortir leur structure gomtrique, par une
suite ncessaire de la lenteur et de la rgularit de leur formation
graduelle; ce caractre est surtout frappant envers certains sulfures
mtalliques, quelques oxides, et plusieurs sels.

Il ne convient nullement d'insister ici sur l'importance vidente que
doivent avoir un jour les principaux rsultats de M. Becquerel
relativement  l'histoire naturelle du globe, pour expliquer, d'une
manire satisfaisante, un grand nombre d'origines minrales, quand le
temps sera vraiment venu d'aborder avec succs un tel ordre de questions
concrtes. Du point de vue abstrait, seul conforme  la nature de cet
ouvrage, nous devons surtout remarquer cette importante srie de travaux
comme ayant directement perfectionn le systme gnral de la mthode
chimique, en crant de nouveaux et puissans moyens de recomposition,
dont la valeur essentielle est d'autant plus grande que les progrs
fondamentaux de la synthse chimique sont loin jusque ici d'tre
suffisamment en harmonie avec ceux de l'analyse; la facult de dtruire
tant naturellement susceptible d'un dveloppement beaucoup plus rapide
que celui de la puissance rgnratrice. Enfin, quant  la suite de
considrations qui nous occupe spcialement ici, les recherches de M.
Becquerel ont videmment complt la constitution gnrale de
l'lectro-chimie, qui, tant dsormais  la fois synthtique et
analytique, ne peut plus, quels que puissent tre ses perfectionnemens
futurs, que s'tendre et se dvelopper,  des degrs quelconques,
suivant quelqu'une des diverses directions principales, dj pleinement
caractrises par l'ensemble des travaux excuts depuis le commencement
de notre sicle.

Telle est la filiation gnrale des dcouvertes essentielles faites
jusque ici dans l'tude des phnomnes lectro-chimiques. Afin de mieux
saisir comment cette tude a graduellement conduit  une nouvelle
conception fondamentale pour l'ensemble des effets chimiques, il est
indispensable de considrer maintenant le grand phnomne qui a t le
sujet primitif de la thorie lectro-chimique, aprs quoi l'apprciation
philosophique de cette thorie s'effectuera en quelque sorte
spontanment.

On a souvent remarqu, et avec beaucoup de raison, que par sa nature,
l'tude de la combustion constitue, pour ainsi dire, le point central du
systme des considrations chimiques. Cette remarque n'est pas seulement
applicable aux poques les plus recules de la chimie, envisage dans un
tat encore thologique: elle convient surtout  la constitution la plus
rcente et la plus parfaite de son tat mtaphysique, principalement
caractrise par la transformation de la combustibilit, sous le nom de
phlogistique, en une entit matrialise, quoique insaisissable. Quand,
aprs une longue prparation, la science chimique a commenc enfin 
passer  l'tat vraiment positif, sous l'influence prpondrante de
l'admirable gnie du grand Lavoisier, cette glorieuse rvolution a
essentiellement consist dans l'tablissement d'une nouvelle thorie
fondamentale de la combustion. Aujourd'hui, enfin, c'est la ncessit
reconnue de modifier profondment cette thorie, qui a surtout conduit 
la conception lectrique des phnomnes chimiques. Une telle conception
ne saurait donc tre nettement juge, sans avoir pralablement apprci
cette destination principale.

La thorie pneumatique de Lavoisier sur la combustion avait en vue deux
objets essentiels, fort htrognes, qui n'ont pas t jusque ici
nettement distingus: 1 l'analyse fondamentale du phnomne gnral de
la combustion; 2 l'explication des effets de chaleur et de lumire qui
en constituent, pour le vulgaire, le plus important caractre. L'une et
l'autre condition furent remplies de la manire la plus admirable,
d'aprs l'tat des connaissances acquises: jamais, depuis cette grande
poque, aucune thorie chimique n'a t aussi nettement et aussi
profondment empreinte de ce double esprit de rationnalit et de
positivit, dont l'irrsistible influence devait entraner
irrvocablement les intelligences vers un mode radicalement nouveau de
philosopher sur les faits chimiques. Toute combustion, brusque ou
graduelle, fut regarde comme consistant ncessairement dans la
combinaison du corps combustible avec l'oxigne, d'o, quand le corps
tait simple, rsulterait un oxide, le plus souvent susceptible de
devenir la base d'un sel, et, si l'oxigne tait prpondrant, un
vritable acide, principe d'un certain genre de sels. Quant au
dgagement de chaleur et de lumire, il fut attribu, en gnral,  la
condensation de l'oxigne, et accessoirement  celle du combustible,
dans cette combinaison. Il importe de juger sparment ces deux parties
essentielles de la thorie anti-phlogistique.

Sous le premier point de vue, en effet, cette thorie prsente
naturellement un caractre beaucoup plus philosophique que sous le
second. Il tait minemment rationnel d'analyser avec exactitude, d'une
manire gnrale, le phnomne de la combustion, afin de saisir ce qu'un
tel phnomne, dont la nature chimique ne pouvait tre conteste,
offrait rellement de commun  tous les cas divers. Comme cet examen ne
pouvait tre d'abord rigoureusement complet, les conclusions fournies
par une telle tude pouvaient pcher, sans doute, par une trop grande
gnralit, ainsi qu'on la constat depuis: mais, restreintes dans leurs
limites naturelles, elles constituaient ncessairement un prcieux
ensemble de vrits ineffaables, qui, en effet, formera toujours une
partie essentielle de la science chimique, quelles que puissent jamais
tre ses rvolutions futures.

Il en tait tout autrement pour l'explication de la chaleur et de la
lumire dgages. D'abord, cette seconde question gnrale n'appartient
point rellement, par sa nature,  la chimie, mais  la physique; en
sorte que, quelle que doive tre sa solution finale, on ne saurait
comprendre comment elle entranerait rationnellement un changement
radical dans la manire de concevoir les phnomnes vraiment chimiques.
Toutefois, ce qu'il faut surtout remarquer,  cet gard, c'est qu'une
semblable explication, pour ne pas dgnrer en une tentative de
pntrer la nature intime du feu et son mode essentiel de production,
devait ncessairement consister en une simple assimilation d'une telle
source de chaleur avec une autre plus tendue, dj reconnue. Car,
chaque cas de manifestation du feu ne saurait tre expliqu, d'une
manire vraiment positive, qu'en tablissant son analogie relle avec un
autre plus gnral, sans que nous puissions d'ailleurs, en aucun cas,
dcouvrir jamais quelle est la vritable cause du phnomne. Or, en
considrant la recherche propose sous ce point de vue, le seul
strictement scientifique, on ne pouvait nullement garantir d'avance que
la similitude sur laquelle devait reposer l'explication dsire, ne
serait point ncessairement gratuite et prcaire, et, par suite,
susceptible d'tre renverse, comme en effet il arriva bientt, par une
tude ultrieure de la question. Aucun philosophe n'aurait voulu, 
cette poque, et nul ne voudrait, sans doute, mme aujourd'hui, ne
reconnatre, en principe, qu'une seule source fondamentale de chaleur, 
laquelle il faudrait invitablement ramener toutes les autres: une telle
obligation ne pourrait tre remplie que par des rapprochemens trs
vagues et purement hypothtiques, qui ne sauraient avoir un vrai
caractre scientifique. Ds lors, si l'on s'accorde  reconnatre, en
gnral, plusieurs sources principales, parfaitement distinctes et
indpendantes les unes des autres, pourquoi la combustion, ou, sous un
point de vue plus tendu, toute action chimique trs prononce, ne
constituerait-elle pas un de ces cas primordiaux, ncessairement
irrductibles  aucun autre? Pourquoi une source de chaleur aussi
puissante et aussi universelle serait-elle regarde comme secondaire,
tandis que le frottement, par exemple, continuerait  tre unanimement
envisag comme une source principale? Sans doute, on ne saurait se
refuser  admettre, sous ce rapport, les analogies que l'observation
aurait rellement constates: mais il faut, nanmoins, reconnatre
qu'il n'existait vraiment,  cet gard, aucun grand besoin scientifique
d'anticiper hypothtiquement sur les rsultats de l'tude exprimentale,
ni mme aucun espoir rationnel de le tenter avec succs. Nous aurons
lieu, dans la seconde partie de ce volume, d'appliquer de nouveau les
mmes remarques philosophiques  une autre question capitale, d'un genre
analogue, celle de la chaleur vitale, et spcialement animale, dont
l'tude positive est jusqu'ici radicalement entrave par de vains
efforts hypothtiques pour rduire cette grande source de chaleur aux
sources purement physiques et surtout chimiques, sans qu'on veuille
s'accorder  reconnatre enfin que l'action nerveuse peut constituer, en
effet, une source distincte et primordiale, indpendante de toutes les
autres, et susceptible d'altrer, plus ou moins profondment, les
rsultats naturels de leur influence directe. La philosophie
mtaphysique, pour laquelle les rapprochemens taient ncessairement
trs faciles, parce qu'ils n'avaient aucune ralit, nous a laiss
encore,  beaucoup d'gards, une tendance exagre  la gnralisation;
et, quoique le principe de cette tendance soit aujourd'hui minemment
respectable, en vertu de son indispensable participation aux plus
grandes dcouvertes scientifiques, sa prpondrance immodre n'en est
pas moins trs prjudiciable au progrs naturel de nos connaissances
positives.

Cette suite de considrations nous amne  conclure que, tout en
prononant, comme il a d le faire, sur l'analyse fondamentale du grand
phnomne de la combustion, Lavoisier et plus sagement procd s'il se
ft abstenu de tenter aucune explication gnrale pour les effets de
chaleur et de lumire qui l'accompagnent ordinairement, ce qui l'et
dispens de supposer, en principe, une condensation invitable, qui
n'est point la consquence ncessaire d'un tel phnomne, et qui, en
effet, a t, plus tard, trouve frquemment en dfaut. Sans doute, la
science serait plus parfaite si ce remarquable effet thermologique
pouvait tre constamment rattach  la loi plus tendue, dcouverte
antrieurement par Black, sur le dgagement de chaleur propre  tout
passage d'un corps quelconque d'un tat  un autre plus dense; et c'est
certainement une telle esprance qui a surtout excit Lavoisier. Mais,
cette perfection, qui n'est nullement indispensable, deviendrait
totalement illusoire, si elle ne pouvait tre obtenue qu'en altrant la
ralit des phnomnes, ou mme si la condensation suppose, sans tre
expressment contraire  l'observation, n'tait pas effectivement
indique par elle, dans la plupart des cas. Toutefois, il serait
videmment trs draisonnable d'exiger une rserve scientifique aussi
difficile chez ceux qui, les premiers, tentent de ramener  des thories
positives une science jusque alors essentiellement domine par les
conceptions mtaphysiques; ces restrictions svres, ces distinctions
dlicates, eussent probablement, imposes ds l'origine, arrt le
premier essor du gnie positif. Mais, une semblable justification ne
saurait tre applique, dans le dveloppement ultrieur de la science, 
ceux qui, aprs avoir reconnu formellement l'insuffisance relle des
explications primitives, s'efforcent d'en construire d'analogues sur le
mme sujet, sans avoir pralablement examin avec attention, d'aprs les
rgles essentielles de la saine philosophie, si ce sujet est
effectivement susceptible d'une explication quelconque. Or, telle me
parat tre aujourd'hui la grande erreur philosophique des chimistes qui
ont voulu substituer la thorie lectro-chimique  la thorie
anti-phlogistique proprement dite. Afin de motiver convenablement ce
jugement gnral, il faut maintenant poursuivre l'examen direct des
principales considrations chimiques qui ont mis graduellement en
vidence l'imperfection essentielle de la thorie de Lavoisier, que nous
devons continuer  envisager sous les deux aspects ci-dessus
distingus.

Le plus illustre mule de Lavoisier reconnut bientt la ncessit de
modifier, sous un rapport trs important, quoique indirect, la manire
gnrale dont ce grand philosophe avait analys le phnomne fondamental
de la combustion. Une des principales consquences de cette analyse
consistait en ce que tout acide et toute base salifiable devaient
invitablement rsulter d'une vritable combustion, c'est--dire de la
combinaison d'un lment quelconque avec l'oxigne. Or Berthollet
dcouvrit d'abord que l'un des alcalis les mieux caractriss,
l'ammoniaque, est uniquement form d'hydrogne et d'azote, sans aucune
participation de l'oxigne; et, peu de temps aprs, il tablit aussi que
le gaz hydrogne sulfur, o l'oxigne n'existe pas davantage, prsente
nanmoins toutes les proprits essentielles d'un acide rel. Ces deux
points remarquables de doctrine ont t confirms depuis par toutes les
voies dont la science chimique peut jusqu'ici disposer, et spcialement
par la mthode lectrique. Une fois que les chimistes ont t ainsi
avertis, par un double exemple aussi dcisif, que, la thorie de
Lavoisier exagrait beaucoup la prpondrance chimique de l'oxigne, ils
ont successivement multipli et diversifi,  un haut degr, soit 
l'gard des alcalis, soit surtout envers les acides, ces exceptions
capitales, dont la comparaison approfondie a graduellement investi les
notions fondamentales de l'acidit et de l'alcalinit de cette haute
gnralit qui les distingue aujourd'hui. En outre, la thorie primitive
de la combustion a t peu  peu modifie, sous un point de vue plus
direct, quoique moins important, en ce qu'on a positivement constat
qu'un rapide dgagement de chaleur et de lumire n'est pas toujours
l'indice certain d'une combinaison quelconque avec l'oxigne. Le chlore,
le soufre, et plusieurs autres corps, mme non-lmentaires, ont t
successivement reconnus susceptibles d'oprer de vraies combustions, si,
comme il convient, on donne  l'usage scientifique de cette expression
le sens gnral indiqu par son acception vulgaire. Enfin, le phnomne
du feu n'est plus dsormais exclusivement attribu  aucune combinaison
spciale, mais, en gnral,  toute action chimique  la fois trs
intense et trs vive.

Il importe, nanmoins, de remarquer ici, comme je l'ai prcdemment
indiqu, que, sous chacun de ces divers rapports essentiels, les
minentes vrits chimiques dcouvertes par le gnie de Lavoisier ont
ncessairement conserv toute leur valeur directe, et que ces tudes
ultrieures ont seulement altr leur gnralit rigoureuse. Cette
invitable altration a mme bien moins port sur les phnomnes
vraiment naturels que sur les cas principalement artificiels,  la
considration desquels, il est vrai, la chimie gnrale, du point de vue
abstrait qui la caractrise, doit rationnellement attacher une aussi
grande importance. Ainsi, quoiqu'il existe des acides et des alcalis
sans oxigne, il n'en reste pas moins incontestable que la plupart
d'entre eux, et surtout les plus puissans, sont ordinairement oxigns:
de mme, quoique l'oxigne ne soit pas rellement indispensable  la
combustion, il en demeure nanmoins le principal agent, surtout 
l'gard des combustions naturelles. Aussi, pour l'histoire naturelle
proprement dite, la thorie de Lavoisier pourrait-elle, sans aucun
inconvnient majeur, tre encore applique dans son intgrit primitive,
quoique le progrs fondamental de la science chimique exige
imprieusement que son imperfection gnrale soit prise en haute
considration abstraite. En un mot, si la souverainet universelle de
l'oxigne a t dsormais irrvocablement abolie, il sera toujours
cependant le principal lment de tout le systme chimique.

Sous le second aspect gnral, c'est--dire quant  l'explication du
feu, la thorie primitive de la combustion a prouv, au contraire, un
sort trs diffrent; car, elle a t tout d'un coup radicalement
dtruite, pour ainsi dire aussitt qu'on a tent de la soumettre  un
examen direct. Quoique des proccupations plus importantes n'aient
permis que trs tard aux chimistes d'entreprendre cet examen, la thorie
anti-phlogistique, tait  cet gard, si peu positive et si peu
rationnelle au fond, surtout comparativement  l'analyse de la
combustion, que son renversement n'a pas exig, comme sous ce premier
rapport, la considration ultrieure de phnomnes nouveaux et
difficiles  dcouvrir, mais seulement une apprciation plus
scientifique des phnomnes universellement envisags. Loin de pouvoir,
ainsi que sous l'autre point de vue, tre encore essentiellement
maintenue par les naturalistes, comme suffisant  peu prs aux besoins
principaux des tudes concrtes, on peut dire qu'elle n'a jamais
rellement expliqu les effets mme les plus vulgaires, incessamment
reproduits par la plupart des combustions naturelles.

L'explication propose obligeait ncessairement  constater, dans toute
combustion, simple ou compose, une condensation quelconque, assez
intense pour correspondre, d'une manire approche, au dgagement
effectif de chaleur, et qui ne fut point simultanment compense par une
dilatation presque quivalente. Or, ds l'origine, cette indispensable
condition gnrale n'a t remplie qu'envers un petit nombre de cas,
qui, sous ce rapport, n'taient pas,  beaucoup prs, les plus
importans; et, surtout, elle a t manifestement en dfaut  l'gard de
plusieurs autres phnomnes, dont la considration tait, au contraire,
prpondrante. Aussi, sans la confusion vicieuse, mais radicale, d'une
telle explication avec l'analyse de la combustion, qui devait tre si
justement admire, on ne saurait comprendre comment elle a pu se
maintenir jusqu' une poque trs rcente, malgr que l'attention des
chimistes dt tre alors principalement absorbe par d'autres
spculations thoriques.

Dans la combustion du phosphore, du fer, et de la plupart des mtaux, en
gnral quand la combinaison produit un compos solide, la condition
prcdente peut tre regarde comme suffisamment remplie; quoique
d'ailleurs on n'ait jamais examin si le dgagement effectif de chaleur
est rellement en harmonie avec celui qui correspondrait  une semblable
condensation directe de l'oxigne, ce qui doit nanmoins sembler
ncessaire pour justifier compltement l'explication; cette
vrification supplmentaire serait, mme aujourd'hui, presque impossible
 instituer positivement. Mais,  l'gard des combustions nombreuses
dont les produits sont, au contraire, essentiellement gazeux, et qui,
cependant, prsentent d'ordinaire, au degr le plus prononc, le
phnomne du feu, toute explication de ce genre est videmment
chimrique. Car, non-seulement on n'y remarque point le plus souvent une
condensation suffisante; mais, en sens inverse, on observe clairement,
dans les cas les plus nergiques, une dilatation totale trs
considrable, qui, suivant une telle thorie, devrait donner lieu  un
immense refroidissement. Quelques exemples, choisis parmi les plus
essentiels, feront aisment sentir l'irrsistible puissance de cette
critique gnrale, qui est dsormais  l'abri de toute rclamation, et
dont il importe nanmoins  notre sujet actuel de prciser exactement la
nature, afin de mieux apprcier le caractre fondamental de la thorie
lectro-chimique, sur la formation primitive de laquelle un tel ordre de
considrations a exerc une influence principale et directe.

La chaleur dgage dans la combustion du carbone, a pu tre d'abord
attribue, avec une certaine vraisemblance, malgr la grande dilatation
de cet lment,  la condensation de l'oxigne, d'aprs la pesanteur
spcifique trs suprieure du gaz acide carbonique form, quoique un tel
accroissement de densit ft loin d'ailleurs de correspondre 
l'intensit de l'effet thermologique. Mais, lorsqu'il a t reconnu, par
des mesures exactes, qu'un volume quelconque d'oxigne fournit un volume
parfaitement gal d'acide carbonique, ce qui constitue un fait essentiel
pour la doctrine des proportions dfinies, il est aussitt devenu
vident que ce phnomne ne donnait lieu  aucune condensation, et que
l'excs de pesanteur spcifique tait seulement produit par
l'interposition molculaire du carbone, dont la vaporisation
non-compense et d alors dterminer, au contraire, un refroidissement
trs notable.  la vrit, tant qu'on n'a pas su valuer avec quelque
prcision la chaleur spcifique des gaz, l'annulation d'une telle
explication a pu tre provisoirement retarde, en regardant _ priori_
la chaleur spcifique de l'acide carbonique comme trs infrieure 
celle de l'oxigne, quoique cette ingalit suppose n'et p rellement
satisfaire  l'ensemble des conditions du phnomne, sans excder
beaucoup toutes les limites probables. Toutefois, cette dernire et
insuffisante ressource a t radicalement dtruite, lorsqu'on est
parvenu  constater d'une manire irrcusable, que si,  poids gal, la
chaleur spcifique de l'oxigne est lgrement suprieure  celle de
l'acide carbonique, celle-ci, au contraire,  volume gal, surpasse, de
plus d'un tiers, la premire: or, ici, il n'tait nullement douteux,
surtout d'aprs la composition numrique du gaz acide carbonique, que la
comparaison devait porter sur les volumes et non sur les poids; en sorte
que l'analyse exacte et complte du phnomne ne laissait plus aucune
issue  la thorie primitive. La combustion du soufre donne lieu  des
remarques essentiellement analogues. Quant  celle de l'hydrogne, la
condensation des deux lmens paraissait d'abord devoir expliquer, d'une
manire vraiment satisfaisante, l'norme dgagement de chaleur dont elle
est si videmment accompagne, parce que la densit de ces lmens tait
seulement mise en opposition avec celle de l'eau  l'tat liquide. Mais,
en rflchissant que le produit immdiat d'une telle combinaison est, en
ralit, de la vapeur d'eau, mme trs rarfie, on a facilement reconnu
que, au lieu d'une vritable condensation, ce phnomne dtermine une
dilatation trs sensible, dont les expriences eudiomtriques constatent
d'ailleurs directement l'existence. La comparaison des chaleurs
spcifiques est encore ici en sens inverse de l'explication primitive,
qui, par l'ensemble judicieusement apprci des circonstances
caractristiques de ce phnomne, devrait faire prsumer, au contraire,
un refroidissement trs prononc. J'indiquerai enfin, comme un dernier
exemple frappant, pris dans les combustions indirectes et composes, le
phnomne si vulgaire de l'inflammation de la poudre ordinaire. Tous les
matriaux de cette raction chimique sont solides,  l'exception de
l'oxigne atmosphrique, dont la participation n'y est point
numriquement considrable; tous les produits essentiels sont, au
contraire, des gaz extrmement dilats, sauf un rsidu solide, presque
ngligeable: et, nanmoins, malgr une runion de conditions aussi
dfavorables d'aprs la thorie anti-phlogistique, le phnomne
s'accomplit avec un intense chauffement. Les composs fulminans donnent
lieu  une contradiction encore plus prononce, quoique moins
universellement connue, surtout dans le cas o une substance liquide, et
mme solide, se dcompose presque spontanment,  la temprature
ordinaire, en deux principes gazeux; en produisant nanmoins un
chauffement trs notable, et quelquefois une vritable inflammation.

L'ensemble des considrations prcdentes peut tre suffisamment rsum,
d'une manire aussi frappante que philosophique, par cette rflexion
naturelle que, si le feu ordinaire de nos foyers n'tait point pour nous
le sujet d'une exprience intime et continue, son existence serait
rendue trs douteuse, et mme formellement rejete, par les prtendues
explications scientifiques qu'on a jusqu'ici tent si vainement
d'tablir pour ce grand phnomne. Rien n'est plus propre, ce me semble,
qu'une telle pense  faire sentir que la production chimique du feu ne
saurait comporter, en gnral, aucune explication rationnelle. Car, s'il
en tait autrement, il devrait paratre incomprhensible, que,  une
poque aussi rapproche de nous, des hommes de gnie, dont l'instruction
essentielle,  cet gard, tait presque quivalente  la ntre, se
fussent, sous ce rapport, aussi grossirement tromps. Le feu
lectrique, tant recommand maintenant pour une telle explication,
tait, sans doute, assez connu de Lavoisier, de Cavendish, de
Berthollet, etc., pour que ces illustres philosophes eussent pu en faire
la base principale de leur thorie, si une semblable hypothse avait
rellement, sur celle qu'ils ont adopte, une prpondrance aussi
parfaite qu'on le pense communment aujourd'hui. Mais, cette
considration prjudicielle, quelle que soit son importance effective,
ne saurait nullement nous dispenser d'un examen direct de la conception
lectro-chimique, qui se trouve ainsi convenablement prpar, et qui,
par suite, peut tre entrepris ici d'une manire satisfaisante, quoique
trs rapide, sous le point de vue philosophique.

Suivant cette nouvelle thorie, le feu produit dans la plupart des
fortes ractions chimiques devrait tre attribu  une vritable
dcharge lectrique qui s'oprerait au moment de la combinaison, par la
neutralisation mutuelle, plus ou moins complte, des deux tats
lectriques opposs propres aux deux substances considres, dont l'une
serait toujours lectro-positive et l'autre lectro-ngative. Mais, il y
a tout lieu de craindre que, lorsque cette nouvelle explication aura pu
tre soumise  une discussion aussi approfondie que l'ancienne, elle ne
soit pas trouve, au fond, plus rationnelle. Quoique la plupart des
chimistes et des physiciens paraissent s'accorder aujourd'hui 
reconnatre des effets lectriques dans tous les phnomnes chimiques,
cette lectricit n'est pourtant jusqu'ici admise le plus souvent que
d'aprs une simple induction analogique, en sorte que, si rellement
elle existe toujours, elle doit tre ordinairement assez peu intense
pour avoir directement chapp  l'exploration trs dlicate de
l'lectrologie actuelle. Il est particulirement digne de remarque que
les phnomnes chimiques sur lesquels on a le plus justement insist
pour renverser l'ancienne explication, et dont je viens d'indiquer les
principaux, fassent prcisment partie de ceux o l'on n'a pu parvenir
encore, par aucune voie,  constater rellement aucun symptme
lectrique. Dans les cas o l'lectrisation n'est point douteuse, son
influence chimique est jusqu'ici tellement quivoque que les uns la
regardent comme la cause, et les autres, au contraire, comme l'effet de
la combinaison: cette dernire opinion est mme devenue trs
vraisemblable, depuis que l'explication chimique des effets gnraux de
la pile de Volta a t dfinitivement tablie par Wollaston. Quand M.
Berzlius, pour mieux caractriser sa thorie lectrique du feu
chimique, a rapproch ce phnomne de la production de l'clair et du
tonnerre, il a involontairement donn lieu  une comparaison trs
dfavorable pour sa conception, par le contraste si prononc de
l'admirable enchanement de preuves positives d'aprs lequel l'immortel
Franklin a si compltement dmontr la nature lectrique de ce grand
phnomne atmosphrique, avec l'ensemble des considrations hasardes et
insuffisantes sur lesquelles on veut fonder une opinion analogue 
l'gard d'une multitude de phnomnes beaucoup plus varis et plus
complexes. L'explication anti-phlogistique proprement dite, quoique
radicalement vicieuse, avait nanmoins le mrite d'tre, sinon
rigoureusement dmontre, du moins extrmement plausible, dans quelques
cas particuliers, par exemple quant  la combustion du fer ou du zinc
dans l'oxigne pur, o elle ne laisse rien  dsirer qu'une exacte
confrontation numrique des effets thermologiques. Au contraire,
l'explication lectrique n'est rellement tablie jusqu'ici, d'une
manire positive, pour aucun phnomne convenablement analys.
Toutefois, on peut craindre que sa nature vague ne permette point de la
dtruire aussi radicalement, et surtout aussi promptement, que
l'ancienne. Car, celle-ci, en se rattachant  une condensation nettement
spcifie et exactement apprciable, comportait aisment une critique
directe et irrcusable, qui a pu ne laisser aucune issue: tandis que la
nouvelle conception rserve presque toujours la ressource spcieuse de
regarder l'tat lectrique comme trop peu prononc o trop fugitif pour
tre perceptible  nos moyens actuels d'exploration positive. Mais une
semblable proprit devrait tre loin, sans doute, de constituer aucun
motif de recommandation, en faveur d'une thorie quelconque, auprs
d'aucun esprit philosophique, surtout en considrant qu'il s'agit alors
d'attribuer mystrieusement  des causes aussi faibles ou aussi
quivoques des effets trs intenses et fortement caractriss. Ce n'est
pas, nanmoins, que je veuille regarder le dgagement de chaleur et de
lumire dans les grandes ractions chimiques comme ne pouvant jamais
avoir une origine vraiment lectrique, pas plus que je ne voudrais
universellement exclure l'explication fonde sur la condensation. Mais,
en considrant l'ensemble des phnomnes sans aucune proccupation
spculative, je pense que, dans la plupart des combustions,
artificielles ou naturelles, il n'y a ni condensation, ni lectrisation.
Enfin, du point de vue philosophique, ces vaines tentatives pour
expliquer, de diverses manires, la production chimique du feu, me
paraissent principalement rsulter encore d'un reste de disposition
mtaphysique  pntrer la nature intime des phnomnes et leur mode
essentiel de gnration. En un mot, l'action chimique constitue,  mes
yeux, une des diverses sources primordiales de la chaleur et de la
lumire, et ne saurait, par consquent, comporter, le plus souvent, en
cette qualit, aucune explication positive, c'est--dire tre
effectivement rattache, sous ce rapport,  aucune autre influence
fondamentale.

Si la philosophie chimique n'tait point aujourd'hui aussi
imparfaitement constitue, mme dans ses notions les plus simples et les
plus lmentaires, il serait, sans doute, inutile de prouver
expressment que la considration du feu, qui, malgr son importance
relle, constitue seulement un simple accessoire physique des vrais
phnomnes chimiques, ne saurait tre rationnellement susceptible de
motiver un changement radical dans la conception fondamentale de toute
action chimique, lors mme qu'on croirait pouvoir adopter,  cet gard,
l'explication vague et hasarde que je viens de caractriser. Quand nos
prdcesseurs devaient regarder la chaleur comme le principal agent
physique des phnomnes de composition et de dcomposition, ils savaient
s'abstenir de dnaturer une telle considration au point d'assimiler les
effets chimiques  de simples effets thermologiques. On n'est pas, en
gnral, aussi rserv de nos jours, depuis que le dveloppement et
l'extension des tudes exprimentales ont fait reconnatre la grande
influence chimique de l'lectricit, quoique cette influence soit
d'ailleurs essentiellement analogue  celle de la chaleur, et seulement
plus complte et plus prononce dans l'ensemble des cas explors. L'ide
vague d'_attraction_, qui s'attache naturellement  toute considration
lectrique, a suffi ici pour entraner  confondre l'auxiliaire du
phnomne, ou, si l'on veut, son agent physique gnral, avec le
phnomne lui-mme, et pour faire tendre  dnaturer profondment la
chimie en la confondant avec l'lectrologie, par l'irrationnelle
assimilation des proprits chimiques  de simples proprits
lectriques, comme on le voit surtout dans la thorie de M. Berzlius.

Mais y a-t-il rellement aucune comparaison scientifique  tablir entre
la tendance de deux corps  rester mcaniquement adhrens l'un  l'autre
aprs un certain mode d'lectrisation, et la disposition  unir
intimement toutes leurs molcules, intrieures ou extrieures, par suite
d'une vritable action chimique? M. Berzlius a franchement dclar que
la cohsion proprement dite, c'est--dire la force qui runit si
nergiquement entre elles les particules d'un mme corps, ne comporte
rellement aucune explication lectrique. Il serait difficile, en effet,
que la faible adhrence de deux corps lectriss, mme par le mode
magntique, si aisment surmonte, envers des masses considrables, par
de mdiocres efforts mcaniques, pt vritablement faire comprendre
cette puissante liaison molculaire, qui, sur le moindre fragment,
rsiste  toutes les forces mcaniques. On a beau envisager les
particules d'un corps quelconque comme autant d'lmens voltaques,
ayant chacun son ple positif et son ple ngatif, et attachs les uns
aux autres par l'antagonisme lectrique des ples opposs; cette fiction
inintelligible, et qui ne saurait admettre aucune vrification, ne peut
pas donner la moindre ide de la vritable cohsion molculaire. Mais
l'affinit elle-mme, c'est--dire la tendance  la combinaison, n'est
pas, au fond, mieux explique par la thorie lectro-chimique. Les
phnomnes lectriques, en tant que physiques, sont, de leur nature,
minemment gnraux; ils ne prsentent, d'un corps  un autre, que de
simples diffrences d'intensit: tandis que les phnomnes chimiques
sont, au contraire, essentiellement spciaux ou lectifs. On doit donc
regarder comme anti-scientifique toute tentative de faire rentrer, dans
une branche quelconque de la physique, l'ensemble de la chimie, qui
constitue ncessairement une science fondamentale, d'un caractre propre
et indpendant. Je sais que M. Berzlius croit avoir suffisamment gard
aux diffrences spcifiques des diverses substances chimiques, en
concevant, pour les corps lmentaires, un certain ordre lectrique,
primordial et invariable, que j'ai dj eu occasion d'indiquer dans
l'avant-dernire leon, et suivant lequel ces lmens seraient toujours,
les uns envers les autres, ou lectro-positifs ou lectro-ngatifs.
Mais l'existence d'un tel ordre, et surtout sa permanence rigoureuse,
semblent d'abord radicalement contraires aux notions les plus certaines
de l'lectrologie, o l'on voit le plus lger changement, soit dans le
mode, soit dans les circonstances de l'lectrisation, dterminer
souvent, entre les mmes corps, le renversement de l'antagonisme
lectrique. Quoi qu'il en soit, en admettant mme cette disposition
fondamentale, on est loin de pouvoir aucunement en dduire les nouvelles
proprits lectriques que la thorie lectro-chimique oblige  supposer
ensuite dans les composs des diffrens ordres. En se bornant  ceux du
premier ordre, suivant quelles lois leurs caractres ngatifs ou
positifs drivent-t-il de l'tat lectrique de chacun des deux lmens?
Faut-il seulement avoir gard, dans une telle apprciation,  la simple
composition numrique, ou bien doit-on considrer aussi l'nergie
lectrique propre  chaque lment, et qui ne semble gure susceptible
d'estimation exacte? C'est ce que la thorie lectro-chimique laisse
jusqu'ici profondment indtermin. Ds lors, mme en la supposant
relle, comment pourrait-elle efficacement contribuer  nous rapprocher
du vritable but gnral de la science chimique, tel que je l'ai
caractris au commencement de ce volume, c'est--dire nous aider 
prvoir les affections des composs par celles des composans? Mais il y
a plus, quelque solution qu'on imagine  la question fondamentale qui
vient d'tre pose, l'ensemble des phnomnes chimiques lui opposera des
difficults inextricables. Ainsi, par exemple, dans la thorie
lectro-chimique, on doit regarder, avec M. Berzlius, l'oxigne comme
l'lment le plus ngatif, puisqu'il parat l'tre envers tous les
autres: et, nanmoins, certains oxides, o la quantit pondrale
d'oxigne est trs considrable, doivent tre ensuite envisags comme
positifs envers certains acides, o il est beaucoup moins abondant,
quoique les radicaux des premiers soient souvent tout aussi ngatifs que
ceux des derniers. En un mot, loin de tendre  perfectionner le systme
de la science chimique, une telle thorie y introduit mal  propos de
nouvelles difficults fondamentales, en faisant natre une longue suite
de questions vagues, obscures, insolubles mme, et qui, en aucun cas, ne
sauraient faciliter la dcouverte rationnelle des lois chimiques.

Les composs organiques, suivant la franche dclaration de M. Berzlius
lui-mme, opposent, en gnral,  cette thorie des obstacles
insurmontables, par la profonde et irrgulire perturbation que ces
nombreuses substances, toujours formes de trois ou quatre lmens
identiques, doivent naturellement jeter dans l'ordre primordial des
relations lectriques, qui se trouve alors continuellement interverti. 
la vrit, M. Berzlius croit pouvoir suffisamment expliquer cette
immense anomalie, en allguant le dfaut de permanence d'une telle
classe de combinaisons. Mais, en principe, tout compos rel me semble
devoir tre regard comme ncessairement stable par lui-mme,
c'est--dire comme n'tant susceptible d'aucune altration spontane,
s'il est exactement soustrait  toute cause extrieure de dcomposition;
et, en sens inverse, aucun compos ne saurait persister, d'une manire
absolue, contre des influences convenables. Les substances dites
organiques ne constituent point, par leur nature, la moindre exception
relle  cette rgle fondamentale, sans laquelle la science chimique me
paratrait radicalement impossible: soigneusement prserves du contact
de l'air et de l'eau, ainsi que de toute autre action perturbatrice,
elles persvrent indfiniment, tout aussi bien que les substances
spcialement qualifies d'inorganiques. Si leur conservation est
habituellement plus difficile, c'est uniquement parce que,
essentiellement formes, des lmens les plus rpandus autour de nous,
elles sont naturellement plus accessibles aux causes d'altration les
plus frquentes. Une semblable justification serait donc entirement
illusoire. On ne saurait non plus recourir ici au dualisme, dont la
considration a t si importante, dans la leon prcdente, pour faire
concevoir le moyen d'expliquer un jour, d'une manire pleinement
satisfaisante, les principales anomalies actuelles de la doctrine des
proportions dfinies. Quant  la thorie qui nous occupe maintenant, le
dualisme en diminuerait, sans doute, la difficult essentielle; il y
serait mme strictement indispensable, comme je l'indiquerai ci-dessous.
Mais il ne pourrait, videmment, suffire  lever les objections
principales; car l'ordre invariable des relations lectriques n'est pas,
en ralit, beaucoup mieux observ jusqu'ici envers les composs
notoirement assujettis au dualisme, qu' l'gard de ceux qui ne sont pas
encore ainsi considrs. D'ailleurs l'obstacle fondamental consistant
ici dans l'identit des lmens oppose  la varit lectrique, le
dualisme ne saurait, videmment, permettre de le surmonter.

En faisant mme abstraction de ces difficults capitales, et en
concdant l'existence d'un systme fixe et uniforme de proprits
lectro-chimiques, applicable  tous les degrs de composition, on
n'aurait encore nullement clairci la notion lmentaire des phnomnes
chimiques, par leur vaine assimilation aux actions lectriques
proprement dites; car on n'aurait tabli ainsi aucune harmonie
intelligible entre les prtendues causes et les effets rels. En
considrant surtout la belle srie des expriences lectro-chimiques de
M. Becquerel, qui, par cela mme qu'elles sont synthtiques et non
analytiques, doivent tre,  ce sujet, plus spcialement envisages, il
serait, sans doute, impossible de comprendre comment les faibles
puissances lectriques qu'on y emploie le plus souvent, pourraient tre
les vritables causes des combinaisons nergiques qui s'effectuent
alors, si l'on croyait devoir faire abstraction de tout effet spcifique
et spontan, inhrent aux substances combines. De tels phnomnes sont,
ce me semble, minemment propres  faire ressortir l'influence purement
auxiliaire, quoique trs importante, de l'lectricit dans les effets
chimiques, o elle agit essentiellement  la manire de la chaleur, sauf
l'nergie comparative. Cette conclusion est d'autant plus rationnelle,
qu'il n'y a presque point de combinaisons lectro-chimiques qui ne
puissent aussi tre opres par les procds chimiques ordinaires sans
aucun symptme lectrique: du moins l'ensemble des analogies doit faire
prsumer, ds aujourd'hui,  cet gard, la rgularisation future de
tous les cas encore exceptionnels. Si, par une vaine obstination, trop
ordinaire  l'esprit humain, on voulait sauver la thorie
lectro-chimique en investissant arbitrairement l'influence lectrique
de tous les attributs spcifiques et molculaires qui caractrisent
essentiellement l'action chimique, une opration philosophique aussi
vicieuse n'aboutirait, en ralit, qu' restaurer, sous une forme
nouvelle, l'entit primitive de l'_affinit_, dcore seulement alors de
quelques qualits matrielles purement hypothtiques, qui ne sauraient
la rendre plus positive. Ce rapprochement fictif et irrationnel ne
nuirait pas seulement  la chimie, mais aussi  la physique, par le
vague presque indfini qu'il rpandrait ncessairement dsormais sur les
notions lectriques, qui sont dj fort loin d'tre trop circonscrites.
Au fond, une telle direction scientifique me parat essentiellement due
 la prpondrance prolonge de l'ancien esprit philosophique, qui, dans
l'tude totale de la nature, prtendait tablir une vaine unit
systmatique, non-seulement de mthode, mais de doctrine, radicalement
incompatible, soit avec les diffrences profondes des diverses
catgories gnrales de phnomnes, soit avec la faiblesse effective de
notre intelligence. Il est ais d'apercevoir, en effet, que M. Berzlius
ne serait nullement loign, en thse philosophique, de fondre
systmatiquement, dans l'lectrologie, non-seulement la chimie tout
entire, mais aussi la thorie de la chaleur, celle de la pesanteur, et
probablement, par suite, la mcanique cleste. En ajoutant  cet
assemblage htrogne la confusion, trs facile  tablir d'une manire
spcieuse, du prtendu fluide nerveux avec le prtendu fluide
lectrique, on arriverait aisment  une apparence de systme universel,
qui ne saurait avoir aucune efficacit scientifique, et qui, aussitt
qu'on essaierait de l'employer  des tudes relles, se dcomposerait
spontanment en plusieurs catgories de doctrines indpendantes,  peu
prs analogues  nos sciences actuelles, sans que cet illusoire
chafaudage et pu exercer d'autre influence essentielle que
d'embarrasser la philosophie naturelle de questions vagues,
mystrieuses, et insolubles, qu'il faudrait pralablement carter de
nouveau.

Ainsi, en rsum, la grande influence chimique de l'lectricit, comme
celle de la pesanteur, et surtout comme celle de la chaleur, ne saurait
aujourd'hui tre mconnue: et je me suis efforc, dans cette leon, de
faire d'abord convenablement ressortir la haute importance de
l'lectro-chimie pour le perfectionnement gnral de la science
chimique, dont elle constitue dsormais un des lmens essentiels.
Mais, je crois devoir, nanmoins, rejetter sans retour, comme
profondment irrationnelle et radicalement nuisible, la conception
gnrale par laquelle on a tent de transformer tous les phnomnes
chimiques en de simples phnomnes lectriques. Du point de vue
philosophique, la thorie de Lavoisier, surtout en la rduisant 
l'analyse fondamentale du phnomne de la combustion, me parat, malgr
ses imperfections capitales, trs suprieure, comme composition
scientifique,  celle qu'on s'est efforc de lui substituer, et qui est
loin d'avoir t aussi fortement ni aussi heureusement conue. La
premire se rapportait directement au but essentiel de la science
chimique, l'tablissement des lois gnrales de la composition et de la
dcomposition, dont la nouvelle thorie tend, au contraire,  carter la
considration immdiate, pour dtourner l'attention sur une vaine
enqute de la nature intime des phnomnes chimiques. Aussi, la
conception anti-phlogistique a-t-elle rellement suggr de nombreuses
et importantes dcouvertes chimiques, tandis qu'il est fort douteux que
cette proprit dcisive puisse jamais appartenir  la conception
lectrique, qui, depuis quinze ans, n'en a prsent aucun exemple
effectif[17].

      [Note 17: Conformment  l'esprit de cet ouvrage, j'ai
      d me borner,  l'gard d'une conception qui, par sa nature,
      est,  mes yeux, radicalement vicieuse,  considrer
      seulement sa systmatisation primitive, telle que M.
      Berzlius l'a effectue. Il et t inutile, et mme
      intempestif, de discuter ici les diverses modifications
      qu'elle a reues postrieurement, sans que son caractre
      essentiel ait t chang, d'aprs les hypothses de M.
      Faraday, de M. Becquerel, etc., et surtout de M. Ampre,
      qui, en remplaant la polarit lectrique des molcules par
      les notions des atmosphres lectriques et de
      l'lectrisation permanente des atomes, a peut-tre rendu
      cette thorie encore plus vague et plus irrationnelle
      qu'elle ne l'tait d'abord, en s'cartant davantage de la
      vraie considration fondamentale des phnomnes chimiques.]

Cette conception pourra, nanmoins, sous un point de vue indirect,
exercer aujourd'hui une heureuse influence accessoire, en ce que, par sa
nature, elle tend  pousser les esprits  l'tablissement gnral du
dualisme chimique, dont j'ai fait ressortir, dans les leons
prcdentes, la haute ncessit pour le progrs philosophique de la
science. On voit aisment, en effet, que, l'antagonisme lectrique tant
ncessairement toujours binaire, les efforts pour tendre la thorie
lectro-chimique doivent conduire  dualiser tous les composs qui sont
encore supposs plus que binaires. M. Berzlius parat avoir senti cette
liaison gnrale, et l'on pourrait s'tonner que sa prdilection pour la
thorie lectro-chimique ne l'ait point amen  riger le dualisme en un
principe fondamental, si une telle inconsquence apparente ne
s'expliquait chez lui par sa rpugnance naturelle  s'affranchir de la
division primitive de la chimie en organique et inorganique. Mais, un
tel obstacle ne saurait arrter les chimistes dj disposs d'ailleurs 
dtruire cette vicieuse distribution; et la thorie lectro-chimique
contribuera, sans doute,  les prparer au dualisme gnral, quoique, en
principe, on ne doive pas compter sur la puissance des mauvais moyens
pour amener indirectement de bons rsultats.

Sous un dernier point de vue collatral, la thorie lectro-chimique, et
surtout l'ensemble des phnomnes qui y ont donn lieu, tend  fixer
l'attention des chimistes sur un nouvel aspect trs important de leur
science, jusqu'ici beaucoup trop nglig. Il s'agit de l'influence
propre exerce par le temps dans la production gnrale des effets
chimiques, influence que plusieurs phnomnes ont dj hautement
manifeste, et qui, nanmoins, n'a pas encore t directement analyse.
Non-seulement, en effet, le temps augmente naturellement la masse des
produits de la raction chimique, par la combinaison successive des
diverses parties des deux principes, qui, le plus souvent, ne peuvent
toutes agir  la fois. Mais, en outre, il est incontestable que la dure
suffisamment prolonge des mmes influences chimiques dtermine des
formations qui n'auraient pas eu lieu sans cela. C'est sous ce rapport
que la thorie chimique du temps constitue encore, dans la science, une
lacune essentielle. Or, les phnomnes lectro-chimiques, et surtout
ceux que M. Becquerel a si bien examins, me paraissent minemment
propres  claircir nos ides  cet gard, comme rendant une telle
influence plus spcialement sensible. Je n'ai pas besoin d'insister
davantage ici sur cette importante indication, dont le sujet se rattache
directement aux plus hautes questions de la gologie chimique, tout en
constituant un lment indispensable des conceptions gnrales de la
chimie abstraite.

Telles sont les principales considrations philosophiques que je devais
prsenter, dans cette leon, sur l'lectro-chimie actuelle; et tel est,
enfin, le jugement, suffisamment motiv, auquel j'ai d soumettre la
thorie lectro-chimique, qui en a t abusivement dduite. En crant un
nouvel ordre essentiel d'tudes chimiques, cette grande srie de travaux
doit, nanmoins, maintenir inaltrable le caractre original et
indpendant, si videmment propre  la science chimique, et qui est
strictement indispensable  ses progrs gnraux. Si l'on voulait
s'abandonner  suivre de vaines fictions scientifiques sur la forme des
molcules lmentaires, et sur la petitesse de leurs dimensions
comparativement  leurs intervalles, ainsi que Laplace l'avait propos
comme un simple jeu philosophique, on aboutirait  faire vaguement
rentrer les effets de l'action chimique dans ceux de la gravitation
gnrale, sans aucune utilit relle pour le systme des connaissances
chimiques. Il en est essentiellement ainsi quant  la fusion, non moins
hypothtique, et peut-tre encore plus irrationnelle, de la chimie dans
l'lectrologie, malgr l'indication spcieuse de phnomnes
mal-interprts. La science chimique doit rester aujourd'hui, par son
immense dveloppement, aussi distinctement caractrise, sans doute,
qu' l'poque o l'illustre Borhaave avait si vainement entrepris, par
une autre voie, de la confondre avec la physique, sous l'influence
prpondrante de l'hypothse des tourbillons.

Je dois, en dernier lieu, consacrer maintenant la leon suivante 
l'examen direct des considrations philosophiques, dj accessoirement
signales par les leons prcdentes, qui appartiennent spcialement 
ce qu'on appelle la chimie organique, afin d'avoir envisag le systme
actuel de la science chimique sous ses divers aspects fondamentaux,
conformment  l'esprit gnral de cet ouvrage.




TRENTE-NEUVIME LEON.

Considrations gnrales sur la chimie dite _organique_.

J'ai dj suffisamment tabli, dans les leons prcdentes, et surtout
dans la trente-sixime, la haute ncessit, pour le perfectionnement
gnral de la science chimique, de la concevoir dsormais comme un tout
homogne, en faisant disparatre la division scolastique, radicalement
vicieuse, de la chimie en inorganique et organique. L'objet propre et
essentiel de la leon actuelle doit donc tre de faire maintenant
apprcier l'importance directe d'une telle rforme dans l'intrt
spcial des diffrentes tudes dont l'irrationnel assemblage constitue
le systme htrogne dsign sous le nom de chimie organique; et de
caractriser nettement le principe philosophique d'aprs lequel il
faudrait procder  la dcomposition totale de cet ensemble factice,
afin de rpartir convenablement ses divers lmens scientifiques entre
la chimie proprement dite et la science physiologique.

Aucun esprit judicieux ne saurait mconnatre aujourd'hui que la chimie
organique actuelle ne comprenne  la fois deux sortes de recherches,
d'une nature parfaitement distincte, les unes videmment chimiques, les
autres, au contraire, videmment physiologiques. Ainsi, par exemple,
l'tude des acides organiques, et surtout vgtaux, celle de l'alcool,
des thers, etc, ont aussi bien le caractre purement chimique qu'aucune
des tudes inorganiques proprement dites. D'un autre ct, le caractre
biologique n'est nullement douteux dans l'examen de la composition de la
sve ou du sang, dans l'analyse des divers produits de la respiration,
vgtale ou animale, et dans une foule d'autres sujets qu'embrasse
maintenant la chimie organique. Or, une telle confusion gnrale est
extrmement prjudiciable aux deux ordres de questions, et surtout 
celles de l'ordre physiologique.

Quant aux tudes vraiment chimiques, il est vident que, si la vaine
sparation tablie entre les composs organiques et les composs
inorganiques tend  rompre et mme  dguiser envers ceux-ci la plupart
des analogies essentielles, elle ne doit pas moins produire,  l'gard
des premiers, un effet identique. Rien ne ressemble plus, sans doute, en
gnral, aux acides, aux alcalis, et aux sels vgtaux ou animaux, que
les acides, les alcalis, et les sels inorganiques; et cependant,
d'aprs la marche habituelle, les lois des uns semblent diffrer
radicalement de celles des autres. Le dualisme, qui est aujourd'hui
presque universellement tabli pour les composs inorganiques, parat,
au contraire, extrmement rare dans les composs organiques. Or, j'ai
dmontr, par les considrations prcdemment exposes, que cette
diffrence fondamentale n'est nullement relle, et qu'on ne doit y voir
qu'un simple rsultat de la mthode vicieuse qui drive naturellement de
cette division irrationnelle, le vrai dualisme chimique tant
ncessairement, en lui-mme, toujours facultatif. Cette division
constitue aussi le principal obstacle  l'entire et irrvocable
gnralisation de la doctrine des proportions dfinies, comme je l'ai
tabli dans l'avant-dernire leon. Nous avons reconnu, en effet, que la
dualisation de tous les composs organiques offre aujourd'hui le seul
moyen gnral de les assujettir enfin au principe de cette doctrine. Il
en serait de mme, ainsi que je l'ai indiqu, pour la thorie
lectro-chimique, si celle-ci, d'aprs la leon prcdente, n'tait
point ncessairement prive de toute vritable consistance scientifique.
Mais, il est, nanmoins, trs vraisemblable que les composs organiques
sont aussi susceptibles d'analyse et mme de synthse lectriques, dont
une telle division, et le dfaut de dualisme, qui lui correspond, ont
seuls empch, sans doute, de s'occuper jusqu' prsent. Quoi qu'il en
soit, on peut, ce me semble, affirmer que, lorsque une vritable thorie
chimique viendra enfin remplacer convenablement la thorie
anti-phlogistique proprement dite, elle devra comprendre, de toute
ncessit, les composs organiques aussi bien que les composs
inorganiques, sous peine d'tre illusoire et phmre. Il serait
superflu d'insister davantage ici sur le tort gnral qu'prouve l'tude
chimique des composs organiques par suite de cette fausse division,
dont les inconvniens commencent  tre, sous ce rapport, suffisamment
sentis, puisque ceux de nos chimistes qui cultivent aujourd'hui cette
tude de la manire la plus philosophique tendent de plus en plus 
l'identifier avec celle des composs inorganiques. On ne saurait douter
maintenant que l'tablissement dfinitif d'une telle identit ne doive
tre le premier rsultat ncessaire de toute tentative scientifique
destine  constituer, en un systme gnral et rationnel, l'ensemble
des connaissances chimiques, par une classification vraiment naturelle.

Sous le second point de vue, c'est--dire quant aux tudes biologiques
indment comprises dans la chimie organique actuelle, les inconvniens
de cette confusion fondamentale sont  la fois beaucoup plus graves et
jusqu'ici beaucoup moins sentis, surtout par les chimistes. C'est
pourquoi il importe davantage de les signaler avec soin, quoique
sommairement.

L'origine historique d'une telle confusion tient, en gnral,  ce que
un grand nombre de questions physiologiques exigent, par leur nature, de
vritables recherches chimiques, dont l'influence y est souvent
prpondrante, et qui, d'une autre part, sont, d'ordinaire, trs
tendues et trs difficiles. Ds lors, les physiologistes, auxquels ces
recherches devaient naturellement appartenir, tant habituellement trop
trangers encore  la science chimique pour les suivre avec succs, les
chimistes ont t ainsi conduits  s'en emparer, et les ont ensuite
runies mal--propos  leur vrai domaine scientifique. Les uns et les
autres concourent donc presque galement, quoique d'une manire
diffrente,  cette mauvaise organisation du travail scientifique,
ceux-ci en mconnaissant les limites rationnelles de leurs tudes,
ceux-l en ngligeant de satisfaire aux vraies conditions prliminaires
de leur ordre de recherches. Par consquent, chacune de ces deux classes
de savans doit rformer,  un certain degr, ses habitudes actuelles,
afin que la rpartition gnrale des travaux effectifs devienne enfin
conforme aux analogies naturelles. Mais, sous ce rapport, la tche des
physiologistes est plus difficile et plus importante que celle des
chimistes; car, ces derniers,  cet gard, ont seulement  s'abstenir,
tandis que les premiers doivent dsormais se rendre aptes  ressaisir
convenablement une attribution qu'ils ont laiss chapper jusqu'ici.

La partie physiologique de la chimie organique, ayant t ainsi forme
par des empitemens successifs, n'est gure susceptible d'tre nettement
caractrise, et surtout exactement circonscrite. Non-seulement elle
embrasse aujourd'hui l'analyse chimique de tous les lmens anatomiques,
solides ou fluides, et celle de tous les _produits_ de l'organisme; mais
on peut aisment reconnatre aussi que, si ses usurpations continuaient
 suivre librement leur progression naturelle, elle tendrait 
comprendre bientt l'tude des plus importans phnomnes relatifs  ce
que Bichat a nomm la _vie organique_, c'est--dire, aux fonctions de
nutrition et de scrtion, seules communes  l'ensemble des corps
vivans, et dans lesquelles le point de vue chimique doit sembler en
effet naturellement prpondrant. La physiologie proprement dite se
trouverait ds lors rduite  l'tude des fonctions de la vie animale,
et  celle des lois du dveloppement de l'tre vivant. Or, il est facile
de concevoir combien un dpcement aussi irrationnel de la science
biologique deviendrait funeste  ses progrs; quand mme il ne serait
point pouss jusqu' ces extrmes consquences logiques.

Tout bon esprit peut aisment sentir, en effet, que les chimistes, par
la nature de leurs tudes, sont essentiellement impropres  l'examen
rationnel des importantes questions, soit d'anatomie, soit de
physiologie, vgtale ou animale, dont leur science est maintenant
surcharge. Car, quelque haute importance que puissent avoir les
recherches chimiques pour les tudes biologiques, leur considration
exclusive et isole doit ncessairement conduire  des vues fort
incompltes et mme errones, sur un sujet qui n'est susceptible d'tre
utilement divis qu'aprs avoir t d'abord judicieusement conu dans
son ensemble total. Sous le rapport anatomique mme, on ne saurait
s'tonner que les chimistes mconnaissent continuellement la division
fondamentale, si bien tablie par M. de Blainville, entre les vrais
_lmens_ de l'organisme et ses simples _produits_;  plus forte raison,
n'ont-ils, d'ordinaire, aucun gard aux distinctions essentielles entre
les tissus, les parenchymes, et les organes, qu'ils prennent presque
indiffremment les uns pour les autres. Dans l'excution de chacune de
leurs oprations analytiques, ils ne peuvent ni choisir convenablement
le vrai sujet de leurs recherches, ni diriger son analyse de la manire
la plus propre  la solution des questions biologiques, dont l'esprit
leur est inconnu. Ces inconvniens gnraux, dj si considrables pour
les tudes simplement anatomiques, doivent tre ncessairement bien plus
prononcs envers les problmes physiologiques proprement dits, dont les
chimistes, en tant que tels, ne sauraient apprcier les conditions
essentielles, ce qui est la principale cause du peu d'efficacit relle
de leurs nombreux travaux  cet gard. Quoique les analyses
physiologiques prsentent, par leur nature, des difficults suprieures,
leur imperfection actuelle est certainement fort au-dessous de ce que
permettrait aujourd'hui le dveloppement de la chimie, si l'application
de cette science y tait mieux dirige. Or, cette direction rationnelle
ne peut vraiment rsulter ici que de la subordination gnrale et
ncessaire du point de vue chimique au point de vue physiologique, et,
par consquent, de l'emploi de la chimie par les physiologistes
eux-mmes, pour lesquels l'analyse chimique, quoique indispensable, ne
saurait tre qu'un simple moyen d'exploration. Nous avons dj reconnu,
dans le volume prcdent, des inconvniens essentiellement analogues,
mais beaucoup moins prononcs, pour un autre cas d'organisation vicieuse
du travail scientifique, quand il s'est agi de l'application gnrale de
l'analyse mathmatique aux questions de physique. Les remarques
philosophiques prsentes alors sur l'indispensable ncessit de
subordonner la considration de l'instrument  celle de l'usage, et de
confier dsormais la direction du premier  ceux qui connaissent seuls
suffisamment l'ensemble des conditions du second, peuvent tre
maintenant reproduites, avec un immense surcrot de force et
d'importance, attendu la diversit bien plus profonde des deux points de
vue dans le cas actuel. On ne saurait se former aujourd'hui aucune ide
juste de la vraie nature des secours gnraux que la biologie doit
emprunter  la chimie, d'aprs les tudes irrationnelles et incohrentes
que contient notre chimie organique, et qui ont si faiblement contribu
jusqu'ici aux progrs de la science physiologique, dont elles ont mme
concouru plus d'une fois  garer les recherches en les dnaturant.

Quoique les considrations prcdentes suffisent, sans doute, pour
tablir, en principe, le vice fondamental inhrent  la confusion
gnrale institue par la chimie organique entre les tudes chimiques et
un certain ordre d'tudes biologiques, il est indispensable d'indiquer
encore  ce sujet quelques exemples effectifs, soit anatomiques, soit
physiologiques, afin de faire ressortir, d'une manire plus explicite et
plus incontestable, la haute importance directe d'une meilleure
organisation des travaux.

Dans l'ordre anatomique, il est ais de juger que la plupart des
nombreuses recherches entreprises jusqu'ici  ce sujet par les
chimistes, ont besoin d'tre soumises, par les physiologistes,  une
entire rvision gnrale, avant qu'on puisse les appliquer
dfinitivement  l'tude rationnelle des divers lmens ou produits de
l'organisme, soit solides, soit mme fluides. On doit en excepter
toutefois la belle srie des travaux de M. Chevreul sur les corps gras,
o cet illustre chimiste, apprciant mieux qu'aucun de ses prdcesseurs
la vraie relation gnrale entre le point de vue chimique et le point de
vue biologique, a laiss si peu  faire aux physiologistes pour parvenir
 une connaissance vraiment satisfaisante de la graisse, envisage comme
l'un des principaux lmens de l'organisation animale. Mais, en cartant
cette mmorable exception, on citerait difficilement aujourd'hui une
seule tude importante de chimie organique, susceptible d'tre
immdiatement applique  la biologie, soit animale, soit mme
vgtale[18]. Dans l'analyse chimique du sang ou de la sve, et de
presque tous les autres lmens anatomiques, solides ou fluides, un seul
cas, pris au hasard, est ordinairement prsent par les chimistes comme
un type suffisant, sans qu'ils aient compris l'importance de soumettre
leur opration  un indispensable examen comparatif, non-seulement
suivant chaque espce d'organisme envisage  l'tat normal, mais aussi
selon le degr de dveloppement de l'tre vivant, son sexe, son
temprament, son mode d'alimentation, le systme de ses conditions
extrieures d'existences, etc., et beaucoup d'autres modifications que
les physiologistes peuvent seuls judicieusement apprcier[19]. Aussi de
semblables analyses ne correspondent-elles rellement  rien en
anatomie, si ce n'est au seul cas prcis qui a t considr, et que le
chimiste a d'ailleurs nglig presque toujours de caractriser
suffisamment. En mme temps, une telle manire de procder dtermine
naturellement, entre les diffrens chimistes, des divergences
invitables, par la diversit des types qu'ils ont choisis, sans que les
discussions qui en rsultent soient, le plus souvent, d'aucune utilit
scientifique, vu la tendance trop ordinaire des chimistes  attribuer
ces discordances apparentes aux divers moyens analytiques employs, au
lieu d'y voir l'irrcusable confirmation des variations gnrales que la
physiologie et annonces d'avance. Il en est essentiellement de mme 
l'gard des produits, d'abord scrts, ensuite excrts, tels que
l'urine, la bile, etc., o les parties de l'organisme dans lesquelles le
produit a t recueilli, et les modifications qu'il a pu y prouver par
un sjour plus ou moins prolong aprs sa production, viennent encore
compliquer toutes les considrations prcdentes, sans que les chimistes
s'enquirent ordinairement davantage des uns que des autres. Aussi
toutes ces analyses, quoique frquemment renouveles, sont-elles,
jusqu'ici, incohrentes entre elles, et radicalement insuffisantes.

      [Note 18: On doit, toutefois, signaler encore a ce
      sujet, dans les tudes plus spciales, la belle observation
      du mme M. Chevreul sur la transformation du tissu fibreux
      proprement dit en tissu jaune lastique, par sa combinaison
      avec l'eau en certaines proportions dtermines, en-de et
      au-del desquelles l'lasticit cesse galement, pour
      reparatre aussitt que cette condition est de nouveau
      remplie. Cette exprience capitale comporte, videmment, un
      usage direct et trs important dans la science
      physiologique, ou plutt elle appartient rellement  la
      biologie et non  la chimie.]

      [Note 19: Cette considration est encore plus frappante
      pour les cas pathologiques, o la comparaison doit, en
      outre, tre directement faite entre l'tat normal et les
      divers tats anormaux. On a pu voir, par exemple, il y a une
      quinzaine d'annes, dans les recueils chimiques, un mmoire,
      d'ailleurs chimiquement assez remarquable, vaguement
      intitul: _Analyse du sang d'un malade_, o l'on se
      proposait d'tudier l'altration survenue dans la
      composition du sang, sans avoir aucunement dfini la nature
      de la maladie, et,  plus forte raison, l'organisation du
      malade. Ni l'auteur du mmoire, ni le rapporteur, n'avait
      seulement remarqu une aussi trange omission. Je ne cite un
      tel exemple que comme offrant, d'une manire plus prononce,
      un caractre commun  presque tous les travaux ordinaires de
      chimie vitale.]

En considrant spcialement les cas d'anatomie vgtale, M. Raspail,
dans ces derniers temps, s'est lev,  ce sujet, avec une juste
nergie, contre la facilit, en quelque sorte scandaleuse, de la plupart
de ceux qui cultivent aujourd'hui la chimie organique,  multiplier
presque indfiniment les principes organiques, et surtout les alcalis
vgtaux, depuis la dcouverte remarquable de M. Sertuerner, d'aprs les
caractres les plus frivoles, fonds sur les tudes les moins
rationnelles. M. Raspail a judicieusement dmontr que cette prtention
d'envisager comme radicalement distinctes un grand nombre de ces
substances, tenait, le plus souvent,  ce que les chimistes n'avaient
point eu convenablement gard aux divers degrs successifs d'laboration
d'un mme principe immdiat dans le dveloppement gnral de la
vgtation, ou, plus grossirement encore,  la confusion des matires
proposes avec leurs enveloppes anatomiques. Il ne m'appartient pas
d'examiner maintenant jusqu' quel point cet habile naturaliste a pu
exagrer sa manire de voir dans les diffrens cas particuliers, surtout
en ce qui concerne l'importance des analyses microscopiques, dont
l'introduction constitue, d'ailleurs, une utile innovation gnrale.
Mais, la trop faible attention ordinairement accorde jusqu'ici  ses
vues systmatiques, me fait un devoir de signaler l'heureuse influence
qu'elles doivent exercer sur le perfectionnement fondamental de la
chimie organique. Personne n'a encore aussi profondment senti que M.
Raspail la ncessit d'y subordonner le point de vue chimique au point
de vue physiologique, et personne n'a aussi bien satisfait, ce me
semble, aux conditions gnrales qu'exige la stricte observance
habituelle d'une telle relation. Toutefois, en considrant son ouvrage
sous l'aspect le plus philosophique, je suis convaincu que lui-mme a
trop cd,  son insu,  l'influence ordinaire de notre ducation
chimique, en concevant l'entreprise, radicalement vaine  mes yeux, de
systmatiser la chimie organique, qui doit, au contraire,
irrvocablement disparatre comme corps de doctrine distinct; tandis que
M. Raspail et t si apte  fondre convenablement, dans l'ensemble de
la biologie, sa portion vraiment physiologique de la chimie organique,
dont il a continu  maintenir essentiellement l'irrationnelle
constitution.

Les recherches entreprises jusqu'ici pour analyser, sous le rapport
chimique, les principaux phnomnes de la vie organique, sont encore
plus propres que les questions d'un ordre purement anatomique 
manifester clairement le vice fondamental d'une telle institution des
travaux scientifiques, en faisant mieux ressortir l'inaptitude
ncessaire des chimistes  des tudes naturellement rserves aux seuls
physiologistes. Aucune des nombreuses tentatives dj essayes  ce
sujet n'a pu finalement aboutir  fixer solidement, en biologie, aucun
point de doctrine gnral, et n'a rellement fourni que de simples
matriaux, dont les physiologistes ne sauraient tirer une vritable
utilit sans les avoir pralablement soumis  une nouvelle laboration,
sous l'influence prpondrante des considrations vitales. Je dois me
borner ici  en indiquer les exemples les plus remarquables.

Les belles expriences de Priestley, de Sennebier, de Saussure, etc.,
relativement  l'action chimique mutuelle des vgtaux et de l'air
atmosphrique, ont eu, sans doute, une importance capitale, par la
lumire positive qu'elles ont commenc  rpandre sur l'ensemble de
l'conomie vgtale, jusqu'alors presque inintelligible. Mais les
tudes postrieures n'en ont pas moins constat clairement que cette
grande recherche ne saurait tre rductible  l'tat de simplicit
naturellement suppos par les chimistes, qui avaient isolment analys
une seule partie du phnomne gnral de la vgtation. L'absorption de
l'acide carbonique et l'exhalation de l'oxigne, quoique trs
importantes  considrer dans l'action des feuilles, ne constituent
qu'un seul aspect du double mouvement vital, et ne peuvent tre
convenablement apprcies qu'aprs avoir d'abord conu l'ensemble de ce
mouvement, du point de vue physiologique proprement dit. Cette action
gnrale tant partiellement compense,  d'autres gards, par l'action
exactement inverse que produisent la germination des semences, la
maturation des fruits, etc., et mme le simple passage de la lumire 
l'obscurit quant aux feuilles, elle ne peut nullement suffire, soit 
expliquer la composition lmentaire des substances vgtales, soit
surtout  dterminer le genre d'altration que l'air atmosphrique
prouve rellement par l'influence de la vgtation. De tels travaux ne
sauraient tre envisags que comme ayant mis en vidence la vritable
nature du problme, en offrant quelques matriaux indispensables  sa
solution future, dans la recherche de laquelle les physiologistes
peuvent seuls employer convenablement les notions et les moyens
chimiques. Mais, quoiqu'il en soit, c'est surtout dans l'analyse des
phnomnes plus compliqus de la physiologie animale, que l'insuffisance
radicale des tudes institues par les chimistes doit incontestablement
ressortir.

On peut citer minemment,  cet gard, l'examen gnral des phnomnes
chimiques de la respiration, envisags surtout dans les animaux
suprieurs, o, malgr de nombreuses observations, aucun point fixe
n'est encore rellement tabli. Ds l'origine de la chimie moderne, il
semblait que l'absorption pulmonaire de l'oxigne atmosphrique et sa
transformation en acide carbonique devaient suffire  l'explication
gnrale du grand phnomne de la conversion du sang veineux en sang
artriel. Mais, si une telle action constitue certainement une partie
indispensable du phnomne, on a fini par reconnatre que la fonction
est beaucoup plus complique que les chimistes ne pouvaient le prsumer
d'abord. L'ensemble de leurs travaux  ce sujet prsente jusqu'ici les
conclusions les plus contradictoires sur presque toutes les questions
qui s'y rapportent. On ignore, par exemple, si la quantit d'acide
carbonique forme correspond rellement  la quantit d'oxigne
absorbe, ou si elle est, au contraire, suprieure ou infrieure. La
simple diffrence gnrale entre l'air inspir et l'air expir, qui
constitue videmment le premier point  claircir, n'est point encore, 
beaucoup prs, positivement tablie. C'est ainsi, entre autres lacunes,
que les diverses analyses laissent une incertitude totale sur la
participation de l'azote atmosphrique, dont la quantit parat 
ceux-ci augmente,  ceux-l diminue, et  d'autres identique, aprs
l'accomplissement du phnomne. On conoit que les divergences doivent
tre encore plus prononces relativement  l'apprciation beaucoup plus
difficile des changemens qu'prouve la composition du sang, et qui ne
sauraient se rduire  une simple dcarbonisation. Cette question
fondamentale est extrmement propre  caractriser la confiance nave
avec laquelle les chimistes sont naturellement disposs  aborder les
sujets physiologiques, sans avoir aucunement mesur ni mme souponn
les difficults varies qui leur sont inhrentes. Il est ici pleinement
vident que les analyses chimiques les plus soignes doivent tre
essentiellement infructueuses, tant qu'elles ne sont point diriges
d'abord d'aprs un juste aperu physiologique de l'ensemble du
phnomne, et modifies ensuite par une exacte connaissance des limites
gnrales de variations normales dont il est ncessairement
susceptible,  divers titres dtermins, et sous chacun de ses aspects
principaux. Or, les physiologistes sont videmment seuls comptens, en
gnral, pour procder ainsi.

L'tude de la chaleur animale donne lieu  des remarques aussi
clairement dcisives, si mme l'inaptitude des chimistes et des
physiciens n'y est encore mieux manifeste. D'aprs les premires
dcouvertes de la chimie moderne, ce grand phnomne a d'abord paru
devoir tre suffisamment expliqu par le dgagement de chaleur
correspondant  la dcarbonisation du sang dans l'appareil pulmonaire,
que les chimistes envisageaient comme le foyer d'une vritable
combustion. Mais une considration plus complte et plus approfondie du
sujet a bientt prouv aux physiologistes l'extrme insuffisance d'un
tel aperu partiel, pour satisfaire aux conditions essentielles du
problme, mme en se bornant au cas normal, et,  plus forte raison,
dans les divers cas pathologiques. Quoiqu'il existe encore,  cet gard,
une grande incertitude sur la vraie coopration de l'influence
pulmonaire, il est du moins bien constat dsormais que cette action ne
doit pas seule tre envisage dans l'analyse fondamentale d'un phnomne
auquel, par sa nature, toutes les fonctions vitales doivent
ncessairement concourir plus ou moins. Il y a mme lieu de penser
aujourd'hui, en opposition directe  l'opinion des chimistes, que la
respiration, loin de participer  la production normale de la chaleur
animale, constitue, en gnral, au contraire, une source constante et
ncessaire de ce refroidissement. Sans doute les phnomnes chimiques
incessamment dtermins par le mouvement vital doivent tre pris en
considration dans l'tude de la chaleur animale. Mais leur influence,
qui se combine avec beaucoup d'autres, surtout dans les organismes
suprieurs, ne peut tre bien apprcie que par les physiologistes,
seuls aptes  saisir l'ensemble d'un tel sujet.

On peut faire des remarques essentiellement analogues sur la digestion,
les scrtions, et toutes les autres fonctions chimiques relatives  la
vie organique. Il sera toujours facile de vrifier que les tudes
entreprises jusqu'ici par les chimistes sur ces divers sujets ont t
constamment mal conues et mal diriges, et que cette vicieuse
institution provient principalement de n'avoir pas subordonn le point
de vue chimique au point de vue physiologique. Quand cette relation, que
les physiologistes peuvent seuls bien comprendre, aura t enfin
convenablement tablie, il deviendra indispensable de soumettre tous les
travaux antrieurs  une entire rvision pralable, sans laquelle ils
ne pourraient tre dfinitivement employs dans la formation d'aucune
doctrine positive.  l'gard des sujets de ce genre qui n'ont pas t
abords jusqu' prsent, la combinaison rationnelle du point de vue
chimique avec le point de vue physiologique pourra y tre institue sans
obstacles prliminaires, quoique elle n'y soit pas moins ncessaire. Il
me suffit d'indiquer ici, comme dernier exemple, un seul de ces nouveaux
cas, relatif  l'importante question, encore essentiellement intacte, de
l'harmonie gnrale entre la composition chimique des corps vivans et
celle de l'ensemble de leurs alimens, ce qui constitue un des principaux
aspects de l'tat vital.

Il est vident, en principe, que tout corps vivant, quelle qu'ait pu
tre son origine, doit se trouver,  la longue, ncessairement compos
des divers lmens chimiques propres aux diffrentes substances,
solides, liquides, ou gazeuses, dont il se nourrit habituellement,
puisque, d'une part, le mouvement vital assujettit ses parties  une
rnovation continue, et que, d'une autre, on ne pourrait, sans
absurdit, le supposer, comme l'ont pens certains physiologistes
mtaphysiciens, capable de produire spontanment aucun vritable
lment. Quand on se borne  tablir cette comparaison d'une manire
trs gnrale, elle ne prsente aucune difficult essentielle. On doit
mme remarquer, avec quelque intrt, que cette considration aurait pu
conduire  deviner, pour ainsi dire, la nature gnrale des lmens
principaux des corps vivans. Car, les animaux se nourrissent, en premier
lieu, de vgtaux, ou d'autres animaux, soumis eux-mmes  une
alimentation vgtale; et, en second lieu, d'air et d'eau, qui
constituent d'ailleurs la base essentielle de la nutrition des plantes:
le monde organique ne pourrait donc videmment comporter, en gnral,
d'autres lmens chimiques que ceux fournis par la dcomposition de
l'air et par celle de l'eau. Ainsi, aussitt que ces deux fluides ont
t exactement analyss, les physiologistes auraient pu prvoir, en
quelque sorte, que les substances animales et vgtales doivent tre
essentiellement composes d'oxigne, d'hydrogne, d'azote et de carbone,
comme la chimie l'enseigna bientt. Une telle prvision et t, il est
vrai, extrmement imparfaite, puisque cette vue gnrale ne pouvait
nullement indiquer la diffrence fondamentale entre la composition des
matires animales et celle des matires vgtales, ni surtout pourquoi
ces dernires contiennent, le plus souvent, tant de carbone et si peu
d'azote. Mais ce premier aperu, quoiqu'il commence  manifester la
difficult du problme, constate nanmoins la possibilit d'tablir,
avec plus ou moins de prcision, cette harmonie gnrale.

Il n'en est plus ainsi ds qu'on veut poursuivre, d'une manire un peu
dtaille, une telle comparaison, qui engendre aussitt une multitude
d'objections importantes, jusqu' prsent insolubles. La plus capitale
consiste en ce que l'azote parat tre tout aussi abondant dans les
tissus des animaux herbivores que dans ceux des carnassiers, quoique les
alimens solides des premiers en soient presque entirement privs. M.
Berzlius a indiqu, comme propre  rsoudre cette grande difficult,
son opinion particulire sur la nature de l'azote, qui,  ses yeux, ne
constitue point un vritable lment, mais une sorte d'oxide mtallique.
Cette hypothse ne saurait videmment suffire  l'explication du
phnomne,  moins d'admettre, ce qui rpugnerait justement  tous les
chimistes et  M. Berzlius lui-mme, que le prtendu radical de cet
oxide se retrouve aussi dans l'hydrogne ou dans le carbone. L'opinion
propose par M. Raspail, suivant laquelle l'azote serait, en quelque
sorte, adventice dans toutes les matires animales, qui ne
contiendraient jamais cet lment qu' l'tat ammoniacal, ne remplirait
pas mieux cette condition essentielle, puisqu'elle n'claircirait pas
davantage l'origine de l'azote. Cette opinion semble d'ailleurs
jusqu'ici tout--fait hasarde, et reposer uniquement sur une vague
hypothse gnrale, relative  la prtendue unit de composition
chimique du monde organique. La difficult subsiste donc encore, dans
toute sa force primitive. Quoique l'ensemble du mouvement vital ait t
jusqu' prsent trs peu considr sous cet aspect, il offre nanmoins
une foule de cas analogues, plus ou moins prononcs, o l'on ne sait
nullement expliquer la composition chimique des lmens anatomiques par
celle des substances extrieures qui en constituent cependant l'origine
incontestable. Telle est, par exemple, la question essentielle relative
 la prsence constante du carbonate et surtout du phosphate de chaux
dans le tissu osseux, quoique la nature de l'ensemble des alimens ne
paraisse presque jamais pouvoir donner lieu  la formation de ces deux
sels.

Ce systme de recherches, envisag dans toute son immensit, constitue
certainement une des questions gnrales les plus importantes que puisse
faire natre l'tude chimique de la vie. Or, ici, l'incomptence
ncessaire des chimistes devient tellement vidente, que l'impossibilit
de runir un tel sujet  ce qu'on nomme la chimie organique ne saurait
tre, un seul instant, conteste, et aussi personne ne l'a-t-il jamais
mise en doute. Quel succs rel pourrait-on esprer,  cet gard, de
tout travail qui ne serait pas fond sur une intime combinaison
rationnelle du point de vue chimique avec le point de vue physiologique?
Non-seulement les questions chimiques sont alors toujours poses
ncessairement, et sans cesse modifies, d'aprs des considrations
biologiques; mais l'usage prpondrant de celles-ci est, en outre,
videmment indispensable pour diriger  chaque instant l'emploi
judicieux des moyens chimiques et la saine interprtation des rsultats
qu'ils fournissent. Aussi doit-on penser que, si cette vaste tude est
jusqu'ici  peine bauche, cela ne tient point uniquement  sa haute
difficult fondamentale, mais encore  cette vicieuse organisation des
travaux scientifiques, relativement  toutes les questions de
physiologie chimique, qui abandonne aux chimistes un ordre de recherches
expressment destin, par sa nature, aux seuls biologistes, et que
ceux-ci ne sauraient trop promptement s'approprier dsormais, aprs
avoir convenablement rempli les conditions ncessaires. Du reste, cette
conclusion gnrale doit se reproduire spontanment, sous un nouvel
aspect, dans la seconde partie de ce volume.

L'ensemble de la discussion prcdente suffit pour dmontrer, d'une
manire irrcusable, soit d'aprs des motifs gnraux, soit par des
vrifications spciales, combien l'irrationnelle constitution de la
chimie organique actuelle est profondment nuisible aux diverses tudes
qui s'y trouvent rassembles, d'abord sous le point de vue chimique, et
surtout sous le point de vue physiologique. On doit donc tendre
dsormais  dtruire irrvocablement cet assemblage htrogne et
purement factice, pour en runir les diffrentes parties, suivant leur
nature respective, les unes  la chimie proprement dite, les autres  la
biologie.

Ceux qui ne verraient, dans une telle opration philosophique, qu'une
simple transposition de sujets, en quelque sorte indiffrente,
tmoigneraient ainsi un sentiment trs imparfait de l'importance des
mthodes rationnelles, et de l'harmonie ncessaire entre la nature des
questions scientifiques et l'ensemble des conditions indispensables 
leur tude. C'est surtout pour prvenir une semblable erreur, trop
commune aujourd'hui, que j'ai cru devoir insister sur ce point
essentiel, de manire  caractriser les graves inconvniens qui
rsultent si clairement de l'organisation scientifique actuelle. Quand
les sciences sont vaguement classes, comme il arrive le plus souvent,
d'aprs des principes arbitraires, les transpositions de l'une  l'autre
peuvent tre conues sans entraner aucun drangement important dans
l'conomie relle de la philosophie naturelle. Mais, il n'en saurait
tre ainsi lorsque la hirarchie des sciences a t directement fonde
sur la comparaison rationnelle des diffrens ordres de phnomnes, de
faon  correspondre  l'ensemble du dveloppement positif de notre
intelligence, comme je me suis toujours efforc de le faire dans cet
ouvrage. Alors, les questions d'attribution scientifique deviennent, au
contraire, pour chaque tude, les plus capitales qu'on puisse concevoir,
puisque leur solution dtermine aussitt l'esprit gnral des recherches
et la nature des moyens employs, et exerce par l, sur tous les progrs
effectifs, une influence principale et ncessaire.

Il nous reste maintenant  examiner directement le principe gnral qui
devra prsider  la dmolition rationnelle de la chimie organique,
c'est--dire,  la rpartition judicieuse de ses diffrentes portions
entre la chimie et la physiologie. Les diverses considrations dj
indiqus dans cette leon permettent d'tablir aisment cette
distinction fondamentale.

Tout se rduit, en effet, pour cela, comme je l'ai annonc dans
l'avant-dernire leon,  la sparation essentielle entre l'tat de mort
et l'tat de vie, ou, ce qui revient  peu prs au mme sous le point
de vue actuel, entre la stabilit et l'instabilit des combinaisons
proposes, soumises  l'influence des agens ordinaires. Parmi les divers
composs indistinctement runis aujourd'hui sous la vague dnomination
d'organiques, les uns ne doivent leur existence qu'au mouvement vital,
ils sont assujettis  des variations continuelles, et constituent
presque toujours de simples mlanges: ceux-l ne sauraient appartenir 
la chimie, et ils rentrent dans le domaine de la biologie, soit
statique, soit dynamique, suivant qu'on tudie ou leur tat fixe, ou la
succession vitale de leurs changemens rguliers; tels sont, par exemple,
le sang, la lymphe, la graisse, etc. Les autres, au contraire, qui
forment les principes les plus immdiats des premiers, sont des
substances essentiellement mortes, susceptibles d'une permanence
remarquable, et prsentant tous les caractres de vritables
combinaisons, indpendantes de la vie: ceux-ci ont videmment leur place
naturelle dans le systme gnral de la science chimique, entre les
substances d'origine inorganique, dont ils ne diffrent rellement sous
aucun rapport important; les acides organiques, l'alcool, l'albumine,
l'ure, etc., en offrent des exemples incontestables.

Ce second ordre de substances devrait seul composer le vrai domaine de
la chimie organique, s'il pouvait exister aucun motif rationnel de
sparer leur tude de celle de leurs divers analogues inorganiques, et
si une semblable disposition n'avait point, en ralit, pour les uns et
pour les autres, les plus graves inconvniens scientifiques, comme je
l'ai prcdemment tabli. Que la connaissance approfondie de telles
combinaisons doive constituer un prliminaire spcialement indispensable
 l'examen chimique des phnomnes vitaux, cela ne saurait tre douteux;
mais une telle proprit ne peut donner  cette partie de la chimie
aucun droit particulier  la qualification exclusive d'_organique_:
autrement, on serait conduit  reconnatre le mme caractre dans la
thorie de l'oxigne, de l'hydrogne, du carbone et de l'azote (qui
sont, au moins, tout aussi directement ncessaires  cet gard), et mme
dans l'tude de beaucoup d'autres substances acides, alcalines ou
salines, sans lesquelles l'anatomie et la physiologie chimiques seraient
essentiellement inintelligibles. Quant aux phnomnes chimiques vraiment
communs  tous les divers composs de cette classe, par suite de
l'identit ncessaire de leurs lmens principaux, il importe
certainement de les faire ressortir avec soin. Les plus gnraux et les
plus essentiels d'entre ces phnomnes constituent aujourd'hui la
thorie, si intressante et si imparfaite encore, des diffrentes
espces de fermentation. Mais la considration de ces proprits
communes n'est point, en elle-mme, d'un autre ordre que celle qui
rsulte du mme motif fondamental envers beaucoup d'autres composs,
purement inorganiques. On ne saurait en dduire, sans exagration, la
ncessit rationnelle de runir, par cela seul, l'ensemble de ces
substances en une mme catgorie gnrale, isole de tout le reste du
systme chimique. Cette analogie devra seulement tre judicieusement
pese plus tard, en concurrence avec toute autre analogie relle, qui
pourra se trouver, ou suprieure, ou infrieure, lorsqu'il s'agira
d'tablir directement la classification naturelle des tudes chimiques,
sans qu'on puisse aujourd'hui nullement prescrire d'avance,  cet gard,
le rsultat final d'une telle discussion. La proprit de fermenter,
quelque grande que soit son importance effective, n'a pas, sans doute,
une plus haute valeur scientifique que la proprit de brler, et ne
saurait constituer davantage un attribut caractristique, ni un titre
prpondrant et exclusif de classification. Nanmoins, il est bien
reconnu aujourd'hui qu'on avait d'abord accord une influence exagre 
la considration du phnomne de la combustion, dans l'ensemble des
substances inorganiques. Pourquoi n'en serait-il point de mme
aujourd'hui, envers les substances dites organiques, pour le phnomne
de la fermentation, ou pour toute autre proprit commune? Il y aurait
donc une vaine prsomption  vouloir assigner, ds  prsent, la vraie
position dfinitive de ces derniers composs dans le systme rationnel
de la science chimique: une telle question serait videmment prmature.
Mais, nous pouvons affirmer, avec une pleine scurit, que, dans ce
systme, ces diverses combinaisons seront ncessairement plus ou moins
spares les unes des autres, et intercales parmi les combinaisons
dites inorganiques. Or, il n'en faut pas davantage pour dcider
irrvocablement la question qui constitue le principal objet de la leon
actuelle, quant au maintien ou  la suppression de la chimie organique
comme un corps de doctrine distinct.

Le principe que je viens de poser ne peut laisser aucune difficult
essentielle pour distinguer exactement ce qui, dans cet ensemble
artificiel, doit tre incorpor  la chimie proprement dite, en
rservant l'examen ultrieur du mode d'incorporation; et ce qui, au
contraire, doit tre enfin ressaisi par les physiologistes comme
vraiment relatif  l'tude de la vie. Au reste, ce principe n'tant
nullement arbitraire, les consquences naturelles de son application 
chaque cas particulier dissiperaient ncessairement toute incertitude,
s'il pouvait en exister encore. Car, il suffirait de se demander si
l'examen scientifique de la question propose peut tre effectu, d'une
manire satisfaisante, par le seul emploi des connaissances chimiques,
ou bien s'il exige aussi le concours indispensable des considrations
biologiques. D'aprs une telle alternative, aucun bon esprit ne pourrait
plus hsiter sur le vrai classement de chaque sujet de recherches. On a
droit de s'tonner, par exemple, que la ncessit, bien reconnue
aujourd'hui par tous les chimistes, d'introduire, dans leurs traits de
chimie organique, diverses notions de physiologie vgtale et animale
(ordinairement, il est vrai, trs vagues ou trs superficielles), ne les
ait point clairs sur la confusion fondamentale de deux ordres d'ides
htrognes, qui caractrise cette partie du systme actuel de leurs
tudes.

Il serait contraire  la nature de cet ouvrage d'examiner ici aucun
usage spcial de ce principe d'attribution scientifique, que j'ai d me
borner  formuler nettement aprs l'avoir sommairement motiv.
Toutefois, en considrant l'ensemble de ses applications, il convient
de remarquer que, dans ce dpcement total de la chimie organique
actuelle au profit de la chimie proprement dite et de la biologie, ses
deux parties essentielles, relatives, l'une  l'tude des substances
vgtales, l'autre  celle des substances animales, devront, par leur
nature, se rpartir trs ingalement entre ces deux sciences
fondamentales. La premire, en effet, fournira ncessairement davantage
 la chimie, et la seconde  la biologie.

Un premier aperu pourrait faire penser que la diffrence doit plutt
exister en sens inverse, car l'importance proportionnelle des
considrations chimiques est rellement plus grande  l'gard des
vgtaux vivans qu'envers les animaux, pour lesquels, aprs qu'on a
dpass les rangs trs infrieurs de la hirarchie zoologique, les
fonctions chimiques, quoique constituant toujours la base indispensable
de leur vie, deviennent subordonnes  un ordre suprieur de nouvelles
actions vitales. Mais, nanmoins, en vertu du degr plus lev
d'laboration vitale que reoit la matire dans l'organisme animal,
compar  l'organisme vgtal, il demeure incontestable que la partie
chimique de la physiologie animale prsente beaucoup plus d'tendue et
de complication que celle qui correspond  la physiologie vgtale, o
manque, par exemple, toute l'importante srie des phnomnes de la
digestion, o aussi l'assimilation et les scrtions sont,
comparativement, trs simplifies. La seule inspection gnrale d'un
trait quelconque de chimie organique, permet de vrifier aisment que
les questions de nature videmment physiologique, se trouvent, en effet,
bien plus multiplies dans la chimie animale que dans la chimie
vgtale. C'est l'inverse, au contraire, quant aux questions dont la
nature est vraiment chimique.  raison mme de cette laboration vitale
plus profonde, et du nombre suprieur de leurs lmens, les substances
animales proprement dites doivent tre, en gnral, beaucoup moins
stables que la plupart des substances vgtales; rarement peuvent-elles
persister en dehors de l'organisme; et, en mme temps, les nouveaux
principes immdiats qui leur appartiennent exclusivement sont si peu
nombreux que leur existence a pu tre mise directement en question. La
vgtation constitue videmment la principale source des vrais composs
organiques, que l'organisme animal ne fait le plus souvent qu'emprunter
 l'organisme vgtal, en les modifiant, plus ou moins, soit par leurs
combinaisons mutuelles, soit par de nouvelles influences extrieures.
Ainsi, le domaine rationnel de la science chimique doit tre
ncessairement bien plus augment par l'tude des substances vgtales
que par celle des substances animales. Telles sont les principales
remarques philosophiques auxquelles puisse donner lieu ici l'application
gnrale de la rgle fondamentale de rpartition que j'ai propose, et
dont une semblable comparaison m'a paru propre  rendre plus sensible le
caractre essentiel.

La ncessit d'assujettir  la loi du dualisme les composs organiques
dont l'tude doit tre dfinitivement incorpore au systme gnral de
la science chimique, a t assez hautement constate, sous les rapports
les plus importans, dans la suite des leons prcdentes, pour que je
sois entirement dispens de revenir ici, d'une manire spciale, sur
cette grande question de philosophie chimique. Je crois, nanmoins,
convenable d'indiquer, en dernier lieu, un nouvel aspect, plus
particulier, sous lequel une telle conception peut contribuer au
perfectionnement des thories chimiques, en tablissant une harmonie
plus satisfaisante entre la composition des diverses substances
organiques et l'ensemble de leurs proprits caractristiques.

En considrant ces substances comme ternaires ou quaternaires,
l'identit de leurs trois ou quatre lmens essentiels ne permet
d'expliquer leur multiplicit trs varie que par la seule diversit
des proportions de leurs principes constituans. J'ai examin ailleurs la
difficult fondamentale qui en rsulte pour l'entire gnralisation de
la doctrine des proportions dfinies, et j'ai fait connatre le moyen
principal d'y remdier. Mais, ici, en poursuivant, sous un autre point
de vue, les consquences d'une telle conception, je dois faire remarquer
que, dans un grand nombre de cas, elle conduit  expliquer des
diffrences trs prononces entre deux substances organiques par une
trs faible ingalit de leurs compositions numriques, de manire 
choquer souvent l'ensemble des analogies chimiques. Il y a plus mme.
Outre cette insuffisante harmonie, la chimie organique offre dj
quelques exemples irrcusables, qui paraissent tendre aujourd'hui  se
multiplier beaucoup, o l'on ne peut saisir aucune diffrence relle de
composition entre deux substances, qu'une exacte comparaison de leurs
principales proprits ne permet d'ailleurs nullement de regarder comme
identiques: tels sont, entre autres, le sucre et la gomme. La manire
actuelle de philosopher entrane ncessairement les chimistes  supposer
une trs lgre ingalit de composition numrique, dont leurs moyens
analytiques ne sauraient tre assez prcis pour constater l'existence
relle. Un tel expdient, quoique trs naturel, ne fait, tout au plus,
que reculer la difficult sans la rsoudre; et il est, en lui-mme,
directement contraire  l'esprit gnral de la vraie philosophie
chimique, qui prescrit videmment de proportionner toujours la
diffrence de composition au degr de diversit des principaux
phnomnes. Or, on peut aisment concevoir que la dualisation des
composs organiques tend  dissiper entirement cet ordre important
d'anomalies. Car, en distinguant convenablement l'analyse immdiate de
l'analyse lmentaire, le dualisme chimique permet de rsoudre
directement, de la manire la plus naturelle, le paradoxe gnral de la
diversit relle de deux substances composes des mmes lmens, unis
suivant les mmes proportions. En effet, ces substances isomres
diffreraient alors par leurs analyses immdiates, quoique, dans
l'analyse lmentaire, elles eussent fourni des rsultats parfaitement
identiques, ce qu'il est trs facile de concilier, en procdant  peu
prs comme je l'ai fait dans l'avant-dernire leon pour la loi des
proportions dfinies. Les chimistes ont dj remarqu, par exemple, dans
une tout autre intention, la possibilit de reprsenter exactement la
composition numrique de l'alcool, ou de l'ther, etc., d'aprs
plusieurs formules binaires, radicalement distinctes les unes des
autres, et nanmoins finalement quivalentes quant  l'analyse
lmentaire, en combinant, tantt le gaz olfiant avec l'eau, tantt
l'hydrogne carbon avec l'acide carbonique ou avec le deutoxide
d'hydrogne, etc. Or, si ces combinaisons fictives devenaient jamais
susceptibles de ralisation, elles donneraient videmment lieu  des
substances trs distinctes, qui pourraient mme diffrer beaucoup par
l'ensemble de leurs proprits chimiques, et qui cependant
concideraient par leur composition lmentaire. Parmi les composs
purement inorganiques, et bien dualiss aujourd'hui, on conoit, par
exemple, que le sulfite form par un mtal au plus haut degr
d'oxidation, pourrait produire,  l'analyse finale, des rsultats
absolument identiques  ceux que fournirait le sulfate du mme mtal
moins oxid, sans que personne et nanmoins la pense de confondre ces
deux composs. Il suffirait donc de transporter le mme esprit dans
l'tude des combinaisons organiques, par l'tablissement d'un dualisme
universel, pour dissiper aussitt toutes ces anomalies paradoxales. Les
considrations indiques dans la trente-septime leon sont trs propres
 faire ressortir toute la fcondit ncessaire de cette nouvelle
ressource gnrale, qui se trouve ainsi pouvoir tre heureusement
prpare avant que les cas d'isomrie soient encore devenus trs
frquens.

Tel est l'ensemble des considrations gnrales que je devais signaler,
dans cette leon, pour complter l'apprciation philosophique du corps
de doctrine radicalement htrogne que forme aujourd'hui la chimie
organique. On ne peut plus tarder  reconnatre ainsi que le maintien
irrflchi de cette conception vicieuse constitue directement un
obstacle insurmontable  toute systmatisation vraiment rationnelle de
la science chimique. Les physiologistes surtout seront, sans doute,
bientt disposs  sentir convenablement combien l'abandon inexcusable
d'une partie fondamentale de leurs attributions entre les mains des
chimistes, ncessairement plus ou moins incomptens, est profondment
nuisible au progrs gnral de la science biologique. D'aprs le
principe que j'ai tabli, la rpartition judicieuse de la chimie
organique entre la chimie et la biologie ne peut donner lieu  aucune
grande difficult scientifique. Enfin, le dualisme systmatique permet
d'tablir une uniformit fondamentale dans l'tude chimique de tous les
composs, sans acception d'origine organique ou inorganique, en mme
temps qu'il fournit le moyen gnral de les ramener tous aux mmes lois
essentielles de composition numrique, et qu'il conduit aussi 
instituer partout une exacte harmonie naturelle entre la composition des
substances et l'ensemble de leurs caractres.

Par la suite des leons dj contenues dans ce volume, je me suis
efforc de caractriser avec exactitude le vritable esprit gnral de
la science chimique, successivement envisage sous tous les points de
vue philosophiques que comporte son tat actuel, en dirigeant cet examen
de manire  faire bien ressortir les principales conditions
indispensables  son perfectionnement essentiel, qui doit bien moins
consister dsormais en une vaine surabondance de nouveaux matriaux que
dans la systmatisation rationnelle des connaissances dj acquises, la
chimie tant aujourd'hui aussi riche en dtails qu'elle est
imparfaitement constitue comme science fondamentale. Deux penses
prpondrantes, distinctes, mais intimement lies, ont domin l'ensemble
de ce travail sur la philosophie chimique: la fusion de toutes les
tudes chimiques, pralablement bien circonscrites d'aprs la nature de
la science, en un seul corps de doctrine homogne; la rduction
universelle de toutes les combinaisons quelconques  la conception
indispensable d'un dualisme toujours facultatif. Je me suis surtout
attach  prsenter ces deux conditions corrlatives comme strictement
ncessaires pour la constitution dfinitive de la science chimique, avec
le caractre qui lui est propre et le genre de consistance que comporte
sa nature. L'application directe d'une telle conception philosophique 
la seule partie des tudes chimiques qui manifeste rellement
aujourd'hui une rationnalit positive, a d mettre hors de doute son
opportunit gnrale, en montrant son aptitude spontane  rsoudre
compltement les anomalies fondamentales de la chimie numrique. Ainsi,
cet examen de la philosophie chimique, outre qu'il constitue un lment
indispensable de mon systme gnral de philosophie positive, pourra
contribuer immdiatement au progrs futur de la science chimique, s'il
parvient  fixer convenablement l'attention des esprits spciaux.

Cette nouvelle partie fondamentale de la grande opration philosophique
que j'ai os entreprendre complte l'apprciation de l'ensemble de la
philosophie naturelle, en ce qui concerne les phnomnes universels, ou
inorganiques. Je dois maintenant procder  l'examen d'un ordre de
phnomnes beaucoup plus compliqu, dont l'tude rationnelle,
ncessairement encore plus imparfaite, est jusqu'ici  peine organise,
et qui, nanmoins, malgr leur spcialit, donnent lieu  la partie la
plus indispensable de la philosophie naturelle, celle dont l'homme, et
ensuite la socit, constituent directement l'objet principal, et sans
laquelle, par cela mme, aucune conception positive, d'une nature
quelconque, ne saurait tre rigoureusement complte; ce qui la lie
intimement au dveloppement fondamental de notre intelligence dans
toutes les directions possibles.




QUARANTIME LEON.

Considrations philosophiques sur l'ensemble de la science
biologique[20].

      [Note 20: Afin de prciser davantage mes considrations
      philosophiques sur l'tat prsent de la science des corps
      vivans, j'ai d, en gnral, les rapporter intuitivement 
      une exposition complte et bien dtermine de l'ensemble de
      cette science. Or, je dois ici spcifier directement que
      j'ai,  cet effet, principalement choisi le cours de
      physiologie gnrale et compare, commenc en 1829 et
      termin en 1832,  la facult des sciences de Paris, par mon
      illustre ami M. de Blainville. Quoique fort loign de m'y
      restreindre d'une manire exclusive, j'ai considr ce cours
      mmorable, que je me fliciterai toujours d'avoir
      intgralement suivi, comme le type le plus parfait de l'tat
      le plus avanc de la biologie actuelle.

      Tous ceux qui s'intressent au progrs de la saine
      philosophie physiologique doivent regretter profondment
      qu'un travail aussi capital, o, pour la premire fois, du
      moins en France, le systme entier de la science vitale a
      t rationnellement expos par un esprit  la hauteur d'une
      telle entreprise, n'ait pu encore tre livr  la mditation
      habituelle des intelligences capables de l'apprcier
      dignement. La premire anne, comprenant les prolgomnes et
      l'anatomie gnrale, a seule t publie en 1830.]

L'tude de l'homme et celle du monde extrieur constituent
ncessairement le double et ternel sujet de toutes nos conceptions
philosophiques. Chacun de ces deux ordres gnraux de spculations peut
tre appliqu  l'autre, et lui servir mme de point de dpart. De l
rsultent deux manires de philosopher entirement diffrentes, et mme
radicalement opposes, selon qu'on procde de la considration de
l'homme  celle du monde, ou, au contraire, de la connaissance du monde
 celle de l'homme. Quoique, parvenue  sa pleine maturit, la vraie
philosophie doive invitablement tendre  concilier, dans leur ensemble,
ces deux mthodes antagonistes, leur contraste fondamental constitue
nanmoins le germe rel de la diffrence lmentaire entre les deux
grandes voies philosophiques, l'une thologique, l'autre positive, que
notre intelligence a d suivre successivement, comme je l'tablirai,
d'une manire spciale et directe, dans le volume suivant. Je ferai voir
alors que le vritable esprit gnral de toute philosophie thologique
ou mtaphysique consiste  prendre pour principe, dans l'explication des
phnomnes du monde extrieur, notre sentiment immdiat des phnomnes
humains; tandis que, au contraire, la philosophie positive est toujours
caractrise, non moins profondment, par la subordination ncessaire et
rationnelle de la conception de l'homme  celle du monde. Quelle que
soit l'incompatibilit fondamentale manifeste,  tant de titres, entre
ces deux philosophies, par l'ensemble de leur dveloppement successif,
elle n'a point, en effet, d'autre origine essentielle, ni d'autre base
permanente, que cette simple diffrence d'ordre entre ces deux notions
galement indispensables. En faisant prdominer, comme l'esprit humain a
d, de toute ncessit, le faire primitivement, la considration de
l'homme sur celle du monde, on est invitablement conduit  attribuer
tous les phnomnes  des _volonts_ correspondantes, d'abord
naturelles, et ensuite extra-naturelles, ce qui constitue le systme
thologique. L'tude directe du monde extrieur a pu seule, au
contraire, produire et dvelopper la grande notion des _lois_ de la
nature, fondement indispensable de toute philosophie positive, et qui,
par suite de son extension graduelle et continue  des phnomnes de
moins en moins rguliers, a d tre enfin applique  l'tude mme de
l'homme et de la socit, dernier terme de son entire gnralisation.
Aussi peut-on remarquer avec intrt que les diverses coles
thologiques et mtaphysiques, malgr les profondes et innombrables
divergences qui les annulent rciproquement aujourd'hui, s'accordent
nanmoins toujours en ce seul point fondamental de concevoir comme
primordiale la considration de l'homme, en relguant, comme secondaire,
celle du monde extrieur, le plus souvent presque entirement nglige.
De mme, l'cole positive n'a pas de caractre plus tranch que sa
tendance spontane et invariable  baser l'tude relle de l'homme sur
la connaissance pralable du monde extrieur.

