The Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delcluze

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Louis David
       Son Ecole et son Temps - Souvenirs

Author: Etienne-Jean Delcluze

Release Date: February 28, 2010 [EBook #31441]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)







LOUIS DAVID

SON COLE & SON TEMPS

SOUVENIRS


PAR

M. E. J. DELCLUZE

PARIS

DIDIER, LIBRAIRE-DITEUR

1855




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS CE VOLUME.

I. L'atelier des Horaces.

Enfance d'tienne.--Fte de l'tre suprme.--Sance de la
Convention.--Frron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch.
Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame
artiste.--Rentre des migrs.--Souvenirs de la Terreur.

II. David  l'atelier de ses lves.

Modle pos par David.--Gautherot et Mulard.--Raction contre les
Jacobins.--David corrige ses lves.--Moris.--Les _Horaces_ et les
_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet.

III. Les lves de David  leur atelier.

Le trsorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice
Quay.--Richard Fleury, Rvoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres.

IV. Les Rapins.

Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pris.--Huyot l'architecte, Vermay,
P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de
Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin.

V. David jusqu'en 1789.

Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La
Peste de Saint-Roch_.--_Blisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la
Mort de Socrate_.--Conseil d'Andr Chnier.--_Pris et Hlne_,
_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner,
Giraud.--Thorie et archasme.

VI. David de 1789  1795.

Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frres Franque.--David
membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne
acadmie attaque.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de
Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple
franais.--Commission du Musum.--David prside la Convention.--Discours
de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David
accus.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg.

VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800.

David amnisti.--tat des esprits en France.--Ftes.--Les
thophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Moeurs du temps.--Le
chanteur Garat.--Baboeuf.--Clubs.--Le gnral Bonaparte.--Trait de
Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en gypte.--Les
monuments d'art  Paris.--Rflexions de David sur l'art.--Le _Marcus
Sextus_ de Gurin.--Le tableau des _Sabines_ expos.--Critiques.

VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802.

Nouvelles tudes de David.--Polygnote et Prugin.--Amour de David pour
son art.--Rflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte
et David.--_Portrait questre de Bonaparte_.--David devient
monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procs de Topino Le
Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Muse des Petits-Augustins.--Genre
anecdotique.

IX. lves de David. coles rivales.--1805-1810.

David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet
de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez
Girodet.--crits de Girodet.--Sa mort.--F. Grard.--_La
Psych_.--Qualits de Grard.--Mme Rcamier.--_Bataille
d'Austerlitz_.--Grard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers
ouvrages.--_Les pestifrs de Jaffa_.--Raction dans les arts.--Gros
pendant la Restauration.--Le clotre des Capucines.--Atelier de
Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Gurin;
ses lves.

X. Les Prix dcennaux.--1810.

Visite de Napolon  David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant
Denon.--Prix dcennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux
officiels.

XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815.

Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moris.--Figure de
_Lonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David
chez Curtius.--Portraits de Napolon.--_Mort de Socrate_.--Officiers
russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napolon
 l'atelier de David.--David avec ses lves.--Veille du dpart pour
l'exil.

XII. Temps d'exil. Mort de David. cole nouvelle. 1816-1825.

David  Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'tablit 
Bruxelles.--_L'Amour et Psych_.--_Tlmaque_.--Maladie de
David.--Honneurs funbres.--cole nouvelle.--Gricault.--Le _Radeau de
la Mduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--cole
romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Voeu de
Louis XIII_.--_Apothose d'Homre_.

XIII. Conclusion.

Liste des lves de David.

APPENDICE.

Les Barbus d' prsent et les Barbus de 1800.

Les Barbus, par M. Ch. Nodier.




AVERTISSEMENT.


Il y a plusieurs annes que l'ouvrage que je prsente aujourd'hui au
public est compos, mais diffrentes raisons m'en ont fait diffrer la
publication jusqu' ce jour; la principale a toujours t le choix du
moment o je pourrais trouver le public dispos  accueillir cette
histoire du peintre Louis David et de son cole. L'admiration pour les
ouvrages de cet illustre artiste a t si exclusive jusqu'au moment de
sa mort, et ils ont t critiqus, dnigrs mme avec tant de violence
et d'injustice pendant les quinze ou seize annes qui ont suivi son
exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps et calm
l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devnt ainsi
possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de
le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment
est venu, et les compositions de David, aprs un examen rigoureux de
prs de vingt annes, sont sorties triomphantes de cette rude preuve.
Ses dfauts, car quel est le matre qui n'en ait pas? rsultent bien
moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances
extraordinaires avec lesquelles il s'est trouv aux prises pendant sa
vie. En effet, L. David, dj peintre et matre clbre  la fin du
rgne de Louis XVI, devenait bientt aprs l'interprte des passions qui
agitaient la France en 1791. L'poque terrible de la Terreur, o le nom
de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste
une occasion de renouveler compltement son talent et sa manire, et le
conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux
ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napolon_.

Depuis prs d'un demi-sicle que ces tableaux ont t examins et
critiqus par deux ou trois gnrations dont les ides et les gots ont
t si diffrents, leur mrite est aujourd'hui paisiblement reconnu.
Mais un point que personne ne conteste est la supriorit de David,
non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les matres
anciens, comme chef d'cole. Aussi, malgr le reproche qu'on lui a si
frquemment adress d'avoir exerc un empire absolu sur ceux qui
cultivaient les arts dans le mme temps que lui, est-on forc de
reconnatre aujourd'hui qu'aucun matre n'a moins impos sa manire;
qu'il en a mme chang quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont
l'enseignement tait bas sur des principes fixes, mais si larges dans
leurs applications, a form des artistes dont les talents offrent une
diversit remarquable. L'ascendant de David sur le got de ses lves
pouvait-il tre tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais,
Girodet, Grard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Lopold Robert et Granet,
tous caractriss par un gnie si diffrent? On ne craint pas de
l'affirmer, aucune des coles des plus clbres matres modernes n'offre
un pareil rsultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir
fond et entretenu, pendant plus d'un demi-sicle, une vritable cole,
peut-tre la dernire qui ait pu tre constitue et qui se maintienne
encore.

Les productions des arts, comme celles de la littrature, se ressentent
toujours des vnements auxquels l'artiste ou l'crivain s'est trouv
ml, des erreurs, des prjugs de l'poque qu'il a traverse. Plus
qu'aucun autre, David a cd  l'influence exerce sur les esprits par
les gouvernements sous lesquels il a vcu, depuis les dernires annes
de la monarchie jusqu' la rentre des Bourbons en France, en 1815. Il
est sans doute regrettable que l'homme se soit montr si faible et si
versatile; mais c'est une chose,  la fois curieuse et instructive que
de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidlit les impressions
diverses et souvent contraires qu'a reues l'artiste ont t reproduites
dans les ouvrages qu'il a successivement achevs sous Louis XVI, pendant
la Terreur, sous le Consulat et pendant le rgne de Napolon. On peut
comparer le gnie et le talent de David  un miroir; c'est avec la mme
fidlit, c'est avec la mme impassibilit qu'ils ont reproduit, sans
choix et involontairement, toutes les nuances des rvolutions politiques
et intellectuelles  travers lesquelles l'artiste a pass sa vie.

La part accidentelle que David a prise  tous les vnements de son
temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les
plus clbres, rpandent sur l'histoire de la vie et de l'cole de ce
matre un intrt que, bien loin de le ngliger, nous nous sommes
efforc de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des dtails
anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les
hommes de 1793, avec Napolon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres
personnages historiques; ces dtails, nous l'esprons du moins, sont
tout  fait propres, non-seulement  faire connatre le caractre de
l'homme, mais  montrer l'importance que l'on attachait  son talent.




DAVID, SON COLE ET SON TEMPS.




I.

L'ATELIER DES HORACES.


Celui qui, matre d'une ide et soutenu par ses talents, a exerc
pendant plus d'un demi-sicle en France et en Europe une influence
directe, forte et constante sur les arts qui dpendent de l'imagination,
du got et mme de l'industrie, cet homme appartient de droit 
l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait,
a t si fortement agite par les grands vnements de la rvolution
franaise.

Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le gnie propre de David
et les principes que ce grand artiste a transmis  son cole. Ils feront
connatre premirement le caractre de la rforme tente dans les
beaux-arts quelques annes avant le temps o clata la grande rvolution
de 1789; secondement, quels taient les principes de cette rforme,
ainsi que la manire dont ils furent interprts par les artistes
franais, et en particulier par David devenu chef d'cole; puis les
modifications apportes  ces principes par les nombreux lves de ce
matre jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au
moins par la pense, aux attaques diriges contre le systme qu'il avait
tabli par son enseignement et par ses oeuvres; et enfin la restauration
de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses
dernire lves, aprs la mort de leur matre.

L'ensemble des vnements qui se rapportent  ces vicissitudes de l'art
se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux annes
(1772-1854), on ne peut s'attendre  trouver un rcit trac de suite par
le mme tmoin. Aussi les faits varis contenus dans cet ouvrage
reposent-ils sur les tmoignages de trois autorits diffrentes: la
tradition, les crits dj faits sur cette matire, et les souvenirs
d'un homme qui a t l'lve de David, qui a connu particulirement cet
artiste pendant les vingt-cinq dernires annes de sa vie, et que sa
position et ses tudes ont peut-tre plac plus favorablement que
d'autres, pour retracer l'histoire d'une cole aux travaux de laquelle
il n'est pas rest compltement tranger.

Cet homme, demeur artiste obscur, tienne, que l'on ne verra figurer
que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vrit
aux vnements dont il a t tmoin, et de vie aux personnages qu'il a
connus, tienne est entr dans sa soixante-treizime anne. Il a donc vu
se drouler prs des trois quarts d'un sicle, et l'un de ceux des temps
modernes les plus fertiles en grands vnements. Enfant en 1789, son
pre lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la
Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mr, il a assist aux
rvolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait t la vie
d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais tmoin attentif de ce qui
s'est pass pendant ces annes, ce qu'il en raconte ne peut tre dnu
de tout intrt, et lorsqu'ainsi qu'tienne il s'est trouv plac  un
point de vue et prs de personnes qui lui ont permis d'observer les
vnements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-tre est-ce
un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et
prouv.

Ds sa plus tendre enfance, tienne avait montr du got et quelque
aptitude pour l'art du dessin. Son pre vit avec plaisir se dvelopper
chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers
l'tude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'tienne
engagea cependant ses parents  lui faire suivre le cours des tudes
classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collge
de Lisieux, o il devait tre lve, on le confia aux soins d'un matre
tenant un pensionnat relevant de ce collge.  cette poque, les ides
du nivellement des classes de la socit taient dj fortement
imprimes dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait
 oprer graduellement ce changement par l'instruction plus complte et
plus forte qu'elle s'efforait de faire donner  ses enfants. tranger 
tout esprit de systme, mais obissant  cette impulsion qui entranait
la classe de la socit  laquelle il appartenait, le pre d'tienne
dsirait avec ardeur que son enfant ret une instruction suprieure 
la sienne. Une anecdote concernant le pre et le fils fera juger de
l'importance extrme et particulire que l'on attachait alors 
l'instruction des enfants.

tienne avait t confi  M. Savour au printemps de 1789. Le lendemain
de la prise de la Bastille, au moment o Paris tait encore en moi de
ce grand vnement, le pre d'tienne, inquiet, courut chercher son
enfant pour le garder prs de lui. Il le ramena en traversant la ville
depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu' celui du Palais-Royal, o il
demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une
occasion de voir l'agitation qui rgnait de tous cts. Cependant, au
milieu de la confusion des ides qui se succdrent dans l'esprit du
jeune colier, deux circonstances produisirent une forte impression sur
lui, et se gravrent pour toujours dans sa mmoire: la cocarde tricolore
que l'on attacha d'autorit  son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de
la statue d'Henri IV, et l'effroyable dtonation d'une pice de 48, au
moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs,
l'enfant, comme s'il et pressenti que son existence devait se passer au
milieu des temptes politiques, se sentit peu mu des cris du peuple et
de l'agitation gnrale des citoyens. Cependant, arrivs au perron du
Palais-Royal, le pre et son fils trouvrent l, plac en faction, l'un
de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la
rvolution qu'il y et sans doute dans le quartier. Arm d'un beau fusil
de chasse damasquin, ple de fatigue et d'inanition, il tait demeur
l six heures  attendre consciencieusement que celui qui l'avait pos
en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vnt substituer un
factionnaire  sa place.

Le petit tienne qui, ainsi que tous les coliers, aurait fait bon
march de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de cong, voulut
entraner le voisin factionnaire en l'engageant  rentrer chez lui. Mais
l'honnte bourgeois, tout las et contrari qu'il ft de sa corve
militaire, lui dit: Mon petit ami, quand on nous a confi un poste, il
faut y rester, dt-on y mourir.

Cette parole, que les vnements du jour et le trouble de la ville
rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'me d'tienne.
Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut loign du voisin en suivant son
pre, aprs quelques minutes de silence, il demanda  celui-ci: Mais
qu'est-ce donc que la rvolution? que demande-t-on, mon pre? La
question tait embarrassante. Le pre aimait tendrement son fils, et il
craignait galement de lui transmettre une ide fausse, ou de faire
germer dans son esprit des penses dangereuses. Mon enfant, rpondit-il
aprs quelques instants d'indcision, qui redoublrent la curiosit du
petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te
rpondre... Si tu tais plus grand... Le pre s'arrta encore, puis,
rassemblant ses ides et cherchant  profiter de cette occasion pour
exhorter son fils au travail, il ajouta: Tiens, je ne puis mieux faire
qu'en te disant que la rvolution dtruit toutes les distinctions entre
les hommes. Dsormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science
et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi
travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre
noblesse.

Ces mots, qui n'taient peut-tre qu'une rponse vasive, se gravrent
d'une manire ineffaable dans la mmoire d'tienne, et sans doute ils
ont influ sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent
un effet salutaire, ce ne fut que quelques annes aprs, car tienne ne
fut jamais qu'un pauvre colier, mme  Lisieux, o il acheva sa sixime
au milieu des meutes populaires et des troubles politiques toujours
croissants qui amenrent bientt la suppression des collges.

Pendant l'anne 1793, tienne, rentr dans sa famille, abandonna presque
entirement les tudes classiques, pour se livrer au got naturel qui le
dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures
d'aprs les peintres acadmiciens dont la renomme durait encore, les
Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc.  ce travail, qui
passait pour des tudes, il faisait succder des occupations qui, si
futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses
rcrations taient employes  construire des petits thtres dont il
tait  la fois le machiniste, le dcorateur, l'auteur et l'acteur.
Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier
son pre de lui donner un matre qui lui enseignt l'art du dessin.

Dans cette circonstance, le pre d'tienne sentait toute l'importance
d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tard  satisfaire la juste
impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu' un homme,
 un artiste qui pt, ds ses premiers pas, le mettre dans la bonne
voie. D'ailleurs, le rgime de la terreur tait dans toute sa force, et
les inquitudes causes par les affaires publiques taient toute
importance aux intrts privs.

Cependant, dans cette anne terrible, on s'occupait parfois d'art; et
malgr l'horreur qu'inspirait le comit de sret gnrale, dont David
tait membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de
tous. On s'efforait de sparer l'homme politique du peintre, et ceux
surtout qui, comme tienne, taient jeunes et ne voyaient en lui que
l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, prouvaient une vive curiosit de
rencontrer ce peintre clbre. C'tait l'une des ides fixes d'tienne.

La premire fois qu'il l'aperut, ce fut  la fameuse fte de l'tre
suprme (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprts
pompeux que l'on avait faits pour cette crmonie ayant excit la
curiosit d'tienne, son pre consentit  le conduire aux Tuileries pour
voir passer le cortge. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle.
Toutefois l'clat extrieur de cette fte le cda  la proccupation
qu'elle ft natre dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre
dclinait; on avait os lui dire qu'il prtendait  la tyrannie, et l'on
rptait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouv moyen
de le mettre en vidence pendant la fte, de manire  compromettre sa
popularit. En effet, lorsqu'tienne vit s'avancer les membres de la
Convention nationale, rangs sur deux lignes, et comme il considrait
attentivement cette masse d'hommes graves dcors de la ceinture et du
panache tricolores, et tenant  la main un gros bouquet de coquelicots,
de bluets et d'pis de bl mr, son pre lui toucha l'paule et lui dit:
Tiens, regarde, voil Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant
la Convention. tienne porta alors toute son attention sur cet homme
qui avait encore la destine de tous les franais entre les mains. Sa
taille tait mdiocre, sa figure ple, son expression sche et grave. 
cette crmonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant
du large front que prsentaient les membres de la Convention, il
s'avanait  pas mesurs, la tte dcouverte, les yeux habituellement
dirigs vers la terre, et  sa dmarche compose et parfois incertaine,
il tait facile de s'apercevoir que le rang  part qu'on lui avait
assign lui causait de l'embarras. Malgr la pompe et la nouveaut des
ornements qui caractrisaient cette fte, le jeune tienne fut frapp du
contraste qu'offrait l'expression morne et inquite de Robespierre
compare  l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des
reprsentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en
rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la
contre-alle derrire lui et son pre, dirent  demi-voix, et en faisant
allusion  Robespierre qu'ils voyaient passer aussi Ah! monstre que tu
es, ton compte sera bientt rgl maintenant! Ceux qui entendirent ces
paroles tremblrent, car la discrtion et le silence, en pareille
occasion, indiquaient la complicit et taient punis de mort.

Mais presqu'au mme instant l'attention fut dtourne par la voix d'un
homme qui criait en marchant trs-vite: Place au commissaire de la
Convention! La haie des curieux, qui bordait la grande alle des
Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un reprsentant du peuple en costume,
tenant ses deux fils par la main, et s'avanant avec vivacit vers le
milieu du cortge pour faire presser la marche au groupe des juges du
tribunal rvolutionnaire, qui prcdait celui des membres de la
Convention. C'tait David, charg de la disposition de toute la fte,
qui agitait son chapeau surmont d'un grand panache tricolore, pour
faire maintenir les distances entre les diffrents corps des
fonctionnaires de la rpublique formant le cortge.

tienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste,
dont tous les assistants rappelrent, en cette occasion, le talent et la
gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour
il redoubla d'efforts pour perfectionner ses tudes dans l'art du
dessin.

Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours
bien difficile de faire comprendre  ceux qui n'en ont pas t tmoins
la terreur dont on fut frapp sous le rgne de cet homme, et la joie
folle que l'on prouva immdiatement aprs sa mort.

La premire ide qui vint  tienne, quand il vit ainsi succder la
satisfaction  la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau
son pre de lui donner un professeur de dessin. La difficult de faire
un bon choix fut encore allgue, et cette affaire demeura suspendue. Le
13 thermidor, quatre jours aprs le supplice de Robespierre, lorsque
chacun allait et venait dans Paris sans savoir o, mais comme pour
respirer un air plus libre, tienne fit une promenade aux Champs-Elyses
avec son pre. L, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renatre
les derniers vnements politiques, il employa toutes les cajoleries de
l'loquence enfantine pour obtenir ce qu'il dsirait. Tout en changeant
des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le pre et le
fils rentrrent par les Tuileries et se trouvrent bientt sous les murs
du chteau, dans lequel se tenaient les sances de la Convention. Elle
tait en permanence; et le pre d'tienne, qui, pour rien au monde,
n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut
l'ide d'y conduire son fils. Ils pntrrent dans la salle, et par un
hasard singulier trouvrent accs dans une des tribunes. La jeunesse
d'tienne fut cause que chacun se prta pour lui mnager une place sur
la premire banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement
ce qui proccupait l'assemble en ce moment.

Le reprsentant du peuple, le peintre David, tait  la tribune, o il
balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, 
opposer  la fureur de plusieurs de ses collgues acharns  le faire
dcrter d'accusation. Il tait ple, et la sueur qui tombait de son
front roulait de ses vtements jusqu' terre, o elle imprimait de
larges taches. tienne avait souvent entendu parler des tableaux des
_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David tait le peintre le plus
renomm de l'poque; aussi, malgr les charges terribles qui s'levaient
contre cet homme, ne fut-il frapp, que de l'ide de voir le plus habile
artiste de France menac d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire:
la faiblesse de la dfense de l'artiste, la violence excessive de ses
accusateurs et l'tat de souffrance et d'angoisse dans lequel tait cet
homme, auraient fait natre la piti dans tout autre coeur que celui d'un
enfant sur qui les grands vnements politiques n'avaient pas encore pu
agir puissamment.

Telle fut la triste et mmorable occasion qui fit connatre au jeune
tienne celui qui, deux ans aprs, devait l'admettre au nombre de ses
lves.

On parla beaucoup dans le monde de l'accusation porte contre David et
de sa condamnation  la prison.  ce sujet, les avis taient fort
partags: les uns blmaient hautement l'indulgence dont on avait us
envers un des membres du comit de sret gnrale, dont la culpabilit
tait juge la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on
reprochait  David, soutenaient que l'on avait agi gnreusement, mais
avec prudence, en sauvant la vie  un si grand artiste que sa niaiserie
et sa btise (telles taient les expressions employes alors) avaient
rendu complice  son insu des plus grands criminels.

Pour tienne, le rsultat de ces discussions, ordinairement fort vives,
tait de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de
David, et d'exciter en lui la curiosit plus vive que jamais de voir les
ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux
tableaux de cet artiste dont on parlt alors, lui appartenant encore,
taient placs dans un de ses ateliers particuliers o il n'tait pas
facile de pntrer. Outre cela, on tait peu dispos  faire les
dmarches ncessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois,
lorsqu'tienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on
silence en parlant avec dgot des portraits de Marat et de Le Pelletier
de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.

Il fallut comprimer ses dsirs jusqu' ce qu'il se prsentt une
occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, tienne
continua pendant quelque temps  copier, dans la maison paternelle, les
mauvais modles qui taient  sa disposition, mais dont le mrite et
l'autorit avaient t dj affaiblis dans son esprit par quelques
conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus gs que
lui et instruits du changement de got que David avait opr dans les
arts. Cependant le temps s'coulait en pure perte. tienne le sentait,
le disait  ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais
de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un
architecte, ami de la maison, proposa pour matre un lve de David dont
le mrite et la probit lui taient connus. Le professeur, qui tait
dj connu de la famille, fut agr, et comme la jeunesse d'tienne et
son caractre vif et aventureux semblaient exiger une surveillance
attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin prs d'eux.

tienne eut donc pour premier matre un lve de l'cole de David,
contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Grard et de Gros.
Godefroy, tel tait son nom, tait g, en 1794, de vingt-deux 
vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honntet parfaite, ne
manquant pas d'esprit, c'tait d'ailleurs un peintre plus propre  faire
des croquis et des compositions faciles qu' mettre  bonne fin le plus
lger ouvrage. L'une des premires questions que lui adressa tienne fut
de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le
_Brutus_ de David. Mais cette requte suggra au matre une rponse qui
ruina les esprances de l'lve. Loin de partager les opinions
politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes
gens, des muscadins  cadenettes_ qui ragissaient contre les
terroristes, sous la conduite de Frron. Il fallut donc qu'tienne
renont encore  voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le
consoler, lui faisait des croquis pendant les leons.

Si ce jeune homme tait un brave et aimable garon, il faut dire aussi
qu'il tait peu propre  pratiquer et  enseigner la peinture. Avec sa
tte lgre et la paresse de son esprit, il avait trouv dans les
agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de
disponible dans ses facults. Enrl dans l'escadron des _jeunes gens_,
Godefroy, aux approches du 13 vendmiaire (an IV), employait les
journes entires  se promener avec ses compagnons sous les galeries du
Palais-Royal, tranant d'une manire bruyante un grand sabre de
cavalerie attach  un ceinturon boucl sur sa redingote, et, ainsi
affubl, passant son temps  narguer les terroristes et les partisans de
la Convention.

Interrompant parfois le cours de ces expditions guerrires, Godefroy
continua bien de venir chez les parents d'tienne; mais c'tait
seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait  Paris et des
succs ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_.
Quant au dessin et  la peinture, il n'en disait plus mme un mot.

Aprs la journe du 13 vendmiaire, et lorsque le calme fut  peu prs
rtabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut
sans doute l'occasion de sa vie o il a montr le plus d'activit et
d'nergie, cessa de venir dans la famille d'tienne. N'ayant qu'un
talent mdiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez
Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin,
ne trouvant plus  s'occuper en France, il se dcida  passer aux
tats-Unis, o il est mort quelques annes aprs.

tienne a sans doute tir bien peu de profit des leons qu'il a reues
de Godefroy, et cependant il a toujours conserv un souvenir tendre de
ce bon jeune homme, qui, outre les prcieuses qualits de son coeur,
avait le got des ouvrages excellents et a appris  tienne  connatre
et  apprcier les vrais chefs-d'oeuvre des arts.

Mais le temps s'coulait et les progrs d'tienne taient insensibles.
Pendant les annes 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses
parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent tre rapportes
ici, le jeune lve en peinture reprit le got des tudes classiques et
revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une nergie qui
se rveillent rarement quand leur action a t interrompue. Cet acte de
sa volont, couronn par un succs inattendu, lui fit faire de nouveaux
efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide,  dessiner le
paysage d'aprs nature. tienne commenait  se sentir plus fort; en
rentrant  Paris, vers l'automne de 1796, il tmoigna ouvertement  ses
parents le dsir d'entrer  l'cole de David.

Jusqu' cette poque, le caractre et les dispositions, de l'esprit de
ce jeune homme avaient inspir des inquitudes  sa famille. D'une
vivacit excessive de corps, et souvent agit par les fantaisies d'une
imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le
premier effet des passions. Cette crainte, qui tait fonde, fit prendre
aux parents d'tienne un terme moyen pour qu'il ret les conseils de
David, sans qu'il ft expos tout  coup au danger de se trouver au
milieu de jeunes lves dont la conduite fort peu rgle n'tait soumise
 aucune surveillance. On eut encore recours  l'architecte qui avait
introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami
trouva moyen de faire entrer tienne chez un lve de David,  qui ce
matre avait prt, pour achever un tableau, l'atelier mme o taient
placs ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de
circonstances, il rsultait qu'tienne serait pleinement satisfait,
puisqu'il allait travailler sous un matre digne de sa confiance, qu'il
verrait  son gr les ouvrages de David, et qu'enfin ce clbre artiste,
ayant entendu parler d'tienne, avait promis  ses parents de surveiller
ses tudes.

Charles Moreau, le matre nouveau  qui tienne venait d'tre confi,
tait alors dans sa trentime anne. C'tait un homme bien fait de sa
personne, dont la physionomie calme n'annonait rien moins qu'une
imagination ardente. La nature l'avait dou d'une certaine aptitude aux
arts, dont il tait facile de voir qu'il cherchait plutt  profiter
pour s'assurer une profession, que dans l'ide de courir follement aprs
la gloire. Pendant le cours de ses tudes acadmiques, il avait obtenu
un double succs fort rare. Aprs avoir remport le grand prix
d'architecture, l'art qu'il avait tudi plus particulirement, on lui
dcerna le second grand prix de peinture en 1792, la mme anne que
Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux
recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes
esprances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont
le mrite particulier consistait en une certaine habilet  employer
avec got ce qu'il avait appris dans les coles, ne rpondit
qu'imparfaitement  ce que l'on attendait de lui. Il tait d'un abord
froid, mais au fond plein de bont et de politesse; aussi tienne
l'accepta-t-il avec joie comme matre, soutenu d'ailleurs par
l'esprance de voir quelquefois David et d'arriver  l'honneur de
recevoir ses conseils.

Mais le lieu o tienne allait tudier sous Moreau, l'atelier des
Horaces, a t trop clbre et se trouvait trop voisin de l'cole o
David enseignait ses lves, pour n'en point faire connatre la
disposition en dtail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre
grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement
ornes, et remplies de tant de richesses, ne se doutent gure des
hideuses salets qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque
le jeune tienne pntra dans ces lieux obscurs pour la premire fois.
Les deux corps de btiment o sont tablis aujourd'hui les muses des
Souverains et de la Chalcographie, du ct de la grande colonnade et en
retour paralllement  la rue de Rivoli, taient, ainsi que les autres
parties du Louvre, habits par les artistes  qui on avait laiss
maonner intrieurement, quand l'tat lui-mme ne les faisait pas
construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la
grande cour, mettaient dans l'obscurit le reste de ces vastes galeries,
dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, taient
 nu.

On pntrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un 
gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus,
et l'autre en hlice, obscur, troit, dtruit maintenant, qui rpondait
alors  droite en entrant, sous le guichet du ct de l'glise
Saint-Germain l'Auxerrois.

Quant  l'amas de ces constructions intrieures, accordes  David, pour
lui personnellement et pour ses lves, il se trouvait dans une partie
du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bti sous le
rgne de Napolon,  l'angle de la colonnade et de la face nord du
Louvre, prs de l'htel d'Angivilliers.

Ces dtails suffiront pour faire connatre quel tait l'tat intrieur
d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en complter le
triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, prs des grands
murs noirs adosss  la colonnade, des espces d'immenses viers
servaient de latrines toujours ouvertes d'o s'exhalait un air infect,
qui ne se renouvelait qu'avec peine.

Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement tablies pour
croire qu'elles n'ont jamais d tre autrement disposes. Ce qu'il est
difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes  cette
poque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs
opulents qui frquentaient les ateliers, toutes personnes bien leves,
distingues mme par leurs gots et leurs habitudes, vivaient l sans
qu'aucune d'elles tmoignt hautement l'horreur que l'obscurit
dgotante de l'intrieur du Louvre devait naturellement leur inspirer.
Mais cette tolrance s'explique par un seul fait: les artistes, leur
famille et leurs lves y taient logs gratis. Aussi ne fallut-il rien
moins que la volont de fer et le pouvoir de Napolon pour purger ces
nouvelles tables d'Augias, et rendre le monument du Louvre  une
destination digne de la nation au milieu de laquelle il a t lev.

C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'tienne, g de quinze ans et demi,
fit pour la premire fois son entre dans ces lieux. Muni de son carton
et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'
l'angle tnbreux du Louvre, o, parmi tant d'autres, se trouvait la
petite porte qui conduisait  l'atelier des Horaces. Il monta une espce
d'escalier roide, troit, dont les planches craquaient sous chacun de
ses pas. Parvenu  la dernire marche, en portant son regard vers la
droite, il aperut un vaste espace sombre, form en partie par les gros
murs du Louvre, et dans lequel taient entasss, l'un prs de l'autre,
des chssis, des toiles  peindre et de grands mannequins draps dont
l'apparition lui inspira une terreur passagre. Mais  gauche se
prsentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture
vitre laissait passer un jour douteux.

De quelque nature que soit un dbut, il cause toujours de la timidit.
Le jeune arrivant balana quelques instants avant d'ouvrir la porte
qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.

La nouveaut du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait
aurait sans doute exclusivement excit sa curiosit, si l'embarras de se
faire reconnatre et la prsence d'un personnage inconnu  tienne
n'eussent pas captiv son attention dans les premiers moments. C'tait 
la fin d'octobre; le froid commenait  se faire sentir, et le quidam
qu'tienne trouva  l'atelier s'occupait, devant le pole,  fendre une
grosse bche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait
avoir de vingt-trois  vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid  Socrate,
et ses membres prsentaient cette sorte d'obsit, signe plus certain de
paresse que de bonne sant. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux,
recouvraient  peine son front bomb, sous lequel perait un regard
oblique exprimant bien plus la dfiance que la pntration. C'tait
Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.

 l'arrive d'tienne, Alexandre se leva et vint  lui comme quelqu'un
qui s'attend  recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier
personnage ne parlt gure que par monosyllabes et en s'aidant du geste,
il parvint  dsigner  son jeune condisciple la place qu'il devait
occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient
de modles. Quand il se fut acquitt de ce soin, il s'approcha d'tienne
en faisant un sourire clin et lui dit: Vous savez sans doute que le
dernier entr chez les peintres fait le mnage? Tenez, ajouta-t-il en
montrant le bois d'une main et en prsentant la petite hache  tienne
de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un
nouveau modle  l'atelier des lves de M. David, et il faut que
j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutt achev ces paroles,
qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'tienne
venait de monter.

Fait  la vie de collge, tienne avait l'habitude de vivre avec des
camarades; aussi, loin de se formaliser de la tche qui venait de lui
tre impose, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir
le temps et le loisir de reconnatre le lieu trange o il se trouvait.
Mais le feu tait  peine allum, qu'un vacarme sourd se fit entendre
au-dessous de l'atelier des Horaces. tienne prtait une oreille
attentive pour dcouvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre,
remontant avec prcipitation, prit une toile  peindre, et, s'tant
aperu de l'tonnement d'tienne, lui dit: On a eu une peine de chien 
s'accorder sur la _pose_  donner au modle; c'est ce qui les fait crier
comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai
pas t heureux, j'ai le numro 34.

Rest seul de nouveau, cette fois tienne profita de l'occasion pour
observer dans tous ses dtails le fameux atelier des Horaces. Ce
vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large.
Ses murs crpis en pltre taient recouverts d'une teinte en dtrempe de
couleur gris-olive, et la lumire n'tait introduite en ce lieu que par
une seule ouverture leve de neuf pieds au-dessus du plancher, et
donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des
deux parois latrales taient placs,  gauche en entrant, le tableau
des _Horaces_, et  droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de
David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante
bauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son
coeur; c'tait le jeune Viala.

Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mrite,
l'ameublement de l'atelier tait, en son genre, un objet de curiosit
non moins piquant. Jusqu' cette poque, les meubles des maisons mme
les plus opulentes de Paris taient encore fabriqus sur le modle de
ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de
l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractre. Les chaises
courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine
rouge avec des palmettes noires prs des coutures, avaient t copies
sur celles dont la reprsentation est si frquente sur les vases dits
trusques. Au lieu des deux _bergres_ d'usage, on voyait d'un ct une
_chaise curule_ en bronze, dont les extrmits des deux X se terminaient
en haut et en bas par des ttes et des pieds d'animaux, et de l'autre un
grand sige  dossier, en acajou massif, orn de bronzes dors et garni
du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait t
fidlement imit de l'antique et excut par le plus habile bniste de
ce temps, Jacob, d'aprs les dessins de David et de Moreau, son lve,
prs duquel devait travailler le jeune tienne.

Enfin le complment de ce meuble tait un lit galement  l'antique,
mais qu'habituellement on relguait, pour gagner de la place, dans ce
grand espace obscur peupl de mannequins et plein de poussire, vers le
quel tienne avait jet les yeux en arrivant.

Au surplus, tous ces objets, excuts d'aprs le got et sur les ordres
de David, taient,  proprement parler, des _meubles d'atelier_,
puisqu'en effet ce peintre les a copis dans ses ouvrages. C'est ce dont
on pourra s'assurer en confrontant la description qui prcde avec les
meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_,
de _Brutus_, d'_Hlne et Pris_, et dans le portrait bauch de Mme
Rcamier.

Il est  propos de ne pas oublier que tout ce meuble tait excut dj
depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, tienne le vit pour la
premire fois. Alors, dans le public, ce got ne faisait que commencer 
se rpandre. On citait comme une nouveaut les meubles de Jacob d'aprs
l'antique; Quinquet tait peut-tre moins fier de l'invention de ses
lampes que des ornements trusques que les lves de David peignaient
sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le
fond de leur boutique, rflchissant srieusement devant une tte 
perruque, pour imiter la coiffure des soeurs des Horaces ou de la femme
et des filles de Brutus, des tableaux de David.

Mais revenons  la dcoration de l'atelier. La face oppose  celle o
s'ouvrait la grande et unique fentre tait divise en trois portions.
Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une
archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqu un grand oeil-de-boeuf
vitr, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant
suite au premier, et conduisant  un tage suprieur dont on aura plus
d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux
divisions latrales de cette face, et elles taient remarquables par
leur dcoration, qui consistait en toiles vertes retrousses par des
clous d'or, absolument de la mme manire que le sont celles de la
grande tenture qui garnit le fond sur lequel se dtachent la femme et
les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom.

Quant au reste des objets rassembls avec ordre et une symtrie lgante
dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou
d'ornements antiques mouls en pltre. Ces pices taient suspendues aux
murs ou poses sur un immense appui log dans le renfoncement cintr o
se groupaient des statues entires ombrages par des branches, des
couronnes de chne, au-dessus desquelles s'levait une grande palme
trs-belle encore, quoiqu'elle ft jaunie par le temps.

Le pole, car il ne faut rien omettre, tait tabli isolment, mais
d'querre avec l'angle form par le ct de la fentre et celui o tait
suspendu le tableau des _Horaces_.

On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses
qui eussent mme t nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le
parurent bien davantage au jeune tienne, qui ne connaissait que la
maison paternelle et celles de quelques particuliers, aiss il est vrai,
mais dans lesquelles le got nouvellement introduit dans les arts
n'avait pas encore pntr.

tienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au
Thtre-Franais. Il savait mme qu'entre les qualits que l'ont
attribuait  cet acteur, on lui faisait un mrite particulier de
l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers
personnages qu'il reprsentait.  tort ou  raison, on rptait dans le
public que Talma ne se dcidait jamais  remplir un rle sans avoir t
consulter les monuments antiques  la bibliothque; on ajoutait que
quand il avait fait sur le costume ses tudes et son choix, il allait
les faire approuver par David. tait-il question d'un vtement, d'un
meuble, d'un bronze ou d'une dcoration nouvelle, ils taient imits de
l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses lves en avait
fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces ides n'taient encore
admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les
frquentaient, en sorte que les objets, qui frapprent les yeux
d'tienne  l'atelier des Horaces le transportrent brusquement dans un
monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait
bientt imposer  toute la France et mme  l'Europe son fanatisme pour
l'antiquit, ce monde tait dj fort, et le jeune tienne allait tre
adopt par lui.

Malgr l'inexprience du jeune lve, cette journe passe dans
l'atelier des Horaces et les rflexions que tant d'objets nouveaux lui
firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un
homme, il y a toujours des circonstances dcisives qui l'enlvent  la
gnration dont il procde pour le placer au milieu de celle dont il
fait partie. C'est ce qui arriva  tienne en cette occasion. Il
s'aperut tout  la fois de combien on tait en arrire dans la maison
de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans,
et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connt et qu'il tudit pour
rattraper le gros de l'arme dans laquelle il se trouvait enrgiment
tout  coup.

Trois heures s'taient coules depuis le dpart d'Alexandre. Outre le
temps d'inspecter l'atelier, tienne avait encore trouv celui de tracer
une esquisse d'aprs un dessin fait d'aprs Michel-Ange par David, et le
reste de ses curieux loisirs avait t employ  observer en dtail ce
qui occupait le milieu de l'atelier.

Aujourd'hui que les procds et les mystres de la peinture  l'huile
sont connus de tout le inonde, on aura peine  comprendre comment
tienne se trouvait si favoris d'tre admis  voir commencer un
tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considrer  loisir une toile
blanche de sept pieds, sur laquelle on avait report, au moyen d'un
carrelage, les figures d'une grande composition. Tel tait encore
cependant le mystre dont s'entouraient les peintres dans leurs
ateliers, que l'espoir qu'eut tienne de voir commencer, faire et
achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes
celles qu'il prouva pendant cette matine. Ce fut donc avec la plus
scrupuleuse attention qu'il tudia, on peut le dire, ce qui tait trac
sur cette toile blanche pose sur un chevalet.

David commenait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie
du Louvre o on lui avait accord un local plus vaste; en sorte que,
pour obliger son lve Moreau, il lui avait prt son atelier des
Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au
dcemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille.
Cette composition, dans laquelle l'artiste s'tait efforc de multiplier
les preuves de son double talent, ne put tre termine alors. Un an
aprs qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture
tait tout  fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion
qui lui fut offerte de reconstruire l'intrieur de la salle du
Thtre-Franais (de la Rpublique alors) rue Richelieu. L'excution de
ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea  reprendre et  suivre sa
vritable carrire, qu'il a parcourue et qu'il a acheve avec honneur en
Allemagne.

Exemple trange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_,
commenc en 1796 en prsence du petit lve de Moreau, devait, quarante
ans aprs, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer  l'exposition
du Louvre, sous les yeux du critique tienne, appel  crire sur les
arts dans le _Journal des Dbats_.

Mais revenons  l'lve attendant l'arrive de son matre dans l'atelier
des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit,
tait assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours ras, fris
et poudr avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau
fonc, des pantalons gris clair et des bottes  la hussarde. Son linge
toujours frais exhalait un lger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre
une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore,
il poussait la recherche jusqu' ne faire usage que de rasoirs anglais,
espce de crime de lse-nation  cette poque.

Charles Moreau avait t reu plusieurs fois dans la famille d'tienne,
en sorte que ce costume lgant et fort convenable alors n'et
aucunement tonn le jeune lve, si cette toilette, dans cette dernire
occasion, ne lui et pas paru bien recherche pour un artiste qui allait
se mettre  son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et
rserve du matre d'ailleurs ne contribua pas peu  tonner le jene
homme, qui se soumit sans aucune rpugnance  l'autorit de son nouveau
matre, mais en se nourrissant du plaisir d'tre dans l'atelier des
Horaces, et de l'esprance de recevoir les conseils directs de David.

Il serait superflu d'entrer dans les dtails de l'excution du tableau
de _Virginius_. Pendant que dura le trac et l'bauche de cette
composition, Charles Moreau mit toute la bonne grce imaginable pour
montrer  son jeune lve, qui cependant n'tait encore que faible
dessinateur, tous les procds qui se rapportent plutt au mtier qu'
l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes
transmettaient si rarement alors, tienne poursuivit ses ludes d'aprs
le dessin, puis d'aprs le relief, en les entremlant de celles que
Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.

Cependant les journes passes en ce lieu paraissaient souvent longues
et tristes  tienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas
toujours de la contrainte et du silence que la gravit continue de son
matre lui imposait. Le mystrieux, le monosyllabique Alexandre, qui,
disait-on, tait rentr nouvellement de l'migration, et auquel David
avait donn un asile, tait peu propre  animer la conversation. Moreau
d'ailleurs s'tait rserv le droit de rompre le silence, et pour en
conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait 
chanter les trois couplets d'une romance fort  la mode en ce temps: _Te
bien aimer,  ma chre Zlie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque
quelque difficult d'excution en peinture le forait  retenir son
souffle pour tre plus sr de sa main.

Ce calme touffant et cette mme chanson qui l'interrompait
priodiquement navraient quelquefois le coeur du pauvre lve, surtout,
comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'cole de David,
runis  l'tage infrieur, lui faisaient penser, par leurs cris et
leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu  prendre part  leurs
jeux.

Plusieurs fois dans sa dtresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait
seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une
conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet
homme tait moins sournoise que de coutume, il se hasarda  lui demander
quelles taient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que
l'on voyait souvent passer derrire l'oeil-de-boeuf. Aprs un assez long
silence, pendant lequel le questionn nettoyait tranquillement sa
palette, il dit enfin: Est-ce que vous ne le savez pas?--Non. Une
pause beaucoup plus longue succda  la premire, et Alexandre, aprs
avoir essuy tous ses pinceaux un  un, et ferm soigneusement sa botte
 couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en
aller: C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier. Puis il laissa
tienne seul.

Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la
monotonie devenait un vnement heureux pour tienne; et si ennuyeux que
fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec
la permission de David, c'tait une espce de fte pour tienne, par
cela seul qu'il entendait des gens parler.

Une circonstance fort simple en elle-mme devint un vnement de la plus
haute importance pour lui. Ce fut la visite annonce d'avance que David
devait faire  Moreau. Le chef de l'cole avait effectivement promis 
son disciple de venir voir o en tait son tableau de _Virginius_, et le
jeune colier attendait ce jour avec une impatience inexprimable,
curieux de revoir David qu'il n'avait pas mme aperu depuis la fameuse
sance de la Convention. Enfin le matre entra en soulevant son chapeau,
et tout aussitt tienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que
Moreau s'avanait rapidement vers son maitre en lui tendant la main.

Les deux artistes parlrent assez longtemps au sujet du perfectionnement
des lignes de la composition, sans qu'tienne, si novice encore dans
l'art, pt apprcier l'intention et la porte de ce qui fut dit. Mais
les dernires paroles que laissa chapper David en rsumant ses
observations sur l'ouvrage excitrent l'attention du jeune colier. Il
faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le
matre, tu as commenc (car ils se tutoyaient) par tudier
l'architecture, et on se ressent toujours de sa premire ducation. Vois
cette jambe-l, elle parat avoir t faite au tour comme un balustre.
Les ttes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les
vtements compasss trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en
drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde  ces
dfauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs
l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et
n'oublie pas de rchauffer tout cela en finissant... Allons, bon
courage... adieu et dfie-toi de la roideur.

tienne tait naturellement port  respecter ceux qui renseignaient, et
d'ailleurs son inexprience ne lui permettait gure de former un
jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les
remarques si justes de David, en cette occasion, rpandirent de la
lumire dans son esprit, et il s'aperut que le matre avait au fond
tmoign plus d'indulgence pour son lve que pour l'ouvrage.

Comme David se disposait  sortir, il s'approcha d'tienne, jeta les
yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec
bienveillance. Cette visite, ces paroles reues du peintre le plus
renomm de France mirent la joie au coeur d'tienne et lui rendirent le
sjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut
revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les
circonstances qui l'avaient frapp pendant cette entrevue, et plus d'une
fois il revint sur l'tonnement que lui avait caus la vue de David, de
cet homme que sa rputation politique avait transform dans
l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espce de sauvage
inabordable, tandis qu'en ralit il avait les formes les plus polies.
Il rgnait dans son habillement une recherche grave, une propret tout
opposes aux habitudes de la plupart des rvolutionnaires. Bien plus,
malgr le gonflement d'une de ses joues qui le dfigurait, et quoique
son regard et quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa
personne rgnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de
gens avaient conserv depuis les annes orageuses de la rvolution. Si
l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait  son chapeau
rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manire d'tre,
l'auraient plutt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du
matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comit de sret
gnrale. Aussi, tout en travaillant, tienne ne pouvait-il s'empcher
de repasser dans son esprit les trois apparences si diffrentes sous
lesquelles David s'tait dj offert  ses yeux: d'abord comme membre de
la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacit
les Tuileries le jour de la fte  l'tre suprme; puis  la barre de la
Convention, rpondant  ses accusateurs par la pleur de son visage et
les normes gouttes de sueur qui se dtachaient de son front; et enfin
en artiste chef d'cole, en homme plein de politesse et de
bienveillance, dans son atelier des Horaces.

Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver  tienne des
distractions en rapport avec son ge et son caractre. Quoiqu'il se ft
mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu
chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corve, qui
lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes
voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le
palais du Louvre, des changes de menus services. Tour  tour, le plus
matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison
enflamm  ses confrres, qui lui rendaient la pareille un autre jour.
Comme tienne distribuait gnreusement le feu quand on lui en
demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il
arrivait  pntrer dans l'atelier des artistes et  voir les ouvrages
auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'pargner
les louanges pour satisfaire sa curiosit, et les artistes, hommes faits
et assez renomms alors, introduisaient le petit espigle dans leur
atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient
manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, aprs avoir savour
ses loges, lui frappaient amicalement l'paule en lui donnant le feu
qu'il tait venu chercher. C'est  l'aide de ces petits stratagmes
qu'tienne parvint  voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les
fleurs; Garnier, occup alors  terminer son tableau de la _Famille de
Priam_ admis au concours dcennal, l'excellent Taillasson, homme
trs-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon
got et les tudes svres dans l'art du paysage.

Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait  tienne tait celui
des lves de David. Il ne tarda pas  faire connaissance avec plusieurs
d'entre eux, qui le surnommrent,  cause de la position respective de
l'atelier des Horaces et de l'atelier des lves, _le petit d'en haut_,
sobriquet qu'il conserva assez longtemps, mme aprs tre entr au
nombre de leurs camarades.

Les premires paroles amicales qu'il reut dans cette cole lui furent
adresses par Ducis, le neveu du pote de ce nom, et par Delafontaine,
qui, aprs avoir expos plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des
plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de
batelier, tienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans
les grands corridors sombres du Louvre, o l'on se donnait rendez-vous
pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.

_Le petit d'en haut_ ne tarda pas  tre connu, au moins de nom, de tous
les lves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans
l'cole, o l'on tait dispos  le bien recevoir, et on saisit une
occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait dj comme
admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'cole de David se
cotisaient pour offrir un modeste repas  leur matre. Le matre et
trente ou quarante jeunes gens partaient  pied de Paris et se rendaient
 Saint-Cloud ou  Vincennes, chez un aubergiste prvenu d'avance, qui
donnait  cette troupe un dner dont le prix ne dpassait ordinairement
pas la somme de quarante sous par tte. On eut l'ide de clbrer une de
ces petites ftes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualit
de commissaire pour le repas, accompagn de plusieurs de ses
condisciples avec lesquels tienne tait le plus li, vint inviter _le
petit d'en haut_  se joindre  eux pour fter le matre. La joie
d'tienne fut inexprimable, et sitt qu'il eut donn les quarante sous
d'cot, afin de ne pas tre oubli sur la liste, il chercha dans son
esprit le moyen de prouver  David et  ses lves combien il tait
sensible  l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant
partie de l'cole. L'apprenti peintre, tout vif et tourdi qu'il ft, et
tout mauvais colier qu'il eut t  Lisieux et en pension, avait
cependant un penchant inn pour l'tude. Des circonstances qu'il serait
trop long de dtailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs
classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son
sjour  la campagne. Il s'exerait mme  crire et  rimer. Dans
l'excs du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert  David,
il rsolut de faire des stances adresses au _restaurateur de la
peinture_, projet qu'il excuta en effet tant bien que mal. Lorsque le
chef-d'oeuvre fut achev, il le communiqua  Ducis en qui il mettait
toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'tre
lus  David vers la fin du repas. Quoique son oncle ft un habile pote,
le nouveau camarade d'tienne ne se montra pas difficile, et il fut
arrt non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les
lves  qui on avait fait connatre le dsir du nouvel initi, que les
vers seraient lus. C'est  Vincennes que l'on dna, et qu'au dessert,
tienne, d'une voix faible et tremblante, lut  David, prs de qui on
l'avait plac, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec
bienveillance par le matre, et furent applaudies  tout rompre par les
quarante jeunes artistes qui s'taient tourdi le cerveau avec la
piquette de l'auberge de la Tourelle.

Ce petit vnement ne fut pas sans importance pour tienne, car, de ce
moment, il fut adopt par David comme son lve, et entra, ainsi qu'on
le verra bientt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement
_un bon pied_. De plus, l'amiti contracte avec les lves, les parties
de jeux formes, et des conversations sur les arts compensrent la
froideur du sjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout
 fait d'aspect par l'arrive inattendue d'un nouveau personnage qui y
fut introduit.

Un jour Charles Moreau, aprs avoir siffl une heure durant l'air: Te
bien aimer,  ma chre Zlie, s'arrta en clignant des yeux et en se
reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit 
tienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: tienne, vous ne
travaillerez plus seul...; d'ici  deux ou trois jours, quelqu'un
viendra pour dessiner avec vous... Tout en disant ces paroles
lentement, Moreau s'tait remis  son chevalet, et l'excution de je ne
sais quoi de plus difficile exigeant toute la sret de sa main, il
demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. tienne, sans quitter sa
place ni son carton, avait tourn son regard interrogatif vers son
matre, qui, l'avisant tout  coup, lui dit toujours avec le mme
sang-froid et les mmes interruptions: C'est une dame... oui... c'est
une dame... c'est Mme de Noailles.  ce nom qu'tienne connaissait
bien, il remit le nez sur son ouvrage sans profrer un mot.

Je n'ai pas besoin, tienne, ajouta Moreau aprs une autre pause encore
plus longue que les prcdentes, de vous recommander d'avoir tous les
gards et toutes les complaisances qu'elle mrite... Elle est plus
avance que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour
vous... a ne vous fora pas de mal. Aprs avoir dit ces paroles, Moreau
se remit  chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de
Mme de Noailles, jusqu'au jour o elle vint s'installer  l'atelier des
Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait
prvenu  part de la nouvelle lve que l'on attendait, il n'en souffla
pas un mot  tienne.

Pendant les deux jours qui suivirent cette scne, tienne fut sur les
pines, tant il tait curieux de voir paratre sa future condisciple. Il
avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui
se distinguait par un vif amour pour les arts, mme par des dispositions
trs-relles  les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses
appartements taient dcors des tableaux de plusieurs jeunes peintres
de l'cole nouvelle. Mais quelles pouvaient tre la figure et les
allures d'une dame de la haute socit, qui prenait le parti d'tudier
srieusement la peinture dans un atelier situ dans le Louvre, dont on a
eu l'occasion de faire connatre les dispositions intrieures?  ce
motif de curiosit s'en joignait encore un autre. tienne avait vu le
pre de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien
terrible, et il tait impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns
de ses traits dans ceux de sa fille.

Enfin le jour tant attendu arriva. tienne tait  l'atelier des Horaces
comme de coutume,  huit heures du matin. Il allumait le feu quand il
entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois,
ouvrit bientt la porte sans hsitation et entra dlibrment dans
l'atelier. C'tait Mme de Noailles. Sa tte tait couverte d'un chapeau
noir, et de ses paules descendait jusqu'aux genoux une espce de
pelisse fourre dont l'usage n'tait pas commun alors. Sa chaussure et
son pied taient fins et lgants, et toute sa dmarche, o rgnait un
mlange de confiance et de retenue, annonait une personne tout  fait
distingue.

tienne n'prouva ni surprise ni timidit pour lui rpondre aprs
qu'elle lui eut adress la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle
avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil  son
condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le
dranger de la sienne. Tous ces petits prparatifs se firent sans
embarras, sans affectation et mme sans beaucoup de paroles. On et dit
que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et
elle poussa mme la gentillesse avec tienne, qu'elle avait surpris
faisant le feu, jusqu' lui dire que, dans les rgles, c'tait  elle,
la dernire venue,  se charger de ce soin. Un change de sourires entre
elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allum, ils
se mirent au travail.

C'tait  Mme de Noailles  ouvrir la conversation s'il lui convenait
d'en avoir une avec tienne, qui, de son ct, attendit respectueusement
une interrogation pour y rpondre. Mais il avait affaire  une personne
du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul
instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'tienne et elle n'y
ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour
David, des progrs que ce matre s'attendait  lui voir faire dans son
cole, des pices nouvelles que l'on donnait au Thtre-Franais et de
mille autres sujets qui donnrent du charme  la conversation de Mme de
Noailles, et lui firent sentir qu'tienne n'tait pas tout  fait
indigne de l'entendre.

Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout  coup, n'arrive ici qu' midi,
j'en suis certaine. De la faon dont il se _bichonne_ tous les jours, il
est bien difficile qu'il arrive avant cette heure  son atelier. Aussi
son tableau n'avance-t-il gure!

On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations
journalires que Mme de Noailles et tienne avaient ensemble, depuis
huit ou neuf heures qu'ils venaient  l'atelier jusqu' midi, moment du
jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien
rarement.

Mme de Noailles tait donc une personne spirituelle et fort aimable,
ayant les manires les plus lgantes, trs-bien faite et assez jolie;
ses cheveux chtains et son cou d'une blancheur blouissante taient
surtout remarquables.

D'aprs la manire assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les
habitudes et le talent de Moreau, il tait difficile d'imaginer ce qui
pouvait dcider cette dame  venir se mettre sous sa direction, et quand
tienne vit Moreau et sa jeune lve en prsence l'un de l'autre,
l'colire parla au matre avec une aisance et en mme temps une
familiarit protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son
installation  l'atelier des Horaces, Mme de Noailles chercht
principalement un lieu o elle put trouver les objets et les ressources
matrielles indispensables pour tudier l'art du dessin.

Jusqu' l'arrive de cette dame, le plus ou moins de vivacit d'esprit
de Charles Moreau tait demeur pour tienne un problme, que le silence
habituel tabli entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie
jaseuse eut non-seulement donn la parole  tout le monde, mais forc
encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.

L'effet de la prsence de Mme de Noailles  l'atelier des Horaces fut
donc de renouveler immdiatement cet air pais, combin de silence et
d'ennui, qui y avait rgn jusque-l. La conversation n'avait pas
toujours la mme activit ni le mme intrt, mais elle tait devenue
libre, ce qui contribua  vivifier l'esprit d'tienne et  lui faire
poursuivre ses tudes avec plus de verve et de suite.

Mme de Noailles le proccupait beaucoup, non pas cependant de la manire
que l'on pourrait croire; mais il prouvait un plaisir extrme  se
trouver habituellement dans une sorte d'intimit amicale avec une jeune
et jolie femme de vingt-sept  vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une
grande dame, et rpute pour l'une des femmes les plus  la mode de
Paris. La vanit de tout autre qu'un enfant de seize  dix-sept ans se
ft sans doute veille en pareille occasion; mais, il faut le dire  la
louange d'tienne, il sut profiter avec dlicatesse et modestie d'une
bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le got des
bonnes manires, de le prserver pour toujours des habitudes contraires
que l'on prend ordinairement dans les coles.

Rarement Mme de Noailles se rendait  l'atelier plus tard qu' neuf
heures et demie, ce qui forait tienne d'tre habituellement matinal,
afin de prcder toujours sa condisciple. Il ne manquait gure de placer
d'avance les siges et les divers objets dont elle faisait usage en
dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'tre reconnue par une
lgre inclination de tte, accompagne d'un sourire. Au surplus, ces
petites galanteries rciproques se reproduisaient sous mille formes, et
sans parler de l'change des crayons et du papier, dont on supposait la
qualit meilleure, il y avait toujours un instant de la matine, celui
du djeuner, o la confiance et la jaserie devenaient plus entires et
plus actives.

La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un
petit panier cach sous son chle, dans lequel tait son djeuner, et
assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le pole,
l'une place d'un ct, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut
avouer que les deux lves de Charles Moreau n'pargnaient pas toujours
leur matre pendant son absence, et que le tableau de _Virginius_
servait souvent de texte  leurs malicieuses critiques. C'tait
ordinairement sous ces auspices que commenaient le repas et la journe.

Les provisions apportes par tienne taient beaucoup moins dlicates
que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle
convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop
grossiers pour elle, tienne ne lui offrait rien, mais il acceptait
simplement et avec plaisir ce qu'elle lui prsentait; d'autant plus
qu'assez ordinairement la raret d'un fruit venu de Provence, ou d'un
mets que l'on ne trouvait pas  Paris, semblait plus propre  exciter la
curiosit d'tienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les
devis recommenaient, et si Mme de Noailles avait remarqu quelque
passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui
fournissait des sujets intressants de conversation pendant le travail.

Rien ne serait plus facile que de multiplier les rcits de scnes
semblables, car elles se renouvelrent pendant prs de six mois; mais il
convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immdiatement
 l'histoire des arts et des moeurs de ce temps. Un matin que Mme de
Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le
calme habituel de ses traits n'avait point encore laiss voir  tienne,
celui-ci se hasarda  lui en demander la cause. Mon frre,
rpondit-elle aussitt, revient de l'arme de Cond, et d'ici  huit
jours il sera  Paris.

Bien que les gots, les tudes et l'ge d'tienne ne le portassent pas 
s'occuper des affaires politiques, leur importance tait si grande
alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il tait
difficile d'ignorer ce qui se passait. tienne savait donc qu'un bon
nombre d'migrs, les uns aprs s'tre fait rayer de la liste, d'autres
mme sans prendre cette prcaution, et au pril de leurs jours,
rentraient en France. Mais s'il apprciait l'importance et les
difficults attaches  ces retours, comme il n'avait jamais vu le frre
de Mme de Noailles, il se borna  faire compliment  cette dame de
l'arrive prochaine de son frre, en lui tmoignant le plaisir qu'il
prouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir mme l'ide de lui
adresser des questions sur l'migration de M. Alexandre de Laborde ni
sur son retour. Seulement il ne put se dfendre de faire en lui-mme le
rapprochement de la conduite du frre qui quittait l'arme de Cond, et
de celle de sa soeur venant chercher en quelque sorte un asile dans
l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible rpublicain David.
Ces ides se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le
cours des frquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles
il s'tait bien aperu, sans en tre tonn, qu'elle tait fort loigne
de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le
talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres,
par-dessus ce qu'on tait en droit de lui reprocher.

Ces concessions particulires, fort communes alors, et qui aidrent si
puissamment  la fusion des partis opposs, n'taient que l'image en
petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque
par toute la France. On tait las de tous les excs commis, dsabus sur
toutes les esprances folles que l'on avait conues, et dans le mme
moment o David et quelques hommes de son parti reprenaient les manires
polies de l'ancien rgime, et favorisaient la rentre de ceux qui
avaient t combattre au del du Rhin en faveur de la monarchie; ces
mmes migrs, las de faire une guerre inutile avec les trangers qui se
moquaient d'eux, ou rappels invinciblement par le besoin de revoir leur
famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'
leur tte pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.

Les femmes jourent alors un rle important  l'poque o ces radiations
taient si passionnment sollicites, et le plus ordinairement ce furent
elles qui les obtinrent des hommes de la rvolution tenant encore au
pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on
faisait de leur talent, se montraient des plus empresss  faire rentrer
en France les familles qu'ils en avaient chasses quelques annes
auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui nagure voulait
boire la cigu avec Robespierre; qui prtendait qu'un rpublicain n'a
besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se dfendre  la tribune de
la Convention; cet homme, David enfin, venait  son atelier des Horaces
vtu avec une certaine lgance, s'exprimait avec une politesse
recherche, et mettait une espce de coquetterie  montrer, dans la
conversation, des gards aux personnes dont l'opinion politique tait le
plus oppose  la sienne. Cette dernire disposition frappa surtout
tienne lorsque, peu de jours aprs avoir appris le retour du frre de
Mme de Noailles, il vit arriver David  l'atelier des Horaces, o la
jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et tienne taient runis en ce
moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha
respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant _sur ce qui
venait d'arriver d'heureux dans sa famille_; car ce fut de la sorte
qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.

Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous
les gouvernements constitutionnels. D'aprs l'exposition plus ou moins
franche des faits, le public tait oblig d'en apprcier la vrit et
l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par
lui-mme une opinion. Tout ce travail, difficile mme pour un homme fait
et rompu aux affaires, ne pouvait tre que bien faiblement accompli par
un jeune lve en peinture, que son imagination vive et mme un peu
romanesque entranait dans une sphre d'ides toutes diffrentes.

Le plaisir que lui fit prouver la satisfaction de Mme de Noailles fut
donc trs-sincre, de mme que sa surprise fut grande en voyant l'espce
d'intrt que David paraissait prendre  la rentre d'un migr. Ce
conflit, cet amalgame de choses et d'ides incohrentes, fit natre dans
l'esprit d'tienne une foule de rflexions contraires, dont le rsultat
fut de le plonger dans une rverie profonde.

David tait sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles
s'taient remis au travail, mais tienne resta assis auprs du pole,
essayant vainement de composer un seul et mme homme de l'ancien ami de
Robespierre et du nouveau protecteur des migrs. Pensif, il tenait son
regard machinalement fix sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par
derrire. Ses cheveux chtain fonc, entours de bandelettes rouges  la
manire antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui tait
lanc et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frapprent tout  coup
l'imagination d'tienne, excite dj par les rflexions que la visite
de David lui avait suggres, et il lui sembla voir tomber la jolie tte
de cette jeune femme. Ce ne fut mme qu'en faisant un grand effort sur
lui qu'il parvint  se rendre matre de l'agitation intrieure qu'il
prouva en ce moment.

Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans
toutes les mmoires, et l'on ne tardera pas  comprendre pourquoi la vue
de la jeune artiste fit renatre tout  coup des images si funestes dans
l'esprit d'tienne. Un jour, c'tait le 29 germinal de l'an II de la
rpublique, tienne, g de douze ans, accompagnait sa mre, que la
poursuite d'un procs avait force de se rendre dans le faubourg
Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant dur plus qu'on ne
l'avait prvu, trois heures et demie sonnrent lorsque la mre et son
fils partirent de la rue Gungaud pour rentrer dans le quartier du
Palais-Royal. Le pont des Arts n'tait pas encore construit, en sorte
qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivs au del de la place Dauphine,
tienne, se sentant entran avec violence par sa mre, lui demanda:
Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite? Puis, la voyant plir:
Qu'avez-vous donc, maman? rpta-t-il avec inquitude.--Les charrettes!
les charrettes! balbutia la mre en se htant encore davantage, tu ne
les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite! et ils
allrent de toute leur vitesse.

La mre d'tienne avait espr regagner son quartier bien avant quatre
heures, l'instant du jour o avaient lieu les supplices. Mais, trompe
dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un
dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortge.
Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvrent arrts
par la foule prcisment  la descente du Pont-Neuf, au moment o sept
ou huit charrettes remplies de condamns dfilaient devant eux. Ple
comme la mort, et sentant ses genoux flchir, la mre d'tienne fit un
mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un
homme simplement vtu s'approcha d'elle et lui dit  voix basse:
Contraignez-vous, madame, car vous tes environne de gens qui
interprteraient mal votre faiblesse. Ces mots, qui alors ne pouvaient
tre dits que par un homme de coeur et de courage, avertirent la mre
d'tienne du danger auquel son motion pouvait rellement l'exposer, et
elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus
viter.

Quant  son fils, malgr les battements douloureux de son coeur, il ne
put s'empcher de cder  la curiosit de regarder les vingt-cinq ou
trente condamns que l'on tranait  l'chafaud. Le convoi, retard par
la foule, fut mme oblig de s'arrter quelques instants, ce qui permit
au jeune enfant d'observer plus en dtail les traits de quelques-unes
des victimes. Sur le devant d'une des charrettes tait une jeune et
belle femme. Ses mains attaches aux ridelles soutenaient tout le poids
de son corps pench en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi
que le vague de son regard, annonaient le trouble ou plutt la perte de
son intelligence. Prs d'elle tait une dame ge, ple et maigre, mais
dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un
contraste dchirant avec l'tat de sa jeune compagne, sur laquelle elle
semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre
charrette, tienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant
noblement sa tte jusqu'au moment suprme. C'tait le pre de Mme de
Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit l pour la
premire et la dernire fois, et dont il apprit le nom en l'entendant
rpter  l'ignoble populace qui le profrait en le mlant  d'horribles
injures.

Peut-tre s'tonnera-t-on moins  prsent de la confusion d'ides que
jetait dans l'esprit d'tienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait
 l'atelier des Horaces. C'tait le got nouveau qui rgnait dans les
arts; c'tait une jeune femme  la mode, dont le pre avait pri sur
l'chafaud rvolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne
voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'tait David lui-mme,
dpouillant le rpublicain de 1793, protgeant les migrs et faisant
presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et
de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient
manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune
tienne. Aussi son sjour  l'atelier des Horaces tendit-il
singulirement la sphre de ses ides et laissa-t-il dans sa mmoire des
souvenirs ineffaables.




II.

DAVID  L'ATELIER DE SES LVES.


tienne, aprs s'tre familiaris dans l'atelier des Horaces prs de
Moreau, mais plus particulirement par l'effet de l'mulation qui
s'tait tablie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'aprs le
dessin et mme d'aprs le relief, se trouvait prpar  entrer dans
l'atelier des lves de David. Depuis le banquet de Vincennes, o il
avait pindaris, il avait fait connaissance et tait mme dj li avec
la plupart des jeunes gens de l'cole, en sorte que, lorsqu'il y entra
la premire fois pour y travailler, il n'prouva rien de la gne que
donne en toute espce d'apprentissage, la qualit de nouveau venu.

La plupart des crivains qui nous ont transmis des dtails sur la vie
des peintres et sur l'histoire de leurs coles ont omis de faire
connatre certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que
ce soit  jeter du jour sur les moeurs des artistes et sur les diffrents
modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la mme
lacune, nous suivrons tienne depuis son installation avec ses camarades
jusqu'au moment o il a commenc  peindre, tout en nous occupant de ses
condisciples.

Voici d'abord quelle tait la disposition de l'atelier des lves: plac
immdiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mmes
dimensions, il ne prsentait de diffrence en grandeur que par le
dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les
plus jeunes lves, dessinant d'aprs la bosse, et parmi lesquels
tienne se trouva compris. La fentre tait exactement ouverte et place
de mme qu'au premier tage. Sur la droite, en entrant, au del des
figures de pltre et des lves qui dessinaient d'aprs elles, s'levait
un pole de fonte dans un renfoncement, et un peu au del, mais du mme
ct, rgnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds
de haut, sur laquelle on plaait le modle vivant. En face, par
consquent  gauche en entrant, tait un espace vide que les lves
peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table
du modle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les lves
_dessinateurs d'aprs nature_.

Des planches sur tasseaux fixs au mur,  la hauteur de sept pieds,
servaient  recevoir les toiles et les botes  couleurs aprs le
travail. Du reste, nul ornement,  moins que l'on ne veuille donner ce
nom  de grandes taches de couleurs tales un peu au-dessous de la
planche courante, et  une foule de caricatures, dont quelques-unes
assez anciennes, couvraient les murailles.

David attachait quelque importance  ces lazzis de ses lves; aussi,
lorsque les traits d'un nouvel lve prtaient  la charge, ne
manquait-on pas de s'exercer  la faire sur le ct du mur prs duquel
se dtachait le modle, en sorte que quand David venait corriger ses
lves il put la voir. Ordinairement il disait: _Elle est bonne_; ou
_Elle est mauvaise_. Dans le premier cas, il demandait le nom de
l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un
choeur de hues sourdes,  la suite desquelles ordinairement la
caricature tait efface.

Le jour qu'tienne entra, c'tait au commencement d'une semaine, d'une
dcade alors, et comme les lves ne pouvaient s'accorder sur la pose 
donner au modle, on choisit deux dputs, Ducis dont il a t question,
et un certain Moris dont il sera parl, pour aller prier David de venir
tirer ses lves d'incertitude et d'embarras. Le matre se rendit en
effet  leurs voeux et se mit en devoir de trouver une position. Mais
avant de proposer son avis, il fit essayer au modle les postures
diffrentes que les lves lui avaient donnes, et aprs les avoir
examines, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui
frquentaient le soir les salles d'tude de l'Acadmie au Louvre, en
leur disant que c'tait l qu'ils apprenaient, en copiant des modles
dont les bras taient soutenus par des cordes et les pieds cals avec
des coins de bois,  faire _des attitudes acadmiques_ et des mouvements
de convention. Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il
savait tre des plus assidus aux tudes de l'Acadmie, que c'est toi qui
as imagin cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modle comme
une carcasse de volaille? Tu veux faire _ton torse_?... oui, je te
reconnais l, et quand on fera des tableaux o il n'y aura ni pieds, ni
mains, ni tte  peindre, tu seras sr alors d'tre le plus habile.
Messieurs, ajouta-t-il, en parlant  tous,  l'Acadmie on fait un
mtier de la peinture, et on l'apprend comme un mtier  ceux qui la
frquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose
pas, mais ici on fait de la peinture.

 la suite de cette allocution, coute avec le plus respectueux
silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien dtermin,
et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modle
fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette
attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. Eh bien! qui te
dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser 
_ton Acadmie_; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme 
un polichinelle. Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait
pose sur la table du modle: Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en
allant, tes-vous contents?--Oui, monsieur David, dirent les deux
dputs qui l'avaient amen.--C'est bon. Je reviendrai  midi voir ce
que vous aurez fait.

 cette poque, l'atelier tait dgarni de tous les lves forts, qui
venaient d'achever leurs tudes depuis quelques annes. Les noms de
Fabre, de Wicar, de Girodet, de Grard, de Serangeli et de Gros
retentissaient encore parmi les lves, mais ces hommes taient dj
considrs comme matres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand
prix de Rome, ou en taient au moins jugs dignes. Fabre avait t
couronn et avait expos sa figure de _Can_, dont Mme de Noailles mme
avait fait l'acquisition. Girodet avait envoy son _Endymion_ et mme
son _Hippocrate_, de Rome, Serangeli (de Milan) avait termin son
_Orphe et Eurydice_, ouvrage dont le succs fut bien plus grand que le
mrite; dj Grard avait jet les bases de sa rputation en faisant
paratre son _Blisaire_; enfin on comptait sur Gros, fix en Italie,
mais qui ne revint et ne se fit connatre en France que plus tard, en
1801 et 1802. Afin de fixer les poques aussi prcisment qu'il est
possible, il est bon de rappeler que l'exposition du _Blisaire_ de
Grard date de 1795, et que l'poque vers laquelle tienne est entre
l'cole de David se rapporte  la fin de 1796 et au commencement de
1797, lorsque le matre commenait son tableau des _Sabines_.

Les tudes taient donc faibles en ce moment  l'atelier des lves. Les
plus distingus d'entre eux taient Pierre et Joseph Franque, deux
frres jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait allou une
petite pension  cause des dispositions qu'ils avaient montres pendant
qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Aprs eux venait
Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des
singularits de caractre avaient dvelopp une vanit purile.
Mulard-_Bavard_, pithte rime qu'on ne manquait jamais d'ajouter  son
nom, selon l'usage des coles, o l'on dit la vrit crment. Mulard
tait un des praticiens les plus avancs, mais, sans imagination et sans
talent saillant, il puisait le peu d'ides qu'il avait  justifier, par
un babil sans fin, l'pithte que l'on accolait  son nom. En 1796, il
tudiait encore  l'atelier avec Gautherot, vieux rpublicain
incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre mdiocre,
crivain de pamphlets politiques, et particulirement recommandable par
le got et le talent rel qu'il avait pour composer des complaintes
srieusement bouffonnes sur les assassins clbres que leurs crimes
conduisaient  l'chafaud.

Gautherot tait un grand homme de prs de six pieds, portant une grande
perruque blonde, poudre,  queue, et s'allongeant sur ses faces en deux
normes oreilles de chien, qui avaient pour utilit particulire de
cacher tant bien que mal une dartre vive qui dvorait l'une de ses
joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes
les runions des lves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il ft tout
autrement dispos. Ce dernier avait encore peu d'habilet, mais il
dessinait et coloriait avec assez de navet pour faire esprer qu'il en
acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres lves
de David, Ducis avait t pris par la premire rquisition et avait fait
les guerres de la Vende en qualit de soldat rpublicain. Il avait
assist  plusieurs siges de villes, entre autres  celui de Granville,
en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pnible
sur Ducis, homme brave et brave homme tout  la fois, qu'il se servit du
double crdit de son oncle le pote et de son matre David pour obtenir
son cong et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de
l'cole.

En politique, la raction contre le jacobinisme, flagrante alors, se
faisait sentir jusque dans l'atelier des lves de David. Mulard et
Gautherot, pendant le repos des modles, ne manquaient pas de faire des
harangues. Gautherot, en particulier, s'efforait d'entretenir parmi les
nouveaux lves les doctrines rpublicaines, qu'on y avait professes
jusque-l. Mais le vent commenait  changer, et parmi ceux de leurs
camarades qui n'taient point d'humeur  entendre vanter les exploits de
1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moris.

Roland tait un crole de la Martinique, honnte, brave, peu spirituel,
excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galrien  la
peinture pour se faire une profession et rparer les pertes que sa
famille avait faites lorsque la rvolution ruina les colonies. Roland,
auquel on avait donn le surnom de _Furieux_, tait rellement colre et
n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour
une scne  Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines
rpublicaines dans un caf. Il alla mme jusqu' lui proposer de se
battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportt
avec fermet, toutefois s'apercevant que son parti n'tait plus soutenu
par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler 
l'atelier des lves.

Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre _les jacobins_
(pour rappeler les dsignations du temps), on leur faisait souvent la
guerre  l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre
autres, en avait organis une qui ne manquait jamais d'interrompre
joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait.

Ducis avait la voix rauque, fausse et trs-basse. Pendant ses campagnes
en Vende, il avait appris des chansons rpublicaines, et
particulirement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insens,
l'ennemi jur de notre libert, est expir_. Or il la chantait de telle
sorte que quand il avait prononc _le fa..._, il s'arrtait sur la note,
travaillant pendant une minute ou deux  sa peinture, puis, au moment o
l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme
insens_; puis, aprs avoir coup par d'autres repos plus ou moins
longs: _l'ennemi jur... de notre libert..._, il achevait sur des notes
trs-graves et trs-lentes: _Est ex-pi-r!!!_ Et tous les lves en
choeur rptaient avec la mme emphase: _Est expir!!! est expir!!!_

Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de
cette petite guerre et y rpondait par d'autres plaisanteries; mais
Mulard, qui, non content d'tre _bavard_, tait encore pdant, ne
trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignit
des artistes d'Athnes et de Rome. Alors les sifflets de se faire
entendre et les instances les plus bruyantes taient adresses  Ducis
pour qu'il rptt sa chanson: _Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_
criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements
sans fin se faisaient entendre aprs ces mots rpts de nouveau en
choeur: _Est expir!!!_

Cette scne d'coliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle tait
une parodie de choses beaucoup plus srieuses qui se passaient alors 
Paris et dans toute la France, donnera cependant une ide de la manire
bruyante et dissipe dont on tudiait dans l'cole de David, ainsi que
dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y tait pouss
jusqu' un excs dont on ne peut se faire d'ide, et, pour dire la
vrit, on y perdait normment de temps.

Rien cependant n'tait si rare que David pt surprendre ses lves au
milieu d'un tel dsordre. Ordinairement quelqu'un de son cole, ou mme
les lves des autres matres tablis dans le Louvre, rencontraient
David parcourant les vastes corridors de cet difice, et couraient
devant avertir les lves de son arrive. _Voil M. David!_  peine ces
mots taient-ils prononcs que tout rentrait dans l'ordre et le silence,
au point que l'on aurait,  la lettre entendu une souris trotter.

Les occasions o David donnait lui-mme un mouvement au modle de ses
lves se prsentaient fort rarement. Pour viter ces embarras et rendre
les tudes d'aprs la nature plus faciles et plus profitables, il avait
eu l'ide de faire  l'ensemble des lves une proposition qui fut assez
gnralement accueillie et suivie mme pendant prs de deux ans. Ceux
des jeunes gens de l'atelier que leur ge ou le plus ou moins de
perfection de leurs formes rendaient propres  servir de modle taient
inscrits sur une liste, et _posaient_  tour de rle entirement nus. La
sance tait de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers
jours de la dcade. Quant aux trois derniers, ils taient employs 
copier _une tte_, pour laquelle chaque lve tait tenu par les
rglements de poser lui-mme, ou de fournir un modle mercenaire  ses
frais. Ces conventions, qui n'taient pas toujours bien strictement
observes, eurent cependant l'inapprciable avantage de faire passer
sous les yeux des lves une immense quantit de natures trs-varies,
et de les forcer  renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises
d'avance et  toute cette manire conventionnelle que David reprochait
non sans raison  la vieille cole, ou  ceux des lves qui en
suivaient les principes.

En rsultat, David, qui  l'entre dans la carrire des arts et pendant
ses proccupations politiques avait employ tout ce qu'il avait de
pouvoir pour renverser matriellement la vieille institution de
l'Acadmie, poursuivait, en 1796, cette mme ide, mais d'une manire
plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre,
non plus aux hommes, mais aux doctrines surannes et fausses des vieux
acadmiciens.  cet gard, le matre et les lves mettaient un zle
presque fanatique  accomplir cette oeuvre.

Midi tait le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter
et corriger ses lves. Le peintre s'occupait alors du tableau des
_Sabines_ dj bauch, et dont il repeignait la figure de Tatius.
Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de
ses lves. Mulard et Gautherot, plus rapprochs d'ge de David, et
fidles d'ailleurs  la confraternit rvolutionnaire, tutoyaient leur
matre, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne frquentrent
plus l'cole. Quoi qu'il en soit, le respect que les lves portaient au
matre dans l'atelier, mme les deux qui viennent d'tre nomms, tait
profond, et toutes ses paroles les plus hasardes, les plus embrouilles
mme, comme David, en laissait chapper quelquefois, taient coutes,
peses et interprtes comme l'eussent t celles d'un prophte.

Ces leons se rduisaient fort souvent en principes gnraux qu'il
mettait  l'occasion du premier travail d'lve qui lui tombait sous
les yeux. En sorte que le dfaut ou la qualit qu'il y avait remarqu
lui servait de texte pendant la revue de toutes les tudes des lves
peintres et dessinateurs.

Eh bien! disait-il au plus vieux de ses lves, qui persistait  porter
ses cheveux nous en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es
de l'ancien rgime, corps et me; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon
pauvre garon, tu es venu trop tt ou trop tard, tu as manqu le coche;
tu aurais fait un excellent acadmicien... Puis, aprs une pause:
Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, a va trs-bien
ce que tu fais. Et comme il avait rellement de l'affection pour ce
vieil lve sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour
vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de
profiter dans le monde du titre d'_lve de David_, recommandation
puissante alors.

Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber  bras
raccourcis sur l'Acadmie et les acadmiciens, il ne la laissait point
chapper, et plus d'une fois, pour la faire renatre, il alla exprs
s'arrter devant la toile du vieil lve  la longue queue.

Ah! toi, c'est diffrent, disait-il en s'approchant de la peinture de
Broc le Gascon, tu te crois du gnie; mais prends-y garde, a ne pousse
pas tout seul dans la tte et il faut le cultiver. C'est comme une
plante... Et alors David commenait une de ses comparaisons favorites,
qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en
accompagnant sa harangue de rticentes causes par la difficult qu'il
avait  prononcer, ce qui le forait parfois de s'arrter court, en
disant  ses lves, qui riaient ainsi que lui: Ma foi, je ne sais plus
o j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur
David, rptait-on de tous cts; et il continuait. Enfin, tu
m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris
surtout... coute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans
l'esprit que tu es un Raphal. Vois, tudie les matres qui te vont, qui
te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis
reviens devant le modle, oublie les matres et copie la nature comme tu
copierais un tableau, sans science, sans ide faite d'avance, avec
navet, et tu seras tout tonn d'avoir bien fait. Allons, bon courage;
je ne suis pas mcontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es
pas encore un homme de gnie!

Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pince la
correction de son matre. Doyen des lves par l'ge, infrieur  la
plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de
David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la
familiarit rsultant des habitudes rvolutionnaires. J'ai toujours 
te rpter... dit David qui fut tout  coup interrompu par Mulard, dont
il connaissait bien le pch mignon et le sobriquet, j'ai toujours  te
rpter, continua David sans se dconcerter, que tu fais maigre de
dessin et froid de couleur. Cela n'empche pas que tu ne sois en tat de
commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage 
faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en
garde contre les deux dfauts que je te signale et tout ira bien.--Mais
ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tte et son visage
compos, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois
faire. Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel
rpondirent ceux de tous les lves, fora le bavard  se taire et 
reconnatre lui-mme, en riant aussi, l'inopportunit de ses rflexions.

Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard  celui d'un autre
lve, si on peignait avec la langue, celui-l ne laisserait gure de
besogne  faire aux autres. Un rire gnral, auquel prit mme part
celui qui en tait l'objet, accueillit cette pigramme,  laquelle
succda un profond silence.

C'est bien cela, dit-il  Ducis, il y a de la vrit, de la navet
mme dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en
ayant l'air de parler  tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne
faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets
humbles, simples, familiers mme, si la nature nous a fait natre pour
cela. Tel qui fera suprieurement des bergers, se fera moquer de lui
s'il, veut peindre des hros. Il faut se tter, se connatre et puis
aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur, et il
passait  un autre.

Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve! C'est ainsi qu'il
apostropha Granger, transfuge de l'cole rivale de Regnault dans celle
de David. Voil ce que c'est que de recevoir en commenant de mauvais
principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _dsapprendre_, ce qui est bien
plus difficile, tous les enseignements que l'on a reus. Voyez-vous, mon
cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos
camarades ici, _infects comme vous du virus acadmique_, que vous
n'eussiez jamais touch un crayon. Il faudra que vous employiez un an au
moins pour gurir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez
en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon mme;
car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tte. Vous
rflchissez aprs que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il
est votre matre, et pour comble de malheur il a t mal dirig. Il faut
oublier tout ce que vous savez, et tcher d'arriver devant la nature
comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui,
monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous
verrons cela la semaine prochaine.

En allant vers un autre lve, mais poursuivant toujours son ide: Une
mauvaise cole, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans
laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc  son habit.

En s'approchant du chevalet de Moris, qui s'tait retir de ct pour
recevoir la leon du matre, David fit une lgre inclination de tte 
cet lve, comme pour le saluer. Moris avait plus de trente ans. Vtu
d'une grande redingote bleue croise jusqu'au menton, portant une
cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des
plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et
lisses dessinaient exactement la forme de son crne. Son nez tait
lgrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupires
trs-larges. Ses traits taient beaux, et la majest et la douceur mle
de force de sa physionomie inspiraient tout  la fois le respect pour sa
personne et un vif dsir de le connatre. Son histoire n'tait pas bien
connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armes, mais qu'un
attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engag  quitter sa
premire profession.

Moris avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la
peinture, car il n'y tait nullement appel par ses dispositions. Cet
homme, depuis qu'il tait entr  l'cole de David, travaillait jour et
nuit pour regagner les annes qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens
d'existence taient borns  ce point qu'il vivait pour moins de vingt
sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'tait
imposes avec un courage, une grandeur d'me propres  faire natre des
regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.

Il tait facile d'tablir quelques points de comparaison entre don
Quichotte et cet lve, car la vue de la moindre injustice rvoltait
Moris jusqu' le forcer de prendre part  toutes les querelles qui
s'levaient et de s'tablir juge du diffrend. Ce gentilhomme, car il
l'tait, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes lves
n'taient pas d'accord et levaient trop la voix, il allait  eux, les
interrogeait, les jugeait, prononait son jugement et sanglait quelques
coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le
tort tait partag, puis retournait tranquillement  sa place pour
reprendre sa peinture.

Il va sans dire qu'une me de cette trempe avait des sympathies et des
rpugnances galement prononces; aussi ne parlait-il jamais de Mulard
et de Gautherot qu'avec une expression lgrement ironique, tandis qu'il
tendait journellement la main, en arrivant,  Ducis,  Roland et 
Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractre noble de
Moris le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutt
ses essais fussent de la dernire faiblesse, jamais, dans l'atelier, o
la franchise tait si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus
lgre allusion  son peu de talent.

Allons, courage, mon cher Moris, lui dit David en jetant les yeux sur
sa toile, il ne faut pas vous dcourager. Puis, aprs quelques
observations de dtails, le matre rpta: Allons, courage! c'est comme
au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble
lve qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout
haut  son matre, il faut vaincre ou mourir, dit-il  voix basse. Et
en parlant ainsi, ses paupires se baissrent et son visage rougit comme
celui d'une jeune fille.

Qu'est-ce que vous faites l? demandait peu aprs David  un jeune
homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son matre tait
derrire lui: Mais arrtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui
frappant sur l'paule, coutez-moi, N... J'ai ici quelques lves que je
considre comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient;
mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez
ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez
aucune disposition et vous ne ferez aucun progrs; ainsi quittez l'art
de la peinture.

Aprs cette allocution, qui n'tait pas la premire de ce genre que
David et faite  cet lve, le jeune homme suspendit son travail
pendant quelques minutes et le reprit bientt aprs sans s'mouvoir. Je
ne sais pas pourquoi, dit alors le matre en s'adressant  tous, comme
quand il voulait rendre une observation moins pnible en la prsentant
d'une manire gnrale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la
rpugnance  se faire cordonnier ou maon, quand on peut exercer
honntement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place
parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits.
Mais tre peintre mdiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime
trop pour souffrir que cela arrive  aucun d'entre vous.

Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glck? demanda
David, en souriant,  un gros garon d'une jolie figure qui avait
entrepris une tude de grandeur naturelle.

--Oui, monsieur, rpondit l'lve d'un ton gracieux et dlibr.

--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la
musique italienne. Prends garde au bras et  la tte de ta figure, qui
sont trop gros et mal dessins... tu as le sentiment de la couleur,
c'est bon; a va bien... Oh! il est coloriste, rpta David en
s'adressant  tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers
Georges, Titien, Paul Vronse coloriaient bien, mais ils dessinaient
les ttes et les bras mieux que toi. Voil ce que c'est que d'aimer la
musique allemande, tu prfres l'harmonie  la mlodie et tu fais de
mme en peinture: tu fais passer le dessin aprs la couleur. Eh bien,
mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais c'est gal,
fais comme tu sens, copie comme tu vois, tudie comme tu l'entends,
parce qu'un peintre n'est rput tel que par la grande qualit qu'il
possde, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades
comme Tniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse
et Philippe de Champagne.

Le matre corrigea encore quelques lves peintres, sur lesquels il ne
trouva rien de particulier  dire, et entra dans le cercle que formaient
les dessinateurs autour de la table du modle. Parmi ces derniers
taient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai,
Perri, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Rvoil, et quelques
autres dont les noms sont rests inconnus, mais tous assez habiles alors
 copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.

Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le
demi-cercle et entretint ses lves du tableau des _Sabines_, qu'il
excutait. J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur
disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les
Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'tais encore sous
l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains
n'eussent t que des barbares en fait d'art. C'est donc  la source
qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment.
J'tonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues,
et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je
crois avoir termin la figure de mon Tatius...  ces derniers mots, la
physionomie de tous les lves s'panouit, comme si le personnage dont
on venait de parler ft sorti de dessous terre. Les jeunes gens
parlaient entre eux, clbraient dj la perfection prsume de
l'ouvrage, et, sans exprimer aucun dsir, laissaient deviner dans leurs
yeux la curiosit qu'ils avaient de le voir.

Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le matre, qui avait
surpris la pense de ses lves. Je crois avoir russi  faire mon
Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque
ce qui doit l'entourer sera repeint galement. Mais je veux faire du
grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention
mme d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement
scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, dj
reus et employs. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, 
perfectionner une ide que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et
ils avaient raison, que l'ide dans les arts est bien plus dans la
manire dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'ide elle-mme.
Donner une apparence, une forme parfaite  sa pense, c'est tre
artiste; on ne l'est que par l... Enfin je fais de mon mieux, et
j'espre arriver  mes fins.

Le matre, dont chaque parole avait t coute avec la plus religieuse
attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs
d'aprs le modle vivant. Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il
en s'asseyant  sa place. Allons, courage, trs-bien, le mouvement est
bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous
penserons  vous faire peindre. Paulin Duqueylar lui remit ensuite son
carton: Il y a vraiment un grand caractre, observa David en regardant
la figure que l'lve avait trace; il a une manire de voir  lui et il
rend son ide avec nergie.

C'est bon! courage! Langlois, dit-il  l'lve qui suivait, votre figure
est bonne, il faut peindre; c'est dit. Et l'lve devint rouge de
plaisir.

Il arriva  Maurice Qua: Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez
fait l une trs-bonne tude. Si celui-l veut, il ira loin; il aime la
nature et comprend bien l'antique. La joie clata aussi sur la figure
de Maurice. Il tait maigre, portait sa barbe, ce qui, joint  la
disposition de son caractre que l'on aura l'occasion de faire connatre
bientt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don
Quichotte_.

Perri, son ami, grand jeune homme fort doux quoique trs-entt, ce qui
se rencontre frquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu,
venait aprs. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui
conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.

David tait d'une propret extrme. Toujours fort bien mis, il ne
changeait jamais de vtement pour peindre, et faisait une guerre
continuelle  ceux de ses lves qui ne se soignaient pas. Essuie bien
ta chaise, se prit-il  dire  Robin (c'tait l'un des fils de l'ancien
horloger du roi), car tu es si dgotant, que j'apprhende de m'asseoir
 ta place. Comme l'lve tirait un mouchoir sale et dguenill de sa
poche pour pousseter son sige: Merci, merci de ta prcaution,
ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains,
messieurs, reprit David quand il fut assis et en considrant le travail
de Robin, qu'il n'y a rien de si tratre que l'art de la peinture. Dans
l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci,
et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le
reconnatrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutt. Et
tous les lves de rire. Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien,
et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le
matre en indiquant plusieurs parties de l'tude de cet lve, cela sent
la nature, c'est plein d'nergie et de finesse... Voyez donc comme le
raccourci de ce bras est bien exprim; et la tte, comme elle plafonne
bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon
pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait prparer une
excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver
faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au
bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manire de
Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela  ton pre... ou
fais-moi le plaisir d'acheter une bote  couleurs et de te mettre 
peindre; entends-tu? Et il passa au voisin.

Celui-l a ses ides, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le
clair-obscur et les beaux effets de lumire. C'est bon, c'est bon, je
suis toujours content quand je m'aperois qu'un homme a des gots bien
prononcs; c'est toujours bon signe. Tchez de dessiner, mon cher
Granet, mais suivez votre ide. Bon courage; votre carrire est
ouverte.

Allons, monsieur de Forbin, dit le matre en s'asseyant  la place
suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le
coloris, car sur un dessin mme, et le vtre en est la preuve, on
s'aperoit que l'artiste a de l'aptitude  ce genre de talent.
Continuez; a va bien.

Fleury Richard et Rvoil, tous deux de Lyon, taient unis ds l'enfance
par une amiti qui s'tait accrue avec l'ge. Tous deux tudiaient chez
David avec une suite et une rgularit qu'ils devaient sans doute aux
sentiments religieux dont ils taient galement anims. lves alors,
leurs tudes n'avaient pas des qualits qui fissent prvoir la vogue,
passagre il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques annes plus
tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que
des observations qui ajouteraient peu d'intrt  celles qu'on lui a
entendu faire  quelques autres lves. Il en fut de mme au sujet de
plusieurs jeunes gens dont il serait mme difficile de rappeler ici les
noms.

Le matre avait achev de corriger les tudes des peintres et des
dessinateurs d'aprs nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperut que
les heures s'taient coules bien vite. Il faut que je retourne  mon
atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journe. Adieu, messieurs,
ajouta-t-il en s'adressant  ceux dont il venait de s'occuper; quant 
vous, et c'tait aux jeunes dessinateurs d'aprs l'antique qu'il
s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites  ceux
qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au
nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se
trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot
(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, tienne,
etc.

La sance de correction avait t longue; tous les lves y avaient
apport une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi,
 peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs,
plac prs de la porte, regarda par un trou qui y tait pratiqu exprs
si le matre ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitt qu'il
fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du
Louvre, mais qu'il avait dpass l'angle au del duquel on allait gagner
l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant
un cri effroyable, auquel tout l'atelier rpondit par un concert de
hurlements qui se prolongrent pendant une ou deux minutes.




III.

LES LVES DE DAVID  LEUR ATELIER.


On a vu les lves devant leur matre; il est bon de les retrouver
livrs  eux-mmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces rcits de
redites et de dtails superflus, et avant de chercher quelle tait la
constitution de cette petite dmocratie de jeunes peintres, on fera
connatre les noms de quelques-uns des lves qui sont entrs
successivement  l'atelier de David, aprs ceux que l'on connat dj.
Les principaux sont Poussin et Vermay, c'taient des enfants de quatorze
 quinze ans; puis Augustin Delavergne, g de trente ans, gentilhomme
d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscnit
habituelle de ses discours, montrait dj les disposions qui l'ont
entran  se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de
Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin,
frre du pote; car David recommandait  ses lves de modeler en terre
et avait  coeur de former des statuaires dans son cole.

Sur soixante jeunes gens au moins qui taient inscrite comme lves de
David, la moiti  peu prs frquentait habituellement son cole.
Jusqu'en 1800 environ, la rtribution du matre fut de 12 francs par
mois, sans les frais de modles et de chauffage, qui se payaient  part.
Sur le nombre des lves inscrits, il n'y en eut jusqu' cette poque
que la moiti au plus qui payt la rtribution  David; les autres
recevaient l'enseignement gratis. Ces dtails ne sont pas sans
importance, parce que la personne charge par le matre de faire la
collecte et de solder les frais pays par la masse se trouvait tre par
cela mme le seul et unique magistrat charg de gouverner l'indomptable
et anarchique dmocratie des lves de David. Or David, plus sage dans
l'tablissement d'une constitution pour ses lves que quand il s'tait
agi de la rpublique franaise, avait eu le bon esprit d'instituer pour
magistrat-collecteur un de ses lves. Le bon et honorable Grandin, de
la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours
effectivement de la peinture au mtier, mais il calmait ses camarades
par son anglique douceur, et les amenait  payer, grce aux
tempraments qu'il donnait  propos, et surtout par cet air de probit
et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer  ceux  qui il
s'adressait.

Grandin tait boiteux, sa figure tait laide, il n'avait ni disposition
comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de
chacun; avec tous ces dsavantages il se trouvait encore plac au milieu
du troupeau le plus indisciplin et le plus moqueur qui se pt
rencontrer, et toutefois le bon et honnte Grandin tait estim, aim de
tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit  son
sujet consistait  proclamer bien haut le quantime du mois, lorsqu'il
entrait  l'atelier. Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que
c'est le 30? voil Grandin! Mais impassible comme le soliveau de la
fable, l'inaltrable collecteur rpondait par un sourire plein de
candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle tait donc cette manire
de magistrat revtu d'une double confiance: de celle du matre qui le
laissait gouverner  sa manire, et de celle des lves  qui il ne
venait mme pas dans l'ide que Grandin pt rien rapporter d'eux 
David, hors ce qui regardait la rentre exacte des fonds, ce qui se
faisait rgulirement.

Grce  la sagesse avec laquelle Grandin exerait sa magistrature, il
n'y avait donc que le dpartement des finances o il rgnt de l'ordre;
du reste, la rpublique marchait au hasard, et selon les impulsions
alternatives que lui communiquaient les diffrentes _factions_ ou sectes
dont elle tait compose.

Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions,
la paresse et la salet, se parait du titre de _chef de la secte des
crassons_. Pour tre admis  en faire partie, il fallait prouver que
l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de
linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait
que malgr soi ou quand on s'exerait  la natation.

Robin, qui avait rapport ces ides des armes, o il avait t avec les
rgiments de Paris enrls au commencement de la rvolution, fit peu de
proslytes  l'cole.

Une autre secte, qui par la suite mrita mieux cette dsignation que le
troupeau dont Robin s'tait fait le chef, se composait d'un certain
nombre d'lves dont les principaux taient les frres Franque, Pierre
et Joseph, que leur talent faisait dj remarquer et qui tenaient les
premiers rangs dans l'cole, depuis que Girodet, Grard et Gros en
taient sortis. Broc, dont il a dj t question, donnait aussi de
flatteuses esprances, mais l'lve Maurice Quai, quoique moins avanc
alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et
exerait dj une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans
son caractre, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes
appels  commander  leurs semblables. Sa figure tait belle, et sa
barbe, qu'il portait alors contre l'usage gnral, donnait de la gravit
 sa physionomie, d'ailleurs trs-avenante. Dou d'une locution facile,
il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi
devint-il bientt un vritable sectaire dans l'cole de David, qu'il
abandonna enfin en entranant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant
que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les
opinions singulires qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la
manire dont il prtendait qu'on dt les pratiquer. Ce fut d'abord par
l'lvation de ses ides et la franchise de son me qu'il captiva la
bienveillance de ses condisciples, et  propos du sobriquet de _don
Quichotte_ qu'on lui avait donn, ses camarades furent tant soit peu
surpris de l'entendre dire qu'il se trouvait heureux et fort honor de
mriter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui tait le
modle de la bonne foi et de la loyaut; que pour lui, il admirait don
Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cess de faire des
efforts pour s'lever jusqu' la hauteur de la rude et incorruptible
honntet de ce hros romanesque. L'expression de sincrit avec
laquelle Maurice pronona ces paroles, jointe  sa physionomie noble et
 son locution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets
aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui dj tait aim, fut investi
d'une certaine autorit qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui
venait  l'esprit. Dj Moris et Ducis tmoignaient hautement le cas
qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientt compltement matre de
l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perri et de quelques autres
qui formrent le noyau de la secte.

On n'a sans doute pas oubli l'entresol situ au-dessus de l'atelier des
Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prte 
David, tait occup par les frres Franque, qui non-seulement y
logeaient, du consentement du matre, mais donnaient souvent
l'hospitalit  Broc,  Maurice et  ceux de leurs amis qui la leur
demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des
_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il
soit juste de dire que quelques paroles hasardes de David en aient fait
natre la premire ide. Ce matre, tant sur le point de commencer son
tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entran par le
got des ouvrages de l'antiquit, en tait venu  restreindre son
admiration pour les oeuvres modernes, au point de ne plus se proposer
pour modles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits  l'poque
de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style
tait le plus ancien; il en faisait autant au sujet des mdailles, et
vantait particulirement le naturel et l'lgance du trait des figures
peintes sur les vases dits trusques. On sait ce qui arrive
ordinairement dans une cole, et que les opinions du matre, exagres
par ses lves, mme les plus intelligents, sont bientt dnatures par
les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion,
aprs qu'il eut dit  propos de son projet relatif aux _Sabines_:
Peut-tre ai-je trop montr l'art anatomique dans mon tableau des
_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus
d'adresse et de got. Ce _tableau sera plus grec_.

Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le matre faisait
souvent  ses lves d'exercer leur esprit en tudiant les antiques,
sans les copier machinalement, frapprent les jeunes gens et Maurice en
particulier, et ils partirent de l pour avancer que David travail fait
qu'entrevoir la route  suivre, qu'il fallait changer radicalement les
principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce
qui avait t fait depuis Phidias tait _manir_, faux, thtral,
affreux, ignoble; que les matres italiens, y compris le plus clbre
mme, taient entachs des vices des coles modernes; qu'il tait
indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande
galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et
passer outre devant les statues romaines et celles mme qui avaient t
faites en Grce depuis Alexandre le Grand.

Tel tait  peu prs l'ensemble de la nouvelle thorie. Quant  la
pratique, on ne devait viser qu' exprimer la plus haute beaut; aussi
Maurice engageait ses adeptes  ne plus travailler  l'atelier de David
pour peu que le modle ne leur part pas beau; il leur conseillait de ne
peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans
l'ide de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires,
afin que la transition trop brusque de la lumire  l'ombre ne dtruisit
pas l'harmonie des forms, comme ne manquaient pas de le faire,
ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.

Mais ces ides que Maurice se formait de l'art n'taient que les
corollaires d'autres ides plus hautes, plus graves, sur lesquelles il
s'entretenait avec des hommes qui, sans tre trangers aux arts, ne les
pratiquaient cependant pas. Charles Nodier tait de ce nombre, et plus
d'une fois alors tienne l'a vu monter descendre le petit escalier de
bois qui conduisait  l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, o,
selon toute apparence, il allait prsider les sances des _penseurs_ ou
_primitifs_. S'il faut s'en fier aux rcits un peu tardifs (1833) de cet
crivain sur la secte dont Maurice a t le chef ostensible de 1797 
1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une rforme de la socit sur
un plan, non pas prcisment semblable  celui des saint-simoniens, mais
du mme genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que
des ides vagues de rforme aient bouillonn dans la tte, de quelques
jeunes gens lancs au milieu d'une socit  peine remise des grandes
commotions rvolutionnaires, cela peut tre admis; mais quant 
l'tablissement d'une doctrine srieuse  ce sujet, il ne pouvait
rsulter des efforts de quelques pauvres lves en peinture rassembls
dans l'entresol, en admettant mme toute la supriorit d'esprit et de
caractre que l'on pourrait attribuer  Maurice Qua et  Charles
Nodier. Le secret de cette petite comdie, s'il y en a un, n'aurait pu
tre dvoil que par le prsident des _primitifs_, devenu le spirituel
acadmicien que tout le monde connat; mais  dfaut de renseignements 
ce sujet, longtemps mais vainement promis  tienne par Charles Nodier,
voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet crivain publia en l'an
XII de la rpublique (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_.
On y trouve une espce d'loge ou plutt de glorification de Maurice et
de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la puret de
son me et la beaut de sa personne, tait devenue la Batrice, l'ange
gardien des _penseurs_. Voici le chapitre o il est question de ces deux
personnages:

     _Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._

     Dans les esprances d'une prsomptueuse jeunesse, j'avais rsolu
     de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms
     aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-mme
     de ce que le sort me rservent du temps qui m'est mesur, je veux,
     du moins, laisser ici quelque tmoignage qui rvle que je _les_ ai
     connus, et qui fasse foi de ma gloire.

     Saady fait dire  l'ambre: Je ne suis qu'une terre vile, mais
     j'ai habit avec la rose.

     Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vnus_. Ne
     consume pas ton admiration strile sur les efforts de l'art
     impuissant. Ici la Divinit a marqu sa plus noble empreinte, et
     c'est ici que tu apprendras ton gnie, si le ciel t'en a donn.

     LUI, c'tait MAURICE QUA, cet homme qui, sous les formes
     d'ANTINOS et d'HERCULE combines, reclait l'me de MOSE,
     d'HOMRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts  la
     simplicit des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des
     potes.  cette beaut, qui avait je ne sais quoi d'immuable et
     d'ternel comme celle des dieux,  ce grand caractre qui le
     faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAL et du JUPITER de
     MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tte les
     clairs de l'OLYMPE et du SINA.

     Il tait facile  reconnatre, celui dont le Seigneur avait dit,
     par l'organe d'un de ses disciples: J'AI CRIT SUR SON FRONT LE NOM
     DE MA CIT. C'taient bien l ces sourcils dont un seul mouvement
     pouvait branler le monde, et ces yeux d'o devait s'lancer la
     foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se
     fonder un culte; et jamais je n'ai lev sur lui ma paupire sans
     prouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler  ses
     cts, avec ce langage ineffable et mlodieux qui lui tait
     familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait 
     s'entourer des malheureux de la terre.

     Ne demandez pas au vulgaire quel tait Maurice Qua: l'avenir sera
     prive de son nom.

     Oserez-vous, chaste amiti, profrer celui de LUCILE FRANQUE? Il
     chappe  mes lvres, et mes lvres sont purifies. Elle ne
     condamnera pas cet hommage.

     Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs
     d'Herculanum, ces figures sveltes et lgres, o tant de noblesse
     est allie  tant de grce et tant de pudeur  tant de volupt?
     Vous tes-vous arrt, pensif, devant cette image de SAINTE CCILE
     qui prte l'oreille aux choeurs clestes? La plaintive MALVINA,
     touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard
     triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas,
     vous a-t-elle jamais intress  ses malheurs? Sterne vous a-t-il
     trouv sensible pour son LISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous
     connaissez presque LUCILE.

     Son regard tait si solennel que ceux sur lesquels il tombait se
     sentaient saisis d'un respect religieux; mais il tait si doux
     qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre.
     Aussi sa vue faisait rver de bonnes actions, et on ne se souvenait
     pas d'elle sans avoir envie d'tre meilleur. Mais  quelque chose
     de sombre et de pnible  voir qui errait sur son visage, on aurait
     devin le prsage des maux  venir.

     Quand, dans les beaux jours de l'anne, elle s'avanait dans la
     plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux pars, semant des
     fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mres, vous auriez
     dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des
     nuits un secours mystrieux vers la chaumire de l'indigent  sa
     marche arienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, 
     la divine mlancolie qui rgnait dans tout son air et dans tous ses
     mouvements,  un sentiment incomparable et merveilleux qui manait
     d'elle, et qu'on ne saurait dfinir, on croyait apercevoir une de
     ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux.

     Mais, aprs une vie pleine d'amertume, celle qui et t  son gr
     le MICHEL-ANGE de la posie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba
     inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortuns qui
     devaient leur existence  ses secours firent les frais de sa pompe
     funbre.

     Elle compta son vingt-deuxime printemps, et  la fin de ce court
     exil, elle reprit le chemin de son ternelle patrie.

     LUCILE, MAURICE, mes superbes! O est-il celui qui doute de
     l'immortalit? A-t-il vcu prs de vous, celui qui nie la vertu? 
     Brutus!

     Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge
     invent  l'honneur de l'espce humaine, L'imagination ne fait pas
     de tels rves. Je les ai vus.

     Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'taient plus, et
     j'ai cherch leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse mme m'est
     interdite.

     Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont
     forc  leur survivre.

     _Il n'y a plus rien sur la terre qui mrite une larme!_

     UNZER.

Cet loge dithyrambique en prose bariole de rminiscences de la Bible,
d'Homre et d'Ossian, toutes devenues fort  la mode en ce temps, rvle
 la fois l'espce d'admiration que Maurice inspirait  ceux dont il
tait entour et la confusion d'ides au milieu de laquelle la jeunesse
la plus distingue par ses sentiments et son esprit se dbattait alors.

Quoi qu'il en soit, les prdications de Maurice, dans le petit entresol,
sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de
l'effet sur la masse des lves de David. Involontairement ces jeunes
gens obissaient chaque jour davantage  l'autorit que prenait sur eux
le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier
usage. Mais pour que l'on puisse apprcier tout ce qu'il y avait
d'trange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu  peu prs
public tel que l'cole de David, il faut se reporter  l'an 1797, alors
que la religion tait encore l'objet de la drision publique, avant que
Bonaparte et rouvert les glises. Les ides de Voltaire avaient
tellement t rpandues d'ailleurs pendant la rvolution, que parmi les
lves de l'cole, si on ne regardait pas comme un crime de parler
favorablement du christianisme, c'tait au moins un ridicule dont
personne n'aurait os se couvrir. Les discours indvots, impies mme,
s'y faisaient assez frquemment entendre.

Or, il arriva qu'un des lves, en racontant une histoire bouffonne, y
mla  plusieurs reprises le nom de Jsus-Christ. La premire fois,
Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint svre; mais
lorsque le conteur eut rpt de nouveau le nom sacr, alors les yeux du
chef de la secte des _penseurs_ s'enflammrent, et Maurice fit taire le
mauvais plaisant en lui imposant imprieusement silence. L'tonnement
des lves parut grand; mais il ne fut exprim que sur la physionomie de
chacun, qui resta muet. Maurice tait sujet  des colres trs-vives,
mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette
occasion, il sentit la ncessit de justifier par quelques paroles la
hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. Belle invention vraiment,
dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jsus-Christ pour sujet
de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'vangile, tous tant que
vous tes? L'vangile! c'est plus beau qu'Homre, qu'Ossian!
Jsus-Christ au milieu des bls, se dtachant sur un ciel bleu!
Jsus-Christ disant: Laissez venir  moi les petits enfants! Cherchez
donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-l!
Imbcile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supriorit amicale
 son camarade qui avait plaisant, achte donc l'vangile et lis-le
avant de parler de Jsus-Christ.

Il faut le rpter, de telles paroles, dites  cette poque et dans un
lieu tout  fait public, eussent certainement excit de la rumeur et pu
compromettre la sret du harangueur. Tous les lves le sentirent bien;
car lorsque Maurice eut cess de parler, il y eut un intervalle de
silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard
pour savoir comment on prendrait la chose.

Le brave Moris trancha la difficult: C'est bien cela, Maurice,
dit-il d'une voix ferme; et  peine ces mots eurent-ils t prononcs,
que tous les lves crirent  plusieurs reprises: Vive Maurice!

On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment gnreux que
fit clater cette jeunesse, il entrt des ides de pit.  l'atelier de
David, comme par toute la France alors, on tait et l'on affectait
surtout d'tre trs-indvot; mais le courage que montra Maurice en
dfendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et
vilipendait, ainsi que la pense heureuse qu'il eut de dcouvrir  de
jeunes artistes une source de beauts nouvelles au moins pour eux,
sduisit et entrana leurs jeunes mes. Cette scne eut toutefois un
rsultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore,
dans le langage des lves, de locutions rvolutionnaires et
irrligieuses, et, de plus, elle assura la libert des consciences.
Aprs le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modle,
Moris, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup
d'autres qui reprsentaient assez bien le parti aristocratique 
l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le fliciter sur son
lan gnreux. Lorsque ceux-ci eurent puis leurs louanges fort
sincres, s'avancrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Rvoil, les
deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient mues, et d'un air
timide, mais o perait un sourire plein de joie, ces deux jeunes
artistes remercirent leur gnreux camarade de manire  laisser
entendre  tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance
encore qu'eux  ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et
Granet, qui avaient frquent Richard Fleury et Rvoil  Lyon, avourent
 leurs condisciples que ces deux jeunes gens taient fort pieux. Ce
bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on
ne se permit la plus lgre plaisanterie sur les habitudes religieuses
des deux amis lyonnais.

Maintenant, on sait ce qu'tait la secte insignifiante des _crassons_;
on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui,
ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scne. Il
reste  faire connatre le troisime groupe qui compltait l'ensemble
des lves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf  faire
intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres,
simples dessinateurs encore d'aprs le relief, et rangs confusment
sous le nom de _rapins_, coutaient et regardaient ce qui se passait
entre les _grands_ lves, sans y prendre une part active. Achevons donc
le dnombrement de nos jeunes hros, en peignant par quelques traits
rapides les coryphes du groupe que, faute d'une meilleure expression,
on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens
dont la fortune, l'ducation, les manires et les talents taient si
ingaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus
rgulier, dont la tenue plus aise et plus dcente, dont le langage plus
pur et plus mesur, imposaient aux autres lves.

C'tait M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait
agrablement l'oreille. Il tait joli cavalier, d'une figure prvenante
et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres,
ses habits taient si bien faits, si bien ports, son pied lgant tait
chauss dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque
des lves de David cda  ces dehors sduisants. M. de Saint-Aignan
avait d'ailleurs tout l'entranement gnreux qui rend bon camarade dans
une cole, et ce qui achevait de le faire accueillir trs-amicalement
taient les dispositions relles et brillantes qu'il montrait pour l'art
de la peinture.

C'tait Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est
rest clbre; Granet, qui avait alors le mme air bon et fin que nous
lui avons connu. Alors il tait  peu prs vtu simplement, comme  la
fin de ses jours; et ds ce temps o, jeune encore, son teint peu
color, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume
brun fonc lui donnaient l'air d'un habitant des clotres, on le
surnommait _le Moine_.

Richard Fleury et Rvoil, bien levs, trs-retenus dans leurs discours
et habituellement couverts de vtements trs-propres, faisaient honneur
 la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'o ils tiraient
leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin;
mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les lves les
respectaient.

Le nom de Delavergne sera rapport seulement pour mmoire. Sous le
rapport du talent, il tait  peu prs nul; mais ses liaisons avec de
Forbin, R. Fleury, Rvoil et Granet, ainsi que sa qualit de
gentilhomme, lui donnaient une espce d'influence dans le groupe
_aristocratique_ qu'il n'est pas indiffrent de signaler pour bien faire
connatre tous les lments dont se composait alors l'cole de David.

Mais l'me de cette portion des lves tait Forbin, car alors sa
qualit de comte et le _de_ qui prcde son nom en taient retranchs.
Lorsqu'il entra  l'atelier, il n'tait g que de dix-huit  vingt ans.
Quoiqu'un peu grle de formes, il tait fort bien pris dans sa taille.
Sa tte tait belle, et il la portait haut. S'exprimant avec lgance et
facilit, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive
encore son accent provenal trs-prononc. Auguste de Forbin, car malgr
tous les efforts encore rcents des rvolutionnaires pour craser
l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des
Franais en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits
excessivement simples, toute l'aisance et la familiarit un peu moqueuse
d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec
lui que leur ge, fit ds le premier jour leur conqute.  l'aide de
l'italien et de son patois provenal qu'il parlait avec une gale
facilit, il trouvait moyen, sans rien perdre de son lgance
habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les
bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui cotait moins que de
tourner un couplet en franais, et  l'atelier, o l'on ne se piquait
pas d'tre difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.

Le thtre du Vaudeville tait alors, comme aujourd'hui, fort  la mode;
c'tait mme un de ceux que frquentait le plus habituellement ce que
l'on appelait alors la socit distingue. Forbin, quoique peu  l'aise
 cette poque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et l, il
entretenait son got et son talent pour le couplet. D'aprs ce que l'on
sait de Maurice, des ides et des livres qu'il prfrait, ainsi que son
ami Ch. Nodier, on peut se faire une ide des colres burlesques dans
lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup,
lui improvisait un couplet carr se terminant par une galanterie fade ou
un jeu de mots. _Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au
milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre  la
marchale[3]! Puis il rptait plusieurs fois d'une voix sourde et
concentre: Le Vaudeville! le Vaudeville! et, saisissant tout  coup
ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet
dmanche, il se mettait  frapper  tour de bras sur les chaises et les
botes  couleurs, jusqu' ce que leurs propritaires trouvassent le
moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors
cette scne se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice
lui-mme prenait largement part.

Au milieu de ces temptes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid
et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et
que David choisit pour l'aider lorsqu'il excuta le _Bonaparte passant
les Alpes_, puis lorsqu'il commena le _Lonidas_. Langlois, aprs avoir
obtenu toutes les couronnes acadmiques, est mort membre de l'Institut
en 1838. On voyait aussi l, travaillant avec zle et assiduit, M. le
comte d'Houdetot, que l'tude approfondie de la peinture a fait devenir
un protecteur si clair des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, aprs
avoir tudi pendant trois ans avec passion  l'cole de David, prit
tout  coup le parti des armes et devint gnral, pendant la
restauration.

Telles taient les diffrentes nuances dont se composait l'ensemble des
lves de David. Bien qu'anims d'un esprit trs-diffrent, ils vivaient
toutefois cordialement entre eux.

Parmi les lves que leur caractre isolait davantage, on a d remarquer
le sage Moris, qui se mlait peu  toutes ces folies et dont la
plaisanterie habituelle tait de rpter  ses camarades si jeunes et si
fous: Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser  la
mort! Cet aimable et brave homme n'a laiss aucun ouvrage qui puisse
consacrer sa mmoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes
les fois que l'occasion s'en prsente, car rien n'est si digne d'intrt
que ces mes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et
briller le mrite.

Il n'en est pas ainsi d'un autre lve que David reut dans son cole 
cette poque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de
son caractre et sa disposition  l'isolement, mais qui donna encore
tout aussitt qu'il parut des preuves d'un vritable talent; c'est M.
Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a chang ni de physionomie ni de
manires depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint
que produit l'ge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est
vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractre, qui a conserv
un fonds d'honntet rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et
de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la mme
rgion. C'est un de ces hommes qui ont t mis au monde comme on coule
une statue en bronze. En entrant , l'atelier de David, Ingres arrivait
de Montauban, sa ville natale, o, ds l'enfance, il avait tudi l'art
de la peinture sous la direction de son pre. Relativement  sa
jeunesse, il tait dj habile  manier le pinceau, lorsque David se
chargea du soin de l'enseigner. Dans l'cole, il tait un des plus
studieux, et cette disposition, jointe  la gravit de son caractre et
au dfaut de cet clat de pense que l'on appelle esprit en France, fut
cause qu'il prit trs-peu de part  toutes les folies turbulentes qui
avaient lieu autour de lui; aussi tudia-t-il avec plus de suite et de
persvrance que la plupart de ses condisciples.

tienne fut trs-frapp de la premire figure que Ingres peignit 
l'atelier. Tout ce qui caractrise aujourd'hui le talent de cet artiste,
la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un
model d'une justesse et d'une fermet extraordinaires; toutes ces
qualits se faisaient dj remarquer dans ses premiers essais. Ce mrit
n'chappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et
David lui-mme signalassent une disposition  l'exagration dans ses
tudes, tout le monde cependant fut frapp de ses grandes dispositions
et reconnut mme son talent.

Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs taient des ralits: oh!
que de noms compltement oublis on pourrait ajouter  ceux dj cits
ici, sans que leurs syllabes runies pussent veiller dans l'me du
lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on prouve en
foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assist  ces joies de la
jeunesse, quand on a vu l'esprance briller galement sur tant de fronts
dont la plupart ont t prmaturment jets dans la poussire et privs
de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur
permanente qui travaille rgulirement toutes les gnrations
successives et donne au monde une jeunesse ternelle, une esprance
toujours renaissante. De tous les noms dj cits, combien peu ont
chapp  l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore!
Quant  la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de
vains rves de gloire, le plus grand nombre est mort et  la fleur de
l'ge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu
satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqu dans la vie le
but que l'on s'tait propos d'atteindre.




IV.

LES RAPINS.


Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est mme
qu'aucune priphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On
dsigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les lves qui ne
font encore que copier d'aprs des dessins, et ceux mme qui dessinent
d'aprs le relief, c'est--dire d'aprs les statues moules en pltre.
Par extension, et dans un sens pigrammatique, on l'applique aux lves
dj avancs dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnat
ni dispositions ni talent.

Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il
n'en tait pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin tait une espce de
vassal, d'esclave mme, soumis aux volonts et  tous les caprices de
celui de ses camarades qui, plus g que lui et ayant dj eu l'honneur
de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par
l'apprenti-artiste et le battait  l'occasion, quand ledit rapin tait
rcalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait
charg.

Lorsqu'tienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place
dans celui des lves, cet usage tait dj tomb en dsutude, mais non
pas entirement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de
contribuer  faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux
condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat  l'atelier, il
arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet
de Vincennes,  la fin duquel tienne avait lu des vers au matre, ne
connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a dj dpeint,
Roland s'approcha d'tienne en tenant son appui-main lev et en
menaant, et lui dit: Tiens, voil deux sous, va me chercher un petit
pain pour mon djeuner. L'tonnement et l'indignation se peignirent sur
la figure d'tienne d'une manire si forte et si sincre, que la
rsolution de Roland en fut d'abord branle. Mais comme le jeune colon
avait vu frapper les noirs  la Martinique, il croyait pouvoir en agir
de la mme manire avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main
pour frapper tienne, lorsque Moris, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres
encore, s'lancrent au-devant de Roland, en lui criant: Roland!
Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_! car on
continuait  donner ce sobriquet  tienne. Roland avait quelque chose
de brusque dans le caractre, mais n'tait nullement mchant. Il reprit
sa place, et on lui dit  voix basse qu'tienne avait _fait des vers_
pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme
un ngre.

Ce petit vnement resserra tout aussitt les liens d'amiti qui
s'taient dj forms entre les principaux lves de l'atelier et
tienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les
autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une
vigoureuse rsistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par
la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore,
car chaque matin ils se munirent d'une bche, aprs avoir eu soin de
faire entendre que l'en n'aurait pas bon march d'eux en cas d'attaque.
Ces prcautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le
premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins,
on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une
force extraordinaire pour leur ge, et dont le coeur bondissait 
l'apparence d'une menace.  compter de cette poque, s'il se trouva
encore de jeunes lves qui fissent les commissions des peintres, ce ne
fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les
pains et les gteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la
course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres coles, dans
les immenses corridors du Louvre.

Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient prs de la porte d'entre,
d'aprs la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractre,
par d'heureuses dispositions, et par une activit d'imagination qui, en
gnral, leur devint fatale; car les uns puisrent leurs facults dans
une contemplation strile, les autres, malgr de longs et studieux
efforts, ne purent jamais raliser les esprances dont ils s'taient
bercs, et quelques-uns perdirent la raison, abrgrent leurs jours  la
fleur de l'ge, ou succombrent  des maladies de langueur, que l'tude
de leur art acheva de rendre incurables.

De toute cette gnration d'artistes avec lesquels tienne entra dans la
carrire, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore
l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapport de
si prcieux travaux de ses voyages en gypte, en Grce et en Italie, et
mourut aprs avoir pris place  l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.

Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...,
Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et tienne, pour ne citer que ceux qui
avaient fait concevoir le plus d'esprances, aucun d'eux, malgr
quelques clairs de succs, n'est arriv,  se faire un nom dans l'art
de la peinture. Et cependant, plus d'un a dploy une nergie rare pour
acqurir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente
et productive; mais il leur manqua d'tre dirigs plus sagement dans le
cours de leurs tudes, ayant eu le malheur de se trouver tudiants  une
poque o tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils dsiraient
apprendre furent remis en question par le matre mme qui devait les
diriger.

Les frquentes recommandations que faisait David  ses lves, de se
guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulirement sur ceux du
style antrieur  Phidias, avaient port leurs fruits. Cette ide,
reprise en sous-oeuvre par une jeunesse fougueuse et inexprimente, fut
pousse jusqu' ses plus rigoureuses consquences, et ces principes
exagrs, combins avec les utopies _humanitaires_ que dveloppait
Maurice  ses adeptes, ne tardrent pas  produire une anarchie complte
dans l'cole de David. Bientt ce ne fut point assez pour Maurice de
rpandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans
l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des lves aprs
les travaux du jour; il fit entendre  ses cosectaires qu'il fallait
parler haut et marcher courageusement tte leve; que David avait
commenc le grand oeuvre de la rforme de l'art, il est vrai, mais que
l'incertitude de son caractre et le peu d'tendue de ses ides
l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'nergie
ncessaire pour complter la rvolution qu'il fallait achever dans
l'art. Il ajoutait que, tant que les modles de mauvais got, tels que
ceux qui proviennent de l'art italien, romain et mme grec, en remontant
jusqu' Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les coles, il
n'y avait pas lieu d'esprer qu'aucune amlioration se fit sentir dans
les tudes; que, quant  lui, il ne commencerait  esprer le retour du
got simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment o il verrait brler
et dtruire (ce sont ses paroles) tous ces prtendus chefs-d'oeuvre qui
font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes
amis, n'en doutez pas, s'criait-il dans son enthousiasme; mais il faut
en acclrer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont
encore plongs dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous
devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux
d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposs  imiter mon exemple;
qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici  peu de jours j'ai
rsolu de quitter ces vtements mesquins que je porte ainsi que tous les
hommes de notre sicle. Dj, vous le voyez, j'ai laiss crotre mes
cheveux et ma barbe; l'on achve en ce moment une vaste tunique blanche
que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes
pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude;
vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait prparer ce vtement pour
m'en parer dans l'ombre de notre rduit, et en votre prsence seulement?
Dtrompez-vous; dcadi prochain, vous me verrez ainsi vtu dans les
Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai
rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne.
Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous
dire que mon brave ami Perri que voil, profitant noblement de sa
fortune pour favoriser nos gnreux desseins, s'est fait faire un
costume phrygien complet, d'aprs celui du Pris en marbre qui est au
Muse, vtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner  la
promenade que je vous ai annonce. Oui, mes amis, il est temps de donner
un but pratique et srieux  l'art et d'enfermer les grandes et
ternelles vrits dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec
plaisir, avec empressement mme, et qu'elles germent et fructifient dans
le coeur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc
tendre qu' le prsenter sous ses formes les plus belles, sous les ides
et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute ncessit
que nous avertissions d'abord les yeux de la rforme importante que nous
dsirons faire; et rien,  cet gard, n'est plus propre  prparer
favorablement les yeux et les esprits que de revtir cet admirable
costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si
lgante. Quant aux penses dont nous autres rformateurs devons
continuellement entretenir nos esprits et notre coeur, nous ne saurions
les puiser  des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans
Homre, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les
scnes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces
livres ont t crits, que nous trouverons de quoi rgnrer notre me
et notre esprit, et donner un noble emploi  nos talents, quand ils
seront perfectionns.

Si chaque sicle ne fournissait pas des folies analogues  celles-ci, et
qu'il n'existt pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu
Maurice et Perri se promener dans Paris, l'un vtu comme Agamemnon,
l'autre en Pris, on craindrait vraiment d'tre tax d'exagration en
rapportant l'ensemble d'une thorie telle que celle que l'on vient
d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vrit, et il est certain mme
qu'on a t au rformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il
montrait dans le dsir d'accomplir ses projets, en dgageant ses paroles
de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus
fortement ses auditeurs en se mettant  leur porte, en se conformant 
leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincre de Maurice, la
bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la gnrosit de son
caractre, l'clat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le
dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercrent une
trs-forte influence sur les plus clairs de ses condisciples. Moris,
Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de
ridicule dans ces dclamations demi-morales, demi-esthtiques, ne
pouvaient s'empcher de reconnatre, surtout en partant des ides de
David, qui taient exagres elles-mmes, qu'il y avait quelque chose de
plausible et de consquent dans les nouveaux projets de rforme lancs
par Maurice.

Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles
n'allaient pas jusqu' branler la raison dj mrie de ces premiers
lves. Mais elles firent un vritable ravage dans l'imagination de
quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et tienne, composaient alors la
classe des rapins.

Colson, qui a donn quelques preuves de talent plus tard, a cependant
perdu sa carrire par l'obstination prolonge avec laquelle il s'est
attach  la secte des _penseurs_ ou _primitifs_.

Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont
le caractre tait noble et l'me leve fut souvent dtourn de la
belle, marche qu'il s'tait trace, par les proccupations que lui
causaient les opinions tranges de Maurice.

Huyot, tant qu'il dessina  l'atelier, travaillait toujours
silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce dbordement
d'ides extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermet
de son esprit, sa taciturnit, son application constante au travail et
le peu de temps d'ailleurs qu'il passa  l'cole de David, portent 
croire que les ides singulires des _primitifs_ firent peu d'impression
sur lui.

Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces
opinions bizarres s'embrouillrent encore en se compliquant avec des
chagrins domestiques et la pauvret. Prenant  la lettre les conseils de
ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacit, prtendaient
atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation
potique des ouvrages de l'antiquit, S... dpassa bientt, sans avoir
rien appris, l'ge o l'on peut tudier avec fruit. Charg prmaturment
de famille et hors d'tat de rien produire qui pt l'aider  la
soutenir, il obtint  grand'peine la place de professeur de dessin dans
un lyce de province, o il acheva de perdre sa raison dj altre.
C'tait un bon et brave jeune homme,  qui il vint la fatale ide de se
tirer de l'tat obscur o le ciel l'avait jet, dans l'espoir de
cultiver un talent qu'il ne put acqurir et dont, selon toute apparence,
il n'avait mme pas le germe.

Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortuns de ce
genre qui, jets alors dans l'atelier de David, sans fortune,
quelques-uns sans dispositions et sans nergie de caractre, ont perdu
l toute ide de discipline, de subordination, et se sont trouvs trop
heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir
honorablement sur un champ de bataille.

Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir,
combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mmoire! Vermay,
ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers
ouvrages, exposs ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles
esprances, hlas! aprs avoir gaspill sa vie  Paris, a t fonder une
cole de dessin  la Havane, o il est mort malheureusement. Poussin, le
contemporain, l'insparable de Vermay, car toutes les grandes
espigleries des lves de l'cole taient combines et diriges par
eux; Poussin, qui  une belle figure joignait une me si belle et si
noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans
porter le moindre dommage  son insouciance et  sa paresse habituelles;
Poussin que tout le monde aimait comme un frre, pour qui ses camarades
rvaient tous les genres de succs; Poussin! dont le nom mme tait
regard comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie,
grce au ciel, mais il n'a pas tir de son talent tout ce que l'on avait
le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas clbre, il est heureux!
Mari et entour d'enfants  l'le Bourbon, il professe avec honneur la
peinture et vit  l'aise, entour de la considration gnrale des
habitants de la colonie.

C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un lve qui fit concevoir
alors les plus hautes esprances, quoiqu'elles ne se soient point
compltement ralises. Paulin Duqueylar, il a dj t nomm, tait de
Marseille et li d'amiti avec tous les Mridionaux de l'atelier,
Forbin, Granet, Rvoil, Richard et Topino Le Brun, malgr la diffrence
de ses opinions avec ce dernier. Relativement  ses condisciples,
Duqueylar n'tait pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est
toujours ressenti de ce retard dans l'tude de la peinture, o l'on ne
profite que quand on commence trs-jeune. Duqueylar, de famille noble,
avait reu une excellente ducation; il tait bon humaniste, lettr,
aimant beaucoup la posie. Mais, malgr la politesse de ses manires, on
retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se
reproduisait dans la tournure de ses ides et dans son talent comme
artiste. Les opinions nonces par Maurice et la lecture assidue
d'Ossian, dont les pomes taient devenus fort  la mode vers 1796,
produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que
cet vnement fit prendre un pli  son esprit et  son talent dont la
trace est toujours reste. Il exposa, en 1797, un tableau reprsentant
_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'tait pas sans
nergie, mais dont l'aspect tait si sauvage et si bizarre qu'il ne
trouva d'indulgence qu'auprs de quelques-uns de ses amis, dont deux ou
trois devinrent ses admirateurs fanatiques.

Peu de temps aprs, Duqueylar se dcida  aller se fixer  Rome, o il
exagra tout  l'aise le mrite et le dfaut de ses productions. Malgr
une persvrance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit
trs forte, cet homme, remarquable par son caractre, ne put jamais
donner  ses ides une forme assez attrayante ni assez claire pour les
faire adopter aux autres.

Il avait contract,  l'atelier, une amiti tendre pour son jeune
camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile lve en peinture, changea
tout  coup le but de ses travaux et se mit  tudier la langue grecque
avec ardeur. Ce got nouveau devint une passion dominante chez Mendouze,
qui, aprs avoir servi quelque temps dans les armes, partit pour la
Grce, o il a pri, au massacre de Chio.

Aprs avoir pass plusieurs annes  Rome, Paulin Duqueylar rentra en
France et se fixa prs de Lambesc, au milieu de sa famille, o il se
livra, mais pour lui seul, au got vif qu'il avait toujours eu pour les
arts et pour les lettres. Son mrite l'avait fait admettre au nombre des
correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les
intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlev, il a
publi en 1840,  Paris, un volume intitul: _Nouvelles tudes du coeur
et de l'esprit humain, ou analyse, explication et dveloppement de leurs
principaux phnomnes_, ouvrage crit avec une lgante simplicit, et
tmoignant des belles et hautes qualits du coeur et de l'esprit de cet
homme distingu.

C'est d'ailleurs une chose remarquable que le got pour l'rudition qui
se manifesta parmi les lves de David  cette poque. Roquefort,
l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laiss des
recherches savantes sur la littrature et la musique au moyen ge, tait
alors lve de David et frquentait son cole.

Npomucne Lemercier, le pote, ainsi que Letronne, savant antiquaire,
tinrent galement  honneur d'tre mis au nombre des lves de David.

Ce got pour l'rudition, combin avec les ides de rforme que Maurice
avait rpandues avec tant d'ardeur, contriburent  dterminer la
vocation d'un lve de David, d'un ge dj mr lorsqu'il entra dans
l'cole, assez habile peintre, mais entran invinciblement  s'occuper
de la thorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable
par l'affabilit de son caractre et les lumires de son esprit. Bien
qu'il ft le premier  rire des formes extravagantes sous lesquelles
Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui tait impossible de ne pas
reconnatre la puissance des ides et quelquefois des raisonnements du
jeune fou. Timide dans l'excution, mais trs-avide de nouveauts, de
Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de
l'_encaustique_, ou peinture  la cire. Enferm dans son atelier, il
travailla longtemps  reproduire ce procd antique, qui, dans ses ides
thoriques, tait plus favorable  l'art que la peinture  l'huile.
Grce  ses longues et savantes expriences, _la peinture  la cire_ est
employe aujourd'hui pour peindre sur les murs des difices.

Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799
jusqu'en 1829  la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitul:
_Trait complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son
trop d'tendue, est plein d'observations, de conseils et de principes
excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonne de
renseignements matriels que l'on ne trouve rassembls dans aucun autre
livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet
ouvrage si sagement combin, dont les nombreuses divisions sont traites
avec tant de rflexion, de maturit et de sagesse, prsente au fond le
corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme
et mthodique.

 tous ces noms autour desquels ont rayonn tant d'esprances et dont la
plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe
Lullin, que l'oubli couvre galement de son ombre. Ag de dix-sept ans
lorsqu'il fut admis chez David, il en avait  peine vingt-six quand il
est mort, en 1806. La nature semblait avoir puis ses dons sur lui. On
a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur
laquelle les hautes facults de l'me et de l'esprit parussent avec
autant d'clat. N au sein d'une des familles patriciennes de Genve, il
joignait  l'lgance des manires cette modestie qui rsulte d'une
excellente ducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord
presque froid, il cachait, sous une rserve qu'il tenait des habitudes
de son pays, une de ces mes ardentes qui sont destines  se consumer
elles-mmes.

Adolphe Lullin ne fit son entre  l'atelier que quelques semaines aprs
tienne, mais du jour o ils se virent, ils contractrent une amiti qui
dura entre eux tant que Lullin vcut, et dont tienne conserve encore
aujourd'hui; aprs quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus
tendre souvenir.

tienne a sans doute le droit de penser que son amiti n'a pas t tout
 fait strile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si
bienfaisante sur le caractre et la culture de l'esprit d'tienne que
celui-ci se reconnat toujours l'oblig reconnaissant de son camarade.

Pendant les annes 1797 et 1798, outre leurs travaux  l'atelier, ils
parvinrent  faire des progrs assez remarquables dans l'intelligence de
la langue grecque. Ces tudes, combines avec celles que l'art de la
peinture les conduisit  faire sur la statuaire antique, donnrent aux
deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archologie qui,  cette
poque, o tout se faisait  la grecque, leur attira tout naturellement
de la part de David et de ses lves une considration particulire.

Des deux jeunes amis, ce fut le plus g et certainement le plus
instruit qui rsista avec le moins de force aux avances qui leur furent
faites par Maurice. tienne ne conut aucune dfiance de ce dernier,
mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolit
et surtout de l'incohrence de ses opinions tant morales qu'esthtiques,
et ds l'origine, il conseilla  son ami Lullin de ne pas agir
lgrement  propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre.

En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrs.
Elle proccupait  l'atelier tout ce qu'il y avait d'lves dj moins
jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait
mme de tous ceux qui, presque enfants encore, taient avides de
nouveauts, dsireux de remplir leurs ttes, vides d'ides qu'ils
n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse
habituelle s'arrangeait fort bien d'un systme d'tude qui se rduisait
pour eux  se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la
galerie des statues antiques.

Tout enthousiaste que Lullin ft de ce qui tait emprunt aux usages et
aux arts de la Grce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et
des Pris dans les rues tait loin de lui plaire; et,  cet gard, il
portait le scrupule assez loin pour s'abstenir mme d'adopter de
certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte
gnralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, invent par
David et choisi par ses lves, les faisait reconnatre pour tels dans
les lieux publics.

tienne n'tait pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y
attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et
autres; mais, par intrt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens
qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunit,
l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien
Pris, port par de pauvres enfants de Paris obligs pour rentrer chez
eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert.

Leurs discussions ne se bornaient pas  celles que ces folies faisaient
natre, et pendant longtemps,  la suite de leurs travaux  l'atelier et
de leurs tudes sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus
utiles et plus importantes. Quoique Lullin ft dj assez vers dans la
lecture des auteurs classiques, son got cependant n'tait pas plus
affermi que sa critique.  la suite d'une conversation qu'tienne et lui
avaient eue sur les pomes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces
ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort
au-dessus de ceux d'Homre, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le
pome de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son
enfance  Genve), Lullin donc, sur la premire sommation de ce fou de
Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le pote grec en
faveur du barde irlandais.

L'esprit d'tienne s'tait tourn de bonne heure vers la philosophie et
la critique; aussi, malgr la vogue et le poids que l'admiration d'un
homme dj clbre  cette poque, le gnral Bonaparte, avait donns
aux prtendues posies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours
monotones,  cela prs de quelques beauts, et demeura-t-il incrdule
sur leur authenticit. Cette opinion, il l'exprimait  Lullin
non-seulement avec toute l'effusion de l'amiti, mais avec l'ardeur et
l'nergie que l'on trouve en soi, quand on est persuad que l'on combat
une erreur dangereuse. Cette diffrence d'opinion en matire de got,
qui ne faisait que resserrer les liens de leur amiti, devint la source
d'une foule d'entretiens curieux et solides dont tienne conserve encore
maintenant un souvenir sacr, parce qu'il sent que c'est  ces luttes
d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime
aujourd'hui.

Vers ce temps,  la suite des questions prcdentes, il s'en prsenta
une nouvelle qui, en indiquant la marche des ides des deux amis,
donnera en mme temps l'occasion de rappeler qu' cette poque commena
une tentative assez fortement soutenue pour faire ragir le systme
d'art des modernes contre celui de l'antiquit. Lullin savait assez bien
l'anglais, mais dans son indiffrence pour toutes les choses modernes,
il s'en occupait fort peu. tienne, naturellement fureteur et curieux,
mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son
ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la
nature des drames et de l'esprit de ce pote, il n'en tirait que des
rponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosit. Impatient de
connatre, tienne se dcida enfin  louer dans un cabinet de lecture la
traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en
rien dire  son ami, il lut de suite et avec une avidit extrme les
vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'tait rien moins
qu'insensible aux beauts du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en
parler  tienne, c'tait, dans ses ides, pour prserver son ami du
danger de la sduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages
pleins de beauts, mais _dans le got moderne_, de Shakspeare;
toutefois, l'insatiable curiosit d'tienne djoua les prcautions de
son ami, et ds ce moment il s'leva entre eux une interminable
discussion sur la possibilit et l'opportunit de l'emploi du systme
d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers o toutes les ides,
toutes les questions renouveles depuis 1817 jusqu'en 1838, furent
agites alors par Lullin et tienne. Ce dernier prtendait que l'on
devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les
appliquer  tout ce qui se rattache au matriel de l'art, en se
conformant d'ailleurs aux croyances, aux moeurs, aux usages et au costume
que le temps avait irrvocablement tablis chez les modernes. De son
ct, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les
modernes tait dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le
traiter il fallait rigoureusement le reprendre  son origine grecque, ou
y renoncer compltement. C'taient les mmes ides que celles de
Maurice, mais engages dans un cerveau plus tenace, remanies par un
esprit plus dli, plus cultiv; ce qui rendit le mal si grave que
quelques annes plus tard l'infortun jeune homme y succomba.

Voici quelques passages d'une lettre crite par Lullin  son ami; ils
pourront donner une ide de la varit des questions agites alors,
non-seulement par les deux lves de David, mais par une partie de la
jeunesse active et studieuse de cette poque. tienne, aprs avoir
termin une figure nue peinte d'aprs nature chez David, tait all
passer quelque temps  la campagne pour s'exercer  peindre le paysage.
 l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante:

     Paris, 1er vendmiaire an IX (23 septembre 1800).

     Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de
     vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous
     ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer
      l'univers que c'est le premier vendmiaire. Peu vous importe, 
     vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette
     et qui vous battez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu,  mon
     grand regret, aller te voir, mais j'espre m'en ddommager l'un de
     ces nonidis qu'il fera beau.

     David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau
     (le _Lonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous
     connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu
     ne t'tais pas dout, mais le petit Vermay est rentr en grce[5],
     je l'ai trouv primidi  l'atelier; le matre et l'lve sont 
     prsent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a
     tmoign la satisfaction que lui donnaient ses lves. Il a dit 
     Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et  la
     fin de sa visite il a institu le citoyen Damable (un lve de
     trente ans), directeur et trsorier, pour allger l'excellent
     Grandin. Tout va donc  ravir.

     J'ai traduit la onzime des podes d'Horace, que je comptais
     t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai
     trouv que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut
     mieux que tu la relises vierge; c'est la onzime.

     Saint-Aignan m'a prt _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien
     autre chose que dans Letourneur! Voil le sort de toutes les
     traductions lorsqu'on tte de l'original. En anglais _Ossian_ a un
     sens vingt fois plus dtermin. Et cependant j'ai fait, en le
     lisant ainsi, une fcheuse dcouverte; c'est qu'il est impossible
     d'tre compltement touch par ce qui est crit dans une autre
     langue que celle avec laquelle on a appris  articuler les sons et
     par laquelle on a reu les premires impressions. Ces autres mots,
     ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrs, employs, qu'
     l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un
     caractre bien prononc pour nous, et ont le dsagrment de puer la
     science.

     Je suis bien fch de ce vilain temps pour toi et pour ton
     paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je
     pourrai aller te voir, mais cris-moi.

Avant de lire le post-scriptum ajout  cette lettre, il est
indispensable de savoir qu'Hennequin, lve de David, mais  l'poque
intermdiaire qui spare Drouais de Grard et de Gros, rpublicain plus
que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut
jug dtestablement mauvais par les nouveaux lves de David, obtint
cependant au Salon un succs assez clatant, prpar plutt, il est
vrai, par la coterie des artistes rvolutionnaires que justifi par son
mrite Lullin, qui s'tait charg de montrer et de faire corriger la
figure peinte qu'avait laisse tienne en partant pour la campagne,
ajouta ce qui suit  sa lettre:

     3 vendmiaire.

     P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insist sur le
     plaisir que fait la nature navement rendue telle qu'elle se
     trouvait l. Il a lou les pieds; il a trouv les montants de la
     table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est
     bien._. Je lui ai dit que tu es  la campagne occup  tudier le
     paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un
     pompeux loge de l'_nergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en
     fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous
     tions _un vritable tribunal rvolutionnaire de la peinture; que
     tous les genres taient bons_.

Ces citations, ainsi que ce mlange de folies, d'enthousiasme
d'esprances, d'nergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont
fourni tant d'exemples, suffiront pour caractriser l'esprit qui animait
les lves de David pendant les quatre dernires annes du XVIIIe
sicle. On y verra en outre jusqu' quel degr les ides de rforme que
le matre voulait mettre en oeuvre avaient t dpasses par ses lves,
et comment le got des tudes classiques et mme de l'rudition s'empara
de l'cole de David  cette poque.




V.

DAVID JUSQU'EN 1789.


Dans l'histoire de l'cole de David, il y a deux choses qu'il ne faut
pas perdre de vue: les ides successives du matre sur son art, et la
manire dont elles ont t suivies, interprtes ou altres par les
diffrentes gnrations d'lves qu'il a formes.

On s'accorde assez gnralement aujourd'hui pour reconnatre que
l'apoge du talent de David se rapporte  la priode de temps pendant
laquelle il a excut les _Sabines_ et le _Couronnement de Napolon_.
Mais c'est particulirement lorsqu'il conut et acheva le premier de ces
ouvrages, de 1795  1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et
d'nergie la rforme de son art, rve de toute sa vie. Or, l'poque de
cette tentative hardie est prcisment la mme que celle pendant
laquelle ceux de ses lves dont il a t question dans les chapitres
prcdents en mditaient une bien plus audacieuse encore. D'o venaient
originairement ces ides de rgnration de l'art? Comment et sous
quelles influences David a-t-il cherch  en faire l'application par
l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses
nombreux lves ont-ils cherch  tablir un corps de doctrine pour
fonder une cole? Ces questions sont importantes, et la diversit
d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mmes de David,
soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces gnrations
d'lves, est loin d'aider  les rsoudre. En tout tat de cause, on ne
peut dbrouiller ce mystre que par le secours d'une analyse approfondie
des productions principales de cette cole, et avant tout par l'examen
de la premire partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera
le sujet de ce chapitre.

Jacques-Louis David est n  Paris en 1748. Dix ans aprs, son pre, qui
faisait le commerce du fer, fut tu en duel. Le jeune Louis David, rest
orphelin  l'ge de neuf ans, adopt et lev par son oncle, nomm
Buron, fut mis au collge des Quatre-Nations, o ses dispositions pour
l'art qui l'a rendu illustre et le peu de got qu'il manifesta pour les
tudes classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte
de lui, quand il tait enfant, ce que l'on rpte de tous ceux qui ont
exerc l'art de la peinture avec clat. Il couvrait, dit-on, ses livres
de classe de dessins de toute espce et ngligeait ses autres tudes. Sa
mre, depuis son veuvage, sentant la ncessit de prparer son fils 
embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager 
s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu dispos  tout ce qui
exigeait des travaux scientifiques, tmoigna de la rpugnance pour cet
art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui
faisait toujours continuer ses tudes classiques, dont il profitait peu.
On raconte mme que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant
de choses trangres  la leon, se saisit de son cahier, et, y
dcouvrant _une marine_ que le jeune David avait dessine, lui dit en
faisant une double allusion  son peu de got pour les lettres et  ses
dispositions pour la peinture, ainsi qu' un certain dfaut de
prononciation qu'il a conserv toute sa vie: _Je vois bien que vous
serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder
aujourd'hui comme une prdiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune
David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit
encore dans son got. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncrent 
l'ide de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture
devint plus fort et si irrsistible mme bientt aprs, que sa mre et
son oncle sentirent qu'ils ne pourraient russir  vaincre ses
rsolutions.

On assure que, ds son adolescence, David, dont le caractre tait peu
facile  dompter, et qui s'tait dj figur un avenir de gloire, fit
alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais.
Ses parents reconnurent alors la ncessit de ne plus lui laisser perdre
un temps prcieux en travaillant sans conseils, et le confirent aux
soins de Boucher[6], li de parent avec la famille de David. Boucher,
dont la vie avait t peu rgle, et qui d'ailleurs se sentait appesanti
par l'ge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut
pas se charger de son instruction, et la confia  l'un de ses amis,
Vien. Celui-ci, aprs avoir termin ses tudes comme pensionnaire 
Rome, o il avait form son talent sur des modles plus purs et plus
svres que ceux qu'avaient adopts les peintres franais qui l'avaient
immdiatement prcd, exerait dj une influence salutaire sur les
lves runis dans son cole, et sur ceux mme de l'Acadmie de
peinture, dont Vien tait devenu membre en 1750.

Le jeune David prsenta  son nouveau matre quelques dessins faits
d'imagination. Frapp de l'intelligence de l'art qui y rgnait dj,
Vien donna de grands encouragements  celui qu'il prenait sous sa
direction, et promit  ses parents de surveiller ses tudes avec le plus
grand soin.

David avait pour parrain un homme qui, vers cette poque, lui donna des
tmoignages de la plus vive affection. Sedaine, secrtaire perptuel de
l'Acadmie d'architecture, et dont le nom est devenu assez clbre dans
les lettres, usa de son crdit pour faire donner un logement  son
filleul dans le Louvre. C'est l que David tenta ses premiers essais en
peinture. Aprs avoir tudi pendant plusieurs annes sous la direction
de Vien, il rsolut de concourir pour le grand prix de Rome, et se
soumit cinq fois  cette preuve.  la seconde il eut le second prix,
mais ce ne fut qu' la cinquime, en 1775, qu'il obtint enfin la
couronne. David avait alors vingt-sept ans.

On raconte sur ce peintre une anecdote qui prouve avec quelle
opinitret il poursuivait cette couronne, qu'il n'obtint qu'avec tant
de peine. L'anne qui prcda celle de sa victoire, il parat que son
ouvrage tait dcidment si faible, que les juges avaient t quitables
en ne le couronnant pas. Toutefois, ce jugement parut une injustice aux
yeux de l'lve, qui prit l'affaire tout  fait au srieux. Le logement
que David occupait au Louvre tait prs de celui de Sedaine, en sorte
que le parrain et le filleul se voyaient presque journellement.  la
suite du fameux jugement, Sedaine ayant t deux jours sans voir son
jeune voisin en conut de l'inquitude, se rendit  la porte de sa
chambre, qui tait ferme, et crut entendre de sourds gmissements. Dans
son trouble, il alla chercher Doyen[7], l'un des membres de l'Acadmie
les plus favorables  David, qui trouva le moyen de flchir le jeune
homme et de lui faire ouvrir sa porte. David tait ple, sans forces, au
moment o il obit  la voix de Doyen. Depuis vingt-quatre heures le
malheureux jeune homme n'avait pris aucune nourriture, et avait rsolu
de mourir.

Les tentatives ritres de David pour obtenir le grand prix, et cette
rsolution funeste qu'il avait prise  la suite de l'avant-dernier
concours, ne laissrent pas que d'attirer l'attention sur lui. Le Doux,
l'architecte qui plus tard a lev toutes les barrires de Paris, avait
bti,  cette poque, une fort belle maison pour la clbre danseuse de
l'Opra, Mlle Guimard. Le salon devait recevoir des dcorations peintes
que Fragonard pre avait bauches et que l'on chargea David de
terminer.

Dans l'intervalle de temps qu'il consacra  ces travaux, il fit aussi un
portrait de Mlle Guimard, dont la gnrosit envers le jeune artiste fut
aussi noble que dlicate, procd pour lequel David est toujours rest
reconnaissant. En 1799, il montrait  tienne ce portrait, trait tout 
fait dans le got de Boucher, en ajoutant que la vue de cet ouvrage lui
tait toujours doublement agrable, car il lui rappelait une protectrice
vraiment gnreuse, et lui fournissait un tmoignage irrcusable de la
rforme qu'il avait apporte dans l'art.

Ce fut dans l'anne 1775 que Vien ayant t nomm acadmicien et
directeur de l'cole franaise  Rome proposa  son lve de
l'accompagner dans cette ville. Malgr des dispositions videntes et les
preuves de talent que David avait dj donnes, il travaillait cependant
sous l'influence du got qui rgnait alors en France, et n'tait
nullement persuad que le mrite des peintres italiens pt mme galer
celui des artistes de notre pays. Il parat que les premiers ouvrages
qui branlrent et dtruisirent mme ses prjugs  cet gard, furent
les peintures dont Corrge a orn la coupole de la cathdrale de Parme.
David tomba dans une espce d'enivrement  l'aspect de ces peintures, 
ce point mme que Vien fut oblig de calmer son enthousiasme en lui
conseillant d'attendre qu'il ft arriv  Rome, pour faire encore
quelques comparaisons avant de fixer son admiration d'une manire aussi
exclusive.

Pendant les cinq annes, de 1775  1780 que David passa  Rome comme
pensionnaire, il se conforma d'abord  l'avis de son matre Vien, qui
l'engagea  s'occuper exclusivement, pendant la premire anne,  faire
des tudes dessines d'aprs l'antique et les grands matres. Quoique
peu convaincu de l'efficacit de ce mode d'tude, il obit et fit un
nombre trs-considrable de croquis de cette espce, dont le recueil
formait cinq grands volumes in-folio. Dans la plupart de ces tudes il
est facile de retrouver la trace des efforts qu'il eut  faire pour se
dbarrasser de ce got acadmique et dvergond dont on assaisonnait
alors toutes les copies que l'on essayait de faire d'aprs les ouvrages
de l'antiquit et des grands matres. Parmi tous les croquis de cette
poque, il en est un donn par David  tienne et qu'tienne conserve
d'autant plus soigneusement que son matre, en le lui remettant, y
ajouta un commentaire verbal assez curieux. C'est le dessin de deux
ttes. L'une est celle d'un jeune sacrificateur couronn de lauriers.
Celle-ci, copie fidlement d'aprs l'antique, porte ce caractre de
calme que les anciens imprimaient sur la figure des personnages dont ils
voulaient relever la dignit morale. Voyez-vous, mon ami, disait David
 tienne, voil ce que j'appelais alors _l'antique tout cru_. Quand
j'avais copi ainsi cette tte avec grand soin et  grand'peine, rentr
chez moi, je faisais celle que vous voyez dessine auprs. _Je
l'assaisonnais  la sauce moderne_, comme je disais dans ce temps-l. Je
fronais tant soit peu le sourcil, je relevais les pommettes, j'ouvrais
lgrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent
de _l'expression_, et ce qu'aujourd'hui (c'tait en 1807) j'appelle de
la _grimace_. Comprenez-vous, tienne?--Oui.--Et cependant on est bien
embarrass avec les juges de notre temps, ajoutait le matre, car si
nous faisions prcisment d'aprs les principes des anciens, on
trouverait nos ouvrages froids.

Outre ces tudes dessines, faites pendant la premire anne de son
sjour  Rome, David a achev dans les quatre suivantes quelques tudes
d'aprs nature, puis deux ouvrages peints: l'un, la copie de _la Cne_
d'aprs Valentin, qui dtermina la premire rvolution dans sa manire,
et l'autre, la _Peste de saint Roch_, sa premire composition capitale.

Il peut sembler trange aujourd'hui qu'un peintre franais qui fait le
voyage de Rome pour tudier les matres, au lieu de se placer tout
aussitt devant un tableau de Raphal ou de Michel-Ange, aille choisir
une peinture de quatrime ordre, d'un peintre franais tel que le
Valentin[8]. Mais tienne qui, ainsi que d'autres, prouva cet
tonnement, et eut de plus qu'eux l'occasion de le tmoigner  son
matre, reut cette rponse et cet claircissement sur le choix qu'il
avait fait de ce modle. Lorsque l'on considre, disait David, les
ouvrages des peintres franais depuis les plafonds de Lemoine jusqu'
ceux que fait encore aujourd'hui (1805) Berthlemy, en y comprenant les
peintures des Natoire, des Vanloo, et d'autres, c'est peut-tre moins
encore la faiblesse du style et le dfaut de got qui choquent en les
examinant que la faiblesse et la fadeur extrme de leur coloris. Le
coloris est ce qu'il y a de plus matriel dans l'art; c'est ce qui
s'empare d'abord des sens. Aussi, quand j'arrivai en Italie, avec M.
Vien, ajoutait David, fus-je d'abord frapp, dans les tableaux italiens
qui s'offrirent  ma vue, de la vigueur du ton et des ombres. C'tait la
qualit absolument oppose au dfaut de la peinture franaise, et ce
rapport nouveau des clairs aux ombres, cette vivacit imposante de
model dont je n'avais nulle ide, me frapprent tellement que, dans les
premiers temps de mon sjour en Italie, je crus que tout le secret de
l'art consistait  reproduire, comme l'ont fait quelques coloristes
italiens de la fin du XVIe sicle, le model franc et dcid qu'offre
presque toujours la nature. J'avouerai, continuait David, qu'alors mes
yeux taient encore tellement grossiers que, loin de pouvoir les exercer
avec fruit en les dirigeant sur des peintures dlicates comme celles
d'Andrea del Sarto, du Titien ou des coloristes les plus habiles, ils ne
saisissaient vraiment et ne comprenaient bien que les ouvrages
brutalement excuts, mais pleins de mrite d'ailleurs, des Caravage,
des Ribera, et de ce Valentin qui fut leur lve. Le got, les
habitudes, l'intelligence mme, avaient chez moi quelque chose de
gaulois, de barbare, dont il fallait qu'elle se dpouillt, pour arriver
 l'tat d'rudition et de puret sans lequel on admire les _stanze_ de
Raphal, mais vaguement, sans y rien comprendre et sans savoir en
profiter. En somme, Raphal tait une nourriture beaucoup trop dlicate
pour mon esprit grossier; il fallait y arriver par un rgime gradu, et
la premire ration que je me donnai fut de copier _la Cne_ de Valentin.
Il faut mme ajouter que la qualit de Franais chez le peintre dont je
copiai l'ouvrage fut un moyen de rprimer la rvolte intrieure de mon
esprit, qui sentait le besoin d'tre autoris par un exemple pour se
soumettre  reconnatre la supriorit de l'cole italienne sur l'cole
franaise.

L'excution de cette copie de _la Cne_, fort bon ouvrage en son genre,
et o David dploya une fermet de pinceau qu'il n'avait point encore
montre au mme degr dans ses prcdentes tudes, fut donc un vnement
grave dans la vie de cet artiste. Aprs cet effort qui n'tait cependant
qu'un travail prparatoire, David chercha  faire, sur un sujet de sa
composition, l'emploi des connaissances qu'il avait acquises dans la
thorie et la pratique de son art, pendant l'excution des croquis
d'aprs l'antique et de la copi de _la Cne_. Le rsultat fut _la Peste
de saint Roch_, tableau qui orne aujourd'hui la _Sant_ du lazaret de
Marseille. Cet ouvrage, termin et expos  Rome en 1779, y obtint des
applaudissements unanimes et valut particulirement  l'artiste les
louanges du vieux Pompeo Battoni[9], alors le patriarche des peintres en
Italie. La composition en est bien ordonne: la Vierge occupe la partie
suprieure du tableau, et semble couter saint Roch  genoux qui
intercde auprs d'elle en faveur des pestifrs. Cependant la figure la
plus remarquable est celle d'un homme attaqu de la peste. Envelopp de
haillons, il semble attendre la mort avec fermet, tandis que le saint
invoque la Vierge. On ne peut refuser un mrite rel  cet ouvrage,
largement peint, fortement color relativement  l'poque, et o
l'artiste a rendu surtout les expressions de l'me avec force et vrit.
Cependant, et David le disait lui-mme, c'est un oeuvre de transition et
de progrs parmi tous les siens, et si on ne le considrait pas sous ce
point de vue, on risquerait aujourd'hui de le confondre avec les
productions dites acadmiques de l'cole franaise, dont David s'est
efforc depuis de combattre les dfauts.

On rapporte que les camarades de David ayant t invits par lui  voir
cet ouvrage, lorsqu'il tait  peine achev, hsitaient  exprimer leur
satisfaction, lorsque l'un d'entre eux, Giraud, sculpteur habile,
prenant tout  coup la parole, s'cria: Eh! qui nous empche donc, de
dire que c'est fort beau? Ce fut de ce moment que David commena 
acqurir de la clbrit.

En 1780, David tant de retour  Paris, excuta le _Blisaire_[10].
Pierre[11], alors premier peintre du roi, l'assista de ses conseils
pendant qu'il travaillait  cet ouvrage, dont le style et le coloris
sont dj fort diffrents de ceux du _Saint Roch_. Alors David, ayant
totalement rejet les doctrines dites acadmiques et franaises, adopta
le got, la manire et le style qu'il dveloppa compltement dans les
tableaux des _Horaces_, de _Socrate_ et de _Brutus_.

Trois ans aprs, en 1783, David termina et prsenta, pour son admission
 l'Acadmie, _Andromaque pleurant la mort d'Hector_. Dans cette
production, suprieure aux prcdentes par la science et la fermet du
dessin et du pinceau, il est facile de reconnatre que l'artiste avait
rassembl tout ce qu'il possdait de connaissances sur les moeurs et les
costumes de l'antiquit grecque, pour traiter convenablement ce sujet.
En effet, si l'on excepte quelques restes de cette teinte jauntre et
uniforme dont l'cole franaise conservait si fidlement la tradition
depuis Jouvenet et Restout, il y a dans l'attitude simple des
personnages, dans le jet plus naturel et plus large des draperies, ainsi
que dans l'observation assez fidle du costume, relativement aux tudes
archologiques de l'poque, une amlioration si bien caractrise, que
l'on conoit que cet ouvrage ait d produire une grande sensation
lorsqu'il parut. L'_Andromaque_ n'est cependant encore qu'une oeuvre de
transition et de progrs comme le _Saint Roch_, mais plus avance.

Vers cette poque, David, aprs avoir t reu membre de l'Acadmie,
pousa la fille de Pcoul, architecte, entrepreneur des btiments du
roi. Malgr ses succs, David, dont la mmoire tait pleine des
souvenirs de Rome, et qui sentait plus vivement que jamais le besoin d'y
mrir les tudes qu'il avait commences, manifesta le dsir de retourner
en Italie. Pcoul, son beau-pre, non-seulement l'encouragea dans ce
projet, mais lui fournit les moyens de le mettre  fin et  profit.
C'est alors que vers la fin de 1783, il partit pour Rome avec sa femme
et accompagn d'un lve dont le nom est rest clbre par son talent et
sa mort prmature, Drouais.

Depuis quelques annes, on avait pris en France, au sujet des arts, fort
ngligs alors par le gouvernement, une rsolution dont les suites ont
t, sont encore et seront sans doute longtemps fatales aux arts. Sous
le rgne de Louis XV, M. de Marigny ayant t nomm directeur des
btiments du roi eut l'ide, fort gnreuse sans doute, pour relever les
arts tombs en dfaveur, de commander des tableaux aux peintres
d'histoire, et des figures en marbre aux statuaires. Le prix, les
dimensions, les sujets, tout enfin fut rgl et indiqu,  l'exception
toutefois de la clause la plus importante pour l'art, la destination des
ouvrages. C'est en effet depuis l'adoption de cette mesure que les
productions des artistes, multiplies  l'excs, sont devenues beaucoup
plus embarrassantes qu'utiles aux arts et  la gloire du pays; c'est
depuis cette poque que les diffrents gouvernements qui se sont succd
ont contract en quelque sorte l'engagement d'entretenir  leurs frais
une foule d'artistes dont le nombre s'accrot toujours en proportion de
la libralit irrflchie des princes, des gouvernements ou des grandes
administrations.

Quoi qu'il en soit, cet usage existait en 1783, et ce fut en vertu de
cette mesure que l'on commanda  David le _Serment des Horaces_.
L'artiste en conut la composition  Paris, et partit pour Rome o il
l'excuta. L'ouvrage eut le plus grand succs dans cette ville, et le
vieux Battoni, en comblant encore cette fois l'auteur de ses loges, y
joignit les instances les plus vives pour l'engager  se fixer en
Italie. Mais David crut devoir rsister  ces sollicitations, et revint
 Paris pour y montrer son tableau, qui excita un transport universel au
Salon du Louvre,  l'exposition de 1785[12]. Ce succs eut d'autant plus
d'clat qu'il se liait avec celui que venait d'obtenir l'anne
prcdente le jeune lve de David, J. G. Drouais, qui,  l'ge de
dix-sept ans, avait remport le grand prix de Rome, et qui suivit de si
prs son matre dans la carrire jusqu'en 1788, poque o la mort vint
le frapper.

S'il tait besoin de justifier les observations qu'ont fait natre les
tableaux _commands_, mais sans destination, quoiqu'on en et fix _la
mesure_, le _Serment des Horaces_ en fournirait amplement les moyens.
Malgr le succs et le mrite de cet ouvrage, M. d'Angivilliers, alors
directeur gnral des btiments du roi, jugea  propos de reprocher 
l'auteur d'avoir excut le _Serment des Horaces_ dans une dimension
plus grande que celle qui lui avait t prescrite. Cette mauvaise
querelle, jointe  des critiques que le directeur fit sur la composition
mme, causrent beaucoup d'ennuis  David, qui cependant lut bientt
ddommag par les loges du public. Mais en bonne conscience, doit-on
tre si rigoureux pour la _mesure_ d'un ouvrage remarquable, lorsqu'on
ne lui a pas affect d'avance une _destination?_ C'est un genre
d'absurdit dans lequel on est retomb souvent depuis M. d'Angivilliers.
Mais revenons  notre sujet.

