The Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (1/9), by 
Pierre-Louis Ginguen

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Title: Histoire littraire d'Italie (1/9)

Author: Pierre-Louis Ginguen

Editor: Pierre-Claude-Franois Daunou

Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE.




[Illustration: GINGUEN,
_Membre de l'Institut de France_.]




HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE,

par P. L. GINGUEN,
DE L'INSTITUT DE FRANCE.

SECONDE DITION,

REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
ORNE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
par M. DAUNOU.


TOME PREMIER.


A PARIS,
CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, N. 3.

M. DCCC. XXIV.




NOTICE
SUR
LA VIE ET LES OUVRAGES
DE M. GINGUEN.


Pierre-Louis Ginguen, n  Rennes, le 25 avril 1748, fit avec
distinction ses tudes au collge de cette ville: il y tait condisciple
de Parny, au moment o les jsuites en furent expulss[1]. Mais c'tait
au sein de sa propre famille, peu riche et fort considre, que Ginguen
avait puis le sentiment du vritable honneur et le got des lettres.

     [1] V. _son ptre  Parny_.

       Ton amiti m'est chre......
       De ce doux sentiment, le germe prcieux
       Ds long-temps dans nos coeurs naquit sous d'autres cieux.
       Ton enfance enleve  ton le africaine
       Vint aborder gament la rive armoricaine:
       Tu parus au lyce, o, docile colier,
       J'avais vu sans regret le bon Duchatelier
       Aux enfans de Jsus enlever la frule.

     (Duchatelier avait t le premier principal du collge de
     Rennes aprs l'expulsion des jsuites.)

Il devait aux lumires et aux soins de son pre ses progrs rapides et
la bonne direction de ses tudes. Ses autres matres lui avaient appris
les langues grecque et latine: il acquit de lui-mme des connaissances
plus tendues et plus profondes; la littrature latine lui devint
familire; et entre les chefs-d'oeuvre modernes, il tudia surtout ceux
de l'Italie et de la France. Il lut aussi de trs-bonne heure et dans
leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction
embrassait dj presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre
sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les
gots littraires sont  la fois si vifs et si heureusement dirigs, ils
prennent bientt les caractres de la science et du talent. Ginguen,
dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, tait un homme clair,
un littrateur habile, un crivain exerc: il tait de plus un
trs-savant musicien; car il avait port dans l'tude de cet art, qu'il
a toujours chri, l'exactitude svre qu'il donnait  ses autres
travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses
connaissances et non pas s'en glorifier.

C'est depuis long-temps en France un rsultat fcheux des circonstances
ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mrite minent
soit presque toujours attir par ce mrite mme dans la capitale, et
qu'il y demeure fix par ses succs. Ginguen arriva pour la premire
fois  Paris en 1772. Il avait compos  Rennes, entre autres pices de
vers, la _Confession de Zulme_; il la lut  quelques hommes de lettres,
particulirement  l'acadmicien Rochefort. Elle circula bientt dans
le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attriburent: on
l'imprima dfigure en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. Cela me
devint importun, dit Ginguen lui-mme; je me dterminai  la publier
enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui taient de moi. Elle
parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le dbut, je
corrigeai quelques ngligences un peu trop fortes; il en restait encore
plusieurs que j'ai tch d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois
des plagiaires s'attribuer l'oeuvre d'autrui, mais non pas, que je sache,
attaquer le vritable auteur comme si c'tait lui qui et t le
plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mrard de Saint-Just. Quelques
amis des vers s'en souviennent peut-tre encore; les autres pourront
trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pices de ce
procs bizarre.

Ailleurs Ginguen nous apprend que, fort jeune encore, et dans la
premire chaleur de son got pour la posie italienne, il entreprit de
tirer de l'norme Adonis de Marini, un pome franais en cinq chants. Le
troisime, le quatrime et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont t
drobs: il a publi les deux premiers dans un recueil de posies o se
retrouvent aussi plusieurs des pices de vers qu'il a composes depuis
1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient t insres dans des
journaux littraires ou dans les Almanachs des Muses. La _Confession de
Zulm_ conserve,  tous gards, le premier rang parmi ces compositions;
mais il y a de l'esprit, de la grce, et un got trs-pur dans toutes
les autres.

Ds 1775, il commena de publier dans les journaux des articles de
littrature, genre de travail auquel il a consacr, jusques dans les
dernires annes de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus
importantes occupations. Ce sont en gnral d'excellens morceaux de
critique littraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme
Ginguen lui-mme s'tait promis de le faire un jour, ce serait un
trs-utile supplment aux meilleurs cours de littrature moderne; il
offrirait le modle d'une critique ingnieuse et svre, quelquefois
savante et profonde, souvent piquante et toujours dcente. Durant
plusieurs annes, Ginguen a travaill au _Mercure de France_, avec
Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle an.

Le clbre compositeur Piccini, arriv  Paris  la fin de l'anne 1776,
parvint, non sans peine,  mettre sur le thtre lyrique sa musique
nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans
de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans
succs sur la mme scne, par les opras d'Iphignie en Aulide,
d'Alceste, d'Orphe, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une
Iphignie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle
littraire ni mme politique, n'avait pris en France un si violent
caractre. A la tte du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction
gluckiste, on distinguait Suard et l'abb Arnauld, Marmontel,
Chastellux, et La Harpe lui-mme se donnaient pour les chefs des
Piccinistes. Ginguen, qui embrassa vivement cette dernire cause, avait
sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la dfendaient,
l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond o cette
querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les
pamphlets qu'elle fit natre, y compris les lettres anonymes de Suard,
et mme les crits publis  cette poque par Ginguen[2]; mais ce
qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a
imprime en 1801[3] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de
mourir en 1800 et dont il tait rest l'intime ami.

     [2] L'un des plus piquans est intitul: _Lettre de
     Mlophile_. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages
     in-8. Ginguen a insr plusieurs articles sur le mme sujet
     dans le Mercure de France.

     [3] Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8., 146
     pages, y compris les notes.

En 1780, Ginguen obtint une place dans les bureaux du ministre des
finances, alors appel contrle gnral: il avait besoin d'employer
ainsi une partie de son temps pour tre en tat de consacrer l'autre 
des travaux littraires. La fonction de simple commis pouvait sembler
fort au-dessous de ses talons: il la sut lever jusqu' lui, en y
portant les habitudes honorables qui lui taient naturelles, une
exactitude assidue, une probit inflexible, et un respect constant pour
les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la nettet de
ses calculs et par une criture lgante, qu'on a compare  celle de
Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence
aux caractres de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguen composa
une pice de vers intitule dans le recueil de ses pomes. _Eptre  mon
ami, lors de mon entre_ DANS LES BUREAUX _du contrle gnral_. Quand
la pice parut en 1780, le titre portait: _lors de mon entre_ AU
CONTRLE GNRAL; ce qui a donn lieu  quelques plaisanteries de
Rivarol et de Champcenets.

Ginguen concourut sans succs, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de
posie, l'autre d'loquence, proposs par l'Acadmie franaise. Il
s'agissait de clbrer en vers le dvouement du prince Lopold de
Brunswick, qui s'tait prcipit dans l'Oder, en voulant sauver des
malheureux. La pice de Ginguen obtint d'autres suffrages que ceux des
acadmiciens; il eut toujours de la prdilection pour ce pome, qui,
durant trois annes, lui avait donn inutilement beaucoup de peine, et
dont il ne se dissimulait pas les dfauts: il l'a insr, en 1814, dans
le recueil de ses posies diverses. Le sujet du prix d'loquence tait
national: on demandait un loge de Louis XII. Le concours fut nombreux,
et Ginguen, dj quadragnaire, se laissa entraner dans cette lice par
ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la
mmoire tait reste chre a tous les Franais, et particulirement aux
Bretons. Son ouvrage, imprim avec des notes, en 1788[4], est
remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une
expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible
qu'au sein de l'Acadmie, l'auteur ait t reconnu par quelques-uns de
ses juges, dont il avait t l'antagoniste dans la querelle musicale; et
d'ailleurs, on doit convenir que cet loge un peu long, et plus
instructif qu'acadmique, n'est pas ce que Ginguen a crit de mieux en
prose; c'est nanmoins un fort bon discours, plein de raison et sem de
traits ingnieux.

     [4] A Paris, chez Debray, 86 pages in-8.--Dans la Biographie
     universelle (art. Louis XII), il est dit que parmi les
     ouvrages envoys au concours, on a imprim ceux de MM. Nol,
     Barrre, Florian et Langloys. Il tait dcid que celui de
     Ginguen n'obtiendrait de mention nulle part.

La conduite de Ginguen depuis 1789, au milieu des troubles civils, a
t si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler
ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses
crits antrieurs  cette poque respiraient dj l'amour de la libert,
et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur
avait donnes jusqu'alors. Il clbra par une ode l'ouverture des
tats-gnraux; et en mme temps qu'il continuait d'insrer dans les
journaux des articles de littrature, et qu'avec Framery, il publiait
dans l'Encyclopdie mthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de
musique, il cooprait avec Crutti et Rabaud Saint-tienne,  la
rdaction de la Feuille villageoise, destine  rpandre dans les
campagnes des notions d'conomie domestique et rurale, et la plus saine
instruction civique. Les sages principes et le ton modr de cette
feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la
plupart des crits priodiques du mme temps. On attribue  Ginguen une
brochure (de 156 pages in-8.) imprime en 1791, et intitule de
_l'autorit de Rabelais dans la rvolution prsente_; elle a eu,  cette
poque beaucoup de succs: c'tait un tissu d'extraits de ce factieux
crivain, mais choisis avec got, enchans avec art, et habilement
traduits ou comments quand ils avoient besoin de l'tre. Un plus
vritable ouvrage, publi sous le nom de Ginguen, en la mme anne, a
pour titre: _Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau_ (147 pages
in-8.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes
historiques: un clatant et digne hommage y est rendu au gnie et aux
infortunes du citoyen de Genve. On y pourrait dsirer un peu plus
d'impartialit, et rvoquer en doute les torts que Ginguen impute 
D'Alembert et  quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils
sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-tre les uns et les
autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposs que dans ces
lettres; mais il s'en faut que tous les soupons de Jean-Jacques aient
t aussi bien fonds que ceux-l; et il tait possible d'examiner de
plus prs, de mieux claircir l'histoire des malheurs et des garemens
de cet illustre crivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces
quatre lettres, c'est qu'il y rgne, malgr la douce lgance du style,
une morale trs-austre. La Harpe y a rpondu avec plus de scheresse
que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.

Ginguen, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop
ouvertement profess l'amour de la justice, la haine du dsordre et des
violences, pour chapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui rgna sur
la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des
hommes clairs et vertueux de cette poque, il fut calomni, espionn,
arrt et jet dans les cachots. Sa carrire allait finir, si le jour de
la dlivrance se ft fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de
sa prison tel qu'il y tait entr, ami des lettres, des lois et de la
libert: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de
l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et
n'ayant jamais port de bonnet rouge, il n'avait ni  dposer, ni 
prendre la livre d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il
continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement
des insenss qui l'avaient opprim comme elle.

Chamfort ne survivait point  cet effroyable dsastre: le premier soin
de Ginguen fut d'honorer sa mmoire. Il recueillit et publia ses
oeuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau trs-anim de
sa vie, de ses travaux littraires et de son caractre moral. Il l'a
peint excellent fils, ami sincre et dvou, de la probit la plus
intacte et du commerce le plus sr; officieux et d'une dlicatesse
extrme dans la manire d'obliger, fier comme il faut l'tre quand on
est pauvre, mais aussi loign de l'orgueil que de la bassesse;
dsintress jusqu' l'excs, et incapable de mettre un seul instant en
balance ses avantages avec ceux de la vrit et de la justice. Il
appartient  ceux qui ont connu particulirement Chamfort, de dcider si
ce portrait est fidle; mais c'est bien srement celui de Ginguen
lui-mme.

On avait commenc, en 1791, la collection des _Tableaux historiques de
la rvolution franaise_, et Chamfort avait fourni le texte des treize
premires livraisons; Ginguen a continu ce travail jusqu' la
vingt-cinquime, et n'a point coopr aux quatre-vingt-huit suivantes.
Le projet de la _Dcade philosophique_ remonte aussi aux derniers jours
de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguen a t l'un des principaux
rdacteurs de ce journal littraire depuis 1795 jusqu'en 1807.

Aussitt aprs la chute de l'horrible dcemvirat, la carrire des
fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguen: il devint membre de la
commission excutive d'instruction publique, et demeura le directeur
gnral de cette branche d'administration, depuis le rtablissement du
ministre de l'intrieur  la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la
rorganisation des coles; et nanmoins, en remplissant des devoirs si
graves avec tout le zle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des
momens  consacrer  des compositions littraires. Il a, dans cet
intervalle, publi des observations sur l'un des ouvrages de Necker[5],
et coopr aux travaux de l'Institut. Au moment o se formait cette
socit savante, il avait t appel  y prendre place dans la classe
des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de
cette classe, la fonction de secrtaire, qui alors n'tait point
perptuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont t insrs
soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils acadmiques. Nous
trouvons par exemple dans le tome VII des _Notices des manuscrits_, les
rsultats des recherches qu'il avait faites sur un pome italien que
l'on croyait indit, et qu'on attribuait  Fdrico Frezzi, l'auteur du
Quadrireggio, mais qui n'tait rellement qu'une mauvaise copie du
_Dittamondo_, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprim. Les
erreurs commises sur ce point par le pre Labbe, par le Quadrio, par
Tiraboschi, sont releves dans cette courte dissertation, avec une
clart parfaite et une lgance peu commune en de telles discussions.

     [5] _De M. Necker et de son livre, intitul: De la Rvolution
     franaise, par P.L. Ginguen, de l'Institut national de
     France_. Paris, an V, in-8., 94 pages extraites en grande
     partie de la Dcade. Il y a dans cet crit quelques ides qui
     se ressentent un peu trop de l'poque o il a t compos;
     mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un expos
     sincre de la conduite et des opinions politiques de
     Ginguen; et les pages suivantes contiennent une excellente
     critique littraire du style, souvent fort trange, de M.
     Necker.

Ces deux annes de la vie de Ginguen en ont t peut-tre les plus
heureuses; car il n'tait distrait de ses tudes que par des fonctions
publiques qui se rattachaient elles-mmes aux sciences, aux lettres et
aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualit de
ministre plnipotentiaire de la France. S'il n'et fallu, pour remplir
cette mission difficile, que beaucoup de sagacit, d'urbanit et de
franchise, il aurait pu s'y promettre des succs; mais s'il fallait de
l'astuce et de la souplesse, c'taient l des talens qui devaient lui
manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il
ne passa que sept mois en Pimont, et  l'exception d'un voyage de
quelques jours  Milan en 1798, il ne put excuter le projet qu'il avait
ds long-temps form, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a
exprim ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses
posies diverses. Des travaux, dit-il, dont j'avais l'ide, et que j'ai
publis depuis, ont prouv que ce n'tait point une simple fantaisie de
curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Franais ont t
envoys dans cette Italie, dont la langue, les moeurs, la littrature,
les arts leur taient totalement trangers: il tait crit que je
n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le
beau pays dont je me suis occup toute ma vie.

De retour  Paris et  sa campagne de St.-Prix, Ginguen avait repris le
cours de ses travaux paisibles, lorsqu' la fin de l'anne 1799, il fut
lu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait  remplir en cette qualit
tait de rsister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer
 main arme d'une magistrature suprme, et qui aspirait  concentrer en
lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce
parvenu n'aurait assez ni de probit, ni de lumires, pour mettre de
lui-mme un terme  ses usurpations au dedans, ni  ses conqutes au
dehors; et, qu'abandonn  son audace aveugle, il allait courir de
succs en succs  sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune,
des intrts bien plus chers, la libert publique, l'indpendance, et,
s'il se pouvait, l'honneur mme de la nation franaise. Il s'agissait de
le contenir au moins dans les limites lgales de l'autorit, dj
beaucoup trop tendue, dont il venait de s'investir. Ginguen s'est
montr fidle  cette obligation sacre: son caractre, ses opinions,
ses habitudes morales l'entranrent et le fixrent dans les rangs
prilleux de l'opposition. Inaccessible aux sductions et suprieur aux
menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lches
complaisances. S'il avait pu tre tent d'en avoir, il en et t assez
dtourn par l'ignominie des faveurs mme qui les devaient rcompenser.
On s'abuserait nanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de
ses collgues tendissent alors  renverser un gouvernement qu'ils
s'taient engags  maintenir. C'est une ide qui ne vient pas aux
hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont
consenti  s'imposer est la plus sre des fidlits. Les circonstances
dplacent les intrts et les vains hommages; la loyaut seule enchane.
Le but auquel aspirait Ginguen en 1800, 1801 et 1802, au sein du
tribunat, tait de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre
et de libert en France. Voil ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il
rclamait en toute occasion, avec une nergie que l'on trouva
importune. Son discours contre l'tablissement des tribunaux spciaux,
c'est--dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus
violentes colres de cette poque, et provoqua, au lieu de rponse, une
invective grossire qui, dans le Journal de Paris, fut attribue au
hros accoutum  vaincre toutes les rsistances et toutes les liberts.
Peu de mois aprs on commena l'puration du tribunat, et Ginguen fut
compris parmi les vingt premiers limins. Le hros daigna garder contre
lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne
s'teignirent jamais. Ginguen, dans les quatorze annes suivantes de sa
vie, n'est plus rentr dans la carrire politique; mais il s'est lev 
des rangs de plus en plus honorables dans la rpublique des lettres.

Il commena, dans l'hiver de 1802  1803, au sein de l'Athne de Paris,
un cours de littrature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui
attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de
littrateurs clairs le suivaient assidment, et y trouvaient, au
milieu des plus agrables dtails, cette exactitude svre qui
caractrise la vritable instruction, et dont les exemples avaient t
jusqu'alors fort rares dans les chaires de littrature. Quelques-unes de
ces leons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume
de l'Histoire littraire d'Italie, avaient t prononces  l'Athne,
lorsqu'en 1803 un arrt des consuls abrogea la loi qui avait organis
l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et
rtablit l'Acadmie franaise et l'Acadmie des inscriptions, sous les
noms de classe de la langue et de la littrature franaise, et de classe
d'histoire et de littrature ancienne. Peu de mois auparavant une
commission avait t forme au sein de l'ancien Institut, pour rdiger
un dictionnaire de la langue franaise; mais on feignit de trouver
trange que cette commission, dont Ginguen tait membre, n'et point
achev ce travail en une demi-anne. On se plaignait srieusement de
cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la prsentait
comme la plus dcisive raison de ressusciter une acadmie franaise, qui
serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cess, depuis 1803
jusqu' ce jour, de prparer une dition nouvelle de ce dictionnaire.
Lorsqu'on publia en 1803 la premire liste de la classe de littrature
franaise, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de
Ginguen, se figurant qu'il y tait assez appel par le genre de ses
talens, de ses tudes et de ses ouvrages; mais les rdacteurs de ces
listes en avaient jug autrement. On pourrait observer que parmi les
membres de l'Institut, qui alors rglaient ainsi les rangs de leurs
confrres, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont t exclus de
l'une et de l'autre de ces acadmies; mais remarquons seulement qu'ils
avaient omis le nom de Ginguen mme sur le tableau des membres de la
classe d'histoire et de littrature ancienne, en sorte qu'il ne se
retrouvait nulle part; exclusion qui et t par trop honorable,
puisqu'elle et t l'unique[6]. Ce n'tait qu'une inadvertance, malgr
le soin extrme qu'on avait apport  cette classification. Il advint
que David Leroi et l'ex-bndictin Poirier, compris dans ce premier
tableau, moururent fort peu de jours aprs sa publication, et laissrent
deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguen, et M.
Joseph Bonaparte fut appel, _par voie d'lection_,  la seconde.