Bien que ce ne soit point ici le lieu de traiter convenablement cette
haute question philosophique, j'ai d nanmoins, ds ce moment,
indiquer, par anticipation, cette vue gnrale, comme minemment propre
 faire directement ressortir, d'un seul aspect, le vritable esprit
fondamental de la philosophie positive, et  signaler en mme temps
l'imperfection principale de sa constitution scientifique actuelle. 
l'gard de toute autre science, une telle considration concernerait
seulement sa vraie position encyclopdique, sans affecter directement
son caractre essentiel. Mais, pour la physiologie, cette subordination
gnrale  la science du monde extrieur constitue rellement, au
contraire, le premier fondement ncessaire de sa positivit rationnelle.
Vainement a-t-on accumul, depuis long-temps, dans l'tude de l'homme,
une multitude de faits plus ou moins bien analyss: la manire primitive
de philosopher a d s'y trouver essentiellement maintenue, par cela seul
qu'une telle tude tait toujours conue comme directe et isole de
celle de la nature inerte. La physiologie n'a commenc  prendre un vrai
caractre scientifique, en tendant  se dgager irrvocablement de
toute suprmatie thologique ou mtaphysique, que depuis l'poque,
presque contemporaine, o les phnomnes vitaux ont enfin t regards
comme assujettis aux lois gnrales, dont ils ne prsentent que de
simples modifications. Cette rvolution dcisive est maintenant
irrcusable, quoique jusqu'ici trs incomplte, quelque rcentes et
quelque imparfaites que soient encore les tentatives philosophiques pour
rendre positive l'tude des phnomnes physiologiques les plus
compliqus et les plus particuliers, surtout celle des fonctions
nerveuses et crbrales. La prtendue indpendance des corps vivans
envers les lois gnrales, si hautement proclame encore, au
commencement de ce sicle, par le grand Bichat lui-mme, n'est plus
dsormais directement soutenue, en principe, que par les seuls
mtaphysiciens. Nanmoins, le sentiment naissant du vrai point de vue
spculatif sous lequel la vie doit tre tudie est jusqu'ici assez peu
nergique pour n'avoir pu dterminer rellement aucun changement radical
dans l'ancien systme de culture de la science biologique, surtout en ce
qui concerne sa prparation rationnelle, qui continue  tre
habituellement indpendante de la philosophie mathmatique et de la
philosophie inorganique, vritables sources de l'esprit scientifique,
et seuls fondemens solides de l'entire positivit des tudes vitales.

Il n'y a donc pas de science fondamentale  l'gard de laquelle
l'opration philosophique qui constitue le principal objet de ce trait
puisse avoir autant d'importance qu'envers la biologie, pour fixer
dfinitivement son vrai caractre gnral, jusqu'ici essentiellement
indcis, et qui n'a jamais t, d'une manire directe et complte,
rationnellement discut.

Une telle opration n'est pas seulement destine  soustraire enfin sans
retour l'tude des corps vivans aux diverses influences mtaphysiques
qui y altrent encore,  un si haut degr, la plupart des conceptions
essentielles. Elle doit remplir en outre un autre office non moins
capital, en prservant dsormais de toute atteinte srieuse
l'originalit scientifique de cette tude, continuellement expose
jusqu'ici aux empitemens exagrs de la philosophie inorganique, qui
tend  la transformer en un simple appendice de son domaine
scientifique. Depuis environ un sicle que la biologie fait effort pour
se constituer dans la hirarchie rationnelle des sciences fondamentales,
elle a t en quelque sorte incessamment ballote entre la mtaphysique
qui s'efforait de la retenir et la physique qui tendait  l'absorber,
entre l'esprit de Stahl et l'esprit de Borhaave. Ce dplorable
tiraillement, qui est encore trs sensible, quoique heureusement fort
attnu, ne saurait tre entirement dissip que par un examen direct du
vrai caractre propre  la science biologique, considre du point de
vue le plus lev de la philosophie positive, dont la prpondrance peut
seule permettre  l'tude des corps vivans de marcher sans hsitation
dans la voie systmatique qui convient  sa vritable nature.

L'extrme complication des phnomnes physiologiques, compars  tous
ceux du monde inorganique, explique aisment, de la manire la plus
satisfaisante, la grande imperfection relative de leur tude, en y
ajoutant d'ailleurs, comme suite naturelle de cette complication, la
culture beaucoup plus rcente d'une telle classe de recherches. Cette
diffrence fondamentale nous interdit mme, conformment  la rgle
encyclopdique tablie dans les prolgomnes de ce trait, d'esprer que
la science biologique puisse comporter,  aucune poque, des progrs
quivalens  ceux qui peuvent tre plus ou moins compltement raliss 
l'gard des parties plus simples et plus gnrales de la philosophie
naturelle. Toutefois, une judicieuse apprciation philosophique doit
mettre en vidence que, malgr sa profonde imperfection actuelle,
l'tude des corps vivans est, en ralit, bien plus avance dj que ne
peut le faire prsumer l'irrationnelle disposition d'esprit d'aprs
laquelle on a coutume de la juger aujourd'hui. L'influence plus
prononce que la philosophie mtaphysique, ou mme thologique, continue
 exercer vulgairement jusqu'ici sur cet ordre de conceptions, conduit
trop souvent  y rechercher encore ces notions absolues et radicalement
inaccessibles auxquelles, depuis long-temps, l'esprit humain a eu la
sagesse de renoncer envers les phnomnes moins compliqus. Par une
inconsquence singulire, et nanmoins spontane, les mmes
intelligences qui, relativement aux plus simples effets naturels,
reconnaissent l'inanit ncessaire de toute spculation sur les causes
premires et sur le mode essentiel de production des phnomnes,
n'hsitent pas cependant  aborder directement ces vaines questions dans
l'tude si complexe des corps vivans. Depuis prs d'un sicle, tous les
bons esprits s'accordent  dispenser dsormais la physique de pntrer
le mystre de la pesanteur, dont elle doit seulement dvoiler les lois
effectives; mais cela n'empche point qu'on ne reproche journellement 
la saine physiologie de ne rien nous apprendre sur l'essence intime de
la vie, du sentiment, et de la pense. Il est ais de juger combien
cette tendance mtaphysique doit inspirer une opinion exagre de
l'imperfection relle de la biologie actuelle. En apportant, dans
l'examen de cette grande science, la mme disposition philosophique qu'
l'gard des parties antrieures de l'tude de la nature, on reconnatra,
je pense, que si, par une imprieuse et vidente ncessit, la biologie
est plus arrire qu'aucune autre science fondamentale, elle possde
nanmoins dj, sur les vrais sujets de ses recherches positives, des
notions rationnelles infiniment prcieuses, et que, en un mot, son
caractre scientifique est beaucoup moins infrieur qu'on n'a coutume de
le supposer  celui des sciences prcdentes. Du reste, l'apprciation
philosophique de ces diverses sciences, pralablement effectue avec
soin dans les sections correspondantes de cet ouvrage, nous permettra de
fixer avec exactitude le vrai degr de perfection relative de la science
biologique, lorsque la suite naturelle de ce discours nous aura conduits
 l'examen direct d'une telle comparaison.

Aprs ce prambule gnral, nous devons considrer ici l'ensemble de la
biologie sous les mmes aspects philosophiques que toutes les sciences
fondamentales envisages jusqu' prsent. Il faut donc nous attacher
d'abord  caractriser, d'une manire prcise, son objet essentiel, et 
circonscrire, le plus rigoureusement possible, le vritable champ de
ses recherches propres.

Le dveloppement spontan de notre intelligence tend, sans doute, 
dterminer graduellement par lui-mme, sans aucun autre mobile, le
passage de chaque branche de nos connaissances de l'tat thologique et
ensuite mtaphysique  l'tat positif, comme je l'tablirai directement
dans le volume suivant. Mais nos facults spculatives ont
naturellement, mme chez les esprits les plus minens, trop peu
d'activit propre pour qu'une telle progression ne ft pas
ncessairement d'une extrme lenteur, si elle n'et point t
heureusement acclre par une stimulation trangre et permanente,
d'ailleurs invitable. L'histoire entire de l'esprit humain ne prsente
jusqu'ici aucun exemple de quelque importance o cette rvolution
dcisive se soit rellement accomplie par la seule voie rationnelle du
simple enchanement logique de nos conceptions abstraites. Parmi ces
influences auxiliaires, si indispensables pour hter le progrs naturel
de la raison humaine, il faut distinguer avec soin, comme la plus
gnrale, la plus directe, et la plus efficace, l'impulsion nergique
qui rsulte des besoins de l'application. C'est ce qui a fait dire  la
plupart des philosophes que toute science naissait d'un art
correspondant, maxime fort exagre sans doute, mais qui renferme
nanmoins un grand fonds de vrit, si, comme il convient, on la
restreint  la sparation effective de chaque science d'avec le systme
universel et primitif de la philosophie thologique ou mtaphysique,
produit immdiat du premier essor spontan de notre intelligence. En ce
sens, il est trs vrai que, dans tous les genres, la formation des
vritables sciences a t, sinon dtermine, du moins extrmement hte
par la double raction ncessaire exerce sur elles par les arts, soit 
raison des donnes positives qu'ils leur fournissent involontairement,
soit surtout en vertu de leur invitable et heureuse tendance 
entraner les recherches spculatives vers le domaine des questions
relles et accessibles, et  faire plus hautement ressortir l'inanit
radicale des conceptions thologiques ou mtaphysiques.

Mais, quoique la liaison des sciences aux arts ait t long-temps d'une
importance capitale pour le dveloppement des premires, et qu'elle
continue  ragir encore trs utilement sur leur progrs journalier, il
est nanmoins incontestable que, d'aprs le mode irrationnel suivant
lequel cette relation est presque toujours organise jusqu'ici, elle
tend, d'un autre ct,  ralentir la marche des connaissances
spculatives, une fois parvenues  un certain degr d'extension, en
assujettissant la thorie  une trop intime connexion avec la pratique.
Quelque limite que soit, en ralit, notre force de spculation, elle a
cependant, par sa nature, beaucoup plus de porte que notre capacit
d'action, en sorte qu'il serait radicalement absurde de vouloir
astreindre la premire, d'une manire continue,  rgler son essor sur
celui de la seconde, qui doit au contraire, s'efforcer de la suivre
autant que possible. Les domaines rationnels de la science et de l'art
sont, en gnral, parfaitement distincts, quoique philosophiquement
lis:  l'une il appartient de connatre, et par suite de prvoir; 
l'autre, de pouvoir, et par suite d'agir. Si, dans sa positivit
naissante, chaque science drive d'un art, il est tout aussi certain
qu'elle ne peut prendre la constitution spculative qui convient  sa
nature, et qu'elle ne saurait comporter un dveloppement ferme et
rapide, que lorsque elle est enfin directement conue et librement
cultive, abstraction faite de toute ide d'art. Cette irrcusable
ncessit se vrifie aisment  l'gard de chacune des sciences
fondamentales dont le caractre propre est dj nettement prononc. Le
grand Archimde en avait, sans doute, un bien profond sentiment,
lorsque, dans sa nave sublimit, il s'excusait envers la postrit
d'avoir momentanment appliqu son gnie  des inventions pratiques.
Toutefois,  l'gard des sciences mathmatiques, et mme de
l'astronomie, cette vrification, quoique trs relle, est peu sensible
aujourd'hui, vu l'poque trop recule de leur formation. Mais, quant 
la physique, et surtout  la chimie,  la naissance scientifique
desquelles nous avons, pour ainsi dire, assist, chacun sent  la fois
et combien leur relation aux arts a t essentielle  leurs premiers
pas, et combien ensuite leur entire sparation d'avec eux a contribu 
la rapidit de leurs progrs. C'est aux travaux d'art que sont dus
videmment, par exemple, les sries primitives de faits chimiques: mais
l'immense dveloppement de la chimie depuis un demi-sicle doit tre
certainement attribu, en grande partie, au caractre purement
spculatif qu'a pris enfin cette tude, devenue ds lors pleinement
indpendante de la culture d'un art quelconque.

Ces rflexions gnrales sont minemment applicables  la science
physiologique, dont elles tendent  purer la constitution philosophique
actuelle. Il n'y a pas de science dont la marche ait d tre aussi
troitement lie au dveloppement de l'art correspondant que l'histoire
ne le montre pour la biologie, compare  l'art mdical; la
complication suprieure d'une telle science et l'importance
prpondrante d'un tel art, expliquent aisment cette connexion plus
intime. C'est,  la fois, en vertu des besoins croissants de la mdecine
pratique, et des indications qu'elle a ncessairement procures sur les
principaux phnomnes vitaux, que la physiologie a commenc  se
dtacher du tronc commun de la philosophie primitive, pour se composer
de plus en plus de notions vraiment positives. Sans cette heureuse et
puissante influence, la physiologie en serait encore reste trs
probablement  ces dissertations acadmiques, moiti littraires et
moiti mtaphysiques, parsemes  et l de quelques observations
purement pisodiques, dont elle tait, il n'y a gure plus d'un sicle,
presque uniquement forme. On ne saurait donc mettre en doute la haute
importance d'une telle relation pour le dveloppement effectif de la
vraie physiologie jusqu' prsent. Toutefois, il y a lieu de penser que
la science biologique est parvenue aujourd'hui, comme l'ont fait avant
elle les autres sciences fondamentales,  cette poque de pleine
maturit o, dans l'intrt de ses progrs ultrieurs, elle doit prendre
un essor franchement spculatif, entirement libre de toute adhrence
directe, soit  l'art mdical, soit  aucune autre application
quelconque. La coordination rationnelle du vrai systme des
connaissances humaines impose strictement une telle condition, sans
laquelle nos conceptions fondamentales auraient ncessairement un
caractre quivoque et btard, susceptible d'entraver beaucoup leur
dveloppement naturel. Seulement, quand toutes les sciences spculatives
auront ainsi pris dfinitivement la constitution abstraite propre 
chacune d'elles, il doit tre bien entendu, comme je l'ai tabli dans la
deuxime leon, que la philosophie devra soigneusement s'occuper de
rattacher, d'une manire directe et gnrale, le systme des arts 
celui des sciences, d'aprs un ordre intermdiaire de conceptions
rationnelles, spcialement adaptes  cette importante destination, et
dont la nature est jusqu'ici peu prononce, ainsi que je l'ai indiqu
alors. Mais une semblable opration serait maintenant prmature,
puisque le systme des sciences fondamentales n'est point encore, en
ralit, compltement form. Pour la physiologie surtout, c'est
principalement  l'isoler de la mdecine qu'il faut tendre aujourd'hui,
afin d'assurer l'originalit de son vrai caractre scientifique, en
constituant la philosophie organique  la suite de la philosophie
inorganique. Depuis Haller, cette importante sparation s'accomplit
visiblement de plus en plus, surtout en Allemagne et en France; mais
elle est loin encore d'tre assez parfaite pour permettre  la biologie
de prendre un libre et rapide essor abstrait. Non-seulement cette
adhrence trop prolonge  l'art mdical imprime aujourd'hui aux
recherches physiologiques un caractre d'application immdiate et
spciale qui tend  les rtrcir extrmement, et mme  les empcher
d'acqurir l'entire gnralit dont elles ont besoin pour prendre leur
vritable rang dans le systme de la philosophie naturelle; mais elle
s'oppose directement, en outre,  ce que la science biologique soit
cultive par les intelligences les plus capables de diriger
convenablement ses progrs spculatifs. Il rsulte, en effet, d'une
telle confusion d'ides, que, sauf un trs petit nombre de prcieuses
exceptions, cette tude capitale est jusqu'ici entirement livre aux
seuls mdecins, que la haute importance de leurs occupations
principales, et, ordinairement aussi, la profonde imperfection de leur
ducation actuelle, doivent rendre essentiellement impropres  une telle
destination. Quoique l'organisation du monde savant soit, en gnral,
trs loigne aujourd'hui de la constitution rationnelle qu'elle
pourrait aisment acqurir, cependant sa premire condition essentielle
est, du moins, remplie,  un degr suffisant, envers toutes les autres
sciences fondamentales, dont chacune est spcialement affecte  des
esprits qui s'y consacrent d'une manire exclusive. La physiologie seule
fait encore exception  cette rgle vidente: elle n'a pas mme une
place rgulirement dtermine dans les corporations scientifiques les
mieux institues. Son importance capitale et sa difficult suprieure ne
sauraient permettre, sans doute, de concevoir une telle inconsquence
comme un tat normal et permanent. Ceux qui rejetteraient comme absurde
la pense de confier aux navigateurs la culture de l'astronomie,
finiront probablement par trouver trange l'usage d'abandonner, d'une
manire analogue, les tudes biologiques aux loisirs des mdecins; car,
l'un n'est pas, en soi, plus rationnel que l'autre. Une aussi vicieuse
organisation des travaux nous offre un tmoignage irrcusable du peu de
nettet des ides actuelles sur le vrai caractre philosophique propre 
la science physiologique; et, en mme temps, par une raction
ncessaire, elle doit contribuer fortement  prolonger cette incertitude
fondamentale, d'o elle est d'abord provenue.

Le seul motif spcieux qui puisse tre allgu en faveur d'une telle
confusion, consiste dans la crainte vulgaire que la thorie, livre
dsormais  son libre lan, ne perde trop de vue les besoins de la
pratique, dont une semblable sparation tendrait  ralentir ainsi le
perfectionnement essentiel. Mais le bon sens indique clairement que la
science pourrait encore moins concourir au progrs de l'art, si
celui-ci, en s'efforant de la retenir adhrente, s'opposait minemment,
par cela mme,  son vrai dveloppement. D'ailleurs, l'exprience
clatante et unanime des autres sciences fondamentales doit achever de
dissiper  ce sujet toute inquitude srieuse. Car, c'est prcisment
depuis que, uniquement consacre  dcouvrir le plus compltement
possible les lois de la nature, sans aucune vue d'application immdiate
 nos besoins, chacune d'elles a pu faire d'importans et rapides
progrs, qu'elles ont pu dterminer, dans les arts correspondans,
d'immenses perfectionnemens, dont la recherche directe et touff leur
essor spculatif. Cette considration, ds long-temps si frappante 
l'gard de l'astronomie, est devenue, de nos jours, extrmement sensible
pour la physique, et surtout pour la chimie, qui, aprs son entire
sparation d'avec les arts, leur a fait prouver, en un demi-sicle, de
plus grandes amliorations que pendant l'poque si prolonge o elle
n'en tait point distincte. Pourquoi en serait-il autrement dans
l'ordre des phnomnes vitaux? Toutefois, il n'en importe pas moins, en
ce genre, comme en tout autre, d'organiser ultrieurement, entre la
thorie et la pratique, des relations systmatiques, plus certaines et
plus efficaces que ces ractions spontanes, qui semblent toujours
prsenter quelque chose de fortuit. Mais il ne saurait exister de
relations nettes et rationnelles qu'entre des conceptions pralablement
distinctes et indpendantes.

 l'gard des sciences plus avances, la discussion prcdente et t,
dans cet ouvrage, certainement superflue. Mais, envers la physiologie,
un tel prliminaire m'a paru indispensable afin de mieux motiver, ds
l'origine, l'aspect purement spculatif sous lequel elle doit tre ici
exclusivement considre, et qui est encore trop peu prononc pour
n'avoir pas besoin d'tre caractris d'une manire spciale. Examinons
ds lors directement le vritable objet gnral de la science
biologique, ainsi dsormais abstraitement conue. Or, l'tude des lois
vitales constituant le sujet essentiel de la biologie, il est ncessaire
pour se former une ide prcise d'une telle destination, d'analyser
d'abord en elle-mme la notion fondamentale de la _vie_, envisage sous
le point de vue philosophique auquel l'tat prsent de l'esprit humain
permet enfin de s'lever  cet gard.

Bichat est le premier qui ait tent d'tablir directement sur une base
positive cette grande notion, jusque alors constamment enveloppe sous
le vain et tnbreux assemblage des abstractions mtaphysiques. Mais ce
grand physiologiste, aprs avoir judicieusement senti qu'une telle
dfinition ne pouvait tre fonde que sur un heureux aperu gnral de
l'ensemble des phnomnes propres aux corps vivans, ne sut point
raliser une sage application du principe rationnel qu'il avait si
nettement pos. Subissant,  son insu, l'influence de cette ancienne
philosophie dont il s'efforait de sortir, il continua  se proccuper
de la fausse ide d'un antagonisme absolu entre la nature morte et la
nature vivante, et il choisit, en consquence, cette lutte chimrique
pour le caractre essentiel de la vie. Comme l'examen sommaire de cette
erreur capitale peut contribuer beaucoup  l'claircissement gnral de
la question, il convient ici de nous y arrter un moment.

La profonde irrationnalit d'une telle conception, consiste surtout en
ce qu'elle supprime entirement l'un des deux lmens insparables dont
l'harmonie constitue ncessairement l'ide gnrale de _vie_. Cette
ide suppose, en effet, non-seulement celle d'un tre organis de
manire  comporter l'tat vital, mais aussi celle, non moins
indispensable, d'un certain ensemble d'influences extrieures propres 
son accomplissement. Une telle harmonie entre l'tre vivant et le
_milieu_ correspondant, caractrise videmment la condition fondamentale
de la vie. Si, comme le supposait Bichat, tout ce qui entoure les corps
vivans tendait rellement  les dtruire, leur existence serait, par
cela mme, radicalement inintelligible: car, o pourraient-ils puiser la
force ncessaire pour surmonter, mme temporairement, un tel obstacle? 
la vrit, la vie de chaque tre dans chaque milieu cesse d'tre
possible aussitt que la constitution de ce milieu vient  subir, sous
un aspect quelconque, de trop grandes perturbations: et, en ce cas,
l'action extrieure devient, en effet, destructive. Mais cela
empche-t-il que, renferme entre des limites de variation convenables,
cette action ne soit habituellement conservatrice? Dans tous les degrs
de l'chelle biologique, l'altration et la cessation de la vie sont,
sans doute, au moins aussi frquemment dtermines par les modifications
ncessaires et spontanes de l'organisme que par l'influence des
circonstances ambiantes. Si, par exemple, un certain degr de froid ou
de scheresse ralentit et quelquefois suspend la vie de tel animal
atmosphrique, un retour convenable de la chaleur et de l'humidit
ranime ou rtablit son existence. Or, dans l'un comme dans l'autre cas,
c'est galement du milieu que provient l'influence: pourquoi ne pas
avoir gard au concours aussi bien qu' l'antagonisme? L'tat de vie
serait donc trs vicieusement caractris par cette indpendance
imaginaire envers les lois gnrales de la nature ambiante, par cette
opposition fantastique avec l'ensemble des actions extrieures.

Une semblable conception serait mme tellement errone qu'elle
prsenterait en un sens entirement inverse de la ralit l'une des
diffrences les plus capitales entre les corps vivans et les corps
inertes, comme plusieurs physiologistes l'ont dj judicieusement
remarqu. En effet, les phnomnes inorganiques, en vertu de leur
gnralit suprieure, continuent  se produire, avec de simples
diffrences de degr, dans presque toutes les circonstances extrieures
o les corps peuvent tre placs; ou du moins ils admettent  cet gard,
des limites de variation extrmement cartes. Ces limites deviennent
d'autant plus distantes qu'on s'loigne davantage des phnomnes
physiologiques, en remontant la hirarchie scientifique fondamentale que
j'ai tablie: enfin, parvenu jusqu'aux phnomnes de pesanteur et de
gravitation, on trouve ds lors une rigoureuse universalit,
non-seulement quant aux corps, mais aussi quant aux circonstances. C'est
donc l que se manifeste rellement la plus haute indpendance envers le
systme ambiant. Le mode d'existence des corps vivans est, au contraire,
nettement caractris par une dpendance extrmement troite des
influences extrieures, soit pour la multiplicit des diverses actions
dont il exige le concours dtermin, soit quant au degr spcial
d'intensit de chacune d'elles. Il importe mme de remarquer, afin de
complter cette observation philosophique, que, plus on s'lve dans la
hirarchie organique, plus, en gnral, cette dpendance augmente
ncessairement, par la plus grande complication qu'prouve le systme
des conditions d'existence  mesure que les fonctions se dveloppent en
se diversifiant davantage. Toutefois, pour qu'un tel aperu soit exact,
il faut considrer soigneusement, d'une autre part, que, si des
fonctions plus varies multiplient invitablement les relations
extrieures, l'organisme, en s'levant ainsi, ragit en mme temps de
plus en plus sur le systme ambiant, de manire  le modifier en sa
faveur. On doit donc distinguer,  ce sujet, afin d'viter toute
exagration, entre la multiplicit des actions extrieures, et les
limites normales de leur intensit. Si, sous le premier point de vue,
l'organisme vivant,  mesure qu'il s'lve, devient incontestablement de
plus en plus dpendant du milieu correspondant, il en dpend d'ailleurs
de moins en moins sous le second aspect: c'est--dire, que son existence
exige un ensemble plus complexe de circonstances extrieures, mais
qu'elle est compatible avec des limites de variation plus tendues de
chaque influence prise  part. Un coup d'oeil gnral sur la hirarchie
biologique suffit pour vrifier clairement cette double relation
ncessaire. Ainsi, au dernier rang, se trouvent les vgtaux, et les
animaux fixs, qui, ne pouvant presque aucunement modifier la
constitution du milieu correspondant, subissent ncessairement la fatale
influence de ses plus lgres altrations, mais dont l'existence serait,
par cela mme, impossible, si, d'un autre ct, elle n'tait point
invitablement lie au concours d'un trs petit nombre d'actions
extrieures distinctes. De mme,  l'autre extrmit, on voit les
animaux suprieurs, et surtout l'homme, qui ne sauraient vivre qu'
l'aide de l'ensemble le plus complexe de conditions extrieures
favorables, soit atmosphriques, soit terrestres, sous les divers
aspects physiques et chimiques, mais qui, par une compensation non moins
indispensable, sont susceptibles de supporter,  ces diffrens gards,
des limites de variation beaucoup plus tendues que celles relatives aux
organismes infrieurs, en vertu de leur plus grande aptitude  ragir
sur le systme ambiant. Nanmoins, quelle que soit l'importance de cette
corrlation gnrale, on n'en pourrait, videmment, induire aucun
argument favorable  l'ide d'une prtendue indpendance fondamentale
des corps vivans envers le monde extrieur, puisque, quand la dpendance
est moindre en un sens, elle est ncessairement plus complte en un
autre. Une telle opinion est donc, en ralit, directement
contradictoire avec la notion mme de la vie, envisage dans l'ensemble
des tres connus. On comprend toutefois qu'elle ait pu sduire le gnie
de Bichat,  une poque o la considration fondamentale de la
hirarchie biologique ne pouvait encore servir de guide habituel aux
mditations physiologiques, bornes  l'examen de l'homme, dont la
vritable analyse est trop difficile pour tre heureusement effectue
d'une manire directe. Mais il est ais de prvoir combien le vice
radical d'un tel point de dpart a d ncessairement altrer tout le
systme des conceptions physiologiques de Bichat, qui s'en est, en
effet, profondment ressenti, comme nous aurons bientt l'occasion de le
constater avec prcision.

Depuis que le dveloppement de l'anatomie compare, en rendant familire
la considration de l'ensemble rationnel des tres organiss, a permis
enfin de fonder, d'une manire systmatique, sur des bases vraiment
positives, la notion abstraite de la vie, plusieurs philosophes
contemporains, surtout en Allemagne, quoique dirigs par ce lumineux
principe, se sont laiss garer  ce sujet par une vicieuse tendance 
gnraliser outre mesure cette notion fondamentale. Une extension
abusive du langage usit les a conduits  rendre l'ide de vie
exactement quivalente  celle d'activit spontane. Ds lors, comme
tous les corps naturels sont videmment actifs,  des degrs plus ou
moins intenses et sous des rapports plus ou moins varis, il devenait
par cela mme ncessairement impossible d'attacher au nom de vie aucune
signification scientifique nettement dtermine. Il est clair qu'une
telle aberration logique tendrait mme directement  rtablir cette
confusion fondamentale qui constituait le caractre essentiel de
l'ancienne philosophie, en reprsentant un corps quelconque comme plus
ou moins vivant. L'inconvenance vidente d'affecter deux termes
philosophiques distincts  la dsignation d'une mme ide gnrale, doit
faire sentir que, afin d'viter la dgnration dplorable des plus
hautes questions scientifiques en de puriles discussions de mots, il
n'est pas moins indispensable de restreindre soigneusement le nom de
_vie_ aux seuls tres rellement vivans, c'est--dire organiss, que de
lui attribuer une acception assez tendue pour s'appliquer
rigoureusement  tous les organismes possibles et  tous leurs modes de
vitalit. Sous ce rapport, comme relativement  toutes les notions
vraiment primordiales, les philosophes auraient beaucoup gagn sans
doute  traiter avec moins de ddain les grossires mais judicieuses
indications du bon sens vulgaire, vritable point de dpart ternel de
toute sage spculation scientifique.

Je ne connais jusqu'ici d'autre tentative pleinement efficace pour
satisfaire  l'ensemble des conditions essentielles d'une dfinition
philosophique de la vie que celle de M. de Blainville, lorsqu'il a
propos, il y a quinze ans, dans la belle introduction  son trait
d'anatomie compare, de caractriser ce grand phnomne par le double
mouvement intestin,  la fois gnral et continu, de composition et de
dcomposition, qui constitue en effet sa vraie nature universelle. Cette
lumineuse dfinition ne me parat laisser rien d'important  dsirer, si
ce n'est une indication plus directe et plus explicite de ces deux
conditions fondamentales co-relatives, ncessairement insparables de
l'tat vivant, un _organisme_ dtermin et un _milieu_ convenable. Mais
une telle critique n'est rellement que secondaire, car elle se rapporte
bien plus  la seule formule qu' la conception propre. En effet, le
simple nonc de M. de Blainville doit spontanment suggrer la double
pense d'une organisation dispose de manire  permettre cette
continuelle rnovation intime, et d'un milieu susceptible  la fois de
fournir  l'absorption et de provoquer  l'exhalation, quoiqu'il et t
plus convenable sans doute d'introduire dans la formule mme une mention
expresse de cette harmonie fondamentale. Sauf cette unique modification,
il est vident qu'une semblable dfinition remplit directement, dans la
plus juste mesure, toutes les prescriptions principales inhrentes  la
nature d'un tel sujet, et qui ont t ci-dessus suffisamment
caractrises. Car, elle prsente ainsi l'exacte nonciation du seul
phnomne rigoureusement commun  l'ensemble des tres vivans,
considrs dans toutes leurs parties constituantes et dans tous leurs
divers modes de vitalit, en excluant d'ailleurs, par sa composition
mme, tous les corps rellement inertes. Telle est,  mes yeux, la
premire base lmentaire de la vraie philosophie biologique.

Au premier abord, les philosophes qui se seraient arrts d'une manire
trop exclusive  la seule considration de l'homme pourraient envisager
la conception prcdente comme directement contraire  la thorie
gnrale des dfinitions, qui prescrit videmment de chercher la
caractristique d'un phnomne quelconque dans les cas o il est le plus
dvelopp, et non dans ceux o il l'est le moins. Il semble en effet que
la dfinition de M. de Blainville n'a point convenablement gard  la
grande pense d'Aristote et de Buffon, si fortement tablie par Bichat,
malgr ses exagrations videntes, sur la distinction capitale entre la
vie _organique_ et la vie _animale_, et qu'elle se rapporte entirement
 la seule vie vgtative. Mais cette importante objection n'aboutirait
qu' faire ressortir avec une plus haute vidence toute la judicieuse
profondeur de la dfinition propose, en montrant combien elle repose
sur une exacte apprciation de l'ensemble de la hirarchie biologique.
Car, il est incontestable que, dans l'immense majorit des tres qui en
jouissent, la vie _animale_ ne constitue qu'un simple perfectionnement
complmentaire, sur-ajout, pour ainsi dire,  la vie _organique_ ou
fondamentale, et propre, soit  lui procurer des matriaux par une
intelligente raction sur le monde extrieur, suit mme  prparer ou 
faciliter ses actes par les sensations, les diverses locomotions, ou
l'innervation, soit enfin  la mieux prserver des influences
dfavorables. Les animaux les plus levs, et surtout l'homme, sont les
seuls o cette relation gnrale puisse en quelque sorte paratre
totalement intervertie, et chez lesquels la vie vgtale doive sembler,
au contraire, essentiellement destine  entretenir la vie animale,
devenue en apparence le but principal et le caractre prpondrant de
l'existence organique. Mais, dans l'homme lui-mme, cette admirable
inversion de l'ordre gnral du monde vivant ne commence  devenir
comprhensible qu' l'aide d'un dveloppement trs notable de
l'intelligence et de la sociabilit, qui tend de plus en plus 
transformer artificiellement l'espce en un seul individu, immense et
ternel, dou d'une action constamment progressive sur la nature
extrieure. C'est uniquement sous ce point de vue qu'on peut considrer
avec justesse cette subordination volontaire et systmatique de la vie
vgtale  la vie animale comme le type idal vers lequel tend sans
cesse l'humanit civilise, quoiqu'il ne doive jamais tre entirement
ralis. Il suit de l que, pour la nouvelle science fondamentale dont
je m'efforcerai, dans le volume suivant, de constituer enfin, sous le
nom de physique sociale, le systme philosophique, une telle notion
devient convenable comme tendant  prsenter sous une forme plus
nergique l'ensemble des caractres distinctifs de la vie humaine
proprement dite, et  indiquer d'un seul aspect le but gnral de notre
espce. Mais, en biologie pure, une semblable manire de voir ne serait
certainement qu'une potique exagration, dont la nature
anti-scientifique conduirait ncessairement aux plus vicieuses
consquences philosophiques. Quoique le grand objet de la biologie soit
sans doute, en dernire analyse, une exacte connaissance de l'homme, il
ne faut pas oublier que, en ralit, c'est seulement dans l'tat social,
et mme aprs une civilisation dj trs prolonge, que se manifestent,
avec une clatante vidence, les proprits essentielles de l'humanit.
La base et le germe de ces proprits doivent incontestablement tre
emprunts  la science biologique par la science sociale, qui ne saurait
trouver ailleurs son point de dpart rationnel; mais l'tude directe et
spciale des lois de leur dveloppement effectif ne pourrait, sans la
plus dplorable confusion de doctrines et mme de mthodes, tre
abandonne  la biologie pure, comme je l'tablirai soigneusement dans
le volume suivant. Ainsi, mme  l'gard de l'homme, la biologie,
ncessairement limite, par sa vraie nature philosophique,  l'tude
exclusive de l'individu, doit maintenir rigoureusement la notion
primordiale de la vie animale subordonne  la vie vgtale, comme loi
gnrale du rgne organique, et dont la seule exception apparente forme
l'objet spcial d'une toute autre science fondamentale. Il faut enfin
ajouter,  ce sujet, que, mme dans les organismes suprieurs, o la vie
animale est le plus dveloppe, la vie organique, outre qu'elle en
constitue  la fois la base et le but, reste encore la seule entirement
commune  tous les divers tissus dont ils sont composs, en mme temps
que, suivant la belle observation philosophique de Bichat, elle est
aussi la seule qui s'exerce d'une manire ncessairement continue, la
vie animale tant, au contraire, essentiellement intermittente. Tels
sont les principaux motifs rationnels qui doivent finalement confirmer
la dfinition minemment philosophique de la vie introduite par M. de
Blainville, tout en concevant nanmoins la considration de l'animalit,
et mme de l'humanit, comme l'objet le plus important de la biologie.

Cette exacte analyse prliminaire du phnomne gnral qui constitue le
sujet invariable des spculations biologiques, nous rendra maintenant
beaucoup plus facile une dfinition nette et prcise de la science
elle-mme, directement envisage dans sa destination positive la plus
complte et la plus tendue. Nous avons reconnu, en effet, que l'ide de
vie suppose constamment la co-relation ncessaire de deux lmens
indispensables, un organisme appropri et un milieu[21] convenable.
C'est de l'action rciproque de ces deux lmens que rsultent
invitablement tous les divers phnomnes vitaux, non-seulement animaux,
comme on le pense d'ordinaire, mais aussi organiques. Il s'ensuit
aussitt que le grand problme permanent de la biologie positive doit
consister  tablir, pour tous les cas, d'aprs le moindre nombre
possible de lois invariables, une exacte harmonie scientifique entre ces
deux insparables puissances du conflit vital et l'acte mme qui le
constitue, pralablement analys; en un mot,  lier constamment, d'une
manire non-seulement gnrale, mais aussi spciale, la double ide
d'_organe_ et de _milieu_ avec l'ide de _fonction_. Au fond, cette
seconde ide n'est pas moins double que la premire: car, d'aprs la loi
universelle de l'quivalence ncessaire entre la raction et l'action,
le systme ambiant ne saurait modifier l'organisme sans que celui-ci
n'exerce  son tour sur lui une influence correspondante. La notion de
_fonction_ ou d'_acte_ doit comprendre, en ralit, les deux rsultats
du conflit, mais avec cette distinction essentielle que, la modification
organique tant, par sa nature, la seule vraiment importante en
biologie, on nglige le plus souvent la raction sur le milieu, d'o est
rsulte habituellement l'acception moins tendue du mot _fonction_,
affect seulement aux actes organiques, indpendamment de leurs
consquences externes. Toutefois, quand le milieu n'est point
susceptible d'un renouvellement immdiat et facultatif, comme  l'gard
du vgtal ou de l'animal en repos, il devient videmment indispensable
au biologiste lui-mme de prendre en srieuse considration cette
modification ncessaire du systme ambiant, vu l'influence ultrieure
qu'elle peut exercer sur l'organisme. Dans l'espce humaine, surtout 
l'tat de socit o elle est seulement susceptible de se dvelopper,
son action, ds lors collective, sur le monde extrieur, ne
constitue-t-elle point un lment de son tude aussi essentiel que la
propre modification de l'homme? Nanmoins, on doit reconnatre qu'une
telle considration, envers chaque organisme, appartient bien plus  son
histoire naturelle proprement dite qu' sa physiologie, sauf la
restriction que je viens d'indiquer. Il y aura donc peu d'inconvniens 
conserver ici au mot _fonction_ sa signification la plus usite,
quoiqu'il ft plus rationnel de lui attribuer toute son extension
philosophique, en l'employant  dsigner l'ensemble des rsultats de
l'action rciproque continuellement exerce entre l'organisme et le
milieu.

      [Note 21: Il serait superflu, j'espre, de motiver
      expressment l'usage frquent que je ferai dsormais, en
      biologie, du mot _milieu_, pour dsigner spcialement, d'une
      manire nette et rapide, non-seulement le fluide o
      l'organisme est plong, mais, en gnral, l'ensemble total
      des circonstances extrieures, d'un genre quelconque,
      ncessaires  l'existence de chaque organisme dtermin.
      Ceux qui auront suffisamment mdit sur le rle capital que
      doit remplir, dans toute biologie positive, l'ide
      correspondante, ne me reprocheront pas, sans doute,
      l'introduction de cette expression nouvelle. Quant  moi, la
      spontanit avec laquelle elle s'est si souvent prsente
      sous ma plume, malgr ma constante aversion pour le
      nologisme systmatique, ne me permet gure de douter que ce
      terme abstrait ne manqut rellement jusqu'ici  la science
      des corps vivans.]

D'aprs les notions prcdentes, la biologie positive doit donc tre
envisage comme ayant pour destination gnrale de rattacher constamment
l'un  l'autre, dans chaque cas dtermin, le point de vue anatomique et
le point de vue physiologique, ou, en d'autres termes, l'tat statique
et l'tat dynamique. Cette relation perptuelle constitue son vrai
caractre philosophique. Plac dans un systme donn de circonstances
extrieures, un organisme dfini doit toujours agir d'une manire
ncessairement dtermine; et, en sens inverse, la mme action ne
saurait tre identiquement produite par des organismes vraiment
distincts. Il y a donc lieu  conclure alternativement, ou l'acte
d'aprs le sujet, ou l'agent d'aprs l'acte. Le systme ambiant tant
toujours cens pralablement bien connu, d'aprs l'ensemble des autres
sciences fondamentales, on voit ainsi que le double problme biologique
peut tre pos, suivant l'nonc le plus mathmatique possible, en ces
termes gnraux: _tant donn l'organe ou la modification organique,
trouver la fonction ou l'acte, et rciproquement_. Une telle dfinition
me parat satisfaire videmment aux principales conditions
philosophiques de la science biologique. Elle me semble propre surtout 
faire hautement ressortir ce but ncessaire de prvision rationnelle,
que j'ai tant reprsent, dans les diverses parties de cet ouvrage,
comme la destination caractristique de toute _science_ relle, oppose
 la simple _rudition_. Car, elle indique clairement que la vraie
biologie doit tendre  nous permettre de toujours prvoir comment agira,
dans des circonstances donnes, tel organisme dtermin, ou par quel
tat organique a pu tre produit tel acte accompli.

Sans doute, vu l'extrme imperfection de la science, due ncessairement
 son immense complication, cette divination rationnelle peut rarement,
surtout aujourd'hui, tre exerce d'une manire  la fois sre et
tendue. Mais tel n'en est pas moins le but vident de la biologie,
quoique cette science, comme toute autre, et mme plus qu'aucune autre,
doive ternellement rester plus ou moins infrieure  sa destination
philosophique, terme idal qui,  l'gard d'une science quelconque, est
strictement indispensable pour diriger sans hsitation, dans la voie
d'une positivit systmatique, les travaux partiels de tous ceux qui la
cultivent. Cet office fondamental doit avoir, par sa nature, encore plus
d'importance envers une science que l'immensit de ses inextricables
dtails expose ncessairement plus qu'aucune autre  la strile et
dplorable dispersion des efforts intellectuels sur d'oiseuses et
incohrentes recherches secondaires. Pour vrifier la rationnalit d'une
telle destination gnrale de la biologie, il n'est nullement
indispensable que ce but soit toujours atteint, ni mme qu'il le soit le
plus souvent: il suffit que, de l'aveu de tous, les points de doctrine 
l'gard desquels il a pu tre jusqu'ici plus ou moins compltement
ralis constituent les parties de la science les plus parfaites; or,
c'est ce que personne, sans doute, ne contestera.

Ma dfinition de la science biologique s'carte beaucoup, il est vrai,
des habitudes actuelles, en ce qu'elle a peu d'gards  la distinction
vulgaire entre l'anatomie et la physiologie, qui s'y trouvent intimement
combines. Je dois  ce sujet directement avouer avec franchise que, ni
sous le point de vue dogmatique, ni sous l'aspect historique, je ne
reconnais de motifs suffisans pour maintenir la sparation ordinaire
entre ces deux faces, rationnellement insparables  mes yeux, d'un
problme unique. D'une part, en effet, s'il ne peut videmment exister
de saine physiologie isole de l'anatomie, n'est-il pas rciproquement
tout aussi certain que, sans la physiologie, l'anatomie n'aurait aucun
vrai caractre scientifique, et serait mme le plus souvent
inintelligible? Les considrations d'usages clairent autant celles de
structure qu'elles en sont claires. En second lieu, l'origine
historique de cette vicieuse sparation me semble dmontrer clairement
qu'elle n'est qu'un rsultat passager de l'enfance de la science
biologique; car, elle est uniquement provenue de ce que la physiologie
proprement dite faisait autrefois partie du systme universel de la
philosophie mtaphysique, quelque disposs que nous soyons aujourd'hui 
oublier un tat encore si rapproch. C'est d'abord par les seules
considrations anatomiques, comme plus simples et plus faciles, que
cette vaine philosophie a t  cet gard discrdite, et que la
positivit a commenc  s'introduire en biologie; en sorte qu'une telle
distinction n'avait rellement d'autre office primitif que de sparer
nettement entre elles la partie positive et la partie mtaphysique de
l'tude des corps vivans, comme on le voit encore dans les coles
arrires. Depuis que l'accomplissement graduel de cette grande
rvolution intellectuelle a commenc aussi  convertir la physiologie
elle-mme en une vritable science, il n'existe plus aucun motif
lgitime d'une sparation qui ne se prolonge encore que par un usage
irrflchi, ou par une fausse interprtation philosophique d'une
situation transitoire. Il est d'ailleurs assez vident dsormais que
cette division momentane tend, de jour en jour,  s'effacer
compltement. Au reste, je dois naturellement revenir,  la fin de ce
discours, sur la vritable apprciation dfinitive d'une telle division.

D'aprs les explications antrieures, on doit remarquer, en outre, que
non-seulement ma dfinition de la biologie ne spare point, d'avec la
physiologie proprement dite, la simple anatomie, mais qu'elle y joint
mme ncessairement une autre partie essentielle, dont la nature est
jusqu'ici peu connue. En effet, si l'ide de vie est rellement
insparable de celle d'organisation, l'une et l'autre ne sauraient
s'isoler davantage, comme je l'ai tabli, de celle d'un milieu spcial
en relation dtermine avec elles. Il en rsulte donc un troisime
aspect lmentaire, non moins indispensable, du sujet fondamental de la
biologie, savoir la thorie gnrale des milieux organiques, et de leur
action sur l'organisme, envisage d'une manire abstraite. Les
philosophes naturistes de l'Allemagne contemporaine ont eu, ce me
semble, un sentiment confus, mais irrcusable, de cette nouvelle partie
essentielle, lorsqu'ils ont bauch leur clbre conception d'une sorte
de rgne intermdiaire, compos de l'air et de l'eau, servant de lien
gnral entre le monde inorganique et le monde organique. Toutefois,
personne ne me parat en avoir nettement conu une juste ide avant M.
de Blainville, qui, le premier, a directement tent de l'introduire,
dans son grand cours de physiologie ci-dessus mentionn, sous le nom
trs expressif d'tude des modificateurs externes, soit gnraux, soit
spciaux. Malheureusement, cette partie, qui, aprs l'anatomie
proprement dite, constitue le prliminaire gnral le plus indispensable
de la biologie dfinitive, est encore tellement imparfaite et mme si
peu caractrise que la plupart des physiologistes actuels n'en
souponnent pas l'existence distincte et ncessaire.

Pour apprcier convenablement la destination philosophique de la
biologie, telle que je l'ai dfinie, il faut ajouter enfin que cette
relation permanente entre les ides d'organisation et les ides de vie
doit tre, autant que possible, tablie d'aprs les lois fondamentales
du monde inorganique, convenablement modifies par les proprits
spciales des tissus vivans. Il est clair, en effet, que, toutes les
fois qu'il se produit, dans l'organisme, un acte vraiment mcanique,
physique, ou chimique, ce qui a frquemment lieu, l'explication d'un tel
phnomne serait radicalement imparfaite si l'on ne la rattachait point
aux lois gnrales des phnomnes analogues, qui doivent ncessairement
s'y vrifier, quelle que soit d'ailleurs la difficult d'y raliser leur
exacte application. On doit, du reste, soigneusement viter de pousser
jusqu' une irrationnelle exagration cette tendance philosophique; car,
un grand nombre de phnomnes vitaux ne pouvant, par leur nature, avoir
rellement aucun analogue parmi les phnomnes inorganiques, il serait
manifestement absurde de chercher dans ces derniers les bases positives
de la thorie des premiers. La saine biologie ne peut alors que saisir,
dans les phnomnes vitaux eux-mmes, le plus fondamental de tous, afin
d'y rattacher les autres, conformment  l'esprit gnral de toute
vritable explication scientifique.  cet gard, la grande distinction
de la vie en organique et animale doit avoir ncessairement une extrme
importance, comme j'aurai lieu de le dvelopper dans les leons
suivantes. Car, en principe, tous les actes de la vie organique sont
essentiellement physiques et chimiques, ce qui ne saurait tre pour les
actes de la vie animale, du moins  l'gard des phnomnes primordiaux,
et surtout en ce qui concerne les fonctions nerveuses et crbrales. Les
uns sont donc susceptibles, par leur nature, d'un ordre plus parfait
d'explications, que les autres ne comportent pas, ainsi que je
l'tablirai ultrieurement d'une manire spciale.

La dfinition que j'ai propose pour la science biologique, conduit
d'elle-mme  caractriser avec prcision, non-seulement l'objet de la
science, ou la nature propre de ses recherches, mais aussi son sujet,
c'est--dire, le champ qu'elle doit embrasser. Car, d'aprs cette
formule gnrale, ce n'est pas simplement dans un organisme unique, mais
essentiellement dans tous les organismes connus, et mme possibles, que
la biologie philosophique doit s'efforcer d'tablir cette harmonie
constante et ncessaire entre le point de vue anatomique et le point de
vue physiologique. J'examinerai directement plus bas l'importance
vraiment fondamentale de cette extension totale de la biologie 
l'ensemble de son vaste domaine, en montrant qu'il ne peut exister, dans
une telle science, de notions pleinement satisfaisantes que celles qui
sont rellement communes  la hirarchie entire des tres vivans, y
compris non-seulement tous les animaux, mais encore, et mme plus
spcialement  plusieurs titres, les vgtaux. Du reste, afin de
maintenir avec soin, sous la forme la plus explicite, cette parfaite
unit du sujet, qui constitue une des principales beauts philosophiques
de la biologie, il convient d'ajouter ici que, malgr cette apparence
d'une diversit presque indfinie, l'tude de l'homme doit toujours
hautement dominer le systme complet de la science biologique, soit
comme point de dpart, soit comme but. En effet, un esprit philosophique
ne saurait,  vrai dire, tudier spcialement aucun autre organisme que
dans l'espoir rationnel des lumires indispensables qui doivent
ncessairement en rsulter pour une plus exacte connaissance de l'homme
lui-mme. D'un autre ct, la notion gnrale de l'homme tant, par sa
nature, la seule immdiate, elle constitue invitablement la seule unit
fondamentale d'aprs laquelle nous puissions apprcier,  un degr plus
ou moins exact, tous les autres systmes organiques; c'est uniquement l
que le point de vue essentiel de la philosophie primitive doit tre
convenablement maintenu par une philosophie plus profonde. Telle est
donc la solidarit ncessaire de toutes les parties de la science
biologique, malgr l'imposante immensit de son domaine rationnel.

Aprs avoir ainsi nettement caractris le but et l'objet de la
biologie, et circonscrit exactement le champ gnral de ses recherches,
nous pourrons procder, d'une manire plus sommaire, et nanmoins
satisfaisante,  l'examen philosophique de ses divers autres aspects
essentiels. Nous devons,  cet effet, considrer maintenant, en premier
lieu, la vraie nature des moyens fondamentaux d'investigation qui lui
sont propres.

La loi philosophique que j'ai tablie, dans le volume prcdent, sur
l'invitable accroissement gnral de nos ressources scientifiques 
mesure que la nature des phnomnes tudis se complique davantage, se
vrifie ici de la manire la moins quivoque. Si, d'un ct, les
phnomnes biologiques sont incomparablement plus compliqus que tous
les prcdens, d'une autre part, et comme suite naturelle de cette
complication suprieure, ainsi que nous allons le constater, leur tude
comporte ncessairement l'ensemble le plus tendu de moyens
intellectuels, dont plusieurs essentiellement nouveaux, et dveloppe
dans l'esprit humain des facults pour ainsi dire inactives jusqu'alors,
ou que du moins les autres sciences fondamentales ne pouvaient offrir
qu' l'tat rudimentaire, malgr l'invariable unit de la mthode
positive. Je ne dois point envisager ici, quelle que soit, en ralit,
leur extrme importance, les moyens rationnels qui rsultent
immdiatement, pour la science biologique, de sa relation philosophique
avec le systme des sciences antrieures, soit quant  la mthode, ou 
la doctrine; ils seront naturellement ci-aprs le sujet d'un examen
spcial, en traitant de la vraie position de la biologie dans ma
hirarchie encyclopdique. En ce moment, je ne dois m'occuper que des
moyens essentiels d'exploration directe et d'analyse des phnomnes, qui
appartiennent  cette nouvelle branche fondamentale de la philosophie
naturelle.

Parmi les trois modes principaux que j'ai distingus, en gnral, dans
l'art d'observer, le premier et le plus fondamental de tous,
l'observation proprement dite, acquiert videmment en biologie une
extension suprieure. Nous avons dj reconnu, dans la premire partie
de ce volume, que,  partir des phnomnes chimiques, le sujet de la
philosophie naturelle devient ncessairement susceptible d'exploration
immdiate par l'ensemble de tous nos sens, jusqu'alors plus ou moins
incompltement applicable. Tant que les recherches scientifiques se
bornent  des phnomnes trs gnraux, et par cela mme fort simples,
comme en physique, en astronomie surtout, et minemment en mathmatique,
on ne doit prouver aucun inconvnient rel  tre ncessairement rduit
 l'emploi de deux ou trois sens, ou mme d'un seul; et ces sciences,
malgr cette apparente infriorit de moyens matriels, n'en constituent
pas moins, comme nous l'avons pleinement tabli jusqu'ici, vu l'extrme
simplicit de leur sujet, les parties incomparablement les plus
parfaites de la philosophie naturelle. Mais il n'en serait plus ainsi 
l'gard des phnomnes chimiques, et,  plus forte raison, envers les
phnomnes biologiques. Aussi ces deux nouvelles catgories
comportent-elles directement, par leur nature, l'emploi combin des cinq
sens. La biologie prsente, sous cet aspect, comparativement  la chimie
elle-mme, un accroissement trs important et non moins ncessaire.

Il consiste d'abord dans l'usage des appareils artificiels destins 
perfectionner les sensations naturelles, surtout en ce qui concerne la
vision. Malgr les remontrances, justes quoique exagres, de M.
Raspail  ce sujet, il est certain que de tels appareils seront toujours
peu employs par les chimistes, parce que la nature des phnomnes
chimiques ne permet gure d'en concevoir aucune application gnrale
fort importante. Ils sont, au contraire, minemment propres  amliorer
l'exploration biologique, quelque sages prcautions qu'y exige
d'ailleurs leur emploi, si aisment illusoire, et nonobstant l'abus qui
en a souvent t fait, ou l'importance dmesure qu'on leur a trop
frquemment accorde. Sous le point de vue statique surtout, ils
permettent de mieux apprcier une structure, dont les dtails les moins
perceptibles peuvent acqurir,  tant d'gards, une importance capitale.
Mme sous le point de vue dynamique, quoiqu'ils y soient bien moins
efficaces, ils conduisent quelquefois  observer directement le jeu
lmentaire des moindres parties organiques, base ordinaire des
principaux phnomnes vitaux. Jusqu' prsent, ces perfectionnemens
artificiels sont essentiellement borns  la vision, qui continue  tre
ici, comme pour tous les autres phnomnes, le fondement essentiel de
l'observation scientifique. On doit nanmoins remarquer avec intrt les
appareils imagins de nos jours pour le perfectionnement de l'audition,
et qui, primitivement destins aux explorations pathologiques,
conviennent galement  l'tude de l'organisme dans l'tat normal.
Quoique grossiers encore, et nullement comparables aux appareils
microscopiques, ces instrumens peuvent nanmoins donner une ide des
amliorations que comportera sans doute ultrieurement l'audition
artificielle. Il faut mme concevoir, par analogie, que tous les autres
sens, sans en excepter le toucher, seraient trs probablement
susceptibles de donner lieu  de semblables artifices, qui pourront tre
un jour suggrs  l'inquite sagacit des explorateurs par une thorie
plus rationnelle et plus complte des sensations correspondantes, ce qui
achverait le systme,  peine bauch, de nos moyens factices
d'observation directe.

En second lieu, les ressources fondamentales de l'observation biologique
sont suprieures  celles de l'observation chimique sous un autre aspect
encore plus capital, et plus ncessairement inhrent  la nature propre
des phnomnes. Car, d'aprs la vraie position relative des deux
sciences, le biologiste peut, videmment, disposer de l'ensemble des
procds chimiques, comme d'une sorte de facult nouvelle, pour
perfectionner l'exploration prliminaire du sujet de ses recherches. Un
tel moyen serait, par sa nature, radicalement interdit au chimiste, pour
lequel son usage constituerait directement un cercle vicieux
fondamental, puisqu'on supposerait ainsi rellement accomplie l'tude
mme qu'on entreprend. Les caractres purement physiques sont les seuls
admissibles dans la dfinition pralable des corps dont le chimiste
s'occupe, en vertu de l'antriorit scientifique de la physique compare
 la chimie: il ne connatra leurs proprits chimiques qu'aprs
l'entire solution de ses problmes, et, en consquence, il ne saurait
les ranger parmi ses donnes, quoique une exposition peu rationnelle
tende ordinairement  dguiser une telle ncessit, que les recherches
effectives mettent toujours en pleine vidence. Pour le biologiste, au
contraire, la chimie devant tre tout aussi connue que la physique, il
peut employer l'une et l'autre science  l'claircissement prliminaire
de son sujet propre, conformment  cette rgle philosophique vidente
que toute doctrine peut tre convertie en une mthode  l'gard de
celles qui la suivent dans la vraie hirarchie scientifique, et jamais
envers celles qui l'y prcdent[22]. La biologie commence aujourd'hui 
utiliser, quoique trs imparfaitement encore, cette importante proprit
fondamentale, compensation ncessaire, bien qu'insuffisante, de la
complication suprieure de ses phnomnes. C'est surtout dans les
observations anatomiques, ainsi qu'il et t facile de le prvoir, que
l'on a fait dj,  un certain degr, un heureux usage des procds
chimiques pour mieux caractriser les divers tissus lmentaires et les
principaux produits de l'organisme, en suivant,  cet gard comme  tant
d'autres, les lumineuses indications de Bichat. Quoique les observations
physiologiques proprement dites comportent beaucoup moins, par leur
nature, l'emploi d'un tel moyen, il peut cependant y tre aussi d'une
efficacit relle et notable. Il est, du reste, sous-entendu que, dans
l'un ou l'autre cas, ce genre d'exploration doit tre, comme tout autre,
toujours soigneusement subordonn aux maximes gnrales de la saine
philosophie biologique; en sorte que, par exemple, il faut savoir viter
ces minutieux dtails numriques qui surchargent trop souvent les
analyses chimiques des tissus organiques, et qui sont radicalement
incompatibles avec le vritable esprit de la science des corps vivans.
Enfin, pour achever de caractriser sommairement l'accroissement des
moyens lmentaires d'observation proprement dite en biologie, il ne
faut pas ngliger de noter que les substances qui composent
immdiatement les corps organiss sont, presque toujours, par leur
nature, plus ou moins alibiles; d'o il rsulte que l'examen des effets
alimentaires peut souvent devenir, mais sous le seul point de vue
anatomique, un utile complment des autres procds d'exploration,
surtout de l'exploration chimique et de la gustation, dont il constitue,
pour ainsi dire, un appendice naturel. Bichat, qui, le premier, en a
introduit l'usage, l'a plusieurs fois trs heureusement employ, pour
suppler  l'absence ou  l'imperfection des preuves chimiques.

      [Note 22: Il peut tre utile de remarquer,  ce sujet,
      que cette rgle est souvent mconnue, sous un rapport grave,
      dans l'exposition dogmatique de la biologie actuelle.
      Bichat, dans son immortel Trait d'_Anatomie gnrale_, a
      consacr l'usage peu rationnel de comprendre les proprits
      physiologiques elles-mmes parmi les caractres essentiels
      destins  dfinir chaque tissu, au mme titre que les
      caractres physiques, chimiques, et purement anatomiques, ce
      qui constitue, ce me semble, un vritable cercle vicieux. On
      ne saurait concevoir, sans doute, que deux tissus,
      identiques sous tous les divers aspects statiques, pussent
      diffrer physiologiquement, en sorte qu'une telle addition
      serait au moins superflue. Mais, en outre, elle me parat
      tendre directement  faire mconnatre le vritable esprit
      de la science biologique, qui consiste prcisment, comme je
      l'ai tabli,  conclure l'tat dynamique de l'tat statique,
      ou rciproquement, tandis qu'un tel usage mle confusment
      les inconnues du problme avec les donnes. On peut vrifier
      aisment cette critique, en considrant que si ces notions
      dynamiques, mal  propos introduites, pour chaque tissu,
      parmi les notions purement statiques, n'taient pas toujours
      ncessairement incompltes, la physiologie se trouverait
      ainsi graduellement absorbe, en ce qu'elle a de plus
      capital, par la simple anatomie, qui, par sa nature, n'en
      saurait tre qu'un prliminaire indispensable. En un mot,
      cette disposition est, en elle-mme, aussi irrationnelle que
      celle des chimistes qui emploieraient les proprits
      chimiques  caractriser les corps dont ils s'occupent.]

Considrons maintenant le second mode fondamental d'investigation
biologique, c'est--dire, l'exprimentation proprement dite, qui
s'applique ncessairement, d'une manire plus spciale, aux phnomnes
purement physiologiques, et dont l'exacte apprciation philosophique est
d'une importance capitale, en mme temps que d'une plus grande
difficult, surtout  cause des notions vicieuses qu'on s'en forme
encore habituellement.

En examinant, sous un point de vue gnral, les conditions essentielles
d'une exprimentation rationnelle, j'ai dj tabli,  ce sujet, dans la
vingt-huitime leon et dans la trente-cinquime, que, parmi tous les
ordres de phnomnes, les phnomnes physiques sont ceux qui, par leur
nature, doivent le mieux comporter un tel genre d'exploration. Ils sont
assez complexes, et par suite assez varis, pour permettre, et mme pour
exiger, l'application la plus tendue de l'art exprimental; et,
nanmoins, en vertu de leur grande gnralit, de leur simplicit
relative, et de l'extrme diversit des circonstances compatibles avec
leur production, les expriences peuvent y tre institues de la manire
la plus satisfaisante. Aussitt qu'on s'carte de cet heureux ensemble
de caractres, en passant  des phnomnes plus particuliers et plus
compliqus, l'usage de l'exprimentation devient ncessairement de moins
en moins dcisif. Mme  l'gard des phnomnes chimiques, nous avons
reconnu qu'ils prsentent, sous ce rapport, de grandes difficults
fondamentales, et que l'emploi des expriences ne semble y tre si
tendu que par suite d'une disposition peu philosophique, trop commune
aujourd'hui,  confondre l'observation d'un phnomne artificiel avec
une vritable exprimentation. Toutefois, l'art exprimental proprement
dit offre encore  la chimie une ressource capitale. Mais, dans l'tude
des corps vivans, la nature des phnomnes me parat opposer directement
des obstacles presque insurmontables  toute large et fconde
application d'un tel procd; ou, du moins, c'est par des moyens d'un
autre ordre que doit tre surtout poursuivi le perfectionnement
essentiel de la science biologique.

Une exprimentation quelconque est toujours destine  dcouvrir suivant
quelles lois chacune des influences dterminantes ou modificatrices d'un
phnomne participe  son accomplissement; et elle consiste, en gnral,
 introduire, dans chaque condition propose, un changement bien dfini,
afin d'apprcier directement la variation correspondante du phnomne
lui-mme. L'entire rationnalit d'un tel artifice et son succs
irrcusable reposent videmment sur ces deux suppositions fondamentales:
1. que le changement introduit soit pleinement compatible avec
l'existence du phnomne tudi, sans quoi la rponse serait purement
ngative; 2. que les deux cas compars ne diffrent exactement que sous
un seul point de vue, car autrement l'interprtation, quoique directe,
serait essentiellement quivoque. Or, la nature des phnomnes
biologiques doit rendre presque impossible une suffisante ralisation de
ces deux conditions prliminaires, et surtout de la seconde. Nous avons
tabli, en effet, que ces phnomnes exigent ncessairement le concours
indispensable d'un grand nombre d'influences distinctes, tant
extrieures qu'intrieures, qui, malgr leur diversit, sont troitement
lies entre elles, et dont l'harmonie ne saurait persister, au degr
convenable qu'entre certaines limites de variation plus ou moins
tendues. Rien n'est donc plus facile, sans doute, que de troubler, de
suspendre, ou mme de faire entirement cesser, l'accomplissement de
tels phnomnes; mais, au contraire, nous devons prouver les plus
grandes difficults  y introduire une perturbation exactement
dtermine, soit quant au genre, soit,  plus forte raison, quant au
degr. Trop prononce, elle empcherait le phnomne; trop faible, elle
ne caractriserait point assez le cas artificiel. D'un autre ct, lors
mme qu'elle a pu tre primitivement restreinte  la modification
directe d'une seule des conditions du phnomne, elle affecte
ncessairement presqu'aussitt la plupart des autres, en vertu de leur
consensus universel.  la vrit, cette invitable perturbation
indirecte peut quelquefois n'exercer, sur certains phnomnes, qu'une
influence rellement ngligeable; et c'est ce qui a permis, en plusieurs
occasions, trs importantes quoique fort rares, une judicieuse
application de l'art exprimental aux recherches biologiques. Mais, 
l'gard mme des questions qui comportent effectivement,  un degr
suffisant, un tel mode d'examen, l'institution rationnelle des
expriences prsente des difficults capitales, qui ne sauraient tre
surmontes que par un esprit trs philosophique, procdant, avec une
extrme circonspection, d'aprs une tude pralable, convenablement
approfondie, de l'ensemble du sujet  explorer. Aussi, sauf un petit
nombre d'heureuses exceptions, les expriences physiologiques ont-elles
jusqu'ici suscit ordinairement des embarras scientifiques suprieurs 
ceux qu'elles se proposaient de lever, sans parler, d'ailleurs, de
celles, plus multiplies encore, qui n'avaient rellement aucun but
bien dfini, et qui n'ont abouti qu' encombrer la science de dtails
oiseux et incohrens.

Pour complter, sous le point de vue philosophique de ce Trait, cette
sommaire apprciation de l'exprimentation biologique proprement dite,
je crois devoir y introduire une nouvelle considration gnrale, qui
pourrait contribuer  mieux diriger dsormais l'emploi d'un tel moyen.
En effet, les phnomnes vitaux dpendent, par leur nature, de deux
ordres bien distincts de conditions fondamentales, les unes relatives 
l'organisme lui-mme, les autres au systme ambiant. De l, ce me
semble, rsultent ncessairement deux modes nettement diffrens
d'appliquer  ces phnomnes la mthode exprimentale, en introduisant,
tantt dans l'organisme, et tantt dans le milieu, des perturbations
dtermines. L'altration du milieu tend constamment, il est vrai, 
troubler l'organisme, en sorte qu'une telle division peut paratre
impraticable; mais il faut considrer que l'tude de cette raction
constituerait elle-mme une partie essentielle de l'analyse propose,
indpendamment de l'exploration directe des effets purement
physiologiques, ce qui permet videmment de maintenir une semblable
distinction.

Jusqu'ici les principales sries d'expriences tentes en biologie,
appartiennent presque exclusivement  la premire de ces deux catgories
gnrales, c'est--dire qu'elles sont essentiellement relatives  une
perturbation artificielle de l'organisme et non du milieu, sans qu'on se
soit, d'ailleurs, expressment occup le plus souvent de maintenir le
milieu dans un tat invariable. Or, il importe de remarquer, en
principe, que ce mode d'exprimentation doit prcisment tre,
d'ordinaire, le moins rationnel, parce qu'il est beaucoup plus difficile
d'y satisfaire convenablement aux conditions fondamentales ci-dessus
rappeles. En effet, la vie est bien moins compatible avec l'altration
des organes qu'avec celle du systme ambiant; et, de plus, le consensus
des diffrens organes entre eux est tout autrement intime que leur
harmonie avec le milieu. Sous l'un et l'autre aspect, on ne saurait
ordinairement imaginer, en ce genre d'expriences moins susceptibles
d'un vrai succs scientifique que celles de vivisection, qui ont t
nanmoins les plus frquentes. La mort, plus ou moins prochaine et
souvent rapide, qu'elles dterminent presque toujours dans un systme
minemment indivisible, et le trouble universel que l'ensemble de
l'conomie organique en prouve immdiatement, les rendent, en gnral,
plus spcialement impropres  procurer aucune solution positive. Je
fais, d'ailleurs, ici compltement abstraction de l'vidente
considration sociale qui, non-seulement  l'gard de l'homme, mais
aussi envers les animaux (sur lesquels nous ne saurions, sans doute,
nous reconnatre des droits absolument illimits), doit faire hautement
rprouver cette lgret dplorable qui laisse contracter  la jeunesse
des habitudes de cruaut, aussi radicalement funestes  son
dveloppement moral que profondment inutiles, pour ne pas dire
davantage,  son dveloppement intellectuel.

La seconde classe essentielle d'expriences physiologiques, o, sans
affecter directement les organes, on modifie seulement, sous un point de
vue dtermin, le systme des circonstances extrieures, me parat
constituer, en gnral, le mode d'exprimentation le mieux appropri 
la nature des phnomnes vitaux, quoiqu'il ait t jusqu' prsent 
peine employ, si ce n'est, par exemple, dans quelques recherches fort
incompltes sur l'action des atmosphres artificielles, sur l'influence
comparative de diffrentes sortes d'alimentation, etc. Alors, en effet,
on est videmment beaucoup plus matre de circonscrire, avec une
exactitude scientifique, la perturbation factice dont il s'agit
d'apprcier l'influence physiologique, et qui porte sur un systme
susceptible d'une bien plus complte connaissance. En mme temps, son
action sur l'organisme, quoique assez prononce pour rester aisment
apprciable, peut tre mnage de telle manire que le trouble gnral
de l'conomie vienne beaucoup moins altrer l'observation spciale de
l'effet principal. Il faut ajouter enfin que toute exprimentation de ce
genre comporte bien davantage une suspension volontaire, qui permet de
rtablir l'tat normal,  la seule condition, bien plus facile 
remplir, de n'avoir produit dans l'organisme aucune modification
profonde et durable. Or, cette dernire proprit, qui ne saurait gure
appartenir au premier mode d'exprimentation, est minemment favorable 
la rationnalit des inductions, en rendant le parallle plus direct et
plus parfait. Car, lorsque l'organisme a t directement modifi, et
surtout dans les expriences de vivisection, la comparaison entre le cas
artificiel et le cas naturel, outre les causes essentielles
d'incertitude propres  une telle mthode, est ordinairement expose,
par suite mme de la violence du procd,  cette nouvelle chance
d'erreur que l'tat normal se juge sur un individu et sa perturbation
sur un autre, souvent pris au hasard. Le parallle peut, sans doute,
tre beaucoup plus juste dans le second mode d'exprimentation, qui
permet d'apprcier les deux tats sur le mme individu. Il est
satisfaisant de reconnatre, par un tel ensemble de motifs, que le genre
d'expriences le moins violent doive ncessairement tre aussi le plus
instructif.

En considrant l'application gnrale de la mthode exprimentale
proprement dite aux divers organismes de la srie biologique, la nature
des difficults essentielles change beaucoup plus que leur intensit
relle, qui nanmoins n'est pas toujours la mme. Plus l'organisme est
lev, plus il devient artificiellement modifiable, soit par
l'altration directe d'un ensemble de conditions organiques plus
compliqu, soit d'aprs les changemens plus varis d'un systme plus
tendu d'influences extrieures. Sous ce point de vue, le champ de
l'exprimentation physiologique, dans l'un ou l'autre de ces deux modes
fondamentaux, acquiert une extension croissante,  mesure qu'on remonte
la hirarchie biologique. Mais, d'un autre ct, la difficult d'une
rationnelle institution des expriences augmente proportionnellement,
par une suite non moins ncessaire des mmes caractres; en sorte que, 
mon avis, la facilit d'exprimenter est ds lors plus que compense,
pour le vrai perfectionnement de la science, par l'extrme embarras
qu'on prouve  le faire avec succs. Quand il s'agit, au contraire,
d'organismes infrieurs, des organes plus simples et moins varis, lis
entre eux par un consensus moins intime, et en mme temps un milieu
moins complexe et mieux dfini, prsentent  la saine exprimentation
biologique un ensemble de conditions videmment plus favorable, quoique,
sous un autre aspect, son domaine y doive tre, par cela mme, plus
restreint, surtout  l'gard des circonstances extrieures, dont les
variations admissibles sont plus limites; il faut d'ailleurs considrer
qu'on s'loigne alors extrmement de l'unit fondamentale de la
biologie, c'est--dire du type humain, ce qui doit rendre le jugement
plus incertain, principalement en ce qui concerne les phnomnes de la
vie animale. Nanmoins, quelque quivalens que paraissent, pour les
divers organismes, les diffrens obstacles fondamentaux  une large et
satisfaisante application de la mthode exprimentale, il me semble
incontestable, en dernire analyse, que cette mthode devient d'autant
plus convenable que l'on descend davantage dans la hirarchie
biologique, parce qu'on est ds lors moins loign de la constitution
scientifique propre  la physique inorganique,  laquelle l'art des
expriences est,  mes yeux, par sa nature, essentiellement destin.

Malgr cette svre apprciation philosophique de l'art exprimental
appliqu aux recherches physiologiques, personne ne conclura, j'espre,
que je veuille, d'une manire absolue, condamner son usage en biologie,
lorsqu'on a pu parvenir  raliser,  un degr suffisant, le difficile
accomplissement de l'ensemble si complexe des conditions varies qu'il
exige. Il faudrait, sans doute, tre gar par de bien puissantes
proccupations pour ne pas sentir vivement le profond mrite et la haute
importance scientifique des expriences si simples de Harvey sur la
circulation, de la lumineuse srie d'essais de Haller sur
l'irritabilit, d'une partie des expriences remarquables de Spallanzani
sur la digestion et sur la gnration, du bel ensemble de recherches
exprimentales de Bichat sur la triple harmonie entre le coeur, le
cerveau, et le poumon dans les animaux suprieurs, des belles
expriences de Legallois sur la chaleur animale, etc., et de plusieurs
autres tentatives analogues, qui, vu l'immense difficult du sujet,
peuvent rivaliser, pour ainsi dire, avec ce que la physique proprement
dite nous prsente de plus parfait. Le soin que j'ai pris ici d'indiquer
sommairement quelques nouvelles vues philosophiques relatives au
perfectionnement gnral de l'exprimentation biologique, doit, ce me
semble, suffisamment constater que je regarde l'art exprimental comme
pouvant, en effet, concourir efficacement aux vrais progrs ultrieurs
de l'tude des corps vivans. Mais, je devais nanmoins, contribuer,
autant qu'il est en moi,  rectifier les notions fausses ou exagres
qu'on se forme communment aujourd'hui d'une telle mthode, vers
laquelle son apparente facilit tend  entraner presque exclusivement
les esprits, et qui est si loin toutefois de constituer le mode gnral
d'exploration le mieux appropri  la nature des phnomnes biologiques.
Il faut maintenant, afin que cette importante question soit
convenablement envisage dans son ensemble, ajouter ici encore une
nouvelle considration capitale, sur la haute destination scientifique
de l'exploration pathologique, envisage comme offrant, pour la
biologie, d'une manire bien plus satisfaisante, le vritable quivalent
gnral de l'exprimentation proprement dite.

Suivant une remarque dj indique ds le volume prcdent, le vrai
caractre de la saine exprimentation scientifique ne saurait consister
dans l'institution artificielle des circonstances d'un phnomne
quelconque; mais il rsulte surtout du choix rationnel des cas,
d'ailleurs naturels ou factices, les plus propres  mettre en vidence
la marche essentielle du phnomne propos. Les dispositions tablies
par notre intervention volontaire n'ont jamais de valeur scientifique
que comme devant mieux satisfaire  cette seule condition essentielle,
envers les phnomnes d'aprs lesquels s'est forme,  ce sujet, notre
ducation philosophique, c'est--dire, les phnomnes inorganiques.
Mais, si, au contraire, il pouvait arriver, dans un sujet quelconque de
recherches positives, que l'exploration des cas artificiels ft
ncessairement plus inextricable, et que, en sens inverse, certains cas
naturels heureusement choisis s'adaptassent spcialement  une plus
lucide analyse, ce serait, videmment, prendre le moyen pour le but, et
sacrifier purilement le fond  la forme, que de persister alors, avec
une obstination routinire,  prfrer l'exprience proprement dite 
une observation ainsi caractrise: une semblable prdilection
deviendrait aussitt directement contraire au vrai principe
philosophique de la mthode exprimentale elle-mme. Or, une telle
hypothse se ralise compltement  l'gard des phnomnes
physiologiques. Autant leur nature se refuse, en gnral, comme nous
venons de le reconnatre,  l'exprimentation purement artificielle,
autant elle comporte minemment l'usage le plus tendu et le plus
heureux de cette sorte d'exprimentation spontane, qui rsulte
invitablement d'une judicieuse comparaison entre les divers tats
anormaux de l'organisme et son tat normal. C'est ce qu'on peut aisment
tablir.

Quelle est, en ralit, la proprit essentielle de toute exprience
directe? C'est, sans doute, d'altrer l'tat naturel de l'organisme, de
faon  prsenter sous un aspect plus vident l'influence propre 
chacune des conditions de ses diffrens phnomnes. Or, le mme but
n'est-il pas ncessairement atteint, d'une manire beaucoup plus
satisfaisante et d'ailleurs non moins tendue, par l'observation des
maladies, considres sous un simple point de vue scientifique? Suivant
le principe minemment philosophique qui sert dsormais de base gnrale
et directe  la pathologie positive, et dont nous devons l'tablissement
dfinitif au gnie hardi et persvrant de notre illustre concitoyen M.
Broussais[23], l'tat pathologique ne diffre point radicalement de
l'tat physiologique,  l'gard duquel il ne saurait constituer, sous un
aspect quelconque, qu'un simple prolongement plus ou moins tendu des
limites de variation, soit suprieures, soit infrieures, propres 
chaque phnomne de l'organisme normal, sans pouvoir jamais produire de
phnomnes vraiment nouveaux, qui n'auraient point,  un certain degr,
leurs analogues purement physiologiques. Par une suite ncessaire de ce
principe, la notion exacte et rationnelle de l'tat physiologique doit
donc fournir, sans doute, l'indispensable point de dpart de toute saine
thorie pathologique; mais il en rsulte, d'une manire non moins
vidente, que, rciproquement, l'examen scientifique des phnomnes
pathologiques est minemment propre  perfectionner les tudes
uniquement relatives  l'tat normal. Un tel mode d'exprimentation,
quoique indirect, est, en gnral, mieux adapt qu'aucun autre  la
vraie nature des phnomnes biologiques. Au fond, une exprience
proprement dite sur un corps vivant, est-elle rellement autre chose
qu'une maladie plus ou moins violente, brusquement produite par une
intervention artificielle? Or, ces circonstances, qui seules distinguent
ces altrations factices des drangemens naturels qu'prouve
spontanment l'organisme par une suite invitable du systme si complexe
et de l'harmonie si troite de ses diverses conditions d'existence
normale, ne sauraient, sans doute, tre regardes comme favorables, en
elles-mmes,  une saine exploration scientifique, qui doit en prouver,
au contraire, un immense surcrot de difficult. L'invasion successive
d'une maladie, le passage lent et graduel d'un tat presque entirement
normal  un tat pathologique pleinement caractris, loin de
constituer, pour la science, d'inutiles prliminaires, peuvent dj
offrir, videmment, par eux-mmes, d'inapprciables documens au
biologiste capable de les utiliser. Il en est encore ainsi, d'une
manire non moins sensible, pour l'autre extrmit du phnomne, surtout
dans les cas d'heureuse terminaison, spontane ou provoque, qui
prsente la mme exploration en sens inverse et comme une sorte de
vrification gnrale de l'analyse primitive. Si l'on considre enfin
qu'un tel prambule et une telle conclusion n'empchent point d'ailleurs
l'examen direct du phnomne principal, et tendent, au contraire, 
l'clairer vivement, on sentira quelle doit tre, en gnral, dans
l'tude des corps vivans, la haute supriorit ncessaire de l'analyse
pathologique sur l'exprimentation proprement dite. Je n'ai pas besoin
d'ailleurs de faire expressment ressortir cette proprit, aussi
essentielle qu'vidente, du premier mode d'exploration biologique, de
pouvoir tre immdiatement appliqu, de la manire la plus tendue, 
l'homme lui-mme, sans prjudice de la pathologie des animaux, et mme
des vgtaux, qui, long-temps ngliges, commencent aujourd'hui  tre
enfin judicieusement introduites parmi les moyens fondamentaux de la
biologie. On doit, sans doute, regarder comme fort honorable pour notre
espce d'tre ainsi parvenue  faire tourner au profit de son
instruction positive l'tude des nombreux drangemens qu'entrane
malheureusement la perfection mme de sa propre organisation et de celle
des autres races plus ou moins vivantes. Il est vraiment dplorable que
la constitution de nos grands tablissemens mdicaux soit, en gnral,
assez peu rationnelle jusqu'ici, du moins si j'en juge par la France,
pour qu'une telle source d'instruction reste encore presque entirement
strile, faute d'observations suffisamment compltes et d'observateurs
convenablement prpars.

      [Note 23: On ne saurait mconnatre les droits rels de
      M. Broussais  cette fondation capitale, quoique d'ailleurs
      il ft galement injuste de ngliger la part essentielle de
      ses plus illustres prdcesseurs, depuis environ un
      demi-sicle, dans la prparation indispensable 
      l'tablissement direct d'un tel principe, qui, comme toute
      autre ide-mre, a d tre long-temps et diversement labor
      avant de pouvoir tre saisi dans son ensemble et par suite
      rationnellement proclam. Je ne peux m'empcher,  ce sujet,
      de rclamer ici hautement contre la profonde injustice
      nationale qui a succd, en gnral, envers M. Broussais, 
      quelques annes d'un enthousiasme irrflchi. La postrit
      n'oubliera point, sans doute, que M. Broussais a bien voulu,
      aprs avoir fourni sa principale carrire scientifique, se
      porter candidat  l'Acadmie des Sciences de Paris, et qu'il
      en a t aveuglment repouss; la plupart des membres de
      cette illustre compagnie taient,  la vrit, des juges
      incomptens d'une telle capacit philosophique. Toutefois,
      ce qui mrite davantage encore d'tre signal  l'opinion
      vraiment impartiale et claire, c'est l'indiffrence
      systmatique, pour ne pas dire plus, de la majeure partie
      des mdecins actuels, surtout en France,  l'gard de M.
      Broussais, quoique ses travaux aient certainement concouru,
      d'une manire plus ou moins directe mais fondamentale, au
      dveloppement intellectuel de la plupart d'entre eux, et
      malgr d'ailleurs l'intrt social vident de la corporation
      mdicale  se rallier sous un chef minent, intrt que
      n'eussent point, sans doute, aussi lgrement nglig des
      corporations rtrogrades mais plus habitues  la
      hirarchique coordination des efforts, comme celle des
      prtres, et mme celle des avocats.]

Cette exploration pathologique doit tre assujettie, comme tout autre
mode d'exprimentation,  la distinction gnrale que j'ai ci-dessus
tablie. En effet, les perturbations naturelles, aussi bien que les
altrations artificielles, peuvent provenir d'une double origine, ou des
drangemens spontans qu'prouve l'organisme par l'action mutuelle de
ses diverses parties, ou des troubles primitifs dans le systme
extrieur de ses conditions d'existence. Or, ici, comme prcdemment, il
faut reconnatre, en gnral, et d'aprs les mmes motifs essentiels,
que les maladies produites par l'altration du milieu conviennent
ncessairement davantage  l'analyse biologique que celles directement
relatives  la perturbation de l'organisme. Les causes en doivent tre,
d'ordinaire, mieux circonscrites et plus connues, la marche plus
claire, et l'heureuse terminaison plus facile. Il serait superflu
d'insister davantage ici sur une extension aussi vidente de notre
remarque fondamentale.

Le moyen gnral d'exploration biologique qui rsulte d'une judicieuse
analyse des phnomnes pathologiques, est videmment applicable, encore
plus que l'exprimentation directe,  l'ensemble de la srie organique.
Il est, comme celui-ci, d'autant plus fcond et plus vari qu'il s'agit
d'un organisme plus lev; mais il est aussi, en mme temps, plus
incertain et plus difficile, quoiqu'il le soit toujours beaucoup moins
que le prcdent. C'est pourquoi il y a encore plus de vritable utilit
scientifique  l'tendre  tous les degrs de la hirarchie biologique,
lors mme qu'on ne se proposerait d'autre but qu'une plus exacte
connaissance de l'homme, dont les maladies propres peuvent tre
claires, d'une manire souvent trs heureuse, par une saine analyse
des drangemens relatifs  tous les autres organismes, jusques et y
compris l'organisme vgtal, ainsi que nous l'tablirons d'ailleurs tout
 l'heure en traitant du procd comparatif.

Non-seulement l'analyse pathologique est applicable, par sa nature, 
tous les organismes quelconques, mais elle peut embrasser aussi tous
les divers phnomnes du mme organisme, ce qui constitue un dernier
motif gnral de la supriorit vidente de ce mode indirect
d'exprimentation biologique, oppos au mode direct. Celui-ci, en effet,
est trop perturbateur et trop brusque pour qu'on puisse rellement
l'appliquer jamais avec succs  l'tude de certains phnomnes, qui
exigent la plus dlicate harmonie d'un systme de conditions trs vari;
tandis que ces mmes caractres sont loin, malheureusement, de mettre de
tels phnomnes  l'abri des altrations pathologiques. On conoit que
j'ai principalement en vue ici les phnomnes intellectuels et moraux,
relatifs aux animaux suprieurs, et surtout  l'homme, dont l'tude est
 la fois si importante et si difficile, et qui, par leur nature, ne
sauraient tre le sujet d'aucune exprimentation un peu nergique,
susceptible seulement de les faire immdiatement cesser. L'observation
des nombreuses maladies, primitives ou conscutives, du systme nerveux,
nous offre, videmment, un moyen spcial et inapprciable de
perfectionner l'exacte connaissance de leurs vritables lois, quoique
les obstacles particuliers  une telle exploration, et, en mme temps,
l'inaptitude plus prononce de la plupart des explorateurs jusqu'
prsent, n'aient pas permis encore d'utiliser beaucoup une ressource
aussi capitale.

On doit, enfin, pour avoir un aperu complet de l'ensemble des moyens
gnraux que la biologie peut emprunter  l'analyse pathologique, y
ajouter, comme un appendice naturel, l'examen des organisations
exceptionnelles, ou des cas de monstruosit. Ces anomalies organiques,
plus long-temps encore que les autres phnomnes, ainsi qu'on devait s'y
attendre, n'ont t le sujet, presque jusqu' nos jours, que d'une
aveugle et strile curiosit. Mais, depuis que la science, d'aprs
d'heureuses analyses particulires, tend de plus en plus  les ramener
directement, en gnral, aux lois fondamentales de l'organisme rgulier,
leur tude a commenc  devenir un important complment de l'ensemble
des procds relatifs  l'exploration biologique, et spcialement du
procd pathologique, dont elle constitue une sorte de prolongement
universel, en considrant de telles exceptions comme de vraies maladies,
dont l'origine est seulement plus ancienne et moins connue, et la nature
ordinairement plus incurable, double caractre qui doit, toutefois, leur
faire attribuer, en principe, une moindre valeur scientifique.  cela
prs, le moyen tratologique est d'ailleurs applicable, comme le moyen
pathologique, soit  l'ensemble de la hirarchie biologique, soit 
tous les divers aspects essentiels de chaque organisme, animal ou
vgtal; et ce n'est qu'en l'employant ainsi dans toute son extension
philosophique, qu'on en pourra raliser, de mme qu'envers tout autre
procd, des applications d'une vritable importance spculative.

Quel que soit le mode d'exprimentation, direct ou indirect, artificiel
ou naturel, que l'on se propose de suivre dans une tude biologique
quelconque, on devra, videmment, remplir, en gnral, ces deux
conditions constamment indispensables,  dfaut desquelles tant de
recherches compliques ont laborieusement avort jusqu'ici: 1 avoir en
vue un but nettement dtermin, c'est--dire, tendre  claircir tel
phnomne organique, sous tel aspect spcial; 2 connatre, le plus
compltement possible, d'aprs l'observation proprement dite, le
vritable tat normal de l'organisme correspondant et les vraies limites
de variation dont il est susceptible. Sans la premire condition, le
caractre du travail serait, de toute ncessit, vague et incertain;
sans la seconde, l'institution des expriences ne serait dirige par
aucune considration rationnelle, et leur interprtation finale n'aurait
aucune base solide.  l'gard de sciences plus simples et plus
anciennes, dont la constitution positive est plus avance, et la vraie
philosophie mieux connue, de telles recommandations gnrales
sembleraient, en quelque sorte, puriles. Malheureusement, envers une
science fondamentale aussi complique et aussi rcente que l'est la
biologie, il s'en faut encore de beaucoup que la philosophie positive
puisse dsormais se dispenser de reproduire, d'une manire spciale et
pressante, ces maximes lmentaires. C'est surtout dans les problmes
relatifs  la vie animale, que leur inobservance habituelle est trs
frappante, quoique les recherches sur la vie organique ne soient point,
assurment, toujours irrprochables sous ce rapport. Si, par exemple,
les nombreuses observations recueillies jusqu'ici quant aux divers
drangemens des phnomnes intellectuels et moraux n'ont rellement
rpandu encore presque aucune lumire importante sur les lois naturelles
de leur accomplissement, on doit principalement l'attribuer, soit 
l'absence d'un sujet de recherches nettement conu et distinctement
spcifi, soit, plus fortement peut-tre,  la trop imparfaite notion
pralable de l'tat normal correspondant. Ainsi, en dernire analyse,
quelle que puisse tre, en biologie, la valeur fondamentale du mode le
plus convenable d'exprimentation, il ne faut jamais oublier que, ici
comme partout ailleurs, et mme beaucoup plus qu'ailleurs, l'observation
pure doit ncessairement tre toujours place en premire ligne, comme
clairant d'abord, d'une indispensable lumire, l'ensemble du sujet dont
il s'agit de perfectionner ensuite, sous tel point de vue dtermin,
l'tude spciale, par voie d'exprimentation.

Il me reste, enfin,  considrer, en troisime lieu, la dernire mthode
fondamentale propre  l'exploration biologique, celle qui, par sa
nature, est le plus spcialement adapte  l'tude des corps vivans,
d'o elle tire, en effet, sa vritable source logique, et dont elle
doit, par son application toujours plus complte et plus rationnelle,
dterminer dsormais, plus qu'aucune autre, le progrs incessamment
croissant. On voit qu'il s'agit, en un mot, de la mthode comparative
proprement dite, que nous devons caractriser ici sous son aspect le
plus philosophique.

En tablissant, au commencement du volume prcdent, ma division
rationnelle des trois modes fondamentaux de l'art d'observer, j'ai dj
fait sentir, en gnral, que le dernier de ces modes, le plus indirect
et le plus difficile de tous, la comparaison, tait essentiellement
destin, par sa nature,  l'tude des phnomnes les plus particuliers,
les plus compliqus, et les plus varis, dont il devait constituer la
principale ressource. Nous avons d'abord reconnu que les vrais
phnomnes astronomiques, ncessairement limits au seul monde dont nous
faisons partie, ne pouvaient aucunement comporter, si ce n'est d'une
manire tout--fait secondaire, l'application d'un tel procd
d'exploration. Passant ensuite aux divers phnomnes de la physique
proprement dite, nous avons galement constat que, quoique leur nature
y interdise beaucoup moins une utile introduction de la mthode
comparative, c'est nanmoins d'aprs un tout autre mode fondamental que
l'art d'observer doit y tre spcialement employ. Enfin,  partir des
phnomnes chimiques, nous avons tabli que, malgr qu'une telle mthode
n'ait jusqu'ici aucun rang dtermin dans le systme logique de la
philosophie chimique, le caractre des phnomnes commence ds lors 
devenir susceptible d'une heureuse et importante combinaison de ce mode
avec les deux autres, qui doivent nanmoins y rester prpondrans. Mais
c'est seulement dans l'tude, soit statique, soit dynamique, des corps
vivans, que l'art comparatif proprement dit peut prendre tout le
dveloppement philosophique qui le caractrise, de manire  ne pouvoir
tre convenablement transport  aucun sujet qu'aprs avoir t
exclusivement emprunt  cette source primitive, suivant le principe
logique si frquemment proclam et pratiqu dans ce Trait.

Quelles sont, en effet, les conditions fondamentales sur lesquelles
doive ncessairement reposer, en gnral, l'application rationnelle d'un
tel mode d'exploration? Elles consistent, videmment, par la nature mme
du procd, dans cet indispensable concours de l'unit essentielle du
sujet principal avec la grande diversit de ses modifications
effectives. Sans la premire condition, la comparaison n'aurait aucune
base solide; sans la seconde, elle manquerait d'tendue et de fcondit:
par leur runion, elle devient  la fois possible et convenable. Or,
d'aprs la dfinition mme de la vie, ces deux caractres sont, de toute
ncessit, minemment raliss dans l'tude des phnomnes biologiques,
sous quelque point de vue qu'on les envisage. L'exacte harmonie entre le
moyen et le but est ici tellement spontane et si nettement prononce,
que son entire apprciation philosophique peut tre aisment effectue
sans donner lieu  ces discussions spciales qui ont t indispensables
ci-dessus pour caractriser avec justesse la vraie fonction rationnelle,
bien plus quivoque et plus litigieuse, de la mthode exprimentale en
biologie.

Tout le systme de la science biologique drive, comme nous l'avons
tabli, d'une seule grande conception philosophique: la correspondance
gnrale et ncessaire, diversement reproduite et incessamment
dveloppe, entre les ides d'organisation et les ides de vie. L'unit
fondamentale du sujet ne saurait donc tre, en aucun cas, plus parfaite;
et la varit presque indfinie de ses modifications, soit statiques,
soit dynamiques, n'a pas besoin, sans doute, d'tre formellement
constate. Sous le point de vue purement anatomique, tous les organismes
possibles, toutes les parties quelconques de chaque organisme, et tous
les divers tats de chacun, prsentent ncessairement un fond commun de
structure et de composition, d'o procdent successivement les diverses
organisations plus ou moins secondaires qui constituent des tissus, des
organes, et des appareils de plus en plus compliqus. De mme, sous
l'aspect physiologique proprement dit, tous les tres vivans, depuis le
vgtal jusqu' l'homme, considrs dans tous les actes et  toutes les
poques de leur existence, sont essentiellement dous d'une certaine
vitalit commune, premier fondement indispensable des innombrables
phnomnes qui les caractrisent graduellement. L'une et l'autre de ces
deux grandes faces corrlatives du sujet universel de la biologie,
montrent toujours ce que les diffrens cas offrent de semblable comme
tant ncessairement, et en ralit, plus important, plus fondamental,
que les particularits qui les distinguent; conformment  cette loi
essentielle de la philosophie positive, dont j'ai fait, ds le dbut et
dans tout le cours de cet ouvrage, une des principales bases de ma
conception philosophique, que, en tout genre, les phnomnes plus
gnraux dominent constamment ceux qui le sont moins. C'est sur une
telle notion que repose directement l'admirable rationnalit de la
mthode comparative applique  la biologie.

Au premier aspect, l'obligation strictement prescrite  cette grande
science d'embrasser ainsi, dans son entire immensit, l'imposant
ensemble de tous les cas organiques et vitaux, parat devoir accabler
notre intelligence sous une insurmontable accumulation de difficults
capitales: et, sans doute, ce sentiment naturel a d long-temps
contribuer, en effet, d'une manire spciale,  retarder le
dveloppement de la saine philosophie biologique. Il est nanmoins
exactement vrai qu'une telle extension du sujet jusqu' ses extrmes
limites philosophiques, loin de constituer, pour la science, un
vritable obstacle, devient, au contraire, son plus puissant moyen de
perfectionnement, par la lumineuse comparaison fondamentale qui en
rsulte ncessairement, une fois que l'esprit humain, familiaris enfin
avec les conditions essentielles de cette difficile tude, parvient 
disposer tous ces cas divers dans un ordre qui leur permette de
s'clairer mutuellement. Borne  la seule considration de l'homme,
comme elle l'a t si long-temps, la science biologique ne pouvait, en
ralit, par sa nature, faire aucun progrs essentiel, mme purement
anatomique, si ce n'est quant  cette anatomie descriptive et
superficielle, uniquement applicable  l'art chirurgical; car, en
procdant ainsi, elle abordait directement la solution du problme le
plus difficile par l'examen isol du cas le plus compliqu, ce qui
devait ter ncessairement tout espoir d'un vritable succs. Sans
doute, il tait non-seulement videmment invitable, mais encore
rigoureusement indispensable, que la biologie comment par un tel point
de dpart, afin de se constituer une unit fondamentale, qui pt servir
ensuite  la coordination systmatique de la srie entire des cas
biologiques. Un tel type ne pouvait, en effet, sous peine de nullit
radicale, tre arbitrairement choisi; et ce n'est point uniquement, ni
mme principalement, comme le mieux connu et le plus intressant, que le
type humain a d tre ncessairement prfr; c'est surtout par la
raison profonde qu'il offre, en lui-mme, le rsum le plus complet de
l'ensemble de tous les autres cas, dont il permet ds lors de concevoir
une coordination exactement rationnelle. Ainsi, une premire analyse
(obtenue d'aprs l'observation proprement dite, convenablement aide de
l'exprimentation) de l'homme, envisag  l'tat adulte et au degr
normal, sert  former la grande unit scientifique, suivant laquelle
s'ordonnent les termes successifs de l'immense srie biologique, 
mesure qu'ils s'loignent davantage de ce type fondamental, en
descendant jusqu'aux organisations les plus simples et aux modes
d'existence les plus imparfaits. Mais, cela pos, la science, quant 
l'homme lui-mme, resterait ternellement  l'tat de grossire bauche,
si, aprs une telle opration prliminaire, uniquement destine 
permettre son dveloppement rationnel, on ne reprenait intgralement
l'ensemble de cette tude pour obtenir des connaissances plus
approfondies, par la comparaison perptuelle, sous tous les aspects
possibles, du terme primordial  tous les autres termes de moins en
moins complexes de cette srie gnrale, ou, rciproquement, par
l'analyse comparative des complications graduelles qu'on observe en
remontant du type le plus infrieur au type humain. Soit qu'il s'agisse
d'une disposition anatomique, ou d'un phnomne physiologique, une
semblable comparaison mthodique de la suite rgulire des diffrences
croissantes qui s'y rapportent, offrira toujours ncessairement, par la
nature de la science, le moyen le plus gnral, le plus certain, et le
plus efficace d'claircir, jusque dans ses derniers lmens, la question
propose. Non-seulement on connatra ainsi un beaucoup plus grand nombre
de cas, mais, ce qui importe bien davantage, on connatra mieux chacun
d'eux par une consquence invitable et immdiate de leur rapprochement
rationnel. Sans doute, un tel effet ne serait point rellement produit,
et le problme aurait t rendu ainsi plus complexe au lieu de se
simplifier, si, par leur nature, tous ces cas divers ne prsentaient pas
ncessairement une similitude fondamentale, accompagne de modifications
graduelles, toujours assujetties  une marche rgulire: et c'est
pourquoi cette mthode comparative ne convient essentiellement qu' la
seule biologie, sauf l'usage capital que je montrerai, dans le volume
suivant, qu'on en peut faire aussi, d'aprs les mmes motifs
philosophiques, quoique  un degr beaucoup moindre, pour la physique
sociale. Mais,  l'gard de toutes les tudes biologiques, l'ensemble
des considrations prcdentes ne peut laisser, ce me semble, en
principe, aucune incertitude sur l'vidente convenance directe et
gnrale d'une telle mthode, tout en indiquant d'ailleurs les
difficults essentielles que doit prsenter le plus souvent l'heureuse
application d'un instrument aussi dlicat, dont bien peu d'esprits
encore ont su faire un usage convenable.

Quelque complte et spontane que soit, en ralit, cette harmonie
fondamentale, tout vrai philosophe doit, nanmoins, sans doute,
contempler avec une profonde admiration l'art minent  l'aide duquel
l'esprit humain a pu convertir en un immense moyen ce qui devait d'abord
paratre constituer une difficult capitale. Une telle transformation
offre,  mes yeux, un des plus grands et des plus irrcusables
tmoignages de force relle que notre intelligence ait jamais fournis en
aucun genre. Et, c'est bien ici, comme  l'gard de toutes les autres
facults scientifiques vraiment primordiales, l'oeuvre de l'espce
entire, graduellement dveloppe dans la longue suite des sicles, et
non le produit original d'aucun esprit isol, malgr la frivole et
inqualifiable prtention de quelques modernes  se proclamer, ou  se
laisser proclamer les vrais crateurs privilgis de la biologie
comparative! Depuis le simple usage primitif que le grand Aristote fit,
en quelque sorte spontanment, d'une telle mthode dans les cas les
plus faciles (ne ft-ce qu'en comparant, par exemple, la structure des
membres infrieurs de l'homme  celle des membres suprieurs), jusqu'aux
rapprochemens les plus profonds et les plus abstraits de la biologie
actuelle, on trouve rellement une srie trs tendue d'tats
intermdiaires constamment progressifs, entre lesquels l'histoire ne
saurait individuellement signaler que les travaux susceptibles
d'indiquer, pour l'poque correspondante, une plus parfaite intelligence
du vrai gnie de l'art comparatif, manifeste par son application plus
heureuse et plus large. Il est vident, en un mot, que la mthode
comparative des biologistes, pas plus que la mthode exprimentale des
physiciens, n'a t ni pu tre proprement invente par personne.