Jusqu' l'poque o David montra ses _Sabines_, la clbrit de ce
peintre reposait surtout sur le tableau du _Serment des Horaces. La Mort
de Socrate_, qui, selon, quelques personnes, est suprieure, fut
beaucoup plus gote par les artistes que par la masse du public; et le
_Brutus_, infrieur aux deux productions prcdentes, ne releva pas le
mrite de David dans l'esprit des connaisseurs, mais fut joint et
confondu, en quelque sorte, avec celui des _Horaces_, parce que le gros
des admirateurs y vit deux pendants, et que d'ailleurs les sujets
taient tirs de l'histoire romaine, dont tous les esprits se
nourrissaient alors.

_Les Horaces_ ont t depuis leur apparition l'objet de beaucoup de
critiques, sans parler de celles que David exera sur son propre
ouvrage, lorsque ses ides sur l'art se furent modifies. On a dit[13]
que le groupe des femmes, entirement spar de celui des hommes,
pourrait passer pour une faute de composition pittoresque; que le
peintre en mettant d'un ct l'amour exclusif de la patrie et
l'enthousiasme militaire, et de l'autre la crainte et les angoisses
qu'prouvent prs de ces guerriers une mre, une amante et des enfants,
a rompu et dtruit l'unit pittoresque. Cette observation ne manque pas
de justesse, et David,  qui on l'avait adresse plus d'une fois,
convenait que si un pote, par la nature de son art, a le moyen de
prsenter successivement, mais sans dtruire l'unit, des sentiments
trs-contraires, le peintre, tenu surtout d'tablir et de conserver
l'unit pour les yeux, doit viter les scnes complexes.

Cependant vers les annes 1796-1800, lorsqu'il tait tout proccup de
retrouver les doctrines grecques, David jugeait ses _Horaces_ avec une
quit svre bien remarquable. Il tranchait la difficult relativement
 la composition, en disant qu'elle est thtrale; pour le dessin il le
trouvait _petit_, _mesquin_ (ce sont ses expressions), rendant les
dtails anatomiques avec recherche; et enfin il condamnait le coloris,
comme procdant par _chantillons de couleur_, et dtruisant la beaut
et la grandeur du _ton local_. Cet ouvrage, continuait-il, se sent du
got et des monuments romains, qui taient les seuls dont on s'occupt
pendant mon sjour en Italie. Ah! si je pouvais recommencer mes tudes 
prsent o l'antiquit est mieux connue et tudie, j'irais droit au
but, et sans perdre le temps que j'ai employ  dblayer la route que je
devais parcourir. Aprs tout, ajoutait-il avec un noble orgueil  ceux
de ses lves qui l'coutaient, il y a de l'nergie dans ce tableau, et
le groupe des Horaces est une chose que je ne renierai jamais![14]

Sa critique tait svre, mais il ne craignait pas de la faire telle
devant des jeunes gens dont il connaissait les dispositions favorables 
l'gard de son talent et enfin David avait un besoin d'tre vrai et
sincre quand il enseignait, ce qui l'entranait  dire indiffremment
des choses, dures sur lui-mme comme sur les autres, quand il s'agissait
de l'intrt de l'art.

Cette histoire de la famille Horace lui plaisait. Il a laiss une
esquisse dessine, reprsentant _le vieil Horace dfendant son fils
devant le peuple_; mais il fut dtourn de l'excution de ce projet par
la demande que lui fit M. de Trudaine d'un autre tableau qui devait
fournir  l'artiste l'occasion de dvelopper son talent sous un aspect
tout nouveau. M. de Trudaine lui donna  traiter: _Socrate entour de
ses disciples, recevant le breuvage mortel des mains du valet des onze_.
Ce tableau est sans contredit celui o David a le plus compltement
russi dans l'art de la composition. Cette fois il a satisfait de la
manire la plus heureuse  la condition d'unit si imprieuse dans les
ouvrages d'art. Socrate en prison, assis sur son lit, est entour de ses
disciples. Le valet des onze lui prsente la coupe empoisonne et le
philosophe, tout en paraissant finir de parler, porte machinalement sa
main pour prendre le breuvage. Plac plus haut que tous les assistants,
Socrate les domine encore par la srnit de son visage, qui contraste
avec la douleur, le dsespoir ou la taciturnit de ceux qui l'entourent.
C'est un sujet bien senti, heureusement dvelopp, et o le talent du
peintre est encore fort remarquable aprs les grandes qualits du
compositeur. La premire ide de David avait t de peindre Socrate
tenant dj la coupe que lui prsentait le bourreau; mais ce fut Andr
Chnier qui dit au peintre: Non, non, Socrate, tout entier aux grandes
penses qu'il exprime, doit tendre la main vers la coupe, mais il ne la
saisira que quand il aura fini de parler. Le pote avait raison; et
lui, qui plus tard sut aussi mourir victime de l'injustice des hommes,
devait avoir le sentiment de la rsignation avec laquelle le sage reoit
la mort.

Aprs cette production si remarquable, David fit en 1788, pour M. le
comte d'Artois, depuis le roi Charles X, _les Amours de Pris et
d'Hlne_. Les sujets de ce genre ne s'adaptaient gure au talent de ce
peintre. Il aurait fallu y mettre de la passion et de la grce fminine,
deux choses tout  fait trangres au gnie de l'auteur des _Horaces_.
Le tableau est faible dans toutes ses parties, quoique cependant il soit
juste de faire observer qu'outre la puret du dessin, l'observation
matrielle du style et du costume grecs y est dj beaucoup plus exacte
que dans les productions antrieures du matre. Le Paris est mme
reprsent nu, ce qui ne rend le sujet ni plus agrable, ni plus
satisfaisant, mais indique au moins l'poque prcise o David a eu les
premires vellits d'adopter l'usage de peindre ses personnages sans
aucun vtement, selon l'usage des artistes grecs.

En 1789, quelque temps aprs que la grande rvolution venait d'clater,
le roi Louis XVI, ou au moins ceux qui dirigeaient les travaux d'art 
cette poque, commandrent  David un tableau sur le sujet de _Brutus
rentrant dans ses foyers, aprs avoir condamn ses fils_. Le succs de
ce tableau fut brillant, sans galer toutefois celui des _Horaces_. Dans
l'un et l'autre de ces ouvrages, le dessin, le coloris et la composition
prsentent  peu prs les mmes dfauts et les mmes qualits, et dans
l'un comme dans l'autre, on crut s'apercevoir du manque d'unit
d'action. La figure de Brutus, qui s'est retir dans l'ombre et prs de
la statue de Rome pendant que l'on rapporte les corps mutils de ses
fils dans l'intrieur de sa maison, produit de l'effet; mais ce genre de
beaut est plus dramatique que pittoresque, et dans le tableau dont il
est question, cette pense tragique est tant soit peu obscurcie par
l'opposition peu naturelle, rvoltante surtout, du groupe de la femme de
Brutus et de ses deux filles, qui sont spectatrices de la scne
sanglante qui occupe le fond du tableau.

Cet ouvrage offre quelques particularits qui jettent du jour sur la
rforme que David cherchait toujours  introduire dans les habitudes de
l'cole franaise. La tte de Brutus est fidlement copie d'aprs le
buste antique de ce personnage, conserv au Capitole. La statue de Rome
est galement reproduite d'aprs un monument original, et dans le
bas-relief, reprsentant Rmus et Romulus allaits par la louve, le
peintre s'est efforc de figurer de la sculpture trs-grossire, comme
elle devait l'tre quelque temps aprs la fondation de Rome. Non content
de ce genre d'exactitude, David poussa la recherche jusqu' prsenter
exactement le costume romain dans les vtements, dans la dcoration
intrieure de l'appartement, et jusque dans les meubles, dont il fit
faire des modles, qui dj ont t signals en donnant la description
de l'atelier des Horaces.

Si ce tableau soutint plutt qu'il n'augmenta la rputation dj
trs-tendue de David, il eut sur le got et les modes, et mme sur les
moeurs, une influence qui se fit sentir  l'instant mme. C'est  compter
de l'apparition de cet ouvrage que l'on commena  reprendre l'habitude
de porter les cheveux sans poudre; que les femmes, et bientt aprs les
hommes, adoptrent des coiffures flottantes. Aux contours arrondis des
ameublements et des meubles qui dataient de la rgence, on substitua les
formes svres et carres prfres par les anciens. L'architecture se
ressentit aussi de ce got pour l'antique, comme le prouvent les
barrires de Paris, bties alors par Le Doux; enfin la proscription des
corsets et des souliers  talon, ainsi que l'habitude que prirent les
femmes de substituer aux robes dites de cour des vtements lgers,
simples, et plutt lgants que somptueux, contriburent  diminuer
l'tiquette, mme  Versailles, et  simplifier les habitudes
rigoureuses de politesse que la bourgeoisie mme avait conserves
jusque-l. La cause premire de ces changements de moeurs et de costume
tait sans aucun doute la grande rvolution politique dj commence
alors, mais celle qui s'tait dj opre dans les arts contribua
puissamment  faciliter ce changement dans les habitudes et les
habillements vers lequel tout le monde tait naturellement port. Aussi
la concidence de ces deux vnements mrite-t-elle attention.

Telle est la premire grande priode de la vie du peintre, de David.
Mais avant de passer  la seconde, celle o, devenu homme public, il
prit part  la rvolution, il importe de rechercher d'abord quelle est
l'origine du projet de rforme dans les arts auquel le peintre a obi
depuis 1775 jusqu'en 1789, et de dterminer jusqu' quel point il en a
saisi l'esprit et l'importance pendant cet espace de temps.

Si la France n'a pas manqu de peintres trs-habiles dans la pratique de
leur art depuis la mort de Louis XIV jusqu' l'avnement de Louis XVI au
trne, il faut dire aussi que le got n'a jamais t plus perverti que
durant cette poque. Non-seulement les vritables doctrines de l'art
avaient t compltement ngliges, mais l'objet de l'art mme tait
devenu tout  fait vain, comme le prouve sans rplique la mesure
administrative de M. de Marigny, commandant des tableaux, dsignant des
sujets, sans indiquer ni prvoir la destination des ouvrages, mais
seulement avec l'intention vague de venir au secours des peintres, comme
on soigne des ours et des perroquets au Jardin des Plantes. D'ailleurs
les traditions de l'ancien art italien taient perdues; celles de
l'cole des Carraches avaient t compltement puises, et en fin de
compte, Watteau tait rest l'artiste minent de cette poque de
dcadence; aussi les beaux-arts n'taient-ils jamais tombs si bas,
non-seulement en France, mais dans toute l'Europe.

Les choses en taient arrives  ce point vers 1750, lorsque deux jeunes
Allemands, tout occups de grec et de latin, se rencontrrent dans une
bibliothque. Heyne, conservateur de ce dpt o il amassait les trsors
de sciences qui devaient en faire le premier philologue de son temps,
tonn du nombre et de la varit des livres que demandait un jeune
savant, lecteur assidu de la bibliothque, voulut savoir qui tait cet
homme, si ardent pour la science; or, c'tait Winckelmann. La communaut
de leurs gots ne tarda pas  les lier d'amiti, et bientt  les
engager  tudier de concert et  se communiquer leurs dcouvertes.
Heyne tait n philologue et Winckelmann antiquaire, et du concours de
ces deux intelligences, il rsulta que Heyne contrla ses tudes
philologiques sur les monuments des arts de l'antiquit, tandis que de
son ct, Winckelmann interprta mieux les oeuvres d'art des anciens, en
consultant avec sagacit leurs monuments littraires.

Si l'on excepte l'cole des rudits de Florence, qui avaient entrepris
l'lude de l'antiquit avec le secours simultan des oeuvres crites et
des oeuvres d'art, depuis, la plupart des savants hollandais, anglais et
franais s'taient plutt appliqus  connatre le sens des mots que
celui des choses. Or, il n'est pas un homme instruit qui ne sache
aujourd'hui le pas immense que Heyne et Winckelmann firent faire  la
philologie et l'archologie appliques  la connaissance gnrale de
l'antiquit. L'effet des lumires que rpandirent ces deux hommes sur
cette matire se fit sentir, d'abord en Allemagne, puis plus
particulirement en Italie, o Winckelmann alla habiter pour observer
l'antiquit, suivre ses tudes et composer son _Histoire de l'art_. Le
_Laocoon_ de Lessing avait dj t publi en 1763, lorsque Mengs, n en
Allemagne, rudit, antiquaire et peintre habile, vint aussi en Italie
vers ce temps. Le nombre des statues antiques extraites des fouilles
augmentait chaque jour l'assemblage de richesses le plus propre  aider
les savants dans leurs recherches sur l'antiquit; les villes
d'Herculanum et de Pompi venaient d'tre tires de dessous les cendres
qui les recouvraient depuis dix-huit cents ans, et l'on possdait enfin
des peintures antiques. Mengs fit des tableaux o il chercha  imiter le
style de ces anciens ouvrages, et il fut un des premiers qui, par son
pinceau et ses crits, contribua  montrer la fausset de la manire des
peintres qui l'avaient prcd immdiatement, et  rconcilier les
esprits avec la simplicit antique.

Avec une ardeur non moins grande, le chevalier Hamilton, habitant aussi
l'Italie, recherchait les vases dits trusques, publiait la forme
dessine et mesure de ces vases, et les peintures qui les ornent; et,
par ce genre d'tude, concourait au grand travail qui se faisait alors
sur tous les monuments de l'antiquit. Milizia, ardent amateur des arts
et crivain rudit, se faisait connatre  la mme poque, comme l'un de
ceux qui devaient, par leurs crits, servir et accrotre la science
nouvelle. Enfin aprs la mort funeste et prmature de Winckelmann,
d'Agincourt, qui arriva  Rome par hasard et y passa le reste de sa vie,
vint grossir ce groupe de savants en continuant dans cette ville
l'_Histoire de l'art_  partir du point o Winckelmann l'avait laisse.

Ces hommes pleins d'ardeur pour les arts, et qui ne reculaient devant
aucun sacrifice pour acqurir les connaissances relatives  l'antiquit,
formaient  Rome un noyau d'amateurs, moins savants qu'eux peut-tre,
mais tout aussi zls pour l'art et qui, s'entretenant dans le monde des
dcouvertes successives que faisaient les savants, allaient rpandre
dans la ville, en Italie et bientt aprs dans toute l'Europe, les
nouvelles doctrines sur l'art, sur le beau chez les anciens, ainsi que
les livres o ces nouveauts taient exposes.

Un ouvrage curieux pour l'histoire de l'art  cette poque est le
recueil des _Idylles_ de Gessner[15], traduites en franais et
auxquelles l'auteur allemand a joint des gravures composes et excutes
par lui. Ces compositions, ainsi que tous les ornements qui les
entourent ou les accompagnent, portent les dates de 1775-76-77, et il
serait difficile de trouver des productions modernes o le got, le
style et l'esprit de l'antiquit fussent plus fidlement et plus
naturellement reproduits que dans ces charmantes compositions.

De tous les faits qui prcdent, il rsulte qu'avant 1775 anne o David
remporta le premier grand prix  Paris, et se disposait  venir  Rome
pour la premire fois, non-seulement l'ide de la rforme  introduire
dans les arts tait rpandue dans cette dernire ville, mais qu'elle
avait t tente par des praticiens habiles, tels que Mengs[16] et
Gessner, en peinture, et par Canova[17] en sculpture.

 force de vouloir exalter le mrite de David en prsentant cet homme
comme le seul rformateur de l'cole de peinture en Europe, vers la fin
du XVIIIe sicle, ses admirateurs en France, et surtout ses lves, ont
contribu  faire rabaisser le mrite de cet artiste par les trangers.

Les hommes dous du gnie le plus puissant, ces astres rares tels que
Dante ou Raphal, par exemple, n'apparaissent mme jamais sans tre
prcds et accompagns de prcurseurs et de satellites lumineux. Rien
dans l'ordre intellectuel ou physique ne nat de rien en ce monde, et la
prtention la moins fonde et la plus nuisible, quand on veut tablir
solidement la rputation d'un homme de mrite, est d'affirmer qu'il a
invent  lui tout seul ce qui s'est fait dans le sicle o il a vcu.

Le mrite particulier de David, et ce qui lui assure un nom illustre
parmi les artistes clbres, c'est d'avoir t le premier Franais qui
ait tent de mettre en pratique les thories exposes par les savants de
son temps; d'avoir puissamment concouru, par l'opinitret de ses
tudes,  tablir un nouveau mode d'enseignement de la peinture, appuy
sur les doctrines des anciens; et enfin d'avoir produit des tableaux,
tels que le _Saint Roch_, les _Horaces_, le _Socrate_, le portrait de
_Marat_, le _Viala_, le _Serment du Jeu de Paume_, les _Sabines_, le
_Couronnement de Napolon_ et le _Lonidas_, ouvrages dans chacun
desquels, outre les progrs et les tentatives intelligentes faites
successivement par l'artiste, on reconnat une nergie, un amour du vrai
et un talent d'excution dans les diffrentes parties de son art, qui
lui appartiennent en propre.

Quant  l'archasme sur lequel se fondrent les thories des beaux-arts
que Lessing, Heyne, Winckelmann, Sulzer, Milizia, Hamilton, Mengs et
Gessner rpandirent en Europe, David ne fit aucune dcouverte dans cette
science, mais il en reut naturellement l'influence, et employa toutes
les ressources de son talent pour mettre ces thories en pratique.  cet
gard, David, qui ne parlait jamais qu'avec modestie mme de ce qu'il
comprenait le mieux, la peinture, loin de chercher  faire parade des
ides thoriques qu'il avait pu puiser dans la conversation des savants,
affectait de n'en rien dire.

Pendant les cinq annes de pensionnat que David passa  Rome, de 1775 
1779, le got des recherches sur les monuments de l'antiquit tait dans
toute sa ferveur. Alors la vie studieuse de David lui faisait suivre,
mais avec ses yeux, son crayon et ses pinceaux, toutes les dcouvertes
que les hommes de pure intelligence signalaient aux artistes. David
n'tait pas immdiatement en contact avec ces derniers, mais parmi ses
camarades il y en avait de plus favorablement placs, qui, lisant les
thories et exerant eux-mmes les arts, transmettaient ces ides 
David dans un langage plus familier  son esprit.

Giraud, son ami, son contemporain, ce sculpteur qui ne craignit pas de
proclamer hautement, en 1779, que le _Saint Roch_ tait un bel ouvrage,
eut une influence trs-salutaire sur la marche que David suivit alors
dans ses tudes. Giraud tait n dans l'opulence, et se lana de
trs-bonne heure dans la carrire des arts. Ayant prfr la statuaire
presque aussitt qu'il l'eut tudie, ses yeux furent ouverts sur le
mauvais got de son temps par les articles sur la thorie des beaux-arts
que Sulzer avait publis dans _l'Encyclopdie_ de d'Alembert et de
Diderot. Il partit de Paris pour Rome avec la ferme intention
d'apprendre l'art, mais surtout de _dsapprendre_ (c'tait son
expression) _les routines acadmiques_.  Rome, il s'enferma en quelque
sorte dans le muse du Vatican pendant prs de trois annes pour tudier
l'antique, et bannir de ses yeux, effacer de son esprit les traces du
got qui dparait les oeuvres d'art de son temps. Aprs avoir tudi
l'anatomie  l'hpital du Saint-Esprit,  Rome, il se mit  travailler
d'aprs la nature, et se distingua rellement parmi ceux des artistes
franais qui s'efforaient de faire passer la rforme dans la pratique.
Alors c'tait tout  la fois une innovation et une opration fort
coteuse que de faire mouler une statue antique en pltre, et il ne
fallut rien moins qu'un statuaire riche comme l'tait Giraud, et aussi
amoureux de son art, pour faire les sacrifices que l'on exigea de lui en
pareille occasion. En 1799, poque o cet artiste avait form  Paris
une collection fort nombreuse de pltres mouls d'aprs les antiques,
dans son appartement, espce de muse o les artistes et les amateurs
taient admis  travailler, il racontait toutes les difficults qu'il
avait prouves  Rome pour obtenir la permission de faire mouler
l'_Apollon du Belvdre_, et comment, outre le prix du moulage, il avait
t oblig de donner au gardien de la statue _six couverts et une grande
cuiller en argent_, pour le mettre dans ses intrts.

Ces dtails prouvent la vive ardeur avec laquelle on recherchait alors
les ouvrages de l'antiquit, et l'espce de culte qu'on leur rendait.
Giraud tait l'un des artistes fixs  Rome  qui leur fortune
permettait de satisfaire compltement leurs gots  ce sujet; aussi ne
se faisait-il pas une fouille et une dcouverte qu'il n'y assistt, et
le soir, pendant le repos, il en instruisait ses camarades et David
surtout, qu'il distinguait particulirement.

Si, aux dtails prcdents, on joint encore, par la pense, l'immense
quantit d'crits scientifiques accompagns de planches graves, sur
toutes les espces si varies de monuments antiques, que l'on a publis
en Europe, mais particulirement en Allemagne, en Italie et en
France[18], depuis 1746 jusqu'en 1789, il sera facile de comprendre
comment l'artiste qui alors et t le moins dispos  rechercher les
connaissances nouvelles devait en quelque sorte en aspirer le got avec
l'air au milieu duquel il vivait.

Rien n'est donc plus facile maintenant que de rpondre aux deux
premires questions poses en tte de ce chapitre:

Les ides de rgnration de l'art, adoptes par David vers 1775-1779;
ont t mises et dveloppes d'abord par Lessing, Heyne, Winckelmann et
Sulzer, puis pratiques par Mengs et Gessner, et enfin adoptes de
nouveau et appliques  l'art de la peinture en France par David.

Quant  l'influence de ces ides sur David, elle ne lui est pas venue
immdiatement de Mengs, dont il ne gota jamais le talent, et encore
moins des philologues antiquaires, dont il ne connaissait gure les
crits que par le titre et par les gravures qu'ils renferment. Mais,
comme il est facile de s'en convaincre en repassant dans son esprit ce
qui a t dit des tudes, des relations et des amitis de David pendant
ses deux sjours  Rome, on voit que cet artiste a obi  un grand
mouvement intellectuel, mais qu'il ne l'a pas imprim.

L'occasion viendra plus tard de dire quels taient les principes que
David chercha  tablir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de
dterminer le but que lui et son cole se proposaient dans l'exercice de
cet art. Cette dernire difficult ne pourra tre claircie, si
toutefois il n'est pas impossible de la rsoudre compltement, que du
moment o les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle
de 1789  1795, et celle de 1795  1825, auront t tudies comme elles
le mritent.




VI.

DAVID DE 1789  1795.


Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu' 1795, pendant laquelle
ses fonctions et ses proccupations comme homme politique lui ont laiss
si peu d'instants  consacrer  la peinture, est cependant l'une des
plus intressantes lorsqu'on la considre dans ses rapports avec les
modifications remarquables qui se sont dveloppes, pendant ces six
annes, dans les ides et le talent de cet artiste. Il semblerait que,
domin par l'importance des vnements terribles auxquels le peintre
prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main mme
eussent oubli alors ce qu'ils avaient appris prcdemment sur la
thorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout
dans la composition et l'excution du _Serment du Jeu de Paume_, des
portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la _Mort du
jeune Viala_, les seules productions[19] de David pendant la grande
tourmente rvolutionnaire, c'est un retour trs-sensible vers une
imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains
en y appliquant la gravit de style que l'on n'avait gure adopte
jusque-l que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre
tableaux cits plus haut sont videmment la transition qui a fait passer
l'artiste du systme pittoresque qu'il avait suivi depuis le _Serment
des Horaces_ et le _Brutus_, de 1783  1789, jusqu' la route nouvelle
qu'il tenta  partir de son tableau des _Sabines_, en 1795.

David n'a point eu d'influence politique,  proprement parler, pendant
les annes o il a t membre de la Convention.  l'exception de
quelques crises terribles, il est vrai, o il s'est trouv engag avec
des hommes dont il avait aveuglment pous le parti, on peut s'assurer
que dans le cours de sa lgislature, il n'a le plus souvent pris la
parole que pour traiter des matires relatives aux arts, aux artistes et
aux grandes ftes rpublicaines, dont le dessin gnral et la
surveillance lui taient ordinairement confis. Ces discours, ces
projets de ftes, qui trahissent tout  la fois l'exaltation excessive
d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces
occasions, son interprte, sont d'autant plus curieux  connatre,
qu'ils ont fait excuter, au moment mme o David revenait au naturel et
 la simplicit dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses
en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces
aujourd'hui. C'est donc particulirement sous ce point de vue qu'il est
bon d'tudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David.

Depuis l'apparition du _Serment des Horaces_, les antiquits romaines
taient devenues  la mode dans toutes les classes de la socit en
France. Pour donner une ide de l'engouement dont ce genre de
connaissances tait l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets
commands aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'aprs les
ordres du roi Louis XVI, se trouvait dsign celui du _Retour de Brutus
dans sa famille, aprs la condamnation de ses fils_.

L'anne prcdente, Paris avait t tmoin d'une grande crmonie qui
tait aussi un grand vnement: la translation du corps de Voltaire au
Panthon. Cette fte,  laquelle tienne fut prsent, donna l'occasion
de reconnatre ce got gnral et trs-vif pour les choses de
l'antiquit, et en mme temps cette vellit que presque tout le monde
ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits 
celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel taient
les restes de Voltaire portait l'empreinte du got renaissant de
l'antiquit, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les
acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, taient habills
 l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des
instruments de musique des temps paens, le tout fait en carton et
couvert de papier dor. tienne n'a point oubli ce spectacle. g de
sept ans, entour de jeunes gens des deux sexes les plus  la mode, il
vit et partagea l'admiration qu'excitrent chez toutes les personnes
dont il tait environna cette longue procession d'hommes et de femmes
vtus  l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant,
par leur exemple, donner libre carrire  ceux qui oseraient en faire
autant.

Quelque niaise que puisse paratre aujourd'hui l'ide que l'on eut alors
d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcs, aprs avoir t
tmoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles
du moyen ge, non-seulement d'tre indulgents  l'gard des fantaisies
de nos pres, mais de les considrer mme comme un objet srieux
d'tudes. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple
n'est jamais un fait isol ni compltement strile; il prcde
ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans
les moeurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins gnralement
adopte, la rvolution s'opre plus ou moins vite dans les moeurs, les
usages et quelquefois dans les lois.

Quelques annes aprs, un nouveau changement de costume (celui des
sans-culottes) signala une rvolution bien autrement terrible dans les
lois et dans les moeurs. Enfin, comme on l'a vu dj, il n'est pas
jusqu' la tentative purile de Maurice et de Perri pour rhabiliter
l'antique costume grec, qui ne se rattache encore  une ide de
rformation dans les moeurs et dans les arts.

Puisque ces habitudes extrieures ont tant de puissance sur le commun
des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et
l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagre toujours
l'importance? Ainsi que tous ses confrres, David poussait donc
l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dpenses
qu'il fit pour l'tablissement et l'achat des meubles  l'antique qu'il
copia dans son _Brutus_, et dont il dcora son atelier des Horaces, sont
 la fois un tmoignage et de son got particulier  cet gard, et de la
part qu'y prenait dj le public.

David prit, ds l'origine, l'intrt le plus vif  la rvolution de
1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulirement
rendu clbre, ainsi que par une certaine austrit de composition et de
pinceau, il se trouva en quelque sorte dsign comme l'artiste dont le
talent pourrait le plus puissamment concourir  l'expression et aux
dveloppements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de
l'anne 1789,  la suite du succs de son _Brutus_, il fit plusieurs
portraits[20] qui indiquent qu'il tait recherch par les personnes de
la haute socit. Mais cette espce de mission de peintre
rvolutionnaire, qui lui tait rserve, ne tarda pas  lui tre
officiellement confie. Vers le milieu de l'anne 1790, l'Assemble
constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau
reprsentant le _Serment du Jeu de Paume_. L'artiste se mit aussitt en
devoir d'en prparer la composition; on lui assigna pour atelier
l'glise des Feuillants, prs des Tuileries, et une souscription fut
ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'aprs
l'esquisse dessine, est trop rpandue pour qu'il soit ncessaire de
donner ici une description dtaille de la scne qui y est reprsente.
Quant au tableau, qui n'a jamais t achev, mais dont le trait a t
arrt et sur lequel l'artiste a peint quelques ttes, il portait plus
de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan
les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21].

L'esquisse dessine est bien effectivement de la composition de David,
qui a trac de sa main les ttes et les extrmits de chaque figure;
mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une
observation exacte des rgles de la perspective que David ne savait pas,
il fut oblig d'avoir recours  une main trangre pour remplir ces
conditions purement scientifiques. Il est rsult de ce travail, fait
par Charles Moreau l'architecte, dont il a dj t parl, qu'il rgne
tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, dfaut que David
aurait certainement fait disparatre, ainsi qu'il est facile d'en juger
par les ttes dj peintes par lui sur la toile, telles que celles du
pre Grard, de Bailly, de Dubois-Cranc, de Barnave, et d'un ou deux
autres. Quoi qu'il en soit, cette scne est fortement conue dans son
ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop thtral dans
l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques
autres, la plupart sont pleines d'nergie, de naturel, et souvent de
simplicit.

On sait avec quelle promptitude les ides rpublicaines dtruisirent le
systme constitutionnel que l'Assemble constituante avait tent
d'tablir, et dj les vnements se prcipitaient trop rapidement pour
que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemble lgislative,
en octobre 1791, et eu le temps de terminer un tableau de trente pieds
dont le sujet avait t jug digne d'tre peint un an auparavant. La
plupart des hommes qui devaient figurer comme des hros dans le _Serment
du Jeu de Paume_ taient devenus, sinon des tratres dj, au moins des
citoyens dont il fallait se dfier; et comme David tait au nombre de
ceux qui formaient l'avant-garde rvolutionnaire, son enthousiasme pour
eux se tourna en mpris et bientt en haine. Il abandonna donc
l'excution du tableau du _Serment_, dont la toile est reste dans
l'glise des Feuillants jusqu' l'poque o Bonaparte, devenu empereur,
fit dblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de
Rivoli.

Le nom de David apparat dj  l'occasion de la sance de l'Assemble
lgislative du 14 janvier 1791. Un dput extraordinaire du dpartement
de la Drme prsenta  l'Assemble deux frres jumeaux dj clbres,
disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annona que ces deux
frres, d'abord simples bergers, avaient montr de bonne heure un talent
naturel qui s'tait bientt dvelopp avec le plus grand clat. Ils
taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures
humaines, dessinaient des paysages, et avaient t levs aux frais du
dpartement de la Drme; mais il ne s'y trouvait plus de matres
capables de les instruire. M. Dumas ayant demand que ces deux jumeaux
fussent mis entre les mains de David pour achever leur ducation, cette
proposition fut adopte.

Bientt, dans le numro du _Moniteur universel_ du dimanche 9 fvrier
1792, on lut l'article suivant:

     Deux jeunes jumeaux natifs du dpartement de la Drme, dj
     distingus par leur talent naturel pour la peinture, ont t
     confis, par un dcret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David.
     Le 7 fvrier, cet artiste a adress  l'Assemble nationale la
     lettre suivante:

     Monsieur le prsident, l'Assemble m'a charg d'enseigner les
     principes de mon art  deux jeunes enfants que la nature semble
     avoir destins  tre peintres, mais  qui la fortune refusait les
     moyens d'obtenir les connaissances ncessaires pour le devenir.
     Quel bonheur pour moi d'avoir t choisi pour le premier
     instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les
     enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur
     pour moi! je le rpte, mon coeur le sent vivement, mais il m'est
     impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon
     art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus
     vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez
     fait de moi. J'en ai reu le prix. Je ne suppose pas que
     l'Assemble nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur
     de la prfrence qu'elle m'a donne, en m'offrant un salaire pour
     le soin que j'apporte  l'instruction de ces deux enfants adoptifs.
     L'amour de l'argent n'a jamais importun dans mon me l'amour de la
     gloire, que je mets au-dessus de tout.

     _Sign_ DAVID.

Mais l'une des premires occasions graves o l'artiste prit une part
active aux vnements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala
comme l'un des principaux ordonnateurs de la fte donne aux soldats du
rgiment suisse de Chteauvieux, condamns pour insubordination par
leurs officiers et selon les lois de leur pays.

Bientt aprs, en septembre 1792, membre du corps lectoral de Paris,
David fut nomm dput de cette ville  la Convention nationale, qu'il
prsida du 16 nivse au 1er pluvise an II (du 5 au 20 janvier 1791).
Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemble
fameuse:

Aprs la leve du sige de Lille, le dput Gossuin proposa, le 8
octobre 1792,  la Convention nationale de dcrter que la ville de
Lille avait bien mrit de la patrie; qu'il serait fait don  cette
commune d'une bannire aux trois couleurs portant pour exergue: _ la
ville de Lille la Rpublique reconnaissante_, et qu'il serait, accord
une indemnit provisoire de deux millions (en assignats) pour ddommager
les habitants des malheurs du sige et relever les difices ruins.

Le 26 du mme mois, David monta  la tribune, et dit  ce sujet:
Quelque glorieuses que soient la bannire et l'inscription que le
citoyen Gossuin vous a propos de dcerner aux habitants de la ville de
Lille, vous avez pens sans doute que ce monument est trop prissable
pour prouver  la postrit et  l'univers les sentiments de
reconnaissance et d'admiration de la rpublique pour le courage, le
dsintressement et le gnreux patriotisme des intrpides citoyens de
la ville de Lille. Je vous propose donc d'lever dans cette place, ainsi
que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit
un oblisque en granit franais provenant des carrires de Rhtel, de
Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne.

Je demande qu' l'exemple des gyptiens et des autres peuples de
l'antiquit, ces deux monuments soient levs en granit, comme la pierre
la plus durable et qui portera  la postrit le souvenir de la gloire
dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de
Thionville.

Je demande aussi que les dbris des marbres provenant des pidestaux
des statues de rois dtruites dans Paris soient employs aux ornements
de ces deux monuments.

Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'quit de la
Convention nationale, comme de la gloire de tous les rpublicains
fronais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de
Thionville, qui y sont morts en dfendant leurs foyers, soient inscrits
en bronze sur ces monuments.

Je vous propose de dcerner une couronne civique ou murale  Flix
Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de
Thionville, ou de Lille, qui se sont distingus pendant ces deux siges,
en attendant qu'aprs leur mort leurs noms soient inscrits sur ces
monuments.

Je propose aussi qu' la manire des anciens, la Convention nationale
ajoute au nom de ces deux villes une pithte qui caractrisera la
gloire que leurs dfenseurs se sont acquise. Et afin de donner  tout
individu de tout sexe, de tout ge, un signe non prissable de ces deux
siges, je vous propose de faire frapper une mdaille en bronze pour
chacun des habitants de ces deux villes. Cette mdaille sera fabrique
avec le bronze provenant aussi des cinq statues dtruites, et il sera
expressment dfendu de la faire servir  aucun signe extrieur de
dcoration.

Je dsire que cet usage de faire frapper des mdailles soit appliqu
aussi  tous les vnements glorieux ou heureux dj passs et qui
arriveront  la rpublique; _et cela  l'imitation des Grecs et des
Romains_, qui, par leurs suites mtalliques, nous ont transmis
non-seulement la mmoire des poques remarquables, mais nous ont encore
instruits du progrs de leurs arts.

Nos artistes fianais ont t des premiers  se livrer aux lans du
patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonn leurs occupations
paisibles pour se livrer  ce que la dfense de la rpublique pouvait
exiger d'eux. Beaucoup ont prfr, en se rendant aux frontires, la
gloire de la rpublique  leur propre gloire. La Convention ne peut
donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manire plus digne
qu'en les employant, au nom de la rpublique,  rpandre sa gloire dans
l'univers entier, et  faire passer ses travaux  la postrit la plus
recule.

C'est  un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beaut
et la rgularit des rues dont elle est perce. Je crois donc qu'il
serait  propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un
plan gnral dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus
convenable pour lever dans ces deux villes les monuments de granit que
j'ai proposs.

Un mois aprs, au moment o les troupes victorieuses de la rpublique
s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu' Paris
une commission de vingt-quatre dputs faisait un rapport prparatoire
pour le jugement de Louis XVI,  la sance du 11 novembre 1792, des
artistes dessinateurs vinrent demander  la Convention la suppression
des acadmies, ptition qui fut appuye par David, et que, d'aprs son
avis, on renvoya au comit d'instruction publique.

Depuis 1789, on n'avait pas cess de rcriminer contre les acadmies, et
celles de peinture et de sculpture taient particulirement en butte aux
attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intresss dans
cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions
privilgies qui eussent rsist au nivellement rvolutionnaire, et de
plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait
d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir
vivement la ptition, bien qu'elle ft adresse  la Convention par des
artistes obscurs et peu recommandables.

Cette requte n'eut cependant pas encore de suites srieuses, car aucune
loi ne fut rendue pour supprimer l'acadmie; mais les membres qui la
composaient tant partags d'avis sur la question de suppression, il en
rsulta entre eux des inimitis que rien ne put teindre. D'un ct
tait David, chaud partisan des ides rpublicaines, et ayant vou une
guerre  mort  tous ceux des acadmiciens dont le talent lui paraissait
vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suve, royaliste et attach
aux anciennes institutions, les artistes acadmiciens qui partageaient
plus ou moins vivement ses opinions.

Au milieu de ce conflit de passions, et malgr la fureur dmocratique
qui se htait de dtruire tout ce qui se rattachait aux institutions
monarchiques, l'acadmie royale de peinture et de sculpture existait
toujours, et la Convention n'avait rien dcid qui lui ft contraire. On
est mme autoris  croire que cela n'tait point dans ses intentions,
puisque, peu de jours aprs la ptition qui lui avait t prsente,
Roland, alors ministre de l'intrieur, crivit  cette acadmie qu'elle
et  s'assembler extraordinairement, pour choisir,  la pluralit des
voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de
l'cole de Rome, Mnageot, qui venait de donner sa dmission. Or, la
place de directeur de l'cole de Rome tait envie par ceux mme des
acadmiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se
runirent-ils  leurs confrres pour donner leur vote. Aprs plusieurs
sances qui furent orageuses, la majorit fut cependant favorable 
Suve, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des acadmiciens 
qui ce choix dplaisait, voyant leur attente de rforme trompe,
sentirent alors qu'il fallait agir rvolutionnairement pour arriver 
leur but. Tout pleins encore du grand vnement qui avait ouvert le
drame de la rvolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans
nom coururent s'emparer de tout le local occup par l'acadmie, en
criant: _La voil donc enfin renverse, cette Bastille acadmique!_ et
tout aussitt ils prirent l le titre de _Socit rvolutionnaire des
arts_. C'est ainsi que fut dtruite, en 1791, cette acadmie qui avait
t fonde par Louis XIV en 1648, et  compter de ce jour, David eut la
dictature des arts en France.

L'acadmie royale de peinture, menace dans son existence par le
mouvement rvolutionnaire, et voulant essayer de ramener  elle le
peintre David, qui s'en tait spar ds 1789, l'avait nomm, le 7
juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention,
n'en appuya pas moins, dans la sance du 11 novembre suivant, une
ptition des artistes libres demandant la suppression des acadmies.
Cependant le corps acadmique ne se tint pas pour battu, et, quelques
mois aprs, il invitait David  venir professer  son tour; mais la
lettre en rponse  cette imprudente proposition est courte et
menaante. La voici: _Je fus autrefois de l'acadmie._ DAVID, _dput 
la Convention nationale._ Quelques mois aprs, il faisait d'abord
supprimer officiellement le directeur de l'cole de Rome, puis enfin
l'acadmie elle-mme.

Les lves franais  l'cole de Rome taient, ainsi que leurs matres
les acadmiciens de Paris, diviss d'opinions. Le plus grand nombre
cependant avait adopt les ides rpublicaines. Le peu de discrtion
qu'ils mettaient  les manifester donna de l'inquitude au gouvernement
papal, qui prit quelques prcautions pour viter des malheurs qui
arrivrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes
franais qui tudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun,
lve de David.  la suite des mesures prises par le pape contre les
artistes franais  Rome, Topino avait quitt cette ville et s'tait
rfugi  Florence, d'o il crivit  son matre, membre de la
Convention nationale, la lettre qui suit:

     Florence, 31 octobre 1792.

     Citoyen,

     Je viens offrir  votre zle l'occasion d'tre encore utile  la
     patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes
     inquisitoriales deux patriotes franais.

     Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre
     sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre,
     furent assaillis par des sbires, qui les garrottrent et les
     conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours
     aprs, on fit enlever plusieurs modles de Chinard, ainsi qu'un
     chapeau orn d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que
     chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: _la Libert
     couronnant le gnie de la France_, _Jupiter foudroyant
     l'aristocratie_, et _la Religion assise soutenant le gnie de la
     France_, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tte,
     orne de rayons, indique qu'il est la lumire du monde. Eh bien!
     les _abbati_ du gouvernement ont rpandu dans toute la ville que
     Chinard avait outrag la religion, qu'elle tait foule aux pieds,
     etc. On a transfr les deux prisonniers au chteau Saint-Ange, o
     ils croupissent dans la malpropret, et l'inquisition instruit leur
     procs[22]...

 la sance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre 
la Convention, qui dcrta qu'il serait fait sur-le-champ des
rclamations auprs de la cour de Rome, afin que l'on relcht ces deux
artistes, ce qui eut lieu en effet.

Cependant, la destruction de tout ce qui touchait  l'acadmie de
peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le dput Romme, au
nom du comit d'instruction publique, fit un rapport  la Convention sur
l'inutilit de la place de directeur de l'acadmie franaise tablie 
Rome, et proposa de dcrter que cette place serait supprime, et que
cet tablissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France;
que le rgime de cette cole serait chang, pour y substituer les
principes de libert et d'galit qui dirigeaient la rpublique
franaise.

David monta  la tribune et prit la parole: Je demande, dit-il, que le
ministre des affaires trangres donne ses ordres  l'agent de France
auprs de la cour de Rome pour faire disparatre les monuments de
fodalit et d'idoltrie qui existent encore dans l'htel de l'acadmie
de France  Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et
de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces
appartements servent d'atelier aux lves. En vain le dput Carra
chercha-t-il  faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait
exposer les lves franais  Rome; David persista dans son sentiment.
Le dcret fut lanc et ne tarda pas  porter ses fruits.

Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en libert, les
passions des lves franais et du peuple de Rome semblaient s'tre
calmes, mais les ordres de la Convention y jetrent un trouble plus
grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du dcret de la
Convention on se mit en devoir d'enlever l'cusson royal de l'acadmie
et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en
fureur contre les Franais et se disposa  les gorger. Basseville,
l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le
forcrent de retourner  son htel, o il fut impitoyablement massacr.
Une partie des pensionnaires et des artistes franais furent sur le
point d'prouver le mme sort, et ceux qui parvinrent  s'chapper de
Rome, aprs avoir err longtemps dans les Etats du pape, ne furent en
scurit que quand ils touchrent le territoire de la Toscane. Cet
vnement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du mme mois, David,
avec la majorit des membres de la Convention, votait la mort de Louis
XVI.

Trois jours aprs, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collgue
de David, et qui, comme lui, avait vot la mort, fut assassin par un
ancien garde du corps nomm Paris. Robespierre pronona  la Convention
l'loge de son collgue, et fit dcrter que les honneurs du Panthon
lui seraient accords. Le 24, trois jours aprs l'excution  mort du
roi Louis XVI, on fit  Lepelletier des funrailles solennelles,
auxquelles la Convention tout entire assista. Le lendemain, la veuve,
les deux frres et la fille de Lepelletier, ge de huit ans, furent
admis  la barre de la Convention pour lui tmoigner leur reconnaissance
des honneurs qu'elle venait de dcerner  la mmoire de leur parent.
L'un des frres du dfunt dit: Citoyens, je vous prsente la fille de
Michel Lepelletier, votre collgue. Puis, prenant entre ses bras
l'enfant  laquelle il montra le prsident de la Convention: Ma nice,
lui dit-il, maintenant, voil ton pre; puis, s'adressant aux
reprsentants et aux citoyens prsents  la sance: Peuple,
ajouta-t-il, voil votre enfant! Aprs ces paroles, que le frre de
Lepelletier pronona d'une voix altre, un profond silence rgna dans
l'assemble, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut dcrte 
l'unanimit.

David monta ensuite  la tribune. Encore tout pntr, dit-il, de la
douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funbre
dont vous avez honor les restes inanims de notre collgue, je vous
propose de faire lever un monument en marbre, qui transmette  la
postrit la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier,
lorsqu'il a t port au Panthon. Je demande que cet ouvrage soit mis
au concours.

Le buste fut offert le 20 fvrier  la Convention, par Flix
Lepelletier, frre du dfunt. Citoyens, dit David  ses confrres en
cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est prsent. Il
est trs-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune
homme nomm Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus
flatteur, l'inscription de son nom au procs-verbal. Je demande, en
second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit plac  ct de
celui de Brutus, et que le prsident pose sur la tte de ce buste la
couronne qu'il a place sur la tte de Michel Lepelletier, au moment de
sa pompe funbre. Cette proposition fut adopte par l'assemble.

Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comit
d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent
presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de
faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le prsenta le 29
mars (1793)  la Convention, en s'exprimant ainsi  la tribune:

     Citoyens reprsentants,

     Chacun de nous est comptable  la patrie des talents qu'il a reus
     de la nature; si la forme est diffrente, le but doit tre le mme
     pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les
     moyens d'clairer ses concitoyens, et de prsenter sans cesse 
     leurs yeux les traits sublimes d'hrosme et de vertu.

     C'est ce que j'ai tent de faire dans l'hommage que j'offre en ce
     moment  la Convention nationale d'un tableau reprsentant Michel
     Lepelletier, assassin lchement pour avoir vot la mort du tyran.

     Citoyens, l'tre suprme, qui rpartit ses dons entre tous ses
     enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pense par
     l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette
     loquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la
     libert. Plein de respect pour ses dcrets immuables, je me tais,
     et j'aurai rempli ma tche si je fais dire un jour au vieux pre
     entour de sa nombreuse famille: Venez, mes enfants, venez voir
     celui de vos reprsentants qui, le premier, est mort pour vous
     donner la libert. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est,
     que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien  se reprocher.
     Voyez-vous cette pe suspendue sur sa tte, et qui n'est retenue
     que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel
     courage il a fallu  Michel Lepelletier, ainsi qu' ses gnreux
     collgues, pour envoyer au supplice l'infme tyran qui nous
     opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce
     cheveu rompu, ils taient tous immols! Voyez-vous cette plaie
     profonde?... Vous pleurez, mes enfants, vous dtournez les yeux!
     Mais aussi faites attention  cette couronne; c'est celle de
     l'immortalit. La patrie la tient prte pour chacun de ses enfants:
     sachez la mriter, les occasions ne manquent pas aux grandes mes.
     Si jamais un ambitieux vous parlait d'un _dictateur_, d'un
     _tribun_, d'un _rgulateur_, ou tentait d'usurper la plus lgre
     portion de la souverainet du peuple, ou bien qu'un lche ost vous
     proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier,
     plutt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de
     l'immortalit sera votre rcompense.

     Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon
     faible talent; je me croirai trop rcompens si elle daigne
     l'accueillir.

Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accept; on
dcrta mme sur-le-champ que le tableau serait grav aux frais de la
rpublique pour tre distribu, est-il dit avec l'emphase que l'on
mettait dans tout  cette poque, _aux peuples qui viendraient demander
secours et fraternit  la nation franaise_.

Une petite discussion, souleve par une rflexion inopportune du dput
Gnissieux, sur ce que les tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_
n'avaient point encore t pays  David, fournit  ce dernier
l'occasion de montrer un dsintressement qui fut souvent la qualit des
hommes de son parti. Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque
indemnit, je demande que cet argent soit consacr au soulagement des
veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la dfense de la
libert. trange poque que celle o, dans cette mme enceinte, les
passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus
calmes, tandis que peu de jours aprs on admettait  la barre de la
Convention, par exemple, un particulier venant tout navement offrir une
somme d'argent pour les frais d'entretien et de rparation de la
guillotine[24].

La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une ide assez
juste de ce mlange d'appareil tout  la fois fastueux et sanglant. Le
personnage est couch sur un lit. Sa tte est ceinte d'une couronne de
laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du
cadavre est une pe dont la forme rappelle celles des gardes du roi,
dont Paris avait fait partie. Cette pe, attache par un fil, est
suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passe une feuille de
papier sur laquelle sont crits ces mots: _Je vote la mort du tyran_. Au
bas du tableau on lit encore: _David  Lepelletier_, et la date de la
mort de ce dernier: 20 _janvier_ 1793.

Mais cet ouvrage, malgr son mrite, le cde cependant au tableau de
_Marat_, que David eut bientt l'occasion de faire. Ce n'est point ici
le cas de reproduire les dtails de la mort de cet homme, assassin
comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793;
mais il est ncessaire de revenir sur une circonstance de la carrire
lgislative de David, qui se rattache  ce dernier vnement. Dans le
mois d'avril de cette mme anne, du 3 au 12[25], Marat, dit l'_Ami du
peuple_, ayant excit l'horreur de la Convention, fut dcrt
d'accusation par cette assemble,  la majorit de 220 voix contre 92.
Au milieu des dbats violents auxquels cette affaire donna lieu, Ption
dit, en jetant un regard terrible sur Marat: Le moment est venu de
chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et sclrats qui nous
avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des
assassins!...--C'est vous! s'cria Marat avec fureur, c'est vous qui
tes des assassins!

Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils
arrachrent  presque tous les membres de l'assemble; mais David,
prenant la dfense de Marat, s'lana avec prcipitation au milieu de la
salle, et s'cria: Je vous demande que vous m'assassiniez...; je suis
aussi un homme vertueux... la libert triomphera!...

Cette apostrophe frntique, jointe aux prcdentes, excita la plus vive
agitation, et il se passa quelques instants avant que Ption pt se
faire entendre et dire: Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien,
si ce n'est le dvouement d'un honnte homme en dlire et tromp par des
sclrats... Tu t'en apercevras, David!...--Jamais, rpondit le
peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea mme en une
espce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, aprs avoir t
acquitt le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant
lequel il avait t traduit, fut ramen en triomphe par la populace
jusque dans la salle de la Convention.

Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, o tout ce qui peut
faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement,
on se serait peut-tre abstenu de rapporter la scne qui prcde. Mais
depuis 1830, malgr soixante cinq ans d'exprience, malgr des documents
historiques que tout le monde connat, et sans gard pour la sentence
unanime prononce par la France contre l'impie, le sanguinaire et le
vnal Marat, nous avons vu certains hommes chercher  rhabiliter ses
prtendues vertus et pousser le fanatisme jusqu' faire mouler son
buste[26] pour honorer sa mmoire; il fallait donc revenir sur ce triste
sujet; et s'il est possible, comme le disait Ption, que David ait eu en
1793, au moins, _le dvouement d'un honnte homme en dlire_, quelle
peut tre l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une
si triste folie?

Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une
dputation vint exprimer  la Convention les prtendus regrets du
peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit:  crime! une main
parricide nous a ravi le plus intrpide dfenseur du peuple. Il s'tait
sacrifi pour la libert. Nos yeux le cherchent encore parmi vous,
reprsentants.  spectacle affreux! il est sur un lit de mort. O es-tu,
David? Tu as transmis  la postrit l'image de Lepelletier mourant pour
la patrie, il te reste encore un tableau  faire...

--Oui, je le ferai, s'cria David d'une voix mue.

Le 20 vendmiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annona  la
Convention que son tableau reprsentant _Marat expirant_ tait termin,
mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des sances
celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux
regards du public, ce qui lui fut accord. Enfin, le 24 brumaire de la
mme anne, il monta de nouveau  la tribune o, aprs avoir fait encore
l'loge de Marat et dplor sa perte, il finit par voter pour ce monstre
les honneurs du Panthon, ce qui fut adopt et confirm par un dcret de
la Convention.

Il est assez difficile, au milieu de tant de scnes orageuses, de
suivre, ce qui tait le moins important alors et ce qui fait l'objet de
ces mmoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux
occasions diffrentes, cependant, il a prononc des discours qui
pourront jeter quelque lumire sur cette question.

 la mme sance du 17 brumaire an II, o Gobel, vque de Paris, et ses
grands vicaires vinrent avec les autorits constitues dans la salle de
la Convention, pour dclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions
sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre _culte que celui de la
libert et de l'galit_, David monta  la tribune et dbita le discours
suivant:

Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinit,
s'taient empars de leurs portiques. Ils y avaient plac leurs
effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrtassent 
eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutums 
tout envahir, ils osaient disputer  Dieu mme l'encens que lui
offraient les hommes. Vous avez renvers ces insolents usurpateurs:
objets de la rise des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont
souille de leurs crimes.

Qu'un monument lev dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin
de cette glise dont ils avaient fait leur Panthon[27], transmette 
nos descendants le premier trophe lev par le peuple souverain de sa
victoire sur les tyrans. Que les dbris tronqus de leurs statues
forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur
avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle,
reportant dans sa patrie des leons utiles aux peuples, dise: J'ai vu
des rois dans Paris, j'y ai repass: ils n'y taient plus.

Aprs des applaudissements prolongs, l'orateur continua: Je propose
donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il reprsentera
l'image du peuple gant, du peuple franais.

Que cette image, imposante par son caractre de force et de simplicit,
porte en gros caractres sur son front: _Lumire_ sur sa poitrine:
_Nature_, _Vrit_ sur ses bras, _Force_, _Courage_. Que sur l'une de
ses mains les figures de la Libert et de l'galit, serres l'une
contre l'autre et prtes  parcourir le monde, montrent qu'elles ne
reposent que sur le gnie et la vertu du peuple! Que cette image du
peuple, _debout_, tienne dans son autre main cette massue terrible dont
les anciens armaient leur Hercule.

C'est  nous d'lever un tel monument. Les peuples qui ont aim la
libert en ont lev de semblables. Non loin de nous sont les ossements
des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la libert helvtique;
ils sont levs en pyramides et menacent les rois tmraires qui
oseraient souiller le territoire des hommes libres.

Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les dbris de leurs vils
attributs seront entasss confusment et serviront de pidestal 
l'emblme du peuple franais.

Aprs ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des
applaudissements, il lut et fit adopter un projet de dcret pour
l'rection de ce monument.

Le modle en pltre fut en effet excut dans les proportions de vingt
ou vingt-cinq pieds de haut, et plac sur un pidestal fort lev
lui-mme. Mais cette trange figure occupa le centre de l'esplanade des
Invalides. De toutes les mauvaises statues faites  cette poque,
celle-ci fut la plus dtestable sans doute sous le rapport de l'art, et
la plus hideuse  voir. L'excution en tait on ne peut plus faible, et
les membres de ce colosse lourd et trapu dcelaient l'impuissance de
l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule
Farnse. Ce qui excitait particulirement le dgot gnral taient des
crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de
la statue et figuraient le _Marais_, par opposition  la _Montagne_,
dont le peuple tait cens occuper le sommet.

Dans le mme mois de brumaire (sance du 25, an II), quatre jours aprs
l'excution  mort du malheureux Bailly, David, membre du comit
d'instruction publique, parla ainsi  la Convention sur les arts et la
direction qu'il fallait leur imprimer:

Citoyens, dit-il, votre comit d'instruction publique a considr les
arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer  tendre
les progrs de l'esprit humain,  propager et  transmettre  la
postrit les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guid
par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le rgne de la
libert, de l'galit et des lois. Les arts doivent donc puissamment
contribuer  l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui
redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchanant jusqu' la
pense, encourag la licence des moeurs, touff le gnie. Les arts sont
l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus
parfait; un sentiment naturel  l'homme l'attire vers le mme objet. Ce
n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont
atteint le but, c'est en pntrant l'me, c'est en faisant sur l'esprit,
une impression profonde, semblable  la ralit. C'est alors que les
traits d'hrosme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple
lectriseront son me et feront germer en lui toutes les passions de la
gloire, de dvouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait
tudi tous les ressorts du coeur humain, il faut qu'il ait une grande
connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit _philosophe_.
Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel
Poussin, traant sur la toile les plus sublimes leons de philosophie,
sont autant de tmoins qui prouvent que le gnie des arts ne doit avoir
d'autre guide que le flambeau de la raison.

En terminant ce discours, David proposa une liste compose de savants,
d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury
national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, dcrta
qu'elle serait imprime pour tre d'abord soumise au jugement du public.
Quelques jours aprs, l'artiste, reprsentant du peuple, demanda 
l'Assemble la suppression d'une foule de commissions des arts, qui
avaient dtourn, pour achats d'objets inutiles ou peu prcieux, des
fonds fournis par la rpublique.

Il proposa, en outre, de rorganiser la commission du Musum, dont les
membres taient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la
faveur des ministres prcdents y avait placs. Toutes ces mesures
furent adoptes.

 la sance du 5 nivse (1793) David prsenta un projet de fte pour
clbrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes
o se soit fait remarquer Napolon Bonaparte. L'artiste eut l'ide de
saisir cette occasion pour clbrer  la fois la valeur de toutes les
armes franaises. Quatorze chars  quatre roues, trans par six
chevaux, taient orns des drapeaux pris aux diffrentes nations
ennemies par chacun des corps d'arme, et ces trophes taient entours
de soldats blesss et invalides de ces quatorze armes. La plupart des
ftes rpublicaines jusqu' celle-ci se rapportaient  des vnements
sinistres, que l'clat thtral des rjouissances ne dissimulait que
faiblement. Cette fois, chacun des chars rpondait  une arme, et l'on
y voyait des drapeaux rellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des
braves qui s'taient exposs pour les enlever. Ce spectacle fit une vive
impression, et ceux mme qui taient le plus opposs aux violences du
gouvernement rpublicain ne purent voir sans motion ces quatorze chars
de triomphe. tienne fut tmoin du dpart de ces chars, en station dans
la grande alle de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon
Marsan, car c'est de l que partit le cortge pour se rendre au
Champ-de-Mars, o s'acheva la crmonie.

Vers cette poque, o la France tait victorieuse, except contre ses
propres enfants, on annona  la Convention un trait d'hrosme d'un
jeune tambour de l'arme de la Vende. Barra, g de treize ans, aprs
avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait t
entour, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considrable de
chouans qui le sommrent de crier _Vive le roi_. Le jeune enfant, ayant
rpondu par le cri de _Vive la rpublique_, mourut sous les baonnettes
des Vendens.

L'Assemble dcrta d'une voix unanime (8 nivse an II) que les honneurs
du Panthon seraient dcerns  cet enfant, et elle chargea David de
prparer le plan et les dtails de cette fte. Ce sont, dit l'artiste
en cette occasion, de telles actions que j'aime  retracer. Je remercie
l'tre suprme de m'avoir donn quelques talents pour clbrer la gloire
des hros de la rpublique. C'est en les consacrant  cet usage que j'en
sens surtout le prix. Le projet de la fte fut en effet prsent le
lendemain, et c'est quelque temps aprs que David excuta cette
charmante bauche qui reprsente le jeune Barra laiss nu sur la terre
et serrant contre son coeur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le
peintre n'a jamais achev, est, sans contredit, un des plus dlicats
qu'il ait faits, et le plus gracieux.

David tait dj membre du comit d'instruction publique et du comit de
sret gnrale. Le 16 nivse (5 janvier 1794), il fut encore lu
prsident de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17
au 30 de ce mois. L'vnement politique le plus important qui eut lieu
pendant sa prsidence est la mise en arrestation de Fabre d'glantine,
l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard,
porta sa tte sur l'chafaud avec Danton et Camille Desmoulins.

 cette mme sance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais
dans des termes qui se sentent des agitations rvolutionnaires. C'est 
la Convention, disait-il, fondatrice d'une rpublique qui a pour base
l'galit et la libert, c'est aux reprsentants d'un peuple qui ne
reconnat d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, 
encourager les artistes qui consacrent leurs travaux  perptuer le
souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard
et Deveaux ont dessin les tableaux de _Lepelletier_ et de _Marat_,
d'aprs les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait
mention honorable, dans votre procs-verbal, de l'ouvrage de ces
artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par
notre collgue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers
de la manufacture des porcelaines de Svres.

Ces propositions ayant t dcrtes, David revint,  la sance du 27,
sur la suppression de la commission du Muse, qu'il avait fait adopter
quelques jours avant, et  cette occasion ajouta ces paroles: Je vous
ai indiqu, citoyens, le vice des choix qui avaient t faits, et pour
en prparer de meilleurs je vous ai prsent des artistes, la plupart
victimes de l'orgueil acadmique, qui les accablait de ses ddains et
les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a t imprime et le
public a t  mme de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme
 talent qui pense avoir  se plaindre de ne pas voir son nom inscrit
sur cette liste, nous lui dirons: Mon ami, tu es un artiste, nous
n'avons pas eu pense de te fermer la carrire, si tu n'es pas admis 
l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu
n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre. S'il est parmi
les membres de l'ancienne commission du Musum un homme qui voie une
injustice dans son exclusion, nous lui dirons: Mon ami, tu as du
talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Musum, rentres-y par tes
ouvrages. Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Musum n'est pas un
vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolits; il faut qu'il
devienne une cole importante, et  la vue des productions du gnie, le
jeune Franais sentira natre en lui la disposition pour le genre d'art
ou de science auquel l'appelle la nature[28].

Une ngligence coupable a port des coups funestes aux monuments de
l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils taient confis, ont laiss
s'abmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphal, du Dominiquin, du
Corrge, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinit d'autres. Des
pinceaux grossiers ont gt les chefs-d'oeuvre d'harmonie de Claude
Lorrain, qui blouissaient les regards, et les oeuvres admirables de ce
Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en
sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain  y voir les
premires compositions de l'auteur. Cette numration ne finirait pas,
citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la
ngligence a laiss dtruire.

Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous
pntrent, vous sentez tous que de grands vnements doivent laisser
d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il
faut considrer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que
vous avez voulu dcerner, en un mme jour,  nos quatorze armes, un
triomphe dont le peuple tait  la fois l'ornement et l'objet. David
lut ensuite et fit adopter un projet de dcret qui contenait
l'organisation dfinitive du Conservatoire du Muse national, et
dterminait les appointements des membres[29].

Il est inutile de s'arrter  toutes les occasions qu'a eues David de
porter la parole  la Convention. Peut-tre et-il t ncessaire
cependant de donner ici le programme qu'il avait compos pour la fte de
l'tre suprme et qu'il lut  la Convention le 19 prairial an II; mais
outre qu'il est trs-tendu, on pourra le trouver en entier dans le
_Moniteur_, sous la date prcite.

Cependant le rgime, dit avec tant de raison _de la Terreur_, devenait
de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II,
c'est--dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit
ttes tombrent  Paris. Cette anne, les chaleurs furent trs-fortes,
et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les
excutions ne se faisaient plus  la place de la Rvolution, on se
portait en foule aux Champs-Elyses pour prendre l'air le soir.
Spectacle vraiment trange! On voyait cette population hbte de Paris,
rpandue dans cette promenade, o l'on prenait soin de l'entretenir des
ides de mort et de carnage qui se ralisaient  l'autre extrmit de la
ville,  la barrire du Trne. Sous ces arbres des Champs-Elyses, les
oreilles et les yeux taient poursuivis par des chants, des propos
atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude
pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des
chanteurs dbitant, ou des hymnes ampouls en l'honneur des hros de la
rpublique, ou d'infmes pigrammes sur les malheureux qui avaient t
mis  mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin
taient exposes en vente de petites guillotines; et, comme si on et
voulu que les enfants s'accoutumassent  voir prir leurs parents, on
avait substitu, dans la parade de Polichinelle,  la scne de la
potence celle de la guillotine.

L'enfance est sans piti, et tout ce qui est nouveau a du charme pour
elle; aussi n'tait-ce pas sans peine qu'un pre, qu'une mre, qui
craignaient, non sans raison, d'tre obligs de se trouver bientt en
face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces
jouets sanguinaires.

Tant qu'il faisait jour, les affaires journalires et le mouvement
aidaient  tromper l'inquitude affreuse dont chacun tait oppress.
Mais quand le jour dcroissait et que l'on commenait  entendre les
crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles
funestes: _Le Journal du soir! Jugement du tribunal rvolutionnaire qui
condamne  la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs_[30], alors
tous les coeurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour
interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom
d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux  passer
taient ceux de huit heures  minuit. L'usage de dner  deux ou trois
heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une
collation le soir. tienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a
encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se
rassemblait. Un seul plat, simple, grossier mme, car tout pouvait tre
transform en crime, suffisait au souper. Le pre, la mre, soucieux, ne
mangeaient gure, et n'taient tirs de leurs rveries que par le soin
qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement
quand on se mettait  table; alors toutes les boutiques taient fermes,
les rues taient dsertes, et le silence n'tait interrompu que par les
pas de quelques personnes attardes, par celui plus lourd et plus pesant
des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de _qui vive!_ auxquels
elles rpondaient.

Parfois,  ces repas du soir, tienne et ses deux soeurs (la plus ge
avait douze ans et demi) emports par la gaiet naturelle  leur ge, se
laissaient aller  rire entre eux: _Paix!_ disait tout  coup leur
mre, j'entends du bruit; et alors chacun, respirant  peine, portait
la plus grande attention  ce que l'on entendait dans la rue. Ah!
disait la mre d'tienne, dont la terreur se calmait en entendant le
bruit s'loigner, _c'est une patrouille; elle est passe!_

Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles,
devenait moins rgulier, alors le battement de coeur prenait  toute la
famille. C'tait le comit rvolutionnaire du quartier, accompagn de la
garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des
arrestations. On restait immobile jusqu'au moment o l'on entendait
tomber le marteau d'une grande porte. La terreur tait telle dans les
quartiers de Paris, que quand on faisait ces expditions nocturnes,
personne n'osait ouvrir sa fentre pour s'assurer de ce qui se passait
dans la rue. C'tait alors qu'autour de la table, ple d'effroi, chacun
faisait sa conjecture sur le numro de la maison  la porte de laquelle
on avait frapp. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou
l'arrestation, on tait immobile d'effroi, et quand on entendait
s'loigner la troupe, dont le bruit des pas s'vanouissait dans le
lointain, on se disait que _c'tait fini pour ce jour_, et l'on pensait
 aller prendre quelque repos.

Le lendemain, les portiers fidles  leurs matres, ce qui tait rare,
venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel
ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que _son tour
tait venu_, que le sien viendrait bientt, et alors on reprenait le
petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se
distraire pendant toute la dure du jour, et, quand le soir revenait,
les inquitudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que
personne et l'ide de faire un effort pour s'arracher  cette horrible
tyrannie. Chose trange! Le nombre des spectacles s'tait accru; et il y
a certains thtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a
commenc pendant ces jours dsastreux.

Tandis que Paris et toute la France courbaient la tte sous ce joug
affreux, le 3 thermidor il tait question de prsenter un plan de fte
nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a dj t
parl, un enfant, Agricole Viala, dans un combat prs d'Avignon, avait
pass la Durance  la nage, disait-on encore, et tait tomb sous le feu
de l'ennemi, en criant aussi: _Vive la rpublique!_ La Convention avait
dcrt que les honneurs du Panthon seraient accords le mme jour aux
deux enfants hros.

David prsenta donc  la Convention, six jours avant la chute de
Robespierre, un plan pour cette fte, prcd d'un discours dont
quelques passages pourront faire juger jusqu' quel degr d'aveuglement
ce malheureux artiste avait t pouss.

Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le
despotisme attnue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire,
l o il rgne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les
vertus, et pour assurer son empire, il se fait prcder de la terreur,
s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la
trahison,  l'oeil louche et perfide, la mort et la dvastation le
suivent. Il trane aussi aprs lui l'avilissement et les tnbres qu'il
rpand sur toutes les rgions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il
mdite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingnieux 
perscuter les humains, _il lve des Bastilles_ dans ses moments de
loisirs, _il invente des supplices et repat ses yeux des cadavres
immols  sa fureur_[31].

Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale
ne conservent pas mme la forme altire que leur donne la nature;
partout ils portent la dgradation et le dcouragement; la voix de la
patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lches et perfides
comme leur gouvernement. O vrit humiliante! _tel tait le Franais
d'autrefois!_

Dtournons, reprsentants du peuple, nos regards de cet abme que vous
avez combl. Offrons  vos yeux un tableau plus digne de vous-mmes;
prsentons l'homme  son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines,
et mettons au grand jour les avantages du gouvernement rpublicain.

La dmocratie ne prend conseil que de la nature,  laquelle sans cesse
elle ramne les hommes. Son tude est de les rendre bons, de leur faire
aimer la justice et l'quit. C'est elle qui leur inspire ce noble
dsintressement, qui lve leurs mes et les rend capables
d'entreprendre et d'excuter les plus grandes choses. Sous son rgne,
toutes les penses, toutes les actions se rapportent  la patrie: mourir
pour elle, c'est acqurir l'immortalit; les sciences et les arts sont
encourags. Ils concourent  l'ducation et au bonheur publics; ils
parent la vertu des charmes qui la rendent chre aux mortels et
inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un
gouvernement aussi beau, la mre alors enfante presque sans douleur et
fait consister sa vritable richesse dans le nombre de ses enfants. La
sainte galit plane sur la terre, et d'une immense population fait une
seule famille. O vrit consolante! _tel est le Franais
d'aujourd'hui!_

Ce discours[32] est le dernier que David ait prononc  la tribune, et
celui sans doute o cet artiste a donn le plus librement cours aux
incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination
exalte. Il fallait mme que sa proccupation  cet gard ft bien forte
pour qu'il s'tendt aussi complaisamment sur ce sujet,  un moment o
dj Robespierre et tout son parti taient menacs d'une ruine
prochaine. En effet, six jours aprs (9 thermidor an II), sur la
dnonciation de Barrre, la Convention dcrta d'accusation Robespierre
avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain,
10 et 11, de cette raction, ce chef et quatre-vingts personnes
impliques dans ses crimes furent mises  mort sur la place de la
Rvolution[33].

La vie de David fut pargne; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce
parti, l'artiste reprsentant du peuple devint l'objet de dnonciations
comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du
comit de salut public et de sret gnrale. Un homme dont la tte
tait ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine loquence rude et
familire, avait eu le courage,  l'occasion de la fte de l'tre
suprme[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le
rle de grand prtre  cette crmonie; Robespierre, lui avait-il dit,
j'aime ta fte, mais je te hais. C'tait le reprsentant du peuple
Lecointre de Versailles. Quelques jours aprs la chute du tyran, le 13
thermidor, ce mme Lecointre dnona  la Convention les membres du
comit de salut public, dont David faisait partie, en les prsentant
comme complices de Robespierre. Et presque aussitt Andr Dumont attaqua
personnellement David  la tribune. Souffrirez-vous, s'cria-t-il,
qu'un tratre, qu'un complice de Catilina, sige encore dans votre
comit de sret gnrale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce
tyran des arts, aussi lche qu'il est sclrat, souffrirez-vous, dis-je,
que ce personnage mprisable, qui ne se prsenta pas ici dans la nuit
mmorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunment dans les lieux
o il mditait l'excution des crimes de son matre, du tyran
Robespierre? Il faut faire disparatre ces ombres du sclrat dont la
France vient d'tre dbarrasse. David n'est pas le seul qui ait t
vendu  Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anantie.
Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientt
dmasqus; je jure ici de les poursuivre jusqu' la mort. Mais en ce
moment je me borne  demander que le tratre David soit  l'instant
chass du comit, et qu'il soit procd  son remplacement.

Quand Andr Dumont donna le signal de cette violente attaque, David
n'tait pas prsent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer
avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se
laissait aller  condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir
entendu. Mais l'effervescence des passions tait telle, dans ces jours
de trouble, que l'assemble allait dcrter le renvoi et le remplacement
de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la
dcision.

Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dnonciations
qui ont t faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que
moi-mme. On ne peut concevoir jusqu' quel point _ce malheureux_ (c'est
ainsi qu'il dsigna Robespierre) _m'a tromp_. C'est par ses sentiments
hypocrites qu'il m'a abus, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir
autrement. J'ai quelquefois mrit votre estime par ma franchise; eh
bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est prfrable  ce
que j'prouve en ce moment. Dornavant, j'en fais le serment, et j'ai
cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, _je ne
m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes_.

Aprs un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de
nouveau, et lui reprocha d'avoir embrass Robespierre aux Jacobins, o
il tait all prcher l'insurrection.

J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec
force, de dclarer prcisment si, au moment, o Robespierre descendit
de la tribune aprs avoir prononc le discours qui a servi de base  son
acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: _Si
tu bois la cigu, je la boirai avec toi!_

Plus les questions devenaient pressantes et plus David prouvait de
peine  rpondre. Une difficult de prononciation naturelle, augmente
encore par une exostose qu'il avait  la mchoire suprieure, rendait
alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forc de rpondre
sur-le-champ, il fit effort sur lui-mme et dit ces paroles:

Ce n'tait pas pour faire accueil  Robespierre que je descendis de son
ct; c'tait pour remonter  la tribune et demander que l'heure de la
fte de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, ft avance. Je
n'ai pas embrass Robespierre, je ne l'ai pas mme touch; car il
repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de
l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le
trouble dans toute la rpublique. Robespierre s'cria alors qu'il ne lui
restait plus qu' boire la cigu, et je lui dis: _Je la boirai avec
toi_. Je ne suis pas le seul qui ait t tromp sur son compte. Beaucoup
de citoyens, ainsi que moi, l'ont _cru vertueux_.

Thibaudeau, collgue de David au comit d'instruction publique, demanda
avec instance que cette affaire fut renvoye aux deux comits. Mais
Tallien s'y opposa et avana que lorsqu'un membre tait aussi gravement
inculp que David venait de l'tre, il tait de l'honneur de la
reprsentation nationale que l'on exiget une rparation immdiate et
authentique; puis il termina en reprochant encore  David de n'avoir pas
suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comit de sret
gnrale, pendant la journe du 9 thermidor, et dclara qu'aucun
reprsentant ne pourrait siger auprs de David tant qu'il ne se serait
pas disculp.

J'tais malade depuis huit jours, rpondit alors David, et le 9 je pris
de l'mtique qui me fit beaucoup souffrir, me fora de rester chez moi
toute la journe et toute la nuit. Je ne vins  l'assemble que le
lendemain matin.

C'tait prcisment ces paroles que balbutiait David  la tribune de la
Convention lorsqu'tienne et son pre entrrent dans la salle des
sances, et qu' ce moment, du front ple de l'accus s'chappaient de
grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet.

Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait  grands cris un
dcret qui exclt pour toujours David de tous les comits, en lui
reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part.

Les deux comits de salut public et de sret gnrale, fit observer
David en tachant de se remettre, taient assembls. Robespierre nous lut
un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que
c'tait une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu
surpris le lendemain lorsque je l'entendis profrer de nouveau  cette
tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutt la cour
qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.

Plus d'une attaque fut encore dirige contre David, et il ne fallut rien
moins que les efforts runis de Legendre et de Thibaudeau, en cette
occasion, pour dcider l'assemble  renvoyer cette affaire aux comits
runis de salut public, de sret gnrale et de lgislation. On sait
combien quelques jours, quelques heures mme, gagns dans une crise
rvolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des
esprits. La vie de David n'tait plus en danger.

Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comits, fut
provisoirement mis en tat d'arrestation. Il demeura quatre mois,
jusqu'au 7 nivse an III, jour o Merlin de Douai dclara, au nom des
trois comits, qu'il n'y avait pas lieu  examen. Le lendemain de ce
jour, les lves de David firent parvenir  la Convention une lettre par
laquelle ils demandaient que leur matre ft mis en libert, ce que
l'assemble dcrta en ajoutant, sur la demande d'un reprsentant, que
David rentrerait dans le sein de la Convention.

L, David fut encore tmoin d'un fait pnible pour lui, car il le blessa
 la fois comme reprsentant et comme artiste. Le 20 pluvise an III (8
fvrier 1795), la Convention dcrta que les honneurs du Panthon ne
seraient plus dcerns  aucun citoyen, ni son buste plac dans la
Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans aprs sa
mort, et rapporta tout dcret dont les dispositions taient contraires 
celui-ci. Le lendemain donc,  l'ouverture de la sance, on enleva de la
salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais,
ainsi que les deux tableaux de David reprsentant la mort de Lepelletier
et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.

Cinq mois aprs que David eut t rendu  la libert, il la perdit de
nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795)
sont rests clbres dans les fastes de la rvolution franaise.
Quelques reprsentants rpublicains dits _terroristes_,  la tte
desquels tait Romme, formrent une espce de conspiration qu'ils firent
excuter par la populace. La foule ayant rencontr le reprsentant
Ferraud l'assassina et porta sa tte au bout d'une pique jusque dans la
salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journe et le
courage que montra le prsident Boissy-d'Anglas. Mais, outre les dputs
qui furent dcrts d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en
eut plusieurs autres qui, sans tre accuss aussi prcisment d'avoir
pris part  la rvolte contre la Convention nationale, furent compris
sur la liste des prvenus. David fut de ce nombre, et consquemment mis
en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg o il demeura dtenu
pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 aot 1795), on lui
accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un
garde, et enfin ce ne fut qu' la faveur de l'amnistie publie le 4
brumaire an IV, lors de l'tablissement du gouvernement du Directoire,
que la libert lui fut entirement rendue.

L se termine la carrire lgislative de David. Depuis, il ne prit plus
de part active  la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes
additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napolon revint de
l'le d'Elbe. Un fait touchant pourra seul attnuer la teinte sombre de
ce rcit. On n'a point oubli sans doute que David tait mari, depuis
1783, avec la fille de Pcoul, dont il avait eu deux fils et deux
filles.  peine les premiers troubles de la rvolution eurent-ils
clat, que la diffrence des opinions politiques se fit sentir entre
les deux poux. Jusqu'aux jours qui prcdrent la mort de Louis XVI,
des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre
eux, mais elle se dissipa bientt. La femme de David,  qui la
rvolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils
et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, aprs la chute de
Robespierre, cette femme ne sut pas plus tt les malheurs de son mari,
qu'elle alla aussitt s'tablir dans sa prison, et, depuis ce moment
jusqu' la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus
quitt, mais elle n'a pas cess de lui montrer un attachement
inaltrable jusque dans son exil.

Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui
rsultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et
des usages de l'antiquit, David, ainsi que la plupart des hommes
clairs qui assistrent au commencement de la rvolution, en 1789, fut
entran par un instinct vague  imiter tout ce qu'il ne savait que
trs-imparfaitement _des rpubliques_ anciennes. Ses tableaux des
_Horaces_ et de _Brutus_, fruits de cette instruction indigeste,
concoururent  rpandre ce got et ces ides. Mais aussitt que les
principes rpublicains prvalurent, le dsir de reprsenter des scnes
contemporaines s'empara de son esprit. De 1792  1793, il fit
successivement le _Serment du Jeu de Paume_, _Lepelletier de
Saint-Fargeau_, _Marat_ et le jeune _Barra_, quatre compositions o la
simplicit de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes 
mesure que l'artiste, plus occup de l'importance politique des sujets
qu'il traite, parat l'tre moins de l'art lui-mme. videmment, il y a
eu chez David,  cette poque, un retour  la navet qui a t d'autant
plus marqu, qu'il n'a pas t provoqu par un systme prconu. Le
_jeune tambour_, mourant en portant la cocarde tricolore  son coeur, est
en particulier un morceau dlicieux.

Quant  la doctrine qu'il a professe sur les arts, et dont on peut
chercher l'ensemble dans les divers discours prononcs par lui  la
Convention, elle est toute thorique; mais elle a cela de particulier
qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques
philosophes de l'antiquit, et surtout les corps ecclsiastiques ou
sacerdotaux des temps modernes, ont cherch  tablir. L'art, dans ce
cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit tre employ qu'au
profit de certaines ides et pour affermir et faire triompher un systme
dtermin. Dans les discours de David, l'art n'est donc prsent que
comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphre
d'activit,  propager les ides morales et politiques que l'on jugeait
 propos d'inculquer dans les esprits. Cette ide de l'unit d'action
vers un mme but n'est pas nouvelle; elle a t mise en pratique avec la
dernire rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde
et de l'gypte, sous l'empire des collges de prtres. Et dans la Grce
mme, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observes,
elles y ont toujours t recommandes par les plus grands philosophes.
On sait jusqu'o la svrit des principes noncs par Platon, dans son
livre de la _Rpublique_, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on
dfendit la lecture des potes, sans en excepter Homre.

Quelque inattendue, quelque bizarre mme que puisse paratre la
comparaison que le sujet nous conduit  tablir entre David et Platon,
il faut reconnatre cependant que ces deux hommes, malgr la diffrence
de leur gnie, et celle des temps o ils ont vcu, ayant chacun adopt
volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont
dduit logiquement, une  une, toutes les consquences qui en drivent.
De l un dogmatisme inflexible; de l l'anathme contre tout ce qui tend
 branler ou  dtruire ce principe; de l enfin, en morale, en
politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'aprs
lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les
productions de l'esprit mme sont en quelque sorte rgles d'avance.

Au berceau du christianisme, pendant le moyen ge et jusqu' l'aurore de
la renaissance, on vit tous les grands esprits s'puiser en efforts pour
arriver  cette unit d'action par les sciences, les lettres, les arts
et la morale runis. Mais, bien que la puissance de l'glise catholique
garantit mieux que la philosophie des anciens l'unit des travaux des
hommes, l'exprience a prouv que cette unit d'action des facults
humaines est, sinon entirement chimrique, au moins de peu de dure.
Pour l'tablir, il faut le double concours de la domination sacerdotale
et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'gypte en fournissent des
exemples. En Grce et  Rome, o l'unit n'tait recommande que comme
une vrit philosophique, elle n'a jamais jet de profondes racines;
depuis le XIe sicle jusqu'au XIVe de l're moderne, l'unit s'tablit
en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et
la forme des gouvernements la protgeaient. Depuis 1520 jusqu' 1789,
elle fut entirement dtruite, il faut en convenir; mais que pouvait
faire pour la rtablir une rpublique sanglante comme celle de
Robespierre, et qui n'avait aucune chance de dure?

Aussi, aprs la chute de Robespierre, lorsque David, jet en prison, eut
achev son triste rve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'tait
faites sur la politique et mme sur son art. Pendant sa dtention au
Luxembourg, aprs la journe du 1er prairial, et lorsque sa femme vint
si gnreusement partager sa captivit, il oublia toutes les grandes
thories qu'il avait dveloppes  la tribune. Des croises de sa
prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il
ait jamais excut. Au bas de plusieurs de ses dessins tracs  la
plume, on lit ces mots: _L. David faciebat in vinculis_. C'est dans ce
temps de captivit qu'il composa aussi un _Homre_ rcitant ses vers aux
habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture,
ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conut et
dessina l'esquisse de son tableau des _Sabines_.