     [6] On dit qu'un homme de cour alors puissant, tait all
     visiter dans les bureaux de l'intrieur la liste du nouvel
     institut, et en avait effac le nom de Ginguen pour y mettre
     le sien propre.

Ginguen, ds 1803, lut  la classe de littrature ancienne les premiers
chapitres de son histoire littraire d'Italie; il voulait profiter des
lumires de ses collgues, surtout en ce qui concernait la littrature
arabe dans le quatrime de ces chapitres; et il et continu ces
lectures, s'il n'et craint de s'engager peut-tre en d'inutiles
controverses: plus tard, il a lu  cette compagnie savante les articles
relatifs  Machiavel et  l'Alamanni, insrs depuis dans les tomes VIII
et IX de son ouvrage. La classe de littrature ancienne avait aussi
entendu la lecture de sa traduction en vers du pome de Catulle sur les
noces de Thtis et de Ple, ainsi que la prface qui contient
l'histoire critique de ce pome. Tout ce travail a t publi en 1812
avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin[7].

     [7] A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.

La _Dcade_, continue depuis 1805, sous le titre de _Revue_, fut
supprime en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la
saine critique. Ginguen a coopr depuis  quelques autres journaux
littraires; mais la classe de littrature ancienne le chargea, en cette
mme anne 1807, de travaux plus importans. L'un consistait  rdiger
chaque anne l'analyse de tous les mmoires lus dans son sein; il a
pendant sept ans rempli cette tche. Il lisait ces exposs aux sances
publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'tendue en les
livrant  l'impression Runis, ils offrent un prcis historique des
travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813[8], et il serait
superflu d'ajouter que la clart de la diction et l'lgance des formes
y conservent partout aux matires ce qu'elles ont d'importance et
d'intrt. En mme temps, Ginguen avait t nomm membre de la
commission tablie pour continuer l'histoire littraire de la France,
dont il existait douze tomes in-4., publis par les Bndictins. Les
quatre derniers ne correspondaient encore qu' la premire moiti du
douzime sicle; et pour atteindre l'anne 1200, sans changer de
mthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814,
1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguen;
morceaux qui par la nature mme de leurs sujets, tiennent de plus prs
que beaucoup d'autres aux annales de la littrature franaise proprement
dite; car ils concernent les trouvres et les troubadours. Ginguen
avait dj rattach l'histoire des potes provenaux  celle des potes
italiens, dans le troisime chapitre de son grand ouvrage: il fait ici
plus particulirement connatre la vie et les productions d'environ
quarante troubadours du douzime sicle, tels que Guillaume IX, comte de
Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacr dans ce mme
recueil de pareils articles aux trouvres, c'est--dire aux potes
franais ou anglo-normands de cette mme poque, par exemple  Benot de
Sainte-Maure, Chrtien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris.
Ajoutons que presque toutes les notices relatives  des potes latins
dans ces trois volumes sont aussi de Ginguen; on y peut distinguer
celles qui concernent Lonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur
de l'Alexandride.

     [8] Ces exposs analytiques ont t continus en 1814 et 1815
     par le rdacteur de cette notice.

Pour se dlasser d'tudes si srieuses, Ginguen composait des fables
qu'il a publies au nombre de cinquante en 1810[9]. Les sujets, presque
tous emprunts d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti,
Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revtus, en passant
dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre
difficile, la plus grande tmrit est d'imiter Lafontaine; il est moins
prilleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est
ce qu'a tent Ginguen, avec un succs peu clatant, mais rel et
suprieur peut-tre  celui qu'il s'tait promis; car il n'avait cherch
que son propre amusement dans ces compositions ingnieuses. On s'aperut
du caractre pigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en
dnona cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre
quelqu'un. Ginguen avait pourtant soumis son recueil de fables  la
censure qui en avait supprim six, et mutil deux ou trois autres; il a
depuis, en 1814, rpar ces altrations et ces omissions en publiant dix
fables nouvelles[10] avec les posies diverses ci-dessus indiques.

     [9] A Paris, chez MM. Michaud frres, in-18, 247 pages.

     [10] Ibid. in-18, 306 pages.

Une dition des pomes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810,
ayant pour prliminaire un mmoire de Ginguen sur l'tat de la question
relative  l'authenticit de ces productions; c'est un excellent morceau
d'histoire littraire[11] o tous les faits sont impartialement exposs,
et dont la conclusion est que probablement ces posies ont t composes
en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'dition des
OEuvres du pote Lebrun, et y attacha une notice historique, o se
reconnat le langage de la vrit et de la justice autant que celui de
l'amiti. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle,
publis aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguen, qui
n'a pas cess depuis de cooprer  ce recueil, le plus vaste, le plus
riche, et le plus vari qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a
fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrime volume, imprim en 1823.
Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mmes qu'en certaines
parties de son histoire littraire d'Italie; mais cette histoire finit
avec le seizime sicle, et c'est fort souvent  des littrateurs
italiens des trois sicles suivans que se rapportent les articles qu'il
a insrs dans la Biographie[12]. Runis et disposs dans l'ordre
chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la
littrature italienne depuis l'an 1600 jusqu' nos jours et formeraient
une sorte de supplment au principal ouvrage de Ginguen.

     [11] Il en a t tir des exemplaires particuliers en 36
     pages in-8.

     [12] Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri,
     Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari...
     Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini,
     Forcellini... Galiani, Goldoni... et un trs-grand nombre
     d'autres. Ginguen a d'ailleurs fourni  ce recueil des
     articles trangers  la littrature italienne, par exemple
     ceux de Chamfort et de Cabanis.

Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux
suivans, en 1812; le sixime, en 1813[13]; et les trois derniers, en
1819, aprs la mort de l'auteur. Le septime est tout entier de lui, 
l'exception de quelques pages. Mais il n'y a gure qu'une moiti, tant
du huitime que du neuvime, qui lui appartienne. L'autre moiti est de
M. Salfi, qui, par ces supplmens, et par un tome dixime de sa
composition, imprim en 1823, a complt les annales littraires de
l'Italie jusqu' la fin du seizime sicle. L'accueil honorable que
l'ouvrage de Ginguen a reu en France, en Italie, en Allemagne, en
Angleterre, les traductions qui en ont t faites, et la seconde dition
qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans aprs la publication des derniers
tomes de la premire, ne nous laissent rien  dire ici sur le mrite de
ces neuf volumes. Il parat que le public leur assigne un rang fort
lev parmi les livres composs en prose franaise au dix-neuvime
sicle; qu'il y trouve un heureux choix de dtails et de rsultats, de
faits historiques et d'observations littraires. Tiraboschi, dans une
bien plus volumineuse histoire, n'avait gure recueilli que des faits;
Ginguen y a su joindre, en un bien moindre espace, des considrations
neuves et des analyses profondes. Il s'tait donn une trs-riche
matire: il l'a dispose avec mthode, et sans chercher  la parer, il
s'est appliqu et il a russi  lui conserver toute sa beaut naturelle.

     [13] A cette poque, le vice roi d'Italie fit remettre 
     Ginguen une mdaille d'or o sont gravs ces mots: _Al
     Cavaliere P.L. Ginguen, dell' Istituto di Francia, ben
     merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-r
     d'Italia, il di 28 maggio 1813._

Cependant lorsqu'aprs la publication et le succs des six premiers
volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Acadmie franaise,
s'avisrent de le porter  une place vacante dans cette compagnie, et
lorsque, l'ayant fait consentir  cette candidature, ils croyaient avoir
vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si
grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible  ce
dplaisir, que personne en vrit n'eut  regretter ni  se rjouir de
le lui avoir donn: on l'avait, de tout temps, fort accoutum  ces
msaventures. Prsent une fois par l'Institut, une autre fois par le
Collge royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce
dernier tablissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il et
dj montr  l'Athne de Paris comment il savait remplir ce genre de
fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou
vulgaires, il ne songeait point  les demander, et l'on s'abstenait de
les lui offrir. Il n'tait pas membre de la Lgion-d'Honneur; mais enfin
pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-tranger de la Runion; et
cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodigue alors en
France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit
d'ailleurs aux acadmies de Turin et de la Crusca  Florence de le
placer au nombre de leurs associs. En ses qualits de Breton, et de
littrateur fort instruit, il tait membre de l'acadmie celtique de
Paris et de plusieurs autres.

Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littraires, il
a joui d'un bonheur inaltrable qu'il trouvait dans ses travaux, dans
ses livres, au sein de sa famille et dans la socit de ses amis. Il
s'tait compos une trs-bonne plutt qu'une trs-belle bibliothque,
qui embrassait tous les genres de ses tudes, et dont un tiers  peu
prs consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles
ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possd des
collections plus amples, beaucoup plus riches et rellement bien moins
compltes. La bibliothque entire de Ginguen a t vendue  un seul
acqureur, qui l'a transporte en Angleterre. Elle tait, avec sa
modeste habitation de Saint-Prix,  peu prs toute sa fortune, acquise
par quarante-quatre annes de travaux assidus, et par une conduite
constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est
jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter
Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chnier, Ducis, Alphonse
Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont
laiss comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succs taient pour
lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait
 la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages
qu'obtenait leur mmoire, et qu'en voyant renatre dans les gnrations
nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les
littrateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrire, et dont les
essais lui inspiraient de hautes esprances, on ne se permettra de
nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide
et sr dans la route des lumires, du vrai talent et de l'honneur.

Ginguen n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il tait devenu le
tuteur, le pre d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et
les progrs de l'lve qui s'en montrait digne, ont jet de nouveaux
charmes sur les onze dernires annes de Ginguen. Le sort, qui l'avait
trop souvent maltrait, lui _devait cette indemnit_, dit-il lui-mme,
dans l'une des trois ptres en vers adresses par lui  James Parry:
c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui
viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui
disait encore dans cette ptre:

       Tu vis ton ami, sans faiblesse,
       Subir un sort peu mrit,
       Mais tu ne vis point sa fiert
       Se soumettre  la vanit
       Du pouvoir ou de la richesse;
       Ni celle de qui la bont,
       L'esprit et l'amabilit
       Sur mes jours rpandent sans cesse
       Une douce srnit,
       Fltrir, mme par sa tristesse,
       Notre honorable adversit.

Ginguen avait choisi, dans sa propre famille, l'pouse que ces derniers
vers dsignent, et  laquelle il n'a jamais cess de rendre grces de
tout ce qu'il avait retrouv de paix, de bonheur mme, au sein des
disgrces et des infortunes.

On s'est born, dans cette notice,  recueillir les faits dont on avait
une connaissance immdiate, et surtout ceux que Ginguen atteste dans
ses propres crits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi,
ont dj rendu de plus dignes hommages  sa mmoire: M. Garat, dans un
morceau imprim  la tte du catalogue de la bibliothque de
Ginguen[14]; M. Amaury Duval, dans les prliminaires du tome XIV de
_l'Histoire littraire de la France_[15]; M. Salfi,  la fin du tome X
de l'_Histoire littraire d'Italie_[16]. On doit infiniment plus de
confiance  ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguen,
soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mmoires
particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a
intitules _la France_. Cette dame, en 1816, a visit Ginguen dans son
village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que,
press de composer des vers contre Bonaparte dchu, il rpondit qu'il
laissait ce soin  ceux qui l'avaient lou tout puissant; et il parat
certain qu'il fit en effet cette rponse: elle convenait  son esprit et
 son caractre. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens
clairs, on ne prononait jamais son nom qu'en y ajoutant une pithte
_charmante_, qu'on ne l'appelait que _le bon Ginguen_. Il tait sans
doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout--fait de ceux
auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de mchancet, il ne
manquait ni de fiert ni de malice, et ne tolrait jamais dans ses
gaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses suprieurs, aucun
oubli des gards qui lui taient dus, et que de son ct il avait
constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse
exquise et vritablement franaise, qui n'est au fond que la plus noble
et la plus lgante expression de la bienveillance. On le disait fort
_susceptible_,  prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait
trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employ lui-mme
en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excus les
soupons et presque les visions de cet illustre infortun, il n'avait
assurment pas les mmes travers, et ne s'offensait que des torts rels.
Il ne souffrait aucun procd quivoque, et voulait qu'on et avec lui
autant de loyaut, autant de franchise, qu'il en portait lui-mme dans
toutes les relations sociales. Il n'y avait l que de l'quit; mais
c'tait, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en
arrire des progrs que la _civitisation_ venait de faire, de 1800 
1814.

     [14] A Paris, chez Merlin, 1817, in-8. Pages xxiv et 352.

     [15] A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4. Tous les
     exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M.
     Amaury Duval sur Ginguen.

     [16] P. 467-519.

Sa constitution physique, quoique trs-saine, n'tait peut-tre point
assez forte pour supporter sans relche les travaux auxquels
l'enchanaient ses gots et ses besoins. Sa sant avait paru s'altrer,
peu aprs son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forc
d'interrompre ses tudes chries; l'affaiblissement d'un organe dont il
faisait un si grand usage, et t pour lui un accablant revers: il dut
 son ami Alphonse Leroi une gurison prompte et complte; mais il
essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rtablit qu' Laon o il
passa un mois chez l'un de ses frres. Il retomba neuf ans plus tard
dans un tat de dprissement et de langueur dont il ne s'est point
relev, et qui laissait nanmoins  ses facults intellectuelles et
morales toute leur nergie et toute leur activit. Les vnemens de 1814
le dlivrrent de son plus mortel chagrin, et le ranimrent en lui
inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, o il et
retrouv la sant, si le mouvement, les distractions et les soins de
l'amiti avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa
pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des
derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa
dlicieuse campagne, qui n'avait rien de _romantique_, quoi qu'en dise
lady Morgan, mais dont l'heureuse _position tait_, disait il, _toujours
nouvelle pour lui_. Selon sa coutume, il y prolongea son sjour jusqu'au
milieu de l'automne, et mourut  Paris, le 16 novembre 1816. Ses
funrailles ont t clbres le 18, et l'un de ses confrres a prononc
sur sa tombe le discours suivant:

Messieurs, l'un des services que M. Ginguen a rendu aux lettres a t
d'honorer la mmoire de plusieurs crivains qui lui ressemblaient par
l'tendue des lumires et par les grces de l'esprit, et qui avaient,
comme lui, consacr de longs travaux et de rares talens au maintien du
bon got et aux progrs des connaissances utiles. Je laisse  ses
pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais
seulement exprimer les regrets profonds qui amnent ici ses amis et ses
confrres, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de
bien qui cultivent et chrissent les lettres. Le monument qu'il a lev
 la gloire de la littrature italienne enorgueillira aussi la ntre,
alors mme qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernires
parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses
autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour
assurer au nom de M. Ginguen un rang distingu parmi les noms des
critiques judicieux, des potes aimables et des crivains habiles.
L'Acadmie dont il tait membre sait quel intrt il prenait aux
recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept annes,
recueilli, rapproch, expos les rsultats. Ceux de ses confrres qui
travaillaient avec lui  l'histoire littraire de la France,
n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs confrences, de
lumires et d'amnit, de sagesse et de modestie. Un esprit dlicat, une
me sensible, des affections douces tempraient et n'altraient point la
franchise de son caractre. Des fonctions publiques remplies avec une
probit svre, des infortunes supportes sans faiblesse et sans
ostentation, des amitis persvrantes  travers tant de vicissitudes,
toutes les preuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie
d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui
l'a termine, ses traits dcolors restaient empreints de la srnit
d'une conscience pure. Les restes de sa gat douce et ingnieuse
animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait
surtout rendre grces  sa respectable pouse de tout le bonheur qu'elle
n'avait cess de rpandre sur sa vie, et qu'elle tendait sur ses
derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense,  l'honneur des
lettres, de la probit, de l'amiti et des affections domestiques, que
M. Ginguen a t heureux, quoique les occasions de ne pas l'tre ne lui
aient jamais manqu. Messieurs, nous dposons ici les restes de l'un des
meilleurs hommes que la nature et l'tude aient forms pour la gloire de
notre ge et pour l'instruction des ges futurs.

Le tombeau de Ginguen, au jardin du pre La Chaise, est plac prs de
ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il
avait compose lui-mme et qui termine l'une de ses pices de vers:

       Celui dont la cendre est ici,
       Ne sut, dans le cours de sa vie,
       Qu'aimer ses amis, sa patrie,
       Les arts, l'tude et sa Nancy[17].

     [17] Prnom de madame Ginguen.




HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE.




PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE Ier.

_tat de la littrature latine et grecque  l'avnement de Constantin;
effets de la translation du sige de l'empire; littrature
ecclsiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des
Lettres_.


On attribue gnralement l'affaiblissement, et ensuite l'entire
destruction des lumires et des lettres en Europe,  trois causes:  la
translation du sige de l'Empire, faite par Constantin, de Rome 
Constantinople;  la chute de l'empire d'Occident, suite invitable du
dmembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et  la longue
domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la dcadence
tai dj sensible. On serait tent de croire, que, quand mme aucune de
ces trois causes n'et exist, les lettres n'en taient pas moins
menaces d'une ruine totale, et que la barbarie et enfin rgn, mme
sans l'intervention des Barbares.

Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du
sage Marc-Aurle, montrent sur le trne et en furent prcipits, au gr
de la soldatesque prtorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut
encore beaucoup de potes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les
rcitations publiques dans l'Athne de Rome, et la clbration, sous
Alexandre Svre, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et
les potes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les
traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et
les cent potes que l'on voit employs sous Gallien  l'pithalame de
ses petits-fils, prouvent que la Posie attirait encore les regards.
Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un pome
didactique de Sammonicus[18], ou plutt un recueil de vers assez
mdiocres sur la Mdecine; un pome beaucoup meilleur de Nmsien sur la
Chasse, et ses quatre glogues que l'on y joint ordinairement; enfin les
sept glogues de Calpurnius, ami de Nmsien,  qui il les a ddies;
voil tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on
en excepte les deux autres pomes que ce mme Nmsien avait aussi
composs, l'un sur la Pche, et l'autre sur la Navigation[19], nous ne
voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons  regretter.

     [18] Q. Srnus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait 
     sa table, et qu'il y assassina lchement. C'tait alors le
     plus savant des Romains. Il avait compos plusieurs ouvrages
     de physique, de mathmatiques et de philologie: son pome
     seul est rest. (Voy. Fabricius, _Bibl. lat._)

     [19] Vopiscus _in Caro_, c. II.

Le changement qui s'tait fait dans la forme du gouvernement avait
dtruit l'Eloquence. Le pangyrique y est moins propre que les
discussions libres de la tribune sur les grands intrts de la patrie.
Un certain Cornelius Fronton, l'un des pangyristes d'Antonin, fit
cependant cole et mme secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui
voulaient imiter son style[20]. Un orateur du quatrime sicle[21] osa
bien l'appeler, _non le second, mais l'autre honneur de l'loquence
romaine_[22]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous
servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est
devenu celui de l'loquence mme. Il est  croire que les sicles
suivant y auront vu quelque diffrence, et qu'on se sera promptement
lass de copier les pangyriques de l'un, tandis que les copies
multiplies des ouvrages de l'autre en ont drob la plus grande partie
aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore
de quelques orateurs ou rhteurs, mais il ne s'est conserv d'eux que
leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler
ici. Des sophistes grecs s'taient alors empars de toutes les coles.
Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leons; et il est
probable qu'ils ressemblaient en loquence  Dmosthnes comme Frotnon 
Cicron.

     [20] Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.

     [21] Eumne.

     [22] _Romanoe eloquentioe, non secundum, sed alterum decus_.
     (Panegyr. Constantio, XIV.)

Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs[23], appele
vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue
latine, quoiqu'il en ait exist alors un plus grand nombre. Depuis que
Sutone avait donn l'exemple de transmettre  la postrit les petits
dtails de la vie prive, il tait naturel qu'il se trouvt plus
d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'tre; mais le
temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respect plusieurs
historiens grecs, qui crivirent dans leur langue; mais  Rome, et dont
quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque,
d'autres les vnements romains, soit des poques antrieures soit de
leur temps. Arrien de Nicomdie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogne
Larce; Polyen, qui prcdrent de peu de temps cette poque, Dion
Cassius, Hrodien et quelques autres, sans pouvoir tre compars aux
premiers historiens de la Grce, ont sur les latins du mme temps une
grande supriorit. Leur belle langue du moins conservait encore son
gnie et son loquence, tandis que la langue latine s'altrait de jour
en jour par cette affluence d'trangers qui remplissaient Rome, et que
des soldats trangers crs empereurs y attiraient sans cesse  leur
suite.

     [23] lius Spartianus, Julius Capitolinus, lius Lampridius,
     Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.

A l'gard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient cole  Rome,
que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer
entre eux dans le temple de la Paix[24]; mais rien n'est venu jusqu'
nous, ni des coliers ni des matres. C'est cependant au commencement de
cette poque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer,
crivait en grec  Rome; c'est alors que s'levait  Alexandrie la
fameuse cole des Electiques, fonde par Potamon et par Ammonius, dont
Plotin et Porphyre furent les disciples, cole qui, secouant le joug de
toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce
qui lui paraissait le plus conforme  la raison et  la vrit. Elle fut
sans doute connue  Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait
soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien t qu' l'imitation
des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs
parties, les lettres grecques florissaient encore: c'tait un ruisseau
tari avant sa source.

     [24] Gallien, _de libr. prop._

La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant
avec les empereurs, la science dont elles taient l'objet, devenait
malheureusement plus propre  exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui
furent illustres  cette poque et qui le sont encore, on distingue
surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour rcompense de ses
travaux et plus encore de ses vertus, fut assassin par l'ordre de
Caracalla; le second, exil de la cour par Hliogabale, rappel par
Alexandre Svre, admis dans sa confiance la plus intime, ne put tre
dfendu par lui de la fureur des soldats prtoriens, qui le massacrrent
sous les yeux de leur empereur, ou plutt sous sa pourpre mme, dont
Alexandre s'efforait de le couvrir.

Enfin la dcadence littraire, qui se faisait sentir ds le commencement
de cette poque, nous est prouve par l'un des ouvrages mmes les plus
prcieux qui nous en soient rests, par les Nuits attiques du
grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son
matre, auteur de ce beau discours adress aux mres pour les engager 
nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de
quelques grammairiens ou rhteurs, aujourd'hui trs-obscurs, et qui,
faute d'orateurs et de potes, occupaient alors l'attention publique? Ce
Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante[25], et qui se vantait lui-mme
d'tre le seul qui pt alors entendre l'histoire de Salluste, nous
prouve par ce trait mme, combien les Romains taient dchus de leur
gloire littraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue.
Aulu-Gelle en dplore souvent la corruption et la dcadence. Du reste,
tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'taient les
plus clbres, qui fussent alors  Rome, paraissaient presque toujours
occups de recherches pnibles sur des questions purement grammaticales
de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien
loign de la manire de penser grande et sublime des anciens
Romains[26].

     [25] Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.

     [26] Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. II,
     c. 8.

La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons
aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs
vivants, elle est une preuve de plus des richesses littraires du temps:
elle est elle-mme une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit
claire, quitable et dcente. Mais lorsque chez une nation et  une
poque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens
auteurs, et sur ceux qui ont crit, chez cette nation,  une poque
antrieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands
talents et de l'affaiblissement des esprits.

Tel tait donc le misrable tat o les lettres taient rduites 
l'avnement de Constantin. On voit que la pente qui les entranait vers
une ruine totale tait dj bien tablie, et qu'elle n'avait pas besoin
de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur
eut transfr  Bysance le sige du gouvernement imprial. Les flatteurs
de Constantin l'ont appel Grand: les chrtiens, dont il plaa la
religion sur le trne, l'en ont pay par le titre de Saint: les
philosophes sont venus, et lui ont reproch des petitesses et des crimes
qui attaquent galement sa grandeur et sa saintet: ce n'est sous aucun
de ces rapports que je dois le considrer, mais seulement quant aux
effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumires de son
sicle.

Les auteurs ultramontains, qui ont crit dans le pays o la religion de
Constantin a le plus de force, o sa mmoire est par consquent presque
sacre, ont eux-mmes reconnu le mal irrparable que son tablissement 
Bysance, et le soin qu'il prit d'lever et de faire fleurir cette
capitale nouvelle aux dpens de l'ancienne, avaient fait non seulement
 l'Italie mais aux lettres[27]. Les courtisans, les gnraux, les
grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs
esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres,
accompagns de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple
innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et  celui de cette cour.
L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette premire roue de
l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans
les tats monarchiques, ils taient forcs de tourner. La tte et la
force principale des armes, qui ne pouvait se sparer du chef suprme,
enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en
Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numraire, passant
par les tributs publics dans le trsor imprial, et circulant autour du
trne, y entrana avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir
jamais, pendant plus de cinq sicles, au lieu d'o il tait parti[28].

     [27] Voy. Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv.
     IV, c. I; Muratori, _Antich. ital. Dissertaz._ I; Denina,
     _Rivol. d'Ital._, liv. III, c. 6.

     [28] Bettinelli, _Risorgimento d'Italia_, c. I.

Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dpouill de tout
son clat, de tous ses moyens de prosprit, soumis  un matre, et
priv de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme
autrefois dans la Grce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme 
Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mmes, et
prosprent spontanment: ailleurs il leur faut l'oeil du matre, ses
rcompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin mme, et sous
l'influence immdiate des grces qu'il pouvait rpandre, il tait
survenu dans les tudes et dans les exercices de l'esprit, des
changements qui n'taient pas propres  leur rendre leur ancienne
splendeur.

Une littrature nouvelle tait ne depuis dj prs de deux sicles.
Elle parvint sous cet empereur  son plus haut degr de gloire: elle
compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractre,
d'un grand talent et mme d'un grand gnie. Ils produisirent des
bibliothques entires d'ouvrages volumineux, profonds, loquents. Ils
forment dans l'histoire de l'esprit humain, une poque d'autant plus
remarquable, qu'elle a exerc la plus grande influence sur les poques
suivantes.

Je ne rpterai ni ne contredirai les loges que l'on a donns aux
Basiles, aux Grgoires, aux Chrysostmes, aux Tertulliens, aux Cypriens,
aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutt les causes qui
rendirent leurs productions inutiles au progrs de l'loquence et des
lettres, qui firent que, dans un temps o florissaient de tels hommes,
elles continurent  se corrompre et  dchoir. Pour ne point allguer
ici d'autorits suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que
je puiserai les principaux traits dont je tcherai de caractriser ce
qu'on est convenu d'appeler la littrature ecclsiastique.

La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui ft
l'objet de l'tude et des mditations des hommes de lettres[29]. Les
philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les mtaphysiciens
modernes ont raisonn sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie
et dans la thologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et 
l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux potes..... Mais
une thologie, une science de la religion, une tude de ses dogmes et de
ses mystres taient inconnues aux anciens[30]. La religion chrtienne
elle-mme s'introduisit et se rpandit d'abord par la prdication, et
ds qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commena
bientt  devenir l'objet de questions et de disputes; par consquent 
occuper l'attention et l'tude des savants, et  former ainsi une partie
de la littrature.

     [29] Andrs, _dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura_,
     t. I, c. 7.

     [30] Ceci est exactement emprunt de Voltaire, il est juste
     de le lui rendre. De pareils troubles, dit-il, n'avaient
     point t connus dans l'ancienne religion des Grecs et des
     Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que
     les paens, dans leurs erreurs grossires, n'avaient point de
     dogmes, et que les prtres des idoles, encore moins les
     sculiers, ne s'assemblrent jamais pour disputer.

     (_Essai sur l'Esprit et les Moeurs des nations_, c. 14.)

Les combats que le christianisme eut  soutenir, la lutte qui s'tablit
entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les perscutions qui
en furent la suite, obligrent les plus savants d'entre les chrtiens 
rpondre aux attaques, et  faire de frquentes apologies de leur
religion. Ds le commencement du deuxime sicle, on voit de ces
apologies prsentes  l'empereur Adrien; dans la suite, Justin,
Athnagore, Tertullien en adressrent aux empereurs, au snat romain, au
monde entier; on eut l'_Octavius_ de Minucius Flix; le savant Origne
crivit contre Celsus; Lactance publia ses _Institutions divines_;
chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir
d'rudition, de jugement et d'loquence.

Les hrsies, qui ne tardrent pas  s'lever dans le sein mme du
christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matires
d'tudes et de travaux, et surtout un vigoureux exercice  leurs
dialectiques. Avant la fin du second sicle, Irne avait dj fait un
gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hrsies
nes jusqu'alors, et de leur rfutation. Leur nombre s'accrut, les
objections se multiplirent, et les crits apologtiques en mme
proportion. Le texte de l'criture attaqu dans un sens, dfendu dans un
autre, tait le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc
tudier ce texte, le mditer, le corriger, l'interprter, le commenter
sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue
surtout Clment d'Alexandrie, Tertullien et Origne.

Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de
ses dfenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de
preuves, devinrent bientt aux yeux des chrtiens un sujet digne de
l'Histoire. Hgsippe, dont il n'est rest que quelques fragments, fut
leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.

Ce furent autant de branches de cette littrature nouvelle, qui eut des
coles et des bibliothques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en
Afrique[31]. C'est l que s'instruisirent et que commencrent 
s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrime sicle ce qu'on
appelle le sicle d'or de la littrature ecclsiastique. Arnobe,
Lactance, Eusbe de Csare, Athanase, Hilaire, Basile, les deux
Grgoire de Nice et de Nazianze, Ambroise, Jrme, Augustin,
Chrisostme, remplirent un sicle entier de leur gloire. Des conciles
nombreux et clbres furent aussi, dans ce sicle, un vaste champ pour
l'argumentation et pour la sorte d'loquence qui pouvait s'y exercer.
Leurs dcisions compliqurent encore la doctrine, et exigrent de
nouveaux efforts des tudians et des docteurs. Le droit canon prit
naissance: il y eut un code de lois ecclsiastiques, qui s'est beaucoup
accru depuis, mais qui servit ds-lors de noyau et comme de fondement 
cette partie de la science.

     [31] Les coles et les bibliothques d'Alexandrie, d'desse,
     de Jrusalem, d'Hippone, etc.

Maintenant, le reproche que l'on fait  cette littrature d'avoir
touff l'autre et d'en avoir complt la dcadence, est-il mrit?
est-il injuste? C'est une question qui se prsente naturellement, et sur
laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manire
qu'on entende un passage des Actes des Aptres, o il est dit, qu'
Ephse plusieurs de ceux qui s'taient adonns  d'autres sciences,
apportrent et jetrent au feu leurs livres, aprs une prdication de S.
Paul[32], il est certain que voil dj un bon nombre de livres brls.
Les auteurs chrtiens des premiers sicles montrent, dit-on, dans leurs
crits une grande connaissance des ouvrages, des penses et des systmes
philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de
passages ne s'en sont mme conservs que dans leurs crits; et en effet
il fallait bien qu'ils en eussent fait une tude trs-attentive, pour se
mettre en tat de les combattre[33]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans
cette disposition d'esprit, tout occups des erreurs ils l'taient fort
peu des beauts; qu'ils devaient mettre peu de zle  en recommander
l'tude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une
direction plus religieuse que littraire, et qu'il n'y avait pas loin
entre se croire obligs de les combattre et de les rfuter
continuellement et les carter des mains de la jeunesse, les relguer
dans les bibliothques, et enfin les proscrire?

     [32] Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le
     Sueur qui est dans la galerie du Musum.

     [33] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. Il, l. 3, c.
     2.

Par un canon d'un ancien concile[34], il est dfendu aux vques de lire
les auteurs paens. On a beau dire que cela ne regardait que les
vques, dont la principale sollicitude devait tre occupe du bien de
leur troupeau[35], comment l'un des objets de leur sollicitude n'et-il
pas t de dtourner les brebis de ce troupeau, d'une pture qui leur
tait dfendue  eux-mmes, comme dangereuse et mortelle?

S. Jrme se plaint amrement[36] de ce que les prtres, laissant  part
les vangiles et les prophtes, lisaient des comdies, chantaient des
glogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on,
trs-vident qu'il n'est ici question que de rprimer un excs et un
abus[37]; mais qui nous fera connatre o le zle de ce Pre de l'glise
trouvait que comment l'abus, et  quelle tude des anciens les jeunes
ecclsiastiques auraient d s'arrter pour qu'il ne s'en effaroucht
pas?

     [34] Concile de Carthage, IV, c. 16.

     [35] Tiraboschi, _ubi supra._

     [36] Ep. XXI, dition de Vrone.

     [37] Tiraboschi, loc. cit.

Lui-mme, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes[38].
Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage o il
dit: Que s'il est forc quelquefois  se rappeler les tudes profanes
_qu'il avait abandonnes_, ce n'est pas de sa propre volont, mais, pour
ainsi dire, par la ncessit seule, et pour montrer que les choses
prdites, il y a plusieurs sicles par les prophtes, se trouvent aussi
dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations[39]. Ce
passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent
bien, il est vrai, que la lecture des crivains profanes n'tait pas
entirement dfendue aux chrtiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne
s'y livrassent que pour en dcouvrir et en rfuter les erreurs, et pour
faire clater en opposition les vrits du christianisme[40]. Mais ou je
me trompe fort, ou de pareils traits tablissent dans toute leur force
les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans rponse les
objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.

     [38] _Id. ibid._

     [39] _Proleg. in Daniel_.

     [40] Tirab. loc. cit.

On ne sait que trop quels furent dans ce sicle mme, les funestes
effets d'un faux zle que la religion dsavoue aujourd'hui. La
destruction gnrale des temples du paganisme n'entrana pas seulement
la perte  jamais dplorable d'difices, o le gnie des arts avait
prodigu ses merveilles: les collections de livres se trouvaient
ordinairement places, aussi bien que les statues, dans l'intrieur ou
le voisinage des temples, et prissaient avec eux. Le sort de la
bibliothque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Thophile,
appela sur le temple de Srapis les rigueurs du crdule Thodose; le
temple fut abattu, la riche bibliothque qu'il renfermait fut dtruite.
Orose, qui tait chrtien, atteste avoir trouv, vingt ans aprs,
absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres
dans les temples d'Alexandrie; et c'taient, de son aveu, ses
contemporains qui les avaient dtruits[41]. Enfin la barbarie de
Thophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien  faire, plusieurs
sicles aprs,  celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On
ne peut douter que ces ravages ne se soient tendus partout o
s'exerait le mme zle, et que les expditions destructives de l'vque
Marcel contre les temples de Syrie[42], de l'vque Martin contre les
temples des Gaules[43], et de tant d'autres, n'aient eu les mmes
effets.

     [41] Orose, lib. VI, c. 15.

     [42] Sozomne, liv. VII, c. 15.

     [43] Sulpice Svre, _de Martini vit_, c. 9, 14.

Alcionius fait dire au cardinal Jean de Mdicis (depuis Lon X), dans
son dialogue _de Exilio_: J'ai ou dire dans mon enfance  Dmtrius
Chalcondyle, homme trs-instruit de tout ce qui regarde la Grce, que
les prtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de
Constantinople, pour les engager  brler les ouvrages de plusieurs
anciens potes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des
amours, des volupts, des jouissances des amants, et que c'est ainsi
qu'ont t dtruites les comdies de Mnandre, Diphile, Apollodore,
Philmon, Alexis, et les posies lyriques de Sapho, Corinne, Anacron,
Mimnerme, Bion, Aleman et Alece; qu'on y substitua les pomes de S.
Grgoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos coeurs  un amour
plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la
proprit des termes attiques, et l'lgance de la langue grecque. Ces
prtres sans doute montrrent une malveillance honteuse envers les
anciens potes; mais ils donnrent une grande preuve d'intgrit, de
probit et de religion[44].

     [44] _Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres groecos
     malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis
     maximum dedere testimonium_ (ALCYONIUS. _Medices legatus
     prior_, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)

Ces funestes effets d'un zle mal entendu ne pouvaient tre compenss
par les moyens d'instruction employs dans les coles. Il y en avait de
particulires auprs de chaque glise, o les jeunes ecclsiastiques
taient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines[45];
mais ce qui prcde fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces
sortes d'humanits. Outre ces coles prives, il y en avait un grand
nombre de publiques, destines  former de vaillants athltes qui
puissent dfendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les
hrtiques, les juifs et les gentils[46]: or cette direction donne aux
coles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de
temps rduire toute l'instruction de la jeunesse  des questions de
controverse et en bannir toutes les tudes, qui ne font que polir
l'esprit, aggrandir l'me, et l'lever de la connaissance au sentiment
et  l'amour du beau. On sait que quand une fois le got des lettres a
commenc  se corrompre et  dcliner chez un peuple, tous les efforts
de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent 
peine pour en retarder la chte totale; qu'est-ce donc lorsque les
choses en sont au point o nous les avons vues avant Constantin, et que
les esprits reoivent tout  coup une telle impulsion, qu'ils la
reoivent universelle et qu'elle reste permanente?

     [45] Andrs, _Orig. propr._, etc., cap. 7.

     [46] _Id. ibid._

Mais qu'arriva-t-il de cette rvolution? ce qui tait invitable: c'est
que les tudes ecclsiastiques elles-mmes dchurent et tombrent
bientt. On ne vit pas que ceux qui en avaient t les lumires
s'taient, dans leur jeunesse, nourris du suc littraire qu'on ne peut
tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre
avait jamais pu s'appliquer  un Platon,  un Cicron,  un Virgile, 
un Sophocle, ou au divin Homre; qu'en retranchant aux esprits cette
nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur
faisait perdre non seulement la grce, toujours ncessaire  la force,
mais la force elle-mme; qu'enfin les lettres ecclsiastiques taient
bien une branche de la littrature, et si l'on veut, la plus prcieuse
et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dprir
le tronc, cette branche ne tarderait pas  prouver le mme sort.

Aussi, ds le sicle suivant[47], vit-on commencer  se ternir ce grand
clat qu'avait jet celui de Constantin et de Thodose[48]. On y
aperoit encore un Cyrille, un Thodoret, un Lon et quelques
autres[49]; mais les connaisseurs dans ces matires voient en eux une
grande infriorit; et une poque dont ils font toute la gloire, en est
srement une de dcadence et d'appauvrissement.

     [47] Le cinquime sicle.

     [48] On appelle ainsi le quatrime, quoique Constantin soit
     mort en 336, et que Thodose n'ait rgn que depuis 379
     jusqu'en 394.

     [49] Chrysostme vcut jusqu'en 407, treizime anne du rgne
     d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrime
     sicle.

Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement
humaines, au milieu de leur dcadence rapide, quelques noms surnagent
encore dans les derniers sicles que nous venons de parcourir. Je ne
parlerai point de Victorin le rhteur[50],  qui pourtant on leva de
son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps,
S. Augustin entre autres[51] font des loges sans mesure, mais qui nous
a laiss des ouvrages de rhtorique et de grammaire, un commentaire sur
deux livres de Cicron[52], quelques crits religieux, et un petit pome
sur les Machabes, o la grossiret et l'obscurit du style, la
mdiocrit des ides, en un mot le dfaut absolu de talent, dposent
vigoureusement contre ces loges et contre ces statues, ou plutt nous
attestent de la manire la moins suspecte quelle tait la misre et la
honte littraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nomm
Prorsius, eut encore plus de renomme: des statues furent aussi
dresses en son honneur, non seulement  Rome mais  Athnes. Celle de
Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi[53]:

       Rome, Reine du monde, au Roi de l'loquence:

     [50] Marius Victorinus Africanus.