Distinguons maintenant les divers aspects gnraux sous lesquels doit
tre poursuivie la comparaison biologique, que nous continuerons
toujours  envisager  la fois comme statique et comme dynamique. On
peut les rapporter  cinq chefs principaux, que je classe ici, autant
que possible, dans l'ordre de leur enchanement naturel et de leur
valeur scientifique croissante: 1 comparaison entre les diverses
parties de chaque organisme dtermin; 2 comparaison entre les sexes;
3 comparaison entre les diverses phases que prsente l'ensemble du
dveloppement; 4 comparaison entre les diffrentes races ou varits de
chaque espce; 5 enfin, et au plus haut degr, comparaison entre tous
les organismes de la hirarchie biologique. Il est d'ailleurs
sous-entendu que, dans l'un quelconque de ces parallles, l'organisme
sera constamment considr  l'tat normal, ainsi qu'on l'a toujours
fait jusqu'ici, comme il tait indispensable de le faire d'abord. Quand
les lois essentielles relatives  cet tat auront t convenablement
tablies, l'esprit humain pourra passer rationnellement  la pathologie
compare, soit statique, soit dynamique, dont l'tude, encore plus
dtaille par sa nature, devra conduire  perfectionner ces lois en
tendant leur porte primitive. Mais toute semblable tentative serait
actuellement prmature, l'organisme normal n'tant point encore assez
bien connu. Jusqu'alors, l'exploration pathologique ne saurait tre
employe rgulirement en biologie qu' titre d'quivalent de
l'exprimentation proprement dite, comme je l'ai prcdemment expliqu.
D'ailleurs, il faut reconnatre, ce me semble, que ce systme distinct
et complet de pathologie comparative, quelque prcieux qu'il ft,
n'appartiendrait point rellement, en aucun cas,  la vraie biologie,
quoiqu'il en devnt l'application ncessaire, mais essentiellement 
l'art mdical, envisag dans son entire extension, dont il
constituerait rationnellement la base indispensable et directe.

Si l'on ne devait point attacher une vritable importance  ne pas trop
multiplier les motifs gnraux de comparaison, on aurait pu comprendre,
parmi ceux que je viens d'numrer, l'examen des diffrences que
prsente chaque partie ou chaque acte organique suivant les diverses
circonstances extrieures normales sous l'influence desquelles
l'organisme est plac, ce qui embrasse  la fois les considrations
essentielles de climat, de rgime, etc. Mais, il est vident que
l'entier dveloppement de ces considrations appartient rationnellement,
d'une manire spciale,  l'histoire naturelle proprement dite, et non 
la pure biologie. Quant  leur bauche fondamentale, qui convient
rellement aux tudes biologiques, elle est tout naturellement comprise
dans le domaine effectif de la simple observation directe, dont elle
constitue le complment indispensable, et non proprement dans celui de
la mthode comparative, qui, ce me semble, doit toujours reposer sur une
modification quelconque de l'organisme lui-mme et non du milieu. On
pourrait aussi distinguer, sans doute, comme titre spar, la
comparaison entre les divers tempramens, c'est--dire, entre les
diffrentes modifications natives,  la fois normales et fixes, d'un
mme organisme  un ge quelconque. Mais cette considration a trop peu
d'importance propre, si ce n'est dans l'espce humaine, pour exiger, en
gnral, une mention distincte. Du reste, parvenue  son maximum
d'influence, elle se trouve implicitement comprise dans la considration
des varits ou races proprement dites, qui ne paraissent tre, suivant
la judicieuse thorie de M. de Blainville, que des tempramens pousss
jusqu' l'extrme limite des variations normales dont l'organisme
correspondant tait susceptible, et rendus en mme temps plus
persistans, par l'influence continue d'un milieu fixe et plus prononc,
agissant, pendant une longue suite de gnrations, sur une espce
primitivement homogne.

Quel que soit le mode gnral suivant lequel on se propose d'appliquer
la mthode comparative  une recherche biologique quelconque, son esprit
essentiel consiste toujours  concevoir tous les cas envisags comme
devant tre radicalement analogues sous le point de vue que l'on
considre, et  reprsenter, en consquence, leurs diffrences
effectives comme de simples modifications, dtermines, dans un type
fondamental et abstrait, par l'ensemble des caractres propres 
l'organisme ou  l'tre correspondant; en sorte que les diffrences
secondaires soient sans cesse rattaches aux principales d'aprs des
lois constamment uniformes, dont le systme doit constituer la vraie
philosophie biologique, soit statique, soit dynamique, destine 
fournir ainsi l'explication rationnelle et homogne de chaque cas
dtermin. Si la question est simplement anatomique, on regarde, 
partir de l'homme adulte et normal pris pour unit fondamentale, toutes
les autres organisations comme des simplifications successives, par voie
de dgradation continue, de ce type primordial, dont les dispositions
essentielles doivent se retrouver toujours dans les cas mme les plus
loigns, qui les montrent dgages de toute complication plus ou moins
accessoire. De mme, en traitant un problme physiologique proprement
dit, on cherche surtout  saisir l'identit fondamentale du phnomne
principal qui caractrise la fonction propose,  travers les
modifications graduelles que prsente la srie entire des cas compars,
jusqu' ce que les plus simples d'entre eux aient enfin ralis, autant
que possible, l'isolement, d'abord abstrait, d'un tel phnomne, dont
la notion essentielle, ainsi fixe, peut tre ensuite revtue
successivement, en sens inverse, des diverses attributions secondaires
qui la compliquaient primitivement. Il est donc vident, sous l'un ou
l'autre aspect, que la conception qualifie par quelques naturalistes
contemporains du nom de _thorie des analogues_, et qu'on s'est efforc
de prsenter comme une innovation rcente, ne constitue rellement, sous
une autre dnomination, que le principe ncessaire et invariable de la
mthode comparative elle-mme, directement envisage dans son ensemble
philosophique. On conoit aisment quelle profonde et clatante lumire
une telle mthode, convenablement applique, est minemment destine 
rpandre sur toutes les tudes biologiques, dont les immenses dtails
doivent, par leur nature, trouver, dans cet intime rapprochement mutuel
de tous les cas possibles, les principaux moyens d'explication
scientifique qui leur sont propres. Il serait, d'ailleurs, impossible de
mconnatre combien des esprits irrationnels ou mal prpars peuvent
facilement abuser d'une mthode, aussi dlicate en elle-mme, et encore
aussi imparfaitement apprcie d'ordinaire, de manire  entraver le
vrai dveloppement de la science par de vicieuses spculations sur des
analogies qui ne sauraient exister, faute d'avoir d'abord exactement
circonscrit le champ gnral des analogies relles, correspondant 
l'ensemble des organes ou des actes vritablement communs.

Parmi les motifs essentiels de comparaison biologique prcdemment
numrs, les seuls qui prsentent un caractre assez nettement tranch
pour devoir tre ici spcialement examins sont, la comparaison entre
les diverses parties d'un mme organisme, celle des diffrentes phases
de chaque dveloppement, et surtout celle de tous les termes distincts
de la grande hirarchie des corps vivans. Afin de complter cet aperu
gnral de la mthode comparative, il convient maintenant d'apprcier
sparment la valeur philosophique de chacun de ces trois modes
principaux.

C'est, de toute ncessit, par le premier que cette mthode a d
commencer  s'introduire spontanment dans les recherches quelconques,
soit statiques, soit dynamiques, relatives aux corps vivans. En se
bornant mme  la seule considration de l'homme, aucun esprit
philosophique ne saurait viter d'tre plus ou moins frapp
immdiatement de la similitude remarquable que prsentent,  tant
d'gards, ses diverses parties principales, soit dans leur structure,
soit dans leurs fonctions, malgr leurs grandes et incontestables
diffrences. D'abord, tous les tissus, tous les appareils, en tant
qu'organiss et vivans, offrent, d'une manire homogne, ces caractres
fondamentaux inhrens aux ides mmes d'organisation et de vie, et
auxquels sont rduits les derniers organismes. Mais, en outre, sous un
point de vue plus spcial, l'analogie des organes devient ncessairement
de plus en plus prononce  mesure que celle des fonctions l'est
davantage, et, rciproquement, ce qui peut conduire, et a souvent
conduit, en effet, aux plus lumineux rapprochemens, anatomiques ou
physiologiques, en passant ainsi alternativement de l'une  l'autre
similitude. Quelque admirable extension qu'ait pris, de nos jours, 
d'autres titres, la mthode comparative, les biologistes sont loin de
renoncer  employer dsormais, comme moyen d'importantes dcouvertes, ce
mode originaire et simple de l'art comparatif. C'est ainsi, par exemple,
que le grand Bichat, quoique essentiellement rduit  la seule
considration de l'homme, envisag mme  l'tat adulte, a dcouvert
cette analogie fondamentale entre le systme muqueux et le systme
cutan, qui a dj rpandu tant de prcieuses lumires sur la biologie
et sur la pathologie. De mme, malgr cette profonde et familire
intelligence de la mthode comparative, envisage dans sa plus grande
extension philosophique et sous tous ses divers aspects essentiels, qui
caractrise minemment les travaux de M. de Blainville, on ne saurait
douter, par exemple, que l'assimilation capitale tablie par cet
illustre biologiste entre le crne et les autres lmens de la colonne
vertbrale, ne pt tre suffisamment indique par la simple analyse
rationnelle de l'organisme humain.

Le second mode gnral de l'art comparatif, qui consiste dans le
rapprochement des divers tats par lesquels passe successivement chaque
corps vivant depuis sa premire origine jusqu' son entire destruction,
prsente  la science biologique un nouvel ordre de ressources
fondamentales. Sa principale valeur philosophique rsulte de ce que, par
sa nature, il permet d'envisager, sur un courte chelle, et pour ainsi
dire d'un seul aspect, l'ensemble sommaire et rapide de la srie
successive des organismes les plus tranchs que puisse offrir la
hirarchie biologique. Car, on conoit que l'tat primitif de
l'organisme mme le plus lev doit ncessairement reprsenter, sous le
point de vue anatomique ou physiologique, les caractres essentiels de
l'tat complet propre  l'organisme le plus infrieur, et ainsi
successivement; quoique on doive, d'ailleurs soigneusement viter toute
prtention,  la fois purile et absurde,  retrouver minutieusement
l'analogue exact de chaque terme principal relatif  la partie
infrieure de la srie organique dans la seule analyse, bien plus et
tout autrement circonscrite, des diverses phases du dveloppement de
chaque organisme suprieur. Il reste, nanmoins, incontestable qu'une
telle analyse des ges offre,  l'anatomie et  la physiologie, la
proprit essentielle de raliser, dans un mme individu, cette
complication successive d'organes et de fonctions qui caractrise
l'ensemble sommaire de la hirarchie biologique, et dont le
rapprochement, devenu ainsi plus homogne et plus complet en mme temps
que moins tendu, constitue un ordre spcial de comparaisons lumineuses,
qui ne pourrait tre entirement suppl par aucun autre. Quoique utile
 tous les degrs de l'chelle organique, c'est, videmment, dans
l'espce humaine, et dans le sexe mle, que cette analyse doit
ncessairement acqurir la plus grande valeur, puisque l'intervalle
entre l'origine et le maximum du dveloppement est alors aussi prononc
qu'on puisse jamais le concevoir, tous les organismes ayant,  peu prs,
le mme point de dpart. Malheureusement, l'extrme difficult
d'explorer ici l'organisation et la vie intra-utrines, qui sont,
nanmoins, sous ce point de vue, les plus importantes  analyser,
entrave beaucoup encore la principale application de ce prcieux moyen
d'instruction. Enfin, c'est essentiellement pour la priode ascendante
de la vie que cette analyse offre une ressource capitale: la priode
oppose, qui n'est, en ralit, qu'une mort graduellement accomplie,
prsente,  cet gard, peu d'intrt scientifique. Car, s'il doit
exister une foule de manires de vivre, il ne peut gure y avoir, au
fond, qu'une seule manire naturelle de mourir; quoique, d'ailleurs,
l'analyse rationnelle de cette mort naturelle soit loin, sans doute,
d'tre dpourvue, en elle-mme, d'une vritable importance pour la
science biologique, dont elle constitue une sorte de corollaire gnral,
propre  vrifier utilement l'ensemble de ses lois principales.

Malgr l'minente valeur des deux modes prcdens de comparaison
biologique, c'est surtout de l'immense parallle rationnel institu
entre tous les termes de la srie organique que la mthode comparative
proprement dite doit tirer, non-seulement son plus admirable
dveloppement, mais encore son principal caractre philosophique comme
mthode distincte. Aussi conoit-on sans peine l'exagration vulgaire
qui porte si frquemment  ne reconnatre formellement l'existence
effective d'une telle mthode que dans les seuls cas o elle est
immdiatement applique sous ce dernier point de vue, le plus tendu et
le plus efficace de tous, quoique cette apprciation dmesure entrane
d'ailleurs l'inconvnient capital de masquer la vritable origine de
l'art comparatif. En effet, l'ide de comparaison entre plus ou moins,
de toute ncessit, dans la notion de toute observation, quel que soit
son mode, et mme  quelque sujet qu'elle se rapporte: car, il faut
bien, au moins, comparer toujours les conditions sous lesquelles le
phnomne s'accomplit avec les circonstances qui caractrisent son
accomplissement; cela est encore plus spcialement indispensable dans
toute exprimentation proprement dite. Ce n'est donc point par cet
unique attribut que la mthode exclusivement qualifie de comparative
mrite sa dnomination propre; et une telle remarque peut expliquer
pourquoi les mtaphysiciens, qui ont seuls tent jusqu'ici d'analyser la
marche de notre entendement, sont parvenus  confondre, avec quelque
apparence de raison, les mthodes les plus rellement distinctes, faute
de les avoir tudies dans leurs applications caractristiques. La vraie
diffrence essentielle entre ce nouveau mode fondamental de l'art
d'observer et les deux autres plus simples et plus gnraux, que j'en
ai spars sous les noms spciaux d'observation et d'exprimentation,
consiste en ce qu'il est fond sur une comparaison trs prolonge d'une
suite fort tendue de cas analogues, o le sujet se modifie par une
succession continue de dgradations presque insensibles. Telle est la
qualit gnrale qui justifie videmment le titre formel de cette
troisime mthode d'exploration, et qui, en mme temps, la destine,
d'une manire si manifeste et pour ainsi dire exclusive,  l'tude des
corps vivans. Or, c'est surtout dans la comparaison entre les organismes
de la hirarchie biologique que cet attribut caractristique est
minemment prononc. Le parallle entre les parties analogues d'un seul
organisme, et mme l'analyse comparative des ges successifs, ne
sauraient offrir directement une assez longue suite de cas varis pour
suffire isolment  rendre hautement incontestable la nature propre
d'une telle mthode, quoiqu'on ait d ensuite les y comprendre
rationnellement, quand une fois son vritable esprit gnral a t enfin
nettement rvl par son application la moins quivoque.

Il est heureusement inutile aujourd'hui d'insister beaucoup, en
principe, sur l'admirable clart que doit ncessairement porter, dans
le systme entier des tudes biologiques, cette comparaison rationnelle
entre tous les organismes connus, dont l'usage commence maintenant 
devenir familier  tous les bons esprits occups,  un titre quelconque,
de la thorie des corps vivans. Chacun doit aisment sentir, d'aprs
l'ensemble des considrations prcdentes, qu'il n'y a pas de structure
ni de fonction dont l'analyse fondamentale ne puisse tre directement et
minemment perfectionne par l'examen judicieux de ce que tous les
divers organismes offrent,  cet gard, de commun, et de la
simplification continue qui fait graduellement disparatre les
caractres accessoires  mesure qu'on descend davantage dans la
hirarchie biologique, jusqu' ce qu'on soit enfin parvenu  ce terme,
plus ou moins loign, o subsiste seul l'attribut essentiel du sujet
propos, et d'o la pense peut procder, en sens inverse,  la
reconstruction successive de l'organe ou de l'acte dans toute sa
premire complication, d'abord inextricable. On peut mme avancer, sans
exagration, qu'aucune disposition anatomique, et,  plus forte raison,
aucun phnomne physiologique, ne sauraient tre vraiment connus tant
qu'on ne s'est point lev, par cette dcomposition spontane,  la
notion abstraite de leur principal lment, en y rattachant
successivement toutes les autres notions plus ou moins importantes
suivant l'ordre rationnel rigoureusement indiqu par leur persistance
plus ou moins prolonge dans la srie organique. Nul autre procd
comparatif ne saurait, videmment, tre assez tendu, assez fcond, et
assez gradu, pour permettre, avec autant de prcision, l'analyse
rationnelle du sujet considr, et pour mesurer, d'une manire aussi
approche, les vrais rapports de subordination entre ses divers lmens.
Une telle mthode me parat offrir, en quelque sorte, quant aux
recherches biologiques, un caractre philosophique semblable  celui de
l'analyse mathmatique applique aux questions de son vritable ressort,
o elle prsente surtout, comme nous l'avons reconnu dans le premier
volume de cet ouvrage, la proprit essentielle de mettre en vidence,
dans chaque suite indfinie de cas analogues, la partie fondamentale
rellement commune  tous, et qui, avant cette gnralisation abstraite,
tait profondment enveloppe sous les spcialits secondaires de chaque
cas isol. On ne saurait douter que l'art comparatif des biologistes ne
produise, jusqu' un certain point, un rsultat quivalent, surtout par
la considration rationnelle de la hirarchie organique.

Cette grande considration, qui devait d'abord s'tablir dans les tudes
purement anatomiques, a t peu adapte jusqu'ici aux problmes
physiologiques proprement dits. Elle y est, nanmoins, encore plus
ncessaire, et, en mme temps, tout aussi applicable, sauf la difficult
suprieure d'un tel genre d'observations. Il faut remarquer, enfin, que
pour raliser entirement les proprits caractristiques d'une telle
mthode, principalement  l'gard des questions physiologiques, il
importe beaucoup de lui attribuer habituellement, avec plus de force
qu'on ne le fait encore, toute l'extension rationnelle dont elle est
susceptible, en assujettissant  nos comparaisons scientifiques,
non-seulement tous les cas de l'organisme animal, mais en outre
l'organisme vgtal lui-mme. On conoit, en effet, que plusieurs
phnomnes fondamentaux ne sauraient tre, par leur nature,
convenablement analyss, si la comparaison biologique n'est pas pousse
jusqu' ce terme extrme. Tels sont, videmment, mme dans l'homme, les
principaux phnomnes de la vie organique proprement dite. L'organisme
vgtal est minemment propre  leur tude rationnelle, non-seulement en
ce qu'on peut les y observer seuls et rduits  leur partie strictement
lmentaire, mais encore, par une raison moins sentie, en ce qu'ils y
sont ncessairement plus prononcs. Car, c'est dans le grand acte de
l'assimilation vgtale que la matire brute passe rellement  l'tat
organis; toutes les transformations ultrieures qu'elle peut prouver
de la part de l'organisme animal sont ncessairement bien moins
tranches. Ainsi, l'organisme vgtal est rellement le plus propre 
nous dvoiler les vritables lois lmentaires et gnrales de la
nutrition, qui doivent y exercer une influence  la fois plus simple et
plus intense.

La mthode comparative est, videmment, par sa nature, applicable  tous
les organes et  tous les actes, sans aucune exception. Mais, elle est
loin, nanmoins, d'offrir  tous les divers sujets de recherches des
ressources galement tendues, puisque sa valeur scientifique doit
invitablement diminuer, envers les organismes suprieurs,  mesure
qu'il s'agit d'appareils et de fonctions d'un ordre plus lev, dont la
persistance est moins prolonge en descendant l'chelle biologique. Tel
est surtout le cas des fonctions intellectuelles et morales les plus
minentes, qui, aprs l'homme, disparaissent presque entirement, ou, du
moins, deviennent  peine reconnaissables, ds qu'on a dpass les
premires classes de mammifres. On doit regarder, sans doute, comme
une imperfection radicale de la mthode comparative, de devenir ainsi
moins compltement applicable, au moment mme o la complication et
l'importance suprieures des phnomnes exigeraient un concours plus
nergique de ressources fondamentales. Toutefois, mme en ce cas, il
serait peu philosophique de mconnatre les vives lumires que peut
rpandre, sur l'analyse de l'homme moral, l'tude intellectuelle et
affective des animaux suprieurs, et plus ou moins de tous les autres,
quoique cette comparaison, qui prsente d'ailleurs des difficults
spciales, n'ait pas t encore institue et poursuivie de manire 
conduire  des indications positives d'une valeur capitale. On doit
remarquer, en outre, que, sous ce point de vue, la mthode comparative
retrouve, jusqu' un certain point, dans l'analyse rationnelle des ges,
naturellement devenue alors plus nette, plus tendue, et plus complte,
l'quivalent partiel des diminutions qu'elle prouve relativement  la
hirarchie biologique.

Tels sont les principaux caractres philosophiques de la mthode
comparative proprement dite, envisage comme le mode fondamental
d'exploration le mieux adapt  l'tude positive des corps vivans.
Suivant la dfinition universelle que j'ai pose, ds le dbut de ce
trait, des vritables lois naturelles, qui consistent toujours 
saisir, dans les phnomnes, leurs relations constantes, soit de
succession, soit de similitude, on devait sentir, en effet, qu'aucune
mthode ne saurait plus srement et plus directement conduire  tablir,
en biologie, de pareilles lois que celle dont l'esprit gnral tend
immdiatement  nous faire concevoir tous les cas organiques comme
radicalement analogues et comme pouvant tre dduits les uns des autres.

Cette exacte apprciation sommaire de l'ensemble des moyens essentiels
d'investigation inhrens  la nature des tudes biologiques, nous a fait
vrifier, sans doute, de la manire la plus tendue et la moins
quivoque, combien nous tions fonds  prvoir, d'aprs les principes
philosophiques prcdemment tablis que la complication suprieure d'un
tel ordre de recherches devait ncessairement entraner, comme une
consquence invitable, un accroissement correspondant dans le systme
gnral de nos ressources fondamentales. Nous avons effectivement
reconnu que les deux modes lmentaires d'exploration propres aux
parties antrieures de la philosophie naturelle acquirent ici une
extension capitale; et que, surtout, un troisime mode, jusqu'alors
imperceptible, prend aussitt un dveloppement presque indfini, par une
suite spontane de la nature mme des phnomnes. Il faut passer
maintenant  un nouvel aspect principal de la philosophie biologique,
l'examen rationnel de la vraie position encyclopdique de la biologie
dans la hirarchie des sciences fondamentales, c'est--dire de
l'ensemble de ses relations essentielles, soit de mthode, soit de
doctrine, avec les sciences qui la prcdent, et mme avec celle qui
doit la suivre, d'o rsultera naturellement l'exacte dtermination du
genre et du degr de perfection spculative qu'elle comporte, ainsi que
celle du plan gnral de l'ducation prliminaire la mieux adapte  sa
culture systmatique. C'est ici le lieu, en un mot, d'expliquer et de
justifier, d'une manire spciale, le rang philosophique assign  la
biologie, par la formule encyclopdique tablie dans la deuxime leon,
entre la science chimique et la science sociale.

Je dois me borner, en ce moment,  indiquer en gnral, sans aucune
discussion, sa relation ncessaire avec cette dernire science, relation
qui sera naturellement, dans le volume suivant, le sujet direct d'un
examen approfondi. La ncessit de fonder sur l'ensemble de la
philosophie biologique le point de dpart immdiat de la physique
sociale est, en elle-mme, trop vidente, pour que j'aie besoin de m'y
arrter actuellement. Quand l'instant sera venu d'analyser
convenablement cette subordination gnrale, j'aurai bien plus 
insister sur l'indispensable sparation rationnelle de ces deux grandes
tudes que sur leur intime filiation positive, dont le dveloppement
spontan de la philosophie naturelle tend plutt aujourd'hui  faire
concevoir une notion exagre. Il n'y a plus dsormais que les
philosophes purement mtaphysiciens qui puissent persister  classer la
thorie de l'esprit humain et de la socit comme antrieure  l'tude
anatomique et physiologique de l'homme individuel. Nous pouvons donc ici
regarder ce premier point comme suffisamment tabli, et rserver toute
notre attention actuelle pour l'analyse philosophique, bien plus
dlicate et jusqu' prsent beaucoup plus incertaine, des vraies
relations gnrales de la science biologique avec les diverses branches
fondamentales de la philosophie inorganique.

Les considrations prsentes au commencement de ce discours, ont d
mettre en vidence l'importance capitale que prend, d'une manire toute
spciale, envers la biologie, cette question de position encyclopdique,
envisage dans son ensemble. Nous avons reconnu, en effet, que cette
subordination rationnelle et ncessaire de la philosophie organique  la
philosophie inorganique constitue le premier caractre fondamental de
l'tude positive des corps vivans, par opposition aux vagues conceptions
primitives, mtaphysiques ou thologiques, qui ont si long-temps domin
toutes les thories biologiques. Il ne nous reste donc plus,  cet
gard, qu' examiner ici successivement la dpendance plus spciale de
la science biologique envers chacune des sciences antrieures, dont la
priorit collective demeure incontestable.

C'est, videmment,  la chimie que la biologie doit, par sa nature, se
subordonner de la manire  la fois la plus directe et la plus complte.
D'aprs l'analyse lmentaire du phnomne gnral de la vie proprement
dite, il est devenu irrcusable ci-dessus que les actes fondamentaux
dont la succession perptuelle caractrise un tel tat, sont
ncessairement chimiques, puisqu'ils consistent en une suite continue de
compositions et de dcompositions plus ou moins profondes. M. de
Blainville a trs judicieusement remarqu que, au moment prcis o
s'opre une combinaison chimique quelconque, il se passe rellement
quelque chose d'analogue  la vie, sans aucune autre diffrence radicale
que l'instantanit d'un semblable phnomne, qui, au contraire, dans
tout organisme en rapport avec un milieu convenable, se renouvelle
continuellement par cette lutte rgulire et permanente entre le
mouvement de dcomposition et celui de composition, d'o rsulte le
maintien et le dveloppement de l'tat organique, en mme temps que
l'impossibilit d'un entier accomplissement de l'acte chimique. Quoique
des attributs aussi caractristiques doivent, sans doute, profondment
sparer, mme dans les plus imparfaits organismes, les ractions vitales
d'avec les effets chimiques ordinaires, il n'en est pas moins
incontestable que, par leur nature, toutes les fonctions de la vie
organique proprement dite sont ncessairement domines par ces lois
fondamentales relatives aux phnomnes quelconques de composition et de
dcomposition, qui constituent le sujet philosophique de la science
chimique. Si l'on conoit,  tous les degrs de l'chelle biologique, ce
parfait isolement de la vie organique envers la vie animale, dont les
vgtaux seuls peuvent nous offrir l'entire ralisation, le mouvement
vital ne saurait plus prsenter  notre intelligence que des ides
purement chimiques, sauf les circonstances essentielles qui
diffrencient un tel genre de ractions molculaires. Or, la source
gnrale de ces importantes diffrences consiste, ce me semble, en ce
que le rsultat effectif de chaque conflit chimique, au lieu de dpendre
toujours uniquement de la simple composition, mdiate ou immdiate, des
corps entre lesquels il a lieu, est alors plus ou moins modifi par leur
organisation proprement dite, c'est--dire par leur structure
anatomique[24]. Ces modifications peuvent sans doute tre telles, que,
lors mme que les lois gnrales de l'action chimique seraient enfin
connues avec un degr de perfection qu'il est  peine possible de
concevoir aujourd'hui, leur application ne saurait rellement suffire
pour dterminer _ priori_, sans une tude directe de l'organisme
vivant, l'issue prcise de chaque raction vitale. Mais, malgr cette
insuffisance ncessaire, il serait nanmoins absurde de regarder les
actes de la vie organique comme soustraits  l'empire gnral des lois
chimiques, en confondant abusivement une simple modification avec une
infraction vritable, ainsi que n'ont pas craint de le faire quelques
physiologistes modernes, gars par une vaine mtaphysique. C'est donc
videmment  la chimie seule qu'il appartient de fournir le vrai point
de dpart de toute thorie rationnelle relative  la nutrition, aux
scrtions, et, en un mot,  toutes les grandes fonctions de la vie
vgtative considre isolment, dont chacune est toujours
essentiellement domine, dans son ensemble, par l'influence des lois
chimiques, sauf les modifications spciales tenant aux conditions
organiques. Si, maintenant, nous rtablissons la considration, un
instant carte, de la vie animale, nous voyons qu'elle ne saurait
aucunement altrer cette subordination fondamentale, quoique elle doive
en compliquer beaucoup l'application effective. Car, nous avons
prcdemment tabli que la vie animale, malgr son extrme importance,
ne doit jamais tre regarde, en biologie, mme pour l'homme, que comme
destine  tendre et  perfectionner la vie organique, dont elle ne
peut changer la nature gnrale. Une telle influence modifie de nouveau,
et souvent  un trs haut degr, les lois essentiellement chimiques
propres aux fonctions purement organiques, de manire  rendre l'effet
rel encore plus difficile  prvoir; mais ces lois n'en continuent pas
moins, de toute ncessit,  dominer l'ensemble du phnomne. Lorsque,
par exemple, le simple changement du mode ou du degr d'innervation
suffit, dans un organisme suprieur, pour troubler, quant  son nergie
et mme quant  sa nature, une scrtion donne, on ne saurait concevoir
toutefois qu'une telle altration puisse jamais devenir absolument
quelconque; or, ses limites gnrales rsultent prcisment de ce que de
semblables modifications, quelque irrgulires qu'elles paraissent,
restent constamment soumises aux lois chimiques du phnomne organique
fondamental, qui, tout en permettant certaines variations, en
interdisent un beaucoup plus grand nombre. Ainsi, la complication,
souvent inextricable, produite par la vie animale, ne saurait, en
principe, empcher la subordination ncessaire de l'ensemble des
fonctions organiques proprement dites au systme des lois qui rgissent
tous les phnomnes quelconques de composition et de dcomposition:
l'usage rel de ces lois devient seulement beaucoup plus difficile et
bien moins propre  fournir d'exactes indications, par la ncessit de
considrer, outre le simple organisme, la nouvelle source continue de
modifications qui rsulte de l'action nerveuse. Cette relation gnrale
est d'une telle importance philosophique, que, sans elle on ne pourrait
vraiment concevoir, en biologie, aucune thorie scientifique digne de ce
nom, puisque les phnomnes les plus fondamentaux y seraient ds lors
regards comme susceptibles de variations entirement arbitraires, qui
ne comporteraient aucune loi relle. Quand on a vu, de nos jours,
proclamer, au sujet de l'azote, cette inintelligible hrsie que
l'organisme a la facult de crer spontanment certaines substances
lmentaires, on doit comprendre combien il est encore indispensable
d'insister directement sur de tels principes, qui peuvent seuls rfrner
ici l'esprit d'aberration.

      [Note 24: Les effets chimiques ne sont pas, sans doute,
      toujours entirement indpendans des conditions de
      structure, comme on le voit surtout depuis la dcouverte des
      phnomnes remarquables produits par les ponges
      mtalliques, o certaines circonstances de structure
      dterminent des ractions nergiques, que la seule nature
      des substances et t insuffisante  raliser. Mais, en
      chimie, de tels cas sont minemment exceptionnels. S'ils
      taient beaucoup plus communs, il est incontestable que la
      nature scientifique des phnomnes chimiques diffrerait ds
      lors bien moins de celle des ractions vitales, quoique la
      diversit des conditions organiques continut  distinguer
      profondment les deux cas.]

Indpendamment de cette subordination directe et fondamentale de la
science biologique  la science chimique, celle-ci peut fournir 
l'autre, sous le simple point de vue de la mthode, des ressources trs
prcieuses  divers gards. La nature beaucoup moins complexe des
phnomnes chimiques y rendant l'observation et surtout
l'exprimentation bien plus parfaites, leur tude philosophique est
susceptible de contribuer fort utilement  la saine ducation
prliminaire des biologistes, en ce qui concerne l'art gnral
d'observer et l'art d'exprimenter.  la vrit, les phnomnes encore
plus simples de la physique et de l'astronomie conviennent mieux, sans
doute, comme nous allons le voir,  une telle destination. Mais, quelle
que soit, sous ce rapport, leur extrme importance, on conoit que les
phnomnes chimiques, en vertu de leur moindre dissemblance avec les
phnomnes biologiques, doivent offrir des modles, sinon aussi
parfaits, du moins plus frappans et plus immdiatement applicables.
Quant aux facults purement rationnelles, il est vident que ce n'est
point par la chimie, dont l'tat logique est encore si peu satisfaisant,
que les biologistes doivent s'attacher  les cultiver pralablement.
Nanmoins, nous avons reconnu, dans la premire partie de ce volume, que
la chimie possde, par sa nature, la proprit spciale de dvelopper,
plus minemment qu'aucune autre science fondamentale, l'art gnral des
nomenclatures scientifiques. C'est donc l surtout que les biologistes
doivent tudier cette partie importante de la mthode positive, dont
leur science peut comporter,  un degr assez tendu, une heureuse
application, quoique la complication suprieure de son sujet propre et
l'extrme diversit de ses aspects principaux ne permettent point, comme
je l'ai indiqu, d'attribuer ici  l'usage rationnel d'un tel art la
haute valeur scientifique qui le caractrise si bien en chimie. Une
judicieuse imitation de la nomenclature chimique a effectivement dirig
jusqu'ici les utiles tentatives de Chaussier et de plusieurs autres
biologistes pour assujettir  des dnominations systmatiques les
dispositions anatomiques les plus simples, certains tats pathologiques
bien dfinis, et les degrs les plus gnraux de la hirarchie animale.
C'est aussi par une tude plus profonde de cet lment important de la
philosophie chimique que l'on pourra dsormais dvelopper convenablement
un tel ordre de perfectionnemens, et reconnatre en mme temps les
vraies limites rationnelles entre lesquelles il doit tre soigneusement
contenu en biologie.

D'aprs cet ensemble de considrations diverses, la position
encyclopdique de la science biologique immdiatement aprs la chimie ne
me parat devoir laisser maintenant aucune incertitude. On peut vraiment
regarder, sans la moindre exagration, l'ensemble des tudes chimiques
comme constituant, par leur nature, une transition spontane de la
philosophie inorganique  la philosophie organique, malgr les profondes
diffrences qui doivent les sparer radicalement l'une de l'autre.

Cette relation fondamentale avec la science chimique doit, en elle-mme,
constituer aussi la biologie en subordination, ncessaire quoique
indirecte, envers la physique proprement dite, base prliminaire
indispensable de toute chimie rationnelle. Mais il existe, en outre,
quant  la doctrine et quant  la mthode,  divers titres essentiels,
une dpendance plus directe et plus spciale du systme des tudes
biologiques  l'gard de l'ensemble des thories purement physiques,
bien que cette liaison soit cependant moins profonde et moins complte
que par rapport  la chimie.

Relativement  la doctrine, il est vident, en principe, qu'aucun
phnomne physiologique ne saurait tre convenablement analys sans
exiger, par sa nature, l'application exacte des lois gnrales propres 
une ou plusieurs branches principales de la physique, dont toutes les
diverses notions fondamentales doivent tre ainsi successivement
employes d'une manire plus ou moins tendue par les biologistes qui
remplissent les vraies conditions prliminaires de leurs travaux
scientifiques. Cette application est d'abord indispensable pour
apprcier judicieusement la vraie constitution du milieu sous
l'influence duquel l'organisme accomplit ses phnomnes vitaux, et dont
l'analyse doit tre ici ordinairement plus complte qu'en aucun autre
cas, puisque les variations de ce milieu les moins importantes en
apparence, et  tous autres gards presque ngligeables, exercent
souvent une raction trs puissante sur des phnomnes aussi minemment
modifiables. Mais, de plus, les tudes biologiques dpendent encore des
thories physiques par la considration directe de l'organisme lui-mme,
qui, sous quelque aspect qu'on l'envisage, ne saurait cesser, malgr ses
proprits caractristiques, d'tre constamment soumis  l'ensemble des
diverses lois fondamentales relatives aux phnomnes gnraux soit de la
pesanteur, soit de la chaleur, ou de l'lectricit, etc. On peut
remarquer  ce sujet que si l'tude de la vie organique fournit, comme
nous venons de le reconnatre, le principal motif de la subordination
fondamentale de la biologie envers la chimie, c'est surtout, au
contraire, par l'tude de la vie animale proprement dite, que la
biologie se trouve directement constitue en relation ncessaire avec la
physique. Cette rgle est particulirement vidente pour la saine
thorie physiologique des sensations les plus spciales et les plus
leves, la vision et l'audition, dont une application approfondie de
l'optique et de l'acoustique doit ncessairement tablir le point de
dpart rationnel. Une telle remarque se vrifie aussi, d'une manire non
moins irrcusable, dans la thorie de la phonation, dans l'tude des
lois de la chaleur animale, et dans l'analyse positive des proprits
lectriques de l'organisme, qui ne sauvaient avoir aucun vrai caractre
scientifique sans l'introduction pralable des branches correspondantes
de la physique, convenablement employes. Il serait inutile d'insister
davantage ici sur une notion philosophique aussi sensible.

Toutefois il importe de reconnatre que, jusqu' prsent, les
biologistes mme qui ont le plus profondment senti la relation gnrale
et ncessaire de leur science avec l'ensemble de la physique, n'ont pas
su ordinairement, faute d'une tude assez rationnelle, effectuer une
judicieuse et svre sparation entre les notions vraiment positives qui
constituent le fond scientifique de la physique actuelle, et les
conceptions essentiellement mtaphysiques qui l'altrent encore par un
reste d'influence de l'ancienne philosophie, ainsi que je l'ai tabli
dans la seconde partie du volume prcdent. On doit convenir, en un mot,
que, le plus souvent, les biologistes ont accept, pour ainsi dire
aveuglment, tout ce que les physiciens leur prsentaient comme propre 
diriger leurs travaux. Cette confiance dmesure et irrationnelle offre
ici des inconvniens analogues  ceux du respect aveugle que j'ai
reproch ailleurs aux physiciens eux-mmes envers les gomtres, et par
suite duquel j'ai constat, chez ces derniers, une dplorable tendance 
entraver aujourd'hui le vrai dveloppement de la physique par
l'importance vicieuse attache  des travaux illusoires, fonds sur des
conceptions chimriques, abusivement dguises sous un verbeux appareil
algbrique. En principe philosophique, il me semble vident que, si les
sciences les plus gnrales sont, par leur nature, radicalement
indpendantes des moins gnrales, qui doivent, au contraire, reposer
pralablement sur elles, il rsulte de cette indpendance mme que les
savans livrs  la culture des premires sont essentiellement impropres
 diriger d'une manire convenable leur application fondamentale aux
secondes, dont ils ne sauraient connatre suffisamment les vraies
conditions caractristiques. Dans toute judicieuse division du travail,
il est clair, en un mot, que l'usage d'un instrument quelconque,
matriel ou intellectuel, ne peut jamais tre rationnellement dirig par
ceux qui l'ont construit, mais par ceux, au contraire, qui doivent
l'employer, et qui peuvent seuls, par cela mme, en bien comprendre la
vraie destination spciale. C'est donc exclusivement aux physiciens et
non aux gomtres qu'appartient l'application convenable de l'analyse
mathmatique aux tudes physiques, comme je l'ai fait voir dans le
volume prcdent. Mais, par une consquence nouvelle du mme principe,
on doit concevoir aussi, dans le cas actuel, que les biologistes sont
naturellement seuls comptens pour appliquer avec succs les thories
physiques  la solution rationnelle des problmes physiologiques: le
motif est mme ici plus puissant encore; en vertu de la diffrence bien
plus profonde entre les deux sciences. Une telle organisation du travail
exige seulement dsormais, de la part des biologistes, une ducation
prliminaire plus forte, plus complte, et plus systmatique, qui puisse
les mettre en tat de s'appuyer judicieusement sur les autres sciences
fondamentales, au lieu d'attendre vainement d'heureuses indications
gnrales de la part de ceux qui n'en peuvent connatre la vritable
destination.

D'aprs ces considrations, on ne saurait tre surpris que
l'application,  peine bauche encore, et mme si mal institue
jusqu'ici, de la physique  la physiologie, ait effectivement fourni si
peu de rsultats satisfaisans, ni mme qu'elle ait contribu quelquefois
 entraver le vrai dveloppement rationnel des tudes biologiques; ce
qui, aux yeux de juges irrflchis, a pu faire souvent mconnatre la
haute valeur scientifique que nous savons devoir tre propre  cette
application bien conue. Il est certain, par exemple, que les hypothses
anti-scientifiques des physiciens sur les prtendus fluides lectriques,
aveuglment embrasses par les physiologistes avec plus de confiance
encore que par les physiciens eux-mmes, ont eu, en biologie, pour effet
journalier d'introduire des conceptions vagues et chimriques sur le
prtendu fluide nerveux, qui nuisent infiniment au progrs de la
physiologie positive, et qui paraissent mme fournir une sorte de point
d'appui rationnel aux plus absurdes hallucinations des adeptes du
magntisme animal. Dans l'ordre plus simple et plus rigoureux des ides
purement anatomiques, je ne crains pas de signaler ici, chez un
biologiste du premier ordre, un cas important o l'influence de ces
systmes vicieux, qui altrent si profondment la physique actuelle, me
parat avoir gar l'application de la mthode comparative elle-mme, si
minemment approprie  la nature des recherches biologiques. Il s'agit
de l'analogie spciale et complte entre la structure essentielle de
l'oeil et celle de l'oreille, conue _ priori_, par mon illustre ami M.
de Blainville, comme devant ncessairement rsulter de la similitude
fondamentale suppose par les physiciens entre la lumire et le son,
d'aprs la vaine hypothse des ondulations thres rapproche du
phnomne gnral des vibrations ariennes. Sur un semblable sujet, je
ne saurais videmment avoir jamais la prtention dplace d'engager,
surtout avec un tel matre, aucune discussion anatomique, relative  la
vrification effective d'une pareille comparaison dans l'ensemble de la
srie animale, pour dcider s'il existe rellement une analogie
constante et spciale entre les parties constituantes de l'appareil
auditif et celles de l'appareil visuel[25]. C'est seulement le principe
philosophique d'une telle similitude anatomique, que je dois regarder
ici comme tant, par sa nature, radicalement vicieux, d'aprs le
jugement motiv que j'ai port, dans le volume prcdent, sur les vaines
hypothses physiques relatives  la lumire. Or, pour se convaincre
aisment, en gnral, combien de pareilles hypothses sont, en
elles-mmes, impropres  fournir d'heureuses indications biologiques, il
suffit, ce me semble, de se rappeler avec quelle confiance nave les
anatomistes du sicle dernier, qui tudiaient la structure de l'oeil
sous l'influence prpondrante du systme de l'mission newtonienne,
admiraient l'harmonie fondamentale de cette structure avec ce mode
chimrique de production de la lumire. La singulire facilit avec
laquelle des systmes aussi opposs que ceux de l'ondulation et de
l'mission lumineuses s'adaptent  un mme ensemble de dispositions
anatomiques, me parat vrifier clairement que ces hypothses
fantastiques ne peuvent pas plus diriger convenablement l'exercice
positif de notre intelligence en biologie qu'en physique. Si, dans le
cas prcdent, le pernicieux crdit qu'on leur attribue encore n'a
peut-tre pas t sans quelque danger pour le philosophe que je viens de
citer, malgr l'minente rationnalit qui caractrise profondment son
gnie scientifique, qu'on juge des carts o elles doivent tendre 
entraner les esprits moins vigoureux qui cultivent habituellement
l'tude systmatique de la nature.

      [Note 25: Ces deux appareils doivent, sans doute, offrir
      ncessairement, dans leur structure, une certaine analogie
      fondamentale, commune  tous les appareils sensoriaux. La
      plus grande similitude de ces deux sens, en tant qu'agissant
      l'un et l'autre  distance et sans effet chimique, et
      concourant principalement au dveloppement intellectuel et
      social, doit, en outre, correspondre  une conformit
      anatomique plus spciale, dont le degr rationnel n'a pas
      encore t bien dtermin. Des rapprochemens aussi
      philosophiques mritent certainement d'tre poursuivis avec
      persvrance: et c'est surtout afin de contribuer  les
      purifier et  les rendre prpondrans que je signale ici
      l'inanit ncessaire des comparaisons illusoires fondes sur
      la chimrique identit des modes de production de deux
      ordres de sensations aussi distincts.]

En considrant maintenant, sous le seul point de vue de la mthode, la
vraie relation gnrale de la biologie  la physique, on conoit,
d'aprs les principes tablis dans ce trait, et spcialement rappels
par la discussion prcdente, que ce n'est point relativement  la saine
institution des hypothses scientifiques que je puis proposer la
physique pour type prliminaire aux biologistes. Quoique, comme nous
l'avons reconnu en son lieu, la physique actuelle renferme un certain
nombre d'hypothses vraiment rationnelles, elles y sont encore tellement
mles  d'absurdes systmes, qui les dominent le plus souvent, que leur
judicieuse analyse propre est trs difficile  tablir nettement
aujourd'hui, et ne saurait, en consquence, devenir un heureux moyen
d'ducation pralable. C'est  une autre branche fondamentale de la
philosophie naturelle que les biologistes, ainsi que les physiciens
eux-mmes, doivent aller emprunter cette partie capitale de la mthode
positive, suivant la rgle explique  ce sujet dans le volume
prcdent. Mais, sous un aspect diffrent, dont l'importance
philosophique n'est pas moindre, la physique est, au contraire,
minemment apte  fournir  la biologie les modles les plus parfaits de
la mthode positive universelle. On conoit que je veux parler de
l'observation proprement dite, et surtout de l'exprimentation. Sans
doute les observations astronomiques sont, par leur nature, encore plus
pleinement satisfaisantes: mais elles se rapportent  des phnomnes
trop simples et trop peu varis pour servir utilement de modle immdiat
aux observations biologiques; et mme, la prcision numrique qui les
caractrise spcialement tend  rappeler un point de vue qui doit tre,
en gnral, soigneusement cart dans l'tude des corps vivans, avec
laquelle il est ncessairement incompatible. Les observations physiques,
au contraire, offrent dj une telle complication et une si grande
diversit que leur tude philosophique prsente aux biologistes un type
gnral minemment susceptible d'une heureuse imitation, abstraction
faite des considrations numriques, qui peuvent en tre aisment
dtaches. Toutefois, les observations chimiques, dont la perfection est
aujourd'hui presque aussi grande, et dont le sujet est bien moins
htrogne  celui des observations physiologiques, possdent  peu prs
aussi compltement cette proprit essentielle, comme nous l'avons
reconnu ci-dessus. Aussi est-ce principalement quant  la mthode
exprimentale proprement dite, que l'tude philosophique de la physique
me parat destine  fournir aux biologistes un prcieux moyen spcial
d'ducation prliminaire, qui ne saurait tre convenablement suppl par
aucun autre, d'aprs les principes prcdemment tablis dans cet
ouvrage. Nous avons reconnu, en effet, que cette science,  laquelle
l'esprit humain doit surtout le dveloppement de l'art gnral de
l'exprimentation, en offre ncessairement, par sa nature, les plus
parfaits modles. Or, la contemplation familire et approfondie de ce
type fondamental doit devenir d'autant plus indispensable aux
physiologistes que leurs tudes prsentent, comme je l'ai fait voir, les
plus puissans obstacles  une heureuse application scientifique de l'art
d'exprimenter, dont l'usage ne saurait y tre introduit, avec une
assurance rationnelle de quelques succs rels, qu'aprs que notre
intelligence s'est d'abord suffisamment prpare, dans les cas les plus
simples et les plus satisfaisans,  remplir les conditions logiques
qu'exigent, en gnral, la saine institution et la direction judicieuse
des expriences relatives  un sujet aussi difficile.

Telles sont, en aperu, les relations essentielles, soit scientifiques,
soit purement logiques, qui constituent ncessairement la biologie dans
une dpendance troite et directe envers la physique proprement dite.
Considrons maintenant, d'une manire analogue, sa subordination
fondamentale par rapport  la science astronomique, sans que, toutefois,
nous ayons besoin d'envisager  part la liaison indirecte qui doit
videmment rsulter de la prpondrance gnrale suffisamment constate
de l'astronomie sur la physique elle-mme.

Sous le point de vue de la doctrine, il faut reconnatre, ce me semble,
que cette relation directe de la biologie avec l'astronomie, quoique
beaucoup moins intime et surtout bien moins prcise que dans le cas
prcdent, a plus d'importance relle qu'on ne le suppose communment.
Je ne parle pas seulement de l'impossibilit manifeste de comprendre
nettement la thorie de la pesanteur, et d'tablir une exacte analyse
rationnelle de ses effets gnraux sur l'organisme, tant qu'on isolerait
ce phnomne fondamental de celui de la gravitation cleste, sans lequel
il serait si imparfaitement apprciable. Dans un ordre d'ides
astronomiques plus spcial, je regarde, en outre, comme radicalement
impossible de concevoir, d'une manire vraiment scientifique, le systme
gnral des conditions d'existence rellement propres aux corps vivans,
si l'on nglige de prendre en suffisante considration l'ensemble des
lmens astronomiques qui caractrisent la plante  la surface de
laquelle nous tudions la vie. Quoique, sur un tel sujet, toute
observation directe et toute apprciation comparative nous soient
ncessairement  jamais interdites, les raisonnemens les plus positifs
de la philosophie naturelle ne nous permettent point de mconnatre
l'influence fondamentale de ces conditions astronomiques sur le mode
effectif d'accomplissement des phnomnes physiologiques. Cette
influence sera, par sa nature, plus spcialement examine dans le volume
suivant, o, en traitant des lois gnrales du dveloppement rel de la
socit humaine, j'aurai  analyser, sous ce rapport, le cas le plus
sensible et le plus tendu, puisqu'il se rapportera directement  l'tre
le plus compliqu, envisag en mme temps comme susceptible d'une
existence indfiniment prolonge. Je dois nanmoins esquisser dj
sommairement,  cet gard, les indications principales.

Une telle analyse exige d'abord qu'on tablisse, entre les diverses
donnes astronomiques propres  notre plante, une distinction gnrale,
suivant qu'elles se rapportent  l'tat statique ou  l'tat dynamique.
Le premier point de vue n'a besoin que d'tre indiqu, tant son
importance biologique est manifeste. Pour chacune des conditions
essentielles qui lui correspondent, soit quant  la masse terrestre
compare  la masse solaire, d'o rsulte l'intensit effective de la
pesanteur proprement dite, soit quant  sa forme gnrale, qui rgle la
direction de cette force, soit quant  l'quilibre fondamental et aux
oscillations rgulires des fluides dont sa surface est couverte en
majeure partie, et  l'tat desquels l'existence des tres vivans est
troitement lie, soit mme quant  ses dimensions effectives, qui
imposent des limites ncessaires  la multiplication indfinie des
races vivantes et surtout de la race humaine, soit enfin quant  sa
distance relle au centre de notre monde, qui constitue un des lmens
indispensables de sa temprature propre, la relation avec le mode
fondamental d'accomplissement de l'ensemble des phnomnes
physiologiques ne saurait, videmment, tre conteste par aucun esprit
philosophique. Toute hsitation  cet gard serait, d'ailleurs, aisment
dissipe en se bornant  imaginer qu'il survnt brusquement une
altration notable dans l'une quelconque de ces conditions; car on
sentirait aussitt que la vie devrait en prouver ds lors d'invitables
modifications. Mais c'est surtout par l'influence des lmens
astronomiques propres  l'tat dynamique de la terre que l'on doit
sentir l'impossibilit de constituer, d'une manire vraiment
rationnelle, la saine philosophie biologique, en persistant  l'isoler
de la philosophie astronomique. En considrant d'abord le seul mouvement
de rotation, celui dont l'action biologique doit tre ncessairement la
plus prononce, on conoit que sa double stabilit fondamentale, soit
quant  la fixit essentielle des ples autour desquels il s'excute,
soit quant  l'invariable uniformit de sa vitesse angulaire, constitue
directement une des principales conditions gnrales strictement
indispensables  l'existence des corps vivans, qui serait, par sa
nature, radicalement incompatible avec cette profonde et continuelle
perturbation des milieux organiques naturellement correspondante au
dfaut de ces deux caractres astronomiques. Bichat a dj trs
judicieusement remarqu, dans sa belle thorie de l'intermittence
fondamentale de la vie animale proprement dite, la subordination
naturelle et constante de la priode essentielle de cette intermittence
avec celle de la rotation diurne de notre plante. On peut mme
observer, plus gnralement, que tous les phnomnes priodiques d'un
organisme quelconque,  l'tat normal ou  l'tat pathologique, se
rattachent, d'une manire plus ou moins troite,  la mme
considration, sauf les modifications varies qui peuvent rsulter des
influences secondaires et transitoires. Mais, en outre, il y a tout lieu
de penser que, dans chaque organisme, la dure totale de la vie et celle
de ses principales phases naturelles, dpendent ncessairement de la
vitesse angulaire effective propre  la rotation de notre plante. Car,
l'ensemble des tudes biologiques me parat nous autoriser aujourd'hui 
admettre, en principe, que, toutes choses d'ailleurs gales, la dure de
la vie doit tre d'autant moins prolonge, surtout dans l'organisme
animal, que les phnomnes vitaux se succdent avec plus de rapidit.
Or, si la rotation de la terre tait suppose s'acclrer notablement,
le cours des principaux phnomnes physiologiques ne saurait manquer
d'en prouver une certaine acclration correspondante, d'o
rsulterait, par consquent, une diminution ncessaire de la dure de la
vie; en sorte que, dans le vritable tat des choses, cette dure doit
tre regarde comme dpendant de la dure du jour. Par une raison
analogue, en considrant maintenant le mouvement total de la terre
autour du soleil, on conoit aussi que la dure de l'anne doit
invitablement exercer, pour chaque organisme donn, une semblable
influence gnrale sur la dure de la vie, qui, par exemple, d'aprs ce
double motif, ne saurait tre la mme sur les diverses plantes
habitables de notre monde, quand on supposerait que l'ensemble des
autres conditions principales pt y rester identique. Mais le systme
des donnes astronomiques relatives  notre mouvement annuel domine, 
d'autres gards, d'une manire  la fois bien moins quivoque et
beaucoup plus capitale, l'existence gnrale des corps vivans  la
surface de la terre. Cette existence est surtout radicalement lie  la
forme essentielle de l'orbite terrestre, comme je l'ai dj indiqu dans
la premire partie du volume prcdent. Nous savons maintenant que
l'tat de vie suppose, par sa nature, entre l'organisme qui l'prouve et
le milieu o il s'accomplit, une harmonie fondamentale, qui ne saurait
persister, au degr convenable, si l'un ou l'autre de ces deux lmens
co-relatifs, et  plus forte raison tous les deux, pouvait devenir
susceptible d'altrations trs tendues. Or, il est clair que si
l'ellipse terrestre, au lieu d'tre  peu prs circulaire, tait
suppose aussi excentrique que celle des comtes proprement dites, les
milieux organiques, et l'organisme lui-mme en admettant son existence,
prouveraient,  des poques peu loignes, des variations presque
indfinies, qui dpasseraient extrmement,  tous gards, les plus
grandes limites entre lesquelles la vie puisse tre rellement conue.
Ainsi, nous pouvons, je crois, regarder dsormais comme dmontr, par
l'ensemble de la philosophie naturelle, que la faible excentricit de
l'ellipse terrestre constitue une des premires conditions gnrales
indispensables  l'accomplissement des phnomnes biologiques: elle est
presque aussi ncessaire, par exemple, que la stabilit de la rotation.
Tous les autres lmens astronomiques du mouvement annuel exercent
pareillement, d'une manire incontestable, une influence biologique plus
ou moins prononce, quoique d'une importance beaucoup moins capitale.
Cela est surtout manifeste quant  la direction du plan de l'orbite,
compar  l'axe de rotation de la plante. En effet, l'obliquit
effective de ce plan devient le principe immdiat de la division
essentielle de la terre en climats, d'o rsulte la premire loi
fondamentale relative  la distribution gographique des diverses
espces vivantes, animales ou vgtales. De mme, sous un second aspect,
cette obliquit, en tant que principale cause originaire des diffrentes
saisons, doit influer notablement sur les diverses phases relles
propres  l'existence de chaque organisme quelconque.  l'un ou 
l'autre titre, on ne saurait douter que les phnomnes physiologiques
actuels ne fussent sensiblement altrs par une variation subite et
prononce dans l'inclinaison de l'orbite terrestre sur l'axe de
rotation. Il n'y a pas mme jusqu' la permanence essentielle de la
ligne des noeuds qui ne mrite,  un certain degr, d'tre prise aussi
en considration, si l'on tient  faire une exacte analyse rationnelle
des diverses conditions astronomiques auxquelles la vraie philosophie
biologique doit avoir gard; car, si la rvolution de cette ligne tait
conue hypothtiquement beaucoup plus rapide, la vie en serait sans
doute affecte; ce qui montre, en sens inverse, que son immobilit
presque absolue doit avoir effectivement quelque valeur biologique.

Telles sont, par aperu, les grandes et incontestables relations qui,
malgr nos vaines divisions scolastisques ordinaires, subordonnent,
d'une manire directe et profonde, l'ensemble des conceptions
biologiques  la vraie doctrine astronomique. Les considrations
prcdentes me paraissent, en outre, devoir clairement tablir,  ce
sujet, que, pour remplir convenablement, sous ce point de vue, les
conditions philosophiques imposes par la nature de leurs tudes, les
biologistes ne sauraient se borner  s'informer, en quelque sorte,
auprs des astronomes, des vrais lmens propres  la constitution
cleste de notre plante. Ces faciles renseignemens ne dispenseraient
nullement les biologistes rationnels de faire directement, par
eux-mmes, une tude pralable, positive quoique seulement gnrale, des
principales thories astronomiques. Il ne leur suffit point, en effet,
de connatre  peu prs les valeurs actuelles des lmens astronomiques
de la terre, ce qui d'ailleurs, pour tre intelligible et profitable,
suppose une plus longue tude qu'on n'a coutume de le prsumer. La saine
biologie exige aussi, d'une manire encore plus indispensable peut-tre,
la notion exacte des lois gnrales relatives aux limites de variation
de ces divers lmens, ou, du moins, l'analyse scientifique des
principaux motifs de leur permanence essentielle; car, c'est surtout
d'une telle permanence qu'on doit dduire le fondement astronomique des
tudes biologiques, comme je me suis efforc de le faire sentir. Or, une
semblable notion positive ne saurait tre convenablement obtenue, sans
que notre intelligence se soit d'abord rendue familire la considration
philosophique des principales conceptions astronomiques, soit
gomtriques, soit mcaniques.

L'esprit fondamental de ce Trait, spcialement rappel, sous le point
de vue qui nous occupe, au commencement de ce discours, permet aisment
d'expliquer, en principe philosophique, pourquoi l'ensemble de la
science astronomique se trouve ainsi plus compltement et plus
directement li au sujet gnral de la biologie qu' celui d'aucune des
sciences intermdiaires, ce qui pourrait d'abord paratre une vritable
anomalie encyclopdique, contraire aux notions de hirarchie
scientifique que j'ai tablies. Cela tient essentiellement  ce que,
malgr l'indispensable ncessit de la physique et de la chimie,
l'astronomie et la biologie constituent nanmoins, par leur nature, les
deux principales branches de la philosophie naturelle proprement dite.
Ces deux grandes tudes, complmentaires l'une de l'autre, embrassent,
dans leur harmonie rationnelle, le systme gnral de toutes nos
conceptions fondamentales.  l'une, le monde;  l'autre, l'homme: termes
extrmes, entre lesquels seront toujours comprises nos penses relles.
Le monde d'abord, l'homme ensuite, telle est, dans l'ordre purement
spculatif, la marche positive de notre intelligence; quoique, dans
l'ordre directement actif, elle doive tre ncessairement inverse. Car,
les lois du monde dominent celles de l'homme, et n'en sont pas
modifies. Entre ces deux ples co-relatifs de la philosophie naturelle,
viennent s'intercaler spontanment, d'une part, les lois physiques,
comme une sorte de complment des lois astronomiques, et, d'une autre
part, les lois chimiques, prliminaire immdiat des lois biologiques.
Tel est, du point de vue philosophique le plus lev, l'indissoluble
faisceau rationnel des diverses sciences fondamentales. On doit
maintenant concevoir avec prcision pourquoi j'ai attach, ds
l'origine, une si haute importance  prsenter, comme le premier
caractre philosophique de toute biologie positive, cette subordination
systmatique de l'tude de l'homme  l'tude du monde, sur laquelle on
ne saurait plus conserver dsormais aucune incertitude relle.

Quoique l'esprit humain, dans son enfance thologique et dans son
adolescence mtaphysique, ait conu, d'une manire absolument oppose,
la relation ncessaire entre la science astronomique et la science
biologique, du moins n'avait-il point nglig de la considrer, comme
nous tendons  le faire aujourd'hui par suite des habitudes rtrcies
d'un positivisme naissant et incomplet. Au fond des absurdes chimres de
l'ancienne philosophie sur l'influence physiologique des astres, on
trouve, nanmoins, le sentiment confus, vague mais nergique, d'une
certaine liaison entre les phnomnes vitaux et les phnomnes clestes.
Ce sentiment, comme toutes les inspirations primitives de notre
intelligence, n'avait rellement besoin que d'tre profondment rectifi
par la philosophie positive, qui ne saurait le dtruire; quoique,  vrai
dire, dans l'ordre scientifique comme dans l'ordre politique, notre
faible nature nous oblige malheureusement  ne pouvoir rorganiser
qu'aprs un renversement passager. Parce que les observations, soit
anatomiques, soit physiologiques, ne montraient point, par elles-mmes,
l'influence des conditions astronomiques, la philosophie moderne en a
superficiellement conclu jusqu'ici la nullit de cette influence; comme
si les faits pouvaient jamais tmoigner immdiatement des conditions
fondamentales sans lesquelles ils ne s'accompliraient pas, quand elles
sont de nature  ne pouvoir tre un seul instant suspendues! On vient
de voir, nanmoins, que l'tude rationnelle des phnomnes naturels est
aujourd'hui assez dveloppe pour que l'ensemble de ses principes les
plus positifs puisse mettre en pleine vidence l'incontestable ralit
d'un tel ordre de conditions primordiales. Toutefois, afin de prvenir
dsormais, d'une manire irrvocable, le renouvellement ultrieur de
notions vicieuses ou exagres, plus ou moins analogues aux chimriques
hypothses de la philosophie thologique et mtaphysique sur l'influence
physiologique des astres, il importe d'tablir ici, en principe,  ce
sujet, une considration essentielle. D'abord, ces vraies conditions
astronomiques de l'existence gnrale des corps vivans sont
ncessairement circonscrites, comme toutes les notions scientifiques de
la vritable astronomie positive, dans l'intrieur de notre monde, ce
qui carte aussitt l'ide vague et indfinie d'univers,  laquelle se
rattachaient surtout les aberrations primitives. En second lieu, elles
ne portent jamais directement sur l'organisme lui-mme, qui est
essentiellement indpendant de toute action cleste immdiate, ainsi que
tous les autres phnomnes purement terrestres. L'influence capitale de
ces conditions ne peut se rapporter, par elle-mme, qu' l'ensemble des
lmens astronomiques qui caractrisent la constitution de notre
plante, suivant les explications prcdentes. C'est seulement en
altrant quelques-uns de ces lmens que les autres astres de notre
monde pourraient troubler le mode actuel d'accomplissement de nos
phnomnes vitaux; ce qui limite rigoureusement le genre de notions
astronomiques qui doit tre rellement pris en considration
fondamentale par les biologistes rationnels. L'action cleste, vague et
inintelligible, que plusieurs philosophes contemporains, trs clairs
d'ailleurs, ont mystrieusement introduit dans la prtendue explication
de certains effets physiologiques ou pathologiques, doit faire
comprendre la haute utilit de cette rgle gnrale, qui, tout en
manifestant sans quivoque la vraie subordination positive de la
biologie envers l'astronomie, tend nanmoins  prvenir radicalement, 
cet gard, toute grave aberration de notre intelligence.

Malgr l'importance capitale d'une telle subordination sous le seul
aspect scientifique proprement dit, l'tude philosophique de la science
astronomique est peut-tre encore plus indispensable  la saine
ducation prliminaire des biologistes rationnels sous le point de vue
purement logique, c'est--dire quant  la mthode.  la vrit, sous ce
nouvel aspect, la relation n'a rien de directement particulier  la
biologie. Tout se rduit ici  la proprit gnrale que nous avons
reconnue, dans le volume prcdent, devoir ncessairement appartenir 
la science cleste, de fournir, par sa nature, le plus parfait modle de
la manire fondamentale de philosopher sur des phnomnes quelconques;
proprit qui doit tre utilise, ainsi que je l'ai dj expliqu, par
les physiciens et par les chimistes aussi bien que par les biologistes,
afin que tous se proposent nettement un type idal de perfection
scientifique, convenablement modifi d'aprs l'ensemble des conditions
de leurs diverses tudes propres. Mais la ncessit de ce type
primordial devient, videmment, d'autant plus profonde que la
complication croissante des phnomnes tend davantage  faire dgnrer
les tudes vraiment scientifiques en d'oiseuses recherches d'rudition
ou en de vaines dissertations mtaphysiques. Or, c'est  ce titre que la
philosophie astronomique se recommande plus minemment, comme guide
logique,  la soigneuse mditation pralable des vrais biologistes. 
quelle autre source, en effet, pourraient-ils puiser les vritables
lmens essentiels de la mthode positive proprement dite, si ce n'est
dans la science qui en offre, par sa nature, le dveloppement le plus
complet, le plus pur, et le plus spontan? Comment pourraient-ils
habituellement sentir, avec une efficacit relle, en quoi consiste la
saine explication scientifique d'un phnomne, s'ils n'ont pas d'abord
cherch  saisir, pour les phnomnes les plus simples, le caractre
gnral des explications les plus parfaites? Plus le sujet de leurs
travaux est profondment difficile, plus ils doivent prouver vivement
le besoin d'aller souvent retremper les forces positives de leur
intelligence, par la fconde et lumineuse contemplation de l'ensemble de
vrits fondamentales le plus satisfaisant que puisse jamais offrir la
philosophie naturelle tout entire. Une telle comparaison est seule
propre  faire hautement ressortir  leurs yeux l'inanit radicale des
conceptions plus ou moins mtaphysiques dont la physiologie est encore
si encombre, sur le principe vital de Barthez, les forces vitales de
Bichat, et tant d'autres notions analogues, qui ne constituent
rellement que de pures entits, dont l'astronomie, seule entre toutes
les sciences fondamentales, est aujourd'hui compltement purge, comme
nous l'avons constat. Les biologistes auxquels la philosophie
astronomique aura fait nettement concevoir en quoi consiste la vritable
explication scientifique de la pesanteur, ne se proposeront plus, sans
doute, de remonter  l'origine de la vie, de la sensibilit, etc., et
sauront nanmoins donner  leurs recherches l'essor le plus sublime dont
elles soient susceptibles dans l'ordre positif; tandis que jusqu'ici on
ne peut se dissimuler que la positivit des travaux n'a t
ordinairement obtenue, en biologie, qu'aux dpens de leur lvation. Ce
caractre de prvision rationnelle des vnemens quelconques, que je ne
saurais trop reproduire comme l'infaillible critrium de toute vraie
thorie scientifique compltement dveloppe, o les biologistes en
tudieraient-ils la valeur philosophique, autrement que dans la seule
science qui en offre aujourd'hui une ralisation tendue et
incontestable?

Enfin, c'est uniquement par la mditation familire de la philosophie
astronomique, comme je l'ai tabli, que les biologistes peuvent
apprendre en quoi consiste la saine institution gnrale des hypothses
scientifiques dignes de ce nom. La biologie positive n'a pas os encore
faire un usage libre et important de ce puissant auxiliaire logique: et
cette circonspection est trs naturelle,  dfaut de principes propres 
prvenir l'abus dsordonn d'un tel moyen; mais elle retarde
certainement beaucoup les progrs rationnels de cette difficile tude.
Nanmoins, l'tude des corps vivans,  raison mme de sa complication
suprieure, rclame, plus qu'aucune autre science fondamentale,
l'emploi rgulier et dvelopp de ce grand artifice intellectuel. Ici,
la nature philosophique de la science, exactement dfinie dans ce
discours, indique, pour ainsi dire d'elle-mme, le caractre gnral des
hypothses vraiment scientifiques. Nous avons tabli, en effet, qu'il
s'agit toujours, en biologie, de dterminer ou la fonction d'aprs
l'organe, ou l'organe d'aprs la fonction. On pourra donc, pour
acclrer les dcouvertes, construire directement et sans scrupule
l'hypothse la plus plausible sur la fonction inconnue d'un organe
donn, ou sur l'organe cach de telle fonction vidente. Pourvu que la
supposition soit le mieux possible en harmonie avec l'ensemble des
connaissances acquises, on aura us, de la manire la plus lgitime, 
l'imitation des astronomes, du droit gnral de l'esprit humain dans
toutes les recherches positives. Si l'hypothse n'est point exactement
vraie, comme il devra arriver le plus souvent, elle n'en aura pas moins
toujours contribu ncessairement au progrs rel de la science, en
dirigeant l'ensemble des recherches effectives vers un but nettement
dtermin. La seule condition fondamentale, ici comme ailleurs, c'est
que, par leur nature, les hypothses soient constamment susceptibles
d'une vrification positive; ce qui, en biologie, rsultera
invitablement du caractre que je viens de leur assigner.

Je ne vois jusqu'ici, dans l'tude des corps vivans, qu'un seul exemple
capital de semblables hypothses; et il a t donn par un homme de
gnie, qui, suivant l'usage de ses pareils, a rempli spontanment  cet
gard, comme par instinct, de la manire la plus satisfaisante,
l'ensemble des conditions rationnelles propres  la nature de ses
recherches. Quand M. Broussais, dans l'intention minemment
philosophique de localiser tout  coup les prtendues fivres
essentielles, leur a impos pour sige gnral la membrane muqueuse du
canal digestif, il a imprim  la saine pathologie la plus heureuse
impulsion positive, quoiqu'il ait peut-tre commis, en effet, une grande
erreur actuelle, ce que je n'ai point  examiner ici. Car, cette
hypothse tant videmment accessible  une exploration irrcusable,
elle devait ncessairement hter beaucoup, confirme ou infirme par les
observations judicieuses, la dcouverte effective du vritable sige
organique de ces entits pathologiques. Le vulgaire des mdecins,
incapable d'apprcier une telle proprit philosophique, s'est consum 
ce sujet en de vaines critiques de dtail, qui ne pouvaient affecter
nullement la question fondamentale. Mais l'histoire gnrale de l'esprit
humain n'en recueillera pas moins prcieusement un jour ce premier
exemple mmorable de la judicieuse introduction spontane de l'art des
hypothses rationnelles dans l'tude positive des corps vivans. Pour
quiconque a convenablement tudi la philosophie astronomique, cette
innovation hardie n'offre rellement que le timide quivalent d'un usage
ds long-temps pratiqu, sur une bien plus large chelle, par ceux de
tous les savans qui sont universellement reconnus aujourd'hui comme
procdant de la manire la plus rigoureuse. Toutefois, l'tude
philosophique de l'ensemble de la science astronomique n'est pas
seulement destine,  cet gard,  dissiper radicalement les vains
scrupules de ceux qui persisteraient encore  repousser tout usage
tendu des artifices hypothtiques dans les recherches biologiques. Elle
a surtout pour objet, sous ce point de vue, de mieux diriger, d'aprs
une judicieuse imitation des plus parfaits modles, les heureux efforts
des hommes de gnie qui se proposent d'appliquer aux parties les plus
difficiles de la philosophie naturelle un procd logique aussi
imprieusement rclam par la complication suprieure d'un tel ordre de
problmes.

Aprs avoir ainsi caractris suffisamment la subordination fondamentale
de la biologie envers l'astronomie, soit quant  la doctrine, ou quant
 la mthode, nous devons complter maintenant cette exacte analyse
sommaire des grandes relations encyclopdiques propres  l'tude des
corps vivans, en examinant enfin, d'une manire analogue, sa dpendance
relle  l'gard de la science mathmatique, premier fondement gnral
du systme entier de la philosophie positive.

Sous le seul point de vue scientifique proprement dit, on doit,  ce
sujet, commencer par reconnatre hautement la profonde justesse de
l'nergique rprobation prononce par plusieurs biologistes philosophes,
et surtout par le grand Bichat, contre toute tentative d'application
effective et spciale des thories mathmatiques aux questions
physiologiques. Les purs gomtres, par cela mme que leur science
constitue rellement la base prliminaire indispensable de toute la
philosophie naturelle, doivent tre, en gnral, minemment disposs 
envahir, d'une manire presque indfinie, le domaine des autres sciences
fondamentales, qui leur paraissent ordinairement subalternes. En mme
temps, l'extrme gnralit et la parfaite indpendance de leurs tudes
propres ne permettent point que cette tendance spontane soit
directement contenue par un sentiment nergique des vraies conditions
caractristiques de chacune de ces sciences, dont le gnie essentiel
leur est naturellement inconnu. Aussi, jusqu' ce qu'une judicieuse
ducation philosophique commune vienne mettre habituellement les
diverses classes de savans en tat de concevoir nettement la
coordination rationnelle de leurs attributions respectives, ce sera
seulement par leur antagonisme continuel, trs prjudiciable et
nanmoins fort insuffisant, que les sciences les plus difficiles
pourront pniblement viter d'tre absorbes et annules par les plus
simples. Cette vicieuse organisation des relations scientifiques, n'est
en aucun cas, plus manifeste, et n'engendre de plus dplorables
consquences, que lorsqu'il s'agit des rapports fondamentaux entre les
tudes mathmatiques et les tudes biologiques. Jusqu'ici, les
biologistes, toujours exposs,  des intervalles plus ou moins
rapprochs, aux empitemens abusifs des gomtres, ne sont parvenus 
s'en garantir incompltement que par l'irrationnel expdient de
trancher, pour ainsi dire, toute communication quelconque entre les deux
ordres de conceptions; tandis que c'est, au contraire, par une juste
apprciation directe de la subordination gnrale de l'ensemble de leurs
travaux  la doctrine lmentaire sur laquelle repose pralablement le
systme entier de la philosophie naturelle, qu'ils doivent dsormais
maintenir avec fermet l'indpendante originalit de leur vrai
caractre scientifique. Or, les principes de philosophie mathmatique
tablis dans le premier volume de ce trait, et l'exacte analyse que
nous venons d'excuter du vritable esprit gnral de l'tude positive
des corps vivans, nous permettent maintenant de remplir sans difficult,
quoique trs sommairement, cette condition essentielle.

L'tude rationnelle de la nature suppose ncessairement, en gnral, que
tous les phnomnes, d'un ordre quelconque, sont essentiellement
assujettis  des lois invariables, dont la dcouverte constitue toujours
le but de nos diverses spculations philosophiques. Si l'on pouvait
concevoir, en aucun cas, que, sous l'influence de conditions exactement
similaires, les phnomnes ne restassent point parfaitement identiques,
non-seulement quant au genre, mais aussi quant au degr, toute thorie
scientifique deviendrait aussitt radicalement impossible: nous serions
ds lors ncessairement rduits  une strile accumulation de faits, qui
ne sauraient plus comporter aucune relation systmatique, susceptible de
conduire  leur prvision. Il est donc indispensable de reconnatre, en
principe, que, mme dans les phnomnes minemment complexes qui se
rapportent  la science des corps vivans, chacune des diverses actions
vraiment lmentaires qui concourent  leur production varierait
ncessairement selon des lois tout--fait prcises, c'est--dire,
mathmatiques, si nous pouvions, en effet, l'tudier en elle-mme,
isolment de tout autre. Tel est,  cet gard, le point de dpart
philosophique des gomtres, dont la parfaite rationnalit ne saurait
tre conteste. Si donc les phnomnes les plus gnraux du monde
inorganique sont minemment calculables, tandis que les phnomnes
physiologiques ne peuvent l'tre nullement, cela ne tient videmment 
aucune distinction fondamentale entre leurs natures respectives; cette
diffrence provient uniquement de l'extrme simplicit des uns, oppose
 la profonde complication des autres. L'erreur capitale des gomtres 
ce sujet n'est due qu' leur manire fort imparfaite d'apprcier la
juste porte de cette considration, dont rien ne leur permet de mesurer
la vritable tendue philosophique. Il ne s'agirait nanmoins ici que de
prolonger convenablement les rflexions que doivent naturellement
suggrer les questions inorganiques susceptibles de solutions
mathmatiques, et dans lesquelles on voit, d'une manire si prononce,
ces solutions devenir graduellement plus difficiles et plus imparfaites
 mesure que le sujet se complique davantage en rapprochant peu  peu
l'tat abstrait de l'tat concret,  tel point que, au-del des
phnomnes purement astronomiques ou de leurs analogues les plus
immdiats, une semblable perfection logique ne s'obtient presque jamais,
comme nous l'avons constat, qu'aux dpens de la ralit des recherches,
mme sans sortir des tudes gnrales de la physique proprement dite.
Aussitt qu'on passe aux problmes chimiques, toute application relle
des thories mathmatiques devient ncessairement incompatible avec la
grande complication du sujet. Que sera-ce donc  l'gard des questions
biologiques?

Par une suite invitable de sa complication caractristique, l'tude des
corps vivans repousse directement de deux manires diffrentes tout
vritable usage des procds mathmatiques. En effet, lors mme que l'on
supposerait exactement connues les lois mathmatiques propres aux
diffrentes actions lmentaires dont le concours dtermine
l'accomplissement des phnomnes vitaux, leur extrme diversit et leur
multiplicit inextricable ne pourraient aucunement permettre  notre
faible intelligence d'en poursuivre avec efficacit les combinaisons
logiques, comme le tmoignent dj si clairement les questions
astronomiques elles-mmes malgr l'admirable simplicit de leurs
lmens mathmatiques, lorsqu'on veut y considrer simultanment plus de
deux ou trois influences essentielles. Mais en outre, une semblable
complication s'oppose mme radicalement  ce que ces lois lmentaires
puissent jamais tre mathmatiquement dvoiles, ce qui doit loigner
jusqu' la seule pense hypothtique d'une telle manire de philosopher
en biologie. Car, ces lois ne pourraient devenir accessibles que par
l'analyse immdiate de leurs effets numriques. Or, sous quelque aspect
qu'on tudie les corps vivans, les nombres relatifs  leurs phnomnes
prsentent ncessairement des variations continuelles et profondment
irrgulires, ce qui, pour les gomtres, offre un obstacle aussi
insurmontable que si ces degrs pouvaient tre, en ralit, entirement
arbitraires. Par la dfinition mme de la vie, on conoit que la seule
notion qui, en chimie, comportt encore, comme nous l'avons reconnu,
certaines considrations numriques, c'est--dire, la composition, cesse
videmment de les admettre ici: car, toute ide de chimie numrique doit
devenir inapplicable  des corps dont la composition molculaire varie
continuellement, ce qui constitue prcisment le caractre fondamental
de tout organisme vivant. Sans doute, s'il nous tait possible de faire
varier sparment,  divers degrs, chacune des conditions qui
prsident aux phnomnes vitaux, en maintenant toutes les autres dans
une stricte identit mathmatique, la comparaison des effets
correspondants pourrait faire esprer de dcouvrir la loi numrique de
leurs variations, quoique cette prcision idale, ne pt, en ralit,
contribuer aucunement au perfectionnement positif de la science, par
suite de l'insurmontable difficult du problme mathmatique relatif 
la combinaison rationnelle de ces diffrentes lois. Mais les mmes
obstacles qui s'opposent radicalement, en vertu des motifs prcdemment
expliqus,  tout emploi important et vraiment dcisif de la mthode
exprimentale proprement dite dans les recherches physiologiques, ne
doivent-ils point, avec encore plus d'nergie, dtruire l'espoir de
toute opration de ce genre, qui ne serait rellement qu'une
exprimentation porte au plus haut degr de perfection, c'est--dire
pousse jusqu' la prcision numrique? Puisque dj nous ne saurions
jamais instituer, en biologie, deux cas qui ne diffrent exactement que
sous un seul rapport, que serait-ce donc si,  la conformit des
conditions essentielles du phnomne, il fallait joindre l'identit de
leurs degrs, ce que toute apprciation mathmatique exigerait nanmoins
rigoureusement? Ainsi, aucune ide de nombres fixes,  plus forte
raison de lois numriques, et surtout enfin d'investigation
mathmatique, ne peut tre regarde comme compatible avec le caractre
fondamental des recherches biologiques. Si, avant que ce gnie propre
ft suffisamment dvelopp, les biologistes ont d,  cet gard, cder,
jusqu' un certain point, et non sans utilit,  l'irrsistible
ascendant des gomtres, une telle condescendance deviendrait dsormais
essentiellement nuisible aux progrs rationnels de l'tude positive des
corps vivans envisags sous un aspect quelconque.

 la vrit, l'esprit de calcul tend de nos jours  s'introduire dans
cette tude, surtout en ce qui concerne les questions mdicales, par une
voie beaucoup moins directe, sous une forme plus spcieuse, et avec des
prtentions infiniment plus modestes. Je veux parler principalement de
cette prtendue application de ce qu'on appelle la statistique  la
mdecine, dont plusieurs savans attendent des merveilles, et qui
pourtant ne saurait aboutir, par sa nature, qu' une profonde
dgnration directe de l'art mdical, ds lors rduit  d'aveugles
dnombremens. Une telle mthode, s'il est permis de lui accorder ce nom,
ne serait rellement autre chose que l'empirisme absolu, dguis sous de
frivoles apparences mathmatiques. Pousse jusqu' ses extrmes
consquences logiques, elle tendrait  faire radicalement disparatre
toute mdication vraiment rationnelle, en conduisant  essayer au hasard
des procds thrapeutiques quelconques, sauf  noter, avec une
minutieuse prcision, les rsultats numriques de leur application
effective. Il est vident, en principe, que les variations continuelles
auxquelles tout organisme est assujetti sont ncessairement encore plus
prononces dans l'tat pathologique que dans l'tat normal, en sorte que
les cas doivent tre alors encore moins exactement similaires; d'o
rsulte l'impossibilit manifeste de comparer judicieusement deux modes
curatifs d'aprs les seuls tableaux statistiques de leurs effets,
abstraction faite de toute saine thorie mdicale. Sans doute, la pure
exprimentation directe, restreinte entre des limites convenables, peut
avoir une grande importance pour la mdecine, comme pour la physiologie
elle-mme: mais c'est prcisment  la stricte condition de ne jamais
tre simplement empirique, et de se rattacher toujours, soit dans son
institution, soit dans son interprtation,  l'ensemble systmatique des
doctrines positives correspondantes. Malgr l'imposant aspect des formes
de l'exactitude, il serait difficile de concevoir, en thrapeutique, un
jugement plus superficiel et plus incertain que celui qui reposerait
uniquement sur cette facile computation des cas funestes ou favorables,
sans parler des pernicieuses consquences pratiques d'une telle manire
de procder, o l'on ne devrait d'avance exclure aucune sorte de
tentative. On doit dplorer l'espce d'encouragement dont les gomtres
ont quelquefois honor une aberration aussi profondment irrationnelle,
en faisant de vains et purils efforts pour dterminer, d'aprs leur
illusoire thorie des chances, le nombre de cas propre  lgitimer
chacune de ces indications statistiques.

Quoique l'abus de l'esprit mathmatique, ou plutt de l'esprit de
calcul, ait t ainsi frquemment nuisible, sous divers rapports, au
vrai dveloppement de l'tude positive des corps vivans, les biologistes
qu'un sentiment exagr de cette fcheuse influence a conduits 
mconnatre toute subordination relle de cette tude  l'ensemble des
tudes mathmatiques n'en ont pas moins commis une erreur grave,
directement prjudiciable au perfectionnement systmatique de leur
science. Les principes prcdemment tablis dans cet ouvrage doivent
rendre cette erreur trs sensible, en faisant hautement ressortir cette
subordination ncessaire. Elle existe d'abord, d'une manire vidente
bien qu'indirecte, d'aprs les relations indispensables, ci-dessus
constates, de la saine biologie avec la physique et avec l'astronomie,
puisque les biologistes ne sauraient convenablement entreprendre ces
deux ordres d'tudes prliminaires sans s'tre pralablement
familiariss avec l'ensemble des principales doctrines mathmatiques.
Mais, en outre, on ne peut contester qu'une judicieuse application des
notions fondamentales de la gomtrie et de la mcanique ne devienne
directement ncessaire pour bien comprendre, soit la structure, soit le
jeu, d'un appareil aussi compliqu que l'organisme vivant, surtout dans
les animaux. Cela est particulirement vident envers tous les divers
phnomnes de la mcanique animale, statiques ou dynamiques, qui doivent
paratre profondment inintelligibles  tous ceux auxquels sont
trangres les lois gnrales de la mcanique rationnelle. L'absurde
principe de la prtendue indpendance des tres vivans  l'gard des
lois universelles du monde matriel, a souvent conduit les
physiologistes  regarder ces tres comme essentiellement soustraits 
l'empire des thories fondamentales de l'quilibre et du mouvement;
tandis que ces thories constituent, au contraire, la vritable base
lmentaire de l'conomie organique envisage sous cet aspect. Je me
suis efforc, dans le premier volume, de dmontrer directement que, par
leur nature, ces thories sont ncessairement applicables  des
appareils quelconques, puisqu'elles ne dpendent aucunement de l'espce
des forces considres, mais seulement de leur nergie effective: il ne
peut exister,  ce sujet, d'autre diffrence relle que la difficult
plus grande de prciser, surtout numriquement, une telle application, 
mesure que l'appareil se complique davantage. Ainsi, en cartant
d'ailleurs, comme minemment chimrique, toute ide d'valuation, on ne
saurait douter que les thormes gnraux de la statique et de la
dynamique abstraites ne doivent se vrifier constamment dans le
mcanisme des corps vivans, sur l'tude rationnelle duquel ils sont, en
effet, destins  porter une indispensable lumire. Dans ses divers
modes de repos ou de mouvement, l'animal mme le plus lev se comporte
essentiellement comme tout autre appareil mcanique d'une complication
analogue, sauf la seule diffrence du moteur, qui n'en peut produire
aucune quant aux lois lmentaires de la combinaison et de la
communication des mouvemens, ou de la neutralisation des efforts
quelconques. La ncessit d'introduire convenablement l'usage
philosophique de la mcanique rationnelle dans toute biologie positive
n'est donc nullement quivoque. Quant  la gomtrie, outre que, dans
ses plus simples lmens, la mcanique ne saurait s'en passer, on
conoit aisment combien les spculations anatomiques ou physiologiques
exigent, par leur nature, l'habitude de suivre exactement des relations
complexes de forme et de situation, et combien mme la connaissance
familire des principales lois gomtriques peut y donner lieu 
d'heureuses indications directes. Il serait inutile ici d'insister
davantage  cet gard.

Cette subordination fondamentale de la science biologique  la science
mathmatique devient encore plus indispensable et plus vidente en
comparant les deux ordres d'tudes sous le point de vue logique
proprement dit, c'est--dire, quant  la mthode. Nous avons, en effet,
tabli, en principe philosophique, que le systme des tudes
mathmatiques constitue ncessairement la vritable origine spontane de
l'art gnral du raisonnement positif, dont l'esprit humain ne pouvait
raliser compltement le libre dveloppement qu' l'gard des recherches
 la fois les plus gnrales, les plus abstraites, les plus simples, et
les plus prcises. C'est donc  cette source primitive et universelle
que doivent constamment remonter toutes les classes de philosophes
positifs pour prparer convenablement leurs facults rationnelles 
l'ultrieure laboration directe des thories plus imparfaites qui se
rapportent  des sujets plus spciaux, plus complexes, et plus
difficiles. La marche invitable suivie  cet gard par l'esprit humain
dans l'ensemble de son perfectionnement social, doit naturellement
servir de guide gnral  la progression systmatique de chaque
intelligence individuelle.  mesure que le sujet de nos recherches se
complique davantage, il exige ncessairement un recours plus urgent  ce
type primordial de toute rationnalit positive, dont la familire
contemplation philosophique devient plus indispensable pour nous
dtourner des conceptions illusoires et des combinaisons sophistiques,
tout en excitant nanmoins notre essor spculatif, bien loin de
l'entraver par de vains et timides scrupules. C'est donc en vertu mme
de la complication suprieure qui les caractrise, que les tudes
biologiques rclament plus imprieusement, chez ceux qui se proposent de
les cultiver d'une manire vraiment scientifique, cette premire
ducation rationnelle que peut seule procurer une connaissance gnrale
suffisamment approfondie de la philosophie mathmatique. Si une telle
prparation logique, depuis long-temps reconnue indispensable aux
astronomes, commence aujourd'hui  tre aussi regarde gnralement
comme ncessaire aux vrais physiciens, et mme aux chimistes
rationnels, il y aurait sans doute une trange anomalie  prtendre,
pour les seuls biologistes, que l'instrument intellectuel a moins besoin
d'tre aiguis quand on le destine  des problmes plus difficiles.

Jusqu'ici nanmoins, ce n'est point, en gnral, aux tudes
mathmatiques que les biologistes les plus systmatiques ont cru devoir
recourir pour cette indispensable ducation prliminaire, mais  la
vaine considration ontologique de ce qu'on appelle la logique
proprement dite, isole de tout raisonnement dtermin. Quelque absurde
que doive sembler aujourd'hui, chez des philosophes positifs, une telle
persistance dans les usages mans du systme mtaphysique de l'ancienne
ducation, elle paratra cependant,  plusieurs gards, naturelle et
mme excusable, en pensant  la profonde incurie des gomtres 
organiser, d'une manire vraiment rationnelle, l'ensemble de
l'enseignement mathmatique. On n'a peut-tre jamais compos, en aucun
genre, des ouvrages didactiques aussi radicalement mdiocres, aussi
compltement dnus de tout vritable esprit philosophique, que la
plupart des traits lmentaires d'aprs lesquels sont encore
essentiellement diriges toutes les tudes mathmatiques ordinaires. Il
semblerait qu'on ne s'y est impos d'autre obligation que celle
d'viter scrupuleusement des erreurs matrielles, comme si le facile
accomplissement d'une semblable condition pouvait avoir aujourd'hui
aucun mrite dans un pareil sujet. Ce n'est point ici le lieu de
remonter aux causes de ce fait dplorable, qui ressortent d'ailleurs
aisment des principes que j'ai tablis. Nous devons seulement remarquer
combien un systme d'enseignement aussi vicieux a pu naturellement faire
mconnatre, mme par d'excellens esprits, les proprits logiques
fondamentales qui caractrisent rellement, d'une manire  la fois si
minente et si exclusive, la nature des tudes mathmatiques. La
direction ordinaire de ces tudes dissimule et mme dnature tellement
ces prcieuses proprits, que l'on s'explique aisment l'exagration,
d'ailleurs videmment irrflchie, de certains philosophes qui ont
directement soutenu que, loin de pouvoir prparer convenablement
l'organe intellectuel  l'interprtation rationnelle de la nature,
l'ducation mathmatique tendait effectivement bien plutt  dvelopper
l'esprit d'argumentation sophistique et de spculation illusoire. Mais
une semblable dgnration, quoique trop frquemment ralise, ne
saurait dtruire, sans doute, la valeur intrinsque du plus puissant
moyen d'ducation positive qui puisse tre offert  nos facults
lmentaires de combinaison et de coordination: elle fait seulement
mieux ressortir l'vidente ncessit d'une profonde rnovation
philosophique du systme entier de l'enseignement mathmatique. Il est
clair, en effet, que toute l'utilit relle que l'on peut attribuer 
l'tude pralable de la logique proprement dite pour diriger et
raffermir la marche gnrale de notre intelligence, se retrouve
ncessairement, d'une manire  la fois beaucoup plus tendue, plus
varie, plus complte, et plus lumineuse, dans les tudes mathmatiques
convenablement diriges, avec l'immense avantage que prsente un sujet
bien dtermin, nettement circonscrit, et susceptible de la plus
parfaite exactitude, et sans le danger fondamental inhrent  toute
logique abstraite, quelque judicieusement qu'on l'expose, de conduire ou
 des prceptes purils d'une vidente inutilit, ou a de vagues
spculations ontologiques, aussi vaines qu'inapplicables. La mthode
positive, malgr ses modifications diverses, reste, au fond, constamment
identique dans l'ensemble de ses applications quelconques, surtout en ce
qui concerne directement l'art homogne du raisonnement. C'est pourquoi
les sciences les plus compliques, et la biologie elle mme, ne
sauraient offrir aucun genre de raisonnement dont la science
mathmatique ne puisse d'abord fournir frquemment l'analogue plus
simple et plus pur. Ainsi, mme sous cet aspect, la philosophie positive
forme, par sa nature, un systme rigoureusement complet, qui peut
entirement suffire, d'aprs ses seules ressources propres,  tous ses
divers besoins rels, sans emprunter,  aucun titre, le moindre secours
tranger; ce qui doit enfin conduire  l'limination totale de l'unique
portion de l'ancienne philosophie susceptible de prsenter encore
quelque apparence d'utilit vritable, c'est--dire sa partie logique,
dont toute la valeur effective est dsormais irrvocablement absorbe
par la science mathmatique. C'est donc exclusivement  cette dernire
cole que les biologistes rationnels doivent aller maintenant tudier
l'art logique gnral avec assez d'efficacit pour l'appliquer
convenablement au perfectionnement de leurs difficiles recherches. L
seulement, ils pourront acqurir rellement le sentiment intime et
familier des vrais caractres et des conditions essentielles de cette
pleine vidence scientifique qu'ils doivent s'efforcer ensuite de
transporter, autant que possible,  leurs thories propres. Comment
l'apprcieraient-ils sainement  l'gard des questions les plus
complexes, si d'abord ils ne s'taient exercs  la considrer dans les
cas les plus simples et les plus parfaits?

En examinant cette relation fondamentale sous un point de vue plus
spcial, il est ais de sentir que les principaux raisonnemens
biologiques exigent, par leur nature, un genre d'habitudes
intellectuelles dont les spculations mathmatiques, soit abstraites,
soit concrtes, peuvent seules procurer un heureux dveloppement
pralable. Je veux parler surtout de cette aptitude  former et 
poursuivre des abstractions positives, sans laquelle on ne saurait, en
biologie, faire aucun usage rationnel et tendu, ni physiologique, ni
mme simplement anatomique, de la mthode comparative proprement dite,
dont j'ai dj signal l'analogie philosophique avec le caractre
essentiel de l'analyse mathmatique. On conoit, en effet, que pour
suivre convenablement, dans la biologie compare, l'tude gnrale d'un
organe ou d'une fonction quelconques, il est indispensable d'en avoir
d'abord nettement construit la notion abstraite, qui peut seule tre le
sujet direct de la comparaison, isolment de toutes les diverses
modifications particulires attaches  chacune de ses ralisations
effectives: si cette abstraction est mconnue ou altre d'une manire
quelconque pendant le cours de l'analyse biologique, le procd
comparatif avorte ncessairement. Une telle opration intellectuelle
ressemble sans doute beaucoup  celle que notre esprit effectue si
spontanment,  un si haut degr, et avec tant de facilit, dans toutes
les combinaisons mathmatiques, dont l'habitude constitue donc
videmment, sous ce rapport, la meilleure prparation philosophique aux
spculations les plus leves de la biologie positive. L'anatomiste ou
le physiologiste qui ngligerait un secours aussi direct et aussi
capital, se crerait ainsi artificiellement une nouvelle difficult
fondamentale, en voulant tout  coup abstraire dans le sujet le plus
complexe, sans s'y tre pralablement exerc sur le sujet le plus
simple. Quant  ceux qui n'auraient pu russir dans une telle preuve
prliminaire, ils devraient, ce me semble, se reconnatre, par cela
seul, radicalement impropres aux plus hautes recherches biologiques, et
s'y borner judicieusement, en consquence,  l'utile travail secondaire
de recueillir convenablement des matriaux susceptibles d'une
laboration philosophique ultrieure de la part d'intelligences mieux
organises. Ainsi, une saine ducation mathmatique rendrait  la
science biologique ce double service essentiel d'essayer et de classer
les esprits aussi bien que de les prparer et de les diriger.
L'limination spontane de ceux qui ne tendent qu' encombrer la
biologie de travaux sans but et sans caractre, n'offrirait pas, je
pense, moins d'intrt rel que l'institution plus parfaite de ceux qui
peuvent en bien remplir les conditions principales.

La sage introduction de l'esprit mathmatique pourrait contribuer,
d'ailleurs,  perfectionner la philosophie biologique sous un nouvel
aspect, qui, beaucoup moins fondamental que le prcdent, mrite
cependant d'tre indiqu ici. Il s'agit de l'usage systmatique des
fictions scientifiques proprement dites, dont l'artifice est si familier
aux gomtres, et qui me paratraient aussi susceptibles d'augmenter
utilement les ressources logiques de la haute biologie, quoique leur
emploi dt y tre mnag, sans doute, avec une bien plus circonspecte
sobrit. Dans la plupart des tudes mathmatiques, on a souvent trouv
de grands avantages  imaginer directement une suite quelconque de cas
purement hypothtiques, dont la considration, quoique simplement
artificielle, peut faciliter beaucoup, soit l'claircissement plus
parfait du sujet naturel des recherches, soit mme son laboration
fondamentale. Un tel art diffre essentiellement de celui des hypothses
proprement dites, avec lequel il a t toujours confondu jusqu'ici par
les plus profonds philosophes. Dans ce dernier, la fiction ne porte que
sur la seule solution du problme; tandis que, dans l'autre, le
problme lui-mme est radicalement idal, sa solution pouvant tre,
d'ailleurs, entirement rgulire. La fiction scientifique prsente ici
tous les caractres principaux de l'imagination potique: elle est
seulement, en gnral, plus difficile. Il est vident que la nature des
recherches biologiques ne saurait y comporter l'emploi d'un tel artifice
logique  un degr nullement comparable  celui que permettent les
spculations mathmatiques, auxquelles il s'adapte si minemment. On
doit nanmoins reconnatre,  mon avis, que le caractre abstrait des
hautes conceptions de la biologie comparative les rend,  quelques
gards, susceptibles d'un semblable perfectionnement, qui consisterait
alors  intercaler, entre les divers organismes connus, certains
organismes purement fictifs, artificiellement imagins de manire 
faciliter leur comparaison, en rendant la srie biologique plus homogne
et plus continue, en un mot plus rgulire, et dont plusieurs
admettraient peut-tre une ralisation ultrieure plus ou moins exacte,
parmi les organismes d'abord inexplors. L'tude positive des corps
vivans me parat tre aujourd'hui assez avance, pour que nous puissions
dsormais former le projet hardi, et auparavant tmraire, de concevoir
directement le plan rationnel d'un organisme nouveau, propre 
satisfaire  telles conditions donnes d'existence. Je ne doute point
que le judicieux rapprochement,  la manire des gomtres, des cas
rels avec quelques fictions de ce genre heureusement imagines, ne soit
plus tard utilement employ  complter et  perfectionner les lois
gnrales de l'anatomie et de la physiologie compares, et ne puisse
mme servir  y devancer quelquefois l'exploration immdiate. Ds 
prsent, l'usage rationnel d'un tel artifice me semblerait, du moins,
pouvoir tre appliqu  claircir et  simplifier essentiellement le
systme ordinaire du haut enseignement biologique. On conoit,
d'ailleurs, sous l'un ou l'autre aspect, que l'introduction d'un procd
aussi dlicat doit appartenir exclusivement aux esprits les plus levs,
d'abord convenablement prpars par une tude approfondie de la
philosophie mathmatique, afin de prvenir le dsordre que pourrait
apporter dans la science la considration intempestive d'une foule de
cas mal imagins ou mal intercals.

Tels sont les principaux rapports, soit de doctrine, soit de mthode,
sous lesquels la saine biologie doit se subordonner directement au
systme entier de la science mathmatique, indpendamment de leurs
relations indirectes au moyen des sciences intermdiaires. On peut, 
ce sujet, utilement remarquer, d'aprs les notions prcdentes, que,
parmi les trois lmens essentiels que nous avons reconnus dans
l'ensemble de la philosophie mathmatique, c'est surtout la mcanique
qui s'applique  la biologie sous le point de vue scientifique
proprement dit; tandis que, au contraire, sous le point de vue purement
logique, la liaison s'opre principalement par la gomtrie; l'une et
l'autre tant, d'ailleurs, convenablement appuyes sur les thories
analytiques indispensables  leur dveloppement systmatique.

Cet examen complet, quoique sommaire, des relations fondamentales de
l'tude positive des corps vivans avec les diffrentes branches
antrieures de la philosophie naturelle, ne peut plus, ce me semble,
laisser aucune incertitude sur la ralit ni sur l'importance du rang
prcis que j'ai assign  la science biologique dans ma hirarchie
encyclopdique. Pour tout esprit philosophique, la seule considration
d'une telle position doit offrir le rsum concis mais exact de
l'ensemble des divers rapprochemens que je viens d'analyser. Il en
rsulte immdiatement la juste apprciation gnrale du genre et du
degr de perfection dont la biologie est susceptible par sa nature, et,
encore plus directement, la dtermination essentielle du plan rationnel
de l'ducation prliminaire correspondante.