Tout semble faire croire que les tableaux du _Serment du jeu de Paume_,
de _Lepelletier_, de _Marat_ et de _Barra_, avaient t achevs par lui,
comme  son insu, pendant l'accs de sa fivre politique. Par la nature
des sujets et mme par la manire dont ils sont peints, ils diffrent
entirement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit
aprs. On pourrait presque comparer ces productions  celles d'un
somnambule qui a travaill sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux
caractrisent-ils une phase importante, mais toute particulire du
talent de David.

Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scne des _Sabines_, il faisait
abstraction de ses quatre tableaux _rvolutionnaires_, et ses souvenirs
de peinture le ramenaient aux _Horaces_. Peut-tre, disait-il, ai-je
trop laiss voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans
celui des _Sabines_, je traiterai cette partie de l'art avec plus
d'adresse et de got. _Ce tableau sera plus grec_. Ce fut sous
l'influence de cette ide qu'il commena ce nouvel ouvrage lorsqu'il
sortit de prison, au moment o le gouvernement du Directoire venait
d'tre constitu.




VII.

L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES.

1795-1800.


Ceux-l seulement qui ont assist  de grandes rvolutions peuvent
savoir  quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur
l'ocan politique au temps des temptes.

La raction des ides en France depuis l'installation du Directoire (le
4 brumaire an IV) jusqu'au trait de Campo-Formio, que Bonaparte fit
ratifier  ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phnomnes
moraux les plus curieux que l'on puisse recommander  l'observation des
hommes. Malgr les nombreux crits o l'on a cherch  le faire
connatre, les gnrations nouvelles n'en ont qu'une ide incomplte; et
ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce
vaste tableau qui reste encore  faire.

Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible
tait sans doute tempre; mais son impulsion primitive avait t si
forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore aprs le 9 thermidor. Les
citoyens n'taient plus journellement effrays par les proscriptions et
les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de
la jurisprudence criminelle, il rgnait encore quelque chose de violent
et d'arbitraire peu propre  rassurer entirement les esprits.

De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les
partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accorde
pour tous les dlits commis pendant la rvolution, amnistie dont profita
David. Toutefois la clause qui excluait du bnfice de cette loi les
personnes ayant pris part  la dernire conspiration, dont le dnoment
avait t la journe du 13 vendmiaire, entretenait de vives inquitudes
dans la nation. Beaucoup de citoyens, aprs cette affaire, prirent la
fuite et furent condamns  mort; et quoique peu de mois aprs les
tribunaux institus pour les juger missent beaucoup de douceur dans les
formes et offrissent aux condamns toute facilit pour se disculper et
purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence
ressemblait trop  celle sur laquelle avaient repos les oprations du
tribunal rvolutionnaire, pour que l'on ne ft pas effray de l'abus que
la mchancet ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes taient
d'ailleurs d'autant plus fondes que les intrigues des partisans de
Robespierre d'un ct, et les tentatives sourdes des royalistes de
l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la ncessit de tenir  sa
disposition des moyens prompts et srs de rpression contre ces deux
factions menaantes.

De cet tat de choses il rsultait que chacun, assez tranquille sur le
prsent, conservait des inquitudes continuelles sur l'avenir, et que
dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une
passion aveugle  tout ce qui pouvait procurer pour le moment des
distractions  l'intelligence,  l'esprit, et quelque plaisir aux sens.

Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an
VIII, lorsque Bonaparte, aprs s'tre empar des rnes de l'tat,
s'empara galement de l'activit de toutes les imaginations, pour la
fixer sur la gloire militaire et la faire profiter  ses vues.

Mais revenons  l'poque qui nous occupe, de l'an IV  l'an VIII, de
1795  1800. Cette existence prcaire de la nation, cette inquitude
constante des esprits, causes par les efforts incessants du Directoire
pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes,
entretenaient une activit extraordinaire dans toutes les intelligences.
Pendant le cours de ces cinq annes, l'esprit humain a t plus excit
peut-tre que dans aucun temps, sans en excepter mme celui de la
renaissance. On avait oubli les jours sanglants de 93, et, dans
l'espce d'enivrement caus par la certitude de ne plus tre expos 
mourir le lendemain sur l'chafaud, on se livrait aux illusions les plus
flatteuses. Les premiers jours et les premires esprances de la
rvolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur
puret, dans toute leur force, et les gnrations nouvelles
accueillaient encore une fois l'espoir d'une rgnration complte dans
tout ce qui constitue la socit.

Les progrs extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrire
nouvelle  l'homme. En mourant, l'infortun Lavoisier avait lgu au
monde la science de la chimie; victime galement de la rvolution,
Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait
bientt faire connatre le mcanisme et les lois. Desault, mais surtout
Bichat, donnaient aux tudes anatomiques une porte qu'elles n'avaient
point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du sicle, rvlait  la
France et  l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait t
entrevue et tudie jusqu' lui que par quelques savants inconnus ou
trop timides[35].

Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute
nouvelle. Le contact de nos armes avec les populations de l'Allemagne
et de l'Italie, avait familiaris les Franais avec les idiomes de leurs
ennemis. On tudiait, on admirait mme la rforme thtrale qu'avait
introduite Alfieri; on traduisait les posies de Klopstock, les drames
de Shiller et de Kotzebue, le _Werther_ de Gothe, et l'on se plaisait 
comparer les posies d'Homre avec celles d'Ossian. Les traductions de
Shakespeare taient lues avec une curiosit bienveillante, et dj on
applaudissait aux efforts de Npomucne Lemercier, dont la tragdie
d'_Agamemnon_ paraissait tre alors une innovation heureuse et propre 
favoriser la rgnration du thtre et des lettres en France.

Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de
quelques-uns de ses lves, dj clbres dans les arts, taient sans
doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avanc
dans la carrire nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Dj,
depuis aot 1793, les anciennes acadmies, regardes comme le rceptacle
de doctrines fausses ou errones, taient dtruites. Ds l'an III (5
pluvise) on avait essay l'cole normale, au sein de laquelle devaient
se former des instituteurs chargs de poser des rgles sres et de
propager en France, d'une manire uniforme, le meilleur mode
d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de
cette cole polytechnique, qui a servi de modle, dans toute l'Europe, 
des tablissements du mme genre; enfin, quelques mois aprs (germinal
an IV) se tenait la premire sance de cet Institut national de France,
dont la constitution encyclopdique tait le point de dpart de toutes
les brillantes esprances intellectuelles dont on se berait alors.

Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que
d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant
particulirement aux sens, devaient servir de distractions  la
multitude. De ce nombre tait l'tablissement de sept ftes nationales
par an; celles de la fondation de la Rpublique, de la Jeunesse au 10
germinal; des poux, au 10 floral; de la Reconnaissance, au 10
prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Libert, aux 9 et 10
thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.

Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'ide d'effacer
tout souvenir du costume rvolutionnaire, si hideux et si dsordonn,
dcrta pour les reprsentants du peuple, pour les membres du tribunal
et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que
possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter mme le
got qui rgnait alors.

Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules,
s'environnrent de draperies  l'antique, et au moyen de ces
dcorations, tant soit peu thtrales, ramenrent les esprits 
supporter l'ide d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher
les rpublicains non jacobins, mais propre  rassurer les royalistes las
de vivre en exil.

Ces ftes annuelles, ftes passablement paennes, se clbraient au
Champ-de-Mars, ou dans les grands carrs des Champs-lyses. On levait
l des autels antiques et des temples copis d'aprs ceux de Pstum. On
y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opra,
habills en prtres et en prtresses de l'antiquit, brlant de la
poix-rsine au lieu d'encens, et entonnant les choeurs d'_Iphignie en
Tauride_ et le _Chant du dpart_. Ces crmonies, toutes ridicules
qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles taient en effet, ne
laissrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si,
depuis l'effroyable accs d'athisme qui s'empara des esprits de 1789 
1792, on passe successivement de la fte de l'tre suprme en messidor
an III,  ces processions paennes des Champs-lyses, pour arriver au
prtendu culte des thophilanthropes, fond par La Rveillre-Lepeaux,
on pourra reconnatre la trace du biais que prenait instinctivement
l'esprit de la nation et mme celui des hommes qui la gouvernaient alors
pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les glises 
son avnement au consulat.

Si le temps de Robespierre peut tre compar  un accs de fureur, les
cinq annes du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps
d'ivresse. Mais ce qui lui donna un clat particulier, ce qui en a fait
une poque mmorable, en imprimant une nergie et une audace infinie aux
esprances des savants, des crivains et des artistes de ce temps, c'est
la marche victorieuse de nos armes, et surtout la savante intrpidit
avec laquelle un jeune soldat  peine sorti de l'adolescence, Bonaparte,
g de vingt six ans, conquit l'Italie et fora bientt aprs
l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnatre la rpublique
franaise.

Quelque grande que puisse tre aujourd'hui l'admiration pour la campagne
de l'an VI, il faut avoir vcu en 1793, et sous le poids de la tyrannie
de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant
rpandirent sur le coeur fltri des Franais les victoires de Bonaparte
en Italie. La joie que ce grand vnement causa tenait du vertige; et
l'on ne doit pas s'tonner si toutes les esprances intellectuelles et
le besoin imprieux de se dbarrasser de tant de tristes souvenirs,
venant  se combiner avec des succs qui donnaient tout  coup tant de
force et d'clat  la patrie, jetrent les Franais dans un tat voisin
de la folie.

Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de
consistance, que plusieurs autres vnements politiques contriburent 
donner de la scurit aux esprits. Un grand nombre d'migrs, parmi
lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasard qu'
propos, taient rentrs en France ds le mois de fructidor an III; en
nivse an IV, on changea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres
de la Convention livrs  l'Autriche par Dumouriez; et le gnral Hoche
avait presque pacifi la Vende dans cette mme anne, pendant que
Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.

Tel tait  peu prs l'tat politique et moral de la France, lorsque
David, sorti de sa captivit et ayant renonc  l'ide de prendre part
au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour
excuter son tableau des _Sabines_. Les commencements de cet ouvrage
furent lents et pnibles. Dans la premire esquisse trace par le
matre, tous ses personnages taient vtus; ce fut en rflchissant au
parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient
pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit
sa composition telle qu'il l'a peinte.

Lorsque tienne fut admis au nombre des lves de David, ce tableau
tait non-seulement entirement bauch, mais les personnages de Tatius
et de la femme  genoux et exposant ses enfants, avaient dj t
repeints. C'tait parmi les lves un grand sujet de curiosit que de
savoir  quel point en tait l'ouvrage du matre, et chacun briguait la
faveur d'tre admis  le voir. Comme tous ses condisciples, tienne
attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accorde beaucoup plus
tt qu' la plupart d'entre eux. D'abord les vers composs en l'honneur
de David l'avaient mis en rapport immdiat avec celui-ci; puis il tait
assez li avec Alexandre, qui devait  sa clinerie sournoise le rle de
complaisant auprs du matre. Enfin, tienne, plus g d'un an que le
fils de David, avait form avec ce jeune homme une amiti qui avait pour
lien la communaut de leur amour et de leur tude de la langue grecque.
Il fut donc assez facile  tienne d'obtenir la permission de pntrer
dans l'atelier des _Sabines_.

Cet atelier se trouvait pratiqu dans les combles de la partie du Louvre
qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du
guichet de ce mme ct. Il tait cinq heures du soir, en t, lorsque
tienne y pntra pour la premire fois. David achevait de tracer au
crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant,
et Pierre Franque, l'un de ces deux frres qui avaient t confis 
David par l'Assemble constituante, bauchait la draperie du soldat
mort, gisant  la droite de la composition.

La lumire venait de trs haut, et l'heure dj avance du jour donnait
au tableau une teinte mystrieuse trs-favorable  son effet. La faveur
d'tre admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le matre et
l'motion profonde qu'prouva tienne  la vue de cette figure de
Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement
son coeur qu'il demeura muet. David s'en aperut et adressa quelques mots
obligeants au jeune lve, de manire  lui faire sentir que son silence
tait favorablement interprt. Aprs que le matre eut indiqu  Pierre
quelques prcautions  prendre pour terminer l'bauche commence, il se
retira en laissant Alexandre, Pierre et tienne libres d'observer son
tableau tout  l'aise.

L taient les deux esquisses prparatoires; celle o les personnages
sont vtus et l'autre o ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir,
tait l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi
fit-il ressortir la supriorit de la seconde composition sur la
premire, et il donna mme  entendre que les conseils de Maurice  son
matre, pour adopter le systme de nudit des Grecs, n'avaient pas t
sans influence sur la dcision de David  ce sujet.

Le lendemain,  l'atelier des lves, c'tait  qui interrogerait _le
petit d'en haut_ sur le tableau des _Sabines_, et lorsque tienne parla
dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que
faisait David, on l'couta comme on et cout un voyageur de retour de
l'Inde ou de la Chine.

 cette poque o l'migration retenait encore beaucoup de grandes
familles hors de France, et o les personnes titres qui s'taient fait
rayer de la liste des migrs affectaient d'tre plus simples dans leurs
manires que celles qui n'avaient pas quitt la France, l'aristocratie
se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur
beaut. On se vantait alors de connatre Laplace, Cuvier, Bichat, N.
Lemercier, M.-J. Chnier, David ou Mmes Tallien et Rcamier, comme on
tirait vanit, quinze ans avant, de frquenter la cour et les grands.
Aussi, la faveur qu'tienne avait reue de son matre ne laissa-t-elle
pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36],
auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connatre par la
traduction du _Confessionnal des pnitents noirs_ d'Anne Radcliffe
adressa la parole au jeune tienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les
_Sabines_. Elle voulut voir de ses vers, l'invita  venir chez elle,
l'entretint sur ses tudes classiques, et aprs lui avoir donn des
conseils sur l'art d'crire, elle lui prta ses livres et plusieurs
numros de la _Dcade philosophique_, espce de revue trs-recherche 
cette poque.

Grard, que son _Blisaire_ et le portrait de Mlle Brongniart avaient
rendu clbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors  sa
_Psych_. Quoique extrmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son
mrite, dou d'une belle figure et d'un esprit remarquable, tait
l'objet de cette bienveillance dont on environnait gnralement alors
les hommes distingus. Cependant Grard, que tout le monde courtisait
dj, accueillit aussi trs-gracieusement le _petit d'en haut_ favoris
lui-mme par David.

Depuis que Moreau, charg de la restauration de la salle du
Thtre-Franais, avait t oblig de suspendre l'excution de son
tableau de _Virginius_, et qu'tienne travaillait avec les lves de
David, l'atelier des Horaces avait aussi t abandonn par Mme de
Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en
peinture, tudiait et commenait mme  peindre dans l'atelier de
Grard.

L'cole de David, comme on l'a vu plus haut, tait devenue, ds les
premiers temps du Directoire, une espce de lieu d'asile o venaient se
rfugier ceux des migrs, nobles ou chapps des armes,  qui des
dispositions relles ou feintes pour la peinture donnaient accs prs du
matre de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus
volontiers ce rle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait
poursuivie quelques annes avant d'une manire si rigoureuse, qu'il lui
offrait naturellement une occasion de justifier les dernires paroles
qu'il avait prononces  la tribune, qu'il _s'attacherait aux principes
et non pas aux hommes_.

En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les moeurs, le
langage et les manires des sans-culottes furent peu  peu combattus et
bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la
nouvelle aristocratie, compose des hommes de talent et de quelques
femmes remarquables par leur esprit et leur beaut, sentait le besoin et
donnait l'exemple.

tienne eut mainte occasion d'observer cette marche rtroactive des
moeurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'tait accru pendant
qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita tienne 
venir chez elle peindre une tude, pour s'assurer, disait-elle, de celui
des deux qui avait fait le plus de progrs. Le jeune artiste connaissait
 peine la nouvelle socit qui s'tait forme, et, lorsqu'il reut
cette offre, il fut plus flatt de l'invitation de son lgante
condisciple qu'il ne pensa  ce qu'il pourrait rencontrer et voir de
nouveau chez elle. Quoique les parents d'tienne vcussent dans
l'aisance, tout tait simple chez eux, et les manires comme les
ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie
parisienne. Ce ne fut donc pas sans tonnement que le jeune peintre vit,
en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situs dans la rue
la plus lgante de la Chausse-d'Antin, des tentures, des meubles qui
lui rappelrent ceux dont l'atelier des Horaces tait dcor. Plusieurs
tableaux de peintres vivants et clbres alors[37] achevaient de dcorer
les diffrentes pices, o tout d'ailleurs indiquait le got de la
matresse du logis pour les arts, et ses habitudes lgantes.

La premire et la seconde sance de travail se passrent assez
silencieusement,  surmonter les difficults d'un ouvrage que l'on
commence. Jusque-l, les tudes ne furent interrompues que par les repos
du modle, par un djeuner dlicat que l'on apportait vers onze heures,
et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le
Thtre-Franais, sur les nouvelles tragdies que l'on attendait de N.
Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la _Psych_ de
Grard et les _Sabines_ de David, quand ces ouvrages seraient exposs.

Mais, vers le troisime jour, dans la pice qui servait d'atelier se
trouva plac un fort beau piano de Pleyel, instrument dj bien connu
des musiciens, mais que sa chret ne laissait encore pntrer que dans
la maison des personnes tout  la fois opulentes et curieuses des choses
nouvelles. Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous
la musique, tienne?--Oui, madame, beaucoup.--Tant mieux! car je
craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti 
recevoir Garat ce matin pendant notre sance. Mais on ne l'a pas comme
on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure
o elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hsit  les recevoir. Vous
entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charme que
votre got pour la musique vous mette  mme d'apprcier son rare
mrite[38].

En effet, vers midi, une voiture s'arrta  la porte de l'htel, et
bientt entrrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat.
Les trois jeunes dames s'accostrent, parlrent  la fois et assez
longtemps, puis Mme de Noailles leur prsenta tienne en leur disant,
avec cette profusion de louanges dont les personnes de la socit n'ont
peut-tre jamais plus abus qu' cette poque, que c'tait _un des
premiers lves de David_ et sur lequel _ce grand matre_ fondait _les
plus hautes esprances_. Le pauvre tienne, qui ne s'abusait nullement
sur son mrite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant
l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout  coup
un ton si louangeur. Mais l'espce d'activit folle  laquelle se
livraient particulirement les dames de Bellegarde dtourna bientt son
attention, car toutes deux, aussitt que Mme de Noailles eut indiqu le
jeune artiste comme _lve de David_, vinrent vers tienne et, se
penchant prs de lui pour voir son ouvrage, inondrent sa figure des
longs cheveux qui s'chappaient de leurs coiffures.

Mme de Bellegarde tait une brune extrmement jolie, trs-bien faite,
mise avec toute l'lgance et la libert du costume des femmes en ce
temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa rputation de femme  la
mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette
dame profitait du laisser aller des moeurs rpublicaines  Paris, tout en
affectant l'lgance de la cour que l'on avait dtruite, son mari,
officier suprieur au service de l'Autriche, se battait contre les
armes de la France, et devait, quelque temps aprs, succder  Mlas
comme gnral en chef en Italie.

Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient
tienne, Garat qui, outre la conscience de son mrite rel, avait encore
la fatuit d'un homme de talent  la mode, se regardait au miroir pour
remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta
ngligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut
accompagne d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez
d'impertinence. Les tudes de peinture furent, comme on le pense bien,
troubles cette fois. Elles reprirent et s'achevrent les jours
suivants; mais tienne, tout jeune et tout inexpriment qu'il tait
alors, s'aperut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine  ses
camarades,  ses parents et  leurs amis, que, depuis qu'il tait _lve
de David_, que Grard l'avait bien reu, qu'il avait t invit par Mme
de Noailles, o il avait vu et entendu Garat, et parl avec les dames de
Bellegarde, on commenait  le regarder comme un garon qui pourrait
faire son chemin.

Cependant le tableau des _Sabines_ avanait. Le Romulus, l'un des
cuyers et quelques femmes de ce tableau taient peints, mais l'Hersilie
restait encore inacheve. Il n'tait bruit parmi les artistes et mme
dans le monde, qui s'intressait alors trs-vivement  ce que faisaient
Isabey, Girodet, Grard et David, que de la difficult, que l'auteur des
_Sabines_ prouvait  trouver un modle assez beau pour l'aider 
peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent
prcisment admises  voir l'ouvrage du grand artiste au moment o cette
difficult l'arrtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de
Mme de Bellegarde le frapprent, et il exprima devant ces trois dames le
regret de n'avoir pas eu  sa disposition, pour peindre la tte de la
femme  genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde.
Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait
alors une admiration universelle, et adresse  une jeune femme qui ne
manquait pas de vanit, fut trs-bien prise par Mme de Bellegarde, qui
en effet laissa retoucher d'aprs la sienne la tte de la femme 
genoux[39].

Ce fait se rpandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les
ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu
plus cru, mais absolument faux.

Ce qu'il sera peut tre difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce
qui est cependant trs-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries
d'atelier, loin de blesser les personnes qui en taient l'objet,
flattaient au contraire leur vanit. Mme de Bellegarde en particulier
tait si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paratre au thtre
avec ses grands cheveux noirs disposs  peu prs comme David les a
peints dans son tableau des _Sabines_. On tait si entt de tout ce qui
se rapportait  l'antiquit, que la complaisance des jeunes beauts
grecques qui s'taient prsentes  Apelles pour l'aider  peindre sa
Vnus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de
l'_intrt des arts_.

Cependant la raction ultra-rpublicaine suscite par Babeuf et son
parti donnait de l'inquitude. On ne voyait pas tranquillement, surtout,
s'ouvrir de nouveau dans Paris ces socits populaires, ces clubs, 
l'aide desquels, quelques annes auparavant, on avait si facilement
perverti les ides de la multitude. L'une de ces assembles, la plus
nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'glise
dvaste de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dn avec
la famille d'tienne, il invita son jeune camarade  faire une promenade
aprs le repas. tienne, naturellement peu dispos  prendre cette
distraction avec un homme taciturne, et dont on ne dbrouillait jamais
facilement la pense, se vit cependant forc d'accepter l'invitation
d'aprs l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire
que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus g et plus
expriment que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arriv aux
Tuileries, Alexandre dit  son jeune compagnon: Ah! j'oubliais que
David m'a charg d'une commission auprs de Topino Le Brun: allons  son
atelier, il y sera sans doute encore. Or cet atelier de Topino tait
l'glise ruine des Feuillants, o David avait laiss son tableau du
_Jeu de Paume_ inachev. Topino y tait effectivement occup  peindre
son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans aprs.
Alexandre s'entretint pendant quelques instants  voix basse avec le
peintre, qui dit en lui donnant la main: Je ne tarderai pas  vous
rejoindre. Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant,
Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la
rpublique, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces
belles ftes comme celle de l'tre suprme, o David, disait-il, avait
su faire revivre le beau temps de la Grce antique. Tout en parlant
ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal 
tienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontrent jusqu'
Saint-Thomas d'Aquin. Voyons donc cela, dit Alexandre  tienne, quand
ils furent devant le portail de l'glise, o se tenait assemble une
foule d'hommes prts  y entrer. Outre l'ge relativement avanc
d'Alexandre, cet homme singulier exerait par sa gravit une certaine
influence sur tienne, qui, bien qu' regret, car il vit aussitt que
c'tait une assemble populaire, se laissa entraner dans l'glise dj
presque remplie. Alexandre pntra jusqu'au centre vide, o se promenait
en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de matre des
crmonies. C'tait Dubois, cet lve de David clbre par son rudition
dans les obscnits antiques et modernes et, de plus, rvolutionnaire
ardent.  peine tienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement
de cette rencontre avec la visite et les dernires paroles de Topino, il
exprima  Alexandre la ferme volont de se retirer du lieu o ils
taient. Dubois insista pour les retenir, mais tienne tint bon et fora
Alexandre de le suivre. En sortant, et aprs quelques minutes de
silence, Alexandre n'pargna pas les paroles pour faire entendre 
tienne qu'il tait bien loin de partager les folles ides des gens
qu'ils quittaient; que c'tait une pure curiosit qu'il avait voulu
satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la
recommandation qu'il fit  son jeune compagnon de ne point en parler 
ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais ds ce moment tienne
se dfia de la sincrit d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps
aprs (prairial an V), cet trange personnage vint exprimer avec
affectation, au milieu de la famille d'tienne, la satisfaction que lui
faisait prouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de
l'injustice  juger rigoureusement le caractre de cet homme
indfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entran de bonne
heure dans l'migration, rentrant en France sous la protection du
peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des vellits de
rpublicanisme, et plus tard, vivement attach au systme imprial de
Napolon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armes
allies qui firent rentrer les Bourbons en France l'anne suivante, et
obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, o il
a fait une espce de fortune dont il est venu jouir  Paris jusqu' sa
mort, vers 1842.

Mais revenons  la mmorable poque qui nous occupe. Ce tableau tant
attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus lgantes de Paris
passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on
venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute
importance allait donner une activit nouvelle  cet amour de
dissipation qui s'tait empar de Paris, et modifier encore une fois les
ides du peintre David.

Aprs une suite de victoires qu'il serait superflu d'numrer ici, le
jeune Bonaparte, le gnral en chef de l'arme d'Italie, signe les
prliminaires de la paix avec les plnipotentiaires de l'empereur
d'Autriche (floral an V); six mois aprs (vendmiaire an VI), il
conclut  Campo-Formio, prs d'Udine, un trait de paix dfinitif avec
les envoys du mme prince, et bientt (frimaire an VI) il apporte
lui-mme  Paris et prsente au Directoire la ratification de ce trait
donne par l'empereur.

Jusque-l les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes
 ceux-mmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de
tous les instants, ce dlire continuel, cette succession non interrompue
de ftes de jour et de nuit et cette disposition permanente 
l'engouement, prirent tout  coup un caractre d'opportunit et de
grandeur, lorsque le gnral Bonaparte vint  Paris dposer entre les
mains des membres du Directoire les drapeaux des armes qu'il avait
vaincues et le trait de paix qui semblait devoir assurer le repos de
l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et
ses talents taient tels  ce moment, que tous les partis rattachrent
leurs esprances diverses  lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer 
sa cause le jeune gnral, et ce concours d'esprances contraires donna
naissance  un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui
que chacun regardait d'avance comme son hros.

Le Corps lgislatif lui donna dans les galeries du Musum une fte et un
immense banquet, auxquels assistrent les membres du Directoire, les
ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes
administrations. Quelques jours aprs, le gnral Bonaparte fut nomm
membre de l'Institut, et ds que ces honneurs publics lui eurent t
rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance 
Paris pour recevoir le hros du jour chez eux sollicitrent la faveur de
le voir paratre au moins quelques minutes au milieu de leurs ftes. Ce
qu'il y eut de bals o l'on attendit vainement l'arrive de Bonaparte
jusqu' deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se
figurer l'espce d'enivrement qu'prouvaient ceux qui avaient pu le
voir, et les tranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient
pas joui de la mme faveur. Quelques jours aprs le banquet du Musum,
tienne a entendu dire  la belle Mme Mchin, qui y avait assist:
_Enfin j'ai vu le gnral Bonaparte; je lui ai touch le coude!_

De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet
homme, le parti auquel il plut davantage,  quelques exceptions prs,
fut celui des rpublicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte
tait arriv  arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-l, la
reconnaissance de la rpublique par l'Autriche; et cet acte important
semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes
les rcriminations trop violentes que l'on aurait tent de faire contre
eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donn quelques gages  ce parti, et
l'on savait que lorsqu'il rdigea les prliminaires de paix signs 
Tolentino, on avait eu assez de peine  lui faire effacer certaines
lignes o la rpublique franaise tait loue outre mesure[40].

David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la
rvolution qui lui furent le plus dvous par la suite. Comme tout
Paris, David avait cherch  voir le gnral Bonaparte, et, en sa
qualit de peintre, la puret des traits et la profondeur de physionomie
du visage de cet homme l'avaient vivement frapp. On ne s'occupait plus
de la vie rvolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des
_Sabines_, il avait rendu service  beaucoup de monde; ses nombreux
lves le vantaient partout, il tait de l'Institut, confrre du hros
par consquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce
n'tait pas seulement un motif de curiosit ou mme d'admiration qui le
portait  dsirer de voir Bonaparte; la reconnaissance,  ce que l'on
assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du
trait de Campo-Formio, lorsque l'inquitude rgnait  Paris, aux
approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaait les
rpublicains ardents, Bonaparte, qui, alors gnral en chef de l'arme
d'Italie, protgeait la cause de ces derniers, eut l'ide d'arracher
David aux perscutions auxquelles il pouvait tre en butte s'il restait
dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut
charg de faire au peintre la proposition de venir au camp du gnral,
pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des
agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas
profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la
gnrosit avec lesquelles elle lui avait t faite.

Comme, malgr les efforts des artistes italiens et franais, il n'y
avait encore ni une mdaille ni une gravure qui rappelassent fidlement
les traits du hros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans
son atelier, s'offrant  reproduire cette image que tout le monde
dsirait connatre et possder.  peine cette affaire parut-elle
arrange, que David s'empressa de faire les prparatifs, ncessaires
pour recevoir son modle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces
fut choisi pour les sances, et tienne et Alexandre furent chargs par
leur matre de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte
devait se placer. Tous ces arrangements taient termins depuis deux
jours et le hros de la fte n'avait encore rien fait dire. David avait
l'imagination monte au sujet de ce portrait, et, aprs avoir envoy
plusieurs lettres au petit htel de la rue Chantereine, que l'on avait
surnomme _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-mme
s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait compltement oubli une
promesse faite sans doute plutt par politesse qu'avec l'intention de la
tenir; cependant il dit  l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour
le lendemain, et en effet il se rendit  l'atelier des Horaces vers
midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'tait rpandu dans tous les
ateliers, en sorte que matres et lves formrent une haie dans les
corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui
l'accompagnaient. Ducis se prcipita tout essouffl dans l'atelier des
Horaces o se tenait David avec Alexandre et tienne, et dit: _Voil le
gnral Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du hros, qui, aprs avoir
mont rapidement le petit escalier de bois, entra en tant son chapeau.
Il tait vtu d'une simple redingote bleue  collet, laquelle, se
confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure
jauntre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la
disposition artificielle de la lumire en faisait ressortir les formes
grandes et bien prononces. tienne voyait Bonaparte pour la premire
fois; il fut frapp d'abord de sa jeunesse en pensant  ce qu'il avait
dj fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la
physionomie de cet homme une rserve singulire. Aprs les premires
civilits entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux
officiers sur le costume militaire que l'on avait apport et qu'il
s'agissait de faire revtir au modle, dont ses aides de camp eurent
soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui,
bien que tenue  voix basse, pouvait tre parfaitement comprise,
Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser
paratre sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux
des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui pert sur sa
physionomie tait une certaine impatience, comme celle que l'on prouve
quand on sent que l'on dpense son temps inutilement.

tienne se retira au moment o la sance commenait, lorsque Bonaparte
monta sur l'estrade avec son costume de gnral, et il alla rejoindre
ses camarades dans l'atelier des lves. David eut sans doute un
pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en oeuvre tout ce
qu'il avait d'habilet pratique, et acheva, dans cette sance de trois
heures environ, l'bauche de la tte[41].

Le lendemain de ce jour, bien que l'on connt les rsultats de la sance
donne par Bonaparte, les lves attendaient avec impatience leur matre
pour apprendre de lui-mme des dtails qui excitaient chez eux la plus
vive curiosit. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et
s'avanant prs de la table du modle, au centre vide de l'atelier:
Vous tes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manire
 laisser voir la tumeur de sa mchoire suprieure, vous tes curieux de
savoir ce qui s'est pass hier l-haut? Ah! je crois, (j'espre au
moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas infrieur  mes
productions prcdentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais
quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tte _il_ a! C'est pur,
c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous
vu?--Non, non, monsieur, s'crirent quelques-uns des lves.--Eh bien,
continua le matre en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune
homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une
ide... Taille-moi donc ce crayon-l un peu plus fin, dit-il
brusquement  un petit rapin qui l'coutait bouche bante; et il ajouta
pendant qu'on s'empressait de lui obir: Ces maladroits de graveurs
italiens et franais n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tte
passable avec un profil qui donne une mdaille ou un came tout faits...
Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-l! Et
en disant ces mots, il monta sur la table du modle et dessina au crayon
blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre
 cinq pouces.

Pendant que chacun allait voir de prs le dessin qui excitait si
vivement l'admiration et la curiosit des lves, David s'tendit en
loges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succs, et sur les esprances
de bonheur qu'il ralisait dj pour son pays. Enfin, dit-il, mes amis,
c'est un homme auquel on aurait lev des autels dans l'antiquit; oui,
mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon hros!_

Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David tait vrai, c'est
qu'il a t durable. Cependant, ceux de ses lves les plus avancs en
ge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du pass, ne purent
s'empcher de sourire intrieurement, et mme de pardonner bien des
carts d'imagination  un homme qui se passionnait ainsi pour un gnral
rpublicain dont l'influence politique et les manires avaient, dj 
cette poque, quelque chose de si puissant et de si absolu.

Ce portrait resta inachev; et comme le temps et surtout la tte de
Bonaparte taient gros d'un avenir immense, ce petit vnement n'eut de
retentissement que dans l'cole du peintre David, qui se remit bientt 
travailler  son tableau des _Sabines_.

Durant les ftes qui furent donnes  Bonaparte pendant son sjour 
Paris, il n'y eut personne qui ne ft, en le voyant, l'observation
qu'tienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des
Horaces; on fut gnralement frapp de la rserve extraordinaire d'un
homme de cet ge et parvenu sitt  un tel degr de gloire. En effet,
tandis que la foule le regardait comme arriv, lui se sentait seulement
au point de dpart. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrme
qu'il dsirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui
prodiguait pour ce qu'il avait dj accompli, son imagination active,
son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans
le cours des cinq mois qui s'coulrent entre le jour o il apporta la
paix signe  Paris, jusqu' celui (1er floral an VI) o il partit de
Toulon pour aller en gypte, mille entreprises audacieuses et folles
avaient occup cette tte, que le peintre David trouvait, non sans
raison, si profondment expressive et si belle. Avant que le
gouvernement se dcidt  entreprendre l'expdition d'gypte, il avait
t souvent question d'une descente en Angleterre, dont le hros
d'Arcole devait diriger les oprations. Mais s'il fut rellement tent
de conqurir l'gypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigu
de sa gloire et jaloux de sa popularit, le nomma gnral en chef de
l'expdition d'Orient pour lui tendre un pige, ses envieux le servirent
aussi bien que la fortune; car on avait  peine appris le dbarquement
des troupes franaises commandes par le gnral Bonaparte  Alexandrie
(13 messidor an VI), qu'un mois aprs, le 9 thermidor, et pour clbrer
l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut oblig de faire faire
une entre triomphale dans Paris  tous les objets d'art recueillis et
conquis en Italie  la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se
mlait dsormais  tout.

Cette fte  laquelle, selon le got du temps, on donna toutes les
apparences d'une crmonie antique, flatta singulirement l'amour-propre
de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de
reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui tait sur le point
de faire son entre dans la ville du Caire. Les objets d'art et de
sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par
l'arme d'Italie, avaient t dbarqus  Charenton; et pendant les dix
jours qui prcdrent leur entre  Paris, une foule de curieux
remontaient la Seine jusqu' ce village, pour considrer, sous toutes
leurs faces, les caisses renfermant les trsors dus  l'pe de
Bonaparte. Obissant  une inspiration gnreuse et pacifique, le
gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ter  la fte
du 9 thermidor le caractre politique et haineux qu'elle avait conserv
jusque-l, afin de ramener, autant qu'il tait possible, les coeurs
franais  la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On
rsolut donc de faire entrer triomphalement  Paris, ce jour-l mme,
toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et
les tableaux provenant de la bibliothque et des muses du Vatican. Ces
caisses, tires des bateaux sur lesquels elles avaient travers une
partie de la France depuis Marseille, furent places sur d'normes
chariots attels de chevaux richement harnachs.  ces richesses, on en
avait ajout d'autres pour coordonner ce prcieux convoi et lui imprimer
un caractre encyclopdique, ide qui dominait alors toutes les
intelligences spculatives. L'ensemble de ce long cortge tait divis
en quatre sections. En tte s'avanaient les caisses remplies de
manuscrits et de livres; puis celles o l'on avait rassembl les
produits minraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les
fossiles de Vrone. Pour complter cette espce de muse d'histoire
naturelle ambulant, venaient, portes sur des chars, des cages de fer
renfermant des lions, des tigres et des panthres, au-dessus desquelles
se balanaient d'normes branches de palmier, de caroubier et d'autres
vgtaux exotiques rapports en France par les officiers de notre
marine. Cette partie du cortge, symbolique ainsi que les autres,
semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait
dsormais trangre  la France, mais qu'elle devait s'approprier et
acclimater chez elle les diverses productions du globe.

Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux
encaisss, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions
les plus clbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphal, le
_Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces dsignations, on avait
ajout encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'arme
franaise.

Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues,
les groupes en marbre: l'_Apollon du Belvdre_, les _Neuf Muses_,
l'_Antinous_, trois ou quatre _Bacchus_, le _Laocoon_, le _Gladiateur_,
et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces
chars avec leurs charges prcieuses taient numrots et couverts en
grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de
fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels taient attaches des
inscriptions franaises, latines et grecques, faisant allusion aux
divinits et aux personnages reprsents en sculpture, ou clbrant la
gloire de l'arme et du gnral  qui on devait ces prodigieuses
richesses.

Chacune de ces quatre divisions tait prcde de dtachements de
cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tte; puis les
membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, prs desquels
se groupaient les savants et les artistes, derrire lesquels marchaient
encore les acteurs des thtres lyriques chantant des hymnes
d'allgresse, et clbrant les armes victorieuses de la France.

Cet immense cortge, parti du quai bordant le jardin des Plantes,
accompagn pendant son long trajet par une foule qui croissait
incessamment, traversa tout Paris pour dfiler au Champ de Mars devant
les cinq membres du Directoire, placs prs de l'autel de la patrie, et
environns des ministres, des grands fonctionnaires civils, des
gnraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour
assister  l'une des ftes publiques o certainement l'enthousiasme fut
le plus vif et le plus sincre. Il fut grand surtout, comme on peut le
croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France
comme le centre d'o devait se rpandre une nouvelle science, une
nouvelle vie intellectuelle, se flicitaient de voir arriver  Paris les
chefs-d'oeuvre d'art de la Grce et de l'Italie.

Un seul homme eut une ide contraire et le courage de l'exprimer: ce fut
David. Quelques jours aprs la fte au Champ de Mars, o l'on avait
promen en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels
taient emballs les statues et les tableaux, il manifesta  ses lves
runis  l'atelier le regret qu'il prouvait de ce que ces objets d'arts
avaient t enlevs  l'Italie. Comme il ne s'tait exprim  ce sujet
que d'une manire gnrale, et sans motiver son opinion, ses paroles,
rptes dans le public, furent interprtes d'une manire
dsavantageuse, et les dtracteurs du grand artiste ne manqurent pas de
dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une
comparaison immdiate ne ft reconnatre l'infriorit de ses propres
ouvrages. D'autres pensrent qu'une autre espce de jalousie lui
inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants
trophes eussent t gagns sous le gouvernement du Directoire plutt
que sous celui de la Convention.

tienne,  qui David commenait  montrer une confiance particulire, et
qui n'avait pas t moins tonn que le public des regrets singuliers
exprims par son matre, rsolut de le questionner  ce sujet.

Sachez bien, mon cher tienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas
naturellement les arts en France; c'est un got factice. Soyez certain,
malgr le vif enthousiasme que l'on tmoigne ces jours-ci, que les
chefs-d'oeuvre apports d'Italie ne seront bientt considrs que comme
des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que
l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulirement  faire
valoir leur mrite, et les tableaux en particulier, qui taient
l'ornement des glises, perdront une grande partie de leur charme et de
leur effet quand ils ne seront plus  la place pour laquelle ils ont t
faits. La vue de ces chefs-d'oeuvre formera peut-tre des savants, des
Winkelmann, mais des artistes, non.

Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'tienne,
qui, pensant que David, mcontent et dsabus depuis sa chute politique,
reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur
les questions relatives  l'avenir des arts, crut fermement que son
matre se trompait. Mais l'exprience a parfaitement ralis ces
craintes, et le sjour des chefs-d'oeuvre antiques et modernes en France
n'a pas form un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 
1815.

Le rsultat immdiat de leur arrive  Paris a t la recrudescence de
l'engouement inconcevable dont on tait dj pris pour la statuaire
grecque. On publia la traduction du _Laocoon_ de Lessing; tous les
critiques recherchrent quelles ont t les causes de la perfection de
la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en
architecture, les temples de l'gypte, de la grande Grce[43] et de la
Sicile furent les seuls modles que l'on voult consulter; on ne
feuilletait pas d'autre livre que les _Antiquits d'Athnes_, publies
par Stuart; on en vint mme promptement  mettre la plus simple
composition tire d'un vase trusque, au-dessus des ouvrages
nouvellement apports d'Italie. Toutes ces exagrations, professes et
accrdites surtout par les _penseurs_ et les _primitifs_, que dirigeait
Maurice, augmentrent prodigieusement et tout  coup l'influence de
cette secte. Toutes les coles tenues dans le Louvre s'en ressentirent,
et celle de David la premire. Le matre lui-mme ne fut pas pargn:
_les Sabines_, mme avant d'tre acheves, furent critiques avec
amertume par les _penseurs_, qui ne tardrent pas  signaler cet ouvrage
comme fort peu avanc par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu,
entre le matre et ceux de ses lves dits _primitifs_, cette scission
dont il a dj t parl. David devint plus circonspect sur le choix de
ceux qu'il laissait pntrer dans son atelier; il remercia de ses soins
Pierre Franque, dont les opinions avaient t compltement modifies par
celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la
solitude, aid seulement par un de ses lves, trs-habile praticien,
Langlois.

Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il
donna  cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public,
et l'on ne s'en proccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement
du public.

Un vnement artistique, se rattachant  la politique, suspendit pour
quelque temps la curiosit que l'ouvrage de David faisait natre. La
raction du parti royaliste contre la rvolution agissait sourdement,
mais avec force. Le nombre des migrs rentrs tait dj considrable,
et la plupart de ces amnistis avaient assez d'influence personnelle
pour agir sur l'opinion publique. Dans le monde, les migrs taient
devenus l'objet d'un vif intrt, qui, ainsi qu'il arrive ordinairement
 Paris, dgnra bientt en mode. Un tableau qui figura  l'exposition
ouverte le 18 aot 1799 dtermina cet engouement.

Trois ans auparavant, P. Gurin, lve de Regnault, chef de l'une des
coles rivales de celle de David, avait remport le grand prix de
peinture, et le mrite de l'ouvrage couronn avait fait concevoir de
hautes esprances du laurat. En effet, en 1799, P. Gurin exposa la
scne de _Marcus Sextus_ revenant d'exil, trouvant sa femme morte et sa
fille plonge dans la douleur. La pantomime de ce tableau est
dramatique; et, bien que son excution manque de soudainet et
d'nergie, cet ouvrage fut accueilli par le public avec des
applaudissements dont aucun succs obtenu depuis ne peut donner l'ide.
Dans les malheurs de l'exil _Marcus Sextus_ on vit ceux des migrs, et
toutes les classes de la socit sans exception suivirent l'impulsion
donne, et admirrent galement l'ouvrage et l'intention prsume du
jeune artiste.

Non-seulement le tableau fut constamment environn d'une foule immense
pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une
suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de sant
qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne
aristocratie, par les banquiers, par les personnes  la mode, et mme
par les fonctionnaires de l'tat, tous les thtres lui offrirent ses
entres gratuites, et Gurin ne paraissait jamais dans un de ces lieux
publics sans tre couvert d'applaudissements  son entre et pendant les
entr'actes. Pour tre juste, il faut ajouter  la louange de cet homme
plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se mprit point sur la
cause de ce succs extraordinaire, et qu'il ne le considra que comme un
engagement sacr qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts
pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44].

Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son cole ne
virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir
contre-balancer, clipser mme celle du matre universellement admir
jusque-l; mais le succs de Gurin ne porta aucune atteinte  la
rputation de David, et quelques mois taient  peine couls depuis
l'apparition clatante du _Marcus Sextus_, que le tableau des _Sabines_,
expos dans une des salles du Louvre (nivse an VIII), fit renatre plus
vif que jamais l'intrt qu'il avait prcdemment excit.

Le mode d'exposition adopt par David parut une innovation bien plus
extraordinaire que l'ide de prsenter ses personnages nus. L'artiste,
ayant entendu parler des _exhibitions_ telles qu'elles se pratiquent en
Angleterre, c'est--dire en faisant payer un prix d'entre  la porte,
rsolut de faire l'essai de cette mthode en France. Il ne fallut rien
moins que la grande clbrit dont jouissait David et la curiosit
extrme que faisait natre son nouvel ouvrage, pour que l'on se
conformt  un usage qui rpugne  toutes les habitudes franaises. Bien
que l'on se soumit  ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt
mille francs, on le blma gnralement, et depuis, aucun artiste n'a os
y recourir de nouveau.

Voici les motifs qui avaient engag David  courir cette chance: depuis
le tableau des _Horaces_ et celui de _Brutus_, pays trois mille francs
chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tir
aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage rvolutionnaire
avait donc t dsastreux pour sa fortune et mme pour celle de sa
femme, qui avait reu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il
avait raison de profiter de sa grande clbrit de peintre qui ne lui
avait gure rapport jusque-l que des louanges. En outre, David savait,
par exprience, qu' cette poque tous ses confrres, ne trouvaient
aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en
prenant sous sa responsabilit l'essai si peu populaire de faire payer
pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de russite, une ressource
nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple.

Le got des ouvrages antiques, des recherches sur les moeurs des Grecs et
enfin la vue des statues apportes d'Italie, avaient tellement prpar
les esprits aux diffrences qui existent entre les habitudes des anciens
et celles des nations modernes, que les nudits du tableau des
_Sabines_, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne
produisirent pas un trs-grand effet. Les chevaux sans bride
contrarirent bien les ides de la plupart des spectateurs, mais ils
s'accordrent pour admirer le Tatius, le gnral de la cavalerie
remettant son pe dans le fourreau, et l'homme mort renvers  terre.
La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle Mme de Bellegarde, celle
qui montre son fils et le groupe des enfants, fixrent vivement aussi
l'attention du public.

Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqu que
par les artistes, ainsi que les deux cuyers des principaux personnages.
C'tait cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait
cherch  donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du got qu'il
avait puis dans les ouvrages de l'antiquit. En effet, les artistes lui
surent gr des efforts qu'il avait tents dans cette partie de son
ouvrage, mais la masse du public montra sa prfrence pour tout ce qui y
est imit plus simplement et dont l'expression est plus dramatique.

 l'exception du _Socrate_, tous les tableaux de David avaient t
critiqus sous le rapport de la composition, celle des _Sabines_ le fut
plus encore que les prcdentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce
dernier tableau s'attendaient  y trouver l'_enlvement des Sabines_, ce
qui nuisit singulirement  l'intelligence de la scne que David a
choisie, o les Sabines, devenues mres, prsentent leurs enfants aux
soldats de Romulus et de Tatius, pour arrter le diffrend qui s'est
lev entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des
_Sabines_, assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce
fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont
rendus qui fixrent l'attention et ravirent tous les suffrages.

Les critiques ne furent point pargnes  David par ceux des artistes
qui, en raison de leur ge, de leurs opinions politiques et de leur
attachement  l'institution et aux doctrines de l'ancienne Acadmie,
dtruite par la rvolution, blmaient de bonne foi ce nouveau mode de
l'art de la peinture. Ils n'taient pas fchs de se venger d'un homme
dont ils avaient justement  se plaindre, et qui avait ruin
l'institution qui leur avait donn du lustre dans le monde. Ils
critiqurent donc avec assez de succs la composition des _Sabines_, la
partie la plus vulnrable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice
 la supriorit avec laquelle le nu y est rendu, ils insistrent sur ce
que ce dfaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait
 la fois les habitudes reues et surtout la morale. Les chevaux
conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en
effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les
Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze  leurs statues et  leurs
bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques.

Ces divers reproches, trs-vivement exprims, ne s'tendirent gure
cependant au del des limites du Louvre, o demeuraient alors presque
tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques chos dans le
monde, le tableau des _Sabines_ obtint, ds son apparition, un succs
qui s'est affermi d'anne en anne, et qu'aprs cinquante-quatre ans
personne ne conteste aujourd'hui. Ce magnifique ouvrage, exceptionnel
comme les vnements, comme les gots qui dominrent en France pendant
les cinq ou six annes que David employa  l'achever, eut pour effet
d'introduire dans les coles l'tude presque exclusive du nu, et de
faire prendre  l'architecture,  la sculpture,  la littrature
thtrale et mme aux arts de l'industrie, un caractre de svrit que
l'on ne tarda pas  porter jusqu' l'excs.




VIII.

LE TABLEAU DES THERMOPYLES.

1800-1812.


L'emploi systmatique du nu en sculpture et en peinture est un accident
trop grave dans l'histoire de l'art pour que l'on passe lgrement sur
ce fait. On regarde ordinairement la reprsentation du nu comme une
prtention pdantesque des artistes, et plus souvent encore comme le
rsultat d'un libertinage d'imagination. Sans doute, ces motifs ont
dtermin plus d'une fois des artistes ordinaires; mais ce serait une
grave erreur que de croire que Phidias, Michel-Ange et David lui-mme,
qui, en reproduisant le nu, se sont efforcs d'lever l'art  sa plus
haute puissance, n'auraient eu d'autre ide que de faire parade de leur
science, ou d'exciter les passions les plus grossires. Ce besoin si
imprieux, si constant, qu'ont prouv les grands artistes de tous les
temps de reprsenter l'homme dgag des vtements que la varit des
climats et des usages lui impose, tire son origine de cet instinct qui
nous pousse  tudier,  connatre l'homme,  dmler, au milieu de
toutes les cratures infrieures qui l'entourent, quelles sont sa nature
propre et sa destine vritable. Que l'on remonte jusqu' l'poque o
Socrate, Platon et Aristote rvlaient ce qu'il y a de puissant dans
l'me et l'intelligence de l'homme pour arriver  la connaissance de la
vrit et de la justice, et l'on verra que, dans ce temps, Phidias et
les artistes ses contemporains, tudiant de leur ct l'homme extrieur,
employaient toute la sagacit de leur esprit et la dlicatesse de leur
got  dcouvrir et  fixer les proportions les plus harmonieuses des
formes humaines. C'est qu'en effet, s'il n'y a pas de vritable
civilisation tant que les lois de la justice restent inconnues, il est
galement vrai qu'il n'y a point d'art tant qu'on ne s'est pas appliqu
 la recherche des proportions qui constituent le beau visible.

C'tait sous l'influence et le charme de cette ide que se trouvait
David lorsque, aprs avoir termin _les Sabines_, il conut le projet de
traiter le sujet de _Lonidas aux Thermopyles_. Alors, comme on l'a dj
dit, les publications d'ouvrages sur l'art et les monuments de
l'antiquit se succdaient avec rapidit; les efforts de la critique
savante tendaient tous  en faire ressortir l'excellence et ceux des
jeunes lves de David, les _penseurs_, sur qui ces opinions
produisaient le plus d'effet, ne craignaient point d'accuser leur matre
de ne pas oser porter une rforme complte dans l'art de la peinture.

David ne resta pas tout  fait indiffrent  ce reproche, et ce fut
alors qu'il rsolut de traiter le sujet de Lonidas, en se conformant
aussi rigoureusement qu'il lui serait possible aux principes de l'art
grec: non-seulement il persista dans l'ide de peindre les personnages
principaux _nus_, mais il voulut encore changer son systme de
composition.

Ceux qui ont frquent David ont pu seuls savoir  quel point cet homme
aimait son art, en tait proccup et cherchait sincrement  s'y
perfectionner. Jusqu' ses derniers moments, il n'a cess de rpter 
ceux de ses lves qui avaient sa confiance qu'il cherchait la vritable
voie; qu'il croyait bien n'en pas tre trs-loign; mais qu'il sentait
cependant qu'il ne l'avait pas encore trouve. Les pas que j'ai faits,
ajoutait-il, me seront peut-tre compts comme des efforts dignes de
louange; mais il faudrait que quelqu'un prt aprs le fardeau o je le
laisserai, et le portt  sa vritable destination... J'entrevois la
route de loin!... mais je n'y suis pas, et je n'aurai pas le temps d'y
arriver.

David possdait plusieurs des plus rares qualits qui constituent
rellement un peintre; il avait un sentiment vrai et fort du naturel
dans le mouvement et dans les formes, et la direction de son esprit
l'entranait vers les choses leves.

Il tait rest compltement tranger  l'ironie, si commune de son
temps, et plus d'une fois, en parlant des peintures sacres des matres
antrieurs  Raphal, il lui est arriv de reconnatre que ces premiers
artistes devaient aux sujets qu'ils ont traits une bonne partie de la
grandeur et de la majest qu'ils ont imprime  leurs ouvrages. Pendant
qu'il mditait sur son sujet de Lonidas, et que, livr tout entier 
l'tude des principes de l'art grec, il nourrissait son esprit et ses
yeux de ce que la statuaire antique nous a laiss de plus svre et de
plus beau, frapp en mme temps, des beauts analogues qu'il croyait
reconnatre dans les vieux matres modernes, tels que Giotto,
Fra-Angelico da Fiesole, et surtout Prugin, David s'inspirait tour 
tour des compositions fameuses de ces deux poques. Ces tudes
comparatives exercrent une grande influence sur la rforme qu'il
s'effora d'apporter dans la composition de son nouvel ouvrage, le
_Lonidas_. Dj, dans ses _Sabines_, il s'tait appuy de l'autorit
des anciens pour dgager, isoler mme, chacune de ses figures
principales, au lieu de les entasser, selon l'usage acadmique, afin de
former des groupes compacts, et de produire plus facilement de grands
effets de lumire et d'ombre. Entran par les ides nouvelles que lui
avait suggres la vue de quelques peintures d'Herculanum et de Pompi,
par les descriptions de Pausanias[46]  l'occasion des tableaux que
Polygnote excuta dans le Poecile  Athnes, ainsi que par les
compositions _sur un seul plan_ de Prugin et de quelques-uns de ses
prdcesseurs, David conut la pense, pour ramener l'art de la
composition  cette simplicit antique, d'intresser le spectateur, non
pas comme l'ont fait les peintres depuis le XVIIe sicle, en sacrifiant
tout  l'effet dramatique, mais, au contraire, en fixant l'attention
successivement sur chaque personnage par la perfection avec laquelle il
serait trait.

Quelque trange que puisse paratre ce systme de composition  certains
esprits qui ne se hasardent pas volontiers dans le domaine des ides
trangres  leur sicle, il faut bien l'admettre, sinon comme parfait,
au moins comme ayant t adopt et suivi aux diffrentes poques o les
arts, ayant toute leur importance, taient traits par les gnies
rputs les plus forts et les plus levs. Ainsi, sans parler des
tableaux de Polygnote, dont la description ne nous donne qu'une ide
vague, la plupart des compositions de Giotto, de Signorelli, de
Fra-Angelico et de Prugin sont disposes d'aprs ce systme. Bien plus,
_la Dispute du Saint-Sacrement_, _l'cole d'Athnes_, _la Vierge aux
poissons_, _la Vierge de Foligno_, _la Sainte Ccile_, de l'immortel
Raphal, sont des chefs-d'oeuvre, non pas parce qu'ils prsentent une
scne bien dramatiquement enchane, mais seulement parce que chaque
personnage, plac presque isolment et se rattachant aux autres plutt
par une pense que par une attitude et une expression, soumet peu  peu
les yeux et l'me, au lieu de s'attaquer aux passions.

Comme tous les grands artistes, David avait donc le dsir instinctif de
diriger les effets de son art de manire  obtenir beaucoup de
simplicit et une grande lvation; et si le conflit des ides
contraires qui se combattaient  son poque, si l'tat de la
civilisation de son temps, ne permirent pas que l'on appliqut 
l'exercice des arts en 1800 un systme qui s'tait affaibli mme sous le
gnie de Raphal, et dont la fondation remontait  vingt-deux sicles,
il faut au moins savoir gr  l'auteur des _Sabines_ d'avoir eu le
courage de remettre ces antiques ides en honneur, et d'avoir donn des
preuves d'un talent assez vigoureux pour communiquer une existence
pendant trente ans  des doctrines qui taient restes sans application
depuis Prugin et Raphal.

Ces esprances de rforme se prsentaient alors plus vives que jamais 
l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses lves sans
qu'il leur parlt de sa nouvelle composition, des diffrentes ides qui
s'taient offertes  son esprit, et de la svrit de style qu'il
comptait mettre dans l'excution de ce dernier ouvrage. Ce fut  cette
poque que, voulant exciter ses lves  s'exercer eux-mmes  la
composition, il institua dans son cole un concours mensuel. On
choisissait cinq ou six sujets tirs de l'histoire grecque, on les
inscrivait sur de petits papiers que l'on jetait dans un chapeau et
celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme  suivre.
Enfin, les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave
caissier Grandin taient employs  acheter un livre ou une gravure,
prix destin au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilit de
composer, comme il fallait encore possder le talent de faire lestement
des croquis, pour prsenter des esquisses passables, il se trouva que
deux ou trois lves seulement remplissant  peu prs ces conditions, le
reste refusa bientt de se prsenter  ce concours. Vermay et tienne
ayant successivement remport les prix, leurs camarades, aprs les avoir
proclams deux fois vainqueurs  leurs dpens, leur laissrent le champ
libre.

Mais tienne, qui dj avait reu de nombreuses marques de confiance de
son matre, obtint encore de lui une distinction flatteuse,  l'occasion
d'une composition qui avait valu  cet lve la premire place au
concours. Le sujet tait Cimon l'Athnien faisant embarquer les femmes
et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un sige.
Non-seulement David, aprs le jugement, donna des loges  son disciple,
mais il lui demanda en souriant _la permission_ de garder l'esquisse
dans ses cartons.

David peintre, on ne saurait trop le rpter, tait d'une bonhomie,
d'une sincrit presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver
une occasion d'purer son art, de perfectionner quelque partie de son
talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abngation
complte. Entre autres choses qui ne lui taient pas familires, il
ignorait les lois de la perspective, et il lui tait impossible de faire
la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modle.
Constamment il en faisait l'aveu  ses lves, en leur recommandant de
ne pas tomber dans la mme faute que lui. Aussi les forait-il en
quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de
porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de
quelques lignes, les scnes, les mouvements et les physionomies qui
pourraient attirer leur attention dans les lieux publics.

David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses lves, il les
admirait mme, tant il regrettait de ne pas les possder. tienne eut
une occasion de reconnatre l'admirable modestie et l'envie constante de
bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de
son temps. Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commena  tablir sa
scne des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce
serait, en vous servant du plan topographique du _Passage des
Thermopyles_ que voil, d'en tracer une vue perspective. Vous tes
peintre, vous composez assez bien pour connatre les convenances de
notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier  un
ingnieur ou  un dmonstrateur de perspective, qui me ferait de la
science, ce qui n'est pas mon affaire. Il faut savoir ce qu'un lve
prouve de respect et d'admiration devant un matre justement clbre,
pour se figurer l'ardeur qu'tienne mit  rsoudre le problme qui lui
fut propos. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta
 son matre, en lui faisant observer sur le plan les trois points de
vue diffrents d'o les aspects avaient t pris. David examina
attentivement les trois dessins, puis dit  tienne: Merci; voil mon
terrain;  prsent il faut que je me dispose  livrer ma bataille.
Quelques jours aprs, pendant l'inspection des tudes des lves, il dit
en plein atelier: Je travaille  mes Thermopyles, mes amis; je commence
 disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous
m'aidiez. Comme chacun lui lanait des regards interrogatifs pour
savoir au juste ce qu'il voulait dire: Oui, ajouta-t-il, il faut que
vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour
la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous
proposer  l'instant mme un sujet: _Lonidas au passage des
Thermopyles_... Vous riez?... Mais je vous parle trs-srieusement.
Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures
heureuses d'intention, et je promets d'avance  celui  qui cela
arrivera de le rcompenser en employant tous mes soins et tout ce qui
m'a t dparti de talent, pour raliser son ide sur ma toile. Allons
tienne, dit-il en s'adressant  cet lve, _Lonidas et les Spartiates
prs de livrer combat aux Thermopyles_, voil un beau sujet!... Il se
tut pendant quelques instants, puis: Je vois, ajouta-t-il, que vous
tes des poltrons, vous laissez l votre matre.

Le sujet avait sduit tienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre
aiguillonn par la promesse qu'avait faite le matre, d'excuter dans
son tableau une ide heureuse que pourraient lui fournir ses lves.
Dans l'espace d'une semaine, tienne composa, mit au trait et acheva une
esquisse sur le sujet donn[47]. D'abord il n'osa la prsenter  son
matre, mais encourag par les loges de quelques-uns de ses camarades,
entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance,
il se dcida  montrer son dessin  David. Rien ne saurait mieux faire
apprcier les intentions sincres avec lesquelles cet artiste se rendait
compte de son art  lui-mme, et dictait ses conseils  ses lves, que
la manire dont il reut l'esquisse qu'tienne lui prsenta.

C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le
savez maintenant. Voil plusieurs groupes trs-bons, bien penss, bien
invents, et de plus, bien dans le caractre du sujet... Oh! oh! il y a
l quelques figures, un groupe mme, dont je m'arrangerai bien.
Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de
les soigner.

La joie d'tienne tait extrme. Vous avez choisi, ajouta le matre
aprs quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que
celui que je me propose de rendre. Votre Lonidas donne le signal pour
prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates rpondent
 son appel. Moi, je veux donner  cette scne quelque chose de plus
grave, de plus rflchi, de plus religieux. Je veux peindre un gnral
et ses soldais se prparant au combat comme de vritables Lacdmoniens,
sachant bien qu'ils n'en chapperont pas; les uns absolument calmes, les
autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire
chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionns, except
sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le
rocher: _Passant, va dire  Sparte que ses enfants sont morts pour
elle_. Figurez-vous, mon cher tienne, que dans ce tableau, je veux
caractriser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour
de la patrie. Par consquent, je dois en bannir toutes les passions qui
non-seulement y sont trangres, mais qui en altreraient encore la
saintet. Votre Lonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en dsignant les
figures sur l'esquisse, vous l'avez fait anim et dcid  en venir aux
mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce  la mort
glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez
comprendre  prsent, mon ami, le sens dans lequel sera dirige
l'excution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de ct ces
mouvements, ces expressions de thtre, auxquels les modernes ont donn
le titre de _peinture d'expression_.  l'imitation des artistes de
l'antiquit, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou
aprs la grande crise d'un sujet, je ferai Lonidas et ses soldats
calmes et se promettant l'immortalit avant le combat. Rappelez-vous
cette pierre grave antique reprsentant Ajax en dmence; on ne le voit
pas  l'instant o, hors de lui-mme, il gorge les troupeaux en croyant
immoler les Grecs: l'artiste l'a montr dans un moment o, reprenant
passagrement l'usage de la raison, accabl de fatigue et honteux de
lui-mme, il rflchit tristement, prs d'un autel, au milieu des
bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre came que vous connaissez bien
aussi, o l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthsile, que ce
hros vient de tuer dans un combat? Quelle belle ide!!! Achille
combattant une amazone, une femme, n'tait qu'une scne et une pense
vulgaires; mais Achille, aprs l'emportement du combat, s'apitoyant sur
le sort et la beaut de la guerrire qu'il vient de renverser, c'est une
ide grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manire
merveilleuse aux convenances dlicates de l'art... Mais j'aurai bien de
la peine, ajouta David,  faire adopter de semblables ides dans notre
temps. On aime les coups de thtre, et quand on ne peint pas les
passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture
jusqu' la _grimace_, on risque de n'tre ni compris ni got.

tienne coutait toujours en silence; David examina de nouveau la
composition de son lve: Il y a vraiment de trs-bonnes _ides_,
reprit-il en dsignant quelques figures; mais, mon cher tienne, il faut
que je vous dise le secret de notre mtier. Pour un peintre, une _ide_
n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une
excution sre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la
rendre  la fois comprhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des
_ides_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les
rendre; c'est videmment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgr
l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme
Mazaccio, par exemple, qui n'a gure fait autre chose que d'excellentes
tudes peintes ou des portraits, tait rellement un plus grand peintre,
un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs  la toise, comme
Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques ides_ dans votre
composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si
je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les ides_ que
je vous prends ne sont peut-tre pas les meilleures que renferme votre
esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but
que je me propose, et si, comme je l'espre et je le dsire, vous
parvenez un jour  bien possder tous les moyens pratiques de votre art,
je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt ides_ dont deux ou
trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.

Les Grecs, continuait David, qui certes n'taient pas  cela prs _des
ides_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en
particulier taient bien pntrs de cette vrit, qu'une _ide_ ne vaut
rellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on
l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher tienne, les types des
principales statues de l'antiquit, et vous verrez que le nombre en est
assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant  ces
mmes types,  ces mmes _ides_, ne se sont pas distingus en en
inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications,
des perfections, qui rajeunissaient et compltaient le type primitif,
_l'ide_ premire. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement 
trouver une _ide_, car cette facult n'agit pas avec moins de force
lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir
et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher
tienne, ne ngligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen
de rendre vos ides profitables.

Tel tait le cercle de penses dans lequel l'esprit de David s'agitait
en composant son tableau de _Lonidas_. Lorsqu'il eut pos les
fondements de ce nouveau travail, il vint encore rclamer l'assistance
de ses lves pour l'aider  en tracer l'esquisse. L'exercice de la
natation tait fort  la mode alors  Paris, et parmi les lves de
David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce got assez
gnral se liait avec celui que les ftes publiques et l'amour de
l'antiquit avaient inspir pour tous les exercices gymnastiques et
athltiques. La plupart des jeunes gens qui frquentaient les bains
publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les
ponts de Paris, taient tout aussi connus par l'lgance de leur stature
et l'agilit de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les
lves des coles de peinture se distinguaient entre tous, et dans
l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement
beaux et agiles.

David profita tout  la fois de cet avantage et de leur complaisance
pour tracer, d'aprs une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des
_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs
cheveux, agrafant leur chaussure, ou prsentant des couronnes de fleurs
prs de celui qui crit sur le rocher. Ce croquis remarquable, trac 
l'atelier mme des lves, devint le point de dpart de l'ensemble de la
composition. Car longtemps David resta indcis au sujet de l'attitude de
Lonidas, qu'il n'arrta dfinitivement qu'en s'inspirant d'une figure 
peu prs pose de la mme manire, grave sur une pierre antique.

Lorsqu'il commena l'excution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans
ce travail Langlois, l'un de ses lves, qui alors tait devenu
dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla
d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il tait
parvenu  baucher presque entirement son tableau, lorsque des
vnements politiques de la plus haute importance en suspendirent
l'excution.

Bonaparte avait quitt l'gypte, et aprs le 18 brumaire (1798) an VIII,
s'tait empar des rnes du gouvernement. Il tait premier consul de la
rpublique franaise.

David ne tarda pas  faire acte de soumission entre les mains du nouveau
chef de l'tat. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des
oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il
faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination
chauffe par le dvouement des trois cents Spartiates dont il retraait
l'histoire, ses vieilles ides rpublicaines reprenaient souvent le
dessus. Je veux au moins, disait-il quand il tait content de son
ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_. C'tait  peu prs la
disposition d'esprit o il se trouvait, lorsque la rvolution du 18
brumaire s'accomplit.

Ce fut prcisment tienne qui vint lui raconter comment les choses
s'taient passes  Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la
russite du nouveau Csar. Allons, dit David, j'avais toujours bien
pens que nous n'tions pas assez vertueux pour tre rpublicains...
_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, tienne?--_Victrix
causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est a mme, mon bon ami. _Sed
victa Catoni_, rpta-t-il plusieurs fois, en lchant  chaque reprise
une bouffe de fume de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.

Soit par admiration sincre pour le mrite de David, soit par un
instinct prophtique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait
faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui tmoigna toujours de la
bienveillance. On n'a pas oubli l'asile qu'il lui offrit  son arme,
lors des troubles qui prcdrent la journe du 18 fructidor; le peintre
des _Horaces_ fut galement un des personnages clbres qu'il attira
prs de lui ds les premiers jours du consulat. C'tait ordinairement 
l'heure de son djeuner que le premier consul entretenait David.
Lorsqu'on organisa les autorits nationales d'aprs la nouvelle
constitution, Bonaparte dit un jour  l'artiste: qu'il avait mieux aim
le laisser  ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point
de regret, rpondit David, le temps et les vnements m'ont appris que
ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon
art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement.
D'ailleurs, les places passent, et j'espre que mes ouvrages resteront.

Le pouvoir du premier consul tait trop loin d'tre tel que Bonaparte le
convoitait, pour que cet homme donnt encore beaucoup de temps  des
projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularit
et sa puissance ayant t bientt affermies par la victoire de Marengo,
 son retour  Paris, il pensa, srieusement cette fois,  faire faire
son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en
prsence du ministre de l'intrieur, Lucien Bonaparte, son frre.

Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul.

--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_.

--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer  peindre des
vaincus.

--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de hros qui meurent
pour la patrie, et, malgr leur dfaite, ils ont repouss pendant plus
de cent ans les Perses de la Grce.

--N'importe, le seul nom de Lonidas est venu jusqu' nous. Tout le
reste est perdu pour l'histoire.

--Tout, interrompit David... except cette noble rsistance  une arme
innombrable. Tout!... except leur dvouement, auquel leur nom ne
saurait ajouter. Tout!... except les usages, les moeurs austres des
Lacdmoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir  des soldats.

Ce fut  la suite de cet entretien que le premier consul manifesta 
David le dsir qu'il peignt son portrait. Le peintre attendait depuis
longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec
empressement, tmoigna l'intention de commencer aussitt, et pria le
premier consul de lui indiquer le jour o il viendrait poser. Poser?
dit Bonaparte qui avait dj laiss voir auparavant combien ce genre de
contrainte lui tait dsagrable,  quoi bon? Croyez-vous que les
grands hommes de l'antiquit dont nous avons les images aient pos?

--Mais je vous peins pour votre sicle, pour des hommes qui vous ont vu,
qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.

--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur
le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractre de la physionomie,
ce qui l'anime, qu'il faut peindre.

--L'un n'empche pas l'autre.

--Certainement Alexandre n'a jamais pos devant Apelles. Personne ne
s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il
suffit que leur gnie y vive.

--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, aprs cette observation.

--Vous plaisantez; comment?

--Oui, je n'avais pas encore envisag la peinture sous ce rapport. Vous
avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas.
Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.

David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frre, qui revint
sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin  l'artiste:
Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il
s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fch que
l'on parle de lui.

Plusieurs fois Bonaparte avait trouv l'occasion, en s'entretenant avec
David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait tre reprsent
_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette ide avec le
passage des Alpes par Bonaparte, et arrta la composition du portrait
questre de ce clbre personnage. Quoiqu'il y et une gravit
habituelle dans les ides de David, son imagination mobile lui faisait
changer assez brusquement de rsolution. On sait  quel point il tait
proccup de la composition et de l'excution de son _Lonidas_, tableau
qui lui tenait au coeur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi
comme expression des sentiments patriotiques et rpublicains qu'il ne
voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques
rflexions hasardes par le premier consul, l'envie de peindre le
moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins
pour longtemps, Lonidas et ses compagnons.

En jetant un coup d'oeil sur les variations de David, si rigide
rpublicain en thorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque
absolu qu'il ft, il semble que cet homme ait rassembl en lui toutes
les oppositions d'ides qui caractrisent les Franais, _rpublicains
d'opinion et monarchiques par les moeurs_, comme les a si spirituellement
dfinis Chateaubriand.

tienne se trouva dans l'atelier o David avait commenc le _Lonidas_,
lorsque l'artiste, cdant aux observations du vainqueur de Marengo sur
les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son
travail commenc pour entreprendre le portrait du hros du jour.
Plusieurs lves furent employs  faire le drangement et l'arrangement
des toiles; celle des _Thermopyles_ fut relgue dans un enfoncement,
bientt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en
mouvement pour monter le chssis et la toile sur laquelle David portait
dj les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui
le proccupait.

Bonaparte avait totalement subjugu David. Vers cette mme poque,
lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit
venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les
grands fonctionnaires de l'tat. David, toujours enclin  l'imitation
des anciens, imagina d'abord et fit mme les dessins d'un habillement
dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des
lves de l'cole de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succs
auprs de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques
jours aprs avoir reu les dessins de costumes qu'il avait demands, il
fit prendre tout  coup l'habit franais, la culotte courte, les
souliers  boucle, l'pe et le chapeau  trois cornes, aux ministres et
 tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-mme fut un des
premiers  reprendre ce costume de l'ancien rgime pour aller  la
nouvelle cour du premier consul; on fit mme la remarque qu'il tait de
ceux qui, ayant le mieux conserv la tradition, le portaient avec le
plus d'aisance et de dignit.

La conversion de David  la monarchie fut,  ce moment du moins, si
complte et l'on peut mme dire si sincre, qu'il ne s'aperut pas de
son changement d'ides et de costume. Il avait repris dans son langage
et ses manires les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui taient
naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son pe 
noeud, il tait impossible de retrouver le rpublicain de 93, tant David
avait dpouill en effet l'homme de cette poque.

Il y a mme quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le
premier consul travaillait avec ardeur  l'organisation du gouvernement,
David, malgr sa rsolution de rester tranger  la politique, n'aurait
pas t loign cependant d'accepter les fonctions de surintendant
gnral des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par
quelques personnes de sa famille, il avait laiss percer  cet gard
quelques esprances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de
l'tat.

Une lettre confidentielle de ce brave et honnte Moriez, outre les
dtails curieux qu'elle renferme sur cet lve de David, si passionn
pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modr dans ses
dsirs, quand tous les coeurs taient agits par l'ambition, prouve
encore que l'ide d'avoir la haute main sur les arts et les artistes
proccupa David au moins quelque temps  cette poque. Voici ce que
Moriez, bien plus occup du choix de bonnes couleurs que du grade
militaire qu'on lui offrait, crivait alors  son condisciple Ducis:

     Paris, ce 18 ventse an VIII.

     Je me suis aperu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur
     dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoy de
     _brun-rouge_ et en place je vous ai adress une bouteille de
     _terre-d'Italie_.

     J'ai dn hier chez Marmont (aide de camp du premier consul
     alors). Il part aujourd'hui charg d'une mission importante pour la
     Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Aprs cela il se
     disposera  partir pour l'arme du Rhin, que Bonaparte ira
     commander en personne. On veut porter des coups terribles pour
     forcer  la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le
     comble  sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'
     prsent le favorise encore.

     J'aurais eu une belle carrire  remplir, soit que je fusse entr
     dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armes.
     Marmont et bien d'autres de nos camarades  l'cole militaire m'ont
     vivement sollicit d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme.
     Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de
     l'amour-propre et de l'intrt. Car enfin, aprs quatre ans passs
      tudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit.
     Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un
     ouvrage...

     David a refus la place de _peintre du gouvernement_: je pense
     qu'il s'est piqu. Cette dnomination est insignifiante; il aurait
     voulu tre dclar _ministre des arts_, _premier peintre de
     France_, _surintendant des btiments_, etc., ou plutt, sous
     quelque titre que ce soit, avoir une influence suprme. Son
     caractre le poussait bien moins  cela que la personne que vous
     savez. Qu'il se contente d'tre le premier par ses ouvrages, et
     qu'il ne se charge pas de gouverner mme la rpublique des arts.

Pendant l'excution du portrait du premier consul traversant les Alpes,
tienne fut tmoin d'une scne assez comique. Il avait t convenu que
Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalires que lui
faisait David  l'heure du djeuner, on avait eu soin de mettre  la
disposition du peintre toutes les pices de l'habillement que Bonaparte
portait  Marengo. L'habit du gnral, l'pe, les bottes et le chapeau
taient l dans l'atelier, et l'on en avait affubl un mannequin.

Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et
fit par la suite une fort bonne copie du portrait questre de Bonaparte,
taient ainsi qu'tienne dans l'atelier avec leur matre tous taient
rangs autour du mannequin revtu des habits de Bonaparte, examinant
avec une curiosit insurmontable ces paulettes, ce chapeau, cet habit
et cette pe tmoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo.
Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant,
lorsque David, dont les mains et les pieds taient assez dlicats, se
prit  dire, aprs avoir fait observer la petitesse des bottes de
Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrmits
dlies. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au
peintre, fut vivement approuve par ses lves, dont l'un ajouta: Et
ils ont la tte grosse. David, avec sa bonhomie qui allait parfois
jusqu' la purilit, dit aussitt en prenant le chapeau du vainqueur de
Marengo: Il a raison celui-l; voyons donc un peu; puis le portant sur
sa tte, qui tait trs-petite, il se mit  clater de rire en
s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux.

Ce portrait questre occupa exclusivement David assez longtemps, car il
en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha mme souvent
et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait
le plus d'importance.

Quoique David, par sa discrtion habituelle et par l'assiduit avec
laquelle il s'occupait de son art, loignt le souvenir du temps o il
avait pris part aux affaires publiques, il se prsenta cependant une
occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques
hommes jets comme lui autrefois dans la tempte rvolutionnaire. Topino
Le Brun,  qui David son matre avait prt l'atelier du Jeu de Paume,
fut impliqu avec Demerville, Ceracchi et Arna, dans une conspiration
qui avait pour objet le meurtre du premier consul.

Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes,
une part trs-active  la rvolution de 1789. Son exaltation tait
telle, que David lui-mme, craignant les carts auxquels pourrait se
livrer son lve s'il allait  Paris, lui conseilla de rester en Italie
pour calmer sa tte et perfectionner ses tudes. Topino suivit le
conseil de son matre, sans toutefois en tirer grand profit, car ses
passions rvolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y
gagna peu. Pendant les annes sanglantes de 1792-93, il remplit  Paris
les fonctions de jur au tribunal rvolutionnaire, et sous le
gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part  ces
conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers
cette mme poque, il suivit Bassal, envoy secret en Suisse, et l,
tout en s'occupant de son art, il prit got aux intrigailleries
politiques. Sa rputation tait si bien tablie  Paris, que, quoiqu'il
rsidt encore en Suisse, il fut dsign comme l'un des agents prsents
 l'attaque du camp de Grenelle. Dj il avait t compris dans les
mandats dcerns contre les complices de Babeuf.

Rentr en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de
la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientt aprs, en 1799, il figura
parmi les jacobins du mange, reste obstin des partisans du
gouvernement de Robespierre et du systme de Babeuf. C'tait un homme
comme les vnements de ce temps en mirent beaucoup en vidence. Sans
instruction solide, peu susceptible d'application, dpourvu de grands
talents, Topino tait au fond un honnte garon, qui, sduit par
l'esprance des amliorations sociales et politiques que la rvolution
avait fait concevoir, s'tait peu  peu guind jusqu' un tat permanent
de fureur concentre contre tout ce qui semblait faire obstacle  ses
vues.  ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps,
qui, ne rvant que la Grce, que Rome, et que la chute des tyrans,
mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin
couronn comme Csar. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, mme
aprs l'tablissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer  ses
habitudes de conspirateur, fut condamn  mort pour avoir dessin le
modle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Arna,
s'taient propos d'assassiner le premier consul.

Pendant le procs auquel cette affaire donna lieu, les hommes
anciennement attachs au parti de Robespierre, furent surveills de
trs-prs. David eut particulirement  supporter quelques preuves
d'autant plus pnibles pour lui, qu'elles rveillrent le souvenir d'un
temps de sa vie qu'il cherchait  faire oublier, et que sa position
fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son
lve Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait dsir faire.

Le complot d'assassinat contre le premier consul devait recevoir son
excution  l'Opra, le jour de la premire reprsentation des
_Horaces_, dont la musique avait t compose par un Italien nomm
Porta, auquel David avait donn asile dans sa maison. Ce pauvre
musicien, dsirant assurer le succs de son ouvrage, avait mis  la
disposition de David un assez grand nombre de billets pour tre
distribus  ses lves. Oblig de faire un voyage en campagne, David
remit les billets  Alexandre, en le priant de les distribuer entre ses
camarades. Cette circonstance fora David et Alexandre de comparatre au
tribunal comme tmoins  dcharge pour Topino, qui, en effet, avait
rclam et reu une portion des billets. Alexandre fit une dposition
insignifiante et vasive; quant  la dclaration de David, elle porta
entirement sur le mrite de Topino comme artiste, et il n'y fut rien
dit touchant les opinions et la moralit de l'accus. En effet,
l'embarras du nouveau courtisan de Bonaparte devait tre grand dans
cette circonstance, puisqu'il fallait se taire ou condamner en Topino un
crime politique que lui David avait commis, quelques annes avant,
envers la personne de Louis XVI.

L'chauffoure de Ceracchi et de Topino contraria donc beaucoup ceux des
anciens partisans de Robespierre qui frquentaient alors la cour du
premier consul; et, pour dire la vrit, il est vraisemblable que,
soutenus tout  la fois par l'opinion publique qui faisait bon march de
ces derniers Brutus, et par la volont de Bonaparte trs-dispos  s'en
dfaire, les rpublicains convertis prirent assez tranquillement la
sentence qui condamnait  mort des extravagants toujours prts 
troubler le repos que beaucoup d'entre eux commenaient  trouver assez
doux. Rien n'est plus gnant pour un parti vaincu et qui a capitul que
la persvrance de ceux qui prfrent mourir plutt que de se rendre.

Cependant la haute destine de Bonaparte allait s'accomplir. Dj matre
de la France au moment o il venait de prluder au rtablissement des
ides monarchiques en instituant l'ordre de la Lgion d'honneur, il
n'tait plus indcis que sur le titre qu'il devait prendre. Se ferait-il
roi ou empereur? telle tait la question qu'il se posait  lui-mme et
qu'il eut l'art de faire agiter  chacun. Mais si l'on disputait encore
sur le titre, on s'accordait sur la nature du pouvoir, surtout depuis
que, par une combinaison aussi habile que hardie, le chef de l'arme et
de l'tat, le premier consul, sous prtexte de rcompenser les services
militaires et civils, mit sur la poitrine de ses compagnons d'armes, et
sur celles des royalistes et des rpublicains qui s'taient rangs sous
sa protection, un signe uniforme qui ne fit qu'un corps de ces lments
divers.