     [51] _Confess._, liv. VIII, c. 11.

     [52] Les livres _de Inventione rhetor._

     [53] _Regina Rerum, Roma, Regi eloquentioe_.

     Une des beauts de cette inscription est sans doute dans les
     quatre _R_ initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon
     vers franais.

Sa vie a t longuement et pompeusement crite[54]: ses contemporains ne
tarissent point sur sa louange. Il tait chrtien, et cependant
l'empereur Julien lui crivit dans les termes de l'admiration la plus
exagre[55]. Mais ce qu'il y a peut tre de plus heureux pour lui,
c'est qu'il ne nous est rest que ces loges, et que nous n'avons aucun
ouvrage de lui pour les dmentir.

     [54] Par Eunapius, _Vit. Sophist._, c. 8.

     [55] Julian., _Epist._ II.

L'art oratoire tait rduit alors aux pangyriques directs et prononcs
en prsence, genre misrable, o l'orateur ne peut le plus souvent
satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou mme un reste
de pudeur. Ceux qui se sont conservs et qu'on joint souvent au
pangyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amiti qui l'unissait
avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce
chef-d'oeuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumne, Nazaire,
Latinus Pacatus, les prononcrent dans des occasions solennelles; le
temps qui a dvor tant de chefs-d'oeuvre les a respects, mais s'ils
sont de quelque utilit pour l'Histoire civile et littraire, ils en ont
peu pour l'tude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.

Symmaque[56] plus clbre qu'eux tous, passa du plus haut degr de
faveur et de gloire au comble de l'infortune. Thodose avait trouv fort
bon qu'il pronont devant lui son pangyrique; mais lorsqu'il apprit
que Symmaque avait aussi prononc celui de ce tyran Maxime, qui avait
rgn quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu
lui-mme, il exila ce pangyriste trop flexible, le perscuta et le
rduisit  se rfugier, quoique paen, dans une glise chrtienne, pour
mettre sa vie en sret[57]. A entendre le pote Prudence, qui a
pourtant crit deux livres contre lui, ce Symmaque tait un homme d'une
loquence prodigieuse[58], et suprieur  Cicron lui-mme: Macrobe le
propose pour modle du genre fleuri[59]; d'autres auteurs renchrissent
encore sur cet loge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut
nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls
de lui. Cette lecture rend tout--fait inconcevables les louanges
prodigues  leur auteur[60].

     [56] Q. Aurelius Symmachus.

     [57] Voy. Cassiodore, _Hist. tripart._, liv. 9, c. 23.

     [58] Prudent. _in Symmachum_, liv. I.

     [59] Saturnal. liv. V, c. 1.

     [60] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. II, liv. IV,
     c. 3.

Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions
littraires de cette triste poque: ce sont ceux des anciens
grammairiens, lius Donatus, Diomde, Priscien, Charisius de Pompius
Festus, Nonius Marcellus, etc.[61]. Leur nom n'est gure connu que des
rudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en
servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe[62], dont nous avons des
dialogues intituls _les Saturnales_[63], remplis de dtails curieux sur
divers sujets d'antiquit, de mythologie, de posie, d'histoire. C'est
un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas tonnant,
puisque la langue tait dj fort altre et que de plus l'auteur[64]
tait tranger); mais il est prcieux par l'explication d'un grand
nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile,
par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des
recherches curieuses et une grande varit d'objets. Ses deux livres de
commentaires sur le fragment de Cicron, connu sous le titre de _Songe
de Scipion_, nous le montrent comme trs-vers dans la philosophie
platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce
qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.

     [61] Ils ont t recueillis par Putchius, _Hanov_. 1605,
     _in_-4.; et par Godefroy, _Genve_, 1595, 1622, _in_-4.

     [62] Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.

     [63] _Saturnalium Conviviorum_ libri VII.

     [64] Il l'avoue lui-mme dans la prface des _Saturnales_.

Marcian Capella[65] dont il faut bien dire un mot, nous a laiss un
ouvrage latin en neuf livres, ml de prose et de vers, sous le titre
bizarre de _Noces de la Philologie et de Mercure_, o,  propos de ce
mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences[66], qu'on appelait
alors, et que l'on a appeles long-temps depuis, _les sept arts_: il en
explique de son mieux les principes: son style est inculte et mme
souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins
que celui de la plupart des crivains de Marcian Capella lui-mme. Il est
 remarquer[67] que la posie se soutient encore  cette poque, non
pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle tait dans les
sicles prcdents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les potes
paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et
mme que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficult
du mtre et l'effort d'esprit ncessaire pour faire des vers, mme
mdiocres. Les trangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils
voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y tre
parvenus, quand ils avaient donn aux mots de leurs jargons une
terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent
bientt, par crainte, par gard, par habitude,  parler comme eux,
c'est--dire  dfigurer leur propre langue. Or le parler de la
conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le
style, quand on crit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui
arrte la plume et la pense. Mais dans les vers, surtout dans les vers
latins, soumis  la loi du mtre et de la quantit, cette loi svre
contient l'intemprance de l'crivain, lui interdit les distractions, le
force  rflchir,  examiner,  corriger,  changer ses expressions,
souvent en prose du mme temps, et les effacer, et par consquent  y
mettre toujours de l'intention et du choix.

     [65] Marcianus Mineus Felix Capella.

     [66] Grammaire, dialectique, rhtorique, arithmtique,
     gomtrie, astronomie et musique.

     [67] Tiraboschi, _ub. sup._, c. 4.

Les fables d'Avien[68] n'ont certainement pas la grce et l'lgante
simplicit de celles de Phdre; mais leur auteur tient encore un rang
honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phnomnes d'Aratus,
et celle du pome gographique de Denys Prigte[69] en vers
hexamtres, prouvent qu'il savait s'lever  de plus hauts sujets[70].
Selon Servius[71], il avait rempli une tche plus laborieuse, et dont il
n'est pas ais d'apercevoir l'utilit; c'tait de traduire en vers
ambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien[72] eut Stilicon pour
Mcne auprs d'Honorius. Il l'en paya par de longs pangyriques et par
des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre.
Deux pomes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus
encore son pome de l'Enlvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans
l'Epope, de pair avec les potes latins du grand sicle, ni mme, quoi
qu'on en dise, avec ceux de l'ge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais
immdiatement aprs eux, et c'est encore une assez belle gloire.
Numatien[73] n'a laiss qu'une espce de pome en vers lgiaques, o il
raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est
sans lgance, mais on peut rpter encore qu'il vaut mieux que celui de
la prose du mme temps. Le faible, mais assez lgant Ausone, et le
prolixe pangyriste Sidoine Apollinaire, et mme Prudence et S. Prosper,
quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de pit que de
posie[74], sont des auteurs qu'on ne lit gure, mais qui se
maintiennent pourtant dans toutes les bibliothques. On y trouve moins
souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le pote[75], qui
vivait sous Constantin, et qui a adress  cet empereur un pome en
acrostiches, en lettres croises et autres inventions pareilles, dont on
croit qu'il fut le premier  donner le ridicule exemple.

     [68] Rufus Festus Avienus.

     [69] _Orbis terroe descriptio_.

     [70] Ces deux pomes furent imprims pour la premire fois 
     Venise, en 1488, in-4. (V. FABRICIUS. _Bibl. lat._)

     [71] _Ad. X neid_. v. 388.

     [72] Claudius Claudianus.

     [73] Claudius Rutilius Numatianus.

     [74] _Queste opere tutte_ (del Prudenzio) _sono pi di zelo
     religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti_. (Il Quadrio,
     t. II, pag. 80.)

     [75] Publius Optatianus Porphyrius.

Je pourrais citer encore ici d'autres noms de potes, qui firent dans
leur temps quelque bruit, et heureusement oublis dans le ntre; mais je
les laisse ensevelis dans les livres, o sont laborieusement entasss
des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne
connat s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent
plus.

Celui de tous les genres en prose, qui tait le moins dchu, tait
l'Histoire. Aurlius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne
sont pas sans quelque mrite, quoique bien infrieurs aux historiens
mme du second rang, et quoique les temps o ils vcurent, semblassent,
du moins au premier coup-d'oeil, faits pour inspirer mieux la Muse
historique. Il est certain que jamais poque ne fut plus fconde en
vnements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie
agite et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les
runions de l'Empire, les guerres intestines et trangres, les
invasions multiplies des Barbares, les maux affreux o l'Orient et
l'Occident furent plongs par ces hordes froces et par la faiblesse de
leurs dfenseurs, qui semblait augmenter  mesure que se multipliaient
les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matire 
de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live
avaient alors vcu, ils auraient eu une vaste carrire o exercer leurs
talents. Mais il semble, au contraire, que le dsordre et la confusion
qui rgnaient dans l'Empire, se communiquaient  ceux qui en crivaient
l'histoire; si ces grands historiens eussent vcu, s'ils eussent vu la
chaise curule change en trne, ce trne transfr, dmembr, souill
de crimes, ensanglant d'assassinats; la belle Italie dchire,
dpeuple, occupe de pointilleries thologiques, assaillie, ravage,
domine par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suves
et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte chang, ses
institutions dtruites, sa langue vicie par un mlange impur avec
celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le mme pays, ils
s'taient trouvs comme transports au milieu d'un tout autre ordre de
choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sr, ou plutt
est-il croyable qu'ils eussent retrouv leur gnie et leur talent? Ce
n'est pas toujours la multiplicit des vnements, leur agitation, leur
fracas, qui est favorable au gnie de l'Histoire, c'est leur caractre
et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs
rsultats. Quand ces rsultats sont des maux irrmdiables et toujours
croissants, quand ce caractre manque aux hommes et aux choses, les
vnements se multiplient, se compliquent et se succdent en vain: il y
aura des mmoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.

La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque
tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir priv les
uns et les autres de la mutuelle communication des lumires[76]; mais
c'taient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restrent
dpouills des grands modles de la littrature grecque, et des livres
o taient dposs les lments de toutes les sciences. La langue
grecque leur devint bientt entirement trangre. La lecture de Platon,
d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimde, leur fut interdite,
aussi bien que celle d'Homre, d'Anacron, d'Euripide et de Thocrite;
tandis que le progrs des ides religieuses et de l'enseignement
sacerdotal, relguait pour eux par degrs les grands crivains qui
avaient illustr la littrature latine, au mme rang et dans la mme
obscurit que les auteurs grecs; tandis que[77] S. Augustin, Marcian
Capella, S. Isidore, et quelques autres crivains de la basse latinit,
avaient pris dans le peu d'coles qui subsistaient encore, la place de
ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie tait rduite au
point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons
de gloire littraire, presque tous taient trangers; Claudien,
gyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, ns dans les Gaules;
Prudence, espagnol; Aurlius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec,
natif d'Antioche, etc.

     [76] Andrs, _Orig. Progr._, etc., c. 7.

     [77] Andrs, _ubi supra_.

En Orient, au contraire, les grands modles existaient dans la langue
qui continuait d'tre celle du pays mme, et de plus, on s'enrichit 
cette poque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entirement
ignors jusqu'alors. Une cour forme  Rome, un conseil d'tat et un
Tribunal suprme, composs de praticiens et de jurisconsultes venus de
Rome ou du moins d'Italie, les y transportrent avec eux[78]. Mais ce
grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y tablirent, ne pouvait
galer ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient
la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restrent
toujours au second rang dans l'opinion.

     [78] Denina, _Vicend. della Letter._, liv. I, c. 36.

La place mme qu'occupait Constantinople, sige du nouvel Empire, entre
la Grce et l'Asie, tait trs-propre  faire fleurir la langue grecque,
commune depuis plusieurs sicles entre ces deux parties du monde. Cette
situation devait augmenter l'obstination de ces peuples  ne faire usage
que de leur ancienne langue[79]. Enfin la cour elle-mme, quoique venue
de l'Occident, cultiva bientt le grec aux dpens du latin; la preuve en
est dans les crits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur
lui-mme; lev en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, o le
latin tait la langue dominante; il crivit en grec ses ouvrages; et ce
fut en grec qu'il pronona ses pangyriques et ses autres discours
publics. Ces mmes ouvrages, o des crivains levs dans des
prventions de religion et d'tat contre Julien, ne peuvent se dispenser
de reconnatre un haut degr de mrite, et surtout un sel et une finesse
qu'on ne trouve peut-tre dans aucun auteur depuis Lucien[80], prouvent
que les lettres grecques, quoique dchues, taient encore loin d'une
ruine totale.

     [79] _Idem, ibid._

     [80] _Id. ibid._, c. 35.

Si la posie en gnral tait presque entirement clipse, si surtout
la passion effrne pour les jeux du Cirque avait entirement touff la
posie dramatique; si l'loquence dlibrative et politique ne pouvait
plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul[81], un
Thmistius, un Libanius dans la rhtorique et l'art oratoire; un
Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'taient point encore des
crivains  ddaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs
dans diffrents genres, crivaient encore avec bien plus de talent et de
got, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui,
dans la malheureuse Italie, crivirent pendant le quatrime sicle et
surtout pendant le cinquime.

     [81] Denina, _Vicend. della, Letter._, liv. I, c. 39.

Les Goths taient dj venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient;
ils y avaient port le ravage et brl vif, dans une maison o il
s'tait rfugi, l'empereur Valens; mais ils avaient t promptement
repousss jusqu'au-del du Danube par Thodose, alors gnral, et qui,
pour rcompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps
de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire  ce qui
restait encore de got pour les lettres. Ce qui, joint  d'autres causes
que j'ai indiques, avait rtrci les esprits, affaibli et rapetiss les
talents, c'taient les disputes de Thologie scolastique, les querelles
de l'Arianisme, celles des deux Natures, leves entre les Patriarches
d'Alexandrie et de Constantinople[82]; l'hrsie d'_Eutychs_,
substitue  celle de _Nestorius_[83], le scandale contradictoire des
deux conciles d'Ephse[84], mal effac par celui de Calcdoine[85], le
Formulaire de l'empereur Znon, le Manichisme[86], le Monophysisme, le
Monothlisme[87] et d'autres questions inintelligibles, et par cela mme
interminables, qui taient devenus l'objet des crits, des
conversations, des tudes, et qui ne pouvaient y porter que le trouble
et les tnbres.

     [82] Cyrille et Nestorius.

     [83] Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hrsies.

     [84] L'un gnral en 431, o Nestorius fut condamn, dpos
     et exil; l'autre particulier, en 450, que l'abb Pluquet,
     dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephse.

     [85] En 451.

     [86] Voy. les mots _Mans_ et _Manichens, ub. supr._

     [87] Voy. ce mot, _ub. sup._

Dans l'Occident, o l'on ressentait le contrecoup de ces vaines
disputes, et o tant d'autres causes se runissaient pour teindre dans
leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles
avaient de plus contre elles ce dluge de Barbares, dont l'Italie,
inonde  plusieurs reprises, tait enfin reste la proie. Ds le
commencement du cinquime sicle, ils s'y taient dbords sous le
faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela
par trahison. Honorius se dlivra de lui, mais non des Goths. Alaric
entr  Rome[88],  la tte d'une arme innombrable, la saccagea pendant
trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas[89]: le Pape Lon
l'arrta par son loquence, ou plutt en mettant  ses pieds tout l'or
des Romains pour la ranon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces
moyens naturels, en lui parlant en matre, lui, pauvre vque, suivi de
son clerg pour toute arme, mais escort dans l'air par deux aptres,
arms de glaives flamboyants.

     [88] En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.

     [89] En 452.

Rome fut donc sauve pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut
ravag, brl, mis au pillage; et Rome elle-mme, prise cinq ou six ans
aprs par Genseric et ses Vandales, fut saccage pendant quatorze jours.
Enfin, vers la fin de ce malheureux sicle, les Barbares, qui avaient eu
le loisir d'tendre leurs conqutes pendant des rgnes que l'Histoire
aperoit  peine, et des interrgnes non moins nuls et non moins
dsastreux, osrent demander  un simulacre d'empereur[90], la moiti
des terres d'Italie en toute proprit. Le refus sur lequel ils
comptaient, les rendit matres du tout, et Odoacre leur roi, se fit
couronner  Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les
mains de Barbares,  peine dsormais plus barbares que les descendants
dgnrs des conqurants du monde.

     [90] Augustule.

Quel pouvait tre le sort des lettres dans de tels bouleversements?
Lies  celui de l'Empire, elles s'croulrent entirement avec lui; ou
plutt dj renverses et dtruites, elles restrent sans espoir et sans
moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.




CHAPITRE II.

_tat des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous
l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzime sicle; premire
poque de la renaissance des Lettres_


L'Italie, dans l'tat misrable o nous l'avons vue rduite, tait loin
encore d'tre parvenue au dernier degr de malheur que lui rservait la
fortune. Peut-tre mme en y regardant de plus prs, reconnat-on que
sous le roi Goth Odoacre[91], et plus encore sous l'Ostrogoth Thodoric,
qui le dtrna[92], elle fut moins agite, moins avilie et tenue moins
loigne des tudes, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne
l'avait t depuis un demi-sicle, sous ce fantme d'Empire d'Occident,
qui n'tait qu'une sanglante anarchie. Thodoric avait t lev 
Constantinople: l'ducation grecque qu'il y avait reue, dit l'historien
Denina[93], ne l'avait pas rendu lettr, mais aussi ami des lettres
qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir
jusqu'o allait, malgr cette ducation, l'ignorance d'un Prince, dont
le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il
ne savait pas crire, ni mme signer. Il fallut fabriquer une lame d'or,
perce de manire que les trous formaient les cinq premires lettres de
son nom THOD.; et c'tait en conduisant sa plume dans les ouvertures de
ces trous, qu'il signait les lettres et les dits[94]. Ce trait
caractrise  la fois et Thodoric et son sicle.

     [91] 476.

     [92] 493.

     [93] _Vic. della Lett._, liv. c. 37.

     [94] Tiraboschi, _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. I,
     c. 1, o il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur,  la
     fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, dit. de 1693, pag.
     512.

Ces lettres et ces dits, qu'il avait tant de peine  signer, il n'en
avait aucune  les faire. C'tait l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il
eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi.
Cassiodore est une des deux dernires lumires, qui jettent encore un
reste d'clat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du
crdit que lui donnait l'intimit de ses fonctions, contribua beaucoup 
inspirer  Thodoric ce got pour les sciences et pour les arts, qui
nous tonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il crivait au
nom de ce Roi, et qui nous sont restes, les expressions honorables dont
il se servait en parlant aux hommes distingus par quelque savoir, les
encouragements de toute espce qu'il leur procurait, les emplois dont il
se plaisait  les faire revtir. Il conserva le sien et toute son
influence auprs des successeurs de Thodoric. Quand la guerre vint
troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et
du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du clotre
et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a
laiss des _Institutions_, des _Lettres divines et humaines_, plusieurs
autres livres qu'on peut appeler lmentaires, un recueil considrable
de lettres, et l'_Historia tripartita_, abrg des histoires
ecclsiastiques, crites en grec par Socrate, Sozomne et Thodoret, et
traduites en latin, d'aprs son conseil, par Ephiphane le
Scolastique[95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence
ne s'tendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspir
par un si bon esprit, Thodoric n'pargna rien, ni pour la conservation
et la restauration des anciens monuments, ni pour en lever lui-mme de
nouveaux et de magnifiques. Le mauvais got qu'on y remarque, ne peut
lui tre reproch[96]. C'tait ce got qui dominait de son temps;
c'taient ces formes tourmentes, lances et bizarres, qui taient
seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les
proscrire; et, malgr tous les vices de leurs formes, ces difices
attestent encore et le gnie hardi des architectes qui les btirent, et
la magnificence du prince qui les fit lever[97].