Si la perfection d'une science quelconque devait tre mesure par
l'tendue et la varit des moyens fondamentaux qui lui sont propres,
aucune science ne pourrait, sans doute, rivaliser avec la biologie. Les
immenses ressources logiques que nous venons de dduire rigoureusement
de ses liaisons ncessaires avec les diffrentes sciences antrieures,
concourent avec les procds essentiels d'exploration que nous avions
d'abord reconnu lui appartenir d'une manire encore plus spontane. On
peut dire que l'esprit humain runit ici, avec une profusion jusqu'alors
ignore, l'ensemble de tous ses divers artifices pour surmonter les
difficults capitales que lui oppose cette grande tude. Et, nanmoins,
un tel faisceau de puissances intellectuelles ne pourra jamais nous
offrir qu'une trs imparfaite compensation de l'accroissement radical
des obstacles. Sans doute, suivant la loi philosophique que j'ai
tablie, la complication croissante du sujet fondamental de nos
recherches positives dtermine ncessairement une extension
correspondante dans le systme entier de nos moyens gnraux
d'investigation scientifique: et nous venons d'en reconnatre ici la
plus irrcusable vrification. Mais cependant, quand on entreprend de
ranger les diffrentes sciences dans l'ordre effectif de leur perfection
relative, on peut rellement faire abstraction totale de cette grande
considration, et se borner  envisager la complication graduelle des
phnomnes, sans aucun gard  l'accroissement invitable des ressources
correspondantes, qui ne saurait jamais tre exactement en harmonie avec
elle, et qui nous permet seulement d'aborder des recherches dont les
difficults seraient entirement inaccessibles  notre faible
intelligence si nous ne pouvions leur appliquer des moyens plus tendus.
Cette rgle, que nous ont toujours confirme jusqu'ici les branches
prcdentes de la philosophie naturelle, est, malheureusement, loin de
se dmentir envers la science biologique. Il ne faut pas croire que sa
plus grande imperfection relative tienne principalement aujourd'hui 
son passage beaucoup plus rcent  l'tat positif. Elle est surtout la
consquence invitable et permanente de la complication trs suprieure
de ses phnomnes. Quelques importans progrs qu'on doive y esprer
prochainement du dveloppement plus complet et du concours plus
rationnel de tous les moyens divers qui lui sont propres, cette tude
restera ncessairement toujours infrieure aux diffrentes branches
fondamentales de la philosophie inorganique, sans en excepter la chimie
elle-mme, soit pour la coordination systmatique de ses phnomnes,
soit pour leur prvision scientifique. Toutefois, ceux qui n'ont point
directement examin, avec une certaine profondeur, sa vraie nature
philosophique, doivent se former une trop faible ide de la perfection
spculative qu'elle comporte rellement, d'aprs la considration
exclusive, tout--fait insuffisante, de son tat actuel, qui ne prsente
encore,  tant d'gards, qu'une strile accumulation d'observations
incompltes ou incohrentes et de conceptions arbitraires ou
htrognes. On doit rellement envisager l'ensemble des travaux
biologiques jusqu' prsent comme constituant une vaste opration
prliminaire, principalement destine  caractriser et  dvelopper
tous les divers moyens principaux qui appartiennent  cette difficile
tude, et dont l'usage ne pouvait tre que provisoire tant que leur
concours n'tait point systmatiquement organis. Sous ce point de vue,
l'tat de la science commence  tre, en effet, trs satisfaisant,
puisque une telle organisation fondamentale est dj pleinement ralise
chez un petit nombre d'esprits suprieurs. Quant  l'tablissement
direct des lois biologiques, quoiqu'il ait t encore essentiellement
prmatur, le peu de notions exactes dj formes  ce sujet suffit,
nanmoins, pour faire sentir aujourd'hui que, soigneusement restreinte
aux recherches positives, la science des corps vivans, eu gard  la
complication suprieure de ses phnomnes, peut atteindre rellement,
d'une manire bien plus complte qu'on n'a coutume de le supposer, 
leur coordination rationnelle et par suite  leur prvision,
conformment  son rang effectif dans le systme gnral de la
philosophie naturelle.

L'examen des relations ncessaires de la biologie avec chacune des
autres sciences fondamentales, nous a naturellement conduits  fixer, 
l'abri de tout arbitraire, l'ducation prliminaire la mieux adapte 
la vraie nature d'une telle science. Cette ducation, consistant dans
l'tude philosophique pralable de l'ensemble de la science
mathmatique, et ensuite successivement,  divers degrs dtermins de
spcialit, de l'astronomie, de la physique, et enfin de la chimie, est
ncessairement plus difficile que celle prcdemment assigne  toute
autre classe de savans. Mais nous avons reconnu qu'elle est aussi
beaucoup plus ncessaire; et l'on ne saurait douter que la marche timide
et vacillante de la biologie positive ne tienne aujourd'hui, en grande
partie,  l'ducation radicalement vicieuse de presque tous ceux qui la
cultivent. Du reste, quelles que soient les difficults relles de cette
ducation rationnelle, il ne faut pas oublier que le temps si
dplorablement consum aujourd'hui  d'inutiles tudes de mots ou  de
vaines spculations mtaphysiques, suffirait pleinement  son entire
ralisation chez des esprits fortement organiss, les seuls aptes 
cultiver avec succs une science aussi profondment complique. Enfin,
il importe de remarquer que, par une suite ncessaire de l'ducation
ainsi dtermine par la nature de leurs travaux propres, les anatomistes
et les physiologistes se trouveront dsormais directement placs au
point de vue philosophique le plus complet, comme l'exige l'action
capitale que, plus qu'aucune autre classe de savans, ils sont
spontanment appels  exercer sur le gouvernement intellectuel de la
socit. Car cette action est, de toute ncessit, naturellement
attache  l'entire gnralit des conceptions et  la parfaite
homognit des doctrines, seules proprits par lesquelles, malgr leur
irrcusable caducit, la philosophie thologique et la philosophie
mtaphysique conservent aujourd'hui assez d'empire pour exclure encore
la philosophie positive de la suprme direction rgulire du monde
moral, comme je l'expliquerai dans le volume suivant, quoique
elles-mmes soient dsormais devenues radicalement impuissantes  le
conduire rellement.

Aprs avoir jusqu'ici convenablement examin la nature propre et le but
gnral de la science biologique, l'ensemble des moyens fondamentaux qui
lui sont propres, et le systme de ses diverses relations ncessaires
avec toutes les autres branches essentielles de la philosophie
naturelle, il me reste maintenant  faire ressortir directement ses
proprits philosophiques les plus gnrales, c'est--dire 
caractriser sa puissante influence immdiate sur le dveloppement
radical et l'mancipation dfinitive de la raison humaine.

Par la nature de son sujet, l'tude positive de l'homme a toujours
possd ncessairement l'incontestable privilge de fournir,  la masse
des esprits judicieux trangers aux spculations scientifiques
proprement dites, la mesure usuelle la plus dcisive et la plus tendue
du vritable degr de force fondamentale propre aux diverses
intelligences. Ce mode habituel de classement est, en lui-mme, beaucoup
plus rationnel que ne l'a souvent fait penser une critique
superficielle. Quoique, dans une science quelconque, les faits les plus
importans soient aussi, de toute ncessit, les plus communs, cependant,
en vertu des artifices plus ou moins raffins qu'exige ordinairement la
saine observation scientifique des principaux phnomnes inorganiques,
on conoit qu'un grand nombre de bons esprits puissent nanmoins tre
frquemment dtourns de porter leur attention sur l'tude de ces
diffrens ordres de phnomnes. Aussi, quant aux parties correspondantes
de la philosophie naturelle, la patiente mais facile laboration qu'y
suppose l'acquisition des connaissances scientifiques dj obtenues,
doit-elle souvent faire illusion sur la valeur relle de la plupart des
esprits qui les possdent et dont tout le mrite vritable consiste
quelquefois  avoir heureusement profit des circonstances favorables
sous l'influence desquelles ils ont t levs. Cette confusion
difficile  viter entre l'instruction acquise et la force spontane,
est encore plus ordinaire  l'gard des tudes mathmatiques, vu
l'application plus spciale et plus prolonge qu'elles ncessitent, et
la langue hiroglyphique trs caractrise qu'elles doivent employer, et
dont l'imposant appareil est si propre  masquer, aux yeux du vulgaire,
une profonde mdiocrit intellectuelle. Aussi peut-on voir
journellement, dans les diffrentes sciences inorganiques, et surtout
dans les sciences mathmatiques, des exemples trs prononcs d'esprits
peu minens parvenus, au moins pendant leur vie,  une certaine
importance scientifique,  l'aide d'une prudente conduite
intellectuelle, fonde sur un juste sentiment instinctif des ressources
spciales que prsente la nature de leurs travaux pour garer le
jugement du public impartial. Quoique une telle mprise ne soit point,
malheureusement, sans exemple  l'gard des sciences biologiques, il
faut nanmoins reconnatre que l'tude de l'homme, et principalement de
l'homme intellectuel et moral, doit, par sa nature, permettre bien moins
qu'aucune autre une semblable illusion; ce qui justifie la prfrence
universelle que le bon sens vulgaire lui a constamment accorde comme
principale preuve des intelligences. Ici, en effet, les plus importans
phnomnes sont ncessairement connus de tous; et tous aussi sont
naturellement stimuls  les observer: en sorte que les privilges de
l'instruction spciale deviennent beaucoup moins tendus. L'intelligence
dveloppe qui ne se serait point livre  un tel ordre d'observations,
serait, par cela seul, essentiellement juge. En mme temps que
l'universalit de ce grand sujet organise ainsi, entre tous les esprits,
une sorte de concours spontan, la profonde difficult ncessaire et
l'extrme importance directe qui caractrisent si hautement sa
judicieuse investigation rendent ce concours minemment propre  servir
habituellement de base principale au classement rationnel de l'ensemble
des intelligences.  ces proprits fondamentales, on doit ajouter
d'ailleurs que jusqu'ici l'imperfection radicale de nos tudes
scientifiques proprement dites sur les lois positives de phnomnes
aussi compliqus, constitue,  cet gard, un motif de plus, en
attribuant plus d'influence  l'originalit des mditations
individuelles. Quand ces lois seront mieux connues, ce dernier motif
sera essentiellement remplac par l'habilet plus prononce qu'exigera
ncessairement leur sage application systmatique  ces difficiles
recherches. D'aprs un tel ensemble de caractres, le monde moral ne
cessera donc jamais d'employer la connaissance plus ou moins profonde de
la vritable nature humaine comme le signe le moins quivoque et la
mesure la plus usuelle de toute vraie supriorit intellectuelle. Ce
critrium est tellement certain que l'histoire universelle permet de le
vrifier clairement, mme  l'gard des esprits qui n'ont fourni leurs
principaux tmoignages de force relle que par des travaux relatifs aux
sujets scientifiques les plus loigns de cette tude, et chez lesquels
nanmoins on peut toujours apercevoir des traces plus ou moins
distinctes de hautes mditations originales sur l'homme ou sur la
socit, comme le montrent videmment,  toutes les poques, tant
d'illustres exemples analogues  ceux de Lebniz, de Descartes, de
Pascal, etc. Les facults fondamentales de notre intelligence tant
ncessairement identiques dans leurs applications les plus diverses, on
ne saurait comprendre, sans doute, comment les gomtres, les
astronomes, les physiciens et les chimistes, qui ont fait preuve d'un
vrai gnie scientifique, auraient jamais pu s'abstenir entirement de
diriger spcialement les forces de leur entendement vers le sujet qui
provoque le plus spontanment et avec le plus d'nergie l'attention
universelle, quoiqu'ils aient pu ne pas nous laisser constamment des
indications formelles de cette invitable diversion. Ceux qui, de nos
jours, ont quelquefois tent vainement de discrditer,  cet gard, les
usages invariables de la sagesse vulgaire, ont donc ainsi,  leur insu,
directement prononc contre eux-mmes, et confirm involontairement la
rgle qu'ils essayaient de dtruire.

D'aprs cette indispensable considration prliminaire, l'analyse
rationnelle des principales proprits philosophiques qui caractrisent
la science biologique devient maintenant plus facile et plus nette.
Examinons d'abord ces proprits relativement  la mthode.

Sous ce premier point de vue, la philosophie biologique doit tre
regarde comme directement destine, par sa nature,  perfectionner,
ou, pour mieux dire,  dvelopper, deux des plus importantes facults
lmentaires de l'esprit humain, dont aucune autre branche fondamentale
de la philosophie naturelle ne pouvait permettre la libre et pleine
volution. Je veux parler de l'art comparatif proprement dit, et de
l'art de classer, qui, malgr leur co-relation ncessaire, sont
nanmoins parfaitement distincts. Au sujet du premier, les explications
prcdemment exposes dans ce discours ont dj suffisamment dmontr
l'minente et incontestable aptitude de la biologie positive au
dveloppement spcial de ce grand moyen logique. Par cela mme, la
dmonstration doit aussi tre implicitement fort avance  l'gard de la
seconde facult rationnelle, qui sera d'ailleurs l'objet essentiel et
direct de l'une des leons suivantes. Nous devons donc nous borner ici,
en ce qui la concerne,  la simple indication sommaire, mais toutefois
caractristique, du principe philosophique fondamental, conformment 
l'esprit gnral de ce discours.

La thorie universelle des classifications philosophiques, destines
non-seulement  faciliter les souvenirs mais surtout  perfectionner les
combinaisons scientifiques, se trouve ncessairement employe, d'une
manire plus ou moins importante et plus ou moins caractrise, par
l'une quelconque des diffrentes sciences fondamentales, qui toutes
rclament invitablement l'exercice plus ou moins prononc de l'ensemble
des diverses facults lmentaires de notre intelligence. J'ai dj
spcialement tabli,  cet gard, ds le premier volume de ce trait,
que la science mathmatique elle-mme, source primitive de toutes les
autres, nous offre spontanment une application capitale de la vraie
thorie gnrale des classifications, par la grande conception, trop peu
apprcie encore du vulgaire des gomtres, de l'illustre Monge, sur la
classification fondamentale des surfaces en familles naturelles d'aprs
leur mode de gnration, o l'on peut reconnatre tous les caractres
philosophiques essentiels des saines mthodes zoologiques et botaniques,
avec la puret et la perfection suprieures que devait comporter la
nature si minemment simple d'un tel sujet. Toutefois, quelle que soit
l'importance des remarques analogues auxquelles peuvent aussi donner
lieu les diverses branches de la philosophie inorganique, et notamment
la science chimique, on doit incontestablement reconnatre que le
principal dveloppement philosophique de l'art de classer tait
ncessairement rserv  la science biologique. Car, il est vident, en
gnral, que chacune de nos facults lmentaires doit tre
spcialement dveloppe par celle de nos tudes positives fondamentales
qui en exige la plus urgente application, et qui lui prsente, en mme
temps, le champ le plus tendu, ainsi que je l'ai dj remarqu,  tant
d'autres gards, dans les prcdentes parties de cet ouvrage. Or, sous
l'un et l'autre aspect, aucune science ne saurait tendre, par sa nature,
aussi directement ni aussi compltement que la biologie  favoriser
l'essor spontan de la thorie gnrale des classifications. D'abord,
aucune ne pouvait prouver, d'une manire aussi profonde, le besoin
capital des classifications rationnelles, non-seulement en vertu de
l'immense multiplicit des tres distincts, et pourtant analogues, que
les spculations biologiques doivent invitablement embrasser; mais
surtout par la ncessit fondamentale d'organiser, entre tous ces tres
divers, une exacte comparaison systmatique, qui constitue, comme nous
l'avons reconnu, le plus puissant moyen d'investigation propre  l'tude
positive des corps vivans, et dont l'application rgulire exige
videmment l'institution pralable de la vraie hirarchie biologique,
considre au moins dans ses dispositions les plus gnrales. En second
lieu, les mmes caractres essentiels qui rendent ici absolument
indispensables les classifications philosophiques, tendent minemment
aussi  provoquer et  faciliter leur tablissement spontan. Les
esprits trangers  la philosophie biologique doivent, au premier
aspect, regarder le nombre et la complication des sujets  classer comme
autant d'obstacles lmentaires  leur disposition systmatique. Mais,
en ralit, on doit concevoir, au contraire, que la multiplicit mme
des tres vivans et l'extrme diversit de leurs rapports tendent
naturellement  rendre leur classification plus facile et plus parfaite,
en permettant de saisir entre eux des analogies scientifiques  la fois
plus spontanes, plus tendues, et plus aises  vrifier sans
quivoque. Cette loi philosophique est tellement incontestable que nous
reconnatrons spcialement, dans la quarante-deuxime leon, que, si la
classification rationnelle des animaux est, par sa nature, trs
suprieure  celle des vgtaux, cette diffrence rsulte prcisment de
la varit et de la complication beaucoup plus grandes des organismes
animaux, qui offrent ainsi plus de prise  l'art de classer. J'ai dj
fait, en philosophie mathmatique, une remarque analogue, en opposant 
la classification, si imparfaitement bauche jusqu' prsent, des
courbes, et mme des courbes planes, la parfaite disposition
systmatique du vaste ensemble total des surfaces; ce qui tient, en
effet,  ce que les surfaces, par leur multiplicit et leur complication
suprieures, nous permettent d'tablir entre elles des comparaisons,
soit gomtriques, soit analytiques, plus nettes et mieux caractrises
que celles relatives  l'tude trop restreinte et trop homogne des
courbes, et surtout des courbes planes. On conoit donc aisment, par
ces divers motifs, que la nature mme des difficults fondamentales
propres  la science biologique ait d  la fois y exiger et y permettre
le dveloppement le plus prononc et le plus spontan de l'art gnral
des classifications rationnelles.

C'est donc essentiellement  une telle source que tout philosophe
judicieux devra venir toujours puiser l'exacte connaissance de cet art
capital, dont on ne saurait, d'aucune autre manire, se former jamais
une juste ide, dans quelque sujet qu'on se propose d'ailleurs d'en
raliser l'application ultrieure. Parmi les gomtres, les astronomes,
les physiciens, et mme les chimistes, ceux dont l'esprit, quelque
minent qu'on le suppose, n'a jamais convenablement franchi les bornes
spciales de leurs tudes, se font ordinairement remarquer par
d'tranges aberrations relativement aux conditions fondamentales de la
vraie thorie des classifications quelconques, soit qu'il s'agisse de
la formation des groupes naturels, ou de leur coordination rationnelle,
double lment philosophique de cette thorie, et surtout du principe
gnral de la subordination des caractres, qui constitue son artifice
le plus essentiel. Sous ces trois importans rapports, les biologistes,
seuls entre toutes les classes de savans, peuvent aujourd'hui avoir
habituellement des notions nettes et positives. C'est uniquement  leur
cole que les autres philosophes positifs peuvent dsormais apprendre 
cultiver avec succs cette facult essentielle, de manire  en
introduire, dans les autres sciences fondamentales, d'heureuses
applications, que plusieurs d'entr'elles rclament maintenant  divers
gards. J'ai spcialement insist, dans la premire partie de ce volume,
sur l'urgente ncessit philosophique o se trouvent aujourd'hui les
chimistes de recourir  un tel moyen d'ducation logique, pour raliser
convenablement le perfectionnement capital le plus indispensable  la
constitution actuelle de leur science. Quoique le gnie de Monge ait su
faire instinctivement, dans sa principale conception mathmatique, un
admirable usage du vritable principe gnral de la thorie des
classifications rationnelles, sans que ses travaux aient laiss
d'ailleurs aucune trace apprciable de l'influence indirecte exerce, 
cet gard, sur son intelligence par les considrations de philosophie
biologique, je n'hsite pas nanmoins  conjecturer que ce gnie, qui
n'tait point exclusivement mathmatique, puisqu'il a dcouvert, d'une
manire si originale, la vraie composition de l'eau, fut minemment
excit et mme dirig  ce sujet,  son insu sans doute, par
l'invitable raction des belles discussions philosophiques qui alors
retentissaient partout autour de lui sur cette question fondamentale,
depuis la mmorable impulsion que l'esprit humain avait reue des grands
travaux de Bernard de Jussieu et de Linn.

Ainsi, l'tude positive des corps vivans est essentiellement destine,
par sa nature, sous le point de vue logique, au dveloppement gnral de
l'art universel de classer, aussi bien que de l'art comparatif
proprement dit. Ces deux attributs caractristiques devraient lui
attirer, d'une manire toute spciale, l'attention profonde de tout
esprit philosophique, mme abstraction faite du haut intrt
scientifique qu'inspirent naturellement les connaissances capitales
qu'elle se propose dfinitivement de nous dvoiler. On peut assurer 
cet gard, sans aucune exagration, que toute intelligence reste
trangre aux tudes biologiques, n'a pu recevoir qu'une ducation
radicalement imparfaite, puisqu'elle a laiss dans l'inaction plusieurs
des facults fondamentales dont l'ensemble constitue le pouvoir positif
gnral de l'esprit humain. C'est ainsi que, conformment au principe
essentiel de ma philosophie, la mthode positive universelle, malgr son
invariabilit ncessaire, ne saurait tre vraiment connue, sous tous ses
aspects importans, que par l'examen approfondi de tous les divers
lmens de la hirarchie scientifique; car chacun d'eux possde, par sa
nature, la proprit exclusive de dvelopper spcialement quelqu'un des
grands procds logiques dont la mthode est compose. Quoique les
sciences les plus gnrales et les plus simples soient directement
indpendantes des sciences plus particulires et plus compliques, qui,
au contraire, reposent immdiatement sur elles; on vrifie ici
nanmoins, d'une manire irrcusable, l'invitable raction logique que
les moins parfaites doivent exercer sur les plus parfaites, 
l'amlioration fondamentale desquelles elles peuvent ainsi utilement
concourir, par les facults rationelles qu'il leur appartient de
cultiver minemment. Telle est la grande considration philosophique qui
fait  la fois ressortir, et le principe de subordination ncessaire,
propre  constituer la vraie hirarchie scientifique, et le _consensus_
gnral, d'o rsulte la rigoureuse unit du systme. Lorsque ces
notions capitales seront enfin convenablement examines, je parviendrai
aisment, sans doute,  rendre sensible la profonde irrationnalit du
mode actuel d'isolement exclusif qui prside encore  l'organisation
essentielle de nos tudes positives, et qui est aussi nuisible  leurs
divers progrs spciaux qu' leur action collective sur le gouvernement
intellectuel de l'humanit.

Il nous reste maintenant  envisager, sous le point de vue scientifique
proprement dit, les proprits philosophiques directes de la science
biologique, c'est--dire, sa haute participation spciale 
l'irrvocable mancipation de la raison humaine, et  son dveloppement
fondamental, considr dsormais, non plus seulement quant  la mthode
positive, mais aussi quant  l'esprit positif, dont cette grande science
est si clairement destine  fournir l'indispensable complment.

Nous pouvons, d'abord, vrifier ici et appliquer la loi gnrale que
j'ai tablie  ce sujet en examinant de la mme manire les deux
dernires branches de la philosophie inorganique, et surtout la chimie.
Elle consiste, comme on l'a vu, en ce que l'tude positive d'un ordre
quelconque de phnomnes tend toujours directement  dtruire
radicalement toutes les conceptions essentielles de la philosophie
thologique, par ces deux voies universelles, complmentaires l'une de
l'autre, de la prvision rationnelle des phnomnes, et de la
modification volontaire que l'homme exerce sur eux; la dernire facult
devenant ncessairement plus tendue, pendant que la premire devient
moins parfaite,  mesure que le genre des phnomnes se complique
davantage; de faon  constater sans cesse, d'une manire galement
irrcusable, quoique  l'aide de procds diffrens, que les divers
vnemens du monde rel ne sont pas rgis par des volonts
surnaturelles, mais par des lois naturelles. La science biologique
confirme minemment cette double tendance ncessaire.

Quoique sa complication caractristique doive, sans doute, lui permettre
beaucoup moins, surtout dans son tat actuel d'imperfection, de
dvelopper la facult de prvision, on conoit cependant, d'aprs la
dfinition mme que j'en ai donne, que la biologie positive a aussi sa
manire scientifique propre de tmoigner directement son incompatibilit
radicale avec les fictions thologiques, et avec les entits
mtaphysiques. Un tel tmoignage gnral rsulte invitablement, en
effet, de cette exacte analyse des diverses conditions, soit organiques,
soit extrieures, indispensables  chacun des actes de l'existence des
corps vivans, analyse qui constitue immdiatement l'objet perptuel de
toutes les tudes anatomiques ou physiologiques. L'opposition spontane
de ce genre de recherches  toute conception thologique ou mtaphysique
doit tre aujourd'hui particulirement remarque  l'gard des thories
relatives aux phnomnes intellectuels et affectifs, dont le positivisme
est si rcent, et qui sont enfin les seuls, avec les phnomnes sociaux
qui en drivent, au sujet desquels la lutte demeure encore engage, pour
le vulgaire des esprits, entre la philosophie positive et l'ancienne
philosophie. Ces phnomnes sont en effet, en vertu mme de leur
complication suprieure, ceux dont l'accomplissement rgulier exige
ncessairement le concours le plus dtermin de l'ensemble le plus
tendu de conditions diverses, tant extrieures qu'intrieures; en sorte
que leur tude positive peut faire plus aisment ressortir, avec une
vidence irrsistible pour les intelligences les moins cultives, la
profonde inanit ncessaire des prtendues explications abstraites
manes de la philosophie thologique ou mtaphysique: ce qui rend
facilement raison de l'aversion plus prononce que cette tude a le
privilge d'inspirer spontanment aujourd'hui aux diffrentes sectes de
thologiens et de mtaphysiciens. Le public impartial ne pouvait, sans
doute, viter d'tre vivement frapp des vains efforts de ceux-ci pour
faire concorder le jeu illusoire des influences surnaturelles ou des
entits psychologiques, dans la production des phnomnes moraux, avec
l'troite dpendance o le milieu et l'organisme tiennent si videmment
ces phnomnes,  mesure qu'elle a t dvoile ou signale par les
travaux des anatomistes et des physiologistes modernes. Tels sont, sous
ce premier point de vue, les grands services que le dveloppement de la
science biologique a directement rendus  l'tablissement philosophique
de la doctrine positive universelle, qu'elle a mise enfin en possession
de la partie du domaine intellectuel sur laquelle l'ancienne philosophie
avait fond, avec le plus de scurit, son principal point d'appui.

Cette tendance spontane de l'ensemble des saines tudes anatomiques ou
physiologiques  positiver immdiatement nos conceptions les plus
compliques devient encore plus manifeste, si nous considrons
maintenant les phnomnes vitaux sous le second aspect philosophique
indiqu ci-dessus, c'est--dire, comme minemment modifiables. Le
concours beaucoup plus tendu de conditions htrognes, qu'exige
ncessairement l'accomplissement de ces phnomnes, nous permet, en
effet, de les modifier, bien plus que tous les autres, au gr de notre
intervention,  l'action de laquelle la plupart de ces conditions sont,
par leur nature, accessibles, soit qu'elles se rapportent  l'organisme
ou au systme ambiant. Or, cette facult volontaire de troubler de tels
phnomnes, de les suspendre, et mme de les dtruire, devient ici
tellement frappante, qu'elle doit immdiatement conduire  repousser
toute ide d'une direction thologique ou mtaphysique. Comme la
prcdente, dont elle ne constitue,  vrai dire, qu'un simple
prolongement mieux caractris, cette nouvelle influence philosophique
de la biologie positive est plus spcialement prononce  l'gard des
phnomnes moraux proprement dits, les plus modifiables de tous les
phnomnes organiques. Le psychologue le plus obstin ne saurait, sans
doute, persister  soutenir la souveraine indpendance de ses entits
intellectuelles, si seulement il daignait rflchir, par exemple, que la
simple inversion momentane de sa station verticale ordinaire suffit
pour opposer aussitt un insurmontable obstacle au cours de ses propres
spculations.

Par ces deux ordres de considrations, les doctrines biologiques
rachtent donc trs compltement, sous le rapport anti-thologique ou
antimtaphysique, la moindre perfection ncessaire de leur caractre
scientifique en ce qui concerne la prvision systmatique des phnomnes
correspondans. Toutefois, quoique nous devions certainement regretter
beaucoup,  d'autres gards, que cette divination rationnelle soit, en
biologie, aussi imparfaite, il importe de remarquer ici que cette
facult n'a pas besoin d'tre fort dveloppe pour produire suffisamment
un tel effet philosophique, mme abstraction faite de tout autre motif.
Car, en voyant, ne ft-ce que dans quelques cas bien caractriss, les
vnemens biologiques s'accomplir d'une manire essentiellement conforme
aux prvisions de la science, ce qui, incontestablement, a souvent lieu,
mme aujourd'hui, entre les limites de variation convenables  la nature
des phnomnes, le bon sens du vulgaire ne peut s'empcher de
reconnatre que ces phnomnes sont, comme tous les autres, assujettis 
d'invariables lois naturelles, dont la complication invitable est la
seule cause des contradictions relles que peuvent essuyer, en d'autres
occasions, nos dterminations scientifiques. La conclusion philosophique
ne saurait devenir radicalement impossible, que si la prvision
scientifique tait toujours en dfaut; ce que les dtracteurs les plus
exagrs des doctrines anatomiques et physiologiques n'oseraient, sans
doute, prtendre dsormais.

Indpendamment de cette spciale influence philosophique, analogue 
celle des autres sciences fondamentales, et seulement plus prononce 
certains gards et moins  d'autres, l'tude positive des corps vivans a
constamment soutenu, ds sa naissance, contre le systme gnral de la
philosophie thologique et mtaphysique, une lutte plus originale et
plus directe,  l'issue de laquelle elle a tendu  transformer
dfinitivement un dogme ancien en un principe nouveau, aussi rel que le
premier tait vain, et aussi fcond que celui-ci tait strile. Chaque
branche essentielle de la philosophie inorganique nous a dj manifest,
sous un aspect plus ou moins capital, une semblable proprit. Je l'ai
signale, au commencement de ce volume, pour la chimie, substituant, 
l'absurde ide primitive des destructions et crations absolues de
matire, l'exacte notion gnrale des dcompositions et recompositions
perptuelles. Dans le volume prcdent, l'astronomie nous avait d'abord
montr cette tendance sous un point de vue encore plus immdiat et plus
fondamental, en reprsentant l'ordre essentiel du monde comme le
rsultat ncessaire et spontan de l'action mutuelle des principales
masses qui le composent, en mme temps qu'elle ruine radicalement, avec
une irrsistible vidence, l'hypothse des causes finales et de tout
gouvernement providentiel. La science biologique, constitue, par sa
nature, plus profondment qu'aucune autre, en harmonie philosophique,
directe et gnrale, avec la science astronomique, ainsi que je l'ai
tabli, est venue enfin complter, pour les phnomnes les plus spciaux
et les plus compliqus, l'ensemble de cette grande dmonstration.
Attaquant  son tour, et  sa manire, le dogme lmentaire des causes
finales, elle l'a graduellement transform dans le principe fondamental
des conditions d'existence, dont le dveloppement et la systmatisation
appartiennent, sans aucun doute,  la biologie, quoique, en lui-mme, il
soit, d'ailleurs, essentiellement applicable  tous les ordres
quelconques de phnomnes naturels.

 la vrit, l'irrationnelle ducation prliminaire de la plupart des
anatomistes et des physiologistes actuels les conduit encore trop
souvent  employer un tel principe avec des formes qui le dnaturent, en
le rapprochant mal  propos du dogme thologique qu'il a remplac. Le
vritable esprit gnral de la science biologique doit certainement nous
conduire  penser que, par cela mme que tel organe fait partie de tel
tre vivant, il concourt ncessairement, d'une manire dtermine,
quoique peut-tre inconnue,  l'ensemble des actes qui composent son
existence: ce qui revient simplement  concevoir qu'il n'y a pas plus
d'organe sans fonction que de fonction sans organe. Puisque le
dveloppement prcis de la co-relation ncessaire entre les ides
d'organisation et les ides de vie constitue, comme je l'ai tabli, le
but caractristique de toutes nos tudes biologiques, une telle
disposition intellectuelle est donc minemment philosophique et d'un
usage indispensable. Mais il faut convenir que cette tendance
systmatique  regarder tout organe quelconque comme exerant
ncessairement une certaine action, dgnre encore trs frquemment en
une aveugle admiration anti-scientifique du mode effectif
d'accomplissement des divers phnomnes vitaux. Une semblable
disposition, manation vidente de l'ancienne suprmatie thologique,
est en opposition directe avec toute saine interprtation du principe
des conditions d'existence, d'aprs lequel, quand nous avons observ une
fonction quelconque, nous ne saurions tre surpris que l'analyse
anatomique vienne rellement dvoiler, dans l'organisme, un mode
statique propre  permettre l'accomplissement de cette fonction. Cette
admiration irrationnelle et strile, en nous persuadant que tous les
actes organiques s'oprent aussi parfaitement que nous puissions
l'imaginer, tend immdiatement  comprimer l'essor gnral de nos
spculations biologiques: elle conduit souvent  s'merveiller sur des
complications videmment nuisibles[26]. Les philosophes qui ont le plus
insist  cet gard, ne se sont point aperus, sans doute, qu'ils
finissaient par marcher directement eux-mmes contre le but religieux
qu'ils s'taient propos, puisqu'ils assignaient ainsi la sagesse
humaine pour rgle et mme pour limite  la sagesse divine, qui, dans un
tel parallle, devait se trouver plus d'une fois rellement infrieure.
Quoique notre imagination reste ncessairement circonscrite, en tous
genres, dans la seule sphre de nos observations effectives, et que, par
suite, il nous soit surtout impossible d'imaginer des organismes
radicalement nouveaux, on ne saurait douter, nanmoins, ce me semble,
que le gnie scientifique ne soit aujourd'hui, mme en biologie, assez
dvelopp et assez mancip pour que nous puissions directement
concevoir, d'aprs l'ensemble de nos lois biologiques, des organisations
qui diffrent notablement de toutes celles que nous connaissons, et qui
leur seraient incontestablement suprieures sous tel point de vue
dtermin, sans que ces amliorations fussent invitablement compenses,
 d'autres gards, par des imperfections quivalentes. Cette facult me
parat tellement irrcusable, que je n'ai point hsit prcdemment 
proposer l'emploi systmatique d'un tel ordre de fictions scientifiques
comme propre  introduire dsormais, dans les lmens de la philosophie
biologique, un perfectionnement rel, bien que simplement accessoire.

      [Note 26: On peut,  ce sujet, indiquer, comme un
      exemple frappant de cette absurde disposition, la purile
      affectation de certains philosophes  vanter la prtendue
      sagesse de la nature dans la structure de l'oeil,
      particulirement en ce qui concerne le rle du cristallin,
      dont ils sont alls jusqu' admirer l'inutilit
      fondamentale, comme s'il pouvait y avoir beaucoup de sagesse
       introduire aussi intempestivement une pice qui n'est
      point indispensable au phnomne, et qui nanmoins devient,
      en certains cas, capable de l'empcher entirement. Il
      serait ais d'en dire autant d'une foule d'autres
      particularits organiques; et, entre autres, de la vessie
      urinaire, qui, envisage comme un simple rcipient de
      l'appareil dpurateur, n'a sans doute qu'une importance trs
      secondaire, et dont la principale influence, dans les
      animaux suprieurs et surtout dans l'homme, consiste
      certainement  dterminer souvent un grand nombre de
      maladies incurables. En gnral, l'analyse pathologique ne
      dmontre que trop clairement que l'action perturbatrice de
      chaque organe sur l'ensemble de l'conomie est fort loin
      d'tre toujours exactement compense par son utilit relle
      dans l'tat normal. Si, entre certaines limites, tout est
      ncessairement dispos de manire  pouvoir tre, on
      chercherait nanmoins vainement, dans la plupart des
      arrangemens effectifs, des preuves d'une sagesse rellement
      suprieure, ou mme seulement gale,  la sagesse humaine.]

Malgr les reproches plus ou moins graves qu'on est en droit d'adresser,
sous ce rapport, aux habitudes actuelles de presque tous les
biologistes, l'aptitude fondamentale de la science biologique 
dvelopper spontanment et  mettre dans tout son jour le principe
philosophique des conditions d'existence, n'en demeure pas moins
irrcusable. Aucune science ne pouvait, sans doute, faire, de ce grand
principe, un usage aussi tendu et aussi capital, que celle qui, par sa
nature, s'occupe continuellement d'tablir une exacte harmonie entre la
considration du moyen et celle du but, outre que la difficult
caractristique du sujet devait y rendre un tel secours encore plus
indispensable. La science sociale, comme je l'expliquerai dans le volume
suivant, est, aprs la biologie, celle qui comporte et qui exige mme
l'application la plus complte et la plus importante de ce principe
gnral, dont elle doit achever de dvelopper l'esprit et de constater
la fconde efficacit. Cette application ultrieure constituait pour moi
un nouveau motif de signaler ici plus spcialement la vritable origine
philosophique d'une telle notion fondamentale. On conoit d'ailleurs que
cette notion convient ncessairement  tous les ordres de phnomnes
sans exception, puisqu'il n'en saurait exister aucun o l'on ne puisse
raliser plus ou moins la distinction capitale, si bien tablie par M.
de Blainville, comme je l'ai indiqu ds la premire leon, entre
l'analyse statique du sujet et son analyse dynamique. Le principe
philosophique des conditions d'existence n'est autre chose, en effet,
que la conception directe et gnrale de l'harmonie ncessaire de ces
deux analyses. Si ce principe est minemment adapt  la nature de la
science biologique, il n'en peut exister d'autre motif que l'importance
trs suprieure et le caractre beaucoup plus prononc que doit prendre
spontanment, en biologie, cette double analyse.

Telles sont, sous le point de vue de la doctrine, les grandes proprits
philosophiques qui appartiennent spcialement, de la manire la moins
quivoque,  la biologie positive. Il rsulte videmment de leur examen
sommaire, comme nous l'avons dj reconnu quant  la mthode, que
l'esprit positif ne saurait tre compltement dvelopp, dans toutes ses
diverses dispositions essentielles, chez ceux qui n'ont point
convenablement tudi le nouvel aspect fondamental qu'il affecte dans la
science des corps vivans, mme abstraction faite des inconvniens
directs d'une semblable ignorance. Aussi, vu l'extrme imperfection et
les profondes lacunes de nos ducations scientifiques actuelles, mme
les moins irrationnelles, on ne doit pas tre tonn de rencontrer si
frquemment le dplorable spectacle d'intelligences, minentes sur
certains points dtermins, et presque puriles sur un grand nombre
d'autres non moins importans. Quoique plusieurs philosophes aient
vainement tent d'riger, en une sorte de principe permanent, cette
anomalie trop commune aujourd'hui, il n'est pas douteux nanmoins
qu'elle est uniquement le rsultat transitoire de l'espce d'interrgne
intellectuel qu'a d produire la lente et difficile rvolution qui
conduit enfin l'esprit humain de la philosophie thologique et
mtaphysique  un systme homogne complet et exclusif de philosophie
positive, dont l'universelle prpondrance fera naturellement cesser
cette vicieuse disparit.

Pour terminer enfin l'examen philosophique de l'ensemble de la science
biologique, envisag sous tous les divers points de vue fondamentaux, il
ne nous reste plus maintenant qu' jeter rapidement un coup d'oeil
gnral sur la division principale de ses diffrentes parties
essentielles et sur la coordination rationnelle qui leur est propre.

Les divers aspects gnraux sous lesquels tout corps vivant peut tre
tudi, ont t caractriss, de la manire la plus nette et la plus
rationnelle, par M. de Blainville, dans les prolgomnes de son cours de
physiologie compare. Au premier abord, leur intime connexion ncessaire
semble devoir prsenter l'tude complte de chaque organisme comme
formant, malgr son immense tendue, un tout absolument indivisible.
Mais la sparation philosophique de ces diffrens points de vue
n'importe pas moins au progrs rel d'un tel ordre de connaissances que
leur judicieuse coordination. Cette division et cette subordination
rsultent ici spontanment l'une et l'autre de la simple application
directe des principes lmentaires de classification encyclopdique que
j'ai tablis, ds le dbut de ce trait, pour une catgorie quelconque
de phnomnes naturels, principes dont l'usage ne saurait tre  la fois
plus vident ni plus indispensable que dans le cas actuel. La positivit
beaucoup plus rcente des diverses tudes organiques, et en mme temps
leur harmonie bien plus prononce, conduisent encore habituellement 
maintenir entre elles une confusion vicieuse, dj essentiellement
dissipe  l'gard de tous les phnomnes antrieurs, et qui entrave 
un haut degr la marche gnrale de chacune d'elles; aussi, afin de
circonscrire nettement le vritable champ de la biologie proprement
dite, sommes-nous obligs ici de signaler, d'une manire spciale
quoique trs sommaire, une discussion philosophique dont la nature mieux
apprcie des autres sciences fondamentales nous avait jusqu' prsent
dispenss. Cette discussion sera, par les mmes motifs, encore plus
essentielle, dans le volume suivant, relativement  la physique sociale.

Suivant le principe philosophique pos ds la deuxime leon, nous ne
devons admettre, pour un ordre quelconque de phnomnes, au rang des
sciences vraiment fondamentales, que celles qui sont  la fois
spculatives et abstraites. Or, en considrant d'abord le premier
caractre, qui correspond  la division capitale entre la thorie et la
pratique, j'ai dj suffisamment examin, au commencement de ce
discours, les motifs essentiels qui doivent faire constamment carter,
avec une scrupuleuse rigueur, de la science biologique proprement dite,
toute recherche relative  des applications immdiates, dans l'intrt
commun des tudes thoriques et des tudes pratiques, dont les unes
seraient dnatures et les autres entraves par ce mlange irrationnel.
Ici les tudes pratiques, philosophiquement envisages, se rapportent 
ces deux grands sujets: 1. L'_ducation_ des tres vivans, vgtaux et
animaux, c'est--dire la direction systmatique de l'ensemble de leur
dveloppement pour un but dtermin; 2. Leur _mdication_, c'est--dire
l'action rationnelle exerce par l'homme pour les ramener  l'tat
normal[27]. L'une et l'autre application gnrale constituent, par leur
nature, une suite de corollaires philosophiques de l'exacte connaissance
des lois biologiques, et ne sauraient reposer solidement sur aucune
autre base. Sans doute, ces deux tudes secondaires peuvent,  leur
tour, utilement ragir sur l'tude fondamentale, en fournissant  la
biologie d'importantes indications, dont il serait absurde de vouloir la
priver. Cela est surtout sensible  l'gard des effets thrapeutiques,
dont l'analyse scientifique a si frquemment clair le mode rel
d'accomplissement des divers phnomnes vitaux. Mais, malgr ces
emprunts intressans, la biologie n'en est pas moins radicalement
indpendante de la thrapeutique, qui, au contraire, est ncessairement
fonde sur elle; on doit mme remarquer,  ce sujet, que lorsque la
physiologie utilise ainsi les observations mdicales, c'est toujours 
titre d'une simple exprimentation indirecte, et abstraction faite de
toute ide de mdication: car, une mauvaise mdication, convenablement
analyse, est tout aussi propre qu'une bonne  l'claircissement des
questions physiologiques, pourvu que les effets en aient t
soigneusement observs. Cette remarque est galement applicable aux
observations relatives  l'art de l'ducation, que les physiologistes
ont d'ailleurs jusqu'ici beaucoup trop nglig de consulter. Ainsi,
malgr ces importantes relations, l'indpendance et l'isolement de la
biologie spculative n'en demeurent pas moins incontestables.

      [Note 27: Dans cette seconde application, la mdecine
      humaine est ncessairement comprise, comme cas principal.
      Mais il n'en est pas de mme sous le premier point de vue.
      Quelque influence capitale que la biologie proprement dite
      doive, sans doute, exercer sur la dtermination, soit
      gnrale, soit spciale, du plan rationnel de l'ducation
      humaine, ce serait exagrer trs vicieusement cette relation
      indispensable que de ranger cette grande question sous la
      comptence exclusive et directe de la science biologique.
      Car, l'ducation relle de l'homme tant surtout domine, 
      chaque poque, par l'tat correspondant du dveloppement
      social, c'est  la physique sociale, et non  la biologie,
      qu'il appartient principalement de la diriger toujours, afin
      d'viter les utopies absolues et plus ou moins vagues, que
      toute autre manire de s'carter de l'empirisme  cet gard
      tendrait invitablement  faire natre, comme je
      l'expliquerai dans le volume suivant.]

En second lieu, l'tude des phnomnes vitaux doit tre exactement
assujettie, comme celle de tous les autres phnomnes naturels,  la
division scientifique moins tranche, mais presque aussi indispensable,
de l'ensemble de nos recherches spculatives en abstraites et concrtes;
les unes seules vraiment fondamentales, les autres purement secondaires,
quelle que soit leur extrme importance. L'tude concrte de chaque
organisme comprend deux branches principales: 1. son histoire naturelle
proprement dite, c'est--dire, le tableau rationnel et direct de
l'ensemble de son existence relle; 2. sa pathologie, c'est--dire
l'examen systmatique des diverses altrations dont il est susceptible,
ce qui constitue une sorte d'appendice et de complment de son histoire.
Ces deux ordres de considrations sont galement trangers, par leur
nature, au vrai domaine philosophique de la biologie proprement dite. En
effet, celle-ci doit toujours se borner  l'tude essentielle de l'tat
normal, en concevant l'analyse pathologique comme un simple moyen
d'exploration, ainsi que je l'ai expliqu. De mme, quoique les
observations d'histoire naturelle puissent fournir  l'anatomie et  la
physiologie de trs prcieuses indications, la vraie biologie n'en doit
pas moins, tout en se servant d'un tel moyen, dcomposer toujours
l'tude, soit statique, soit dynamique, de chaque organisme dans celles
de ses diverses parties constituantes, sur lesquelles seules peuvent
immdiatement porter les lois biologiques fondamentales; tandis qu'une
telle dcomposition est, au contraire, directement oppose au vritable
esprit de l'histoire naturelle, o l'tre vivant est constamment
envisag dans l'ensemble indivisible de toutes ses diffrentes
conditions d'existence. Si, d'une part, il est vident que l'analyse
rationnelle de l'tat pathologique suppose ncessairement la
connaissance pralable des lois relatives  l'tat normal, dont elle
constitue un simple corollaire universel; d'une autre part, il n'est pas
moins incontestable que l'tablissement des saines thories gnrales de
la biologie proprement dite, o tous les lmens de l'organisation et de
la vie ont t ramens  des lois uniformes et abstraites, doit
spontanment conduire  l'tude concrte de leurs diverses combinaisons
effectives dans chaque tre particulier. Aucune autre catgorie de
phnomnes ne fait ressortir d'une manire aussi prononce la ralit et
la ncessit de cette grande division philosophique entre la science
abstraite, gnrale, et par suite fondamentale, et la science concrte,
particulire, et par suite secondaire. En rapprochant ici cette division
de la prcdente; il convient de remarquer enfin que chacune des deux
branches essentielles de la biologie concrte est plus spcialement en
harmonie avec une des deux branches principales de l'art biologique,
l'histoire naturelle, avec l'art de l'ducation; la pathologie, avec
l'art mdical. Tel est le vrai systme philosophique des diffrentes
parties gnrales de l'tude positive des corps vivans qui doivent tre
soigneusement cartes de la science biologique proprement dite, d'o
elles drivent d'une manire plus ou moins directe, dsormais
suffisamment caractrise.

Ainsi, quoique la philosophie positive puisse quelquefois prouver le
besoin d'employer la dnomination de _biologie_ pour dsigner
sommairement l'ensemble de l'tude relle des corps vivans, envisags
sous tous les divers aspects gnraux qui leur sont propres; on doit
cependant rserver soigneusement cette importante expression comme titre
spcial de la partie vraiment fondamentale de cette immense tude, o
les recherches sont  la fois spculatives et abstraites, conformment
aux explications prcdentes. Suivant l'esprit invariable de cet
ouvrage, indiqu ds l'origine, cette partie doit seule tre ici le
sujet direct et permanent de notre examen philosophique, et je n'ai
signal les autres qu'afin de mieux caractriser sa vritable nature
distinctive, qui se trouve ainsi trs nettement prononce. Considrons
maintenant la principale distribution intrieure de cette biologie
proprement dite.

On conoit aisment d'avance qu'une telle division ne saurait tre, 
beaucoup prs, ni aussi tranche ni aussi importante que celles qui
viennent d'tre examines, puisqu'il s'agit ici d'un sujet philosophique
toujours strictement identique, dont les divers aspects spculatifs et
abstraits s'clairent mutuellement, et sont rellement insparables.
Nous pouvons imaginer sans peine un biologiste trs minent qui ne se
serait jamais srieusement occup d'histoire naturelle proprement dite,
surtout de pathologie, et  plus forte raison de thrapeutique;  peu
prs comme un astronome rest tranger  l'art nautique. De tels
exemples commencent heureusement  devenir aujourd'hui trs marqus; et
le dveloppement ultrieur de l'tude positive des corps vivans tendra
naturellement  les multiplier sans cesse et  les caractriser
davantage, en y perfectionnant la saine rpartition du travail
intellectuel. Au contraire, nous ne saurions comprendre dsormais un
vrai physiologiste qui ne serait point en mme temps anatomiste, ni mme
rciproquement: et, depuis l'tablissement de ce qu'on appelle la
mthode naturelle en zoologie ou en botanique, les purs classificateurs,
trangers aux spculations anatomiques et physiologiques, ont
radicalement cess d'tre possibles; comme les anatomistes et les
physiologistes,  leur tour, ne peuvent plus demeurer trangers  la
thorie des classifications. Je ne doute mme nullement que ces trois
ordres de travaux ne soient, dans la suite, beaucoup plus simultanment
cultivs que nous ne le voyons aujourd'hui, quoique chaque biologiste
puisse d'ailleurs accorder  l'un d'eux une prfrence spciale, ainsi
qu'on l'observe  l'gard de toute autre science fondamentale. En un
mot, la division qui nous reste  considrer ne peut plus exister entre
des sciences vraiment distinctes, mais seulement entre les divers
lmens essentiels d'une science ncessairement unique. Tel est le
principe qui doit ici distinguer une indispensable distribution des
travaux d'une strile dispersion des efforts intellectuels.

Quoiqu'il ne faille point attacher,  la division intrieure de la
biologie proprement dite, une importance ni mme une ralit exagres,
cette division n'en conserve pas moins une haute valeur philosophique,
pour faire mieux concevoir l'ensemble rationnel de cette science
fondamentale, et, par suite, pour en diriger l'exposition systmatique.
Une telle division consiste d'abord  dcomposer, en gnral, l'tude
spculative et abstraite de l'organisme en statique et dynamique,
suivant qu'on recherche les lois de l'organisation ou celles de la vie.
En second lieu, la biologie statique doit tre ensuite subdivise en
deux parties essentielles, suivant qu'on tudie isolment la structure
et la composition de chaque organisme particulier, ou que l'on construit
la grande hirarchie biologique qui rsulte de la comparaison
rationnelle de tous les organismes connus; ces deux branches ont t
fort heureusement dsignes,  l'gard des animaux, par M. de
Blainville,  l'aide des noms de _zootomie_ pour la premire, et de
_zootaxie_ pour la seconde, qu'il serait ais de modifier commodment de
manire  les rendre communs aux animaux et aux vgtaux. La biologie
dynamique,  laquelle pourrait tre spcialement rserv le nom de
_bionomie_, comme au but final de l'ensemble de ces tudes, ne comporte
videmment aucune subdivision analogue. Telles sont donc les trois
branches gnrales de la science biologique: la biotomie, la biotaxie,
et enfin la bionomie pure ou physiologie proprement dite; le nom de
biologie tant consacr  dsigner leur ensemble total.

La seule dfinition de ces trois parties explique suffisamment leur
vraie dpendance ncessaire, et par suite, dtermine, sans aucune
incertitude, leur coordination philosophique. Il serait heureusement
inutile aujourd'hui de dmontrer que les tudes physiologiques supposent
pralablement des notions anatomiques; personne ne conteste plus qu'il
soit indispensable de connatre la structure d'un appareil avant d'en
tudier le jeu. Mais la subordination gnrale de la bionomie envers la
biotaxie est jusqu'ici beaucoup moins profondment sentie. On ne saurait
douter, nanmoins, que l'exacte connaissance du vritable rang
qu'occupe chaque tre vivant dans la hirarchie biologique ne constitue,
par sa nature, le premier fondement ncessaire de l'tude directe de
l'ensemble de ses phnomnes, dont une telle position prsente
immdiatement l'aperu le plus gnral, comme elle en sera plus tard le
rsum le plus fidle. Nous avons d'ailleurs suffisamment constat dj
que la considration habituelle de cette hirarchie est rigoureusement
indispensable  l'usage rationnel du plus puissant moyen d'investigation
que puissent admettre les recherches physiologiques, c'est--dire la
mthode comparative proprement dite. Ainsi, la double relation
ncessaire de la biologie dynamique  la biologie statique demeure
galement irrcusable sous quelque aspect qu'on l'envisage.

Quant aux deux parties essentielles de la biologie statique, leur
distinction doit naturellement tre encore moins prononce que celle qui
les spare l'une et l'autre de la physiologie proprement dite; et, par
suite, leur vraie subordination respective est ncessairement moins
sensible. Il semble mme que, dans quelque ordre qu'on les place, on ne
saurait viter un vritable cercle vicieux gnral. Car, si, d'un ct,
la classification rationnelle des tres vivans exige la connaissance
pralable de leur organisation, il est certain, d'une autre part, que
l'anatomie elle-mme, comme la physiologie, ne peut tre convenablement
tudie,  l'gard de tous les organismes, sans se diriger toujours
d'aprs une judicieuse institution prliminaire de la hirarchie
biologique. Aussi faut-il reconnatre, entre les tudes biotomiques et
les tudes biotaxiques, une intime connexit mutuelle, qui rendra
toujours solidaires leurs perfectionnemens respectifs, comme le
dveloppement de la science l'a constamment montr jusqu'ici. Nanmoins,
une sparation nette et une coordination dtermine tant
philosophiquement indispensables  notre intelligence, on ne saurait
hsiter, ce me semble,  placer dogmatiquement la thorie de
l'organisation avant celle de la classification. Car, celle-ci,  moins
d'tre rduite  un simple artifice mnmonique, a un besoin vraiment
fondamental de la premire; tandis qu'elle ne lui fournit, au contraire,
qu'un important moyen de perfectionnement, dont l'absence ne
s'opposerait mme pas entirement, comme nous l'avons reconnu,  un
certain usage de la mthode comparative en anatomie, quoique son
dveloppement y ft, par cela mme, beaucoup plus restreint. En un mot,
on ne peut rationnellement classer que des organismes pralablement
connus; au lieu que chacun d'eux peut et mme doit tre tudi,  un
premier degr, sans tre compar aux autres. Rien ne s'oppose d'ailleurs
 ce que, dans une exposition systmatique de la philosophie anatomique,
on emprunte directement  la biotaxie sa construction effective de la
hirarchie organique, afin d'viter de scinder l'tude complte de la
structure, ce qui constituerait un inconvnient beaucoup plus grave que
n'en peut produire une semblable anticipation. Du reste, il faut
reconnatre,  ce sujet, pour trancher toute difficult philosophique,
que, d'aprs un ordre quelconque, une premire exposition du systme des
connaissances biologiques ne saurait jamais tre pleinement
satisfaisante, si elle n'est point conue, ds l'origine, comme devant
tre ultrieurement complte par une judicieuse rvision gnrale,
destine  faire directement ressortir les relations essentielles de
chaque partie avec les autres. Cette rgle ne convient pas seulement aux
deux grandes sections de la biologie statique, compares l'une 
l'autre; on doit galement l'appliquer  l'harmonie fondamentale entre
l'ensemble de la biologie statique et celui de la biologie dynamique. En
effet, si le jeu d'un appareil quelconque ne saurait tre convenablement
tudi sans que sa structure soit d'abord connue, il n'est pas moins
incontestable, en sens inverse, que cette structure elle-mme sera bien
mieux apprcie lorsqu'on pourra reprendre son analyse en considrant la
fonction spciale de chaque organe. Ainsi, ces questions de priorit,
entre les diverses parties constituantes d'un sujet unique, ne peuvent
avoir, par leur nature, l'importance exagre qu'on y a trop souvent
attache, mme sous le point de vue didactique. Il est d'ailleurs
ncessaire d'ajouter qu'une telle ncessit de rvision philosophique
n'est nullement particulire au systme des connaissances biologiques,
o elle apparat seulement avec un caractre plus prononc, en vertu du
consensus plus profond de ces diverses tudes. Nous avons dj reconnu,
dans la 36 leon, l'existence d'une ncessit analogue, quoique moins
tranche, pour l'ensemble des tudes chimiques. Elle se manifeste aussi,
comme je l'ai remarqu,  un degr plus ou moins sensible, envers toutes
les autres sciences fondamentales, dont l'exposition rationnelle serait
toujours notablement perfectionne par l'usage systmatique de ce double
enseignement.

La coordination philosophique des trois branches fondamentales de la
biologie tant ainsi nettement caractrise, la principale distribution
intrieure de chacune d'elles, ne saurait maintenant prsenter aucune
difficult essentielle. Nous pouvons la dduire, en effet, du principe
universel qui a constamment dirig jusqu'ici toutes nos distinctions
encyclopdiques, et qui prside videmment  la subordination que nous
venons d'examiner, le principe du degr de gnralit et d'abstraction
des diverses tudes, d'o rsulte leur vraie dpendance mutuelle. Ce
principe conduit directement ici  placer la thorie, soit statique,
soit dynamique, de la vie organique proprement dite avant celle de la
vie animale, puisque celle-ci, en mme temps qu'elle est plus spciale
et plus complique, repose ncessairement sur la premire, qui, au
contraire, en est indpendante dans ses lmens les plus essentiels. La
mme rgle suffit aussi  tablir une disposition rationnelle entre les
diverses tudes relatives  l'une ou  l'autre vie, en plaant toujours
aprs les autres celles dont le sujet propre devient plus spcial et
plus compliqu, et qui, par cela mme, dpendent constamment des
prcdentes. De cette manire, la thorie des fonctions et des organes
les plus levs de l'homme termine naturellement le systme biologique;
et les moyens s'accumulent graduellement  mesure que les difficults
s'accroissent, comme l'exige toute judicieuse organisation des
recherches scientifiques.

On a souvent agit la question si, en tudiant chaque organe ou chaque
fonction dans toute la srie biologique, il convient de prfrer l'ordre
naturel de la formation de cette srie, qui commence ncessairement par
l'homme, ou bien l'ordre inverse, qui prsente l'avantage d'une
complication croissant peu  peu. Cette question de philosophie
biologique n'a pas l'importance dmesure qu'on lui a trop frquemment
attribue, puisque tous les bons esprits reconnaissent d'ailleurs la
ncessit et la possibilit d'employer tour  tour les deux ordres 
l'gard d'une recherche quelconque, quel que soit celui qu'on ait
d'abord adopt. Nanmoins, il faudrait ce me semble, distinguer,  ce
sujet, entre l'tude de la vie organique et celle de la vie animale.
Pour les fonctions fondamentales de la premire, qui sont
essentiellement chimiques, il est beaucoup moins ncessaire de commencer
par l'homme, en descendant toujours la hirarchie biologique. Je conois
mme que l'on pourrait, sous ce point de vue, trouver un grand avantage
scientifique  procder en sens inverse, en considrant d'abord
l'organisme vgtal, o, comme je l'ai dj remarqu, ces fonctions sont
 la fois plus pures et plus prononces, et comportent,  ce titre, une
tude plus facile et plus complte. Du reste, il n'en serait pas moins
utile de se reprsenter ensuite l'enchanement oppos, afin de mieux
saisir l'influence capitale exerce, dans les tres suprieurs, par les
actions animales sur les phnomnes purement vgtatifs. Mais, au
contraire, toute recherche, soit anatomique, soit physiologique,
relative  la vie animale elle-mme, serait essentiellement obscure si
elle ne commenait par la considration de l'homme, seul tre o un tel
ordre de phnomnes soit jamais immdiatement intelligible. C'est
ncessairement l'tat vident de l'homme, de plus en plus dgrad, et
non l'tat indcis de l'ponge, de plus en plus perfectionn, que nous
pouvons poursuivre dans toute la srie animale, quand nous y analysons
l'un quelconque des caractres constitutifs de l'animalit. Dans ce cas,
les mmes motifs qui prsident invitablement  la construction de
l'chelle biologique doivent aussi en diriger essentiellement
l'application rationnelle, ce qui est loin d'tre indispensable 
l'gard des autres questions. Si nous paraissons ici nous carter de la
marche ordinaire, o nous procdions toujours du sujet le plus gnral
et le plus simple au plus particulier et au plus complexe, c'est
uniquement afin de nous mieux conformer, sans aucune purile affectation
de symtrie scientifique, au vrai principe philosophique qui nous a
d'abord prescrit cette marche gnrale, et qui consiste  passer
constamment du plus connu au moins connu. C'est, du reste, la seule
classe de recherches pour laquelle une telle marche cesse d'tre la plus
convenable aux tudes biologiques.

Telles sont les considrations principales que je devais actuellement
indiquer sur la division ncessaire du systme des connaissances
biologiques et sur la coordination rationnelle de ses vrais lmens
gnraux. Ainsi se trouve complt l'examen philosophique de l'ensemble
de la science biologique, directement envisage sous tous les divers
aspects fondamentaux qui lui sont propres, comme je devais ici le faire.
Si l'tendue de ce discours a beaucoup excd les bornes ordinaires dans
lesquelles j'avais pu renfermer jusqu' prsent l'excution d'une telle
opration philosophique  l'gard des autres sciences fondamentales, il
faut l'attribuer surtout  un concours spcial et ncessaire de
nouvelles difficults capitales. Une science beaucoup plus rcente, et
dont le vrai caractre spculatif, jusqu'ici plus imparfaitement
apprci, est toutefois plus important  tablir avec une scrupuleuse
exactitude philosophique; une destination gnrale moins bien connue, et
nanmoins plus spcialement indispensable  dfinir rigoureusement; des
moyens essentiels d'investigation plus varis et plus tendus, et, en
mme temps moins exactement jugs; des relations encyclopdiques plus
multiplies et plus profondes, et cependant plus mal conues; des
proprits philosophiques plus tendues et plus capitales, et toutefois
confusment senties; enfin, des aspects lmentaires plus nombreux et
mieux prononcs, et pourtant moins bien spars et coordonns; tous ces
motifs runis expliquent assez, sans doute, le dveloppement inusit de
cet indispensable examen. Du reste, ce grand travail prliminaire nous
permettra d'excuter maintenant, d'une manire beaucoup plus rapide,
quoique suffisante  la destination de ce trait, l'apprciation
philosophique plus spciale de cette belle science fondamentale, dont
les dtails, d'ailleurs si peu satisfaisans jusqu'ici, ne doivent
nullement nous occuper, et dont il nous reste seulement  mieux
caractriser le vritable esprit, dans les leons suivantes, par le
jugement spar de chacune de ses diverses parties essentielles,
coordonnes entre elles suivant le plan gnral ci-dessus indiqu,
depuis les simples considrations de pure anatomie jusqu' cette tude
positive des phnomnes intellectuels et effectifs les plus levs de la
nature humaine, d'o rsultera ensuite la transition spontane de la
biologie  la physique sociale, objet final de cet ouvrage.




QUARANTE-UNIME LEON.

Considrations gnrales sur la philosophie anatomique.

D'aprs les principes tablis dans le discours prcdent, l'tude
statique des corps vivans ne pouvait tre philosophiquement constitue
tant qu'elle n'tait point systmatiquement tendue  l'ensemble des
organismes connus; condition que l'esprit humain n'a rellement commenc
 remplir, d'une manire suffisamment large et rationnelle, que pendant
la seconde moiti du sicle dernier, par les travaux de Daubenton et
surtout de Vicq-d'Azyr, dont les leons et les crits de Cuvier ont tant
propag et acclr l'influence rgnratrice. Mais quelque
indispensable que ft videmment cette conception fondamentale pour
permettre le dveloppement de la vritable science anatomique, en
rsultat final des recherches prparatoires qui avaient eu lieu
jusqu'alors, il importe de reconnatre que, par elle-mme, elle ne
pouvait entirement suffire  imprimer  la biologie statique son vrai
caractre dfinitif, sans avoir d'abord t complte et rgularise
d'aprs une autre grande notion de philosophie biologique, due au gnie
de notre immortel Bichat. On conoit que j'ai ici en vue cette pense
capitale de la dcomposition gnrale de l'organisme en ses divers
tissus lmentaires, dont la haute porte philosophique ne me semble pas
encore dignement apprcie.

Le dveloppement naturel de l'anatomie comparative aurait tendu sans
doute  nous dvoiler tt ou tard, en quelque sorte spontanment, cette
lumineuse analyse. Car, l'examen approfondi de l'ensemble de la
hirarchie organique, depuis les derniers rangs jusqu' l'homme, nous
prsente successivement, de la manire la plus irrcusable, les
diffrens tissus anatomiques avec tous les caractres qui leur sont
propres,  mesure que les diverses fonctions, d'abord confondues et
bauches, se spcialisent et se prononcent davantage. Mais une telle
marche, quoique certaine, et t ncessairement trs lente: on en peut
aisment juger en considrant combien, mme aujourd'hui, la plupart des
anatomistes comparans rpugnent encore  abandonner enfin l'tude
exclusive des appareils, malgr que, depuis Bichat, aucun d'eux ne
conteste, en principe, l'importance prpondrante de l'tude des tissus.
En tous genres, les changemens relatifs  la mthode sont
invitablement les plus difficiles  raliser; et, vu la faiblesse de
notre intelligence, il n'y a peut-tre pas d'exemple qu'ils se soient
jamais accomplis en rsultat spontan des progrs successifs dirigs par
les anciennes mthodes, sans l'impulsion directe et extrieure d'une
nouvelle conception originale, assez nergique pour produire, dans le
systme de nos tudes, une indispensable rvolution. La biologie, en
vertu de sa complication suprieure, doit tre plus soumise qu'aucune
autre science fondamentale  une telle ncessit. A la vrit, la
multiplicit bien plus varie et l'intime connexion mutuelle des
diffrens points de vue gnraux qui la caractrisent, lui prsentent,
comme je l'ai tabli, une sorte de compensation, en augmentant les
ressources essentielles qui rsultent de leur application rciproque.
Cette proprit a t utilise de la manire la plus heureuse dans le
cas actuel.

Quoique l'analyse zoologique fournisse le moyen le plus rationnel et le
plus complet d'effectuer la sparation des divers tissus organiques, et
surtout de prciser le vrai sens philosophique de cette grande notion,
l'analyse pathologique offrait, par sa nature, une voie bien plus
directe et plus rapide pour suggrer la premire pense d'une semblable
dcomposition, mme en se bornant  la seule considration de
l'organisme humain. Aussitt que l'tude gnrale de l'anatomie
pathologique et t fonde par les travaux de l'illustre Morgagni, il
tait pour ainsi dire impossible, malgr la division purement
topographique maintenue par ce grand anatomiste, qu'on tardt 
reconnatre que, dans les maladies les mieux caractrises, aucun organe
proprement dit n'est jamais entirement ls, et que les altrations
sont ordinairement limites  certaines de ses parties constituantes,
pendant que les autres conservent leur tat normal. La distinction des
divers tissus lmentaires n'aurait pu, sous aucun autre aspect, se
manifester d'une manire aussi nette et aussi sensible, indpendamment
de l'active sollicitude qu'une telle origine devait si directement
inspirer. Par l'vidente association, dans un seul organe, de tissus
rests sains  des tissus dj altrs, et, en second lieu, par la
considration, non moins dcisive, des organes diffrens affects de
maladies semblables en vertu de la lsion d'un tissu commun, l'analyse
des principaux lmens anatomiques tait, de toute ncessit,
spontanment bauche, en mme temps que l'tude des tissus se
prsentait directement ainsi comme plus importante que celle des
organes. Il serait contraire  l'esprit de cet ouvrage d'insister
davantage sur l'influence capitale d'une telle notion pour le
perfectionnement de la pathologie, dont elle constitue dsormais le vrai
point de dpart philosophique comme Bichat l'a si bien tabli. Mais j'ai
jug indispensable de caractriser nettement la ncessit intellectuelle
qui devait naturellement attribuer  l'analyse pathologique
l'introduction primitive d'un lment aussi essentiel de la philosophie
biologique. Ce fut, en effet, l'heureuse innovation purement
pathologique de Pinel sur la considration simultane des maladies
propres aux diverses membranes muqueuses, qui provoqua, comme on sait,
dans le gnie de Bichat, le dveloppement de cette grande conception, si
justement devenue son plus beau titre scientifique. Telle est la
mmorable filiation suivant laquelle Bichat, quoique rest
essentiellement tranger  l'tude de la hirarchie organique, devait
enlever,  ceux qui cultivaient spcialement l'anatomie comparative, la
dcouverte de l'une des ides-mres les plus indispensables au
perfectionnement gnral de la philosophie anatomique.

J'ai toujours profondment admir,  ce sujet, avec quelle nergique
supriorit intrinsque l'intelligence de Bichat, si puissamment
rappele, par la nature de son ducation, et par l'origine mme de
cette grande pense, vers la considration exclusive des applications
pathologiques, avait su nanmoins se maintenir constamment au vrai point
de vue gnral de la biologie spculative, sans qu'un tel essor ft
aucunement soutenu par la salutaire influence de l'anatomie comparative.
Son travail a mme essentiellement consist, sous le point de vue
philosophique,  rattacher rationnellement  l'tat normal une notion
primitivement dduite de l'tat pathologique, en vertu probablement de
cette rflexion naturelle que, si les divers tissus d'un mme organe
peuvent tre isolment malades et chacun  sa manire, cela seul doit
indiquer que, dans l'tat sain, ils offrent ncessairement des modes
d'existence distincts, dont la vie de l'organe est rellement compose.
L'ensemble du trait de Bichat a pour objet essentiel d'tablir _
posteriori_ le dveloppement le plus satisfaisant de ce principe
vident, jusqu'alors entirement inaperu, et dsormais inbranlable. On
doit seulement regretter,  cet gard, que Bichat, en crant si
glorieusement ce nouvel aspect fondamental de la science anatomique, ne
l'ait point caractris par un titre plus expressif que celui qu'il a
choisi, et dont une telle autorit tend  interdire la rectification
usuelle; la dnomination d'anatomie _abstraite_ ou _lmentaire_ serait
certainement plus convenable que le nom d'anatomie _gnrale_, pour
marquer le vritable esprit qui distingue cette considration statique
de l'organisme, et pour indiquer en mme temps sa vraie relation avec
les autres points de vue anatomiques.

Telle est l'origine propre de la grande notion primordiale qui, dans le
systme dfinitif de la saine philosophie anatomique, me parat destine
 complter la conception essentielle de la hirarchie organique, ou,
pour mieux dire,  diriger l'application prcise de cette conception
universelle  l'tude statique des corps vivans.  mes yeux, la
philosophie anatomique ne commence rellement  prendre son vrai
caractre dfinitif que depuis l'poque trs rcente o l'esprit humain
tend  combiner profondment ces deux ides-mres. C'est donc sur cette
combinaison fondamentale, jusqu'ici si imparfaitement accomplie, que
notre examen philosophique doit surtout porter dsormais, afin
d'indiquer nettement et sa double influence ncessaire et les
principales conditions qu'elle exige.

La distinction irrationnelle, encore dominante chez la plupart des
anatomistes, mme parmi les plus avancs, entre les diffrentes espces
d'anatomie, au nombre de cinq ou six au moins, suffirait seule pour
constater indirectement que les divers points de vue gnraux propres 
la science anatomique ne sont pas aujourd'hui systmatiquement
coordonns les uns aux autres d'aprs leurs vraies relations
lmentaires. Car, une telle dispersion de la science provient surtout
de la considration isole et exclusive de chacun de ces points de vue,
et tmoigne clairement qu'on s'inquite peu de leur subordination
mutuelle. On peut, sans doute, pour les diffrens usages, poursuivre
l'tude anatomique de l'organisme jusqu' tel ou tel degr de
dveloppement spcial: on peut aussi en diriger l'application vers telle
ou telle destination dtermine. Mais, si la science tait
dfinitivement constitue d'une manire vraiment philosophique, elle
serait au fond toujours la mme, dans quelque intention qu'elle ft
tudie, parce que tous ses divers aspects fondamentaux s'y trouveraient
intimement combins. Par leur nature, ils forment un systme
rationnellement indissoluble: leur vaine sparation tend  dissimuler la
plus importante partie de la science, qui consiste dans le dveloppement
de leur enchanement rciproque. Ainsi, nous ne devons ici reconnatre
qu'une seule anatomie scientifique, ncessairement homogne et complte,
principalement caractrise par la combinaison philosophique de la
mthode comparative avec la notion fondamentale de la dcomposition des
organes en tissus.

Quelle peut tre, en effet, la rationnalit gnrale de l'anatomie
compare, mme tendue  l'ensemble systmatique de la hirarchie
organique, lorsqu'on persiste aujourd'hui  la rduire, comme on a d le
faire autrefois,  la seule tude des appareils, sans lui donner pour
base l'tude pralable de leurs vrais lmens anatomiques? Le dernier,
le plus spcial, et le plus complexe des degrs d'organisation
pourrait-il tre convenablement examin, en faisant ainsi abstraction du
degr le plus lmentaire, le plus gnral, et le plus simple? Du point
de vue philosophique, il est incontestable que l'anatomie rationnelle
doit ncessairement commencer par l'tude des tissus, pour analyser
ensuite les lois de leurs diverses combinaisons en organes, et
considrer enfin le groupement de ces organes eux-mmes en appareils
proprement dits: tel est, videmment, l'ordre naturel et invariable des
spculations anatomiques[28]. Il n'y a point l sans doute plusieurs
sortes d'anatomie, mais diverses phases ncessaires et successives d'un
systme unique, dont chacune ne saurait tre compltement juge que par
sa relation avec les autres. En elle-mme, l'tude des tissus, quelque
fondamentale qu'elle soit, est purement prliminaire: car, les tissus,
isolment envisags, n'ont qu'une simple existence abstraite, dont
l'examen des organes et mme des appareils peut seul fixer la vritable
notion. D'une autre part, l'tude des appareils et des organes ne
saurait avoir aucun fondement rationnel sans une exacte connaissance
prliminaire des lmens anatomiques qui les composent. Ces diffrens
aspects statiques de l'organisme sont donc ncessairement insparables,
et complmentaires les uns des autres. En un mot, pour dcouvrir les
lois de la structure gnrale des corps vivans, il a t indispensable
de dcomposer rationnellement l'organisme: l'tude des tissus constitue
le dernier terme philosophique de cette analyse fondamentale, bauche,
ds l'origine de la science, par la subdivision presque spontane des
appareils en organes, dont la premire n'est rellement qu'une suite
invitable, quoique profondment cache.

      [Note 28: Pour philosopher d'une manire pleinement
      rationnelle sur la structure gnrale des corps vivans, il
      est mme, ce me semble, indispensable d'intercaler, avec M.
      de Blainville, entre l'ide de _tissu_ ou plutt d'_lment
      anatomique_, et l'ide d'_organe_ proprement dit, une
      nouvelle abstraction anatomique, qui consiste dans la notion
      de _parenchyme_, telle que l'a dfinie cet illustre
      anatomiste. Cette notion se rapporte  la pure composition,
      c'est--dire  la combinaison des lmens qui constituent
      chaque parenchyme existant, et abstraction faite de la
      considration de forme dtermine, qui devient, au
      contraire, le principal attribut caractristique de l'ide
      d'organe. Tel doit donc tre, en rsum, l'ordre graduel et
      dfinitif des divers degrs gnraux de la spculation
      anatomique, suivant leur enchanement ncessaire et leur
      complication croissante: d'abord, le tissu ou l'lment, qui
      dtermine la _structure_ fondamentale; en second lieu, le
      parenchyme, qui fixe la _composition_ anatomique
      essentielle; ensuite, l'organe, o l'on envisage surtout la
      _forme_ spciale que prend chaque parenchyme conformment 
      sa destination; et enfin, l'appareil, o domine la
      considration nouvelle de la _disposition_ rciproque des
      organes constituans, auxquels d'ailleurs peuvent s'ajouter
      le plus souvent les _produits_ correspondans.]

Depuis que les principes essentiels de l'analyse anatomique ont t
ainsi pleinement dvoils par le gnie de Bichat, l'esprit gnral
suivant lequel l'anatomie compare avait d jusqu'alors tre
habituellement cultive aurait sans doute radicalement chang, si la
vraie capacit philosophique n'tait point malheureusement la plus rare
de toutes. Aprs la haute impulsion rgnratrice que Bichat produisit,
il est presque inconcevable que la plupart des anatomistes comparans
persistent encore  suivre aveuglment le plan primitif des recherches,
uniquement, sans doute, parce que Bichat n'avait pu lui-mme donner
l'exemple de la combinaison de son analyse anatomique avec l'tude dj
bauche de la hirarchie organique. Il me parat incontestable que ce
puissant rnovateur n'et point hsit  faire ce dernier pas
fondamental, consquence ncessaire de ses premiers travaux, si son
admirable carrire n'avait pas t aussi dplorablement abrge.
L'impartiale postrit jugera probablement avec une haute svrit la
porte philosophique de Cuvier, malgr sa rputation infiniment
exagre, en considrant surtout que, nonobstant l'influence du grand
Bichat, il a continu  s'occuper, en anatomie compare, de l'tude
exclusive des appareils, sans que jamais il ait paru sentir l'importance
suprieure de l'tude des tissus, et la rvolution prochaine qui devait
ncessairement en rsulter dans le systme gnral de la science
anatomique. Nanmoins, l'application complte de la mthode comparative
 l'analyse des tissus dans l'ensemble de la srie biologique, quoique
retarde par un tel exemple, commence enfin  tre dignement apprcie
aujourd'hui de tous les esprits suprieurs: cet heureux rsultat est d
principalement aux travaux de Meckel en Allemagne, et de M. de
Blainville en France. Toutefois, cette nouvelle disposition des
intelligences n'est point encore assez nergique ni assez profonde pour
avoir rform, comme elle devra le faire, la direction habituelle du
systme des spculations anatomiques.

Quelque imparfaite que doive tre jusqu'ici une combinaison aussi
rcente, elle a cependant dj introduit, ce me semble, des
perfectionnemens vraiment fondamentaux dans l'tude gnrale des lmens
anatomiques, telle que Bichat l'avait cre. Ce grand anatomiste, tant
essentiellement rduit  la seule considration de l'homme, n'avait pu
employer la mthode comparative que dans ses deux modes les plus simples
et les plus restreints, la comparaison des parties et celle des ges,
auxquelles son gnie a su donner une si admirable efficacit. On devait
donc s'attendre  voir s'oprer, dans son ide-mre, d'heureuses et
profondes transformations, aussitt qu'elle aurait pu subir l'preuve
dcisive de la comparaison anatomique, envisage surtout dans son
extension philosophique  l'ensemble de la hirarchie biologique, qui
constitue notre plus puissant moyen d'exploration organique. Ces
modifications essentielles ont tendu jusqu'ici, soit  complter, sous
divers rapports importans, le principe fondamental de philosophie
anatomique tabli par Bichat, soit mme  en rectifier,  plusieurs
titres intressans, la conception gnrale.

Le plus profond de ces perfectionnemens, surtout sous le point de vue
logique, me parat consister dans la distinction capitale introduite par
M. de Blainville entre les vrais _lmens_ anatomiques et les simples
_produits_ de l'organisme, que Bichat avait essentiellement confondus.
J'ai dj signal, dans la premire partie de ce volume, la haute
importance d'une telle sparation pour l'tude chimique des substances
organiques. Nous devons maintenant la considrer, d'une manire directe,
comme conception anatomique.

On a reconnu ci-dessus que la vie, rduite  sa notion la plus simple et
la plus gnrale, est essentiellement caractrise par le double
mouvement continu d'absorption et d'exhalation, d  l'action rciproque
de l'organisme et du milieu ambiant, et propre  maintenir, entre
certaines limites de variation, pendant un temps dtermin, l'intgrit
de l'organisation. Il en rsulte que, envisag  un instant quelconque
de sa dure, tout corps vivant doit ncessairement prsenter, dans sa
structure et dans sa composition, deux ordres de principes trs
diffrens: les matires absorbes,  l'tat d'assimilation; les matires
exhales,  l'tat de sparation. Telle est la vraie source primordiale
de la grande distinction anatomique entre les lmens et les produits
organiques. Les corps absorbs, quand ils ont t compltement
assimils, constituent seuls, en effet, les vritables matriaux de
l'organisme proprement dit; les substances exhales, soit solides, soit
fluides, aprs leur entire sparation, sont devenues rellement
trangres  l'organisme, o elles ne pourraient, en gnral, long-temps
sjourner sans danger. Considrs  l'tat solide, les vrais lmens
anatomiques se trouvent toujours ncessairement en continuit de tissu
avec l'ensemble de l'organisme; s'il s'agit d'lmens fluides, soit
stagnans, soit circulans, ils reposent constamment dans la profondeur
mme du tissu gnral, dont ils sont galement insparables. Quant aux
simples produits, au contraire, ils ne sont jamais que dposs, pour un
temps plus ou moins limit,  la surface extrieure ou intrieure de
l'organisme, avec laquelle ils ne sauraient contracter aucune vritable
continuit. Sous le point de vue dynamique, les diffrences ne sont pas
moins caractristiques. En effet, les lmens proprement dits doivent
seuls tre envisags comme rellement vivans; seuls ils participent au
double mouvement vital; seuls ils croissent ou dcroissent par
ints-susception. Avant mme d'tre finalement excrts, les produits
sont dj des substances essentiellement mortes, qui ne croissent que
par une juxta-position purement inorganique, et dont les altrations
chimiques ultrieures, indpendantes de l'action vitale, sont
ncessairement identiques  celles que ces substances pourraient
prouver, en-dehors de l'organisme, sous de semblables influences
molculaires.

Quelque inattaquable que soit, en principe, cette conception
fondamentale, son application peut prsenter, en certains cas, de
vritables difficults, pour oprer, entre les lmens et les produits,
une exacte et judicieuse sparation, lorsque, comme il arrive souvent,
ils se combinent dans une mme disposition anatomique afin de concourir
 une mme fonction. Tous les produits, en effet, ne sont point, ainsi
que la sueur, l'urine, les fces, etc., destins  tre plus ou moins
immdiatement expulss sans aucun usage ultrieur dans l'conomie
organique. Plusieurs autres, tels que la salive, les sucs gastriques, la
bile, etc., exercent, comme substances extrieures, et en vertu de leur
composition chimique, une action indispensable pour prparer, chez tous
les tres un peu levs, l'assimilation des matriaux organiques. Ces
corps devenant ainsi susceptibles de rentrer rellement, du moins en
partie, dans l'organisme, on peut prouver beaucoup d'embarras  fixer,
avec une scrupuleuse prcision, le vrai moment o ils cessent d'tre de
simples produits pour se transformer en vritables lmens, c'est--dire
le passage rigoureux de l'tat inorganique  l'tat organique, de la
mort  la vie. Ainsi, par exemple, le chyle, considr sur l'intestin,
n'est, incontestablement, qu'un produit, tandis que, aprs son
absorption, il finit bientt par se convertir en lment fluide, sans
qu'on puisse aujourd'hui assigner rigoureusement  quelle poque
prcise il change de caractre. Mais de telles incertitudes sont, en
ralit, trop peu considrables, et elles tiennent trop videmment 
l'extrme imperfection actuelle de notre analyse des phnomnes vitaux,
pour branler, en aucune manire, la distinction fondamentale entre les
produits et les lmens de l'organisme, si clairement indique, en
principe, par la dfinition mme de l'tat vital, et si nettement
tablie, en fait, par tant d'irrcusables comparaisons. Il convient,
nanmoins, de remarquer encore,  ce sujet, afin d'avoir signal toutes
les principales sources de difficults, que, en d'autres circonstances,
certains produits, surtout parmi les solides, sont troitement unis  de
vrais lmens anatomiques dans la structure de certains appareils,
auxquels ils fournissent des moyens essentiels de perfectionnement.
Telles sont, par exemple, la plupart des productions pidermiques, les
poils, et minemment les dents proprement dites. En gnral, cette
notion forme une des bases indispensables de l'importante en lumineuse
thorie du _phanre_, si heureusement cre par M. de Blainville, et que
j'aurai l'occasion naturelle de caractriser ultrieurement. Mais, sous
ce point de vue, une dissection dlicate et claire, la seule
considration de la position qui est toujours extrieure quant  la
partie purement produite de l'appareil, et mme une analyse judicieuse
de l'ensemble de la fonction, doivent constamment dissiper toute
incertitude, et permettent, en effet, d'assigner, avec une svre
exactitude, ce qu'il y a de vraiment organique et de simplement
inorganique dans la structure propose, quelque quivoque que son
caractre puisse d'abord paratre  un anatomiste mal prpar. On
conoit, toutefois, que la considration de ces cas litigieux ait d
donner lieu  beaucoup de fausses apprciations, avant que le principe
gnral propre  les rectifier et pu tre distinctement saisi. C'est
ainsi que Bichat a confondu les dents parmi les os, et qu'il a rigs en
tissus,  la suite du tissu cutan, l'piderme et les poils. Quelque
naturelle, et mme invitable, que ft  cette poque une semblable
erreur, sa rectification n'en avait pas moins, videmment, une
importance capitale; car, une telle confusion s'opposait directement 
toute dfinition nette et gnrale de l'ide de _tissu_, ou plutt
d'_lment anatomique_, qui pouvait devenir ds lors entirement vague
et indtermine. Enfin, il convient de remarquer ici que cet
claircissement fondamental devait tre ncessairement un des rsultats
les plus immdiats d'une application large et rationnelle de la mthode
comparative au grand principe de philosophie anatomique tabli par
Bichat. La considration approfondie de l'ensemble de la hirarchie
animale montre, en effet, de la manire la plus sensible, que ces
parties inorganiques, qui, dans l'homme, paraissent insparables de
l'appareil essentiel, n'y constituent rellement, au contraire, que de
simples moyens de perfectionnement, dont l'introduction graduelle
s'opre toujours  des termes assignables de la srie biologique
ascendante.

Ainsi, malgr ces divers ordres de difficults, la distinction
fondamentale de M. de Blainville entre les lmens anatomiques et les
produits organiques, quoiqu'elle ne soit pas encore habituellement
employe par la masse des anatomistes, me parat devoir tre regarde
comme irrvocablement acquise au domaine essentiel de la philosophie
anatomique, o elle constitue dsormais le complment ncessaire et mme
l'puration indispensable de l'ide-mre de Bichat, qui, sans une telle
explication, ne saurait avoir,  mes yeux, un caractre vraiment
rationnel. Ce n'est point  dire, sans doute, que l'tude des produits
doive tre aucunement nglige par les anatomistes. Elle a, videmment,
au contraire, d'aprs les indications prcdentes, une extrme
importance pour la physiologie, dont les principaux phnomnes seraient
radicalement inintelligibles, si on ne prenait profondment en
considration la constitution exacte des divers produits et les
diffrentes modifications qu'ils comportent. Comment pourrait-on se
former aucune ide nette du grand phnomne de l'exhalation, qui
constitue l'un des deux lmens gnraux de l'tat vital, si l'on ne
compare point convenablement, avec la nature de l'organisme exhalant,
celle du produit exhal,  un degr quelconque de l'chelle biologique?
D'ailleurs, tout produit devant ordinairement sjourner, pendant un
temps plus ou moins long, et quelquefois trs tendu,  la surface
intrieure ou extrieure de l'organisme, il exerce ncessairement sur
lui, comme corps tranger, une action souvent trs prononce, dont
l'analyse est indispensable. Enfin, cette ncessit devient plus
spcialement vidente  l'gard des produits qui doivent, sous une autre
forme, rentrer ultrieurement dans l'organisme, aussi bien qu'envers
ceux destins  s'incorporer anatomiquement, d'une manire permanente,
aux lmens proprement dits, conformment  l'explication ci-dessus
indique. Mais c'est surtout en tudiant la vie pathologique qu'on doit
prouver le plus vivement le besoin profond d'une exacte connaissance de
toutes les classes de produits. Soit qu'on les envisage comme
rsultats, ou comme modificateurs, leur considration fournit
habituellement les indices les moins irrcusables et les plus prcis des
principales altrations organiques, et prsente en mme temps la
vritable origine d'un grand nombre d'entre elles. Ainsi, sous aucun
rapport, la thorie des produits organiques ne perdra rien de son
importance primitive pour tre dsormais soigneusement spare de
l'tude des vrais lmens anatomiques: et, au contraire, cette
sparation rationnelle, en laguant sans retour de faux rapprochemens,
tend  fixer, d'une manire bien plus directe, l'attention spciale des
biologistes sur la participation relle des produits organiques 
l'ensemble des phnomnes vitaux, soit normaux, soit anormaux. Il
rsulte seulement du concours des considrations prcdentes que, dans
l'ordre des spculations purement anatomiques, c'est--dire quant  la
notion statique de l'organisme, l'tude des produits devra tre
effectivement classe comme secondaire  la suite de la thorie des
lmens proprement dits, et avant de procder  la combinaison de
ceux-ci en organes et finalement en appareils. Car, il est maintenant
incontestable que ces lmens constituent seuls la trame fondamentale
dont l'organisme est essentiellement form, et d'o l'on pourrait, du
moins abstraitement, concevoir retirs tous les simples produits, sans
que l'ide gnrale d'organisation cesst rellement de subsister.

La considration des produits organiques tant une fois rationnellement
carte de la vritable analyse anatomique, cette analyse a pu acqurir
ds lors un caractre de plnitude et de nettet, qui tait
primitivement impossible, faute d'un principe suffisamment circonscrit.
Ainsi, l'on a pu entreprendre enfin une exacte numration de tous les
vrais lmens anatomiques, soit solides, soit fluides, tandis que
Bichat, pour ne point tomber dans un vague indfini, avait d se borner
 l'examen des seuls lmens solides, auxquels la notion de _tissu_
tait exclusivement applicable. D'un autre ct, la classification de
ces tissus d'aprs leurs vritables relations gnrales, et mme leur
rduction philosophique  un seul tissu fondamental diversement modifi
suivant des lois dtermines, ont pu remplacer l'ordre purement factice
et essentiellement arbitraire que Bichat avait d suivre dans leur
tude. Telles sont les deux autres transformations capitales,
ncessairement co-relatives, qu'une heureuse application gnrale de la
mthode comparative a fait subir jusqu'ici  la grande thorie
anatomique de Bichat. Ces deux derniers ordres de perfectionnemens, qui
nous restent maintenant  caractriser, seraient l'un et l'autre
videmment impossibles, ou du moins illusoires, s'ils n'taient point
conus comme subordonns  la sparation primordiale entre les lmens
et les produits, qui peut seule circonscrire, d'une manire rellement
scientifique, le vritable champ gnral de l'analyse anatomique
fondamentale. Occupons-nous d'abord de la premire considration, qui se
rattache ncessairement  la grande question de la vitalit des fluides
organiques, sur laquelle les ides sont encore loin, ce me semble,
d'tre suffisamment fixes.

Un premier coup d'oeil sur l'ensemble de la nature organique, depuis
l'homme jusqu'au vgtal, montre clairement que tout corps vivant est
continuellement form d'une certaine combinaison de solides et de
fluides, dont les proportions varient d'ailleurs, suivant les espces,
entre des limites trs cartes. La dfinition mme de l'tat vital
suppose videmment l'harmonie ncessaire de ces deux sortes de principes
constituans, mutuellement indispensables. Car, ce double mouvement
intestin de composition et de dcomposition permanentes, qui caractrise
essentiellement la vie gnrale, ne saurait tre conu,  aucun degr,
dans un systme entirement solide. D'un autre ct, indpendamment de
ce qu'une masse purement liquide, et  plus forte raison gazeuse, ne
pourrait exister sans tre circonscrite par une enveloppe solide, il est
clair qu'elle ne saurait comporter aucune vritable organisation, sans
laquelle la vie proprement dite devient inintelligible. Si ces deux
ides-mres de vie et d'organisation n'taient point ncessairement
co-relatives, et par suite rellement insparables, on pourrait
concevoir que la premire appartient essentiellement aux fluides, comme
seuls minemment modifiables, et la seconde aux solides, comme seuls
susceptibles de structures dtermines, ce qui reproduirait, sous un
autre aspect philosophique, l'vidente ncessit de cette harmonie
fondamentale entre les deux ordres d'lmens organiques. L'examen
comparatif des principaux types de la hirarchie biologique confirme, en
effet, ce me semble, comme rgle gnrale, que l'activit vitale
augmente essentiellement  mesure que les lmens fluides prdominent
davantage dans l'organisme, tandis que la prpondrance croissante des
solides y dtermine, au contraire, une plus grande persistance de l'tat
vital. Depuis long-temps, tous les biologistes philosophes avaient dj
signal cette loi incontestable, en considrant seulement la srie des
ges, d'o Bichat surtout la fit si nettement ressortir.

Ces rflexions me paraissent propres  tablir clairement que la
controverse si agite quant  la vitalit des fluides repose
essentiellement, ainsi que tant d'autres controverses fameuses, sur une
position vicieuse de la question; puisqu'une telle co-relation
ncessaire entre les solides et les fluides exclut aussitt, comme
galement irrationnels, l'humorisme et le solidisme absolus. Pourvu
qu'on carte, bien entendu, la considration des simples produits, qui
d'ailleurs peuvent tre solides autant que fluides, on ne saurait douter
que les vrais lmens fluides de l'organisme ne manifestent une vie tout
aussi relle que celle des solides. Il parat mme incontestable
aujourd'hui que les fondateurs de la pathologie moderne, dans leur
raction si ncessaire contre l'antique humorisme, ont beaucoup trop
nglig d'avoir gard, pour la thorie des maladies, aux altrations
directes et spontanes dont les fluides organiques, et surtout le sang,
sont minemment susceptibles, en vertu de leur composition si complexe.
Du point de vue philosophique, on devait, sans doute, trouver trange
que les lmens anatomiques les plus actifs et les plus modifiables
n'eussent point une participation capitale, tantt primitive, tantt
conscutive, aux perturbations gnrales de l'organisme vivant. Mais,
d'une autre part, il n'est pas moins certain que les fluides, animaux
ou vgtaux, cessent de vivre aussitt qu'ils se trouvent en dehors de
l'organisme, comme, par exemple, le sang extrait des vaisseaux: ils
perdent alors toute organisation proprement dite, et ils subissent
seulement les ractions molculaires compatibles avec leur composition
chimique et avec la nature du milieu o ils sont placs. La vitalit des
fluides, envisags isolment, constitue donc une question mal dfinie,
et par suite interminable.

Toutefois, en considrant les divers principes immdiats propres  la
composition si htrogne des fluides organiques, il y a lieu de
poursuivre,  leur gard, une recherche gnrale trs positive quoique
fort difficile, et qui, peu avance jusqu'ici, prsente rellement un
haut intrt philosophique, pour achever de fixer nos ides
fondamentales sur la vritable vitalit des fluides anatomiques. La vie
de ces fluides tant dsormais hors de doute, on doit se proposer, en
effet, de dterminer, autant que possible, dans quels de leurs principes
immdiats elle rside essentiellement; car on ne saurait, videmment,
admettre que tous vivent indistinctement. Ainsi, par exemple, le sang
tant form d'eau en majeure partie, il serait absurde de concevoir un
tel vhicule inerte comme participant  la vie incontestable de ce
fluide; mais alors quel en est, parmi les autres principes immdiats,
le vritable sige? L'anatomie microscopique a entrepris, de nos jours,
de rpondre  cette question capitale, en plaant ce sige dans les
globules proprement dits, qui seraient seuls  la fois organiss et
vivans. Une telle solution, quelque prcieuse qu'elle soit en effet, ne
peut cependant,  mon avis, tre encore envisage que comme une simple
bauche. Car, on admet en mme temps, d'aprs l'ensemble des
observations, que ces globules, quoique affectant toujours une forme
dtermine, se rtrcissent de plus en plus  mesure que le sang
artriel passe dans un ordre infrieur de vaisseaux, c'est--dire en
avanant vers le lieu de son incorporation aux tissus; et qu'enfin, 
l'instant prcis de l'assimilation dfinitive, il y a liqufaction
complte des globules. Or, quelque naturelle que doive paratre, en
elle-mme, cette dernire condition, elle semble directement
contradictoire au principe de l'hypothse fondamentale, puisque, d'aprs
ce principe, le sang cesserait donc d'tre rput vivant au moment mme
o s'accomplit son plus grand acte de vitalit. D'un autre ct, cette
hypothse n'a pas encore t assez svrement soumise  une
contre-preuve gnrale, qui, purement ngative, est nanmoins
indispensable. Elle consiste  reconnatre l'existence des vrais
globules comme exclusivement caractristique des fluides rellement
vivans, en opposition  ceux qui, en qualit de simples produits, sont
essentiellement inertes, et qui prsentent beaucoup de particules
solides suspendues, si aisment susceptibles d'tre confondues avec les
globules proprement dits, malgr la forme dtermine par laquelle ces
derniers sont principalement dfinis. Les observations microscopiques
sont, par leur nature, trop dlicates, et jusqu'ici trop frquemment
illusoires, pour que ce point essentiel de doctrine anatomique puisse
encore tre regard comme irrvocablement tabli.

Quoi qu'il en soit de ces divers claircissemens gnraux qui restent
encore  dsirer sur la vitalit prcise des lmens fluides de
l'organisme, il demeure ncessairement incontestable que l'tude
statique des corps vivans serait radicalement incomplte, et ne
constituerait qu'une trs insuffisante prparation  leur tude
dynamique, si un tel ordre d'lmens n'tait point dsormais compris, au
mme titre que les lmens solides ou tissus proprement dits, dans le
domaine fondamental de l'analyse anatomique. Telle est la lacune
capitale qu'avait laisse le grand trait de Bichat. Mais, malgr
l'vidente ncessit de cet immense complment, il n'en faut pas moins
continuer  regarder, dans l'ordre rationnel des spculations
anatomiques, tout aussi bien que d'aprs la marche historique de leur
dveloppement, l'anatomie des solides comme devant toujours prcder et
prparer l'anatomie des fluides: en sorte que, si Bichat n'a pu
entreprendre l'ensemble du travail, il a cependant commenc par le
vritable point de dpart philosophique. On conoit, en effet, que, sous
le point de vue physiologique, la considration des fluides devienne
peut-tre encore plus importante que celle des solides, du moins en ce
qui concerne la vie organique proprement dite, c'est--dire la vie
vgtative fondamentale. Sous le point de vue purement anatomique, au
contraire, l'tude des solides doit tre ncessairement prpondrante,
puisque c'est en eux que rside essentiellement l'organisation bien
caractrise. En mme temps, l'anatomie des fluides, beaucoup plus
dlicate et plus difficile, et jusqu' prsent si imparfaite, ne saurait
tre entreprise avec succs qu'aprs que l'esprit, et mme les sens, ont
t convenablement disposs par une tude pralable, suffisamment
approfondie, de l'anatomie des solides. Les obstacles caractristiques
que prsente l'exploration anatomique des lmens fluides de
l'organisme, rsultent ncessairement, en gnral, d'une sorte de cercle
vicieux fondamental, tenant  l'impossibilit vidente d'tudier ces
fluides dans l'organisme mme, combine avec la dsorganisation presque
immdiate qui accompagne leur extraction. Comme l'inspection anatomique
proprement dite devient alors impraticable, on ne peut plus appliquer
que deux moyens essentiels d'observation directe, l'examen
microscopique, et surtout l'exploration chimique. Or, l'un et l'autre
procd, et principalement le second, qui est pourtant le plus prcieux
et le plus dcisif, doivent tre minemment contraris par cette rapide
dsorganisation. Voil surtout pourquoi les chimistes, lors mme qu'ils
ne confondent pas, suivant leur coutume jusqu'ici presque invariable,
les lmens et les produits de l'organisme, nous donnent habituellement
de si fausses et si incohrentes notions de la vraie constitution
molculaire des fluides organiss, qu'ils n'ont le plus souvent
examins,  leur insu, que dans un tat de dcomposition plus ou moins
avance. D'aprs un tel ensemble de difficults capitales, on conoit
que l'anatomie des fluides serait  peu prs inextricable, si l'on ne
parvenait  l'clairer indirectement par la lumire gnrale que doit
rpandre sur elle l'tude pralable de l'anatomie des solides, dans
laquelle consiste d'ailleurs essentiellement la connaissance
fondamentale de l'organisme, envisag sous l'aspect statique. Il
serait, du reste, superflu d'expliquer expressment,  ce sujet, que la
mme rgle qui prescrit de placer l'tude anatomique des fluides  la
suite de celle des solides exige galement, par des motifs entirement
analogues, que les diverses parties de la premire soient aussi
examines dans l'ordre successif de la condensation dcroissante, en
considrant d'abord les lmens semi-liquides, tels que la graisse,
ensuite les vrais liquides, comme le sang, et enfin les lmens  l'tat
de vapeur ou de gaz, dont l'admission, quoique encore incertaine, parat
indispensable, et qui seront toujours ncessairement les plus mal
connus.

Telles sont les indications gnrales que je devais prsenter ici sur la
vritable extension et sur la dlination principale du domaine
fondamental de l'analyse anatomique, constitue avec la plnitude
rationnelle qu'ont d lui attribuer les successeurs de Bichat. Ayant
ainsi graduellement reconnu l'anatomie des tissus proprement dits comme
la base indispensable de tout le systme anatomique, il nous reste
maintenant  considrer directement cette anatomie elle-mme sous un
point de vue gnral, qui, plus restreint, par sa nature, que les deux
prcdens, n'en est pas moins aussi essentiel. Il s'agit d'examiner le
principe philosophique de la classification rationnelle des divers
tissus, d'aprs leur mutuelle filiation anatomique. Ce dernier ordre des
perfectionnemens introduits, dans la grande conception anatomique de
Bichat, sous l'influence de la mthode comparative, tait galement
ncessaire pour achever de constituer rationnellement le principe
fondamental, soit en circonscrivant, avec une prcision svre, l'ide
primitive de tissu, soit en assignant  l'analyse anatomique ses
vritables limites gnrales, au-del desquelles l'esprit humain se
consumerait ncessairement en de vagues et illusoires spculations.

L'analyse anatomique de l'organisme humain prsente, par sa nature, une
complication trop profonde, pour qu'il soit possible, en la poursuivant
exclusivement, de se former une juste ide de la vraie constitution
fondamentale des divers tissus organiques, sans exagrer leurs
diffrences relles, et sans mconnatre les lois de leur filiation
successive.  la vrit, l'tude approfondie des principales phases de
dveloppement peut remplacer,  un certain degr,  cet gard comme 
tout autre, la comparaison des types essentiels de la hirarchie
biologique. Mais, sous ce rapport surtout, une telle ressource n'en est
pas moins ncessairement insuffisante. Car, les premires phases du
dveloppement humain, dont l'importance anatomique est videmment
prpondrante, sont trop rapides et trop peu distinctes, elles sont, en
outre, trop peu accessibles  toute observation directe et complte,
pour qu'un semblable moyen d'exploration, quelque prcieux qu'il soit
d'ailleurs, puisse jamais servir de base exclusive  la dcouverte des
vritables principes de l'analogie anatomique. Il tait donc invitable
que, en se bornant, comme a d le faire Bichat,  la seule considration
de l'homme, la nature caractristique des diffrens tissus, et surtout
leurs vraies relations gnrales, restassent d'abord essentiellement
inconnues. Aussi est-ce uniquement depuis que l'anatomie des tissus a pu
tre soumise  une tude comparative dans l'ensemble de la srie
organique, que l'on commence  tablir des notions justes et dfinitives
sur l'organisation fondamentale des corps vivans, envisags comme
ncessairement assujtis  des lois uniformes de structure et de
composition.

