Project Gutenberg's Monsieur de Camors -- Complet, by Octave Feuillet

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Title: Monsieur de Camors -- Complet

Author: Octave Feuillet

Release Date: March 29, 2010 [EBook #31817]

Language: French

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OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADMIE FRANAISE

MONSIEUR DE CAMORS




Des confidences particulirement dignes de foi nous ont guid dans le
cours de ce rcit. La partie du public dont l'intrt passionn
s'attachait nagure au mystre dramatique d'une brillante existence
parisienne peut donc lire ces pages avec confiance: elle y trouvera la
vrit mme sur le caractre et la destine d'un homme qui nous parat
tre une des physionomies les plus expressives de son temps et de son
pays, le comte Louis Lange d'Ardennes de Camors.

Dire d'un sclrat qu'il tait n sclrat, d'une femme lgre qu'elle
tait ne courtisane, c'est une vaine et triste parole qu'on entend
chaque jour et qu'on lit partout. Cette banalit a l'inconvnient de
renverser en passant quelques notions de morale encore accrdites dans
la foule. Si l'homme n'est responsable de ses actes que devant la
gendarmerie,  la bonne heure; mais, tant que l'humanit ne se sera pas
rendue tout entire  cette croyance aussi leve que salutaire, il faut
tcher de se persuader et de persuader aux autres qu'il n'y a point de
fatalits de naissance. Cela est tout au moins encourageant pour les
pres qui se donnent la peine d'lever leurs enfants, et pour les gens
de bien qui se dvouent  l'ducation populaire. Nous croyons, quant 
nous, que le hros de ce livre tait n pour tre un honnte homme, ou
le contraire, ou quelque chose entre les deux, suivant la direction que
ses prcepteurs naturels devaient imprimer  ses penchants et  ses
facults, suivant le milieu moral dont il subirait l'influence, et enfin
suivant l'usage qu'il ferait lui-mme sur lui-mme de sa volont
intelligente et libre.




PREMIRE PARTIE




I


Un soir du mois de mai, vers onze heures, un homme d'une cinquantaine
d'annes, fort bien fait et de haute mine, descendait d'un coup dans la
cour d'un petit htel de la rue Barbet-de-Jouy. Il monta d'un pas de
matre les marches du perron. Deux ou trois domestiques l'attendaient
dans le vestibule. L'un d'eux le suivit dans un vaste cabinet de travail
situ au premier tage, et qui communiquait avec une chambre  coucher
par une arcade drape. Le valet raviva les feux des lampes qui
clairaient ces deux pices, et il allait se retirer quand son matre
lui dit:

--Mon fils n'est pas rentr?

--Non, monsieur le comte... Monsieur le comte n'est pas souffrant?

--Souffrant? pourquoi?

--Monsieur le comte est ple.

--J'ai eu un peu froid ce soir au bord du lac.

--Monsieur le comte ne dsire rien?

--Rien.

Le domestique sortit.

Rest seul, le comte s'approcha d'un meuble curieusement travaill  la
mode italienne, et y prit une bote longue et plate en bois d'bne.
Elle contenait deux pistolets, qu'il s'occupa de charger avec soin. Il y
ajusta ensuite des capsules, qu'il crasa lgrement avec le pouce sur
la chemine de l'arme. Cela fait, il consulta sa montre, alluma un
cigare, et, pendant une demi-heure, le bruit rgulier de ses pas rsonna
sourdement sur le tapis de la galerie. Son cigare fini, il s'arrta,
parut rflchir, et entra dans la chambre voisine, emportant ses armes.
Cette pice, comme la prcdente, tait meuble avec une lgance svre
et orne avec got: quelques tableaux, tous de matres, des marbres, des
bronzes, des ivoires. Le comte jeta un regard d'intrt singulier sur
l'intrieur de cette chambre, qui tait la sienne, sur les objets
familiers, sur les tentures sombres, sur le lit prpar pour le sommeil;
puis, se dirigeant vers une table qui tait place dans l'embrasure
d'une fentre, il y posa les pistolets, s'assit, mdita quelques minutes
la tte dans ses mains, et se mit  crire ce qui suit:

 MON FILS

Mon fils, la vie m'ennuie; je la quitte. La vraie supriorit de
l'homme sur les cratures inertes ou passives qui l'entourent, c'est de
pouvoir s'affranchir  son gr des servitudes fatales qu'on nomme les
lois de la nature. L'homme peut, s'il veut, ne pas vieillir: le lion ne
le peut pas. Mditez sur ce texte, toute force humaine est l.

La science le dit et le prouve. L'homme intelligent et libre est sur
cette plante un animal imprvu. Produit d'une srie de combinaisons et
de transformations inattendues, il clate au milieu de la soumission des
choses comme une dissonance et une rvolte. La nature l'a engendr sans
l'avoir conu. C'est une dinde qui a couv sans le savoir un oeuf
d'aigle; effraye du monstre, elle a prtendu l'enchaner: elle l'a
surcharg d'instincts dont il a fait des devoirs, de rglements de
police dont il a fait des religions. Chacune de ces entraves brises,
chacune de ces servitudes vaincues marque un pas dans l'mancipation
virile de l'humanit.

C'est vous dire que je meurs dans la foi de mon sicle. Je crois  la
matire incre, fconde, toute-puissante, ternelle. C'est la Nature
des anciens. Il y a eu dans tous les temps les sages qui ont entrevu la
vrit. Mre aujourd'hui, elle tombe dans le domaine commun: elle
appartient  tous ceux qui sont de taille  la porter, car cette
religion dernire de l'humanit est le pain des forts. Elle a sa
tristesse, elle isole l'homme; mais elle a sa grandeur, car elle le fait
libre, elle le fait dieu. Elle ne lui laisse de devoirs qu'envers
lui-mme; elle ouvre un champ superbe aux gens de tte et de courage.

La foule reste encore et restera toujours plus ou moins courbe sous le
joug de ses religions mortes, sous la tyrannie des instincts. On verra
toujours plus ou moins ce que vous voyez en ce moment  Paris: une
socit dont le cerveau est athe et le coeur dvot. Au fond, elle ne
croit pas plus au Christ qu' Jupiter, mais elle continue machinalement
de btir des glises. Elle n'est mme plus diste: elle supprime
radicalement au fond de sa pense la vieille chimre du Dieu personnel
et moral, tmoin, sanction et juge; mais elle ne dit pas un mot, elle
n'crit pas une ligne, elle ne fait pas un geste dans sa vie publique ou
prive, qui ne soit l'affirmation de cette chimre. Cela est utile
peut-tre, mais cela est mprisable. Sortez de ce troupeau,
recueillez-vous, et crivez votre catchisme vous-mme sur une page
blanche.

Quant  moi, j'ai manqu ma vie pour tre n quelques annes trop tt.
La terre et le ciel taient alors encombrs de ruines. On n'y voyait
pas. La science, d'ailleurs, tait relativement en enfance. De plus,
j'avais contre les doctrines du monde nouveau les prventions et les
rpugnances naturelles  mon nom. Je ne comprenais pas qu'il y a quelque
chose de mieux  faire que de bouder purilement contre son vainqueur:
c'est de reconnatre que ses armes sont bonnes, de les lui prendre et de
l'en craser. Bref, faute d'un principe d'action, j'ai flott au hasard:
ma vie n'a pas eu de plan. Je n'ai t qu'un homme de plaisir, c'est
trop peu. Vous serez plus complet, si vous voulez m'en croire.

Que peut tre un homme de ce temps qui a le bon sens et l'nergie de
conformer sa vie  sa foi? Je pose la question, c'est  vous de la
rsoudre; je ne puis que vous livrer  la hte quelques ides que je
crois justes et que vous creuserez  loisir. Le matrialisme n'est une
doctrine d'abrutissement que pour les sots ou pour les faibles:
assurment je ne lis dans son code aucun des prceptes de la morale
vulgaire, de ce que nos pres appelaient la vertu; mais j'y lis un grand
mot qui peut suppler  bien d'autres, l'honneur, c'est--dire l'estime
de soi. Il est clair qu'un matrialiste ne peut tre un saint; mais il
peut tre un gentilhomme, c'est quelque chose. Vous avez d'heureux dons,
mon fils; je ne vous connais qu'un devoir au monde, c'est de les
dvelopper largement et d'en jouir avec plnitude. Usez sans scrupule
des femmes pour le plaisir, des hommes pour la puissance, mais ne faites
rien de bas.

Pour que l'ennui ne vous chasse pas comme moi prmaturment de ce monde
ds que la saison du plaisir sera close, mnagez  votre ge mr les
motions de l'ambition et de la vie publique. Ne vous engagez pas avec
le gouvernement rgnant: il vous est rserv d'en entendre faire l'loge
par ceux qui l'auront renvers. C'est la mode franaise. Chaque
gnration veut sa proie. Vous sentirez bientt la pousse de la
gnration nouvelle. Prparez-vous de loin  en prendre la tte.

En politique, mon fils, vous n'ignorez pas que chacun a les principes
de son temprament. Les bilieux sont dmagogues, les sanguins sont
dmocrates, et les nerveux sont aristocrates. Vous tes  la fois
sanguin et nerveux. C'est une belle constitution. Elle vous permet de
choisir. Vous pouvez, par exemple, tre aristocrate pour votre compte
personnel et dmocrate pour le compte d'autrui. Vous ne serez pas le
seul.

Rendez-vous matre de toutes les questions qui peuvent passionner vos
contemporains; mais ne vous passionnez vous-mme pour aucune. En
ralit, tous les principes sont indiffrents; ils sont tous vrais ou
faux, suivant l'heure. Les ides sont des instruments dont vous devez
apprendre  jouer opportunment pour dominer les hommes. Dans cette voie
encore, vous aurez des camarades.

Sachez, mon fils, qu'arriv  mon ge et lass de tout, vous aurez
besoin de sensations fortes. Les jeux sanglants des rvolutions vous
seront alors comme une amourette  vingt ans.

Mon fils, je me fatigue. Je vais me rsumer.--tre aim des femmes,
tre craint des hommes, tre impassible comme un dieu devant les larmes
des unes et le sang des autres, finir dans une tempte, voil la
destine que j'ai manque et que je vous lgue: vous tes fort capable
avec vos grandes facults de l'accomplir intgralement, si vous vous
dfaites de je ne sais quelle faiblesse de coeur que j'ai remarque en
vous, et qui vous vient sans doute du lait maternel.--Tant que l'homme
natra de la femme, il y aura en lui quelque chose de dfectueux.

Je vous le rpte en terminant: appliquez-vous  secouer toutes les
servitudes naturelles, instincts, affections, sympathies; autant
d'entraves  votre libert et  votre force.

Ne vous mariez pas, si quelque intrt suprieur ne vous y pousse.

Si vous vous mariez, n'ayez point d'enfants.

N'ayez point d'amis; Csar, devenu vieux, eut un ami, qui fut Brutus...

Le mpris des hommes est le commencement de la sagesse.

Modifiez votre escrime, votre jeu est trop large.

Ne vous fchez point.--Riez peu.--Ne pleurez jamais.--Adieu.

     CAMORS.

Les faibles lueurs de l'aube passaient  travers les lames des
persiennes. Un oiseau matinal commenait  chanter sur un marronnier
voisin de la fentre. M. de Camors dressa la tte et prta une oreille
distraite  ce bruit qui l'tonnait. Voyant que le jour naissait, il
plia avec une sorte de hte les pages qu'il venait d'crire, apposa son
cachet sur l'enveloppe, y mit la suscription: _Pour le comte Louis de
Camors_,--et se leva.

Grand amateur d'oeuvres d'art, M. de Camors conservait religieusement un
magnifique ivoire du XVIe sicle, qui avait appartenu  sa femme:
c'tait un christ dont la blancheur mate se dtachait sur un large
mdaillon de velours. Son oeil rencontra la ple et triste effigie: il
l'y laissa attach un moment avec une persistance trange; puis,
souriant amrement, il saisit un des pistolets d'une main ferme et
l'approcha de sa tempe: un coup de feu retentit; la chute d'un corps
pesant branla le parquet; des fragments de cervelle s'agitrent sur le
tapis.--M. de Camors tait entr dans l'ternit, son testament  la
main.

 qui s'adressait ce document? Sur quel terrain allait tomber cette
semence?

Louis de Camors avait  cette poque vingt-sept ans. Sa mre tait morte
jeune. Il ne paraissait pas qu'elle et t particulirement heureuse
avec son mari. Son fils s'en souvenait  peine, comme d'une jeune femme
jolie et ple qui chantait  demi-voix pour l'endormir, et qui pleurait
souvent. Il avait t lev principalement par une matresse de son
pre. Elle se nommait la vicomtesse d'Oilly; c'tait une veuve, assez
bonne femme. Sa sensibilit naturelle et la douce facilit de moeurs qui
rgne  Paris lui avaient permis de s'occuper  la fois du bonheur du
pre et de l'ducation du fils. Quand le pre lui chappa, ce qui ne
tarda gure, il lui laissa l'enfant pour la calmer un peu par ce signe
de confiance et d'amiti. On le lui menait trois fois la semaine. Elle
l'habillait, le peignait, le choyait et le conduisait avec elle  la
messe. Elle le faisait jouer aussi avec un Espagnol de bonne mine, qui,
depuis quelque temps, lui servait de secrtaire. Elle ne ngligeait pas
 l'occasion de placer quelque prcepte de saine morale. Ainsi, l'enfant
l'ayant vue un soir, non sans surprise, dposer un baiser sur le front
de son secrtaire, et lui ayant dit avec la rude franchise de son ge:

--Pourquoi embrasses-tu monsieur, qui n'est pas ton mari?

--Mon ami, rpondit la vicomtesse, parce que le bon Dieu nous commande
d'tre charitables et affectueux pour les pauvres, les infirmes et les
exils. Or, M. Perez est exil.

Louis de Camors et mrit de meilleurs soins; c'tait un enfant
gnreux. Ses camarades du collge Louis-le-Grand se souviennent de sa
chaleur d'me et de sa grce naturelle, qui lui faisaient pardonner ses
aptitudes et ses succs pendant la semaine, ses bottes vernies et ses
gants lilas le dimanche. Vers la fin de ses tudes, il s'tait li
particulirement avec un pauvre bouclier nomm Lescande, qui excellait
aux mathmatiques, mais qui tait d'ailleurs fort mal bti, gauche,
d'une timidit sauvage, et ridiculement tendre sous son paisse
enveloppe. On l'appelait familirement Tte-de-Loup par allusion  sa
chevelure touffue et rebelle. L'lgant Camors fit taire les railleurs
en couvrant ce brave garon de son amiti. Lescande lui en sut un gr
infini, et l'adora. Il ouvrit pour son ami la triple serrure de son
excellent coeur, et en laissa sortir un secret important. Il aimait. Il
aimait une fillette blonde qui tait sa cousine et qui tait pauvre
comme lui. C'tait mme une circonstance providentielle qu'elle ft
pauvre: autrement, il n'aurait jamais os lever sa pense jusqu' elle.
Un triste vnement les avait rapprochs: elle avait perdu son pre,
chef de division dans un ministre, et elle restait avec sa mre dans
une situation troite. Lescande,  sa dernire sortie, l'avait surprise
avec des manchettes sales. Il avait,  cette occasion, reu d'elle le
billet suivant:

Cher cousin, pardonne-moi mes manchettes pas trop blanches. Je te dirai
que nous ne pouvons plus changer de manchettes que trois fois par
semaine, maman et moi. Pour maman, on ne s'en aperoit pas parce qu'elle
est propre comme un oiseau; moi aussi: mais, quand j'tudie mon piano,
mes manchettes frottent. Aprs cette explication, mon bon Thodore,
j'espre que tu m'aimeras tout de mme.

     JULIETTE.

Lescande en avait pleur. Heureusement, il avait son dessein: il serait
architecte. Juliette lui avait promis de l'attendre; dans une dizaine
d'annes, il serait mort  la peine, ou il habiterait dlicieusement
avec sa cousine une maisonnette dont il montra le plan et mme plusieurs
plans  Camors.

--Voil la seule ambition que j'aie et que je puisse avoir, ajoutait
Lescande. Toi, c'est diffrent; tu es n pour de grandes choses.

--coute, mon vieux Lescande, rpondait Camors, qui achevait alors
triomphalement sa rhtorique, je ne sais si ma destine sera vulgaire;
mais je suis certain que mon me ne l'est pas. J'y sens des ardeurs, des
lans qui me donnent tantt des joies, tantt des souffrances
inexprimables. Je voudrais dcouvrir un monde, sauver une nation, aimer
une reine! Je ne conois que des ambitions ou des amours illustres...
Les amours, au surplus, je n'y songe gure. Il faut  mon activit un
ressort plus noble. Je prtends me dvouer  une des grandes causes
sociales, politiques ou religieuses qui agitent le monde  cette heure
du sicle. Quelle sera cette cause? Je ne le sais pas encore. Je n'ai
pas encore d'opinion bien arrte; mais, ds que je serai sorti du
collge, je chercherai la vrit, et je la dcouvrirai aisment. Je
lirai tous les journaux. Paris est, d'ailleurs, un foyer intellectuel
tellement lumineux, qu'il doit suffire d'ouvrir les yeux avec bonne foi
et avec indpendance pour trouver le vrai chemin. Je suis dans
d'excellentes conditions pour cela. Quoique bon gentilhomme, je n'ai
point de prjugs. Mon pre me laisse libre; il est lui-mme trs
clair et trs libral. J'ai un oncle rpublicain, j'ai une tante
lgitimiste, qui de plus est une sainte; j'ai un oncle conservateur! Je
ne m'en vante pas, de celui-l; mais c'est pour te dire qu'ayant un pied
dans tous les partis, je suis tout port pour les comparer entre eux et
pour bien choisir. Une fois matre de la sainte vrit, mon vieux
Lescande, tu peux compter que je la servirai de ma plume, de ma parole
et de mon pe jusqu' la mort.

De tels discours, prononcs avec une motion sincre et accompagns de
serrements de main chaleureux, tiraient des larmes au vieux Lescande dit
Tte-de-Loup.

Huit ou neuf ans plus tard, Louis de Camors sortait  cheval un matin du
petit htel qu'il occupait alors avec son pre. Rien n'est gai comme
Paris le matin. Le matin est partout l'ge d'or de la journe. Le monde,
 cette heure charmante, semble peupl de braves gens qui s'aiment entre
eux. Paris, qui ne se pique pas de candeur, prend lui-mme sous cette
influence heureuse un air d'innocente allgresse et d'aimable
cordialit. Les petits voiturins  sonnettes se croisent rapidement dans
les rues et font penser aux campagnes couvertes de rose. Les cris
rythms du vieux Paris jettent leurs notes aigus  travers le
bourdonnement profond de la grande cit qui s'veille. On voit les
concierges goguenards balayer les trottoirs blancs; les marchands  demi
vtus enlvent avec fracas les volets des boutiques; des groupes de
palefreniers en toque cossaise fument et fraternisent sur le seuil des
htels; on entend les questions de bon voisinage, les menus propos du
rveil, les pronostics du temps, s'changer d'une porte  l'autre avec
sympathie. Les jeunes modistes attardes descendent vers la ville d'un
pied lger, font  et l un brusque temps d'arrt devant un magasin qui
s'ouvre, et reprennent leur vol comme des mouches qui viennent de sentir
une fleur. Les morts eux-mmes, dans ce gai Paris matinal, paraissent
s'en aller gaiement au cimetire avec leurs cochers gaillards qui se
sourient l'un  l'autre en passant.

Souverainement tranger  ces impressions agrables, Louis de Camors, un
peu ple, l'oeil  demi clos, un cigare entre les dents, s'avanait dans
la rue de Bourgogne au petit pas de son cheval. Il prit le galop de
chasse dans les Champs-lyses, gagna le bois de Boulogne et le
parcourut  l'aventure; le hasard l'en fit sortir par l'avenue Maillot,
qui n'tait pas encore aussi peuple qu'on la voit aujourd'hui. Dj
cependant quelques jolies habitations, prcdes de pelouses
verdoyantes, s'y levaient dans des buissons de lilas et de clmatite.
Devant la grille ouverte d'une de ces maisonnettes, un monsieur jouait
au cerceau avec un tout jeune enfant  tte blonde. L'ge de ce monsieur
tait incertain; on pouvait lui donner de vingt-cinq  quarante ans. Une
cravate blanche l'ornait ds l'aurore; des favoris pais et courts,
taills comme les buis de Versailles, dessinaient sur ses joues deux
triangles isocles. Camors, s'il aperut ce personnage, ne parut lui
accorder aucune espce d'intrt. C'tait pourtant le vieux Lescande. Il
est vrai qu'ils s'taient perdus de vue depuis plusieurs annes, comme
il arrive aux plus chauds amis de collge. Lescande cependant, dont la
mmoire tait apparemment plus fidle, sentit son coeur bondir  l'aspect
de ce jeune cavalier majestueux qui s'approchait. Il fit un geste pour
s'lancer; un sourire panoui s'baucha sur sa bonne figure et se
termina par une grimace vague; il tait videmment oubli ou mconnu.
Camors n'tait plus qu' deux pas de lui, il allait passer, et son beau
visage ne donnait pas le moindre signe d'motion;--tout  coup, sans
qu'un seul pli de sa physionomie et remu, il arrta son cheval, ta
son cigare de sa bouche, et dit d'une voix tranquille:

--Tiens! tu n'as plus ta tte de loup?

--Tu me reconnais! s'cria Lescande.

--Parbleu! pourquoi donc pas?

--Je croyais... je craignais...  cause de mes favoris...

--Tes favoris ne te changent pas... ils conviennent  ton genre de
beaut... Qu'est-ce que tu fais l?

--L? Mais je suis chez moi, mon ami... Entre donc deux minutes, je t'en
prie.

--Pourquoi pas? dit Camors avec le mme accent d'indiffrence suprme.

Il donna son cheval au domestique qui le suivait et franchit la grille
du jardin, soutenu, pouss, caress par la main tremblante de Lescande.

Le jardin tait de dimension mdiocre, mais fort soign et plein
d'arbustes rares  larges feuilles. Dans le fond, une petite villa dont
le got italien prsentait sa gracieuse faade.

--Tiens, c'est gentil, a! dit Camors.

--Tu reconnais mon plan numro trois, n'est-ce pas?

--Numro trois... parfaitement... Et ta cousine est-elle dedans?

--Elle est l, mon ami, dit Lescande  demi-voix en indiquant de la main
une grande fentre  balcon qui surmontait le perron de la villa, et
dont les persiennes taient closes. Elle est l, et voici notre fils.

Camors laissa flotter sa main sur les cheveux de l'enfant.

--Diable! tu n'as pas perdu de temps... Ainsi tu es heureux, mon brave?

--Tellement heureux, mon ami, que j'en suis inquiet... Le bon Dieu est
trop bon pour moi, ma parole... Je me suis donn de la peine, c'est
vrai... Figure-toi que je suis all passer deux ans en Espagne, dans les
montagnes, dans un pays infernal... J'ai bti l un palais de fe pour
le marquis de Buena-Vista, un trs grand seigneur... Il avait vu mon
plan  l'Exposition, et s'tait mont la tte l-dessus... C'est ce qui
a commenc ma fortune... Du reste, ce n'est pas mon mtier tout seul qui
a pu m'enrichir aussi vite, tu comprends;... mais j'ai eu une srie de
chances incroyables... J'ai fait des affaires magnifiques sur des
terrains, et trs honntement, je te prie de croire... Je ne suis
pourtant pas millionnaire... Tu sais que je n'avais rien, et ma femme
pas davantage... Enfin, ma maison construite, il me reste une dizaine de
mille francs de rente... Ce n'est gure pour nous entretenir sur ce
pied-l; mais je travaille... et j'ai si bon courage, mon cher! ma
pauvre Juliette est si aise dans ce paradis!...

--Elle n'a plus de manchettes sales? dit Camors.

--Je t'en rponds! Elle aurait mme une lgre tendance au luxe, comme
toutes les femmes, tu sais... Mais a me fait plaisir que tu te
rappelles nos btises du collge... Du reste, moi,  travers toutes mes
pripties, je ne t'ai pas oubli un instant... J'avais mme une envie
folle de t'inviter  ma noce; mais, ma foi! je n'ai pas os... tu es si
brillant, si lanc... avec tes chevaux! Ma femme te connat bien, va!
D'abord je lui ai parl de toi cent mille fois... et puis elle adore tes
courses... elle est abonne au _Sport_... Elle me dit: C'est encore un
cheval de ton ami qui a gagn... Et nous nous rjouissons de ta gloire
en famille, mon cher!

Une teinte rose passa sur les joues de Camors.

--Vous tes vraiment trop bons, dit-il.

Ils firent quelques pas en silence sur l'alle finement sable qui
tournait autour la pelouse.

--Et toi, cher ami, reprit Lescande j'espre que tu es heureux de ton
ct?

--Moi, mon ami? dit Camors. tonnamment!... Mon bonheur est simple, mais
sans nuages. Je me lve gnralement le matin, je vais au Bois, puis au
cercle, et puis au Bois, et je retourne au cercle... S'il y a le soir
une premire reprsentation quelque part, j'y vole... Ainsi, hier soir,
on donnait une pice nouvelle qui est vraiment ravissante... Il y a
dedans une chanson qui commence par

     Il tait un pivert,
     Un p'tit pivert,
     Un jeune pivert...

Au refrain, on imite le cri du pivert... Eh bien, c'est charmant... Tout
Paris va chanter a pendant un an avec dlices... Je ferai comme tout
Paris, et je serai heureux...

--Mon Dieu! mon ami, dit gaiement Lescande, si a suffit  ton
bonheur...

--a et les principes de 89, dit Camors en allumant un nouveau cigare
aux cendres du premier.

Leur dialogue fut interrompu par une frache voix de femme qui se fit
entendre derrire la persienne du balcon, et qui dit:

--Tu es l, Thodore?

Camors leva les yeux et vit une main fort blanche qui se repliait au
dehors sur une des lames de la persienne ferme, et qui baignait dans un
rayon de soleil.

--C'est ma femme, dit vivement Lescande. Cache-toi l.

Il le rejeta derrire un massif de catalpas, prit un air de joyeuse
malice en se tournant vers le balcon, et rpondit:

--Oui, ma chre: quoi?

--Maxime est avec toi?

--Oui, le voil.

--Bonjour, mre, cria l'enfant.

--Fait-il beau ce matin? reprit la voix.

--Trs beau... tu vas bien?

--Je ne sais pas... J'ai trop dormi, je crois.

Elle ouvrit la persienne, en poussa les volets, et, voilant d'une main
ses yeux blouis par le jour, elle parut sur le balcon. C'tait une
femme dans la fleur de la jeunesse, lance, souple, gracieuse, et qui
paraissait plus grande qu'elle n'tait dans l'ampleur flottante de sa
robe de chambre bleue. Des bandelettes de la mme nuance s'entrelaaient
 la grecque dans ses cheveux chtains, que la nature, l'art et la nuit
avaient chiffonns, crps et boucls  l'envi sur sa tte mignonne.
Elle s'accouda sur le balcon, billa en montrant toutes ses dents, et,
regardant son mari:

--Pourquoi as-tu l'air bte? lui dit-elle.

Tout  coup elle aperut Camors, que l'intrt du moment avait  demi
tir de son abri: elle eut un petit cri farouche, rassembla ses jupes 
la diable et se sauva dans la chambre.

Louis de Camors, depuis le collge jusqu' cette heure, ne s'tait pas
fait une grande ide de la Juliette qui avait le vieux Lescande pour
Romo. Il prouva donc une surprise agrable en reconnaissant que son
ami tait plus heureux  cet gard qu'il ne l'avait prsum.

--Je vais tre grond, mon ami, dit Lescande en riant de tout son coeur,
et toi aussi... car tu restes  djeuner avec nous, n'est-ce pas?

Camors parut hsiter, puis brusquement:

--Non... non... impossible, mon ami... J'oubliais... je suis attendu.

Il voulut partir, mais Lescande le retint jusqu' ce qu'il en et eu
obtenu la promesse de venir dner le mardi suivant en famille,
c'est--dire avec lui, sa femme et sa belle-mre, madame Mursois.

Cette invitation laissa un nuage sur l'esprit de Camors jusqu'au jour
fix. Outre qu'il n'aimait pas les dners de famille, il se souvenait
plus qu'il n'et voulu de la scne du balcon. La bonhomie indiscrte de
Lescande l'irritait et le touchait  la fois. Il se sentait appel 
jouer un sot rle prs de cette jolie femme, qu'il pressentait coquette,
et que ses souvenirs d'enfance et d'honneur lui rendaient sacre. Bref,
il tait d'humeur assez maussade quand il descendit de son _dog-cart_,
le mardi soir, devant la petite villa de l'avenue Maillot.

L'accueil de madame Lescande et de sa mre lui remit un peu le coeur.
Elles lui parurent tre ce qu'elles taient en effet, deux honntes
personnes pleines d'aisance et de distinction. La mre avait t belle,
elle avait t veuve de bonne heure; il n'y avait pas une tache dans sa
vie. Une sorte de dlicatesse exquise lui tenait lieu des principes
solides que le sicle ne comporte gure. De mme que beaucoup de femmes
du monde, elle avait le got de la vertu, comme l'hermine a le got de
la blancheur. Le vice lui rpugnait moins comme un mal que comme une
souillure. Sa fille avait reu d'elle ces instincts de chastet lgante
qui se cachent plus souvent qu'on ne le croit sous les vives apparences
des mondaines.

Ces deux aimables femmes avaient cependant un travers fcheux qui leur
tait commun avec beaucoup de Parisiennes de leur temps et de leur
condition. Malgr beaucoup d'esprit, elles se pmaient d'une admiration
bourgeoise devant cette aristocratie plus ou moins pure qu'on voit
taler tour  tour dans l'avenue des Champs-lyses, dans les thtres,
sur les champs de course, sur les plages clbres, sa frivolit affaire
et ses vanits rivales; malgr beaucoup d'honntet, elles se montraient
friandes jusqu'au scandale des aventures les plus quivoques qui
pouvaient clater dans cette rgion d'lite. C'tait leur bonheur et
leur gloire de connatre par le menu les moindres dtails de la haute
vie parisienne, d'en suivre les ftes, d'en parler l'argot, d'en copier
les toilettes, d'en distinguer les livres. De la sorte, si elles
n'taient pas la rose, elles vivaient prs d'elle, elles s'imprgnaient
de ses parfums et de ses couleurs, et une telle familiarit les
rehaussait singulirement dans leur propre estime et dans l'estime de
leurs amies.

Camors, sans occuper encore dans l'olympe de la mode le rang qu'il
devait tenir un jour, y pouvait dj passer pour un demi-dieu, et,  ce
titre, il inspirait  madame Lescande et  sa mre un sentiment de
curiosit ardente. Son ancienne liaison avec Lescande avait, d'ailleurs,
attach sur lui leur intrt particulier. Elles savaient le nom de ses
chevaux; peut-tre savaient-elles le nom de ses matresses. Il fallut
tout leur bon got naturel pour dissimuler  leur hte la secrte
agitation de leurs nerfs en sa sainte prsence. Elles y russirent
pourtant si bien, que Camors en fut piqu. Sans tre fat, il tait
jeune. Il tait habitu  plaire. Il savait que la princesse de
Clam-Goritz lui avait rcemment appliqu sa profonde dfinition de
l'homme aimable. Il est aimable, car on se sent toujours en danger prs
de lui. Il lui parut consquemment un peu anormal que la simple
belle-mre et la simple femme du simple Lescande supportassent son
rayonnement avec autant de calme. Cela le fit sortir de sa rserve
prmdite. Il se mit en frais de coquetterie, non pour madame Lescande,
qu'il s'tait jur de respecter, mais pour madame Mursois, et il dploya
tout le soir autour de la mre des grces qui charmrent la fille.
Lescande cependant, la bouche ouverte jusqu'au gosier, triomphait du
succs de son camarade.

Le lendemain dans l'aprs-midi, Camors revint de sa promenade au Bois
par l'avenue Maillot. Madame Lescande travaillait par hasard sur son
balcon, et lui rendit son salut par-dessus sa tapisserie. Il remarqua
qu'elle saluait bien, par un lger plongeon suivi d'un petit coup
d'paules distingu.

Quand il vint lui faire visite, deux ou trois jours aprs, comme c'tait
son devoir, il avait rflchi; il fut rsolument glacial, et ne parla 
madame Lescande que des vertus de son mari. Cela fut d'un effet
malheureux, car la jeune femme, qui avait rflchi de son ct, dont
l'honntet tait veille, et qu'une poursuite insolente n'et pas
manqu d'effaroucher, se rassura; elle s'abandonna sans dfiance au
plaisir et  la fiert de voir et de faire voir dans son salon une des
principales toiles du ciel de ses rves.

On tait alors en mai, et il y avait des courses  la Marche le dimanche
suivant. Camors y devait courir de sa personne. Madame Mursois et sa
fille y entranrent Lescande. Camors combla leurs voeux en les faisant
pntrer dans l'enceinte du pesage. Il les promena en outre devant les
tribunes. Madame Mursois,  laquelle il donnait le bras et qui n'avait
jamais eu l'avantage d'tre mene en public par un cavalier revtu d'une
casaque orange et chauss de bottes  revers, madame Mursois nageait
dans l'azur. Lescande et sa femme la suivaient en partageant son dlire.

Ces agrables relations continurent pendant quelques semaines sans
paratre changer de caractre. Un jour, Camors venait s'asseoir auprs
de ces dames devant le palais de l'Exposition, et achevait de les
initier aux lgances qui dfilaient sous leurs yeux. Un soir, il
entrait dans leur loge, daignait y sjourner pendant un acte ou deux, et
rectifiait leurs notions encore incompltes sur les moeurs du corps de
ballet. Dans ces diverses rencontres, le jeune homme affectait  l'gard
de madame Lescande le langage d'une bonne intimit fraternelle,
peut-tre parce qu'il persistait sincrement dans ses rsolutions
dlicates, peut-tre parce qu'il n'ignorait pas que tout chemin mne 
Rome, et celui-l aussi srement qu'un autre. Madame Lescande cependant
se rassurait de plus en plus, et, voyant quelle n'avait pas  se
dfendre comme elle l'avait d'abord apprhend, elle crut pouvoir se
permettre une lgre offensive. Aucune femme n'est flatte qu'on l'aime
comme une soeur. Camors, un peu inquiet de la tournure que prenaient les
choses, fit quelques efforts pour en arrter le cours; mais les hommes
exercs  l'escrime ont beau vouloir mnager leur adversaire, l'habitude
est plus forte, ils ripostent malgr eux. De plus, il commenait 
s'prendre srieusement de madame Lescande et de sa mine de jeune chatte
 la fois fine et nave, curieuse et effraye, provocante et craintive,
bref charmante.

Ce fut dans la soire mme o M. de Camors le pre rentra chez lui pour
se tuer que son fils, passant dans l'avenue Maillot, fut arrt par
Lescande sur le seuil de la villa.

--Mon ami, lui dit Lescande, puisque te voil, fais-moi un grand
plaisir: une dpche me mande  Melun; je suis forc de partir  la
minute. Reste  dner avec ces dames. Elles sont toutes tristes. Je ne
sais ce qu'a ma femme: elle a pleur toute la journe sur sa tapisserie.
Ma belle-mre a la migraine. Ta prsence va les remonter. Voyons, je
t'en prie.

Camors opposa quelques objections, puis il se rendit. Il renvoya son
cheval. Son ami le prsenta aux deux femmes que l'arrive de ce convive
inattendu parut, en effet, ranimer un peu. Lescande monta ensuite en
voilure et partit, aprs avoir reu de sa femme une caresse plus
expansive qu' l'ordinaire.

Le dner fut gai. Il y avait dans l'air comme une odeur de poudre et de
danger dont madame Lescande et Camors ressentaient secrtement
l'excitante influence. Leur animation, encore innocente, se plut  ces
riantes escarmouches,  ces brillants combats de barrires qui prcdent
les mles sinistres.

Vers neuf heures, la migraine de madame Mursois, grce peut-tre  la
fume du cigare qu'on avait permis  Camors, redoubla cruellement. Elle
n'y put tenir, et annona qu'elle tait force de gagner sa chambre.
Camors voulait se retirer; mais sa voiture n'tait pas arrive, et
madame Mursois insista pour qu'il attendt.

--Ma fille, ajouta-t-elle, va vous jouer du piano jusque-l.

La jeune femme, demeure seule avec son hte, se mit en effet devant son
piano.

--Qu'est-ce que vous voulez que je vous joue? dit-elle d'une voix
remarquablement brve.

--Mon Dieu!... une valse.

La valse termine, il y eut un silence. Pour le rompre, elle se leva,
et, frottant ses mains l'une contre l'autre lentement, avec embarras:

--Il me semble qu'il y a de l'orage, dit-elle. Ne croyez-vous pas?

Elle s'approcha de la fentre et sortit sur le balcon, o Camors la
suivit. Le ciel tait pur. En face d'eux s'tendait la lisire sombre du
Bois: quelques rayons de lune dormaient sur les pelouses. Leurs mains
flottantes se rencontrrent, et pendant un moment ne se quittrent pas.

--Juliette! dit le jeune homme d'une voix mue et basse.

Elle tressaillit, repoussa la main de Camors et rentra dans le salon.

--Je vous en prie, dit-elle, allez-vous-en.

Et elle s'assit brusquement sur sa causeuse en faisant de la main un
signe imprieux auquel Camors n'obit pas.

Les chutes des honntes femmes sont souvent d'une rapidit qui stupfie.

Peu d'instants aprs, la jeune madame Lescande s'veillait de son
ivresse aussi parfaitement perdue qu'une femme peut l'tre.

Ce rveil ne fut pas doux. Elle mesura du premier coup d'oeil l'abme
sans fond, sans issue, o elle tait si soudainement tombe; son mari,
sa mre, son enfant, tourbillonnrent dans le chaos de son cerveau comme
des spectres. Elle passa sa main sur son front deux ou trois fois en
disant: Mon Dieu!... Puis elle se souleva, et regarda vaguement autour
d'elle, comme si elle et cherch une lueur, un espoir, un refuge. Rien.
Sentant la dtresse profonde de l'irrparable, sa pauvre me se rejeta
tout entire sur son amant; elle attacha sur lui ses yeux humides.

--Comme vous devez me mpriser! dit-elle.

Camors,  demi agenouill sur le tapis, haussa doucement les paules en
signe de dngation, et lui baisa la main avec une courtoisie distraite.

--N'est-ce pas? reprit-elle d'un accent suppliant. Dites!

Il eut un sourire trange et cruel.

--N'insistez pas, dit-il, je vous en prie.

--Pourquoi?... C'est donc vrai alors... vous me mprisez?

Il se dressa brusquement debout devant elle, et, la regardant en face:

--Pardieu! dit-il.

 ce mot effroyable, la jeune femme ne rpondit rien. Un cri s'trangla
dans sa gorge. Son oeil s'ouvrit dmesurment, comme dilat par le
contact de quelque poison.

Camors marcha dans le salon, puis il revint vers elle.

--Vous me trouvez odieux, dit-il d'un ton bref et violent, et je le suis
en effet; mais peu m'importe. Il ne s'agit pas de moi. Aprs vous avoir
fait beaucoup de mal, il y a un service--un seul--que je puis vous
rendre, et je vous le rends. Je vous dis la vrit! Les femmes qui
tombent, sachez-le bien, n'ont pas de juges plus svres que leurs
complices. Ainsi, moi... que voulez-vous que je pense de vous? Je
connais votre mari depuis son enfance... pour son malheur et pour ma
honte! Il n'y a pas une goutte de sang dans ses veines qui ne vous soit
dvoue... il n'y a pas une fatigue de ses jours, pas une veille de ses
nuits qui ne vous appartienne; tout votre bien-tre est fait de ses
sacrifices... toutes vos joies sont le fruit de ses peines! Voil ce
qu'il est pour vous!... Moi, vous avez vu mon nom dans un journal, vous
m'avez vu passer  cheval sous votre fentre... rien de plus... et c'est
assez... et vous me livrez en une minute toute sa vie avec la vtre,
tout son bonheur, tout son honneur avec le vtre! Eh bien, tout
fainant... tout libertin de mon espce qui abusera comme moi de votre
vanit et de votre faiblesse, et qui vous dira ensuite qu'il vous
estime, mentira! Et si vous pensez qu'au moins il vous aimera, vous vous
trompez encore... Nous hassons vite des liens qui nous font des devoirs
o nous ne cherchons que du plaisir; notre premier souci, ds qu'ils
sont forms, est de les rompre... Et puis enfin, madame, voulez-vous
tout savoir? Les femmes comme vous ne sont pas faites pour des amours
pervers comme les ntres... leur charme est dans l'honntet, et, en la
perdant, elles perdent tout... Les honntes femmes sont gauches  nos
ivresses malsaines... leurs transports sont purils... leur dsordre
mme est ridicule... et c'est pour elles un bonheur rare que de
rencontrer  leur premire faute un misrable comme moi qui le leur
dise!... Maintenant, tchez de m'oublier... Adieu!

Et, se dirigeant  pas rapides vers la porte du salon, M. de Camors
sortit.

Madame Lescande l'avait cout, immobile et blanche comme du marbre;
quand il eut disparu, elle demeura dans la mme attitude mortuaire,
l'oeil fixe, les bras inertes, souhaitant au fond de l'me que la mort
s'y trompt et la saist. Au bout de quelques minutes, un bruit
singulier, qui semblait venir de la pice voisine, frappa ses oreilles:
on et dit le hoquet convulsif d'un rire violent et touff. Les
imaginations les plus bizarres et les plus terribles se pressrent dans
l'esprit de la malheureuse femme: l'ide  laquelle elle s'attacha fut
que son mari tait revenu secrtement, qu'il savait tout, et que le rire
qu'elle entendait tait celui d'un fou. Sentant elle-mme sa tte
s'garer, elle s'lana de la causeuse, courut  la porte et l'ouvrit.
La pice voisine tait la salle  manger, faiblement claire par une
lampe suspendue. Elle y vit Camors  demi couch sur le parquet,
sanglotant follement, et battant du front les barres d'une chaise qu'il
treignait de ses bras dsesprs.

Elle ne trouva pas une parole  lui dire. Elle s'assit prs de lui,
laissa son coeur clater, et pleura silencieusement. Il se trana jusqu'
elle, prit le bas de sa robe qu'il couvrit de baisers, et, ds que sa
poitrine souleve et ses lvres tremblantes lui permirent d'articuler un
mot:

--Ah! cria-t-il, pardon! pardon!... pardon!

Ce fut tout. Il se releva et partit. Elle entendit l'instant d'aprs le
roulement de la voiture qui s'loignait.

S'il suffisait de n'avoir plus de principes pour n'avoir plus de
remords, les Franais des deux sexes seraient gnralement plus heureux
qu'ils ne le sont; mais, par une inconsquence fcheuse, il arrive tous
les jours qu'une jeune femme qui ne croit pas  grand'chose, comme
madame Lescande, et qu'un jeune homme qui ne croit  rien, comme M. de
Camors, ne peuvent se donner le plaisir de quelque indpendance morale
sans en souffrir ensuite cruellement. Mille vieux prjugs que l'on
croyait bien enterrs se redressent soudain dans la conscience, et ces
morts vous tuent.

Louis de Camors cependant descendait vers Paris aux grandes allures de
son trotteur Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell), veillant sur
son chemin, par l'lgance de sa personne et de son attelage, des
sentiments d'envie qui se seraient changs en piti, si les plaies de
l'me taient visibles. L'amer ennui, le dcouragement de la vie, le
dgot de soi n'taient pas pour ce jeune homme des impressions
nouvelles; mais jamais il ne les avait prouves avec une intensit
aussi aigu, aussi poignante qu' cette heure maudite o il fuyait  la
hte le foyer dshonor du vieux Lescande. Jamais aucun trait de sa vie
ne lui avait clair d'un pareil jet de lumire la profondeur de sa
dchance morale. En infligeant ce vulgaire affront  cet ami des jours
purs,  ce cher confident des gnreuses penses et des fires ambitions
de sa jeunesse, c'tait l'honntet mme, il le sentait, qu'il avait
mise sous ses pieds. Comme Macbeth, il n'avait pas tu seulement un
homme endormi, il avait tu le sommeil.

 l'angle de la rue Royale et du boulevard, ces rflexions lui parurent
tellement insupportables, qu'il pensa successivement  se faire
trappiste,  se faire soldat, et  se griser. Il s'arrta  ce dernier
parti. Le hasard le servit  souhait dans ce dessein. Comme il mettait
pied  terre devant la porte de son cercle, il se trouva face  face
avec un jeune homme maigre et ple qui lui tendit la main en souriant;
il reconnut le prince d'Errol:

--Tiens, c'est vous, mon prince? Je vous croyais au Caire!

--J'en arrive ce matin.

--Ah!... Eh bien, a va-t-il mieux, votre poitrine?

--Peuh!

--Bah! vous avez bonne mine... Et le Caire, est-ce drle?

--Peuh! pas trop!... Ah ! dites-moi, Camors, c'est vritablement Dieu
qui vous envoie!

--Croyez-vous, mon prince? Pourquoi donc a?

--Parce que... je vais vous dire cela tout  l'heure... mais auparavant
narrez-moi donc votre affaire.

--Quelle affaire?

--Votre duel pour Sarah.

--C'est--dire contre Sarah?

--Qu'est-ce qui s'est donc pass?... J'ai su cela trs vaguement, moi,
l-bas.

--Mon Dieu! mon cher ami, c'tait une bonne action que j'avais voulu
faire, et, suivant l'usage, j'en ai t puni... J'avais entendu conter
que cet imbcile de la Brde empruntait de l'argent  une petite soeur
qu'il a pour le rpandre aux pieds normes de Sarah... Cela m'tait fort
gal, vous pouvez croire... mais enfin cela m'agaait... Je ne pus
m'empcher de lui dire un jour au cercle: Vous avez pourtant joliment
tort, la Brde, de vous ruiner et surtout de ruiner mademoiselle votre
soeur pour un escargot aussi peu sympathique que Sarah, une fille qui est
toujours enrhume du cerveau... et qui d'ailleurs vous trompe!--Me
trompe! rpta la Brde en agitant ses grands bras,--me trompe! et avec
qui?--Avec moi. Comme il sait que je ne mens jamais, il a voulu me
tuer... Heureusement, j'ai la vie dure.

--Vous l'avez plant dans son lit pour trois mois, m'a-t-on dit?

--Tout au plus.

--Eh bien, maintenant, cher ami, rendez-moi un service... Je suis un
ours, moi, un sauvage, un revenant... Aidez-moi  me remettre dans le
mouvement, hein?... Allons souper avec des personnes enjoues et de
vertu plus que mdiocre... Cela m'est recommand par les mdecins!

--Du Caire? Rien de plus facile, mon prince.

Une heure plus tard, Louis de Camors et le prince d'Errol, en compagnie
d'une demi-douzaine de convives des deux sexes, prenaient possession
d'un salon de restaurant dont on nous permettra de respecter le huis
clos.

Aux lueurs ples de l'aube, ils sortirent.--Il se trouva qu' ce moment
mme un chiffonnier  longue barbe grise errait comme une ombre devant
la porte du restaurant, piquant de son crochet les tas d'immondices qui
attendaient le balai de la voirie municipale. Camors, en fermant son
porte-monnaie d'une main peu assure, laissa chapper un louis, qui alla
se perdre au milieu des dbris fangeux accumuls contre le trottoir. Le
chiffonnier leva la tte avec un sourire timide.

--Ah! monsieur, dit-il, ce qui tombe au foss devrait tre au soldat!

--Ramasse-le avec tes dents, dit Camors, et je te le donne.

L'homme hsita et rougit sous son hle; puis il jeta aux jeunes gens et
aux femmes qui riaient autour de lui un regard de haine mortelle, et
s'agenouilla; il se coucha la poitrine dans la boue, et, se relevant
l'instant d'aprs, leur montra la pice d'or serre entre ses dents
blanches et aigus. Cette belle jeunesse applaudit. Il sourit d'un air
sombre, et tourna le dos.

--H! l'ami, dit Camors le touchant du doigt, veux-tu gagner cinq louis
maintenant?... Donne-moi un soufflet; a te fera plaisir, et  moi
aussi!

L'homme le regarda en face, murmura quelques mots indistincts, et le
frappa soudain au visage avec une telle force, qu'il l'envoya culbuter
contre la muraille. Il y eut un mouvement parmi les jeunes gens comme
s'ils allaient se prcipiter sur la barbe grise.

--Que personne ne le touche! dit vivement Camors. Tiens, mon brave,
voil tes cent francs!

--Garde-les, dit l'autre; je suis pay!

Et il s'loigna.

--Bravo, Blisaire! cria Camors.--Ma foi, messieurs, je ne sais pas si
vous tes comme moi, mais je suis rellement enchant de cette petite
fte... Je vais y rver! Bonjour, mesdames!... Au revoir, prince.

Un fiacre matinal traversait la rue. Il s'y jeta et se fit conduire 
son htel, rue Barbet-de-Jouy. La porte de la cour tait ouverte; un
reste d'ivresse l'empcha de remarquer un groupe de domestiques et de
voisins qui stationnait en dsordre devant les curies. Ces gens firent
brusquement silence en l'apercevant et le regardrent passer en
changeant de muettes dmonstrations de sympathie et de compassion.

Il occupait le second tage de l'htel. Comme il montait l'escalier, il
se trouva tout  coup en face du valet de chambre de son pre. Cet homme
tait fort ple: il tenait un pli cachet qu'il lui prsenta d'une main
tremblante.

--Qu'est-ce que c'est donc, Joseph? dit Camors.

--C'est une lettre que M. le comte a laisse pour monsieur... avant de
partir.

--Avant de partir?... Mon pre est parti?... O cela? Comment?...
Pourquoi pleurez-vous?...

Le domestique,  qui la voix manquait, lui remit le pli.

--Mon Dieu!... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi y a-t-il du sang
l-dessus?...

Il ouvrit l'enveloppe  la hte et lut les premiers mots: Mon fils, la
vie m'ennuie; je la quitte...

Il n'alla pas plus loin. Le pauvre enfant aimait son pre, malgr tout.
Il tomba raide sur le palier.--On l'emporta dans sa chambre.




II


Louis de Camors, en quittant le collge, s'lanait dans la vie, on s'en
souvient, le coeur gonfl de toutes les saintes vertus de la
jeunesse,--confiance, sympathie, enthousiasme, dvouement. Les horribles
ngligences de son ducation premire n'avaient pu corrompre dans ses
veines ces braves instincts, ou, si l'on veut, ces germes de faiblesse,
comme le pensait son pre, que le lait maternel y avait apparemment
dposs. Ce pre, en le confinant dans un collge pour se dbarrasser de
lui pendant une dizaine d'annes, lui avait rendu, d'ailleurs, le seul
service qu'il lui rendt jamais. Ces vieilles prisons classiques ont du
bon: la saine discipline du clotre, le contact habituel de coeurs chauds
et entiers, la longue familiarit des belles oeuvres, des intelligences
viriles et des grandes mes antiques, tout cela ne donne pas sans doute
une rgle morale trs prcise; mais tout cela inspire un certain
sentiment idal de la vie et du devoir qui a sa valeur.

Ce vague hrosme dont Camors emportait la conception, il ne demandait
pas mieux, on s'en souvient encore, que d'en dcouvrir la formule
pratique, applicable au temps et au pays o il tait destin  vivre. Il
trouva, on s'en doute, que cette tche tait un peu plus complique
qu'il ne se l'tait figur, et que la vrit  laquelle il prtendait se
dvouer, mais qui devait au pralable sortir de son puits, n'y mettait
pas de complaisance. Il ne laissa pas toutefois de se prparer
vaillamment  la servir en homme, ds qu'elle aurait rpondu  son
appel. Il eut le mrite, pendant plusieurs annes, de mener  travers
les passions de son ge et les excitations de la vie opulente,
l'existence austre, recueillie et active d'un tudiant pauvre. Il fit
son droit, s'ensevelit dans les bibliothques, suivit les cours publics,
et se forma, durant cette priode ardente et laborieuse de sa jeunesse,
un fonds solide de connaissances qu'on devait retrouver plus tard avec
tonnement sous l'lgante frivolit du _sportsman_.

Mais, pendant que ce jeune homme s'armait pour le combat, il perdait peu
 peu ce qui vaut mieux que les meilleures armes, et ce qu'aucune ne
remplace, le courage.  mesure qu'il cherchait la vrit, elle fuyait
devant lui, plus indcise de jour en jour, et prenait, comme dans un
rve pnible, les formes mouvantes et les mille ttes des Chimres.

Paris, vers le milieu de ce sicle, tait en quelque sorte encombr de
dmolitions sociales, religieuses et politiques, au milieu desquelles
l'oeil le plus clairvoyant avait peine  distinguer nettement les formes
des constructions nouvelles et les contours des difices de l'avenir. On
voyait bien que tout tait abattu, mais on ne voyait pas que rien se
relevt. Dans cette confusion, au-dessus des dbris et des paves du
pass, la puissante vie intellectuelle du sicle, le mouvement et le
choc des ides, la flamme de l'esprit franais, la critique, la science
jetaient une lumire blouissante, mais qui semblait, comme le soleil
des premiers ges, clairer le chaos sans le fconder. Les phnomnes de
la mort et ceux de la vie se confondaient dans une immense fermentation
o tout se dcomposait et o rien ne paraissait germer encore.  aucune
poque de l'histoire peut-tre, la vrit n'avait t moins simple, plus
enveloppe, plus complexe, car il semblait que toutes les notions
essentielles de l'humanit fussent  la fois remises  la fournaise, et
qu'aucune n'en dt sortir entire.

Ce spectacle est grand, mais il trouble profondment les mes, celles du
moins que l'intrt et la curiosit ne suffisent pas  remplir,
c'est--dire presque toutes. Dgager de ce bouillant chaos une ferme
religion morale, une ide sociale positive, une foi politique assure,
c'est une entreprise difficile pour les plus sincres. Il faut esprer
cependant qu'elle n'est pas au-dessus des forces d'un homme de bonne
volont, et peut-tre Louis de Camors l'et-il accomplie  son honneur,
s'il et rencontr, pour l'y aider, de meilleurs guides et de meilleurs
enseignements qu'il n'en eut.--C'est un malheur commun  tous ceux qui
entrent dans le monde que d'y trouver les hommes moins purs que les
ides; mais Camors tait n  cet gard sous une toile particulirement
triste, puisqu'il ne devait rencontrer dans son entourage immdiat, dans
sa famille mme, que les mauvais cts et en quelque sorte l'envers de
toutes les opinions auxquelles il pouvait tre tent de s'attacher.

Quelques mots sur cette famille sont ncessaires.

Les Camors sont originaires de la Bretagne, o ils possdaient au sicle
dernier d'immenses proprits, et en particulier les bois considrables
qui portent encore leur nom. Le grand-pre de Louis, le comte Herv de
Camors, avait rachet, au retour de l'migration, une faible partie de
ses domaines hrditaires. Il s'y tait install  la vieille mode, et
il y avait nourri jusqu' la fin de sa vie d'incurables prventions
contre la Rvolution franaise et contre le roi Louis XVIII. Il avait eu
quatre enfants, deux fils et deux filles, et il avait cru devoir
protester contre le niveau galitaire du Code civil en instituant de son
vivant, par un subterfuge lgal, une sorte de majorat en faveur de
l'an de ses fils, Charles-Henri, au prjudice de Robert-Sosthne,
d'lonore-Jeanne et de Louise-lisabeth, ses autres hoirs.
lonore-Jeanne et Louise-lisabeth acceptrent avec une soumission
apparente la mesure qui avantageait leur frre  leurs dpens, bien
qu'elles ne dussent jamais la lui pardonner; mais Robert-Sosthne, qui,
en sa qualit de branche cadette, affectait de vagues tendances
librales, et qui tait en outre couvert de dettes, s'insurgea
franchement contre le procd paternel. Il jeta au feu ses cartes de
visite ornes d'un casque au-dessous duquel on lisait: _Chevalier Lange
d'Ardennes de Camors_; en fit graver de nouvelles avec cette simple
inscription: _Dardennes jeune (du Morbihan)_, et en envoya un
chantillon  son pre.  dater de ce jour, il se donna pour
rpublicain.

Il y a des gens qui s'attachent  un parti par leurs vertus, d'autres
par leurs vices. Il n'est pas un parti politique accrdit qui ne
contienne un principe vrai et qui ne rponde  quelque aspiration
lgitime des socits humaines. Il n'en est pas un non plus qui ne
puisse servir de prtexte, de refuge et d'esprance  quelques-unes des
passions basses de notre espce. La fraction la plus avance du parti
libral en France se compose d'esprits gnreux, ardents et absolus que
tourmente un idal assurment trs lev: celui d'une socit virile,
constitue avec une sorte de perfection philosophique, matresse
d'elle-mme chaque jour et  chaque heure, dlguant  peine
quelques-uns de ses droits, n'en alinant aucun, vivant, non sans lois,
mais sans matres, et dveloppant enfin son activit, son bien-tre, son
gnie avec toute la plnitude de justice, d'indpendance et de dignit
que l'tat rpublicain donne seul  tous et  chacun. Tout autre cadre
social leur parat garder quelque chose des servitudes et des iniquits
de l'ancien monde, et leur semble suspect tout au moins de crer entre
les gouvernants et les gouverns des intrts diffrents, quelquefois
hostiles. Ils revendiquent enfin pour les peuples la forme politique qui
sans contredit fait le plus d'estime de l'humanit. On peut contester
l'opportunit pratique de leurs voeux; on ne peut mconnatre la grandeur
de leur principe. C'est en ralit une fire race d'esprits et de coeurs.
Ils ont eu de tout temps leurs puritains sincres, leurs hros et leurs
martyrs; mais de tout temps aussi ils ont eu, comme tous les partis,
leurs faux dvots, leurs aventuriers et leurs ultras, qui sont leurs
plus dangereux ennemis. Dardennes jeune, pour se faire pardonner sans
doute l'origine quivoque de ses convictions, devait prendre rang parmi
ceux-l.

Louis de Camors, jusqu'au jour o il sortit du collge, ne connaissait
pas son oncle Dardennes, qui tait rest brouill avec son pre; mais il
professait pour lui un culte secret et enthousiaste, lui attribuant
toutes les vertus du principe qu'il reprsentait  ses yeux. La
rpublique de 1848 expirait alors, et son oncle tait un vaincu. Ce fut
un attrait de plus pour le jeune homme. Il alla le voir  l'insu de son
pre, comme en plerinage, et il fut bien accueilli. Il le trouva
exaspr non pas tant contre ses adversaires politiques que contre son
propre parti, qu'il accusait du dsastre de sa cause.

--On ne fait point, disait-il d'un ton solennel et dogmatique, on ne
fait point les rvolutions avec des gants. Les hommes de 93 n'en avaient
pas... on ne fait point d'omelette sans casser des oeufs. Les pionniers
de l'avenir doivent marcher la hache  la main. La chrysalide des
peuples ne se dveloppe pas sur des roses. La libert est une desse qui
veut de grands holocaustes. Si on et terroris la France en 48, on en
ft rest le matre!

Ces maximes grandioses tonnrent Louis de Camors. Dans sa navet
juvnile, il savait un gr infini aux hommes honntes qui avaient
gouvern leur pays dans ces jours difficiles, non seulement d'tre
sortis du pouvoir aussi pauvres qu'ils y taient entrs, mais d'en tre
sortis les mains pures de sang.  cet hommage qui leur sera rendu par
l'histoire et qui les vengera de beaucoup d'injustices contemporaines,
il ajoutait un reproche qui ne se conciliait gure avec les tranges
griefs de son oncle: il leur reprochait de n'avoir pas dgag plus
franchement, ne ft-ce que dans les dtails de mise en scne, la
rpublique nouvelle des mauvais souvenirs de l'ancienne. Loin de croire,
comme son oncle en effet, que des procds renouvels de 93 eussent
assur le triomphe de cette rpublique, il pensait qu'elle avait
succomb uniquement sous l'ombre sanglante du pass, et que, grce 
cette terreur tant vante, la France tait le seul pays du monde o les
dangers de la libert parussent, pour des sicles peut-tre,
disproportionns  ses bienfaits.

Il est inutile d'insister plus longtemps sur les relations de Louis de
Camors avec son oncle Dardennes. On comprend assez qu'elles jetrent
dans son esprit la dfiance et le dcouragement, qu'il eut le tort
ordinaire de faire rejaillir sur la cause tout entire les violences
trop peu dsavoues d'un de ses mdiocres aptres, et qu'il prit enfin
ds ce moment l'habitude fatale, et trop commune en France, de confondre
le mot progrs avec le mot dsordre, la libert avec la licence et la
Rvolution avec la Terreur.

L'effet naturel de l'irritation et du dsenchantement sur cette me
ardente fut de la rejeter brusquement vers le ple des opinions
contraires. Camors se dit qu'aprs tout sa naissance, son nom, ses
conditions de famille lui indiquaient son devoir vritable, qui tait de
combattre les doctrines despotiques et cruelles qu'il croyait voir
dsormais au bout de toutes les thories dmocratiques. Une chose,
d'ailleurs, l'avait encore choqu et rebut dans le langage habituel de
son oncle, c'tait la profession d'un athisme absolu. Il avait
lui-mme,  dfaut de foi trs formelle, un fonds de croyance gnrale,
de respect et comme de sensibilit religieuse que l'impit cynique
offensait. De plus, il ne comprenait point et il ne comprit jamais dans
tout le cours de sa vie que des principes pussent se soutenir par leur
propre poids dans la conscience humaine, s'ils n'avaient des racines et
une sanction plus haut.--Ou un Dieu ou pas de principes!--ce fut un
dilemme dont aucun philosophe allemand ne put le faire sortir.

La raction de ses ides le rapprocha des autres branches de sa famille,
qu'il avait un peu ngliges jusque-l. Ses deux tantes demeuraient 
Paris. Toutes deux, en raison de la rduction de leur dot, avaient d
autrefois faire quelques concessions pour passer  l'tat de mariage.
L'ane, lonore-Jeanne, avait pous du vivant de son pre le comte de
la Roche-Jugan, qui avait dpass la cinquantaine, mais qui tait,
d'ailleurs, un fort galant homme. Il tait digne d'tre aim. Nanmoins
sa femme ne l'aima pas, leur manire de voir diffrant extrmement sur
quelques points essentiels. M. de la Roche-Jugan tait de ceux qui
avaient servi le gouvernement de la Restauration avec un dvouement
inviolable, mais attrist. Il avait t attach dans sa jeunesse au
ministre et  la personne du duc de Richelieu, et il avait conserv,
des leons et de l'exemple de cet illustre personnage, l'lvation et la
modration des sentiments, la chaleur du patriotisme et la fidlit sans
illusions. Il vit de loin les abmes, dplut au prince en les lui
montrant, et l'y suivit. Rentr dans la vie prive avec peu de fortune,
il y gardait sa foi politique plutt comme une religion que comme une
esprance. Ses esprances, son activit, son amour du bien, il tourna
tout vers Dieu. Sa pit, aussi claire qu'elle tait profonde, lui fit
prendre rang parmi cette lite d'esprits qui s'efforait alors de
rconcilier l'antique foi nationale avec les liberts irrvocables de la
pense moderne. Il prouva dans cette tche, comme la plupart de ses
nobles amis, de mortelles tristesses, et tellement mortelles, qu'il y
succomba. Sa femme, il est vrai, ne contribua pas peu  hter ce
dnoment d'une vie excellente par l'intemprance de son zle et
l'acrimonie de son troite dvotion. C'tait une personne d'un petit
coeur et d'un grand orgueil, qui mettait Dieu au service de ses passions,
comme Dardennes jeune mettait la libert au service de ses rancunes. Ds
qu'elle fut veuve, elle purifia son salon: on n'y vit plus figurer
dsormais que des paroissiens plus orthodoxes que leur vque, des
prtres franais qui reniaient Bossuet, et, en consquence, la religion
fut sauve en France. Louis de Camors, admis dans ce lieu choisi  titre
de parent et de nophyte, y trouva la dvotion de Louis XI et la charit
de Catherine de Mdicis, et y perdit bientt le peu de foi qu'il avait.

Il se demanda douloureusement s'il n'y avait pas de milieu entre la
Terreur et l'Inquisition, et s'il fallait tre en ce monde un fanatique
ou rien. Il chercha quelque opinion intermdiaire constitue avec la
force et la cohsion d'un parti, et il ne la put dcouvrir.

Il semblait alors que toute la vie se ft rfugie dans les opinions
extrmes, et que tout ce qui n'tait pas violent et excessif en fait de
politique ou de religion ft indiffrent et inerte, vivant au jour le
jour, sans principe et sans foi. Tel lui parut tre du moins le
personnage que les tristes hasards de sa vie lui prsentrent comme le
type des politiques temprs.

Sa plus jeune tante, Louise-lisabeth, que ses gots portaient aux
jouissances de la vie mondaine, avait jadis profit de la mort de son
pre pour se msallier richement. Elle avait pous le baron Tonnelier,
dont le grand-pre avait t meunier, mais dont le pre, homme de mrite
et d'honneur, avait rempli des fonctions leves sous le premier Empire,
le baron Tonnelier avait une grande fortune, qu'il accroissait encore
chaque jour par des spculations industrielles. Il avait t dans sa
jeunesse beau cavalier, voltairien et libral. Avec le temps, il tait
rest voltairien, mais il avait cess d'tre beau cavalier et surtout
libral. Tant qu'il fut simplement dput, il eut encore  et l
quelques vellits dmocratiques; mais, le jour o il fut investi de la
pairie, il reconnut dfinitivement que le genre humain n'avait plus de
progrs  accomplir. La Rvolution franaise tait close: elle avait
atteint son but suprme. Personne ne devait plus ni marcher, ni parler,
ni crire, ni grandir: cela le drangeait. S'il et t sincre, il et
avou qu'il ne concevait pas comment il pouvait y avoir encore
quelquefois des orages et du tonnerre dans le ciel, et comment la nature
n'tait pas parfaitement heureuse et tranquille, quand lui-mme l'tait.

Lorsque son neveu put l'apprcier, le baron Tonnelier n'tait plus pair
de France; mais, tant de ceux qui ne se font pas de mal en tombant, qui
mme se font quelquefois du bien, il avait reconquis une position trs
leve dans le monde officiel, et il s'efforait consciencieusement de
rendre au gouvernement nouveau les services qu'il avait rendus au rgne
prcdent. Il parlait avec une aisance trange de supprimer tel journal,
tel orateur, tel professeur, tel livre, de supprimer tout, except lui.
 l'entendre, la France avait fait fausse route depuis 1789, et il
s'agissait de la ramener en de de cette date fatale. Toutefois, il ne
parlait pas de retourner pour son compte au moulin de son grand-pre, ce
qui tait contradictoire. Si ce vieillard et rencontr la Libert, sa
mre, au coin d'un bois, il l'et trangle. Nous ajouterons  regret
qu'il avait coutume de qualifier de _bousingots_ ceux de MM. les
ministres qui lui taient suspects de dispositions librales, et en
particulier ceux qui prtendaient favoriser l'instruction populaire.
Jamais, en un mot, conseiller plus funeste n'approcha d'un trne.
Heureusement, s'il en tait prs par la dignit, il en tait loin par la
confiance.

C'tait, du reste, un homme aimable, encore vert et galant, plus galant
mme qu'il n'tait vert. Il en rsultait qu'il avait d'assez mauvaises
moeurs. Il hantait fort les coulisses. Il avait deux filles, rcemment
maries, devant lesquelles il citait volontiers les plus piquantes
plaisanteries de Voltaire et les historiettes les plus sales de
Tallemant des Raux; c'est pourquoi toutes deux promettaient de fournir
 la chronique lgre, comme leur mre avant elles, une srie
d'anecdotes intressantes.