     [95] Il n'est pas sr que cet Abrg soit de lui. (Voyez
     Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)

     [96] Voy. Muratori, _Antich. Ital._ Dissert. XXIII et XXIV.

     [97] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori
     (_Dissert._ 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point
     qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable,
     en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entirement
     les arts, fussent aussi avancs en architecture. Quelques-uns
     l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus
     de vraisemblance, pour unique origine la dpravation
     progressive du got dans les arts. Maffei (_Verona Illust._,
     Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le rgne des Goths,
     l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence
     et de solidit qu'elle en avait eu sous les empereurs
     Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'difices
     antrieurs  la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on
     en pouvait retrancher les _arcs en pointe_ et l'_irrgularit
     des colonnes et des chapiteaux_, non-seulement la
     construction est trs-bonne, mais les ornements mme ne
     manquent ni de grandeur, ni de grce. Or, ces arcs aigus ou
     en pointe, et ces colonnes irrgulires, et ces chapiteaux
     non moins irrguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on
     appelle architecture gothique? Mais ce mauvais got
     d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette
     question a occasion, en Italie, une longue et bruyante
     controverse dans le dernier sicle. Voici cependant un
     passage de Cassiodore qui ne parat devoir laisser aucun
     doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses_ Variarum, de
     Fabricis et Architectis_, je lis ces mots: _Quid dicamus
     columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas
     fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et
     substantioe qualitates concavis canalibus excavatoe, ut magis
     ipsas oestimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum
     quod metallis durissimis videas expolitum_. Cette hauteur et
     cette tnuit des colonnes qui les fait ressembler  des
     joncs, _junceam proceritatem_, ces masses d'difices si
     leves qui paraissent soutenues, sur des piques plantes
     debout, _quasi quibusdam hastilibus contineri_, et ces canaux
     concaves creuss dans le corps mme de la pierre, _substantioe
     qualitates concavis canalibus excavatoe_, etc. etc.; tout cela
     ne peut convenir qu' l'architecture que l'on appelle
     gothique, parce que tel tait devenu le style des architectes
     au temps des Goths.

Sous son rgne et  sa cour florissait en mme temps que Cassiodore, un
crivain qui lui tait suprieur, le dernier que les hommes studieux de
la langue et de la littrature latines, puissent encore lire avec
plaisir, le philosophe Boce[98]. Revtu deux fois de la dignit
consulaire, que les Empereurs, et aprs eux les Rois Goths, avaient eu
la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le
simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus
loquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le
plus familiaris avec les grands modles de l'ancienne Grce et de
l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et comment les ouvrages
de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique
ancienne, qui servent pourtant  l'Histoire de cet art, ni pour avoir
naturalis dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs,
ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans
la Thologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais
pour _sa Consolation de la Philosophie_, qu'il crivit dans les fers.
Cet ouvrage est ml de morceaux de prose et de pices de vers de
diffrentes mesures; la prose est trop infecte peut-tre de vices
introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux
des bons sicles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous
est rest du quatrime et du cinquime.

     [98] Anicius Manlius Torquatus Severinus Botius.

L'ouvrage est divis en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est
fort simple. Boce, accabl par son infortune, avait appel les Muses 
son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commenaient  lui
dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparat. Sa figure tait
vnrable; ses yeux taient ardents, et plus pntrants que ne le sont
ceux de l'homme. Son teint tait anim, sa vigueur infatigable,
quoiqu'elle ft si ge qu'on voyait bien qu'elle tait ne dans un
autre sicle. Sa stature tait changeante: tantt elle se rduisait  la
mesure commune des hommes, tantt elle paraissait frapper le ciel du
sommet de sa tte. Sa tte pntrait dans le ciel mme, et alors elle
chappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les
Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres  fortifier
l'me contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet
peu  peu par ses discours le calme dans l'me agite de son disciple.
Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les
siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincrit de coeur. Elle
leur apprend  supporter les malheurs mmes qu'elle leur attire; et dans
un temps o, par des malentendus volontaires, on imputerait  la
Philosophie des maux qu'elle s'tait efforce de prvenir, des crimes
qu'elle abhorre, des proscriptions exerces par ses plus cruels ennemis
et surtout diriges contre elle, ce serait encore en elle seule que ses
disciples fidles chercheraient leur consolation et leur refuge.

Elle apprit  Boce  supporter son sort; mais elle ne put le lui faire
viter. Condamn injustement et sans tre entendu par ce mme Thodoric,
qui l'avait combl d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments
recherchs d'une mort lente et cruelle[99]. Son meurtrier ne lui
survcut que de deux ans, et souilla par d'autres cruauts la gloire de
trente ans de rgne. N barbare, il tait devenu un grand prince; mais,
par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus
d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramne, le grand prince,
avant de mourir, redevint un barbare.

     [99] On lui serra le front avec une corde jusqu' faire
     sortir les yeux de la tte; enfin, aprs d'autres tortures,
     on le fit expirer sous le bton. _Anonym. Vales. ad Amm.
     Marcel_. 1693.

Sous la rgence de sa fille Amalasonte, et les rgnes courts, violents
et honteux de son petit-fils et son neveu[100] l'influence de Cassiodore
maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore
d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de rchauffer,
autant que cela tait possible, les restes presque teints du feu sacr
des tudes. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en
Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont
tous ceux qu'elle avait prouvs jusqu'alors, n'taient en quelque sorte
que le prlude, et dont il lui fallut plusieurs sicles pour effacer les
funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, rsolut enfin de la
dlivrer du joug des Goths. L'illustre Blisaire y fit triompher ses
armes. Aprs qu'il en et t pay par une disgrce non moins clbre
que ses victoires[101], Narss qui le remplaa, continua d'attaquer les
Rois Ostrogoths, qui continuaient de se dfendre. Il les renversa enfin
du trne, et dtruisit leur domination, qui avait dur soixante-quatre
ans en Italie, Mais bientt il eut  repousser des essaims arms de
Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays
encore sauvage. Rappel par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui,
que Justinien l'avait t envers Blisaire, il mourut  Rome, g de
quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se prparait  repasser 
Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargs de sa vengeance,
mais qu'il n'y avait pas sans doute appels[102], venaient  leur tour
ravager, envahir le pays qu'il avait sauv, donner leur nom  ce pays
mme, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.

     [100] Atalaric et Thodat.

     [101] Je ne prtends point adopter, par cet expression, le
     roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortune
     de Blisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il
     l'envoya commander en Perse. Les succs de Blisaire y furent
     moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappel, disgraci
     et dpouill du gnralat. Renvoy en Italie,  la tte des
     armes, il retourna quatre ans aprs  Constantinople, et y
     jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses.
     Envelopp, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur,
     il fut priv de toutes ses charges et dignits, et consign
     prisonnier dans sa maison. La suite du procs l'ayant
     justifi, il fut rtabli dans tous ses honneurs et dans les
     bonnes grces de Justinien. Il mourut en 565, dans une
     extrme vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui
     eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous
     les trsors de Blisaire, et de les runir  celui qui ne
     tarda pas  cesser d'tre le sien.

     Thophanes, auteur grec contemporain, dans sa
     _Chronographie_, Georges Cdrnus, dans son _Histoire_, sur
     la 36e anne du rgne de Justinien, attestent ce retour de
     Blisaire  la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le
     clbre Alciat a aussi lav de cette tache la mmoire de
     Justinien. Le Grec Jean Tzetzs fut le premier, au douzime
     sicle, qui mit en vers, dans sa troisime _Chiliade_, cette
     fable et le mot clbre: _Donnez une obole  Blisaire_. P.
     Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du
     quinzime sicle, l'ont adopte. Baronius l'a suivie dans ses
     _Annales_, d'o elle s'est rpandue sans examen dans
     plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori
     a rtabli les faits et invoqu l'autorit de Thophanes, de
     Cdrnus et d'Alciat. Voyez ses _Annales d'Italie_ sur cette
     poque.

     [102]Voy. Muratori, _Annal. d'Ital._, anne 567.

Ce n'taient plus des essaims, de nombreuses armes, c'tait une nation
entire, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur
roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur tat, dont Pavie
fut la capitale, s'tendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome,
sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres
encore dfendues par les Grecs. Leur rgne de fer remplit la fin du
sixime sicle, tout le septime, et la plus grande partie du huitime.
Leurs guerres meurtrires, tantt entre leurs diffrents chefs, tantt
avec les Grecs, rests matres de Rome, de quelques autres villes et de
l'Exarchat de Ravennes, tantt enfin avec les Francs, toutes signales
par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent
pendant ce long espace, de la malheureuse Italie,  qui l'on est si
souvent forc de donner cette triste pithte, un dsert couvert de
ruines et inond de sang.

Chacun tant alors rduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse
assige de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne
occup de s'instruire, ni instituteurs, ni livres mme, pour ceux qui,
parmi tant de dsastres, en auraient encore eu le dsir. A peine
trouvait-on  Rome,  Pise, et peut tre dans un petit nombre d'autres
villes, quelques coles de grammaire et d'lments de la science
ecclsiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient
fait prir sous des dcombres ou dans les flammes, ce qui s'tait encore
conserv d'anciens manuscrits, et les copies mmes qui en avaient t
tires, principalement dans les monastres.

L'opulence de nos grandes bibliothques modernes, leur luxe surabondant,
les jouissances qu'elles nous procurent, la facilit que nous avons de
nous en composer  peu de frais de particulires, suffisantes pour nos
besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficults que
l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie,  se procurer des
livres et surtout  en former de ces collections qu'on apple
bibliothques. L'tat o nous avons vu prcdemment l'Italie, les y
avait dj rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage.
Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, uss par la
lecture, ou dtruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient
bientt plus tre remplacs, lorsque les institutions monastiques, qui
ont fait tant de mal  la raison humaine, mais qui rendirent alors plus
d'un service  la civilisation et aux lumires, leur rendirent surtout
celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu taient le dpt.
La philosophie, qui a mis les moines  leur place, cesserait d'tre ce
qu'elle est, c'est--dire l'amour clair de la justice et de la vrit,
si elle n'aimait  reconnatre et  respecter partout o elle le trouve,
ce qui est bon en soi et utile aux hommes.

Les monastres taient devenus un asyle, o non seulement la pit, mais
le simple amour de la paix, au milieu de cet ternel fracas des armes,
conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque got pour
l'tude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothques, dans
lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens tait joint
aux livres de religion et de littrature ecclsiastique, qui en
faisaient le fond. Une rgle fort sage de la plupart de ces
institutions, obligeait ceux qui les embrassaient  consacrer tous les
jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas
travailler  la terre, ou s'occuper d'autres oprations manuelles qui
exigent la force du corps. Les moines faibles de sant, ceux du moins
qui avaient un peu d'instruction et une criture lisible, obtinrent de
remplir leur tche en copiant des livres. Cela devint bientt un
exercice favori. Les abbs et les autres suprieurs encouragrent ce
travail qui multipliait leurs richesses littraires. De-l vint dans ces
ordres, le titre d'_antiquaire_ ou de _copiste_, mots synonimes, que
l'on trouve souvent employs l'un pour l'autre dans l'histoire
monastique du moyen ge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient,
dvastaient, saccageaient des provinces entires, dtruisaient les
monuments des arts, les livres, les bibliothques, des solitaires
laborieux s'occupaient de rparer au moins une partie de ces pertes; et
si nous possdons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de
l'antiquit, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement 
eux que nous le devons[103].

     [103] Tiraboschi, _Stor. della Lett. Ital._ t. III, l. I, c.
     II. Je n'ignore pas que ces services rendus  la littrature
     ancienne par les moines ne datent gure avec vidence que du
     milieu du neuvime sicle (Voyez Denina, _Vicende della
     Letter._, t. I, c. 38,  la fin). Mais en suivant ici
     l'autorit de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que
     d'avancer d'un sicle ces tmoignages de gratitude.

Les plus savants d'entre eux ne ddaignaient point cet exercice.
Cassiodore lui-mme en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du
corps, crivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est--dire de copiste,
qui me plat le plus[104]. On ne peut lire sans une sorte
d'attendrissement, les dtails minutieux dans lesquels il descend pour
enseigner  ses moines cet art qu'il possdait si bien. Il appela dans
son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il
dessinait lui-mme les figures et les ornements dont il les
embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagnaire, ne trouva
point au-dessous de lui de composer un _Trait de l'Orthographe_, 
l'usage de ses religieux, pour leur apprendre  crire
correctement[105]. Il parat, par cette instruction, que, s'il tait
savant, les autres moines ne l'taient gure. Aussi est-ce le temps des
lgendes, des histoires crites en mme style, et qui ne mritent pas
plus de foi, enfin, de toutes ces oeuvres monacales qui dshonoreraient
l'esprit humain, si les sicles taient solidaires entre eux, et si,
dans un sicle de lumires, il y avait d'autres esprits dshonors, que
ceux qui voudraient y remettre en crdit les sottises les plus
grossires des temps d'ignorance et de tnbres.

     [104] _De Institut. Divin. Litter._, c. 30.

     [105] Tirab. loc., cit., c. 2.

Ces dpts o taient runies, avec ce que le gnie de l'homme avait
produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernire dcadence,
avaient t assez gnralement respects pendant l'invasion des Goths;
il en prit un grand nombre dans leur guerre contre les armes de
Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la
domination des Lombards. Il est donc vrai qu' cette dplorable poque,
malgr tant de travaux, on manquait presque gnralement de livres. Les
papes eux-mmes, qui n'taient encore que les chefs spirituels de
l'glise, et les vques, non les souverains de Rome, avaient peine  se
former une bibliothque. Grgoire Ier., qu'on apple le Grand, n'en
avait,  ce qu'il parat qu'une trs-chtive[106], et cepandant c'tait
un des plus savants hommes de son sicle: sans tre aussi riche que les
papes l'ont t depuis, il disposait de plus de moyens que tous les
autres vques, et il n'en ngligeait sans doute aucun pour rassembler
auprs de lui tout ce qui pouvait servir  ses tudes.

A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape
clbre, ce rformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui
l'ont fait placer au rang des pres de l'glise, loin de s'appliquer 
former des bibliothques, incendia celle qui existait avant lui. Le
savant Brucker, dans son _Histoire critique de la Philosophie_[107],
ouvrage aussi estim pour son impartialit judicieuse que pour sa
profonde rudition, a joint  cette accusation formelle, qu'il appuie
principalement de l'autorit de Jean de Salisbury, celles d'avoir chass
de sa cour les mathmaticiens, d'avoir mpris et mme dfendu l'tude
des belles-lettres; enfin, d'avoir dtruit  Rome les plus beaux
monuments de l'antiquit profane. Mais ici, contre son ordinaire,
Brucker s'est peut-tre laiss aller  des prjugs de secte. Tiraboschi
l'a rfut avec autant de solidit que de modration[108]; et ceux qui
seraient tents de suspecter le dfenseur, parce qu'il tait moine et
papiste, ne doivent pas oublier, pour tre justes, que l'accusateur
tait protestant.

     [106] Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. I, 14.

     [107] Tom. III, p. 560.

     [108] _Stor. della lett. ital._, tom. III, liv. II, c. 2.

Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait
aujourd'hui quelque intrt; celles des hommes clbres de tous les
genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grgoire est
uniquement occup des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il
proscrit mme et qu'il carte des tudes tout ce qui y est tranger. Il
reprend, par exemple, trs-svrement un vque, parce qu'il enseignait
la grammaire, et que sans doute il expliquait  ses lves les beauts
des anciens auteurs. Il ne veut pas que _les louanges de Jupiter et
celles du Christ sortent de la mme bouche_; il regarde _comme un crime
grave_ que des vques _osent chanter ce qui ne convient pas mme  un
laque s'il a de la religion_[109]. Voil bien une preuve de plus de cet
esprit exclusif qui substitua peu  peu les tudes religieuses aux
tudes littraires, et qui contribua si puissamment  la dcadence, et
enfin  la ruine complte de ces dernires. L'apologiste de Grgoire est
lui-mme oblig d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter  son
zle[110]; mais il y a loin de l aux actes dont on l'accusait.

     [109] Liv. XI, Epit. 54.

     [110] Tirab. loc. cit.

Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina,
l'historien des Rvolutions d'Italie et de celles de la littrature, qui
ne regarde point la cause de Grgoire comme entirement gagne. Je
crains, dit-il,  parler vrai, que l'autorit de Jean de Salisbury,
quoique postrieure de six sicles au sicle de Grgoire ne doive
laisser toujours quelque soupon que le zl pontife, pour exterminer
les monuments de l'idoltrie, et pour attacher davantage la jeunesse
chrtienne, et spcialement les ecclsiastiques,  la lecture des saints
pres, n'et cherch  supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs
paens[111]. Sans prtendre rien dcider dans une question de cette
espce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne
doive tre de quelque poids.

     [111] _Vicende della Letter._, liv. I, c. 38. Vid.
     Machiavelli, _discorsi_, liv. II, c. 5.

Une autre lettre du mme pape nous laisse entrevoir combien, tandis que
l'ignorance faisait de tels progrs en Occident, elle en avait fait
aussi dans l'Orient, ou du moins  quel point la langue et la
littrature latines y taient redevenues trangres. Grgoire assure,
dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors  Constantinople un
seul homme capable de bien traduire un crit quelconque de grec en
latin, ou de latin en grec[112]. Mais la littrature grecque elle-mme
continuait  dcliner; chaque sicle ajoutait  sa dcadence. Les
derniers bons potes grecs, Muese, Coluthus et Tryphiodore[113] avaient
brill. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et,  cette
poque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels
que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les
Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie,
furent crites, tiennent encore une place aprs les historiens des bons
sicles.

     [112] Liv. VII, Epit. 30.

     [113] Auteurs d'_Hro_ et _Landre_, de l'_Enlvement
     d'Hlne_ et de _la Chute de Troie_, pomes dont le premier
     est plus connu que les deux autres.

Cet empereur Justinien, conqurant et lgislateur, tait surtout grand
thologien[114]; aussi ne manqua-t-il pas d'insrer dans son Code
plusieurs lois qui prononaient, tantt la peine de mort, tantt la
confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits
successifs, etc., contre les hrtiques. Argumenter contre eux tait
l'exercice habituel de son esprit; les perscuter, un des usages les
plus assidus de son autorit; les combattre mme, un exploit qui ne lui
parut pas indigne de ses armes. Sa seule expdition contre les
Samaritains de la Palestine cota cent mille sujets  l'Empire. C'tait
une rfutation un peu chre de cette secte, si peu dcide dans ses
dogmes, qu'elle tait traite de juive par les paens, de schismatique
par les juifs, et d'idoltre par les chrtiens[115].

     [114] Gibbon, _History of decline and fall roman Emp._, c.
     47.

     [115] _Id. ibid._

La passion favorite de l'Empereur tant la thologie, elle le devint
aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occup
d'ergoteries scholastiques qui firent clore une foule d'hrsies
nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplirent; Justinien y
argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut
toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne mme, 
force de raffinements, s'gara; et ce flau des hrtiques, devenu
hrtique  son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous
les moyens dont il avait appuy son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se
rtracter.