Par un premier examen anatomique de l'chelle biologique, on reconnat
aussitt que le tissu cellulaire forme la trame essentielle et primitive
de tout organisme, puisqu'il est le seul qui se retrouve constamment 
chaque degr quelconque. Tous ces divers tissus, qui, chez l'homme,
paraissent si multiplis et si distincts, perdent successivement tous
leurs attributs caractristiques  mesure qu'on parcourt la srie
descendante, et tendent toujours davantage  se fondre entirement dans
le tissu cellulaire gnral, qui reste enfin l'unique base de
l'organisation vgtale, et peut-tre mme du dernier mode de
l'organisation animale. En remontant, aussi loin qu'on a pu le tenter
jusqu'ici, vers l'origine de l'tat embryonnaire propre aux organismes
les plus levs, on a lieu de croire que la mme structure fondamentale
se retrouve essentiellement. Mais, quoi qu'il en soit, la saine anatomie
compare ne peut laisser aucun doute  ce sujet. Nous devons surtout
remarquer ici que la nature d'une telle organisation lmentaire et
commune se prsente pleinement en harmonie philosophique avec ce qui
constitue le fonds ncessaire et uniforme de la vie gnrale, rduite 
son extrme simplification abstraite. Car, le tissu cellulaire, sous
quelque forme qu'on le conoive, est minemment apte, par sa structure,
 cette absorption et  cette exhalation fondamentales, dans lesquels
consistent les deux parties essentielles du grand phnomne vital. 
l'origine infrieure de la hirarchie biologique, l'organisme vivant,
plac dans un milieu invariable, se borne rellement  absorber et
exhaler par ses deux surfaces, entre lesquelles circulent ou plutt
oscillent les fluides destins  l'assimilation et ceux qui rsultent
de la dsassimilation. Or, pour d'aussi simples fonctions gnrales,
l'organisation celluleuse est videmment suffisante, sans la
participation d'aucun tissu plus spcial. Telle est donc ncessairement
la base primitive de l'organisme universel. Mais, pour complter cette
conception fondamentale des tissus organiques, de manire  la rendre
rellement applicable, il tait indispensable de dterminer suivant
quelles lois le tissu primordial se modifie peu  peu pour engendrer
successivement tous les autres avec les divers attributs qui d'abord
empchaient d'apercevoir leur vritable origine commune. C'est ce que
l'anatomie compare a dj commenc aussi  tablir nettement, toujours
guide par ce mme principe, galement simple et lumineux, qui consiste
 regarder les diffrens tissus secondaires comme plus profondment
loigns du tissu gnrateur  mesure que leur premire apparition se
manifeste dans des organismes plus spciaux et plus levs.

Ces modifications caractristiques du tissu fondamental doivent tre, en
gnral, distingues en deux classes principales: les unes, plus
communes et moins profondes, se bornent essentiellement  la simple
structure; les autres, plus intimes, et plus spciales, atteignent
aussi jusqu' la composition elle-mme.

Dans le premier ordre, la transformation la plus directe et la plus
rpandue donne naissance au tissu dermeux proprement dit, qui constitue
le fond ncessaire de l'enveloppe organique gnrale, soit extrieure,
soit intrieure. Ici, la modification se rduit  une pure condensation,
diversement prononce, chez l'animal, suivant que la surface doit tre,
comme  l'extrieur, plus exhalante qu'absorbante, ou en sens inverse 
l'intrieur. Cette premire transformation, quelque simple et commune
qu'elle soit, n'est pas mme rigoureusement universelle: il faut
s'lever dj  un certain degr de l'chelle biologique pour
l'apercevoir nettement caractrise. Non-seulement, dans la plupart des
derniers animaux, il n'y a pas de diffrence essentielle d'organisation
entre les deux parties, intrieure et extrieure, de la surface
gnrale, qui peuvent, comme on le sait depuis long-temps, se suppler
mutuellement: mais, en outre, si l'on descend un peu davantage, on ne
reconnat plus aucune disposition anatomique qui distingue notablement
l'enveloppe d'avec l'ensemble de l'organisme, ds lors devenu
uniformment celluleux.

Une condensation croissante, et plus ou moins galement rpartie, du
tissu gnrateur, dtermine,  partir du derme proprement dit, et  un
degr plus lev de la srie organique, trois tissus distincts mais
insparables, qui sont destins, dans l'conomie animale,  un rle trs
important quoique passif, soit comme enveloppes protectrices des organes
nerveux, soit comme auxiliaires de l'appareil locomoteur. Ce sont les
tissus fibreux, cartilagineux, et osseux, dont l'analogie fondamentale
tait trop manifeste, malgr l'insuffisance des moyens primitifs de
l'analyse anatomique, pour avoir chapp au coup d'oeil de Bichat, qui
les classa soigneusement dans leur ordre rationnel. M. Laurent, dans son
projet de nomenclature systmatique, a judicieusement fix ce
rapprochement incontestable, en proposant l'heureuse dnomination de
tissu _sclreux_, pour caractriser l'ensemble de ces trois tissus
secondaires, envisags sous un point de vue commun. La rationnalit
d'une telle considration est d'autant plus vidente, que, en ralit,
les diffrens degrs de la consolidation tiennent essentiellement ici au
dpt, dans le rseau celluleux, d'une substance htrogne, soit
organique, soit inorganique, dont l'extraction ne laisse aucun doute sur
la vritable nature du tissu. Quand, au contraire, par une dernire
condensation directe, le tissu fondamental devient lui-mme plus
compacte, sans s'encroter de matire trangre, on passe alors  une
nouvelle modification principale, o l'impermabilit devient compatible
avec la souplesse, ce qui caractrise le tissu sreux, ou plus
exactement _kysteux_ (suivant la dnomination de M. Laurent), dont la
destination propre consiste, soit  s'interposer entre les divers
organes mobiles, soit surtout  contenir des liquides, stagnans ou
circulans.

Le second ordre gnral de transformations du tissu primitif donne lieu
aux deux sortes de tissus secondaires qui distinguent le plus
profondment l'organisme animal, considr dans tous les tres nettement
prononcs; ce sont, d'abord le tissu musculaire, et ensuite le tissu
nerveux, qui doivent, sans doute, se manifester essentiellement au mme
degr de l'chelle animale. Pour chacun d'eux, la modification
principale est surtout caractrise par l'intime combinaison anatomique
du tissu fondamental avec un lment organique spcial, semi-solide, et
minemment vivant, qui, dans le premier cas, a reu depuis long-temps le
nom de _fibrine_, dont l'usage a naturellement suggr  M. de
Blainville, pour le second cas, la dnomination parfaitement
correspondante de _neurine_.

Ici, la transformation du tissu gnrateur devient tellement profonde,
qu'il est trs difficile de la constater directement, et surtout de la
dcouvrir, dans les organismes suprieurs, ce qui serait nanmoins
ncessaire afin d'tudier, d'une manire pleinement rationnelle, les
deux substances caractristiques. Toutefois la suite des analogies
fournies par l'anatomie compare ne parat aujourd'hui laisser, en
principe, aucun doute sur la ralit d'une telle constitution. On doit
seulement dsirer  ce sujet de connatre, avec plus de prcision, le
mode effectif d'union anatomique de la substance propre, musculaire ou
nerveuse, avec le tissu fondamental.

Ceux qui n'admettent point cette thorie, sont obligs de concevoir
trois tissus primitifs au lieu d'un seul, le cellulaire, le musculaire,
et le nerveux. Mais la gnralit suprieure ou plutt l'exclusive
universalit du premier n'en demeure pas moins ncessairement un
rsultat irrvocable de l'ensemble des comparaisons anatomiques. Or,
l'existence simultane, dans certains organismes, de trois tissus
radicalement indpendans les uns des autres altrerait beaucoup la
perfection de la philosophie biologique, en rompant ds lors, par sa
base anatomique, l'admirable unit du monde organique, que l'esprit
humain avait enfin si pniblement constitue. Il me semble mme vident
que, par-l, on ne maintiendrait plus, comme l'exige la nature
fondamentale de la science, une exacte harmonie gnrale entre le point
de vue statique et le point de vue dynamique. Car, malgr l'importance
capitale des fonctions sensoriales et locomotrices qui caractrisent
spcialement l'animalit proprement dite, on ne saurait douter que la
vie essentielle ne soit, au fond, toujours la mme, et que ces
phnomnes plus minens ne viennent simplement s'ajouter aux phnomnes
primitifs, comme moyens suprieurs de perfectionnement attribus aux
organismes levs, ainsi que je l'ai tabli dans le discours prcdent.
 cette considration dynamique, doit donc naturellement correspondre,
dans l'ordre statique, celle d'un fonds commun et invariable
d'organisation primordiale, produisant successivement, par des
modifications de plus en plus profondes, tous les divers lmens
anatomiques spciaux. Une telle manire de philosopher rsulte ainsi de
l'usage lgitime et rationnel du degr de libert gnrale rest
facultatif, pour notre intelligence, par la nature des tudes
anatomiques, tant que les observations positives n'ont point directement
infirm nos conceptions, ce qui certainement n'a pus lieu, du moins
jusque ici, dans le cas actuel.

En examinant maintenant la principale subdivision de chacun des deux
grands tissus secondaires, soit musculaire, soit nerveux, on reproduit
l'quivalent trs perfectionn de la distinction confusment bauche 
leur gard par Bichat, lorsqu'il distinguait, pour l'un et pour l'autre,
ce qui, chez l'homme, appartient  la vie animale, ou bien  la vie
organique.  ce caractre mal choisi et vaguement dfini, par la nature
mme de tels tissus, doit tre dsormais substitue une considration
vraiment anatomique, celle de la situation gnrale, en rapport constant
avec une modification plus ou moins notable mais toujours sensible de la
structure elle-mme. L'analyse comparative dmontre, en effet, soit pour
le systme musculaire, soit pour le systme nerveux, que l'organisation
du tissu devient d'autant plus spciale et plus leve qu'il est situ
plus profondment entre les deux surfaces intrieure et extrieure de
l'enveloppe animale. De l rsulte naturellement la division rationnelle
de chacun de ces systmes, en superficiel et profond, dont les
proprits caractristiques, quoique essentiellement les mmes, offrent
des modifications anatomiques trs apprciables dans la disposition et
dans la structure. Cette distinction est plus particulirement
remarquable  l'gard du systme nerveux, dispos, en premier lieu, sous
forme de cordons, et ensuite sous celle de ganglions, avec ou sans
appareil extrieur.

Telle est, en aperu philosophique, la vraie filiation gnrale des
tissus lmentaires dont l'tude approfondie constitue le sujet
essentiel de l'analyse anatomique fondamentale, qui n'a plus besoin que
d'tre complte, comme je l'ai prcdemment expliqu, par une exacte
exploration des lmens fluides de l'organisme. Je sortirais entirement
des limites ncessaires que prescrit la nature de ce trait, si je
tentais ici d'indiquer suivant quelles lois de composition doit
s'effectuer le passage rationnel de cette tude primordiale  celle des
parenchymes, de celle-ci  la thorie des organes, et enfin  l'tude
des appareils, dernier terme ncessaire de la synthse anatomique, et
prparation immdiate  l'analyse physiologique. Quoique les transitions
successives entre ces divers ordres de notions pussent aisment donner
lieu  des considrations philosophiques d'un haut intrt, elles
seraient maintenant d'autant plus dplaces que, la science anatomique
n'ayant jamais t traite encore dans son ensemble suivant ce seul plan
rigoureusement rationnel, notre examen gnral ne trouverait point, 
cet gard, vu l'tat prsent de la science, ce pralable fondement
indispensable auquel j'ai toujours d me rattacher soigneusement, et
sans lequel, en effet, ce trait gnral de philosophie positive,
dgnrait en une suite de traits philosophiques spciaux, qu'il
m'tait interdit d'entreprendre. Il me suffisait ici,  ce sujet,
d'avoir dj nettement indiqu l'enchanement mthodique des quatre
degrs gnraux de la spculation anatomique, sur lequel il ne saurait
actuellement rester, ce me semble, aucune incertitude relle. Pour
terminer convenablement cet ensemble de rflexions relatives  la vraie
philosophie anatomique, il faut seulement ajouter encore quelques
simples considrations directes sur les limites ncessaires que notre
intelligence doit toujours s'imposer dans le perfectionnement positif de
l'analyse statique de l'organisme. Ce dernier trait, quoique purement
restrictif, me parat essentiel pour complter la dfinition du vrai
caractre gnral que je me suis efforc d'assigner  cette analyse.

L'unit fondamentale du rgne organique exige ncessairement, sous le
point de vue anatomique, comme nous l'avons prcdemment reconnu, que
tous les divers tissus lmentaires soient rationnellement ramens  un
seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme, d'o ils
drivent successivement par des transformations spciales de plus en
plus profondes. C'est dans le perfectionnement gnral de cette
rduction finale, graduellement devenue plus complte, plus prcise, et
plus nette, que doit surtout consister le progrs philosophique de la
vritable analyse anatomique. Quand une telle filiation ne laissera plus
aucune obscurit, quand les lois invariables de la transformation du
tissu gnrateur en chaque tissu secondaire seront enfin exactement
tablies, on devra regarder la philosophie anatomique comme ayant acquis
tout le degr de perfection fondamentale compatible avec sa nature,
puisque ds-lors il y rgnera ainsi une rigoureuse unit scientifique.
On ne pourrait tendre  dpasser ce but gnral (qui, ainsi que tout
autre type philosophique, ne sera jamais pleinement atteint), sans
s'garer aussitt dans cet ordre de recherches vagues, arbitraires, et
inaccessibles, qu'interdit si imprieusement le vritable esprit
fondamental de la philosophie positive. C'est pourquoi je ne puis
m'empcher ici de signaler, en la dplorant, la dviation manifeste qui
existe aujourd'hui,  cet gard, principalement en Allemagne, parmi
quelques-unes des intelligences, d'ailleurs minentes  plusieurs autres
titres, qui poursuivent maintenant les spculations suprieures de la
science biologique.

Peu satisfaits d'avoir conu tous les tissus organiques comme
rductibles  un seul, ces esprits ambitieux ont tent de pntrer
au-del du terme naturel de l'analogie anatomique, en s'efforant de
former le tissu gnrateur lui-mme par le chimrique et inintelligible
assemblage d'une sorte de monades organiques, qui seraient ds-lors les
vrais lmens primordiaux de tout corps vivant. L'abus des recherches
microscopiques, et le crdit exagr qu'on accorde trop souvent encore 
un moyen d'exploration aussi quivoque, contribuent surtout  donner une
certaine spciosit  cette fantastique thorie, issue d'ailleurs
videmment d'un systme essentiellement mtaphysique de philosophie
gnrale. Il serait, ce me semble, impossible d'imaginer, dans l'ordre
anatomique, une conception plus profondment irrationnelle, et qui ft
plus propre  entraver directement les vrais progrs de la science.

En considrant, dans le discours prcdent, le systme total de la
philosophie biologique, j'ai dmontr combien il serait absurde et
illusoire de vouloir rattacher, en principe, le monde organique au monde
inorganique, autrement que par les lois fondamentales propres aux
phnomnes gnraux qui leur sont ncessairement communs. Toutes les
spculations positives, soit anatomiques, soit physiologiques,
directement relatives aux deux grandes notions insparables de vie et
d'organisation, forment, par leur nature, un systme rigoureusement
circonscrit, dans l'intrieur duquel on doit, sans doute, tablir,
autant que possible, la plus parfaite unit, mais qui doit dire toujours
profondment spar de l'ensemble des thories inorganiques, dont le
sujet ne saurait offrir aucun ordre de phnomnes rellement analogue.
Or, l'aberration anatomique que je viens de caractriser me parat tenir
radicalement, par une incontestable filiation,  ce vain esprit d'une
fusion incomprhensible entre les deux lmens essentiels de la
philosophie naturelle. Elle se combine ordinairement, en effet, avec
cette autre aberration physiologique, exactement correspondante, qui
consiste  envisager la vie comme universellement rpandue dans la
nature, sans distinction d'organique ou d'inorganique, et rsidant
minemment dans les molcules. Ces deux chimriques suppositions me
paraissent galement contradictoires, l'une avec l'ide mme
d'organisation, l'autre avec l'ide de vie, en conservant soigneusement
 ces deux termes indispensables leur exacte interprtation
scientifique, qui n'est, au fond, qu'une sage gnralisation
philosophique de l'acception vulgaire. Il ne saurait y avoir, d'aprs
les seules dfinitions fondamentales, ni vie ni organisation, sans un
certain systme indissoluble de parties plus ou moins htrognes
concourant  un but commun. En quoi pourrait donc consister rellement,
soit l'_organisation_, soit la _vie_, d'une simple monade? Que la
philosophie inorganique conoive les corps comme finalement composs de
molcules indivisibles: cette notion est pleinement rationnelle,
puisqu'elle est parfaitement conforme  la nature des phnomnes
tudis, qui, constituant le fonds gnral de toute existence
matrielle, doivent ncessairement appartenir, d'une manire
essentiellement identique, aux plus petites particules corporelles.
Mais, au contraire, la double aberration que nous considrons, et qui,
en termes intelligibles, revient rellement  se figurer les animaux
comme essentiellement forms d'animalcules, n'est qu'une intempestive et
absurde imitation d'une telle conception. L'une est aussi radicalement
oppose  la nature des phnomnes correspondans, que l'autre y est
heureusement adapte: car, en admettant cette fiction irrationnelle, les
animalcules lmentaires seraient videmment encore plus
incomprhensibles que l'animal compos, indpendamment de l'insoluble
difficult qu'on aurait ds-lors gratuitement cre quant au mode
effectif d'une aussi monstrueuse association. Dans l'ordre
physiologique, tout bon esprit repousse sur-le-champ, par exemple, la
ridicule explication qu'on a os quelquefois dduire srieusement d'une
semblable doctrine quant au mouvement du sang, en l'attribuant  la
locomotion spontane des animalcules globulaires. Chacun sent aussitt,
 de tels gards, que la difficult serait ainsi purement transpose,
sans prjudice des nombreux mystres intermdiaires qui deviendraient
indispensables  la transition. Mais n'en doit-il pas tre de mme, au
fond, sous le point de vue anatomique? Un organisme quelconque
constitue, par sa nature, un tout ncessairement indivisible, que nous
ne dcomposons, d'aprs un simple artifice intellectuel, qu'afin de le
mieux connatre, et en ayant toujours en vue une recomposition
ultrieure. Or, le dernier terme de cette dcomposition abstraite
consiste dans l'ide de tissu, au-del de laquelle il ne peut rellement
rien exister en anatomie, puisqu'il n'y aurait plus d'organisation.
Tenter le passage de cette notion  celle de molcule, c'est,
videmment, sortir de la philosophie organique pour entrer
irrationnellement dans la philosophie inorganique; et l'on a peine 
concevoir que l'orgueil spculatif ait pu conduire  qualifier
d'_anatomie transcendante_ ce qui, par sa nature mme, cesserait
ncessairement d'appartenir, sous aucun rapport,  la science
anatomique. Faudrait-il donc aujourd'hui regarder comme insuffisamment
dmontr encore pour la biologie, ce qui est si pleinement reconnu pour
les plus simples sciences fondamentales, que nos thories positives ne
sauraient avoir d'autre but rel que l'tablissement mthodique de
relations exactes entre des phnomnes analogues; et que, par
consquent, toute tentative pour pntrer l'origine premire et le mode
essentiel de production des phnomnes, ou mme seulement pour tablir
une vaine assimilation entre des ordres de phnomnes radicalement
htrognes, doit tre aussitt exclue comme anti-scientifique?

Il serait, sans doute, inutile ici de prolonger davantage cette
discussion, dont la ncessit est peu honorable pour notre tat prsent
de virilit intellectuelle. Elle conduit, ce me semble,  reconnatre,
sous un nouvel aspect philosophique, la thorie des tissus, telle que je
l'avais d'abord caractrise, comme le dernier degr rationnel de la
saine analyse anatomique, en montrant que l'ide de _tissu_ constitue,
dans le systme des spculations organiques, le vritable quivalent
logique de l'ide de _molcule_, exclusivement adapte  la nature des
spculations inorganiques.

Tel est l'ensemble des considrations trs sommaires que je devais
prsenter, dans cette leon, sur l'esprit fondamental de la vraie
philosophie anatomique. On reconnat ainsi, conformment  ce que j'ai
indiqu en commenant, que nous possdons enfin aujourd'hui toutes les
conceptions essentielles destines  constituer rationnellement, sur ses
bases invariables, le systme gnral de la science anatomique; mais
que, nanmoins, chez les esprits mme les plus minens, les deux penses
principales de l'anatomie comparative et de l'anatomie textulaire ne
sont point encore assez compltement ni assez profondment combines.
Cet tat transitoire n'aura donc rellement cess que lorsque la notion
irrationnelle de plusieurs anatomies htrognes et indpendantes aura
enfin t habituellement remplace, comme il serait dj possible de le
faire avec les matriaux existans, par la succession hirarchique,
prcdemment dfinie, des quatre degrs analytiques, mutuellement
complmentaires, qu'il faut dsormais distinguer et coordonner dans la
spculation anatomique.




QUARANTE-DEUXIME LEON.

Considrations gnrales sur la philosophie biotaxique.

 l'analyse statique fondamentale des corps vivans, succde
ncessairement, dans le systme rationnel de la philosophie biologique,
la coordination hirarchique de tous les organismes connus, ou mme
possibles, en une seule srie gnrale, destine ensuite  servir
habituellement de base indispensable  l'ensemble des spculations
biologiques. Nous devons donc maintenant caractriser, d'une manire
directe, les principes essentiels de cette grande opration
philosophique. Tel est l'objet de la leon actuelle.

Quoique l'esprit fondamental de la vraie thorie logique des
classifications rationnelles soit, par sa nature, uniformment
applicable  tous nos ordres quelconques de conceptions positives, j'ai
dj expliqu, dans la quarantime leon, pourquoi la formation et le
dveloppement d'une telle thorie avaient d tre essentiellement
rservs au systme des tudes biologiques. J'ai mme fait pressentir
ds-lors que l'organisme animal, prcisment en vertu de sa complication
suprieure, et par la varit beaucoup plus prononce qui en rsulte
invitablement dans sa disposition universelle, avait d spontanment
offrir la plus ancienne et la plus parfaite application des principes
naturels de coordination inhrens  la raison humaine. On ne peut, en
effet, contempler le dveloppement gnral de la science des corps
vivans depuis Aristote, sans tre vivement frapp, sous ce rapport, de
cette circonstance remarquable, que,  toutes les poques, l'organisme
vgtal parat avoir t le sujet essentiel des principaux efforts
directement relatifs au perfectionnement de la classification
biologique; tandis que, en mme temps, la considration des animaux
fournissait constamment, en ralit, le type fondamental destin 
diriger les spculations philosophiques correspondantes, toujours
d'autant plus heureuses qu'elles suivaient mieux ce guide naturel. Ce
double caractre fut spcialement sensible dans le mmorable mouvement
philosophique excit,  cet gard, pendant la seconde moiti du sicle
dernier, par la grande impulsion due  l'admirable gnie classificateur
de Linn et  la raison profonde de Bernard de Jussieu. Les distinctions
essentielles propres aux divers organismes animaux sont trop prononces
et trop videntes, et, en mme temps, les attributs communs de
l'animalit fondamentale sont trop incontestables, pour qu'une
classification plus ou moins rationnelle n'ait pas d, ds l'origine de
la science, s'tablir, en quelque sorte spontanment, dans leur tude
comparative, sans avoir besoin d'tre prcde par aucune discussion
philosophique spciale. Quelque imparfaite qu'ait t ncessairement,
dans ses dispositions secondaires, la classification zoologique
d'Aristote, elle tait infiniment suprieure  tout ce qui pouvait tre
alors tent d'analogue envers les vgtaux. Il est surtout trs digne de
remarque que, mme aujourd'hui, on puisse envisager, sans aucune
exagration, cette classification primordiale comme ayant t bien
plutt justifie et rectifie, par l'ensemble des travaux ultrieurs,
que radicalement change; tandis que l'inverse a eu lieu videmment 
l'gard des classifications phytologiques. En dernire analyse, de
nombreux essais spontans, sinon dfinitifs, du moins des plus
satisfaisans, de classification zoologique ont prcd de trs loin
l'tablissement des premiers principes de la vraie thorie taxonomique
universelle: au contraire, c'est seulement par une laborieuse
application systmatique de ces rgles fondamentales pralablement
dcouvertes qu'on a pu enfin, depuis un sicle au plus, entreprendre
avec quelque succs la coordination rationnelle des espces vgtales,
ncessairement trop peu prononce pour comporter une manifestation
directe. Les considrations indiques ci-dessus font aisment concevoir
l'explication gnrale d'une marche en apparence aussi trange.

Dans tous les genres quelconques de composition intellectuelle, soit
scientifique, soit littraire, soit artistique, l'tablissement rel des
principes lmentaires de logique positive destins  diriger
mthodiquement la marche gnrale de notre entendement n'a jamais pu
avoir lieu qu'aprs un long exercice spontan des facults
correspondantes, born d'abord aux seuls cas o les conditions
fondamentales taient assez prononces pour que le gnie naturel dt les
sentir immdiatement, quoique les difficults caractristiques y fussent
nanmoins assez grandes pour qu'un tel sentiment instinctif dt, en mme
temps, chapper aux esprits vulgaires. Sans cet indispensable
dveloppement prliminaire, les saines observations logiques n'auraient
pu avoir aucun fondement solide, sur lequel on pt lever des principes
vraiment efficaces, susceptibles,  leur tour, de perfectionner
ultrieurement,  un haut degr, l'essor primitif de notre intelligence,
soit en rectifiant ce qu'il y avait invitablement d'incomplet et de
dsordonn dans ses premires oprations, soit en l'appliquant  des cas
nouveaux et plus difficiles. Cette marche constante est particulirement
incontestable sous le point de vue scientifique, o l'on aperoit  la
fois avec plus d'vidence,  tous les gards importans, et la ncessit
des types intellectuels et leur formation spontane. La thorie gnrale
des classifications rationnelles nous en offre ici un exemple capital et
irrcusable. Il est ais de reconnatre, en effet, par l'examen attentif
des principaux ouvrages qui s'y rapportent, que tous les prceptes
essentiels dont elle se compose ont t fonds sur une judicieuse
analyse philosophique de l'ordre naturel qui caractrise le rgne
animal, conformment  l'explication prcdente. Nous ne saurions
concevoir quelle autre base relle il et t possible d'attribuer  ces
principes,  moins de se borner  quelques vagues gnralits logiques,
radicalement quivoques, et nullement susceptibles de diriger avec
efficacit la marche ultrieure du gnie classificateur.

Mais, dans cette grande opration philosophique, o tous les esprits
originaux se proposaient pour but presque exclusif la coordination
rationnelle du seul rgne vgtal, en ne considrant essentiellement le
rgne animal que comme un type naturel et indispensable, il importe
maintenant de remarquer que, par une heureuse raction ncessaire, le
principal rsultat effectif a jusqu'ici abouti finalement, au contraire,
au perfectionnement capital des classifications zoologiques, auquel on
avait d'abord  peine pens. Nous avons mme tout lieu de craindre
aujourd'hui, comme je l'expliquerai plus bas, que, par la nature trop
simple et trop uniforme de l'organisme vgtal, les classifications
phytologiques ne puissent jamais s'lever beaucoup au-dessus de l'tat
d'imperfection o ont d les laisser les rformateurs du sicle dernier.
La mmorable srie de leurs travaux est bien loin, sans doute, d'avoir
t inutile au progrs fondamental de notre intelligence: seulement, ce
qu'ils avaient entrepris pour le rgne vgtal a surtout profit au
rgne animal. Il ne pouvait en tre autrement, si l'on considre que la
mme proprit caractristique qui permettait  ce dernier rgne de
servir de type primordial  la thorie taxonomique, devait aussi lui
rendre minemment applicables tous les perfectionnemens issus des
principes gnraux dont cette thorie se serait ainsi forme. On sent
nanmoins que le caractre essentiel de cette philosophie taxonomique
devait ncessairement rester encore incomplet et indcis, tant que la
classification vgtale continuerait  y paratre le but principal des
efforts, et jusqu' ce qu'on l'et enfin conue, d'une manire directe
et distincte, comme tant surtout destine au perfectionnement de la
classification animale. C'est donc seulement par cette dernire
transformation que la thorie gnrale des classifications rationnelles,
quoique tous ses principes les plus importans fussent depuis long-temps
tablis, a pu commencer  tre constitue philosophiquement sur ses
bases dfinitives. Tel a t le plus prcieux rsultat des mmorables
travaux de l'illustre Lamarck pour perfectionner la classification
fondamentale des animaux infrieurs,  peine bauche par Aristote, et
si insuffisamment traite par le grand Linn lui-mme. L'heureuse
impulsion rsulte de cet essai capital a ds-lors rapidement produit,
dans le premier quart de notre sicle, surtout en France et en
Allemagne, le dveloppement rationnel et complet de la vraie philosophie
biotaxique, avec tous les attributs qui doivent la caractriser.
Quoique, pendant cette dernire poque, la considration des animaux ait
obtenu enfin, d'un aveu unanime, l'incontestable prpondrance qui lui
appartient, et que l'organisme vgtal ait mme t alors
essentiellement nglig, je n'hsite pas nanmoins  penser que cette
nouvelle disposition des intelligences finira par devenir, en ralit,
beaucoup plus utile au perfectionnement rationnel des classifications
phytologiques que la proccupation exclusive qu'elles avaient d
inspirer auparavant. Car, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, le
rgne vgtal ne constitue philosophiquement que le terme le plus
infrieur de la grande hirarchie biologique; en sorte que les mthodes
de classification qui lui sont propres ne sauraient tre qu'un simple
prolongement judicieux de celles dont la valeur a t prouve dans
toute la srie suprieure. En un mot, on fera dsormais sciemment,  cet
gard, ce que jadis on faisait instinctivement; on ne peut donc mettre
en doute la rapidit et la scurit bien plus grandes des progrs qui
s'accompliront sous cette nouvelle influence, du moins en tant que
l'organisation vgtale peut rellement le permettre. Il serait
cependant indispensable, pour le perfectionnement gnral de la vraie
philosophie biologique, que, dans cette partie essentielle de la science
des corps vivans, ainsi que dans le partie anatomique et dans la partie
physiologique, les naturalistes contractassent enfin l'habitude
rationnelle de pousser jusqu' ce terme extrme leurs considrations
relatives  l'ensemble de la srie organique, qui ne sauraient jamais
tre rellement compltes et dfinitives tant qu'elles ne s'tendent
point  l'organisme vgtal. Mais une telle extension sera, sans doute,
la suite ncessaire de la direction minemment philosophique dans
laquelle les zoologistes sont dsormais irrvocablement engags: la
principale difficult consistait  s'lever enfin au vrai point de vue
gnral propre  l thorie fondamentale des classifications naturelles;
or, on peut affirmer aujourd'hui que l'esprit humain y est
dfinitivement plac. C'est ainsi que notre intelligence a, en quelque
sorte, acquis une facult nouvelle, ou, pour mieux dire, qu'elle a
rgularis le dveloppement de l'une de ses tendances primordiales,
jusque alors livre  son seul essor instinctif, faute d'avoir pu
rencontrer plutt le genre dtermin d'applications scientifiques qui
devait dvoiler ses vritables lois naturelles.

Par cet ensemble de rflexions prliminaires, le caractre philosophique
qui doit distinguer la leon actuelle se trouve nettement dfini et
pleinement motiv. Quoique nous devions avoir essentiellement en vue
l'ensemble de la biotaxie, on reconnat ainsi que la considration
prpondrante du seul rgne animal constitue ncessairement notre sujet
immdiat et explicite, soit pour tablir les bases rationnelles de la
thorie gnrale des classifications, soit pour apprcier son
application la plus capitale et la plus parfaite, double aspect sous
lequel nous devons examiner ici la philosophie biotaxique.

Deux grandes notions philosophiques dominent la thorie fondamentale de
la mthode naturelle proprement dite, savoir: la formation des groupes
naturels; et ensuite leur succession hirarchique. Ces deux conceptions
pourraient, sans doute, sous le point de vue logique, tre aisment
rsumes, comme on le verra ci-aprs, en un principe unique, puisque les
mmes rgles doivent, au fond, ncessairement prsider, par des
applications plus ou moins abstraites et plus ou moins prcises, 
l'accomplissement rel de ces deux sortes de conditions taxonomiques,
sans quoi la mthode ne serait point homogne. Mais il n'en est pas
moins indispensable, pour analyser plus nettement la mthode naturelle,
de sparer soigneusement ici ces deux ordres principaux de
considrations, qui correspondent  des oprations intellectuelles
vraiment distinctes, ou plutt qui indiquent deux degrs ingaux et
successifs dans le dveloppement gnral du gnie classificateur. Il est
incontestable, en effet, que l'esprit humain a commenc  se former des
ides exactes de la vraie constitution des familles naturelles, soit 
l'gard des animaux, soit mme envers les vgtaux, ds le milieu du
seizime sicle, long-temps avant de s'tre lev  aucune vue nette et
directe sur l'ensemble de la hirarchie organique. Aujourd'hui mme, la
classification vgtale est videmment beaucoup plus parfaite sous le
premier aspect que sous le second. Enfin, pour confirmer pleinement
qu'une telle distinction est rellement conforme  la marche
fondamentale de notre intelligence, il suffirait, ce me semble, de
remarquer sa reproduction spontane dans tous les cas taxonomiques,
malgr leur htrognit. Ainsi, par exemple, en considrant le
mmorable commencement de classification philosophique que j'ai
prcdemment signal plusieurs fois en gomtrie, au sujet des diverses
familles de surfaces, on peut y regarder l'tablissement des vritables
groupes naturels comme tant dj trs avanc, tandis que jusqu'ici il
n'existe encore aucune conception gnrale destine  soumettre tous les
diffrens groupes  une mme hirarchie rationnelle. La distinction
primitive de ces deux points de vue taxonomiques doit donc tre
irrvocablement maintenue, quoiqu'il ne faille jamais oublier leur
indispensable combinaison finale.

En considrant ainsi d'abord, d'une manire strictement isole, la
formation des groupes naturels, elle consiste proprement  saisir, entre
des espces plus ou moins nombreuses, un tel ensemble d'analogies
essentielles que, malgr leurs diffrences caractristiques, les tres
appartenant  une mme catgorie quelconque, soient toujours, en
ralit, plus semblables entre eux qu' aucun de ceux qui n'en font
point partie, sans que d'ailleurs on doive s'occuper encore ni de
l'ordre gnral  tablir entre ces diverses agrgations partielles, ni
mme de la distribution intrieure convenable  chacune d'elles. Si
cette classe prliminaire d'oprations taxonomiques devait rester
unique, elle prsenterait,  certains gards, un caractre vague et mme
arbitraire, puisque aucun principe rigoureux ne tendrait  y dterminer
le juste degr d'extension qui doit tre assign  chaque groupe
naturel, ce qui altrerait directement la proprit fondamentale de la
classification propose; car, avec des groupes trop tendus, les
rapprochemens des espces deviendraient presque illusoires, tandis que
des groupes trop restreints, et par suite trop multiplis, rendraient
les comparaisons presque impossibles. Aussi les naturalistes ont-ils, en
effet, long-temps attribu, surtout dans le rgne vgtal, des
acceptions gnrales trs discordantes aux dnominations d'_ordre_, de
_famille_, et mme de _genre_. Mais la difficult principale d'une telle
circonscription doit essentiellement disparatre, quand on procde
ensuite  l'tablissement de la hirarchie fondamentale, qui, parvenue
 son entire perfection philosophique, finirait par assigner  chaque
espce une place rigoureusement dtermine. Ces notions de _genre_, de
_famille_, de _classe_, etc., peuvent tre alors nettement dfinies,
comme indiquant, dans cette hirarchie totale, diffrentes sortes de
dcompositions, constamment effectues d'aprs certaines modifications
plus ou moins profondes du principe mme qui a dirig la formation de la
srie gnrale. Le rgne animal, considr surtout dans sa partie
suprieure, est, en effet, le seul jusqu'ici o ces divers degrs
successifs aient pu tre caractriss d'une manire pleinement
scientifique.

Il tait sans doute invitable et mme indispensable que l'esprit humain
comment ainsi, dans le dveloppement graduel de la mthode naturelle,
par la construction successive des premiers groupes, non-seulement comme
essai ncessaire et spontan de ses facults taxonomiques, mais aussi
afin de prparer, par une large simplification prliminaire, la
formation ultrieure de la hirarchie gnrale, en y substituant
d'avance,  la comparaison directe, presque inextricable, de toutes les
espces, la seule comparaison beaucoup plus facile des genres ou mme
des familles. Par-l se trouvait heureusement limine, ds l'origine,
la partie la plus dlicate et la moins certaine de l'opration totale,
celle qui consiste dans la rationnelle distribution intrieure de chaque
groupe naturel, laisse d'abord entirement indtermine. Quoique une
telle distribution doive ncessairement s'effectuer d'aprs les mmes
principes fondamentaux qui auront dj prsid  la coordination
hirarchique des groupes eux-mmes, il est nanmoins incontestable que
l'application de ces principes doit alors devenir bien plus quivoque,
et toutefois,  la vrit, bien moins importante, puisque la comparaison
n'y peut plus porter que sur des nuances peu prononces et trs
difficiles  caractriser avec une prcision vraiment scientifique.
Aussi, malgr le grand perfectionnement actuel de la philosophie
zoologique, cette dernire partie de la mthode naturelle
prsente-t-elle encore aujourd'hui beaucoup d'incertitude et une
disposition presque arbitraire. Elle et donc,  plus forte raison,
profondment entrav l'ensemble de l'opration taxonomique, si elle n'en
avait pas t, ds l'origine, spontanment carte, par la recherche
prpondrante, et mme exclusive, des seuls groupes naturels.

Mais, quelle qu'ait d tre l'indispensable utilit de cette marche
ncessaire pour le dveloppement gnral de la vraie philosophie
biotaxique, la formation de ces groupes serait bien loin de constituer,
par elle-mme, comme les botanistes sont trop souvent disposs  le
concevoir, la partie scientifique la plus importante de la mthode
naturelle, si ce n'est  titre de simple opration prliminaire.
L'tablissement rgulier des seules familles naturelles peut, sans
doute, fournir directement  la science biologique un instrument logique
susceptible de quelque efficacit; car, lorsque ces familles ont t
heureusement construites, les espces qui s'y trouvent rapproches
offrent ncessairement, soit dans leur organisation, soit dans leur vie,
une certaine similitude fondamentale, propre  simplifier et  faciliter
les diverses explorations biologiques, ds-lors essentiellement
rductibles  l'examen d'un seul cas de chaque groupe. Toutefois, une
telle proprit ne correspondrait nullement  la principale destination
philosophique de la mthode naturelle, dsormais envisage comme le
moyen rationnel le plus capital qui puisse appartenir  l'tude
gnrale, soit statique, soit dynamique, du systme des corps vivans,
ainsi que je me suis tant efforc de le faire sentir dans les deux
leons prcdentes. Sous ce point de vue fondamental, la condition
taxonomique essentielle consiste, en effet, en ce que la seule position
assigne  chaque organisme par la classification totale tende
spontanment  faire aussitt ressortir l'ensemble de sa vraie nature
anatomique et physiologique, comparativement, soit  tous ceux qui le
prcdent, soit  tous ceux qui le suivent. C'est par-l surtout que la
mthode naturelle acquiert un caractre profondment scientifique, et
dvient infiniment suprieure aux plus heureux artifices mnmoniques,
avec lesquels elle est encore trop souvent confondue par les esprits
exclusivement borns  l'tude de la philosophie inorganique. Pour tous
ceux qui ont dignement apprci le vrai gnie de cette mthode, la suite
des tableaux dont elle est finalement compose constitue rellement,
ds-lors, le rsum  la fois le plus exact et le plus concis du systme
actuel des connaissances biologiques, et en mme temps le principal
instrument logique de leur perfectionnement ultrieur. Or, la
classification rationnelle ne pourrait nullement possder ces admirables
proprits caractristiques, si on la supposait seulement rduite 
l'tablissement des familles naturelles, quand mme toutes les espces
s'y trouveraient groupes de la manire la plus satisfaisante, opration
qui, d'ailleurs, par sa nature, ne saurait tre compltement ralise
sans faire intervenir la considration prpondrante de la srie
organique. Car, l'ordre essentiellement arbitraire qui rgnerait alors,
de toute ncessit, entre les diverses familles, et la dcomposition
non moins indtermine de chacune d'elles en espces, feraient aussitt
radicalement disparatre cette aptitude fondamentale  la haute
comparaison anatomique ou physiologique, pour ne plus permettre
dsormais que la recherche d'analogies  la fois partielles et
secondaires, comme le rgne vgtal nous le montre aujourd'hui si
videmment.

La mthode naturelle est donc principalement caractrise, sous le point
de vue philosophique, par l'tablissement gnral de la vraie hirarchie
organique, rduite, si l'on veut, pour plus de facilit,  la simple
coordination rationnelle des genres, ou mme des familles, dont le rgne
animal nous offre seul aujourd'hui la ralisation invitable, quoique
encore  l'tat d'bauche. Je n'ai pas besoin d'insister ici, d'une
manire directe et spciale, sur l'importance prpondrante d'une telle
conception, dj prsente,  tant d'gards essentiels, dans les deux
leons prcdentes, comme devant dominer l'ensemble des spculations
biologiques, auquel seule elle peut donner une imposante unit
philosophique: les trois leons suivantes nous offriront d'ailleurs
beaucoup d'occasions naturelles de faire ressortir, sous de nouveaux
aspects gnraux, son admirable efficacit. On doit sentir aussi que
l'esprit de cet ouvrage m'interdit ncessairement toute discussion
formelle sur la ralit et la possibilit de cette grande coordination
hirarchique, premire base ncessaire de la saine philosophie
biologique, et rendue dsormais inattaquable par la srie des travaux
des modernes zoologistes. Les lecteurs auxquels une semblable
dmonstration directe paratrait encore indispensable, reconnatraient,
ce me semble, par cela seul, que ce trait ne leur tait point destin:
nous ne pouvons ici remettre en question l'existence mme de la science,
dont nous tentons uniquement d'apprcier le vrai caractre
philosophique. Il me suffit simplement de rappeler ici,  ce sujet,
comme un rsultat gnral de l'ensemble des tudes biologiques, que les
espces animales, considres sous le point de vue statique, offrent
videmment une complication organique toujours croissante, soit quant 
la diversit,  la multiplicit, et  la spcialit de leurs lmens
anatomiques, soit quant  la composition et  la varit de plus en plus
grandes de leurs organes et de leurs appareils; en second lieu, que cet
ordre fondamental correspond exactement, sous le point de vue dynamique,
 une vie toujours plus complexe et plus active, compose de fonctions
plus nombreuses, plus varies, et mieux dfinies; et que, enfin, ce qui
est moins connu quoique galement incontestable, l'tre vivant devient
ainsi, par une suite ncessaire, de plus en plus modifiable, en mme
temps qu'il exerce, sur le monde extrieur, une action toujours plus
profonde et plus tendue. C'est par l'indissoluble faisceau de ces trois
lois fondamentales que se trouve dsormais rigoureusement fix le vrai
sens philosophique de la hirarchie biologique, chacun de ces aspects
devant habituellement dissiper l'incertitude que pourraient laisser les
deux autres. De l rsulte ncessairement, en effet, la possibilit de
concevoir finalement l'ensemble des espces vivantes dispos dans un
ordre tel que l'une quelconque d'entre elles soit constamment infrieure
 toutes celles qui la prcdent et constamment suprieure  toutes
celles qui la suivent; quelle que doive tre d'ailleurs, par sa nature,
l'immense difficult de raliser jamais, jusqu' ce degr de prcision,
ce type hirarchique.

Conformment aux explications prcdentes, je ne m'arrterai nullement
ici  discuter, ni mme  signaler, aucune des objections innombrables
et plus ou moins vaines qui ont t souleves contre la conception
gnrale de la hirarchie biologique, jusqu' l'poque trs rcente o
tous les esprits suprieurs se sont enfin accords  prendre
irrvocablement cette conception pour le vritable point de dpart
philosophique de toutes les spculations relatives aux corps vivans[29].
Je crois seulement devoir,  cet gard, appeler sommairement l'attention
spciale du lecteur sur la seule controverse vraiment capitale qui s'y
soit rattache, et dont l'influence tendait directement  claircir et
mme  perfectionner ce principe fondamental de la mthode naturelle. On
conoit qu'il s'agit de la mmorable discussion souleve avec tant de
force par l'illustre Lamarck, et soutenue surtout, quoique d'une manire
imparfaite, par Cuvier, relativement  la permanence gnrale des
espces organiques.

      [Note 29: Je ne dois pas mme examiner la conception
      quivoque de quelques naturalistes, qui proposaient de
      substituer,  l'ordre ncessairement linaire de la srie
      animale, un ordre  deux ou trois dimensions, analogue 
      celui des cartes gographiques et des plans en relief, o
      chaque groupe naturel serait simultanment en contact,
      suivant des directions varies, avec beaucoup d'autres, sans
      qu'il y et rellement ni suprieur ni infrieur. Cette
      irralisable hypothse, symptme vident d'un sentiment
      naissant et encore confus de la vraie mthode naturelle, lui
      enlverait radicalement ses principales proprits
      philosophiques et dtruirait toute large application de
      l'art comparatif aux recherches anatomiques ou
      physiologiques. Il conviendrait encore moins de discuter ici
      l'trange proposition faite rcemment par M. Ampre, de
      rompre directement l'unit gnrale de la suite zoologique,
      en partageant le rgne animal en deux sries parallles et
      essentiellement indpendantes, l'une affecte aux animaux
      vertbrs, l'autre aux animaux invertbrs. Les zoologistes
      n'ont pas mme daign combattre cette singulire conception,
      qui tmoigne, en effet, une apprciation trop errone de la
      vraie destination philosophique propre  la mthode
      naturelle, ainsi que de la vritable nature des difficults
      relatives  son application spciale.]

Il faut, avant tout, reconnatre,  ce sujet, que, quelle que dt tre
la dcision finale de cette grande question biologique, elle ne saurait,
en ralit, aucunement affecter l'existence fondamentale de la
hirarchie organique. Au premier abord, on pourrait penser que, dans
l'hypothse de Lamarck, il n'y a plus de vritable srie zoologique,
puisque tous les organismes animaux seraient ds-lors essentiellement
identiques, leurs diffrences caractristiques tant ainsi entirement
attribues dsormais  l'influence diverse et ingalement prolonge du
systme des circonstances extrieures. Mais, en examinant cette opinion
d'une manire plus approfondie, on aperoit aisment, au contraire, que
toute son influence se rduirait,  cet gard,  prsenter la srie sous
un nouvel aspect, qui en rendrait mme l'existence encore plus claire et
plus irrcusable. Car, l'ensemble de la srie zoologique deviendrait
alors, aussi bien en fait qu'en spculation, parfaitement analogue 
l'ensemble du dveloppement individuel, restreint du moins  sa seule
priode ascendante: il ne s'agirait plus que d'une longue succession
dtermine d'tats organiques, dduits graduellement les uns des autres
dans la suite des sicles, par des transformations de plus en plus
complexes, dont l'ordre, ncessairement linaire, serait exactement
comparable  celui des mtamorphoses conscutives des insectes
hexapodes, et seulement beaucoup plus tendu. En un mot, la marche
progressive de l'organisme animal, qui n'est pour nous qu'une
abstraction commode, simplement destine, en abrgeant le discours, 
faciliter la pense, se convertirait ainsi rigoureusement en une
vritable loi naturelle. Il est mme digne de remarque que, des deux
clbres antagonistes entre lesquels s'agitait surtout cette importante
discussion, Lamarck tait incontestablement celui qui manifestait le
sentiment le plus net et le plus profond de la vraie hirarchie
organique, dont Cuvier, sans jamais la combattre en principe,
mconnaissait souvent les caractres philosophiques les plus
essentiels[30]. On ne saurait donc mettre en doute que la conception
fondamentale de la srie biologique ne soit, au fond, rellement
indpendante de toute opinion quelconque sur la permanence ou la
variation des espces vivantes.

      [Note 30: On doit surtout remarquer,  ce sujet, dans
      l'ensemble des travaux zoologiques de Cuvier, soit a l'gard
      des espces actuelles, soit mme envers les races fossiles,
      l'importance dmesure qu'il a si souvent attache, contre
      le vritable esprit fondamental de la mthode naturelle, 
      la considration du mode d'alimentation. Il est bien reconnu
      aujourd'hui qu'un tel principe ne saurait dominer la
      dtermination gnrale d'aucun organisme animal, puisque, 
      tous les diffrens degrs de l'chelle zoologique, on trouve
      galement et des carnassiers et des herbivores; ce qui
      vrifie clairement que cet aspect secondaire doit tre
      toujours subordonn  l'examen du rang qu'occupe l'animal
      dans la grande hirarchie biologique, comme l'indique
      d'ailleurs directement l'analyse rationnelle de la doctrine
      taxonomique.

      En laissant indtermin le degr d'animalit, la notion du
      genre de nourriture ne saurait, par sa nature, fournir
      aucune indication relle sur la constitution anatomique de
      l'animal. Ainsi, a l'poque o Cuvier reprochait si
      judicieusement  Lamarck d'attribuer aux circonstances
      extrieures une influence organique fort exagre, il
      tombait lui-mme dans une erreur philosophique
      essentiellement analogue, par cette irrationnelle
      prpondrance zoologique accorde  un caractre purement
      inorganique, et,  ce titre, aussi accessoire que la plupart
      de ceux considrs par son illustre antagoniste.]

Le seul attribut de cette srie qui puisse tre affect par une telle
controverse, consiste simplement dans la continuit ou la discontinuit
ncessaire de la progression organique. Car, en admettant l'hypothse de
Lamarck, o les divers tats organiques se succdent lentement par des
transitions imperceptibles, il faudra videmment concevoir la srie
ascendante comme rigoureusement continue. Si, au contraire, on reconnat
finalement la fixit fondamentale des espces vivantes, il sera non
moins indispensable de poser en principe la discontinuit de cette
srie, sans prtendre d'ailleurs y limiter aucunement _ priori_ les
moindres intervalles lmentaires. Tel est donc, en cartant, d'une
manire irrvocable, toute vaine contestation sur l'existence mme de la
hirarchie organique, le seul vrai point de vue sous lequel nous devons
considrer ici cette haute question de philosophie biologique. Ainsi
circonscrite, la discussion n'en conserve pas moins une extrme
importance pour le perfectionnement gnral de la mthode naturelle, qui
sera, en effet, bien plus nettement caractrise, si l'on peut enfin
concevoir, en ralit, les espces comme essentiellement fixes, et, par
suite, la srie organique, mme parvenue  son plus entier
dveloppement, comme compose de termes distinctement spars. Car,
l'ide d'_espce_, qui constitue, par sa nature, la principale unit
biotaxique, cesserait presque absolument de comporter aucune exacte
dfinition scientifique, si nous devions admettre la transformation
indfinie des diverses espces les unes dans les autres, sous
l'influence suffisamment prolonge de circonstances extrieures
suffisamment intenses. Quoique l'ensemble de la srie biologique
conservt ncessairement une pleine vidence, sa ralisation prcise
nous prsenterait ds-lors des difficults presque insurmontables; ce
qui doit faire comprendre le haut intrt philosophique propre  cette
question capitale, sur laquelle on ne saurait croire, il faut l'avouer,
que les ides soient encore convenablement arrtes.

Toute la clbre argumentation de Lamarck reposait finalement sur la
combinaison gnrale de ces deux principes incontestables, mais
jusqu'ici trop mal circonscrits: 1 l'aptitude essentielle d'un
organisme quelconque, et surtout d'un organisme animal,  se modifier
conformment aux circonstances extrieures o il est plac, et qui
sollicitent l'exercice prdominant de tel organe spcial, correspondant
 telle facult devenue plus ncessaire; 2 la tendance, non moins
certaine,  fixer dans les races, par la seule transmission hrditaire,
les modifications d'abord directes et individuelles, de manire  les
augmenter graduellement  chaque gnration nouvelle, si l'action du
milieu ambiant persvre, identiquement. On conoit sans peine, en
effet, que, si cette double proprit pouvait tre admise d'une manire
rigoureusement indfinie, tous les organismes pourraient tre envisags
comme ayant t,  la longue, successivement produits les uns par les
autres, du moins en disposant de la nature, de l'intensit, et de la
dure des influences extrieures avec cette prodigalit illimite qui ne
cotait aucun effort  la nave imagination de Lamarck. Il serait
entirement dplac de s'engager ici dans aucune discussion spciale sur
cette ingnieuse hypothse, puisque la fausset radicale en est
aujourd'hui pleinement reconnue par presque tous les naturalistes. Mais
il ne sera point inutile, au contraire, de caractriser sommairement,
en quoi consiste son vice fondamental, dont la rectification doit tant
contribuer  faire mieux concevoir la vraie notion scientifique de
l'organisme.

Nous n'avons point  nous occuper des suppositions si gratuites que
ncessite une telle conception, quant au temps incommensurable pendant
lequel chaque systme de circonstances extrieures aurait d prolonger
son action pour produire la transformation organique correspondante. Ce
dfaut secondaire est tellement clatant, qu'il n'a besoin d'aucun
examen spcial, puisque le temps ne saurait tre disponible qu'entre
certaines limites. Je dois seulement signaler, sous ce rapport, comme
directement contraire au vritable esprit fondamental de la philosophie
positive, l'expdient irrationnel employ par quelques-uns de ceux qui
ont appuy la thse de Lamarck, lorsque, pour luder d'insurmontables
objections, ils ont imagin de recourir  une antique constitution,
entirement idale, des milieux organiques, alors privs de toute
analogie essentielle avec les milieux actuels. D'aprs la thorie
gnrale des hypothses vraiment scientifiques, tablie dans le volume
prcdent, une telle manire de philosopher doit tre immdiatement
rprouve, comme chappant, par sa nature,  toute espce de contrle
positif, soit direct, soit mme indirect.

cartant maintenant toute imperfection accessoire, afin de mieux
apprcier le principe fondamental de l'hypothse propose, il est ais
de reconnatre, ce me semble, qu'il repose sur une notion profondment
errone de la nature gnrale de l'organisme vivant. Sans doute, chaque
organisme dtermin est en relation ncessaire avec un systme galement
dtermin de circonstances extrieures, comme je l'ai tabli dans la
quarantime leon. Mais il n'en rsulte nullement que la premire de ces
deux forces co-relatives ait d tre produite par la seconde, pas plus
qu'elle n'a pu la produire: il s'agit seulement d'un quilibre mutuel
entre deux puissances htrognes et indpendantes. Si l'on conoit que
tous les organismes possibles soient successivement placs, pendant un
temps convenable, dans tous les milieux imaginables, la plupart de ces
organismes finiront, de toute ncessit, par disparatre, pour ne
laisser subsister que ceux qui pouvaient satisfaire aux lois gnrales
de cet quilibre fondamental: c'est probablement d'aprs une suite
d'liminations analogues que l'harmonie biologique a d s'tablir peu 
peu sur notre plante, o nous la voyons encore, en effet, se modifier
sans cesse d'une manire semblable. Or, la notion d'un tel quilibre
gnral deviendrait inintelligible, et mme contradictoire, si
l'organisme tait suppos modifiable  l'infini sous l'influence suprme
du milieu ambiant, sans avoir aucune impulsion propre et indestructible.

Il est incontestable que l'exercice sollicit par des circonstances
extrieures dtermines tend  altrer, entre certaines limites,
l'organisation primitive, en la dveloppant davantage suivant la
direction correspondante. Mais, cette influence du milieu, et cette
aptitude de l'organisme, sont certainement trs circonscrites. Pour les
concevoir indfinies, il faudrait admettre, avec Lamarck, contre
l'ensemble des observations les plus irrcusables, que les besoins
peuvent toujours crer les facults, au lieu de se borner  en exciter
le dveloppement quand l'organisation primitive l'a rendu possible, et
lorsque, en mme temps, les obstacles extrieurs ne sont pas trop
considrables: et, d'ailleurs, d'o pourraient rellement provenir les
besoins, s'il n'existait point de tendances primordiales? Ne voyons-nous
pas continuellement, au contraire, dans des cas infiniment moins
dfavorables que ces chimriques suppositions  la permanence de
l'harmonie biologique, un tel quilibre cesser de subsister par
l'impossibilit o se trouve l'organisme de se modifier assez pour
s'adapter aux nouvelles circonstances qui l'entourent? C'est ainsi, par
exemple, que les espces animales les plus leves tendent  disparatre
entirement  mesure que l'homme envahit leur territoire, et mme que
les races humaines les moins civilises s'effacent, par une dplorable
fatalit, devant celles qui le sont davantage, faute de pouvoir se
conformer spontanment aux exigences de leur nouvelle situation. Et,
nanmoins, il est bien reconnu, d'aprs l'examen gnral de toute la
srie animale, que l'organisme se modifie avec d'autant plus de facilit
qu'il est plus lev. On voit que l'hypothse de Lamarck exigerait, en
sens inverse, la plus grande aptitude  la modification dans l'organisme
le plus infrieur, ce qui serait videmment absurde. Sous le point de
vue purement statique, une telle conception obligerait  regarder la
premire bauche animale comme renfermant, du moins  l'tat
rudimentaire, non-seulement tous les tissus, ce qui est, jusqu' un
certain point, admissible d'aprs leur rduction fondamentale  un seul
tissu gnrateur, mais aussi tous les organes et tous les appareils, ce
qui est certainement contraire  l'ensemble des comparaisons
anatomiques.

Le principe gnral de la doctrine de Lamarck doit donc,  tous les
gards essentiels, tre reconnu directement contradictoire aux vraies
notions fondamentales de l'organisation et de la vie; il tend mme, par
sa nature, ce me semble,  rompre entirement l'quilibre philosophique
entre ces deux ides-mres de la biologie, en conduisant ncessairement
 supposer le plus de vie l o il y a le moins d'organisation.

Presque tous les cas considrs par Lamarck prsentent, de la manire la
plus prononce, l'irrationnel et mystrieux assemblage d'une soumission
passive de l'animal aux moindres influences extrieures, mme quand il
pourrait le plus aisment s'y soustraire, avec une activit illimite et
inconcevable pour adapter sa propre organisation  la plus faible
provocation du dehors. Ainsi, malgr cette imposante autorit,
l'aptitude incontestable de tout organisme  se modifier d'aprs la
constitution spciale du milieu correspondant, sera dsormais
irrvocablement circonscrite entre d'troites limites, d'autant plus
cartes toutefois que cet organisme est plus lev. La difficult
gnrale consiste seulement  tablir le principe de philosophie
biologique destin  dterminer ces limites, en chaque cas, avec toute
la prcision suffisante; et, sous ce rapport, il reste rellement
beaucoup  faire encore. Tous les naturalistes s'accordent aujourd'hui 
reconnatre que l'action du milieu, soit directe, soit augmente par la
transmission hrditaire et mme par le croisement, ne peut jamais
s'tendre jusqu' la transformation mutuelle des genres, et  plus forte
raison des familles. Quant aux diverses espces de chaque genre naturel,
la question est ncessairement bien plus dlicate, et l'unanimit
beaucoup moins complte. Nanmoins, on ne saurait gure douter, surtout
d'aprs la lumineuse argumentation de Cuvier, que les espces ne
demeurent aussi, par leur nature, essentiellement fixes,  travers
toutes les variations extrieures compatibles avec leur existence.

Cette argumentation repose sur ces deux considrations principales,
complmentaires l'une de l'autre: la permanence des espces les plus
anciennement observes; la rsistance des espces actuelles aux plus
grandes forces modificatrices: en sorte que, sous le premier aspect, le
nombre des espces ne diminue point, et que, sous le second, il
n'augmente pas davantage. La premire considration est surtout
frappante, quand on examine l'tat prsent des espces dcrites, il y a
plus de vingt sicles, par Aristote;  plus forte raison, en ayant
gard, dans l'ensemble de la srie animale,  l'identit remarquable des
espces fossiles qui n'ont pas t dtruites; et enfin, en
reconnaissant, dans les momies les plus antiques, jusqu'aux simples
diffrences secondaires qui caractrisent aujourd'hui les diverses
races humaines. Sous le second point de vue, l'argument le plus dcisif
rsulte d'une exacte analyse gnrale de l'influence organique de la
domestication prolonge, soit sur les vgtaux, soit mme envers les
animaux. Il est clair, en effet, que la perturbation artificielle
introduite,  tant de titres, par l'intervention humaine dans le systme
extrieur des conditions d'existence propres aux diverses espces
devenues domestiques, constituait ncessairement le cas le plus
favorable  leur variation fondamentale, surtout lorsqu'elle a concouru
avec le changement de sjour, comme, par exemple,  l'gard des espces
domestiques transplantes, depuis plus de trois sicles, d'Europe en
Amrique. Or, malgr les changemens trs apprciables que de telles
influences ont d dterminer, mme en une localit constante et par le
seul laps du temps, on reconnat nanmoins la persvrance incontestable
des caractres essentiels propres  chaque espce, sans qu'aucune
d'elles ait jamais pu se transformer rellement en aucune autre. Enfin,
dans l'espce humaine elle-mme, la plus minemment modifiable de
toutes, la nature fondamentale reste videmment invariable et toujours
hautement prononce,  travers les diverses modifications de races et
celles presque aussi importantes que produit,  la longue, le seul
perfectionnement ncessaire et continu de l'tat social.

Ainsi, sans s'garer dans de vaines et inaccessibles spculations sur
l'origine primitive des divers organismes, on ne saurait refuser
d'admettre, comme une grande loi naturelle, la tendance essentielle des
espces vivantes  se perptuer indfiniment avec les mmes caractres
principaux, malgr la variation du systme extrieur de leurs conditions
d'existence. Tant que cette variation croissante n'est pas devenue
contradictoire  cette nature fondamentale qui ne saurait changer,
l'espce subsiste en se modifiant, surtout si les diffrences sont
graduelles; au-del, l'espce ne se modifie point, elle prit
ncessairement. Quelque prcieuse que soit une telle proposition, il
faut nanmoins reconnatre qu'elle ne fixe pas encore suffisamment le
genre prcis de l'influence incontestable qu'exerce sur l'organisme la
constitution du milieu ambiant. Car, sous ce point de vue, nous n'avons
acquis par l que des lumires en quelque sorte ngatives, en
restreignant seulement dans l'intrieur de chaque organisme spcifique
le champ gnral des modifications possibles, dont l'tendue effective
reste essentiellement inconnue. On sait, par exemple, que la
perturbation convenablement prolonge du systme total des
circonstances extrieures peut aller jusqu' altrer beaucoup le
dveloppement proportionnel de chacun des organes propres  chaque
espce, ainsi que la dure, soit totale, soit relative, des diverses
priodes principales de son existence. Mais, de telles modifications
constituent-elles, comme on est aujourd'hui dispos  le croire, les
vraies limites suprieures de l'influence organique du milieu ambiant?
Aucune considration positive, _ priori_ ou _ posteriori_, ne l'a
jusqu'ici vritablement dmontr. En un mot, la thorie rationnelle de
l'action ncessaire des divers milieux sur les divers organismes reste
encore presque tout entire  former. On doit regarder cette question
comme ayant t simplement pose conformment  sa vraie nature
philosophique, en rsultat final de la grande controverse tablie par
Lamarck, qui aura ainsi rendu un minent service au progrs gnral de
la saine philosophie biologique. Un tel ordre de recherches, quoique
fort nglig, constitue, sans doute, l'un des plus beaux sujets que
l'tat prsent de cette philosophie puisse offrir  l'activit de toutes
les hautes intelligences. Il devrait, ce me semble, inspirer d'autant
plus d'intrt que les lois gnrales de ce genre de phnomnes
seraient, par leur nature, immdiatement applicables  la vraie thorie
du perfectionnement systmatique des espces vivantes, y compris mme
l'espce humaine.

Quoi qu'il en soit, nous pouvons dsormais, en nous restreignant
pleinement  notre sujet actuel, regarder comme dmontre la
discontinuit ncessaire de la grande srie biologique. Les diverses
transitions pourront, sans doute, y devenir ultrieurement plus
graduelles, soit par la dcouverte d'organismes intermdiaires, soit par
une tude mieux dirige de ceux dj connus. Mais la fixit essentielle
des espces nous garantit que cette srie sera toujours compose de
termes nettement distincts, spars par des intervalles
infranchissables. Si l'examen prcdent a pu d'abord paratre constituer
ici une digression superflue, on doit maintenant comprendre la haute
importance philosophique que je devais attacher  constater, dans la
hirarchie gnrale des corps vivans, une telle proprit
caractristique, aussi directement destine  augmenter le degr de
perfection rationnelle que comporte l'tablissement dfinitif de cette
hirarchie.

Aprs avoir ainsi suffisamment caractris, suivant leur importance
respective, les deux grandes notions philosophiques des groupes naturels
et de la hirarchie biologique, dont la combinaison gnrale constitue
le vrai principe de la mthode naturelle proprement dite, il me reste
maintenant, pour complter l'apprciation abstraite d'une telle mthode,
 qualifier sommairement deux grandes conditions logiques, l'une
primordiale, l'autre finale, que notre intelligence doit sans cesse
avoir en vue dans toute laboration taxonomique. La premire, depuis
long-temps bien sentie, se rduit au principe de la subordination des
caractres: la seconde, beaucoup moins comprise, et cependant non moins
indispensable, prescrit la traduction dfinitive des caractres
intrieurs en caractres extrieurs; celle-ci rsulte toujours,  vrai
dire, d'un examen approfondi de ce mme principe.

Ds la premire origine distincte de la mthode naturelle, au seizime
sicle, par l'action combine des travaux de Magnol, des Bauhin, de
Gessner, etc., on a commenc  reconnatre nettement que les divers
caractres taxonomiques ne devaient point, en gnral, tre seulement
compts, mais aussi en quelque sorte pess, suivant les rgles d'une
certaine subordination fondamentale qui devait exister entre eux. Lors
mme qu'on s'occupait exclusivement de la formation des groupes
naturels, sans avoir aucune ide claire de la hirarchie organique, on
ne pouvait se dispenser d'avoir gard, d'une manire plus ou moins
rationnelle,  une telle subordination, quoique la notion de la srie
biologique puisse seule en dvoiler la vritable base philosophique, et
dissiper irrvocablement les incertitudes essentielles relatives  son
application effective. Cette pondration scientifique des caractres
constituait videmment, en effet, le seul attribut logique qui pt alors
sparer profondment les premires tentatives de classification
naturelle d'avec toutes les mthodes purement artificielles, o, par
leur nature, le choix et l'ordre des motifs taxonomiques devaient rester
essentiellement arbitraires. Nous pouvons mme reporter  cette poque
originaire le premier aperu gnral de la principale rgle destine 
faire apprcier, du moins par la voie empirique, la vraie valeur
fondamentale des divers caractres, d'aprs leur persvrance plus ou
moins profonde et plus ou moins prolonge dans l'ensemble des espces.
Mais quelle que soit l'importance relle d'une semblable considration,
cette rgle serait, de toute ncessit, incomplte et insuffisante, si
on ne parvenait point  la rationnaliser par son accord gnral avec la
seule subordination taxonomique qui puisse tre tablie d'une manire
directe et vraiment scientifique, c'est--dire, celle qui rsulte d'une
exacte analyse comparative des diffrens organismes. Or, cette dernire
condition n'a t remplie que beaucoup plus tard, et ne l'est encore
convenablement jusqu'ici qu' l'gard du seul rgne animal. Ainsi, tant
que la mthode naturelle a t cultive indpendamment de l'anatomie
compare, il tait impossible qu'on se formt le plus souvent de justes
notions philosophiques de la vraie subordination naturelle des
caractres biotaxiques. C'est par l que, comme je l'indiquais tout 
l'heure, la vritable thorie gnrale d'une telle pondration se
trouve, par sa nature, intimement lie  la conception fondamentale de
la hirarchie organique, puisque l'une et l'autre dpendent du mme
ordre primitif de considrations scientifiques, dont elles constituent
seulement deux applications diverses mais co-relatives, qui se sont
toujours mutuellement perfectionnes. On voit ainsi combien tous les
divers aspects essentiels de la biotaxie, quoique rellement distincts,
doivent tre, de toute ncessit, profondment combins; ce qui
caractrise  la fois et la plus haute difficult et la principale
ressource de cette partie capitale de la science biologique.

L'analyse comparative des diffrens organismes conduit directement, en
effet,  la subordination rationnelle des divers caractres
taxonomiques, en mesurant leur importance respective d'aprs la
relation plus ou moins intime des organes correspondans avec les
phnomnes qui constituent les attributs prpondrans des espces
considres. Ce principe s'applique galement  tous les degrs
conscutifs de la classification propose, en ayant gard  des
phnomnes plus spciaux quand on descend  des subdivisions plus
particulires. En un mot, dans cet ordre gnral de spculations
biologiques, comme dans tout autre, le vritable esprit philosophique
consiste ncessairement  tablir toujours une exacte harmonie
fondamentale entre les conditions statiques et les proprits
dynamiques, entre les ides de vie et les ides d'organisation, que nos
abstractions scientifiques ne doivent jamais sparer qu'afin d'en
perfectionner la combinaison ultrieure. C'est ainsi que, pour la
construction de la mthode naturelle, les diffrens caractres
taxonomiques peuvent tre enfin rigoureusement subordonns les uns aux
autres, sans qu'aucune disposition importante prsente rien
d'arbitraire: du moins tel est le but vers lequel on doit tendre,
quoique souvent difficile  atteindre. L'analyse approfondie de
l'organisme vivant indiquera toujours d'avance avec certitude  quel
genre doivent tre emprunts les caractres principaux, et suivant
quelle loi diminue graduellement leur valeur rationnelle: mais
l'application dfinitive des caractres ainsi prpars au classement
effectif des espces pourra rencontrer,  chaque poque, des obstacles
momentans, en prsence desquels il faudra savoir se rsigner 
reconnatre, dans la science biotaxique, de vritables lacunes
actuelles, surtout en arrivant aux dernires subdivisions, o des
caractres moins tranchs doivent si aisment donner lieu  de fausses
coordinations. Il convient de remarquer, en gnral,  ce sujet, que
nous ne sommes point encore assez profondment familiariss avec le
vritable esprit de la mthode naturelle pour prvoir avec maturit et
supporter sans impatience les diverses imperfections ncessaires de nos
tableaux biotaxiques: nos habitudes intellectuelles ne sont pas
jusqu'ici suffisamment affranchies du rgime si prolong des
classifications purement artificielles, qui, par leur nature, devaient
comporter, en effet, une perfection absolue et immdiate, dont
l'irralisation pouvait tre justement impute  leurs auteurs, et
nullement aux conditions du problme. On sent qu'il en est tout
autrement  l'gard de la classification rationnelle: en la concevant
dsormais comme une science relle, il faudra bien que l'esprit humain
s'accoutume  l'envisager enfin comme continuellement perfectible, et,
par suite, comme toujours plus ou moins imparfaite,  la manire de
toute science positive. L'exacte coordination gnrale des diverses
espces vivantes doit constituer, sans doute, une tude aussi modifiable
que l'analyse, statique ou dynamique, d'un organisme dtermin.

Par la nature fondamentale des problmes taxonomiques, les hautes
difficults qui leur sont propres deviendraient souvent presque
inextricables, si, dans leur laboration primitive, notre intelligence
ne s'imposait d'abord aucune restriction pratique quant aux choix des
divers caractres auxquels la thorie peut conduire. Ainsi, quelle que
puisse tre l'incommodit de ces caractres, de quelques obstacles que
leur vrification effective puisse tre entrave, il sera indispensable
de commencer par les admettre indiffremment, en n'ayant gard qu' leur
seule rationnalit positive, fonde sur l'analyse comparative,
anatomique ou physiologique, qui les aura fait dcouvrir. Ce problme
spculatif restera encore assez profondment compliqu d'ordinaire, pour
qu'on y doive, ds l'origine, soigneusement carter toute tentative
dplace de conciliation prmature entre des qualits aussi
htrognes, quoiqu'elles ne soient, sans doute, nullement
incompatibles. Les premiers auteurs de la mthode naturelle, surtout 
l'gard du rgne animal, ont d, en effet, adopter indiffremment, et
sans aucun scrupule, les caractres les plus difficiles  vrifier, et
qui souvent mme ne pouvaient tre aperus que sur un seul sexe de
l'espce, ou pendant une seule poque de son existence: il leur
suffisait strictement que ces caractres quelconques fussent rellement
conformes  l'ensemble des analogies naturelles. Mais, quelque lgitime
et mme indispensable que soit, en de telles recherches, une semblable
manire de procder, il est clair, nanmoins, d'un autre ct, que ce
premier travail ne saurait tre admis, en biotaxie, qu' titre de
fondement prliminaire de la classification dfinitive, laquelle exige
ncessairement une nouvelle opration complmentaire, consistant 
liminer, parmi tous les caractres d'abord introduits, ceux dont la
vrification habituelle serait trop difficile, afin de leur substituer
des quivalens vraiment usuels. Sans cette indispensable transformation,
communment mal apprcie jusqu'ici, la mthode naturelle possde bien,
sans doute, quoique  un moindre degr, ses principales proprits
philosophiques, comme base essentielle des spculations gnrales, soit
anatomiques, soit physiologiques, relatives aux corps vivans; mais le
passage effectif, finalement ncessaire, de l'abstrait au concret, s'y
trouve ainsi radicalement entrav. En un mot, l'anatomiste et le
physiologiste peuvent bien se contenter d'une telle dfinition des
groupes, mais non le zoologiste proprement dit, et  plus forte raison
le naturaliste. Cette rvision et cette puration gnrales de la
caractristique primitive, constituent donc le complment ncessaire de
l'ensemble de l'opration taxonomique, sans lequel le travail ne saurait
tre regard comme vraiment termin. Ne serait-il point absurde, en
effet, que, pour assigner le genre ou la famille de tel animal, il
devint indispensable, par exemple, de commencer par le dtruire, ainsi
que l'exigent encore tant de classifications zoologiques, littralement
interprtes? Une thorie taxonomique aussi incomplte ne manque-t-elle
point essentiellement, par cela mme,  sa destination immdiate?
L'accomplissement gnral de cette grande condition finale est donc
videmment indispensable.

En dfinissant ainsi l'objet ncessaire de cette seconde opration
taxonomique, il est ais de prciser en quel genre de transformations
elle doit surtout consister. On conoit d'abord combien il importe
d'carter tous les caractres qui ne seraient point permanens, et ceux
qui n'appartiendraient pas aux diverses modifications naturelles de
l'espce considre: les uns et les autres ne sauraient tre admis que
comme provisoires, jusqu' ce qu'on leur ait dcouvert de vrais
quivalens,  la fois fixes et communs, vers lesquels on devra toujours
tendre. Mais la nature mme du problme indique nanmoins clairement que
la principale substitution doit avoir pour but gnral de remplacer tous
les caractres intrieurs par des caractres purement extrieurs: c'est
ce qui constitue la difficult prpondrante, et en mme temps la plus
haute perfection, de cette opration finale. Quand une telle condition a
pu tre enfin ralise, sans porter aucune atteinte  la rationnalit
fondamentale de la classification primitive, la mthode naturelle a t
ds-lors irrvocablement constitue, dans la plnitude de toutes ses
diverses proprits essentielles, comme nous le voyons aujourd'hui 
l'gard du rgne animal, surtout depuis les mmorables travaux
zoologiques de M. de Blainville.

La vraie thorie de la subordination rationnelle des caractres,
envisage d'une manire approfondie, suffit, ce me semble, pour tablir
clairement, en gnral, sous le point de vue philosophique, la
possibilit ncessaire de cette grande transformation. En effet,
l'animalit tant principalement caractrise par l'action sur le monde
extrieur et par la raction correspondante, c'est donc  la surface de
sparation entre l'organisme et le milieu que doivent ncessairement se
passer les plus importans phnomnes primitifs de la vie animale. Ainsi,
les considrations relatives  cette enveloppe, envisage soit quant 
sa forme, ou  sa consistance, etc., fourniront naturellement les
principales diffrences qui doivent distinguer les diverses
organisations animales. Les organes vraiment intrieurs, privs de toute
relation directe et continue avec le milieu ambiant, conserveront une
importance capitale pour les phnomnes vgtatifs, base primitive et
uniforme de la vie gnrale: mais ils seront, par leur nature, purement
secondaires, quant  la dfinition essentielle des divers modes, ou
plutt des divers degrs, d'animalit. Il est mme sensible, par cette
raison, que la partie intrieure de l'enveloppe animale, principalement
destine  l'laboration prliminaire des divers matriaux assimilables,
aura, sous le rapport taxonomique, une moindre valeur fondamentale que
la partie extrieure proprement dite, sige ncessaire des phnomnes
les plus caractristiques. D'aprs cela, la transformation gnrale des
caractres zoologiques intrieurs en caractres extrieurs, au lieu de
constituer seulement un ingnieux et indispensable artifice, est, en
elle-mme, tellement rationnelle, qu'on peut l'envisager, au fond, sans
aucune exagration, comme un simple retour invitable  la marche
philosophique directe, que l'esprit humain n'avait pas pu suivre, dans
le dveloppement historique de la mthode naturelle,  cause de
l'ensemble des connaissances biologiques,  peine combines aujourd'hui,
qu'exigeait une telle manire de philosopher. Ainsi, l'usage encore
prpondrant des caractres intrieurs en zootaxie n'indique rellement
qu'un de ces dtours provisoires, si familiers  notre intelligence en
toute grande occasion scientifique, quand elle n'a pas encore atteint 
la vraie maturit dfinitive de ses conceptions gnrales. Tout emploi
capital de tels caractres n'atteste point seulement que l'opration
taxonomique n'est pas termine; il tmoigne mme que l'ensemble
philosophique de cette opration a t imparfaitement conu,
c'est--dire, qu'on n'a point remont jusque alors, par la saine analyse
biologique,  la vritable source primordiale des analogies
empiriquement dcouvertes. Loin de regarder les caractres extrieurs,
directement propres  la vie animale, comme une heureuse traduction
factice des caractres intrieurs, essentiellement relatifs  la vie
organique, il faudrait, au contraire, renverser dsormais la
proposition, en voyant, dans l'usage de ceux-ci, une ressource
provisoire, indispensable quoique imparfaite, pour suppler 
l'ignorance o l'on devait tre d'abord de la vraie prpondrance
fondamentale des autres[31].

      [Note 31: J'ai d me borner a considrer envers les
      seuls animaux cette transformation indispensable des
      caractres intrieurs en caractres extrieurs, parce que ce
      cas est l'unique o une semblable opration puisse
      prsenter, par la nature d'un tel organisme, une vritable
      difficult scientifique, du moins sous l'influence des
      habitudes encore prpondrantes.  l'gard des vgtaux,
      tous les organes importans de leurs doubles fonctions
      gnrales de nutrition et de reproduction tant
      ncessairement toujours extrieurs, il n'y a jamais eu lieu
       s'occuper d'une pareille substitution, dont la difficult
      essentielle, pour l'organisme animal, provient prcisment
      de ce que les fonctions vgtatives, ds-lors devenues
      intrieures, n'avaient pu d'abord tre assez subordonnes
      par les zoologistes aux fonctions animales extrieures.]

Telles sont, en aperu, les diverses notions capitales, soit
scientifiques, soit logiques, dont la combinaison constitue,  mes yeux,
le vritable esprit gnral de la mthode naturelle proprement dite,
abstraitement envisage. Mais, quoique cette considration abstraite ait
d, par la nature de ce trait, former ici le sujet essentiel de notre
examen philosophique, il me semble que la mthode naturelle ne serait
point assez nettement caractrise, si, aprs l'avoir analyse en
elle-mme, je ne procdais maintenant  l'apprciation sommaire de son
application effective et actuelle  la coordination rationnelle de la
srie biologique, condense toutefois en ses masses principales. Une
telle spcification me parat indispensable pour fixer exactement, 
l'abri de toute incertitude, la vritable interprtation positive des
conceptions fondamentales de la philosophie biotaxique, qui viennent
d'tre directement, exposes, indpendamment du haut intrt que
prsente d'ailleurs, en elle-mme, la contemplation attentive de cette
grande construction graduellement leve par l'esprit humain, depuis
Aristote jusqu' nos jours.

Il suffit ici d'indiquer d'abord, sans discussion, la division la plus
gnrale du monde organique, en deux rgnes principaux, l'un animal,
l'autre vgtal. Malgr tous les efforts tents,  diverses poques, et
surtout vers la fin du dernier sicle, pour prsenter cette
dcomposition fondamentale comme essentiellement artificielle, il est
demeur certain que l, ainsi qu'ailleurs, et mme plus qu'ailleurs, la
grande srie biologique prsente ncessairement une discontinuit relle
et profonde, qui ne saurait tre efface par aucune transition
quelconque.  mesure qu'on approfondit davantage l'tude, d'abord si
vicieuse, des animaux infrieurs, on reconnat de plus en plus que la
locomotion proprement dite, au moins partielle[32], et un degr
correspondant de sensibilit gnrale, constituent,  tous les degrs de
l'chelle animale, les caractres prpondrans et uniformes de
l'ensemble de ce rgne. Des rudimens trs apprciables de systme
nerveux ont dj t constats, depuis quelques annes, chez un certain
nombre de radiaires, ce qui doit y faire prsumer un tat naissant de
fibres musculaires. On ne saurait, il est vrai, s'attendre  les
dcouvrir aussi dans le dernier degr d'animalit, c'est--dire chez les
animaux amorphes, si toutefois un tel mode doit tre finalement admis,
envers des tres souvent composs, et du moins toujours agrgs, dont
l'analyse biologique n'est point encore assez avance pour comporter un
jugement irrvocable: mais, l mme, il y a tout lieu de penser que le
tissu cellulaire gnral doit offrir,  la surface, une modification
anatomique correspondante  une premire bauche de la sensibilit et de
la contractilit. Ces deux attributs essentiels du rgne animal,
paraissent mme persister encore davantage que l'existence d'un canal
digestif, communment envisage comme son principal caractre exclusif.
Il est vident qu'on n'a attribu  ce dernier caractre une telle
prpondrance, quoique, par sa nature, il se rapporte immdiatement  la
seule vie organique, que en y voyant une consquence ncessaire, et, par
suite, un indice irrcusable, de cette double proprit fondamentale,
dont la prminence invitable est ainsi clairement confirme.
Toutefois, une telle transformation taxonomique, quoique trs prcieuse
en elle-mme, ne saurait tre parfaitement rationnelle, ce me semble,
qu' l'gard des animaux qui ne sont point fixs: en sorte que, pour les
suivans, il resterait  trouver une autre indication plus gnrale de
l'animalit universelle, si l'on croyait devoir renoncer  y dcouvrir
ultrieurement toute condition anatomique directe des deux proprits
essentiellement animales. D'un autre ct, quant  divers vgtaux, tels
surtout que l'_hedysarum gyrans_, qui paraissent prsenter quelques
indices de ces proprits co-relatives, l'analyse de leurs mouvemens,
quoique trs confuse encore, n'autorise nullement, en effet,  attribuer
 ces singuliers phnomnes aucun vrai caractre d'animalit, puisqu'on
n'y aperoit aucune relation constante et immdiate, soit avec les
impressions extrieures, soit avec le mode d'alimentation.

      [Note 32: On ne doit pas, ce me semble, perdre de vue, 
      ce sujet, qu'une telle locomotion partielle, quoique la
      moins importante par ses rsultats immdiats, fournit
      cependant le vrai point de dpart ncessaire de la
      locomotion totale, mme dans les organismes les plus levs,
      o, en effet, le dplacement du centre de gravit ne saurait
      s'accomplir, en gnral, que par une combinaison convenable
      entre les mouvemens relatifs des diffrentes parties de la
      surface animale et les diverses ractions mcaniques du
      milieu ambiant. Pour qu'une semblable combinaison puisse
      produire ce dplacement, il n'y a pas d'autre condition
      mcanique indispensable que la libre mobilit de la masse
      animale. On peut donc penser que si les animaux les plus
      imparfaits n'taient point adhrens au sol, par une
      circonstance en quelque sorte trangre  leur organisation,
      nullement comparable  la fixit des vgtaux, et qui peut
      n'tre point toujours permanente, les mouvemens partiels
      qu'ils excutent pourraient dterminer une bauche de
      locomotion totale.]

Aprs la distinction fondamentale des deux rgnes organiques, nous
devons surtout considrer ici la hirarchie rationnelle du seul rgne
animal, qui, par l'ensemble des motifs philosophiques ci-dessus
indiqus, offre, de toute ncessit, la plus parfaite application des
divers principes essentiels que nous a prsents la vraie thorie
lmentaire de la mthode naturelle. Sans l'examen philosophique d'une
telle application, on ne saurait acqurir de cette grande conception un
sentiment gnral assez distinct et assez profond pour l'tendre avec
succs, et sauf les modifications convenables,  de nouveaux ordres
d'tudes positives.

L'laboration graduelle de la mthode naturelle, pendant le cours du
sicle dernier, a successivement dtruit la vicieuse prpondrance
taxonomique jusqu'alors si souvent attribue aux diverses considrations
irrationnelles de sjour, de mode d'alimentation, etc., pour mettre
enfin dans tout son jour la considration suprme de l'organisme plus ou
moins compliqu, plus ou moins parfait, plus o moins spcial, et plus
ou moins lev, en un mot, du degr de _dignit_ animale, suivant la
belle expression de M. de Jussieu, qui rsume admirablement le vritable
esprit gnral d'une telle philosophie. C'est surtout depuis l'heureuse
impulsion philosophique, dj signale ci-dessus, produite par les
travaux zoologiques de Lamarck, que la coordination rationnelle du rgne
animal a march rapidement vers son entire maturit. Toutefois, avant
de pouvoir entreprendre l'tablissement d'une classification pleinement
homogne, il fallait encore que l'esprit humain prcist davantage
l'interprtation taxonomique des conditions anatomiques, en dterminant
l'ordre gnral d'importance suivant lequel les diffrens organes
devaient participer  la construction de la hirarchie animale. Ce
dernier pas prliminaire ne pouvait manquer d'avoir lieu, quand les
zoologistes auraient eu convenablement gard  l'analyse gnrale de la
vie,  sa dcomposition fondamentale en animale et vgtative, sur
laquelle Bichat, malgr ses exagrations  cet gard, venait, aprs
Buffon, de porter si nergiquement une clatante lumire. La combinaison
invitable de ces deux grandes impulsions, l'une tendant  chercher dans
l'organisation les vritables bases rationnelles de la hirarchie
zoologique, l'autre  faire apprcier les degrs successifs d'animalit
propres aux diffrens organes, a produit enfin, ds le commencement de
ce sicle, une premire esquisse directe et gnrale de la zootaxie
dfinitive. On a reconnu ds-lors, en effet, que le systme nerveux
constituant, par sa nature, l'lment anatomique le plus animal, c'tait
surtout d'aprs lui que la classification devait tre ncessairement
dirige[33], en ne recourant aux autres organes, et, _ fortiori_, aux
conditions essentiellement inorganiques, que lorsque ce principe
deviendrait insuffisant  l'gard des subdivisions plus spciales, et en
employant toujours successivement les autres caractres suivant leur
animalit dcroissante. Quelle que soit la part essentielle de plusieurs
zoologistes contemporains, surtout en France et en Allemagne, soit  la
formation d'une telle thorie, soit  son heureux dveloppement
effectif, l'admirable homognit rationnelle, qui, en rsultat
ncessaire de l'ensemble des spculations antrieures, commence enfin 
s'tablir aujourd'hui dans la srie zoologique, me parat due surtout
aux travaux minemment philosophiques de M. de Blainville, auquel la
zootaxie devra spcialement l'indispensable substitution gnrale des
caractres extrieurs aux caractres intrieurs, par suite d'une analyse
taxonomique plus profonde et mieux conue. C'est donc d'aprs la
classification de ce grand naturaliste, tout en regrettant qu'elle n'ait
pas encore donn lieu  un trait systmatique, qu'il nous reste ici 
apprcier sommairement la plus parfaite application de la mthode
naturelle  la construction directe de la vraie hirarchie animale.

      [Note 33: Les zoologistes me paraissent aujourd'hui
      avoir trop oubli la haute participation de M. Vircy 
      l'tablissement direct de ce grand principe, par
      l'importante discussion philosophique qu'il leva, le
      premier,  ce sujet, en la caractrisant mme par une
      tentative gnrale de dlination rationnelle du rgne
      animal, considr dans son ensemble.]

La plus heureuse innovation qui distingue ce systme zoologique,
consiste dans la haute importance taxonomique qu'il attribue si
justement  la forme gnrale de l'enveloppe animale, jusqu'alors
nglige par les naturalistes, et qui, nanmoins, tait, en elle-mme,
si directement propre  fournir le principe de la premire dlination
rationnelle, puisque la symtrie constitue le caractre le plus simple
et le plus universel de l'organisme animal, comme Bichat l'a si bien
tabli. Toutefois, il semble que, ds l'origine, un tel systme prsente
une sorte de paradoxe, dont la solution serait indispensable quoique
trs difficile, en ce qu'il admet l'existence d'animaux amorphes, ou
plutt non-symtriques. Ce sont prcisment, il est vrai, ceux chez
lesquels on n'a encore aperu aucune trace apprciable de systme
nerveux, ce qui sauve, jusqu' un certain point, le principe, ou du
moins recule et transforme la difficult. Mais il me parat
incontestable que la notion fondamentale de ce dernier mode de
l'animalit n'est point jusqu'ici convenablement analyse, et qu'il faut
concevoir la hirarchie animale, sous la seule rserve de cet examen
ultrieur. On ne sera point surpris que les ides soient aujourd'hui
confuses  cet gard, en rflchissant combien taient encore
profondment errones, il y a deux gnrations  peine, les conceptions
zoologiques relatives  des animaux bien suprieurs, l'ordre entier des
radiaires, une partie des mollusques, et mme des derniers articuls.

En rduisant ainsi le rgne animal aux seuls tres rguliers qui le
composent presque exclusivement, on doit y distinguer d'abord deux
espces fondamentales de symtrie, dont la plus parfaite est relative 
un plan, et l'autre  un point ou plutt  un axe. De l rsulte la
premire classification des animaux, en pairs et rayonns, ou
_artiozoaires_ et _actinozoaires_, suivant la nomenclature systmatique
de M. de Blainville. On ne saurait trop admirer avec quelle rigoureuse
exactitude un attribut, en apparence aussi peu important, correspond
rellement, d'aprs le beau travail de Lamarck,  l'ensemble des plus
hautes comparaisons biologiques, qui viennent toutes converger
spontanment vers cette simple et lumineuse distinction. Nanmoins,
l'incontestable prpondrance d'un tel caractre reste jusqu'ici
essentiellement empirique, et laisse encore  dsirer une explication
nette et rationnelle,  la fois physiologique et anatomique, de
l'extrme infriorit ncessaire des animaux rayonns envers les animaux
pairs, qui, par leur nature, doivent tre videmment bien plus
rapprochs de l'homme, unit fondamentale de la zoologie.

Envisageant dsormais le seul ordre gnral des artiozoaires, il se
divise naturellement d'aprs la consistance de l'enveloppe, suivant
qu'elle est dure ou molle, ce qui doit la rendre plus ou moins propre 
la locomotion. Cette considration est, en quelque sorte, le
prolongement ncessaire de la prcdente, puisque la symtrie gnrale
de l'animal sera videmment beaucoup plus complte et plus prononce
dans le premier cas que dans le second. Les deux attributs essentiels de
l'animalit, la locomotion et les sensations, tablissent entre ces deux
cas des diffrences profondes et incontestables,  la fois anatomiques
et physiologiques, qu'on peut, en gnral, aisment rattacher, d'une
manire rationnelle,  cette distinction primitive, et qui concourent
toutes  prsenter les animaux inarticuls comme ncessairement
infrieurs aux animaux articuls. On a peine  comprendre comment Cuvier
a pu entirement mconnatre cette importante analogie zoologique, si
bien pressentie par le gnie du grand Linn, en persistant  placer, au
contraire, les mollusques avant les insectes, ce qui a beaucoup entrav
l'tude gnrale des uns et des autres. Cette erreur capitale parat
avoir rsult d'une insuffisante pondration pralable des caractres
taxonomiques, considrs sous le point de vue philosophique; car ce
clbre naturaliste n'a t conduit  une telle classification qu'en
accordant aux organes de la vie vgtative une prminence radicalement
vicieuse sur ceux de la vie animale.

Les animaux articuls seront maintenant distingus en deux grandes
classes, suivant qu'ils sont articuls intrieurement, sous l'enveloppe
cutane, par un vritable squelette osseux, ou mme cartilagineux chez
les derniers d'entr'eux; ou que, au contraire, l'articulation est
simplement extrieure, d'aprs la consolidation plus prononce de
certaines parties cornes de l'enveloppe, alternant avec des parties
molles. On conoit aisment _ priori_ l'infriorit relative et jamais
conteste de cette seconde organisation animale, surtout quant aux
fonctions les plus leves, celles du systme nerveux. Il est
remarquable que le dveloppement beaucoup plus imparfait de ce systme
minemment animal, concide toujours alors avec une diffrence
fondamentale dans la position gnrale de sa partie centrale, qui, en
effet, constamment suprieure au canal digestif chez les animaux
vertbrs, passe au-dessous de ce canal chez tous ceux  articulation
extrieure.

Telle est donc, par une premire analyse zoologique, la hirarchie
rationnelle des principaux organismes propres  la partie suprieure de
la srie animale, et qui y constituent les trois grandes classes des
_ostozoaires_ ou vertbrs proprement dits, des _entomozoaires_ ou
articuls extrieurement, et enfin des _malacozoaires_ ou mollusques.

Considrant, en dernier lieu, la division gnrale des seuls
ostozoaires, nous devons remarquer que les grandes analogies naturelles
auxquelles ont d donner lieu, pour ainsi dire ds l'origine de la
zoologie, des tres aussi pleinement caractriss, peuvent dsormais
tre rattaches encore, de la manire la plus heureuse et la plus
exacte,  l'tat de l'enveloppe animale, dont l'invariable prpondrance
taxonomique permet alors d'liminer les dfinitions irrationnelles
empruntes  la vie organique ou mme  des conditions extrieures. Il
suffit ici d'envisager cette enveloppe sous un nouvel aspect plus
secondaire, quant  la nature des productions inorganiques qui la
sparent immdiatement du milieu ambiant. On peut apprcier, en effet,
dans la classification de M. de Blainville, comment l'incontestable
dgradation animale qui,  partir de l'homme, se manifeste graduellement
chez les mammifres, les oiseaux, les reptiles, les amphybiens, et enfin
les poissons, se trouve toujours fidlement traduite par la simple
considration d'une surface cutane recouverte de poils, de plumes, ou
d'cailles, ou bien dnude. Cette prminence ncessaire de
l'enveloppe, sous le point de vue taxonomique, n'est pas moins prononce
dans l'ordre des entomozoaires, o le dcroissement successif de
l'animalit se trouve dsormais exactement mesur par la seule
considration du nombre croissant de paires d'appendices locomoteurs,
depuis les hexapodes jusqu'aux myriapodes, et mme jusqu'aux apodes, qui
en constituent l'extrmit la plus infrieure.

Il serait contraire  l'esprit de cet ouvrage de poursuivre davantage
une aussi insuffisante indication des principaux degrs successifs que
l'on a enfin tablis rationnellement dans la hirarchie animale. Mon
unique motif, en les signalant ici, a t de fixer avec plus d'nergie
l'attention spciale du lecteur sur ma recommandation pralable
d'tudier, au moins dans son ensemble, la coordination actuelle du rgne
animal, comme une indispensable explication concrte des conceptions
abstraites que j'avais d'abord exposes relativement au gnie
fondamental de la mthode naturelle, dont l'exacte apprciation
philosophique constituait seule l'objet essentiel de cette leon. Du
reste, il ne saurait tre nullement question ici d'aucun trait
particulier de philosophie biotaxique. C'est pourquoi je ne dois pas
mme m'arrter  l'examen des divers moyens employs par les zoologistes
pour dfinir, aux divers degrs de l'chelle animale, les vraies notions
de _famille_ et de _genre_, d'une manire exactement conforme au
vritable esprit de la mthode naturelle. Quoique un tel sujet puisse
prsenter des considrations gnrales d'un haut intrt, susceptibles
de faire mieux connatre l'ensemble de cette mthode, elles
appartiennent videmment aux ouvrages spciaux sur la philosophie
zoologique. En considrant surtout, sous ce point de vue, l'ensemble des
tableaux zoologiques de M. de Blainville, tous les esprits
philosophiques reconnatront, avec une profonde satisfaction, comment,
mme dans ces deux dernires subdivisions gnrales de la hirarchie
animale, la classification, constamment homogne et rationnelle, repose
encore sur des caractres anatomiques plus ou moins directement relatifs
aux attributs essentiels de l'animalit. La construction de cette grande
srie laisse aujourd'hui, sans doute, beaucoup d'anomalies partielles 
rsoudre, et une multitude de genres, ou mme de familles,  mieux
tablir ou  mieux coordonner, principalement envers les animaux
infrieurs. Mais ces nombreuses imperfections secondaires, invitables
dans une opration aussi vaste, aussi difficile, et aussi rcente,
n'altrent plus dsormais, en aucune manire, le vrai caractre
philosophique de l'ensemble d'un tel systme, la tendance directe et
prpondrante  disposer tous les tres suivant l'ordre rigoureux de
leur animalit dcroissante. Pour qu'on puisse atteindre, autant que
possible,  cette idale perfection taxonomique, il ne reste plus 
constituer aujourd'hui qu'une dernire partie gnrale du systme
fondamental, celle qui concerne la distribution rationnelle des espces
de chaque genre naturel, dont les principes propres sont encore trs
vaguement aperus. Autant il et t inopportun de considrer plus tt
cette application extrme et dlicate de la thorie taxonomique, autant
il conviendrait de commencer  s'en occuper maintenant.

Quant au rgne vgtal, l'ensemble des principes tablis dans cette
leon dmontre clairement que, malgr tous les efforts, la mthode
naturelle ne saurait y comporter jamais une perfection comparable 
celle dont le rgne animal est susceptible, mme dans ses degrs les
plus infrieurs. Les familles peuvent y tre regardes aujourd'hui comme
tablies d'une manire satisfaisante, quoique par une voie
essentiellement empirique. Mais leur coordination naturelle reste, de
toute ncessit, presque entirement arbitraire, faute d'un principe
hirarchique qui puisse les subordonner rationnellement les unes aux
autres. La notion d'animalit admet, en elle-mme, une succession
vidente de diffrens degrs profondment tranchs, susceptible de
fournir, comme nous venons de le constater, la base naturelle d'une
vraie hirarchie animale. Il n'en saurait tre ainsi, au contraire, pour
la vgtabilit. Celle-ci n'est point, sans doute,  beaucoup prs,
toujours galement intense; mais elle est, par sa nature, chez tous les
tres, essentiellement homogne: il n'y a jamais qu'une assimilation et
une dsassimilation continues, aboutissant  une reproduction
ncessaire. Or, les diffrences d'intensit, que peuvent seules
comporter de tels phnomnes fondamentaux, ne sauraient donner lieu  la
formation distincte d'aucune vritable chelle vgtale, analogue 
l'chelle animale, d'autant plus que, en gnral, ces divers degrs
tiennent rellement au moins autant  l'influence prpondrante des
circonstances extrieures qu' l'organisation caractristique de chaque
vgtal. Ainsi, la comparaison hirarchique n'aurait ici aucune base
rationnelle suffisante.

Je crois devoir mme, en second lieu, signaler sommairement,  ce sujet,
une nouvelle considration, qui, sans tre aussi fondamentale que la
prcdente, peut faire ressortir, sous un autre aspect essentiel,
l'extrme difficult ncessaire d'tablir entre les diverses familles
vgtales aucune hirarchie vritable. Elle consiste  remarquer le
profond embarras scientifique que doit prsenter toute dfinition nette
et directe de l'tre vgtal, attendu que chacun des vgtaux
observables ne constitue presque jamais un tre dtermin, mais une
confuse agglomration d'une multitude d'tres distincts et indpendans.
On se formerait une trs fausse ide d'une telle disposition, en
regardant un grand vgtal comme une sorte de polype immense; car, la
composition animale proprement dite est, en elle-mme, d'une tout autre
nature. Dans les derniers rangs de la hirarchie animale, les tres,
jusqu'alors ncessairement simples, deviennent, en effet, trs
frquemment composs; mais le systme, quelque tendu qu'il puisse
tre, ne cesse point de comporter une exacte dfinition scientifique.
Les tres qui le composent ne sont pas simplement agrgs ou
juxta-poss; ou, du moins, ce cas ne se prsente que trs rarement, et
uniquement  l'extrmit la plus infrieure de l'chelle zoologique: ils
constituent rellement une sorte de socit intime, involontaire et
indissoluble, caractrise par un seul appareil organique gnral en
relation avec divers appareils animaux indpendans les uns des autres,
mais tous insparables de leur commune base vitale. Dans le rgne
vgtal, au contraire, il n'y a jamais qu'une simple agglomration, que
nous pouvons mme souvent produire  notre gr par l'artifice de la
greffe. Tous les tres ainsi runis sont alors entirement sparables,
et ne prsentent d'autres lmens communs que des parties
essentiellement inorganiques, dont le principal usage consiste  fournir
au systme un moyen gnral de consolidation mcanique. Quoique les lois
essentielles d'une telle agglomration soient jusqu'ici trs
imparfaitement connues, il y a tout lieu de penser nanmoins que nulle
condition vraiment organique ne tend  limiter ncessairement
l'extension possible d'un semblable systme, laquelle parat surtout
dpendre de conditions purement physiques et chimiques, combines avec
l'influence totale des diverses circonstances extrieures. Or, on
conoit aisment combien cette notion gnrale doit entraver directement
toute subordination rationnelle des diffrentes familles vgtales  une
hirarchie commune, puisque la vraie diversit organique fondamentale
qui pouvait exister entre elles, dj si peu prononce par la nature
mme de la vgtation, se trouve ainsi profondment attnue.

