The Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (2/9), by 
Pierre-Louis Ginguen

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Title: Histoire littraire d'Italie (2/9)

Author: Pierre-Louis Ginguen

Editor: Pierre-Claude-Franois Daunou

Release Date: March 14, 2010 [EBook #31636]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE.

MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIRE, N 27.




HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE,

PAR P.L. GINGUEN,DE L'INSTITUT DE FRANCE.

SECONDE DITION,
REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
ORNE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
PAR M. DAUNOU.


TOME SECOND.


A PARIS,
CHEZ L.G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, N. 3.

M. DCCC. XXIV.




PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE VIII.

SUITE DU DANTE.

_Analyse de la Divina Commedia_.




SECTION PREMIRE.

_Plan gnral du pome; Invention; Sources o le Dante a pu puiser_.


L'invention est la premire des qualits potiques: le premier rang
parmi les potes est unanimement accord aux inventeurs. Mais en
convenant de cette vrit, est-on toujours bien sr de s'entendre? La
posie a t cultive dans toutes les langues. Toutes ont eu de grands
potes; quels sont parmi eux les vritables inventeurs? Quels sont ceux
qui ont cr de nouvelles machines potiques, fait mouvoir de nouveaux
ressorts, ouvert  l'imagination un nouveau champ, et fray des routes
nouvelles? A la tte des anciens, Homre se prsente le premier, et si
loin devant tous les autres, qu'on peut dire mme qu'il se prsente
seul. Dans l'antiquit grecque, il eut des imitateurs, et n'eut point de
rivaux. Il n'en eut point dans l'antiquit latine, si l'on excepte un
seul pote, qui encore emprunta de lui les agents suprieurs de sa fable
et les ressorts de son merveilleux. La posie, jusqu' l'extinction
totale des lettres, vcut des inventions mythologiques d'Homre, et n'y
ajouta presque rien. A la renaissance des tudes, elle balbutia quelque
temps, n'osant en quelque sorte rien inventer, parce qu'elle n'avait pas
une langue pour exprimer ses inventions. Dante parut enfin; il parut
vingt-deux sicles aprs Homre[1]; et le premier depuis ce crateur de
la posie antique, il cra une nouvelle machine potique, une posie
nouvelle. Il n'y a sans doute aucune comparaison  faire entre
l'_Iliade_ et la _Divina Commedia_; mais c'est prcisment parce qu'il
n'y a aucun rapport entre les deux pomes qu'il y en a un grand entre
les deux potes, celui de l'invention potique et du gnie crateur. Un
parallle entre eux serait le sujet d'un ouvrage; et ce n'est point cet
ouvrage que je veux faire. Je me bornerai  les observer comme
inventeurs, ou plutt  considrer de quels lments se composrent
leurs inventions.

[Note 1: On croit communment qu'Homre vivait 900 ans avant J.-C.]

Long-temps avant Homre, des figures et des symboles imagins pour
exprimer les phnomnes du ciel et de la nature, avaient t
personnifis et difis. Dsormais inintelligibles dans leur sens
primitif, ils avaient cess d'tre l'objet d'une tude, pour devenir
l'objet d'un culte. Ils remplissaient l'Olympe, couvraient la terre,
prsidaient aux lments et aux saisons, aux fleuves et aux forts, aux
moissons, aux fleurs et aux fruits. Des hommes, d'un gnie suprieur 
ces temps grossiers et barbares, s'taient empars de ces croyances
populaires, pour frapper l'imagination des autres hommes et les porter 
la vertu. Orphe, Linus, Muse chantrent ces Dieux, et furent presque
diviniss eux-mmes pour la beaut de leurs chants. D'autres avaient
racont dans leurs vers les exploits des premiers hros. La matire
potique existait; il ne manquait plus qu'un grand pote qui en
rassemblt les lments pars, et dont la tte puissante, combinant les
faits des hros avec ceux des tres surnaturels, embrassant  la fois
l'Olympe et la terre, st diriger vers un but unique tant d'agents
divers, et les faire concourir tous  une action, intressante pour un
seul pays, par son objet particulier, et pour tous, par la peinture des
sentiments et des passions: ce pote fut Homre. Je ne sais s'il faut
croire, avec des critiques philosophes[2], qu'il voulut reprsenter dans
ses deux fables la vie humaine toute entire; dans l'_Iliade_, les
affaires publiques et la vie politique; dans l'_Odysse_, les affaires
domestiques et la vie prive; dans le premier pome, la vie active, et
la contemplative dans le second; dans l'un, l'art de la guerre et celui
du gouvernement; dans l'autre, les caractres de pre, de mre, de fils,
de serviteur, et tous les soins de la famille; en un mot, si l'on doit
admettre que dans ces deux actions gnrales, et dans chacune des
actions particulires qui y concourent, Homre se proposa de donner aux
hommes des leons de morale, et de leur prsenter des exemples  suivre
et  fuir; mais ce qui est certain, c'est que l'_Iliade_ entire a ce
caractre politique et guerrier; l'_Odysse_, cet intrt tir des
affections domestiques; c'est que les enseignements de la philosophie
dcoulent en quelque sorte de toutes les parties de ces deux grands
ouvrages. Enfin, il est vident qu'Homre, soit de dessein form, soit
par l'instinct seul de son gnie, runit dans ses pomes les croyances
adoptes de son temps, les faits clbres qui intressaient sa nation et
qui avaient fix l'attention des hommes, et les opinions philosophiques,
fruits des mditations des anciens sages.

[Note 2: Gravina, _Della ragion potica_, l. I, c. XVI.]

C'est aussi ce que fit Dante; mais avec quelle diffrence dans les
temps, dans les vnements publics, dans les croyances, dans les maximes
de la morale! Une barbarie plus froce que celle des premiers sicles de
la Grce, avait couvert l'Europe; on en sortait  peine, ou plutt elle
rgnait encore. Il n'y avait point eu, entre elle et le pote, des
sicles hroques qui laissassent de grands souvenirs, qui pussent
fournir  la posie des peintures de moeurs touchantes, des rcits
d'exploits et de travaux entrepris pour le bonheur des hommes, ou de
grands actes de dvouement et de vertu. Ceux de ces vnements qui
pouvaient,  certains gards, avoir ce caractre n'avaient point encore
acquis par l'loignement l'espce d'optique qui efface les petits
dtails et ne fait briller que les grands objets. Les querelles entre le
Sacerdoce et l'Empire, les Gibelins et les Guelfes, les Blancs et les
Noirs, c'tait l tout ce qui, en Italie, occupait les esprits, parce
que c'tait ce qui touchait  tous les intrts, disposait des fortunes
et presque de l'existence de tous. Dante, plus qu'aucun autre,
personnellement compromis dans ces troubles, devenu Gibelin passionn,
en devenant victime d'une faction forme dans le parti des Guelfes, ne
pouvait, lorsqu'il conut et surtout lorsqu'il excuta le plan de son
pome, voir d'autres faits publics  y placer que ceux de ces querelles
et de ces guerres.

Des croyances abstraites, et peu faites pour frapper l'imagination et
les sens; tristes, et qui, selon l'expression trs-juste de Boileau,

       D'ornements gays ne sont point susceptibles;

terribles, comme il le dit encore, et qui tenaient les esprits fixs
presque toujours sur des images de supplices, d'pouvante et de
dsespoir, avaient pris la place des ingnieuses et potiques fictions
de la Mythologie. Ces croyances taient devenues l'objet d'une science
subtile et complique, o notre pote avait le malheur d'tre si habile,
qu'il y avait obtenu la palme dans l'universit mme qui l'emportait sur
toutes les autres. La morale des premiers sicles de la philosophie, ni
celle des premiers sicles du christianisme, la morale d'Homre, ni
celle de l'Evangile n'existaient plus; des pratiques superstitieuses, de
vtilleuses momeries, qui ne pouvaient tre ni la source ni l'expression
d'aucune vertu grande et utile, et qui par l'abus des pardons et des
indulgences s'accordaient avec tous les vices, tenaient lieu de toutes
les vertus.

C'est dans de telles circonstances, c'est avec ces matriaux si
diffrents de ceux qu'avait employs le prince des potes, que Dante
conut le dessein d'lever un monument qui frappe l'imagination par sa
hardiesse, et l'tonne par sa grandeur. Des terreurs qui redoublaient
surtout  la fin de chaque sicle, comme s'il pouvait y avoir des
sicles et des divisions de temps dans la pense de l'ternel,
prsageaient au monde une fin prochaine et un dernier jugement. Les
missionnaires intresss qui prchaient cette catastrophe la
reprsentaient comme imminente, pour acclrer et pour grossir les dons
qui pouvaient la rendre moins redoutable aux donataires. Au milieu des
rvolutions et des agitations de la vie prsente, les esprits se
portaient avec frayeur vers cette vie future dont on ne cessait de les
entretenir. C'est cette vie future que le pote entreprit de peindre:
sr de remuer toutes les mes par des tableaux dont l'original tait
empreint dans toutes les imaginations, il voulut les frapper par des
formes varies et terribles de supplices sans fin et sans esprance, par
des peines non moins douloureuses, mais que l'espoir pouvait adoucir;
enfin par les jouissances d'un bonheur au-dessus de toute expression,
comme  l'abri de tout revers. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis
s'offrirent  lui comme trois grands thtres o il pouvait exposer et
en quelque sorte personnifier tous les dogmes, faire agir tous les vices
et toutes les vertus, punir les uns, rcompenser les autres, placer au
gr de ses passions ses amis et ses ennemis, et distribuer au gr de son
gnie tous les tres surnaturels et tous les objets de la nature.

Mais comment se transportera-t-il sur ces trois thtres pour y voir
lui-mme ce qu'il veut reprsenter? Les visions taient  la mode; son
matre, _Brunetto Latini_, avait employ ce moyen avec succs, et c'est
ici le moment de faire connatre l'usage qu'il en avait fait. Son
_Tesoretto_ est cit dans tous les livres qui traitent de la littrature
et de la posie italienne; mais aucun n'a donn la moindre ide de ce
qu'il contient[3]. Nous avons vu prcdemment que Tiraboschi lui-mme
s'est tromp en ne l'annonant que comme un Trait des vertus et des
vices et comme un abrg du grand _Trsor_. Un coup-d'oeil rapide nous
apprendra que c'tait autre chose, et qu'il est au moins possible que le
Dante en ait profit.

[Note 3: J'ai observ dans le chapitre prcdent qu'il fallait en
excepter M. Corniani, le dernier qui ait crit sur l'Histoire littraire
d'Italie; mais l'ide qu'il donne du _Tesoretto_ est trs-succinte; et
ce n'est que par une seule phrase qu'il reconnat la possibilit du
parti que Dante en avait pu tirer. Voyez que j'ai dit  ce sujet, t. I,
p. 490, note (2).]

_Brunetto Latini_, qui tait Guelfe, raconte qu'aprs la dfaite et
l'exil des Gibelins la commune de Florence l'avait envoy en ambassade
auprs du roi d'Espagne. Son message fait, il s'en retournait par la
Navarre, lorsqu'il apprend qu'aprs de nouveaux troubles les Guelfes ont
t bannis  leur tour. La douleur que lui cause cette nouvelle est si
forte qu'il perd son chemin _et s'gare dans une fort_[4]. Il revient
 lui, et parvenu au pied des montagnes, il voit une troupe innombrable
d'animaux de toute espce, hommes, femmes, btes, serpents, oiseaux,
poissons, et une grande quantit de fleurs, d'herbes, de fruits, de
pierres prcieuses, de perles et d'autres objets. Il les voit tous
obir, finir et recommencer, engendrer et mourir, selon l'ordre qu'ils
reoivent d'une femme qui parat tantt toucher le ciel, et s'en servir
comme d'un voile; tantt s'tendre en surface, au point qu'elle semble
tenir le monde entier dans ses bras. Il ose se prsenter  elle, et lui
demander qui elle est: c'est la Nature. Elle lui dit qu'elle commande 
tous les tres; mais qu'elle obit elle-mme  Dieu qui l'a cre, et
qu'elle ne fait que transmettre et faire excuter ses ordres. Elle lui
explique les mystres de la cration et de la reproduction; elle passe 
la chute des anges et  celle de l'homme, source de tous les maux de la
race humaine; elle tire de l des considrations morales et des rgles
de conduite: elle quitte enfin le voyageur aprs lui avoir indiqu le
chemin qu'il doit suivre, la fort dans laquelle il faut qu'il
s'engage, et les routes qu'il y doit tenir; dans l'une, il trouvera la
Philosophie et les vertus ses soeurs; dans l'autre, les vices qui lui
sont contraires; dans une troisime, le dieu d'amour avec sa cour, ses
attributs et ses armes. La Nature disparat; _Brunetto_ suit son
chemin[5], et trouve en effet tout ce qu'elle lui avait annonc. Dans le
sjour changeant et mobile qu'habite l'amour, _il rencontre Ovide_, qui
rassemblait les lois de ce dieu, et les mettait en vers[6]. Il
s'entretient quelques moments avec lui, et veut ensuite quitter ce lieu;
mais il s'y sent comme attach malgr lui, et ne serait pas venu  bout
d'en sortir, _si Ovide ne lui et fait trouver son chemin_[7]. Plus loin
et dans un des derniers fragments de l'ouvrage, il rencontre aussi
Ptolome, l'ancien astronome[8], qui commence  l'instruire.

[Note 4:

       _Pensando a capo chino,
       Perdei il gran camino,
       Et tenni alla traversa
       D'una selva diversa_.

                    Tesoretto.]

[Note 5:

       _Or va mastro Brunetto
       Per un sentieri stretto
       Cercando di vedere
       E toccare e sapere
       Cio' che gli  destinato_, etc.]

[Note 6:

       _Vidi Ovidio maggiore
       Che gli atti dell'amore
       Che son cos diversi
       Rassembra e mette in versi_.]

[Note 7:

       _Ch'io v'era si invescato
       Che gia da nullo lato
       Potea mover passo.
       Cos fui giunto lasso_
       _E messo in mala parte;
       Ma Ovidio per arte
       Mi diede maestria
       Si ch'io trovai la via_, etc.]

[Note 8:

       _Or mi volsi di canto
       E vidi un bianco manto:
       Et io guardai pi fiso
       E vidi un bianco viso
       Con una barba grande
       Che su 'l petto si spande.

       Li domandai del nome,
       E chi egli era, e come
       Si stava si soletto
       Senza niun ricetto.

       Cola dove fue nato
       Fu Tolomeo chiamato
       Mastro di strolomia[A]
       E di filosofia_, etc.]

[Note A: Pour _Astronomia_.]

Voil donc une vision du pote, une description de lieux et d'objets
fantastiques, un garement dans une fort, une peinture idale de vertus
et de vices; la rencontre d'un ancien pote latin qui sert de guide au
pote moderne, et celle d'un ancien astronome qui lui explique les
phnomnes du ciel; et voil peut-tre aussi le premier germe de la
conception du pome du Dante, ou du moins de l'ide gnrale dans
laquelle il jeta et fondit en quelque sorte ses trois ides
particulires du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer[9]. Il aura une
vision comme son matre; il s'garera _dans une fort_, dans des lieux
dserts et sauvages, d'o il se trouvera transport en ide partout o
l'exigera son plan, et o le voudra son gnie. Il lui faut un guide:
Ovide en avait servi  _Brunetto_; dans un sujet plus grand, il choisira
un plus grand pote, celui qui tait l'objet continuel de ses tudes, et
dont il ne se sparait jamais. Il choisira Virgile,  qui la descente
d'Ene aux enfers donne d'ailleurs pour l'y conduire une convenance de
plus. Mais s'il est permis de feindre que Virgile peut pntrer dans les
lieux de peines et de supplices, son titre de Paen l'exclut du lieu des
rcompenses. Une autre guide y conduira le voyageur. Lorsque dans un de
ses premiers crits[10] il avait consacr le souvenir de Batrix, objet
de son premier amour; il avait promis, il s'tait promis  lui-mme de
dire d'elle _des choses qui n'avaient jamais t dites d'une femme_. Le
temps est venu d'acquitter sa promesse. Ce sera Batrix qui le conduira
dans le sjour de gloire, et qui lui en expliquera les phnomnes
mystrieux.

[Note 9: On nous a donn dans le _Publiciste_, 30 juillet 1809, des
renseignements _sur l'origine du pome du Dante_, tirs d'un journal
allemand intitul _Morgenblatt_, d'aprs lesquels ce serait dans une
source trs-diffrente que le Dante aurait puis. On y annonce qu'un
abb du Mont-Cassin, nomm Joseph _Costanzo_, a rcemment dcouvert
qu'un certain Albric, moine du mme monastre, eut une vision qu'il eut
soin d'crire, et pendant laquelle il se crut conduit par saint Pierre,
assist de deux anges et d'une colombe, en Enfer et en Purgatoire, d'o
il fut transport dans les sept cieux et dans le Paradis. D'autres
documents, dit-on, prouvent que cet Albric fut reu moine au
Mont-Cassin en 1123, par l'abb Gerardo, et que, par ordre d'un autre
abb, un diacre alors clbre sous le nom de Paolo rdigea de nouveau la
vision d'Albric. On ajoute que le manuscrit du diacre Paolo existe, et
que sa date ne peut tomber qu'entre les annes 1159 et 1181. Albric,
qu'il ne faut pas confondre avec un autre Albric, son contemporain,
aussi moine du Mont-Cassin, et de plus cardinal, a comme lui un article
dans les _Scrittori Italiani_ du comte Mazzuchelli. On y trouve tous ces
faits, si ce n'est qu'au lieu d'un nomm Paul, c'est un nomm Pierre
diacre, qui retoucha la _vision_ d'Albric. C'est de celui-ci que la
chronique d'Ostie dit positivement: _Visionem Alberici monaci
Cassinensis corruptam emendavit_. Pierre diacre n'est pas tout--fait
inconnu dans l'histoire littraire de ce temps: il est auteur du livre
_De Viris illustribus Cassinensibus_, cit dans le mme article du
_Publiciste_, et qui a t publi, avec de savantes notes, par l'abb
Mari. Enfin, selon Mazzuchelli, il existe un exemplaire du livre
d'Albric, _De visione sua_, dans la Bibliothque de la Sapience  Rome.
Le pre Joseph _Costanzo_ n'a donc pas eu beaucoup de peine  faire sa
dcouverte: il faudrait avoir sous les yeux l'ouvrage dans lequel il
l'annonce, et qui parat avoir t publi  Rome au commencement de ce
sicle; ne l'ayant pas, ne connaissant tous ces faits que par un journal
franais qui les a tirs d'un journal allemand, qui les tirait lui-mme
d'une lettre crite par un professeur italien, on doit s'abstenir de
juger. Le journaliste franais, le seul que je puisse citer, allgue
plusieurs ressemblances entre la vision d'Albric et le pome du Dante:
il y en a de frappantes; je ne sais seulement o il a pu voir que
l'_aigle qui transporte le pote aux portes du Purgatoire est une
colombe chez le moine_. Il n'est pas du tout question d'aigle dans le
passage que fait le Dante de l'Enfer au Purgatoire, et il arrive  cette
seconde partie de son voyage par de tout autres moyens. Je n'ai jamais
vu non plus de fort dans le vingt-troisime chant de l'_Enfer_. Mais,
demandera-t-on, comment le Dante eut-il connaissance de cette vision
pour l'imiter? La notice rpond que l'on conserve  Florence, dans la
Bibliothque Laurentienne, un manuscrit du Dante enrichi de notes par le
savant Bandini; que d'aprs ces notes, le Dante avait fait deux fois le
voyage de Naples avant son exil, et que dans ces voyages il dut entendre
parler de la vision d'Albric, qui tait sans doute connue dans le pays,
puisque des artistes en empruntaient des sujets de tableaux, comme le
prouve un vieux tableau situ, dit-on, dans l'glise de Frossa. _Il est
mme vraisemblable que cette vision lui fut communique  l'abbaye mme
du Mont-Cassin, car on trouve dans le vingt-deuxime chant de son pome
un passage qui prouve qu'il la visita_. J'ignore si cette conjecture est
due au chanoine Bandini, ou  l'auteur italien de la lettre, ou  celui
du journal allemand ou enfin au journaliste franais; mais ce qu'il y a
de certain, c'est que, dans le vingt-deuxime chant de l'_Enfer_, il n'y
a rien et ne peut rien y avoir qui ait rapport  une visite au
Mont-Cassin. Quant au double voyage  Naples, ce serait un fait d'autant
plus intressant  claircir, qu'il n'en est rien dit dans aucune des
Vies du Dante publies jusqu' prsent, depuis celle qu'crivit Boccace
qui avait sjourn lui-mme assez long-temps  Naples et qui n'aurait pu
ignorer ce voyage, jusqu'aux excellents Mmoires de Pelli, qui a mis
tant de soin et une critique si claire dans ses recherches. L'autorit
de Bandini est trs-respectable, mais il faudrait voir soi-mme les
notes de lui que l'on cite, ou en avoir une copie authentique. Ce fait
vaut la peine d'tre vrifi, et j'espre qu'il le sera.]

[Note 10: Dans la _Vita nuova_. Voyez ce qui en a t dit, t. I, p.
466.]

A mesure que dans cette tte forte un si vaste plan se dveloppe, les
richesses de la posie viennent s'y placer comme d'elles-mmes; les
beauts qui naissent du sujet l'enflamment, et les difficults
l'irritent sans l'arrter; il s'en offre cependant une qui dut sembler
d'abord invincible. Comment ces trois parties si diffrentes
formeront-elles un seul tout! Comment dans un seul difice les ordonner
toutes trois ensemble? Comment passer de l'une  l'autre? Aura-t-il
trois visions? Et s'il n'en a qu'une, comme la raison et cet instinct
naturel du got qui en prcde les rgles paraissent l'exiger, comment,
dans un seul voyage, parcourra-t-il l'Enfer, le Purgatoire et le
Paradis? Comment d'ailleurs, dans ces trois enceintes de douleurs et de
flicits, pourra-t-il graduer sans confusion, selon les mrites, et
l'infortune et le bonheur? Ces obstacles taient grands, et tels
peut-tre qu'il les faut au gnie pour qu'il exerce toute sa force.
Celui du Dante y trouva l'ide de la machine potique la plus
extraordinaire et de l'ordonnance la plus neuve et la plus hardie.

Aprs des fictions, des allgories et des descriptions prparatoires, il
arrive avec son guide  l'entre d'un cercle immense, o dj commencent
les supplices; de ce cercle ils descendent dans un second plus petit, de
celui-ci dans un troisime, et ainsi jusqu' neuf cercles, dont le
dernier est le plus troit. Chaque cercle est partag en plusieurs
divisions, que le pote appelle _bolge_, cavits, ou fosses, o les
tourments varient comme les crimes, et augmentent d'intensit 
proportion que le diamtre du cercle se rtrcit. Parvenus au dernier
cercle, et comme au fond de cet immense et terrible entonnoir, ils
rencontrent Lucifer, qui est enchan l, au centre de la terre et comme
 la base de l'Enfer. Ils se servent de lui pour en sortir. A l'instant
o ils arrivent au point central de la terre, ils tournent sur
eux-mmes; leur tte s'lve vers un autre hmisphre, et ils continuent
de monter jusqu' ce qu'ils voient paratre d'autres cieux.

Ils arrivent au pied d'une montagne qu'ils commencent  gravir; ils
montent jusqu' une certaine hauteur, o se trouve l'entre du
Purgatoire, divis en degrs ascendants comme l'Enfer en degrs
contraires. Dans chacun, ils voient des pcheurs qui expient leurs
fautes et qui attendent leur dlivrance. Chaque cercle ou degr est le
lieu d'expiation d'un pch mortel; et comme on compte sept de ces
pchs, il y a sept cercles qui leur correspondent. Au-del du
septime, la montagne s'lve encore jusqu' ce que, sur son sommet, on
trouve le Paradis terrestre. C'est l que Virgile est oblig de quitter
son lve et de le livrer  lui-mme. Dante n'y reste pas long-temps.
Batrix descend du ciel, vient au-devant de lui, et lui ayant fait subir
quelques preuves expiatoires, l'introduit dans le sjour cleste. Elle
parcourt avec lui les cieux des sept plantes, s'lve jusqu'
l'empire, et le conduit au pied du trne de l'ternel, aprs avoir,
dans chaque degr, rpondu  ses questions, clairci ses doutes, et lui
avoir expliqu les difficults les plus embarassantes de la thologie et
ses plus secrets mystres, avec toute la clart que ces matires peuvent
permettre, avec une posie de style qui se soutient toujours, et une
orthodoxie  laquelle les docteurs les plus difficiles n'ont jamais rien
pu reprocher.

Telle est cette immense machine dans laquelle on ne sait ce qu'on doit
admirer le plus, ou l'audace du premier dessin, ou la fermet du pinceau
qui, dans un tableau si vaste, ne parat pas s'tre repos un seul
instant. trange et admirable entreprise, s'crie un homme d'esprit[11]
qui n'avait pas celui qu'il fallait pour traduire le Dante, mais qui
avait une tte assez forte pour comprendre et pour admirer un pareil
plan! Entreprise trange sans doute, et admirable dans l'ensemble de
ses trois grandes divisions! Il reste  voir si elle l'est autant dans
l'excution particulire de chaque partie, et  considrer ce qu'au
travers des vices du temps, de ceux du sujet et de ceux de son propre
gnie, un grand pote a pu y rpandre de peintures varies, de richesses
et de beauts.

[Note 11: Rivarol.]

L'ide mlancolique d'une seconde vie o sont punis les crimes de la
premire, se trouve dans toutes les religions, d'o elle a pass dans
toutes les posies. Une crmonie funbre de l'antique gypte donna en
quelque sorte un corps  cette ide, et fournit aux reprsentations qui
se pratiquaient dans les Mystres, le lac, le fleuve, la barque, le
nocher, les juges et le jugement des morts. Homre s'empara de cette
croyance comme de toutes les autres. Il plaa dans l'_Odysse_[12] la
premire descente aux Enfers, qui ait pu donner au Dante l'ide de la
sienne. Ulysse, instruit par Circ, va chez les Cimmriens, o tait
l'entre de ces lieux de tnbres, pour consulter l'ombre de Tirsias
sur ce qui lui reste  faire avant de rentrer dans sa patrie. Ds qu'il
a fait les sacrifices et pratiqu les crmonies de l'vocation, une
foule d'ombres accourt du fond de l'rbe. On y voit confondus les
pouses, les jeunes gens, les vieillards, les jeunes filles, les
guerriers. Cette foule carte, Tirsias parat, et donne  Ulysse les
conseils qu'il lui demandait. Il indique aussi au roi d'Ithaque les
moyens d'appeler  lui d'autres ombres, et de recevoir d'elles des
instructions sur le pass qu'il ignore et des directions pour l'avenir.
C'est alors qu'il voit apparatre sa vnrable mre Anticle, et qu'il
s'entretient avec elle. Aprs cette ombre, viennent celles des plus
clbres hrones. Les hros paraissent ensuite, les ombres d'Agamemnon
et d'Achille rpondent aux questions d'Ulysse, et l'interrogent  leur
tour. Le seul Ajax garde un silence obstin devant celui qui avait t
cause de sa mort; et tous les sicles ont admir cet loquent silence.
Ulysse en poursuivant Ajax pour tcher de le flchir, aperoit dans les
Enfers Minos jugeant les ombres sur son trne, et les supplices de
quelques fameux coupables, Titye, Tantale et Sysiphe.

[Note 12: L. XI.]

Virgile, en empruntant  Homre, cet pisode, y ajouta ce que la fable
avait acquis depuis ces anciens temps, ce que la philosophie
platonicienne y pouvait mler de sduisant pour l'imagination, et ce qui
pouvait intresser les Romains et flatter Auguste. ne conduit par la
Sybille pntre avec elle dans les Enfers. Des monstres, des fantmes
horribles semblent en dfendre l'entre; le deuil, les soucis vengeurs,
les ples maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim qui
conseille le crime, la pauvret honteuse, la mort, le travail, le
sommeil, frre de la mort, les joies criminelles, la guerre meurtrire,
les Eumnides sur leurs lits de fer, la Discorde aux crins de
couleuvres, et d'autres monstres encore, forment cette garde terrible;
mais ce ne sont que des fantmes. ne, sans en tre effray, parvint
aux bords du Styx. Les ombres des morts qui n'ont point reu la
spulture y errent en foule et ne peuvent le passer. Le vieux nocher
Caron prend dans sa barque ne et la Sybille, et les conduit  l'autre
bord.

Les mes des enfants, morts  l'entre mme de la vie, et celles des
hommes injustement condamns au supplice, se prsentent  eux les
premires. Minos juge les morts cits devant son tribunal. Ceux qui se
sont tus eux-mmes voudraient remonter  la vie; ceux dont un amour
malheureux a caus la mort errent tristement dans une fort de myrtes.
ne y aperoit Didon; il voit sa blessure rcente; il lui parle en
versant des larmes; mais elle garde devant lui le mme silence qu'Ajax
devant Ulysse. C'est ainsi que le gnie imite, et qu'il sait
s'approprier les inventions du gnie. Les hros viennent aprs les
hrones. L'ombre sanglante et horriblement mutile de Diphobus, fils
de Priam, arrte ne quelques instants; mais la Sybille le presse de
marcher vers l'Elyse. En passant devant l'entre du Tartare elle lui en
dvoile les affreux secrets, et lui explique les supplices des grands
coupables, de l'impie Salmone, de Titye, dont un vautour dchire le
coeur, des Lapithes, d'Ixion, de Pirithos, qui voient un norme rocher
toujours suspendu sur leur tte; les mauvais frres, les parricides, les
patrons qui ont tromp leurs clients, les avares, les adultres, ceux
qui ont port les armes contre leur patrie, ceux qui l'ont vendue, ou
qui ont port et rapport des lois  prix d'argent, les pres qui ont
souill le lit de leur fille, subissent diffrentes peines, roulent des
rochers, ou sont attachs  des roues. Thse, ravisseur de Proserpine,
sera ternellement assis; Phlgyas, qui brla le temple de Delphes,
instruit les hommes par son supplice  ne pas mpriser les dieux.

Faut-il encore aller chercher bien loin o Dante a pris l'ide de son
Enfer? Avait-il besoin, comme l'ont cru des auteurs mme italiens, d'un
Fabliau franais de Raoul de Houdan, ou _du Jongleur qui va en Enfer_,
ou de tout autre conte moderne pour s'y transporter par la pense, quand
il pouvait y descendre sur les pas d'Homre et de Virgile? Le premier de
ces fabliaux est misrable, et mrite peu qu'on s'y arrte[13]. L'auteur
songe qu'il fait un plerinage en Enfer. Il entre, et trouve les tables
servies. Le roi d'Enfer invite le voyageur  la sienne, dne gament, et
vers la fin du repas fait apporter son grand livre noir, o sont crits
tous les pchs faits ou  faire, et les noms de tous les pcheurs. Le
plerin ne manque pas d'y trouver ceux des mntriers ses confrres. Ce
que cette satire prouve le mieux, c'est que dans ces bons sicles o
l'on ne parlait que de l'Enfer et du Diable, o c'taient en quelque
sorte la loi et les prophtes, c'tait aussi un sujet de contes
plaisants, dont on riait comme des autres, et que ce frein si vant des
passions devait les retenir faiblement, puisqu'on s'en faisait un jeu.

[Note 13: V. Fabliaux ou Contes du XII et du XIIIe sicle, traduits
par le Grand d'Aussy, t. II, p. 17, d. de 1779, in 8. Ce Fabliau y est
intitul _le Songe d'Enfer_ alias _le Chemin d'Enfer_. Il est parmi les
manuscrits de la Bibliothque Impriale, N 7615, in-4. Ce manuscrit a
appartenu au prsident Fauchet qui le cite; il est charg d'observations
de sa main.]

_Le Jongleur qui va en Enfer_ le prouve mieux encore[14]. Ce jongleur y
est emport aprs sa mort par un petit diable encore novice. Lucifer,
assis sur son trne passe en revue ceux que chacun des diables lui
apporte, prtres, vques, abbs, et moines, et les fait jeter dans sa
chaudire. Il charge le jongleur d'entretenir le feu qui la fait
bouillir. Un jour qu'avec tous ses suppts il va faire une battue
gnrale sur la terre, saint Pierre, qui guettait ce moment, se dguise,
prend une longue barbe noire et des moustaches, descend en enfer, et
propose au jongleur une partie de dez. Il lui montre une bourse remplie
d'or. Le jongleur voudrait jouer; mais il n'a pas le sou. Pierre
l'engage  jouer des mes contre son or. Aprs quelque rsistance, la
passion du jeu l'emporte; il joue quelques damns, les perd, double,
triple son jeu, perd toujours, se fche contre Pierre, qui continue de
jouer avec le mme bonheur; car, dit l'auteur, heureusement pour les
damns, leur sort tait entre les mains d'un homme  miracles. Enfin,
dans un grand va-tout, le jongleur perd toute sa chaudire, larrons,
moines, catins, chevaliers, prtres et vilains, chanoines et
chanoinesses; Pierre s'en empare lestement, et part avec eux pour le
Paradis[15]. Voil sans doute un beau miracle, et pour des malheureux
damns un joli moyen de salut! C'est se moquer que de croire qu'un
esprit aussi grave que celui de Dante ait pu s'arrter un instant  de
pareilles balivernes; les auteurs italiens qui l'ont pens ne
connaissaient vraisemblablement de ces Fabliaux que les titres.

[Note 14: Le Grand d'Aussy a traduit ce Fabliau sous ce titre, dans
son tome II, in-8. p. 36. Il est intitul dans les manuscrits, et dans
l'dition donne par Barbazan, _de St. Pierre et du Jougleor_. On le
trouve dans celle de M. Mon, Paris, 1808, 4-vol. in-8., vol III, p.
282. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothque Impriale, Nos. 7218
et 1836, in-f., de l'abbaye de St.-Germain.]

[Note 15: Ibid, p. 36.]

Il n'en est peut-tre pas de mme du Puits et du Purgatoire de saint
Patrice, pisode d'un vieux roman, d'o Fontanini et d'autres
critiques[16] pensent que notre pote a pu tirer l'ide de la forme de
son Enfer. Ce roman est intitul _Guerino il Meschino_, Gurin le
malheureux ou le misrable; la fable du puits de saint Patrice, tire
des lgendes du temps, y forme un long pisode[17]. Ce Puits tait situ
dans une petite le au milieu d'un lac,  deux lieues de Dungal en
Irlande. Gurin y descend, et voit toutes les merveilles que la
superstition y supposait; les preuves des mes dans le Purgatoire,
leurs supplices dans l'Enfer, leurs joies dans le Paradis. Dans le
Purgatoire ce sont diffrents lacs remplis de flammes, ou de serpents,
ou de matires infectes qui servent  purger les mes des diffrents
pchs; dans l'Enfer, ce sont des cercles disposs concentriquement l'un
au-dessous de l'autre. Il y en a sept, et dans chacun de ces cercles,
les damns sont punis par des supplices divers pour chacun des sept
pchs capitaux. Satan est plac au fond dans un lac de glace, et ce lac
est au centre de la terre. Gurin passe dans tous ces cercles l'un aprs
l'autre; il y retrouve plusieurs personnes qu'il avait connues sur la
terre; les lieux qu'il parcourt et les peines qu'il voit souffrir 
l'effroyable aspect du chef des anges rebelles, sont dcrits avec assez
de force. Au-del des cercles infernaux, il est introduit dans le
Paradis par noch et lie, qui lui en font connatre les beauts, et
rsolvent tous les doutes qu'il leur expose.

[Note 16: Pelli. _Memorie per la vita di Dante Alighieri_. . XVII.]

[Note 17: C'est au sixime livre de ce roman, depuis le ch. 160
jusqu'au chap. 188.]

Entre ce plan et celui du Dante il y a certainement de grands rapports;
mais la question est de savoir si ce roman existait, tel qu'il est, au
temps de notre pote. Fontanini[18] et d'autres auteurs[19] sont de
cette opinion, et attribuent ce trs-ancien roman  un certain Andr de
Florence. Le savant Bottarie pense[20], au contraire, que le roman de
Gurin est d'origine franaise, qu'il fut ensuite traduit par cet Andr
en italien; que Dante peut avoir pris dans l'original un premier aperu
de son plan, mais que les rapports plus particuliers qui s'y trouvent
furent transports de son pome dans la traduction du roman. Un fait
vient  l'appui de cette conjecture. Le Purgatoire de saint Patrice,
fameux dans l'histoire des superstitions modernes, l'est aussi dans
notre ancienne littrature. Marie de France, qui vivait au commencement
du treizime sicle, la premire qui ait crit des fables dans notre
langue, crivit aussi le conte dvot de ce Purgatoire[21]; elle dit
l'avoir tir d'un livre plus ancien qu'elle[22], et ce livre tait
vraisemblablement le roman franais de Gurin. Or, dans ce conte de
Marie de France, un chevalier qui descend au fond du Puits de saint
Patrice, voit en effet le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis, mais dans
la description de l'Enfer, il n'est point question de cercles, et dans
le reste il n'y a aucune des particularits qui semblent rapprocher l'un
de l'autre le pome du Dante et cet pisode du roman de Gurin. Il est
donc assez probable que ce fut le traducteur italien qui, publiant sa
traduction dans le moment o la _Divina Commedia_ occupait le plus
l'attention publique, en emprunta les dtails qu'il crut propres 
enrichir cette partie des aventures du hros[23].

[Note 18: _Eloq. ital._, l. I, c. XXVI.]

[Note 19: Michel _Poccianti, Catalogo de' scrittori fiorentini_,
etc.]

[Note 20: Dans une lettre crite sous le nom d'un acadmicien de la
Crusca, imprime  Rome dans les _Simbole Goriane_, tom. VII.]

[Note 21: Voy. Contes et Fabliaux, etc., t. IV, p. 71. Il se trouve
parmi les manuscrits de la Bibliothque Impriale, N. n. 5, fonds de
l'glise de Paris, in-4., f. 241.]

[Note 22: Contes et Fabliaux, etc., _ub. sup._, p. 76.]

[Note 23: Ce roman est connu en italien sous le nom de _Guerino il
Meschina_, mais le titre entier de la premire dition, qui est de 1473,
in-fol. (Padoue. _Bartholomeo Valdezochio_), et celui de la seconde,
faite  Venise en 1477, aussi in-fol., sont beaucoup plus tendus.
Debure les rapporte dans leur entier. Bibl. instr. Belles-lettres, t.
II, no. 3823 et 24. Ces deux belles ditions sont  la Bibliothque
Impriale. Le roman de _Guerino_, quoique d'origine franaise, a t
traduit de l'italien en franais, par Jean de Cachermois, et imprim 
Lyon en 1530, in-fol. got., sous le titre de Gurin-Mesquin, traduction
fausse et ridicule de _Meschino_, qui en italien ne dsigne que les
malheurs qu'prouve le hros, l'un des descendants de Charlemagne.
Gurin-Mesquin, abrg et rimprim plusieurs fois, fait partie de ce
que nous appelons la Bibliothque bleue: _et habent sua fata libelli_.]

Le rsultat de ces recherches, o je ne veux pas m'enfoncer davantage,
o peut-tre mme je dois craindre de m'tre trop arrt, intresse au
fond beaucoup plus notre curiosit, que la gloire du Dante. S'il connut
la fable de saint Patrice, il en fit le mme usage qu'Homre avait fait
des fables gyptiennes et grecques; il l'agrandit et la revtit des
couleurs de la posie: il en revtit de mme les ides de son matre
_Brunetto Latini_, si en effet il les emprunta de lui, et si la nature
mme de son sujet ne lui en dicta pas de semblables. Ce sont ces
couleurs cratrices qui font vivre les fictions, et qui les gravent dans
la mmoire des hommes. C'est la nature qui les donne; elles
n'appartiennent qu'au gnie; et si, pour apprendre  les employer, il a
besoin de leons et d'exemples, c'est d'Homre, et surtout de Virgile,
et non d'aucun de ces obscurs romanciers, que Dante en apprit l'emploi.
Les pomes d'Homre n'taient point encore traduits en latin; mais, quoi
qu'en ait pu dire Maffi[24], il parat certain que notre pote savait
assez le grec pour pouvoir lire ces pomes dans la langue originale. Les
mots grecs dont il se sert souvent[25], et l'loge mme qu'il fait
d'Homre dans son quatrime chant, le prouvent assez. Quant  Virgile,
c'tait, comme je l'ai dj dit, son matre et l'objet continuel de son
tude. Nous l'allons voir videmment ds le commencement de son ouvrage,
et nous verrons dans l'ouvrage entier comment il profita de ses leons.

[Note 24: Dans son _Examen_ du livre de Fontanini, _dell' Eloq.
ital._]




SECTION DEUXIME.

_L'Enfer_.


Les commentateurs ont prodigieusement raffin sur le gnie allgorique
du Dante; ils ont voulu voir partout des allgories, et le plus souvent
il les ont moins vues que rves; mais il y a pourtant beaucoup
d'endroits de son pome qui ne peuvent s'entendre autrement. Le
commencement est de ce nombre[26]. Au milieu du chemin de cette vie
humaine, le pote se trouve gar dans une fort obscure et sauvage. Il
ne peut dire comment il y tait entr, tant il tait alors accabl de
sommeil. Il arrive au pied d'une colline, lve les yeux, et voit poindre
sur son sommet les premiers rayons du soleil. Ce spectacle calme un peu
sa frayeur; il se retourne pour voir l'espace horrible qu'il avait
franchi, comme un voyageur hors d'haleine, descendu sur le rivage,
tourne ses regards vers la mer o il a couru tant de dangers[27].

[Note 25: _Perizoma_, inf. c. XXX, v. 61. _Entomata_ pour _insetti_,
Purg., c. X, v. 128. _Geomanti_, Purg. c. XIX, v. 4. _Euno_, pour
_buona mente_, IV. c. XXVIII, v. 131, etc., etc.]

[Note 26: C. I.]

[Note 27:

       _E come quei che con lena affannata
       Uscito fuor del pelago alla riva,
       Si volge all'acqua perigliosa, e guata._]

Aprs quelques moments de repos, il commence  gravir la colline: une
panthre  peau tigre vient lui barrer le chemin. Un lion parat
ensuite, et accourt vers lui la tte haute, comme prt  le dvorer. Une
louve maigre et affame se joint  eux, et lui cause tant d'effroi qu'il
perd l'esprance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le
soleil couchant, et redescendait malgr lui, lorsqu'une figure d'homme
se prsente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence.
Dante l'interroge; c'est Virgile. Ds qu'il s'est fait connatre: Es-tu
donc, s'crie le pote, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile,
cette source qui rpand un si vaste fleuve d'loquence?  toi!
l'honneur et le flambeau des autres potes, puisse la longue tude et
l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprs de
toi! Tu es mon matre et mon modle, c'est  toi seul que je dois ce
beau style qui m'a fait tant d'honneur. Je ne puis me rsoudre 
altrer, par des priphrases, cette simplicit nave. C'est ce que nos
traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligs de donner de l'esprit
 de si beaux vers:

       _Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte,
       Che spande di parlar si largo fiume?
       Risposi lui con vergognosa fronte.

       O degli altri poeti onore e lume,
       Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore
       Che m'han fatto cerrar lo tuo volume.

       Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore:
       Tu se' solo colui, da cu'io tolsi
       Lo bello stile, che m' ha fatto onore_.

Oui certes, voil un beau style, et le plus beau qu'ait employ aucun
pote, depuis que Virgile lui-mme avait cess de se faire entendre.

Le matre avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est
impossible de parvenir au haut de la colline malgr le monstre qui lui a
caus tant de frayeur, monstre si dvorant et si terrible, que rien ne
le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sre, quoique
dangereuse et pnible. Il lui fera voir le sjour des supplices
ternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'esprance. S'il
veut s'lever ensuite jusqu' la demeure des bienheureux, c'est un
autre que lui qui sera son guide. Dante consent  se laisser conduire,
et Virgile marche devant lui. De quelque manire qu'on entende cette
allgorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des
explications trop raffines, que d'y voir que le pote, parvenu au
milieu de sa carrire, aprs s'tre gar dans les sentiers de
l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'lever jusqu'aux
hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord  son
dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite;
l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le
sage, qui vient  son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de
front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du
vice, qu'on peut arriver immdiatement  la vertu; que pour y parvenir,
il faut s'en rendre digne par la mditation des leons de la sagesse.
Or, en ce temps-l, ces leons consistaient dans la contemplation des
destines de l'homme aprs sa mort, et dans la connaissance qu'on
croyait pouvoir acqurir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est
l sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien
d'trange, d'aprs l'esprit qui rgnait dans ce sicle; mais ce qui
surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil
fonds un si grand nombre de beauts.

Le jour dclinait, continue-t-il dans des vers dignes de Virgile[28],
et l'air sombre dlivrait de leurs travaux les animaux qui sont sur la
terre; lui seul se prparait  soutenir la fatigue du chemin et les
assauts de la piti. Il invoque le secours des Muses et celui de sa
mmoire qui doit lui retracer ces grands spectacles. Il soumet ensuite 
Virgile quelques doutes et quelques craintes. Le pote romain, pour
rponse, lui apprend quelle est la cause qui l'a fait venir  sa
rencontre. Il reposait dans une espce de limbe, o Dante place ceux qui
n'avaient pu connatre la vraie religion, lorsqu'une belle femme est
descendue du ciel, et lui a dit avec une voix anglique: Mon ami, et
non celui de la Fortune[29], est arrt dans une plaine dserte et dans
un chemin pnible. Je crains qu'il ne s'gare: va le trouver et lui
servir de guide. C'est Batrix qui t'envoie, et qui retourne au sjour
cleste. Dans cette apparition de Batrix, et dans cette mission dont
elle charge Virgile, on entend gnralement la Thologie, ou la
connaissance des choses divines; et il est certain que la suite de ce
dialogue le fait assez voir; mais c'est sous la figure de cette Batrix
qui lui avait t, qui lui tait toujours si chre, qu'il reprsente la
science alors regarde comme la premire, et presque comme une science
surnaturelle. Quelle femme a jamais reu aprs sa mort un plus noble
hommage? et quelle preuve plus forte pourrait-on avoir de l'lvation et
de la puret des sentiments qui avaient uni l'une  l'autre, pendant
quinze annes, deux mes si dignes de s'aimer? C'est un exemple,
peut-tre unique, du parti qu'on pourrait tirer en posie de la
combinaison d'un personnage allgorique avec un tre rel. L'effet
mlancolique et attachant qu'il produit ici aurait d engager 
l'imiter, s'il n'y avait pas quelque chose d'inimitable dans ce qu'une
sensibilit profonde peut seule dicter au gnie.

[Note 28:

       _Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno
       Toglieva gli animai che sono'n terra
       Dalle fatiche loro; ed io sol'uno.

       M'apparechiava a sostener la guerra
       Si del cammino e s della pietate,
       Che ritrarra la mente che non erra_.
                                       (C. II.)]

[Note 29:

       _L'amico mio, e non della ventura,
       Nella diserta piaggia  impedito_, etc.]

Les explications qu'il reoit de Virgile rendent au pote tout son
courage; ce qu'il exprime par cette comparaison charmante: Tel[30] que
de tendres fleurs courbes et fermes par le froid de la nuit, quand le
soleil revient les clairer, se rouvrent et se relvent sur leur tige,
je sentis renatre en moi ma force abattue. Il ne craint plus ni les
dangers ni la fatigue; son guide marche, il le suit. Tout  coup et sans
prparation, ces mots clbres et terribles frappent le lecteur[31]:

       PER ME SI VA NELLA CITTA DOLENTE:
       PER ME SI VA NELL' ETERNO DOLORE:
       PER ME SI VA TRA LA PERDUTA GENTE,

       _Giustizia mosse'l mia alto fattore:
       Fece mi la divina potestate,
       La somma sapienza, e'l primo amore._

       _Dinanzi a me non fur cose create
       Se non eterne, ed io eterno dura_:
       LASCIATE OGNI SPERANZA, VOI CH'ENTRATE.

[Note 30:

       _Quale i fioretti dal notturno gelo
       Chinati e chiusi, poiche'l sol gl'imbianca,
       Si drizzan tutti aperti in loro stelo,
       Tal mi fec' io di mia virtute stanca_.]

[Note 31: C. III.]

Il est  peine besoin de les traduire, tant l'harmonie mme des vers est
expressive, tant leur beaut mille fois cite les a rendus en quelque
sorte communs  toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose,
c'est que Dante, trop souvent thologien, lors mme qu'il est grand
pote, ait cru devoir exprimer en dtail l'opration des trois personnes
de la Trinit dans la cration des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier
avec l'ide de la _divine Puissance_ et de la _suprme Sagesse_, telles
du moins que l'homme aussi prsomptueux que born ose les figurer dans
sa pense; mais on ne peut sans rpugnance, y voir cooprer
explicitement le _premier Amour_. Si l'on en excepte ce seul trait,
quelle sublime inscription! quelle loquente prosopope que celle de
cette porte qui se prsente d'elle-mme, et qui prononce, pour ainsi
dire, ces sombres et menaantes paroles:

C'est par moi que l'on va dans la cit des pleurs; c'est par moi que
l'on va aux douleurs ternelles; c'est par moi que l'on va parmi la race
proscrite. La Justice inspira le Trs-Haut dont je suis l'ouvrage.....
Rien avant moi ne fut cr, sinon les choses ternelles; et moi, je dure
ternellement. Laissez toute esprance,  vous qui entrez ici!
L'intrieur rpond  cette redoutable annonce: L, des soupirs, des
pleurs, de hauts gmissements, retentissent sous un ciel qu'aucun astre
n'claire. Des idiomes divers[32], d'horribles langages, des paroles de
douleur, des accents de colre, des voix aigus et des voix rauques, et
le choc des mains qui les accompagne, font un bruit qui retentit sans
cesse dans cet air ternellement sombre, comme le sable, quand un noir
tourbillon l'agite.

[Note 32:

       _Diverse lingue, orribili favelle,
       Parole di dolore, accenti d'ira,
       Voci alte e fioche, e suon di man con elle
       Facevan un tumulto, il qual s'aggira
       Sempre'n quell' aria senza tempo tinta,
       Come la rena, quando'l turbo spira_.]

Ce sjour affreux n'est pourtant encore que celui de ces hommes
indiffrents qui ont vcu sans honte et sans gloire. Dante les place
avec les anges qui ne furent ni rebelles ni fidles  Dieu; qui furent
chasss du ciel, mais que les profondeurs de l'Enfer ne voulurent pas
recevoir. On a beaucoup dissert sur cette troisime espce d'anges
qu'il semble crer ici de sa propre autorit. Mais ne peut-on pas dire
qu'habitu aux agitations d'une rpublique o les partis se heurtaient
et se combattaient sans cesse, il a voulu dsigner et couvrir du mpris
qu'ils mritent, ces hommes qui, lorsqu'il s'agit des intrts de la
patrie, gardent une neutralit coupable, exempts des sacrifices qu'elle
impose, des services qu'elle rclame, des prils auxquels elle a le
droit de vouloir qu'on s'expose pour elle, et toujours prts, quoi qu'il
arrive,  se ranger du parti du vainqueur? Si ce n'a pas t l'intention
du pote, du moins semble-t-il aller au-devant des applications, surtout
quand il se fait dire par Virgile: Le monde ne conserve d'eux aucun
souvenir; la misricorde et la justice les ddaignent galement: cessons
de parler d'eux; regarde, et suis ton chemin[33]. Ces misrables, qui
ne vcurent jamais[34], sont forcs de se prcipiter en foule aprs une
enseigne qui court rapidement devant eux: ils sont nus et piqus sans
cesse par des gupes et par des taons. Le sang coule sur leur visage, se
confond avec leurs larmes, et tombe jusqu' leurs pieds, o des vers
dgotants s'en nourrissent.

[Note 33:

       _Fama di loro il mondo esser non lassa.
       Misericordia et giustizia gli sdegna:
       Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa_.]

[Note 34:

       _Questi sciaurati, che mai non fur vivi_.]

Les deux voyageurs s'avancent jusqu'au fleuve de l'Achron, car Dante ne
fait nulle difficult de mler ainsi l'ancien Enfer et le nouveau.
Caron, pour plus de ressemblance, y passe les mes dans sa barque. C'est
un dmon sous la figure d'un vieillard  barbe grise, mais qui a les
yeux entours d'un cercle de flammes, et ardents comme la braise.
Malheur  vous, mes coupables, s'crie-t-il en approchant du bord;
n'esprez jamais voir le ciel: je viens pour vous mener  l'autre rive,
dans les tnbres ternelles, dans l'ardeur des feux et dans la
glace[35]. Il s'indigne de voir se prsenter  lui une me vivante, et
veut la repousser. Caron, lui dit Virgile avec un ton d'autorit, ne te
mets pas en courroux; on le veut ainsi la ou l'on peut tout ce qu'on
veut; ne demande rien de plus[36]. Caron se tait; mais les mes qui
bordent le fleuve, nues et accables de fatigue, changent de couleur 
ses menaces, grincent des dents, blasphment Dieu, leurs parents,
l'espce humaine, le lieu, le temps de leur gnration et de leur
naissance. Caron les prend chacune  leur tour, et frappe de sa rame
celles qui sont trop lentes. Comme on voit en automne les feuilles se
dtacher l'une aprs l'autre, jusqu' ce que les branches aient rendu 
la terre toutes leurs dpouilles, ainsi la malheureuse race d'Adam se
jette du rivage dans la barque, aux ordres du nocher, comme un oiseau au
signal de l'oiseleur[37]. On reconnat encore dans cette belle
comparaison l'lve et l'imitateur de Virgile.

[Note 35:

       _Ed ecco verso noi venir, per nave,
       Un vecchio bianco, per antico pelo,
       Griduado: Guai a voi, anime prave:

       Non isperate mai veder lo cielo:
       I'vegno per menarvi all'altra riva
       Nelle tenebre eterne, in caldo e'n grelo_.]

[Note 36:

       _Caron, non ti crucciare:
       Vuolsi cos col, dove si puote
       Cio che si vuole; e pi non dimandare_.]

[Note 37:

       _Come d'autunno si levan le foglie,
       L'una appresso dell'altra, in fin che'l ramo
       Rende alla terra tutte le sue spoglie;
       Similemente il mal seme d'Adamo
       Gittan si di quel lito ad una ad una
       Per cenni, com' augele suo richiamo_.]

Tandis que Dante interroge son matre et qu'il coute ses rponses, la
sombre campagne s'branle: cette terre baigne de larmes exhale un vent
imptueux qui lance des clairs d'une lumire sanglante[38]. Le pote
perd tout sentiment; il tombe comme un homme accabl de sommeil. Un
tonnerre clatant le rveille[39]; il se trouve de l'autre ct du
fleuve, et sur le bord de l'abme de douleurs, o retentit le bruit d'un
nombre infini de supplices. Dans cette cavit obscure et profonde, l'oeil
a beau se fixer vers le fond, il n'y distingue rien; c'est le gouffre
immense des Enfers o les deux potes vont descendre de cercle en
cercle. Dans le premier qui fait le tour entier de l'abme, il n'y a
point de cris ni de larmes, mais seulement des soupirs dont l'air
ternel retentit. Ce sont les limbes, o une foule innombrable
d'enfants, d'hommes et de femmes, souffre une douleur sans martyre[40].
Leur seul crime est d'avoir ignor une religion qu'ils ne pouvaient
connatre. Virgile, qui explique au Dante leur destine, ajoute qu'il
est lui-mme de ce nombre; que, pour cette seule faute, ils sont perdus
 jamais; mais que leur seul supplice est un dsir sans esprance[41].

[Note 38:

       _La terra lagrimosa diede vento,
       Che baleno una luce vermiglia_.]

[Note 39:

       _Ruppe mi l'alto sonno nella testa
       Un greve tuono, si ch' i' mi riscossi_, etc.
                                            (C. IV.)]

[Note 40:

       _E ci avvenia di duol senza martiri,
       Ch' avean le turbe, ch' eran molte e grandi,
       D'infanti, e di femmine e di viri_.]

[Note 41:

       _Per tai difetti, e non per altro rio,
         Semo perduti, e sol di tanto offesi
         Che senza speme vivemo in disio._]

Cependant un feu brillant vient clairer ce tnbreux hmisphre. Quatre
ombres s'avancent, et tout ce qui les entoure parat leur rendre
hommage. Une voix fait entendre ces mots: Honorez ce pote sublime; son
ombre qui nous avait quitts revient  nous[42]. Dante voit marcher
vers lui ces quatre grandes ombres, dont l'aspect n'annonce ni la
tristesse ni la joie. Regarde, lui dit Virgile, celui qui tient en main
une pe, et qui devance les trois autres, comme leur matre: c'est
Homre, pote souverain; les autres sont Horace, Ovide, et Lucain. J'ai
de commun avec eux ce nom que la voix a fait entendre; et ils me rendent
les honneurs qui me sont dus. Ainsi, continue Dante, je vis se runir la
noble cole de ce matre des chants sublimes, qui vole, tel qu'un aigle,
au-dessus de tous les autres[43]. Quand ils se furent entretenus
quelque temps, ils se tournrent vers moi et me salurent: mon matre
sourit; alors ils me traitrent plus honorablement encore; ils
m'admirent enfin dans leur troupe, et je me trouvai le sixime, parmi de
si grands gnies[44].

[Note 42:

       _In tanto voce fu per me udita:
         Onorate l'altissimo poeta;
         L'ombra sua torna ch'era dipartta._]

[Note 43:

       _Cos vidi adunar la bella scuola
         Di quel signor dell'actissimo canto,
         Che sovra gli altri, com'aquila vola._]

[Note 44: _Si ch'io fui sesto tra cotanto senno._]

Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignit simple, qui
frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne
pardonnent pas au gnie de se sentir lui-mme et de se mettre  sa
place, comme l'ont fait presque tous les grands potes, y trouveront
peut-tre trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilge,
et qui savent qu'en ne le donnant qu'au gnie, on ne risque jamais de le
voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonne
d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins
 l'gard de l'un de ces anciens potes, est peut-tre ici plus svre
que la justice.

Les six potes, en poursuivant leurs entretiens, arrivent au pied d'un
chteau environn de sept murailles et dfendu tout alentour par un
fleuve; ils le passent  pied sec, et pntrent par sept portes dans une
vaste prairie. Quel que soit le sens allgorique de ces sept murs et de
ce fleuve, car les commentateurs sont partags  cet gard, les uns y
voyant les sept arts, les autres, quatre vertus morales et trois
spculatives, et d'autres encore autre chose; c'est dans cette enceinte
que Dante place une espce d'Elyse. Les mes dont il le remplt ont le
regard lent et grave, leur maintien est imposant, et, selon l'expression
du pote, plein d'une grande autorit: elles parlent rarement et avec de
douces voix[45]. On ne peut mieux peindre le calme inaltrable et la
dignit de la sagesse.

Des hrones et d'antiques hros sont mls avec les sages. On y voit
lectre, non la soeur d'Oreste, mais la mre de Dardanus; Hector, ne,
Camille, Pentsile, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui
chassa les Tarquins, et Csar,  qui le pote donne les yeux d'un oiseau
de proie, _Con gli occhi grifagni_; Lucrce, Julie, Marcia, Cornlie, et
le grand Saladin, seul  part; trait d'indpendance remarquable, d'avoir
os placer dans l'lyse ce terrible ennemi des Chrtiens! Dante lve un
peu plus les yeux, et il voit le matre de toute science, Aristote, _il
maestro di color che sanno_, assis au milieu de sa famille
philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont
placs le plus prs de lui; ensuite Dmocrite, Diogne, Anaxagore,
Thals, Empdocle, Hraclite, Znon et plusieurs autres, tant grecs que
latins, jusqu' l'arabe Averros. Virgile et Dante se sparent ensuite
des quatre autres potes; ils passent de ce sjour paisible dans un
lieu bruyant, plein de trouble, et priv de la clart du jour.

[Note 45:

       _Genti v'eran ion occh tardi e graoi,
       Di grande autorita ne lor semb anti:
       Parlavan rado con voci soavi_.]

C'est l, c'est au second cercle de l'abme[46], que commence proprement
l'Enfer. Minos est assis  l'entre, avec un aspect horrible et des
grincements de dents. C'est un juge de l'ancien Enfer, mais c'est un
dmon de l'Enfer moderne. Sa longue queue lui sert pour marquer les
degrs de svrit de ses sentences. Selon les crimes commis par les
mes qui paraissent devant lui, il fait autour de son corps plus ou
moins de tours avec sa queue, et l'me descend dans le cercle indiqu
par le nombre des tours[47]. Au-del de son tribunal, on entend des voix
plaintives, des gmissements et des pleurs. L'air, priv de toute
lumire, mugit comme une mer orageuse, battue par des vents
contraires[48]. L'ouragan infernal qui ne s'apaise jamais, emporte avec
lui les mes, les tourmente, et les fait tourner sans cesse dans ses
tourbillons. Quand elles arrivent au bord du prcipice, alors se font
entendre les cris, les lamentations et les blasphmes. Ce sont les mes
des voluptueux qui ont soumis la raison  leurs dsirs. Le pote compare
leurs essaims nombreux aux troupes d'tourneaux qui s'envolent 
l'arrive de la froide saison, et  celles des grues, qui tracent dans
l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs[49].

[Note 46: C. V.]

[Note 47:

         _E quel conoscitor delle peccata
       Vede qual luogo d'inferno  da essa_: (_anima_)
         _Cignesi con la coda tante volte
         Quantunque gradi vuol che gi sia messa._]

[Note 48:

       _Io venni in luogo d'ogni luce muto,
         Che mugghia, come fa mar per tempesta,
         Se da contrari venti  combattuto.
       La bufera infernal che mai non resta;_

       _Mena gli spirti con la sua rapina,
       Voltando e percuotendo gli molesta._]

[Note 49:

       _E come gli stornei ne portan l'ali,
         Nel freddo tempo, a schiera larga e piena;
         Cos quel fiato gli spiriti mali
       Di qu, di l, di gi, di s li mena.

       E come i gru van contando lor lai,
         Facendo in aer di se lunga riga,
         Cosi vid' io venir, traendo guai,
       Ombre portate dalla detta briga._]

Les premires qui se prsentent sont celles de Smiramis, de Didon, de
Cloptre, d'Hlne; puis les ombres d'Achille, de Pris, et de Tristan.
D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme  mesure que le vent
les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus
particulirement les regards de notre pote, et qui lui inspirent plus
de piti. Nous voici arrivs  ce touchant pisode de _Francesca da
Rimini_, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer
du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les
Italiens comparent avec raison aux beauts les plus exquises de tous les
pomes anciens et modernes. Malgr sa grande rputation, il est assez
mal connu en France. Ceux qui ont essay de le traduire dans notre
langue, ont fait disparatre son plus grand charme, qui est celui d'une
tendresse et d'une simplicit naves; peut-tre ne serai-je pas plus
heureux; mais je ne puis rsister au dsir de le tenter.

L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait d faire
beaucoup de bruit; elle touchait de prs la famille dans laquelle Dante
avait trouv son dernier asyle. _Guido da Polento_ avait une fille
charmante nomme Franoise. Elle tait tendrement aime de Paul, son
jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagrent Guido  la
marier avec _Lanciotto_, fils de _Malatesta_, seigneur de Rimini. Ce
Lanciotto tait contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa
cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevs ce
mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les
sacrifia tous deux  sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en
ce moment devant le pote, et qu'il regarde avec autant de curiosit que
de tristesse. Il poursuit en ces mots son rcit:

Je dis  mon guide:  Pote[50], je voudrais parler  ces deux ombres
qui vont ensemble et paraissent voler si lgrement au gr du vent. Tu
verras, me rpondit-il, quand elles seront plus prs de nous. Prie-les
alors au nom de cet amour qui les conduit; elles viendront  toi.
Aussitt que le vent les amena vers nous, j'levai la voix: Ames
infortunes, venez nous parler, si rien ne vous arrte.--Telles que deux
colombes, excites par le dsir, les ailes tendues et immobiles,
viennent en traversant les airs au doux nid o la mme volont les
appelle, telles ces deux ombres sortirent de la troupe o est Didon, et
vinrent  nous  travers cet air malfaisant; tant le son de ma voix
avait eu d'expression et de force!--O mortel bienfaisant et sensible,
qui viens nous visiter dans ces paisses tnbres, nous qui avons teint
la terre de notre sang, si le roi de l'univers pouvait nous tre
favorable, nous le prierions pour toi, puisque tu as piti de nos maux.
Ce que tu dsires d'entendre et de nous dire, nous le dirons et nous
l'entendrons volontiers, tandis que le vent se tait, comme il le fait en
ce moment. Le pays o je suis ne[51] est situ prs de la mer, 
l'endroit o le P descend pour s'y reposer avec les fleuves qui le
suivent. L'amour, qui dans un coeur bien n s'allume si rapidement,
enflamma celui-ci pour la beaut qui me fut bientt ravie par un coup
que je ressens encore. L'amour, qui ne dispense jamais d'aimer qui nous
aime, m'inspira un dsir si fort de ce qui pouvait lui plaire, qu'ici
mme, comme tu vois, ce dsir ne me quitte pas. L'amour nous conduisit
ensemble  la mort: le fond des enfers attend celui qui nous ta la
vie.--C'est ainsi que nous parla cette ombre malheureuse. En l'coutant,
je courbai la tte, et je la tins si long-temps baisse, que le Pote
me dit enfin: Que penses tu? Je lui rpondis: Hlas! combien de douces
penses, combien de dsirs ont conduit ces infortuns  leur fin
douloureuse! Puis, je me retournai vers eux, et leur dis: Franoise, tes
souffrances m'arrachent des larmes de tristesse et de piti. Mais
dis-moi: dans le temps de vos doux soupirs,  quoi et comment l'amour
vous permit-il de connatre des dsirs qui ne se dclaraient point
encore?--Elle me rpondit: Il n'est point de plus grande douleur que de
se rappeler des temps heureux quand on est dans l'infortune; et ton
matre ne l'ignore pas; mais si tu as si grand dsir de connatre la
premire origine de notre amour, je ferai comme les malheureux qui
parlent en versant des pleurs. Un jour nous prenions plaisir  lire,
dans l'histoire de Lancelot, comment il fut enchan par l'amour. Nous
tions seuls et sans dfiance. Plus d'une fois cette lecture fit que nos
yeux se cherchrent, et que nous changemes de couleur; mais il vint un
moment qui acheva notre dfaite. Quand nous lmes qu'un tel amant avait
cueilli sur un doux sourire le baiser long-temps dsir; celui-ci, que
rien ne sparera plus de moi, colla sur mes lvres sa bouche tremblante:
le livre et son auteur furent nos messagers d'amour, et ce jour-l nous
n'en lmes pas davantage.--Tandis que l'une de ces ombres parlait ainsi,
l'autre soupirait si amrement que la piti me saisit, je dfaillis,
comme si j'eusse t prs de mourir, et je tombai comme tombe un corps
sans vie[52].

[Note 50:

       _I' cominciai: Poeta volentieri
       Parlerei a que' duo che'nsieme vanno,
       E pajon s al vento esser leggieri.
       Ed egli a me: vedrai quando saranno
       Pi presso a noi: e tu allor gli prega
       Per quell'amor ch'ei mena; e quei verranno.
       Si tosto come'l vento a noi gli piega,
       Mossi la voce: O anime affanate,
       Venite a noi parlar, s'altri nol niega.
       Quali colombe dal disio chiamate
       Con l'ali aperte e ferme al dolce nido
       Volan per l'aer dal voler portate:
       Cotale uscir della schiera ov' Dido,
       A noi venendo per l'aer maligno;
       Si forte fu l'affetuoso grido_, etc.]

[Note 51: Je ne sais si les Franais, qui n'entendent pas l'Italien,
pourront entrevoir dans ma traduction les beauts simples, touchantes,
et le caractre vraiment antique de ce morceau; quand  ceux  qui la
langue italienne est familire, et surtout aux Italiens mmes, je sens
autant qu'eux tout ce qu'un original si parfait perd dans une si faible
copie, et c'est pour eux que, sacrifiant tout amour-propre, je vais
mettre ici le texte mme, depuis l'endroit o _Francesca_ commence le
rcit de ses malheurs.

       _Siede la terra dove nata fui
       Su la marina, dove'l Po discende
       Per aver pace co' seguaci sui.
       Amor, ch'a cor gentil ratto s'apprende,
       Prese cosuti della bella persona
       Che mi fu tolta, e'l modo ancor m'offende.
       Amor, ch'a nullo amato amar perdona,
       Mi prese del costui piacer s forte
       Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
       Amor condusse noi ad una morte:
       Caina attende chi vita ci spense.
       Queste parole da lor ci fur porte_.

       _Da ch'io intesi quell' anime offense,
       Chinai'l viso, e tanto'l tenni basso,
       Fin che'l Poeta mi disse: che pense?
       Quando risposi, cominciai: o lasso,
       Quanti dolci pensier, quanto disio,
       Men costoro al doloroso passo!
       Poi mi rivolsi a loro, e parlai io,
       E cominciai: Francesca, i tuoi martiri
       A lagrimar mi fanno tristo e pio.
       Ma dimmi: al tempo de' dolci sospiri,
       A che, e come concedette amore
       Che conosceste i dubbiosi desiri?
       Ed ella a me: nessun maggior dolore
       Che ricordarsi del tempo felice
       Nella miseria; e ci sa'l tuo dottore.
       Ma se a conoscer la prima radice
       Del nostro amor tu hai cotanto affetto_,
       _Dir, come colui che piange e dice.
       Noi leggevamo un giorno per diletto
       Di Lancilotto, come amor lo strinse;
       Soli eravamo, e senza alcun sospetto.
       Per pi fiate gli occhi ci sospinse
       Quella lettura, e scolorocci'l viso.
       Ma solo un punto fu quel che ci vinse.
       Quando leggemmo il disiato riso
       Esser baciato da cotanto amante;
       Questi, che mai da me non fia diviso,
       La bocca mi bacci tutto tremanie:
       Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse:
       Quel giorno pi non vi leggemmo avante.
       Mentre che l'uno spirto questo disse,
       L'altro piangeva si che di pietade
       Io venni meno come s'io morisse;
       E caddi, come corpo morto cade_.]

[Note 52: J'ai voulu, dans ces derniers mots, rendre par une mesure
 peu prs semblable l'harmonie tombante des derniers mots italiens.

       Co_me cor_po mor_to ca_de.
       Comme tombe un corps sans vie.

Mais je n'ai pu trouver pour la dernire syllabe longue qu'une voyelle
moins grave et moins sonore. Cette version offrait mille difficults; il
fallait conserver la rptition lgante et imitative du mot _tomber_ au
dernier vers:

       _E caddi, come corpo morto cade_;

_Corpo morto_ n'a rien que de noble en italien: _un corps mort_ serait
ridicule en franais; enfin l'harmonie de la phrase tait en quelque
sorte sacre, et c'tait un devoir de la conserver. C'est  quoi n'ont
song ni Moutonnet, ni Rivarol, dans leurs traductions, qu'il est
inutile de citer. Ce soin de l'harmonie imitative qui manque dans
presque toutes les traductions de vers en prose, donnerait beaucoup de
peine au traducteur, et il faut l'avouer, ne serait apprci que par un
petit nombre de lecteurs; mais c'est ce petit nombre qu'il faut toujours
s'efforcer de satisfaire.]

C'est peut-tre la millime fois que j'ai relu dans l'original cet
pisode justement clbre, et l'impression qu'il me fait est toujours la
mme, et je comprends moins que jamais comment dans ce sicle, dans
cette disposition d'esprit, dans un pareil sujet, au milieu de tous ces
tableaux sombres et terribles, Dante put trouver pour celui-ci des
couleurs si harmonieuses et si douces, comment il les cra, puisqu'elles
n'existaient pas avant lui, et comment il sut les approprier  une
langue rude encore et presque naissante. Ce ne fut ni dans la force ni
dans l'lvation de son gnie, ni dans l'tendue de son savoir qu'il
trouva le secret de ces couleurs si neuves et si vraies, c'est dans son
me sensible et passionne, c'est dans le souvenir de ses tendres
motions, de ses innocentes amours. Ce n'tait point le philosophe
profond, l'imperturbable thologien, ni mme le pote sublime qui
pouvait peindre et inventer ainsi: c'tait l'amant de Batrix.

Si l'on a d'abord peine  comprendre comment il a pu placer dans l'Enfer
ce couple aimable, pour une si passagre et si pardonnable erreur, on
voit ensuite qu'il a t comme au-devant de ce reproche, en mettant Paul
et Franoise dans le cercle o les peines sont le moins cruelles, en ne
les condamnant qu'a tre agits par un vent imptueux, image allgorique
du tumulte des passions, et surtout en ne les sparant pas l'un de
l'autre. Ce sont des infortuns sans doute, mais ce ne sont pas des
damns, puisqu'ils sont et puisqu'ils seront toujours ensemble.

Quand le pote revient  lui[53], il se trouve entour de nouveaux
tourments, de quelque ct qu'il aille, qu'il se tourne ou qu'il
regarde. Il est descendu au troisime cercle, o tombe une pluie
ternelle, froide, accablante. Une forte grle, une eau sale, mle de
neige, est verse par torrents dans cet air tnbreux; la terre qui la
reoit exhale une vapeur infecte. Cerbre  la triple gueule aboie aprs
les malheureux qui y sont plongs. Ce dmon Cerbre[54], qu'il nomme
aussi le grand Serpent, _il gran Vermo_, a les yeux ardents[55], la
barbe immonde et noire, le ventre large et des griffes aigus, dont il
gratte, corche et dchire les damns. C'est ainsi que Dante habille 
la moderne les monstres de l'ancien Enfer. La pluie fait jeter  ces
malheureux des hurlements. Ils se retournent sans cesse d'un ct sur
l'autre pour s'en garantir. Toutes ces ombres sont couches dans la
fange; ce sont celles des gourmands. Une seule se lve en voyant passer
le pote, et se fait connatre  lui. C'tait un parasite,  qui les
Florentins avaient donn le nom de _Ciacco_, qui dans leur dialecte
signifie un porc, un pourceau, et c'est par lui que Dante se fait
prdire ce qui doit arriver des partis qui agitaient la rpublique, la
ruine de celui des Guelfes, l'arrive de Charles de Valois et ses
suites. Ce chant est trs-infrieur aux prcdents. On est surpris que
Dante voulant parler des vnements de sa patrie ait choisi pour
interlocuteur un homme sans nom, connu seulement par le sobriquet
honteux qu'il devait  sa gourmandise, et qu'aprs un pisode
enchanteur, il en ait imagin un si dgotant et si commun. Enfin l'on
n'aime pas  le voir donner des larmes au sort de ce vil _Ciacco_[56],
lorsqu'il vient d'en donner de si touchantes aux souffrances de deux
amants. On a souvent  lui pardonner ces ingalits choquantes, dont il
faut moins accuser son gnie que son sicle.

[Note 53: C. VI.]

[Note 54: _Dello demonio Cerbero_.]

[Note 55:

       _Gli occhi ha vermigli, e la barba unta e atra_,
       _E'l ventre largo, e unghiate le mani:
       Graffia gli spirti, gli scuoia ed isquabra_.]

[Note 56:

       _Ciacco, il tuo affanno
       Mi pesa s ch'a lagrimar m'invita_.]

Nous avons vu Minos  l'entre du second cercle, et le troisime gard
par Cerbre; Pluton en personne prside au quatrime[57]. Pluton, le
grand ennemi, hurle d'une voix enroue, et prononce des paroles
tranges, o l'on ne distingue que le nom de _Satan_[58]. Dans ce
cercle, les mes lances les unes contre les autres se poussent et se
heurtent sans cesse comme, dans le gouffre de Caribde, une onde se
brise contre une autre onde qu'elle rencontre. Elles jettent de grands
cris; et quand leurs poitrines se sont choques, elles se retournent en
criant plus horriblement encore, et reviennent jusqu' la moiti du
cercle, o elles trouvent de nouveau des poitrines ennemies qui les
repoussent. Ce sont les prodigues et les avares qui se tourmentent
mutuellement ainsi. Ceux qui ont la tte tonsure attirent l'attention
du pote; il demande  son guide si ce sont tous des gens d'glise. Ce
sont, rpond Virgile, des prtres, des cardinaux et des papes, qui ont
pouss l'avarice au dernier excs. Dante voudrait en reconnatre
quelques uns; mais, lui dit son matre, le vice honteux dont ils se sont
souills les rend mconnaissables et inaccessibles  toute recherche. Il
prend de-l occasion de couvrir d'un juste mpris les biens et les
faveurs de la fortune, dont le commun des hommes tire tant d'orgueil.
Tout l'or, dit-il, qui est sous le globe de la lune, ou qui appartint
jadis  ces mes fatigues, ne pourrait procurer  l'une d'entre elles
un seul instant de repos[59]. Dante demande ce que c'est donc que cette
fortune qui dispose de tous les biens, et Virgile lui fait cette belle
rponse;  cratures insenses! dans quelle ignorance vous
croupissez[60]! Celui dont la science est au-dessus de tout, cra les
cieux; il leur donna des guides qui les conduisent, qui en font briller
chaque partie vers la partie qu'elle doit clairer, et distribuent
galement la lumire; de mme il donna aux splendeurs mondaines une
conductrice gnrale qui y prside, qui change quand le temps en est
venu ces biens fragiles, et les fait passer de peuple en peuple et d'une
race  une autre race, sans que la sagesse humaine y puisse mettre
obstacle. Les uns commandent, les autres languissent au gr de ses
jugements, qui sont cachs comme le serpent sous l'herbe. Tout votre
savoir lui rsiste en vain; elle pourvoit, juge, conserve son empire
comme les autres intelligences. Ses permutations n'ont point de trve;
la ncessit la force  un mouvement rapide; tant arrivent souvent des
vicissitudes nouvelles. C'est elle que blment et que maudissent ceux
mmes qui lui devraient des remercments et des loges; mais elle a su
se rendre heureuse, et ne les entend pas. Avec une joie gale  celle
des autres cratures suprieures, elle fait comme elles tourner sa
sphre, et jouit de sa flicit.

[Note 57: C. VII.]

[Note 58:

       _Pape Satan, pape Satan aleppe,
       Cominci Pluto, con la voce chioccia_.

Les commentateurs sont curieux  voir s'vertuer sur ce dbut de chant.
Boccace y a vu le premier la surprise et la douleur. Selon lui, _Pape_
vient du latin _papoe_, et c'est de ce mot que s'est form le nom de Pape
donn au souverain Pontife, dont l'autorit, dit-il, est si grande,
qu'elle fait natre la surprise et l'admiration dans tous les esprits.
_Pape Satan_ est rpt deux fois pour marquer mieux cette surprise.
_Aleppe_ vient d'_aleph_, premire lettre de l'alphabet des Hbreux.
Chez eux _aleppe_, comme _ah_ chez les Latins, est un adverbe qui
exprime la douleur. Pluton, qui est le dmon de l'avarice, s'crie donc
en voyant des hommes vivants; il invoque Satan, chef de tous les dmons,
et par cette interjection douloureuse, il l'appelle  son secours.
Landino l'explique de mme, sans oublier l'tymologie du nom du Pape,
ainsi appel, dit-il, comme chose trs-admirable parmi les Chrtiens. A
cela prs, Velutello, Daniello, et dans un temps plus rapproch Venturi,
donnent la mme explication. Le P. Lombardi est de leur avis sur
l'interjection _pape_, mais non pas sur le sens qu'ils donnent au mot
_aleppe_, ni sur l'appel qu'ils supposent que Pluton fait  Satan.
_Aleppe_ est en effet, selon lui, l'_aleph_ des Hbreux ajust 
l'italienne, comme on dt _Giuseppe_ pour _Joseph_; mais il ne connat
aucun matre de langue hbraque qui attribue  l'_aleph_ cette
signification plaintive. _Aleph_ signifie, entr'autres choses, chef,
prince, etc., et c'est dans ce sens qu'il doit tre pris ici. _Satan_,
qui en hbreu veut dire adversaire, ennemi, et _Pluton_, dmon des
richesses, le plus dangereux ennemi de l'homme, et qui prside au cercle
o sont punis les prodigues et les avares, ne sont qu'un seul et mme
personnage. Pluton s'apostrophe lui-mme:  Satan, dit-il,  Satan, chef
des Enfers! comme s'il voulait continuer: a-t-on pour toi si peu de
respect que de pntrer vivant dans ton empire? Du reste, Lombardi pense
que le pote a employ ce mlange d'idiomes divers, afin de rendre plus
horrible le langage de Pluton. Malheureusement, il ajoute  cette
conjecture sage celle-ci, qui le parat un peu moins: Ou peut-tre
est-ce pour nous montrer Pluton savant dans toutes les langues.
Benvenuto Cellini, artiste clbre et esprit bizarre du seizime sicle,
donne, dans les mmoires de sa vie, une explication plus plaisante. Il
prtend que le Dante avait pris au chtelet de Paris, ce qu'il met ici
dans la bouche de Pluton. L'huissier, pour faire faire silence; criait:
_Paix! paix! Satan, allez! paix_. Benvenuto tant  Paris, s'tait
attir un procs par l'extravagance de ses manires, et ayant t oblig
de comparatre au Chtelet, il y entendit l'huissier crier plusieurs
fois: _Paix! paix! Satan, allez! paix_. Il est vrai que c'tait au temps
de Franois Ier., mais cet original de Cellini assure que cela tait
ainsi ds le sicle du Dante, et donne trs-srieusement cette origine
aux paroles nigmatiques de Pluton.]

[Note 59:

       _Che tutto l'oro ch' sotto la luna
       O che gi fu di quest'anime stanche
       Non poterebbe farne posar una_.]

[Note 60:

       _O creature sciocche
       Quanta ignoranza  quella che v'offende_!

       _Colui lo cui saver tutto trascende
       Fece li cieli; e di lor chi conduce,
       Si ch'ogni parte ad ogni parte splende,
       Distribuendo ugualmente la luce:
       Similemente agli splendor mondani
       Ordin general ministra e duce,
       Che permutasse a tempo li ben vani
       Di gente in gente e d'uno in altro sangue,
       Oltre la difension de'senni umani;
       Perch'una gente impera, e l'altra langue,
       Seguendo lo giudicio di costei
       Ched' occulto, com' in erba l'angue.
       Vostvo saver non ha contrasto a lei:
       Ella provvede, giudica e persegue
       Suo regno, come il loro gli altri dei.
       Le sue permutazion non hanno triegue;
       Necessit la fa esser velore,
       Si spesso vien chi vicenda consegue.
       Quest' colei ch' tanto posta in croce
       Pur da color che le dovrian dar lode,
       Dandole biasmo a torto e mala voce.
       Ma ella s' beata e ci non ode:
       Con l'altre prime creature lieta
       Volve sua spera, e beata si gode_.]

On ne trouve dans aucun pote un plus beau portrait de la fortune,
peut-tre pas mme dans cette belle ode d'Horace (_ Diva gratum quoe
regis Antium_), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le mme sujet,
dans la posie antique. Dante a profit d'une ide de l'ancienne
philosophie, adopte par le christianisme, de cette ide d'une
intelligence secondaire charge de prsider  chacune des sphres
clestes; et il a en quelque sorte ressuscit et rajeuni la desse de la
Fortune, en plaant une de ces intelligences  la direction de la
sphre des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont
rarement cits, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu
les difficults et got les beauts svres de ce pote ingal et
sublime.

Les deux voyageurs traversent dans sa largeur ce quatrime cercle. Ils
trouvent sur l'autre bord une source bouillonnante, dont l'eau trouble
et noirtre descend dans le cercle infrieur, et y forme le marais du
Styx. Des ombres nues et furieuses sont plonges dans la fange de ce
marais; elles se frappent non seulement des mains, mais de la tte, de
la poitrine, des pieds, et se dchirent par morceaux avec les dents[61].
Ce sont les ombres des hommes qui ont t sujets  la colre. Il y en a
qui sont plus enfonces encore, et qui font bouillonner la fange en
voulant exhaler, du fond o elles sont plonges, des plaintes qu'on ne
peut entendre. Dante et Virgile descendent au cinquime cercle, en
suivant le cours du ruisseau. A l'entre de ce cercle, et sur le bord du
Styx, ils trouvent une tour, au haut de laquelle brillent deux
flammes[62]. Une troisime rpond  ce signal. Aussitt ils voient 
travers la fume qui couvre le marais, venir  eux une barque conduite
par Phlgias, charg de faire passer le Styx aux mes qui se prsentent.
Ils entrent dans la barque. Quand ils sont au milieu du marais, couvert
de ces mes qui se frappent et se dchirent, une d'elles se lve, saisit
le bord de la barque, et veut y entrer. Dante et Virgile la repoussent.
Virgile flicite son lve de la colre qu'il vient de montrer; il
l'embrasse, et bnit celle qui l'a port dans ses flancs. Cet homme, lui
dit-il, fut rempli d'orgueil, et n'a laiss la mmoire d'aucun acte de
bont; aussi son ombre est-elle toujours en fureur. Combien n'y a-t-il
pas l haut de grands rois qui seront ici plongs comme des porcs dans
la fange[63]! Dante voudrait voir cette ombre replonge dans le limon
bourbeux; ce dsir est satisfait. Tous les autres damns se runissent
contre ce misrable; tous crient  Philippe _Argenti_; et cet esprit
bizarre se mord de ses propres dents.

[Note 61:

       _Vidi genti fangose in quel pantano,
       Ignude tutte e con sembiante offeso.
       Questi si percotean, non pur con mano,
       Ma con la testa, e col petto, e co' piedi,
       Troncandosi co' denti a brano a brano_.]

[Note 62: C. VIII.]

[Note 63:

       _Quanti si tengon or lass gran regi
       Che qu staranno come porci in brago,
       Di se lasciando orribili dispregi_!]

_Argenti_ avait t un Florentin riche, puissant, d'une force
extraordinaire, et qui tait d'une violence gale  sa force. On ne sait
pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps
de factions, devaient s'tre livrs  des fureurs et  des emportements
coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni
pourquoi de l'incendiaire Phlgias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend
aux hommes _ ne pas mpriser les Dieux_, il a fait dans le sien un
conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est  la cit mme
du prince des Enfers que Phlgias passe les mes; il les passe de la
partie des supplices les plus doux  celle des plus terribles: en un
mot, il les dpose  l'entre de cette horrible cit, qui s'tend depuis
le sixime cercle jusqu'au fond, o est enchan Lucifer. C'est l que
sont punis les incrdules, les hrsiarques, et tous ceux dont les
crimes attaquent plus directement la Divinit. Phlgias semble donc dans
cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux mes, non plus par son
propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit,  respecter les
dieux.

La cit se prsente avec ses tours enflammes et ses murs de fer.
Phlgias dpose les deux potes  l'une des portes. Elle est garde par
des milliers de dmons, qui s'irritent en voyant un homme vivant, et
s'opposent  son passage. Virgile entre en pour-parler avec eux, et
Dante attend avec crainte le rsultat de la confrence: elle est rompue.
Les dmons rentrent dans la ville, et ferment la porte devant Virgile,
qui veut y pntrer avec eux. Il est sensible  cette offense; mais il
annonce  son disciple qu'elle sera punie, et que quelqu'un va bientt
leur ouvrir l'entre de ce sjour. Cependant, au haut de l'une des
tours[64], ils voient paratre trois furies teintes de sang, ceintes de
serpents verts, et portant aussi des serpents pour chevelures. Virgile
reconnat les suivantes _de la reine des pleurs ternels_; il reconnat
Mgre, Alecton, Tisiphone. Elles se dchirent le sein avec leurs
ongles, ou le frappent avec leurs mains, en jetant des cris si terribles
que Dante effray se serre auprs de son matre[65]. Tout ce tableau est
peint avec les plus fortes couleurs et la touche la plus fire.

[Note 64: C. IX.]

[Note 65:

       _Vidi dritte ratto
       Tre furie infernal di sangutte tinte,
       Che membra femminili avean ed atto
       E con idre verdissime eran cinte:
       Serpentelli e ceraste avean per crine
       Onde le fiere tempie eran avvinte.
       E quei che ben conobbe le meschine
       Della regina dell'eterno pianto,
       Guarda, mi disse, le feroci Erine_.

       _Con l'unghie si fendea ciascuna il petto;
       Battean si a palme e gridavan s alto
       Che mi strinsi al poeta per sospetto_.]

Les furies veulent lui montrer la tte de Mduse, la terrible Gorgone.
Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux
mains. Le pote s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un
entendement sain d'admirer la doctrine secrte cache sous le voile
trange de ses vers. Cet avis ne convient peut-tre pas plus  cet
endroit de son pome qu' beaucoup d'autres, o il voulait en effet que
l'on chercht toujours quelque sens cach, intention que les
commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont trs-beaux;
tous les Italiens les savent et les citent souvent:

       _O voi ch'avete gl'intelletti sani,
       Mirate la dottrina che s'asconde
       Sotto'l velame degli versi strani_.

Dj s'avanait sur les noires eaux du Styx un bruit qui rpandait
l'pouvante et faisait trembler les deux rivages[66]. Tel qu'un vent
imptueux, n du choc des vapeurs contraires, frappe la fort, rompt les
branches, les abat, les emporte, s'avance avec orgueil parmi des
tourbillons de poussire, et met en fuite les animaux et les bergers.
Un ange, annonc par ce bruit terrible, traverse le Styx  pied sec.
Tout exprime en lui la colre. Arriv  la porte, il la touche d'une
baguette; elle s'ouvre sans rsistance. Il fait aux dmons les reproches
les plus durs et les plus sanglants; il leur ordonne de laisser entrer
Dante et son guide, mais sans parler aux deux potes, et de l'air d'un
homme occup d'objets plus graves et plus importants que ceux qui sont
devant lui[67]. Ils entrent, et voient s'tendre de toutes parts une
vaste campagne pleine de douleurs et d'affreux tourments[68].

[Note 66:

       _E gi venia su per le torbid onde
       Un fracasso d'un suon pien di spavento,
       Per cui tremavan amendue le sponde;
       Non altrimenti fatto che d'un vento
       Impetuoso per gli avversi ardor,
       Che fier la selva e senza alcun rattento
       Li rami schianta, abbatte e porta i fiori:
       Dinanzi polveroso va superbo,
       E fa fuggir le fiere e gli pastor_.]

[Note 67:

         _E non fe' motto a noi, ma fe' sembiante
         D'uomo cui altra cura stringa e morda
       Che quella di colui che gli  davante._]

[Note 68:

       _E veggio ad ogni man grande campagna,
       Piena di duolo e di tormento rio_.]

L'imagination du pote lui rappelle les plaines d'Arles, ou tait un
grand nombre de tombeaux clbres par des traditions fabuleuses, et les
environs de Pola, ville d'Istrie, qu'entouraient aussi de nombreuses
spultures; c'est ainsi que se prsente  ses yeux cette triste
campagne, mais avec un aspect plus terrible. Elle est toute remplie de
tombeaux spars par des flammes qui les brlent et les rougissent,
comme la fournaise rougit le fer. Leurs couvercles taient levs, et il
en sortait des gmissements qui paraissaient arrachs par les plus
horribles souffrances. Virgile passe par un sentier troit entre les
tombes enflammes et le mur de la cit[69]. Dante le suit; il apprend
que les malheureux enferms dans ces tombeaux sont les hrsiarques; il
serait plus juste de dire les incrdules, car une partie de ce vaste
cimetire renferme picure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'me
avec le corps[70]. Dante tmoignait  Virgile le dsir de voir quelques
uns de ces infortuns, lorsque la voix de l'un d'eux se fait entendre.
O Toscan, dit cette voix, toi qui parcours vivant la cit du feu, en
parlant avec tant de sagesse, reste dans ce lieu, je te prie; ton
langage atteste que tu es n dans cette noble patrie, qui n'eut
peut-tre que trop  se plaindre de moi. C'tait _Farinata degli
Uberti_ qui s'tait lev dans son tombeau, o on le voyait jusqu' la
ceinture. La poitrine et la tte leves, il semblait tmoigner pour
l'Enfer un grand mpris. _Farinata_ avait t Gibelin dans le temps que
Dante et sa famille taient Guelfes; il passait de son vivant pour un
esprit fort, ne croyait point  une autre vie, et en concluait que
pendant celle-ci il fallait ne songer qu' jouir.

[Note 69: C. X.]

[Note 70:

       _Suo cimitero da questa parte hanno
         Con Epicuro tutti i suoi seguaci
         Che l'anima col corpo morta fanno._]

Tandis que Dante et lui, aprs s'tre reconnus, se parlent avec quelque
aigreur, une autre ombre se lve d'un tombeau voisin, regarde alentour
du pote, comme pour voir si quelqu'un est avec lui, et voyant qu'il n'y
a personne, elle lui dit en pleurant: Si c'est l'lvation de ton gnie
qui t'a fait pntrer dans cette sombre prison, o est mon fils, et
pourquoi n'est-il pas avec toi? Dante le reconnat  ces paroles et au
genre de son supplice pour _Cavalcante Cavalcanti_, pre de son ami
_Guido_, et qui avait eu la rputation d'un picurien et d'un athe.
Dante parle, dans sa rponse, de _Guido Cavalcanti_ comme de quelqu'un
qui n'est plus. Comment, reprend son pre, est-ce qu'il a perdu la vie?
est-ce que ses yeux ne jouissent plus de la douce lumire? Il s'aperoit
que Dante hsite  rpondre; il retombe dans son spulcre, et ne
reparat plus[71]. Voil encore une de ces beauts fortes et neuves qui
n'avaient point de modle avant notre pote, et qui sont  jamais dignes
d'en servir.

[Note 71:

       _Quando s'accorse d'alcuna dimora
         Ch'io faceva dinanzi alla riposta,
         Supin ricadde e pi non parve fuora._]

Avant de sortir de cette enceinte, Dante apprend de _Farinata_ que
l'empereur Frdric II et le cardinal Ubaldini sont dans deux tombeaux
voisins. Frdric ne fut cependant point hrsiarque, mais en querelle
ouverte avec les papes, et excommuni par eux; ce qui n'est pas
tout--fait la mme chose. Quant au cardinal, c'tait, dit Landino dans
son commentaire sur ce vers, un homme d'un grand mrite et d'un grand
courage, mais qui avait les moeurs d'un tyran plutt que d'un prtre; il
tait Gibelin, et ne se faisait point scrupule d'aider ce parti aux
dpens de l'autorit pontificale. Les Gibelins l'ayant pay
d'ingratitude, il dit navement que cependant _s'il avait une me_, il
l'avait perdue pour eux. Ce propos marquait sur la nature de l'me une
opinion peu canonique, et qu'il n'est pas sant d'avouer en habit de
cardinal.

Au centre de tous ces tombeaux[72], dont le dernier est celui d'un pape,
Anastase II, des pierres brises forment l'ouverture d'un profond abme,
d'o sort une vapeur empeste. Les deux potes arrivent au bord, et
Virgile explique au Dante ce que contient cet abme. Il est divis dans
sa profondeur en trois cercles, tels que ceux qu'ils ont dj parcourus,
mais o les crimes sont plus grands et les peines plus cruelles. Tout
mal se fait ou par violence ou par fraude. La fraude tant le vice
propre  la nature de l'homme[73], dplat le plus  Dieu; les tratres
sont donc jets dans le cercle infrieur pour y prouver plus de
tourments. Dans le premier des trois cercles c'est la violence qui est
punie, et dans trois divisions diffrentes de ce cercle, selon les trois
sortes de violence, selon que par ce vice on a offens Dieu, soi-mme ou
le prochain. On offense le prochain par la ruine, l'incendie ou
l'homicide; on s'offense soi-mme en portant sur soi une main violente,
en dissipant et perdant au jeu tout son bien; on offense Dieu en le
blasphmant, en outrageant la nature, en mconnaissant sa bont. Les
homicides, les incendiaires et les brigands sont tourments dans la
premire des trois divisions; les suicides et les prodigues de leur
propre bien, dans la seconde; les blasphmateurs, les hommes coupables
du vice contre nature et les usuriers[74], dans la troisime.

[Note 72: C. XI.]

[Note 73: Parce qu'elle consiste, non dans l'abus des forces qui lui
sont communes avec les autres animaux, mais dans l'abus de
l'intelligence et de la raison, qualits qui lui sont propres.
(VENTURI.)]

[Note 74: Le texte dit:

       _E per la minor giron suggella
       Del segno suo e Sodomma e Caorsa_.

On n'entend que trop bien ce que signifie le nom de cette ville de
Palestine: quant  celui de Cahors, on l'explique en disant que cette
ville de Guienne tait alors un repaire d'usuriers, et que le pote la
nomme ici pour signifier l'usure. Du Cange, dans son glossaire de la
basse latinit, lui donne en effet cette signification au mot
_Caorcini_. Boccace dit, dans son commentaire sur ce vers, en parlant du
penchant gnral des habitants de Cahors pour l'usure, et de l'ardeur
avec laquelle ils l'exeraient: _Per ta qual cosa  tanto questo lor
miserabile esercizio divulgato, e massimamente appo noi, che come l'huom
dice d'alcuno, egli  Caorsino, cos s'intende che egli sia usurajo_.]

La fraude s'exerce ou contre l'homme qui se fie  nous, ou contre celui
qui n'a pas cette confiance. Les hypocrites, les faussaires, les
simoniaques, etc. sont tous dans cette dernire classe de criminels, et
sont punis dans diffrentes divisions du second cercle. Les tratres ou
ceux qui ont trahi la confiance et l'amiti occupent seuls le troisime
cercle, qui est le neuvime et dernier de tout l'enfer. Tel est le
formidable espace qui leur reste  franchir.

Dante, avant de s'y engager, fait quelques questions  son guide.
Pourquoi, lui demande-t-il, les criminels qu'ils ont vus jusqu'
prsent, les paresseux, les voluptueux et les autres, sont-ils moins
cruellement punis que ces derniers coupables? Virgile rpond en lui
rappelant la distinction que la morale tablit entre l'incontinence, la
mchancet et la frocit brutale, trois vices que le ciel rprouve,
mais dont le premier l'offense moins que les deux autres. Cette
distinction est dans la morale d'Aristote[75], ce qui prouve que
l'tude de ce philosophe tait familire  notre pote[76]. Pourquoi,
demande-t-il encore, l'usure est-elle mise au rang des actes de violence
qui outragent Dieu et la nature? Virgile prend sa rponse dans la
philosophie gnrale, dans la physique d'Aristote et dans la Gense.
Mettant  part la singularit de cette dernire citation, dans la bouche
de celui qui la fait, son explication, un peu obscure, est, dans sa
premire partie surtout, pleine de force et de dignit. La philosophie,
dit-il, apprend en plus d'un endroit  ceux qui s'y appliquent que la
Nature tire sa source de la divine intelligence et de son art[77].
Rappelle-toi bien ta physique[78]; tu y trouveras que votre art,  vous
autres mortels, suit autant qu'il le peut la Nature, comme le disciple
suit son matre: votre art est donc, pour ainsi dire, le petit-fils de
Dieu. Souviens-toi encore que, selon la Gense, c'est de la Nature et de
l'Art que l'homme, ds le commencement, dut tirer sa vie, et ensuite ses
progrs[79].

[Note 75: Au commencement du septime livre.]

[Note 76: L'expression dont se sert Virgile fait voir combien le
Dante avait particulirement tudi ce trait de morale. Il ne nomme
point, il ne dsigne mme pas Aristote; il dit simplement: Ne te
rappelles-tu pas la manire dont _ta morale_ traite des trois
dispositions que le ciel rprouve?

       _Non ti rimembra di quelle parole
       Con le quai la tua etica pertratta
       Le tre disposizion che'l ciel non vuole_, etc.]

[Note 77:

       _Filosofia, mi disse, a chi l'attende,
       Nota, non pure in una sola parte,
       Come natura lo suo corso prende
       Dal divino intelletto, e da sua arte_.

Il distingue ici,  la manire de Platon et des thologiens, les ides
divines qui sont ternelles, et l'opration ou la volont qu'il nomme
art, et dont il fait le prototype de l'art humain.]

[Note 78: Virgile dit encore ici _la tua fisica_, pour la physique
d'Aristote, dans laquelle on trouve en effet au second livre, et par
consquent, comme dit le texte, _non dopo molte carte_, cette
comparaison de l'art humain, qui suit la nature, avec le disciple qui
suit son matre. Dante ne pouvait pas faire une profession plus ouverte
d'aristotlisme, et il tait en mme temps Platonicien.]

[Note 79: Ce n'est qu'implicitement que la Gense dit cela. Le
Paradis terrestre fut donn  l'homme _ut operaretur et custodiret
illum_. Gen. II. 15. Aprs l'en avoir chass, Dieu lui dit: _In sudore
vults tui vesceris_. Gen. III. 19. Cela suffit au pote pour y voir que
Dieu destina la nature et ses productions aux besoins de l'homme; mais
que l'homme dut employer l'art ou le travail, pour en tirer sa
subsistance, et les progrs de la socit.

       _Da queste_ (la nature et l'art), _se tu ti rechi a mente
       Lo Genesi, dal principio convene
       Prender sua vita ed avanzar la gente_.

Cela et t trs bon dans la bouche de Dante lui-mme: il ne s'est pas
aperu de l'inconvenance que cette citation de la Gense avait dans
celle de Virgile.]

Or, l'usurier tient une route contraire; il mprise et la Nature et
l'Art, puisqu'il met ailleurs toute son esprance.

Ces explications finies, les deux voyageurs s'avancent vers le premier
de ces trois cercles redoutables. Le monstre qui garde l'entre du
premier cercle est le Minotaure[80], et une foule de Centaures arms de
flches errent au bas des rochers, dans l'intrieur du cercle, sur les
bords d'un fleuve de sang. Les commentateurs disent, avec assez
d'apparence, que Dante a voulu dsigner par ces monstres moiti btes et
moiti hommes, la frocit brutale des hommes livrs  la violence qui
sont punis dans ce cercle de l'Enfer. Il descend, avec son guide, de
pointe en pointe de rochers, et arrive enfin au bord de ce fleuve de
sang bouillant, o des damns plongs jusqu'aux yeux jettent des cris
horribles. Ici, leur dit un des Centaures, sont punis les tyrans qui ont
vers le sang et envahi la fortune des hommes[81], et il leur en nomme
plusieurs, tant anciens que modernes, Alexandre, le cruel Denys de
Sicile, Azzolino, Obizzo d'Est[82] et d'autres encore, parmi lesquels
Dante se garde bien d'oublier Attila.

[Note 80: C. XII. Le pote appelle nergiquement ce monstre
l'_Infamia di Creti_. On s'apercevra que dans ce chant, comme dans
quelques autres, je passe sous silence beaucoup de dtails, dont
plusieurs cependant ont dans l'original un grand mrite potique; mais
j'ai d me borner  ce qui est ncessaire pour saisir le fil de l'action
et indiquer les principales beauts du pome. En me prescrivant de faire
une analyse trs-rapide, j'ai encore  craindre de l'avoir faite
beaucoup trop longue.]

[Note 81:

       _E'l gran Centauro disse: ei son tiranni
       Che dier nel sangue e nell' aver di piglio:
       Quivi si piangon gli spielati danni_.]

[Note 82: Denys de Syracuse, Azzolino, nomm plus communment
Eccelino, tyran de Padoue, Obizzo d'Est, marquis de Ferrare et de la
Marche d'Ancne, tyran cruel et rapace, ne font ici aucune difficult:
il n'y en a que sur Alexandre. Vellutello le premier, ensuite Daniello,
et plus rcemment Venturi, ont prtendu dans leurs commentaires que ce
tyran tait Alexandre de Phre; Landino et les autres premiers
commentateurs avaient tabli que c'tait Alexandre surnomm le Grand, et
le pre Lombardi a embrass leur opinion. D'aprs Justin, qui raconte
des traits nombreux de cruaut exercs par ce conqurant, sur ses
parents et ses plus intimes amis, et d'aprs l'nergique expression de
Lucain, qui l'appelle _felix proedo_, Pharsale, X. 21, on peut, dit-il,
le placer avec justice parmi les tyrans _che dier nel sangue e nell'
aver di piglio_. Le nom d'Alexandre seul, et sans autre dsignation, dit
assez l'intention du pote; et l'omission qu'il a faite de lui parmi les
grandes mes, _Spiriti magni_, qu'il place dans les Limbes, prouve qu'il
le rservait pour ce lieu de supplices.]

Le centaure transporte ensuite les deux potes sur sa croupe de l'autre
ct du fleuve, o ils trouvent un bois pais qui n'est perc d'aucune
route, plant d'arbres  feuilles noires, dont les branches tortueuses
portent au lieu de fruits, des pines et des poisons[83]. Les harpies,
dont notre pote trace le hideux portrait d'aprs celui qu'en a fait
Virgile, habitent ce bois affreux; il entend de toutes parts des
gmissements, et ne voit point ceux qui les poussent. Son matre lui dit
d'arracher une branche de quelqu'un de ces arbres; au moment o il lui
obit, une voix sort du tronc de l'arbre, et s'crie: Pourquoi
m'arraches-tu? Un sang noir coule de la branche, et la voix continue:
Pourquoi me dchires-tu? n'as-tu donc aucun sentiment de piti? Nous
fmes autrefois des hommes, et nous sommes devenus des arbres; ta main
devrait tre moins cruelle, quand nos mes eussent anim des
serpents[84]. Cette fiction est, comme on voit, imite de Virgile, et
le fut ensuite par le Tasse. Le pote continue: Comme un tison de bois
vert brl par un de ses bouts gmit par l'autre, lorsque l'air s'en
chappe avec bruit, ainsi des paroles et du sang sortaient  la fois de
ce tronc d'arbre. Dante laisse tomber sa branche, et reste comme un
homme frapp de crainte. Je suis, reprend l'arbre, celui qui possdait
le coeur et toute la confiance de Frdric. La vile courtisane qui ne
dtourna jamais ses yeux lascifs de la cour de Csar, la peste commune
et le vice de toutes les cours[85], enflamma contre moi des mes
envieuses qui enflammrent celle de l'empereur. Mes honneurs furent
changs en deuil. Je voulus chapper par la mort  l'infortune; ami de
la justice, je fus injuste envers moi. Je le jure par les racines de ce
tronc que j'habite; je ne manquai jamais  la foi que je devais  mon
matre. Si quelqu'un de vous retourne sur la terre, je le conjure de
prendre soin de ma mmoire encore abattue sous les coups que lui porta
l'envie. On reconnat ici Pierre des Vignes, chancelier de Frdric
II[86]. Ce bois est donc le lieu o sont punies les mes des suicides ou
de ceux qui ont t violents envers eux-mmes. Celle du malheureux
chancelier explique aux deux potes d'une manire curieuse, mais qu'il
serait trop long de rapporter, comment elles y sont prcipits, et ce
qu'elles feront de leurs corps aprs le dernier jugement. D'autres
suicides moins clbres, mais qui l'taient peut-tre alors, occupent
avec moins d'intrt le reste de cette scne.

[Note 83: C. XIII.]

[Note 84:

       _Uomini fummo, ed or sem fatti sterpi:
       Ben dovrebb' esser la tua man pi pia,
       Se state fossim' anime di serpi_.]