La vie et les intrigues de sa femme Thodora paraissent avoir donn
naissance  un nouveau genre d'histoire particulire inconnue
jusqu'alors dans la littrature grecque, l'histoire secrte,
anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse[116]. Procope surtout s'y
distingua, et n'a peut-tre eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui,
Achille Tatius avait laiss un autre genre d'crits, dont la premire
origine date mme de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour.
Son roman de _Clitophon et Leucippe_ fut surpass par _les Amours de
Thagne et de Charicle_, ou _les Ethiopiques_, de son contemporain
l'vque Hliodore; genre agrable, sans doute, mais un peu tranger aux
travaux de l'piscopat. Une observation qui n'a pas chapp au judicieux
Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commenait  composer des
lgendes, des vies miraculeuses, et  inventer des rcits de martyres
vrais ou supposs[117], l'vque de Tricca composait, de son ct, ses
Fables thiopiques.  cette observation, nous pouvons, nous autres
Franais, en ajouter une autre: c'est que, par une destine qui semble
attache  ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connatre
en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, vque d'Angoulme, par
des morceaux traduits en vers; l'autre, le clbre Amiot, vque
d'Auxerre, par une traduction complte en prose. Disons de plus que ce
fut pour cette traduction qu'il eut sa premire abbaye, et que celle
qu'il fit dans la suite, de _Daphnis et Chlo_, du sophiste Longus,
autre roman postrieur  celui d'Hliodore, infrieur pour la conduite,
et plus licencieux dans les dtails, ne l'empcha point d'tre vque,
ou contribua peut-tre  lui faire avoir son vch.

     [116] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 39.

     [117] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 40.

La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident tait
la jurisprudence. Aprs la thologie, c'tait ce que Justinien aimait et
entendait le mieux. Il y porta la rforme, et c'est de lui, ou du moins
des lgistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines
tel qu'il existe encore aujourd'hui.

Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes,  la
tte desquels tait le clbre Tribonien, furent d'abord chargs de
runir, d'accorder, de complter et de rassembler en un seul les trois
Codes qui servaient alors de rgle, y compris celui de Thodose. Le mme
Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail,
plus considrable et peut-tre plus difficile, mais qui devait les
flatter, parce qu'il donnait de l'autorit et presque force de loi aux
dcisions des jurisconsultes les plus clbres qui les avaient prcds;
ce fut de rassembler ces dcisions, de les diviser en cinquante livres,
et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses
matires. Ce recueil reut le nom de _Digeste_ ou de _Pandectes_. Enfin,
Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres,
mritent aussi d'tre conservs, Thophile et Dorothe, composrent, par
ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle
vulgairement les _Institutes_, ou lments de la science du Droit.

Le tout ensemble fut publi[118] six ans aprs le commencement du
premier travail, et promulgu pour avoir seul force de loi, et tre
enseign publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la
suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre
de _Novelles_. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta
divis en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont
comme le prambule[119]. Ces lois ne furent point adoptes en Italie
pendant la domination des Goths; le Code de Thodose continua d'y tre
suivi; ce ne fut qu'aprs les dernires victoires de Narss que ce
gnral y put mettre en vigueur celui de Justinien.

     [118] En 534.

     [119] Heinneccius, _Hist. Jur._, liv. I, c. 6; Terrasson,
     _Hist. de la Jurisp._, p. III, et Tiraboschi, t. III, liv. I,
     c. 6.

Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mmes que long-temps aprs leur
conqute; et lorsqu'ils se furent donn un code, il fut encore permis
aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois
lombardes ont t recueillies plus compltement et plus correctement
qu'elles ne l'avaient encore t, par le laborieux Muratori[120]. M.
Denina en a fait une exposition claire et mthodique dans son _Histoire
des Rvolutions d'Italie_[121], et l'on y peut observer que, si elles
conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples,
elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils
avaient beaucoup gagn.

     [120] _Script. rer. Ital._ vol. I, part. II.

     [121] Tom. II, liv. 7.

Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commenaient  influer
sur eux, comme ils le font  la longue sur tous les hommes; mais ce
n'tait pas  eux qu'il tait rserv de faire faire  l'Italie les
premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achev de la
plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et
l'Exarchat, qui taient jusqu'alors rests  l'Empire, et menaant Rome
elle-mme, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils
Charlemagne, qui avaient conu, pour leur propre ambition, des projets
inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorrent leur secours,
et n'eurent pas de peine  l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier,
qui lui succda, ne purent rsister aux Francs, successivement commands
par ces deux hros; et le royaume des Lombards fut dfinitivement
dtruit par Charlemagne, deux cent six ans aprs qu'ils eurent commenc
 opprimer l'Italie.

Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la mme chose,
que mrita le fils de Pepin, nous ne devons considrer ici que celui de
restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de
vue, Charlemagne appartient surtout  l'histoire de la littrature
franaise; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait poque
et qui exige que nous portions en mme temps nos regards sur l'Italie,
sur la France et sur lui.

La France avait oubli la gloire dont avaient anciennement joui les
Gaules. Les mmes causes y avaient produit les mmes et d'aussi
dplorables effets. Les Gaules ravages, pendant le quatrime et le
cinquime sicle, par les irruptions des Quades, des Germains, des
Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrter tout
 coup, et le cours des tudes, et l'mulation pour les lettres[122].
Les Francs taient d'autres Barbares, dont les invasions et les
conqutes ne firent qu'augmenter le mal et acclrer la dcadence de
tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'teignit, pour ainsi
dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon
au lieu d'une langue. Le got pour les anciens, leurs ouvrages, leurs
noms mmes disparurent presque entirement. Pendant les deux sicles
suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines
qu'on y peut observer dans tous les temps.

     [122] Voy. le pome de S. Prosper, _de Providenti_, v.
     15-60.

Si l'on se reprsente la suite des sicles, comme un torrent o elles
sont entranes, on y voit tantt le mal et tantt le bien roulant avec
une vitesse progressive, jusqu' ce que quelque obstacle imprvu, ou
quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le
bien ou le mal s'arrte d'abord, rtrograde ensuite lentement, cde
enfin; et les choses humaines reprennent avec la mme vitesse le cours
oppos. Au huitime sicle, l'ignorance n'avait plus de progrs  faire
dans les Gaules: elle tait parvenue  son comble. La faiblesse des
Rois, la tyrannie des Maires, dlgue en quelque sorte  tous les
gouverneurs des provinces,  tous les chefs militaires, dont ils avaient
besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les
dsordres. La France enfin tait toute barbare. Charlemagne vint: il
arrta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les tudes
et vers la culture des lettres. L'ordre public et priv fut rtabli, et
avec les tudes et les moeurs revinrent la scurit intrieure et la
prosprit de l'tat.

Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait excuter seul ce grand
ouvrage. Ne trouvant point de matres en France, il y en appela
d'trangers. Les Franais eux-mmes l'avouent[123]. Les Italiens, jaloux
d'ajouter cette gloire  celle de leur patrie, attribuent avec assez de
vraisemblance le got mme que Charles prit pour l'instruction  son
sjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra[124]. Son ducation
avait t plus que nglige: elle tait tout--fait nulle, quand il
passa les Alpes pour la premire fois[125]. Quoiqu'il et alors
trente-un ans, et qu'il comptt six ans de rgne, il ignorait mme la
grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard[126], il en reut les
premiers lments de Pierre de Pise, qui professait  Pavie quand
Charles s'en empara. Les leons de ce matre le mirent en tat de
profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la
rhtorique, la dialectique, l'arithmtique, l'astronomie et mme la
thologie. Mais ce clbre Anglais, qu'il vit pour la premire fois 
Parme, et qu'il engagea ds-lors  le suivre, il ne l'y trouva qu'en
780[127], six ans aprs la prise de Pavie, lorsqu'il avait dj sans
doute pris le got des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise,
son matre, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il
avait aussi approch de lui, et avec un autre Paul ou Paulin,
grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontr dans le Frioul,
et qu'il fit patriarche d'Aquile.

     [123] Voy. l'Histoire littr. de la France, t. IV, Etat des
     lettres au huitime sicle.

     [124] Voy. Tirab., _Ist. della Lett. Ital._, t. III, liv.
     III, c. I.

     [125] En 774.

     [126] C. 25.

     [127] Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette
     date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insres dans ses
     _Acta SS. Ord. S. Bened._, sc IV, p. I.

Charlemagne entour de toutes ces lumires de son sicle, donna lui-mme
l'exemple de l'ardeur  s'en clairer. Il consacrait chaque jour
quelques heures  l'tude. Il voulut que ses enfants fussent instruits
dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il runit dans son palais tous
ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardrent pas  se
montrer. Ils composaient auprs du Prince une sorte d'cole ou
d'acadmie suivant la cour, et qui se transportait partout avec
elle[128]. On prtend que chaque membre de cette acadmie, prenait le
nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait
celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait srement rien
d'homrique, se nommait pourtant Homre; Adhalard, ou Adelard, vque de
Corbie, Augustin; Wala son frre, Jrmie; Riculfe, archevque de
Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damoetas; qu'enfin, Charles
lui-mme, soit  cause de la royaut, ou de son got pour la posie
hbraque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et
l'on a peine  se faire une ide des confrences acadmiques qui
pouvaient se tenir entre David, Homre, Horace, Jrmie, Damoetas et S.
Augustin; mais enfin c'tait beaucoup pour le temps, et il tait
impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de
mouvement et d'activit scientifique.

     [128] Hist. litt. de la France, _ub. sup._

Le got du Roi, comme il arrive toujours, dit le prsident
Hnault[129], mit les sciences  la mode. Mais Charlemagne ne se borna
pas  montrer ce got; il s'effora de le rpandre dans l'immense
tendue de son empire et de ses conqutes, autant que le lui permettait
l'tat o il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de
monastres et d'glises: il y attacha des coles: il prit l'habitude
d'adresser lui-mme aux ecclsiastiques des questions sur le dogme, sur
la discipline, l'histoire ecclsiastique, la morale, et d'en exiger des
rponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clerg. Il
ordonna que chaque vque, chaque abb, chaque comte, et un notaire ou
secrtaire, pour copier correctement les actes; que l'on copit de mme
les vangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire
sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommena donc
 avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pres. La
calligraphie fut encourage, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit
caractre romain et bientt aprs le grand,  la place de l'criture
mrovingienne, qui tait barbare. Les couvents, les abbayes devinrent
des coles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style
commena aussi  s'purer. Il y eut des historiens, des orateurs et
surtout des potes: Alcuin et Thodulphe, que l'empereur avait aussi
amens d'Italie, se piqurent de l'tre; on le fut  leur exemple, mais
il est vrai, sans imagination, sans got, sans posie de style, et la
plupart du temps sans exacte mesure de vers.

     [129] Abr. chr. de l'Hist. de Fr., anne 789.

Toute grossire qu'tait cette posie, elle faisait les dlices des gens
bien levs et mme de l'Empereur; il se plaisait surtout  entendre des
chansons en langue tudesque ou thotisque, qui tait sa langue
naturelle. La prfrence qu'il lui accordait la rendit la langue
dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se
formait dans l'autre partie tait moins encourag. Mme aprs
Charlemagne, le roman ne rgna gure que dans les tats des rois
d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps thotisque ou tudesque.
Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait compos une grammaire.
Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce
restaurateur des lettres et des tudes ne savait pas crire[130], cela
doit apparemment s'entendre du grand caractre romain, dont on
renouvellait alors l'usage. En effet, malgr les efforts qu'il fit pour
l'apprendre, il n'y put jamais russir. Il signait avec un monogramme,
grav sur le pommeau de son pe. Il disait: je l'ai sign du pommeau;
je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il crivait
facilement en d'autres caractres, soit thotisque, soit petit
romain[131].

     [130] _Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc
     in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum
     vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret:
     sed parum prosper successit labor, proeposterus ac ser
     inchoatus_.

     (EGINHARD, Vit. Car. Mag.)

     [131] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._

Charlemagne voulut aussi qu'en France on st mieux la musique, et que
l'on chantt plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise
toujours difficile et qui, comme on voit, l'tait il y a long-temps. On
sait qu'il s'leva une grande dispute  Rome, en sa prsence, entre ses
chantres et les chantres romains. Il eut assez de got et de
discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux
en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art
d'organiser, c'est--dire, de pratiquer  la fin des phrases du
plain-chant, quelques chtifs accords de tierce, car c'tait  cela que
se bornait alors toute la science de l'harmonie mme au-del des Alpes,
et elle ne s'tait pas encore tendue si loin en de[132].

     [132] Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur o le
     savant Tiraboschi est tomb (t. III, p. 134). Il cite ce
     passage d'un anonyme d'Angoulme, dans sa Vie de Charlemagne,
     publie par Fauchet (_Script. Hist. Franc._): _Similiter
     erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi_; et
     comme il n'a pas compris le sens de ce mot _organandi_, il ne
     trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les
     Romains enseignrent aux Franais  construire des orgues, ou
     simplement  en jouer; et l-dessus il s'tend assez au long
     sur l'antiquit dont les orgues taient en Italie, et sur
     celle dont ils taient en France. Il ne s'agit ici ni de
     jouer des orgues ni d'en faire, _organari_ se rduisant au
     sens trs-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de
     Musique de J.-J. Rousseau, au mot _organiser_.)

L'Italie, qui avait fourni  Charlemagne les principaux instruments de
la rvolution qu'il voulait oprer dans les esprits, y participa aussi,
mais moins sensiblement que la France. Quelques universits italiennes,
entre autres celles de Pavie et de Bologne, le rclament pour leur
fondateur. Il y encouragea sans doute les tudes; il put y rassembler
quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus lger
indice qu'il les ait runis en corps, qu'il ait distribu entre eux
l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donn, ou des
rglements, ou des privilges, ou quoique ce soit enfin de ce qui
constitue ce qu'on appelle universit, ou tout autre fondation
pareille[133].

     [133] Tirab., t. III, p. 131 et suiv.

Quant  ces hommes si clbres dans leur temps, dont Charles se servit
pour acqurir et pour rpandre l'instruction (je ne parle que de ceux
qui taient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mrite de
leurs connaissances et de leurs ouvrages, une ide de l'tat o les
sciences taient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France,
lorsqu'il tait dj vieux[134], et qui peut tre regard, selon
l'expression de du Boulay[135], comme le premier fondateur de l'cole
palatine et royale, n'enseignait que la grammaire  Pavie, quand
Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au
roi et qu'il fut charg de professer dans son palais; mais il tait de
plus, en sa qualit de diacre, trs-savant thologien. Alcuin dans une
de ses lettres  l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontr
Pierre dans cette mme ville, soutenant sur la religion, contre un juif,
une dispute publique[136]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement
compt parmi les potes nombreux de ce sicle, il faisait aussi des
vers, comme nous le verrons bientt. Mais surtout il aimait les lettres
et leur enseignement: il y fut livr toute sa vie; et son ge, et ses
longs services lui donnaient beaucoup d'autorit. On ne parle point de
son retour dans sa patrie; comme il tait vieux quand il vint en France,
il est probable qu'il y mourt.

     [134] Eginhard dit qu'il l'tait quand Charlemagne le prit
     pour matre: _In discend grammatic Petrum Pisanum diaconum
     senem audivit_. (De Vit Car. Mag.)

     [135] _Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholoe
     palatinoe et regioe institutor_. (Hist. Univers. Paris, t. I,
     p. 626.)

     [136] Epist. XV, _ad Carol. Mag._

Paul Diacre, que l'on ne dsigne ordinairement que par cette qualit,
mais dont le nom tait Paul Warnefrid, tait autrement plac dans le
monde, et y jouait un rle distingu, quand il fut connu de Charlemagne.
Il tait n dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Aprs avoir
fait ses tudes  Pavie, il avait t ordonn diacre, et s'tait dj
fait sans doute une rputation, lorsque Didier monta sur le trne des
Lombards, d'o il devait bientt descendre. Le nouveau roi appela Paul
auprs de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier[137].
Charlemagne ayant pris Pavie et dtrn Didier, offrit, dit-on,  Paul
ses bonnes grces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se
retirer de la cour, et peu de temps aprs il se fit moine au monastre
du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner  Rome
empereur d'Occident, Paul lui adressa une lgie latine, pour lui
demander la libert de son frre, dtenu depuis sept ans prisonnier en
France; et ce fut sans doute cette pice, trs-lgante pour ce
temps-l, qui dtermina l'empereur, alors fortement occup de rtablir
les tudes en France,  y amener Paul avec lui[138]. Il n'y resta que
cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi suprieur 
son sicle qu'il l'tait  beaucoup d'gards, ne contribut partout o
il sjournait pendant quelque temps  y rveiller le got des lettres.
De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regrett la solitude
paisible, il y mourut dix ou onze ans aprs[139].

     [137] Tirab. _ub. sup._, p. 183, 184.

     [138] _Ibid._ p. 184-190.

     [139] En 799, _ibid_, p. 191.

On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea
d'y instruire les clercs ou ecclsiastiques, qui devaient accompagner,
en Orient, Rotrude, sa fille, promise  Constantin, fils de
l'impratrice Irne[140]. C'est ici le lieu d'observer que, malgr la
dcadence des lettres, l'tude du grec n'tait pas entirement
abandonne en Italie, surtout  Rome, o les papes taient obligs  une
correspondance suivie avec les empereurs et les vques grecs, et ne
pouvaient l'entretenir que par des interprtes fixs auprs d'eux, et
capables d'crire facilement dans cette langue[141]. Aussi vit-on au
huitime sicle, le pape Paul Ier. fonder  Rome un monastre dont il
exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la
mme chose dans le sicle suivant, surtout Etienne V et Lon IV[142];
mais les tudes de ces hellnistes du neuvime sicle, ne s'tendaient
pas plus loin qu' ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et
peut-tre  la lecture de quelques-uns des Pres grecs.

     [140] Tirab., _ub. supr._, p. 188.

     [141] _Ibid_, p. 109.

     [142] _Ibid_, p. 180.

C'est surtout comme historien et comme pote, que Paul Diacre se rendit
clbre: il ne conserve aujourd'hui quelque clbrit que comme
historien. Il tait cependant (si l'on en veut croire les loges que
Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-mme), un
Homre dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hbreu
un Philon, un Horace en posie, etc.[143]; mais on sait combien il faut
rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-mme, en
rpondant  Pierre, ou plutt  Charlemagne, qu'il ne sait point le
grec, qu'il ignore l'hbreu, que toute sa gloire dans ces deux langues,
consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les
coles[144]. Mais peut-tre sa modestie exagre-t-elle ici dans le sens
contraire, surtout  l'gard du grec. Parmi les ouvrages historiques
qu'il a laisss, on distingue principalement son _Histoire des
Lombards_[145]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et
quoiqu'elle soit aussi dcrie par le dfaut de critique, les rcits
fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est
heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de
faits et de dtails importants. Ce prtendu rival d'Horace, composa
plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, _Ut
queant laxis resonare fibris_, qui n'est pas un chef-d'oeuvre de posie,
mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en
musique.

     [143]

           _Groec cerneris Homerus,
           Latin Virgilius:
           In Hebroe quoque Philo,
           Tertullus in artibus;
           Flaccus crederis in metris,
           Tibullus eloquio_.

     [144]

           _Groecam nescio loquelam,
           Ignoro Hebraioem;
           Tres aut quatuor in scholis
           Quas didici syllabas,
           Ex his mihi est ferendus
           Manipulus adorea_.

     [145] _De gestis Langobardorum libri sex_. Elle comprend
     l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la
     Scandinavie jusqu' la mort de leur roi Liutprand, en 744.
     Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I,
     part. I. Cette histoire fut continue dans le mme sicle par
     Erchempert, qui tait, comme Paul Diacre, lombard d'origine,
     et moine du mont Cassin. Il crivit les gestes des princes
     lombards de Bnvent (_de gestis principum Beneventanorum
     Epitome chronologica_), depuis l'poque o Paul l'avait
     laisse jusqu'en 888. Elle est dans la mme collection, t.
     II, part. I. Enfin, dans le dixime sicle, l'anonyme de
     Salerne et l'anonyme de Bnvent suivirent l'histoire des
     Lombards jusqu' l'extinction des petites principauts qu'ils
     s'taient faites  l'extrmit de l'Italie; le premier
     jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments
     dans le mme volume de la collection de Muratori.

Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un
patriarche d'Aquile; et dont l'glise a fait un Saint, n'tait point n
en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prtendu, mais
dans le Frioul, o il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand
Charles s'empara de cette province[146]. Il ne suivit point en France le
conqurant de l'Italie. Revtu de l'une des grandes dignits de
l'glise, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau
Souverain. Il fut appel  tous les synodes que l'Empereur fit assembler
en Allemagne, en France et en Italie, et rdigea les dcrets de
plusieurs. Charles et Alcuin lui-mme avaient la plus grande estime pour
lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions dlicates,
et l'engagrent  composer divers ouvrages contre les hrsies de ce
temps. Les Italiens et les Franais reconnaissent en lui un des hommes
qui contriburent le plus  entretenir dans Charlemagne l'amour des
sciences, et  en rpandre le got par ses discours et par son exemple.

     [146] En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs
     de l'Hist. Littr. de la France l'ont fait natre en
     Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (_Ital. sacr._, t.
     V), et d'aprs lui d'autres Italiens, en Autriche; mais
     Tiraboschi, fond sur de trs-bonnes autorits, l'a rendu au
     Frioul, et par consquent  l'Italie, t. III, p. 152.

Thodulphe tait Goth d'origine et n en Italie. La rputation qu'il y
avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne  l'appeler en
France. Il lui donna l'vch d'Orlans, bientt aprs l'abbaye de
Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de tmoignages de
confiance. Thodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de
Charles; mais aprs sa mort il fut envelopp dans la rvolte de Bernard,
roi d'Italie, contre Louis-le-Dbonnaire, et dans sa ruine. Malgr
toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrt,
comme tous les autres vques qui avaient pris part  cette rvolte, et
renferm  Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment o, ayant
obtenu sa grce, ainsi que tous ses complices, il se disposait 
retourner dans son vch. Outre plusieurs ouvrages de sa profession,
crits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conserv de lui six
livres de vers, tant sacrs que profanes, aussi illisibles que sa prose.
Entre plusieurs lgies qu'il composa pendant sa captivit, on en
distingue une, qui est devenue un hymne de l'glise, et dont les vers
sont rims du milieu  la fin, comme il tait dj d'usage dans cette
posie latine dgnre. Elle commence par ce vers:

       _Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor_[147].

     [147] L'glise romaine chante cet hymne pendant la
     procession, le jour des Rameaux.

On a prtendu que, s'tant mis  chanter  pleine voix cette lgie dans
sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui
lui fit obtenir sa libert: mais c'est une fable sans vraisemblance.

Malgr l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres,
rpandus dans les diffrentes parties de l'Italie, l'impulsion donne
aux tudes par Charlemagne, fut passagre et ne lui survcut pas. Elle
et t plus durable, peut-tre ds ce moment l'Italie aurait vu le
gnie des lettres reprendre son essor, si elle et t moins
profondment ensevelie sous ses propres dbris, et si Charlemagne et
fait un plus long sjour au-del des Alpes. Mais trop d'objets, trop de
pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient  la fois;
il encouragea, honora et rcompensa les savants; le reste il le laissa
tout entier  faire, et, malgr le mouvement qu'il avait imprim aux
esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutt ils s'enfoncrent
bientt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance o les
retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes
que laissaient aprs eux plusieurs sicles de barbarie.

Une autre raison s'opposait encore  ce que les germes sems par
Charlemagne, produisissent pour les lettres en gnral des fruits rels
et surtout durables. Si je pntre, avec attention, dit l'ingnieux
Bettinelli[148], dans le secret de ces temps et de leurs moeurs, je crois
trouver, outre les maux causs par les successeurs de ce monarque, une
raison du triste succs de tant d'esprances. Rformer des peuples et
des tats lui parut tre, comme en effet ce l'est et le fut toujours,
une grande, mais trs-difficile entreprise; il pensa que la religion
tait le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et
assujtir les peuples les plus froces, quand il les avait conquis;
c'est donc de ce ct qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers
furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses
confidents. Leur zle n'ayant pour objet que les tudes sacres, leur
donna des prventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils
regardrent comme des corrupteurs de la morale chrtienne et ils les
bannirent des coles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins
scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine  les remettre en
crdit. Si Charlemagne et moins mpris les anciens[149], il lui et
t plus facile de faire aux arts et aux tudes un bien durable, par
l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon got et de bon style
que fournissent les langues mortes.

     [148] _Risorgimento d'Italia_, c. I.

     [149] Il serait plus exact de dire, s'ils les et connus.

Le savant abb Andrs est de la mme opinion, et lui a donn plus de
dveloppements[150]. L'Empereur, Alcuin, Thodulphe et tous les autres
qui travaillrent  la rforme des tudes, n'avaient, dit-il, d'autre
objet en vue que le service de l'glise; ils n'avaient pas tant  coeur
de faire d'habiles littrateurs, que d'lever de bons ecclsiastiques.
Aussi, dans toutes les coles qu'ils fondrent, on n'apprenait gure que
la grammaire et le chant de l'glise....... Si dans quelques-unes on
s'occupait des arts libraux, c'tait uniquement pour aider 
l'intelligence des lettres sacres...... Les matres eux-mmes n'en
savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose  leurs
disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que
comme d'un prodige de science, n'tait aprs tout qu'un mdiocre
thologien, et ses connaissances si vantes, en philosophie et en
mathmatiques, ne s'tendaient qu'a quelques subtilits de dialectique,
et  ces premiers lments de musique, d'arithmtique et d'astronomie,
ncessaires pour le chant et pour le comput ecclsiastiques....

     [150] _Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett._, t. I, c.
     7, p. 108 et suiv.

Les promoteurs des tudes et les matres ayant donc des ides si
troites des sciences, quels progrs pouvait-on esprer de leurs soins
et de leurs leons? On fondait des coles; mais pour apprendre  lire,
 chanter,  compter et presque rien de plus: on tablissait des
matres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un
d'eux allait jusqu' entendre un peu de mathmatiques et d'astronomie,
il tait regard comme un oracle. On recherchait des livres, mais
seulement des livres ecclsiastiques; il n'y avait pas dans toute la
France, un Trence, un Cicron, un Quintilien.....[151]. Les hymnes de
l'glise et les ouvrages de quelques Pres taient pris pour modles du
bon got dans l'art d'crire en prose et en vers, et celui qui
s'approchait le plus en latin du style de S. Jrme ou de Cassiodore,
passait pour un Cicron....

     [151] L'auteur italien paratra sans doute exagr dans cette
     assertion; mais elle est autorise par une lettre de Loup de
     Ferrires au pape Benot III, par laquelle ce savant abb lui
     demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de
     Cicron, les douze livres des institutions de Quintilien,
     dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies
     imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les
     comdies de Trence. (Voy. _Lupi Ferrar._, Ep. 103.)

Si Charlemagne et Alcuin avaient conu de plus justes ides de la
littrature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dpenses
inutiles, combien ne leur et-il pas mieux russi de se procurer et de
multiplier les copies des auteurs des bons sicles, de ressusciter
l'tude si ncessaire de la langue grecque? En apprenant  goter dans
les coles les grands potes et les grands orateurs, on aurait pu faire
renatre la belle posie et la solide loquence. On aurait appris  bien
penser et  bien crire; et les tudes ecclsiastiques elles-mmes y
auraient autant gagn que les tudes purement littraires.

Ces rflexions judicieuses de deux trs-bons esprits, et de deux auteurs
trs-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des
crivains franais, non moins orthodoxes qu'eux, les Bndictins,
auteurs de l'_Histoire littraire de la France_, ont pens la mme chose
et ont crit dans le mme sens. Ils disent plus positivement encore[152]
que dans l'cole de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que
Charlemagne fit tablir, Alcuin dfendit  Sigulfe, son disciple, de
lire Virgile aux lves, _de peur que cette lecture ne leur corrompt le
coeur_. Ce ne fut qu'aprs la mort de ce rigide prsident des tudes, que
Sigulfe put donner un libre essor  son got pour les bons modles.
L'cole de Ferrires dans le Gtinais, s'leva bientt au-dessus de
toutes les autres, par l'tude qu'on y fit des anciens. Le clbre abb
Loup, qu'on appelle Loup de Ferrires, eut pour eux une prdilection,
dont on aperoit les traces dans ses crits. De toutes les lettres
latines de ce temps, qui se sont conserves, les siennes sont les
seules o il y ait quelque ide de bon style. Il semble, dit
expressment D. Rivet[153], que nos autres crivains auraient pu mieux
russir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui 
former leur style sur celui des anciens. Mais dans tous les soins que
se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses
volonts, pour rtablir une belle criture, pour se procurer et rendre
plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris 
grands frais, et ports quelquefois jusqu' la plus grande magnificence,
on voit qu'il n'tait jamais question que de bibles, d'vangiles, de
missels, d'antiphonaires, de pnitentiels, de sacramentaires, de
psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicron ou de
Virgile.

     [152] Tom. IV, Disc. sur l'tat des Lettres au huitime
     sicle.

     [153] Loc. cit.

Les mmes effets furent encore une fois le rsultat des mmes causes.
Les lettres encourages et renouvelles en France par Charlemagne, mais,
trop exclusivement consacres  un seul objet, n'eurent pas le temps de
jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se
retrouvrent, aprs ce grand effort, telles qu'elles taient auparavant,
et dans le mme tat d'inertie et de nullit. Elles se soutinrent un peu
pendant les premires annes du neuvime sicle: dans les suivantes,
elles commencrent  dchoir: le milieu du sicle leur fut encore plus
fatal: elles disparurent de nouveau entirement  la fin[154].

     [154] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._

Ce ne fut pas non plus  Charlemagne, ce fut encore moins  son fils
Louis, qu'en France on nomme le dbonnaire, en Italie le pieux, et qu'on
devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut 
Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers tablissements
fixes d'instruction, et ses premiers pas marqus vers la renaissance. Un
de ses capitulaires, qui n'a t publi que dans le dix-huitime
sicle[155], tablit  Pavie et dans huit autres villes, des coles dont
il fixe l'arrondissement. Mais son rgne agit, ceux des autres
empereurs de sa maison plus agits et plus faibles encore, ne furent pas
propres  faire fleurir ces coles naissantes. Aprs la mort du dernier
d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux
qu'elles entranent, dchirrent de nouveau l'Italie, et la
replongrent, avant la fin du neuvime sicle, dans cet abme de
barbarie et d'infortunes, d'o elle commenait  peine  esprer de
sortir.

     [155] Dans le grand recueil de Muratori, _Script. rer.
     Ital._, t. I, partie II, p. 151.

On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distingurent
encore dans les lettres pendant cette triste poque, un prtre de
Ravenne, nomm Agnello, que l'on appelle aussi Andr. Il a laiss un
recueil de vies des vques de cette glise, qui n'ont d'autre mrite
que de nous avoir conserv plusieurs faits de l'histoire sacre et
profane, et plusieurs traits relatifs aux moeurs de ce temps, que l'on ne
trouve point ailleurs[156]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de
l'glise romaine, auteur de la vie de Grgoire le-Grand et de quelques
autres crits. Un autre Jean, Diacre de l'glise de Saint-Janvier 
Naples, avait prcdemment crit les vies des vques de cette ville,
depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvime sicle o il vivait.
Muratori les a publies le premier dans sa grande collection[157]. Il y
a insr, ce semble,  plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnomm
le Bibliothcaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait
quelques auteurs[158], avec un autre Anastase, cardinal du titre de
Saint-Michel, qui troubla alors l'glise par ses prtentions au
souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothque pontificale, et
qu'on dsigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point
cardinal. Il tait abb d'un monastre de Rome, lorsqu'il fut envoy 
Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage
de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au
concile o le patriarche Photius fut condamn. Les lgats du pape lui en
donnrent  examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance
parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit dcouvrir dans cette
rvision plusieurs piges que la subtilit grecque avait tendus  ce
qu'on nommait alors la simplicit italienne. Ce fut sans doute  son
retour  Rome, qu'il eut pour rcompense des services qu'il avait
rendus, la place de bibliothcaire du Vatican.

     [156] Muratori les a insres dans sa collection; _Scriptor.
     rer. ital._, t. II, part. I. Vossius (_de Hist. Lat._, liv.
     III, c. 4) a mal  propos confondu cet Agnello avec un
     archevque de Ravenne du mme nom, qui vcut plus de trois
     sicles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.

     [157] Tom. I, part. II.

     [158] Voy. l-dessus Mazzuchelli, _Scrit. Ital._, t, I, part.
     II.

La collection qui fut confie  ses soins, n'tait pas considrable, et
ne l'avait jamais t. C'taient d'abord de simples archives. On y
joignit ensuite quelques livres, la plupart de thologie. Dans le
huitime sicle[159] le pape Paul Ier avait envoy au roi Pepin tous les
livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothque
envoye par un pape  un roi de France? Le catalogue en est dans la
lettre mme. C'est un _Antiphonaire_, un _Responsal_, ou livre de
rpons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la
logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire);
les livres de Denis l'aropagite, la gomtrie, l'orthographe, la
grammaire, tous livres grecs[160]. Les livres taient devenus rares de
plus en plus, et il est probable que la bibliothque pontificale
participait  cette disette; elle eut cependant toujours un
bibliothcaire en titre, quoique peut-tre souvent sans fonctions[161].

     [159] En 757.

     [160] Tirab., t. III, p. 80.

     [161] On en voit la liste,  remonter jusqu'au sixime
     sicle, dans la Prface du Catalogue imprim de la
     Bibliothque du Vatican.

Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles
sont en grand nombre, la plupart peu intressantes pour le commun des
lecteurs, et plus recommandables par la fidlit que par le style[162];
mais l'ouvrage qui a fait sa rputation, est son _Livre pontifical_ ou
_Recueil des vies des pontifes romains_[163]. On a longuement et
fortement discut la question de savoir si Anastase en tait
vritablement l'auteur. Le rsultat le plus certain parat tre qu'il
avait tir ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des
actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'glise
romaine, et d'autres mmoires dposs dans les archives de diffrentes
glises de Rome[164]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en
parat que revtu de plus d'autorit. Ce n'est du moins pas l'auteur que
l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort
est d'avoir manqu de critique dans un sicle o la critique n'tait pas
connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inlgance de son
style.

     [162] Voyez-en les titres dans les _Scrittori ital._ du comte
     Mazzuchelli, t. I, partie II.

     [163] Muratori l'a insr dans sa grande collection. _Script.
     rer. ital._, t. III, partie I. La premire dition avait t
     donne par le Jsuite Buse; Mayence, 1602, in-4.: il y en a
     eu, depuis, plusieurs autres.

     [164] Voyez toutes les pices de ce procs, places par
     Muratori  la tte du _Liber Pontificalis, ub. supr._

Le dixime sicle fut encore plus malheureux. Les invasions et les
dvastations des Hongrois et des Sarrazins, le rgne anarchique de
Brenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine  combattre
les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits tats d'Italie,
forms des dbris de la monarchie Carlovingienne, enfin le rgne de
Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui
n'tablit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut
oblig de la cder  un autre Brenger, marquis d'Ivre, toutes ces
causes destructives remplirent la moiti du dixime sicle de
convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complte. Le
rgne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste
de ce sicle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des
lettres. Le premier de ces empereurs, justement honor du nom de Grand,
accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le
gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis
long-temps vers la libert. Le troisime Othon, au contraire, qui paya
bientt de sa vie cette violation de la foi jure, teignit  Rome, par
trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre
de rpublique romaine, qui s'tait ranim  la voix de ce consul[165].

     [165] Crescentius, assig dans le mle d'Adrien par Othon
     III, ne capitula que sur la _parole royale_ que lui donna cet
     empereur de respecter sa vie et les droits de ses
     concitoyens. Ds qu'il les et en son pouvoir, il fit
     trancher la tte  Crescentius et aux principaux de son
     parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps aprs,
     il mourut empoisonn par la veuve de Crescentius, qu'il avait
     fait violer par ses soldats.

Pendant ce temps, les papes domins dans Rome, o ils ne rgnaient pas
encore, presss tantt par les Sarrazins, qui s'taient jets de la
Sicile sur l'Italie, tantt par les Allemands ou par les Romains
eux-mmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas.
Plus occups de s'agrandir que d'clairer les peuples, engags dans des
luttes ternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la
dissolution des moeurs un spectacle dont, non seulement la pit, mais
la philosophie est force de dtourner les yeux[166], ils laissrent les
tnbres de l'ignorance s'paissir de plus en plus.

     [166] C'tait le temps o une Thodora et sa fille Marosie,
     matresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant,
     l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le
     saint-sige de tous les genres de scandales; o Jean XII
     mourait d'un coup reu  la tempe, dans un rendez-vous
     nocturne avec une femme marie, etc. Voyez tous les
     historiens.

Deux vques forment en Italie presque toute la littrature
ecclsiastique de ce sicle: l'un est Atton, vque de Verceil, que les
savants auteurs de notre Histoire Littraire ont trop lgrement soutenu
appartenir  la France[167]; l'autre Ratrius, vque de Vrone, n 
Lige, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages
et de vicissitudes, et qui, ramen plusieurs fois de Vrone  Lige, en
France, en Allemagne, destitu, chass, rtabli, incarcr, dlivr tour
 tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations 
Namur, obscurment charg de gouverner quelques petites abbayes[168].
C'taient deux savants qui auraient peut-tre brill, mme avant que les
lettres fussent tombes dans une si entire dcadence. On a donn dans
le dernier sicle, des ditions de leurs oeuvres[169]. Elles
appartiennent toutes  leur tat, ou aux circonstances de leur vie.
Ratrius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite
ambitieuse et inconstante, et il ne les pargna pas. On trouve dans ses
lettres, et dans ses autres ouvrages, de frquentes citations des
anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses tudes, plus qu'on ne le
faisait de son temps, les auteurs sacrs et profanes.

     [167] Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.

     [168] Il y mourut en 974, _id. ibid._ p. 177.

     [169] Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratrius en
     1765. Chacune de ces ditions est prcde d'une Vie pleine
     d'rudition, de bonne critique, et o l'on rfute plusieurs
     erreurs accrdites sur ces deux savants du dixime sicle
     (Tirab. loc. cit.)

Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient 
cette poque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut
charg, au tableau de l'tat o tait alors l'empereur d'Orient. C'est
au neuvime sicle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une
Gographie en cinq livres, que l'on a tire, en 1688, des manuscrits de
la Bibliothque du roi, et de l'oubli o elle avait t justement
laisse[170]; mais nous ne nous y arrterons pas. Tiraboschi, quelque
peu dispos qu'il ft  une critique svre, a trait avec le dernier
mpris[171] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru
indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche 
l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, o l'on
ait peut-tre jamais crit; de confondre souvent les noms de villes, de
fleuves et de montagnes[172]; de citer comme autorits des auteurs qui
n'existrent jamais que dans sa tte; de n'tre qu'un imposteur
ignorant, qu'un misrable copiste de la carte de Peutinger[173], et de
quelques autres gographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est
perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donn la peine de
le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux sicles, ou mme plus
tard, que cet auteur a vcu, ou si ce ne fut point dans le septime ou
huitime; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prtre de Ravenne,
nomm Guido, qui avait, dit-on, crit quelques ouvrages historiques;
enfin, si cette gographie est telle qu'il l'avait crite, ou si elle en
est seulement un abrg; toutes questions intressantes  faire sur un
bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.