Le seul commencement de coordination vraiment philosophique qu'on soit
encore parvenu  tablir dans l'ensemble du rgne vgtal, se rduit, en
ralit,  la division principale qui sert de point de dpart  la
classification de M. de Jussieu. En distinguant les vgtaux suivant
l'existence ou l'absence de feuilles sminales, et, pour le premier cas,
suivant qu'ils en offrent plusieurs ou une seule, on obtient l'unique
disposition taxonomique qui prsente, dans le rgne vgtal, un
caractre philosophique comparable  celui de l'chelle animale. Car, le
passage successif et gnral des dicotyldons aux monocotyldons et de
ceux-ci aux acotyldons peut, en effet, tre regard comme constituant
une sorte de dgradation croissante, analogue  la succession des divers
degrs de la srie zoologique, quoique beaucoup moins caractrise. Une
telle considration a d surtout prvaloir depuis que la comparaison
primitive, fonde sur les organes de la reproduction, a t vrifie,
dans son ensemble, par l'examen des organes de la nutrition, d'aprs la
belle dcouverte de Desfontaines, seul exemple capital jusqu'ici d'une
large et heureuse application de l'anatomie compare  l'organisme
vgtal. Par un aussi remarquable concours des deux modes ncessaires de
comparaison anatomique propres  la nature de cet organisme, cette
grande proposition gnrale a dsormais pris rang parmi les plus minens
thormes de la philosophie naturelle. Mais, le commencement de
hirarchie qui se trouve ainsi tabli dans le rgne vgtal, demeure
toutefois videmment insuffisant; puisque les familles trs nombreuses
qui composent chacune de ces trois divisions principales n'en restent
pas moins disposes entr'elles suivant un ordre purement arbitraire,
auquel il y a peu d'esprance plausible de pouvoir jamais imposer une
vritable rationnalit. On conoit, par suite, que la distribution
intrieure des espces, et peut-tre mme celle des genres, dans chaque
famille, doit prsenter ncessairement,  plus forte raison, une
semblable imperfection fondamentale, comme dpendant, par sa nature,
des mmes principes taxonomiques, dont l'application la plus prcise et
la plus dlicate ne saurait tre tente sans qu'on et pralablement
surmont la difficult beaucoup moindre, et nanmoins jusqu'ici
invincible, de la coordination des familles. La mthode naturelle ne
prsente donc rellement aujourd'hui,  l'gard du rgne vgtal,
d'autre rsultat usuel que le seul tablissement, plus ou moins
empirique, des familles et des genres.

Quelque prcieuse que soit, en elle-mme, une semblable acquisition, on
ne saurait tre surpris qu'elle n'ait point encore dtermin, si elle
doit jamais le faire, l'exclusion totale de l'usage effectif des
mthodes purement artificielles, et surtout de celle de Linn; quoique,
pendant sa longue laboration graduelle de la mthode naturelle,
l'esprit humain ait paru, jusqu' notre poque, avoir essentiellement en
vue la coordination du seul rgne vgtal. Il ne faut pas oublier,
toutefois, que la mthode naturelle ne constitue pas un simple moyen de
classification, mais surtout, mme dans son tat le moins parfait, un
important systme de connaissances relles sur les vraies relations des
tres existans. Ainsi, quand mme la botanique descriptive devrait
finalement renoncer  l'employer, le perfectionnement continu d'une
telle mthode n'en prsenterait pas moins un haut intrt pour le
progrs de l'tude gnrale des vgtaux, dont les rsultats comparatifs
se trouvent ainsi fixs et combins. Cependant, vu l'imperfection
ncessaire de la taxonomie vgtale, et l'impossibilit fondamentale d'y
tablir aucune vritable hirarchie organique, l'esprit de ce trait
nous oblige, en dernire analyse, de concevoir dsormais collectivement
le rgne vgtal comme le dernier terme gnral de la grande srie
biologique, sans considrer davantage sa dcomposition intrieure, qui,
malgr son importance propre et directe, ne saurait, en effet, exercer
aucune influence capitale sur le perfectionnement des hautes
spculations biologiques, soit statiques, soit dynamiques, sujet
prpondrant de notre travail. En gnral, l'admirable proprit
philosophique de la hirarchie biologique, comme principal instrument
logique de la science des corps vivans, doit devenir d'autant moins
prononce qu'on descend  des subdivisions plus spciales: elle
appartient surtout  l'tude comparative d'un assez petit nombre de
modes essentiels d'organisation, se succdant par des dgradations
profondment tranches; l'organisme vgtal constitue ncessairement le
dernier de ces modes fondamentaux. Quand on crot devoir recourir  une
dcomposition plus dveloppe, il est ais de comprendre, en principe,
qu'une seule grande division du rgne animal, l'entomologie par exemple,
offrira, sous ce point de vue, beaucoup plus de ressources scientifiques
que le rgne vgtal tout entier, comme donnant rellement lieu  la
comparaison d'organismes bien plus varis, et surtout bien mieux
caractriss.

La haute destination spculative de la partie fondamentale de la
biologie dont je viens d'examiner le vrai caractre philosophique, doit
faire excuser, sans doute, l'extension presque invitable de cette
longue leon. Plus qu'aucune autre, cette partie est aujourd'hui fort
imparfaitement apprcie par les meilleurs esprits trangers aux tudes
biologiques spciales, et aussi par la plupart des biologistes
eux-mmes. Trop souvent encore, on ne voit qu'un simple artifice de
classification, dans ce qui, par sa nature, constitue, au contraire, et
le rsum le plus substantiel de l'ensemble des diverses connaissances
biologiques, et le plus puissant moyen rationnel de leur
perfectionnement ultrieur. Il tait donc particulirement
indispensable, et  la fois plus difficile, de faire nettement ressortir
cette admirable construction de la grande hirarchie organique, l'une
des plus minentes crations de la philosophie positive. Bien loin de
regarder les considrations prcdentes comme plus dveloppes que ne le
prescrivait la nature propre de cet ouvrage, j'ai plutt lieu de
craindre qu'elles ne suffisent point encore pour caractriser dignement
le vritable esprit gnral de cette belle conception, et pour donner
une juste ide de sa porte ncessaire. L'ensemble des trois leons
suivantes compltera, j'espre, cette imparfaite apprciation
philosophique, en manifestant spontanment l'usage fondamental d'une
telle notion dans le systme entier des spculations physiologiques.

Je devais ici m'attacher seulement  expliquer par quel invitable
enchanement d'oprations, soit scientifiques, soit logiques, l'esprit
humain avait pu enfin parvenir, aprs tant de laborieux essais
prliminaires,  coordonner l'immense srie des tres vivans, depuis
l'homme jusqu'au vgtal, en une seule hirarchie rationnelle, dont la
composition essentielle n'offrt jamais rien d'arbitraire, et qui tendt
 fixer, avec une rigoureuse prcision, le vritable degr de dignit
biologique propre  chaque espce. Cette extrme perfection taxonomique
est encore loin, sans doute, d'une entire et exacte ralisation, qui ne
saurait mme jamais tre compltement obtenue. Mais notre intelligence y
tend videmment dsormais, d'une manire directe et systmatique, avec
la pleine conscience de sa destination dfinitive. Quoique peu
dveloppe jusqu'ici, la saine biotaxie est donc aujourd'hui
philosophiquement constitue, avec tous ses vrais attributs
caractristiques, depuis que la mthode naturelle, d'abord
essentiellement tablie pour la coordination du seul rgne vgtal, a
t enfin directement conue comme destine surtout, par sa nature, au
perfectionnement ncessaire et continu du rgne animal, qui avait d,
dans l'origine, en fournir le type spontan, ainsi que je l'ai expliqu.
Telle est l'unique source o tous les bons esprits doivent constamment
tudier la vritable thorie gnrale des classifications naturelles, 
quelque ordre de phnomnes qu'ils se proposent finalement d'en faire
une heureuse application: c'est sous ce point de vue spcial que la
science biologique devait, par sa nature, directement concourir au
perfectionnement fondamental de l'ensemble de la mthode positive, dont
cette thorie constitue un indispensable lment, qui n'tait pas
susceptible de se dvelopper par aucune autre voie, et qui ne saurait
mme tre autrement apprci.




QUARANTE-TROISIME LEON.

Considrations philosophiques sur l'tude gnrale de la vie vgtative
ou _organique_.

Nous avons suffisamment caractris, dans les deux leons prcdentes,
le vritable esprit philosophique propre  chacune des deux parties
essentielles de la biologie statique, l'une relative  l'analyse
fondamentale de tout organisme dtermin, l'autre  la coordination
rationnelle de tous les divers organismes en une seule hirarchie
gnrale. Cette double tude fournit, sans doute, par sa nature, la base
indispensable de toutes les recherches vraiment scientifiques sur les
lois positives des phnomnes vitaux; mais, en elle-mme, elle ne
saurait constituer, sous ce point de vue final, qu'un simple travail
prliminaire. Nanmoins, cette premire moiti de la science biologique
est malheureusement la seule aujourd'hui, en vertu de sa moindre
complication ncessaire, dont le vrai caractre philosophique puisse
tre regard comme irrvocablement prononc. Quoique un dveloppement
systmatique aussi rcent doive tre encore fort imparfait, nous avons
cependant bien reconnu que toutes les diverses conceptions essentielles
destines  garantir indfiniment la rationnalit positive de la
biologie statique sont dsormais pleinement tablies, quant  l'un ou 
l'autre des deux aspects gnraux propres  cette tude fondamentale.
Ainsi, l'esprit humain n'a plus,  cet gard, qu' suivre avec
persvrance et sans hsitation une voie scientifique nettement trace,
o les progrs sont assurs d'avance, et dont la direction ne saurait
donner lieu  aucune contestation capitale. Il s'en faut de beaucoup, au
contraire, que les mmes conditions essentielles aient t
convenablement remplies jusqu'ici envers la biologie dynamique, qui
constitue nanmoins le vritable sujet final de la philosophie
organique, et sur laquelle nous devons maintenant fixer une attention
directe et exclusive.

La judicieuse comparaison rapporte par Fontenelle, pour caractriser,
au commencement du sicle dernier, l'extrme disproportion gnrale de
nos connaissances anatomiques  nos connaissances physiologiques[34],
continuerait  tre, mme aujourd'hui, essentiellement applicable,
malgr les nombreuses et importantes acquisitions qui ont tant enrichi
depuis lors le systme des saines tudes biologiques. Non-seulement les
notions positives sur la vraie thorie fondamentale de la vie, rduite
mme  ses plus simples phnomnes, sont encore fort restreintes et trs
confuses; mais, surtout, la vritable mthode philosophique qui doit
diriger les recherches purement physiologiques demeure presque
entirement inconnue  la plupart des esprits occups aujourd'hui d'un
tel ordre de spculations. Le principal attribut de cette mthode
consiste, comme nous l'avons si pleinement dmontr, dans l'extension
fondamentale et habituelle de la comparaison biologique  l'ensemble des
organismes connus. Or, cette condition caractristique n'est presque
jamais suffisamment remplie, aujourd'hui, pour les travaux de
physiologie pure, qui, cependant, vu leur complication suprieure,
doivent rclamer, plus imprieusement mme que les questions de simple
anatomie, l'usage rgulier et permanent de ce moyen capital[35]. Ainsi
priv de son plus puissant instrument rationnel, le systme des tudes
physiologiques ne saurait tre regard aujourd'hui comme vraiment
constitu sur les bases dfinitives qui lui sont propres. Malgr
l'importance relle des recherches dj entreprises, on ne peut voir,
dans la plupart d'entre elles, que de simples essais prliminaires,
qu'il faudra ncessairement refondre et complter d'aprs un plan
systmatique, avant de pouvoir les convertir en lmens irrvocables de
la saine biologie dynamique.

      [Note 34: Nous autres anatomistes, disait alors
      ingnieusement Mry, nous ressemblons aux commissionnaires
      de Paris, qui connaissent exactement toutes les rues,
      jusqu'aux plus petites et aux plus cartes, mais qui
      ignorent ce qui se passe dans les maisons.]

      [Note 35: La constitution actuelle de l'enseignement
      biologique, surtout en France, offre une vrification trs
      sensible d'une telle disposition gnrale, puisque aucune
      chaire n'y est encore consacre  la physiologie compare.
      Sauf le cours mmorable de M. de Blainville, qui ne fut
      qu'une infraction formelle et momentane des usages
      rguliers, les tudes physiologiques officielles n'ont
      jamais cess jusqu'ici d'y tre entirement bornes  la
      seule considration de l'homme, tandis que les tudes
      anatomiques y ont acquis une extension  peu prs
      suffisante, du moins dans certains tablissemens[A].]

      [Note A: Depuis que cette note a t crite, une chaire
      de physiologie compare a t institue au Musum d'histoire
      naturelle de Paris.]

Cette incertitude radicale sur le vrai caractre scientifique de la
physiologie, est aujourd'hui la cause essentielle, non-seulement de la
divergence prononce des diverses coles rgulires, mais aussi du
crdit dplorable qu'obtiennent encore avec tant de facilit les plus
monstrueuses aberrations, ordinairement secondes par le charlatanisme
le plus grossier, comme on le voit chez les magntiseurs, les
homopathes, etc. Sauf les tudes sociales, o, par un motif semblable
et encore plus nergique, aucun frein intellectuel n'est impos
jusqu'ici  cette tendance anarchique, nulle autre partie de la
philosophie naturelle ne saurait prsenter dsormais le honteux
spectacle d'un tel dsordre, qui parat indiquer le bouleversement
momentan des notions les plus lmentaires et les mieux tablies. Les
esprits livrs aux recherches mathmatiques, astronomiques, physiques et
chimiques, ne sont point, sans doute, ordinairement d'une trempe plus
forte ni d'une nature plus rationnelle que ceux qui s'occupent de
spculations physiologiques; mais, quelle que puisse tre leur
disposition spontane aux aberrations fondamentales, elle se trouve
toujours suffisamment contenue aujourd'hui par la constitution
irrvocablement dfinie de la science correspondante, qui circonscrit de
plus en plus le champ gnral de la divagation et du charlatanisme.
Cette triste exception propre  la physiologie actuelle, peut tre
attribue, il est vrai,  l'ducation profondment vicieuse de presque
tous ceux qui la cultivent maintenant, et qui abordent brusquement
l'tude des phnomnes les plus complexes sans avoir aucunement prpar
leur intelligence par l'habitude intime des spculations les plus
simples et les plus positives, ainsi que je l'ai expliqu dans la
quarantime leon. Nanmoins, malgr l'incontestable influence d'un
rgime aussi irrationnel, je persiste  regarder l'indtermination
actuelle du vritable esprit gnral de la science physiologique
proprement dite comme la principale cause immdiate de cette licence
presque illimite que peuvent y usurper encore les intelligences les
plus dsordonnes.  vrai dire, les deux considrations rentrent
essentiellement l'une dans l'autre; car, cette absurde ducation
pralable serait, de toute ncessit, bientt rectifie, en dpit des
diverses obstacles, si le vrai caractre de la science, nettement tabli
aux yeux de tous, avait enfin mis en pleine vidence la nature des
conditions prliminaires indispensables  sa culture rationnelle.

Sous le point de vue philosophique, cette constitution encore vague et
indcise de la science physiologique devait sans doute paratre
invitable, puisque la biologie statique, premire base ncessaire de la
biologie dynamique, n'a pu acqurir compltement que de nos jours la
vritable organisation systmatique qui lui est propre, comme nous
l'avons prcdemment reconnu. Mais, quoiqu'il n'y ait pas lieu de
s'tonner d'une telle imperfection gnrale, cet tat d'enfance de la
physiologie rationnelle nous oblige  modifier ici la nature de nos
considrations philosophiques sur l'tude dynamique des corps vivans. Au
lieu de procder directement  l'apprciation analytique de conceptions
fondamentales irrvocablement tablies, comme nous avons pu le faire
pour la biologie statique, nous devons surtout examiner, quant  la
physiologie pure, les seules notions de mthode, c'est--dire, le mode
gnral d'organisation des recherches destin, par la vraie nature d'une
telle science,  conduire ultrieurement  la connaissance dfinitive
des lois relles des phnomnes vitaux, au sujet desquelles on n'a gure
pu obtenir jusqu'ici que de simples matriaux. Quelque peu satisfaisante
que paraisse, en elle-mme, une semblable opration philosophique, sa
ncessit prpondrante la recommande minemment aujourd'hui  tous les
bons esprits, puisque c'est surtout de l que doit dsormais rsulter le
dveloppement rapide et rgulier des saines doctrines physiologiques. En
un mot, c'est l'institution nette et rationnelle des questions
physiologiques, bien plus que leur rsolution directe et dfinitive,
encore essentiellement prmature, qui maintenant importe surtout au
progrs gnral de la vraie philosophie biologique. Les conceptions
relatives  la mthode auront toujours ncessairement beaucoup plus de
prix dans l'tude des lois vitales qu' l'gard d'aucune branche
antrieure de la philosophie naturelle; en vertu de la complication
suprieure des phnomnes, qui doit nous exposer bien davantage  une
mauvaise direction des travaux:  plus forte raison cette considration
doit-elle prdominer tant que la science n'est qu' l'tat naissant.
Combien la vritable nature de la science physiologique ne doit-elle
point paratre aujourd'hui profondment mconnue quand,  la frivole
tmrit qui y prside ordinairement aux recherches les plus difficiles,
on oppose la scrupuleuse prudence des gomtres et des astronomes 
l'gard des tudes les mieux constitues, circonscrites aux sujets les
plus simples, o tout cart peut tre si aisment signal et rectifi!

Quoique tous les phnomnes vitaux soient ncessairement toujours
solidaires les uns des autres, il est nanmoins indispensable de
dcomposer ici leur tude spculative et abstraite d'aprs le mme
principe philosophique qui nous a constamment dirigs dans les autres
sciences fondamentales, c'est--dire, par la considration naturelle de
leur gnralit dcroissante. Cette considration quivaut
essentiellement, dans ce cas,  la distinction capitale irrvocablement
tablie par Bichat, entre la vie organique ou vgtative, fondement
commun de l'existence de tous les tres vivans, et la vie animale
proprement dite, particulire aux seuls animaux, et dont les principaux
caractres ne sont mme trs nettement prononcs que dans la partie
suprieure de l'chelle zoologique. Mais,  l'analyse rationnelle de ces
deux ordres de phnomnes, il faut dsormais ajouter, depuis Gall, comme
troisime partie essentielle, l'tude positive des phnomnes
intellectuels et moraux, qui se distinguent ncessairement des prcdens
par une spcialit encore plus prononce, puisque les organismes les
plus rapprochs de l'homme comportent seuls leur exacte exploration.
Bien que, suivant les dfinitions rigoureuses, cette dernire classe de
fonctions soit, sans doute, implicitement comprise dans ce qu'on nomme
la vie animale, cependant sa gnralit videmment moindre, la
positivit  peine bauche de son tude systmatique, et la nature
propre des difficults suprieures qu'elle prsente, nous prescrivent,
surtout aujourd'hui, de concevoir directement cette nouvelle thorie
scientifique comme une dernire branche fondamentale de la physiologie,
afin qu'une intempestive fusion ne dissimule point sa haute importance
et n'altre pas son vrai caractre. Tel est donc l'ordre rationnel
suivant lequel les trois dernires leons de ce volume doivent
successivement contenir l'examen philosophique des trois parties
essentielles de la thorie de la vie, en consacrant d'abord la leon
actuelle  la considration de la vie organique proprement dite. Il
demeure toutefois bien entendu qu'une telle analyse de la vie, quelque
indispensable qu'elle soit  la connaissance positive de ses lois
gnrales, doit toujours tre conue en vue d'une recomposition
ultrieure, propre  faire convenablement ressortir cet intime consensus
universel qui caractrise si profondment le sujet permanent de la
science physiologique.

Avant de considrer directement l'tude gnrale de la vie vgtative,
il faut ncessairement signaler ici, d'une manire distincte quoique
trs sommaire, une thorie prliminaire fort importante, dont le besoin
a dj t indiqu dans la quarantime leon, la thorie fondamentale
des _milieux_ organiques, sans laquelle l'analyse des phnomnes vitaux
ne saurait comporter aucune vritable rationnalit.

La mmorable controverse souleve, au commencement de ce sicle, par
l'illustre Lamarck, sur la variation des espces animales en vertu de
l'influence prolonge des diverses circonstances extrieures, doit tre
rellement envisage, d'aprs la leon prcdente, comme le premier
grand travail qui ait irrvocablement introduit dans la philosophie
biologique ce nouvel aspect lmentaire, jusqu'alors essentiellement
nglig ou mal apprci. Peut-tre mme l'exagration, d'ailleurs
invitable, de la doctrine de Lamarck  ce sujet, tait-elle
indispensable pour transporter avec efficacit notre faible intelligence
 ce nouveau point de vue; car l'histoire de l'esprit humain me parat
manifester toujours un semblable phnomne logique en toute occasion
analogue. Aujourd'hui que la biologie tend  s'affranchir entirement
d'une telle exagration, cette impulsion nergique ne laissera bientt
d'autre rsultat permanent que le nouvel ordre d'tudes fondamentales
dont la science s'est ainsi  jamais enrichie. Quoi qu'il en soit, nous
devons ici soigneusement liminer,  cet gard, tout ce qui ne saurait
concerner la physiologie proprement dite, rduite  la thorie abstraite
de l'organisme vivant. Or, la question, telle que Lamarck l'avait pose,
se rapportait surtout  la biologie concrte, c'est--dire  l'histoire
naturelle des races vivantes; ou, du moins, elle n'intressait, en
biologie abstraite, que la seule philosophie zootaxique, comme je l'ai
prcdemment expliqu: puisqu'il s'agissait essentiellement d'apprcier
la puissance totale de l'ensemble des circonstances extrieures pour
modifier le dveloppement graduel de chaque espce. L'esprit minemment
analytique qui, dans le systme des tudes biologiques, doit
spcialement distinguer la physiologie pure, me semble exiger qu'un tel
examen prliminaire y soit dsormais institu d'une tout autre manire,
qui consiste, en approfondissant davantage ce sujet capital, 
considrer sparment chacune des influences fondamentales sous
lesquelles s'accomplit toujours le phnomne gnral de la vie. Nous
avons, en effet, suffisamment reconnu que l'tat vital suppose, par sa
nature, le concours ncessaire et permanent, avec l'action propre de
l'organisme, d'un certain ensemble d'actions extrieures convenablement
modres, sans lesquelles il ne saurait tre conu. C'est l'analyse
exacte de ces diverses conditions essentielles de l'existence gnrale
des corps vivans, qui constitue le vritable objet prcis de cette
thorie prliminaire des _milieux_ organiques, en attribuant  ce terme
toute l'extension philosophique que je lui ai accorde dans la
quarantime leon. Il serait superflu de faire expressment ressortir
ici la haute importance d'une thorie ainsi caractrise, puisque elle
est directement relative  l'un des lmens ncessaires du dualisme
vital, et que,  ce titre, elle doit tre aussi indispensable  la vraie
physiologie, que l'tude statique de l'organisme. Nous devons seulement
signaler,  ce sujet, la subordination profonde et gnrale qui
s'tablit par l avec tant d'vidence de la philosophie organique  la
philosophie inorganique; car l'influence relle du milieu sur
l'organisme ne saurait tre rationnellement tudie, tant que la
constitution propre de ce milieu n'est point d'abord, en elle-mme,
exactement connue.

Ces conditions extrieures de l'existence fondamentale des corps vivans
doivent tre pralablement distingues en deux grandes classes, suivant
leur nature ou physique ou chimique, c'est--dire, en d'autres termes,
ou mcanique ou molculaire. Quoique les unes et les autres soient, sans
doute, galement indispensables, les premires peuvent nanmoins, en
vertu de leur permanence plus rigoureuse et plus sensible, tre
rellement envisages comme plus gnrales, sinon quant aux divers
organismes, du moins quant  la dure continue de chacun d'eux.

Parmi les influences purement physiques, il faut placer, au premier rang
dans l'ordre de la gnralit, l'action de la pesanteur, dont la
puissance physiologique ne saurait tre ni conteste ni nglige. Malgr
l'ascendant trop prolong qu'exerce encore sur la plupart des
physiologistes une vaine philosophie mtaphysique, qui reprsente
abstraitement les corps vivans comme soustraits, par leur nature, 
l'empire des lois physiques, les esprits les plus chimriques n'ont
jamais pu tre assez consquens pour oser directement admettre aucune
suspension relle de la pesanteur dans l'tat vital. Quel que ft
l'entranement des proccupations spculatives, le bon sens universel
aurait bientt rectifi une aberration aussi prononce, en rappelant
que, conformment  la thorie fondamentale de l'quilibre et du
mouvement, le plus entier dveloppement de l'activit vitale ne saurait
un seul instant empcher l'homme lui-mme d'obir strictement, en tant
que poids ou projectile, aux mmes lois mcaniques que toute autre masse
quivalente; ce qui a d'ailleurs t pleinement confirm par les
expriences directes les plus exactes. Aussi la biologie est-elle
dsormais heureusement dispense d'examiner spcialement ce principe
incontestable de la rigoureuse universalit de la pesanteur, dont la
dmonstration formelle doit surtout appartenir aux gomtres et aux
physiciens. Mais,  raison mme de cette universalit ncessaire, il est
impossible que l'influence continue de la pesanteur ne participe point,
d'une manire notable,  la production gnrale ds phnomnes vitaux,
auxquels elle doit tre tantt favorable, tantt contraire, et presque
jamais indiffrente; c'est la juste apprciation de cette coopration
invitable qui seule constitue un important sujet de recherches
biologiques, jusqu'ici  peine bauch. L'excution prcise d'une telle
analyse prsente malheureusement, par sa nature, de trs grandes
difficults, puisque, dans la plupart des cas, une semblable influence
ne peut tre ni compltement suspendue ni notablement modifie.
Toutefois, l'examen attentif des phnomnes a dj mis en pleine
vidence, sous divers rapports importans, l'influence positive de la
pesanteur sur l'accomplissement rel des phnomnes physiologiques, soit
 l'tat normal, soit  l'tat pathologique.  cet gard, les diffrens
degrs principaux de la hirarchie biologique prsentent chacun des
avantages propres. Dans la partie infrieure de l'chelle, et surtout
dans l'organisme vgtal, l'action physiologique de la pesanteur est
beaucoup moins varie, mais aussi bien plus prpondrante et plus
sensible, vu la moindre complication de l'tat vital, alors aussi
rapproch que possible de l'tat inorganique. Les lois ordinaires et les
limites gnrales de l'accroissement des vgtaux paraissent
essentiellement dpendre de cette influence, comme l'ont si clairement
vrifi les ingnieuses expriences de M. Knight, sur la germination
modifie par un mouvement de rotation plus ou moins rapide. Des
organismes bien plus levs sont mme assujtis  des conditions
analogues, sans lesquelles on ne saurait expliquer, par exemple,
pourquoi les plus grandes masses animales vivent constamment dans un
fluide assez dense pour supporter presque tout leur poids, et souvent
pour le soulever spontanment. Cependant, la partie suprieure de la
srie animale est ncessairement moins propre  l'exacte apprciation de
l'influence physiologique de la pesanteur, qui concourt alors avec un
trop grand nombre d'actions htrognes. Mais cette influence, quoique
moins dominante et plus cache, peut y tre tudie sous un autre
aspect, en vertu de l'extrme varit des actes vitaux auxquels elle
doit participer; car, il n'est presqu'aucune fonction, soit organique,
soit animale, et mme intellectuelle, o l'on ne puisse signaler avec
certitude une indispensable intervention gnrale de la pesanteur, qui
se manifeste spcialement en tout ce qui concerne la stagnation ou le
mouvement des fluides. Il est donc trs regrettable qu'un sujet aussi
tendu et aussi important n'ait point encore donn lieu  des recherches
directes vraiment rationnelles, largement conues et mthodiquement
poursuivies dans l'ensemble de la hirarchie biologique.

Aprs cette tude physiologique de la pesanteur, on doit naturellement
placer, comme une sorte de complment ncessaire, l'examen des autres
conditions purement mcaniques de l'existence fondamentale des corps
vivans. La principale d'entre elles se rapporte  la pression gnrale
qu'exerce sur l'organisme le milieu proprement dit, soit gazeux, soit
liquide; pression qui n'est qu'une suite indirecte de la pesanteur,
envisage toutefois dans ce milieu et non plus dans l'organisme. Quoique
cette seconde influence soit aussi trs imparfaitement analyse encore,
la facilit avec laquelle elle peut tre modifie par diverses
circonstances, naturelles ou artificielles, a dj permis d'obtenir,
sous ce rapport, quelques rsultats scientifiques moins insuffisans.
L'existence gnrale de tout animal atmosphrique, sans en excepter
l'homme, est ncessairement renferme entre certaines limites plus ou
moins cartes de l'chelle baromtrique, hors desquelles on ne saurait
la concevoir. Nous ne pouvons vrifier aussi directement une telle loi
chez les animaux aquatiques, sans que nanmoins il y ait lieu d'lever 
ce sujet aucun doute raisonnable; il est mme vident que, vu la densit
suprieure du milieu, les limites verticales ainsi assignables au sjour
de chaque espce doivent tre certainement beaucoup plus rapproches. Il
faut cependant convenir que, pour l'un ou pour l'autre milieu, nous
n'avons jusqu'ici aucune notion vraiment scientifique de l'exacte
relation gnrale entre l'intervalle de ces limites et le degr
d'organisation, nos ides  cet gard tant mme tout--fait confuses
quant aux organismes infrieurs, et surtout  l'organisme vgtal. On
s'est d'ailleurs presque exclusivement occup des effets physiologiques
dus  des changemens brusques de pression; l'influence plus
intressante, et peut-tre fort distincte, des variations graduelles a
t  peine examine. Enfin, dans le cas atmosphrique, seul susceptible
d'une exploration trs tendue, il est trs difficile, et nanmoins
indispensable, en altrant la pression extrieure, de dgager
soigneusement, de la perturbation vitale due  cette cause mcanique, la
modification toujours simultane que ce nouvel tat du milieu doit
imprimer  l'ensemble des fonctions nutritives par suite de la
rarfaction ou de la condensation du milieu, qui peut tre souvent le
vrai motif principal des phnomnes observs. Mais, quoique, par ces
diverses complications, la science soit encore, sous ce rapport, 
l'tat naissant, plusieurs recherches dj bauches, comme les
tentatives de quelques physiologistes pour constater l'influence de la
pression atmosphrique sur la circulation veineuse, les ingnieuses
indications rcemment signales au sujet de sa coopration directe au
mcanisme gnral de la station et mme de la locomotion, etc.,
tmoignent videmment, chez les biologistes actuels, une heureuse
tendance  tudier rationnellement cet ordre important de questions
prliminaires.

Outre ces deux conditions fondamentales de pesanteur et de pression, une
analyse exacte et complte de l'ensemble des influences mcaniques
indispensables  l'tat vital, exigerait aussi l'apprciation directe,
et mme pralable, de l'action physiologique gnrale du mouvement et du
repos, considrs soit dans la masse vivante, soit dans ses divers
organes essentiels. Quoique jusqu'ici  peine bauche, cette tude
prsente nanmoins une incontestable importance; puisque le mouvement
contribue souvent d'une manire capitale au mcanisme des principales
fonctions. C'est ainsi, par exemple, que les physiologistes les plus
positifs expliquent aujourd'hui, par la subite immobilit de l'estomac,
la perturbation profonde qu'prouve la digestion aussitt aprs la
section ou la compression des nerfs gastriques, comme quand le dfaut
d'agitation du rcipient fait cesser une action chimique. Malgr la
confusion et l'obscurit qui subsistent encore sur de tels sujets, il y
a dj, ce me semble, tout lieu de penser, en principe, qu'aucun
organisme, mme parmi les plus simples, ne saurait vivre dans un tat de
complte immobilit. Le double mouvement de la terre, et surtout sa
rotation, n'taient peut-tre pas moins directement ncessaires pour y
permettre le dveloppement de la vie, que par leur influence
indispensable sur la rpartition priodique de la chaleur et de la
lumire. Il est, du reste, vident que si, comme il arrive le plus
souvent, le mouvement est produit par l'organisme lui-mme, on devra
soigneusement viter de confondre l'influence de cette opration vitale
avec les effets directement propres  ce mouvement. C'est pourquoi, afin
d'luder cette distinction difficile, l'exploration du mouvement
communiqu sera presque toujours prfrable, dans l'laboration
judicieuse d'une telle doctrine,  l'analyse du mouvement spontan.
D'aprs les lois fondamentales de la mcanique universelle, c'est
surtout du mouvement de rotation qu'il importe de dterminer exactement
l'influence physiologique, puisque, par sa nature, toute rotation tend
directement  dsorganiser un systme quelconque, et,  plus forte
raison,  troubler ses phnomnes intrieurs. Il serait donc d'un haut
intrt, pour la biologie positive, de poursuivre, dans l'ensemble de la
hirarchie organique, et spcialement dans sa partie suprieure, une
tude comparative des modifications que peuvent prouver les
principales fonctions en imprimant  l'organisme une rotation
graduellement varie, entre les limites de vitesse compatibles avec
l'tat normal, et qui devraient tre pralablement dtermines. Or,
cette tude n'a t jusqu'ici le sujet de quelques tentatives vraiment
scientifiques, qu' l'gard des seuls vgtaux, dans les expriences
ci-dessus signales, qui avaient mme pour principal objet l'influence
de la pesanteur. Le cas des animaux, et surtout de l'homme, qui
prsente,  cet gard, une importance bien suprieure, soit par la
dlicatesse de l'organisme, soit par la varit de ses phnomnes,
n'offre encore, sous ce rapport, que quelques observations incompltes
et incohrentes, qui vont  peine au-del des notions les plus
vulgaires[36].

      [Note 36: Le simple mouvement, indpendamment de tout
      changement de lieu, a t quelquefois employ, avec beaucoup
      de succs, comme moyen thrapeutique, non-seulement dans les
      maladies de la vie animale, mais dans celles mme qui se
      rapportent essentiellement  la vie organique, et surtout
      dans les hydropisies abdominales, ce qui vrifie clairement
      la haute importance relle d'une telle influence
      physiologique.]

Parmi les conditions purement physiques de l'existence des corps vivans,
dont le caractre n'est point simplement mcanique, en ce qu'elles
tendent directement  modifier la structure intime, la plus fondamentale
est sans doute l'action thermologique du milieu ambiant. C'est aussi la
mieux connue, ou plutt celle dont l'analyse gnrale prsente
aujourd'hui le moins d'imperfections capitales. Rien de plus manifeste,
en effet, que cette irrsistible ncessit qui, dans l'ensemble de la
hirarchie organique, restreint le dveloppement de la vie entre
certaines limites dtermines de l'chelle thermomtrique extrieure, et
qui resserre spcialement ces limites  l'gard de chaque famille et
mme de chaque race vivante; quoique, d'ailleurs, toute ide de nombres
prcis et constans soit ici aussi dplace que dans aucun autre genre de
considrations biologiques. Les variations thermomtriques compatibles
avec l'tat vital paraissent mme encore moins tendues que les
variations baromtriques. C'est d'un tel ordre de conditions que dpend
surtout, en histoire naturelle, la rpartition permanente des divers
organismes sur la surface de notre plante, selon des zones assez
spcialement dfinies pour fournir quelquefois, aux physiciens, de
vritables indications thermomtriques, certaines quoique grossires.
Mais, malgr la multitude de faits recueillis maintenant  cet gard, ce
sujet fondamental n'est rellement qu' peine bauch jusqu'ici, aux
yeux de tous ceux qui s'attachent principalement  la coordination de
ces phnomnes en une doctrine gnrale et rationnelle. Presque tous les
points essentiels d'une telle doctrine sont encore obscurs et
incertains. La science manque mme aujourd'hui d'une srie suffisante de
bonnes observations comparatives sur les divers intervalles
thermomtriques correspondans aux diffrens tats organiques, et,  plus
forte raison, d'une loi quelconque relative  cette harmonie, qui n'a
jamais t vraiment rattache  aucun autre caractre biologique
essentiel. Cette immense lacune n'existe pas seulement pour l'chelle
gnrale des espces vivantes, mais aussi pour les tats successifs de
chaque organisme considr  ses diffrens ges. Sous l'un et l'autre
aspect, ce sont surtout les moindres degrs d'organisation dont l'tude,
 cet gard, exige le plus une rvision complte et systmatique: car, 
l'tat d'oeuf, ou dans les organismes trs infrieurs, les limites
thermomtriques de la vie paraissent devenir beaucoup plus cartes,
quelque obscurit que prsente encore un tel sujet; plusieurs
biologistes philosophes ont mme pens que la vie avait peut-tre t
toujours possible,  un certain degr, sur notre plante, malgr les
divers systmes de temprature par lesquels sa surface a d
successivement passer. On peut dire,  la vrit, que l'ensemble des
documens analyss jusqu'ici converge vers cette loi gnrale: l'tat
vital est tellement subordonn, par sa nature,  un intervalle
thermomtrique dtermin, que cet intervalle dcrot sans cesse  mesure
que la vie se prononce davantage, soit en remontant la hirarchie
biologique, soit en considrant chaque dveloppement individuel. Mais,
quelque plausible que doive dj paratre une telle loi, il s'en faut
encore de beaucoup que nous puissions la regarder aujourd'hui comme
scientifiquement tablie, les nombreuses anomalies qu'elle prsente
n'tant point jusqu'ici rsolues d'une manire vraiment satisfaisante.
Une semblable imperfection dans l'tude fondamentale des limites
thermomtriques propres  chaque tat vital, doit faire aisment
prsumer une plus profonde ignorance quant  l'analyse plus dlicate des
modifications produites dans l'organisme par les variations de la
chaleur extrieure, lorsque ces changemens sont renferms entre des
limites pleinement compatibles avec le mode d'existence correspondant.
Dans le petit nombre d'observations systmatiques que la science possde
 cet gard, on a mme confondu presque toujours l'influence des
changemens brusques avec celle trs diffrente qui rsulte des
variations graduelles; quoique, indpendamment de la saine philosophie
biologique, d'irrcusables expriences directes des physiologistes
anglais aient constat depuis long-temps, dans l'espce humaine,
l'aptitude  supporter impunment, pendant un certain temps, par suite
d'habitudes graduellement contractes, des accroissemens de temprature
extrieure trs suprieurs  ceux que semblait seule permettre la
considration des perturbations violentes. Enfin, ce qui montre le plus
clairement combien l'ensemble de ce sujet a t jusqu'ici mal tudi,
c'est que nous pouvons, sans aucune exagration, regarder la question
comme n'ayant pas mme t nettement pose, attendu la confusion
vicieuse qui a toujours plus ou moins domin dans ces recherches, entre
l'influence physiologique de la chaleur extrieure et la production
organique de la chaleur vitale. Ces deux ordres d'tudes, que la notion
commune de chaleur peut seule vaguement rapprocher, constituent
videmment, par leur nature, deux branches radicalement distinctes de la
thorie biologique, puisque l'un se rapporte aux principes mmes de la
vie, tandis que l'autre est relatif, au contraire,  ses rsultats
gnraux. Des recherches assez irrationnellement institues pour avoir
constamment ml deux problmes aussi diffrens, pouvaient-elles, aux
yeux de tout philosophe, comporter aucune vritable efficacit
scientifique?

Les mmes remarques philosophiques s'appliquent, avec plus de force
encore,  l'tude des autres conditions physiques extrieures de la vie
gnrale, telles que la lumire, et surtout l'lectricit, soit
statique, soit dynamique. Sous ces deux rapports, encore plus que sous
le prcdent, la plupart des travaux entrepris jusqu'ici ne peuvent
rellement tre envisags, dans la construction rationnelle de la
doctrine physiologique, que comme ayant irrcusablement constat
l'indispensable ncessit scientifique d'une telle tude prliminaire,
en mettant hors de doute le besoin fondamental d'une certaine influence
permanente, lumineuse et lectrique, du milieu ambiant pour la
production et l'entretien de la vie, dans tous les modes et  tous les
degrs qu'elle comporte. Mais,  cela prs, nos connaissances relles 
ce sujet sont certainement plus imparfaites aujourd'hui que relativement
 la chaleur elle-mme, les observations lmentaires y tant  la fois
beaucoup plus rares et plus grossires, en sorte que ces deux thories
ne prsentent encore aucun aspect qui ne paraisse trs vague et trs
obscur, quelque incontestable que soit nanmoins la ralit d'une
pareille tude. Sous le point de vue lectrique essentiellement, la
confusion fondamentale que je viens de signaler pour la chaleur, se
reproduit, d'une manire plus prononce encore, entre l'influence
physiologique de l'lectrisation extrieure, et l'lectrisation
spontane produite par l'ensemble des actes vitaux, c'est--dire
toujours entre les principes et les rsultats; d'o provient galement
la strilit ncessaire de recherches ainsi diriges, fussent-elles mme
beaucoup plus tendues. Mais il faut remarquer, en outre, conformment 
l'esprit des rgles gnrales de hirarchie scientifique tablies dans
ce Trait, que cette partie de la thorie prliminaire des milieux
organiques, se rapportant  une branche de la physique bien plus
imparfaite, par sa nature, que ne l'est la barologie et mme la
thermologie, elle doit ncessairement tre spcialement affecte par
cette plus grande infriorit de la doctrine qui lui sert de base
indispensable. Tout philosophe peut, en effet, reconnatre aisment,
dans l'bauche actuelle d'une telle portion de la physiologie positive,
l'influence dsastreuse qu'exercent si profondment les vaines
hypothses anti-scientifiques qui vicient encore aujourd'hui la plupart
des recherches d'optique et d'lectrologie, comme je l'ai soigneusement
tabli en considrant la physique. Ces conceptions chimriques sur les
fluides ou les thers, lumineux et lectriques, que les physiciens les
moins arrirs n'osent plus prconiser qu' titre de simple artifice
logique, sont, au contraire, habituellement envisages, en physiologie,
comme caractrisant les principes rels de deux ordres d'actions
extrieures indispensables  l'tat vital. Dans l'tude de l'influence
lectrique, cette mauvaise manire de philosopher se fait plus
spcialement ressentir,  cause de l'espce de solidarit que la plupart
des biologistes ont naturellement imagin entre les prtendus fluides
lectriques et les prtendus fluides nerveux ou vitaux, en vertu de
laquelle ces deux classes d'hypothses illusoires s'y fortifient
mutuellement. Tout ce systme de spculations physiologiques ne consiste
le plus souvent aujourd'hui qu' se reprsenter, plus ou moins
confusment, le jeu fantastique de ces tres imaginaires, auxquels
l'organisme ne sert gure que de thtre, et dont l'inintelligible
contemplation absorbe ncessairement la considration, ds-lors trs
secondaire, du petit nombre de phnomnes rels qui constituaient
primitivement le vrai sujet des recherches scientifiques.  cette cause
essentielle d'une strilit plus spciale, il n'est peut-tre pas
inutile d'ajouter ici, comme obstacle accessoire mais gnral, suivant
une remarque dj signale  l'gard de la philosophie chimique, la
subtilit exagre que la plupart des lectriciens actuels ont
introduite dans l'analyse des moindres sources d'lectrisation, et qui
les a frquemment conduits  attribuer une influence videmment
dmesure  des phnomnes presque imperceptibles. C'est ainsi, par
exemple, que souvent on explique, par de trs faibles variations de
l'lectricit atmosphrique, des phnomnes pathologiques trs
considrables, sans tre aucunement arrt par l'absurde disproportion
entre l'intensit des rsultats effectifs et celle des principes
prtendus. Toutefois, il faut reconnatre qu'une telle cause
d'aberrations affecte bien plus aujourd'hui la thorie du dveloppement
spontan de l'lectrisation animale que celle relative  l'influence
physiologique des lectrisations extrieures. Sous l'un et l'autre
aspect, ce sont d'aussi vicieuses exagrations qui fournissent un
fondement spcieux  l'argumentation sophistique des physiologistes
mtaphysiciens contre toute action lectrique dans l'organisme.

Telles sont les diverses lacunes fondamentales que prsente la biologie
actuelle relativement aux diffrentes conditions purement physiques
indispensables au dveloppement des phnomnes physiologiques,
considres surtout en ce qu'elles ont de commun  l'ensemble total des
corps vivans, et tudies suivant l'ordre hirarchique tabli, dans cet
ouvrage, entre les principales branches de la physique gnrale. Mais
l'analyse exacte des conditions d'existence qui offrent les caractres
chimiques constitue, en outre, dans la thorie prliminaire des
_milieux_ organiques, une seconde division essentielle, dont
l'importance n'est certainement pas moindre, et dont les progrs ne sont
jusqu'ici gure plus satisfaisans.

Rduite  ce qui est strictement gnral, cette dernire tude a pour
objet propre la dtermination rationnelle de l'influence physiologique
fondamentale exerce par l'air et par l'eau, dont le mlange,  divers
degrs, compose directement le _milieu_ commun ncessaire  tous les
tres vivans, en prenant ce terme dans son acception habituelle la plus
circonscrite. Les philosophes allemands qui, de nos jours, ont rig ce
milieu en une sorte de rgne intermdiaire entre les deux mondes
inorganique et organique, comme je l'ai dj indiqu en traitant de la
philosophie chimique, n'ont fait que rendre, sous une forme vicieuse, un
sentiment aussi juste que profond de la haute importance physiologique
d'une telle notion.

La premire considration scientifique  ce sujet consiste 
reconnatre, d'aprs le lumineux aperu de M. de Blainville, que l'air
et l'eau ne doivent point, sous ce rapport, tre tudis sparment, 
la manire des physiciens et des chimistes, mais que leur intime
mlange, dont les proportions seules varient, est constamment
indispensable  tout tat vital. Il serait naturel de le penser, en se
bornant mme  envisager la composition chimique des corps vivans, dont
les divers lmens essentiels ne peuvent se retrouver que dans
l'ensemble de ces deux fluides. Mais ce principe devient surtout
directement sensible sous le point de vue physiologique; puisque, en
discutant avec soin les diffrentes observations, il est maintenant
facile de constater que l'air dpourvu de toute humidit et l'eau
nullement are sont galement contraires  l'existence des tres
vivans, sans aucune distinction d'espces.  cet gard, entre les tres
atmosphriques et les tres aquatiques, animaux ou vgtaux, les mieux
caractriss, il n'existe d'autre diffrence relle que l'ingale
proportion des deux fluides, soit que, chez les uns, l'air, devenu
prpondrant, serve de vhicule  l'eau vaporise, ou que l'eau,
dominant  son tour, apporte aux autres l'air liqufi. Dans les deux
cas, l'eau fournit toujours la premire base indispensable de tous les
liquides organiques, et l'air les lmens essentiels de la nutrition
fondamentale. On sait aujourd'hui que les mammifres les plus levs, et
l'homme lui-mme, prissent ncessairement par la seule influence d'un
desschement convenable de l'air ambiant, aussi bien que les poissons
placs dans une eau que la distillation a suffisamment prive d'air.
Entre ces deux termes extrmes, l'ensemble de la hirarchie biologique,
analyse sous le rapport du sjour, prsente sans doute une multitude
d'intermdiaires, dont les plus tranchs sont seuls un peu connus, o
l'air devenu de plus en plus humide et l'eau de plus en plus are
constituent une suite presque graduelle de milieux physiologiques, dont
chacun correspond  un organisme dtermin. La seule considration des
divers tats d'un organisme unique confirme mme, par d'irrcusables
indications, l'harmonie gnrale que dvoile directement,  cet gard,
la comparaison de l'ensemble des organismes; puisque, chez l'homme par
exemple, les simples variations hygromtriques de l'atmosphre suffisent
pour modifier notablement la marche des phnomnes physiologiques, sans
dpasser la partie de l'chelle hygromtrique compatible avec l'tat
vital.

Mais, si un judicieux examen sommaire d'un tel sujet a rendu dsormais
incontestable la ralit et l'importance de cette tude fondamentale, il
est malheureusement trop facile de reconnatre, quand on veut
entreprendre une analyse vraiment scientifique, que la biologie est
aujourd'hui,  cet gard comme sous les rapports prcdemment signals,
dans une vritable enfance, puisque la question peut tout au plus tre
ainsi regarde comme pose; et encore ne l'est-elle habituellement que
d'une manire vague et obscure. Outre que les limites physiologiques des
variations relatives  la proportion des deux fluides sont jusqu'ici
trs mal dtermines pour la plupart des cas, nous n'avons encore que
des notions extrmement confuses sur le mode de participation de chaque
fluide  l'entretien de la vie gnrale. Un mlange aussi peu intime que
celui des lmens de l'air, doit sans doute produire surtout de
vritables effets chimiques; mais l'oxigne est le seul de ces lmens
dont l'influence physiologique ait t jusqu'ici scientifiquement
tudie, quoique d'une manire finalement peu satisfaisante; quant aux
autres, et principalement quant  l'azote, des physiologistes galement
comptens continuent  s'en former les ides les plus contradictoires. 
l'gard de l'eau, l'obscurit et l'incertitude sont ncessairement
encore plus grandes, vu l'extrme difficult qu'on prouve  concevoir
qu'un appareil chimique aussi peu nergique que l'est tout corps vivant
puisse rellement dcomposer une substance aussi compltement neutre,
comme le supposent cependant aujourd'hui tant de physiologistes.
Toutefois l'importante thorie des hydrates, si heureusement introduite
par les progrs rcens de la chimie, doit sans doute fournir,  ce
sujet, de lumineuses indications, en agrandissant nos ides
fondamentales sur les divers genres d'action chimique dont l'eau est
susceptible; mais jusqu' prsent cette thorie n'a pas t prise en
srieuse considration dans les spculations biologiques, quoique on
commence  y avoir gard sous le point de vue purement anatomique.
Ainsi, la notion positive de l'influence physiologique du milieu gnral
demeure encore profondment indtermine. On ne saurait donc tre
surpris,  plus forte raison, qu'il n'existe jusqu' prsent aucune loi
scientifique sur l'apprciation comparative, ncessairement bien plus
dlicate, des divers modes et degrs de cette influence dans les
principales divisions de la hirarchie biologique, o nous ne voyons pas
mme nettement si une telle condition d'existence devient plus ou moins
invitable  mesure que l'organisme s'lve.

Quoique la thorie fondamentale des milieux organiques ne doive sans
doute strictement comprendre que les agens extrieurs dont l'action
physiologique est rigoureusement gnrale, et par suite seule
indispensable, cependant, pour complter cette thorie, et mme pour
l'claircir, on sera naturellement conduit, ce me semble,  y
incorporer bientt, du moins  titre d'appendice essentiel, l'analyse
rationnelle des modifications spciales les plus prononces qu'impriment
 certains organismes certaines substances correspondantes; car un tel
sujet rentre ncessairement aussi dans la grande tude de l'harmonie
primordiale entre le monde organique et le monde inorganique. Une
meilleure philosophie mdicale tend fort heureusement de nos jours 
diminuer de plus en plus le nombre des _spcifiques_ proprement dits, si
abusivement multiplis par l'empirisme mtaphysique des temps
antrieurs. Mais ce serait tomber dans une exagration non moins
irrationnelle et non moins nuisible, que de mconnatre, au contraire,
en principe, l'incontestable influence exerce par plusieurs substances
spciales sur divers organismes dtermins, et mme sur divers tissus
lmentaires. Il serait videmment absurde de concevoir qu'une
spcialit aussi caractrise dans l'tat normal, comme on le voit 
l'gard des alimens et des poisons, cesst brusquement dans l'tat
pathologique  l'gard des mdicamens, puisque ces deux ordres de
substances extrieures ne diffrent pas plus radicalement l'un de
l'autre que ces deux tats de l'organisme. Aussi le dogmatiste le plus
proccup ne niera-t-il jamais srieusement l'action spcifique de
l'alcool, de l'opium, etc., soit au degr physiologique, soit au degr
pathologique. Or, la ralit d'un tel genre d'effets tant une fois mise
hors de toute discussion, il importe beaucoup, non-seulement pour les
progrs de la saine thrapeutique, mais aussi pour le perfectionnement
de la simple biologie abstraite, qui doit seule ici nous intresser, de
les soumettre systmatiquement  de vritables tudes scientifiques, 
cause de la lumire gnrale qui doit ncessairement en rejaillir sur
l'analyse des conditions plus fondamentales de l'existence des corps
vivans. Par cela mme que de semblables actions sont spciales et
discontinues, et par suite non indispensables, la mthode exprimentale
peut s'appliquer, d'une manire bien plus certaine et mieux
circonscrite, en mme temps que plus varie,  leur exacte exploration.
Leur tude doit donc rationnellement complter la doctrine biologique
prliminaire que j'ai qualifie de thorie des milieux organiques, 
laquelle elle fournit, par sa nature, des ressources essentielles qui
lui sont propres et qui ne sauraient rsulter d'aucune autre voie.
Malheureusement ce complment ncessaire est aujourd'hui encore moins
avanc que le sujet principal, malgr la multitude d'observations,
incohrentes ou mme inacheves, dj recueillies  cet gard.

L'imperfection fondamentale que nous venons de constater, sous tous les
rapports importans, dans cette partie prliminaire de la physiologie
positive,  peine bauche jusqu'ici, et qui constitue cependant une
introduction aussi videmment indispensable  l'tude rationnelle des
lois relles de la vie, suffit pour faire aisment concevoir _ priori_
combien cette tude, que nous avons dsormais  considrer directement,
doit tre aujourd'hui dans l'enfance, non-seulement comme peu avance
encore, mais mme comme institue d'une manire insuffisante. Quiconque,
en effet, apprciera judicieusement l'ensemble des spculations
actuelles sur ce grand sujet, sans se laisser blouir par l'imposant
appareil de la multitude de matriaux particuliers dont la science est
maintenant enrichie, et,  beaucoup d'gards, encombre, reconnatra
clairement que la physiologie proprement dite n'a commenc que de nos
jours, et seulement encore chez un petit nombre d'intelligences d'lite,
 atteindre son vritable tat positif; et que, chez la plupart de ceux
qui la cultivent, elle n'est point sortie aujourd'hui, sous divers
aspects essentiels, de l'tat mtaphysique: comme l'expliquera
d'ailleurs trs bien l'histoire gnrale de l'esprit humain dans le
volume suivant.

Cet tat prsent de la science ne peut tre nettement conu que d'aprs
la considration philosophique de ses antcdens les plus immdiats
depuis environ un sicle. Le mouvement fondamental imprim par notre
grand Descartes  l'ensemble de la raison humaine, et tendant 
positiver directement toutes nos spculations essentielles, a produit,
en physiologie, l'illustre cole de Boerrhaave, qui, entreprenant une
opration philosophique alors prmature, fut entran par un sentiment
exagr et mme vicieux de la subordination ncessaire de la biologie
envers les parties antrieures et plus simples de la philosophie
naturelle,  ne concevoir d'autre moyen de rendre enfin positive l'tude
de la vie que par sa fusion,  titre de simple appendice, dans le
systme gnral de la physique inorganique. Une invitable raction,
dtermine par les consquences absurdes auxquelles devait
ncessairement conduire le dveloppement effectif d'une telle aberration
philosophique, aboutit  la thorie de Stahl, qu'on peut regarder comme
la formule la plus scientifique de l'tat mtaphysique de la
physiologie. Depuis cette poque, il n'y a eu rellement, et il n'y a
encore chez le vulgaire des biologistes, de lutte directe et ostensible
qu'entre ces deux coles antagonistes, qui, en France, se trouvent, en
quelque sorte, personnifies par les deux clbres Facults de Paris et
de Montpellier. En considrant avec attention l'histoire gnrale de
cette grande lutte, on reconnat aisment que le caractre organique y a
toujours essentiellement appartenu  l'cole mtaphysique, qui
remplissait au moins la principale condition de concevoir la physiologie
comme science distincte: l'cole physico-chimique n'a eu d'efficacit
relle que par une action purement critique, de plus en plus seconde
par les progrs effectifs de la science, qui dvoilaient, avec une
vidence croissante, la dpendance fondamentale des lois organiques 
l'gard des lois inorganiques. Cette action a produit, dans les
conceptions essentielles de la physiologie mtaphysique, des
modifications graduelles, tendant continuellement  les rapprocher
davantage de l'tat positif, et dont il suffit ici de signaler les deux
principales, formules l'une par la thorie de Barthez, et l'autre par
celle de Bichat, compares toutes deux  la thorie primitive de Stahl.

La conception de Barthez ne semble d'abord diffrer de celle de Stahl
que dans l'expression, seulement, en ce qu'il nomme _principe vital_ la
mme entit mtaphysique que son illustre prdcesseur avait appele
_me_, et Van-Helmont _arche_. Mais, pour un ordre d'ides aussi
chimrique, un tel changement d'nonc indique toujours ncessairement
une modification effective de la pense principale. Aussi peut-on
affirmer, sans hsitation, que la formule de Barthez reprsente un tat
mtaphysique de la physiologie plus loign de l'tat thologique que ne
le supposait la formule employe par Stahl, de mme que celle-ci avait,
 son tour, une supriorit exactement analogue envers la formule de
Van-Helmont. Il suffirait, pour s'en convaincre, de considrer
l'admirable discours prliminaire dans lequel Barthez tablit, d'une
manire si nette et si ferme, les caractres essentiels de la saine
mthode philosophique, aprs avoir si victorieusement dmontr l'inanit
ncessaire de toute tentative sur les causes primordiales et la nature
intime des phnomnes d'un ordre quelconque, et rduit hautement toute
science relle  la dcouverte de leurs _lois_ effectives. On ne saurait
donc douter que l'intention dominante de Barthez ne ft de dgager enfin
irrvocablement la science biologique de la vaine tutelle mtaphysique
dans laquelle il la trouvait si profondment entrave; et telle n'tait
point videmment la tendance de Stahl, qui, ainsi que je l'ai ci-dessus
caractrise, ne constituait en effet qu'une nergique raction contre
les exagrations physico-chimiques de Boerrhaave. Mais, comme je l'ai
dj indiqu au volume prcdent, faute d'avoir tudi la mthode
positive  sa vritable source, le systme des sciences mathmatiques,
Barthez ne la connaissait point d'une manire assez complte ni assez
familire pour que la grande rforme qu'il avait si bien projete
n'avortt point ncessairement et radicalement dans l'excution d'une
entreprise que l'tat de l'esprit humain rendait certainement
prmature. C'est ainsi que, entran  son insu par la tendance mme
qu'il combattait, aprs avoir d'abord introduit son principe vital 
titre de simple formule scientifique, uniquement consacre  dsigner
abstraitement la cause inconnue des phnomnes vitaux, il fut
invitablement conduit  investir ensuite ce prtendu principe d'une
existence relle et trs complique, quoique profondment
inintelligible, que son cole a, de nos jours, si amplement dveloppe.
Mais, quelle qu'ait d tre l'inefficacit d'une entreprise aussi mal
prpare, on ne saurait mconnatre l'intention videmment progressive
qui en avait dict la pense premire.

Cet esprit progressif est beaucoup plus prononc dans la thorie
physiologique de Bichat, aujourd'hui gnralement admise, quoiqu'elle
prsente aussi, en ralit, le caractre essentiel des conceptions
mtaphysiques, c'est--dire l'emploi des entits. La nature de ces
entits s'y trouve, en effet, notablement perfectionne, et tend bien
davantage  rapprocher la science de l'tat pleinement positif,
puisqu'un sige dtermin et visible leur est ncessairement impos, au
lieu du sige minemment vague et mystrieux des entits imagines par
Stahl et mme par Barthez. Mais, quelque rel et important que soit un
tel progrs pour acclrer la transition finale de la biologie dynamique
vers son entire positivit, on ne peut vritablement y voir qu'une
dernire transformation de la physiologie mtaphysique, telle que Stahl
l'avait formule. Car, en examinant le rle que Bichat prescrit  ses
diverses forces vitales, il est clair qu'elles interviennent dans les
phnomnes  la manire des anciennes entits spcifiques introduites en
physique et en chimie, pendant la priode mtaphysique de ces deux
sciences fondamentales, sous le nom de facults ou vertus occultes, que
Descartes a si nergiquement poursuivies, et que Molire a si
heureusement ridiculises. Un tel caractre est surtout irrcusable 
l'gard de cette prtendue _sensibilit organique_, vraiment rduite,
par sa dfinition inintelligible et contradictoire,  une simple
existence nominale, et dont les affections diverses paraissent
nanmoins suffire  Bichat pour _expliquer_ les phnomnes
physiologiques, tandis qu'on ne fait ainsi que reproduire leur nonc
sous une forme abusivement abstraite: comme, par exemple, quand Bichat
croit avoir rendu raison du passage successif de divers liquides dans un
mme canal excrteur, en se bornant  dire que la sensibilit organique
de ce conduit est successivement en harmonie avec chacun d'eux et
antipathique  tous les autres.

On peut nanmoins conjecturer, d'une manire trs plausible, que si une
mort,  jamais dplorable, n'avait point brusquement tranch le
dveloppement original de la thorie de Bichat, cet admirable gnie, qui
naissait en un temps suffisamment opportun, serait parvenu, par ses
efforts spontans,  rompre entirement les entraves mtaphysiques que
son ducation lui imposait, et dont il venait dj d'attnuer aussi
utilement la prpondrance. Chacun reconnatra aisment, en effet, que,
sous cet aspect fondamental, le grand Trait de l'_Anatomie gnrale_,
quoique postrieur de bien peu d'annes, est en progrs notable sur le
Trait _de la vie et de la mort_. Dans la construction mme de sa
thorie mtaphysique des forces vitales, Bichat a certainement
introduit, le premier, sous le titre de _proprits de tissu_, une
considration capitale, videmment destine, par son extension
graduelle,  absorber invitablement toutes les conceptions
ontologiques, et  prparer ainsi l'entire positivit des principales
notions lmentaires de la physiologie. Car, l'opration philosophique
se rduit ici essentiellement  substituer aux anciennes ides de
_forces_ de simples ides de _proprits_, en consacrant ce terme  la
seule acception positive de dsigner les actes les plus gnraux dans
lesquels puissent tre dcomposs les divers phnomnes biologiques. Or,
la cration de Bichat sur les proprits de tissu remplissait cette
condition fondamentale envers une classe d'effets trs tendue quoique
partielle. C'est ainsi que la thorie de Bichat, en mme temps qu'elle
amendait trs heureusement la doctrine mtaphysique de Stahl et de
Barthez, prparait d'ailleurs les voies directes de son entire
rformation, en prsentant le germe immdiat et mme l'exemple
caractristique de conceptions purement positives. Tel est l'tat prcis
dans lequel se trouve encore aujourd'hui la philosophie physiologique
chez la plupart des esprits qui s'y livrent. La lutte gnrale entre la
tendance mtaphysique et la tendance physico-chimique, entre l'cole de
Stahl et celle de Boerrhave, en est essentiellement demeure au point o
la grande impulsion de Bichat l'avait amene.

Il est cependant sensible que le progrs ultrieur de la science ne
saurait tre, sans de graves dangers, indfiniment abandonn aux
oscillations dsordonnes qui rsultent du simple antagonisme spontan
de ces deux mouvemens contraires, dont chacun,  sa manire, prsente un
caractre radicalement vicieux, puisque, s'ils ne se contenaient point
mutuellement, le premier dterminerait directement une vritable
rtrogradation vers l'tat thologique, et le second une sorte de
dissolution anarchique de toute doctrine physiologique proprement dite;
 peu prs comme les deux grandes tendances politiques, l'une
rtrograde, l'autre rvolutionnaire, qui se disputent si dplorablement
aujourd'hui la suprme direction sociale, et avec lesquelles en effet
nos deux tendances physiologiques ont une affinit incontestable,
quoique mconnue du vulgaire des observateurs. Qu'une telle pondration
ait t, et soit mme encore, provisoirement indispensable  la
conservation et au dveloppement de la science, aucun bon esprit ne peut
en douter. Mais les prtendus clectiques qui conoivent cet tat
transitoire comme un ordre dfinitif, mconnaissent certainement, d'une
trange manire, et les vrais besoins fondamentaux de l'esprit humain et
la marche gnrale de son dveloppement historique, ainsi que le
tmoigne clairement la situation actuelle des parties les plus avances
de la philosophie naturelle, dont chacune jadis a aussi pass par une
phase analogue. La science physiologique n'aura donc atteint sa
vritable maturit, son progrs ne deviendra direct et rationnel, que
lorsque l'universelle prpondrance de conceptions lmentaires purement
positives, appropries  la nature effective des phnomnes biologiques,
aura enfin irrvocablement relgu, dans le simple domaine de
l'histoire, ce dplorable conflit entre deux impulsions  peu prs
galement nuisibles, quoiqu' des titres trs diffrens. Or, tous les
symptmes essentiels d'une issue philosophique aussi dsirable me
paraissent raliss aujourd'hui; les deux coles se sont mutuellement
assez discrdites pour s'annuller rciproquement: et, en mme temps, le
dveloppement naturel de la science a fourni, ce me semble, tous les
moyens indispensables pour commencer directement  procder  son
institution dfinitive. Telle est,  mes yeux, la tche caractristique
de la gnration scientifique actuelle, qui n'a essentiellement besoin
que de s'en rendre plus digne par une ducation mieux dirige, dont j'ai
suffisamment dtermin, dans les leons prcdentes, et surtout dans la
quarantime, le vritable esprit gnral[37].

      [Note 37: Si, par la complication suprieure des
      phnomnes, la formation de la physiologie devait tre
      ncessairement postrieure  celle des autres branches
      fondamentales de la philosophie naturelle, selon les
      principes tablis dans ce Trait, on a droit d'esprer au
      moins, que, par une sorte de compensation de ce retard
      invitable, le dveloppement ultrieur de cette science
      pourra suivre une marche plus rationnelle et plus rapide, en
      profitant de l'exprience philosophique que prsentent les
      sciences antcdentes, pour ne point s'arrter  certaines
      phases transitoires qui n'taient pas absolument
      indispensables, et qui tenaient seulement  la nouveaut de
      la situation de l'esprit humain quand il passait, dans ses
      premiers lans scientifiques, de l'tat mtaphysique 
      l'tat vraiment positif. C'est ainsi que, relativement  la
      physique surtout, nous avons reconnu, entre ces deux tats,
      une transition intermdiaire, encore pendante de nos jours 
      plusieurs gards, et caractrise par le rgne des fluides
      et des thers fantastiques, substitus aux entits comme
      celles-ci jadis aux dieux et aux gnies. La physiologie peut
      certainement viter aujourd'hui, par une heureuse direction
      philosophique, devenue dsormais possible, de subir une
      semblable prparation, qui, dans ce cas, serait presque sans
      excuses. Comme les biologistes sont, par la nature de leurs
      tudes, les plus disposs, parmi les savans actuels, 
      prendre convenablement en considration la marche gnrale
      de l'esprit humain, il faut esprer qu'ils sauront pargner
       leur science cette halte inutile et honteuse. Mais leur
      ducation ordinaire est encore tellement vicieuse, qu'on
      peut,  cet gard, conserver quelques doutes trs lgitimes,
      en les voyant, dans la physique actuelle, porter prcisment
      leur principale attention sur ces chimres
      quasi-mtaphysiques.]

Le vrai caractre philosophique de la physiologie positive consistant,
comme je l'ai tabli,  instituer partout une exacte et constante
harmonie entre le point de vue statique et le point de vue dynamique,
entre les ides d'organisation et les ides de vie, entre la notion de
l'agent et celle de l'acte, il en rsulte videmment, dans le sujet
fondamental qui nous occupe, la stricte obligation de rduire toutes les
conceptions abstraites de _proprits_ physiologiques  la seule
considration de phnomnes lmentaires et gnraux, dont chacun
rappelle ncessairement  notre intelligence l'insparable pense d'un
sige plus ou moins circonscrit mais toujours dtermin. On peut dire,
en un mot, sous une forme plus prcise, que la rduction des diverses
_fonctions_ aux _proprits_ correspondantes doit toujours tre
envisage comme la simple suite de la dcomposition habituelle de la vie
gnrale elle-mme dans les diffrentes fonctions, en cartant toute
vaine prtention  rechercher les _causes_ des phnomnes, et ne se
proposant que la dcouverte de leurs _lois_. Sans cette indispensable
condition fondamentale, les ides de proprits reprendraient
ncessairement, en physiologie, leur ancienne nature d'entits purement
mtaphysiques. Conformment aux indications prcdentes, la conception
vraiment originale, et trop peu apprcie, de Bichat sur les proprits
de tissu, contient, en effet, le premier germe direct de cette
rnovation capitale. Mais ce grand travail ne peut rellement servir
qu' bien caractriser la vritable nature de cette opration
philosophique, et ne contient nullement d'ailleurs la solution, mme
bauche, du problme. Outre la confusion secondaire entre les
proprits de tissu et de simples proprits physiques, comme  l'gard
de la _contractilit par dfaut d'extension_ de Bichat, qui, videmment,
n'est autre chose que l'lasticit, la conception gnrale se trouve
directement fausse, dans son principe mme, par l'irrationnelle
distinction entre les proprits de tissu et les proprits vitales.
Car, une proprit quelconque ne saurait tre admise en physiologie,
sans que, de toute ncessit, elle soit  la fois vitale et de tissu;
vitale, en tant que particulire  l'tat de vie, et de tissu en tant
que toujours manifeste par un tissu dtermin. Telle est l'origine
logique du caractre essentiellement mtaphysique que Bichat a conserv,
tout en l'amliorant,  ses diverses proprits _vitales_.

En s'efforant d'accorder, autant que possible, les diffrens degrs
gnraux de l'analyse physiologique avec ceux de l'analyse anatomique,
on peut poser,  ce sujet, comme principe philosophique, que l'ide de
_proprit_, qui indique le dernier terme de l'une, doit ncessairement
correspondre  l'ide de _tissu_, terme extrme de l'autre; tandis que
l'ide de _fonction_ correspond, au contraire,  celle d'_organe_: de
telle sorte que les notions successives de fonction et de proprit
prsentent entre elles une gradation intellectuelle parfaitement
semblable  celle qui existe entre les notions d'organe et de tissu,
avec la seule diffrence fondamentale de l'acte  l'agent. D'aprs cette
relation gnrale, qui me semble constituer, en philosophie biologique,
une rgle incontestable et importante, on peut, je crois, tablir dj,
d'une manire rigoureuse, une premire division principale entre les
diverses proprits physiologiques. Nous avons reconnu, en effet, dans
la quarante-unime leon, que les diffrens lmens anatomiques doivent
tre d'abord distingus en un tissu fondamental et gnrateur (le tissu
cellulaire), et divers tissus secondaires et spciaux qui rsultent de
l'intime combinaison anatomique de certaines substances caractristiques
avec cette trame primordiale et commune. Les proprits physiologiques
doivent donc aussi tre ncessairement divises en deux groupes
essentiels, comprenant l'un les proprits gnrales qui appartiennent 
tous les tissus et qui constituent la vie propre du tissu cellulaire
fondamental, et l'autre les proprits spciales qui caractrisent
physiologiquement ses modifications les plus tranches, c'est--dire, le
tissu musculaire et le tissu nerveux.

Cette premire division, ainsi indique par l'anatomie, me semble
d'autant plus rationnelle qu'elle concourt spontanment, d'une manire
vraiment frappante, avec la grande distinction physiologique, si bien
tablie par Bichat, entre la vie organique ou plutt vgtative, et la
vie animale proprement dite; puisque le premier ordre de proprits doit
ncessairement constituer, par sa nature, le fond essentiel de la vie
gnrale commune  tous les tres organiss et  laquelle se rduit
l'existence vgtale; tandis que le second se rapporte exclusivement, au
contraire,  la vie spciale des tres anims. Une telle correspondance
est minemment propre  faciliter l'application de cette rgle
lmentaire, aussi bien qu' rendre le principe plus irrcusable.

Si nous considrons maintenant  quel point est dj parvenue, chez les
esprits les plus avancs, la construction effective de cette thorie
physiologique fondamentale, nous reconnatrons que l'opration peut tre
envisage comme suffisamment accomplie  l'gard des proprits
spciales, relatives aux deux grands tissus secondaires essentiellement
animaux: en sorte que, suivant la marche naturelle de notre
intelligence, le cas le plus tranch est aussi le mieux apprci. Tous
les phnomnes gnraux de la vie animale sont aujourd'hui assez
unanimement rattachs  l'irritabilit et  la sensibilit, considres
chacune comme l'attribut caractristique d'un tissu nettement dfini,
au moins dans les degrs suprieurs de l'chelle zoologique. Mais il
rgne encore une extrme confusion et une profonde divergence  l'gard
des proprits vraiment gnrales, qui correspondent  la vie
universelle ou vgtative. Nanmoins, l'exacte analyse fondamentale de
cette premire classe de proprits est videmment encore plus
indispensable que celle de l'autre  la constitution rationnelle et
dfinitive de la physiologie positive, non-seulement  cause de leur
gnralit suprieure, mais surtout aussi parce que, la vie vgtative
tant la base ncessaire de la vie animale, le vague et l'obscurit qui
subsistent encore sur les notions lmentaires de la premire doivent
invitablement empcher toute conception complte et satisfaisante de la
seconde. La science est donc certainement aujourd'hui, sous ce rapport
capital, dans un tat purement provisoire; puisque cette grande
opration philosophique a t jusqu'ici conduite suivant un ordre
entirement inverse de celui qu'exige sa nature.

De tous les biologistes actuels, M. de Blainville me parat tre, sans
aucun doute, celui qui a le mieux compris,  cet gard, les vrais
besoins essentiels de la physiologie positive; en mme temps qu'il a
plus profondment senti qu'aucun autre le vritable esprit philosophique
d'une telle thorie, comme l'indique le mmorable cours de physiologie
compare auquel j'ai fait si frquemment allusion dans ce volume.
Nanmoins, outre que cet illustre biologiste ne me semble pas avoir
lui-mme assez nettement tabli, tout en s'y conformant, la division
primitive que je viens de signaler, son analyse fondamentale des
proprits gnrales, quoique incomparablement suprieure  toutes les
tentatives prcdentes, n'est peut-tre point suffisante pour servir
dsormais de base effective au dveloppement rationnel de la science
vitale. Cette analyse consiste  reconnatre, dans la vie vgtative
commune  tous les tres organiss, trois proprits essentielles,
l'hygromtricit, la capillarit et la rtractilit[38], attributs
caractristiques du tissu primordial. Or, en exceptant cette dernire
proprit, qui remplit videmment toutes les conditions convenables, et
qui ne peut plus tre le sujet d'aucun dissentiment capital, il est
peut-tre incertain qu'une telle analyse corresponde suffisamment  la
nature de l'opration propose. Les proprits purement physiques ou
chimiques des tissus vivans doivent tre, sans doute, nettement spares
des proprits vraiment organiques, sauf  les tudier pralablement
avec beaucoup de soin, et d'une manire plus satisfaisante qu'on ne l'a
fait encore. Il semble donc que les deux premires proprits gnrales
admises par M. de Blainville, n'ont pas assez profondment le vritable
caractre physiologique, quoique leur ralit et leur importance soient
d'ailleurs incontestables. Ces deux proprits ne sont peut-tre point
aussi assez distinctes l'une de l'autre, puisque la facult
hygromtrique des tissus parat frquemment tenir  une simple action
capillaire. Enfin, on peut surtout craindre que l'ensemble de ces trois
proprits ne suffise pas  reprsenter exactement tous les phnomnes
organiques dont elles sont regardes comme caractrisant les actes les
plus lmentaires. Une discussion ultrieure, convenablement fonde sur
l'usage effectif d'une telle thorie dans les diverses spculations
biologiques, pourra seule,  cet gard, dissiper tous les doutes, et
dterminer, s'il y a lieu, l'assentiment universel des physiologistes
rationnels. Il suffisait, suivant l'esprit de ce trait, de constater
clairement ici l'incertitude et l'obscurit qui subsistent encore
habituellement sur les notions rudimentaires de la physiologie positive,
dont la constitution systmatique manque ainsi essentiellement d'un
premier principe indispensable. Tel est le motif vident de l'importance
que j'ai d attacher  caractriser avec soin cette situation provisoire
et prcaire de la doctrine physiologique.

      [Note 38: Cette dnomination, qui correspond  la fois 
      la _contractilit de tissu_ et  la _contractilit organique
      insensible_ de Bichat, a t trs heureusement introduite
      pour viter l'quivoque si profondment inhrente
      aujourd'hui au mot de _contractilit_, depuis l'emploi
      irrationnel et abusif qu'on a fait d'un terme aussi clair
      par lui-mme. Elle est exclusivement destine, chez M. de
      Blainville,  dsigner la tendance directe et constante de
      tous les tissus, et surtout du tissu gnrateur,  se
      resserrer spontanment et graduellement sous l'influence
      d'un stimulant quelconque, comme l'action d'un alcali, la
      chaleur, etc, tandis que le nom d'_irritabilit_, qui
      reprsente en mme temps la _contractilit organique
      sensible_ et la _contractilit animale_ de Bichat, indique,
      depuis Haller, la facult de contraction rapide, sensible,
      et intermittente que peut seule dvelopper, dans le tissu
      musculaire, l'action nerveuse, momentanment remplace
      quelquefois par l'lectrisation galvanique.]

Une telle imperfection fondamentale dans les rudimens gnraux des
conceptions physiologiques, fait assez prsumer combien doit tre encore
arrire l'tude directe,  la fois positive et rationnelle, de la vie
vgtative ou organique elle-mme, base ncessaire des phnomnes plus
spciaux et plus levs qui constituent l'animalit. Non-seulement la
coordination des divers phnomnes essentiels, et par suite leur
explication, restent aujourd'hui  peine bauches; mais leur simple
analyse prliminaire demeure mme jusqu'ici fort incomplte et trs peu
satisfaisante. On ne peut maintenant regarder comme suffisamment
arrt, et exclusivement chez les biologistes les plus avancs, que le
plan gnral d'une semblable tude, rsultant d'une premire
apprciation philosophique de l'ensemble des phnomnes vitaux. Je ne
connais,  ce sujet, rien d'aussi rationnel que le beau travail de M. de
Blainville dans la conception de son cours de physiologie[39], qui me
parat remplir dj, sauf divers perfectionnemens secondaires, toutes
les grandes conditions d'un programme convenablement systmatique,
destin  diriger, avec une pleine efficacit, la suite des recherches
ultrieures qu'exige dsormais la construction directe de la saine
doctrine bionomique, en considrant tous les divers essais antrieurs
comme n'ayant pu fournir que de simples matriaux, susceptibles, le plus
souvent, d'une indispensable rvision.

      [Note 39: Pour suppler, autant que possible, 
      l'entire publication, si dsirable  tant de titres, du
      systme physiologique de M. de Blainville, tous les esprits
      philosophiques, pourvu que la considration positive d'un
      tel sujet leur soit dj suffisamment familire, pourront
      aujourd'hui fort utilement consulter le tableau synoptique
      minemment remarquable que ce grand biologiste en a compos,
      et qui indique, d'une manire trs lumineuse, les vrais
      caractres d'une coordination pleinement rationnelle de
      l'ensemble des phnomnes vitaux.]

Quoique la discussion formelle de ce plan ft ici dplace, je dois
nanmoins y signaler un trs heureux perfectionnement dans la division
la plus gnrale des phnomnes physiologiques. Il consiste  distinguer
soigneusement d'avec les _fonctions_ proprement dites, toujours rduites
dsormais  l'action d'un organe ou, tout au plus, d'un appareil bien
dtermin, les phnomnes plus composs et trs diffrens, qu'on leur
avait vaguement assimils jusqu'alors, et qui rsultent, d'une manire
plus ou moins ncessaire, de l'ensemble des diverses fonctions
essentielles, comme, par exemple, la production de la chaleur vitale,
dont Chaussier tait all jusqu' faire, non-seulement une fonction,
mais mme une vraie proprit directe, sous le nom mtaphysique de
_caloricit_. Sans cette indispensable division, il est videmment
impossible de se former aucune notion claire et rigoureuse de ce que les
biologistes doivent entendre, en gnral, par une _fonction_. Mais,
ainsi conue, l'analyse physiologique prsentera toujours, dans la
succession ncessaire de ses divers degrs principaux, une marche
rationnellement conforme  celle qui caractrise l'analyse anatomique,
suivant la loi ci-dessus indique. L'ide fondamentale de _proprit_
correspondra dsormais  la notion lmentaire de _tissu_, l'ide de
_fonction_  celle d'_organe_, et la notion dfinitive de _rsultat_ 
la considration finale de l'ensemble de l'_organisme_: la gradation
tant essentiellement analogue dans les deux ordres de conceptions, et
la comparaison d'un ordre  l'autre rappelant sans cesse  notre esprit
l'indispensable relation de l'acte  l'agent, qui constitue, par sa
nature, le fond gnral de toute la philosophie biologique.

Les fonctions proprement dites qui appartiennent  la vie vgtative,
envisage dans l'ensemble total de la hirarchie biologique, se
rduisent, par leur nature,  deux vraiment fondamentales, dont
l'antagonisme continu correspond  la dfinition mme de la vie: 1
l'_absorption_ intrieure des matriaux nutritifs puiss dans le systme
ambiant, d'o rsulte invitablement, d'aprs leur assimilation
graduelle, la nutrition finale; 2 l'_exhalation_  l'extrieur des
molcules, ds-lors trangres, qui se dsassimilent ncessairement 
mesure que cette nutrition s'accomplit. Aucune autre notion primordiale
ne saurait entrer dans la conception gnrale et abstraite de la vie
organique, quand on en carte, avec une rigueur vraiment scientifique,
toute ide relative  la vie animale, dont l'influence ne peut
d'ailleurs consister,  cet gard, qu' perfectionner cette double
opration lmentaire,  mesure que ses diffrens actes se spcialisent
davantage par la complication croissante de l'organisme. D'un autre
ct, on ne peut supprimer, par la pense, aucun des trois lmens
essentiels qui viennent d'tre indiqus, sans dtruire aussitt la vraie
notion gnrale de ce grand mouvement vital, chez les tres mme les
plus simples, soit qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre des deux
fonctions caractristiques. Dans aucun organisme en effet, les matires
assimilables ne peuvent tre directement incorpores ni au lieu mme o
s'est opre leur absorption, ni sous leur forme primitive: leur
assimilation relle exige toujours un certain dplacement, et une
prparation quelconque qui s'accomplit pendant ce trajet. Il en est de
mme, en sens inverse, pour l'exhalation, qui suppose constamment que
les particules, devenues trangres  une portion quelconque de
l'organisme, ont t finalement exhales en un autre point, aprs avoir
prouv, dans ce transport ncessaire, d'indispensables modifications.
Sous ce point de vue fondamental, comme sous tant d'autres, on a, ce me
semble, fort exagr la vritable distinction entre l'organisme animal
et l'organisme vgtal, surtout lorsqu'on a voulu riger la _digestion_
en un caractre essentiel de l'animalit. Car, en se formant de la
digestion la notion la plus gnrale, qui doit s'tendre  toute
prparation des alimens indispensable  leur assimilation effective, il
est clair qu'une telle prparation existe ncessairement dans les
vgtaux aussi bien que chez les animaux, quoiqu'elle y soit, sans
doute, moins profonde et moins varie, par suite de la simplification
simultane des alimens et de l'organisme. Une remarque analogue peut
galement s'appliquer au mouvement des fluides, soit rcrmentitiels,
soit excrmentitiels. Sans doute, chez les animaux seuls, et mme
uniquement  un certain degr d'lvation dans l'chelle zoologique, ce
mouvement fondamental donne lieu  une vritable circulation, qui
suppose toujours un organe central d'impulsion, ncessairement emprunt
 la vie animale proprement dite. Mais il serait nanmoins videmment
impossible de concevoir le moindre organisme sans le mouvement continuel
d'un fluide gnral tenant en suspension ou en dissolution les matires
absorbes ou les matires dsagrges pour les transporter, par
endosmose et exosmose au moins, au lieu de leur incorporation ou de leur
exhalation dfinitive: cette perptuelle oscillation, qui ne suppose
nullement un ordre spcial de vaisseaux, et qui peut directement
s'oprer  travers la trame celluleuse primordiale, est galement
indispensable aux vgtaux et aux animaux; tout comme la prparation
correspondante des matriaux ou des rsidus, dont elle est
ncessairement toujours accompagne. Tels demeurent donc les trois
lmens gnraux de chacune des deux grandes fonctions vgtatives,
rduites mme  ce qu'elles ont de strictement commun  l'ensemble de la
hirarchie organique.

Une telle analyse montre clairement que les actes essentiels dont se
compose la vie vgtative sont, par leur nature, de simples phnomnes
physico-chimiques, comme je l'ai indiqu dans la quarantime leon:
physiques, quant au mouvement des molcules assimilables ou exhalables;
chimiques, en ce qui concerne les modifications successives de ces
diverses substances. Sous le premier aspect, ils dpendent des
proprits hygromtrique, capillaire, et rtractile du tissu
fondamental; sous le second, beaucoup plus obscur jusqu'ici, ils se
rapportent  l'action molculaire que comporte sa composition
caractristique. C'est dans un tel esprit qu'il faut concevoir
l'explication des phnomnes purement organiques, et que leur analyse
positive doit tre institue; tandis qu'une tout autre manire de voir
doit prsider  l'tude des phnomnes essentiellement animaux, comme la
leon suivante l'indiquera spcialement.

L'tude fondamentale de la vie gnrale, ainsi caractrise, ne peut pas
mme tre aujourd'hui regarde comme organise d'une manire
convenablement rationnelle. Car, d'aprs la leon prcdente, nous avons
reconnu que la biotaxie, bien plus avance que la physiologie proprement
dite, ne voit dsormais, dans l'organisme vgtal, que le dernier degr
d'une hirarchie ncessairement unique, dont les divers rangs principaux
diffrent ordinairement davantage les uns des autres qu'aucun d'eux de
ce terme extrme. Il est indispensable qu'une semblable conception
dirige habituellement aussi les spculations physiologiques relatives
aux fonctions organiques ou vgtatives, uniformment analyses pour
l'ensemble des tres vivans, ce qui, on peut l'affirmer, n'a jamais t
tent jusqu'ici. Tant que cette grande condition philosophique demeure
inaccomplie, les tudes restent ncessairement incompltes, avec quelque
sagesse qu'elles soient d'ailleurs entreprises, et ne peuvent nullement
tablir aucun point essentiel d'une doctrine physiologique vraiment
dfinitive. On conoit, en effet, que l'organisme vgtal prsentant,
dans toute leur simplicit, les fonctions dont il s'agit de dcouvrir
les lois fondamentales, dgages des diverses influences plus ou moins
accessoires qui les compliquent toujours,  un degr quelconque, chez
les animaux, ce cas doit tre, par sa nature, le plus directement propre
 nous dvoiler nettement la partie vraiment primordiale de ce sujet
difficile. Mais, d'une autre part, la considration immdiate et isole
de ce cas extrme et exceptionnel, ne peut gure apporter une vritable
lumire dans la thorie gnrale d'un tel ordre de phnomnes, qui
n'auraient point t d'abord graduellement analyss suivant la srie des
cas intermdiaires tendant de plus en plus vers cette limite finale. Il
serait videmment encore plus impossible sous le point de vue
physiologique que sous le simple aspect anatomique, de passer ainsi
brusquement de l'organisme humain, qui, de toute ncessit, constitue
toujours le point de dpart des diverses spculations biologiques, 
l'organisme vgtal qui en caractrise le dernier terme, ou
rciproquement. Si donc l'tude hirarchique des divers degrs
intermdiaires est aujourd'hui gnralement reconnue comme indispensable
pour tablir une liaison relle entre les deux cas statiques extrmes,
comment pourrait-on esprer de s'en dispenser  l'gard des tudes, bien
plus difficiles, relatives aux considrations dynamiques? Tel est, sans
doute, le principal motif de la strilit vraiment remarquable des
tudes directes, d'ailleurs utiles et souvent sagement conduites dans
les dtails, entreprises jusqu'ici sur la vie des vgtaux, et qui n'ont
encore contribu rellement  claircir aucun point capital de
physiologie gnrale; ce qui doit sembler, du reste, d'autant plus
facile  expliquer, que, par une suite naturelle de cet irrationnel
isolement du cas vgtal, les chimistes et les physiciens se sont
presque toujours empars spontanment de recherches qui devaient
ncessairement appartenir aux seuls biologistes. Il est mme
incontestable que des tudes ainsi institues ne peuvent tre que trs
mdiocrement utiles au sujet trop exclusif qu'on y a voulu considrer,
comme l'exprience l'a, ce me semble, clairement vrifi ici. Car, la
comparaison rationnelle des divers cas biologiques, suivant leur
vritable ordre hirarchique, est ncessairement aussi instructive et
aussi indispensable en sens inverse qu'en sens direct, en vertu de la
solidarit fondamentale de ces diverses parties d'une doctrine
vritablement unique par sa nature[40]. Ainsi, la mthode comparative,
qui, d'aprs la quarantime leon, constitue la principale ressource
caractristique de toute la philosophie biologique, n'a pas encore t
convenablement introduite dans l'tude gnrale de la vie organique,
quoiqu'elle y soit  la fois encore plus indispensable et susceptible
d'une application plus complte qu' l'gard mme de la vie animale. Les
plus hautes intelligences ne sont donc pas jusqu'ici habituellement
parvenues, en physiologie,  cet tat de pleine maturit, o notre
esprit dveloppe librement, dans toute leur tendue, l'ensemble de ses
divers moyens essentiels. Dans le systme physiologique de M. de
Blainville lui-mme, malgr sa rationnalit suprieure, la comparaison
biologique n'a pas t pousse jusqu' son vritable terme scientifique,
par l'introduction rgulire de l'conomie vgtale, envisage comme
l'extrme simplification de la vie gnrale.

      [Note 40:  cette critique gnrale, malheureusement
      trop fonde, de l'esprit irrationnel qui dirige encore
      essentiellement les tudes de physiologie vgtale, je suis
      heureux de pouvoir opposer dj une notable exception, qui
      me parat hautement caractriser l'ensemble des travaux de
      M. Turpin. Ce judicieux biologiste est, en effet, le seul
      aujourd'hui, du moins en France, qui ait conu et tudi
      l'organisme vgtal comme offrant l'extrme modification de
      la vie fondamentale des organismes animaux. Les zoologistes
      se refusant jusqu'ici  prolonger leurs thories jusqu' la
      considration de ce cas final, M. Turpin s'est efforc
      d'excuter, autant que possible, l'opration inverse, et les
      succs incontestables qu'il a obtenus suffiraient  vrifier
      combien cette marche rationnelle deviendrait dsormais
      immdiatement utile aux progrs essentiels de la philosophie
      botanique, qui, depuis Linn et les Jussieu, semble presque
      stationnaire. On doit donc regretter que M. Turpin n'ait
      point encore expos, d'une manire directe et mthodique,
      l'ensemble de sa doctrine phytologique, dont la propagation
      exercerait sans doute une trs heureuse influence sur la
      direction habituelle des travaux de ce genre, et pourrait
      mme efficacement ragir sur le perfectionnement gnral de
      la philosophie biologique.]

D'aprs une telle institution de la physiologie organique, ce serait
s'engager ici dans une discussion spciale contraire  la nature de cet
ouvrage que d'y constater en dtail les nombreuses imperfections que
doit ncessairement prsenter la simple analyse fondamentale des
phnomnes essentiels, prliminaire indispensable  toute tentative
d'explication relle. Au point de vue graduellement dtermin par
l'ensemble des considrations prcdentes, aucun bon esprit ne saurait
envisager l'tat actuel de la science sans tre aussitt choqu des
lacunes capitales qu'il prsente, sous ce rapport, presque  chaque pas,
mme  l'gard des plus simples phnomnes. C'est ainsi, par exemple,
que nous ignorons encore, malgr les nombreuses explorations
particulires qui ont t dj entreprises, en quoi consiste exactement
le fait chimique gnral de la digestion proprement dite; c'est--dire,
quels changemens essentiels y prouvent rellement, dans les principaux
organismes, les divers matriaux alibiles: les uns posent en principe
l'unit fondamentale du chyle, au moins pour chaque espce, malgr la
diversit quelconque des alimens; tandis que d'autres, se fondant en
apparence sur des motifs galement plausibles, tablissent la variation
ncessaire du chyle d'aprs celle des substances assimilables: sans que
jusqu' prsent des recherches vraiment dcisives aient irrvocablement
fix ce point important de doctrine physiologique prliminaire, quelque
simple que doive paratre une telle discussion. La mme imperfection
primitive se manifeste, d'une manire encore plus sensible peut-tre, 
l'gard de la digestion gazeuse, ou respiration; puisque, par les
contradictions radicales que prsentent entre elles de nombreuses
analyses, assez bien excutes d'ailleurs pour devoir sembler exactement
comparables, on ne sait plus nettement aujourd'hui quelles sont, en
ralit, les diffrences gnrales entre l'air inspir et l'air expir,
mme chez les animaux les plus levs. Quant  l'azote surtout, toutes
les opinions sont encore soutenues avec une gale apparence de validit;
pour certains physiologistes, l'acte de la respiration en augmente
finalement la quantit, tandis que d'autres la regardent comme
certainement diminue, et que, aux yeux de plusieurs enfin, elle ne
souffre ainsi aucune altration apprciable. De telles divergences sur
les plus simples phnomnes prliminaires de la vie vgtative, font
assez comprendre combien serait aujourd'hui prmature toute recherche
directe relativement aux phnomnes essentiels de l'assimilation, ou, en
sens inverse, de la dsassimilation par les diverses scrtions. Il
serait videmment superflu d'insister davantage ici sur un tat
d'imperfection aussi prononc, et dont les causes ncessaires ont
d'ailleurs t ci-dessus suffisamment examines.

Si, de la considration gnrale des _fonctions_ proprement dites
relatives  la vie organique, nous passons maintenant  l'examen des
phnomnes plus composs que nous avons ci-dessus reconnu devoir en tre
soigneusement distingus sous le nom de _rsultats_ de l'action
simultane de tous les organes principaux, il est vident que cet ordre
final d'tudes physiologiques, bien plus difficile par sa nature, et
d'ailleurs fond sur le prcdent, doit ncessairement tre aujourd'hui
dans une situation encore moins satisfaisante. Il suffira de l'indiquer
ici  l'gard de chacun des divers aspects essentiels propres  ce
dernier degr de la doctrine physiologique fondamentale.

Le rsultat le plus immdiat et le plus ncessaire de l'ensemble des
fonctions organiques, consiste dans l'tat continu de composition et de
dcomposition simultanes qui caractrise finalement la vie vgtative.
Or, comment ce double mouvement pourrait-il tre rationnellement
analys, lorsque, d'une part, l'assimilation, d'une autre part, les
scrtions, qui le dterminent directement sous les deux rapports, sont
elles-mmes aussi imparfaitement tudies? Aussi les questions les plus
simples et les plus naturelles sont-elles,  cet gard,  peine
bauches jusqu'ici, ni mme, le plus souvent, convenablement poses.
C'est ainsi, par exemple, qu'on n'a pas seulement imagin d'instituer,
dans la srie des degrs principaux de l'chelle organique, une exacte
comparaison chimique entre la composition totale de chaque organisme et
le systme correspondant d'alimentation; ni, sous le point de vue
inverse, entre les produits exhals et l'ensemble des agens qui les
avaient primitivement fournis ou successivement modifis, en sorte que
nous ne pouvons pas mme spcifier aujourd'hui, avec une prcision
vraiment scientifique, en quoi consiste le phnomne gnral de la
composition et de la dcomposition perptuelle de tout organisme par une
suite ncessaire du concours des diverses fonctions essentielles. La
science ne possde encore,  ce sujet, que des documens particuliers
fort incohrens, et le plus souvent trs incomplets, qui n'ont jamais
t ramens  aucun fait gnral.

On peut regarder l'action spontane des corps vivans pour entretenir,
entre certaines limites, leur temprature  un degr dtermin, malgr
les variations thermomtriques du milieu ambiant, comme un second
rsultat fondamental de l'ensemble des fonctions vgtatives, qui
coexiste presque toujours avec le prcdent. Ce grand caractre, qui
n'avait d'abord frapp les observateurs que dans les cas les plus
prononcs, que prsente seulement la partie suprieure de la hirarchie
biologique, est, en effet, unanimement reconnu aujourd'hui pour
appartenir indistinctement, quoique d'une manire trs ingale,  tous
les organismes quelconques, sans en excepter l'organisme vgtal. Mais
cette tude capitale est encore videmment trs peu avance, et mme
fort mal conue. Nous avons dj remarqu, au commencement de ce
chapitre, la confusion profondment vicieuse qui existe le plus souvent,
 cet gard, entre l'analyse de la chaleur vitale, et celle de
l'influence thermologique extrieure, qui constituent, nanmoins, avec
tant d'vidence, deux sujets parfaitement distincts. Je crois devoir, en
outre, noter ici que, dans le petit nombre de recherches directes
entreprises jusqu' prsent sur la chaleur vitale, le caractre
fondamental du phnomne me parat avoir toujours t radicalement
mconnu. Quoique l'on ait rectifi dsormais la conception trop troite
qui faisait jadis d'un tel rsultat un attribut exclusif de l'animalit,
cette opinion primitive a conserv nanmoins une grande prpondrance
indirecte, en disposant encore les physiologistes  rattacher surtout
ce phnomne aux fonctions de la vie animale, ce qui, ds le principe,
devait imprimer  la suite des recherches une direction ncessairement
irrationnelle, en accordant une vicieuse suprmatie  des conditions
qui, malgr leur extrme importance, ne sauraient tre que purement
accessoires. Dans cet ordre de rsultats, comme envers tout autre
galement fondamental, les fonctions animales proprement dites ne
peuvent influer que sur l'intensit et l'activit de phnomnes, qui,
par leur nature, appartiennent essentiellement  la vie organique.
Considres en effet sous leur aspect le plus gnral, la production et
la conservation continues de la chaleur vitale, rsultent primitivement
de l'ensemble des actes physico-chimiques qui caractrisent la vie
fondamentale et universelle; de telle sorte que tout corps vivant
reprsente,  cet gard, un vritable foyer chimique plus ou moins
durable, susceptible de maintenir spontanment sa temprature entre
certaines limites, par une suite ncessaire des phnomnes de
composition et de dcomposition qui s'y passent, malgr les influences
extrieures. Tel est le point de vue qui doit, sans doute, devenir
prpondrant dans l'tude positive de la chaleur vitale; et c'est
seulement aprs que ce grand phnomne aura t ainsi convenablement
analys  sa vritable origine, que l'on pourra tenter utilement de
dterminer avec exactitude les diverses modifications dont il est
susceptible par l'intervention des fonctions animales. Le renversement
habituel de cet ordre ncessaire ne peut certainement conduire qu' des
notions purement provisoires, si ce n'est fautives, en plaant
l'accessoire avant le principal. Il faut reconnatre toutefois que, dans
les travaux les plus rcens sur ce sujet capital, on commence 
considrer beaucoup plus soigneusement les fonctions organiques, comme
on le voit surtout par l'intressante srie d'observations de M. Collard
(de Martigny), qui reprsentent,  cet gard, l'tat le moins imparfait
de la science actuelle. Cette tude ne saurait nanmoins tre regarde
encore comme convenablement institue, puisque l'organisme vgtal, dont
l'examen devrait cependant y constituer un lment indispensable, n'y a
pas mme t jusqu'ici rgulirement introduit.

De semblables remarques philosophiques s'appliquent, avec plus de force
et d'vidence,  l'tude lectrique des corps vivans. Ici, la confusion
gnrale entre l'action organique et l'influence extrieure devient
certainement beaucoup plus prononce, ainsi que je l'ai dj signal,
indpendamment des aberrations quasi-mtaphysiques qui proviennent des
chimriques conceptions de la physique actuelle sur les thers et les
fluides lectriques. L'erreur fondamentale sur l'origine physiologique
du phnomne conserve aussi bien plus d'ascendant que dans le cas
prcdent, quoiqu'elle soit d'ailleurs analogue. On y exagre tellement
l'influence des fonctions animales, que les esprits les plus avancs
peuvent  peine concevoir aujourd'hui que cet ordre de rsultats doive
tre primitivement rapport  la vie organique. Nanmoins, dans l'tat
prsent de l'lectrologie gnrale, et surtout de l'lectro-chimie, il
est, _ priori_, presque aussi vident pour l'lectricit que pour la
chaleur, que la suite des actes de composition et de dcomposition qui
constituent la vie vgtative doit ncessairement produire et entretenir
une lectrisation permanente et plus ou moins fixe dans l'organisme o
ils s'accomplissent, malgr les variations lectriques du systme
ambiant. Les actes essentiellement animaux ne peuvent exercer, sur cet
ordre de rsultats organiques comme sur tout autre, qu'une influence
purement modificatrice, consistant  augmenter et  acclrer plus ou
moins le phnomne fondamental. Mais l'analyse lectrique de l'organisme
est videmment encore bien plus loin aujourd'hui que l'analyse
thermologique d'tre conue et poursuivie sous l'aspect rationnel que je
viens de caractriser, et dont la justesse sera probablement trs
conteste[41].

      [Note 41: Diverses tentatives partielles tendent
      cependant aujourd'hui  nous rapprocher videmment d'une
      telle disposition d'esprit; entre autres les recherches
      intressantes bauches par M. Donn sur l'tat lectrique
      comparatif des deux parties gnrales, extrieure et
      intrieure, de l'enveloppe animale, qui parat prsenter,
      sous ce rapport, entre la peau et la membrane muqueuse, une
      remarquable opposition.]

En considrant enfin les phnomnes organiques gnraux qui rsultent,
d'une manire  la fois plus indirecte et moins ncessaire, de
l'ensemble des fonctions vgtatives, il nous reste  apprcier l'esprit
qui dirige habituellement la grande et difficile tude de la gnration
et du dveloppement des corps vivans.