La satisfaction tant soit peu purile avec laquelle David porta toute sa
vie l'toile de la Lgion d'honneur est un trait qu'il faut ajouter 
tout ce que l'on sait dj des opinions contraires qui ont travers en
tout sens l'esprit de cet artiste. Ainsi que ceux qui dsiraient alors
voir le premier consul monter sur le trne imprial, David invoquait
l'exemple de Charlemagne entour de ses preux; et les rpublicains
convertis, surtout, trouvaient naturel et juste qu' une dynastie
puise comme celle des Bourbons, en succdt une nouvelle, et qu'enfin
le nouveau chef de race s'entourt d'une noblesse choisie parmi les
hommes qui s'taient rendus utiles par leur valeur et par leurs talents.

Parmi les causes secondaires qui ont facilit l'lvation de Napolon au
trne, cette ide fut peut-tre l'une des plus puissantes; car il n'y
eut pas un de ceux qui le salurent empereur qui ne se flattt au fond
de l'me de devenir un jour ou l'autre duc, comte ou au moins baron de
l'empire.

Enfant de la rvolution, Napolon devenu empereur tablit l'quilibre
dans sa cour en partageant ses faveurs entre les hommes dont les
principes taient le plus opposs. D'un gentilhomme de l'ancien rgime
il fit un chambellan, tandis qu'il nomma le collgue, l'ami de
Robespierre, son premier peintre; car peu aprs que Napolon eut t
proclam empereur, David reut avec une reconnaissance respectueuse
cette distinction, contre laquelle il s'tait lev avec tant de
vhmence autrefois.

Avant mme que la crmonie du couronnement et eu lieu, l'impatient
Napolon fit venir son premier peintre et lui commanda quatre grands
tableaux destins  la dcoration de la salle du trne: 1 _le
Couronnement de Napolon_; 2 _la Distribution des aigles au champ de
Mars_; 3 _l'Intronisation de Napolon dans l'glise de Notre-Dame_; 4
_l'Entre de Napolon  l'htel de ville_. Cet ordre de l'empereur
remplit de joie le coeur de David, et l'artiste tait si impatient
d'obir  son nouveau matre, qu'une semaine tait  peine coule que
l'ide des quatre compositions tait dj dessine sur le papier.

L'histoire de Charlemagne et de ses preux,  laquelle on avait donn du
retentissement dans le public pour ramener les esprits aux habitudes
monarchiques, quand Bonaparte voulut passer de la dignit de consul 
celle d'empereur, ne fut pas sans influence sur la raction qui se
dclara alors contre le mode svre de peinture que David avait adopt;
et en effet, c'est particulirement  compter de cette poque, 1803, que
les ides chevaleresques et les sujets tirs de l'histoire moderne ayant
t remis en vogue, un certain nombre d'artistes abandonnrent le muse
des Antiques du Louvre pour frquenter celui des Petits-Augustins.

L'Assemble constituante, aprs avoir dcrt que les biens du clerg
appartenaient  la _chose publique_, avait encore charg son comit
d'alination de veiller  la conservation des monuments des arts
recueillis dans les tablissements religieux. M. de la Rochefoucauld,
prsident de ce comit, dsigna des savants et des artistes pour
procder au choix des monuments et des livres qu'il importait de
conserver. La municipalit de Paris, spcialement charge de l'excution
de ce dcret, nomma aussi d'autres savants, d'autres artistes pour les
adjoindre aux premiers. Ainsi runis, ces savants formrent une
_commission des monuments_. On chercha un endroit convenable pour
recevoir les objets prcieux que l'on dsirait prserver de la
destruction, et le comit d'alination choisit l'glise, le clotre et
le jardin des Petits-Augustins pour y placer les monuments de sculpture
et les tableaux, dont la conservation fut confie  Alexandre Lenoir, en
janvier 1791. Telle fut l'origine du _Muse des monuments franais_,
qu'un sentiment religieux mal entendu fit dtruire pendant la
restauration.

Le conservateur Lenoir avait runi et class l, par ordre de temps, les
monuments  la fois religieux et historiques que le hasard et le zle
avaient pu soustraire  la destruction. C'tait sans doute un grand
malheur que tant d'ouvrages eussent t enlevs aux glises de France,
pour lesquelles ils avaient t faits originairement; cependant on ne
peut nier que leur runion en un seul lieu, que la comparaison immdiate
que l'on put en faire, n'aient donn  ces monuments une importance
qu'ils n'auraient jamais acquise sans cette circonstance. Ils excitrent
d'abord la curiosit, puis un intrt trs-vif, chez quelques hommes qui
s'occupaient d'art, d'antiquit et d'histoire, et  l'poque du consulat
et dans les premires annes de l'empire, ce muse rassemblait dj un
certain nombre d'hommes qui firent une tude srieuse des moeurs et de
l'histoire de notre pays.

Parmi les lves de David qui le frquentaient avec assiduit et qui en
retirrent le plus de fruit, on distinguait Roquefort,  qui on doit
plusieurs crits sur la littrature du moyen ge et un dictionnaire de
la langue romane; Rvoil, peintre, antiquaire, et son ami Fleury
Richard, qui se vourent ds cette poque  reprsenter des sujets tirs
de l'histoire de France; le comte de Forbin, que son got portait vers
les scnes chevaleresques, et son ami Granet, dont toute l'Europe a si
vivement got les intrieurs de clotres et de couvents; puis Verinay,
le jeune homme si tourdi, si turbulent d'abord, qui, au milieu des
statues des rois et des grands hommes de notre pays, sentit natre en
lui le dsir de se livrer  un genre o il et certainement obtenu de
grands succs, si la mort ne l'et pas arrt au milieu de sa carrire.
Ces artistes, et d'autres encore, allaient s'inspirer au muse des
Petits-Augustins; et c'est  compter de cette poque que le _genre
anecdotique_, trait avec talent par quelques peintres, commena 
dtourner l'attention du public, dirige presque exclusivement jusque-l
sur la peinture de haut style.

Toutefois David, qui possdait  un si haut degr l'art d'enseigner,
loin de contrarier la prdilection que plusieurs de ses lves
montraient pour le muse moderne, les laissa suivre leur penchant: Il
vaut bien mieux, disait-il, faire de bons tableaux de genre que de
mdiocres peintures d'histoire.

Mais lui-mme il n'chappa pas entirement au got nouveau qui s'tait
introduit dans l'art, non pas tant encore par la vue des anciens
monuments franais, que par les brillantes compositions de son lve
Gros sur des sujets contemporains. videmment le peintre de la _Peste de
Jaffa_ avait fray une route nouvelle, et David, toujours impatient
d'explorer toutes les voies de son art, mettant de ct la rigueur des
principes grecs, le nu, Lonidas et les rveries rpublicaines, tout
dvou dsormais  l'empereur Napolon, n'eut plus d'autre ide que de
peindre la scne du couronnement, l'un de ses chefs-d'oeuvre.




IX.

LVES CLBRES DE DAVID.--COLES RIVALES.--1805-1810.


Depuis Poussin et Lesueur, aucun peintre franais clbre n'a aim et
cultiv son art avec autant d'ardeur et de sincrit que David. Contre
l'habitude de la plupart des artistes, dont le talent une fois form
reste invariablement le mme, l'auteur des _Horaces_, du _Socrate_, du
_Marat_, des _Sabines_, mettait volontairement de ct tout ce que
l'exprience lui avait appris, aussitt que la nouveaut d'un sujet lui
faisait entrevoir un mode nouveau pour le rendre. Ainsi, ce fut avec une
navet vraiment remarquable qu'il loigna de sa pense ses premiers
systmes et le souvenir des ouvrages de l'antiquit, quand il rsolut de
faire, comme il le disait lui-mme, une _peinture-portrait_ du
couronnement de Napolon.

L'mulation, pure de toute jalousie, qu'excitrent en lui  cette poque
les succs que son lve Gros venait d'obtenir en peignant des sujets
contemporains, est un fait non moins remarquable; et pendant l'excution
du _Couronnement_, David parla plus d'une fois de l'auteur de la _Peste
de Jaffa_ comme d'un rival qui avait ranim sa verve et tendu le cercle
de ses ides.

Nous laisserons David achever ce grand ouvrage. Les dtails de son
excution n'apprendraient rien de nouveau sur les hautes combinaisons de
l'art, puisque en cette occasion l'artiste se proposa particulirement
l'imitation simple de la nature. Il fut assist dans ce long travail par
M. Rouget, son lve, qui joignait la double qualit d'tre un excellent
praticien  celle d'entrer facilement dans toutes les ides de son
matre, auquel il tait entirement dvou[48].

Il n'est chapp  l'observation d'aucun lecteur que la clbrit et
l'apparition d'un nouveau personnage, pour lequel David se prenait
d'enthousiasme, ont ordinairement chauff et soutenu sa verve, chaque
fois qu'il a excut l'un de ses ouvrages importants. Les Horaces et
Brutus, Bailly, Mirabeau et Marat, Lonidas et Bonaparte, ont t
successivement ses hros de prdilection, depuis 1783 jusqu'en 1804.

Fort par sa volont, et entour du prestige de son trne naissant,
Napolon eut sans doute une prodigieuse influence sur l'esprit de David,
puisqu'il le fit renoncer  peindre les _Thermopyles_ pour retracer son
couronnement. Cependant, de tous les personnages qui assistrent  cette
mmorable crmonie, ce n'est peut-tre pas l'Empereur qui a le plus
puissamment fcond l'imagination de l'artiste.

Lorsque, en 1797, David, traant le profil de Bonaparte sur le mur de
l'atelier de ses lves, disait: _Mes amis, voil mon hros!_ il tait
sincre. Mais s'il et os faire un aveu de la mme sorte en 1804, il se
serait certainement cri en sortant de chez Pie VII: _Voici mon pape!_

Le caractre noble et simple de ce pontife tait sans doute de nature 
faire natre, mme chez les Franais si peu dvots alors, le sentiment
de bienveillance et de respect que tout le monde exprima  ce vieillard;
mais il serait difficile de se faire une ide de l'espce de ravissement
o se trouvait David aprs les visites qu'il rendait  Pie VII. Ce bon
vieillard, disait-il, quelle figure vnrable! Comme il est simple... et
quelle belle tte il a! Une tte bien italienne; l'enchssement de l'oeil
grand, bien prononc!... Celui-l est vraiment un pape; c'est un vrai
prtre... Il est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits
sont fausses!... Mais cela n'est que plus respectable... Enfin, c'est
vanglique,  la lettre... Ce brave homme, continuait David en
souriant, il m'a donn sa bndiction... Eh! mon Dieu oui... Cela ne
m'tait pas arriv depuis que j'ai quitt Rome... Oh! il a bien la
tradition, il porte bien sa main avec sa bague... Il tait beau  voir;
cela m'a rappel Jules II que Raphal a peint dans l'Hliodore du
Vatican... Mais notre Pie VII vaut mieux. C'est un vrai pape, celui-l!
pauvre, humble; il n'est que prtre, tandis que Jules II, Lon X mme,
taient des ambitieux, des mondains. Il faut cependant leur rendre cette
justice: ils aimaient les arts; ils ont pouss Michel-Ange et Raphal.
Enfin, ajoutait l'artiste, entran par le souvenir de ces grands
protecteurs et par l'ide de l'homme qui venait de lui commander quatre
immenses tableaux, les grands souverains peuvent faire de grandes
choses. Jules II, Lon X, Franois Ier, Louis XIV, tous ces gens-l ont
t de grands princes et ont fait fleurir les arts... Je sais bien qu'on
peut leur objecter la Grce rpublicaine... Pricls n'tait ni roi ni
pape... quoique, si on y regarde de bien prs, on pourrait bien voir en
lui une espce de dictateur... Hein? N'est-ce pas?... Mais Pie VII aime
les arts; Sa Saintet s'est mise  ma disposition pour que je fisse une
tude d'aprs elle et le cardinal Caprara... J'avoue que j'ai longtemps
envi aux grands peintres qui m'ont prcd des occasions que je ne
croyais jamais rencontrer. J'aurai peint un _empereur_ et enfin un
_pape_!

Il suffit en effet de voir la composition du _Couronnement_, pour
reconnatre que ce dernier personnage, les cardinaux, les prtres et
tout ce qui se rattache  la partie religieuse de cette crmonie,
forment le groupe principal sur lequel David a dirig instinctivement
l'effort de tout son talent.

Il employa trois ans  l'excution de cet immense ouvrage. David tait
alors  l'apoge de son talent, jouissant de toute la clbrit qu'il
s'tait acquise, non-seulement par ses propres ouvrages, mais encore par
l'clat toujours croissant qu'avaient jet ses principaux lves, depuis
1780 jusqu'en 1808. Cette dernire portion de sa gloire, dont
l'importance est loin de le cder  la premire, mrite d'tre tudie
et connue, puisqu'elle est le complment indispensable de l'histoire de
cette cole clbre.

De tous les disciples de David dont les noms et les ouvrages sont
rests, Drouais est le plus ancien[49].  l'ge de vingt et un ans, il
traita le sujet de _la Cananenne_, qui lui fit dcerner le grand prix
acadmique. Deux ans aprs il excuta  Rome le tableau de _Marius
menac par le Cimbre_, et mourut dans cette ville, puis de travail et
enfin frapp par la petite vrole.

Les souvenirs qu'a laisss ce jeune artiste sont touchants. Ador de sa
famille, n avec de la fortune, cher  tous ses camarades  cause de sa
bont et de sa bienfaisance, il fut l'lve chri, l'ami de son matre.
On cite le passage d'une lettre crite par ce dernier, o il exprime la
haute estime qu'il avait pour ce disciple distingu  tous gards: Je
pris, dit-il, le parti de l'accompagner en Italie, autant par
attachement pour mon art que pour sa personne. Je ne pouvais plus me
passer de lui; je profitais moi-mme en lui donnant des leons, et les
questions qu'il m'adressait seront des leons pour ma vie. J'ai perdu
mon mulation.

Outre les deux ouvrages de Drouais exposs au Louvre, la _Cananenne_ et
le _Marius_, il reste encore dans la famille de ce peintre quelques
tudes, un _Philoctte_ ventant sa plaie en lanant un regard de
reproche vers le ciel, et l'esquisse d'un tableau de _Rgulus_ qu'il se
proposait de commencer, lorsqu'il fut surpris par la mort.

Dans l'ensemble de ces productions, mais particulirement dans les deux
qui sont au Muse, on reconnat un talent vritable, dvelopp mme
d'une manire extraordinaire dans un si jeune homme; et en comparant
l'excution matrielle des deux tableaux de Drouais avec celle des
_Horaces_, on y trouve assez peu de diffrence, la supriorit du matre
se manifestant surtout par la hardiesse des attitudes et la grandeur du
dessin. Cette prcocit dans la pratique de la peinture est sans doute
un fait remarquable, et qui explique l'admiration extraordinaire
qu'excita  Paris le _Marius_ de Drouais; cependant cette qualit, qui
avait quelque chose d'excessif chez ce jeune artiste, n'est pas toujours
d'un favorable augure. Si dans la scne des _Horaces_ on saisit quelques
dispositions thtrales, presque partout on sent la tendance vers retour
 la simplicit. Le _Marius_ de Drouais, au contraire, provoqua une
observation inverse; aussi, sans prjuger indiscrtement de l'avenir
possible de ce peintre, mort  la fleur de l'ge, doit-on le considrer
tel que nous le connaissons, comme un peintre qui n'tait encore qu'un
trs-habile imitateur de son matre.

Vers le temps o Drouais mourait  Rome, David avait achev le _Socrate_
et le _Brutus_  Paris, et comptait au nombre de ses lves, Fabre,
Girodet, Gros et Grard (1788-1789), se disputant le prix du concours
pour devenir pensionnaires de France  Rome.

L'an de ces quatre rivaux, Fabre, entra dans la carrire avec clat.
Couronn  l'Acadmie de Paris, il peignit bientt  Rome une figure
d'_Abel_ mort, qui fut reue avec beaucoup d'applaudissement  Paris, et
achete par la belle-mre de Mme de Noailles.

Lorsque la rsolution franaise clata en 1789, la plupart des
pensionnaires  l'cole de Rome y adhrrent par leurs voeux, et
quelques-uns mme tmoignrent leur opinion d'une manire assez
ostensible, pour que le gouvernement papal prt des prcautions contre
eux. Fabre fut un de ceux qui, loin de partager l'enthousiasme de ses
compatriotes pour les ides nouvelles venues de France, protesta contre
elles et demeura mme dans la condition d'migr en Italie, pendant les
annes sanglantes de la rvolution. Ce ne fut qu'aprs l'tablissement
complet du rgime imprial que Fabre, pour reprendre en quelque sorte sa
qualit de citoyen franais, accepta l'excution du portrait en pied du
gnral Clark, destin  la dcoration de la salle des Marchaux, aux
Tuileries.

La gravit extrme de cet artiste tait rachete par les qualits
solides de son esprit, par les connaissances qu'il avait acquises. Il
gagnait  tre connu, et les amitis qu'il a fait natre, qu'il a
entretenues si longtemps, prouvent que chez lui le fond tait solide, si
la forme manquait d'attrait. Son loignement de France, les succs
brillants qu'obtinrent dans leur pays Girodet et Grard, ses anciens
rivaux, et une tendance naturelle vers la paresse, augmente encore par
une affection goutteuse et les habitudes italiennes qu'il avait
contractes, furent autant de causes qui teignirent dans le coeur de
Fabre cette activit, cette mulation indispensable pour produire de
grandes choses dans les arts. Trs-fin connaisseur en tableaux, fort
habile  les restaurer, Fabre sut profiter d'une foule d'occasions
frquentes  cette poque, pour faire des achats bien calculs, et en
somme il augmenta sa fortune en achetant des tableaux, et se forma une
riche galerie.

C'tait un homme de bonne compagnie; aussi ses manires et la solidit
de son esprit contriburent-elles  lui valoir l'amiti du clbre pote
tragique italien Alfieri, li intimement avec la comtesse d'Albany,
dernier rejeton de la famille des Stuarts. Bientt il s'tablit entre
ces trois personnes une confiance entire, une amiti rciproque, qui ne
s'teignit que successivement et  la mort de chacun d'eux. Alfieri
mourut le premier[50], lgua sa fortune  la comtesse, et laissa des
tmoignages de son attachement  Fabre, qui devint,  compter de cette
poque, le seul ami de Mme d'Albany. Ces deux personnes vivaient 
Florence, en 1823, lorsque tienne eut occasion de les connatre et de
les frquenter. Chacun d'eux avait sa maison dans des quartiers spars,
et pendant les matines, ordinairement vers midi, la comtesse venait
passer quelques heures chez Fabre, tandis que le soir, Fabre se rendait
chez la comtesse, qui tenait salon et recevait la haute socit
florentine et les trangers qu'elle jugeait  propos d'admettre chez
elle.

La maison de Fabre, ancien palais dans le quartier du Saint-Esprit,
avait pour ornements principaux une fort belle collection de tableaux
recueillis par Fabre lui-mme, et la bibliothque d'Alfieri, que ce
pote avait lgue en grande partie  l'artiste son ami. Bien que toutes
ces curiosits eussent un grand attrait, elles cessaient cependant
d'attirer l'attention d'tienne lorsque la comtesse d'Albany arrivait
dans la maison. Quoique dj ge, elle conservait encore toute la
vivacit de son esprit et de ses souvenirs, et rien n'tait plus
intressant que de l'entendre parler, lorsque, tendue dans un grand
fauteuil prs du lit sur lequel Fabre tait couch, et usant de toutes
les ressources de son esprit, elle s'efforait de lui faire oublier, par
mille rcits piquants, les affreuses douleurs de goutte dont il
souffrait si frquemment.

L'ge de la comtesse permettait que l'on regardt sa mort comme un
vnement prochain. Aussi Fabre, qui a rempli auprs d'elle les devoirs
les plus touchants de l'amiti jusqu' la dernire heure, avait-il pris
d'avance toutes ses dispositions pour l'avenir. Plusieurs fois il parla
de cet vnement douloureux  tienne, ajoutant que son intention tait
de quitter Florence et de se retirer  Montpellier, sa ville natale,
aprs la mort de Mme d'Albany. Il lui parla mme du testament qu'il
avait fait depuis la mort de son frre, son seul parent, acte par lequel
il lguait  la ville de Montpellier sa bibliothque, provenant
d'Alfieri, et la galerie de tableaux qu'il avait forme. Tous ces
arrangements taient concerts entre la comtesse et Fabre, qui prirent
tienne de les aider  donner toute la publicit possible  ce projet,
ce qu'il s'empressa de faire. Quinze jours aprs[51] il parut dans le
_Journal des Dbats_ une description sommaire des objets prcieux que
Fabre avait l'intention de donner  la ville de Montpellier.

Mme la comtesse d'Albany mourut  Florence en 1825. La donation fut
faite; Fabre quitta pour jamais Florence, alla s'tablir  Montpellier
o, jusqu' sa mort, il prsida  l'arrangement et  la conservation du
muse qui porte son nom.

Des quatre condisciples clbres de cette pique, Fabre tait le plus
g. Aprs lui venait Girodet[52]. Adopt de trs-bonne heure par un
mdecin nomm Triozon, Girodet reut une instruction dont il sut faire
usage plus tard. Confi ensuite aux soins de David, il fit dans son
cole des progrs rapides, et ne tarda pas  devenir un rival inquitant
pour Fabre. En 1789, vainqueur au concours acadmique, il tait arriv 
Rome, et quatre ans aprs (1792), il faisait courir tout Paris, empress
de voir sa figure d'_Endymion endormi_. L'anne suivante (1793), si
fertile en grands vnements, Girodet, occup alors de son tableau
d'_Hippocrate refusant les dons des Perses_, fut tmoin du massacre de
Basseville  Rome. Les lettres crites par le jeune artiste  cette
poque sont doublement intressantes, car elles peignent l'ardeur avec
laquelle il poursuivait ses travaux au milieu des agitations populaires
dont il tait dj environn.

Je continue, mon bon ami, dit-il  M. Triozon sous la date du 27 mars
1792,  me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer 
baucher votre tableau[53], o il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets
tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les
Franais; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les
surveille de prs. Nous avons mme t inquits, et M. Mnageot[54] m'a
conseill de reprendre ma premire coiffure, attendu que l'on a rpandu
dans Rome que ceux qui portent les cheveux coups et sans poudre sont
des jacobins. Comme les miens sont trs-courts, je ne peux encore y
remettre que de la poudre; mais aussitt que je pourrai avoir la plus
petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une
protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y
avoir fait ce que je me suis propos d'y faire. Si on me renvoie, ce ne
sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrtion. Il est vrai
que tous les Franais n'ont pas t aussi circonspects, et que plusieurs
en ont t la dupe. Quoique  cet gard je n'aie pas besoin de leon,
cependant je me tiens doublement sur mes gardes.

Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il tait livr tout
entier  l'excution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours 
M. Triozon: Vous tes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manire
d'exister des Franais dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de
l'Acadmie de France, qui sont, entre autres, particulirement dtests
et mme excrs. Il est vrai que la faute en est  plusieurs imprudents,
qui ont assez peu de jugement et de rflexion pour aller semer
publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui
les a en horreur; et cela retombe sur tous en gnral. Le massacre des
Suisses (10 aot), de Mme de Lamballe, et dernirement des prtres,
achve de complter les justes craintes que l'on a ici de voir se
renouveler les _vpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient form
le projet de mettre le feu  l'Acadmie et de massacrer les
pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont t arrts, et cette
affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours 
haute voix, dans les rues, des relations exagres de ces excutions.
Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant  moi, je
me conduis avec la plus grande circonspection; j'vite la compagnie des
imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir
des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins
inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait
arrter, il y a quelques jours, deux Franais qui ne sont pas
pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a dj t question plus haut).
L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, 
la rvolution. Ils ont t mis au secret et de l on les a conduits 
l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce
que les vnements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour
nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et
d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.

Enfin les ordres de la Convention ayant t excuts, et les insignes de
la rpublique franaise substitus aux armes de France, le meurtre de
Basseville fut commis. Girodet va nous faire connatre les dtails de
cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-mme ont
courus. Il s'adresse toujours  son pre adoptif et date sa lettre de
Naples o il avait t oblig de se rfugier pour viter la fureur de la
populace romaine:

     Naples, le 19 janvier 1793.

     Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment o vous recevrez
     cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquitude  mon gard.
     C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous crire. Je vis
     et me porte bien, aprs avoir vu la mort d'assez prs. Je suis
     arriv ici absolument dnu de tout: sans linge, sans habits, sans
     argent. Tous mes effets sont rests  l'Acadmie, o le
     gouvernement a fait apposer les scells aprs y avoir provoqu le
     meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est pass. Sur
     le refus du pape de laisser placer  la maison du consul de France
     les armes de la rpublique, Basseville, son agent  la cour de
     Rome, nous engagea  partir tous pour Naples. Dix de mes camarades
     partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires  terminer, je restai
     deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun
     risque. Mais  cet instant mme, le major de la division Latouche
     arrive  Rome, charg par Mackau, ministre  Naples, de faire
     placer les armes. J'avais demand  faire celles qui devaient
     servir pour l'Acadmie, et chacun le dsirait. Je crus de mon
     devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles
     furent prtes. J'tais aid par trois de mes camarades. Nous
     n'tions plus que quatre  l'Acadmie et nous avions encore le
     pinceau  la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un
     instant rduisit en poudre les fentres, vitres, portes, ainsi que
     les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que
     vingt marches  monter pour nous assassiner, nous les prvnmes en
     allant au-devant d'eux. Ces misrables taient si acharns 
     dtruire qu'ils ne nous aperurent mme pas. Mais des soldats,
     presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions  craindre,
     loin de s'opposer  eux, nous firent descendre plus de cent marches
      grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, o nous nous
     trouvmes abandonns et sans secours au milieu de cette populace
     altre de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats
     firent croire  la populace que nous faisions parti d'elle-mme,
     mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut
     poursuivi  coups de pavs, moi  coups de couteau. Des rues
     dtournes et notre sang-froid nous sauvrent. chapp  ce danger,
     et croyant les prvenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je
     courus chez Basseville; dans ce moment mme on l'assassinait. Le
     major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent
     par miracle. Je me jette dans une maison italienne  deux pas de
     l, j'y reste jusqu' la nuit. J'ai l'audace de retourner 
     l'Acadmie, qui tait devenue le palais de Priam; on se prparait 
     briser les portes  coups de hache et  mettre le feu. L, je fus
     reconnu dans la foule par un de mes modles. Il faillit me perdre
     par le transport de joie qu'il eut de me voir sauv. Je lui serrai
     nergiquement la main pour toute rponse, et nous nous arrachmes
     de ce lieu. Je retrouvai, aprs l'avoir cherch quelque temps, un
     de mes camarades. Mon bon modle nous donna l'hospitalit chez lui,
     d'o je l'envoyai plusieurs fois  l'Acadmie. Il y vit enfoncer et
     brler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone!
     Prissent les Franais! et il revint nous rendre fidlement compte
     de tout. Pendant ce temps nous allmes  deux pas de chez lui, sur
     la Trinit-du-Mont, d'o nous entendions distinctement les
     hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._

     Nous passmes la nuit chez ce brave homme, qui et pour nous les
     meilleurs procds, et deux heures avant le jour nous primes la
     fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin
     il fallut se sparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai
     jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchmes deux jours 
     pied et ne trouvmes sur la route que diffrents motifs
     d'inquitude.  Albano, on refusa de nous louer une calche; nous
     n'en pmes trouver qu' Vellettri, et on nous fit bien payer la
     ncessit o nous tions de nous en servir. Dans les marais
     Pontins, forcs par le temps le plus horrible de nous rfugier dans
     une curie, on dlibra de nous y massacrer pour avoir nos
     dpouilles. Un de ces sclrats, moins sclrat que les autres, fit
     rflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier
     danger que nous courmes.

     Hors des tats du pape, nous fmes vritablement traits en amis,
     le roi de Naples ayant donn les ordres les plus positifs de
     protger tous les Franais qui se rfugieraient dans ses tats. En
     arrivant ici ( Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que
     j'informai de ces dtails et de ma position. L j'appris tout ce
     qui s'tait pass  Rome: la mort de Basseville, celle de deux
     Franais massacrs  la place Colonne; le secrtaire de Basseville
     dangereusement bless ainsi qu'un domestique de l'Acadmie; le feu
     mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de
     France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnse, de
     Malte et autres menacs. Torlonia est ici, il faut que je le voie,
     car je suis absolument  sec. J'ai laiss chez moi quatre-vingts
     cus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous
     mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) tait heureusement
     enlev et encaiss; je vais crire pour le faire venir ici, etc.

Aprs avoir sjourn quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet,
dont la sant n'tait naturellement pas forte, et avait t encore
altre par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de
Basseville, passa  Venise, puis de l  Florence et  Gnes, visitant
avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage,
genre vers lequel il se sentait vivement entran. Ce ne fut que vers
1795 qu'il rentra en France, o sa rputation de peintre fort habile
tait solidement tablie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et
l'_Hippocrate_, qu'il avait envoys d'Italie. Drouais et lui taient les
deux lves de David dont les noms taient solennellement prononcs avec
celui du matre, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour
augmenter ou soutenir sa rputation; et Grard, occup alors de composer
son _Blisaire_, n'tait pas encore connu du public.

Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les
deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits  l'acadmie de Rome et les
ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite  Paris, il s'coula
quatorze annes pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des
tableaux, tels que deux paysages, deux _Dana_ infrieures  sa figure
d'Endymion, et l'trange scne o il a introduit Ossian et ses guerriers
recevant dans le sjour arien les ombres des hros franais. Pendant
ces annes, il n'excita vraiment l'attention du public que par le
portrait en pied d'un dput ngre de Saint-Domingue, en 1798, et
l'anne suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau
satirique que la rprobation publique le fora d'enlever promptement.
Cette aventure mrite d'tre rapporte, car elle peint la vivacit de
caractre de Girodet et le laisser-aller qui rgnait alors dans les
moeurs.

Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits
depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon
Candeille, actrice du Thtre-Franais (alors thtre de la Rpublique)
et auteur de quelques pices de thtre, entre autres de _la Belle
Fermire_. Quoique le peintre et mis tous ses soins  la perfection et
mme  l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des cames allgoriques
sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait
ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesures, que
des indiscrets rapportrent  Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment
les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon
Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra
dans une vritable fureur lorsqu'il reut une lettre de cette dame qui
lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre.
Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le
tout dans une caisse qu'il envoya pour toute rponse  Mme Simon
Candeille.

Jusque-l l'artiste tait dans son droit, et on aurait pu lui passer
cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il rsolut de se venger et de
rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de
quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau o il reprsenta
celle dont il avait dchir le portrait, nue, tendue sur un lit, et,
nouvelle Dana, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les cts.
Outre plusieurs dtails plus que satiriques, on voyait sur le devant de
la scne un norme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait
trouv moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait
li  celui de sa Dana. Enfin les yeux d'un autre personnage taient
bouchs chacun par une pice d'or, et, pour complter cette parodie,
Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des
cames aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait taient
louangeurs.

Cette caricature fut expose en plein salon au Louvre, o elle ne resta
cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosit
maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste
pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fcheuse ide de
son caractre. Ds ce moment, Girodet fut redout de tout le monde, et
tienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse
caricature a t un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne
doute pas que cette action blmable ne lui soit chappe en quelque
sorte malgr lui. Ce peintre a toujours eu le grand dfaut de ne
consulter personne et de n'couter ni conseils ni critiques pendant
l'excution de ses ouvrages. C'tait, comme on en a pu juger par les
lettres cites plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond,
mais que ses premiers succs, trs-mrits sans doute, rendirent trop
fier de son mrite et trop sr de lui-mme. Aussi, dans les actions
ordinaires de la vie comme dans sa carrire d'artiste, ne put-il jamais
supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance,
son matre, David lui-mme, n'avaient aucune autorit sur lui.

 la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta prs de deux
ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine,
architecte du premier consul, fut charg de restaurer et d'orner la
Malmaison, et l'on choisit pour la dcorer les deux lves de David les
plus clbres alors: Girodet, dont la rputation reposait sur les deux
tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Grard, qui, depuis 1795,
s'tait plac comme son rival par ses compositions du _Blisaire_ et de
la _Psych_.

C'tait le moment o les posies d'Ossian, lues et vantes par
Bonaparte, taient devenues  la mode en France. Girodet et Grard,
aprs avoir dlibr sur le choix des sujets qu'ils traiteraient,
s'accordrent pour les tirer des prtendus ouvrages du barde cossais.
Grard n'attacha qu'une importance secondaire  ce travail de
dcoration, et fit, avec cette facilit qui distinguait son talent, une
esquisse termine fort agrable. Mais Girodet prit l'affaire au srieux,
et voulut craser son rival. Il serait difficile et peu amusant de
dcrire minutieusement cette prodigieuse quantit de figures de bardes
cossais et de gnraux franais prsentes sous l'apparence d'ombres,
et runies dans le palais d'Odin. Ce tableau, o toutes les difficults
matrielles de l'art ont t surmontes par le peintre, avec une
patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus
faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agrable  voir
que facile  comprendre.

Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet tait rest au mme point
dans les souvenirs du public, et mme des artistes; son _Ossian_ porta
quelque atteinte  sa rputation. Ce peintre passait, non sans raison,
pour se creuser inutilement la tte et faire une foule d'essais dans le
silence de son atelier, sans qu'on vt paratre aucune oeuvre importante.
Les jeunes lves qu'enseignait alors David reprochaient galement 
Girodet de se donner trop de peine pour si peu de rsultats; et, tout en
rendant justice  son mrite comme dessinateur, ils lui reprochaient le
_manir_, l'affterie de ses expressions, la recherche de ses penses.
Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet
vaporeux, bleutre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_.

David, quoique fier d'un lve dont il reconnaissait les qualits
trs-relles, ne s'abusait cependant pas sur ses dfauts. Il regrettait
mme amrement les rsultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour
Girodet lui-mme, mais pour les jeunes peintres qui, sduits par sa
manire, cherchaient  l'imiter, car il commenait  faire cole.
Souvent le matre, au milieu de ses disciples, faisait allusion  la
manire tendue et pnible du peintre d'_Hippocrate_. Girodet est trop
savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne
nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; a vient mieux quand a
vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voil cinq
ans qu'il travaille comme un galrien dans le fond de son atelier, sans
que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait
toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais...
J'aime bien la peinture, assurment; mais si on ne pouvait la faire qu'
ce prix, je la laisserais l.

Girodet aimait beaucoup le mystre, et tant qu'il travaillait  un
tableau, non-seulement il ne laissait pntrer personne dans son
atelier, mais il ne parlait  qui que ce soit du sujet dont il tait
occup. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de
campagne du premier consul, et ce n'tait pas sans impatience que les
artistes surtout attendaient l'apparition de cette oeuvre mystrieuse,
dont quelques privilgis se parlaient  l'oreille.

 cette poque, David avait l'habitude de faire une promenade aprs son
repas, et tienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'lve tait
venu prendre son matre, celui-ci lui dit comme il entrait: Girodet m'a
dit que son _Ossian_ est termin; il m'a mme pri de l'aller voir;
voulez-vous venir avec moi? tienne accepta avec empressement et on se
mit en marche.

Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre,  l'angle
prs du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches,
qu'tienne fut oblig de donner le bras  David pour achever cette
ascension. Arrivs  la porte, ce fut en vain qu'ils cherchrent le
cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant
d'entendre remuer: Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore
Girodet; c'est l'homme aux prcautions. Il est comme les lions,
celui-l, il se cache pour faire des petits.

Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reut son matre avec ce luxe de
politesses qu'il dployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son
atelier.

David, debout et couvert, regarda trs-longtemps le tableau d'_Ossian_
avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de
l'ouvrage. Girodet, plac un peu en arrire, observait son matre, et sa
curiosit mle d'inquitude prit bientt le caractre de l'impatience
et mme de l'irritation. Cette scne muette, assez longue et qui sans
doute parut durer un sicle  Girodet, ne put se prolonger longtemps;
David rompit le silence, se mit  faire un loge simple, vrai et fort
bien motiv de l'habilet extraordinaire que l'artiste avait dploye
dans l'excution difficile de l'ouvrage.  plusieurs reprises, il
renouvela cet loge en vitant de parler du fond de la composition.
Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant
provoqu une rponse positive  ce sujet, le matre dit  l'lve, avec
l'accent de quelqu'un qui se rsume: Ma foi, mon bon ami, il faut que
je l'avoue; _je ne me connais pas  cette peinture-l; non, mon cher
Girodet, je ne m'y connais pas du tout_. Ds lors, la visite dura peu,
comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son matre jusqu' la
porte, avec des dmonstrations de respect qui cachaient mal son motion.

Arriv dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se
dbarrasser encore de l'tonnement o ce qu'il venait de voir l'avait
plong, dit enfin  tienne: Ah a! il est fou, Girodet!... il est fou,
ou je n'entends plus rien  l'art de la peinture. Ce sont des
personnages de cristal qu'il nous a faits l... Quel dommage! avec son
beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le
sens commun.  plusieurs reprises, pendant la promenade, tienne revint
sur le tableau, pour savoir si la rflexion aurait suggr quelques
ides nouvelles au matre; mais celui-ci, avec l'accent de la mme bonne
foi, rpta toujours: Je vous assure, tienne, que j'ai dit ce que je
pense: je ne connais absolument rien  ce genre de peinture; c'est
lettres closes pour moi.

Malgr les loges prodigus  cet ouvrage par les amis et les lves de
Girodet, devenu alors chef d'une cole, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas
plus de succs auprs des habitants de la Malmaison que dans le public.
L'artiste le sentit intrieurement, et la meilleure preuve que l'on en
puisse donner est l'ardeur avec laquelle, aprs quatre ans d'tudes
solitaires, il travailla  des sujets d'un tout autre genre, et excuts
dans une manire fort diffrente.

En 1806, il exposa au Louvre une _Scne de Dluge_; en 1808, les
_Funrailles d'Atala_ et _Napolon recevant les clefs de Vienne_, et
enfin, en 1810, la _Rvolte du Caire_. Ces quatre compositions
importantes, acheves dans l'espace de quatre annes, sont videmment
celles qui dterminent l'apoge du talent de l'auteur. On trouve dans
ces tableaux la maturit complte du talent de l'homme qui, dix-sept ans
auparavant, s'tait annonc par la figure d'_Endymion_ et par
l'_Hippocrate_.

L'imagination de Girodet tait de l'espce de celles qui s'excitent,
s'chauffent et s'enflamment plutt en triturant une ide qu'elles ont
enfante, qu'en traduisant les impressions que fait natre la nature.
Dans la _Scne de Dluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage
peut-tre, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance
calcule, une perfection gale dans les plus petites parties de
l'ouvrage, qui ne laissent pas  l'aise celui qui le considre. Dans
_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Rvolte du Caire_ il y a des
parties vraiment belles et qui sont traites de main de matre;
cependant le travail excessif, la tension perptuelle du peintre en
achevant ces tableaux, labeur dont la trace proccupe sans cesse les
yeux, ne laisse ni aux sens ni  l'me ce calme doux si ncessaire pour
goter pleinement une production d'art. Aussi David rsumait-il on ne
peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son lve, quand il disait: En
regardant les tableaux de Raphal ou de P. Vronse, on est content de
soi; ces gens-l vous font croire que la peinture est un art facile;
mais quand on voit ceux de Girodet, peindre parat un mtier de
galrien. Quoi qu'il en soit, la _Scne de Dluge_ et l'_Atala_
obtinrent un grand et lgitime succs dans le public, et David lui-mme,
quoique peu dispos  se faire  ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble
de ces tableaux, loua d'autant plus leur excution fort savante, qu'il
tait trs-fier du succs de ses lves, mme, quand ils taient devenus
ses rivaux.

La faiblesse de la sant de Girodet, et les excs de travail qu'il avait
faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir port
quelque atteinte  ses facults.  compter de ce moment son talent ne
fit plus de progrs; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et
Galate_, achev en 1819, se sent de l'puisement de ses forces.

Girodet, comme on en peut juger par ses lettres, tait un homme bon,
aimable, heureusement dou comme peintre et fort bien partag quant aux
dons de l'esprit. Les dfauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son
art, venaient de la nature de son imagination, trs-ardente, et
cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui
l'ont connu savent qu'il a pass plus des deux tiers de sa vie  nourrir
des projets,  se livrer  des travaux de fantaisie, au lieu de faire
usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considrable 
faire sur les odes d'Anacron et sur le pome de Virgile des suites de
compositions au trait, qui, malgr leur mrite, ne compenseront pas en
gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employ. Une quantit norme
de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessins dans les
salons, lui ont pris un temps prcieux, et il serait impossible de
calculer les mois, les annes peut-tre, pendant lesquels il faisait et
dfaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a
peints. Quand il avait termin une composition quelconque, sa conscience
n'tait tranquille qu'autant qu'il s'tait donn beaucoup de peine en
l'achevant. Son got pour les lettres et pour la posie est peut-tre
celui qui a contribu  lui faire perdre le plus de temps et  altrer
le plus sa sant. On a imprim aprs sa mort une imitation en vers des
odes d'Anacron, et un pome en six chants, intitul: _le Peintre_,
prcd d'un discours prliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui
furent commencs vers 1807, le pome en particulier, rappellent _la
Navigation_, _les Fleurs_, _le Printemps d'un proscrit_, et autres
pomes descriptifs et admiratifs imits de l'_Imagination_ de Delille.
L'diteur des oeuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insrer la
seule pice de vers o l'artiste ait laiss couler librement sa verve, 
l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la _Scne de Dluge_.
Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son
pome; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqu au vif,
s'y est laiss aller avec une ptulance et quelquefois un bonheur
d'expressions, qui auraient d faire conserver ce morceau, ne ft-ce que
comme pice historique. Les posies sont suivies, dans l'dition des
oeuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un _sur le Gnie_,
l'autre _sur la Grce_, dans lesquels la pompe acadmique remplace
souvent les ides neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent
par un recueil de lettres dont nous avons donn quelques fragments;
elles sont vraiment intressantes, parce que l'homme et l'artiste y
parlent avec abandon et navet.

Trois choses ont empch Girodet de goter le moindre repos pendant
toute sa vie: la peinture, le got des vers et la gestion de sa fortune.
Non-seulement il avait contract de trs-bonne heure l'habitude de
travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais  compter
des annes 1804 et 1805, il peignit la nuit  la lueur de lampes
prpares pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, _le
Dluge_, l'_Atala_, _Napolon  Vienne_, _la Rvolte du Caire_, ainsi
que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le _Pygmalion_, ont t
en grande partie achevs d'aprs ce systme. Il avait commenc par dire
que la lumire artificielle tait aussi favorable pour peindre que celle
du jour, et il finit par prtendre qu'elle tait meilleure. C'tait un
homme qui se donnait un mal infini pour tre original; aussi parlait-il
avec les plus grands loges de Michel-Ange et de Jules Romain, et
rptait-il souvent  ses lves que dans le choix de deux dfauts il
prfrait le bizarre au plat.

Mais sa liaison avec l'abb Delille lui a t fatale, en ce sens qu'il
gagna de ce pote, comme tant d'autres alors, la maladie de la posie
descriptive. Ce got, combin avec les travaux de son atelier, forcrent
Girodet  prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au
sommeil et aux distractions journalires. Aussi ses amis et ses lves,
qui lui portaient un sincre attachement, virent-ils avec effroi cette
nouvelle cause d'insomnies.

Girodet tait n avec de la fortune, et elle s'accrut singulirement en
1812, lorsque son pre adoptif, M. de Triozon, lui lgua encore la
sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre  trente mille
livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile  croire, il avait
tellement embrouill l'administration de ses biens; les contestations,
les petits procs s'taient tellement accumuls, que c'est tout au plus
s'il avait de liquide l'argent habituellement ncessaire pour son
entretien. Prodigue ou conome jusqu' l'excs, il avait fait btir une
fort grande maison dont l'intrieur n'a jamais t dcor ni mme
meubl. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de
Chine, des livres, des armes prcieuses; mais les murs n'taient point
tendus, les chemines restaient sans chambranles et dans la chambre o
se trouvait son mauvais lit, il y avait  demeure une table ronde
couverte de papiers crits ou dessins toujours en dsordre. Chez lui,
son costume vieux et dchir lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais
quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de
l'affectation et mme de la recherche, jusqu' se parfumer d'odeurs. De
toutes ses manies, la plus trange tait le petit charlatanisme qu'il
mettait en usage lorsqu'il tait cens tre sur le point de terminer un
tableau et que, par une prtendue faveur spciale, il admettait la haute
socit et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'tait pas homme
 montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrig plutt vingt fois
qu'une; aussi ses confrres n'taient-ils pas dupes du pige qui leur
tait tendu. Quoi qu'il en ft, on tait introduit mystrieusement dans
le sanctuaire o se trouvait dj nombreuse compagnie. L, Girodet
laissait, prs de son tableau sur chevalet, une bote  couleurs
ouverte, avec la palette charge et l'appui-main tout prpars. Puis de
temps en temps, et comme s'il lui ft venu une ide soudaine, il faisait
des excuses aux assistants, leur demandant en grce la permission de
donner encore quelques touches... quelques touches seulement!  un
endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il
agitait prs de la palette, il le promenait lgrement sur les contours
comme s'il et cherch  leur donner plus de puret ou de mollesse.
Cette petite manoeuvre avait ordinairement le plus grand succs auprs
des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu
peindre Girodet, et qu'il n'tait pas tonnant que les ouvrages de ce
peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait _jusqu'au dernier
moment_. C'est la petite comdie que ce peintre a joue lorsqu'il laissa
voir en 1819 sa _Galate_, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la
faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succs.

Le biographe de Girodet[55] a t discret sur les affections tendres de
ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagres, le dieu d'amour
lui a lanc des flches cruelles. Mais quant aux sentiments plus
dlicats qui ncessairement ont d agiter le coeur d'un homme dont
l'imagination tait si inflammable, son historien se borne  dire qu'il
ressentit en effet plusieurs affections passionnes, et les entretint
avec une extrme discrtion. La grande quantit de lettres qui furent
religieusement dtruites le jour mme de sa mort, selon la prire qu'il
en avait faite  ses amis, prouve la place que ces affections occupaient
dans son existence intrieure. Mais malgr toute sa circonspection, ceux
de ses amis intimes et de ses lves qui le quittaient peu purent
s'apercevoir des visites frquentes qu'il recevait aprs les longues
journes de travail de l'atelier.

La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa
constitution naturellement bonne, mais altre par des maladies et
surtout par l'irrgularit du rgime et les excs du travail, luttait
contre un principe de destruction toujours menaant. Enfin une affection
gangreneuse qui, deux fois dj,  des intervalles loigns, s'tait
manifeste aux extrmits infrieures, se porta sur la vessie. Les soins
de Larrey, son ami, assist de Portal et de L'Herminier, ne purent
arrter les progrs du mal, et aprs six jours de douleurs croissantes,
il fallut se rsoudre  une opration prilleuse dont le succs
n'aboutit qu' retarder la mort de cinq jours.

On rapporte que quelques instants avant de subir cette opration,
surmontant ses douleurs il s'chappa en quelque sorte de son lit, et
que, soutenu par sa seule domestique, il se trana jusqu' son atelier.
L,  la vue de ce lieu et des objets tmoins et compagnons de ses longs
travaux, il ne put contenir les motions profondes qu'il ressentait.
Mais bientt, voulant se soustraire  une situation trop violente, il se
retira. Prs de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la
porte, en disant d'une voix teinte: Adieu! je ne vous verrai plus.

Girodet est mort le 12 dcembre 1824,  l'ge de cinquante-sept ans,
clibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par
la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs  son unique
hritire, sa nice, Mme Becquerel-Despraux. Ses obsques furent
clbres avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcs
sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros.

Tous les artistes, les plus clbres et les plus humbles, assistrent 
cette crmonie. Gros pleurait comme un enfant; Grard tait ple,
silencieux et triste.

Grard (Franois) avait trois ans de moins que Girodet. N  Rome en
1770, d'un pre franais et d'une mre italienne attachs 
l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore  Paris, pour y
tudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta
naturellement et de trs-bonne heure. Il frquenta successivement les
coles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande
rputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de
David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts.

Ses condisciples Fabre et Girodet remportrent le prix acadmique, et,
par une singularit remarquable, Grard, dont le talent fut toujours
facile et sduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succs. Dans une
lettre crite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on
apprend que son jeune camarade tait revenu dans cette ville pour y
chercher sa mre, qu'il ramena en France. La mre est la meilleure
femme du monde, dit Girodet  M. de Triozon, et le fils, par son esprit
et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans
_l'injustice de l'acadmie_, nous serions partis ensemble, et lui le
premier.

Pauvre et press de tirer parti de son talent, Grard fut oblig de
renoncer  un encouragement qui lui tait si ncessaire; il lutta avec
un rare courage contre la pauvret, et redoubla d'efforts pour se
perfectionner  Paris, o il passa alors quelques mauvaises annes.
Entran comme tant d'autres artistes, par les passions de son matre,
dans le tourbillon des ides rvolutionnaires, quoique bien jeune alors,
il tait dans sa vingt-troisime anne, on inscrivit son nom parmi ceux
des jurs au tribunal rvolutionnaire, o il ne sigea cependant pas.
Vers ce temps il aida David dans l'excution du tableau de _Lepelletier
de Saint-Fargeau_, et composa, d'aprs la scne du 10 aot,  la
Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands loges, et dont
il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique
que David avait acquise et le succs de son dessin du _Serment du Jeu de
Paume_ entranrent momentanment dans cette voie le jeune Grard, que
la nature de son esprit et l'amnit de son caractre devaient prserver
bientt de pareils carts.

Son ami, son rival Girodet avait dj envoy de Rome deux ouvrages qui
le plaaient au nombre des hommes appels  soutenir et  augmenter la
gloire de leur cole. L'_Endymion_, cette composition gracieuse, avait
paru au Salon pendant la sanglante anne de 1793, et l'_Hippocrate_
avait captiv l'attention des connaisseurs  l'exposition suivante.

Quoique bien pauvre, Grard coutait sa jeune me, qui lui disait qu'
tout prix il fallait lutter contre son condisciple dj clbre et  qui
l'tat de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux
efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'aprs ses amis, furent les
premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans
l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on
remarqua une vrit et une dlicatesse, et en mme temps une convenance
gracieuse, qui n'chapprent  personne. Le portrait de son camarade
Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Grard 
Paris[56].

Dj clbre comme peintre en miniature, et trs-rpandu dans le monde
par l'exercice de son art, M. Isabey proposa  son ami de lui servir de
modle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure
tait bien connue. Ce petit artifice prpar par l'amiti eut un tel
succs, que Grard inspira bientt confiance  des amateurs.

Cependant il tait toujours extrmement pauvre.  force de travail, et
aid encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il
entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son
_Blisaire rapportant son guide piqu par un serpent_, et le charmant
portrait de Mlle Brongniart. Le succs de ces ouvrages fut complet. Ds
ce moment les deux noms de Girodet et de Grard jouirent d'une clbrit
gale, et on vit natre entre ces deux artistes, d'abord de l'mulation,
puis de la rivalit, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux.

Il n'en tait pas dans ce temps comme dans le ntre; malgr la grandeur
et la solidit du succs qu'obtint alors l'auteur du _Blisaire_, malgr
les louanges qui lui furent prodigues et l'accueil distingu qu'il
reut de tout ce qu'il y avait de personnes considrables  Paris,
Grard, encore un peu plus pauvre d'argent depuis qu'il tait devenu
riche de gloire, fut oblig de se commander  lui-mme un autre tableau
pour justifier et soutenir ses succs prcdents.

La socit se sentait encore des branlements causs par la rvolution;
les fortunes prives taient compromises, et ceux qui possdaient des
biens n'osaient acqurir des objets de luxe, lorsque tant de gens autour
d'eux manquaient encore du ncessaire. Le jeune artiste n'aurait
peut-tre pas mme excut son tableau de _Blisaire_, si son camarade,
M. Isabey, dj favoris de la fortune par la nature de son talent,
n'et pas achet et pay d'avance cet ouvrage  son ami. Mais le noble
coeur d'Isabey ne s'en tint pas l, car, ayant revendu le _Blisaire_
plus cher qu'il ne l'avait achet, l'habile peintre en miniature
restitua  l'auteur du tableau d'histoire le surplus du prix, comme une
dette qu'il aurait contracte.

Riche de ce noble trsor, et avide de gloire, Grard, sans s'inquiter
de la destination incertaine de l'ouvrage qu'il voulait faire, composa
et excuta le tableau de _Psych et l'Amour_. Le temps qu'il employa 
l'achever a t le plus heureux de sa vie, sans doute. Tranquillis par
un brillant succs;  peu prs certain d'en obtenir bientt un second;
recherch par toutes les personnes que leur esprit, leur talent ou leur
position dans le monde mettaient en vidence; et enfin distingu alors
par une personne dont le coeur et l'esprit taient guids par cette
tendresse intelligente qui excite et inspire si favorablement le gnie,
Grard, encore  la fleur de l'ge et travaillant sous de si doux
auspices, termina avec amour l'un de ses meilleurs tableaux.

Mais si la _Psych_ fut gote au Salon de 1797, elle eut aussi  y
essuyer de nombreuses critiques. Dans ce personnage de l'Amour, on
trouva une ide trop recherche, trop mtaphysique, et l'expression
gracieuse des deux figures parut dgnrer en affterie. Quelques-uns,
envisageant le tableau sous le rapport technique, pensrent qu' force
de chercher  simplifier et  purer les formes, l'auteur ne les avait
souvent rendues que d'une manire vague et imparfaite. De ces dernires
critiques, celle que lana Giraut, ce sculpteur qui le premier osa
consacrer le talent et la clbrit de David  Rome, fut la plus vive et
la plus spirituelle. En faisant observer  ses voisins la portion du
corps au-dessous de la poitrine, trop mollement accuse dans Psych, il
demanda malignement _si les ctes y taient peintes en long ou en
large_. Quoi qu'il en soit, et malgr l'ensemble de ces reproches, qui
sont loin d'tre dnus de fondement, le tableau de _Psych_ est rest
une production fort remarquable de l'poque, et l'une des meilleures de
Grard.

Trois portraits peints dans le mme temps par cet artiste sont peut-tre
plus remarquables encore, et donnent une ide plus juste et plus
avantageuse du point de vue vrai, simple et nouveau, sous lequel Grard
envisageait alors l'art de la peinture; ce sont ceux de Mlle Brongniart,
de la famille d'Auguste, orfvre clbre en ce temps et de Mme
Barbier-Valbonne, cantatrice renomme. Cette exposition ne produisit
pour Grard qu'une partie des rsultats qu'il avait droit d'en attendre.
Sa rputation de peintre de portraits s'tablit, mais le tableau de
_Psych_ n'ayant point t achet, le peintre devint moins entreprenant
et n'osa pas commencer d'autre ouvrage de haut style.

Les hommes de talent et les femmes clbres par leur esprit et leurs
grces remplaaient alors, comme on l'a dit, l'ancienne aristocratie.
C'tait eux qui accueillaient, favorisaient et protgeaient mme au
besoin, le talent  son aurore. Dj le condisciple, l'ami de Grard, M.
Isabey, avait montr la noblesse d'me d'un vritable artiste, en
employant un dtour dlicat pour venir au secours d'un homme distingu
aux prises avec la pauvret. Cet exemple ne fut pas inutile, et lorsque
toute esprance de voir le tableau de _Psych_ achet par un amateur,
ou, ce qui et t plus convenable, par le gouvernement, fut perdue,
deux hommes de coeur et d'intelligence, l'architecte Fontaine et Breton,
secrtaire de l'Institut, se cotisrent pour raliser la somme de 6000
francs, qu'ils offrirent  Grard en change de son tableau.

Depuis 1797 jusqu' l'poque o Bonaparte premier consul commena 
faire entrer les arts dans les rouages accessoires de son gouvernement,
Grard, ainsi que les autres artistes, eut fort peu d'occasions
d'exercer son talent. Ces longs et pnibles efforts tents pour l'tude
sincre de son art, ces succs si flatteurs obtenus du public, mais qui
ne fournissaient pas les moyens d'en mriter de nouveaux; et, il faut
bien le dire, cette pauvret si dure pour un homme dj clbre,
forcrent Grard  employer son talent  des ouvrages d'un ordre
infrieur. Il partagea  cet gard le sort de quelques-uns de ses
contemporains, et, ainsi que Girodet et Prudhon, Grard fit des
vignettes pour les grandes ditions de Virgile et de Racine publies par
Didot.

Quoique l'ducation de Grard et t peu soigne, il avait
naturellement les avantages d'un esprit cultiv. Son intelligence
lucide, dlie et pntrante, son got juste et dlicat, lui faisaient
saisir facilement les penses, les faits et les combinaisons d'ides les
plus trangres  ses proccupations habituelles. Au temps de ses
premiers succs, lorsque, recherch par tout ce qu'il y avait de
distingu dans la socit parisienne, il y paraissait tout  la fois
modeste comme un homme qui commence, et brillant dj d'une gloire
solidement acquise, il tait facile de reconnatre tout ce qu'il y avait
de distingu, d'minent mme, dans ce jeune artiste coutant avec tant
de respect et d'attention les gens instruits, qui, eux-mmes, se
sentaient flatts de l'avoir pour auditeur. Aimant naturellement les
lettres, dou de l'instinct de la musique, portant un intrt trs-vif 
toute espce de science, Grard, entour de fort bonne heure de tout ce
qu'il y a eu d'hommes intelligents de son temps, et ayant eu le bon
esprit si rare de les couter attentivement, acquit des connaissances
tellement varies, que, quels que fussent le talent et les occupations
de ceux qui lui adressaient la parole, sa rponse tait toujours
pertinente, spirituelle et flatteuse. Ces qualits prcieuses, mais
accessoires pour un artiste, exercrent des influences diverses sur son
talent et sur sa vie. Elles contriburent sans doute  l'accroissement
de sa fortune; mais en lui donnant l'occasion de briller dans le monde,
o il fut toujours recherch, elles lui firent obtenir, comme peintre de
portraits, des succs qui le firent longtemps dvier de sa carrire de
peintre d'histoire.

Le portrait de Mme Bonaparte, expos en 1799, l'avait plac au premier
rang parmi ceux qui russissaient le mieux en ce genre. Son matre,
David lui-mme, malgr la grande clbrit dont il jouissait alors, se
ressentit des effets de la vogue qu'obtenaient les productions de son
lve. Mme Rcamier, dans tout l'clat de sa jeunesse, de sa beaut et
de sa position sociale, avait eu l'ide de se faire peindre par le
premier peintre de son temps, par David. Le portrait fut mme conduit
jusqu' l'bauche complte. La jeune beaut, vtue d'une simple robe
blanche, avec le col et les bras dcouverts, selon l'usage et la mode du
temps, tait reprsente  moiti tendue sur un canap. Le peintre,
dans son bauche, avait montr les deux pieds sans chaussures. Cette
dernire circonstance tait une fantaisie de l'artiste, fort innocente
alors, mais qui sans doute blessa les susceptibilits du modle. On dit
aussi que le peintre, distrait par d'autres occupations, travailla trop
lentement au gr des dsirs de Mme Rcamier, et que, domine par une
impatience assez commune chez les jeunes femmes, elle eut recours au
pinceau de Grard, dj dsign dans l'opinion publique comme l'artiste
dont le talent gracieux rendait avec le plus de bonheur la beaut
fminine. Enfin, on ajoute que Mme Rcamier, tout en faisant faire son
portrait par Grard, n'en tenait pas moins  avoir celui qu'avait
bauch David.

L'bauche du portrait de Mme Rcamier, aprs avoir t vue et
trs-admire par les lves de David, avait t galement montre 
Grard. Confident de ce travail, et plein d'gards et de respect pour
son matre, Grard lui confia la demande qui lui avait t faite. Sans
hsiter, David conseilla  l'auteur de _Psych_ d'y satisfaire. Mais
lorsque Mme Rcamier se prsenta dans l'espoir de voir achever le
premier portrait: Madame, lui dit David, les dames ont leurs caprices;
les artistes en ont aussi. Permettez que je satisfasse le mien, je
garderai votre portrait dans l'tat o il se trouve. Et en effet, rien
depuis n'a pu le dcider  le finir[57].

De 1800  1810, le nombre des portraits que fit Grard est incalculable.
En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il
peignit  peu prs tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes clbres
en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il ft
fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez
considrable. Le tour piquant de son esprit, la varit de ses
connaissances, et une certaine manire modeste, mais lgante et
trs-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste,
si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables.
Depuis les premiers temps de sa clbrit, dans son petit logement au
Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il tait mari et forc de tenir
maison, il runissait dj tous ses amis le mercredi soir de chaque
semaine. Ce furent d'abord de simples runions d'artistes, de camarades.
Mais  ce noyau d'amis, qui lui restrent toujours fidles, se
joignirent successivement, et  mesure que le talent et la renomme du
peintre s'accrurent, tout ce que la socit de Paris et des pays
trangers offrait de plus lev par les connaissances, l'agrment, la
naissance et les dignits. Pendant tout le rgne de Napolon, Grard
tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus
habituellement frquent par les personnes clbres en tout genre.
L'tiquette y tait remplace par une politesse exquise, et le mrite
servait ordinairement de rgle pour assigner  chacun l'importance et le
rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mlait
 une politique habile, Grard tait toujours dispos  accueillir chez
lui les jeunes gens qui commenaient  se faire remarquer par leurs
talents. Par cette protection accorde  ceux qui entraient dans la
carrire, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses
anciens amis, et ralliait ainsi  ses intrts toutes les gnrations
dont il tait environn. Vers 1810 et 1811, aprs avoir fait le portrait
de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les
plus hauts dignitaires de l'empire franais briguaient la faveur d'tre
peints par lui; quand, accabl sous les faveurs de toute espce, ses
amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincrit
de leur me que Grard tait le _roi_ des peintres, comme il tait le
peintre des _rois_, lui, Grard, profitait de cet engouement sans en
tre dupe.

Il y avait certainement de la force d'me et une grande pntration
d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune mdiocre en
augmentant peu  peu son talent, et qui s'tant trouv forc de profiter
d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvret, jouait,
badinait ainsi avec sa clbrit, en conservant au fond de l'me le
dsir et l'esprance d'acqurir une vraie gloire. Car, au milieu de ce
concert de louanges dont on l'tourdissait, dans son salon mme, o il
tait flatt par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, o on lui
rptait sans cesse qu'il avait surpass tous ses rivaux, lui, se
jugeait, et en 1807 il se disait  lui-mme que depuis dix ans, depuis
sa _Psych_, il n'avait rellement rien produit; c'est parce qu'il se
sentait peintre au fond de l'me.

Les succs de David, de Girodet, de Gros et de Gurin, pendant ces dix
annes, retremprent l'esprit de Grard en l'irritant. En 1808 il exposa
_les Quatre ges_. L'ouvrage tait faible, mais le peintre ne se
dcouragea pas, et deux ans aprs (1810), avec quatorze portraits, la
plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il prsenta au Salon
la _Bataille d'Austerlitz_, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux
qu'il a achevs sous le rgne de Napolon. Cette composition, destine
originairement  dcorer le plafond du conseil d'tat, tait accompagne
dans cette salle de quatre grandes figures allgoriques droulant et
soutenant le tableau; dans ces figures, Grard a peut-tre exprim mieux
que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le
portait et cette largeur d'invention qui tait une disposition naturelle
de son talent.

Mais la rputation de peintre de portraits a pes fatalement sur cet
artiste pendant les plus belles annes de sa vie. Son atelier se
transforma en une espce de manufacture, surtout aprs les vnements de
1814, lorsque les rois, les princes et les gnraux des puissances
allies vinrent  Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites
alors, et la promptitude avec laquelle il fut oblig d'y rpondre,
eurent les plus tristes rsultats. Presque tous les portraits que Grard
excuta  cette poque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres
mains que de la sienne.

L'empereur avait bien trait Grard; Louis XVIII et les princes de la
restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grces qu'il obtint
sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi,
parurent l'attacher  ce gouvernement d'une manire sincre, et il
montra du dvouement en rappelant toutes les forces de son imagination
et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde gnralement
comme son chef-d'oeuvre, l'_Entre d'Henri IV  Paris_.

Ce tableau fut expos en 1817, et ce fut la dernire satisfaction que
Grard prouva comme artiste et comme homme. Sa _Corinne_, en 1822; son
_Philippe V_ et _Daphnis et Chlo_, en 1824, et enfin le tableau faible
du _Sacre de Charles X_, en 1827, furent des signes non quivoques de
dcadence.

Grard avait atteint sa cinquante-septime anne, ge auquel est mort
Girodet, prcisment aprs avoir termin sa _Galate_, oeuvre qui
indiquait aussi que l'artiste dclinait. Ce rapport entre l'ge et le
dclin de ces deux rivaux put frapper Grard, qui ne s'est jamais fait
intrieurement illusion sur lui-mme. tienne, qui le vit 
l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les
assistants, combien il tait ple et  quel point il tait triste.
Grard tait aim; son chagrin concentr fit impression, et l'on prouva
quelque chose de douloureux  le voir rpondre par des sourires
mlancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de
l'cole nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La rvolution
de 1830 mit le comble  l'espce de dcouragement qui s'tait empar de
lui. Pour un homme qui n'tait pas rest entirement tranger aux ides
de la rvolution, et qui avait vu crotre sa rputation et sa fortune
sous Napolon, c'tait dj beaucoup que de s'tre produit facilement et
de s'tre encore illustr sous les auspices des Bourbons; mais lorsque,
aprs les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait t oblig de
refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la
ncessit, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrire, de combiner
pour la quatrime fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre
les avantages dont il avait joui prcdemment; l'ide de ce nouvel
effort, le peu de succs de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de
sa vue et quelques atteintes de paralysie  la main, lui ravirent la
confiance qu'il avait toujours eue en lui-mme. Il fit encore un assez
grand nombre de portraits, et le tableau de _Louis-Philippe  l'htel de
ville_; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernires annes
furent particulirement consacrs  l'achvement des quatre pendentifs
de l'glise de Sainte-Genevive, ouvrage peu digne de lui.

Le _Blisaire_, la _Psych_, la _Bataille d'Austerlitz_, l'_Entre
d'Henri IV_ et huit ou dix portraits, sont donc les rsultats importants
des travaux de toute la vie de Grard, ses vritables titres de gloire.

Quoiqu'il et plusieurs infirmits, elles furent trangres  sa mort.
Atteint d'une fivre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours aprs
il mourut de ce mal.

Girodet, membre de l'Institut, n'avait reu la dcoration de la Lgion
d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de
l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de
la Lgion d'honneur la veille de sa mort. La vie retire et singulire
de cet artiste peut expliquer  ceux qui connaissent le monde pourquoi
ces honneurs lui ont t accords si tardivement. Grard, au contraire,
dont le caractre tait facile, le talent riche et brillant, fut combl
de ces distinctions flatteuses pendant la vie et compltement striles
aprs la mort. Nomm baron de l'empire, officier de la Lgion d'honneur,
chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France,
professeur  l'cole royale des beaux-arts, membre de l'Institut de
Hollande et des Acadmies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin,
Milan et Saint-Luc de Rome, aucun tmoignage de considration ne lui a
manqu pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste,
regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer  l'ide de ne plus
exciter cet engouement dont il avait t le premier  signaler
l'extravagance, tourment par la faiblesse de certains de ses ouvrages,
inquiet mme sur le mrite rel de ceux qui avaient eu le plus de
succs, et poursuivi par l'ide qu'une gnration nouvelle d'artistes
tait l toute prte  prendre la place de celle que l'ge et la mort
allaient bientt mettre hors de lice. C'est vraiment bien  tort que
l'on adresse  ceux qui composent des romans le reproche de les terminer
ordinairement par des scnes tristes. Pour peu qu'un crivain tienne 
retracer la vie humaine avec vrit, comment ne pas tomber dans cet
inconvnient? On connat dj quelles ont t les destines de Drouais,
de Fabre, de Girodet et de Grard; maintenant voici celle de Gros.

Il tait le plus jeune de la premire couve d'lves de David. N 
Paris en 1771, Gros (Antoine-Jean), issu d'une famille sans fortune,
s'adonna tout jeune  l'art de la peinture. Ses progrs furent aussi
brillants que rapides  l'atelier de David, et, couronn  l'Acadmie en
1790, il alla continuer ses tudes  Rome. Mais, comme tous les artistes
et pensionnaires franais, qui, depuis l'affaire de Basseville,
portaient ombrage au gouvernement papal, Gros fut oblig d'abandonner
Rome, et de se rfugier successivement dans plusieurs villes d'Italie.
Ne recevant point de secours de sa famille, et press par le besoin,
Gros se mit  peindre la miniature  Florence et  Gnes. La hardiesse
et l'imptuosit avec lesquelles il traitait un genre que l'on ne fait
ordinairement que froidement et avec timidit devinrent pour lui une
cause de succs, et le jeune Gros, dont la figure tait belle et
prvenante, dont l'esprit, quoique inculte, plaisait par sa franchise et
un certain tour original, tira parti de son talent, et se fit aimer de
ceux qui le connurent. Sa jeunesse, son obscurit et son dfaut de
fortune alors, lui permirent de rester en Italie, sans tre compris au
nombre des _migrs_, pendant les annes les plus orageuses de la
rvolution franaise. Ainsi que Girodet, Gros ne fut pas atteint par les
passions politiques de son temps, et, tout occup de son art et de ses
plaisirs, il profita de son talent et de son caractre pour se faufiler
intact, ou plutt indiffrent, au milieu de toutes les opinions qui
agitaient alors ses contemporains.

Le jeune Gros avait donc pu, grce  son obscurit, se tenir loign de
la tourmente rvolutionnaire, et ce fut avec la mme indpendance
d'esprit qu'il profita de son talent pour se joindre  ses compatriotes,
lorsque l'arme franaise, conduite par Bonaparte, vint conqurir
l'Italie, en 1796. Le jeune peintre franais tait avec l'arme, prs
d'Arcole, lorsque Bonaparte et Augereau plantrent le drapeau tricolore
sur le pont qu'il fallait traverser en affrontant la mitraille des
Autrichiens, et le premier ouvrage de Gros, que l'on vit au Salon
(1799), est un beau portrait  mi-corps de Bonaparte tenant le drapeau
d'Arcole  la main, et franchissant le pont. Jusqu'alors les ouvrages
qui reprsentaient le vainqueur de l'Italie taient si faibles, ou
offraient des traits si peu semblables, que le tableau de Gros ne fut
gure, au premier moment, qu'un objet de curiosit pour la multitude.
Cependant, quelques artistes furent frapps d'une certaine libert dans
l'attitude du personnage, et d'une facilit de pinceau, auxquelles on
n'tait plus habitu depuis que David, ainsi que ses lves Girodet et
Grard, avait fait tant d'efforts pour se rapprocher de la manire
svre, pure et tant soit peu austre de l'art antique. Dans les
ateliers de peinture, et parmi les jeunes lves, cette peinture de Gros
fut prise comme une innovation qui fit quelque fortune, et donna le
dsir de voir de cet artiste, alors nouveau pour la France, quelque
production plus importante.

Cependant Gros, que Bonaparte avait distingu et qui s'tait fait aimer
de tous les officiers de l'arme, obtint lui-mme un grade au moyen
duquel il pouvait suivre toutes les oprations militaires. C'est
lorsqu'il se trouva dans cette position, qu'il prit sur les champs de
batailles mme, ce got qu'il a toujours conserv pour les brillants
uniformes, pour les chevaux et les scnes guerrires. Ds ce moment sa
carrire et son genre taient nettement tracs; son gnie allait trouver
son emploi.

Parmi les causes nombreuses qui empchent la plupart des hommes de
mettre  profit les dons qu'ils ont reus de la nature, la plus commune
est l'ignorance o ils sont presque toujours de la facult et du talent
qui les distinguent rellement. Les fausses vocations, indiscrtement
suivies, ruinent l'avenir de la plupart des jeunes gens, et troublent
ordinairement la vie des hommes qui passent pour l'avoir remplie le plus
compltement.

Sans aller chercher de nombreux exemples hors du sujet qui nous occupe,
il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carrire des artistes de notre
temps, pour reconnatre la vrit de cette proposition. En effet, quelle
a t la vie de David? Celle d'un artiste trs-heureusement dou pour
exercer, et mme perfectionner la peinture, mais qu'une manie insense
de devenir lgislateur a interrompue, trouble et fltrie; Girodet
galement, n peintre, se met dans l'esprit qu'il est pote et perd la
partie la plus prcieuse de son existence  polir des vers  l'imitation
de ceux de l'abb Delille. Grard, non moins naturellement peintre que
ses rivaux, sacrifie sa gloire d'artiste au titre d'homme du monde, et
meurt d'ennui et de chagrin en pesant dans son esprit, chancelant et
sceptique, si, tout compte fait, il n'y a pas autant d'avantage  mourir
conseiller d'tat ou pair de France, que premier artiste de son poque.
Enfin, Gros, dont le caractre tait prime-sautier, irrflchi, dont
l'esprit obissait  une verve dont il ne connaissait ni l'tendue ni la
force, Gros, comme on le verra bientt, avait aussi sa marotte, sa
manie, qui l'a proccup pendant toute sa vie et jusqu'au moment de sa
mort, qui a t si cruelle.

Aprs le _Bonaparte  Arcole_, et  l'exposition suivante (1802), Gros
reprsenta Napolon sur un cheval blanc, donnant une arme d'honneur  un
grenadier. Quoique trs-imparfaite, cette production attira cependant
l'attention gnrale, et c'est  compter de ce moment que la rputation
du peintre alla en croissant. Malgr les observations, assez justes
d'ailleurs, des puristes vous au culte exclusif des doctrines antiques,
le _Bonaparte_ de Gros, avec ses teintes fouettes et hardies, avec son
cheval en _satin blanc_, ne laissa pas de tourner la tte du public et
des jeunes artistes. David lui-mme ne craignit pas de dire en plein
Salon que cet ouvrage, avec ses qualits solides, produirait un bon
effet sur les travaux de l'cole de Paris, o l'on ngligeait trop le
coloris. Girodet, Grard et tous les peintres en renom furent unanimes
pour vanter le mrite de Gros, qui cependant ne fut que
trs-imparfaitement satisfait de cette victoire.

On voyait  cette mme exposition une autre composition de Gros,
reprsentant Sapho claire par la lune au moment o elle se prcipite
du rocher de Leucade dans la mer, en tenant sa lyre entre ses bras. Cet
ouvrage, qui parut faible alors et qui l'est rellement, aprs avoir t
le but des tudes particulires de l'artiste dans son atelier, tait
encore au Salon l'objet de sa sollicitude et de ses esprances les plus
chres. Ces portraits, ces tableaux de personnages et de sujets
modernes; ces habits bleus et ces paulettes d'uniforme qu'il avait su
si bien rendre, ne lui paraissaient que des passe-temps agrables, et
propres tout au plus  flatter la vanit des hommes du jour; tandis que
sa _Sapho_ tait pour lui un tableau du genre lev, un sujet antique,
o il s'imaginait avoir dvelopp entirement toute sa science et son
talent.

Heureusement pour cet artiste que Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
n'tait pas trs-amateur des sujets tirs de la mythologie ou de
l'histoire ancienne, voulut que les principaux vnements de sa vie
fussent reprsents par Gros. Mais ce qu'il est curieux de savoir pour
connatre l'histoire du coeur et de l'esprit humain, c'est qu'il ne
fallut rien moins que la volont de Bonaparte pour que Gros ne manqut
pas sa vocation et se dcidt  faire de bons tableaux de l'histoire de
son temps, au lieu de se traner sur les traces de ceux qui, malgr
Minerve, se sont obstins  potiser dans des modes qui ne leur
convenaient nullement.

Cdant  la volont du chef de l'tat, Gros fit d'abord plusieurs
portraits reprsentant le premier consul  pied ou  cheval; puis il
donna sa belle esquisse de _la Bataille du Mont-Thabor_, qui fut juge,
avec raison, la meilleure de toutes celles qui avaient t prsentes 
un concours qui n'eut cependant point de rsultat.

Une fois engag dans la voie qui lui convenait, Gros n'eut plus qu'
produire pour bien faire. tranger  toutes les tudes spculatives
auxquelles taient forcs de se livrer ceux qui voulaient rendre sans
autre secours que leur imagination des objets qu'ils n'avaient jamais
vus, le peintre de _la Peste de Jaffa_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_,
improvisant en quelque sorte ces grands ouvrages, sans prjugs et sans
peine, eut un avantage immense sur tous ses rivaux, celui de profiter de
sa facilit et de peindre de verve.

Il y eut un bel lan chez les artistes  l'exposition de 1806, lorsque
Gros y produisit _les Pestifrs de Jaffa_. La mmoire de l'expdition
d'gypte tait encore frache dans tous les esprits, et la gloire du
jeune artiste, qui consacrait le souvenir d'un vnement de cette
campagne, se trouvait comme mle  celle du hros qui l'avait dirige.
L'admiration sincre qu'excita cette composition fut si gnrale, que
les peintres de toutes les coles en rputation alors se runirent pour
porter au Louvre une grande palme, que l'on suspendit au-dessus du
tableau de Gros. David a rpt souvent que ce succs, obtenu par l'un
de ses lves qu'il chrissait personnellement, avait t un des moments
de sa vie o il s'tait senti le plus heureux. Et en effet, qu'y
avait-il de plus flatteur pour le matre que de voir couronner l'ouvrage
d'un disciple dont le mrite tait si grand, et si diffrent du sien;
pour David, qui comprenait si bien que l'enseignement n'est pas la
transmission d'une manire, mais le dveloppement de l'intelligence
artistique d'un lve confi aux soins d'un matre? Cet aspect si neuf
et si inattendu des productions de Gros devint pour lui la preuve
vidente de la supriorit de sa mthode. Cette satisfaction tait
d'autant mieux fonde, qu' cette mme exposition _la Scne du Dluge_,
par Girodet, production si diffrente de celles de Gros et de David,
fournissait encore une preuve clatante de l'impartialit savante du
matre et du respect qu'il avait port  l'originalit native de chacun
de ses disciples.

Il est hors de doute qu'aprs David, Gros est le peintre qui a exerc le
plus d'influence sur les doctrines et la pratique des artistes ses
contemporains. L'indpendance de ses ides ainsi que la libert savante
de son pinceau enhardirent et protgrent les talents d'une foule de
peintres qui, accabls jusqu' lui sous les difficults que prsente la
composition des ouvrages du style le plus lev, purent marcher plus 
l'aise dans des voies moins ardues et moins prilleuses. En adoptant le
genre svre et pur trait par David, il fallait encore un talent
remarquable et une disposition trs-forte aux tudes srieuses, pour
produire un ouvrage passable et mme mdiocre; tandis que les scnes
d'histoire contemporaine mises en vogue par Gros, et dans lesquelles il
entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire
 des peintres secondaires des tableaux trs-satisfaisants pour le
public, bien que leur mrite ft des plus quivoques.

D'ailleurs la vue et l'tude des monuments franais, au muse des
Petits-Augustins, avaient dj fait concevoir l'ide d'une raction
contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquit, quand
l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la
dterminrent. C'est en effet de 1803  1808 que le genre anecdotique
commena  tre cultiv avec succs par Richard, Revoil et Verney; mais
c'est aussi de cette mme poque, il faut bien le dire, que datent ces
ternelles batailles ou scnes d'tiquette que Bonaparte a fait excuter
durant son rgne, sous la surveillance de son directeur des beaux-arts
Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en
honneur et prpara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques
annes plus tard.

Cette opinion tait celle de Gros lui-mme, et il l'a exprime avec tant
de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on
sache comment ce grand artiste se reprochait  lui-mme d'avoir port
atteinte aux doctrines professes par David son matre, et s'accusait
d'tre cause du dclin des grands principes de l'art en France. Le jour
de l'enterrement de Girodet, au moment o les membres de l'Institut et
les plus habiles artistes taient runis dans la chambre du dfunt, dont
on allait conduire les dpouilles mortelles au cimetire, la
conversation eut naturellement pour objet le mrite du mort et la perte
irrparable que faisait l'cole dans un moment o elle avait besoin
d'une main puissante qui la retint sur la pente o elle tait entrane
par l'cole dite romantique. Grard, malgr la tristesse dont il
paraissait accabl, essaya de faire l'loge de son ancien camarade,
regrettant que Girodet ne ft plus l pour maintenir les jeunes artistes
par son exemple. Que ne le remplacez-vous, Grard, lui dit aussitt
l'un de ses confrres, et que ne vous levez-vous pour remettre l'cole
dans la bonne voie, puisque David est exil?--C'est ce que je devrais
faire, dit Grard; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force:
j'en suis incapable.--Pour moi, s'cria tout  coup Gros, dont les yeux
taient tout rouges et la voix altre, non-seulement je n'ai point
assez d'autorit pour diriger l'cole, mais je dois m'accuser encore
d'avoir t l'un des premiers  donner le mauvais exemple que l'on a
suivi, en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traits et
dans leur excution cette svrit que recommandait notre matre, et
qu'il n'a jamais cess de montrer dans ses ouvrages[58].

Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec
ddain; il se reprochait mme en quelque sorte de les avoir produits; et
lorsqu' la fin de sa carrire, devenu riche et matre de traiter les
sujets de son got, il reprit le cours des ides qu'il avait t oblig
de quitter, aprs son faible tableau de _Sapho_, il exposa au Salon de
1834 un norme et monstrueux tableau mythologique, qui compromit son
talent dans l'esprit railleur et mprisant de tous les apprentis en
peinture.

L'poque brillante du talent et de la vie de Gros a commenc et fini
avec Napolon. Ses meilleurs ouvrages sont _la Peste de Jaffa_, _la
Bataille d'Eylau_ et celle d'_Aboukir_, et le premier de ces tableaux
est son chef-d'oeuvre. En 1806, il vit ce chef-d'oeuvre ombrag par
l'immense palme qu'y placrent unanimement les artistes. En 1808,
l'empereur Napolon, aprs avoir considr _la bataille d'Eylau_,
dtacha de son habit l'toile de la Lgion d'honneur qu'il portait et la
remit  Gros au milieu du grand Salon, en le nommant baron de l'empire.
Combl d'honneurs et dj assez favoris de la fortune, Gros fit un
mariage qui lui assura, sinon le bonheur, du moins une existence
indpendante et fixe.