Pendant que Louis de Camors apprenait par le contact et par l'exemple
des membres collatraux de sa famille  se dfier galement de tous les
principes et de toutes les convictions, son terrible pre l'achevait.
Viveur  outrance, dprav jusqu'aux moelles, goste effrn, pass
matre dans l'art de la haute gouaillerie parisienne, se croyant
suprieur  tout parce qu'il rabaissait tout, et se complaisant
finalement  fltrir tous les devoirs dont il avait aim toute sa vie 
se dispenser, voil son pre. Avec cela, l'honneur de son cercle, une
grande mine, et je ne sais quel charme imposant. Le pre et le fils se
voyaient peu. M. de Camors tant beaucoup trop fier pour mler son fils
 ses dsordres personnels; mais la vie commune les rapprochait
quelquefois aux heures des repas. Il coutait alors avec sa manire
froide et railleuse les rcits enthousiastes ou dcourags du jeune
homme; il ne lui faisait jamais l'honneur d'une controverse srieuse: il
rpondait par quelques paroles amres et hautaines, que son fils sentait
tomber comme des gouttes glaces sur ce qui restait de flamme dans son
coeur.

 mesure que le dcouragement l'envahissait, il perdait l'entrain du
travail et s'abandonnait de plus en plus aux plaisirs faciles des oisifs
de sa condition. En s'y abandonnant, il en prit le got; il y porta les
sductions de sa personne et la supriorit de ses facults, mais en
mme temps une sorte de tristesse sombre et parfois violente. Ce qu'il y
avait en lui d'pre et de malfaisant ne l'empcha nullement d'tre aim
des femmes, et le fit redouter des hommes. On l'imita. Il contribua 
fonder la charmante cole de la jeunesse sans sourire. Ses airs d'ennui
et de lassitude, qui avaient du moins chez lui l'excuse d'une cause
srieuse, furent copis servilement par des adolescents qui n'avaient
jamais connu d'autres souffrances que celles d'un estomac surmen, mais
 qui il plaisait nanmoins de paratre fans dans leur coeur et de
mpriser l'humanit.

Nous avons retrouv Camors dans cette phase de sa vie. Rien de plus
artificiel, on l'a compris, que l'insouciant ddain dont ce jeune homme
portait le masque. En tombant dans la fosse commune du doute, il avait
sur la plupart de ses contemporains l'avantage de n'y pas faire son lit
avec une lche rsignation. Il s'y soulevait et s'y dbattait sans cesse
par de violents sursauts. Les mes fortes ne s'endorment pas aisment.
L'indiffrence leur pse. Il leur faut un mobile, une raison de vivre,
une raison d'agir, une foi. Louis de Camors allait enfin trouver la
sienne.




III


Son pre, dans son testament de mort, ne lui avait pas tout dit. Outre
les moyens de parvenir, il lui en laissait la ncessit, car le comte de
Camors tait ruin aux trois quarts. Le dsordre de sa fortune datait de
loin. C'tait pour en rparer les brches qu'il s'tait mari; mais
cette opration n'avait pas russi. Un hritage considrable sur lequel
il comptait pour sa femme, et qui avait dtermin son choix, tait all
ailleurs. Un tablissement de bienfaisance en avait profit. Le comte de
Camors avait intent un procs aux lgataires devant le conseil d'tat;
puis il avait consenti  transiger moyennant une rente viagre d'une
trentaine de mille francs, qui naturellement s'teignait avec lui. Il
jouissait encore de quelques grasses sincures que son nom, ses
relations de cercle et l'autorit de sa personne lui avaient fournies
dans de grandes administrations financires. Ces ressources ne lui
survivaient pas davantage. Il n'tait que locataire de l'htel qu'il
occupait, et le nouveau comte de Camors se trouvait rduit finalement 
la simple dot de sa mre, qui, pour un homme de son rang et de ses
gots, tait un pauvre viatique.

Son pre lui avait, d'ailleurs, laiss entendre plus d'une fois qu'il
n'aurait rien de plus  esprer aprs lui. Le jeune homme s'tait donc
ds longtemps habitu  cette perspective, et, quand elle se ralisa, il
ne fut ni aussi surpris ni aussi frapp qu'il aurait d l'tre de
l'imprvoyant gosme dont il tait victime. Son culte pour son pre
n'en fut pas altr, et il n'en lut pas avec moins de respect et de
confiance le testament singulier qui figure en tte de ce rcit. Les
thories morales que ce document lui recommandait n'taient pas
nouvelles pour lui; elles taient dans l'air, il les avait bien des fois
agites dans son cerveau fivreux; mais jamais elles ne lui taient
apparues avec la force condense d'un dogme, avec la nettet prcise
d'un systme pratique, ni surtout avec l'autorit d'une telle voix et
d'un tel exemple.

Un incident vint appuyer puissamment dans son esprit l'impression de ces
pages suprmes. Huit jours aprs la mort de son pre, il tait  demi
couch sur le divan de son fumoir, le visage sombre comme la nuit et
comme les penses qui l'occupaient lorsqu'un domestique entra et lui
remit une carte. Il la prit, et lut: _Lescande, architecte_. Deux points
rouges tachrent soudain ses joues ples.

--Je ne reois pas, dit-il.

--C'est ce que j'ai dit, rpliqua le domestique; mais ce monsieur
insiste si extraordinairement...

--Si extraordinairement?

--Oui, monsieur, comme s'il avait  parler  monsieur de choses trs
srieuses.

--Trs srieuses? rpta de nouveau Camors en regardant le valet dans
les yeux.--Faites monter.

Camors se leva et marcha dans la chambre. Un sourire d'une amertume
douloureuse plissa ses lvres, et il murmura:

--Est-ce qu'il va falloir le tuer maintenant?

Lescande fut introduit, et son premier geste dmentit les apprhensions
que ces paroles rvlaient. Il se prcipita et saisit les deux mains du
jeune comte. Camors remarqua pourtant que ses traits taient dcomposs
et que ses lvres tremblaient.

--Assieds-toi, lui dit-il, et remets-toi.

--Mon ami, dit Lescande aprs un moment, je viens te voir bien tard...
Je te demande pardon... mais j'ai t moi-mme si malheureux!... Tu
vois, je suis en deuil...

Camors sentit un frisson traverser ses os.

--En deuil! dit-il, comment?

--Juliette est morte, dit Lescande.

Et il cacha ses yeux sous sa large main.

--Mon Dieu! dit Camors d'une voix sourde.

Il couta un moment Lescande qui sanglotait. Il fit un mouvement pour
lui prendre la main, et n'osa pas.

--Est-ce possible! reprit-il.

--Cela est arriv si vite, dit Lescande, que cela me parat un rve...
un rve affreux... Tu sais, la dernire fois que tu es venu, elle
souffrait... je te l'avais dit, je m'en souviens... Elle avait pleur
toute la journe... pauvre enfant! Le lendemain, quand je suis revenu,
elle a t prise... Une congestion aux poumons...  la tte aussi...
est-ce que je sais? enfin, elle est morte... que veux-tu!... et si
bonne, si aimante jusqu'au dernier instant, mon ami!... Une demi-heure
avant, elle m'a appel... elle m'a dit: Oh! je t'aimais tant! je
t'aimais tant! je n'aimais que toi... vraiment que toi! Pardonne-moi!...
pardonne-moi!... Lui pardonner... quoi, mon Dieu? De mourir
probablement!... car jamais elle ne m'avait fait un autre chagrin au
monde... avant celui-l!  Dieu de bont!

--Je t'en prie, mon ami...

--Oui, oui! j'ai tort, pardon! Tu as aussi tes douleurs, toi... mais on
est goste, tu sais... Ce n'est pas de cela que je suis venu te parler,
mon ami... Dis-moi... je ne sais ce qu'il y a de vrai dans un bruit qui
s'est rpandu... Tu m'excuseras si je me trompe... Je suis bien loin de
songer  t'offenser, tu peux croire, mais enfin on dit que tu restes
dans une situation de fortune difficile... Si cela tait, mon ami...

--Cela n'est pas.

--Enfin, si cela tait... je ne vais pas garder ma petite maison l-bas,
tu comprends...  quoi bon maintenant?... Quant  mon fils, il peut
attendre, je travaillerai pour lui... Eh bien, ma maison vendue, j'aurai
deux cent mille francs, j'en mets la moiti  ta disposition... tu me
les rendras, si tu peux.

--Merci, mon ami, dit Camors... Vritablement je n'ai besoin de rien...
Il y a bien ici quelque dsordre... mais je reste encore plus riche que
toi.

--Oui, mais avec tes gots...

--De grce!

--Enfin tu sauras toujours o me trouver... et je compte sur toi,
n'est-ce pas?

--Oui.

--Adieu, mon ami... Je te fais du mal... je m'en vais... au revoir... Tu
me plains, dis?

--Oui, au revoir.

Lescande sortit.

Le jeune comte tait demeur debout, immobile, les yeux fixs dans le
vide. De lgres convulsions passaient sur ses traits. Cette minute fut
dcisive dans sa vie. Il y a des moments o le besoin du nant se fait
si violemment sentir, qu'on y croit et qu'on s'y jette. En prsence de
ce malheureux homme si indignement trahi, si bris, si confiant, Camors,
s'il y avait quelque chose de vrai dans la vieille morale spiritualiste,
devait se reconnatre coupable d'une action atroce qui le condamnait 
un remords presque insoutenable; mais, s'il tait vrai que le troupeau
humain ft le rsultat purement matriel des forces de la nature,
produisant au hasard des tres forts et des tres faibles, des agneaux
et des lions,--il n'avait fait que son mtier de lion en gorgeant son
camarade. Il se dit, le testament de son pre sous les yeux, qu'il en
tait ainsi, et se calma.

Plus il rflchit ce jour-l et les jours qui suivirent, dans la
retraite profonde o il s'ensevelit, plus il se persuada que cette
doctrine tait la vrit mme qu'il avait tant cherche, et que son pre
lui avait lgu la vraie formule de la vie. Son me puise de dgots
et d'inertie, son me vide et froide, s'ouvrit avec une sorte de volupt
 cette lumire qui la remplit et l'chauffa. Il avait ds ce moment une
foi, un principe d'action, un plan d'existence, tout ce qui lui
manquait, et il n'avait plus ce qui l'oppressait, ses doutes, ses
agitations, ses remords. Cette doctrine, d'ailleurs, tait haute ou du
moins hautaine: elle satisfaisait son orgueil et justifiait ses mpris.
Pour conserver sa propre estime, il lui suffirait de rester fidle 
l'honneur, de ne faire rien de bas, comme le disait son pre, et il
tait bien dcid  ne rien faire en effet qui et  ses yeux ce
caractre. Au surplus, il y avait des hommes--n'en avait-il pas
rencontr?--profondment imbus du dogme matrialiste, et qui comptaient
parmi les plus honntes gens de leur temps. Peut-tre et-il pu se
demander si ce fait incontestable ne devait pas tre attribu aux
individus et non  la doctrine, et s'il n'y avait pas dans le mal comme
dans le bien des hommes qui croient et qui ne pratiquent pas. Quoi qu'il
en soit,  dater de cette crise, Louis de Camors fit du testament de son
pre le programme de sa vie.

Dvelopper  toute leur puissance les dons physiques et intellectuels
qu'il tenait du hasard, faire de lui-mme le type accompli d'un civilis
de son temps, charmer les femmes et dominer les hommes, se donner toutes
les joies de l'esprit, des sens et du pouvoir, dompter tous les
sentiments naturels comme des instincts de servage, ddaigner toutes les
croyances vulgaires comme des chimres ou des hypocrisies, ne rien
aimer, ne rien craindre et ne rien respecter que l'honneur, tels furent
en rsum les devoirs qu'il se reconnut et les droits qu'il s'arrogea.

C'tait avec ces armes redoutables, manies par une intelligence d'lite
et par une volont vigoureuse, qu'il devait rentrer dans le monde, le
front calme et grave, l'oeil caressant et implacable, le sourire aux
lvres, comme on l'a connu. Ds cet instant, il n'y eut plus un nuage ni
dans sa pense, ni sur ses traits, qui semblrent mme ne plus vieillir.

Il rsolut avant tout de ne point dchoir et de conserver, malgr
l'exigut prsente de ses ressources, ses habitudes d'lgance et de
luxe, dt-il vivre pendant quelques annes sur son capital. La fiert et
la politique lui en donnaient galement le conseil. Il n'ignorait pas
que le monde est aussi dur aux besoigneux qu'il est secourable  ceux
qui ne manquent de rien. S'il l'et ignor, l'attitude premire de sa
famille aprs la mort de son pre l'et suffisamment difi  cet gard.
Sa tante de la Roche-Jugan et son oncle Tonnelier lui avaient, en effet,
tmoign en cette circonstance la froide circonspection de gens qui
peuvent souponner qu'ils ont affaire  un malheureux. Ils avaient mme,
pour plus de sret, quitt Paris, en ngligeant de dire au jeune comte
quelle retraite ils avaient choisie pour y cacher leur douleur. Il
devait, au reste, l'apprendre bientt. Pendant qu'il achevait de
liquider la succession de son pre et qu'il organisait ses projets de
fortune et d'ambition, il prouva par une belle matine du mois d'aot
une assez vive surprise.

Il comptait parmi ses parents un des plus riches propritaires fonciers
de France, le gnral marquis de Campvallon d'Arminges, clbre au Corps
lgislatif par ses interruptions effrayantes. Il avait une voix de
tonnerre, et, quand il disait de cette voix de tonnerre: Bah!... Allons
donc!... Assez!... Ordre du jour! l'hmicycle tremblait dans ses
profondeurs, et MM. les commissaires du gouvernement bondissaient sur
leurs siges. C'tait, d'ailleurs, le meilleur homme du monde, quoiqu'il
et tu en duel deux de ses semblables; mais il avait eu ses
raisons.--Camors le connaissait peu; il lui rendait strictement les
devoirs que la parent et la politesse exigeaient, le rencontrait au
cercle, faisait quelquefois son whist, et c'tait tout. Il y avait deux
ans que le gnral avait perdu un neveu qui tait l'hritier direct de
son nom et de ses biens, et il tait assig en consquence d'une foule
de cousins et de collatraux empresss, parmi lesquels madame de la
Roche-Jugan et la baronne Tonnelier concouraient au premier rang. Camors
tait d'une humeur diffrente, et il avait depuis ce temps apport dans
ses relations avec le gnral une rserve particulire.

Il ne reut donc pas sans tonnement le billet que voici:

     Mon cher parent,

Vos deux tantes et leur famille sont chez moi,  la campagne. S'il vous
tait agrable de les rejoindre, je serai toujours heureux d'offrir une
cordiale hospitalit au fils d'un vieil ami et d'un compagnon d'armes.
Je me suis prsent chez vous avant de quitter Paris; mais vous tiez
invisible. J'ai compris votre douleur. Vous avez fait une perte
irrparable: j'y ai pris une vive part.

Recevez, mon cher parent, mes meilleurs sentiments.

     Gnral marquis DE CAMPVALLON D'ARMINGES.

     Chteau de Campvallon, voie de l'Ouest.

_Post-scriptum_.--Il est possible, mon jeune cousin, que j'aie  vous
entretenir d'un objet intressant!

Cette phrase finale et le point d'exclamation qui la suivait ne
laissrent pas de troubler un peu le calme impassible dont M. de Camors
faisait en ce moment l'apprentissage. Il ne put s'empcher de voir
miroiter sous les voiles de ce mystrieux _post-scriptum_ les sept cent
mille livres de revenu foncier qui formaient le superbe apanage du
gnral. Il se souvint que son pre, qui avait servi quelque temps en
Afrique, avait t attach  la personne de M. de Campvallon en qualit
d'aide de camp, et qu'il lui avait mme rendu un service assez srieux
dans une circonstance difficile. Il sentit, d'ailleurs, parfaitement le
ridicule de ces rveries, et, voulant toutefois en avoir le coeur net, il
partit le surlendemain pour Campvallon.

Aprs avoir subi pendant sept ou huit heures tous les agrments et tout
le confortable que la ligne de l'Ouest a la rputation de rserver aux
voyageurs, M. de Camors arriva le soir  la gare de ***, o une voiture
du gnral l'attendait. La masse seigneuriale du chteau de Campvallon
lui apparut bientt sur une hauteur dont les pentes taient couvertes de
bois magnifiques qui descendaient avec majest jusqu' la plaine et s'y
tendaient largement.

C'tait l'heure du dner; le jeune homme mit un peu d'ordre dans sa
toilette, et gagna presque aussitt le salon, o sa prsence parut jeter
un certain froid dans le sein de la famille. Le gnral, en revanche,
lui fit un accueil chaleureux; seulement, comme il avait l'imagination
courte, il ne trouva rien de mieux que de lui rpter, en lui secouant
la main  la briser, les propres expressions de sa lettre: Le fils d'un
vieil ami! d'un compagnon d'armes! Il accentua, d'ailleurs, ces mots de
sa voix grasse et sonore, avec une telle nergie, qu'il en fut lui-mme
impressionn; car on pouvait remarquer que le gnral tait toujours
tonn et comme saisi des paroles qui sortaient de sa bouche, et qui
semblaient lui rvler tout  coup  lui-mme l'tendue de ses ides et
la profondeur de ses sentiments. Pour achever son portrait, c'tait un
homme de taille mdiocre, mais carr et corpulent, soufflant quand il
montait les escaliers, et mme en plaine; une face large comme celle
d'un mascaron, et rappelant les Chimres qui jettent du feu par les
narines; une paisse moustache blanche en herse, et des petits yeux
gris, toujours fixes comme ceux d'un enfant, mais terribles. Il marchait
de loin sur vous, lentement, posment, l'oeil direct et fascinateur,
comme dans un duel  mort, et, en dfinitive, il vous demandait l'heure
qu'il tait.

Camors connaissait cette innocente manie de son hte, et cependant il en
fut dupe un instant dans le cours de la soire. On sortait de dner, et
il se tenait mlancoliquement, une tasse de caf  la main, dans
l'embrasure d'une fentre, quand il vit le gnral s'avancer vers lui de
l'extrmit oppose du salon avec une mine svre et confidentielle qui
paraissait annoncer une communication de la dernire importance. Le
_post-scriptum_ lui revint  la mmoire, et il crut pouvoir en attendre
l'explication immdiate. Le gnral, arriv  bout portant, le saisit
par un de ses boutons, le fit reculer jusqu'au fin fond de l'embrasure,
et, le regardant dans les yeux comme s'il et voulu le ptrifier:

--Que prenez-vous le matin, jeune homme? lui dit-il.

--Du th, gnral.

--Parfait! vous donnerez vos ordres  Pierre... comme chez vous!

Et, tournant sur ses talons avec une prcision militaire, il alla
rejoindre les dames, laissant Camors digrer comme il le put sa petite
dception.

Huit jours s'coulrent. Deux fois encore le gnral prit son hte pour
objectif de ses marches formidables: la premire fois, aprs l'avoir
accost et dvisag, il se contenta de lui dire: Eh bien, jeune homme?
et il s'en alla. La seconde fois, il ne lui dit rien, et s'en alla de
mme. videmment le gnral ne se souvenait pas qu'il et jamais crit
le moindre _post-scriptum_. M. de Camors en prit son parti, mais il se
demanda ce qu'il tait venu faire  Campvallon, entre sa famille qu'il
n'aimait gure, et la campagne qu'il excrait. Heureusement, il y avait
dans le chteau une bibliothque fort riche et traits de jurisprudence,
d'conomie politique, de droit administratif et de droit international.
Il en profita pour renouer le fil des srieux travaux qu'il avait
interrompus dans sa phase de dcouragement, et, plong dans ces svres
tudes qui plaisaient  son intelligence active et  son ambition
veille, il attendit assez paisiblement que la convenance lui permt de
planter l le vieil ami et compagnon d'armes de son pre.

Il montait  cheval le matin, donnait une leon d'escrime  son cousin
Sigismond, fils unique de madame de la Roche-Jugan, s'enfermait tout le
jour dans la bibliothque, et faisait le soir le bsigue du gnral, en
observant d'un oeil philosophique la lutte des convoitises qui
s'agitaient autour de cette riche proie.

Madame de la Roche-Jugan avait imagin une singulire faon de faire sa
cour au gnral, c'tait de lui persuader qu'il avait une maladie de
coeur. Elle lui touchait le pouls  tout instant de sa main potele, et
tantt le rassurait, tantt lui inspirait une terreur salutaire, bien
qu'il s'en dfendt.

--Que diable! ma chre comtesse, disait-il, laissez-moi donc en repos!
Je sais bien que je suis mortel comme tout le monde, pardieu! Eh bien,
aprs?... Ah! mon Dieu! je vous vois venir; allez, ma chre! je vous
vois venir parfaitement! vous voulez me convertir!... Ta ta ta!

Elle ne voulait pas seulement le convertir, elle voulait l'pouser et
l'enterrer. Ses esprances  cet gard se fondaient principalement sur
son fils Sigismond. On savait que le gnral regrettait vivement de
n'avoir point d'hritier de son nom. Il n'avait, pour se dlivrer de ce
souci, qu' pouser madame de la Roche-Jugan et  adopter son fils. Sans
jamais se permettre aucune allusion directe  cette combinaison, la
comtesse s'efforait d'y amener l'esprit du gnral avec toute la ruse
tenace d'une femme, toute l'ardeur avide d'une mre et toute la
politique onctueuse d'une dvote.

Sa soeur Tonnelier sentait amrement son dsavantage. Elle n'tait point
veuve, et elle n'avait pas de fils; mais elle avait deux filles, toutes
deux gracieuses, plus qu'lgantes, et vives comme la poudre. L'une,
madame Bacquire, tait la femme d'un agent de change; l'autre, madame
Van Cuyp, d'un jeune Hollandais tabli  Paris. Toutes deux entendaient
gaiement la vie et le mariage, affoles d'un bout de l'anne  l'autre,
dansant, chevauchant, chassant, canotant, coquetant et chantant
lestement les chansons gaillardes des petits thtres. Camors, dans son
temps de sombre humeur, avait pris formellement en grippe ces aimables
petits modles de dissipation mondaine et de frivolit femelle. Depuis
que son point de vue avait chang, il leur rendait plus de justice.

--Ce sont, disait-il tranquillement, des animaux jolis qui suivent leur
instinct.

Madame Bacquire et madame Van Cuyp, conseilles par leur digne mre,
s'appliquaient  faire sentir au gnral tout ce qu'il y a de doux et de
sacr dans les joies de la famille et du foyer domestique. Elles
animaient extraordinairement son intrieur, reintaient ses chevaux,
tuaient son gibier et dmolissaient son piano. Il leur semblait que le
gnral, une fois habitu  ces douceurs et  cette animation, ne
pourrait plus s'en passer, et que les dlices de l'intimit lui
deviendraient indispensables. Elles joignaient  ces adroites manoeuvres
des attentions dlicates et familires propres  subjuguer un vieillard.
Elles sautaient sur ses genoux comme des enfants, lui tiraient doucement
les moustaches, et lui accommodaient  la dernire mode le noeud
militaire de sa cravate.

Madame de la Roche-Jugan dplorait confidentiellement avec le gnral la
mauvaise ducation de ses nices, et la baronne Tonnelier, de son ct,
ne ngligeait aucune occasion de mettre en plein relief la nullit
impertinente et sournoise du jeune comte Sigismond.

Au milieu de ces honorables conflits, une personne qui n'y prenait
aucune part attirait  un haut degr l'intrt de M. de Camors, d'abord
par sa beaut et ensuite par son attitude. C'tait une orpheline d'un
grand nom, mais fort pauvre, dont madame de la Roche-Jugan et madame
Tonnelier, ses cousines, avaient d accepter la charge, qu'elles se
partageaient. Mademoiselle Charlotte de Luc d'Estrelles passait chaque
anne six mois chez la comtesse et six mois chez la baronne. Elle avait
alors vingt-cinq ans. Elle tait grande, blonde, avec des yeux profonds,
un peu  l'ombre sous l'arc prominent de ses sourcils presque noirs. La
masse paisse de ses cheveux encadrait un front triste et superbe. Elle
tait mal mise ou plutt pauvrement, n'ayant jamais voulu se vtir des
restes de ses parentes; mais ses robes de laine, faites de sa main, la
drapaient comme un marbre antique. Ses cousines Tonnelier l'appelaient
_la desse_. Elles la dtestaient, et elle les mprisait. Le nom
qu'elles lui donnaient ironiquement lui convenait, d'ailleurs, 
merveille. Quand elle se mettait en marche, on et dit qu'elle
descendait d'un pidestal. Sa tte paraissait un peu petite, comme
celles des statues grecques; ses narines dlicates et mobiles semblaient
fouilles par un ciseau exquis dans un ivoire transparent. Elle avait
l'air trange et un peu sauvage qu'on suppose aux nymphes chasseresses.
Sa voix tait magnifique, et elle s'en servait avec got. Elle avait,
d'ailleurs, autant qu'on pouvait le savoir, un vif sentiment des arts;
mais c'tait une personne silencieuse dont on tait forc de deviner les
penses. Bien des fois avant cette poque, Camors s'tait demand avec
curiosit ce qui se passait dans cette me concentre. Inspir par sa
gnrosit naturelle et aussi par son admiration secrte, il s'tait
toujours piqu de rendre  cette cousine pauvre les hommages qu'il et
rendus  une reine; mais elle avait toujours paru aussi indiffrente aux
attentions de son jeune parent qu'aux procds tout opposs de ses
bienfaitrices involontaires.

Son attitude au chteau de Campvallon tait bizarre. Plus taciturne que
jamais, distraite, trangre, comme si elle et mdit quelque dessein
profond, elle s'veillait tout  coup, soulevait ses longs cils,
promenait  et l son regard bleu, et le posait soudain sur Camors, qui
se sentait frissonner.

Une aprs-midi, comme il tait dans la bibliothque, on frappa doucement
 la porte, et mademoiselle de Luc d'Estrelles entra. Elle tait ple.
Il se leva un peu tonn et la salua.

--J'ai  vous parler, mon cousin, dit-elle de son accent pur et grave,
lgrement prcipit par une motion vidente.

Il la regarda, lui montra un divan, et s'assit sur une chaise devant
elle.

--Mon cousin, reprit-elle, vous ne me connaissez gure; mais je suis
franche et brave: je viens tout droit  ce qui m'amne. Est-il vrai que
vous soyez ruin?

--Pourquoi, mademoiselle?

--Vous avez toujours t bon pour moi, et vous tes le seul. Je vous en
suis reconnaissante, et mme je...

Elle s'arrta, et une teinte rose se rpandit sur ses joues; puis elle
secoua la tte en souriant, comme quelqu'un qui reprend difficilement
son courage.

--Enfin, poursuivit-elle, je suis prte  vous donner ma vie. Vous me
jugerez bien romanesque... mais je me fais de nos deux pauvrets runies
une image trs douce... Je crois... je suis sre que je serais une
excellente femme pour un mari que j'aimerais... Si vous devez quitter la
France, comme on me l'a dit, je vous suivrai... Je serai partout et
toujours votre compagne fidle et vaillante... Pardon! encore un mot,
monsieur de Camors... ma dmarche serait honteuse, si elle cachait une
arrire-pense... elle n'en cache aucune... Je suis pauvre... j'ai
quinze cents francs de rente... Si vous tes plus riche que moi, je n'ai
rien dit, et rien au monde ne me ferait vous pouser.

Elle se tut et fixa sur lui, avec une expression d'attente, d'angoisse
et de candeur extraordinaires, ses grands yeux pleins de feu.

Il y eut une pause solennelle. Entre ces deux tres, nobles et charmants
tous deux, il semblait qu'en cette minute une destine terrible tait en
suspens, et que tous deux le sentaient.

Enfin M. de Camors lui rpondit d'un ton grave:

--Mademoiselle, il est impossible que vous conceviez  quelle preuve
vous venez de me soumettre; mais je suis descendu en moi-mme, et je n'y
ai rien trouv qui soit digne de vous. Faites-moi l'honneur de croire
qu'il ne s'agit ici ni de votre fortune ni de la mienne; mais j'ai
rsolu de ne me marier jamais.

Elle soupira longuement et se leva.

--Adieu, mon cousin, dit-elle.

--Je vous en prie, restez encore... je vous en prie! dit le jeune homme
en la repoussant doucement sur le divan.

Elle se rassit. Il fit quelques pas au hasard pour calmer son agitation;
puis, s'asseyant  demi sur la table, vis--vis de la jeune fille:

--Mademoiselle Charlotte, vous tes malheureuse, n'est-ce pas?

--Un peu, dit-elle.

--Je ne veux pas dire en ce moment... mais toujours?

--Toujours.

--Ma tante de la Roche-Jugan vous traite durement?

--Sans doute. Elle craint que je ne sduise son fils... Oh! grand Dieu!

--Les petites Tonnelier sont jalouses de vous?... et mon oncle
Tonnelier... vous tourmente, n'est-ce pas?

--Indignement, dit-elle.

Et deux larmes jaillirent de ses yeux comme deux diamants.

--Mademoiselle Charlotte, que pensez-vous de la religion de ma tante?

--Que voulez-vous que je pense d'une religion qui ne donne aucune vertu
et qui n'te aucun vice?

--Ainsi vous tes peu croyante?

--On peut croire  Dieu et  l'vangile sans croire  la religion de
votre tante.

--Ma tante vous pousse au couvent... Pourquoi n'y entrez-vous pas?

--J'aime la vie.

Il la regarda un moment sans parler, et reprit:

--Oui, vous aimez la vie,--le soleil, la pense, les arts, le luxe, tout
ce qui est beau comme vous... Eh bien, mademoiselle Charlotte, tout cela
est sous votre main... Pourquoi ne le prenez-vous pas?

Elle parut surprise et comme inquite.

--Comment? dit-elle.

--Si vous avez, comme je le crois, autant de force d'me que vous avez
d'intelligence et de beaut, vous pouvez chapper pour jamais  la
sujtion misrable o le sort vous a jete. Souverainement doue comme
vous l'tes, vous pouvez tre demain une grande artiste, indpendante,
fte, opulente, adore, matresse de Paris et du monde.

--Et la vtre, n'est-ce pas? dit l'trange fille.

--Pardon, mademoiselle Charlotte... Je ne vous ai souponne d'aucune
pense quivoque quand vous m'avez offert de partager mon incertaine
pauvret... Rendez-moi, je vous prie, la mme justice en ce moment. Mes
principes en morale sont fort larges, c'est vrai; mais je suis aussi
fier que vous, et je ne vais pas  mon but par des voies souterraines.
Quoique je vous trouve infiniment belle et sduisante, j'tais domin
par un sentiment suprieur  tout intrt personnel. J'ai t
profondment touch de votre lan sympathique vers moi, et je cherchais
 vous en tmoigner ma reconnaissance par les conseils d'une amiti
vritable... Ds que vous me supposez l'honnte dessein de vous
corrompre  mon bnfice, je me tais, mademoiselle, et je vous rends
votre libert.

--Continuez, monsieur.

--Vous m'coutez avec confiance?

--Oui.

--Eh bien, mademoiselle Charlotte, vous avez peu vu le monde; mais vous
l'avez vu assez cependant pour le juger et pour savoir le cas que vous
devez faire de son estime. Le monde, c'est votre famille et la mienne;
c'est M. Tonnelier, madame Tonnelier, mesdemoiselles Tonnelier, madame
de la Roche-Jugan et le petit Sigismond... Eh bien, mademoiselle
Charlotte, le jour o vous serez une grande artiste, riche, triomphante,
idoltre, buvant  pleine coupe toutes les joies de la vie, ce jour-l
assurment mon oncle Tonnelier invoquera la morale outrage, madame
Tonnelier s'vanouira de pudeur dans les bras de ses vieux amants, et ma
tante de la Roche-Jugan lvera en gmissant ses yeux jaunes vers le
ciel... mais, en vrit, mademoiselle, qu'est-ce que cela peut vous
faire?

--Vous me conseillez d'tre une courtisane?

--En aucune faon. Je vous conseille uniquement d'tre une artiste, une
comdienne, en dpit de l'opinion, parce que c'est la seule carrire o
vous puissiez trouver l'indpendance et la fortune. Il n'y a pas de loi,
d'ailleurs, qui empche une artiste de se marier et d'tre une femme
honorable comme le monde l'entend, vous en avez plus d'un exemple.

--Sans mre, sans famille, sans appui j'aurais beau faire, un jour ou
l'autre, je serais une fille perdue... Est-ce que je ne vois pas cela!

M. de Camors ne rpondit pas.

--Pourquoi ne dites-vous rien?

--Mon Dieu! mademoiselle, parce que nos ides sur ce sujet dlicat sont
fort diffrentes, que je ne puis changer les miennes, et que je dsire
vous laisser les vtres... Moi, je suis un paen.

--Comment!... pour vous le bien et le mal sont indiffrents?

--Non, mademoiselle; mais pour moi le mal, c'est de craindre l'opinion
des gens qu'on mprise, c'est de pratiquer ce qu'on ne croit pas, c'est
de se courber sous des prjugs et sous des fantmes dont on connat le
nant; le mal, c'est d'tre esclave ou hypocrite, comme les trois quarts
et demi du monde; le mal, c'est la laideur, l'ignorance, la sottise et
la lchet. Le bien, c'est la beaut, le talent, la science et le
courage... Voil tout!

--Et Dieu? dit-elle.

Il ne rpondit pas. Elle le regarda fixement pendant une minute sans
pouvoir rencontrer ses yeux, qu'il dtournait. Elle laissa tomber sa
tte avec une sorte d'accablement; puis, la relevant tout  coup:

--Il y a, dit-elle, des sentiments qu'un homme ne peut comprendre. Cette
vie libre que vous me conseillez, j'y ai souvent song dans mes heures
d'amertume... mais j'ai toujours recul avec horreur devant une
pense... une seule...

--Laquelle?

--Peut-tre ce sentiment m'est-il particulier,... peut-tre est-ce un
orgueil excessif... mais enfin j'ai un grand respect de moi, de ma
personne: elle m'est comme sacre. Quand je ne croirais  rien, comme
vous, et j'en suis loin, Dieu merci!... je n'en resterais pas moins
honnte et pure, et fidle  un seul amour, simplement par fiert...
J'aimerais mieux, ajouta-t-elle d'une voix basse et contenue, mais
saisissante, j'aimerais mieux profaner un autel que moi-mme!

Elle se leva sur ces mots, fit de la tte un signe d'adieu un peu
hautain, et sortit.

M. de Camors,  la suite de cet entretien, demeura quelque temps
singulirement proccup: il tait tonn des profondeurs qu'il avait
entrevues dans ce caractre; il tait assez mcontent de lui-mme, sans
trop savoir pourquoi, et, par-dessus tout, il tait violemment pris de
sa cousine. Toutefois, comme il avait une faible ide de la franchise
des femmes, il se persuada de plus en plus que mademoiselle de Luc
d'Estrelles, lorsqu'elle tait venue lui offrir son coeur et sa main,
n'ignorait point qu'il tait encore pour elle un parti trs avantageux:
il se dit que, quelques annes auparavant, il et pu tre dupe de cette
candeur perfide, il se flicita de n'tre point tomb dans ce pige
attrayant et d'avoir su vaincre un premier mouvement de crdulit et
d'motion sincre.--Il aurait pu s'pargner ces compliments.
Mademoiselle de Luc d'Estrelles, ainsi qu'il devait le savoir bientt,
avait t dans cette circonstance, comme les femmes le sont quelquefois,
parfaitement vraie, dsintresse et gnreuse. Seulement, lui
arriverait-il jamais de l'tre encore  l'avenir? Cela tait douteux,
grce  M. de Camors. Il n'est pas rare qu'en mprisant trop les hommes,
on les corrompe, et qu'en se dfiant trop des femmes, on les perde.

Une heure plus tard environ, on frappa de nouveau  la porte de la
bibliothque. Camors eut une lgre palpitation. Il espra secrtement
voir reparatre mademoiselle Charlotte. Ce ft le gnral qui entra.

Il vint  lui  pas compts en souillant comme un monstre des mers, et,
le saisissant au collet:

--Eh bien, jeune homme? lui dit-il.

--Eh bien, gnral?

--Que faites-vous l?

--Je travaille, gnral.

--Parfait!... Asseyez-vous donc!... Non, non, asseyez-vous! (Le gnral
prononait: Asseyez-_v_!)

Il se jeta alors lui-mme sur le divan,  la place qu'avait occupe
mademoiselle d'Estrelles, ce qui changeait la perspective.

--Eh bien? reprit-il aprs un long silence.

--Mais quoi donc, gnral?

--Quoi donc!... quoi donc!... Eh bien, est-ce que vous ne remarquez pas,
depuis quelques jours, que je suis extraordinairement agit?

--Mon Dieu! gnral, non, je n'ai pas remarqu.

--Vous n'tes gure observateur!--Je suis extraordinairement agit, cela
crve les yeux! et c'est  tel point, qu'il y a des moments, ma parole
d'honneur, o je suis tent de croire que votre tante a raison et que
j'ai quelque chose au coeur!

--Bah! gnral, ma tante rve... vous avez le pouls d'un enfant.

--Vous croyez?... Au surplus, je ne crains pas la mort... mais enfin
c'est toujours ennuyeux!... Eh bien, donc je suis trop agit... il faut
que cela finisse, entendez-vous?

--Oui, gnral... mais qu'y puis-je faire, moi?

--Vous allez le savoir!--Vous tes mon cousin, n'est-ce pas?

--En effet, gnral, j'ai cet honneur-l.

--Mais fort loign!... J'ai trente-six cousins au mme degr que
vous!... et, sacrebleu! en dfinitive, je ne vous dois rien!

--Mais je ne vous demande rien, gnral.

--Je le sais bien!--Vous tes donc mon cousin fort loign... mais il y
a autre chose... Votre pre m'a sauv la vie dans l'Atlas... Il a d
vous conter a... Non?... Eh bien, a ne m'tonne pas... Il n'tait pas
bavard, votre pre!... C'tait un homme!--S'il n'avait pas quitt
l'paulette, il avait un bel avenir... On parle beaucoup de M.
Plissier, de M. Canrobert, de M. Mac-Mahon, et _ctera_... Je n'en dis
pas de mal: ce sont des jeunes gens instruits... du moins je les ai
connus tels; mais votre pre les aurait diablement distancs, s'il avait
voulu s'en donner la peine... Enfin il ne s'agit pas de a!--Voici
l'histoire: nous traversions une gorge de l'Atlas... nous tions en
retraite... je n'avais pas de commandement... je suivais en amateur,
inutile de vous dire par quelle circonstance... Nous tions donc en
retraite... il nous tombait de la lune une grle de pierres et de
balles... qui mettaient un peu de dsordre dans la colonne... J'tais 
l'arrire-garde... Paf! mon cheval est tu, et me voil dessous!... Il y
avait sur un escarpement du dfil,  quinze pieds de haut, cinq
brigands sales comme des peignes... que je vois encore... Ils se
laissent glisser et tombent sur mon cheval et sur moi! Le dfil faisait
un coude  cet endroit-l, de sorte que personne ne voyait mon
embarras... ou que personne ne voulait le voir, ce qui revenait au
mme... Je vous dis qu'il y avait du dsordre!... Eh bien, je vous prie
de croire qu'avec mon cheval et mes cinq Arabes sur le dos j'tais fort
mal  mon aise, moi!... j'touffais... j'tais tout  fait mal  mon
aise enfin... Ce fut alors que votre pre accourut comme un gentil
garon et me tira de l... Je l'aidai un peu quand je fus relev... mais
n'importe, a ne s'oublie pas!--Voyons, parlons net: auriez-vous une
grande rpugnance  jouir de sept cent mille francs de rente, et  vous
appeler aprs moi le marquis de Campvallon d'Arminges. Rpondez!

Le jeune comte rougit lgrement.

--Je m'appelle Camors, dit-il.

--Vous ne voulez pas que je vous adopte?... Vous refusez d'tre
l'hritier de mon nom et de mes biens?

--Oui, gnral.

--Voulez-vous que je vous donne le temps d'y rflchir?

--Non, gnral. Je suis sincrement flatt et reconnaissant de vos
intentions gnreuses  mon gard; mais, dans les questions d'honneur,
je ne rflchis jamais.

Le gnral souffla bruyamment comme une locomotive qui lche sa vapeur,
il se leva, fit deux ou trois fois le tour de la galerie, les pieds en
dehors, la poitrine efface, et vint se rasseoir sur le divan, qui
gmit.

--Quels sont vos projets? dit-il.

--Je compte d'abord, gnral, essayer d'accrotre ma fortune, qui est un
peu mince. Je ne suis pas aussi tranger aux affaires qu'on le pense.
Les relations de mon pre et les miennes me donnent un pied dans
quelques grandes entreprises industrielles et financires, o j'espre
russir avec beaucoup de travail et de volont. En mme temps j'ai
quelque ide de me prparer  la vie publique, et d'aspirer  la
dputation quand les circonstances me le permettront.

--Bien! trs bien! il faut qu'un homme fasse quelque chose. L'oisivet
est la mre de tous les vices... J'aime le cheval comme vous; c'est un
noble animal... Je prends un vif intrt aux luttes du sport: elles
amliorent la race hippique et contribuent puissamment  une bonne
remonte de notre cavalerie; mais le sport doit tre une distraction et
non une profession... Hem! ainsi vous prtendez tre dput?

--Avec le temps, gnral.

--Parbleu! sans doute!... Mais je puis vous servir, moi, dans cette
voie-l. Quand le coeur vous en dira, je donnerai ma dmission, je vous
recommanderai  mes braves et fidles lecteurs, et vous prendrez ma
place. a vous convient-il?

-- merveille, gnral, et je vous remercie de tout coeur; mais pourquoi
donner votre dmission?

--Ah! pourquoi, pourquoi! pour vous tre utile et agrable d'abord, et
puis ensuite parce que je commence  en avoir assez, moi, parce que je
ne serai pas fch personnellement de donner cette petite leon-l au
gouvernement. Je souhaite qu'elle lui profite!... Vous me connaissez, je
ne suis pas un jacobin; j'ai d'abord cru que a marcherait... mais quand
on voit ce qui se passe!

--Qu'est-ce qui se passe, gnral?

--Quand on voit un Tonnelier grand dignitaire... on voudrait avoir la
plume de Tacite, ma parole! Lorsque je pris ma retraite, vers 48,--sur
un indigne passe-droit qu'on m'avait fait,--je n'avais pas encore l'ge
de la rserve, et j'tais encore capable de bons et loyaux services...
J'aurais pu m'attendre peut-tre dans un tat de choses rgulier 
quelque ddommagement... Je l'ai trouv, au reste, dans la confiance de
mes braves et fidles lecteurs... mais enfin on se lasse de tout, mon
jeune ami... Les sances du Luxembourg... je veux dire du Palais
Bourbon, me fatiguent un peu... Bref, quelque regret que je doive
prouver en me sparant de mes honorables collgues et de mes chers
lecteurs, je me dmettrai de mes fonctions quand vous serez prt et
dispos... N'avez-vous pas une proprit dans le dpartement?

--Oui, gnral, une proprit qui appartenait  ma mre.. Un petit
manoir avec un peu de terre autour, qui s'appelle Reuilly.

--Reuilly!...  deux pas de Des Rameures!... parfait!... Eh bien, c'est
le pied  l'trier, cela!

--Oui, mais il y a un malheur: c'est que je suis forc de vendre cette
terre.

--Pourquoi diable?

--Gnral, c'est tout ce qui me reste. Cela rapporte une dizaine de
mille francs. Pour me lancer dans les affaires, il me faut quelques
capitaux, une mise de fonds, et je dsire ne pas emprunter.

Le gnral se leva, et son pas martial et cadenc branla de nouveau le
parquet de la galerie; aprs quoi, il se laissa retomber sur le divan.

--Il ne faut pas vendre votre terre! dit-il. Je ne vous dois rien...
mais j'ai de l'affection pour vous... Vous ne voulez pas tre mon fils
adoptif; je le regrette, et je suis bien forc de passer  d'autres
projets... Je vous avertis que je passe  d'autres projets!... Il ne
faut pas vendre votre terre, si vous tenez  tre dput. Les gens du
pays, et Des Rameures en particulier, ne voudraient plus de vous.
Cependant, vous avez besoin d'argent. Permettez-moi de vous prter trois
cent mille francs. Vous me les rendrez quand vous pourrez, sans
intrts, et, si vous ne me les rendez pas, vous me ferez plaisir!

--Mais, en vrit, gnral...

--Voyons, acceptez... comme parent, comme ami... comme fils d'un ami, au
titre que vous voudrez... mais acceptez, ou vous m'offenserez
srieusement!

M. de Camors se leva, prit la main du gnral, la serra avec motion et
lui dit d'un ton bref:

--J'accepte, monsieur, merci!

Le gnral, sur ces mots, se leva comme un lion en furie, la moustache
hrisse, les narines ouvertes et fumantes; il regarda le jeune comte
avec un air de vritable frocit, et, l'attirant soudain sur sa
poitrine, il l'embrassa cordialement. Il marcha ensuite vers la porte
avec sa solennit accoutume, enleva une larme sur sa joue d'un doigt
furtif, et sortit.

C'tait un brave homme que le gnral, et, comme beaucoup de braves
gens, il n'avait pas t heureux en ce monde. On pouvait rire de ses
travers, on ne pouvait lui reprocher aucun vice. Il avait l'esprit un
peu troit, le coeur immense. Il tait timide au fond, surtout avec les
femmes. Il tait dlicat, passionn et chaste. Il avait peu aim, et
n'avait pas t aim du tout. Il prtendait avoir pris sa retraite sur
un passe-droit qu'on lui avait fait. Voici quel tait en ralit ce
passe-droit. Il avait pous  quarante ans la fille d'un pauvre colonel
tu  l'ennemi. Aprs quelques annes de mariage, cette orpheline
l'avait tromp, de complicit avec un de ses aides de camp. La trahison
lui avait t rvle par un jeune rival, qui avait jou en cette
occasion le rle infme de Iago. M. de Campvallon avait alors dpos ses
paulettes toiles, et, dans deux duels successifs, dont on se souvient
en Afrique, il avait tu  deux jours de distance le coupable et le
dnonciateur. Sa femme tait morte peu de temps aprs, et il tait rest
plus seul au monde que jamais. Il n'tait pas homme  se consoler dans
des amours vnales; un propos grivois le faisait rougir. Le corps de
ballet lui faisait peur. Il n'et os l'avouer; mais ce qu'il rvait 
son ge avec ses moustaches menaantes et sa mine terrible, c'tait
l'amour dvou d'une grisette, aux pieds de laquelle il et pu rpandre
sans honte et surtout sans dfiance toutes les tendresses de son coeur
hroque et simple.

Dans la soire du jour qui avait t marqu pour M. de Camors par ces
deux pisodes intressants, mademoiselle de Luc d'Estrelles ne descendit
pas pour dner. Elle fit dire qu'elle avait une forte migraine, et
qu'elle priait qu'on l'excust. Ce message fut accueilli par un murmure
gnral et par quelques paroles aigres de madame de la Roche-Jugan, qui
semblaient signifier que mademoiselle de Luc d'Estrelles n'tait pas
dans une situation de fortune  se permettre d'avoir la migraine. Le
dner n'en fut pas moins gai, grce  madame Bacquire et  madame Van
Cuyp, et aussi  leurs deux maris, qui taient arrivs de Paris ce
soir-l pour passer leur dimanche avec elles. Afin de clbrer cette
heureuse runion, ils se mirent tous les quatre  boire du vin de
Champagne  flots, tout en parlant argot et en imitant les acteurs;--ce
qui fit beaucoup rire les domestiques.

Quand on retourna au salon, madame Bacquire et madame Van Cuyp jugrent
dlicieux de prendre les chapeaux de leurs maris, de mettre leurs pieds
dedans, et de courir en cet quipage un petit _steeple-chase_ d'un bout
du salon  l'autre. Pendant ce temps, madame de la Roche-Jugan touchait
le pouls du gnral et le trouvait extrmement capricant.

Le lendemain matin,  l'heure du djeuner, tous les htes du gnral
taient runis dans ce mme salon,  l'exception de mademoiselle
d'Estrelles, dont apparemment la migraine se prolongeait. On remarquait
aussi l'absence du gnral, qui tait la politesse et l'exactitude
mmes. On commenait  s'en inquiter, quand les deux battants de la
porte s'ouvrirent tout  coup: le gnral entra, tenant mademoiselle
d'Estrelles par la main. La jeune fille avait les yeux fort rouges et le
visage fort ple. Le gnral tait carlate; il s'avana de quelques pas
comme un acteur qui va saluer le public, promena autour de lui des
regards foudroyants, et poussa un _hem!_ qui fut rpt en cho par les
cordes basses du piano.

--Mes chers htes et amis, dit-il alors d'une voix tonnante,
permettez-moi de vous prsenter la marquise de Campvallon d'Arminges!

Une banquise du ple arctique n'est ni plus silencieuse ni plus froide
que ne le fut le salon du gnral  la suite de cette dclaration.--M.
de Campvallon, tenant toujours mademoiselle d'Estrelles par la main,
gardait sa position centrale, et continuait de lancer des regards
foudroyants sur l'assistance; mais ses yeux commenaient  s'garer et 
rouler convulsivement dans leurs orbites, tant il tait tonn lui-mme
et embarrass de l'effet qu'il avait produit.

M. de Camors vint  son secours, il lui prit la main et lui dit:

--Recevez tous mes compliments, gnral... Je suis sincrement heureux
de votre bonheur... et puis cela est digne de vous!

S'approchant ensuite de mademoiselle d'Estrelles, il s'inclina avec une
grce srieuse et lui serra la main.

Quand il se retourna, il eut la stupeur d'apercevoir sa tante de la
Roche-Jugan dans les bras du gnral. Elle passa de l dans ceux de
mademoiselle d'Estrelles, qui craignit un instant,  la violence de ses
caresses, qu'elle n'et l'intention secrte de l'touffer.

--Gnral, dit alors madame de la Roche-Jugan d'un ton plaintif, je vous
la recommande, n'est-ce pas?... je vous la recommande bien, n'est-ce
pas?... c'est ma fille... mon second enfant!... Sigismond, embrassez
votre cousine... Vous permettez, gnral? Ah! on ne connat vraiment
tout son amour pour ces tres-l que quand on les perd... Je vous la
recommande bien, n'est-ce pas, gnral?

Et madame de la Roche-Jugan fondit en larmes.

Le gnral, qui commenait  concevoir une haute opinion du coeur de la
comtesse, lui protesta que mademoiselle d'Estrelles trouverait en lui un
ami et un pre. Sur cette douce assurance, madame de la Roche-Jugan alla
s'asseoir dans un coin solitaire,  l'ombre d'un rideau, o on
l'entendit pleurer et se moucher pendant plus d'une heure;--car elle ne
put djeuner, le bonheur lui coupant l'apptit.

La glace une fois rompue, tout le monde se montra convenable. Les
Tonnelier, toutefois, ne s'panchrent pas avec autant d'effusion que la
tendre comtesse, et il fut ais de voir que madame Bacquire et madame
Van Cuyp ne se reprsentaient pas sans amertume la pluie d'or et de
diamants qui allait tomber sur leur cousine et consteller sa beaut. M.
Bacquire et M. Van Cuyp en souffrirent naturellement les premiers, et
leurs charmantes femmes leur firent entendre  diverses reprises dans la
journe qu'elles les mprisaient profondment. Ce fut un triste dimanche
pour ces messieurs.

La famille Tonnelier sentit, d'ailleurs, qu'elle n'avait plus rien 
mnager, et elle partit le lendemain pour Paris aprs des adieux un peu
secs.

La conduite de madame de la Roche-Jugan fut plus noble. Elle dclara
qu'elle servirait de mre  sa Charlotte bien-aime jusqu'au pied des
autels et jusqu'au seuil de la chambre nuptiale, qu'elle s'occuperait de
son trousseau avec enthousiasme, et que le mariage aurait lieu chez
elle.

--Le diable m'emporte! ma chre comtesse, lui dit le gnral au comble
du ravissement, il faut que je vous avoue une chose: vous m'tonnez!...
J'ai t injuste, cruellement injuste envers vous! Oui, ma foi! je m'en
accuse, je vous croyais dure, intresse, peu franche... Et bien, pas du
tout: vous tes une excellente femme, un coeur d'or, une belle me. Ma
chre amie, vous avez trouv le vrai moyen de me convertir, puisque vous
y tenez... J'ai quelquefois pens qu'en fait de religion l'honneur
suffisait  un homme, n'est-ce pas, Camors?... Mais je ne suis pas un
mcrant, ma chre comtesse... et, ma parole sacre, lorsque je vois de
parfaites cratures comme vous, j'ai envie de croire tout ce qu'elles
croient, quand ce ne serait que pour leur tre agrable!

M. de Camors, moins naf, se demandait avec intrt quel pouvait tre le
secret de la politique nouvelle de sa tante. Il n'eut pas besoin de
beaucoup d'efforts pour le pressentir. Madame de la Roche-Jugan, qui
avait fini par se convaincre elle-mme de l'anvrisme du gnral, se
flattait que les soucis du mariage pourraient acclrer les destins de
son vieil ami. En tout cas, M. de Campvallon avait plus de soixante ans;
Charlotte tait jeune, et Sigismond aussi, Sigismond attendrait donc
quelques annes, s'il le fallait, et il ferait tout doucement sa cour 
la jeune marquise, jusqu'au jour o il l'pouserait avec toutes ses
dpendances, sur le mausole du gnral.--C'tait ainsi que madame de la
Roche-Jugan, un moment crase sous le coup inattendu qui ruinait toutes
ses esprances, avait soudain modifi ses plans et chang ses batteries,
pour ainsi dire sous le feu de l'ennemi.--Voil  quoi elle rvait en
pleurant et en se mouchant derrire son rideau.

Les impressions personnelles de M. de Camors  la nouvelle de ce mariage
n'avaient pas t des plus agrables. Premirement, il avait t forc
de reconnatre qu'il avait fort mal jug mademoiselle d'Estrelles, et
qu'au moment o il l'accusait de spculer sur sa petite fortune elle lui
sacrifiait les sept cent mille francs de rente du gnral. Il sentait
donc avec ennui qu'il n'avait pas eu prcisment le beau rle dans cette
affaire. En second lieu, il se voyait rduit  touffer ds ce moment la
secrte passion que cette belle et singulire personne lui inspirait.
Femme ou veuve du gnral, dans le prsent et dans l'avenir, il tait
clair que mademoiselle d'Estrelles lui chappait absolument; sduire la
femme de ce vieillard et de cet ami dont il avait accept les bienfaits,
ou bien l'pouser un jour veuve et riche aprs l'avoir refuse pauvre,
c'tait une indignit ou une bassesse que l'honneur lui interdisait au
mme degr et avec la mme rigueur vidente, si cet honneur dont il
avait fait la seule loi de sa vie n'tait pas un mot et une rise. M. de
Camors n'hsita pas  le comprendre et  s'y rsigner.

Pendant les quatre ou cinq jours qu'il passa encore  Campvallon, sa
conduite fut parfaite. Les attentions dlicates et rserves dont il
entoura mademoiselle d'Estrelles, mles d'une dose convenable de
mlancolie, lui tmoignrent  la fois sa reconnaissance, son respect et
ses regrets. M. de Campvallon n'eut pas moins  se louer des procds du
jeune comte, qui entra dans la faiblesse de son hte avec une bonne
grce affectueuse, lui parla peu de la beaut de sa fiance et beaucoup
de ses qualits morales, et lui laissa voir sur l'avenir de cette union
la plus flatteuse confiance.

La veille de son dpart, Camors fut mand dans le cabinet du gnral.

--Mon jeune ami, lui dit M. de Campvallon en lui remettant un bon de
trois cent mille francs sur son banquier, je dois vous dclarer, pour le
repos de votre conscience, que j'ai inform mademoiselle de Luc
d'Estrelles du petit avantage que je vous fais. Mademoiselle de Luc
d'Estrelles, mon jeune ami, a beaucoup d'estime et d'amiti pour vous,
sachez cela. Elle a donc accueilli ma communication avec un sensible
plaisir. Je l'ai encore avertie que je ne prtendais tirer aucun reu de
cette somme, et qu'aucune rclamation ne devait tre en aucun temps
exerce contre vous  ce sujet. Mademoiselle de Luc d'Estrelles, qui
doit tre mon unique hritire, je ne vous le cache pas, s'est associe
cordialement  mes intentions. Maintenant, mon cher Camors, rendez-moi
un petit service. Pour vous dire le fond de ma pense, je serais bien
aise de vous voir donner suite immdiatement  vos projets de lgitime
ambition. Ma situation nouvelle, mon ge, mes gots, ceux que je puis
supposer  la marquise rclament tous mes loisirs et toute ma libert
d'action. Je dsirerais, en consquence, vous recommander le plus tt
possible  mes braves et fidles lecteurs tant pour le Corps lgislatif
que pour le conseil gnral, que vous ferez bien d'enlever au pralable.
Pourquoi diffrer? Vous tes trs instruit, trs capable... Eh bien,
quoi! portons-nous en avant! Commenons nos oprations! Voulez-vous?

--Gnral, j'aurais prfr mrir un peu... mais ce serait une vraie
folie et une ingratitude en mme temps que de ne pas me prter  vos
bonnes dispositions... Que faut-il faire d'abord? Voyons!

--Mon jeune ami, au lieu de partir pour Paris demain, il faut partir
pour votre terre... Reuilly, je crois, vous avez dit?... Eh bien, il
faut partir pour Reuilly et conqurir Des Rameures!

--Qu'est-ce que c'est que Des Rameures, gnral?

--Vous ne connaissez pas Des Rameures?... Non, au fait, vous ne pouvez
pas le connatre... Diable! diable! c'est fcheux; Des Rameures est
tout-puissant dans le pays... C'est un original, Des Rameures, mais un
brave garon... trs brave garon! vous le verrez... avec sa nice, une
femme trs respectable! Dame, jeune homme, il faut leur plaire... votre
succs est  ce prix... Je vous dis que Des Rameures est matre du pays!
Moi, il me protgeait... sans a, je serais rest en chemin, ma parole
d'honneur!

--Mais, gnral, que faut-il faire pour lui plaire?

-- Des Rameures?... Dame, vous le verrez... C'est un grand original. Il
n'a pas t  Paris depuis 1823; il a horreur de Paris et des
Parisiens... Eh bien, il faut flatter un peu ses ides l-dessus... il
faut un peu de ruse en ce monde, jeune homme!

--Mais sa nice, gnral?

--Ah diable! il faut plaire aussi  sa nice... il l'adore, et elle fait
de lui tout ce qu'elle veut, quoiqu'il se dbatte quelquefois...

--Et quelle femme est-ce que cette nice, gnral?

--Oh! une femme trs respectable, parfaitement respectable... une
veuve... un peu dvote... mais trs instruite... beaucoup de mrite!

--Et comment m'y prendre pour plaire  cette dame?

--Ah! ma foi! vous m'en demandez trop!... Je n'ai jamais su plaire  une
femme, moi, ainsi! Je suis bte comme une oie avec elles... C'est plus
fort que moi!... Mais vous, mon jeune camarade, vous n'avez pas besoin
d'tre renseign l-dessus... vous lui plairez, pardieu! vous n'avez
qu' tre convenable et gentil... voil tout!... Enfin vous verrez tout
a, et vous vous en tirerez comme un ange, j'en suis sr... Plaire  Des
Rameures et  sa nice, voil le mot d'ordre!

Le lendemain dans la matine, M. de Camors quitta le chteau de
Campvallon, muni de ces renseignements incomplets, et, en outre, d'une
lettre du gnral pour Des Rameures. Il se rendit en voiture de louage 
son domaine de Reuilly, qui tait situ dix lieues plus loin. Chemin
faisant, il se disait que tout n'est pas rose dans la carrire de
l'ambition, et qu'il tait dur d'y rencontrer ds le dbut deux
physionomies aussi inquitantes que celles de Des Rameures et de sa
respectable nice.




IV


Le domaine de Reuilly se composait de deux fermes perdues au milieu des
champs et d'une maison de quelque apparence qui avait t habite
autrefois par la famille maternelle de M. de Camors. Il n'avait, quant 
lui, jamais vu cette proprit. Il y arriva  la fin d'une belle journe
d't, vers huit heures. Une longue et sombre avenue de vieux ormes qui
entre-croisaient leurs cimes paisses conduisait  la maison
d'habitation, qui ne rpondait pas  cette prface imposante. C'tait
une maigre construction du sicle dernier, simplement orne d'un attique
et d'un oeil-de-boeuf, mais flanque toutefois du colombier seigneurial.
Elle empruntait, d'ailleurs, un certain air de dignit aux deux petites
terrasses superposes qui la prcdaient, et dont les doubles escaliers
s'appuyaient sur des balustrades de granit. Deux animaux en pierre, qui
avaient peut-tre ressembl autrefois  des lions, se faisaient pendant
de chaque ct de la balustrade,  l'entre de la terrasse suprieure,
et se dvoraient de l'oeil depuis cent cinquante ans.

Derrire la maison tait le jardin, au milieu duquel on remarquait, sur
un socle en maonnerie, un cadran solaire mlancolique, entre quelques
plates-bandes figurant des as de coeur et aussi des as de trfle; plus
loin, des buis taills en forme de confessionnaux et d'autres en forme
de pions d'checs; dans le fond, faisant face  la maison, un mur en
hmicycle propre aux espaliers;  droite, une haie de charmilles
pareillement sculptes dans le got de l'poque: des niches, des
tonnelles et un labyrinthe de charmilles s'enfonant par mille dtours
dans un vallon mystrieux o l'on entendait perptuellement un petit
bruit triste. C'tait une nymphe en terre cuite dont l'urne, par un
procd hydraulique inconnu, rpandait nuit et jour un mince filet d'eau
dans le bassin d'un petit tang bord de vieux sapins,  l'ombre
desquels il paraissait aussi noir que l'Achron.

La premire impression de M. de Camors  la vue de cet ensemble fut
souverainement pnible, et la seconde le fut encore davantage. En
d'autres temps sans doute, il et trouv quelque intrt  rechercher au
milieu de ces souvenirs du pass les traces d'une enfant qui tait ne
l, qui avait grandi l, qui avait t sa mre, et qui peut-tre avait
aim tendrement toutes ces vieilles choses; mais son systme n'admettait
point les enfantillages: il repoussa donc ces ides, si elles lui
vinrent, et, aprs un rapide coup d'oeil, il demanda son dner.

Le garde et sa femme, qui, depuis une trentaine d'annes, taient les
seuls habitants de Reuilly, avaient t prvenus la veille par un
exprs. Ils avaient pass la journe  nettoyer la maison et  l'arer,
opration qui avait eu pour effet d'aviver tous les inconvnients
qu'elle voulait prvenir et d'irriter les vieux pnates du logis
drangs dans leur sommeil, dans leur poussire et dans leurs toiles
d'araigne. Un vague parfum de cave, de spulcre et de vieux fiacre
saisit Camors  la gorge quand il pntra dans le salon principal o son
couvert tait dress. Il y avait deux chandelles sur la table, ce qui
tonna beaucoup le jeune comte, qui n'en avait jamais vu. Ces deux
chandelles scintillaient faiblement dans les tnbres comme deux toiles
de quinzime grandeur. M. de Camors en prit une avec prcaution par son
flambeau de fer, et la considra d'abord quelque temps avec curiosit;
puis il s'en servit pour examiner de prs quelques-uns de ses anctres
qui dcoraient la muraille et qui paraissaient le regarder eux-mmes
avec une extrme surprise. Leur peinture fane et craquele laissait
voir la toile en plus d'une place. Les uns avaient perdu le nez, les
autres n'avaient plus qu'un oeil, quelques-uns avaient des mains sans
bras et d'autres des bras sans mains, mais tous nanmoins souriaient
avec la plus grande bienveillance. Un chevalier de Saint-Louis avait
reu pendant la Rvolution un coup de baonnette dans sa croix, et le
trou tait rest bant; mais lui-mme souriait comme les autres et
respirait une fleur.

M. de Camors, cette inspection termine, se dit qu'il n'y avait pas un
seul de ces portraits qui valt quinze francs, et s'assit en soupirant
devant les deux chandelles. La femme du garde avait employ une partie
de la nuit prcdente  gorger la moiti de sa basse-cour, et les
divers produits de ce massacre comparurent successivement sur la table
noys dans des flots de beurre. Heureusement le gnral avait eu
l'attention paternelle d'envoyer la veille  Reuilly un panier de
provisions pour parer aux premires difficults d'une installation
imprvue. Quelques tranches de pt et quelques verres de vin de
chteau-Yquem aidrent le jeune comte  combattre la mortelle tristesse
que le dpaysement, la solitude, la nuit, la fume des chandelles et la
compagnie funraire de ses aeux commenaient  lui inspirer. Il reprit
son moral, qui vritablement lui avait chapp un instant, et fit jaser
le vieux garde qui le servait. Il essaya d'en tirer quelques
claircissements sur l'intressante personnalit de M. Des Rameures;
mais le garde, comme tous les paysans normands, tait convaincu qu'un
homme qui rpond clairement  une question est un homme dshonor. Avec
toute la dfrence possible, il laissa entendre  Camors qu'il n'tait
point dupe de l'ignorance qu'il affectait, que M. le comte savait
beaucoup mieux que lui ce qu'tait M. Des Rameures, ce qu'il faisait et
o il demeurait, que M. le comte tait son matre, et qu' ce titre il
avait droit  tout son respect, mais qu'en mme temps M. le comte tait
Parisien, et que, comme le disait prcisment M. Des Rameures, tous les
Parisiens taient des farceurs.

M. de Camors, qui s'tait jur de ne se fcher jamais, ne se fcha
point. Il demanda un peu de patience  la vieille eau-de-vie du gnral,
alluma un cigare et sortit. Il demeura quelque temps accoud sur la
petite balustrade de la terrasse qui s'tendait devant la maison,
regardant devant lui. La nuit, quoique belle et pure, enveloppait d'un
voile pais les vastes campagnes. Un imposant silence, trange pour des
oreilles parisiennes, rgnait au loin dans les plaines et sur les
collines comme dans les vides espaces du ciel. Par intervalles
seulement, un aboiement lointain s'levait tout  coup, puis
s'teignait, et tout retombait dans la paix.

M. de Camors, dont les yeux s'taient peu  peu habitus  l'obscurit,
descendit l'escalier de la terrasse, et s'engagea dans la vieille
avenue, qui tait aussi sombre et aussi solennelle qu'une cathdrale 
minuit. La barrire franchie, il se trouva dans un chemin vicinal qu'il
suivit  l'aventure.

 proprement parler, Camors, jusqu' cette poque de sa vie, n'avait
jamais quitt Paris. Toutes les fois qu'il en tait sorti, il en avait
emport avec lui le bruit, le mouvement, le train mondain et l'existence
artificielle; les courses, les chasses, les sjours au bord de la mer ou
dans les villes d'eaux ne lui avaient jamais fait connatre en ralit
ni la province ni la campagne. Il en eut alors la vraie sensation pour
la premire fois, et cette sensation lui fut odieuse.  mesure qu'il
s'avanait sur cette route silencieuse, sans lumires, sans maisons, il
lui semblait qu'il voyageait dans les sites dsols et morts d'un
paysage lunaire. Cette rgion de la Normandie rappelle les parties les
plus cultives de la vieille Bretagne. Elle en a le caractre agreste et
un peu sauvage, les pommiers et les bruyres, les couverts pais, les
vertes valles, les chemins creux, les haies touffues. Il y a des
rveurs qui aiment cette nature douce et svre, mme dans son repos
nocturne. Ils aiment tout ce qui frappait alors les sens indiffrents de
M. de Camors,--ce silence mme et cette paix des campagnes endormies,
l'odeur des prairies fauches le matin, les petites lueurs vivantes qui
brillent  et l dans l'herbe des fosss, le ruisseau invisible qui
murmure dans le pr voisin, le vague mugissement d'une vache qui
rve,--et au-dessus de tout cela le calme profond des cieux.

M. de Camors marchait toujours devant lui avec une sorte de dsespoir,
se flattant sans doute de rencontrer  la fin le boulevard de la
Madeleine. Il ne trouva que quelques chaumires de paysans parses au
bord du chemin, et dont les toitures basses et moussues semblaient
sortir de cette terre fconde comme une norme vgtation. Deux ou trois
des habitants de ces taudis respiraient l'air du soir sur le seuil de
leur porte, et Camors put distinguer dans l'ombre leurs formes lourdes
et leurs membres djets par le rude travail des champs. Ils taient l
muets, immobiles, et ruminant dans les tnbres, pareils  des animaux
fatigus. M. de Camors, comme tous ceux que possde une ide matresse,
avait coutume, depuis qu'il avait adopt pour rgle de sa vie la
religion de son pre, d'y rapporter toutes ses impressions et toutes ses
penses. Il se dit en ce moment qu'il y avait sans aucun doute entre ces
paysans et un civilis comme lui une distance plus grande qu'entre ces
paysans et les brutes des forts, et cette rflexion le confirma dans le
sentiment d'aristocratie farouche qui est un des termes logiques de sa
doctrine.