Malgr les nombreux travaux entrepris sur ce sujet fondamental depuis
les belles sries de recherches originales de Harvey et de Haller 
l'gard des animaux les plus levs, cette tude peut, encore moins que
toutes les prcdentes,  cause de sa complication suprieure, tre
regarde aujourd'hui comme rationnellement institue dans la direction
vraiment positive qui lui est propre. L'influence trs prononce de la
philosophie mtaphysique ne s'y fait pas seulement sentir sous la forme
directe et grossire manifeste par les physiologistes arrirs qui en
sont rests aux forces plastiques. Ceux mme que domine rellement une
intention beaucoup plus positive, subissent encore,  leur insu, d'une
manire indirecte et spcieuse, ce tnbreux ascendant, lorsque, dans un
ordre de phnomnes aussi profondment compliqu, ils entreprennent
aujourd'hui, par des recherches ncessairement striles sur les
gnrations spontanes, cette vaine dtermination des causes
essentielles,  laquelle les physiciens ont unanimement renonc
dsormais envers les plus simples effets naturels. Aussi, quoique les
observations convenablement suivies manquent jusqu'ici  l'gard de
presque toutes les parties de ce grand problme, on peut dire que
l'immense obscurit qui enveloppe maintenant un tel sujet tient surtout
 ce qu'on y cherche ce qui, en ralit, n'est nullement susceptible
d'tre trouv. Les physiologistes ont ici besoin de remonter aux notions
les plus lmentaires de la philosophie positive, devenues si
heureusement vulgaires  l'gard des phnomnes inorganiques et mme des
plus simples phnomnes biologiques, afin de renoncer franchement 
toute enqute insoluble des _causes_ de la gnration et du
dveloppement, pour rduire la science effective  en dterminer les
_lois_, dont l'tude,  peine bauche, comporte un si utile succs. Or,
il faut convenir, au contraire, que les plus belles questions positives,
celles qui, par leur nature, prsentent mme le plus haut intrt
pratique, comme pouvant conduire  l'amlioration systmatique des
diverses races vivantes, y compris la race humaine, n'ont encore attir
qu'indirectement l'attention des physiologistes, et seulement  raison
des argumens plus ou moins spcieux qu'ils espraient en induire pour ou
contre l'une des vaines hypothses quasi-mtaphysiques dont ils taient
surtout proccups. Cependant, les travaux des anatomistes sur
l'appareil gnital, et les comparaisons exactes tablies par les
zoologistes pour dduire d'une telle considration des moyens gnraux
de classification, ont videmment prpar les voies  une tude plus
rationnelle. Il est mme digne de remarque aujourd'hui, dans les
diverses parties du monde savant, que ceux qui d'abord n'avaient en vue
que d'absurdes chimres sur les causes premires de la gnration, ont
t graduellement entrans, par la prpondrance croissante et
universelle de l'esprit positif,  faire involontairement dgnrer
leurs efforts en de simples recherches d'ovologie et d'embryologie, qui
prennent chaque jour un caractre plus scientifique. Mais, malgr tous
ces symptmes irrcusables d'une prochaine amlioration radicale, il
demeure nanmoins certain que la principale condition prliminaire pour
la formation d'une doctrine vraiment positive sur ce grand sujet,
c'est--dire simplement l'exacte analyse gnrale du phnomne
fondamental, n'a pas mme encore t convenablement remplie; ce qui
rendrait ncessairement prmature aujourd'hui toute tentative directe
quant aux lois positives de la gnration et du dveloppement. Il doit
tre toutefois bien entendu que nous ne considrons point ici les
derniers degrs de la hirarchie organique, o il n'existe pas,  vrai
dire, de gnration proprement dite, la multiplication s'y oprant par
un simple prolongement direct de la masse vivante, qui peut s'effectuer
en un point quelconque de cette masse, ds-lors presque homogne; car,
dans ce cas extrme, le phnomne est essentiellement analogue  toute
autre sorte de reproduction du tissu cellulaire primordial. Nous ne
pouvons avoir en vue que les organismes assez levs pour ne pouvoir se
reproduire sans le concours pralable et dtermin de deux appareils
plus ou moins spciaux, appartenant d'ailleurs  deux individus
distincts ou  un seul individu, et chez lesquels l'appareil mle est
toujours conu comme venant oprer, par une premire nourriture
vivifiante, une sorte d'veil indispensable, dans le germe que contient
l'appareil femelle. Or, l'analyse gnrale de ce phnomne lmentaire
est, sans doute, aujourd'hui extrmement imparfaite, puisqu'on ne sait
pas mme en quoi consiste la diffrence exacte et caractristique entre
les deux tats de l'ovule, immdiatement avant et aprs l'acte de la
fcondation. Notre ignorance est jusqu'ici tellement profonde  cet
gard, que, dans les cas les mieux caractriss, nous ne pouvons
nullement concevoir la ncessit des plus videntes conditions du
phnomne, dont l'exprience seule nous dvoile empiriquement
l'indispensable concours. C'est ainsi, par exemple, que, en considrant,
d'une part, quelle minime quantit de fluide sminal peut suffire  la
fcondation, et, d'une autre part, combien la disposition anatomique
rend difficile son introduction jusqu'au germe, on serait presque
ncessairement entran  prononcer, _ priori_, que leur conflit ne
constitue point une condition essentielle du phnomne, si l'observation
la plus vulgaire ne venait point aussitt rectifier, d'une manire
hautement irrcusable, cette fausse indication de notre vaine science.
Une tude o l'on doit aussi peu s'carter de la stricte observation
immdiate, o les plus simples prvisions sont aussi radicalement
incertaines et mme errones, est certainement encore dans un tat de
vritable enfance, malgr l'imposante apparence de la masse des travaux
dj accumuls  cet gard.

Il en est essentiellement de mme pour la doctrine gnrale du
dveloppement organique, suite insparable de la thorie de la
gnration. On doit, en outre, reconnatre, sans se laisser blouir par
de rcens et incontestables progrs, que cette tude est encore plus
imparfaitement conue aujourd'hui que celle de la reproduction, puisque
la mthode comparative y a t applique d'une manire bien moins
complte; la question fondamentale n'y a jamais t pose sous une forme
commune  tous les organismes, y compris ncessairement l'organisme
vgtal. Une grave aberration philosophique me semble mme dominer
aujourd'hui la plupart des recherches qui se poursuivent  ce sujet.
Quoique, de l'aveu unanime des biologistes, la vie vgtative soit la
base indispensable de toute vie animale, c'est sur les appareils et les
fonctions relatives  cette dernire que les essais embryologiques sont
maintenant surtout dirigs, au point de reprsenter le systme le plus
minemment animal, le systme nerveux, comme apparaissant le premier
dans le dveloppement des organismes suprieurs. Cette manire de voir,
qui parat aussi contraire qu'il soit possible de l'imaginer 
l'tablissement ultrieur de toute conception vraiment gnrale sur la
thorie fondamentale du dveloppement, se trouve d'ailleurs en
opposition directe avec une des lois les plus constantes que prsente la
philosophie biologique, l'harmonie universelle et ncessaire entre les
principales phases de l'volution individuelle et les degrs successifs
les mieux caractriss de la grande hirarchie organique; puisque, sous
ce dernier aspect, le tissu nerveux ne se manifeste que comme la plus
extrme et la plus spciale transformation du tissu primordial.
L'analyse prliminaire du dveloppement organique est donc encore bien
loin d'avoir t conue dans un esprit suffisamment rationnel, toujours
domin par la haute intention philosophique de tendre  concilier,
autant que possible, les divers aspects essentiels de la science des
corps vivans.

Pour tre vraiment complte, cette analyse doit videmment tre suivie
de l'tude inverse, et nanmoins corlative,  laquelle donne lieu le
dcroissement fatal de l'organisme,  partir de sa pleine maturit, dans
sa marche graduelle vers la mort. Cette thorie gnrale de la mort est
certainement trs peu avance, puisque les recherches physiologiques les
mieux institues  ce sujet n'ont presque jamais port que sur les
morts violentes ou accidentelles, considres mme exclusivement dans
les organismes les plus levs, et affectant surtout les fonctions et
les appareils de nature essentiellement animale, comme l'indiquent les
beaux travaux de Bichat. Quant  la dgradation ncessaire de
l'existence organique fondamentale, nous sommes aujourd'hui borns  un
premier aperu philosophique, qui la reprsente comme une suite
invitable de la vie elle-mme, par la prdominance croissante du
mouvement d'exhalation sur le mouvement d'absorption, d'o rsulte
graduellement une consolidation exagre de l'organisme primitivement
presque fluide, ce qui,  dfaut d'influences plus rapides, tend 
produire un tat de dessiccation incompatible avec tout phnomne vital.
Mais, quelque prcieuse que soit une telle vue sommaire, elle ne peut
servir qu' bien caractriser la vraie nature de la question, en
indiquant la direction gnrale des recherches qu'elle exige. Les
considrations importantes relatives  la vie animale ne sauraient tre
rationnellement introduites dans un tel sujet, que lorsque cette
doctrine prliminaire aura d'abord t convenablement tablie, comme 
l'gard de tous les autres points de vue prcdemment examins.

Telles sont les principales rflexions philosophiques que doit
naturellement inspirer l'exacte apprciation de l'tat actuel de la
physiologie organique ou vgtative, envisag dans son ensemble. Cet
examen, quoique sans doute extrmement sommaire, peut conduire 
constater, d'une manire irrcusable, que, comme nous l'avions aisment
prvu ds l'origine, c'est  l'ducation radicalement vicieuse de
presque tous les physiologistes, et  l'irrationnelle institution de
leurs travaux habituels, qu'il faut surtout attribuer l'excessive
imperfection d'une tude aussi fondamentale, qui, malgr sa haute
difficult caractristique et sa positivit toute rcente, est
certainement bien plus arrire aujourd'hui que ne l'exigent la nature
plus complique de ses phnomnes et son dveloppement moins ancien. La
circulation du sang, premier fait gnral qui ait donn l'veil  la
physiologie positive, et les lois de la chute des corps, premire
acquisition de la saine physique, sont des dcouvertes presque
absolument contemporaines; et, nanmoins, quelle immense ingalit entre
les progrs des deux sciences  partir de cette commune volution! Une
telle diffrence ne saurait uniquement tenir  la complication
suprieure des phnomnes physiologiques, et a d beaucoup dpendre
aussi de l'esprit scientifique qui a dirig leur tude gnrale, au
niveau de laquelle la plupart de ceux qui la cultivent n'ont pas su
convenablement s'lever.

Par leur nature videmment physico-chimique, les phnomnes fondamentaux
de la vie vgtative exigent directement, soit dans leur analyse, soit
dans leur explication, l'intime combinaison permanente des principales
notions de la philosophie inorganique avec les considrations
physiologiques immdiates prpares par une profonde habitude des lois
prliminaires relatives  la structure et  la classification des corps
vivans. Or, chacune de ces conditions insparables n'est aujourd'hui
suffisamment remplie que par un ordre particulier de savans positifs. De
l sont rsultes, d'un ct, la prtendue chimie organique, tude
radicalement btarde, qui n'est qu'une grossire bauche de la
physiologie vgtative, machinalement entreprise par des esprits qui ne
comprenaient, en aucune manire, le vrai sujet de leurs travaux; d'un
autre ct, les doctrines vagues, incohrentes, et quasi-mtaphysiques,
dont cette physiologie a t essentiellement compose par des
intelligences mal prpares et presque entirement dpourvues des
notions prliminaires les plus indispensables. La strile anarchie qui
est la suite ncessaire d'une aussi vicieuse organisation du travail
scientifique, suffirait seule  tmoigner irrcusablement de l'utilit
relle et directe du point de vue gnral, et nanmoins positif, qui
caractrise ce Trait.




QUARANTE-QUATRIME LEON.

Considrations philosophiques sur l'tude gnrale de la vie _animale_
proprement dite.

Quoique, par une invincible ncessit gnrale, la vie organique
constitue videmment le fondement indispensable et continu de la vie
animale, il est nanmoins trs digne de remarque que l'tude de ce
dernier genre de fonctions soit rellement  la fois mieux conue et
plus avance que celle qui, suivant l'ordre rationnel, devait
certainement lui servir de prliminaire invitable. Non-seulement les
notions lmentaires de _proprits_ physiologiques sont ici, comme nous
l'a fait voir la leon prcdente, beaucoup plus nettes et mieux
circonscrites: mais, en outre, la mthode comparative, principal
caractre logique de toute spculation vraiment scientifique sur les
corps vivans, y est applique d'une manire bien moins incomplte en
mme temps que plus judicieuse; ou, pour mieux dire, c'est seulement
dans l'exploration de ces phnomnes qu'elle a t jusqu'ici
rgulirement introduite. Aussi, ce que la physiologie organique
prsente aujourd'hui de moins imparfait se rduit essentiellement 
l'tude des phnomnes supplmentaires qui, en ralit, sont emprunts 
la vie animale, comme le mcanisme de la circulation proprement dite,
celui de la respiration, etc., en sorte que les conditions accessoires y
ont t beaucoup mieux examines que les principales.

Cette sorte d'anomalie philosophique est cependant trs facile 
expliquer en considrant que les cas les plus tranchs devaient
ncessairement comporter plus aisment une exploration vraiment
positive. L'tude des phnomnes purement animaux devait tendre, par sa
nature,  constituer, avec une spontanit plus prononce, une science
nettement distincte, en s'affranchissant plutt des aberrations
physico-chimiques, qui ont tant entrav le progrs rel de la saine
physiologie, et qui toutefois ne pouvaient jamais entirement voiler des
diffrences fondamentales aussi saillantes que celles de l'animalit 
la simple existence inorganique. En mme temps que la comparaison
biologique devenait ici plus facile par la similitude beaucoup plus
vidente des divers organismes, elle tait aussi plus habituellement
applicable par la multiplicit beaucoup moindre des cas essentiellement
comparables. Nous avons prcdemment reconnu que, dans l'tude de la
vie organique, la mthode comparative devait ncessairement, sous peine
de strilit radicale, tre tendue jusqu' son extrme limite,
caractrise par l'organisme vgtal, le seul o les fonctions
fondamentales fussent nettement dgages de toute influence accessoire.
Or, on conoit aisment que l'esprit humain n'ait pu s'lever que trs
lentement et avec beaucoup d'efforts  cet tat permanent d'abstraction
et de gnralit physiologiques, o, en parlant de l'homme, seul et
invitable type primordial de la hirarchie biologique, il embrasse
graduellement, sous un commun aspect, l'ensemble des divers modes de
vitalit, y compris mme l'conomie vgtale, sans tomber nanmoins, par
une synthse exagre, dans ces vagues et abusives considrations qui,
rapprochant indistinctement tous les tres naturels, dtruisent
directement toute base relle de comparaisons positives. Un point de vue
aussi difficile et aussi nouveau n'a pu tre convenablement tabli que
de nos jours, et uniquement jusqu'ici, chez les esprits mme les plus
avancs,  l'gard des plus simples aspects gnraux de la biologie,
c'est--dire dans la seule tude statique de l'organisme, ainsi que je
l'ai expliqu. On ne saurait donc tre tonn que la comparaison
physiologique se soit d'abord dveloppe surtout  l'gard des
fonctions animales proprement dites, qui devaient naturellement en faire
sentir, d'une manire beaucoup plus spontane,  la fois l'importance et
la possibilit, quoique l'tude rationnelle de la vie organique exige
rellement et en mme temps permette une plus large et plus
indispensable application de la mthode comparative. Ce mode effectif de
formation doit sembler d'autant plus invitable pour la physiologie,
qu'il a t essentiellement le mme pour l'anatomie et pour la
taxonomie, malgr leur moindre complication.

Toutefois, en considrant, avec plus de prcision, cette vidente
supriorit actuelle, qui n'est paradoxale qu'en apparence, de la
physiologie animale sur la physiologie organique, il importe maintenant
de bien distinguer,  cet gard, entre les deux aspects lmentaires de
toute tude positive, la simple _analyse_ prliminaire des phnomnes,
et leur vritable _explication_ dfinitive. C'est uniquement, en effet,
sous le premier point de vue que la vie animale a t rellement mieux
explore jusqu'ici que la vie vgtative, par suite de la facilit
beaucoup plus grande que devait naturellement offrir l'examen direct de
phnomnes dont l'observateur portait spontanment en lui-mme le type
le plus parfait. Mais, au contraire, il n'en a pas t et ne pouvait en
tre nullement ainsi sous le second aspect fondamental. Il deviendrait
effectivement impossible de comprendre comment l'explication des
phnomnes les plus spciaux et les plus compliqus pourrait aujourd'hui
tre mieux conue et plus avance que celle des phnomnes plus simples
et plus gnraux qui leur servent de base indispensable: un tel tat de
la science serait en opposition directe avec les lois les moins
contestables de l'esprit humain. Telle n'est point aussi sa vraie
situation prsente, comme il n'est que trop ais de le constater.

Quelque imparfaite que soit videmment jusqu'ici, d'aprs la leon
prcdente, la thorie gnrale des phnomnes organiques fondamentaux,
on doit nanmoins reconnatre qu'elle est aujourd'hui conue dans un
esprit beaucoup plus scientifique (ou, si l'on veut, moins arrir) que
celui qui prside habituellement aux principales explications de la
physiologie animale. Car, les phnomnes vgtatifs, considrs d'une
manire rigoureusement isole et strictement universelle, ne
constituent, en ralit, par leur nature, qu'un ordre spcial et
dtermin d'actes continus de composition et de dcomposition: ils sont
dont radicalement assimilables, sous leurs aspects les plus essentiels,
aux simples phnomnes inorganiques. Bien loin qu'il soit irrationnel de
les en rapprocher, comme on s'efforce de le faire aujourd'hui, c'est au
contraire une telle subordination qui caractrise surtout leur
explication relle, conformment  l'esprit fondamental de toute
philosophie positive, qui prescrit de lier, autant que possible, les
phnomnes les plus particuliers aux plus gnraux, ainsi que j'ai eu
tant d'occasions de l'tablir dans cet ouvrage. Sous ce rapport, l'cole
physico-chimique de Boerrhaave n'a rellement pch que par exagration,
faute de donnes suffisantes et de rflexions assez approfondies. C'est
par l que doit s'introduire spontanment, ainsi que je l'ai expliqu
dans les leons prcdentes et surtout dans la dernire, le lien
fondamental entre la philosophie inorganique et la philosophie
biologique, qui peut faire dsormais concevoir l'ensemble de la
philosophie naturelle comme formant, en ralit, un systme homogne et
continu, abstraction faite des vains rapprochemens mtaphysiques
enfants chaque jour par des imaginations anti-scientifiques.

Mais, par une suite ncessaire des mmes principes philosophiques, un
tout autre esprit doit essentiellement dominer les thories vraiment
rationnelles relatives  la vie animale proprement dite, c'est--dire
aux phnomnes lmentaires d'irritabilit et de sensibilit. Ici, en
effet, il n'y a plus aucune base possible d'analogie pour permettre
d'instituer quelques comparaisons relles avec les phnomnes
inorganiques, qui ne peuvent jamais nous prsenter rien de semblable. On
ne saurait mconnatre un tel axiome  l'gard de la sensibilit. Tout
au plus pourrait-on, quant  l'irritabilit, en ne considrant que le
simple fait de la contraction envisage en elle-mme, esprer de
dcouvrir quelques phnomnes vraiment analogues dans le monde
inorganique, en examinant sous cet aspect avec plus d'attention certains
mouvemens suscits par la chaleur et surtout par l'lectricit. Mais,
quelque intrt rel que puissent jamais offrir de semblables
rapprochemens, ils deviendraient certainement illusoires, et par cela
mme, directement nuisibles  la science, si l'on prtendait en induire
aucune explication quelconque de l'irritabilit. Car, ce n'est point
l'effet contractile, isolment considr, qui caractrise, en ralit,
la fibre irritable; c'est essentiellement la production d'un tel effet 
la suite d'une indispensable innervation, surtout quand cette
stimulation devient volontaire. En n'cartant ainsi, de la notion
fondamentale du phnomne, aucun de ses lmens ncessaires, on
reconnat aisment que l'irritabilit est aussi radicalement trangre
au monde inorganique que la sensibilit elle-mme, dont elle est
d'ailleurs rigoureusement insparable.

Cette double proprit vitale doit donc tre conue comme strictement
primordiale chez les tres, ou plutt dans les tissus, qui en sont
susceptibles, et, par suite, comme absolument inexplicable, au mme
degr, et par les mmes motifs philosophiques, que la pesanteur, la
chaleur, etc., ou toute autre proprit physique fondamentale,
c'est--dire, en vertu d'une impossibilit aussi prononce de la
rattacher rationnellement  aucune autre catgorie quelconque de
phnomnes lmentaires. Elle ne prsente, sous ce rapport, de
diffrence logique vraiment essentielle que sa spcialit ncessaire,
compare  la gnralit plus ou moins vidente de ces proprits
physiques, ce qui ne saurait influer sur la possibilit d'explication,
puisqu'une telle spcialit se trouve toujours en harmonie exacte avec
celle non moins tranche de la structure correspondante. C'est  ce
titre fondamental que l'on doit justement regarder l'cole
physico-chimique comme ayant directement tendu  engager la science
physiologique dans une voie d'aberration radicale, qui a profondment
entrav ses vritables progrs, quoiqu'elle ait t et soit peut-tre
encore provisoirement utile par son antagonisme naturel avec la
direction mtaphysique, dont la prpondrance et t, sans un tel
obstacle, encore plus nuisible. Il est dplorable, en effet, que, faute
d'une direction philosophique assez fortement arrte, tant de hautes
intelligences modernes se soient long-temps consumes en efforts
ncessairement illusoires, pour imaginer d'incomprhensibles
explications de l'irritabilit et de la sensibilit, o des fluides
fantastiques analogues  ceux de nos physiciens ont rempli naturellement
un office indispensable. Aucun cas de ce genre ne m'a jamais sembl plus
regrettable, que celui de l'illustre Lamarck, employant, avec
l'admirable navet qui le caractrisait toujours, son beau gnie
zoologique  forger de vaines hypothses physiques pour expliquer la
sensibilit, sans jamais s'apercevoir que,  quelque degr de
complication qu'il levt graduellement ses suppositions gratuites, il
parvenait tout au plus  reprsenter vaguement la transmission mcanique
des impressions produites sur les extrmits nerveuses, mais nullement 
rendre raison de l'acte de la perception, qui demeurait ainsi
constamment intact, quoiqu'il constitue videmment l'lment le plus
essentiel de tout phnomne de sensibilit. Et cependant, presque tous
les physiologistes qui n'appartiennent point  l'cole mtaphysique se
livrent aujourd'hui, d'une manire plus ou moins prononce,  ces vaines
et striles spculations! Sans mconnatre l'vidente inefficacit des
tentatives antrieures, on espre toujours que des efforts plus heureux,
fonds sur quelque dcouverte imprvue, finiront par dvoiler un jour le
mystre de la sensibilit et de l'irritabilit, quoique les physiciens,
dans un ordre d'tudes infiniment plus simple, aient depuis long-temps
renonc  pntrer jamais le mystre de la pesanteur! Rien ne
caractrise peut-tre avec plus d'nergie l'tat actuel d'enfance de la
physiologie, que l'obligation incontestable o nous sommes placs de
regarder aujourd'hui des esprits, domins par une disposition aussi
profondment irrationnelle, comme constituant nanmoins, par
comparaison, les prcurseurs les plus immdiats de la vritable cole
positive, en ce que leurs aberrations tendent du moins  exciter le
dveloppement des explorations directes, quoiqu'ils les fassent souvent
dvier; tandis que les doctrines mtaphysiques, qui, par le jeu commode
et universel de leurs entits, fournissent aussitt,  tous les
phnomnes possibles, des explications encore bien plus creuses et plus
striles, tendent ainsi dsormais  comprimer invitablement tout lan
progressif du gnie observateur, qui jadis fut, au contraire,
puissamment second par elles, lorsqu'il s'efforait de se dgager des
entraves de la philosophie thologique.

Malgr l'minent service gnral que l'cole physico-chimique rend
encore ainsi indirectement au progrs de la science physiologique, en
opposant un obstacle insurmontable  la prpondrance rtrograde de
l'cole mtaphysique, on doit reconnatre, d'un autre ct, que ses
vaines tentatives anti-scientifiques sur l'explication fondamentale des
phnomnes lmentaires de la vie animale, conservent seules aujourd'hui
quelque importance  cette dernire cole, en lui constituant aussi un
office essentiel, qui consiste  maintenir l'intgrit du caractre
original de la physiologie comme science distincte, en empchant son
absorption destructive par la philosophie inorganique: en sorte que la
principale utilit des deux coles se rduit aujourd'hui  se contenir,
ou plutt  s'annuller, rciproquement, ainsi que je l'ai dj signal
dans le chapitre prcdent. Quoi qu'il en soit, il demeure certain,
d'aprs les considrations ci-dessus indiques, que la lutte entre ces
deux tendances n'est plus aujourd'hui radicalement engage que sur
l'tude de la vie animale; l'cole physico-chimique pouvant dsormais
tre regarde comme tant en pleine et irrvocable possession du
domaine de la physiologie purement organique, qui, par la nature de ses
phnomnes, devait, en effet, lui appartenir ncessairement tt ou tard,
quand elle aurait rempli les conditions prliminaires indispensables.
Mais, en ce qui concerne la vie animale, les prtentions de cette cole
sont certainement inadmissibles, par son troite et irrationnelle
obstination  y transporter indment l'esprit gnral qui convient
exclusivement  la physiologie vgtative. Toutefois, une telle cole
tant de nature minemment perfectible, et l'absence mme de conceptions
bien arrtes devant faciliter encore davantage son indispensable
transformation, il y a tout lieu d'esprer aujourd'hui que, du sein de
sa gnration actuelle, sortira prochainement une cole vraiment
positive, qui, proclamant une judicieuse sparation irrvocable entre la
philosophie biologique et la philosophie inorganique, sans mconnatre
leur vritable subordination fondamentale, et concevant l'tude de la
premire avec le systme des divers moyens rationnels convenables  son
caractre essentiel, ralliera sans doute spontanment tous les bons
esprits qui, le plus souvent  leur insu, ne tiennent rellement encore
 la physiologie mtaphysique qu'afin d'empcher l'absorption totale du
domaine de la biologie par les physiciens et les chimistes proprement
dits. Quant  prsent, quelque fond que doive sembler un pareil espoir,
il reste nanmoins incontestable que, chez les biologistes les plus
avancs, les thories de physiologie organique commencent dj  tre
essentiellement conues d'aprs le vritable esprit gnral qui doit
finalement les caractriser, tandis qu'il n'en est nullement ainsi pour
la physiologie animale, toujours ballotte entre deux tendances
contradictoires, radicalement nuisibles l'une et l'autre, quoique trs
ingalement,  ses progrs rels, sans avoir pu parvenir jusqu'ici  la
vraie situation normale qui lui est propre. C'est pourquoi, malgr
l'irrcusable supriorit qui, d'aprs les motifs ci-dessus expliqus,
distingue maintenant la physiologie animale relativement  l'analyse
prliminaire de ses principaux phnomnes, elle doit tre envisage
comme rellement moins rapproche aujourd'hui que la physiologie
organique de sa vritable constitution scientifique. Un tel jugement
paratrait encore moins douteux, si, suivant la stricte rigueur logique,
on ne sparait point de la vie animale l'ensemble des phnomnes
intellectuels et moraux, qui en sont effectivement le complment
ncessaire, et dont l'tude gnrale est bien plus imparfaitement
conue, ainsi que nous le reconnatrons directement dans la leon
prochaine.

Ces aperus prliminaires tendent  caractriser le vritable esprit
philosophique qui doit prsider  la formation ultrieure de la thorie
positive de l'animalit, essentiellement fonde sur la co-relation des
deux notions lmentaires de l'irritabilit et de la sensibilit,
profondment distingues de toute proprit physique. cartant  jamais
toute vaine recherche sur les causes de ce double principe animal, cette
thorie consistera uniquement  comparer entre eux tous les divers
phnomnes gnraux qui s'y rattachent, d'aprs leur exacte analyse
pralable, afin de dcouvrir leurs _lois_ effectives; c'est--dire,
comme  l'gard des autres phnomnes naturels, leurs vraies relations
constantes soit de succession, soit de similitude. A l'imitation de
toute autre thorie positive, elle sera directement destine  faire
prvoir rationnellement le mode d'action d'un organisme animal donn,
plac dans des circonstances dtermines, ou rciproquement quelle
disposition animale peut tre induite de tel acte accompli d'animalit,
suivant la formule scientifique fondamentale que j'ai tablie en
commenant ce trait sommaire de philosophie biologique (voyez la
quarantime leon). Les fausses tentatives actuelles pour expliquer
l'irritabilit et la sensibilit tendent certainement  nous loigner
d'un tel but final, bien loin de pouvoir nous en rapprocher, en faisant
invitablement ngliger la recherche directe des lois relles de
l'animalit, quoique la prvision des phnomnes soit aujourd'hui
unanimement regarde, en principe, comme constituant  la fois le
principal caractre de toute doctrine vraiment scientifique, et la
mesure la moins quivoque de son degr gnral de perfection.

Afin de prvenir, autant que possible, toute vicieuse interprtation, il
convient de remarquer ici qu'une semblable constitution de la
physiologie animale, tout en la sparant dsormais profondment de la
philosophie inorganique, lui conserve ncessairement avec elle de larges
relations fondamentales, qui suffisent  maintenir la rigoureuse
continuit du systme toujours unique de la philosophie positive. Comme
je l'ai dj indiqu ci-dessus, c'est surtout par la physiologie
vgtative que s'tablit ce contact gnral.

Il ne faut jamais perdre de vue, en effet, la double liaison intime de
la vie animale avec la vie organique, qui lui fournit constamment une
base prliminaire indispensable, et qui, en mme temps, lui constitue un
but gnral non moins ncessaire. On n'a plus besoin aujourd'hui
d'insister sur le premier point, qui a t mis en pleine vidence par de
saines analyses physiologiques: il est bien reconnu maintenant que, pour
se mouvoir et pour sentir, l'animal doit d'abord vivre, dans la plus
simple acception du terme, c'est--dire vgter; et qu'aucune suspension
complte de cette vie vgtative ne saurait, en aucun cas, tre conue
sans entraner, de toute ncessit, la cessation simultane de la vie
animale. Quant au second aspect, jusqu'ici beaucoup moins clairci,
chacun peut aisment reconnatre, soit pour les phnomnes
d'irritabilit ou pour ceux de sensibilit, qu'ils sont essentiellement
dirigs,  un degr quelconque de l'chelle animale, par les besoins
gnraux de la vie organique, dont ils perfectionnent le mode
fondamental, soit en lui procurant de meilleurs matriaux, soit en
prvenant ou cartant les influences dfavorables: les fonctions
intellectuelles et morales n'ont point elles-mmes ordinairement d'autre
office primitif. Sans une telle destination gnrale, l'irritabilit
dgnrerait ncessairement en une agitation dsordonne, et la
sensibilit en une vague contemplation; ds-lors, ou l'une et l'autre
dtruiraient bientt l'organisme par une exercice immodr, ou elles
s'atrophieraient spontanment, faute de stimulation convenable. C'est
seulement dans l'espce humaine, et parvenue mme  un haut degr de
civilisation, ainsi que je l'ai dj indiqu ailleurs, qu'il est
possible de concevoir une sorte d'inversion de cet ordre fondamental, en
se reprsentant, au contraire, la vie vgtative comme essentiellement
subordonne  la vie animale, dont elle est seulement destine 
permettre le dveloppement, ce qui constitue, ce me semble, la plus
noble notion scientifique qu'on puisse se former de l'humanit
proprement dite, distincte de l'animalit: encore une telle
transformation ne devient-elle possible, sous peine de tomber dans un
mysticisme trs dangereux, qu'autant que, par une heureuse abstraction
fondamentale, on transporte  l'espce entire, ou du moins  la
socit, le but primitif qui, pour les animaux, est born  l'individu,
ou s'tend tout au plus momentanment  la famille, ainsi que je
l'expliquerai directement dans le volume suivant[42]. Une exception
aussi spciale et purement artificielle, d'ailleurs si facile 
expliquer, ne saurait aucunement altrer l'universalit d'une
considration que vrifie, d'une manire si prononce, l'ensemble du
rgne animal, o la vie animale se montre toujours destine 
perfectionner la vie organique. C'est donc uniquement par une
abstraction scientifique, dont la ncessit est, du reste, aujourd'hui
hors de toute contestation, que nous pouvons provisoirement concevoir la
premire isole de la seconde, qui en est, en ralit, strictement
insparable, sous le double aspect fondamental que je viens de signaler.
Ainsi la thorie positive de l'animalit devant continuellement reposer
sur celle de la vitalit gnrale, elle se trouve par l combine, d'une
manire intime et indissoluble, avec l'ensemble de la philosophie
inorganique, qui fournit directement  la physiologie vgtative, comme
nous l'avons reconnu, ses bases rationnelles indispensables.

      [Note 42: Un philosophe de l'cole
      mtaphysico-thologique, qui fut d'ailleurs un penseur
      nergique, a, de nos jours, prtendu caractriser l'homme
      par cette formule retentissante: _une intelligence servie
      par des organes_. Si cette phrase a un sens positif, il
      rentre sans doute dans celui que je viens d'expliquer. Mais
      la dfinition inverse serait videmment beaucoup plus vraie,
      surtout pour l'homme primitif, non perfectionn par un tat
      social trs dvelopp, comme cet auteur le supposait
      principalement. A quelque degr que puisse parvenir la
      civilisation, ce ne sera jamais que chez un petit nombre
      d'hommes d'lite que l'intelligence pourra acqurir, dans
      l'ensemble de l'organisme, une prpondrance assez prononce
      pour devenir rellement le but essentiel de toute existence
      humaine, au lieu d'tre seulement employe,  titre de
      simple instrument, comme moyen fondamental de procurer une
      plus parfaite satisfaction des principaux besoins
      organiques; ce qui, abstraction faite de toute vaine
      dclamation, caractrise certainement le cas le plus
      ordinaire.]

Mais, en outre, indpendamment de cette relation universelle et
ncessaire, il en existe videmment de plus directes quoique
secondaires, dans le dveloppement mme des phnomnes purement animaux,
surtout en ce qui concerne l'irritabilit, dont les actes dfinitifs
sont certainement subordonns aux lois les plus gnrales de la physique
inorganique. Nous avons, en effet, bien reconnu, en traitant de la
philosophie mathmatique, que les lois fondamentales de l'quilibre et
du mouvement, par cela mme qu'elles ont t tablies en faisant
toujours abstraction complte de l'origine effective des mouvements et
des efforts, doivent ncessairement se vrifier  l'gard de tous les
ordres quelconques de phnomnes, sans aucune exception qui puisse tre
propre aux phnomnes physiologiques. Ainsi, aussitt que, par
l'irritabilit primordiale de la fibre musculaire, la contraction relle
a t produite, tous les nombreux phnomnes de mcanique animale qui
peuvent en rsulter, soit pour la station, soit pour la locomotion, sont
invitablement sous la dpendance des lois gnrales de la mcanique,
pourvu que, dans la judicieuse application de ces lois, on y ait
toujours, bien entendu, convenablement gard, de mme qu'en tout autre
cas, aux conditions caractristiques de l'appareil, que les
physiologistes peuvent seuls suffisamment connatre. Tel est le mode
spcial d'introduction directe et ncessaire de la philosophie
inorganique dans l'tude prcise du premier ordre des fonctions animales
proprement dites. Il en est de mme, quoique en sens inverse, envers les
fonctions relatives  la sensibilit, o cette philosophie doit
invitablement intervenir en ce qui concerne la premire des trois
parties essentielles du phnomne fondamental, c'est--dire,
l'impression primitive sur les extrmits sentantes, soigneusement
distingue de sa transmission par le filet nerveux, et de sa perception
par l'organe crbral. Cette impression s'opre toujours, en effet, par
l'intermdiaire indispensable d'un vritable appareil physique
correspondant, soit lumineux, soit acoustique, etc., sans lequel
l'existence du monde extrieur ne pourrait tre que vaguement sentie par
l'organisme, et dont l'tude propre, suivant les lois physiques
convenables, doit ncessairement constituer un lment capital de
l'analyse positive du phnomne. Non-seulement les notions acquises dans
les principales branches actuelles de la physique doivent ainsi tre
rationnellement appliques  la physiologie animale: chacun peut aussi
constater aisment aujourd'hui qu'une telle application exigerait
souvent, dans ces diverses doctrines, des progrs qui ne sont pas encore
accomplis, et mme,  certains gards, la cration de quelques
doctrines nouvelles, comme la thorie des saveurs, et surtout celle des
odeurs, o il y a, sans doute, plusieurs lois gnrales et purement
inorganiques  tablir sur leur mode fondamental de propagation, dont
l'tude est entirement nglige par nos physiciens, quoiqu'elle ait t
jadis le sujet de diverses tentatives grossires. Tels sont, en aperu,
les diffrens points de vue gnraux d'aprs lesquels il doit ici rester
incontestable que la philosophie positive, tout en consacrant
irrvocablement l'individualit ncessaire de la science biologique, la
subordonne nanmoins, par d'indissolubles relations,  l'ensemble des
tudes inorganiques. On peut ainsi vrifier clairement,  cet gard,
que, comme je l'ai dj indiqu dans la quarantime leon, c'est surtout
la chimie qui s'applique spontanment  la physiologie vgtative, et
principalement la physique  la physiologie animale, quoique les deux
ordres de fonctions exigent, sans doute, l'emploi combin des deux
sections fondamentales de la philosophie inorganique. Il serait
dsormais inutile d'insister davantage ici sur ces relations
scientifiques, dont le principe et le caractre sont maintenant assez
nettement tablis.

Abstraction faite dornavant de toute vaine tentative d'explication de
la double proprit fondamentale qui distingue la vie animale, il reste
nanmoins certain que les notions lmentaires que l'on se forme
habituellement aujourd'hui de l'irritabilit et de la sensibilit n'ont
point encore acquis le vritable caractre scientifique qui doit
finalement convenir  leur nature, surtout en ce que chacun de ces deux
attributs de l'animalit n'est pas rattach, d'une manire assez
nergiquement arrte,  la considration exclusive d'un tissu
correspondant. Cette indispensable condition, dont je dois signaler ici
l'extrme importance philosophique, n'a t jusqu' prsent
rigoureusement remplie,  ma connaissance, que dans le systme
physiologique de M. de Blainville.

La doctrine de Bichat, encore prpondrante aujourd'hui, est,  cet
gard, radicalement vicieuse, puisqu'elle reprsente l'irritabilit, et
la sensibilit elle-mme, comme plus ou moins inhrentes  tous les
tissus quelconques, sans aucune distinction d'organiques et animaux.
Quelques clectiques ont cru, il est vrai, pouvoir conserver
essentiellement cette doctrine, en se bornant  la purger de sa notion
la plus videmment errone, celle qui se rapporte  la prtendue
_sensibilit organique_, c'est--dire,  la sensibilit sans conscience,
dont la seule dfinition est directement contradictoire. Mais, en
procdant ainsi, on n'a pas suffisamment compris que la thorie
mtaphysique de Bichat sur les forces vitales constitue, par sa nature,
un tout indivisible, qui ne saurait tre admis ou rejet par fragmens,
et dont un des lmens les plus indispensables consiste prcisment dans
cette mme sensibilit organique, quelque absurde qu'en soit la notion.
Car, suivant la pense de Bichat, la sensibilit organique est le germe
ncessaire de la vraie sensibilit animale, qui n'en diffrerait que par
un plus haut degr d'exaltation. Il en est  peu prs ainsi de mme,
sous le point de vue qui nous occupe, de la contractilit organique,
surtout de celle que Bichat distingue par la qualification de
_sensible_, compare  la contractilit animale proprement dite. On ne
saurait nier que Bichat conoit tous les tissus comme tant
ncessairement sensibles et irritables, avec de simples diffrences de
degr: une telle thorie ne peut d'ailleurs comporter aucun amendement.

D'aprs les principes tablis ci-dessus, il est ais, ce me semble, de
reconnatre que toute conception de ce genre s'oppose, de la manire la
plus directe,  la constitution vraiment rationnelle de la science
physiologique sur les bases positives qui lui sont propres; en sorte
qu'un tel examen concerne l'un des points les plus fondamentaux de la
philosophie biologique. Si, en effet, les deux proprits
caractristiques de l'animalit pouvaient appartenir indistinctement 
tous les tissus, et que, par consquent, il n'existt point, 
proprement parler, de tissus vraiment animaux, toute diffrence
scientifique fondamentale entre la physiologie animale et la simple
physiologie organique disparatrait ncessairement par cela seul.
Ds-lors, attendu qu'il est impossible de mconnatre aujourd'hui que
les phnomnes de la vie vgtative sont, par leur nature, sous la
dpendance directe et gnrale des lois universelles du monde
inorganique, on ne saurait comprendre pourquoi il cesserait d'en tre
ainsi  l'gard de la vie animale, qui, dans une semblable hypothse,
n'offrirait plus, en ralit, qu'un dveloppement suprieur des mmes
proprits lmentaires. Les plus vicieuses prtentions de l'cole
physico-chimique, se trouveraient ainsi justifies aussitt, du moins en
principe, sans qu'on pt contester logiquement avec elle autrement que
sur l'application actuelle; puisque tous les effets physiologiques se
rduiraient alors, par cette identit fondamentale des deux vies,  un
ordre spcial d'actes chimiques et physiques, comme ils le sont
certainement dans la simple vie organique. Il faut s'tre bien
familiaris, par l'tude historique de l'esprit humain, avec le triste
spectacle des inconsquences capitales auxquelles est assujettie notre
faible intelligence, mme chez les plus minens gnies, pour ne point
s'tonner que Bichat, qui avait si profondment senti l'indispensable
ncessit de maintenir  la physiologie un caractre scientifique
pleinement original, ait nanmoins tabli, avec une prdilection
marque, une thorie qui tendrait ncessairement  autoriser
l'usurpation totale du domaine de la physiologie par le systme des
sciences inorganiques. Les biologistes n'auraient plus alors d'autre
moyen de conserver leur indpendance intellectuelle, que de nier
directement la nature physico-chimique des phnomnes mmes de la vie
vgtative: or, une telle manire de voir, excusable sans doute au temps
de Bichat, ne saurait tre soutenue aujourd'hui par aucun esprit
vraiment au niveau du progrs gnral de la science physiologique dans
le sicle actuel. D'ailleurs, il est vident que si, par cette issue, on
pouvait chapper aux envahissemens de l'cole physico-chimique, ce ne
serait que pour retomber, par une ncessit directe, sous la domination
exclusive de l'cole mtaphysique, puisque l'on aurait ainsi rtabli,
dans la physiologie vgtative au moins, le pur rgime des entits. Une
telle thorie tend donc  perptuer la dplorable situation
oscillatoire de la science physiologique entre ces deux impulsions
contrairement vicieuses, et ne saurait, par consquent, convenir au
vritable tat normal: ce qui doit faire nettement ressortir la haute
importance de cette discussion.

Ces considrations sommaires suffisent pour indiquer ici combien il est
indispensable  la biologie rationnelle de concevoir toujours
l'irritabilit et la sensibilit comme ncessairement inhrentes  deux
tissus dtermins, modifications profondes et nettement tranches du
tissu cellulaire primordial, afin que la spcialit des notions
anatomiques se trouve exactement en harmonie avec celle que l'on veut, 
si juste titre, maintenir aux ides physiologiques; ou, en un mot, que
les penses lmentaires de tissu et de proprit ne cessent jamais de
se correspondre parfaitement. Le caractre scientifique de la
physiologie actuelle, qui en est  peu prs reste,  cet gard,  la
doctrine de Bichat, est donc encore, sous ce nouvel aspect fondamental,
essentiellement dfectueux, chez la plupart des biologistes.

On doit, toutefois, reconnatre que, pour Bichat, cette erreur capitale
tait presque invitable, vu l'extrme imperfection,  cette poque, de
l'analyse anatomique des tissus, dont Bichat lui-mme, il ne faut
jamais l'oublier, fut l'immortel crateur. Des observations mal faites
ou mal discutes pouvaient permettre alors de croire  l'existence
effective de la sensibilit dans des parties rellement dpourvues de
nerfs; ce qui devait, aux yeux de Bichat, constituer autant de preuves
de sa thorie, comme il l'a si frquemment remarqu, surtout quant  la
sensibilit qui, suivant lui, se dvelopperait avec beaucoup d'nergie
dans les ligamens  la suite de leur torsion, bien qu'elle dt rester
inaperue par tout autre mode de stimulation. Mais une meilleure
exploration a depuis clairement dmontr, envers presque tous les cas de
ce genre, ou que les symptmes de sensibilit avaient t abusivement
attribus  tel organe priv de nerfs au lieu d'tre rapports  la
lsion simultane de quelques nerfs voisins, ou que le tissu nerveux
existait effectivement, quoique difficile  apercevoir. Si, en quelques
rares occasions, une semblable rectification n'a pu encore tre
catgoriquement opre,  cause de la difficult suprieure des
circonstances ou de l'insuffisance des observateurs, il serait
certainement absurde, d'aprs les plus simples principes de la
philosophie positive, de vouloir, par ce seul motif, repousser ou mme
ajourner l'usage d'une conception aussi videmment indispensable  la
physiologie rationnelle, et dj fonde sur tant de cas irrcusables,
bien plus nombreux et surtout plus dcisifs que ceux qui continuent 
paratre exceptionnels. Cette considration doit s'appliquer  la
comparaison des divers organismes, comme  celle des diffrens tissus de
l'organisme humain. Les prtendus animaux sans nerfs, sur lesquels
l'cole mtaphysique a tant insist, disparaissent graduellement 
mesure que les progrs, intellectuels et matriels, de l'anatomie
compare disposent les observateurs  mieux gnraliser la notion du
systme nerveux et  le reconnatre avec plus d'exactitude dans les
organismes infrieurs: c'est ainsi, par exemple, qu'on l'a rcemment
dcouvert chez plusieurs animaux rayonns. Il est donc temps d'riger en
axiome philosophique l'indispensable ncessit des nerfs pour un degr
quelconque de sensibilit, sauf  traiter les exceptions apparentes
comme autant d'anomalies  rsoudre par les perfectionnements ultrieurs
de l'analyse anatomique.

On doit faire subir une transformation analogue aux notions ordinaires
relatives  l'irritabilit, qui sont encore essentiellement domines par
la thorie de Bichat. Ce grand physiologiste pouvait concevoir, par
exemple, les contractions du coeur comme directement dtermines,
indpendamment de toute action nerveuse, par la stimulation immdiate
rsultante de l'afflux du sang. Mais il est aujourd'hui bien reconnu,
surtout depuis les importantes expriences de Legallois, que
l'innervation est tout aussi indispensable  l'irritabilit de ce muscle
qu' celle d'aucun autre; et, en gnral, que la distinction
fondamentale de Bichat, entre la contractilit organique et la
contractilit animale, doit tre entirement abandonne. Toute
irritabilit est donc ncessairement animale, c'est--dire qu'elle exige
une innervation correspondante, de quelque centre immdiat que procde
d'ailleurs l'action nerveuse. Ce sujet attend nanmoins encore plusieurs
claircissemens essentiels qui, s'ils ne sont point indispensables  la
certitude logique d'un principe dsormais hors de toute atteinte
directe, doivent toutefois influer beaucoup sur son usage scientifique
effectif. Je ne fais pas seulement allusion  la distinction propose
par divers physiologistes contemporains entre les nerfs sensitifs et les
nerfs moteurs, quoiqu'une telle question soit bien loin d'tre sans
importance philosophique. Mais j'ai surtout en vue une considration
plus directe et plus capitale, dont l'incertitude et l'obscurit
actuelles prsentent de bien plus graves inconvniens, qu'on chercherait
vainement  dissimuler. Il s'agit de la vraie distinction scientifique
que la thorie positive de l'irritabilit doit finalement maintenir
entre les mouvemens volontaires et les mouvemens involontaires.

La doctrine de Bichat avait au moins cet avantage vident qu'elle
reprsentait, d'une manire directe et, en apparence, trs
satisfaisante, cette incontestable diffrence: on voit mme que cette
considration lui a fourni ses principaux argumens. Au contraire, en ne
reconnaissant plus qu'une irritabilit unique, toujours uniformment
lie  l'innervation, comme le prescrit certainement l'tat prsent de
la science, on constitue une difficult fondamentale trs dlicate, et
dont la solution est nanmoins strictement indispensable, pour
comprendre de quelle manire tous les mouvemens ne deviendraient point
ds-lors indistinctement volontaires. La haute insuffisance des
explications actuelles  cet gard ne saurait, sans doute, ragir
logiquement contre le principe lui-mme, puisqu'on peut toujours
vaguement attribuer au mode d'innervation la diffrence musculaire dont
il s'agit ici. Mais cet expdient provisoire ne saurait long-temps
suffire aux besoins rels de la doctrine physiologique,  laquelle il
importe beaucoup de dterminer avec prcision les conditions spciales
d'innervation qui rendent volontaire ou involontaire tel mouvement
effectif. Il faut, sans doute, que, dans cet ordre de considrations
comme dans tout autre, des diffrences anatomiques vraiment apprciables
soient exactement coordonnes  d'incontestables diffrences
physiologiques, ce qui certainement est fort loin d'exister aujourd'hui.
On ne saurait confondre un tel ordre de recherches avec la vaine enqute
mtaphysique des causes de la volont, puisqu'il s'agit seulement ici de
dcouvrir les conditions organiques qui doivent ncessairement exister
pour rendre volontaires, par exemple, les mouvemens des muscles
locomoteurs, tandis que ceux du muscle cardiaque sont si profondment
involontaires. Un phnomne aussi caractris comporte sans doute une
exacte analyse gnrale, quoiqu'elle doive tre fort difficile. La
science prsente donc aujourd'hui, sous ce rapport, une incontestable
lacune fondamentale, qui obscurcit beaucoup la thorie positive de
l'irritabilit, dont le principe seul peut tre maintenant regard comme
tabli; puisque, dans la plupart des cas, le plus habile anatomiste
n'oserait encore dcider, autrement que par le fait mme, si tel
mouvement bien dfini doit tre volontaire ou involontaire, ce qui
constate nettement l'absence de toute loi relle  cet gard.

Au reste, quelques difficults que prsente, par sa nature, la question
ainsi pose, on a droit d'esprer qu'elle comporte une solution vraiment
satisfaisante, puisqu'on peut, ce me semble, apercevoir dj la voie qui
doit y conduire. Elle consiste, en effet, dans une judicieuse analyse
des mouvemens en quelque sorte intermdiaires, c'est--dire, qui,
primitivement involontaires, finissent par devenir volontaires, ou
rciproquement. Ces cas, que l'organisme prsente trs frquemment sous
l'un et l'autre aspect, me paraissent minemment propres  vrifier que
la distinction incontestable des mouvemens en volontaires et
involontaires ne tient nullement  une diffrence radicale de
l'irritabilit musculaire, mais seulement au mode et peut-tre mme au
degr de l'innervation, modifie surtout par une longue habitude. On ne
saurait, par exemple, concevoir autrement que les mouvemens excrteurs
de l'urine, qui, dans le jeune ge, ou dans un grand nombre de maladies,
sont si videmment involontaires, puissent prendre, par la seule
influence suffisamment habituelle d'une nergique rsolution, le
caractre volontaire qu'ils acquirent ordinairement chez les animaux
suprieurs. Pour que ce germe d'explication puisse rellement suffire
ultrieurement  rsoudre la difficult propose, il faudrait concevoir
que les mouvemens les plus involontaires, qui, suivant la juste remarque
de Bichat, sont toujours en effet les plus indispensables  la vie
gnrale, eussent t susceptibles de suspension volontaire, sans
excepter les mouvemens du coeur, si leur rigoureuse ncessit continue
n'et point empch de contracter  leur gard des habitudes
convenables. Quoiqu'il devienne ainsi trs probable que la nature
volontaire ou involontaire des divers mouvemens animaux, loin de
provenir d'aucune diffrence directe dans l'irritabilit fondamentale,
est seulement un rsultat indirect et trs compos du genre d'action
exerc par l'ensemble du systme nerveux sur le systme musculaire, on
comprend nanmoins combien ce sujet exige un nouvel examen approfondi,
dont les considrations prcdentes ne peuvent qu'indiquer la direction
gnrale.

Tels sont les principaux aperus philosophiques propres  mettre en
pleine vidence l'extrme imperfection gnrale de l'tude actuelle de
l'animalit, en ce qui concerne l'explication, mme la plus lmentaire,
des phnomnes essentiels. En nous bornant dsormais  considrer la
physiologie animale sous le seul aspect beaucoup plus simple d'une
exacte analyse prliminaire de ses divers phnomnes gnraux, il ne
sera que trop ais de reconnatre combien cette analyse, qui, au
commencement de ce chapitre, devait nous paratre trs satisfaisante,
par comparaison  l'analyse si mal institue de la vie organique, est
rellement, au contraire, profondment loigne aujourd'hui de ce
qu'exigent les vrais besoins de la science pour permettre de s'lever
plus tard  quelques lois positives.

Quant aux fonctions directement relatives  l'irritabilit, on peut
dire, sans la moindre exagration, que le mcanisme d'aucun mouvement
animal n'a t jusqu'ici analys d'une manire vraiment satisfaisante,
puisque tous les cas principaux sont encore le sujet de controverses
fondamentales entre des physiologistes galement recommandables. On
conserve mme habituellement entre ces divers mouvemens, une distinction
vicieuse, qui doit s'opposer  toute saine apprciation mcanique,
lorsqu'on les spare en mouvemens gnraux qui produisent le dplacement
total de la masse animale, et mouvemens partiels qui servent surtout 
la vie organique, soit pour l'introduction des divers alimens, ou
l'expulsion des rsidus, soit pour la circulation des fluides. Les
premiers mouvemens sont, nanmoins, tout aussi rellement partiels,
quoique leur objet soit diffrent; car, sous le point de vue mcanique,
l'organisme n'en saurait spontanment comporter d'autres. D'aprs les
lois fondamentales du mouvement, l'animal ne peut jamais, par aucune
action intrieure, dplacer directement son centre de gravit, sans une
certaine coopration trangre; pas davantage qu'un chariot  vapeur qui
fonctionnerait, sans aucun frottement, sur un plan tout--fait
horizontal, et dont la strile activit se rduirait ds-lors
ncessairement  la simple rotation de ses roues. J'ai dj indiqu
cette remarque, dans le premier volume, comme consquence de la loi
dynamique gnrale du centre de gravit. Les mouvemens qui produisent la
locomotion proprement dite ne sont donc pas d'une autre nature mcanique
que ceux, par exemple, qui transportent le bol alimentaire le long du
canal digestif; leur rsultat n'est diffrent qu'en vertu de la
diversit des appareils, caractriss alors par des appendices
extrieurs disposs de manire  dterminer, dans le systme ambiant,
une indispensable raction, qui produit le dplacement de la masse
anime. On pourrait aisment concevoir une constitution mcanique assez
parfaite pour qu'un moteur unique, le coeur ou tout autre muscle,
prsidt  la fois,  l'aide d'appareils convenables,  tous les divers
mouvemens organiques et animaux, comme notre industrie le produit si
souvent dans les mcanismes bien organiss. Sans aller jusqu' cette
idale simplification du systme, on voit, en effet, chez certains
mollusques, la locomotion proprement dite s'oprer au moyen des
contractions du muscle cardiaque ou des muscles intestinaux, ce qui
vrifie clairement la ralit de la considration prcdente, et, par
suite, la futilit des distinctions ordinairement admises  cet gard
par les physiologistes actuels.

Les plus simples notions de la mcanique animale tant ainsi obscurcies
et mme vicies ds leur premire origine, on ne saurait tre surpris
que les physiologistes disputent encore sur le vrai mcanisme de la
circulation, et sur celui de la plupart des modes de locomotion
extrieure, tels que le saut, le vol surtout, la natation, etc. D'aprs
la manire dont ils procdent, ils ne sont pas prs de s'entendre, et
les opinions les plus opposes trouveraient encore long-temps des moyens
d'argumentation galement plausibles. Ce qu'il y a de plus trange, du
moins en apparence, quoique la saine philosophie l'explique aisment,
c'est la disposition presque universelle des physiologistes, sous ce
rapport,  tirer, de leur ignorance mme, autant de motifs d'admirer la
profonde sagesse d'un mcanisme qu'ils dclarent pralablement ne
pouvoir comprendre. Une telle tendance est un reste vident de
l'influence thologique qui prside encore essentiellement  notre
premire ducation. Quoique l'tude positive de ce sujet soit, comme on
voit, tout entire  refondre, une premire vue mathmatique de
l'ensemble de la question montre clairement, ce me semble, que le
caractre le plus prononc du mcanisme gnral des mouvemens animaux
consiste, au contraire, dans l'excessive complication des appareils
ordinaires. Les gomtres et les physiciens, en les supposant placs au
point de vue convenable et d'ailleurs suffisamment prpars,
imagineraient sans doute aisment une constitution beaucoup meilleure,
s'ils osaient aujourd'hui prendre pour sujet d'exercice intellectuel la
conception directe d'un nouveau mcanisme animal, ce qui ne serait
peut-tre point sans une vritable utilit, ne ft-ce qu'afin de mieux
caractriser l'esprit philosophique qui doit prsider aux tudes
effectives. Dans cet ordre de fonctions animales aussi bien que dans
tout autre, et plus clairement qu'envers aucun autre, l'organisme ne
saurait manquer de nous offrir un mode quelconque de production capable
de dterminer les actes que nous voyons effectivement se produire; mais
le mode rel est presque toujours trs infrieur au type idal que notre
faible intelligence pourrait crer, mme d'aprs nos connaissances
actuelles, avec la libert convenable. Au fond, cette rflexion revient
 dire ici que le monde inorganique est, par sa nature, beaucoup mieux
rgl que le monde organique; ce qui, je crois, ne saurait tre
srieusement contest aujourd'hui par aucun esprit judicieux.

Un examen attentif de l'ensemble des tudes entreprises jusqu'ici sur la
mcanique animale, fera, ce me semble, reconnatre, sans la moindre
incertitude, que la principale cause de leur extrme imperfection
rsulte de l'ducation insuffisante et mme vicieuse de la plupart des
physiologistes, qui demeurent ordinairement beaucoup trop trangers aux
connaissances pralables qu'exigerait naturellement un tel sujet sur les
diverses parties de la philosophie inorganique, sans en excepter le
systme, vraiment fondamental, des sciences mathmatiques. Le simple bon
sens indique nanmoins, avec une irrsistible vidence, que la mcanique
animale, comme la mcanique cleste, la mcanique industrielle, ou toute
autre quelconque, est d'abord de la mcanique, et doit tre, par
consquent,  ce titre, ncessairement subordonne aux lois gnrales
que la mcanique rationnelle impose  tous les mouvemens possibles,
abstraction faite de la nature des moteurs, et en ayant seulement gard
 la structure des appareils. Sans doute, l'extrme complication des
appareils animaux, mme indpendamment de l'impossibilit manifeste de
soumettre les moteurs primitifs  aucune thorie mathmatique, ne
saurait jamais rellement comporter,  cet gard, la moindre application
numrique, dj si souvent illusoire envers des appareils beaucoup plus
simples mus par des forces inorganiques. Mais la considration gnrale
de ces lois n'y est pas moins strictement indispensable, sous peine de
ne pouvoir se former que d'inintelligibles notions fondamentales du
mcanisme de la locomotion, et mme de la station, comme on le voit
aujourd'hui o, dans la plupart des cas, la science serait impuissante 
dcider quel mouvement va rsulter de l'action d'un appareil donn,
d'aprs la seule analyse anatomique du systme, indpendamment de toute
exprience directe, rduite ainsi, contre sa destination fondamentale, 
ne pouvoir prdire que des vnemens accomplis. Aussi des physiologistes
moins irrationnels  cet gard ont-ils dj reconnu imparfaitement cette
ncessit logique, en dclinant toutefois la difficult, et se bornant 
renvoyer un tel travail aux gomtres et aux physiciens. Ceux-ci, de
leur ct, quand ils ont accept une tche qui devait leur rester
trangre, y ont port involontairement, outre leur ignorance naturelle
et fort excusable de la constitution anatomique du systme, des
habitudes de prcision numrique profondment incompatibles avec
l'esprit du sujet, et sont ainsi parvenus le plus souvent  des
rsultats dont l'absurdit vidente suffit, aux yeux de juges
irrflchis, pour discrditer d'avance toute application mieux conue de
la mcanique gnrale  la mcanique animale. Rien n'autorisait
cependant une conclusion aussi vicieuse: il fallait seulement
reconnatre que cette indispensable application doit tre
essentiellement opre par les physiologistes eux-mmes, qui peuvent
seuls en bien comprendre la nature et l'objet. Il en est ici  peu prs
comme pour l'usage de l'analyse mathmatique dans les principales
branches de la physique, ordinairement si mal conu aujourd'hui par les
gomtres, parce qu'il doit tre dirig par les physiciens, suivant les
remarques indiques au second volume de cet ouvrage. L'application de
tout instrument logique devant videmment appartenir, non  ceux qui
l'ont construit, mais  ceux qui s'occupent du sujet propre auquel il
est destin, les physiologistes vraiment positifs ne sauraient
aucunement luder dsormais l'obligation rigoureuse de se rendre aptes,
par une plus forte ducation pralable,  introduire convenablement,
dans l'tude rationnelle de la mcanique animale, les indispensables
notions fondamentales empruntes  l'ensemble de la philosophie
inorganique, et d'abord  la philosophie mathmatique. Cette obligation
gnrale se formulera ensuite en prescriptions plus prcises,  mesure
que les divers mouvemens spciaux viendront  l'exiger. Ainsi, par
exemple, l'tude, aujourd'hui si imparfaite, de la phonation, suppose
ncessairement que l'analyse des mouvemens de l'appareil vocal soit
particulirement dirige d'aprs les indications fondamentales qui
rsultent des connaissances acquises par les physiciens sur la thorie
du son. Il serait impossible sans cela de parvenir jamais  comprendre
la production gnrale de la voix, et,  plus forte raison, les
modifications si prononces et si importantes qu'elle prsente chez les
divers animaux susceptibles d'une vritable phonation. Quoique la parole
proprement dite soit principalement, sans doute, un rsultat de la
supriorit intellectuelle particulire  notre espce, comme le montre
l'exemple des idiots et de divers animaux chez lesquels il n'existe
point de vrai langage malgr que la phonation y soit pleinement
suffisante, il faut bien cependant que la structure de notre appareil
vocal offre certains caractres spcifiques en harmonie avec cette
admirable facult. Or, la judicieuse application des lois gnrales de
l'acoustique est certainement indispensable pour conduire  dcouvrir
ultrieurement en quoi consistent ces particularits ncessaires. Il
serait ais de faire une semblable vrification spciale envers tous les
autres cas essentiels de la mcanique animale. Sans doute, en plusieurs
occasions, et notamment dans celle que je viens de signaler, il arrivera
que la branche correspondante de la philosophie inorganique ne sera
point elle-mme assez avance pour fournir  la physiologie toutes les
indications prliminaires qui lui seraient indispensables. Mais les
physiologistes auront au moins tent tous les progrs que comporte, 
chaque poque, l'tat gnral de la philosophie naturelle, et ils auront
d'ailleurs nettement signal aux divers physiciens spciaux autant de
sujets dtermins d'importantes recherches, ce qui serait dj, en
soi-mme, d'un haut intrt direct. On doit esprer que la considration
spciale et frquente de telles relations positives entre les sciences
fondamentales les plus indpendantes en apparence, ouvrira enfin les
yeux des savans actuels sur les inconvniens rels et immdiats que
prsente, en gnral, le systme irrationnel de morcellement anarchique
qui prside aujourd'hui  l'tude de la philosophie naturelle. Les
physiologistes doivent ncessairement comprendre  cet gard, avant tous
les autres, les vrais besoins de l'esprit humain, en vertu de la
subordination fondamentale et directe,  la fois gnrale et spciale,
qui rattache, d'une manire si prononce et si varie, leur science 
toutes les prcdentes, comme nous venons d'en acqurir une nouvelle
preuve irrcusable.

L'tude prliminaire du second ordre principal des fonctions animales,
ou l'analyse rationnelle des divers phnomnes essentiels de la
sensibilit, ne prsente pas certainement aujourd'hui un caractre
scientifique plus satisfaisant que celui de la mcanique animale, mme
abstraction faite de ce qui concerne la sensibilit intrieure
proprement dite, c'est--dire les fonctions intellectuelles et morales,
que nous avons dj reconnues devoir tre, dans la leon suivante, le
sujet d'un examen ncessairement spar. Cette seconde analyse sera
juge, en ralit, encore moins avance que la premire, si l'on ne se
laisse point blouir par l'imposant spectacle des notions anatomiques
trs avances que nous possdons dj sur les organes correspondants, et
qu'on s'attache exclusivement, comme nous le devons videmment ici, aux
connaissances purement physiologiques.

En considrant la partie la moins imparfaite de cette tude, relative
aux simples sensations extrieures, il est clair que le premier des
trois lmens indispensables dont se compose toujours le phnomne de la
sensation, c'est--dire, l'impression directe de l'agent externe sur les
extrmits nerveuses  l'aide d'un appareil physique plus ou moins
spcial, donne lieu  des remarques philosophiques essentiellement
analogues  celles qui viennent d'tre indiques  l'gard des
mouvemens. Sous ce rapport, en effet, la thorie des sensations est
ncessairement subordonne aux lois physiques correspondantes, comme
cela est surtout manifeste pour les thories de la vision et de
l'audition, compares  l'optique et  l'acoustique, en ce qui concerne
le vrai mode gnral d'action propre  l'appareil oculaire ou auditif.
Or, l'intime combinaison rationnelle qu'une telle tude exigerait entre
les considrations physiques et les considrations physiologiques
existe, sans doute, encore moins aujourd'hui qu' l'gard de la
mcanique animale. Ces importantes thories ont t plus formellement
livres par les physiologistes aux seuls physiciens, videmment
incomptens pour un tel sujet, comme je l'ai dj indiqu dans le second
volume: il serait superflu d'insister davantage ici sur une
organisation aussi hautement vicieuse de travail scientifique, ce cas
tant, sous ce point de vue, tout--fait analogue au prcdent. Il n'y a
entre eux aucune autre diffrence philosophique essentielle que la
dplorable influence exerce encore, dans cette partie de la physiologie
animale, par les mtaphysiciens, auxquels, jusqu' ces derniers temps
pour ainsi dire, la thorie des sensations avait t essentiellement
abandonne: c'est seulement depuis la mmorable impulsion donne par
Gall, que les physiologistes ont commenc  s'emparer dfinitivement de
cette importante partie de leur domaine. Ainsi, la thorie positive des
sensations est moins bien conue, et plus rcemment institue, que celle
mme des mouvemens; en sorte qu'il serait trange qu'elle ne ft pas
encore moins avance, si l'on  d'ailleurs gard  sa difficult
suprieure, et  la moindre perfection des parties de la philosophie
inorganique dont elle dpend. Les plus simples modifications du
phnomne fondamental de la vision ou de l'audition ne peuvent point
jusqu'ici tre rapportes avec certitude  des conditions organiques
dtermines; comme, par exemple, l'ajustement de l'oeil pour voir
distinctement  des distances trs varies, facult que les
physiologistes ont laiss successivement attribuer par les physiciens 
diverses circonstances de structure, toujours illusoires ou
insuffisantes, en se rservant seulement une critique trs facile, au
lieu de se saisir d'une recherche qui leur appartient exclusivement. On
peut mme dire que les limites directes de la fonction sont presque
toujours trs vaguement dfinies, c'est--dire qu'on n'a point nettement
circonscrit le genre de notions, extrieures immdiatement fourni par
chaque sens, abstraction faite de toute rflexion intellectuelle
proprement dite[43].  plus forte raison n'est-il pas tonnant que la
plupart des lois positives de la vision ou de l'audition, et mme de
l'odoration ou de la gustation, soient encore essentiellement ignores.

      [Note 43: Les attributions immdiates de chaque sens
      sont, sans doute, minemment spciales. Mais il en est tout
      autrement de la plupart des notions extrieures que
      l'intelligence dduit, d'une manire plus ou moins
      indirecte, des divers ordres de sensations, susceptibles, 
      cet gard, de se suppler mutuellement, comme nous le
      montrent clairement le cas des sourds, celui des aveugles,
      etc. On oublie trop souvent cette importante considration,
      surtout envers les animaux, que l'on suppose trs
      gratuitement privs de telle classe d'ides, par cela seul
      que l'appareil sensitif auquel nous en devons ordinairement
      l'origine n'est pas chez eux suffisamment dveloppe, sans
      examiner si quelque autre sens n'a pas pu le remplacer.
      C'est ainsi, par exemple, que l'odorat a t conu, en
      gnral, comme un sens fort peu intellectuel,  cause de son
      imperfection dans notre espce, o il est, en effet, la
      source de bien peu d'ides, quoique, dans un grand nombre
      d'espces animales, il doive en faire natre beaucoup et de
      trs importantes. Il est donc vident que ce sujet exige une
      entire rvision lmentaire, qui doit commencer par fixer,
      avec une prcision scientifique, les limites gnrales et
      ncessaires de d'action intellectuelle directement propre 
      chaque sens, et pour laquelle aucun autre ne saurait le
      suppler, en sparant soigneusement cette action
      fondamentale de toutes les notions conscutives que la
      rflexion peut en dduire.]

Le seul point gnral de doctrine, ou plutt de mthode, que l'on puisse
aujourd'hui regarder comme arrt d'une manire vraiment scientifique,
c'est l'ordre fondamental, nullement indiffrent, suivant lequel les
diverses espces de sensations doivent tre tudies, et cette notion a
t rellement fournie par l'anatomie compare bien plus que par la
physiologie. Elle consiste  classer les sens suivant leur spcialit
croissante, en commenant par le sens universel du contact, et
considrant ensuite graduellement les quatre sens spciaux, le got,
l'odorat, la vue et enfin l'oue. Cet ordre est rationnellement
dtermin par l'analyse de la srie animale, puisque les sens doivent
tre rputs plus spciaux et plus levs  mesure qu'ils disparaissent
 des degrs moins infrieurs de l'chelle zoologique. Il est
remarquable que cette gradation concide exactement avec le rang
d'importance de la sensation, sinon pour l'intelligence, du moins pour
la sociabilit. Malheureusement elle mesure d'une manire encore plus
vidente l'imperfection croissante de la thorie. On doit aussi noter,
quoique plus secondaire, la distinction lumineuse introduite par Gall,
entre l'tat passif et l'tat actif de chaque sens spcial. Une
considration analogue, mais plus fondamentale, consisterait, ce me
semble,  distinguer les divers sens eux-mmes en actifs et passifs,
selon que leur action est, par sa nature, essentiellement volontaire ou
involontaire. Cette distinction me parat trs marque entre la vision
et l'audition, celle-ci s'effectuant toujours, mme malgr nous et 
notre insu, tandis que l'autre exige,  un degr quelconque, notre libre
participation. L'influence plus vague, mais plus profonde, qu'exerce sur
nous la musique compare  la peinture, me semble provenir, en grande
partie, d'une telle diversit. Il existe une diffrence analogue, mais
moins prononce, entre le got et l'odorat.

Depuis Cabanis, et surtout depuis Gall, tous les physiologistes ont plus
ou moins senti la ncessit de complter l'analyse des sensations
proprement dites par l'tude d'une seconde classe fondamentale de
sensations, encore plus indispensables que les premires au
perfectionnement de la vie organique, et qui, sans procurer aucun notion
directe sur le monde extrieur, modifient nanmoins profondment, par
leur action intense et presque continue, la marche gnrale des
oprations intellectuelles, qui, chez la plupart des animaux, doit leur
tre essentiellement subordonne. Ce sont les sensations intrieures qui
se rapportent  la satisfaction des divers besoins essentiels soit de
nutrition, soit de reproduction, et auxquelles il faut joindre, dans
l'tat pathologique, les diffrentes douleurs produites par une
altration quelconque. Un tel ordre constitue la transition naturelle
entre l'tude des sensations et celles des fonctions affectives ou
intellectuelles, exclusivement relatives  la sensibilit intrieure.
Mais cette partie de la grande thorie des sensations est encore moins
avance et plus obscure que la prcdente. La seule notion positive qui
soit aujourd'hui incontestable  cet gard, consiste dans
l'indispensable ncessit du systme nerveux, commune aux deux genres de
sensibilit. Je dois cependant signaler ici une heureuse remarque de M.
de Blainville sur le sige de l'impression: outre l'affection directe de
l'organe principal de la satisfaction du besoin considr, il y a
toujours une affection sympathique  l'orifice du canal qui doit
introduire l'agent destin  cette satisfaction, soit qu'il s'agisse de
l'incrtion d'alimens solides, liquides, ou gazeux: il en est de mme,
en sens inverse, pour les divers besoins d'excrtion, toujours ressentis
sympathiquement  l'extrmit du canal excrteur. Mais on ignore
d'ailleurs si, comme dans le cas des sensations purement externes, les
nerfs par lesquels s'opre la transmission de cette impression primitive
prsentent quelques caractres dtermins et spciaux, et surtout 
quels ganglions crbraux il faut en rapporter la perception.

Il est donc incontestable que la thorie positive des sensations,
considre successivement dans chacune de ses deux parties gnrales,
est encore moins bauche et constitue d'une manire moins scientifique
que celle mme des mouvemens. On voit aussi que l'imperfection de la
doctrine tient surtout  celle de la mthode habituelle, par suite de
l'insuffisante prparation des esprits qui ont abord jusqu'ici cette
tude difficile, depuis qu'elle a t irrvocablement soustraite  la
strile domination des mtaphysiciens. Toutefois, cette heureuse
mancipation n'en a pas moins cart, de nos jours, l'obstacle
fondamental qui arrtait le plus les progrs rels de cette belle partie
de la physiologie animale, dont la nature si clairement caractrise ne
saurait manquer de faire prochainement ressortir, chez tous les bons
esprits, les conditions prliminaires indispensables  sa culture
rationnelle. Quelques travaux dj bauchs indiquent, avec vidence,
dans la gnration scientifique actuelle, une tendance progressive 
organiser dsormais les recherches d'aprs le vritable esprit d'une
telle tude. Ce caractre philosophique est surtout prononc, comme on
pouvait aisment le prvoir,  l'gard des sens les plus simples et les
moins spciaux, et particulirement pour la gustation. Je dois signaler,
 ce sujet, les judicieuses expriences commences avec une ingnieuse
sagacit par MM. Pinel-Grandchamp et Foville sur l'exacte dtermination
du sige distinct des diverses saveurs principales dans des parties
correspondantes de l'organe du got; car un tel exemple est trs propre
 faire ici nettement comprendre en quoi doit surtout consister le
perfectionnement positif de l'tude prliminaire des sensations, qui se
rduit en effet principalement  dvelopper, avec une prcision toujours
croissante, l'harmonie fondamentale entre l'analyse anatomique et
l'analyse physiologique.

Aprs l'tude rationnelle de chacun des deux ordres gnraux de
fonctions animales, il nous reste maintenant  considrer, sous le mme
aspect, comme un indispensable complment de la thorie lmentaire de
l'animalit, les notions essentielles relatives au mode d'action, qui
sont communes aux phnomnes de l'irritabilit et  ceux de la
sensibilit proprement dite. Quoique, par leur nature, ces notions
appartiennent aussi aux phnomnes intellectuels et moraux, nous devons
ncessairement les examiner ici, pour y avoir suffisamment caractris
les diffrens points de vue principaux que comporte l'tude positive de
la vie animale, rduite mme  sa moindre intensit, sauf  en
reproduire, s'il y a lieu, dans la leon suivante, l'indication
formelle,  l'gard de la vie affective et intellectuelle.

Ces considrations fondamentales sur le mode d'action commun 
l'irritabilit et  la sensibilit, doivent tre distingues en deux
classes, suivant qu'elles se rapportent  chaque fonction de mouvement
ou de sensation envisage en elle-mme, ou  l'association, plus ou
moins tendue et plus ou moins ncessaire, de ces diverses fonctions.
Enfin, les premires peuvent avoir pour objet ou le mode ou le degr du
phnomne animal. Tel est l'ordre d'aprs lequel nous devons ici
signaler sommairement les parties correspondantes de la science
physiologique, en examinant d'abord la thorie de l'intermittence
d'action, et, par suite, celle de l'habitude, qui en est la consquence
ncessaire.

Bichat doit tre, ce me semble, regard comme le principal fondateur de
cette importante partie complmentaire de la physiologie, en ce qu'il a,
le premier, fait convenablement ressortir le caractre d'intermittence
propre  toute facult animale, oppos  l'indispensable continuit des
phnomnes purement vgtatifs, ainsi que le prouve l'admirable chapitre
qu'il a consacr  ce beau sujet dans le _Trait de la Vie et de la
Mort_. Le double mouvement fondamental, de composition aprs absorption,
et d'exhalation du produit de la dcomposition, qui constitue la vie
gnrale, ne peut, en effet, tre un seul instant suspendu, sans
dterminer aussitt la tendance directe  la dsorganisation. Mais, au
contraire, tout acte d'irritabilit ou de sensibilit est, par sa
nature, ncessairement intermittent, puisque aucune contraction ni
aucune sensation ne saurait tre conue comme indfiniment prolonge; en
sorte que la continuit impliquerait tout aussi bien contradiction dans
la vie animale, que la discontinuit dans la vie organique. Cette
thorie de l'intermittence, dont Bichat est le vrai crateur, est
aujourd'hui essentiellement perfectionne, surtout dans le systme
biologique de M. de Blainville, par suite des progrs gnraux de
l'anatomie physiologique dans le sicle actuel. En effet, d'aprs la
manire vicieuse dont il concevait l'irritabilit et la sensibilit,
suivant les explications ci-dessus indiques, Bichat faisait de vains
efforts pour carter l'objection fondamentale tire de phnomnes qu'il
rapportait  la vie organique, et qui nanmoins sont videmment tout
aussi intermittens que les phnomnes d'animalit les moins quivoques.
Cela est incontestable  l'gard des muscles intestinaux, par exemple,
et mme  l'gard du coeur, dont chaque fibre irritable prsente,
certainement, en un temps donn, une somme d'instans de repos au moins
gale  celle des instans d'activit, si l'on a convenablement gard 
la comparaison entre la systole et la diastole; toute la diffrence
relle se rduisant alors  la plus grande multiplicit des intervalles.
Une objection analogue et galement invincible aurait pu tre faite
quant  la sensibilit; puisque, suivant la doctrine de Bichat, la
sensibilit animale proprement dite et la prtendue sensibilit
organique ne diffrant essentiellement que par le degr normal, il
devenait ds-lors impossible de concilier l'intermittence de la premire
avec la continuit de la seconde. La difficult se trouve spontanment
rsolue, dans les deux cas gnraux, de la manire la plus
satisfaisante, par la thorie positive de l'irritabilit et de la
sensibilit, dont ce n'est pas sans doute l'un des moindres avantages;
car cette thorie attachant, de toute ncessit, chacune de ces deux
proprits animales  un tissu correspondant bien caractris,
l'intermittence devient un attribut commun et exclusif des organes
principalement composs de ces deux tissus, quelle que soit d'ailleurs
leur destination immdiate pour l'ensemble de l'conomie. C'est ainsi
que tous les divers aspects gnraux de la saine physiologie nous
offrent toujours une solidarit mutuelle, symptme philosophique
ordinaire de la vrit scientifique.

La thorie de l'intermittence, surtout conue avec cette pleine
rationnalit, s'applique immdiatement  une classe trs tendue et trs
importante de phnomnes animaux, c'est--dire  ceux que prsentent les
divers degrs de sommeil, comme Bichat l'a si heureusement expliqu. Car
l'tat de sommeil consiste ainsi dans la suspension simultane, pendant
un certain temps, des principaux actes d'irritabilit et de sensibilit:
il est aussi complet que puisse le permettre l'organisme des animaux
suprieurs, quand il n'offre d'exception que pour les mouvemens et les
sensations directement indispensables  la vie organique, et dont
l'activit, d'ailleurs, est alors notablement diminue; le phnomne
comporte, du reste, des degrs trs varis, depuis la simple somnolence
jusqu' la torpeur presque complte des animaux hibernans. Mais cette
thorie du sommeil, si bien institue par Bichat, n'est rellement
encore qu'bauche, et prsente aujourd'hui plusieurs difficults
fondamentales, quand on considre les principales modifications d'un tel
tat, dont les conditions organiques essentielles sont mme trs
imparfaitement connues, sauf la stagnation du sang veineux dans
l'encphale, qui parat constituer, en gnral, un indispensable
prliminaire de tout engourdissement tendu et durable. Quoiqu'il soit
ais de concevoir, en principe, que l'activit prolonge des fonctions
animales pendant l'tat de veille doive dterminer, en vertu de la loi
d'intermittence, une suspension proportionnelle, on conoit nanmoins
difficilement comment cette suspension peut tre totale, lorsque cette
activit n'a t que partielle; comme l'exprience le montre si
clairement, par exemple, pour le profond sommeil,  la fois intellectuel
et musculaire, provoqu par la seule fatigue des muscles, chez des
hommes qui ont trs peu excit, pendant la veille, le dveloppement des
divers phnomnes de la sensibilit, soit interne, soit mme externe.
L'tude du sommeil incomplet est moins avance encore, surtout quand une
partie seulement des organes intellectuels et affectifs ou de l'appareil
locomoteur est engourdie, ce qui produit les songes et les divers genres
de somnambulisme. Et, cependant, un tel tat a ncessairement des lois
gnrales qui lui sont propres, tout aussi bien que l'tat parfait de
veille. Diverses expriences trop ngliges autorisent peut-tre 
penser que, chez les animaux, o la vie crbrale est beaucoup moins
varie, la nature des songes devient, jusqu' un certain point,
susceptible d'tre dirige au gr de l'observateur,  l'aide
d'impressions extrieures convenablement produites, pendant le sommeil,
sur les sens dont l'action est involontaire, et notamment sur l'odorat.
Chez l'homme mme, il n'y a pas de mdecin sens qui, en plusieurs cas,
ne prenne en srieuse considration le caractre habituel des songes,
afin de perfectionner le diagnostic des maladies o le systme nerveux
est surtout intress: ce qui suppose que cet tat est assujti  des
lois dtermines, quoique inconnues. Mais, quelque imparfaite que soit
rellement aujourd'hui,  ces divers gards essentiels, la thorie
gnrale du sommeil, elle n'en demeure pas moins constitue dj, depuis
l'heureuse inspiration de Bichat, sur les bases positives qui lui sont
propres, puisque le phnomne,  ne l'envisager que dans son ensemble,
est ainsi _expliqu_, suivant la juste acception scientifique de ce
terme, par son assimilation fondamentale aux divers phnomnes de repos
partiel que prsentent tous les actes lmentaires de la vie animale
proprement dite. Dans le perfectionnement ultrieur de la thorie de
l'intermittence, on devra, ce me semble, ne pas ngliger l'important
aperu gnral d'aprs lequel Gall a propos de la rattacher  la
symtrie qui caractrise tous les organes de la vie animale, en
regardant chacune des deux parties de l'appareil symtrique comme
alternativement active et passive, en sorte que leur fonction ne soit
jamais simultane, aussi bien pour les sens extrieurs que pour les
organes intellectuels; ce qui, toutefois, mrite un nouvel examen
approfondi.

On passe naturellement de la thorie de l'intermittence  celle de
l'habitude, qui en est une sorte d'appendice ncessaire, dont
l'institution est aussi due essentiellement  Bichat. Un phnomne
continu serait, en effet, susceptible de persistance, en vertu de la loi
d'inertie; mais des phnomnes intermittens peuvent seuls donner lieu 
des habitudes proprement dites, c'est--dire tendre  se reproduire
spontanment par l'influence d'une rptition pralable, suffisamment
prolonge  des intervalles convenables. L'importance de cette proprit
animale n'a plus besoin dsormais d'tre expressment signale,
puisqu'il est unanimement reconnu aujourd'hui, chez tous les bons
esprits, qu'on doit y voir une des principales bases de la
perfectibilit graduelle des animaux, et surtout de l'homme. C'est ainsi
que les phnomnes vitaux peuvent, en quelque sorte, participer 
l'admirable rgularit de ceux du monde inorganique, en devenant, comme
eux, essentiellement priodiques, malgr leur complication suprieure.
De l rsulte, en outre, comme je l'ai prcdemment indiqu, la
transformation fondamentale, facultative  un certain degr d'intensit
de l'habitude, et invitable au-del, des actes volontaires en tendances
involontaires. Mais cette tude est rellement aussi peu avance que
celle de l'intermittence, soit relativement mme  la simple analyse
fondamentale de l'habitude, envisage successivement quant  chacune des
conditions indispensables, soit surtout en ce qui concerne ses lois
principales, l'aptitude plus ou moins grande des divers organes animaux
sous ce rapport, etc. En un mot, on a jusqu'ici beaucoup plus examin
l'influence des habitudes une fois contractes que leur mode primitif
d'tablissement,  l'gard duquel il n'existe presque aucune doctrine
vraiment scientifique; ce devrait tre cependant le principal sujet
d'tude en biologie abstraite, le reste se rapportant bien plutt 
l'histoire naturelle proprement dite. Peut-tre mme y aurait-il lieu 
revenir, jusqu' un certain point, sur la notion philosophique
fondamentale, qui me semble faire, d'une telle proprit, un attribut
trop exclusif de l'organisme animal, lequel, dans toute hypothse, en
demeurerait nanmoins plus minemment susceptible, en vertu de sa
beaucoup plus grande souplesse. En effet, il n'y a pas jusqu'aux
appareils purement inorganiques, comme j'ai dj eu occasion de
l'indiquer au volume prcdent,  l'gard des phnomnes du son, qui ne
comportent spontanment une plus facile reproduction des mmes actes,
d'aprs une ritration convenablement prolonge et suffisamment
rgulire; ce qui est bien le caractre essentiel de l'habitude animale,
surtout quand on se borne  l'envisager dans les fonctions qui dpendent
de l'irritabilit. D'aprs cet aperu, que je livre  la mditation des
biologistes, et qui, s'il est admis, constituerait le point de vue le
plus gnral  ce sujet, la loi de l'habitude pourrait tre, en
principe, scientifiquement rattache  la loi universelle de l'inertie,
telle que l'entendent les gomtres dans la thorie positive du
mouvement et de l'quilibre.

En considrant maintenant les phnomnes communs  l'irritabilit et 
la sensibilit sous le second aspect fondamental ci-dessus indiqu,
c'est--dire, quant  leur degr d'activit, les physiologistes ont 
examiner les deux termes extrmes d'une action exagre et d'une action
insuffisante, aprs lesquels vient se placer l'tat normal
intermdiaire, d'une action convenablement modre. Un tel ordre est
dtermin par cette vidente prescription de la logique positive, qui,
dans un sujet quelconque, interdit tout espoir d'entreprendre avec
succs l'tude rationnelle des cas intermdiaires, tant que les cas
extrmes qui les comprennent n'ont pas t d'abord bien examins.

Le besoin d'exercer les facults est certainement le plus gnral et le
plus important de tous ceux qui appartiennent  la vie animale
proprement dite. On peut mme dire strictement qu'il les comprend tous,
si l'on carte rigoureusement ce qui n'est relatif qu' la vie
organique, soit pour la nutrition ou pour la reproduction: la seule
existence d'un organe animal suffit  faire natre aussitt une telle
sollicitation. Nous verrons, dans le volume suivant, que cette
considration constitue directement l'une des bases principales que la
physique sociale doive emprunter  la physiologie individuelle.
Malheureusement, cette tude positive est jusqu'ici trs imparfaite,
envers la plupart des fonctions animales et relativement  chacun des
trois degrs gnraux d'activit qu'il faut y distinguer. C'est  elle
que se rapporte surtout l'analyse exacte des phnomnes si varis du
plaisir et de la douleur, soit au physique ou au moral. Le cas du dfaut
a t encore moins bien tudi que celui de l'excs; et, cependant, son
examen scientifique n'a pas, sans doute, une moindre importance,  cause
de la thorie de l'ennui, dont la considration est si capitale, en
physique sociale, non-seulement pour un tat de civilisation trs
perfectionn, mais mme aux poques les plus grossires, o l'ennui
constitue certainement, suivant la remarque trs judicieuse, quoiqu'en
apparence paradoxale, de l'ingnieux Georges Leroy, l'un des premiers
mobiles de l'volution sociale, comme je l'expliquerai plus tard. Quant
au degr intermdiaire, qui caractrise la sant, le bien-tre, et
finalement le bonheur, il ne saurait tre convenablement trait, tant
que l'analyse des deux prcdens demeurera aussi imparfaite. La
physiologie actuelle ne prsente,  cet gard, d'autre point de doctrine
nettement tabli que le principe gnral, dj trs lumineux en
lui-mme, qui prescrit de ne point envisager ce degr normal d'une
manire absolue, mais en le subordonnant toujours  l'nergie
intrinsque des facults correspondantes; comme la raison vulgaire
l'avait d'avance suffisamment reconnu, quelque difficult que les hommes
prouvent d'ailleurs  se conformer, dans la pratique sociale,  ce
prcepte vident, par la tendance irrflchie de chacun  riger sa
propre individualit en type ncessaire de l'espce entire.

Il ne nous reste plus qu' signaler sommairement le troisime ordre de
considrations fondamentales communes aux divers phnomnes lmentaires
d'irritabilit et de sensibilit, c'est--dire, l'tude gnrale de
l'association des fonctions animales.

Ce sujet capital doit d'abord tre dcompos en deux parties
essentielles, d'aprs une distinction trs importante, primitivement
introduite par Barthez, quoique avec un caractre trop vague, entre les
_sympathies_ proprement dites, sur lesquelles Bichat a suffisamment
attir l'attention des physiologistes, et ce que Barthez a trs bien
caractris sous le nom de _synergies_, dont la considration est
aujourd'hui beaucoup trop nglige. La diffrence fondamentale entre ces
deux sortes d'association vitale correspond essentiellement  celle de
l'tat normal  l'tat pathologique; car, il y a synergie toutes les
fois que deux organes concourent simultanment  l'accomplissement
rgulier d'une fonction quelconque, tandis que toute sympathie suppose,
au contraire, une certaine perturbation, momentane ou persistante,
partielle ou plus ou moins gnrale, qu'il s'agit de faire cesser par
l'intervention d'un organe non affect primitivement. Ces deux modes
d'association physiologique sont, aussi videmment l'un que l'autre,
exclusivement propres, par leur nature,  la vie animale, c'est--dire,
aux phnomnes d'irritabilit et  ceux de sensibilit. S'ils
paraissent, en certains cas, pouvoir galement appartenir  la vie
organique, une analyse plus approfondie montrera toujours que c'est
uniquement  cause de l'influence fondamentale des actes animaux sur les
actes organiques: l'conomie vgtale ne comporte certainement ni
synergies, ni sympathies, puisqu'elle prsente,  vrai dire, les phases
conscutives d'une fonction ncessairement unique, au lieu du concours
simultan, accidentel ou rgulier, de fonctions vraiment distinctes.
Malgr l'minent service rendu par Bichat en introduisant
irrvocablement, dans le systme habituel des spculations biologiques,
l'tude gnrale des sympathies, jusqu'alors attribue aux seuls
mdecins, il faut reconnatre, sous ce rapport, que sa vicieuse thorie
des forces vitales a exerc une trs fcheuse influence sur les notions
fondamentales de ces importans phnomnes. Nanmoins, on peut regarder
cette tude comme tant dj essentiellement institue sur ses
vritables bases rationnelles, puisque les physiologistes paraissent
aujourd'hui s'accorder unanimement, en principe,  voir, dans le systme
nerveux, l'agent ncessaire de toute sympathie; ce qui doit constituer
le premier fondement d'une thorie positive sur ce sujet, qui commence 
sortir ainsi du vague effrayant o il tait jusqu'alors envelopp. Quant
 la formation effective de cette thorie difficile, elle est videmment
 peine bauche, malgr les faits nombreux, mais incohrens, que la
science possde  cet gard. L'tude des synergies, qui, par sa nature,
est beaucoup plus simple et surtout bien mieux circonscrite, ne prsente
pas rellement encore un caractre scientifique plus satisfaisant, soit
qu'il s'agisse de l'association mutuelle des divers mouvemens, ou de
celle des diffrens modes de sensibilit, ou enfin de l'association plus
gnrale et plus complexe entre les phnomnes de sensibilit et les
phnomnes d'irritabilit. Et cependant, ce beau sujet, en lui
attribuant toute son extension philosophique, conduit sans doute
directement  la thorie la plus capitale que puisse finalement
prsenter la physiologie positive, celle de l'unit fondamentale de
l'organisme animal, rsultat ncessaire d'une exacte harmonie entre les
diverses fonctions principales, du moins si l'on combine, d'une manire
convenable, avec cette notion d'quilibre mutuel, celle, ci-dessus
indique, du degr normal de chaque facult lmentaire. C'est l qu'il
faut exclusivement chercher la saine thorie du moi, si absurdement
dnature aujourd'hui par les vaines rveries des mtaphysiciens;
puisque le sentiment gnral du moi est certainement dtermin par un
tel quilibre, dont les perturbations, au-del des limites normales,
l'altrent si profondment dans un grand nombre de maladies.

Telles sont les principales considrations philosophiques que je devais
ici prsenter sommairement, pour caractriser, d'une manire conforme 
l'esprit de ce trait, l'tat gnral de la physiologie animale
proprement dite, rduite  ses lmens les plus essentiels. Afin de
complter maintenant cet examen fondamental de la philosophie
biologique, il nous reste enfin  envisager, dans la leon suivante, la
partie de la science physiologique, beaucoup plus imparfaite encore,
mais offrant nanmoins dj un incontestable commencement de positivit,
qui concerne l'tude directe des fonctions affectives et
intellectuelles; d'o rsulte la transition ncessaire et immdiate de
la physiologie individuelle  la physique sociale, comme la physiologie
purement vgtative constitue, d'aprs la leon prcdente, le lien
gnral entre la philosophie inorganique et la philosophie organique:
conformment au double principe d'unit de mthode et d'homogne
continuit de doctrine, que je m'efforce d'tablir dans cet ouvrage, et
qui permettra dsormais d'envisager, sous un point de vue vraiment
systmatique et  la fois pleinement positif, l'ensemble de la
philosophie naturelle tout entire, depuis les plus simples notions
mathmatiques jusqu'aux plus hautes spculations sociales.




QUARANTE-CINQUIME LEON.

Considrations gnrales sur l'tude positive des fonctions
intellectuelles et morales, ou crbrales.

Sans remonter, dans l'histoire gnrale de l'esprit humain, au-del de
la grande poque de Descartes, si hautement caractrise par la premire
tentative directe pour la formation d'un systme complet de philosophie
positive, on doit remarquer que ce puissant rnovateur, quelle que ft
son audacieuse nergie, n'avait pu lui-mme s'lever assez au-dessus de
son sicle pour concevoir sa mthode fondamentale dans son entire
extension logique, en osant y assujtir aussi, du moins en principe, la
partie de la physiologie qui se rapporte aux phnomnes intellectuels et
moraux. En analysant le dveloppement graduel de ses principales
conceptions philosophiques, d'aprs la hirarchie rationnelle que j'ai
tablie entre les diverses classes essentielles des phnomnes naturels,
il est ais de reconnatre, en effet, que telle fut, en gnral, la
vritable barrire devant laquelle vint s'teindre l'essor incomplet de
sa rformation projete. Aprs avoir, comme il le devait, institu
d'abord une vaste hypothse mcanique sur la thorie fondamentale des
phnomnes les plus simples et les plus universels, il tendit
successivement le mme esprit philosophique aux diffrentes notions
lmentaires relatives au monde inorganique, et y subordonna finalement
aussi l'tude des principales fonctions physiques de l'organisme animal.
Mais son impulsion rformatrice s'arrta brusquement en arrivant aux
fonctions affectives et intellectuelles, dont il constitua formellement
l'tude spciale en apanage exclusif de la philosophie
mtaphysico-thologique,  laquelle il s'effora vainement de donner,
sous ce rapport, une sorte de vie nouvelle, quoique, par une action plus
efficace, parce qu'elle tait progressive, il en et dj sap, d'une
manire irrvocable, les premiers fondemens scientifiques[44]. Le grand
ouvrage de Mallebranche, qui fut, sous ce rapport, le principal
interprte de Descartes, peut nous donner aujourd'hui une exacte
reprsentation de cette premire constitution radicalement
contradictoire de la philosophie moderne, continuant d'appliquer, aux
parties les plus compliques du systme intellectuel, des mthodes dont
elle proclame l'inanit ncessaire  l'gard des sujets les plus
simples.

      [Note 44: Rien ne caractrise mieux peut-tre la pnible
      situation fondamentale de l'esprit de Descartes,
      c'est--dire la lutte continue entre la tendance positive
      qui lui tait si minemment propre et les entraves
      thologico-mtaphysiques imposes par son poque, que la
      conception paradoxale  laquelle il fut, selon moi, trs
      naturellement conduit, sur l'intelligence et l'instinct des
      animaux. Voulant restreindre, autant qu'il le croyait
      possible, l'empire de l'ancienne philosophie, et ne pouvant
      concevoir cependant l'extension de sa mthode fondamentale 
      un tel ordre de phnomnes, il prit l'audacieux parti d'en
      nier systmatiquement l'existence, par sa clbre hypothse
      de l'_automatisme_ animal. Une fois arriv  l'homme,
      l'vidente impossibilit d'y appliquer le mme expdient
      philosophique, le fora de capituler, en quelque sorte, avec
      la mtaphysique et la thologie, en leur abandonnant, ou
      plutt en leur maintenant, par une espce de trait formel,
      cette dernire partie de leurs attributions primitives. On
      concevrait difficilement comment,  une telle poque, il et
      t possible de procder autrement. Quels qu'aient t les
      graves inconvniens rels de cette singulire thorie
      automatique, il importe de noter que c'est prcisment pour
      la rfuter que les physiologistes, et surtout les
      naturalistes du sicle dernier, furent graduellement
      conduits  dtruire directement la vaine sparation
      fondamentale que Descartes avait ainsi tent d'tablir entre
      l'tude de l'homme et celle des animaux, ce qui a finalement
      amen, de nos jours, l'entire et irrvocable limination de
      toute philosophie thologique on mtaphysique chez les
      intelligences les plus avances. Ainsi, cette trange
      conception n'a t, comme on voit, nullement inutile, en
      ralit, au progrs gnral de l'esprit humain dans les
      derniers temps.]

Il tait indispensable ici de caractriser sommairement cette situation
primitive, parce qu'elle est essentiellement reste la mme pendant le
cours des deux derniers sicles, malgr les immenses progrs des
diverses tudes positives, qui ne faisaient qu'en prparer graduellement
l'invitable transformation gnrale. L'cole de Borrhaave,  laquelle,
comme je l'ai expliqu, devait choir, en physiologie, le dveloppement
spcial de la pense de Descartes, respecta toujours, dans son entire
plnitude, cette vaine sparation fondamentale, telle que Descartes
l'avait tablie. On peut ainsi concevoir sans peine comment l'tude des
phnomnes intellectuels et moraux, systmatiquement abandonne, ds
l'origine immdiate de la philosophie moderne,  la mthode
mtaphysique, a d rester, jusqu' notre sicle, tout--fait en dehors
du grand mouvement scientifique, qui a toujours t essentiellement
domin, sous le point de vue philosophique, par la puissante impulsion
primitive que Descartes avait imprime  l'ensemble de l'esprit humain.
Pendant tout cet intervalle, l'action croissante de l'esprit positif,
d'aprs le dveloppement graduel de la saine biologie, n'a t, sous ce
rapport, que simplement critique; soit par des attaques directes sur
l'vidente inefficacit des tudes mtaphysiques, soit surtout par le
contraste dcisif que devait spontanment offrir l'unanime conciliation
des naturalistes sur des points de doctrine relle, chaque jour plus
tendus et plus essentiels, oppose aux vaines contentions perptuelles
des divers mtaphysiciens, argumentant encore, depuis Platon, sur les
premiers lmens de leur prtendue science. Quelque indispensable qu'ait
t cette raction prliminaire, il importe de ne point mconnatre son
vrai caractre, et de ne pas oublier que la critique s'exera toujours
sur les rsultats seulement, sans jamais cesser d'admettre, en principe,
la lgitime suprmatie de la philosophie mtaphysique dans l'tude de
l'homme intellectuel et moral, conformment au partage institu par
Descartes: on peut le vrifier jusque chez Cabanis, malgr son
mancipation plus avance. C'est uniquement de nos jours que la science
moderne, par l'organe de l'illustre Gall, osant enfin, pour la premire
fois, contester directement  cette philosophie sa comptence relle
dans ce dernier reste de son ancien domaine, s'est sentie assez prpare
pour passer,  cet gard, comme elle l'avait dj fait  tous les autres
plus simples, de l'tat critique  l'tat organique, en s'efforant, 
son tour, de traiter  sa manire la thorie gnrale des plus hautes
fonctions vitales.

Quelque imparfaite qu'ait d tre cette premire tentative fondamentale
du gnie positif, dans un sujet aussi profondment difficile, il est
aujourd'hui incontestable qu'elle a mis dfinitivement la physiologie en
pleine possession de cet indispensable complment de ses attributions
ncessaires. Soumise dj, depuis un tiers de sicle, aux preuves les
plus dcisives, cette doctrine nouvelle a manifest, de la manire la
moins quivoque, tous les symptmes rels qui peuvent garantir
l'indestructible vitalit des conceptions scientifiques. Ni les vains
efforts d'un despotisme nergique, seconds par la honteuse
condescendance de quelques savans fort accrdits[45], ni les sarcasmes
phmres de l'esprit littraire et mtaphysique, ni mme la frivole
irrationnalit de la plupart des essais tents par les imitateurs de
Gall, n'ont pu empcher, pendant les trente dernires annes,
l'accroissement rapide et continu, dans toutes les parties du monde
savant, du nouveau systme d'tudes de l'homme intellectuel et moral. 
quels autres signes voudrait-on reconnatre le succs progressif d'une
heureuse rvolution philosophique?

      [Note 45: En sa qualit de lgislateur rtrograde,
      Bonaparte devait naturellement s'opposer, comme il le fit,
      au dveloppement naissant d'une doctrine aussi profondment
      constitue en hostilit directe avec la philosophie
      thologique, dont il entreprenait la vaine restauration
      politique. Son caractre minemment thtral pouvait
      d'ailleurs lui inspirer spontanment une rpugnance
      personnelle contre tout ce qui tend  perfectionner, au
      profit du public, l'art difficile de juger les hommes
      d'aprs des signes irrcusables.]