[Note 85: Pour caractriser plus fortement l'envie, poison des
cours, Le Dante n'a pas craint d'employer les termes de _meretrice_ et
d'_occhi putti_ dont aucun pote n'oserait peut-tre se servir
aujourd'hui dans le style noble. Mais que gagne-t-on avec cette
dlicatesse? ces quatre vers en sont-ils moins beaux?

       _La meretrice che mai dall' ospizio
       Di Cesare non torse gli occhi putti,
       Morte commune e delle corti vizio
       Infiamm contra me gli animi tutti_, etc.

Tout ce morceau, o le pathtique est joint  la force, est d'une grande
beaut.]

[Note 86: Voy. ce que nous avons dit de lui, t. I, pages 338 et
345.]

Celle qui la suit est toute diffrente. En avanant vers le centre du
cercle, on passe de ce bois dans une plaine dserte qui en forme la
troisime division[87]; elle est remplie d'un sable sec, pais et
brlant, et couverte d'ombres nues qui pleurent misrablement, et qui
souffrent dans diverses postures. Les unes gisent  la renverse sur le
sable, d'autres sont assises, et d'autres marchent sans repos. De larges
flocons de feu pleuvent lentement sur toute cette plaine, comme la neige
tombe sur les Alpes quand elle n'est pas pousse par le vent. Telle que
dans les plaines brlantes de l'Inde Alexandre vit tomber sur ses
troupes des flammes qui, mme  terre, ne perdirent point leur
solidit[88], telle descendait cette pluie d'un feu ternel. Le sable en
la recevant s'enflammait, comme l'amorce sous les coups de la pierre,
pour redoubler la rigueur des supplices.

[Note 87: C. XIV.]

[Note 88: Ceci n'est racont ni dans Quinte-Curce, ni dans Justin,
ni dans Plutarque, mais se trouve dans une lettre suppose d'Alexandre 
Aristote.]

L sont tourments ceux qui ont t violents contre Dieu. Au milieu
d'eux est Capane, qui dans son attitude et dans ses discours conserve
son caractre indomptable, et ne parat s'apercevoir ni du sable brlant
ni de la pluie enflamme. Un ruisseau de sang sort de la fort, et se
perd dans la plaine de sable; les flammes qui y tombent s'amortissent.
Virgile interrog par le Dante donne  ce ruisseau une explication
mystrieuse. Au milieu de l'le de Crte, dans les flancs du mont Ida,
est l'immense statue d'un vieillard. Sa tte est d'or pur, sa poitrine
et ses bras d'argent; le reste du tronc est d'airain, et les extrmits
sont de fer,  l'exception du pied sur lequel il s'appuie, et qui est
d'argile. Ce vieillard est le Temps. Toutes les parties de son corps,
except la tte, ont des ouvertures, d'o coulent des larmes qui
filtrent jusqu'au centre de la terre, forment les fleuves des Enfers,
l'Achron, le Styx, le Phlgton et, jusqu'au plus profond du gouffre,
se runissent dans le Cocyte, le plus terrible de tous. Cette grande
image, potiquement rendue, couvre des allgories que tous les
commentateurs depuis Boccace ont trs-amplement expliques, mais o il
vaut peut-tre mieux ne voir que ce qui y est, c'est--dire, une ide un
peu gigantesque, mais potique du Temps, des quatre ges du monde et des
maux qui ont fait pleurer la race humaine dans chacun de ces ges,
except dans le premier,  qui la posie de tous les autres sicles et
les regrets de tous les hommes ont donn le nom d'ge d'or. Cette ide
des fleuves de l'Enfer ns des larmes de tous les hommes porte  l'me
une motion mlancolique o se combinent les deux grands ressorts de la
tragdie, la terreur et la piti.

Ce ruisseau[89] coule entre deux bords levs comme les digues qui
mettent la Flandre  l'abri de la mer, ou comme celles qui garantissent
Padoue des inondations de la Brenta. Dante marchait sur l'un de ces
bords; il voit sur le sable enflamm un grand nombre d'mes qui le
regardent d'en bas avec des yeux faibles et tremblants. L'une d'elles
l'arrte par sa robe, et s'crie en le reconnaissant. Il la reconnat
aussi malgr sa face noire et brle. Il se baisse, et mettant la main
sur son visage: Est-ce vous, lui dit-il, _Brunetto Latini_? C'tait lui
en effet que, malgr tout son savoir, un vice honteux et qui outrage la
Nature avait prcipit dans ce lieu de douleurs.

[Note 89: C. XV.]

Dante, qui ne peut ni s'arrter ni descendre auprs de _Brunetto_,
marche courb vers lui pour l'entendre, dans l'attitude du respect. Si
tu suis ta destine, lui dit son ancien matre[90], tu ne peux
qu'arriver glorieusement au port. Je m'en suis convaincu quand je
jouissais de la vie; et si je n'tais mort avant le temps, voyant que
le ciel t'avait si heureusement dou, je t'aurais encourag  suivre ta
carrire. Un peuple ingrat et mchant paiera tes bienfaits de sa haine,
et cela est juste, car des fruits doux ne peuvent prosprer parmi des
arbustes sauvages. Peuple avare, envieux et superbe!  mon fils, ne
te laisse jamais souiller par ses moeurs. La Fortune te rserve l'honneur
d'tre appel par les deux partis; mais tu t'loigneras de tous deux.
Dante lui rpond toujours avec la mme tendresse. Si mes voeux taient
accomplis, vous ne seriez point encore banni du sein de la Nature
humaine; je conserve empreinte dans mon coeur, et je contemple en ce
moment avec tristesse votre bonne et chre image, et cet air paternel
que vous aviez dans le monde quand vous m'enseigniez chaque jour comment
l'homme peut se rendre immortel. Tandis que je vivrai, je veux que ma
langue exprime la reconnaissance que je vous dois. Il n'y a rien dans
aucun pome de plus profondment senti, ni de mieux exprim. Si l'on
reconnat, dans ce qui prcde cette belle rponse, le ressentiment que
le Dante conservait contre son ingrate patrie, on reconnat aussi dans
cette rponse mme que son me s'ouvrait facilement aux affections
douces, et que son style se pliait naturellement  les rendre. Ce pote
terrible est, toutes les fois que son sujet le comporte ou l'exige, le
pote le plus sensible et le plus touchant[91].

[Note 90:

       _Se tu segui tua stella_, etc.

J'ai cit ces vers dans le chapitre prcdent, t. I, pag. 425, note(1):
ils font allusion  l'horoscope que _Brunetto Latini_ avait tir de la
conjonction des astres,  la naissance du Dante.]

[Note 91: Fort bien; mais il fallait commencer par ne point placer
son cher matre dans cette excrable catgorie de pcheurs. La
dpravation des moeurs, sur ce point, tait-elle donc alors assez
gnrale pour expliquer cette disparate choquante?]

Reprenant ensuite son caractre ferme et lev, il ajoute qu'il est
prpar  tous les coups du sort; que ces prdictions ne sont point
nouvelles pour lui, et que pourvu que sa conscience ne lui fasse aucun
reproche, la Fortune peut faire, comme elle voudra, tourner sa roue.
Puis il demande  _Brunetto_ les principaux noms de ceux qui, pour le
mme pch, souffrent avec lui les mmes peines. Ils sont trop nombreux,
lui rpond son matre, et il faudrait pour cela trop de temps. Apprends,
en peu de mots, que ce sont tous des gens d'glise, de grands
littrateurs, des hommes clbres. Il nomme Priscien, Franois Accurce,
et indique un certain vque de Florence[92] qui s'tait souill de ce
crime, et que le _serviteur des serviteurs de Dieu_, c'est l'expression
dont se sert ici le pote, se borna  le transfrer au sige piscopal
de Vicence o il mourut[93]. Enfin, aprs lui avoir recommand son
_Trsor_, ouvrage qu'il regardait comme son plus beau titre de gloire,
il le quitte et s'loigne rapidement.

[Note 92: _Andrea de' Mozzi_.]

[Note 93: Il dit cela brivement et potiquement, en mettant le nom
des rivires qui passent  Florence et  Vicence, au lieu du nom de ces
deux villes.

       _Che dal servo de' servi
       Fa trasmutato d'Arno in Bacchiglione_.]

Dante est encore arrt par les ombres de trois guerriers florentins[94]
punis pour le mme vice, sans doute trs-connus alors, mais qui ne sont
aujourd'hui d'aucun intrt, et avec lesquels il s'entretient quelque
temps. Il se fait demander par l'un d'eux si la courtoisie et la valeur
habitent toujours Florence, ou si elles en sont tout--fait sorties,
comme quelques rapports le leur font craindre. Dante, au lieu de lui
rpondre, lve la tte, et s'adressant  sa patrie elle-mme, il lui
crie:  Florence! les hommes nouveaux et les fortunes subites ont
produit en toi tant d'orgueil et des passions si dmesures que tu
commences  t'en plaindre. On voit qu'il ne perd aucune occasion
d'exhaler ses ressentiments, ou plutt qu'il en fait natre  chaque
instant de nouvelles. Celle-ci est la moins heureuse de toutes. S'il et
exist pour lui un art et des rgles, on pourrait l'accuser d'y avoir
manqu en plaant ainsi  la fin la plus faible partie d'un de ses
tableaux; mais il marchait sans guide et sans thorie dans un monde
inconnu et dans un art nouveau. Son plan gnral est tout ce qui
l'occupe, et dans les accessoires il viole sans scrupule la rgle des
convenances et des proportions. Il songe enfin  sortir de ce septime
cercle, et c'est par un moyen fort extraordinaire.

[Note 94: C. XVI. L'un des trois est _Guidoguerra_, l'autre
_Tegghiajo Aldobrandi_, et le troisime, qui est celui qui parle dans
cet pisode, _Jacopo Rusticucci_, trois braves guerriers, connus dans ce
temps-l de tout Florence, dont on retrouve mme les noms dans
l'histoire; mais dont le vice honteux suffirait pour obscurcir leur
gloire, s'ils en avaient acquis une durable. Dante dit du premier que

       _In sua vita
       Fece col senno assai e con la spada_;

vers dont le Tasse s'est souvenu quand il a dit de Godefroy, au
commencement de son pome:

       _Molto egli opr col senno e con la mano_.]

Le ruisseau, ou plutt le fleuve du Phlgton; qu'il ctoie toujours,
tombe dans le huitime cercle par une cascade si bruyante que l'oreille
en est assourdie, et par une pente si rapide qu'il est impossible de la
suivre[95]. Le pote tait ceint d'une corde, soit que ce ft la mode de
son temps, o l'on tait vtu d'une longue robe, soit qu'il y ait ici
quelque sens allgorique sur lequel les interprtes ne sont pas
d'accord. Virgile la lui demande; il la dtache, et la lui donne roule
en peloton. Virgile la jette par un bout dans le prcipice, et ils
attendent ainsi quelques instants. Ils voient enfin paratre quelque
chose de si prodigieux, que Dante s'adresse au lecteur, et jure par les
destines de son pome[96] qu'il a rellement vu cette figure sortir du
noir abme. Elle nageait dans les tnbres, et montait  l'aide de la
corde, comme un marin qui a plong dans la mer pour dgager une ancre
embarrasse dans les rochers, et qui remonte en tendant les bras et
s'accrochant avec les pieds. Voici, s'crie Virgile[97], voici le
monstre  la queue acre qui passe les monts, brise les murs et les
armes; voici celle qui empoisonne tout l'Univers. C'est la Fraude
personnifie qui est annonce ainsi, et qui sort du huitime cercle, o
tous les genres de fraude sont punis. Le monstre lve hors du prcipice
sa tte et son buste, mais il y laisse pendre sa queue. Sa figure est
celle d'un homme juste et bon; son corps est celui d'un serpent; ses
deux bras, termins en griffes, sont velus jusqu'aux aisselles. Son dos,
sa poitrine et ses flancs sont couverts de noeuds et de taches rondes,
d'autant de diverses couleurs que les tapis des Turcs et des Tartares,
et tissus avec tout l'art d'Arachn. Comme les barques sont quelquefois
tires en partie sur le rivage et encore en partie dans l'eau, ou comme
sur les bords du Danube, les castors se tiennent prts  faire la guerre
aux poissons, ainsi cette bte excrable se tenait sur les rochers qui
terminent la plaine de sable; sa queue entire s'agitait dans le vide,
et recourbait en haut la fourche venimeuse qui en arme la pointe comme
celle du scorpion.

[Note 95: Il y ici une fort belle comparaison du bruit que fait ce
torrent avec celui que le _Montone_ fait entendre, quand, descendu des
Apennins, il se prcipite vers la mer. Mais si je m'arrtais dans cette
analyse  toutes les beauts potiques, je ne la finirais jamais.]

[Note 96:

       _E per le note
       Di questa Commedia, lettor, ti giuro,
       S'elle non sien di lunga grazia vote,
       Ch'io vidi_, etc.]

[Note 97: C. XVII.]

Tandis que Virgile parle au monstre dont il veut se servir pour
descendre, Dante visite les dernires extrmits du cercle. Les avares y
sont tourments, ils s'agitent sur le sable brlant comme s'ils taient
mordus par des insectes. Chacun d'eux porte un sac ou une poche pendue
au cou. Dante ne reconnat la figure d'aucun d'eux; mais, par un trait
de satyre ingnieux, les armoiries peintes sur quelques-uns de ces sacs,
lui font distinguer parmi les ombres qui les portent celles de plusieurs
nobles de Florence. L'orgueil sert donc ici d'enseigne et comme de
dnonciateur  l'avarice. On ne pouvait tirer plus heureusement sur deux
vices  la fois. Cependant Virgile tait dj mont sur la croupe du
monstre, qui se nomme Geryon, quoi qu'il n'ait rien de commun avec le
Geryon de la fable. Dante, saisi de frayeur, monte pourtant aussi, et se
place devant son matre, qui le soutient dans ses bras. Geryon commence
par reculer lentement comme une barque qui se dtache du rivage, puis se
sentant comme  flot dans l'air pais, il se retourne et descend dans le
vide en nageant au milieu des tnbres. Le pote compare la crainte dont
il est saisi en se sentant descendre environn d'air de toutes parts, et
ne voyant plus rien que le monstre qui le porte,  celle qu'prouva
Phaton quand il abandonna les rnes; ou Icare lorsqu'il sentit fondre
ses ailes. Geryon suit sa route en nageant avec lenteur; il tourne et
descend. Dante ne s'aperoit d'abord de l'espace qu'il traverse que par
le vent qui souffle sur son visage et au-dessous de lui. Ensuite il est
frapp du bruit que fait le torrent en tombant au fond du gouffre;
bientt il entend des plaintes et il aperoit des feux qui lui annoncent
qu'il approche d'un nouveau sjour de tourments. Enfin Geryon arrive au
bas des rochers, les y dpose, et disparat comme un trait. Cette
descente extraordinaire est peinte avec une effrayante vrit. On
partage les terreurs du pote ainsi suspendu sur l'abme, et l'on se
sent, pour ainsi dire, la tte tourner en le regardant descendre.

Le huitime cercle o il arrive[98] est d'une construction
particulire. C'est celui o les fourbes sont punis. Dante distingue dix
espces de fraudes, et trouve le moyen de leur attribuer  toutes une
nuance diffrente de peines. Au centre du cercle est un puits large et
profond, et entre ce puits et le pied des rochers, le cercle se divise
en dix espaces ou fosses concentriques qui sont creuses de manire que,
dans chacune de ces fosses, est enfonce une des dix classes de fourbes.
Enfin depuis l'extrieur du grand cercle jusqu'au puits qui est au
milieu, des rochers jets d'une fosse  l'autre, servent de
communications et comme de ponts pour y passer. C'est  toute cette
enceinte; aussi bizarre que terrible, que le pote a donn le nom de
_Malebolge_ ou de _fosses maudites_. Dans la premire de ces _bolges_ ou
fosses, sont plongs les fourbes qui ont tromp les femmes ou pour leur
propre compte ou pour celui d'autrui. Partags en deux files, ils
courent en sens contraire. Des dmons, arms de grands fouets, les
battent cruellement et les forcent de courir sans cesse. Dante reconnat
dans l'une de ces deux files _Caccia Nemico_, Bolonais, qui avait vendu
sa propre soeur au marquis de Ferrare[99]; il apprend de lui qu'il n'est
pas  beaucoup prs le seul de son pays qui soit l pour le mme crime.
Un diable interrompt _Caccia Nemico_, et le fait courir  grands coups
de fouet. Le pote va chercher plus loin un exemple de ceux qui ont
tromp des femmes pour eux-mmes. C'est Jason, que son matre lui fait
reconnatre dans la seconde file, et qui, comme on voit, courait et
tait fouett depuis long-temps pour avoir tromp Hypsipyle et Mde. La
seconde fosse contient les flatteurs, ceux qui se sont rendus coupables
de la plus basse peut-tre, mais aussi de la plus utile de toutes les
fraudes, l'adulation. Leur supplice est plus sale et plus dgotant
qu'il n'est permis de le dire; ils sont plongs tout entiers dans ce
qu'il y a de plus infect et de plus immonde; et si l'on ne peut en
vouloir au pote pour les avoir placs dans un lment si digne d'eux,
on peut au moins lui reprocher une franchise d'expression que ne peut
accuser le manque de got ni la grossiret d'aucun sicle.

[Note 98: C. XVIII.]

[Note 99: _Obizzo du Este_, le mme qu'il a compt ci-dessus parmi
les tyrans sanguinaires.]

Les simoniaques remplissent la troisime fosse[100]. Le pote, avant de
la dcrire, apostrophe ce magicien Simon, qui voulut acheter de saint
Pierre le pouvoir de confrer la grce divine, et qui donna son nom  un
vice que l'on peut nommer ecclsiastique[101]; il s'adresse en mme
temps  ses misrables sectateurs, dont la rapacit prostitue  prix
d'or les choses de Dieu qui ne devraient tre donnes qu'aux plus
dignes. C'est pour vous maintenant, leur dit-il, que doit sonner la
trompette[102]. Cela ressemble  une dclaration de guerre; et nous
l'allons voir joindre en effet corps  corps ceux qu'il regardait sans
doute comme les gnraux ennemis, puisque, Gibelin dclar, il tait
exil, ruin, perscut par le parti des Guelfes, dont les papes taient
les chefs. Il marche  eux avec tant de fracas; il est si ingnieux et
si vif dans le combat qu'il leur livre, que l'on peut croire que l'ide
de ce chant est une des premires qui s'tait prsente  lui dans la
conception de son pome, qui l'avait le plus engag  l'entreprendre, et
qui tait entre le plus ncessairement dans son plan.

[Note 100: C. XIX.]

[Note 101: La simonie n'est autre chose que la vente ou la
transmission intresse des emplois et des biens de l'glise.]

[Note 102:

       _Or convien che per voi suoni la tromba_.]

Le fond de cette fosse est divis en trous enflamms, o les Simoniaques
sont plongs la tte la premire; leurs jambes et leurs pieds tout en
feu paraissent seul au dehors, et font des mouvements qui leur sont
arrachs par la souffrance. Dante en remarque un dont les pieds
s'agitent avec plus de rapidit, il dsire l'interroger. Virgile le fait
descendre presque au fond de la fosse en le soutenant le long du bord.
L, il parle au malheureux damn en se courbant vers lui, comme le
confesseur se courbe vers le perfide assassin lorsqu'il subit son
supplice. Le damn, au lieu de rpondre, lui dit: Est-ce toi Boniface?
es-tu dj las de t'enrichir, de tromper et d'avilir l'glise? Le pote
surpris n'entend rien  ce langage. Quand le malheureux voit qu'il s'est
tromp, ses pieds s'agitent avec plus de force; il soupire et d'une voix
plaintive, il avoue qu'il est le pape Nicolas III, de la maison des
Ursins, qui ne songea qu'a amasser des trsors pour lui et pour son
avide famille. Au-dessous de sa tte sont enfoncs ceux de ses
prdcesseurs qui ont t coupables du mme crime. Il y tombera lui-mme
quand ce Boniface VIII qu'il attend sera venu; mais Boniface n'agitera
pas long-temps ses pieds hors de ce trou brlant; aprs lui viendra de
l'occident un pasteur sans foi et sans loi, qui les enfoncera et les
couvrira tous deux, Boniface et lui. Il dsigne ainsi Clment V, que fit
nommer le roi de France Philippe-le-Bel[103]. Ce trait satirique est
aussi piquant et aussi nouveau que hardi. On doit se rappeler que Dante
en commenant son pome feint que c'est l'anne mme de la rvolution du
sicle, ou en 1300, qu'il eut la vision qui en est le sujet. Nicolas III
tait mort vingt ans auparavant[104], et Boniface VIII, mort en 1303,
n'attendit en effet que onze ans, dans ce trou brlant, Clment V.
Pouvait-on reprsenter plus vivement la simonie successive de ces trois
papes? Mais furent-ils en effet tous trois simoniaques? Voyez
l'histoire.

[Note 103: Voy. sur cette lection, ci-aprs, chap. XI, vers le
commencement.]

[Note 104: En 1280.]

Le pote une fois en verve sur ce sujet fcond, n'en reste pas l. Il
interpelle Nicolas, et lui demande quelle somme Notre Seigneur exigea de
St. Pierre, avant de remettre les clefs entre ses mains. Certes, il ne
lui demanda rien; il ne lui dit que ces mots: Suis-moi. Ni Pierre, ni
les autres, ne demandrent  Mathias de l'or ou de l'argent, quand il
fut lu  la place du tratre Judas. Tu es donc justement puni. Garde
bien maintenant ces trsors qui te rendaient si fier. Et si je n'tais
retenu par un vieux respect pour la thiare[105], je vous ferais encore
des reproches plus graves. Votre avarice corrompt le monde entier, foule
les bons, lve les mchants. C'est vous, pasteurs iniques, que
l'vangliste avait en vue, quand il voyait celle qui tait assise sur
les eaux se prostituer aux rois. Vous vous tes fait des dieux d'or et
d'argent; et quelle diffrence y a-t-il entre vous et l'idoltre, si non
qu'il en adore un, et vous cent[106]?

[Note 105:

       _E se non fosse ch'ancor lo mi vieta
       La riverenza delle somme chiavi_, etc.]

[Note 106: Le pre Lombardi me parat expliquer cela mieux que les
autres interprtes. Selon lui, _un_ et _cent_ sont ici des nombres
dtermins pour des nombres indtermins, et marquant seulement la
proportion qu'il y a entre cent et un. C'est comme si le Dante disait:
quelque nombre d'idoles ou de dieux qu'adorassent les idoltres, vous en
adorez cent fois plus. Il est difficile autrement d'entendre comment les
idoltres, c'est--dire, les polythistes n'adoraient qu'un seul dieu.]

Ah! Constantin! que de maux a produits, non ta conversion, mais la dot
dont tu fus le premier  enrichir le chef de l'glise[107]. A ce
discours, Nicolas III, soit colre, soit remords, agitait ses pieds avec
plus de violence. Dante le quitte enfin; Virgile le prend dans ses bras
et le fait remonter sur le bord d'o ils taient descendus.

[Note 107: Au temps du Dante, on croyait encore  la donation de
Constantin.]

Si cette virulente sortie scandalise des mes timores, dont tout le
monde connat le zle aussi dsintress et surtout aussi charitable que
sincre, il faut leur rappeler qu'il y a eu des papes plus traitables 
cet gard, et de meilleure composition que les papistes, puisqu'ils ont
accept la ddicace de plusieurs ditions de la _Divine Comdie_, sans
exiger qu'on en retrancht un seul vers.

La quatrime fosse[108], ou valle  laquelle passent les deux potes,
renferme les prtendus devins. Leur supplice est assorti  leur crime.
Ils ont voulu, par des moyens coupables, pntrer dans l'avenir: ils ont
maintenant la tte et le cou renverss, et leur visage tourn 
contre-sens, ne voit que derrire leurs paules, qui sont inondes de
leurs larmes[109]. Ce sont d'abord les devins de l'antiquit,
Amphiaras, Tiresias, Arons[110], et enfin la devineresse Manto. Dante
s'arrte  parler d'elle, ou plutt  couter ce que lui en dit Virgile,
qui ne paraissant que raconter son histoire, et les voyages qu'elle
avait faits avant de se fixer, pour exercer son art, aux lieux o fut
ensuite btie Mantoue, fait en effet l'histoire de la fondation de cette
ville, qu'il reconnat pour sa patrie[111]. Parmi les autres devins
antiques, Virgile lui montre encore Eurypyle qui partageait avec Calchas
les fonctions d'augure, dans le camp des Grecs, au sige de Troie[112].
Quelques devins modernes viennent ensuite, tels que Michel Scot, l'un
des astrologues de Frdric II, _Guido Bonatti_ de Forli, Asdent de
Parme, charlatans obscurs qui avaient sans doute alors de la rputation,
et quelques vieilles sorcires qu'heureusement le pote ne nomme pas.

[Note 108: C. XX.]

[Note 109: Ce ne sont pas leurs paules qui en sont baignes: le
teste dit tout simplement:

       _Che'l pianto degli occhi
       Le natiche bagnava per lo fesso_.

Mais il n'est pas permis en franais d'tre si naf.]

[Note 110: Devin qui habitait les carrires de marbre des montagnes
de Luni prs de Carrare. Lucain a dit de lui, Pharsale, l. I, v. 586.

       _Aruns incoluit desertoe moenia Lunoe_, etc.]

[Note 111: Il n'tait pourtant pas n dans cette ville mme, mais
dans un village voisin appel Ands: c'est ce qui a fait dire  Silius
Italicus, l. 8,

       _Mantua musarum domus, atque ad sydera cantu.
       Erecta Andino_.]

[Note 112: Cet Eurypile est cit dans le discours du tratre Simon,
quelques vers aprs qu'il a parl de Calchas, nide, l. II, v. 114. Le
texte italien donne ici lieu  une observation. Dante fait dire 
Virgile:

       _E cos'l canta.
       L'alta mia tragedia in alcun loco_.

Par cette haute tragdie, il entend son nide, conformment  l'ide
que Dante s'tait faite des trois styles, tragique, comique et
lgiaque. C'est cette ide qui l'avait dtermin  donner  son pome
le titre de Comdie. Cela confirme ce que j'en ai dit, t. I, p. 484.]

Un autre pont le conduit  la cinquime valle[113], o sont jets dans
de la poix brlante ceux qui ont fait un mauvais trafic et prvariqu
dans leurs emplois. Ici se trouve cette comparaison justement vante o
il emploie potiquement et en trs-beaux vers, dans la description de
l'arsenal de Venise, un grand nombre d'expressions techniques. Telle
que dans l'arsenal des Vnitiens, on voit pendant l'hiver bouillir la
poix tenace destine  radouber leurs vaisseaux endommags[114], et
hors d'tat de tenir la mer; l'un remet  neuf son navire, l'autre
calfeutre les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages: l'un
retravaille la proue, l'autre la poupe: celui-ci fait des rames,
celui-l tourne des cordages, un autre raccommode ou la misaine ou
l'artimon; telle bouillait dans ces profondeurs, non par l'ardeur du
feu, mais par un effet du pouvoir divin, une poix paisse et gluante,
qui de toutes parts en enduisait les bords. Un diable noir, accourt les
ailes ouvertes, saute lgrement de rochers en rochers, et vient jeter
dans cette fosse un des Anciens de la rpublique de Lucques, ville o,
s'il faut en croire le Dante, il tait si commun de trafiquer des
emplois publics, que personne n'y tait exempt de ce vice[115]. Le damn
va au fond, et revient  la surface; mais tous les diables se moquent
de lui; il n'y a point l, lui disent-ils, de sainte Face[116], comme 
Lucques, pour le dfendre; et quand il veut s'lever au-dessus de la
poix bouillante, ils l'y replongent avec de longs crocs dont ils sont
arms. Lorsque les voyageurs vont pour passer dans la valle suivante,
une foule de ces diables arms de crocs se poste au bas du pont pour les
arrter. Ici commence un long pisode o les diables trompent d'abord
les deux potes, leur font prendre un dtour, sous prtexte que le pont
est rompu, et s'offrent  les conduire vers une autre arcade. Le chef de
cette troupe leur donne pour escorte dix des diables qui la composent,
et les dsigne tous par leurs noms. Ces noms sont de la faon du pote.
Ce sont _Alichino, Calcabrina, Cagnazzo, Barbariccia, Libicocco_, ainsi
des autres. Beau sujet  commentaires que de chercher  savoir o il les
avait pris, et le sens qu'il y attachait. Les interprtes n'y ont pas
manqu, et le rsultat est qu'aucun d'eux n'a pu y rien entendre[117].

[Note 113: C. XXI.]

[Note 114:

       _Quale nell' Arzan de' Viniziani
       Bolle l'inverno la tenace pece,
       A rimpalmar li legni lor non sani_, etc.]

[Note 115: Il dit cela dans un vers satyrique d'excellent got.

       _Ogni uom v' baratlier, fuor che Bonturo_.

Ce _Bonturo Bonturi_, de la famille des _Dati_, tait, selon tous les
commentateurs, le plus effront de tous les _barattieri_, ou trafiquants
d'emplois, de la ville de Lucques. Cette ironie spirituelle et piquante
ne serait pas dplace dans une satyre d'Horace. En italien, la
_baratteria_ est pour les emplois publics ce qu'est _la simonia_ pour
ceux de l'glise.]

[Note 116:

       _Qu non ha luogo il santo Volto_.

Allusion  une sainte Face miraculeuse que les Lucquois prtendaient
possder, et dont il parat qu'ils taient trs-fiers.]

[Note 117: Je passe ici, pour abrger, beaucoup de dtails que les
adorateurs du Dante regretteront peut-tre: je crois pourtant qu'il en a
peu qui soient vraiment  regretter. Ils me pardonneront du moins de
n'avoir rien dit du dernier vers de ce vingt et unime chant.]

La cohorte se met en marche, cela rappelle au Dante des ides
militaires, et pour ainsi dire bruyantes: sa posie devient pompeuse et
bruyante comme elles. J'ai vu, dit-il[118], des cavaliers marcher en
bataille, ou commencer l'attaque, ou passer en revue, et quelquefois
battre en retraite; j'ai vu,  gens d'Arezzo, des troupes lgres
insulter votre territoire et y faire des expditions rapides: j'ai vu
des tournois et des joutes guerrires, tantt au son des trompettes, ou
au son des cloches portes sur des chars, tantt au bruit des tambours,
ou signal donn par les chteaux avec des instruments, soit de notre
pays, soit des nations trangres; mais je n'ai jamais vu marcher au son
d'instruments si bizarres ni cavaliers ni pitons; on n'entendit jamais
un pareil bruit sur un vaisseau quand on signale la terre ou les
toiles. C'est dans cet appareil qu'ils ctoyent l'tang de poix
bouillante ou les prvaricateurs sont plongs. Il se passe entre les
damns et les diables des scnes horribles et ridicules. Ces diables,
quand ils sont en gat ne sont pas de trop bons plaisants. C'est,  ce
qu'il parat, quelqu'une de ces farces grossires qu'on reprsentait
alors devant le peuple, et o l'on mettait aux prises de pauvres mes
avec des diables arms de tisons et de fourches (spectacles un peu
diffrents de ceux qui amusaient les loisirs, levaient et anoblissaient
les sentiments et les penses des anciens peuples), c'est quelqu'une de
ces reprsentations fanatiques et burlesques, qui aura donn au Dante
l'ide de cette espce de comdie dans l'Enfer. L'action en est vive,
ptulante, mais elle ne produit rien que de triste et de rebutant pour
le got. Plus on reconnat le pote dans quelques comparaisons et dans
quelques dtails, plus on regrette de voir la posie employe  un tel
usage. Un Navarrois[119], favori du bon roi Thibault, comte de
Champagne, et un moine de Gallura en Sardaigne[120], tourments pour le
trafic honteux qu'ils firent sur la terre, ne sont pas des morts assez
connus pour donner le moindre intrt  ces dtails.

[Note 118: C. XXII.

       _Io vidi gi cavalier muover campo,
       E cominciare stormo, e far la mostra,
       E talvolta partir per loro scampo_, etc.]

[Note 119: _Giampolo_, ou _Ciampolo_.]

[Note 120: _Frate Gomita_, favori de _Nino de' Visconti_ de Pise,
gouverneur ou prsident de Gallura.]

Les deux potes ont enfin l'adresse d'chapper  ces diables tapageurs,
 cette soldatesque infernale, et de passer dans la sixime valle[121].
Ils sont poursuivis; mais Virgile prend Dante dans ses bras, l'emporte
et le sauve. Cette action rveille la sensibilit exquise et profonde
de notre pote: quelque naturelle qu'elle ft en lui, on ne comprend pas
comment il pouvait la retrouver au fond de ces abmes, et parmi d'aussi
tristes fictions, Mon guide m'enleva, dit-il, comme une mre rveille
par le bruit et qui voit prs d'elle les flammes de l'incendie, prend
son fils, fuit sans s'arrter, plus occupe de lui que d'elle-mme, et
sans prendre mme le temps de se vtir[122]. Il se laisse aller  la
renverse en me tenant ainsi sur la pente de ces rochers. L'eau qui se
prcipite par un canal pour tourner la roue d'un moulin, ne coule pas
aussi rapidement que mon matre descendit alors, en me portant sur sa
poitrine, plutt comme son fils que comme un compagnon de voyage[123].

[Note 121: C. XXIII.]

[Note 122:

       _Che prende'l figlio, e fugge, e non s'arresta,
       Avendo pi di lui che di se cura,
       Tanto che solo una camicia vesta_.

Mot  mot: Tant qu'elle sort vtue de sa seule chemise. Mais, encore
une fois, il nous est dfendu d'tre aussi simples que les italiens, 
qui nous reprochons tant de ne l'tre pas.]

[Note 123:

       _Portando sene me sovra'l suo petto
       Come suo figlio, e non come compagno_.]

Dans cette sixime fosse, o les voil parvenus, ils trouvent les
hypocrites marchant  pas lents, peints de diverses couleurs, vtus de
grandes chapes, avec des capuchons ou des frocs qui leur cachent les
yeux; ces chapes sont en dehors tissues d'un or blouissant, mais en
dedans elles sont de plomb, et si pesantes que ces malheureux sont
courbs sous leur poids. Cet emblme est clair et significatif, mais le
pote en tire peu de parti. Entour pendant sa vie de tant d'hypocrites
sur la terre, il n'en reconnat que deux dans les Enfers, et ce sont
deux Bolonais obscurs, dont les noms ne sont lis  aucun souvenir
historique[124]. Les autres restent enfoncs dans leurs capuces. Chacun
peut se figurer qui il lui plat sous ces pesantes enveloppes. Depuis le
sicle du Dante jusqu'au ntre, on n'a manqu dans aucun temps de gens
dont le mtier fut de s'en couvrir; et il n'est personne qui ne
connaisse des figures qui iraient fort bien sous ces frocs.

[Note 124: Il faut cependant tre juste: Dante pouvait croire que
ces noms, qui avaient brill un instant  Florence, brilleraient aussi
dans l'histoire. Ces deux hypocrites se nommaient, l'un _Catalano_, et
l'autre _Loderingo_. Il taient chevaliers de l'ordre religieux et
militaire des _Frati Godenti_, ou _Gaudenti_, dont nous avons parl dans
le chap. VII, au sujet du pote _Guittone d'Arezzo_. Florence crut, en
1266, apaiser les deux partis qui la divisaient, en mettant ces deux
chevaliers, l'un Gibelin, l'autre Guelfe,  la tte du gouvernement. Il
se trouva que c'taient deux hypocrites; vendus tous deux aux Guelfes,
ils opprimrent les Gibelins, firent brler leurs maisons, et les firent
chasser de la ville. _Ind iroe_.]

Avant de sortir de cette fosse, une rponse de l'un des deux Bolonais
fait prouver  Virgile un instant de trouble et mme de colre; mais ce
nuage se dissipe bientt. L'ide de ce double mouvement suffit pour
inspirer au Dante cette belle comparaison tire des objets les plus
simples, mais exprime avec toutes les richesses de la posie homrique.
Dans cette partie de la renaissante anne[125], o le soleil trempe ses
cheveux dors dans l'onde du verseau, et o dj les nuits perdent de
leur longue dure, quand le givre du matin ressemble sur la terre  la
neige, sa blanche soeur, mais qu'il doit se dissiper en peu de temps, le
villageois qui manque de provisions pour ses troupeaux, se lve,
regarde, et voyant la campagne toute blanchie, se livre au plus profond
chagrin. Il retourne  sa maison, et se plaint, errant a et l, comme
un malheureux qui ne sait quel parti prendre. Il revient ensuite, et
reprend l'esprance, en voyant la face de la terre change en peu de
moments; il prend sa houlette et conduit ses brebis au pturage. C'est
ainsi que mon matre me fit plir de crainte, quand je vis son front se
troubler, et c'est ainsi qu'il gurit bientt lui-mme le mal qu'il
m'avait fait.

[Note 125: C. XXIV.

       _In quella parte dei giovinetto anno
       Che'l sole i crin sotto l'Aquario tempra,
       E gi le nutti al mezzod s'envanno_, etc.]

Du fond de la sixime valle o marchent les deux potes, il leur faut
beaucoup d'efforts pour remonter sur le pont qui conduit  la septime.
Cette marche pnible est dcrite avec toutes les couleurs de la posie;
mais il est impossible d'entrer dans tous ces dtails; de plus grandes
beauts nous appellent, et sont encore loin de nous. Citons cependant ce
trait que Virgile adresse  son lve, dans un moment o il le voit
manquer de force et de courage. Ce n'est, lui dit-il, ni en s'asseyant
sur la plume ni sous des courtines qu'on acquiert de la renomme, et
celui qui sans renomme consume sa vie, ne laisse aprs lui de traces
sur la terre que comme la fume dans l'air ou l'cume sur l'onde[126].

[Note 126:

       _Che seggendo in piuma
       In fama non sivien, n sotto coltre:
       Sanza la qual chi sua vita consuma,
       Cotal vestigio in terra di se lascia,
       Qual fummo in aere, ed in acqua la schiuma_.]

Les voleurs qui ont joint la fraude au brigandage sont punis dans cette
fosse. Le fond en est combl d'un pais amas de serpents, tels que la
sabloneuse Lybie, l'thiopie ni l'gypte n'en produisirent jamais de
plus affreux. Parmi ces serpents les ombres coupables courent nues et
pouvantes; elles courent les mains lies derrire le dos avec des
couleuvres, dont la tte et la queue leur percent les reins, et se
renouent ensemble devant eux. Un serpent s'lance sur une de ces ombres,
la pique, la fait tomber en cendres; mais cette cendre se rassemble
d'elle-mme, et l'ombre se relve telle qu'elle tait auparavant. C'est
ainsi, dit le pote, en se servant d'expressions et d'images imites
d'Ovide, et qu'il est bien extraordinaire que ces damns lui rappellent,
c'est ainsi que de l'aveu des anciens sages, le Phnix meurt et renat
quand la fin de son cinquime sicle approche[127]. Il ne se nourrit ni
d'herbes ni de grains pendant sa vie, mais seulement de parfums, et des
larmes de l'encens; et les parfums et la myrrhe sont le dernier lit o
il repose. Cela est peut-tre beaucoup trop potique et trop beau pour
un _Vanni Fucci_, voleur de vases sacrs  Pistoie[128], qui n'est l
que pour dire quelque mots obscurs, et qui ont besoin de commentaire,
sur les _Blancs_ et les _Noirs_, ces deux factions nes dans sa patrie,
et qui avaient fait ensuite tant de mal aux Florentins. Il prend la
fuite aprs avoir maudit Dieu, Pistoie et Florence. Il est poursuivi par
un Centaure[129] couvert de serpents depuis la croupe jusqu' la face.
Un dragon enflamm se tient, les ailes tendues, debout sur ses paules.
Ce Centaure est Cacus, ce brigand du mont Aventin, tu par Hercule,
quoique Cacus ne ft point un Centaure.

[Note 127: Imitation ou traduction abrge de ce beau passage des
Mtamorphoses d'Ovide:

       _Una est, quoe reparet, seque ipsa reseminet ales.
       Assyrii Phoenica vocant: non fruge, neque herbis,
       Sed turis lacrimis, et succo vivit amomi_.
                        Mtam., l. XV, v. 392 et suiv.]

[Note 128: Ce misrable avait vol le trsor de la sacristie du dme
de Pistoie: un de ses amis, nomm _Vanni della Nona_, aussi honnte
homme que lui sans doute, les avait recls. On souponna de ce vol un
autre homme que l'on mit en prison. _Fucci_ le tira d'affaire en lui
conseillant de faire faire, par le podestat, une recherche dans la
maison de _Vanni della Nona_. Les effets furent trouvs, et le
malheureux _Vanni_ pendu. Dante met quelquefois de bien vils coquins
dans son Enfer.]

[Note 129: C. XXV.]

Trois ombres s'lvent  la fois du fond de la fosse. Deux serpents
normes et d'une forme extraordinaire s'attachent successivement 
chacune d'elles, se collent tout entiers  leurs corps, enlacent leurs
pattes  leurs bras,  leurs flancs,  leurs jambes. Par une
mtamorphose trange et par trois procds diffrents, dcrits tous les
trois avec une varit prodigieuse, les membres et le corps des
serpents, les membres et le corps des deux ombres se fondent les uns
dans les autres; ce ne sont plus ni des serpents, ni des figures
d'hommes, ce sont des monstres informes qui participent de l'homme et du
serpent, et tels qu'on n'en a jamais vu. Ce morceau, qui a environ cent
vers dans l'original, riche de comparaisons, d'images, d'harmonie
imitative, perdrait trop  tre abrg ou mme traduit. Il est plein de
verve, d'inspiration, de nouveaut. C'est peut-tre un de ceux o l'on
peut le plus admirer le talent potique du Dante, cet art de peindre par
les mots, de reprsenter des objets fantastiques, des tres ou des faits
hors de la nature et de toute possibilit, avec tant de vrit, de
naturel et de force qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant
lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus.

Dans cette trange mtamorphose, les serpents qui se transforment en
hommes et les hommes mtamorphoss en serpents sont des damns les uns
comme les autres. Tous ont t des citoyens distingus de Florence, qui
sont punis dans cette fosse rserve aux voleurs, non pour des vols
particuliers, mais, selon la conjecture des commentateurs les plus
clairs, pour avoir, dans les premiers emplois, dtourn  leur profit
les impts, ou fait de toute autre manire leur fortune aux dpens de la
rpublique[130]. Ayant ainsi consacr et comme immortalis leur
opprobre, le pote triomphe cruellement de celui qui en rejaillit sur
cette odieuse Florence qui l'a proscrit. Jouis,  Florence,
s'crie-t-il[131]! tu t'es leve si haut que ta renomme vole sur la
terre et sur la mer, et que ton nom se rpand dans l'Enfer mme. J'ai
trouv parmi les voleurs cinq de tes citoyens d'un tel rang que j'en
rougis, et qu'il t'en revient peu de gloire. Il prsage ensuite  son
ennemie des malheurs que ses plus proches voisins dsirent, et qu'il ne
saurait voir arriver trop tt. Puis reprenant sa route avec son guide,
ils entrent dans la huitime valle.

[Note 130: Les cinq prvaricateurs qu'il nomme avec un art
particulier, et  mesure qu'il les peint comme agents ou patients de ce
singulier supplice, sont _Cianfa Donati, Agnel Brunelleschi, Buoso
Donati, Puccio Sciancato_ et _Francesco Guercio Cavalcante_. Le
quatrime nom seul est obscur; les _Donati_, les _Brunelleschi_, et les
_Cavalcanti_ taient des premires familles de Florence.]

[Note 131: C. XXV.

       _Godi, Firenze, poi che se' si grande
       Che per mare e per terra butti l'ali,
       E per lo'nferno il tuo nome si spande_.]

Elle est remplie de flammes tincelantes, divises en groupes enflamms
et mobiles, dont chacun contient une me criminelle qu'on ne voit pas.
Un spectacle si nouveau que le pote se cre  lui-mme, lui inspire
deux comparaisons trs-diffrentes entre elles; l'une tire des objets
champtres, auxquels on doit observer qu'il revient souvent, comme tous
les grands potes, l'autre des traditions de l'criture et de l'Histoire
des Prophtes. Ces flammes sont en aussi grand nombre, que le
villageois, qui se repose sur la colline dans la saison des plus longs
jours, voit pendant la nuit de vers luisants dans la valle, peut-tre 
l'endroit mme o sont ses vignes et ses champs; et les damns sont
envelopps et cachs dans ces flammes, de mme qu'Elyse vit disparatre
le char d'Elie qui montait au ciel, et que, voulant le suivre des yeux,
il n'aperut plus que la flamme qui s'levait contre un lger nuage.

Une de ces flammes est double, et Virgile lui apprend qu'elle renferme
Ulysse et Diomde; ils y expient l'invention frauduleuse du cheval de
Troie, l'enlvement du Palladium et la mort de Didamie. Le premier,
interrog par Virgile, raconte ses voyages et sa mort tout autrement
qu'on ne les lit dans l'_Odysse_. Il erra long-temps avec ces
compagnons dans la Mditerrane. Passant ensuite le dtroit de
Gibraltar, ils s'avancrent dans l'Ocan; le cinquime mois, ils
aperurent de loin une haute montagne. Ils essayaient d'en approcher
lorsqu'un tourbillon s'leva de cette terre nouvelle, et les enfona,
eux et leur vaisseau, jusqu'au fond des mers. Les commentateurs[132]
veulent que Dante, en suivant une tradition diffrente de celle
d'Homre, et dont on trouve quelques traces dans Pline et dans
Solin[133], dsigne ainsi la montagne du haut de laquelle on feint
qu'tait le Paradis terrestre, o il doit monter dans la seconde partie
de son pome; mais rien dans le texte n'indique cette intention. Il faut
peut-tre aller plus loin que les commentateurs. En effet, ne serait-il
pas possible que le Dante et eu quelque connaissance ou quelque ide de
la grande catastrophe de l'le Atlantide, qui parat avoir t place
dans l'Ocan qui porte encore son nom; que cette montagne, d'o s'lve
un tourbillon destructeur, ft le volcan de Tnriffe, qui, depuis
long-temps teint, domine sur les Canaries, anciens dbris de la grande
le, et qu'enfin le pote et voulu consigner cette tradition dans son
ouvrage? Je livre aux studieux amateurs du Dante cette conjecture, que
ce n'est pas ici le lieu d'approfondir, mais qui s'accorderait peut-tre
avec ce que les anciens ont dit des les Fortunes, o ils plaaient le
sjour des bienheureux, et avec ce qu'en ont crit quelques modernes.
Ne pourrait-on pas croire aussi, et peut-tre avec plus de
vraisemblance, que, quoique l'Amrique ne ft pas encore dcouverte, il
courait dj des bruits de l'existence d'un autre monde, au-del des
mers; et que le Dante, attentif  recueillir dans son pome toutes les
connaissances acquises de son temps, ne ngligea pas mme ce bruit, si
important par son objet, tout confus qu'il tait encore[134]?

[Note 132: _Daniello, Landino, Vellutello, Venturi_, et plus
rcemment _Lombardi_.]

[Note 133: Ils donnent Ulysse pour fondateur  Lisbonne, ou
Ulisbonne, ville situe sur cette mer.]

[Note 134: Le discours d'Ulysse  ses compagnons parat plus
favorable  cette dernire vue Ne refusez pas, leur dit-il,  ce peu de
vie qui vous reste, la connaissance d'un monde sans habitants, que vous
pouvez acqurir en suivant le cours du soleil.

       _A questa tanto picciola vigilia
       De' vostri sensi, ch' del rimanente,
       Non vogliate negar l'esperienza,
       Diretro al sol, del mondo senza gente_.]

Une autre flamme s'avance[135]; ses pointes recourbes s'agitent en
forme de langue, comme celles de la premire, et font entendre des
gmissements et des plaintes semblables aux mugissements du taureau
brlant de Sicile, qui rendit pour premiers sons les cris de son
inventeur[136].

[Note 135: C. XXVII.]

[Note 136:

       _Come'l bue Civilian che mugghi prima
       Col pianta di colui_ (_e ci fu dritto_)
       _Che l'avea temperato con sua lima,
       Mugghiava con la voce dell' afflitto_, etc.

littralement: Ce taureau d'airain _mugissait avec la voix du
malheureux_ qui y tait enferm, expression neuve et aussi juste que
potique.]

C'est l'me de Gui de Montefeltro qui est renferme dans cette flamme.
Gui reconnat Dante, et l'interroge le premier sur l'tat actuel de la
Romagne, qu'il avoue avoir t sa patrie. Dante l'en instruit en peu de
mois, et l'interroge  son tour. Gui lui raconte alors son histoire. Il
avait t homme de guerre, clbre par des actions d'clat, mais o la
ruse avait plus de part que le courage. Il s'tait fait ensuite
Cordelier[137], et ne songeait qu' son salut, quand le prince des
nouveaux Pharisiens, qui tait en guerre, non avec les Sarrazins ou les
Juifs, mais avec des Chrtiens[138], vint dans son clotre, et lui
demanda quelque ruse pour perdre ses ennemis, et pour leur prendre
Preneste. Il vit en lui des scrupules; mais il parvint  les lever, et 
lui arracher cette espce d'oracle, qu'au reste celui qui le demandait
tait fort en tat de se prononcer  lui-mme: Beaucoup promettre et
tenir peu t'assurera la victoire[139]. Ce pape, car on reconnat ici
Bonifaoe VIII,  qui notre pote ne perd aucune occasion de rendre le
mal que Boniface lui avait fait; ce pape avait promis  Gui le ciel pour
rcompense. Je puis, comme tu sais, lui avait-il dit, fermer et ouvrir
le ciel, et c'est pour cela que nous avons deux clefs[140]; mais  sa
mort, lorsque saint Franois vint pour s'emparer de son me, un diable
plus prompt la saisit et la jeta dans le brasier ternel. Cela est
racont trs-srieusement, et mme en trs-bons vers. Je l'abrge en
prose tout aussi srieuse, et crois inutile de rpter ici des
rflexions que chacun fait assez de soi-mme.

[Note 137:

       _I fui uom d'arme, e po' fui cordigliero_.

Ces moines taient ainsi nomms en France, dit le P. Lombardi,  cause
de la corde qui leur servait de ceinture. Le vritable mot italien est
_francescano_.]

[Note 138:

       _Lo Principe de' nuovi Farisei_.

Ce prince est le Pape, et ces nouveaux Pharisiens, les cardinaux et les
prlats de sa cour: les Chrtiens avec lesquels il tait en guerre,
taient les Colonna, dont le palais tait voisin de
Saint-Jean-de-Latran;

       _Avendo guerra presso a Laterano_.]

[Note 139:

       _Lunga proniessa, con l'attender corto
       Ti far trionfar nell' alto seggio_.

D'aprs ce conseil, le vieux pape feignit d'tre touch du sort des
Colonna qui taient renferms dans cette ville; il promit de leur
pardonner, et de les rtablir dans leurs biens, s'ils lui remettaient
Preneste, et s'ils s'humiliaient devant lui. Ils rendirent la ville, et
le pape la fit raser tout entire, et les perscuta plus obstinment que
jamais.]

[Note 140:

       _Lo ciel poss'io serrare e disserrare,
       Come tu sai: per son due le chiavi_.]

Dans la neuvime fosse de ce terrible cercle, ceux qui ont rpandu des
hrsies, des dissensions et des scandales, souffrent des peines de
sang, et prsentent des spectacles hideux. Dante frmit lui-mme du sang
et des plaies dont il va parler[141]. Toute autre langue que la sienne
ne pourrait rendre de tels objets, qui sont gravs dans sa pense, et se
sentirait dfaillir. Les champs fertiles de la Pouille, baigns
autrefois du sang des Romains dans leurs guerres contre Annibal,
ensanglants depuis par les combats de Robert Guiscard, et rcemment par
cette lutte terrible entre Mainfroy et Charles d'Anjou, quand tous les
morts qui les ont couverts montreraient leurs membres mutils et leurs
blessures, n'offriraient aux yeux rien de pareil.

[Note 141: C. XXVIII.]

Mahomet parat le premier. Ses intestins pendent hors de son ventre,
fendu dans toute sa longueur. On peut ici, comme en plusieurs autres
endroits, reprocher au pote, non, certes, la faiblesse de ses
peintures, mais leur hideuse et dgotante fidlit. Ali et tous les
autres propagateurs de schismes et de scandales, fendus de mme, vont en
troupe avec le prophte des Musulmans. Des hrtiques, des intrigants et
des brouillons plus modernes, mais plus obscurs[142], viennent ensuite.
Les uns ont les lvres, la langue, les oreilles ou le nez coups, les
autres les deux mains. Ils lvent les bras, et le sang ruisselle sur
leur visage; un autre tient par les cheveux sa propre tte, spare de
son corps, et la porte devant les yeux de ceux  qui il parle. Ce
dernier qui n'est ici prsent que comme un artisan de fraude, confident
d'un jeune prince  qui il donna de perfides conseils, figure  des
titres plus honorables dans l'Histoire littraire de France: c'est
Bertrand de Born[143], l'un de nos plus clbres Troubadours.

[Note 142: L'un d'eux avait fait rcemment beaucoup de bruit. C'est
un certain _Fr Dolcino_, ermite hrtique, qui prchait, entr'autres
erreurs, que la communaut des biens, et mme celle des femmes, tait
permise aux chrtiens. Il ne manqua pas de proslytes. Suivi de plus de
trois mille hommes et femmes, il vivait avec eux, dans cet tat de
nature et de promiscuit qui tait le fond de sa doctrine. Quand les
vivres leur manquaient, ils fondaient sur les proprits et pillaient
tout aux environs. Ils commirent pendant deux ans toutes sortes d'excs.
Ils furent enfin surpris dans les environs de Novarre. _Fr Dolcino_ fut
brl comme hrtique, avec Marguerite sa compagne, et plusieurs autres
de ses complices des deux sexes. C'est peut-tre un des caractres les
plus extraordinaires de ce genre qui aient jamais exist. Voyez son
histoire (_Historia Dulcini_), dans le recueil de Muratori, _Script.
rer. italic._ t. IX.]

[Note 143: Ou, comme Dante l'appelle, _Bertram dal Bornio_. Il tait
sans doute peu connu en Italie, parce qu'il appartient  l'histoire
d'Angleterre et de France; et cette ignorance o l'on tait  son gard
a jet tous les commentateurs sans exception dans des erreurs qu'ils se
sont successivement transmises. Le texte mme du Dante, qu'ils ne
comprenaient pas, en a t altr. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer
dans la discussion de ce passage, o j'ai, le premier, souponn de
l'altration et de l'erreur. C'est le sujet d'une dissertation
particulire, et non d'une note, qui excderait toute proportion.]

Les yeux du Dante, fatigus de ces tristes spectacles, sentaient le
besoin de pleurer[144]. Virgile le presse de hter le pas. Le temps
s'coule; il leur en reste peu pour tous les objets qu'ils ont  voir
encore. Ils ont aperu de loin une ombre qui montrait le Dante, et
semblait le menacer; c'tait celle d'un de ses parents, homme de
mauvaise vie[145], qui avait t tu dans une rixe, et qui lui en
voulait sans doute, parce que sa mort n'avait pas t venge par sa
famille. Aprs un dialogue peu intressant sur ce sujet, les deux potes
arrivent  la dixime et dernire de ces fosses, qui, toutes comprises
dans le huitime cercle, vont toujours s'inclinant par degrs vers le
centre, sur lequel toutes psent  la fois. Des cris plaintifs et divers
frappent l'oreille et blessent le coeur des pointes aigus de la
piti[146]. Tous les maux entasss dans les hpitaux les plus malsains
galeraient  peine ceux qui sont accumuls dans cette fosse. Les damns
s'y tranent, comme des moribonds couverts de lpre ou comme des
pestifrs. Leur peau cailleuse est tourmente de dmangeaisons
insupportables; ils la dchirent avec leurs ongles. Ce sont plusieurs
espces de faussaires: l'un avait falsifi les mtaux; il tait
d'Arezzo[147], et avait tromp un certain Albert de Sienne, homme
simple, que l'vque de cette ville avait veng en faisant brler vif,
comme magicien, le faussaire. Ceci amne contre les Siennois une tirade
satirique, o l'on distingue ce trait dcoch  la fois contre eux et
contre les Franais. Fut-il jamais nation plus vaine que la Siennoise?
Certes, la Franaise elle-mme ne l'est pas autant de beaucoup[148].
Nation vaine ou frivole si l'on veut; mais quel rapport y a-t-il alors
entre nous et ce crdule Albert? Nation sotte et de peu d'esprit, comme
quelques commentateurs l'entendent[149]; mais quel rapport entre ces
dfauts et les ntres?

[Note 144: C. XXIX.]

[Note 145: Il se nommait _Geri del Bello_.]

[Note 146: Comment rendre autrement ces expressions, si hardiment
figures?

       _Lamenti saettaron me diversi
       Che di piet ferrati avean gli strali_.]

[Note 147: Son nom tait Griffolin. Il avait fait croire 
l'imbcille Albert qu'il savait l'art de voler dans l'air, et lui avait
promis de le lui apprendre. N'ayant pu remplir sa promesse, Albert se
plaignit  l'vque de Sienne, qui le regardait comme son fils; cet
vque fit un procs  Griffolin, et le condamna au feu comme magicien.
Mais ce n'est pas pour cela que celui-ci est damn. Minos,  qui on n'en
impose pas, lui a inflig cette peine parce qu'il avait fait dans le
monde le mtier trompeur d'alchymiste.]

[Note 148:

              . . . . . . . _Hor fu giamai
       Gente si vana come la Senese?
       Certo non la Francesca si d'assai_.]

[Note 149:

       _Per gente vana intende egli gente di poco senno_.
                                             (LOMBARDI.)]

C'est par des exemples tirs des fureurs d'Athamas et de celles d'Hcube
que Dante essaie de nous faire comprendre[150] la rage que paraissaient
prouver deux ombres qui couraient comme des forcenes: ce sont celles
de deux faussaires qui le furent dans deux genres bien diffrents; mais
on doit tre maintenant fait  ces disparates. L'une est l'me antique
de la sclrate Myrrha[151], qui se rendit plus amie de son pre qu'une
fille ne doit l'tre, en se cachant sous de fausses apparences; l'autre
est un Florentin qui avait escroqu une belle jument, en dictant et
signant un testament faux, dans le got de celui de notre comdie du
_Lgataire_. Matre Adam, faux monnoyeur de Brescia, est gonfl par
l'hydropisie et brl par la soif. Les clairs ruisseaux qui des vertes
collines du Casentin tombent dans l'Arno, et leurs canaux bords de
frais ombrages, lui sont toujours prsents, et leur image le dessche
plus encore que la maladie qui le consume[152]. Sentiment naturel et
profond que le Tasse a trs-heureusement imit dans le treizime chant
de son pome, lorsqu'il fait cette admirable description de la
scheresse qui dsola l'arme chrtienne, et qu'il peint, comme le
Dante, l'effet que produisait sur des malheureux tourments par la soif
l'image frache et humide des torrents des Alpes, des vertes prairies et
des fraches eaux, qui bouillonnait dans leur pense[153]. Dante, qui se
plat toujours  mler des personnages anciens avec les modernes, place
dans cet Enfer des faussaires, non seulement l'incestueuse Myrrha, mais
le tratre Sinon et la femme de Putiphar, qui accusa faussement Joseph.
Toutes ces ombres se querellent et s'injurient. Dante prte
involontairement l'oreille et s'arrte. Virgile le rappelle  lui-mme,
et lui reproche de vouloir entendre ce qu'il y a de la bassesse 
couter. Dante rougit, et continue de suivre son matre.

[Note 150: C. XXX.]

[Note 151:

           _Quell'  l'anima antica
       Di Mirra scelerata, che divenne
       Al padre fuor del dritto amore, amica_.]

[Note 152:

       _Li ruscelletti, che de' verdi colli
         Del Casentin discendon giuso in Arno,
         Facendo i lor canali freddi e molli,
       Sempre mi stanno innanzi, e non indarno,
         Che l'immagine lor via pi m'asciuga
         Che'l male ond'io nel volto mi discarno_.]

[Note 153:

       _Che l'immagine lor gelida, e molle
       L'asciuga e scalda, e nel pensier ribolle._
                            (_Gierusal. lib._ c. XIII., st. 80.)]

Ils marchent tous deux en silence[154] vers le puits central qui conduit
au neuvime et dernier cercle de l'Enfer, et jusqu'au fond de l'abme.
Ils n'ont pour se conduire qu'une fausse lueur qui est moins que la nuit
et moins que le jour[155]. Tout  coup le son clatant d'un cor se fait
entendre, tel que Roland ne sonna point d'une manire aussi terrible
aprs la douloureuse dfaite de Charlemagne  Roncevaux. Dante tourne la
tte de ce ct; il croit apercevoir de hautes tours. Ce sont trois
gants normes, Nembroth, phialte, Ante, qui s'lvent en effet comme
des tours, de la ceinture en haut, au-dessus des bords du puits. Le
pote s'arrte  dcrire leur stature prodigieuse, et  peindre par des
comparaisons l'effet que produit sur lui leur aspect. Son guide les lui
fait connatre l'un aprs l'autre, avec des circonstances historiques et
potiques sur lesquelles nous ne pouvons nous arrter. C'est  Ante
qu'il s'adresse pour qu'il les descende dans ce puits. Ante les soulve
tous deux d'une seule main, les dpose lgrement au fond du gouffre, et
se redresse comme le mt d'un vaisseau.

[Note 154: C. XXXI.]

[Note 155:

       _Quivi era men che notte e men che giorno_.]

Dante, frapp de l'ide des terribles objets qui l'attendent, voudrait
pouvoir former des sons plus pres[156] et plus convenables  cet
affreux sjour. Il invoque de nouveau les Muses, et s'enfonce, pour
ainsi dire, dans toute l'horreur de son sujet. Dans ce cercle sont punis
les tratres. Il se partage en quatre fosses ou valles. La premire
porte le nom de _Can_: c'est celle des assassins qui ont tu en
trahison. Un lac glac la remplit. Les criminels sont plongs jusqu'au
cou dans la glace, et leurs ttes hideuses s'agitent, se haussent et se
baissent  la surface, versant,  force de douleurs, des larmes qui se
glent autour de leurs yeux et sur leurs joues. Deux ttes colles front
contre front, et dont les cheveux sont entremls, sont celles de deux
frres qui s'taient tus l'un l'autre, comme Etocle et Polinice[157].
Dante, en avanant sur la glace, au milieu de toutes ces ttes, en
heurte une qu'il croit reconnatre. Il la saisit par les cheveux, et
veut, malgr sa rsistance, la contraindre de se nommer. C'est une autre
tte qui prononce le nom de _Bocca_, misrable qui, dans la bataille de
Montaperti, marchant avec les Guelfes, et gagn par l'or des Gibelins,
coupa la main de celui qui portait l'tendard, et causa la droute et le
massacre de l'arme. Ce tratre est accompagn de quelques autres, dont
le pote fait justice. Leurs ttes sont  l'entre de la seconde
division de ce cercle, qui porte le nom d'_Antenor_, et o sont enfoncs
tous les tratres  leur patrie.

[Note 156: C. XXXII.]

[Note 157: Ils taient fils d'_Alberto degli Alberti_, noble
florentin, et s'appelaient, l'un Alexandre, et l'autre Napolon _degli
Alberti_.]

Dante dtournait les yeux de ce spectacle, lorsqu'il aperut deux ombres
plonges dans la mme fosse et acharnes l'une sur l'autre.... Oserai-je
le suivre? Entreprendrai-je de retracer ici ce tableau si clbre, et
qui est peut-tre encore au-dessus de sa renomme? Trouverai-je dans une
langue qui passe pour timide, et dans une froide prose, d'assez fortes
couleurs pour rendre cette horreur sublime? Je l'oserai, je l'essaierai
du moins. Ce qui fait la difficult de l'entreprise y donne de
l'attrait. D'autres l'ont essay avant moi; mais ils semblent avoir
craint d'tre simples, et je tcherai surtout de conserver  cette
peinture son effroyable simplicit.

Je vis, continue le pote, deux ombres glaces dans une seule fosse:
l'une des ttes couvrait l'autre, et comme un homme affam mange du
pain, de mme la tte qui tait dessus enfonait dans l'autre ses dents,
 l'endroit o le cerveau se joint  la nuque du cou[158]. O toi, lui
dis-je, qui montres par une action si froce ta haine pour celui que tu
dvores, dis-m'en la cause, afin que si tu as raison de le har, sachant
qui vous tes et quel fut son crime, je puisse, de retour au monde,
venger ta mmoire, si ma langue ne se dessche pas!

[Note 158:

       _E come'l pan per fame si manduca
         Cosi'l sovran li denti all' altro pose
         La' ve'l cervel s'aggiunge colla nuca_, etc.

Une fausse dlicatesse peut trouver dans ces vers et dans leur
traduction une espce de crudit de style; mais ce n'est ni au Dante, ni
 sa langue, qu'il faut la reprocher; c'est  nous et  la ntre.]

Le coupable dtourna sa bouche de cette horrible pture[159], et
l'essuyant avec les cheveux de la tte dont il avait rong le crne, il
me dit: Tu veux que je renouvelle une douleur aigrie par le dsespoir,
et dont la seule pense m'oppresse le coeur, avant que je commence 
parler, mais si mes paroles doivent tre un germe qui ait pour fruit
l'opprobre de celui que je dvore, tu me verras  la fois parler et
verser des larmes. Je ne sais qui tu es, ni de quelle manire tu es
descendu ici-bas; mais tu me parais Florentin  ton langage. Tu dois
savoir que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l'archevque Roger. Je
t'apprendrai maintenant pourquoi je le traite ainsi. Je n'ai pas besoin
de dire que m'tant fi  lui, je fus pris et mis  mort par l'effet de
ses perfides conseils; mais ce que tu ne peux avoir appris, mais combien
ma mort fut cruelle, tu vas l'entendre, et tu sauras alors s'il m'a
offens.

[Note 159: C. XXXIII.

       _La bocca sollev dal fiero pasto
         Quel peccator, forbendola a' capelli
         Del capo ch'egli avea diretro guasto_; etc.]

Dans la tour obscure qui a reu de moi le nom de _Tour de la Faim_, et
o tant d'autres ont d tre enferms depuis, une ouverture troite
m'avait dj laiss voir plus de clart[160], lorsqu'un songe affreux
dchira pour moi le voile de l'avenir. Je crus voir celui-ci, devenu
matre et seigneur, chasser un loup et ses louveteaux vers la montagne
qui empche Pise et Lucques de se voir. Il avait envoy en avant les
_Gualandi_, les _Sismondi_ et les _Lanfranchi_, avec des chiennes
maigres, avides et dresses  la chasse. Aprs avoir couru peu de temps,
le pre et ses petits me parurent fatigus, et je crus voir les dents
aigus de ces animaux leur ouvrir les flancs. Quand je m'veillai vers
le matin, j'entendis mes enfants, qui taient auprs de moi, pleurer en
dormant, et demander du pain. Tu es bien cruel, si dj tu n'es mu en
pensant  ce que mon coeur m'annonait; et si tu ne pleures pas,
qu'est-ce donc qui peut t'arracher des larmes?

[Note 160: Je lis _pi lume_ avec _Landino_, _Vellutello_, Alde
_Lombardi_, et le plus grand nombre des manuscrits. Si on lit _pi
lune_, comme l'dition des acadmiciens de la Crusca, et quelques
autres, il faut traduire: m'avait dj laiss voir plusieurs fois la
clart de la lune.]

Dj ils taient veills; l'heure approchait o l'on apportait notre
nourriture, et chacun de nous,  cause de son rve, doutait de la
recevoir. J'entendis qu'on fermait la porte au bas de l'horrible tour.
Alors je regardai mes fils sans dire une parole. Je ne pleurais point;
je me sentais en dedans ptrifi. Ils pleuraient, eux; et mon petit
Anselme me dit: Comme tu nous regardes, mon pre! qu'as-tu? Je ne
pleurai point encore; je ne rpondis point pendant tout ce jour, ni la
nuit suivante, jusqu'au retour du soleil. Lorsque quelques rayons
pntrrent dans cette prison douloureuse, et que je vis sur quatre
visages les propres traits du mien, transport de douleur, je me mordis
les deux mains. Eux, pensant que j'y tais pouss par la faim, se
levrent tout  coup, et me dirent: Mon pre[161], nous souffrirons
beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous. Tu nous as revtus de
ces chairs misrables; dpouille-nous-en aussi. Alors je me calmai, pour
ne pas augmenter leur peine. Ce jour et le suivant nous restmes tous en
silence. O terre impitoyable! pourquoi ne t'ouvris-tu pas? Quand nous
fmes parvenus au quatrime jour, Gaddi se jeta tendu  mes pieds, en
me disant: Mon pre, que ne viens-tu me secourir? et il mourut; et je
vis, comme tu me vois, les trois qui restaient tomber ainsi l'un aprs
l'autre, du cinquime au sixime jour. Je me mis alors  me traner en
aveugle sur chacun d'eux, et je ne cessai de les appeler trois jours
entiers aprs leur mort. La faim acheva ensuite ce que n'avait pu la
douleur.--Quand il et dit ces mots, roulant les yeux, il reprit entre
ses dents le malheureux crne, et comme un chien dvorant, il les y
enfona jusqu'aux os.

[Note 161:

         _Padre, assai ci fia men doglia
       Se tu mangi di noi: tu ne vestisti
       Queste misere carni, e tu le spoglia_.

Ce tercet paraissait au Tasse plein d'une expression si tendre et si
noble, il lui plaisait tant, au rapport du pre Venturi, qu'il ne se
lassait point de le citer et d'en faire l'loge. Mais ce mme tercet est
excessivement difficile  traduire. _Se tu mangi di noi_, est mme
tout--fait intraduisible: il est impossible de dire en franais,
_manger de nous_, comme on dit _manger du pain_, et c'est cependant
cette ressemblance d'expression qui, dans l'italien, est en mme temps
nave et terrible. _Dpouille-nous-en aussi_, paratra peut-tre bien
nu; mais comment rendre autrement ces mots si touchants: _e tu le
spoglia_. J'ai du moins sauv cette figure potique: _Vestire spogliare
le carni_, qui est du style religieux, ou mme biblique si l'on veut,
mais qui n'en avait ici qu'une proprit de plus, et  laquelle aucun
des traducteurs franais du Dante n'a song. Enfin j'ai respect, autant
que je l'ai pu, cette effrayante, sans doute, mais admirable
simplicit.]

Loin d'tre fatigue par un rcit aussi nergique, la voix du Dante
s'lve encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprcations
contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si
le comte Ugolin passait pour l'avoir trahie, il ne fallait pas du moins
envelopper dans son supplice ses fils, dont un ge si tendre attestait
l'innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thbes et la honte de
l'Italie. Puisque les peuples voisins n'en font pas justice, il dsire
que les petites les de _Capraia_ et de la _Gorgone_, situes prs
l'embouchure de l'Arno, se dtachent, ferment le cours du fleuve, et en
fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise mme submerger tous ses
habitants.

Cette effrayante et terrible scne doit rendre languissant et faible
tout ce que l'Enfer mme peut encore offrir. On se soucie peu d'un
_Alberic_[162] qui avait fait massacrer tous ses parents dans un repas
o ils taient ses convives, et de quelques autres misrables plongs
dans la glace, la tte renverse, et les larmes geles et amonceles
dans les yeux. On regrette que Dante ne l'ait pas senti, et n'ait pas vu
que du moment o il avait fait parler Ugolin au fond du gouffre, il
n'avait rien de mieux  faire que d'en sortir. Il n'y reste pas
long-temps. Entr dans la quatrime et dernire division de ce dernier
cercle, o sont punis les tratres les plus coupables, il voit flotter
l'tendard du prince des Enfers[163]. Il aperoit, en traversant cet
espace, les damns qui le remplissent, couverts d'une glace
transparente, dans diverses attitudes, et comme des objets conservs
dans du verre. Tout se tait. Aprs l'agitation bruyante des autres
cercles, il ne restait peut-tre plus, pour frapper l'imagination, et
pour lui faire concevoir le dernier excs de la douleur, d'autre moyen
que le silence. Au centre, rgne Lucifer, enfonc jusqu'aux reins dans
la glace. Sa taille plus que gigantesque, son pouvantable difformit,
sont peintes des traits les plus forts qu'ait pu tracer le pote. Cela
dut faire une grande sensation de son temps, o le seul ressort de la
morale tait la crainte, o celui de la crainte tait le diable, et o
chacun s'tudiait  donner au diable tout ce qui pouvait inspirer le
plus d'effroi. Aujourd'hui cela perd tout son effet, et rien de plus
froid qu'une peinture terrible qui n'inspire point de terreur.

[Note 162: C'tait encore un _Cavalier Gaudente_, qu'on appelait
pour cela _Frate Alberigo_, quoiqu'il ft militaire. Il tait de la
maison des Manfrdi, seigneurs des Faenza.]

[Note 163: C. XXXIV.

       _Vexilla regis prodeunt inferni_, etc.]

Sans nous occuper donc des trois normes faces du monstre, l'une rouge,
l'autre noire et l'autre jauntre, de ses trois gueules cumantes qui
mchent ternellement trois damns[164], de ses six ailes dmesures, et
de tout le reste de son effroyable colosse, il suffit de nous rappeler
que le centre de l'Enfer, o l'archange rebelle est plong, est aussi le
centre de la terre, et de voir le parti que Dante a tir de cette ide.
Virgile le prend sur ses paules, saisit le moment o Lucifer cesse
d'agiter ses sextuples ailes, s'attache aux flocons de glace dont les
flancs du monstre sont couverts comme d'une paisse toison, et descend
ainsi jusqu' sa ceinture. Alors, se tenant plus fortement aux poils, il
tourne, avec beaucoup d'efforts, sa tte o il avait les pieds, et monte
au lieu de descendre. Il sort enfin par l'ouverture d'un rocher, dpose
Dante sur le bord, et y monte aprs lui. Les jambes renverses de Satan
sortent par ce soupirail; il est l toujours debout,  la place o il
tomba du ciel. Il s'enfona jusqu'au centre de la terre, et il y resta
fix. C'est-l que cesse d'agir cette force de gravitation qui entrane
tous les corps pesants; et il est assez remarquable qu' travers la
mauvaise physique que supposent les explications qu'il donne ensuite des
effets produits sur la forme de la terre, par la chute mme de Satan,
le Dante et dj cette ide[165]. Au-dessus de l'endroit o les deux
potes se sont assis, un ruisseau tombe  travers les rochers; ils
montent l'un aprs l'autre par la route troite et difficile que l'eau a
creuse; ils voient enfin reparatre la lumire, et se trouvent, aprs
tant de fatigues, rendus  la clart du jour.

[Note 164: Le premier est Judas Iscariotte, et les deux autres, sans
qu'on puisse voir quel rapport ont avec Judas ces deux meurtriers
clbres, Brutus et Cassius.]

[Note 165: Il l'nonce clairement par ces mots qu'il met dans la
bouche de Virgile:

                     _Tu passasti il punto
       Al qual si traggon d'ogni parte i pesi_.]




CHAPITRE IX.

_Suite de l'Analyse de la Divina Commedia_.

_Le Purgatoire_.


Si jamais l'inspiration se fit sentir dans les chants d'un pote, c'est
certainement dans les premiers vers que Dante laisse chapper avec une
sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des rgions moins
affreuses, o du moins l'esprance accompagne et adoucit les tourments.
Son style prend tout  coup un clat, une srnit qui annonce son
nouveau sujet. Ses mtaphores sont toutes empruntes d'objets riants. Il
prodigue sans effort les riches images, les figures hardies, et donne 
la langue toscane un vol qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, et
qu'elle n'a jamais surpass depuis. Pour voguer sur une onde plus
favorable[166], la nacelle de mon gnie dresse ses voiles, et laisse
derrire elle cette mer si terrible. Je vais chanter ce second rgne, o
l'me humaine se purifie et devient digne de monter au Ciel. Mais ici,
muses sacres, puisque je suis tout  vous, que la posie morte
renaisse, que Calliope relve un peu mes chants, qu'elle les accompagne
de ces accords, dont les malheureuses filles de Pirius se sentirent
frappes, et qui leur trent tout espoir de pardon. Puis, commenant
tout de suite son rcit par une description presque magique: La douce
couleur du saphir oriental, qui se condensait, dit-il, dans la
perspective riante d'un air pur, jusqu'au premier cercle des cieux,
rendit  mes yeux tous leurs plaisirs, aussitt que j'eus quitt l'air
infernal qui avait attrist mes yeux et mon coeur[167]. Sa lyre est
monte sur ce ton; il continue: Le bel astre qui invite  l'amour,
rjouissait tout l'Orient, lorsque je me tournai vers l'un des ples, et
que j'y vis briller quatre toiles qui ne furent jamais vues que de la
premire race des mortels. Le ciel paraissait jouir de leurs rayons.
Malheureux Septentrion, tu es veuf et  jamais  plaindre, puisque tu
ne peux les voir[168]! Laissant  part le sens allgorique de ces
toiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblme,
y a-t-il une posie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et
qui fasse mieux sentir le passage ravissant des tnbres  la lumire!

[Note 166: C. I.

       _Per correr miglior acqua alza le vele
         Omai la navicela del mia ingegno
         Che lascia dictro a se mar si crudele_, etc.]

[Note 167:

       _Dolce color d'oriental zaffiro
         Che s'accoglieva nel sereno aspetto
         Dell' aer puro, infino al primo giro,
       Agli occhi miei ricominci diletto_, etc.]

[Note 168:

       _O Settentrional vedovo sito
       Po' che privato se' di mirar quelle_!]

Observons que le pote ne se livre pas  ce transport en entrant dans le
Purgatoire; o il n'y a ni astres, ni cieux brillants, et o l'esprance
mme est encore attriste par des souffrances: le lieu de la nouvelle
scne qu'il va parcourir est divis en trois parties; le bas de la
montagne, jusqu' la premire enceinte du Purgatoire: les sept cercles
du Purgatoire qui, s'levant les uns sur les autres, occupent la plus
grande portion de la montagne, et le Paradis terrestre, qui est au
sommet. C'est maintenant aux environs de la montagne, et dans l'espace
qui la spare de la mer, qu'il voit se lever ou se dchirer tout  coup
le voile sombre qui lui cachait depuis long-temps les clatantes beauts
de la nature. En se tournant vers le nord, il voit prs de lui un
vieillard d'un aspect si vnrable, que celui d'un pre ne doit pas
l'tre davantage pour son fils. Sa longue barbe tait mle de blanc,
comme l'taient aussi ses cheveux, qui tombaient des deux cts sur sa
poitrine. Les rayons des quatre toiles saintes clairaient si vivement
son visage, que Dante le voyait comme  la clart du soleil. Ce
vieillard demande aux voyageurs qui ils sont, et se montre surpris de
les voir chapps au noir abme, et parvenus aux lieux qu'il habite.
Virgile avertit Dante de s'agenouiller en sa prsence, et de baisser les
yeux devant lui. Il rpond ensuite aux questions du vieillard, et
l'instruit du sujet qui a engag son disciple  ce prilleux voyage.
C'est surtout le dsir de la libert, de cette libert si chre, et dont
celui qui a renonc pour elle  la vie sait si bien le prix[169].
Jusque-l, on ignore quelle est cette ombre vnrable. On l'apprend ici
de Virgile. Tu le sais, continue-t-il, toi qui, pour elle, dans Utique,
ne craignis point de te donner la mort, et laissas ta dpouille
mortelle, qui, au grand jour, sera revtue de tant d'clat.

[Note 169:

       Libert va cercando, ch' si cara
       Come sa chi per lei vita rifiuta.]

Des objections thologiques ont t faites  notre pote, sur la place
qu'il assigne  Caton dans les avenues du Purgatoire, et sur l'esprance
qu'il lui donne d'un sort heureux au jour du jugement. Le dernier
commentateur du Dante, le P. Lombardi, rpond  ces objections comme il
peut, mais cela n'importe gure  ceux qui, comme nous, ne considrent
ce pome que du ct potique.

Caton apprend aux deux potes ce qu'ils doivent faire pour gravir cette
montagne d'expiations et d'preuves. Il faut d'abord que Dante se ceigne
d'une ceinture de joncs cueillis au bord de la mer[170], et qu'il se
lave le visage, pour en effacer la fume des brasiers infernaux. Aprs
ces instructions, il disparat. Dante se lve, et se dispose  suivre de
nouveau son matre. Au lever de l'aurore, ils remplissent d'abord les
formalits expiatoires qui leur ont t prescrites. Le soleil
parat[171], et ils voient s'avancer un objet lumineux qui voguait
rapidement sur les eaux. C'est une barque remplie d'mes qui vont au
Purgatoire, et un ange clatant de blancheur et de lumire qui les y
conduit[172]. Elles chantent, en approchant, le cantique que les Hbreux
chantrent aprs la sortie d'gypte. L'ange, quand il les a dposes sur
le rivage, s'en retourne aussi promptement qu'il est venu[173]. Ces
mes vont errant comme des trangres dans un pays inconnu: elles
aperoivent les deux voyageurs, et leur demandent quel chemin elles
doivent suivre. Virgile leur apprend qu'ils sont trangers comme elles,
et qu'ils sont parvenus en ce lieu par un chemin si difficile, que la
route qu'ils doivent faire en montant ne leur paratra qu'un jeu. Les
mes, en s'approchant du Dante, s'aperoivent  sa respiration qu'il vit
encore. Elles sont frappes d'tonnement, et l'entourent en foule, comme
le peuple se presse, pour apprendre des nouvelles, autour d'un messager
qui porte en signe de paix une branche d'olivier.

[Note 170: Le jonc, disent ici les commentateurs, est par son corce
unie et lisse le symbole de la puret et de la simplicit; il est, par
sa souplesse, celui de la patience, toutes vertus ncessaires dans le
chemin du ciel.]

[Note 171: C. II.]

[Note 172: Je ne dis rien de plus ici de cet ange qui est peint;
comme tout le reste, d'une manire admirable. Je reviendrai plus loin
sur cet objet.]

[Note 173:

       _Ed el sen g, come venne, veloce_.]

L'une des ombres s'avance vers lui pour l'embrasser, avec tant
d'affection qu'il fait vers elle un mouvement pareil. Mais il sent alors
le vide de ces ombres, qui n'ont de rel que l'apparence. Trois fois il
tend ses bras, et trois fois, sans rien saisir, ils reviennent sur sa
poitrine. L'ombre sourit, et se montre enfin si bien  lui, qu'il
reconnat en elle _Casella_, son matre de musique et son ami. Ils
s'entretiennent quelque temps avec toute la tendresse de l'amiti;
ensuite le pote, fidle  son got pour la musique, prie _Casella_,
s'il n'a point perdu la mmoire ou l'usage de ce bel art, de le consoler
dans ses peines, par la douceur de son chant; le musicien ne se fait
point prier; il chante une _canzone_ de Dante lui-mme[174], avec une
voix si douce et si touchante, que Dante et Virgile, et toutes les mes
venues avec _Casella_, restent enchantes de plaisir. Cette petite scne
lyrique, au bord de la mer, a un charme particulier, surtout pour ceux
qui ont vou, comme notre pote, une affection constante  cet art
consolateur. Mais le svre Caton vient troubler leur jouissance; il
leur rappelle qu'ils ont autre chose  faire que d'entendre chanter, et
qu'ils doivent, avant tout, s'avancer vers la montagne. Ils se
dispersent comme des colombes occupes  becqueter un champ de bl, et
qui voient paratre tout  coup un objet qui les effraye[175].

[Note 174:

       _Amor che nella mente mi ragiona_.]

[Note 175:

       _Come quando, cogliendo biada o loglio,
         Gli colombi adunati alla pastura_, etc.]

Dante et Virgile s'avancent: ils arrivent au pied de la montagne[176],
et cherchent un endroit accessible. Ils voient venir sur leur gauche une
troupe d'mes qui cherchent aussi un chemin. Elles marchent si
lentement, qu'on n'aperoit point les mouvements de leurs pas. Virgile
leur adresse la parole; elles s'avancent alors plus promptement, les
premires d'abord, les autres  leur suite, comme des brebis qui sortent
du bercail: les unes se pressent, les autres plus timides attendent, la
tte et les yeux baisss vers la terre; simples et paisibles, ce que la
premire fait, les autres le font de mme; si elle s'arrte, elles
s'arrtent comme elle, et ne savent pas pourquoi[177]. Cette comparaison
nave, et presque triviale, tire des objets champtres, qui paraissent
avoir eu pour notre pote un charme particulier, est exprime dans le
texte avec une vrit, une lgance et une grce qui la relvent, sans
lui rien faire perdre de sa simplicit. Il y donne le dernier trait, en
peignant ce troupeau d'mes simples et heureuses, s'avanant avec un air
pudique et une dmarche honnte. L'ombre de son corps, que le soleil
projette sur la montagne, effraye celles qui marchent les premires;
elles reculent quelques pas, et toutes les autres qui les suivent en
font autant, sans savoir pourquoi. Virgile les rassure en leur disant
que celui qu'il avoue tre un homme vivant, n'est point venu sans
l'ordre du ciel. Alors elles leur indiquent un chemin troit, o ils
peuvent pntrer avec elles. L'une de ces mes se fait connatre; c'est
Mainfroy, roi de la Pouille, fils de Frdric II, mort excommuni comme
son pre. On n'avait pas voulu qu'il ft enterr en terre sainte: il le
fut auprs du pont de Bnvent. Mais ce ne fut pas assez, au gr du pape
Clment IV, qui chargea le cardinal de Cosence de faire exhumer le
cadavre, et de l'envoyer hors des tats de l'glise.

[Note 176: C. III. J'omets ici beaucoup de descriptions, de
discours, d'explications philosophiques; il s'agit de gravir la montagne
du Purgatoire; et ne pouvant pas faire d'une analyse une traduction,
j'carte tout ce qui ne conduit pas  ce but.]

[Note 177:

       _Come le pecorelle escon del chiuso_, etc.]

L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit
sa peine, que la misricorde de Dieu est infinie, et que
l'excommunication d'un pape n'te pas tout moyen de rentrer en grce
auprs de l'ternel, pourvu que l'on ait une ferme esprance; seulement,
si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente
fois autant de temps qu'on a persist dans son obstination,  moins que
ce temps ne soit abrg par de bonnes prires. Je ne sais si les papes
admettaient alors cette espce de tarif: depuis long-temps leur prudence
l'a rendu  peu prs inutile; ils ont excommuni beaucoup moins, et
n'envoient plus de cardinaux dterrer les cendres des rois.

Dante s'aperoit, au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s'est
coul sans qu'il y ait pris garde, pendant le rcit de Mainfroy[178].
Cela inspire  un pote philosophe des vers philosophiques d'un style
ferme, exact, et, comme celui de Lucrce, toujours potique, sur la
puissance de l'attention lorsqu'un objet nous attache par le plaisir, ou
par la peine qu'il nous cause, et sur cette facult auditive qu'exerce
alors notre me, indpendante de la facult de penser et de sentir. Il
reconnat enfin qu'ils sont arrivs  ce passage troit et difficile que
les mes leur avaient indiqu. Ils y gravissent avec beaucoup de peine,
arrivent sur une premire, plate-forme qui fait le tour de la montagne;
et de l, sur une seconde, par un chemin non moins pnible. Ils
s'asseyent alors, tourns vers le levant, d'o ils taient partis; le
spectacle du ciel et de l'immensit occasionne entr'eux des questions et
des rponses astronomiques et gographiques, o Dante s'exprime toujours
en pote, en mme temps qu'en gographe et en astronome. Les mes des
ngligents sont retenues dans ces enceintes, qui prcdent le
Purgatoire. Le pote en dcrit une troupe nonchalamment assise  l'ombre
derrire des rochers, et peint avec sa fidlit ordinaire leur
contenance et leurs attitudes indolentes. Il en distingue une qui tait
assise, se tenant les genoux embrasss, et courbant entre eux son
visage[179]. Quelques mots qu'il adresse  son guide attirent
l'attention de cette ombre: elle lve un peu les yeux et le regarde,
mais seulement jusqu' la moiti du corps; dernier coup de pinceau qui
achve ce portrait si ressemblant. Ce qu'elle dit ne peint pas moins
bien son caractre. Dante la reconnat: il lui parle et la nomme[180];
mais ce nom est si obscur, que tous les commentateurs avouent n'en avoir
jamais entendu parler.

[Note 178: C. IV.]

[Note 179:

       _Sedeva ed abbroecciava le ginocchia,
       Tenendo 'l viso gi tra esse basso_.]

[Note 180: Ce nom est _Belacqua_; mais l'on n'en est pas plus
avanc.]

D'autres ombres un peu moins inactives[181] s'aperoivent que le corps
du Dante n'est pas diaphane, que c'est un corps vivant, un mortel;
Virgile le leur confirme: aussitt elles remontent vers leurs compagnes,
aussi rapidement que des vapeurs enflammes fendent l'air pur au
commencement de la nuit, ou que le soleil d't fend un lger nuage;
elles reviennent aussi promptement toutes ensemble. Dante en est bientt
entour. Toutes veulent qu'il fasse mention d'elles quand il retournera
sur la terre, et qu'il leur obtienne des prires qui doivent abrger
leurs preuves. Plusieurs lui racontent leurs tristes aventures. Celle
de _Buonconte_ de Montefeltro est la seule remarquable.

[Note 181: C. V.]

Buonconte avait t tu  la bataille de Campaldino[182], et l'on
n'avait jamais pu retrouver son corps. C'est sur cela que Dante imagine
cette fable pisodique. Ce guerrier Gibelin, bless  mort dans la
bataille, parvint auprs d'une petite rivire qui descend des Apennins,
et se jette dans l'Arno. L il tomba, en prononant le nom de Marie.
L'ange de Dieu vint aussitt prendre son me, et celui de l'Enfer
criait: O toi qui viens du ciel, pourquoi m'tes-tu ce qui est  moi?
Tu emportes ce que celui-ci avait d'ternel, pour une petite larme qui
me l'enlve[183]. Mais je vais traiter autrement ce qui reste de lui.
Alors il lve des vapeurs humides, les condense dans l'air, les combine
avec le vent, et les fait retomber en pluie si abondante que toute la
campagne est inonde; les ruisseaux se dbordent; le corps de Buonconte
est entran par le torrent et prcipit dans l'Arno. Ses bras qu'il
avait pris, en expirant, la prcaution de mettre en croix sur sa
poitrine, sont spars; il est jet d'un rivage  l'autre, et enfin
plong au fond du fleuve, o il est recouvert de sable. Cette machine
potique du diable troublant tout sur la terre et dans les airs,
bouleversant les lments, et mettant partout le dsordre dans l'oeuvre
du grand ordonnateur, se trouvait bien dj dans quelques lgendes et
dans quelques contes ou fabliaux; mais elle parat ici pour la premire
fois revtue des couleurs de la posie, et c'est du pome de Dante
qu'elle a pass dans l'pope moderne, o elle joue presque toujours un
grand rle.

[Note 182: 11 juin 1289.]

[Note 183:

       _Tu te ne porti di costui l'eterno,
         Per una lagrimetta che'l mi toglie_.]

Environn de ces ombres importunes, le pote se compare  un homme qui
vient de gagner une forte partie de dez[184], et qui, pendant que son
adversaire s'loigne seul et triste, se retire entour de tous les
spectateurs empresss  le suivre,  le prcder,  s'en faire voir, et
obstins  ne le quitter que quand il leur a tendu la main. Il nomme
plusieurs de ces ombres d'hommes assassins de diverses manires, qui le
conjurent de prier pour elles. Dgag de cette foule, il questionne son
guide sur l'efficacit que ses prires pourront avoir. Virgile l'engage
 ne se point occuper de ces difficults, qui seront toutes rsolues par
Batrix, quand il l'aura trouve sur le sommet de la montagne. Dante
double alors le pas, et se sent anim d'un nouveau courage. Mais  part
de toutes ces ombres, dont ils commencent  s'loigner, ils aperoivent
celle d'un pote alors clbre, de Sordel, l'un des Troubadours italiens
qui s'tait le plus distingu dans la langue et la posie des
Provenaux. Sordel tait assis; son attitude tait fire et presque
ddaigneuse; le mouvement de ses yeux, lent et plein de dcence. Il ne
rpond point  une premire question que lui fait Virgile, et le laisse
approcher en le regardant, comme un lion quand il se repose[185]. Mais
ds que Virgile lui a dit que Mantoue fut sa patrie, lui qui tait aussi
de Mantoue, se lve, se nomme, et les deux potes s'embrassent.

[Note 184: C. VI.

       _Quando si parte'l guoco della zara_, etc.]

[Note 185:

                       _Solo guardando
       A guisa di leon quando si posa_.]

Cet lan d'un sentiment patriotique en fait natre un dans l'me du
Dante; il s'emporte avec vhmence contre l'esprit de discorde qui
perdait alors l'Italie: Ah! malheureuse esclave, s'crie-t-il, Italie,
sjour de douleur, vaisseau sans pilote au sein de la tempte[186], toi
qui n'es plus la matresse des peuples, mais un lieu de prostitution:
cette me gnreuse n'a eu besoin que du doux nom de sa patrie pour
faire  son concitoyen l'accueil le plus tendre et le plus empress, et
maintenant tous ceux qui vivent dans ton sein sont en guerre: ceux
qu'une mme enceinte et un mme foss renferment se dvorent entre eux.
Cherche, malheureuse, cherche le long de tes rivages; regarde ensuite
dans ton sein, et vois s'il est en toi quelque partie qui jouisse de la
paix. Que te sert le frein des lois que t'imposa Justinien, si tu n'as
plus personne qui le gouverne? Sans ce frein, tu aurais moins  rougir.
Ce n'est pas seulement comme Italien, mais comme Gibelin qu'il s'emporte
ainsi. Il finit en exhortant les peuples d'Italie  reconnatre
l'autorit de Csar; l'empereur Albert d'Autriche  dompter ces esprits
rebelles, et Dieu, qui est mort pour tous les hommes,  se laisser enfin
toucher par tant de malheurs.

[Note 186:

       _Ahi serva Italia di dolore ostello,
         Nave senza nocchiero in gran tempesta,
         Non donna di provincie, ma b_....., etc.

Ce dernier mot, trs-mal sonnant aujourd'hui, tait alors de la langue
commune. Il n'te rien  la force et  l'loquence de ce morceau.]

De l'Italie en gnral il en vient  Florence sa patrie, et lui adresse
une apostrophe assaisonne de l'ironie la plus amre: O Florence! tu
dois tre satisfaite de cette digression[187]. Elle ne peut te regarder,
grce  ton peuple, qui s'tudie  te procurer un autre sort. Beaucoup
d'autres peuples ont la justice dans le coeur, mais elle y agit avec
lenteur pour ne pas agir sans prudence; le tien l'a toujours  la
bouche. Beaucoup se refusent aux charges publiques; mais ton peuple
rpond sans tre appel, et s'crie: J'en veux supporter le poids.
Maintenant rjouis-toi, tu en as bien sujet. Tu es riche; tu es en paix,
tu es sage. Si je dis la vrit, ce sont les effets qui le prouvent.

[Note 187:

       _Fiorenza mia, ben puoi esser contenta
         Di questa digression, che non ti tocca
         Merc del popol tuo_, etc.]

Athne et Lacdmone qui firent des lois si sages et rglrent si bien
la cit, ne firent que peu de progrs dans l'art de bien vivre, auprs
de toi qui fais des rglements si subtils, que ce que tu ourdis en
octobre ne va pas jusqu' la moiti de novembre[188]. Combien de fois,
en peu de temps, as-tu chang de lois, de monnaies, d'offices publics,
d'usages, et renouvel tes citoyens! Si tu as bonne mmoire, et un
jugement sain, tu te verras toi-mme comme une malade, qui ne trouve sur
la plume aucune position supportable, et se retourne sans cesse pour
donner le change  ses douleurs[189]. En lisant cette loquente
invective, on est tent d'appliquer au Dante ce qu'il dit lui-mme de
Virgile, dans le premier chant de son Enfer, et de reconnatre en lui

                       _Quella fonte
       Che spande di parlar si largo fiume_.

[Note 188:

                     _Ch'a mezzo novembre
       Non giunge quel che tu d'ottobre fili_.]

[Note 189:

         _Vedrai te simigliante a quella'nferma
         Che non pu trovar posa in su le piume,
       Ma con dar volta suo dolore scherma_.]

Cependant le pote Sordel ne connat encore que comme Mantouan celui
qu'il a si bien accueilli sur ce seul titre; il veut enfin en savoir
davantage[190]. Virgile se nomme: Sordel, frapp de surprise et de
respect, tombe  ses pieds: O gloire du pays latin, lui dit-il, toi par
qui notre ancienne langue montra tout son pouvoir!  ternel honneur du
lieu de ma naissance, quel mrite ou plutt quelle faveur te montre 
mes yeux? Alors Virgile l'instruit du sujet de son voyage, et lui
demande le chemin le plus court et le plus facile pour arriver au
Purgatoire. Sordel, avant de leur indiquer une issue pour s'lever plus
haut sur la montagne, les conduit vers une espce de vallon, dont notre
pote fait une description riche et brillante. Les plus vives couleurs
et les parfums les plus dlicieux y charmaient les yeux et
l'odorat[191]. Couches entre des fleurs, des mes y chantaient avec des
voix mlodieuses l'hymne du _Salve Regina_. C'taient des mes
d'empereurs et de rois, bons et mauvais, mais qui le furent avec assez
d'indolence pour trouver ici place parmi les ngligents. L'empereur
Rodolphe, son gendre Ottaker ou Ottocar; Philippe-le-Hardi, roi de
France, et Henri, roi de Navarre, qu'il peint tous deux affligs des
moeurs dpraves de Philippe-le-Bel, fils de l'un et gendre de l'autre,
et qu'il nomme,  cause de ce dernier roi, pre et beau-pre du mal
franais[192]; Pierre III d'Aragon, Charles d'Anjou, roi de Naples,
Henri III, roi d'Angleterre, et quelques autres encore qui ne paraissent
pas tous galement bien placs dans cette catgorie de princes.

[Note 190: C. VII.]

[Note 191: Cette description se termine par ces trois vers
charmants;

       _Non avea pur natura ivi dipinto,
         Ma di soavit di mille odori
         Vi facea un incognito indistinto_.]

[Note 192:

       _Padre, e suocero son del mal di Francia_.]

Le soir tait venu quand ces ombres cessrent leurs chants et
commencrent un autre hymne. C'est peut-tre tout ce qu'et dit un autre
pote; mais le ntre le dit avec une richesse de posie sentimentale et
d'ides mlancoliques et touchantes, qui parat en lui vritablement
inpuisable[193]. Il tait dj l'heure qui renouvelle les regrets des
navigateurs et leur attendrit le coeur, le jour o ils ont dit adieu 
leurs plus chers amis, et qui pntre d'amour le nouveau plerin, s'il
entend de loin le son de la cloche qui parat pleurer le jour, quand il
expire: alors je commenai  ne plus rien entendre, etc.

[Note 193: C. VIII.

       _Era gi l'ora che volge'l disio
         A' naviganti e'ntenerisce il cuore,
         Lo di ch' han detto a' dolci amici a dio;
       E che lo nuovo peregrin d'amore
         Punge, se ode squilla di lontano,
         Che paia'l giorno pianger che si muore,
       Quand' io' ncominciai_, etc.

On reconnat dans ce dernier vers l'original de celui-ci de la belle
lgie de Gray, sur un cimetire de campagne.

       _The curfew tells the knell of parting day_.]

Les mes venaient de commencer un second hymne, lorsque leurs chants
sont interrompus par l'arrive de deux anges arms d'pes flamboyantes,
mais dont la pointe est mousse[194]. Ils sont envoys par la vierge
Marie pour dfendre ce vallon du serpent qui va tenter d'y pntrer. Ils
s'abattent sur le sommet de deux rochers. Peu de temps aprs, le serpent
arrive et commence  se glisser entre les fleurs. Les deux anges
s'lvent dans les airs, mettent en fuite le reptile par le seul bruit
de leurs ailes, et viennent se remettre  leur poste. Nino, juge,
c'est--dire souverain de Gallura en Sardaigne, et Conrad, de la famille
des Malaspina, qui avaient donn au Dante un asyle dans son exil,
reprennent avec lui, Sordel et Virgile, un entretien qu'avait interrompu
l'arrive du serpent.

[Note 194: Nous reviendrons bientt sur ces deux anges, connue sur
celui que nous avons dj trouv plus haut.]

Ils taient assis tous cinq sur l'herbe frache, au lever de
l'aurore[195]. Dante se sent accabl de sommeil; il s'endort. C'tait
l'heure du matin[196] o l'hirondelle commence ses tristes plaintes,
peut-tre au souvenir de ses anciens malheurs, et que notre me plus
trangre aux sens, et moins esclave de nos penses, a dans ses visions
quelque chose de divin. Le pote voit en songe un aigle aux ailes d'or
qui fond sur lui comme la foudre, et l'enlve jusqu' la sphre du feu,
o ils s'embrasent et sont consums tous les deux.  son rveil, il ne
reconnat plus autour de lui les mmes objets; il apprend de Virgile ce
qui s'est pass pendant son sommeil. Une femme nomme Lucie, qui est,
selon les interprtes, le symbole de la grce divine, est venue
l'enlever et l'a port au nouveau lieu o il se trouve. Sordel et les
autres sont rests o ils taient auparavant. Virgile a suivi les traces
de la belle Lucie, qui lui a indiqu, prs de l, l'entre du
Purgatoire, et a disparu en mme temps que Dante rouvrait les yeux. Il
se lve et marche vers la porte avec son guide. Elle tait garde par un
ange, arm d'une pe tincelante. Lorsque cet ange apprend que c'est
Lucie qui les a conduits, il leur permet d'approcher des trois degrs de
marbres de diffrentes couleurs, au haut desquels il se tient immobile.
Dante, soutenu par Virgile, monte pniblement jusqu' lui, se prosterne
 ses pieds et le conjure, en se frappant la poitrine, de lui permettre
l'entre de ce lieu redoutable. L'ange le lui permet enfin. La porte
s'ouvre, et tourne sur ses gonds avec un fracas horrible. A ce bruit
succde une harmonie dlicieuse. Le pote, en entrant dans cette
enceinte, entend les louanges de l'ternel chantes par des voix si
mlodieuses qu'elles lui rappellent l'impression qu'il a souvent
prouve quand l'orgue accompagnait le chant des fidles, et que tantt
on entendait les paroles, tantt elles cessaient de se faire entendre.

[Note 195: C. IX.]

[Note 196:

       _Nell' ora che comincia i tristi lai
         La rondinella presso alla mattina_, etc.]

Toute cette premire division de la seconde partie du pome est, comme
on voit, fertile en descriptions et en scnes dramatiques. Les
descriptions surtout y sont d'une richesse, qu'une sche analyse peut 
peine laisser entrevoir; les cieux, les astres, les mers, les campagnes,
les fleurs, tout est peint des couleurs les plus fraches et les plus
vives. Les objets surnaturels ne cotent pas plus au pote que ceux dont
il prend le modle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de
cleste; chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs
habits, leurs attitudes et leurs formes. Le premier, qui passe les mes
dans une barque[197], a de grandes ailes blanches dployes, et un
vtement qui les gale en blancheur. Il ne se sert ni de rames, ni de
voiles, ni d'aucun autre moyen humain; ses ailes suffisent pour le
conduire. Il les tient dresses vers le ciel, et frappe l'air de ses
plumes ternelles qui ne changent et ne tombent jamais. Plus l'oiseau
divin[198] approche, plus son clat augmente; et l'oeil humain ne peut
plus enfin le soutenir. Les deux anges qui descendent avec des glaives
enflamms pour chasser le serpent[199], sont vtus d'une robe verte
comme la feuille frache close; le vent de leurs ailes, qui sont de la
mme couleur, l'agite et la fait voltiger aprs eux dans les airs: on
distingue de loin leur blonde chevelure; mais l'oeil se trouble en
regardant leur face et ne peut en discerner les traits. Enfin, le
dernier que l'on a vu garder l'entre du Purgatoire, porte une pe qui
lance des tincelles que le regard ne peut soutenir; et ses habits sont
au contraire d'une couleur obscure, qui ressemble  la cendre ou  la
terre dessche, soit pour faire entendre  ceux qui vont expier leurs
fautes que l'homme n'est que poussire; soit pour signifier, comme le
veulent d'autres commentateurs[200], que les ministres de la religion
doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclsiastique, dont on les
souponne apparemment de ne se pas souvenir toujours: _De quoi
s'norgueillit ce qui n'est que terre et que cendre[201]?_

[Note 197: C. II, v. 23 et suiv.]

[Note 198: _L'uccel divino._]

[Note 199: C. VIII, v. 25 et suiv.]

[Note 200: Velutello et Lombardi.]

[Note 201: _Quid superbit terra et cinis?_ (ECCLSIASTIC, c. X, v.
9.)]

On se rappelle que l'enceinte gnrale du Purgatoire est compose de
sept cercles, placs l'un sur l'autre autour de la montagne que Dante et
Virgile commencent  gravir. Chacune de ces enceintes particulires
dcrit une plate-forme circulaire, sur laquelle s'expie l'un des sept
pchs mortels. Le passage par o l'on monte de l'un  l'autre est
presque toujours long, troit et difficile. Le premier cercle est celui
des orgueilleux[202]; leur punition est de marcher courbs sous des
fardeaux normes. Avant de les voir paratre, Dante regarde avec
admiration sur le flanc de la montagne, qui s'lve jusqu'au second
cercle, et qui est du marbre blanc le plus pur, des sculptures en relief
suprieures aux chefs-d'oeuvre de Policlte et mme  ceux de la Nature.
Ce sont des exemples d'humilit qu'elles retracent; l'Annonciation de
l'ange  l'humble Marie, la gloire de l'humble psalmiste qui dansait
devant l'arche, et qui, en cette occasion, dit notre pote dans son
style nigmatique, tait plus et moins qu'un roi[203]; enfin, un trait
d'humanit de Trajan, qui n'a de rapport avec le Purgatoire que parce
qu'on prtend que saint Grgoire en fut si touch qu'il demanda et
obtint que ce bon empereur ft retir de l'Enfer; trait, au reste, qui
n'est rapport que par des historiens trs-suspects[204], et que
Baronius et Bellarmin eux-mmes traitent de fable. Mais un pote n'est
pas oblig d'tre si scrupuleux; Dante a suivi une sorte de tradition
populaire: il a parfaitement reprsent dans ses vers, ce qu'il dit
avoir vu sculpt sur le marbre: ne lui en demandons pas davantage.

[Note 202: C. X.]

[Note 203: _E pi e men che re era'n quel caso._]

[Note 204: Le moine Helinant ou Elinant, dans sa _Chronique_; Jean
Diacre, dans la _Vie de S. Grgoire_, l'_Eucologe des Grecs_; et mme S.
Thomas, au rapport du P. Lombardi. Une veuve plore se jeta, selon eux,
 la bride du cheval de Trajan, au milieu du cortge militaire qui
l'accompagnait, et au moment o il partait pour une expdition
lointaine. Elle le conjurait de venger la mort de son fils, massacr par
des soldats. Trajan promit d'abord de lui rendre justice  son retour;
mais, sur les instances de cette malheureuse mre, il s'arrta, et ne
partit qu'aprs l'avoir satisfaite. Dion Cassius, et son compilateur
Xiphilin, rapportent le mme trait de l'empereur Adrien.]