Il venait de gravir une cte assez raide, du haut de laquelle il
entrevoyait d'un oeil dcourag un nouvel horizon de pommiers, de meules
de foin et de confuse verdure, et il s'apprtait  retourner sur ses
pas, quand un incident inattendu l'arrta sur place: un bruit trange
avait soudain empli ses oreilles. C'tait un agrable concert de voix et
d'instruments, qui, dans cette solitude perdue, tenait du rve et du
miracle. La musique tait bonne et mme excellente; il reconnut le
prlude de Bach arrang par Gounod. Robinson, lorsqu'il aperut la trace
d'un pied humain sur le sable de son le, ne fut pas plus tonn que M.
de Camors en dcouvrant au milieu de ce dsert un si vif symptme de
civilisation. S'orientant sur les sons mlodieux qu'il entendait, il
descendit la colline avec prcaution et curiosit, comme un fils de roi
 la recherche d'un palais enchant. Le palais lui apparut  mi-cte,
sous la forme d'une haute muraille, qui tait la partie postrieure
d'une habitation adosse  la route. Une des fentres du premier tage
tait ouverte sur une des faces latrales de la maison, et c'tait de
l,  n'en point douter, que sortaient les flots d'harmonie, mls  des
flots de lumire.--Sur le fond d'un accompagnement o quelques
instruments  cordes se mariaient aux accords du piano, une voix de
femme pure et grave s'levait et disait la phrase mystique du jeune
matre avec une expression et un got qui lui auraient fait plaisir 
lui-mme. Camors tait musicien et fort capable d'apprcier la savante
excution de ce morceau. Il en fut tellement frapp, qu'il prouva le
dsir irrsistible de voir les excutants, et particulirement la
chanteuse. Dans cette innocente intention, il escalada le revers du
foss qui bordait la route, et se dressa sur le haut du talus; se
trouvant encore d'un bon nombre de mtres au-dessous de la fentre
claire, il n'hsita pas  user de ses talents gymnastiques pour se
hisser dans les branches suprieures d'un des vieux chnes qui
croissaient sur la haie. Pendant qu'il oprait cette ascension, il ne se
dissimulait pas tout ce qu'un pareil trait avait de lger pour un futur
dput de l'arrondissement, et il ne pouvait s'empcher de sourire  la
pense d'tre surpris dans cette position quivoque par le terrible Des
Rameures ou par sa nice.

Il parvint  s'tablir assez commodment sur une matresse branche, dans
le plus pais du feuillage,  peu prs en face de la fentre
intressante, et, quoiqu'il en ft  une distance respectable, son
regard put pntrer dans l'intrieur du salon o le concert avait lieu.
Une dizaine de personnes y taient runies, autant qu'il le put voir.
Quelques femmes, d'ges divers, travaillaient autour d'une table. Prs
d'elles, un jeune homme paraissait dessiner. Deux ou trois assistants
taient plongs  et l dans des meubles confortables avec un air de
recueillement. Autour du piano se prsentait un groupe qui attira
principalement l'attention du jeune comte. Une jolie fillette d'une
douzaine d'annes tenait gravement le piano; derrire elle, un
vieillard, remarquable par sa haute taille, son front chauve, sa
couronne de cheveux blancs et ses pais sourcils noirs, jouait du violon
avec une dignit sacerdotale; un homme d'une cinquantaine d'annes, en
costume ecclsiastique, et portant une norme paire de lunettes 
branches d'argent, tait assis prs de lui, et maniait avec une mine de
profonde contention l'archet d'un violoncelle. Entre eux tait la
chanteuse. C'tait une personne brune, ple, mince, lgante, qui ne
paraissait pas avoir dpass vingt-cinq ans; l'ovale un peu svre de
son visage tait anim par deux grands yeux noirs, qui semblaient
grandir encore quand elle chantait. Elle tenait une de ses mains pose
sur l'paule de l'enfant qui tait assise au piano, et, de cette main,
elle semblait battre doucement la mesure, pressant et modrant tour 
tour le zle de l'enfant, et cette main tait charmante.--Une hymne de
Palestrina avait succd au prlude de Bach; c'tait un quatuor auquel
deux excutants nouveaux prtaient leur concours. Le vieux prtre, en
cette circonstance, avait quitt son violoncelle; il s'tait mis debout,
avait t ses lunettes, et sa voix de basse profonde compltait un
ensemble des plus satisfaisants.

Aprs le quatuor, il y eut un moment de conversation gnrale, pendant
laquelle la chanteuse embrassa la petite pianiste, qui sortit aussitt
du salon. On forma alors une sorte de cercle autour du prtre, qui
toussa, se moucha, remit ses lunettes  branches d'argent, et tira de sa
soutane ce qui paraissait tre un manuscrit.--La chanteuse cependant
s'tait approche de la fentre comme pour prendre l'air; elle roulait
tranquillement un ventail dans ses doigts, et sa silhouette se
dessinait dans la baie lumineuse. Elle regardait au dehors comme au
hasard, tantt vers le ciel, tantt vers la campagne sombre. M. de
Camors croyait entendre son souffle pur et lger  travers les lgres
palpitations de l'ventail. Il se pencha un peu pour mieux voir, et ce
mouvement agita le feuillage autour de lui; la jeune femme,  ce lger
bruit, resta tout  coup immobile, et la pose raide et directe de sa
tte indiqua clairement qu'elle avait les yeux attachs sur le chne o
M. de Camors tait blotti. Il sentit que sa situation devenait grave,
et, ne pouvant juger en aucune faon jusqu' quel point il tait ou
n'tait pas invisible, il passa sous la menace de ce regard obstinment
fixe une des plus cruelles minutes de sa vie. La jeune femme se retourna
enfin vers l'intrieur du salon, et dit d'une voix calme quelques mots
qui attirrent aussitt prs de la fentre deux ou trois assistants,
parmi lesquels M. de Camors reconnut le vieux monsieur au violon. En ce
moment de crise, il ne trouva rien de plus convenable que de garder dans
sa niche de verdure le silence et l'immobilit des tombeaux. L'attitude
des gens de la fentre ne laissa pas cependant de le rassurer; ils
promenaient leurs yeux dans l'espace avec une incertitude vidente, et
il en conclut qu'il tait plutt souponn que dcouvert. Ils
changeaient entre eux des observations animes auxquelles le jeune
comte prtait sans succs une oreille attentive. Enfin une voix forte,
qu'il crut tre celle du vieux monsieur au violon, fit entendre
nettement ces trois mots: Lchez les chiens! Ce renseignement parut
suffisant  M. de Camors: il n'tait pas poltron, il n'et pas recul
d'un pas devant une meute de tigres; mais il et fait cent lieues  pied
pour chapper  l'ombre du ridicule. Il profita d'une heureuse claircie
o la surveillance dont il tait l'objet parut moins active, se laissa
glisser  bas de son arbre, sauta dans le champ de l'autre ct de la
haie, et rentra dans le chemin un peu plus loin en escaladant la
barrire. Il reprit alors la dmarche paisible d'un promeneur qui se
sent dans son droit. Ce fut  peine s'il hta le pas lorsqu'un instant
plus tard, il entendit au loin quelques aboiements tumultueux, qui lui
prouvaient d'ailleurs que sa retraite avait t vraiment opportune.

Il retrouva post sur le seuil d'une chaumire un des paysans qu'il
avait vus  son premier passage, et, s'arrtant devant lui:

--Mon ami, lui dit-il,  qui est donc cette grande maison qui tourne le
dos  la route, l-bas, et o l'on fait de la musique?

--Vous le savez peut-tre bien! dit l'homme.

--Si je le savais, mon ami, reprit Camors, je ne vous le demanderais
pas.

Le paysan ne rpondit rien.--Il avait sa femme prs de lui. M. de
Camors, ayant remarqu que les femmes avaient gnralement, dans toutes
les classes de la socit, plus d'esprit et de bont que leurs maris,
essaya de s'adresser  elle:

--Ma bonne dame, je suis tranger, comme vous voyez...  qui donc est
cette maison?... Est-ce  M. Des Rameures, par hasard?

--Non, non, dit la femme, vraiment non... M. Des Rameures, c'est plus
loin...

--Ah! et qui donc demeure l?

--L, c'est M. de Tcle... le comte de Tcle... bien sr.

--Ah!... Et, dites-moi, il n'est pas seul... il y a une dame chez lui...
celle qui chante!... sa soeur... sa femme... quoi?

--Sa belle fille, madame de Tcle, donc!... madame lise, quoi?

--Ah! je vous remercie, ma chre femme... Avez-vous des enfants?...
Voil pour leur acheter des sabots.

Il laissa tomber une petite pice d'or sur la jupe de l'obligeante
paysanne et s'loigna.

La route, au retour, lui parut moins longue qu'en venant et moins triste
aussi. Il chantonnait chemin faisant le prlude de Bach. La lune s'tait
leve, et le paysage y avait gagn. Bref, quand M. de Camors aperut au
bout de l'avenue, toujours sombre, son petit chteau s'levant au-dessus
de ses deux terrasses et baign dans une lumire blanche, il lui trouva
un aspect aimable et rjouissant.--Toutefois, lorsqu'il vint 
s'enfoncer dans la vieille alcve de ses parents maternels et  respirer
l'cre odeur de papier moisi et de boiseries vermoulues qui en formait
l'atmosphre, il eut grand besoin de se souvenir qu'il existait dans les
environs une jeune dame qui avait un joli visage, une jolie voix et un
joli nom.

Le lendemain matin, le comte de Camors, aprs s'tre plong tout vif
dans une cuve d'eau froide, au profond tonnement du vieux garde et de
sa femme, se fit conduire  ses deux fermes. Il en trouva les btiments
fort semblables  des habitations de castors, quoique moins
confortables; mais il fut surpris d'entendre ses fermiers raisonner dans
leur patois sur tous les procds de culture et d'levage comme des gens
qui n'taient trangers  aucun des perfectionnements modernes de leur
industrie. Le nom de M. Des Rameures intervenait frquemment dans leurs
discours  l'appui de leurs thories et de leur exprience personnelle.
Telle charrue tait employe de prfrence par M. Des Rameures, telle
machine  vanner tait de son invention, telle race d'animaux avait t
introduite dans le pays par ses soins. M. Des Rameures faisait ceci, M.
Des Rameures faisait cela; ils faisaient comme lui et s'en trouvaient
bien. M. de Camors comprit que le gnral n'avait pas exagr
l'importance locale de ce personnage, et que dcidment il fallait
compter avec lui. Il rsolut d'aller lui faire visite dans la journe.

En attendant, il alla djeuner. Ce devoir accompli envers lui-mme, le
jeune comte s'accouda comme la veille sur la balustrade de sa ferme en
face de son avenue, et se mit  fumer.--Il tait alors midi, et c'tait
 peine si le silence et la solitude lui semblaient moins complets,
moins sinistres que la veille en pleine nuit. Quelques caquetages de
poules, quelques bourdonnements d'abeilles, le faible tintement d'une
cloche dans le lointain, et c'tait tout. M. de Camors songeait  la
terrasse de son cercle, au bruit de la foule, au roulement des omnibus,
aux affiches de spectacle, aux petits kiosques o l'on vend des
journaux,  l'odeur de l'asphalte chauff, et le moindre de ces
enchantements prenait dans sa pense une douceur infinie. Les habitants
de Paris ont un avantage dont ils ne se rendent pas compte, si ce n'est,
bien entendu, quand il leur manque: c'est qu'une bonne moiti de leur
existence se trouve remplie sans qu'ils s'en mlent. La puissante
vitalit qui les enveloppe sans cesse les dispense,  un degr dont ils
ne doutent pas, du soin de subvenir personnellement  leur entretien
intellectuel. Le simple bruit matriel qui forme autour d'eux une sorte
de basse continue comble au besoin les lacunes de leur pense, et n'y
laisse jamais le sentiment dsagrable du vide. Il n'est pas un Parisien
qui n'ait la bont de croire qu'il fait tout le bruit qu'il entend,
qu'il a crit tous les livres qu'il lit, rdig tous les journaux dont
il djeune, compos toutes les pices dont il soupe, et invent tous les
bons mots qu'il rpte. Cette flatteuse illusion s'vanouit aussitt
qu'un hasard le transporte  quelques kilomtres de la rue Vivienne. Il
lui arrive en cette preuve une chose qui le confond: il s'ennuie
effroyablement. Peut-tre souponne-t-il alors dans le secret de son me
dtendue et affaisse qu'il est une faible crature mortelle; mais non,
il rentre  Paris, il se frotte de nouveau  l'lectricit collective,
il se retrouve, il a du ressort, il est actif, affair, spirituel, et il
reconnat  sa pleine satisfaction qu'il n'a pas cess d'tre une
crature d'lite,--momentanment dgrade, il est vrai, par le contact
des tres infrieurs qui peuplent les dpartements.

M. de Camors avait en lui-mme, autant que personne au monde, de quoi
vaincre l'ennui; mais en ces premires heures de vie provinciale, priv
de ses relations, de ses chevaux, de ses livres, loign de toutes ses
habitudes et de tous ses gots, il devait sentir et il sentait le poids
du temps avec une intensit inconnue. Ce fut donc pour lui une
dlicieuse motion que d'entendre tout  coup retentir sur le sol
certains pitinements relevs, qui annonaient clairement  son oreille
exerce l'approche de quelques chevaux de prix. L'instant d'aprs, il
aperut sous l'arcade sombre de son avenue deux dames  cheval qui
s'avanaient directement vers son humble chteau, et qui taient suivies
 une distance convenable par un domestique avec une cocarde noire.  ce
charmant spectacle, M. de Camors, quoique fort surpris, rassembla ses
plus belles faons de gentilhomme, et s'apprta mme  descendre
l'escalier de sa terrasse; mais les deux dames,  sa vue, parurent
prouver une surprise au moins gale  la sienne: elles firent un
brusque temps d'arrt, et semblrent confrer entre elles; puis, prenant
leur parti, elles continurent leur route, traversrent la cour qui
tait au bas des terrasses, et disparurent dans la direction du petit
tang qui ressemblait  l'Achron. Comme elles passaient au pied de la
balustrade, M. de Camors les salua, et elles lui rendirent son salut par
un lger signe de tte. Malgr le voile qui flottait  leur chapeau, le
comte se crut assur de reconnatre la chanteuse aux yeux noirs et la
petite pianiste.

Aprs quelques minutes, il appela le vieux garde.

--Monsieur Lonard, lui dit-il, est-ce que c'est public, ma cour?

--La cour de monsieur le comte n'est pas publique, bien certainement,
dit M. Lonard.

--Eh bien, mais alors que signifient ces deux dames qui viennent de
passer l?

--Mon Dieu! monsieur le comte, il y a si longtemps que les matres
n'taient venus  Reuilly!... Ces dames ne croyaient pas faire de mal en
se promenant dans les bois de monsieur le comte... Elles s'arrtaient
mme quelquefois au chteau... et ma femme leur donnait du lait... Mais
je leur dirai que cela gne monsieur le comte...

--Mais pas le moins du monde... monsieur Lonard... Pourquoi voulez-vous
que cela me gne?... Je m'informe simplement... Et qui sont ces dames?

--Oh! des dames trs bien, monsieur le comte... Madame de Tcle et sa
fille, mademoiselle Marie...

--Et le mari de cette dame, M. de Tcle... il ne se promne donc pas,
lui?

--Ah! vrai Dieu! non! il ne se promne pas, dit le vieux garde avec un
fin sourire... Il y a longtemps qu'il est chez les morts, le pauvre
homme!... comme monsieur le comte le sait bien!

--Admettons que je le sache, monsieur Lonard; mais qu'il soit bien
entendu que je ne veux pas dranger les habitudes de ces dames, n'est-ce
pas?

M. Lonard parut satisfait d'tre soulag d'une mission dsagrable, et
M. de Camors, ayant rflchi tout  coup que son sjour  Reuilly se
prolongerait quelque temps suivant toute vraisemblance, rentra dans le
chteau, en examina les diffrentes pices, et s'occupa, de concert avec
le garde,  arrter le plan des rparations les plus urgentes.

La petite ville de L... n'tait qu' deux lieues; elle offrait des
ressources suffisantes, et M. Lonard dut s'y rendre le jour mme et y
prendre langue avec un architecte.

En mme temps, M. de Camors se dirigeait de sa personne vers
l'habitation de M. Des Rameures, sur laquelle il avait fini par obtenir
des indications assez exactes. Il suivit le mme chemin que la veille,
passa devant le btiment d'aspect monastique o respirait madame de
Tcle, donna un coup d'oeil au vieux chne qui lui avait servi
d'observatoire  lui-mme et dcouvrit, environ un kilomtre plus loin,
le petit difice  tourelles qu'il cherchait.--On pouvait le comparer 
ces rsidences idales qui ont fait rver tous nos lecteurs dans leur
heureuse enfance, quand ils lisaient au-dessous d'une gravure en
taille-douce cette phrase attrayante: _Le chteau de M. de Valmont tait
agrablement situ sur le sommet d'une riante colline_... C'tait une
aimable perspective de prairies en pente, vertes comme l'meraude, et
mme davantage, et semes  et l de gros bouquets d'arbres; puis des
parterres orns de grands vases, des petits ponts blancs jets sur des
ruisseaux, des vaches et des moutons retirs  l'ombre, et qui auraient
pu figurer dans un opra comique, tant le poil des vaches tait lustr,
et tant la laine des moutons tait blanche et mousseuse.

M. de Camors franchit une grille, prit le premier chemin qui se
prsenta, et gagna le haut du coteau entre deux massifs d'arbustes et de
fleurs. Un vieux domestique dormait sur un banc devant la porte, et
souriait en rve  toutes ces jolies choses. M. de Camors l'veilla et
demanda le matre de logis. On l'introduisit aussitt  travers un
vestibule garni de bois de cerf dans un salon fort propre, o une jeune
dame en jupe courte et en petit chapeau rond tait occupe  piquer des
rameaux de verdure dans des vases de Chine.--Elle se retourna au bruit
de la porte. C'tait encore madame de Tcle.

Pendant que M. de Camors la saluait avec un air d'tonnement et
d'incertitude, elle le regardait fixement et trs tranquillement avec
ses grands yeux.

--Pardon, madame, dit-il en hsitant; j'avais demand M. Des Rameures...

--Il est  la ferme, monsieur; mais il ne tardera pas  rentrer. Si vous
voulez prendre la peine de l'attendre?...

Elle lui montra un sige, et s'assit elle-mme en repoussant de son trs
petit pied les branchages qui jonchaient le parquet.

--Mais, madame, reprit M. de Camors, ne pourrais-je, en l'absence de M.
Des Rameures, avoir l'honneur de parler  madame sa nice?

Une ombre de sourire passa sur le visage brun, svre et charmant de
madame de Tcle.

--Sa nice? Mais c'est moi, dit-elle.

--Ah! madame, pardon!... mais on m'avait dit... je croyais... je
m'attendais  trouver une personne ge et...

Il allait dire _respectable_; mais il s'arrta et ajouta simplement:

--Et... je vois que j'tais dans l'erreur.

Madame de Tcle parut tre compltement insensible  cette politesse.

--Puis-je savoir, monsieur, dit-elle, qui j'ai l'honneur de recevoir?

--M. de Camors.

--Ah! mon Dieu!... mais, alors, monsieur, j'ai des excuses  vous
prsenter... C'est vous probablement que nous avons vu ce matin... Nous
avons t bien indiscrtes, ma fille et moi... mais nous ignorions votre
arrive... et Reuilly tait abandonn depuis si longtemps.

--Vous voudrez bien, j'espre, madame, vous et mademoiselle votre fille,
ne rien changer  vos habitudes de promenade.

Madame de Tcle fit un petit geste de la main, comme pour dire que
certainement elle tait reconnaissante de cette invitation, mais que
certainement aussi elle n'en abuserait pas; puis il y eut un silence qui
se prolongea au point d'embarrasser M. de Camors. Ses yeux errants
vinrent  rencontrer le piano, et il eut sur les lvres cette phrase
originale: Vous tes musicienne, madame? mais il se rappela son arbre,
craignit de se trahir par cette allusion, et se tut.

--Vous venez de Paris, monsieur? reprit madame de Tcle.

--Non, madame... je viens de passer quelques semaines chez le gnral de
Campvallon, qui a l'honneur d'tre de vos amis, je crois, et qui m'a
encourag  me prsenter  vous.

--Nous serons trs heureux, monsieur!... Quel excellent homme, n'est-ce
pas?

--Excellent, oui, madame.

Il y eut un nouveau silence.

--Mon Dieu! monsieur, dit madame de Tcle, si une promenade au soleil ne
vous faisait pas peur, nous irions au-devant de mon oncle... nous le
rencontrerons certainement.

M. de Camors s'inclina.

Madame de Tcle s'tait leve et avait sonn.

--Mademoiselle Marie est l? dit-elle au domestique. Priez-la de mettre
son chapeau et de venir.

Mademoiselle Marie arriva l'instant d'aprs: elle jeta sur l'tranger le
franc regard d'un enfant curieux, le salua lgrement, et tous trois
sortirent du salon par une porte qui ouvrait de plain-pied sur le parc.
De ce ct du chteau, comme devant la faade, c'tait une succession de
coteaux et de vallons gazonns, de bosquets et de clairires, de petits
ponts blancs, de vaches luisantes et de moutons friss, s'tendant 
perte de vue. Madame de Tcle, tout en rpondant poliment aux
exclamations courtoises de M. de Camors, s'acheminait d'un pas rapide et
lger, et ses petites bottes de fe laissaient leurs deux empreintes
dlicates comme esquisses sur le sable fin des sentiers. Elle marchait
avec une grce inconcevable, sans le vouloir et sans le savoir. Elle
avait une allure releve, souple, lastique, et d'une lgance ondoyante
qui et sembl coquette, si on ne l'et sentie parfaitement naturelle.

Arrive devant le mur qui fermait la partie droite du parc, elle ouvrit
une porte, et l'on se trouva  l'entre d'un chemin trs troit qui
traversait un immense champ plein de bl mr. Madame de Tcle continua
sa marche, suivie par mademoiselle Marie, que suivait M. de Camors.
Mademoiselle Marie s'tait montre jusque-l fort sage; mais, en voyant
tous ces beaux pis d'or entremls de marguerites blanches, de
coquelicots rouges et de bleuets, et en entendant le concert dlicieux
que des myriades de mouches bleues, vertes, jaunes et mordores
faisaient au milieu de ces merveilles, Mademoiselle Marie s'exalta, et
perdit quelque chose de son excellente tenue. Elle s'arrtait de minute
en minute pour cueillir une marguerite ou un coquelicot;  chaque
station, il est vrai, elle se retournait vers Camors et lui disait:
Pardon, monsieur! Mais n'importe, sa mre en souffrait.

--Voyons, Marie, disait-elle, voyons donc.

Enfin, comme on passait tout prs d'un des pommiers qui taient
clairsems au milieu du bl, l'enfant aperut une branche verte,
surmonte d'une pomme encore plus verte et grosse comme le bout de son
doigt. Cette tentation fut irrsistible.

--Pardon, monsieur, dit-elle.

Et elle s'enfona dans le bl pour atteindre le pommier et, si Dieu le
permettait, la petite pomme; mais ce fut madame de Tcle qui ne le
permit pas.

--Marie! dit-elle vivement, dans les bls, mon enfant! tes-vous folle?

Marie rentra  la hte dans le sentier; mais elle ne put renoncer  sa
terrible envie, et, regardant M. de Camors d'un oeil suppliant:

--Monsieur, lui dit-elle en lui montrant la branche, je vous prie!...
Cela ferait si bien dans mon bouquet, cette pomme!

M. de Camors n'eut qu' se pencher un peu et  allonger le bras pour
dtacher de l'arbre la branche et la pomme.

--Merci bien! dit tranquillement l'enfant

Puis elle joignit la tige du pommier  son bouquet, planta le tout dans
le ruban de son chapeau, et se remit firement en marche aprs un gros
soupir de satisfaction.

Comme ils approchaient d'une barrire qui s'ouvrait  l'extrmit du
champ, madame de Tcle se retourna tout  coup:

--Mon oncle, monsieur! dit-elle.

M. de Camors leva la tte, et aperut un vieillard de haute taille, qui
s'tait arrt de l'autre ct de la barrire, et qui les regardait, la
main pose au-dessus de ses yeux en forme d'abat-jour. Ses jambes
robustes taient sangles dans des gutres de cuir fauve  boucles
d'acier. Il portait un large vtement de velours marron et un chapeau de
feutre mou.  ses cheveux blancs et  ses gros sourcils noirs, Camors
reconnut aussitt le vieux monsieur joueur de violon.

--Mon oncle, dit madame de Tcle en montrant le jeune comte du
geste,--monsieur de Camors!

--Monsieur de Camors! rpta, le vieillard d'une voix remarquablement
forte et pleine; monsieur, soyez le bienvenu.

Il ouvrit la barrire, et, tendant au jeune homme sa main brune et
velue:

--Monsieur, poursuivit-il, j'ai beaucoup connu madame votre mre, et je
suis ravi de voir son fils chez moi! C'tait une aimable personne que
votre mre, monsieur, et qui certainement mritait...

Le vieillard hsita, et termina sa phrase par un _hem!_ sonore, qui
retentit dans sa large poitrine comme sous une vote d'glise.

Il prit la lettre de M. de Campvallon que Camors lui prsentait, et, la
tenant dveloppe  longue distance de ses yeux, il se mit  la lire
sous l'ombre de la haie voisine. Le gnral avait prvenu le jeune comte
qu'il ne croyait pas politique de rvler ds l'abord  M. Des Rameures
les projets concerts entre eux. M. Des Rameures ne trouva donc dans la
lettre qu'une chaude recommandation en faveur de M. de Camors, et plus
bas, en post-scriptum, la nouvelle du mariage du gnral.

--Comment diable! s'cria M. Des Rameures. Savez-vous cela, ma nice?
Campvallon se marie!

Les histoires de mariage ont le privilge d'veiller l'intrt
particulier des dames. Madame de Tcle se rapprocha avec curiosit, et
mademoiselle Marie elle-mme prta l'oreille.

--Comment, mon oncle, le gnral! tes-vous sr?

--Pardieu! sans doute, j'en suis sr, puisqu'il me le dit.
Connaissez-vous sa fiance, monsieur de Camors?

--Mademoiselle de Luc d'Estrelles est ma cousine, monsieur.

--Ah! fort bien, monsieur. Et c'est une personne d'un certain ge, je
suppose?

--Elle a vingt-cinq ans, monsieur.

M. Des Rameures fit entendre de nouveau un de ces _hem!_ puissants qui
lui taient familiers.

--Et peut-on vous demander, monsieur, sans indiscrtion, reprit-il, si
elle est doue de quelques agrments physiques?

--Elle est d'une rare beaut.

--Hem! Fort bien, monsieur!... Je trouverais le gnral un peu g pour
elle; mais quoi! chacun se connat, monsieur, chacun se connat! Hem!...
ma chre lise, quand vous voudrez, nous vous suivons... Pardon!
monsieur le comte, si je vous reois dans cet appareil rustique... mais
je suis un laboureur, _agricola!_ et un pasteur... un simple gardien de
troupeaux, _custos gregis!_ comme dit le pote... Marchez donc devant
moi, monsieur, je vous en prie... Marie, respectez mes bls, mon
enfant!... Et pouvons-nous esprer, monsieur de Camors, que vous avez
l'heureuse pense de quitter la grande Babylone et de vous installer
dans votre proprit rurale? Ce serait d'un bon exemple, monsieur, d'un
excellent exemple; car, aujourd'hui plus que jamais malheureusement, on
peut dire avec le pote:

     _Non ullus aratro
     Dignus honos; squalent abductis arva colonis,
     Et... et..._

et, ma foi, j'oublie le reste!... Pauvre mmoire!... Ah! monsieur, ne
vieillissez pas!

--_Et curv rigidum falces conflantur in ensem!_ dit M. de Camors
achevant la citation interrompue.

--Quoi! monsieur, vous citez Virgile! vous lisez les anciens! j'en suis
charm, sincrement charm! Ce n'est point le dfaut de la gnration
nouvelle! Les ignorants font courir le bruit qu'il est de mauvais got
de citer les classiques... Ce n'est pas mon avis, monsieur... pas le
moins du monde... Nos pres citaient volontiers, parce qu'ils savaient.
Quant  Virgile, monsieur, c'est mon pote... non pas que j'approuve
tous ses procds de culture... Avec tout le respect que je lui dois, il
y a beaucoup  dire  son oeuvre de ce ct-l... et ses mthodes
d'levage en particulier sont tout  fait insuffisantes; mais d'ailleurs
il est divin... Eh bien, monsieur de Camors, vous voyez mon petit
domaine... _mea paupera regna!_... la retraite du sage! C'est l que je
vis, et que je vis heureux comme un patriarche, comme un vieux berger de
l'ge d'or, aim de mes voisins, ce qui n'est pas facile... et vnrant
les dieux, ce qui l'est davantage... Oui, monsieur, et, puisque vous
aimez Virgile, vous m'excuserez encore une fois... c'est pour moi qu'il
a dit:

     _Fortunate senex, hic inter flumina nota,
     Et fontes sacros frigus captabis opacum!_

Et aussi, monsieur de Camors:

     _Fortunatus et ille Deos qui novit agrestes.
     Panaque, Silvanumque senem!..._

--_Nymphasque sorores!_ dit Camors en souriant, et en dsignant d'un
lger signe de tte madame de Tcle et sa fille, qui le prcdaient.

--Fort bien! fort  propos! c'est la vrit pure! dit gaiement M. Des
Rameures. Avez-vous entendu, ma nice?

--Oui, mon oncle.

--Et avez-vous compris, ma nice?

--Non, mon oncle.

Le vieillard se mit  rire de tout son coeur.

--Je ne vous crois pas, ma chre, je ne vous crois pas!... N'en croyez
rien, monsieur de Camors! Les femmes ont le don de comprendre les
compliments dans toutes les langues!

Cet entretien les avait conduits jusqu'au chteau. On s'assit sur un
banc, devant la porte du salon, pour jouir du point de vue. M. de Camors
loua avec got le dessin et la bonne tenue du parc. Il accepta une
invitation  dner pour la semaine suivante, et se retira discrtement,
se flattant d'avoir fait, ds son dbut, quelques progrs dans l'estime
de M. Des Rameures, mais regrettant de n'en avoir fait aucun, suivant
toute apparence, dans la sympathie de sa nice aux pieds lgers.

C'tait tout le contraire.

--Ce jeune homme, dit M. des Rameures ds qu'il se trouva seul avec
madame de Tcle, ce jeune homme a quelque teinture des anciens, et c'est
quelque chose, mais il ressemble terriblement  son pre, qui tait
vicieux comme le pch. Il a bien dans le sourire et dans les yeux
quelques traits de son adorable mre... mais, en dfinitive, ma chre
lise, c'est tout le portrait de son dtestable pre, dont il a,
d'ailleurs, dit-on, les principes et les moeurs.

--Qui dit cela, mon oncle?

--Mais le bruit public, ma nice!

--Le bruit public, mon oncle, se trompe quelquefois, et il exagre
toujours. Moi, je le trouve bien, ce jeune homme. Il est trs poli et
trs distingu.

--Voil! voil! parce qu'il vous a compare aux nymphes de la Fable, ma
nice!

--S'il m'a compare aux nymphes de la Fable, il a eu tort; mais il ne
m'a pas adress en franais une seule parole qui ne ft du meilleur ton.
Attendons, avant de le condamner, que nous ayons pu le juger nous-mmes,
mon oncle, voulez-vous? C'est une habitude que vous m'avez toujours
recommande, vous savez.

--Vous ne pouvez pas disconvenir, ma nice, reprit le vieillard avec un
peu d'humeur, que ce jeune homme n'exhale un parfum parisien des plus
marqus et des plus dsagrables! Trop poli, trop contenu! pas l'ombre
d'enthousiasme! pas de jeunesse enfin! il ne rit pas! J'aime que chacun
soit de son ge... J'aime qu'un jeune homme rie  faire craquer son
gilet!

--Comment voulez-vous qu'il rie  faire craquer son gilet, mon oncle,
quand son pre est mort si rcemment d'une manire tragique, et quand
lui-mme est  demi ruin, dit-on?

--Eh bien! eh bien, soit!... la vrit est que vous avez raison, et
j'abjure mes prventions contre ce jeune homme. S'il est  demi ruin,
je lui offrirai mes conseils et... et... ma bourse au besoin, en
souvenir de sa mre, qui vous ressemblait, lise, par parenthse, et
c'est ainsi que finissent toujours nos querelles, mchante enfant... Je
crie, je me passionne, je m'emporte comme un Tartare... vous faites
parler votre douceur et votre bon sens, ma chre petite, et le tigre est
un agneau... Et tous les malheureux qui vous approchent subissent de
mme votre charme perfide... Et c'est pourquoi mon vieux La Fontaine a
dit de vous:

     Sur diffrentes fleurs l'abeille se repose,
     Et fait du miel de toute chose!




V


lise de Tcle avait alors prs de trente ans; mais elle paraissait plus
jeune qu'elle n'tait. Elle avait pous  seize ans son cousin Roland
de Tcle dans des circonstances singulires.--Mademoiselle de Tcle,
orpheline de bonne heure, avait t leve par le frre de sa mre, M.
Des Rameures. Roland vivait  deux pas d'elle chez son pre. Tout les
rapprochait, les voeux de leur famille, les convenances de fortune, les
relations de voisinage et l'harmonie sympathique de leurs personnes. Ils
taient tous deux charmants. Ils avaient t destins l'un  l'autre ds
leur enfance. L'poque fixe pour le mariage approchait avec la seizime
anne d'lise, et le comte de Tcle, en prvision de cet vnement,
faisait restaurer et presque entirement reconstruire une aile de son
chteau, rserve au jeune mnage. Roland surveillait et pressait
lui-mme ces travaux avec le zle d'un amoureux.--Un matin, un bruit
confus et sinistre s'leva dans la cour de l'habitation. Le comte de
Tcle accourut et vit son fils vanoui et sanglant entre les bras des
ouvriers. Il tait tomb du haut d'un chafaudage sur le pav. Le
malheureux enfant demeura deux mois entre la vie et la mort. Au milieu
des transports de sa fivre, il ne cessait d'appeler sa cousine et sa
fiance, et on fut forc d'admettre la jeune fille  son chevet. Il se
rtablit peu  peu; mais il resta dfigur et horriblement boiteux.

La premire fois qu'on lui permit de se voir dans une glace, il eut une
syncope que l'on put croire mortelle. C'tait, d'ailleurs, un garon de
coeur et de foi. En revenant  lui, il versa des flots de larmes,--qui ne
purent effacer les cruelles cicatrices de son visage,--pria longtemps et
s'enferma avec son pre. Tous deux se mirent ensuite  crire, l'un  M.
Des Rameures, l'autre  mademoiselle de Tcle. M. Des Rameures et sa
nice taient alors en Allemagne. Les motions et les fatigues avaient
puis la sant d'lise, et son oncle, sur les conseils des mdecins,
l'avait conduite aux eaux d'Ems. Ce fut l qu'elle reut les lettres qui
la dgageaient franchement de sa parole et lui rendaient son absolue
libert. Roland et son pre la suppliaient seulement de ne pas hter son
retour, leur intention  tous deux tant de quitter le pays dans
quelques semaines et d'aller s'tablir  Paris. Ils ajoutaient qu'ils ne
voulaient point de rponse, et que leur rsolution, imprieusement
commande par la plus simple dlicatesse, tait irrvocable.

Ils furent obis. Aucune rponse ne vint.--Roland, son sacrifice
accompli, avait paru calme et rsign; mais il tomba dans une sorte de
langueur qui fit en peu de temps d'effrayants progrs, et qui laissa
bientt pressentir un dnoment fatal et prochain, qu'il semblait au
reste dsirer.

On l'avait transport un soir  l'extrmit du jardin de son pre, sur
une terrasse plante de quelques tilleuls. Il regardait d'un oeil fixe la
pourpre du couchant  travers les claircies des bois, et son pre se
promenait  grands pas sur la terrasse, lui souriant quand il passait
devant lui, et essuyant une larme un peu plus loin. Ce fut alors
qu'lise de Tcle arriva comme un ange des cieux. Elle s'agenouilla
devant le jeune homme infirme, lui baisa les mains et lui dit, en
l'enveloppant du rayonnement de ses beaux yeux, qu'elle ne l'avait
jamais tant aim. Il sentit qu'elle disait vrai et accepta son
dvouement. Leur union fut consacre peu de temps aprs.

Madame de Tcle fut heureuse; mais elle le fut seule. Son mari, malgr
la tendresse dont elle l'entourait, malgr le bonheur vrai qu'il pouvait
lire dans son regard tranquille, malgr la naissance de sa fille, parut
ne se consoler jamais. Il tait mme avec elle d'une contrainte et d'une
froideur tranges. Une douleur inconnue le consumait. On en eut le
secret le jour o il mourut.

--Ma chrie, dit-il  sa jeune femme, soyez bnie pour tout le bien que
vous m'avez fait... Pardonnez-moi, si je ne vous ai jamais dit combien
je vous aimais... Avec un visage comme le mien, il ne faut pas parler
d'amour!... Et cependant mon pauvre coeur en tait plein... J'ai souffert
de cela beaucoup, et surtout en me rappelant ce que j'tais auparavant,
et comme j'aurais t plus digne de vous... Mais nous nous reverrons,
n'est-ce pas, ma chrie?... Et alors, je serai beau comme vous, et je
pourrai vous dire que je vous adore... Adieu!... Je t'en prie, lise, ne
pleure pas!... je t'assure que je suis heureux... Pour la premire fois,
je t'ai ouvert mon coeur, parce qu'un mourant ne craint pas le
ridicule... Adieu! je t'aime!...

Et cette douce parole fut la dernire.

Madame de Tcle, aprs la mort de son mari, avait continu d'habiter
chez son beau-pre; mais elle passait une partie de ses journes chez
son oncle, et, tout en s'occupant de l'ducation de sa fille avec une
sollicitude infinie, elle tenait le mnage des deux vieillards, dont
elle tait galement idoltre.

M. de Camors recueillit une partie de ces dtails de la bouche du cur
de Reuilly, qu'il alla visiter le lendemain, et qu'il trouva tudiant
son violoncelle avec ses lunettes d'argent. Malgr son systme rsolu de
mpris universel, le jeune comte ne put s'empcher de concevoir pour
madame de Tcle un vague respect, qui ne nuisit d'ailleurs en rien aux
sentiments moins purs qu'il tait dispos  lui consacrer. Trs dcid,
sinon  la sduire, du moins  lui plaire et  s'en faire une allie, il
comprit que l'entreprise n'tait pas ordinaire; mais il tait brave et
il ne craignait pas les difficults, surtout quand elles se prsentaient
sous cette forme.

Ses mditations sur ce texte l'occuprent agrablement le reste de la
semaine, pendant qu'il surveillait ses ouvriers et qu'il confrait avec
l'architecte. En mme temps, ses chevaux, ses livres, ses journaux, ses
domestiques, lui arrivaient successivement et achevaient d'carter
l'ennui.

Il avait donc fort bonne mine quand il sauta  bas de son _dog-cart_ le
lundi suivant devant la porte de M. Des Rameures et sous les propres
yeux de madame de Tcle, qui daigna frapper doucement de sa blanche main
l'paule noire et fumante de Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell).
Camors vit alors pour la premire fois le comte de Tcle, qui tait un
vieillard doux, triste et taciturne. Le cur, le sous-prfet de
l'arrondissement et sa femme, le mdecin de la famille, le percepteur et
l'instituteur compltaient, comme on dit, la liste des convives.

Pendant le dner, M. de Camors, secrtement excit par le voisinage
immdiat de madame de Tcle, s'appliqua  triompher de cette hostilit
sourde que la prsence d'un tranger ne manque jamais de susciter dans
les intimits qu'il drange. Sa supriorit calme s'tablit tout
doucement, et se fit mme pardonner  force de grce. Sans montrer une
gaiet messante  son deuil, il eut,  propos de ses premiers embarras
de mnage  Reuilly, des pointes de vivacit et des lueurs plaisantes
qui dridrent la gravit de sa voisine. Il interrogea avec
bienveillance chacun des convives, parut s'intresser prodigieusement 
leurs affaires, et eut la bont de les mettre  leur aise. Il eut l'art
de fournir  M. Des Rameures l'occasion de quelques citations heureuses.
Il lui parla sans affectation des prairies artificielles et des prairies
naturelles, des vaches amouillantes et des vaches non amouillantes, des
moutons Dishley, et de mille choses enfin qu'il avait apprises le matin
dans _la Maison rustique du XIXe sicle_. Directement il parla peu 
madame de Tcle; mais il ne dit pas un seul mot dans tout le cours du
repas qui ne lui ft ddi, et, de plus, il avait une manire caressante
et chevaleresque de laisser entendre aux femmes, mme en leur versant 
boire, qu'il tait prt  mourir pour elles.

On le trouva simple et bon enfant, quoiqu'il ne ft ni l'un ni l'autre.
Au sortir de table, comme on prenait le frais devant les fentres du
salon,  la clart des toiles:

--Mon cher monsieur, lui dit M. Des Rameures, dont la cordialit
naturelle tait un peu rehausse par les fumes de son excellente cave,
mon cher monsieur, vous mangez bien, vous parlez mieux, vous buvez sec;
je vous proteste, monsieur, que je suis prt et dispos  vous regarder
comme un parfait compagnon et comme un voisin accompli, si vous joignez
 tous vos mrites celui d'aimer la musique! Voyons, aimez-vous la
musique?

--Passionnment, monsieur.

--Passionnment! bravo! C'est ainsi qu'il faut aimer tout ce qu'on aime,
monsieur! Eh bien, j'en suis ravi, car nous formons ici une troupe de
mlomanes fanatiques, comme vous vous en apercevrez tout  l'heure...
Moi-mme, monsieur, je m'escrime volontiers sur le violon... en simple
amateur de campagne, monsieur... _Orpheus in silvis!_... N'allez pas
imaginer toutefois, monsieur de Camors, que notre culte pour ce bel art
absorbe toutes nos facults et tous nos instants. Non, monsieur,
assurment! Ainsi que vous le verrez encore, si vous voulez bien prendre
part quelquefois, comme je l'espre,  nos petites runions, nous ne
ddaignons aucun des objets qui mritent d'occuper des tres pensants.
Nous passons de la musique  la littrature,  la science,  la
philosophie mme au besoin... mais tout cela, monsieur, je vous prie de
le croire, sans pdanterie, sans sortir du ton d'une conversation
enjoue et familire... Nous lisons quelquefois des vers, mais nous n'en
faisons pas... Nous aimons les temps passs, mais nous rendons justice
au ntre... Nous aimons les anciens, et nous ne craignons pas les
modernes; nous ne craignons que ce qui rapetisse l'esprit et ce qui
abaisse le coeur, et nous nous exaltons  perte de vue sur tout ce qui
nous parat beau, utile et vrai!... Voil ce que nous sommes, monsieur.
Nous nous appelons nous-mmes la colonie des enthousiastes, et les
malveillants du pays nous appellent l'htel de Rambouillet. L'envie,
comme vous le savez, monsieur, est une plante qui ne fleurit pas en
province; mais ici, par exception, nous avons quelques jaloux; c'est un
malheur pour eux, et voil tout!... Chacun apporte donc ici, mon cher
monsieur, le tribut de ses lectures ou de ses rflexions,--son vieux
livre de chevet ou son journal du matin;--on cause l-dessus, on
commente, on discute, et l'on ne se fche jamais! La politique mme,
cette mre de la discorde, n'a pu l'engendrer parmi nous. La chose est
trange monsieur, car les opinions les plus contraires sont reprsentes
dans notre petit cnacle. Moi, je suis lgitimiste; voici Durocher, mon
mdecin et ami, qui est un franc rpublicain; Hdouin, le percepteur,
est parlementaire; M. le sous-prfet est dvou au gouvernement, comme
c'est son devoir; le cur est un peu romain, et moi, je suis gallican,
_et sic de cteris!_ Eh bien, monsieur, nous nous entendons  merveille,
et je vais vous dire pourquoi, c'est que nous sommes tous de bonne foi,
ce qui est fort rare, monsieur; c'est que toutes les opinions
contiennent au fond une portion de vrit, et qu'avec quelques
concessions mutuelles tous les honntes gens sont bien prs d'avoir une
seule et mme opinion... Enfin, monsieur, que vous dirai-je? c'est l'ge
d'or qui rgne dans mon salon, ou plutt dans le salon de ma nice; car,
si vous voulez connatre la divinit qui nous fait ces loisirs, il faut
regarder ma nice! C'est pour lui plaire, monsieur, c'est pour
satisfaire  son bon got,  son bon sens et  sa mesure parfaite en
toutes choses que chacun de nous abjure l'excs et la passion qui gtent
les meilleures causes. En un mot, monsieur, c'est l'amour,  proprement
parler, qui est notre lien commun et notre commune vertu, car nous
sommes tous amoureux de ma nice... moi d'abord!... Durocher ensuite
depuis trente ans... puis M. le sous-prfet, puis tous ces messieurs...
et vous aussi, cur!... Allons! allons! vous aussi vous tes amoureux
d'lise, en tout bien, tout honneur, bien entendu,--comme je le suis
moi-mme, comme nous le sommes tous, et comme M. de Camors le sera
bientt si ce n'est dj fait, n'est-ce pas, monsieur de Camors?

M. de Camors dclara avec un sourire de jeune tigre qu'il se sentait
beaucoup de propension  ratifier la prophtie de M. Des Rameures; aprs
quoi, on rentra dans le salon. La socit s'y tait augmente de
quelques habitus des deux sexes, qui taient venus, les uns en voiture,
les autres  pied, de la petite ville voisine ou des campagnes
environnantes. M. Des Rameures ne tarda pas  saisir son violon; pendant
qu'il l'accordait, mademoiselle Marie, qui tait une musicienne
consomme, s'assit devant le piano, et sa mre se posta derrire elle,
prte  battre la mesure sur son paule.

--Ceci, monsieur de Camors, dit M. Des Rameures, ne va pas tre nouveau
pour vous: c'est simplement la srnade de Schubert, tout bonnement,
monsieur; mais nous l'avons un peu arrange, ou drange,  notre faon;
vous en jugerez. Ma nice chante, et nous lui rpondons alternativement,
le cur et moi!... _Arcades ambo!_... lui sur sa basse, et moi sur mon
stradivarius. Voyons, mon cher cur, commencez... _Incipe, Mopse,
prior!_

Malgr l'excution magistrale du vieux gentilhomme et malgr
l'application savante du cur, ce fut madame de Tcle qui parut  M. de
Camors la plus remarquable des trois virtuoses. Le calme de ses beaux
traits et la dignit de son attitude formaient avec l'accent passionn
de sa voix un contraste qu'il trouva fort piquant. Le tour de
l'entretien l'amena bientt lui-mme au piano, et il se tira d'un
accompagnement difficile avec un talent rel. Il avait mme une voix de
tnor assez jolie, et il s'en servait bien. Tout cela mis dehors 
propos et sans apprt fit le meilleur effet du monde.

Il se tint ensuite  l'cart pendant le reste de la soire, se
contentant d'observer et de s'tonner. Le ton de ce petit cercle tait 
la vrit surprenant. Il tait aussi loign du commrage vulgaire que
de l'affectation prcieuse. Rien qui ressemblt  une loge de concierge,
comme quelques salons de province; rien qui ressemblt  un foyer de
petit thtre grivois, comme bien des salons de Paris; rien non plus,
comme Camors l'apprhendait fortement, d'une sance acadmique en
chambre. Il faut avouer pourtant que la conversation, tout en s'animant
souvent jusqu' la franche gaiet gauloise, ne descendait jamais aux
sujets bas, et qu'elle se portait mme de prfrence sur les questions
leves, sur les lettres, les arts ou la politique; mais ces honntes
gens savaient toucher lgrement aux choses srieuses, et simplement aux
choses les plus hautes. Il y avait l cinq ou six femmes, quelques-unes
jolies, toutes distingues, qui avaient pris l'habitude de penser, sans
perdre le got de rire, ni celui de plaire. Toutes les intelligences
paraissaient dans ce groupe trange au mme niveau et d'une mme lite,
parce qu'elles vivaient toutes dans la mme rgion, et que cette rgion
tait suprieure. Il faut ajouter qu'elles taient aussi sous le mme
charme, et que ce charme tait souverain. Madame de Tcle, indiffrente
en apparence, ensevelie dans son fauteuil et piquant sa tapisserie,
animait tout d'un regard, et modrait tout d'un mot. Le regard tait
ravissant, et le mot toujours juste: ces esprits purs n'ont pas de
nuages, et il n'y avait pas de got plus sr que le sien. On attendait
en toutes choses son arrt comme celui d'un juge qu'on redoute et d'une
femme qu'on aime.

On ne lut pas de vers ce soir-l, et M. de Camors n'en fut pas fch. On
parla successivement  travers la musique d'une comdie nouvelle
d'Augier, d'un roman de madame Sand, d'un pome rcent de Tennyson et
des affaires d'Amrique... Puis M. Des Rameures, s'adressant au cur:

--Mon cher Mopsus, lui dit-il, vous alliez nous lire votre sermon sur la
superstition, jeudi dernier, quand nous avons t interrompus par ce
farceur qui tait mont dans un arbre pour mieux vous entendre... Voici
l'heure de nous ddommager. Mettez-vous l, mon cher pasteur, et nous
vous coutons.

Le digne cur prit sance, droula son manuscrit, et se mit  lire son
sermon, que nous ne rapporterons pas ici, malgr l'exemple de notre ami
Sterne, pour ne pas trop mler le sacr au profane. Il nous suffira de
dire qu'il avait pour objet d'enseigner aux habitants de la paroisse de
Reuilly  distinguer les actes de foi qui lvent l'me et qui plaisent
 Dieu des actes de superstition qui dgradent la crature et offensent
le Crateur. Le sermon, quoique rdig avec got, paraissait destin 
faire valoir la morale vanglique plutt que le talent de l'orateur. Il
fut gnralement approuv. Quelques personnes cependant, et M. Des
Rameures entre autres, blmrent certains passages comme dpassant la
mesure des intelligences simples auxquelles on s'adressait; mais madame
de Tcle, appuye par le rpublicain Durocher, soutint qu'on se dfiait
trop de l'intelligence populaire, que souvent on l'abaissait sous
prtexte de se mettre  son niveau, et les passages incrimins furent
maintenus.

Comment on passa du sermon sur la superstition au mariage du gnral de
Campvallon, je l'ignore; mais on y vint, et on devait y venir, car
c'tait le bruit du pays  vingt lieues  la ronde. Ce texte d'entretien
rveilla l'attention chancelante de M. de Camors, et son intrt fut
mme piqu au vif quand le sous-prfet insinua, sous toutes rserves,
que le gnral, occup d'autres soins, pourrait bien abdiquer son mandat
de dput.

--Mais cela serait fort embarrassant! s'cria M. Des Rameures: qui
diable le remplacerait? Je vous prviens formellement, mon cher
sous-prfet, que, si vous prtendez nous infliger ici quelque farceur
parisien avec une fleur  la boutonnire, je le renvoie  son cercle,
lui, sa fleur et sa boutonnire! Voil une chose que vous pouvez
considrer comme positive, monsieur!

--Mon oncle! dit  demi-voix madame de Tcle en dsignant de l'oeil M. de
Camors.

--Je vous entends, ma nice, reprit en riant M. Des Rameures; mais je
supplierai M. de Camors, qui ne peut me supposer en aucun cas
l'intention de l'offenser, je le supplierai de tolrer la manie d'un
vieillard, et de me laisser toute la libert de mon langage sur le seul
sujet qui me fasse perdre mon sang-froid.

--Et quel est ce sujet, monsieur? dit Camors avec sa grce souriante.

--Ce sujet, monsieur, c'est l'insolente suprmatie de Paris  l'gard du
reste de la France! Je n'ai pas mis les pieds  Paris depuis 1823,
monsieur, afin de lui tmoigner l'horreur qu'il m'inspire!... Vous tes
un jeune homme instruit et sens, monsieur, et, je l'espre, un bon
Franais... Eh bien, vous parat-il juste et convenable, je vous le
demande, que Paris nous envoie chaque matin nos ides toutes faites, nos
bons mots tout faits, nos dputs tout faits, nos rvolutions toutes
faites... et que toute la France ne soit plus que l'humble et servile
faubourg de sa capitale?... Faites-moi la grce de me rpondre  cela,
monsieur, je vous prie!

--Mon Dieu! monsieur, il y a peut-tre quelque excs dans cette extrme
centralisation de la France; mais enfin tout pays civilis a sa
capitale, et il faut une tte aux nations comme aux individus.

--Je m'empare  l'instant mme de votre image, monsieur, et je la
retourne contre vous... Oui, sans doute, il faut une tte aux nations
comme aux individus; cependant, si la tte est difforme et monstrueuse,
le signe de l'intelligence devient le signe de l'idiotisme, et, au lieu
d'un homme de gnie, vous avez un hydrocphale!--Faites bien attention,
monsieur,  ce que va me rpondre M. le sous-prfet tout  l'heure!...
Mon cher sous-prfet, soyez franc.--Si demain la dputation de cet
arrondissement devenait vacante, trouveriez-vous dans cet
arrondissement, ou mme dans le dpartement tout entier, un homme apte 
remplir les fonctions de dput tant bien que mal?

--Ma foi, dit le sous-prfet, je ne vois personne dans le pays... et, si
vous persistiez, pour votre compte,  refuser la dputation...

--J'y persisterai toute ma vie, monsieur! Je n'irai certes pas,  mon
ge, m'exposer aux gouailleries de vos farceurs parisiens!

--Eh bien, dans ce cas-l, vous seriez bien forc de prendre un tranger
et probablement mme un farceur parisien.

--Vous avez entendu, monsieur de Camors! reprit M. Des Rameures avec
clat. Ce dpartement, monsieur, compte six cent mille mes, et, sur ces
six cent mille mes, il n'y a pas l'toffe d'un dput!... Je mets en
fait, monsieur, qu'aucun pays civilis au monde ne vous donnerait, 
l'heure qu'il est, un second exemple d'un scandale pareil! Cette honte
nous est rserve, et c'est votre Paris qui en est la cause! C'est lui
qui absorbe tout le sang, toute la vie, toute la pense, toute l'action
du pays, et qui ne laisse plus qu'un squelette gographique  la place
d'une nation!... Voil, monsieur, les bienfaits de votre
centralisation,--puisque vous avez prononc ce mot aussi barbare que la
chose!

--Pardon, mon oncle, dit madame de Tcle en poussant tranquillement son
aiguille, je ne connais rien  cela, moi... mais il me semble vous avoir
entendu dire que cette centralisation qui vous dplat tant tait
l'oeuvre de la Rvolution et du premier consul... Pourquoi donc vous en
prendre  M. de Camors?... Je trouve cela injuste.

--Et moi aussi, madame, dit Camors en saluant madame de Tcle.

--Et moi galement, monsieur, dit en riant M. Des Rameures.

--Cependant, madame, reprit le jeune comte, je mrite un peu que
monsieur votre oncle me prenne  partie  ce sujet; car, si je n'ai pas
fait la centralisation, comme vous l'avez suggr trs justement,
j'avoue que j'approuve fort ceux qui l'ont faite.

--Bravo! tant mieux, monsieur! dit le vieillard, j'aime qu'on ait une
opinion  soi et qu'on la dfende!

--Monsieur, dit Camors, c'est une exception que je fais en votre
honneur; car, lorsque je dne en ville et surtout lorsque j'ai bien
dn, je suis toujours de l'avis de mon hte; mais je vous respecte trop
pour ne pas oser vous contredire. Eh bien, je pense donc que les
assembles rvolutionnaires, et le premier consul aprs elles, ont t
bien inspirs en imposant  la France une vigoureuse centralisation
administrative et politique; je pense que cette centralisation tait
indispensable pour fondre et ptrir notre corps social sous sa forme
nouvelle, pour l'assujettir dans son cadre et le fixer dans ses lois,
pour fonder enfin et pour maintenir cette puissante unit franaise, qui
est notre originalit nationale, notre gnie et notre force.

--Monsieur dit vrai! s'cria le docteur Durocher.

--Parbleu! sans doute, monsieur dit vrai! reprit vivement M. Des
Rameures.--Oui, monsieur, cela est vrai, l'excessive centralisation dont
je me plains a eu son heure d'utilit, de ncessit mme, je le veux
bien; mais dans quelle institution humaine prtendez-vous mettre
l'absolu et l'ternel? Eh! mon Dieu, monsieur, la fodalit aussi a t
 son heure un bienfait et un progrs... mais ce qui tait bienfait hier
ne sera-t-il pas demain un mal et un danger? Ce qui est progrs
aujourd'hui ne sera-t-il pas dans cent ans une routine et une entrave?
N'est-ce pas l l'histoire mme du monde?... Et si vous voulez savoir,
monsieur,  quel signe on reconnat qu'un systme social ou politique a
fait son temps, je vais vous le dire: c'est quand il ne se rvle plus
que par ses inconvnients et ses abus! Alors, la machine a fini son
oeuvre, et il faut la changer. Eh bien, je dis que la centralisation
franaise en est arrive  ce terme critique,  ce point fatal...
qu'aprs avoir protg, elle opprime: qu'aprs avoir vivifi, elle
paralyse; qu'aprs avoir sauv la France, elle la tue!

--Mon oncle, vous vous emportez, dit madame de Tcle.

--Oui, ma nice, je m'emporte; mais j'ai raison! Tout me donne
raison,--le pass et le prsent, j'en suis sr... l'avenir, j'en ai
peur! Le pass, disais-je... Tenez, monsieur de Camors, je ne suis pas,
croyez-le bien, un admirateur troit du pass: je suis lgitimiste par
mes affections, mais franchement libral par mes principes... tu le
sais, toi, Durocher?... Mais enfin autrefois il y avait, entre le Rhin,
les Alpes et les Pyrnes, un grand pays qui vivait, qui pensait, qui
agissait, non seulement par sa capitale, mais par lui-mme... Il avait
une tte sans doute, mais il avait aussi un coeur, des muscles, des
nerfs, des veines,--et du sang dans ces veines, et la tte n'y perdait
rien! Il y avait une France, monsieur! La province avait une existence,
subordonne sans doute, mais relle, active, indpendante. Chaque
gouvernement, chaque intendance, chaque centre parlementaire tait un
vif foyer intellectuel!... Les grandes institutions provinciales, les
liberts locales exeraient partout les esprits, trempaient les
caractres et formaient les hommes... Et coute bien cela, Durocher! Si
la France d'autrefois et t centralise comme celle d'aujourd'hui,
jamais la chre rvolution ne se serait faite, entends-tu, jamais car il
n'y aurait pas eu d'hommes pour la faire... D'o sortait, je te le
demande, cette prodigieuse lite d'intelligences tout armes et de coeurs
hroques que le grand mouvement social de 89 mit tout  coup en
lumire. Rappelle  ta pense les noms les plus illustres de ce
temps-l, jurisconsultes, orateurs, soldats. Combien de Paris? Ils
sortaient tous de la province... du sein fcond de la France!...
Aujourd'hui, nous avons besoin d'un simple dput pour des temps
paisibles, et, sur six cent mille mes, nous ne le trouvons pas!...
Pourquoi, messieurs? Parce que, sur le sol de la France non centralise,
il poussait des hommes, et que, sur le sol de la France centralise, il
ne pousse que des fonctionnaires!

--Dieu vous bnisse, monsieur! dit le sous-prfet.

--Pardon, mon cher sous-prfet; mais vous comprenez bien que je plaide
votre cause comme la mienne quand je revendique pour la province et pour
toutes les fonctions de la vie provinciale plus d'indpendance, de
dignit et de grandeur. Au point o ces fonctions sont rduites
aujourd'hui, dans l'ordre administratif et judiciaire, galement
dpourvues de puissance, de prestige et d'appointements... vous souriez,
monsieur le sous-prfet!... elles ne sont plus comme autrefois des
centres de vie, d'mulation, de lumire, des coles civiques, des
gymnases virils... elles ne sont plus que des rouages inertes!... et
ainsi du reste, monsieur de Camors!... Nos institutions municipales sont
un jeu, nos assembles provinciales un mot, nos liberts locales
rien!... Aussi pas un homme... Mais pourquoi nous plaindre, monsieur?
Est-ce que Paris ne se charge pas de vivre et de penser pour nous?
Est-ce qu'il ne daigne pas nous jeter chaque matin, comme jadis le snat
romain  la plbe suburbaine, notre pture de la journe, du pain et des
vaudevilles, _panem et circenses!_... Oui, monsieur, aprs le pass,
voil le prsent, voil la France d'aujourd'hui!... Une nation de
quarante millions d'habitants qui attend chaque matin le mot d'ordre de
Paris pour savoir s'il fait jour ou s'il fait nuit, si elle doit rire ou
pleurer! Un grand peuple, jadis le plus noble et le plus spirituel du
monde, rptant tout entier le mme jour,  la mme heure, dans tous les
salons et dans tous les carrefours de l'Empire, la mme gaudriole
inepte, close la veille dans la fange du boulevard! Eh bien, monsieur,
je dis que cela est dgradant, que cela fait hausser les paules 
l'Europe, autrefois jalouse, que cela est mauvais et funeste, mme pour
votre Paris, que sa prosprit grise, que son trop-plein congestionne,
et qui devient, permettez-moi de vous le dire, dans son isolement
orgueilleux et dans son ftichisme de lui-mme, quelque chose de
semblable  l'empire chinois,  l'empire du Milieu... un foyer de
civilisation chauffe, corrompue et purile!... Quant  l'avenir,
monsieur, Dieu me garde d'en dsesprer, puisqu'il s'agit de mon pays.
Ce sicle a dj vu de grandes choses, de grandes merveilles,--car je
vous prie de remarquer encore une fois, monsieur, que je ne suis
nullement l'ennemi de mon temps... J'admets la Rvolution, la libert,
l'galit, la presse, les chemins de fer, le tlgraphe... Et, comme je
le dis souvent  M. le cur, toute cause qui veut vivre doit
s'accommoder des progrs de son poque et apprendre  s'en servir. Toute
cause qui hait son temps se suicide... Eh bien, monsieur, j'espre que
ce sicle verra une grande chose de plus, ce sera la fin de la dictature
parisienne et la renaissance de la vie provinciale; car, je le rpte,
monsieur, votre centralisation, qui tait un excellent remde, est un
dtestable rgime... C'est un horrible instrument de compression et de
tyrannie, prt pour toutes les mains, commode  tous les despotismes, et
sous lequel la France touffe et dprit. Tu en conviens toi-mme,
Durocher; dans ce sens, la Rvolution a dpass son but et mme
compromis ses rsultats; car, toi qui aimes la libert, et qui la veux
non pas seulement pour toi, comme quelques-uns de tes amis, mais pour
tout le monde, tu ne peux aimer la centralisation: elle exclut la
libert aussi clairement que la nuit exclut le jour!--Quant  moi,
messieurs, j'aime galement deux choses en ce monde, la libert et la
France... Eh bien, aussi vrai que je crois en Dieu, je crois qu'elles
priront toutes deux dans quelque convulsion de dcadence, si toute la
vie de la nation continue de se concentrer au cerveau, si la grande
rforme que j'appelle ne se fait pas, si un vaste systme de franchises
locales, d'institutions provinciales largement indpendantes et
conformes  l'esprit moderne ne vient pas rendre un sang nouveau  nos
veines puises et fconder notre sol appauvri. Oh! certes, l'oeuvre est
difficile et complique: elle demanderait une main ferme et rsolue;
mais la main qui l'accomplira aura accompli l'oeuvre la plus patriotique
du sicle! Dites cela au souverain, monsieur le sous-prfet; dites-lui
que, s'il fait cela, il y a ici un vieux coeur franais qui le bnira...
Dites-lui qu'il subira bien des colres, bien des rises, bien des
dangers peut-tre, mais qu'il aura sa rcompense quand il verra la
France, dlivre comme Lazare de ses bandelettes et de son suaire, se
lever tout entire et le saluer!...

Le vieux gentilhomme avait prononc ces derniers mots avec un feu, une
motion et une dignit extraordinaires. Le silence de respect avec
lequel on l'avait cout se prolongea quand il eut cess de parler. Il
en parut embarrass, et, prenant le bras de Camors, il lui dit en riant:

--_Semel insanivimus omnes_, mon cher monsieur, chacun a sa folie...
j'espre que la mienne ne vous a pas offens? Eh bien, prouvez-le-moi,
monsieur, en m'accompagnant au piano cette chaconne du XVIe sicle.

Camors s'excuta avec sa bonne grce habituelle, et la chaconne du XVIe
sicle termina la soire; mais le jeune comte, avant de se retirer,
trouva moyen de plonger madame de Tcle dans un profond tonnement: il
lui demanda  demi-voix avec beaucoup de gravit de vouloir bien lui
accorder,  son loisir, un moment d'entretien particulier. Madame de
Tcle ouvrit dmesurment les yeux, rougit un peu et lui dit qu'elle
serait chez elle le lendemain,  quatre heures.




VI


En principe, il tait parfaitement indiffrent  M. de Camors que la
France ft centralise ou dcentralise; mais, en fait, il prfrait de
beaucoup la centralisation par instinct de Parisien et d'ambitieux.
Malgr cette prfrence, il ne se ft fait aucun scrupule de se ranger
sur cette question  l'avis de M. Des Rameures, s'il n'et pressenti
tout d'abord, avec la supriorit de son tact, que le fier vieillard
n'tait pas de ces hommes que l'on gagne par la souplesse. Il se
rservait au surplus de lui donner l'honneur d'une conversion graduelle,
si les circonstances l'exigeaient.

Quoi qu'il en soit, ce n'tait ni de la centralisation ni de la
dcentralisation que le jeune comte se proposait d'entretenir madame de
Tcle quand il se prsenta chez elle le lendemain  l'heure qu'elle
avait fixe. Il la trouva dans son jardin, qui tait, comme la maison,
d'un style vieilli, svre et claustral. Une terrasse plante de
tilleuls s'tendait sur un des cts de ce jardin et le dominait de la
hauteur de quelques marches. C'tait l que madame de Tcle tait assise
sous un groupe de tilleuls formant une sorte de berceau. Cette place lui
tait chre: elle lui rappelait cette soire o son apparition imprvue
avait inond soudain d'une joie cleste le visage ple et meurtri de son
pauvre fianc.

Elle avait devant elle une petite table rustique charge de laines et de
soies; elle tait plonge dans un fauteuil bas, les pieds un peu levs
sur un tabouret de canne, et elle faisait de la tapisserie avec une
grande apparence de tranquillit. M. de Camors, dj fort vers  cette
poque dans la connaissance et mme dans la divination de toutes les
finesses et de toutes les ruses exquises de l'esprit fminin, sourit
secrtement  cette audience en plein air. Il crut en comprendre la
combinaison. Madame de Tcle avait voulu enlever  leur rendez-vous le
caractre d'intimit que donne le huis clos. C'tait la vrit pure.
Cette jeune femme, qui tait une des plus nobles cratures de son sexe,
n'tait nullement nave. Elle n'avait pas travers dix ans de jeunesse,
de beaut et de veuvage sans recevoir, sous une forme plus ou moins
directe, quelques douzaines de dclarations qui lui avaient laiss des
impressions justes et gnralement peu flatteuses sur la dlicatesse et
la discrtion du sexe adverse. Comme toutes les femmes de son ge, elle
connaissait le danger, et, comme un trs petit nombre, elle ne l'aimait
pas. Elle avait invariablement fait rentrer dans le grand chemin de
l'amiti tous ceux qu'elle avait surpris rdant autour d'elle dans les
sentiers dfendus; mais cette tche l'ennuyait. Depuis la veille, elle
tait srieusement proccupe de l'entretien particulier que M. de
Camors lui avait fait la surprise de lui demander. Quel pouvait tre
l'objet de cet entretien mystrieux? Elle eut beau se creuser l'esprit,
elle ne put l'imaginer. Il tait sans doute invraisemblable au plus haut
point que M. de Camors, ds le dbut d'une connaissance  peine
bauche, se crt autoris  lui dclarer ses feux; toutefois, la
renomme galante du jeune comte lui revint en mmoire, elle se dit qu'un
sducteur de cette taille pouvait avoir des faons extraordinaires, et
qu'il pouvait se croire, en outre, dispens de beaucoup de crmonie en
face d'une humble provinciale. Bref, ces rflexions faites, elle rsolut
de le recevoir dans son jardin, ayant remarqu dans sa petite exprience
que le plein air et les grands espaces vides n'taient pas favorables
aux tmraires.