La thorie positive des fonctions affectives et intellectuelles est donc
irrvocablement conue comme devant dsormais consister dans l'tude, 
la fois exprimentale et rationnelle, des divers phnomnes de
sensibilit intrieure propres aux ganglions crbraux dpourvus de tout
appareil extrieur immdiat, ce qui ne constitue qu'un simple
prolongement gnral de la physiologie animale proprement dite, ainsi
tendue jusqu' ses dernires attributions fondamentales. Suivant nos
principes de hirarchie scientifique, nous pouvons aisment concevoir
pourquoi cette dernire partie essentielle de la science physiologique
n'a d ncessairement qu'aprs toutes les autres commencer  passer 
l'tat positif, puisqu'elle se rapporte videmment aux phnomnes les
plus compliqus et les plus spciaux de l'conomie animale, outre leur
relation plus directe avec les considrations sociales, qui devait aussi
entraver particulirement leur tude. Elle ne pouvait tre aborde, avec
quelque espoir d'un succs vraiment capital, que lorsque les principales
conceptions scientifiques relatives  la vie organique, et ensuite les
notions les plus lmentaires de la vie animale, auraient d'abord t au
moins bauches: en sorte que Gall ne pouvait venir qu'aprs Bichat; et
l'on devrait bien plutt s'tonner qu'il l'ait suivi d'aussi prs, si la
maturit d'une telle opration philosophique ne l'expliquait
suffisamment. Les diffrences capitales d'un tel ordre de phnomnes
physiologiques avec les prcdens, leur importance plus directe et plus
frappante, et surtout l'imperfection beaucoup plus grande de leur tude
actuelle, me paraissent constituer un ensemble de motifs assez prononc
pour autoriser, du moins provisoirement,  riger ce nouveau corps de
doctrine en une troisime partie gnrale de la physiologie, jusqu' ce
qu'une tude mieux caractrise de la physiologie organique, et une
conception plus philosophique du systme de la physiologie animale,
permettent de placer enfin ce genre de recherches dans sa vritable
position encyclopdique, c'est--dire, comme une simple subdivision de
la physiologie animale. Mais, tout en le concevant ainsi distinctement,
afin d'en faciliter aujourd'hui le dveloppement[46], il ne faut jamais
perdre de vue l'intime subordination fondamentale de cette troisime
sorte de physiologie  la physiologie animale proprement dite, dont, par
sa nature, elle diffre ncessairement beaucoup moins que celle-ci ne
diffre de la simple physiologie organique ou vgtative.

      [Note 46: Je ne crois pas devoir me refuser  employer
      ici le nom, dj usit, de _phrnologie_, introduit dans la
      science par Spurzheim, quoique Gall s'en soit sagement
      abstenu, mme aprs l'avoir vu admettre. Mais je ne m'en
      servirai jamais qu' ces deux indispensables conditions,
      trop mconnues aujourd'hui du vulgaire des phrnologistes:
      1 qu'on n'entendra point dsigner ainsi une science faite,
      mais une science entirement  faire, dont les principes
      philosophiques ont t jusqu'ici seuls convenablement
      tablis par Gall; 2 qu'on ne prtendra point cultiver cette
      tude isolment du reste de la physiologie animale. Sans de
      telles prcautions, scrupuleusement maintenues, l'tude
      positive de l'homme intellectuel et moral s'carterait
      bientt de l'esprit minemment philosophique qui a prsid 
      sa premire institution dans le gnie de son illustre
      fondateur. C'est pourquoi je prfrerai souvent la
      dnomination, moins rapide sans doute, mais,  mon gr,
      beaucoup plus rationnelle, de _physiologie phrnologique_, 
      laquelle je me suis ainsi trouv spontanment conduit.]

Dans l'tat prsent de l'esprit humain, il devient heureusement superflu
de discuter ici, d'une manire spciale, l'impuissance ncessaire de la
mthode mtaphysique pour l'tude relle des phnomnes intellectuels et
moraux, et l'indispensable obligation d'y transporter convenablement la
mthode positive. Outre que cette critique prliminaire a t faite par
Gall avec une force et une nettet vraiment admirables, il ne peut
jamais s'tablir,  proprement parler, de controverse directe entre deux
mthodes radicalement opposes, puisque toute vritable discussion
suppose indispensablement des principes communs. Une mthode ne fait en
ralit que se substituer graduellement  une autre, sans aucune
discussion formelle, par suite de leur libre concurrence effective,
assez prononce pour avoir permis  l'esprit humain de manifester une
irrvocable prfrence en faveur de celle qui aura finalement le mieux
dirig les recherches correspondantes. Cette transformation est
aujourd'hui essentiellement opre dans le sujet que nous considrons,
chez tous les penseurs vraiment au niveau de leur sicle. Nous sommes
donc dispenss de nous arrter ici  aucun parallle spcial entre la
phrnologie et la psychologie. Ce grand procs philosophique est
dsormais irrvocablement jug, et les mtaphysiciens ont pass de
l'tat de domination au simple tat de protestation, du moins dans le
monde savant, qui n'aurait point  s'inquiter de cette impuissante
opposition, signe infaillible de leur dcrpitude, si elle n'entravait
beaucoup le dveloppement actuel de la raison publique. L'analyse
historique indique au commencement de ce chapitre suffirait seule
d'ailleurs, auprs des bons esprits,  dissiper toute incertitude, s'il
pouvait en exister encore, sur le caractre dfinitif du triomphe de
l'cole positive. Car, la rpartition primitive du systme intellectuel
entre la mthode positive et la mthode mtaphysique, telle que
Descartes l'avait institue, et qui sert aujourd'hui de base principale
aux prtentions de nos psychologues, n'est certainement qu'une
indispensable concession que ce grand rnovateur ne put,  son insu,
s'abstenir de faire  l'esprit gnral de son sicle, et 
l'irrsistible influence de sa propre ducation. Un tel antagonisme
radical ne saurait, videmment, constituer l'tat normal de la raison
humaine; comme l'a trs bien senti,  sa manire, le plus profond,
penseur de l'cole mtaphysico-thologique, l'illustre de Maistre, le
seul philosophe rtrograde qui, de nos jours, ait os placer l'ensemble
de la question fondamentale sur son vritable terrain, en ne craignant
point de nier directement toute suprmatie relle de la mthode positive
dans les sujets mme o elle domine le plus librement depuis long-temps,
et qu'il voulait remettre sous l'antique prpondrance de la philosophie
thologique, sans s'arrter seulement  la mtaphysique, dont il avait
bien compris le caractre purement transitoire. C'est jusque l, en
effet, que devraient reculer les psychologues, si leur nature quivoque
ne leur tait point la facult d'tre pleinement consquents dans le
dveloppement de leurs vaines prtentions. L'vidente absurdit d'une
telle issue, montre clairement que le fameux partage opr par Descartes
n'a pu avoir d'autre efficacit essentielle que de procurer  la mthode
positive la libert ncessaire  sa formation graduelle, jusqu' ce que
sa constitution ft devenue assez complte pour lui permettre de
s'emparer enfin du seul sujet qui lui et d'abord t interdit, ce qui
n'est devenu possible que dans notre sicle, comme je viens de
l'expliquer. Mais depuis que la philosophie moderne a ainsi commenc 
conqurir les tudes morales et intellectuelles, rien ne saurait
certainement l'y faire renoncer, pas mme l'abdication volontaire de
ceux qui la cultivent; car, il serait sans doute hors de leur pouvoir de
recommencer, en sens inverse, la srie des principales transformations
successivement accomplies dans l'esprit humain pendant le cours des deux
derniers sicles. Ainsi, le triomphe, dsormais irrvocable, de la
mthode positive, doit aujourd'hui dispenser essentiellement de toute
dmonstration directe, si ce n'est  titre d'enseignement, de sa
supriorit ncessaire sur la mthode mtaphysique  l'gard d'un tel
sujet. Toutefois, afin de mieux caractriser, par un lumineux contraste,
le vritable esprit gnral de la physiologie phrnologique, il ne sera
pas inutile ici d'analyser trs sommairement les vices fondamentaux de
la prtendue mthode psychologique, mais envisage seulement en ce
qu'elle a de commun aux principales coles actuelles, c'est--dire  ce
qu'on nomme l'cole franaise, l'cole allemande, et enfin, la moins
consistante et aussi la moins absurde de toutes, l'cole cossaise; en
tant du moins qu'on peut concevoir aucune vritable cole dans une
philosophie qui, par sa nature, doit engendrer autant d'opinions
inconciliables qu'elle rencontre d'adeptes dous de quelque imagination.
On peut d'ailleurs s'en rapporter pleinement  ces diverses sectes pour
la mutuelle rfutation de leurs diffrences les plus profondes.

Quant  leur vain principe fondamental de l'_observation intrieure_,
considr en lui-mme, il serait certainement superflu de rien ajouter
ici  ce que j'ai dj suffisamment indiqu, au commencement de ce
trait, pour faire directement ressortir la profonde absurdit que
prsente la seule supposition, si videmment contradictoire, de l'homme
se regardant penser. Dans un ouvrage qui exera, il y a quelques annes,
une heureuse raction contre la dplorable manie psychologique qu'un
fameux sophiste avait momentanment russi  inspirer  la jeunesse
franaise, M. Broussais a d'ailleurs trs judicieusement remarqu,  ce
sujet, qu'une telle mthode, en la supposant possible, devait tendre 
rtrcir extrmement l'tude de l'intelligence, en la limitant, de toute
ncessit, au seul cas de l'homme adulte et sain, sans aucun espoir
d'clairer jamais une doctrine aussi difficile par la comparaison des
diffrens ges, ni par la considration des divers tats pathologiques,
unanimement reconnues nanmoins l'une et l'autre comme d'indispensables
auxiliaires des plus simples recherches sur l'homme. Mais, en
prolongeant la mme rflexion, on doit tre surtout frapp de
l'interdiction absolue qui se trouve ainsi invitablement jete sur
toute tude intellectuelle ou morale relative aux animaux, de la part
desquels les psychologues n'attendent sans doute aucune _observation
intrieure_. Ne semble-t-il pas trange que des philosophes qui ont
laborieusement amoindri, d'une manire aussi prononce, cet immense
sujet, se montrent si disposs  reprocher sans cesse  l'esprit de
leurs adversaires le dfaut d'tendue et d'lvation? Le cas des animaux
a toujours constitu le principal cueil devant lequel toutes les
thories psychologiques sont venues successivement tmoigner, d'une
manire irrcusable, leur impuissance radicale, depuis que les
naturalistes ont forc les mtaphysiciens  renoncer enfin au singulier
expdient imagin par Descartes, et  reconnatre, plus ou moins
explicitement, que les animaux, du moins dans la partie suprieure de
l'chelle zoologique, manifestent, en ralit, la plupart de nos
facults affectives et mme intellectuelles, avec de simples diffrences
de degr; ce que personne aujourd'hui n'oserait plus nier, et ce qui
suffirait, abstraction faite de toute autre considration,  dmontrer
pleinement l'absurdit ncessaire de ces vaines conceptions.

En revenant aux premires notions du bon sens philosophique, il est
d'abord vident qu'aucune fonction ne saurait tre tudie que
relativement  l'organe qui l'accomplit, ou quant aux phnomnes de son
accomplissement; et, en second lieu, que les fonctions affectives, et
surtout les fonctions intellectuelles, prsentent, par leur nature, sous
ce dernier rapport, ce caractre particulier, de ne pouvoir pas tre
directement observes pendant leur accomplissement mme, mais seulement
dans ses rsultats plus ou moins prochains et plus ou moins durables. Il
n'y a donc que deux manires distinctes de considrer rellement un tel
ordre de fonctions: ou en dterminant, avec toute la prcision possible,
les diverses conditions organiques dont elles dpendent, ce qui
constitue le principal objet de la physiologie phrnologique; ou en
observant directement la suite effective des actes intellectuels et
moraux, ce qui appartient plutt  l'histoire naturelle proprement dite,
telle que je l'ai caractrise dans la quarantime leon: ces deux faces
insparables d'un sujet unique tant d'ailleurs toujours conues de
faon  s'clairer mutuellement. Ainsi envisage, cette grande tude se
trouve indissolublement lie, d'une part,  l'ensemble des parties
antrieures de la philosophie naturelle, et plus spcialement aux
doctrines biologiques fondamentales, d'une autre part,  l'ensemble de
l'histoire relle, tant des animaux que de l'homme et mme de
l'humanit. Mais, lorsque, au contraire, on carte radicalement du
sujet, par la prtendue mthode psychologique, et la considration de
l'agent, et celle de l'acte, quel aliment pourrait-il rester  l'esprit,
sinon une inintelligible logomachie, o des entits purement nominales
se substituent sans cesse aux phnomnes rels, suivant le caractre
fondamental de toute conception mtaphysique? L'tude la plus difficile
se trouve tre ainsi directement constitue en tat d'isolement profond,
sans aucun point d'appui possible dans les sciences plus simples et plus
parfaites, sur lesquelles on prtend, au contraire, la faire
majestueusement rgner. Malgr leurs extrmes divergences, tous les
psychologues s'accordent sous ce double rapport. Rien ne saurait,  mon
gr, mieux caractriser,  cet gard, la spontanit de leur tendance
invitable, que l'analyse judicieuse des travaux de Tracy, qui, de tous
les mtaphysiciens, fut nanmoins incontestablement le plus rapproch
jusqu'ici de l'tat positif, et qui d'ailleurs manifesta toujours une
disposition minemment progressive et une admirable candeur
philosophique, trop rares l'une et l'autre aujourd'hui chez de tels
esprits. Aprs avoir proclam, en commenant son ouvrage, et
probablement sous l'influence indirecte du milieu intellectuel o il
vivait, que l'_idologie est une partie de la zoologie_, sa nature
mtaphysique reprend bientt le dessus, et le conduit  annuller
immdiatement ce lumineux principe, qu'il n'aurait pu suivre, en se
htant d'tablir aussitt, comme maxime fondamentale, que cette
idologie constitue une science primitive, indpendante de toutes les
autres, et destine mme  les diriger, ce qui la fait ncessairement
rentrer dans les voies ordinaires de l'aberration mtaphysique; au point
de recommander hautement l'enseignement de l'idologie, ds la premire
adolescence, comme la base indispensable de toute ducation rationnelle:
en sorte que, contre son intention, il rtrogradait ainsi rellement
en-de de l'ancienne discipline scolastique, qui, dans la construction
gnrale du cours officiel de _philosophie_, avait au moins plac,
depuis long-temps, quelques tudes mathmatiques et physiques avant les
tudes mtaphysiques proprement dites. Cependant la bonne foi et la
clart parfaites qui distinguent le trait de Tracy, rendront toujours
son ouvrage trs prcieux sous le point de vue historique, et lui
assurent mme, par comparaison, une vritable utilit actuelle, en ce
qu'il prsente, plus  nu qu'aucun autre, soit pour la science ou pour
l'art logique, l'vidente inanit ncessaire de la prtendue mthode
psychologique ou idologique. La mtaphysique s'y trouve radicalement
discrdite par un mtaphysicien, qui a cru en tre sorti, parce qu'il
avait eu cette ferme intention, dont toute l'efficacit relle a t
essentiellement borne  un simple changement de dnomination.

La psychologie ou idologie, considre maintenant, non plus quant  la
mthode, dsormais assez examine, mais directement quant  la seule
doctrine, nous prsente d'abord une aberration fondamentale,
essentiellement commune  toutes les sectes, par une fausse apprciation
des rapports gnraux entre les facults affectives et les facults
intellectuelles. Quoique la prpondrance de ces dernires ait t
conue, sans doute, d'aprs des thories fort divergentes, tous les
diffrens mtaphysiciens se sont nanmoins accords  la proclamer comme
leur point de dpart principal. L'_esprit_ est devenu le sujet  peu
prs exclusif de leurs spculations, et les diverses facults affectives
y ont t presque entirement ngliges, et toujours subordonnes
d'ailleurs  l'intelligence. Or, une telle conception reprsente
prcisment l'inverse de la ralit, non-seulement pour les animaux,
mais aussi pour l'homme. Car l'exprience journalire montre, au
contraire, de la manire la moins quivoque, que les affections, les
penchans, les passions[47], constituent les principaux mobiles de la vie
humaine; et que, loin de rsulter de l'intelligence, leur impulsion
spontane et indpendante est indispensable au premier veil et au
dveloppement continu des diverses facults intellectuelles, en leur
assignant un but permanent, sans lequel, outre le vague ncessaire de
leur direction gnrale, elles resteraient essentiellement engourdies
chez la plupart des hommes. Il n'est mme que trop certain que les
penchans les moins nobles, les plus animaux, sont habituellement les
plus nergiques, et, par suite, les plus influens. L'ensemble de la
nature humaine est donc trs infidlement retrac par ces vains
systmes, qui, lorsqu'ils ont eu quelque gard aux facults affectives,
les ont vaguement rattaches  un principe unique, la sympathie, et
surtout l'gosme, toujours suppos dirig par l'intelligence. C'est
ainsi que l'homme a t reprsent, contre l'vidence, comme un tre
essentiellement raisonneur, excutant continuellement,  son insu, une
multitude de calculs imperceptibles, sans presque aucune spontanit
d'action, mme ds la plus tendre enfance. Un motif trs respectable a
beaucoup contribu, sans doute, au maintien de cette fausse notion,
d'aprs la considration incontestable que c'est surtout par
l'intelligence que l'homme peut tre modifi et perfectionn. Mais la
science exige, avant tout, la ralit des conceptions, abstraction faite
de leur convenance: et c'est toujours mme cette ralit, qui devient la
base ncessaire de leur utilit effective. Toutefois, sans mconnatre
l'influence secondaire d'une telle intention, on peut aisment constater
que deux causes purement philosophiques, indpendantes d'aucune vue
d'application, et directement inhrentes  la nature de la mthode, ont
essentiellement conduit les divers mtaphysiciens  cette hypothtique
suprmatie de l'intelligence. La premire consiste dans la vaine
dmarcation fondamentale que les mtaphysiciens ont t, comme nous
l'avons vu, forcs d'tablir entre les animaux et l'homme, et qui n'et
pu certainement subsister en reconnaissant la prpondrance relle des
facults affectives sur les facults intellectuelles, ce qui et
aussitt limin la diffrence idale que l'on supposait exister entre
la nature animale et la nature humaine. En second lieu, une cause plus
directe, plus intime, et plus gnrale de cette grande aberration est
rsulte de la stricte obligation o devaient tre les mtaphysiciens de
conserver, par un principe unique ou du moins souverain, ce qu'ils ont
appel l'unit du _moi_, afin de correspondre  la rigoureuse unit de
l'_me_, qui leur tait ncessairement impose par la philosophie
thologique, dont il ne faut jamais oublier que la mtaphysique n'est
qu'une simple transformation finale, si l'on veut rellement comprendre
la marche historique de l'esprit humain. Mais, les savans positifs, qui
ne s'assujtissent d'avance  aucune autre obligation intellectuelle que
de voir, sans aucune entrave, le vritable tat des choses, et de le
reproduire, avec une scrupuleuse exactitude, dans leurs thories, ont
reconnu, au contraire, d'aprs l'exprience universelle, que, loin
d'tre unique, la nature humaine est, en ralit, minemment multiple,
c'est--dire sollicite presque toujours en divers sens par plusieurs
puissances trs distinctes et pleinement indpendantes, entre lesquelles
l'quilibre s'tablit fort pniblement lorsque, comme chez la plupart
des hommes civiliss, aucune d'elles n'est, en elle-mme, assez
prononce pour acqurir spontanment une haute prpondrance sur toutes
les autres. Ainsi, la fameuse thorie du _moi_ est essentiellement sans
objet scientifique, puisqu'elle n'est destine qu' reprsenter un tat
purement fictif. Il n'y a, sous ce rapport, comme je l'ai dj indiqu 
la fin de la leon prcdente, d'autre vritable sujet de recherches
positives que l'tude finale de cet quilibre gnral des diverses
fonctions animales, tant d'irritabilit que de sensibilit, qui
caractrise l'tat pleinement normal, o chacune d'elles, convenablement
tempre, est en association rgulire et permanente avec l'ensemble des
autres, suivant les lois fondamentales des sympathies et surtout des
synergies proprement dites. C'est du sentiment continu d'une telle
harmonie, frquemment trouble dans les maladies, que rsulte
ncessairement la notion, trs abstraite et trs indirecte, du _moi_,
c'est--dire du consensus universel de l'ensemble de l'organisme. Les
psychologues ont vainement voulu faire de cette ide, ou plutt de ce
sentiment, un attribut exclusif de l'humanit: il est videmment la
suite ncessaire de toute vie animale proprement dite; et, par
consquent, il appartient tout aussi bien aux animaux, quoiqu'ils n'en
puissent disserter: sans doute, un chat ou tout autre vertbr, sans
savoir dire _je_, ne se prend pas habituellement pour un autre que
lui-mme. Peut-tre, d'ailleurs, chez les animaux suprieurs, le
sentiment de la personnalit est-il encore plus prononc que chez
l'homme,  cause de leur vie plus isole: si cependant on descendait
trop loin dans la srie zoologique, on finirait par atteindre les
organismes o la dgradation continue du systme nerveux attnue
ncessairement ce sentiment compos, comme les divers sentimens simples
dont il dpend.

      [Note 47: Le nom de _passion_, si judicieusement
      synonyme de _souffrance_, ne dsigne, par lui-mme, que le
      plus haut degr normal de toute tendance morale, l'tat le
      plus rapproch de la manie proprement dite, o la facult
      acquerrait assez de prpondrance pour dterminer cette
      irrsistibilit qui caractrise l'tat anormal. Cette
      qualification gnrale pourrait donc convenir aussi bien aux
      facults intellectuelles qu'aux facults affectives. Mais le
      peu d'activit intrinsque des premires, chez la plupart
      des hommes, ne permettant presque jamais l'existence de
      vritables passions intellectuelles, l'usage a d
      s'introduire de n'appliquer ce terme qu'aux facults
      affectives, seules susceptibles le plus souvent d'une telle
      exaltation. Nanmoins il importe peut-tre  la prcision du
      langage scientifique d'viter dsormais, autant que
      possible, cette dgnration naturelle d'une expression
      quelquefois indispensable  employer dans son entire
      acception fondamentale.]

Quoique, par les motifs prcdemment indiqus, les diverses coles
psychologiques ou idologiques aient d s'accorder  ngliger
essentiellement l'tude intellectuelle et morale des animaux,
heureusement abandonne, ds l'origine immdiate de la philosophie
moderne, aux seuls naturalistes, il importe de signaler ici l'influence
funeste que les conceptions mtaphysiques ont nanmoins exerce aussi,
sous ce rapport, d'une manire indirecte, par leur vague et obscure
distinction entre l'intelligence et l'instinct, tablissant, de la
nature humaine  la nature animale, une idale sparation, dont les
zoologistes ne se sont point encore, mme aujourd'hui, suffisamment
affranchis. Le mot _instinct_ n'a, en lui-mme, d'autre acception
fondamentale que de dsigner toute impulsion spontane vers une
direction dtermine, indpendamment d'aucune influence trangre: dans
ce sens primitif, ce terme s'applique videmment  l'activit propre et
directe d'une facult quelconque, aussi bien des facults
intellectuelles que des facults affectives; il ne contraste alors
nullement avec le nom d'_intelligence_, ainsi qu'on le voit si souvent
lorsqu'on parle de ceux qui, sans aucune ducation, manifestent un
talent prononc pour la musique, pour la peinture, pour les
mathmatiques, etc. Sous ce point de vue, il y a certainement de
l'instinct, ou plutt des instincts, tout autant et mme davantage chez
l'homme que chez les animaux. En caractrisant, d'une autre part,
l'_intelligence_ d'aprs l'aptitude  modifier sa conduite conformment
aux circonstances de chaque cas, ce qui constitue, en effet, le
principal attribut pratique de la _raison_ proprement dite, il est
encore vident que, sous ce rapport, pas plus que sous le prcdent, il
n'y a lieu d'tablir rellement, entre l'humanit et l'animalit, aucune
autre diffrence essentielle que celle du degr plus ou moins prononc
que peut comporter le dveloppement d'une facult, ncessairement
commune, par sa nature,  toute vie animale, et sans laquelle on ne
saurait mme en concevoir l'existence: en sorte que la fameuse
dfinition scolastique de l'homme comme _animal raisonnable_ prsente un
vritable non-sens, puisque aucun animal, surtout dans la partie
suprieure de l'chelle zoologique, ne pourrait vivre sans tre, jusqu'
un certain point, raisonnable, proportionnellement  la complication
effective de son organisme. Quoique la nature morale des animaux ait t
jusqu'ici bien peu et bien mal explore, on peut nanmoins reconnatre,
sans la moindre incertitude, principalement chez ceux qui vivent avec
nous en tat de familiarit plus ou moins complte, et par les mmes
moyens gnraux d'observation qu'on emploierait  l'gard d'hommes dont
la langue et les moeurs nous seraient pralablement inconnues, que
non-seulement ils appliquent, essentiellement de la mme manire que
l'homme, leur intelligence  la satisfaction de leurs divers besoins
organiques, en s'aidant aussi, lorsque le cas l'exige, d'un certain
degr de langage correspondant  la nature et  l'tendue de leurs
relations; mais, en outre, qu'ils sont pareillement susceptibles d'un
ordre de besoins plus dsintress, consistant dans l'exercice direct
des facults animales, par cela seul qu'elles existent, et pour l'unique
plaisir de les exercer; ce qui les conduit souvent, comme les enfans ou
les sauvages,  inventer de nouveaux jeux; et ce qui, en mme temps, les
rend, mais  un degr beaucoup moindre, sujets  l'_ennui_ proprement
dit; cet tat, rig mal  propos en privilge spcial de la nature
humaine, est quelquefois mme assez prononc, chez certains animaux,
pour les pousser au suicide, par suite d'une captivit devenue
intolrable. Je ne saurais trop recommander,  cet gard, la lecture
approfondie de l'intressant ouvrage de Georges Leroy, celui de tous les
vrais observateurs de l'animalit qui me parat avoir le mieux compris
la nature morale et intellectuelle des animaux, considrs en gnral,
sans prjudice de quelques bonnes monographies, malheureusement trop
rares, limites  l'tude spciale de certains genres. On a donc
introduit une vaine distinction mtaphysique, dsavoue par l'examen
attentif du monde rel, lorsque, dnaturant le sens primordial du mot
_instinct_, on a dsign ainsi la prtendue tendance fatale des animaux
 l'excution machinale d'_actes_ uniformment dtermins, sans aucune
modification possible d'aprs les circonstances correspondantes, et
n'exigeant ni mme ne comportant aucune ducation proprement dite. Cette
supposition gratuite est un reste vident de la fameuse hypothse
automatique de Descartes, dont j'ai expliqu ci-dessus la vritable
filiation philosophique. G. Leroy a trs judicieusement dmontr que,
chez les mammifres et les oiseaux, cette idale fixit dans la
construction des habitations, dans le systme de chasse, dans le mode de
migration, etc., n'existait que pour les naturalistes de cabinet, ou
pour les observateurs inattentifs. On doit nanmoins concevoir, mais
alors sous un point de vue ncessairement commun  l'homme et aux
animaux, que lorsque, par une suffisante uniformit de circonstances,
une pratique quelconque, ayant acquis tout le dveloppement que comporte
l'organisme correspondant, a pu devenir assez profondment habituelle 
l'individu, et mme  la race, elle tend, par cela mme,  se reproduire
spontanment, sans aucune stimulation extrieure; sauf  se modifier
ultrieurement, avec plus ou moins de facilit, si la situation vient 
prouver un changement inaccoutum. C'est dans ce sens, mais dans ce
sens seulement, que l'on peut admettre,  mon gr, la formule
remarquable de M. de Blainville, qui me parat offrir une plus exacte
reprsentation de la ralit qu'aucune de celles successivement
proposes jusqu'ici  ce sujet: l'_instinct est la raison fixe; la
raison est l'instinct mobile_. Entendu d'aucune autre manire, cet
aphorisme ne me semblerait pouvoir conduire, contre l'intention vidente
de son illustre auteur, qu' une fausse apprciation de la seule
diffrence qui puisse rellement exister entre la nature phrnologique
des animaux et celle de l'homme, et qui, sous cet aspect physiologique
comme sous tout autre, se rduit ncessairement  la simple plnitude du
dveloppement des facults, du moins tant qu'on ne sort point de l'ordre
gnral des ostozoaires.

Aprs avoir ainsi suffisamment caractris le vice le plus fondamental
commun  toutes les diverses doctrines des psychologues ou des
idologues, je croirais m'engager dans des dtails contraires  l'esprit
de cet ouvrage, si j'entreprenais ici d'expliquer, mme d'une manire
gnrale, comment les mtaphysiciens, toujours domins par leur vaine
tendance  l'unit, dans leur tude presque exclusive de l'intelligence,
ont, en outre, manqu radicalement la vraie notion essentielle des
facults intellectuelles elles-mmes, auxquelles ils avaient si
vicieusement subordonn les facults affectives. C'est seulement en
examinant la marche historique du dveloppement de l'esprit humain,
qu'il conviendra d'expliquer, dans le volume suivant, comment l'cole
franaise, qui, malgr les apparences, fut certainement la mieux
systmatique de toutes, prouvant surtout, suivant le gnie national, le
besoin de la clart, s'attacha au seul principe vident qu'elle pt
apercevoir en un tel sujet, c'est--dire,  l'axiome d'Aristote, mais
sans admettre l'indispensable restriction si bien formule par Lebnitz:
d'o toutes les rveries puriles de Condillac et de ses successeurs sur
la _sensation transforme_, pour reprsenter les diffrens actes
intellectuels comme finalement identiques; conceptions fantastiques, qui
cartaient compltement toutes les dispositions primordiales par
lesquelles, non-seulement les divers organismes animaux, mais les divers
individus de notre espce se distinguent si nergiquement les uns des
autres, et qui d'ailleurs donnaient mme les plus fausses ides de la
simple thorie prliminaire des sensations externes. Sous le point de
vue dogmatique propre  la leon actuelle, je dois me borner,  cet
gard,  renvoyer le lecteur  la lumineuse rfutation par laquelle Gall
et Spurzheim prparrent si bien leurs travaux, et qui n'exigerait ici
aucune nouvelle considration principale: on y devra surtout remarquer
cette belle dmonstration philosophique, si pleinement satisfaisante,
d'o ils ont conclu que la sensation, la mmoire, l'imagination, et mme
le jugement, enfin toutes les facults scolastiques, ne sont pas, en
ralit, des facults fondamentales et abstraites, mais constituent
seulement, d'une manire directe, les divers degrs ou modes conscutifs
d'un mme phnomne, propre  chacune des vritables fonctions
phrnologiques lmentaires, et ncessairement variable de l'une 
l'autre, avec une activit proportionnelle. Cette admirable analyse, en
renversant simultanment toutes les diverses thories mtaphysiques,
leur a mme t ce qui seul leur conservait encore quelque crdit,
c'est--dire, leur critique mutuelle, faite ainsi dsormais avec
beaucoup plus de justesse et d'nergie  la fois qu'elle n'avait pu
l'tre jusqu'alors par aucune des coles antagonistes. L'cole allemande
surtout, qui, par le vague absolu de ses inintelligibles doctrines,
n'avait d son ascendant momentan qu' son imparfaite rfutation des
aberrations fondamentales de l'cole franaise, a t ds-lors
radicalement prive de toute destination relle, et s'est effectivement
consume depuis en vains efforts pour arrter sa dsorganisation
croissante, mme chez la nation la plus favorablement dispose  sa
conservation.

Quoique ce soit assurment un procd trs peu philosophique que
d'entreprendre de juger une doctrine quelconque d'aprs la seule
considration, quelque relle qu'elle puisse tre, des rsultats
auxquels doit conduire son application, au lieu de l'apprcier
directement en elle-mme; nanmoins, quand une fois cet examen
fondamental, dont rien ne saurait dispenser, a t convenablement
effectu, il est videmment trs lgitime, et ordinairement fort utile,
afin d'en mieux faire ressortir les conclusions principales, de signaler
les consquences gnrales de la doctrine propose, pourvu qu'on en ait
d'abord soigneusement cart tout ce qui ne prsenterait rellement
qu'un caractre fortuit. Or, une telle preuve indirecte serait, sans
doute, bien dsavantageuse aux diverses thories psychologiques ou
idologiques, dont la profonde inanit spculative se transformerait
malheureusement, dans la pratique, en la plus dplorable efficacit,
d'aprs leur universelle prtention  la souveraine direction morale de
l'humanit. Rien n'est plus facile  vrifier, par exemple, pour ce
qu'on appelle l'cole franaise, celle de toutes qui, comme je viens de
l'indiquer, prsente rellement les doctrines les plus lies. Car, le
clbre trait d'Helvtius contient certainement l'application la plus
complte et la plus rigoureuse de l'ensemble d'une telle philosophie,
quelques vains efforts qu'on ait souvent tents pour dguiser cette
vidente filiation, en prsentant cet ouvrage comme une sorte de
production anomale et fortuite. Le double paradoxe de cet ingnieux
philosophe, sur l'galit fondamentale de toutes les intelligences
humaines, en tant que pourvues des mmes sens extrieurs, et sur
l'gosme rig en principe ncessairement unique de toute nature morale
proprement dite, dont il serait superflu de signaler ici l'immense
danger, prsente deux consquences gnrales, logiquement
incontestables, et d'ailleurs co-relatives, de la manire profondment
vicieuse dont cette mtaphysique concevait, d'une part, les facults
intellectuelles, d'une autre part, les facults affectives. Bien loin
que ces absurdes hypothses constituent des aberrations isoles et
momentanes d'un esprit excentrique, nous aurons occasion de
reconnatre, dans le volume suivant, la pernicieuse influence qu'elles
ont exerce, et qu'elles continuent encore d'exercer  certains gards,
sous le rapport politique et mme sous le rapport social, sur les deux
gnrations qui ont suivi l'poque de leur dveloppement: de tels
ravages ne sauraient appartenir  des erreurs purement accidentelles.
Mais, l'cole allemande, qui a tant insist, et l'on peut mme dire, 
trs juste titre, tant dclam  ce sujet, ne comporte pas,  son tour,
sous un semblable point de vue, une apprciation plus favorable.
L'ensemble de ses doctrines psychologiques, qui, au fond, n'est certes
pas moins erron, n'est pas surtout moins nuisible, quoique d'une autre
manire, au perfectionnement rel de l'humanit. Dans l'ordre purement
intellectuel, l'idologie franaise conduit aux plus absurdes
exagrations sur la puissance illimite de l'ducation, ce qui a
d'ailleurs contribu  diriger davantage l'attention gnrale vers ce
principal moyen de perfectionnement; la psychologie allemande reprsente
son _moi_ comme essentiellement ingouvernable, en vertu de la libert
vagabonde qui en constitue le caractre fondamental, et qui ne permet de
le concevoir assujti  aucune vritable loi. Sous le point de vue moral
principalement, tandis que les uns tendent involontairement  rduire
toutes les relations sociales  d'ignobles coalitions d'intrts privs,
les autres sont entrans,  leur insu,  organiser une sorte de
mystification universelle, o la prtendue disposition permanente de
chacun  diriger exclusivement sa conduite d'aprs l'ide abstraite du
devoir, aboutirait finalement  l'exploitation de l'espce par un petit
nombre d'habiles charlatans.  cet gard, l'cole cossaise, qui
admettait la sympathie en mme temps que l'gosme, tait sans doute
beaucoup plus rapproche de la ralit, quoique le vague de ce qu'elle a
ambitieusement nomm ses doctrines, et surtout leur dfaut plus prononc
de liaison, ne lui aient jamais permis d'exercer une aussi grande
influence[48].

      [Note 48: Les travail philosophiques de Hume, d'Adam
      Smith, et de Fergusson, manifestent spcialement une
      tendance beaucoup plus prononce vers le vritable tat
      positif, et leur ensemble prsente les lmens d'une thorie
      de l'homme bien moins errone que celles de toutes les
      autres coles mtaphysiques. On y remarquera toujours avec
      intrt la meilleure rfutation qu'il ft possible
      d'effectuer, avant la fondation de la physiologie crbrale,
      des principales aberrations de l'cole franaise sur la
      nature morale de l'homme.]

L'ancien systme d'tudes des phnomnes intellectuels et moraux tant
ainsi suffisamment apprci dsormais, tant dans sa mthode
caractristique, que dans ses principales thories, de manire  faire
mieux ressortir le vritable tat gnral de la question, nous devons
maintenant diriger notre attention exclusive sur l'examen philosophique
de la grande tentative de Gall, directement envisage, afin de bien
saisir ce qui manque essentiellement aujourd'hui  la physiologie
phrnologique pour avoir atteint la vraie constitution scientifique qui
lui est propre, et dont elle est ncessairement encore plus loigne que
la physiologie organique et mme la physiologie animale proprement
dite.

Deux principes philosophiques, qui n'ont plus besoin d'aucune
discussion, servent de base inbranlable  l'ensemble de la doctrine de
Gall, savoir: l'innit des diverses dispositions fondamentales, soit
affectives, soit intellectuelles; la pluralit des facults
essentiellement distinctes et radicalement indpendantes les unes des
autres, quoique les actes effectifs exigent ordinairement leur concours
plus ou moins complexe. Sans sortir de l'espce humaine, tous les cas de
talens ou de caractres prononcs, en bien ou en mal, prouvent, avec une
irrsistible vidence, la ralit du premier principe; la diversit mme
de ces cas bien tranchs, la plupart des tats pathologiques, surtout de
ceux o le systme nerveux est directement affect, dmontrent, d'une
manire non moins irrcusable, la profonde justesse du second.
L'observation comparative des principales natures animales, ne
laisserait d'ailleurs, sous l'un et l'autre aspect, aucun doute  cet
gard, s'il pouvait en exister encore. Enfin, ces deux principes, faces
videmment co-relatives et mutuellement solidaires d'une mme conception
fondamentale, ne constituent, en ralit, que la formulation
scientifique des rsultats gnraux de l'exprience universelle sur la
vritable constitution intellectuelle et morale de l'homme, dans tous
les temps et dans tous les lieux; symptme indispensable de la vrit, 
l'gard de toutes les ides-mres, qui doivent toujours tre
primitivement rattaches aux indications spontanes de la raison
publique, comme je l'ai souvent montr envers les principales notions de
la philosophie naturelle. Ainsi, outre la puissante analogie tire de
l'examen pralable des facults lmentaires de la vie animale
proprement dite, on voit que tous les divers moyens gnraux
d'exploration qui conviennent aux recherches physiologiques,
l'observation directe, l'exprimentation, l'analyse pathologique, la
mthode comparative, viennent exactement converger vers ce double
principe, confirm d'ailleurs par la sanction implicite du bon sens
vulgaire, dont la comptence est irrcusable  l'gard de phnomnes
continuellement soumis, par leur nature,  son attentive investigation.
Un tel ensemble de preuves assure ncessairement,  cette grande notion
primordiale, une indestructible consistance, pleinement  l'abri de
toutes les transformations plus ou moins profondes que devra subir
ultrieurement la doctrine phrnologique[49]. Dans l'ordre anatomique,
cette conception physiologique correspond  la division ncessaire du
cerveau en un certain nombre d'organes partiels, symtriques comme tous
ceux de la vie animale, et qui, quoique plus contigus et plus semblables
qu'en aucun autre systme, par consquent plus sympathiques et mme plus
synergiques, sont nanmoins essentiellement distincts et indpendans les
uns des autres, ainsi qu'on le savait dj pour les ganglions
respectivement affects aux divers sens extrieurs. En un mot, le
cerveau n'est plus,  proprement parler, un _organe_: il devient un
vritable _appareil_, plus ou moins complexe suivant le degr
d'animalit. L'objet propre et lmentaire de la physiologie
phrnologique consiste ds-lors, suivant la formule fondamentale que
j'ai tablie pour la position gnrale de toutes les questions
essentielles de physiologie positive,  dterminer, avec toute
l'exactitude possible, l'organe crbral particulier  chaque
disposition, affective ou intellectuelle, nettement prononce, et bien
reconnue pralablement comme tant  la fois simple et nouvelle; ou,
rciproquement, ce qui est encore plus difficile,  quelle fonction
prside telle partie de la masse encphalique qui prsente les vraies
conditions anatomiques d'un organe distinct: afin de dvelopper toujours
cette harmonie ncessaire entre l'analyse physiologique et l'analyse
anatomique, qui constitue essentiellement,  tous gards, la vritable
science des corps vivans. Ainsi conue, cette dernire partie de la
physiologie gnrale se propose le mme but rationnel que la physiologie
organique et la physiologie animale ordinaires: elle tudie, dans une
vue analogue, des phnomnes plus levs. Malheureusement, l'institution
des moyens est fort loin de correspondre jusqu'ici, d'une manire
convenable,  la difficult suprieure du sujet.

      [Note 49: Ceux de mes lecteurs qui ne considreraient
      cette thorie qu' sa source la plus pure, c'est--dire dans
      le grand ouvrage de Gall, ne doivent pas ngliger un
      indispensable perfectionnement gnral que Spurzheim y a
      introduit, bien que, si l'on pntre au fond de la pense de
      Gall, on doive trouver peut-tre qu'un tel progrs porte
      plutt sur les simples dnominations que sur les ides
      elles-mmes. Quoi qu'il en soit, cette amlioration consiste
       reconnatre que les diverses facults fondamentales ne
      conduisent pas  des actes, et surtout  des modes et degrs
      d'action, ncessairement dtermins, comme Gall semblait
      d'abord l'tablir; mais que les actes effectifs dpendent,
      en gnral, de l'association de certaines facults, et de
      l'ensemble des circonstances correspondantes. C'est ainsi
      qu'il ne saurait exister,  proprement parler, aucun organe
      du vol, puisqu'un tel acte n'est qu'une aberration du
      sentiment de la proprit, quand son exagration n'est pas
      suffisamment contenue par la morale et par la rflexion: il
      en est de mme pour le prtendu organe du meurtre, compar 
      l'instinct gnral de la destruction. La mme considration
      s'applique,  plus forte raison, aux facults
      intellectuelles, qui, par elles-mmes, ne dterminent jamais
      que des tendances, et nullement des rsultats accomplis.]

Le vrai principe scientifique de cette double dcomposition ncessaire
de la nature phrnologique en diverses facults fondamentales et de
l'appareil crbral en diffrens organes correspondans, consiste
essentiellement  regarder, en gnral, les fonctions, soit affectives,
soit intellectuelles, comme plus leves, ou, si l'on veut, plus
humaines, et en mme temps aussi moins nergiques,  mesure qu'elles
deviennent plus spcialement exclusives  la partie suprieure de la
srie zoologique, et  concevoir simultanment leurs siges comme situs
dans des portions de la masse encphalique de moins en moins tendues et
de plus en plus loignes de son origine immdiate, en considrant le
crne, suivant la saine thorie anatomique, comme un simple prolongement
de la colonne vertbrale, centre primitif de l'ensemble du systme
nerveux: en sorte que la partie la moins dveloppe et la plus
antrieure du cerveau se trouve toujours affecte aux facults les plus
caractristiques de l'humanit, et la plus volumineuse et la plus
postrieure  celles qui constituent surtout la base commune de toute
animalit. Il importe de remarquer ici,  cet gard, qu'une telle
classification est pleinement conforme  la thorie philosophique que
j'ai tablie, le premier, dans ce trait, et qui, aprs nous avoir
d'abord conduits  dcouvrir la vritable srie hirarchique des
diverses branches fondamentales de la philosophie naturelle, nous a
essentiellement dirigs jusqu'ici pour la distribution rationnelle des
diffrentes parties de chaque science, et nous fournira enfin, dans le
volume suivant, la meilleure coordination possible des principales
notions sociales: on voit, en effet, qu'il faut constamment procder
d'aprs la considration uniforme de la gnralit graduellement
dcroissante des sujets successifs  examiner, ce qui constitue,  mon
avis, la premire loi relative  la marche dogmatique de l'esprit
positif. Tant de vrifications capitales, spontanment issues d'une
exacte analyse philosophique de toutes les diverses sciences
fondamentales, feront sentir, j'espre,  tous les penseurs,
l'importance et la ralit d'une semblable thorie, et empcheront
peut-tre de la confondre avec les vagues et phmres rapprochemens
systmatiques qui rsultent des vaines tentatives journellement
entreprises par des esprits incomplets ou mal prpars.

Si, maintenant, nous considrons, mais seulement dans son ensemble, la
doctrine gnrale que Gall a dduite de la mthode ainsi caractrise,
il sera facile de constater qu'elle reprsente, avec une admirable
fidlit, la vraie nature morale et intellectuelle de l'homme et des
animaux. La premire division fondamentale des facults phrnologiques
en affectives et intellectuelles, dont les unes correspondent  toute la
partie postrieure et moyenne de l'appareil crbral, tandis que sa
partie antrieure est seule affecte aux autres, qui, dans les cas les
plus extrmes, occupent  peine ainsi le quart ou le sixime de la masse
encphalique, rtablit, tout d'un coup, sur une base scientifique
inbranlable, la prminence ncessaire des facults affectives, si
vicieusement mconnue par toutes les sectes psychologiques ou
idologiques, et nanmoins si hautement manifeste par l'observation
directe de tous les phnomnes moraux, soit animaux, soit mme humains.
Gall et Spurzheim n'ont eu rellement, sous ce rapport,  carter aucune
autre objection importante que l'ancienne opinion physiologique,
renouvele par Cabanis et surtout par Bichat, qui, reconnaissant
nanmoins et mme exagrant la sparation indispensable entre les
facults affectives et les facults intellectuelles, et s'obstinant
d'ailleurs  ne concevoir anatomiquement le cerveau que comme un organe
unique, affectait exclusivement cet organe aux phnomnes intellectuels,
et rpartissait les diverses passions proprement dites dans les
principaux organes essentiellement relatifs  la vie vgtative, tels
que le coeur, le foie, etc. Il est heureusement inutile dsormais de
revenir sur la rfutation spciale d'une doctrine aussi videmment
vicieuse, si judicieusement apprcie par Gall et Spurzheim, qui ont
montr que ni l'observation directe, ni l'analyse pathologique, ni
surtout la mthode comparative ne permettaient de maintenir un seul
instant cette irrationnelle conception, appartenant  la premire
enfance de la physiologie. On peut seulement ajouter  cet examen
dcisif que l'argument symptomatique, tant invoqu par Bichat, outre
qu'il serait, par sa nature, certainement insuffisant pour constituer
seul une notion scientifique d'une telle importance, n'a pas mme, en
ralit, la fixit rigoureuse qui pourrait lui donner quelque vritable
valeur logique. Si, en effet, comme le dit Bichat, toute motion, toute
passion, est surtout ressentie dans les organes de la vie vgtative,
chacun peut aisment reconnatre, non-seulement sur les divers animaux,
mais directement sur les diffrens tats d'une mme conomie humaine,
que le sige de cette impression, purement sympathique et conscutive,
se trouve tantt dans l'estomac, tantt dans le foie, puis dans le coeur
ou dans le poumon, suivant celui d'entre eux que sa susceptibilit
native ou sa perturbation accidentelle disposent  prouver
principalement une telle raction, qui ne saurait ainsi fournir, par
elle mme, aucune indication certaine sur le lieu de l'action primitive.
Il rsulte seulement, d'un tel ordre de considrations, l'obligation
incontestable d'avoir beaucoup gard, dans la conception dfinitive de
l'ensemble de l'conomie,  la grande influence que l'tat du cerveau
doit exercer sur les nerfs qui se distribuent  tous les appareils de la
vie organique.

En passant enfin aux notions d'un degr de gnralit immdiatement
infrieur, on ne peut, ce me semble, contester davantage la profonde
justesse de la principale subdivision tablie par Gall et Spurzheim dans
chacun des deux ordres essentiels de facults et d'organes
phrnologiques: c'est--dire la distinction des facults affectives en
penchans et sentimens ou affections, dont les premiers rsident dans la
partie postrieure et fondamentale de l'appareil crbral, tandis que sa
partie moyenne est essentiellement affecte aux autres; et pareillement,
la distinction des facults intellectuelles en diverses facults
perceptives proprement dites, dont l'ensemble constitue l'esprit
d'observation, et un petit nombre de facults minemment rflectives,
les plus leves de toutes, composant l'esprit de combinaison, soit
qu'il compare ou qu'il coordonne; la partie antro-suprieure de la
rgion frontale tant le sige exclusif de ces dernires, principal
attribut caractristique de la nature humaine. Si nous considrons
surtout la premire subdivision, qui est la plus importante et la mieux
tablie, nous reconnatrons aisment qu'elle complte, d'une manire
trs satisfaisante, l'esquisse gnrale de la vraie nature morale, dj
bauche par la division fondamentale. C'est ainsi que se trouve
confirme et explique la distinction incontestable, vaguement tablie
de tout temps par le bon sens vulgaire, entre ce qu'on nomme le coeur,
le caractre, et l'esprit, distinction que les thories scientifiques
reprsenteront dsormais avec exactitude, d'aprs les groupes de
facults qui correspondent respectivement aux parties postrieure,
moyenne, et antrieure, de l'appareil crbral.  la vrit, la
dfinition comparative des penchans et des sentimens semble d'abord
manquer de nettet et de prcision; mais, au fond, cet inconvnient,
qu'il ne faut pas dissimuler, et que la science doit s'attacher 
dissiper, tient beaucoup moins  la pense elle-mme, dont la justesse
est irrcusable, qu' l'extrme imperfection du langage philosophique
actuel, form  une poque o toutes les notions morales et mme
intellectuelles taient enveloppes dans une vague et mystrieuse unit
mtaphysique, et qui n'a pu encore tre convenablement rectifi par
l'usage rationnel d'expressions mieux choisies, dont l'introduction
graduelle doit se faire avec une grande rserve systmatique. Car, 
prendre les diverses dnominations usites dans la stricte rigueur de
leur sens littral, on irait ainsi jusqu' mconnatre la distinction
fondamentale entre les facults affectives, soit penchans, soit
sentimens, et les facults intellectuelles proprement dites. Quand
celles-ci, en effet, sont trs prononces, elles produisent, sans aucun
doute, de vritables inclinations ou penchans, que leur moindre nergie
distingue seule ordinairement des passions infrieures. On ne peut nier
davantage que leur action ne donne lieu aussi  de vritables motions
ou sentimens, les plus rares, les plus purs, et les plus sublimes de
tous, et qui, quoique les moins vifs, peuvent cependant aller
quelquefois jusqu'aux larmes; comme le tmoignent tant d'admirables
ravissemens excits par la simple satisfaction directe qu'inspire la
seule dcouverte de la vrit, dans les minens gnies qui ont le plus
honor l'espce humaine, les Archimde, les Descartes, les Kpler, les
Newton, etc. Aucun bon esprit penserait-il  s'autoriser de semblables
rapprochemens pour nier toute distinction relle entre les facults
intellectuelles et les facults affectives? Il n'y a videmment d'autre
conclusion  en dduire que l'incontestable ncessit de rformer
convenablement le langage philosophique, pour l'lever enfin, par une
prcision rigoureuse,  la dignit svre du langage scientifique. Or,
on en peut dire autant de la subdivision des facults affectives
elles-mmes en ce qu'on nomme, faute d'expressions mieux
caractristiques, les _penchans_ et les _sentimens_, dont la distinction
n'est pas, au fond, moins relle, quoiqu'elle doive tre beaucoup moins
tranche, et, par cela mme, plus difficile  bien apprcier. En
cartant dsormais,  cet gard, toute vaine discussion de nomenclature,
on peut dire nanmoins que la vraie diffrence gnrale entre ces deux
sortes de facults affectives n'a pas encore t assez nettement saisie.
Pour lui donner un vritable aspect scientifique, il suffirait, ce me
semble, de reconnatre que le premier genre, le plus fondamental, se
rapporte simplement  l'individu isol, ou, tout au plus,  la seule
famille, successivement envisage dans ses principaux besoins de
conservation, tels que la reproduction, l'ducation des petits, le mode
d'alimentation, de sjour, d'habitation, etc.; tandis que le second
genre, plus spcial, suppose plus ou moins l'existence de quelques
rapports sociaux, soit entre des individus d'espce diffrente, soit
surtout entre des individus de la mme espce, abstraction faite du
sexe, et dtermine le caractre que les tendances de l'animal doivent
imprimer  chacune de ces relations, passagres ou permanentes
d'ailleurs. Le sentiment de la proprit, c'est--dire la disposition de
l'animal  s'approprier, d'une manire exclusive, tous les objets
convenables, constitue la vraie transition naturelle entre les deux
genres, tant  la fois social en lui-mme et individuel par sa
destination directe. Pourvu que la comparaison de ces deux ordres de
facults affectives soit toujours exactement subordonne  cette
considration fondamentale, il importera peu d'ailleurs de quels termes
on se servira pour les dsigner, une fois du moins que ces expressions
quelconques auront acquis, par un usage rationnel, toute la fixit
ncessaire.

Tels sont les grands rsultats philosophiques que consacre  jamais la
doctrine gnrale de Gall, quand on l'envisage, comme je viens de le
faire, en cartant soigneusement toute vaine tentative, mal conue ou
anticipe, de localisation spciale des diverses fonctions crbrales ou
phrnologiques. Quels que soient les graves et nombreux inconvniens que
prsente videmment aujourd'hui une telle localisation, d'ailleurs
invitablement impose  Gall, ainsi que je vais l'expliquer, par la
ncessit mme de sa glorieuse mission, tout esprit juste et impartial
reconnatra nanmoins, aprs un examen approfondi de l'ensemble de cette
doctrine, que, malgr ce vice fondamental, elle formule, ds  prsent,
une connaissance relle de la nature humaine, et des autres natures
animales, extrmement suprieure  tout ce qui avait jamais t tent
jusqu'alors[50].

      [Note 50: L'quitable postrit n'oubliera point de
      noter que l'homme du gnie, auteur d'une aussi importante
      rvolution philosophique, qui ouvre  l'esprit scientifique
      une nouvelle et immense carrire, fut toujours obstinment
      repouss de cette mme Acadmie des Sciences, qui avait dj
      laiss chapper l'occasion, hlas! trop fugitive, d'honorer
      son histoire du glorieux nom de Bichat.]

Parmi les innombrables objections qui ont t successivement leves
contre cette belle doctrine, considre toujours uniquement dans ses
dispositions fondamentales, et en continuant  liminer toute
spcialisation, la seule qui mrite ici d'tre signale, tant par sa
haute importance, que par le nouveau jour que son entire rsolution a
fait rejaillir sur l'esprit de la thorie, consiste dans la prtendue
irrsistibilit que des juges irrflchis ont cru devoir ainsi tre
attribue aux actions humaines, et qu'il est ncessaire d'examiner
sommairement du point de vue gnral propre  la philosophie positive.

Une profonde ignorance du vritable esprit de la philosophie naturelle,
pourrait seule faire confondre, en principe, la subordination
d'vnemens quelconques  des lois invariables, avec leur irrsistible
accomplissement ncessaire. Dans l'ensemble du monde rel, organique ou
inorganique, il est vident, comme je l'ai dj tabli, que les
phnomnes des divers ordres sont d'autant moins modifiables, et
dterminent des tendances d'autant plus irrsistibles, qu'il sont  la
fois plus simples et plus gnraux. Sous cet aspect, les actes de
pesanteur, en tant que relatifs  la plus gnrale et  la plus simple
de toutes les lois naturelles, sont les seuls que nous puissions
concevoir comme pleinement et ncessairement irrsistibles, puisqu'ils
ne sauraient jamais tre entirement suspendus; ils se font toujours
sentir, d'une manire quelconque, soit par un mouvement, soit par une
pression. Mais  mesure que les phnomnes se compliquent, leur
production exigeant le concours indispensable d'un nombre toujours
croissant d'influences distinctes et indpendantes, ils deviennent, par
cela seul, de plus en plus modifiables, ou, en d'autres termes, leur
accomplissement devient de moins en moins irrsistible, par les
combinaisons de plus en plus varies que comportent les diverses
conditions ncessaires, dont chacune continue nanmoins  tre isolment
assujettie  ses lois fondamentales, sans lesquelles la conception
gnrale de la nature resterait dans cet tat arbitraire et dsordonn
que la philosophie thologique est directement destine  reprsenter.
C'est ainsi que les phnomnes physiques, et surtout les phnomnes
chimiques, comportent des modifications continuellement plus profondes,
et prsentent, par consquent, une irrsistibilit toujours moindre,
ainsi que j'ai eu soin de l'expliquer. Nous avons galement remarqu
que, en vertu de leur complication et de leur spcialit suprieures,
les phnomnes physiologiques sont les plus modifiables et les moins
irrsistibles de tous, quoique toujours soumis, dans leur
accomplissement,  des lois naturelles invariables. Par une suite
vidente de la mme notion philosophique, il est clair que les
phnomnes de la vie animale,  raison de leur moindre indispensabilit
et de leur invitable intermittence, doivent rellement tre envisags
comme plus modifiables et moins irrsistibles encore que ceux de la vie
organique proprement dite. Enfin, les phnomnes intellectuels et
moraux, qui, par leur nature, sont  la fois plus compliqus et plus
spciaux que tous les autres phnomnes prcdens, doivent videmment
comporter de plus importantes modifications, et manifester, par suite,
une irrsistibilit beaucoup moindre, sans que chacune des nombreuses
influences lmentaires qui y concourent cesse pour cela d'obir, dans
son exercice spontan,  des lois rigoureusement invariables, quoique le
plus souvent inconnues jusqu' prsent. C'est ce que Gall et Spurzheim
ont ici directement vrifi, de la manire la moins indubitable, par une
lumineuse argumentation. Il leur a suffi, aprs avoir rappel que les
actes rels dpendent presque toujours de l'action combine de plusieurs
facults fondamentales, de remarquer, en premier lieu, que l'exercice
peut dvelopper beaucoup chaque facult quelconque, comme l'inactivit
tend  l'atrophier; et, en second lieu, que les facults
intellectuelles, directement destines, par leur nature,  modifier la
conduite gnrale de l'animal d'aprs les exigences variables de sa
situation, peuvent altrer beaucoup l'influence pratique de toutes les
autres facults. D'aprs ce double principe, il ne saurait y avoir de
vritable irrsistibilit, et par suite d'irresponsabilit ncessaire,
conformment aux indications gnrales de la raison publique, que dans
les cas de manie proprement dite, o la prpondrance exagre d'une
facult dtermine, tenant  l'inflammation ou  l'hypertrophie de
l'organe correspondant, rduit en quelque sorte l'organisme  l'tat de
simplicit et de fatalit de la nature inerte. C'est donc bien
vainement, et avec une lgret bien superficielle, qu'on a accus la
physiologie crbrale de mconnatre la haute influence de l'ducation,
et de la lgislation qui en constitue le prolongement ncessaire, parce
qu'elle en a judicieusement fix les vritables limites gnrales. Pour
avoir ni, contre l'idologie franaise, la possibilit de convertir, 
volont, par des institutions convenables, tous les hommes en autant de
Socrates, d'Homres, ou d'Archimdes, et, contre la psychologie
germanique, l'empire absolu, bien plus absurde encore, que l'nergie du
_moi_ exercerait pour transformer,  son gr, sa nature morale, la
doctrine phrnologique a t reprsente comme radicalement destructive
de toute libert raisonnable, et de tout perfectionnement de l'homme 
l'aide d'une ducation bien conue et sagement dirige! Il est nanmoins
vident, par la seule dfinition gnrale de l'_ducation_, que cette
incontestable perfectibilit suppose ncessairement l'existence
fondamentale de prdispositions convenables, et, en outre, que chacune
d'elles est soumise  des lois dtermines, sans lesquelles on ne
saurait concevoir qu'il devnt possible d'exercer sur leur ensemble
aucune influence vraiment systmatique: en sorte que c'est prcisment,
au contraire,  la physiologie crbrale qu'appartient exclusivement la
position rationnelle du problme philosophique de l'ducation. Enfin,
suivant une dernire considration plus spciale, cette physiologie
rige en principe incontestable que les hommes sont, pour l'ordinaire,
essentiellement mdiocres, en bien et en mal, dans leur double nature
affective et intellectuelle; c'est--dire que, en cartant un trs petit
nombre d'organisations exceptionnelles, chacun d'eux possde,  un degr
peu prononc, tous les penchans, tous les sentimens, et toutes les
aptitudes lmentaires, sans que le plus souvent aucune facult soit, en
elle-mme, hautement prpondrante. Il est donc clair que le champ le
plus vaste se trouve ainsi directement ouvert  l'ducation pour
modifier, presque en tous sens, des organismes aussi flexibles; quoique,
quant au degr, leur dveloppement doive toujours rester dans cet tat
peu tranch qui suffit pleinement  la bonne harmonie sociale, comme je
l'expliquerai plus tard.

Les esprits judicieux ont adress,  l'ensemble de la doctrine de Gall,
un reproche beaucoup plus difficile  carter, lorsqu'ils ont blm la
localisation effective, videmment hasarde, et mme notoirement errone
 beaucoup d'gards essentiels, que Gall a cru devoir proposer.
Toutefois, en examinant, d'une manire plus approfondie, la situation
ncessaire de ce grand philosophe, on reconnatra, j'espre, que, quels
que soient, en ralit, les vices fondamentaux d'une telle tentative,
qu'il serait certes bien superflu de soumettre ici au moindre examen
spcial, il a fait ainsi un usage, non-seulement trs lgitime, mais
mme essentiellement indispensable, du droit gnral des naturalistes 
l'institution des hypothses scientifiques, en se conformant d'ailleurs
 la thorie prliminaire que j'ai tablie,  ce sujet, dans le second
volume de ce trait. D'abord, les conditions principales imposes par
cette thorie logique ont t, en ce cas, parfaitement remplies;
puisqu'il ne s'agit point l de fluides ni d'thers fantastiques, qui
chappent  toute discussion relle, mais bien d'organes trs
saisissables, dont les attributions hypothtiques comportent, par leur
nature, des vrifications pleinement positives. En second lieu, aucun de
ceux qui ont fait, de la manire la plus convenable, la facile critique
de la localisation suppose par Gall, n'aurait pu, trs probablement, en
imaginer,  sa place, aucune autre moins imparfaite, ni mme aussi
heureusement bauche. S'abstenir, est,  la vrit, un conseil que la
mdiocrit prudente peut toujours aisment prescrire au gnie: mais on
peut, je crois, constater, sans la moindre incertitude, que, dans toute
semblable opration philosophique, une telle inaction serait
ncessairement impossible et mme radicalement vicieuse. Car, l'esprit
humain est ordinairement beaucoup trop faible, et surtout trop peu
dispos  supporter, d'une manire continue, la pnible contention
qu'exige la combinaison d'ides trs abstraites, et, par suite, trs
indtermines, pour que la cration de la doctrine phrnologique, et
ensuite sa propagation et son dveloppement, eussent t possibles, sans
l'institution pralable d'une hypothse quelconque sur le sige effectif
de chaque facult fondamentale, sauf la rectification ultrieure de cet
indispensable programme, ncessairement hasard. La mme obligation
logique s'est reproduite, de nos jours, pour l'illustre rnovateur de la
philosophie mdicale, et je n'hsite point  affirmer qu'on la vrifiera
constamment dans tous les cas analogues. Elle a, sans doute, de trs
graves inconvniens, par l'extrme embarras que prsentent ensuite
l'limination ou le redressement d'hypothses auxquelles une science
doit son existence, et que les esprits ordinaires ont presque toujours
pouses avec une foi bien plus profonde que la confiance hardie de
leurs propres inventeurs: mais il n'y a point  dlibrer sur ce qui
est si videmment ncessit par l'infirmit radicale de notre
intelligence. Que dsormais des esprits vigoureux, bien prpars, par
une saine ducation scientifique,  raisonner avec aisance sur des
notions trs gnrales et peu arrtes, sans excder essentiellement les
troites limites de leur positivit actuelle, s'en tiennent
habituellement,  l'gard de la doctrine phrnologique, aux seuls
principes fondamentaux que j'en ai ci-dessus spars, et qui en
constituent aujourd'hui toute la partie vraiment srieuse et
substantielle, cela est non-seulement devenu possible, mais mme
minemment dsirable: puisque c'est uniquement d'un tel point de vue
qu'on peut nettement apercevoir l'ensemble des vrais besoins principaux
de la physiologie crbrale, et le caractre des moyens philosophiques
qui peuvent graduellement conduire  la perfectionner. Il ne faut pas
croire d'ailleurs que cette scrupuleuse sparation doive, dans la
pratique, priver une telle doctrine de l'efficacit positive inhrente 
sa lumineuse reprsentation gnrale de la nature intellectuelle et
affective de l'homme et des animaux. Rien n'empche, en raisonnant ici,
 la manire des gomtres, sur des siges indtermins, ou regards
comme tels, de parvenir  des conclusions effectives, susceptibles
d'une utilit trs relle, ainsi que j'espre pouvoir le tmoigner, dans
le volume suivant, par ma propre exprience; quoique d'ailleurs il doive
tre vident que ces conclusions deviendraient certainement plus
prcises, et, par suite, plus efficaces, si les vrais organes des
diverses facults crbrales comportaient un jour des dterminations
pleinement positives. Mais, outre qu'une telle marche tait
primitivement impossible, puisque le dveloppement prliminaire de la
phrnologie,  l'aide de la localisation hypothtique, a pu seul
conduire  en concevoir nettement le caractre et la ncessit, il est
incontestable que, si Gall s'en ft scrupuleusement tenu  ces hautes
gnralits philosophiques, quelque irrcusables qu'elles soient, il
n'aurait jamais constitu une science, ni form une cole, et ces
vrits si prcieuses eussent t invitablement touffes dans leur
germe par la coalition spontane des diverses influences antagonistes.
Ainsi, l'heureux branlement que les immortels travaux de Gall ont
irrvocablement imprim  l'esprit humain, dpendait essentiellement de
la marche, en apparence si tmraire, qu'il a d ncessairement suivre;
sans que ce soit nanmoins un motif de prolonger ce mode originaire
au-del des limites naturelles que lui imposent les lois positives du
dveloppement de notre intelligence. Ce cas est fort analogue  celui
que nous a dj prsent la grande hypothse mcanique de Descartes, qui
a rendu,  d'autres gards, les mmes minens services philosophiques,
et qui a d subir ensuite une semblable limination: mais, toutefois,
avec cette diffrence essentielle, tout  l'avantage de l'hypothse
actuelle, que les organes effectifs des diverses facults crbrales,
quoique n'tant point encore dtermins, sont cependant susceptibles de
l'tre ultrieurement[51]; tandis que le mcanisme primitif des
mouvemens clestes ne comportait rellement aucune dtermination
positive, et constituait une recherche ncessairement inaccessible, 
laquelle l'esprit humain a d finir par renoncer pour jamais, quand son
ducation fondamentale a t enfin suffisamment avance.

      [Note 51: Cette dtermination positive peut mme tre
      dj regarde comme accomplie  l'gard de quelques organes
      trs prononcs. Il serait, ce me semble, difficile de
      rsister  l'ensemble de preuves d'aprs lequel Gall a plac
      le sige de l'amour maternel dans les lobes postrieurs du
      cerveau, et surtout celui du penchant  la propagation dans
      le cervelet; quoique, sous ce dernier rapport, la grave
      objection prsente par plusieurs zoologistes ne soit pas
      encore convenablement rsolue.]

Aprs avoir convenablement apprci le vritable caractre philosophique
de la physiologie crbrale, il me reste enfin, pour complter ici un
tel examen,  signaler rapidement les divers perfectionnemens
indispensables que sa constitution naissante exige aujourd'hui avec tant
d'urgence.

Il faut placer, en premire ligne, comme la principale condition
scientifique, base ncessaire de tout dveloppement ultrieur, une
judicieuse rectification fondamentale des organes et des facults de
tous genres. Sous le point de vue anatomique, qui doit d'abord
prdominer dsormais, on voit aisment que, aprs avoir tabli, en
gnral, le principe incontestable qui rige le cerveau en un vritable
appareil, la rpartition effective de cet appareil en ses divers organes
constituans n'a plus t essentiellement dirige que par des analyses
purement physiologiques, le plus souvent fort imparfaites et mme trs
superficielles, au lieu d'tre directement subordonne  de vraies
dterminations anatomiques. Aussi tous les anatomistes ont-ils,  juste
titre, trait une telle distribution comme arbitraire et dsordonne,
puisque, n'tant assujtie  aucune notion rigoureuse de philosophie
anatomique sur la diffrence relle entre un organe et une partie
d'organe, elle comporte des subdivisions en quelque sorte indfinies,
que chaque phrnologue semble pouvoir multiplier  son gr. Quoique, en
thse gnrale, l'analyse des fonctions doive, sans doute, clairer
beaucoup celle des organes, la dcomposition fondamentale de l'organisme
en appareils, et de ceux-ci en organes, n'en est pas moins, par sa
nature, essentiellement indpendante de l'analyse physiologique, 
laquelle, au contraire, elle est surtout destine  fournir une base
prliminaire indispensable, comme tous les physiologistes le
reconnaissent pleinement aujourd'hui envers tous les autres ordres
d'tudes biologiques:  quel titre les tudes crbrales seraient-elles
exceptes d'une telle obligation philosophique? Il n'est point
ncessaire, par exemple, de voir fonctionner les divers organes qui
composent l'appareil digestif, l'appareil respiratoire, l'appareil
locomoteur, etc., pour que l'anatomie puisse nettement les distinguer
les uns des autres: pourquoi n'en serait-il pas de mme dans l'appareil
crbral? L'analyse anatomique doit, sans doute, y prsenter des
difficults trs suprieures, en vertu de la dissemblance beaucoup
moindre et de la plus grande proximit des organes correspondans. Mais
serait-ce un motif suffisant de renoncer directement  cette
indispensable analyse? S'il en tait ainsi, il faudrait certainement
cesser de prtendre  donner jamais  la doctrine phrnologique un
caractre scientifique vraiment spcial, et l'on devrait s'en tenir
toujours aux seules gnralits fondamentales que j'en ai ci-dessus
dtaches. Car, le but philosophique de toute thorie biologique devant
tre, comme je l'ai tabli, de constituer une exacte harmonie entre
l'analyse anatomique et l'analyse physiologique, cela suppose videmment
qu'elles n'ont pas d'abord t calques l'une sur l'autre, et que
chacune d'elles a t pralablement opre d'une manire distincte. Rien
ne saurait donc dispenser aujourd'hui les vritables phrnologistes,
pour assurer  leur doctrine une consistance durable et un dveloppement
rationnel, qui lui garantissent enfin droit de cit dans le monde
savant, de la stricte obligation de reprendre, par une srie directe de
travaux anatomiques, l'analyse fondamentale de l'appareil crbral, en
faisant provisoirement abstraction de toute ide de fonctions, ou, du
moins, en ne l'employant qu' titre de simple auxiliaire de
l'exploration anatomique. Ceux d'entre eux qui ont dj reconnu, quoique
d'une manire beaucoup trop vague, l'vidente ncessit, dans la
dtermination de la prpondrance relative de chaque organe crbral
chez les divers sujets, de ne plus s'en tenir uniquement  la
considration grossire du volume ou du poids de l'organe, mais d'avoir
gard aussi au degr d'activit, estim anatomiquement, par exemple,
d'aprs l'nergie de sa circulation partielle, seront probablement
disposs  bien comprendre la haute importance d'une telle
considration.

 cette analyse anatomique de l'appareil crbral, il faudra joindre,
dans un ordre d'ides entirement distinct quoique parallle, l'analyse
purement physiologique des diverses facults lmentaires, qui devra
finalement tre constitue, autant que possible, en harmonie
scientifique avec la premire: toute ide anatomique devra,  son tour,
tre provisoirement carte dans ce second travail, au lieu de la fusion
anticipe qu'on veut habituellement oprer entre les deux points de vue.
Sous ce nouvel aspect, et abstraction faite de toute localisation, la
situation actuelle de la phrnologie n'est gure plus satisfaisante.
Car, la distinction spciale des diverses facults fondamentales, soit
intellectuelles, soit mme affectives, ainsi que leur numration, y
sont encore conues le plus souvent d'une manire trs superficielle,
quoiqu'il n'y ait d'ailleurs aucune comparaison  faire, quant  la
positivit, avec les vaines analyses mtaphysiques. Si les
mtaphysiciens avaient confondu toutes leurs notions psychologiques et
idologiques dans une vague et absurde unit, il est fort probable que
les phrnologistes, au contraire, ont trop multipli aujourd'hui les
fonctions vraiment lmentaires. Gall en avait tabli vingt-sept, ce
qui, sans doute, tait dj exagr; Spurzheim en a port le nombre 
trente-cinq, et chaque jour il tend  s'augmenter, faute de principes
rationnels d'une circonscription rigoureuse, qui puisse rgler la verve
facile des explorateurs vulgaires.  moins que la saine philosophie n'y
mette ordre, tout phrnologue crera bientt une facult, en mme temps
qu'un organe, pour peu que le cas lui semble opportun, avec
presqu'autant d'aisance que les idologues ou psychologues
construisaient jadis des entits. Quelle que soit l'extrme varit des
diverses natures animales, ou mme celle des diffrens types humains, il
est nanmoins sensible, puisque les actes rels supposent presque
toujours le concours de plusieurs facults fondamentales, que cette
multiplicit effective, ft-elle beaucoup plus grande encore, se
trouverait suffisamment reprsente d'aprs un trs petit nombre de
fonctions lmentaires relatives aux deux genres dans lesquels se
subdivisent l'ordre moral et l'ordre intellectuel. Si, par exemple, le
nombre total des facults tait rduit  douze ou  quinze trs
tranches, leurs combinaisons binaires, ternaires, quaternaires, etc.,
correspondraient, sans doute,  des types bien plus multiplis qu'il
n'en peut rellement exister, en se bornant mme  distinguer, d'aprs
le degr normal d'activit de chaque fonction, deux autres degrs
nettement caractriss, l'un suprieur, et l'autre infrieur. Mais
l'exhorbitante multiplication des facults fondamentales n'est pas, en
elle-mme, aussi choquante que la frivole irrationnalit de la plupart
des prtendues analyses qui ont jusqu'ici prsid  leur distinction.
Dans l'ordre intellectuel surtout, les aptitudes ont t presque
toujours fort mal caractrises, mme abstraction faite des organes.
C'est ainsi, pour me borner ici  un seul exemple trs prononc, qu'on a
introduit une prtendue aptitude mathmatique fondamentale, d'aprs des
motifs qui auraient d galement conduire  crer autant d'autres
aptitudes spciales  l'gard de la chimie, de l'anatomie, etc., si
toute la bote osseuse n'et pas t pralablement distribue en
irrvocables compartimens. La caractristique a mme t tablie avec
une telle lgret, qu'on a choisi comme principal symptme d'un
semblable talent, l'insignifiante facilit que tant d'esprits mdiocres
apportent dans la rapide excution des calculs numriques les plus
automatiquement formuls, et qui, d'aprs le futile emploi qu'elle
suppose d'un temps prcieux, est, sans doute, beaucoup plus dcisive
ordinairement contre la capacit relle de celui qui la prsente
qu'elle ne peut prouver en sa faveur. Un tel mode d'apprciation
tmoigne une profonde ignorance de la vraie nature des spculations
mathmatiques, qui sont bien loin d'avoir un caractre intellectuel
aussi spcial que l'imaginent les esprits disposs  confesser navement
leur inaptitude  cet gard, sans souponner la porte des indications
directes qu'ils fournissent ainsi contre eux  tout observateur
philosophe. Quoique l'analyse des facults affectives, ncessairement
beaucoup plus tranches, soit certainement bien moins imparfaite, elle
prsente nanmoins, ds le premier examen, plusieurs doubles emplois
trs sensibles. C'est ainsi, par exemple, que, aprs avoir justement
admis la bienveillance et la sympathie comme dispositions lmentaires,
Spurzheim a cru devoir riger la justice en un nouveau sentiment
fondamental, quoique ce ne soit videmment que le rsultat de l'usage de
ces facults, clair, en chaque cas, par une convenable apprciation
intellectuelle des rapports sociaux[52].

      [Note 52: Cette erreur est d'autant moins excusable que
      Gall l'avait dj soigneusement vite et mme signale. On
      pourrait, en sens inverse, reprocher  Gall le prtendu
      organe de la thosophie, superftation videmment absurde,
      justement carte par Spurzheim, si une telle notion et
      t, ds l'origine, autre chose qu'une simple concession
      dicte par la prudence, et dont la ncessit relle tait
      seule trs contestable.]

Pour perfectionner ou rectifier cette analyse lmentaire des diverses
facults crbrales, il serait, je crois, fort utile d'ajouter, 
l'observation gnrale et directe de l'homme et de la socit, une
judicieuse apprciation physiologique des cas individuels les plus
prononcs, en considrant surtout le pass. L'ordre intellectuel, qui a
le plus besoin de rvision, comporterait principalement l'application la
plus tendue et la moins quivoque de ce procd complmentaire. Si, par
exemple, de telles monographies avaient t pralablement entreprises 
l'gard des principaux gomtres, anciens ou modernes, elles auraient
vraisemblablement prvenu l'aberration grossire que je viens de
signaler, en montrant, avec la dernire vidence, que ce qu'on nomme
l'esprit mathmatique, loin de constituer aucune aptitude isole et
spciale, prsente toutes les varits que peut offrir, en gnral,
l'esprit humain dans tous ses autres exercices quelconques, par les
diffrentes combinaisons des vraies facults lmentaires. C'est ainsi
que tel grand gomtre a surtout brill par la sagacit de ses
inventions, tel autre par la force et l'tendue de ses combinaisons, un
troisime par le gnie du langage, manifest dans l'heureux choix de ses
notations, et dans la perfection de son style algbrique, etc. On
pourrait certainement dcouvrir, ou du moins vrifier, toutes les
principales facults vraiment fondamentales de notre intelligence, par
cette seule classe du monographies scientifiques, qui comporterait plus
de prcision qu'aucune autre, si elle tait convenablement conue et
judicieusement excute par un esprit assez comptent. Il en serait de
mme, quoiqu' un bien moindre degr, pour les monographies analogues
des plus minens artistes. Cette considration, gnralise autant que
possible, se rattache  l'utilit fondamentale de l'tude philosophique
des sciences, tant sous le point de vue historique que sous le rapport
dogmatique, pour la dcouverte des vritables lois logiques, que j'ai
tablie, au dbut de ce trait, comme l'une de ses principales
applications directes: seulement il s'agit ici de la dtermination
pralable des diverses facults lmentaires, et non des lois de leur
action effective; mais les motifs doivent tre essentiellement
analogues.

L'analyse phrnologique fondamentale est donc entirement  refaire,
suivant l'esprit philosophique que je viens de caractriser, d'abord
dans l'ordre anatomique, et ensuite dans l'ordre purement physiologique.
Aprs avoir convenablement opr ces deux analyses prliminaires, en les
distinguant avec beaucoup de soin, et en dirigeant chacune d'elles
conformment  sa nature, il faudra finalement tablir entre elles une
exacte harmonie gnrale, qui peut seule constituer dignement la
physiologie phrnologique sur ses vritables bases rationnelles. Mais ce
grand travail, qu'on peut dj, d'aprs les deux leons prcdentes,
regarder comme essentiellement institu  l'gard de la physiologie
vgtative et mme de la physiologie animale proprement dite, n'est pas
seulement conu jusqu'ici, dans son ensemble, pour la physiologie
crbrale, en vertu de sa complication suprieure et de sa positivit
plus rcente.

Dans l'excution difficile de cette grande opration scientifique, les
phrnologistes devront certainement s'aider, d'une manire plus complte
et mieux entendue qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici, des moyens gnraux
que fournit la philosophie biologique pour perfectionner toutes les
tudes relatives aux corps vivans, c'est--dire, de l'analyse
pathologique, et surtout de l'analyse comparative proprement dite.
L'introduction rationnelle de ces deux puissans auxiliaires n'est
aujourd'hui qu' peine bauche en phrnologie: aussi n'en a-t-on tir
encore aucun parti essentiel, si ce n'est pour les gnralits
prliminaires. Sous le premier point de vue, on n'a point jusqu'ici
convenablement appliqu aux phnomnes intellectuels et moraux le
lumineux aphorisme fondamental de philosophie mdicale, dont l'esprit
humain est redevable  M. Broussais, et qui consiste, ainsi que je l'ai
indiqu dans la quarantime leon,  concevoir tous les phnomnes
quelconques de l'tat pathologique comme ne pouvant constituer jamais
qu'un simple prolongement des phnomnes de l'tat normal, exagrs ou
attnus au-del de leurs limites ordinaires de variation. Il est
nanmoins impossible de rien comprendre aux diffrens genres de folie,
si leur examen scientifique n'est continuellement dirig par ce grand
principe. Or, d'aprs cette mme assimilation ncessaire entre les cas
pathologiques et les cas purement physiologiques, rien ne serait plus
propre que l'tude judicieuse de l'tat de folie  dvoiler ou 
confirmer les vritables facults fondamentales de la nature humaine,
que cette triste situation tend  faire si nergiquement ressortir, en
manifestant successivement chacune d'elles dans une exaltation
prpondrante, qui la spare nettement de toutes les autres[53]. Les
mdecins, spcialement occups d'un tel ordre de maladies, et qui,
presque toujours, sont, encore moins que la plupart des autres, sous le
rapport intellectuel, ou mme sous le rapport moral, au niveau de leur
importante mission, tendent nanmoins, depuis Pinel, dans l'tude de ce
qu'ils ont nomm les _monomanies_,  donner cette direction aux
explorations qu'ils se sont trop exclusivement rserves. Mais une
apprciation pralable beaucoup trop imparfaite du vritable tat
normal, et un sentiment trop vague et trop incomplet de son
indispensable similitude avec l'tat pathologique, ont rendu jusqu'
prsent ces travaux  peu prs striles pour l'amlioration de la
physiologie crbrale. Quoique les maladies mentales ne soient plus,
sans doute, _sacres_, comme elles l'taient pour Hippocrate, leurs
monographies n'en consistent pas moins encore, le plus souvent, dans
l'inintelligible accumulation de prtendues merveilles, qui loignent
toute ide de rapprochement positif avec l'tat normal: ce sont
habituellement des travaux plutt littraires que vraiment
scientifiques. L'extrme difficult d'un tel genre d'explorations
excuse, jusqu' un certain point, cette imperfection plus prononce, qui
tient nanmoins surtout  l'insuffisance plus profonde des observateurs,
plus occups, d'ordinaire,  rgenter grossirement leurs malades qu'
en analyser judicieusement les phnomnes. Aussi les divers successeurs
de Pinel n'ont-ils rellement ajout jusqu'ici rien d'essentiel aux
amliorations introduites, il y a quarante ans, par cet illustre
mdecin, soit dans la thorie ou dans le traitement de l'alination
mentale.

      [Note 53: Il faut signaler,  cet gard, une remarque
      gnrale, minemment judicieuse, faite rcemment par M.
      Broussais, et qui peut clairer beaucoup le diagnostic de la
      folie, aussi bien que les vraies indications physiologiques
      que l'on doit induire d'un tel genre d'observations
      pathologiques. Elle consiste en ce que, quand l'altration
      principale porte directement sur les organes intellectuels,
      ordinairement destins, dans l'tat normal,  rgler
      l'quilibre des diverses facults affectives, la suppression
      de cette influence rgulatrice peut laisser un trop libre
      dveloppement au penchant ou au sentiment le plus prononc,
      ce qui dguise souvent  l'observateur vulgaire le vritable
      sige de l'alination, et pourrait ainsi donner  l'ensemble
      du traitement une fausse direction.]

Quoique l'tude des animaux ait t certainement moins strile au
perfectionnement rel de la physiologie intellectuelle et morale, il
reste cependant incontestable que ce puissant moyen d'exploration a t
jusqu'ici essentiellement vici par le dplorable ascendant que
conservent encore, chez la plupart des naturalistes, les vaines
subtilits mtaphysiques sur la comparaison entre l'instinct et
l'intelligence, comme je l'ai prcdemment expliqu. Si la nature
animale ne saurait tre rationnellement comprise que d'aprs son
assimilation fondamentale  la nature humaine, proportionnellement au
degr d'organisation, il est tout aussi indubitable, en sens inverse,
pour cet ordre de fonctions comme pour tous les autres, que l'examen
judicieux et graduel des organismes plus ou moins infrieurs doit
clairer beaucoup la vraie connaissance de l'homme: l'humanit et
l'animalit se servent ainsi l'une  l'autre d'explication mutuelle,
suivant l'esprit gnral de toute saine explication scientifique.
L'ensemble des facults crbrales, intellectuelles ou affectives,
constituant le complment ncessaire de la vie animale proprement dite,
on concevrait difficilement que toutes celles qui sont vraiment
fondamentales ne fussent point, par cela mme, rigoureusement communes,
dans un degr quelconque,  tous les animaux suprieurs, et peut-tre au
groupe entier des ostozoaires; car, les diffrences d'intensit
suffiraient vraisemblablement  rendre raison des diversits effectives,
en ayant gard  l'association des facults, et faisant d'ailleurs
provisoirement abstraction, autant que possible, de tout
perfectionnement de l'homme par le dveloppement de l'tat social:
l'analogie puissante que fournissent toutes les autres fonctions tend 
confirmer une telle conception. Si quelques facults appartiennent,
d'une manire vraiment exclusive,  la seule nature humaine, ce ne peut
tre qu' l'gard des aptitudes intellectuelles les plus minentes, qui
doivent correspondre  la partie la plus antrieure de la rgion
frontale: et encore cela paratra-t-il fort douteux, si l'on compare,
sans prvention, les actes des mammifres les plus levs  ceux des
sauvages les moins dvelopps. Il est, ce me semble, beaucoup plus
rationnel de penser que l'esprit d'observation, et mme l'esprit de
combinaison, existent aussi, mais  un degr radicalement trs
infrieur, chez les animaux, quoique le dfaut d'exercice, rsultant
surtout de l'tat d'isolement, doive tendre  les engourdir, et mme 
en atrophier les organes. On a vainement argu, contre les animaux, du
fait mme de notre exclusive perfectibilit sociale, sans rflchir que
notre espce n'a pu se dvelopper ainsi qu'en comprimant, de toute
ncessit, l'essor graduel qu'auraient pu prendre tant d'autres espces
animales susceptibles de sociabilit. Les animaux domestiques, quoique
n'tant pas toujours,  beaucoup prs, les plus intelligens, pourraient
fournir  ce sujet d'importantes lumires, en vertu d'une plus facile
exploration, surtout si l'on savait judicieusement comparer leur nature
morale actuelle  celle, plus ou moins diffrente, qui devait
correspondre aux poques plus rapproches de leur domestication
primitive; car il serait trange que les transformations si videntes
qu'ils ont prouves sous tant de rapports physiques ne fussent
accompagnes d'aucune variation relle  l'gard des fonctions les plus
modifiables de toutes. Mais l'extrme imperfection de l'tude
phrnologique des animaux est surtout manifeste dans la ddaigneuse
galit o notre superbe intelligence enveloppe la considration
intellectuelle et affective des diverses natures animales, sans avoir
mme ordinairement gard aux principaux degrs d'organisation. Du haut
de sa suprmatie, l'homme a jug les animaux  peu prs comme un despote
envisage ses sujets, c'est--dire, en masse, sans apercevoir entre eux
aucune ingalit digne d'tre srieusement note. Il est nanmoins
certain, en considrant l'ensemble de la hirarchie animale, que, sous
le rapport intellectuel et moral, aussi bien que sous tous les autres
aspects physiologiques, les principaux ordres de cette hirarchie
diffrent souvent davantage les uns des autres que les plus levs
d'entre eux ne diffrent rellement du type humain. L'tude rationnelle
des moeurs et de l'esprit des animaux est donc encore essentiellement 
faire, la plupart des essais dj tents n'ayant pu avoir que la seule
efficacit prliminaire de prparer graduellement sa vritable
institution scientifique. Elle promet aux naturalistes une ample moisson
d'importantes dcouvertes, directement applicables au progrs gnral de
la vraie connaissance de l'homme, pourvu que, en dirigeant mieux leurs
recherches, ils sachent aussi mpriser dsormais, avec une fermet plus
nergique, les vaines et inconvenantes dclamations des thologiens et
des mtaphysiciens sur la prtendue tendance d'une telle doctrine 
dgrader la nature humaine, dont elle doit, au contraire, rectifier la
notion fondamentale, en fixant, avec une prcision rigoureuse, et 
l'abri de toute argumentation sophistique, les profondes diffrences qui
nous sparent positivement des animaux les plus voisins.

Dans cette construction philosophique de la physiologie crbrale, il
faudra considrer, plus soigneusement qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les
deux ordres de notions gnrales relatives au mode d'action, qui,
d'aprs la leon prcdente, conviennent ncessairement  tous les
phnomnes quelconques de la vie animale, et que nous avons dj
examins  l'gard des phnomnes lmentaires d'irritabilit et de
sensibilit. La loi d'intermittence est, en effet, minemment applicable
aux diverses fonctions affectives et intellectuelles, en ayant gard,
bien entendu,  la symtrie constante des organes, suivant la judicieuse
remarque de Gall, qui devient ici plus spcialement indispensable. Mais
ce grand sujet exige toutefois un nouvel examen, surtout envers les
facults mentales, vu la stricte ncessit impose  la science de
concilier leur intermittence vidente avec la parfaite continuit que
semble supposer la liaison fondamentale qui unit entre elles toutes nos
oprations intellectuelles, depuis la premire enfance jusqu' l'extrme
caducit, et que ne peuvent mme interrompre les plus profondes
perturbations crbrales, pourvu qu'elles soient passagres. Cette
question, dont les thories mtaphysiques ne comportaient pas seulement
la position, prsente certainement de grandes difficults; mais sa
solution positive doit jeter un grand jour sur la marche gnrale des
actes intellectuels. Quant  l'association, soit synergique, soit
sympathique, des diverses facults phrnologiques, les physiologistes
commencent  en bien comprendre la haute importance habituelle, quoique
jusqu'ici aucune tude vraiment scientifique n'ait t directement
institue pour la recherche des lois gnrales de ces combinaisons
indispensables. Sans une telle considration fondamentale, le nombre des
penchans, des sentimens, ou des aptitudes, semblerait presque
susceptible d'tre indfiniment augment. C'est ainsi, pour n'en citer
qu'un seul exemple, tant d'explorateurs de la nature humaine ont cru
devoir distinguer plusieurs sortes de courages, sous les noms de
militaire, de civil, etc., quoique la disposition primitive  braver un
danger quelconque doive nanmoins tre toujours uniforme, et qu'elle
soit seulement plus ou moins dirige par l'intelligence. Sans doute, le
martyr qui supporte, avec une fermet inbranlable, les plus horribles
supplices pour viter seulement le dsaveu solennel de ses convictions,
le savant qui entreprend une exprience prilleuse dont il a bien
calcul les chances, etc., pourraient fuir sur un champ de bataille
s'ils taient forcs  combattre pour une cause qui ne leur inspirerait
aucun intrt: mais leur genre de courage n'en est pas moins
essentiellement identique au courage spontan et animal qui constitue la
bravoure militaire proprement dite; il n'y a, entre tous ces cas,
d'autre diffrence principale que l'influence suprieure des facults
intellectuelles, sauf toutefois les ingalits ordinaires de degr. En
gnral, sans les diverses synergies crbrales, ou entre les deux
ordres de facults fondamentales, ou entre les diffrentes fonctions de
chaque ordre, il serait impossible d'analyser judicieusement la plupart
des actes rels: et c'est surtout dans l'interprtation positive de
chacun d'eux par une telle association, que consistera l'application
habituelle de la doctrine phrnologique, quand une fois elle aura t
scientifiquement constitue. Mais l'tude directe des lois de cette
harmonie, et de l'quilibre moral qui en rsulte, serait certainement
prmature, tant que l'analyse phrnologique lmentaire ne sera pas
mieux conue et plus arrte, dans son double caractre anatomique et
physiologique. Quand l'poque sera venue d'examiner cet ordre important
de phnomnes composs, et les dterminations volontaires qui en sont la
consquence finale, il faudra dcider alors, par une exploration plus
dlicate, si, dans chaque vritable organe crbral, une partie
distincte n'est point spcialement affecte  l'tablissement de ces
diverses synergies et sympathies; comme l'ont dj souponn MM.
Pinel-Grandchamp et Foville, d'aprs quelques observations
pathologiques,  l'gard de la substance blanche compare  la substance
grise, celle-ci leur ayant paru plus particulirement enflamme dans les
perturbations crbrales qui affectaient surtout les phnomnes de la
volont, tandis que l'autre l'tait davantage dans celles qui portaient
principalement sur les oprations intellectuelles proprement dites.

Si l'on peut ainsi justement reprocher  la phrnologie actuelle de
concevoir d'une manire trop isole chacune des fonctions crbrales
qu'elle considre, on doit,  plus forte raison, la blmer d'avoir trop
spar le cerveau de l'ensemble du systme nerveux, quoique les
premires exigeances de cette tude naissante excusent, jusqu' un
certain point, une conception aussi imparfaite. Il est nanmoins
vident, comme Bichat l'a si frquemment rappel, que l'ensemble des
phnomnes intellectuels et affectifs, malgr leur extrme importance,
ne constitue, dans le systme total de l'conomie animale, qu'un
indispensable intermdiaire entre l'action du monde extrieur sur
l'animal  l'aide des impressions sensoriales, et la raction finale de
l'animal par les contractions musculaires. Or, dans l'tat prsent de la
physiologie phrnologique, il n'existe aucune conception positive sur la
co-relation gnrale de la suite des actes intrieurs du cerveau  cette
dernire raction ncessaire, dont on souponne seulement que la moelle
pinire constitue vaguement l'organe immdiat[54].

      [Note 54: C'est  l'tude de cette raction que se
      rattache l'importante considration de la traduction
      extrieure de l'ensemble de la constitution intellectuelle,
      et surtout morale, par l'tat habituel du systme
      musculaire, principalement facial, qui dtermine la
      physionomie proprement dite. Quoique Lavater ait analys,
      avec une grande sagacit, ces indications symptomatiques,
      dont le principe est incontestable, une telle srie de
      recherches ne pourra prendre un caractre rationnel, et
      comporter une vritable utilit,  l'abri de toute induction
      errone ou frivole, que lorsqu'elle pourra tre subordonne,
      d'aprs une dtermination positive des vraies facults
      fondamentales, aux lois gnrales de l'action normale de
      l'appareil crbral sur l'appareil musculaire. De tels
      travaux seraient jusque-l videmment prmaturs: aussi
      Lavater n'a-t-il pu rellement former une cole, faute d'une
      vritable doctrine, propre  rallier ses esquisses
      incohrentes.

      Gall a trs judicieusement remarqu,  ce sujet, que le
      systme habituel des gestes offre un indice plus rationnel
      et moins quivoque que l'tat passif de la physionomie
      proprement dite. La loi ingnieuse et trs plausible qu'il a
      propose sur la direction gnrale de la mimique,
      conformment  la prpondrance de tel ou tel organe
      crbral, me parat constituer une inspiration fort
      heureuse, ultrieurement susceptible d'une vritable utilit
      scientifique, pourvu qu'elle soit convenablement
      applique.]

En gnralisant autant que possible cet ordre de jugemens
philosophiques, on doit enfin reconnatre que la physiologie crbrale,
lors mme qu'elle envisagerait, d'une manire plus rationnelle,
l'ensemble du systme nerveux, prsenterait aujourd'hui le grave
inconvnient de trop isoler ce systme du reste de l'conomie. Sans
doute, elle a d d'abord carter soigneusement les erreurs anciennes sur
le prtendu sige des passions dans les organes de la vie vgtative,
qui eussent empch toute conception scientifique de la nature morale de
l'homme et des animaux, comme je l'ai dj expliqu. Mais elle a depuis
beaucoup trop nglig la grande influence qu'exercent sur les
principales fonctions intellectuelles et affectives les divers genres
des autres phnomnes physiologiques, influence si hautement signale
dans le clbre ouvrage de Cabanis, qui, malgr le vague et l'obscurit
de ses vues gnrales, fut nanmoins si utile  la science, en servant
de prcurseur immdiat  l'heureuse rvolution philosophique que nous
devons au gnie de Gall.

L'ensemble des diffrentes considrations indiques dans cette leon,
concourt donc  dmontrer que la physiologie intellectuelle et morale
est aujourd'hui conue et cultive d'une manire  la fois trop
irrationnelle et trop troite, dont l'influence, tant qu'elle
subsistera, opposera ncessairement un obstacle insurmontable  tout
vritable progrs d'une doctrine qui n'a fait rellement encore aucun
pas important depuis sa premire fondation. Cette tude, qui, par sa
nature, exige, plus qu'aucune autre branche de la physiologie,
l'indispensable habitude prliminaire des principales parties de la
philosophie naturelle, et qui ne peut fructifier que dans les
intelligences les plus vigoureuses et les mieux leves, tend
aujourd'hui, en vertu de son isolement vicieux,  descendre au niveau
des esprits les plus superficiels et les moins prpars, qui la feraient
bientt servir de base  un charlatanisme grossier et funeste, dont tous
les vrais savans doivent se hter de prvenir le dveloppement dj
imminent. Mais, quels que soient ces immenses inconvniens, ils ne
doivent point faire mconnatre l'minent mrite d'une conception
destine, malgr son imperfection actuelle,  constituer directement
l'un des principaux lmens par lesquels la philosophie du dix-neuvime
sicle se distinguera dfinitivement de celle du sicle prcdent, ce
qui a t jusqu'ici si vainement tent.

Cette dernire leon, rattache  l'ensemble des cinq prcdentes,
complte donc l'apprciation gnrale que je devais faire, dans la
seconde partie de ce volume, du vrai gnie philosophique propre 
l'tude positive des corps vivans, successivement envisags sous tous
leurs divers aspects principaux. Quoique les diffrentes parties
essentielles de cette grande science soient, sans doute, trs
ingalement avances aujourd'hui, et que nous ayons reconnu l'tat peu
satisfaisant de toutes celles qui se rapportent directement aux ides de
vie, mme les plus simples, compares  celles qui se bornent aux seules
ides d'organisation, cependant un tel examen nous a montr que les
branches les plus imparfaites commencent aussi  prendre un vritable
caractre scientifique,  la fois positif et rationnel, plus ou moins
bauch dj, suivant la complication correspondante des phnomnes.

L'analyse fondamentale du systme de la philosophie naturelle se trouve
ainsi enfin suffisamment opre dans ce volume et dans les deux
prcdens, depuis la philosophie mathmatique, qui en constitue la
premire base gnrale, jusqu' la philosophie biologique, qui le
termine ncessairement. Malgr l'immense intervalle qui semble sparer
ces deux extrmits, nous avons pu passer de l'une  l'autre par des
degrs presque insensibles, en disposant convenablement les diverses
tudes naturelles suivant la hirarchie scientifique tablie au dbut de
ce trait. Entre la philosophie mathmatique et la physique proprement
dite, s'interpose spontanment la philosophie astronomique, participant
 la fois de leur double nature. De mme, entre l'ensemble de la
philosophie inorganique et celui de la philosophie organique, tout en
maintenant  chacune son vrai gnie scientifique, nous avons reconnu que
la philosophie chimique constitue, par le caractre de ses phnomnes,
une vritable transition fondamentale, qui n'a rien d'hypothtique, et
qui tablit  jamais la rigoureuse continuit du systme des sciences
naturelles.

Mais ce systme, quoiqu'il comprenne toutes les sciences existantes, est
encore videmment incomplet, et laisse aujourd'hui une large issue 
l'influence rtrograde de la philosophie thologico-mtaphysique, 
laquelle il rserve ainsi un ordre tout entier d'ides, les plus
immdiatement applicables de toutes. Il lui manque absolument
l'indispensable complment final qui peut seul assurer, en ralit, sa
pleine efficacit, et organiser enfin l'irrvocable prpondrance
universelle de la philosophie positive, en assujtissant aussi au mme
esprit scientifique, tant pour la mthode que pour la doctrine, la
thorie fondamentale des phnomnes les plus compliqus et les plus
spciaux, comme je vais oser le tenter, le premier, dans le volume
suivant, directement consacr  la science nouvelle que je me suis
efforc de crer sous le nom de _physique sociale_. Cette science
vraiment dfinitive, qui prend ncessairement dans la science biologique
proprement dite ses racines immdiates, constituera ds-lors l'ensemble
de la philosophie naturelle en un corps de doctrine complet et
indivisible, qui permettra dsormais  l'esprit humain de procder
toujours d'aprs des conceptions uniformment positives dans tous les
modes quelconques de son activit, en faisant cesser la profonde
anarchie intellectuelle qui caractrise notre tat prsent. Quoique la
plupart des sciences antrieures soient encore, comme nous l'avons
reconnu, fort imparfaites  beaucoup d'gards essentiels, leur
incontestable positivit, plus ou moins dveloppe, suffit pleinement 
rendre possible aujourd'hui cette dernire transformation philosophique,
de laquelle dpendent surtout dsormais leurs plus grands progrs
futurs, par une meilleure organisation systmatique de l'ensemble des
divers travaux scientifiques, abandonns maintenant au plus irrationnel
isolement.

FIN DU TOME TROISIME.




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE TOME TROISIME.


35e Leon. Considrations philosophiques sur l'ensemble de la chimie.

36e Leon. Considrations gnrales sur la chimie proprement dite ou
_inorganique_.

37e Leon. Examen philosophique de la doctrine chimique des proportions
dfinies.

38e Leon. Examen philosophique de la thorie lectro-chimique.

39e Leon. Considrations gnrales sur la chimie dite _organique_.

40e Leon. Considrations philosophiques sur l'ensemble de la science
biologique.

41e Leon. Considrations gnrales sur la philosophie anatomique.

42e Leon. Considrations gnrales sur la philosophie biotaxique.

43e Leon. Considrations philosophiques sur l'tude gnrale de la vie
vgtative ou _organique_.

44e Leon. Considrations philosophiques sur l'tude gnrale de la vie
_animale_ proprement dite.

45e Leon. Considrations gnrales sur l'tude positive des fonctions
intellectuelles et morales, ou crbrales.






End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive. (3/6), by 
Auguste Comte

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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particular state visit http://pglaf.org

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