Une grande quantit de travaux secondaires augmentrent encore sa
fortune jusqu' la Restauration. Sous les Bourbons, Gros fit encore
quelques grands ouvrages excuts avec verve, mais conus faiblement et
comme  regret. _L'Arrive de la duchesse d'Angoulme  Bordeaux_ et _la
Fuite nocturne de Louis XVIII_ du chteau des Tuileries, taient des
sujets bien tristes pour le peintre brillant et fougueux de _la Peste de
Jaffa_ et de _la Bataille d'Aboukir_. Ces compositions, soutenues
quelque temps par le talent et la popularit du peintre, ne purent
vaincre cependant l'indiffrence du public, et elles furent promptement
oublies, Gros ne produisit donc, pendant la restauration, qu'un ouvrage
vraiment digne de lui, _la Coupole_ de l'glise de Sainte-Genevive. Il
devait son existence et sa gloire  Napolon. La chute terrible de
l'empire, le peu de succs qu'eurent les tableaux faits sous la
monarchie, les annes qui commenaient  s'accumuler sur la tte du
peintre et les critiques dj amres d'une nouvelle gnration
d'artistes tout prts  danser sur la tombe de leurs prdcesseurs,
avaient avanc pour Gros le temps de la vieillesse, quand la rvolution
de 1830 la complta.

Naturellement spirituel, mais sans instruction et peu dispos  en
acqurir, Gros tait artiste, peintre par instinct. Il composait au bout
du pinceau et faisait bien ou mal sans que son got et son esprit
tentassent le moindre effort pour faire ressortir les parties
excellentes d'un ouvrage ou en corriger les dfauts. Cette disposition,
qu'il apporta en naissant et qu'il conserva toute sa vie, a imprim un
caractre particulier  ses compositions, qui renferment ordinairement
une ou deux portions trs-remarquables au milieu d'une foule d'objets
sans rapport et sans proportion entre eux. C'est ce que l'on peut
observer dans les batailles d'_Eylau_ et d'_Aboukir_, car le seul
ouvrage de Gros exempt de ces disparates est _la Peste de Jaffa_, son
chef-d'oeuvre.

Lorsque Gros, de retour d'Italie, vint s'tablir  Paris (1800-1801), il
exera de suite une double influence, sur le public et sur les artistes.
L'exposition de son portrait de _Bonaparte  Arcole_ et du _Premier
Consul distribuant des sabres d'honneur_ fit effet sur les masses. Mais
la personne de Gros, ses manires et celles des personnes qui
frquentaient son atelier, ainsi que son habitude de travailler devant
tmoins et presque en jouant, aprs avoir tonn les artistes, finit par
modifier leur manire d'tre, leurs habitudes et enfin leur got.

Au commencement de ce sicle, rien n'tait si rare qu'un local propre 
devenir un atelier de peinture. Ceux qui avaient t pratiqus
anciennement dans le Louvre n'existaient plus, et lorsque David fut sur
le point de commencer son tableau du _Couronnement_, on ne trouva rien
de mieux que de lui abandonner la vieille glise de Cluny pour qu'il en
ft son atelier. En gnral, les vieilles glises et les vieux couvents
dvasts et vendus pendant la rvolution taient devenus le refuge
ordinaire des artistes. De tous ces anciens difices, celui du couvent
des Capucines[59], dans lequel on avait fabriqu les assignats pendant
la dure de ce papier-monnaie, devint un des points sur lesquels les
peintres et mme quelques statuaires vinrent se rassembler. Girodet y
fit sa scne de _Dluge_, son _Atala_ et sa _Rvolte du Caire_. Mais
toujours mystrieux dans ses travaux, n'admettant chez lui que ses
lves, Girodet travaillait solitairement dans l'angle gauche du
clotre.

Les choses ne se passaient pas ainsi vers l'angle  droite, de 1801 
1805. Un long corridor, par lequel on parvenait  une vingtaine
d'anciennes cellules de capucines, transformes en autant de petits
ateliers, servait d'antichambre et de salon de conversation aux artistes
habitant les cellules. L'aile droite du btiment semblait leur tre
particulirement rserve. M. Ingres et son ami Bartolini, le sculpteur
florentin, occupaient deux cellules en commun; prs d'eux tait M.
Bergeret, admirateur et ami de M. Ingres. Ces trois artistes, qui
dirigeaient alors les efforts de leurs tudes sur les ouvrages des
artistes italiens de la renaissance, formaient une espce d'acadmie 
part dans les Capucines. Personne n'tait admis chez eux, et l'on
n'avait qu'une ide vague de ce qu'ils faisaient dans le mystre de
leurs ateliers. M. Bergeret doit tre compt au nombre de ceux qui,
lorsque le muse des Petits-Augustins contrebalana l'influence du muse
des Antiques, ont contribu  fonder le genre anecdotique et  rpandre
le got des petits tableaux d'amateurs. Le plus connu de ceux de cet
habile artiste que la gravure ait reproduits, reprsente _les Honneurs
rendus  Raphal aprs sa mort_.

Deux ou trois cellules plus loin que celle habite par M. Ingres, se
trouvait l'atelier de Granet. Ce peintre, qui devait se rendre clbre
en imitant des intrieurs de couvent, commena en effet par peindre les
longs et obscurs corridors de celui des Capucines. Bon, aimable,
spirituel et modeste comme il a toujours t, chaque jour Granet, que
l'on surnommait _le Moine_, tait tabli dans le clotre avec son
chevalet et sa toile, saisissant  toutes les heures les effets varis
de la lumire. Granet tait aim de tous, il causait amicalement avec
chacun, laissait voir ses ouvrages  tous ceux qui l'approchaient, les
consultait mme au besoin, et donnait d'excellents avis  ses confrres.
Ceux qui voyaient ses tudes si originales lui prdisaient dj un
avenir qu'il a si bien ralis.

Non loin de ces cellules, tienne, Chauvin, Dupaty et enfin Gros avaient
chacun la leur. Chauvin tait un habile paysagiste qui s'tait form en
Italie, o il avait fait connaissance avec Gros. tienne occupait la
cellule suivante et avait pour voisin, de l'autre ct, le statuaire
Charles Dupaty, l'un des fils du prsident de ce nom, clbre par ses
_Lettres sur l'Italie_. Dupaty achevait alors la premire figure de
ronde bosse qu'il ait expose au Louvre, un _Amour_.

Gros avait pour atelier la dernire cellule au fond du corridor.
Jusqu'au jour de son arrive, rien n'tait plus silencieux que les longs
corridors des Capucines, dont la plupart des habitants travaillaient
dans la retraite et sans communiquer habituellement entre eux. Mais
aussitt que Gros fut tabli dans ce lieu, le rgime changea
compltement. En sa qualit de peintre de l'arme d'Italie, le jeune
artiste recevait sans cesse des visites d'officiers suprieurs et de
gnraux,  mesure que, revenant de l'arme, ils rentraient  Paris. La
porte de son atelier tait presque toujours ouverte, et la plupart du
temps il travaillait entour de ses amis, parlant haut, allant et
venant, maniant des armes, remuant des selles de chevaux ou de riches
toffes qu'il accaparait pour les copier au besoin.

C'est dans cette cellule que Gros fit successivement les esquisses si
brillantes de plusieurs portraits du premier consul, de _la Bataille du
mont Thabor_ et de celle d'_Aboukir_, ainsi que le tableau de _Sapho_.
Le coloris brillant, la hardiesse de pinceau, et jusqu' l'espce de
dsordre qui rgnait dans ces compositions faites tout  la fois avec
tant d'aisance et mme d'audace, peintes en quelque sorte en plein air
et devant tout le monde; ces habitudes et ces qualits si diffrentes de
celles qui rgnaient depuis dix ans dans les coles de Paris, parurent
tout  coup  un grand nombre d'artistes celles qui devaient tre
prfres et dont les rsultats seraient les plus satisfaisants pour
l'exercice de l'art. Il est donc certain que la manire aise et quelque
peu cavalire de Gros porta aussitt atteinte aux doctrines svres que
David avait enseignes et mises en pratique jusqu' ce moment; et
qu'aprs l'exil de son matre, et  la mort de Girodet, lorsque la
nouvelle cole, dite romantique, avait dj fait des progrs si rapides,
Gros ne s'accusait peut-tre pas sans raison d'avoir contribu 
branler les principes de son matre.

Quoique son organisation ft robuste, Gros avait t affect de bonne
heure de douleurs rhumatismales qui le faisaient souffrir  certaines
poques de l'anne. Pendant la Restauration, lorsque le grand clat de
sa clbrit commenait  s'affaiblir, les premiers signes de la
vieillesse se manifestrent chez lui, et aprs la rvolution de 1830,
ils devinrent plus apparents encore. Plac par son talent dans la classe
des hommes minents de son poque, Gros eut le tort, et il en prouva
tous les inconvnients, de mener un genre de vie en contradiction avec
le rang lev qu'on lui assignait parmi les hommes de talent. Mari,
matre d'une belle fortune qui lui et fourni tous les moyens de
s'entourer, non-seulement d'amis, mais de personnes distingues qui se
seraient trouves honores d'tre admises dans sa socit, il vivait de
la manire la plus trange, passant presque tous ses moments de loisir 
jouer aux dames avec les obscurs habitus d'un caf.

Ces gots, si peu en harmonie avec sa position, augmentrent  mesure
que les annes diminuaient pour lui les chances de trouver des
distractions moins vulgaires. Des chagrins domestiques, les regrets
excessifs que lui causaient et les jours si brillants de si gloire, et
les succs menaants de la nouvelle cole _romantique_; et enfin, ce qui
n'est que trop certain, les douleurs amres dont quelques crivains
l'abreuvrent en critiquant indignement ses ouvrages, portrent le
dcouragement dans l'me de cet homme combl jusque-l de louanges et
d'honneurs, mais que la rflexion n'avait prmuni contre aucun des maux
rservs  l'homme,  qui tout manque  la fois quand il vieillit.

Pendant les dernires annes de sa vie, il n'opposa  ces chagrins que
les ressources de jouissances purement physiques, dont il fut priv tout
 coup. Aussi sa mort fut-elle aussi inattendue que terrible. On le
trouva noy sur les bords de la Seine, prs de Svres. Il avait eu le
soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel tait crit que
las de la vie et trahi par les dernires facults qui la lui rendaient
supportable, il avait rsolu de s'en dfaire.

Drouais, Fabre, Girodet, Grard et Gros, lves de David, furent aussi
des rivaux pour leur matre.

Deux chefs d'coles, contemporains de David, Regnault[60] et
Vincent[61], exercrent quelque influence sur les arts, mais bien plutt
par les lves qu'ils formrent que par les ouvrages qu'ils
produisirent. Tous deux taient d'habiles artistes, praticiens
consomms, mais  qui il manquait cette fixit dans les ides qui fait
que l'on choisit un but vers lequel on tend sans cesse, ce qui donne aux
productions un caractre fort et dcid. Regnault n'avait reu aucune
instruction, et son esprit comme son imagination tait sans porte.
C'tait un de ces praticiens trs-adroits, savants mme, dont les
talents matriels n'auraient pu devenir rellement utiles que s'ils
eussent t sous la direction d'un gnie suprieur qui les et vivifis.
Les meilleurs ouvrages de Regnault sont _l'ducation d'Achille_,
charmante composition, et une _Descente de croix_, o l'on remarque une
fermet et une flexibilit de pinceau qui feraient honneur  un bon
lve de l'cole des Carrache. Ces ouvrages furent lous comme ils
mritaient de l'tre, servirent de titre  leur auteur pour entrer 
l'Acadmie et ouvrir une cole de peinture, mais ils n'exercrent aucune
influence sur la marche de l'art,  l'poque o ils parurent,
c'est--dire vers 1788. Regnault, qui est mort fort riche  l'ge de
soixante-quinze ans, passa paisiblement les dernires annes de sa vie 
faire de petits tableaux de boudoirs.

Ce n'est que par l'intermdiaire de deux de ses lves que Regnault a
rellement pris part au mouvement qui s'est opr dans l'exercice des
arts, depuis 1800 jusqu' nos jours; ces deux lves sont Pierre Gurin
et M. Hersent.

Quant  Vincent, homme instruit, fort spirituel et peintre trs-habile,
de la grande quantit d'ouvrages qu'il a achevs, on n'a gure conserv
le souvenir que de son tableau du _Prsident Mol_, peu connu de la
gnration actuelle. Ainsi que Regnault, Vincent a form un assez grand
nombre d'lves qui, pendant quinze ou vingt ans, ont disput les prix
acadmiques  ceux plus nombreux qui sortaient de l'cole de David. Mais
de tous les soldats que Vincent a forms pour ces combats, il n'en est
qu'un seul dont le nom et les ouvrages soient connus; c'est M. Horace
Vernet, peintre original dont le rare mrite et l'influence seront
apprcis quand il en sera temps.

En suivant l'ordre chronologique, il se prsente, comme contemporain de
David, un homme isol qui ne fut ni son lve, ni son rival, ni son
imitateur, mais dont le talent exceptionnel se dveloppa et grandit
pendant ce sicle, quoiqu'il fut en contradiction ouverte avec les ides
que Winckelmann, Heine, Mengs et David avaient mises en honneur depuis
1780. Pierre-Paul Prudhon, n en 1765, g de vingt-cinq ans en 1790,
pendant que la plupart des artistes s'efforaient d'imiter les ouvrages
de l'antiquit, formait, lui, son talent dans la solitude, n'ayant
d'autre ide et d'autre but que de rendre son pinceau l'interprte
fidle de ce qu'prouvait son me, de ce que prfrait son got. N de
parents trs-pauvres, forc de travailler pour vivre tout en tudiant,
le besoin le rendit de bonne heure ingnieux pour tirer parti de son
talent. Il se fit bientt remarquer par un genre de compositions
gracieuses et tendres, peu varies quant au fond, mais auxquelles
l'artiste trouvait moyen de donner des formes nouvelles et un aspect
nouveau. Le plus ordinairement, Prudhon faisait des dessins ou des
tableaux sur des sujets tendres, passionns et amoureux. L'attention se
porta d'abord sur des vignettes reprsentant _Landre et Hro_, _Crs
et Stellion_, et _Phrosine et Mlidor_, ainsi que sur d'autres
productions analogues, graves au pointill, et dont le succs devint
populaire. Le charme particulier de ces ouvrages rsultait d'une
certaine atmosphre d'amour, si l'on peut dire ainsi,  travers laquelle
on les voyait apparatre. On y remarquait ordinairement des femmes dont
les vtements n'taient d'aucun pays ni d'aucun temps, mais qui, par
leurs formes suaves et une expression vive de tendresse, sduisaient
toutes les classes d'amateurs. Ces femmes n'taient point belles et se
ressemblaient toutes; leur bouche tait grande, leurs yeux profondment
enchsss et couverts, mais le peintre, qui avait soin de faire tomber
la lumire de haut sur ses groupes, trouvait moyen, en multipliant les
demi-teintes et en noyant les contours, de donner quelque chose de
fantastique et de sduisant  ces tres imaginaires.

Prudhon ne russissait pas moins bien  reprsenter des amours, des
petits enfants; et son _Zphyre_, se balanant au-dessus de l'eau d'une
fontaine est peut-tre son chef-d'oeuvre en peinture.

En abusant des effets du clair-obscur, ce peintre sacrifia souvent la
vrit d'imitation pour exprimer le genre de posie qu'il cherchait 
rpandre avant tout dans ses ouvrages; mais soit que l'on aime ou que
l'on rprouve son genre, il faut convenir au moins que le sentiment qui
l'animait en peignant tait toujours fort, et que ses ouvrages portent
toujours un caractre bien dcid.

Ce fut  la fameuse exposition de 1810, o les ouvrages de David, de
Girodet, de Grard et de Gros se trouvaient en prsence, que parurent
aussi les deux tableaux de Prudhon qui ont mis le sceau  sa rputation:
_le Zphyre_ dj cit et _la Vengeance et la Justice poursuivant le
Crime_. La svrit de style et la gravit des sujets taient devenues
des conditions si imprieuses depuis que les doctrines de l'cole de
David avaient t gnralement adoptes, que le pauvre Prudhon, qui
n'avait fait et n'aimait rellement  faire que des sujets gracieux et
rotiques, se vit forc de concevoir et d'excuter le tableau de _la
Vengeance et la Justice_ pour obtenir la faveur d'tre plac au nombre
de ce qu'on appelle _les peintres d'histoire_. Cette dernire production
fait sans doute grand honneur au talent de Prudhon, mais ce talent se
trouve plus complet et surtout mieux employ dans son _Zphyre_.

De son vivant, Prudhon n'eut qu'un assez petit nombre d'admirateurs et
dans l'esprit de ceux qui avaient adopt les doctrines de l'art antique,
qu'ils fussent artistes ou amateurs, il passait pour un peintre de
mauvais got, que l'on comparait aux artistes des temps de dcadence.
Lorsqu'il considrait l'art dans son ensemble, David, toujours
impartial, disait en parlant de Prudhon: Enfin celui-l a son genre 
lui, c'est le Boucher, le Watteau de notre temps; il faut le laisser
faire, cela ne peut produire aucun mauvais effet aujourd'hui dans l'tat
o est l'cole. Il se trompe, mais il n'est pas donn  tous de se
tromper comme lui; il a un talent sr. Ce que je ne lui pardonne pas,
ajoutait-il en souriant, c'est de faire toujours les mmes ttes, les
mmes bras et les mmes mains. Toutes ses figures ont la mme
expression, et cette expression est toujours la mme grimace. Ce n'est
pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres disciples et
admirateurs des anciens!

Si les scnes gracieuses, si l'emploi souvent exagr du clair-obscur
donnaient aux productions de Prudhon un aspect qui les faisait
distinguer parmi celles de ses contemporains, elles taient
recommandables surtout par un clat et une originalit dans le coloris
qui tranchaient avec la teinte gristre et peu transparente des tableaux
de l'cole svre. Il n'est pas jusqu'aux procds matriels employs
par Prudhon pour peindre, qui ne fussent contraires  ceux dont les
autres artistes faisaient gnralement usage.

Depuis l'excution du tableau des _Sabines_ surtout, David avait
pratiqu et enseign l'art de peindre en procdant par l'emploi de
teintes faites d'aprs la nature, et qu'il fallait appliquer l'une
auprs de l'autre en s'efforant de les fondre, non pas avec le pinceau,
mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu'elles se
succdassent sans blesser l'oeil, et en exprimant la diffrence des tons
et la dgradation de la lumire. Ce procd, l'un de ceux qui demandent
le plus d'attention et de talent, et qui a t mis en pratique par
Raphal dans _la Transfiguration_, ainsi que par Paul Vronse et
Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s'effora de
remettre en vigueur.

Prudhon peignait tout diffremment. En commenant un tableau, il lui
donnait l'aspect d'une grisaille, et ce n'tait que successivement et
peu  peu qu'il coloriait les diffrents objets compris dans son
tableau, jusqu'au moment o, satisfait de l'intention qu'il avait prte
 ses personnages, il leur donnait toute la vivacit requise par de
nombreux glacis poss les uns sur les autres. Plusieurs compositions
laisses par le peintre  l'tat d'bauches fournissent l'occasion de
suivre les progrs successifs de ce procd.

Un an ou deux ans avant sa mort, Prudhon mit au Salon un petit tableau
qui fit sensation. Il y avait introduit trois figures; un ouvrier
ressentant les premires atteintes du mal dont il devait mourir, et prs
de lui sa femme et son jeune fils inquiets et cherchant les moyens de le
soulager. C'tait le dernier ouvrage qu'il dt faire; et dans cette
scne, si diffrente de celles o il avait peint ce que l'amour a de
plus intime et de plus tendre, on voyait l'empreinte d'une douleur
profonde, d'un chagrin que rien ne peut gurir, d'un prsage d'une mort
invitable et que l'on dsire.

Des cinquante-huit annes que Prudhon a passes sur la terre, c'est tout
au plus s'il en a eu dix de tolrables. Son enfance, sa jeunesse et une
partie de son ge mr ont t employes  combattre la misre, 
travailler jour et nuit, et  former seul un talent que l'exemple ou les
conseils des autres artistes ne pouvaient l'aider  perfectionner.
Malgr sa pauvret, Prudhon se maria jeune, et le malheur voulut que sa
compagne, loin de l'aider dans sa pnible carrire, et des gots aussi
vulgaires que le pauvre artiste avait l'me tendre et dlicate. Charg
de famille sans pouvoir se reposer sur sa femme des soins que de jeunes
enfants rclamaient, il resta seul avec eux. C'est dans cet isolement,
et lorsque, forc de faire face  une foule de petits travaux sans
lesquels ses enfants et lui n'auraient pu vivre, qu'il s'attacha  Mlle
Mayer, son lve.

Cette femme, qui pour tous charmes extrieurs n'avait que des yeux
trs-couverts et une expression de bont et de tendresse comme Prudhon
aimait  les rendre dans ses ouvrages, devint, par son dvouement et son
attachement inviolable, l'ange sauveur de l'artiste et de ses enfants.

Jeunes encore, ceux-ci rclamaient les soins journaliers qu'on ne reoit
que d'une mre. Mlle Mayer les leur prodigua comme si elle et t la
leur, et les modifia selon l'ge de ces tres intressants, que son coeur
avait adopts. Ces devoirs n'empchaient cependant pas cette femme
courageuse de se livrer  l'art de la peinture, qu'elle exerait non
sans talent. Entirement dvoue  Prudhon, enseigne par lui,
travaillant sans cesse  ses cts, elle s'tait si compltement
identifie avec son ami, son matre, qu'elle tait parvenue  reproduire
sa manire, et qu'elle l'aidait souvent dans la prparation de ses
ouvrages. Il ne nous est rest aucune lettre, aucun tmoignage
authentique de la longue tendresse de ces deux tres, toujours runis
sous le mme toit et dans le mme atelier; on sait seulement que pendant
de longues annes ils ont t unis par les liens de l'amiti la plus
profonde et par des occupations communes. Cependant les enfants de
Prudhon, levs par les soins de son amie, grandirent, se formrent et
il fallut pourvoir  leur tablissement dans le monde. Ils quittrent la
maison paternelle. Dj Mlle Mayer n'tait plus jeune. Parvenue  cet
ge o les femmes, perdant de leurs charmes, n'en sentent qu'avec plus
de force le besoin d'aimer, son imagination, naturellement ardente, lui
prsenta sa position comme incertaine et fcheuse. Son me, qui s'tait
sentie calme tant que la prsence des enfants lui avait assur le titre
et le rang de mre, s'effraya tout  coup du nouveau rle dont elle
tait menace. Dans son innocence, cette me honnte s'exagra sa faute,
en fit un crime, eut l'ide qu'elle serait mprise, abandonne
peut-tre par celui qu'elle s'tait accoutume  regarder comme son
poux, et sa tte se perdit. Dans un de ces moments critiques o
l'avenir se prsente tout  coup comme un malheur invitable, Mlle
Mayer, dans ce mme atelier o elle avait convers, travaill, vcu si
longtemps auprs de Prudhon, se coupa la gorge avec un rasoir. Prudhon
ne peut se consoler de ce malheur. Deux ans aprs il mourut de langueur,
en 1823. C'est quelque temps aprs la mort de Mlle Mayer que Prudhon fit
ce tableau de _l'Ouvrier mourant_. Il y avait mis toute sa douleur;
depuis il ne fit plus rien.

Cet artiste avait acquis sa clbrit peu  peu, et par le dveloppement
lent et successif de son talent. En outre, quoiqu'il et form plusieurs
lves habiles, aucun cependant n'a contribu  augmenter l'clat de son
cole. Mais il n'en fut pas de mme d'un peintre de la mme poque  peu
prs, dont les ouvrages firent grand bruit, et qui eut pour lves des
hommes qui devaient bientt oprer une nouvelle rvolution dans l'art,
bouleverser les doctrines adoptes par David, par ses lves et ses
imitateurs: c'est Pierre Gurin[62], form  l'cole de Regnault.
Laurat  l'Acadmie en 1794, ce peintre exposa au Salon, quatre ans
aprs, le tableau de _Marcus Sextus_ revenant d'exil et retrouvant chez
lui sa femme morte et sa fille dans les larmes. Cet ouvrage dont le
succs, comme on l'a vu, fut immense, et du en partie  l'importance que
le parti royaliste et les migrs attachrent alors au sujet, est
cependant une production assez faible.

Ce succs fixa le choix du genre de composition que Gurin adopta, genre
dont le style est particulirement _thtral_. En effet, la conception
premire de ses ouvrages tend toujours  surprendre et  mouvoir, et
l'artifice avec lequel il place ordinairement ses personnages, tient de
la symtrie calcule  laquelle les acteurs ont recours pour se donner
le temps de se reconnatre, et, comme on dit au thtre, pour arrondir
la scne. Ces artifices, ces compositions o tout est calcul,
comprennent les qualits et les dfauts du talent de Gurin, homme de
pure rflexion.

Ce peintre prsenta successivement:  l'exposition fameuse de 1808, un
sujet tir d'une idylle de Gessner et _Bonaparte pardonnant aux rvolts
du Caire_, tableau o il y a de la posie;  celle de 1810, _Andromaque_
et _l'Aurore et Cphale_; et  celle de 1817, l'une de ses bonnes
compositions, _Didon coutant le rcit d'ne_.

La sant de Gurin, dj chancelante, s'affaiblit encore aprs
l'excution de ces divers ouvrages. Depuis la _Didon_ il ne fit plus
rien d'important,  l'exception de l'bauche reste imparfaite d'une
grande scne de _la dernire nuit de Troie_.

La vogue extraordinaire de plusieurs productions de cet artiste fut de
courte dure, et il survcut au moins de six ou sept annes  sa gloire.
Cependant, considr comme chef d'cole, et directeur de l'Acadmie de
France  Rome, Gurin mrite les plus grands loges. Il est le seul de
son temps, aprs David toutefois, qui ait eu le sentiment vritable de
l'enseignement. Comme David, il reconnut qu'un matre ne doit pas
chercher  transmettre sa manire, mais que son devoir est de cultiver
et de dvelopper les facults saillantes de ses lves. Or, cette
prcieuse qualit qui distinguait particulirement David, matre de
Drouais, de Girodet, de Grard, de Gros, de M. Isabey, de M. Ingres, de
Granet, de M. Schnetz et de Lopold Robert, on la retrouve encore,
quoique affaiblie, dans Gurin, dont l'cole a produit Gricault, MM. P.
Delaroche, E. Delacroix et Scheffer.

Peut-tre et-il t  propos de restreindre l'tendue de ces analyses
biographies; mais il tait indispensable, au moment o nous avons laiss
David occup  achever le tableau du _Couronnement_, de donner une ide
prcise du talent et du caractre des artistes que la voix publique et
que lui-mme reconnaissaient,  quelques gards, pour ses rivaux  cette
poque. Quoique ayant exerc de 1806  1818 une immense influence sur
les arts, les ouvrages de David n'taient plus exclusivement admirs; et
le chef de l'tat, l'empereur Napolon, crut pouvoir, sans faire tort 
la rputation de son premier peintre, ordonner un concours dcennal o
figureraient les meilleurs ouvrages faits pendant les dix annes
prcdentes par les artistes en renom, y compris le chef de l'cole. Ce
dcret imprial qui agita vivement la rpublique des lettres et celle
des arts, sans qu'il pt jamais recevoir d'excution, fut un vnement
grave, en ce qu'il porta une forte atteinte  la suprmatie, jusque-l
inattaque, du talent de David, ainsi qu' l'unit de doctrine en fait
d'art que ce peintre avait tablie en France et presque dans toute
l'Europe.

Cet vnement important pour l'art, mais provoqu par des intrts
politiques et privs, ne pouvait tre bien compris, sans que l'on connt
d'abord les droits plus ou moins bien fonds des principaux artistes
dont les ouvrages furent mis en concurrence avec ceux de David.




X.

LES PRIX DCENNAUX. 1810.


David employa prs de quatre annes  l'excution du tableau du
_Couronnement_, et pendant les derniers temps, Napolon envoyait souvent
chez lui pour savoir  quel point en tait l'ouvrage. Lorsque l'artiste
crut avoir puis toutes les ressources de son talent, il alla lui-mme
annoncer  l'empereur que sa tche tait remplie, et bientt le nouveau
monarque dsigna un jour pour se rendre  l'atelier de son premier
peintre.

Ce jour venu, l'empereur Napolon, l'impratrice Josphine et toute leur
famille, accompagns des officiers de leur maison et des ministres,
prcds et suivis d'un cortge nombreux de musiciens et de cavalerie,
s'acheminrent vers la rue Saint-Jacques et mirent pied  terre sur la
place de la Sorbonne, prs de la petite porte latrale de l'ancienne
glise de Cluny. Depuis quelque temps, il avait t fort question dans
les salons de Paris, de la manire dont David avait dispos de sa scne
principale. Les personnes de la cour surtout critiquaient l'attitude de
l'empereur, et reprochaient au peintre d'avoir fait de l'Impratrice
l'hrone du tableau, en reprsentant plutt son couronnement que celui
de Napolon. L'objection n'tait certainement pas sans fondement, et
tous les gens jaloux de la gloire et de la faveur de David espraient
avec malignit que Napolon, en critiquant cette disposition,
dprcierait par cela seul toute l'conomie de l'oeuvre du peintre. Il
est assez difficile de comprendre comment les gens de cour et les
artistes de ce temps ont pu s'imaginer que David et pris sous sa
responsabilit l'attitude qu'il devait donner  Napolon pendant la
crmonie de son sacre. On aurait d s'en reposer sur la prudence et la
susceptibilit du nouveau souverain, et penser qu'il avait tout prvu,
tout calcul, tout arrang d'avance avec son premier peintre. Le vrai
programme donn  David et scrupuleusement suivi par lui, tait de
montrer Napolon dj couronn, imposant la couronne sur la tte de
Josphine devant le pape, qui n'assistait l que comme tmoin.

Lorsque toute la cour fut range devant le tableau, Napolon, la tte
couverte, se promena pendant plus d'une demi-heure devant cette toile
large de trente pieds, en examina tous les dtails avec la plus
scrupuleuse attention, tandis que David et tous les assistants
demeuraient dans l'immobilit et le silence. La solennit de cette
visite et la curiosit extrme que chacun prouvait de savoir le
jugement que l'empereur allait porter de cette oeuvre produisirent,  ce
qu'ont rapport ceux qui taient prsents, une motion profonde. Enfin,
portant encore les yeux sur le tableau, Napolon prit la parole et dit:
C'est bien, trs-bien, David. Vous avez _devin_ toute ma pense, _vous
m'avez fait chevalier franais_. Je vous sais gr d'avoir transmis aux
sicles  venir la preuve d'affection que j'ai voulu donner  celle qui
partage avec moi les peines du gouvernement. En ce moment,
l'impratrice Josphine s'approchait de la droite de l'empereur, tandis
que David coutait  sa gauche. Bientt Napolon, faisant deux pas vers
David, leva son chapeau, et faisant une lgre inclination de tte, lui
dit d'une voix trs-leve: David, je vous salue.--Sire, rpondit le
peintre, qui se sentit mu, je reois votre salut au nom de tous les
artistes, heureux d'tre celui auquel vous daignez l'adresser.

Pendant que Napolon remontait en voiture, tous les courtisans
s'empressrent de faire au peintre des flicitations sur son ouvrage, et
chacun se retira bien persuad que le couronnement de Napolon ne
pouvait tre autrement reprsent que comme on venait de le voir.

Aprs cette preuve, le tableau du _Couronnement_ expos au Salon de
1810, en subit une nouvelle non moins importante. Il n'y eut qu'une voix
sur le mrite minent qui brille dans tout le groupe form par Napolon,
par le pape et le clerg. L'ampleur avec laquelle sont dessins et
peints les grands dignitaires de l'empire, placs  la droite du
tableau, rappelle tout ce qu'il y a d'nergique dans le talent de David;
mais quant aux princes, aux princesses et aux personnes de la cour qui
occupent la gauche, ainsi que les personnages placs comme spectateurs
dans les tribunes de l'glise, ils furent jugs faibles sous le double
rapport du dessin et du coloris. On fut frapp surtout de l'immensit du
champ du tableau compar  la petitesse relative des figures, disparate
qui semblait dtruire l'importance qu'il et t si  propos de
conserver aux personnages.

Malgr les imperfections qu'une critique svre peut dcouvrir dans cet
ouvrage, la plus grande partie des figures places sur les marches et
prs de l'autel peuvent tre considres comme ce que David a peint avec
le plus de simplicit et de puissance tout  la fois. La tte du pape
Pie VII et ses deux mains sont un vritable chef-d'oeuvre; et bien que
David ait presque galement russi dans le portrait isol de ce pontife,
plac au muse du Louvre, cependant il rgne dans celui du couronnement
quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble
d'expression leve que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre
aussi heureusement[63].

Mais  partir de ce tableau, le talent de David commena  faiblir. _La
Distribution des aigles au Champ-de-Mars_, peinte bientt aprs, en
donne la preuve vidente. Ce que l'on appelle communment les sujets
d'_expression_ et de _mouvement_ ne convenaient point  ce peintre, dont
l'imagination tait bien plus propre  rendre les beauts de dtail que
l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scne
complique. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de
l'estrade d'o Napolon distribue ses drapeaux, le peintre n'a t
proccup que du mouvement isol des personnages; en sorte que chacun
d'eux remue et se tourmente d'une manire excessive, bien que la masse
qu'ils forment paraisse froide et inanime. Avec moins d'originalit et
de verve que dans la composition du _Serment du Jeu de Paume_, _la
distribution des aigles_ rappelle le systme de composition tant soit
peu thtrale que David avait adopt de 1783  1790.

Au surplus, ce matre, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros tait
aussi vive que sincre, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de
sujets  son lve; et soit qu'il se sentit dcourag par le peu de
succs du tableau des _aigles_, ou qu'on lui et fait entendre que les
quatre grands tableaux qui lui avaient t commands par Napolon ne
seraient pas tous excuts, il ne compta plus sur les deux grands
ouvrages qui restaient  faire et qui, en effet, ne furent mme pas
commencs.

David tait alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses
enfants[64]. Peu dispos au fond  peindre des uniformes, des sabres et
des bas de soie; certain, d'ailleurs, par le succs du tableau du
_Couronnement_, qu'il pouvait encore se considrer comme matre en ce
genre, il revint  son got naturel, aux tudes de toute sa vie,  la
peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une
ardeur toute juvnile,  son tableau des _Thermopyles_.

Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espce de retraite
fut le mode d'administration des arts tabli  cette poque. Comme on
l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'tait pas sans prtendre
au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul, sentit renatre
cette ambition aprs avoir peint _le Couronnement_, et quand Napolon,
dans tout l'clat de sa puissance, fit restaurer et achever le vieux
Louvre, David demanda  l'empereur de lui confier la dcoration des
appartements de ce palais, en s'engageant  faire une suite de
compositions dont les principales eussent t peintes par lui-mme, et
les autres sous sa direction, par ses lves les plus distingus. Ce
projet qui n'a peut-tre exist rellement que dans l'imagination de
David, tait un des rves dont il se berait lorsqu'il reprit le tableau
des _Thermopyles_, et quand dj les prsages malheureux de la fin de
l'empire ne permettaient plus  Napolon de porter srieusement son
attention sur des objets de cette espce.

C'est ici l'occasion de faire connatre Vivant Denon, dont l'influence
sur les vicissitudes de l'cole pendant prs de quatorze ans mrite
d'tre signale.

Le baron Vivant Denon[65], admis de bonne heure aux emplois de la cour
de Louis XV, fut trs-favoris par ce prince, qui se plaisait  voir les
dessins et les gravures  l'eau-forte de son jeune page d'abord, puis de
son gentilhomme de sa chambre. Nomm bientt gentilhomme d'ambassade 
Saint-Ptersbourg, cet emploi donna assez d'importance  Denon auprs de
son ambassadeur, M. le baron de Talleyrand, pour qu'il ft forc de
ralentir ses tudes d'artiste, afin de se livrer entirement  la
correspondance diplomatique avec Versailles, travail dont il avait t
particulirement charg.  la mort de Louis XV, Vivant Denon quitta la
Russie pour la Sude, d'o M. de Vergennes le fit bientt revenir en
France pour l'envoyer en mission prs du corps helvtique, puis 
Naples, o il demeura sept ans en qualit de charg d'affaires.

Dans cette ville, le got de Denon pour les arts se rveilla plus vif
que jamais, et c'est alors qu'il prit une part trs-active  la
publication du _Voyage pittoresque de Sicile_ de l'abb de Saint-Non.

De Naples il alla  Rome, o il ne sjourna que peu de temps auprs de
l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il revint en France, et
aprs s'tre fait recevoir membre de l'Acadmie, il abandonna la
carrire diplomatique et alla  Venise,  Florence et en Suisse, pour se
livrer exclusivement  son got particulier pour la culture des arts.

Quoiqu'il y et une forte dissidence d'opinions politiques entre Denon
et David, leur profession commune parat avoir t un lien sacr entre
eux; et lorsque l'artiste diplomate attach  la cour fut sur le point
d'tre dcrt d'accusation comme migr, par la Convention, David le
dfendit et lui fournit mme l'occasion de rentrer en France, en lui
donnant, pour lui faire obtenir un certificat de civisme, la commission
de graver  l'eau-forte les costumes rpublicains, dont on discutait
alors l'adoption[66].

Sous le Directoire, Denon, li intimement avec le jeune Eugne
Beauharnais, s'attacha  la fortune de Bonaparte, et fit partie de
l'expdition d'gypte en qualit de savant et d'artiste. De retour en
France, il publia, en 1802, son _Voyage dans la haute gypte pendant les
campagnes du gnral Bonaparte_, ouvrage dont les planches se sentent
tout  la fois de la promptitude avec laquelle les dessins ont t faits
sous le feu de l'ennemi, et de l'incertitude de la main de l'auteur.
Mais la relation crite qu'il y a jointe est pleine d'intrt et de
vivacit, et souvent remarquable par la vrit avec laquelle l'auteur a
peint ce qu'il a vu, et exprim les motions que lui ainsi que ses
compagnons ont prouves.

Parmi les qualits qui honorent le caractre de Bonaparte, la constance
de ses amitis, la dure de sa reconnaissance envers ceux qui l'ont
accompagn et suivi dans ses diverses expditions, ne sont pas les
moindres. Comme presque tous ceux qui avaient fait partie de
l'expdition d'gypte et dont les travaux et les crits avaient concouru
 en consacrer la mmoire, Vivant Denon avait des droits  la
reconnaissance du gnral Bonaparte, qui, en 1804, tant devenu
empereur, le nomma directeur gnral des Muses. On peut dire que
l'influence exerce par ce ministre des arts, car il l'tait en effet,
eut toujours un double caractre: trs-librale, trs-impartiale tant
qu'il agissait de lui-mme, elle devenait absolue et peu favorable aux
arts quand il tait oblig de suivre les ides de l'empereur, ce qui
tait le cas le plus frquent. Le conseil donn  David par Bonaparte,
d'abandonner les sujets tirs de l'histoire ancienne pour peindre les
vnements de la sienne; la commande que le nouvel empereur fit de
quatre grands tableaux pour consacrer le souvenir de son couronnement;
et enfin, le salut tant soit peu thtral donn par Napolon  son
premier peintre dans son atelier, suffisent pour faire apprcier le
genre d'importance que ce souverain prtait rellement aux arts, et
particulirement  la peinture.

Denon veilla  l'excution des ordres de son matre; mais cette immense
srie de tableaux de crmonies, de batailles et d'entrevues, excuts
pendant le cours de dix annes par une foule d'artistes mdiocres, et
offerts  la multitude comme une espce de _Moniteur visible_ o le fait
reprsent captivait toute l'attention, sans que le travail des artistes
en rclamt la moindre part, est une des circonstances qui,  cette
poque, a t le plus nuisible au dveloppement de l'art considr
srieusement. C'est surtout  ce mode de peinture, o l'imitation des
accessoires finit par devenir l'objet principal, que l'on doit le
dveloppement excessif des peintures anecdotiques et comiques dont on a
t inond bientt aprs. On peut donc avancer sans injustice que tous
les hommes de talent tels que David et ses principaux lves, ainsi que
Prudhon et Gurin, taient forms et avaient produit leurs plus
importants ouvrages avant que Napolon ft empereur; et que la nature,
le genre et le nombre des tableaux qui ont t faits sous son rgne, on
peut mme ajouter par ses ordres, n'ont t rien moins que favorables 
l'avenir de l'cole franaise.

L'exprience aurait d apprendre depuis longtemps,  ceux qui gouvernent
les tats, que les artistes, tout aussi bien que les potes et les
crivains, ne sont que trop ports  flatter ceux dont ils attendent un
salaire ou des faveurs. Pour les gouvernements et les rois, l'important
est qu'il se fasse  leur poque de bons ouvrages, abstraction faite du
choix des sujets. Le _Saint Bruno_ de Lesueur, la _Rebecca_ et _le
Dluge_ du Poussin, jettent plus d'clat sur le nom et le rgne de Louis
XIV que les immenses tableaux que Le Brun a faits pour clbrer la
gloire et les conqutes de ce monarque.

Ce fut en se laissant aller  ces ides de fausse grandeur et d'apparat,
que Napolon prit la rsolution d'instituer des prix dcennaux; son
intention tait que tous les ouvrages scientifiques, littraires et
toutes les productions des arts achevs depuis 1800 fussent prsents 
des concours, jugs par l'Institut, et que l'auteur du meilleur ouvrage
en chaque genre ft couronn et ret une rcompense nationale. Cette
ide gigantesque, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se
rduisit bientt  rien; et dans cette circonstance, Napolon aurait pu
reconnatre que, malgr l'excs de la puissance, les choses du domaine
exclusif de l'intelligence ne peuvent se plier aux fantaisies du pouvoir
le plus absolu.

Les journaux, qui alors taient soumis  une censure si rigide,
ressaisirent une espce de libert en cette occasion. Pour ce qui
appartenait aux arts, comme le fond des sujets traits par les peintres
ne pouvait prter  aucune allusion politique, les journalistes ne
disputrent que sur la forme de la composition, sur le mrite relatif de
l'excution, de telle sorte qu'ils purent noncer leurs gots diffrents
avec une entire libert.

Il est dj curieux aujourd'hui (1854), et il le sera sans doute bien
plus encore dans trente ans, de lire la liste des tableaux prsents en
1810 au concours du prix dcennal, avec le nom des auteurs; la voici:

PEINTURE.

TABLEAUX D'HISTOIRE.

_Les Sabines_                                par David.
_La Consternation de la famille de Priam_        Garnier.
_Les Trois ges_                                 Grard.
_Scne de dluge_                                Girodet.
_Atala_                                          Girodet.
_Marcus Sextus_                                  Gurin.
_Phdre et Hippolyte_                            Gurin.
_Les Remords d'Oreste_                           Hennequin.
_Tlmaque dans l'le de Calypso_                Meynier.
_La Justice et la Vengeance divine_              Prudhon.
_Deux plafonds allgoriques au Louvre_           Berthlemi.


TABLEAUX REPRSENTANT UN SUJET HONORABLE POUR LE CARACTRE NATIONAL.

_Couronnement de Napolon_                   par David.
_L'Empereur saluant des blesss ennemis_         Debret.
_Allocution de l'Empereur  ses troupes_         Gautherot.
_L'Empereur recevant les clefs de Vienne_        Girodet.
_La Peste de Jaffa_                              Gros.
_Champ de bataille d'Eylau_                      Gros.
_Bataille d'Aboukir_                             Gros.
_Les soldats du 76e retrouvant leurs drapeaux
 Inspruck_                                      Meynier.
_Rvolte du Caire_                               Gurin.
_Passage du Saint-Bernard_                       Thvenin.
_Matin de la bataille d'Austerlitz_              Carle Vernet.

De tous les _peintres d'histoire_, les deux seuls qui entrrent
rellement en lutte, au jugement du public, furent David et son lve
Girodet, et parmi les tableaux _reprsentant un sujet honorable pour le
caractre national_, on ne mit en opposition que le _Couronnement_ et
_la Peste de Jaffa_. Il s'tablit sur cette rivalit une polmique
trs-anime dans les journaux de Paris,  la suite de laquelle les avis
furent plus diviss que jamais.

Cependant, aux termes du dcret qui instituait les prix dcennaux,
l'Institut restait charg de faire un rapport sur le mrite relatif de
l'ensemble des travaux, et il devait dsigner absolument quel tait le
meilleur. Les savants, les littrateurs et les artistes de l'Institut,
dont plusieurs se trouvaient tre eux-mmes concurrents, sentirent
combien la tche qu'on leur avait impose tait devenue de jour en jour
plus dlicate; aussi, quant  la peinture au moins, la commission fit un
rapport vasif, dans lequel les ouvrages de tous les concurrents
reurent une dose de louanges mles d'observations critiques qui ne
pouvaient contenter ni blesser personne. En rsum, les avis comme les
gots restrent partags dans le public ainsi qu' l'Institut, et
Napolon laissa peu  peu s'apaiser le grand fracas que cette affaire
avait excit, sans qu'il y et aucun jugement dfinitif de rendu ni de
rcompenses dcernes.

Ce concours eut cependant une influence, passagre il est vrai, mais
qu'il faut signaler, puisque la rivalit qui en rsulta entre Girodet et
son matre porta pendant quelque temps atteinte  la prminence de
David. Cet chec, joint au succs douteux de _la Distribution des
aigles_, fut le premier prsage de l'affaiblissement du chef de l'cole.

Si l'institution des prix dcennaux ne put prendre racine, l'anne 1810,
pendant laquelle on en fit l'essai, restera comme une poque capitale
dans l'histoire des arts en France, sous le rgne de Napolon[67].

Quand on considre avec attention les meilleurs ouvrages d'art faits
depuis 1800 jusqu' 1810, dcade pendant laquelle l'cole franaise a
donn les tmoignages les plus clatants de sa force, il est facile de
dterminer la cause pour laquelle la plupart de ces productions n'ont
pas conserv dans la mmoire des hommes cette importance monumentale qui
donne encore tant de prix, aprs plusieurs sicles, aux peintures
religieuses ou historiques faites en Italie et dans quelques parties de
l'Europe. Il faut le reconnatre, il a manqu  David,  ses lves,
ainsi qu' tous leurs contemporains, une ide mre, qui, comme une
toile, les guidt dans la marche qu'ils avaient  suivre. Par suite des
rvolutions terribles qui se sont opres de leur temps en religion, en
morale et en politique, ils se sont vus forcs d'obir  la multiplicit
des systmes diffrents qui se sont succd dans les croyances, dans les
gots, dans les habitudes. La plupart d'entre eux, et David
principalement, auteur, depuis 1779 jusqu' 1810, de _la Peste de saint
Roch_, des _Horaces_, de _Marat_, des _Sabines_, du _Couronnement de
Napolon_ et du _Portrait de Pie VII_, n'a pu donner  la partie visible
de ses productions cette unit matrielle qui rsulte de l'harmonie et
de l'unit des penses, sans lesquelles il est impossible de faire des
choses grandes et durables. Enfin il a manqu  cet homme, ainsi qu'
tous ceux dont il tait entour, une foi quelconque, fixe et
inbranlable. De l cette diversit dans les sujets; de l l'inutilit,
l'inopportunit de la plupart de ces productions, fort remarquables sous
le rapport de l'art, mais qui distraient les esprits au lieu de les
captiver et de les instruire; qui font diverger les ides au lieu de les
ramener  un centre unique, et dont en somme l'incohrence et la
multiplicit affaiblissent promptement le souvenir.

Si les travaux donns arbitrairement aux artistes par M. de Marigny ont
port un coup fatal  ce que l'art de la peinture peut avoir d'action
dans l'instruction morale et intellectuelle d'un peuple, il faut
convenir que les expositions au Louvre, cres dans l'intrt de ceux
qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment
contribu  diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette
institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'anne en anne
le caractre d'un bazar, o chaque marchand s'efforce de prsenter les
objets les plus varis et les plus bizarres, pour provoquer et
satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions
publiques combines avec la formation des muses, qui date  peu prs du
mme temps, ont ananti l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur
les masses. Dans ces lieux, o l'on arrive malgr soi avec la
disposition d'esprit froide et impartiale d'un critique jugeant l'art,
abstraction faite du sujet, on regarde tout avec indiffrence comme dans
un march, jusqu' ce que l'on ait trouv ce qui est  sa convenance et
 sa fantaisie.

Pendant toute la priode comprise entre l'tablissement du systme
d'archasme, par Heyne et Winckelmann, jusqu' 1810, poque o l'on
ouvrit le concours des prix dcennaux, ce dfaut d'lment moral dans
les arts a t senti et signal par tous les bons esprits. Parmi les
artistes, David est celui que son instinct a port  faire les plus
constants efforts pour dcouvrir un principe vivifiant, au moyen duquel
il esprait toujours donner de l'importance et de la grandeur aux
productions de l'art. Malgr la mobilit extrme des ides de cet
artiste, pour qui tous les rgimes et tous les personnages politiques
nouveaux devenaient l'objet d'une admiration et d'un enthousiasme
purils, il est facile de distinguer chez lui la recherche habituelle
d'une base politique ou morale sur laquelle il et pu appuyer solidement
l'difice qu'il voulait lever.

En ces occasions, l'homme, chez David, s'est montr sans doute
irrflchi, imprudent, coupable mme; cependant quand il a fait
successivement, de 1779  1810, _Saint Roch_, _les Horaces_, _Socrate_,
_le Serment du Jeu de Paume_, _Marat_, _les Sabines_, _Napolon_, _Pie
VII_ et _les Thermopyles_, on sent qu'il s'est berc, en travaillant 
chacun de ces ouvrages, de l'espoir d'avoir trouv des sujets, des
vnements et des personnages dont l'intrt profond, dont la mmoire
durable, devaient donner  ses productions cette valeur historique et
mme morale dont ne peuvent se passer les ouvrages d'art les plus
habilement travaills. Aussi, malgr la frquence et la diversit de ses
tentatives, doit-on lui rendre cette justice qu'il a toujours t
travaill du besoin de rattacher ses conceptions  un principe grand,
fort et solennel.

Napolon reconnut comme tout le monde, et plus rapidement que beaucoup
d'autres, combien la voie suivie par les artistes tait vague et mme
fausse. Mais au lieu de mditer sur cette question comme l'aurait pu
faire un prince pacifique, il la trancha brusquement et dans l'intrt
de son ambition. Par gard pour le talent de plusieurs hommes clbres
aims du public, il fit,  propos des prix dcennaux, une catgorie des
_tableaux d'histoire_ admis au concours; mais ce qui formait videmment
pour lui le lot le plus important tait cette suite de _tableaux
reprsentant un sujet honorable pour le caractre national_, qui tous, 
l'exception d'un seul sur onze, _la Bataille d'Aboukir_, se rapportent 
des vnements qui lui sont personnels.

Que l'on se rappelle la puissance exorbitante de ce souverain, dont tous
les dsirs et les rves mme taient en quelque sorte raliss par le
pinceau des artistes, et il sera facile de comprendre l'effet que
produisit sur l'esprit d'une foule de peintres, las de chercher des
sujets et embarrasss depuis si longtemps d'en trouver parmi les saints
et les hros, l'ouverture d'une carrire nouvelle, o ils purent exercer
leur pinceau sans grands frais d'imagination et sans que l'on exiget
mme d'eux une grande perfection.  compter des prix dcennaux, chaque
exposition fut encombre d'une foule de cadres grands, moyens et petits,
o les moindres circonstances de la vie de l'empereur Napolon taient
reproduites. Ce qui se fit de mauvais tableaux en ce genre, de 1810 
1813, est innombrable; c'taient le plus souvent de plates gazettes qui,
par la nature des sujets, excitaient la curiosit, mais qu'il tait
impossible de regarder deux fois, et qui encombrent aujourd'hui les
greniers du Louvre et de quelques grands tablissements publics.

Tel fut le rsultat du concours pour les prix dcennaux, sans compter
que les comparaisons critiques faites sur les ouvrages prsents, ainsi
que le refus d'un jugement dfinitif sur leur mrite, tirent natre
entre les artistes des jalousies plus vives qu'elles ne l'avaient jamais
t.




XI.

DAVID REPREND LE TABLEAU DES THERMOPYLES.

SON EXIL.


Si, comme on le pense gnralement, _les Sabines_ et _le Couronnement de
Napolon_ sont les deux ouvrages, l'un du genre lev, l'autre du genre
tempr, dans lesquels David a donn la mesure de toute la force de son
talent, ce n'est pas pendant la priode de temps qu'il a employe  les
faire que ce chef d'cole a form les meilleurs lves.  l'exception de
Granet, de M. Ingres, puis de Lopold Robert et de M. Schnetz, qui
tudirent vers ce temps, les autres sont demeurs plus ou moins
obscurs. Un bon nombre de ceux qui, malgr la bizarrerie de leurs ides,
donnaient cependant de si brillantes esprances, sont morts jeunes. Tel
fut le sort de Maurice, le chef des _penseurs_, et de tant d'autres que
nous avons dj fait connatre.

Ordinairement, dans les coles, les plus jeunes lves se font un point
d'honneur d'imiter les plus gs, surtout dans leurs travers. C'est ce
qui ne manqua pas d'arriver vers 1800-1801, lorsque la secte des
_primitifs_ eut pris tout son dveloppement: Maurice eut parmi les
jeunes dessinateurs un imitateur ou plutt un singe, qui donna dans
toutes les folies de la secte des _penseurs_. Ce nouvel inspir tait
Monrose, auquel s'taient joints plusieurs autres lves. Tandis que son
frre an jouait la comdie au Thtre-Franais, dans l'emploi des
grandes livres, Monrose le jeune tait attach comme danseur au thtre
des Jeunes Artistes[68], et il en tait l quand des dispositions plus
que douteuses lui firent prendre la rsolution d'tudier la peinture
chez David. Lorsqu'il entra dans cette cole, il se ressentait encore
des habitudes de sa premire profession, et il lui arriva longtemps de
faire plus de pirouettes que de dessins. Forc d'tre conome, mais
mourant d'envie de se singulariser par son costume,  l'imitation des
_primitifs_ ses ans, il laissa crotre ses cheveux et sa barbe, espce
de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les lves en
peinture, et se mit  prcher de la morale et  commenter les posies
d'Ossian devant son petit auditoire. Les pomes de ce barde taient
exclusivement le _livre_, la _Bible_ de ces sous-sectaires, qui se
recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et
de plus inepte parmi les _rapins_. Mais une aventure burlesque, mit fin
 ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe dsirant s'chapper de
Paris, que dans leurs discours boursoufls ils ne dsignaient jamais
autrement que comme une nouvelle Babylone, rceptacle de tous les vices,
rsolurent de _fuir dans les forts_ pour passer une journe  la
manire des hros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une
guitare dont il raclait tant bien que mal, conduisit ses adeptes au bois
de Boulogne, o Dieu sait comme la journe se passa. Vers le soir, il
leur vint l'ide, toujours dans le but de se conformer aux moeurs et
usages des hros d'Ossian, de mettre le feu  un arbre; mais les
surveillants et les gendarmes, accourus  la vue de cet incendie
menaant, mirent la main sur le collet des jeunes bardes, que l'on
conduisit  la prfecture de police, o on leur enjoignit de se faire
raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des
derniers rejetons de la secte des _penseurs_ ou _primitifs_, dont les
principaux chefs taient morts  cette poque, ou au moins rentrs dans
la vie commune, et compltement dsabuss.

Mais tandis que l'cole de David runissait une foule de jeunes gens
dont les qualits intellectuelles taient si diverses, bien que tous
fussent atteints d'un certain degr de folie, dans la mme enceinte, au
milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester strile,
s'exeraient journellement  une pratique laborieuse quelques hommes,
habiles de la main, mais dpourvus d'ides et d'invention, et qui
bientt, par l'insignifiance et la pdanterie de leurs travaux, jetrent
de la dfaveur sur les doctrines professes par leur matre.

Ces artisans de peinture taient parvenus  rduire l'art  la
perfection d'un dessin et d'un coloris purement matriels, destins 
raliser entre leurs mains une manire de beaut conventionnelle qui
consistait particulirement dans la rptition de certaines attitudes et
de certaines formes extraites systmatiquement des statues ou des
bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de
quelques peintres traitant des sujets tirs de l'histoire moderne, ces
praticiens avaient pris  tche de former une opposition  ce mode
nouveau, en se cramponnant avec opinitret aux sujets de la mythologie
grecque, qui exigeaient l'_emploi_ du nu et faisaient rejeter toute
espace d'accessoires comme contraires  la gravit requise pour les
compositions dites _historiques_.

Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres
taient si roides, si inanimes, c'est la disposition de leur esprit et
de leurs habitudes intellectuelles. Entirement privs du don de
l'invention, n'ayant t sujets  aucune de ces passions, folles sans
doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'me
et faire prendre un essor rapide  l'esprit, ces hommes, apprenaient
leur art comme un mtier, commenaient et terminaient une tude d'aprs
nature comme un colier mdiocre achve sa page d'criture. Pour eux, le
_bien-faire_ tait tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage
pour exprimer les diffrents degrs o tait parvenue leur _besogne_;
chaque terme trahissait l'_apprenti_ qui se forme  son _mtier_, qui
_brosse_ sa figure et va _livrer son ouvrage_.

Pour l'tude de la composition, le mode qu'ils employaient n'tait ni
plus relev ni plus dlicat. Ils s'exeraient  faire une foule de
croquis d'aprs l'antique et les estampes des grands matres, de manire
 se graver dans la mmoire et  se mettre dans la main l'apparence, le
croisement et toutes les combinaisons matrielles des formes, des lignes
et des grands effets de la lumire; alors ils taient censs savoir la
composition; et en l'absence d'une ide, d'un sentiment ou d'une scne
que leur et fourni et inspir la nature, ils prenaient Homre, les
tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique,
pour en tirer au hasard un sujet dont ils agenaient les personnages de
placage au moyen des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient 
leurs croquis prparatoires. Une habitude non moins dplorable adopte
par ces praticiens, c'tait de ne parler qu'avec ironie des sujets
levs qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture
riaient des Hercule, des Apollon et des Junon dont ils s'efforaient en
vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas
ouvertement ironiques, le dfaut de foi envers les idoles que le hasard
offrait  leurs pinceaux se trahissait par la scheresse et le manque de
ralit qui glaaient leurs compositions.

Depuis 1804 jusqu' 1815, ce furent des praticiens de cette espce,
dous de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'cole de
David, recueillirent les couronnes acadmiques, tudirent comme
pensionnaires  Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre, vers
cette poque et quelques annes plus tard, ces ennuyeuses productions
que l'on signala comme des oeuvres _classiques_, et qui prparrent la
raction qui se manifesta plus tard contre l'cole de David. Pour
signaler cette dcadence pdantesque par un fait important, il faut dire
que ce fut cette mme affectation de _classicisme_ et ce got surann
pour les sujets mythologiques qui entranrent Gros  braver le got du
public en traitant cet inconcevable sujet d'_Hercule tuant Rhsus
faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux_. Par cet
ouvrage, indignement trait alors par la critique, bien que, sous le
rapport de l'excution, il ne ft pas infrieur aux meilleures
productions du peintre de _la Peste de Jaffa_, Gros, qui avait tant de
respect et de reconnaissance pour son matre, porta cependant un coup
terrible  son cole.

Avant de terminer les dtails relatifs aux lves de David, il faut
revenir encore une fois, mais pour la dernire,  cette me d'lite, 
ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connatre et qui n'a laiss que les
nobles souvenirs que l'on s'est plu  consigner dans ce livre. Rien
n'est si frquent, dans les coles, que de rencontrer des tres
organiss  demi, les uns, comme les praticiens dont il a t question,
ayant l'oeil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est
inerte; les autres, mes pleines de gnrosit, d'ardeur et
d'esprances, mais prives du secours indispensable des talents pour
produire leurs ides, et qui languissent et s'teignent sur la terre
comme un aigle  qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les lves
de David, il n'y en avait pas un qui ne ft secrtement des voeux pour
que le talent de Moriez se dveloppt tout  coup: on l'entourait de
soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent mme
achev ses ouvrages, s'il et t possible de partager avec lui des
facults intellectuelles, comme on partage sa bourse avec un ami. Hlas!
vains efforts, voeux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour strile
pour la peinture avait loign de la carrire des armes, o il se serait
indubitablement distingu, vcut pauvre et bnissant le ciel quand il
trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait 
peine. Il exerait encore sa chtive profession vers 1812, 
Saint-Germain en Laye, excutant ses ouvrages avec conscience, et
supportant sa pauvret avec une force d'me vritablement hroque,
lorsqu'il fit une chute grave.

Ceux qui ont pass leur jeunesse dans les collges et les coles savent
que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque
toujours entrans dans des directions diffrentes en entrant dans le
monde. Ducis, Duphot et Moriez continurent  se frquenter, tout en
exerant leur profession d'artistes; mais tienne, lanc dans une autre
direction, n'eut qu' de rares intervalles l'occasion de voir Moriez,
auquel il tmoignait toujours et ses respects et la constance de son
amiti quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez
tienne; c'tait la premire fois qu'il s'y prsentait. tonn, quoique
satisfait de cette visite inattendue, tienne reut cordialement son
ancien camarade, et l'engagea  s'asseoir, ce que son hte fit
pniblement. Il tait ple, fort maigri, et sur son visage tout
indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble
donnt toujours du charme  l'expression de ses traits. Je ne saurais
vous exprimer, mon cher Moriez, dit tienne, le plaisir vritable que je
ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la premire fois que
j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir
vous tre utile?--Non, mon cher tienne, non; je n'ai besoin de rien. Je
viens vous voir... c'est un projet que j'ai form bien des fois et que
je n'ai pu raliser... Vous savez comment la vie est faite, et que les
gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on
aime le mieux...; mais une fois entr dans la vie relle, celui-ci va 
droite, celui-l  gauche, et il faudrait achever le tour du monde pour
se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps  perdre, et que
je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis
venu vous voir, et me voil!

Malgr la franchise naturelle de Moriez, sa pleur, l'affaiblissement
visible de sa sant, et plus encore peut-tre l'inattendu de sa visite
et l'indcision de son discours, firent penser  tienne que peut-tre
son camarade, press par un dfaut subit d'argent, avait eu la bonne
ide d'avoir recours  lui en cette occasion. Moriez devina la pense
d'tienne, et lui dit: Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous
voir; puis, appelant sur ses lvres un sourire fin et plein de noblesse
qui seyait si bien  sa physionomie, il ajouta: Je suis sur le point de
faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes
adieux. Comme tienne fit un mouvement de surprise qui allait tre
suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son
camarade pour rclamer le silence, continua en ces termes: J'ai fait,
il y a quelques mois, une chute fcheuse: je me suis lux une vertbre,
et depuis ce moment ma sant va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai
plus que peu de temps  vivre, et je viens faire ma visite pour prendre
cong de vous.

Le calme, la douceur du sourire avec lesquels Moriez pronona ces
paroles ne permirent pas  tienne de rpondre, et d'autant moins que le
malade reprit sur-le-champ la parole pour rpter  tienne, en lui
rappelant le temps o ils frquentaient la mme cole, ces recueils de
sentences sur le mpris de la vie et de la mort qu'il se plaisait 
dbiter autrefois  ses camarades dans les instants o ceux-ci se
livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse.

Pour dire toute la vrit, tienne, en entendant ces tranges paroles et
en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles taient
prononces, eut l'ide que l'esprit de son ancien camarade pouvait tre
altr. Cette pense l'engagea  ne pas insister sur ce sujet, mais 
faire tourner la conversation sur le charme que l'on prouve  recevoir
des compagnons d'tudes et de jeunesse. Tout en acceptant cette
diversion, Moriez, toujours avec le mme calme et la mme aisance, fit
sentir de nouveau  tienne le prix qu'il attachait  cette visite
suprme; et aprs l'avoir embrass et lui avoir serr tendrement les
mains, il lui dit adieu et se retira. L'esprit de Moriez tait
parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accus tait vrai. Il mourut,
en effet, peu de temps aprs cette visite et au jour qu'il avait
dsign. Depuis sa mort, on sut qu'il tait all voir plusieurs de ses
camarades pour leur faire, ainsi qu' tienne, un dernier adieu.

Cependant David avait senti ses entrailles d'artiste mues de nouveau
par le tableau des _Thermopyles_, dlaiss si longtemps. Les vnements
politiques, depuis la guerre d'Espagne, taient loin d'ailleurs de se
montrer sous un jour favorable, et l'me mobile du premier peintre de
Napolon s'tait assez enivre d'images monarchiques pour qu'elle
prouvt le besoin de se rafrachir quelque peu dans l'atmosphre
rpublicaine des guerriers de Lacdmone.

Lorsqu'il reprit son _Lonidas_, l'admiration excessive que l'on avait
eue pour les ouvrages antiques s'tait affaiblie parmi le public et chez
les artistes. David lui-mme, en achevant _le Couronnement_ et _les
Aigles_, s'tait laiss aller  peindre tout simplement en copiant la
nature, et en faisant, selon son expression, des _tableaux-portraits_;
son imagination, ainsi que sa main, taient moins disposes 
l'imitation des productions de l'antiquit, quelque parfaites qu'elles
lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en
regardant le _Lonidas_ avec attention, que cet ouvrage, considr sous
le rapport de la composition et de l'excution, a t achev sous
l'influence de deux manires, de deux systmes trs-distincts. Le jeune
homme qui lie sa chaussure, les deux autres qui offrent des couronnes,
celui qui trace l'inscription, et le groupe du vieillard et de son fils
se tenant embrasss, ont t conus, tracs et presque entirement
peints  la premire poque; tandis que l'aveugle, le personnage assis 
la gauche de Lonidas, les deux soldats nus qui vont prendre leurs armes
 un arbre, ainsi que les figures du fond, ont t dessins et
entirement peints lorsque David termina cet ouvrage; en effet, l'oeil le
plus faiblement exerc ne pourra manquer de saisir l'extrme diffrence
qu'il y a entre les attitudes lgantes et la fermet du dessin des
figures peintes vers 1802, et le laisser-aller de celles que l'artiste
n'excuta que douze annes aprs. Cette disparate est sensible au point
d'en devenir parfois choquante.

Quant  Lonidas, l'intention prte  ce personnage, son attitude et
son expression n'taient point encore entirement arrtes dans l'esprit
du peintre que dj le reste du tableau tait presque entirement
termin. Ce qui fixa ses ides  ce sujet est un came antique[69], qui
reprsente un hros de la mythologie grecque ayant absolument la mme
attitude que le Lonidas. Ce plagiat reproch, avec beaucoup d'autres, 
David, ne portait aucune atteinte  sa conscience d'artiste; il allait
mme jusqu' prtendre que les emprunts faits aux anciens loin d'tre,
ainsi qu'on le prtendait, une faiblesse de sa part, devaient lui tre
reprochs comme des actes de prsomption et mme de tmrit, parce que
rien n'est si dangereux pour un artiste, disait-il, que de s'emparer
d'un type consacr, pour le reproduire.

Plus d'une fois aussi on lui objecta le choix de ses sujets tirs de
l'histoire proprement dite, tels que ceux des _Sabines_ et du
_Lonidas_, tandis qu'il les traitait potiquement comme des scnes
hroques, mythologiques.  cette critique, dont il ne pouvait dtruire
toute la force, il rpondait: Je sais que pour tre consquent aux
principes que j'ai adopts, je ne devrais tirer mes sujets que des
pomes d'Homre ou de ses successeurs; mais j'ai cru remarquer que les
ouvrages des artistes de notre temps qui en ont agi ainsi sont toujours
rests, dans l'opinion du public, fort au-dessous de l'ide qu'ils
devaient exprimer et des personnages qu'on s'tait propos de rendre.
Quant  moi, j'ai cru montrer plus de prudence qu'eux, en adoptant un
fait historique dont je restais matre, et que je _potisais_  ma
faon, au lieu de peindre un sujet de posie pure, pris dans Homre ou
Sophocle, par exemple, sujet auprs duquel, malgr tous mes efforts, je
paratrais toujours infrieur et prosaque. D'ailleurs, ajoutait-il avec
une bonne foi qui fait bien connatre la nature de son gnie, je n'aime
ni je ne sens le merveilleux; je ne puis marcher  l'aise qu'avec le
secours d'un fait rel.

Malgr ce qu'il y a de juste dans ces rflexions, on ne saurait
disconvenir que leur runion est loin de former un systme qui soit
susceptible de recevoir une application facile et satisfaisante. Si le
sujet des _Sabines_ ne ralise pas cet ensemble et cette unit
dramatique que les modernes exigent si imprieusement, cependant la vue
de ces guerriers prs de combattre, mais spars par des femmes jetant
entre eux leurs enfants, prsente une scne si simple, que le
spectateur, sans s'inquiter de ce qui a prcd ou de ce qui suivra,
peut y prendre intrt instinctivement. Mais il n'en est pas ainsi des
prparatifs du combat des Spartiates, ni surtout de la figure de
Lonidas.

L'expression mditative de ce personnage, son attitude vague, restent
isoles de tout ce qui les entoure. En admettant le systme de
composition choisi par l'auteur, on est en droit d'observer que dans
celle des _Thermopyles_, le choix de l'action et du moment exigeait une
combinaison plus dramatique. La position critique de Lonidas et de ses
guerriers inquite trop ceux qui en sont instruits, pour que le peintre
n'ait pas fait quelques efforts afin de la rendre intelligible. Ce qui
nuit donc le plus  l'effet gnral de cette scne est sa nature, qui la
classe au nombre des sujets dramatiques, tandis que David l'a traite
originairement dans un mode lyrique, s'il est permis d'appliquer cette
qualification  l'art de la peinture.

Mais, outre cette premire incohrence, il s'en manifeste encore une
autre toute matrielle, qui rsulte des poques diffrentes et assez
loignes auxquelles ce tableau a t commenc et fini. Dans ce dernier
temps David, ramen par ses travaux intermdiaires du _Couronnement_ et
des _Aigles_  une imitation de la nature plus exacte, finit en
_prosateur_ ce tableau, qu'il avait entrepris en _pote_. Le jeune homme
qui se chausse, les trois jeunes gens offrant des couronnes, et le
groupe du pre embrassant son fils, conus, dessins et peints vers
1800, offrent des beauts _lyriques_, que l'on passe encore une fois sur
cette expression, qui ne le cdent en rien  celles qui brillent dans le
tableau des _Sabines_. Quant aux figures accessoires, telles que le
compagnon de Lonidas, les deux jeunes soldats dcrochant leurs armes
suspendues  un arbre, et l'aveugle, cette partie _prosaque_ du tableau
est infrieure aux personnages analogues introduits dans les _Sabines_,
tels que les enfants, le soldat tendu mort, le chef de la cavalerie et
plusieurs autres figures du fond, o le peintre cette fois avait rendu
et imit la nature simple, vulgaire mme, avec une supriorit de talent
que l'on ne retrouve que dans le groupe du pape et du clerg, du
_Couronnement de Napolon_. Quant  la figure de Lonidas, elle semble
tenir prcisment le milieu entre ces deux modes extrmes, et quoique
fort remarquable par la largeur de son excution, elle est infrieure 
celle du Tatius des _Sabines_,  laquelle on peut la comparer.

Pendant que David achevait cet ouvrage (1812-13), les vnements
politiques commenaient  faire natre de vives inquitudes dans tous
les esprits. Quoique habituellement trs-rserv sur ces matires, il en
parlait franchement lorsque l'occasion s'en prsentait et qu'il pouvait
s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa
reconnaissance pour Napolon fussent le moins du monde altrs, il
trouvait cependant que son hros avait l'humeur un peu trop guerrire,
et que le chef de la nouvelle dynastie tait au moins aussi absolu dans
ses volonts que ceux de l'ancienne. Parfois mme, lorsqu'il reportait
ses souvenirs aux annes d'esprances de 1789, il lui arrivait de dire
en soupirant: Ah! ah! ce n'est pas l ce que l'on dsirait
prcisment! Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il
prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait
constamment la conversation sur son art, il tait facile de voir qu'il
redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les
entreprises prilleuses o le chef de l'tat s'tait engag. Tout
changement de gouvernement tait naturellement un sujet d'inquitude
profonde pour l'homme que la puissance de Napolon avait replac dans le
monde; pour le chef d'cole dont l'influence sur les artistes tait une
sorte de magistrature; pour celui dont les fils taient employs dans
l'administration et dans l'arme, et dont les filles avaient pous des
gnraux. David n'tait pas dou de ce besoin de s'pancher qui force
certains hommes  exprimer ce qu'ils prouvent. L'affection qu'il
portait  sa famille,  ses amis ou  ceux qu'il distinguait, ne se
manifestait gure que par la bienveillance gale, mais calme, peu
expansive, qu'il leur montrait toujours de la mme manire et en toute
circonstance. Il faisait peu de caresses  ses enfants, mais il
s'occupait de leur sort et ne ngligeait aucune des occasions qui
pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'poque o sa femme tait
venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection
pour elle ne s'tait jamais dmentie; quant  ses lves, ceux au moins
qui, comme Gros, se trouvaient honors de son amiti et fiers de sa
confiance, c'tait pour eux qu'il se laissait presque aller  la
tendresse d'un pre.

Ses habitudes journalires taient trs-exactement rgles. Toujours
simplement mais trs-proprement vtu ds le matin, c'tait vers neuf ou
dix heures,  l'instant de son djeuner, que ses lves et les artistes
des autres coles taient reus par lui. Ordinairement on venait pour
lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner
ses avis sur un ouvrage commenc ou auquel il fallait mettre la dernire
main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son sjour en
France, non-seulement ses lves, mais la plupart des artistes
rclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les
expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il
ft, s'il renfermait toutefois quelque qualit enfouie, qu'il ne
dcouvrt et dont il ne trouvt moyen de faire complimenter l'auteur.

Ses ides taient toujours tournes vers son art chri, et ordinairement
pendant les visites du matin que lui faisaient ses lves, il leur
montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand matre, dont il
faisait ressortir les beauts avec un tact particulier; ou bien,
prsentant une composition sur laquelle il travaillait lui-mme, il
recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon
conseil donn par ses jeunes htes, et cela avec une simplicit qui
n'appartient qu'aux hommes rellement passionns pour leur art.

Ses rcrations se bornaient  frquenter le Thtre-Franais, mais plus
particulirement l'Opra-Italien, dont la musique avait conserv pour
lui un attrait particulier depuis son sjour  Rome. Quant au monde, il
n'y allait pas et en recevait peu;  l'exception de quelques ftes de
famille qu'il donna vers le temps o il maria ses filles, les habitudes
de sa maison taient habituellement graves, et mme austres.

Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la
promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se
plaisait assez dans la compagnie d'tienne. Pendant ces courses,
l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant
sur la politique; alors tienne coutait avec avidit et sans se
permettre la moindre interruption, les rflexions de cet homme, toujours
aveuglment conduit par son instinct, et aux ides duquel l'exprience
la plus dure et les vnements les plus extraordinaires n'avaient
apport presque aucune modification. David croyait encore de la
meilleure foi du monde que Robespierre et Marat taient des hommes
vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un
sclrat; il mprisait Fabre d'glantine en disant que c'tait un
insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manires
rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napolon et
Pie VII comme il avait admir Robespierre et Marat, et, en somme,
parlant des grands vnements dont il avait t tmoin et des hommes
qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du
philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde.

Ce sang-froid, cette impassibilit prirent quelquefois chez lui le
caractre du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait
avec tienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes,
de suivre les boulevards du Temple, o ils s'arrtaient en observant
nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs
et des marchands d'oiseaux qui y taient tablis. Arrivs au cabinet des
figures de cire de Curtius, et aprs avoir considr pendant quelques
instants le Turc et le grenadier de la Garde impriale placs aux deux
cts de la porte d'entre, David, souriant aux invitations bruyantes du
crieur charg de faire entrer les curieux, se tourna vers tienne en lui
disant: Eh bien! entrons-nous?... Allons, tienne, je vous rgale! et
ils entrrent en effet.

Pendant que l'homme arm de sa baguette expliquait l'histoire tragique
d'Holopherne et le couronnement de Napolon, David faisait observer 
son lve quelques manques en cire qui videmment avaient t mouls sur
la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de
ces empreintes avec d'autres masques qui avaient t faits par la main
des sculpteurs, l'artiste ne put s'empcher de faire plusieurs
rflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations.
Pendant l'entretien que ce sujet fit natre, le dmonstrateur, aprs
avoir cess d'expliquer, parce qu'il s'tait aperu qu'on ne l'coutait
pas, s'appuya sur la balustrade en prtant l'oreille  la conversation
des deux curieux, qui bientt se mirent en marche pour se retirer.

Mais  la conversation qu'il venait d'entendre, le garon de Curtius
s'tait aperu qu'il avait affaire  des amateurs dont il pourrait tirer
quelque profit supplmentaire. S'approchant donc de David avec un air
avis et respectueux tout  la fois: Je vois, Messieurs, dit-il, que
vous tes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pices curieuses,
mais que nous ne montrons pas  tout le monde; et ces messieurs,
ajouta-t-il en saluant profondment, seront sans doute satisfaits des
pices en rserve que je puis leur montrer. La premire ide qui vint 
l'esprit de David et d'tienne, en entendant cette proposition, fut de
penser qu'il s'agissait de quelque reprsentation licencieuse, et ils
remercirent le garon. Mais celui-ci,  la manire dont le refus lui
fut indiqu, s'tant aperu de la supposition que l'on avait faite,
affirma que l'_tablissement_ ne renfermait rien de semblable et que
_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et
tienne prs d'un renfoncement, dans lequel tait tabli une espce de
coffre dont il leva le couvercle.

Dans la longueur de ce coffre taient suspendues,  une tringle de fer,
les ttes moules en cire d'Hbert, de Robespierre et de quelques hommes
supplicis  la mme poque. Vous voyez, messieurs, dit le garon en
rcitant son explication banale, ceci est la tte d'Hbert, dit le pre
Duchesne, que ses crimes ont conduit  l'chafaud; cette autre, c'est la
tte de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entoure
du bandeau qui retenait la mchoire fracasse par un coup de pistolet,
qui lui fut tir lorsque... David, conservant le plus grand calme, fit
un petit signe de la main au garon, pour lui faire entendre que son
explication tait superflue, regarda assez longtemps et avec la plus
grande attention ces deux ttes sur lesquelles on avait exprim, avec un
soin minutieux, tous les accidents qui rsultent du supplice, et dit
enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement  tienne
ou au dmonstrateur, auquel il mit une pice de monnaie dans la main:
C'est bien imit, c'est trs-bien fait.

David et tienne quittrent ce lieu et parcoururent presque tout un
boulevard sans changer une parole. La conversation reprit cependant son
cours sur les objets indiffrents qui s'offrirent  leurs yeux, mais
jamais ni l'un ni l'autre ne reparlrent de la visite au salon de
Curtius.

Cette singulire aventure est reste ignore tant que David a vcu.
tienne pensa que du vivant du matre il devait respecter son secret.
L'anecdote une fois connue aurait pu tre infidlement raconte en
passant de bouche en bouche, et tre transforme en sarcasme. Mais
tienne a conserv de cette scne inattendue et terrible un souvenir
entirement favorable pour son malheureux matre, qui, dans cette
occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance
du peu de paroles qu'il pronona, une dignit sans ombre d'affectation
qui prouve que son me n'tait pas sans grandeur.

Les derniers ouvrages de David o il ait imprim nettement le sceau de
son talent sont l'tude peinte qui fut faite d'aprs le pape Pie VII,
reprsent avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife
seul, vu de face, dont l'original est au muse du Louvre. Ces
productions du genre tempr, mais o la navet de l'imitation est si
heureusement jointe  la dignit qu'il convenait de donner  ces deux
personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur 
David.

Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les
annes qui prcdrent les vnements de 1814. Celui o Napolon est
reprsent dans le costume imprial, et qui tait destin  Jrme
Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte o le
peintre s'est trouv, oblig qu'il tait de donner  son personnage et 
ses vtements un aspect thtral.

Quelque temps aprs, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un
portrait en pied de Napolon, mais reprsent dans son cabinet, et vtu
comme ce souverain avait coutume de l'tre. David qui, pendant
l'excution du tableau prcdent, n'avait que trop de fois reconnu
l'inconvnient du costume imprial, saisit avec empressement l'occasion
de faire un portrait simple et naturel de Napolon. Sur ce tableau, haut
de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vtu
d'un frac vert uniforme, avec les paulettes de gnral. Il est prs de
son bureau charg de papiers, et cens avoir travaill pendant une
partie de la nuit. Le jour parat, et pour exprimer cette circonstance,
le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de
s'teindre dans un flambeau  branches.

Considr au point de vue de l'art, on peut reprocher  ce morceau de
manquer de fermet. Quant  l'ide principale de la composition, qui
tait heureuse, David n'a peut-tre pas os la rendre avec assez de
franchise. La tte de Napolon, mdiocrement ressemblante, a surtout le
dfaut d'tre rendue d'une manire trop idale. Tout en conservant  cet
homme infatigable l'nergie mme corporelle qui lui tait propre, il et
t possible cependant d'exprimer la lassitude passagre dont les
travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa
physionomie; c'tait mme le seul moyen de faire ressortir l'espce de
posie qui devait rsulter d'un pareil sujet.

Napolon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanit fut sans
doute intrieurement flatte, en apprenant qu'il avait t command par
un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut
trs-satisfait, et qu'aprs l'avoir attentivement regard, il dit  son
premier peintre: Vous m'avez devin, mon cher David; la nuit je
m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille  leur
gloire.

On a avanc, mais sans preuves, que quelques rponses un peu brusques
avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrce de Napolon.
Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler
ici ce qui a t dit  ce sujet, le brevet de commandant de la Lgion
d'honneur que David reut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a
exist quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces
dissentiments n'ont t que passagers. Tout concourt, au contraire, 
faire croire que Napolon, indpendamment de l'importance qu'il pouvait
attacher comme souverain au talent de David, a toujours port  l'homme
une affection sincre. Parlant un jour avec son premier peintre,
l'Empereur lui dit qu'il avait conu le projet de runir tous ses
tableaux dans le muse imprial. Il y a une galerie de Rubens,
ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire,
rpondit David aprs l'avoir remerci, je crois qu'il est impossible
aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop
disperss; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour esprer
qu'ils veuillent s'en dtacher. Ainsi, par exemple, je sais que le
propritaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande
importance  conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui
dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut
jusqu' soixante mille. Ce tableau, command originairement par M.
Trudaine le pre, pour le prix de six mille francs, avait t pay dix
mille  l'auteur pour lui tmoigner la satisfaction que l'on avait eue
de l'ouvrage. Cependant, malgr les offres qui furent faites  plusieurs
reprises et avec beaucoup d'instances au propritaire du Socrate, par
David lui-mme, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put
l'obtenir. Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois
insister; j'en ai l'ordre de Napolon. Il m'a autoris  aller jusqu'
soixante mille francs.--Je les refuse, lui rpondit-on, et je vous prie
de dire  Napolon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre.
Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il ft gratuit. On
ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il
avait t charg, Napolon, se levant brusquement de son fauteuil, dit
avec humeur: Il faut bien que je respecte la proprit; je ne puis
forcer cet enthousiaste  nous abandonner sa matresse!