A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement
courbs sous d'normes fardeaux, qu'ils conservent  peine la forme
humaine, il s'lve contre l'orgueil des chrtiens qui contraste avec la
misre et les infirmits de l'me. C'est l que se trouve cette image
emblmatique de l'me humaine, dont le texte est souvent cit, mais
qui, dans une traduction, ne conserve peut-tre pas le mme clat et la
mme grce:

       _Non v'accorgete voi che noi siam vermi
         Nati a formar l'angelica farfalla
         Che vola alla giustizia senza schermi?_

C'est--dire, ou du moins  peu prs, Ne voyez-vous pas que nous sommes
des vermisseaux ns pour former le papillon anglique qui doit voler
vers l'invitable justice? Ces orgueilleux, plis et presque crass
sous les charges qu'ils portent, rcitent l'Oraison dominicale toute
entire. Ce n'est pas pour eux, disent-ils, qu'ils en adressent  Dieu
la dernire prire[205], mais pour ceux qui sont rests au monde aprs
eux; en sorte que ce sont ici, contre la coutume, les mes du Purgatoire
qui prient pour celles des vivants.

[Note 205: _Sed libera nos  malo_; ce que Dante traduit avec S.
Chrysostme (_in Matth._, c. 6) par: _Dlivre-nous du malin esprit_, ou
du dmon, au lieu de _dlivre-nous du mal_, comme on le dit en
franais.]

Quelques-unes de ces ombres se font connatre, ou sont reconnues par le
pote. Il reconnat celle d'un peintre en miniature, nomm _Oderisi da
Gubbio_, qui avait eu de son temps une grande clbrit; c'est dans sa
bouche que Dante met cette belle tirade, sur l'tat o la peinture tait
dj parvenue en Italie, sur l'orgueil des artistes et sur la vanit de
la gloire. Il se fait donner par lui le titre de frre; est-ce pour
rappeler l'amiti qui les avait unis, ou l'tude qu'il avait faite
lui-mme de l'art du dessin? Cela peut tre, mais au reste c'est en
gnral le style dont se servent les ombres dans le Purgatoire.
L'galit y rgne, et l'on dirait que ce titre, qui en est le doux
symbole, serait un des moyens qu'elles emploient pour calmer leurs
peines. Mon frre, lui dit Oderisi, les tableaux de _Franco_ de Bologne
plaisent aujourd'hui plus que les miens; tout l'honneur est maintenant
pour lui; je n'en ai plus qu'une partie. Je ne lui aurais pas tant
accord quand je vivais, tant j'avais le dsir d'exceller et d'tre le
premier dans mon art..... O vaine gloire des talens humains; combien
l'clat dont ils brillent dure peu, si des sicles grossiers ne leur
succdent! Cimabu crut remporter la palme dans la peinture, et
maintenant _Giotto_ a tant de renomme qu'il obscurcit celle de son
matre. Ainsi dans l'art des vers, le second _Guido_ efface la gloire du
premier[206]; et peut-tre est-il n maintenant un pote qui les
surpassera tous deux[207]. Tout ce vain bruit du monde ressemble au
souffle des vents qui vient tantt d'un ct de l'horizon, tantt de
l'autre, et qui change de nom parce que sa direction change. Avant que
mille annes s'coulent; quelle rputation auras-tu de plus, si tu es
parvenu jusqu' l'extrme vieillesse, que si tu tais mort avant de
quitter le balbutiement de l'enfance? Mille ans compars  l'ternit
sont un espace plus court que n'est un mouvement de l'oeil compar 
celui du cercle le plus lent et le plus immense des cieux ... Votre
renomme est comme la couleur de l'herbe qui vient et s'en va, que
fltrit et dcolore ce mme soleil qui la fait sortir verte du sein de
la terre.

         _La vostra nominanza  colar d'erba,
       Che viene e va, e quei la discolora
         Per cui ell'esce della terra acerba_.

[Note 206: C'est--dire, que _Guido Cavalcanti_ surpasse _Guido
Guinizzelli_.]

[Note 207: Quelques interprtes ont pens que Dante se dsigne ici
lui-mme; et si ce mouvement d'orgueil potique est dplac dans un
moment o il peint la punition de l'orgueil, il n'est pas tout--fait
tranger  son caractre. Lombardi me parat cependant observer avec
raison, qu'alors le pote aurait dit: Il en est maintenant n un qui
peut-tre les surpassera tous deux; mais qu'ayant dit: Il est peut-tre
n un, etc.:

       _E forse  nato chi l'uno e l'altro
       Caccer del nido_,

il est probable qu'il n'a parl qu'en gnral, et en se fondant
uniquement sur le cours habituel des vicissitudes humaines.]

Quelle comparaison juste et mlancolique! quel beau langage et quels
vers! Homre lui-mme, n'est pas au-dessus de notre pote, lorsqu'il
compare les gnrations des hommes aux gnrations des feuilles qui
jonchent la terre en automne.

Le Dante, en se courbant vers cette ombre pour la mieux entendre[208],
aperoit des figures graves sur le pav de marbre; elles retracent aux
yeux d'anciens exemples d'orgueil puni. Le pote s'abandonne ici plus
que jamais  son got pour les mlanges de la fable avec l'histoire, et
du sacr avec le profane. Ces figures graves reprsentent Lucifer et
Briare; Apollon, Minerve et Mars autour de Jupiter, qui vient de
foudroyer les gants; Nembrod et ses ouvriers, encore interdits de la
confusion des langues; Niob et les corps inanims de ses enfants; Sal,
qui se tua sur les monts Gelbo, Arachn,  demi-change en araigne;
Roboam, au moment o ses sujets le prcipitent de son char; Alcmon qui
tue sa mre, et Sennachrib tu par ses enfants; Thomiris plongeant dans
le sang la tte de Cyrus; les Assyriens fuyant aprs la mort
d'Holopherne; et enfin l'incendie de l'orgueilleuse Troie.

[Note 208: C. XII.]

Un ange apparat aux deux voyageurs. Sa robe tait blanche et sa face
brillait comme l'toile tincelante du matin: il ouvre les bras, ensuite
les ailes, et leur dit de le suivre par le chemin qui conduit au second
cercle du Purgatoire. Ils entendent, en y montant, chanter un psaume,
avec des voix dont la parole humaine ne saurait exprimer la douceur.
Ah! s'crie le pote, que ces routes sont diffrentes de celles de
l'Enfer! on entre ici au milieu des chants, et l bas au milieu de
lamentations horribles. Ils arrivent cependant au second cercle, o
sont purifis les envieux[209]. L, il n'y a ni statues ni gravures; le
mur et le pav sont unis et d'une couleur livide; les ombres y sont
couvertes de manteaux  peu prs de la mme couleur, et vtues en
dessous d'un vil silice. Elles sont appuyes la tte de l'une sur
l'paule de l'autre; et toutes le sont contre le bord intrieur du
cercle, comme de malheureux aveugles qui mendient  la porte des
glises, et tchent par une attitude pareille d'exciter la piti. Une de
leurs peines est de n'entendre retentir dans l'air autour d'elles que
des chants et des paroles de charit, sentiment si discordant avec le
pch qu'elles expient. Le soleil leur refuse sa lumire, leurs
paupires sont fermes et comme cousues par un fil de fer. Le temps a
rendu peu intressantes pour nous les rencontres que les deux potes
font dans ce cercle, et les discours de ces ombres, dont les noms sont
pour la plupart inconnus aujourd'hui, n'ont rien de remarquable qu'une
diatribe contre les Toscans[210], dans laquelle, en suivant le cours de
l'Arno depuis sa source jusqu'aux lieux o il s'largit, grossi par
plusieurs rivires, l'ombre d'un certain _Guido del Duca_, de la petite
ville de Brettinoro dans la Romagne, caractrise, sous l'emblme
d'animaux vils et malfaisants, les habitants du Casentin, d'Arezzo et de
Florence.

[Note 209: C. XIII.]

[Note 210: C. XIV.]

Le soleil couchant dardait ses rayons sur le visage du pote, quand tout
 coup une autre lumire frappe ses yeux si vivement qu'il est oblig
d'y porter la main[211]: il compare l'clat de ce coup de lumire 
celui d'un rayon rflchi par la surface de l'eau ou d'un miroir. Cet
objet, dont il ne peut soutenir la vue, est un ange qui vient leur
indiquer le passage par o ils doivent s'lever au troisime cercle.
Tandis qu'ils en montent les degrs, Dante expose  Virgile quelques
doutes qui lui sont rests sur ce que _Guido del Duca_ vient de leur
dire. Virgile lui en explique une partie, et lui promet que Batrix,
qu'il verra bientt, achvera de les rsoudre. Le vritable but du
pote, dans cet entretien, parat tre de rappeler aux lecteurs qui
pourraient l'oublier, ce personnage principal de son pome, cette
Batrix qu'il n'oublie jamais.

[Note 211: C. XV.]

Dans le troisime cercle, destin  l'expiation de la colre, il a
voulu opposer  ce pch des exemples de la vertu contraire; mais, pour
varier ses moyens, au lieu de reprsenter ces exemples sculpts ou
gravs, il les encadre dans une vision ou dans une extase qu'il prouve
 la vue de tant de merveilles. Il suit toujours son systme de
mlanges, et place dans cette vision la Vierge qui reprend son fils avec
douceur quand elle l'a retrouv dans le temple, disputant au milieu des
docteurs; Pisistrate, matre d'Athnes, calmant par une rponse
indulgente sa femme qui l'exhorte  punir une insolence faite
publiquement  leur fille, et saint tienne demandant  Dieu la grce de
ceux qui le lapident. Le supplice des colriques est d'tre envelopps
dans un brouillard aussi pais que la fume la plus noire[212], mais qui
ne leur te ni la parole ni la voix; ils chantent un hymne de paix et de
misricorde, l'_Agnus Dei_; l'un d'eux parle au pote, et s'entretient
avec lui sur _le libre arbitre_. C'est un certain Marc, de Venise, homme
vertueux, qui avait t son ami, et qui n'avait d'autre dfaut pendant
sa vie que d'tre fort sujet  la colre. On remarque dans son discours
cette peinture nave de l'me, telle qu'elle est dans son innocence
primitive. L'me sort des mains de celui qui se complat en elle avant
de la crer, simple comme un jeune enfant qui rit et pleure tour 
tour, qui ne sait rien, sinon qu'ayant reu la vie d'un tre
bienfaisant, elle se tourne volontiers vers tout ce qui la fait jouir.
Elle savoure d'abord des biens de peu de valeur; dans son erreur elle
les poursuit ardemment, si un guide ou un frein ne l'en dtourne et ne
lui fait porter ailleurs son amour[213].

[Note 212: C. XVI.]

[Note 213:

       _Esce di mano a lui che la vagheggia
            Prima che sia, a guisa di fanciulla,
            Che, piangendo e ridendo, pargoleggia.

       L'anima semplicetta, che sa nulla,
            Salvo che mossa da lieto futtore,
            Volentier torna a ci che la trastulla_, etc.]

De l il s'lve  des ides politiques,  la ncessit des lois et 
celle d'un chef habile qui sache rgir la cit. C'est encore le Gibelin
qui parle ici autant que le pote. Les lois existent, dit-il, mais qui
les excute? personne: parce que le pasteur qui marche  la tte du
troupeau peut tre sage, mais manque de vigueur; parce que la multitude
qui voit son chef poursuivre les biens dont elle est si avide, s'en
nourrit elle-mme et ne demande rien de plus. C'est parce qu'il est mal
gouvern que le monde est devenu si coupable, ce n'est point que de sa
nature il soit ncessairement corrompu[214]. Rome, qui a rgnr le
monde, avait autrefois deux soleils qui clairaient l'une et l'autre
voie, celle du monde et celle de Dieu. L'un des deux a teint l'autre;
l'pe a t jointe au bton pastoral, et ils vont invitablement mal
ensemble, parce qu'tant runis, l'un n'a plus rien  craindre de
l'autre. Si tu ne me crois pas, vois en les fruits: c'est au grain que
l'on connat l'herbe. On voit que Dante revient toujours  son systme
de division des deux pouvoirs; que toujours il attribue le pouvoir
spirituel aux papes, le temporel aux empereurs, et tous les maux de
l'Italie et du monde  la confusion impolitique des deux puissances dans
une seule main.

[Note 214:

       _Ben puoi veder che la mata condotta
         E la cagion che'l mondo ha fatio reo
         E non natura che'n voi sia corrotta_.

Cette opinion saine et philosophique parat fortement en contradiction
avec certaines doctrines sur la corruption de la nature humaine. Les
commentateurs du Dante, Landino, Velutello, Daniello, Venturi, Lombardi,
ont tous pass sur cette difficult sans mme l'indiquer dans leurs
notes. Il nous conviendrait mal d'tre plus difficiles qu'eux.]

Marc,  la fin de son discours, nomme trois hommes justes et fermes qui
restent encore comme des modles des moeurs antiques, mais qui ne peuvent
arrter le torrent. Aprs qu'il s'est retir, en voyant le crpuscule du
soir blanchir le brouillard qui l'enveloppe, Dante sort lui-mme de
cette brume paisse, et revoit le beau spectacle du soleil  son
couchant[215]. Son imagination en est si fortement mue qu'il tombe dans
une rverie profonde. Il s'tonne lui-mme de la force de cette
imagination imprieuse qui le poursuit. O imagination! s'crie-t-il,
toi qui enlves souvent l'homme  lui-mme, au point qu'il n'entend pas
mille trompettes qui sonnent autour de lui, qu'est-ce donc qui t'excite?
Qui fait natre en toi des objets que les sens ne te prsentent pas? La
rponse qu'il fait  cette question n'est pas fort claire. Ce qui
t'excite, dit-il, est une lumire qui se forme dans le ciel, ou
d'elle-mme, ou par une volont qui la conduit ici-bas[216]. Alors, on
se payait dans l'cole de ces mots qu'on croyait entendre, et l'on avait
fait de cette sorte de solutions une science o Dante tait trs-vers.
Mais il n'y a lumire cleste qui puisse expliquer l'incohrence des
objets que runit cette espce de vision. Ce sont purement des rves, et
les rves d'un esprit malade. Il voit la mtamorphose de Philomle en
oiseau. Cet objet disparat, et il lui tombe dans la pense[217] un
homme crucifi: c'est l'impie Aman qui garde dans son supplice son air
fier et ddaigneux, devant le grand Assurus, Esther et le juste
Mardoche. Cette image se dissipe d'elle-mme comme une bulle d'eau qui
s'vapore, et dans sa vision s'lve alors la jeune Lavinie, qui
reproche tendrement  sa mre de s'tre tue pour elle.

[Note 215: C. XVII.]

[Note 216:

       _Muove il lume che nel ciel s'informa,
       Per se o per voler che gi lo scorge_.]

[Note 217:

       _Piovve dentro alla fantasia_, etc.]

Il est enfin rendu  lui-mme, et retir comme d'un songe par l'clat
d'une lumire plus vive que toutes celles dont il avait t frapp.
C'est encore un ange qui lui enseigne le chemin par o il doit monter au
cercle suprieur. Il y monte avec Virgile. Ce cercle est celui des
paresseux. Ici Dante se fait donner par son matre une longue
explication mtaphysique sur l'amour, passion de la nature toujours
bonne en soi, et sur l'amour, passion de notre volont, qui, selon
qu'elle est bien ou mal dirige, fait natre en nous des affections
haineuses ou des affections aimantes. Les affections haineuses sont
expies dans les trois premiers cercles que nous avons parcourus: la
ngligence  poursuivre les effets des affections aimantes l'est dans le
quatrime, o nous sommes; et ces affections pousses  l'excs
deviennent des vices qui sont punis dans les trois cercles suprieurs
qui nous restent  parcourir. Cette dissertation interrompue est reprise
une seconde fois[218]; Dante s'explique, par la bouche de Virgile, en
philosophe instruit de la doctrine platonique sur l'amour. Son langage
est celui de l'cole; on peut regretter qu'il ne soit pas plutt celui
du coeur. Virgile mle  ses explications quelques nouvelles solutions
sur le libre arbitre; et toujours il renvoie  Batrix (c'est--dire,
sous ce nom si cher,  la Thologie personnifie) les dernires rponses
que l'on peut faire sur cette grande question. Une foule d'ombres vient
briser ce long entretien. Elles courent, comme les Thbains couraient
pendant la nuit, le long de l'Asopus et de l'Ismne, en cherchant le
dieu Bacchus. Elles s'excitent l'une l'autre dans leur course, en
rappelant  haute voix des exemples tirs de l'Histoire sainte et de
l'Histoire profane, o la clrit de l'action en dcida le succs[219].
Quand cette espce de tourbillon s'est dissip[220], le pote est
encore saisi par le sommeil, et son imagination lui offre un nouveau
songe.

[Note 218: C. XVIII.]

[Note 219: C'est Marie qui courut en allant visiter Elisabeth dans
les montagnes; et Csar qui, pour soumettre Herda (aujourd'hui Lrida),
partit de Rome, alla faire assiger Marseille par un de ses lieutenants,
et courut de-l en Espagne. Ce mlange que fait le Dante du sacr avec
le profane, dans ses citations historiques, est si frquent, qu'il en
faut conclure que ce n'tait point en lui un effet des caprices de
l'imagination, mais un systme.]

[Note 220: J'omets ici  dessein ce que Dante fait dire par une de
ces ombres, celle d'un abb de St.-Zenon  Vrone; elle lance en courant
un trait contre un homme puissant, et lui prdit qu'il se repentira
bientt d'avoir un pied dj dans la tombe (_l'un piede entro la
fossa_), donn par force pour abb  ce couvent son fils naturel,
difforme de corps et plus encore d'esprit. Ces traits de satire
particulire sont sans intrt pour nous, si nous n'en connaissons pas
l'objet; et si nous apprenons des commentateurs que celui-ci est dirig
contre le vieil Albert de la Scala, l'un de ces seigneurs de Vrone chez
qui Dante avait t si bien accueilli dans son infortune, c'est une
raison de plus pour ne nous y pas arrter.]

A l'heure de la nuit o ce qui restait de la chaleur du jour ne peut
plus rsister au froid de la lune, de la terre, et peut-tre,
ajoute-t-il, de Saturne, une femme bgue, boiteuse et difforme lui
apparat, et devient  ses yeux une sirne qui le charme par sa beaut
et par son chant. Mais une autre femme belle et svre parat, s'lance
sur la sirne, dchire ses vtemens, et ne fait voir dans ce qu'elle
dcouvre qu'un objet hideux et si infect que le pote se rveille;
emblme nergique, mais peut-tre un peu crment exprim, des trois
vices expis dans les trois cercles suprieurs.

Une voix bien diffrente appelle Dante pour le conduire au premier de
ces trois cercles, qui est le cinquime du Purgatoire: c'est la voix
d'un ange dont le parler est si doux qu'on n'entend rien de semblable
dans ce sjour mortel. Ses deux ailes tendues ressemblaient  celles du
cygne. Il planait au-dessus des deux voyageurs, et agitait doucement
l'air en promettant le bonheur  ceux qui pleurent, parce qu'ils seront
consols. Cette image douce et d'une suavit cleste contraste
admirablement avec la premire; et cet ange qui promet des consolations
en apporte, pour ainsi dire, au lecteur par son apparition mme. Les
avares, qui sont punis dans ce cercle, rampent sur le ventre, les pieds
et les mains lis, forcs de regarder la terre o ils eurent toujours
les yeux attachs pendant leur vie. L'un d'eux est le pape Adrien V, de
la maison de Fiesque; il ne rgna qu'un mois et quelques jours, mais ce
peu de temps lui suffit pour reconnatre que le manteau pontifical est
si pesant pour qui veut le porter sans tache, que tout autre fardeau
parat lger comme la plume.

Une autre de ces ombres avares, parmi des plaintes qui ressemblent 
celles d'une femme dans les douleurs de l'enfantement[221], tient des
discours qui feraient difficilement deviner ce qu'elle fut sur la terre.
Elle invoque la vierge Marie; qui fut si pauvre qu'elle ne trouva qu'une
table o dposer son saint fardeau; le bon Fabricius, qui prfra la
pauvret  des richesses mal acquises, et enfin saint Nicolas, dont la
libralit sauva trois jeunes filles du dshonneur o allait les plonger
la pauvret de leur pre.... C'est Hugues Capet qui parle ainsi; non
pas le premier roi de la race captienne, mais son pre Hugues-le-Grand,
duc de France et comte de Paris, qui fut, avant son fils, surnomm
_Cappatus_, Capet, pour des raisons sur lesquelles nos historiens ne
s'accordent pas[222]: Je fus, dit-il, la tige de cet arbre maudit, qui
tend son ombre malfaisante sur toute la chrtient. C'est sur ce ton,
dict par les ressentiments du pote, que Hugues fait sa propre
confession et celle de ses descendants. Le Dante n'a garde d'oublier
parmi eux ce Charles de Valois, qui l'avait chass de sa patrie. Par
ses ruses, fait-il dire  Hugues Capet, par les seules armes dont se
servit le tratre Judas, il causera la perte de Florence; mais  la fin
il n'y gagnera que de la honte, et une honte d'autant plus ineffaable
qu'une telle peine lui parat plus lgre  supporter. C'est l qu'il
en voulait venir; c'est pour arriver  Charles de Valois qu'il a fait se
confesser Hugues Capet, qu'il l'a plac parmi les princes avares, et
surtout qu'il l'a fait fils d'un boucher de Paris,

       _Figliuol d'un beccaio di Parigi_.

[Note 221: C. XX.]

[Note 222: Voyez, sur ce sujet, l'extrait d'un Mmoire de M. Brial,
imprim dans mon Rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de
littrature ancienne de l'Institut, anne 1808.]

On ne sait dans quelles vieilles chroniques il put trouver cette
origine, que sans doute il n'inventa pas; mais on peut croire qu'il ne
l'et pas adopte et consigne dans son pome, si Charles, descendant de
Hugues, n'et t son perscuteur. Hugues tend ses accusations contre
sa race, jusqu' Philippe-le-Bel,  ses querelles avec Boniface VIII, et
 la captivit de ce pape dans Anagni. Il avoue ensuite au pote que
pendant le jour, lui et les autres habitants de ce cercle, invoquent les
noms qu'il lui a entendu prononcer; mais que pendant la nuit ils ne
citent entre eux que des exemples du vice pour lequel ils sont punis.
C'est alors Pygmalion, que l'amour de l'or rendit tratre, voleur et
parricide; et l'avare Midas, dont la demande avide eut des suites qui
font encore rire  ses dpens; et l'insens Acham qui droba le butin de
Jricho, et fut lapid par ordre de Josu; c'est la punition d'Ananias
et de sa femme Saphira, et celle que subit Hliodore: tantt le cercle
entier voue  l'infamie Polymnestor, assassin du jeune Polidore; tantt
ils crient tous ensemble: O Crassus, dis-nous, toi qui le sais, quelle
est la saveur de l'or[223].

[Note 223: Allusion  la mort de Crassus, que les Parthes,
connaissant son avarice, attirrent dans un pige par l'appt d'un riche
butin: son arme y prit tout entire. Il se fit tuer pour ne pas tomber
entre les mains des Parthes. Ayant trouv son corps, ils lui couprent
la tte et la jetrent dans un vase rempli d'or fondu, en disant ces
mots, qui furent aussi adresss  la tte de Cyrus: C'est d'or que tu as
eu soif, bois de l'or: _Aurum sitisti, aurum bibe_. Au reste, le systme
dont j'ai parl plus haut (page 161, note 1) parat ici plus videmment
que jamais, dans ce mlange alternatif et symtrique de la fable, de la
bible et de l'histoire.]

Hugues Capet avait enfin termin ses aveux; tout  coup la montagne
tremble, Dlos n'prouva pas une secousse si forte avant que Latone y
descendt pour mettre au monde les deux lumires des cieux. Le chant de
gloire et de joie, le _Gloria in excelsis Deo_ se fait entendre. Toute
cette haute partie de la montagne, d'ailleurs inacessible aux vents, aux
mtores et aux orages, s'agite ainsi lorsqu'une me est purifie, et
qu'elle est prte  s'lever vers le ciel[224]. Celle qui en sort en ce
moment est l'me du pote Stace, que Dante, d'aprs une fausse
tradition[225], fait natif de Toulouse, quoiqu'il ft napolitain[226].
Stace aborde les deux potes, et, en leur racontant son histoire, il
tmoigne, sans connatre Virgile, avoir eu toujours pour lui une
vnration profonde. Son feu potique fut excit par cette flamme qui
en a tant allum d'autres: c'est de l'_nide_ qu'il veut parler; c'est
elle qui fut sa mre, sa nourrice dans l'art des vers[227]: sans elle,
il n'aurait rien produit qui et la moindre valeur. Pour avoir t sur
la terre contemporain de Virgile, il consentirait  prolonger d'une
anne son exil. Dante sourit, et, en ayant reu la permission de
Virgile, il nomme au pote Stace, celui qu'ils reconnaissaient tous deux
pour leur matre. Stace se jette  ses pieds; Virgile le relve en lui
disant, avec une simplicit qu'on pourrait appeler virgilienne: cessez,
mon frre: vous tes une ombre, et vous voyez une ombre aussi[228].

[Note 224: C. XXI.]

[Note 225: Placide Lactance, dans ses Comment. sur Stace, imprims 
Paris en 1600. Voy. Vossius _de poet. lat._, c. III, et Fabricius,
_Bibliot. lat._ c. XVI, _de Statia Poeta_.]

[Note 226: Il y eut sous Nron un _Statius Surculus_, qui tait de
Toulouse, et qui enseigna la rhtorique dans les Gaules: c'est avec lui
que Dante a confondu le pote Stace. (Vossius, _loc. cit._)]

[Note 227: Cette admiration de Stace pour Virgile n'est point
exagre; il dit lui-mme en s'adressant  sa _Thbade_.

           _Nec tu divinam neida tenta,
       Sed long sequere et vestigia semper adora_.]

[Note 228:

                            _Frate,
       Non far; che tu se' ombra, ed ombra vedi_.]

Dans un entretien amical qui s'engage entre les deux potes latins,
aprs ces premires effusions de coeur, Virgile, qui a rencontr Stace
dans le cercle des avares, lui demande[229] comment, avec tant de
sagesse et de savoir qu'il en eut dans le monde, l'avarice avait pu
trouver place dans son coeur. Stace, sourit, et lui rpond qu'il ne fut
que trop loign de ce vice, que c'est pour le vice contraire qu'il a
t puni; qu'il l'et mme t dans le cercle de l'Enfer, o les avares
et les prodigues, s'entrechoquent ternellement[230], s'il n'avait t
port au repentir par ces beaux vers o Virgile s'lve contre la
coupable soif de l'or[231], car, disent ici les commentateurs, l'avare
et le prodigue, sont galement altrs d'or, l'un pour l'entasser,
l'autre pour le rpandre; et c'est pour cela qu'en Purgatoire comme en
Enfer, ils sont runis dans le mme cercle. Mais comment, insiste
Virgile, n'ayant pas eu d'abord la foi, sans laquelle il ne suffit pas
de bien faire, as tu ensuite t assez clair pour entrer dans la bonne
route et pour la suivre? C'est toi, lui rpond Stace, qui m'appris 
boire dans les sources du Permesse; c'est toi qui m'clairas le premier,
Dieu fit le reste. C'est par toi que je fus pote, et par toi que je fus
chrtien. Tu fis comme un homme qui marche de nuit, portant derrire lui
une lumire: il n'est pour lui-mme d'aucun secours, mais il claire
ceux qui le suivent. Tu avais prdit un grand et nouvel ordre de
sicles, le retour du rgne d'Astre et de Saturne, et une nouvelle race
d'hommes envoye du ciel[232]. Cette prdiction s'accordait avec ce
qu'annonaient ceux qui prchaient la foi nouvelle. Je les visitai, je
fus frapp de la saintet de leur vie. Quand Domitien les perscuta, je
pleurai avec eux; je les secourus tant que je restai sur la terre: ils
me firent mpriser toutes les autres sectes: je reus enfin le baptme;
mais la crainte m'empcha de me dclarer chrtien, et je continuai de
professer publiquement le paganisme. C'est pour expier cette tideur
qu'avant d'arriver au cercle d'o nous sortons, je fus retenu plus de
quatre sicles dans celui des paresseux[233].

[Note 229: C. XXII.]

[Note 230: _Inferno_, c. VII. Voy. ci-dessus, pag. 55 et 56.]

[Note 231:

       _Quid non mortalia pectora cogis,
       Auri sacra fames_?           (neid., t. III. v. 56.)]

[Note 232: Allusion  ces vers clbres de la IVe. glogue de
Virgile:

       _Magnus ab integro soeclorum nascitur ordo;
       Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna:
       Jam nova progenies coelo demittitur alto_.]

[Note 233: Depuis l'an 96 de notre re, poque de la mort de Stace,
jusqu' l'an 1300, o Dante a plac celle de sa vision, il s'tait
coul douze sicles et quatre ans. Stace a dit plus haut, C. XXI, v.
67, qu'il a pass cinq sicles et plus dans le cercle des avares: il en
avait pass plus de quatre dans celui des paresseux, ce ne sont en tout
qu' peu prs mille ans, passs dans ces deux cercles; les deux autres
sicles s'taient couls, selon le P. Lombardi, dans les lieux qui
prcdent les cercles du Purgatoire.]

Stace apprend  son tour de Virgile, qu'il interroge, ce que sont
devenus Trence, Plaute et tous les autres potes latins clbres. Ils
sont, comme on doit se le rappeler, avec Virgile lui-mme, et les plus
fameux potes grecs, dans ces limbes o sont aussi les hros et les
hrones[234]. Cependant les trois potes montaient au sixime cercle.
Stace et Virgile marchaient les premiers: Dante les suivait en coutant
leurs discours, qui lui rvlaient, dit-il, les secrets de l'art des
vers[235]. Un arbre mystrieux se prsente au milieu du chemin,
interrompt leur conversation, et arrte leurs pas. Il est charg de
fruits doux et odorants; sa forme est pyramidale, mais c'est en bas
qu'est la pointe de la pyramide que forment ses rameaux; sans doute, dit
notre pote, pour que personne n'y puisse monter. Un ruisseau limpide
qui se prcipite du haut du rocher barre la route, et coule au pied de
l'arbre, aprs en avoir arros les feuilles. De cet arbre sort une voix
qui clbre d'anciens exemples d'abstinence et de sobrit tirs, selon
la coutume du Dante, de l'histoire profane, de l'ancien Testament et du
nouveau. Des ombres maigres et livides[236] errent alentour, sans
pouvoir en approcher; l'aspect et l'odeur des fruits, la fracheur du
ruisseau, font natre en elles une faim et une soif dvorantes qu'elles
ne peuvent satisfaire; et c'est ainsi que dans ce cercle les gourmands
expient leur pch.

[Note 234: _Inferno_, c. IV. Voy. ci-dessus, pag. 39-42.]

[Note 235: _Ch'a poetar mi davano intelletto_.]

[Note 236: C. XXIII.]

Dante reconnat parmi eux _Forse_[237], un de ses amis, dont la mort
lui avait cot des larmes. _Forse_ doit  _Nella_ son pouse d'tre
admis dans le sjour des expiations, au lieu d'tre plong dans celui
des ternels supplices. L'loge qu'il fait de sa chre _Nella_ amne une
sortie peu mesure de ce Florentin contre les dames de Florence et
contre les modes, trs-anciennes  ce qu'il parat, mais qui de temps en
temps redeviennent nouvelles. Ma _Nella_ que j'ai tant aime, dit-il,
est d'autant plus agrable  Dieu qu'elle trouve moins de femmes qui lui
ressemblent. Dans les lieux sauvages de la Sardaigne, o les femmes vont
sans vtement, elles ont plus de pudeur que dans ceux o je l'ai
laisse. O mon frre! que veux-tu que je te dise? Je vois dans un avenir
prochain un temps o l'on dfendra en chaire aux dames effrontes de
Florence de se montrer le sein tout dcouvert. Quelles femmes barbares
eurent jamais besoin qu'on et recours  des peines spirituelles ou 
d'autres censures pour les contraindre  se couvrir[238]? Peut-tre
cette rprimande est-elle un peu trop dure; elle ne vient pourtant pas
d'un cnobite, ni d'un ennemi du sexe  qui elle peut dplaire. L'me
sensible du Dante est aussi connue que son gnie, et les femmes auraient
beaucoup  gagner si elles trouvaient souvent parmi les hommes de
pareils ennemis; mais plus on est capable de les aimer, plus on les
respecte, et plus on aime aussi qu'elles se respectent elles-mmes.

[Note 237: Frre de _Corso Donati_, et non pas du clbre
jurisconsulte Franois Accurse, comme le disent presque tous les
commentateurs. Forse parle, dans le chant suivant, v. 13, de sa soeur
_Piccarda Donati_, que l'on sait avoir t soeur de _Corso_. (Lombardi.)]

[Note 238:

       _Quai barbare fur mai, quai Saracine.
         Cui bisognasse, per far le ir coverte
         O spiritali o altre discipline_?]

Forse fait connatre  son ancien ami plusieurs des ombres maigres qui
l'accompagnent[239]. On y distingue le pape tourangeau Martin IV, qui
expie par le jene ses bonnes anguilles du lac de Bolsena[240], cuites
dans les vins les plus exquis; un certain Boniface, archevque de
Ravenne, qui dpensait en bons repas les revenus de son glise;
_Buonaggiunta_ de Lucques et quelques autres. _Buonaggiunta_, l'un des
potes italiens du treizime sicle, avait fait, selon l'usage de ce
temps, beaucoup de posies amoureuses o il n'y avait point d'amour. Il
n'en tait pas ainsi du Dante,  qui l'amour avait dict ses premiers
vers. C'est ce qu'il fait sentir par ce petit dialogue entre
_Buonaggiunta_ et lui. Vois-je en vous, lui dit le Lucquois, celui qui
a publi des posies d'un nouveau style, qui commencent par ce vers:

       Femmes, qui connaissez le pouvoir de l'amour[241]?

[Note 239: C. XXIV.]

[Note 240: Bolsena est une petite ville de Toscane, prs de laquelle
est un lac de mme nom, o l'on pchait d'excellentes anguilles.]

[Note 241:

       _Donne, ch' avete intelletto d'amore_.

C'est le premier vers de l'une des plus belles _canzoni_ du Dante.]

Je suis, lui rpond le Dante, un homme qui, lorsque l'amour l'inspire,
crit, et se contente de publier ce qu'il lui dicte au fond du
coeur[242]. O mon frre, reprend le vieux pote, je vois maintenant ce
qui nous a retenus, moi et les potes de mon temps[243], loin de ce
nouveau style, de ce style si doux que j'entends aujourd'hui. Je vois
que vos plumes se tiennent strictement attaches aux paroles de celui
qui vous dicte; c'est ce que ne firent certainement pas les ntres; et
plus dans le dessein de plaire on veut ajouter d'ornements, moins il
peut y avoir de rapports de l'un  l'autre style. Dante donne ici en
peu de mots toute la potique d'un genre aimable, ou pour obtenir de
vrais succs il ne faut point crire d'aprs son imagination, mais
d'aprs son coeur.

[Note 242:

             _Io mi son' un che, quando
       Amore spira, noto, ed in quel modo
       Ch' ei detta dentro, vo significando_.]

[Note 243: Il nomme le Notaire, _il Notaio_, c'est--dire, _Jaropo
da Lentino_, qui tait notaire en Sicile, et _Guittone_, ou _Fr
Guittone d'Arezzo_. J'ai parl de ces deux potes, t. I, pages 403 et
418.]

Pendant un entretien du Dante avec Forse, dans lequel le pote se fait
prdire la chute et la fin tragique du chef de la faction des Noirs, qui
l'avait fait bannir de Florence[244], les ombres s'loignent avec la
double lgret que leur donnent leur maigreur et leur volont[245].
Forse va les rejoindre, et Dante continue sa route avec les deux
autres potes. Un second arbre, diffrent du premier, parat encore
devant eux; ses branches plient sous le fruit. Une foule empresse
l'entoure, en tendant les mains vers ses branches, et criant comme des
enfants qui demandent un objet qu'on leur refuse. Une voix qui sort de
cet arbre, apprend aux trois voyageurs qu'au-dessus se trouve l'arbre
dont ve mangea la pomme, et que celui-ci en est un de ses rejetons.
Cette voix leur rappelle aussi deux traits, l'un de la Fable, et l'autre
de l'criture, o l'on voit des malheurs causs par l'intemprance[246].

[Note 244: _Corso Donati_ se rendit si puissant  Florence aprs en
avoir fait chasser les Blancs, qu'il devint suspect au peuple. Dans un
tumulte populaire excit contre lui, il fut cit et condamn. Le peuple
se porta  sa maison avec l'tendard ou gonfalon de justice. _Corso_ se
dfendit courageusement avec quelques amis; mais, vers la fin du jour,
il essaya de s'chapper. Poursuivi par des soldats catalans qu'il ne put
gagner, il tomba de cheval; son pied s'engagea dans l'trier; il fut
tran quelque temps sur la terre, et enfin massacr par les soldats.
Cet vnement arriva en 1308. Il parat qu'il tait alors rcent; et
l'on voit par-l o en tait le Dante de la composition de son pome
l'an 1308 ou au plus tard en 1309. Au reste Forse, dans cette
prdiction du pass, ne nomme point Corso, et parle avec une obscurit
mystrieuse, qui non seulement est le style ordinaire des prophties,
mais qui convenait particulirement  un frre parlant du meurtre de son
frre, quoiqu'ils fussent de deux partis opposs.]

[Note 245:

       _E per magrezza e per voler leggiera_.]

[Note 246: Les Centaures qui voulurent, dans l'ivresse, enlever 
Pirithos sa jeune pouse, et furent vaincus par Thse; et les Hbreux,
que Gdon, marchant contre les Madianites, ne voulut point admettre
dans son arme, parce que, brls par la soif, ils avaient bu trop
abondamment et trop  leur aise, de l'eau d'une fontaine. O notre pote
allait-il donc chercher  tout moment des contrastes et des disparates
aussi bizarres?]

Un ange parat, le plus brillant qui leur ait encore servi de guide. Le
verre ou le mtal embras dans la fournaise, ont moins d'clat que son
visage; mais sa voix n'en est pas moins suave, ni le vent de ses ailes
moins rafrachissant et moins doux. Tel que Zphir au mois de mai,
lorsqu'il annonce l'aurore, s'agite et rpand les parfums qu'il exprime
de l'herbe et des fleurs, tel, dit le pote, je sentis sur mon front un
vent lger, telles je sentis s'agiter les ailes d'o s'exhalait un
souffle parfum d'ambroisie[247].

En montant, sous la conduite de cet ange, vers le septime et dernier
cercle, Dante occup de ce qu'il vient de voir, voudrait apprendre
comment des mes, qui n'ont aucun besoin de se nourrir, peuvent prouver
la maigreur et la faim[248]; Stace, invit par Virgile, entreprend de le
lui expliquer. Sa thorie sur la partie du sang destine  la
reproduction de l'homme; sur cette reproduction, sur la formation de
l'me vgtative et de l'me sensitive dans l'enfant avant sa naissance,
sur leur dveloppement lorsqu'il est n, sur ce que devient cette me
aprs la mort, emportant avec elle dans l'air qui l'environne une
empreinte et comme une image du corps qu'elle animait sur la terre; tout
cela n'est ni d'une bonne physique, ni d'une mtaphysique saine; mais
dans ce morceau de plus de soixante vers, on peut, comme dans plusieurs
morceaux de Lucrce, admirer la force de l'expression, la posie de
style, et l'art de rendre avec clart, en beaux vers, les dtails les
plus difficiles d'une mauvaise philosophie, et d'une physique pleine
d'erreurs.

[Note 247:

       _E quale annunziatrice degli albori
         L'aura di maggio muovesi, e olezza
         Tutta impregnata dall'erba e da' fiori_, etc.]

[Note 248: C. XXV.]

Dans le dernier cercle o nos potes sont parvenus, des flammes ardentes
s'lvent de toutes parts;  peine, entre elles et le bord du prcipice,
peuvent-ils trouver un passage. Des chants qui partent du sein mme de
ces flammes, en faisant l'loge de la chastet, et en rappelant
d'anciens exemples de cette vertu[249], leur apprennent que c'est ici
qu'est puni le vice contraire. Parmi ceux qui en furent atteints, et
dont le pote distingue les diffrentes espces plus clairement que je
ne le puis faire[250], Dante reconnat _Guido Guinizzelli_, qui l'avait
prcd dans la carrire potique, et dont il admirait les vers. Il
n'ose approcher de lui pour l'embrasser,  cause des flammes qui
l'environnent; mais il regarde avec attendrissement celui qu'il nomme
son pre, et le pre d'autres potes meilleurs que lui, qui leur apprit
 chanter avec douceur et avec grce des posies d'amour. _Guido_,
surpris de tant de marques de respect et de tendresse, lui en demande la
cause. Ce sont, rpond le Dante, vos doux crits, qu'on ne cessera
d'aimer tant que durera le style moderne[251]. _Guido_, sensible  ses
loges, mais peut-tre plus modeste en Purgatoire qu'il ne l'tait dans
ce monde, lui montre un autre pote qu'il dit les mriter mieux: c'est
Arnault Daniel, troubadour provenal, qui surpassa tous les crits
d'amour en vers, et tous les romans en prose[252]. Ceci indique
clairement l'influence qu'avaient eue les Troubadours sur la posie
italienne, dans ses premiers temps, et l'admiration que Dante conservait
pour eux  une poque o c'tait bien de lui qu'on pouvait dire qu'il
les avait surpasss tous. Il les aurait gals dans leur propre langue;
aussi met-il dans la bouche d'Arnault une rponse en huit vers
provenaux, que ce Troubadour finit en le suppliant de se souvenir de sa
douleur; c'est--dire, de faire pour lui des prires qui la terminent:
Arnault rentre ensuite dans les flammes qui le drobent  la vue, comme
_Guido_ y est rentr, aprs avoir fait la mme demande.

[Note 249: Ils font entendre les paroles de Marie  l'ange qui lui
annonce qu'elle concevra: _Virum non cognosco_; et un moment aprs c'est
Diane, qui chassa Calisto parce qu'elle avait cd au poison de Vnus:

       _Che di Venere avea sentito il tosco_.

Puis toutes ces voix clbrent des maris et des femmes qui ont vcu
chastement. Toujours le mme systme; et jamais un trait de la Bible,
qui n'en amne, par opposition, un de la Fable.]

[Note 250: C. XXVI. Je passe ici tous les dtails, les uns comme
inutiles, les autres comme impossibles  rendre dans notre langue et
dans nos moeurs.]

[Note 251: Nous avons vu prcdemment, t. I, p. 410, note 1, qu'on
avait eu tort de vouloir s'appuyer de ce passage pour prouver que _Guido
Guinizzelli_ avait t l'un des matres du Dante; il prouve positivement
le contraire.]

[Note 252:

         _Versi d'amore e prose di romanzi
       Soverchi tutti_.]

Un obstacle reste encore  franchir pour sortir de ce dernier
cercle[253]; ce sont ces flammes mmes qui en remplissent l'enceinte.
Quoique invit par l'ange, et fortement encourag par Virgile, Dante
craint d'approcher de ce feu qu'il faut traverser; mais son matre
emploie enfin un motif tout puissant sur lui. Vois, mon fils, lui
dit-il, entre Batrix et toi, il n'y a plus que ce seul mur. Comme au
nom de Thisb, continue le pote, Pyrame, prs de mourir, ouvrit les
yeux et la regarda, lorsque le fruit du mrier prit une couleur
vermeille[254], ainsi cda toute ma rsistance, et je me tournai vers
mon sage guide, quand j'entendis le nom qui renat sans cesse dans mon
coeur. Virgile entre dans les flammes; Stace et Dante le suivent. Le
matre, pour soutenir le courage de son lve, lui parle encore de
Batrix, dont il croit, dit-il, voir dj briller les yeux. Je ne sais,
mais il me semble qu'il y a un grand charme dans ce souvenir puissant
d'une passion si ancienne et si pure.

[Note 253: C. XXVII.]

[Note 254:

       _Come al nome di Tisbe op rse'l ciglio
         Piramo, in su la morte, e riguardalla,
         Allor che'l gelso divent vermiglio_, etc.]

En s'chappant, pour la dernire fois, de ce sjour o le sentiment de
l'esprance est toujours fltri par le spectacle des peines, le pote,
dsormais tout entier  l'esprance, parat s'lancer dans un ordre tout
nouveau d'ides, de sentiments et d'images. Entour, par la force de son
imagination cratrice, d'objets riants et mystrieux, il donne  son
style pour les peindre, la teinte mme de ces objets. Sa marche, son
repos, ses moindres gestes sont fidlement retracs; il puise ses
comparaisons, comme ses images, dans les tableaux les plus simples et
les plus doux de la vie champtre. Il monte les degrs o le soleil, qui
se couche derrire lui, projette au loin l'ombre de son corps. Cette
ombre s'accrot, et disparat bientt dans l'obscurit gnrale: la nuit
s'tend sur la montagne. Les trois potes se couchent, en attendant le
jour, chacun sur un des chelons qui y conduisent. Tels que des chvres
lgres et capricieuses sur la cime des monts avant d'avoir pris leur
pture[255], se reposent en silence, et ruminent  l'ombre, pendant la
plus grande chaleur du jour, gardes par le berger, qui s'appuie sur sa
houlette, et qui veille  leur sret; ou tel que le pasteur, loin de sa
chaumire, reste veill toute la nuit auprs de son troupeau,
regardant sans cesse si quelque bte froce ne vient point le disperser;
tels nous tions tous trois, moi comme la chvre, eux comme les bergers,
renferms dans l'espace troit qui conduisait sur la montagne.

[Note 255:

       _Quali si fanno, ruminando, manse
         Le capre, state rapide e proterve,
         Sopra le cime, prima che sien pranse,
       Tacite all'ombra, mentre che'l sol ferve_, etc.]

Couch sur ces marches pendant une belle nuit, il regarde briller les
toiles qui lui paraissent plus clatantes et plus grandes qu'
l'ordinaire; il s'endort enfin  l'heure o l'astre de Vnus parat vers
l'orient. Voici encore un songe, une vision, mais qui n'a plus rien
d'incohrent et de funeste. Il voit dans une riche campagne la belle et
jeune _Lia_ qui va chantant et cueillant des fleurs pour se faire une
guirlande. Ma soeur Rachel, dit-elle dans son chant, ne peut se dtacher
de son miroir; elle y est assise tout le jour. Elle se plat 
contempler la beaut de ses yeux, comme je me plais  voir l'ouvrage de
mes mains; voir est pour elle un plaisir, comme agir en est un pour
moi. Sous l'emblme de ces deux filles de Laban, les interprtes
reconnaissent tous ici l'image de la vie active et de la vie
contemplative; et cette allgorie du moins est pleine de mouvement et de
grce.

Le sommeil du Dante se dissipe en mme temps que les tnbres de la
nuit. Virgile lui annonce qu'il touche au terme de son voyage; que ce
jour mme le doux fruit que les mortels recherchent avec tant de soins
et de peines, apaisera la faim qui le dvore. Ils arrivent ensemble au
haut de ces degrs rapides; Virgile lui dit alors: Mon fils, tu as vu
le feu qui doit s'teindre et le feu ternel; tu es arriv au point
au-del duquel ma vue ne peut plus s'tendre. J'ai employ  t'y
conduire mon gnie et mon art. Prends dsormais ton plaisir pour guide.
Tu es hors des routes difficiles, et des voies troites. Vois ce soleil
qui rayonne sur ton visage, vois l'herbe tendre, les fleurs et les
arbrisseaux que cette terre produit sans culture: tu peux t'y asseoir;
tu peux y marcher  ton gr, en attendant l'arrive de celle dont les
beaux yeux m'ont engag par leurs larmes  venir  toi. N'attends plus
de moi ni discours ni conseils. En toi le libre arbitre est maintenant
droit et sain, et ce serait une erreur que de ne pas agir d'aprs lui:
je te couronne donc roi et souverain de toi mme. En effet, depuis ce
moment, ou l'allgorie gnrale du pome se fait si clairement sentir,
Virgile reste encore auprs du Dante jusqu' l'arrive de Batrix, mais
il ne lui parle plus: il n'est plus l que pour remettre en quelque
sorte  Batrix elle-mme celui qu'elle lui avait recommand.

L'allgorie de ce qui suit dans les six derniers chants, n'est pas moins
sensible. Le Dante s'est purg de ses pchs par toutes les preuves
qu'il vient de subir. En sortant de chaque cercle du Purgatoire, il a
senti s'effacer de son front l'une des sept lettres P qu'un ange y avait
graves. Il est parvenu au sjour du Paradis terrestre, qui n'est ici
que l'emblme de l'innocence primitive. Des savants thologiens avaient
dit que ce Paradis tait le type, ou le modle de l'glise: c'est pour
cela, sans doute, que Dante y fait paratre l'glise mme, avec les
symboles de tout ce qu'elle croit et de ce qu'elle enseigne[256].
Impatient de visiter la fort divine, dont l'ombre paisse et vive
tempre l'clat du nouveau jour, il y tourne ses pas, et traverse
lentement la campagne, en foulant ce sol qui exhale de toutes parts les
plus suaves odeurs[257]. Un air doux et toujours gal, frappe son front
comme les coups d'un vent lger. Il agite et fait ployer les feuillages,
mais sans courber les branches, et sans empcher les oiseaux qui
clbrent avec joie, sur leurs cimes, les premires heures du jour, de
continuer leurs concerts. Le feuillage les accompagne de son doux
murmure, pareil  celui qui parcourt les forts de pins sur les rivages
de l'Adriatique, quand ole y laisse errer le vent du midi.

[Note 256: _Lombardi_, t. II de son Commentaire, p. 410.]

[Note 257: C. XXVIII.]

Malgr la lenteur de ses pas, le pote tait arriv dans l'antique
fort: dj mme il ne voyait plus par o il tait entr: tout  coup il
est arrt par un ruisseau dont les ondes font plier l'herbe qui crot
sur ses bords. Toutes les eaux les plus pures qui coulent sur la terre
sembleraient troubles auprs de cette eau si transparente, qu'elle ne
peut rien cacher, quoique tout son cours soit couvert d'une ombre
ternelle, qui n'y laisse jamais pntrer les rayons, ni du soleil, ni
de l'astre des nuits. Tandis qu'il admire la fracheur et la beaut des
arbres qui bordent l'autre rive, il y voit paratre une femme jeune et
charmante, qui chante en cueillant des fleurs dont sa route est
parseme. Il la prie d'approcher du bord, pour qu'il puisse mieux
entendre ses doux chants. Elle s'approche aussi lgrement qu'une
danseuse dont l'oeil a peine  suivre les pas; elle s'avance parmi les
fleurs, les yeux baisss comme une vierge timide; et lorsqu'elle est au
bord du ruisseau elle recommence ses chansons. Elle lve les yeux, et
ceux de Vnus avaient moins d'clat quand elle fut blesse par son
fils[258]. Elle rit, et se met encore  cueillir des fleurs  pleines
mains. Elle s'arrte et parle enfin; elle apprend au Dante ce que c'est
que ce beau sjour, qui fut destin  tre l'habitation du premier
homme, et ce fleuve limpide, qui se partage en deux ruisseaux, dont l'un
fait oublier le mal, et l'autre fixe dans la mmoire le bien qu'on a
fait pendant sa vie. Les anciens potes qui ont chant l'ge d'or et
son tat heureux, avaient peut-tre rv ce beau sjour sur le Parnasse.
L vcut dans l'innocence la premire race des hommes; l, rgne un
printemps ternel; l, sont toutes les fleurs et tous les fruits: c'est
l ce nectar tant vant dans leurs vers. Dante tourne alors les yeux
vers les deux potes, qui ne l'ont point encore quitt: il voit qu'ils
ont ri en entendant ces derniers mots[259]; et il se retourne aussitt
vers cette femme charmante.

[Note 258: J'abrge beaucoup ici, et je supprime des dtails moins
intressants que ces descriptions charmantes.]

[Note 259: Manire ingnieuse de rappeler au lecteur Virgile et
Stace, qui sont toujours prsents, et que leur silence pouvait faire
oublier.]

Elle reprend ses chants remplis d'amour[260], et comme les nymphes
solitaires qui, sous l'ombrage des forts, tantt y fuyaient les rayons
du soleil, tantt en sortaient pour les revoir, elle suit lgrement le
cours du fleuve, tandis que sur l'autre bord le pote fait les mmes
mouvements, et rgle ses pas sur les siens. Elle lui dit enfin: Mon
frre, regarde et coute. Alors un clat extraordinaire traverse de
tous cts la fort. Une douce mlodie se fait entendre, et parcourt cet
air lumineux. Un nouveau spectacle s'annonce. Dante, pour en tracer le
tableau, n'a point assez de son inspiration accoutume; il invoque de
nouveau les muses. Vierges sacres[261], si jamais je souffris pour
vous la faim, le froid et les veilles, je me sens forc de vous en
demander la rcompense. Qu'Hlicon verse pour moi toutes les eaux de sa
fontaine; qu'Uranie et toutes ses soeurs viennent  mon secours, et
donnent de la force  mes penses et  mes vers.

[Note 260: C. XXIX.]

[Note 261:

       _O sacrosante vergini, se fami,
         Freddi o vigilie mai per voi soffersi,
         Cagion mi sprona ch'io merc ne chiami_, etc.]

Sept candlabres d'or plus resplendissants que des astres, vingt-quatre
vieillards couronns de lys, et tout un peuple vtu de blanc prcdaient
un char, qui s'avanait au milieu de quatre animaux ails; ils avaient
chacun six ailes, dont les plumes taient parsemes d'yeux semblables 
ceux d'Argus; le char tait tran par un griffon, dont les ailes
dployes s'levaient si haut, qu'on les perdait de vue. Sept jeunes
filles, vtues de diffrentes couleurs, dansaient aux cts du char,
trois auprs de la roue droite, et quatre auprs de la gauche. Ce char
et tout son cortge sont pris, comme on le voit assez, dans Ezchiel et
dans l'Apocalypse. C'est la figure ou le symbole de l'glise, ou plus
particulirement du Saint-Sige; et toutes ces descriptions, o le pote
a prodigu les richesses de son style, et les autres descriptions qui
vont suivre, ne sont que des allgories religieuses, dont il est ais de
pntrer le sens. Le char est donc l'glise, les quatre animaux sont les
vanglistes, les danseuses sont les sept vertus, et le griffon, animal
qui rassemblait en lui les deux natures de l'aigle et du lion, est
Jsus-Christ lui-mme, chef de tout le cortge et conducteur du char.
Sept autres vieillards ferment la marche, et les commentateurs
reconnaissent en eux S. Luc et S. Paul, l'un auteur des Actes des
Aptres, l'autre des ptres; quatre autres aptres, qui ont crit les
lettres dites _canoniques_, et S.-Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Enfin,
ce qu'il serait plus difficile de deviner, et ce qui a partag les
commentateurs, la jeune femme qui chantait en cueillant des fleurs, et
qui a prpar Dante au spectacle dont il jouit, est cette affection vive
ou cet amour qui doit attacher  l'glise ceux qui veulent avoir part 
ses bienfaits. Le pote ne dit que vers la fin le nom de cette beaut
symbolique. Il l'appelle Mathilde, et ne pouvait en effet trouver dans
l'histoire aucune femme qui et montr plus d'affection pour l'glise,
que la clbre Mathilde[262], et dont le nom indiqut mieux ce qu'il a
voulu cacher sous cet emblme.

[Note 262: Nous avons parl de cette comtesse Mathilde, de la
donation de ses tats  l'glise, et de son directeur Grgoire VII, ou
Hildebrand, tom. I, p. 108 et 109.]

Le char s'arrte[263]: tous ceux qui composent l'escorte se tournent
vers ce char dans l'attitude du respect: les anges font entendre des
cantiques de flicitation et de joie[264], et leurs mains jettent sur
le char un nuage de fleurs. Une femme parat au milieu de ce nuage, la
tte couverte d'un voile blanc et couronne d'olivier, vtue d'un
manteau de couleur verte et d'un habit rouge et brillant comme la
flamme. Ici se montre dans tout son clat ce personnage en partie
allgorique et partie rel, annonc ds le commencement du pome, cette
Batrix, l'emblme de la science des choses divines, mais qui retrace en
mme temps, au milieu de ce cortge cleste et de cette pompe
triomphale, l'objet d'une passion dont ni la mort, ni le temps, ni
l'ge, n'ont pu effacer le souvenir. Mon esprit, dit le pote, qui
depuis si long-temps n'avait pas prouv cette crainte et ce tremblement
dont il tait toujours saisi en sa prsence, mon esprit, sans avoir
besoin que mes yeux l'instruisissent davantage, et par la seule vertu
secrte qui se rpandit autour d'elle, sentit la grande puissance d'un
ancien amour[265].

[Note 263: C. XXX.]

[Note 264: Selon la coutume du Dante, ces cantiques sont moiti
sacrs et moiti profanes, et les anges mlent dans leurs chants le
Psalmiste et Virgile.

       _Tutti dicen_ BENEDICTUS QUI VENIS,
         _E fior gittando di sopra e d'intorno_,
         MANIBUS O DATE LILIA PLENIS.]

[Note 265:

       _Sanza degli occhi aver pi conoscenza.
         Per occulta virt, che da lei mosse,
         D'antico amor senti la gran potenza_.]

C'est quand son coeur est mu par ces touchantes images, qu'il s'ouvre au
regret que lui inspire l'absence de son matre chri. Jusque-l Virgile
le suivait encore; Dante se dtourne vers lui, et ne le voit plus. Ce
morceau est empreint de cette sensibilit profonde, l'un des principaux
attributs de son gnie, et qui mme dans le dlire de l'imagination la
plus exalte ne l'abandonne jamais. Aussitt, dit-il, que je me sentis
frapp des mmes coups qui m'avaient bless avant que je fusse sorti de
l'enfance[266], je me retournai avec respect, comme un enfant court dans
le sein de sa mre quand il est saisi de frayeur ou de tristesse.... Je
voulais dire  Virgile en son langage:

       De mes feux mal teints je reconnais la trace[267].

[Note 266:

                   _Che gi m'avea trafitto
       Prima ch'io fuor della puerizia fosse_.]

[Note 267: Vers de Racine, qui rend fidlement celui du Dante:

       _Conosco i segni d'ell' antica fiamma_;

parce qu'ils sont tous deux traduits de ce vers de Virgile:

       _Agnosco veteris vestigia flamm_. (NEID., l. IV.)]

Mais Virgile nous avait quitts, Virgile, ce tendre pre, Virgile  qui
elle avait remis le soin de me guider et de me dfendre! L'aspect de ce
sjour dlicieux ne put empcher que mes joues ne se couvrissent de
larmes. Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure
pas encore; tu en auras bientt d'autres sujets. C'est Batrix qui lui
parle ainsi, et bientt en effet, de ce char o elle est assise, et d'un
bord de la rivire  l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui
lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin
daign approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est
souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par
leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espre en vain qu'
leur prire elle se laissera flchir. Elle poursuit du ton le plus
solennel l'accusation qu'elle a commence.

Combl des plus beaux dons de la nature, il aurait atteint le plus haut
degr de vertu, s'il avait suivi ses heureux penchants. Ds son enfance,
elle l'avait maintenu dans la bonne voie par l'innocent pouvoir de ses
yeux; mais ds qu'il l'et perdue, il s'gara dans des sentiers
trompeurs. Elle eut beau le rappeler par des inspirations et par des
songes. Il poussa si loin l'aveuglement, qu'il a fallu pour l'en
retirer, qu'elle le ft conduire dans les Enfers, d'o il est mont
jusqu' l'entre du sjour de gloire. Il ne peut maintenant pntrer
plus loin, ni passer le Lth, avant d'avoir pay son tribut de repentir
et de pleurs. Elle l'interpelle et lui ordonne de rpondre si elle a dit
la vrit[268]. Pntr de confusion et de regrets, il peut  peine
laisser chapper un aveu, presque touff par un dluge de larmes.
L'interrogatoire continue. Ici le pote place dans la bouche de Batrix
des loges pour Batrix elle-mme, et des censures pour lui: il y place
des reproches qu'il s'tait faits cent fois en secret, et qu'il prend
enfin le parti de se faire publiquement. Ni la nature, ni l'art, lui
dit-elle, ne t'offrirent jamais autant de plaisir que ce beau corps[269]
o je fus renferme, et qui, maintenant spar de moi, n'est plus que
terre. Si tu fus priv par ma mort de ce plaisir suprme, quel objet
mortel devait ensuite t'attirer  lui, et t'inspirer un dsir? Instruit
par ce premier trait qui t'avait bless, tu devais t'lever au-dessus
des objets trompeurs et me suivre toujours, moi qui ne leur ressemblais
plus. Ce n'tait ni de jeunes femmes, ni d'autres vanits aussi
prissables, qui devaient rabaisser ton vol, et te faire sentir de
nouveaux coups. Le jeune oiseau peut tomber dans un second, dans un
troisime pige, mais ceux dont la plume a vieilli ne craignent plus ni
les filets ni les flches. Enfin, elle lui ordonne de lever la tte
qu'il baisse avec confusion: et, en lui donnant cet ordre, l'expression
dont elle se sert, lui rappelle encore son ge, qui rendait plus
honteuses de pareilles erreurs[270].

[Note 268: C. XXXI.]

[Note 269: Est-il besoin d'avertir qu'il ne s'agit ici que du
plaisir de la vue et de la contemplation?]

[Note 270: Elle ne dit pas: lve la tte, mais: lve la barbe, _Alza
la barba_. On ne peut pas se tromper sur le but de cette expression, qui
parat d'abord singulire; Dante l'indique lui-mme dans ces deux vers:

       _E quando per la barba il viso chiese,
       Ben connobi'l velen dell' argumento_.

C'est--dire: Et quand elle dsigna mon visage par ma barbe, je compris
bien ce que ce mot avait d'amer.]

Malgr la svrit de ses rprimandes, Batrix renouvelle par sa beaut,
dans le coeur du pote, toutes les douces impressions que sa prsence y
faisait natre autrefois. Sous son voile, et au-del de cette rivire
verdoyante, elle lui parat surpasser l'ancienne Batrix elle-mme, plus
encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle tait ici bas.
Le moment des dernires preuves est arriv; Mathilde le prend par la
main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et
le conduit, plein d'esprance et de joie, sur l'autre bord. L'allgorie
devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la
prairie, et qui sont dans le ciel les quatre toiles qu'il a vu briller
au commencement de sa vision, le conduisent auprs du char. Trois autres
nymphes suprieures aux premires, s'avancent, intercdent pour lui par
leurs chants auprs de Batrix, et la prient de tourner enfin ses
regards vers son adorateur fidle, qui a fait tant de pas pour la voir.
Conduit par les quatre vertus cardinales, recommand par les trois
vertus thologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.

Le reste de ces allgories[271], le cortge qui remonte aux cieux, le
char qui reprend sa marche, et ce qui arrive au pied de l'arbre de la
science o Batrix est descendue, et l'aigle qui se prcipite sur le
char, qui le heurte de toute sa force et le laisse couvert d'une partie
de ses plumes, et le renard qui s'y glisse, et le dragon qui y enfonce
la pointe de sa queue, et les nouveaux ornements dont le char
s'embellit, et la prostitue qui s'y vient asseoir, avec un gant qui
l'embrasse, qui entrane dans la fort cette noble conqute et le char;
tous ces dtails que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils
n'claircissent pas toujours, n'ajouteraient rien  l'ide que nous
avons voulu nous faire de la machine entire et des principales beauts
du pome[272]: ce serait perdre du temps que de s'y arrter.

[Note 271: C. XXXII.]

[Note 272: On sait dj que le char est l'glise ou plutt le Sige
apostolique. L'aigle reprsente les empereurs, qui d'abord le
perscutrent, et finirent par l'enrichir aux depens de l'empire. Le
renard est l'astucieuse hrsie; le dragon est Mahomet, selon quelques
interprtes; selon d'autres plus rcents (_Lombardi_) c'est le serpent,
tentateur de la premire femme, et qui dsigne ici l'insatiable cupidit
que Dante reproche sans cesse  la cour de Rome. La prostitue, qu'il
nomme d'une manire plus franche _la_ _p...ana_, est le symbole de tous
les genres de corruption qui s'taient introduits dans cette cour; et le
gant qui l'embrasse, l'emporte dans la fort, et y entrane le char,
dsigne Philippe-le-Bel, qui fit transporter en France, en 1305, le pape
et le trne papal, etc.]

Batrix, qui tait reste au pied de l'arbre, afflige de ce spectacle,
se lve[273], reprend  pied sa marche, prcde des sept nymphes qui
l'accompagnent; elle fait un signe  son ami,  Mathilde, au pote
Stace, qui n'a point quitt le cortge, et leur ordonne de la suivre.
Elle fixe enfin avec bont ses yeux sur les yeux du Dante, l'appelle du
doux nom de frre, et l'invite  s'approcher d'elle, pour tre mieux
entendue de lui. Ses sages entretiens le disposent  la dernire preuve
qui lui reste  subir. Enfin, le moment venu, Mathilde le conduit au
second fleuve, qui ranime le souvenir et l'amour de la vertu, comme le
premier efface le souvenir du vice. Le pote sort des ondes, renouvel,
comme au printemps un arbre par de nouveaux rameaux et de feuilles
nouvelles, l'me entirement purifie, et digne de monter au cleste
sjour.

[Note 273: C. XXXIII.]




CHAPITRE X.

_Fin de l'Analyse de la Divina Commedia._

_Le Paradis._


Aprs une course aussi longue et aussi pnible, aprs avoir descendu
tous les degrs de l'Enfer et remont tous ceux du Purgatoire, Dante
arrive enfin au sjour des flicits ternelles et nous y fait arriver
avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas  pas dans le bonheur, comme
nous l'avons fait au milieu des peines? C'est ce dont, en examinant bien
cette dernire partie de son pome, on reconnat l'impossibilit.

Dans l'Enfer, le spectacle des supplices frappe de terreur.
L'imagination forte, sombre et mlancolique du pote meut l'me la plus
froide et fixe l'attention la plus distraite. Dans le Purgatoire,
l'esprance est partout. Ses riantes couleurs parent tous les objets,
adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. Dans l'un et dans
l'autre, des aventures touchantes et terribles, de fidles tableaux des
choses humaines, ou des peintures fantastiques, mais que l'on croit
relles et palpables, parce qu'elles donnent aux beauts idales des
traits qui tombent sous les sens; enfin des satyres piquantes et
varies, rveillent  chaque instant la sensibilit, l'imagination ou la
malignit.

Le Paradis n'offre presque aucune de ces ressources. Tout y est clat et
lumire. Une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des
solutions de difficults et des explications de mystres remplissent
presque tous les degrs par o l'on arrive  la connaissance intime et 
l'intuition ternelle et fixe du souverain bien. Cela peut tre
admirable sans doute, mais cela est trop disproportionn avec la
faiblesse de l'entendement, trop tranger  ces affections humaines qui
constituent minemment la nature de l'homme, peut-tre enfin trop
purement cleste pour la posie, qui dans les premiers ges du monde
fut, il est vrai, presque uniquement consacre aux choses du ciel, mais
qui, depuis long-temps, ne peut plus les traiter avec succs, si elle ne
prend soin d'y mler des objets, des intrts et des passions
terrestres.

C'est un soin qu'elle prend beaucoup trop peu, dans cette partie de la
_Divina Commedia_ qui nous reste  connatre. Dante a voulu s'y montrer
philosophe et surtout grand thologien. Il s'y est entour de tout
l'appareil de cette science, et a mis sa gloire  l'embellir des fleurs
de la posie. On peut le louer; l'admirer mme d'y avoir russi; mais
sans tre thologien soi-mme, on ne peut que difficilement se plaire 
ce tour de force continuel. On suit encore avec curiosit la marche de
son gnie; mais on ne s'arrte plus aussi volontiers avec lui; on n'aime
plus autant  couter ses personnages, trop savants pour ne pas fatiguer
notre ignorance; et quelque importante que soit l'affaire du salut, on
ne peut trouver de plaisir  s'en occuper pendant trente-trois chants
entiers, quand on ne cherche qu'un exercice agrable de l'attention et
un utile amusement de l'esprit. Suivons donc rapidement le pote et sa
conductrice, et ne choisissons d'autres dtails dans leur dernier
voyage, que ce qui s'accorde avec l'objet purement littraire qui nous
l'a fait entreprendre avec eux.

Le dbut en est grave et mme svre. Il n'annonce pas, comme le
prcdent, une jouissance vive ou un lan de l'me, mais le
recueillement et la contemplation. La gloire de celui qui meut ce grand
tout pntre l'univers entier et brille dans une partie plus que dans
l'autre[274]. C'est dans le ciel que se runit le plus de sa splendeur:
j'y montai; je vis des choses que l'on ne saurait plus redire quand on
est descendu ici-bas: en approchant de l'objet de son dsir, notre
intelligence s'enfonce dans de telles profondeurs, que la mmoire ne
peut retourner en arrire[275]. Il faut donc qu'il invoque un secours
surnaturel; et, comme pour annoncer qu'il se prpare encore  mler
quelquefois le profane avec le sacr, il commence par invoquer
Apollon[276]: c'est le vainqueur de Marsyas[277], qu'il prie de lui
accorder son inspiration divine, pour qu'il puisse rvler aux hommes
les beauts du Paradis. Si tu daignes m'inspirer, dit-il, tu me verras
m'approcher de ton arbre chri et me couronner de ses feuilles, dont mon
sujet et toi, vous m'aurez rendu digne. O mon pre! par l'effet et  la
honte des passions humaines, on en cueille si rarement pour le triomphe
ou d'un Csar, ou d'un pote, que ce devrait tre un grand sujet de joie
pour toi de voir quelqu'un dsirer ardemment ce feuillage.[278]

[Note 274: C. I.]

[Note 275: Il reconnat dans notre esprit deux facults,
l'intelligence et la mmoire. La seconde suit la premire, et ne peut
revenir sur ses pas, pour se rappeler ce qu'a vu l'intelligence, que
quand celle-ci a cess d'aller en avant et de s'enfoncer dans l'objet de
ses recherches.]

[Note 276:

       _O buono Apollo all' ultimo lavoro
         Fammi del tuo valor si fatto vaso,
         Come dimanda dar l'amato alloro_, etc.]

[Note 277:

       _Si come quando Marsia traesti
       Della vagina delle membra sue._]

[Note 278: Il dit cela plus potiquement, et, s'il se peut, trop
potiquement peut-tre: Que la feuille du Pne (c'est--dire, de
l'arbre dans lequel fut change Daphn, fille de ce fleuve) devrait
apporter beaucoup de joie au dieu de Delphes, quand quelqu'un est
passionn pour elle.

       _Che partorir letizia in su la lieta
         Delfica deita dovria la fronda
         Peneia, quando alcun di se asseta._]

C'est par un moyen extraordinaire, et qui porte bien le caractre de
l'inspiration, que Batrix, avec qui il est encore sur la montagne,
l'enlve au haut des cieux. Il la voit regarder le soleil plus fixement
que fit jamais un aigle; il puise dans ses regards une force qui lui
permet d'arrter lui-mme ses yeux sur cet astre, plus qu'il
n'appartient  un mortel. A l'instant, il le voit tinceler de toutes
parts, comme le fer qui sort bouillant de la fournaise: il lui semble
qu'un nouveau jour se joint au jour, comme si celui qui en a le pouvoir
avait orn les cieux d'un second soleil. Batrix restait l'oeil attach
sur les sphres ternelles; et lui, cessant de regarder le soleil,
fixait les yeux sur ceux de Batrix. En les regardant, il se sent lever
au-dessus de la nature humaine: il n'existe plus en lui de lui-mme, que
ce qui vient d'y crer le divin amour, qui l'enlve aux cieux par sa
lumire. En approchant des sphres clestes, il entend leur immortelle
harmonie, et il croit voir une partie du ciel, plus tendue qu'un lac
immense, enflamme par les feux du soleil.

Batrix, tmoin de sa surprise, prvient ses questions. Parmi plusieurs
explications o il ne faut pas chercher une exactitude rigoureuse, elle
lui apprend que ce qui lui parat tre un grand lac de feu est le globe
de la lune; que dans l'ordre tabli par le crateur de l'univers, tous
les tres, anims et inanims, ont un penchant, un instinct qui les
entrane. C'est pourquoi, dit-elle, ils se dirigent vers diffrents
ports dans l'ocan immense de l'tre[279]. C'est cet instinct qui porte
le feu vers la lune; c'est lui qui est la source des mouvements du coeur;
c'est lui qui resserre et unit les lments qui composent la terre. Les
cratures doues d'intelligence et d'amour ne sont point trangres  ce
puissant mobile. La lumire cleste est ce qui les attire: c'est l que
tendent sans cesse celles qui sont les plus ardentes: c'est l que nous
emporte, en ce moment, comme au terme qui nous est prescrit, la force de
cet arc qui dirige tout ce qu'il lance vers le but le plus heureux.

[Note 279:

       _Onde si muovono a diversi parti
         Per lo gran mar dell' essere, e ciascuna
         Con instinto a lei dato che la porti._]

Entran par son enthousiasme, le pote voit alors les hommes comme
partags en deux classes; ceux qui ne peuvent pas le suivre dans son
essor, et le petit nombre de ceux qui le peuvent. O vous, dit-il[280],
qui, attirs par le dsir de m'entendre, avez, dans une frle barque,
suivi de loin le navire o je vogue en chantant, retournez sur vos pas,
allez revoir le rivage: ne vous hasardez pas sur cette mer, o
peut-tre, si vous me perdiez, vous seriez perdu. Jamais on ne parcourut
l'onde o j'ose m'avancer. Minerve m'inspire; Apollon me conduit, et les
neuf muses me montrent l'toile polaire. Vous autres, voyageurs peu
nombreux, qui avez de bonne heure lev vos dsirs vers ce pain des
anges dont on se nourrit ici, mais dont on ne se rassasie jamais, vous
pouvez lancer votre vaisseau sur cette haute mer, en suivant le sillon
que je trace, avant que l'onde se referme derrire moi.

[Note 280: C. II.]

Batrix regardant toujours le ciel, et lui toujours les yeux de Batrix,
ils arrivent enfin au globe de la lune, qui s'agrandissait  sa vue, 
mesure qu'il en approchait. Les cercles que dcrivent les plantes
forment autant de cieux o il va s'lever successivement jusqu'
l'Empyre, dont ses yeux auront appris par degrs  soutenir l'clat. En
arrivant dans cette premire plante, il se fait expliquer par Batrix
la cause des taches que l'on voit  la surface de la lune; elle entre 
ce sujet dans l'explication d'un systme astronomique o les influences
clestes jouent un grand rle. C'tait l'astronomie de son sicle, un
peu diffrente de celle du sicle des Herschels, des Laplaces et des
Delambres.

Toutes les plantes sont habites par des mes heureuses: la lune l'est
par les mes des femmes qui avaient fait voeu de virginit et qui l'ont
rompu malgr elles, pour contracter des mariages o elles ont
constamment suivi le chemin de la vertu[281]. Dante interroge une de ces
mes qui se fait connatre  lui: c'est la soeur de ce _Forse_, qu'il a
rencontr dans l'un des cercles du Purgatoire[282]. Elle tait
religieuse de Ste.-Claire et avait t retire, par force, du clotre
pour un mariage qui convenait  sa famille. Aprs un entretien o elle
satisfait aux questions du pote, elle lui montre prs d'elle
l'impratrice Constance, qu'on avait retire, aussi par force, d'un
couvent du mme ordre, pour lui faire pouser Henri V, fils de Frdric
Barberouse, et qui fut mre de Frdric II.

[Note 281: C. III.]

[Note 282: Elle se nommait _Piccarda_. (Voy. Purg., c. XXIII, et
ci-dessus, pag. 171, note 2.)]

Le sjour de ces mes dans la dernire des plantes, quoique leurs
mrites ne pussent tre diminus par la violence qui avait rompu leurs
voeux, embarrassait le Dante: il avait encore d'autres doutes qu'il
n'osait exposer  Batrix. Il ne sait s'il doit se blmer ou se louer de
son silence involontaire. Il peint l'incertitude qui l'y avait forc par
trois comparaisons communes[283], mais qu'il exprime,  son ordinaire,
avec beaucoup de prcision et de grce. Entre deux mets placs  gale
distance, et galement faits pour le tenter, un homme libre mourrait de
faim ayant de porter la dent sur l'un des deux: ainsi un agneau serait
arrt par une crainte gale entre deux loups affams; ainsi un chien de
chasse s'arrterait entre deux daims. Mais son dsir de s'instruire
tait si vivement exprim sur son visage, que Batrix le devine, en
pntre l'objet, et va au-devant de ses demandes par des explications
sur les places graduelles que les bienheureux occupent dans le ciel,
sans qu'il y ait entre eux diffrentes mesures de flicit, et ensuite
sur la violence qu'on peut faire  la volont, sur la volont absolue,
et sur la volont mixte, enfin sur les diverses causes qui peuvent faire
que des voeux soient rompus sans crime[284]. Elle s'lve ensuite au ciel
de Mercure, et y entrane Dante avec elle. La joie qu'elle tmoigne en y
arrivant est si vive, que la plante en redouble d'clat. Si un astre
changea ainsi et prit une face riante, que devint donc le pote,
demande-t-il lui-mme, lui qui de sa nature est si mobile et si prompt 
changer au gr de tous les objets?

[Note 283: C. IV.]

[Note 284: C. V.]

Des milliers d'mes rayonnantes qui habitent cette plante, accourent
vers lui et sa compagne avec un empressement qu'il compare  celui des
poissons, qui, dans l'eau tranquille et pure d'un vivier, courent vers
ce qu'on y jette, et qu'ils regardent comme leur pture. A mesure
qu'elles s'approchent, chacune d'elles leur parat remplie de joie dans
cette vive splendeur qui sort d'elle-mme. L'une de ces mes lumineuses
leur offre de les instruire de ce qu'ils dsireront savoir. Dante lui
demande qui elle est et pourquoi elle habite cet astre? Alors, comme le
soleil qui se voile par l'excs mme de sa lumire, quand la chaleur a
consum les vapeurs qui en tempraient l'clat, l'me sainte, dans
l'excs de sa joie, se cache dans ses rayons et lui rpond, ainsi
renferme. C'est l'empereur Justinien, qui fait en peu de mots sa propre
histoire[285], et ensuite celle de l'aigle romaine, qu'il prend de trop
haut, puisqu'il remonte jusqu'aux combats d'ne et de Turnus; mais il
la conduit par poques distinctes, en citant les principaux faits et les
principaux noms de l'histoire romaine, jusqu'aux empereurs, montrant
toujours l'aigle victorieuse et triomphante. Enfin, conduite par Titus,
elle vengea sur les Juifs le crime qu'ils avaient commis[286]; et depuis
encore, Charlemagne vainquit  l'abri de ses ailes, et secourut l'glise
sainte attaque par les Lombards[287].

[Note 285: C. VI. Les dix premiers vers de ce rcit fournissent un
exemple remarquable de l'originalit d'ides et d'expression du Dante,
et des tournures savantes et nouvelles qu'il emploie pour exprimer les
choses les plus simples. Justinien avait  dire: Depuis que Constantin
et transfr le sige de l'empire, l'aigle rgna pendant plusieurs
sicles dans la ville qu'il avait fonde; elle passa de main en main
jusque dans la mienne, etc. Voici maintenant comme il s'exprime: Depuis
que Constantin tourna le vol de l'aigle contre le cours du ciel, qui la
suivait au contraire quand elle obissait  l'antique hros qui fut
poux de Lavinie; pendant cent et cent annes, et plus, l'oiseau divin
se tint  l'extrmit de l'Europe, voisin des monts dont il tait
d'abord sorti; de l il gouverna le monde,  l'ombre de ses ailes
sacres, et passant de main en main, il vint enfin jusqu' la mienne; je
fus empereur, et je suis Justinien. Pour entendre ce dbut du VIe.
chant, il faut se rappeler que Constantin, en passant de Rome  Bysance,
allait du couchant au levant; qu'il portait ainsi l'aigle romaine contre
le cours du ciel ou des astres, qui est du levant au couchant (ce qui
renferme une allusion sensible aux suites, funestes pour la puissance
romaine, de la translation de l'empire); qu'au contraire ne, que le
pote suppose avoir eu dj des aigles pour enseignes, venant de Troie
en Italie, allait d'orient en occident, et qu'ainsi le ciel semblait
suivre ses aigles; enfin, l'oiseau de dieu rgna pendant plusieurs
sicles auprs des monts d'o il tait d'abord sorti, parce que la ville
de Constantinople, situe aux confins de l'Asie, est assez voisine des
monts de la Troade, d'o tait parti ne, premier fondateur de
l'empire. Ce n'est pas, comme on le croit, au langage du Dante, c'est 
ce style rempli d'allusions  des choses peu connues de son temps, et
qui ne le sont pas gnralement dans le ntre, qu'il faut le plus
souvent attribuer la difficult de l'entendre.]

[Note 286: La mort de J.-C.]

[Note 287: Il y a encore dans ce dernier trait quelque confusion de
temps. L'empire romain ni son enseigne n'existaient plus en Occident
depuis prs de trois sicles, quand Charlemagne dtruisit le rgne des
Lombards, et ce ne fut que vingt-cinq ou vingt-six ans aprs qu'il
releva le trne et l'aigle imprial; mais dans tout ce morceau
historique, qui est de prs de cent vers, il y a une prcision, une
justesse, et en mme temps qu'une posie de style, qu'on ne saurait trop
admirer.]

Ici le pote qui fait parler Justinien, se montre  dcouvert.
L'empereur conclut de tout ce qu'il a racont, que le parti qui obit 
l'aigle de l'Empire et celui qui y rsiste, c'est--dire les _Gibelins_
et les _Guelfes_, sont galement coupables. Les uns opposent  cette
enseigne publique celle des lys[288]; les autres se l'approprient et la
font servir  leurs desseins. Les Gibelins en doivent choisir une autre:
on n'est plus digne de la suivre, quand on veut la sparer de la
justice. Elle ne sera point abattue par ce nouveau Charles[289], avec
ses Guelfes. Qu'il craigne plutt les serres de l'aigle; elles ont
enlev la crinire  de plus forts lions que lui.

[Note 288: Les Franais appels en Italie par les papes.]

[Note 289: Charles de Valois  qui le Dante en veut toujours pour
l'avoir fait bannir de Florence.]

Justinien rpond enfin  la seconde question du Dante. Les mes qui
habitent cette petite plante, ont suivi la vertu, mais pour en retirer
de l'honneur et de la renomme. Ce but, en diminuant leur mrite, leur a
interdit un plus vaste sjour de gloire; mais elles sont contentes de
leur partage. La lumire dont brille Romo le console de ses disgrces,
et de l'ingratitude qui paya ses grands services. Ce Romo tait un
personnage alors clbre, qui avait t dans sa vie plerin et ministre:
en revenant de St.-Jacques en Galice, il tait arriv a la cour de
Raimond Brenger, comte de Provence, qui lui confia la conduite de ses
affaires. Il les conduisit si bien, que Brenger maria ses quatre filles
avec quatre rois. Au lieu de l'en rcompenser, il couta ses flatteurs,
ennemis de Romo, qui fut oblig de s'en aller pauvre et dj vieux, et
de reprendre son bourdon et ses plerinages.

En terminant ce rcit, l'me de Justinien va rejoindre les autres mes
heureuses[290]. Elles reprennent ensemble leur danse qu'elles avaient
interrompue, et comme des tincelles rapides elles disparaissent dans
l'loignement. Batrix, reste seule avec le Dante, s'empresse de
rsoudre des doutes qu'elle lit dans ses yeux, et dont l'objet est cette
vengeance que Titus tira des Juifs. Justinien a dit que ce prince courut
venger la vengeance de l'ancien pch[291]. Comment une vengeance
peut-elle tre juste, quand elle punit la vengeance d'un crime? Mais ce
crime, ou ce pch tait celui du premier homme: la vengeance qui en
avait t prise, tait la mort  laquelle Jsus-Christ s'tait soumis:
cette mort tait elle-mme un crime commis par les Juifs, qui exigeait
une vengeance, et c'est cette vengeance qui fut exerce par Titus.
Batrix entre,  ce sujet, dans des explications trs-longues et
trs-thologiques, sur la rdemption, sur le pch originel qui la
rendait ncessaire, et sur d'autres questions de cette nature; l'on
regrette toujours que Dante s'y soit engag; mais toujours aussi l'on
est surpris de voir avec quelle force, quelle proprit de termes, et,
autant que la matire le comporte, avec quelle clart il les traite.

[Note 290: C. VII.]

[Note 291:

                     _A far vendetta corse
       Della vendetta del peccato antico._]

Il se trouve transport dans la plante de Vnus[292], sans s'tre
aperu du voyage; il n'en est averti qu'en voyant Batrix devenir plus
belle. Les mes qui y font leur sjour brillent dans la lumire de cet
astre, comme des tincelles dans la flamme, comme une voix se distingue
d'une autre voix, quand l'une est stable et que l'autre varie ses
intonations. Ces lumires si brillantes tournent en rond, avec plus ou
moins de vivacit, sans doute, dit le pote, selon qu'elles participent
plus ou moins  la vision ternelle. Le vent le plus imptueux qui
s'chappe d'un nuage glac paratrait lent auprs du mouvement de ces
mes, qui le reoivent de la danse circulaire des sraphins autour du
trne de l'ternel. L'une de ces mes sort du cercle, s'approche et
adresse la parole au Dante. Nous sommes prts, lui dit-elle,  faire
tout ce qui te fera plaisir. Nous tournons ainsi avec les princes de la
cour cleste: mmes mouvements, mme soif d'amour divin que ces princes
 qui tu adressas un de tes chants[293]. Nous sommes si pleins d'amour
que, pour te plaire, nous ne trouverons pas moins doux quelques instants
de repos.

[Note 292: C. VIII.]

[Note 293: C'est la premire _canzone_ qui se trouve dans le
_Convito_ du Dante, et dont cette me cite le premier vers:

       _Voi che intendendo il terzo ciel movete._]

Dante, du consentement de Batrix, demande  cette me qui elle tait
sur la terre. J'y restai peu de temps, rpond-elle; si j'y eusse t
davantage, j'aurais prvenu beaucoup de maux. L'clat qui m'environne et
me cache, t'empche de me reconnatre. Tu m'as beaucoup aim, et tu en
avais bien raison: si j'tais rest au monde, je t'aurais fait goter
les fruits de mon amiti. La Provence et l'extrmit de l'Italie
attendaient en moi leur matre; la couronne de Hongrie brillait dj sur
ma tte; la Sicile avait reu mes fils pour ses rois[294], si les excs
d'un mauvais gouvernement n'avaient fait lever, dans Palerme, le cri
de mort[295]. Celui qui se dsigne ainsi sans se nommer, est Charles,
qu'on appela Charles Martel, roi de Hongrie et fils an de Charles II
d'Anjou, roi de Naples. Ce prince vertueux, mort  la fleur de l'ge,
avait beaucoup aim notre pote, qui a voulu consacrer, dans son pome,
sa reconnaissance et son amiti pour lui. Charles blme la conduite et
surtout l'avarice de son frre Robert. Dante lui demande comment il se
peut que d'une semence douce, il naisse une plante amre. Charles traite
philosophiquement cette question: il fait voir la ncessit dont est la
diffrence des penchants et des dispositions dans les hommes, pour la
conservation de l'ordre social. Le bien et le mal naissent de cette
diffrence; mais le mal vient, presque toujours, par la faute des
hommes. Ils ne consultent point le voeu et l'indication de la nature; ils
envoient dans le clotre tel qui tait n pour ceindre l'pe, et ils
font roi celui qui n'tait bon que pour tre un orateur[296].

[Note 294: Ces diffrents pays ne sont point nomms dans le texte,
mais dsigns potiquement, par des circonstances gographiques et
historiques.]

[Note 295: Dans la terrible soire  qui l'on a donn le nom de
_vpres siciliennes_.]

[Note 296:

       _E fate r di tal ch' da sermone._]

Charles s'loigne aprs quelques autres discours: une autre me lui
succde[297]. Dante l'interroge  son tour: elle lui rpond du sein de
sa lumire: C'est l'me de _Cunizza_, soeur d'_Azzolino_ ou
_Eccellino_, tyran de Padoue et de la Marche-Trvisane, dont on a parl
plusieurs fois dans cet ouvrage[298]. Elle avoue que si elle habite la
plante de Vnus, c'est qu'elle fut trs-sujette  ses influences. Elle
n'en a point de regret, puisque c'est ce qui a li son sort  celui du
fameux troubadour Foulques de Marseille, qui est l prs d'elle, tout
resplendissant de lumire. Foulques s'entretient aussi avec Dante et lui
fait, comme _Cunizza_, l'aveu de son penchant  l'amour[299]. Non loin
de lui est Raab, cette bonne fille de Jrico, qui fut sauve du sac de
cette ville pour avoir recueilli quelques soldats de Josu dans sa
maison, o elle en recueillait tant d'autres, et avoir ainsi favoris la
conqute de la terre promise. Il y avait donc, dans cette plante, de
quoi employer fort bien le temps; mais Foulques, devenu trs-grave
depuis qu'il est un saint, ne fait que s'emporter, assez hors de propos,
contre Florence, Rome, les cardinaux, le pape et les dcrtales.

[Note 297: C. IX.]

[Note 298: Voyez surtout t. I, p. 340 et 455, note _a_.]

[Note 299: La fille de Blus (Didon) ne brla pas de plus de feux,
quand elle offensa et Siche et Cruse (en manquant  ce qu'elle devait
 l'un, et faisant manquer ne  ce qu'il devait  l'autre), que lui,
tandis qu'il fut en ge d'aimer; ni cette souveraine du Rhodope
(Phillis), qui fut trompe par Demophoon; ni Alcide, quand Iole se
rendit matresse de son coeur. Ce n'est pas cette accumulation
d'exemples tirs de la fable, qui est ici le trait le plus singulier,
c'est que ce Foulques, qui avait commenc par tre troubadour, et livr,
comme ils l'taient tous, au plaisir, finit par tre dvot, se faire
moine, et devenir vque de Toulouse, o il se distingua par son
fanatisme perscuteur, dans la croisade contre les malheureux Albigeois.
tait-ce depuis sa conversion qu'il s'tait li avec la tendre
_Cunizza_? Pourquoi Dante, qui savait sans doute fort bien comment il
avait fini, ne parle-t-il point de lui comme vque, mais seulement
comme pote, et comme excessivement enclin  l'amour? N'est-ce pas le
dernier tat o l'on vit, le dernier sentiment o l'on meurt, qui dcide
du sort de l'me? C'est en cela que consiste ici la plus forte
singularit.]

Dante le quitte pour monter dans le Soleil[300]. A chaque nouvel astre
o il s'lve, l'clat de Batrix, sa compagne, augmente, et il a
bientt autant de peine  fixer les yeux sur elle que sur les astres
mmes. C'est dans le soleil qu'il place les saints et les docteurs qui
ont t comme les lumires centrales de l'glise. Salomon y figure seul
pour l'ancien Testament; mais on y voit pour le nouveau, Thomas d'Aquin
Gratien le canoniste, le matre des sentences Pierre Lombard, Denis
l'aropagite, Paul Orose, le philosophe Boce, l'Espagnol Isidore, et le
vnrable Bde, et deux thologiens franais, Richard et Sigier, qui
taient alors des docteurs trs-clbres[301].

[Note 300: C. X.]

[Note 301: Le premier tait un chanoine de St.-Victor, crivain
dit-on trs-sublime; l'autre un professeur de philosophie, qui tenait
cole dans la rue que le Dante appelle _il vico degli Strami_; c'est la
rue du Fouare, que l'on nomme encore ainsi, et qui est prs de la place
Maubert. _Feurre_, et ensuite _fouare_, signifiaient en vieux langage ce
que signifie aujourd'hui _fourrage_, paille, foin, en italien _strame_.
Dante avait peut-tre suivi les leons de ce Sigier ou Sguier, pendant
son sjour  Paris. Son vieux traducteur, Grangier, a rendu
trs-fidlement cette expression:

       L'ternelle clart c'est du docte Sigier,
       Qui, lisant en la rue aux Feurres en sa vie,
       Syllogisoit discours dont on lui porte envie.]

C'est S. Thomas qui les fait tous connatre  notre pote. Il lui fait
ensuite l'histoire et l'loge, d'abord de S. Franois d'Assise[302], qui
pousa la Pauvret, veuve depuis plus de onze cents ans[303]; ensuite de
l'ordre qu'il fonda, et des premiers solitaires qui se _dchaussrent_
comme lui. Or saint Thomas, qui fait ce pangyrique, tait dominicain,
pour lui rendre la pareille; S. Bonaventure, qui tait franciscain,
fait, plus pompeusement encore, celui de S. Dominique et de son
ordre[304]. Il fait ensuite connatre au Dante plusieurs autres docteurs
qui l'accompagnent; Hugues de S. Victor, et Pierre Manducator ou
Comestor, que nous appelons Pierre-le-Mangeur, et un autre Pierre,
Espagnol, auteur d'une dialectique en douze livres, et quelqu'un que
l'on ne s'attend gure  voir au milieu d'eux, le prophte Nathan, et le
mtropolitain Chrysostme, et S. Anselme, et Donat le grammairien, et
Raban Maur, et un certain abb calabrois, nomm _Giovacchino_, dou de
l'esprit prophtique. Pendant cette espce de dnombrement, et pendant
les deux loges de S. Dominique et de S. Franois, les saints sont
rangs en double cercle et forment comme deux guirlandes lumineuses, au
centre desquelles Batrix et Dante sont placs. Aprs chacun des
discours, les saints chantent un hymne et dansent en rond avec une
vlocit au-del de toute expression humaine. Ils s'arrtent pour un
troisime loge que S. Thomas prononce encore, au milieu d'une
explication philosophique sur quelques doutes que Dante ne lui a point
exposs, mais qu'il lui a laiss lire dans ses regards[305]. C'est
l'loge de Salomon. Le saint orateur dmontre comment ce roi, qui n'eut
pas, comme on sait, une sagesse trop austre, fut pourtant le plus sage
et le plus parfait des hommes. Dante reoit encore quelques explications
sur l'ternit du bonheur des justes[306], sur l'accroissement de ce
bonheur aprs la rsurrection des corps, sur quelques autres points de
doctrine, et n'ayant plus rien  apprendre dans le Soleil, il monte
dans l'toile de Mars.

[Note 302: C. XI.]

[Note 303: Veuve de J.-C. son premier poux.]

[Note 304: C. XII.]

[Note 305: C. XIII.]

[Note 306: C. XIV.]

La foule innombrable des bienheureux y est range en forme de croix 
branches gales. Ils y fourmillent en quelque sorte comme les toiles
dans la voie lacte, et jettent un si vif clat qu'il fait plir toute
autre lumire. Le nom du _Christ_ rayonne au centre de cette croix; et
un concert de voix mlodieuses sort de toutes ses parties. Ce sont les
mes de ceux qui sont morts en portant les armes dans les croisades,
pour la dfense de la foi. L'un de ces esprits clestes se dtache de la
croix[307], comme, dans une belle nuit d't, un feu subit sillonne les
airs, et semble une toile qui change de place; il vient au-devant du
Dante avec l'expression de la joie la plus vive. Il commence par lui
parler un langage si exalt, qu'un mortel ne peut le comprendre; mais
quand l'ardeur de son amour a jet ce premier feu, son parler redescend
au niveau de l'intelligence humaine. Il se fait connatre  lui pour
_Caccia Guida_, le plus illustre de ses anctres, pre du premier des
_Alighieri_, bisaeul du pote, et qui transmit ce nom  sa famille. Il
avait suivi l'empereur Conrad III dans une croisade, et y avait t tu.
Il fait  son arrire petit-fils un tableau des anciennes moeurs de
Florence, qui est une satyre des nouvelles. Ce morceau, dans
l'original, est plein de grce et de navet. C'est une de ces beauts
primitives qu'on ne trouve, chez toutes les nations qui ont une posie,
que dans leurs potes les plus anciens.

[Note 307: C. XV.]

Florence, dit-il, renferme dans l'antique enceinte d'o elle revoit
encore le signal des heures du jour, reposait en paix dans la sobrit
et dans la pudeur. Les femmes n'y connaissaient ni chanes d'or, ni
couronnes, ni chaussures travailles, ni ceintures, plus belles 
regarder que leur personne[308]. La fille en naissant n'effrayait pas
encore son pre par l'ide de la richesse de la dot et de la brivet du
temps. Il n'y avait point de maisons vides d'habitants. Sardanapale
n'avait point encore enseign tout ce qu'on peut se permettre dans une
chambre[309]. Votre ville ne prsentait pas, des hauteurs qui la
dominent, plus de magnificence que celle mme de Rome. Elle ne s'tait
pas leve si haut, pour descendre plus rapidement encore. J'ai vu vos
plus nobles citoyens vtus de simples habits de peau, leurs femmes
quitter la toilette sans avoir le visage peint, et ne connatre
d'amusements que le lin et le fuseau. Femmes heureuses! chacune alors
tait assure de sa spulture, aucune ne voyait sa couche abandonne
pour des voyages en France. L'une veillait auprs du berceau, et pour
apaiser son enfant, lui parlait ce petit langage dont les pres et les
mres font leur plaisir. L'autre, tirant le fil de sa quenouille,
contait  sa famille les vieilles histoires des Troyens, de Fiesole et
de Rome. Une femme galante, un libertin[310], auraient paru alors une
merveille, comme paratraient aujourd'hui un Cincinnatus et une
Cornlie. Ce fut pour jouir d'une vie si pnible et si heureuse, des
avantages d'une cit si bien ordonne et d'une si douce patrie, que ma
mre me donna le jour.

[Note 308:

       _Non avea catenella, non corona,
         Non donne contigiate, non cintura
         Che fosse a veder pi che la persona_, etc.]

[Note 309: _A mostrar ci che'n camera s puote._]

[Note 310: Il les nomme: c'est une _Cianghella_, qui tait d'une
famille noble de Florence, et qui, tant reste veuve de bonne heure,
porta la galanterie jusqu' la dissolution la plus effrne; c'est un
_Lapo Saltarello_, jurisconsulte florentin, qui avait eu querelle avec
le Dante, et qui sans doute tait d'assez mauvaise moeurs, pour que ce
trait de satyre personnelle ne part pas une calomnie.]

Au milieu des jouissances du luxe, des arts et d'une socit toute  la
fois perfectionne et corrompue, qui ne se sent pas attendri par la
peinture de ces antiques moeurs, et qui ne tournerait pas les yeux avec
un regret amer vers ces temps de simplicit, s'ils n'avaient t aussi
des temps de barbarie; si les douceurs de la vie domestique n'y avaient
t sans cesse altres et troubles par les dsordres civils et
religieux, par une horrible et presque continuelle effusion de sang
humain, par l'oppression des puissants, la souffrance ou la rvolte des
faibles, et les chocs dsordonns des factions et des partis?

Une histoire abrge de Florence, depuis son origine, suit le tableau de
ces anciennes moeurs[311]. _Caccia Guida_ retrace les vicissitudes de la
fortune et de la prosprit florentine, et passe en revue les hommes
clbres de cette rpublique et ses familles les plus illustres. Cette
partie de son discours, qui occupe un chant tout entier, devait, ainsi
que le prcdent, intresser vivement les Florentins. Celle qui
suit[312], intresse particulirement le Dante, qui se fait prdire par
son trisaeul toutes les circonstances de son exil. Tu quitteras,
dit-il, tout ce que tu as de plus cher au monde; et c'est l le premier
trait que lance l'arc de l'exil. Tu prouveras combien est amer le pain
d'autrui, et combien il est dur de descendre et de monter les degrs
d'une maison trangre[313].

[Note 311: C. XVI.]

[Note 312: C. XVII.]

[Note 313:

       _Tu proverai si come sa di sale
         Lo pane altrui, e com' daro calle
         Lo scendere e'l salir per l'altrui scale._

Vers admirables et profonds, que le gnie mme ne crerait pas, s'il
n'tait initi  tous les secrets de l'infortune.]

Ce qui te psera le plus sera la socit d'hommes mchants et borns,
avec laquelle tu seras tomb dans l'infortune. Leur ingratitude, leur
folie, leur impit clateront contre toi; mais bientt aprs ce seront
eux et non toi, qui auront sujet de rougir.... Il lui prdit que son
premier refuge sera chez les deux illustres frres _Alboin_ et _Can de
la Scala_, qui le combleront de bienfaits. Il ajoute  ces prdictions,
des conseils que Dante lui promet de suivre. Je vois, lui dit-il,  mon
pre, que je dois m'armer de prvoyance, afin que si j'ai perdu l'asyle
qui m'tait le plus cher, mes vers ne me fassent pas perdre aussi les
autres. J'ai visit le monde o les tourments seront sans fin, et la
montagne du sommet de laquelle les yeux de Batrix m'ont enlev;
transport ensuite dans les cieux, j'ai appris, en parcourant les
flambeaux qui y brillent, des choses qui, si je les redis, doivent
paratre dsagrables  beaucoup de gens; et cependant si je ne suis
qu'un timide ami du vrai, je crains de ne pas vivre dans la mmoire de
ceux qui appelleront ancien le temps o nous vivons.

Il met dans la bouche de son trisaeul la rponse que lui dictait son
courage. Une conscience trouble, ou par sa propre honte, ou par celle
des siens, sera seule sensible  la duret de tes paroles. Evite donc
tout mensonge, rvle ta vision toute entire, et laisse se plaindre
ceux qui en seront blesss. Si ce que tu diras parat amer au premier
moment, il deviendra ensuite un aliment sain quand il sera bien digr.
Le cri que tu jetteras, sera comme le vent qui frappe avec plus de force
les plus hauts sommets; et ce ne sera pas l ta moindre gloire. C'est
pour cela qu'on t'a fait voir dans les cercles clestes, sur la montagne
et dans la valle des pleurs, les mes de ceux qui ont eu le plus de
renomme; l'esprit des hommes se fixe mieux par des exemples que par de
simples discours, et s'arrte, par prfrence, sur les exemples les plus
connus.

Aprs s'tre recueillie un instant dans sa gloire, et avoir joui de ses
penses[314], l'me heureuse reprend la parole et fait briller aux yeux
du Dante les principales lumires qui composent avec lui cette croix. A
mesure qu'elle les nomme, ces mes font le mme effet sur les branches
de la croix lumineuse qu'un clair sur un nuage. C'est Josu, Judas
Machabe, Charlemagne, Roland; et ensuite les hros plus modernes qui
avaient conquis la Sicile et Naples, Guillaume, Renaud, Robert Guiscard;
et ce Godefroy de Bouillon, qui parat attendre ici, dans la foule,
qu'un autre grand pote vienne l'en tirer pour le couvrir d'un clat
immortel. Enfin cette me qui lui avait parl[315], lui montre quel
rang elle tient dans les choeurs clestes, en allant se mettre  sa place
et se rejoindre aux autres lumires.

[Note 314: C. XVIII.]

[Note 315: Celle de son trisaeul _Caccia Guida_.]

Le pote, arrt long-temps dans le ciel de Mars, s'aperoit qu'il est
mont dans une plante suprieure par le nouveau degr de feu divin qui
brille dans les yeux de Batrix. Il est arriv avec elle dans Jupiter.
Les mes des saints y paraissent sous une forme tout--fait
extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumire;
et de mme que des oiseaux qui s'lvent des bords d'une rivire, comme
pour se fliciter de leur pture, volent tantt en rond, tantt rangs
en longues files, de mme ces mes clestes s'arrtent de temps en temps
dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se runissant
dans l'air, diffrentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de
nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles
sont graves dans son esprit.

Aprs avoir form d'abord trois seules lettres, o les interprtes
voient les initiales de trois mots latins qui commandent d'aimer la
justice des lois[316], ces flammes voltigeantes figurent trente-cinq
lettres[317], voyelles et consonnes, et se rangent en deux files, dont
la premire trace ces mots: _Diligite justitiam_, et la seconde ceux-ci:
_Qui judicatis terram_. Aimez la justice,  vous qui jugez la terre! Le
fond de la plante est d'argent, et ces lettres enflammes y brillent
comme des caractres d'or. Tout  coup elles se sparent, se combinent
de nouveau, et forment, par leur runion, la figure d'un grand aigle.
Les unes en font la tte surmonte d'une couronne, d'autres le cou,
d'autres enfin les ailes tendues, le corps et les pieds. Au souvenir de
ces merveilles, Dante s'adresse  l'toile qui les lui a offertes: il
reconnat que s'il est encore de la justice sur la terre, c'est  ses
influences qu'elle est due. Il prie le moteur ternel de regarder d'o
s'lve l'paisse fume qui en ternit les rayons. Qu'il vienne, il en
est temps, chasser une seconde fois du temple ceux qui n'y font
qu'acheter et vendre. La simonie, l'abus que l'on fait du pouvoir
spirituel, pour enlever le pain aux malheureux sans dfense, allument
l'indignation du pote, qui finit, comme il le fait peut-tre trop
souvent, par invectiver, en mots couverts, mais intelligibles, le pape
Boniface VIII, son oppresseur.

[Note 316: D. J. L. _Diligite Justitiam Legum._]

[Note 317:

       _Mostrarsi dunque cinque volte sette
       Vovali e consonanti._]

L'aigle mystrieux, compos de bienheureux, qui paraissent tous
enchants de la place qu'ils occupent dans sa forme immense[318], ouvre
son bec, et parle au nom de tous, comme si c'tait en son propre nom.
Il claircit des doutes qui s'taient levs dans l'me du Dante, sur
quelques points de foi; puis il bat des ailes, s'lve, vole en rond, et
chante au-dessus de sa tte. C'est une satyre qu'il chante, et une
satyre trs-emporte, d'abord contre les mauvais chrtiens qui seront au
jour du jugement moins avancs que tel qui ne connut jamais le Christ,
et ensuite contre les mauvais rois qui, dans ce sicle, opprimaient les
peuples et surchargeaient la terre.

[Note 318: C. XIX.]

Qu'est-ce que les rois perses, dit cet aigle, ne pourront pas reprocher
 vos rois, quand ils verront ouvert ce grand livre o sont crits tous
leurs mfaits? L, on verra, parmi les oeuvres d'Albert (d'Autriche)
celle qui bientt y sera inscrite, et qui livrera la Bohme au
ravage[319]; l, on verra la fourberie qu'emploie, sur les bords de la
Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra des coups d'un
sanglier[320]; on verra l'orgueil qui rend fous les rois d'cosse et
d'Angleterre[321], et qui leur donne une telle soif de pouvoir,
qu'aucun d'eux ne veut rester dans ses limites; on verra le luxe et la
mollesse de celui d'Espagne et celui de Bohme, qui ne connurent et
n'eurent jamais aucune vertu[322]; on verra, dans le boiteux de
Jrusalem[323], pour une bonne qualit, mille qualits contraires[324];
on verra l'avarice et la bassesse de celui qui garde l'le de feu, o
Anchise finit sa longue carrire[325], et pour indiquer son peu de
valeur, ses hauts faits seront tracs en criture abrge, qui en
contiendra beaucoup en peu d'espace; et chacun y verra les actions
honteuses de son oncle[326] et de son frre[327], qui ont dshonor une
si illustre race et deux couronnes; et l'on y connatra celui de
Portugal[328], et celui de Norwge[329], et celui de Dalmatie[330], qui
a mal imit le coin des ducats de Venise. Heureuse la Hongrie, si elle
ne se laissait plus mal gouverner! et heureuse la Navarre, si elle se
faisait un rempart des montagnes qui l'environnent[331]! Chacun en voit
la preuve dans les plaintes et dans les murmures qu'lvent Nicosie et
Famagoste contre le tyran qui les opprime et qui ressemble  tous les
autres[332].