M. de Camors salua madame de Tcle comme les Anglais saluent leur reine;
puis, s'tant assis, il approcha sa chaise, avec un peu de secrte
malice peut-tre, et, baissant la voix sur le ton de la confidence:

--Madame, dit-il, voulez-vous me permettre de vous confier un secret, et
de vous demander un conseil?

Madame de Tcle souleva un peu sa tte fine, attacha sur les yeux du
comte la lumire veloute de son regard, sourit vaguement, et termina
cette mimique interrogative par un lger mouvement de la main, qui
signifiait: Vous m'tonnez infiniment, mais enfin je vous coute.

--Voici d'abord, madame, mon secret: je dsire tre dput de cet
arrondissement.

 cette dclaration inattendue, madame de Tcle le regarda encore,
laissa chapper un faible soupir de soulagement et s'inclina avec
gravit.

--Le gnral de Campvallon, madame, poursuivit le jeune homme, me montre
une bont paternelle. Il a l'intention de se dmettre de son mandat en
ma faveur; il ne m'a pas cach que l'appui de monsieur votre oncle tait
indispensable au succs de ma candidature. Je suis donc venu dans ce
pays sur l'inspiration du gnral, avec l'esprance de conqurir cet
appui; mais les ides et les sentiments que monsieur votre oncle
exprimait hier me paraissaient si directement contraires  mes
prtentions, que je me sens vritablement dcourag. Bref, madame, dans
ma perplexit, j'ai eu la pense, fort indiscrte sans doute, de
m'adresser  votre bont, et de vous demander un conseil que je suis
dtermin  suivre, quel qu'il soit.

--Mais, monsieur... vous m'embarrassez beaucoup, dit la jeune femme,
dont le joli visage sombre s'claira d'un franc sourire.

--Je n'ai, madame, aucun titre particulier  votre bienveillance... au
contraire peut-tre... mais enfin je suis un tre humain et vous tes
charitable... Eh bien, madame, sincrement, il s'agit de ma fortune, de
mon avenir, de ma destine tout entire. L'occasion qui se prsente ici
pour moi d'entrer jeune dans la vie publique est unique; je serais au
dsespoir de la perdre... Voulez-vous tre assez bonne, madame, pour
m'obliger?

--Mais comment? dit madame de Tcle. Je ne me mle pas de politique,
moi, monsieur... Qu'est-ce que vous me demandez au juste?

--D'abord, madame, je vous demande, je vous supplie de ne pas me
desservir.

--Pourquoi vous desservirais-je?

--Mon Dieu! madame, vous avez plus que personne le droit d'tre
svre... Ma jeunesse a t un peu dissipe; ma rputation,  quelques
gards, n'est pas trs bonne, je le sais; je ne doute pas qu'elle ne
soit arrive jusqu' vous, et je pourrais craindre qu'elle ne vous et
inspir quelques prventions.

--Monsieur, nous vivons ici fort retirs... nous ne savons gure ce qui
se passe  Paris... Au surplus, cela ne m'empcherait pas de vous
obliger, si j'en connaissais les moyens, car je pense que des travaux
srieux et levs ne pourraient que modifier heureusement vos
occupations ordinaires.

--C'est vritablement une chose dlicieuse, se dit  part lui le jeune
comte, que de se jouer avec une personne si spirituelle.--Madame,
reprit-il avec sa grce tranquille, je m'associe  vos esprances...
mais, puisque vous daignez encourager mon ambition, croyez-vous que je
parvienne un jour  triompher des dispositions de monsieur votre
oncle?... Vous le connaissez bien... que pourrais-je faire pour me le
concilier? Quelle marche dois-je suivre? car je ne puis certainement me
passer de son concours, et, si j'y dois renoncer, il faut que je renonce
 mes projets.

--Mon Dieu! dit madame de Tcle en prenant un air rflchi, c'est bien
difficile!

--N'est-ce pas, madame?

Il y avait dans la voix de M. de Camors tant de soumission, de confiance
et de candeur, que madame de Tcle en fut touche, et que le diable en
fut charm au fond des enfers.

--Laissez-moi y penser un peu, dit-elle.

Elle posa son coude sur la table, et sa tte sur sa main. Ses doigts un
peu carts en ventail cachaient  demi un de ses yeux, tandis que les
feux de ses bagues jouaient au soleil, et que ses ongles nacrs
tourmentaient doucement la surface brune et lisse de son front.--M. de
Camors la regardait toujours avec le mme air de soumission et de
candeur.

--Eh bien, monsieur, dit-elle tout  coup en riant, moi, je crois que
vous n'avez rien de mieux  faire que de continuer.

--Pardon, madame... continuer... quoi?

--Mais... le systme que vous avez suivi jusqu'ici avec mon oncle: ne
rien lui dire quant  prsent, prier le gnral de se taire de son ct,
et attendre tranquillement que le voisinage, les relations, le temps--et
vos qualits, monsieur, aient prpar suffisamment mon oncle  votre
candidature. Quant  moi, mon rle est bien simple; je ne pourrais en ce
moment vous aider sans vous trahir... par consquent, mon assistance
doit se borner, jusqu' nouvel ordre,  faire valoir vos mrites aux
yeux de mon oncle... C'est  vous de les montrer.

--Vous me comblez, madame, dit M. de Camors. En vous prenant pour
confidente de mes projets ambitieux, j'ai commis un trait de dsespoir
et de mauvais got... qu'une nuance d'ironie punit bien lgrement;
mais, pour parler trs srieusement, madame, je vous remercie de grand
coeur. Je craignais de trouver en vous une puissance ennemie, et je
trouve une puissance neutre, presque allie.

--Oh! tout  fait allie, quoique secrtement, dit en riant madame de
Tcle. D'abord, je suis bien aise de vous tre agrable, et puis j'aime
beaucoup M. de Campvallon, et je suis heureuse d'entrer dans ses
vues...--_Come here, Mary!_

Ces derniers mots, qui signifient: Venez ici! s'adressaient 
mademoiselle Marie, qui venait d'apparatre sur un des escaliers de la
terrasse, les joues carlates, les cheveux en broussaille, et tenant une
corde  la main.--Elle s'approcha aussitt de sa mre en faisant  M. de
Camors un de ces gauches saluts particuliers aux jeunes filles qui
grandissent.

--Vous permettez, monsieur de Camors? reprit madame de Tcle.

Et elle donna en anglais  sa fille quelques ordres que nous traduisons:

--Vous avez trop chaud, Mary, ne courez plus... Dites  Rosa de prparer
mon corsage  petits bouillons... Pendant que je m'habillerai, vous me
direz votre page de catchisme...

--Oui, mre.

--Vous avez fait votre thme?

--Oui, mre... Comment dit-on en anglais _joli_... pour un homme?

--Pourquoi?

--C'est dans mon thme... pour un homme beau, joli, distingu?

--_Handsome_, _nice_, _charming_, dit la mre.

--Eh bien, mre, ce _gentleman_ notre voisin est tout  fait _handsome,
nice and charming!_

--_Mad... foolish creature!_ s'cria madame de Tcle pendant que
l'enfant se sauvait en courant et descendait l'escalier comme une
cascade.

M. de Camors, qui avait cout ce dialogue avec un calme impassible, se
leva.

--Merci encore, madame, dit-il, et pardon... Ainsi vous me permettrez de
vous confier de temps en temps mes peines ou mes esprances politiques?

--Certainement, monsieur.

Il la salua et se retira.--Comme il traversait la cour de la maison, il
se trouva en face de mademoiselle Mary, et, lui adressant une
inclination respectueuse:

--_Another time, miss Mary_, lui dit-il, _take care... I understand
english perfectly well._ (Une autre fois, miss Mary, prenez garde:
j'entends l'anglais parfaitement bien.)

Miss Mary demeura tout  coup droite sur ses hanches, rougit jusqu'aux
cheveux, et jeta  M. de Camors un regard farouche, ml de honte et de
fureur.

--_You are not satisfied, miss Mary?_ reprit Camors. (Vous n'tes pas
contente, miss Mary?)

--_Not at all_ (pas du tout)! dit vivement l'enfant de sa grosse voix un
peu enroue.

M. de Camors se mit  rire, s'inclina de nouveau, et partit, laissant au
milieu de la cour miss Mary immobile et indigne.

Peu de minutes aprs, mademoiselle Marie se jetait tout en larmes dans
les bras de sa mre, et lui contait  travers ses sanglots sa cruelle
msaventure. Madame de Tcle, tout en saisissant l'occasion de donner 
sa fille une leon de rserve et de convenance, se garda de prendre les
choses au tragique, et parut mme en rire de si bon coeur, quoiqu'elle
n'en et pas trop envie, que l'enfant finit par en rire avec elle.

M. de Camors cependant regagnait ses foyers en se flicitant
cordialement de sa campagne, qui lui semblait tre, non sans raison, un
chef-d'oeuvre de stratgie. Par un mlange savant de franchise et
d'astuce, il avait engag tout doucement madame de Tcle dans ses
intrts, et ds ce moment la ralisation de ses rves ambitieux lui
paraissait assure, car il n'ignorait pas la valeur incomparable de la
complicit des femmes, et il connaissait toute la puissance de ce
travail latent et continu, de ces petits efforts accumuls, de ces
pousses souterraines qui assimilent les forces fminines aux forces
patientes et irrsistibles de la nature. D'autre part, il avait mis un
secret entre cette jolie femme et lui, il s'tait tabli auprs d'elle
sur un pied confidentiel; il avait acquis le droit des regards
mystrieux, des demi-mots clandestins, des entretiens drobs, et une
telle situation, habilement gouverne, pouvait l'aider  passer
agrablement le temps de son stage politique.

 peine rentr chez lui, M. de Camors crivit au gnral pour lui rendre
compte du dbut de ses oprations et pour lui demander un peu de
patience; puis,  dater de ce jour, il mit tous ses soins  poursuivre
le succs des deux candidatures qu'il avait poses  la fois, et qui lui
tenaient dj presque galement au coeur. Sa politique  l'gard de M.
Des Rameures fut aussi simple qu'adroite; elle tait, d'ailleurs, si
clairement indique, que le dtail en offrirait peu d'intrt. Profitant
sans empressement affect, mais avec une familiarit croissante, des
relations de voisinage, il se mit pour ainsi dire  l'cole dans la
ferme modle du vieux gentilhomme-pasteur; il lui abandonna, en outre,
la direction thorique de son propre domaine. Par cette facile
complaisance, orne de sa courtoisie captivante, il s'avana
sensiblement dans les bonnes grces du vieillard. Toutefois,  mesure
qu'il le connaissait mieux et qu'il prouvait de plus prs la fermet
granitique de ce caractre, il commena  craindre que sur certains
points essentiels il ne ft radicalement inflexible. Aprs quelques
semaines de relations presque quotidiennes. M. Des Rameures vantait
volontiers son jeune voisin comme un gentil garon, un excellent
musicien, un aimable convive; mais de l  la pense d'en faire un
dput, il y avait une nuance qui pouvait tre un abme. Madame de Tcle
elle-mme l'apprhendait beaucoup, et ne le cachait pas  M. de Camors.

Le jeune comte cependant ne se proccupait pas autant qu'on pourrait le
croire des dceptions qui semblaient le menacer de ce ct, car il tait
arriv sur ces entrefaites que son ambition secondaire avait domin peu
 peu son ambition principale, en d'autres termes que son got pour
madame de Tcle tait devenu plus vif et plus pressant que son amour
pour la dputation. Nous devons avouer, non  sa gloire, qu'il s'tait
d'abord propos la sduction de sa voisine comme un simple passe-temps,
comme une entreprise intressante, et surtout comme une oeuvre d'art
extrmement difficile, qui lui ferait,  ses propres yeux, le plus grand
honneur. Quoiqu'il et rencontr peu de femmes de ce mrite, il la
jugeait assez bien. Madame de Tcle, il le comprenait, n'tait pas
simplement une honnte femme, c'est--dire qu'elle n'avait pas seulement
l'habitude du devoir, elle en avait la passion; elle n'tait pas prude,
elle tait chaste; elle n'tait pas dvote, elle tait pieuse. Il
entrevoyait chez elle un esprit  la fois trs droit et trs dli, des
sentiments trs hauts et trs dignes, des principes rflchis et
enracins, une vertu sans raideur, pure et souple comme une flamme.
Toutefois, M. de Camors ne dsespra pas. Il avait pour principe qu'il
n'y a de vertus infaillibles que celles  qui l'occasion suffisante a
manqu, et il se flatta d'tre pour madame de Tcle cette occasion
efficace. Il sentit parfaitement, d'ailleurs, qu'avec elle les formes
ordinaires de la galanterie seraient hors de saison. Par un raffinement
suprme, il mit bas les armes devant celle dont il voulait faire la
conqute: tout son art fut de l'entourer d'un respect absolu, laissant
le soin du reste au temps,  l'intimit de chaque jour et au charme
redoutable qu'il savait en lui.

Il y eut quelque chose de touchant pour madame de Tcle dans l'attitude
rserve et presque timide de ce mauvais sujet en sa prsence. C'tait
l'hommage d'un esprit dchu, et comme honteux de l'tre, en face d'un
esprit de lumire. Jamais, ni en public, ni dans le tte--tte, un
geste, un mot, un regard, dont la vertu la plus ombrageuse pt
s'alarmer. Il y avait plus: ce hautain jeune homme, volontiers ironique
avec tout le monde, tait toujours srieux avec elle. Ds qu'il se
tournait vers elle, son visage, son accent, sa parole devenaient graves
tout  coup comme s'il ft entr dans une glise. Il avait beaucoup
d'esprit; il en usait et abusait  outrance dans les conversations qui
se tenaient devant madame de Tcle, comme s'il et tir des feux
d'artifice en son honneur; puis, revenant  elle, il s'teignait
soudain, et n'avait plus que de la soumission et du respect.

Toute femme qui reoit d'un homme suprieur des flatteries de si haut
got ne l'aime pas ncessairement, mais ncessairement elle le trouve
aimable.  l'ombre de la pleine scurit que M. de Camors lui laissait,
madame de Tcle ne pouvait donc que se plaire dans la compagnie d'un
homme qui tait sans doute le plus distingu qu'elle et jamais
rencontr, et qui avait comme elle le got des arts, de la vie sociale
et des choses de l'esprit. Enfin, ces douces et innocentes relations
avec un jeune homme d'une rputation un peu scandaleuse ne pouvaient
manquer d'veiller dans le coeur de madame de Tcle un sentiment ou
plutt une illusion dont les plus excellentes se dfendent mal. Les
libertins offrent aux femmes vulgaires un genre d'attrait qu'on ne sait
trop comment qualifier, mais qui doit tre celui d'une curiosit peu
louable. Aux femmes d'lite, ils en offrent un autre, infiniment plus
noble, mais  peine moins dangereux: c'est l'attrait de la conversion.
Il est rare que les femmes vertueuses ne tombent pas dans cette erreur
capitale de croire qu'on aime la vertu parce qu'on les aime.--Telles
taient en rsum les secrtes sympathies dont les rameaux lgers
s'entrecroisaient, germaient et fleurissaient peu  peu dans cette me
aussi tendre qu'elle tait pure.

M. de Camors avait prvu confusment tout cela.--Ce qu'il n'avait point
prvu, c'est qu'il se prendrait lui-mme  ses piges, et qu'il serait
bientt sincre dans le rle qu'il avait si judicieusement adopt. Ds
l'abord, madame de Tcle lui avait extrmement plu. Ce qu'il y avait en
elle d'un peu puritain, s'unissant  sa grce naturelle et  son
lgance mondaine, composait une sorte de charme original, qui piquait
au vif l'imagination blase de ce jeune homme. Si c'est une tentation
puissante pour les anges que de sauver les rprouvs, les rprouvs ne
caressent pas avec moins de dlices la pense de perdre les anges. Ils
rvent, comme les farouches picuriens bibliques, de mler dans des
ivresses inconnues la terre avec le ciel.  ces instincts de sombre
dpravation se joignit bientt, dans les dispositions de M. de Camors 
l'gard de madame de Tcle, un sentiment plus digne d'elle. En la voyant
presque chaque jour dans cette intimit prilleuse que favorise la vie
de campagne, en assistant  toutes les gracieuses volutions de cette
personne accomplie, toujours gale, toujours prte  tout, au devoir
comme au plaisir, anime comme la passion et sereine comme la vertu, il
se prit pour elle d'un culte vritable. Ce n'tait point du respect:
pour respecter, il faut croire  l'effort, au mrite, et il n'y voulait
pas croire. Il croyait que madame de Tcle tait ne comme cela; mais il
l'admirait comme une plante rare, comme un objet charmant, comme une
oeuvre exquise en laquelle la nature avait combin les grces physiques
et morales avec une proportion et une harmonie parfaites.--Bref, il
l'aimait, et sa contenance d'esclave auprs d'elle ne fut pas longtemps
un jeu.

Nos lectrices auront sans doute remarqu un fait bizarre: c'est que,
lorsque les sentiments rciproques de deux faibles cratures mortelles
en sont venus  un certain point de maturit, le hasard ne manque jamais
de fournir une circonstance fatale qui fait jaillir le secret de ces
deux coeurs, et qui dgage soudain la foudre des nuages lentement
amoncels. C'est la crise de tous les amours. Cette circonstance se
prsenta pour madame de Tcle et pour M. de Camors sous la forme d'un
incident des moins potiques.

On tait arriv  la fin d'octobre. Camors tait sorti  cheval aprs
son dner pour faire une promenade dans les environs. La nuit, dj
tombe, tait froide, obscure et peu engageante; mais le comte ne devait
pas voir madame de Tcle ce soir-l: il commenait  ne pas savoir se
passer d'elle, et, affect du dsoeuvrement propre aux amoureux, il tuait
le temps comme il pouvait. Il esprait, en outre, qu'un exercice violent
rendrait un peu de calme  son esprit, qui n'avait jamais t peut-tre
plus profondment agit. Encore jeune et neuf dans son systme
impitoyable, il se troublait  la pense d'une victime aussi pure que
madame de Tcle. Passer sur la vie, sur le repos, sur le coeur d'une
telle femme, comme son cheval passait sur l'herbe du chemin, sans plus
de souci ni de piti, c'tait dur pour un dbut. Si trange que cela
puisse paratre, l'ide lui vint de l'pouser; puis il se dit que cette
faiblesse serait en contradiction directe avec ses principes, qu'elle
lui ferait perdre  jamais toute matrise de lui-mme, et le rejetterait
dans le nant de sa vie passe.--Il fallait donc la sduire, car il
l'aimait, il la dsirait, il la voulait. Il ne doutait pas qu'elle ne
succombt un jour ou l'autre: avec le flair terrible des grands
corrupteurs, il pressentait dans cette me branle des dfaillances
prochaines. Il voyait l'heure o il toucherait la main de madame de
Tcle avec des lvres d'amant, et une langueur mortelle se rpandait
dans ses veines.--Comme il s'abandonnait  ces images passionnes, le
souvenir de la jeune madame Lescande se prsenta tout  coup  sa
pense, et il plit dans la nuit.

 ce moment mme, il passait sur la lisire d'un petit bois qui
appartenait au comte de Tcle, et dont une partie avait t rcemment
dfriche. Ce n'tait pas le hasard seul qui avait dirig de ce ct la
promenade de Camors. Madame de Tcle aimait beaucoup ce lieu, et l'y
avait conduit plusieurs fois, et encore la veille, en compagnie de sa
fille et de son beau-pre. Le site tait singulier. Quoique peu loign
des habitations, ce bois tait sauvage et perdu comme  mille lieues du
monde. On et dit un coin de fort vierge entam par la hache des
pionniers. D'normes souches dracines, des troncs d'arbres
gigantesques couvraient ple-mle les pentes du coteau, et barraient 
et l d'une manire pittoresque le cours d'un ruisseau qui coulait dans
le vallon. Un peu plus loin, la futaie haute et touffue continuait de
rpandre un demi-jour religieux sur les mousses, les roches, les
broussailles, la terre grasse et les flaques d'eau limoneuses, qui sont
le charme et l'horreur des vieux bois ngligs.

Dans cette solitude, et sur la limite du dfrichement, s'levait une
sorte de hutte grossire que s'tait construite lui-mme un pauvre
diable, sabotier de son tat,  qui le comte de Tcle avait permis de
s'tablir l pour y exploiter les htres sur place au profit de son
humble industrie. Cette espce de bohme intressait madame de Tcle,
peut-tre parce qu'il avait, comme M. de Camors, une assez mauvaise
rputation. Il vivait dans sa cabane avec une femme encore agrable sous
ses haillons et deux petits garons  cheveux dors et friss. Il tait
tranger au pays, et passait pour n'tre pas le mari de sa femme.
C'tait un homme taciturne, dont les traits semblaient beaux, nergiques
et durs sous son paisse barbe noire. Madame de Tcle s'amusait  le
voir travailler  ses sabots, elle aimait les enfants, qui taient jolis
comme des anges barbouills, et plaignait la femme. Au fond, elle
mditait de la marier  son mari, au cas que la chose ft  faire, comme
cela paraissait trop vraisemblable.

M. de Camors suivait au pas de son cheval un sentier rocailleux qui
serpentait sur le flanc du coteau bois. C'tait l'instant o l'ombre de
madame Lescande s'tait comme leve devant lui, et o il croyait presque
en entendre la plainte. Tout  coup l'illusion fit place  une trange
ralit. Une voix de femme l'appela clairement par son nom avec un
accent de dtresse:

--Monsieur de Camors!

Il arrta son cheval sur place d'une main involontaire, et se sentit
travers par un frisson glacial.--La mme voix s'leva de nouveau et
l'appela encore. Il reconnut la voix de madame de Tcle.--Promenant
autour de lui dans les tnbres un regard rapide, il vit briller une
lueur  travers le feuillage dans la direction de la chaumire du
sabotier, et, se guidant sur cet indice, il jeta son cheval  travers le
dfrichement, gravit le coteau et se trouva bientt en face de madame de
Tcle. Elle tait debout devant le seuil de la hutte, la tte nue et ses
beaux cheveux en dsordre sous une longue dentelle noire; elle donnait 
un domestique des instructions prcipites.

Ds qu'elle vit approcher Camors, elle vint  lui.

--Pardon, monsieur, dit-elle; mais j'ai cru vous reconnatre, et je vous
ai appel... Je suis si malheureuse!

--Si malheureuse?

--Les deux enfants de cet homme vont mourir!... Que faire, monsieur?
Entrez... entrez, je vous en prie.

Il sauta  terre, mit les rnes de son cheval entre les mains du
domestique, et suivit madame de Tcle dans l'intrieur de la cabane.

Les deux enfants aux cheveux d'or taient couchs cte  cte sur le
mme grabat, immobiles, rigides, les yeux ouverts, les pupilles
trangement dilates, la face ardente et agite par de lgres
convulsions. Ils semblaient tre  l'agonie.--Le vieux docteur Durocher
tait pench sur eux, les regardant d'un oeil fixe, anxieux et comme
dsespr. La mre,  genoux, comprimait sa tte dans ses deux mains et
sanglotait.--Au pied du lit, le pre  la mine sauvage se tenait debout,
les bras croiss, les yeux secs; il grelottait par intervalle, et
murmurait sourdement d'une voix stupide:

--Tous deux! tous deux!

Puis il retombait dans sa morne attitude.

M. Durocher s'approcha vivement de Camors.

--Monsieur, lui dit-il, qu'est-ce que c'est donc que cela?... Je
croirais  un empoisonnement, mais je ne vois aucun symptme dcisif;
d'ailleurs, les parents le sauraient, et ils ne savent rien... Une
insolation peut-tre!... Mais comment tous deux frapps en mme
temps?... et puis en cette saison! Ah! notre mtier est bien dur
quelquefois, monsieur!

Camors s'informa  la hte.--On tait venu, une heure auparavant,
chercher M. Durocher, qui dnait chez madame de Tcle. Il tait accouru,
et il avait trouv les enfants dj sans parole et dans cet tat
d'effrayante congestion. Il paraissait qu'ils y taient tombs
brusquement aprs quelques instants de malaise et de dlire subit.

Camors eut une inspiration. Il demanda  voir les vtements que les
enfants avaient ports dans la journe. La mre les lui donna. Il les
examina avec soin, et fit remarquer au vieux mdecin des tches
rougetres dont ces pauvres loques taient imprgnes. M. Durocher se
frappa le front, retourna d'une main fivreuse les petits sarreaux de
toile et les vestes grossires, fouilla dans les poches, et en retira
une douzaine de fruits pareils  des cerises et  demi crass.

--La belladone! s'cria-t-il. L'ide m'en est venue dix fois, mais
comment m'y arrter? On n'en trouverait pas une plante  vingt lieues 
la ronde... Il n'y a que dans ce bois maudit... et je l'ignorais!

--Croyez-vous qu'il soit encore temps? lui demanda le jeune comte 
demi-voix. Ces enfants me paraissent bien mal!

--Perdus, j'en ai peur... mais tout dpend encore du temps qui s'est
coul... de la quantit qu'ils ont prise... des remdes que je pourrai
me procurer.

Le vieillard se consulta rapidement avec madame de Tcle, qui se trouva
n'avoir dans sa pharmacie de campagne ni tartre stibi, ni esprit de
Mindrrus, ni aucun des excitants violents que l'urgence du cas
rclamait. Il fallait donc se contenter d'essence de caf, que le
domestique fut charg d'aller prparer en toute hte, et, pour le reste,
envoyer  la ville.

-- la ville? dit madame de Tcle. Mais, mon Dieu! quatre lieues, la
nuit! en voil pour trois heures, pour quatre heures peut-tre!

M. de Camors l'entendit.

--crivez-moi votre ordonnance, docteur, dit-il: Trilby est  la porte,
et, avec lui, je puis faire quatre lieues en une heure. Dans une heure,
je vous promets d'tre ici.

--Oh! merci, monsieur! dit madame de Tcle.

Il prit l'ordonnance que M. Durocher avait vivement trace sur une page
de son portefeuille, monta  cheval et partit. Le grand chemin tait
heureusement  peu de distance. Quand il l'eut gagn, il se mit  courir
vers la ville du train d'un fantme de ballade.

Il tait neuf heures quand madame de Tcle l'avait vu s'loigner; peu de
minutes aprs dix heures, elle entendit le pitinement de son cheval au
bas du coteau, et elle accourut sur le seuil de la hutte. L'tat des
deux enfants semblait s'tre encore aggrav dans l'intervalle; mais le
vieux docteur esprait beaucoup des mdicaments nergiques que M. de
Camors tait all chercher. Elle l'attendait avec une impatience
ardente, et elle l'accueillit comme on accueille un dernier espoir. Elle
se contenta pourtant de lui serrer la main, lorsque, tout haletant, il
descendit de cheval; mais cette adorable crature, se jetant sur Trilby,
qui tait couvert d'cume et qui fumait comme une tuve:

--Pauvre Trilby! dit-elle en l'enveloppant de ses deux bras, bon Trilby!
cher Trilby! tu es mort, n'est-ce pas? Mais je t'aime bien, va!...
Allez, monsieur de Camors, allez vite, je me charge de Trilby!

Et, pendant que le jeune homme entrait dans la cabane, elle confiait
Trilby  la garde de son domestique, avec mission de le mener  son
curie, et mille indications minutieuses sur les soins, les prcautions,
les gards dont il convenait de l'entourer aprs sa noble conduite.

M. Durocher dut recourir  l'aide de Camors pour faire passer les
mdicaments nouveaux  travers les dents serres des malheureux enfants.
Tandis qu'ils s'occupaient tous deux de ce travail, madame de Tcle
tait assise sur un escabeau, la tte appuye contre le mur de la hutte.
M. Durocher, levant les yeux sur elle tout  coup:

--Mais, ma chre dame, lui dit-il, vous vous trouvez mal!... Vous avez
eu trop d'motions, et puis l'odeur est affreuse ici... Il faut vous en
aller, voyons.

--Je ne me sens vraiment pas trs bien, murmura-t-elle.

--Il faut vous en aller vite. On vous enverra des nouvelles. Un de vos
gens va vous reconduire.

Elle se leva un peu chancelante; mais un regard suppliant de la jeune
femme du sabotier l'arrta. Pour cette femme, la Providence s'en allait
avec madame de Tcle.

--Eh bien, non, je ne m'en irai pas, lui dit-elle avec sa douceur
divine. Je vais seulement prendre l'air. Je resterai l dehors jusqu'
ce qu'ils soient sauvs, je vous le promets.

Et elle sortit en lui souriant.

Aprs quelques minutes, M. Durocher dit  Camors:

--Mon cher monsieur, je vous remercie. Je n'ai rellement plus besoin de
vous; vous aussi, allez vous reposer... Srieusement, il en est temps:
vous verdissez!

Camors, puis par sa course et suffoqu par l'atmosphre de la hutte,
cda aux instances du vieillard, tout en l'avertissant qu'il ne
s'loignerait pas. Comme il mettait le pied hors de la chaumire, madame
de Tcle, qui tait assise devant la porte, se leva brusquement, et lui
jeta sur les paules un des manteaux qu'on avait apports pour elle;
puis elle se rassit sans parler.

--Mais vous ne pouvez rester l toute la nuit, lui dit-il.

--Je serais trop inquite chez moi.

--C'est que la nuit est trs froide... Voulez-vous que je vous fasse du
feu?

--Si vous voulez, dit-elle.

--Voyons... o pourrions-nous faire ce petit feu? Au milieu de ces
copeaux, c'est impossible; nous aurions un incendie pour nous achever de
peindre... Pouvez-vous marcher?... voulez-vous prendre mon bras?... et
nous allons chercher un bon endroit pour notre campement.

Elle s'appuya lgrement sur son bras, et fit quelques pas avec lui en
remontent vers la futaie.

--Croyez-vous qu'on les sauve? dit-elle.

--Je l'espre, le visage de M. Durocher est meilleur.

--Que je serais contente!

Ils se heurtrent tous deux contre une racine, et se mirent  rire comme
deux enfants. Aprs quelques pas encore:

--Mais nous voil dans le bois tout  l'heure, reprit madame de Tcle;
je vous avoue que je n'en puis plus... Bon ou mauvais, je choisis cet
endroit-ci.

Ils taient encore tout prs de la chaumire; mais dj les premires
branches des vieux arbres respects par la hache tendaient un dme
sombre au-dessus de leurs ttes. Il y avait l, prs d'une grosse roche
qui affleurait le sol, un entassement de troncs abattus sur lesquels
madame de Tcle s'assit.

--Rien de mieux, dit gaiement Camors. Je vais faire mes provisions.

L'instant d'aprs, il reparut portant une brasse de copeaux blancs et
de branches menues et en outre une couverture de voyage qu'un des
domestiques lui avait remise. Il s'installa sur ses deux genoux au pied
de la roche, devant madame de Tcle, prpara son attise, et y mit le
feu  l'aide de quelques feuilles sches et de ses ustensiles de fumeur.
Quand la flamme s'lana en ptillant du sain de ce foyer sauvage,
madame de Tcle tressaillit joyeusement, et, allongeant ses deux mains
vers le brasier:

--Dieu! que cela est bon! dit-elle; et puis c'est amusant; on dirait que
nous avons fait naufrage. Maintenant, monsieur, voulez-vous tre
parfait? Allez demander des nouvelles  Durocher.

Il y courut. Quand il revint, il ne put s'empcher de s'arrter 
mi-chemin pour admirer la silhouette lgante et souple de la jeune
femme se dessinant sur le clair-obscur du bois, et son fin visage arabe
pleinement clair par la lueur du foyer.

Ds qu'elle l'aperut:

--Eh bien? cria-t-elle.

--Beaucoup d'espoir.

--Ah! quel bonheur, monsieur!

Elle lui serra la main.

--Asseyez-vous l.

Il s'assit sur le rocher tapiss d'une mousse blanchtre, et, rpondant
 ses questions presses, il lui rpta tous les dtails qu'il tenait du
mdecin, et lui fit la thorie complte de l'empoisonnement par la
belladone. Elle l'couta d'abord avec intrt; puis peu  peu,
assujettissant son voile sur ses cheveux et appuyant sa tte sur les
arbres entre-croiss derrire elle, elle parut rsister pniblement  la
fatigue.

--Vous tes capable de vous endormir l, lui dit-il en riant.

--Tout  fait capable, murmura-t-elle.

Elle sourit, et s'endormit.

Son sommeil ressemblait  la mort, tant il tait pur, tant les
battements de son coeur taient calmes, tant le souffle de sa poitrine
tait lger. Camors s'tait agenouill de nouveau prs du foyer pour
l'entretenir sans bruit, et il la regardait. De temps  autre, il
paraissait se recueillir et couter, quoique le silence de la nuit et de
la solitude ne ft troubl que par le crpitement des copeaux embrass;
ses yeux suivaient les reflets tremblants de la flamme tantt sur la
surface blanche de la roche, tantt sous les arches profondes de la
futaie, comme s'il et voulu fixer dans son souvenir tous les dtails de
cette douce scne. Puis son regard s'attachait de nouveau sur la jeune
femme ensevelie dans sa grce dcente et dans son repos confiant.

Quelles penses du ciel descendirent en ce moment dans cette me sombre?
Quelles hsitations, quels doutes l'assaillirent? Quelles images de
paix, de vrit, de vertu, de bonheur, passrent dans ce cerveau plein
d'orages et y firent reculer peut-tre les fantmes des noirs sophismes?
Lui seul le sut et ne le dit jamais.

Un craquement brusque du foyer la rveilla. Elle ouvrit des yeux
tonns, et aussitt, s'adressant au jeune homme agenouill devant elle:

--Comment vont-ils, monsieur?

Il ne savait comment lui dire que, depuis une heure, il n'avait eu de
pense que pour elle. M. Durocher, apparaissant tout  coup dans le
cercle lumineux du petit bcher, le tira de peine.

--Ils sont sauvs, ma chre dame, dit brusquement le vieillard. Venez
vite les embrasser et retournez chez vous, ou ce sera vous qu'il faudra
sauver demain. Vous tes rellement folle de vous endormir la nuit dans
l'humidit d'un bois, et monsieur est absurde de vous laisser faire.

Elle prit en riant le bras du vieux docteur, et entra bientt avec lui
dans la hutte. Les deux enfants, qui taient alors veills de leur
torpeur sinistre, mais qui semblaient encore tout effars de la mort
entrevue, essayrent de soulever leurs petites ttes rondes; elle leur
fit signe de la main de se tenir tranquilles, se pencha sur l'oreiller,
leur sourit dans les yeux, et posa deux baisers dans leurs boucles d'or.

-- demain, mes anges, dit-elle.

Cependant, la mre, agite, fivreuse, riant et pleurant, suivait madame
de Tcle pas  pas, lui parlait, s'attachait  elle et baisait ses
vtements.

--Laissez-la donc en paix, voyons! s'cria le vieux Durocher avec
fureur.--Madame, allez-vous-en!...--Monsieur de Camors, reconduisez-la!

Elle allait sortir, quand le sabotier, qui n'avait rien dit jusque-l et
qui tait assis comme cras dans un coin de sa hutte, se leva tout 
coup et saisit le bras de madame de Tcle, qui se retourna un peu
effraye, car le geste de cet homme tait d'une violence presque
menaante. Ses yeux creux et secs taient ardemment fixs sur elle, et
il continuait de lui serrer le bras de sa main crispe.

--Mon ami... dit-elle, toute incertaine.

--Oui, votre ami, balbutia cet homme d'une voix sourde; oui, madame...
oui, votre ami... oui, madame...

Il ne put continuer, sa bouche s'agita comme dans une convulsion; un
sanglot effrayant dchira sa rude poitrine: il s'abattit sur ses genoux
aux pieds de la jeune femme, et on vit une pluie de larmes tomber 
travers ses deux mains jointes sur son visage.

Madame de Tcle pleurait.

--Emmenez-la donc, monsieur, cria le vieux mdecin.

Camors la poussa doucement hors de la hutte et la suivit.

Elle lui prit le bras, et ils descendirent dans le creux du vallon pour
joindre le sentier qui conduisait  l'habitation du comte de Tcle. Elle
tait spare du bois par vingt minutes de route. Ils avaient fait
environ la moiti de ce chemin sans qu'une seule parole et t change
entre eux. Une ou deux fois, quand quelques rayons de lune peraient les
nuages, Camors crut la voir essuyer une larme du bout de son gant. Il la
guidait avec prcaution dans les tnbres, quoique la dmarche lgre de
la jeune femme ft  peine ralentie par l'obscurit. Son pas souple et
relev foulait sans bruit les feuilles tombes, vitant sans secousses
les ornires et les mares, comme si elle et t doue d'une
clairvoyance magique. Quand deux sentiers se croisaient et que M. de
Camors semblait indcis, elle lui indiquait la route par une faible
pression du bras.

Tous deux sans doute taient embarrasss de leur silence. Ce fut madame
de Tcle qui le rompit:

--Vous avez t bien bon, ce soir, monsieur, dit-elle d'une voix basse
et un peu tremblante.

--Je vous aime tant! dit le jeune homme.

Il avait prononc ces simples paroles d'un accent si profond et si
passionn, que madame de Tcle tressaillit et s'arrta sur place.

--Monsieur de Camors!

--Quoi, madame? demanda-t-il d'un ton trange.

--Mon Dieu!... au fait... rien! reprit-elle; car ceci est une
dclaration d'amiti, je suppose, et votre amiti me fait plaisir.

Il quitta son bras tout  coup, et, d'une voix rauque et violente:

--Je ne suis pas votre ami, dit-il.

--Qu'tes-vous donc, monsieur?

Sa voix tait calme; mais elle recula lentement de quelques pas, et
s'adossa, un peu replie, contre un des arbres qui bordaient le chemin.

L'explosion si longtemps contenue clata, et un flot de paroles sortit
des lvres du jeune homme avec une fougue inexprimable.

--Ce que je suis?... Je ne sais pas... je ne sais plus! Je ne sais plus
si je suis moi... si je suis bon ou mauvais... si je rve ou si je
veille... si je suis mort ou vivant!... Ah! madame, ce que je sais...
c'est que je voudrais que le jour ne se levt plus... que cette nuit ne
fint jamais! C'est que je voudrais sentir toujours... toujours... dans
ma tte, dans mon coeur, dans mon tre tout entier... ce que je sens prs
de vous, grce  vous, pour vous!... Je voudrais tre frapp d'un mal
soudain et sans espoir, pour tre veill par vous comme ces enfants,
pleur par vos yeux, enseveli sous vos larmes!... Et vous voir l,
courbe dans l'pouvante devant moi! Mais c'est horrible! Mais, au nom
de votre Dieu... que vous me feriez chrir!... rassurez-vous donc! Je
vous jure que vous m'tes sacre! je vous jure que l'enfant dans les
bras de sa mre n'est pas plus en sret que vous ne l'tes prs de moi!

--Je n'ai pas peur, murmura-t-elle.

--Oh! non... n'ayez pas peur, reprit-il avec des inflexions de voix
d'une douceur et d'une tendresse infinies. C'est moi qui ai peur, c'est
moi qui tremble... vous le voyez, car, puisque j'ai parl, tout est
fini! Je n'attends plus rien, je n'espre rien... Cette nuit n'a pas de
lendemain possible, je le sais... Votre mari... je n'oserais pas! Votre
amant, je ne le voudrais pas! Je ne vous demande rien, entendez-vous?...
Je veux brler mon coeur  vos pieds, comme sur un autel... voil tout!
Me croyez-vous, dites? tes-vous tranquille? tes-vous confiante?
Voulez-vous m'entendre? Me permettez-vous de vous dire quelle image
j'emporte de vous dans le secret ternel de mon souvenir... chre
crature que vous tes? Ah! vous ignorez ce que vous valez... et je
crains de vous le dire... tant j'ai peur de vous ter une de vos
grces... une de vos vertus... Si vous tiez fire de vous mme, comme
vous avez le droit de l'tre, vous seriez dj moins parfaite... et je
vous aimerais moins; mais je veux vous dire pourtant combien vous tes
aimable... combien vous tes charmante! Quand vous marchez, quand vous
parlez, quand vous souriez, vous tes charmante! Vous seule ne le savez
pas... Vous seule ne voyez pas la douce flamme de vos grands yeux, le
reflet de votre me hroque sur votre jeune front svre!... Votre
charme... il est dans tout ce que vous faites... vos moindres gestes en
sont empreints... Dans les devoirs les plus vulgaires de chaque jour,
vous apportez une grce sacre... comme une jeune prtresse qui
accomplit les rites dlicats de son culte! Vos mains, votre contact,
votre souffle, purifient tout... les choses les plus humbles... et les
tres les plus indignes... et moi le premier... moi qui suis tonn des
paroles que je prononce... et des sentiments qui m'inondent... moi  qui
vous faites comprendre ce que je n'avais jamais compris... Oui, toutes
les saintes folies des potes, des amants, des martyrs, je les comprends
devant vous! C'est la vrit mme! Je comprends ceux qui sont morts pour
leur foi dans les tortures, parce que j'aimerais  souffrir et  mourir
pour vous!... parce que je crois en vous... parce que je vous
respecte... je vous chris... je vous adore!

Il se tut tout frmissant; puis,  demi prostern devant elle, il prit
le bas de son voile et le baisa.

--Maintenant, reprit-il avec une sorte de tristesse grave, allez,
madame. J'ai trop oubli que vous aviez besoin de repos... pardon!
Allez... je vous suivrai de loin jusque chez vous, pour vous protger;
mais ne craignez rien de moi.

Madame de Tcle avait cout sans les interrompre, mme par un souffle,
les paroles enflammes du jeune homme. Peut-tre entendait-elle pour la
premire fois de sa vie un de ces chants d'amour, un de ces hymnes
brlants de la passion que toutes les femmes dsirent secrtement
entendre avant de mourir, dussent-elles mourir pour l'avoir entendu.

Elle demeura un instant encore sans parler; puis, comme sortant d'un
songe, elle laissa chapper ce mot, doux et faible comme un soupir:

--Mon Dieu!

Aprs une pause encore, elle s'avana sur le chemin.

--Donnez-moi votre bras jusque chez moi, monsieur, dit-elle.

Il lui obit et ils reprirent leur marche vers l'habitation dont ils
aperurent bientt les feux. Ils ne se dirent pas une parole. Seulement,
prs de franchir la grille, madame de Tcle se retourna et lui fit de la
tte un lger signe d'adieu.

M. de Camors la salua et s'loigna.

Il avait t sincre. La passion vraie a de ces surprises qui rompent
tous les desseins, brisent toute logique, crasent tout calcul. C'est sa
grandeur et aussi son danger. Elle vous saisit soudain comme le dieu
antique envahissait les prophtesses sur leur trpied, et elle parle par
votre bouche. Elle prononce des mots que vous comprenez  peine; elle
dment vos penses, elle confond votre raison; elle livre vos secrets.
Cette folle sublime vous possde, vous enlve, vous transfigure; elle
fait tout  coup d'un tre vulgaire un pote, d'un lche un hros, d'un
goste un martyr, et de don Juan lui-mme un ange de puret.

Chez les femmes, et c'est leur honneur, ces lans et ces mtamorphoses
de la passion peuvent tre durables;--chez les hommes, rarement.--Une
fois transportes sur ces nues orageuses, les femmes y tablissent
navement leur vie, et le voisinage de la foudre les inquite peu. La
passion est leur lment; elles sont chez elles. Il y a peu de femmes
dignes de ce nom qui ne soient sincrement prtes  rduire en actes
toutes les paroles que la passion fait jaillir de leurs lvres. Si elles
parlent de fuir, elles sont prtes pour l'exil; si elles parlent de
mourir, elles sont prtes pour la mort.--Les hommes ont moins de suite
dans les ides.

Ce ne fut toutefois que le lendemain que M. de Camors regretta son accs
de sincrit; car, pendant le reste de la nuit, encore plein de son
ivresse, agit et puis par le passage du dieu, obsd d'une rverie
confuse et fivreuse, il repoussa toute rflexion; mais,  son rveil,
quand il envisagea de sang-froid et sous la lumire positive du jour les
vnements de la soire prcdente, il ne put s'empcher de reconnatre
qu'il avait t cruellement dupe de son systme nerveux. Aimer madame de
Tcle, rien de plus lgitime, et il l'aimait toujours, car elle tait
parfaitement aimable et dsirable; mais riger cet amour ou tout autre
en matre de sa vie au lieu d'en faire son jouet, c'tait une de ces
faiblesses que ses principes lui interdisaient entre toutes. En ralit,
il avait parl, il s'tait conduit comme un lycen en vacances: il avait
fait des phrases, des serments, pris des engagements qu'on ne lui
demandait mme pas. Rien de plus ridicule.

Heureusement, rien n'tait perdu, et il tait encore temps de rendre 
son amour la place subalterne que ces sortes de fantaisies doivent
occuper dans la vie d'un homme. Il avait t imprudent; mais son
imprudence mme en dfinitive pouvait le servir. Ce qui restait de tout
cela, c'tait une dclaration bien faite, improvise, naturelle, qui
avait mis madame de Tcle sous le double charme de l'idoltrie mystique,
qui plat  son sexe, et de la violence virile, qui ne lui dplat pas.
Il n'y avait donc au fond rien  regretter, bien qu'il et assurment
mieux valu, au point de vue des principes, procder avec moins
d'enfantillage.

Cependant quelle conduite tenir? Elle tait simple. Aller chez madame de
Tcle, implorer son pardon, lui jurer de nouveau un ternel respect et
l'achever.--En consquence, M. de Camors, vers dix heures, rdigea le
billet suivant:

     Madame,

Je ne voudrais point partir sans vous dire adieu et sans vous demander
encore pardon. Me le permettez-vous?

     CAMORS.

Cette lettre crite, il allait l'envoyer, quand on lui en remit une qui
contenait ces mots:

Je serais heureuse, monsieur, de vous voir aujourd'hui vers quatre
heures.

     LISE DE TCLE.

Sur quoi, M. de Camors jeta au feu sa propre missive, dsormais
superflue.

De quelque faon qu'il interprtt ce billet, il tait le tmoignage
vident d'un amour triomphant et d'une vertu dfaite; car, aprs ce qui
s'tait pass la veille entre madame de Tcle et lui, il n'y avait pour
une vertu ferme qu'un parti  prendre, c'tait de ne point le revoir: le
revoir, c'tait lui pardonner, et lui pardonner, c'tait se donner avec
plus ou moins de circonlocutions. M. de Camors ne laissa pas de dplorer
que son aventure tournt si promptement au banal. Il eut un monologue
sur la fragilit des femmes. Il sut mauvais gr  madame de Tcle de ne
s'tre maintenue plus longtemps  la hauteur idale o il avait eu
l'innocence de la placer. Anticipant en quelque sorte sur les
dsenchantements de la possession, il la voyait dj dpouille de tout
prestige et couche avec un numro au front dans l'ossuaire de ses
souvenirs galants.

Cependant, quand il approcha de sa demeure, quand il pressentit le
charme de sa prsence prochaine, il se troubla: quelques doutes,
quelques anxits lui vinrent. Lorsqu'il aperut,  travers les arbres,
les fentres de l'appartement qu'elle habitait, son coeur eut de si
violents sursauts, que le jeune homme s'arrta et s'assit un moment sur
le revers du foss.

--Je l'aime comme un fou! murmura-t-il.

Puis, se relevant brusquement:

--Bah! dit-il, c'est une femme, et voil tout! Allons!

Pour la premire fois, madame de Tcle le reut dans sa chambre. Elle
tait fort lasse et un peu souffrante, lui dit le domestique.--Cette
chambre, que Camors n'avait jamais vue, tait trs grande et trs haute;
elle tait drape et enclose de tentures sombres, au milieu desquelles
les cadres dors, les bronzes, les coupes, les vieilles orfvreries de
famille tages sur les meubles, prenaient l'aspect d'ornement d'glise.
Dans cet intrieur svre et presque religieux, quoique trs opulent,
rgnait une vague senteur de fleurs, de boites  dentelles, de tiroirs
odorants et de lingerie parfume qui forme l'atmosphre gnrale des
femmes lgantes, mais o chacun apporte on ne sait quoi de personnel
qui forme son atmosphre propre, et qui enivre les amants.--Madame de
Tcle, se trouvant sans doute un peu perdue dans cette vaste pice, s'y
tait mnag prs de la chemine, par la disposition de quelques meubles
prfrs, une petite rsidence intime que sa fille appelait: la chapelle
de ma mre.

Ce fut l que M. de Camors l'aperut,  la lueur d'une lampe, assise sur
une causeuse, et n'ayant, contre sa coutume, aucun ouvrage dans les
mains.--Elle paraissait calme; mais deux cercles bleutres, pareils 
des meurtrissures, taient creuss sous ses yeux. Elle avait d beaucoup
souffrir et beaucoup pleurer. En voyant ce cher visage sillonn et
macr par la douleur, M. de Camors oublia quelques phrases qu'il avait
prpares pour son entre, il oublia tout, si ce n'est qu'il l'adorait.
Il s'avana avec une sorte de hte, saisit dans ses deux mains la main
de la jeune femme, et, sans parler, il interrogea ses yeux avec une
tendresse et une pit profondes.

--Ce n'est rien, dit-elle en retirant sa main et en secouant doucement
sa tte ple; je vais mieux... Je puis mme tre heureuse, trs
heureuse, si vous le voulez.

Il y avait dans le sourire, dans le regard, dans l'accent de madame de
Tcle quelque chose d'indfinissable qui glaa le sang de Camors: il
sentit confusment qu'elle l'aimait, et que cependant elle tait perdue
pour lui; qu'il avait l devant lui une espce d'tre qu'il ne
connaissait pas, et que cette femme vaincue, brise, perdue d'amour,
aimait pourtant quelque chose au monde plus que son amour.

Elle lui fit un lger signe auquel il obit comme un enfant, et il
s'assit devant elle.

--Monsieur, lui dit-elle alors d'une voix trs mue mais qui s'affermit
peu  peu, je vous ai cout hier, avec un peu trop de patience
peut-tre... Je vous demande  votre tour la mme bont... Vous m'avez
dit que vous m'aimiez, monsieur, et je vous avoue franchement que
j'prouve moi-mme pour vous une vive affection. Dans ces termes-l,
nous ne pouvons que nous sparer  jamais, ou nous unir par quelque lien
digne de nous deux... Nous sparer, cela me coterait beaucoup, et je
pense aussi que ce serait une douleur pour vous... Nous unir...
Monsieur, quant  moi, je serais prte  vous donner ma vie... mais je
ne le puis pas: je ne pourrais vous pouser sans une folie vidente...
vous tes plus jeune que moi... et, si bon, si gnreux que je vous
suppose, la simple raison me dit que je me prparerais d'amers
repentirs... Mais il y a plus, je ne m'appartiens pas, je me dois  ma
fille,  ma famille,  mes souvenirs: en quittant mon nom pour le vtre,
je blesserais, j'affligerais cruellement tous les tres qui vivent
autour de moi, et, je le crois, ceux mme qui ne vivent plus. Eh bien,
monsieur...--elle eut alors un sourire d'une rsignation et d'une grce
clestes,--j'ai trouv cependant un moyen de ne pas rompre des relations
qui nous sont chres  tous deux... de les rendre mme plus douces et
plus troites... Vous allez tre d'abord un peu surpris... mais ayez la
bont d'y penser et de ne pas me dire non tout de suite...

Elle le regarda et fut effraye de sa pleur; elle lui prit doucement la
main.

--Voyons, monsieur, dit-elle, voyons.

--Parlez, murmura-t-il d'une voix sourde.

--Monsieur, reprit-elle avec son sourire de charit anglique, Dieu
merci, vous tes encore trs jeune... Dans votre situation et dans notre
monde, les hommes ne se marient pas de bonne heure, et je crois qu'ils
ont raison... Eh bien, voici ce que je veux faire, si vous le
permettez... Je veux confondre dsormais en une seule affection les deux
plus vifs sentiments de mon coeur... Je veux mettre tous mes soins, toute
ma tendresse, toute ma joie  former une femme digne de vous, une jeune
me qui vous donnera le bonheur, une intelligence leve et dlicate
dont vous serez fier... Je vous promets, monsieur, je vous jure de
consacrer  cette tche chre et sacre tout ce que j'ai de meilleur en
moi... Je m'y donnerai chaque jour,  chaque instant de ma vie, comme
une sainte  l'oeuvre de son salut... et je vous jure que je serai bien
heureuse... Dites-moi seulement que vous le voulez bien?

Il laissa entendre une vague exclamation d'ironie et de colre.

--Vous me pardonnerez, madame, dit-il, si une telle transformation de
mes sentiments ne peut tre aussi prompte que votre pense.

Elle rougit faiblement.

--Mon Dieu! reprit-elle en souriant encore, je comprends que je puisse
vous sembler en ce moment une belle-mre un peu trange... mais, dans
quelques annes, dans trs peu d'annes mme, je serai une vieille
femme, et cela vous paratra tout simple.

Pour achever son douloureux sacrifice, la pauvre femme n'hsitait pas 
se couvrir, devant celui qu'elle aimait, du cilice de la vieillesse.
Camors, qui tait une me pervertie, mais non une me basse, sentit
subitement ce qu'il y avait de touchant dans ce simple hrosme, et lui
rendit ce qui de sa part tait le plus grand des hommages: ses yeux
devinrent humides. Elle s'en aperut, car elle piait d'un oeil avide ses
moindres impressions, et elle reprit alors presque gaiement:

--Et voyez, monsieur, comme cela arrange tout... De cette faon, nous
pouvons continuer  nous voir sans danger, puisque votre petite fiance
sera toujours entre nous... Nos sentiments seront bientt en harmonie
avec nos penses nouvelles... mme vos projets d'avenir, qui maintenant
seront les miens, rencontreront moins d'obstacles... car je les servirai
beaucoup plus bravement... Sans rvler  mon oncle ce qui doit rester
un secret entre vous et moi, je pourrais lui laisser entrevoir mes
esprances... et cela le dterminerait sans doute en votre faveur... Et
puis, avant tout, je vous le rpte, vous me rendrez bien heureuse... Eh
bien, dites... voulez-vous de mon affection maternelle?

M. de Camors, par un terrible effort de volont, avait repris possession
de son calme.

--Pardon, madame, dit-il en souriant  son tour, mais je voudrais au
moins sauver l'honneur... Que me demandez-vous? Le savez-vous bien? Y
avez-vous bien rflchi? Pouvons-nous l'un et l'autre, sans grave
imprudence, contracter  si long terme un engagement d'une nature aussi
dlicate?

--Je ne vous demande aucun engagement, reprit-elle; je sens que cela
serait draisonnable. Je m'engage seule, autant que je le puis faire
sans compromettre la destine de ma fille. Je l'lverai pour vous, je
vous la destinerai dans le secret de mon coeur; c'est avec ce sentiment
que je penserai  vous dans l'avenir. Permettez-le-moi, acceptez-le en
honnte homme, et restez libre... C'est une folie peut-tre; mais je n'y
hasarde que mon repos, et j'en subirai volontiers toutes les chances,
parce que j'en aurai toutes les joies... J'ai, d'ailleurs, l-dessus
mille penses que je ne puis trop vous dire... que j'ai dites  Dieu
cette nuit... Je crois, je suis convaincue que ma fille, quand j'en
aurai fait tout ce que je sais que j'en puis faire, sera une excellente
femme pour vous, qu'elle vous fera beaucoup de bien... et beaucoup
d'honneur... et elle-mme, je l'espre, me remerciera un jour de tout
son coeur... car je prvois dj ce qu'elle vaudra... et ce qu'elle
aimera... Vous ne pouvez la connatre... vous ne pouvez pas mme la
souponner encore... mais, moi, je la connais bien... il y a dj une
femme dans cette enfant... et une femme charmante... plus charmante que
sa mre, monsieur, je vous assure...

Madame de Tcle s'interrompit tout  coup.

Une porte venait de s'ouvrir, et mademoiselle Marie tait entre
brusquement dans la chambre, tenant sur chacun de ses bras une poupe
gigantesque. M. de Camors se leva et la salua gravement, en se mordant
les lvres pour rprimer un sourire, qui n'chappa pas toutefois 
madame de Tcle.

--Marie! s'cria-t-elle, vraiment, je t'assure que tu es dsolante avec
tes poupes!

--Mes poupes? Je les adore! dit mademoiselle Marie.

--Tu es ridicule; va-t'en! dit la mre.

--Pas sans vous embrasser, toujours! dit la jeune fille.

Elle dposa ses deux poupes sur le tapis, se prcipita sur sa mre et
l'embrassa fortement sur chaque joue; aprs quoi, elle ramassa ses deux
poupes, en leur disant:

--Venez, mes chres!

Et elle disparut aussitt.

--Mon Dieu! monsieur, reprit en riant madame de Tcle, voil un incident
dsastreux... mais je persiste... et je vous supplie de me croire sur
parole: elle aura beaucoup de raison, de bont et de courage.
Maintenant, ajouta-t-elle d'un ton srieux, prenez le temps d'y penser
et venez m'apporter votre dcision, si elle est bonne... Si elle ne
l'est pas, il faut nous dire adieu.

--Madame, dit Camors debout devant elle, je m'engage  ne jamais vous
adresser une parole qu'un fils ne puisse adresser  sa mre... Est-ce
bien l ce que vous dsirez?

Madame de Tcle attacha ses beaux yeux sur lui pendant un moment avec
une expression de joie et de reconnaissance profondes; puis, voilant
soudain son visage de ses deux mains:

--Merci, murmura-t-elle, je suis bien contente!

Elle lui tendit une de ses mains toute mouille de ses pleurs; il y posa
ses lvres, s'inclina gravement et sortit.

S'il y eut un moment dans sa fatale carrire o il fut permis d'admirer
ce jeune homme, ce fut ce moment-l. Son amour pour madame de Tcle, si
ml qu'il ft, tait grand. C'tait la seule passion vraie qu'il et
ressentie.  l'instant o il vit cet amour, dont il croyait le triomphe
assur, lui chapper pour jamais, il ne fut pas seulement foudroy dans
son orgueil, il fut bris et dchir jusqu'au fond du coeur; mais il
reut ce coup en gentilhomme. Son agonie fut belle.  peine une parole
d'amertume, aussitt rprime, trahit-elle sa premire angoisse. Il fut
impitoyable pour sa douleur, comme il voulait l'tre pour celle des
autres. Il n'eut aucune des injustices vulgaires des amants congdis.
Il sut reconnatre ce qu'il y avait de vrai, de dcisif, d'ternel dans
la rsolution de madame de Tcle, et ne fut pas tent une minute d'y
voir une de ces transactions ambigus que les femmes proposent
quelquefois, et dont les hommes disposent toujours. Il comprit que le
saint refuge o elle s'tait jete tait inviolable. Il ne discuta ni ne
protesta: il s'inclina, et baisa noblement la noble main qui le
frappait.

Quant au miracle de courage, de chastet et de foi par lequel madame de
Tcle avait transform et purifi son amour, il vita d'y arrter trop
longtemps sa pense. Ce trait, qui laissait voir, pour ainsi dire, une
me divine  nu, gnait ses thories. Un mot qui lui chappa pendant
qu'il regagnait son logis peut faire connatre, au reste, le jugement
qu'il en portait  son point de vue:

--C'est un enfantillage, murmura-t-il, mais sublime.

En rentrant chez lui, Camors y trouva une lettre du gnral: M. de
Campvallon l'informait que son mariage avec mademoiselle d'Estrelles
aurait lieu quelques jours plus tard  Paris, et il l'invitait  y
assister. Les choses devaient, d'ailleurs, se passer dans la stricte
intimit de la famille. Camors ne fut pas fch de cette circonstance
qui lui fournissait l'occasion naturelle d'une diversion dont il sentait
le besoin: il fut mme violemment tent de partir le jour mme pour
tourdir ses souffrances, mais il surmonta cette faiblesse. Il alla le
lendemain passer la soire chez M. Des Rameures, et, quoiqu'il et le
coeur saignant, il se piqua de montrer  madame de Tcle un front calme
et un sourire impassible. Il annona la courte absence qu'il projetait,
et en dit le motif.

--Vous prsenterez mes voeux au gnral, monsieur, lui dit M. Des
Rameures: j'espre qu'il sera heureux, mais j'avoue que j'en doute
diablement.

--Je lui ferai part, monsieur, de vos bonnes paroles.

--Diantre!... _Exceptis excipiendis!_ reprit le vieillard en riant.

Quant  madame de Tcle, tout ce qu'elle dpensa pendant cette soire
d'attentions invisibles, de grces secrtes, de dlicatesses exquises et
de tendre gnie fminin pour panser la blessure qu'elle avait faite et
se glisser tout doucement dans son rle maternel,--il faudrait, pour le
bien exprimer, une plume taille par ses mains.

Deux jours aprs, M. de Camors partit pour Paris. Le lendemain de son
arrive, il se rendit de bonne heure chez le gnral, qui occupait un
magnifique htel de la rue Vaneau. Le contrat devait tre sign dans la
soire, et le mariage civil et religieux aurait lieu dans la matine du
jour suivant.--Le gnral tait extraordinairement agit: Camors le
trouva se promenant dans les trois salons de plain-pied qui formaient le
rez-de-chausse de son htel.--Ds qu'il aperut le jeune homme:

--Ah! ah! vous voil, vous! lui cria-t-il en dardant sur lui un regard
farouche; ce n'est, ma foi! pas malheureux!

--Mais, gnral...

--Eh bien, quoi? mais, gnral!... Vous ne m'embrassez pas?

--Si, gnral.

--Eh bien, c'est pour demain, vous savez?

--Oui, gnral.

--Oui, gnral... Sacrebleu! vous tes bien tranquille, vous!...
L'avez-vous vue?

--Pas encore, gnral, j'arrive.

--Il faut aller la voir ce matin. Vous lui devez cette marque
d'intrt... et puis, si vous dcouvrez quelque chose, vous me le direz?

--Mais que pourrais-je dcouvrir, gnral?

--Dame, je ne sais pas, moi!... Vous connaissez mieux les femmes que
moi!... M'aime-t-elle? ne m'aime-t-elle pas?... Vous pensez bien que je
n'ai pas la prtention de lui faire perdre la tte... mais encore ne
voudrais-je pas tre l'objet d'un sentiment de rpulsion!... Ce n'est
pas que rien m'ait donn lieu de le supposer.. Mais la jeune personne
est si rserve... si impntrable!

--Mademoiselle d'Estrelles est d'un naturel froid, dit Camors.

--Oui, reprit le gnral, oui, sans doute... et,  quelques gards,
je... mais enfin, si vous dcouvrez quelque chose, je compte sur vous
pour m'en avertir... Et, tenez, quand vous l'aurez vue, faites-moi le
plaisir de revenir ici deux minutes, n'est-ce pas? Vous m'obligerez.

--Trs bien, gnral.

--Moi, je l'aime comme une bte!

--Excellent, cela, gnral.

--Hom! goguenard!... Et Des Rameures,  propos?

--Je crois que nous le tenons, gnral.

--Bravo! nous reparlerons de cela... Voyons, allez, mon cher enfant.

Camors se transporta rue Saint-Dominique, chez madame de la Roche-Jugan.

--Ma tante y est-elle, Joseph? dit-il au domestique, qu'il trouva dans
l'antichambre fort occup des prparatifs exigs par la circonstance.

--Oui, monsieur le comte... Madame la comtesse est chez elle... elle est
visible.

--C'est bien, dit Camors.

Et, prenant un couloir qui rgnait dans toute la longueur de
l'appartement, il se dirigea vers la chambre de madame de la
Roche-Jugan.

Mais cette chambre n'tait plus celle de madame de la Roche-Jugan. Cette
digne femme avait absolument voulu la cder  mademoiselle Charlotte, 
laquelle elle tmoignait la plus plate dfrence depuis qu'elle la
voyait fiance aux sept cent mille francs de rente du gnral.
Mademoiselle d'Estrelles avait accept cette combinaison avec une
indiffrence ddaigneuse. Camors, qui l'ignorait, frappa donc
innocemment  la porte de mademoiselle d'Estrelles.

N'obtenant point de rponse, il entra avec hsitation, souleva la
portire et s'arrta soudain devant un spectacle trange.  l'autre
extrmit de la pice et en face de lui tait une grande glace de
toilette devant laquelle se tenait debout mademoiselle d'Estrelles, qui
se trouvait ainsi lui tourner le dos: elle tait vtue ou plutt drape
d'une sorte de peignoir en cachemire blanc sans manches, qui laissait 
nu ses paules et ses bras; ses cheveux, d'une nuance cendre, taient
dnous, flottants, et tombaient comme une nappe soyeuse jusque sur le
tapis. Elle tait lgrement appuye d'une main sur la table de
toilette, retenant de l'autre sur sa poitrine les plis de son peignoir;
elle se regardait dans la glace et pleurait. Ses larmes tombaient goutte
 goutte de ses yeux profonds sur son sein blanc et pur, et y glissaient
comme les gouttes de rose qu'on voit ruisseler le matin dans les
jardins sur les paules des nymphes de marbre.--M. de Camors laissa
doucement retomber la portire, et se retira aussitt, emportant
toutefois de cette visite fugitive un souvenir ternel.

Il s'informa, et put enfin recevoir les embrassements de sa tante, qui
s'tait rfugie dans la chambre de son fils, lequel avait t relgu
dans la chambrette occupe en d'autres temps par mademoiselle
d'Estrelles.--Madame de la Roche-Jugan, aprs les premiers panchements,
introduisit son neveu dans le salon o taient tales toutes les pompes
de la corbeille. Les cachemires, les dentelles, les velours, les
soieries prcieuses, couvraient les meubles; sur la chemine, sur les
tables, sur les consoles, tincelaient les crins ouverts.

Pendant que madame de la Roche-Jugan dmontrait ces magnificences 
Camors en ayant soin d'valuer le prix de chacune, mademoiselle
Charlotte, qu'on avait avertie de la prsence du jeune comte, entra dans
le salon. Elle avait le front non seulement serein, mais rayonnant.

--Bonjour, mon cousin, dit-elle gaiement en tendant sa main  Camors.
Comme c'est gentil  vous d'tre venu!... Eh bien, vous voyez comme le
gnral me gte!

--C'est une corbeille de princesse, mademoiselle.

--Et si vous saviez, Louis, dit madame de la Roche-Jugan, comme tout
cela lui sied, chre enfant... On dirait qu'elle est ne sur un trne
vritablement... Au reste, vous savez qu'elle descend des rois d'Aragon?

--Bonne tante! dit mademoiselle Charlotte en baisant madame de la
Roche-Jugan sur le front.

--Vous savez, Louis, que je veux qu'elle m'appelle sa tante maintenant,
reprit la comtesse en affectant ce ton plaintif qui lui paraissait tre
la plus haute expression de la tendresse humaine.

--Ah! dit Camors.

--Voyons, chre petite, essayez seulement votre couronne devant votre
cousin, je vous en prie?

--Vous me ferez plaisir, ma cousine.

--Mon cousin, dit mademoiselle Charlotte, dont la voix harmonieuse et
grave se nuana d'une teinte ironique, vos moindres dsirs sont des
ordres.

Il y avait parmi les parures qui encombraient le salon une pleine
couronne de marquise enchsse de pierreries et fleuronne de perles. La
jeune fille l'ajusta sur sa tte devant la glace, et, allant se planter
debout  deux pas de Camors avec sa majest tranquille:

--Voil, dit-elle.

Et, comme il la regardait avec une sorte d'blouissement, car elle tait
merveilleusement belle et fire sous cette couronne, elle plongea tout 
coup ses yeux dans ceux du jeune homme, et, baissant la voix avec un
accent d'une amertume indicible:

--Au moins, je me vends trs cher, n'est-ce pas?