Mais le temps approchait o tous ces rves de gloire allaient
s'vanouir. Les dsastres de l'arme de Napolon  Moscou, l'approche
menaante de celles des trangers du territoire de l'empire, et les
bruits prcurseurs de la restauration des princes de la maison de
Bourbon sur le trne de France, portrent un coup terrible dans l'me de
ceux dont les intrts de tout genre et jusqu' leur sret personnelle
dpendaient presque exclusivement de la puissance de Napolon. Ceux qui,
ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de
rigueur et de vengeance mme que les Bourbons exerceraient contre les
hommes qui avaient pris une part si active  la chute du trne et  la
mort du dernier roi tremblrent pour leur existence.

Ds que le territoire franais eut t envahi, et que l'alarme fut
donne jusqu' Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux
ne devnt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit
transporter loin de la capitale menace tous ceux de ses ouvrages dont
il put disposer. Ils furent dposs sur les ctes de l'Ouest, comme le
lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu' David,
si les chances de la guerre et de la nouvelle rvolution imminente ne
laissaient point d'autre voie de salut[70].

On ne reviendra pas ici sur les grands vnements de la fin de 1813 et
du commencement de 1814. Ceux qui en ont t tmoins n'ont pas besoin
qu'on les leur rappelle, et les jeunes gnrations en ont sans doute lu
le rcit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour
l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on
prouva  Paris en voyant approcher les armes au 30 mars (1814), et
l'espce de dsappointement que reut l'orgueil national quelques jours
aprs, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe  une
gnrosit que l'on reconnut plus tard, avait pargn  la capitale de
la France les violences, les rapines et les scnes que l'on attendait
d'une douzaine d'armes victorieuses aprs avoir t si longtemps
vaincues. Pendant les jours qui prcdrent et suivirent la capitulation
de Paris, chacun tait tellement proccup et des siens et de soi-mme,
qu' moins d'habiter le mme quartier, les amis avaient suspendu leurs
relations habituelles. tienne tait dans ce dernier cas  l'gard de
son matre David, log alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg.
Cependant il tait impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui,
il se reprsentait la douloureuse impression qu'avaient d faire sur cet
homme la chute de Napolon et surtout la prsence des troupes trangres
dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait tabli des
logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez
vaste, dans une partie moins peuple de la ville, avait sans doute t
compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux
vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son matre de ce
voisinage humiliant, et allait mme jusqu' craindre que quelque rustre
vainqueur ne se ft un malin plaisir de reprocher brutalement 
l'artiste son dvouement  Napolon, ou mme ses ides rpublicaines.
L'esprit rempli de ces inquitudes, tienne entra, non sans que le coeur
lui battt, dans la maison de son matre. La vue de soldats russes
bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter
cette disposition, et tienne tait rellement mal  son aise quand il
ouvrit la porte de la pice o David se tenait ordinairement.

Prs de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers
russes, qui se levrent trs-civilement de leurs siges lorsque tienne
entra et que David le leur eut prsent comme un de ses lves. Tromps
par cette qualification,  laquelle ils attachaient plus d'importance
que n'en avait rellement celui  qui le matre l'avait donne, les
jeunes Russes regardrent tienne avec la mme curiosit respectueuse
qu'ils auraient prouve s'ils eussent vu Grard, Girodet ou Gros, tant
le seul titre d'_lve de David_ avait alors de retentissement en
Europe. Cependant la conversation ne tarda pas  reprendre son cours, et
tienne n'prouva pas un mdiocre tonnement en voyant les deux jeunes
officiers s'exprimer en franais de la manire la plus pure, et prier
David d'avoir la complaisance de continuer les rcits qu'il leur
faisait, soit des habitudes journalires de l'empereur Napolon, soit
des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de
Rome. En un mot, les vainqueurs taient les vaincus, ils taient
enthousiastes de la France, se trouvaient particulirement heureux que
le sort les et conduits chez un de ses plus grands artistes, pour
lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalire
les gards les plus dlicats et les plus flatteurs.

Les tableaux de David ne tardrent pas  tre rapports  Paris; tous
les trangers s'empressrent d'aller les voir, et il n'y eut que le
portrait questre de Napolon, plac  Saint-Cloud, qui fut violemment
enlev par les Prussiens.

La mansutude des princes allis en s'emparant de Paris en 1814 est une
des choses qui ont le plus contribu alors  adoucir les rapports de
nation  nation et de proche en proche,  dtruire ces haines si
invtres et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de
l'Europe. Cet exemple de modration donn par les ennemis de la France
fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trne aux Bourbons,
qui, sans ce prcdent, se seraient peut-tre cru le droit d'user de
plus de rigueur. Pendant la premire restauration, les hommes qui
concevaient le patriotisme de la manire la plus rude et la plus sauvage
furent souvent obligs de supporter avec le plus de sang-froid certaines
mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois
auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes  qui cet
artiste tmoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui
souhaiter sa fte le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui taient
les plus attentives  lui donner cette marque d'intrt se faisait
remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort ge en 1814, et 
laquelle David,  ce qu'il parat, avait eu l'occasion de rendre un
service trs-important, lorsqu'il tait membre du comit de sret
gnrale. Cette dame, toute dvoue  l'ancienne monarchie, n'en avait
pas moins conserv pour David une reconnaissance que le temps semblait
rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines poques de
l'anne o elle rendait visite  David et  sa famille, ne manquait-elle
pas de se prsenter rgulirement le jour de la Saint-Louis avec un fort
beau bouquet.  la suite de la premire restauration, pendant tout le
cours de l'anne 1814, les lis qui distinguent l'cu de France avaient
mis cette fleur  la mode, et on la cultivait  profusion. Si le lis,
symbole de la puissance de la maison de Bourbon, tait chri de ceux qui
se rattachaient  l'ancienne monarchie, les partisans de Napolon et
surtout les anciens rpublicains l'avaient en excration. Sans faire
attention  ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame,
tout occupe de payer le tribut annuel de sa reconnaissance  David, et
voulant lui offrir ce qu'elle avait trouv de plus beau parmi les
fleurs, lui prsenta, le 24 aot 1814, une tige de lis si grande et si
fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la
pareille dans Paris. tienne se trouvait l lorsque Mme de *** entra
avec son bouquet, et sa premire ide fut d'observer la physionomie de
son matre, pour dcouvrir si la distraction de la vieille dame ne
donnerait pas lieu  quelque scne embarrassante. Mais David se levant
tout  coup en la voyant entrer, sourit spirituellement  la vue de
cette fleur intempestive, et fit  celle qui la lui offrait des
remercments o il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme
s'il et voulu lui tenir compte de son innocente mprise. Lorsque la
bonne dame se fut retire, David pria sa femme de donner ordre d'enlever
le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se
tournant vers tienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur:
Cette excellente personne, dit-il, m'a donn ce lis avec la mme
candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brler Jean de
Hus. Il faut que je m'crie aussi: _O sancta simplicitas!_

Pendant la premire anne de la Restauration, David, peu satisfait comme
tous les hommes de son parti qui espraient mourir tranquilles sous le
gouvernement de Napolon, n'eut cependant pas  se plaindre des princes
de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vcut retir chez lui,
vitant de se prsenter dans les lieux publics et s'occupant  faire
plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa
femme qui avait redoubl de soins et de tendresse pour lui, depuis que
la rentre des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En
se livrant  ces travaux, dont il se faisait plutt une distraction
qu'une occupation relle, il acheva plusieurs compositions parmi
lesquelles il soigna particulirement celle d'_Apelles et Campaspe_
qu'il excuta bientt aprs en exil. Cependant cette anne de la vie de
David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait
prouve alors lui vint des visites de la foule d'trangers de marque
venus  Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef
d'une cole clbre.

L'anne 1815 ne lui fut pas plus favorable sous le rapport de l'art; et
lorsque Napolon rentra  Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce
retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Franais qui
portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des
bonapartistes dont l'existence et l'avenir taient mis en loterie sur la
chance, juge dj fort douteuse, d'une victoire. Ce grand vnement
politique du gouvernement de Napolon pendant les cent-jours compromit
le repos d'une foule de gens rests obscurs depuis le 18 brumaire, et
qui tout  coup, au 21 mars 1815, se trouvrent obligs de prendre parti
de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David tait plus qu'un autre
dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septime anne; non-seulement
il tait las et dgot  tout jamais des affaires publiques, auxquelles
il avait renonc et dont on l'avait loign, mais, environn d'une
considration qu'il ne devait qu' son talent, il ne voyait pas sans
inquitude des vnements qui menaaient de le priver de cet avantage
sans espoir d'en retrouver aucun qui le compenst.

Nanmoins, li par la reconnaissance, par des serments et par
l'imminence mme du danger auquel Napolon se trouvait expos ainsi que
ses partisans, David alla faire visite  l'Empereur, et l'Empereur,
malgr la complication de ses travaux et de ses inquitudes, tmoigna
l'intention de voir le _Lonidas aux Thermopyles_, tableau dont il avait
condamn le sujet, mais qu'il voulut connatre d'aprs ce qu'il en avait
entendu dire. Cette fois la visite de Napolon  l'atelier de David ne
fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il tait all
voir le _Couronnement_; et quoique ce ft bien plus un acte de souverain
qu'il prtendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voult
contenter, en cette occasion, Napolon mit  cette visite la rserve et
la brivet que la gravit des circonstances commandait. Bien qu'en
entrant chez le peintre, il lui et dit qu'il connaissait le tableau
avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand loge,
cependant, aprs avoir considr l'ouvrage, lui qui s'tait toujours
attendu  la reprsentation de l'attaque des Perses et de la dfense
vigoureuse des Spartiates, il tmoigna son tonnement sur la disposition
de la scne telle que David l'avait compose. L'artiste toujours plein
de sa premire pense, expliqua alors son intention, fit connatre en
dtail son sujet tel qu'il l'avait conu, mais Napolon ne put jamais se
faire  l'ide de David, qui, au lieu de peindre le combat mme, avait
choisi le moment qui le prcde.

Quoi qu'il en soit, l'Empereur tmoigna sa satisfaction  son premier
peintre, et lui dit au moment de le quitter: Continuez, David, 
illustrer la France par vos travaux. _J'espre_ que des copies de ce
tableau ne tarderont pas  tre places dans les coles militaires;
elles rappelleront aux jeunes lves les vertus de leur tat.

Cette visite de Napolon dans le malheur faite au peintre rappelait
celle dont il avait honor l'artiste dans tout l'clat de sa puissance;
cela seul et engag David. Bientt le fils an de l'artiste fut nomm
prfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les
cuirassiers de la garde. Quant  ses deux gendres, gnraux de
Bonaparte, ils taient rentrs sous les drapeaux de Napolon.

C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque,  la
suite de la constitution de l'empire, furent prsents _les actes
additionnels_, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les
Bourbons du trne. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans
doute, pour une grande partie de ceux qui se rallirent  Napolon
pendant les cent-jours, une rsolution des plus hasardeuses, mais pour
les hommes qui, ainsi que David, ayant vot la mort de Louis XVI,
n'avaient eu  se plaindre cependant d'aucune vengeance particulire ou
juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu' la veille de
la bataille de Waterloo, c'tait pour eux une question de vie ou de
mort.

Sans parler des intrts de l'avenir de sa famille, lis au sort de
Napolon, David avait  peser, pour ce qui le touchait personnellement
en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII  son
gard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui
lui avait offert un asile dans son arme,  la suite de la terreur; qui,
premier consul, l'avait rtabli honorablement dans le monde et l'avait
enfin combl de faveurs et d'honneurs pendant son rgne. La comparaison
tait videmment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel
d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prdilection aussi
marque qu'il avait d'aversion pour l'autre.

Ce qui fit honneur  David en signant les _actes additionnels_, en
s'exposant  la vengeance des Bourbons et en restant fidle  Napolon,
c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti
militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait,
l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la
destine de Napolon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il
tait certain que s'abstenir de signer les _actes additionnels_, c'tait
assurer la tranquillit du reste de ses jours. Mais vaincu  Waterloo,
Napolon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que
celle de son talent. Ainsi que les rgicides signataires des _actes
additionnels_, il fut donc condamn  l'exil cinq mois aprs, en vertu
d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816.

Pendant l'espace de temps qui s'coula depuis la journe de Waterloo
jusqu' sa condamnation, David vcut plus retir que jamais, s'occupant
 faire des tudes, des portraits et des compositions. Son art
paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, dj charg
d'annes, forc de se faire une existence nouvelle, il prvoyait qu'il
ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet
artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique
l'austrit de ses manires ne lui permit jamais de se laisser aller 
la plainte, mme au sein de l'amiti, cependant, pour ceux qui le
connaissaient, il tait facile de juger par certains souvenirs qu'il
invoquait, par les attentions dlicates qu'il montrait plus souvent que
de coutume  ceux qui l'entouraient, que son me tait habituellement et
profondment mue.

Quelques-uns de ses lves se montrrent plus assidus que jamais auprs
de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obit
le mieux en cette occasion  la gnrosit de son coeur. Sans faire la
moindre attention aux fcheux rsultats que sa conduite pourrait avoir
pour lui, homme clbre, peintre habile, qui ne renonait point 
participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des
Bourbons, Gros tout occup de l'abandon de son matre, inquiet sur son
avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amiti et de
l'entretenir de ses gnreuses esprances.

Protg par son obscurit, tienne n'avait point le mme mrite en
assistant son matre, mais il se rendait souvent prs de lui, parce
qu'il savait que sa socit lui tait douce et que sa conversation
interrompait le cours habituel de ses tristes penses. Ils
s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquit, vers
lesquels David se sentait alors vivement ramen. Vers dans la thorie
et la pratique de la perspective, tienne offrait le secours de son
talent  son matre, qui plus d'une fois ne ddaigna pas d'en faire
usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec
les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils
parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres o David
avait fait rassembler les tudes qu'il fit  Rome quand il tudiait
l'antiquit pour chapper  la manire acadmique; en revoyant ces
tentatives laborieuses, ces tudes faites dans sa jeunesse, et
auxquelles s'taient attaches tant d'esprances, plus d'une fois il
laissait chapper un soupir qui semblait rsumer tous les vnements qui
avaient agit les trente dernires annes de sa vie. Un jour, en
feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main
d'tienne. L'une reprsente Cimon faisant embarquer les femmes et les
enfants au Pire, pour dfendre Athnes; et l'autre, Lonidas se
prparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que
David avait distingues dans les concours institus dans l'atelier de
ses lves, avaient t honorablement places par lui dans ses cartons.
Le matre, m par une bienveillance que la disposition de son me
rendait sans doute plus vive encore, renouvela les loges qu'il avait
donns autrefois  ces essais; puis, tirant tout  coup l'esquisse de
Lonidas du carton: Tenez, mon cher tienne, dit-il, je vous rends ce
dessin que vous m'avez prt et qui m'a fourni l'ide de deux groupes
que j'ai placs dans mon tableau des _Thermopyles_. Gardez-le, ce sera
tout  la fois un souvenir de vos tudes et de la manire dont
travaillait votre matre. Quant  celui de Cimon, cette esquisse me
plat, vous me l'avez donne, je la garde[71].

tienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'et dsir; la
prsence des troupes trangres  Paris multipliait tellement les
devoirs que les citoyens avaient  remplir pour assurer le repos de la
ville, que l'on tait rarement matre de son temps et de ses actions.
Plusieurs jours s'taient passs sans qu'tienne et pu remplir ce
devoir, lorsqu'il reut de son matre l'invitation de dner chez lui, la
veille de son dpart pour l'exil.

L'lve s'y rendit. La famille de David tait absente  l'exception de
sa femme. Si quelque chose peut faire connatre le caractre d'un homme,
c'est  coup sr la contenance que David conserva en faisant les
honneurs d'un pareil repas. Il tait plac au milieu de la table, ayant
sa femme  sa droite, son lve  sa gauche. Pendant tout le dner, il
servit lui-mme, en parlant de choses indiffrentes, comme de coutume,
et sans laisser chapper un seul mot qui ft allusion  son loignement
de la France,  l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient
d'exil. Attentif  prvenir les dsirs d'tienne  table, il ne lui
donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire
sentir, par l'exactitude et la frquence de ses soins, qu'il avait
besoin de le sentir prs de lui en ce moment suprme. Plusieurs fois la
femme de David, qui, dans ce jour, paraissait tre soutenue, anime mme
par des esprances qu'elle exprima plutt par des mouvements de joie que
par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari,
qui l'engagea  conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille
bien qu'tienne soit rest froid en cette occasion, cependant ni son
matre ni lui par consquent ne se laissrent aller  ces lans de
tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance.
tienne en se retirant dit adieu  son matre, qui l'embrassa, ce qui
n'tait jamais arriv; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui
donnant la main: Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre matre.
Le lendemain, David tait en route pour Bruxelles.

Jamais peut-tre l'influence d'un homme de talent n'a t plus forte que
celle qu'exerait David  Paris et dans toute la France; mais, ds le
lendemain de son dpart pour l'exil, les artistes,  peu d'exceptions
prs, se sentant affranchis de sa longue autorit, affectrent tout 
coup mille prtentions qu'ils avaient tenues soigneusement caches
jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des
intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les
bruyantes espigleries des lves de ce matre lorsque, aprs les avoir
corrigs, il s'loignait de l'atelier. L'cole et les principes de David
taient presque universellement rejets.




XII.

TEMPS D'EXIL.--MORT DE DAVID.--COLE NOUVELLE.--1816-1825.


Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges
qui lui sont indiscrtement prodigues. Les regrets qu'excita l'exil de
David chez ses admirateurs sincres, et surtout les dclamations des
partisans de Napolon, qui exploitrent l'expulsion de David au profit
de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premires causes
du refroidissement du public  l'gard de David et de ses doctrines. 
en croire les crivains et les critiques qui exaltrent le mrite de
l'artiste, David tait dans toute la force de son talent; le tableau des
_Thermopyles_ devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il et encore
fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'oeuvre qui
surpasserait tout ce que l'on connaissait dj de lui. Bien plus, ces
paroles inconsidrment avances furent rptes, soutenues avec
passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste,  chaque
production nouvelle qu'il acheva sur la terre trangre, on ne manqua
pas d'assigner  la dernire une supriorit marque sur la prcdente.

Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence
ont entretenu cette illusion pendant les annes que David a passes 
Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et 
Bruxelles, le dsir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en
pays tranger d'une atmosphre de gloire qui ne lui permt pas de
s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses lves
belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres,
n'ont pas manqu un seul instant, par leurs efforts particuliers ou
runis, de rendre les dernires annes de leur matre aussi douces,
aussi belles qu'il tait possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime
qu'ils ont tmoigne pour les derniers ouvrages de leur matre, ils ont
t, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au del de ce que la
stricte vrit exigeait de dire, loin de les en blmer, il n'est
personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si
les malheurs et l'ge de David rendaient excusable et mme juste cette
prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort,  partir de son
dernier jour il a fallu dire la vrit.

Cette tche a t remplie par celui qui retrace cette histoire, et la
postrit, qui a dj commenc son action sur les oeuvres de David,
signale _les Sabines_ et _le Couronnement_ comme les deux plus grands
efforts de son talent dans des sujets de genres diffrents.

Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve
des dtails et parfois des parties importantes, o tantt l'accent de la
nature et tantt, l'lvation du style ne le cdent pas aux qualits
analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus compltes de
lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David
a peint  Bruxelles est infrieur aux grands ouvrages qu'il acheva
plusieurs annes avant son exil. Quoi qu'il en soit, la clbrit de
David tait non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son
malheur le rendit plus grande en pays tranger qu'elle n'avait jamais
t. Ds qu'il fut arriv  Bruxelles, le roi de Prusse, par
l'intermdiaire du comte de Gortz, son ambassadeur prs de la cour de
France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume.

Monsieur, lui crivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le
roi, mon matre, me charge de vous faire savoir que Sa Majest, charme
de fixer un artiste aussi distingu que vous, aimerait que vous vinssiez
vous tablir dans sa capitale, o Sa Majest est dispose  vous
procurer une existence agrable et tous les secours dont vous pourriez
avoir besoin.

Votre dpart pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec
vous des intentions de Sa Majest, je vous engage  crire de suite et
directement  Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg,  qui vous
ferez connatre vos voeux. Je prends toutefois le parti de vous adresser
un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez,  Berlin,
o vous trouverez un accueil digne de vos talents...

M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collgue de David 
l'Institut de France, unit ses instances  celles du comte de Gortz pour
engager l'artiste proscrit  se rendre aux offres du roi de Prusse.
Mais, malgr ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David,
naturellement peu dispos  mettre son talent et sa personne au service
d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter.
Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion;
s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui
avait conseill, il tmoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait
faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa rponse
dfinitive jusqu'au moment o sa femme serait rtablie. Le prince de
Hardenberg rpondit  David qu'il trouvait la cause du retard de son
voyage  Berlin trop lgitime pour que le roi ne l'approuvt pas; qu'on
l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par
ces mots: Sa Majest vous accordera toutes les facilits que vous
pourrez dsirer pour votre tablissement, et je serai charm de pouvoir
m'entendre avec vous  ce sujet immdiatement aprs votre arrive 
Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prvenir.

Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la rponse si
vivement attendue  Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors
ambassadeur de Prusse auprs du roi des Pays-Bas, fut charg de joindre
ses instructions verbales aux offres qui avaient dj t faites par son
souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui tait absent de chez lui.
Le lendemain David se prsenta chez l'ambassadeur, qui, aprs lui avoir
rappel l'objet des lettres qu'il avait dj reues, ajouta: Mais
pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus
grand prix  vous voir habiter sa capitale... Quel tait votre
traitement comme premier peintre de Napolon?--Douze mille francs.--Oh!
le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majest est de vous
possder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et
des honneurs dus  ce titre; allez  Berlin crer une cole de peinture,
soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous
acceptez.--Mon grand ge, la faiblesse de la sant de ma femme, rpondit
David, mon amour de l'indpendance, les bonts dont le gouvernement des
Pays-Bas m'honore, et le dsir de rpondre  des instances aussi
flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince,
sont de nature  me jeter dans une grande perplexit; permettez-moi donc
de prendre quelques jours pour rpondre.

David jugea  propos de ne pas se dcider sans prendre conseil. Il
s'adressa  deux de ses compagnons d'exil, Cambacrs et Sieys,
auxquels, aprs avoir expos l'offre qui lui tait faite, il fit part
encore de toutes les lettres qu'il avait reues  ce sujet, et de son
dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de
Napolon l'engagea d'accepter; Sieys, au contraire, lui conseilla de
n'en rien faire. Libre, indpendant, honor et dans l'aisance,
pourquoi, dit-il  l'artiste, renonceriez-vous  ces avantages?

Cet avis prvalut, et ds le jour suivant, David alla chez
l'ambassadeur,  qui il porta son refus en s'excusant ainsi: Les bonts
de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront
une poque remarquable de ma vie, et prsenteront le roi de Prusse  la
postrit comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil.
Veuillez tre auprs de Sa Majest l'interprte de ma profonde
gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de
conserver la tranquillit dont je jouis sous un gouvernement conforme 
mes opinions. Malgr ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas
encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagne de ses trois
filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment
mme o la comtesse L..., amie particulire du roi de Prusse, s'y
rendait avec les mmes intentions. Je regarde comme un heureux prsage,
dit la princesse  cette dame, que vous runissiez vos efforts aux
ntres. M. David est inbranlable; veuillez bien peindre sa rsistance 
Sa Majest, de manire  la convaincre que nous avons employ tous les
moyens pour le persuader. Malgr ces instances nouvelles, David tint
bon et refusa. Enfin, le frre du roi de Prusse vint chez l'artiste sous
le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son
souverain de l'emmener  Berlin dans sa voiture, Eh bien! monsieur
David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin  nos voeux? Allons,
dcidez-vous  partir avec moi; nous voyagerons ensemble. Puis, se
tournant vers le portrait du gnral Grard, qui tait commenc et sur
le chevalet: J'espre, ajouta-t-il, que vous dbuterez par me peindre
comme le gnral. Votre prsence nous comblera de joie. Mais David
resta inbranlable dans sa rsolution, s'tablit  Bruxelles et reprit
le cours de ses travaux de peinture.

L'ardeur nouvelle que mit David  produire pendant son exil, et les
nobles efforts qu'il fit pour dvelopper son talent sous des formes et
dans des modes qu'il n'avait pas encore employs, indiquent peut-tre
mieux que tous les travaux prcdents de sa vie  quel point son me
tait vivace, nergique et susceptible de grandes rsolutions quand il
s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa
mort, et lorsque sa main lui tait devenue tout  fait inutile,
serviront encore  faire clater cette vrit, et  prouver ce que
l'exprience a dmontr si frquemment, que chez les hommes d'un mrite
extraordinaire, l'me ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement
trahie par les organes de la vie matrielle.

Je me sens l'imagination aussi vive et aussi frache que dans les
premires annes de ma jeunesse, disait-il  ses amis qui l'entouraient,
je compose avec la mme facilit tous les sujets qui me viennent  la
pense; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile,
ma main s'y refuse.

Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement
s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptmes dans
les dernires figures qu'il a peintes dans le tableau des _Thermopyles_
et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette
composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le
premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevs en exil, on
remarque plusieurs parties que le peintre a traites avec une audace et
une verve qui n'appartiennent ordinairement qu' la jeunesse. C'est
_l'Amour quittant Psych_ et _Mars dsarm par Vnus_[72]. Sensible au
reproche qu'on lui avant souvent adress de n'tre qu'un imitateur,
qu'un copiste mme de l'antique, David, rassemblant tout ce que son
instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature
sans chercher  la modifier et  l'embellir, acheva le tableau de
_l'Amour et Psych_, et prouva qu'il pouvait reprsenter le naturel,
mme sans choix, copi immdiatement sur le modle. Cet ouvrage,
lorsqu'il fut expos  Paris, vers 1823, valut les louanges et attira
les critiques les plus excessives  l'auteur, et on peut le regarder
comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit
des jeunes artistes qui en ce moment s'apprtaient  faire une
rvolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des
anciens ouvrages du peintre des _Sabines_ et des _Horaces_ ne purent lui
pardonner d'avoir ainsi reprsent la nature telle quelle, dans un sujet
appartenant  la plus haute posie; tandis qu'au contraire ceux qui
repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel  tout
prix surent gr au vieil artiste exil de se rajeunir en quelque sorte 
la fin de sa carrire, en admettant des principes contraires  ceux
qu'il avait professs jusque-l.

Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans
ce tableau de _l'Amour et Psych_, si David a sacrifi certaines
convenances que semble exiger le sujet, il a imprim  ses figures un
accent de vrit dans les formes, au coloris mme et  l'expression, qui
classe ce tableau dans une catgorie toute diffrente de celle o se
rangent ses autres productions. videmment il a cherch cette fois 
rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirig plusieurs peintres
hollandais et flamands. Cet effort tent  l'ge de soixante-huit ans,
et par un artiste qui avait affermi sa rputation en Europe en
travaillant jusque-l dans une direction toute contraire, un tel effort
mrite d'tre consign dans l'histoire de ce peintre.

Toutes les autres productions, mme les plus faibles, acheves en exil,
ont au moins ce grand mrite, qu'elles tmoignent que le peintre s'est
aventur chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition
d'esprit naturelle et constante de l'auteur du _Saint Roch_, des
_Horaces_, du _Socrate_, du _Marat_, des _Sabines_ et du _Couronnement_.

La composition du _Mars dsarm par Vnus_ peut tre considre comme le
retour et le dernier hommage du peintre  ses ides,  ses rves de
prdilection pendant sa longue carrire. Contre les principes qu'il
s'tait prescrits et qu'il a toujours observs en France, de potiser,
comme il disait, les sujets tirs des historiens; pendant ses annes
d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de posie,
comme le prouve le choix des scnes de _l'Amour et Psych_, de
_Tlmaque et Eucharis_, de _la Colre d'Achille_, et enfin de _Mars et
Vnus_. Pour juger ce dernier tableau avec quit, il ne faut pas
oublier que David l'a achev  l'ge de soixante-seize ans; et alors on
reste confondu de la dlicatesse et de l'nergie d'excution qui
brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il
parut  Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rtribution
que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacre au
soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des
Ursulines.

La curiosit des Parisiens ne fut pas moins vivement excite par ce
dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napolon, et si l'exposition
que l'on en fit, en 1825,  Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du
matre, fut pour la nouvelle cole, qui allait renverser momentanment
celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre
publiques plusieurs productions, le _Marat_ entre autres, qui n'taient
point connues des dernires gnrations.

Nul doute que le conseil donn  David par Sieys ne ft le bon; et,
quelque distingu qu'et pu tre l'accueil que le roi de Prusse aurait
fait au premier peintre de Napolon, David n'et pas vcu au milieu de
plus d'hommages qu' Bruxelles, et et t beaucoup moins indpendant 
la cour de ce prince que dans la position qu'il s'tait choisie. Cette
position tait vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du
seul moyen qu'il et de rester Franais malgr l'exil dont on l'avait
frapp.

Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait
commenc, et l'on serait tent de croire que la peine de l'exil, si
terrible ordinairement pour les hommes, devait donner  celui-ci un
calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermet de rsolution
qu'il n'avait jamais montres auparavant. Relativement  sa satisfaction
intrieure d'artiste, peut-tre n'a-t-il jamais exerc la peinture avec
plus d'indpendance et d'agrment qu' Bruxelles. Sa fortune s'y est
accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de
ses ouvrages (celle de _Mars et Vnus_, notamment, rapporta 45 000
francs), on lui commanda une copie du _Couronnement de Napolon_ qui lui
fut paye 75 000 francs. Quant aux gards et aux honneurs, il en tait
continuellement combl, et il ne passait pas un tranger marquant 
Bruxelles qui ne s'empresst d'aller rendre hommage au talent du peintre
de Napolon. Le roi des Pays-Bas lui-mme, Guillaume, se sentait fier de
possder David dans ses tats, et souvent,  la promenade, il prvenait
la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses lves
belges, on l'a dj dit, ne perdaient aucune occasion de lui tre utiles
ou agrables, et il avait auprs de lui sa femme et fort souvent le
reste de sa famille.

David avait repris  Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journe tait
remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou
avec ses lves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au thtre,
o il avait adopt une place  l'orchestre, et lorsque par hasard il ne
l'occupait pas, elle tait respecte. Si quelque tranger la prenait par
mprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: C'est la place de
David. Plus d'une fois mme, lorsque dans les pices que l'on
reprsentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux
infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en ft l'application en lui
adressant d'une manire directe des applaudissements. C'tait mme au
thtre que se rendaient les trangers curieux de voir l'artiste
clbre, mais qui n'avaient pu avoir accs chez lui.

 l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapport,
dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir
t forge malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David
chang en une espce de triomphe. On prtend que, l'artiste exil tant
 l'orchestre du thtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps
tmoignait le plus vif dsir de le voir et de lui parler, parvint 
s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'aprs quelques civilits
rciproques, l'tranger tmoigna au peintre le plaisir, le bonheur mme
qu'il ressentait de se trouver prs d'un si grand homme et d'avoir pu
lui toucher la main. Quoique assez accoutum  ces tmoignages
d'admiration, David, flatt cependant de la dmarche d'un homme qui
semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire clater son
enthousiasme, dit  l'Anglais: Vous tes donc un amateur bien passionn
des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en tmoignant
une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?--Moi, monsieur,
point du tout, dit l'tranger, je voulais voir les traits et toucher la
main de l'homme qui a t l'ami de Robespierre.

Cette anecdote, il faut le redire, a probablement t faite  plaisir;
cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour
Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la rvolution, ne rend pas
improbable qu'il se soit trouv un Anglais assez fou pour fliciter
sincrement David de ses anciennes amitis de 1793.

Outre les tmoignages de considration qu'il reut des princes trangers
et des hommes marquants dont il fut entour pendant son exil, il lui en
vint de France qui n'taient pas moins clatants et qui durent le
toucher bien davantage. Plusieurs dames levrent la voix en sa faveur;
et soit par leurs crits, soit par leurs dmarches, elles firent de
nobles efforts auprs du gouvernement des Bourbons, pendant les
dernires annes de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France.
Mme de Genlis, dans ses Mmoires, crivit ces gnreuses paroles: J'ai
blm David, j'ose le dire, avec nergie, dans le temps de ses erreurs;
mais il est malheureux, il est exil, il gmit sous le poids de la
vieillesse et des infirmits; je ne vois plus en lui que son infortune
et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle  ma pense quand
j'admire le talent suprieur de ses lves: oui, les nombreux
chefs-d'oeuvre de Grard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son
rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres
artistes, leur donnent  cet gard les droits les plus touchants.

Mme Rcamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nes
de nos rvolutions, fit les dmarches les plus actives, et usa du crdit
de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en
France.

Enfin, Gros, son lve, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa
tout ce que son talent et son me gnreuse pouvaient lui donner
d'nergie, de patience et de crdit pour obtenir la grce de son matre;
mais inutilement. On ignore les conditions prcises imposes  David par
le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout
indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les
accepter.

Le tmoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David,
aprs les vains efforts que l'on avait tents pour le faire rentrer dans
sa patrie, fut sans doute la mdaille que ses anciens lves firent
frapper en son honneur en 1823. L'excution en avait t confie 
Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait charg
d'aller l'offrir au matre, tous ses lves dsignrent Gros, qui, en
effet, la porta  Bruxelles[73].

Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour
la peinture tait irrsistible. Quand il s'aperut que sa sant
dclinait, que sa main devenait lourde, il rsolut de ne plus peindre.
Pour se distraire il faisait alors des promenades plus frquentes, mais
une passion invincible le poussait toujours  prendre de prfrence les
rues qui le ramenaient vers son atelier, situ  l'ancien archevch de
Bruxelles. L il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste,
prenait un crayon et traait quelques croquis sur les murs. Parfois,
lorsqu'il croyait se sentir anim d'une force inaccoutume, il allait
jusqu' reprendre ses pinceaux; mais, accabl par le poids de la
palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de
lui en s'criant avec chagrin: Ma main s'y refuse!

Pendant l't de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour
ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient
Paris, vinrent tour  tour  Bruxelles pour rendre les derniers soins 
leurs parents. Pendant l'automne de la mme anne, David se rtablit, il
se sentit mme plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: Je
rajeunis, je vais me remettre  peindre, disait il  ceux qui
l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de
grandeur naturelle, reprsentant _la Colre d'Achille_. L'ardeur avec
laquelle il commena cet ouvrage et en acheva une partie tient du
prodige, ou plutt prouve combien l'organisation de cet homme tait
vivace et nergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il
s'apert que cet excs de travail lui tait contraire, il disait en
souriant  ceux qui le regardaient s'acharnant  cet ouvrage: Voil mon
ennemi; c'est lui qui me tuera. Enfin, dans les premiers jours de
dcembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de gurison l'empcha de
continuer; mais, ayant dsign M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y
fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses penses  son
lve. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait
s'teindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de
force d'attention pour voir et corriger une preuve du _Lonidas aux
Thermopyles_, qui venait de lui tre envoye par Laugier, charg d'en
faire la gravure  Paris. David alit fit placer la gravure devant lui,
demanda sa canne, avec laquelle il indiqua  M. Stapleaux les diverses
corrections qu'il dsirait que l'on ft: Trop noir... Trop clair... La
dgradation de la lumire n'est pas assez bien exprime... Cet endroit
_papillote_... Cependant... c'est bien l une tte de Lonidas...
dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientt sa voix
s'teignit entirement, la canne tomba de sa main et il rendit le
dernier soupir. C'tait le 29 dcembre 1825,  dix heures du matin.

Les honneurs funbres qui lui furent rendus  Bruxelles sont encore des
preuves de l'immense clbrit que cet artiste avait acquise mme depuis
son exil. Aprs l'autopsie, on embauma le corps, qui fut expos le 5
janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure  l'glise de
Sainte-Gudule. Le cortge du deuil qui l'accompagnait tait compos:

1 Des lves de l'acadmie royale de peinture et de sculpture, portant
des couronnes de laurier et des palmes;

2 Des lves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des
bannires surmontes de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur
chacune des bannires taient inscrits les titres des principaux
ouvrages de David, tels que _Lonidas_, _les Sabines_, _Brutus_, _les
Horaces_, _Mars et Vnus_, etc., etc.;

3 De la musique de la garnison, excutant des marches lugubres;

4 D'un char funbre portant le cercueil, tran par six chevaux noirs
qu'autant de laquais vtus de deuil conduisaient par la bride;

5 De M. Eugne David, fils du dfunt, ex-officier suprieur en France,
accompagn de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de
l'acadmie royale de peinture, et Michel, ecclsiastique attach 
l'glise de Sainte-Gudule;

6 Le pole tait port par six personnes: trois lves de David, MM.
Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont;

7 Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son
matre, habit uniforme de l'Institut, dcor des insignes de commandeur
de l'ordre de la Lgion d'honneur.

Ce cortge s'tait encore grossi des amis du dfunt, des artistes de
Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule
d'autres personnes, les uns suivant  pied et les autres en voiture.
Tels furent les derniers tmoignages d'admiration que l'on donna au
peintre David sur la terre d'exil.

En France, ses lves et les personnes qui continuaient d'apprcier ses
ouvrages et ses principes avaient conserv pour lui et pour ses
productions une respectueuse admiration. Cependant, ds le lendemain de
l'exil de David on avait vu apparatre une secte nouvelle, d'artistes
qui, par leurs discours d'abord, puis bientt par leurs productions,
avaient attaqu et taient mme parvenus  ternir momentanment la
rputation et les ouvrages de David.

Mais cet vnement tient une place trop importante dans l'histoire de
l'art  cette poque, et fait ressortir trop vivement l'une des
infirmits du coeur humain pour que nous ne nous y arrtions pas. Sans
parler des quatorze gouvernements sous lesquels tienne a vcu, il a vu
se succder deux gnrations d'artistes, et de tous les spectacles
pnibles dont il a t tmoin dans sa vie, celui du mpris, de
l'ingratitude cruelle des gnrations nouvelles  l'gard de celles qui
les ont prcdes, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour
l'humanit. Quoique moins g de dix ou douze ans que Girodet, Grard et
leurs contemporains, tienne a connu la plupart de ces artistes lorsque,
jeunes encore, ils taient dans l'ivresse de leurs premiers succs et de
leurs triomphes sur les vieux acadmiciens; cela est triste  dire, mais
ils furent sans piti, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers
1830, et se sentant presss, menacs mme par l'assurance orgueilleuse
d'une cole nouvelle, ne se soient reproch intrieurement d'avoir donn
quarante ans avant l'exemple des durets qu'on leur a fait subir.

Dans les annes qui prcdrent 1816, les indices de dclin qu'on
remarqua dans le tableau des _Thermopyles_, et surtout les
malencontreuses productions de quelques-uns des derniers lves forms
par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement
classique, lassrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune
gnration d'artistes  qui la prsence du matre imposait encore, mais
qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de
Bruxelles. Cette rvolution dans les arts fut aussi subite et aussi
complte que l'est dans un tat le passage de la monarchie  un
gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et
d'influence acquise par David et son cole fut conteste, puis nie, et
devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se rvoltrent
contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans,
disaient-ils, avait impos son got au public et aux artistes;  les
entendre, ses ouvrages n'taient que la copie de statues antiques
colories en camaeux; ses compositions n'avaient ni sens ni posie, et
ses personnages, placs un  un et sans intelligence, semblaient couls
en pltre. Quant au respect que David professait et recommandait aux
autres pour l'antiquit, ce n'tait qu'un fanatisme au moyen duquel le
matre et son cole dissimulaient l'aridit de leur imagination et
l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de
l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beaut visible,
tant recommande par ce matre, tout cela n'tait dans l'ide des jeunes
restaurateurs de l'art qu'un matrialisme paen introduit dans la
peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres
d'alors ne pntraient pas le sens. De la critique du matre et de son
cole, ils remontaient  celle de leur doctrine et des principes mme
qui avaient servi  la fonder. L'ide de la recherche du beau visible
comme l'avaient faite les anciens fut rpute fausse et ridicule dans
son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de
la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent
l'me froide et inactive. Mais, sans mme chercher  dterminer le
principe qu'il serait  propos de substituer  celui que l'on rejetait,
ces jeunes artistes, fiers de leur indpendance et impatients de
l'augmenter encore, avancrent que l'unit d'cole, quel que ft son
principe, tait une donne fcheuse; que la dure de celle de David en
tait la preuve, et qu'il tait bien temps que chacun, n'obissant qu'
son inspiration propre,  son originalit native, fixt lui-mme les
principes qui lui conviennent, tudit la nature selon son got et
produisit des compositions  sa fantaisie. De l est rsulte cette
diffusion ou plutt cette confusion de systmes, dont le plus
remarquable et le plus important est l'admission, la recherche mme du
_laid_, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel
qu'il soit et sous quelque forme qu'il se prsente.

Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David ft rest en
France il et eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaait depuis
longtemps son cole pour arrter ou mme pour temprer la violence de la
rvolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le
dclin de son talent et son affaiblissement caus par l'ge et les
maladies, il n'aurait pu rsister  cette attaque. Plus jeunes et
soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Grard et Gros lui-mme
ne se sentirent pas assez forts pour rsister avec leurs ides vieillies
 des ides nouvelles. Tout concourt donc  faire penser que pendant
l'exil, o David a t constamment environn d'hommages flatteurs et
entour si soigneusement d'une atmosphre de louanges, cet artiste a d
penser que sa gloire et celle de son cole taient demeures intactes 
Paris comme  Bruxelles; tout porte  croire qu'il a fini ses jours plus
doucement sur la terre trangre que s'il tait mort  Paris, avec la
conviction d'avoir survcu  sa gloire.

De tous les griefs imputs  David par l'cole romantique, car tel fut
le nom qu'elle se donna, le plus trange et le moins fond est sans
doute l'influence tyrannique reproche  ce chef d'cole. Si l'autorit
qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des
tudes et des travaux o il a montr la puissance d'un talent qui s'est
transform compltement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire
 des doctrines consacres dans l'antiquit, renouveles en 1772 et
mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent tre considres, l'une comme
une tyrannie de la part du matre, et l'autre comme une lche
complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont
fait un honneur de les suivre, certes David a gouvern l'art
tyranniquement pendant l'espace de prs de quarante ans, comme cela
tait arriv prs de trois sicles avant  Michel-Ange.

Ce n'est donc pas chose commune qu'une ide, un systme, une doctrine
dont les rsultats ont t: un matre d'une grande habilet; sept ou
huit lves qui se sont distingus par une manire qui leur tait propre
et dans des genres souvent opposs, et enfin une cole qui pendant
quarante ans a donn une forte impulsion  tous les arts et mme 
l'industrie.

En somme, quarante annes d'existence glorieuse suffiraient pour
constater l'importance qu'ont eue David et son cole, si, comme on le
verra, le mrite de trois de ses lves n'avait pas prouv, aprs la
mort du matre et au fort de l'anarchie qui rgnait dans les arts en
1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reus et qui les mit en
tat de produire des ouvrages qui calmrent l'effervescence de quelques
novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses vritables
limites.

Revenons d'abord sur quelques faits antrieurs. En 1819, lorsque David,
honor  Bruxelles, tait presque tourn en ridicule  Paris, parurent 
l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirrent particulirement
l'attention: le _Gustave Wasa_ de M. Hersent, dont le mrite remarquable
augmenta l'importance qu'avaient dj les sujets anecdotiques, et _le
Radeau de la Mduse_ du jeune Gricault[74].

On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent,  compter de
1815, les sujets militaires, les dtails stratgiques auxquels le talent
si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularit,
parce que ce mode de peinture, considr comme il doit l'tre ici, ne
fut rellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis
en honneur, par ses compositions de _la Peste de Jaffa_, et des
_Batailles du mont Thabor_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_. Mais dans le
tableau du _Radeau de la Mduse_, il se trouvait des innovations
importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif,
convient  des moyens que Gricault avait emprunts aux peintres de
l'cole des Carraches et  quelques artistes franais,  Jouvenet entre
autres. Sans entrer dans les dtails de la composition de _la Mduse_,
une fois que l'on connat et que l'on a adopt le point de dpart de
l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir
que son ouvrage ne soit remarquable et ne mrite de grands loges. Mais,
pour s'expliquer aujourd'hui le succs extraordinaire qu'il eut au Salon
de 1819, il faut remarquer qu'il servit  peu prs galement le parti
d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufrags
sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons
distribuait ses faveurs, et la raction violente des jeunes artistes qui
voulaient dtrner David et renverser son cole.

On reprochait au peintre des _Sabines_ le choix des sujets pris dans les
temps du paganisme, la recherche exagre du beau visible, l'tude
pdantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement,
potiquement, et sans qu'il ft raisonnablement motiv. Jusqu'
l'apparition du tableau de _la Mduse_, ces reproches ne furent gure
que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus
ou moins spirituelles. Gricault, en homme de talent et d'excution, car
il n'y a jamais que ceux-l qui avancent les affaires, mit la main 
l'oeuvre et ralisa, dans un tableau fort grand, toutes les ides, toutes
les esprances de rforme artistique rves jusque-l par ses jeunes
confrres. Dans _le Radeau de la Mduse_, il dveloppa un sujet
non-seulement moderne, mais du moment; l'tat o se trouvaient les
naufrags n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y tant pas
ncessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de puret avec
laquelle elles taient rendues, devenait chose indiffrente; enfin le nu
qui y tait prodigu se trouvait tre une circonstance invitable,
puisqu'il tait inhrent au sujet. L'ouvrage prsentant des qualits
incontestables, et faisant par cela mme la satire la plus juste de
l'abus que quelques lves de David avaient fait des principes de leur
matre, il arriva que _la Mduse_ de Gricault, mise en avant par la
jeune cole comme l'expression la plus nette et la plus nergique de son
systme, occasionna une leve de boucliers contre le peintre exil. De
ce moment, les jeunes artistes se rurent dans la carrire avec
l'imptuosit de jeunes soldats montant  la brche. Au fond, Gricault
n'avait eu l'ide que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais
sans s'appuyer systmatiquement sur le _laid_; il avait peint du _nu_
parce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affect, comme
cela arriva bientt aprs, de subordonner l'imitation des formes
humaines  celle des vtements et des accessoires.

Cet artiste si regrett, et si regrettable en effet, fit une chute de
cheval qui le mit hors d'tat d'entreprendre de grands travaux. Aprs
avoir langui plusieurs annes, il mourut en 1824,  l'ge de
trente-quatre ans. Il avait donn des preuves clatantes de la franchise
et de l'nergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris
dans le cercle de la ralit et dans les compositions; dans plusieurs
croquis des dernires annes de sa vie, on remarque une lgance et une
lvation de pense et de style qui donnent lieu de croire qu'il tait
appel  devenir un peintre trs-distingu.

Les ouvrages laisss par Gricault, si on les considre relativement 
son ge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui
font donc beaucoup d'honneur; mais, forc d'envisager ici son _Radeau de
la Mduse_ comme reprsentant une doctrine mise en opposition  celle de
David, on ne peut plus y voir qu'une rnovation de l'cole et de la
manire de Jouvenet, en sorte que l'on est amen  conclure que l'effort
de ce jeune peintre fut dirig dans un sens rtrograde, et qu'il est
loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps.
Mais enfin, le grand coup tait port contre les lments matriels qui
servait de premiers remparts  la doctrine de David. Le _nu_ tait
proscrit, le _beau_ rejet, et le choix des sujets antiques absolument
condamn.

Si les Franais sont avides d'innovations en matire d'art, il faut
remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appels
en France par Charles VIII et Franois Ier y introduisirent la peinture;
ce fut en Italie et d'aprs les matres de ce pays que se formrent plus
tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a
dj dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de
l'archasme que David a parcourue, et enfin  l'poque o nous sommes
arrivs, vers 1819, la rvolte contre l'cole de David fut encore
excite par une influence trangre. Mais cette fois l'impulsion a t
double, car elle vint simultanment de l'Allemagne et de l'Angleterre.

Pendant les prparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812
 1814 pour se soustraire au joug de Napolon, l'amour de la patrie se
combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espce de posie
nouvelle o les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux
anciennes croyances chrtiennes servit  exalter l'enthousiasme
militaire des populations germaniques, dj sous les armes. Tous les
souvenirs mythologiques et historiques des temps paens furent rejets,
et des armes entires se mirent en marche contre la France, en
invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix.
Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la
double invasion de 1814 et de 1815, aprs avoir donn une forme nouvelle
 la posie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres
arts,  renouveler les formes de la peinture. C'est de cette poque 
peu prs que date la nouvelle cole allemande dont Cornelius et Overbeck
peuvent passer pour les fondateurs et ont t les plus solides appuis.

L'humeur tant soit peu indvote des Franais, jointe  la rpugnance
fort naturelle qu'ils prouvrent  tudier l'origine et les rsultats
d'un enthousiasme qui leur avait t si fatal, fut cause que le systme
religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reu avec quelque calme
en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus
facilement, que depuis 1816 les ides audacieuses d'un pote anglais,
lord Byron, et l'originalit d'un prosateur de la mme nation, sir
Walter Scott, avaient prpar les voies en effaant de la mmoire des
jeunes gnrations toutes les ides qui y avaient t le plus
profondment enracines jusque-l. Ainsi, en moins de deux ans, le
rsultat de la lecture des posies de Byron fut de substituer une ironie
amre et srieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de
Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de
toutes les grandes poques et le mrite de tous les grands hommes.
L'antiquit, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une tude
presque exclusive, fut tourne en ridicule, bafoue et entirement
abandonne. La mode fut de prendre la vie en ddain, la socit en
haine; et conformment aux exemples donns par les hros des pomes de
Byron et par le pote lui-mme, on se fit moqueur, insolent par vanit,
on affecta de n'tablir aucune diffrence entre un divertissement et la
dbauche, pourvu que l'on trouvt un moyen de s'tourdir sur l'inanit
reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron
affectrent cet impertinent ddain, ce dgot de la vie, cette
insouciance pour le bien et le mal, cette indiffrence pour le vice et
la vertu, que l'on n'avait trouvs jusque-l que chez quelques individus
rares, malheureusement organiss ou pervertis par l'orgueil de la
naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les crits
de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis
plbiens, cent fois plus insolents et plus dsabuss que Byron
lui-mme, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout
dire. Cette dplorable influence des crits et des manires du pote
anglais se manifesta en France ds les premires annes de la
Restauration, dans les oeuvres littraires ainsi que dans les arts.

Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le
mme moment o la bise potique de Byron soufflait sur la France. Walter
Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes,
prparait, grce au point de vue dont il a envisag l'histoire, une
rvolution importante dans les esprits, mme les plus srieux. Par
l'attrait qu'offrent ses productions, par l'rudition piquante et solide
qu'il mit si heureusement en oeuvre, il sortit des vieilles habitudes des
savants, et trouva le moyen de donner  l'histoire moderne un charme
qu'elle n'avait point eu jusque-l. Dplaant l'intrt, concentr
jusqu' lui sur les vnements, sur leur importance et leur
enchainement, il le porta plus particulirement sur les personnages,
peignant les moeurs de prfrence aux faits, faisant connatre les
allures des hommes plutt que leurs desseins secrets, en un mot,
ramenant l'histoire  la chronique et au mmoire. Ce mode littraire,
qui, ainsi que celui de Gricault en peinture, tait au fond une marche
rtrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les
crits, les romans de Walter Scott, aprs avoir videmment dgot la
gnration prsente de l'tude de l'antiquit, et lui avoir donn cet
engouement exclusif pour celle du moyen ge, ont-ils conduit beaucoup de
gens  traiter l'histoire en minutieux archologues.

Enhardie par la tentative de Gricault, la nouvelle cole de peinture,
travaille bientt par la triple influence du mysticisme allemand, des
posies sataniques de Byron et de l'rudition pittoresque de Walter
Scott, trois systmes opposs, mais d'accord au moins pour mettre
l'antiquit hors de cause, la jeune cole se sentit assez forte pour
jeter dfinitivement l'anathme sur le systme de David, pour le
stigmatiser en lui donnant le nom _classique_, mot qui alors, et dans
l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, us et
hors de la sphre des ides reues.

Peu aprs l'exposition du _Radeau de la Mduse_, de Gricault, on avait
vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins
d'ides et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le
premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de
son talent rattachent aux ides et aux gots des nations
septentrionales, devint l'artiste de prdilection de la jeune cole
franaise, qui,  l'instar des jeunes peintres allemands, traita des
sujets modernes et nationaux en mlant des sentiments de patriotisme 
des scnes passionnes ou tendres, _sentimentales_ et quelque peu
religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit du _laid_ de propos dlibr;
mais, beaucoup plus proccup de l'action dramatique ou du sentiment
intrieur de ses personnages que de leur extrieur, il s'appliqua
surtout  l'expression du sens intime, ngligeant d'abord l'imitation
rigoureuse de la forme. Les sujets o son talent se dveloppa le plus
compltement sont ceux qui se prtaient le mieux  cette forme de l'art;
aussi russit-il particulirement  peindre _Faust_, _Marguerite_, _le
Vieux chevalier_ pleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la
tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnatre dj dans
plusieurs de ses productions, s'est tout  fait dveloppe dans les deux
tableaux qu'il a exposs depuis: l'un reprsentant _Franoise de
Rimini_, l'autre le _Christ consolateur_... videmment M. Scheffer, l'un
de ceux qui ont introduit la manire _romantique_ en France, a reu et
transmis l'influence de la nouvelle cole de Cornlius et d'Overbeck.

D'un esprit plus tmraire et d'un got moins sr, M. Delacroix fut
sduit par la posie tour  tour sauvage, tendre et ironique de Byron,
et crut se sentir appel par la nature  peindre avec le laisser aller
grandiose qui frappe dans les crits du pote anglais. Comme son modle,
mais plus souvent que lui, le jeune artiste franais se permit des
productions bizarres. On crut mme voir, dans son _Massacre de Chio_, en
1826, la thorie du _laid_ oppose systmatiquement  celle du _beau_,
et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses ides ni sa
manire. Son _Sardanapale_, les scnes de _Lara_ et du _Corsaire_, son
_Samaritain_ et sa _Mde_, ouvrages empreints de talent, offrent
cependant des scnes sans clart, o l'imitation du naturel exclut sans
cesse les convenances du got. C'est Byron, avec ses grands dfauts
excessivement exagrs.

Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie relle, ne
dpasse jamais le degr d'lvation que comporte la chronique plutt que
l'histoire; enfin il a charm, attach et subjugu le public par la
vrit des expressions et le fini des dtails de plusieurs de ses
ouvrages, sa _Jeanne Gray_, entre autres.

Tel est le caractre du talent des trois hommes qui ont mis  flot la
barque _romantique_, qui ont contredit le systme _classique_ de David,
puisque tous trois ont trait exclusivement, et de parti pris, des
sujets modernes, puisqu'ils ont rejet l'tude de l'idal de la forme et
l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a t de substituer
absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible.

S'il ne se ft prsent dans l'arne romantique que des athltes de la
force et du mrite de ces trois jeunes peintres, le danger n'et t ni
de longue dure ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans
les rvolutions, les hommes qui les font sont bientt dpasss dans
leurs projets par ceux qui les ont aids et qui les suivent. Aussi
n'entreprendra-t-on pas d'numrer les inconcevables extravagances
barbouilles sur la toile par les mille et un imitateurs des trois
peintres  qui l'cole allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi
d'toiles lumineuses; ce fut  qui d'entre eux reproduirait les scnes
et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus rvoltantes.
Sous prtexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et
dsagrables, d'infirmits mme que ces peintres ne recherchassent avec
soin pour les reprsenter dans leurs tableaux; et si l'on joint  ces
inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le model avec
une incorrection prmdite, on pourra se former une ide juste de la
cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du dsordre profond qui
rgnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes.

Mais le public, malgr son amour des nouveauts, est juste au fond, et
lorsqu'il s'aperut, vers 1824 et 1825, qu'en dernire analyse cette
nouvelle cole, qui promettait tant de varit dans ses productions,
tait tout aussi esclave que l'ancienne des systmes qu'elle avait
adopts; que, par exemple, aux Grecs d'Homre on substituait constamment
les Grecs modernes; qu' la nudit des hros paens on faisait succder
les ternelles armures chevaleresques; qu' la recherche, peut-tre trop
constante, du _beau_, on opposait le parti pris de reprsenter
l'horrible et le _laid_; on rabattit un peu des esprances qu'avait
donnes l'cole romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et
Scheffer, sentirent bientt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces
extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent.

C'est ainsi que la partie tait engage parmi les jeunes peintres de la
nouvelle cole, lorsque les ouvrages d'un lve de David, qui, sans
avoir obtenu le prix, tait all tudier  Rome et y avait perfectionn
son talent dans la solitude, fixrent l'attention de tous les
spectateurs quels que fussent leur got et leur cole. Les sujets
n'taient que des scnes familires entre des paysans d'Italie, mais il
y rgnait une grce, une lvation unie au naturel, qui charmaient sans
que l'on st pourquoi. Ces compositions, beaucoup mieux colories que
celles qui sortaient ordinairement de l'atelier des lves de David, se
recommandaient particulirement par le choix heureux des attitudes et
des formes, et par une certaine puret de dessin qui trahissait l'cole
o le peintre avait t enseign. M. V. Schnetz, car c'est lui dont il
est question, fut, depuis l'exil de son matre et l'invasion des
peintres _romantiques_, le premier qui eut le privilge de ramener
l'attention du public sur des tableaux dont la composition tait
attrayante sans tre bizarre, et dont le coloris n'tait pas entach
d'exagration. Traitant des sujets modernes, et les ajustant avec une
originalit et un naturel qui leur donnaient le charme de la nouveaut,
M. Schnetz, quoique lve de David, prit une place  part au milieu des
nouveaux peintres, et se forma un groupe d'admirateurs que ses autres
ouvrages rendirent chaque jour plus nombreux.

L'ami de M. Schnetz, son condisciple chez David, l'infortun Lopold
Robert parut bientt aprs. On sait la glorieuse carrire qu'a fournie
ce peintre, et certes ses beaux et nombreux ouvrages n'ont pas peu
contribu, pendant le temps de l'anarchie romantique,  ramener les
esprits vers les lois immuables de la raison et du bon got[75].  la
vue de ses tableaux, chacun, par instinct ou par raisonnement, fut
oblig de reconnatre que quelque nouveau, quelque bizarre mme que soit
en lui-mme un sujet, le spectateur l'accepte avec plaisir lorsque le
peintre a mis en oeuvre toutes les ressources relles de son art pour lui
donner de la vraisemblance et du charme; quand, au lieu d'exagrer ce
qu'il peut avoir d'trange, on donne  cette singularit tout l'attrait
d'une chose simple, tout le mrite d'une scne humble, mais qui a t
ennoblie et leve par le talent de l'artiste. Aucun des disciples de
David n'a mieux mis en pratique ce que le matre avait l'intention de
faire, lorsqu'il disait qu'il prenait ses sujets dans les historiens et
les prosateurs, pour tre matre de les potiser  sa manire. De
quelques tribus de paysans, Lopold Robert a fait un peuple, un monde
avec lequel chacun de nous vit, pense ou au moins dsire de vivre et de
penser.

La gravit et la vigueur du talent de Lopold Robert imposrent le
respect aux peintres romantiques ds 1824, lorsqu'il exposa son
_Improvisateur napolitain_ et ses _Plerines_ dans la campagne de Rome.

Mais les plus abandonns de cette secte, ceux qui se riaient de la forme
et du dessin, qui ne parlaient de la _beaut_ des anciens et des sujets
mythologiques qu'en assaisonnant leurs discours de sarcasmes contre les
artistes qui s'occupaient encore de ces rveries surannes, ces
imprudents causeurs reurent un rude chec lorsque M. Ingres, aprs
avoir expos _le Voeu de Louis XIII_, en 1824, traita bientt aprs le
sujet de l'_Apothose d'Homre_.

M. Ingres, destin par le sort  rester le dernier rejeton brillant de
l'cole de David, y tait entr fort jeune, en 1796, et s'y tait fait
remarquer, ds ses premiers essais, comme l'un des lves les plus
distingus. Pendant le cours de ses tudes, il ne cessa d'attirer
l'attention sur lui; et aprs avoir remport le grand prix, en 1800, il
employa les cinq annes de son pensionnat  perfectionner son talent et
revint en France pour le faire connatre. Le mrite particulier de cet
artiste consiste dans l'nergie et la finesse avec lesquelles il sent,
voit et sait rendre les modifications de la forme. Cette rare et
prcieuse qualit, cet instinct presque crateur au moyen duquel le
peintre poursuit l'me jusque dans les plus lgres ondulations de
l'piderme, M. Ingres l'a toujours possde  un degr minent, et
toujours il a vu se presser autour de lui un petit nombre d'hommes qui
n'ont cess de reconnatre et d'apprcier le caractre particulier de
son talent. Cependant, lorsque vers 1805 il envoya de Rome le tableau de
_Thtis implorant Jupiter_; quand, plus tard, il peignit Napolon sous
le costume imprial et assis sur son trne, non-seulement ces
productions ne furent pas gotes du public, mais ceux mme qui
exeraient alors la critique dans les journaux ne s'aperurent pas des
qualits relles de l'auteur. Sensible aux critiques amres auxquelles
il avait t en butte, mais dcid  suivre avec persvrance la voie
dans laquelle il se sentait entran par la nature, M. Ingres, renonant
 tous les secours qu'il esprait trouver  Paris pour dvelopper son
talent, prit la rsolution de retourner en Italie et d'y exercer son art
selon son got, sans s'inquiter des avantages qu'il pourrait en retirer
pour son bien-tre. Pendant plus de quinze ans il vcut obscur et dans
une honorable pauvret, n'accordant rien aux exigences du got et des
modes qui se succdaient, mais perfectionnant toujours son talent au
contraire dans la direction que son instinct lui avait fait choisir ds
sa jeunesse. Cette constance dans les rsolutions d'un artiste et le
noble courage avec lequel il en a support si longtemps les tristes
consquences seront toujours un fait honorable pour M. Ingres, et qui
devra ternellement servir d'exemple  ceux qui s'engageront dans la
mme carrire que lui.

En 1823, il tait encore  Florence, pauvre et assez dcourag, bien que
le gouvernement franais l'et charg de l'excution d'un tableau
reprsentant _le Voeu de Louis XIII_. tienne, passant alors par cette
ville, alla voir son ancien camarade, et le trouva en effet ayant  peu
prs termin la figure de la Vierge, mais prouvant des incertitudes et
du dcouragement  l'ide de complter son ouvrage. Frapp de la beaut
de la Vierge, tienne pressa vivement l'artiste de mettre la dernire
main  un tableau qui devait incontestablement tre got  Paris par
tout ce qu'il y avait de connaisseurs clairs et impartiaux. M. Ingres
acheva en effet _le Voeu de Louis XIII_, l'exposa au Salon du Louvre en
1824, et, pour la premire fois, reut les justes loges que mritait
son talent.

Dans tout autre moment, cette justice n'et t que naturelle; mais si
l'on rflchit que cette composition, dont la donne est si simple, si
svre, brille par la puret et la correction du dessin; les figures, et
particulirement celles de la Vierge et des anges, rappellent la majest
et le grandiose des personnages sacrs ou hroques introduits dans les
ouvrages de la renaissance ou de l'antiquit, on a peine  concevoir
comment elle put trouver grce auprs de cet essaim de jeunes artistes
livrs alors  tout le dvergondage de leur imagination, et qui
n'estimaient une oeuvre qu'en raison de l'excs de sa bizarrerie et de
son tranget.

Mais, dans les ides les plus extravagantes que puissent admettre les
hommes, on trouve toujours, quand on observe de bonne foi, un lment de
raison qui leur sert parfois d'excuse. Depuis le tableau des _Aigles_ de
David, o l'affaiblissement de sa verve s'tait fait sentir, et aprs
_l'Entre de Henri IV_, le dernier bon ouvrage de Grard, matre et
disciples, tous avaient dclin. La _Galate_ de Girodet, _le
Couronnement de Charles X_, par Grard, et _la Fuite de Louis XVIII_, de
Gros, en fournissaient des preuves irrcusables. Quant aux peintres plus
jeunes que ceux-ci, forms par David, la plupart, on l'a dj dit,
avaient si faiblement compris ses principes et tellement exagr ce
qu'il pouvait y avoir de dfectueux dans ses doctrines et sa manire,
que cette espce d'puisement de l'cole dite _classique_, combin avec
le renouvellement complet des ides pendant les premires annes de la
Restauration, justifiait, jusqu' un certain point, le besoin imprieux
que ressentaient les jeunes peintres de produire des choses absolument
diffrentes et entirement nouvelles.

Cependant, lorsque cette jeunesse eut senti sa premire ivresse calme
par la vue des ouvrages de M. Schnetz et de Lopold Robert, et qu'enfin,
arrive devant le tableau du _Voeu de Louis XIII_, de M. Ingres, elle se
vit force de convenir que l'effet d'une composition, si belle qu'elle
soit, gagne encore en charme et en puissance lorsqu'elle est soutenue
par l'nergie, la puret et le bon got de l'excution, toute la
nouvelle cole applaudit au talent de M. Ingres, et ce que Girodet,
Grard ni Gros n'avaient os tenter, lui l'entreprit. Ds ce moment, la
raction contre la direction romantique en peinture tait commence.

La simplicit dans les lignes et dans la disposition de la lumire d'une
composition; l'exactitude, la puret et l'lgance porte dans le dessin
et le model des formes humaines, qualits techniques, objet constant
des tudes de David, avaient t remises en honneur par M. Ingres dans
_le Voeu de Louis XIII_. Mais il restait une difficult plus grave 
surmonter: c'tait la rpugnance, pousse jusqu'au fanatisme, que
l'cole romantique exprimait sans cesse pour l'antiquit et les sujets
tirs de la mythologie et du paganisme. M. Ingres, charg de dcorer le
plafond d'un des salons de la galerie de Charles X, osa braver les
prjugs qui rgnaient alors. lev dans l'admiration de l'antiquit, il
choisit pour sujet _l'Apothose d'Homre_. Partant de l'ide d'un
bas-relief antique reprsentant le vieux pote, qui, plac au sommet
d'un mont et panchant une urne, laisse couler le fleuve de sa posie,
o tous les hommes qui l'ont suivi courent se dsaltrer, M. Ingres
plaa Homre sur un trne, la tte ceinte du diadme, tenant le sceptre
et assis devant le temple de Mmoire dont il semble garder l'entre. 
sa droite et  sa gauche sont rangs les orateurs, historiens,
statuaires, peintres et savants les plus fameux de la Grce; et
continuant cette srie chronologique d'hommes clbres, sans oublier
ceux de l'ancienne Rome, de la nouvelle Italie, de l'Angleterre et de la
France, il fit, vers la partie infrieure de sa toile, une suite de
portraits de grands hommes modernes dont la ralit et la ressemblance
forment un contraste piquant avec ce qu'il a mis d'idal et de potique
dans les autres personnages que leur nation et leur temps rapprochent
d'Homre.

Non-seulement M. Ingres se montra peintre suprieur en cette occasion,
mais, eu gard  la disposition fausse et exalte o se trouvaient les
esprits par suite de mille ides contraires, il se fit connatre homme
d'esprit et de bon got. Profitant de toute la latitude que lui offrait
son sujet, aprs avoir reprsent Homre, les muses de la posie et de
l'histoire, Sophocle, Hrodote et Phidias, comme aurait pu le faire un
peintre de l'antiquit, il peignit avec toute l'exactitude d'un
_portraitiste_ moderne Dante et Shakspeare, idoles de la nouvelle
gnration, prs de Racine et de Boileau, qu'elle avait pris en horreur.
Il n'tait pas possible de faire plus spirituellement, dans un ouvrage
d'ailleurs si lev et si grave, la critique des esprits brouillons et
exclusifs de ce temps.

L'apparition de _l'Apothose d'Homre_ marque la limite o s'arrte pour
nous l'histoire de l'cole de David. Par ce grand et bel ouvrage, M.
Ingres ayant fait justice de ce que plusieurs des derniers lves forms
par cet artiste avaient introduit de faible et de conventionnel dans
leurs productions, a rendu la vigueur, a donn une nouvelle vie aux
principes fondamentaux du grand matre dont il a reu lui-mme les
leons. Voil soixante-quatorze ans que l'influence de cette cole rgne
(1780-1854) en France, et c'est M. Ingres qui est charg maintenant de
conserver et de transmettre ce prcieux hritage.




XIII.

CONCLUSION.


David n'tait pas un savant, encore moins un homme systmatique; ses
instincts taient imprieux, il leur obissait. C'est en vertu de cette
disposition, qu'aprs avoir suivi assez longtemps les principes de
l'cole acadmique, au sein de laquelle il avait t lev, conduit 
Rome par son matre Vien, et lanc tout  coup dans cette ville o il
n'tait bruit que des merveilles de l'art antique, ses yeux se
dessillrent, son got s'pura, et, pour la premire fois, il apprcia 
leur juste valeur les oeuvres des peintres de son temps.

L'esprit se dbarrasse plus facilement des habitudes prises que la main;
aussi David vit-il tout ce qu'il avait  faire longtemps avant de
pouvoir raliser ses projets de rforme; et cette poque de sa vie est
sans doute celle o il a dploy le plus de courage et de constance,
pour se corriger des dfauts qui lui avaient t inculqus et prendre
entire possession de lui-mme.

On peut rsumer les efforts et les progrs que David a faits pendant sa
longue carrire en citant les tableaux les plus parfaits traits dans
chacune des manires qu'il a adoptes, depuis le _Saint Roch_, peint en
1779, jusqu'au _Couronnement de Napolon_, termin en 1810.

Dans le premier de ces ouvrages, on aperoit encore l'empreinte du vieux
style acadmique; mais dans _les Horaces_ (1784), David apparat comme
un homme nouveau, matre de diriger son talent selon sa volont et son
got. Quelques parties de cet ouvrage peuvent soulever des critiques;
mais aucun tableau, soit des maitres anciens, soit des contemporains de
David, n'a le moindre rapport avec _les Horaces_. Ce fait incontestable
explique et justifie l'enthousiasme avec lequel il fut reu au Salon de
1785, et comment,  partir de ce moment, David fit cole.

Deux ans aprs (1787) paraissait _la Mort de Socrate_, composition
suprieure  celle des _Horaces_, la plus parfaite peut-tre que David
ait conue. Dans cet ouvrage, l'artiste se montre plus original par
l'tude heureusement combine de la nature et de l'antiquit. L'appareil
un peu thtral des deux groupes des _Horaces_ ne se retrouve point dans
le _Socrate_, o d'ailleurs l'lvation du style ne nuit en rien au
naturel de la scne et des personnages.

_Les Horaces_ et le _Socrate_, telles sont les deux productions
capitales de la premire manire de David. On n'y trouve plus trace de
la vieille cole acadmique; mais l'oeil exerc du connaisseur peut
encore y reprendre quelque chose de tendu dans l'excution et de
recherch dans le coloris.

La seconde transformation de son talent concide avec la grande
rvolution de 1789, et il ne reste comme tmoignage de ce changement que
deux tableaux: l'un dont on n'a qu'une esquisse dessine et le trait sur
la toile, _le Serment du Jeu de Paume_ (1790), l'autre, _Marat_, l'une
des productions les plus simples et les plus originales qu'ait laisses
David (1793). En comparant _les Horaces_ et le _Socrate_ au _Marat_, il
serait impossible, si l'on n'tait pas prvenu, de croire que le mme
peintre a excut ces tableaux  six ou huit ans de distance, tant sa
manire s'est simplifie et agrandie. C'est au milieu de l'emportement
des passions politiques les plus violentes que David produisit ce
dernier ouvrage, dont lui-mme, il l'a dit bien des fois, ne reconnut
tout le mrite que lorsque, plus calme, il oublia sa triste idole et put
en considrer l'image terrible comme une oeuvre d'art.

En se renouvelant, le talent du grand artiste avait mri; il semble mme
que le malheur ait modifi les ides gigantesques qu'il s'tait faites
de l'art  la tribune de la Convention. En prairial an III (1794),
pendant sa dtention au Luxembourg, il conut la premire ide du
tableau des _Sabines_, termin en 1800. Une disposition saillante de
l'esprit de David fut qu'au lieu de se croire arriv  la perfection,
comme la plupart des hommes qui ont obtenu de grands succs, il
obissait  une voix intrieure, qui lui criait sans cesse de faire
encore mieux; que l'homme n'arrive jamais  la perfection et qu'il doit
toujours s'efforcer de parvenir  un degr suprieur  celui qu'il a
atteint.

Quant  son dernier grand ouvrage, _le Couronnement de Napolon_ (1810),
si la nature du sujet n'a pas permis  David de dployer les qualits
essentiellement artistiques qui brillent avec tant d'clat dans _les
Sabines_, le style en est si majestueux et si simple tout  la fois;
l'effet gnral en est si beau, le coloris si vrai, et toute la partie
principale de la composition, depuis l'Empereur et l'impratrice
jusqu'au pape et au clerg qui l'entoure, est traite avec une telle
supriorit, que l'on peut affirmer que David a abondamment fait preuve
dans cet ouvrage de toutes les belles qualits dont il avait montr
sparment les germes dans ses productions prcdentes.

_Les Horaces_, le _Socrate_, le _Marat_, _les Sabines_ et _le
Couronnement_ sont donc les grands jalons qui indiquent la marche
ascendante de David dans son art.

Mais l ne se bornent pas son mrite et sa gloire, car il a droit  une
place trs-leve comme chef d'cole. A cet gard on ne peut mieux
rsumer ses titres qu'en rappelant les noms de ses plus clbres lves:
Drouais, Wicar, Fabre, Girodet, Grard, Gros, Granet, Revoil,
Richard-Fleury, Daguerre, Bouton, et Lopold Robert, parmi ceux qui ne
sont plus; puis, MM. Isabey pre, Ingres et Schnetz. L'influence exerce
par David s'est mme tendue jusque sur la statuaire; car,
indpendamment de Chaudet et Dejoux, qui le consultaient souvent, c'est
de son cole que sont sortis plusieurs sculpteurs habiles, entre autres
Bartolini de Florence, l'Espagnol Alvarez, Tieck, le frre du fameux
pote allemand, et MM. Valois et Rude.

Depuis 1788, poque de la mort de Drouais, le premier lve clbre de
David, jusqu'au jour o ce livre est publi (1854), M. Schnetz tant
directeur de l'cole de France  Rome, et M. Ingres exerant son art 
Paris, ainsi que son habile lve, M. Flandrin, il s'est coul
soixante-cinq annes, pendant lesquelles les grands principes de l'cole
de David ont t observs sans interruption, malgr les nombreuses
attaques dont ils ont t l'objet et  travers les variations presque
annuelles du got dans notre pays.

Quant  une thorie proprement dite, David n'en eut pas, car on ne peut
donner ce nom aux systmes purement imaginaires sur l'art qui lui furent
souffls et qu'il dbita emphatiquement  la tribune de la Convention.
On ne saurait trop le redire: David tait un homme d'instinct, toujours
entran par les ides qui le dominaient successivement; et dans le cas
o l'on voudrait faire de lui un homme  systmes, il faudrait dire
qu'il a adopt et suivi quatre thories, ou plutt quatre manires,
principalement caractrises par _les Horaces_, le _Marat_, _les
Sabines_ et _le Couronnement de Napolon_.

Aprs avoir considr les ouvrages et le talent de David sous leurs
diffrents aspects, il reste  indiquer la place que ce peintre mrite
d'occuper parmi les artistes ses contemporains, puis  dterminer la
valeur de ses oeuvres relativement  celles des grands matres du XVIe
sicle. Quant au premier point, il n'est pas vraisemblable qu'on lui
dispute aujourd'hui la supriorit qui lui fut gnralement accorde
pendant sa vie; mais il est moins facile de faire une apprciation
comparative de ce matre moderne avec ceux qui vivaient il y a trois
sicles.  cette dernire poque, les ides et les habitudes religieuses
tant familires  toutes les classes de la socit, les sujets qui en
drivent taient compris et accueillis de tout le monde. Les artistes,
trouvant une thorie et une potique consacres par un long usage, s'y
conformaient sans rflexion, comme on obit  une loi tablie depuis
longtemps. Or, rien n'est plus favorable au dveloppement du talent des
artistes que la permanence du got fond sur des croyances srieuses, et
l'on ne fait pas assez d'attention  l'immense avantage qu'ont eu les
peintres de la Renaissance en n'prouvant pas, ainsi que ceux de nos
jours, l'embarras que causent incessamment la recherche et le choix des
sujets de peinture. En lisant dans Vasari que l'intelligence de Prugin
tait si paisse que l'on ne put jamais y faire pntrer l'ide de
l'immortalit de l'me, et que, d'autre part, on voit les peintures
religieuses et vraiment angliques du matre de Raphal, on est bien
forc de conclure que ce bon Prugin, imbib, satur de l'atmosphre
religieuse et monacale au milieu de laquelle il vivait, a obi aux
exigences de son sicle et a fait des chefs-d'oeuvre en quelque sorte 
son insu.

Depuis longtemps on n'en est plus l; la potique religieuse, celle que
fournit la mythologie, car toutes deux marchrent de front pendant trois
sicles, ont cess presque tout  coup d'chauffer le gnie des artistes
et de satisfaire aux gots des amateurs. Entre la fin du XVIIe sicle et
le commencement du XVIIIe se dveloppa une ide nouvelle: on prtendit
qu' la faveur de la libert du choix des sujets, le gnie des artistes,
dgag de toute entrave, prendrait un essor plus hardi, plus vigoureux,
et s'lancerait dans des sphres immenses et inconnues jusque-l. De
cette poque date l'introduction de ce que l'on appelle encore
aujourd'hui _tableau d'histoire_, oeuvre conue et excute sans
destination prcise, sans que le sujet ait ordinairement aucun rapport
avec l'difice et la place que sa dimension et le hasard permettent de
lui assigner, et qui, faute de cette dernire faveur, est enfin relgu
dans un de ces hpitaux de la peinture auxquels on donne le nom fastueux
de _muses_.

Telle tait la direction donne  l'art de la peinture, lorsque David
exposa ses tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_ (1785 et 1789),
commands par un des ministres de Louis XVI. Or, voici quelle a t la
destine relle de ces deux tableaux. Ils portent seize pieds de long
sur douze de haut environ, et consquemment ne peuvent trouver de place
que dans l'une des grandes salles d'un difice public; premire
difficult. Ensuite, du nombre des monuments auxquels de pareils sujets
pourraient convenir, il faut retrancher d'abord les glises, puis
Versailles, les Tuileries, et toutes les rsidences alors royales.
L'htel de ville, le palais de justice et les Invalides ne pouvaient
admettre aussi de pareils tableaux dans leur enceinte. Qu'arriva-t-il
donc? que les deux ouvrages de David, malgr leur mrite et leur grande
clbrit, restrent  l'auteur, qui les plaa dans un de ses ateliers
au Louvre, l'atelier des Horaces, o ils ont demeur jusqu'en 1802,
poque  laquelle ils furent achets par le gouvernement pour tre
placs au Louvre, o ils sont encore. Ce dfaut de destination prcise
pour les ouvrages d'art, cette espce de loterie  laquelle les peintres
sont forcs de jouer continuellement pour veiller la curiosit du
public par la varit des sujets, tels sont les grands obstacles que
David a si souvent rencontrs dans sa carrire, et qu'il n'a surmonts
en partie que par la franchise et la vigueur de son talent.

Il a donc manqu  David, ainsi qu' tous ceux de son temps dont le
gnie tait port vers les beaux-arts, ce qui a si puissamment aid les
artistes des XIVe, XVe et XVIe sicles en Italie: un public qui et une
croyance vraie ou factice, mais fortement empreinte dans son
imagination. Sans cet lment, sans ce lien, sans ce langage commun
entre les artistes et les populations, il est impossible, quelle que
soit la force, l'lvation du talent, de produire des choses rellement
grandes, parce que les grands ouvrages ne sont que la haute expression
des ides et des opinions gnralement adoptes par un peuple.

Lorsque, vers 1784, David, si heureusement dou par la nature, se sentit
en tat de produire, jamais peut-tre le conflit des opinions contraires
n'avait encore excit une telle tempte dans les ides. Aussi le voit-on
jusqu'en 1792, avant que les passions politiques eussent pouss les
hommes vers une certaine unit accidentelle, traiter les sujets les plus
disparates et la plupart sans vritable destination; aussi est-ce comme
 l'aventure qu'il a peint successivement _la Peste de saint Roch_, _la
danseuse Mlle Guymard_, _les Horaces_, _Pris et Hlne_, _Andromaque_,
_Brutus_ et _Socrate_, jusqu'en 1790.

Dj le talent pratique de David tait fort dvelopp; cependant la
diversit des sujets, tout en faisant briller la flexibilit de son
pinceau, avait suspendu jusque-l l'exercice d'une des facults les plus
importantes d'un artiste, celle d'imprimer dans l'imagination des hommes
la trace profonde et ineffaable de ce qu'il a senti le plus vivement,
de ce  quoi il a cru. Par une fatalit dplorable, David n'a cru qu'
la rpublique de 1793 et n'a eu qu'une idole, Marat. C'est  regret que
nous revenons sur cette triste circonstance, mais cela est indispensable
pour expliquer l'un des principaux mystres de l'art. _Pleurez_, dit
Horace, _si vous voulez que je pleure_; et, en effet, peintres ou
crivains, nul ne fera natre une motion forte dans l'me des autres
s'il ne l'a pas prouve lui-mme, au moins momentanment. Jusqu' la
composition du _Jeu de Paume_ et du tableau de _Marat_, les ouvrages de
David peuvent tre considrs comme de nobles jeux de son esprit et de
son imagination; mais ds que, pouss par l'ouragan rvolutionnaire, il
mit sur la toile Bailly, Mirabeau, Barnave, Robespierre et enfin Marat,
au lieu de consulter les chos vagues et lointains de l'histoire
d'Athnes et de Rome, il se sentit tout  coup aux prises avec la
ralit, avec la vie qu'il voulait exprimer. Aussi le _Marat_, s'il
n'est pas prcisment le chef-d'oeuvre du matre, doit-il tre regard
comme le premier ouvrage de sa main o percent toute la puissance et
l'originalit de son talent. Il avait vu, il avait senti ce qu'il a
peint, et ce fut un trait de lumire qui lui fit envisager son art sous
un point de vue tout nouveau. De cet essai, fruit d'un enthousiasme
rel, sont rsults d'abord _les Sabines_, puis _le Couronnement_, les
deux chefs-d'oeuvre de David; car, malgr la diversit de ces sujets et
le peu de rapport qu'ils ont heureusement avec celui de _Marat_, la
composition et l'excution de ces trois tableaux drivent du mme
principe: le renoncement  toute pratique,  toute manire usite
jusque-l par les grands matres et par David lui-mme, pour obtenir une
imitation vraie, simple et noble de la nature.