[Note 319: Invasion de la Bohme par cet empereur, en 1303.]

[Note 320: Philippe-le-Bel, qui mourut des suites d'une chute qu'il
fit  la chasse, occasione par un sanglier qui se jeta dans les jambes
de son cheval. On l'accusait d'avoir altr la monnaie, pour payer une
arme contre les Flamands, aprs la droute de Courtrai, en 1302.]

[Note 321: douard Ier, roi d'Angleterre, et Robert d'cosse.]

[Note 322: Alphonse, roi d'Espagne, et Venceslas, de Bohme.]

[Note 323: Charles II, dit le Boiteux, fils de Charles d'Anjou, roi
de la Pouille ou de Naples, et qui prenait le titre de roi de
Jrusalem.]

[Note 324: Cela est singulirement exprim dans le texte. Sa bont
sera marque par un I, taudis que le contraire sera marqu par un M.]

[Note 325: Frdric III, roi de Sicile, fils de Pierre d'Aragon, et
son successeur.]

[Note 326: Jacques, roi de Maorque et Minorque.]

[Note 327: Jacques, roi d'Aragon.]

[Note 328: Denis, surnomm l'Agriculteur, _Agricola_, qui rgna
depuis 1279 jusqu' 1325.]

[Note 329: Qui avait alors ses propres rois, et n'tait pas runie
au Danemarck.]

[Note 330: Ou d'Esclavonie, ou de _Rascia_, comme dit le texte, qui
tait une partie de l'Esclavonie, et dont le roi, au temps du Dante,
falsifia les ducats de Venise.]

[Note 331: Pour se dfendre contre la France, et se soustraire  la
domination de Philippe-le-Bel.]

[Note 332: Henri II, roi de Chipre en 1300. Nicosie et Famagoste,
deux villes principales de cette le, sont ici pour l'le entire. (Voy.
Giblet, _Hist. des Rois de Chipre de la maison de Lusignan_).]

Aprs cette sortie contre les rois qui vivaient alors, l'aigle fait
l'loge des bons rois des anciens temps; mais on devinerait
difficilement la forme de cet loge[333]. On se souvient que ce sont des
mes de saints qui ont form, dans la plante de Jupiter, les diffrents
membres et le corps entier de cet aigle imprial (car c'est cette
enseigne de l'Empire qui a donn au pote l'ide d'une invention si
gigantesque et si bizarre). L'aigle donc, tournant du ct du Dante un
de ses yeux, lui fait remarquer un roi qui en forme la prunelle, et
cinq autres qui en composent le tour. Dans la prunelle, c'est David.
Celui des cinq qui est le plus prs du bec est Trajan; Ezchias vient
ensuite, puis Constantin, malgr la faute qu'il fit de cder Rome au
Pape pour aller fonder l'empire grec[334]; aprs lui, Guillaume-le-Bon,
roi de Sicile; et enfin, par une inversion chronologique un peu forte,
ce Riphe, que Virgile appelle le plus juste des Troyens et le plus ami
de la justice[335]. Trajan et Riphe dans l'oeil d'un aigle compos tout
entier de saints du christianisme, peuvent causer quelque surprise, et
Dante ne peut dissimuler la sienne; mais l'aigle fait  ce sujet une
discussion thologique qui ne lui laisse plus aucun doute; les
commentateurs les plus verss dans cette matire disent que cela est
conforme  la doctrine de S. Augustin. Cela est donc trs-orthodoxe, et
nous pouvons tre tranquilles l-dessus, comme Dante le fut lui-mme.

[Note 333: C. XX.]

[Note 334:

       _Per cedere al pastor si fece Greco._]

[Note 335:

                          _Justissimus unus.
       Qui fuit in Teucris, et servantissimus oequi._
                                     (_n._, l. II, v. 426.)]

Il monte au septime ciel, qui est celui de Saturne[336]; une immense
chelle d'or occupait le centre de cette plante, et s'levait  perte
de vue. Tous les chellons en taient couverts d'toiles qui
descendaient en si grand nombre, qu'il semblait que toutes les lumires
du ciel s'coulassent par cette voie. Ds que ces esprits lumineux sont
parvenus au bas de l'chelle, ils se dispersent a et l. Dante
interroge celui qui se trouve le plus  sa porte, et qui se trouve tre
S. Pierre-Damien. En racontant son histoire, il n'oublie pas qu'il fut
cardinal, et cette dignit lui rappelle quel est le train actuel des
cardinaux et des papes. Encore une petite satyre, o le pote n'a pas
craint de faire entrer jusqu' ce mot populaire: Les chapes qui les
couvrent, couvrent aussi leurs montures, et ce sont deux btes qui vont
sous la mme peau[337].  patience divine, ajoute-t-il, peux-tu donc en
tant souffrir?-- colre, ajouterai-je  mon tour, peux-tu faire
descendre si bas un aussi grand gnie?

[Note 336: C. XXI.]

[Note 337:

       _Cuopron de' manti lor gli palafreni,
       S che duo bestie van sott'una pelle._]

Batrix dirige sur une autre lumire les regards du pote[338]; c'est S.
Benot, fondateur d'un ordre clbre. Dante l'aborde et lui parle.
Quoique saint Benot dise que dans cette plante tout n'est qu'amour et
charit, il dclame aussi vivement contre les moines, que Pierre Damien
l'a fait contre les puissances de l'glise. Il est vrai que la charit
des saints ne doit pas se croire oblige de respecter des scandales, qui
n'ont d'apologistes que les dfenseurs, non de la religion, mais des
superstitions les plus dangereuses et les plus grossires.

[Note 338: C. XXII.]

Quand cette dernire me a cess de parler, elle va se runir  la
troupe d'o elle tait sortie. La troupe se resserre, et toutes ces mes
remontent l'chelle d'or aussi rapidement qu'elles l'avaient descendue.
Dante, sur un seul signe que Batrix lui fait de les suivre, y monte
avec la mme rapidit, tant la vertu de celle qui le conduit a vaincu sa
propre nature. En un instant, il se trouve transport dans le signe des
Gmeaux: cette constellation avait prsid  sa naissance; il espre que
son me y puisera la force ncessaire pour le passage difficile qui lui
reste  franchir. Avant qu'il s'lve plus haut, sa conductrice lui dit
de baisser ses regards vers la terre: il obit, jette les yeux sur les
sept plantes qu'il a parcourues, et ne peut s'empcher de sourire de la
chtive figure que fait la terre.

 toutes ces ascensions successives, Batrix a toujours augment de
lumire et d'clat. Mais une lumire plus vive encore que celle dont
elle brille vient clairer ces hautes rgions[339]. Elle l'attend
elle-mme, les yeux fixs vers le point o cette lumire doit paratre.
Tel un oiseau sous le feuillage qu'il aime[340], pos sur le nid de sa
douce famille, pendant la nuit qui cache les objets, impatient de jouir
de l'aspect dsir de ses petits, et de pouvoir trouver leur
nourriture, soin qui lui rend agrables les travaux les plus fatigants,
prvient le temps, et, sur la cime d'un buisson, attend le soleil avec
le plus ardent dsir, regardant fixement, jusqu' ce qu'il voie natre
l'aube du jour. Voici, dit-elle enfin, le cortge qui entoure le
triomphe du Christ; voici runie toute la clart que ces sphres
rpandent dans leur cours. Comme au temps le plus serein de la pleine
lune, Diane brille entre les nymphes ternelles qui colorent la vote
des cieux, ainsi, au-dessus de plusieurs milliers de lumires, rayonnait
un soleil qui leur communiquait sa splendeur. Les yeux du pote sont
trop faibles pour la soutenir. Batrix lui apprend que dans ce soleil
est la sagesse et la puissance mme qui rouvrit les communications si
long-temps interrompues entre le ciel et la terre.  ce spectacle, Dante
tomba dans le ravissement, son me s'agrandit, sortit d'elle-mme, et ne
peut plus se rappeler ce qu'elle devint. Il n'osait, depuis quelque
temps, regarder sa conductrice, dont l'allgresse divine avait un clat
qu'il ne pouvait soutenir. Ouvre maintenant les yeux, lui dit-elle, tu
as vu des choses qui le rendent capable de les fixer sur les miens. 
ces mots, il se sentit tel qu'un homme qui revient d'un songe qu'il a
oubli, et qui s'efforce en vain de le rappeler dans sa mmoire. Quand
toutes les langues que Polymnie et ses soeurs ont nourries de leur lait
le plus doux viendraient aider la sienne, il ne pourrait atteindre au
millime de la vrit, en chantant la sainte joie qu'il vit alors
briller sur le visage de Batrix.

[Note 339: C. XXIII.]

[Note 340:

       _Come l'angello intra l'amate fronde,
       Posato al nido de' suoi dolci nati_, etc.]

Mais elle l'avertit de porter ses regards sur un autre objet. Sous les
rayons de ce soleil o Jsus-Christ rside, fleurit un jardin maill de
mille couleurs, et, au milieu, la rose o le verbe divin prit une chair
mortelle.... On connat ce mystrieux emblme. Dante dcrit avec
l'enthousiasme de la posie et de la pit, le triomphe de la Vierge
Marie, entoure de tous les bienheureux, qui chantent des hymnes  sa
gloire, et qui, revtus de flammes brillantes, en tendent vers elle les
cimes, comme l'enfant tend les bras vers sa mre, quand il s'est nourri
de son lait.

Batrix s'approche d'eux et leur prsente son ami, en se servant du
langage mystique qui est parmi eux la langue commune[341]. La prire
qu'elle leur adresse est entendue. Toutes ces mes, flamboyantes comme
des comtes, commencent  se mouvoir autour du Dante et de Batrix,
comme les sphres autour du ple. De mme que tournent les cercles
d'une horloge, dont l'un parat tranquille, tandis que le dernier de
tous semble voler, de mme ces danses clestes tournent d'un mouvement
ingal, selon les divers degrs de batitude. De celle de ces danses que
Dante remarquait comme la plus belle, sort la lumire la plus brillante.
Elle tourne trois fois autour de Batrix, en faisant entendre un chant
si divin, que l'imagination du pote ne peut le lui retracer. Batrix
reconnat dans cette flamme le prince des aptres. Elle le prie
d'interroger Dante sur la foi, l'esprance et la charit. Pierre,
toujours enferm dans sa flamme, l'interroge en effet dans les rgles
sur la premire de ces vertus; et ses questions, et les rponses du
Dante, sont en quelque sorte la quintessence la plus substantielle de la
doctrine thologique sur cette matire. On voit que le pote y est 
l'aise, qu'il s'y plat, et que tous les dtours de ce labyrinthe
d'arguments et de distinctions lui sont connus. L'aptre en est si
satisfait, qu'il le bnit en chantant, et l'environne trois fois de sa
lumire.

[Note 341: C. XXIV.

       _O Sodalizio eletto alla gran cena
         Del benedetto agnello, il qual vi ciba_, etc.]

Dante est lui-mme enchant de ce succs qui lui rappelle sans doute des
triomphes semblables, obtenus plus d'une fois dans les coles. Il ne
veut plus tre pote que pour traiter de pareils sujets; et c'est bien
potiquement qu'il en fait le voeu. S'il arrive jamais, dit-il[342], que
le pome sacr auquel ont contribu le ciel et la terre, et qui pendant
plusieurs annes m'a fait maigrir, puisse vaincre la cruaut qui me
retient hors du bercail o je dormis comme un agneau ennemi des loups
qui lui font la guerre, c'est dsormais avec une autre voix et sous
d'autres formes[343] que je redeviendrai pote; c'est sur les fonds de
mon baptme que j'irai prendre ma couronne de laurier. Cependant, une
seconde lumire se dtache de la danse cleste, et s'avance vers
Batrix, le Dante et saint Pierre: c'est l'aptre S. Jacques: il
s'approche d'abord de l'autre aptre; et comme lorsqu'une colombe
s'arrte auprs de sa compagne, toutes deux, en tournant et en
murmurant, expriment leur tendre affection[344], de mme ces deux
princes couverts de gloire s'accueillent mutuellement. Jacques interroge
Dante sur l'esprance; et il est aussi content que Pierre l'a t de ses
rponses.

[Note 342: C. XXV.]

[Note 343: Le texte dit: _con altro vello_, avec une autre toison.
Le pote vient de se comparer  un agneau; c'est ce qui lui a dict
cette expression, impossible  rendre en franais, et qui n'est
peut-tre pas trs-regrettable.]

[Note 344:

       _Si come quando'l colombo si pone
         Presso al compagno, l'uno e l'altro pande,
         Girando e marmorando, l'affezione_, etc.]

Une troisime flamme s'avance; c'est celle de l'aptre S. Jean. Le pote
peint son maintien, sa dmarche et l'accueil qu'il reoit des deux
autres saints, par une comparaison o il y a beaucoup de grce, mais
qu'on est tout tonn, quoiqu'elle prsente une image dcente et
modeste, de trouver applique, dans le Paradis,  trois aptres. De
mme, dit-il, qu'une jeune vierge se lve, marche et entre dans la
danse, seulement pour faire honneur  la nouvelle pouse, et non par
aucun mauvais dessein[345]; de mme je vis cet astre blouissant venir
se joindre aux deux autres qui tournaient en dansant, comme l'exigeait
leur ardent amour. Aprs que cette danse et le chant mlodieux,
au-dessus de toute expression et de toute ide, dont les trois saints
l'accompagnent, ont cess, Saint-Jean interroge Dante sur la
charit[346]; et, dans ce troisime interrogatoire, la question n'est
pas moins approfondie; l'habilet du rpondant et la satisfaction de
l'examinateur ne sont pas moindres que dans les deux premiers.

[Note 345:

       _E come surge e va edentra in ballo,
         Vergine lieta, sol per fare onore
         Alla novizia, non per alcun fallo_, etc.]

[Note 346: C. XXVI.]

Le pre du genre humain, Adam, vient se joindre aux trois aptres,
envelopp comme eux d'une flamme du plus grand clat. Dante, quand
Batrix le lui a nomm, s'incline vers lui, comme le feuillage qui
courbe sa cime au souffle passager du vent, et se relve ensuite par sa
propre force. Il prie le premier homme de lui rpondre, et d'claircir
des doutes qu'il ne lui explique pas, pour ne point retarder le plaisir
de l'entendre, mais qu'Adam lit dans son me plus clairement que Dante
ne les y voit lui-mme. Ils ont pour objet de savoir combien de temps
s'est coul depuis que Dieu plaa l'homme dans le Paradis terrestre,
combien dura son bonheur; et la vritable cause du courroux cleste; et
quelle fut la langue qu'il parla et qu'il se cra lui-mme. Adam rpond
en peu de mots sur les premires questions. Ce ne fut point d'avoir
got d'un fruit qui fut la cause de son exil, mais d'avoir transgress
l'ordre qu'il avait reu. Le soleil avait achev 4302 fois son tour
annuel pendant qu'il tait rest dans le sjour des limbes; et il avait
vu cet astre parcourir 930 fois tous les signes clestes tandis qu'il
tait rest sur la terre. Il entre dans plus de dtails sur la langue
primitive qui avait t la sienne, et peut-tre il s'arrte trop sur
quelques particularits, telles que certains changements oprs dans
cette langue, o _El_ d'abord, et ensuite _li_ ou _lo_ signifirent
le nom de Dieu. Quant au sjour qu'il fit dans le Paradis terrestre, et
au temps de son innocence et de sa flicit, il ne dura en tout que six
heures, ou, comme il le dit en langage astronomique, depuis la premire
heure jusqu' celle qui suit la sixime, quand le soleil passe d'une
rgion du ciel  l'autre[347].

[Note 347:

       _Dalla prim'ora a quella ch' seconda
       Come'l sol muta quadra, all'ora sesta._]

Le Paradis entier retentit alors du chant de gloire[348]. Dante en tait
enivr: il croyait voir et entendre l'expression de la joie de l'univers
entier; et il prouvait lui-mme l'extase d'une joie ineffable. Tout 
coup une rougeur plus vive et plus ardente se montre sur le visage de S.
Pierre. Aux premiers mots qu'il laisse chapper dans sa colre, le ciel
entier rougit comme un nuage frapp des rayons du soleil; Batrix mme,
change de couleur comme une femme honnte, qui est sre d'elle-mme,
mais que la faute d'autrui et les discours qu'elle est force
d'entendre, rendent timide. Aprs ces prparations oratoires, S. Pierre
commence un discours contre la corruption, le luxe et les abus de la
cour de Rome. Son sang et celui des premiers papes n'avaient pas lev
l'glise pour qu'elle devnt un objet de commerce, et qu'elle ft vendue
 prix d'or. Ce ne fut point, continue-t-il, d'une voix formidable, ce
ne fut point notre intention qu'une partie du peuple chrtien ft  la
droite de nos successeurs, et l'autre partie  la gauche, ni que les
clefs qui me furent accordes, devinssent sur des tendards, l'enseigne
sous laquelle on combattrait contre des peuples qui ont reu le baptme;
ni que ma figure servt de sceau  des privilges vendus et menteurs;
c'est l ce qui souvent me fait rougir et m'enflamme de colre. On ne
voit l-bas dans les pturages, que loups ravissants en habit de
bergers.  Vengeance de Dieu! pourquoi restes-tu oisive? Des gens de
Cahors et de Gascogne s'apprtent  boire de notre sang[349]: quelle
avilissante fin d'un commencement si glorieux! Enfin la Providence
viendra bientt  notre secours. Et toi, mon fils, qui dois retourner
encore sur la terre, parles-y avec franchise, et ne cherche point 
cacher ce que je ne cache pas.

[Note 348: C. XXVII.]

[Note 349: Trait lanc contra les papes Jean XXII qui tait de
Cahors, et Clment V qui tait Gascon.]

Ds que l'aptre a cess de parler, toutes ces lumires triomphantes qui
s'taient arrtes  l'entendre, s'agitent dans l'air enflamm,
remontent avec lui vers l'empyre, et disparaissent aux yeux du pote
qui les regarde avec ravissement. Il s'y trouve bientt transport
lui-mme, comme il l'a t jusqu'alors, par la force surnaturelle des
regards de Batrix. En s'levant encore avec lui, elle s'enrichit de
beauts nouvelles et d'une nouvelle lumire; et l'oeil de son ami, devenu
plus fort  mesure qu'il pntre plus avant dans les cieux, ne peut plus
se dtacher d'elle. Cette ide allgorique qui reprsente, si l'on veut,
la force de l'amour divin, est rendue avec des expressions videmment
dictes par le souvenir d'un autre amour[350]. Batrix lui explique la
nature de l'empyre, de ce neuvime ciel qui renferme tous les autres,
et leur imprime le mouvement. Il le reoit d'un cercle de lumire et
d'amour qui l'environne de toutes parts, et qui n'est autre chose que
l'me divine elle-mme, dans laquelle et par laquelle tout se meut dans
le systme gnral des sphres.

[Note 350:

       _E se natura o arte fe' pasture
         Du pigliare occhi per aver la mente,
         In carne umana, o nelle sue pinture,
       Tutte adunate parrebber niente
         Ver lo piacer divin che mi rifulse,
         Quando mi vulsi al suo viso ridente._]

Dante n'a pas voulu que Batrix fint de parler sans revenir au sujet
qui l'occupait et l'intressait le plus lui-mme, aux dsordres dont il
tait victime, et  l'esprance d'un meilleur temps,  cupidit,
s'crie-t-elle tout--coup, tu tiens sous ton joug tous les hommes; tu
les empches de lever les yeux sur de si grands objets; tu fais qu'ils
s'en tiennent toujours  une volont strile et qui ne porte jamais de
fruit; la bonne foi et l'innocence ne sont plus le partage que des
enfants:  peine cessent-ils de balbutier que ces vertus se changent en
vices. Tous ces dsordres viennent de ce qu'il n'y a personne qui
gouverne sur la terre. Mais la fin du sicle ne s'coulera pas que la
fortune, changeant le cours des vents, ne fasse voguer heureusement le
vaisseau public, et les fruits viendront aprs les fleurs.

De retour dans l'empyre, d'o cette digression l'a cart, Dante, aprs
avoir donn  ses yeux une nouvelle force, en regardant ceux de
Batrix[351], les porte sur un point de lumire si rayonnant, que l'oeil
qui s'y fixe est oblig de se fermer. Autour de ce point, et  peu de
distance, un cercle de feu tourne avec plus de vitesse que le mouvement
le plus rapide des cieux. Ce cercle est environn d'un second, celui-ci
d'un troisime, et ainsi jusqu'au neuvime cercle, augmentant toujours
d'tendue, et diminuant de rapidit et d'clat  mesure qu'ils
s'loignent de ce point unique d'o ils reoivent le mouvement et la
lumire. Ce sont les neuf choeurs des Anges, qui brlent ternellement du
feu d'amour, et dont l'ardeur est plus grande selon qu'ils tournent de
plus prs autour de ce point enflamm. Les Sraphins et les Chrubins
sont les premiers, ensuite les Trnes qui compltent le premier
ternaire: le second est compos des Dominations, des Vertus et des
Puissances; les Principauts et les Archanges forment les deux cercles
suivants, et le troisime de ce dernier ternaire est rempli par les
Anges.

[Note 351: C. XXVIII.]

Ce grand tableau, sur lequel Batrix fixe long-temps les yeux[352],
comme le Dante ne l'avait pu faire, amne des explications sur l'essence
divine et sur la nature des Anges. Ces explications qui ne sont pas les
mmes dans toutes les coles de thologie, amnent  leur tour des
rflexions contre la vanit de la science, contre les savants et contre
les philosophes; mais Batrix les maltraite encore moins que les
prdicateurs. Elle reproche  ceux-ci de dbiter en chaire des fables et
des contes absurdes pour tromper le peuple. Ils ne cherchent, dit-elle,
en prchant, que des bons mots et des bouffonneries; et pourvu qu'ils
fassent bien rire, ils se gonflent dans leur froc et n'en demandent pas
davantage. Mais ce froc renferme quelquefois un tel oiseau, que si le
peuple pouvait le voir, il ne viendrait pas  lui pour recevoir les
pardons sur lesquels il se fie[353]; on en est devenu si fou sur la
terre, que sans tmoin et sans preuve, on court  tous ceux qui sont
promis. C'est de cela que s'engraisse le porc de S. Antoine, et tant
d'autres qui sont pis que des porcs, et qui nous vendent de la fausse
monnaie pour de la bonne. On voit que l'esprit satyrique du Dante ne
l'abandonne jamais, et que le bon got l'abandonne souvent. Ces traits
contre les prdicateurs bouffons et contre les moines taient vrais,
surtout contre ceux de son temps; mais lorsqu'on plane dans l'Empyre,
au milieu des neufs choeurs des anges, il est dgotant de se sentir
rappel  de si vils objets, et d'tre forc d'abaisser ses regards des
Trnes et des Dominations jusque sur le cochon de S. Antoine.

[Note 352: C. XXIX.]

[Note 353:

       _Ma tale uccel nel bechetto s'annida
         Che se'l volgo il vedesse, non torrebbe
         La perdonanza di che si confida._]

On les relve bientt: on se trouve au-dessus du neuvime ciel[354],
dans ce cercle, dit Batrix, qui est toute lumire, cette lumire
intellectuelle qui est tout amour, cet amour du vrai bien qui est toute
joie, cette joie qui est au-dessus de toutes les douceurs[355]. Une
lumire blouissante y coule en forme de rivire, entre deux bords
maills des plus admirables couleurs du printemps. Il en sort de vives
tincelles, qui vont s'abattre dans les fleurs et y paraissent
enchsses comme des rubis dans de l'or. Ensuite, comme enivres de
douces odeurs, elles se replongent dans le fleuve miraculeux, et lorsque
l'une y rentre, une autre en sort. Batrix lit dans les regards du Dante
le dsir qu'il a de savoir ce que sont toutes ces merveilles; mais elle
veut qu'auparavant il boive de l'eau de cette rivire. Il se courbe 
l'instant vers cette onde, comme un enfant se prcipite vers le lait
maternel, quand il s'est rveill beaucoup plus tard qu' l'ordinaire.
Aussitt que ses paupires s'y sont dsaltres, ces fleurs et ces
tincelles se changent  ses yeux en un plus grand spectacle: il voit
les deux cours du ciel, c'est--dire, selon les interprtes, les anges
au lieu des tincelles, et les mes humaines  la place des fleurs. Dans
un cercle de lumire mane d'un rayon mme de l'ternel, cercle si
vaste que sa circonfrence formerait autour du soleil une trop large
ceinture, sont disposs concentriquement, comme les feuilles d'une rose,
des milliers de siges glorieux o sont assises ces deux divisions de la
cour cleste. La lumire ternelle est au centre, autour duquel les mes
heureuses, qui sont revenues de leur exil sur la terre, occupent le
dernier rang. Elles se mirent incessamment dans la divine lumire; ainsi
qu'une colline riante se mire dans l'eau qui coule  ses pieds, comme
pour se voir pare d'une abondance d'herbes et de fleurs[356]. Si le
plus bas degr brille d'un si grand clat, et s'il s'tend dans un si
prodigieux espace, quelle doit donc tre l'tendue de cette rose, au
rang le plus lev de feuilles? Batrix fait admirer au pote le nombre
de ces mes revtues de gloire, et le prodigieux contour de la cit
cleste. Presque tous ces siges sont tellement remplis, qu'il y reste
dsormais peu de places. On en voit un, surmont d'une couronne, destin
 l'empereur Henri VII; le mme pour qui Dante crivit son trait de la
_Monarchie_; l'ide de cet empereur lui rappelle le pape Clment V, son
ennemi, et la place qu'il lui a dj promise en Enfer avec les
simoniaques, dans ce trou enflamm o Boniface VIII doit enfoncer
Innocent III, et Clment V enfoncer Boniface[357].

[Note 354: C. XXX.]

[Note 355: Je passe une trs-belle et trs-savante comparaison par
laquelle ce chant commence; je passe encore un nouvel loge que le pote
fait de Batrix, en protestant plus que jamais de son impuissance  la
louer. Je cours au but, o le lecteur n'est pas plus impatient d'arriver
que je ne le suis moi-mme.]

[Note 356:

       _E, come clivo in acqua di suo imo
         Si specchia, quasi per veder si adorno,
         Quanto  nell' erbe e ne' fioretti opimo_, etc.

Il faut que l'on me passe l'expression _elles se mirent_, un peu commune
en franais. Il n'y en avait point d'autre ici pour rendre le verbe
_specchiarsi_, qui est trs-noble en italien.]

[Note 357: Voy. ci-dessus, p. 91 et 92.]

Au dessus de cette rose immense voltigeait l'innombrable milice des
anges[358], comme un essaim d'abeilles, qui tantt vont chercher des
fleurs, et tantt retournent au lieu o elles en parfument leurs
travaux; ces anges descendaient sans cesse sur la rose, et de-l
remontaient au sjour qu'habite ternellement l'objet de leur amour.
Leur visage brillait comme la flamme; leurs ailes taient d'or, et le
reste de leur corps d'une blancheur qui effaait celle de la neige.
Quand ils descendaient sur la fleur, ils y portaient de sige en sige
cette paix et cette ardeur qu'ils allaient puiser eux-mmes en agitant
leurs ailes. Le pote, aprs avoir peint avec complaisance tous les
dtails de ce ravissant spectacle, exprime l'enchantement qu'il prouve
par ce rapprochement singulier, o il trouve encore  placer un trait
contre son ingrate patrie. Si les barbares venus des rgions qui sont
sous la constellation de l'Ourse, s'tonnrent  l'aspect de Rome et de
ses monuments, lorsque le Capitole dominait sur le reste du monde, moi
qui avais pass de l'humain au divin, du temps  l'ternit, et de
Florence chez un peuple juste et sens[359], quelle fut la stupeur dont
je dus tre rempli? Il se compare  un plerin qui se dlasse en
regardant le temple o il est venu accomplir son voeu, et dont il espre
dj redire toutes les merveilles. Il promenait ses regards sur tous ces
degrs lumineux, en haut, en bas, tout alentour. Il contemplait ces
visages qui inspirent la charit, orns de la lumire qu'ils empruntent
et de leur propre joie, et sur lesquels respire tout ce qu'il y a de
sentimens honntes[360]. Dans le ravissement dont il est plein, il
prouve le besoin d'interroger Batrix; il veut se tourner vers elle, et
ne la trouve plus; mais  sa place un vieillard vnrable et tout
rayonnant de gloire, qu'elle a charg de le guider pendant le reste de
son voyage. Elle est alle se replacer sur le sige de lumire qui lui
tait destin au troisime rang des mes heureuses. Dante l'y voit de
loin, brillante d'un nouvel clat et couverte des rayons de la divinit,
qu'elle rflchit tout autour d'elle. De la plus haute rgion o se
forme le tonnerre, quand un oeil mortel plonge sur les mers, il ne
parcourt point une distance gale  celle qui spare de Batrix les yeux
de celui qui la regarde; mais il ne perd rien de sa beaut, parce
qu'aucun milieu n'intercepte ou n'altre son image. Il lui adresse
enfin, et les plus vives actions de grce pour le soin qu'elle a pris de
le ramener, par des voies si extraordinaires, de l'esclavage  la
libert, et la prire la plus ardente pour qu'elle conserve en lui,
jusqu' son dernier moment, les magnifiques dons qu'elle lui a faits.
Batrix, dans l'immense loignement o elle est place, le regarde, lui
sourit, et se retourne vers la source de l'ternelle lumire.

[Note 358: C. XXXI.]

[Note 359: _E di Fiorenza in popol giusto e sano._]

[Note 360: Rien de plus naf et de plus doux que cette fin d'un
description magnifique:

       _E vedea visi a carit suadi,
         D'altrui lume fregiati e del suo viso,
         E d'atti ornati di tutte onestadi._]

Le nouveau guide qu'elle lui a donn est saint Bernard. C'est avec lui
qu'il contemple le triomphe de Marie, assise au sommet du premier cercle
de la rose, et qui de-l domine sur toute la cour cleste. C'est de lui
qu'il apprend les causes des diffrents degrs qu'occupent, au-dessous
d'elle, les saints de l'ancien Testament et ceux du nouveau; qu'il
obtient, en un mot, toutes les explications qu'il avait jusqu'alors
reues de Batrix[361]. C'est lui enfin qui adresse, en faveur du Dante,
une longue et fervente prire  Marie[362], et qui obtient d'elle qu'il
soit permis  celui que Batrix protge, de contempler la source de
l'ternelle flicit. Dante y fixe en effet les yeux; mais ni sa mmoire
ne peut lui rappeler, ni son langage ne peut exprimer tant de
merveilles. Il essaie cependant de rendre comment il a vu runi par
l'amour en un seul faisceau, dans les profondeurs de l'essence divine,
tout ce qui est dispers dans l'univers; la substance, l'accident et les
proprits de l'une et de l'autre; et comment il a cru voir trois
cercles de trois couleurs diffrentes et de la mme grandeur, dont l'un
semblait rflchi par l'autre, comme l'arc d'Iris par un arc semblable,
et le troisime paraissait un feu galement allum par tous les deux.
Tandis qu'il regarde attentivement ce prodige, en s'efforant de le
comprendre, il s'aperoit que le second des trois cercles porte en soi,
peinte de sa propre couleur, l'effigie humaine. Ses efforts pour
pntrer ce nouveau mystre, sont aussi vains que ceux du gomtre qui
cherche un principe pour expliquer l'exacte mesure du cercle[363]. Il y
renonait enfin, lorsqu'un clair frappe son me, l'illumine et remplit
tout son dsir. Mais il manque de pouvoir pour se retracer cette grande
image. Il reconnat enfin son impuissance, et soumet sa volont  cet
amour qui fait mouvoir le soleil et les autres toiles.

[Note 361: C. XXXII.]

[Note 362: C. XXXIII.]

[Note 363: C'est--dire, pour en trouver la quadrature, ou pour
trouver le rapport exact d'un carr avec la circonfrence du cercle,
problme dont les gomtres ont renonc depuis long-temps  chercher la
solution.]

C'est ainsi que se termine ce grand drame, qui, aprs avoir, pendant
plusieurs actes, mis sous les yeux du spectateur des vnements varis
et de grands coups de thtre, parat manquer un peu par le dnoment.
Mais ce dnoment, dans sa simplicit, n'est-il pas, quand on l'examine
de plus prs, le meilleur, et peut-tre le seul que comportait le sujet
du pome? C'est sur quoi je me permettrai quelques rflexions rapides.

_Dernires Observations._

Le dsir de connatre, ou plutt celui de communiquer ses connaissances
 son sicle, d'clairer les hommes sur le sort qui les attendait dans
cette vie future dont tout le monde s'occupait alors, sans que la vie
prsente en ft meilleure, et de revtir des couleurs de la posie, les
profondeurs thologiques o il s'tait enfonc toute sa vie; ce dsir,
joint  celui de satisfaire ses passions politiques et de se venger de
ses oppresseurs, fut ce qui inspira au pote l'ide de cet ouvrage,
auquel on donnera maintenant le titre qu'on voudra, mais qu'on ne peut
se dispenser, aprs l'avoir examin dans toutes ses parties, de ranger
parmi les plus tonnantes productions de l'esprit humain. Il s'y
reprsente lui-mme, avec toutes les faiblesses de l'humanit, sujet 
la crainte,  la piti; flottant dans le doute, mais toujours avide de
savoir, et s'levant du gouffre des Enfers jusqu'au-dessus de l'Empyre,
avec la soif ardente de s'instruire, et l'esprance d'apprendre enfin
par tant de moyens surnaturels, ce qu'il n'est pas donn aux autres
hommes de connatre.

L'objet le plus loign de la porte de leur faible intelligence, et
celui que, dans tous les temps, ils se sont le plus obstins  dfinir,
est ce rgulateur universel, cet auteur de la premire impulsion donne
au mouvement gnral de la nature, cet tre, en un mot, par qui on
explique ce qui est incomprhensible sans lui, mais plus
incomprhensible lui-mme que tout ce qui sert  expliquer. Toutes les
religions le reconnaissent; chacune le reprsente  sa manire. Le
christianisme a des mystres qui lui sont propres; il en a aussi qui lui
sont communs avec des religions plus anciennes: le mystre fondamental
qui sert de base  tous les autres, celui qui a pour objet l'essence
divine, est de ce nombre. La foi se soumet et s'humilie devant ses
obscurits, mais elle ne les dissipe pas. En voyant Dante s'lever
toujours de lumire en lumire, escort de diffrents guides
successivement chargs d'claircir ses doutes, et de ne laisser aucun
voile impntrable  ses yeux, on ne doit pas s'attendre que celui qui
couvre le premier anneau de la chane mystrieuse soit entirement lev;
mais  l'aspect des grandes machines qu'il employe pour expliquer des
mystres du second ordre, on sent natre et s'accrotre de plus en plus
l'esprance de le voir crer, pour le premier de tous, une machine plus
grande et plus imposante encore, qui laissera dans l'esprit, au dfaut
des claircissements qu'il n'est pas en son pouvoir de donner, une image
au-dessus de toutes les proportions connues, dont l'apparition
terrassera pour ainsi dire  la fois, et l'incrdulit rebelle, et
l'insatiable curiosit.

Mais quelque grande, quelque prodigieuse qu'et t cette image,
n'et-elle pas encore t plus dmesurment au-dessous de ce qu'elle et
voulu rendre, qu'au-dessus de ce que l'esprit humain peut concevoir?
Supposons que le pote et voulu tirer un autre parti de l'emblme
ingnieux des trois cercles, dont l'un est empreint de l'effigie
humaine; que dou du talent de faire parler, quand il le veut, tous les
objets de la nature et tous ceux que cre son gnie, il et essay de
donner une voix surnaturelle  cet emblme de la Divinit une et
triple, l'abme de lumire o il est plac comme dans un sanctuaire,
aurait trembl: tous les saints et tous les anges dont est peupl
l'Empyre auraient tressailli de respect et seraient rests en silence;
la la triple voix, fondue en une seule harmonie, se serait fait
entendre; elle aurait nonc ce que l'ternel permet que l'on connaisse
de sa nature, et reproch  l'homme, avec la vhmence que l'criture
donne souvent  _Jhovah_, sa curiosit sur ce que cette nature a
d'obscurits impntrables. Voil sans doute un dnoment dans le got
moderne, et qui, rendu en vers dignes du Dante, aurait fait beaucoup de
fracas; mais tout ce fracas n'et-il pas t en pure perte? N'et-il pas
t froid et mesquin par cette affectation mme de grandeur, par cette
ambition dplace de donner un langage  celui que notre oreille ne peut
entendre, et d'oser faire parler l'homme par la voix de Dieu? Dante a
donc fait sagement de finir avec cette brivet religieuse, et de nous
donner une dernire leon en trompant, pour ainsi dire, l'attente o il
nous avait mis lui-mme d'une chose impossible et hors de la porte du
gnie humain. Un rayon de la grce l'illumine et lui montre tout  coup
le fond de l'inexplicable mystre. Cette faveur est pour lui seul: il ne
peut trouver dans son imagination ni dans sa mmoire aucune image pour
la rendre sensible; l'tre ternel ne lui permet pas, et il se soumet 
sa volont. Ce dnoment est tout ce qu'il devait, tout ce qu'il pouvait
tre: le pote n'a plus rien  nous dire, et l'objet de son pome, comme
celui de son voyage est rempli.

Aprs l'avoir suivi dans ce voyage, d'aussi prs que nous l'avons fait,
nous sommes plus en tat qu'on ne l'est d'ordinaire d'en apprcier la
marche hardie et l'tonnante conception. Le pome du Dante a cela de
particulier, que seul de son espce, n'ayant point eu de modle, et ne
pouvant en servir, ses beauts sont toutes au profit de l'art, et ses
dfauts n'y sont d'aucun danger. Quel pote aujourd'hui, ayant  peindre
un Enfer, y mettrait des objets ou dgotants, ou ridicules, ou d'une
exagration gigantesque, tels que ceux que nous y avons vus, et surtout
tels que ceux que je n'ai os y faire voir? Quel pote, voulant
reprsenter le sjour cleste, figurerait en croix ou en aigle, sur
toute la surface d'une plante, d'innombrables lgions d'mes heureuses,
ou les ferait couler en torrent? Quel autre prfrerait d'expliquer sans
cesse des dogmes, plutt que de peindre des jouissances et
d'inaltrables flicits? Il en est ainsi des autres vices de
composition que l'on aperoit aisment dans la _Divina Commedia_, et sur
lesquels il est par consquent inutile de s'appesantir.

La distribution faite par le pote, dans les diffrentes parties de son
ouvrage, des matriaux potiques qui existaient de son temps, et la
manire dont il a su les y employer, peuvent donner lieu  d'autres
observations.

Le gnie du mal et le gnie du bien, personnifis dans les plus
anciennes mythologies de l'orient, et toujours aux prises l'un avec
l'autre, devinrent dans le christianisme, les anges de lumire et les
anges de tnbres, ou, populairement parlant, les anges et les diables.
On se servit surtout des derniers pour effrayer le peuple: on reprsenta
ces mauvais gnies sous les traits les plus hideux; lorsqu'on les fit
paratre dans des farces grossires, destines  exalter l'esprit de la
multitude par la peur, on voulut aussi que ces spectacles ne fussent pas
assez tristes pour qu'elle ne pt s'y plaire; les diables furent chargs
de l'gayer par des bouffonneries; on ajouta des traits ridicules 
leurs attributs effrayants; on leur donna des queues et des cornes; on
les arma de fourches; on en fit  la fois des monstres horribles et de
mauvais plaisants. Il et t difficile que Dante cartt de son Enfer,
ces honteuses caricatures. Il tait rserv  un autre grand pote de
concevoir et de peindre le gnie du mal sous de plus nobles traits; de
le reprsenter sous ceux d'un ange, dont le front porte encore la
cicatrice des foudres de l'ternel, et qui n'est en quelque sorte
dpouill que de l'excs de sa splendeur. Mais il ne faut pas oublier
que Milton, qui a beaucoup profit du Dante, crivit trois cent
cinquante ans aprs lui.

Le christianisme n'attribue  son Enfer, que deux genres de supplices;
le feu et la damnation ternelle, c'est--dire l'ternelle privation du
souverain bien. Dante emprunta de l'Enfer des anciens, l'ide d'une
varit de tourments assortie  la diversit des crimes; et cette ide,
qui le sauva d'une uniformit fatigante, lui fournit des tableaux
nombreux, des contrastes et des gradations de terreur. Les vents, la
pluie, la grle, des insectes dvorants et rongeurs, des tombeaux
embrass, des sables brlants, des serpents monstrueux, des flammes, des
plaines glaces, et enfin un ocan de glace transparente, sous laquelle
les damns souffrent et se taisent ternellement, telles sont les
terribles ressources qu'il trouva dans cette ide fconde; nous avons vu
le parti qu'il en sut tirer, et les couleurs aussi fidles
qu'nergiques, qu'il rpandit sur ces tableaux lugubres et douloureux.

Ce sont encore des tortures que prsente le _Purgatoire_; mais elles ne
sont plus aussi tristes, aussi pnibles pour le lecteur. Un mot, ou
plutt le sentiment qu'il exprime, fait seul ce changement; c'est
l'esprance. On eut ordre de la laisser aux portes de l'Enfer; aux
portes du Purgatoire on la retrouve toute entire. Elle y est; elle en
pntre toutes les parties. Elle anime les sites varis et champtres
que le pote nous fait parcourir; elle est dans les airs, dans les
rayons de la lumire, dans les souffrances mmes, ou du moins dans les
chants de ceux qui souffrent; elle est enfin comme personnifie dans
ces beaux anges, dans ces lgers et brillants messagers du ciel,
prposs  la garde de chaque cercle, et dont la vue rappelle sans cesse
qu'on n'y est que pour en sortir.

Le _Paradis_ ne pouvait offrir qu'un bonheur pur, sans gradation et sans
mlange. C'tait un cueil dangereux pour le pote, et il n'a pas su
l'viter. Les saints, placs dans diffrentes sphres, n'ont  dcrire
que la mme flicit. Le seul moyen de varit,  quelques digressions
prs, qui ne sont pas toutes galement heureuses, est dans l'explication
des difficults que la thologie se charge de rsoudre; et ce moyen,
trs-satisfaisant sans doute pour ceux qui sont par tat livrs  ces
sortes d'tudes, l'est trs-peu pour les autres lecteurs. Aussi, dans le
pays mme de l'auteur, o ces tudes sont toujours, par de bonnes
raisons, les premires et les plus importantes de toutes, le Paradis est
ce qu'on lit le moins, quoique Dante n'y ait pas rpandu moins de posie
de style que dans les deux autres parties, et que peut-tre mme, parce
qu'il avait des choses plus difficiles  exprimer, il ait mis dans son
expression potique une lvation plus continue, plus d'invention et de
nouveaut. Que n'a-t-il pris, pour le bonheur des lus, la mme licence
que pour les tourments des damns! Que n'a-t-il gradu l'un comme il a
fait les autres! Il avait pour modle les occupations diverses des
hros dans l'lyse antique, comme il avait eu les supplices varis du
Tartare; et sans doute on lui aurait aussi volontiers pardonn cette
seconde innovation que la premire.

Dans les trois parties de son pome, il eut pour fonds inpuisable son
imagination vaste, fconde, leve, sensible, habituellement porte  la
mlancolie, susceptible pourtant des impressions les plus agrables et
les plus douces, comme des plus douloureuses et des plus terribles. Mais
il donna pour aliment  cette facult cratrice, dans l'Enfer, les
tristes et menaantes superstitions des lgendes; dans le Purgatoire,
les visions quelquefois brillantes de l'Apocalypse et des Prophtes;
dans le Paradis, les graves autorits des thologiens et des Pres. Il
en rsulte dans le premier, des impressions lugubres, mais souvent
profondes; dans le second, des motions agrables et consolantes; dans
le troisime, de l'admiration pour la science, pour le gnie
d'expression, pour la difficult vaincue; mais, ce qui est toujours
fcheux dans un pome, tout cela ml d'un peu d'ennui.

J'ai beaucoup parl des beauts de ce pome, et fort peu de ses dfauts.
Ce n'est pas que je ne reconnaisse ceux que ses plus grands admirateurs
en Italie mme, ont avous[364]. Le plus grand, dans l'ensemble, est de
manquer d'action, et par consquent d'intrt. Que Dante achve ou non
son voyage, que sa vision aille jusqu' la fin ou soit interrompue,
c'est ce qui nous importe assez peu. O manque une action principale, il
n'y a de point d'appui que les pisodes, et un pome tout en pisodes
ne peut ni soutenir toujours l'attention, ni ne la pas fatiguer
quelquefois. Le dfaut le plus choquant dans les dtails est peut-tre
ce mlange continuel, cet _accozzamento_, comme disent les Italiens, de
l'antique avec le moderne, et de l'Histoire sainte, avec la Fable.
L'obscurit habituelle en est un autre qui n'est pas moins importun.
Cette obscurit est aussi souvent dans les choses que dans les mots;
elle est dans le tour singulier, quelquefois dur et contraint des
phrases, dans la hardiesse des figures, nous dirions en vieux langage,
dans leur _tranget_. Un bon commentaire fait disparatre en partie les
dsagrments de ce dfaut; mais lors mme qu'avec ce secours et celui
d'une longue tude, on est parvenu  se rendre familires la langue de
l'auteur, ses illusions, ses hardiesses et la frquente bizarrerie de
ses tours, on l'entend, mais toujours avec quelque peine; et quand on a
vaincu les difficults, on n'est pas encore dispens de la fatigue.

[Note 364: C'est ce qu'a fait rcemment  Naples un critique
judicieux, M. _Giuseppe di Cesare_, membre de l'Acadmie italienne, de
l'Acadmie florentine et d'autres Acadmies toscanes, et associ
correspondant de la socit royale d'encouragement, tablie  Naples.
Dans un examen de la _Divina Commedia_, divis en trois discours, qu'il
a publi en 1807, petit in-4., il apprcie avec got le mrite du plan,
de la conduite et du style de ce pome; mais il avoue aussi les dfauts,
et de la conduite et du style. Il convient que le mlange du sacr avec
le profane, que certains dtails bas et ignobles, que plusieurs
imitations serviles et hors de propos de Virgile, que l'affectation de
s'enfoncer dans un chaos thologique et symbolique vers la fin du
_Purgatoire_, et d'y rester envelopp dans presque tout le _Paradis_,
sont des vices de conduite qu'on ne peut excuser. Il en reconnat de
cinq espces dans le style: penses fausses, expressions triviales et
proverbes vulgaires, froids jeux de mots, images basses et quelquefois
indcentes, abus frquents de la langue latine; il ne dissimule rien, il
prouve l'existence de chacun de ces dfauts par des exemples. Mais il
n'en soutient pas moins, ni avec moins de raison, que malgr les vices
du premier genre, il y a dans la conduite et dans le plan de la _Divina
Commedia_, plus de jugement et de rgularit qu'on ne le croit
communment, et qu'on devra toujours regarder ce pome comme l'un des
plus ingnieux et des plus sublimes qu'ait produit l'esprit humain; que
malgr les dfauts du second genre, le style du Dante sera toujours un
vrai modle d'locution potique, et qu'on doit mme le prfrer encore
 celui de tous les autres grands potes qui sont venus aprs lui.

Je saisirai cette occasion de remercier M. _di Cesare_, au nom de la
littrature franaise et en mon propre nom. Les lettres franaises
doivent lui savoir gr de la modration et des gards avec lesquels il
relve les jugements inconsidrs que Voltaire a ports sur le Dante.
De tout ce qui prcde, dit-il, on peut conclure que Voltaire n'a rien
ajout  sa rputation quand il a parl de la _Divina Commedia_ comme
d'un pome extravagant et monstrueux, parce qu'il en a parl peut-tre
sans l'entendre. Mais je n'oserai accuser ce franais illustre (_quel
sommo francese_) d'autre chose que d'un jugement prcipit; persuad
comme je le suis, que, sans une trs-longue tude, et une patience
infinie, on ne peut absolument sentir le prix et goter les beauts du
pre de la posie italienne, et que si cela n'est pas tout--fait
impossible  un ultramontain, comme l'a montr M. de Mrian, et
dernirement  Paris M. Ginguen, _nelle sue belle lezioni su Dante_,
cela est certainement d'une difficult incalculable, puisqu'on ne peut
pas dire que ce soit chose facile mme pour les Italiens. _Esame della
Divina Commedia_, etc., cap. IV, p. 19 et 20. Ces leons dont l'auteur
parle avec tant d'indulgence sont celles que j'avais faites quelques
annes auparavant  l'Athne, que plusieurs Italiens instruits
voulaient bien venir entendre, et que je publie aujourd'hui.]

Mais il ne faut pas oublier que Dante crait sa langue; il choisissait
entre les diffrents dialectes ns  la fois en Italie, et dont aucun
n'tait encore dcidment la langue italienne; il tirait du latin, du
grec, du franais, du provenal, des mots nouveaux; il empruntait
surtout de la langue de Virgile, ces tours nobles, serrs et potiques
qui manquaient entirement  un idiome born jusqu'alors  rendre les
choses vulgaires de la vie, ou tout au plus, des penses et des
sentiments de galanterie et d'amour. Il faut se rappeler encore qu'en
donnant  son pome le nom de _Commedia_ par des motifs que j'ai
prcdemment expliqus, il se rserva la privilge d'crire dans ce
style moyen et mme souvent familier qui est en effet celui de la
comdie, et que ce fut pour ainsi dire  son insu, ou du moins sans
projet comme sans effort, qu'il s'leva si souvent jusqu'au sublime.

Dans un sicle si recul, aprs une si longue barbarie et de si faibles
commencements, on est surpris de voir la posie et la langue prendre une
dmarche si ferme et un vol si lev. Dans ses vers on voit agir et se
mouvoir chaque personne, chaque objet qu'il a voulu peindre. L'nergie
de ses expressions frappe et ravit; leur pathtique touche; quelquefois
leur fracheur enchante; leur originalit donne  chaque instant le
plaisir de la surprise. Ses comparaisons frquentes et ordinairement
trs-courtes, quelquefois pourtant de longue haleine et arrondies, comme
celles d'Homre, tantt nobles et releves, tantt communes et prises
mme des objets les plus bas, toujours pittoresques et potiquement
exprimes, prsentent un nombre infini d'images vives et naturelles, et
les peignent avec tant de vrit qu'on croit les avoir sous les yeux.
Enfin si l'on excepte la puret continue du style, que l'poque et les
circonstances o il crivait ne lui permettait pas d'avoir, il possda
au plus haut degr toutes les qualits du pote, et partout o il est
pur, ce qui est beaucoup plus frquent qu'on ne pense, il est rest le
premier et fort au-dessus de tous les autres.

Cette supriorit qu'il conserve est une sorte de phnomne digne de
quelques rflexions[365]. Par un effort bien remarquable de la nature,
tous les arts renaissaient alors presque  la fois dans la Toscane
libre. _Giotto_, ami du Dante, y faisait fleurir la peinture. Il avait
t prcd de _Giunta_, de Pise; de _Guido_, de Sienne; de _Cimabu_,
de Florence. Il les effaa tous; et l'on crut que personne ne pourrait
l'effacer. _Masaccio_ vint, et fit faire  l'art un pas immense par la
perspective des corps solides, et par la perspective arienne que
_Giotto_ avait ignores; mais bientt il fut surpass lui-mme dans
toutes les parties de la peinture, par Andr _Mantegna_, et plus encore
par Michel-Ange et par les autres grands peintres qui s'levrent
presque en mme temps dans l'Italie entire. Si l'on regarde auprs des
tableaux d'un Raphal, d'un Lonard de Vinci, d'un Titien, d'un Corrge,
d'un Carrache et de tant d'autres, les tableaux de ce _Giotto_ qui eut
de son vivant tant de renomme, on n'y trouve plus aucune des qualits
qui constituent le grand peintre, et l'on est forc de reconnatre
l'enfance de l'art dans ce qui en parut alors la perfection.

[Note 365: Voy. dans les _Elogj di Dante Alighieri, Angelo
Poliziano_, etc., publis par _Angelo Fabroni_, Parme, 1800, la lettre
de _Tamaso Puccini_,  la fin de l'loge du Dante.]

La sculpture faisait ses premiers essais sous le ciseau de Nicolas et de
Jean de Pise, et l'on regardait comme des prodiges les chaires et les
autres ornements dont ils dcoraient les glises de Pise, leur patrie,
de Sienne, de _Pistoia_; ils ne faisaient pourtant qu'ouvrir la route 
un _Donatello_,  un _Ghiberti_,  un _Cellini_; et ceux-ci ne parurent
plus rien auprs du grand Michel-Ange. Dans l'architecture, _Arnolpho di
Lapo_ avait lev  Florence le grand palais de la rpublique; son
style, qu'on appelait sublime, ne fut plus que du vieux style quand on
vit l'_Orcagna_ lever,  ct de ce palais, sa loge des _Lanzi_.
L'_Orcagna_ devint petit auprs de _Brunelleschi_. Et que devint  son
tour le style tourment de cet architecte clbre devant le caractre
imposant et _grandiose_ de ce Michel-Ange Buonarotti, qu'on retrouve au
premier rang dans tous les arts, et devant la puret exquise des
_Peruzzi_ et des _Palladio_?

Dans la posie, au contraire, Dante s'lve tout--coup comme un gant
parmi des pygmes; non seulement il efface tout ce qui l'avait prcd,
mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succdent ne peut lui
ter. Ptrarque lui-mme, le tendre, l'lgant, le divin Ptrarque, ne
le surpasse point dans le genre gracieux, et n'a rien qui en approche
dans le grand ni dans le terrible. Sans doute le caractre principal du
Dante n'est pas cette mlodie pure qu'on admire avec tant de raison dans
Ptrarque; sans doute la duret, l'pret de son style choque souvent
les oreilles sensibles  l'harmonie, et blesse cet organe superbe que
Ptrarque flatte toujours; mais, dans ses tableaux nergiques, o il
prend son style de matre, il ne conserve de cette pret que ce qui est
imitatif, et dans les peintures plus douces elle fait place  tout ce
que la grce et la fracheur du coloris ont de plus suave et de plus
dlicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est aussi le peintre touchant de
Franoise de Rimini. Mais, de plus, combien dans toutes les parties de
son pome n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de
reprsentations naves des objets les plus familiers, et surtout des
objets champtres, o la douceur, l'harmonie, le charme potique sont
au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne les lit pas dans la
langue originale! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et
prcieux avantage, c'est qu'il est toujours simple et vrai; jamais un
trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment ou un
tableau de nature. Il est naf comme la nature elle-mme, et comme les
anciens, ses fidles imitateurs.

Deux sicles entiers aprs lui, l'Arioste et ensuite le Tasse, dans des
sujets moins abstraits et plus attachants, dgags de cette obscurit
qui nat ou des allusions ignores, ou des mots que Dante crait et que
la nation ne conserva point, ou des tours anciens qui n'ont pu rester
dans la langue, composrent deux pomes trs-suprieurs  celui du
Dante, par l'intrt qu'ils inspirent et le plaisir continu qu'ils
procurent: mais on ne peut pas dire pour cela qu'ils soient au-dessus de
lui, puisque partout o il est beau, ses beauts sont rivales des leurs,
et le plus souvent mme les surpassent. On sent moins d'attrait  le
relire, mais quand il s'agit de le juger, ou n'ose plus le mettre
au-dessous de personne.

Pendant un ou deux sicles, sa gloire parut s'obscurcir dans sa patrie;
on cessa de le tant admirer, de l'tudier, mme de le lire. Aussi la
langue s'affaiblit, la posie perdit sa force et sa grandeur. On est
revenu au _gran Padre Alighier_, comme l'appelle celui des potes
modernes qui a le plus profit  son cole[366]; et la langue italienne
a repris sa vigueur, sans rien perdre de sa grce et de son clat; et
les _Alfieri_, les _Parini_, pour ne parler que de ceux qui ne sont
plus, ont fait vibrer avec une force nouvelle les cordes long-temps
amollies et dtendues de la lyre toscane. _Alfieri_ surtout eut bien
raison de l'appeler son pre: un seul trait fera connatre jusqu'o
allait son admiration pour lui; et je terminerai ce que j'avais  dire
sur Dante par ce jugement d'un grand pote, si digne de l'apprcier.

[Note 366: Alfiri.]

_Alfieri_ avait entrepris d'extraire de la _Divina Commedia_ tous les
vers remarquables par l'harmonie, par l'expression, ou par la pense.
Cet extrait, tout entier de sa main, a 200 pages in-4. de sa petite
criture, et n'est pas fini. Il en est rest au 19e. chant du Paradis;
j'ai lu ce cahier prcieux, et j'ai remarqu au haut de la premire page
ces propres mots, crits en 1790: _Se avessi il coraggio di rifare
questa fatica, tutto ricopierei, senza lasciarne un' iota, convinto per
esperienza che pi s'impara negli errori di questo, che nelle bellezze
degli altri._ Si j'avais le courage de recommencer ce travail, je
recopierais tout, sans en laisser une syllabe, convaincu par exprience
qu'on apprend plus dans les fautes de celui-ci que dans les beauts des
autres.

Mais il est temps de quitter le Dante. Nous nous sommes arrts plus
long-temps avec lui que nous ne le ferons avec aucun autre pote
italien. On le lit peu; on lira peut-tre plus volontiers cette analyse:
peut-tre fera-t-elle trouver de l'attrait et de la facilit  tudier
l'original mme; et alors on aura beaucoup gagn. Sparons-nous donc de
lui, mais ne l'oublions pas; et avant de nous occuper d'un autre grand
pote qui tient aprs lui, ou si l'on veut, avec lui le premier rang,
revenons sur toute la partie de ce sicle o nous n'avons jusqu'ici vu
que le Dante, et o d'autres objets mritent de fixer notre attention.




CHAPITRE XI.

_Coup-d'oeil gnral sur la situation politique et littraire de l'Italie
au commencement du quatorzime sicle. Renaissance des arts, en mme
temps que des lettres, universits, tudes thologiques; philosophie,
astrologie, mdecine, alchimie; droit civil et droit canon; histoire;
posie; potes italiens avant Ptrarque._


Cette ardeur pour l'indpendance et pour la libert, qui avait arm les
villes d'Italie, et en avait fait presque autant de rpubliques, avait
eu pour la plupart un effet tout contraire  leurs dsirs. Presque
toutes rivales entre elles, il avait fallu que chacune remit  l'un de
ses citoyens les plus puissants le soin de son gouvernement et de sa
dfense. Une fois matres du pouvoir, ils ne voulaient plus s'en
dessaisir; pour les y forcer, il fallait choisir quelqu'autre chef
capable de les combattre et de les vaincre; et il en rsultait souvent
qu'au lieu d'un matre, la mme ville en avait deux, ne sachant auquel
obir, et divise en deux factions contraires. Dans la Lombardie et dans
la Romagne, tel tait, au quatorzime sicle, l'tat de la plupart des
villes. Celles de Toscane, et surtout Florence, taient plus que jamais
dchires par les trop fameuses querelles des Blancs et des Noirs. Il
n'y avait, en un mot, presque aucun point dans toute l'Italie qui ne ft
boulevers par les factions et par la guerre.

Et cependant, au milieu de ces chocs violents qui avaient eu presque
partout de si tristes rsultats politiques, on avait vu natre pour les
arts d'imagination et pour d'autres arts plus utiles auxquels il manque
un nom, mais qu'on peut appeler les arts d'utilit publique, une poque
glorieuse, et qui n'est pas assez remarque. Pour rehausser dans la
suite l'clat de quelques noms et l'influence de quelques princes sur
les arts, on leur en a trop attribu la renaissance. C'est jusqu'au
treizime sicle qu'il faut remonter pour les voir renatre en Italie.
C'est alors que ces petites rpubliques[367], rivalisant entre elles de
richesses et de dpenses comme de pouvoir, levrent  l'envi de vastes
et magnifiques difices publics. Partout l'htel ou le palais de la
commune, habitation de son premier magistrat, joignit  la solidit tous
les embellissemens qu'on pouvait lui donner alors. Les villes
s'entourrent de nouveaux murs, dcorrent leurs portes, en
construisirent de marbre, levrent des tours et des fortifications
redoutables. Milan, Vicence, Padoue, Modne, Reggio, tant de fois
dtruites par la guerre, renaissaient de leurs dcombres. De longs
canaux taient creuss pour les communications du commerce; on y
construisait des ponts, on en jetait de plus hardis sur les rivires et
sur les fleuves. Gnes semblait crer des prodiges: les parties internes
de son port, son mle, ses immenses aqueducs, toutes ces fabriques
importantes datent de cette mme poque. Le grand recueil de
_Muratori_[368] contient, dans des chroniques obscures, des dtails sans
nombre de ces travaux somptueux, que l'exact et patient _Tiraboschi_ a
runis comme en un seul faisceau dans son histoire, pour la gloire de ce
sicle et pour celle de l'Italie[369].

[Note 367: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. III,
ch. 6.]

[Note 368: _Script. rer. Ital._, t. VIII.]

[Note 369: _Ub. supr._]

Consultons les historiens des beaux-arts[370], ils nous diront leurs
premiers pas chez ce peuple ingnieux, et leurs rapides progrs. Ils
nous feront connatre Nicolas de Pise, Jean, son fils, que nous avons
dj nomms, et d'autres sculpteurs habiles dont plusieurs ouvrages
existent encore  Pise,  Florence,  Bologne,  Milan et ailleurs. Dans
la peinture, Florence vante encore son _Cimabu_, son _Giotto_. Bologne
prtend avoir eu des peintres plus anciens qu'eux[371]. Venise rclame
la priorit sur Florence et sur Bologne[372]. Pise eut son _Guido_, son
_Diotisalvi_, son _Giunta_; Lucques son _Buonagiunta_; mais aucun d'eux
n'a pu prvaloir sur _Cimabu_, et sur _Giotto_ son disciple. Ceux-ci
sont rests dans la mmoire des hommes, les premiers restaurateurs de la
peinture en Italie: leurs prdcesseurs et leurs contemporains sont
oublis, peut-tre par la mme raison qui priva de l'immortalit tant de
hros antrieurs aux Atrides:

       Un pote divin ne les a point chants[373].

[Note 370: Vasari, _Vite de' Pittori_, etc. Baldinucci, _Natizie de
professori del Disegno_, etc.]

[Note 371: Voy. _Carlo Cesare Malvasia, Felsina Pittrice_.]

[Note 372: Voy. _Carlo Ridolfi, le Maraviglie dell' arte_.]

[Note 373:

       _Carent quia vate sacro_      (HOR.)]

Au lieu que _Giotto_ et _Cimabu_ ont t clbrs par le Dante, par
Boccace et par d'autres potes toscans.

L'architecture prenait  Florence un caractre qu'elle tenait des moeurs
du temps, et qui les atteste encore aujourd'hui. La petite ville
d'Assise voyait le gnral[374] d'un ordre mendiant lever un temple
magnifique  S. Franois, son humble et pauvre fondateur. La peinture en
mosaque qui ternise les trop fragiles productions de l'autre
peinture, tait drobe aux Grecs, et rpandait en Italie des monuments
durables dans les palais, dans les temples. On dirait que les papes et
les rois de Naples et de Sicile ne voulaient pas tre vaincus en
magnificence par des rpubliques: plusieurs des monuments rigs alors
dans leurs capitales et dans les autres villes de leurs tats, semblent
des fruits de cette noble mulation. La posie et les lettres suivaient,
ou mme devanaient l'essor des arts: nous avons vu quels avaient t
leurs progrs, surtout dans les dernires annes de ce sicle, et que
lorsqu'il finit, le plus grand pote du quatorzime et mme des sicles
suivants, le Dante tait dj parvenu  la moiti de sa carrire. Mais
ds le commencement de ce nouveau sicle, l'Italie, aprs tant de
dsastres, reut encore un nouveau coup.

[Note 374: Il se nommait frre Elie. Tiraboschi (_ubi supr_) avoue
que ce gnral des capucins oubliait trop tt l'humilit et la pauvret
du saint fondateur de l'ordre. En effet, S. Franois tait mort il n'y
avait qu'un demi-sicle (en 1226.) Mais il y aurait d'autres rflexions
 faire sur cet difice somptueux bti par des moines  besace, dans le
mme sicle o on les avait appels  la pauvret vanglique.]

Philippe-le-Bel, dj trop veng de Boniface VIII, poursuivait encore sa
vengeance. Il voulait que la mmoire de ce pape ft condamne; il avait
d'autres passions  satisfaire; il voulait surtout abolir l'ordre des
Templiers, dont le procs inique et l'horrible supplice souillent ce
rgne et ce sicle. Il lui fallait, dans un nouveau pape, un instrument
qu'il n'avait pas trouv assez docile dans le sage et prudent Benot XI.
Ce pontife lui donnait mme quelques sujets de crainte, lorsqu'il mourut
empoisonn, dit Jean Villani, par des cardinaux ses ennemis[375]. Soit
que ce crime ft l'effet de leur propre haine, ou qu'ils ne fussent que
les instruments de celle du roi[376], Philippe eut tout  souhait,
lorsqu'aprs plus de dix mois de conclave, o son parti et le parti
contraire luttrent  force gale, il russit  faire lire pape
Bertrand de Gotte, archevque de Bordeaux, qui prit le nom de Clment V,
et qu'on appela le pape gascon. Ce pape, qui avait fait auparavant ses
conditions avec Philippe[377], resta en France, et aprs avoir tran
pendant quelques annes l'glise errante  sa suite dans la Gascogne et
dans le Poitou, _dvorant_, dit un ancien historien[378], _ tort et 
travers tout ce qui se trouva sur sa route, ville, cit, abbaye,
prieur_, il alla fixer son sjour  Avignon[379], accompagn de ses
cardinaux et, selon de graves auteurs, de la comtesse de Prigord, sa
matresse[380]. L'exemple fatal pour l'Italie, qu'il avait donn de
rsider hors de son sein, fut suivi par Jean XXII; il le fut encore par
cinq autres papes; et cette absence, que tous les auteurs italiens
blment autant qu'ils la dplorent, et qui a conserv long-temps parmi
eux le nom de _captivit de Babilone_, dura prs de soixante-six ans.

[Note 375: Ce fut, selon cet historien (liv. VIII, ch. 80), dans des
figues, qu'un jeune homme, vtu en fille, vint lui offrir de la part des
religieuses d'un monastre de Prouse, ville o le fait se passa.]

[Note 376: M. Simonde Sismondi, dans son _Hist. des Rpub. ital. du
moyen ge_, t. IV, p. 234, cite un historien contemporain qui accuse
positivement Philippe-le-Bel de cet empoisonnement. Cet historien est
_Ferreto_ de Vicence, dont l'histoire est insre dans la grande
collection de Muratori, _Script. rer. Ital._, t. IX. Il raconte que le
roi sduisit  force d'or, par le moyen du cardinal Napolon des Ursins
et d'un cardinal franais, deux cuyers du pape, qui empoisonnrent des
figues-fleurs, et les lui prsentrent.]

[Note 377: Villani, _ub. supr._ raconte avec le plus grand dtail et
la plus grande navet, l'entrevue de Bertrand de Gotte et du roi, dans
une fort prs de Bordeaux, les conditions faites entr'eux, et la
manire dont Bertrand fut lu pape. Voyez aussi Mosheim, _Hist.
Eccles._, XIVe sicle, part. 2, ch. 2.; _Abrg de l'Hist. Eccles._,
seconde partie, p. 97, etc.]

[Note 378: Godefroy de Paris, manusc. de la Biblioth. impr., n.
6812.]

[Note 379: _Mm. pour la Vie de Ptrarque_, t. I, p. 22. Ce fut au
mois de mars 1309.]

[Note 380: Elle se nommait Brunissende de Foix, et tait femme
d'Archambaud, comte de Prigord: c'tait une des plus belles femmes de
son sicle. Jean Villani, lib. IX, ch. 58, en parlant de ce pape, dit
dans son style simple et naf: _Questi fu huomo molto cupido di moneta e
simoniaco.... E fu lussurioso, che palese si dicea che tenea per amica
la contessa di Palagorgo, bellissima donna, figliota del conte di Fos. E
lasri i suoi nipoti, e suo lignaggio con grandissimo et innumerabile
tesoro_, etc.]

L'autorit du sige pontifical en souffrit. Les Gibelins, toujours
opposs aux papes, profitrent de leur absence pour les dcrditer et
pour s'agrandir. Rome respecta moins leurs dcrets, les traita mme
avec mpris; l'Europe entire craignit et rvra moins les papes
d'Avignon que les papes de Rome. Que pouvaient-ils dans cet loignement?
traiter d'hrsies les rvoltes, faire jouer avec plus d'activit,
tendre outre mesure le ressort de l'Inquisition: ils le firent; mais les
confiscations et les bchers ne leur rendirent ni l'autorit ni la
vnration des peuples; remplacer par mille inventions fiscales de la
chancellerie apostolique les revenus que les factions et les sditions
leur enlevaient en Italie? ils le firent encore: ils devinrent plus
riches, mais aussi plus odieux.

C'est entre le pape Jean XXII et l'empereur Louis de Bavire,
qu'clatrent des diffrents non moins scandaleux que ceux de Boniface
VIII et du roi Philippe-le-Bel. Le pape commena par dposer Louis comme
hrtique et contumace; Louis n'en marcha pas moins vers Rome, o il se
fit couronner solennellement trois mois aprs avec plus de solennit, il
y fit dposer publiquement _le prtre Jacques de Cahors, vque de Rome,
qui se nommait le pape Jean_, le livra au bras sculier pour tre brl
comme hrtique, et lui donna pour successeur un cordelier napolitain:
mais il ne put soutenir son anti-pape; et Jean XXII, avant de mourir,
eut la consolation de le voir remis entre ses mains, et de lui faire
faire une abjuration en bonne forme.

On voudrait en vain dissimuler tous ces scandales. L'histoire les
dnonce: elle veut qu'ils soient indiqus, si l'on s'abstient de les
dcrire. Ceux qui nous en feraient un crime devaient au moins nous
apprendre comment on pourrait parler de la littrature italienne sans
parler de l'Italie, ou de l'Italie sans parler des papes, ou des papes
autrement que l'Histoire.

Parmi les princes qui profitaient de ces divisions pour s'agrandir, on
remarque surtout Robert, roi de Naples et comte de Provence. Charles II,
fils de Charles d'Anjou, fondateur de cette dynastie[381], n'avait pas
eu un rgne beaucoup plus paisible que celui de son pre: il avait
cependant commenc  protger les sciences et les lettres. Robert, son
fils, les protgea bien davantage; mais principalement occup du soin de
s'agrandir, il en saisit avidement l'occasion. Il tendit pendant
quelque temps sa domination sur la Romagne d'un ct, de l'autre sur la
Toscane, et mme sur plusieurs petits tats du Pimont et de la
Lombardie. Son ambition, s'il l'avait pu, tait de devenir matre de
l'Italie entire; c'tait d'ailleurs un excellent roi, un prince
trs-clair. Boccace et d'autres auteurs le placent, pour la science, 
ct de Salomon[382]. Quoique fils de roi, et n pour le trne, il avait
ds son enfance, aim passionnment l'tude[383]. Dans sa jeunesse, au
milieu des agitations politiques, des guerres souvent malheureuses,
quelquefois mme captif, quelquefois aussi entour des dlices d'une
cour et de toutes les sductions de son ge, il ne laissa jamais passer
un jour sans tudier. Devenu roi, dans la paix et dans la guerre, au
milieu des projets les plus ambitieux et les plus vastes, on le voyait
toujours entour de livres, il lisait mme  la promenade, et tirait de
ses lectures des sujets instructifs et quelquefois sublimes de
conversation. Il tait orateur loquent, philosophe habile, savant
mdecin, et profondment vers dans les matires thologiques les plus
abstraites. Il avait nglig la posie, et s'en repentit dans sa
vieillesse, trop tard pour pouvoir la cultiver lui-mme. On lui attribue
cependant un Trait _des vertus morales_ en vers italiens; mais le
savant Tiraboschi a prouv que ce roi n'en tait pas l'auteur[384].

[Note 381: Voy. t. I, pag. 355 et 356.]

[Note 382: Boccace, _Genealogia Deorum_, l. XIV, c. 9; _Benvenuto da
Imola_, Comment. in Dant., _Antiq. Ital._, v. I, p. 1035.]

[Note 383: Ptrarque, _Rerum memorandarum_.]

[Note 384: Tom. V, l. I, c. I. Il avertit que le docte abb Mehus
lui-mme s'y est tromp dans la _Vie d'Ambr. Camald_, p. 273. Robert ne
perd rien  ce que ce pome, ou plutt ce recueil de sentences morales,
ne soit pas de lui. Il est en vers irrguliers, et partag d'abord en
quatre divisions, qui traitent 1. de l'amour; 2. des quatre vertus
cardinales, la prudence, la justice, la force et la temprance; 3. des
vices, c'est--dire, des sept pchs mortels. Chacune de ces divisions
est ensuite partage en petites subdivisions de trois vers au moins et
de dix au plus, ayant toutes un titre particulier, et traitant des
diffrentes espces ou des diverses nuances de chaque vertu et de chaque
vice. Les vers sont communment rims, tantt  rimes croises, tantt
de deux en deux, mais presque tous mdiocres et sans couleur.]

Robert ne se plaisait que dans la conversation des savants; il aimait 
les entendre lire leurs ouvrages, et leur donnait des applaudissements
et des rcompenses. Il invitait  venir  sa cour tous ceux qui avaient
quelque renomme, et ceux mme qu'il n'appelait pas s'y rendaient,
certains d'y recevoir l'accueil qui leur tait d. Enfin il avait
rassembl  grands frais une riche bibliothque dont il confia la garde
 Paul de Prouse, l'un des plus savants hommes de son temps.

Les _Scaligeri_ ou seigneurs de _la Scala_ taient, depuis la fin du
sicle prcdent, matres de Vrone. Deux frres, _Alboin_ et _Cane_,
que les Italiens appellent toujours _Can Grande_[385], y tenaient une
cour brillante. Elle tait le refuge de tous les hommes distingus que
les guerres civiles et les rvolutions chassaient de leur patrie. Nous
avons vu qu'elle le fut du Dante. Ils n'y trouvaient pas seulement un
asyle, mais toutes les attentions de l'hospitalit, les recherches du
got et les jouissances de la vie. Ils y taient magnifiquement logs et
meubls; ils avaient chacun  leurs ordres des domestiques particuliers,
et taient,  leur choix, ou abondamment servis chez eux, ou admis  la
table des princes. La bonne chre y tait assaisonne par les plaisirs
de la musique, et, selon l'usage du temps, par des bouffons et des
jongleurs. Les chambres taient dcores de peintures et de devises
analogues  la situation,  l'tat ou aux diffrents gots des htes.
On y reprsentait la victoire pour les guerriers, l'esprance pour les
exils, les bosquets des muses pour les potes, Mercure pour les
artistes, le Paradis pour les prdicateurs, ainsi du reste[386].

[Note 385: Beaucoup de ces guerriers, qui devinrent de trs grands
seigneurs, prenaient des noms singuliers, et qu'ils tiraient souvent de
quelque circonstance de leur vie qui nous est inconnue aujourd'hui. Sans
doute le premier de ces seigneurs de _la Scala_ s'tait distingu 
l'assaut de quelque forteresse, en y montant avec une chelle qu'il
avait porte lui-mme, d'o il fut appel en latin _Scaliger_. Mais on
ignore pourquoi l'un des plus grands personnages de cette famille prit
le nom de _Cane_, chien. Cet animal fidle et quelquefois courageux,
plaisait tant aux _Scaligeri_, que le fils ou le neveu de _Can Grande_
s'appela _Mastino_, mtin, comme s'tait dj nomm l'oncle de _Cane_
lui-mme, frre de son pre Albert; et que les deux fils de ce _Mastino_
se nommrent, l'un _Can Grande_ second, qui fut loin de valoir le
premier, et l'autre _Can Signore_, qui valut encore moins, puisqu'il tua
son frre. Il fit aussi tuer son autre frre, Paul Alboin, dans la
prison o il l'avait renferm. Ce _Can Signore_ ne laissa que deux
btards, qui lui succdrent. Le plus jeune tua l'an, fut chass de
Vrone, et mourut de misre, en 1388. Ainsi finit dans une espce de
rage, cette race de _Mastini_ et de _Cani_, parmi lesquels il n'y eut
gure que le premier _Can Grande_ qui eut une vritable grandeur.]

[Note 386: Tiraboschi, t. V, l. I, c. II.]

Les _Visconti_  Milan, les _Carrara_  Padoue, les Gonzague  Mantoue,
les princes d'Est  Ferrare, n'taient pas moins favorables aux lettres;
l'exemple des chefs tant presque partout imit par les plus simples
citoyens, l'enthousiasme devint si gnral, qu'il n'y a peut-tre aucun
autre sicle o les savants aient reu plus d'encouragements et
d'honneurs. C'tait eux que l'on chargeait des ambassades les plus
importantes. Dans toutes les villes o ils passaient, on allait
au-devant d'eux; on leur prodiguait tous les tmoignages d'admiration et
de respect; et,  leur mort, les seigneurs des villes o ils avaient
cess de vivre se faisaient honneur d'assister  leurs funrailles. Les
universits et les coles dj fondes prenaient plus de consistance et
d'activit. Le tumulte des armes, qui ne les empchait point de fleurir,
n'empchait pas non plus qu'il ne s'en levt de nouvelles. Ce mme
esprit de rivalit qui armait l'un contre l'autre les princes et les
peuples, les portait  chercher  l'envi tous les moyens de donner
chacun  leurs petits tats plus de rputation et plus de grandeur.
Quelquefois on voyait des professeurs occuper tranquillement leurs
chaires, tandis qu'on se battait sous les murs d'une ville, ou mme sur
les places et dans les rues. Quelquefois aussi les chaires taient
renverses, les professeurs chasss, les coliers mis en fuite; mais ils
revenaient bientt, soit sous le mme gouvernement, soit sous celui qui
en avait pris la place; et les tudes reprenaient leur cours.

L'Universit de Bologne prouvait des vicissitudes continuelles. Tantt
excommunie par Clment V, elle vit le plus grand nombre de ses lves
migrer dans celle de Padoue, sa rivale[387]; tantt, par une suite de
querelles leves entre les professeurs et les magistrats, ou entre les
coliers et les citoyens, des classes nombreuses dsertrent et allrent
s'tablir dans les villes voisines[388]. Mais tous ces torts furent
rpars. Jean XXII leva l'interdit de Clment, confirma et augmenta les
privilges de l'Universit; les magistrats et les citoyens donnrent aux
professeurs et aux disciples les satisfactions qu'ils dsiraient; et
cette cole, dj clbre, n'en eut que plus d'clat et de clbrit.
Bientt Milan, Pise, Pavie, Plaisance, Sienne, et surtout Florence,
rivalisrent avec Padoue, Bologne, et cette Universit de Naples fonde
par Frdric II, qui avait pris sous Robert de nouveaux accroissements.
Boniface VIII avait fond celle de Rome; ses successeurs en confirmrent
et en tendirent mme les privilges; mais leurs bulles ne pouvaient
rparer le mal que leur absence faisait  cette universit naissante;
elle ne put jamais que languir, tandis que leur rsidence  Avignon
laissait la malheureuse Rome presque dserte, et, pour comble de maux,
toujours en proie  des sditions et bouleverse par des troubles.

[Note 387: En 1306.]

[Note 388: En 1316 et 1321. Voy. Tiraboschi, t. V, l. I, c. 3.]

Il faut toujours se rappeler que, dans ces universits et dans ces
coles, on n'enseignait encore, comme dans le sicle prcdent, que ce
qu'on appelait les sept arts. La littrature proprement dite y tait
presque entirement ignore. On commenait  peine  retrouver quelques
uns des anciens auteurs qui devaient tre la base des tudes
littraires. Les bibliothques des coles et des monastres, celles
mmes que plusieurs princes s'empressaient de former, ne contenaient,
pour la plupart, que quelques oeuvres des Pres[389], quelques livres de
thologie, de droit, de mdecine, d'astrologie et de philosophie
scolastique; encore taient-ils en petit nombre. C'est dans la suite du
sicle qui commenait alors, que l'on vit natre en Italie, et 
l'exemple de l'Italie, dans toute l'Europe, une avidit louable pour la
dcouverte des anciens manuscrits. C'est alors qu'on chercha dans les
coins les plus abandonns et les plus poudreux des maisons particulires
et des couvents, les ouvrages de ces auteurs, dont il n'tait
jusqu'alors rest, pour ainsi dire, que le nom, et de ceux qui avaient
laiss beaucoup d'ouvrages dont on ne connaissait que la moindre partie.
Ce fut principalement  Ptrarque, comme nous le verrons dans sa vie,
que l'on dut cette rvolution, et c'est un des plus solides fondements
de sa gloire.

[Note 389: Tiraboschi, t. V, l. I, c. 4.]

On peut juger, par un seul exemple, de tout ce qu'il avait  faire et
combien les savants eux-mmes taient alors peu avancs. Un professeur
de l'Universit de Bologne, qui lui crivait au sujet des auteurs
anciens, et surtout des potes, voulait que l'on comptt parmi ces
derniers, Platon et Cicron, ignorait le nom de Noevius et mme celui de
Plaute, et croyait qu'Eunius et Stace taient contemporains[390]. A
l'imperfection des connaissances et  la raret des livres, ajoutons
l'ignorance des copistes. En transcrivant les meilleurs livres, ils les
dfiguraient souvent de manire que les auteurs eux-mmes les auraient 
peine reconnus. C'est sur ces notions qu'il faut rduire ce qu'on trouve
dans les histoires littraires sur les riches bibliothques donnes 
telle Universit, fondes dans telles villes, formes par tel prince,
et ouvertes par ses ordres aux savants et au public. Si on les compare
avec nos grandes bibliothques, ce sont de chtifs cabinets de livres:
c'est une vritable disette oppose  un effrayant excs.

[Note 390: Voy. Ptrarque, _Lett. famil._, l. IV, p. 9. Tirab.
_loc. cit._]

La science qui y trouvait le plus de secours et qui tait le plus
abondamment pourvue de livres, tait la thologie scolastique; aussi la
cultivait-on avec plus d'ardeur que jamais. Ce n'tait plus le sicle
des Thomas d'Aquin et des Bonaventure; mais leur exemple tait rcent,
et entretenait parmi leurs admirateurs et leurs disciples, l'esprance
de les galer et mme de les surpasser en gloire. De l, parmi les
thologiens, cet empressement, cette ferveur gnrale  interprter les
mmes livres qu'avaient interprts leurs prdcesseurs,  expliquer les
explications mmes;  commenter les commentaires;  paissir les
tnbres en y voulant porter la lumire, et  rendre obscur en
l'expliquant, ce qui d'abord tait clair. Ce sont ici non seulement les
ides, mais les propres expressions du sage Tiraboschi[391]; il y joint
le voeu trs-raisonnable que dans l'oubli profond et dans la poudre des
bibliothques, o ces infatigables commentateurs sont ensevelis,
personne ne s'avise jamais de troubler leur repos. Il ne confond
pourtant pas avec eux une douzaine de docteurs dont il parat que la
renomme fut trs-clatante dans ce sicle. Nous y distinguerons
seulement un religieux augustin nomm Denis, du bourg St.-Spulcre,
parce qu'il fut l'ami et le directeur de Ptrarque; nous en dirons ce
peu de mots, et nous renverrons tout le reste au mme asyle, dont
Tiraboschi dsire l'inviolabilit pour la tourbe des thologiens de ce
sicle. Il ne doit point y avoir de rangs dans la poussire et dans
l'oubli. Tous les auteurs de livres qu'on ne peut lire, et o il n'y a
rien  apprendre, doivent y dormir galement.

[Note 391: Tom. V, l. II, c. I.]

C'est  peu prs dans la mme catgorie qu'il faut ranger les auteurs de
quelques Vies de saints et de quelques chroniques prtendues sacres, 
moins qu'on ne veuille prendre parti dans la discussion leve entre
ceux qui prfrent les douze livres de la Vie des Saints crits par
l'vque Pierre _Natali_,  la lgende dore de Jacques de _Voragine_,
et ceux qui sont de l'opinion contraire; ou, dans d'autres questions de
cette espce, dont les hommes d'ailleurs respectables[392] ne laissent
pas de s'tre occups srieusement. De grandes disputes, qui s'levrent
alors dans l'un des ordres mendiants, sur les habits courts et les
habits longs, sur les grands et les petits frocs[393], sur la pauvret
religieuse, et sur la vision batifique, produisirent de hautes
clameurs et d'innombrables volumes; elles reposent aujourd'hui dans le
mme silence. Il couvre aussi les querelles trs-animes qui eurent pour
objet la philosophie d'Aristote. Grce aux commentaires d'_Averros_, et
aux commentateurs de ses commentaires, cette philosophie tait devenue
en quelque sorte une seconde thologie, aussi obscure et aussi vaine que
la premire. L'astrologie judiciaire y joignait ses savantes visions; ce
n'tait pas seulement un abus, ou, si l'on veut, une erreur de
l'astronomie; c'tait une science  part, qui avait des chaires
spciales et des professeurs particuliers dans l'Universit de Bologne
et dans celle de Padoue[394], les deux premires universits d'Italie,
qui donnaient le ton  toutes les autres. Deux de ces professeurs firent
dans leur temps un tel bruit, qu'on ne peut se dispenser de leur
accorder une mention particulire; on ne peut la refuser surtout  la
mort tragique de l'un d'eux.

[Note 392: Apostolo Zeno, _Dissert. Vossian._, t. II, p. 32.]

[Note 393: Ces querelles taient fondamentalement ridicules, comme
toutes celles de mme espce; mais il s'y mla quelque chose d'horrible.
Le pape Jean XXII ne pouvant accorder les deux partis, traita
d'hrtique celui qui soutenait les petits frocs, les petits habits, et
la pauvret vanglique, et le livra comme tel  l'Inquisition. Quatre
de ces malheureux entts furent brls vifs  Marseille, en 1318. (Voy.
entre autres auteurs, Baluze, _Vitoe Pontif. Avenion._, t. I, p. 116; t.
II, p. 341, et _Miscellan._, t. I.) Les capucins rigoristes n'en furent
que plus attachs  leur petit froc et  leur sac; ils crirent  la
perscution de l'glise, traitrent le pape d'Ante-Christ, se firent
brler par centaines, et crurent tre des martyrs. Mosheim, _Hist.
Eccles._, sicle XIV, part. II, ch. 2, cite une pice authentique,
intitule _Martyrologium spiritualium et fraticellorum_, qui contient
les noms de 113 personnes brles pour cette mme cause. Je suis
persuad, ajoute-t-il, que, d'aprs ces monuments et d'autres publis et
non publis, on pourrait faire une liste de deux mille martyrs de cette
espce. Voyez son _Hist. Eccles._ traduite en franais par Eidous,
Mastricht, 1776, in-8., t. III, p. 350 et 351.]

[Note 394: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 2.]

Le premier est Pierre d'Abano[395], n au village de ce nom, prs de
Padoue, en 1250. On l'appelle aussi Pierre de Padoue. Il passa, dans sa
jeunesse,  Constantinople exprs pour apprendre le grec, dans une cole
de philosophie et de mdecine alors trs-frquente. Il fit de si grands
progrs qu'il y obtint lui-mme une chaire de professeur. Rappel 
Padoue par les lettres les plus pressantes, il y revint, et voyagea
ensuite en France. Il tait  Paris vers la fin du treizime sicle, et
y composa un livre sur la science physionomique[396]. On croit mme
qu'il y tait encore en 1313, et qu'il y publia son _Conciliateur_,
ouvrage qui fit beaucoup de bruit, dans lequel il entreprit de concilier
les opinions discordantes des mdecins et des philosophes, sur
plusieurs questions de mdecine et de philosophie.

[Note 395: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 396: Il est en manuscrit  la Bibliothque impriale, sous ce
titre: _Liber compilationis physionomicoe,  Petro di Padua in civitate
Parisiensi editus_, etc., et sous le n. 2598, in-fol.]

Ce fut aussi  Paris qu'il fut accus, pour la premire fois, de
sortilges et de magie. Ayant fait, dit-on, des cures admirables comme
mdecin, et d'autres choses surprenantes, l'inquisiteur dominicain que
Paris avait alors le bonheur de possder, le manda, l'examina, dcida
qu'il y avait dans son fait de la magie et de l'hrsie, commena d'en
parler publiquement sur ce ton, et se prparait  le faire arrter pour
le livrer aux flammes. Mais Pierre, qui tait en grand crdit  la Cour
et dans l'Universit, obtint que sa cause ft juge devant l'Universit
assemble, en prsence du roi[397]. Il triompha pleinement de ses
ennemis; et mme, selon quelques historiens, il prouva par quarante-cinq
arguments en bonne forme, que c'taient les dominicains eux-mmes qui
taient des hrtiques. Cette victoire lui sauva la vie; mais elle
n'empcha pas ceux qu'il avait convaincus d'hrsie, d'tre, comme
auparavant, inquisiteurs pour la foi. Cit dans la suite  Rome par le
mme tribunal, il se justifia de mme, et fut dfinitivement dclar
innocent par le pape.

[Note 397: Philippe-le-Bel.]

Mais s'il n'tait pas magicien, il tait du moins plus entt que
personne des rveries astrologiques. Il voulut persuader aux habitants
de Padoue de rebtir leur ville sous une certaine conjonction de
plantes qui parut de son temps, et qu'il jugeait la plus heureuse du
monde; ils trouvrent l'exprience un peu trop chre, et laissrent
Padoue telle qu'elle tait. Il l'embellit pourtant d'un monument de sa
science favorite; il fit peindre sur les murs du palais un grand nombre
de figures reprsentant les plantes, les toiles et les diverses
actions qui dpendaient de leur influence.

Lors mme qu'il oprait comme mdecin, il n'oubliait pas qu'il tait
astrologue, et il rapportait au cours des astres les priodes de la
fivre. A cela prs, ce fut un des plus savants mdecins de son sicle.
On croit qu'il fut le premier  professer publiquement la mdecine dans
l'Universit de Padoue. Il y acquit une grande rputation et une grande
fortune; mais il attira aussi l'envie, qui renouvela plusieurs fois
contre lui les accusations d'hrsie et de sortilge. Comme magicien, il
avait, prtendait-on, sept esprits familiers renferms dans un vase de
cristal, et toujours prts  excuter ses ordres; comme hrtique, une
des erreurs dont on l'accusait tait de ne pas croire au diable; et il
lui fallut se justifier de ces deux accusations  la fois. Le dernier
procs de cette espce qu'il eut  soutenir ne fut point achev. Il
mourut en 1315, avant le jugement, et ta ainsi aux charitables
inquisiteurs l'esprance de le purifier de ses erreurs dans les bchers
du Saint-Office.

Ils s'obstinrent  l'y vouloir jeter aprs sa mort. Quoique  ses
derniers moments il et dclar aux mdecins et  ses amis, qu'il
reconnaissait pour faux et trompeur l'art de l'astrologie auquel il
s'tait livr; quoique dans son testament, et mme dans une profession
de foi expresse il et dclar tre bon catholique, et croire tout ce
que l'glise enseigne, et qu'en consquence il et t enterr
solennellement dans l'glise de St.-Antoine, les inquisiteurs suivirent
imperturbablement la procdure commence contre lui, le jugrent
coupable d'hrsie, le condamnrent au feu, et ordonnrent aux
magistrats de Padoue, sous peine d'excommunication, de dterrer son
cadavre et de le faire brler publiquement. Mais cette sentence resta
sans effet, ou n'en eut du moins qu'en apparence. Une certaine Mariette,
qui vivait avec lui, que les uns disent sa concubine, les autres
seulement sa domestique, ayant appris le soir mme cette sentence, fit
secrtement exhumer le corps pendant la nuit, et le fit enterrer dans
l'glise de St.-Pierre. Les inquisiteurs, furieux d'avoir perdu leur
proie, se mirent  procder contre ceux qui la leur avaient enleve, et
contre tous ceux qui auraient eu connaissance de ce dlit. Les
magistrats de Padoue ne purent les apaiser et mettre fin  tous ces
scandales qu'en faisant brler sur la place publique l'effigie du mort,
ou une statue qui le reprsentait, aprs y avoir lu  haute voix sa
sentence[398].

Le second astrologue fut moins heureux. Il se nommait _Francesco
Stabili_; mais comme de _Francesco_ vient le petit nom _Cecco_, et qu'il
tait d'Ascoli, dans la marche d'Ancne, c'est sous le nom de _Cecco
d'Ascoli_ qu'il est gnralement connu. Les auteurs qui ont crit sa
vie, ont commis des erreurs et des anachronismes que Tiraboschi a
patiemment rectifis[399]. Les faits essentiels sont, qu'tant encore
jeune, il professa l'astrologie dans l'universit de Bologne; qu'il y
publia dans la suite un livre sur cette prtendue science, et que ce
livre l'ayant fait accuser devant l'inquisition, il y fut condamn, par
une premire sentence,  des peines correctives; mais que trois ans
aprs, les mmes accusations s'tant renouveles  Florence, il y
succomba, et fut brl vif, en 1327, g de soixante-dix ans.

[Note 398: Voy. Mazzuchelli, _Scrittori ital._, t. I, part. I.]

[Note 399: _Storia della Letter. ital._, t. V, l. II, c. 2.]

La cause apparente, ou le prtexte d'une mort si cruelle fut que, dans
un livre sur la sphre[400], il avait crit que, par le moyen de
certains dmons, qui habitaient la premire sphre cleste, on pouvait
faire des choses merveilleuses et des enchantements. C'tait une folie
et une sottise, mais assurment ce n'tait pas un crime  punir par le
feu. Les causes relles et secrtes furent,  ce qu'il parat, la haine
et la jalousie d'un mdecin fameux, nomm _Dino del Garbo_, et les
violentes inimitis que le malheureux _Cecco_ excita contre lui, en
parlant mal, dans un autre de ses ouvrages, de deux potes que les
Florentins admiraient depuis leur mort aprs les avoir perscuts de
leur vivant, Dante et _Guido Cavalcanti. Guido_ tait mort depuis vingt
ans; Dante l'tait depuis six ans lors de la sentence de _Cecco_. Ils
avaient t lis autrefois, et mme pendant les premiers temps de l'exil
du Dante, ils avaient entretenu une correspondance d'amiti. On ignore
ce qui les avait brouills; mais dans un pome fort bizarre, et ce qui
est bien pis, fort plat et fort mauvais, intitul, sans qu'on sache trop
pourquoi, l'_Acerba_, _Cecco_ parla mal du Dante et se moqua de son
pome[401]. Il tourna aussi en ridicule[402] la fameuse _canzone_ de
_Guido Cavalcanti_ sur l'amour[403]. Que ces traits satiriques lui aient
fait des ennemis dans une ville o la rputation de ces deux potes
tait alors dans un grand crdit, il n'y a rien l de bien tonnant, et
cela pourrait arriver dans notre sicle tout aussi bien qu'au
quatorzime. Mais nous n'avons pas aujourd'hui un tribunal o l'on
puisse accuser d'hrsie et de magie l'crivain qu'on veut perdre, ni
des bchers o l'on puisse le faire expirer  petit feu, en couvrant sa
haine littraire des intrts du ciel: c'est la diffrence qu'il y a
entre les deux sicles, et peut-tre, selon quelques gens, cette
diffrence n'est-elle pas en faveur du ntre.

[Note 400: Dans un commentaire sur la sphre de _Giovanni de
Sacrobosco_.]

[Note 401: _Acerba_, l. Il, c. I; l. III, c. I, et l. IV, c. 13.
Nous reviendrons plus bas sur ces traits de mdisance peu redoutables
pour le Dante.]

[Note 402: _Ibid._, l. III, c. I.]

[Note 403: Quoi qu'il en soit de la part que les traits lancs
contre ces deux potes purent avoir  la condamnation de _Cecco_, ce
qu'il y a de certain, c'est que le pome de l'_Acerba_, dans lequel ces
critiques se trouvent, fut une des causes de son arrt de mort.
L'inquisiteur, frre _Accurse_, de l'ordre des Frres Mineurs, qui le
fit brler avec ses livres, le dit expressment dans sa sentence, cite
par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 164: _Librum quoque ejus in astrologi
latin scriptum, et quemdam alium vulgarem, Acerba nomine, reprobavit,
et igni mandari decrevit._ Et le _Quadrio_ (_Storia e ragione d'ogni
poesia_, t. VI, p. 39,) rapporte un autre passage de la mme sentence,
o le frre inquisisiteur, jouant sur le mot _acerbus_, qui signifie et
le dfaut de maturit, et quelque chose d'aigre et de dur, dit qu'il a
trouv ce titre d'_Acerba_ fort significatif, parce que le livre ne
contient aucune maturit ni douceur catholique, mais au contraire
beaucoup d'aigreurs hrtiques, _multas acerbitates hereticas_.]

_Cecco_ n'tait pas mdecin, comme quelques auteurs l'ont prtendu; mais
plusieurs mdecins donnaient alors dans les mmes folies que lui, et,
suivant l'exemple de Pierre d'Abano, ils jugeaient de la fivre par les
astres, et traitaient les maladies par la mthode des influences et des
conjonctions. La mdecine, quoique cultive avec beaucoup d'mulation
ds le sicle prcdent, tait pour ainsi dire encore naissante. Elle se
tranait toujours sur les pas des Arabes, et n'avait aucun de ces
principes fixes que l'exprience a dicts, mais dont les applications
sont encore si incertaines. On l'enseignait dans les universits, on la
pratiquait avec un grand appareil d'rudition et d'orgueil doctoral; on
crivait d'normes volumes de commentaires sur Hippocrate et sur Galien,
tels qu'on les connaissait par les Arabes; mais rien ne devait rester de
tout cela, que les noms trs-inutiles de quelques docteurs; et l'art
tait toujours dans son enfance.

L'alchimie tait encore pour les esprits une source d'garement dont on
tait alors fort avide. Changer de vils mtaux en or tait devenu
l'objet d'une passion presque gnrale. Thomas d'Aquin lui-mme[404]
avait cru  cette transmutation, quoiqu'on ne le range pas ordinairement
parmi les sectateurs de la science hermtique; tandis qu'on place au
premier rang le clbre Raymond Lulle, que des crivains, dignes de foi,
disculpent de cette erreur[405]. Quelques alchimistes furent pendus pour
avoir falsifi les monnaies, et d'autres brls vifs pour
sortilge[406]. La socit avait le droit de punir les premiers: les
autres taient des fous condamns par des barbares.

[Note 404: Tiraboschi, t. V, l. II, chap. II, 26.]

[Note 405: Tiraboschi, t. V, liv. II, chap. II, 26.]

[Note 406: _Grifolino_ d'Arezzo, et _Capoccio_ de Florence, dont
_Benvenuto da Imola_, parle fort au long dans son Comment. sur Dante.
Voy. Tirab., _loc. cit._]

Le droit civil et le droit canon soutenaient l'essor qu'ils avaient pris
dans le sicle prcdent. Le premier surtout avait  Bologne,  Padoue,
et dans plusieurs autres universits, un grand nombre de professeurs
clbres, et, parmi eux, un des potes les plus fameux de ce temps,
_Cino da Pistoia_. Son nom de famille tait _Sinibaldi_, ou plutt
_Sinibuldi_, et son prnom _Guittoncino_[407], diminutif de _Guittone_,
dont on fit, par abrviation _Cino_. C'est sous ce dernier nom et sous
celui de _Pistoia_, sa patrie, qu'il est parvenu  la postrit. Son
pre et sa famille, qui tait ancienne et distingue, prirent le plus
grand soin de sa premire ducation. Le got dominant de son sicle le
dcida pour l'tude des lois; mais la nature l'avait fait pote, et il
se livra ds sa jeunesse  ces deux tudes  la fois. Il prit ses
premiers degrs  Bologne, dans la facult de droit. Il put ds-lors
tre revtu d'un emploi de judicature, et il en exerait un en 1307 dans
sa patrie[408], quand la faction des Noirs rentra de force  _Pistoia_
d'o elle avait t chasse de mme. _Cino_ tait Gibelin et du parti
des Blancs: il ne put tenir  la position critique o cette rvolution
le plaait; il s'exila volontairement, et se retira d'abord vers la
Lombardie. Une de ses raisons pour prendre ce chemin, fut son amour pour
la belle _Selvaggia_, qu'il a tant clbre dans ses vers. Philippe
_Vergiolesi_, pre de _Selvaggia_, tait  _Pistoia_ le chef des Blancs.
Forc par les mmes circonstances  chercher un asyle, il s'tait retir
avec sa famille dans un chteau fort sur des montagnes voisines des
frontires de la Lombardie. _Cino_ l'alla trouver, et en fut
parfaitement accueilli; mais, pendant son sjour auprs du pre, il eut
la douleur d'y voir mourir la fille, sa jeune et chre _Selvaggia_.

[Note 407: C'est son vritable prnom, et non pas _Ambrogino_, comme
le _Quadrio_ et d'autres l'ont crit: son aeul paternel s'tait appel
de mme.]

[Note 408: Il y tait assesseur des causes civiles.]

Aprs cette perte, il erra quelque temps dans les villes de Lombardie,
d'o l'on croit qu'il passa en France; l'universit de Paris y attirait
alors un grand nombre d'trangers: il parat que _Cino_, aprs y avoir
fait quelque sjour, retourna en Italie, lorsque l'entre de l'empereur
Henri VII rendit aux Gibelins des esprances que sa mort imprvue[409]
leur ta bientt. Toutes ces vicissitudes ne l'avaient point dtourn de
ses travaux. Il en donna une preuve  Bologne, en 1314, en y publiant
son Commentaire sur les neuf premiers livres du code, ouvrage
volumineux, et rempli d'une rudition immense, qu'il composa cependant
en deux annes, et qui le plaa, ds qu'il parut, au premier rang des
jurisconsultes de son temps[410]. Ce fut avec un si beau titre qu'il se
prsenta pour demander le doctorat, et qu'il l'obtint, en 1314, plus de
dix ans aprs qu'il et t reu bachelier. Sa rputation le fit bientt
appeler dans plusieurs villes pour y enseigner le droit. Il professa
trois ans  Trvise, et environ sept ans  Prouse. Il eut pour disciple
dans cette dernire ville le clbre Bartole, qui suivit ses leons
pendant six ans, et qui avoua dans la suite qu'il devait aux crits et
aux leons de _Cino_ son savoir et mme son gnie.

[Note 409: A Bonconvento, prs de Sienne, en 1313.]

[Note 410: Ce commentaire a t imprim plusieurs fois; la premire
dition parut  Pavie, en 1483. La meilleure et la plus belle est celle
qui fut donne par _Cisnerus_, avec des notes et des additions
marginales,  Francfort-sur-le-Mein, en 1578.]

De Prouse, _Cino_ alla professer  Florence; il est bon de remarquer
que ce ne fut jamais qu'en droit civil: les canonistes et les lgistes
formaient comme deux sectes ennemies; et non seulement en sa qualit de
lgiste, mais comme ardent Gibelin, il avait un grand loignement pour
les dcrtales, les canons et pour tout ce qui composait la
jurisprudence papale. Il est faux qu'il ait t, dans les lois, matre
de Ptrarque, et plus encore, qu'il l'ait t en droit canon, de
Boccace: il ne le fut du premier des deux que dans l'art d'crire[411],
et seulement en lui offrant dans ses posies, comme nous le verrons
bientt, un modle que Plutarque se plut  imiter.

[Note 411: Voy. _Memorie della Vita di messer Cino da Pistoja,
raccolte ed illustrate dall' ab. Sebastiano Ciampi,_ etc. Pisa, 1808.]

_Cino_ professait encore  Florence[412], quand il fut nomm gonfalonier
 _Pistoia_, o, depuis quelques annes, les affaires de son parti
avaient repris le dessus; mais soit par attachement pour sa chaire, soit
par tout autre motif, il refusa cet honneur. Il tait cependant, en
1336, de retour dans sa patrie; il y fut attaqu d'une maladie grave, et
mourut cette mme anne, ou au plus tard au commencement de 1337[413],
laissant aprs lui deux renommes qui se sont conserves long-temps sans
que l'une nuisit  l'autre, et regard en mme temps comme l'un des
restaurateurs de la jurisprudence civile, et comme l'un des crateurs de
la posie toscane. Nous considrerons bientt en lui le pote: comme
jurisconsulte, s'il a t surpass depuis, il surpassa lui-mme tous les
glossateurs qui l'avaient prcd; et il parat que depuis le clbre
Irnrius, aucun lgiste n'avait apport autant de lumire que lui dans
des matires que la plupart semblaient au contraire s'tre tudis 
obscurcir[414].

[Note 412: En 1334.]

[Note 413: Tiraboschi, t. V, p. 242, avait pens que cette mort
n'tait arrive qu'en 1341; mais voyez les _Mmoires_ cits ci-dessus,
p. 104.]

[Note 414: _Memorie_, etc., p. 53 et suiv.]

Il fut enterr dans la cathdrale de _Pistoia_, au pied d'un autel
qu'avait fait construire un de ses oncles, vque de Foligno. Un artiste
habile fut aussitt charg de faire pour lui un cnotaphe magnifique en
marbre de Sienne, qui fut plac dans cette glise plusieurs annes
aprs, et qu'on y voit encore. _Cino_ y est reprsent tenant cole, ce
qui prouve combien ce noble tat de professeur tait alors honor. On
remarque, auprs des disciples attentifs  l'couter, une figure de
femme, appuye contre une des colonnes torses qui soutiennent le
monument. L'artiste aura peut-tre voulu reprsenter l'aimable
_Selvaggia_, dont le souvenir poursuivait le jurisconsulte-pote au
milieu de ses graves fonctions[415]. Les ossements de _Cino_, retrouvs
en 1614, furent placs alors sous le cnotaphe avec une inscription qui
nonce simplement le fait[416]. Ptrarque lui avait lev un monument
plus prcieux, dans un fort beau sonnet[417], qui suffirait pour prouver
que s'il avait t son disciple en posie, l'lve s'tait plac bien
au-dessus du matre.

[Note 415: Cette conjecture vraisemblable est due  M. l'abb
_Ciampi_, qui a le premier distingu cette figure de femme, et cherch 
en deviner l'intention. Voyez _Memorie_, etc., note 31, p. 153.]

[Note 416:

           _Ossa damini Cini
       Ad cenotaphium suum recollecta._
                         An. D. 1624.]

[Note 417:

       _Piangete, donne, e con voi pianga amore_, etc.]