Puis elle lui tourna le dos, se mit  rire et ta sa couronne.

Aprs quelques paroles indiffrentes, Camors sortit en se disant que
cette admirable personne prenait bien la tournure de devenir une
personne terrible, mais ne se disant pas qu'il pouvait bien y tre pour
quelque chose.

Il retourna aussitt, suivant sa promesse, chez le gnral, qui
continuait  se promener dans ses trois salons, et qui lui cria du plus
loin qu'il l'aperut:

--Eh bien?

--Eh bien, gnral... parfait!... tout va bien!

--Bah!... vous l'avez vue?

--Oui, certainement.

--Et elle vous a dit?...

--Pas grand'chose; mais elle parat tre enchante.

--Srieusement, vous n'avez rien remarqu?

--J'ai remarqu qu'elle tait fort jolie.

--Parbleu!... Et vous croyez qu'elle m'aime un peu?

--Assurment...  sa manire... autant qu'elle peut aimer, car c'est un
naturel froid.

--Oh! quant  cela, je m'en console, vous savez... Tout ce que je
demande, c'est de ne pas lui tre dsagrable... Non, n'est-ce pas?...
Eh bien, bravo! vous me faites un plaisir immense... Maintenant,
disposez de vous, mon cher enfant, et  ce soir.

-- ce soir, gnral.

La crmonie du contrat n'offrit aucun incident saisissant. Seulement,
quand le notaire lut d'une voix modeste la clause par laquelle le
gnral instituait mademoiselle d'Estrelles hritire de tous ses biens,
Camors se plut  remarquer la superbe impassibilit de mademoiselle
Charlotte, l'exaspration souriante de mesdames Bacquire et Van Cuyp,
et le regard amoureux dont madame de la Roche-Jugan embrassa en mme
temps son fils Sigismond, mademoiselle d'Estrelles et le notaire.--Puis
l'oeil de la comtesse se porta sur le gnral avec un air de vif intrt,
et elle parut constater avec plaisir qu'il avait fort mauvaise mine.

Le lendemain, en sortant de l'glise Saint-Thomas d'Aquin, la jeune
marquise ne fit que changer sa toilette de marie contre un costume de
voyage, et elle partit aussitt avec son mari pour Campvallon, baigne
des larmes de madame de la Roche-Jugan, qui avait les glandes lacrymales
excessivement tendres et dociles.

Huit jours plus tard, M. de Camors retourna lui-mme  Reuilly. Paris
l'avait retremp, ses nerfs s'taient raffermis. Il jugeait dsormais
plus sainement, en homme pratique, son aventure avec madame de Tcle, et
il commenait  se fliciter du dnouement qu'elle avait eu. Si elle et
pris un tour diffrent, sa destine tout entire et pu s'y trouver
engage et compromise. Son avenir politique en particulier et t
vraisemblablement perdu ou indfiniment ajourn, car sa liaison avec
madame de Tcle n'et pas manqu d'clater un jour ou l'autre et de lui
aliner  jamais les dispositions de M. Des Rameures. Sur ce point, il
ne s'abusait pas. Madame de Tcle, en effet, dans le premier entretien
qu'il eut avec elle, lui confia que son oncle avait paru soulag d'un
pesant souci quand elle lui avait laiss entrevoir en riant l'ide de
marier un jour sa fille  M. de Camors. Camors saisit cette occasion
pour rappeler  madame de Tcle que, tout en respectant les projets
d'avenir qu'elle lui faisait l'honneur de former, il ne s'engageait
nullement  les raliser, et que la raison et la loyaut lui
commandaient de garder  cet gard une indpendance absolue. Elle en
convint de nouveau avec sa douceur habituelle, et, ds ce moment, sans
cesser de lui marquer la mme prdilection affectueuse, elle ne se
permit jamais l'ombre d'une allusion au rve chri qu'elle caressait.
Seulement, sa tendresse pour sa fille parut augmenter encore, et elle se
donna aux soins de son ducation avec un redoublement de ferveur qui et
touch le coeur de M. de Camors, si le coeur de M. de Camors n'et sembl
perdre dans son dernier effort de vertu tout ce qui lui restait
d'humain.

Son honneur mis  l'abri par ses franches explications avec madame de
Tcle, il n'hsita plus  profiter pleinement des bnfices de la
situation. Il se laissa donc servir par madame de Tcle tant qu'elle le
voulut, et elle le voulut passionnment. Elle sut persuader peu  peu 
son oncle Des Rameures que M. de Camors tait destin par son caractre
et ses talents  un grand avenir, qu'il serait un jour un excellent
parti pour mademoiselle Marie, qu'il prenait de plus en plus le got de
la province et de l'agriculture, qu'il tournait mme  la
dcentralisation, bref qu'il fallait l'attacher par des liens solides 
un pays dont il serait l'honneur. Le gnral de Campvallon vint sur ces
entrefaites prsenter la jeune marquise  madame de Tcle: dans un
entretien confidentiel avec M. Des Rameures, il dmasqua enfin ses
batteries. Il allait partir pour l'Italie, o il comptait faire un long
sjour; mais, auparavant, il dsirait donner sa dmission de membre du
Conseil gnral et du Corps lgislatif, et recommander Camors  ses
braves et fidles lecteurs. M. Des Rameures, gagn  l'avance, promit
son concours, et ce concours quivalait au succs. M. de Camors dut
cependant faire de sa personne quelques dmarches auprs des lecteurs
les plus influents; mais sa personne tait aussi sduisante qu'elle
tait redoutable, et il tait de ceux qui enlvent un coeur ou un vote
par un sourire. Enfin, pour se mettre tout  fait en rgle, il alla
s'installer pendant quelques semaines  ***, chef-lieu du dpartement.
Il fit sa cour  la femme du prfet, assez pour flatter le
fonctionnaire, pas assez pour inquiter le mari. Le prfet prvint le
ministre que la candidature du comte de Camors s'imposait dans le pays
avec une autorit irrsistible, que la nuance politique du jeune comte
paraissait indcise et mme un peu suspecte, mais que l'administration,
n'esprant pas le combattre avec succs, jugeait spirituel de le
soutenir. Le ministre, qui n'avait pas moins d'esprit que le prfet, fut
de son avis. En vertu de toutes ces circonstances, M. de Camors, vers la
fin de sa vingt-huitime anne, fut nomm  peu de jours de distance
membre du Conseil gnral et dput au Corps lgislatif.

--Vous l'avez voulu, ma nice, dit M. Des Rameures en apprenant ce
double rsultat, vous l'avez voulu! et j'ai soutenu ce jeune Parisien de
tout mon crdit; mais j'ai beau faire, il n'a pas ma confiance!...
Puissions-nous, ma chre lise, ne jamais regretter notre triomphe!...
Puissions-nous ne jamais dire avec le pote: _Numinibus vota exaudita
malignis!_... Des dieux ennemis ont exauc nos voeux!...




DEUXIME PARTIE




I


Au moment d'aborder la seconde partie de cette histoire vridique, nous
avons besoin d'adresser  nos lecteurs et surtout  nos lectrices une
prire: nous les supplions de ne point se rvolter si la vrit, telle
qu'ils la coudoient chaque jour dans le monde, leur apparat dans ces
pages sous des couleurs un peu vives, bien qu'adoucies. Il faut aimer la
vrit, la voiler, mais ne pas l'nerver. L'idal n'est lui-mme que la
vrit revtue des formes de l'art. Le romancier sait qu'il n'a pas le
droit de calomnier son temps; mais il a le droit de le peindre, ou il
n'a aucun droit. Quant  son devoir, il croit le connatre: ce devoir
est de maintenir,  travers les tableaux de moeurs les plus dlicats, son
jugement svre et sa plume chaste. Il espre n'y pas manquer. Cela dit,
il reprend son rcit.

Il y avait cinq ans environ que les lecteurs de l'arrondissement de
Reuilly avaient envoy le comte de Camors au Corps lgislatif, et ils ne
s'en repentaient pas. Leur dput connaissait  merveille leurs petits
intrts locaux et ne ngligeait aucune occasion de les servir. De plus,
si quelques-uns de ses dignes commettants, de passage  Paris, se
prsentaient au petit htel qu'il s'tait fait construire dans l'avenue
de l'Impratrice par un architecte nomm Lescande (c'tait une
dlicatesse qu'avait eue M. de Camors envers son vieil ami), ils y
taient reus avec une affabilit si avenante, qu'ils en rapportaient
dans leur province un coeur attendri. M. de Camors daignait s'informer si
leurs femmes ou leurs filles les avaient accompagns dans leur petit
voyage; il mettait  leur disposition des billets de spectacle et des
entres  la Chambre; il leur montrait ses tableaux et ses curies. Il
faisait mme trotter ses chevaux dans sa cour sous leurs yeux. On
trouvait et on se rptait avec sensibilit dans l'arrondissement qu'il
avait l'air moins mlancolique qu'autrefois, que sa physionomie avait
beaucoup gagn. Sa courtoisie, un peu raide, s'tait assouplie sans rien
faire perdre  sa dignit; son visage, jadis un peu sombre, s'tait
empreint d'une srnit  la fois souriante et grave. Il avait une sorte
de grce royale. Il tmoignait aux femmes jeunes ou vieilles, pauvres ou
riches, honntes ou non, la politesse clbre de Louis XIV. Avec ses
infrieurs comme avec ses gaux, son urbanit tait exquise;--car il
avait au fond pour les femmes, pour ses infrieurs, pour ses gaux et
pour ses lecteurs, le mme mpris.

Il n'aimait, n'estimait et ne respectait que lui-mme; mais il s'aimait,
s'estimait et se respectait comme un dieu. Il tait parvenu, en effet,
ds cette poque,  raliser aussi compltement que possible en sa
personne le type presque surhumain qu'il s'tait propos  l'heure
critique de sa vie, et, quand il se contemplait de pied en cap dans le
miroir idal toujours plac devant ses yeux, il tait satisfait. Il
tait bien ce qu'il avait voulu tre, et le programme de sa vie, tel
qu'il l'avait fix, s'excutait fidlement. Par un effort constant de
son nergique volont, il en tait arriv  dompter en lui-mme autant
qu' ddaigner chez les autres tous les sentiments instinctifs dont le
vulgaire est le jouet, et qui ne sont, comme il le pensait, que des
sujtions de la nature animale ou des conventions qui lient les faibles
et dont les forts se dgagent. Il s'appliquait chaque jour  dvelopper
jusqu' leur dernire perfection les dons physiques et les facults
intellectuelles qu'il tenait du hasard, afin d'en tirer, dans son court
passage entre le berceau et le nant, toute la somme possible de
jouissances. Enfin, convaincu que la fleur du savoir-vivre, la
dlicatesse du got, l'lgance des formes et les raffinements du point
d'honneur constituent une sorte de beaut morale qui complte un
gentilhomme, il s'tudiait  orner sa personne de ces grces lgres et
suprmes, comme un artiste consciencieux qui ne veut laisser dans son
oeuvre aucun dtail imparfait.

Il rsultait de ce travail, opr sur lui-mme avec beaucoup de suite et
de succs, que M. de Camors, au moment o nous le retrouvons, n'tait
peut-tre pas le meilleur homme du monde, mais qu'il en tait
vraisemblablement le plus aimable et le plus heureux. Comme tous les
gens qui ont pris leur parti d'avoir plus de mrite que de scrupules, il
voyait tout lui russir  souhait. Dsormais sr de l'avenir, il
l'escomptait hardiment et vivait dans une large opulence. Sa rapide
fortune s'expliquait par son tonnante audace, par la finesse et la
sret de son jugement, par ses grandes relations et aussi par son
indpendance morale. Il avait un mot froce, qu'il prononait,
d'ailleurs, avec toute la grce imaginable: L'humanit, disait-il, est
compose d'actionnaires. Pntr de cet axiome, il avait vite pris ses
grades dans la franc-maonnerie de la haute corruption financire. Il
s'y distinguait par l'autorit sduisante de sa personne. Il savait
mettre en oeuvre son nom, sa situation politique, sa rputation
d'honneur, se servant de tout et ne compromettant rien. Il prenait les
hommes, les uns par leurs vices, les autres par leurs vertus, avec une
indiffrence gale. Il tait incapable d'une action basse. Il n'et
jamais engag sciemment un ami ou mme un ennemi dans une affaire
dsastreuse. Il arrivait seulement que, si l'affaire tournait mal, il
savait en sortir  temps et que les autres y restaient; mais, dans les
spculations financires comme dans les batailles, il y a ce qu'on nomme
la chair  canon, et, si l'on s'en proccupait trop, on ne ferait rien
de grand. Tel quel, il passait avec raison pour un des plus dlicats
parmi ses compagnons, et sa parole valait contrat dans le monde de la
haute industrie, comme dans les rgions plus pures du cercle et du
sport.

Il n'tait pas moins estim au Corps lgislatif. Il y avait adopt un
rle original, celui de travailleur. Les commissions d'affaires se le
disputaient. On savait un gr infini  cet lgant jeune homme de sa
capacit modeste et laborieuse. On s'tonnait de le voir prt aux
questions les plus arides, aux rapports les plus ingrats. Les projets de
loi d'intrt local taient pour lui sans effroi et sans mystres. Il ne
parlait jamais en sance publique; mais il s'exerait  la parole dans
la pnombre des bureaux: on remarquait de plus en plus sa manire nette,
sobre, un peu ironique. On ne doutait pas qu'il ne ft un des hommes
d'tat de l'avenir; mais on sentait qu'il se rservait. Sa nuance
politique demeurait un peu obscure. Il sigeait au centre gauche, poli
avec tout le monde, froid avec tout le monde. Persuad, comme son pre,
que la gnration grandissante voudrait dans les dlais ordinaires se
passer la fantaisie d'une rvolution, il calculait avec plaisir que
l'chance de cette catastrophe priodique concorderait probablement
avec sa quarantime anne; ce qui devait ouvrir  sa maturit blase une
source d'motions nouvelles et dterminer ses principes politiques dans
le sens des circonstances. Sa vie cependant tait assez douce pour qu'il
attendt sans impatience l'heure de l'ambition. Respect, craint et
envi des hommes, les femmes l'adoraient. Sa prsence, qu'il ne
prodiguait pas, illustrait un salon. Ses bonnes fortunes ne pouvaient se
compter, parce qu'elles taient  la fois fort nombreuses et fort
discrtes. Ses passions taient des plus phmres.--Les amours o l'on
ne met pas un peu de spiritualisme ne sont pas longs.--Mais il croyait
se devoir  lui-mme d'honorer ses victimes, et il les enterrait
dlicatement sous les fleurs de l'amiti. Il s'tait fait de la sorte
parmi les femmes du monde parisien une grande quantit d'amies, dont
quelques-unes seulement le dtestaient. Quant aux maris, ils l'aimaient
tous. Il joignait  ces plaisirs lgants quelques dbauches violentes,
dont le rgal tentait par moments son imagination mousse; mais la
mauvaise compagnie lui rpugnait, et il ne s'y arrtait pas. Il n'tait
pas homme d'orgie. Il tait mnager de ses veilles, de ses forces, de sa
sant. Ses gots, en somme, taient aussi levs que peuvent l'tre ceux
d'une crature humaine qui a supprim son me. Les amours dlicats, le
luxe de la vie, la musique, la peinture, les lettres, les chevaux lui
donnaient toutes les jouissances de l'esprit, des sens et de l'orgueil.
Il s'tait enfin pos sur la fleur de la civilisation parisienne comme
une abeille au sein d'une rose; il en buvait les quintessences, et s'y
dlectait parfaitement.

Il est facile de concevoir que M. de Camors, gotant cette pleine
prosprit, s'attacht de plus en plus aux doctrines morales et
religieuses qui la lui avaient procure. Il se confirmait chaque jour
dans la pense que le testament de son pre et ses propres rflexions
lui avaient rvl le vritable vangile des hommes suprieurs. Il tait
de moins en moins tent d'en violer les lois. Mais, entre tous les
carts qui l'eussent fait droger  son systme, celui dont il tait
assurment le plus loign, c'tait le mariage. Il y et eu de sa part
une sorte de dmence  enchaner sa libert, dont il faisait un usage si
agrable, pour se donner gratuitement l'entrave, l'ennui, le ridicule,
les dangers mme d'un mnage, d'une communaut de biens et d'honneur, et
enfin d'une paternit toujours possible.

Il tait donc infiniment peu dispos  encourager les esprances
maternelles dans lesquelles madame de Tcle avait autrefois enseveli son
amour. Il croyait, au surplus, se conduire avec elle de faon  ne lui
laisser sur ce point aucune illusion. Il ngligeait beaucoup Reuilly; il
y sjournait  peine deux ou trois semaines chaque anne  l'poque o
la session du Conseil gnral l'appelait en province. Pendant ces
courtes apparitions, M. de Camors, il est vrai, se piquait de rendre 
madame de Tcle et  M. Des Rameures tous les devoirs d'une respectueuse
gratitude; mais il vitait si froidement les allusions au pass, il se
gardait si scrupuleusement des entretiens intimes, il marquait enfin 
mademoiselle Marie une politesse si indiffrente, qu'il ne doutait pas 
part lui que, la mobilit du sexe aidant, la jeune mre de mademoiselle
Marie n'et renonc  ses puriles chimres.

Son erreur tait grande. Et l'on peut remarquer ici que le scepticisme
endurci et mprisant n'engendre pas moins de faux jugements et de faux
calculs en ce monde que la candeur mme de l'inexprience. M. de Camors
prenait trop au srieux tout ce qu'ont crit sur la mobilit de l'esprit
fminin des amants tromps, et vraisemblablement dignes de l'tre, ou
mcontents d'avoir t prvenus. La vrit est que les femmes sont, en
gnral, remarquables par la persistance de leurs ides et la fidlit
de leurs sentiments. L'inconstance du coeur est, au contraire, le propre
de l'homme; mais il se la rserve, et, quand une femme lui dispute la
palme sur ce terrain, il crie comme un dpossd. On s'assurera que
cette thorie n'est nullement un paradoxe, si l'on veut bien songer aux
prodiges de dvouement patient, tenace, inviolable, qui se rencontrent
chaque jour chez les femmes de la classe populaire, dont le naturel,
quoique grossier, reste original et sincre. Chez les femmes du monde,
bien que dprav par les tentations et les excitations qui les
assigent, ce naturel subsiste, et il n'est pas rare de les voir
enfermer leur vie tout entire dans une pense ou dans un amour. Leur
existence n'a pas les mille diversions qui nous dtournent et nous
consolent, et l'ide qui les passionne tourne facilement  l'ide fixe.
Elles la suivent  travers la solitude et  travers la foule,  travers
leurs lectures,  travers leur tapisserie,  travers leur sommeil, 
travers leurs prires,  travers tout: elles en vivent et elles en
meurent.

C'tait ainsi que madame de Tcle avait poursuivi d'anne en anne avec
une ferveur inaltrable le projet d'allier et de confondre les deux
pures tendresses qui se partageaient son coeur, en unissant sa fille  M.
de Camors, et en faisant le bonheur de tous deux. Depuis qu'elle avait
conu ce projet, qui ne pouvait que natre dans une me aussi chaste
qu'elle tait tendre, l'ducation de sa fille tait devenue le doux
roman de sa vie. Elle y rvait sans cesse. Quand ses grands yeux
distraits allaient se perdre dans le feuillage des arbres ou dans un
coin du ciel, on pouvait tre sr qu'ils y cherchaient quelque vertu ou
quelque grce nouvelle dont elle pt parer sa fille pour son fianc
idal. Une proccupation grave et presque religieuse se mlait dans
l'esprit de madame de Tcle  la partie romanesque de ses desseins. Sans
connatre, sans mme souponner les profondeurs perverses du caractre
de M. de Camors, elle comprenait assez que le jeune comte, comme la
plupart des hommes de son temps, n'tait pas surcharg de principes;
mais elle croyait qu'une des missions rserves aux femmes dans notre
tat social tait la rnovation morale de leur mari par l'intimit d'une
me honnte, le sentiment de la famille, les douces religions du foyer.
Elle voulait donc, tout en faisant de sa fille une femme aimable et
attachante, la prparer au rle lev qu'elle lui destinait, et elle ne
ngligeait rien pour l'orner des qualits qu'il exige.

Quel succs avaient eu ses soins? La suite de ce rcit le dira. Il
suffit pour le moment d'informer le lecteur que mademoiselle Marie de
Tcle tait alors une jeune personne d'aspect fort agrable, dont le
buste un peu court tait bien pos sur des hanches un peu hautes, point
belle, mais extrmement gracieuse, instruite d'ailleurs, plus vive que
sa mre dans ses allures et fine comme elle. Elle tait mme tellement
fine, mademoiselle Marie, que sa mre apprhendait par instants qu'elle
ne se ft, elle ne savait comment, rendue matresse du secret qui la
concernait. Quelquefois elle parlait trop de M. de Camors, quelquefois
elle n'en parlait pas assez, et prenait, quand les autres en parlaient,
des airs mystrieux. Madame de Tcle s'inquitait un peu de ces
bizarreries. Quant  la conduite de M. de Camors et  son attitude plus
que rserve, elle s'en inquitait bien aussi par intervalles, mais,
quand on aime les gens, on interprte  leur avantage tout ce qu'ils
font et tout ce qu'ils ne font pas, et madame de Tcle attribuait
volontiers les faons quivoques de Camors aux inspirations d'une
loyaut chevaleresque. Comme elle croyait le connatre, elle jugeait
assez naturel qu'il vitt jusqu' la dernire heure, jusqu' sa
dtermination dfinitive, tout ce qui et pu l'engager, veiller le
commrage public, compromettre le repos de la mre et de la fille.
Peut-tre encore la fortune considrable qui semblait promise 
mademoiselle de Tcle ajoutait-elle aux scrupules de M. de Camors en
inquitant sa fiert; enfin il ne se mariait pas, ce qui tait de bon
augure, et sa petite fiance arrivait  peine  l'ge du mariage. Il n'y
avait donc rien de dsespr, et, d'un jour  l'autre, M. de Camors
pouvait tomber  ses pieds et lui dire: Donnez-la-moi. Si Dieu ne
voulait pas que cette page dlicieuse ft jamais crite au livre de sa
destine, si elle tait force de marier sa fille  quelque autre, la
pauvre femme se disait qu'aprs tout, les soins qu'elle lui avait
prodigus ne seraient point perdus, et que la chre enfant en serait
toujours meilleure et plus heureuse.

Les longs mois qui s'coulaient entre les apparitions annuelles de M. de
Camors  Reuilly, remplis pour madame de Tcle par une ide unique et
par la douce monotonie d'une vie rgulire, passaient plus rapidement
que le comte ne pouvait l'imaginer. Sa propre existence si active et si
pleine creusait des abmes et mettrait des sicles entre chacun de ses
voyages priodiques; mais madame de Tcle, aprs cinq annes, tait
toujours au lendemain de la nuit chre et fatale o son rve avait
commenc. Depuis ce temps, pas une interruption dans sa pense, pas un
vide dans son coeur et pas une ride sur son front. Son rve tait rest
jeune comme elle.

Cependant, malgr la paisible et rapide succession des jours, ce n'tait
jamais sans impatience ni sans trouble qu'elle voyait approcher la
saison qui rappelait chaque anne M. de Camors dans le pays.  mesure
que sa fille grandissait, elle se proccupait davantage de l'impression
qu'elle ferait sur l'esprit du comte, et elle sentait plus vivement la
solennit de la circonstance. Mademoiselle Marie, qui tait, comme nous
l'avons dj suggr, une fine mouche, n'avait pas manqu de
s'apercevoir que sa tendre mre choisissait habituellement l'poque des
sessions du conseil gnral pour lui essayer de nouvelles coiffures.
L'anne mme o nous avions repris notre rcit, il s'tait pass  cette
occasion une petite scne qui avait plu mdiocrement  madame de
Tcle.--Elle essayait donc  mademoiselle Marie une coiffure nouvelle:
mademoiselle Marie, dont les cheveux taient trs beaux et trs noirs,
avait pourtant dans le nombre quelques mches folles et rebelles qui
dsespraient sa mre; il y en avait une, entre autres, qui s'obstinait,
quoi qu'on pt faire,  se rebrousser hors du peigne et des rubans, 
s'chapper sur le front et  s'y panouir en rosaces tapageuses. Madame
de Tcle avait fini par trouver--elle s'en flattait du moins--un
agencement de rubans qui, sans en avoir l'air, fixait dcidment cette
boucle rcalcitrante.

--Comme cela, je crois vraiment que cela tiendra, dit-elle en soupirant
et en s'cartant un peu pour contempler son ouvrage.

--Ne le croyez pas trop, ma mre chrie, dit mademoiselle Marie, qui
tait rieuse et qui avait dans l'esprit une pointe comique; ne le croyez
pas trop... Je vois d'ici ce qui se passera... On sonne... j'accours...
ma mche saute... entre de M. de Camors... ma mre se trouve mal...
Tableau!

--Je voudrais bien savoir ce que M. de Camors vient faire l? dit
schement madame de Tcle.

Sa fille lui sauta au cou.

--_Nothing!_ dit-elle.

D'autres fois, mademoiselle de Tcle le prenait, en parlant de M. de
Camors, sur le ton d'une amre ironie: c'tait--le grand
homme,--l'illustre personnage,--l'astre voisin,--le phnix des htes de
ces bois,--ou simplement--le prince!

De tels symptmes avaient une gravit qui n'chappait point  madame de
Tcle. En prsence du prince, il est vrai, la jeune fille perdait sa
belle humeur; mais c'tait une autre contrarit. Sa mre la trouvait
froide, gauche, silencieuse, trop brve et lgrement caustique dans ses
rponses; elle craignait que M. de Camors ne la juget mal sur ces
apparences.--M. de Camors ne la jugeait ni bien ni mal; mademoiselle de
Tcle tait pour lui une fillette gentille et insignifiante  laquelle
il ne pensait pas une minute par an.

Il y avait  cette poque, dans le monde, une personne qui l'intressait
davantage et plus mme qu'il n'et voulu: c'tait la marquise de
Campvallon d'Arminges, ne de Luc d'Estrelles.--Le gnral, aprs avoir
fait visiter  sa jeune femme une partie de l'Europe, l'avait installe
dans son htel de la rue Vaneau, au sein d'une opulence royale. Ils
demeuraient  Paris pendant l'hiver et le printemps; mais le mois de
juillet les ramenait au chteau de Campvallon, o ils rsidaient en
grande pompe jusqu' la fin de l'automne. Le gnral invitait chaque
anne madame de Tcle et sa fille  passer quelques semaines 
Campvallon, jugeant fort sensment qu'il ne pouvait donner  sa jeune
femme une compagnie meilleure. Madame de Tcle se rendait volontiers 
ces invitations, parce qu'elle y trouvait l'occasion de voir de temps en
temps l'lite de ce monde parisien dont son respect pour les manies de
son oncle l'avait toujours tenue loigne. Pour son compte, elle s'en
souciait peu; mais sa fille, en se trempant dans ce milieu d'une
lgance et d'une distinction suprmes, pouvait y effacer quelques
provincialismes de toilette ou de langage, y prciser son got sur les
choses dlicates et fugitives de la mode, y gagner enfin quelques grces
de plus. La jeune marquise, qui rgnait et rayonnait alors comme un
astre pur dans les plus hautes rgions de la vie mondaine, voulait bien
se prter aux vues de sa voisine. Elle paraissait porter elle-mme 
mademoiselle de Tcle une sorte d'intrt maternel, et joignait souvent
ses conseils  son exemple. Elle la parait, l'attifait, la chiffonnait
de ses mains magnifiques, et la jeune fille en retour l'aimait,
l'admirait et la redoutait.

M. de Camors profitait aussi chaque anne de l'hospitalit du gnral;
mais ce n'tait jamais aussi souvent ni aussi longtemps que son hte
l'et dsir. Il tait rare qu'il sjournt  Campvallon plus d'une
semaine. Depuis le retour de la marquise en France, il avait d
reprendre avec elle et son mari les relations d'un parent et d'un ami;
mais, tout en s'efforant d'y mettre tout le naturel possible, il les
entretenait avec une certaine tideur qui tonnait le gnral. Elle
n'tonnera pas le lecteur, s'il veut bien se souvenir des raisons
secrtes et imprieuses qui justifiaient cette circonspection.

M. de Camors, en renonant  la plupart des conventions qui lient et
obligent les hommes entre eux, en avait cependant prtendu conserver une
religieusement, celle de l'honneur. Plus d'une fois, dans le cours de sa
vie nouvelle, il avait prouv peut-tre quelque embarras pour limiter
et fixer avec certitude les prescriptions de l'unique loi morale qu'il
voult respecter. Il est trs facile de savoir au juste ce qu'il y a
dans l'vangile: il ne l'est pas autant de savoir au juste ce qu'il y a
dans le code de l'honneur; mais il existait du moins dans ce code un
article sur lequel M. de Camors ne pouvait se tromper: c'tait celui qui
lui dfendait d'attenter  l'honneur du gnral, sous peine d'tre  ses
propres yeux un gentilhomme flon et forfait. Il avait accept de ce
vieillard confiance, affection, services, bienfaits, tout ce qui peut
obliger inviolablement un homme envers un autre homme, s'il y a
vraiment, sous le ciel, quelque chose qui se nomme l'honneur. Il le
sentait profondment. Aussi sa conduite avec madame de Campvallon
tait-elle irrprochable, et d'autant plus mritoire que la seule femme
qu'il lui ft absolument interdit d'aimer tait, de toutes les femmes de
Paris et de l'univers, celle qui naturellement lui plaisait le plus.
Elle avait pour lui tout  la fois l'attrait fatal du fruit dfendu, la
sduction de son trange beaut et l'intrt d'un sphinx impntrable.

Elle tait  cette poque plus desse que jamais. L'immense fortune de
son mari et l'idoltrie dont il l'entourait l'avait place sur une nue
d'or o elle s'tait assise avec une majest gracieuse et naturelle
comme dans son lment. Le luxe de ses toilettes, de ses bijoux, de sa
maison, de ses quipages, tait d'une magnificence svre. Elle y mlait
le got d'une artiste  celui d'une patricienne. Sa personne semblait
rellement s'tre divinise dans le rayonnement de cette splendeur.
Grande, blonde, flexible, l'oeil bleu et profond, le front grave, la
bouche pure et hautaine, il tait impossible de la voir entrer dans un
salon de son pas lger et glissant, ou passer dans sa voiture  demi
couche, les bras croiss sur le sein, le regard perdu, sans songer aux
jeunes immortelles dont l'amour donnait la mort. Elle avait jusqu' ce
trait de physionomie un peu dur et sauvage que les sculpteurs antiques
avaient surpris sans doute dans leurs visions surnaturelles, et qu'ils
ont fix dans les yeux et sur les lvres de leurs marbres olympiens. Ses
bras et ses paules, d'une forme parfaite, semblaient models dans cette
neige rose et immacule qui couvre les montagnes vierges. Elle tait
enfin superbe et charmante.

Le monde parisien la respectait autant qu'il l'admirait; car, dans son
rle difficile de jeune femme d'un vieux mari, elle ne prtait  aucune
mdisance. Sans affecter une dvotion extraordinaire, elle savait allier
 ses pompes mondaines les patronages charitables et toutes les hautes
pratiques de l'lgance pieuse. Madame de la Roche-Jugan, qui la
surveillait de prs comme on surveille une proie, en rendait elle-mme
bon tmoignage, et la jugeait de plus en plus digne de son fils. M. de
Camors, qui, de son ct, l'observait malgr lui avec une ardente
curiosit, tait en gnral port  croire, comme sa tante et comme le
monde, qu'elle remplissait en conscience son rle dlicat, et qu'elle
trouvait dans l'clat de sa vie et dans les satisfactions de son orgueil
une compensation suffisante de sa jeunesse, de son coeur et de sa beaut
sacrifis. Cependant, certains souvenirs du pass, se joignant 
certaines bizarreries qu'il se figurait remarquer dans les faons de la
marquise, le disposaient  la dfiance. Il y avait des heures o, se
rappelant tout ce qu'il avait autrefois entrevu d'abmes et de flammes
au fond de ce coeur, il tait tent de souponner sous ces calmes
apparences tous les orages et peut-tre toutes les corruptions. Il est
vrai qu'elle n'tait pas tout  fait avec lui ce qu'elle tait avec tout
le monde. Le caractre de leurs relations tait marqu d'une nuance
particulire: c'tait cette sorte d'ironie couverte dont le ton
s'tablit souvent entre deux personnes qui ne veulent ni se souvenir ni
oublier. Cette nuance, tempre dans le langage de M. de Camors par le
savoir-vivre et le respect, tait beaucoup plus accentue et parfois
jusqu' l'amertume dans celui de la jeune femme. Il s'imaginait mme par
instants sentir une pointe de coquetterie sous ce mange, et cette
provocation, si vague qu'elle ft, de la part de cette belle, froide et
impassible crature, lui paraissait un jeu aussi effrayant que
mystrieux. Cela l'attirait et l'inquitait.

Ils en taient l quand M. de Camors, tant venu, comme  l'ordinaire,
passer les premiers jours de septembre au chteau de Campvallon, s'y
rencontra avec madame de Tcle et sa fille. Ce sjour fut douloureux
cette anne-l pour madame de Tcle. Sa confiance s'branlait, et sa
conscience commenait  s'alarmer. Elle avait, il est vrai, fix dans sa
pense le dernier terme de ses esprances au moment o sa fille
atteindrait vingt ans, et Marie n'en avait que dix-huit; mais enfin on
la lui avait dj demande, le bruit public l'avait marie plusieurs
fois, M. de Camors ne pouvait ignorer ces rumeurs, qui couraient dans le
pays, et cependant il se taisait, sa contenance ne variait pas; elle
tait avec madame de Tcle gravement affectueuse, et, avec mademoiselle
Marie, malgr ses beaux yeux maternels et sa boucle dompte, elle tait
d'une insouciance glaciale.

M. de Camors avait d'autres proccupations dont madame de Tcle ne se
doutait gure. Les procds de madame de Campvallon  son gard
semblaient prendre depuis son arrive au chteau une couleur plus
marque de railleuse agression. La situation dfensive n'est jamais
agrable pour un homme, et Camors s'y sentait plus gauche qu'un autre,
en ayant l'habitude moins que personne. Il rsolut tout uniment
d'abrger son sjour  Campvallon.

La veille de son dpart, vers cinq heures du soir, comme il tait  sa
fentre, regardant au-dessus des arbres du parc de gros nuages livides
qui s'amoncelaient dans la valle, il entendit le son d'une voix qui
avait le don de le troubler profondment:

--Monsieur de Camors!

Il vit la marquise arrte sous sa fentre.

--Vous promenez-vous un peu? ajouta-t-elle.

Il la salua, et descendit aussitt.

Ds qu'il fut prs d'elle:

--On touffe, n'est-ce pas? Je vais faire un tour de parc, et je vous
emmne, lui dit-elle.

Il murmura quelques mots de politesse, et ils se mirent en marche cte 
cte  travers les alles tournantes du parc.--Elle s'avanait d'un pas
rapide, avec son trange majest, son corps pliant, sa tte droite et un
peu releve sous sa toque: on cherchait un page derrire elle; mais il
n'y en avait pas, et sa longue robe bleue (elle portait rarement des
jupes courtes) tranait sur le sable et sur les feuilles sches avec un
bruit cadenc et rgulier de soie froisse.

--Je vous ai drang peut-tre, reprit-elle au bout d'un instant.  quoi
rviez-vous l-haut?

-- rien... je regardais l'orage qui nous arrive.

--Devenez-vous potique, mon cousin?

--Je n'ai pas besoin de le devenir, ma cousine... je le suis infiniment.

--Je ne pensais pas... Vous partez toujours demain?

--Toujours.

--Pourquoi sitt?

--J'ai des affaires l-bas.

--Eh bien... et Vatro... Vautrot...--comment? n'est-il pas l?

Vautrot tait le secrtaire de Camors.

--Vautrot ne peut pas tout faire, dit-il.

--Ah!... Il me dplat passablement, votre Vautrot, par parenthse.

--Et  moi aussi... mais il m'a t recommand  la fois par ma vieille
amie madame d'Oilly comme philosophe, et par ma tante de la Roche-Jugan
comme ancien sminariste...

--Quelle btise!

--D'ailleurs, reprit Camors, il est instruit, et il a une belle
criture.

--Et vous?

--Comment... et moi?

--Avez-vous une belle criture?

--Je vous le montrerai, quand vous le voudrez.

--Ah! Et qu'est-ce que vous m'crirez?

Il est difficile d'imaginer le ton d'indiffrence souveraine et de
persiflage hautain avec lequel la marquise soutenait ce dialogue
bizarre, sans jamais ralentir son pas, ni donner un regard  son
interlocuteur, ni modifier la pose fire et directe de sa tte.

--Je vous crirai de la prose... ou des vers,  votre gr, dit Camors.

--Ah! vous savez faire des vers?

--Quand je suis inspir.

--Et quand tes-vous inspir?

--Gnralement, le matin.

--Et nous sommes au soir... ce n'est pas poli pour moi.

--Vous, madame, vous n'avez pas la prtention de m'inspirer, je pense?

--Pourquoi donc a? J'en serais heureuse et fire... Savez-vous ce que
je veux mettre l!

Elle s'tait arrte tout  coup devant un pont rustique jet sur une
troite rivire.

--Je ne m'en doute pas.

--Vous ne savez donc rien deviner?--J'y veux mettre un rocher
artificiel, mon cousin.

--Pourquoi pas naturel, ma cousine? Moi, pendant que j'y serais, je le
mettrais naturel.

--C'est une ide, dit la marquise en reprenant sa marche et en
traversant le pont.--Mais il tonne vraiment... J'adore le tonnerre  la
campagne... et vous?

--Moi, je le prfre  Paris.

--Pourquoi?

--Parce que je ne l'entends pas.

--Vous n'avez aucune imagination.

--J'en ai, mais je l'touffe.

--Trs possible. Je vous souponne de cacher, en gnral, vos mrites...
et  moi en particulier.

--Pourquoi vous cacherais-je mes mrites?

--Cacherais-je est ravissant!... Pourquoi? Mais par charit... pour ne
pas m'blouir... par gard pour mon repos... Vous tes vraiment trop
bon, je vous assure... Ah ! mais voil de l'eau maintenant.

De larges gouttes de pluie commenaient, en effet,  crpiter dans le
feuillage et  s'taler sur le sable jaune de l'alle; le jour
s'abaissait de plus en plus et de soudaines rafales courbaient la cime
des arbres.

--Il faut retourner, dit la jeune femme, cela devient grave.

Elle reprit avec un peu de hte le chemin du chteau; mais, au bout de
quelques pas, un clair blanc dchira brusquement la nue au-dessus de
leurs ttes, un bruyant clat de tonnerre retentit et un dluge de pluie
fondit sur la campagne.

Il y avait heureusement prs de l un abri o la marquise et son
compagnon purent se jeter. C'tait une ruine qu'on avait conserve pour
l'ornement du parc, et qui avait t la chapelle de l'ancien chteau.
Elle avait presque les dimensions d'une glise de village. Les
murailles,  peu prs intactes, disparaissaient sous un pais manteau de
lierre; des arbustes avaient pouss sur le fate, et se mlaient aux
branches des vieux arbres qui entouraient la ruine et l'ombrageaient. La
charpente n'existait plus: l'extrmit du choeur et l'emplacement
qu'avait d occuper l'autel taient seuls couverts par un reste de
toiture. Il y avait l un encombrement de brouettes, de bches, de
rteaux et d'outils de toute sorte que les jardiniers avaient l'habitude
d'y retirer. La marquise courut se rfugier au milieu de ce ple-mle,
dans cet troit espace, et son compagnon l'y suivit.

L'orage cependant redoublait de violence; la pluie tombait par nappes
dans l'enceinte des vieilles murailles, inondant le sol bas de
l'ancienne nef; les clairs se succdaient presque sans intervalles, et
par instants des fragments de gravier se dtachaient de la vote et
venaient s'craser sur les dalles du petit choeur.

--Moi, je trouve cela trs beau, dit madame de Campvallon.

--Moi galement, dit Camors en levant les yeux vers la vote disloque
qui les protgeait  demi; mais je ne sais pas en vrit si nous sommes
en sret ici.

--Si vous avez peur, allez-vous-en, dit la marquise.

--J'ai peur pour vous.

--Vous tes trop bon, je vous dis!

Elle ta sa toque et se mit  la brosser tranquillement avec son gant
pour y effacer quelques gouttes de pluie.

Aprs une pause, elle releva soudain sa tte nue, et, adressant  Camors
un de ces regards profonds qui prparent un homme  quelque question
redoutable:

--Cousin, dit-elle, si vous tiez sr qu'un de ces beaux clairs dt
vous tuer dans un quart d'heure... qu'est-ce que vous feriez?

--Mais, dit Camors, ma cousine, naturellement... je vous ferais mes
adieux.

--Comment?

Il la regarda en face  son tour.

--Savez-vous, dit-il, qu'il y a des moments o je suis tent de vous
croire diabolique?

--Vritablement? Eh bien, il y a des moments o je suis tente de le
croire moi-mme. Par exemple, dans ce moment-ci, savez-vous ce que je
voudrais. Je voudrais disposer de la foudre... et, dans deux minutes,
vous n'existeriez plus.

--Parce que?

--Parce que je me souviens... je me souviens qu'il y a un homme  qui je
me suis offerte et qui m'a refuse... et que cet homme est vivant... et
que cela me dplat un peu... beaucoup... passionnment.

--Est-ce srieux, madame? reprit Camors,--pour dire quelque chose.

Elle se mit  rire.

--Vous ne le croyez pas, j'espre, dit-elle. Je ne suis pas si
mchante... C'tait une plaisanterie, et mme d'un got mdiocre, j'en
conviens... mais srieusement maintenant, monsieur et cousin, que
pensez-vous de moi? quelle femme pensez-vous que je sois devenue avec
les temps?

--Je vous jure que je l'ignore absolument.

--Admettons que je fusse devenue, comme vous me faisiez l'honneur de le
supposer tout  l'heure, une personne diabolique, croyez-vous que vous
n'y seriez pour rien, dites-moi? Ne croyez-vous pas qu'il y a dans la
vie des femmes une heure dcisive o un mauvais germe qu'on jette dans
leur me peut y pousser de terribles moissons? Ne croyez-vous pas cela,
dites?... et que je serais excusable si j'avais envers vous les
sentiments d'un ange exterminateur?... et que j'ai quelque mrite  tre
ce que je suis, une bonne femme, trs simple, qui vous aime bien... avec
un peu de rancune, mais pas beaucoup... et qui, en somme, vous souhaite
toute sorte de prosprits en ce monde et dans l'autre?... Ne me
rpondez pas, cela vous embarrasserait, et c'est inutile.

Elle sortit de son abri et alla tendre son visage sous le ciel dcouvert
comme pour voir o en tait l'orage.

--C'est fini, dit-elle. Allons-nous-en.

Elle s'aperut alors que la partie infrieure de la ruine tait
transforme en un vritable lac d'eau et de boue: elle s'arrta au bord
des degrs du choeur, et laissa chapper un petit cri.

--Comment faire? dit-elle en regardant ses chaussures lgres.

Puis, se retournant vers Camors:

--Monsieur, allez me chercher un bateau!

Camors recula lui-mme au moment de poser le pied dans la fange grasse
et dans l'eau stagnante qui remplissaient toute l'enceinte de la nef.

--Veuillez attendre un peu, dit-il: je vais aller vous chercher des
bottes, des sabots, n'importe quoi.

--Beaucoup plus simple! dit-elle avec un mouvement de rsolution
brusque. Vous allez me porter jusqu' l'entre.

Et, sans attendre la rponse du jeune homme, elle s'occupa d'enrouler le
bas de ses jupes avec beaucoup de soin, et, quand elle eut fait:

--Portez-moi, dit-elle.

Il la regardait avec tonnement, s'imaginant qu'elle plaisantait encore;
mais elle tait d'un grand srieux.

--De quoi avez-vous peur? reprit-elle.

--Je n'ai pas peur.

--Est-ce que vous n'tes pas assez fort?

--Mon Dieu, je crois que si!

Il l'enleva dans ses bras comme dans un berceau, pendant qu'elle
maintenait sa robe de ses deux mains, puis il descendit les degrs et se
dirigea vers la porte avec son trange fardeau. Il avait quelques
prcautions  prendre pour ne pas glisser sur le sol inond, et cela
l'absorba pendant les premiers pas; mais, quand son pied fut affermi, il
eut la curiosit naturelle d'observer la contenance de la marquise. La
tte nue de la jeune femme reposait, un peu renverse, sur le bras qui
la soutenait; ses lvres taient entr'ouvertes par un sourire presque
mchant qui laissait voir ses dents fines et blanches comme du lait;--la
mme expression de malice farouche brillait dans ses yeux sombres, qui
s'attachrent pendant deux secondes sur ceux de Camors avec une
persistance pntrante, puis se voilrent soudain sous la frange
bleutre de ses paupires.--Il eut comme le sentiment d'un clair qui
lui et travers la moelle des os.

--Voulez-vous me rendre fou? murmura-t-il.

--Qui sait? dit-elle.

Au mme instant, elle s'chappa de ses bras, et, posant ses pieds 
terre, elle sortit de la ruine.

Ils regagnrent le chteau sans changer un mot. Prs d'entrer dans le
salon seulement, la jeune marquise se retourna vers Camors, et lui dit:

--Soyez sr qu'au fond je suis trs bonne... vraiment!

Malgr cette affirmation, M. de Camors s'empressa de partir le lendemain
matin, comme il l'avait d'ailleurs dcid.

Il emportait de la scne de la veille une impression des plus pnibles.
Elle avait bless son orgueil, exalt son impossible passion, inquit
son honneur. Qu'tait cette femme, et que lui voulait-elle? tait-ce
l'amour ou la vengeance qui lui inspirait cette coquetterie infernale?
Quoi qu'il en ft, M. de Camors n'tait pas assez novice dans les
aventures de ce genre pour ne pas apercevoir clairement l'abme
entr'ouvert sous la glace rompue: aussi rsolut-il sincrement de la
refermer entre eux pour jamais. Le meilleur procd pour y russir et
t assurment de cesser toutes relations avec la marquise; mais comment
expliquer cette conduite au gnral, sans veiller ses soupons et sans
risquer de perdre sa femme dans son esprit? Cela tait impossible. Il
s'arma donc de tout son courage, et se rsigna  subir d'une me inerte
toutes les preuves que l'inimiti vritable ou feinte de la marquise
pouvait encore lui rserver.




II


Il eut  cette poque une ide singulire. Il tait membre de plusieurs
cercles et des plus aristocratiques. Il eut la pense de runir un
certain groupe d'hommes, choisis parmi l'lite de ses collgues, et de
former avec eux une association secrte qui aurait pour objet de fixer
et de maintenir entre ses membres les principes du point d'honneur dans
leur plus stricte svrit. Cette socit, dont on a parl vaguement
dans le public sous le nom de socit des _Raffins_ et aussi des
_Templiers_,--qui tait son vritable nom,--n'avait rien de commun avec
les _Dvorants_, illustrs par Balzac. Elle n'avait aucun caractre
romanesque ni dramatique. Ceux qui en faisaient partie ne prtendaient
en aucune faon se mettre en dehors de la morale commune, ni au-dessus
des lois du pays. Ils ne se liaient par aucun serment d'assistance
mutuelle  outrance. Ils s'engageaient simplement sur leur parole 
observer dans leurs rapports rciproques les rgles les plus pures de
l'honneur. Ces rgles taient prcises dans leur code. Il est assez
difficile de savoir exactement quel en tait le texte; mais il semble
qu'elles aient concern  peu prs uniquement les questions d'honneur
familires entre hommes dans les rgions spciales du cercle, du jeu, du
sport, du duel et de la galanterie. C'tait, par exemple, forfaire 
l'honneur et se disqualifier, tant membre de cette association, que de
s'attaquer soit  la femme, soit  la matresse d'un de ses confrres.
Il n'y avait d'autre sanction pnale que l'exclusion; mais les
consquences de l'exclusion taient graves, chacun des affilis cessant
ds ce moment de connatre et mme de saluer le membre indigne. Les
_Templiers_ trouvaient dans cette secrte entente un avantage prcieux:
c'tait la sret particulire de leurs relations entre eux dans les
diffrentes circonstances de la vie mondaine o ils se trouvaient chaque
jour, soit dans les coulisses, soit dans les salons, soit autour des
tables du cercle, soit dans les tribunes du turf.

Parmi ses compagnons et ses mules de la haute vie parisienne, Camors
tait sans doute une exception pour la profondeur et la dcision
systmatique de ses doctrines: il n'en tait pas une quant au
scepticisme absolu et au matrialisme pratique; mais le besoin d'une loi
morale est si naturel  l'homme, et il lui est si doux d'obir  un
frein lev, que les adeptes choisis auxquels le projet de Camors fut
d'abord soumis l'accueillirent avec enthousiasme, heureux de substituer
une sorte de religion positive et formelle, si restreintes qu'en fussent
les limites, aux confuses et flottantes notions de l'honneur courant.
Pour Camors lui-mme, on le devine, c'tait une barrire nouvelle qu'il
entendait lever entre lui et la passion qui le fascinait. Il se liait
ainsi, avec une force redouble, du seul lien moral qui lui restt. Il
complta son oeuvre en faisant accepter au gnral la prsidence de
l'association. Le gnral, pour qui l'honneur tait une sorte de dit
mystrieuse, mais relle, fut enchant de prsider au culte de son
idole. Il sut bon gr  son jeune ami de sa conception, et l'en estima
encore davantage.

On tait arriv au milieu de l'hiver. La marquise de Campvallon avait
repris depuis longtemps le train de sa vie  la fois svre et lgant,
exacte  l'glise le matin, au Bois et aux ventes de charit dans la
journe,  l'Opra ou aux Italiens le soir. Elle avait revu M. de Camors
sans ombre d'motion apparente, et l'avait mme trait avec plus de
naturel et de simplicit qu'autrefois: aucun retour sur le pass, aucune
allusion  la scne du parc pendant l'orage, comme si elle et panch
ce jour-l, une fois, pour toutes, ce qu'elle avait sur le coeur. Cela
ressemblait  de l'indiffrence. M. de Camors et d en tre ravi, et il
en tait fch. Un intrt cruel, mais puissant et dj trop cher  son
me blase, disparaissait ainsi de sa vie. Il inclinait  croire
dcidment que madame de Campvallon tait d'un caractre beaucoup moins
profond et moins compliqu qu'il ne se l'tait figur, qu'elle s'tait
teinte peu  peu dans la banalit mondaine, et qu'elle tait devenue en
ralit ce qu'elle prtendait tre, une bonne personne contente de son
sort et inoffensive.

Il tait un soir dans sa stalle,  l'orchestre de l'Opra. On donnait
_les Huguenots_. La marquise occupait sa loge entre les colonnes.
Diverses rencontres que fit Camors dans les couloirs pendant les
premiers entr'actes l'empchrent d'aller rendre aussitt qu'
l'ordinaire ses hommages  sa cousine. Enfin, aprs le quatrime acte,
il alla la saluer dans sa loge, o il la trouva seule, le gnral tant
descendu au foyer. Il fut tonn, en entrant, de voir sur les joues de
la jeune femme des traces de larmes rcentes: ses yeux, d'ailleurs,
taient tout humides. Elle parut mcontente d'tre surprise en flagrant
dlit d'attendrissement.

--La musique me fait toujours un peu mal aux nerfs, dit-elle.

--Allons! rpondit Camors, vous qui me reprochez de cacher mes mrites,
pourquoi cacher les vtres? Si vous tes encore capable de larmes, tant
mieux!

--Mais non, dit-elle. Je n'ai aucun mrite  cela... h! mon Dieu! si
vous saviez... c'est tout le contraire.

--Quel mystre vous tes!

--tes-vous bien curieux de le connatre, ce mystre?... tant que cela?
Eh bien, soyez heureux... Aussi bien il est temps d'en finir...

Elle carta un peu son fauteuil du bord de la loge et de la vue du
public, se tourna vers Camors et reprit:

--Vous voulez donc savoir ce que je suis, ce que je sens, ce que je
pense... ou plutt simplement vous voulez savoir si je songe 
l'amour... Eh bien, je ne songe qu' cela.--Quoi encore?... Si j'ai des
amants ou si je n'en ai pas?--Je n'en ai pas, et je n'en aurai
jamais,--non par vertu,--je ne crois  rien,--mais par estime de moi et
par mpris des autres... Ces petites intrigues, ces petites passions,
ces petites amours que je vois dans le monde me soulvent le coeur... Il
faut vraiment que les femmes qui se donnent pour si peu soient de basses
cratures! Quant  moi, je me rappelle vous l'avoir dit un jour,--il y a
mille ans de cela!--ma personne m'est sacre, et, pour commettre un
sacrilge, je voudrais, comme les vestales de Rome, un amour aussi grand
que mon crime, aussi terrible que la mort... J'ai pleur tout  l'heure
pendant ce magnifique quatrime acte. Ce n'tait pas seulement parce que
j'entendais la plus merveilleuse musique qu'on ait jamais entendue sur
la terre, c'est parce que j'admirais, parce que j'enviais passionnment
les superbes amours de ces temps-l... Et c'tait vraiment ainsi! Quand
je lis les histoires de ce beau XVIe sicle, je suis en extase. Comme
ces gens-l savaient aimer... et mourir! Une nuit d'amour, et ils
meurent! C'est charmant!--Voil, mon cousin; maintenant, allez-vous-en:
on nous regarde. On va croire que nous nous aimons, et, comme nous
n'avons pas ce plaisir-l, il est inutile d'en rcolter les
dsagrments. D'ailleurs, je suis encore en pleine cour de Charles IX,
et vous me faites piti avec votre habit noir et votre chapeau rond.
Bonsoir.

--Je vous remercie beaucoup, dit Camors.

Il prit la main qu'elle lui tendait avec indiffrence et sortit de la
loge.

Il rencontra M. de Campvallon dans le couloir.

--Parbleu! mon cher ami, dit le gnral en lui saisissant le bras, il
faut que je vous communique une ide qui m'a travaill toute la soire.

--Quelle ide, gnral?

--Eh bien, il y avait l, ce soir, un tas de petites jeunes personnes
ravissantes... a m'a fait penser  vous. Je l'ai mme dit  ma femme:
Il faut marier Camors  une de ces jeunesses-l!

--Oh! gnral!

--Eh bien, quoi?

--C'est bien grave. Si l'on se trompe dans son choix... a va loin!

--Bah! bah! ce n'est pas si difficile que a... Prenez-moi une femme
comme la mienne... qui ait beaucoup de religion, peu d'imagination et
pas de temprament... Voil tout le secret!... je vous dis a entre
nous, mon cher.

--Enfin, gnral, j'y penserai.

--Pensez-y, dit le gnral d'un air profond.

Et il alla retrouver sa jeune femme, qu'il connaissait si bien.

Quant  elle, elle se connaissait bien elle-mme, et s'tait dfinie
avec une tonnante vrit. Madame de Campvallon n'tait pas, d'ailleurs,
 sa manire, plus que M. de Camors  la sienne, une exception dans le
monde parisien, quoique deux mes aussi nergiques et deux esprits aussi
bien dous en dussent pousser les communes dpravations  un degr rare.

L'atmosphre artificielle de la haute civilisation parisienne enlve aux
femmes, en effet, le sentiment et le got du devoir, ne leur laissant
que le sentiment et le got du plaisir. Elles perdent, dans ce milieu
clatant et faux comme une ferie de thtre, la notion vraie de la vie
en gnral, de la vie chrtienne en particulier, et il est permis
d'affirmer que toutes celles qui ne se font pas,  l'cart du
tourbillon, une sorte de thbade (il y en a), sont des paennes. Elles
sont des paennes, parce que les volupts des sens et de l'esprit les
intressent seules, et qu'elles n'ont pas une fois par an une ide, une
impression de l'ordre moral,  moins qu'elles n'y soient forcment
rappeles par la maternit,--que quelques-unes dtestent; elles sont des
paennes, comme les belles catholiques profanes du XVIe sicle,
amoureuses du luxe, des riches toffes, des meubles prcieux, des
lettres, des arts, d'elles-mmes et de l'amour; elles sont des paennes
charmantes comme Marie Stuart, et capables comme elle de se retrouver
chrtiennes sous la hache.

Nous parlons, bien entendu, des meilleures, de l'lite, de celles qui
lisent, qui pensent, qui rvent. Quant aux autres, celles qui ne
prennent de la vie de Paris que les petits cts et l'tourdissement
puril, ces folles affaires qui se visitent, se donnent rendez-vous,
s'entranent, s'habillent, commrent, s'agitent jour et nuit dans le
nant, et dansent avec une sorte de frnsie dans les rayons du soleil
parisien, sans penses, sans passions, sans vertus, et mme sans
vices,--il faut avouer qu'il est impossible de rien imaginer de plus
mprisable.

La marquise de Campvallon tait donc bien vritablement, comme elle
l'avait dit  cet homme qui lui ressemblait, une grande paenne; comme
elle l'avait dit encore,-- l'une de ces heures solennelles o la
destine des femmes hsite et se dcide, le plus souvent sous
l'influence de celui qu'elles aiment, M. de Camors avait jet dans son
esprit et dans son coeur une semence qui avait merveilleusement
fructifi.

Camors ne songea gure  se le reprocher; mais, frapp de toutes les
harmonies qui le rapprochaient de la marquise, il regretta plus
amrement que jamais les fatalits qui les sparaient.--Se sentant,
d'ailleurs, plus sr de lui depuis qu'il s'tait enchan lui-mme par
des obligations d'honneur plus strictes, il s'abandonna ds ce moment
avec moins de scrupule aux curiosits et aux motions d'un danger contre
lequel il se croyait invinciblement protg. Il ne craignait pas de
rechercher plus souvent la socit de sa belle cousine, et contracta
mme l'habitude d'entrer chez elle une ou deux fois par semaine en
sortant de la Chambre. Quand il la trouvait seule, leur entretien
prenait invariablement de part et d'autre le tour ironique et sourdement
provocant o ils excellaient tous deux. Il n'avait pas oubli la
confidence hardie de l'Opra, et il la lui rappelait volontiers, lui
demandant si elle avait enfin dcouvert le hros d'amour qu'elle
cherchait, et qui devait tre, suivant lui, un sclrat comme Bothwell,
ou un musicien comme Rizzio.

--Il y a, rpondait-elle, des sclrats qui sont en mme temps
musiciens... Chantez-moi donc quelque chose,  propos.

Vers la fin de l'hiver, la marquise donna un bal, ses ftes avaient une
juste renomme de magnificence et de bon got. Elle en faisait les
honneurs avec une grce souveraine. Ce soir-l, elle avait une toilette
trs simple, comme il sied  une matresse de maison courtoise: une
longue robe de velours sombre, les bras nus sans bijoux, un collier de
grosses perles sur son sein rose, et pour coiffure sa couronne
hraldique pose sur l'difice lger de ses cheveux blonds. Camors
surprit son regard quand il entra, comme si elle l'et attendu. Il tait
venu la voir dans la soire prcdente, et il y avait eu entre eux une
escarmouche plus vive qu' l'ordinaire. Il fut saisi de son clat. Sa
beaut, surexcite sans doute par les ardeurs secrtes de la lutte et
comme illumine par une flamme intrieure, avait la splendeur fine et
pleine d'un albtre transparent. Quand il fut parvenu  la joindre et 
la saluer, cdant malgr lui  un mouvement d'admiration passionne:

--Vous tes vraiment belle, ce soir,  faire commettre un crime!...

Elle le regarda fixement dans les yeux.

--Je voudrais voir cela! dit-elle.

Et elle s'loigna avec sa nonchalance superbe.

Le gnral s'tait approch, et, frappant sur l'paule du comte:

--Camors, lui dit-il, vous ne dansez pas comme  l'ordinaire...
Faisons-nous un piquet?

--Volontiers, gnral.

Et tous deux, traversant deux ou trois salons, gagnrent le boudoir
particulier de la marquise, petite pice de forme ovale, fort haute, et
tendue d'une paisse soie rouge seme de fleurs noires et blanches.
Quoique les portes fussent enleves, deux lourdes portires isolaient
compltement ce rduit de la galerie voisine. C'tait l que le gnral
avait coutume de jouer et quelquefois de dormir pendant ses ftes. Une
petite table  jeu tait dresse devant un divan. Sauf ce dtail, le
boudoir conservait son aspect familier de tous les jours, ouvrages de
femme commencs, livres, journaux et revues pars sur les meubles.

Aprs deux ou trois parties, que le gnral gagna (Camors tait
distrait):

--Je me reproche, jeune homme, dit M. de Campvallon, de vous enlever si
longtemps  ces dames... Je vous rends votre libert... Je vais jeter
les yeux sur les journaux.

--Il n'y a rien de neuf, je crois, dit Camors en se levant.

Il prit lui-mme un journal, et s'installa le dos contre la chemine, se
chauffant les pieds tour  tour. Le gnral, appesanti sur le divan,
parcourut _le Moniteur de l'Arme_, approuva quelques promotions
militaires, en blma d'autres, et peu  peu s'assoupit, la tte penche
sur sa poitrine.

M. de Camors ne lisait pas. Il coutait vaguement la musique de
l'orchestre et rvait.  travers les harmonies, les rumeurs et les
chauds parfums du bal, il suivait par la pense toutes les volutions de
celle qui en tait la matresse et la reine: il voyait son pas souple et
fier, il entendait sa voix grave et musicale, il respirait son
souffle.--Ce jeune homme avait tout us: l'amour et le plaisir n'avaient
plus pour lui ni secrets ni tentations; mais son imagination blase et
vieillie se rveillait tout enflamme devant ce beau marbre vivant et
palpitant. Cette beaut pure, svre et dvore de feux, le troublait
jusqu'au fond des veines. Elle tait vraiment pour lui plus qu'une
femme, plus qu'une mortelle. Les fables antiques, les desses
amoureuses, les bacchantes enivres, les volupts surhumaines, l'inconnu
et l'impossible dans le plaisir terrestre,--tout tait vrai, rel,
possible,  deux pas, sous sa main,--et il n'tait spar de tout cela
que par l'ombre importune de ce vieillard endormi!--Mais cette ombre
enfin, c'tait l'honneur...

Ses yeux, comme perdus dans sa rverie, taient fixs devant lui, sur la
portire qui faisait face  la chemine.--Tout  coup cette portire se
souleva, presque sans bruit, et la marquise prsenta sous les plis de la
draperie son jeune front couronn.--Elle embrassa d'un regard
l'intrieur du boudoir, et, aprs une pause, elle laissa retomber
doucement la portire, et s'avana directement vers Camors tonn et
immobile.--Elle lui prit les deux mains sans parler, le regarda
profondment, jeta encore un rapide coup d'oeil sur son mari endormi;
puis, se dressant un peu sur ses pieds, elle tendit ses lvres au jeune
homme.--Il eut le vertige, oublia tout, se pencha, et lui obit.

 la mme minute, le gnral fit un brusque mouvement et s'veilla; mais
dj la marquise tait devant lui, les deux mains poses sur la table 
jeu, et lui souriant:

--Bonjour, mon gnral, dit-elle.

Le gnral murmurant quelques mots d'excuse, elle le repoussa gaiement
sur son divan.

--Continuez donc, ajouta-t-elle; je venais chercher mon cousin pour un
bout de cotillon.

Et elle reprit le chemin de la galerie. Camors, ple comme un spectre,
la suivit. En passant sous la portire, elle se retourna et lui dit 
demi-voix:

--Voil le crime!

Puis elle se perdit dans la foule, qui remplissait encore les salons.

M. de Camors n'essaya pas de la rejoindre, et il lui parut qu'elle-mme
l'vitait.--Un quart d'heure plus tard, il quittait l'htel de
Campvallon.

Il rentra aussitt chez lui. Une lampe tait allume dans sa chambre.
Quand il se vit dans la glace en passant, il se fit peur.--Cette scne
effroyable l'avait atterr. Il n'tait plus temps de s'y tromper: son
lve tait devenue son matre. Le fait en soi n'avait rien de
surprenant. Les femmes s'lvent plus haut que nous dans la grandeur
morale: il n'y a pas de vertu, pas de dvouement, pas d'hrosme o
elles ne nous dpassent; mais, une fois lances dans les abmes, elles y
tombent plus vite et plus bas que les hommes. Cela tient  deux causes:
elles ont plus de passion, et elles n'ont point d'honneur.

Car enfin cet honneur est quelque chose, et il ne faut pas le diffamer.
L'honneur est d'un usage noble, dlicat, salutaire. Il rehausse les
qualits viriles. C'est la pudeur de l'homme. Il est quelquefois une
force, toujours une grce.--Mais penser que l'honneur suffise  tout,
qu'en face des grands intrts, des grandes passions, des grandes
preuves de la vie, il soit un soutien et une dfense infaillibles,
qu'il supple aux principes venus de plus haut, et qu'enfin il remplace
Dieu,--c'est commettre une grave mprise: c'est s'exposer  perdre en
quelque minute fatale toute estime de soi, et  tomber tout  coup pour
jamais dans ce sombre ocan d'amertume o le comte de Camors, en cet
instant mme, se dbattait avec dsespoir, comme un naufrag au sein de
la nuit.

Il livra en lui-mme pendant cette nuit nfaste un dernier combat plein
d'angoisses, et le perdit. Le lendemain soir,  six heures, il tait
chez la marquise.

Il la trouva dans sa chambre, entoure de son luxe royal. Elle tait 
demi couche sur une causeuse au coin du feu, un peu ple et fatigue.
Elle le reut avec son aisance et sa froideur ordinaires.

--Bonjour, lui dit-elle; vous allez bien?

--Pas trop, dit Camors.

--Pourquoi donc a?

--J'imagine que vous vous en doutez.

Elle le regarda avec de grands yeux tonns et ne rpondit pas.

--Je vous en supplie, madame, reprit Camors en souriant, plus de
musique, car la toile est leve et le drame commence.

--Ah! voyons cela!

--M'aimez-vous, dit-il, ou avez-vous simplement prtendu m'prouver hier
au soir? Pouvez-vous et voulez-vous me le dire?

--Je le pourrais certainement, mais je ne le veux pas.

--Je vous aurais crue plus franche.

--J'ai mes heures.

--Eh bien, reprit Camors, si l'heure de la franchise est passe pour
vous, elle est venue pour moi...

--Cela fait compensation, dit-elle.

--Et je vais vous le prouver, poursuivit Camors.

--Je m'en fais une fte, dit la marquise en s'assujettissant doucement
sur sa causeuse, comme quelqu'un qui se met  l'aise pour mieux jouir
d'une circonstance agrable.

--Moi, madame, je vous aime... et comme vous voulez tre aime... Je
vous aime ardemment et mortellement, assez pour me faire tuer, et assez
pour vous tuer.

--Bon, cela! dit la marquise  demi-voix.