Ce n'est point dans la composition que brille particulirement
l'originalit de David; il fut trop proccup pendant toute sa carrire
du soin de combattre et de rformer le systme vicieux d'imitation suivi
en Europe depuis la dcadence de l'cole des Carraches jusqu'aux faibles
successeurs de C. Le Brun, pour avoir pu porter toute son attention sur
l'art de dvelopper et de faire valoir une ide. Son grand mrite
consiste  avoir refait la grammaire et la syntaxe de l'art de peindre,
que ses prdcesseurs avaient si trangement corrompues. Il apprit
d'abord pour son compte, puis enseigna  d'autres  dessiner,  peindre
et  colorier avec vrit et distinction, ce que personne ne faisait
plus avant lui, il y a soixante ans. Comme chef d'cole, il doit donc
tre plac au rang des grands matres, avec cette distinction
particulire qu'il est celui de tous qui a form le plus grand nombre
d'lves habiles, sans qu'aucun d'eux soit devenu son imitateur, loge
que l'on pourrait peut-tre donner  Raphal, mais qui ne peut tre
accord  Lonard de Vinci et encore moins au grand Michel-Ange.

Mais parmi ces hommes fameux, quel rang faut-il assigner  David comme
dessinateur, comme interprte de la forme? N et lev au milieu du
XVIIIe sicle, David, dont le naturel n'tait rien moins que port aux
sentiments tendres et aux rveries gracieuses de l'imagination, avait
dj produit _les Horaces_, sans que son instinct lui et fait
pressentir le mode qui convenait le mieux  son talent. Selon toute
apparence, il fut arrach  cette incertitude par le hasard qui le fit
tomber  Rome prcisment lorsque la passion des ouvrages de
l'antiquit, surexcite par la dcouverte rcente des villes
d'Herculanum et de Pompi, dtermina le renouvellement complet de l'art.
Jusque-l, flottant sans tre guid par une thorie, et n'ayant pas le
gnie de s'en crer une, David accepta avec empressement le systme
d'_archasme_ prpar par Winkelmann et quelques savants, et ds ce
moment il marcha d'un pas toujours plus ferme dans la carrire.

Entre le retour vers les ides de l'antiquit  la fin du XVe sicle et
l'archasme adopt au milieu du XVIIIe, il y a une diffrence dont il
faut tenir compte. Au temps de la Renaissance, les savants et les
artistes, loin de faire entre les ouvrages de l'antiquit des
distinctions de temps, de got et de style, les confondaient  peu prs
tous dans la chaleur de leur admiration; de telle sorte que les
compositions, celles mme des premiers artistes, furent des espces de
macdoines, plus souvent produites par le hasard de la dcouverte de
certaines antiquits que par la rflexion. L'archasme moderne, au
contraire, fruit de la science et du raisonnement, a t provoqu par
des antiquaires, par des savants, et il se sentira toujours de cette
origine. Un enthousiasme souvent dsordonn entranait les artistes de
la Renaissance; le calcul domine toujours dans les productions modernes.

Cette distinction n'est pas frivole: elle peut aider  faire
l'apprciation comparative de l'art d'exprimer les formes, c'est--dire
de l'art du dessin et du model, comme l'ont trait de leur temps
Lonard de Vinci, Raphal et Michel-Ange, et tel que nous le retrouvons
dans les ouvrages de David.

Dans le petit nombre de tableaux authentiques qui restent de Lonard de
Vinci, il y a peu de figures nues. La composition du _Cnacle  Milan_
et celle de la _Vierge_ assise sur les genoux de _sainte Anne_ sont
celles o les personnages de grandeur naturelle offrent le dveloppement
le plus complet. Dans ce dernier groupe, outre l'art du dessin qui y est
si savamment trait, le peintre a rpandu sur tout cet ouvrage un
charme, une _vnust_, pour rappeler un mot latin qui nous manque, dont
aucune production moderne n'est aussi profondment empreinte; et si
jamais l'expression _peint avec amour_ a d tre applique  un tableau,
c'est certainement  celui de la _Sainte Anne_. Eh bien! c'est cet amour
profond et respectueux de la forme qui caractrise particulirement le
talent de Lonard de Vinci et des grands peintres de la Renaissance.

Cet amour, cette interprtation intelligente de la nature, mais plus
passionne, plus pittoresque encore, est aussi ce qui donne tant de
puissance et d'attrait aux ouvrages de Raphal. Moins exact, moins
correct que Lonard de Vinci, Raphal a parfois laiss chapper des
incorrections matrielles; mais ces peccadilles, qu'il faut chercher
avec soin pour les dcouvrir, sont comme les fautes de grammaire que
quelques pdants ont trouves dans les vers de Racine ou dans la prose
de Bossuet; elles disparaissent au milieu des radieuses beauts qui les
entourent.

 cet amour du beau, du dlicat dans la forme, qui conduisit Lonard de
Vinci et Raphal  continuer instinctivement l'art dans la voie ouverte
par les anciens, succde une espce d'amour passionn pour la forme, que
l'imagination gigantesque de Michel-Ange Bonarotti exagra outre mesure.
De son temps mme, et malgr les applaudissements prodigus  son
_Jugement dernier_, s'leva contre lui le reproche de multiplier 
plaisir le nombre des muscles du corps humain, de donner  quelques-uns
de ses personnages des attitudes et des mouvements impossibles.
L'exactitude et la correction matrielles proccupaient si peu ce gnie
fougueux, que plus d'une fois le marbre lui a manqu pour achever ses
statues, faute d'avoir pris les prcautions que le plus humble des
praticiens de nos jours se garderait de ngliger. Mais le mtier de
praticien s'apprend, tandis qu'il faut tre dou, comme un Michel-Ange,
d'une intuition extraordinaire de la forme pour l'exagrer sans sortir
du vrai, au point d'avoir la facult de reprsenter des tres humains
dont la puissance vitale et intellectuelle semble tre dcuple de la
ntre.

David n'a eu  un degr suprieur ni cette disposition amoureuse de la
forme qui distingue Lonard de Vinci et Raphal, ni cette audace
potique qui fit crer  Michel-Ange un monde de gants. La qualit
minente de David est d'tre un peintre vrai. Il ne composait ni ne
peignait  la manire de Virgile ou d'Eschyle; son vritable modle est
Tite Live, dont les tableaux nobles, levs, nergiques, ont toujours
pour fond la ralit. Au surplus, ce jugement est celui que David
portait de lui-mme.

Depuis les trois grands matres italiens, David est certainement celui
qui a exprim la forme, qui a _dessin_ et _model_, pour parler la
langue technique, avec le plus de puret et d'lvation. Aprs tout, si
puissant que soient le gnie et la volont de certains artistes, comme
les autres hommes, ils sont toujours tellement modifis par les opinions
et les prjugs de leur temps, qu'il serait bien difficile d'imaginer ce
que Raphal et Michel-Ange auraient produit s'ils eussent t les
contemporains de Louis XV, de Voltaire, de Mirabeau et de Robespierre,
et d'imaginer la direction qu'aurait prise le gnie de David, si cet
artiste, accoutum ds l'enfance  respecter les institutions et les
hommes qui gouvernaient la socit, et t protg, caress et combl
de biens par Lon X, comme Raphal, ou employ  d'immenses travaux par
Jules II, Paul III et les Mdicis, ainsi que cela est arriv  l'auteur
de la chapelle Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre de Rome.

Laissons donc les anciens matres italiens, et terminons en considrant
L. David comme peintre franais, afin de lui assigner la place qui lui
est due parmi ceux de ses prdcesseurs qui se sont le plus distingus
dans notre pays,  partir de N. Poussin et d'E. Le Sueur.

Ces deux grands hommes ont eu ce mrite suprme, qu'tant ns  une
poque o la peinture italienne, en pleine dcadence, servait cependant
de modle  presque tous ceux qui maniaient le pinceau en Europe, seuls
ils ont eu la volont et la force de rsister  cette dplorable
influence. L'un solitaire et studieux, au sein de cette Rome si
turbulente et si corrompue alors, se corrigea patiemment des dfauts que
sa premire ducation de peintre lui avait fait contracter. Poussin
s'abstint de regarder les ouvrages des artistes modernes, ne fixa son
attention que sur ceux des grands matres, et se trouva graduellement
port  n'admirer et  n'tudier, comme modles entirement purs, que ce
qui a t produit par l'antiquit.

Solitaire aussi, mais  Paris, mais loin de cette Italie possdant
presque exclusivement alors toutes les richesses d'art, E. Le Sueur,
guid seulement par les copies graves des ouvrages de Raphal et de
quelques grands matres, pauvre et squestr du monde, deux conditions,
il est vrai, qui favorisent souvent l'essor du gnie, chappa aussi  la
triste influence des derniers peintres italiens transmise en France par
Simon Vouet; tandis que Charles Le Brun, son condisciple, entran sans
doute plutt par la ncessit de faire face aux grands travaux qui lui
furent confis que par son got et ses instincts, qui taient levs,
fit prendre  l'cole franaise la fausse route ouverte par Carle
Marotte et Pietre de Cortone, et la poussa ds son origine vers la
dcadence o elle tait tombe quand David parut.

D'aprs cet aperu rapide de la marche de l'art en France de 1660 
1775, on voit qu' un peu plus d'un sicle de distance, David, se
trouvant dans des conditions analogues  celles o avaient t N.
Poussin et E. Le Sueur, fut aussi forc de rompre en visire avec les
artistes de son temps, de remonter peu  peu de l'tude des grands
matres  celle de l'antiquit, et d'exercer son art d'aprs des
principes nouveaux; effort courageux et si rare, qu'il faut remonter
jusqu' nos deux premiers grands peintres, Poussin et Le Sueur, pour en
retrouver l'exemple.

Mais il y a trop de diffrence, soit en Italie, soit en France, entre
les ides admises au commencement du XVIe sicle et celles du milieu du
XVIIe, pour qu'il soit possible de comparer les lments potiques des
compositions des anciens matres italiens et de nos deux grands peintres
franais.  plus forte raison l'embarras s'accroit-il, si  ces
apprciations on cherche  ajouter celle de ce que les ouvrages de David
renferment de potique.

Ces trois sicles ont eu une vie intellectuelle propre  chacun d'eux,
et  chaque poque les ouvrages d'art en ont fidlement conserv et
transmis le reflet. Au temps de Michel-Ange et de Raphal, les sujets
tirs de la Bible ou de la mythologie faisaient admettre le merveilleux.
Dj vers la moiti de sa carrire, le Poussin, renonant  l'emploi des
symboles et de l'allgorie, s'attachait  la ralit.

Quant  David, entran tout  la fois par les ides de son temps et par
une tude plus exacte et plus profonde de l'art des anciens,  l'instar
de l'cole grecque, il mit toute son application  chercher et  rendre
la posie de la forme,  travers laquelle s'chappent la vie et la
pense, au lieu de suivre le systme oppos, adopt par les artistes
modernes, et qui consiste  rendre l'ide sans trop se soucier de la
forme qui l'exprime.

Tels sont les efforts faits par David pendant toute sa vie, et dont le
rsultat le plus brillant, et presque complet, est le tableau des
_Sabines_, ouvrage puissant, plus original qu'on ne le pense encore, et
qui, aprs avoir dj triomph de toute espce de critique pendant plus
d'un demi-sicle, sera toujours compt, selon toute apparence, au nombre
des premiers chefs-d'oeuvre de l'cole franaise.




LISTE.

DES LVES DE LOUIS DAVID, DEPUIS 1780 JUSQU'EN 1816.

Abel de Pujol , Institut.
Alberti.
Allais.
Allier, sculpteur.
Alvarez, sculpteur espagnol.
Aparicio.
Auger.
Augustin.

Bain, graveur.
Barbier-Valbonne .
Bataglini.
Bailly.
Bayard.
Beaudoin.
Beauvoir.
Beaugard.
Bellefonds (les frres).
Bergeret .
Bernier.
Berthon .
Besselivre, miniaturiste.
Bither.
Bodard, miniaturiste.
Bonvoisin.
Bourgeois, dit Perroquet.
Bourgeot.
Bourgeois, paysagiste.
Bourgeois.
Bosio, an, peintre.
Bouch.
Bouchet.
Bouchot .
Broc .
Bruslard (le marquis de).
Bruloy.
Buguet.
Bulgari, Grec.

Cagnot.
Cailier.
Camerenda.
Caminade .
Camus (Ponce).
Chambray, ingnieur.
Chandepie.
Carbonnier.
Casanova.
Cathelineau.
Cayer.
Chaix (deux de ce nom).
Chry.
Clesse.
Cochereau, peintre de genre.
Collet.
Collot.
Colombet.
Colson.
Constantin, de Smyrne.
Cotteau, dessinateur.
Couder , Institut.
Crignier.
Craft, de Colmar.

Damame.
D'Aubusson (le marquis).
David (d'Angers) , Institut.
Debourge, ingnieur.
Debret (J. B.).
Degeorge.
D'Hardivilliers.
D'Hautpoult (marquis gnral d') C. .
Delaille, Corse.
Delafontaine, ciseleur.
Delanoue.
Delaperche.
Delaroche (Jules).
Delaville.
Delavoipierre, de Rouen.
Delcluze (E. J.) .
Delorme, miniaturiste.
Demontabert (Paillot) .
Drolling , Institut.
Drouais (J. G.).
Desaint .
Desaubiers.
Destoucbes.
Desormerie, musicien.
Despois.
Devze.
Desvosge (Anatole).
Devienne.
Devillers (Georges).
Devouge.
Dubois.
Dubois, antiquaire.
Dubufe, pre .
Ducis .
Duffau.
Dumont , Institut.
Dumont.
Dupavillon.
Dupont.
Dupr (Louis) .
Durand, amateur de tableaux.
Duval Le Camus .

pinat.
this.
Espercieux, statuaire.

Fabre (de Montpellier) .
Franque (Joseph).
Fontenay.
Fouques.
Franque (Pierre) .
Fragonard (Alexandre).

Gachot.
Gaillot .
Gatan.
Galimard.
Garnerey (F. J.).
Garreau.
Gassies.
Gaston.
Gauffier, pensionnaire.
Gautherot.
Genty.
Grard (Franois), baron, O. , Institut.
Girodet de Trioson (A. L.), C. , Institut.
Giroust, statuaire.
Godefroy.
Gondret.
Gossard, graveur.
Gossuin.
Goupilleau de Fontenay, fils.
Granet, O. , Institut.
Grandin, de Louviers.
Granger .
Grgorius, de Bruxelles.
Grenier.
Gros, baron, O. , Institut.
Gudin.
Gu (J. M.).
Guillemot .

Harriet (F. J.).
Hennequin.
Hervier, miniaturiste.
Hesse, pre.
Hollier, miniaturiste.
Houdetot (le comte d') .
Hubert.
Hue, fils.
Huin (les deux frres).
Huyot, arch. , Institut.

Ingres, C. , Institut.
Isabey, pre, miniaturiste, O. .

Jacques, miniaturiste.
Jeuffrain, de Tours.

Laby.
Lacroix (Pierre).
Lafaye, de Grenoble.
Laguiche.
Langlois, de Rouen, antiquaire.
Langlois , Institut.
Lamadelaine (de).
Laneuville, portraitiste.
Larivire, pre.
Lavalette.
Laville Le Roux (Mme Benoit).
Laville Le Roux (Mlle).
Lavit, professeur de perspective.
Lebel (C. J.).
Lebrun, peintre.
Le Brun (Topino).
Lebrun, architecte.
Le Cerf.
Lemaire.
Lg, ami de Gros.
Legendre.
Lemasle.
Leroy.
Leroux, graveur.
Letronne, antiquaire, C. , Institut.
Letronne, frre du prcdent.
Lisignol, de Genve.
Loche.
Lubin, dcapit, 10 thermidor.
Lullin (A.), de Genve.

Macipe.
Madrazo (D. Jos de).
Madou, Belge.
Massard, an.
Massard (Flix).
Massard (V.). graveur.
Mlion.
Mendouze.
Mercier (Napomucne), Institut.
Mergerie.
Meslin.
Milon.
Mongetz (Mme).
Moll, Belge.
Monrose, frre de l'acteur.
Moreau, peintre.
Moreau (C), archit. et peintre.
Moriez.
Mourette, fameux joueur d'checs.
Mouron.
Mulard.
Mullard, deuxime du nom.
Muller, graveur.
Musson.
Mutin.

Naigeon, pre.
Naigeon, fils.
Navet.
Navetz, de Bruxelles.

Odevaere, Belge.

Paradis.
Parseval de Grandmaison , Institut.
Parizeau.
Pt-Desormes.
Patry .
Pelletier.
Pernaux, professeur  Versailles.
Perri, de Nmes.
Peron (Alexandre).
Peyranne.
Pimentel.
Peytavin.
Pichaux, dessinateur, architecte.
Paelinck, Belge.
Poisson.
Poussin (A),  Bourbon.
Prial.
Prot.

Quay (Maurice).
Queylar (Paulin du).

Raffeneau de Lisle.
Rathier.
Remy.
Rtig.
Reven.
Revoil, de Lyon .
Reverdin (G.) de Genve.
Richard-Fleury, de Lyon.
Richard, professeur.
Ribera.
Riesner, portraitiste.
Rioult.
Ris.
Robert (Lopold) .
Robert.
Robin.
Rogues (G.), de Toulouse.
Roland, de la Jamaque.
Roquefort, antiquaire.
Rouen-Delignire.
Rouget .
Rouillard, portraitiste .
Rude, statuaire.
Rumeau.
Rutxhiel, statuaire.

Saint-Aignan (le Cte de), O. .
Saint-Omer.
Saint-Romain (de).
Saurin.
Sauv, graveur.
Schnetz (V.), O. .
Schnetz, deuxime du nom.
Schwekle, Allemand, statuaire.
Sedaine, fils, architecte.
Senave.
Simon.
Smitz, dit l'Espagnol.
Souchon.
Souflot fils.
Stapleaux, Belge.
Svoboda.
Suau.

Taban.
Tarin.
Ternie.
Tieck, de Berlin, statuaire.
Taunay, sculpteur.

Vinach, an, ingnieur.
Vinache, jeune.
Vincent (F. P.)
Valois, statuaire .
Vallin (Mme Nanine).
Vanderval.
Vanestadt.
Vangael.
Vanheglen.
Varlencourt.
Vaudran.
Vermay.
Veron-Bellecourt, p. de fleurs.

Wicar.
Wolf.




APPENDICE.


Pour complter autant qu'il est possible ce qui se rattache  l'histoire
de l'cole de David, et en particulier  celle de la secte des
_Penseurs_, ne dans son sein, nous ajoutons  ce volume deux pices
publies  ce sujet en 1832. L'une, _les Barbus d' prsent et les
Barbus de 1800_, est comprise dans le VIIe volume des _Cent-un_;
l'autre, qui parut quelque temps aprs, est un article que feu Charles
Nodier publia dans le journal _le Temps_,  la date du 5 octobre 1832.

Le jour quelque peu diffrent sous lequel les auteurs de ces deux pices
ont envisag le caractre de Maurice Quay, et la secte dont il fut le
chef, prsentera peut-tre quelque intrt. Sans prtendre donner  ce
mouvement intellectuel, qui n'a fait que paratre et s'arrter, une
importance qu'il n'a point eue et qu'il ne pouvait avoir, le souvenir
mrite d'en tre conserv par cela seul que la secte fonde par Maurice
Quay, et dont Charles Nodier a fait partie pendant les dernires annes
du XVIIIe sicle et les quatre premires du XIXe peut donner une ide de
l'esprit qui animait une partie de la jeunesse vers 1800, alors que,
revenue des exagrations rvolutionnaires et irrligieuses de 1793, et
aprs avoir pass par les moineries des thophilanthropes, la France
tait ramene par une pente invincible vers les autels chrtiens que le
premier consul venait de relever.




LES BARBUS D' PRSENT ET LES BARBUS DE 1800.


Je me suis toujours ras, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore
aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de
s'habiller d'une manire trange et bizarre; de se donner beaucoup de
peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'tre de leur pays, de leur
sicle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il
s'est trouv et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqu ni
d'esprit, ni de mrite, ni mme de talent. Or, il n'y a que les
bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant  celles des gens
d'une certaine toffe, je les observe, je les tudie mme volontiers et
avec soin, comme on coute avec d'autant plus d'attention la touche
fausse d'un instrument qu'on dsire le mettre d'accord.

J'ai donc eu deux gnrations d'amis barbus. Les uns, de 1799  1803;
les autres, depuis 1827,  ce que je crois, jusqu' l'anne prsente
1832. Remontons d'abord  l'histoire des premiers.

On sait que la rvolution qui s'est opre dans les beaux-arts et dans
la science de l'antiquit en Europe a prcd la grande rvolution
politique de la France de quelques annes. Les tudes srieuses que
Heyne et Winkelmann tirent sur les crits et les monuments de
l'antiquit ayant remis le Grecs et les Romains en faveur, il est assez
naturel de croire que cette prdisposition des esprits put contribuer 
donner aux rvolutionnaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont
eue  nous gouverner,  nous habiller mme  la Spartiate et  la
romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette manie d'imiter les
anciens s'est empare alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des
plus nergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les
thtres, la littrature en gnral et jusqu'aux ameublements, tout se
ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'abord, puis, plus tard,
les Grecs. Ce fut quelque temps aprs la terreur que la connaissance des
vases grecs, dits trusques, devint plus familire aux artistes; et
c'est de cette poque que date prcisment le got pour les formes et
les ornements grecs, dont on lit l'application aux modes de femmes,  la
dcoration des appartements et aux ustensiles les plus communs.

Mes premiers amis barbus taient de ce temps. Jusque-l ils s'taient
rass et vtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils
taient lves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des
_Sabines_. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas
l'approbation entire de quelques disciples du matre. Ces jeunes gens
osrent hasarder d'abord des critiques lgres, puis plus graves, tant
qu'enfin le jugement port sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque
bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y
trouvait rien de simple, de grandiose, de _primitif_ enfin, car c'tait
l le grand mot, comme dans les _peintures des vases grecs_, et sance
tenante, David fut dclar, par ses lves hrtiques, _Vanloo_,
_Pompadour_ et _Rococo_; car il est bon que l'on sache que ces
sobriquets, ns dans les ateliers de peinture, ont plus de vingt-cinq
uns de date.

Cependant David ne put souffrir que l'on exert de pareilles critiques
contre lui, dans son cole mme. Sans faire d'clat, il trouva moyen de
donner  entendre  ceux de ses disciples  qui ses leons ne
convenaient pas, de ne plus troubler les tudes de leurs anciens
camarades.

C'est alors que se forma la secte des _penseurs_ ou des _primitifs_, car
on leur donnait indiffremment ces deux noms. Sans parler encore des
principes singuliers d'aprs lesquels ils entendaient exercer l'art de
la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus
srement de toutes les habitudes manires et grimacires de la socit
des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs, et parmi ces
habillements, ceux encore qui taient en usage dans l'ancienne Grce;
car pour eux, Pricls tait un autre Louis XIV et son sicle sentait
dj la dcadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron
de ceux qui couvrent les figures reprsentes sur les vases siciliens,
rputs les plus antiques de tous, et ils laissrent crotre leurs
cheveux et leur barbe.

Le nombre de ceux qui eurent la volont ferme et les moyens de se passer
cette fantaisie ne fut pas grand; il se monte  cinq ou six; mais ils
ont excit la curiosit; et il y a sans doute encore  Paris des
personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener
dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un tait vtu
en Agamemnon, et l'autre en Pris, avec l'habit phrygien. J'tais li
d'amiti avec tous deux, mais plus particulirement avec Agamemnon, qui
venait assez souvent chez moi, au grand tonnement du portier de la
maison et de mes voisins.

Agamemnon[76] avait alors vingt ans environ. Grand, maigre, les cheveux
et la barbe noirs et touffus, son regard ardent, et son expression tout
 la fois passionne et bienveillante, avaient quelque chose qui
imposait et attirait en mme temps. On retrouvait dans cet homme du
Mahomet et du Jsus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du
reste une profonde vnration. Agamemnon, jeune homme fort spirituel,
avait l'locution facile, nombreuse, lgante; et, soit que cela lui fut
naturel, ou que ce ft une qualit acquise, il trahissait toujours par
le choix de ses expressions, par l'arrangement de ses phrases et par le
frquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les plus
brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les
discours et les crits des Orientaux. Cependant sa conversation tait
pleine, substantielle et varie. Quant  son costume, qui consistait en
une grande tunique descendant jusqu' la cheville du pied, et en un
vaste manteau dont il couvrait sa tte en cas de pluie ou de soleil, il
tait fort simple, et j'ai vu peu d'hommes de thtre, je n'en excepte
pas mme Talma, qui portassent cette espce de vtement avec plus de
grce et d'aisance que mon ami Agamemnon.

Il faut croire que le fond de mon caractre plaisait  Agamemnon, car
j'tais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des
arts d'imitation. Je ne prenais mme aucune prcaution pour combattre
ses opinions, bien qu'il ft habitu  les voir reconnues comme des lois
par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans
son atelier. C'tait une immense pice dans laquelle une toile de trente
pieds de long tait place diagonalement. Dans le triangle noir derrire
la toile taient de la paille pour dormir et quelques ustensiles de
mnage. L'autre triangle formait l'atelier proprement dit, et c'est l
o j'ai vu mon ami Agamemnon chargeant sa palette, qui avait quatre
pieds de diamtre, devant sa toile, o tait dessin seulement le sujet
de Patrocle renvoyant Brisis  Agamemnon, le roi des rois.

Cet ouvrage n'a jamais t mme bauch. Toutefois Agamemnon le peintre
tait fort laborieux, contre l'usage de tous les _penseurs_ et
_primitifs_, ses imitateurs.  l'cole de David, il a fait une assez
grande quantit d'tudes, auxquelles il a imprim un cachet de vrit,
de grandeur et de beaut qui frappait tout le monde. Depuis ce temps, o
mon jugement s'est form par la comparaison d'un grand nombre de
peintures, j'ai eu l'occasion de revoir les productions de ce jeune
homme, et il est certain qu'elles promettaient un peintre.

Ce fut lorsqu'il se dclara chef de secte et qu'il abandonna l'atelier
de David, que ses ides, fort exagres dj, s'embrouillrent et le
conduisirent peu  peu  un tat d'extase et d'enthousiasme permanent,
qui tenait, je crois, de la folie. Mais c'est avant cette catastrophe
qu'il est venu assez souvent chez moi, o nous nous runissions avec
quelques-uns de ses amis et des miens.

On sait dj le petit nombre de monuments antiques qu'il admettait parmi
ceux qui pouvaient servir de modles pour appuyer les tudes et former
le got. Selon lui, afin de couper court aux pernicieuses doctrines et
d'empcher le faux got de se propager, il aurait fallu ne conserver que
trois ou quatre statues du muse des antiques d'alors et mettre le feu 
la galerie des tableaux, aprs en avoir t une douzaine de productions,
tout au plus. Le fond de son systme tait d'observer l'antique et de ne
travailler que d'aprs nature; mais il ne regardait l'imitation que
comme un moyen trs-accessoire, et la plus sublime beaut comme le seul
but vritable de l'art.

Parmi les raisons qui ont pu lui rendre ma socit agrable, malgr
notre dissentiment d'opinion sur la nature et le but rel des arts dans
nos socits modernes, j'ai pens que l'tude assez suivie que je
faisais alors de la langue grecque en tait une assez forte. Ses gots
littraires taient tout aussi exclusifs que ses doctrines d'artiste. De
mme que dans l'art antique grec, il n'estimait que les peintures de
vases, les statues et les bas-reliefs du plus ancien style; en fait
d'crits, il ne trouvait de mrite vrai, solide, inattaquable, qu' la
Bible, aux pomes d'Homre et d'Ossian. Il ramenait tout  ces trois
chefs, et n'accordait d'attention  d'autres crits qu'autant qu'ils
participaient plus ou moins de ces trois monuments littraires.
Agamemnon avait rpar les inconvnients d'une ducation nglige par
des lectures en gnral bien choisies et faites avec une rare
pntration d'esprit. Il tait trs-vers dans la connaissance de
l'Ancien et du Nouveau Testament; il avait lu, outre la traduction des
pomes d'Homre, celles de tous les crivains grecs du meilleur temps,
et enfin il savait la traduction franaise d'Ossian presque par coeur.
J'eus alors l'occasion d'observer combien un petit nombre de livres, lus
avec amour et intelligence, fcondent heureusement l'esprit. Agamemnon
m'en donna une preuve frappante par un jugement, fort exagr sans doute
dans sa forme, mais vrai pour le fond. Aprs avoir parl d'Homre, l'un
de nos sujets de conversation favoris, le nom de Sophocle fut prononc
et ses tragdies passes en revue avec le respect d  un disciple
d'Homre,  un pote qui avait eu la force de conserver intactes les
hautes traditions de l'antiquit grecque. Mais lorsque le malheur voulut
que le nom d'Euripide chappt de ma bouche,  ce mot, mon peintre
Agamemnon se leva et, furieux, il s'cria avec l'accent du mpris:
_Euripide! Vanloo! Pompadour! Rococo! C'est comme M. de Voltaire!_

Originairement, ses camarades d'atelier, chez David, l'avaient surnomm
don Quichotte. Ce sobriquet, comme l'on voit, lui convenait assez bien.
Mais ce qui mrite attention, c'est la satisfaction qu'prouvait
Agamemnon d'tre compar  ce personnage, pour lequel il avait une
admiration respectueuse et qu'il mettait, quoique  une immense
distance, sur la ligne de ceux qui, comme Jsus-Christ, sont ns pour
faire de grandes choses et pour tre raills par les hommes. Aussi
l'ironie, qu'il supportait d'ailleurs d'assez bonne grce, tait-elle le
dfaut qui lui donnait la plus dfavorable ide du caractre de ceux qui
s'y laissaient aller.

L'loignement que j'ai toujours eu pour la moquerie m'avait donc mis
tout  fait dans les bonnes grces d'Agamemnon. Je me souviens d'un soir
d't o nous tions tous deux ensemble chez moi; il avait apport une
traduction spare de l'Ecclsiaste, livre de la Bible que je n'avais
pas encore eu l'occasion de connatre. Il me le lut presque en entier
avec une simplicit  la fois tendre et majestueuse, dont le souvenir
s'est vivement empreint dans ma mmoire. En le remerciant, et de m'avoir
fait connatre ce bel ouvrage, et de me l'avoir lu d'une manire si
touchante, je lui demandai si, parmi les livres qu'il voyait prs de
nous, il y en avait dont il voult connatre quelques beaux
passages.--Oui, me dit-il aussitt, lis-moi un morceau d'Homre, mais
en grec!--En grec! Je ne sais si sa barbe et l'trange habit qu'il
portait me firent illusion, ou si ce fut la rapidit et la franchise
avec lesquelles il manifesta son dsir, qui m'interdirent toute
rflexion en ce moment, mais je pris aussitt un volume d'Homre, et je
lui lus en grec l'admirable description de la tempte, dans le cinquime
chant de l'_Odysse_, que j'tudiais alors. Je le lui lus comme si
j'eusse t certain qu'il dt comprendre; et, de son ct, il couta
avec toute l'attention et la satisfaction apparente de quelqu'un qui
aurait possd  fond l'intelligence de la langue grecque. Lorsque j'eus
fini, il paraissait mu. Il se leva; et, m'imposant gravement la main
sur la tte, il me dit d'un ton qui exprimait  la fois un remerciement
et le regret de ne pas me voir plus enthousiaste:--Pauvre enfant!
merci; mais tu ne connais pas ton bonheur! Je ne savais pas trop o
j'en tais, et je me demandais intrieurement s'il n'tait pas
prfrable d'tre mu par le son des syllabes grecques, plutt que de
comprendre raisonnablement le sens des mots et des phrases de cette
langue. Toutefois, ni lui ni moi ne jugemes  propos de faire de trop
longs commentaires sur cette bizarre lecture, et la conversation tomba
bientt sur les posies d'Ossian.

Alors personne ne doutait de leur authenticit. Les uns seulement, comme
mon ami Agamemnon, les trouvaient sublimes, admirables; les autres les
jugeaient monotones et parfois ennuyeuses: j'tais de ces derniers.
Aprs de nombreuses citations qu'il me fit du pome de Fingal, citations
qui me fournirent l'occasion de donner encore plus de force et de
justesse  mes critiques, Agamemnon, peu sensible aux reproches que je
faisais  ses posies de prdilection, et sans daigner rpondre  mes
critiques, me dit, avec l'autorit et l'enthousiasme grave d'un
prophte:--Homre est admirable; mais la Gense, Joseph, Job,
l'Ecclsiaste et l'vangile, sont bien suprieurs aux livres d'Homre,
voil qui est certain. Mais, je te le dis (ajouta-t-il avec plus
d'emphase encore), Ossian surpasse tout cela en grandeur! et en voici la
raison: il est beaucoup plus vrai, coute bien! il est plus _primitif_!
Comme ces phrases avaient plutt l'air de l'exposition d'un dogme que
d'une critique littraire, je ne rpondis rien, et je promenai mon
regard incertain et douteux, comme quelqu'un qui n'est dispos ni 
approuver une opinion qu'il condamne, ni  combattre une erreur qu'il
regarde comme une folie. Ma perplexit accrut encore l'assurance de mon
ami Agamemnon, qui, envelopp dans son manteau  ce moment, caressant sa
longue barbe et ayant l'air de concentrer toutes ses rflexions sur un
point pour les rduire en une pense, en une phrase ferme et
courte:--Homre? Ossian? se demanda-t-il, le soleil? la lune? Voil la
question. En vrit, je crois que je prfre la lune. C'est plus simple,
plus grand; c'est plus _primitif_!

Tels taient  peu prs les opinions et les discours du grand matre des
hommes portant la barbe  Paris, dans la dernire anne du XVIIIe
sicle; d'un homme qui, malgr les travers de son esprit, a captiv
l'estime, l'amiti et quelquefois l'admiration passagre de ceux qui
l'ont vu et entendu. Quant  la plupart de ses imitateurs, qui n'taient
que des _Grecs_, des _primitifs_ honteux; qui n'mettaient leurs
opinions que devant ceux qui les partageaient; qui s'attachaient de
fausses barbes et des tuniques le soir en rentrant chez eux, pour se
regarder dans une glace; qui s'endormaient auprs des statues antiques,
en se donnant l'air de rflchir sur l'art, et qui, enfin, parlaient 
tort et  travers de la lune et du soleil, nous n'en dirons rien.
C'tait alors le troupeau des imitateurs niais et serviles; comme chaque
poque fournit le sien.

Chose bien commune! qu'il est triste mais utile de dire: de tant
d'efforts d'imagination, de ces conversations bizarres, originales mme,
qu'en est-il rest? Rien; pas un ouvrage de peinture, pas mme une
notice historique, une lettre du temps qui prouve que je ne conte pas
ici une histoire faite  plaisir!

Cette secte d'artistes _penseurs_, _primitifs_, a t la partie la plus
aigu et la plus audacieusement leve de cette espce de cne o la
socit d'alors tait contenue. C'tait sous le Directoire cependant le
Consulat. Depuis la fin de la terreur, le got des arts antiques avait
remplac momentanment les sentiments religieux et toutes les
distractions sociales et littraires qui avaient occup les facults de
l'me et de l'esprit avant la rvolution. C'tait comme une
reprsentation du paganisme que la France se donnait. Toutes les classes
se confondaient dans les spectacles et au milieu des plaisirs. Dans les
jardins publics, les femmes, vtues  la grecque, allaient faire admirer
la grce et la beaut de leurs formes. Tous les jeunes gens, depuis les
plus pauvres jusqu'aux plus riches, exposaient journellement leurs
membres nus sur les bords de la Seine, et rivalisaient de force et
d'adresse en nageant. Au bois de Boulogne il y avait, chaque soir d't,
une partie de barres clbre. Les jours de ftes, on faisait au
Champ-de-Mars des courses  pied,  cheval et en chars, le tout  la
grecque. Dans les crmonies publiques, on apercevait des grands prtres
en faon de Calchas, des canphores comme sur les frises du Parthnon,
et plus d'une fois j'ai vu brler, dans les grands carrs des
Champs-lyses, de la poix-rsine au lieu d'encens, devant un temple de
carton copi d'aprs ceux de Pstum. Alors toutes les classes de la
socit, confondues, se promenaient, riaient, dansaient ensemble sous
les auspices de la seule aristocratie vritable que l'on reconnt pour
le moment en France, la beaut.

 vrai dire, l'histoire de _la barbe_ de mon ami Agamemnon est le rsum
de celle du temps o il a vcu, car il est mort jeune, et sa fin a
concid avec celle des saturnales ouvertes par le Directoire.

Agamemnon mort, tous ses cosectaires se couprent la barbe, remirent des
bas et endossrent de nouveau le vil frac. Bonaparte tait dj l avec
son chapeau  trois cornes et l'pe au ct.

Je ne parlerais pas d'une vingtaine de mauvais petits cervels,
maladroits imitateurs de la secte d'Agamemnon, s'ils n'eussent pas port
la barbe. Mais comme ils ne se rasaient point et qu'ils fagotaient leurs
vtements  la grecque ou  la Scandinave, ils appartiennent de droit au
sujet que je traite. Ceux-l donc, bien que passant la plupart de leur
temps en extase devant les vases trusques, car ils taient peintres
aussi, s'embrouillaient particulirement l'esprit avec les pomes et la
mythologie ossianiques. Tout en habitant Paris, ils parlaient sans cesse
du bruit de la mer sur les rcifs et des forts de Morven. Un soir,
aprs avoir bu un peu trop de bire, qu'ils prfraient au vin parce que
c'tait plus ossianique, ils rsolurent, d'un commun accord, de quitter
la cit des vices, Paris, pour aller vivre dans les forts. Ils partent,
ayant  leur tte le plus extravagant d'entre eux, charg d'une guitare,
 dfaut de la harpe des bardes. Voil mes gens qui,  force de marcher,
arrivent au bois de Boulogne et se mettent  rciter et mme  chanter
la prose de M. Le Tourneur. C'tait en automne: nos inspirs n'avaient
pas rflchi que la nuit vient vite, et que les soires sont fraches 
cette poque de l'anne. Surpris par l'obscurit et le froid, ils
s'avisrent, dans un accs d'enthousiasme, de se comporter tout  fait
comme les hros d'Ossian, et, aprs avoir battu le briquet, ils
voulurent mettre le feu  un arbre. Mais  peine la flamme
commenait-elle  briller que la gendarmerie, alarme de ce commencement
d'incendie, vint, sur les lieux, vous _empoigna_ tous les bardes
parisiens et les conduisit  la prfecture de police, d'o on ne les
lcha qu'aprs les avoir fait raser.

Depuis ce temps, 1802, jusqu' 1825 et 26, except les sapeurs de nos
rgiments, personne ne s'est promen dans Paris sans avoir fait sa
barbe. C'est  la dernire poque que je viens d'indiquer, lorsque la
mort de lord Byron en Grce eut dcidment mis  la mode chez nous la
dlivrance de ce malheureux pays, que l'on vit les jeunes Parisiens qui
s'occupaient des lettres et des arts commencer  laisser crotre leurs
moustaches,  se coiffer avec la petite toque orientale et  fumer avec
des pipes turques, en se tenant tout de travers sur leurs siges et sur
les canaps.

La rvolution que Heyne, Winkelmann et Hamilton avaient faite par leurs
travaux, en 1772, pour remettre en honneur l'antiquit, l'art antique,
et opposer une digue au got dprav qui rgnait dans toute l'Europe,
lord Byron, par ses ouvrages, l'arrta court, en refit une autre, et
imposa aux hommes de son temps un got tout particulier, _excentrique_,
comme disent les Anglais, et qui n'est autre chose que les fantaisies
nergiques et fashionables tout  lu fois de l'auteur de _Lara_ et de
_don Juan_. Depuis 1824, tout ce qui a t fait en prose, en vers et en
peinture, sur le thtre ou dans les romans, l'aspect donn aux
appartements, la forme des meubles, tout enfin s'est senti et se sent
encore de cette volont fantasque, cruellement impartiale et moqueuse,
qui se plat  garrotter le bien et le beau avec le mal et le laid; de
cette volont qui, du mme effort, apprcie et rabaisse le mrite de
chaque tre, de chaque objet, de chaque chose; enfin de cette volont
puissante, il est vrai, mais satanique, qui a imprim aux ouvrages de
lord Byron leurs beauts sublimes et leurs tristes dfauts. C'est encore
aujourd'hui le souffle capricieux de cet homme qui fait voguer depuis
les frles barques jusqu'aux grands navires sur lesquels nos crivains
et nos artistes se confient  l'ocan potique.

L'impulsion donne aux lettres et aux arts par Byron, quoique
excessivement puissante, n'ayant cependant frapp que de biais, si je
puis m'exprimer ainsi, ne peut se faire sentir bien longtemps. En effet,
l'exprience a dj prouv la vrit de ce que j'avance; car, de
l'imitation des ouvrages de ce pote, o il s'est plu  dpeindre les
rveries de personnages fantastiques dont on ne connat ni le pays, ni
le nom, ni prcisment les malheurs, on n'a pas tard, en imitant Walter
Scott (car nous autres Franais nous avons toujours besoin de quelqu'un
qui nous pousse pour faire du nouveau); on n'a pas tard, dis-je donc, 
se jeter dans les pastiches des ouvrages du moyen ge. On a fait des
chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe sicles; on a contrefait le langage
de Rabelais, en regrettant beaucoup de ne pouvoir faire revivre celui de
Joinville et de Villehardouin; et, non content de remettre en lumire
ces curiosits du style ancien, on a compuls les manuscrits, tudi les
miniatures qu'ils renferment, pour donner au surcot,  l'aumnire et
aux souliers  la poulaine, tout le degr de ralit possible dans les
reprsentations que l'on en devait faire.

Dans le moyen ge, on portait de la barbe. L'engouement que l'on avait
eu  Paris pour les Grecs modernes avait dj introduit l'usage de la
moustache. On laissa pousser la _royale_, et au bout de quelque temps on
se dcida  tre compltement barbu.

Or, c'est en tudiant avec un amour dsordonn les peintures des vases
trusques et la statuaire antique, que mon ami Agamemnon et ses
imitateurs en sont arrivs  s'habiller  la grecque et  laisser
crotre leur barbe; de mme, dans les quatre ou cinq annes qui viennent
de s'couler, tous ceux qui ont recherch curieusement les points de
centre des ogives, qui se sont passionns pour les costumes du temps de
Charles VI, qui ont tudi les diablotins symboliques et nigmatiques
sculpts sur les cathdrales, qui se nourrissent l'esprit de l'_Enfer_
du Dante et de l'espce de mythologie infernale introduite en Europe par
le catholicisme et la chevalerie, tous ceux-l donc, apprenant par les
manuscrits et les peintures qui les ornent que les hommes qui vivaient
dans les temps o l'on a invent, chant, peint et aim toutes ces
choses, portaient la barbe, ont laiss pousser la leur, et, autant que
la mode et les biensances l'ont permis, ils ont mme port et portent
encore des habits taills et orns comme ceux que l'on portait au moyen
ge.

Cependant, il faut le dire, les _gothiques_ de 1832 ne sont pas aussi
sincrement enthousiastes du moyen ge que les antiques de 1799
l'taient de la Grce du temps d'Homre. Ce n'est pas le costume de
l'poque d'Alexandre ou mme de Pricls qu'avait t prendre mon
peintre _primitif_, mais celui d'Agamemnon, de Calchas.

Quelle honte pour les crivains, les peintres, et mme pour un certain
nombre de fashionables d'aujourd'hui, pris des charmes du moyen ge,
lorsque, au lieu de les trouver couverts des vlements des XIIe et XIIIe
sicles, temps hroques de la chevalerie, on les voit adopter l'habit
(imparfaitement copi encore) de Henri III, et se donner l'air et la
tournure de crispins sombres et proccups!

Mais cette diffrence peut s'expliquer par un mot: nos maniaques de
moyen ge ne sont pas si fous qu'ils voudraient l'tre, et, par
ncessit comme par got, ils portent des gants blancs, frquentent le
monde et les salons. Mon pauvre ami Agamemnon avait la socit en
horreur, parce qu'il y rencontrait des fracs et des bonnets  dentelles,
et il s'habillait  la grecque pour rgnrer les habitudes, les gots,
les moeurs mmes de ses contemporains.

 part le degr de bonne foi ou de folie des uns et des autres, et en
considrant cette manie qui s'est manifeste en Europe depuis la
information de Luther, de _restaurer_ les moeurs, les croyances, les
gouvernements, les gots, les arts, et jusqu'aux habillements d'aprs de
vieux types uss par le temps et les amliorations progressives, on
s'tonne que ces tentatives, qui en gnral ont eu un si mince succs et
si peu de bons rsultats, sduisent encore priodiquement toutes les
jeunes ttes,  chaque gnration. Le comique de la chose est de voir
les fous enthousiastes venus en dernier se moquer trs-justement et
trs-raisonnablement de ceux qui les ont prcds. Ainsi je me souviens
d'avoir vu mon ami Agamemnon rire  se tenir les cts en entendant le
rcit du repas o M. Dacier, le traducteur d'Homre sous Louis XIV,
faillit empoisonner ses amis avec un brouet noir prpar  la
lacdmonienne. Ceux de nos lecteurs qui portent la barbe pointue et des
gilets pincs, comme on en vit, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, ne
vont pas manquer de se rcrier sur l'inconcevable folie de mon pauvre
Agamemnon et de ses cosectaires.--Mais c'est un conte que nous brode l
l'auteur, diront-ils; comment est-il possible que des hommes qui
n'taient pas fous  lier aient eu l'ide de faire revivre les ides,
les usages et le costume du paganisme grec, dans un pays chrtien? Ces
ides taient toutes contraires  nos croyances religieuses; les
pratiques des statuaires grecs et tout le systme _artistique_ de
l'antiquit, bas sur une mythologie et des ides morales ptrifies
aujourd'hui comme les statues qui en consacrent le souvenir, ne sont
plus en harmonie avec nos habitudes religieuses et nationales!--Cela est
hors de doute, dira un autre qui  grand'peine s'est donn l'air ple et
chevel du chevalier Bertram dans _Robert le Diable_, ces gens-l
taient fous avec leur Grce antique et leur costume d'Opra. Mais tout
ce qui se faisait alors dans les arts tait thtral. Rien n'tait
naturel, parce qu'on allait chercher le principe de tout ce que l'on
avait  faire ou  dire, hors de notre religion, hors de notre pays,
hors de nos moeurs. Nous sommes chrtiens; disons mieux, nous sommes
catholiques. La vritable civilisation moderne date du moyen ge; elle
est ne avec les monuments  ogives, avec les pomes religieux et
chevaleresques de la Table ronde et du Dante. Notre imagination
sympathise avec les gants, les nains, les anges, les fes, les diables,
les goules et Satan. C'est l qu'il faut retourner pour reprendre la
vritable route que les crivains et les artistes de la prtendue
renaissance sous Franois Ier, et du _classicisme_ sous Louis XIV, nous
ont fait abandonner. Alors nous serons vritablement originaux et
naturels dans nos productions, et, si nous nous y prenons avec tant soit
peu d'adresse, nous arriverons  tre nafs, soyez-en srs.

Ce qu'il y a de curieux et de trs-amusant, quand on compare les faits
et les discours des barbus de 1799 avec ceux des barbus de 1832, c'est
de reconnatre l'analogie qui se trouve dans les plus petits dtails des
opinions de ces deux sectes. Ainsi  l'Homre des uns s'oppose le Dante
des autres; les premiers voulaient redevenir _primitifs_, les seconds
prtendent modestement  la navet; mon ami Agamemnon n'admettait en
architecture que les temples de Sicile et de Pstum, que les vases grecs
comme modles de peinture; les _nafs_ de nos jours tudient
religieusement la cathdrale de Cologne, les peintures de la premire
cole allemande et les vignettes des plus anciens manuscrits. Enfin il
n'est pas jusqu'aux posies septentrionales et vaporeuses de ce pauvre
Ossian, si compltement oubli de nos jours, dont les _nafs_ de ce
temps n'aient retrouv l'analogue dans les ballades anglaises et
cossaises du moyen ge, publies par Percy et mises en oeuvre par Walter
Scott.

On voit que, sans compter celle de la barbe, toutes ces analogies sont
frappantes.

Mais revenons  la barbe et examinons scrupuleusement l'influence
qu'elle a pu avoir sur le mrite, les talents et les productions des
_primitifs_ qui l'ont porte en 1799, afin de prjuger des avantages
qu'en retireront les _nafs_ barbus de 1832.  la premire poque, nous
voyons que mon ami Agamemnon et ses cosectaires n'ont rien produit,
n'ont transmis aucun ouvrage qui tmoigne de leur passage en ce monde,
tandis que les deux Chnier, les Ducis, les Delille, les Parny, les
David, les Girodet, M. de Chateaubriand, M. L. Lemercier, M. Grard, M.
Gros, M. Ingres, M. Hersent, et quelques autres qui se sont toujours
rass, ne laissent pas cependant d'avoir leur mrite et nous ont donn
des ouvrages qui, bien que pour ne pas tre  la mode, ont fait et font
encore quelque bruit dans le monde.

La barbe, en 1799, a donc t un indice du mrite que l'on voulait
avoir, du gnie dont on se croyait dou, mais point du tout d'un talent
acquis et rel que l'on possdt.

Or, j'observe que, de nos jours, outre les vivants dj nomms
ci-dessus, MM. de La Mennais, de Lamartine, Casimir Delavigne, Victor
Hugo, P. Mrime, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Robert, Schnetz, P.
Delaroche, H. Vernet, Champmartin, E. Delacroix, les frres Johannot, et
quelques autres, se rasent.

Porter la barbe longue quand tout le monde se rase n'est donc pas, comme
quelques personnes le croient aujourd'hui, un moyen infaillible de
devenir naf, original; d'avoir un talent vrai, fort ou potique, et de
donner une direction nouvelle et heureuse aux lettres et aux arts: cela
indique tout simplement que l'on dsire avoir ces qualits, ce mrite,
et assez souvent que l'on croit les possder.

Dans tous les pays et chez tous les peuples, la barbe porte par des
hommes isols au milieu d'une population imberbe a toujours t la
preuve non quivoque d'une prtention de leur part  restaurer, 
rgnrer quelques vieux usages ou des gots anciens que le temps avait
uss. Depuis qu'Octavien-Auguste avait pris pour lui et donn  la haute
socit de Rome l'habitude de se raser chaque jour, tous les marchands
de philosophie, tous les gens qui colportaient de la rhtorique et des
vers dans cette ville, ainsi que ces petits rpublicains entts et
hargneux qui, sous les empereurs, parodirent Caton l'ancien et Rgulus,
se teignaient la ligure de cumin, afin d'tre bien jaunes, et portaient
le bton, la barbe et des poignards, pour avoir l'air d'tre plus
vertueux et meilleurs citoyens que les autres.

Les folies des hommes changent de forme; au fond ce sont toujours les
mmes.

E. J. DELCLUZE.




LES BARBUS,

par Ch. NODIER.


Je ne veux pas en vrit vous reparler aujourd'hui du _Livre des
Cent-un_, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font
sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux
pas mme vous parler en particulier du chapitre de M. Delcluze, parce
que nous avons dj dit qu'il tait extrmement joli. Je veux vous
parler des _Barbus d'autrefois_, dont il est question dans le chapitre
de M. Delcluze, et j'ai un certain intrt  la chose, pour avoir t
de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de _doyennet_ que
j'changerais volontiers contre un brevet de _Bousingot_  la moustache
vierge. Vous me direz peut-tre l-dessus que _Bousingot_ et _Doyennet_
ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, o se trouvent tant de
mots franais et tant de mots qui ne demandent qu' l'tre; vous pouvez
vous tenir bien tranquille sur cette petite difficult, je vous donne ma
parole d'honneur qu'ils y seront demain.

Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je ptillais d'crire sur les
_Barbus d'autrefois_. C'tait  la fois une pense si dlicieuse et si
imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pense, un rve,
un pome, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en
effet, et si le souvenir qui m'en tait rest n'appartenait pas tout
bonnement aux hallucinations du sommeil. Voil M. Delcluze qui m'a
dtromp, grce au _Livre des Cent-un_, car il ne l'aurait jamais crit
ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il
reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il
s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se
ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les
mmes motifs de rticence, moi qui me fie  mes crits par une puissance
de crdibilit intime qui est le rsultat trs-naf de ma sensation. Ce
n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle
des lunettes  travers lesquelles on voit la vie  vingt ans, avec ce
drle de regard d'un enfant  tte folle qui prend toutes ses illusions
pour des ralits. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas
ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est
vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la
vrit! La preuve, c'est que M. Delcluze est venu et que me voil
parti.

Il vous a trs-lgamment racont cette socit barbue d'hommes de gnie
qui ne savaient pas leur porte, ou qui se souciaient peu d'y atteindre;
de coeurs vite lasss, d'mes soudaines et impatientes qui avaient
travers brusquement l'art et la posie pour se rfugier dans la
mditation; il vous a parl de ces pythagoriciens  costumes de thtre,
que David appelait ses _Grecs_, et qu'il repoussa sans faon, quand
Napolon, effray de l'habit de Plopidas et de Philopoemen, craignit
d'en retrouver l'inflexible caractre dans l'atelier d'un peintre ou la
mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi  souhait,
mme quand elle l'a frapp dans la gloire de sa solitude, le dbarrassa
en peu de temps de cette inquitude frivole. L'me de ces gens-ci
dvorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en
faisait raison avant l'ge de vingt-cinq ans. Ainsi s'vanouirent dans
leur fleur les individualits les plus fortes et les plus tendres qui
aient jamais honor la race de l'homme; et ce que je dis l, je n'aurais
pas os le dire avant M. Delcluze, quoiqu'il reste, grce au ciel, cent
tmoins dignes de foi  l'appui de son tmoignage.

Les sages se dsintressrent peu  peu d'un sentiment qui pouvait
n'tre qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles
s'accoutumrent  vivre autrement qu'ils n'avaient vcu. Certains
consentirent  rejeter tout ce pass d'amour et de posie dans les
trsors striles de la mmoire. Je suis des faibles et je me souviens.

M. Delcluze, qui se formait alors  de belles et savantes tudes, et
qui avait dj pour nous ce relief social que donnent une instruction
acquise et une position prpare, ne nous connaissait que par des
superficies, et je lui sais gr de n'avoir pas jug dsavantageusement
une association d'hommes et de femmes dont la vie extrieure ne se
distinguait que par la bizarrerie des vtements. Cependant il s'agissait
trs-peu pour les _penseurs_ ou _primitifs_ de M. Delcluze de se
montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pris,
sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prtresse. D'autres
penses dominaient cette pense, et l'Agamemnon dont il est question
dans le _Livre des Cent-un_ l'exprimait avec une haute puissance quand
Napolon, devenu  son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler
pour donner des leons de dessin aux filles de son frre, le comte de
Survilliers, ou Napolon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours
avec les noms!

Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois
mois), pourquoi avez-vous adopt une forme d'habillement qui vous spare
du monde?

--Pour me sparer du monde, rpondit le peintre.

Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une
pe. Il s'y connaissait.

Les _penseurs_ ou _primitifs_ ne s'taient pas donn de nom. Ils
n'avaient pas, comme toutes les thories d'aujourd'hui, une raison de
commerce comptable et spculative. Ils taient pour cela trop au-dessus
des combinaisons de l'orgueil et de l'intrt; mais ils reconnaissaient
des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer
le nom qu'ils acceptrent quand ils devinrent quelque chose, une
agrgation, une secte, une espce de parti; je ne rpugne pas aux
qualifications. Une telle socit ne s'lve que dans une vieille
socit qui sent le besoin de se renouveler.

Leur thosophie se rduisait  peu de chose,  un sentiment immense,
mais vague, du gnie de la cration,  un dsir ardent, mais douteux, de
l'immortalit. Leur morale tait plus positive. Dans les caractres
mdiocres, elle n'tait qu'austre et judaque; dans les caractres
puissants, elle tait proslytique et passionne. C'est le propre des
belles mes qui cherchent  se faire une foi de leurs affections. Il y
avait en eux du gymnosophiste, de l'essnien, du morave et du quaker;
mais ce n'tait rien de tout cela; ce n'tait peut-tre pas mieux,
c'tait plus. C'tait ce qui n'a jamais t deux fois et qui ne sera
peut-tre jamais.

Le sentiment gnral qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut
le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de
religion dans le pays), c'tait au commencement l'amour, le fanatisme de
l'art.  force de le perfectionner, de l'purer au foyer de leur me,
ils taient arrivs  la nature modle,  la nature grande et sublime,
et l'art ne leur offrit plus,  cette seconde poque d'une institution
fortuite qui se crait sans se connatre et sans se nommer, qu'un objet
de comparaison et qu'une ressource de mtier. La nature elle-mme se
rapetissa enfin devant leur pense, parce que la sphre de leurs ides
s'tait largie. Ils conurent qu'il y avait quelque chose de
merveilleux et d'incomprhensible derrire le dernier voile d'Isis, et
ils se retirrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme
les thrapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon.

Ils continurent cependant  frquenter les ateliers,  visiter les
muses, mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs moeurs, leur
svrit, dirai-je la solennit qui leur tait naturelle et qui tait
l'expression sans effort d'une habitude infatigable de contemplation,
d'une vie intrieure toute spiritualisme, imposrent  l'cole entire
(je ne crois pas exagrer ce sentiment) une sorte de piti respectueuse.
Aucune dnomination satirique ne vint fltrir leurs illusions d'enfants
ou leurs superstitions de portes, et on sait si l'atelier en est avare.
On appela les jeunes hommes les _mditateurs_ et les jeunes femmes les
_dormeuses_, parce que la mditation mme a sa pudeur dans les femmes et
qu'elles n'assistaient aux leons parles que la tte appuye sur leurs
mains. Un jour ils se retirrent tous pour se distribuer par groupes
dans deux ou trois solitudes philosophiques, mais les gazettes n'en ont
rien dit.

Au-dessus de cette socit, puisqu'on effet c'en tait une, au-dessus de
cette lite ardente et potique d'une gnration, s'levait sans
lection, sans titre, sans privilges, sans l'avoir voulu et sans le
savoir, l'Agamemnon de M. Delcluze. Nous ne l'appelions pas Agamemnon
cependant. La modestie svre, la modestie des hommes suprieurs aurait
repouss tous les noms qui pouvaient impliquer une comparaison
flatteuse; sa religiosit instinctive s'tait souleve contre les
premiers qui lui dcernrent celui de Jsus-Christ, dont il rappelait
l'idal divin par la gravit de sa vie comme par son costume et par sa
beaut. Entre nous il n'tait connu que sous le nom de Maurice, et le
nom de Maurice, tout tranger qu'il soit au reste des hommes, a encore
un culte dans le coeur de tous ceux de ses contemporains qui ont eu le
bonheur d'approcher de lui et le bonheur plus prcieux d'en tre aims.

Si l'on pouvait retrouver quelque part les innocentes pages, toutes
boursoufles de mauvaises phrases et de mauvais got que je dposais sur
son tombeau il y a trente, ans et dont le pilon a fait justice[77], on
verrait du moins que je n'ai pas attendu  vieillir au milieu des sectes
nouvelles pour reconnatre l'homme que la Divinit avait marque d'un
vritable sceau d'apostolat. Je dsignais alors Maurice comme _le plus
beau type de l'organisation humaine_, et il me semble que je ne disais
rien de trop. L'ge, qui a dessill mes yeux sur tant de choses et de
rputations, me l'a encore agrandi. L'obscurit mme dans laquelle il a
vcu tait une consquence ncessaire de sa supriorit. Maurice Quay,
dont rien ne m'empche de prononcer le nom tout entier, tait plac trop
haut pour s'accommoder aux penses et  la marche du vulgaire, pour
prendre intrt  ses passions et pour avoir foi dans ses
perfectionnements. Il l'avait pris en ddain  vingt ans; il n'en a
compt que vingt-quatre et je me suis demand souvent ce qu'il aurait pu
faire au del, dans l'ge de la maturit, au milieu du train
irrsistible des choses. Je suis encore  me rpondre. Essai progressif
mais impuissant d'une cration qui cherche le mieux, il tait arm avant
le jour de sa mission, et il est mort de mort, sans tenter de
l'accomplir. Son dernier regard sur le monde a d tre empreint d'une
drision bien amre.

Pour se faire une ide complte de cette destination inacheve d'une me
qui a cependant influ sur nous tous, et qui prolonge un reflet rel,
quoique inaperu  travers notre littrature et nos arts, il faudrait me
suivre dans des dveloppements dont ces lignes ne sont que la prface
imparfaite, et qui ne peuvent trouver place que dans un cadre plus
large. Il faudrait avoir vu Maurice, non tel que l'a vu M. Delcluze
trois ans trop tt, et qui ne se rappelle de lui que le galbe maigre et
ple d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler
posie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle
se fondait dans son esprance la rgnration de l'humanit, quand il
enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'loquence et d'harmonie,
sous les jolis cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. tranges
facilits dont les souvenirs peuvent s'amasser sur une seule mmoire
d'homme! C'est l qu'on a trac depuis l'emplacement des palais d'un
empereur enfant, pauvre crature royale que la nature a brise ainsi
qu'un insecte phmre, comme pour prouver par un exemple de plus qu'il
n'y a que vanit dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes
ambitions! Qui dirait, au milieu de ces dbris, que c'est l que le
genre humain aurait pu trouver un jour son lgislateur? Qui dirait que
c'est l que le genre humain attendait son matre? Vous rencontrerez
cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment
sincres qui croient tre quelque chose.

On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte
quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrs et dont nous pourrions
bien voir la chute,  ces avantages extrieurs que Montaigne appelle la
recommandation corporelle; et c'est le propre de toutes les socits
qui se matrialisent. C'est seulement pour satisfaire  ce genre de
curiosit, plus naturel et plus dvelopp chez les femmes, qu'il
convient d'ajouter ici que Maurice Quay tait le plus beau des hommes.
La nature avait voulu qu'il ft aussi imposant par ses formes sensibles
que par son gnie, et comme elle n'arrive  ce point de perfectionnement
qu'en expiant son chef-d'oeuvre par de grandes compensations, elle ne fit
que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les annes viriles o
la jeunesse commence  promettre l'ge mr, et l'difice dont il tait
la pierre angulaire s'croula sur lui, la socit des _mditateurs_
descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu.

On me demandera maintenant si la socit des _mditateurs_ avait un but
rationnel, une institution fixe, un systme, si elle se proposait un
avenir. Quelle agrgation nergiquement vitale d'tres bien organiss
s'est compose sur la terre sans marcher  quelque chose? Ce n'est pas
ici le lieu de pntrer dans ce mystre de palingnsie o l'on voit que
le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et
l'exprience. La seule manire de considrer ce peuple de soixante
enfants, unis par les liens d'amour et de posie, par l'enthousiasme du
beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le
modle d'une civilisation presque fantastique o les moeurs de l'ge
d'or, enrichis par toutes les perceptions du gnie, brillaient d'un
mlange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'taient
facilement confondues en elle la navet du coeur et la perfection de
l'esprit. Cet exemple, unique  la vrit, des nouvelles combinaisons
sociales que l'homme peut essuyer d'appliquer  sa malheureuse espce,
ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je
craindrais qu'on ne vit dans le pome de cette tribu d'anges, o ma
jeunesse a pass des jours si doux, une satire indirecte de nos essais
philosophiques et de nos fires utopies. Ce dessein est loin de ma
pense, et mes facults altres par l'ge ne me permettraient pas
d'ailleurs de fournir une carrire o j'ai plus d'une raison de
m'arrter au premier pas. Les couleurs de ce temps-l, vivent encore
blouissantes devant le prisme de ma mmoire, mais j'prouve depuis
longtemps qu'elles plissent sous le pinceau et qu'elles meurent sur la
toile. L'image reste dans l'optique, mais la lumire n'y est plus.

Croirait-on enfin ce qui me reste  dire? Et croit-on, hlas! ce que
j'ai dit?

     Ch. NODIER.




NOTES


[1: Poser le modle, expression consacre dans les coles de peinture.
Dans celle de David, on posait le modle deux fois par semaine, ou
plutt par dcade,  cette poque. Pendant les six premiers jours on
posait un modle nu; les trois derniers, un modle pour la tte
seulement, et l'atelier tait ferm le dcadi. Pour viter les querelles
au sujet du choix des places, on mettait dans un chapeau autant de
numros qu'il y avait d'lves prsents, et chacun d'eux choisissait une
place au tour que le sort lui avait assign.]

[2:  cette poque, l'usage de la poudre  friser tait encore fort
rpandu, et la boutique, les meubles et les habits des perruquiers
taient couverts et imprgns de poudre blanche pour la toilette.]

[3: Ces expressions: _Pompadour_, _rococo_,  peu prs admises
aujourd'hui dans la conversation, pour dsigner le got  la mode
pendant le rgne de Louis XV, ont t employes pour la premire fois
par Maurice Qua en 1796-1797. Alors ces locutions (on pourrait dire cet
argot) n'taient usites et comprises que dans les ateliers de
peinture.]

[4: Augustin D..., tourment tout  la fois par des chagrins domestiques
trs-rels et des inquitudes imaginaires causes par la lecture
constante du roman de _Werther_, se prcipita du haut des tours de
Notre-Dame en 1804 ou 1805.]

[5: Le jeune Vermay, dont il a dj t question, avait tant fait
d'espigleries et de tapage, que David l'avait chass de son cole. Il
l'y reut de nouveau par l'intervention d'tienne en faveur de son jeune
camarade.]

[6: Boucher (Franois), n  Paris en 1704, mort en 1768, tait un
peintre de talent, dont le got fut perverti par celui qui rgnait de
son temps. Jamais les doctrines de l'art n'ont t plus fausses que
pendant la vogue dont jouit Boucher pendant sa longue existence.]

[7: Doyen (Franois), n  Paris en 1726, mort  Saint-Ptersbourg en
1806. lve de Carle Vanloo, il fut membre de l'Acadmie et professeur,
puis professeur de peinture  Saint-Ptersbourg sous le rgne de
l'impratrice Catherine, qui l'appela en Russie, et sous celui de Paul
Ier, qui fut toujours favorable  cet artiste. L'ouvrage le plus connu
et le plus important de Doyen est le _Miracle des Ardents_, qui fait
pendant  celui de _Saint Paul_, de Vien, dans l'glise de Saint-Roch 
Paris.]

[8: Mose Valentin, de Coulommiers prs Paris, n en 1600, mort en 1630,
lve de Caravage, contemporain de Ribera dit _l'Espagnolet_, et de
Nicolas Poussin, dont il fut mme l'ami.]

[9: Pompeo Battoni, n  Lucques en 1708, mort en 1789. En mourant, il
lgua sa palette et ses pinceaux  David.]

[10: David a fait, en 1784, une rptition en petit du _Blisaire_. Elle
est  la galerie du Louvre.]

[11: Pierre, peintre d'histoire, n  Paris en 1715, mort en 1789.]

[12: Il existe une mauvaise gravure du temps avec ce titre Coup d'oeil
exact de l'arrangement des peintures au Salon du Louvre, en 1785. On y
voit figurer le _Serment des Horaces_, au-dessous duquel est le portrait
en pied de la reine Marie-Antoinette avec le dauphin, mort en 1787, et
son frre, peints par Mme Lebrun.]

[13: M. A. Coupin de la Couperie, auteur d'un _Essai sur David_,
consult par celui qui crit ce livre.]

[14: J.-B. Debret, lve de David, parmi plusieurs croquis de son
matre, qu'il a fait graver, a reproduit l'tude des trois femmes nues,
dessines d'aprs nature. Ce groupe est bien plus vrai et plus naturel
que celui du tableau.]

[15: _OEuvres de Salomon Gessner_, traduits (_sic_) de l'allemand 
Zurich, chez l'auteur, 1777, 2 vol. in-4.]

[16: Mengs est n en 1728 et mort en 1779. Tous ses ouvrages capitaux,
en peinture et en critique, taient faits et crits avant l'arrive de
David  Rome.]

[17: Canova, n  Possagno (tats vnitiens), en 1757, mort en 1822 
Venise.]

[18: On peut consulter  ce sujet le _Catalogue d'estampes d'aprs
l'antique_, qui se trouve dans le premier volume du _Trait complet de
peinture_ de Paillot de Montabert.]

[19: David a fait  la mme poque quelques portraits: ceux de Bailly,
de Grgoire, de Prieur de la Marne, de Bazire, tudes prparatoires pour
l'excution du _Serment du Jeu de Paume_.]

[20: Voici la liste des portraits et de quelques ouvrages qu'il excuta
 cette poque. Les portraits de M. et Mme Lavoisier, de M. Thlusson de
Sorcy, de Mme de Sorcy, de la marquise d'Orvilliers, de la comtesse de
Brehan, de M. et Mme Vassal, de M. Lecouteulx, de M. Hocquart; puis une
_Vestale couronne de fleurs_, une rptition de _Pris et Hlne_, et
une _Psych abandonne par l'Amour_, non termine.]

[21: Ce tableau au trait est maintenant dans le muse des dessins, au
Louvre.]

[22: J. B. Topino Le Brun, n  Marseille vers 1759, lve de David,
embrassa avec ardeur, comme on le voit, les ides rvolutionnaires de
1793, et ne cessa pas de tremper dans toutes les conspirations
rpublicaines. Sous le Directoire, il suivit en Suisse Bassal, envoy
secret en ce pays. L, tout en s'occupant de son art, Topino prit un
got trs-vif pour les intrigues politiques. Bien qu'il ft encore en
Suisse, on le dsigna comme l'un des agents prsents  l'attaque du camp
de Grenelle  Paris, en prairial an IV. Dj il avait t compris dans
les mandats dcerns contre les complices de Babeuf. Rentr en France en
1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la _Mort de Caus
Gracchus_, expos au Louvre l'anne suivante. Aprs cet ouvrage, qui
obtint quelque succs, il entreprit _le Sige de Lacdmone_, tableau de
cinquante pieds de large sur dix de haut, mais qu'il n'eut pas le temps
d'achever. En 1799 il figura parmi les jacobins du Mange, et enfin,
aprs l'installation du gouvernement consulaire, il continua d'tre
regard comme l'un des chefs de ce parti. Impliqu dans l'affaire de
Cerachi, Arna et autres, il fut condamn  mort et excut ainsi qu'eux
en place de Grve, le 11 janvier 1801.]

[23: La tte a t peinte par David, mais le torse, qui est nu en
partie, est de la main de son lve Grard, ainsi qu'une bonne partie
des accessoires, il n'en est pas ainsi du portrait de Marat, dont il
sera question plus loin; ce dernier est en entier du matre.]

[24: Voy. 17 germinal an II, n 198 du _Moniteur_.]

[25: Voy. ces dates au _Moniteur_.]

[26: Aprs la mort de Marat, David fit mouler son masque pour
l'excution de son tableau. C'est ce masque qui a t surmoul en pltre
et vendu avec celui de Robespierre et de quelques autres. En 1835, la
police finit par dfendre qu'ils fussent exposs publiquement.]

[27: L'glise Notre-Dame.]

[28: Aprs le 10 aot 1792, et lorsque la monarchie fut renverse, tous
les tableaux, statues, bronzes et objets prcieux qui ornaient
Versailles et les Tuileries, furent transports dans la grande galerie
du Louvre. Telle est l'origine du Muse qui existe aujourd'hui.]

[29: D'aprs ce dcret, le Conservatoire du Muse national fut compos,
pour la _peinture_, de quatre membres: Fragonard, Bonvoisin, Lesueur et
Picault; pour la _sculpture_, de Dardet et Pasquier; pour
l'_architecture_, de David Leroy et Launoy; pour les _antiquits_, de
Wicar et Varon,  chacun desquels il fut allou un traitement de 2400
livres et le logement.]

[30: Le 29 prairial an II; ce jour, cinquante-quatre personnes ont t
conduites  la mort, entre autres: L'Admiral, la fille Regnault, Virat
de Sombreuil, Mme Saint-Amaranthe, etc.]

[31: Voici quelles taient en ce moment les prisons tablies dans Paris;
la Conciergerie, la Force, Sainte-Plagie, les Carmes, le Plessis, le
Luxembourg, les Madelonnettes, l'Abbaye, Saint-Lazare, Port-Libre dit la
Bourbe, et dans les deux jours qui suivirent celui o ce discours fut
prononc, les 4 et 5 thermidor, il y eut soixante-dix personnes
condamnes  mort et excutes  la place de la barrire du Trne.]

[32: Tous les discours prononcs par David taient revus et quelquefois
mme composs par ses confrres de la Convention. Il consultait souvent
Chnier (M.-J.)  ce sujet et l'on dit que son lve Gautherot
l'assistait dans ce travail. La vrit est qu'il n'tait pas en tat
d'crire les discours tels qu'ils sont cits au _Moniteur_.]

[33: D'o il suit que si l'on ajoute aux quatre cent quarante huit
personnes condamnes du 29 prairial jusqu'au 9 thermidor, les
quatre-vingt deux qui furent mises  mort en deux jours aprs la chute
de Robespierre, on a pour quarante deux jours cinq cent trente
condamns. Voy. plus haut, note 28.]

[34: 20 prairial an II.]

[35: Les premiers lments distincts de la science de la gologie ont
t donns dans le XVIe sicle, par Bernard Palissy, le fameux
mailleur.]

[36: Elle tait tante de Mlle Delphine Gay, depuis Mme mile Girardin.]

[37: L'_Abel tu_, de Fabre, lve de David; _le Triomphe de
Paul-mile_, ouvrage que Carle Vernet, pre d'Horace, fit pour son
morceau de rception  l'Acadmie en 1787.]

[38: P.-J. Garat, n  Ustaritz vers 1768, mort en 1823, fut le plus
habile chanteur franais de la fin du XVIIIe sicle.]

[39: Quoique cette tte ne puisse passer pour un portrait d'une exacte
ressemblance, il rappelle cependant les traits et l'expression (beaucoup
plus forte) de Mme de Bellegarde. Les grands cheveux noirs du
personnage, du tableau ont t peints d'aprs les siens.]

[40: Cet article ray portait: Que Sa Majest l'Empereur reconnat la
rpublique franaise; que la rpublique est comme le soleil sur
l'horizon; et que bien aveugles sont ceux que son clat n'a pas encore
frapps!]

[41: Cette tte bauche a t faite sur une toile de sept pieds de haut
sur neuf de large, et l'ensemble du personnage n'a jamais t que
dessin au crayon blanc. L'intention du peintre tait de reprsenter le
gnral tenant le trait de paix avec l'Empereur, et,  quelque distance
de lui, son cheval et des personnes de sa suite. David n'a jamais touch
depuis  cette tte bauche, fort ressemblante, admirablement peinte et
pleine de vie. Elle appartient aujourd'hui  M. le duc de Bassano, qui
l'a achete  la vente qui eut lieu aprs la mort de David, et qui l'a
fait lithographier.]

[42: Cette question fut propose quelque temps aprs, en l'an VIII,
1799, par l'Institut national de France, et rsolue par un ouvrage
couronn, intitul: _Recherches sur l'art statuaire, considr chez les
anciens et chez les modernes_, par meric David. Ce livre eut une grande
vogue en ce temps.]

[43: On publia alors les antiquits de Pstum, ce qui a fait construire
dans le quartier Feydeau cette lourde et triste rue _des Colonnes_, dont
une partie subsiste encore, puis la place du Caire et quelques maisons
particulires dans le style gyptien.]

[44: Pierre Narcisse Gurin, n  Paris en 1774, mort dans la mme ville
en juillet 1834. Ses principaux ouvrages sont: _Marcus Sextus_,
_Phdre_, _Orphe_, _les Rvolts du Caire_, _Andromaque_, _Didon_, etc.
Ses principaux lves sont Gricault, MM. P. Delaroche, Delacroix.
Scheffer.]

[45: Les tableaux de _Marat_, de _Lepelletier_, de _Barra_ et les
commencements du _Serment du Jeu de Paume_ n'ont point t pays 
David.]

[46: Pausanias, _Attique_, chap. XV.]

[47: tienne conserve ce dessin, qui porte deux pieds et demi de large
sur deux pieds de haut.]

[48: Napolon fit mettre l'glise de Cluny, prs de la Sorbonne,  la
disposition de son premier peintre, pour y achever le tableau du
_Couronnement_.]

[49: Drouais (Jean-Germain), n  Paris, le 25 dcembre 1763, mort 
Rome,  l'ge de vingt-cinq ans, le 15 fvrier 1788.]

[50: Victor Alfieri, n  Asti en 1749, mort  Florence en 1803.]

[51: Voir le _Journal des Dbats_ du 9 aot 1824.]

[52: Anne-Louis Girodet de Roussy, dit de Triozon, n  Montargis, le 5
janvier 1767, mort  Paris, en 1824.]

[53: L'Hippocrate tait destin  M. Triozon, qui en a fait don 
l'cole de mdecine.]

[54: Alors directeur de l'Acadmie de France  Rome.]

[55: M. Coupin de la Couperie, diteur des oeuvres posthumes de Girodet,
2 vol. in-8.--Paris, Jules Renouard, 1829.]

[56: Ce portrait a t donn au Muse du Louvre par M. Isabey pre. Il
fait partie des ouvrages d'lite placs dans la salle des
Sept-Chemines.]

[57: Ce portrait, achet par M. C. Lenormand, neveu de Mme Rcamier,
fait partie aujourd'hui du muse du Louvre, cole franaise.]

[58: Quatorze ans avant que Gros se fit ces reproches, M. Guizot, dans
une brochure qu'il publia en 1810, sur l'tat des arts, disait
(prophtiquement)  propos de ce peintre: Il n'a ni froideur, ni
roideur, ni appareil thtral; peut-tre mme son genre est-il celui qui
convient le mieux aux sujets nationaux; ses dfauts sont ceux de son
cole, et son cole n'aura pas son gnie; accoutume  ne chercher que
la vrit, sans y joindre la beaut comme condition ncessaire, _elle
tombera facilement dans une exagration hideuse_, car elle n'en sera
point prserve par l'habitude de vouloir des formes nobles et
rgulires; elle s'appuiera sur des exemples tirs des ouvrages de son
matre.]

[59: Le couvent des Capucins et son jardin occupaient toute la longueur
de la rue de la Paix, depuis la rue des Petits-Champs jusqu'aux
boulevards. Outre une grande quantit d'artistes qui y logeaient alors,
il y avait de petits spectacles, et entre autres le cirque de Franconi,
dans le jardin.]

[60: A. B. Regnault, n en 1754, mort le 12 octobre 1829.]

[61: F.-A. Vincent, n  Paris en 1746, mort en 1816.]

[62: Pierre Gurin, n  Paris en 1774, mort  Rome, directeur de
l'Acadmie de France, en 1833.]

[63: Voil quarante-trois ans que le _Couronnement_ a t termin et
qu'il a subi l'preuve des critiques plus ou moins justes de plusieurs
gnrations, et les nombreuses beauts de dtail qu'il renferme sont
devenues de plus en plus clatantes. Plac aujourd'hui dans les galeries
historiques de Versailles, fondes par Louis-Philippe, cet ouvrage, dont
la composition est si simple quoique si solennelle, dont le dessin est
si vrai et si pur, a pris avec le temps un aspect et un coloris dont
l'harmonie est saisissante. tienne, qui l'a vu peindre, peut affirmer,
avec tous les hommes de son ge, que ce tableau, auquel tout le monde
rend justice maintenant, a pris, avec les annes, une solidit de ton et
une harmonie, mme dans les parties qui ont le plus justement excit la
critique il y a quarante ans, qui achvent de donner  cette composition
toutes les qualits d'un chef-d'oeuvre.]

[64: David eut quatre enfants, deux fils et deux filles. Jules, l'an,
qui vient de mourir en 1854, remplit les fonctions de consul sous le
gouvernement imprial; il s'tait adonn  l'tude de la langue grecque,
dont il a laiss un dictionnaire. Eugne, le cadet, prit le parti des
armes vers 1808, fut nomm chef d'escadron de cuirassiers en 1815, et
mourut vers 1826. Les deux filles taient jumelles; elles ont pous,
l'une le gnral Meunier, l'autre le gnral Jannin.]

[65: N en 1747  Chlons-sur-Sane, mort  Paris en 1825.]

[66: Ces costumes rpublicains civils, militaires et pour les magistrats
ont en effet t gravs par Denon.]

[67: Voici les noms des principaux artistes qui ont expos au Louvre
cette anne: _peintres_, David, Girodet, Grard, Gros, Gurin, Prudhon,
Carle Vernet, Granet, Valenciennes, Chauvin, MM. Hersent et le comte
Turpin de Criss. _Sculpteurs_: Chaudet, Cartellier, Bosio.
_Architectes_: Percier, Fontaine, Brongniart. _Graveurs_: Berwik et M.
B. Desnoyers.]

[68: Ce thtre tait situ dans la rue Basse,  l'encoignure de la rue
de Lancri. C'taient des enfants, dont les plus gs avaient seize 
dix-sept ans, qui y jouaient, et c'est l qu'ont dbut les deux Monrose
dont il est question ici.]

[69: Ce came est grav dans les _Monuments indits_ de Winckelmann.]

[70: Les tableaux que David fit passer dans l'Ouest sont: le
_Couronnement_, les _Aigles_, les _Sabines_, les _Thermopyles_, et
plusieurs portraits de l'Empereur.]

[71: tienne a conserv l'esquisse de Lonidas.]

[72: Voici la liste des ouvrages faits par David, pendant son exil de
1816  1825: _l'Amour quittant Psych_, _Tlmaque et Eucharis_, une
rptition du _Couronnement de Napolon_, expose successivement en
Angleterre et aux tats-Unis; _la Colre d'Achille_, demi-figures; une
_Bohmienne disant la bonne aventure_; _Mars dsarm par Vnus et les
Grces_; _Alexandre_, _Apelles et Campaspe_, non termin. Quant aux
portraits, il a fait ceux du baron Alquier, de Mme Vilain et de sa
fille, du gnral Grard, de Sieys, de Ramel, de Mme Ramel, des filles
de Joseph Bonaparte, et de Mme Villeneuve, nice de J. Bonaparte.]

[73: Un hommage semblable fut rendu  David par la ville de Gand, en
reconnaissance des expositions de plusieurs ouvrages dont le produit fut
consacr au soulagement des pauvres de cette ville.]

[74: Jean-Louis-Thodore-Andr Gricault, n en 1790, mort le 18 janvier
1824. Il a t successivement lve de Carle Vernet et de Pierre
Gurin.]

[75: Voy. la _Notice sur la vie et les ouvrages de Lopold Robert_, par
tienne Delcluze. Paris, 1838.]

[76: M. Maurice Quay, n vers 1779, mort en 1804.]

[77: Voy. chapitre III.]






End of the Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delcluze

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID ***

***** This file should be named 31441-8.txt or 31441-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/1/4/4/31441/

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