Le fonds dj si riche de la jurisprudence canonique s'accrut  cette
poque, du recueil des Clmentines, c'est--dire, des Dcrtales de
Clment V, publies par Jean XXII. Ce dernier pape, dans le cours de son
long pontificat, eut le temps d'ajouter lui-mme  toutes les
collections prcdentes un grand nombre de dcrtales. Mais comme elles
ne furent point revtues de l'approbation d'un autre pape, ou de celle
de l'glise, ni envoyes aux coles avec les femmes proscrites, elles
restrent simplement annexes au corps des ecclsiastiques, sous le
titre singulier d'_Extravagantes_, que personne ne s'est avis de leur
ter.

On regarde comme le plus savant des canonistes de ce temps, et mme de
tous ceux qui avaient exist jusqu'alors, Jean d'Andr, ou _Giovanni
d'Andrea_, n  Bologne, non pas d'un prtre, comme l'ont voulu quelques
auteurs, mais d'un certain Andr qui se fit prtre lorsque son fils
avait huit ans[418]. Ce fils s'leva par son mrite et par son savoir,
et devint le professeur le plus clbre, et l'un des citoyens les plus
considrs de cette ville, o il tait n de parents pauvres. Il y
mourut en 1348, de cette peste fatale qui dsola l'Italie entire. Il
laissa plusieurs enfants, et entre autres deux filles, dont l'ane,
nomme _Novella_, tait si savante en droit canon, que quand son pre
tait occup ou malade, il l'envoyait professer  sa place; et si jolie,
que, pour ne pas tourner toutes ces jeunes ttes, au lieu de les
instruire, elle lisait et expliquait les lois, cache derrire un rideau
ou courtine. C'est ce que dit, dans son vieux langage, une femme
contemporaine, Christine de Pisan: _Et afin que la biaut d'icelle
n'empeschast la pense des oyants, elle avait une petite courtine
au-devant d'elle_[419]; prcaution peut-tre insuffisante si on la
voyait arriver et monter  sa chaire, si le rideau ne se tirait que
quand elle commenait  lire, et si elle avait une voix aussi douce que
sa figure tait jolie.

[Note 418: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 5.]

[Note 419: Dans un ouvrage manuscrit intitul la _Cit des Dames_,
cit par Wolf, _de Mulier. erudit_, pag. 406, Tiraboschi, _ub. supr._ ne
donne point d'autre indication. Nous avons  la Bibliothque impriale,
un grand nombre de manuscrits de Christine de Pisan. Le plus beau est
cott 7396, in-fol.; le passage se trouve folio 97, _verso_. Le livre de
Wolf, o il est cit, a pour titre: _Mulierum Groecarum quoe oratione_
_pros usoe sunt fragmenta et elegia_, etc. _Curante Joan. Christiano
Wolfio, Gottingoe_, 1739, in-4.: la citation est  l'article _Novella,
jurisperita_, dans le _Catalogus Foeminarum olim illustrium_, qui occupe
la dernire moiti du volume. Voici le passage entier, tel qu'il est
dans le manuscrit: Quant  sa belle et noble fille (de Jean Andr), que
il tant ama, qui ot nom Nouvelle, fist apprendre lettres et si avant es
drois que quant il estoit occupez d'aucune ensoine, parquoy ne povoit
vacquier  lire les leons  ses escoliers, il envoyoit Nouvelle, sa
fille, en son lieu lire aux escoles en chaiere, et afin que la beaut
d'elle n'empeschast la pense des oyans, elle avait une petite courtine
au devant d'elle, et par celle manire, supploit et allgeoit aucune
fois les occupacions de son pre, lequel l'ama tant, que pour mettre le
nom d'elle en mmoire, fist une noctable lecture d'un livre de droit,
que il nomma du nom de sa fille la _Nouvelle_.]

L'histoire, l'un des genres de littrature dans lequel les Italiens se
sont le plus distingus, commenait ds-lors  avoir des crivains qui
font autorit, tant pour la langue que pour les faits. _Dino Compagni_,
Florentin, qui fut deux fois l'un des prieurs de la rpublique, une fois
gonfalonier de justice, et qui eut une grande part aux vnements de sa
patrie, en crivit l'histoire dans sa Chronique qui ne s'tend que
depuis 1280 jusqu' 1312, quoiqu'il vct encore dix ou onze ans
aprs[420]. Jean Villani, beaucoup plus clbre que _Dino_, possda
comme lui les premiers emplois de la rpublique, et en crivit aussi
l'histoire; mais avec beaucoup plus d'tendue, de talent, et avec une
sorte de dignit, quoique dans un style naf et simple. Cette
histoire[421] embrasse depuis la fondation de Florence jusqu' l'an
1348, o l'auteur mourut de cette mme peste dont j'ai dj rappel les
ravages, et dont Boccace nous a laiss, au commencement de son
Dcameron, une description si loquente.

[Note 420: Cette chronique, imprime pour la premire fois par
Muratori, _Script. rer. Ital._, vol. IX, l'a t depuis sparment 
Florence, 1728, in-4.]

[Note 421: Imprime d'abord  Venise, en 1537, in-fol., sous le nom
de _Chronique_: elle l'a t plusieurs fois depuis. La meilleure dition
est celle des Juntes, Florence, 1587, in-4.]

Villani raconte lui-mme[422] que dans un plerinage qu'il fit  Rome,
en 1300, pour le jubil, la vue de ces grands et antiques monuments, et
la lecture qu'il fit ensuite des histoires et des belles actions des
Romains, crites par Salluste, Tite-Live, Valre-Maxime, Paul Orose et
autres historiens, auxquels il est  remarquer qu'il joint aussi Lucain
et Virgile, il conut le projet d'crire  leur exemple l'histoire de sa
patrie, et de se modeler sur eux pour la forme et pour le style. Son
ouvrage est divis en douze livres. Il y fait marcher de front avec
l'histoire de Florence, celle des autres tats d'Italie. S'il fait
autorit, ce n'est pas dans ce qu'il dit des anciens temps; il y adopte
sans examen toutes les erreurs et toutes les fables qui infectaient
alors l'histoire, et dont on doit supposer le got dans un crivain qui
rangeait Virgile et Lucain parmi les auteurs de celle de Rome. Mais
lorsqu'il traite des faits arrivs de son temps, ou dans les temps
voisins, et principalement de ceux qui regardent la Toscane, personne
n'est ni mieux instruit ni plus digne de foi, partout o l'esprit de
parti ne l'gare pas. Mais il tait trop fortement attach aux Guelfes
pour que les lois de la bonne critique permettent de le regarder comme
impartial quand il parle de son parti ou du parti contraire. Aprs sa
mort, Mathieu Villani, son frre, et Philippe, fils de Mathieu,
continurent son histoire que ce dernier conduisit jusqu' l'an
1364[423]. Elle est range, pour l'lgance, le naturel et la puret du
style, parmi les principaux livres classiques italiens.

[Note 422: Lib. VIII, c. 36.]

[Note 423: La continuation de Mathieu, qui contient neuf livres, fut
imprime par les Juntes, d'abord seule en 1562, ensuite avec le
complment de Philippe son fils, en 1567, in-4.]

La rpublique de Venise, rivale  beaucoup d'gards de celle de
Florence, qui, ayant fix depuis long-temps la forme de son
gouvernement, et garantie, tant par cette forme mme que par sa
position locale, de l'influence contradictoire de la cour de Rome et de
l'Empire, jouissait d'un tat beaucoup plus tranquille, eut aussi, vers
cette mme poque, le premier historien dont elle s'honore. Andr
Dandolo, lev en 1343  la dignit de Doge, quoiqu'il n'et que
trente-six ans, tait fort vers dans les lois, dans les belles-lettres
et surtout dans l'histoire; plein de vertu, de dignit, de gravit,
d'amour pour sa patrie, dou d'une loquence merveilleuse, d'une
prudence consomme et d'une grande affabilit, il avait toutes les
qualits ncessaires dans le chef d'une rpublique. Pendant sa suprme
magistrature, il soutint avec gloire le fardeau des affaires, et
conduisit avec autant d'habilet que de courage plusieurs ngociations
et plusieurs guerres. Celle qui s'alluma entre Venise et Gnes fut cause
de sa mort. Les Gnois, d'abord vaincus, reprirent de tels avantages,
que les Vnitiens se crurent  deux doigts de leur perte. Dandolo en
conut tant de chagrin qu'il tomba malade et mourut. L'histoire qu'il a
laisse et qui jouit de beaucoup d'estime est crite en latin[424]. Elle
comprend celle de Venise depuis les premires annes de l're chrtienne
jusqu' l'an 1342, qui prcda son lection; ce qui prouve que, depuis
le moment o il fut charg de la conduite des vnemens qui sont la
matire de l'histoire, il n'eut plus le loisir de l'crire.

[Note 424: Muratori est le premier qui l'ait publie, _Script. rer.
Ital._, vol. XI.]

Padoue eut aussi un historien de rputation dans _Albertino Mussato_,
qui remplit avec honneur plusieurs fonctions civiles et militaires, dans
des temps de troubles continuels, tels que la fin du treizime sicle et
le commencement du quatorzime; cela suppose une vie fort agite, et
souvent prive du repos d'esprit qu'exige la culture des lettres. Il ne
laissa point de les cultiver parmi les vicissitudes trs-varies de sa
fortune; il fut non-seulement historien, mais pote; et la couronne
potique lui fut mme dcerne publiquement  Padoue sa patrie. Il
mourut en 1330, g de soixante-dix ans. L'histoire latine qu'il a
laisse porte le titre d'_Augusta_, parce qu'elle contient en seize
livres la vie de l'empereur Henri VII. Dans huit autres livres, aussi en
prose, il raconte les vnemens qui suivirent la mort de cet empereur
jusqu'en 1317[425]. Trois livres en vers hroques ont ensuite pour
sujet le sige que _Can Grande de la Scala_ mit devant Padoue; et, dans
un dernier livre en prose, _Mussato_ dcrit les troubles domestiques
qui dchirrent cette malheureuse ville, et qui la firent passer sous
la domination du seigneur de Vrone. Cette srie historique, qui
contient en tout vingt-huit livres, est regarde comme l'ouvrage le
mieux crit en latin, depuis la dcadence des lettres jusqu'alors[426].
Ses posies, aussi toutes latines, consistent en lgies, ptres et
glogues crites d'un style abondant et facile, mais encore priv
d'lgance, quoique moins dur et moins grossier que celui des potes des
ges prcdents. Il composa de plus deux tragdies latines, les
premires qui aient t crites en Italie; l'une intitule _Eccerinis_,
dont le fameux Ezzelino est le hros, et l'autre _Achilleis_, qui a pour
sujet la mort d'Achille. L'auteur y fait tous ses efforts pour imiter le
style de Snque; mais quoiqu'il y russisse souvent, il n'y a point
d'injustice  dire qu'il ne fit que d'assez mauvaises copies d'un
mauvais modle[427].

[Note 425: Dans ces deux histoires, selon l'observation de
Tiraboschi (_Stor. della Letter. Ital._, t. V, pag. 347), quoique
l'auteur ne se borne pas  parler des actions des Padouans ses
compatriotes, il s'y tend cependant beaucoup plus que sur les autres
faits.]

[Note 426: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 427: Les oeuvres d'_Albertino Mussato_, d'abord imprimes 
Venise, en 1636, l'ont t plus compltement en Hollande, dans le
_Thesaurus Histor. Ital._, vol. VI, partie II. Ses posies et ses deux
tragdies sont dans cette dernire dition. Muratori n'a imprim que les
ouvrages historiques et la tragdie _d'Eccerinis, Script. rer. Ital._,
vol. X.]

Il serait trop long de faire mention de tous les auteurs qui, dans
toutes les parties de l'Italie, crivirent alors en latin des histoires,
soit particulires, soit gnrales. Quoique l'usage presque universel
ft encore d'crire dans cette langue, la langue vulgaire prenait
cependant chaque jour de nouveaux accroissements; et parvenus comme nous
le sommes  la littrature italienne, nous devons passer lgrement sur
tout le reste, pour nous occuper plus  loisir des auteurs qui en ont
fait l'clat et la gloire.

Ce n'est pas tout--fait dans ce rang qu'on doit placer l'auteur de
certains cantiques spirituels, o l'on reconnat pourtant de la verve et
une sorte de gnie parmi beaucoup de durets, de grossirets et
d'incorrections de toute espce. C'tait un moine de l'ordre de
St.-Franois, ou plutt un frre convers, et qui ne voulut jamais tre
autre chose; nomm _Iacopone_ ou _Iacopo da Todi_, parce qu'il tait n
dans cette ville. Il appartient au treizime sicle plus qu'au suivant,
puisqu'il mourut en 1306. C'est un oubli qu'il est encore temps de
rparer. _Iacopo_, par un esprit de saintet fort extraordinaire,
imagina de passer pour fou. On le prit au mot; les petits enfants
couraient aprs lui, en l'appelant par drision _Iacopone_: c'est ce nom
qui lui est rest. Ses suprieurs contriburent encore  sa
sanctification en le jetant en prison dans l'endroit le plus infect du
couvent, pour je ne sais quelle faute, que, de l'humeur dont il tait,
il fit peut-tre exprs. Il y composa un cantique, o il ne parle que de
joie et d'amour.

         _O giubilo del cuore
       Che fui cantar d'amore_, etc.[428]

Tandis que le pape Boniface VIII assigeait Palestrine, _Iacopone_, qui
s'y trouvait alors, fit contre lui quelques cantiques, entr'autres celui
qui commence par ces mots:

         _O papa Bonifazio
       Quanto hai giocato al mondo_[429]_!_

[Note 428: C'est le 76e cant.]

[Note 429: C'est le 58e.]

Boniface, qui se dispensait fort bien du pardon des injures, ayant pris
Palestrine, fit mettre notre pote en prison, aux fers, et au pain et 
l'eau. _Iacopone_, dans plusieurs cantiques, dcrit sa dure captivit.
Boniface ajouta l'insulte  la vengeance. Un jour qu'il passait devant
sa prison, il lui demanda quand il comptait en sortir? Quand vous y
entrerez, rpondit le moine; et peu de temps aprs, le pape, ayant t
fait prisonnier par les Franais et par les Colonne, ses ennemis, la
prdiction se vrifia toute entire. _Iacopone_ mourut trois ans aprs
sa dlivrance. Il fut lev au rang des saints pour ses bonnes oeuvres,
et au rang des auteurs qui font texte de langue, pour ses cantiques. Il
ne m'appartient de juger ni de l'une ni de l'autre de ces apothoses. Il
y a peu d'inconvnients  la premire; mais il pourrait y en avoir  la
seconde, si l'on s'avisait de prendre pour autorits les locutions
siciliennes, lombardes et populaires dont ses cantiques sont
remplis[430].

[Note 430: La premire dition de ces cantiques est celle de
Florence, 1490, in-4.; il y en a eu depuis un assez grand nombre
d'autres. Les deux meilleures sont celles de Rome, 1558, in-4., avec
des discours moraux sur chaque cantique, et la vie du bienheureux
_Iacopone_ (ces discours sont de _Giamb. Modio_), et de Venise, 1617,
in-4., avec les notes de _Fra Francisco Tresatti da Lugano_. C'est
cette dernire qui est cite par _la Crusca_.]

Il est vrai qu' travers ce mauvais style, qui dgnre quelquefois en
jargon, l'on y trouve de la verve, de la facilit, et une navet de
penses et d'expressions qui n'est jamais sans quelque charme.
_Iacopone_ a du rapport, pour les ides, avec notre abb Pellegrin,
quoiqu'il vaille mieux que lui. Dans l'un de ses cantiques, par
exemple[431], il fait dialoguer ensemble l'me et le corps: l'me
propose au corps les mortifications de la pnitence; le corps y rpugne
et les refuse tant qu'il peut. L'me lui prsente une discipline  gros
noeuds; elle s'en sert, et le fustige rudement en lui disant des injures:
le corps crie au secours contre cette me sans piti; cette me cruelle
qui l'a tu, battu, ensanglant, etc.[432]. Dans un autre cantique[433],
le bon _Iacopone_ s'emporte contre la parure des femmes: il les compare
au basilic. Le basilic, dit-il, tue l'homme par les yeux: sa vue
empoisonne fait mourir le corps; la vtre est bien pire; elle tue
l'me. Il les appelle servantes du diable[434],  qui elles envoient un
grand nombre d'mes. Quand il en vient  leur parure, il va des pieds 
la tte, depuis la chaussure qui fait paratre la naine une gante,
jusqu' la coiffure et aux faux cheveux. Dans un troisime
cantique[435], l'me et le corps sont de nouveau mis en scne: le lieu
et l'instant de cette scne sont terribles; c'est le jour du jugement
dernier: l'me revient chercher son corps pour se rendre devant le juge;
elle lui reproche de l'avoir entrane dans le crime dont il va
partager la peine: l'Ange fait rsonner l'effrayante trompette[436]. Ce
serait le sujet d'une ode  faire frmir; mais il faudrait qu'au lieu
d'tre faite par _Iacopone_, elle le ft par un _Chiabrera_ ou par un
_Guidi_.

[Note 431: Cant. 3.]

[Note 432:

       _Sozo, malvascio corpo
       Luxurioso, engordo_,
       . . . . . . . . . . . .
       Sostieni lo flagello
       Desto nodoso cordo.
       . . . . . . . . . . . .
       Succurrite vicini
       Che l'anima m'a morto,
       Alliso, ensanguenato,
       Disciplinato a torto.
       O impia, crudele_, etc.]

[Note 433: Cant. 8.]

[Note 434:

       _Serve del diavolo
       Sollecite i servite,
       Colle vostre schirmite
       Molt'aneme i mandate._]

[Note 435: Cant. 15.]

[Note 436:

       _L'agnolo sta a trombare
       Voce de gran paura._]

Un autre pote, dont la vie fut partage entre les deux sicles, mais
qui poussa sa longue carrire jusqu'au milieu du quatorzime, est
_Francesco da Barberino_. Il tait n en 1264, au chteau de Barberino
en Toscane, et fut,  Florence, un des disciples de _Brunetto Latini_.
Il suivit avec distinction la carrire des lois,  Bologne,  Padoue, 
Florence mme, et devint un jurisconsulte clbre. Mais ses graves
tudes ne l'empchrent point de cultiver la posie; son principal
ouvrage, intitul _les Documents d'Amour_ (_i Documenti d'Amore_), est
en vers de diffrentes mesures. Son style manque souvent de facilit,
d'lgance, et se sent un peu trop des tours et des expressions de la
langue provenale que l'auteur cultivait autant que sa propre langue.
Cependant les Acadmiciens de la Crusca l'ont aussi rang parmi les
auteurs classiques; mais ils n'offrent de lui pour exemple que ce qui
est d'un toscan pur, attention qu'ils ont eue de mme pour _Iacopone da
Todi_. Nous ne devons donc pas, nous autres Franais, croire que ce qui
est jargon dans ces deux vieux potes, fasse autorit. Au reste
l'ouvrage de _Francesco da Barberino_ n'est pas, comme le titre parat
l'annoncer, un livre d'amour, mais un trait de philosophie morale,
divis en douze parties, dans chacune desquelles l'auteur parle de
quelque vertu et des rcompenses qui y sont destines. Ce pome, rest
long-temps manuscrit, parut pour la premire fois  Rome, en 1640, avec
de fort belles gravures, prcd de la vie de l'auteur, crite par
Ubaldini, et suivi de tables alphabtiques trs-utiles, vu le grand
nombre de locutions et de mots trangers que ce pote a employs dans
ses vers. Il mourut  Florence,  quatre-vingt-quatre ans; et fut encore
une des victimes de cette peste terrible de 1348, qui frappa
indistinctement tous les ges.

Ce serait ici le lieu de faire connatre plus particulirement le pome
de l'_Acerba_, qui fit la rputation de _Cecco d'Ascoli_, et fut en
partie la cause de sa fin tragique; mais  parler franchement, quoique
tous les curieux l'aient dans leur bibliothque[437], il n'en vaut pas
trop la peine.

[Note 437: La plus ancienne dition connue de ce pome, est celle de
Venise, chez _Philippo di Piero_, 1476, in-4. avec un Commentaire de
_Nicolo Massetti_; rpte _ibid._ en 1478. Haym (Biblioth. ital.,
Milan, 1771, in-4.), cite une premire dition, _in Bessalibus_, 1458,
dont aucun autre bibliographe n'a parl. Il s'en fit quatre ou cinq
autres ditions avant la fin du quinzime sicle, et il en parut encore
plusieurs dans le sicle suivant; les premire sont devenues
trs-rares.]

C'est un Trait en cinq livres, diviss chacun en un assez grand nombre
de chapitres. Le premier livre traite du ciel, des lments, et des
phnomnes clestes; le second, des vertus et des vices; le troisime,
de l'amour, et ensuite de la nature des animaux et de celle des pierres
prcieuses; le quatrime, contient des questions ou problmes sur divers
points d'histoire naturelle; enfin le cinquime, qui n'a qu'un seul
chapitre, traite de la religion et de la foi. Le tout est crit en
sixains, d'un style sec, dur, dpourvu d'harmonie, d'lgance et de
grce; et de plus tout rempli de ces rveries astrologiques, qui taient
la passion favorite de l'auteur, et le conduisirent  sa perte.

Il parat y avoir un grand rapport entre ce chtif ouvrage et une partie
du _Trsor_ de _Brunetto Latini_. On y parle de mme du ciel, des
lments, de la terre, des oiseaux, des poissons, des quadrupdes, des
vertus et des vices. L'un semblerait n'tre qu'un extrait de l'autre mis
en vers et revtu seulement dans les dtails, des imaginations de
l'auteur. Je trouve dans le titre mme, tel qu'il tait, suivant
l'opinion du savant Quadrio, avant les altrations qu'on y a faites, une
raison de plus pour croire que _Cecco_ et en vue, dans son pome, le
grand trait de _Brunetto_. L'_Acerbo_, selon cet auteur[438], tait le
premier titre de l'ouvrage, et c'est l'ignorance des copistes, qui en
fait depuis L'_Acerba_ qu'on n'a jamais pu expliquer. Or, dans _acerbo_,
le _b_ tait employ, comme il arrivait souvent, pour un _v_. Le
vritable mot tait donc _acervo_, qui signifie potiquement, comme le
latin _acervus_, un tas, un amas, un monceau, et _Cecco_ lui donna ce
titre pour dsigner un rassemblement, un amas d'objets de toute espce.
Ce fut une raison semblable qui engagea _Brunetto Latini_  donner au
sien le nom de Trsor; les deux ouvrages se ressemblaient donc, non
seulement par la matire, mais par le titre. Aucun auteur, italien, je
crois, n'a fait ce rapprochement, ni form cette conjecture, sur
laquelle je me garderai bien d'insister, malgr le vraisemblance qu'elle
a pour moi.

[Note 438: _Storia e ragione d'ogni Poesia_, t. VI, p. 40.]

On est peut-tre curieux de savoir comment ce pote astrologue s'y tait
pris pour mettre jusqu' trois fois, dans cette espce de _farrago_ des
traits de satyre contre le Dante. Le premier est peu de chose. Dante
avait attribu  la Fortune une influence  laquelle la sagesse humaine
ne pouvait rsister[439]. Cela dplat  _Cecco_, qui, parlant aussi de
la Fortune, mais dans un style un peu diffrent, reproche au pote
florentin de s'tre tromp; et soutient qu'il n'y a point de fortune
qui ne puisse tre vaincue par la raison[440]. La seconde attaque est
plus forte: elle a pour sujet l'amour, dont _Cecco_ assigne la cause aux
influences du troisime ciel, ou de la plante de Vnus. Il accuse
_Guido Cavalcanti_ de lui avoir donn une autre origine dans sa fameuse
_canzone_ sur la nature de l'amour; il enveloppe le Dante dans cette
mme accusation; et il revient, dans un seul chapitre, quatre ou cinq
fois contre lui avec une sorte d'acharnement[441]. Enfin, le dernier
trait est  la fin de son quatrime livre. Il se flicite, et,  ce
qu'il parat, de trs-bonne foi, de n'avoir us dans son pome d'aucun
des ressorts que Dante avait employs dans le sien. Ici, dit-il d'un
air de triomphe, on ne chante pas comme les grenouilles dans un tang;
ici on ne chante pas comme ce pote qui n'imagine que des choses vaines;
mais ici brille et resplendit toute la nature qui rend,  qui sait
l'entendre, le coeur et l'esprit joyeux. Ici l'on ne rve pas  travers
la fort obscure[442]. Ici, je ne vois ni Paul ni Franoise, ni les
Mainfroy, ni le vieux ni le jeune _de la Scala_, ni les massacres et les
guerres de leurs allis les Franais. Je ne vois point ce comte qui,
dans sa fureur, tient sous lui l'archevque Roger, et fait de sa tte un
repas horrible. Je laisse l les fables et ne cherche que la vrit. Eh
non, malheureux _Cecco_! tu ne vois ni ne fais rien voir de tout cela.
C'est pourquoi, depuis plusieurs sicles, ton triste pome est  peine
connu de nom, tandis que celui du Dante est, et sera toujours, pour les
amis de la posie, un objet d'admiration et d'tude.

[Note 439: C'est dans ce beau morceau du septime chant de son
_Enfer_, o il fait dire par Virgile, que Dieu a donn aux splendeurs
mondaines cette conductrice gnrale qui y prside, qui les fait passer
de peuple en peuple et de race en race:

       _Oltre la difension de' senni umani._

Voy. ci-dessus, p. 57.]

[Note 440:

       _In ci peccasti Fiorentin poeta,
       Panendo che gli ben de la fortuna
       Necessitati sieno con lar meta.
       Non  fortuna che rason non vinca.
       Hor pensa, Dante, se prova nessuna
       Se pu pi fare che questa convinca._
                            (L. II, c. I.)]

[Note 441: L. III, c I.]

[Note 442:

       _Qu non se sogna per la selva oscura,
       Qu non vego n Paolo n Francesca._
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       _Non vego'l conte che per ira et asto_[B]
       _Ten forte l'arcivescovo Rugiero,
       Prendendo del suo Cieffo el fiero pasto._
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       _Lasso le ciancie e torno su nel vero,
       Le favole mi son sempre nemiche._
                               (L. IV, c. 13.)]

[Note B: Pour _astio_.]

_Fazio degli Uberti_, pote qui jouissait ds lors de plus de renomme
que _Cecco_, dont la rputation s'accrut beaucoup dans la suite, et
s'est mieux conserve depuis, au lieu de critiquer Dante, entreprit de
l'imiter, ou du moins de composer un grand pome qui pt tre plac 
ct du sien. Mais ce fut seulement vers la fin de sa vie. Pendant celle
du Dante, et long-temps aprs, il ne fut connu que par des sonnets et
des _canzoni_, o l'on remarque surtout une force et une vivacit de
style qui taient alors les qualits les moins communes. On n'en a
imprim qu'un petit nombre. Les sept sonnets que contient un Recueil
d'anciennes posies[443], ont pour sujet les sept pchs mortels. L'un
des pchs parle dans chacun de ces sonnets et se caractrise lui-mme.
Ils furent peut-tre faits pour ces reprsentations pieuses o
figuraient les anges et les dmons, les vertus et les vices
personnifis, et qui furent, en Italie comme en France, les premiers
essais de l'art dramatique.

[Note 443: _Poeti Antichi raccolti da monsig. Leone Allaci_, etc.,
Napoli, 1661, p. 296 et suiv.]

Dans l'une des deux _canzoni_ de ce pote, qui nous ont t conserves,
il se plaint potiquement des peines que l'amour lui fait prouver, en
se comparant avec tous les objets de la nature, embellis par le retour
du printemps[444]. L'herbe des prs, les fleurs, les collines riantes,
les parfums de la rose, enchantent la terre et les airs; partout l'amour
parat sourire; mais lui, le dsir le consume; il ne cessera de souffrir
que quand il reverra la beaut dont il est spar depuis long-temps. Les
chants, les amours, les nids, les tendres soins des oiseaux, le
ramnent aussi tristement sur lui-mme. Les animaux les plus sauvages,
les serpens et les dragons les plus terribles, s'unissent et jouissent
ensemble; tandis que, mille fois le jour, il passe de la vie  la mort,
selon les esprances ou les craintes de son coeur. Les claires eaux, les
fraches fontaines baignent toutes les campagnes, arrosent les arbres et
les fleurs; les poissons, dlivrs des chanes de l'hiver, parcourent
les fleuves et en repeuplent les eaux, tandis que d'autres se jouent et
s'unissent dans les vastes mers; lui, toujours seul et loin de ce qu'il
aime, est brl d'un feu que rien ne peut teindre. Les jeunes filles et
leurs jeunes amans ne s'occupent que de plaisirs et de ftes, de danses,
de chants et de rendez-vous d'amour; lui, sans cesse occup de celle qui
serait comme un soleil au milieu de cette jeunesse, et dans un tat qui
arrache des larmes  ceux qui sont tmoins de sa douleur.

[Note 444: _Raccolta di Antiche rime_, etc.,  la fin de _la Bella
mano_ de _Giosta de' Conti_, Paris, 1595:

       _Io guardo infra l'erbette per li prati_, etc.]

Dans l'autre _canzone_[445] il se plaint encore, mais s'est de l'extrme
indigence o il se trouve rduit. Toutes ses expressions sont celles du
dsespoir. Il invoque la mort, elle le refuse: sa destine est de
souffrir, il faut qu'il la remplisse. Lorsqu'il sortit du sein de sa
mre, la pauvret s'assit auprs de lui, et lui prdit qu'elle ne s'en
dtacherait jamais. Cette prdiction ne s'est que trop accomplie. Dans
l'excs de ses maux, il maudit la nature et la fortune, et quiconque a
le pouvoir de le faire ainsi souffrir; qui que ce soit que cela regarde,
il s'en met peu en peine; sa douleur et sa rage sont si grandes, qu'il
ne peut avoir rien de pis, quelque chose qui lui arrive[446], etc.

[Note 445: Elle est la seconde du livre IX, dans le recueil
intitul: _Sonetti e Canzoni di diversi antichi autori Toscani in dieci
libri raccolti_; Florence, _Philippo Giunti_, 1527.

       _Lasso! che quando imaginando vegno
       Il forte e crudel punto dov'io narqui_, etc.]

[Note 446:

       _Per bestemmio in prima la natura,
       E la fortuna, con chi n'ha potere
       Di farmi si dolere;
       E tocchi a chi si vuol, ch'io non ho cura;
       Che tanto  'l mia dolore e la mia rabbia,
       Che io non posso aver peggio, ch'io m'abbia._

Cette maldiction s'adressait fort haut, si l'on y prend bien garde; et
l'Inquisition a repris des hardiesses moins directes et moins claires.]

_Fazio_ ou _Bonifazio degli Uberti_ tait petit-fils du clbre
_Farinata_ que nous avons vu dans l'Enfer du Dante[447]. Sa famille fut
exile de Florence, et il parat qu'il naquit dans l'exil. Cette pice
est apparemment un ouvrage de sa jeunesse; plus tard, il parvint 
corriger sa mauvaise fortune. Selon Villani[448], ce fut un des hommes
les plus agrables et de la meilleure socit de son temps: On n'eut
qu'un reproche  lui faire, c'est que, par amour du gain, il
frquentait, dit cet historien, les cours des tyrans; qu'il flattait les
vices et les moeurs corrompues des hommes en pouvoir; et, qu'exil de sa
patrie, il chantait leurs louanges dans ses discours et dans ses
crits. Cette conduite russit presque toujours aux hommes de quelque
talent, quand ils ont la bassesse de prfrer une fortune ainsi acquise
 une honorable pauvret. Il parat cependant que si elle tira _Fazio
degli Uberti_ de la misre, elle ne la mena point  la fortune; car,
selon le mme Villani, il mourut et fut enterr  Vrone, aprs avoir,
dans sa vieillesse, pass modestement et tranquillement de longs
jours[449]. Je ne le considre ici que comme pote lyrique, je parlerai
ailleurs de son grand pome, qui appartient  la dernire moiti du
sicle.

[Note 447: Voy. ci-dessus, p. 65.]

[Note 448: _Vite d'uomini illustri Fiorentini_, p. 70 et suiv.]

[Note 449: _Ibid._]

Celui de tous les potes de la premire moiti qui passe pour avoir le
plus approch du lyrique italien par excellence, pour avoir le mieux
annonc par les grces de son style, les grces inimitables du style de
Ptrarque, et pour avoir donn avant lui aux vers italiens le plus
d'lgance et de douceur, est, comme je l'ai dit, _Cino da Pistoia_, qui
fut aussi l'un des jurisconsultes les plus clbres de son temps[450].

[Note 450: Voy. ci-dessus, p. 294 et suiv.]

Les posies de _Cino_ ont t imprimes  Rome en 1559[451], et
rimprimes avec une seconde partie, trente ans aprs[452]. Elles sont
d'ailleurs insres dans plusieurs recueils de posies anciennes,
publis, soit avant, soit aprs ces ditions[453]. Il est impossible de
croire que Dante, qui a beaucoup lou ce pote[454], et Ptrarque qui
l'a lou peut-tre encore davantage, qui l'avait choisi pour un de ses
modles, et qui a beaucoup emprunt de lui, et plusieurs critiques plus
rcents, qui lui ont aussi donn de grands loges, se soient tromps, et
que ce soit nous qui puissions en juger plus sainement aujourd'hui; mais
il l'est aussi d'adopter sans restriction ces louanges; il nous est
vraiment impossible de trouver, par exemple, le mrite d'un grand
naturel et d'une extrme clart[455] dans ce qui est aussi obscur et
aussi recherch que la plupart de ces posies, il l'est de ne pas
reconnatre que les raffinements platoniques, auxquels on donne ce nom,
sans qu'il soit possible de trouver dans Platon rien qui y ressemble, et
les subtilits thologiques dont il serait plus facile d'y montrer
l'influence, forment en quelque sorte tout le tissu du style dans les
sonnets et dans les _canzoni_ de _Cino_. Ce tissu est souvent si obscur
et si dli en mme temps, qu'on ne peut ni le pntrer ni le saisir.
Qui pourrait se flatter, par exemple, d'entendre le vrai sens de ce
sonnet que je ne choisis pas, mais qui se prsente le premier[456]? Ah!
que ce serait une douce socit si ma Dame, l'amour et la piti taient
ensemble dans une amiti parfaite, selon la vertu que l'honneur dsire!
si l'un avait l'empire sur l'autre, et chacun cependant la libert dans
sa nature, en sorte que le coeur n'et que par complaisance[457]
l'apparence de l'humilit! si enfin je voyais cette union, et que j'en
portasse la nouvelle  mon me afflige! Vous l'entendriez alors
chanter dans mon coeur, dlivre de la douleur qui s'est empare d'elle,
et qui, coutant une pense qui en parle, s'y jette en soupirant pour se
reposer. Cela est presque littralement traduit; mais je n'ose me
flatter que la traduction, toute inintelligible qu'elle est, le soit
autant que le texte.

[Note 451: Par _Niccol Pilli_.]

[Note 452: Par _Faustino Tasso_.]

[Note 453: Elles composent le cinquime livre du recueil des Juntes,
1527, et les sixime et septime de la rimpression de ce recueil;
Venise, 1740, in-8. On en trouve de plus quelques pices,  la suite de
_la Bella Mano_, et d'autres dans les _Poeti antichi_, publis par
l'_Allacci_; recueils que j'ai dj cits plusieurs fois.]

[Note 454: Dans son trait _de Vulgari eloquenti_, l. I, c. 17, l.
II, c. 2 et ailleurs.]

[Note 455: L'auteur des _Memorie della Vita di Messer Cino_, etc.,
trouve ses mtaphores aussi faciles et aussi naturelles qu'agrables; il
trouve que ses figures ne sont point trop recherches, et qu'il se
montre toujours facile, aimable et clair.... _Le metafore quanto
leggiadre e vezzose, tanto facili e naturali;.... senza troppo ricercate
figure del favellare, mostrandosi sempre facile, amabile et chiaro._]

[Note 456:

       _Deh, com' sarebbe dolce compagnia,
         Se questa Donna, Amore e pietate
         Fossero insieme in perfetta amistate,
         Secondo la vert c'honor disia_, etc.
                                    (Recueil de 1527, p. 47.)]

[Note 457: _Per cortesia_.]

D'autres sonnets tout entiers ne le sont pas davantage. Essayez, par
exemple, d'entendre celui o le pote s'adresse  cette voix qui
encourage son coeur, et qui crie, et qui porte des paroles dans un lieu
o ne peut plus rester son me[458]; ou celui dans lequel il voit sa
dame qui vient assiger sa vie, et qui est si irrite, qu'elle tue ou
renvoie tout ce qui la rend (cette vie) vivante[459]: si vous ne vous
trompez pas, comme il arrive quelquefois, sur ce que c'est vritablement
qu'entendre, vous verrez que vous n'y parviendrez pas. Lizez tous ces
sonnets: il n'y en a presque aucun o l'on ne trouve quelques vers  peu
prs du mme style: c'est _un coeur qui se place dans les yeux_ d'un
amant, quand il regarde sa dame[460], et qui, voulant fuir l'amour, est
assez insens _pour s'asseoir ainsi devant sa flche_, cette flche
arme de plaisir au lieu de fer[461]: c'est un amant qui meurt, et que
l'amour tue _en lui livrant assaut avec tant de soupirs, que son me
sort en fuyant_[462]; ou bien c'est un soupir qui sort du coeur _par le
chemin que lui a ouvert une pense, et qui se cache au dsir sous les
dehors de la piti_[463]; ou c'est encore un amant qui voit dans sa
pense _son me serre entre les mains de l'amour_[464], et l'amour _qui
la tient lie dans le coeur dj mort, o il la bat souvent_, et cette
me qui appelle aussi la mort, _tant elle souffre des coups qu'elle a
reus_; et des yeux que la beaut a rendus si fous, _qu'ils mnent le
coeur au combat o il est tu par l'amour_[465]; et une infinit d'autres
expressions pareilles.

[Note 458: _Tu che sei voce che lo cor conforte_, etc.
                            (_Ibid._ p. 48, _verso_.)]

[Note 459:

       _Ahi me, ch'io veggio, ch'una donna viene
        Al grande assedio della vita mia_, etc.
                            (Recueil de 1527, p. 56, _verso_.)]

[Note 460:

       _Lo core mio che negli occhi si mise_, etc.
                             (_Ibid._ p. 47, _verso_.)]

[Note 461: Le texte dit: ferre de plaisir; _ferrata di piacer_.]

[Note 462:

                 _Ch'amor m'ancide
       Che mi salisce con tanti sospiri
       Che l'anima ne va di fuor fuggendo._

Dans le sonnet: _Signore, io son colui_, etc. (_Ibid._ p. 48)]

[Note 463: _Hora sen'esce lo sospiro mio_, etc. (_Ibid._ p. 53.)]

[Note 464:

       _Ahime, ch'io veggio per entro un pensiero
       L'anima stretta nelle man d'amore_, etc.
                             (Recueil de 1527, p. 55.)]

[Note 465:

       _Madonna, la bilt vostra infollo
       Si gli occhi mici_, etc.    (_Ibid._ p. 54, _verso_.)]

Quelquefois on croit entendre, ou  peu prs; on voit un sentiment
personnifi qui agit et qui parle; on est mme touch par le mouvement
du style, par la vivacit des tours, et par l'harmonie des vers; mais le
fait est qu'on n'a rien lu de clair, d'intelligible et de naturel, que
l'esprit et le coeur n'ont, pour ainsi dire, vu et embrass qu'un
fantme. Je citerai pour exemple, ces deux sonnets qui se suivent, et
dont l'un est le complment ncessaire de l'autre. Ce sont  peu prs
les plus agrables et les moins alambiques de cette partie du Recueil.

Ier. _Sonnet_.--O piti[466]! va, prends une forme visible, et couvre
si bien de tes vtements ces messagers que j'envoie (ce sont ses vers),
qu'ils paraissent nourris et remplis de la force que Dieu t'a donne!
Mais avant de commencer ta journe, tche, s'il plat  l'amour,
d'appeler  toi mes esprits gars, et de leur faire approuver ce
message. Quand tu verras de belles femmes, tu les aborderas, car c'est 
elles que je t'adresse; et tu leur demanderas audience. Dis ensuite 
ceux que j'envoie: jetez-vous  leurs pieds, et dites-leur de la part de
qui vous venez, et pourquoi. O belles! coutez ces humbles interprtes!

[Note 466:

       _Moviti, pietate, e v incarnata_, etc.
                         (_Ibid._ p. 51, _verso_.)]

IIe. _Sonnet_.--Un homme, dont le nom indique la privation des
jouissances de l'amour[467], et riche seulement de tristesse et de
douleur, nous envoie vers vous, comme vous l'a dit la piti. Il se
serait prsent lui-mme devant vous, s'il avait encore son coeur; mais
il est avili par la crainte, et la douleur lui trouble l'esprit. Si vous
le voyiez de prs, il vous ferait trembler vous-mmes, tant la piti est
visible dans tous ses traits. Ah! ne lui refusez pas la merci qu'il
implore; c'est par vous qu'il espre sortir de peine, et c'est ce qui
attache encore  la vie son me dsole.

[Note 467:

       _Homo, lo cui nome per effetto
         Importa povert di go' d'amore_, etc.
                                  (Recueil de 1527.)]

La piti que le pote charge de porter ses vers, de les prsenter aux
belles, amies de sa matresse, et ces vers jets  leurs pieds, qui
parlent et intercdent pour lui, voila ce que l'on croit saisir dans ces
deux sonnets, qui ne manquent au reste ni de grce, ni d'harmonie; mais
au fond, qu'est-ce que tout cela veut dire? et qu'y a-t-il de vraiment
amoureux dans de pareils vers d'amour? C'est cependant presque toujours
ainsi que ce pote s'exprime quand il se plaint ou quand il cherche 
plaire; mais quand il se fche, il parle plus clairement, et son dpit
s'nonce avec plus de naturel que son amour. Je pourrais citer pour
preuve, un sonnet qui commence par ce vers:

       _Gia trapassato oggi  l'undecimo anno_[468].

[Note 468: _Rime di diversi antichi autori toscani_, rimpression de
Venise, 1740, p. 164.]

Il finit par des injures contre les femmes[469], qu'on ne pardonnerait
pas  un homme qui ne serait pas en colre, mais qu'elles pardonnent
facilement elles-mmes, quand cette colre est, comme il arrive souvent,
une preuve d'amour. _Cino_ fut mis, comme nous l'avons vu dans sa vie, 
une preuve plus cruelle; il perdit sa chre _Selvaggia_, et quelques
sonnets qu'il fit aprs sa mort, ont aussi plus de naturel et de vrit
que les autres. On a fait la mme observation sur Ptrarque, aprs la
mort de Laure. Mais personne n'a observ, du moins en Italie, que l'un
des sonnets de _Cino_, faits depuis son malheur[470], a t imit, ou
plutt tendu et paraphras par Ptrarque, dans une de ses _canzoni_ les
plus clbres, celle o il cite l'amour devant le tribunal de la
raison[471]. La scne, le dialogue, le fond des ides, la dcision sont
les mmes, comme on le verra quand nous en serons aux posies de
Ptrarque. On ne sera pas surpris, sans doute, qu'un pote, quelque
grand qu'il soit, ait emprunt quelque chose d'un autre pote; mais
peut-tre le sera-t-on que, dans de si nombreux et de si volumineux
commentaires sous lesquels on a comme cras les posies de Ptrarque,
personne n'ait fait la remarque d'une si vidente conformit[472].

[Note 469:

       _Cieco  qualunque de' mortali agnogna
       In donna ritrovar pietate e fede._]

[Note 470: Il commence par ce vers:

       _Mille dubbj in un d, mille querele._

Muratori le cite avec de grands loges, _Perfetta poesia_, P. II, p. 273
et suiv.]

[Note 471:

       _Quel antico mio dolce empio signore_, etc.]

[Note 472: M. _Giamb. Corniani_ est le premier auteur italien qui
l'ait faite. (Voy. _I secoli della Letteratura italiana_, etc., Brescia,
1805, t. I, p. 261.) Et ce qui rend cela plus tonnant, c'est que les
Mmoires pour la vie de Ptrarque sont fort connus depuis long-temps en
Italie, et que l'abb de Sade a fait le premier cette remarque, t. I, p.
46, note.]

Deux de ces sonnets paraissent avoir t faits lorsque _Cino_ fut revenu
de France. En passant l'Apennin, peut-tre pour aller  Bologne, il
visita le tombeau de _Selvaggia_. Jamais, dit-il, dans l'un de ces
sonnets adress au Dante, jamais ni plerin, ni aucun autre voyageur ne
suivit son chemin avec des yeux si tristes et si chargs de douleur que
moi, lorsque je passai l'Apennin[473]. J'ai pleur ce beau visage, ces
tresses blondes, ce regard doux et fin, que l'amour remet devant mes
yeux, etc. Il dit, dans l'autre sonnet: J'allai sur la haute et
heureuse montagne, o j'adorai, o je baisai la pierre sacre[474]; je
tombai sur cette pierre, hlas! o l'honntet mme repose. Elle enferma
la source de toutes les vertus, le jour o la dame de mon coeur, nagure
remplie de tant de charmes, franchit le cruel passage de la mort. L,
j'invoquai ainsi l'Amour: Dieu bienfaisant, fais que d'ici la mort
m'attire  elle, car c'est ici qu'est mon coeur: mais il ne m'entendit
pas; je partis en appelant _Selvaggia_, et je passai les monts avec les
accents de la douleur. Cette douleur ingnieuse, et cependant profonde,
intresse; et quand on pense que le pote, qui est all nourrir ses
regrets, et donner l'essor  son gnie sur ce tombeau, tait un grave
jurisconsulte, un savant professeur, qui allait peut-tre en ce moment
mettre le dernier sceau  sa renomme, par son commentaire sur le
Code[475], on se sent doublement intress par ce mlange de
sensibilit, de talent et de science.

[Note 473:

       _Signore, e' non pass mai peregrino,_ etc.
         (_Rime di diversi antichi, etc._, rimpr. 1740, p. 340.)]

[Note 474:

       _Io fu' in sull' alto, e'n sul beato monte,
       Ove adorai baciando il santo sasso,_ etc.
                                       (_Ibid._ p. 164.)]

[Note 475: Voyez ci-dessus, p. 296.]

Je trouve un autre sonnet de _Cino_, dont le tour est vif, le sentiment
vrai, et l'expression naturelle; il ne serait pas indigne de Ptrarque,
si l'auteur, qui s'tait impos la tche de le faire tout entier sur
deux seules rimes, n'y et pas employ quelques adverbes, et surtout
_malvagiamente_, que Ptrarque, je crois, n'y et pas mis. Voici le sens
du sonnet de _Cino_: Homme gar, qui marches tout pensif,
qu'as-tu[476]? quel est le sujet de ta douleur? que vas-tu mditant dans
ton me? pourquoi tant de soupirs et tant de plaintes? Il ne semble pas
que tu aies jamais senti aucun des biens que le coeur sent dans la vie.
Il parat au contraire  tes mouvements,  ton air, que tu meurs
douloureusement; si tu ne reprends courage, tu tomberas dans un
dsespoir si funeste, que tu perdras et ce monde-ci et l'autre. Invoque
la piti; c'est elle qui te sauvera. Voil ce que me dit la foule mue
qui m'environne. Ce dernier vers qui applique tout d'un coup au pote
ce qu'on croit, dans tout le cours du sonnet, que le pote, lui-mme,
adresse  un inconnu, ajoute aux autres mrites de cette petite pice,
celui de l'originalit. On peut distinguer encore dans ces posies, une
ode ou _canzone_ sur la mort de l'empereur Henri VII[477], qui ne manque
ni de naturel ni de noblesse, et deux _canzoni_ satiriques; l'une contre
les Blancs et les Noirs de Florence[478], qui n'est pas d'un sel bien
piquant, l'autre adresse au Dante[479], o il y en a davantage; elle
est dirige contre une ville o le pote s'ennuie, et cette ville est
Naples[480], quoique aucun des auteurs qui ont parl de _Cino_, ne dise
qu'il y ait voyag[481]. Ou c'est une particularit de sa vie qui leur a
chapp, ou cette satire que les anciens recueils lui attribuent, n'est
pas de lui.

[Note 476:

       _Homo smarrito, che pensaso vai_, etc.
                            (Recueil de l'_Allacci_, p. 279.)]

[Note 477:

       _L'alta virt che si ritrasse al cielo_, etc.
                    (Recueil de l'_Allacci_, p. 264 et suiv.)]

[Note 478:

       _Si m'ha conquiso la selvaggia gente_, etc.
                    (_Rime d diversi, etc._ 1740, p. 172.)]

[Note 479:

       _Deh quando rivedr 'l dolce paese
       Di Toscana gentile? etc._
                       (_Ibid._ pag. 171.)]

[Note 480: Il le dit positivement  la fin:

       _Vera satira mia, va per lo mondo
             E di Napoli conta, etc._]

[Note 481: M. Ciampi, dans ses _Mm. della Vita di M. Cino_, parle
bien d'un Voyage  Naples, mais il fonde l'ide de ce voyage sur cette
satire mme, et n'en dit rien autre chose.]

Ces mmes recueils contiennent encore des vers de quelques autres potes
du mme ge, qui eurent plus ou moins de rputation; un _Benuccio
Salimbeni_, un _Bindo Bonichi_, un _Antonio da Ferrara_, un _Franscesco
degli Albizzi_, un _Sennuccio del Bene_, intime ami de Ptrarque, avec
qui tous les autres eurent aussi des liaisons d'amiti. Ce qui reste
d'eux nous les fait voir tous occups du mme sujet, qui est l'amour, et
l'on pourrait en quelque sorte les croire tous amoureux du mme objet,
puisqu'aucun d'eux ne dit le nom de sa matresse, aucun ne la peint sous
des traits particuliers et sensibles; tous parlent de mme de leurs
peines, de leurs soupirs, de leur vie languissante, de la mort qu'ils
implorent, de la piti qu'on leur refuse, du feu qui les brle et du
froid qui les glace. Ils suivent obstinment les fausses routes que les
premiers potes leur avaient ouvertes dans le treizime sicle. Ils s'y
engagent plus avant: ils dfigurent de plus en plus l'expression d'un
sentiment dont ils parlent sans cesse et qu'ils ne peignent jamais: ils
s'cartent de plus en plus de la nature.

Un grand pote qui les surpassa tous, fut entran trop souvent par leur
exemple; mais lors mme qu'il n'couta comme eux que son esprit, il y
joignit ce qu'ils n'avaient pas, le gnie. Il eut ce qui ne leur
manquait pas moins, un sentiment profond dont son esprit; son
imagination et son coeur furent pntrs toute sa vie; partout o il fut
vrai, touchant, mlancolique, il le fut avec un charme que personne,
except Dante, n'avait donn avant lui aux affections douces et tristes.
C'est l ce qui fait aujourd'hui la gloire potique de Ptrarque, mais
il s'en faut bien que ce soit l tout ce que nous devons considrer en
lui. Le pote le plus aimable de son sicle, fut  la fois un personnage
politique, un philosophe suprieur aux vaines arguties de l'cole, un
orateur loquent, un rudit zl pour la gloire des anciens, mais
surtout curieux de tout ce qui pouvait servir  celle de son pays, de
son sicle, et  l'instruction des hommes de tous les pays et de tous
les temps.




CHAPITRE XII.

PTRARQUE.

_Notice sur sa Vie_[482].


[Note 482: Il existe un grand nombre de Vies de Ptrarque. La plus
complte est celle que l'abb de Sade, qui tait de la famille de Laure,
a donn sous le titre de _Mmoires pour la Vie de Ptrarque_, Amsterdam,
1764--1767, 3 vol. in-4. Tout ce qu'on a crit depuis en franais, sur
le mme sujet, en est tir. Mais quelque soin que l'abb de Sade et mis
 ses recherches, il lui est chapp des inexactitudes et des erreurs,
qui se sont multiplies par les copies qu'on en a faites. Il n'y a donc
point encore en franais de Vie exacte de Ptrarque: c'est ce qui m'a
engag  donner plus d'tendue  celle-ci. _Tiraboschi_, en
reconnaissant le mrite et l'utilit du travail de l'abb de Sade, a
relev ses fautes avec cette saine critique qui le distingue. (Voy. la
Prface du tome V de son _Histoire de la Littr. ital._; et dans ce mme
volume, tout ce qui a rapport  Ptrarque.) M. _Baldelli_ a publi
depuis  Florence un fort bon ouvrage, intitul: _Del Petrarca e delle
sue opere_, 1797, in-4., dans lequel il ajoute encore  tout ce que
l'abb de Sade et Tiraboschi avaient donn de plus satisfaisant et de
meilleur; il a puis comme eux, mais avec une attention nouvelle, dans
la source la plus riche et la plus pure, les oeuvres mmes de Ptrarque,
et il a consult des manuscrits qu'ils avaient ignors. J'ai tir
principalement de ces trois auteurs la notice que l'on va lire: je l'ai
revue, ayant sous les yeux les oeuvres latines de Ptrarque, imprimes,
et de prcieux manuscrits. Quelque jugement que l'on porte de la manire
dont j'ai trait ce sujet intressant, on peut du moins, d'aprs les
garants que je prsente, tre parfaitement assur de l'exactitude et de
la vrit des faits. Ceux dans lesquels je ne m'accorde pas avec l'abb
de Sade et les autres biographes franais, ont t rectifis ou ajouts
par _Tiraboschi_ et _Baldelli_. J'ai cru inutile de noter en dtail ces
variantes; mais il est bon qu'on en soit averti.]



SECTION Ire.

_Depuis sa naissance jusqu' l'an_ 1348.

La vie de la plupart des hommes clbres dans les lettres et dans les
arts est peu fertile en vnements. Le biographe, qui veut y donner
quelque tendue, est oblig de suppler  la scheresse du sujet par les
accessoires dont il l'embellit. Leurs tudes et leurs travaux
littraires en font presque le seul fond; et l'Histoire ne peut pas en
tirer un grand parti, si ces tudes et ces travaux n'ont pas exerc une
grande influence sur les lumires de leur sicle. Les sentiments et les
passions qui les ont agits ont peu d'intrt, quand ils n'en ont pas
fait le sujet de leurs ouvrages, quand il n'y a pas eu chez eux un
rapport immdiat entre les affections du coeur et les crations du gnie:
ces affections sont mises au rang des faiblesses peu dignes d'occuper
une place dans le souvenir des hommes, lorsque ce n'est pas par
l'expression de ces faiblesses mmes que ceux qui les ont eues s'y sont
placs.

Il en est tout autrement de la vie de Ptrarque. Evnements, travaux,
passions, tout y intresse; la carrire d'un homme, qui joua un rle sur
le thtre du monde, est en mme temps celle d'un savant, littrateur et
philosophe; et les agitations d'une me tendre et d'un coeur passionn,
quittent en lui le caractre du roman et prennent celui de l'histoire,
parce que ses longues et constantes amours furent l'ternel objet de ses
chants, et par ceux-ci la source mme de sa gloire. L'embarras que je
dois prouver en traitant un sujet si riche est donc de le resserrer
dans de justes bornes; je dois l'assortir  la nature de cet ouvrage
plus qu' celle du sujet, et ne pas demander  l'attention tout ce
qu'elle m'accorderait sans doute, mais aux dpens des autres objets qui
nous appellent. Vouloir tout dire en trop peu d'espace m'exposerait 
une scheresse de faits et de style que le nom mme de Ptrarque
rendrait plus sensible; je choisirai donc, et je traiterai lgrement ce
qui n'influa ni sur les progrs de son sicle, ni sur les productions de
son gnie, pour dvelopper davantage ce qui, sous ces deux rapports,
appartient  l'histoire du coeur humain ou  celle des lettres.

La famille de Ptrarque tait ancienne et considre  Florence, non par
les titres, les grands emplois ou les richesses, mais par une grande
rputation d'honneur et de probit, qui est aussi une illustration et un
patrimoine. Son pre tait notaire, comme l'avaient t ses aeux; et
cette fonction tait alors releve par tout ce que la confiance publique
peut avoir de plus honorable. Il se nommait _Pietro_; les Florentins qui
aiment  modifier les noms, pour leur donner une signification
augmentative ou diminutive, l'appelrent _Petracco_, _Petraccolo_, parce
qu'il tait petit.

_Petracco_ tait ami du Dante, et du parti des Blancs comme lui. Exil
de Florence en mme temps et par le mme arrt, il partagea avec lui les
dangers d'une tentative nocturne que les Blancs firent, en 1304, pour y
rentrer[483]. Il revint tristement  Arezzo, o il s'tait rfugi avec
sa femme _Eletta Canigiani_. Il trouva que, dans cette mme nuit, si
prilleuse pour lui, elle lui avait donner un fils, aprs un
accouchement difficile qui avait mis aussi sa vie en danger. Ce fils
reut le nom de Franois, _Francesco di Petracco_, Franois, fils de
_Petracco_. Dans la suite, ds qu'il commena  rendre ce nom clbre,
on changea par une sorte d'ampliation ce _di Petracco_ en _Petrarcha_,
et ce fut le nom qu'il porta toujours depuis.

[Note 483: Pendant la nuit du 19 au 20 juillet.]

Sept mois aprs, sa mre eut la permission de revenir  Florence; elle
se retira  _Incisa_, dans le Val d'Arno, o son mari avait un petit
bien. C'est l que Ptrarque fut lev jusqu' sept ans. Son pre
s'tant alors tabli  Pise, y appela sa famille, et y donna pour
premier matre  son fils un vieux grammairien nomm _Convennole da
Prato_, mais il n'y resta pas long-temps. Les esprances qu'il avait
fondes sur l'empereur Henri VII, pour rentrer dans sa patrie, furent
dtruites par la mort de ce prince; alors _Petracco_ partit pour
Livourne avec sa femme et ses deux fils (car il en avait eu un second
nomm Grard); ils s'embarqurent pour Marseille, y arrivrent aprs un
naufrage o ils faillirent tous prir, et se rendirent de Marseille 
Avignon[484]. Clment V venait d'y fixer sa cour; c'tait le refuge des
Italiens proscrits: _Petracco_ espra y trouver de l'emploi: mais la
chert des logements et de la vie l'obligea peu de temps aprs  se
sparer de sa famille, et  l'envoyer  quatre lieues de l, dans la
petite ville de Carpentras. Ptrarque y retrouva son premier matre
_Convennole_, alors fort vieux, toujours pauvre, et qui, l comme en
Italie, enseignait aux enfans la grammaire et ce qu'il savait de
rhtorique et de logique. _Petracco_ y venait souvent visiter ses
enfants et sa femme. Dans un de ces voyages, il eut le dsir d'aller
avec un de ses amis voir la fontaine de Vaucluse que son fils a depuis
rendue si clbre. Ce fils, alors g de dix ans, voulut y aller avec
lui. L'aspect de ce lieu solitaire le saisit d'un enthousiasme au-dessus
de son ge, et laissa une impression ineffaable dans cette me sensible
et passionne avant le temps.

[Note 484: 1313.]

C'tait avec cette mme ardeur qu'il suivait ses tudes. Il eut bientt
devanc tous ses camarades. Mais des tudes purement littraires ne
pouvaient lui procurer un tat. Son pre voulut qu'il y joignit celle du
droit, et surtout du droit canon qui tait alors le chemin de la
fortune. Il l'envoya d'abord  l'Universit de Montpellier, o le jeune
Ptrarque resta quatre ans sans pouvoir prendre de got pour cette
science, et sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait pour les
lettres, surtout pour Cicron,  qui, ds ses premires annes, il avait
vou une sorte de culte. Cicron, Virgile et quelques autres auteurs
anciens, dont il s'tait fait une petite bibliothque, le charmaient
plus que les Dcrtales; _Petracco_ l'apprend, part pour Montpellier,
dcouvre l'endroit o son fils les avait cachs ds qu'il avait appris
son arrive, les prend et les jette au feu; mais le dsespoir et les
cris affreux de son fils le touchent; il retire du feu, et lui rend 
demi-brls, Cicron et Virgile. Ptrarque ne les en aima que mieux et
n'en conut que plus d'horreur pour le jargon barbare et le fatras des
canonistes.

De Montpellier, son pre le fit passer  Bologne[485], cole beaucoup
plus fameuse, mais qui ne lui profita pas davantage, malgr les leons
de Jean d'Andra, ce clbre professeur en droit dont j'ai parl
prcdemment[486]. Le pote _Cino da Pistoia_ tait aussi alors
jurisconsulte  Bologne; ce fut le got de la posie, et non celui des
lois, qui lia Ptrarque avec lui. Ce got se dveloppait en lui de plus
en plus; il n'en avait pas moins pour la philosophie et pour
l'loquence. Il avait vingt ans, et aucune autre passion ne le dominait
encore. Ce fut alors qu'ayant appris la mort de son pre, il revint de
Bologne  Avignon, o, peu de temps aprs, il perdit aussi sa mre,
morte  trente-huit ans. Son frre Grard et lui restrent avec un
mdiocre patrimoine, que l'infidlit de leurs tuteurs diminua encore:
ils spolirent la succession et laissrent les deux pupilles sans
fortune, sans appui, sans autre ressource que l'tat
ecclsiastique[487].

[Note 485: 1322.]

[Note 486: Voyez ci-dessus, pag. 299.]

[Note 487: 1326.]

Jean XXII occupait alors  Avignon la chaire pontificale. Sa cour tait
horriblement corrompue; et la ville, comme il arrive toujours, s'tait
rgle sur ce modle. Dans cette dpravation des moeurs publiques,
Ptrarque,  vingt-deux ans, livr  lui-mme, sans parens et sans
guide, avec un coeur sensible et un temprament plein de feu, sut
conserver les siennes; mais il ne put chapper aux dissipations qui
taient l'occupation gnrale de la cour et de la ville. Il fut
distingu dans les socits les plus brillantes, par sa figure, par le
soin qu'il prenait de plaire, par les grces de son esprit, et par son
talent potique, dont les premiers essais lui avaient dj fait une
rputation dans le monde. Ils taient pourtant en langue latine; mais
bientt,  l'exemple du Dante, de _Cino_ et des autres potes qui
l'avaient prcd, il prfra la langue vulgaire, plus connue des gens
du monde, et seule entendue des femmes. Des tudes plus graves
remplissaient une partie de son temps. Il le partageait entre les
mathmatiques, qu'il ne poussa cependant pas trs-loin, les antiquits,
l'histoire, l'analyse des systmes de toutes les sectes de philosophie,
et surtout de philosophie morale. La posie, et la socit, o il
jouissait de ses succs, occupaient tout le reste.

Jacques Colonne, l'un des fils du fameux Etienne Colonne qui tait
encore  Rome le chef de cette famille et de ce parti, vint s'tablir 
Avignon peu de temps aprs Ptrarque. Ils avaient dj t compagnons
d'tudes  l'Universit de Bologne. C'tait un jeune homme accompli, qui
runissait au plus haut degr les agrments de la personne, les
qualits de l'esprit et celles du coeur. Ils se retrouvrent avec un
plaisir gal dans le tumulte de la cour d'Avignon, et la conformit des
caractres et des gots forma entre eux une amiti aussi solide
qu'honorable pour tous les deux. Mais l'amiti, l'tude et les plaisirs
du monde ne suffisaient pas pour remplir une me aussi ardente: il lui
manquait un objet  qui il pt rapporter toutes ses penses comme tous
ses voeux, le fruit de ses tudes, et cet amour mme pour la gloire, qui
semble vide et presque sans but dans la jeunesse, quand il n'est pas
soutenu par un autre amour. Il vit Laure, et il ne lui manqua plus
rien[488].

[Note 488: 6 avril 1327.]

Laure, dont le portrait sduisant est pars dans les vers qu'elle lui a
inspirs, et qui ressemblait; dit-on,  ce portrait, tait fille
d'Audibert de Noves, chevalier riche et distingu. Elle avait pous,
aprs la mort de son pre, Hugues de Sade, patricien, originaire
d'Avignon, jeune, mais peu aimable et d'un caractre difficile et
jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans[489], tait aussi sage que
belle; aucune esprance coupable ne pouvait natre dans le coeur du jeune
pote. La puret d'un sentiment que ni le temps, ni l'ge, ni la mort
mme de celle qui en tait l'objet ne purent teindre, a trouv beaucoup
d'incrdules: mais on est aujourd'hui forc de reconnatre, d'une part,
que ce sentiment fut trs-rel et trs-profond dans le coeur de
Ptrarque; de l'autre, que si Ptrarque toucha celui de Laure, il
n'obtint jamais d'elle rien de contraire  son devoir. Chanter dans ses
vers l'objet qu'il avait choisi, sans doute s'efforcer de lui plaire,
suivre ses tudes, cultiver des relations utiles et surtout l'amiti des
Colonne, tel fut, pendant trois ans, tout l'emploi de la vie de
Ptrarque. Jacques Colonne ayant obtenu l'vch de Lombs, pour prix
d'une action tmraire, qui tait plutt d'un guerrier que d'un
prtre[490], arracha enfin son ami  cette vie obscure et sdentaire, et
l'emmena dans son vch[491]. Ptrarque aimait  changer de lieu:
d'ailleurs, il combattait de bonne foi sa passion pour Laure: il crut y
faire, en s'loignant, une diversion utile, et satisfaire  la fois par
ce voyage, la curiosit, la raison et l'amiti.

[Note 489: Elle tait ne en 1307.]

[Note 490: Ce fut lui qui, tant chanoine de Saint-Jean de Latran
(en mme temps qu'il l'tait de Sainte-Marie-Majeure, de Cambrai, de
Noyon et de Lige), lorsque l'empereur Louis de Bavire tait  Rome, o
il venait de faire dposer Jean XXII, osa paratre dans la place
Saint-Marcel, suivi de quatre hommes masqus, lire publiquement la bulle
d'excommunication et de destitution que le pape avait lance contre
l'empereur, le dclarer dchu du trne, afficher lui-mme cette bulle 
la porte de l'glise, soutenir  haute voix que le pape Jean tait
catholique et pape lgitime, que celui qui se disait empereur ne l'tait
pas, mais qu'il tait excommuni avec ses adhrents, et qu'il offrait,
lui, Jacques Colonne, de prouver ce qu'il disait, par raisons, et l'pe
 la main, s'il le fallait, en lieu neutre. Il monta ensuite  cheval,
et s'enfuit  Palestrine, sans que personne ost s'y opposer, et sans
tre atteint par les gens de l'Empereur, qui apprit ce trait d'audace
lorsqu'il tait  Saint-Pierre, et qui donna inutilement ordre d'en
arrter l'auteur. Ce fut pour cette action plus chevaleresque
qu'apostolique, que ce brave chanoine eut l'vch de Lombs (Voy. Jean
Villani, _Istor._, l. X, c. 71.)]

[Note 491: 1330.]

Lombs, petite ville mal btie, et non moins mal situe, et t pour
lui une triste prison, sans la socit du jeune prlat et de deux hommes
du plus haut mrite qu'il y avait mens avec lui. L'un tait un
gentilhomme romain nomm _Lello_; l'autre, n sur les bords du Rhin,
prs Bois-le-Duc, s'appelait Louis. Ptrarque en fit ses amis les plus
intimes. Ce sont eux qu'il dsigne si souvent dans ses lettres, l'un
sous le nom de Loelius, et l'autre sous celui de Socrate. Aprs un t
aussi agrable qu'il pouvait l'tre dans une telle ville, et loin de
Laure, il revint  Avignon avec l'vque, qui le prsenta comme son
meilleur ami  son frre an, le cardinal Jean Colonne.

Ce cardinal ne ressemblait point  la plupart de ses confrres. Il tait
tout ce que l'vque de Lombs promettait d'tre un jour, et joignait 
la plus grande simplicit de moeurs, la dignit du caractre et un esprit
aussi dlicat qu'clair. Il gota Ptrarque, le logea dans son palais,
et l'admit dans sa socit particulire. C'tait le rendez-vous de tout
ce qu'il y avait  la cour d'Avignon d'trangers distingus par leur
rang, leurs talens et leur savoir; et c'est dans ce cercle choisi que
Ptrarque acheva son ducation par celle du monde. Il jouit dans peu de
l'amiti de tous les frres du cardinal, et bientt aprs de celle du
chef mme de cette famille illustre. tienne Colonne vint passer
quelques mois  Avignon[492]; l'esprit, l'humeur et les manires de
notre pote lui inspirrent une telle tendresse, qu'il ne mit presque
plus de diffrence entre lui et ses enfants. Ptrarque, dj passionn
pour l'Italie et pour la grandeur de l'ancienne Rome, puisa dans les
entretiens familiers de ce vieux Romain, un nouvel amour pour sa patrie,
et une aversion plus forte pour tout ce qui pouvait en prolonger les
malheurs, ou en obscurcir la gloire.

[Note 492: 1331.]

Cependant son amour pour Laure prenait chaque jour plus de forces. A la
ville,  la campagne, dans le monde et dans la solitude, il ne
paraissait plus occup d'autre chose. Tout lui en retraait l'image; et
confondant cet amour avec celui de la gloire potique, le nom de Laure
lui rappelait la laurier qui en est l'emblme; la vue ou l'ide mme
d'un laurier le transportait comme celle de Laure. Ses vers, o il
retraait toutes les petites scnes d'un amour dont ils taient les
seuls interprtes, jouent trop souvent sur cette quivoque; mais, comme
beaucoup d'autres jeux de son esprit, celui-ci trouve une sorte d'excuse
dans cette proccupation continuelle du mme sentiment et du mme objet.

Laure l'vitait, ou par prudence, ou peut-tre pour qu'il la chercht
davantage. Il ne la voyait point chez elle. L'humeur jalouse de son mari
ne l'aurait pas souffert. Les socits de femmes, les assembles, les
promenades champtres taient les seuls lieux o il pt la voir; et
partout il la voyait briller parmi ses compagnes, et les effacer par ses
grces naturelles et par l'lgance de sa parure. Ses assiduits taient
remarques; Laure se crut oblige  plus de rserve encore, et mme de
rigueur. Ptrarque fit un effort pour se distraire d'une passion qui ne
lui causait plus que des peines. Il entreprit un long voyage, et ayant
obtenu, sous diffrents prtextes, l'agrment de ses protecteurs et de
ses amis, il partit[493], traversa le midi de la France, vint  Paris,
qui lui parut sale, infect, et fort au-dessous de sa renomme, se rendit
en Flandre, parcourut les Pays-Bas, poussa jusqu' Cologne, toujours, et
 chaque nouvel objet de comparaison, regrettant de plus en plus
l'Italie: de l, revenant  travers la fort des Ardennes, il arriva 
Lyon, o il sjourna quelque temps, s'embarqua sur le Rhne, et rentra
enfin dans Avignon, aprs environ huit mois d'absence.

[Note 493: 1333.]

Il n'y trouva plus l'vque de Lombs, que les affaires de sa famille
avaient appel  Rome. Dans l'loignement des empereurs et des papes,
les Colonne et les Ursins s'y disputaient le pouvoir. Deux factions
aussi acharnes que l'avaient t  Florence celle des Blancs et des
Noirs, y marchaient sous leurs enseignes. Le parti des Colonne l'avait
emport dans des actions sanglantes; celui des Ursins mditait sa
vengeance; et Jacques Colonne tait all renforcer de ses conseils et de
son courage sa famille et son parti. L'absence n'avait pu ni gurir
Ptrarque de son amour, ni adoucir les rigueurs de Laure. Il la retrouva
aussi rserve, aussi svre qu'auparavant. Ce fut alors qu'il prit plus
de got pour la solitude et surtout pour le sjour enchant de
Vaucluse[494]. Il s'y retirait souvent: il errait au bord des eaux, dans
les bois, sur les montagnes. Il calmait les agitations de son ame en les
exprimant dans ses vers. Ceux qu'il fit  cette poque de sa vie ont
cette expression vraie et mlancolique qui ne peut venir que d'un coeur
profondment touch. Il cherchait inutilement des consolations dans la
philosophie; il essaya d'en trouver dans la religion. Il avait connu 
Paris un religieux augustin nomm Denis _de Robertis_, n au bourg
St.-Spulcre prs de Florence, l'un des plus savants hommes de son
temps, orateur, pote, philosophe, thologien et mme astrologue. Charm
de trouver un compatriote dans un pays qu'il regardait comme barbare, il
lui avait ouvert son coeur: il lui crivit d'Avignon, pour lui demander
des directions dans l'tat de souffrance, d'anxit et presque de
dsespoir o il tait rduit. Il en obtint sans doute de trs-bons
conseils, et prit, pour se gurir de son amour, d'excellentes
rsolutions; mais il suffisait d'un coup-d'oeil de Laure pour les faire
vanouir. Une maladie singulire et presque pestilentielle, qui se
rpandit alors dans le Comtat, pensa la lui ravir, et il l'en aima
encore davantage.

[Note 494: 1334.]

Le pape paraissait alors principalement occup de deux grandes
entreprises; une nouvelle croisade et le rtablissement du saint-sige 
Rome. Dans la premire, il fut jou par Philippe de Valois, qu'il en
avait dclar le chef, et qui en profita pour se faire donner pendant
six ans les dcimes du clerg de France; dans la seconde, il amusait
lui-mme les Romains et les Italiens de belles promesses, qu'il tait
rsolu de ne point tenir. Ptrarque trouva dans ces deux projets
quelque diversion  son amour. Il eut, malgr ses lumires, la faiblesse
d'approuver le premier: son amour pour Rome lui fit pouser ardemment le
second; c'est sur les deux ensemble, mais particulirement sur le projet
de croisade, qu'il adressa une de ses plus belles odes[495]  son ami
l'vque de Lombs.

[Note 495:

       _O aspettata in ciel, beata e bella,
       Anima_, etc.]

La mort de Jean XXII fit vanouir ses esprances. Ce pape mourut 
quatre-vingt-dix ans, et conserva jusqu' la fin sa force de tte et sa
vivacit d'esprit; homme simple dans ses moeurs, sobre, conome si l'on
veut, mais conome jusqu' la plus sordide avarice de trsors acquis par
la simonie et par de criantes exactions[496]. Entt dans ses ides et
opinitre dans ses desseins, il ne put cependant russir ni  dposer,
comme il le voulait, l'empereur Louis de Bavire, ni  dtruire les
Gibelins en Italie, ni  faire adopter par l'glise son opinion sur la
_vision batifique_[497]. Il avait eu beau donner de bons bnfices 
ceux qui lui apportaient en faveur de cette opinion quelques passages
des Pres, perscuter ceux qui l'attaquaient, les emprisonner ou les
citer et les rechercher sur leur foi, il y eut un soulvement gnral
contre cette aberration de la sienne; son _infaillibilit_ fut
contrainte d'avouer avant sa mort qu'elle avait t surprise, et il se
rtracta, comme d'une hrsie, de ce qu'il avait employ tant de
violence  faire adopter comme un point de doctrine.

[Note 496: Il vendait ouvertement les bnfices, et surtout les
vchs, dont il s'attribua le premier la nomination, faite jusqu'alors
par les glises. Avant de confrer les bnfices, il les laissait vaquer
long-temps et en percevait les revenus, etc. Il amassa un trsor de
quinze millions de florins, selon quelques historiens, et de dix-huit
selon Jean Villani, qui le savait de son frre, banquier du pape 
Avignon, et l'un de ceux qui, aprs la mort de Jean XXII, furent
employs  compter ce trsor. On n'y comprend pas sept millions en
joyaux, argenterie et vases sacrs. Voyez Giov. Villani, _Istor_, lib.
XI, c. 19 et 201.]

[Note 497: Il croyait, prchait et soutenait que les ames des justes
ne jouiraient de la vision intuitive de Dieu, qu'ils ne verraient Dieu
face  face qu'aprs le jugement universel. En attendant, elles sont,
disait-il, sous l'autel, c'est--dire sous la protection de l'humanit
de J.-C. Il fondait son opinion sur ce passage de l'Apocalypse: _Vidi
animas interfectorum propter verbum Dei._ c. 6, v. 19. On dit que cette
opinion n'tait pas nouvelle, et que S. Irene, Tertullien, Origne,
Lactance, S. Hilaire, S. Chrysostme, etc. avaient pens comme lui.
_Mm. pour la Vie de Petr._ t. I, p. 252.]

Jacques Fournier, son successeur sous le nom de Benot XII, ne remplit
pas plus que lui le voeu de Ptrarque pour le retour de la cour romaine
en Italie, malgr une trs-belle ptre en vers latins, que le pote lui
adressa sur ce sujet. Le nouveau pape lui en ta mme tout--fait
l'espoir par le soin qu'il prit le premier de btir  Avignon un palais
pontifical, et d'encourager, par son exemple, les cardinaux  y lever
pour eux des palais et des tours. Mais il fit pour la fortune de
Ptrarque, qui avait alors trente ans, ce que Jean XXII n'avait pas
fait; il lui donna un canonicat de Lombs et l'expectative d'une
prbende[498]. Notre pote acquit alors deux nouveaux amis dans Azon de
Corrge et Guillaume de _Pastrengo_, qui taient venus dfendre auprs
du pape les intrts des seigneurs de Vrone contre les _Rossi_, au
sujet de la ville de Parme; et cette amiti, qui l'engagea, malgr son
aversion pour le barreau,  plaider en public pour Azon, personnellement
attaqu par Marsile _de Rossi_, lui fournit l'occasion de prouver qu'il
et t le plus grand orateur de son temps, s'il n'et mieux aim en
tre le plus grand pote[499].

[Note 498: 1335.]

[Note 499: _Mm. sur la Vie de Ptr._, t. I, p. 274.]

Parmi ces faveurs de la fortune et ce nouvel clat de renomme, l'tat
de son me tait toujours le mme. Au moment o il concevait quelques
esprances, Laure les lui tait par de nouvelles rigueurs; et lorsqu'il
se voyait prs de vaincre sa passion pour elle, une rencontre, un
regard, un mot plus favorable, le rendait plus amoureux que jamais. Il
prit enfin le parti de se rfugier auprs de son meilleur ami, l'vque
de Lombs, et de l'aller trouver  Rome, o il tait appel depuis
long-temps. Il s'y rendit par mer, et, dans la traverse de Marseille 
_Civita-Vecchia_ il ne s'occupa que de Laure. A son arrive, la guerre
entre les Colonne et les Ursins remplissait la campagne de troupes des
deux partis. II se rendit d'abord au chteau de _Capranica_; l'vque de
Lombs et son frre mme, Etienne Colonne, snateur, c'est--dire
magistrat suprme de Rome, vinrent l'y trouver, et l'emmenrent  Rome
avec eux[500]. Mais ni l'amiti de toute cette illustre famille, ni
l'admiration que lui inspirrent les monuments de l'ancienne capitale du
monde, ne purent l'y retenir long-temps. Il reprit le chemin de la
France, et, aprs quelques voyages sur terre et sur mer, dont on ignore
galement les dtails et le but, il fut de retour  Avignon dans l't
de la mme anne. Quelques mois aprs, ayant achet  Vaucluse une
petite maison avec un petit champ, il alla s'y tablir avec ses livres,
ses projets de travaux et d'tudes, et l'ineffaable souvenir de Laure.

[Note 500: 1337.]

Dans cette solitude profonde, pleine de ces beauts agrestes et sauvages
qui ne plaisent qu'aux coeurs sensibles, il resta une anne entire,
seul, mme sans domestiques, servi par un pauvre pcheur, et seulement
visit de temps en temps par ses plus intimes amis. L'vque de
Cavaillon, Philippe de Cabassole, fut bientt du nombre; Vaucluse tait
dans son vch; il y avait mme une maison de campagne. C'tait un
homme distingu par ses talents et par l'tendue de ses connaissances;
c'tait, comme dit Ptrarque, un petit vque et un grand homme[501].
Ils taient dignes l'un de l'autre; leur liaison ne tarda pas  devenir
une troite amiti. Ptrarque tait appel de temps en temps  Avignon,
soit par quelques affaires, soit par ces impulsions secrtes qui nous
ramnent souvent,  notre insu, aux lieux mmes que nous voulons fuir.
Laure qui l'aimait sans se l'avouer peut-tre, et qui ne voulait pas le
perdre, employait dans ces petits voyages toutes ces innocentes ruses,
qui sont dit-on, le partage du sexe le plus faible, et qui lui donnent
tant d'empire sur celui qui se dit le plus fort. C'taient autant
d'vnements dans cette passion singulire qui n'en a point d'autres.
Ptrarque de retour dans sa solitude, livr  des agitations toujours
plus fortes, n'avait point de soulagement plus doux que d'pancher dans
ses posies touchantes les sentiments dont il tait comme oppress.
Parmi celles de cette poque on distingue surtout ces trois clbres
_canzoni_ sur les yeux de Laure, que les Italiens appellent les trois
Soeurs, les trois Grces, et dont ils ne parlent qu'avec un enthousiasme
qui ne permet ni la critique, ni mme en quelque sorte l'examen.

[Note 501: _Purvo episcopo et magno viro._]

Un autre art vint l'aider  retracer les traits de Laure; Simon de
Sienne, lve de _Giotto_, qui venait de mourir, fut appel  Avignon,
pour embellir de quelques tableaux, le palais pontifical[502]. Ptrarque
obtint de lui un petit portrait de sa matresse, et l'en paya par deux
sonnets qui, selon l'expression de Vasari, ont donn plus de renomme 
ce peintre, que n'auraient fait tous ses ouvrages. Laure consentit-elle
 se laisser peindre pour celui qui avait immortalis sa beaut par des
traits plus durables; ou fut-elle peinte pour sa famille, et Ptrarque
obtint-il seulement du peintre, son ami, une copie de ce portrait; ou
enfin la figure de Laure, frappa-t-elle assez les yeux de Simon Sienne,
pour qu'il pt, aprs l'avoir vue, en fixer les traits sur la toile?
C'est ce que l'histoire ne dit pas. Ce que l'on sait, c'est qu'elle lui
parut assez belle pour qu'il en ait fait, dans la suite, sous diverses
formes, la figure principale de plusieurs de ses meilleurs tableaux.

[Note 502: 1339.]

L'tude n'est pas un remde contre l'amour, c'est au contraire
l'occupation qui s'allie le mieux avec lui; elle entretient l'esprit
dans un tat de fermentation, elle lui donne une activit et des lans
qui le mettent en quilibre avec les mouvements du coeur. Dans ses
aspirations vers la gloire, elle promet un noble hommage  la beaut qui
en est digne; elle offre un moyen de plus d'obtenir et de fixer son
choix. Ptrarque, dans sa retraite de Vaucluse, n'oubliait point les
grands projets qu'il y avait apports; il entreprit, en latin, une
Histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu' Titus; les tudes
qu'il fit pour l'crire, l'enflammrent d'une admiration nouvelle pour
Scipion l'Africain, qu'il avait prfr de tout temps  tous les autres
hros de Rome, et il conut le plan d'un pome pique en vers latins,
dont la seconde guerre d'Afrique lui fournit le sujet et le titre. Il se
mit aussitt  l'ouvrage, et travailla avec tant d'ardeur, que, dans
l'espace d'une anne, le pome se trouva dj assez avanc pour qu'il
pt le communiquer  ses amis. Un pome de ce genre, tait,  cette
poque, une chose si nouvelle, qu'elle devait exciter dans tous ceux qui
en entendraient parler, un redoublement d'admiration pour l'auteur.
Aussi, le bruit en fut  peine rpandu,  peine et-on pu juger par ses
posies latines dj connues, de la manire dont il pouvait traiter un
si beau sujet, qu'il devint l'objet de l'attention gnrale, et d'une
espce de fanatisme qui lui faisait donner, sur de simples esprances,
les noms de sublime et de divin[503].

[Note 503: Tiraboschi, _Istoria della Letter. italiana_, t. V, l.
III, c. 2.]

Mais il portait plus haut son ambition. Ds sa premire jeunesse, il
avait aspir  la couronne potique. Il avait obtenu dans le cours de
ses tudes, si l'on en croit Selden[504], le degr de matre ou de
docteur en posie; le souvenir des jeux capitolins, o les potes
taient couronns; la croyance populaire qu'Horace et Virgile l'avaient
t au Capitole, chauffaient son imagination, et lui inspiraient le
dsir d'obtenir les mmes honneurs: enfin le laurier avait pour lui un
attrait de plus par son rapport avec le nom de Laure; mais il tait bien
difficile de faire revivre ces antiques usages dans une ville o l'on
n'avait plus depuis long-temps, d'activit que pour les troubles, o les
hommes, plongs dans l'ignorance et dans l'oisivet d'esprit, n'avaient
plus ni admiration pour la posie, ni estime pour les potes.

[Note 504: _Titles of Honour_, t. III de ses OEuvres, cit par
Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 70.]

Sa persvrance et celle de ses amis vinrent  bout de tous les
obstacles: cette couronne, objet de tous ses voeux, lui fut offerte par
une lettre du snat romain. Il la reut,  Vaucluse, le 23 aot 1340,
et, circonstance bien remarquable, six ou sept heures aprs, le mme
jour, il reut une lettre pareille, du chancelier de l'Universit de
Paris[505], qui lui proposait le mme triomphe. Il donna la prfrence 
Rome; mais il ne s'y rendit pas directement. Il s'embarqua pour Naples,
o la grande renomme du roi Robert et l'assurance d'en tre bien reu
l'attiraient. C'tait, comme nous l'avons vu, le prince le plus clbre
de l'Europe par son esprit, ses connaissances, et son amour clair pour
les lettres. L'opinion qu'on avait de lui en Italie, tait telle, que
Ptrarque ne crut point avoir mrit la couronne qu'on lui dcernait, si
Robert, aprs l'avoir examin publiquement, ne prononait qu'il en tait
digne. Ce roi avait beaucoup contribu  la lui faire offrir. C'tait
l'ami de Ptrarque, le bon pre Denis, du bourg de Saint-Spulcre, qui
lui avait mnag la faveur de Robert, qui avait fait connatre au roi
ses ouvrages, et avait inspir  ce monarque, une juste admiration pour
le gnie de son ami. Robert passa de l'admiration  la confiance. Il
consulta par crit Ptrarque, sur une pitaphe qu'il avait faite pour sa
nice qui venait de mourir[506]. Le pote rpondit au roi par de grands
loges, et sema sa lettre de traits d'rudition et de philosophie, qui
ne pouvaient qu'augmenter l'opinion que Robert avait conue de lui. Il
crivit peu de jours aprs[507] au pre Denis, et lui dit
trs-clairement, qu'occup comme il l'tait du projet d'obtenir le
laurier potique, il ne voulait, tout considr, le devoir qu'au roi
Robert[508]. Cette rsolution fut sans doute communique au roi. Robert
alors employa son influence, qui tait toute puissante  Rome, pour
dterminer le snat romain. Il dsirait avec passion de connatre
personnellement Ptrarque. Il fut charm de le voir arriver  sa cour,
et flatt du motif qui l'y amenait. Il lui fit l'accueil le plus
distingu, eut avec lui ces entretiens o chacun d'eux se confirma dans
l'opinion qu'il avait conue de l'autre, et voulut le conduire lui-mme
dans les environs de Naples, surtout  la grotte de Pausilippe, et au
prtendu tombeau de Virgile[509].

[Note 505: Robert de Bardi. Il tait en mme temps chancelier de
l'glise mtropolitaine de Paris, place qu'il tenait du pape Benot XII.
Robert de Bardi tait Florentin, et ami de Ptrarque.]

[Note 506: Elle se nommait Clmence, et tait veuve de Louis X ou
Louis Hutin, roi de France.]

[Note 507: La rponse au roi est du 26 dcembre 1339, et la lettre
au pre Denis, du 4 janvier suivant. La lettre de Robert ne s'est point
conserve; la rponse de Ptrarque et sa lettre au pre Denis, ne se
trouvent ni dans l'dition de Ble, ni dans celle de Genve; mais elles
sont dans le beau manuscrit, n. 8568, de la Bibliothque impriale,
_Familiar._ l. IV, p. 1 et 2.]

[Note 508: _Nosti enim quod de laurea cogito, quam, singula librans,
proeter ipsum de quo loquimur regem, nulli omnin mortalium debere
institui._ Loc. cit. p. I.]

[Note 509: 1341.]

Le roi fut curieux de connatre le pome de l'Afrique. Ptrarque lui en
lut quelques livres, dont il fut si enchant, qu'il tmoigna le dsir
d'en recevoir la ddicace. Le pote promit, et il tint parole au prince,
mme aprs sa mort. Robert ne se lassait point d'avoir avec lui, soit
des confrences publiques sur la posie ou sur l'histoire, soit des
entretiens particuliers. Il en remportait chaque jour plus d'estime.
Voulant donner  ce sentiment un grand clat, et rpondre au voeu que
Ptrarque lui-mme avait form, il lui fit subir publiquement un examen
sur toutes sortes de matires de littrature, d'histoire et de
philosophie. Cet examen dura trois jours, depuis midi jusqu'au soir. Le
troisime jour il le dclara solennellement digne de la couronne
potique, et consigna dans des lettres-patentes son examen et son
jugement. Dans son audience de cong, aprs lui avoir fait promettre
qu'il reviendrait bientt le voir, le roi se dpouilla de la robe qu'il
portait ce jour-l, et la lui donna, en disant qu'il voulait qu'il en
ft revtu le jour de son couronnement au Capitole: enfin, pour se
l'attacher au moins par un titre, il lui fit expdier un brevet de son
aumnier ordinaire.

Dans un de leurs derniers entretiens Robert avait demand  Ptrarque
s'il n'tait jamais all  la cour du roi de France, Philippe de Valois.
Le pote lui rpondit qu'il n'en avait jamais eu la pense. Le roi
sourit, et lui en demanda la raison. C'est, dit Ptrarque, parce que je
n'ai pas voulu jouer le rle d'un homme inutile et importun auprs d'un
roi tranger aux lettres. J'aime mieux tre fidle  l'alliance que j'ai
faite avec la pauvret que de me prsenter dans le palais des rois, o
je n'entendrais personne, et o personne ne m'entendrait. Il m'est
revenu, reprit Robert, que son fils an ne ngligeait pas l'tude. Je
l'ai ou dire aussi, rpartit Ptrarque; mais cela dplat au pre, et
l'on assure, sans que je veuille le garantir, qu'il regarde les
prcepteurs de son fils comme ses ennemis personnels; c'est ce qui m'a
t jusqu' la plus lgre tentation de l'aller voir. Alors cette ame
gnreuse, c'est Ptrarque lui-mme qui le raconte ainsi[510], frmit et
se montra pntre d'horreur. Aprs un moment de silence, pendant lequel
il tait rest les yeux fixs sur la terre et l'indignation peinte sur
le visage, il releva la tte en disant: Telle est la vie des hommes,
telle est la diversit des jugements, des gots et des volonts. Pour
moi, je jure que les lettres me sont beaucoup plus douces et plus chres
que ma couronne, et que s'il fallait renoncer  l'un ou  l'autre, je me
priverais plus volontiers de mon diadme que des lettres.

[Note 510: Ce rcit intressant termine le premier livre de ses
_Rerum memorandarum_, v. d. de Ble, 1581, p. 405.]

Ptrarque partit enfin de Naples, arriva  Rome le second jour, et fut
couronn solennellement deux jours aprs au Capitole[511]. Revtu de la
robe que le roi de Naples lui avait donne, il marchait au milieu de six
principaux citoyens de Rome, habills de vert, et prcds par douze
jeunes gens de quinze ans vtus d'carlate, choisis dans les meilleures
maisons de la ville. Le snateur Orso, comte de l'Anguillara, ami de
Ptrarque, venait ensuite accompagn des principaux du conseil de ville,
et suivi d'une foule innombrable, attire par le spectacle d'une fte
interrompue depuis tant de sicles. L'histoire en a conserv les
dtails[512], qui occuperaient ici trop de place. Ils sont faits pour
enflammer l'imagination des amants de la gloire; mais la manire dont
Ptrarque envisageait ce triomphe dans sa vieillesse est capable de la
refroidir. Cette couronne, crivait-il[513], ne m'a rendu ni plus
savant, ni plus loquent; elle n'a servi qu'a dchaner l'envie contre
moi, et  me priver du repos dont je jouissais. Depuis ce temps, il m'a
fallu tre toujours sous les armes; toutes les plumes, toutes les
langues taient aiguises contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis;
j'ai port la peine de mon audace et de ma prsomption. Au reste il est
peut-tre aussi bon pour l'homme qu'inhrent  sa nature, d'prouver de
fortes illusions dans sa jeunesse, et d'y renoncer  son dclin.

[Note 511: Le jour de Pques, 8 avril 1341.]

[Note 512: Voy. _Rer. ital. script._, vol XII, p. 540, B. C'est vers
la fin des fragments des Annales romaines de _Lodovico Monaldesco_. _In
questo tempo_, dit l'annaliste, _misser Urso venne a coronar misser
Francesco Petrarca, nobile poeta et saputo, etc._ Et il fait ensuite
la description de toute la crmonie.]

[Note 513: _Senit._, I. XV, p. I.]

Empress de reparatre  Avignon avec sa couronne, Ptrarque en reprit
la route peu de jours aprs, mais par terre, et en traversant la
Lombardie. Il se dtourna un peu pour aller voir  Parme son ami Azon de
Corrge et sa famille. C'tait le moment o, aprs avoir command dans
cette principaut pour son neveu, _Mastino della Scala_, Azon venait de
s'en rendre matre sous prtexte de l'affranchir. Il retint Ptrarque
auprs de lui par tous les tmoignages d'amiti, de confiance; il le
consultait sur son gouvernement, sur ses oprations, sur toutes ses
affaires; il ne lui parlait que du bonheur qu'il voulait rpandre, que
de suppression d'impts, de bonne administration, de libralits, de
libert; mais rien ne pouvait changer dans Ptrarque son got pour le
recueillement, la mditation, la solitude. Ds qu'il pouvait disposer de
lui, il errait dans les environs de Parme avec ses deux compagnes
insparables, la posie et l'image de Laure. Il choisit dans la ville
mme une petite maison avec un jardin et un ruisseau; il la loua
d'abord, l'acheta ensuite, et la fit rebtir selon son got. C'est l
qu'il termina son pome de l'Afrique; c'est l qu'il aurait pass
l'anne peut-tre la plus heureuse de sa vie s'il n'y avait t troubl
presque coup sur coup par la perte de ses meilleurs amis.

Le premier fut un de ses anciens camarades d'tudes  l'Universit de
Bologne[514], et le second, le meilleur et le plus cher de tous,
l'vque de Lombs. Ptrarque se disposait  l'aller rejoindre dans son
diocse. Il le vit la nuit en songe; il lui vit la pleur de la mort.
Frapp de cette vision, il en fit part  plusieurs amis. Vingt-cinq
jours aprs il apprit que Jacques Colonne tait mort prcisment le jour
o il lui tait apparu. Un esprit faible et tir de l des
consquences. La douleur n'gara point celui du pote philosophe. Je
n'en ai pas pour cela, crivait-il, plus de foi aux songes que Cicron
qui avait eu, comme moi, un rve confirm par le hasard. Enfin son bon
pre Denis du bourg Saint-Spulcre, mourut aussi  Naples, peu de temps
aprs[515].

[Note 514: _Thomas Caloria_, de Messine.]

[Note 515: 1342.]

Ces pertes accumules firent tant d'impression sur lui, qu'il ne
recevait plus de lettres sans trembler et sans plir[516]. Il venait
d'tre nomm archidiacre de l'glise de Parme; il partageait son temps
entre ses tudes et les fonctions de sa place, entre son cabinet et son
glise. Un vnement imprvu l'obligea de repasser les Alpes. Benot XII
tait mort, et Clment VI lui avait succd. Les Romains envoyrent au
nouveau pape une dputation solennelle, compose de dix-huit de leurs
principaux citoyens, pour lui demander plusieurs grces, et surtout pour
tcher d'obtenir de lui qu'il rapportt la tiare aux trois couronnes
dans la ville aux sept collines. Ptrarque, qui avait reu lors de son
couronnement le titre de citoyen romain, fut du nombre de ces
ambassadeurs, et mme charg de porter la parole. Il quitta, mais 
regret, sa douce retraite, et s'acquitta de sa commission avec son
loquence ordinaire, mais avec aussi peu de fruit pour l'objet qu'il
avait le plus  coeur, le retour du pape en Italie. Clment VI, n
Franais[517], et lev dans le grand monde, aimait le luxe et le
plaisir; ses manires taient nobles et polies, son got pour les
femmes, peu difiant dans un pape, tait accompagn d'autres gots
dlicats qui le rendaient un souverain trs-aimable. Sa cour ne fut
gure plus vicieuse que les prcdentes, cela et t difficile, mais
elle fut plus agrable et plus brillante. Il rcompensa Ptrarque de sa
harangue par un prieur dans l'vch de Pise[518]; et, comme il avait
dans l'esprit toute la pntration et la culture qui pouvaient lui faire
apprcier le premier homme de son sicle, il l'admit dans sa familiarit
et dans son commerce intime. Ptrarque crut pouvoir en profiter pour le
succs de ses vues sur l'Italie; mais il ne put russir, mme  lui
inspirer le dsir de la voir.

[Note 516: _Fam._, l. IV, p. 6.]

[Note 517: Il se nommait Pierre Roger, et avait t chancelier de
France.]

[Note 518: Le prieur de _Migliarino_.]

Il se dlassait du spectacle de cette cour, scandaleux et fatigant pour
un esprit aussi sage, dans le commerce de ses deux amis, Lello et Louis,
qu'il nommait toujours Loelius et Socrate. Il avait revu Laure; le temps,
la persvrance, la gloire qu'il avait acquise, la lui avaient rendue
plus favorable. Elle ne le fuyait plus; et lui, plus amoureux que
jamais, ne cherchait qu'elle dans le monde, ne rvait qu'a elle dans la
solitude. Un de ses plus chers amis, _Sennuccio del Bene_, pote
florentin, attach au cardinal Colonne, et qui vivait dans la socit de
Laure, tait le confident de ses amours. Mais il n'eut jamais  lui
confier que des peines, des dsirs, de faibles esprances; et, loin de
s'affaiblir, sa passion semblait s'accrotre: et il aimait ainsi depuis
quinze ou seize ans[519]. Il avait pourtant un autre confident que
_Sennuccio_, c'tait le public, c'tait le monde entier, o ses posies
avaient rendu clbre la beaut de Laure, la dlicatesse, la dure; et,
si l'on ose ainsi parler, l'obstination de son amour pour elle. Tous
les trangers qui venaient  Avignon voulaient la voir; mais dj le
temps lui imprimait quelques unes de ses traces: quelque surprise
involontaire se mlait  l'admiration de ceux qui la voyaient pour la
premire fois. Ptrarque tait aussi fort chang; mais son coeur tait
toujours le mme, et Laure tait,  ses yeux, aussi belle et aussi
touchante que dans la fleur de la jeunesse et dans les premiers temps de
son amour.

[Note 519: 1343.]

Une mission politique vint l'en distraire pour quelque temps. Le bon roi
Robert tait mort, et n'avait laiss que deux petites filles, dont
l'ane, Jeanne, avait t marie  neuf ans avec Andr, fils du roi de
Hongrie, qui n'en avait que six. Il y avait dix ans de ce mariage, et
les deux jeunes poux, au lieu de prendre du got l'un pour l'autre,
avaient conu une aversion qui eut bientt des suites funestes et
terribles. Robert leur avait laiss en mourant un conseil de rgence. Le
pape, seigneur suzerain de Naples, prtendait que le gouvernement du
royaume lui appartenait pendant la minorit de Jeanne; et ce fut
Ptrarque qu'il choisit pour aller faire valoir ses droits. Le cardinal
Colonne, qui avait beaucoup servi  diriger ce choix, en profita, et
chargea l'envoy du pape de solliciter la libert de quelques
prisonniers injustement dtenus dans les prisons de Naples. Ptrarque,
malgr son aversion pour la mer, prit cette voie, plus courte et plus
sre,  cause des brigands qui continuaient d'infester l'Italie. Il
trouva la cour de Naples remplie d'intrigues et de divisions qui
prsageaient de prochains orages, et gouverne par un petit moine
cordelier, sale, dbauch, cruel et hypocrite, que le roi de Hongrie
avait donn pour prcepteur  son fils Andr, et dont je paratrais
former  plaisir le portrait hideux, si je copiais celui qu'en a laiss
Ptrarque[520]. Ce moine, selon l'esprit des gens de sa robe, s'tait
empar du gouvernement des affaires; et c'est avec lui qu'un homme tel
que Ptrarque fut oblig de traiter.

[Note 520: Pour qu'on ne croie pas que j'exagre, voici
textuellement ce portrait. _Nulla pictas, nulla veritas, nulla fides;
horrendum tripes animal, nudis pedibus, aperto capite, paupertate
superbum, marcidum deliciis vidi, homunculum vulsum ac rubicundum,
obesis clunibus, inopi vix pallio contectum, et bonam corporis partem
industri retegentem, utque in hoc habitu non solum tuos (nempe
cardinalis Joannis de Columna) sed romani quoque pontificis affats,
velut ex alt sanctitatis specul insolentissim contemnentem. Nec
miratus sum: radicatam in auro superbiam secum fert; multum enim, ut
omnium fama est, arca ejus et toga dissentiunt, etc._ Familiar. l, V,
ep. 3.]

Il en fut reu avec une hauteur et une duret rvoltantes. Pendant les
longueurs de ces deux ngociations, il visita de nouveau les environs de
Naples, avec deux de ses amis, Jean _Barili_ et _Barbato_ de Sulmone. La
jeune reine, qui peut-tre, sans les intrigues qui l'entouraient et les
mauvais conseils dont elle tait obsde, aurait eu un meilleur sort,
aimait les lettres. Elle eut quelques conversations avec Ptrarque, qui
lui donnrent pour lui beaucoup d'estime. A l'exemple de son grand-pre,
elle se l'attacha par le titre de son chapelain particulier. Mais ni
cette cour, ni les moeurs qu'il y voyait rgner, ne pouvaient lui plaire.
Une fte o il fut entran sans en connatre l'objet, le dcida  en
sortir. Il regardait la cour qui assistait  cette fte en grande pompe,
et entoure d'un peuple immense. Tout  coup il s'lve de grands cris
de joie, Ptrarque se dtourne: il voit un jeune homme d'une beaut et
d'une force extraordinaires, couvert de poussire et de sang, qui vient
expirer presque  ses pieds. C'tait un spectacle de gladiateurs.
L'horreur qu'il en conut lui fit hter son dpart. Il n'avait
d'ailleurs pu rien obtenir pour l'largissement des prisonniers. Quant 
l'affaire de la rgence, sur le compte qu'il en avait rendu au pape,
Clment VI, aprs avoir cass celle que le roi Robert avait tablie,
venait d'envoyer un cardinal lgat, pour prendre en son nom le
gouvernement de Naples, jusqu' la majorit de la reine. Ptrarque put
alors quitter cette ville: il partit en dtestant la barbarie de ses
habitants, qui, au lieu des vertus de l'ancienne Rome, n'imitaient que
sa frocit[521].

[Note 521: _Famil._, l. V, p. 5.]

Il avait t dangereusement malade  Naples; le bruit de sa mort s'tait
mme rpandu dans l'Italie: un mdecin de Ferrare, qui tait aussi
pote, se hta de faire  ce sujet un pome allgorique et bizarre,
intitul: _la Pompe funbre de Ptrarque_[522]. Cette triste folie
accrdita si bien le faux bruit de sa mort, qu'en revenant de Naples, il
fut pris par des hommes crdules pour un spectre ou pour une ombre, et
que plusieurs eurent besoin, pour le croire vivant, de joindre le
tmoignage du toucher  celui des yeux. Il se rendit sans difficults
jusqu' Parme; mais l, il trouva le pays en feu, les Corrge diviss
entre eux, en guerre avec les princes voisins[523], et bloqus par une
arme ennemie; la Lombardie inonde de compagnies d'armes qui y
mettaient tout au pillage, enfin sa chre Italie en proie aux horreurs
des guerres de parti, et comme au temps des barbares, couverte de sang
en de ruines[524]. Il ne pouvait, sans danger, ni rester  Parme, ni en
sortir. Il prfra ce dernier parti. Ce ne fut qu'avec des risques
infinis et aprs des accidents graves, qu'il parvint, pour ainsi dire, 
s'chapper de l'Italie. Il se revit avec enchantement dans cette ville
d'Avignon, dont il disait, crivait et pensait tant de mal, et o il
revenait toujours. Il se hta d'aller goter quelque repos dans son
Parnasse transalpin, c'est ainsi qu'il nommait sa maison de Vaucluse.
Son Parnasse cisalpin tait  Parme. La ville o habitait Laure, les
campagnes environnantes o elle se promenait souvent, donnrent une
nouvelle ardeur  son amour, et rendirent  sa verve potique son
heureuse fcondit.

[Note 522: Ce mdecin se nommait Antoine _de' Beccari_. Ptrarque
tait depuis long-temps en liaison avec lui, et ne lui sut point mauvais
gr de cette plaisanterie; il y rpondit mme par un sonnet, qui est le
95e. du _Canzoniere_. La pice d'Antoine, qu'on appelle communment
Antoine de Ferrare, se trouve dans le Recueil qui suit _la Bella Mano_,
d. de Paris, 1595; elle commence par ce vers:

       _Io ho gi letto il pianto de' Romani._]

[Note 523: Azon avait promis de remettre au bout de cinq ans la
ville de Parme  _Luchino Visconti_, qui lui en avait fait obtenir la
seigneurie: le terme arriv, il la vendit au marquis de Ferrare. Cette
perfidie excita contre lui la haine des _Visconti_, et de leurs allis
les _Gonzague_; c'tait le sujet de cette guerre peu honorable pour les
_Corrge_.]

[Note 524: 1344.]

Mais s'il tait constant en amour, il avait dans l'esprit une agitation
qui le portait sans cesse  changer de lieu, et qui peut-tre avait pour
premire cause, son amour mme. Cette passion, toujours au mme degr de
force, et toujours aussi peu rcompense, lui paraissait peut-tre moins
convenable dans un archidiacre de quarante ans. Plusieurs causes lui
rendaient le sjour d'Avignon de plus en plus insupportable. Le luxe et
le dsordre des moeurs y taient au comble: sa fortune n'y avanait
point, et son plus chaud protecteur lui-mme, le cardinal Colonne,
n'avait encore rien fait pour lui: Ason de Corrge, rconcili avec
_Mastino della Scala_, le pressait vivement de revenir. Il prit enfin le
parti de quitter pour toujours Avignon, Laure et Vaucluse. Il eut mille
peines  se sparer du cardinal sans rompre leur amiti. En prenant
cong de Laure, il la vit plir, et chancela dans rsolutions; mais
enfin il partit[525], alla directement  Parme, o il resta peu de temps
pour ses affaires, et de l, s'embarqua sur le P; il descendit 
Vrone, o Azon l'attendait. A peine y tait-il tabli, que ses
incertitudes recommencrent. Ses amis d'Avignon faisaient tous leurs
efforts pour l'y rappeler. L'un lui peignait la tristesse et les regrets
de Laure; l'autre le dsir que le cardinal Colonne avait de le revoir;
un troisime, le mme voeu form par le pape, et le soin que ce pontife
prenait souvent de s'informer de sa sant. Ptrarque rsista quelque
temps, mais il cda, comme il cdait toujours, et revint  Avignon par
la Suisse.