--Mais, continua-t-il d'un accent sourd et contenu, en vous aimant, en
vous le disant, en essayant de vous faire partager mon amour, je viole
indignement des obligations d'honneur que vous connaissez,--d'autres
mme que vous ignorez. C'est un crime, vous l'avez dit. Je ne cherche
pas  m'attnuer ma faute. Je la vois, je la juge et je l'accepte. Je
brise le dernier lien moral qui me restt. Je sors des rangs des hommes
d'honneur, je sors mme des rangs de l'humanit... Je n'ai plus rien
d'humain que mon amour, rien de sacr que vous; mais il faut que mon
crime se sauve au moins par quelque grandeur... Eh bien, voici comment
je le conois... Je conois deux tres galement libres et forts
s'aimant et s'estimant seuls l'un l'autre par-dessus tout, n'ayant
d'affection, de dvouement, de loyaut, d'honneur que l'un pour l'autre,
mais ayant tout cela entre eux  un degr suprme. Je vous donne et je
vous consacre absolument ma personne, tout ce que je peux tre et tout
ce que je puis devenir,  la condition d'un retour gal... Restons dans
la convention sociale, hors de laquelle nous serions misrables tous
deux... Secrtement unis et secrtement isols sur des hauteurs
inconnues, au milieu de la foule humaine, la dominant et la mprisant,
mettons en commun nos dons, nos facults, nos puissances, nos deux
royauts parisiennes, la vtre, qui ne peut grandir, la mienne, qui
grandira, si vous m'aimez... et vivons ainsi l'un par l'autre et l'un
pour l'autre jusqu' la mort... Vous rviez, disiez-vous, des amours
tranges et presque sacrilges, en voil un.--Seulement, avant de
l'accepter, songez-y bien, car je vous atteste que cela est fort
srieux. Mon amour pour vous est immense... Je vous aime assez pour
ddaigner et fouler aux pieds ce que les derniers des hommes respectent
encore... Je vous aime assez pour trouver en vous seule, en votre seule
estime, en votre seule tendresse, dans l'orgueil et dans l'ivresse
d'tre  vous... l'oubli et la consolation de l'amiti outrage, de la
foi trahie, de l'honneur perdu!... Mais, madame, c'est l un sentiment
avec lequel vous auriez tort de jouer, vous devez le comprendre... Eh
bien, si vous voulez de mon amour, si vous voulez de cette
alliance,--contraire  toutes les lois du monde... mais grande du moins
et singulire...--daignez me le dire, et je tombe  vos pieds... Si vous
n'en voulez pas, si elle vous fait peur, si vous n'tes pas prte 
toutes les obligations redoutables qu'elle entrane, dites-le encore...
ne craignez pas un mot, pas un reproche... Quoi qu'il puisse m'en
coter, je brise ma vie, je pars, je m'loigne de vous sans retour, et
ce qui s'est pass hier est oubli  jamais.

Il se tut et demeura les yeux fixs sur ceux de la jeune femme avec une
expression d'anxit ardente.

 mesure qu'il avait parl, elle avait pris un air plus grave; elle
l'coutait la tte un peu basse, dans l'attitude d'une puissante
curiosit, lui jetant par intervalles un regard plein d'une flamme
sombre. Une faible et rapide palpitation du sein, un frissonnement lger
des narines dilates, trahissaient seuls l'orage intrieur.

--Ceci, dit-elle aprs un silence, devient en effet intressant... mais
vous ne comptez pas, en tout cas, partir ce soir, je suppose?

--Non, dit Camors.

--Eh bien, reprit-elle en lui adressant de la tte un signe d'adieu et
sans lui offrir la main, nous nous reverrons.

--Mais quand?

--Au premier jour.

Il crut comprendre qu'elle demandait le temps de rflchir, un peu
effraye sans doute du monstre qu'elle avait voqu.--Il la salua
gravement et sortit.

Le lendemain et les deux jours qui suivirent, il se prsenta en vain 
la porte de madame de Campvallon. La marquise devait dner en ville et
s'habillait.

Ce furent pour M. de Camors des sicles de tourments. Une pense qui
l'avait souvent inquit s'empara de lui avec une sorte d'vidence
poignante.--La marquise ne l'aimait pas. Elle avait simplement voulu se
venger du pass, et, aprs l'avoir dshonor, elle se riait de lui: elle
lui avait fait signer le pacte, et elle lui chappait.--Et pourtant, au
milieu des dchirements de son orgueil, sa passion, loin de s'affaiblir,
s'exasprait.

Le quatrime jour aprs leur entretien, il n'alla point chez elle. Il
esprait la voir dans la soire chez la vicomtesse d'Oilly, o ils
avaient l'habitude de se rencontrer chaque vendredi. La vicomtesse
d'Oilly tait cette ancienne matresse du comte de Camors le pre,
lequel avait jug convenable de lui confier l'ducation de son fils.
Camors avait conserv pour elle une sorte d'affection. C'tait une bonne
femme qu'on aimait, et dont on ne laissait pas de se moquer un peu. Elle
n'tait plus jeune depuis longtemps; force de renoncer  la galanterie,
qui avait t la principale occupation de ses belles annes, et ne se
sentant pas le got de la dvotion, elle s'tait mis en tte, sur le
retour, d'avoir un salon. Elle y recevait quelques hommes distingus,
savants, crivains, artistes. On se piquait d'y penser librement. La
vicomtesse, pour faire face aux obligations de sa situation nouvelle,
avait rsolu de s'clairer. Elle suivait les cours publics et aussi les
confrences, dont la mode commenait  s'tablir. Elle parlait assez
convenablement des gnrations spontanes. Elle avait cependant
manifest une vive surprise le jour o Camors, qui se plaisait  la
tourmenter, avait cru devoir l'informer que les hommes descendaient des
singes.

--Voyons, mon ami, lui dit-elle, je ne puis vraiment pas admettre
cela... Comment pouvez-vous croire que votre grand-pre ft un singe...
vous qui tes si charmant!

Elle raisonnait sur toutes choses de cette force. Nanmoins, elle se
vantait d'tre philosophe; mais quelquefois, le matin, elle sortait  la
drobe, avec un voile fort pais, et elle entrait  Saint-Sulpice, o
elle se confessait, afin de se mettre en rgle avec le bon Dieu, dans le
cas o par hasard il et exist.

Elle tait riche, bien apparente, et, malgr les lgrets
considrables de sa jeunesse, le meilleur monde allait chez elle. Madame
de Campvallon s'y tait laiss introduire par Camors, et madame de la
Roche-Jugan l'y avait suivie, parce qu'elle la suivait partout avec son
fils Sigismond.

Ce soir-l, la runion y tait un peu nombreuse. M. de Camors, arriv
depuis quelques minutes, eut la satisfaction de voir entrer le gnral
et la marquise. Elle lui exprima tranquillement ses regrets de ne point
s'tre trouve chez elle les jours prcdents; mais il tait difficile
d'esprer une explication dcisive dans un cercle aussi clairsem, et
sous l'oeil vigilant de madame de la Roche-Jugan. Camors interrogeait
vainement le visage de sa jeune cousine. Il tait beau et froid comme
toujours. Ses anxits s'en accrurent. Il et donn sa vie en ce moment
pour qu'elle lui dt un mot d'amour.

La vicomtesse d'Oilly aimait les jeux d'esprit, bien qu'elle n'en et
gure. On jouait chez elle au _secrtaire_, aux _petits papiers_, comme
c'est encore la mode aujourd'hui. Ces jeux innocents ne le sont pas
toujours, ainsi qu'on va le voir.

On avait distribu des crayons, des plumes, des carrs de papier aux
assistants de bonne volont, et les uns assis autour d'une grande table,
les autres dans des fauteuils solitaires, griffonnaient mystrieusement
tour  tour des questions et des rponses pendant que le gnral faisait
un whist avec madame de la Roche-Jugan.--Madame de Campvallon n'avait
pas coutume de prendre part  ces sortes de jeux, qui l'ennuyaient, et
M. de Camors fut tonn de voir qu'elle et accept ce soir-l le crayon
et les papiers que la vicomtesse lui avait offerts. Cette singularit
veilla son attention et le mit sur ses gardes. Il entra lui-mme dans
le jeu galement contre sa coutume, et se chargea mme de recueillir
dans une corbeille les petits billets  mesure qu'ils taient
crits.--Une heure se passa sans aucun incident particulier. Des trsors
d'esprit furent dpenss. Les questions les plus dlicates et les plus
inattendues: Qu'est-ce que l'amour?--Croyez-vous que l'amiti soit
possible entre les deux sexes?--Est-il plus doux d'aimer ou d'tre
aim? se succdrent paisiblement avec des rponses quivalentes.

Tout  coup la marquise poussa un faible cri, et l'on vit une larme de
sang couler tout doucement sur son front: elle se mit  rire aussitt,
et montra son petit crayon d'argent qui avait  l'une de ses extrmits
une plume dont elle s'tait piqu le front dans le fort de ses
rflexions. L'attention de Camors redoubla ds ce moment, d'autant plus
qu'un regard rapide et ferme de la marquise sembla l'avertir d'un
vnement prochain.--Elle tait assise un peu  l'ombre dans un coin,
pour y mditer plus  son aise ses questions et ses rponses. Un instant
plus tard, Camors parcourant le salon pour recueillir les bulletins,
elle en dposa un dans la corbeille, et lui en glissa un autre dans la
main, avec la dextrit fline de son sexe.

Au milieu de toutes ces paperasses rpandues et froisses, que chacun
s'amusait  relire aprs coup, M. de Camors ne trouva aucune difficult
 prendre connaissance, sans tre remarqu, du billet clandestin de la
marquise: il tait crit d'une encre rougetre, un peu ple, mais fort
lisible, et contenait ces mots:

J'appartiens, me, corps, honneur et biens  mon cousin bien-aim Louis
de Camors, ds  prsent et pour toujours.

crit et sign du pur sang de mes veines.

     CHARLOTTE DE LUC D'ESTRELLES.

     5 mars 185..

Tout le sang de Camors jaillit  son cerveau, un nuage passa sur ses
yeux, et il s'appuya de la main sur un meuble; puis soudain son visage
se couvrit d'une pleur mortelle.--Ces symptmes n'taient point ceux du
remords ni de la peur. Sa passion dominait tout. Il prouvait une joie
immense. Il voyait le monde sous ses pieds.

Ce fut par cet acte de franchise et d'audace extraordinaire, assaisonn
du mysticisme sanglant si familier  ce XVIe sicle qu'elle adorait, que
la marquise de Campvallon se livra  son amant, et que leur union fatale
fut scelle.




III


Il y avait six semaines environ que s'tait pass ce dernier pisode; il
tait  peu prs cinq heures du soir, et la marquise attendait M. de
Camors, qui devait venir chez elle aprs la sance du Corps lgislatif.
On frappa tout  coup  l'une des portes de sa chambre, qui communiquait
avec l'appartement de son mari. C'tait le gnral. Elle remarqua avec
tonnement, mme avec frissonnement, que ses traits taient dcomposs.

--Qu'y a-t-il donc, mon ami? dit-elle. tes-vous malade?

--Non, rpondit le gnral, pas du tout.

Il se posa debout devant elle, et la regarda un moment sans parler; ses
yeux gris roulaient dans leurs orbites.

--Charlotte, reprit-il enfin avec un pnible sourire, il faut que je
vous avoue ma folie... je ne vis pas depuis ce matin... J'ai reu une
lettre singulire... voulez-vous la voir?

--Si cela vous plat, dit-elle.

Il tira une lettre de sa poche et la lui donna. Elle tait d'une
criture videmment et laborieusement contrefaite, et n'tait point
signe.

--Une lettre anonyme? dit la marquise, dont les sourcils se soulevrent
lgrement en signe de ddain.

Puis elle se mit  lire la lettre, dont voici le texte:

Un ami vrai, gnral, s'indigne de voir qu'on abuse de votre confiance
et de votre loyaut. Vous tes tromp par ceux que vous aimez le plus.
Un homme combl de vos bienfaits, une femme qui vous doit tout, sont
unis par une entente secrte qui vous outrage. Ils htent de leurs voeux
l'heure o ils pourront partager vos dpouilles. Celui qui se fait un
devoir pieux de vous avertir ne veut calomnier personne. Il est
convaincu que votre honneur est respect par celle  qui vous l'avez
confi, elle est toujours digne de votre tendresse et de votre estime,
elle n'a d'autre tort que de se prter aux calculs d'avenir que votre
meilleur ami ne craint pas d'tablir sur votre mort, sur votre veuve et
sur votre hritage. La pauvre femme subit malgr elle la fascination
d'un homme trop clbre par ses prestiges sducteurs; mais lui, cet
homme, votre ami, presque votre fils, comment qualifier sa conduite?
Toutes les personnes honntes en sont rvoltes, et en particulier celle
qu'une conversation surprise par hasard a mise au courant, et qui obit
 sa conscience en vous donnant cet avis.

La marquise, aprs avoir achev, tendit froidement la lettre au gnral.

--Sign: lonore-Jeanne de la Roche-Jugan, dit-elle.

--Croyez-vous? dit le gnral.

--La clart mme du jour! reprit la marquise. _Le devoir pieux_... _le
prestige sducteur_... _les personnes honntes_... Elle a pu dguiser
son criture, mais non son style... et ce qu'il y a de plus dcisif
encore, c'est qu'elle prte  M. de Camors,--il s'agit de lui,
j'imagine,--ses propres projets et ses calculs, qui ne vous ont pas
chapp plus qu' moi, je suppose.

--Si je croyais que cette lche ptre ft son oeuvre, s'cria le
gnral, je ne la reverrais de ma vie!

--Pourquoi? Il faut en rire.

Le gnral commena une de ces promenades solennelles  travers la
chambre. La marquise regardait la pendule avec inquitude. Son mari
surprit un de ces regards. Il s'arrta brusquement.

--Attendez-vous Camors aujourd'hui? dit-il.

--Oui, je crois qu'il viendra aprs la sance.

--Je le pensais, reprit le gnral.

Il eut un sourire convulsif.

--Et savez-vous, ma chre, ajouta-t-il, une sotte ide qui m'a poursuivi
depuis le moment o j'ai reu cette lettre infme?... car, en vrit, je
crois que l'infamie est contagieuse...

--Vous avez eu l'ide d'pier notre entretien? dit la marquise d'un ton
d'indolence railleuse.

--Oui, dit le gnral, l, derrire cette portire, comme au thtre...
mais, Dieu merci, j'ai su rsister  cette basse tentation... Si jamais
je me laissais aller  une telle faiblesse, je voudrais au moins que ce
ft avec votre agrment...

--Et vous me le demandez? dit la marquise.

--Ma pauvre Charlotte, reprit-il d'un accent douloureux et presque
suppliant, je suis un vieux fou, un vieil enfant... mais je sens que
cette misrable lettre va empoisonner ma vie... Je n'aurai plus une
heure de paix ni de confiance... Que voulez-vous!... j'ai t dj si
cruellement tromp!... Je suis un homme loyal, mais je suis bien forc
de voir que tout le monde ne l'est pas comme moi... Il y a des choses
qui me paraissent aussi impossibles que de marcher sur la tte, et je
sais pourtant que d'autres font ces choses-l tous les jours... Que vous
dirai-je? En lisant ces lignes perfides, je n'ai pu m'empcher de me
rappeler que vos relations avec Camors sont plus frquentes depuis
quelque temps.

--Sans doute, dit la marquise, je l'aime beaucoup.

--Je me suis souvenu aussi de votre tte--tte dans le boudoir, l'autre
nuit, pendant le bal... Quand je m'veillai, vous aviez tous deux un air
de mystre... Quel mystre peut-il y avoir entre vous?

--Ah! voil! dit la marquise se souriant.

--Je ne puis pas le savoir?

--Vous le saurez quand le temps en sera venu.

--Enfin je vous jure pourtant que je ne vous souponne pas,--ni vous ni
lui... je ne vous souponne pas du moins de me trahir formellement, de
m'outrager, de souiller mon nom... Dieu m'en garde!... Mais, si vous
vous aimiez seulement, tout en respectant mon honneur... si vous vous
aimiez, et si vous vous le disiez!... si vous tiez l tous deux,  mes
cts, dans mes bras, vous, mes deux amis, mes deux enfants, calculant
d'un oeil impatient les progrs de ma vieillesse, concertant vos projets
d'avenir, souriant  ma mort prochaine... et ajournant votre bonheur sur
ma tombe... vous vous croiriez peut-tre innocents... Eh bien, non, cela
serait pouvantable!

Sous l'empire de la passion qui le transportait, la voix et la parole du
gnral s'taient leves; ses traits vulgaires avaient pris un air de
sombre dignit et d'imposante menace.--Une faible teinte ple s'tendit
sur le beau visage de la jeune femme, et un pli lger contracta son
front pur. Par un effort qui et t sublime dans une cause meilleure,
elle matrisa aussitt sa dfaillance passagre, et, montrant froidement
 son mari la porte drape par laquelle il tait entr:

--Eh bien, dit-elle, mettez-vous l.

--Vous ne me le pardonnerez jamais?

--Vous ne connaissez pas du tout les femmes, mon ami. La jalousie est un
de ces crimes que non seulement elles pardonnent, mais qu'elles aiment.

--Mon Dieu! ce n'est pas de la jalousie!

--Ce que vous voudrez. Enfin mettez-vous l.

--Vous m'y autorisez sincrement?

--Je vous en prie... Allez chez vous, en attendant, si vous voulez...
laissez cette porte ouverte... et, quand vous verrez M. de Camors entrer
dans la cour de l'htel, venez.

--Non, dit le gnral aprs une minute d'hsitation, puisque je fais
tant...--et il soupira avec une tristesse poignante,--je ne veux du
moins laisser aucun prtexte  ma dfiance... Si je vous quittais avant
qu'il arrive, je serais capable d'imaginer...

--Que je l'ai fait secrtement avertir, n'est-ce pas? Rien de plus
naturel. Restez donc ici. Seulement, prenez un livre, car notre
conversation, jusqu' nouvel ordre, serait languissante.

Il s'assit.

--Mais enfin, dit-il, quel mystre peut-il y avoir entre vous?

--Voil! dit-elle encore avec son sourire de sphinx.

Le gnral prit machinalement un livre, et elle se mit  attiser le feu
et  rflchir.

Puisqu'elle aimait le danger, le drame et la terreur mls  ses amours,
elle devait tre contente, car en cette minute la honte, la ruine et la
mort taient derrire sa porte; mais,  dire vrai, c'en tait trop  la
fois, mme pour elle, et, quand elle vint  envisager, dans le silence
qui s'tait fait, la nature et l'tendue vritable du pril, elle crut
que son coeur allait clater et sa tte se perdre.

Elle ne s'tait pas mprise, d'ailleurs, sur l'origine de la lettre. Ce
honteux chef-d'oeuvre tait bien le fait de madame de la Roche-Jugan.
Pour lui rendre justice, madame de la Roche-Jugan n'avait pas souponn
toute la porte du coup qu'elle frappait. Elle-mme croyait  la vertu
de la marquise; mais, dans sa surveillance incessante, elle n'avait pas
manqu de remarquer depuis quelques mois les assiduits de Camors chez
madame de Campvallon, et d'observer une nuance nouvelle dans leurs
rapports mondains. On n'a pas oubli qu'elle rvait pour le jeune
Sigismond la succession intgrale de son vieil ami: elle pressentit une
rivalit redoutable et rsolut de la dtruire en germe. veiller contre
Camors la dfiance du gnral et lui faire fermer la porte du logis,
c'tait tout ce qu'elle avait voulu; mais sa lettre anonyme, comme la
plupart des viles sclratesses de ce genre, tait une arme plus fatale
et plus meurtrire que ne l'avait prsum son infme auteur.

La jeune marquise rvait donc en attisant son feu et en jetant de temps
 autre un coup d'oeil furtif sur la pendule. M. de Camors allait arriver
d'un instant  l'autre. Aucun moyen de le prvenir. Dans l'tat prsent
de leurs relations, il tait impossible d'imaginer que les premiers mots
de Camors ne livrassent pas immdiatement leur secret, et se secret
livr, c'tait pour elle tout au moins le dshonneur public, la chute
scandaleuse, la pauvret, le couvent, pour son mari ou pour son amant,
peut-tre pour tous deux, la mort.

Lorsque le timbre retentit dans la cour de l'htel annonant l'arrive
du comte, toutes ces images se pressrent une dernire fois dans le
cerveau de madame de Campvallon comme une lgion de fantmes; puis elle
rassembla son courage par un lan suprme, et tendit toutes ses facults
pour l'excution du plan qu'elle avait conu  la hte, qui tait son
dernier espoir, et qu'un mot, un geste, une distraction, une
inintelligence de M. de Camors pouvait renverser tout entier en une
seconde.

Sans parler, elle salua en souriant son mari, et lui fit signe de gagner
sa cachette. Le gnral, qui s'tait lev au bruit du timbre, parut
encore hsiter; puis, haussant les paules comme en mpris de lui-mme,
il se retira derrire la portire qui faisait face  l'entre principale
de la chambre.

L'instant d'aprs, la porte fut ouverte par un domestique, et M. de
Camors entra.--Il s'avanait avec une sorte d'empressement dans la
chambre, se dirigeant vers la chemine, et sa bouche souriante
s'entr'ouvrait dj pour parler, quand il saisit tout  coup
l'expression du regard de la marquise, et la parole se glaa sur ses
lvres; ce regard, attach sur lui depuis son entre, avait une fixit
raide et spectrale qui, sans lui rien apprendre, lui fit tout
craindre.--C'tait un homme exerc aux situations difficiles, avis et
prudent autant qu'intrpide. Il ne sourcilla point, ne parla pas et
attendit.

Elle lui donna sa main sans cesser de le regarder de prs avec cette
mme effrayante intensit.

--Ou elle est folle, se dit-il, ou le danger est l.

Avec la rapide perception de son gnie et de son amour, elle sentit
qu'il comprenait, et tout de suite, ne laissant pas mme au silence le
temps de les compromettre:

--Vous tes aimable de me tenir parole, dit-elle.

--Mais c'est tout simple, dit Camors, qui s'assit.

--Non, car vous savez que vous venez encore ici pour y tre tourment...
Eh bien, voyons, m'arrivez-vous un peu converti  mon ide fixe?

--Quelle ide fixe? Il me semble que vous en avez plusieurs...

--Oui, mais je parle de la bonne... de la meilleure au moins... de votre
mariage enfin...

--Encore, ma cousine, dit Camors, qui, assur dsormais du danger et de
sa nature, marchait d'un pas plus ferme sur son brlant terrain.

--Toujours, mon cousin... Et savez-vous une chose? J'ai trouv la
personne!

--Ah! alors, je me sauve!

Elle lui jeta  travers son sourire un coup d'oeil imprieux.

--Vous y tenez donc beaucoup? reprit Camors en riant.

--Extrmement. Je n'ai pas besoin de vous rpter mes raisons, vous
ayant prch l-dessus tout l'hiver... au point mme d'inquiter le
gnral, qui a flair un mystre entre nous.

--Bah! le gnral?

--Oh! rien de grave, bien entendu... Donc, nous disons, pour nous
rsumer: Pas de miss Campbel... trop blonde! ce qui n'est pas poli pour
moi, par parenthse;--point de mademoiselle de Silas... trop
maigre!--point de mademoiselle Rolet, malgr ses millions... trop bonne
famille! point de mademoiselle d'Esgrigny... trop Bacquire et Van Cuyp!
Tout cela tait un peu dcourageant, vous m'avouerez... mais enfin... on
s'acharne... Je vous dis que j'ai trouv!... une merveille!

--Qui se nomme? dit Camors.

--Marie de Tcle!

Il y eut un silence.

--Eh bien, vous ne dites rien? reprit la marquise. Parce que vous n'avez
rien  dire... parce que celle-l runit tout, agrment personnel,
ducation, famille, fortune... enfin tout... un rve!... et puis vos
terres se joignent... Vous voyez comme je pense  tout, mon ami?... Mais
je ne sais vraiment pas comment nous n'y avions pas song plus tt.

M. de Camors se taisait toujours, et la marquise commenait  s'tonner
de son silence.

--Oh! reprit-elle, vous aurez beau chercher... il n'y a pas une
objection... Vous tes pris, cette fois-ci... Voyons, mon ami, dites
oui, je vous en prie!

Et, pendant que sa bouche disait: Je vous en prie! d'un ton de
clinerie gracieuse, son regard disait avec un accent terrible: Il le
faut!

--M'est-il permis d'y rflchir, madame? dit-il enfin.

--Non, mon ami.

--Mais enfin, reprit Camors, qui tait trs ple, il me semble que vous
disposez bien  votre aise de la main de mademoiselle de Tcle...
Mademoiselle de Tcle est fort riche... On la marie de tous cts...
D'ailleurs, son grand-oncle a des ides de province, et sa mre des
ides de dvotion qui pourraient bien...

--Je m'en charge, interrompit la marquise.

--Mais quelle manie avez-vous de marier les gens?

--Les femmes qui ne font pas l'amour, mon cousin, ont la manie de faire
des mariages.

--Srieusement, pourtant, vous me laisserez bien quelques jours pour y
penser?

--Penser  quoi? Ne m'avez-vous pas toujours dit que vous comptiez vous
marier... que vous n'attendiez qu'une occasion? Eh bien, jamais vous
n'en trouverez une meilleure que celle-l... et, si vous la laissez
chapper, vous la regretterez toute votre vie...

--Mais enfin donnez-moi le temps de consulter ma famille.

--Votre famille? Quelle plaisanterie! Il me semble que vous tes
grandement majeur... Et puis quelle famille? Votre tante de la
Roche-Jugan?

--Sans doute... encore ne voudrais-je pas la blesser.

--Ah! mon Dieu! supprimez cette inquitude... Je vous dclare qu'elle
jubilera.

--Parce que?

--J'ai mes raisons.

Et la jeune femme, en disant ces mots, fut prise d'un rire trange qui
faillit dgnrer en convulsions, car ses nerfs, aprs cette horrible
tension, taient comme affols.

Camors, pour qui la lumire s'tait faite peu  peu sur les points les
plus obscurs de l'nigme mortelle qui lui tait propose, sentit
lui-mme le besoin d'abrger une scne qui avait exalt toutes ses
facults  un degr presque insoutenable. Il se leva.

--Je suis forc de vous quitter, dit-il, car je ne dne pas chez moi;
mais je reviendrai demain, si vous le permettez.

--Certainement... Vous m'autorisez  en parler au gnral?

--Mon Dieu!... oui, car, de bonne foi, j'ai beau courir aprs les
objections, je n'en trouve pas.

--Eh bien, je vous adore! dit la marquise.

Elle lui tendit sa main qu'il baisa. Il sortit aussitt.

Il et fallu tre plus clairvoyant que ne l'tait le gnral de
Campvallon pour distinguer quelques faiblesses ou quelques dissonances
dans l'audacieuse comdie que venaient de jouer devant lui ces deux
grands artistes. Le jeu muet de leurs yeux aurait pu seul les trahir, et
il ne le voyait pas. Quant  leur dialogue, tranquille, ais, naturel,
il n'y avait pas un mot qu'il n'en et saisi et qui ne lui et paru
rpondre  toutes ses inquitudes et confondre ses soupons. Ds ce
moment et pour jamais tout ombrage s'effaa de sa pense; car, pour
imaginer l'odieuse combinaison dans laquelle madame de Campvallon avait
cherch un refuge dsespr, pour entrer dans une telle profondeur de
perversit, le gnral avait l'esprit trop simple et trop pur.

Quand il reparut devant sa femme, en quittant sa cachette, il tait
constern: il eut un geste de confusion et d'humilit. Il lui prit la
main et lui sourit avec toute la bont et toute la tendresse de son me.
En ce moment, la marquise, par une nouvelle raction de son systme
nerveux, se mit  sangloter, ce qui acheva de dsesprer le
gnral.--Par respect pour ce galant homme, nous n'insisterons pas sur
une scne dont l'intrt, d'ailleurs, n'est plus assez vif pour sauver
ce qu'elle a de pnible aux honntes gens.

Nous passerons galement sans nous y arrter sur l'entretien qui eut
lieu le lendemain entre madame de Campvallon et M. de Camors. Camors, on
l'a compris, avait d'abord prouv, en voyant apparatre le nom de
madame de Tcle dans cette noire intrigue, un sentiment de rpulsion et
mme d'horreur qui avait failli tout compromettre. Comment il parvint 
dompter cette rvolte suprme de sa conscience au point de subir
l'expdient qui devait assurer la paix de ses amours, par quels
dtestables sophismes il osa se persuader qu'il ne devait plus rien qu'
sa complice, et qu'il lui devait tout, mme cela, nous n'essayerons pas
de l'expliquer. Expliquer, c'est attnuer, et ici nous ne le voulons
pas. Nous dirons seulement qu'il se rsigna  ce mariage. Dans la voie
o il tait entr, on ne s'arrte gure,  moins que la foudre ne s'en
mle.

Quant  la marquise, on se ferait une faible ide de cette me dprave
et hautaine, si l'on s'tonnait qu'elle et persist de sang-froid, et
aprs rflexion, dans la conception perfide que l'imminence du danger
lui avait suggre. Elle comprenait que les soupons du gnral se
rveilleraient un jour ou l'autre plus menaants, si le mariage annonc
demeurait un jeu. Elle aimait passionnment Camors, elle n'aimait pas
moins le mystre dramatique de leur liaison; elle avait de plus senti
une terreur folle  la pense de perdre l'immense fortune qu'elle
s'tait habitue  regarder comme la sienne; car le dsintressement de
sa premire jeunesse tait alors bien loin, et l'ide de dchoir
misrablement dans ce monde parisien, o elle rgnait par son luxe comme
par sa beaut, lui tait insupportable. Amour, mystre, fortune, elle
voulait garder tout cela  tout prix, et plus elle y rflchit mme,
plus le mariage de Camors lui en parut tre la plus sre sauvegarde.--Il
est vrai qu'elle se donnait une sorte de rivale; mais elle s'estimait
trop haut pour la craindre, et elle prfrait mademoiselle de Tcle 
toute autre, parce qu'elle la connaissait, et que mademoiselle de Tcle
lui tait videmment infrieure en tout.

Ce fut environ quinze jours aprs que le gnral arriva un matin chez
madame de Tcle et lui demanda, pour M. de Camors, la main de sa fille.
Il serait douloureux d'appuyer sur la joie que ressentit madame de
Tcle. Elle s'tonna seulement en secret que M. de Camors ne ft pas
venu lui-mme lui prsenter sa demande; mais Camors n'avait pas eu ce
coeur-l. Il tait cependant  Reuilly depuis le matin, et il se rendit
chez madame de Tcle aussitt qu'il sut que sa recherche tait agre.
Une fois dtermin  cette monstrueuse action, il avait rsolu du moins
d'y apporter les formes les plus exquises, et l'on sait qu'il y tait
pass matre.

Dans la soire, madame de Tcle et sa fille, demeures seules, se
promenrent longtemps sur leur chre terrasse,  la douce lueur des
toiles, la fille bnissant sa mre, la mre bnissant Dieu, toutes deux
confondant leurs coeurs, leurs rves, leurs baisers et leurs larmes, plus
heureuses, pauvres femmes! qu'il n'est permis de l'tre sous le ciel.

Dans le courant du mois d'aot suivant, le mariage eut lieu.




IV


Aprs avoir rsid quelques semaines  Reuilly, le comte et la comtesse
de Camors allrent s'tablir  Paris dans leur htel de l'avenue de
l'Impratrice. Ds ce moment et pendant les mois qui suivirent, madame
de Camors entretint avec sa mre une correspondance active. Nous
transcrivons ici quelques-unes de ses lettres, qui feront faire au
lecteur une connaissance plus prompte et plus intime avec cette jeune
femme.


MADAME DE CAMORS  MADAME DE TCLE.

     Octobre.

Si je suis heureuse, ma mre chrie? Non... pas heureuse! Seulement,
j'ai des ailes; je nage dans le ciel comme un oiseau; je sens du soleil
dans ma tte, dans mes yeux, dans mon coeur. Cela m'blouit, cela
m'enivre, cela me fait pleurer des larmes divines! Non! ma tendre mre,
ce n'est pas possible, voyez-vous!... quand je pense que je suis sa
femme, la femme de celui qui rgnait dans ma pauvre petite pense depuis
que j'ai une pense, de celui que j'aurais choisi entre tous dans
l'univers entier; quand je pense que je suis sa femme, que nous sommes
lis pour jamais... comme j'aime la vie, comme je vous aime, comme
j'aime Dieu!

Le bois et le lac sont  deux pas, comme vous savez. Nous y allons faire
une promenade  cheval presque tous les matins, mon mari et moi... je
dis bien,--mon mari!... nous y allons donc, mon mari et moi, moi et mon
mari! Je ne sais comment cela se fait, mais il fait toujours beau, mme
quand il pleut comme aujourd'hui; aussi nous voil rentrs. Je me suis
permis de l'interroger tout doucement ce matin, pendant cette promenade,
sur certains points de notre histoire qui me restaient obscurs. Pourquoi
m'a-t-il pouse, par exemple?

--Parce que vous me plaisiez apparemment, miss Mary.

Il aime  me donner ce nom, qui lui rappelle je ne sais quel pisode de
ma sauvage enfance,--sauvage est encore de lui.

--Si je vous plaisais, pourquoi me le laissiez-vous si peu voir?

--Parce que je ne voulais pas vous faire la cour avant d'tre bien
dcid  me marier.

--Comment ai-je pu vous plaire, n'tant pas belle du tout?

--Vous n'tes pas belle du tout, c'est vrai, a rpondu cet homme cruel;
mais vous tes trs jolie, et surtout vous tes la grce mme, comme
votre mre.

Tous ces points obscurs tant claircis  la satisfaction de miss Mary,
miss Mary a pris le galop non seulement parce qu'il pleuvait, mais parce
qu'elle tait devenue subitement, on ignore pourquoi, rouge comme un
coquelicot.

Ma mre chrie, qu'il est doux d'tre aime par celui qu'on adore et
d'en tre aime prcisment comme on veut l'tre, comme on a rv de
l'tre, et tout  fait suivant le programme de son jeune coeur
romanesque! Croiriez-vous jamais que j'avais des ides sur un sujet si
dlicat? Oui, ma mre, j'en avais: ainsi il me semblait qu'il devait y
avoir des faons d'aimer, les unes vulgaires, les autres prtentieuses,
les autres niaises, les autres tout  fait comiques, et qu'aucune de ces
faons d'aimer ne devait tre celle du prince notre voisin. Lui devait
aimer comme un prince qu'il tait, avec grce et dignit, avec une
tendresse grave, un peu svre, avec bont, presque avec
condescendance,--en amoureux, mais en matre,--en matre, mais en matre
amoureux,--enfin comme mon mari.

Cher ange qui tes ma mre, soyez heureuse de mon bonheur, qui est votre
pur ouvrage! Je baise vos mains, je baise vos ailes, je vous remercie,
je vous adore! Si vous tiez prs de moi, ce serait trop; j'en mourrais,
je crois... Venez pourtant bien vite; votre chambre est prte, elle est
bleu azur comme le ciel o je nage... Je vous l'ai dj dit, je crois;
mais je le rpte.

Bonjour, mre de la plus heureuse petite femme du monde.

     MISS MARY, COMTESSE DE CAMORS.

     Novembre.

Ma mre, vous me faites pleurer... Moi qui vous attendais chaque matin!
Je ne vous dis rien cependant; je ne vous prie pas. Si la sant de mon
grand-pre vous semble assez affaiblie pour exiger votre prsence tout
cet hiver, je sais qu'aucune prire ne vous arracherait  votre devoir;
mais, en grce, mon bon ange, n'exagrez rien, et songez que votre
petite Mary ne passe plus devant la chambre bleue sans avoir le coeur
bien gros.

 part le chagrin que vous lui faites, elle continue d'tre aussi
heureuse que vous pouvez le souhaiter. Son Prince Charmant est toujours
charmant, et toujours prince. Il la mne voir les monuments, les muses,
les thtres, comme une pauvre petite provinciale qu'elle est. N'est-ce
pas touchant de la part d'un personnage pareil? Il s'amuse de mes
extases car j'ai des extases. N'en dites rien  mon oncle Des Rameures,
mais Paris est superbe. Les journes y comptent double pour la pense et
pour la vie.

Mon mari m'a conduite hier  Versailles. Il parat que c'tait aux yeux
des gens d'ici une escapade un peu ridicule, ce voyage  Versailles, car
j'ai remarqu que le comte de Camors ne s'en est pas vant. Versailles a
tout  fait rpondu, d'ailleurs, aux impressions que vous m'en aviez
donnes. Il n'a pas chang depuis que vous l'avez visit avec mon
grand-pre. C'est grandiose, solennel et froid.

Il y a pourtant un muse nouveau et trs curieux sous l'attique du
palais. Ce sont en gnral des portraits historiques, copies ou
originaux du temps. Rien ne m'a plus intresse que de voir dfiler,
depuis Charles le Tmraire jusqu' Washington, tous ces visages que mon
imagination a tant de fois essay d'voquer. Il semble qu'on soit dans
les champs lyses et qu'on dialogue avec tous ces grands morts. Vous
saurez, ma mre, que j'ai expliqu plusieurs choses  M. de Camors, qui
paraissait tonn de ma science et de mon gnie. Je n'ai fait,
d'ailleurs, vous pensez bien, que rpondre  ses questions; mais cela a
paru l'tonner que j'y pusse rpondre. Alors, pourquoi me les faire?
S'il ne sait pas distinguer les diffrentes princesses de Conti, je
trouve cela tout simple; mais, si, moi, je sais les distinguer parce que
ma mre me l'a appris, cela est tout simple aussi.

Nous avons ensuite, sur ma prire instante, dn au restaurant! Ma mre,
c'est le meilleur moment de ma vie! Dner au restaurant avec son mari,
c'est le plus dlicieux des crimes.

Je vous ai dit qu'il avait paru tonn de ma science. Je dois ajouter
qu'en gnral il parat tonn quand je parle. Me croyait-il muette? Je
ne parle gure, il est vrai, et je vous avoue qu'il me fait une peur
folle. Je crains tant de lui dplaire, de lui sembler sotte, ou
prtentieuse ou pdante! Le jour o je serai  mon aise avec lui, si ce
jour vient jamais, et o je pourrai lui montrer ce que je puis avoir de
bon sens et de petites connaissances, je serai soulage d'un grand
poids, car vritablement je pense quelquefois qu'il me regarde comme une
enfant. L'autre jour, sur le boulevard, je m'tais arrte devant un
magasin de marchand de joujoux (quelle faute!) et, comme il vit mes yeux
attachs sur un magnifique escadron de poupes:

--En voulez-vous une, miss Mary?... me dit-il.

N'est-ce pas horrible, ma mre?

Lui, il se connat  tout (except aux princesses de Conti), il
m'explique tout, mais un peu brivement, d'un mot, pour s'acquitter,
comme on explique  une personne  qui on n'espre pas faire comprendre.
Et je comprends si bien pourtant, ma pauvre petite mre!

Mais tant mieux, me dis-je; car enfin, s'il m'aime comme cela, s'il
m'aime imbcile, qu'est-ce que ce sera plus tard?--_I love you
excessively_.

     Dcembre.

On rentre  Paris, ma mre, et, depuis quinze jours, je suis absorbe
par les visites. Les hommes ici n'en font pas; mais il faut bien que mon
mari me prsente la premire fois chez les personnes que je dois voir.
Il m'accompagne donc, ce qui m'amuse plus que lui, je crois. Il est plus
srieux qu' l'ordinaire, ce qui est chez cet homme aimable la forme
unique de la mauvaise humeur. On me regarde avec un certain intrt. La
femme que ce seigneur a honore de son choix est videmment l'objet
d'une haute curiosit. Cela me flatte et m'intimide. Je rougis, je
manque d'aisance et de naturel. On me trouve laide et nigaude. On ouvre
de grands yeux. On suppose qu'il m'a pouse pour ma fortune. J'ai envie
de pleurer. Nous remontons en voiture; il me sourit, et je suis au ciel.
Voil nos visites.

Vous saurez, ma chre maman, que madame de Campvallon est divine pour
moi. Elle me mne souvent aux Italiens dans sa loge, la mienne ne devant
tre libre que le 1er janvier. Elle a donn hier  mon intention une
petite fte dans ses beaux salons. Le gnral a ouvert le bal avec moi.
Quel brave homme! Je l'aime parce qu'il vous admire. La marquise m'a
prsent les meilleurs danseurs. C'tait des jeunes messieurs dont le
cou et le linge taient tellement dcouverts, que j'en avais le frisson.
Je n'avais jamais vu d'hommes dcollets; ce n'est pas beau! Il est
cependant clair qu'ils se croient charmants et ncessaires. Ils ont le
front soucieux et important, l'oeil ddaigneux et vainqueur, la bouche
toujours ouverte pour mieux respirer; leur habit s'tale et flotte comme
deux ailes. Ils vous prennent la taille, ma mre, comme on prend son
bien, vous prviennent du regard qu'ils vont vous faire l'honneur de
vous enlever, et vous enlvent; quand ils sont essouffls, ils vous
prviennent du regard qu'ils vont vous faire le plaisir de s'arrter, et
ils s'arrtent; ils se reposent un moment, soufflent, sourient, montrent
leurs dents; un nouveau regard, et ils repartent. Ils sont adorables.

Louis a vals avec moi et a paru content. Je l'ai vu pour la premire
fois valser avec la marquise; ma mre, c'est la danse des astres. Une
chose qui m'a frappe en cette circonstance et en quelques autres, c'est
l'idoltrie manifeste dont les femmes entourent mon mari. Ceci, ma
tendre mre, est effrayant. Une fois de plus, je me suis demand:
Pourquoi m'a-t-il choisie? comment puis-je lui plaire? et enfin
pourrai-je lutter? De toutes ces mditations est rsulte la folie que
voici, et dont le but tait de me rassurer un peu.

_Portrait de la comtesse de Camors fait par elle-mme._

La comtesse de Camors, ne Marie de Tcle, est une personne qui touche
 sa vingtime anne, et qui a beaucoup de raison pour son ge. Elle
n'est point belle, comme son mari est le premier  le reconnatre: il
dit qu'elle est jolie. Elle en doute. Voyons pourtant. Elle a
premirement des jambes qui n'en finissent pas, mais c'est le dfaut de
Diane chasseresse, et peut-tre prte-t-il  la dmarche de la comtesse
une lgret qu'elle n'aurait pas sans cela; la taille courte
naturellement, mais  cheval cela fait bien; un embonpoint ordinaire; le
visage irrgulier, la bouche trop grande et les lvres trop grosses;
hlas! une ombre de moustache; des dents blanches heureusement, quoique
pas assez petites, le nez moyen, un peu trop ouvert; les yeux de sa
mre: c'est ce qu'elle a de mieux; les sourcils de son grand-oncle Des
Rameures, ce qui lui donne un air dur que dment par bonheur
l'expression gnrale de sa physionomie et surtout la douceur de son
me; le teint brun de sa mre, mais il sied  ma mre et pas autant 
moi; des cheveux noirs, bleus, pais et vraiment magnifiques. Au total,
on ne sait qu'en penser.

Ce portrait, destin  me rassurer, ne m'a pas rassure du tout; fort au
contraire, car il me semble qu'il donne l'ide d'une sorte de laideron.

Je voudrais tre la plus belle des femmes, je voudrais en tre la plus
distingue, je voudrais en tre la plus sduisante,  ma mre! mais, si
je lui plais, j'en suis la plus enchante! Au reste, Dieu merci, il me
trouve peut-tre mieux que je ne suis, car les hommes n'ont pas le mme
got que nous sur ces matires. Ainsi je ne comprends pas qu'il n'admire
pas davantage la marquise de Campvallon. Il est froid pour elle. Moi, si
j'avais t homme, j'aurais t fou de madame de Campvallon.

Bonsoir, la plus aime des mres.

     Janvier.

Vous me grondez, ma mre chrie. Le ton de ma lettre vous blesse. Vous
ne concevez pas que je me proccupe  ce point de ma personne
extrieure, que je la dfinisse, que je la compare. Il y a l quelque
chose de mesquin et de lger qui vous offense. Comment puis-je penser
qu'un homme s'attache uniquement par ces agrments, et que les mrites
de l'esprit et de l'me ne soient rien pour lui? Mais, ma chre mre,
ces mrites de l'esprit et de l'me, en supposant que votre fille les
possde,  quoi peuvent-ils lui servir, si elle n'a ni la hardiesse ni
l'occasion de les montrer? Et, quand la hardiesse me viendrait, je
commence  croire vraiment que l'occasion me manquerait toujours; car il
faut vous avouer que ce beau Paris n'est pas parfait, et que je dcouvre
peu  peu des taches dans ce soleil. Paris est un lieu admirable, c'est
dommage seulement qu'il y ait des habitants: non qu'ils ne soient pas
aimables, ils le sont trop; mais ils sont aussi trop distraits, et,
autant que je puis le croire, ils vivent et meurent sans penser  ce
qu'ils font. Ce n'est pas leur faute, ils n'en ont pas le temps. Ils
sont, sans sortir de Paris, des voyageurs ternels, incessamment
dissips par le mouvement et la curiosit. Les autres voyageurs, quand
ils ont visit quelque coin intressant du monde et oubli pendant un
mois ou deux leur maison, leur famille, leur foyer, rentrent chez eux et
s'y assoient; les Parisiens, jamais. Leur vie est un voyage. Ils n'ont
pas de foyer. Tout ce qui est ailleurs le principal de la vie y devient
secondaire. On y a, comme partout, son domicile, son intrieur, sa
chambre: il le faut bien. On y est, comme partout, poux et pre, pouse
et mre, il le faut bien encore; mais tout cela, ma pauvre mre, aussi
peu que possible. L'intrt n'est pas l; il est dans la rue, dans les
muses, dans les salons, dans les thtres, dans les cercles, dans cette
immense vie extrieure qui, sous toutes les formes, s'agite jour et nuit
 Paris, vous attire, vous excite, vous prend votre temps, votre esprit,
votre me, et dvore tout. C'est le meilleur lieu du monde pour y
passer, et le pire pour y vivre.

Comprenez-vous maintenant, ma mre chrie, qu'en cherchant par quelles
qualits je pourrais m'attacher mon mari, qui est sans doute le meilleur
des hommes, mais pourtant des Parisiens, j'aie pens fatalement aux
mrites qu'on saisit tout de suite et qui n'ont pas besoin d'tre
approfondis?

Enfin, vous avez bien raison, cela tait misrable, indigne de vous et
de moi; car vous savez qu'au fond je suis une petite personne point
lche. Trs certainement, si j'avais pu tenir pendant un an ou deux M.
de Camors enferm dans un vieux chteau, au fond d'un bois solitaire,
cela m'et paru fort agrable: je l'aurais vu plus souvent, je me serais
familiarise plus vite avec son auguste personne, et j'aurais pu
dvelopper mes petits talents sous ses yeux charms; mais d'abord cela
aurait pu l'ennuyer, et ensuite c'et t vraiment trop facile. La vie
et le bonheur, je le sens bien, ne s'arrangent pas si aisment. Tout est
difficult, tout est pril, tout est combat. Aussi quelle joie de
vaincre! Ma mre, je vous assure que je vaincrai, que je le forcerai de
me connatre comme vous me connaissez, de m'aimer, non seulement comme
il m'aime, mais aussi comme vous m'aimez, pour toute sorte de bonnes
raisons dont il ne se doute pas encore.

Non pas qu'il me croie absolument sotte: il me semble qu'il a perdu
cette ide depuis deux jours. Imaginez que mon mari a pour secrtaire un
nomm Vautrot; le nom est vilain, mais l'homme est assez beau;
seulement, je n'aime pas son regard fuyant. M. Vautrot demeure pour
ainsi dire avec nous: il arrive ds l'aurore, djeune je ne sais o dans
les environs, passe ses journes dans le cabinet de Louis, et nous reste
quelquefois  dner quand il a quelque travail  terminer dans la
soire. Ce personnage est instruit; il sait un peu de tout. Il a essay,
je crois, de tous les mtiers avant de rencontrer la position
subalterne, mais lucrative, qu'il occupe auprs de mon mari. Il aime la
littrature, mais pas celle de son temps et de son pays, qu'il trouve
misrable, peut-tre parce qu'il n'a pas russi. Il prfre les
crivains et les potes trangers; il les cite avec assez de got, avec
trop d'emphase toutefois. Son ducation premire a sans doute t
nglige, car il dit  tout propos en nous parlant: Oui, monsieur le
comte; oui, madame la comtesse, comme un domestique, et pourtant il est
trs fier, ou plutt trs vaniteux. Son dfaut capital  mes yeux, c'est
une sorte de ricanement d'esprit fort, qu'il affecte ds qu'il est
question de religion et de choses analogues.

Donc, il y a deux jours, pendant le dner, comme il s'tait permis,
contre toute espce de bon got, une petite incartade de ce genre:

--Mon cher Vautrot, lui dit mon mari, avec moi ces plaisanteries sont
fort indiffrentes; mais, si vous tes un esprit fort, voici ma femme,
qui est un esprit faible, et la force, vous le savez, doit respecter la
faiblesse.

M. Vautrot rougit, plit, verdit, me salua gauchement et sortit presque
aussitt. J'ai pu remarquer, depuis ce temps, qu'il gardait devant moi
plus de rserve.

Ds que je fus seule avec Louis:

--Vous allez me trouver bien indiscrte, lui dis-je; mais je me demande
comment vous pouvez confier toutes vos affaires et tous vos secrets  un
homme qui n'a aucun principe?

--Oh! dit M. de Camors, il fait comme cela le vaillant, il pense se
rendre intressant  vos yeux par ses airs mphistophliques... au fond,
c'est un brave homme.

--Enfin, repris-je, il ne croit  rien?

--Oh! pas  grand'chose, c'est vrai! mais il n'a jamais tromp ma
confiance. Il est homme d'honneur.

J'ouvris les plus grands yeux de ma mre.

--Eh bien, quoi, miss Mary?

--Qu'est-ce que c'est que l'honneur, monsieur?

--Je vous le demanderai, miss Mary.

--Mon Dieu! dis-je en rougissant beaucoup, je ne sais pas trop; mais
enfin je me figure que l'honneur spar de la morale n'est pas
grand'chose, et que la morale spare de la religion n'est rien. Tout
cela forme une chane: l'honneur pend au dernier anneau comme une fleur;
mais, si la chane est rompue, la fleur tombe avec le reste.

Il me regarda dans les yeux, ma mre, avec une expression trs bizarre,
comme s'il et t non seulement confondu, mais presque inquiet de ma
philosophie; puis il eut un lger soupir et dit simplement en se levant:

--Trs gentil, cette dfinition.

Sur quoi, nous allmes au spectacle, et il me bourra pendant toute la
soire de bonbons et d'oranges glaces.

Madame de Campvallon tait avec nous. Je la priai de me prendre le
lendemain en passant pour aller au Bois, car elle est mon idole; elle
est si belle et si distingue! Elle sent bon. Je suis contente prs
d'elle. Comme nous revenions du spectacle, Louis resta silencieux contre
sa coutume. Enfin il me dit brusquement:

--Marie, vous allez demain au Bois avec la marquise?

--Oui.

--C'est bien; mais vous vous voyez un peu souvent, il me semble... C'est
le matin, c'est le soir... vous ne vous quittez pas!

--Mon Dieu! je croyais vous tre agrable... Est-ce que madame de
Campvallon n'est pas une bonne relation?

--Excellente; mais, en gnral, je n'aime pas les amitis de femmes. Au
surplus, j'ai tort de vous en parler; vous avez assez d'esprit et de
sagesse pour observer les limites.

Voil, ma mre, ce qu'il m'a dit. Ma mre, je vous embrasse.

     Mars.

Ma mre, j'esprais ne plus vous ennuyer cette anne du rcit des ftes,
des festons, des astragales et des girandoles, car enfin nous entrons
dans le carme. C'est aujourd'hui le mercredi des cendres. Eh bien, ma
pauvre mre, nous dansons aprs-demain chez madame d'Oilly. Je ne
voulais pas y aller; mais j'ai vu que cela contrariait Louis, et j'ai eu
peur aussi de blesser madame d'Oilly, qui a presque servi de mre  mon
mari. Le carme ici, d'ailleurs, est un vain mot. J'en soupire pour moi;
quand donc s'arrte-t-on? quand ne s'amuse-t-on plus, mon Dieu?

Ma mre chrie, je dois vous l'avouer, je m'amuse trop pour tre
heureuse. Je comptais un peu sur ce carme, et voil qu'on l'efface du
calendrier. Ce cher carme, quelle jolie, spirituelle et honnte
invention pourtant! que cette religion est sense! comme elle connat
bien cette faible et folle humanit! quelle prvoyance dans ses lois! Et
quelle indulgence aussi! car limiter le plaisir, c'est le pardonner. Moi
aussi, j'aime le plaisir, les belles toilettes qui nous font ressembler
 des fleurs, les salons clatants, la musique, l'air de fte, la danse.
Oui, j'aime beaucoup tout cela, j'en sens le trouble charmant, j'en sens
l'ivresse; mais toujours, toujours!...  Paris l'hiver, aux eaux l't,
toujours ce tourbillon, ce trouble et cette ivresse, cela devient
quelque chose de sauvage, de ngre, et, si j'osais le dire, de bestial.
Pauvre carme! il l'avait prvu. Il ne nous disait pas seulement, comme
le prtre  moi ce matin: Souviens-toi que tu es poussire; il nous
disait: Souviens-toi que tu as une me; souviens-toi que tu as des
devoirs, que tu as un mari, un enfant, une mre, un Dieu! Et alors, ma
mre, on se retirait en famille,  l'ombre du vieux foyer; on vivait
dans les graves penses, entre l'glise et la maison, on s'entretenait
de choses leves et saintes; on rentrait dans le monde moral, on
reprenait pied dans le ciel. C'tait un intervalle salutaire qui
empchait que jamais la dissipation ne tournt  l'hbtement, le
plaisir  la convulsion, et que votre masque de l'hiver enfin ne devnt
votre visage.

Ceci est tout  fait l'opinion de madame Jaubert.--Qu'est-ce que c'est
que madame Jaubert? C'est une sage petite Parisienne que ma mre aimera.
Je l'ai rencontre pendant plusieurs mois un peu partout,
particulirement  Saint-Philippe-du-Roule, sans me douter qu'elle ft
ma voisine et que son htel toucht le ntre. Voil Paris. C'est une
gracieuse personne, qui a l'air doux, tendre et intrpide. Nous nous
placions toujours l'une prs de l'antre, machinalement. Nous nous
regardions  la drobe. Nous reculions nos chaises pour nous laisser
passer, et de nos plus douces voix: Pardon, madame!--Oh! madame! Mon
gant tombait, elle le ramassait. Oh! merci, madame! Je lui offrais de
l'eau bnite. Oh! chre madame! Et un sourire. Quand nos voitures se
croisaient autour du lac, un petit salut et un sourire encore. Un jour,
au concert des Tuileries, nous nous apermes de loin et nous
rayonnmes: ds que nous entendions quelque chose qui nous plaisait
particulirement, nous nous regardions vite,--et toujours ce sourire.
Jugez de ma surprise, l'autre matin, quand j'ai vu ma sympathie entrer
dans la petite maison italienne qui est  deux pas de la ntre et y
entrer comme chez elle. Je m'informe. C'est madame Jaubert. Son mari est
un grand jeune homme blond qui est ingnieur civil. Me voil prise d'une
envie norme d'aller faire visite  ma voisine. J'en parle  Louis non
sans rougir, car je me souviens qu'il n'aime pas les amitis de femmes,
mais, avant tout, il m'aime. Pourtant il hausse un peu les paules.

--Laissez-moi au moins prendre quelques renseignements sur ces gens-l.

Il les prend. Quelques jours aprs:

--Miss Mary, vous pouvez aller chez madame Jaubert; c'est une personne
trs bien.

Je saute d'abord au cou de M. de Camors, et de l chez madame Jaubert.
C'est moi, madame!--Oh! madame.--Vous permettez, madame?--Oh! oui, oui,
madame! Nous nous embrassons, ma mre, et nous voil vieilles amies.

Son mari est donc ingnieur civil. Il s'occupe de grandes inventions, de
grands travaux industriels mais, ma mre, il n'y a pas longtemps.  la
suite d'un gros hritage qui lui tait survenu il avait abandonn ses
tudes et s'tait mis  ne rien faire du tout, que du mal, bien entendu.
Ce fut l-dessus qu'il se maria pour arrondir sa fortune. Sa jolie
petite femme eut de tristes surprises. On ne le voyait jamais chez lui.
Toujours au cercle, dans les coulisses au diable. Il jouait, il avait
des matresses, et, chose affreuse ma mre, il buvait. Il rentrait gris
chez sa femme. Un simple dtail que ma plume se refuse presque  crire
vous donnera une ide complte du personnage. Il voulut, un jour, se
coucher avec ses bottes! Voil, ma mre, le joli monsieur dont ma petite
amie a fait peu  peu un honnte homme, un homme de mrite et un mari
excellent,  force de douceur, de fermet, de sagesse, d'esprit.
N'est-ce pas encourageant, dites? car Dieu sait que ma tche est moins
difficile; mais ce mnage me charme, parce qu'il me prouve qu'on peut
rellement btir, en plein Paris, le nid que je rve. Ces aimables
voisins sont habitants de Paris; ils n'en sont pas la proie: ils ont un
foyer, ils se possdent, ils s'appartiennent. Paris est  leur porte,
c'est tant mieux. C'est une source toujours ouverte de distractions
leves qu'ils partagent: mais ils y boivent,  cette source, et ne s'y
noient pas. Ils ont des habitudes communes; ils passent la soire chez
eux, ils lisent, ils dessinent, ils causent, ils tisonnent leur feu, ils
coutent le vent et la pluie, comme s'ils taient dans une fort; ils
sentent passer la vie dans leurs doigts fil  fil, comme nous dans nos
chres veilles de campagne. Ma mre, ils sont heureux.

Voil donc mon rve, et voil mon plan. Mon mari n'a point de vices
comme M. Jaubert. Il n'a que des habitudes, celles de tous les hommes de
son monde  Paris. Il s'agit, ma mre chrie, de les transformer tout
doucement, de lui suggrer insensiblement cette tonnante ide, qu'on
peut passer un soir chez soi, en compagnie de sa femme bien aime et
bien aimante, sans mourir de consomption. Le reste viendra ensuite. Le
reste, c'est le got de la vie assise, les joies graves du petit clotre
domestique, le sentiment de la famille, la pense qui se recueille,
l'me qui se retrouve; n'est-ce pas cela, mon bon ange? Eh bien, comptez
sur moi, car je suis plus que jamais pleine d'ardeur, de courage et de
confiance... D'abord il m'aime de tout son coeur, quoique peut-tre avec
plus de lgret que je n'en mrite. Il m'aime, il me gte, il me
comble. Pas un plaisir qu'il ne m'offre, except toujours, bien entendu,
celui de rester chez nous. Donc il m'aime; cela d'abord... ensuite, ma
mre, savez-vous une chose, une chose qui me fait rire et qui me fait
pleurer tout  la fois? C'est qu'il me semble vraiment, depuis quelque
temps, que j'ai deux coeurs, un gros coeur  moi et un autre plus petit...
Oh! mon Dieu, voil ma mre en larmes! Mais, ma chrie, c'est un grand
mystre... un rve du ciel, mais peut-tre un rve... qu'on ne dit pas
encore  son mari, ni  personne, except  sa mre adore... Voyons, ne
pleurez pas, car ce n'est pas bien sr.

La coupable

     MISS MARY.


En rponse  cette lettre, madame de Camors en reut une le surlendemain
qui lui annonait la mort de son grand-pre. Le comte de Tcle avait
succomb  une attaque d'apoplexie que l'tat de sa sant avait ds
longtemps fait pressentir. Madame de Tcle, prvoyant que le premier
mouvement de sa fille serait de venir la rejoindre et partager ses
douloureuses motions, lui recommandait vivement de s'pargner les
fatigues de ce voyage. Elle lui promettait, d'ailleurs d'aller elle-mme
la retrouver  Paris aussitt qu'elle aurait rgl quelques affaires
indispensables.

Ce deuil de famille eut pour effet naturel de redoubler dans le coeur de
la comtesse de Camors le sentiment de malaise et de vague tristesse dont
ses dernires lettres laissaient apercevoir quelques symptmes, bien que
dissimuls et attnus par les prcautions de son amour filial. Elle
tait beaucoup moins heureuse qu'elle ne le disait  sa mre, car les
premiers enthousiasmes et les premires illusions du mariage n'avaient
pu abuser longtemps un esprit aussi fin et aussi droit. Une jeune fille
qui se marie se trompe aisment sur l'tendue de l'affection dont elle
est l'objet. Il est rare qu'elle n'adore pas son mari et qu'elle ne se
croie pas adore de lui simplement parce qu'il l'pouse. Ce jeune coeur
qui s'ouvre laisse chapper toutes les grces, tous les parfums, tous
les cantiques de l'amour, et, envelopp de ce nuage cleste, tout est
amour autour de lui; mais peu  peu il se dgage, et il reconnat trop
souvent que ce concert et ces ivresses dont il tait charm venaient de
lui seul.

Telle tait, autant que la plume peut rendre ces nuances des mes
fminines, telle tait l'impression qui avait de jour en jour pntr
l'me dlicate de la pauvre miss Mary: ce n'tait rien de plus; pour
elle, c'tait beaucoup. La pense d'tre trahie par son mari et de
l'tre surtout avec la cruelle prmditation que l'on sait n'avait pas
mme effleur son esprit; cependant,  travers les bonts attentives
qu'il avait pour elle et qu'elle n'exagrait nullement dans ses lettres
 sa mre, elle le sentait un peu ddaigneux et insouciant. Le mariage
n'avait pour ainsi dire rien chang  ses habitudes: il dnait chez lui
au lieu de dner au cercle, voil tout. Elle s'en croyait aime
pourtant, mais avec une lgret presque offensante.

Nanmoins, si elle tait triste et quelquefois jusqu'aux larmes, on a vu
qu'elle ne dsesprait pas, et que ce vaillant petit coeur s'attachait
avec une confiance intrpide  toutes les chances heureuses que pouvait
lui rserver l'avenir.

M. de Camors demeurait fort indiffrent, comme on peut le croire, aux
agitations qui tourmentaient sa jeune femme. Il ne s'en doutait pas. Il
tait, quant  lui, fort heureux, si trange que la chose puisse
paratre. Ce mariage avait t un pas pnible  franchir; mais, une fois
install dans sa faute, il s'y tait fait. Sa conscience, toutefois, si
endurcie qu'elle ft, avait encore apparemment quelques fibres vivantes,
et l'on n'aura pas manqu de remarquer qu'il pensait devoir  sa femme
quelques compensations.

Ses sentiments pour elle se composaient d'une sorte d'indiffrence et
d'une sorte de piti. Il plaignait vaguement cette enfant dont
l'existence se trouvait prise et broye entre deux destines d'un ordre
suprieur. Il esprait qu'elle ignorerait toujours le sort auquel il
l'avait condamne, et il tait rsolu  ne rien ngliger pour lui en
attnuer la rigueur; mais il appartenait, d'ailleurs, uniquement et plus
que jamais  la passion qui avait t le tort suprme de sa vie: car ses
amours avec la marquise de Campvallon, constamment excites par le
mystre et le danger, mnages d'ailleurs avec un art profond par une
femme d'une adresse gale  sa terrible beaut, devaient garder aprs
des annes l'idalit de la premire heure.

La courtoisie gracieuse dont M. de Camors se piquait  l'gard de sa
femme avait cependant des limites. La jeune comtesse s'en tait aperue
quand elle avait essay d'en abuser. Ainsi,  plusieurs reprises, elle
avait feint la fatigue pour se refuser le soir  toute distraction
extrieure, esprant que son mari ne l'abandonnerait pas  sa solitude.
C'tait une erreur. M. de Camors dans ces circonstances lui accordait 
la vrit quelques minutes de tte--tte aprs le dner; mais, vers
neuf heures, il la quittait avec une parfaite tranquillit. Seulement,
une heure aprs, elle voyait arriver un paquet de bonbons ou une
corbeille de petits gteaux fins qui l'aidaient tant bien que mal 
passer la soire. Elle partageait quelquefois ces friandises avec sa
voisine, madame Jaubert, quelquefois avec M. Vautrot, le secrtaire de
son mari. Ce M. Vautrot, qu'elle avait d'abord pris en grippe, tait peu
 peu rentr en grce auprs d'elle. En l'absence de son mari, elle le
trouvait toujours sous sa main, et elle avait recours  lui pour
beaucoup de menus dtails courants, adresses, invitations, achats de
livres, de musique, fournitures de bureau. De l une certaine
familiarit. Elle commenait  l'appeler Vautrot,--ou mon bon
Vautrot.--Vautrot s'acquittait avec zle des petits messages de la
jeune femme. Il lui tmoignait beaucoup d'empressement et de respect, et
s'abstenait avec soin devant elle des forfanteries sceptiques qu'il
savait lui dplaire. Elle tait heureuse de cette rforme, et, pour lui
en tmoigner sa reconnaissance, elle le retint deux ou trois fois le
soir au moment o il venait lui demander ses commissions. Elle parlait
avec lui de livres ou de thtre.

Quand son deuil l'eut dcidment clotre chez elle, M. de Camors lui
fit la grce de lui tenir compagnie pendant les deux premires soires
jusqu' dix heures; mais cet effort l'puisa, et la pauvre jeune femme,
qui avait dj difi tout un avenir sur cette frle base, eut le
chagrin de le voir reprendre ds le troisime soir ses habitudes de
clibataire. Ce coup lui fut sensible, et sa tristesse devint plus
srieuse qu'elle ne l'avait t jusque-l. La solitude lui fut
douloureuse. Elle n'avait pas eu le temps de se former une intimit 
Paris. Madame Jaubert lui vint en aide tant qu'elle put; mais dans les
intervalles la comtesse s'habitua  retenir plus souvent Vautrot, ou
mme  le faire appeler. Camors lui-mme, les trois quarts du temps, le
lui amenait avant de sortir.

--Je vous amne Vautrot, ma chre, avec Shakspeare; vous allez vous
exalter ensemble.

Vautrot lisait bien, quoique avec une solennit dclamatoire qui gayait
quelquefois secrtement la comtesse. Enfin c'tait une manire de tuer
les longues soires en attendant l'arrive prochaine de madame de Tcle.
D'ailleurs, Vautrot avait l'air si touch lorsqu'elle le gardait, si
mortifi lorsqu'elle le laissait partir, que, par bont d'me, elle lui
faisait signe de s'asseoir, mme quand il l'ennuyait.

Un soir du mois d'avril, vers dix heures, M. Vautrot tait seul avec la
comtesse de Camors et il lui lisait le _Faust_ de Goethe, qu'elle ne
connaissait pas. Cette lecture paraissait avoir triomph des
proccupations personnelles de la jeune femme: elle coutait avec une
attention plus qu'ordinaire, les yeux fixs ardemment sur le lecteur;
mais elle n'tait pas seulement captive par la puissance de l'oeuvre,
elle suivait, comme il arrive souvent, sa propre pense et sa propre
histoire  travers la grande fiction du pote, et l'on sait avec quelle
clairvoyance bizarre un esprit frapp d'une ide fixe dcouvre des
allusions et des ressemblances insensibles pour tout autre. Madame de
Camors apercevait sans doute quelques lointaines analogies entre son
mari et le docteur Faust, entre elle-mme et Marguerite, car ce drame
l'agita singulirement, et elle ne put mme contenir la violence de ses
motions quand Marguerite laissa chapper du fond de son cachot ce cri
de dtresse et de folie: Qui t'a donn, bourreau, cette puissance sur
moi?... Je suis si jeune! si jeune! et dj mourir... Oh! pargne-moi,
que t'ai-je fait? Je suis maintenant tout entire en ta puissance...
Laisse seulement que j'allaite encore mon enfant... Je l'ai berc sur
mon coeur toute cette nuit... Ils me l'ont pris pour mieux me tourmenter,
et ils disent maintenant que je l'ai tu... Jamais plus je ne serai
joyeuse! jamais plus!

Quel mlange de sentiments confus, de puissante sympathie, de vague
apprhension envahit soudain le coeur de la jeune femme au point de le
faire dborder--on peut  peine l'imaginer;--mais elle se renversa dans
son fauteuil et ferma ses beaux yeux, comme pour retenir les larmes qui
coulaient  travers la frange de ses longs cils. En ce moment, M.
Vautrot cessa de lire brusquement; il poussa un soupir profond,
s'agenouilla devant la comtesse de Camors, et, lui prenant la main:

--Pauvre ange! dit-il.

On comprendrait difficilement cet incident et les consquences
malheureusement fort graves qu'il eut, si nous n'ouvrions ici une
parenthse pour y encadrer le portrait physique et moral de M. Vautrot.

M. Hippolyte Vautrot tait un bel homme, et il le savait.--Il se
flattait mme d'une certaine ressemblance avec son patron, le comte de
Camors, et, par le fait de la nature, comme par le fait d'une imitation
constante  laquelle il s'appliquait, sa prtention ne laissait pas
d'tre fonde.--Il ressemblait extrieurement  Camors autant qu'un
homme vulgaire peut ressembler  un homme de la plus extrme
distinction. Vautrot tait le fils d'un petit fonctionnaire de province.
Il avait reu de son pre une honnte fortune qu'il avait dissipe dans
les diverses entreprises de sa vie aventureuse. Des influences de
collge l'avaient d'abord jet dans un sminaire. Il en tait sorti pour
venir  Paris, o il avait fait un cours de droit. Il avait travaill
chez un avou; puis il s'tait essay dans la littrature et n'y avait
pas eu de succs. Il avait jou  la Bourse et y avait perdu. Il avait
successivement frapp avec une sorte d'impatience fivreuse  toutes les
portes de la fortune; il ne devait russir  rien, parce qu'en toutes
choses ses ambitions taient immenses et ses talents modestes. Il
n'tait propre qu'aux situations secondaires, et il n'en voulait point.
Il et fait un bon instituteur, mais il voulait tre pote; un bon cur
de campagne, mais il voulait tre vque; un excellent commis, mais il
voulait tre ministre. Il voulait enfin tre un grand homme, et il ne
l'tait pas. Il s'tait fait hypocrite, ce qui est plus facile, et,
s'appuyant d'un ct sur la socit philosophique de madame d'Oilly, de
l'autre sur la socit orthodoxe de madame de la Roche-Jugan, il s'tait
pouss en qualit de secrtaire auprs de Camors, qui, dans son mpris
gnral de l'espce, avait jug Vautrot aussi bon qu'un autre.

La familiarit de M. de Camors avait t moralement fort prjudiciable 
M. Vautrot. Elle l'avait, il est vrai, dbarrass de son masque dvot,
qui n'tait gure de mise en ce lieu; mais elle avait, d'ailleurs,
terriblement enrichi le fonds d'amre dpravation que les
dsappointements de la vie et les ressentiments de l'orgueil avaient
dpos dans ce coeur ulcr. On peut bien se douter que M. de Camors
n'avait pas eu le mauvais got d'entreprendre rgulirement la
dmoralisation de son secrtaire; mais son contact, son intimit, son
exemple, y avaient suffi. Un secrtaire est toujours plus ou moins un
confident: il devine ce qu'on ne lui livre pas. Vautrot ne put donc
beaucoup tarder  s'apercevoir que son patron ne pchait pas en morale
par l'excs des principes, en politique par l'abus des convictions, en
affaires par la minutie des scrupules. La supriorit spirituelle,
lgante et hautaine de Camors achevait d'blouir et de corrompre
Vautrot en lui montrant le mal non seulement prospre, mais rayonnant
mme de grce et de prestiges. Aussi admirait-il profondment son
matre: il l'admirait, l'imitait et l'excrait. Camors professait pour
lui et pour ses airs solennels une assez large mesure de ddain qu'il ne
prenait pas toujours la peine de lui cacher, et Vautrot frmissait dans
ses moelles quand quelque froid sarcasme tombait de si haut sur la plaie
vive de sa vanit. C'tait l toutefois un faible grief; ce qu'il
hassait avant tout en Camors, c'tait le triomphe facile et insolent,
la fortune rapide et immrite, toutes les jouissances de la terre
conquises sans peine, sans travail, sans conscience, et dvores en
paix; ce qu'il hassait enfin, c'tait ce qu'il avait rv pour
lui-mme, sans pouvoir l'atteindre.

Assurment  cet gard M. Vautrot n'tait pas une exception, et de
pareils exemples, quand ils se prsentent mme  des esprits plus sains,
ne sont point salutaires; car il faut oser dire  ceux qui, comme M. de
Camors, foulent tout aux pieds, et qui comptent bien cependant que leurs
secrtaires, leurs ouvriers, leurs domestiques, leurs femmes et leurs
enfants resteront de vertueuses personnes,--il faut oser leur dire
qu'ils se trompent.

Tel tait donc M. Vautrot. Il avait alors quarante ans; c'est un ge o
il n'est pas rare que l'on devienne trs mauvais, mme quand on a t
passable jusque-l. Il affichait des allures austres et puritaines. Il
avait un caf o il rgnait. Il y jugeait ses contemporains et les
jugeait tous mdiocres. C'tait un homme difficile: en fait de vertu, il
lui fallait de l'hrosme; en fait de talent, du gnie; en fait d'art,
du grand art. Ses opinions politiques taient celles d'rostrate, avec
cette diffrence, tout en faveur de l'ancien, que Vautrot, aprs avoir
incendi le temple, l'et pill.--En somme, c'tait un sot, mais un sot
des plus malfaisants.

Si M. de Camors, ce soir-l, au moment o il sortait de son magnifique
cabinet de travail, avait eu l'inconvenance d'appliquer son oeil au trou
de la serrure, il aurait vu quelque chose qui l'et beaucoup surpris: il
aurait vu M. Vautrot s'approcher d'un beau meuble italien 
incrustations d'ivoire, en fouiller les tiroirs, et finalement ouvrir
avec la plus grande aisance une serrure fort complique dont M. de
Camors avait en ce moment mme la clef dans sa poche. Ce fut  la suite
de cette perquisition que M. Vautrot se rendit, en compagnie de _Faust_,
dans le boudoir de la jeune comtesse, aux pieds de laquelle nous l'avons
laiss un peu longtemps.

Madame de Camors avait ferm les yeux pour dissimuler ses larmes; elle
les rouvrit  l'instant o Vautrot lui saisit la main et l'appela
Pauvre ange. Voyant cet homme  genoux, elle n'y comprit rien, et lui
dit simplement:

--tes-vous fou, Vautrot?

--Oui, je le suis, s'cria Vautrot en rejetant ses cheveux en arrire
par un geste potique qui lui tait familier, oui, fou d'amour et de
piti! car je connais vos souffrances, pure et noble victime; je connais
la source de vos larmes: laissez-les couler avec confiance dans un coeur
qui vous est dvou jusqu' la mort!

La jeune comtesse, quand elle l'et voulu, n'et pu laisser couler ses
larmes dans le coeur de M. Vautrot, car ses yeux s'taient brusquement
schs. Un homme  genoux devant une femme ne peut lui paratre que
sublime ou ridicule. Ce fut malheureusement sous ce dernier jour que
l'attitude  la fois gauche et thtrale de Vautrot s'offrit 
l'imagination rieuse de madame de Camors. Un clat de vive gaiet
illumina son charmant visage; elle se mordit les lvres pour ne point
clater, et malgr cela, elle clata.

Il ne faut pas se mettre  genoux, quand on n'est pas assur de se
relever vainqueur. Autrement, on s'expose, comme Vautrot,  une piteuse
physionomie.

--Relevez-vous, mon bon Vautrot, dit enfin madame de Camors d'un ton
srieux. Cette lecture vous a visiblement gar. Allez vous reposer.
Oublions cela... seulement, ne vous oubliez plus.

Vautrot se releva. Il tait livide.

--Madame la comtesse, dit-il, l'amour d'un homme de coeur n'est jamais
une offense... Le mien du moins tait sincre; le mien et t fidle...
le mien n'tait pas un pige infme!

Il y avait dans l'accent dont ces paroles taient marques une intention
si vidente, que les traits de la jeune femme s'altrrent aussitt.
Elle se dressa sur son fauteuil.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Hlas! rien que vous ne sachiez, je pense, dit Vautrot.

Elle se leva.

--Vous allez m'expliquer cela tout de suite, monsieur, ou vous
l'expliquerez dans un moment  mon mari.

--Mais, mon Dieu, dit Vautrot avec une sorte de sincrit, votre
tristesse, vos pleurs m'avaient fait croire que vous n'ignoriez pas...

--Quoi? dit-elle.

Et, comme il se taisait:

--Mais parlez donc, misrable!

--Je ne suis pas un misrable, dit Vautrot; je vous aimais, et je vous
plaignais, voil tout.

--Et de quoi me plaindre?

Vautrot ne s'tait nullement attendu  l'nergie imprieuse de ce
caractre et de ce langage. Il rflchit  la hte qu'au point o il en
tait venu, le plus sr pour lui tait encore d'achever. Il tira alors
de sa poche une lettre dont il s'tait muni simplement pour confirmer au
besoin dans l'esprit de la comtesse des soupons qu'il y croyait
veilles ds longtemps, et il lui prsenta cette lettre dplie. Elle
hsita, puis la saisit.--Elle n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour
reconnatre l'criture, car elle changeait souvent des billets avec
madame de Campvallon. La lettre, crite avec une passion brlante, se
terminait par ces mots. Toujours un peu jalouse de Mary Presque fche
de vous l'avoir donne, car elle est jolie, mais, moi, je suis belle,
n'est-ce pas, mon bien-aim?--Surtout je t'adore!

La jeune femme, ds les premiers mots, tait devenue horriblement ple;
en terminant, elle laissa chapper une exclamation touffe; puis elle
relut la lettre, la rendit  Vautrot, comme ne sachant ce qu'elle
faisait, et demeura quelques minutes immobile, l'oeil fix devant elle
dans le vide. Un monde s'croulait en elle.

Tout  coup elle se dirigea d'un pas rapide vers une porte voisine, et
entra dans sa chambre, o Vautrot l'entendit ouvrir et fermer
prcipitamment des tiroirs. Elle reparut l'instant d'aprs; elle avait
mis un chapeau et un manteau. Elle traversa le boudoir du mme pas htif
et raide; Vautrot, effray, voulut l'arrter.

--Madame! dit-il en se plaant devant elle.

Elle le repoussa doucement de la main et sortit du boudoir.

Un quart d'heure plus tard, elle tait dans l'avenue des Champs-lyses,
descendant vers Paris. Il tait alors onze heures. C'tait une froide
soire d'avril, et la pluie tombait par grains. Les rares passants qui
cheminaient encore sur les larges trottoirs humides se retournaient avec
curiosit pour suivre de l'oeil cette jeune femme lgante dont la
dmarche semblait acclre par un intrt de vie ou de mort; mais, 
Paris, on ne s'tonne de rien, car on y voit tout. L'allure trange de
madame de Camors n'veillait donc aucune attention extraordinaire:
quelques hommes souriaient, d'autres tanaient un mot de raillerie
qu'elle n'entendait pas.

Elle traversa avec la mme hte convulsive la place de la Concorde dans
la direction du pont. Arrive l, et au bruit de la Seine enfle et
limoneuse qui se brisait contre les piliers des arches, elle fit un
brusque temps d'arrt: elle s'appuya sur le parapet et regarda l'eau;
puis elle secoua la tte, soupira longuement et se remit en marche.
Bientt aprs, elle s'arrtait dans la rue Vaneau devant un grand htel
isol des maisons voisines par un mur de jardin: c'tait l'htel de
madame de Campvallon.

Quand elle fut l, la malheureuse enfant ne sut plus que faire. Pourquoi
mme tait-elle venue l? Elle ne le savait pas. Elle avait voulu venir
comme pour s'assurer de son malheur, pour le toucher du doigt, ou
peut-tre pour trouver quelque raison, quelque prtexte d'en douter.
C'tait un but qu'elle s'tait donn, elle y tait arrive, et elle ne
savait plus que faire.

Elle s'assit sur une borne devant les jardins de l'htel, cacha sa tte
dans ses deux mains et essaya de penser. La rue tait dserte. Il tait
plus de minuit. Une rafale de pluie venait de se dchaner sur Paris, et
la pauvre femme grelottait.

Un sergent de ville passa, envelopp dans sa cape, il la prit par le
bras:

--Qu'est-ce que vous faites l, vous? dit-il d'une voix rude.

Elle le regarda.

--Je ne sais pas, dit-elle.

Cet homme en eut piti. Il eut vite discern, d'ailleurs,  travers le
dsordre de la jeune femme, le bon got et comme le parfum de
l'honntet.

--Mais, madame, vous ne pouvez pas rester l, reprit-il avec plus de
douceur.

--Non.

--Vous avez un gros chagrin?

--Oui.

--Comment vous appelez-vous?

--Comtesse de Camors.

--O demeurez-vous?

Elle donna son adresse.

--Eh bien, madame, attendez-moi.

Il fit quelques pas dans la rue, puis s'arrta au bruit d'un fiacre qui
approchait. Le fiacre tait vide. Il pria madame de Camors d'y monter.
Elle obit, et il se plaa lui-mme  ct du cocher.

M. de Camors venait de rentrer chez lui, et il coutait avec stupeur, de
la bouche de la femme de chambre, le rcit de la disparition mystrieuse
de la comtesse, quand le timbre de l'htel rsonna. Il se prcipita et
rencontra sa femme sur l'escalier. Elle avait repris un peu de calme
chemin faisant. Comme il l'interrogeait d'un regard profond:

--J'tais souffrante, dit-elle en s'efforant de sourire, j'ai voulu
sortir un peu... Je ne connais pas les rues... et je me suis gare.

Malgr l'invraisemblance de l'explication, il n'insista pas; il murmura
quelques mots de douce gronderie, et la remit entre les mains de sa
femme de chambre, qui s'empressa de lui ter ses vtements
mouills.--Pendant ce temps, il avait pris  part le sergent de ville,
qui attendait dans le vestibule, et il le questionnait. En apprenant de
cet homme dans quelle rue et  quel endroit prcis de la rue il l'avait
trouve, M. de Camors, sans plus d'claircissements, comprit aussitt la
vrit.

Il monta chez sa femme. Elle tait couche, et tremblait de tous ses
membres. Une de ses mains pendait sur le drap. Il voulut la prendre.
Elle retira sa main doucement, avec une dignit triste mais rsolue. Ce
simple geste les avait spars pour toujours.  dater de ce moment, par
une convention tacite, impose par elle, accepte par lui, madame de
Camors fut veuve.

Il demeura quelques minutes immobile, le regard perdu dans l'ombre des
rideaux; puis il marcha lentement  travers la chambre silencieuse.
L'ide de mentir pour se dfendre ne lui vint pas. Sa dmarche tait
calme et rgulire; mais deux cercles bleutres s'taient creuss
soudainement au-dessous de ses yeux, et son visage avait pris la pleur
mate de la cire. Ses deux mains, jointes derrire lui, se tordaient
l'une dans l'autre, et l'anneau qu'il portait au doigt clata. Il
s'arrtait par intervalles, et coutait le bruit des dents de la jeune
femme qui s'entre-choquaient.

Aprs une demi-heure, il se rapprocha du lit tout  coup.

--Marie, dit-il  demi-voix.

Elle tourna vers lui ses yeux ardents de fivre.

--Marie, reprit-il, j'ignore ce que vous pouvez savoir, et je ne vous le
demande pas. J'ai t trs coupable envers vous... mais moins pourtant
que vous ne le pensez sans doute... Des circonstances terribles m'ont
domin... Au reste, je ne cherche point d'excuse... Jugez-moi aussi
svrement que vous le voudrez; mais, je vous, en prie, calmez-vous,
conservez-vous... Vous me parliez ce matin de vos pressentiments, de vos
esprances maternelles. Attachez-vous  cette pense... Vous serez,
d'ailleurs, matresse de votre vie... Quant , moi, je serai pour vous
ce qu'il vous plaira,--un tranger ou un ami... Maintenant... je sens
que ma prsence vous fait mal... et cependant j'ai peine  vous laisser
seule en cet tat... Voulez-vous madame Jaubert cette nuit?

--Oui, murmurait-elle.

--Je vais vous la chercher... Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a
des confidences qu'on ne fait pas  sa plus chre amie!...

--Except  sa mre? demanda-t-elle avec une expression d'angoisse
suppliante.

Il devint plus ple encore, et, aprs, une minute:

--Except  sa mre dit-il, soit... Votre mre arrive demain, n'est-ce
pas?

Elle fit signe de la tte que oui.

--Vous disposerez de vous avec elle, et j'accepterai tout.

--Merci, dit-elle faiblement.

Il quitta la chambre aussitt. Il alla lui-mme chercher madame Jaubert,
qu'on fit relever, et lui dit brivement que sa femme avait t saisie
d'une violente crise nerveuse  la suite d'un refroidissement. La
gracieuse petite madame Jaubert accourut en toute hte chez son amie, et
passa la nuit prs d'elle. Elle ne fut pas longtemps dupe de
l'explication que Camors lui avait donne. Les femmes se comprennent
vite en leurs douleurs. Madame Jaubert cependant ne demanda point de
confidences, et n'en reut pas; mais sa tendresse rendit  son amie dans
cette nuit affreuse le seul service qu'elle pouvait lui rendre: elle la
fit pleurer.

Cette nuit ne fut pas non plus trs douce pour M. de Camors. Il ne prit
aucun repos. Il marcha jusqu'au jour dans son appartement avec une sorte
de fureur. La dtresse de cette enfant l'avait navr. Les souvenirs du
pass se rveillant en mme temps, les apprhensions du lendemain lui
montrant auprs de la fille crase la mre--et quelle mre!--atteinte
mortellement dans toutes les chres illusions, dans toutes les
croyances, dans tous les bonheurs de la vie,--il sentait qu'il y avait
encore dans son coeur des points vivants pour la piti, dans sa
conscience pour le remords. Il s'irritait de sa faiblesse, et y
retombait.

Qui donc l'avait trahi? Cette proccupation l'agitait  un degr presque
gal. Ds le premier instant, il ne s'y tait pas tromp. La douleur
subite et  moiti folle de sa femme, son attitude dsespre, son
silence, ne s'expliquaient que par une conviction vidente, par une
rvlation dcisive. Aprs avoir gar quelque temps ses soupons, il en
arriva  se persuader que les lettres de madame de Campvallon avaient pu
seules jeter dans l'esprit de sa femme une si pleine lumire. Il
n'crivait jamais  la marquise, quant  lui; mais il n'avait pu
l'empcher de lui crire. Pour madame de Campvallon, comme pour la
plupart des femmes, un amour sans lettres tait trop incomplet. La faute
de M. de Camors, peu excusable chez un homme de ce mrite, tait de
conserver ces lettres; mais personne n'est parfait: il tait artiste, il
aimait ces chefs-d'oeuvre d'loquence passionne; il tait fier de les
inspirer, et il ne pouvait se dcider  les brler.--Il examina  la
hte le tiroir secret o il les enfermait:  certains signes mnags 
dessein, il reconnut que ce tiroir avait t fouill.--Cependant, aucune
lettre ne manquait; l'ordre seulement en tait boulevers.

Ses penses s'taient dj portes plus d'une fois sur Vautrot, dont la
dlicatesse lui tait suspecte, quand il reut dans la matine un billet
de son secrtaire qui ne put lui laisser aucun doute. En ralit, M.
Vautrot, aprs avoir pass de son ct une nuit des moins agrables, ne
s'tait pas senti le courage d'affronter l'accueil que son patron
pouvait lui rserver ce matin-l. Son billet tait assez habilement
rdig pour laisser dormir les soupons, si par hasard ils n'taient pas
veills, et si la comtesse ne l'avait pas trahi. Il annonait qu'il
venait d'accepter une situation avantageuse qui lui tait offerte par
une maison de commerce de Londres. Il avait d se dcider  l'improviste
et partir le matin mme sous peine de perdre une occasion irrparable.
Il terminait par les expressions les plus vives de sa reconnaissance et
de ses regrets.

Camors, ne pouvant l'trangler, rsolut de le payer. Il lui envoya non
seulement quelques appointements arrirs, mais en outre une somme assez
ronde, en tmoignage de sa sympathie et de ses voeux; ce fut, d'ailleurs,
une simple prcaution, car M. de Camors n'apprhendait plus rien de ce
venimeux personnage, le voyant dpourvu des seules armes qu'il et
possdes contre lui, et aussi du seul intrt qui l'et pouss  s'en
servir; car il avait compris que M. Vautrot lui avait fait l'honneur de
convoiter sa femme, et il l'en estimait un peu moins bas, lui trouvant
aprs tout ce ct de gentilhomme.




V


M. de Camors, dans cette matine, eut besoin d'un rude effort de courage
pour accomplir lui-mme ses devoirs de gentilhomme en allant recevoir 
la gare madame de Tcle; mais le courage tait depuis longtemps son
unique vertu, et celle-l, du moins, il ne devait jamais la perdre. Il
accueillit avec grce sa jeune belle-mre couverte de ses vtements de
deuil. Elle fut surprise de ne pas voir sa fille avec lui. Il lui avoua
qu'elle tait un peu souffrante depuis la veille. Malgr les prcautions
de son langage et de son sourire, il ne put empcher que madame de Tcle
ne conut aussitt de vives alarmes. Il ne prtendait, d'ailleurs, la
rassurer qu' demi. Sous la rserve calcule de ses rponses, elle
pressentit un dsastre; aprs l'avoir d'abord press de questions, elle
garda le silence pendant le reste du trajet.

La jeune comtesse, pour pargner  sa mre la premire impression, avait
quitt son lit, et mme la pauvre enfant avait mis un peu de rouge sur
ses joues plies. M. de Camors ouvrit lui-mme  madame de Tcle la
porte de la chambre de sa fille et se retira.--La jeune femme se souleva
avec peine sur sa causeuse, et sa mre la reut dans ses bras. Ce ne fut
d'abord entre elles qu'un change d'embrassements troits et de muettes
caresses; puis la mre s'assit prs d'elle, elle prit contre son sein la
tte de sa fille, et, la regardant au fond des yeux:

--Quoi? dit-elle douloureusement.

--Oh! rien... rien de dsespr... seulement, il faut aimer plus que
jamais votre petite Mary, n'est-ce pas?

--Oui... mais quoi donc enfin?

--Il ne faut pas vous faire de mal... et il ne faut pas m'en faire non
plus... Vous savez pourquoi?

--Oui... mais, je t'en supplie, ma chrie, dis-moi!

--Eh bien, je vais vous dire tout... mais, de grce, mre, soyez brave
comme moi!...

Elle cacha plus profondment sa tte dans le sein de sa mre, et se mit
 lui conter  voix basse, sans la regarder, la terrible rvlation qui
lui avait t faite, et que l'aveu de son mari avait confirme.

Madame de Tcle ne l'interrompit pas une seule fois pendant ce cruel
rcit; elle lui baisait seulement les cheveux de temps en temps. La
jeune comtesse, qui n'osait lever les yeux sur elle, comme si elle et
t honteuse du crime d'un autre, put se figurer qu'elle s'tait
elle-mme exagr la gravit de son malheur, puisque sa mre en recevait
la confidence avec tant de calme; mais le calme de madame de Tcle en ce
moment horrible tait celui des martyrs; car tout ce que put jamais
souffrir une chrtienne sous la griffe des tigres ou sous le crochet du
tortionnaire, cette mre le souffrait alors sous la main de sa fille
bien-aime. Son beau et ple visage, ses grands yeux dresss vers le
ciel, comme ceux qu'on prte aux pures victimes agenouilles dans les
cirques romains, semblaient demander  Dieu s'il avait vraiment des
consolations pour de telles tortures!

Quand elle eut tout entendu, elle trouva la force de sourire  sa fille,
qui la regardait enfin avec une expression de timidit inquite, et,
l'embrassant plus troitement:

--Eh bien, ma chrie, lui dit-elle, c'est une grande tristesse, c'est
vrai... cependant, tu as raison, il n'y a rien de dsespr.

--Croyez-vous?

--Sans doute... il y a l un mystre inconcevable... mais sois sre que
le mal n'est pas aussi terrible qu'il parat.

--Ma pauvre mre, puisqu'il avoue pourtant!

--J'aime mieux qu'il avoue, vois-tu... Cela prouve qu'il y a encore
quelque fiert, quelques ressources dans son me... et puis je l'ai
senti trs afflig... il souffre comme nous, va!... Enfin pensons 
l'avenir, ma chrie.

Elles se tenaient les mains et se souriaient l'une  l'autre en
contenant les larmes dont leurs yeux taient noys. Aprs quelques
minutes:

--Je voudrais bien, mon enfant, dit madame de Tcle, me reposer pendant
une demi-heure... et puis j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma
toilette.

--Je vais vous conduire  votre chambre... Oh! je puis marcher... Je me
sens beaucoup mieux...

Madame de Camors prit le bras de sa mre, et la mena jusqu' la porte de
la chambre qui lui tait destine. Sur le seuil, elle la laissa.

--Sois sage, lui dit madame de Tcle en se retournant et en lui souriant
encore.

--Vous aussi! murmura la jeune femme,  qui la voix manquait.

Madame de Tcle, ds que la porte fut referme, leva ses deux mains
jointes vers le ciel; puis, tombant  genoux devant le lit, elle y
ensevelit sa tte et se mit  sangloter perdument.

La bibliothque de M. de Camors tait contigu  cette chambre. Il s'y
tait retir. Il se promena d'abord  grands pas dans cette vaste pice,
s'attendant d'une minute  l'autre  voir entrer madame de Tcle. Le
temps s'coulant, il s'assit et essaya de lire; mais sa pense lui
chappait, son oreille recueillait avidement malgr lui les moindres
bruits de la maison. Si un pas semblait s'approcher, il se levait
brusquement et se htait de composer son visage. Quand la porte de la
chambre voisine s'tait ouverte, son angoisse avait redoubl; il
distingua le chuchotement de deux voix, puis, l'instant d'aprs, la
chute lourde de madame de Tcle sur le tapis, puis sont sanglot
dsespr. M. de Camors rejeta violemment te livre qu'il s'efforait de
lire, et, posant son coude sur le bureau qui tait devant lui, il tint
longtemps son front ple serr dans sa main contracte.--Quand le bruit
des sanglots s'apaisa et cessa peu  peu, il respira.

Vers midi, il reut ce billet:

Si vous me permettiez d'emmener ma fille  la campagne pour quelques
jours, je vous en serais reconnaissante.

     LISE DE TCLE.

Il rpondit aussitt ces simples lignes:

Vous ne pouvez rien faire que je n'approuve aujourd'hui et toujours.

     CAMORS.

Madame de Tcle, en effet, aprs avoir consult les dispositions et les
forces de sa fille, s'tait dtermine  la soustraire sans dlai, s'il
tait possible, aux impressions du lieu o elle venait de tant souffrir,
 la prsence de son mari et aux embarras douloureux de leur situation
mutuelle. Elle avait besoin elle-mme de se recueillir dans la solitude
pour prendre un parti dans une circonstance sans exemple. Enfin elle ne
se sentait pas le courage de revoir M. de Camors, si elle devait le
revoir jamais, avant qu'un peu de temps et pass entre eux.

Ce ne fut pas sans anxit qu'elle attendit la rponse de Camors  la
prire qu'elle lui adressait. Dans le trouble pouvantable de ses ides,
elle le croyait dsormais capable de tout, et elle craignait tout de
lui. Le billet du comte la rassura: elle s'empressa de le faire lire 
sa fille, et toutes deux, comme deux pauvres tres perdus qui
s'attachent  la moindre branche, aimrent  remarquer l'espce
d'abandon respectueux avec lequel il remettait son sort entre leurs
mains.

Il passa la journe  la sance du Corps lgislatif, et, quand il
rentra, elles taient parties.

Madame de Camors s'veilla le lendemain dans sa chambre de jeune fille;
les oiseaux du printemps chantaient sous ses fentres dans le vieux
jardin paternel. Elle reconnut ces voix amies de son enfance, et
s'attendrit; mais un sommeil de quelques heures lui avait rendu sa
vaillance naturelle. Elle carta les penses qui l'nervaient, se leva,
et alla surprendre sa mre  son rveil. Bientt aprs, toutes deux se
promenaient sur la terrasse aux tilleuls: on touchait  la fin d'avril,
la jeune verdure odorante s'talait au soleil, les mouches bourdonnaient
dj par essaims dans les roses entr'ouvertes, dans les pyramides bleues
des lilas et dans les grappes pendantes des cytises. Aprs quelques
tours faits en silence au milieu de ces frais enchantements, la jeune
comtesse, qui voyait sa mre absorbe dans sa rverie, lui prit la main:

--Mre, lui dit-elle, ne sois pas triste... nous voil comme
autrefois... toutes deux dans notre petit coin... Nous serons heureuses,
va!

La mre la regarda, lui prit la tte, et, la baisant sur le front avec
une sorte de violence:

--Tu es un ange, toi! dit-elle.

Il faut avouer que leur oncle Des Rameures, malgr la tendre affection
qu'elles lui portaient, les gna beaucoup. Il n'avait jamais aim
Camors, il l'avait accept pour neveu, comme il l'avait accept pour
dput, avec plus de rsignation que d'enthousiasme. Son antipathie
n'tait que trop justifie par l'vnement; mais il fallait qu'il
l'ignort. Il tait excellent, mais entier et rude. La conduite de
Camors, s'il et pu la souponner, l'et assurment pouss  quelque
clat irrparable. Aussi madame de Tcle et sa fille s'entendirent-elles
 demi-mot pour se contenir devant lui avec une rserve impntrable.
Elles observaient, d'ailleurs, les mmes prcautions ds qu'elles se
trouvaient en prsence d'un tranger. Cette pnible contrainte et t 
la longue insoutenable, si l'tat de sant de la jeune comtesse, prenant
de jour en jour un caractre moins douteux, n'et fourni des excuses 
leur proccupation inquite et  leur vie retire.

Madame de Tcle cependant, qui se reprochait le malheur de sa fille
comme son ouvrage, et qui se le reprochait avec une amertume
inexprimable, ne cessait de chercher au milieu des ruines du pass et du
prsent quelque rparation, quelque refuge pour l'avenir. La premire
ide qui s'tait prsente  son esprit avait t de sparer absolument
et  tout prix la comtesse de son mari. Sous le premier coup de l'effroi
que la duplicit perverse de Camors lui avait fait prouver, elle
n'avait pu envisager sans horreur la pense de replacer sa fille aux
cts d'un tel homme, mais cette sparation, en supposant qu'on pt
l'obtenir soit du consentement de M. de Camors, soit de l'autorit de la
loi, livrait au public un secret scandaleux, et pouvait entraner des
catastrophes redoutables. N'et-elle pas ces consquences, elle devait
tout au moins creuser entre madame de Camors et son mari un abme
ternel. C'tait ce que madame de Tcle ne voulait pas: car,  force d'y
songer, elle avait fini par voir le caractre de Camors sous un jour,
non plus favorable peut-tre, mais plus vrai. Madame de Tcle, quoique
trangre  tout mal, savait le monde et la vie, et son intelligence
pntrante en devinait plus encore qu'elle n'en savait. Elle comprit
donc  peu prs quelle espce de monstre moral tait M. de Camors, et,
tel qu'elle le comprit, elle en espra encore quelque chose. Enfin
l'tat de la comtesse lui promettait dans un avenir prochain une
consolation qu'il ne fallait pas risquer de lui enlever, et Dieu pouvait
permettre que ce gage d'une union si douloureuse en reformt un jour les
liens briss.

Madame de Tcle communiqua ses rflexions, ses craintes, ses esprances
 sa fille, et elle ajouta:

--Ma pauvre enfant, j'ai presque perdu le droit de te donner des
conseils; je te dis seulement: Moi, voil ce que je ferais.

--Eh bien, ma mre, je le ferai, dit la jeune femme.

--Penses-y encore, car la situation que tu vas accepter aura bien des
amertumes; mais, entre les amertumes, hlas! nous n'avons que le choix.

 la suite de cet entretien, et huit jours environ aprs leur arrive 
la campagne, madame de Tcle crivit  M. de Camors la lettre que l'on
va lire et que sa fille approuva:

Vous avez sembl me dire que vous rendiez  votre femme sa libert, si
elle voulait la reprendre. Elle ne le veut pas, elle ne le peut pas.
Elle se doit dj  l'enfant qui portera votre nom. Il ne dpendra pas
d'elle que ce nom ne soit sans tache. Elle vous prie donc de lui garder
sa place dans votre maison. Ne craignez d'elle aucun trouble, aucun
reproche. Elle et moi, nous savons souffrir sans bruit. Pourtant, je
vous en supplie, soyez bon pour elle. pargnez-la. Veuillez lui laisser
encore quelques jours de calme, et puis rappelez-la, ou venez.

Cette lettre toucha M. de Camors. Si impassible qu'il ft, on peut
croire que, depuis le dpart de sa femme, il ne jouissait pas d'une
parfaite tranquillit d'esprit. L'incertitude est le pire des maux,
parce qu'elle les imagine tous. Absolument priv de nouvelles depuis
huit jours, il n'y avait pas de catastrophe possible qu'il ne sentt
flotter au-dessus de sa tte. Il avait eu le courage hautain de cacher 
madame de Campvallon l'vnement qui avait clat dans sa maison et de
lui laisser tout son repos quand lui-mme avait perdu le sommeil.
C'tait par de tels efforts d'nergie et de fiert virile que cet homme
trange se maintenait encore  une certaine hauteur d'estime en face de
lui-mme.

Le billet de madame de Tcle fut donc pour lui une dlivrance. Voici la
brve rponse qu'il y fit:

J'accepte avec reconnaissance et respect ce que vous avez dcid. La
rsolution de votre fille est gnreuse. J'ai encore assez de gnrosit
moi-mme pour le comprendre. Je suis pour jamais, que vous le vouliez ou
non, son ami et le vtre.

     CAMORS.

Ce fut une semaine plus tard que M. de Camors, aprs avoir eu la
prcaution de s'annoncer par un mot de prface, arriva un soir chez
madame de Tcle. Sa jeune femme gardait la chambre. On avait eu soin
d'carter les tmoins; mais l'entretien fut moins pnible et moins
embarrass qu'on n'et pu le craindre. Madame de Tcle et sa fille
avaient trouv dans la rponse du comte une sorte de noblesse qui leur
avait rendu une lueur de confiance. Par-dessus tout, elles taient
fires et plus ennemies des scnes bruyantes que les femmes ne le sont
habituellement. Elles l'accueillirent donc avec froideur, mais avec
calme. Quant  lui, il leur montra sur son front et dans son langage une
douceur srieuse et triste qui ne manquait ni de dignit ni de grce.
L'entretien, aprs s'tre arrt quelque temps sur la sant de la
comtesse, se porta sur les nouvelles courantes, sur les circonstances
locales, et prit peu  peu un ton ais et ordinaire. M. de Camors,
prtextant un peu de fatigue, se retira comme il tait entr, en les
saluant toutes deux et sans essayer de leur prendre la main.

Ainsi furent inaugures entre madame de Camors et son mari les relations
nouvelles et singulires qui devaient tre dsormais le seul lien de
leur vie commune. Le monde put d'autant mieux s'y tromper, que M. de
Camors n'tait pas homme de dmonstrations publiques, et que sa
contenance courtoise mais rserve auprs de sa femme ne devait pas
s'carter sensiblement des habitudes qu'on lui connaissait.

Il resta deux jours  Reuilly. Madame de Tcle attendit vainement
pendant ces deux jours une explication attnuante qu'elle ne voulait pas
demander, mais qu'elle avait espre. Quelles taient les circonstances
terribles qui avaient domin la volont de M. de Camors au point de lui
faire oublier les sentiments les plus sacrs? Sa pense, quand elle
s'efforait de plonger dans ce mystre, ne laissait pas d'approcher de
la vrit. M. de Camors avait d commettre son indigne action sous la
menace de quelque effroyable danger, pour sauver l'honneur, la fortune,
peut-tre la vie de madame de Campvallon. C'tait l une faible excuse
aux yeux de cette mre; pourtant, c'en tait une. Peut-tre aussi
avait-il eu dans le coeur, en pousant sa fille, la rsolution de rompre
cette liaison fatale qui l'avait ressaisi depuis presque malgr lui,
comme il arrive. Sur tous ces points douloureux, elle demeura, aprs le
dpart de M. de Camors comme avant son arrive, rduite  ses
conjectures, dont elle faisait partager  sa fille les vraisemblances
les plus consolantes.

Il avait t convenu que madame de Camors resterait  la campagne
jusqu' ce que sa sant se trouvt rtablie. Seulement, son mari avait
exprim le dsir qu'elle fixt sa rsidence ordinaire sur sa terre de
Reuilly, dont le manoir avait t restaur avec beaucoup de got. Madame
de Tcle sentit la convenance de cette combinaison; elle abandonna
elle-mme la vieille habitation du comte de Tcle pour s'installer
auprs de sa fille dans le modeste chteau qui avait appartenu aux
anctres maternels de M. de Camors, et dont nous avons dcrit dans une
autre partie de ce rcit l'avenue solennelle, les balustrades de granit,
les labyrinthes de charmilles et l'tang noir ombrag de sapins
sculaires.

Elles taient l toutes deux au milieu de leurs souvenirs les plus doux
et les plus intimes; car ce petit chteau, si longtemps dsert, les bois
ngligs qui l'entouraient, la pice d'eau mlancolique, la nymphe
solitaire, tout cela avait t leur domaine particulier, le cadre favori
de leurs rveries communes, la lgende de leur enfance, la posie de
leur jeunesse. C'est sans doute une grande tristesse que de revoir avec
des yeux pleins de larmes, avec un coeur fltri et un front courb sous
les orages de la vie, les lieux familiers o l'on a connu le bonheur et
la paix; pourtant tous ces chers confidents de vos joies passes, de vos
esprances trompes, de vos songes dtruits, s'ils sont des tmoins
douloureux, sont aussi des amis. On les aime, et il semble qu'ils vous
aiment. C'tait ainsi que ces deux pauvres femmes, promenant  travers
ces bois, ces eaux, ces solitudes, leurs incurables blessures, croyaient
entendre des voix qui les plaignaient et respirer une sympathie qui les
apaisait.

La plus cruelle preuve que rservt  madame de Camors l'existence
qu'elle avait eu la courageuse sagesse d'accepter, c'tait assurment
l'obligation de recevoir la marquise de Campvallon et de garder avec
elle une attitude qui pt tromper les yeux du gnral et ceux du monde.
Elle y tait rsigne, mais elle dsirait retarder le plus possible
l'motion de ce rapprochement. Sa sant lui servit d'excuse naturelle
pour ne pas aller dans le cours de cet t  Campvallon, et aussi pour
se tenir enferme chez elle le jour o la marquise vint faire visite 
Reuilly, accompagne du gnral. Elle y fut reue par madame de Tcle,
qui parvint  l'accueillir avec sa bonne grce ordinaire. Madame de
Campvallon, que M. de Camors avait alors mise au courant, ne se troubla
pas davantage, car les meilleures femmes comme les pires excellent  ces
comdies, et tout se passa enfin sans que le gnral et lieu de
concevoir l'ombre d'un soupon.

La belle saison s'coula. M. de Camors avait fait d'assez nombreuses
apparitions  la campagne affermissant  chaque entrevue le ton nouveau
de ses relations avec sa femme. Il sjourna, suivant son usage, 
Reuilly pendant le mois d'aot, et prit lui-mme prtexte de la sant de
la comtesse pour ne pas multiplier cette anne-l ses visites 
Campvallon.

De retour  Paris, il rentra dans ses habitudes et aussi dans son
insouciant gosme, car il s'tait remis peu  peu de la secousse qu'il
avait prouve; il commenait  oublier ses souffrances, encore plus
celles de sa femme, et mme  se fliciter secrtement du tour que le
hasard avait donn  sa situation. Il en gardait en effet les avantages,
et n'en avait plus les inconvnients. Sa femme tait instruite, il ne la
tromperait plus; c'tait en ralit un soulagement pour lui. Quant 
elle, elle allait tre mre; elle aurait un jouet, une consolation; il
comptait, d'ailleurs, redoubler pour elle d'attentions et d'gards. Elle
serait heureuse ou  peu prs, tout autant en dfinitive que les trois
quarts des femmes en ce monde. Tout tait donc pour le mieux. Il redonna
l'essor  son char un moment enray, et s'lana de nouveau dans sa
brillante carrire, fier de sa royale matresse, rvant d'y joindre une
fortune royale et entrevoyant au loin pour couronnement de sa vie les
triomphes de l'ambition et du pouvoir.

Allguant diverses obligations assez douteuses, il n'alla  Reuilly
qu'une seule fois dans le courant de l'automne; mais il crivait assez
souvent, et madame de Tcle lui envoyait de brves nouvelles de sa
femme.

Un matin, vers la fin de novembre, il reut une dpche qui lui fit
comprendre en style tlgraphique qu'il devait se rendre immdiatement 
Reuilly, s'il voulait assister  la naissance de son enfant. Ds qu'un
devoir de convenance ou de courtoisie lui apparaissait, M. de Camors
n'hsitait point. Voyant qu'il n'avait pas une minute  perdre s'il
voulait profiter du train qui partait dans la matine, il se jeta
aussitt dans une voiture et courut  la gare. Son domestique devait le
rejoindre le lendemain.

La station qui correspondait avec Reuilly en tait loigne de plusieurs
lieues. Dans le trouble de la circonstance, aucun arrangement n'avait
t pris pour le recevoir  son arrive, et il dut se contenter, pour
faire le trajet intermdiaire, d'un des lourds voiturins du pays. Le
mauvais tat des chemins fut un nouveau contre-temps, et il tait trois
heures du matin quand le comte, impatient et transi, sauta hors du
petit coche devant la grille de son avenue.

Il se dirigea  grands pas vers la maison, sous le dme encore touffu et
profondment sombre des vieux ormes silencieux. Il tait au milieu de
l'avenue, quand un cri aigu dchira l'air: son coeur bondit dans sa
poitrine, il s'arrta brusquement et prta l'oreille. Le cri se
prolongeait dans la nuit. On et dit l'appel dsespr d'une crature
humaine sous le couteau d'un meurtrier. Ces sons douloureux s'apaisrent
peu  peu; il reprit sa marche avec plus de hte, n'entendant plus que
le battement sourd et prcipit de ses artres.--Au moment o il
apercevait les lumires du chteau, un nouveau cri d'angoisse s'leva,
plus poignant, plus sinistre encore, et, cette fois encore, M. de Camors
s'arrta.--Quoique l'explication naturelle de ces cris d'agonie se ft
prsente tout de suite  son esprit, il en tait troubl. Il n'est pas
rare que les hommes habitus comme lui  une vie purement artificielle
prouvent une trange surprise quand quelqu'une des plus simples lois de
la nature se dresse tout  coup devant eux avec la violence imprieuse
et irrsistible du fait divin.

M. de Camors gagna la maison, recueillit quelques informations de la
bouche des domestique, et fit prvenir madame de Tcle de son arrive.
Madame de Tcle descendit aussitt de la chambre de sa fille. En voyant
ses traits altre et ses yeux humides:

--Est-ce que vous tes inquite? dit vivement Camors.

--Inquite, non, dit-elle; mais elle souffre beaucoup, et c'est bien
long.

--Est-ce que je pourrais la voir?

Il y eut un silence. Madame de Tcle, dont le front s'tait contract,
baissait les yeux; puis, les relevant:

--Si vous l'exigez, dit-elle.

--Je n'exige rien. Si vous croyez que ma prsence lui fasse du mal?...

La voix de M. de Camors n'tait pas aussi assure que de coutume.

--J'ai peur, reprit madame de Tcle, qu'elle ne l'agite beaucoup. Si
vous voulez avoir confiance en moi, je vous serai oblige.

--Mais au moins... peut-tre, dit Camors, serait-elle bien aise de
savoir que je suis venu, que je suis l... que je ne l'abandonne pas.

--Je le lui dirai.

--C'est bien.

Il salua madame de Tcle d'un lger signe de tte et se dtourna
aussitt. Il entra dans le jardin, qui tait derrire la maison, et s'y
promena au hasard d'alle en alle.

On sait que gnralement le rle des hommes dans les conjectures o se
trouvait en ce moment M. de Camors n'a rien de trs ais ni de trs
glorieux; mais les ennuis communs de cette preuve taient aggravs pour
lui par quelques rflexions particulirement pnibles. Non seulement son
assistance tait inutile, elle tait redoute; non seulement il n'tait
pas un soutien, il tait un danger et une douleur de plus. Il y avait
dans cette pense une amertume que lui-mme sentait. Sa gnrosit
native et son humanit violente tressaillaient pendant qu'il coutait
les cris farouches et les plaintes de dtresse qui se succdaient
presque sans relche  son oreille. Il passa enfin sur la terre humide
de ce jardin, sous cette froide nuit et sous la triste aurore qui la
suivit, quelques heures pesantes.

Madame de Tcle tait venue  plusieurs reprises lui apporter des
nouvelles. Vers huit heures, il la vit s'approcher de lui d'un air
tranquille et grave.

--Monsieur, lui dit-elle, vous avez un fils.

--Je vous remercie... Comment est-elle?

--Bien. Je vous prierai d'aller la voir dans un instant.

Une demi-heure aprs, elle reparut sur le seuil du vestibule et
l'appela:

--Monsieur de Camors!

Et, quand il fut prs d'elle, elle ajouta avec une motion qui faisait
trembler ses lvres:

--Elle a une inquitude depuis quelque temps. Elle a peur que vous ne
l'ayez mnage jusqu'ici pour lui prendre cet enfant... Si jamais vous
aviez une telle pense... pas maintenant, monsieur, n'est-ce pas?

--Vous tes dure, madame! rpondit-il d'une voix sourde.

Elle soupira.

--Venez, dit-elle.

Et elle monta l'escalier devant lui. Elle lui ouvrit la porte de la
chambre et l'y laissa entrer seul.

Son premier regard rencontra l'oeil de sa jeune femme fix sur lui. Elle
tait  demi assise sur son lit, appuye sur des oreillers, et plus
blanche que le rideau dont l'ombre douce l'enveloppait; elle tenait
serr contre elle son enfant endormi, qui tait dj couvert lui-mme,
comme sa mre, de dentelles blanches et de rubans roses. Du fond de ce
nid, elle attachait sur son mari ses grands yeux tincelants d'une sorte
d'clat sauvage, o l'expression du triomphe se mlait  celle d'une
profonde terreur.

Il s'arrta  quelques pas du lit, et, la saluant de son meilleur
sourire:

--J'ai eu bien piti de vous, Marie, lui dit-il.

--Merci, rpondit-elle d'une voix faible comme un souffle.

Elle continuait de le regarder avec le mme air d'effroi suppliant.

--tes-vous un peu heureuse, maintenant? reprit-il.

L'oeil flamboyant de la jeune femme se porta rapidement sur le calme
visage de son enfant, puis se redressa vers Camors:

--Vous ne me le prendrez pas?

--Jamais! dit-il.

Comme il prononait ce mot, ses yeux se voilrent soudain, et il fut
tonn lui-mme de sentir des larmes glisser sur ses joues. Il eut alors
un mouvement singulier: il s'inclina, saisit un des plis du drap, y
porta ses lvres, et, se relevant aussitt, il sortit de la chambre.

Dans sa lutte terrible et trop souvent victorieuse contre la nature et
la vrit, cet homme avait t une fois vaincu.--Mais il serait puril
d'imaginer qu'un caractre de cette trempe et de cet endurcissement et
pu se transformer ou mme se modifier sensiblement sous le coup de
quelques motions passagres et de quelques surprises nerveuses. M. de
Camors se remit vite de cette dfaillance, si mme il ne s'en repentit
pas.

Il passa huit jours  Reuilly, remarquant dans la contenance de madame
de Tcle et dans les rapports de leur vie commune un peu plus d'abandon
qu'auparavant. De retour  Paris, il fit faire avec une prvenance
attentive quelques changements dans les dispositions intrieures de son
htel, afin de prparer  la jeune comtesse et  son fils, qui devaient
le rejoindre quelques semaines plus tard, une installation plus large et
plus supportable.




VI


Quand madame de Camors revint  Paris et rentra dans la maison de son
mari, elle y trouva les impressions navrantes du pass et les sombres
proccupations de l'avenir; mais elle y apportait enfin, quoique sous
une forme bien frle, une puissante consolation. Assige de chagrins et
toujours menace d'motions nouvelles, elle avait d renoncer  nourrir
elle-mme son fils; toutefois, elle ne le quittait pas, car elle tait
jalouse de sa nourrice, et elle voulait tre aime du moins par lui.
Elle l'aimait, quant  elle, avec une passion infinie; elle l'aimait,
parce qu'il tait son fils et son sang, et le prix de ses douleurs; elle
l'aimait parce qu'il tait dsormais toute son esprance de bonheur
humain; elle l'aimait parce qu'elle le trouvait beau comme le jour,--et
il est vrai qu'il l'tait, car il ressemblait  son pre, et elle
l'aimait encore  cause de cela.

Elle essayait donc de concentrer tout son coeur et toutes ses penses sur
cette chre crature, et, dans les premiers temps, elle crut y avoir
russi. Elle avait t surprise elle-mme de sa tranquillit lorsqu'elle
avait revu madame de Campvallon, car sa vive imagination avait puis
par avance toutes les tristesses que son existence nouvelle devait
contenir; mais, lorsqu'elle fut sortie de l'espce d'engourdissement o
tant de souffrances successives l'avaient plonge, lorsque ses
sensations maternelles se furent un peu apaises dans l'habitude, le
coeur de la femme se retrouva dans le coeur de la mre, et elle ne put se
dfendre d'un retour d'intrt passionn vers son gracieux et terrible
poux.

Madame de Tcle tait venue passer deux mois avec sa fille  Paris, puis
elle tait retourne  la campagne. Madame de Camors lui crivait, au
commencement du printemps suivant, une lettre qui donnera une ide
exacte des sentiments de cette jeune femme  cette poque et du tour
qu'avait pris sa vie de famille. Aprs de longs dtails touchant la
sant et la beaut de son fils Robert, elle ajoutait:

Son pre est toujours pour moi ce que vous l'avez vu. Il m'pargne tout
ce qui peut m'tre pargn; mais videmment la fatalit  laquelle il a
obi persiste sous la mme forme. Cependant je ne dsespre point de
l'avenir, ma mre chrie. Depuis que j'ai vu cette larme dans ses yeux,
la confiance est rentre dans mon pauvre coeur. Soyez sre, mre adore,
qu'il m'aimera un jour, ne ft-ce qu' travers son fils, qu'il commence
 aimer tout doucement sans s'en apercevoir. D'abord, vous vous en
souvenez, ce n'tait rien pour lui, cet enfant, pas plus que moi; quand
il le surprenait sur mes genoux, il l'embrassait gravement du bout des
lvres: Bonjour, monsieur! puis il se sauvait. Il y a juste un
mois,--j'ai marqu la date,--ce fut: Bonjour, mon fils... vous tes
joli! Vous voyez le progrs? Et savez-vous enfin ce qui s'est pass
hier? J'entre chez Robert sans aucun bruit, la porte tant ouverte;
qu'est-ce que j'aperois, ma mre? M. de Camors, la tte coule sous le
capuchon du berceau et riant  ce petit tre qui lui riait! Je vous
assure qu'il a rougi; il s'est excus.

--La porte tait ouverte, a-t-il dit, je suis entr.

--Il n'y a pas de mal, ai-je rpondu.

Il est bizarre, quelquefois, M. de Camors: il dpasse avec moi des
limites convenues et ncessaires. Il n'est pas seulement poli; il se met
en frais. Hlas! en d'autres temps, ces grces seraient tombes sur mon
coeur comme une rose du ciel! Maintenant, cela me gne un peu.--Hier
soir, par exemple (autre date!), je m'assois suivant l'usage devant mon
piano aprs le dner; il lit un journal au coin de la chemine. L'heure
habituelle de ses sorties se passe. Me voil fort surprise. Je jette un
regard furtif entre deux arpges; il ne lit plus; il ne dort pas; il
rve.

--Il y a quelque chose de nouveau dans le journal?

--Non, non, rien du tout.

Encore deux ou trois arpges, et j'entre chez mon fils. Je le couche,
je l'endors, je le dvore et je reviens. Toujours M. de Camors.--Et puis
coup sur coup:

--Avez-vous des nouvelles de votre mre? Que dit-elle? Avez-vous vu
madame Jaubert? Avez-vous vu cette _revue_?

Enfin quelqu'un qui veut causer.

Autrefois j'aurais pay de mon sang une de ces soires, et on me la
donne quand je ne sais plus trop qu'en faire.

Cependant, je me souviens des conseils de ma mre: je ne veux point
dcourager cette nuance, je me fais un petit air de fte, j'allume
quatre bougies d'extra, j'essaye d'tre aimable sans tre coquette, car
la coquetterie ici serait une honte, n'est-ce pas, ma mre?--Enfin nous
bavardons, il chantonne deux airs au piano, j'en joue deux autres, il
dessine un petit costume russe pour Robert l'an prochain; puis il me
parle politique. Ceci m'enchante. Il m'explique sa situation  la
Chambre. Minuit sonne. Je deviens remarquablement silencieuse.--Il se
lve:

--Puis-je vous serrer la main en ami?

--Mon Dieu, oui!

--Bonsoir, Marie.

--Bonsoir.

Oui, ma mre, je lis dans vos penses: il y a l un danger; mais vous
me l'avez montr, et je crois, d'ailleurs, que je l'aurais aperu toute
seule. Ne craignez donc pas. Je serai heureuse de ses bons mouvements,
je les encouragerai de mon mieux; mais je ne me hterai pas d'y voir un
retour srieux vers le bien et vers moi. Je vois ici dans le monde des
accommodements qui me rvoltent. Au milieu de mon malheur, je reste pure
et fire; mais je tomberais dans le dernier mpris de moi-mme, si je
m'exposais jamais  tre pour M. de Camors l'objet d'une fantaisie. Un
homme si dchu ne se relve pas en un jour. Si jamais il revient
vraiment  moi, il m'en faudra de bien graves tmoignages. Je n'ai pas
cess de l'aimer, et peut-tre s'en doute-t-il; mais il apprendra que,
si ce triste amour peut briser mon coeur, il ne peut l'abaisser, et je
n'ai pas besoin de dire  ma mre que je saurai vivre et mourir
bravement dans ma robe de veuve.

D'autres symptmes me frappent encore. Il a plus d'attentions pour moi
quand elle est l. C'est peut-tre convenu entre eux, mais j'en doute.
L'autre soir, nous tions chez le gnral. Elle valsait, et M. de Camors
tait venu s'asseoir par une faveur rare  ct de votre fille.--En
passant devant nous, elle lana un regard, un clair... Je sentis la
flamme. Des yeux bleus peuvent-ils tre froces? Il parat. Je n'ai pas
assurment l'me tendre pour elle, elle est ma cruelle ennemie; mais, si
jamais pourtant elle souffrait ce qu'elle m'a fait souffrir... oui, je
crois que je la plaindrais.

Ma mre, je vous embrasse. J'embrasse nos chers tilleuls. Je mange
leurs petites feuilles nouvelles comme autrefois. Grondez-moi comme
autrefois, et aimez surtout comme autrefois votre

     MARY.

Cette sage jeune femme, mrie par le malheur, observait tout, voyait
tout et n'exagrait rien. Elle touchait dans cette lettre aux points les
plus dlicats de la situation de M. de Camors, et mme de ses secrets
sentiments, avec une justesse prcise.

M. de Camors n'tait nullement converti, ni prs de l'tre; mais ce
serait aussi mconnatre la vrit humaine que d'attribuer  ce coeur
d'homme ou  tous autre une impassibilit surnaturelle. Si les sombres
et implacables thories dont M. de Camors avait fait la loi de son
existence pouvaient triompher absolument, elles seraient vraies. Les
preuves qu'il avait subies ne l'avaient pas transform, mais elles
l'avaient branl. Il ne marchait plus dans sa voie avec la mme
fermet. Il s'cartait de son programme. Il avait t pitoyable pour une
de ses victimes, et, comme un tort en entrane toujours un autre, aprs
avoir eu piti de sa femme, il tait prs d'aimer son enfant. Ces deux
faiblesses s'taient glisses dans cette me ptrifie comme dans les
fentes d'un marbre, et y germaient: deux germes imperceptibles
d'ailleurs. L'enfant l'occupait  peine quelques minutes chaque jour;
pourtant il y pensait, et rentrait parfois chez lui un peu plus tt que
de coutume, secrtement attir par le sourire de ce frais visage. La
mre tait pour lui quelque chose de plus. Ses souffrances, son jeune
hrosme, l'avaient touch. Elle tait devenue  ses yeux une personne.
Il lui dcouvrait des mrites. Il s'apercevait qu'elle tait trs
instruite pour une femme, et prodigieusement pour une Franaise. Elle
comprenait  demi-mot, savait beaucoup et devinait le reste. Elle avait
enfin ce mlange de grce et de solidit qui prte  la conversation des
femmes dont l'esprit est cultiv un charme incomparable.

Habitue ds l'enfance  sa supriorit comme  son joli visage, elle
portait aussi simplement l'une que l'autre. Elle se donnait aux soins de
son mnage comme si elle n'et pas eu d'autres ides dans la tte. Il y
avait des dtails d'intrieur qu'elle n'abandonnait pas aux domestiques.
Elle venait aprs eux dans son salon, dans son boudoir, un plumeau bleu
 la main; elle caressait lgrement de ce plumeau les tagres, les
jardinires, les consoles; elle rangeait un meuble, en drangeait un
autre, plantait des branches dans un vase, tout cela en sautillant et en
chantant comme un oiseau dans sa cage. Son mari se divertissait
quelquefois  la suivre de l'oeil dans ces menues besognes. Elle le
faisait penser  ces princesses qu'on voit, dans les ballets d'opra,
rduites, par quelque coup du sort,  une domesticit passagre, et qui
dansent en faisant le mnage.

--Comme vous aimez l'ordre, Marie! lui dit-il un jour.

--L'ordre, dit-elle gravement, est la beaut morale des choses.

Elle trana sa voix sur le mot choses, et, craignant d'avoir t
prtentieuse, elle rougit.

C'tait une aimable crature, et on comprendra, nous l'esprons, qu'elle
et quelque attrait, mme pour son mari. Quoiqu'il n'et pas un seul
instant la pense de lui sacrifier la passion qui possdait sa vie, il
est certain cependant que sa femme lui plaisait comme une amie charmante
qu'elle tait, et peut tre comme un charmant fruit dfendu qu'elle
tait aussi.

Deux ou trois annes se passrent sans amener de changements sensibles
dans les rapports mutuels des personnages divers de cette histoire. Ce
fut dans la vie de M. de Camors la phase la plus brillante et sans doute
la plus heureuse. Son mariage avait doubl sa fortune; ses spculations
habiles l'augmentaient encore chaque jour. Il avait proportionn le
train de sa maison  ses nouvelles ressources: dans les rgions de la
haute vie lgante, il tenait dcidment le sceptre. Ses chevaux, ses
quipages, son got artistique, sa toilette mme faisaient loi. Sa
liaison avec madame de Campvallon, sans tre proclame, tait
souponne, et compltait son prestige. En mme temps, sa capacit
d'homme politique commenait  s'affirmer avec clat; il avait pris la
parole dans quelques dbats rcents, et son _maiden speech_ avait t
triomphal.

Cette prosprit tait grande. Il est pourtant vrai que M. de Camors
n'en jouissait pas sans trouble. Deux points sombres tachaient l'azur o
il planait, et pouvaient contenir la foudre.--Sa vie d'abord tait sans
cesse suspendue  un fil. D'un jour  l'autre, le gnral de Campvallon
pouvait tre inform de l'intrigue qui le dshonorait, soit par quelque
trahison intresse, soit mme par la rumeur publique, qui commenait 
s'veiller. Si ce cas se prsentait jamais, il savait que le gnral ne
le mnagerait pas, et il tait, d'ailleurs, dtermin  ne pas dfendre
sa vie contre lui. Cette rsolution, formellement arrte dans sa
pense, lui servait mme de dernier argument pour apaiser sa conscience.
Tout l'difice de sa destine tait donc  la merci d'un hasard assez
vraisemblable.

La seconde de ses inquitudes, c'tait la haine jalouse de madame de
Campvallon contre la jeune rivale qu'elle s'tait autrefois choisie.
Aprs avoir plaisant franchement sur ce sujet dans les premiers temps,
la marquise avait peu  peu cess mme d'y faire allusion. M. de Camors
ne pouvant se mprendre  certains symptmes muets, s'alarmait
quelquefois de cette jalousie silencieuse. Craignant d'exasprer dans
une me aussi redoutable le plus violent des sentiments fminins, il
s'tait rduit de jour en jour  des mnagements qui cotaient  sa
fiert et peut-tre aussi  son coeur, car sa femme, pour qui sa conduite
nouvelle tait inexplique, en souffrait vivement, et il le voyait.

Un soir du mois de mai 1860, il y avait une rception  l'htel de
Campvallon. La marquise, avant de partir pour la campagne, faisait ses
adieux au groupe le plus choisi de son monde habituel. Quoique cette
fte et un caractre  demi intime, elle l'avait organise avec sa
recherche et son got ordinaires. Une sorte de galerie forme de verdure
et de fleurs conduisait des salons dans la serre  travers le jardin.
Cette soire fut pnible pour madame de Camors; la ngligence de son
mari envers elle fut si marque, son assiduit auprs de la marquise si
persistante, leur entente si radieuse, que la jeune femme sentit la
douleur de son abandon  un degr presque insupportable. Elle alla se
rfugier dans la serre, et, s'y trouvant seule, elle se mit  pleurer.
Au bout d'un instant, M. de Camors, ne l'apercevant plus dans les
salons, s'inquita; elle le vit bientt entrer dans la serre, avec ce
prompt coup d'oeil des femmes qui voit sans regarder. Elle affecta
d'examiner les fleurs des gradins, et, par un effort de volont, scha
ses larmes. Son mari cependant s'tait avanc lentement vers elle.

--Quel magnifique camlia! lui dit-elle... Connaissez-vous cette
varit?

--Trs bien, dit-il, c'est le camlia qui pleure.

Il arracha la fleur.

--Marie, reprit-il, je n'ai jamais t trs port aux enfantillages;
mais voici une fleur que je garderai.

Elle attachait sur lui des yeux tonns.

--Parce que je l'aime, ajouta-t-il.

Un bruit de pas les fit retourner. C'tait madame de Campvallon qui
parcourait la serre au bras d'un diplomate tranger.

--Pardon, dit-elle en souriant, je vous drange! que je suis gauche!

Et elle passa.

Madame de Camors tait devenue subitement toute rouge, et son mari fort
ple. Le diplomate seul n'avait pas chang de couleur, parce qu'il n'y
comprenait rien.

La jeune comtesse, prtextant une migraine que l'air de son visage ne
dmentait pas, se retira presque aussitt en disant  son mari qu'elle
lui renverrait la voiture.

Peu d'instants aprs, la marquise de Campvallon, obissant  un signe
secret de M. de Camors, le rejoignit dans le boudoir retir qui leur
rappelait  tous deux l'instant le plus coupable de leur vie. Elle
s'assit  ct de lui sur le divan avec sa nonchalance hautaine.

--Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle.

--Pourquoi me surveillez-vous? dit Camors. Cela est indigne de vous.

--Ah! une explication? Triste chose! C'est la premire entre nous; au
moins qu'elle soit complte et rapide.

Elle parlait d'une voix contenue mais passionne, l'oeil fix sur son
pied, qu'elle soulevait lgrement et qui se tordait dans le satin.

--Soyez vrai, reprit-elle: vous tes amoureux de votre femme?

Il haussa les paules.

--Indigne de vous, je le rpte.

--Et que signifient alors ces tendresses pour elle?

--Vous m'avez ordonn de l'pouser, non de la tuer, je suppose.

Elle eut un mouvement de sourcils trange qu'il ne vit pas, car ils ne
se regardaient ni l'un ni l'autre. Aprs une pause:

--Elle a son fils, elle a sa mre, reprit-elle; moi, je n'ai que
vous!... coutez, mon ami, ne me rendez pas jalouse, car, lorsque je le
suis, il me vient des penses dont je suis moi-mme pouvante... Et
tenez, puisque nous en sommes l, si vous l'aimez, dites-le-moi plutt;
vous me connaissez, je n'ai pas de petites ruses... Eh bien, je crains
tant les souffrances et les humiliations dont j'ai le pressentiment, je
me crains tant moi-mme, que je vous offre, que je vous rends votre
libert... J'aime mieux cette douleur horrible, mais du moins franche et
noble... Ce n'est pas un pige que je vous tends, croyez-le.
Regardez-moi! je ne pleure pas souvent... (L'azur sombre de ses yeux
tait noy de larmes.) Oui, je suis sincre, et, je vous en prie, si
cela est, profitez de ce moment, car, si vous le laissez chapper, vous
ne le retrouverez jamais!

M. de Camors n'tait nullement prpar  cette mise en demeure. L'ide
de rompre sa liaison avec la marquise ne lui avait encore jamais
travers l'esprit. Cette liaison lui paraissait trs conciliable avec
les sentiments que sa femme pouvait lui inspirer. Elle tait la faute la
plus pesante et le danger perptuel de sa vie; mais elle en tait
l'motion, l'orgueil et la volupt magnifique. Il frmit, il s'irrita
presque  la pense de perdre un amour qu'il avait, d'ailleurs, achet
si cher. Il couvrit d'un regard ardent ce beau visage pur et exalt
comme celui d'un archange combattant.

--Ma vie est  vous, dit-il. Comment pouvez-vous songer  rompre des
liens comme les ntres? comment pouvez-vous vous alarmer, ou mme vous
occuper de ma conduite envers une autre? Je suis ce que l'honneur et
l'humanit me commandent, rien de plus, et vous, je vous aime,
entendez-vous?... entends-tu?

--C'est vrai? dit-elle.

--C'est vrai.

--Je vous crois.

Elle lui prit la main, et le regarda un moment sans parler, l'oeil voil,
le sein palpitant; puis, se levant tout  coup:

--Vous savez, mon ami, que j'ai du monde chez moi?

Elle le salua d'un sourire et sortit du boudoir.

Cette scne cependant avait laiss dans l'esprit de Camors une
impression dsagrable, et il y pensait le lendemain matin avec humeur,
tout en essayant un cheval dans l'avenue des Champs-lyses, quand il se
trouva soudain en face de son ancien secrtaire Vautrot. Il ne l'avait
pas revu depuis le jour o ce personnage avait jug prudent de se
congdier lui-mme  l'improviste. Les Champs-lyses tant dserts 
cette heure, Vautrot ne put esquiver, comme il l'avait fait peut-tre
plus d'une fois, la rencontre de Camors. Se voyant reconnu, il salua et
s'arrta, un sourire inquiet sur les lvres. Son habit noir us et son
linge douteux dcelaient une misre inavoue mais profonde. M. de Camors
ne prit pas garde  ce dtail, qui et sans doute veill sa gnrosit
naturelle et refoul l'indignation dont il s'tait senti saisi tout 
coup. Il retint brusquement les rnes de son cheval.

--Ah! vous voil, monsieur Vautrot? dit-il. Vous n'tes donc plus en
Angleterre? Et qu'est-ce que vous faites maintenant?

--Je cherche une position, monsieur le comte, dit humblement Vautrot,
qui connaissait trop bien son ancien patron pour ne pas lire clairement
dans le pli de sa moustache les pronostics d'un orage.

--Et pourquoi, reprit Camors, ne pas vous remettre  la serrurerie? Vous
y tiez fort adroit... Les serrures les plus compliques n'avaient pas
de secret pour vous.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, murmura Vautrot.

--Drle!

Et, en lui jetant ce mot du bout des lvres avec un accent de mpris
indicible, M. de Camors toucha lgrement du fouet de sa cravache
l'paule de Vautrot; aprs quoi il s'loigna tranquillement au petit pas
de son cheval.

M. Vautrot tait alors, en effet,  la recherche d'une position qu'il
et aisment trouve, s'il et voulu se contenter de celles qui
convenaient  ses talents; mais il tait, on s'en souvient, de ceux qui
ont des vanits sans proportion avec leur mrite et de ceux surtout qui
sont plus affams de jouissances que de travail. Il tait tomb  cette
poque dans une dtresse extrme qui n'avait pas besoin d'tre beaucoup
aigrie pour le pousser au mal, sinon au crime. On a de nos jours plus
d'un exemple des excs o peuvent se porter ces sortes d'intelligences
ambitieuses, avides et impuissantes. M. Vautrot, en attendant mieux,
tait rentr depuis quelque temps dans le rle hypocrite qui lui avait
autrefois russi; la veille mme, il tait retourn chez madame de la
Roche-Jugan, et y avait fait amende honorable de ses garements
philosophiques, car il tait comme ces Saxons du temps de Charlemagne
qui demandaient le baptme toutes les fois qu'ils prouvaient le dsir
d'avoir une tunique neuve. Madame de la Roche-Jugan n'avait pas mal
accueilli ce triste enfant prodigue; mais elle s'tait refroidie
sensiblement en le trouvant plus discret qu'elle n'et voulu sur certain
sujet qu'elle avait  coeur d'approfondir. Elle tait alors plus
proccupe que jamais des relations qu'elle avait ds longtemps
souponnes entre madame de Campvallon et M. de Camors. Ces relations ne
pouvaient manquer d'tre fatales aux esprances qu'elle avait fondes de
loin sur le veuvage de la marquise et sur l'hritage du gnral. Le
mariage de Camors lui avait fait un moment quelque illusion; mais elle
tait de ces dvotes qui supposent toujours le mal, et ses soupons
n'avaient pas tard  se rveiller. Elle avait essay d'obtenir de
Vautrot, qui avait t longtemps dans l'intimit de son neveu, quelques
claircissements sur ce mystre, et, Vautrot ayant eu la pudeur de les
lui refuser, elle l'avait mis  la porte.