[Note 525: 1345.]

L'accueil que lui fit Clment VI, fut proportionn  la crainte qu'il
avait eue de le perdre, et aux progrs de sa renomme qui allait
toujours croissant. Il voulut le fixer par une faveur plus solide. La
charge de secrtaire apostolique tait vacante, il la lui offrit.
C'tait une place d'intime confiance et de grand crdit, mais laborieuse
et assujtissante; Ptrarque, qui ne voulait point de chanes, mme
dores, la refusa. Ses autres chanes, celles que son coeur ne pouvait
briser, devinrent plus lgres au moment de son retour. Laure, charme
de le revoir, le traita mieux; mais bientt elle reprit ses rigueurs
accoutumes, et la lyre de Ptrarque ses chants plaintifs.

Jamais elle ne fut plus fertile que cette anne[526]. Les moindres
bonts de Laure, et ses frquentes svrits, ses maladies, ses
chagrins, les petites querelles qui peuvent exister entre deux amants
qui se parlent  peine, tout dans cette imagination potique, devenait
un sujet pour ses vers. Un hommage public que reut la beaut de Laure,
lui en fournit un singulier. Charles de Luxembourg, qui fut peu de temps
aprs l'empereur Charles IV, tait  Avignon. Parmi les ftes qu'on lui
donna, il y eut un bal par o l'on avait runi toutes les beauts de la
ville et de la province. Charles, qui avait beaucoup entendu parler de
Laure, la chercha dans le bal, et l'ayant aperue, il carta, par un
geste, toutes les autres dames, s'approcha d'elle et lui baisa les yeux
et le front. Tout le monde applaudit, et Ptrarque, selon sa coutume,
clbra cet vnement par un sonnet[527]. Il avoue, dans le dernier
vers, que cet acte, un peu trange, le _remplit d'envie_[528]; le terme
est doux, pour exprimer un sentiment qui ne devait pas l'tre. Il
fallait, on en conviendra, que l'illusion des privilges du rang ft
bien forte, pour qu'un amant pt prendre plaisir  voir un prince jeune
et galant, imprimer un baiser sur le front et surtout sur les yeux de
sa matresse!

[Note 526: 1346.]

[Note 527: _Real natura, angelico intelletto_, etc.]

[Note 528:

       _M'empi d'invidia l'atto dolce e strano_,]

Telle tait la mobilit du gnie de Ptrarque et la souplesse de son
esprit, qu'il passait rapidement de ses rveries d'amour  des tudes
graves,  des mditations philosophiques et mme pieuses. Un voyage
qu'il fit  la Chartreuse de Moutrieu[529], o son frre Grard avait
pris l'habit depuis cinq ans, lui laissa des impressions auxquelles il
obit ds qu'il fut de retour  Vaucluse; il y composa un trait _du
Loisir des Religieux_[530], qu'il envoya aussitt  ces bons pres, et
dont l'objet tait de leur faire sentir les douceurs et les avantages de
leur tat, compar  la vie inquite et agite des gens du monde[531].
Que l'tat monastique et des avantages pour ceux qui le professaient,
quand ils avaient pu vaincre les affections les plus naturelles et les
plus douces, cela n'a jamais t mis en question; la vraie question
tait de savoir de quelle utilit il pouvait tre pour la socit civile
qu'une classe nombreuse d'hommes jouit de tels avantages, en consommant
une partie considrable de ses produits, sans prendre la moindre part
aux travaux, aux dangers et aux agitations qu'elle impose. Mais cette
question est dcide, ou plutt n'en est plus une depuis long-temps.

[Note 529: 1347.]

[Note 530: _De otio religiosorum_.]

[Note 531: _Mm. pour la Vie de Ptrarque_, t. II, p. 315.]

Un objet plus grand et d'un plus haut intrt, vint rclamer l'attention
de Ptrarque. On a vu quels avaient toujours t son amour pour
l'Italie, son admiration pour Rome, quels taient ses voeux pour sa
prosprit et pour sa grandeur. Il crut qu'ils allaient tre raliss
par un homme qu'il connaissait, et que peut-tre il avait entretenu
autrefois du dsir d'une rvolution pareille. Parmi les dix-huit
embassadeurs que la ville de Rome avait envoys  Clment VI, et du
nombre desquels avait t Ptrarque, se trouvait un homme obscur, fils
d'un cabaretier et d'une porteuse d'eau, mais qui s'tait donn 
lui-mme une ducation au dessus de son tat, et qui, ds sa jeunesse,
s'tait rempli l'imagination des grands auteurs de l'ancienne Rome, et
de l'tude de ses vieux monuments. On l'appelait _Cola di Rienzi_,
c'est--dire Nicolas, fils de Laurent[532]. Un enthousiasme gal pour
les mmes objets, forma entre Ptrarque et lui, runis dans la mme
embassade, des liens assez troits d'amiti. Depuis long-temps ils
s'taient perdus de vue, lorsque Ptrarque apprit, d'abord par la voix
de la renomme, et ensuite par les couriers envoys  la cour d'Avignon,
que ce Rienzi avait rtabli la libert romaine, et chass les nobles qui
en taient les tyrans; qu'il avait t revtu par le peuple d'une
dictature voile sous la titre modeste du tribun; que son gouvernement
s'annonait par une conduite ferme et des rglements sages; que ses vues
s'tendaient sur l'Italie entire; que dj la plupart des villes, et
mme par politique la plupart des princes, lui avaient adress des
dputations ou des lettres; qu'enfin Rome et l'Italie allaient sortir,
sous ses auspices, de l'tat de trouble, de servitude et d'anarchie o
elles taient plonges.

[Note 532: _Filius Laurentii_; par corruption en latin _Rentii_, en
vulgaire _Renzi_ et _Rienzi_.]

Transport de joie  ces nouvelles, il crivit  Rienzi, une lettre
loquente, pour le fliciter de ses succs, et l'encourager dans son
entreprise. Il le dfendit avec toute la chaleur et l'nergie de la
persuasion et de l'amiti  la cour du pape. La premire impression y
avait t celle d'une terreur panique, et malgr les moyens adroits que
le Tribun avait employs pour se rendre cette cour favorable, il s'en
fallait beaucoup qu'il obtnt une approbation aussi gnrale que l'avait
t la terreur. Bientt les folies de Rienzi diminurent encore le
nombre de ses partisans, et redonnrent  ses ennemis plus d'audace.
Ptrarque les ignorait ou refusait d'y croire, et continuait de
correspondre avec lui sur le ton de l'amiti, de l'approbation et du
conseil. Il voulut aller lui-mme le diriger et le soutenir. Tous ses
anciens motifs pour s'tablir dfinitivement en Italie, se prsentrent
de nouveau  son esprit. Ses amis de Lombardie et de Toscane,
renouvelrent leurs instances. Il dit encore une fois adieu  ceux
d'Avignon,  son Parnasse de Vaucluse, au pape, au cardinal Colonne, 
sa chre Laure. Il la vit dans un cercle de femmes o elle allait
ordinairement; elle tait sans parure, srieuse et pensive. Son air
tait plus triste encore qu' leurs premiers adieux. Son amant mu
jusqu'aux larmes, se retira sans rien dire, en s'efforant de les
cacher. Laure le suivit avec un regard si pntrant et si tendre, qu'il
fut toujours grav dans sa mmoire et dans son coeur. De tristes
prsentiments semblaient dire  l'un et  l'autre qu'ils ne se verraient
plus.

En arrivant  Gnes, d'o il comptait aller  Florence, Ptrarque apprit
que son tribun ne faisait plus  Rome, que des folies. Il changea
d'avis, se rendit  Parme, et des nouvelles plus tristes encore lui
annoncrent le massacre de tous les nobles romains et celui de la
famille presque entire des Colonne, fait par les ordres de Rienzi.
Cette catastrophe lui causa la plus vive douleur, mais il ne perdait pas
encore l'esprance de voir Rome libre, et il aurait tout souffert  ce
prix. Aucune illustre famille, crivait-il, ne m'est aussi chre dans
le monde; mais la rpublique; mais Rome; mais l'Italie, me sont encore
plus chres[533]. Il ne garda cependant pas long-temps l'illusion qui
lui faisait supporter ce dsastre. La chute de Rienzi tait invitable;
il tomba, et _son oeuvre fantastique_, comme l'appelle Villani[534], fut
renverse avec lui. Ptrarque, tristement dtromp, passa de Parme 
Vrone. Il y prouva, le 25 janvier 1348, une secousse de ce terrible
tremblement de terre dont parlent tous les historiens de ce temps. La
superstition crut qu'il avait tait annonc par une colonne de feu qu'on
avait vue  Avignon, environ un mois auparavant sur le palais du pape;
elle put aussi le regarder comme l'annonce d'une calamit la plus
terrible, de cette peste affreuse qui, aprs avoir dvast l'Asie, et
ravag les ctes d'Afrique, apporte de l en Sicile, se rpandit cette
mme anne en Italie, en Espagne, en France, et changea partout en
dserts les villes et les campagnes.

[Note 533: _Famil._, l. II, p. 16. _Nulla toto orbe principum
familia carior, carior tamen respublica, carior Roma, carior Italia._]

[Note 534: _Per li savi  discreti si disse in fino allora che la
detta impresa del tribuno era una opera fantastica e da poco durare._

       (L. XII, c. 89.)]

Pendant les premiers mois de cette fatale anne, lorsque la peste
n'avait fait encore que peu de progrs, Ptrarque fit de petits voyages
 Parme,  Padoue, partout accueilli par l'admiration et par l'amiti.
De retour  Vrone, il perd plusieurs de ses amis; il apprend que la
contagion a gagn le Comtat; il se rappelle dans quel tat il a laiss
ce qu'il a de plus cher au monde. Des pressentiments funestes, des
songes lugubres, de continuelles terreurs l'agitent. L'esprit toujours
tendu sur Avignon, l'me lance, pour ainsi dire, vers son malheur, il
voudrait hter les courriers; mais les communications sont rompues, les
courriers n'arrivent qu'avec d'insupportables lenteurs. Le 19 mai, il
esprait encore; et depuis plus de quarante jours l'objet de tant
d'esprances et de tant de craintes n'tait plus. Laure tait morte, le
6 avril, environne  ses derniers moments de ses parentes, de ses
amies, qui bravaient, pour lui rendre ces tristes devoirs, l'effrayante
contagion dont elle mourait victime, tant elle tait bonne et aimable
pour elles, tant elle avait su s'en faire aimer! Par une fatalit
singulire, elle mourut dans le mme mois, le mme jour et  la mme
heure que Ptrarque l'avait vue pour la premire fois. Que devint-il 
cette affreuse nouvelle? Personne n'a entrepris de le peindre; mais le
reste de sa vie prouve quelle fut sa douleur; il ne cessa, jusqu' la
fin, de s'occuper de Laure. Ses souvenirs, ses regrets, ses chants s'en
nourrirent sans cesse. Il perdit avec elle ce qui lui restait de got
dans le monde; il en prit un plus vif pour la retraite et pour la
solitude, o il pouvait ne s'entretenir que d'elle, et o il la
retrouvait toujours.

On voudrait connatre l'objet d'une passion si constante; on dsirerait
pouvoir se le reprsenter sous des traits sensibles, et il n'est point
d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait; mais
l'imagination peut s'en pargner les frais. Ce portrait est rpandu dans
des posies o il est  l'abri du temps et des sicles. En le
dpouillant de ses ornemens, ou, si l'on veut, de ses exagrations
potiques, et ne laissant que ce qui parat tre l'exacte vrit, on
voit que Laure tait une des plus aimables et des plus belles femmes de
son temps. Ses yeux taient -la-fois brillants et tendres, ses sourcils
noirs et ses cheveux blonds; son teint blanc et anim, sa taille fine,
souple et lgre: sa dmarche, son air avaient quelque chose de cleste.
Une grce noble et facile rgnait dans toute sa personne. Ses regards
taient pleins de gat, d'honntet, de douceur. Rien de si expressif
que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si anglique et
de si touchant que le son de sa voix. Sa modestie ne l'empchait pas de
prendre soin de sa parure, de se mettre avec got, et lorsqu'il le
fallait avec magnificence. Souvent l'clat de sa belle chevelure tait
relev d'or ou de perles; plus souvent elle n'y mlait que des fleurs.
Dans les ftes et dans le grand monde, elle portait une robe verte
parseme d'toiles d'or, ou une robe couleur de pourpre, borde d'azur
sem de roses, ou enrichie d'or et de pierreries. Chez elle, et avec ses
compagnes, dlivre de ce luxe, dont on faisait une loi dans des cercles
de cardinaux, de prlats et  la cour d'un pape, elle prfrait, dans
ses habits, une lgante simplicit.

Avec tout ce qui inspire les dsirs, Laure avait ce qui les contient et
ce qui imprime le respect. Ses yeux semblaient purifier l'air autour
d'elle, et rien que de chaste comme elle n'aurait os l'approcher. Elle
n'tait pourtant pas insensible. Sa pleur, sa tristesse quand son amant
s'loignait d'elle, quelques mots, quelques doux reproches dont on voit
les traces dans les vers de Ptrarque, et quelques particularits que
l'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, le prouvent assez; mais
jamais l'impression qu'un si long amour, des soins si soutenus et si
tendres, firent sur son coeur, ne cotrent rien  sa sagesse. Tout
l'esprit naturel que peut avoir une femme, toute l'adresse qu'elle peut
employer pour retenir en mme temps qu'elle enflamme, pour alimenter
l'esprance sans donner des droits, elle sut en faire usage; et c'est
ainsi qu'elle parvint  captiver, pendant vingt ans, le plus grand gnie
et l'homme le plus passionn de son sicle.

J'ai dj dit que la puret de ce sentiment a trouv un grand nombre
d'incrdules. Ajoutons que malheureusement elle en doit trouver plus que
jamais. Les preuves en sont pourtant irrcusables; mais pour les
connatre il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; et pour les
admettre il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnte, devenu
plus rare encore que le got de la lecture et de l'tude. On avait cru
que la corruption des moeurs tait au comble quand on parvint  jeter du
ridicule sur la vertu; il tait cependant encore un degr de plus 
atteindre: on ne prend la peine de se moquer que de ce qui existe, et la
vertu a cess d'tre un ridicule aux yeux du monde, en devenant pour lui
un tre de raison. Il est vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de
croire  une affection vertueuse et dlicate, mais au sacrifice absolu
des penchants que la nature donne, que l'on peut combattre sans doute,
mais que l'on est plus sr de vaincre dans l'absence des passions et
dans le silence du coeur, que dans cette fermentation des sens, source
premire et compagne presque toujours insparable de l'amour. Ce ne
serait pas faire injure  la noblesse de cette passion et  sa puret,
que d'examiner ce qui put la maintenir si long-temps dans des bornes si
aises  franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable,
sans l'admirer, sans la respecter moins, et l'expliquer ne serait pas
l'avilir; mais ces explications pourraient nous mener loin, et
conviendraient d'ailleurs moins ici que dans un cours de philosophie
morale. Tenons-nous-en donc  deux faits, qui peut-tre font
disparatre de cet amour une partie de ce qu'il y a de romanesque et de
merveilleux, mais qui, en le ramenant au vrai, le rendent aussi plus
croyable.

Laure avait un mari dont son coeur n'avait pas fait choix; mais cette
union lui imposait des devoirs: non-seulement elle tait mre, mais, par
une fcondit peu commune, elle le fut onze fois, et neuf de ses enfants
lui survcurent. Il ne manquait  la prosprit de son hymen que
l'amour; et si celui de Ptrarque toucha son coeur, il est ais de
concevoir comment, parmi tant de soins domestiques, et de si frquentes
preuves pour sa sant, elle ne permit  ce sentiment de lui offrir que
les seules consolations dont elle et besoin. Ptrarque tait libre; la
licence des moeurs de ce sicle ne faisait pas regarder comme un obstacle
aux jouissances les fonctions ecclsiastiques dont il tait revtu. Son
temprament le portait aux plaisirs de l'amour, comme la sensibilit de
son me le rendait susceptible de ses plus douces motions. Quelque
dlicate que soit dans toutes ses posies l'expression de son amour, on
voit que si Laure lui et permis quelques esprances, il les et portes
trs-loin: un sentiment purement platonique ne donne point les
agitations et le trouble o on le voit sans cesse plong. Si l'on peut
croire que, dans ses vers, c'tait plutt la chaleur de l'imagination
que le dsordre des sens et les tourmentes du coeur qui lui dictaient
des expressions si passionnes, qu'on lise ses lettres et ses autres
oeuvres latines; on y verra que partout et  tout propos, du ton le plus
srieux et le plus sincre, il se plaint de ces combats qu'il prouve,
de ces mouvements imptueux qui le bouleversent, et de ces feux qui le
consument.

Enfin, il le faut avouer, il chercha, sinon un remde, au moins une
diversion  cette passion si imprieuse et si violente, dans quelques
liaisons passagres dont il rougissait sans doute, puisque nulle part il
n'en a nomm les objets, quoiqu'il parle, dans plusieurs endroits de ses
lettres, de deux enfants naturels qui en avaient t le fruit. Je sais
ce qu'en lisant ceci on en peut tirer d'avantages, et contre Ptrarque,
et en gnral contre les hommes; je ne dfendrai ni sa cause ni la
ntre; et c'est encore une question  renvoyer au cours de philosophie
morale. Mais que conclure de ces faits? que Laure ne lui permit jamais,
qu'il ne se permit jamais avec elle que l'expression d'un amour pur; que
cet amour fit quelquefois le tourment, mais encore plus le bonheur comme
la gloire de sa vie; que ce fut, comme il l'avoue cent fois, ce qui le
retira des sentiers du vice, et ce qui le maintint dans le chemin de la
vertu; que s'il eut la faiblesse de cder  l'entranement des sens, 
celui de l'exemple, et peut-tre  d'autres sductions, il se releva
toujours, soutenu comme il l'tait, par un sentiment qui ne pouvait
admettre long-temps ce bas et impur alliage; qu'enfin si l'on refusait
de croire  une passion de vingt annes, exempte d'erreurs et de dsirs
vulgaires, ces erreurs et ces dsirs dirigs vers un autre objet,
doivent lui concilier plus de croyance; mais que dans un amour si
constant, exprim avec tant d'lvation et tant de charme, avec des
couleurs si vives, si fort au-dessus des conceptions ordinaires, si
dignes d'un objet cleste et presque divin, il reste encore, malgr ces
faiblesses, un phnomne du gnie et du coeur qui dut remplir d'un noble
orgueil l'me de Laure, et que lui envieront sans doute  jamais toutes
les femmes aimables, fires et sensibles.



SECTION DEUXIME.

_Depuis 1348 jusqu' la mort de Ptrarque. Son influence sur l'esprit de
son sicle et sur la renaissance des lettres._


Ptrarque pleurait depuis deux mois la mort de Laure, quand une autre
perte douloureuse lui fit verser de nouvelles larmes. Le cardinal
Colonne, son protecteur et son ami, mourut  Avignon[535], soit de la
peste, qui emporta cette anne cinq cardinaux, soit des suites du
profond chagrin que lui donna la catastrophe ou sa famille presque
entire avait pri. De toute cette famille, peu de temps auparavant si
nombreuse et si puissante, il ne restait donc plus que le vieux tienne
Colonne. Ainsi se vrifia une prdiction singulire de ce vieillard,
dont Ptrarque nous a conserv le souvenir. Plus de dix ans auparavant,
tienne s'entretenait librement avec lui  Rome, sur ses affaires
domestiques, sur les guerres dans lesquelles il s'tait engag avec les
Ursins, et qui pouvaient tre, aprs sa mort, pour sa famille, un
hritage de haines, de querelles et de dangers. Aprs s'tre expliqu
franchement sur tous les autres points: Quant  ma succession,
ajouta-t-il, en regardant fixement Ptrarque, et les yeux mouills de
larmes, je voudrais, je devrais en laisser une  mes enfants; mais les
destins en ont dispos autrement. Par un renversement de l'ordre de la
nature, que je ne saurais trop dplorer, c'est moi, c'est ce vieillard
dcrpit que vous voyez, qui hritera de tous ses enfants[536]. Il ne
leur survcut pas de beaucoup, et mourut lui-mme peu de temps aprs.

[Note 535: 1348.]

[Note 536: _Famil._, l. VIII, p. I.]

La mort du cardinal Colonne dispersa les amis que Ptrarque avait encore
auprs de lui. Socrate resta  Avignon, d'o il fit de nouveaux efforts
pour y rappeler son ami. Un Romain, nomm Luc Chrtien,  qui Ptrarque
avait rsign son canonicat de Modne, quand il fut fait archidiacre de
Parme, et Mainard Accurse, descendant du fameux jurisconsulte de
Florence, retournrent en Italie pour le voir et s'arranger avec lui sur
le plan de vie qu'ils devaient suivre[537]. Le jour qu'ils arrivrent 
Parme, il en tait parti pour un petit voyage  Padoue et  Vrone.
Ptrarque, de retour au bout d'un mois, apprit avec un vif regret
l'occasion qu'il avait manque; il leur dputa un de ses domestiques,
qu'il vit bientt revenir avec les nouvelles les plus affreuses. En
approchant de Florence, ils avaient t assassins par des brigands.
Mainard Accurse tait mort, et Luc tait mourant de ses blessures. Ces
brigands taient des bannis de Florence, soutenus par les Ubaldini,
maison ancienne et puissante, qui possdait, prs de Mugello, plusieurs
forteresses dans l'Apennin. Ils y donnaient retraite aux bandits,
favorisaient leurs voleries, et partageaient avec eux le butin[538].
Ptrarque, pntr de douleur, crivit une lettre vhmente aux prieurs
et au gonfalonnier de la rpublique, pour leur demander vengeance de cet
assassinat. Il l'obtint. Les Florentins envoyrent contre les Ubaldini
et leurs brigands, une arme qui fit le dgt sur leurs terres, et prit
en moins de deux mois leurs chteaux. Ainsi, la Toscane dut sa
tranquillit aux rclamations loquentes d'un de ses concitoyens encore
banni de son sein, ou du moins fils d'un banni, et  qui les biens de sa
famille n'avaient pas encore t rendus.

[Note 537: 1349.]

[Note 538: _Mm. pour la vie de Ptr._, t. III, l. IV, p. 20.]

D'autres intrts, des pertes plus sensibles l'occupaient. A celles
qu'il avait dj faites, se joignit, cette mme anne, la mort de
plusieurs de ses anciens et de ses nouveaux amis. Parmi les anciens, il
pleura surtout le bon _Sennuccio del Bene_, le plus intime confident de
ses amours. Il voyagea dans la Lombardie pour se distraire et pour se
serrer, en quelque sorte, auprs des amis qui lui restaient. Le vieux
Louis de Gonzague, seigneur de Mantoue, l'appelait depuis long-temps 
sa cour. Il y alla passer quelques moments dont il profita pour visiter
le petit village d'Ands, cach aujourd'hui sous le nom obscur de
_Pietola_, mais qui sera clbre, dans tous les temps, par la naissance
de Virgile. Parmi ces chagrins et ces distractions, un grand objet
revenait souvent  sa pense: c'tait le sort de l'Italie, toujours
dchire par les guerres que s'y faisaient de petits princes, dont aucun
ne devenait assez puissant pour en fixer la destine. Depuis la chute de
Rienzi,  qui il ne s'tait attach que dans cette esprance, Ptrarque
n'en conut une nouvelle que lorsqu'il crut Charles de Luxembourg
dispos  descendre en Italie. La bonne intelligence de cet empereur
avec le pape, le rendait propre  runir le parti Guelfe au parti
Gibelin; Ptrarque lui crivit  ce sujet une lettre remplie d'art,
d'loquence et de force[539]. Charles IV y rpondit, mais, ce qui n'est
pas encourageant pour les hommes le plus en tat de donner aux princes
les conseils qu'il leur importerait le plus de suivre, il n'y rpondit
que trois ans aprs.

[Note 539: 1350. Cette lettre est imprime dans l'dition de Ble,
1581, page 531, non parmi les ptres, mais sous ce titre particulier:
_De pacificand Itali exhortatio_.]

Un grand mouvement, non pas politique, mais religieux, se dirigeait
alors vers Rome. Le jubil de 1350 y tait ouvert. Ptrarque y voulut
aller, soit pour gagner les indulgences, soit pour revoir le thtre de
son triomphe potique, ou simplement pour obir  cette inquitude
naturelle que le portait sans cesse  changer de lieu. Il partit de
Parme, et se dirigea par la Toscane: il entra pour la premire fois 
Florence, o le temps de la justice n'tait pas encore venu pour lui,
mais o il avait  voir ce qui partout l'intressait le plus, des amis.
Un homme presque aussi clbre que lui dans la littrature de ce sicle,
Jean Boccace tait du nombre. Il tait plus jeune de neuf ans. Ils
s'taient connus  Naples, o des rapports de gots, d'objets d'tude et
de caractre les avaient lis. Ils resserrrent  Florence les noeuds de
leur amiti, qui dura autant que leur vie.

Dans la route de Florence  Rome, que Ptrarque faisait  cheval, il
prouva un accident[540] qui le retarda de quelques jours, et le retnt
au lit pendant plusieurs autres, aprs qu'il y fut arriv. Sa pieuse
impatience souffrait beaucoup de ces retards. Elle tait en lui
trs-relle. Il s'tait dispos avec autant de sincrit que d'ardeur, 
tirer tout le fruit possible de cette institution alors nouvelle[541],
qui attirait  Rome un prodigieux concours; le fruit principal qu'elle
eut pour lui et t plus miraculeux quelques annes auparavant, lorsque
Laure, encore vivante, et toujours aime, le rendait plus difficile 
obtenir. Ce fut alors, pour me servir de ses expressions, que Dieu lui
fit la grce de le dlivrer tout--fait de ce got pour les femmes qui
l'avait si fortement tyrannis depuis sa jeunesse. Mais au reste,  en
juger par les paroles mprisantes dont il se sert, et que je me garderai
bien de traduire[542], il n'tait ici question ni de cet amour pur,
anglique, et presque surnaturel, dont Laure voulut tre aime, ni mme
de cet amour conforme  la fois et  la faiblesse humaine, et au got
des mes dlicates, o l'on se donne tout entier l'un  l'autre, o les
plaisirs du coeur purent et ennoblissent d'autres plaisirs. La grce
qu'il obtint n'eut pour objet que ce penchant vague et gnral, qui
conduit plutt au libertinage qu' l'amour, et dont nous avons vu que
l'amour mme ne l'avait pas toujours garanti. Quoi qu'il en soit, c'est
au jubil que Ptrarque attribue cette rvolution qui se fit en lui,
mais dans laquelle, sans qu'il le dise, le progrs de l'ge aida
peut-tre un peu la grce.

[Note 540: Le cheval d'un vieil abb qui marchait  sa gauche,
voulant frapper le sien, dtacha un coup de pied qui atteignit Ptrarque
au-dessous du genou; la plaie qu'il lui avait faite s'envenima; il fut
oblig de s'arrter trois jours  Viterbe, et eut ensuite beaucoup de
peine  se traner jusqu' Rome.]

[Note 541: On croit qu'elle eut pour origine le souvenir des jeux
sculaires de l'ancienne Rome. De sicle en sicle, il se trouvait
toujours quelques gens attachs aux anciens usages, qui se rendaient 
Rome, parce que d'autres s'y taient rendus un sicle auparavant. En
1300, Boniface VIII accorda de grandes indulgences  tous les fidles
qui iraient pendant cette anne, _et toutes les centimes annes
suivantes_, visiter l'glise du prince des aptres. Le gain que les
Romains y firent, les engagea  obtenir de Clment VI que le terme ft
rduit  cinquante ans. Ce fut alors qu'ils donnrent  cette
institution, qui tait un sujet de jubilation pour eux, le nom de
jubil. Urbain VI trouva une nouvelle raison pour le rduire 
trente-trois ans, c'est que J.-C. avait pass ce nombre d'annes sur la
terre; et Paul II, eu gard  la fragilit humaine, ordonna qu'il serait
ouvert tous les vingt-cinq ans. (_Mm. pour la Vie de Ptrarque_, t.
III, p. 76 et 77.)]

[Note 542: _Pestis illa..... ea foeditas_. (_Senil._, l. VIII, p.
I.)]

Il revint  Florence, en passant par Arezzo, lieu de sa naissance, o il
fut reu avec tous les honneurs dus  son mrite et  sa renomme. Une
des choses qui le flatta le plus, fut d'tre conduit, sans s'en douter,
par les principaux de la ville,  la maison o il tait n, et
d'apprendre d'eux, que le propritaire avait voulu plusieurs fois y
faire des changements, mais que la ville s'y tait toujours oppose,
exigeant que l'on conservt dans le mme tat, le lieu sacr par sa
naissance[543]. De Florence, il se rendit  Padoue[544]. Un nouveau
chagrin l'y attendait. Jacques de Carrare en tait matre; c'tait un
des seigneurs les plus aimables, et qui tmoignait  Ptrarque le plus
d'amiti: c'tait auprs de lui qu'il revenait, et, en arrivant, il
apprit sa mort. Jacques de Carrare venait d'tre assassin dans son
palais, par un de ses parents[545], qu'il y avait lev et nourri.
Quelque aversion que ce crime donnt  Ptrarque pour le sjour de
Padoue, il y resta encore quelque temps. Il y tait trop prs de Venise,
pour qu'il n'allt pas quelquefois dans cette ville qu'il appelait _la
merveille_ des cits. Il y fit connaissance et bientt amiti avec le
clbre doge Andr Dandolo, brave guerrier, habile politique, homme
distingu dans les lettres, et chef d'une rpublique dont il fut le
premier historien[546]. La guerre tait alors prte  clater entre
Venise et Gnes. Ptrarque, qui voyait dans cette guerre la perte de
l'une ou de l'autre rpublique, et de nouveaux malheurs pour l'Italie,
crivit au doge, son ami, et runit dans sa lettre, tous les motifs qui
pouvaient engager les Vnitiens  la paix. Dandolo loua beaucoup, dans
sa rponse, l'loquence de Ptrarque; mais malheureusement pour lui et
pour Venise, il ne suivit point son conseil.

[Note 543: Ces attentions dlicates seraient dignes d'un sicle o
la civilisation serait plus perfectionne; ou peut-tre nous
exagrons-nous la grossiret de ce sicle et la civilisation du ntre.]

[Note 544: 1352.]

[Note 545: Il se nommait Guillaume; c'tait un fils naturel de son
cousin Jacques Ier.]

[Note 546: Voy. ci-dessus, p. 303.]

En rompant tout commerce avec les femmes, Ptrarque n'avait pas fait voeu
de se priver du souvenir de Laure. Il la pleurait, et consacrait ses
regrets dans des posies o l'on trouve souvent l'accent d'une douleur
vraie, quoique toujours ingnieuse, et o la voix de l'imagination se
fait toujours entendre avec celle du coeur. Le 6 avril de cette anne,
se rappelant que ce jour revenait pour la troisime fois depuis la mort
de Laure, il fixa dans un vers plein de sentiment, ce funeste
anniversaire. Ah! dit-il, qu'il tait beau de mourir il y a aujourd'hui
trois ans[547]. Mais ce jour-l mme, il reconnut qu'il tait heureux
de vivre encore, et qu'il lui restait  goter quelques plaisirs. Il
reut un message de Florence, qui le rtablissait dans ses biens et dans
ses droits de citoyen.

[Note 547:

       _O che bel morir era oggi 'l terzo anno!_

C'est le dernier vers du sonnet:

       _Nell'et sua pi bella e pi fiorita_, etc.]

Pour ajouter la grce  la justice, on avait charg l'amiti de ce
message. C'tait Boccace qu'on avait dput vers Ptrarque, et qui
venait reconqurir un citoyen et fliciter un ami. Le snat dsirait de
plus, qu'il voult tre directeur de l'Universit qu'on venait de fonder
 Florence. Le dsir de rparer par tous les moyens reproductifs, les
ravages affreux de la peste, avait fait imaginer cette fondation. Celui
de l'illustrer ds sa naissance, avait fix les esprits sur Ptrarque,
et c'est ce qui avait fait prononcer son rappel. Son message et son
objet le remplirent de joie: mas il ne voulut point accepter l'honneur
qu'on lui offrait, et au lieu de s'aller engager dans des soins si peu
compatibles avec ses habitudes et ses gots, il tourna toutes ses
penses vers sa douce et libre retraite de Vaucluse, o ses livres,
crivait-il, l'attendaient depuis quatre ans. Il y arriva vers la fin de
juin. C'tait le temps o les beauts de la nature l'invitaient le plus
 s'y fixer; mais le devoir l'appelait  la cour pontificale, et, aprs
un mois de repos, il quitta pour le tumulte et les scandales d'Avignon,
l'innocente paix de Vaucluse.

Le got de Clment VI, pour le luxe et les plaisirs, semblait aller en
augmentant. La vicomtesse de Turenne, sa matresse, donnait le ton aux
femmes pour la parure et pour la conduite. Le pape recevait des rois 
sa cour, et leur donnait des ftes; il faisait des cardinaux de dix-huit
ans; il en faisait, dit l'historien Mathieu Villani, de si jeunes et
d'une vie si dissolue, qu'il en rsulta des choses d'une grande
abomination[548]. Parmi tout ce dsordre, on traitait, comme dans toutes
les cours, de grandes affaires. Celles de Rome n'en allaient pas mieux
depuis la chute de Rienzi. Rome ne pouvait plus tre ni libre ni
soumise. L'anarchie et les dsordres qu'elle entrane, taient au comble
dans les murs et hors des murs. Les assassinats et les brigandages
taient impunis: les nobles les favorisaient et retiraient, comme ceux
de Toscane, les assassins et les brigands dans leurs chteaux. Le pape
voulant mettre fin  ces dsordres, nomma une commission de quatre
cardinaux pour en chercher les moyens. Ptrarque fut consult. Rendre au
peuple romain ses anciens droits, humilier l'orgueil des nobles, exclure
du snatoriat et des autres charges, les trangers; enfin tablir la
rpublique sur les lois de la justice et de l'galit, tels furent les
conseils qu'il dveloppa dans une des plus belles lettres qui se soient
conserves de lui[549]; on ignore s'ils convinrent beaucoup aux
cardinaux et au pape; mais le peuple de Rome ne laissa pas le temps de
les suivre. Il se rveilla encore une fois, choisit un nouveau chef
nomm Jean Cerroni; et comme les droits du pape furent assez bien
conservs dans cette rvolution qui ne cota pas une goutte de sang;
comme elle terminait  la fois les troubles de Rome, et les
incertitudes de Clment VI, qui d'ailleurs tait malade, il y donna son
approbation, et il n'est pas douteux que Ptrarque y donna aussi la
sienne.

[Note 548: _Math. Villani_, l. II, c. 43.]

[Note 549: Elle n'est point imprime dans la grande dition de ses
oeuvres; mais elle se trouve dans le manuscrit de la Bibliothque
impriale, n. 8568. L'abb de Sade l'a traduite dans ses Mmoires, t.
III, p. 157 et suiv.; elle est date du 19 novembre.]

Cette maladie du pape, fut pour notre pote, la source de quelques
dmls qu'il eut avec la facult de mdecine, avec qui l'on prtend
qu'il ne faut jamais tre ni trop bien ni trop mal. Clment VI avait le
malheur, je ne dirai pas de croire  la mdecine; mais de consulter  la
fois un grand nombre de mdecins; Ptrarque,  qui tout fournissait des
sujets de discussion et d'loquence, lui crivit sur cet objet, aprs en
avoir reu la permission du S. Pre. Il n'pargna pas les ridicules que
se donnaient les mdecins de son temps; le S. Pre n'eut pas la
discrtion de le leur cacher. Ils se dchanrent avec fureur contre
Ptrarque. Une controverse pleine d'aigreur et d'injures en fut la
suite, et la plume de l'amant de Laure s'abaissa jusqu'au ton de ses
adversaires. Plusieurs de ses pices se sont heureusement perdues. Il en
reste une beaucoup trop longue, qu'on est rduit  regretter qui n'ait
pas eu le sort des autres. Elle porte le titre d'_Invectives_ qu'elle ne
justifie que trop[550].

[Note 550: Elle est divise en quatre livres, et n'occupe pas moins
de trente pages dans la grande dition de Ble, 1581, in-fol., o elle
est intitule: _Contra medicum quemdam_, lib. IV. (Voyez p.
1087--1117.)]

Vaucluse calmait l'humeur de Ptrarque, ou plutt remettait son esprit
et son caractre dans leur assiette naturelle, dont le bruit de la cour
et l'agitation des affaires les faisaient sortir. Il s'y rfugiait ds
qu'il avait quelques moments de libert. L'image de Laure tait pour lui
une compagnie triste, mais douce, et son souvenir bannissait les
sentiments haineux, comme autrefois sa prsence faisait taire ceux qui
n'taient pas aussi purs qu'elle. C'est au printemps de cette anne
qu'on fixe l'poque de plusieurs sonnets o il s'entretient de sa
douleur au milieu des images champtres si propres  la renouveler et 
l'adoucir tout  la fois. C'est l aussi que reprenant, dans la querelle
o il se trouvait engag, le ton qui convenait  l'lvation de son
gnie, rduit  faire son apologie, mais voulant la faire sur un ton qui
en garantt le succs et la dure, il crivit son _Epitre  la
Postrit_, qui contient les principaux vnements de sa vie, et qui,
plus heureuse que d'autres lettres qui ont port le mme titre, est
arrive  son adresse[551]. De Vaucluse, il s'entretenait avec ses amis
d'Italie; son me, faite pour les sentiments tendres, ne pouvait presque
passer un jour sans ces panchements de l'amiti. Il leur prodiguait ou
les conseils de la philosophie, ou ses douces consolations; il les
rconciliait entre eux lorsqu'ils taient en msintelligence. Quoique
relgu en de des Alpes, il exerait jusqu' la pointe de l'Italie
cette autorit bienfaisante. La cour de Naples avait t cruellement
agite depuis dix ans qu'il n'y avait paru. On y avait vu un roi
assassin; la jeune reine, la fille du bon roi Robert plus que
souponne d'avoir tremp dans cet attentat; ses tats envahis, sa
personne menace par le roi de Hongrie, arm pour la vengeance de son
frre; Jeanne fugitive en Provence, mise en cause devant la cour
pontificale; rduite  y prouver que tout s'tait pass par les suites
d'un sortilge qui l'avait forc d'avoir pour son mari une aversion
invincible; rtablie dans ses tats avec Louis de Tarente, premire
cause de son crime, et devenu son poux, enfin rentrant  Naples et
couronne solennellement avec lui.

[Note 551: M. Baldelli ne veut pas que l'ptre  la postrit ait
t crite alors; il veut que ce soit beaucoup plus tard, en 1372, aprs
que Ptrarque et fait une autre invective, en rponse  un Franais qui
l'avait attaqu. (_V. le sommario cronologico_,  la fin de son ouvrage,
p. 319.) Sa raison parat trs bonne, et je m'y tais d'abord rendu.
Mais, aprs un plus mr examen, je suis revenu  l'opinion commune, et
j'ai rtabli ce passage que j'avais d'abord effac. Je dirai ailleurs
mes motifs qu'il serait trop long de dduire ici.]

Un Florentin, homme de naissance et d'un mrite au-dessus du commun,
Nicolas Acciajuoli, qui avait t en grande faveur auprs du roi Robert,
et fait par lui gouverneur de Louis de Tarente, avait servi, encourag,
soutenu son lve dans ces circonstances fortes au niveau desquelles le
caractre de ce jeune prince ne se trouvait pas. Louis, qui lui devait
la couronne, l'en paya par le plus haut crdit et par sa premire
dignit du royaume, dont il le fit grand snchal. Boccace et d'autres
Florentins avaient mis en correspondance Acciajuoli et Ptrarque. Leur
liaison s'tait resserre  la cour d'Avignon. Ptrarque, port
d'inclination pour la reine, et sans doute ne la croyant pas coupable,
avait pris beaucoup de part  cet heureux vnement. Il en avait
flicit le grand snchal, en lui donnant pour son jeune roi les
conseils d'une morale leve et d'une sage politique[552], lorsqu'il
apprit qu'Acciajuoli s'tait brouill avec un seigneur napolitain avec
lequel il avait lui-mme, de plus anciennes liaisons d'amiti: c'tait
Jean Barrili, qui avait t, dans la crmonie de son couronnement 
Rome, le reprsentant du roi Robert. Ptrarque sachant que cette rupture
tait la suite d'un malentendu, et que de tels hommes n'avaient besoin
que de se revoir pour s'entendre, imagina pour les rassembler de leur
crire une lettre _ tous les deux ensemble_, qui ne pouvait tre
ouverte et lue qu'en commun; elle contenait des raisons auxquelles ni
l'un ni l'autre ne put rsister. Leur ami tait en quelque sorte au
milieu d'eux; il ne leur parla pas en vain; ils s'embrassrent, et tout
fut oubli.

[Note 552: _Epist. Variar._ 10.]

Ptrarque prit alors quelque part  une affaire singulire par sa
nature, et surtout par son dnoment. Rienzi, errant depuis quatre ans
dans plusieurs cours, aprs un grand nombre d'aventures, fut enfin livr
au pape par l'empereur Charles IV. Jet dans les prisons de Prague, et
de l conduit dans celles d'Avignon sous bonne escorte, le pape chargea
trois cardinaux d'instruire son procs. Rienzi demanda  tre jug
suivant les lois. Il ne put l'obtenir. Ptrarque, justement indign de
ce dni de justice, crivit au peuple romain une lettre gui est imprime
parmi les siennes[553], quoiqu'il n'ost pas la signer, et par laquelle
il presse ses concitoyens d'intervenir dans cette affaire; on ne voit
pas que le peuple ait ni rpondu ni agi; mais tout--coup un bruit se
rpandit  Avignon que Rienzi, qui de sa vie n'avait peut-tre fait un
seul vers, tait un grand pote. On regarda comme un sacrilge d'ter
la vie  un homme d'une _profession sacre_[554]; il dut son salut 
cette erreur bizarre; il lui dut au moins d'tre plus doucement trait
dans sa prison, et d'tre rserv  de nouvelles aventures; il l'tait
aussi  une mort tragique, mais qu'il devait recevoir dans Rome, et
revtu, avec le consentement du pape, de cette mme dignit de tribun
qui faisait alors son crime.

[Note 553: C'est la quatrime des ptres _sine titulo_.]

[Note 554: Cicron, _pro Archia poeta_.]

Plusieurs cardinaux qui aimaient Ptrarque, et surtout ceux de Boulogne
et de Taillerand, conspirrent contre sa libert en s'occupant de sa
fortune. Ils firent tous leurs efforts pour qu'il acceptt la place de
secrtaire apostolique que Clment VI lui offrait pour la seconde fois.
Aprs avoir puis toutes ses dfenses, il saisit celle que lui
fournissait le seul dfaut que ses puissants amis prtendissent trouver
en lui; c'tait l'lvation de son style qui ne s'accordait pas,
avouaient-ils, avec l'humilit de l'glise romaine. Rien de plus ais,
selon eux, que de se corriger de ce dfaut, et de s'abaisser jusqu'au
style des bulles et de la chancellerie. Il consentit  un essai; mais au
lieu de s'abaisser, il dploya les ailes de son gnie, et prit un vol si
haut qu'il chappa, pour ainsi dire, aux regards de ceux qui voulaient
le rendre esclave, et qu'ils renoncrent au projet de l'asservir.

C'tait toujours  Vaucluse qu'il se rfugiait pour tre libre. Il y
apprit bientt la mort de Clment VI et l'lection d'Innocent VI son
successeur[555]. C'tait encore un pape franais, et qui ne pouvait par
consquent avoir le voeu de Ptrarque, toujours occup du dsir de voir
rtablir  Rome la cour romaine. Innocent VI avait encore un grand tort
 ses yeux. Il tait ignare et non lettr, au point qu'il avait adopt
l'opinion d'un vieux cardinal qui soutenait que Ptrarque tait
magicien, parce qu'il lisait continuellement Virgile. Enfin c'tait,
comme dit Villani, un homme de bonne vie et de petit savoir[556]. Sous
un tel pape les amis de Ptrarque eurent beau faire pour l'arracher  sa
retraite et l'engager dans des emplois qu'ils auraient obtenus
facilement, malgr les prventions du pontife, il leur fut impossible de
le tirer de Vaucluse, o il passa mme l'hiver[557]. Il le quitta enfin,
mais ce fut pour retourner en Italie. Il partit sans avoir pu se
rsoudre  voir le nouveau pape, malgr les instances ritres des
cardinaux ses amis. Je craignais, dit-il dans une de ses lettres, de lui
faire du mal par ma magie, ou qu'il ne m'en fit par sa crdulit[558].

[Note 555: tienne Alberti, cardinal d'Ostie, n  Beissac, diocse
de Limoges. Clment VI tait aussi Limousin.]

[Note 556: Math. Villani, l. III, c. 44.]

[Note 557: 1353.]

[Note 558: _Ne aut illi mea magia, aut mihi molesta sua credulitas
esset._ (_Senil._, l. I, p. 3.)]

Il allait donc revoir sa chre Italie; mais o devait-il se fixer?
Nicolas Acciajuoli l'appelait  Naples, Andr Dandolo  Venise, son
inclination particulire  Rome; mais diffrents motifs l'loignaient de
chacune de ces villes: en France aussi, le roi Jean, plein d'admiration
pour lui sans le connatre, avait inutilement essay de l'attirer 
Paris. Descendu en Italie par le mont Genvre, il tait encore incertain
entre le sjour de Parme, de Vrone et de Padoue. Il ne voulait que
passer  Milan; mais il y fut arrt par Jean Visconti, qui en tait
alors matre, qui aimait les lettres, et qui regardait les savants comme
un des ornemens de sa cour. Il tait archevque de Milan, lorsque son
frre, _Luchino_ Visconti, mourut: il runit, en lui succdant, la
puissance temporelle au pouvoir spirituel. L'Italie et le pape lui-mme
virent cette runion avec effroi. Clment VI lui fit ordonner par un
nonce de choisir entre les deux pouvoirs. Visconti renvoya le nonce au
dimanche suivant, aprs la messe. Il la clbra pontificalement, fit
ensuite avancer l'envoy du pape, et prenant d'une main sa croix, de
l'autre son pe nue: voil, lui dit-il, mon spirituel, et voil mon
temporel; dites au S. Pre qu'avec l'un je dfendrai l'autre. Tel tait
ce Jean Visconti, dont l'ambition dmesure aspirait  rgner sur
l'Italie entire, et qui avait, pour y russir, autant d'adresse dans
l'esprit que de puissance et de courage. Il employa, pour retenir
Ptrarque, tout ce qu'a de sduisant un grand pouvoir quand il est
caressant et affable. Il rpondit  toutes ses objections, prvint
toutes ses demandes, et le rduisit enfin  l'impossibilit d'un refus.

Ptrarque fut log dans une maison commode, dont la vue tait admirable
et la situation charmante. Il n'avait aucun titre, aucune fonction, si
ce n'est une place dans le conseil du prince, sans obligation d'y
assister. Il tait libre  la cour de celui que l'histoire appelle le
tyran de la Lombardie, et qui l'tait en effet; mais c'tait un tyran
aimable, qui savait couvrir de fleurs les liens dont il enchanait un
homme si passionn pour son indpendance. Ptrarque ne put cependant
refuser l'ambassade qu'il lui proposa pour engager Venise  faire la
paix avec Gnes. La dernire de ces deux rpubliques, aprs une dfaite
terrible, venait de se livrer  Visconti; l'autre, enorgueillie de ses
victoires, soutenue par une ligue italienne et par l'esprance de
l'arrive de l'empereur, tait dans les dispositions les moins
pacifiques. Ptrarque, chef d'une ambassade compose d'hommes habiles et
loquents, plus loquent lui-mme qu'eux tous[559] et plus vers dans
les affaires, aid encore par l'amiti qui l'unissait avec le doge Andr
Dandolo, choua dans cette ngociation qu'il avait regarde comme
facile. Mais Venise et son doge payrent cher leur refus. Les Gnois,
soutenus par Visconti, reprirent de tels avantages que Venise se vit 
deux doigts de sa perte, et que Dandolo, qui aimait la gloire et sa
patrie, mourut accabl de travaux et de chagrins. Jean Visconti fut
emport environ un mois aprs par une mort presque subite; ainsi deux
tats voisins se trouvrent en mme temps privs de leurs chefs, et
Ptrarque de deux puissants amis.

[Note 559: La harangue qu'il pronona dans cette occasion est
conserve parmi les manuscrits de la bibliothque impriale de Vienne.
Voyez le Catalogue imprim de ces manuscrits, part. I, p. 509, cit par
M. Baldelli, _del Petrarca e dell sue opere_, p. 107, note.]

Ce qu'il attendait depuis long-temps arriva enfin. L'empereur Charles IV
descendit en Italie, et lui fit dire de venir le trouver  Mantoue.
Charles avait rpondu, mais seulement depuis un an,  la lettre que
Ptrarque lui avait crite[560]; il montrait encore des irrsolutions
que Ptrarque essaya de vaincre par une seconde lettre plus pressante
que la premire; mais ce n'tait point son loquence qui avait dcid
Charles IV, c'tait l'or des Vnitiens, qui, sans se dcourager de
leurs pertes, ayant form en Lombardie une ligue puissante, et voulant
mettre  la tte de cette ligue l'empereur, lui avaient propos d'entrer
en Italie  leurs frais. Ptrarque obit avec empressement aux ordres du
monarque, et se rendit  Mantoue. Il y passa huit jours auprs de ce
prince, et fut tmoin de toutes ses ngociations avec les seigneurs de
la ligue lombarde runis contre les trois Visconti, Mathieu, Barnab et
Galas, qui avaient partag entre eux, d'un trs-bon accord, les tats
de leur oncle, et avaient hrit de son ambition plus que de ses talens;
mais il taient forts par leur union; et pouvant opposer  la ligue une
arme de trente mille hommes de bonnes troupes bien payes, ils
gardaient une attitude calme et presque menaante. Pendant tout ce
temps, Ptrarque ne quitta presque pas l'empereur: Charles employa
chaque jour  s'entretenir avec lui tous les moments qu'il pouvait
drober au crmonial et aux affaires. Ces entretiens, dont Ptrarque a
fix le souvenir dans une de ses lettres[561], honoreraient le caractre
de l'empereur par la noble libert des discours et des rponses du
pote, si la permission qu'il accordait de lui parler ainsi n'tait pas
venue plutt de sa faiblesse que de cette lvation des grandes mes qui
les met au-dessus des petitesses de l'orgueil. N'ayant pu faire la paix,
et forc  se contenter d'une trve, il voulait emmener Ptrarque avec
lui jusqu' Rome lorsqu'il alla s'y faire couronner; mais Ptrarque
s'en dfendit avec un mlange adroit de politesse et de fermet. Au
moment o il prit cong de Charles  cinq milles au-del de Plaisance,
un chevalier toscan de la suite de ce prince, prenant Ptrarque par la
main, dit  l'empereur: Voil l'homme dont je vous ai souvent parl;
c'est lui qui clbrera votre nom si vos actions sont dignes d'loges;
s'il en est autrement, il sait et parler et se taire.

[Note 560: Voyez ci-dessus, p. 388.]

[Note 561: Voy. _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 380 et
suiv.]

C'est ce dernier talent que Charles lui donna sujet d'employer par la
conduite qu'il tint  Rome. Il passa deux jours  visiter les glises en
habit de plerin. Il avait toujours promis au pape qu'il n'entrerait 
Rome que le jour de son couronnement, et qu'_il n'y coucherait pas_:
fidle  cette dernire promesse, plus qu'attentif  conserver ses
droits, il sortit de la ville le jour mme qu'il y fut couronn. Il se
hta de traverser l'Italie et les Alpes, recevant partout des marques du
mpris que mritait sa faiblesse; la bourse pleine d'argent, dit
Villani, mais couvert de honte par l'abaissement de la majest
impriale[562]. Ptrarque, dchu de son attente, et n'esprant plus rien
d'un tel prince pour le bonheur de l'Italie, s'attacha plus que jamais
aux Visconti, dont il ne cessait de recevoir des preuves de
considration et de confiance. Il eut cette anne l[563] des accs plus
forts qu' l'ordinaire d'une fivre tierce qui l'attaquait ordinairement
en septembre. Ces accs duraient encore quand Mathieu Visconti mourut
subitement, soit de ses dbauches excessives, soit, si l'on en croit des
bruits que quelques historiens ont adopts, empoisonn ou touff par
ses deux frres. Barnab tait un guerrier barbare et trs-capable d'un
fratricide; mais Galas avait des qualits aimables, et mmes des
vertus. C'est  lui que Ptrarque s'tait particulirement attach. Il
fut trs-affect des bruits qui se rpandirent; mais une preuve bien
forte qu'il les crut sans fondement, c'est qu'il ne quitta pas celui
qu'ils accusaient d'un si grand crime.

[Note 562: Math. Villani, l. V, c. 53.]

[Note 563: 1355.]

Il tait  peine rtabli quand Galas le choisit pour une ambassade
importante auprs de l'empereur, que l'on croyait prt  porter la
guerre en Italie[564]. Ptrarque l'alla chercher  Ble, o il attendit
un mois inutilement. Il venait d'en partir quand cette ville fut presque
entirement dtruite par un affreux tremblement de terre. Il se rendit
 Prague, o il trouva l'empereur tout occup de la bulle d'or qu'il
venait de faire recevoir  la dite de Nuremberg. Charles lui fit le
mme accueil qu' l'ordinaire, et le rassura sur les craintes qui
taient l'objet de son voyage. Quoique trs-irrit contre les Visconti
et contre l'Italie, il ne songeait point  y porter la guerre. Les
affaires de l'Allemagne l'occupaient assez. Quelque temps aprs le
retour de Ptrarque  Milan[565] il reut de la part de l'empereur un
diplme de comte palatin, dignit qui n'tait pas alors avilie, et dont
ce diplme lui confrait tous les droits et privilges. Il tait revtu
d'un sceau ou bulle enferme dans une bote d'or d'un poids
considrable. Ptrarque accepta le titre avec reconnaissance; mais il
renvoya l'tui de la bulle au chancelier de l'Empire. La fortune dont il
jouissait diminue peut-tre le mrite de ce refus; mais il l'aurait fait
sans doute lors mme qu'il tait pauvre, et d'autres bien plus riches
que lui ne le feraient pas.

[Note 564: 1356.]

[Note 565: 1357.]

Pour goter le repos dont il se sentait plus de besoin que jamais, et
pour fuir les grandes chaleurs, il s'alla tablir  trois milles de
Milan, dans une jolie maison de campagne, au village de _Garignano_,
prs de l'Adda; il lui donna le nom de _Linterno_, en mmoire du
_Linternum_ de Scipion l'Africain. Ses projets de travaux taient
immenses, et, comme il le dit lui-mme, effrayants pour l'espace de
temps qu'il lui restait peut-tre  vivre. Sa sant tait bonne et
robuste; elle l'tait mme trop pour certaines rsolutions que nous
l'avons vu prendre; il s'en plaignait  ses amis; mais il mettait sa
confiance dans la grce, et l'on ne voit en effet dans aucune de ses
lettres qu'elle lui ait manqu. Il a plu cependant  quelques historiens
de sa vie, de lui attribuer avec une demoiselle des environs de
_Garignano_ et de l'illustre nom de Beccaria, une intrigue dont sa fille
Franoise fut le fruit, mais c'est un anachronisme et une fable.
Franoise sa fille, comme Jean son fils, taient ns  Avignon, sans
doute de la mme femme et dans le temps de ces distractions par
lesquelles il donnait le change  sa passion pour Laure.

Au lieu de visites de cette espce, il en faisait souvent de fort
diffrentes  la chartreuse de Milan, qui tait toute voisine de son
village, et il passait avec les chartreux ou dans leur glise presque
tous les moments qu'il ne donnait pas  l'tude. L'ouvrage le plus
considrable qu'il fit dans cette dlicieuse retraite, est son Trait
philosophique intitul _Remdes contre l'une et l'autre fortune_[566].
Le dsir de consoler son ancien ami Azon de Corrge, que des
catastrophes inattendues avaient plong dans le malheur, lui en fit
natre l'ide, et celui de l'honorer dans son infortune l'engagea  le
lui ddier; c'tait aussi s'honorer lui-mme.

[Note 566: _De remediis utriusque fortun_, 1358.]

Un accident assez simple qu'il eut alors, mais dont la cause mrite
d'tre remarque, fut sur le point d'avoir des suites graves. Il avait
pris la peine de copier lui-mme un gros volume des ptres de Cicron,
les copistes, disait-il, n'y entendant rien. Il le tenait toujours  sa
porte, et s'en servait,  ce qu'il parat, aussi habituellement que de
son Virgile. Ce volume in-folio, couvert en bois avec de bons fermoirs
en cuivre, selon l'usage du temps[567], tomba plusieurs fois sur sa
jambe gauche, et la frappant au mme endroit, y fit une plaie qui
s'envenima. Les mdecins crurent qu'il faudrait lui couper la jambe. Le
rgime, les fomentations et le repos la gurirent. Ds qu'il put monter
 cheval, il fit  Bergame, un petit voyage, plus remarquable encore par
son motif. Son nom tait alors parvenu au plus haut point de clbrit:
l'Italie entire avait en quelque sorte les yeux sur lui: les orateurs,
les philosophes, les potes, le regardaient comme leur matre; des
hommes mme d'une profession trangre aux lettres, partageaient
l'admiration gnrale.

[Note 567: C'est ce qu'on pourrait vrifier: ce livre prcieux,
crit de la main de Ptrarque, est  Florence, dans la bibliothque
Laurentienne. (_Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 495, en note.)]

Un orfvre de Bergame, nomm _Capra_, homme d'un esprit cultiv, riche,
et le premier dans son art, devint presque fou d'enthousiasme: il obtint
 force de prires, que Ptrarque le vnt voir  Bergame. Le gouverneur,
le commandant, la ville entire lui firent une rception de prince, et
se disputrent l'honneur de le loger. Il donna la prfrence  son
orfvre, qui faillit en mourir de joie, le reut avec une magnificence
que les plus grands seigneurs auraient pu  peine galer, et lui prouva,
par le nombre et le choix des livres qui composaient sa bibliothque,
par sa conversation, par la chaleur et l'empressement dlicat de ses
soins, qu'il mritait cette prfrence.

L'hiver suivant, Boccace fit un voyage  Milan, tout exprs pour le
voir[568]. Plusieurs jours s'coulrent pour eux dans de doux
entretiens, et ils ne se sparrent qu' regret. Ptrarque avait donn 
son ami un exemplaire de ses glogues latines, crit de sa main.
Boccace, de retour  Florence, lui en envoya un du pome de Dante, qu'il
avait aussi copi de la sienne[569]. Ptrarque n'avait pas ce pome dans
sa bibliothque, et cela pouvait accrditer l'opinion qu'il tait jaloux
de son auteur. Boccace avait joint  cette copie, de trs-grands loges
du Dante. Il s'en justifiait en quelque sorte, en lui crivant que ce
pote avait t son premier matre, _la premire lumire qui avait
clair son esprit_. La rponse de Ptrarque est trs-curieuse[570]. On
y voit, que s'il n'tait pas positivement jaloux du Dante, la rputation
de ce grand pote lui portait cependant quelque ombrage. Il attribue le
peu d'empressement qu'il avait montr pour son pome, au projet qu'il
avait eu, ds sa jeunesse, d'crire aussi en langue vulgaire, et  la
crainte de devenir plagiaire ou copiste sans le vouloir. On voit
clairement par les expressions dont il se sert qu'il ne lui accordait de
supriorit que dans cette langue vulgaire, dont il croyait la vogue peu
durable; qu'il ne regardait pas comme un objet d'envie, un homme qui
avait fait sa principale et peut-tre son unique occupation de ce qui
n'avait t pour lui qu'un jeu et un essai de son esprit; que lui-mme
faisait alors trs-peu de cas de ce qu'il avait crit dans cette langue,
et qu'il fondait pour l'avenir sa renomme sur des titres qu'il
regardait comme plus solides; mais dont le temps, qui fait la destine
des langues et des ouvrages, a tout autrement dcid.

[Note 568: 1359.]

[Note 569: Ce beau manuscrit tait  la bibliothque du Vatican, N.
3199: il est maintenant sous le mme numro  la Bibliothque impriale.
C'est, sans contredit, le plus prcieux qui existe de ce pome.]

[Note 570: Voy. _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 508 et suiv.
Cette lettre, qui n'est pas dans l'dition de Ble, est dans celle des
lettres de Ptrarque, Genve (Lyon), 1601, in-8, fol. 445.]

Il continuait de se partager entre sa jolie retraite de Linterno et le
sjour de Milan. Il avait depuis peu avec lui Jean, son fils naturel,
qui, parvenu  l'ge des passions, lui donnait des chagrins et de
l'inquitude. Il fut vol de tout ce qu'il avait  Milan, et ne put en
accuser que son fils. Ce vol fut la cause qui le ft changer de demeure,
ou le prtexte qu'il donna de ce changement. Il alla s'tablir dans une
abbaye hors des murs de la ville, entre la porte de Cme et celle de
Verceil[571]. Peu de temps aprs[572], sa vie paisible et studieuse fut
encore interrompue pour une ambassade honorable. Le roi Jean, prisonnier
en Angleterre depuis la bataille de Poitiers, tait enfin sorti de sa
longue captivit; Isabelle, sa fille, venait d'pouser,  Milan, le fils
de Galas Visconti. Galas dputa Ptrarque auprs du roi, pour le
complimenter sur sa dlivrance[573]. L'tat dplorable o il trouva
Paris et ce qu'il traversa du royaume, le toucha jusqu'aux larmes,
quoiqu'il n'aimt pas la France. Le roi Jean et le dauphin, son fils,
lui firent l'accueil le plus distingu. Le peu qu'il y avait de gens de
lettres et de savants capables de l'entendre, s'empressrent de jouir de
ses entretiens et de rendre hommage  ses lumires. Le roi voulut le
retenir  sa cour: le dauphin l'en pressa encore davantage; mais
l'Italie le rappelait; il y revint ds que sa mission fut remplie. Les
instances du roi Jean, ses prsents, ses promesses plus magnifiques
encore, le poursuivirent jusqu' Milan; il reut aussi de l'empereur,
peu de temps aprs son retour[574], des invitations non moins
pressantes, accompagnes de l'envoi d'une coupe d'or d'un travail
admirable; mais ni la France, ni l'Allemagne ne le tentrent. Il opposa
 toutes les sollicitations ses deux passions dominantes, l'amour de la
patrie, et ce qu'il appelait sa paresse.

[Note 571: C'est le monastre de St.-Simplicien, de l'ordre des
Bndictins du mont Cassin.]

[Note 572: 1360.]

[Note 573: La harangue qu'il adressa au roi est conserve parmi les
mmes manuscrits de la bibliothque impriale de Vienne, o se trouve
celle qu'il avait prononce devant le snat de Venise. (Baldelli, _ub.
supr._, p. 113, note.)]

[Note 574: 1361.]

Cet amour tait mis  de grandes preuves. L'Italie tait dvaste par
la peste et par la guerre. Les compagnies trangres y redoublaient
leurs ravages et y rpandaient la contagion. Le Milanais tait en proie
 ces deux flaux  la fois; c'est sans doute ce qui fora Ptrarque 
quitter Milan et l'agrable sjour de Linterno, et  se rfugier 
Padoue. Il s'tait rconcili avec son fils Jean, et commenait  en
esprer mieux: il le perdit. Ses amis firent de nouveaux efforts pour
l'attirer, les uns  Naples, les autres  Avignon. L'empereur renouvela
aussi ses instances. Ptrarque fut prs de cder. Il se mit mme en
route pour Avignon, alla jusqu' Milan, et de l, changeant d'avis,
voulut s'acheminer vers l'Allemagne, mais les compagnies franches
taient partout, obstruaient tous les passages: il revint  Padoue et en
fut chass par la peste[575]. Elle n'avait point encore gagn Venise: il
y chercha un asyle: jamais il ne se transportait ainsi sans ses livres,
qui le suivaient chargs sur plusieurs chevaux[576]. C'tait un embarras
dont il trouva le moyen de se dlivrer honorablement, en faisant  la
rpublique de Venise le don de sa bibliothque. Ce don fut accept par
un dcret, qui assigna un palais pour le logement de Ptrarque et de ses
livres[577]. Il avait mis pour condition que jamais ils ne seraient
spars ni vendus. Il esprait qu'on prendrait soin de les conserver
aprs lui; mais ce soin a t nglig. Les livres ont pri, et il ne
reste plus que la mmoire d'une donation que le temps aurait d
respecter.

[Note 575: 1362.]

[Note 576: C'est ce qui l'obligeait  en avoir toujours un grand
nombre.]

[Note 577: Il s'appelait le palais des _Deux-Tours_, et appartenait
aux _Molini_: Il a servi depuis de monastre aux religieuses du
St.-Spulcre. (_Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 616.)]

Ptrarque eut encore une fois  Venise la consolation de recevoir chez
lui son ami Boccace, que la peste avait chass de Florence[578]. Ils
passrent dlicieusement ensemble les trois mois les plus chauds de
l'anne. Ils auraient voulu ne se plus quitter. Plus Ptrarque perdait
de ses amis, plus ceux qui lui restaient lui devenaient chers. Cette
seconde peste lui fut aussi fatale que la premire: elle venait de lui
enlever Azon de Corrge et son cher Socrate:  peine eut-il reu les
adieux de Boccace, qu'il apprit coup sur coup la perte de Llius, d'un
autre intime ami qu'il appelait Simonide[579] et de Barbate de Sulmone.
Un chagrin moins sensible, mais qui ne laissa pas de l'affecter
vivement, fut de voir accueillie par des critiques amres la publication
de ses glogues latines et de quelques fragments de son pome de
l'Afrique. Cette sensibilit du gnie est assez gnralement blme par
ceux qui n'en ont pas. Ses souffrances sont une partie de ses secrets
qu'ils ne conoivent pas plus que les autres. Mais Ptrarque avait assez
de quoi s'en consoler dans les tmoignages d'admiration que le suivaient
partout et qu'on lui adressait de toutes parts.

[Note 578: 1363.]

[Note 579: _Francesco Nelli_, prieur des Saints-Aptres.]

Peu de temps aprs son tablissement  Venise, il rendit  cette
rpublique un bon office, qui accrut encore la considration dont il y
jouissait[580]. Une rvolte qui venait d'clater dans l'le de Candie,
exigeait qu'on y envoyt une expdition prompte, sous un gnral habile
et renomm. Le snat jeta les yeux sur _Luchino del Verme_, qui
commandait les troupes des seigneurs de Milan. Le doge, en lui crivant
pour lui proposer ce commandement, engagea Ptrarque  lui crire aussi
de son ct. Ptrarque s'tait intimement li  Milan avec ce gnral,
qui joignait des qualits aimables  ses talents militaires. Sa lettre
et celle du doge eurent un plein succs. Les Visconti tant alors en
paix, _Luchino_ accepta, partit, vainquit, dlivra les prisonniers que
les rvolts avaient faits, prit toutes leurs places, pacifia l'le, et
revint  Venise prsider et distribuer des prix aux jeux questres,  la
manire antique, qui furent donns pendant quatre jours pour clbrer sa
victoire. Le doge y assistait,  la tte du snat, dans une tribune de
marbre, au-dessus du vestibule de l'glise Saint-Marc. La place de
Ptrarque y fut marque  la droite du doge. Sans charge, sans fonctions
dans la rpublique de Venise, il en exerait une suprme; il tait en
Italie, le chef et, pour ainsi dire, le doge de la rpublique des
lettres.

[Note 580: 1364.]

Il ne sortait plus de Venise que pour aller de temps en temps  Pavie,
o Galas Visconti, qui y avait fix son sjour, ne le voyait jamais
assez, et  Padoue, que ses amis, les seigneurs de Carrare, possdaient
toujours[581]. Il y allait  certains temps de l'anne desservir son
canonicat. Dj trs-riche en bnfices, il en eut alors un nouveau,
qu'il ne garda pas long-temps. Les Florentins dsiraient toujours qu'il
revnt habiter parmi eux. Ils n'imaginrent pour cela rien de mieux que
de demander pour lui au pape un canonicat dans leur ville. Urbain V, qui
avait succd  Innocent VI, et qui avait d'autres vues sur Ptrarque,
lui en donna un  Carpentras[582]; mais, dans ce moment mme, le bruit
de sa mort se rpandit, on ne sait pourquoi, en Italie. On le crut 
Avignon; et l'ardeur pour les promotions y taient si grande, qu'en peu
de jours le pape disposa de ce canonicat, de celui de Padoue, de
l'archidiacon de Parme, et de tous ses autres bnfices. Quand on sut
qu'il tait vivant, toutes ces nominations furent annules, except
celle du canonicat de Carpentras.

[Note 581: Aprs la mort de Jacques de Carrare, assassin en 1350,
_Giacomino_ son frre, et _Francesco_ son fils, gouvernrent d'abord
ensemble; mais ils se divisrent; l'oncle conspira contre le neveu en
1355; celui-ci le fit enfermer pour le reste de ses jours. Franois de
Carrare, qui gouvernait seul alors depuis dix ans, semblait avoir hrit
de l'amiti que son pre avait eue pour Ptrarque.]

[Note 582: 1365.]

L'ancien vque de ce diocse, Philippe de Cabassoles, alors patriarche
de Jrusalem, tait le plus cher des amis que Ptrarque avait encore 
Avignon. Il promettait depuis long-temps  ce prlat un _Trait de la
vie solitaire_, qu'il avait commenc  Vaucluse. L'ayant achev 
Venise, il le lui envoya, avec la ddicace qui lui est adresse, et
qu'on lit  la tte de ce Trait. Le pape Urbain faisait concevoir de
grandes esprances, oprait des rformes dans toutes les parties de la
discipline, et donnait l'exemple de celle des moeurs, dont il tait plus
que temps d'arrter l'effrayante corruption. Ptrarque le crut digne de
remplir enfin ses vues sur l'Italie. Il lui crivit une lettre longue,
loquente et hardie, pour l'engager  y revenir[583]. Cette lettre,
aussi remplie de traits d'rudition que de hardiesse, tonna doublement
Urbain, qui tait plus savant en droit canon qu'en littrature et en
histoire[584]. Il chargea Franois Bruni d'Arezzo, alors secrtaire
apostolique, d'y faire quelques commentaires qui lui en facilitassent
l'intelligence. Tout le monde, dans Avignon, fut surpris au ton que
Ptrarque osait prendre avec un souverain pontife; cependant, soit que
le pape et dj conu le dessein de son retour, soit qu'il y ft port
par les raisonnements et par l'loquence de Ptrarque, il dclara, peu
de temps aprs avoir reu cette lettre, son dpart pour Rome, dont il
fixa l'poque aprs Pques de l'anne suivante. Malgr les efforts que
le roi de France fit pour le retenir, et tous les petits moyens qu'y
employrent les cardinaux, fchs de quitter les beaux palais qu'ils
avaient fait btir, et beaucoup d'agrments et de jouissances qu'ils
n'taient pas srs de retrouver ailleurs, Urbain tint sa parole; il
partit d'Avignon, le 30 avril[585], alla s'embarquer  Marseille,
s'arrta quelques jours  Gnes, resta quatre mois  Viterbe, et fit, au
mois d'octobre, son entre solennelle  Rome. On doit penser qu'il ne
tarda pas  y recevoir une lettre de flicitation de Ptrarque, qui lui
exprima, de Venise, la joie dont il tait transport.

[Note 583: 1366.]

[Note 584: _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 691.]

[Note 585: 1367.]

Dans son dernier voyage  Padoue, il avait prouv un de ces chagrins
domestiques auxquels ni la supriorit d'esprit, ni l'tude de la
philosophie ne peuvent empcher d'tre sensible. Il avait depuis environ
trois ans auprs de lui un jeune homme sans fortune, mais d'un heureux
naturel, et qui montrait de grandes dispositions pour les lettres. Il
tait n  Ravenne[586], de parents pauvres et obscurs. Lorsqu'il prit
ensuite sa place dans le monde littraire, il joignit  son prnom le
nom de sa patrie, et se rendit clbre sous celui de Jean de
Ravenne[587]. Ptrarque,  qui il servait de secrtaire, charm de sa
douceur et des talents qu'il annonait, l'admettait  sa table,  ses
plus secrets entretiens: dans ses promenades, dans ses voyages, il le
menait partout avec lui; il le dirigeait dans ses tudes; il s'occupait
de son avenir, et, lui ayant fait prendre l'tat ecclsiastique, il
attendait pour lui un bnfice qui devait lui procurer l'indpendance;
il l'aimait enfin avec toute la tendresse d'un pre. Un matin, ce jeune
homme entre dans son cabinet, et lui dclare qu'il va partir, qu'il ne
veut plus rester dans sa maison. Ptrarque, sans se fcher, le
questionne, cherche  le ramener,  l'attendrir,  l'effrayer sur les
suites du parti qu'il va prendre. Jean persiste  vouloir partir.
Ptrarque part lui-mme pour Venise, l'emmne avec lui, tche de lui
remettre la tte, qu'en effet il semblait avoir perdue. Il voulait aller
 Naples voir le tombeau de Virgile; en Calabre, chercher le berceau
d'Ennius;  Constantinople et en Grce, apprendre le grec. Il partit
enfin, mais pour Avignon. Des accidents fcheux l'arrtrent en route:
il revint sur ses pas jusqu' Pavie, mourant de faim, de fatigue et de
misre. Il y attendit Ptrarque, qui s'y rendit peu de temps aprs, le
reut avec bont, lui pardonna, mais ne se fia plus  lui. Un an fut 
peine coul, que la tte de Jean se monta de nouveau. Il voulut
absolument aller en Calabre. Ptrarque souffrit sans se plaindre ce
retour qu'il avait prvu, lui donna des lettres de recommendation pour
Rome et pour Naples, continua de s'y intresser, et mme de
correspondre avec lui, l'exhortant toujours de loin, comme il l'avait
fait de prs pendant quatre ans,  l'tude et  la vertu. Jean de
Ravenne acquit dans la suite une grande clbrit, et l'Italie eut en
lui un des principaux restaurateurs des lettres, qu'il dut aux bienfaits
de Ptrarque et  ses leons.

[Note 586: Vers l'an 1350.]

[Note 587: Son nom de famille tait _Malpighino_.]

Ptrarque apprit  Venise que si le nouveau pape faisait le bonheur de
Rome par son retour, il se disposait  compromettre celui de l'Italie
entire par la guerre qu'il suscitait aux Visconti. Urbain V les
hassait mortellement, et, rsolu de les exterminer, il fit une ligue
avec les Gonzague, les seigneurs d'Est, de Carrare, les Malatesta et
plusieurs autres. L'empereur tait  la tte; il venait d'entrer en
Italie. Barnab Visconti, qui, au milieu de tous ses vices, avait
l'esprit belliqueux, ne songeait qu' se dfendre. Galas, plus prudent,
prfrait de ngocier. Il appela Ptrarque  Pavie et le chargea d'aller
 Bologne trouver le cardinal Grimoard, frre et lgat du pape, et de
traiter avec lui des moyens de prvenir la guerre[588]. Mais il n'tait
plus temps, et quelque bon ngociateur que ft Ptrarque, il choua
encore une fois.

[Note 588: 1368.]

Outre son amiti pour Galas qui le rendait sensible  ses dangers, il
tait effray de voir l'Italie en proie  des troupes trangres et
froces. Le pape faisait marcher  sa solde des Espagnols, des
Napolitains, des Bretons, des Provenaux; l'empereur, des Bohmiens, des
Esclavons, des Polonais, des Suisses; Barnab, outre les Italiens, des
Anglais, des Allemands, des Bourguignons, des Hongrois. Quelques maux
que Barnab et faits  l'Italie, qu'taient-ils auprs de ceux qu'un
ministre de paix avait prpars pour l'en punir? Mais Barnab n'tait
pas moins adroit que mchant et intrpide. Il parvint  conjurer
l'orage. Il connaissait le faible de Charles IV. L'or qu'il lui prodigua
paralysa tous les mouvements de la ligue; et l'empereur, qui en tait
chef, borna ses triomphes  mener  Rome le cheval du pape par la bride,
 y faire couronner Elisabeth, sa quatrime femme, et  remplir les
fonctions de diacre  la messe du couronnement.

Urbain dsirait ardemment voir Ptrarque[589]. Il le fit presser par ses
amis de venir  Rome, et l'en pressa enfin lui-mme par une lettre
remplie des expressions les plus flatteuses. Ptrarque, quoique malade,
passa l'hiver  faire ses dispositions pour ce voyage. La premire fut
de faire et d'crire de sa propre main son testament[590], que l'on
trouve dans la plupart des ditions de ses oeuvres. Parmi plusieurs legs
de pit, d'amiti, de bienfaisance, on y remarque deux articles, dont
l'un prouve son got pour les arts, l'autre son amiti pour Boccace, et
en mme temps le mauvais tat de fortune o il le savait rduit. Il
lgue par le premier, au seigneur de Padoue, son tableau de la Vierge,
peint par Giotto, _dont les ignorants_, dit-il, _ne connaissent pas la
beaut, mais qui fait l'tonnement des matres de l'art_. Par le second,
il lgue  Jean de Certaldo, ou Boccace, cinquante florins d'or, pour
acheter un habit d'hiver pour ses tudes et ses travaux de nuit; et il
ajoute qu'il est honteux de laisser si peu de chose  un si grand
homme[591].

[Note 589: 1369.]

[Note 590: Avril 1370.]

[Note 591: _Domino Joanni de Certaldo seu Boccatio, verecund
admodum tanto viro tam modicum, lego quinquaginta florenos auri, pro un
veste hyemali, ad studium lucubrationesque nocturnas._]

Peu de jours aprs, il se mit en route, encore faible, et seulement
soutenu par son courage. Mais il ne put aller que jusqu' Ferrare. Il y
tomba comme mort, et resta plus de trente heures sans connaissance, ne
sentant pas plus, comme il l'crivait quelque temps aprs, les remdes
violents qu'on lui administrait _qu'une statue de Phidias ou de
Polyclte l'aurait pu faire_. Revenu enfin de cet tat par les soins des
seigneurs d'Est, qui le reurent dans leur palais, il voulut inutilement
continuer sa route; il fut oblig de revenir  Padoue, couch dans un
bateau. Ds qu'il eut pris quelques forces, il chercha, pour se
rtablir, une demeure champtre aux environs de cette ville. Son choix
se fixa sur Arqua, gros village  quatre lieues de Padoue, situ sur le
penchant d'une colline dans les monts Euganens, pays fameux par la
salubrit de l'air, par sa position riante et la beaut de ses vergers.

Il fit btir au haut de ce village une maison petite, mais agrable et
commode. Ds qu'il y fut tabli avec sa famille, entour de sa fille
qu'il avait marie, de son gendre, d'un bon ecclsiastique qui
l'accompagnait  l'glise, reprenant avec un peu de sant toute son
ardeur pour le travail, occupant quelquefois jusqu' cinq secrtaires,
il mit la dernire main  un ouvrage qu'il avait commenc depuis trois
ans, et qui a pour titre: _De sa propre ignorance et de cette de
beaucoup d'autres_[592]. Nous en verrons bientt le sujet, qu'il serait
trop long d'expliquer ici. Peut-tre et-il fallu, pour se rtablir
entirement, qu'il renont tout--fait  travailler; mais, pour les
esprits tels que le sien, c'est presque renoncer  vivre. Il aurait
fallu aussi qu'il observt un autre rgime: son mdecin, qui tait son
ami[593], le lui recommandait sans cesse. Mais Ptrarque le voyait avec
plaisir comme ami, et ne le croyait pas du tout comme mdecin. Il se
fatiguait d'austrits, ne mangeait qu'une fois le jour quelques
lgumes, quelques fruits, buvait de l'eau pure, jenait souvent, et les
jours de jene, ne se permettait que le pain et l'eau. Il et fallu
enfin qu'il n'apprt pas une nouvelle capable de retarder encore sa
gurison, celle du dpart subit et imprvu du pape et de son retour 
Avignon. Sainte Brigitte avait dit au S. Pre: _Si vous allez  Avignon,
vous mourrez bientt_. Il n'en voulut rien croire; mais,  peine arriv
dans la Babylone d'Occident, il tomba malade et mourut.

[Note 592: _De ignoranti sui ipsius et multorum_.]

[Note 593: Il se nommait Jean Dondi: c'tait le fils de Jacques
Dondi, clbre philosophe, mdecin et astronome, auteur de la fameuse
horloge qui fut place sur la tour du palais de Padoue, en 1344. Le fils
fut aussi astronome en mme temps que mdecin. Il inventa et excuta
lui-mme une autre horloge encore plus fameuse, qui fut place  Pavie
dans la bibliothque de Jean Galeaz Visconti. C'est de l que cette
famille Dondi avait pris le surnom de _Degli Orologi_. Plusieurs auteurs
franais et italiens ont confondu le pre et le fils, et leurs deux
horloges. Tiraboschi a rectifi ces erreurs. _Stor. della Let. it._ t.
V, p. 177-184.]

Grgoire XI, qui remplaa Urbain V, aussi vertueux que son prdcesseur,
eut la mme bienveillance pour Ptrarque, et Ptrarque ne se refusait
pas  profiter de ses bonnes dispositions pour sa fortune, quoique le
dprissement total de ses forces l'avertt de sa fin prochaine. Il eut
un moment de joie qui fut bientt suivi d'une affliction nouvelle. Son
bon et ancien ami, l'vque de Cabassole, devenu cardinal, fut envoy
lgat  Prouse. Ds qu'il fut arriv, il en instruisit Ptrarque, qui
lui tmoigna dans sa rponse un vif dsir de le revoir. Il essaya de
monter  cheval pour satisfaire ce dsir, mais sa faiblesse lui permit 
peine de faire quelques pas. Le cardinal, de son ct, n'tait pas dans
un meilleur tat. Il ne fit que languir depuis son arrive en Italie; il
mourut peu de mois aprs[594], et la faiblesse de ces deux amis,
rapprochs aprs une sparation si longue, les priva de la consolation
de s'embrasser.

[Note 594: 1372]

Ptrarque parut reprendre quelques forces et remplit bientt aprs, sur
la scne du monde, un dernier rle que lui confia l'amiti. La guerre
s'tait leve entre les Vnitiens et Franois de Carrare, seigneur de
Padoue. Cette ville tait menace d'un sige; mais la campagne remplie
de troupes, tait encore un sjour plus dangereux. Ptrarque sortit
d'Arqua pour se rfugier  Padoue avec ses livres; car, aprs s'tre
dfait des premiers, il en avait acquis de nouveaux, comme il arrive
toujours quand on les aime. A Padoue, il trouva dans un libelle qui
excita sa bile, une occasion d'exercer sa plume. Le pape, mcontent de
cette guerre, envoya, en qualit de nonce, un jeune professeur en droit,
nomm Ugution, ou Uguzzon de Thiennes, pour rtablir la paix. Ce nonce
se rendit d'abord  Padoue. Il connaissait Ptrarque; il l'alla voir, et
lui communiqua un crit injurieux qu'un moine franais, dont il ignorait
le nom, venait de publier  Avignon contre lui. C'tait une critique
amre de la lettre qu'il avait adresse quatre ans auparavant  Urbain
V, pour le fliciter de son retour  Rome. Rome et l'Italie n'y taient
pas plus mnages que Ptrarque. Peut-tre n'et-il pas rpondu  des
attaques uniquement diriges contre lui; mais il ne put souffrir qu'un
moine barbare ost crire contre l'objet de ses adorations. La colre ne
lui donna que trop de forces. Il s'emporta dans cette rponse en
expressions indignes de lui, comme il l'avait fait vingt ans auparavant
contre le mdecin du pape. Cette seconde invective s'est malheureusement
conserve comme la premire[595]: toutes deux prouvent que le caractre
le plus doux peut quelquefois s'aigrir, et l'esprit le plus lev
descendre de sa hauteur; mais c'tait descendre bien bas, que de se
ravaler jusqu'aux injures avec un moine.

[Note 595: Voy. _OEuvres de Ptrarque_, Ble, 1581, fol. 1068. Elle
est adresse  Ugution lui-mme. L'abb de Sade dit (t. III, p. 790),
que ce nonce logea chez Ptrarque  Padoue; mais on voit, par les
expressions dont Ptrarque se sert, qu'il tait seulement aller le
visiter. _Nuper alliud agenti mihi et jam dudum certaminis hujus oblito,
scholastici nescia eujus epistolam, imo librum dicam.... attulisti, dum
 longinquo veniens, amice, hanc exiguam domum tuam, me visurus,
adisses._ Ces ditions de Ble sont fort corrompues; il parat que dans
ces derniers mots _tuam_ est de trop, ou qu'il faut lire _meam_.]

Cependant la guerre continuait avec fureur. Franois de Carrare avait eu
d'abord l'avantage; mais le roi de Hongrie, qui lui avait envoy des
troupes, menaa de les tourner contre lui s'il ne consentait  la paix.
Venise se voyant soutenue, la proposait  des conditions humiliantes; il
fallut pourtant l'accepter[596]. Un article du trait portait qu'il
irait eu personne  Venise, ou qu'il enverrait son fils demander pardon
 la rpublique, des insultes qu'il lui avait faites, et lui jurer
fidlit. Le seigneur de Padoue envoya son fils, et pria Ptrarque de
l'accompagner et de porter pour lui la parole devant le snat. Cette
mission tait dsagrable; mais l'attachement de Ptrarque pour un
prince, fils de son ancien ami et de son bienfaiteur, ne lui permit pas
de chercher dans son ge et dans sa sant toujours chancelante, des
raisons pour s'en dispenser. Le jeune Carrare[597], Ptrarque et une
suite nombreuse arrivs  Venise, eurent ds le lendemain audience. Soit
fatigue, ou soit que la majest du snat vnitien troublt Ptrarque, il
ne put prononcer son discours, et la sance fut remise au jour suivant.
Ce discours, qui ne s'est point conserv, fut vivement applaudi. Les
Vnitiens tmoignrent la plus grande joie de revoir dans leur ville
celui qui, pendant plusieurs annes, en avait fait l'ornement.

[Note 596: 1373.]

[Note 597: Il se nommait _Francesco Novello_.]

La paix faite, il revint  Arqua, plus faible qu'auparavant. Une fivre
sourde le minait, sans qu'il voult rien changer  son train de vie. Il
lisait ou crivait sans cesse. Il crivait surtout  son ami Boccace,
dont il lut alors le Dcamron pour la premire fois[598]. Il fut
enchant de cet ouvrage. Ce qu'on y trouve de trop libre, lui parut
suffisamment excus par l'ge qu'avait l'auteur quand il le fit, par la
langue vulgaire dans laquelle il l'avait crit, par la lgret du sujet
et celles des personnes qui devaient le lire. L'histoire de Griselidis
le toucha jusqu'aux larmes[599] Il l'apprit par coeur pour la rciter 
ses amis: enfin il la traduisit en latin pour ceux qui n'entendaient pas
la langue vulgaire, et il envoya cette traduction  Boccace[600].

[Note 598: 1374.]

[Note 599: C'est la dernire Nouvelle du Dcamron.]

[Note 600: Elle est dans l'dition de Ble, page 541, sous ce titre:
_De obedienti ac fide uxori, Mythologia_.]

La lettre dont il l'accompagna est peut-tre la dernire qu'il ait
crite. Peu de temps aprs, ses domestiques le trouvrent dans sa
bibliothque, courb sur un livre et sans mouvement. Comme ils le
voyaient souvent passer des jours entiers dans cette attitude, ils n'en
furent point d'abord effrays: mais ils reconnurent bientt qu'il ne
donnait aucun signe de vie; la maison retentit de leurs cris: il n'tait
plus. Il mourut d'apoplexie, le 18 juillet 1374, g de soixante-dix
ans.

Le bruit de sa mort, qui se rpandit aussitt, causa une aussi grande
consternation que si elle et t imprvue. Franois de Carrare et toute
la noblesse de Padoue, l'vque, son chapitre, le clerg, le peuple mme
se rendirent  Arqua pour assister  ses obsques; elles furent
magnifiques, et cependant accompagnes de larmes. Peu de temps aprs,
Franois de Brossano, qui avait pous sa fille, fit lever un tombeau
de marbre sur quatre colonnes, vis--vis l'glise d'Arqua, y fit
transporter le corps et graver une pitaphe fort simple en trois assez
mauvais vers latins. On y voit encore ce monument, que visitent tous les
amis de la posie, de la vertu et des lettre, assez heureux pour voyager
dans ces belles contres, et dont ils n'approchent qu'avec une motion
profonde et un saint respect.

Les honneurs qui furent rendus  Ptrarque aprs sa mort, dans presque
toute l'Italie, et ceux qu'il avait reus de son vivant, l'exemple que
la faveur dont il avait joui auprs des Grands offrait de la
considration o les lettres pouvaient prtendre, et l'ide que son
caractre avait donne aux Grands du prix et de la dignit des lettres
contriburent puissamment  en rpandre le got. Ses ouvrages et le soin
qu'il prit constamment de ramener les gens de lettres et les gens du
monde  l'tude et  l'admiration des anciens, y contriburent encore
davantage. Suprieur  tous les prjugs nuisibles qui subjuguaient
alors les esprits, il combattit sans relche dans ses Traits
philosophiques, dans ses lettres, dans ses entretiens, l'astrologie,
l'alchimie, la philosophie scholastique, la foi aveugle dans Aristote et
dans l'autorit d'Averros. Sa compassion et son mpris pour les erreurs
de son temps le remplissaient d'admiration pour la saine vnrable
antiquit. Il se rfugiait parmi les anciens pour se consoler de tout ce
qui blessait ses yeux chez les modernes.

Il apprit  ses contemporains, le prix qu'on devait attacher aux
monuments des arts et des lettres que le temps n'avait pas dtruits. Ce
fut lui qui eut le premier l'ide d'une collection chronologique de
mdailles impriales, secours indispensable pour l'tude de l'histoire.
Il mit  former cette collection, le zle qui l'animait pour tout ce qui
intressait les lettres. Lorsqu'il alla trouver l'empereur Charles IV, 
Mantoue, il lui offrit plusieurs de ces belles mdailles d'or et
d'argent dont il faisait ses dlices. Il y en avait surtout une
d'Auguste, si bien conserve, qu'il y paraissait vivant. Voil, dit
Ptrarque,  l'empereur, les grands hommes dont vous occupez maintenant
la place, et qui doivent tre vos modles. Ce prsent tait un grand
sacrifice dont Charles sentit vraisemblablement trs-peu le prix, et ce
mot une leon qu'il se soucia fort peu de suivre.

Un autre guide ncessaire, la gographie, manquait alors presque
entirement  l'tude de l'histoire. Ptrarque tourna de ce ct,
l'ardeur de ses recherches, et rendit plus facile aux autres,
l'instruction qu'il y avait acquise. Son _Itinraire de Syrie_[601],
prouve que cette instruction tait trs-tendue pour son temps. On voit,
par une de ses lettres[602], qu'il avait fait de grands efforts pour
fixer d'une manire certaine, le plan de l'le de Thul ou Thyl, dont
il est si souvent parl dans les anciens. N'oubliant jamais, dans aucun
de ses travaux, l'intrt de sa patrie, il avait fait dessiner, sous les
yeux du roi Robert, une carte d'Italie, plus exacte que toutes celles
qui existaient alors[603]. Enfin, il avait rassembl dans sa
bibliothque, tout ce qu'il put trouver de cartes et de livres de
gographie. Cette bibliothque tait considrable; on a vu qu'aprs
avoir libralement donn la premire, il avait cd au besoin de s'en
former une seconde; et ce mot de bibliothque, qui ne signifie
aujourd'hui que quelques soins pris, quelques recherches faites, et
souvent mme une simple commission donne  un libraire, signifiait
alors tout autre chose. Les bons manuscrits taient d'une raret
extrme, surtout ceux des anciens auteurs grecs et latins, dont on
n'avait mme encore retrouv qu'un petit nombre. On peut dire que
Ptrarque mit le premier, une sorte de passion  en suivre la trace, 
en faire lui-mme, et  en favoriser la recherche. Ses lettres sont
remplies de ces dtails intressants. Souvent un auteur lui en fait
connatre un autre; en en cherchant un, il en trouve plusieurs, et son
insatiable curiosit s'augmente  mesure qu'il fait plus de
dcouvertes[604]. Il recommande sans cesse qu'on cherche d'anciens
livres, principalement en Toscane, qu'on examine les archives des
maisons religieuses, et il adresse les mmes prires  ses amis, en
Angleterre, en France, en Espagne. Son avidit pour cette recherche
tait connue si gnralement et si loin, que Nicolas Sigeros, grec
distingu  la cour de Constantinople, lui envoya pour prsent, une
copie complte des pomes d'Homre; et la lettre de remercment que lui
crivit Ptrarque, prouve quel fut l'excs de sa joie  la prsence
inattendue du prince des potes.

[Note 601: _Itinerarium Syriacum_, d. de Ble 1581, p. 557.]

[Note 602: _Rer. Familiar._, lib. III, p. I.]

[Note 603: _Flavio Biondo_, crivain du sicle suivant, avait
consult cette carte; il en parle dans son _Italia illustrata_.]

[Note 604: Voyez, sur cette passion toujours croissante, sa lettre 
son frre Grard, _Familiar._, l. III, p. 18.]

Il n'avait point appris le grec dans sa premire jeunesse; quoiqu'il
restt toujours en Italie quelque culture de cette langue, elle n'tait
point comprise encore dans le cours des tudes communes. Il saisit pour
la premire fois,  Avignon, l'occasion de l'apprendre lorsque le moine
Barlaam, n en Calabre, mais qui avait pass en Grce, fut envoy par
l'empereur Andronic,  la cour de Benot XII[605], sous prtexte de
ngocier la runion des deux glises, et en effet, pour solliciter des
secours contre les Turcs. Les dialogues de Platon furent le principal
objet de leurs leons. Ptrarque fut enthousiasm des hautes ides de ce
philosophe sur l'amour, sur la nature et l'union des mes; et comme ces
leons ne durrent pas long-temps, on peut dire qu'il y apprit plus de
platonisme que de grec. Son second matre fut Lonce Pilate, qui tait
aussi un Calabrois devenu Grec. Quelque dsagrable qu'il ft de sa
personne et dans ses manires, Boccace qui l'avait attir  Florence, le
conduisit  Venise lorsqu'il alla voir son ami[606]; Lonce y resta
quelque temps, et Ptrarque en tira les deux seules choses qu'il pt
gagner dans un commerce de cette espce, une connaissance un peu plus
approfondie du grec, qu'il ne sut cependant jamais parfaitement, et
quelques livres grecs, entirement inconnus jusqu'alors en Italie, parmi
lesquels tait un beau manuscrit de Sophocle. Ce mme Lonce Pilate
avait fait,  la prire de Boccace, et en socit avec lui, une
traduction latine, la plus ancienne que l'on connaisse, de l'Iliade et
d'une grande partie de l'Odysse. Boccace la promit pendant long-temps 
Ptrarque. Il lui en envoya enfin une copie faite par lui-mme, que son
ami reut avec de nouveaux transports.

[Note 605: Barlaam vint, pour la premire fois,  Avignon, en 1339,
et y revint en 1342. L'abb de Sade veut qu' ces deux voyages,
Ptrarque ait pris de ses leons. Tiraboschi croit, avec plus de
vraisemblance, que ce ne fut qu'au second voyage. Voyez _Stor. della
lett. ital._, t. V, p. 368.]

[Note 606: En 1363.]

Son ardeur pour les livres latins tait encore plus vive. On ne
possdait de son temps que trois dcades de Tite-Live, la premire, la
troisime et la quatrime. Encourag par le roi Robert, il n'pargna
rien pour retrouver au moins la seconde; mais tous ses soins furent
inutiles. Il entreprit aussi de retrouver un ouvrage perdu de
Varon[607], qu'il avait vu dans sa jeunesse, et ne fut pas plus heureux.
Il avait eu en sa possession le trait de Cicron _de Glori_[608]. Il
le prta  son vieux matre de grammaire _Convennole_, qui le vendit
pour vivre; cet exemplaire fut perdu, et il ne put jamais depuis en
retrouver un autre. Il chercha vainement aussi un livre d'pigrammes et
des lettres d'Auguste, qu'il avait vu dans son jeune ge. Il eut plus de
succs dans la recherche des Institutions de Quintilien. Il les trouva,
en 1350,  Florence, lorsqu'il y passait pour aller  Rome. Sa joie fut
grande; il la rpandit dans une lettre adresse  Quintilien
lui-mme[609]; ce manuscrit tait cependant imparfait, gt et mutil.
Il tait rserv au Pogge, d'en retrouver, environ un sicle aprs, un
exemplaire entier.

[Note 607: _Rerum humanarum et divinarum antiquitates_.]

[Note 608: Raimond Soranzo, l'un de ses amis, lui en avait fait
prsent.]

[Note 609: C'est la sixime du livre des ptres adresses aux
grands hommes de l'antiquit, _Ad viros illustres veteres_, dition de
Genve, 1601, in-8.]

Mais c'tait surtout pour Cicron que Ptrarque poussait l'admiration
jusqu' une sorte de fanatisme. Lire et relire ce qu'il avait de lui,
chercher partout ce qu'il n'avait pas, c'est ce qui l'occupait sans
cesse; il n'pargnait pour cela, ni prires auprs de ses amis, ni
dplacements, ni dpenses. Cicron revenait toujours dans ses
conversations, dans ses lettres. A Lige, o il avait trouv deux de ses
Oraisons, il eut de la peine  se procurer un peu d'encre, encore
tait-elle toute jaune, pour en tirer lui-mme une copie. Il se donna,
long-temps aprs, la mme peine pour un recueil considrable de ces
mmes discours qu'il fut quatre ans  copier, ne voulant pas les confier
 des scribes ignorants, qui dfiguraient les plus beaux ouvrages. Et
dans quel enchantement ne fut-il pas  Vrone, lorsqu'il y retrouva les
lettres familires! On conserve prcieusement, et  juste titre, 
Florence, dans la bibliothque Laurentienne, cet ancien manuscrit
retrouv par lui, et la copie qu'il en avait faite. On y conserve aussi
les lettres  Atticus, crites de la main de Ptrarque; mais le
manuscrit ancien d'o il les avait tires, a pri[610]. Voil par quels
travaux et  quel prix on pouvait alors se composer une bibliothque de
bons livres.

[Note 610: Tiraboschi, t. V, p. 79 et suiv.]

Ses livres et ses amis,  qui il en parlait sans cesse, taient devenus
les deux objets de ses plus fortes affections. Ses lettres familires,
qui forment la partie la plus prcieuse comme la plus considrable de
ses OEuvres, rveillaient ou entretenaient d'un bout de l'Italie 
l'autre, en France et dans d'autres parties de l'Europe, l'amour des
anciens. Elles pourraient le rallumer encore. Il y parle aux souverains,
aux grands, aux savants, aux jeunes gens, aux vieillards le mme
langage; il prche  tous l'amour et l'admiration des anciens. Ce n'est
pas l, il s'en faut beaucoup, leur seul mrite, mais c'est celui que
nous devons considrer ici. C'est par tous ces moyens runis, non moins
que par son exemple, qu'il exera une si puissante influence sur
l'esprit de son sicle, et sur la renaissance des lettres.

Je n'ai rien dit de sa figure et des avantages extrieurs dont la nature
l'avait dou; ils taient trs-remarquables dans sa jeunesse. Une taille
lgante, de beaux yeux, un teint fleuri, des traits nobles et rguliers
le distinguaient parmi ses compagnons d'ge et de galanterie. Le soin
recherch qu'il avait pris de sa parure, et les succs dont il avait
joui dans le monde, lui faisaient piti dans un ge mr. Il les avouait
comme des faiblesses; mais peut-tre par une autre faiblesse en
parlait-il trop en dtail, et trop souvent. Les agrments de son esprit,
sa conversation confiante et anime, ses manires ouvertes et polies lui
donnaient un attrait particulier, et la sret de son commerce, sa
disposition  aimer et sa fidlit inviolable dans les liaisons
d'amiti, lui attachaient invinciblement ceux que ce premier attrait
avait une fois approchs de lui.

Un dernier trait fera voir combien il fut constant dans ses affections,
et quelle fut, jusqu' la fin de sa vie, la disposition habituelle de
son me. On connat sa vnration et son amour pour Virgile. Virgile,
comme Cicron, tait sans cesse auprs de lui. Le beau manuscrit sur
vlin, avec le commentaire de Servius, qui servait  son usage, et sur
lequel sont crites des notes de sa main, est un des plus clbres qui
existent. Il a fait long-temps le principal ornement de la bibliothque
Ambroisienne  Milan: il fera sans doute plus long-temps encore, 
Paris, celui de la bibliothque Impriale. Parmi les notes latines dont
il est enrichi, on distingue surtout la premire, qui est en tte du
volume. Comme elle peut servir  lever les doutes qui resteraient encore
sur Laure, sur la passion de Ptrarque pour elle, et sur la nature de
cette passion extraordinaire, je la traduirai ici littralement[611].

[Note 611: On a donn, dans le _Publiciste_ du 18 octobre 1809, une
traduction inexacte de cette note; on annonait de plus le manuscrit de
Virgile, d'o elle est tire, comme existant encore  Milan, tandis
qu'il tait, depuis plusieurs annes,  Paris.

L'authenticit de cette note a t conteste en Italie; quelques
critiques du seizime sicle ont dout qu'elle ft crite de la main de
Ptrarque; mais leurs doutes ont t claircis, et leurs objections
rfutes. Les faits relatifs au prcieux manuscrit o elle se trouve,
recueillis d'abord par Tomasini, dans son _Petrarca redivivus_, ont t
rpts par l'abb de Sade, note 8,  la fin du volume II de ses
Mmoires. M. Baldelli les a exposs  son tour avec de nouveaux
dveloppements et de nouvelles preuves, en faveur de l'authenticit de
la note sur Laure, article II des claircissements ou _illustrazioni_
qui sont  la suite de son ouvrage, pag. 177 et suiv. Voici les
principaux faits. La bibliothque de Ptrarque fut vendue et disperse
aprs sa mort. Son Virgile passa  son ami et son mdecin Jean Dondi; de
celui-ci, qui mourut en 1380,  son frre Gabriel, et de Gabriel  son
fils Gaspard Dondi. Il parat que Gaspard le vendit, et qu'il fut plac,
vers 1390, dans la bibliothque de Pavie; il y resta plus d'un sicle.
En 1499, les Franais s'tant empars de Pavie, enlevrent beaucoup de
manuscrits qui furent transports  Paris, dans la bibliothque du roi.
Plusieurs sont apostilles et annots de la main de Ptrarque. Quelque
adroit Pavesan trouva le moyen de soustraire  cette excution militaire
le manuscrit de Virgile. Il tait encore  Pavie, au commencement du
seizime sicle, dans la bibliothque d'un gentilhomme nomm _Antonio di
Piero_. Deux autres propritaires le possdrent successivement;  la
mort du second, _Fulvia Orsino_, il fut vendu,  trs-haut prix, au
cardinal Frdric Borrome, fondateur illustre de la bibliothque
Ambroisienne, o il le plaa parmi les manuscrits les plus prcieux. Il
y est rest jusqu'en 1796; ce fut alors un des principaux objets d'arts,
recueillis  Milan par les premiers commissaires franais qui y furent
envoys aprs la conqute.]

Laure, illustre par ses propres vertus, et long-temps clbre par mes
vers, parut pour la premire fois  mes yeux au premier temps de mon
adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril,  la premire heure du
jour (c'est--dire six heures du matin), dans l'glise de Sainte-Claire
d'Avignon; et dans la mme ville, au mme mois d'avril, le mme jour 6,
et  la mme heure, l'an 1348, cette lumire fut enleve au monde,
lorsque j'tais  Vrone: hlas! ignorant mon triste sort. La
malheureuse nouvelle m'en fut apporte par une lettre de mon ami Louis.
Elle me trouva  Parme la mme anne, le 19 mai au matin. Ce corps, si
chaste, et si beau, fut dpos dans l'glise des Frres mineurs, le soir
du mme jour de sa mort. Son me, je n'en doute pas, est retourne,
comme Snque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'o elle tait
venue. Pour conserver la mmoire douloureuse de cette perte, je trouve
une certaine douceur mle d'amertume  crire ceci, et je l'cris
prfrablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin
qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le
plus fort tant rompu, je sois averti, par la vue frquente de ces
paroles, et par la juste apprciation d'une vie fugitive, qu'il est
temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grce divine,
me deviendra facile par la contemplation mle et courageuse des soins
superflus, des vaines esprances, et des vnements inattendus qui
m'ont agit pendant le temps que j'ai pass sur la terre.

Il y a de bien beaux sonnets dans Ptrarque, il y en a de bien
touchants; mais je n'en connais point qui le soient autant que ces
lignes d'un grand homme studieux et sensible, sur ce qui tait sans
cesse l'objet de son tude, de ses mditations, de ses tristes et doux
souvenirs.




CHAPITRE XIII.

_OEuvres latines de Ptrarque; Traits de philosophie morale; Ouvrages
historiques; Dialogues qu'il appelait son_ Secret; _ses douze glogues;
son Pome de_ l'Afrique; _trois livres d'pitres en vers._


Les OEuvres latines de Ptrarque, sur lesquelles il fondait, comme nous
l'avons vu dans sa vie, tout l'espoir de sa renomme, forment un volume
_in-fol_. de douze cents pages[612]. Environ quatre-vingts pages de
posies en langage toscan ou vulgaire sont comme jetes  la fin de cet
norme volume. Elles y sont  la place que Ptrarque lui-mme leur
donnait dans son estime; et ce sont ces posies vulgaires qui font,
depuis plus de quatre sicles, les dlices de l'Italie et de l'Europe,
o l'on ne connat plus aucune des productions latines, objet de la
prdilection de leur auteur; c'est ce qui l'a plac parmi les potes
modernes du premier rang.

[Note 612: Dans l'dition de Ble, 1581, qui est la plus complte.]

Il ne faut pas croire cependant que ces ouvrages latins, si compltement
oublis, soient sans mrite; ils en ont un trs-grand au contraire,
surtout si l'on n'oublie pas le temps o ils furent crits, et si l'on a
quelquefois lu d'autres ouvrages latins du mme temps. Ptrarque sentit
le premier que, pour crire vritablement en latin, il fallait oublier
le langage barbare de l'cole, et remonter du style de la dialectique,
de la thologie et du droit, jusqu' celui de l'loquence et de la
posie, de Cicron et de Virgile. Ce furent les deux modles qu'il se
proposa dans sa prose et dans ses vers. Sa plume y est partout libre et
facile, quelquefois lgante; quelquefois ses penses y paraissent
revtues des couleurs de ces deux grands matres: enfin, quel que soit
aujourd'hui le sort de ces compositions, elles rendirent alors un grand
service aux lettres; elles montrrent la route qu'il fallait prendre
pour revenir  la bonne latinit; et si les grands crivains qui
fixrent entirement au seizime sicle les destines de la langue
italienne, et qui ne purent ni surpasser Ptrarque, ni mme l'galer
dans la posie vulgaire, le laissrent loin d'eux dans la posie latine,
ainsi que dans la prose, il lui reste cependant la gloire d'avoir, le
premier de tous les modernes, retrouv les traces des anciens, et de les
avoir indiques  ceux qui devaient le suivre.