Aprs sa rencontre avec M. de Camors, Vautrot se dirigea immdiatement
vers la rue Saint-Dominique, et, une heure plus tard, madame de la
Roche-Jugan avait le plaisir de connatre tout ce qu'il savait lui-mme
de la liaison de Camors avec la marquise. Or, on se rappelle qu'il
savait tout. Cette rvlation, si prvue qu'elle pt tre, atterra
madame de la Roche-Jugan, qui vit ses projets maternels dcidment
renverss pour jamais. Au sentiment amer de cette dception se joignit
aussitt dans cette me vile le dsir furieux de se venger. Il est vrai
qu'elle avait t mal rcompense de l'effort anonyme qu'elle avait
jadis tent pour ouvrir les yeux du malheureux gnral; car, depuis ce
moment, le gnral, la marquise et Camors lui-mme, sans rompre leurs
rapports ordinaires avec elle, lui avaient laiss sentir une pointe de
mpris dont son coeur tait ulcr.

Il ne fallait point s'exposer  une nouvelle dconvenue du mme genre:
il fallait assurment, au nom de la morale, confondre ces aveugles et
ces coupables, mais, cette fois, avec de telles preuves, que le coup ft
irrsistible.  force d'y songer mme, madame de la Roche-Jugan se
persuada que le tour nouveau des vnements pouvait redevenir favorable
aux prtentions qui avaient t l'ide fixe de sa vie. Madame de
Campvallon dtruite, M. de Camors cart, le gnral devait demeurer
seul au monde, et il tait naturel de supposer qu'il se rejetterait
alors sur son jeune parent Sigismond, ne ft-ce que pour reconnatre
l'amiti clairvoyante et offense de madame de la Roche-Jugan. Le
gnral,  la vrit, avait par son contrat de mariage assur tous ses
biens  sa femme: mais madame de la Roche-Jugan, qui avait consult sur
cette question, n'ignorait pas qu'il restait matre, tant qu'il vivait,
d'aliner sa fortune, d'en dpouiller l'pouse indigne et de la
transmettre  Sigismond.

Madame de la Roche-Jugan ne s'arrta pas  la chance, assez
vraisemblable pourtant, d'une rencontre personnelle entre le gnral et
Camors: on connat l'intrpidit ddaigneuse des femmes en matire de
duel. Elle s'ingnia donc sans scrupule  engager Vautrot dans l'oeuvre
mritoire qu'elle tramait: elle le lia par quelques avantages immdiats
et par des promesses; elle lui fit esprer du gnral une rmunration
considrable. Vautrot, qui sentait encore sur son paule la cravache de
Camors, et qui l'et tu de sa main, s'il et os, avait  peine besoin
des excitations du lucre pour s'associer aux vengeances de sa
protectrice et s'en rendre l'instrument. Il rsolut cependant, puisque
l'occasion s'en offrait, de se mettre une fois pour toutes au-dessus des
atteintes de la misre en spculant habilement sur le secret dont il
tait possesseur et sur l'immense fortune du gnral.

Ce secret, il l'avait dj livr  madame de Camors sous l'inspiration
d'un autre sentiment; mais il avait eu alors entre les mains des
tmoignages qui maintenant lui manquaient. Il avait donc besoin de se
procurer des armes nouvelles et infaillibles; mais si l'intrigue qu'il
s'agissait de dmasquer existait encore, il ne dsespra pas d'en
surprendre quelques indices certains en s'aidant de la connaissance
gnrale qu'il avait eue autrefois des habitudes et des allures du comte
de Camors. Ce fut la tche  laquelle il s'appliqua ds ce moment jour
et nuit avec l'ardeur malfaisante de la haine et de la convoitise.

La confiance absolue que M. de Campvallon avait rendue  sa femme et 
Camors depuis le mariage du comte avec mademoiselle de Tcle et permis
sans doute aux deux amants de supprimer dans leurs rapports les
complications du mystre et de l'aventure; mais ce qu'il y avait
d'ardent, de potique et de thtral dans l'imagination de la marquise
ne l'avait pas souffert. L'amour ne lui suffisait pas: il lui en fallait
le danger, la mise en scne, les volupts rehausses de terreur. Une ou
deux fois, dans les premiers temps, elle avait eu la tmrit de quitter
son htel pendant la nuit et d'y rentrer avant le jour; mais elle avait
d renoncer  des audaces reconnues trop prilleuses. Ses entrevues
nocturnes avec M. de Camors taient rares, et elles avaient toujours
lieu chez elle. Voici quelle en tait la combinaison.--Un terrain vague,
servant par intervalles de chantier, tait contigu aux jardins de
l'htel de Campvallon; le gnral en avait autrefois achet une portion;
il y avait fait construire une maisonnette au milieu d'un potager, et y
avait log, avec sa bont ordinaire, un ancien sous-officier nomm
Mesnil, qui lui avait longtemps servi d'ordonnance. Ce Mesnil avait
toute la confiance de son matre; il tait investi d'une sorte de
contrle sur la partie forestire des proprits de M. de Campvallon. Il
demeurait l'hiver  Paris, mais il allait quelquefois passer deux ou
trois jours  la campagne quand le gnral dsirait obtenir sur quelque
litige spcial des renseignements srs. C'tait le moment de ces
absences que madame de Campvallon et M. de Camors choisissaient pour
leurs dangereux rendez-vous de nuit. Camors, averti du dehors par
quelque signe convenu, s'introduisait dans l'enclos qui entourait le
logis de Mesnil, et, de l, dans les jardins de l'htel. Madame de
Campvallon se chargeait elle-mme, avec des pouvantes qui la
charmaient, de tenir ouverte une des portes-fentres du rez-de-chausse.
L'habitude parisienne de relguer les domestiques sous les combles
donnait  ces hardiesses une sorte de scurit, quoique toujours fort
prcaire.

Vers la fin de mai, une de ces occasions, toujours impatiemment
attendues de part et d'autre, s'tait prsente, et M. de Camors, au
milieu de la nuit, pntrait dans le petit jardin de l'ancien
sous-officier. Au moment o il tournait la clef de la grille qui le
fermait, il crut entendre un faible bruit derrire lui. Il se retourna,
parcourut d'un regard rapide l'espace sombre qui l'environnait, et,
pensant s'tre tromp, il entra. L'instant d'aprs, l'ombre d'un homme
parut  l'angle d'une des piles de bois qui s'chafaudaient  et l
dans le chantier; cette ombre demeura quelque temps immobile en face des
fentres de l'htel, et se replongea dans les tnbres.

La semaine suivante, M. de Camors, tant au cercle dans la soire, fit
un whist avec le gnral. Il remarqua que M. de Campvallon n'tait pas 
son jeu, et vit mme sur ses traits l'empreinte d'une proccupation
profonde.

--Est-ce que vous tes souffrant, gnral? lui dit-il quand la partie
fut acheve.

--Non, non, dit le gnral... je suis contrari seulement... Une affaire
ennuyeuse... entre deux de mes gardes...  la campagne... J'ai envoy
Mesnil ce matin examiner cela.

Le gnral fit quelques pas, et revint vers Camors, qu'il prit  part.

--Mon ami, lui dit-il, je vous ai tromp tout  l'heure... j'ai quelque
chose sur l'esprit, quelque chose de grave... je suis mme trs
malheureux.

--Qu'y a-t-il donc? dit Camors, dont le coeur s'tait prcipit.

--Je vous conterai cela... probablement demain... Venez toujours chez
moi demain matin, voulez-vous?

--Oui, certainement.

--Merci... Maintenant, je m'en vais, car je ne suis rellement pas bien.

Il lui serra la main avec plus d'affection que de coutume.

--Adieu, mon cher enfant, ajouta-t-il.

Et il se dtourna brusquement pour cacher des larmes qui avaient soudain
rempli ses yeux.

M. de Camors avait ressenti pendant quelques minutes une vive
inquitude; mais l'adieu amical et attendri du gnral le rassura
pleinement en ce qui le concernait, quoiqu'il demeurt tonn et mme
affect de la tristesse mue du vieillard. Chose trange, s'il y avait
un homme au monde auquel il voult du bien et pour lequel il et t
prt  se dvouer, c'tait celui qu'il outrageait mortellement.

Il avait eu, d'ailleurs, raison de s'inquiter, et il avait tort de se
rassurer, car le gnral, dans le cours de cette soire, tait inform
de la trahison de sa femme, du moins il y tait prpar. Seulement, il
ignorait encore le nom de son complice, ceux qui l'avaient instruit
ayant craint de se heurter contre une incrdulit opinitre et absolue,
s'ils avaient nomm Camors. Il est probable, en effet, aprs ce qui
s'tait pass autrefois, que, si ce nom et t prononc de nouveau, le
gnral et recul devant ce soupon comme devant une monstrueuse
impossibilit, fltrissante mme pour la pense.

M. de Camors resta au cercle jusqu' une heure du matin et se rendit de
l rue Vaneau. Il s'introduisit dans l'htel de Campvallon avec les
prcautions accoutumes, et, cette fois, nous l'y suivrons.

En traversant le jardin, il leva les yeux vers les fentres de la
chambre du gnral et ne vit briller derrire les persiennes que la
douce lueur d'une lampe de nuit.--La marquise l'attendait  la porte de
son boudoir, qui s'ouvrait sur une rotonde extrieure, leve de
quelques marches au-dessus du sol. Il posa ses lvres sur la main de la
jeune femme, et lui dit ensuite quelques mots de la tristesse proccupe
du gnral. Elle rpondit qu'il tait trs inquiet de sa sant depuis
quelques jours. Cette explication parut naturelle  M. de Camors, et il
suivit la marquise  travers les grands salons pleins de silence et de
tnbres.--Elle tenait  la main un bougeoir, dont la faible clart
jetait sur ses traits dlicats une pleur trange. Quand ils montrent
le large escalier sonore, le froissement de sa robe sur les degrs fut
le seul bruit qui trahit sa dmarche lgre. Elle s'arrtait de temps 
autre, toute frissonnante, comme pour mieux savourer la solennit
dramatique qui les entourait; elle renversait un peu sa tte blonde pour
regarder Camors; elle lui souriait de son sourire inspir, posait une
main sur son coeur comme pour dire: J'ai peur! et reprenait sa marche.

Ils arrivrent dans sa chambre, dont une lampe clairait  demi la
sombre magnificence, les boiseries sculptes, les lourdes draperies. La
flamme du foyer, en s'levant par intervalles, lanait d'ardents reflets
sur deux ou trois tableaux de l'cole espagnole qui taient l'unique
dcoration de cette pice svre et superbe.

La marquise se laissa tomber, comme puise de crainte, sur un meuble en
forme de divan qui tait prs de la chemine: puis elle poussa du pied
deux coussins sur lesquels M. de Camors se prosterna  demi devant elle;
elle rejeta alors de ses deux mains les boucles paisses de ses cheveux,
et, se penchant sur son amant:

--M'aimez-vous aujourd'hui? dit-elle.

Le souffle pur de sa voix passait encore sur le visage de Camors quand
une porte s'ouvrit devant eux: le gnral entra.

La marquise et M. de Camors furent debout au mme instant, et, cte 
cte, immobiles, le regardrent.

Le gnral s'tait arrt prs de la porte: il avait eu en les
apercevant un faible tressaillement, et ses traits s'taient couverts
d'une pleur livide. Son oeil s'attacha pendant une minute sur Camors
avec une expression de stupeur et presque d'garement; puis il leva ses
bras tendus au-dessus de sa tte, et ses deux mains se choqurent avec
bruit.

En ce moment terrible, madame de Campvallon saisit le bras de Camors et
lui jeta un regard profond, suppliant, tragique, qui l'effraya.--Il
l'carta avec une sorte de rudesse, croisa les bras, et attendit.

Le gnral marcha sur lui, d'abord lentement. Tout  coup son visage
s'enflamma d'une teinte pourpre, ses lvres s'entr'ouvrirent et
s'agitrent pour quelque insulte suprme, et il s'avana rapidement la
main haute; mais, au bout de quelques pas, le vieillard s'arrta
brusquement, il battit l'air de ses deux bras comme pour chercher un
soutien; puis il trbucha, tomba en avant, la tte contre le marbre de
la chemine, et, roulant sur le tapis, il y demeura tendu sans
mouvement.

Il y eut alors dans cette chambre un silence sinistre. Un cri touff de
M. de Camors le rompit. En mme temps, il s'lana, s'agenouilla devant
le vieillard immobile, et lui toucha longuement la main, puis le
coeur.--Il vit qu'il tait mort.--Un mince filet de sang coulait sur son
front ple que le choc du marbre avait dchir; mais cette blessure
tait lgre. Ce n'tait pas l ce qui l'avait tu. Ce qui l'avait tu,
c'tait la trahison de ces deux tres qu'il aimait et dont il se croyait
aim. Son coeur avait t littralement bris par la violence de la
surprise, du chagrin et de l'horreur.

Un regard de Camors apprit  madame de Campvallon qu'elle tait veuve.
Elle s'affaissa sur le divan, cacha sa tte dans les coussins, et
sanglota.

M. de Camors tait debout, adoss  la chemine, l'oeil fixe, livr  ses
penses. Il et voulu dans toute la sincrit de son me rveiller ce
mort et lui donner sa vie. Il s'tait jur de la lui livrer sans
dfense, si jamais il la lui demandait en change des bienfaits oublis,
de l'amiti trahie, de l'honneur viol,--et maintenant il l'avait tu!
S'il n'avait pas commis ce crime de sa main, le crime pourtant tait l,
dans son hideux appareil. Il en avait le spectacle, il en sentait
l'odeur, il en respirait le sang.

Sur un coup d'oeil inquiet de la marquise, il ressaisit violemment ses
esprits, et s'approcha d'elle. Il y eut alors entre eux un chuchotement
 voix basse; il lui expliqua  la hte quelle conduite elle devait
tenir. Il fallait appeler, dire que le gnral s'tait trouv plus
souffrant tout  coup, et qu'il avait t foudroy en mettant le pied
chez elle. Cependant, elle comprit avec effroi qu'il tait ncessaire
d'attendre un assez long temps avant de donner l'alarme, car elle devait
laisser  Camors le temps de fuir, et, jusque-l, elle allait rester
dans un pouvantable tte--tte. Il eut piti d'elle, et se dcida 
sortir de l'htel par l'appartement de M. de Campvallon, qui avait une
issue particulire sur la rue.--La marquise sonna aussitt violemment 
plusieurs reprises, et M. de Camors ne se retira qu'au moment o des
bruits de pas prcipits se firent entendre dans l'escalier.

L'appartement du gnral communiquait avec celui de sa femme par une
courte galerie; il y avait ensuite un cabinet de travail, puis la
chambre. M. de Camors traversa cette chambre avec des sentiments que
nous n'essayerons pas de dcrire, et il gagna la rue.

Les mdecins constatrent que le gnral tait mort de la rupture d'un
vaisseau du coeur.--Le surlendemain, l'enterrement eut lieu, et M. de
Camors y assista. Le soir mme, il quitta Paris, et alla rejoindre sa
femme, qui tait installe  Reuilly depuis la semaine prcdente.




VII


Une des plus douces sensations de ce monde est celle de l'homme qui
vient d'chapper aux treintes fantastiques d'un cauchemar, et qui,
s'veillant le front baign d'une sueur glace, se dit qu'il a rv. Ce
fut en quelque sorte l'impression qu'prouva M. de Camors  son rveil,
le lendemain de son arrive  Reuilly, quand il vit de son premier
regard le soleil jouer dans le feuillage, et quand il entendit sous sa
fentre le rire frais de son fils. Lui pourtant n'avait pas rv; mais
son me, puise par l'horrible tension de ses motions rcentes, avait
un moment de trve, et gotait presque sans mlange le calme nouveau qui
l'entourait. Il s'habilla avec une sorte de hte et descendit dans le
jardin; son fils accourut. M. de Camors l'embrassa avec une tendresse
inaccoutume, et, pench sur lui, il lui parla  voix basse,
l'interrogeant sur sa mre, sur ses jeux, avec un accent singulier de
douceur et de tristesse; puis il lui rendit sa libert et se promena 
pas lents, respirant l'air du matin, examinant les feuillages et les
fleurs avec une sorte d'intrt extraordinaire. De temps  autre, sa
poitrine oppresse laissait chapper un soupir profond et saccad, et il
passait la main sur son front comme pour effacer des images importunes.

Il s'assit sur un de ces buis bizarrement taills qui meublaient le
jardin  l'ancienne mode, et appela de nouveau son fils; il le tint
entre ses genoux, l'interrogeant encore  demi-voix comme il avait dj
fait, puis il l'attira et le serra longtemps troitement comme pour
faire passer dans son propre coeur l'innocence et la paix du coeur de
l'enfant.

Madame de Camors le surprit dans cette expansion et demeura muette
d'tonnement. Il se leva aussitt, et, lui prenant la main:

--Comme vous l'levez bien! dit-il. Je vous en remercie... Il sera digne
de vous et de votre mre.

Elle tait si saisie du ton doux et triste de sa voix, qu'elle rpondit
en balbutiant avec embarras:

--Mais digne de vous aussi, je pense!

--De moi! dit Camors, dont les lvres tremblrent faiblement. Pauvre
enfant, j'espre que non!

Et il s'loigna avec prcipitation.

Madame de Camors et madame de Tcle avaient appris la veille dans la
matine la mort du gnral. Le soir, quand le comte tait arriv, il ne
leur en avait point parl, et elles s'taient gardes d'y faire
allusion. Le lendemain et les jours qui suivirent, elles observrent la
mme rserve. Bien qu'elles fussent loin de souponner les circonstances
fatales qui rendaient ce souvenir si pesant  M. de Camors, elles
trouvaient naturel qu'il et t frapp d'une catastrophe si soudaine,
et que sa conscience s'en ft mue; mais elles furent tonnes que cette
impression se prolonget de jour en jour au point de prendre l'apparence
d'un sentiment durable. Elles en arrivrent  croire qu'il s'tait lev
entre madame de Campvallon et lui, peut-tre  l'occasion de la mort du
gnral, quelque orage qui avait affaibli leurs liens. Un voyage de
vingt-quatre heures qu'il fit une quinzaine de jours aprs son arrive
leur fut  la vrit justement suspect, mais son prompt retour, le got
tout nouveau qui le retint  Reuilly pendant tout l't, furent pour
elles d'heureux symptmes. Il tait singulirement triste, pensif, et
d'une inaction contraire  toutes ses habitudes Il faisait seul de
longues promenades  pied; quelquefois, il emmenait son fils avec lui
comme en bonne fortune. Il avait avec sa femme des essais de tendresse
timide, et cette gaucherie de sa part tait touchante.

--Marie, lui dit-il un jour, vous qui tes une fe, promenez donc votre
baguette autour de Reuilly, et faites-en une le au milieu de l'Ocan.

--Vous dites cela parce que vous savez nager, rpondit-elle en riant et
en secouant la tte.

Mais le coeur de la jeune femme tait dans la joie.

--Tu m'embrasses  toute minute depuis quelque temps, ma mignonne, lui
dit madame de Tcle... Est-ce bien  moi que tout cela s'adresse?

--Ma mre adore, rpondit-elle en l'embrassant une fois de plus, je
vous assure qu'il me fait tout simplement la cour... Pourquoi? Je
l'ignore; mais il me fait la cour... et  vous aussi, ma mre,
remarquez-vous?

Madame de Tcle le remarquait en effet. Dans ses entretiens avec elle,
M. de Camors recherchait avec une sorte d'affectation les souvenirs du
pass qui leur avait t commun; on et dit qu'il voulait enchaner  ce
pass sa vie nouvelle, oublier le reste, et prier qu'on l'oublit.

Ce n'tait pas sans tremblement que ces deux charmantes femmes
s'abandonnaient  leurs esprances. Elles se rappelaient qu'elles
taient en prsence d'un tre redoutable. Elles ne concevaient gure une
mtamorphose si brusque dont le principe leur chappait. Elles
craignaient quelque caprice passager qui leur rendrait bientt, si elles
en taient dupes, tout leur malheur avec la dignit de moins. Elles
n'taient pas seules pourtant frappes de cette singulire
transformation. M. Des Rameures en parlait. Les paysans des environs
sentant dans le langage du comte quelque chose de tout nouveau et comme
une pointe d'humanit attendrie, disaient qu'il tait poli les autres
annes, et que cette anne il tait bon. Les choses inanimes mme, les
bois, les champs, le ciel, auraient pu lui rendre le mme hommage, car
il les regardait et les tudiait avec une curiosit bienveillante dont
il ne les avait jamais honors auparavant.

La vrit est qu'un trouble profond l'avait envahi et ne le quittait
pas. Plus d'une fois, avant cette poque, son me, ses doctrines, son
orgueil, avaient reu de rudes atteintes, il n'en avait pas moins
continu sa marche, se relevant aprs chaque coup comme un lion bless,
mais non vaincu. En mettant nagure sous ses pieds toutes les croyances
morales qui entravent le vulgaire, il avait cependant rserv l'honneur
comme une limite inviolable; puis, sous l'empire de la passion, il
s'tait dit qu'aprs tout l'honneur, comme le reste, tait une
convention, et il avait pass outre; mais au del il avait rencontr le
crime, il l'avait touch de la main: l'horreur l'avait saisi, et il
reculait.

Il repoussait avec dgot les principes qui l'avaient conduit l, se
demandant peut-tre ce que deviendrait une socit humaine qui n'en
aurait pas d'autres. Les simples vrits qu'il avait mconnues lui
apparaissaient dans leur splendeur tranquille: il ne les distinguait pas
encore clairement, il ne cherchait pas  leur donner un nom; mais il se
plongeait avec de secrtes dlices dans leur ombre et dans leur paix, il
les demandait au coeur pur de son enfant, au pur amour de sa femme, aux
miracles quotidiens de la nature, aux harmonies des deux, et peut-tre
dj, dans le plus profond de sa pense,  Dieu.

Au milieu de ses lans vers une vie renouvele, il hsitait. Madame de
Campvallon tait l. Il l'aimait encore vaguement; surtout il ne pouvait
l'abandonner sans une sorte de lchet. De confuses pouvantes
l'agitaient. Aprs avoir fait tant de mal, lui serait-il permis de faire
le bien et de goter paisiblement les joies qu'il entrevoyait? Ses liens
avec le pass, sa fortune mal acquise, sa fatale matresse, le spectre
de ce vieillard, le permettraient-ils? et nous ajouterons: la Providence
le souffrirait-elle? Non pas que nous voulions abuser lgrement, comme
on le fait beaucoup, de ce mot de Providence, et laisser planer sur M.
de Camors la menace de quelque chtiment surnaturel: la Providence
n'intervient dans les vnements humains que par la logique des lois
ternelles, elle n'est autre chose que la sanction de ces lois; mais
c'est assez pour qu'on la craigne.

 la fin du mois d'aot, M. de Camors se rendit suivant l'usage au
chef-lieu du dpartement pour prendre part aux travaux du Conseil
gnral. La session finie, il alla faire visite  la marquise de
Campvallon avant de retourner  Reuilly. Il l'avait un peu nglige dans
le cours de l't, et n'avait paru  Campvallon qu' de rares
intervalles, comme la convenance l'exigeait. La marquise voulut le
retenir  dner, bien qu'elle n'et pas d'htes chez elle; elle insista
avec tant de sduction, que tout en se blmant, il cda. Il ne la
revoyait jamais sans trouble. Elle lui rappelait des souvenirs
terribles, mais aussi de terribles ivresses. Elle n'avait jamais t si
belle; ses vtements de deuil ennoblissaient encore sa grce
languissante et souveraine; ils plissaient son front, ils relevaient
l'clat sombre de son regard. Elle avait l'air d'une jeune reine
tragique, ou d'une allgorie de la nuit.

Dans la soire, une heure arriva o la rserve qui, depuis quelque
temps, avait marqu leurs relations fut oublie. M. de Camors se
retrouva comme autrefois aux pieds de la jeune marquise, les yeux dans
ses yeux, couvrant de baisers ses mains blouissantes. Elle tait
trange ce soir-l. Elle le regardait avec une tendresse exalte,
versant comme  plaisir dans ses veines les philtres les plus brlants
de la passion; puis elle lui chappait, et des larmes jaillissaient de
ses yeux. Tout  coup, par un de ces mouvements de magicienne qu'elle
avait, elle enveloppa de ses cheveux la tte de son amant avec la
sienne, et lui parlant tout bas sous l'ombre de ce voile parfum:

--Nous pourrions tre si heureux! dit-elle.

--Ne le sommes-nous pas? dit Camors.

--Non... moi, du moins... car vous n'tes pas tout  moi comme je suis
toute  vous... Cela me parat plus dur encore maintenant que je suis
libre... Si vous tiez rest libre vous-mme... Quand j'y songe!... ou
si vous pouviez le devenir... ce serait le ciel!

--Vous savez que je ne le suis pas... Pourquoi parler de cela?

Elle s'approcha encore, et, de son souffle plutt que de sa voix:

--Est-ce que c'est impossible, dites?

--Comment? demanda-t-il.

Elle ne rpondit pas; mais son regard fixe, caressant et cruel rpondit.

--Parlez donc, je vous prie, murmura Camors.

--Ne m'avez-vous pas dit,--je ne l'ai pas oubli, moi,--que nous serions
unis par des liens suprieurs  tout... que le monde et ses lois
n'existeraient plus pour nous... qu'il n'y aurait d'autre bien, d'autre
mal pour nous que notre bonheur ou notre malheur?... Eh bien, nous ne
sommes pas heureux... et si nous pouvions l'tre enfin!... coute.--j'y
ai bien pens...

Ses lvres touchrent la joue de Camors, et le murmure de ses dernires
paroles se perdit dans ses baisers.

M. de Camors brusquement la repoussa et se leva debout devant elle.

--Charlotte, dit-il avec force, c'est une preuve, j'espre mais,
preuve ou non, ne revenez jamais sur cela... jamais, entendez-vous!

Elle se dressa elle-mme subitement.

--Ah! comme vous l'aimez! cria-t-elle. Oui, vous l'aimez! c'est elle que
vous aimez! je le sais!... je le sens! et, moi, je ne suis plus que le
misrable objet de votre piti ou de vos caprices!... Eh bien, allez la
retrouver! allez la garder! car je vous jure qu'elle est en danger!...

Il sourit avec son ironie la plus hautaine.

--Voyons vos projets, dit-il; ainsi vous comptez la tuer?

--Si je puis! dit-elle.

Et son bras superbe se tendit comme pour saisir une arme.

--Quoi! de votre main?

--La main... se trouvera!

--Vous tes si belle en ce moment, dit Camors, que je meurs d'envie de
retomber  vos pieds. Avouez seulement que vous avez voulu m'prouver,
ou que vous avez t folle une minute...

Elle eut un sourire farouche.

--Ah! vous avez peur, mon ami! dit-elle froidement.

Puis, levant de nouveau sa voix, qui avait pris des sons rauques:

--Et vous avez raison, car je ne suis pas folle... je n'ai pas voulu
vous prouver... je suis jalouse... je suis trahie... et je me vengerai!
Et rien ne me cotera... car je ne tiens plus  rien au monde!... Allez
la garder!...

--Soit! j'y vais, dit Camors.

Il sortit aussitt du salon, puis du chteau. Il gagna  pied la station
du chemin de fer, et il tait le soir mme  Reuilly.--Quelque chose de
terrible l'y attendait.

Madame de Camors tait alle, pendant son absence, faire quelques
emplettes  Paris, o sa mre l'avait accompagne. Elles y taient
restes trois jours. Elles taient revenues le matin. Lui-mme arriva
fort tard dans la soire. Il crut voir quelque gne dans leur accueil;
mais il ne s'en proccupa pas dans l'tat d'esprit o il tait.

Voici ce qui s'tait pass. Madame de Camors, pendant son sjour 
Paris, tait alle, suivant son usage, rendre ses devoirs  sa tante,
madame de la Roche-Jugan. Leurs relations avaient toujours t tides.
Ni leurs caractres ni leurs religions ne s'accordaient; mais madame de
Camors se contentait de ne pas aimer sa tante, et madame de la
Roche-Jugan hassait sa nice. Elle trouva une bonne occasion de le lui
prouver, et ne la manqua pas. Elles ne s'taient pas vues depuis la mort
du gnral. Cet vnement, que madame de la Roche-Jugan et d se
reprocher pour sa large part, l'avait simplement exaspre. Sa mauvaise
action s'tait retourne contre elle. La mort subite de M. de Campvallon
avait finalement dtruit ses dernires esprances, celles qu'elle avait
cru pouvoir fonder sur la colre et sur l'abandon du vieillard. Depuis
ce temps, elle tait sourdement anime contre son neveu et contre la
marquise d'une fureur de mgre. Elle avait su par Vautrot que M. de
Camors se trouvait dans la chambre de madame de Campvallon la nuit o le
gnral avait succomb. Sur ce fond vrai, elle n'avait pas craint
d'lever les plus odieuses suppositions, et Vautrot, du comme elle
dans sa vengeance et dans ses convoitises, l'y avait aide. Quelques
rumeurs sinistres, chappes apparemment de cette source, avaient mme
couru  cette poque dans le monde parisien. Camors et madame de
Campvallon, souponnant qu'ils avaient t trahis une seconde fois par
madame de la Roche-Jugan, avaient rompu avec elle, et elle avait pu
s'apercevoir, quand elle s'tait prsente  la porte de la marquise,
qu'elle y tait consigne, affront qui avait achev de l'ulcrer.

Elle tait encore en proie  toute la violence de ces sentiments quand
elle reut la visite de madame de Camors. Elle affecta de prendre la
mort du gnral pour texte d'entretien, versa quelques larmes sur son
vieil ami, et, saisissant les mains de sa nice dans un lan, de
tendresse:

--Ma pauvre petite, lui dit-elle, c'est aussi sur vous que je pleure...
car vous allez tre plus malheureuse qu'auparavant... si c'est possible.

--Je ne vous comprends pas, madame, dit froidement la jeune femme.

--Si vous ne me comprenez pas, tant mieux, reprit madame de la
Roche-Jugan avec une nuance d'aigreur.

Puis, aprs une pause:

--coutez, ma chre petite, c'est un devoir de conscience que je
remplis, voyez-vous... une honnte crature comme vous mritait un
meilleur sort... et votre mre, qui est dupe aussi... Cet homme-l
tromperait le bon Dieu! Au nom de ma famille, je sens le besoin de vous
demander pardon  toutes deux.

--Je vous rpte, madame, que je ne comprends pas.

--Mais c'est impossible, mon enfant! Voyons, il est impossible que,
depuis le temps, vous ne souponniez rien?

--Je ne souponne rien, madame, dit madame de Camors, car je sais tout.

--Ah! reprit schement madame de la Roche-Jugan, s'il en est ainsi, je
n'ai rien  objecter; mais il y a des personnes, en ce cas, qui ont des
accommodements de conscience bien tranges.

--C'est ce que je me disais tout  l'heure en vous coutant, madame, dit
la jeune femme qui se leva.

--Comme vous voudrez, ma chre petite... mais je vous parlais dans votre
intrt, et je me reprocherais mme de ne pas vous parler plus
nettement. Je connais mon neveu mieux que vous ne le connaissez, et
l'autre aussi. Quoi que vous en disiez, vous ne savez pas tout,
entendez-vous!... Le gnral est mort bien brusquement... et, aprs lui,
c'est votre tour... Ainsi veillez sur vous, ma pauvre enfant...

--Oh! madame! s'cria la jeune femme, qui plit affreusement, je ne vous
reverrai de ma vie!

Elle sortit sur-le-champ, courut chez elle, et, y trouvant sa mre, elle
lui rpta les horribles paroles qu'elle venait d'entendre. Sa mre
essaya de la calmer; mais elle tait elle-mme bouleverse. Elle se
rendit aussitt chez madame de la Roche-Jugan, elle la supplia d'avoir
piti d'elles, de rtracter son abominable propos ou de l'expliquer plus
clairement. Elle lui fit entendre qu'elle en instruirait au besoin M. de
Camors, et qu'elle ne rpondait pas qu'il n'en vnt demander compte 
son cousin Sigismond. Madame de la Roche-Jugan, effraye  son tour,
jugea que le plus sr tait de perdre tout  fait M. de Camors dans
l'esprit de madame de Tcle. Elle lui conta donc ce qu'elle tenait de
Vautrot, en se gardant de se compromettre elle-mme dans son rcit. Elle
lui apprit la prsence de M. Camors chez le gnral pendant la nuit o
il tait mort. Elle lui dit les bruits qui avaient couru. Mlant les
calomnies aux vrits, redoublant en mme temps d'onction, de caresses
et de larmes, elle parvint  donner  madame de Tcle une telle ide du
caractre de Camors, qu'il n'y eut pas de suppositions ni
d'apprhensions que la pauvre femme ne trouvt ds ce moment lgitimes.
Madame de la Roche-Jugan lui offrit de lui envoyer Vautrot afin qu'elle
l'interroget elle-mme. Madame de Tcle, affectant une incrdulit et
une tranquillit qu'elle n'avait pas, refusa, et se retira.

En rentrant chez sa fille, elle s'effora de la tromper sur les
impressions qu'elle rapportait; mais elle y russit mal: l'altration de
ses traits dmentait trop sensiblement son langage.

Elles partirent toutes deux la nuit suivante, se cachant mutuellement
l'garement et la dtresse de leurs mes; mais, habitues depuis si
longtemps  penser,  sentir et  souffrir ensemble, elles se
rencontrrent, sans se le dire, dans les mmes rflexions, dans les
mmes raisonnements, dans les mmes terreurs. Elles repassaient dans
leur souvenir toute la vie de Camors, toutes ses fautes, et, sous le
reflet de l'action monstrueuse qui lui tait impute, ces fautes
elles-mmes prenaient un caractre criminel qu'elles s'tonnaient
d'avoir mconnu. Elles dcouvraient une suite, un enchanement dans ses
desseins; contre lui, tout se tournait dsormais en crime, mme le bien.
Ainsi sa conduite pendant le cours de ces derniers mois, son attitude
bizarre, son retour vers son enfant, vers sa femme, son assiduit tendre
auprs d'elle, n'taient plus que la prmditation hypocrite d'un crime
nouveau, qui d'avance se prparait un masque.

Que faire cependant? Quelle vie commune tait possible sous le poids de
telles penses? Quel prsent? quel avenir? Elles s'y perdaient.

Le lendemain, M. de Camors ne put s'empcher de remarquer leur
contenance singulire en sa prsence; mais il sut que son domestique,
sans songer  mal, avait parl de sa visite chez madame de Campvallon,
et il attribua la froideur et l'embarras des deux femmes  cet incident.
Il s'en inquita d'autant moins qu'il tait dispos  leur rendre de ce
ct une scurit entire.  la suite des rflexions de la nuit, il
mditait, en effet, de rompre pour toujours sa liaison avec la marquise.
Cette rupture, qu'il se ft fait un scrupule d'honneur de provoquer,
madame de Campvallon lui en avait fourni une occasion suffisante. La
pense criminelle qu'elle avait os lui confier n'tait sans doute
qu'une feinte pour l'prouver, il le croyait, mais c'tait assez qu'elle
l'et exprime pour justifier son abandon. Quant aux paroles violentes
et menaantes que la jalousie avait arraches  la marquise, il en
tenait peu de compte, quoique par instants ce souvenir le troublt.

Cependant, il ne s'tait pas senti depuis des annes le coeur si lger.
Ce funeste lien bris, il lui semblait qu'il avait repris avec sa
libert une sorte de jeunesse et de vertu. Il joua et se promena avec
son fils une partie du jour.

Aprs le dner, comme la nuit tombait dj, mais claire et pure, il
proposa tout  coup  madame de Camors une excursion en tte  tte dans
les bois. Il lui parla d'un site qui l'avait frapp quelque temps
auparavant par une nuit semblable, et qui plairait, dit-il en riant, 
son got romantique. Il ne laissa pas d'tre tonn du peu
d'empressement de la jeune femme, du sentiment d'inquitude qui se
peignit sur ses traits, et du regard rapide qu'elle changea avec sa
mre.--Une mme pense, en effet, et une pense affreuse, venait de
traverser l'esprit de ces deux malheureuses femmes. Elles taient encore
sous le coup immdiat d'un branlement qui les avait comme affoles, et
la brusque proposition de Camors, assez contraire d'ailleurs  ses
habitudes, l'heure, la nuit, la promenade solitaire, avaient agit
soudain dans leur cerveau les images sinistres que madame de la
Roche-Jugan y avait jetes. Madame de Camors cependant, avec un air de
rsolution que la circonstance ne semblait gure exiger, s'apprta
aussitt pour sortir; puis elle suivit son mari hors de la maison,
laissant son fils aux soins de madame de Tcle. Tous deux n'eurent qu'
traverser le jardin pour se trouver dans les bois qui touchaient 
l'habitation et qui allaient rejoindre au loin les vieilles futaies dont
M. de Camors tait devenu propritaire par la mort du comte de Tcle.

L'intention de M. de Camors, en recherchant ce tte--tte, avait t de
confier  sa femme la dtermination dcisive qu'il avait prise, de lui
livrer enfin sans rserve son coeur et sa vie, et de jouir dans la
solitude de ses premiers panchements de bonheur. Surpris de la
distraction glaciale avec laquelle la jeune femme rpondait  la gaiet
affectueuse de son langage, il redoubla d'efforts pour amener leur
entretien sur le ton de l'intimit et de la confidence. Tout en
s'arrtant par intervalles pour lui faire admirer quelque effet de
lumire dans l'claircie d'un sentier, il se mit  l'interroger sur son
rcent voyage  Paris, sur les personnes qu'elle y avait vues. Elle
nomma madame Jaubert, quelques autres, puis, en baissant la voix malgr
elle, madame de la Roche-Jugan.

--Celle-ci, dit Camors, vous auriez pu vous en dispenser. J'ai oubli de
vous avertir que je ne la voyais plus.

--Pourquoi? dit-elle timidement.

--Parce que c'est une misrable femme, dit Camors. Quand nous serons un
peu mieux ensemble, vous et moi, ajouta-t-il en riant, je vous difierai
sur ce caractre. Je vous conterai tout... tout, entendez-vous?

Il y avait tant de naturel et mme de bont dans l'accent avec lequel il
pronona ces paroles, que la comtesse sentit son coeur  demi soulag de
l'oppression qui l'accablait. Elle se prta avec plus d'abandon aux
gracieuses avances de son mari et aux lgers incidents de leur
promenade. Les fantmes se dissipaient peu  peu dans son esprit, et
elle commenait  se dire qu'elle avait t le jouet d'un mauvais rve
et d'une vritable dmence, quand un changement singulier dans la
contenance de son mari vint rveiller toutes ses terreurs. M. de Camors
 son tour tait devenu distrait et visiblement proccup de quelque
grave souci. Il ne parlait plus qu'avec effort, rpondait  demi,
songeait, puis s'arrtait brusquement pour regarder autour de lui comme
un enfant qui a peur. Ces tranges allures, si diffrentes de son
attitude prcdente, alarmrent d'autant plus la jeune femme qu'ils se
trouvaient alors dans la partie la plus dserte et la plus loigne du
bois.

Il y avait entre les penses qui les obsdaient l'un et l'autre un
rapport extraordinaire. Au moment o madame de Camors tremblait
d'pouvante prs de son mari, lui tremblait pour elle. Il avait cru
s'apercevoir qu'ils taient suivis.  plusieurs reprises, il lui avait
sembl entendre dans le fourr des craquements de branches, des
froissements de feuilles, enfin un bruit de pas touffs: ce bruit
s'interrompait quand il s'arrtait lui-mme, et on marchait de nouveau
ds qu'il se remettait en marche. Il se figura un instant plus tard
qu'il avait vu l'ombre d'un homme passer rapidement d'un taillis dans un
autre derrire eux. L'ide de quelque braconnier lui tait venue
d'abord; mais il ne pouvait la concilier avec cette persistance qu'on
paraissait mettre  les suivre. Il finit par ne point douter qu'ils ne
fussent pis, et par qui pouvaient-ils l'tre? Les menaces rptes de
madame de Campvallon contre la vie de madame de Camors, le caractre
passionn et effrn de cette femme s'taient subitement reprsents 
son esprit, et, rapprochs de cette poursuite mystrieuse, ils y avaient
fait natre d'effrayants soupons. Il n'imagina pas une minute que la
marquise elle-mme se ft charge du soin de sa vengeance; mais elle
avait dit--il s'en souvint--que la main se trouverait. Elle tait assez
riche pour la trouver en effet, et cette main pouvait tre l.

Il ne voulait pas inquiter sa jeune femme en appelant son attention sur
cette espce de spectre qu'il croyait sentir  leurs cts; mais il ne
pouvait cependant lui cacher une agitation dont chaque mouvement donnait
lieu  des interprtations si fausses et si cruelles.

--Marie, lui dit-il, marchons un peu plus vite, je vous prie, j'ai
froid.

Il hta le pas, et rsolut de regagner le chteau par le chemin public,
qui tait sem d'habitations. Quand ils approchrent de la lisire du
bois, quoiqu'il crt toujours entendre par intervalles les sons qui
l'avaient alarm, il se rassura, reprit quelque libert d'esprit, et, un
peu honteux mme de sa panique, il fit arrter la comtesse devant le
site qui avait t le but de son excursion. C'tait une muraille de
roches qui dominait l'excavation profonde d'une marnire abandonne
depuis longtemps: les arbustes aux formes fantastiques qui couronnaient
la cime de ce rocher, les lianes pendantes, les lierres sombres, qui en
tapissaient les parois, les blancheurs de la pierre, les vagues reflets
de l'tang qui croupissait au fond du gouffre, tout cela offrait sous
cette nuit lumineuse un spectacle d'une beaut sauvage.

Il y avait tout autour de la marnire des accidents de terrain et des
fourrs de broussailles pineuses qui obligeaient  un long dtour ceux
qui voulaient passer des bois sur la route voisine; mais on avait jet
sur la partie la plus resserre de l'excavation deux troncs d'arbres
accoupls et  demi aplanis qui permettaient le passage direct, tout en
donnant  ceux qui s'y hasardaient l'aspect le plus complet et le plus
pittoresque de ce site bizarre. Madame de Camors n'avait pas encore vu
cette espce de pont que son mari avait fait disposer tout rcemment.

Aprs quelques minutes de contemplation, et comme il lui indiquait de la
main les deux troncs d'arbres:

--Est-ce qu'il faut passer par l? lui dit-elle d'une voix trs brve.

--Si vous n'avez pas peur, dit Camors; au reste, je serai l.

Il vit qu'elle hsitait, et, sous les rayons de la lune, sa pleur lui
sembla si trange, qu'il ne put s'empcher de lui dire:

--Je vous croyais plus brave!

Elle n'hsita plus, et mit le pied sur ce pont prilleux.--Malgr elle,
tout en s'y avanant avec prcaution, elle retournait  demi la tte
derrire elle, et sa marche en tait gne. Tout  coup, elle chancela.
M. de Camors s'lana pour la retenir, et, dans le trouble du moment, sa
main s'abattit sur elle avec une sorte de violence. La malheureuse femme
poussa un cri dchirant, fit un geste comme pour se dbattre, le
repoussa, et, courant follement sur le pont, alla se rejeter dans le
bois. M. de Camors, interdit, effray, ne sachant ce qui se passait, la
suivit  la hte: il la trouva  deux pas du pont, adoss contre le
premier arbre qu'elle avait rencontre, tourne vers lui, pouvante
mais menaante, et, ds qu'il approcha:

--Lche! lui dit-elle.

Il la regardait avec un vritable garement, quand il entendit un bruit
de pas prcipits: une ombre tait sortie tout  coup de l'paisseur du
bois; il reconnut madame de Tcle. Elle accourut, haletante, en
dsordre, saisit la main de sa fille, et, dresse vers lui:

--Toutes deux ensemble au moins! dit-elle.

Il comprit enfin. Un cri s'touffa dans sa gorge. Il saisit
convulsivement son front dans ses deux mains; puis, laissant retomber
ses bras dsesprs:

--Ainsi, dit-il d'une voix sourde, vous me prenez pour un meurtrier! Eh
bien, poursuivit-il en frappant la terre du pied avec une violence
soudaine, que faites-vous l?... Sauvez-vous!... sauvez-vous donc!

perdues de terreur, elles lui obirent. Elles se sauvrent; la mre
entrana sa fille  grands pas, et il les vit disparatre dans la nuit.

Quant  lui, il demeura l, dans ce lieu sauvage, les heures s'coulant
sans qu'il en st le nombre. Tantt il allait et venait dans l'troit
espace qui le sparait du pont et de l'abme; tantt, s'arrtant
brusquement, les yeux baisss et fixes, il semblait aussi immobile,
aussi inerte que le tronc d'arbre contre lequel il s'appuyait. S'il y a,
comme nous l'esprons, une main divine qui pse dans de justes balances
nos douleurs en regard de nos fautes, ce moment dut tre compt  cet
homme.




VIII


Le lendemain dans la matine, la marquise de Campvallon se promenait sur
les bords d'une vaste pice d'eau de forme circulaire qui ornait la
partie basse de son parc, et dont on entrevoyait de loin  travers les
arbres les reflets mtalliques. Elle en faisait le tour  pas lents, le
front pench, tranant sur le sable sa longue robe de deuil, et comme
escorte par deux grands cygnes blouissants de blancheur qui, semblant
attendre de sa main quelque pture, nageaient assidment contre la rive
 ses cts. Tout  coup M. de Camors parut devant elle. Elle avait cru
ne jamais le revoir; elle dressa la tte et porta vivement une main sur
son coeur.

--Oui, c'est moi, lui dit-il. Donnez-moi votre main.

Elle la lui donna.

--Vous aviez raison, Charlotte, reprit-il; on ne rompt pas des liens
comme les ntres... J'en ai eu la pense... C'tait une lchet que je
me reproche et dont j'ai t, d'ailleurs, assez puni. Cependant, je vous
prie de me la pardonner.

Elle l'attira doucement  quelques pas sous l'ombre des grands platanes
qui enveloppaient la pice d'eau, elle s'agenouilla avec sa grce
thtrale, et, attachant sur lui des yeux humides, elle couvrit ses
mains de baisers. Il la releva, et, la serrant contre sa poitrine:

--N'est-ce pas pourtant, dit-il  voix basse, que vous ne vouliez pas ce
crime?

Comme elle secouait la tte avec une sorte d'indcision triste:

--Au reste, reprit-il amrement, nous n'en serions que plus dignes l'un
de l'autre, car, moi, on m'en a cru capable!

Il lui prit le bras, et, tout en marchant, il lui conta brivement les
scnes de la nuit. Il lui dit qu'il n'tait pas rentr dans sa maison,
et qu'il tait rsolu  n'y rentrer jamais.

Tel avait t, en effet, le rsultat de ses douloureuses mditations.
Essayer d'une explication auprs de celles qui l'avaient si mortellement
outrag, leur ouvrir le fond de son coeur, leur dire que cette pense
criminelle, dont elles l'accusaient, il l'avait repousse la veille avec
horreur quand une autre la proposait,--il avait song  tout cela; mais
cette humiliation, quand il et pu s'y abaisser, et t inutile.
Comment esprer vaincre par des paroles une dfiance capable de se
porter  de tels soupons? Il en devinait confusment l'origine, et il
comprenait que cette dfiance, envenime par les souvenirs du pass,
tait incurable. Le sentiment de l'irrparable, l'orgueil rvolt,
l'indignation mme de l'injustice ne lui avaient montr qu'un refuge
possible, c'tait celui o il venait se jeter.

La comtesse de Camors et madame de Tcle n'apprirent que par leurs gens
et par le public l'installation du comte dans une maison de campagne
qu'il avait loue  peu de distance du chteau de Campvallon. Aprs
avoir crit dix lettres qu'il avait toutes dchires il s'tait dcid 
un silence absolu. Elles tremblrent quelque temps qu'il ne leur prt
son fils. Il y pensa; mais c'tait une sorte de vengeance qu'il
ddaigna.

Cette installation, qui affichait hautement les relations de M. de
Camors avec madame de Campvallon, fit sensation dans le monde parisien,
o elle ne tarda pas  tre connue; elle y souleva de nouveau, on peut
s'en souvenir, d'tranges rumeurs. M. de Camors ne les ignora pas, et
les mprisa. Sa fiert, qui tait alors exaspre par une irritation
farouche, se plut  dfier l'opinion, se promettant, d'ailleurs, d'en
triompher aisment. M. de Camors savait qu'il n'est pas de situation
qu'on ne puisse imposer au monde avec de l'audace et de l'argent.

 dater de cette poque, il reprit nergiquement la suite de sa vie, ses
habitudes, ses travaux, ses penses d'avenir. Madame de Campvallon,
initie  tous ses projets, y ajoutait les siens, et tous deux
s'occuprent d'organiser  l'avance leurs deux existences dsormais
confondues pour toujours. La fortune personnelle de Camors unie  celle
de la marquise ne laissait aucune limite aux fantaisies qui pouvaient
tenter leur imagination. Ils convinrent d'habiter sparment  Paris;
mais le salon de la marquise leur serait commun: leurs deux prestiges y
rayonneraient  la fois, et en feraient un centre social d'une influence
souveraine. La marquise y rgnerait avec la splendeur de sa personne sur
le monde des lettres, des arts et de la politique; Camors y trouverait
des moyens d'action qui ne pouvaient manquer d'acclrer les hautes
destines auxquelles ses talents et son ambition l'appelaient. C'tait
enfin la vie qui leur tait apparue,  l'origine de leur liaison, comme
une sorte d'idal du bonheur humain, celle de deux tres suprieurs se
partageant firement au-dessus de la foule toutes les volupts de la
terre, les ivresses de la passion et les jouissances de l'esprit, les
satisfactions de l'orgueil et les motions de la puissance. L'clat
d'une telle vie serait la vengeance de Camors, et forcerait  d'amers
regrets celles qui avaient os le mconnatre.

Le deuil encore si rcent de la marquise leur commandait cependant
d'ajourner la ralisation de ce rve, s'ils ne voulaient pas heurter
trop violemment la conscience publique. Ils le sentirent, et rsolurent
de voyager pendant quelques mois avant de rentrer  Paris. Le temps qui
se passa dans leurs combinaisons d'avenir et dans les prparatifs de ce
voyage fut pour madame de Campvallon le moment le plus doux de sa vie.
Elle gotait enfin dans sa plnitude une intimit si longtemps trouble,
et dont le charme,  la vrit, tait grand, car son amant, comme pour
lui faire oublier un instant d'abandon, y prodiguait avec les grces
infinies de son esprit les effusions d'une tendresse exalte. Il
apportait en mme temps  ses tudes particulires, comme  leurs
projets communs, une ardeur, un feu qui clatait sur son front, dans ses
yeux, et qui semblait rehausser encore sa virile beaut.

Il lui arrivait souvent, aprs avoir quitt la marquise dans la soire,
de travailler fort tard chez lui, et quelquefois jusqu'au matin. Une
nuit, peu de temps avant le jour qu'ils avaient fix pour leur dpart,
le domestique particulier du comte, qui couchait au-dessous de la
chambre de son matre, entendit un bruit qui l'alarma. Il monta  la
hte et trouva M. de Camors tendu sans mouvement sur le parquet au pied
de sa table de travail. Ce domestique, nomm Daniel, avait toute la
confiance de Camors, et il l'aimait de cette affection singulire que
les natures fortes inspirent souvent  leurs infrieurs. Il envoya
chercher madame de Campvallon. Elle accourut bientt aprs. M. de
Camors, revenu de son vanouissement, mais fort ple, marchait  travers
sa chambre quand elle entra. Il parut contrari de la voir, et gronda
assez vivement son domestique pour son zle malavis. Il avait eu
simplement, dit-il, un de ces vertiges auquel il tait sujet. Madame de
Campvallon se retira presque aussitt, aprs l'avoir suppli de ne plus
se livrer  ces excs de travail.

Quand il vint chez elle le lendemain, elle ne put tre surprise de
l'abattement dont sa physionomie tait empreinte, et qu'elle attribuait
 la secousse qu'il avait prouve dans la nuit; mais, lorsqu'elle lui
parla de leur prochain dpart, elle fut tonne et mme alarme de sa
rponse:

--Diffrons un peu, je vous prie, lui dit-il; je ne me sens pas en tat
de voyager.

Les jours se passrent. Il ne fit plus aucune allusion  ce voyage. Il
tait sombre, silencieux, glacial. L'ardeur active et comme fivreuse
qui avait anim jusque-l sa vie, son langage, ses yeux, tait
brusquement tombe. Un symptme qui inquita la marquise entre tous, ce
fut le dsoeuvrement absolu auquel il s'abandonna. Il la quittait le soir
de bonne heure. Daniel dit  la marquise que le comte ne travaillait pas
et qu'il l'entendait marcher une partie de la nuit. En mme temps, sa
sant s'altrait visiblement.

La marquise se dcida un jour  l'interroger. Comme ils se promenaient
tous deux dans le parc:

--Vous me cachez quelque chose, lui dit-elle. Vous souffrez, mon ami...
qu'avez-vous?

--Je n'ai rien.

--Je vous en prie.

--Je n'ai rien, rpta-t-il avec plus de force.

--Est-ce votre fils que vous regrettez?

--Je ne regrette rien.

Aprs quelques pas faits en silence:

--Quand je pense, reprit-il subitement, qu'il y a quelqu'un au monde qui
m'a trait de lche... car j'entends toujours ce mot-l  mon
oreille!... qui m'a trait de lche... et qui le croit comme il l'a
dit... et qui le croira toujours!... Si c'tait un homme, cela irait
tout seul! mais c'est une femme!

Aprs cette explosion soudaine, il se tut.

--Eh bien, que voulez-vous, que demandez-vous? dit la marquise avec une
sorte d'emportement. Voulez-vous que j'aille lui dire la vrit?... lui
dire que vous tiez prt  la dfendre contre moi?... que vous l'aimez
et que vous me hassez? Si c'est l ce que vous voulez, dites-le!... Je
crois que j'en serais capable, tant cette vie devient impossible!

--Ne m'outragez pas  votre tour, dit-il vivement. Congdiez-moi, si
cela vous plat, mais je n'aime que vous... Ma fiert saigne, voil
tout!... Et je vous donne ma parole que, si jamais vous me faisiez
l'affront d'aller me justifier, je ne reverrais de ma vie ni vous ni
elle!... Embrasse-moi.

Il la pressa contre son coeur, et elle se calma pour quelques heures.

Cependant la maison qu'il avait loue allait cesser d'tre libre, le
propritaire revenant l'habiter. Le milieu de dcembre approchait alors,
et c'tait le moment o la marquise avait l'usage de retourner  Paris.
Elle proposa  M. de Camors de le loger au chteau pendant le peu de
jours qu'ils devaient encore passer  la campagne. Il accepta; mais,
quand elle lui parla de Paris:

--Pourquoi si tt? lui dit-il; ne sommes-nous pas bien l?

Un peu plus tard, elle lui rappela que la session de la Chambre allait
s'ouvrir. Il prtexta sa sant, qu'il sentait atteinte, disait-il, et
voulut envoyer sa dmission de dput. Elle obtint  force de prires
qu'il se contentt de demander un cong.

--Mais vous, ma chre, lui dit-il, je vous condamne l  une triste
existence.

--Avec vous, rpondit-elle, je suis heureuse partout et de tout.

Il n'tait pas vrai qu'elle ft heureuse; mais il tait vrai qu'elle
l'aimait et qu'elle lui tait dvoue. Il n'y avait pas de souffrances
auxquelles elle ne ft rsigne, pas de sacrifices auxquels elle ne ft
prte, si c'tait pour lui. Ds ce moment, la perspective de cette
existence radieuse, de cette souverainet mondaine qu'elle avait tant
rve, qu'elle avait cru toucher de la main, lui chappait. Elle
commenait  pressentir un sombre avenir de solitude, de renoncement, de
larmes secrtes; mais prs de lui la douleur mme tait une fte.

On sait avec quelle rapidit passe la vie pour ceux qui s'ensevelissent
sans distraction dans quelque chagrin profond; les jours sont longs,
mais la suite en est brve et comme insensible. Ce fut ainsi que les
mois, puis les saisons, se succdrent pour la marquise et pour Camors
avec une monotonie qui ne laissait presque aucune trace dans leur
pense. Leurs relations quotidiennes taient marques d'un caractre
invariable: c'tait de la part du comte une courtoisie froide et le plus
souvent silencieuse, de la part de la marquise une tendresse attentive
et une douleur contenue. Chaque jour, ils sortaient  cheval dans la
campagne, tous deux vtus de noir, sympathiques par leur beaut et leur
tristesse, et entours dans le pays d'un respect ml d'effroi.

Vers le commencement de l'hiver suivant, madame de Campvallon prouva de
srieuses inquitudes. Bien que M. de Camors ne se plaignt jamais, il
tait vident que sa sant s'altrait de plus en plus. Une teinte
bistre, presque argileuse, couvrait ses joues amaigries et s'tendait
jusque sur l'mail de ses yeux. La marquise manda, sans l'en prvenir,
son mdecin de Paris. M. de Camors montra quelque humeur en
l'apercevant, et se prta pourtant  la consultation avec sa politesse
ordinaire. Le mdecin reconnut les symptmes d'une hpatite chronique;
il ne vit pas de danger, mais il recommanda une saison  Vichy, quelques
prcautions hyginiques et le repos absolu de l'esprit. Quand la
marquise essaya de proposer  Camors ce voyage  Vichy, il haussa les
paules sans rpondre.

Peu de jours aprs, madame de Campvallon, entrant un matin dans les
curies, vit Medj, la jument favorite de Camors, blanche d'cume,
haletante et  demi fourbue. Le palefrenier expliqua avec embarras
l'tat de cette bte par une promenade que le comte avait faite dans la
matine. La marquise eut recours  Daniel, qui tait devenu pour elle un
confident. Elle le pressa de questions, et il finit par lui avouer que
son matre, depuis quelque temps, tait sorti plusieurs fois le soir 
cheval pour ne rentrer que le matin. Daniel tait dsespr de ces
courses nocturnes, qui, disait-il, fatiguaient beaucoup M. de Camors. Il
finit par confesser  madame de Campvallon que Reuilly tait le but de
ses excursions.

La comtesse de Camors, cdant  des considrations dont le dtail serait
sans intrt, avait continu de rsider  Reuilly depuis que son mari
l'avait abandonne. Reuilly tait  une dizaine de lieues de Campvallon,
bien qu'on pt abrger un peu la route en prenant quelques traverses. M.
de Camors n'hsitait pas  franchir deux fois cette distance dans la
nuit pour se donner l'motion de respirer pendant quelques minutes le
mme air que sa femme et son enfant. Daniel l'avait accompagn une ou
deux fois; mais le comte allait seul le plus souvent. Il laissait le
cheval dans le bois, s'approchait de la maison autant qu'il le pouvait
sans courir le risque d'tre dcouvert, et, se drobant comme un
malfaiteur derrire l'ombre des arbres, il piait les fentres, les
lumires, les bruits, les moindres signes des chres existences dont un
abme ternel le sparait.

La marquise,  demi irrite,  demi effraye d'une bizarrerie qui lui
sembla toucher  la dmence, feignit de l'ignorer; mais ces deux esprits
taient trop habitus  se pntrer l'un l'autre, jour par jour, pour
pouvoir se rien cacher. Il comprit qu'elle tait instruite de sa
faiblesse et ne parut plus se soucier de lui en faire un mystre.

Un soir du mois de juillet, il partit  cheval dans l'aprs-midi et ne
rentra point pour dner. Il arriva dans les bois de Reuilly  la chute
du jour, comme il l'avait prmdit. Il entra dans le jardin avec ses
prcautions accoutumes, et, grce  la connaissance qu'il avait des
usages de la maison, il put approcher sans tre aperu du pavillon o
tait la chambre de la comtesse, qui tait en mme temps celle de son
fils. Cette chambre, par la disposition particulire du logis, tait
leve du ct de la cour  la hauteur d'un entre-sol; mais elle donnait
de plain-pied sur le jardin. Une des fentres tait ouverte  cause de
la chaleur de la soire, M. de Camors, se masquant derrire un des
volets de la persienne qui tait  demi ferm, plongea son regard dans
l'intrieur de la chambre. Il n'avait revu depuis prs de deux ans ni sa
femme, ni son fils, ni madame de Tcle: il les revit l tous les trois.
Madame de Tcle travaillait prs de la chemine: son visage n'avait pas
chang, il avait toujours le mme air de jeunesse; mais ses cheveux
taient uniformment d'une blancheur de neige. Madame de Camors, assise
sur une causeuse, presque en face de la fentre, dshabillait son fils
en changeant gaiement avec lui des questions, des rponses et des
baisers.

L'enfant, sur un signe, s'agenouilla aux pieds de sa mre dans sa lgre
toilette de nuit, et, pendant qu'elle lui tenait les mains jointes dans
les siennes, il commena  voix haute sa prire de chaque soir. Elle lui
soufflait de temps  autre un mot qui lui chappait. Cette prire,
compose d'un petit nombre de phrases  la porte de ce jeune esprit, se
terminait par ces mots: Mon Dieu! soyez bon et misricordieux pour ma
mre, pour ma grand'mre, pour tous les miens, et surtout, mon Dieu!
pour mon pre infortun! Il avait prononc ces paroles avec un peu de
prcipitation enfantine; sur un regard srieux de sa mre, il reprit
aussitt avec une insistance mue, comme un enfant qui rpte une
inflexion de voix qu'on lui a apprise: Et surtout, mon Dieu! pour mon
pre infortun!

M. de Camors se dtourna soudain, s'loigna sans bruit, et sortit du
jardin par l'issue la plus proche. Il passa la nuit dans le bois. Une
ide fixe le tourmentait: il voulait voir son fils, lui parler,
l'embrasser, le presser sur son coeur. Ensuite peu lui importait. Il
s'tait souvenu qu'on avait coutume autrefois de mener l'enfant chaque
matin  la ferme la plus rapproche pour lui faire boire une tasse de
lait. Il esprait qu'on avait conserv cette habitude.

La matine arriva, et bientt l'heure qu'il attendait. Il s'tait
embusqu dans le sentier qui conduisait  la ferme. Il entendit un bruit
de pas, des rires, des cris joyeux, et son fils se montra tout  coup,
courant en avant. C'tait alors un lgant petit garon de cinq  six
ans, d'une mine gracieuse et fire. Quand il aperut M. de Camors au
milieu du sentier, il s'arrta: il hsitait devant ce visage inconnu ou
 demi oubli; mais le sourire tendre, presque suppliant de Camors le
rassura.

--Monsieur! dit-il avec incertitude.

Camors ouvrit ses bras, et, se penchant comme s'il tait prs de
s'agenouiller:

--Venez m'embrasser, je vous en prie! murmura-t-il.

L'enfant s'avanait dj en souriant, quand la femme qui le suivait, et
qui tait son ancienne nourrice, parut soudain.

Elle fit un geste d'effroi.

--Votre pre! dit-elle d'une voix touffe.

 ce mot, l'enfant poussa un cri de terreur, se rejeta violemment en
arrire et se pressa contre cette femme en attachant sur son pre des
yeux pouvants. La nourrice le prit par le bras et l'emmena  la hte.

M. de Camors ne pleura pas. Une contraction affreuse rida les coins de
sa bouche et fit saillir la maigreur de ses joues. Il eut deux ou trois
secousses pareilles  des frissons de fivre. Il passa lentement la main
sur son front, soupira longuement, et partit.

Madame de Campvallon ne connut point cette triste scne; mais elle en
vit les suites, et elle les sentit elle-mme amrement. Le caractre de
M. de Camors, dj si profondment boulevers, devint mconnaissable. Il
n'eut mme plus pour elle la politesse froide qu'il avait garde
jusque-l. Il lui tmoignait une antipathie trange. Il la fuyait. Elle
s'aperut qu'il vitait de lui toucher la main. Ils ne se virent plus
que rarement, la sant de Camors ne lui permettant plus de repas
rguliers.

Ces deux existences dsoles offraient alors, au milieu de l'appareil
presque royal qui les entourait, un spectacle digne de piti. Dans ce
parc magnifique,  travers les riches parterres et les grands vases de
marbre, sous les longues arcades de verdure peuples de statues
blanches, on les voyait tous deux errer sparment comme deux ombres
mornes, se rencontrant quelquefois, ne se parlant jamais.

Un jour, vers la fin de septembre, M. de Camors ne descendit pas de son
appartement. Daniel dit  la marquise qu'il avait donn l'ordre de n'y
laisser pntrer personne.

--Pas mme moi? dit-elle.

Il secoua la tte douloureusement. Elle insista.

--Madame, dit-il, je serais chass.

Le comte persistant dans cette manie de rclusion absolue, elle en fut
rduite ds ce moment aux nouvelles que ce domestique lui donnait chaque
jour. M. de Camors n'tait point alit. Il passait sa vie dans une
rverie sombre, couch sur son divan. Il se levait par intervalles,
crivait quelques lignes, et se recouchait. Sa faiblesse paraissait
grande, quoiqu'il ne se plaignt d'aucune souffrance. Aprs deux ou
trois semaines, la marquise, lisant sur les traits de Daniel une
inquitude plus vive que de coutume, le supplia d'introduire chez son
matre le mdecin du pays, qu'elle fit appeler. Il s'y dcida. La
malheureuse femme, quand le mdecin fut entr dans l'appartement du
comte, se tint contre la porte, coutant avec angoisse. Elle crut
entendre la voix de Camors s'levant avec violence, puis ce bruit
s'apaisa. Le mdecin en sortant lui dit simplement:

--Madame, son tat me parat grave, mais non dsespr... Je n'ai pas
voulu le presser aujourd'hui... il m'a permis de revenir demain.

Dans la nuit qui suivit, vers deux heures, madame de Campvallon entendit
qu'on l'appelait: elle reconnut la voix de Daniel. Elle se leva
aussitt, jeta une manie sur elle, et le fit entrer:

--Madame, dit-il, M. le comte vous demande.

Et il fondit en larmes.

--Mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Venez, madame, il faut vous hter.

Elle l'accompagna aussitt.

Ds qu'elle eut mis le pied dans la chambre, elle ne put s'y tromper. La
mort tait l. puise par la douleur, cette existence si pleine, si
fire, si puissante, allait finir. La tte de Camors, renverse sur les
oreillers, semblait avoir dj une immobilit funbre. Ses beaux traits,
accentus par la souffrance, prenaient le relief rigide de la sculpture.
Son oeil seul vivait encore, et la regardait. Elle s'approcha  la hte,
et voulut saisir la main qui flottait sur le drap. Il la retira. Elle
eut un gmissement dsespr. Il la regardait toujours fixement. Elle
crut voir qu'il essayait de parler et qu'il ne le pouvait plus; mais ses
yeux parlaient. Ils lui adressaient quelque recommandation  la fois
imprieuse et suppliante qu'elle comprit sans doute, car elle dit tout
haut, avec un accent plein de douleur et de tendresse:

--Je vous le promets!

Il parut faire un effort douloureux, et son regard dsigna une grande
lettre cachete qui tait pose sur le lit; elle la prit, et lut sur
l'enveloppe: Pour mon fils.

--Je vous le promets! dit-elle encore en tombant sur ses genoux et en
inondant le drap de ses larmes.

Il souleva alors sa main vers elle.

--Merci! lui dit-elle.

Et, ses pleurs redoublant, elle posa ses lvres sur cette main dj
froide. Quand elle redressa la tte, elle vit dans la mme minute les
yeux de M. de Camors se mouiller faiblement, rouler tout  coup comme
gars, puis s'teindre. Elle poussa un cri, se jeta sur le lit, et
baisa follement ces yeux encore ouverts, mais qui ne la voyaient plus.

Ainsi mourut cet homme qui fut sans doute un grand coupable, mais qui
pourtant fut un homme.








End of Project Gutenberg's Monsieur de Camors -- Complet, by Octave Feuillet

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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