Je ne parlerai pas de tous les ouvrages ou opuscules qui entrent dans ce
recueil. Pour satisfaire une curiosit raisonnable, il suffit d'avoir
des principaux une ide exacte et sommaire. Le premier qui se prsente
est le _Trait des remdes contre l'une et l'autre fortune_[613]. L'ide
en est heureuse et vraiment philosophique. Peu d'hommes savent supporter
la mauvaise fortune avec force et dignit; mais moins encore savent
supporter la bonne avec modration et tranquillit d'me. Ptrarque
appelle la raison au secours des hommes mis  l'une et  l'autre de ces
deux preuves, mais surtout  la dernire. Nous avons, dit-il dans sa
prface adresse  son ami Azon de Corrge, deux luttes  soutenir avec
la fortune, et le danger est en quelque sorte gal dans toutes deux,
quoique le vulgaire n'en connaisse qu'une, celle que l'on nomme
_adversit_. Si les philosophes connaissent l'une et l'autre, c'est
cependant aussi celle des deux qu'ils regardent comme la plus
difficile.... Oserai-je n'tre pas de leur avis? Oui, si mettant  part
l'autorit de ces grands hommes, je veux parler d'aprs l'exprience.
Elle m'apprend que la bonne fortune est plus difficile  gouverner que
la mauvaise, et je la trouve, je l'avoue, plus  craindre et plus
dangereuse quand elle caresse que quand elle menace. Si je pense ainsi,
ce n'est pas la rputation des auteurs, ce ne sont point les piges de
la parole, ni la force des sophismes qui m'y ont conduit: c'est
l'exprience des choses, ce sont les exemples tirs de la vie et la
preuve de difficult la moins suspecte, la raret. J'ai vu beaucoup de
gens souffrir avec courage de grandes pertes, la pauvret, l'exil, la
prison, les supplices, la mort, et, ce qui est pire que la mort, des
maladies graves; je n'en ai vu aucun qui st soutenir les richesses, les
honneurs ni la puissance.

[Note 613: _De Remediis utriusque Fortunoe_. Ptrarque le composa
presque entirement en 1358, dans son dlicieux _Linternum_, Voyez sa
Vie.]

Le Trait est divis en deux parties, dont la forme est moins heureuse
que le fond. Ce sont des dialogues entre des tres moraux personnifis.
Dans la premire partie, la Joie et l'Esprance vantent les biens, les
agrments, les plaisirs de la vie. La Raison dmontre que tous ces biens
sont faux, frivoles et prissables. Dans la seconde, la Douleur et la
Crainte passent en revue les malheurs, les chagrins, les maladies, les
calamits de toute espce, dont la vie est empoisonne. La Raison fait
voir que ce ne sont point l de vrais maux, qu'ils ne sont point sans
remde, et qu'on en peut mme tirer quelques biens. Les dialogues sont
secs et dpourvus d'art. Il y en a autant dans chaque partie, qu'il y a
de circonstances dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qui
contribuent  l'une et  l'autre. La fleur de la jeunesse, la beaut du
corps, la sant florissante, la force, la vitesse, l'esprit,
l'loquence, la vertu mme, la libert, la richesse et tous les autres
avantages physiques et moraux, qui constituent le bonheur, sont dans la
premire partie, chacun le sujet d'un dialogue particulier. Il n'y en a
pas moins de cent vingt-deux. La Joie ou l'Esprance, et, quelquefois
toutes deux ensemble, vantent l'avantage annonc au titre de chaque
dialogue, et la Raison fait voir par une maxime, une sentence, que cet
avantage est faux ou insuffisant, ou fragile. La Joie et l'Esprance
insistent; la Raison est inflexible, et cela va ainsi jusqu' la fin. La
laideur, la faiblesse, la mauvaise sant, la naissance obscure, la
pauvret, les pertes d'argent, celle du temps, celle d'une femme, son
infidlit, sa mauvaise humeur, le dshonneur, l'infamie et tout ce qui,
au moral comme au physique, peut contribuer au malheur, sont les sujets
d'autant de dialogues de la seconde partie, et il y en a dix de plus que
dans la premire. La Douleur et la Crainte exposent de mme chacun des
maux et les circonstances qui les aggravent. La Raison les attnue ou
prouve mme qu'ils ne sont pas des maux, et que quelquefois ils peuvent
tre des biens. Les deux interlocutrices allguent en vain tout ce qui
justifie, l'une ses apprhensions, l'autre ses plaintes; la Raison tient
ferme, et prouve par des maximes, des raisonnements ou des exemples,
qu'il y a du bien dans les maux, comme elle a prouv dans la premire
partie, qu'il y a du mal dans tous les biens.

Cette marche est imperturbablement la mme depuis le commencement
jusqu' la fin. On conoit aisment qu'il en doit rsulter de la fatigue
et de l'ennui, malgr les traits d'esprit, l'rudition, la philosophie
et les maximes vraies, puises dans l'exprience et dans les crits des
philosophes, surtout de Snque et de Cicron, que l'auteur y a su
rpandre, et les traits nombreux de l'histoire ancienne et moderne qui
lui servent  approfondir et quelquefois  gayer son sujet. L'ouvrage
fit beaucoup de bruit quand il parut, non seulement en Italie, mais en
France. Le roi Charles V, qui avait connu Ptrarque  la cour de son
pre, et qui avait fait tous ses efforts pour l'y retenir, voulut avoir
ce Trait dans sa bibliothque. Il le fit traduire en franais par
Nicolas Oresme, l'un des savants que Ptrarque avait le plus gots
pendant son ambassade auprs du roi Jean; et cette traduction, beaucoup
plus fatigante  lire que l'original, a mme t imprime  Paris, en
1534.

Le Trait _de la Vie solitaire_, commenc  Vaucluse, repris et termin
en Italie dix ans aprs[614], contient la doctrine d'une philosophie
misantrope qui n'tait pas dans le caractre de Ptrarque, mais que des
ides religieuses mal entendues et son amour excessif pour l'tude lui
avaient fait adopter. Il est divis en deux livres, ces livres en
sections, et les sections en chapitres. Dans le premier livre il met en
opposition l'homme occup dans la vie sociale et dans les villes, avec
la _solitaire_, pendant leur sommeil,  leur rveil, au dner, aprs le
repas, au coucher du soleil, au retour de la nuit, pendant sa dure; et,
dans toute cette distribution du temps, il donne l'avantage au
solitaire. Les inconvnients que peut avoir la solitude et les remdes
qu'on peut y appliquer, ses douceurs, l'utilit qu'on en retire, les
lieux que l'on doit prfrer pour en jouir, et plusieurs autres
questions de cette espce viennent ensuite; on croirait que c'est ici
l'ouvrage d'un cnobite plutt que d'un homme sensible et d'un sage;
mais on reconnat Ptrarque dans un chapitre ou paragraphe qui a pour
titre: _Qu'il ne faut point persuader  ceux qui se plaisent dans la
solitude de mpriser les droits de l'amiti, et qu'ils doivent viter la
foule, mais non pas les amis_[615].

[Note 614: Il est adress  son ami Philippe de Cabassole, simple
vque de Cavaillon quand Ptrarque le commena, et devenu, quand il
l'eut achev, patriarche de Jrusalem, cardinal du titre de Ste.-Sabine,
et lgat du pape.]

[Note 615: _Quod iis quibus opportuna est solitudo non sit suadendum
ut amicitioe jura conremnant, et quod turbas, non amicos fugiant._ Cap
4.]

Dans le second livre il met  la suite l'un de l'autre les exemples de
tous les hommes connus pour avoir aim la solitude,  commencer depuis
Adam, Abraham, Isaac et les autres patriarches, jusqu'aux Pres et aux
principaux personnages du christianisme. Les philosophes et les potes
anciens qui ont aim la solitude lui servent ensuite  dmontrer qu'elle
est aussi convenable  ce qu'on appelle sagesse, selon le monde, qu' ce
qui l'est aux yeux de la religion. En retranchant ou modrant dans cet
ouvrage ce qui s'y trouve d'excessif, il resterait d'excellentes choses
en faveur de la retraite, prfrable en effet au tumulte du monde.
L'rudition y est prodigue comme dans le premier. On y voit toujours un
esprit nourri des maximes de la philosophie antique, et souvent une
loquence plus persuasive et plus orne que dans l'autre, parce que
l'auteur n'y a pas t gn par la coupe brise du dialogue et par
l'emploi d'tres allgoriques, qu'on ne sait le plus souvent comment
faire parler.

J'ai donn dans sa Vie une ide suffisante du Trait _sur le loisir des
religieux_[616], qu'il ddia aux chartreux de Montrieu, aprs y avoir
pass quelques jours auprs de son frre Grard. C'est une production
tout--fait monacale, excellente pour ceux  qui elle tait adresse,
bonne en gnral pour la vie du clotre, mais dont il n'y a rien  tirer
pour celle du monde.

[Note 616: Voy. ci-dessus, p. 372.]

Je ne dirai pas la mme chose d'un autre ouvrage qui est intitul dans
ses OEuvres: _Du mpris du Monde_, et qu'il appelait _son secret_[617].
On en tire de grandes lumires sur les vnements de sa vie, sur ses
gots, son caractre et ses plus secrets sentiments. Il le fit  Avignon
ou  Vaucluse dans le temps o sa passion pour Laure lui causait le plus
d'agitation et de trouble[618]. Ce sont des dialogues entre lui et saint
Augustin. Les Confessions de l'vque d'Hippone lui en donnrent l'ide.
C'tait celui de tous les Pres de l'glise qu'il aimait le plus. Les
rapports de caractre et de gots qu'il avait avec lui contribuaient
sans doute  cette prfrence. Le pre Denis, son directeur, lui avait
fait prsent d'un exemplaire des Confessions; il le portait toujours
avec lui. Quand je lis les Confessions, disait-il, je ne crois pas lire
l'histoire de la vie d'un autre, mais de la mienne. A l'exemple
d'Augustin, il voulut dvelopper tous les secrets de son me, tous les
replis de son coeur. Ni Augustin, ni Montaigne, ni mme J.-J. Rousseau
n'ont dcouvert plus navement leur intrieur, ni fait avec plus de
franchise l'aveu de leurs faiblesses. A la fin de sa prface il
s'adresse ainsi  son livre. Toi donc, fuis les assembles des hommes,
sois content de rester avec moi, et n'oublie pas le nom que tu portes;
car tu es et l'on t'appelera _mon secret_[619]. Ce titre et ce peu de
mots font croire que son intention n'tait pas de rendre cette espce de
confession publique; et, selon toute apparence, elle n'a vu le jour
qu'aprs sa mort.

[Note 617: _De Contemptu Mundi, colloquiorum liber, quem secretum
suum inscripsit._]

[Note 618: En 1343. Voy. _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. II, p.
101.]

[Note 619: _Secretum enim meum es et diceris._]

Voici quel est le dessein de l'ouvrage. Ptrarque mditait profondment
sur sa destine, lorsqu'une femme d'une beaut que les hommes ne
connaissent pas assez, et environne d'un clat extraordinaire, lui
apparat. Il est d'abord bloui des rayons qui sortent de ses yeux, et
n'ose lever les siens sur elle. Mais elle l'enhardit et se fait
connatre  lui. C'est la Vrit qu'il a si bien peinte dans son pome
de l'_Afrique_. Un homme d'un aspect vnrable l'accompagne. Ptrarque
croit reconnatre en lui S.-Augustin: c'tait lui en effet,  qui la
Vrit adresse la parole. Voila, lui dit-elle, ton disciple le plus
dvou: tu n'ignores pas de quelle dangereuse et longue maladie il est
atteint: il est d'autant plus prs de sa perte qu'il est plus loign
de connatre son mal: c'est  toi de le gurir: tu y russiras mieux que
personne: il t'a toujours aim, et tu fus toi-mme sujet  des
infirmits pareilles, quand tu tais captif dans un corps mortel. Essaie
donc si ta voix persuasive pourra le tirer de sa langueur et remdier 
ses maux. Saint-Augustin promet d'obir par respect pour elle et par
amiti pour le malade. Il le tire  l'cart, et commence avec lui, en
prsence de la Vrit, une confrence qui dure trois jours, et qui forme
les trois dialogues dont tout l'ouvrage est compos.

Le premier est une sorte de prliminaire ou de prolgomnes.
Saint-Augustin tablit d'abord pour maximes, que nul n'est misrable
s'il ne veut l'tre; qu'une parfaite connaissance de nos misres produit
le dsir d'en tre dlivr; que ce dsir n'est sincre et efficace que
dans le coeur de ceux qui ont teint tout autre dsir: enfin qu'il n'y a
que la pense de la mort qui puisse produire cet effet, en dtachant
entirement l'me de toutes les vanits du monde. Doctrine fausse,
triste et nuisible, qu'on est toujours fch de trouver dans une
philosophie, d'ailleurs si leve et si pure, et qui, rangeant parmi les
vanits  peu prs tout ce qui se trouve dans le monde et constitue la
socit humaine, tend toujours  rendre ceux qui la professent au moins
inutiles  la socit et au monde. Ptrarque assure qu'il connat son
tat, qu'il en veut sortir; mais que les efforts qu'il a faits jusqu'
prsent ont t inutiles. Saint-Augustin le fait convenir qu'il ne l'a
jamais bien voulu. Il analyse tous les symptmes de cette volont
douteuse, et ceux d'une volont plus constante et plus ferme, la seule
qui, dans une entreprise si difficile, puisse garantir le succs.

Dans le second dialogue, Saint-Augustin examine l'un aprs l'autre tous
les dfauts de Ptrarque qui mettent obstacle  son repos autant qu' sa
perfection. Le premier est la vanit qu'il tire de son esprit, de sa
science, de son loquence, des agrments de sa figure et de sa personne.
Il rabaisse tous ces avantages, et lui en fait voir la vanit, la
fragilit, le nant. Le second dfaut est l'avarice, ou plutt la
cupidit. Ptrarque se rcrie sur ce reproche, et affirme qu'aucun vice
ne lui est plus tranger; mais son svre examinateur lui prouve que ce
got qu'il a pris pour une vie commode, pour une fortune aise qui peut
seul la procurer, pour la socit des grands et pour le sjour des
villes et des cours n'est au fond qu'une cupidit dguise. Ptrarque a
beau rpondre qu'il ne dsire point de superflu, mais qu'il voudrait ne
manquer de rien; qu'il n'ambitionne pas de commander, mais qu'il
voudrait ne pas obir, Augustin lui fait voir que ce qu'il dsire est le
comble des richesses et de la puissance; que les plus grands monarques
manquent de quelque chose; que ceux qui commandent sont souvent forcs
d'obir; qu'enfin la vertu seule peut lui procurer cet tat
d'indpendance qui est le terme de ses dsirs; vrit aussi
incontestable qu'elle est ancienne, et qui dcoule en quelque sorte de
toutes les parties de la philosophie antique; mais qui, dans
l'antiquit profane comme dans le christianisme, sans avoir jamais eu de
contradicteurs en thorie, a toujours eu peu de sectateurs dans la
pratique. Mais, insiste Ptrarque, je suis loin d'avoir en effet ce got
que l'on m'attribue pour le sjour des villes, pour la socit des
grands, et les vues d'ambition que ce got suppose. Je les fuis au
contraire autant que je puis. S'ensevelir, comme je le fais, dans les
bois et dans les rochers, combattre les opinions vulgaires, har,
mpriser les honneurs, se moquer de ceux qui les recherchent et de tout
ce qu'ils font pour y parvenir, cela ne suffit-il pas pour mettre 
l'abri du reproche d'ambition? Soyez de meilleure foi, rpond Augustin,
ce ne sont pas les honneurs que vous hassez, mais les dmarches
ncessaires dans ce sicle pour les obtenir. Vous avez pris une route
plus cache et plus dtourne pour arriver au mme but. Convenez que
c'est l le vritable objet de vos tudes et du parti que vous avez pris
de vivre dans la retraite. Tel entreprend d'aller  Rome, qui revient
sur ses pas, effray du chemin qu'il faut faire pour y arriver. Ce n'est
pas Rome qui lui dplat, c'est le chemin[620].

[Note 620: Dans l'extrait de ces dialogues, je me sers, en
l'abrgant, de la traduction de l'abb de Sade, lorsqu'il ne s'est pas
trop loign du texte que j'ai sous les yeux.]

La gourmandise et la colre ont leur tour, mais ne font pas l'objet
d'un reproche trs-grave, parce qu'au fond cela se borne  quelques
vivacits passagres, et dans une vie habituellement sobre,  quelques
parties de plaisir et de bonne chre avec ses amis. Saint Augustin se
hte d'arriver  un article plus important et plus dlicat, sur lequel
Ptrarque se rend d'abord justice, et qui fait, de son aveu, la honte et
le malheur de sa vie, c'est celui de l'incontinence. Il exprime avec
beaucoup de force, et la rvolte de ses sens, et ses inutiles efforts
pour les dompter. La prire frquente, humble, fervente et accompagne
de larmes, est le seul remde que saint Augustin, qui doit s'y
connatre, lui indique contre ce mal. Mais j'ai pri, rpond Ptrarque,
et si souvent que je crains que Dieu n'en ait t importun. Augustin
lui soutient qu'il n'a pas bien pri, qu'il a pri pour un temps trop
loign, qu'il a voulu se rserver les plaisirs de la jeunesse, et
remettre  un ge plus avanc l'effet de ses prires. C'est ce qui lui
tait arriv  lui-mme; mais prier ainsi, c'est vouloir une chose et en
demander une autre. Il l'exhorte  tre plus sincre avec Dieu et avec
lui mme, et lui promet qu'il obtiendra sur ce chapitre difficile, comme
sur tous les autres, ce qu'il aura demand de bonne foi.

Dans le reste de ce dialogue, il lui reproche un certain penchant  la
mlancolie et  la mauvaise humeur, auquel Ptrarque convient qu'il
s'abandonne trop souvent. Il en accuse la vie qu'il mne, les injustices
de la fortune, le spectacle choquant qu'il a sous les yeux, les moeurs
dgotantes d'Avignon, le tumulte qui y rgne, et tout ce que ce sjour
a d'incompatible avec la paisible socit des Muses et l'tude de la
sagesse. Si le tumulte de votre ame cessait, rpond saint Augustin,
vous ne vous plaindriez pas de ce tumulte extrieur qui n'affecte que
les sens. On peut s'y accoutumer comme au murmure d'une eau qui tombe.
Quand l'me est dans un tat serein et tranquille, les nuages passagers
qui l'environnent, le tonnerre mme qui gronde autour d'elle, ne peuvent
la troubler. Apaisez donc les mouvements de la vtre, vous serez alors
en sret sur le rivage; vous verrez les naufrages des autres
hommes[621]; vous couterez en silence les voix plaintives de ceux qui
flottent sur les ondes; et si vous prouvez  ce cruel spectacle les
tourments de la piti, vous sentirez aussi une secrte joie  vous voir
vous-mme  l'abri des mmes dangers. Au reste, de quoi se plaint-il?
ce sjour qui lui dplat tant n'est-il pas de son choix? n'est-il pas
le matre d'en sortir? Ptrarque l'avoue, et finit par convenir que son
tat, compar  celui de beaucoup d'autres, n'est pas aussi malheureux
qu'il le croyait.

[Note 621: On sent ici l'imitation de ces beaux vers de Lucrce:

       _Suave mari magno turbantibus oequora ventis,
       E terr magnum alterius spectare laborem_; etc.]

Le troisime dialogue est le plus intressant. Saint Augustin dit 
Ptrarque qu'il porte deux chanes aussi dures que le diamant, dont il
craint bien qu'il ne veuille pas qu'on le dlivre; ces deux chanes sont
l'amour et la gloire. Il commence par l'amour, et veut lui faire avouer
que c'est une extrme folie; mais il ne trouve pas sur ce point la mme
docilit que sur tout le reste. Ptrarque ne permet pas, mme  son
matre, d'avilir un sentiment dlicat et gnreux qui lve et pure
l'me quand il a pour objet une femme digne de l'inspirer.
Particularisant ensuite ces ides gnrales, il peint sous les couleurs
les plus nobles et les images les plus attachantes le mrite et la
vertu de Laure, la puret de son amour pour elle, l'influence qu'a eu
cet amour sur son got pour la vertu, pour l'tude et pour la vritable
gloire. Mais le bon directeur ne lche pas prise, il le retourne de tant
de faons qu'il le force d'avouer que si cet amour lui a fait quelque
bien, c'est en le dtournant d'autres biens plus grands encore: enfin il
l'engage  reconnatre la ncessit d'un remde. Mais quel remde
choisir? c'est l la difficult. Chasser, selon le conseil d'Ovide et
mme de Cicron, un amour par un autre, un ancien par un nouveau, c'est
ce dont Ptrarque ne peut supporter mme la pense. Changer de lieu,
voyager pour se distraire serait fort bon; mais il a souvent prouv que
son amour le suit partout, que pour tre loign de Laure il ne l'en
aime pas moins et n'en souffre que davantage. La pense du progrs de
l'ge ne peut rien sur lui. Il n'a point pass l'ge d'aimer, puisqu'il
est encore sensible. D'ailleurs, Laure vieillit aussi; mais puisque
c'est son me qu'il aime, peu lui importe que son corps change: enfin,
quelques objections que lui fasse saint Augustin, il y repond; quelques
remdes qu'il lui propose, il les rejette, et le Saint est rduit  lui
conseiller la mme recette qu'il lui a donne pour des passions moins
nobles, la prire.

Il le trouve de meilleure composition sur la gloire que sur l'amour. Il
lui reproche le temps qu'il consume  rassembler des paroles sonores
uniquement pour flatter les oreilles de ce monde qu'il mprise, et mme
celui qu'il donne  des entreprises plus graves, telles que l'Histoire
romaine depuis Romulus jusqu' Titus, telles encore que son Pome de
l'Afrique, sans compter d'autres petits ouvrages qu'on le voit produire
tous les jours. Quelle perte d'un temps qu'il pourrait employer 
apprendre  bien vivre! Et cette gloire mme qu'il espre,
l'obtiendra-t-il? sera-t-elle durable? vaut-elle tous les sacrifices
qu'elle lui cote? Vous qui, surtout  l'ge o vous tes, vous
consumez de travail pour faire des livres, vous tes dans une grande
erreur. Vous ngligez vos propres affaires pour vous occuper de celles
des autres, et sous une vaine esprance de gloire vous laissez, sans
vous en apercevoir, s'couler ce temps si court de la vie. Que ferai-je?
rpond Ptrarque. Abandonnerai-je des travaux commencs? Ne vaut-il pas
mieux que je me hte de les finir pour m'occuper ensuite de choses plus
srieuses? car enfin ces ouvrages sont trop importants pour les laisser
imparfaits.--Je vois ce qui vous tient, rplique Augustin; vous aimez
mieux vous abandonner vous-mme que vos livres. Eh! laissez-l toutes
ces histoires; les exploits des Romains sont assez clbres et par leur
propre renomme et par les travaux de bien d'autres gnies. Laissez
l'Afrique  ceux qui en sont en possession; vous n'ajouterez rien  la
gloire de votre Scipion ni  la vtre. Rendez-vous  vous-mme; songez 
la mort; ayez toujours vos penses et vos regards fixs sur elle,
puisque tout vous y conduit. Ptrarque le remercie de ses conseils et
fait des voeux pour obtenir la force de les suivre.

Cet crit est curieux, comme le sont tous ceux o les hommes clbres
ont parl d'eux-mmes. Il est tonnant que depuis sa publication tant
de choses vagues et conjecturales aient t dites et crites sur
Ptrarque, sur Laure et sur sa passion pour elle. La manire aussi
positive qu'intressante dont il en parle ici, dans un ouvrage tranger
aux fictions de la posie, devait suffire pour lever toutes les
incertitudes. La premire dition en est pourtant de 1496, et les
incertitudes ont dur depuis, pendant prs de trois sicles; et pour
beaucoup de gens qui restent toujours au mme point, parce qu'ils ne
lisent ni coutent, elles durent mme encore.

Ptrarque avait amass pendant plusieurs annes des matriaux pour une
Histoire Romaine qu'il n'acheva point, qu'il ne commena mme jamais 
crire d'une manire suivie. Il n'en est rest que des fragments diviss
en quatre livres, sous le titre de _Choses mmorables_[622], et d'autres
moins considrables, intituls _Abrg des vies des hommes
illustres_[623]. Ces derniers sont tous tirs des premiers sicles de
Rome, et diviss en petits chapitres qui contiennent les principaux
traits de la vie de Romulus, de Numa, de Tullus-Hostillius, de Junius
Brutus, etc. Il a fait des autres fragments un autre usage. Il les a
rangs sous diffrents titres dans chacun des quatre livres de ses
Choses mmorables. Dans le premier, par exemple, qu'il divise en deux
chapitres, il consacre l'un au repos ou au loisir, l'autre  l'tude et
au savoir. Le premier chapitre fait voir quel usage des hommes clbres
dans l'histoire savaient faire de leur loisir. Les traits dont il se
sert sont d'abord puiss chez les Romains; il y ajoute, sous le titre
d'_trangers_[624], d'autres faits tirs de l'histoire des autres
peuples anciens, surtout des Grecs; et ensuite sous celui de
_modernes_[625], il en joint encore de plus nouveaux, la plupart mme
arrivs de son temps. C'est ainsi, qu' la fin du second chapitre, o il
traite de l'tude et du savoir, il rapporte le beau trait de Robert, roi
de Sicile, qui prfrait les lettres  sa couronne[626]. Il suit le mme
ordre dans chacun des trois autres livres; et si ce trait ne renferme
sur les peuples anciens, rien qui ne soit dj connu par les rcits de
l'histoire, il a conserv beaucoup de faits particuliers des temps
modernes qui mritaient aussi d'tre transmis  la postrit.

[Note 622: _Rerum memorandarum_ libri IV.]

[Note 623: _Vitarum illustrium virorum epitome_.]

[Note 624: _Externi_.]

[Note 625: _Recentiores_.]

[Note 626: Voy. ci-dessus, p. 359.]

Nous avons vu quel tait l'attachement que Franois de Carrare,
souverain de Padoue, eut pour Ptrarque dans ses dernires annes. Il se
plaisait singulirement  s'entretenir avec lui, et il allait souvent le
voir dans sa petite maison d'Arqua[627]. Il se plaignait un jour, sur le
ton de l'amiti, de ce qu'il avait crit pour tout le monde, except
pour lui. Ptrarque pensait depuis long-temps  prvenir ce reproche;
mais il tait embarrass pour le choix, et ne savait  quoi se
dterminer. Enfin il imagina de lui adresser un petit Trait _sur la
meilleure faon de gouverner une rpublique_[628], et sur les qualits
que doit avoir celui qui en est charg. Ce sujet lui fournissait une
occasion naturelle de donner  ce prince des louanges indirectes, sans
exagration et sans fadeur; et en mme temps, ce qui est toujours plus
difficile, de relever quelques dfauts de son gouvernement qu'il avait
remarqus[629]. Cet opuscule est rempli de maximes excellentes, tires
pour la plupart de Platon et de Cicron, et l'application en est faite
avec beaucoup de jugement; mais ce mme sujet a t trait depuis avec
tant de supriorit, qu'il n'y a plus ici rien  apprendre pour
personne. Le seul bien que fasse cette lecture, c'est de montrer que,
dans un temps o les principes d'un bon gouvernement taient peu connus,
o l'Italie tait partage entre de petits princes, qui presque tous
taient de petits tyrans, un philosophe, nourri des leons de la sagesse
antique, ne louait dans un prince son ami, que ce qui tait conforme 
ses principes, et blmait tout ce qui y tait contraire; et que ce
philosophe tait un pote aimable, qui runissait ainsi, ds le
quatorzime sicle,  cette premire aurore de la renaissance des
lettres, ce qu'elles ont de plus solide et ce qu'elles ont de plus doux.

[Note 627: En 1372 et 1373.]

[Note 628: _De Republic optim administrand_.]

[Note 629: _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 794.]

Il avait fini, deux ans auparavant[630], dans la mme retraite, un autre
ouvrage commenc depuis quelques annes, dont le titre est d'une
simplicit piquante, et le sujet assez singulier; c'est celui qu'il
intitula: _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup
d'autres_[631]. Voici quelle en fut l'occasion. Lorsqu'il alla s'tablir
 Venise, la philosophie d'Aristote y tait fort  la mode, ainsi que
dans toute l'Italie. On ne la connaissait pourtant que par de mauvaises
versions latines faites sur des traductions arabes, et par les
Commentaires d'Averros qui taient bien loin d'y rpandre de la clart.
Mais plus Aristote tait obscur, plus il y avait de gens disposs 
l'admirer. C'tait l'oracle des coles; on n'y jurait que par lui. Ce
sicle tait assurment trs-religieux, et cependant Aristote, expliqu
par Averros, niait la cration, la providence, les peines et les
rcompenses de l'autre vie. Ses disciples,  Venise, croyaient, comme
leur matre, le monde infini et coternel  Dieu: ils se moquaient de
Mose, de la Gense, de Jsus-Christ mme, des Pres de l'glise, enfin
de tous les objets respectables pour les chrtiens. Cela devint une
espce de secte fort tranchante dans ses opinions, et dispose  jeter
du ridicule sur tous ceux qui n'en taient pas.

[Note 630: En 1370.]

[Note 631: De Ignoranti sui ipsius et multorum.]

Quatre jeunes gens qui en taient, trouvrent moyen de faire
connaissance avec Ptrarque. Ils s'insinurent dans ses bonnes grces
par leur douceur, leur complaisance et l'honntet de leurs manires. Il
se livra bientt  eux sans dfiance. Tous quatre avaient de l'esprit.
Le premier ne savait rien, le second peu, le troisime un peu plus, et
le quatrime plus encore; mais c'tait un savoir incertain, embrouill,
joint, comme dit Cicron,  tant de lgret, de jactance, qu'il aurait
peut-tre mieux valu qu'il ne st rien. Car les lettres, ajoute
sagement Ptrarque, sont pour beaucoup de gens une source de folie, pour
presque tous elles en sont une d'orgueil,  moins qu'elles ne tombent,
ce qui est fort rare dans un esprit naturellement bon, et qui ait t
bien conduit[632]. Ils s'taient appliqus principalement  l'histoire
naturelle; ils savaient beaucoup de choses sur les animaux, les oiseaux,
les poissons, ils vous auraient dit, c'est Ptrarque qui parle, combien
le lion a de poils  la tte, l'pervier de plumes  la queue[633]; et
un nombre infini d'autres choses tout aussi vraies et aussi importantes
que celles-l. Ptrarque s'expliquait avec sa libert ordinaire, et sur
ces belles connaissances, et sur Aristote; ils en furent d'abord
surpris, ensuite indigns. Ils finirent par tenir conseil entre eux;
pour condamner, dit Ptrarque, comme convaincue d'ignorance, non pas ma
personne qu'ils aiment, mais ma renomme, qu'ils n'aiment pas. Ils
s'taient donc rassembls seuls, pour que la sentence qu'ils voulaient
porter ft unanime; mais, pour se donner un air d'quit, ils voulurent
qu'elle ft contradictoire. Ils allguaient d'abord ce qui tait
favorable  Ptrarque, et rpondaient ensuite de manire  dtruire tout
le bien qu'ils en avaient dit. Ainsi l'opinion publique, qui tait en sa
faveur, l'amiti des grands et mme de plusieurs souverains, son
loquence universellement reconnue, son style dont personne ne
contestait le mrite, furent successivement allgus, et l'on trouva
toujours des raisons pour rduire  rien tous ces loges. Enfin, ce
singulier tribunal pronona tout d'une voix que Ptrarque tait un
ignorant, homme de bien[634]. Cette sentence avait t rellement porte
et avait fait beaucoup de bruit  Venise. Ptrarque s'en tait moqu
d'abord; mais ses amis prirent la chose srieusement, et voulurent
absolument qu'il crivt pour se dfendre. C'est ce qu'il fit par ce
Trait _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup d'autres._

[Note 632: C'est le mme sens qui est renferm en moins de mots dans
ce vers si vrai de notre Molire:

                            Et je vous suis garant
       Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.]

[Note 633: _Quot Leo pilos in vertice, quot plumas Accipiter in
caud_, etc., _ub. sup._]

[Note 634: _Scilicet me sine litteris virum bonum._]

Aprs avoir fait l'histoire de ce jugement bizarre port contre lui,
Ptrarque parat y souscrire et reconnatre son ignorance. Il s'en
console, pourvu qu'en effet on le reconnaisse pour homme de bien. Je me
soucie peu, dit-il, de ce qu'on m'te, pourvu que j'aie en effet ce
qu'on me laisse. Je ferais volontiers ce partage avec mes juges: qu'ils
soient savants, et moi vertueux. Mais ensuite, malgr ces traits de
modestie, il fait un assez grand talage d'rudition pour prouver
l'injustice de cette sentence dicte par l'envie; et il en appelle  la
postrit, par qui il ne doute point qu'elle ne soit rforme. Il passe
en revue, dans ce Trait, la philosophie ancienne, et tourne en ridicule
les atmes de Dmocrite et d'picure, la Mtempsycose de Pytagore, etc.
Il fait voir que notre science se rduit  rien, ou  peu de chose, et
il cite les plus grands philosophes qui en sont convenus de bonne foi.
Presque tout ce qu'il dit est tir des Tusculanes de Cicron, de son
Trait _De la Nature des Dieux_, et du livre _De la Cit de Dieu_, de
saint Augustin. Il termine de la manire la plus digne d'un philosophe
aimable, et que tout homme qui aurait, je ne dis pas son gnie, mais son
caractre, et qui se verrait, comme lui, poursuivi par l'injustice et
par la haine, pourrait se rappeler avec plaisir et avec fruit. Aprs
avoir pass en revue tous les grands hommes qui ont t en butte aux
traits de la satire, Homre, Dmosthne, Cicron, Virgile, et tant
d'autres, qui osera, dit-il, se plaindre qu'on crive ou que l'on parle
contre lui, lorsque de telles gens ont os parler et crire ainsi contre
de tels hommes? Il ne me reste donc plus que de m'adresser
non-seulement  vous (Donat le grammairien,  qui il ddie ce Trait) et
 un petit nombre d'autres, qui n'avez pas besoin d'tre excits pour
m'aimer, mais  mes autres amis et  mes censeurs eux-mmes, de les
prier et de les conjurer tous de m'aimer dsormais, sinon comme un homme
de lettres, au moins comme un homme de bien; sinon comme tel encore, du
moins comme un ami; si enfin, par dfaut de mrite, je ne suis pas
digne de ce nom d'ami, que ce soit au moins comme un homme bienveillant
et aimant qu'ils m'aiment[635].

[Note 635: _Ut deinceps me, si non ut hominem litteratum, at ut
varum bonum; si ne id quidem, ut amicum; denique si amici nomen proe
virtutis inopi non meremur, at saltem ut benevolum et amantem ament._]

Imitateur en tout de Cicron, il semblait avoir pris de lui le besoin et
l'habitude d'une correspondance pistolaire trs-active avec ses amis et
avec les principaux personnages de son temps. Les choses les plus
simples de la vie et les affaires les plus importantes, tout lui
fournissait un sujet de lettre. Il en avait brl des paquets, des
coffres entiers, et cependant on a imprim de lui dix-sept livres
d'ptres. Ils en contiennent prs de trois cents, dont un assez grand
nombre sont, par leur tendue, moins des lettres que de vritables
traits, et on en connat beaucoup encore qui n'ont jamais vu le jour.
C'est l surtout qu'il faut chercher l'me de Ptrarque et les dtails
les plus intressants de sa vie. Il avait, dit avec raison l'abb de
Sade[636], une amiti babillarde, et un coeur qui aimait  s'pancher.
Ce qui veut dire qu'il tait un homme confiant, sensible, et un
vritable ami. Ces lettres sont trs-importantes pour l'histoire
littraire, pour celle des vnements, et plus encore des moeurs du
quatorzime sicle. Les portraits de la cour papale d'Avignon y sont
horribles. Peut-tre aussi sont-ils un peu chargs. Le style n'a pas, 
beaucoup prs, l'lgance et la puret de celui de l'auteur qu'il avait
choisi pour modle; mais on y voit cependant, ainsi que dans ses autres
oeuvres latines, combien il avait gagn  l'avoir toujours sous les yeux,
 le lire et  l'imiter sans cesse. Il crivait avec abandon et
sentiment  ses amis, aux Grands avec des gards, mais sans renoncer
jamais  son ton habituel de franchise et d'indpendance; en crivant,
non-seulement  cette illustre et puissante famille des Colonne, ses
bienfaiteurs, et qu'il appelle mme ses matres, ou  ce tribun Rienzi,
qui fut un instant le matre de Rome, ou  des prlats et  des
cardinaux, mais mme aux diffrents papes qu'il vit se succder sur le
trne d'Avignon et qu'il voulut toujours ramener en Italie, aux
souverains de Milan, de Vrone, de Parme, de Padoue, au doge de Venise,
au roi Robert, enfin  l'Empereur, il garde cet air de libert noble et
dcente, qui convient  la philosophie et aux lettres, mme avec les
puissants de la terre, parce que, quand elles savent se respecter
elles-mmes, elles sont aussi une puissance.

[Note 636: _Mm. pour la Vie de Ptr._, Prf. p. XLVIII.]

Ptrarque ne gagna pas moins, dans sa posie latine,  son commerce
continuel avec Virgile, que dans sa prose  celui qu'il entretenait
avec Cicron. Si l'on compare ses vers avec tous ceux qui avaient t
faits depuis les sicles de dcadence, on y voit une diffrence telle,
qu'il semble avoir retrouv, du moins en partie, la langue qui
paraissait totalement perdue. Les formes, les tours, les expressions,
tout semble renatre. Il n'y manque qu'un degr de plus d'lgance et de
posie de style; mais ce degr est si considrable, qu'il le spare
presque autant de Virgile, que lui-mme est spar des versificateurs du
moyen ge. Il ne se contenta pas de composer,  l'exemple du Cygne de
Mantoue, douze glogues qu'il appela aussi ses Bucoliques; la palme de
l'pope le tenta; il entreprit et termina un pome pique, dont le
hros est ce grand Scipion, qui se couvrit de tant de gloire dans sa
guerre d'Afrique, que, le premier de tous les Romains, il obtint de
joindre  son nom celui du peuple qu'il avait vaincu.

Ptrarque n'intitula point son pome Scipion, mais l'_Afrique_. Si
l'essence de l'pope est l'invention, si elle doit offrir 
l'imagination une grande machine potique, en mme temps qu'une grande
action historique  la mmoire, l'_Afrique_ n'est point une pope, mais
un simple rcit en vers. Ce qu'elle a de merveilleux occupe les deux
premiers livres; et ce merveilleux se rduit  un songe, dans lequel le
hros du pome voit Publius Scipion son pre; et encore l'ide de ce
songe et plusieurs des traits dont il est rempli, sont-ils pris du
fragment de Cicron, si connu sous le titre de _Songe de Scipion_. Dans
le premier livre, Publius Scipion raconte  son fils l'origine et les
principaux faits de la premire guerre punique, sans oublier la bataille
o il fut tu en Espagne avec son frre Cnus. Dans le second, il lui
prdit l'heureux vnement de la guerre qu'il va soutenir contre
Carthage, son triomphe et l'abaissement de cette orgueilleuse rivale, et
les effets qu'aura cette victoire sur les moeurs et la destine de Rome.
Il donne au jeune Scipion d'excellents avis sur les moyens de dlivrer
sa patrie des dangers extrieurs et intrieurs qui la menacent; mais
quoiqu'il y ait dans tous ces discours de fort belles choses, souvent
mme trs-heureusemeut exprimes, comme sur neuf livres que contient le
pome, ce songe en remplit deux entiers, on ne peut se dispenser, en le
lisant, de trouver que le hros rve beaucoup trop long-temps.

Scipion, encourag par les conseils de son pre, commence par envoyer
son ami Llius auprs de Syphax, pour l'engager  une alliance avec
Rome. La description magnifique de la cour de ce roi maure, la rception
qu'il fait  Llius, le repas splendide qu'il lui donne, l'origine de
Carthage chante par un jeune musicien pendant ce repas, le rcit que
Llius fait  Syphax de celle de Rome, des belles actions des anciens
Romains, et de la mort de Lucrce, qui fut la source de leur libert,
mort qui est ici raconte dans un morceau trs-tendu, trs-soign, et
o le pote parat avoir fait tous ses efforts pour se surpasser
lui-mme, tout cela remplit le troisime livre, sans que l'action du
pome soit, pour ainsi dire, encore entame. Elle fait un pas au
quatrime; mais c'est encore par un rcit. Llius, interrog par Syphax,
lui raconte la vie de Scipion, qu'il reprsente aussi grand  Rome que
dans les camps, et dans la paix que dans la guerre. Il s'tend surtout
avec complaisance sur le sige et la prise de Carthagne, o Scipion
traita avec une bont dlicate et gnreuse de jeunes et belles
captives, et rendit la plus belle de toutes  un jeune prince son amant.

Mais cette dernire partie de l'action n'est point finie: il y a ici une
lacune considrable, qu'aucun auteur italien n'a remarque, tant ce
pome de l'Afrique, si souvent nomm dans les crits dont Ptrarque est
le sujet, est peu connu et peu lu. Le quatrime livre finit au moment o
Llius raconte  Syphax que, dans un appartement du palais, on entendait
les cris des princesses et des jeunes femmes de leur suite, et que
Scipion, sachant le danger qu'elles pouvaient courir si elles
paraissaient aux yeux de son arme, dfendit que l'on entrt dans leur
asyle, et les fit conduire en sret loin du thtre de la guerre. Au
commencement du cinquime, ce n'est plus Llius qui parle: on n'est plus
 la cour de Syphax, pour assister  un festin et entendre des rcits:
l'alliance a t refuse: la guerre a clat: Syphax est vaincu;
Scipion entre dans Cyrthe, capitale de ses tats; et au lieu de
l'histoire de la jeune princesse espagnole qui fut rendue  son amant,
c'est celle de Sophonisbe, pouse de Syphax, que la ruine de ce roi,
l'amour de Massinissa et l'horreur de la servitude forcent  se donner
la mort. Ce pome, que Ptrarque termina, mais auquel il ne mit jamais
la dernire main, prouva, aprs sa mort, quelques vicissitudes, dans
lesquelles il est vraisemblable qu'il se sera perdu un livre entier. Ce
livre devait contenir la fin du rcit de Llius, le refus de Syphax de
s'allier avec les Romains, sa rsolution subite de les attaquer
lui-mme, la marche de Scipion contre lui, le sige de Cyrthe et la
prise de cette ville. Cette perte est peu regrettable, puisque le pome
a excit si peu d'intrt qu'on ne s'est pas aperu de la lacune qu'elle
y a laisse.

L'action une fois reprise, marche jusqu' la fin d'accord avec
l'histoire; et quoiqu'il y ait d'assez longues digressions, l'invention
y a si peu de part, qu'il parat inutile de pousser plus loin cette
analyse, pour arriver par une route directe  un vnement prvu. La
premire ide de cet ouvrage avait transport Ptrarque: ce fut sur son
_Africa_ qu'il voulut fonder sa gloire: ce fut le bruit que firent dans
le monde les premiers livres, l'esprance qu'ils faisaient concevoir du
reste, et le plaisir qu'eut le roi Robert  les entendre, qui firent
dcerner  l'auteur la couronne potique. Mais le refroidissement o il
tomba bientt sur ce travail, la peine qu'il eut  le reprendre,
l'imperfection o il le laissa toujours, prouvent que, dans le fond, il
ne le sentait point en proportion avec ses forces, ni analogue  son
gnie. Dans sa vieillesse, il n'aimait point qu'on lui en parlt, ni que
l'on tmoignt la curiosit de le voir, et encore moins que l'infidlit
de quelques amis en rpandit des fragments. Un jour,  Vrone, plusieurs
d'entre eux l'tant all voir, firent tomber la conversation sur son
pome, et croyant lui faire plaisir, ils en chantrent quelques
vers[637]. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il les pria en grce de
ne pas aller plus loin. Comme ils lui tmoignaient leur surprise: Je
voudrais, dit-il, qu'il me ft permis d'effacer jusqu'au souvenir de cet
ouvrage, et rien ne me serait plus agrable que de le brler de mes
propres mains. Aussi, quelques instances qu'on pt lui faire, il se
refusa toujours  le rendre public; les copies ne s'en multiplirent
qu'aprs sa mort, et ce fut par les soins de Coluccio Salutati et de
Bocace, qui l'obtinrent de ses hritiers  force de prires. Malgr les
dfauts qui y dominent, et qui l'emportent de beaucoup sur les beauts,
il est heureux qu'il se soit conserv, non pas pour la rputation du
pote, mais pour l'histoire de la posie. C'est un monument prcieux de
cette poque de renaissance, bon  garder, comme ces tableaux et ces
statues, productions de l'enfance de l'art, qui n'en augmentent ni la
gloire ni les jouissances, mais que l'on n'examine pas sans fruit, quand
on en veut tudier l'histoire.

[Note 637: _Squarzafichus. Vita Petr._]

Les douze Eglogues latines de Ptrarque sont aussi bonnes  connatre
par un autre motif. La plupart ont rapport  des circonstances de sa
vie, et les interlocuteurs qu'il y emploie sont quelquefois, sous des
noms dguiss, les personnages les plus illustres de son temps. Quelques
unes sont de vraies satires, telles que la sixime et la septime, o le
pape Clment VI est videmment reprsent sous le nom de _Mition_[638].
Dans la premire des deux, saint Pierre, sous celui de Pamphile, lui
reproche durement l'tat de langueur et d'abandon o se trouve son
troupeau. Qu'a-t-il fait de ces richesses champtres que leur matre lui
avait confies? qu'en a-t-il su conserver? Mition rpond qu'il conserve
l'or que lui a produit la vente des agneaux, qu'il garde des vases
prcieux, les seuls dont il veuille se servir, ne daignant plus tremper
ses lvres dans ces vases grossiers dont leurs pres se servaient
autrefois. Il a chang ses habits trop simples en vtements magnifiques.
Le lait dont il a fait des prsents lui a procur de puissants amis.
Son pouse, bien diffrente de cette vieille qu'avait Pamphile, est
toute brillante d'or et de pierreries. Les boucs et les bliers jouent
dans la prairie, et lui, mollement couch, s'amuse  voir leurs jeux et
leurs bats. Pamphile entre dans une nouvelle colre contre ce berger
coupable et effmin; tu mrites, lui dit-il, les fouets, les fers, les
douleurs mme de la prison ternelle, ou quelque chose de pis encore.

[Note 638: De _mitis_, doux, clment.]

Mition, malgr sa douceur, perd patience. Il apostrophe  son tour son
aigre censeur. Serviteur infidle et fuyard, ingrat pour le meilleur
des matres, c'est  toi qu'appartiennent les fers, la croix, tous les
supplices. On sait que la crainte d'un tyran superbe te fit abandonner
ton troupeau. Pamphile rpond qu'il s'est repenti, qu'il a lav ses
taches dans le fleuve, et que sa pleur s'est dissipe. Que ne
reviens-tu-donc, reprend Mition, habiter ces belles demeures? Pour moi
je ne veux plus les quitter; je n'aime plus que les grandeurs; je ne
serai plus le pasteur d'un pauvre troupeau. J'ai acquis par mes chants
une aimable amie; j'aime  me parer pour lui plaire. Je fuis le soleil;
je cherche des antres frais; je lave mes mains et mon visage dans une
eau limpide; le berger de Bysance[639] m'a fait prsent de ce miroir;
je me plais  en faire usage. Mon pouse sait tout cela, et le souffre;
je lui pardonne  mon tour bien des choses. Vous autres, vantez-vous
d'amies obscures et inconnues; mais moi, que ma chre Epy me retienne
toujours dans ses embrassements!.. Malheureux reprend Pamphile, est-ce
ainsi que tu sers ton matre? Tu crois tre en sret sous l'ombrage;
mais il viendra changer en deuil tes plaisirs. Tu crois, rplique
Mition, m'effrayer par de vaines paroles, mais les hommes de courage
mprisent les dangers prsents; les prils les plus loigns font peur 
ceux qui sont timides.

[Note 639: Selon l'abb de Sade, c'est Constantin; mais c'est plutt
l'empereur d'Orient qui rgnait alors. Du reste, les extraits qu'il
donne de ces glogues sont tout--fait diffrents de ce qu'on voit ici.
J'ignore o il avait pris plusieurs dtails qui sont dans les siens; je
sais seulement que je me suis, le plus que j'ai pu, conform au texte,
et que je me sers de la mme dition de Ble, 1581, dont il s'est servi
lui-mme.]

Cette nymphe Epy, dont Mition adore les charmes, est la ville d'Avignon
que Clment VI ne pouvait se rsoudre  quitter. Dans la seconde de ces
deux Eglogues, il est mis en scne avec elle. Il lui parle de la
querelle qu'il vient d'avoir avec Pamphile, et de la menace que celui-ci
lui a faite de l'arrive du matre. Ils font ensemble le dnombrement du
troupeau pour en pouvoir rendre compte. C'est l que la nymphe faisant
passer en revue les cardinaux l'un aprs l'autre, dguiss sous des
emblmes tirs des troupeaux et de la vie pastorale, aprs avoir dit du
bien de quelques uns en petit nombre, peint les autres sous les traits
les plus hideux et les couleurs les plus noires. Il ne serait pas
impossible,  l'aide de l'histoire et d'une liste des cardinaux de ce
temps-l, de mettre les noms au bas de ces portraits. Ce travail
d'rudition en vaudrait peut-tre bien d'autres: mais peut-tre aussi ne
serait-il pas sans scandale; il est fcheux pour une bergerie qu'on ne
puisse,  de trop frquentes poques, dvoiler la vie de ses bergers
sans scandaliser le troupeau.

Le sujet de l'Eglogue suivante, qui est la huitime, est trs-diffrent,
et pourtant on y trouve encore des traits assez vifs contre Avignon et
contre la cour. Ptrarque y a voulu consacrer l'explication orageuse
qu'il eut avec le cardinal Colonne, lorsqu' l'ge de quarante ans il
prit la rsolution de briser tous ses liens et d'aller se fixer en
Italie. Il fait parler ce cardinal sous le nom de _Ganymde_, sans que
l'on puisse deviner le motif ou l'-propos de ce nom; il parle lui-mme
sous celui d'_Amyclas_, et il intitule cette Eglogue _Divortium_, la
sparation, le divorce. Ganymde lui demande quelle est la cause de
cette rsolution subite, et pourquoi il veut quitter des lieux o
autrefois il paraissait tant se plaire. Mon pre, rpond Amyclas, le
sage varie  propos dans ses desseins, c'est l'insens qui s'y
attache.... Que voulez-vous que je fasse? Je ne trouve ici ni des eaux
pures, ni des pturages salutaires; l'air mme me fait craindre de le
respirer. Pardonnez cette fuite ncessaire, et plaignez-moi d'y tre
forc. Je suis entr pauvre dans votre bergerie; je retourne plus pauvre
chez moi. Je ne possde ni plus de lait ni plus d'agneaux; je n'ai
acquis que plus d'envieux et plus d'annes. J'ai plus de peine 
supporter l'orgueil; je le souffrais patiemment autrefois; l'ge avanc
s'en irrite davantage. Il est honteux de vieillir dans la servitude. Que
ma vieillesse au moins soit indpendante, et qu'une mort libre termine
une vie esclave.

Ganymde a beau lui reprocher son ingratitude: il continue  peindre
sous des images pastorales les dgots qu'il prouve, la vie plus douce
et plus faite pour son ge que lui promet la voix de la patrie et qu'il
veut dsormais goter. Vous mprisez donc, reprend Ganymde, tout ce
que vous aimiez autrefois, les entretiens de vos amis, les amusements
champtres, le doux repos?.... Je ne mprise, rpond Amyclas, que cette
fort sauvage, ce pasteur licencieux, ce terrain fertile en poisons, ce
triste vent du midi, ces sources que le plomb enferme et rend malsaines,
ces tourbillons de poussire, cette ombre nuisible et cette grle
bruyante.--Mais ne connaissiez-vous pas auparavant tous les
dsagrments de ce sjour?--Je les connaissais, je l'avoue; l'habitude,
votre amiti, et peut-tre plus encore les charmes d'une bergre me les
faisaient supporter; mais tout change avec le temps; ce qui plat au
jeune ge dplat  la vieillesse, et nos inclinations varient avec la
couleur de nos cheveux, etc.

Dans une autre Eglogue[640] qu'il intitule _Conflictatio_, un berger
raconte une querelle de Pan et d'Articus. Les rois de France et
d'Angleterre sont cachs sous ces deux noms. Articus reproche  Pan les
faveurs qu'il reoit de Faustula, et  Faustula les bonts qu'elle lui
accorde. Cette courtisane, qu'il appelle bien de ce nom, _Meretrix_, est
la ville d'Avignon, ou plutt la cour pontificale. Le pape avait
abandonn au roi de France les dcimes de son royaume, et ce secours
mettait le roi Jean en tat de soutenir la guerre, ce que le monarque
anglais ne pardonnait ni au pape ni au roi. Presque toutes les Eglogues
de Ptrarque sont dans ce genre nigmatique et mystrieux: sans une
clef, qu'on ne trouve pas toujours, il est impossible de les entendre.

[Note 640: La XIIe.]

Trois livres d'Eptres terminent ses posies latines. Elles sont
adresses, soit aux personnes puissantes, telles que les papes Benot
XII et Clment VI, ou le roi Robert, ou le cardinal Colonne, soit 
d'intimes amis,  Llius,  Socrate,  Boccace,  Guillaume de
Pastrengo,  Barbate de Sulmone, au bon pre Denis. Le pote y laisse
courir librement ses penses et son style  la manire d'Horace, et y
parle comme lui, des vnements et des circonstances particulires de sa
vie. Fait-il btir  Parme cette jolie maison qu'il appelait son
_Parnasse Cisalpin_, il crit,  Guillaume de Pastrengo, qui habitait
Vrone[641]; il lui rend compte de la vie qu'il mne, des occupations
qu'il s'est faites. La premire est de travailler  son pome de
l'_Afrique_; la seconde, dit-il, est de btir une maison convenable 
ma fortune. J'y emploie peu de marbre; je regrette souvent que vos
montagnes soient si loin de nous, ou que l'Adige ne descende pas
directement ici. Peut-tre l'embellirais-je davantage; mais les vers
d'Horace m'arrtent: le tombeau revient  ma mmoire[642], et je me
souviens de ma dernire demeure; je suis tent d'pargner les pierres et
de les rserver  un autre usage. Prt  quitter cette entreprise, 
prendre en haine les maisons,  vouloir habiter les bois, si par hasard
il aperoit, dans le mur qu'on btit, une fente, une crevasse, il se met
 gronder les ouvriers; ils lui rpondent; il tire de leurs rponses des
rflexions morales; il rentre en lui-mme, et se reproche de vouloir une
habitation durable pour un corps qui ne l'est pas; puis il presse de
nouveau l'ouvrage, trop lent pour ses dsirs. Il peint avec beaucoup de
vrit ses retours de raison et de folie. Ce qui le console c'est que
les autres hommes ne sont pas plus sages que lui: enfin, tout bien
considr, il rit de lui-mme et de tout le monde. On voit que cela est
tout--fait dans le got d'Horace.

[Note 641: L. II, p. 19.]

[Note 642: Et non pas: Je me souviens de mon buste, _busti_, comme
l'a plaisamment traduit l'abb de Sade.]

C'est de cette maison qu'il crivait  Barbate de Sulmone, une jolie
ptre qui n'a que dix-huit vers. J'ai, dit-il, une paisible campagne
au milieu de la ville, et la ville au milieu de la campagne[643]. Ainsi
quand je suis seul, le monde est tout prs de moi; et quand la foule
m'importune, j'ai  ma porte la solitude.... Je jouis ici d'un repos
tel que les hommes studieux ne le trouvrent ni dans le vallon
retentissant du Parnasse, ni dans les murs de la ville de Ccrops[644],
tel que les pieux habitans des sables de l'Egypte le gotrent  peine
dans leurs dserts silencieux. O Fortune! pargne, je t'en supplie, un
homme qui se cache: passe loin de son modeste seuil, et ne vas attaquer
que la porte superbe des rois.

[Note 643: L. III, p. 18.]

[Note 644: Athnes.]

Des ordres imprvus, des affaires, l'obligation de se joindre 
l'ambassade de Rome, viennent-ils le forcer  quitter sa douce retraite,
et  retourner dans des lieux qu'il avait cru quitter pour toujours, il
confie encore  Barbate le chagrin qu'il prouve; il adresse  la
Fortune ces plaintes, que peuvent s'appliquer ceux qui, ns comme lui
avec des passions douces et des gots paisibles, se trouvent lancs,
malgr eux, dans les flots orageux du monde et des affaires. O
Fortune[645]! je n'ambitionne pas tes faveurs. Laisse-moi jouir d'une
pauvret tranquille: laisse-moi passer dans cette retraite champtre le
peu de jours qui me restent. Je ne connais ni l'ambition ni l'avarice;
et tu me condamnes  des travaux sans fin! Ils semblent crotre sans
cesse avec la rapidit du temps. Quel port puis-je esprer pour ma
vieillesse? O de combien de misres on est assailli dans ce monde! Les
hauteurs tremblent; le milieu glisse; au bas on est foul. Ce sont les
bas lieux que je prfre; et je tremble comme si j'tais dans les nues.
Voil surtout de quoi je me plains. Si je voulais monter au sommet ou
m'lancer sur les ondes, et que je fusse atteint de la foudre ou
englouti par la tempte, j'aurais tort de gmir; mais les flots viennent
me chercher sur le rivage, et des tourbillons m'engloutissent dans
l'humble poussire o je suis cach.

[Note 645: L. III, p. 19.]

Ce mlange de philosophie, d'imagination et de sentiment rgne en
gnral dans toutes ses ptres latines. S'il n'y a pas atteint
l'lgance et la puret d'Horace, il a cependant cette abondance et
cette facilit qui prouvent qu'on est tout--fait matre de l'idiome
qu'on emploie. Les formes et les tours de la langue latine lui sont
aussi familiers que ceux de sa langue naturelle: il ne parat lui
manquer que quelques unes de ses grces. Elles existaient dans les
modles anciens, et sans doute il les sentait, quoiqu'il ne put
entirement les atteindre. Ces grces manquaient encore en partie  une
autre langue, nouvellement ne de la premire. C'est lui qui contribua
le plus  les y fixer, et qui lui en donna de nouvelles, que d'autres
potes purent sentir  leur tour, mais que personne encore n'est parvenu
 galer. Ses posies italiennes, qui ne furent pour la plupart que
l'expression de son amour, et les jeux de sa plume, sont  la fois ce
qu'il y a de plus agrable dans sa langue, de plus solide et de plus
brillant dans sa gloire.




CHAPITRE XIV.

_Posies italiennes de Ptrarque, ou son CANZONIERE. De la Posie
rotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle.
lments dont se composa la Posie rotique de Ptrarque; caractre de
cette posie, ses beauts, ses dfauts. Posies lyriques de Ptrarque
sur d'autres sujets que l'Amour._


Les potes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le
plus doux, les potes rotiques, forment dans la littrature une classe
intressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'tre que pour la
jeunesse; mais on reconnat ensuite que c'est pour les mes sensibles
qu' tout ge ces potes ont de l'intrt; dans la jeunesse, parce
qu'ils peignent ce qu'elles prouvent; dans la suite de la vie, parce
qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les mes froides, celles
qui s'occupent trop du matriel de la vie pour s'ouvrir aux affections
qui en font le charme, n'aiment  aucun ge l'expression d'un sentiment
qu'elles ignorent;  aucun ge un pote _sentimental_ n'est pour elles
autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens.
Plus il se dgage de la matire, moins elles le gotent et se soucient
de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout--fait
libre du joug des sens, si c'est le pur idal de l'amour que ce pote a
peint dans ses vers, parce que c'est l qu'il aspirait et qu'il
s'levait sans cesse,  quel petit nombre d'admirateurs et mme de
lecteurs est-il rduit? ou quel mrite ne lui faut-il pas pour vaincre
cette dfaveur de son sujet, ne de sa sublimit mme?

De toutes les preuves qui attestent le mrite extraordinaire de
Ptrarque, c'est peut-tre ici la plus frappante. Aucun pote n'a
exprim de sentiments aussi purs, disons-le franchement, aussi hors de
la porte de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes,
n'a t plus gnralement lu et admir. Il parut dans un sicle o la
corruption tait aussi forte que l'ignorance tait gnrale: il a
travers d'autres sicles o les connaissances, sans purer les moeurs,
les avaient du moins raffines, pour arriver jusqu' nos jours, o les
connaissances de l'esprit et le raffinement des moeurs ont encore fait
des progrs, sans que nous nous soyons pour cela rapprochs de la vertu;
il n'a chant que pour elle, et cependant il n'est jamais dchu du rang
o il tait une fois mont. On ne se lasse point de relire ses posies,
qui sont un hymme perptuel  cette desse dont le culte a si peu de
sectateurs,  peu prs comme on lit dans d'autres potes des hymnes 
Diane et  Pallas, sans adorer ces divinits et sans y croire.

Ce qui nous reste des potes grecs qui ont chant l'amour prouve qu'ils
n'y voyaient comme Sapho, qu'un dlire des sens, ou, comme Anacron,
qu'un amusement pour les sens et pour l'esprit  la fois. Si d'autres
surent lui donner le langage du coeur et l'accent de la tendresse, leurs
posies ne sont point parvenues jusqu' nous. Nous n'avons rien, ni de
l'ancien Simonide qui fut, selon Suidas, l'inventeur de l'lgie, ni du
Simonide de Cos, dont les posies taient si tristes que Catulle les
appelle _les larmes de Simonide_[646], ni d'Evenus, ni presque rien de
Callimaque, et ce ne sont pas ses lgies que nous avons. Les Romains
prirent des Grecs, comme presque tout le reste, la forme du vers
lgiaque, et sans doute aussi son caractre. Ils ont excell dans
l'lgie. Tibulle, Properce, Ovide, sont des potes si connus, lous,
dfinis, compars tant de fois, ils l'ont t depuis peu de temps avec
tant de talent et dans une occasion si solennelle[647], qu'il n'y a plus
rien  dire d'eux, quand c'est d'eux et de la posie lgiaque que l'on
veut parler. Mais on en peut dire quelque chose encore, quand il s'agit
de reconnatre en eux la nature de leurs passions et l'objet essentiel
de leurs vers, pour comparer avec eux un pote qui vint, quatorze
sicles aprs, donner aux sentiments passionns une autre direction et 
la posie d'amour un autre langage.

[Note 646: _Moestis lacrymis Simonideis_. (CATUL.)]

[Note 647: Dans l'loquent et ingnieux discours de M. Garat,
prsident de la classe de la langue et de la littrature franaise de
l'institut, pour la rception de M. de Parny. Cette sance avait eu lieu
depuis peu de temps, quand je lus ce chapitre  l'Athne de Paris.]

Tous trois vivaient  la mme poque, dans le plus beau sicle de la
littrature latine, dans le sicle d'Auguste. Ils parlent la mme langue
et peignent les mmes moeurs. Leurs matresses sont des beauts
coquettes, infidles et vnales. Ils ne cherchent avec elles que le
plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant
esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de
Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent rsulter,
dans le style, de la diffrence de ces trois sources; mais tous les
trois aiment  peu prs de la mme manire des objets  peu prs de mme
espce. Ils dsirent; ils possdent; ils ont des rivaux heureux. Ils
sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidles 
leur tour; on leur fait grce, et ils retrouvent un bonheur qui est
bientt troubl de mme.

Corinne est marie. La premire leon que lui donne Ovide est pour lui
apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes
ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre
et n'tre entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de prs, bientt
les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant
qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le
pardon. Il s'adresse quelquefois  des subalternes,  des domestiques,
au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit,  une maudite
vieille qui la corrompt et lui apprend  se donner  prix d'or,  un
vieil eunuque qui la garde,  une jeune esclave pour qu'elle lui remette
des tablettes o il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refus;
il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succs. Il en obtient
un plus heureux; il s'adresse  l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas
interrompre son bonheur.

Bientt il s'accuse de ses nombreuses infidlits, de son got pour
toutes les femmes. Un instant aprs, Corinne aussi est infidle; il ne
peut supporter l'ide qu'il lui a donn des leons dont elle profite
avec un autre. Corinne  son tour est jalouse; elle s'emporte en femme
plus colre que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui
jure qu'il n'en est rien; et il crit  cette esclave; et tout ce qui
avait fch Corinne tait vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels
indices les ont trahis! Il demande  la jeune esclave un nouveau
rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout rvler, de tout
avouer  Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la
peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu aprs, c'est Corinne
seule qui l'occupe. Elle est toute  lui. Il chante son triomphe comme
si c'tait sa premire victoire. Aprs quelques incidents que, pour plus
d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop
long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop
facile. Il n'est plus jaloux: cela dplat  l'amant, qui le menace de
quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obit trop; il
fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il
se plaint de cette surveillance qu'il a provoque; mais il saura bien la
tromper. Par malheur, il n'est pas le seul  y parvenir. Les infidlits
de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si
publiques que la seule grce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne
quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins
videmment ce qu'elle est.--Telles sont les moeurs d'Ovide et de sa
matresse; tel est le caractre de leurs amours.

Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Ds
qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui
recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicit. Il est livr
lui-mme  plus d'un genre de dbauche. Cinthie l'attend; il ne se rend
qu'au matin auprs d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve
endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans
que ses caresses mmes la rveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui
fait les reproches qu'il mrite. Un ami veut le dtacher de Cinthie, il
fait  cet ami l'loge de sa beaut, de ses talents. Il est menac de la
perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle
s'expose  tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il
pleure: il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point
de la maison qu'elle a quitte; il ira au-devant des trangers qui
l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est
touche de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec pote.
Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur
est bientt troubl par de nouveaux accs de jalousie, interrompu par
l'loignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que
d'elle. Ses infidlits passes lui en font craindre de nouvelles. La
mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit
sr qu'elle lui sera fidle, il descendra sans regret au tombeau.

Aprs de nouvelles trahisons, il s'est cru dlivr de son amour, mais
bientt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa
matresse, de sa beaut, de l'lgance de sa parure, de ses talents pour
le chant, la posie et la danse; tout redouble et justifie son amour.
Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se dshonore dans
toute la ville par des aventures d'un tel clat, que Properce ne peut
plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se dtacher
d'elle. Il sera son amant, son poux, jamais il n'aimera que Cinthie.
Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la
rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une
seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possde
jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler 
lui-mme, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi
vives que si jamais il n'et t infidle lui-mme. Il veut fuir. Il se
distrait par la dbauche. Il s'tait enivr comme  son ordinaire. Il
feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramne aux pieds de
Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans
un de leurs soupers, s'chauffe de vin comme lui, renverse la table, lui
jette les coupes  la tte; il trouve cela charmant. De nouvelles
perfidies le forcent enfin  rompre sa chane; il veut partir; il va
voyager dans la Grce; il fait tout le plan de son voyage: mais il
renonce  ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux
outrages. Cinthie ne se borne plus  le trahir, elle le rend la rise de
ses rivaux; mais une maladie imprvue vient la saisir: elle meurt. Elle
lui apparat en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses
infidlits, ses caprices, l'abandon o il l'a laisse  ses derniers
moments, et jure qu'elle-mme, malgr les apparences, lui fut toujours
fidle.--Telles sont les moeurs et les aventures de Properce et de sa
matresse; telle est en abrg l'histoire de leurs amours.

Ovide et Properce furent souvent infidles, mais ne furent point
inconstants. Ce sont deux libertins fixs qui portent souvent  et l
leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la mme chane.
Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont
particulirement aucune. La Muse de ces deux potes est fidle, si leur
amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie
ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et pote plus tendre, moins
vif et moins emport qu'eux dans ses gots, n'a pas la mme constance.
Trois beauts sont l'une aprs l'autre les objets de son amour et de ses
vers. Dlie est la premire, la plus clbre et aussi la plus aime.
Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Dlie;
qu'il la possde dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant,
presser la main de Dlie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa
pompe funbre, il ne forme point d'autres voeux. Dlie est enferme par
un mari jaloux; il pntrera dans sa prison malgr les Argus et les
triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe
malade, et Dlie seule l'occupe. Il l'engage  tre toujours chaste, 
mpriser l'or,  n'accorder qu' lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais
Dlie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son
infidlit; il y succombe, et demande grce  Dlie et  Vnus. Il
cherche dans le vin un remde qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni
adoucir ses regrets, ni se gurir de son amour. Il s'adresse au mari de
Dlie tromp comme lui; il lui rvle toutes les ruses dont elle se sert
pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder,
qu'il la lui confie; il saura bien les carter et garantir de leurs
piges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient  elle;
il se souvient de la mre de Dlie qui protgeait leurs amours. Le
souvenir de cette bonne vieille rouvre son coeur  des sentiments
tendres, et tous les torts de Dlie sont oublis. Mais elle en a bientt
de plus graves. Elle s'est laisse corrompre par l'or et les prsents;
elle est  un autre,  d'autres. Tibulle rompt enfin une chane
honteuse; il lui dit adieu pour toujours.

Il passe sous les lois de Nmsis, et n'en est pas plus heureux. Elle
n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du gnie. Nmsis
est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice,
mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aim. Il tche de la
flchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune soeur; il ira
pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins  cette cendre muette.
Les mnes de la soeur de Nmsis s'offenseront des larmes que Nmsis
fait rpandre. Qu'elle n'aille pas mpriser leur colre. La triste
image de sa soeur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces
tristes souvenirs arrachent des pleurs  Nmsis. Il ne veut point  ce
prix acheter mme le bonheur.--Nra est sa troisime matresse. Il a
joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de
mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper
que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon,
qui lui a annonc que Nra l'abandonne. Il refuse de croire  ce songe;
il ne pourrait survivre  ce malheur, et pourtant ce malheur existe.
Nra est infidle; il est encore une fois abandonn.--Tel fut le
caractre et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman
de ses amours.

Il sauve par le charme des dtails le peu d'intrt du fond. C'est en
lui surtout qu'une douce mlancolie domine, qu'elle donne mme au
plaisir une teinte de rverie et de tristesse qui en fait le charme.
S'il y eut un pote ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut
Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en
lui: il ne songe pas plus que les deux autres  les chercher ou  les
faire natre dans ses matresses. Leurs grces, leur beaut sont tout ce
qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il dsire ou ce qu'il regrette;
leur perfidie, leur vnalit, leur abandon, ce qui le tourmente. De
toutes ces femmes, devenues clbres par les vers de trois grands
potes, Cinthie parat la plus aimable. L'attrait des talents se joint
en elle  tous les autres; elle cultive le chant, la posie; mais pour
tous ces talents, qui taient souvent ceux des courtisannes d'un certain
ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont
pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois
seulement, en elle ce got pour les arts, n'en est pas moins, dans sa
passion pour elle, matris par une toute autre puissance.

Le style de ces trois potes est trs-diffrent: le fond de leurs ides
diffre autant que leur gnie et leur style; mais les ides accessoires
qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont  peu prs que les
mmes loges  donner  leurs belles, les mmes reproches  leur faire.
Ils invoquent les dieux et les desses, comme tmoins des serments ou
comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidlit ou de perfidie pris
dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin.
L'abondance en va jusqu' l'excs dans Properce, comme celle des traits
d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire  la magie;
et les vocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers.
Mais aux dieux et  la magie prs, tout est matriel et physique dans
les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur posie.
L'accord des esprits, l'union des mes, le besoin d'panchement, la
confiance mutuelle, les doux entretiens, l'lan de deux coeurs l'un vers
l'autre, ou leur lan mutuel vers ce qui est dlicat, beau et honnte,
rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en gnral chez aucun des
potes anciens; et cela n'est point dans leur posie, parce que cela
n'tait point dans les moeurs.

A la renaissance des lettres, aprs les sicles de barbarie, il y avait
dans les moeurs, avec beaucoup de corruption et de frocit, une
exaltation et un penchant  l'exagration des sentiments, qui se
portrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de
tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu' l'Orient et
au Midi, elles taient presque partout esclaves, s'tendit de proche en
proche avec les conqutes des Francs, des Germains et des Goths. La
chevalerie fit de cet empire une espce de religion. La religion,
proprement dite, y influa beaucoup elle-mme. Le platonisme, se
combinant avec la doctrine des chrtiens, lui donna un caractre de
ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois
par l'expression  l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour 
s'exprimer lui-mme dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui
que parlrent quelquefois les Troubadours. Les questions dbattues dans
les cours d'amour le subtilisrent encore. Les premiers potes italiens,
plus raffins que les provenaux, parce qu'ils taient presque tous
instruits dans les coles naissantes du platonisme, s'loignrent
tellement, dans leurs posies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire
et terrestre, qu'ils s'cartrent mme souvent de tout ce qui est
intelligible et humain. Les femmes, qui taient l'objet de leurs chants,
taient flattes de cette lvation du style, comme de celle des
sentiments. Les moeurs publiques taient corrompues; mais les moeurs
domestiques taient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des
beauts les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur
dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beauts sur leurs armes
ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicit de cet hommage; et les
femmes qui y voyaient un tmoignage public, qu'il n'en cotait rien 
leur sagesse, s'en tenaient aussi fires et honores. La plupart
avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et
 la fois des ddommagements des rigueurs que leurs amants prouvaient
d'elles; et eux, de leur ct, satisfaits de voir dans la matresse de
leur coeur, dans la dame de leurs penses, l'objet d'une espce de culte,
ne se faisaient pas scrupule de chercher auprs des femmes plus faciles
des distractions et des amusements.

C'est l ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les posies du Cygne
de Vaucluse. Des moeurs de son sicle et des siennes en particulier, il
doit rsulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle,
de Properce et d'Ovide, et un style particulier, compos d'expressions
platoniques, religieuses, asctiques, d'images pures, dlicates, et
souvent mme trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la
vrit du sentiment, soit par la force du gnie potique, seront
vivantes et sensibles. Il y aura cette diffrence immense entre lui et
les premiers potes qui ont bagay dans sa langue: on ne sait jamais ni
o ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au
contraire dans presque chacune de ces pices de vers le portrait de
celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des
petits vnemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aim seront deux
astres qui lanceront des feux clestes; sa voix sera celle des anges; sa
dmarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de
surnaturel, de saint et de sacr. Elle paratra souvent environne de
femmes qu'elle surpassera toutes, comme une desse est au-dessus des
mortelles; elle sera entoure de ses rivales comme d'une cour. A dfaut
d'une action vritable, ce roman sans incidents, sans progrs, se
composera de tous les actes les plus simples, et les plus indiffrents
pour tout autre qu'un amant pote. Un geste, un sourire, un regard, une
pleur, une promenade champtre, la campagne o se font ces promenades,
les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la
nature entire, seront les sujets de ses chants. Tout se revtira des
couleurs de la posie, et s'animera des feux de l'amour. Son coeur,
habitu  sparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra
pour lui un tre indpendant, qui agira, s'lancera hors de lui,
reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera ternellement
agit par l'esprance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses
souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en
bnissant ses chanes, et le lieu et l'heure o il fut jug digne de les
porter.

Cherchons quelques applications de cette espce de potique dans les
ouvrages mmes du pote dont elle est tire, comme toutes les potiques
l'ont t des oeuvres des grands potes, qui se trouvent ainsi toujours
conformes aux rgles, sans qu'ils y aient song. N'oublions pas que les
sonnets sont de petites odes  la manire de quelques unes de celles
d'Horace, et que les _canzoni_ sont de grandes odes, non  la faon de
celles des Grecs et des Latins, mais d'un genre particulier, invent par
les Troubadours, et perfectionn chez les Italiens par leurs premiers
potes. Le sonnet suivant n'est-il pas rempli de ce sentiment aussi vrai
que noble d'un amant fier de sa matresse, et devenu meilleur par le
dsir de lui plaire? Quand au milieu des autres femmes[648] l'amour
vient  paratre sur le visage de celle que j'aime, autant chacune lui
cde en beauts, autant s'accrot le dsir qui m'enflamme. Je bnis le
lieu, le temps et l'heure o j'osai adresser si haut mes regards; et je
dis: O mon me! tu dois bien remercier celle qui t'a juge digne de tant
d'honneur. C'est d'elle que te vient ton amoureux penser, et c'est en le
suivant que tu aspires au souverain bien, que tu apprends  mpriser ce
que le commun des hommes dsire, etc. En voici un autre, o ces
bndictions sont accumules avec une abondance passionne et une sorte
de verve de posie et d'amour. Bni soit le jour[649], et le mois, et
l'anne, et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant, et le beau
pays, et le lieu o je fus atteint par les beaux yeux qui m'enchanent!
Bni soit le doux tourment que j'prouvai pour la premire fois en me
sentant li par l'amour, et l'arc et les flches dont je fus perc, et
les blessures qui vont jusqu'au fond de mon coeur! Bnies soient les
paroles que j'ai si souvent rptes en invoquant le nom de ma dame, et
mes soupirs, et mes larmes, et mes dsirs! Et bnis soient tous les
crits o je tche de lui acqurir de la gloire, et ma pense, qui est
si entirement remplie d'elle, qu'aucune autre beaut ni pntre plus!

[Note 648: _Quando fra l'altre donne adhora adhora_, etc. Son. 12.]

[Note 649: _Benedetto sia'l giorno, e'l mese, e l'anno_, etc, Son.
47.]

Assez d'autres potes ont fait le portrait de leur matresse; mais qui
d'entre eux a jamais pris pour peindre la sienne, un vol aussi lev, et
qui l'a aussi bien soutenu que Ptrarque l'a fait dans ce sonnet, man
du systme des ides archtypes de Platon, et qui participe de sa
grandeur? Dans quelle partie du ciel, dans quelle ide[650] tait le
modle dont la nature tira ce beau visage, o elle voulut montrer
ici-bas ce qu'elle peut dans les rgions clestes? Quelle nymphe dans
les fontaines, quelle desse dans les bois, dploya jamais aux vents des
cheveux d'un or aussi pur? quand y eut-il un coeur qui runit tant de
vertus? C'est pourtant l'ensemble de tous ces charmes qui est cause de
ma mort. Il cherche en vain une image de la beaut divine, celui qui n'a
jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements: il ne sait pas
comment l'amour gurit et comment il blesse, celui qui ne connat pas la
douceur de ses soupirs, et la douceur de ses paroles, et la douceur de
son sourire. Il ne faut pas croire que cette traduction fidle, mais
sans force et sans couleur, puisse donner la moindre ide de la haute
posie et de l'harmonie divine de l'original. Ptrarque est entre les
mains de tout le monde: que ceux  qui la langue italienne est
familire, y cherchent  l'instant cet admirable sonnet, et qu'ils se
ddommagent de ma prose en relisant de si beaux vers.

[Note 650: _In qual parte del cielo, in quale idea_, etc. Son. 126.]

Pour bien goter la plus grande partie des posies de Ptrarque, il
faut se rappeler les vnements de sa vie, et les vicissitudes de sa
passion pour Laure. On sait que dans les commencemens de cet amour, las
de n'prouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en
France et dans les Pays-Bas, d'o il revint par la fort des Ardennes;
mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage, par le souvenir de
Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette fort mme, alors fort dangereuse,
infeste de brigands, plus sombre et plus dserte qu'elle ne l'est
aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination
se nourrissait. Au milieu des bois inhabits et sauvages[651], o ne
vont point, sans de grands prils, les hommes et les guerriers arms, je
marche avec scurit: rien ne peut m'inspirer de crainte, que le soleil
qui lance les rayons de l'amour. Je vais ( que mes penses ont peu de
sagesse!), je vais chantant celle que le ciel mme ne pourrait loigner
de moi. Elle est toujours prsente  mes yeux; et je crois voir avec
elle des femmes et de jeunes filles; et ce sont des sapins et des
htres. Je crois l'entendre en entendant les rameaux, et les zphirs, et
les feuillages, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en
murmurant sur l'herbe verdoyante: rarement le silence et jamais
l'horreur solitaire d'une fort n'avait autant plu  mon coeur.

[Note 651: _Per mezz'i boschi inhospiti e selvaggi_, Son. 143.]

On sait aussi qu'il avait pour le laurier une prdilection inspire par
le rapport du nom de cet arbre avec celui de Laure, plus encore que par
la proprit qu'avait cet arbre lui-mme de former la couronne des
potes. Il ne voyait jamais un laurier sans prouver les mmes
transports qu' la vue de Laure. Elle se promenait souvent sur les bords
d'un ruisseau. Il y plante un laurier, et, runissant tous les souvenirs
potiques que cet arbre rappelle, il s'adresse ainsi au dieu des potes
et  l'amant de Daphn. Apollon[652]! si tu conserves encore le noble
dsir qui t'enflammait aux bords du fleuve de Thessalie; si le cours des
annes ne t'a point fait oublier la blonde chevelure que tu aimais,
dfends de la froide gele et des rigueurs de l'pre saison qui dure
tout le temps que ta lumire est cache, cet arbre chri, ce feuillage
sacr qui t'enchana le premier, et qui me tient aujourd'hui dans ses
chanes. Quelques annes aprs, il revoit ce ruisseau et ce laurier;
l'un lui rappelle tous les fleuves, et l'autre tous les arbres; et ni le
Tesin[653], le P, le Var et tous les autres fleuves, ni le sapin, le
chne, le htre et tous les autres arbres ne pourraient, dit-il, aussi
bien consoler mon triste coeur que ce ruisseau qui semble pleurer avec
moi, que cet arbrisseau qui est l'ternel sujet de mes chants. Puisse
ce beau laurier crotre toujours sur ce frais rivage, et puisse celui
qui l'a plant, crire de tendres et nobles penses sous ce doux ombrage
et au murmure de ces eaux! On a beau dire qu'il y a trop d'esprit dans
cet amour et dans cette posie; il y a certainement aussi beaucoup de
sentiment. D'autres sonnets en ont encore davantage; le coloris en est
plus sombre, et les ides les plus mlancoliques et les plus tristes y
sont exprimes sans adoucissement et sans mlange. Je citerai celui-ci
pour exemple.

[Note 652: _Apollo, s'ancor vive il bel desio_, etc. Son. 27.]

[Note 653: _Non Tesin, P, Varo, Arno, Adige, e Tebro_, etc. Son.
116.]

Plus j'approche du dernier jour[654], qui abrge la misre humaine,
plus je vois le temps rapide et lger dans sa course, et s'vanouir
l'esprance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis  mes penses: Nous
n'irons pas dsormais long-temps parlant d'amour; cet incommode et
pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientt
nous serons en paix, parce qu'avec lui tomberont ces esprances qui
m'ont fait rver si long-temps, et les ris et les pleurs, et la crainte
et la colre. Nous verrons alors clairement comme souvent on s'avance
dans la vie au milieu de choses incertaines, et combien on pousse de
vains soupirs.

[Note 654: _Quanto pi m'avvicino al giorno estremo_, etc. Son. 25.]

Souvent aussi (et c'est l mme en gnral un des attraits les plus
puissants des posies de Ptrarque) il porte ses tendres rveries au
milieu des bois, des champs, sur les montagnes, parmi les plus doux ou
les plus imposants objets de la nature. Avant de parler de sa tristesse,
il s'entoure des lieux qui l'entretiennent, mais qui l'adoucissent; et
quand il se peint mlancolique et solitaire, il rpand sur sa mlancolie
le charme de sa solitude. C'est ce que l'on sent beaucoup mieux que je
ne puis le dire dans un grand nombre de ses sonnets; on le sent surtout
dans celui qui commence par ces mots _Solo e pensoso_[655], peut-tre,
selon moi, le plus beau, le plus touchant de tous les siens, et o il a
port au plus haut point d'intimit l'alliance de ces deux grandes
sources d'intrt, la solitude champtre et la mlancolie. J'ai tche de
le traduire en vers, et mme ce qui est, comme on sait, le comble de la
difficult dans notre langue, de rendre un sonnet par un sonnet. Il y a
peut-tre beaucoup d'imprudence  hasarder de si faibles essais, et pour
faire l'imprudence toute entire, j'engagerai encore ici  relire dans
l'original le sonnet de Ptrarque. Peut-tre au reste quand on s'en sera
rafrachi la mmoire, apprciant mieux les difficults de l'entreprise,
en aura-t-on pour le mien plus d'indulgence.

[Note 655: Son. 28.]

       Je vais seul et pensif, des champs les plus dserts,
       A pas tardifs et lents, mesurant l'tendue,
       Prt  fuir, sur le sable aussitt qu' ma vue
       De vestiges humains quelques traits sont offerts.

       Je n'ai que cet abri pour y cacher mes fers,
       Pour brler d'une flamme aux mortels inconnue;
       On lit trop dans mes yeux, de tristesse couverts,
       Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue.

       Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forts,
       Et la plaine, et les monts, savent quelle est ma peine,
       Je drobe ma vie aux regards indiscrets;

       Mais je ne puis trouver de route si lointaine
       O l'amour, qui de moi ne s'loigne jamais,
       Ne fasse our sa voix et n'entende la mienne.

On pourrait suivre, le recueil ou le _Canzoniere_ de Ptrarque  la
main, les bons et les mauvais succs qu'il prouvait auprs de Laure. On
y verrait que quelquefois il affectait de l'viter, qu'alors elle
faisait vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus
doux[656]; que quand il avait pass quelques jours sans la voir et sans
la chercher dans le monde, il en tait mieux accueilli[657], qu'alors il
piait l'occasion de lui parler de son amour; mais qu'elle recommenait
 le fuir[658]: qu'il s'armait quelquefois de courage pour obtenir
qu'elle voult l'entendre; mais que la violence de son amour enchanait
sa langue, et ne lui laissait pour interprtes que ses yeux[659]; que
cette agitation continuelle ayant altr sa sant, et lui ayant donn
une pleur extraordinaire, Laure le voit dans cet tat, en est touche,
et lui dit, en passant, quelques paroles consolantes[660]; que mme une
fois elle lui donne des esprances d'une telle nature que, les voyant
dtruites, il se plaint de ce qu'un orage a ravag les fruits qu'il
comptait cueillir[661], et de ce qu'un mur s'est lev entre sa main et
les pis; qu'enfin rebut de tant de peines et de si peu de progrs, il
appelle la raison et la religion  son secours; qu'il espre gurir,
mais qu'il se retrouve ensuite plus malade[662]. On y verrait encore
qu'un jour qu'il s'tait montr plus froid et plus rserv avec Laure,
elle lui dit d'un ton de reproche: _Vous avez bientt t las de
m'aimer_! (en effet il n'y avait encore que dix ans) et qu'il lui rpond
d'un ton assez piqu, pour faire voir qu'il avait eu rellement le
dessein de se dgager[663]; que bientt il reprend ses chanes, et
promet de ne les rompre dsormais que lorsqu'il sera glac par le froid
de l'ge[664]; qu'au moment o il se croit libre, il regrette ses
fers[665]; qu' l'instant o il les a repris il regrette sa
libert[666].

[Note 656: _Io temo s de' begli occhi l'assalto_, etc. Son. 31.]

[Note 657: _Io sentia dentr' al cor gi venir meno_, etc. Son. 39.]

[Note 658: _Se mai foco per foco non si spense_, etc. Son. 40.]

[Note 659: _Perch'io t'abbia guardato di menzogna_, etc. Son. 41.]

[Note 660: _Volgendo gli occhi al mio nuovo colore_, etc. Canz. 15.]

[Note 661: _Se co'l cieco desir che'l cor distrugge_, etc. Son 43.]

[Note 662: _Quel foco ch'io pensai che fosse spento_, etc. Canz. 13.
_Lasso! che mal accorto fui da prima_, etc. Son. 50.]

[Note 663: _Io non fu' d'amar voi lassato unquanco_, etc. Son. 51.]

[Note 664: _Se bianche non son prima ambe le tempie_, etc. Son. 62.]

[Note 665: _Io son dell' aspettare omai si vinto_, etc. Son. 75.]

[Note 666: _Ahi bella libert_, etc. Son. 76.]

Tels sont les incidents des amours de notre pote pendant leur premire
poque; tels sont les petits dtails qu'il sut embellir des couleurs
d'une posie lgante et ingnieuse; et l'on voit que cela ne ressemble
gure aux amours des trois potes romains. Aprs qu'il fut revenu
d'Italie, o il avait compt se fixer, Laure, qui avait craint de le
perdre, et pour qui sans doute il en avait plus de prix, le traite mieux
qu'elle n'avait fait encore. Une rencontre dans un lieu public o il
tait occup d'elle, un doux regard, un salut obligeant, quelques mots
qu'il ne peut entendre, le transportent de tant de joie, qu'il ne lui
faut pas moins de trois sonnets pour l'exprimer[667]. Mais cette faveur
dure peu: il recommence bientt  souffrir et  se plaindre. Le bon
Sennuccio est toujours son confident le plus intime; c'est  lui qu'il
adresse cette vive peinture de ses tristes alternatives et de ses
anxits[668]. Sennuccio, je veux que tu saches de quelle manire on me
traite, et quelle vie est la mienne. Je brle, je me consume encore,
c'est toujours Laure qui me gouverne, et je suis toujours ce que
j'tais. Ici je l'ai vue humble et modeste, l, orguilleuse et fire,
pleine tour  tour de duret ou de douceur, tantt impitoyable et tantt
mue de piti, se revtir de tristesse ou de grces, et se montrer
tantt affable, tantt ddaigneuse et cruelle. C'est l qu'elle chanta
si doucement, l qu'elle s'assit, ici qu'elle se retourna, ici qu'elle
retint ses pas. C'est ici qu'elle pera mon coeur d'un trait de ses beaux
yeux, ici qu'elle dit une parole, ici qu'elle sourit, ici qu'elle
changea de couleur: hlas? c'est dans ces penses que l'amour notre
matre me fait passer et les nuits et les jours.

[Note 667: _Aventuroso pi d'altro terreno_, etc. Son. 185.
_Perseguendo mi amor al luogo usato_, etc. Son. 187. _La donna che'l mio
cor nel viso porta_, etc. Son. 188.]

[Note 668: _Sennuccio, io vo' che sappi in qual maniera_, etc. S.
189.]

On ne peut se figurer quelles ides potiques, recherches quelquefois,
mais pleines de grce, de finesse, de nouveaut et toujours
ingnieusement et potiquement exprimes, les plus petits vnements
lui inspirent. Il apperoit Laure dans la campagne. Tout  coup elle est
surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'viter, du
ct o est Ptrarque, et dans le mme instant il parat un nuage qui
clipse le soleil. Voici ce qu'il imagine l-dessus, et comment il peint
cette scne, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les
acteurs[669]. J'ai vu entre deux amants une dame honnte et fire, et
avec elle ce souverain qui rgne sur les hommes et sur les dieux. Le
soleil tait d'un ct, j'tais de l'autre. Ds qu'elle se vit arrte
par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un
air gai: je voudrais que jamais elle ne m'et t plus cruelle. Aussitt
je sentis se changer en allgresse la jalousie qu' la premire vue un
tel rival avait fait natre dans mon coeur. Je le regardai; sa face
devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme
pour cacher la honte de sa dfaite.

[Note 669: _In mezzo di duo amanti onesta altera_, etc. Son. 92.]

Dans une assemble o tait Ptrarque, Laure laisse tomber un de ses
gants. Il s'en aperoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacit,
et il faut qu'il le lui cde. Ce n'est pas trop de quatre sonnets[670]
pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le
plaisir d'un moment qu'il avait eu  se saisir de cette dpouille, et la
peine mle d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main
charmante, et l'clat dont avait brill ce beau visage, et tout ce que
ce triomphe passager et cette dfaite avaient eu de ravissant et de
triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai,
Laure se promenait avec ses compagnes; Ptrarque la suit; on s'arrte
devant le jardin d'un vieillard aimable, _qui avait consacr toute sa
vie  l'amour_, c'tait apparemment _Sennucio del Bene_[671], et qui
s'amusait  cultiver des fleurs. Laure et Ptrarque entrent dans ce
jardin. Le vieillard enchant de les voir, va cueillir ses deux plus
belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un
pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite
action fournissent  Ptrarque un sonnet color pour ainsi dire de toute
la grce du sujet et toute la fracheur du printemps[672].

[Note 670:

       _O bella man che mi distringi'l core_, etc.
       _Non pur quell' una bella ignuda mano_, etc.
       _Mia ventura ed amor m'havean si adorno_, etc.
       _D'un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio_, etc.
                                               Son. 166--169.]

[Note 671: J'adopte ici l'opinion de l'abb de Sade. Plusieurs
commentateurs, et entre autres Muratori, disent que ce fut le roi
Robert, dans un voyage  Avignon: cela me parat manquer de
vraisemblance.]

[Note 672: _Due rose fresche e colte in Paradiso_, etc. Son. 207.]

Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur
le Rhne: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramne,
Laure; assise  l'extrmit du char, dominait sur ses compagnes et les
ravissait par les sons de sa voix. Ptrarque, tmoin de ce spectacle, le
retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant.[673] Un autre
jour, il tait auprs de Laure, ou dans une assemble, ou dans une
promenade. Il avait les yeux fixs sur elle, et paraissait rver
doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y
avait dans cette rverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour
des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit
Ptrarque, il n'y a que de l'esprit[674]. Il y a de l'esprit encore,
mais beaucoup de sentiment et de posie dans plusieurs sonnets qu'il fit
pour consoler Laure d'un chagrin trs-grand, sans doute, mais dont on
ignore le sujet[675]. J'ai vu sur la terre des moeurs angliques et des
beauts clestes, qui n'ont rien d'gal au monde. Leur souvenir m'est
doux et pnible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe,
ombre et fume. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille
fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des
paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrter les fleuves.
L'amour, la sagesse, le courage, la piti, la douleur formaient en
pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et
le ciel tait si attentif  cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur
aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en taient
devenus plus doux.--Partout o je repose mes yeux fatigus, dit-il dans
un autre de ses sonnets[676], partout o je les tourne pour apaiser le
dsir qui les enflamme, je trouve des images de la beaut que j'aime,
qui rendent  mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle
douleur, respire une piti noble, qui est pour un coeur bien n la chane
la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour
charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose
de cleste. L'amour et la vrit furent d'accord avec moi pour dire que
les beauts que j'avais vues taient seules dans l'univers, et n'avaient
jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si
touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si
beaux yeux verser de si belles larmes.

[Note 673: _Dodici donne onestamente lasse_, etc. Son. 189.]

[Note 674: _In quel bel viso ch'io sospiro e bramo_, etc. Son. 219.]

[Note 675: _I vidi in terra angelici costami_, etc. Son. 123.]

[Note 676: _Ove ch' i' posi gli occhi lassi,  gri_, etc. Son.
125.]

J'ai parl, dans la vie de Ptrarque, des adieux qu'il fit  Laure, en
lui annonant son dpart pour l'Italie, et de la pleur subite qu'elle
ne put lui cacher. S'il interprta trop favorablement, peut-tre, cette
surprise et cette pleur, on doit lui pardonner une illusion qu'il a
rendue avec tant de charme. Cette belle pleur[677], qui couvrit un
doux sourire, comme d'un nuage d'amour, s'offrit  mon coeur avec tant de
majest, qu'il vint au-devant d'elle, et s'lana sur mon visage[678].
Je connus alors comment on se voit l'un l'autre dans le sjour cleste,
je le connus en dcouvrant un sentiment de piti que d'autres
n'aperurent pas, mais je vis, parce que jamais je ne fixe les yeux
ailleurs. L'aspect le plus anglique, l'attitude la plus touchante qui
parut jamais dans une femme attendrie par l'amour, serait de la colre
auprs de ce que je vis alors. Elle tenait ses beaux yeux attachs su la
terre: elle se taisait; mais je croyais l'entendre dire: Qui donc
loigne de moi mon fidle ami?

[Note 677: Je demande grce pour ces mouvements du coeur personnifi,
inconnus aux anciens, et dont les modernes ont abus, mais conformes,
comme nous l'avons vu plus haut,  la potique de Ptrarque.]

[Note 678: _Quel vago impallidir che'l dolce riso_, etc. Son. 98.]

Lorsqu'il fut revenu auprs d'elle, et pendant le sjour de quelques
annes qu'il fit encore  Avignon et  Vaucluse, sa veine potique et
amoureuse n'eut pas moins de fcondit, ni ses productions moins de
sensibilit, d'esprit et de grce. On pourrait former, pour cette
dernire poque, une seconde chane de petits incidents qui furent le
sujet de ses vers; mais elle paratrait quelquefois une rptition de la
premire, et les mmes petites choses n'auraient peut-tre pas le mme
intrt, si l'on se rappelait l'ge qu'avait Ptrarque, et les dix-huit
ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de
choisir parmi ses compositions plus tendues que les sonnets, parmi ses
_canzoni_, quelques pices qui puissent donner une plus grande ide de
son gnie potique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener
tous les objets  l'objet ternel de ses rveries et de ses penses.

L'une des plus belles et des plus justement clbres de ces _canzoni_,
l'un des morceaux connus de posie o il y a le plus d'images
dlicieuses et de tableaux magiques, est celle qui commence par ce vers:
_Chiare, fresche e dolci acque_[679]. Le lieu de cette scne charmante
tait une belle campagne auprs d'Avignon. Une fontaine claire et
limpide y rafrachissait la verdure dans les plus fortes chaleurs. Laure
venait quelquefois se baigner dans cette fontaine: elle se reposait sur
les gazons, au pied des arbres et parmi les fleurs. Ce lieu tait plein
d'elle. Ptrarque y allait souvent rver et contempler avec ravissement
tous les objets encore empreints de son image. Cette pice les retrace
si fidlement, qu'on est frapp, en la lisant, comme s'ils taient sous
les yeux. Ce mrite n'avait pas chapp  un juge aussi dlicat et aussi
judicieux que l'tait Voltaire, quand quelque passion ne l'aveuglait
pas. Il imita librement la premire strophe, et trop librement sans
doute; mais il voulut surtout y conserver la grce et la mollesse du
texte, et qui mieux que lui pouvait y russir? Je citerai d'abord ces
vers: on verra ensuite, par la traduction en prose, les licences qu'il
s'est donnes, surtout les additions qu'il a faites; mais on n'oubliera
pas qu'il est plus facile au gnie d'inventer, ou d'imiter directement
la nature, que d'en copier les imitations.

[Note 679: Canz. 27.]

       Claire fontaine, onde aimable, onde pure,
       O la beaut qui consume mon coeur,
       Seule beaut qui soit dans la nature,
       Des feux du jour vitait la chaleur
             Arbre heureux, dont le feuillage,
             Agit par les zphyrs,
             La couvrit de son ombrage,
             Qui rappelle mes soupirs
             En rappelant son image;
       Ornements de ces bords et filles du matin,
       Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu'elle,
       Fleurs qu'elle embellissait quand vous touchiez son sein,
       Rossignol dont la voix est moins douce et moins belle,
       Air devenu plus pur, adorable sjour
             Immortalis par ses charmes,
       Lieux dangereux et chers, o de ses tendres armes
             L'Amour a bless tous mes sens,
             Ecoutez mes derniers accents,
             Recevez mes dernires larmes.

Ces dix-neuf vers sont admirables pour le but que Voltaire s'tait
propos. Ce n'est point une copie, c'est un second portrait du mme
modle, qu'on peut mettre  ct du premier; mais enfin ce n'est pas le
premier. En voici une image moins brillante et moins vive; mais une
copie plus fidle. Dans l'original, chaque strophe est de treize vers,
non pas libres comme ceux de Voltaire: mais soumis, pour la mesure et
pour la rime,  des entrelacemens rguliers, difficults dont le pote
se joue, et dont il ne semble mme pas s'tre aperu.

La seconde et la troisime strophes sont remplies d'images tristes et
lugubres, qui contrastent avec les tableaux riants de la premire
strophe et des suivantes. Leur couleur sombre fait mieux ressortir la
grce et la fracheur des autres. C'tait un des secrets de l'art des
anciens; et Ptrarque l'avait emprunt d'eux, ou l'avait comme eux
trouv dans son gnie.

Claires, fraches et douces ondes, o celle qui me parat la seule
femme qui soit sur la terre, a plong ses membres dlicats; heureux
rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un
appui; herbes et fleurs que sa robe lgante renferma dans son sein pur
comme celui des anges, air serein et sacr, o planait l'amour quand il
ouvrit mon coeur d'un trait de ses beaux yeux, coutez tous ensemble mes
plaintifs et derniers accents.

S'il est de ma destine, si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme
mes yeux et les teigne dans les larmes, que du moins mon corps
malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon me, libre de sa
dpouille, retourne  sa premire demeure. La mort me sera moins
cruelle, si j'emporte,  ce passage douteux, une si douce esprance.
Mon me fatigue ne pourrait dposer dans un port plus sr ni dans un
plus paisible asyle, cette chair et ces os prouvs par de si longs
tourments.

Un temps viendra peut-tre o cette beaut douce et cruelle reviendra
visiter ce sjour. Elle reverra ce lieu o, dans un jour heureux 
jamais, elle jeta sur moi les yeux. Ses regards curieux s'y porteront
avec joie; mais,  douleur! elle ne verra plus qu'un peu de terre entre
les rochers. Alors, inspire par l'amour, elle soupirera si doucement
qu'elle obtiendra mon pardon, et, qu'essuyant ses yeux avec son beau
voile, elle fera violence au ciel mme.

De ces rameaux (j'en garde le dlicieux souvenir) tombait une pluie de
fleurs qui descendait sur son sein. Elle tait assise, humble au milieu
de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs
volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui
ressemblaient alors  de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient
la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en
voltigeant lgrement dans les airs, semblaient dire: Ici rgne l'amour.

Combien de fois alors, frapp d'tonnement, ne rptai-je pas: Sans
doute elle est ne dans les cieux! Son port divin, son visage, ses
paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas
elle: ils m'avaient tellement spar de moi-mme, que je disais en
soupirant: Comment suis-je ici, et quand y suis-je venu? Je croyais tre
au ciel, et non o j'tais en effet. Depuis ce jour, je me plais tant
sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix.

Une autre _canzone_ non moins clbre, et o des images champtres se
trouvent aussi mles avec des ides mlancoliques, est celle qui
commence par ces mots: _Di pensier in pensier, di monte in monte_[680].
Elle est trs-belle; mais longue et un peu triste. Je ne la traduirai
point ici toute entire. Je me hasarderai seulement  en imiter en vers
les trois plus belles strophes. Je m'y suis astreint  un rhythme
rgulier, et les strophes ont  peu prs la mme coupe que celle du
texte. Mais une traduction peut avoir ce genre de fidlit, et tre
cependant trs-infidle. Je prie le lecteur d'oublier qu'il vient de
lire des vers de Voltaire, et que ce sont des vers de Ptrarque que j'ai
essay de traduire.

[Note 680: Canz. 30.]

       De pensers en pensers, de montagne en montagne,
       L'amour guide mes pas; tout chemin frquent
           Troublerait la tranquillit
           D'un coeur que l'amour accompagne.
       Dans un lieu retir s'il est de clairs ruisseaux,
       Si de sombres vallons sparent deux cteaux,
       J'y cherche quelque trve  mon inquitude.
       Au gr de mon amour, dans cette solitude,
             Je puis ou sourire ou pleurer,
             Je puis craindre ou me rassurer.
       Mon visage, o se peint la mme incertitude,
             Tour  tour est triste ou serein;
       Mon teint de chaque jour change le lendemain;
       Tout homme initi dans les secrets de l'me
       Dirait en me voyant: C'est l'amour qui l'enflme,
             Et lui rend douteux son destin.

       Sur des monts escarps, dans un bois solitaire,
       Je trouve du repos; l'aspect des plus beaux lieux,
             S'ils sont peupls, blesse mes yeux;
             C'est un dsert que je prfre.
       Chaque pas m'y rappelle un nouveau souvenir
       De celle  qui les maux qu'elle me fait souffrir
       N'inspirent trop souvent qu'une joie inhumaine.
       Doux et cruel tat, dont je voudrais  peine,
             Changer pour un tat meilleur
             Et l'amertume et la douceur.
       Je me dis: Souffre encor; le dieu d'Amour, ton matre,
             Te promet de plus heureux temps.

       Vil  tes yeux, ailleurs on te chrit peut-tre:
       Tu peux voir  l'hiver succder le printemps.
       Je rve, je soupire: eh! comment pourront natre,
             Quand viendront-ils ces doux instants?

       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       Souvent, qui le croirait? vivante, je l'ai vue
       Sur le vert des gazons, dans le cristal des eaux,
             Sur le tronc noueux des ormeaux,
             Dans le sein brillant de la nue,
       Quand elle y vient montrer son visage riant,
       Lda verrait plir la beaut de sa fille,
       Comme, lorsque Phbus parat  l'Orient,
       Plissent devant lui les feux dont le ciel brille.
             Plus les dserts o je la vois
             Sont reculs au fond des bois,
       Parmi d'pres rochers, sur un triste rivage,
             Plus belle est sa divine image;
       Et quand ma douce erreur fuit loin de mes esprits,
       Je demeure immobile; en ce lieu mme assis,
       En pierre transform, sur la pierre sauvage
         Je pense, et je pleure, et j'cris, etc.

Mais je n'ai point encore parl des trois _canzoni_ qui ont eu en Italie
le plus de clbrit, que Ptrarque parat lui-mme avoir prfres 
toutes les autres, et qu'il appelait _les trois Soeurs_. On ne peut se
dispenser de connatre des pices qui ont tant de rputation, ni n'tre
pas un peu tent d'examiner  quel point elles la mritent. Il n'y en a
peut-tre aucune dans la posie italienne, qui soit plus travaille,
d'un style plus pur, d'une lgance plus soutenue. Elles forment un
ensemble, et comme un petit pome en trois chants rguliers, en grandes
strophes de quinze vers, sur des objets dont l'effet rapide ne se
concilie pas communment avec tant d'ordre et de mthode: ce sont les
yeux de sa matresse. Le devinerait-on  ce dbut de la premire? La
vie est courte[681], et mon gnie s'effraye d'une si haute entreprise.
Je ne me fie ni sur l'une ni sur l'autre; mais j'espre faire entendre
le cri de ma douleur o je veux qu'elle soit et o elle doit tre
entendue. Mais tout  coup il s'adresse aux yeux de Laure; ce n'est
plus sa douleur, c'est le plaisir qu'il prouve, qui le force  leur
consacrer son style, faible et lent par lui-mme, et qui recevra d'un si
beau sujet, sa force et sa vivacit. Ce sujet l'levant sur les ailes
de l'amour, le sparera de toute pense vile; et, prenant ainsi son
essor, il pourra dire des choses qu'il a tenues long-temps caches dans
son coeur.

[Note 681: _Perch la vita  breve_, etc. Canz. 18.]

Ce n'est pas qu'il ne sente combien sa louange leur fait injure; mais il
ne peut rsister au dsir qui le presse depuis qu'il les a vus, eux que
la pense peut  peine galer, loin que ni son langage, ni celui de tout
autre puisse les peindre. Quand il devient de glace[682] devant leurs
rayons ardents, peut-tre alors la noble fiert de Laure
s'offense-t-elle de l'indignit de celui qui les regarde. Oh! si cette
crainte qu'il prouve ne temprait pas l'ardeur qui le brle! il
s'estimerait heureux d'tre dissous; car il aime mieux mourir en leur
prsence que de vivre sans eux. S'il ne se fond pas, lui, si frle
objet devant un feu si puissant, c'est la crainte seule qui l'en
garantit; c'est elle qui gle son sang dans ses veines et qui durcit son
coeur, pour qu'il brle plus long-temps. On commence  se lasser de tout
ce feu et de toute cette glace, lorsqu'un mouvement plus digne de
Ptrarque, et auquel on ne s'attend pas, rveille et ddommage le
lecteur. O collines,  valles,  fleuves,  forts,  campagnes, 
tmoins de ma pnible vie, combien de fois m'entendites-vous invoquer la
mort! Cruelle destine! je me perds si je reste, et ne puis me sauver si
je fuis. Si une crainte plus forte ne m'arrtait, une voie courte et
prompte mettrait fin  ma peine; et la faute en est  celle qui n'y
songe pas.

[Note 682: Le texte dit _de neige_; mais il vaudrait mieux qu'il ne
dit ni l'un ni l'autre.]

O douleur! pourquoi me conduis-tu hors de ma route? Pourquoi me
dictes-tu ce que je ne voulais pas dire? Laisse-moi donc aller o le
plaisir m'appelle. Beaux yeux, plus sereins que des yeux mortels, ce
n'est ni de vous que je me plains, ni de celui qui me tient dans vos
chanes. Vous voyez de combien de couleurs l'amour teint souvent mon
visage; jugez de ce qu'il doit faire au dedans de moi, o il rgne le
jour et la nuit, fort du pouvoir qu'il tient de vous. Astres heureux et
riants, il ne manque  notre bonheur que de vous contempler vous-mmes;
mais quand vous daignez vous fixer sur moi, vous voyez par vos effets ce
que vous tes. Il continue de s'tendre sur cette pense et sur ce qu'il
est heureux pour les yeux de Laure qu'ils ignorent toute leur beaut.
C'est encore par un lan du coeur qu'il s'arrache  ces subtilits de
l'esprit. Heureuse l'me qui soupire pour vous,  lumires clestes!
C'est pour vous que je rends grce de la vie, qui n'aurait pour moi rien
d'agrable sans vous. Hlas! pourquoi m'accordez-vous si rarement ce
dont je ne me rassassie jamais? Pourquoi ne regardez-vous pas plus
souvent les ravages qu'exerce sur moi l'amour? et pourquoi me
privez-vous,  instant mme, du bonheur dont mon me commence  peine 
jouir?

Dans les deux dernires strophes, il peint encore cette douleur
qu'prouve son me, et le pouvoir qu'ont ces deux beaux yeux d'en
chasser les tristes penses. Si ce bien tait durable, aucun bonheur ne
serait gal au sien; mais il exciterait l'envie dans les autres, et dans
lui-mme l'orgueil. Il vaut mieux qu'il rprime cette chaleur de ses
esprits, qu'il rentre en lui-mme, et qu'il y ramne ses penses. Celles
de Laure lui sont connues. Elles font toute sa joie. C'est pour se
rendre digne d'en tre l'objet, qu'il parle, qu'il crit, qu'il dsire
de se rendre immortel. S'il produit quelques heureux fruits, c'est elle
seule qui les fait natre. Je suis, dit-il, comme un terrain sec et
aride, cultiv par vous, et dont le prix vous appartient tout entier.

L'objet de la seconde _canzone_[683], dont tous les commentateurs et
Muratori lui-mme admirent la noblesse et la force, est d'insister sur
les effets moraux des yeux de Laure dans l'me et dans l'esprit du
pote. Ce sont eux qui lui montrent la route du ciel, qui le dirigent
dans ses travaux et qui l'loignent du vulgaire. Jamais, dit-il,
aucune langue humaine ne pourrait exprimer ce que ces divines lumires
me font sentir, et quand l'hiver rpand les frimas, et quand l'anne
rajeunit, comme au temps de mes premires souffrances. Si dans le ciel,
les autres ouvrages de l'ternel sont aussi beaux, il veut briser la
prison qui le retient et qui le prive de la vie o il en pourrait jouir.
Il revient ensuite aux sentiments qui l'attachent  la terre: il
remercie la nature, et le jour o il naquit, et celle qui leva son coeur
 de si hautes esprances. Jusqu'alors, il tait  charge  lui-mme:
c'est depuis ce temps qu'il a pu se plaire, en remplissant de hautes et
de douces penses ce coeur dont les yeux de Laure ont la clef. Il n'est
point de bonheur au monde qu'il ne changet pour un de leurs regards.
Son repos vient d'eux, comme l'arbre vient de ses racines. Ils chassent
de son coeur tout autre objet, toute autre pense: l'amour seul y reste
avec eux. Toutes les douceurs rassembles dans le coeur des plus heureux
amants ne sont rien auprs de celles qu'il prouve quand il les regarde.
Ds son berceau, le ciel les avait destins pour remde  ses
imperfections et  sa mauvaise fortune. A la fin de cette strophe, il se
plaint du voile qui les lui cache, de la main qui se place quelquefois
au-devant d'eux: cela est froid et peu digne du reste. Il se relve dans
la dernire strophe, et revient  ces ides de perfection dont ils sont
pour lui la source. Voyant avec regret, dit-il, que mes qualits
naturelles n'ont pas assez de valeur et ne me rendent pas digne d'un si
prcieux regard, je tche de me rendre tel qu'il convient  mes hautes
esprances et au noble feu qui me brle. Si je puis devenir, par une
tude constante, prompt au bien, lent au mal, et ddaigner ce que le
monde dsire, cela peut m'aider  obtenir d'eux un jugement favorable.
Certes la fin de mes douleurs (et mon coeur malheureux n'en demande point
d'autre), peut venir d'un regard de ses beaux yeux, enfin doucement
mus, dernire esprance d'un pur et honnte amour.

[Note 683: _Gentil mia donna, i' veggio_, etc. Canz. 19.]

La dernire _canzone_ n'est pas la meilleure des trois. Muratori
l'avoue. Il n'est pas tonnant, dit-il, que Ptrarque, ayant fait dans
les deux prcdentes un grand voyage, paraisse un peu las dans celui-ci.
En effet, le commencement en est tranant et pnible, et trop semblable
 ces exordes des Troubadours, dont nous avons remarqu l'uniformit et
la pesanteur. Puisque son destin lui ordonne de chanter[684], et qu'il y
est forc par cette ardente volont qui le contraint  soupirer sans
cesse, il prie l'amour d'tre son guide et de mettre d'accord ses rimes
avec son dsir. Il se prpare ainsi pendant deux strophes entires, pour
dire dans la troisime, que si, dans les sicles o les mes taient
prises du vritable honneur, l'industrie de quelques hommes les avait
conduits  travers les monts et les mers, cherchant les objets les plus
rares, et recueillant les plus beaux fruits, puisque Dieu, la nature et
l'amour ont voulu placer toutes les vertus dans les beaux yeux qui font
toute sa joie, il faut qu'ils soient pour lui, comme deux rivages qu'il
ne doit point franchir, comme une terre qu'il ne doit jamais quitter.

[Note 684: _Poich per mio destino_, etc. Canz. 20.]

De mme, continue-t-il, que le rocher battu par les vents pendant la
nuit, lve la tte vers ces deux astres qui brillent toujours  notre
ple, de mme, dans la tempte qu'amour excite contre moi, ces deux yeux
brillants sont mes astres et mon seul recours. Mais ce qu'il peut leur
drober en suivant les conseils que l'amour lui donne, est beaucoup plus
que ce qu'il lui accordent volontairement. Persuad du peu qu'il vaut,
il les prend toujours pour rgle; et, depuis qu'il les a vus, il n'a
point fait de pas dans la route du bien, sans suivre leurs traces. Il
revient aussi  leurs effets moraux. Il reparle ensuite de la douceur
qu'il prouve en les voyant. Le sourire amoureux dont ils brillent lui
donne l'ide de cette paix ternelle qui rgne dans les cieux. Il
voudrait, seulement pendant un jour entier, les regarder de prs et
tudier comment l'amour les fait mouvoir si doucement, sans que les
cercles clestes continuassent de tourner, sans qu'il penst ni  rien
autre chose, ni  lui mme, et en suspendant le battement de ses propres
yeux. Mais ce sont l des voeux qui ne peuvent tre exaucs, et des
dsirs sans esprance. Il se borne donc  demander que l'amour dlie le
noeud dont il enchane sa langue. Il oserait alors dire des paroles si
nouvelles, qu'elles arracheraient des larmes  tous ceux qui pourraient
l'entendre. Le reste est si alambiqu et si obscur, qu'on n'entend
rellement pas ce qu'il veut dire. Ses blessures sont si profondes,
qu'elles forcent son coeur  se dtourner de sa route. Il reste presque
sans vie: son sang se cache, il ne sait o. Il ne demeure pas tel qu'il
tait, et il s'aperoit enfin que c'est de ce coup que l'amour le tue.

La plupart des critiques italiens, ou plutt des commentateurs sans
critique, Vellutello, Gesualdo, Daniello, ont admir cette dernire soeur
comme les deux anes, et cette fin comme le reste. Castelvetro, tout
rempli d'Aristote, se borne  analyser, dans toutes les trois, les
divisions et subdivisions du sujet, l'ordre que l'auteur y observe,
l'enchanement de ses raisonnements et de ses preuves. Le mordant
Tassoni lui-mme est dsarm par la perfection de ces trois
chefs-d'oeuvre, qui suffisaient, selon lui, pour obtenir  Ptrarque la
couronne potique. Le judicieux Muratori[685] a seul os reprendre les
dfauts qui en obscurcissent les beauts. On lui en a fait un crime.
Trois acadmiciens des Arcades[686] ont crit un livre pour lui prouver
qu'il avait tort, et pour dfendre corps  corps toutes les strophes et
tous les vers de Ptrarque qu'il avait attaqus. L'ide fidle que j'ai
donne des trois _canzoni_ peut faire entrevoir qu'ils n'ont pas
toujours raison dans leurs dfenses; et  moins d'tre un de ces
Ptrarquistes effrns, qui n'entendent raison ni sur un sonnet, ni sur
un vers, ni sur une rime, on peut se permettre de penser comme Muratori
lui-mme, qu'enfin Ptrarque n'est pas infaillible, qu'on ne doit pas
regarder comme un sacrilge de ne pas respecter galement tout ce qui
est sorti de sa plume, qu'il n'en sera pas moins un grand homme et un
grand matre, que ces trois _canzoni_ n'en seront pas moins des morceaux
prcieux et suprieurs; si l'on veut,  tous ses autres ouvrages, parce
qu'on y aura dcouvert quelques taches[687]. Au reste, la supriorit
de ces trois odes sur tous les ouvrages de Ptrarque, ne peut tre
entendue que relativement au style,  la dlicatesse des expressions et
des tours,  l'harmonie,  l'enchanement mlodieux des mots, des rimes
et des mesures de vers. Sur tout cela, les Italiens seuls sont juges
comptents, et je n'ai rien  dire; mais je ne croirai pas plus que ne
l'a cru Muratori, faire un sacrilge en prfrant  ces trois pices,
pour la vrit des sentiments, la richesse et la varit des images, et
cette douce mlancolie qui fait le principal attrait des posies
d'amour, les _canzoni: Di pensier in pensier; Chiare fresche e dolci
acque_, et _Se'l pensier che mi strugge_, qui la prcdent[688], et mme
_In quella parte dov' amor mi sprana_[689], qui la suit, _Ne la stagion
che'l ciel rapido inchina_[690], si riche en comparaisons tires de la
vie champtre, et si potiquement exprimes, et peut-tre quelques
autres encore.

[Note 685: D'abord dans son Trait _della perfetta Poesia_, et
ensuite dans ses Observations sur Ptrarque, jointes  celles du
Tassoni.]

[Note 686: Bartolommeo Casaregi, Tomaso Canevari, Antonio
Tomasi.--_Difesa delle tre canzoni_, etc. Lucca, 1730.]

[Note 687: _Della perfetta Poesia_, t. II, p. 198.]

[Note 688: Canz. 26.]

[Note 689: Canz. 28.]

[Note 690: Canz. 9.]

La seconde partie du _canzonire_, qui contient les posies faites aprs
la mort de Laure, est gnralement prfre  la premire pour le
naturel et la vrit. Sans vouloir discuter cette prfrence, que
beaucoup de gens ont accorde sur parole, on doit reconnatre qu'en
effet, dans un grand nombre de pices, la douleur est vraie, touchante
et mme profonde, sans cesser d'tre potique et ingnieuse. On le sent
ds le premier sonnet, qui est tout en exclamations et en phrases
interrompues[691]; mais mieux encore  la premire _canzone_, dont voici
les principaux traits. Que dois-je faire? Amour, que me
conseilles-tu[692]? N'est-il pas temps de mourir? Ah! j'ai trop tard:
ma Dame est morte; elle a emport mon coeur. Je n'espre plus la voir ici
bas, et je ne puis attendre sans ennui le moment de la rejoindre. Son
dpart a chang en pleurs toute ma joie et m'a enlev toute la douceur
de ma vie. Amour! tu sens combien cette perte est cruelle; elle l'est
pour nous deux galement.... O monde ingrat, qu'elle laisse dans le
veuvage, tu devrais la pleurer avec moi. Tout ce qu'il y avait de bon et
de prcieux en toi tu l'as perdu avec elle. Ta gloire est tombe; et tu
ne le vois pas! Tant qu'elle vcut sur la terre, tu ne fus pas digne de
la connatre et d'tre foul par ses pieds sacrs, dignes du sjour
cleste. Mais moi, qui sans elle ne puis aimer ni la vie ni moi-mme, je
l'appelle en pleurant: c'est tout ce qui me reste de tant d'esprances,
et c'est tout ce qui me retient encore ici bas.--Hlas! il est devenu
terre et poussire ce visage qui nous donnait l'ide du ciel et du
bonheur dont on y jouit. Sa forme invisible y est monte, dbarrasse du
voile qui drobait aux yeux la fleur de ses annes, pour s'en revtir
encore et ne le dpouiller jamais, au jour o nous la verrons d'autant
plus belle et plus divine qu'une ternelle beaut est au dessus des
beants mortelles.

[Note 691: _Oime il bel viso! oime il soave sguardo!_ etc.]

[Note 692: _Che debb'io far? che mi consigli, amore?_]

Elle se prsente  mes yeux plus belle et plus charmante que jamais;
elle y vient comme aux lieux o sa vue peut rpandre le plus de bonheur.
C'est l'un des seuls soutiens de ma vie. L'autre est son nom, qui
rsonne si doucement dans mon coeur; mais quand je me rappelle que toute
mon esprance est morte lorsqu'elle tait dans toute sa fleur, l'amour
sait ce que je deviens et ce que j'espre; elle le voit aussi, elle qui
est maintenant auprs de l'ternelle vrit. Vous, femmes, qui conntes
sa beaut, sa vie pure et anglique, et sa conduite cleste sur la
terre, plaignez-moi et laissez-vous toucher de piti, non pour elle, qui
est alle dans le sjour de paix, mais pour moi qu'elle laisse au milieu
d'une horrible guerre. Si je tarde encore  la suivre,  briser mes
liens mortels, je ne suis retenu que par l'amour. Il me parle; il se
fait entendre ainsi dans mon coeur.--Mets un frein  la douleur qui
t'gare. On perd par l'excs des dsirs ce ciel o ton coeur aspire, o
est vivante  jamais celle qui parat morte aux yeux des hommes, celle
qui sourit en elle-mme de la perte de sa belle dpouille, et qui ne
s'afflige que pour toi. Sa renomme vit encore en cent lieux dans tes
vers; elle te prie de ne la pas laisser s'teindre, mais de rendre son
nom encore plus clbre par tes chants, s'il est vrai que tu aies chri
le doux empire de ses yeux.

La finale mme de cette _canzone_, ce que les Italiens appelent la
_chiusa_, qui est ordinairement un envoi ou une adresse si insignifiante
que je n'ai point parl de celle qui termine les autres _canzoni_ que
j'ai cites, est ici du mme ton que le reste, et porte l'empreinte de
l'motion et de la douleur. Fuis, lui dit le pote, les couleurs gaies
et riantes; ne t'approche point des lieux o sont les ris et les
concerts. Tu n'es pas un chant, mais une plainte. Tu serais dplace au
milieu des troupes joyeuses, toi veuve inconsolable et vtue de deuil.

Ces ides d'une ternelle vie acquise par la perte d'une vie fragile et
d'une me qui jouit, dgage de sa dpouille mortelle, reviennent
souvent dans cette partie des posies de Ptrarque. La croyance y venait
en quelque sorte au secours du sentiment. Quoique l'on sente souvent
dans le style et dans les penses de la premire partie l'influence des
ides et du langage religieux, on la sent encore beaucoup plus dans la
seconde; et il est surprenant que l'auteur du _Gnie du Christianisme_,
qui a vu souvent cette influence o elle n'tait pas, ne l'ait pas
aperue et dveloppe dans celui des potes modernes o elle est si
gnrale et si visible. Cette mme ide termine encore heureusement ce
sonnet touchant et potique. Si j'entends se plaindre les oiseaux[693],
ou s'agiter doucement le vert feuillage au souffle du zphyr, ou
murmurer avec bruit des eaux limpides qui baignent une rive frache et
fleurie, o je me suis assis pour penser  l'amour et pour crire mes
penses, je vois, j'entends, j'coute celle que le ciel ne fit que
montrer, que la terre nous cache, et qui, de si loin, comme si elle
tait encore vivante, rpond  mes soupirs. Eh! pourquoi te consumer
avant le temps? me dit-elle avec une douce piti. Pourquoi tes tristes
yeux versent-ils un fleuve de larmes? Ne pleure pas sur moi: la mort m'a
procur des jours sans fin; et quand je parus fermer les yeux, je les
ouvris  l'ternelle lumire.

[Note 693: _Se lamentar' augelti_, etc. Son. 238.]

Les mmes lieux qui enchantaient notre pote lorsque, pendant la vie de
Laure, il y portait ou y trouvait partout son image, les campagnes qui
environnent Avignon, le charmaient encore quand il y revint aprs la
mort de Laure, et qu'il put s'y livrer  ses amoureux souvenirs.
Quelques sonnets choisis parmi ceux qu'il fit  cette poque, quoique
faiblement traduits en prose, conserveront peut-tre encore l'empreinte
de ces beaux lieux et de ces tristes sentiments. Vallon qui retentis de
mes gmissements[694], fleuve qui t'accros souvent de mes larmes,
animaux des forts, charmants oiseaux, et vous poissons que renferment
ces deux verdoyants rivages, air qu'chauffent et que rendent plus
sereins mes soupirs; doux sentier o je trouve aujourd'hui tant
d'amertume; colline qui me plaisais, qui maintenant m'affliges, o, par
habitude, l'amour me conduit encore; je reconnais bien en vous les
formes accoutumes; mais hlas! je ne les reconnais plus en moi, qui,
d'une si douce vie, me vois plong dans d'inconsolables douleurs. C'est
d'ici que je voyais celle que j'aime, et c'est en suivant les mmes
traces que je reviens voir le lieu d'o elle s'est leve au ciel,
laissant sur la terre sa dpouille mortelle.

[Note 694: _V alle che de' lamenti miei se' piena_, etc. Son. 260.]

Zphir revient[695]; il ramne le beau temps, et les fleurs, et les
gazons, sa douce famille, et le gazouillement de Progn, et les plaintes
de Philomle, et le printemps par de couleurs blanches et vermeilles.
Les prs sont plus riants, le ciel plus serein....[696], l'air, et les
eaux, et la terre, sont remplis d'amour; toute crature anime se livre
au plaisir d'aimer. Mais rien, hlas! ne revient pour moi que de plus
profonds soupirs, tirs du fond de mon coeur par celle qui en a emport
les clefs au sjour cleste. Et le chant des oiseaux, et les plaines
fleuries, et la douce prsence de femmes honntes et belles, sont pour
moi comme un dsert peupl de btes sauvages.

[Note 695: _Zeffiro torna e'l bel tempo rimena_, etc. Son. 268.]

[Note 696: Je passe ici un vers aussi agrable que les autres; mais
dont l'ide mythologique s'assortit mal avec le reste; et en refroidit
le sentiment:

       _Giove s'allegra di mirar sua figlia._

Muratori croit y voir une imitation loigne de Lucrce; je le veux
bien; mais Jupiter qui regarde avec joie Vnus sa fille, et Laure qui,
quelques vers plus bas, emporte au ciel les clefs du coeur de son amant,
ne sont point de la mme croyance ni de la mme langue potique.]

Mais le plus beau de ces sonnets[697] est sans contredit celui-ci; je le
mets, dans cette seconde partie, au mme rang que le sonnet _Solo e
pensoso_ dans la premire, et mme encore au-dessus. Je m'levai par ma
pense[698] jusqu'aux lieux o tait celle que je cherche et que je ne
retrouve plus sur la terre; l, parmi les habitants du troisime cercle
cleste, je la revis plus belle et moins fire. Elle prit ma main, et me
dit: Tu seras avec moi dans cette sphre, si mon dsir ne me trompe
pas. Je suis celle qui te fis une si rude guerre, et qui terminai ma
journe avant le soir. Mon bonheur est au-dessus de l'intelligence
humaine; je n'attends plus que toi, et ce beau voile qui m'enveloppait,
que tu aimais tant, et qui est rest sur la terre. Ah! pourquoi
cessa-t-elle de parler? et pourquoi ouvrit-elle sa main qui tenait la
mienne? Au son de ces douces et chastes paroles, peu s'en fallut que je
ne restasse dans les cieux. C'est une vision dont l'ide est sublime,
quoique simple, et qui est rendue dans l'original en vers aussi sublimes
que l'ide.

[Note 697: J'en aurais pu citer beaucoup d'autres, principalement
ceux-ci:

       _Alma felice, che sovente torni_, etc. Son. 241.
       _Anima bella, da quel nodo sciolta_, etc. Son. 264.
       _Ite, rime dolenti, al duro sasso_. Son. 287.
       _Tornami a mente, anzi v' d'entro quella_, etc. Son. 290.
       _Quel rossignuol che si soave piagne_, etc. Son. 270.
       _Vago augeletto, che cantando vai_. Son. 317.
       _Dolce mio caro a pretioso pegno_. Son. 296.
       _Gli angeli eletti e l'anime beate_, etc. Son. 302.]

[Note 698: _Levomini il mio pensiero_, etc. Son. 261.]

Voici un songe o les critiques trouvent moins de grandeur et de posie
dans le style, mais qui a encore plus d'intrt, parce qu'il est plus
tendu, qu'il renferme, dans une _canzone_ tout entire, une plus grande
abondance de sentiments, et qu'ils y sont exprims, sous la forme du
dialogue, avec un abandon qui se rapproche davantage de la nature.
Quand celle en qui je trouve mon doux et fidle appui[699] vint, pour
donner quelque repos  ma vie fatigue, s'asseoir sur l'un des bords de
ma couche avec son parler doux et sage,  demi-mort de crainte et de
piti, je lui dis: D'o viens-tu maintenant, me heureuse? Elle tire
alors de son sein une palme et une branche de laurier, et me dit: Je
viens du sjour serein de l'Empyre; je descends de ces rgions saintes,
et c'est pour te consoler que je les quitte.--Je la remercie humblement
par mes gestes et par mes paroles, et puis je lui demande: D'o sais-tu
donc l'tat o je suis? Elle me rpond: Les ruisseaux de larmes dont tu
ne te rassasies jamais, passent avec tes soupirs jusqu'au ciel  travers
tant d'espace, et ils y troublent ma paix. Il te dplat donc que je
sois partie de ce lieu de misre, et parvenue  une meilleure vie? Ce
dpart devrait te plaire, si tu ne m'avais autant aime que tu le
montrais dans tes actions et dans tes discours. Je rponds alors: Je ne
pleure que sur moi-mme, qui suis rest parmi les tnbres et les
douleurs.

[Note 699: _Quando il soave mio fido conforto_, etc. Canz. 47.]

C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double
emblme de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire
qu'elle a remporte sur elle-mme, et l'autre l'arbre que Ptrarque a
tant honor par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes
qui l'enchanaient, de ces beaux yeux qui taient son soleil, et qu'il
croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux
insenss; elle est un pur esprit qui jouit du sjour cleste; elle ne
parat sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prter 
sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus
chre, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je
pleurai, dit le pote; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle
soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui
auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit
avec elle. Et l'on a pu mettre en doute si Ptrarque aimait
vritablement Laure, et de quel amour il l'avait aime, et mme s'il y
avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour
qui avait pntr toutes les facults de son me, aurait-il pris ces
visions mlancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il tait
fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de
Laure dans ses songes, plus de dix ans aprs l'poque de sa mort, ou
plus fou encore pour imaginer tout veill de pareils rves.

Un dialogue non moins remarquable et d'un genre encore plus lev fait
le sujet de la _canzone_ qui suit immdiatement cette dernire. La
premire ide n'en appartient point  Ptrarque; mais  _Cino da
Pistoia_. En parlant de ce qui nous reste de ce pote[700], j'ai annonc
cette imitation vidente de l'un de ses sonnets, qu'aucun des
commentateurs de Ptrarque n'a remarque. Voici ce que dit le sonnet:
L'amour irrit forma un jour contre moi mille doutes et mille
plaintes[701], au tribunal de l'impratrice suprme, et il lui dit: Juge
qui de nous deux est le plus fidle. C'est par moi seul que celui-ci
dploie dans le monde les voiles de la renomme: sans moi, il y serait
malheureux. Au contraire, rpondis-je, tu es la source de tous mes maux;
j'ai depuis long-temps prouv l'amertume de tes douceurs. Il reprit:
Esclave menteur et fugitif, est-ce donc l la reconnaissance que tu me
dois pour t'avoir donn une beaut qui n'avait point son gale sur la
terre? Que vaut pour moi ce don, rpartis-je, si tu m'en as priv sitt?
Ce n'est pas moi, rpondit-il; et notre souveraine pronona que, dans un
si grand procs, il fallait plus de temps pour juger avec quit.

[Note 700: Voy. ci-dessus, p. 327.]

[Note 701: _Mille dubbj in un d, mille querele_, etc. Voy. _Rime di
diversi antichi autori Toscani_, Venise, 1740, p. 164.]

Voici maintenant comment Ptrarque a dvelopp l'ide de _Cino_, dans
cette _canzone_, l'une de ses plus belles, mais la plus longue de
toutes, et que je resserrerai ici, ne pouvant la donner tout entire. La
seule diffrence qui soit entre le fond des deux pices, est que dans
l'une c'est l'amour qui cite le pote au tribunal de la raison, et que
dans l'autre c'est le pote qui y cite l'amour. Je fis citer un jour
mon ancien, doux et cruel matre[702] devant la reine qui occupe la
partie divine de notre nature, et qui est assise au sommet. Je m'y
prsentai moi-mme accabl de douleur, de crainte et d'horreur, comme un
homme qui redoute la mort, et qui veut faire entendre sa dfense. Je
commenai: O reine, ds ma tendre jeunesse, j'ai mis, pour mon malheur,
le pied dans les tats de celui que tu vois. Depuis ce temps, je n'ai
plus prouv que des peines et des tourments si cruels, que ma patience
fut vaincue et que je dtestai la vie. Il m'a fuit mpriser les voies
utiles et honntes: les ftes et les plaisirs, je quittai tout pour le
suivre. Qui pourrait exprimer combien j'eus de sujets de m'en plaindre?
Un peu de miel, ml de beaucoup d'absynthe, a suffi par sa fausse
douceur pour m'attirer dans sa foule amoureuse, moi qui, si je ne me
trompe, tais n pour m'lever trs-haut au-dessus de la terre. Il m'a
fait moins aimer Dieu que je ne devais, et prendre moins de soin de
moi-mme. J'ai mis galement en oubli toute autre pense pour une femme.
A quoi m'ont servi les dons du gnie que j'avais reus du ciel? Mes
cheveux ont chang de couleur, et je ne puis rien changer 
l'obstination de mes voeux. Il m'a fait chercher des pays dserts et
sauvages, remplis de brigands, de bois affreux, d'habitants barbares;
j'ai parcouru les monts, les valles, les fleuves et les mers. L'hiver,
dans les mois les plus tristes, j'ai brav les prils et les fatigues,
et ni lui, ni mon autre ennemi ne me laissaient un instant de repos ...
Mes nuits n'ont plus connu le sommeil; et il n'est plus de filtres ni de
charmes qui puissent le leur rendre. Par ruse et par force, il s'est
rendu le matre absolu de mes esprits. tabli dans mon coeur, il le ronge
comme un ver ronge le bois dessch par le temps. Enfin c'est de lui que
naissent les larmes et les souffrances, les paroles et les soupirs dont
je me fatigue moi-mme, et dont peut-tre je fatigue aussi les autres.
Juge maintenant entre lui et moi, toi qui nous connais tous les deux.

[Note 702: _Quell' antico mio dolce empio signore_, etc. Canz. 48.]

Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, coute l'autre
partie: elle te dira la vrit que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans
son premier ge  l'art de vendre des paroles ou plutt des mensonges;
et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a
pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misrable une vie
honorable et douce! C'est moi qui ai purifi ses dsirs; s'il a obtenu
quelque renomme, il ne l'a due qu' moi, qui ai lev son esprit  une
hauteur o il n'aurait jamais atteint de lui-mme. Il connat quelle fut
autrefois la destine d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres hros
aussi clbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de
quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai
encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui
ai donn un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pense basse
ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes
artifices, tels furent les dgots et les amertumes dont je l'abreuvai;
telle est la rcompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'levai
si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient 
l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands gnies,
tandis qu'il n'et peut-tre t sans moi qu'un vil flatteur de cour et
un homme vulgaire. Il ne s'est lev et rendu clbre que parce qu'il a
appris de moi et de celle qui n'eut point d'gale au monde. Pour tout
dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage,  mille
actions dshonntes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore,
la dlicatesse et la pudeur dirigrent et sa conduite et ses penses,
depuis qu'il appartient  celle qui s'tait grave dans son coeur en
nobles caractres, et qui le rendait semblable  elle. C'est de nous
qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingu, et c'est de nous
qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais,  lui-mme, donn des ailes
pour s'lever par la connaissance des choses mortelles jusqu' celle du
Crateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son
esprance, remonter jusqu' la cause premire: mais il m'a mis en oubli,
moi et cette beaut que je lui avais donne pour tre l'appui de sa vie
fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'criai-je, il me
l'a donne; mais il me l'a bientt ravie. Ce n'est pas moi, rpondit-il,
mais celui qui la voulait pour lui-mme. Nous nous tournmes enfin tous
les deux vers le sige de notre juge, moi tout tremblant, et lui en
prononant des paroles dures et hautaines. Nous la primes  la fois de
prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charme
d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un
si grand procs.

On connat maintenant par ces grandes compositions lyriques, mieux que
par des sonnets, le gnie potique de Ptrarque[703]. Mais il en est
d'autres o ce gnie se montre peut-tre encore davantage, parce qu'au
lieu de l'amour et de Laure, sujet qui exigeait dans l'esprit plus de
dlicatesse que de grandeur, il y traite des matires ou politiques ou
morales, qui demandaient dans le talent du pote une lvation et une
force proportionnes au sujet mme. Telle est la _canzone_ adresse 
son ami Jacques Colonne, vque de Lombs[704], au sujet d'un projet de
croisade qui fermentait  la cour du pape, et dont Ptrarque eut le
malheur de partager l'illusion. Elle commence par ces beaux vers:

       _O aspettata in ciel beata e bella_[705]
       _Anima, che di nostra umanitade
       Vestita vai, non come l'altre carca_, etc.

[Note 703: Le fil d'ides que j'ai suivi dans l'examen de la seconde
partie du _Canzoniere_, ne m'a pas conduit  y faire entrer l'ingnieuse
et charmante _canzone_:

       _Amor, se vuo'ch'i torni al giogo antico_. Canz. 41.

que Ptrarque semble avoir faite dans un moment o l'amour voulait lui
tendre de nouveaux piges; il y en a peu de plus connues, et qui
mritent mieux de l'tre.]

[Note 704: Voy. _Mem. pour la Vie de Ptr._, t. I, p. 245.]

[Note 705: Canz. 5.]

Telle est encore celle qui commence par ces mots: _Spirto gentil che
quelle membra reggi_[706] que Voltaire a cru, d'aprs plusieurs auteurs,
adresse au fameux tribun _Cola Rienzi_; mais qui l'est videmment 
l'un des frres de l'vque de Lombs, au jeune Etienne Colonne,
lorsqu'il fut nomm snateur de Rome[707]. Ptrarque y reprend avec
force les vices et surtout l'oisive et lche indiffrence o l'Italie
tait plonge, tandis que des trangers se partageaient ses dpouilles;
il y fait entendre ce grand nom de peuple de Mars; il rappelle ceux des
Brutus, des Scipion et des Fabricius; il les fait rsonner aux oreilles
des Romains assoupis, et il espre que son hros les rveillera de leur
honteuse lthargie.

[Note 706: Canz. 11.]

[Note 707: Voy. _Mm. pour la Vie de Ptr._, etc., t. I, p. 276.]

Mais ces ides et ces sentiments, dignes de l'ancienne Rome, brillent
surtout dans cette belle ode que lui dicta son amour pour sa chre
Italie, dans un moment o il la voyait dchire par les guerres
sanglantes que se faisaient entre eux de petits princes, sans qu'il pt
rsulter de cette longue effusion de sang, rien de bon ni d'honorable
pour elle. Cette _canzone_[708] est une des plus belles productions de
la lyre italienne. La gravit du style y rpond  celle de la matire.
Tout y est noble et revtu d'une sorte de majest. Au lieu de figures
vives et brillantes, ce sont des images et des penses pleines de
magnificence et de dignit. Le pote se reprsente lui-mme, dans la
premire strophe, dsirant que l'expression de ses soupirs soit telle
que l'esprent le Tibre, l'Arno et le P, prs des bords duquel il est
assis; ce qui fait conjecturer qu'a Rome,  Florence et  Parme, o l'on
croit qu'il tait alors, on l'avait engag  composer sur ce sujet qui
intressait toute l'Italie[709], et  se jeter, pour ainsi dire, le
rameau potique  la main, au milieu de ces furieux. C'est donc une
sorte de mission sacre qu'il remplit, et c'est sans doute ce qui lui a
inspir le ton qu'il prend et qu'il soutient dans toute cette ode. Il
s'adresse  l'Italie elle-mme, dont le beau corps est couvert de plaies
mortelles, et  Dieu pour qu'il prenne en piti sa nation chrie, qu'il
flchisse les coeurs endurcis par le bruit des armes, et qu'il les
dispose  couter la vrit qui va s'noncer par sa voix.

[Note 708: _Italia mia, ben che'l parlar sia indarno_, etc. Part. I,
canz. 29.]

[Note 709: Voy. _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. II, p. 186.]

O vous, dit-il ensuite  ces princes, vous  qui la Fortune a remis le
gouvernement des belles contres dont il ne parat pas que vous ayez la
moindre piti, que font ici toutes ces armes trangres? Est-ce pour que
vos plaines verdoyantes soient teintes du sang des barbares? Une vaine
erreur vous flatte: vous cherchez dans un coeur vnal l'amour et la
fidlit. Celui de vous qui soudoie plus de soldats est environn de
plus d'ennemis. Oh! de quels tranges dserts ce torrent est-il descendu
pour inonder nos douces campagnes? Si nous ne l'arrtons de nos propres
mains, qui pourra nous en garantir? La Nature avait pourvu  notre
sret, quand elle plaa les Alpes comme un rempart entre nous et la
fureur germanique; mais le dsir aveugle, et constant  vouloir ce qui
est contraire au bien; n'a point eu de repos qu'il n'ait procur  un
corps sain une maladie mortelle. Maintenant que, dans une mme enceinte,
habitent des btes sauvages et de paisibles brebis, c'est toujours aux
bons  gmir. Et, pour comble de maux, ce sont ici les descendants de ce
peuple barbare et sans lois,  qui Marius fit de si profondes blessures,
que la mmoire s'en conserve encore, quand, accabl de soif et de
fatigue, il but dans le cours du fleuve, moins de l'eau que du
sang[710].

[Note 710: Expression de Florus: _Ut victor Romanus de cruento
flumine non plus aquoe biberit quam sanguinis barbarorum._ Lib. III, c.
3.]

Aprs deux autres strophes qui ne sont pas tout--fait de la mme force,
quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans
la bouche des Italiens eux-mmes des paroles qui doivent mouvoir les
princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que
les interprtes s'y sont tromps, et qu'ils ont cru qu'il parlait de
lui-mme, de sa patrie et de la spulture de ses anctres. Ils ont
oubli qu'il tait natif d'Arezzo, que ses parents taient morts 
Avignon, et qu'il tait alors  Parme. N'est-ce pas l cette terre que
je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus
nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mre tendre et
indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que
ces paroles touchent votre me, et regardez en piti ces plaintes d'un
peuple baign de larmes qui, aprs Dieu, n'attend son repos que de vous.
Pour peu que vous vous montriez sensibles  ses maux, le courage
s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique
valeur n'est pas encore teinte dans les coeurs italiens.

       _Che l'antico valore
       Negli italici cor non  ancor morto._

Voil de ces traits nationaux que tout un peuple rpte avec orgueil, et
qui l'attachent au nom d'un pote par d'autres sentiments que ceux qu'on
a pour de beaux vers.

Cet amour pour sa patrie, qui forme un des plus beaux traits du
caractre de Ptrarque, et son got naturel pour l'honntet des moeurs,
encore augment par la puret du sentiment dont il tait rempli, lui
donnaient, comme on l'a vu dans sa Vie, une forte aversion pour le
sjour d'Avignon, et pour les moeurs qu'il voyait rgner  la cour des
papes. Il ne pouvait souffrir que le scandale partt, comme cela n'est
arriv que trop souvent, du centre mme d'o l'dification devait
sortir. L'indignation qu'il en conut, et qui s'exhale souvent dans ses
lettres, lui dicta aussi des sonnets violens contre la nouvelle
Babylone. Son zle pour son pays et pour la vertu le rendit le censeur
cre du vice, et changea en satyrique mordant et emport l'amant de
Laure et le pote de l'amour. Tantt il personnifie, dans le style des
prophtes, cette ville, objet de sa haine. Que la flamme du ciel, lui
dit-il[711], tombe sur les tresses de ta chevelure, mchante, qui t'es
leve, aux dpens d'autrui, de la vie frugale des premiers hommes
jusqu' la richesse et  la grandeur! repaire des trahisons o se
prpare tout le mal aujourd'hui rpandu dans le monde! esclave du vin,
du lit et de la bonne chre, chez qui la luxure exerce tout son pouvoir!
On voit dans les chambres de tes palais, danser ensemble des jeunes
filles et des vieillards, et Belzbuth au milieu, avec ses soufflets,
ses feux et ses miroirs. Puisses-tu n'tre plus nourrie sur la plume, au
frais et  l'ombre, mais expose nue aux vents, et sans chaussure aux
ronces et aux pines! Vis alors, jusqu' ce que ton odeur infecte
s'lve jusqu'au trne de Dieu! Tantt il prdit sa chute prochaine:
L'avare Babylone[712] a combl la mesure de la colre cleste et de ses
vices impies. Il faut enfin que cette colre clate. L'infme s'est
donn pour dieux, non pas Jupiter ni Pallas, mais Vnus et Bacchus. En
attendant le jour de la justice, je me dtruis et me ronge moi-mme;
mais ce jour approche: ses idoles seront renverses parses sur la
terre, et ses tours, superbes ennemies du ciel, et ceux qui les habitent
seront, au-dedans et au-dehors, consums par les flammes. De belles
mes, amies de la vertu, gouverneront alors le monde, nous le verrons
reprendre les moeurs du sicle d'or, et se renouveler tous les antiques
exemples.

[Note 711: _Fiamma dal ciel sul le tue treccie piava_, etc. Son.
109.]

[Note 712: _L'avara Babilonia ha colma'l sacco_, etc. Son. 106.]

Une autre fois encore, il puise contre la cour romaine, et contre
l'glise telle qu'elle tait devenue dans cette cour, toute la violence
de sa bile, et tout le fiel de sa plume. Il accumule ainsi contre elle,
avec plus d'emportement que de got, les apostrophes et les injures.
Source de maux[713], asyle de colre, cole d'erreurs et temple de
l'hrsie, Rome autrefois, aujourd'hui Babylone fausse et coupable,
pour qui sont rpandus tant de pleurs et pousss tant de soupirs; 
forge d'artifices!  cruelle prison, o le bien expire, o tout le mal
est produit et nourri!  enfer des vivans! ce serait un grand miracle si
le Christ ne te faisait enfin sentir son courroux. Fonde jadis dans une
chaste et humble pauvret, tu lves contre tes fondateurs ta tte
menaante. Courtisane effronte! o as-tu plac ton esprance? dans tes
adultres et dans tes richesses immenses et mal acquises. Constantin ne
reviendra plus pour les accrotre; c'est au monde pervers  te les
fournir, puisqu'il le souffre. Je conviens que cette posie, qui sent
plus l'cole hbraque que celle d'Horace et de Tibulle, est peu sante
dans un ecclsiastique assez bien venu, aprs tout, et mme distingu
dans cette mme cour qu'il traitait avec si peu de mesure. Je n'ai cit
ces morceaux que pour faire connatre le talent de Ptrarque dans tous
les genres o il s'est exerc.

[Note 713: _Fontana di dolore, albergo d'ira_, etc. Son. 107.]

Il ne reste plus  parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans
sa vieillesse, c'est celui de ces pomes auxquels il donna le titre de
_Triomphes_, et dans lesquels on retrouve encore des beauts dignes de
son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles taient
alors  la mode; les Provenaux les y avaient mises. Aprs eux,
_Bru__netto Latini_, et surtout le Dante, avaient fond sur des visions
le merveilleux de leurs pomes. _Fazio degli Uberti_, comme nous le
verrons bientt, suivit leur exemple. Ptrarque voulut aussi traiter ce
genre de posie. Comme le Dante, et sans doute  son imitation, car ce
fut plusieurs annes aprs en avoir reu de Boccace un exemplaire, il
composa ces _Triomphes_ en _terza rima_ ou tercets; peut-tre mme se
flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la _Divina Commedia_,
aprs s'tre lev, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les
autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, diviss
chacun en plusieurs _capitoli_ ou chapitres. Le premier est le Triomphe
de l'Amour. Le pote feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur
son char, avec tous ses attributs, entour du nombreux cortge de tous
les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la
fable, et mme de quelques personnages modernes, clbres par des
aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a t la cause.
La liste en est si considrable qu'elle remplit presque tous les quatre
_capitoli_ du pome, et que ce n'est en effet,  peu prs, qu'une liste
assez dpourvue de posie et d'intrt. Le Triomphe de la Chastet n'a
qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans
sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher
d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et charg de chanes. Laure
jouit de sa victoire, entoure des vierges et des matrones de
l'antiquit que leur chastet a rendues clbres.

Le Triomphe de la Mort est le troisime. C'est le meilleur, le plus
potique et le plus intressant de tous. Dans le premier des deux
_capitoli_ qui le composent, Laure, environne de ses compagnes, revient
avec honneur de ce combat o elle a vaincu l'Amour. Tout  coup une
enseigne noire parat: une femme la suit, vtue de noir elle-mme, dans
une attitude et avec une voix terrible. Elle arrte cette troupe
aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Ptrarque place ici
tous les dtails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait
appris, et peut-tre embellis par son imagination et par les illusions
de son coeur. On la voit entoure de ses compagnes qui la pleurent et
l'admirent: elle expire enfin et parat s'endormir d'un doux sommeil.
Elle ne perd rien de sa beaut; la mort est belle sur son visage. Dans
le second chapitre, le pote raconte que la nuit mme qui suit cette
perte cruelle, Laure lui apparat, lui tend la main, d'un air pensif,
modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, 
l'ombre d'un laurier et d'un htre. Leur entretien roule quelque temps
sur la mort, qu'elle lui apprend  ne point craindre, qui n'est
redoutable que pour les mchants, et qui a eu pour elle des douceurs
auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on prouve de plus doux
dans la vie. Ptrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer
aux lois de l'honneur, elle ne fut dispose  payer, par un gal amour,
celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui rpond que son coeur
fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mre n'aima peut-tre jamais
plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir,
c'tait elle qui s'tait charge de le contenir dans de justes bornes,
et de rprimer ses dsirs. Elle lui retrace alors toutes les petites
ruses qu'elle employait, tantt pour l'empcher, de se livrer  trop
d'esprance, tantt pour ne la lui pas ter tout entire, surtout
lorsqu'elle le voyait triste et ple de douleur ou de crainte. Elle
avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occup d'elle, rendre son
nom clbre par ses vers, que mme elle l'a vritablement aim; qu'ils
brlaient tous deux  peu prs du mme feu, mais que l'un osait le
dclarer et l'autre tait force de se taire. Toute la conduite de Laure
pendant sa vie, prouve la vrit de ce que dit ici son fantme ou son
ombre; et l'on est vraiment touch de voir que, dans un ge avanc,
Ptrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et
en retraant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en
effet l'avait aim. Le jour est prt  paratre: elle est force de le
quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont port de
consolation dans son me. Mais il ne peut vivre sans elle: ne
pourra-t-il obtenir bientt la permission de la suivre? Elle lui prdit,
en le quittant, qu'il sera encore long-temps spar d'elle.

Telle est l'ide de ce petit pome, o l'on chercherait en vain la mme
richesse et la mme perfection de style que dans les posies lyriques de
Ptrarque; mais qui a de l'intrt par le sujet mme, par le ton de
vrit qui y rgne, et parce qu'il contient comme le complment de cette
histoire, des amours de notre pote, dont il fixe tout--fait la
ralit, la nature et le caractre. Les Triomphes de la Renomme, du
Temps et de la Divinit, qui viennent ensuite et qui terminent le
recueil, n'ont pas,  beaucoup prs, le mme mrite. D'ailleurs,
lorsque, prt  finir l'examen de ces posies qui sont remplies du nom
de Laure, comme la vie du pote fut remplie de son amour, on l'a
retrouve encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix,
appris d'elle-mme son secret, et recueilli ses consolantes paroles,
c'est l qu'il faut s'arrter, c'est par-l que l'esprit et le coeur sont
d'accord pour nous ordonner de finir.

Si l'on veut apprcier exactement les posies de Ptrarque, il faut
beaucoup s'carter de l'opinion qu'il en avait lui-mme. Il n'avait
jamais cru qu'elles dussent contribuer  sa rputation, qu'il fondait
sur ses ouvrages philosophiques et sur ses posies latines. Il avait
destin ses posies vulgaires  exprimer sans effort les divers
mouvements de son coeur, et  plaire aux femmes et aux hommes du monde,
pour qui la langue latine tait moins familire que l'italienne. Il ne
s'attendait pas  un succs si grand et si gnral, et fut surpris de
leur renomme. C'est ce qu'il dit lui-mme trs-clairement dans ce
sonnet de sa seconde partie[714]. Si j'avais pens que le son de mes
soupirs rpandu dans mes vers pt obtenir tant de succs, j'en aurais
augment le nombre, et j'en aurais plus travaill le style. Mais depuis
la mort de celle qui me faisait parler, et qui tait toujours en tte de
mes penses, je ne puis plus donner  des rimes incultes et obscures la
douceur et la clart qui leur manquent. Certes, tout mon dsir tait
alors de soulager les tourments de mon coeur, et non d'acqurir de la
gloire. Je ne voulais que pleurer, et non me faire honneur de mes
larmes. Maintenant je voudrais plaire; mais cette fire beaut
m'appelle, et veut que je la suive en silence, tout fatigu que je
suis.

[Note 714: _S'io havessi pensato_, etc. Son. 252.]

Ce mme jugement est souvent rpt, dans ses lettres, sur ces
productions de sa jeunesse, qu'il appelait _ses bagatelles_[715]; mais
la postrit en a jug diffremment. Elle a regard Ptrarque, pour ses
prtendues bagatelles, comme le crateur de la posie lyrique chez les
modernes, et en effet quelques autres potes lui avaient prpar les
voies, et avaient fait entendre avant lui de ces grandes odes ou
_canzoni_ qui diffrent beaucoup de l'ode antique, et dont la premire
invention appartient aux Troubadours; mais il y mit plus de perfection,
et runit lui seul toutes les qualits partages entre ses
prdcesseurs. Il joignit  la gravit du Dante la finesse de _Guido
Cavalcanti_ et la noblesse de _Cino da Pistoia_[716]. Le sonnet, dj
beaucoup amlior par _Guittone d'Arezzo_, devint entre ses mains si
parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. Et les odes et les sonnets
sont remplis et surabondent en quelque sorte de penses neuves et
choisies, d'expressions fortes et dlicates  la fois, tantt nouvelles
et tantt renouveles, soit par l'acception o elles sont prises, soit
par le coloris dont elles brillent; de mots, de phrases et de tours
propres  la langue italienne, ou cueillis, pour ainsi dire,  la racine
commune de l'idiome vulgaire et de la langue latine. Les sentiments
qu'il exprime paraissent, il est vrai, quelquefois ou trop raffins en
eux-mmes, ou trop assaisonns par l'esprit, pour partir vritablement
du coeur; mais on ne peut y mconnatre une lvation, une noblesse et
une puret qui, s'il est vrai qu'elles aient cess de rgner dans
l'amour, doivent exciter des regrets.

[Note 715: _Nugellas vulgares; Senil._, l. XIII, p. 10.]

[Note 716: Gravina, _Ragione Poet._, l. II, n. 27.]

On voit qu'il ne voulut point, comme les potes anciens, peindre les
effets extrieurs de la passion et les plaisirs sensibles qu'ils ont su
rendre avec tant de fidlit, et que l'on gote d'autant plus dans leurs
vers, que l'on y reconnat davantage ses propres affections et ses
faiblesses[717]; mais qu'ayant lev son me par la contemplation du
beau moral, et par l'espce de culte que Laure obtint de lui, jusqu' un
amour dgag des sens, il sut donner  cette passion le langage le plus
naturel, puisqu'il est le plus convenable  sa nature presque cleste.
Le cours des opinions et des moeurs a emport loin de nous les passions
de cette espce; mais elles n'taient pas sans exemple de son temps; et,
certain une fois, comme on doit l'tre, que ce qu'il exprima d'une
manire si ingnieuse et, si l'on veut, si extraordinaire, il le sentait
rellement, on doit trouver un plaisir secret  reconnatre dans ses
posies au moins comme un objet de curiosit, les traces de cet amour
presque entirement disparu de la terre.

[Note 717: Gravina, _ibid._, n. 28.]

Elles peuvent mme servir comme de pierre de touche pour juger et les
autres et soi-mme. Sans aspirer  la sublimit de ces sentiments, trop
suprieurs  l'imperfection humaine, il est sr que plus on aimera les
posies de Ptrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures
revenaient  la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.

Il faut au reste tre aussi insensible aux beauts potiques qu'aux
beauts morales pour n'y pas apercevoir un caractre original et, pour
ainsi dire, primitif, un pathtique d'un genre particulier, mais
cependant rel, et qui nat de la persuasion intime et des affections
profondes du pote; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu' la
profusion, mais qui, mme avec ses excs, vaut toujours mieux que
l'indigence; une grande dignit de penses philosophiques et morales,
une rudition choisie et sagement employe, et surtout un style si pur,
si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il
est ais de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de
Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mmoire sans
effort et comme d'eux-mmes.

On croit qu'il profita beaucoup des potes provenaux, et l'on voit en
effet dans ses vers quelques traces de ces imitations dont on ne peut
lui faire un reproche, puisque partout o il imite il embellit. Il peut
aussi avoir connu la posie des Arabes, au moins dans des traductions,
et l'un de ses premiers sonnets sur la mort de Laure parat presque
copi d'une pice de vers sur la mort du fameux Salah-Eddin ou Saladin
qu'on trouve dans la Bibliothque Orientale[718]; mais il ne prit de
personne l'abondance de ses sentiments et de ses penses, la grce et la
facilit de son locution, ni toutes les qualits minentes de son
style. Aprs tous les potes qui l'avaient prcd, aprs Dante
lui-mme, il restait encore  faire, quant au choix des expressions et 
la fixation de la langue: aprs Ptrarque, il ne resta plus rien. Il n'y
a peut-tre pas, selon M. l'abb Denina[719], dans tout le _canzoniere_,
deux expressions, mme parmi celles que lui arrachait la ncessit de la
rime, qui aient vieilli, ou qui soient hors d'usage. Il joignit au choix
des mots le soin de les placer de manire  en augmenter l'effet, l'art
d'assortir la coupe des vers  la nature des sentiments et des penses,
d'entremler les vers les plus gracieux et les plus doux de vers forts,
nergiques et qui ont quelquefois une sorte d'pret; et les vers
simples et naturels, de vers travaills avec le plus grand artifice.
Dans tout ce qu'il a crit, mme lorsqu'il s'gare, ou reconnat  la
fois le naturel et le travail du pote. La nature lui avait donn le
gnie potique, sans lequel on se fatigue en vain, et il y ajouta cette
tude constante des grands modles et ce travail obstin qui font seuls
fructifier le gnie. Enfin, dans ce choix de mots et d'expressions qui
tait alors si difficile, puisque la langue tait pour ainsi dire encore
 son enfance, et dans toutes ces autres parties si essentielles de
l'art, il fut guid par un got dlicat que le gnie n'a pas toujours,
que l'tude dveloppe, mais qu'elle ne donne pas.

[Note 718: Voy. Herbelot, au mot _Salah-Eddin_; Denina, _Vicende
della Letteratura_, l. II, c. 12.]

[Note 719: _Loc. cit._]

Je n'oserais pas ajouter  cette dlicatesse de got la sret, car
c'est ce dont il manqua quelquefois, et ce que les restes de barbarie de
son sicle, et les abus qui s'taient introduits avant lui ne lui
permettaient pas d'avoir. Il ne put se refuser  ces jeux antithtiques
du chaud et du froid, de la glace et de la flamme, de la paix et de la
guerre qui viennent quelquefois dfigurer ses morceaux les plus
agrables et les plus intressants. C'est encore son sicle qu'il faut
accuser de ces ides froidement alambiques, nes de l'espce de fureur
platonique qui rgnait alors, et dont nous avons vu de malheureux
exemples ds les premiers pas de la langue et de la posie
italiennes[720]. Mais si ces dfauts se font trop sentir dans Ptrarque,
par combien de beauts ne sont-ils pas rachets? Avec quelque rigueur
que l'on veuille juger les uns, de quelle trempe ne doivent pas tre
les autres pour que, ni le temps, ni les variations du got et des moeurs
ne leur aient rien t de leur prix? La rouille de la barbarie couvrait
encore une partie de l'Europe; l'Italie mme s'en dgageait  peine.

[Note 720: Je ne lui reprocherais donc pas cette manire de mettre
en action le coeur, les yeux, la vertu qui se retire autour du coeur et
dans les yeux pour se dfendre contre l'amour, l'me qui sort du coeur
pour suivre l'objet aim; ni ces allusions frquentes du nom de Laure au
laurier, arbre potique et sacr, ou du nom de l'illustre famille
Colonne  des colonnes qui soutiennent un temple ou un palais; ni ces
froides _sixtines_, qu'il imita des Provenaux[C], et qui,  une seule
prs, peut-tre, ne sentent que l'effort, la recherche et le travail; ni
ces rimes gratuitement difficiles et pnibles, dont il avait pris l'ide
dans la mme source; ni quelques autres vices de ce genre, ns de
l'esprit de son temps, auquel il fut suprieur, mais dont il ne put
entirement se garantir. Je lui reprocherais plutt des jeux de mots
purils, tels surtout que cette trange dcomposition du nom de Laure,
ou plutt de _Laureta_, en trois parties (sonnet 5); je lui
reprocherais, pour d'autres motifs, ces comparaisons de la maison de
Bethlem, o naquit le Sauveur du monde, avec l'humble demeure o Laure
tait ne, et du soin qu'il se donne de chercher dans les traits des
autres femmes quelques traits de Laure, avec la peine que se donne un
vieux plerin d'aller  Rome pour adorer la sainte Face; je lui
reprocherais encore ces mtamorphoses qu'il a eu la patience de dcrire
dans les huit stances d'une _canzone_, d'ailleurs trs-potiquement
crite, o il prtend qu'il a t chang successivement en laurier, en
cygne, en pierre, en fontaine, en rocher, d'o sort un plaintif cho,
enfin en cerf, comme Acton, pour avoir regard Laure dans un bain; je
lui reprocherais enfin plusieurs autres carts d'imagination qui
paraissent lui appartenir en propre, et qui tiennent  un tour
particulier d'esprit qui et peut-tre t le mme dans tout autre
sicle que le sien; ou plutt il vaut encore mieux ne lui reprocher
rien, noter une fois ce qui dplat et doit dplaire, relire et admirer
ce qui est exquis, c'est--dire,  peu prs tout le reste, et ne pas
oser opposer sans cesse  son plaisir les scrupules du got et les
vtilleries de la critique.]

[Note C: Voy. t. I de cette _Histoire Littraire_, p. 300 et 301.]

Dante avait paru; mais il tait loin de la clbrit qu'il acquit
ensuite; l'imprimerie manquait encore  la publication rapide et
gnrale d'un pome aussi long que le sien. Nous avons vu que Ptrarque
ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre gnie qu'il
tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second
presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi
les potes lyriques. Il parla, disons mieux, il cra, dans le
quatorzime sicle, et idiome potique et une langue du coeur qu'on n'a
pu surpasser depuis, et qui ont conserv jusqu' nos jours tout leur
clat et tout leur charme.

Dante et Ptrarque avaient donn  la posie italienne le vol le plus
rapide et le plus haut. Il restait  en faire prendre un pareil  la
prose. C'est  un crivain que nous avons compt parmi les plus intimes
amis de Ptrarque, c'est  Boccace qu'tait rserv cet honneur; c'est
lui qui vint complter le Triumvirat littraire dont ce grand sicle
s'enorgueillit.




NOTES AJOUTES.


Page 43, ligne 15--La ncessit d'abrger cet extrait de la _Divina
Commdia_, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la rponse de
Virgile. Cette rponse a pourtant un caractre qu'il est bon de
remarquer. O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en
s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer tmrairement et sans un
guide  qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper  la largeur
de cette entre (allusion sensible au _facilis descensus Averni_, etc.
de Virgile; _neid._, l. VI.) Virgile prend la parole et lui rpond:
Pourquoi ces cris? ne t'oppose point  son voyage ordonn par les
destins. On le veut ainsi, l o l'on peut tout ce qu'on veut: ne
demande rien de plus. Cette rponse est mot pour mot la mme que
Virgile a dj faite  Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette
rptition des mmes mots leur donne l'air d'une espce de formule, et a
quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne
daigne employer le raisonnement ou la prire. Le matre de toutes choses
a voulu ce voyage; il n'appartient  aucune puissance de s'y opposer.
Cette rptition parat d'ailleurs imite d'Homre, qui ne manque
presque jamais de faire redire par un envoy les propres paroles dont
s'est servi celui qui l'envoie. On s'est trs-injustement moqu de cette
sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homre, comme ici 
cette rponse de Virgile, de l'autorit et de la dignit.

Page 60, ligne 1.--Une tour au haut de laquelle brillent deux flammes.
C'est le tlgraphe  feu dont les anciens se servaient, et dont parle
Polybe; il en est aussi parl dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle. Clytemnestre
annonce au choeur que Troie est prise; qu'elle l'a t cette nuit mme;
que Vulcain en a apport la nouvelle; que ses feux ont brill
successivement sur huit montagnes, etc. Voyez l'extrait d'un Mmoire de
M. Mongez, page 10 de mon Rapport sur les travaux de la classe
d'Histoire et de Littrature ancienne, anne 1808.

Page 112, addition  la note 1. Voici les deux vers du c. 28 de
l'_Enfer_, o Dante fait parler Bertrand de Born.

       Sappi ch'i' son Bertram dal Bornio, quelli
       Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.

C'est dans ce dernier vers qu'il y a ncessairement ou une altration du
texte, ou une faute dans le texte mme. Personne ne l'a observ
jusqu'ici. J'ai besoin, pour le dmontrer, d'explications historiques
qui allongeront beaucoup cette note; mais  la place o je la mets, sa
longueur a peu d'inconvnients, et il y en a beaucoup  laisser
subsister plus long-temps, ou une erreur grave du Dante ou les fausses
explications de tous ses commentateurs.

Bertrand de Born tait vicomte de Hautefort, dans le diocse de
Prigueux: c'tait un trs-brave chevalier et en mme temps un ingnieux
troubadour, mais un homme d'un caractre aussi mobile qu'il tait
ardent, se brouillant avec tout le monde, et aimant  tout brouiller. Il
vivait au douzime sicle, dans le temps des querelles de Henri II, roi
d'Angleterre, avec ses fils qui avaient en France des apanages. Henri,
qui tait l'an, avait le duch de Normandie et tait dj couronn roi
d'Angleterre: il en portait le titre; et, pour le distinguer de son
pre, on l'appelait _le jeune roi_. Richard tait comte de Guienne et
de Poitou. Bertrand de Born tait li avec tous les deux, mais beaucoup
plus intimement avec Henri. Ces deux princes et leur frre Geoffroy,
comte de Bretagne, qui avaient dj plusieurs fois fait la guerre contre
leur pre Henri II, venaient de la lui dclarer de nouveau, lorsque le
frre an mourut. Le roi d'Angleterre tait pass en France avec une
arme pour rduire ses fils; il accusait Bertrand de Born d'avoir excit
Henri  la rvolte; il l'assigea dans son chteau de Hautefort, et le
fit prisonnier avec sa garnison. Conduit devant le roi, Bertrand ne
craignit point de nommer avec regret le jeune prince qu'il avait perdu.
Au nom de son fils, Henri II versa des larmes, pardonna  Bertrand de
Born, lui rendit son chteau, ses biens et son amiti. Ce roi tant
mort, son fils Richard lui succda, et Bertrand se trouva engag pour
lui dans de nouvelles guerres, mais qui n'ont plus aucun rapport avec ce
passage du Dante.

Je rendis ennemis le fils et le pre, continue Bertrand de Born, aprs
les deux vers cits plus haut, Achitophel n'en fit pas plus entre
Absalon et David par ses coupables instigations; et, parce que je
divisai ainsi des personnes que la nature avait unies, je porte, hlas!
ma cervelle spare de son principe, qui est rest dans mon corps. Tout
cela conviendrait parfaitement s'il tait question de Henri II et de son
fils Henri, ou de son fils Richard; mais le texte dit le roi Jean, _al
re Giovanni_, dont on voit qu'il n'a pas t question dans cet expos.
Jean tait le dernier des quatre fils de Henri II. Il n'entra point dans
les rvoltes de ses frres contre leur pre; il tait sans doute trop
jeune. Il se joignit cependant en secret  eux dans la dernire, et ce
fut mme aprs avoir vu le nom de ce fils en tte de la liste des
seigneurs ligus contre lui avec le roi de France Philippe-Auguste, que
Henri II tomba malade de chagrin et mourut. Il faut remarquer que, dans
un assez grand nombre de chansons provenales qui nous restent de
Bertrand de Born, il n'est nullement question de Jean, mais seulement de
ses trois frres, et qu'il n'en est point non plus parl dans les
notices historiques que l'on trouve sur ce troubadour dans les
manuscrits provenaux. Il doit donc paratre tonnant que Dante, qui
connaissait trs-bien les posies de nos Troubadours, n'ait rien dit de
Henri, de Richard ni de Geoffroy, que Bertrand avait en effet excits
contre leur pre, et qu'il l'ait damn pour avoir sem la division entre
ce pre et le seul de ses fils avec lequel rien n'annonce que Bertrand
ait eu aucune intimit. Il est naturel d'en conclure que le texte de ce
vers est altr. Tous les commentateurs se sont tromps comme  l'envi
en l'expliquant. _Benvenuto da Imola_ a fait de Bertrand de Born un
chevalier du roi Richard, et de Jean un fils de ce roi. Jean, selon lui,
se rvolte contre son pre Richard, par les conseils de Bertrand, et est
tu dans cette guerre. _Landino_ a dit, je crois, le premier, que
_Beltramo dal Bornio_ fut charg de la garde (_custodia_) de Jean, dont
le surnom tait _le Jeune_, fils de Henri II, roi d'Angleterre, et que
Jean fut nourri  la cour du roi de France; il fait de ce prince un
prodigue, et donne pour cause de sa prodigalit les conseils de
Bertrand. Selon lui, Jean se conduisit si mal, que son pre fut oblig
de lui dclarer la guerre, et Jean fut bless  mort dans une bataille.
_Daniello_ parle de mme de l'ducation de Jean  la cour de France,
avec son gouverneur Bertrand, et de sa prodigalit; seulement il ne fait
pas dclarer la guerre au fils par son pre, mais au pre par son fils,
ce qu'il attribue aux conseils de Bertrand de Born. _Vellutello_ dit les
mmes choses, avec cette diffrence trs-remarquable, que quand le roi
Henri II apprit que son fils Jean lui avait dclar la guerre, il marcha
contre lui avec une forte arme; qu'il l'assigea dans _Altaforte_,
Hautefort; que le jeune homme en tant un jour sorti pour combattre, et
ayant montr beaucoup de valeur fut bless  mort d'un coup d'arbalte;
laquelle mort, ajoute-t-il, causa au pre les plus vifs regrets, surtout
lorsqu'il et appris de Bertrand combien son fils possdait de vertus.
Ceci se rapproche, comme on voit, de l'histoire de Henri, frre an de
Jean. Ce fut ce Henri, surnomm _au Court-Mantel_, qui fut, non pas
lev  la cour de France, mais mari fort jeune avec Marguerite, fille
du roi Louis VII: il sjourna souvent dans cette cour, et y reut de
mauvais conseils qui contriburent  l'engager  se rvolter contre son
pre. Ce fut lui qui prit au moment o sa dernire rvolte venait
d'clater, et il prit non dans une bataille ni dans un sige, mais,
selon tous les historiens, de maladie. Le roman que donnent ces
commentateurs est d'ailleurs inconciliable avec la succession des rois
d'Angleterre, puisqu'ils font mourir dans sa jeunesse le roi Jean, qui
rgna aprs son pre, et qui n'en fut mme pas le successeur immdiat,
mais celui de son frre an Richard Coeur-de-Lion. Les commentateurs du
dix-huitime sicle n'ont pas t plus instruits que ceux des sicles
prcdents, et ne se sont pas arrts davantage  cette altration si
visible de l'histoire dans un vers de leur auteur. Le P. _Venturi_, sur
ce vers, dit  peu prs les mmes choses que _Vellutello_, mais sans
parler de Hautefort. _Volpi_ ajoute que Dante appelle _roi_ le prince
Jean, parce qu'il jouissait des revenus d'une partie du royaume. Le P.
_Lombardi_ ne fait que copier la note de _Venturi_. Tous ces
commentateurs tombent dans de nouveaux embarras, dont ils ne se tirent
que par de nouvelles absurdits, lorsque, dans le chant suivant, Virgile
dit au Dante:

       _Tu eri allor si del tutto impedito
       Sovra colui che gi tenne Altaforte._;

Tu tais alors si entirement occup de celui qui possda jadis
Hautefort. La plupart font de ce Hautefort un chteau en Angleterre,
dont la garde fut confie  Bertrand de Born, et o il tint pour Jean
contre son pre. Ainsi, selon eux, Jean, qui n'avait mme pas d'apanage
en France, avait des chteaux en Angleterre, et dans ces chteaux, des
troupes et des garnisons, qui pouvaient tenir contre le roi. Hautefort,
au contraire, tait, comme on l'a vu, dans le Prigord: c'tait le
chteau seigneurial et patrimonial de Bertrand de Born. Il y fut assig
plus d'une fois, et notamment par Henri II. Cette expression: _Colui che
gi tenne Altaforte_ dont se sert le Dante pour dsigner Bertrand, fait
voir qu'il le connaissait trs-bien, et rend plus difficile  croire
qu'il se soit si lourdement tromp sur son compte. De nos jours,
l'_Enfer_ du Dante a t traduit deux fois en franais; les deux
traducteurs ont adopt sans examen et sans scrupule, et ce texte du c.
28, et ces explications des commentateurs. Moutonnet copie _Dandino_ et
_Vellutello_, et dit, d'aprs le second, que Henri II assigea son fils
Jean dans _Altaforte_, o ce fils fut tu dans une sortie, sans
s'embarrasser mme de savoir ce que c'tait que cette place franaise,
dont il conserve le nom italien, ni comment ce roi Jean fut tu du
vivant de son pre, quoiqu'il ait rgn aprs lui. Rivarol ne parle
point d'_Altaforte_, mais il copie du reste les autres commentateurs; il
laisse les choses dans la mme obscurit o elles taient avant lui. Il
faut donc se retourner vers l'Italie pour y chercher quelques lumires.

Crescimbeni, qui a traduit en Italien les Vies des potes provenaux, de
Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, y a joint ensuite des _giume_ ou
additions tires des manuscrits provenaux des bibliothques Vaticane et
Laurentienne. L'article de Bertrand de Born y est conforme, dans ses
principales circonstances, au rcit que j'ai tir des mmes sources, et
le passage du Dante y est cit tout entier. Le vers dont il s'agit porte
cette petite note: Ce que dit ici le Dante, on le lit aussi dans le
_Novelliere antico_, Nouvelles 18 et 19 de l'dition de Florence.... et
au lieu du _Re Giovanni_, le roi Jean, on y lit _il Re Giovane_, le jeune
roi. En effet, cet ancien recueil de Nouvelles, intitul _Libro di
Novelle e di bel parlar gentile_, publi pour la premire fois 
Bologne, en 1522, in-4, et rimprim  Florence par les Giunti, en
1572, parat contenir dans les deux Nouvelles indiques par Crescimbeni,
la source et la clef de toutes ces erreurs. La 18e. Nouvelle a pour
titre; _Della grande libert e cortesia del Re Giovane_ (je crois que
c'est _fiberalit_ et non pas _libert_ qu'il faut lire); l'auteur
commence ainsi: _Leggesi della bont del Re Giovane guerreggiando col
padre per lo consiglio di Beltrama dal Bornio_, etc. On lit des traits
de la bont du _jeune Roi_, qui tait en guerre avec son pre par le
conseil de Bertrand de Born, etc. Viennent ensuite plusieurs
circonstances qui appartiennent au jeune roi Henri et  son conseiller
Bertrand de Born. La Nouvelle 19 est intitule: _Ancora della grande
libert_ (lisons toujours _liberalit_) _e cortesia del Re
d'Ingkillerra_. Toute la premire partie contient des traits de
gnrosit et de prsence d'esprit du jeune Roi. L'auteur raconte
ensuite que le vieux Roi, son pre, _lo Re vecchio, padre di questo
giovane Re_, dclara la guerre  son fils pour une cause qu'il serait
trop long de rapporter; que celui-ci se renferma dans un chteau, et
Bertrand de Born avec lui; que son pre y mit le sige, que le jeune Roi
y fut tu d'un coup de flche au front; qu'enfin Bertrand de Born ayant
t fait prisonnier, fut amen devant le vieux Roi, et que la scne se
passa comme elle est rapporte dans nos manuscrits. Il ne serait pas
difficile de dmler dans ces rcits ce qui est historiquement vrai et
ce que le conteur y a ajout, soit par ignorance de l'histoire, soit
uniquement par fantaisie; mais cela est inutile: il suffit d'y
reconnatre l'original de toutes ces fausses copies.

On objectera peut-tre que, dans la Nouvelle 18, _Giovane_ est mis pour
_Gioanni_, comme il l'est souvent dans les anciens auteurs; que
d'ailleurs _Re giovane_, pour roi jeune ou jeune roi, serait trop
indtermin, et que cette expression ne pourrait pas s'appliquer  tel
roi jeune plus qu' tel autre. Mais cette indtermination n'existait pas
alors; il est de fait que ce jeune prince Henri, et non pas un autre,
tait communment appel, de son vivant, _il Giovane re_ ou _il Re
Giovane_, pour le distinguer du _Vecchio Re_ ou _Re Vecchio_, son pre;
il est probable que cette dnomination lui fut encore donne long-temps
aprs, d'autant plus qu'tant mort du vivant de son pre, il ne porta
jamais le titre absolu de Roi. Il n'y eut gure qu'un sicle et demi
entre ce temps et la composition des deux Nouvelles. Leur auteur, quel
qu'il ft, avait recueilli une tradition ou purement verbale ou
consigne dans quelque chronique contemporaine o cette dnomination
tait employe, et ne s'tait mme pas mis en peine de savoir
prcisment quel roi tait ainsi dsign.

On sait que les _Novelle antiche_ ne sont pas toutes de la mme main, ni
du mme sicle; il y en a d'antrieures au Dcamron de Boccace, et qui
paraissent tre de la fin du treizime sicle. Ces deux Nouvelles
portent dans leur style et dans leur extrme simplicit, les caractres
qui appartiennent  ces premiers temps. Le Dante, qui florissait alors,
et qui peut-tre mme avait commenc son pome, voulant y employer ce
trait, n'tait-il pas trop instruit pour se tromper si grossirement,
pour attribuer au roi Jean ce qui appartient  l'an de ses trois
frres, et pour donner  l'un de ces Troubadours, dont il connaissait si
bien la posie et l'histoire, une influence sur la mauvaise conduite de
Jean, qu'il n'exera que sur celle de Henri? J'ai de la rpugnance 
penser que cette erreur vienne de lui; j'aime mieux croire que son vers,
tel qu'on le lit dans toutes les ditions, est cependant altr; qu'il
avait crit conformment  ces deux Nouvelles, et d'accord avec
l'histoire:

       _Che diedi al Re giovane i ma' conforti_;

(je prie les lecteurs italiens de ne pas se laisser prvenir par la
mauvaise accentuation de ce vers); qu'aprs sa mort les copistes
n'entendant pas ce que c'tait que ce _Re giovane_, et sachant par
hasard qu'il y avait eu en Angleterre un _Re Giovanni_, un roi Jean,
prirent sur eux de mettre l'un pour l'autre, et que ce fut sur une de
ces copies que se fit, en 1472, la premire dition de _la Divina
Commedia_. Les premiers commentateurs, lisant dans les manuscrits et
dans les ditions le _Re Giovanni_, le roi Jean, dirent de lui dans
leurs notes ce que la tradition et les deux _Novelle antiche_
racontaient du _Re Giovane_, du jeune Roi. Les commentateurs qui
suivirent firent pour le premier des potes modernes ce que tant de
commentateurs ont fait pour les anciens; ils ne se permirent ni doute,
ni examen; ils copirent ceux qui les avaient prcds, et se copirent
l'un l'autre. C'est dans les manuscrits provenaux et dans _Novelle
antiche_ qu'tait le remde  cette altration du texte, et ils ne l'y
ont pas cherch.

Il y a ici une difficult que j'ai fait pressentir plus haut; la coupe
de ce vers, tel que je crois qu'il a d tre crit par le pote, parat
dfectueuse, en ce que le troisime accent n'y est pas bien plac. Dans
les vers en dcasyllabes, lorsqu'il y a cinq accents, le troisime doit
toujours tre sur la sixime syllabe, et il semblerait ici tre sur la
cinquime:

       _Che diedi al Re giovane i ma' conforti_?

Mais ne se peut-il pas que ce soit une licence, et que le Dante ait
allong la seconde syllabe de _giovane_, jeune, quoiqu'elle soit brve,
comme lui. Ptrarque et tous les potes italiens allongent quelquefois
la premire de _pict_, quoique ce soit la dernire qui soit longue. Je
ne connais point d'autre exemple de cette licence; mais je ne connais
point non plus dans le pome du Dante d'autre exemple d'une faute
historique aussi forte que le serait celle-l. Pourquoi cette licence ne
se prendrait-elle aussi sur le mot _giovane_, quand la ncessit du vers
l'exige, que sur beaucoup d'autres qui n'en paraissent pas plus
susceptibles? Je puis m'appuyer ici de l'autorit de Varchi. Il y a,
dit-il, dans son _Ercolano_, des vers qui, si on les prononait tels
qu'ils sont, ne seraient plus des vers; ils ont besoin d'tre aids par
la prononciation, c'est--dire d'tre prononcs avec l'accent aigu, dans
les endroits o il doit tre, quoique cet accent n'y soit pas
ordinairement. Tel est ce vers du Dante: _Che la mia commedia cantar non
cura_ (on voit que dans _commedia_, l'accent qui doit tre sur la
seconde syllabe est ici, par licence, sur la troisime, et que l'on
prononce l'_i_ dans _commedia_ comme on le ferait dans _energia_), et
cet autre vers: _Flegas, Flegas, tu gridi a voto_ (dans _Flegas_, il
faut prononcer la syllabe _as_, comme si elle portait l'accent, en
s'appuyant et en s'arrtant sur l'_a_), et encore cet autre vers du
Bembo: _O Ercol che travagliando vai_, etc. Dans ce dernier exemple,
auquel Varchi en ajoute quelques uns de licences encore plus fortes,
l'accent est sur la dernire syllabe d'_Ercol_, quoique cela soit
contraire  la prononciation usite; mais la ncessit du vers le veut
ainsi: en prononant _Ercole_ comme  l'ordinaire, ce vers ne serait
plus vers. La question se rduit donc  savoir s'il ne vaut pas mieux
croire  une licence de prononciation, quelque forte qu'elle, puisse
tre, qu' une erreur aussi grossire dans un pote aussi savant.

Je ne veux point dissimuler ici une circonstance qui doit porter 
croire que la faute est du Dante lui-mme, et que le vers en question
est, dans les ditions et dans les manuscrits, tels qu'il tait sorti de
ses mains. Un manuscrit bien prcieux de son pome, copi tout entier
par Boccace, pour en faire prsent  Ptrarque, et dont j'ai parl dans
la vie de ce dernier (_voy._ pag. 12 de ce vol.), existe  la
Bibliothque impriale, sous le N. 3199. On y lit trs-exactement: _Che
diedi al re Giovanni_, etc. Or, il n'est gure probable que Boccace,
qui, ds sa jeunesse avait admir et tudi _la Divina Commedia_ (_voy._
sa Vie dans le vol. suivant), et qui tait si curieux de bons
manuscrits, n'en et pas un de cet ouvrage, purg de toutes les fautes
qui se multipliaient sous la main des copistes. A dfaut d'une copie
autographe, il semble qu'on n'en peut pas trouver de plus authentique et
de plus sre que la sienne. Cependant il serait possible que la faute se
ft glisse dans le texte ds les premires copies qui ne passrent
point sous les yeux de l'auteur, et qu'elle et ensuite chapp 
Boccace qui tait trs-savant lui-mme, mais qui pouvait savoir
imparfaitement l'histoire d'Angleterre; et pourvu qu'il ne soit pas
absolument impossible d'admettre que le Dante ait pu se permettre un
vers tel que je le propose, je prfrerai toujours de croire que c'est
ainsi qu'il l'avait crit. Enfin, si c'est lui qui a commis cette faute,
il reste encore inconcevable que de tous ses commentateurs il n'y en ait
pas un qui l'ait aperue, qui l'ait releve, ni qui ait cherch  la
rectifier par l'histoire; qu'enfin personne en Italie n'ait vu jusqu'
prsent dans ce vers ou une faute grave du pote, ou une altration
importante de son texte; et dans l'un comme dans l'autre cas, une
horrible confusion et des anachronismes ridicules dans tous les
commentateurs, sans exception. Si les commentateurs ou les diteurs 
venir veulent tre plus exacts, j'ai cru que cette note pourrait leur
tre de quelque utilit.

Page 122, add.  la note 1.--Quatre traducteurs franais ont rendu de la
manire suivante ce passage si difficile: _Padre, assai ci fia men
doglia_, etc. On peut choisir entre leurs versions et la mienne. Mon
pre, que ne nous manges-tu plutt? C'est toi qui nous a donn cette
misrable chair, reprends-la. Watelet, dans la _Potique_ de Marmontel.

Mon pre, mange-nous plutt, nous souffrirons beaucoup moins; c'est toi
qui nous a donn cette misrable chair, reprends-la. Moutonnet de
Clairfons.

Mon pre, il nous sera moins dur d'tre mangs par toi; reprends de
nous ces corps, ces misrables chairs que tu nous a donnes. Rivarol.

Mon pre, c'est vous qui nous avez donn cette misrable chair,
reprenez-la, et plutt que de vous dvorer vous-mme, nourrissez-vous de
vos enfants. Detouteville, dition de Salior.

Page 155, ligne 1.--Homre lui-mme n'est pas au-dessus de notre pote,
etc. Dans ces beaux vers:

       [Grec:] Oi per pholln thene, toide kai andrn
       Ps'ulla ta men g'anemos chamadis cheei, etc.
                     (_Iliad_. lib. VI, v. 146 et suiv.)

Page 161, ligne 24.--Il voit la mtamorphose de Philomle en oiseau.
J'ai suivi Venturi, Lombardi, et la plupart des interprtes, qui
entendent ici Philomle, quoique le texte paraisse d'abord convenir
davantage  Progn.

       _Dell' empiezza di lei che mut forma
         Nell' uccel che a cantar pi si diletta
          Nell' imagine mia apparve l'orma._

Ce fut Progn qui fut vraiment impie, en tuant son fils Itys pour le
faire manger  Tre; mais Philomle prit part  ce crime: ce fut elle
qui gorgea Itys aprs que Progn lui et perc le flanc:

       _Jugulum Philomela resolvit._ (Mtam., lib. VI.)

Et quand Tre eut fait cet horrible repas, ce fut encore elle qui mit
sous les yeux du pre la tte sanglante de son fils:

           _Ityosque caput Philomela cruentam
       Misit in ora patris._ (Ibid.)

C'est elle cependant qui passe le plus gnralement pour avoir t
change en rossignol; et quand on parle des causes de sa mtamorphose,
on ne cite que son malheur, et l'on ne dit rien de cette vengeance
barbare. Mais tous les auteurs ne sont pas d'accord au sujet de ces deux
soeurs. Il y en a qui prtendent que Philomle fut change en hirondelle
et Progn en rossignol. De ce nombre sont _Probus_, sur la sixime
glogue de Virgile, _Libanius_, voy. _Excerpta Groecorum sophistarum ac
rhetorum Leonis Allatii_, Narrat. 12; et Strabon, cit par _Natalis
Comes_, ou Noel Conti, Mythol., lib. VII, c. 10. C'est leur autorit que
Dante parat avoir suivie; ce qui le prouve, c'est que plus haut, dans
le neuvime chant, il dit que vers le matin l'hirondelle commence ses
tristes plaintes, peut tre au souvenir des ses anciens malheurs. Voy.
ci-dessus, p. 187.

       _Nell' ora che comincia i tristi lai
         La rondinella presso alla matina,
         Forse a memoria de' suoi primi guai._
                             (_Purg._, c. 9, v. 13.)

Page 239, ligne 23.--Mais la fin du sicle ne s'coulera pas, que la
fortune changeant le cours des vents, etc. La plupart des interprtes
entendent ici que Dante met son esprance dans l'arrive de l'empereur
Henri VII en Italie; mais Lombardi croit qu'il dsigne plutt _Can
Grande della Scala_, annonc ds le premier chant de l'_Enfer_, comme
celui qui devait ramener l'ordre et le bonheur sur la terre;
c'est--dire, faire triompher le parti Gibelin, dont il venait d'tre
nomm chef.

Page 265, lig. 23.--Mais il est temps de quitter le Dante. Au lieu de
cette fin du chapitre X, j'avais d'abord mis la suivante, que j'aurais
peut-tre mieux fait d'y laisser: Le travail long et pnible que j'ai
entrepris sur le plus clbre et le moins connu des potes italiens,
atteindra-t-il le but que je me suis propos? J'ai voulu qu'il laisst
dans l'esprit une ide nette du plan gnral de son pome et de
l'excution de ce plan dans toutes ses parties. J'ai voulu que l'on pt
suivre avec moi la marche de ce gnie extraordinaire, et qu'il restt,
aprs avoir lu ce que je dirais de lui, une notion claire et prcise, au
lieu de ces notions vagues et confuses qui en existent, non seulement en
France, mais mme en Italie. La difficult de ce travail, qu'on n'avait
encore tent dans aucune langue, ne peut tre sentie que de ceux  qui
Dante est connu dans la sienne. Mais il en est de la difficult comme du
temps; elle ne fait rien  l'affaire. J'aurais pu m'pargner beaucoup de
peine, et rduire infiniment cette analyse; j'aurais mieux satisfait mon
got, j'aurais peut-tre plu davantage, mais j'aurais t moins utile.
On aurait su ce que je pense sur Dante; on n'aurait eu aucun moyen de
plus de savoir ce qu'on en doit penser. Le vague et la confusion dans
les ides qu'on s'en forme et dans les jugements qu'on en porte,
seraient rests les mmes. C'est ce que je n'ai pas voulu; et, j'ose le
dire, c'est ce qui en effet ne sera pas, si l'on veut lire avec quelque
attention cette partie de mon ouvrage, celle de toutes, sans nulle
comparaison, que j'ai le plus soigne, et si j'ai russi  y mettre
autant de clart que j'ai eu d'amour du vrai, d'application, de patience
et de zle.

Page 328, addition  la note 3.--Ce qui m'tonne plus que tout le reste,
c'est que M. l'abb Ciampi, qui; dans ses _Memorie della Vita di messer
Cino_, etc., Pise, 1808, indique un grand nombre de vers de ce pote, ou
imits, ou mme pris tout entiers par Ptrarque; lui qui dit
positivement, qu' chaque pas on rencontre dans les posies de _Cino_,
les mouvements de Ptrarque, _le masse Petrarchesche_, et qui en cite
plusieurs exemples, ne dit rien, ni de ce sonnet de _Cino_, ni de cette
_canzone_ de Ptrarque. (Voyez _Memor. della Vita_, etc., p. 95  98.)
Cet auteur attribue  _Cino_, p. 26 de ces mmes Mmoires, la _canzone_:
_Ohim lasso quelle treccie bionde_, que _Pilli_ a insre dans son
dition des Posies de _Cino_, mais qui passe pour tre du Dante, et qui
est aussi imprime dans ses OEuvres. Il appuie avec beaucoup de raison,
selon moi, son opinion sur les vers suivants qui terminent la dernire
strophe:

       _Ohim vasel compiuta
       Di ben sopra natura,
       Per volta di ventura[721]
       Condotto fosti suso gli aspri monti,
       Dove t'ha chiuso, ahim, tra durisas.
       La morte, che due fonti
       Fatte ha di lagrimar gli occhi miei lassi._

[Note 721: M. l'abb Ciampi a pass ce vers, qui est pourtant
essentiel au sens.]

Hlas! toi qui renfermais des perfections et des biens au-dessus de la
nature, un revers de fortune t'a conduite au haut de ces pres
montagnes, o la mort t'a renferme sous la pierre; elle y a chang mes
tristes yeux en deux sources de larmes. Il est certain que cela
convient parfaitement  _Selvaggia_, et n'a aucun rapport avec Batrix.
En attribuant au Dante, cette _canzone_, selon l'opinion commune, comme
je l'ai fait, t. I, p. 462, avant de connatre l'ouvrage de M. Ciampi,
ou plutt avant qu'il ft fait, j'ai observ que cette figure de style,
ce retour de l'interjection _oim_! rpte plusieurs fois dans la mme
strophe, et dans toutes les strophes de la _canzone_, avait t imite
par Ptrarque, dans le sonnet _Oim il bel viso, oim il soave sguardo_,
etc. J'ajouterai qu'il est plus naturel que Ptrarque ait emprunt cela
de plus  _Cino_, qu'il aimait et qu'il imitait souvent, que du Dante,
qu'il connaissait moins et qu'il enviait peut-tre, comme on le voit
dans sa Vie; mais je remarque encore avec quelque surprise, que M.
Ciampi n'a point observ cette ressemblance, ou plutt cette vidente
imitation.

Page 397, sur l'ptre  la Postrit.--M. Baldelli ne veut pas que
l'ptre  la Postrit ait t crite alors (1352); il veut que ce soit
beaucoup plus tard, en 1372, aprs que Ptrarque et fait une autre
invective en rponse  un Franais qui l'avait attaqu. Sa raison parat
trs-bonne, et je m'y tais d'abord rendu. Ptrarque trace, dans cette
ptre, le tableau de sa vie. Aprs avoir dit, qu' l'ge de neuf ans il
fut amen en France,  Avignon, il ajoute que le Pontife romain y tient
l'glise du Christ en exil, et l'a tenue long-temps, quoiqu'il et paru,
il y avait peu d'annes, la remettre  sa place; mais cela s'tait
rduit  rien, du vivant mme d'Urbain, comme s'il s'tait repenti de
cette bonne action. Si ce pape et vcu quelque temps de plus, Ptrarque
lui et fait voir ce qu'il pensait de ce retour; dj il tenait la plume
pour lui crire; mais ce malheureux Pontife avait abandonn trop tt et
son noble dessein et la vie, etc. Or, Urbain V ne fut lu pape, qu'en
1362; il rtablit le sige pontifical  Rome, en 1367, retourna, en
1370,  Avignon, et mourut presque en y arrivant. Ptrarque ne peut donc
avoir crit ce passage en 1352; la date de 1372, poque de sa rponse
aux attaques d'un Franais, y convient donc beaucoup mieux. Ce
raisonnement me paraissait sans rplique; voici ce qui m'a fait changer
d'avis. En finissant cette ptre, destine  retracer aux yeux de la
Postrit, la carrire qu'il avait parcourue, Ptrarque s'arrte au
moment o, ayant perdu le bon seigneur de Padoue, Jacques de Carrare, il
tait retourn en France. Quoique son fils, dit-il, prince trs-sage et
qui m'est trs-cher, lui ait succd, et qu' l'exemple de son pre, il
m'aye toujours chri et honor, cependant, ayant perdu celui avec qui
j'avais plus de rapports, surtout  l'gard de l'ge, je suis revenu en
France ( Avignon), ne pouvant me fixer; et non pas tant par le dsir
de revoir ce que j'avais vu mille fois, que par le besoin de remdier 
mon ennui, comme le font les malades, par le changement de lieu. _Ego
tamen illo amisso cum quo magis mihi, proesertim de oetate, convenerat,
redii rursus in Gallias, stare nescius; non tam desiderio visa millies
revisendi, quam studio, more oegrorum, loci mutatione toediis consulendi._
Ce sont les derniers mots de l'ptre. Il est vident que cela ne peut
avoir t crit que peu de temps aprs la mort de Jacques de Carrare, et
lorsque Ptrarque tait de retour dans Avignon. Il n'et pas termin
ainsi le compte qu'il rendait  la Postrit, des vnements de sa vie,
lorsque dj depuis vingt ans, il avait quitt pour toujours Avignon et
la France; lorsque, aprs avoir fait de longs sjours  Milan,  Venise,
aprs avoir prouv toutes les vicissitudes dont cette priode de sa vie
fut agite, aussi intimement li avec Franois de Carrare, qu'il l'avait
t jadis avec son pre, devenu languissant, affaibli par l'ge et par
l'tude, il s'tait enfin rfugi, comme en un port, dans sa douce
retraite d'Arqua, o il mourut deux ans aprs. Cette impossibilit n'est
pas pour moi moins absolue ni moins dmontre que la premire. Ce qui me
parat donc vraisemblable, c'est que tout ce qui a trait  Urbain V,
dans le premier passage, ait t interpol ou ajout aprs coup, par
Ptrarque lui-mme. Sans doute il conservait une copie de cette ptre,
qui contenait la rfutation des calomnies rpandues autrefois contre
lui; elle lui revint sous les yeux, peu de temps aprs le retour en
France et la mort d'Urbain V. Proccup comme il l'tait, de cet
vnement qui renversait toutes ses esprances, il crivit, ou en marge,
ou en interligne, ce qui regarde ce Pontife; et c'est sur cette copie
qu'auront t faites, aprs sa mort, celles qui ont servi, plus de cent
ans aprs, pour l'dition de ses oeuvres. Cela est beaucoup plus naturel
que de penser que, dans la position o il tait, en 1372, il et pu
terminer aussi imparfaitement une pice  laquelle il devait attacher
tant d'importance. D'ailleurs, dans la premire de ces deux poques, il
tait calomni vivement par les mdecins du pape, et tourment par ces
calomnies, dans une cour o il tait souvent oblig de paratre; dans la
seconde, on lui apportait, en Italie, une invective crite contre lui,
en France. C'tait dj beaucoup que de rpondre par une autre
invective,  une libelliste anonyme; il n'y avait rien l d'assez fort
ni d'assez inquitant pour engager Ptrarque  rclamer devant le
tribunal de la Postrit, contre les injures lointaines d'un auteur
inconnu. J'ai donc rtabli, tel qu'il tait d'abord, ce passage que
j'avais effac. Je prie ceux qui penseraient autrement que moi, de
suspendre leur jugement, jusqu' ce qu'ils soient parvenus, dans cette
Vie de Ptrarque,  la date de 1372, et de relire alors la fin de
l'ptre  la Postrit, telle que je l'ai fidlement cite, et telle
qu'on la trouve en tte des OEuvres latines de Ptrarque, dans les deux
ditions de Ble.

Page 407, ligne 14.--C'est  lui ( Galas Visconti) que Ptrarque
s'tait principalement attach. Galas avait fix son sjour  Pavie.
Ptrarque y passa plusieurs annes auprs de lui. Ce prince s'y occupa
constamment de l'encouragement des lettres, et y fonda une universit
qui ne tarda pas  devenir clbre. Il parat hors de doute, quoique les
historiens n'en parlent pas, que Ptrarque eut, par ses conseils, une
grande part  cette fondation, et  tout ce que Galas fit en faveur des
lettres.

Page 458, ligne 29.--D'autres biens plus grands encore. Entre les
dtails prcieux que l'on peut recueillir de ce dialogue, il s'en trouve
un qui prouve, que si Laure fut toujours sage, Ptrarque n'oublia rien
pour qu'elle cesst de l'tre, et qu'il y eut, entre eux, plus de
rapprochements et plus d'intimit qu'on ne le voit dans les posies de
Ptrarque ni dans aucun de ses autres ouvrages. Saint-Augustin lui
demande pourquoi cette femme qu'il vante tant, pourquoi cet excellent
guide, le voyant hsiter et chanceler dans la route, ne l'a pas dirig
vers les choses clestes, ne l'a pas conduit par la main comme on
conduit les aveugles, et ne lui a pas indiqu par o il fallait monter?
Elle l'a fait autant qu'elle a pu, rpond Ptrarque. Et qu'a-t-elle
fait autre chose, lorsque, sans se laisser toucher par mes prires, ni
vaincre par les discours les plus flatteurs, elle est reste fidle 
l'honneur de son sexe; lorsque, rsistant en mme temps  son ge et au
mien,  mille choses qui auraient flchi toute autre qu'elle, elle est
reste ferme et inbranlable? L'esprit d'une femme m'enseignait ce qui
tait du devoir d'un homme. Pour m'engager  suivre les lois de la
pudeur, sa conduite tait,  la fois, un exemple et un reproche. Enfin,
quand elle m'a vu briser mes rnes et courir au prcipice, elle a mieux
aim m'abandonner que de m'y suivre. Cette conduite est admirable; mais
pour la tenir, pour rsister  de si dangereux assauts, il faut y tre
expose, il faut voir un homme assez en particulier et avec assez de
suite pour qu'il puisse les livrer.

Page 441, addition  la note.--Il existe  Florence, dans la
bibliothque Marcienne, ou des Dominicains de Saint-Marc, maintenant
runie  la bibliothque Laurentienne, un trs-ancien manuscrit des
ptres de Ptrarque, qui, s'il n'est pas de sa main, est au moins du
mme sicle que lui. La mme note qui est sur le Virgile, est transcrite
sur ce manuscrit, d'une criture un peu moins ancienne; et avec cette
observation: Ce qui suit se trouve crit et  ce qu'on dit, de la
propre main de Franois Ptrarque, sur un Virgile qui lui appartenait,
et qui est maintenant  Pavie, dans la bibliothque du duc de Milan.
_Pietro Candida Decembria_, crivain du quinzime sicle, dans une
lettre crite, en 1468, qui est en manuscrit dans la bibliothque
Ambroisienne, dit que le Virgile mme, avec les Commentaires de Servius,
fut crit par Ptrarque, dans sa jeunesse; que l'ayant revu dans sa
vieillesse, il y ajouta plusieurs notes, et rfuta, en plus d'un
endroit, les remarques de Servius. Bernard _Ilicinio_, contemporain de
_Decembrio_, et auteur d'une Vie de Ptrarque, cite, comme originale, la
note dont il s'agit. Ce Virgile est enrichi d'une miniature reprsentant
le sujet de l'_Enide_, que les connaisseurs s'accordent  regarder
comme un ouvrage de Simon de Sienne. Il se peut que Ptrarque, ayant
retrouv, en 1338, ce manuscrit qu'il avait perdu, ait pri Simon, qui
fut appel  Avignon l'anne suivante, et qui devint son ami, d'y
ajouter cet ornement pour en augmenter le prix. Le manuscrit resta dans
le mme tat pendant prs de deux sicles, dans la bibliothque de
Milan. En 1795, une partie de la feuille sur laquelle cette note est
crite, s'tant dtache de la couverture, et mme un peu dchire, les
bibliothcaires aperurent des caractres qu'on n'y avait pas souponns
jusqu'alors. La curiosit les engagea  dcoller entirement la feuille;
ils y mirent le plus grand soin; mais le parchemin tait si fortement
coll, que les caractres laissant leur empreinte sur le bois de la
couverture, restrent presqu'entirement effacs; en sorte que l'on put
 peine y lire une autre notice, qui est aussi crite de la main de
Ptrarque. Il y a d'abord consign l'poque de la perte qu'il avait
faite et de la restitution du manuscrit; il lui avait t vol aux
kalendes de novembre 1326, et il lui fut rendu  Avignon, le 17 avril
1338. Il met ensuite, par ordre, les pertes qu'il avait faites de
plusieurs de ses amis, avec la date de la nouvelle qu'il en avait reue,
et avec des expressions de regret et de douleur, et des plaintes sur la
solitude o il se trouve de plus en plus dans le monde. Tous ces dtails
prouvent une me aussi profondment sensible que son esprit tait tendu
et lev.

Page 469, ligne 11.--Il en avait brl des paquets, des coffres entiers
(de ses lettres et de ses papiers). En 1134, avant de partir de Parme,
pour faire un voyage en Lombardie, Ptrarque fit une revue dans ses
papiers. Plusieurs coffres en taient confusment remplis. Son premier
mouvement fut de les jeter tous au feu; mais il lui prit envie de les
relire, et il y passa plusieurs jours. Il y avait des crits en prose et
en vers, les uns latins, les autres rims en langue vulgaire. Il voulut
d'abord les corriger; mais se rappelant ensuite de grands ouvrages qu'il
avait entrepris, et qui lui paraissaient mieux mriter qu'il y consacrt
tout son temps, il reprit sa premire ide, et se mit  livrer aux
flammes tout ce qui lui venait sous la main. Plus de mille ptres ou
pomes de toute espce y prirent. Des paquets existaient encore. Il
s'aperut heureusement, quoique un peu tard, qu'il brlait un bien qui
appartenait  ses amis: il se souvint que son cher Socrate lui avait
demand sa prose, Barbate de Sulmone ses vers. Il commena alors un
triage de ce qui lui restait, et c'est ce qui nous a procur les huit
livres de ses _Choses familires_, ddis  Socrate, et les trois livres
de ses vers latins, adresss  Barbate de Sulmone.

Page 469, ligne 22.--Ces lettres sont trs-importantes, etc. Ptrarque
destinant lui-mme  la postrit, le choix qu'il avait fait de ses
lettres, les avait distribues en quatre classes. La premire, divise
en vingt-quatre livres, est intitul _Familiarum rerum_, et comprend
tous les vnements de sa vie, depuis son premier voyage  Paris, en
1331, jusqu' son dpart de Milan, en 1361. Il intitula la seconde
classe, _Semtium_. Elle contient dix-sept livres, et renferme les
ptres qu'il crivit depuis 1361 jusqu' sa mort; la troisime classe
est celle des ptres en vers; elle est partage en trois livres; la
quatrime enfin, contient les lettres crites contre le clerg et contre
la cour Romaine. Il supprima les noms de ceux  qui elles taient
adresses, et les intitula: _Epistoloe sine nomine_ ou _sine titulo_. Les
lettres de Ptrarque ont t imprimes deux fois dans le XVe. sicle,
conjointement avec toutes ses oeuvres latines, et deux fois sparment,
mais toujours incompltes. Les derniers diteurs de Ble, eux-mmes, au
XVIe. sicle, en donnant les seize livres des _Senilium_ qui n'taient
pas dans les premires ditions, et les trois livres d'ptres en vers,
n'ont imprim que huit livres des _Familiarium rerum_. Il parut, en
1601,  Genve, une dition in-8. des seules lettres en prose, divises
en dix-sept livres, mais o les _Senilium_ ne sont pas. L'diteur assure
qu'il s'y trouve soixante-cinq lettres de plus que dans toutes les
ditions prcdentes; mais il en reste encore beaucoup d'indites[722].

[Note 722: La premire dition des OEuvres latines de Ptrarque est
de 1495, Ble, in-fol., rpte aussi  Ble, 1496, in-4. gr.; la
seconde est de 1496, Venise, in-fol. Il y eut quatre autres  Venise,
deux en 1501, et les deux autres en 1503 et 1516. C'est d'aprs ces
anciennes ditions qu'ont t faites les deux de Ble, 1554 et 1481,
in-fol. La premire dition des Lettres, sans les autres oeuvres, remonte
jusqu'en 1484, sans nom de lieu.]

Les vingt-quatre livres complets des _Familiarium_, sont dans le beau
manuscrit de la Bibliothque impriale, n. 8568, sur vlin, copi l'an
1388, selon M. _Baldelli_, qui cite le catalogue imprim de la
Bibliothque du Roi. (Voyez _Del Petrarca e delle sue opere_, page 213).
C'est, dans ce Catalogue, une erreur dont je crois que voici la cause.
On lit,  la fin de la dernire lettre du manuscrit, ces mots crits
d'une trs-jolie criture: _Jo. legit complet_ 1388, 23 _februarii
hora_ 4e. Ce _Jo._ (_Johannes_) fut sans doute l'un des premiers
possesseurs du manuscrit qui l'avait lu et compltement collationn, le
23 fvrier 1388. Il l'avait lu  loisir, car tout le volume est rempli
de notes marginales, crites de la mme main. Cette copie avait donc t
faite avant l'anne dont cette date ne porte que le second mois.
Peut-tre mme l'avait-elle t du vivant, et sous les yeux de
Ptrarque, qui n'tait mort que trente-cinq ans auparavant. La
Bibliothque impriale possde un autre manuscrit des lettres,
entirement conforme au premier, quant  ce qu'il contient, mais sur
papier, et copi dans le XVe sicle, n. 8569. Il est du fonds de
Colbert.

M. _Baldelli_, dans l'article 5 de ses _Illustrazioni_, cite encore
plusieurs manuscrits trs-prcieux des Bibliothques de Venise, de Rome
et de Florence, qu'il a consults avec fruit pour son ouvrage. Ce savant
estimable projetait une dition complte des oeuvres latines de
Ptrarque, dont ses ptres forment la plus importante partie; et l'on
voit, par cet article mme, qu'il s'tait parfaitement prpar  cette
entreprise. Il est bien  dsirer, pour l'intrt des lettres, qu'il n'y
ait pas renonc.

Page 476.--Un fragment du pome de l'_Afrique_ a fait tomber un rudit
franais, dans une erreur bien extraordinaire. Lefebvre de Villebrune
donna, en 1781, une dition du pome de _Silius Italicus_. Il prtendit
restituer  ce pote, un fragment qu'il accusa Ptrarque de lui avoir
drob; et il l'insra effrontment dans son dition, sans savoir ou
sans se rappeler que le pome de _Silius_ n'tait pas retrouv au temps
de Ptrarque, et ne le fut que dans le sicle suivant, par le Pogge;
sans s'appercevoir,  plusieurs expressions trs-remarquables, que la
latinit de ce fragment ne s'accorde pas avec le latin trs-pur de
_Silius_; que, par exemple, ces phrases: _Vicinia mortis, fortunoe
terminus altoe, homo natus sortis iniquoe, transire labores_, et plusieurs
autres, sont du latin du XIVe sicle; qu'un substantif avec deux
pithtes, comme _aurea alla palatia_, est tout--fait italien, etc.;
sans prendre garde enfin que ce fragment, qui contient un discours de
Magon mourant, va trs-bien dans l'endroit de l'_Africa_, de Ptrarque,
o il est plac,  la fin du septime livre, mais qu'il est au contraire
fort dplac vers le commencement du dix-septime sicle des _Punicrum_
de _Silius_; que Magon y parle de la blessure dont il meurt, et qu'on ne
l'a point vu bless auparavant; que, dans la suite du pome,
non-seulement il n'est plus question de sa mort; mais que, dans
plusieurs passages, il est encore cens vivant; qu'entre autres, Annibal
parle deux fois, dans le dernier livre de _Silius_, de la mort d'un seul
de ses frres, Asdrubal (v. 260 et 460), et qu'il ne dit rien de son
autre frre Magon, ce qu'il n'et pas manqu de faire, s'il l'et en
effet perdu. Tant de bvues dans un prtendu savant, qui osait accuser
Ptrarque de plagiat, et parler de lui avec mpris, qui n'en tmoignait
pas moins pour des savants, tels que Ileinsius, Drakemborek, et tous
ceux qui avaient travaill avant lui sur _Silius Italicus_, l'ont
couvert, et en Italie, et en Allemagne, d'un ridicule ineffaable, et
ont compromis l'rudition franaise aux yeux des savants trangers.
Voyez sur cette bvue de Villebrune, sur ce qui en fut cause, et sur ce
qui aurait d l'en garantir, l'article IV des _Illustrazioni_,  la fin
de l'ouvrage de M. _Baldelli_, page 199.

Page 525, ligne 25.--Il ne manque  votre bonheur que de vous
contempler vous-mmes, etc. Nous avons vu plusieurs exemples de
passages de _Cino da Pistoia_, imits par Ptrarque; celui-ci est un de
ceux o l'imitation est la plus vidente. _Cino_ termine ainsi sa
_canzone_ sur les yeux de _Selvaggia_:

       _Poich veder voi stessi non potete,
       Vedete in altri almen quel che voi sete._
                 (_Rime di div. ant. Aut. Tosc._, 1740, _p._ 139.)

Et Ptrarque dit ici aux yeux de Laure:

       _Luci beate e liete
       Se non che'l veder voi stesse v' tolto:
       Ma quante volte a me vi rivolgete
       Conoscete in altrui quel che voi sete._



FIN DU SECOND VOLUME.



MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIRE, N. 27.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (2/9), by 
Pierre-Louis Ginguen

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