     [170] Elle fut publie alors pour la premire fois, avec de
     savantes notes, par le P. Porcheron, bndictin, qui fait
     vivre l'Anonyme au septime sicle; mais il est certainement
     du neuvime. Voy. Cl. Beretta, _de Ital. med. oevi_; et
     Fabricius, _Bibl. lat. med. oevi_, dition de Mansi.

     [171] _Ub. supr._, p. 200.

     [172] Je dois  la justice d'observer que Tiraboschi se
     trompe dans l'un des reproches qu'il fait au gographe de
     Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques
     (_graoe_) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cit par
     Tiraboschi lui-mme, dit: _Juxt Alpes est civitas quoe
     dicitur graa_; Prs des Alpes est une ville que l'on
     appelle grecque (_graa_): ce qui est bien diffrent.

     [173] C'est--dire de l'ancienne carte romaine possde
     depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzime et du
     seizime sicles, qui lui a donn son nom. On croit qu'elle
     fut dresse au temps de Thodore Ier non pas par un
     gographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut
     que tracer un tableau des routes militaires de l'empire
     d'Occident, et y marquer les noms et  peu prs les positions
     des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun
     gard  la configuration ni  la disposition respective des
     terres, des mers et rivages. Elle fut trouve dans un couvent
     d'Allemagne par Conrard Celtes, pote latin qui florissait 
     la fin du quinzime sicle. Il la laissa  son ami Peutinger,
     alors secrtaire du Snat d'Augsbourg. Peutinger la conserva
     soigneusement jusqu' sa mort, arrive en 1547. Elle fut
     publie, pour la premire fois,  Augsbourg, en 1598.
     Christophe de Scheib en a donn une dition  Vienne, en
     1753, _in-folio_, parfaitement conforme  l'original, avec
     une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu
     connatre le nom de l'auteur de cette carte, on lui a
     conserv le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne
     l'ait copie, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il
     faut, ou que cet Anonyme ait voyag en Allemagne, et y ait
     rencontr cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier,
     puisqu'on ne le connat pas, ou qu'elle ft encore en Italie
     de son temps, et qu'elle n'ait t transporte que depuis le
     dixime sicle dans le couvent o Conrard Celtes la trouva
     vers la fin du quinzime.

Tel tait donc le triste tat o languissaient toutes les branches de la
littrature, moins de deux sicles aprs que Charlemagne et produit
cette grande rvolution qu'on lui attribue, qui fut relle, mais
passagre, et qui a plus servi  la gloire de son nom qu'aux progrs de
l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau sicle fut comme l'aurore
du jour qui devait dissiper une si longue et si paisse nuit.

Ce n'est pas que l'Italie ne ft alors aussi trouble que jamais. Depuis
les Alpes jusqu' Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi
indpendant; les guerres qu'elles occasionrent avec les Empereurs, et
celles qui, pour la premire fois, armrent diffrentes villes les unes
contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour
l'indpendance, ou pour la soumission  l'Empire; les querelles, de plus
en plus animes, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions
entre les vques, entre les seigneurs et entre les villes; les
lections achetes[174] ou forces[175]; les schismes, les papauts
doubles et triples; partout des dsastres, des barbaries et des
scandales: dans ce qui est au-del de Rome, la lutte sanglante d'un
reste de Grecs, d'un reste de Lombards[176]; et de quelques brigands
Sarrazins, termine par l'pe des aventuriers Normands, qui soumirent
les uns et les autres, et fondrent un tat puissant; les rpubliques
florissantes de Naples, de Gate et d'Amalphi, les premires dont
l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte,
et Robert Guiscard, le plus clbre de ces aventuriers, brlant et
saccageant Rome mme, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri
IV, l'orgueilleux pape Grgoire VII: telle fut, dans le onzime sicle,
la position gnrale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait
avoir de favorable  la rgnration des lettres.

     [174] Telles que celles de Benot VIII, Jean XIX son frre,
     et Benot IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie.
     Ils achetrent successivement, ou leur famille acheta pour
     eux, les suffrages du peuple, qui tait encore en possession
     d'lire les papes. Le dernier des trois, qui tait
     trs-jeune, et mme, selon quelques historiens, encore
     enfant, souilla pendant douze ans le sige pontifical par
     tout ce que les vols, les massacres et l'impudicit ont de
     plus horrible. Il le vendit ensuite  l'archiprtre Jean, qui
     prit le nom de Grgoire VI; et il alla se livrer sans
     contrainte, dans ses chteaux,  la vie crapuleuse qui tait
     seule de son got. C'est ce que raconte un de ses
     successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapport en
     Appendix  la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p.
     396. Ce sont l des faits historiques que l'auteur de cet
     ouvrage dissimulait dans ses leons publiques, et qu'il ne
     faisait que dsigner par des expressions gnrales, dans le
     temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation
     maligne tout ce qui pouvait tre dfavorable  la papaut.

     [175] L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir
     dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs
     Grecs et les Carlovingiens. Il prsenta Clment II 
     l'lection du peuple, et ensuite lut de son autorit Damase
     II, Lon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Aprs sa mort,
     le peuple et l'glise nommrent, en 1057, Etienne X; et ce
     fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran
     attribua, pour l'avenir, l'lection des papes aux cardinaux.
     Vinrent ensuite le pontificat de Grgoire VII, la donation de
     la comtesse Mathilde, les dmls trop fameux de ce pape avec
     l'empereur Henri IV, etc.; poque de la puissance temporelle
     des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.

     [176] Ceux qui avaient fond le duch de Bnvent.

C'est une poque bien remarquable dans l'histoire de la papaut, que
celle o cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grgoire
VII[177], entreprit d'lever le saint-sige au-dessus de tous les
trnes, et o, pour le malheur de l'Europe entire, il russit dans
cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la tnacit de son
caractre, toute l'nergie de son ambition et de son courage. Il voulut
d'abord que les papes, qui n'taient point encore souverains dans Rome,
eussent une souverainet relle et territoriale, qui leur donnt un rang
parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa
docilit crdule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans
sa haine et ses ressentiments hrditaires contre les empereurs
d'Allemagne[178], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir
d'elle la donation de tous ses tats, dont elle ne se rserva que
l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obissait, est tel,
qu'il a mis en quelque sorte  couvert la rputation des moeurs de
Grgoire VII. L'crivain le moins habitu  mnager les papes vicieux et
corrompus, Voltaire, a reconnu lui-mme[179], qu'aucun fait, ni mme
aucun indice, n'a jamais confirm les soupons qu'avaient pu faire
natre les liaisons intimes, la frquentation assidue du pape, et
l'immense libralit de la comtesse.

     [177] En 1073.

     [178] La mre de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte
     ou duc de Toscane, et soeur de l'empereur Henri III, souleva
     contre son frre toutes les parties de l'Italie o s'tendait
     son pouvoir, et qui formaient l'hritage de sa fille,
     c'est--dire, la Toscane, les tats de Mantoue, de Modne, de
     Parme, de Ferrare, de Vrone, une partie de l'Ombrie, de la
     Marche d'Ancne, et presque tout ce qui a t nomm depuis le
     patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage 
     la cour de l'empereur, elle fut arrte, et resta long-temps
     prisonnire; elle laissa, en mourant,  sa fille Mathilde,
     ses ressentiments avec tous ses biens.

     [179] _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch.
     46.

Grgoire suivait en mme temps, avec autant d'ardeur que d'audace,
l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait  outrance aux
rois l'investiture des bnfices. Il crivait en matre  ceux
d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'tait cru pape,
que lorsque l'empereur Henri IV eut confirm sa nomination, il
excommuniait, il dclarait dchu cet empereur mme, il le forait de se
soumettre aux preuves les plus pnibles et les plus honteuses[180], et
foulait aux pieds, dans sa personne, la tte humilie de tous les rois.

Les lettres de ce pontife existent[181]. Elles dposent de la hardiesse
de ses projets et de la force de son gnie, en mme temps qu'elles sont
des pices importantes pour l'histoire de la souverainet temporelle des
papes[182]. Elles donnent  celui-ci, quant au style, une place peu
distingue dans l'Histoire littraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur
des lettres, ou du moins des tudes, que par l'ordre qu'il donna aux
vques, dans un synode tenu  Rome[183], d'entretenir, chacun dans
leurs glises, une cole pour l'enseignement des lettres[184]; mais il
n'entendait par l que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet
enseignement des lettres n'avait rien de littraire; et l'on ne voit
encore l, pour le onzime sicle, aucun avantage sur les prcdents.

     [180] On sait la manire dont ce pape, enferm dans la
     forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reut
     l'espce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur.
     Voyez, sur cette scne dshonorante pour l'Empire, tous les
     historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent
     faire autorit en matire de religion, quelque chose qui la
     justifie.

     [181] Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.

     [182] Depuis que ceci est crit, il a paru un jugement plein
     d'quit sur ces lettres, sur le caractre, les plans et la
     conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le
     professeur Heeren, traduit de l'allemand en franais, par M.
     Charles Villers, et qui a partag, en 1808, le prix propos
     par la classe d'histoire et de littrature ancienne de
     l'Institut de France, sur la belle question _de l'influence
     des croisades_. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.

     [183] En 1078.

     [184] _Concil. collect. Harduin_. t. VI, part. I, p. 1580,
     cit par Tiraboschi, t. III. p. 218.

C'est  ce sicle, cependant, que les Italiens assignent les premiers
mouvements de la renaissance: c'est l'poque qu'ils dsignent par le nom
de ce sicle mme, et qu'ils appellent avec respect le Mille, _il
Mille_. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu
plus rapide depuis sa mort, tait arriv  l'extrme: il n'y avait, pour
ainsi dire, plus de degrs d'ignorance, o les esprits pussent encore
descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilit
qui les entrane; que les sciences et les arts sortissent de leurs
ruines, et recommenassent  s'lever, jusqu' ce qu'ayant repris toute
leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dgnration
nouvelle.

Parmi celles qui devaient les faire renatre, il en est qu'on a peu
observes, mais qui ne laissrent pas d'influer puissamment sur l'esprit
de ce sicle. C'est, par exemple, une circonstance qui parat peu
importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, rpandue par
le fanatisme intress des moines, et dont les imaginations taient
proccupes. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal
jusqu'au dernier jour du dixime sicle, et quel bien rsulta de
l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commena le
onzime[185]. L'horreur toujours prsente d'une dsolation universelle,
fonde sur des prdictions rpandues et interprtes par les moines qui
en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte teint toute
esprance, toute pense relative  un avenir, o personne ne comptait
plus ni exister mme de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la
mmoire des hommes, tous destins  prir -la-fois. Ce dsespoir devait
ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait
tourner toutes les ides vers une autre vie, et n'inspirer, pour les
choses de ce monde, qu'indiffrence et abandon. Mais quand le terme
fatal fut pass, et que chacun se trouva, comme aprs une tempte, en
sret sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et
de nouvelles esprances. Le courage, la force, l'activit durent
renatre, et les ides se tourner d'elles-mme vers tout ce qui pouvait
leur servir de but et d'aliment.

     [185] Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, c. 2.

C'est une circonstance peu remarque dans un autre genre que d'avoir du
papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves[186] ont
observ que la disette qui s'en fit sentir, au dixime sicle, avait
beaucoup contribu  prolonger le rgne de la barbarie. Le papyrus
d'gypte, dont on se servait encore, et qui tait  fort bon compte,
cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent port leurs ravages,
quand ils y eurent dtruit les arts, le commerce, renvers les coles et
brl les bibliothques. Le papier tait donc devenu, depuis prs de
trois sicles, trs-rare et trs-cher en Occident[187]. Le prix du
parchemin tait au-dessus des facults, et des particuliers qui
pouvaient encore crire, et des moines. Il en rsulta un cruel dommage;
les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaaient d'anciens ouvrages
crits sur parchemin, et en crivaient de nouveaux  la place. Muratori
rapporte en avoir vu plusieurs de cette espce  Milan, dans la
bibliothque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les oeuvres du vnrable
Bde. Ce qui me parut digne d'une attention particulire, dit-il, c'est
que l'crivain s'tait servi de ces parchemins, en effaant la plus
ancienne criture, pour crire un livre nouveau. Il restait cependant un
grand nombre de mots visibles, et tracs depuis tant de sicles, en
caractres majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de
mille ans d'antiquit[188]. Il est vrai que ce livre effac tait un
livre d'glise, mais on ne peut douter que cette mthode, une fois
adopte par le besoin, ne s'exert au moins indiffremment sur le sacr
et sur le profane; et rien n'est en mme temps et plus douloureux et
plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon[189], que les Grecs,
comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'glise, se
mirent  effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la
main, et changrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en
Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homlies. Mais le
besoin excite  la fin l'industrie. Dans l'incertitude o sont les
rudits sur l'poque prcise de l'invention du papier d'Europe, le P.
Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font
autorit, la fait remonter au onzime sicle[190]; et cette invention,
l'abondance et le bas prix qui durent en tre la suite, peuvent tre
compts parmi les heureuses circonstances de cette poque.

     [186] Muratori, _Antichit Ital._, Dissert. 43; Andrs,
     _Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett._, c. 7; Bettinelli,
     _Risorg. d'Ital._, c. 2.

     [187] Muratori, loc. cit.

     [188] Muratori, loc. cit.

     [189] _De re Diplomatic_, cit par Bettin., _Risorg.
     d'Ital._, c. 2.

     [190] Voy. Montfaucon, _Paloeogr. Groeca_, l. I, c. 2; le mme,
     tome IX de l'Acad. des Inscr., _Dissertation sur le papier_;
     Maffei, _Histor. Diplomatica_, p. 77; Muratori, _Antich.
     d'Ital._, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule
     jusqu'au quatorzime sicle, l'invention du pap. de lin; t,
     V, l. I, c. 4, p. 76.

Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent
en partie pour objet une sorte d'lan vers la libert qui, pour la
premire fois depuis tant de sicles, se faisait sentir en Italie.
L'extinction de la maison de Saxe[191] lui avait donn l'ide de
s'affranchir; et de mme que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage,
nervent et abrutissent l'esprit, de mme aussi les affections nobles
qui tendent vers la libert le renforcent et le relvent. Ce fut
vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis
d'Ivre, qui ne put rsister long-temps aux armes de l'empereur Henri de
Bavire; mais les vques, les princes et les seigneurs italiens
l'avaient lu[192]. Ce mouvement d'indpendance annonait dj une
rvolution heureuse, et ce roi italien dut paratre, et se montra, en
effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie[193], autant du
moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les
guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui
commencrent alors, causrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et
particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres
villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser
celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstines,
prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait
universel.

     [191] Dans la personne d'Othon III, mort en Italie,  la
     fleur de son ge, en 1002.

     [192]  Pavie, cette mme anne.

     [193] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 2, dit expressment:
     _Sicche un italiano pot sembrare, ad ei mostr voler esser
     lo, un ristorator della patria_.

L'agrandissement du pouvoir des vques de Rome donnait beaucoup
d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonait  l'gard des
lettres; et ce sicle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II,
long-temps clbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par
son zle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir
produit. Il tait si savant que, dans ce sicle, qui ne l'tait gure,
il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'tait un des plus
habiles mathmaticiens et le plus fort dialectitien de son temps.
L'union qu'il tablit dans ses coles, entre ces deux sciences, tandis
qu'il professa publiquement, donnait  ses lves une supriorit
marque; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le
onzime sicle, les tnbres qui avaient couvert les prcdents,
commencrent  se dissiper, on le dut principalement  la mthode de
Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences
mathmatiques, et donna ainsi plus de force et de pntration aux
esprits[194].

     [194] Bruker, _Hist. Art. Phil._, t. III, l. II, c. 2.

Cette mme comtesse Mathilde,  qui l'on peut reprocher d'avoir
aliment l'ambition violente et l'audace effrne de Grgoire VII,
d'avoir donn un fondement trop rel  la puissance politique des Papes,
et d'avoir trop contribu  lever sur des bases solides ce pouvoir
colossal qui, depuis, a si long-temps pes sur l'Europe, doit tre
d'ailleurs compte parmi les causes de cette heureuse rvolution des
connaissances humaines. Son autorit, plus tendue que ne l'avait t
celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit  encourager
l'tude des sciences, auxquelles elle n'tait pas elle-mme trangre;
et si, au commencement du sicle suivant, l'tude du droit surtout prit
 Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine rgit de
nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois
bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient rgn tour--tour, on
le dut peut-tre au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et
d'engager par des rcompenses un jurisconsulte clbre  cet utile
travail[195].

     [195] Bettinelli, _loc. cit._ Ce jurisconsulte est le fameux
     Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.

Enfin des divers ports d'Italie, on commenait  naviguer chez des
nations trangres; on rapportait des connaissances acquises et le dsir
d'en acqurir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et
quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte
d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la
domination y tait alors prospre et fastueuse, une littrature
nouvelle, l'tude et l'admiration des sciences et de la philosophie
grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs,
et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette
langue, soit traduits du grec.

Ce fut par des traductions de cette espce qu'Hippocrate commena d'tre
connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la
mdecine, se rpandirent dans l'Italie mridionale. Ils y furent
apports et interprts par un aventurier savant et laborieux, nomm
Constantin, et donnrent naissance  la fameuse cole de Salerne, ou du
moins commencrent sa clbrit. On en fait remonter beaucoup plus haut
l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, ds la fin du dixime
sicle, on allait  Salerne consulter sur ses maladies et rtablir sa
sant. Un historien du douzime sicle (Orderic Vital), parle aussi de
cette cole de mdecine, comme tant dj fort ancienne. L'opinion la
plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occuprent une grande
partie de ces provinces, y apportrent leurs sciences et leurs livres,
parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de mdecine. Ils rveillrent
dans ces contres le got pour cette science, et l'arrive de Constantin
y donna une nouvelle activit.

Il tait Africain et n  Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes
les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient
alors. Il tudia long-tems  Bagdad, o il apprit la grammaire, la
dialectique, la physique, la mdecine, l'arithmtique, la gomtrie, les
mathmatiques, l'astronomie, la ncromancie, la musique des Caldens,
des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De l il passa dans les Indes,
et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit
autant en gypte. Enfin, aprs 39 ans de voyages et d'tudes, il revint
 Carthage. La science presque universelle, qui lui avait cot tant de
peines  acqurir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le
ntre, pour un magicien. On voulut se dfaire de lui; il le sut, prit la
fuite et passa secrtement  Salerne. Il y obtint la faveur du fameux
prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dgot du monde, il se
retira au Mont Cassin, o il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le
reste de sa vie  traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de
mdecine, et  en composer lui-mme. Ils lui firent alors une grande
rputation[196]. Ils rpandirent de plus en plus  Salerne la passion
pour la mdecine, et les moyens de la mieux tudier. C'est dans ce sens
que Constantin peut tre regard comme l'un des crateurs de cette
cole, comme l'une des causes de sa clbrit, et que l'on peut voir
aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence
favorable  la renaissance des lettres. Ces mmes Sarrazins que nous
n'avons nomms jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des
lumires partout o ils tendaient leurs conqutes, nous les voyons donc
figurer ici parmi les causes qui rallumrent le flambeau qu'ils avaient
ailleurs contribu  teindre; et bientt nous fixerons plus
spcialement notre attention sur cette rvolution particulire, qui se
fait apercevoir dans la grande rvolution gnrale.

     [196] Ses oeuvres ont t en partie publies  Ble, en 1536,
     et sont en partie restes indites. (Voy. Oudin, _de Script.
     Eccl._, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait
     vers l'an 1060.

Quant aux Grecs de Constantinople, aprs un long sommeil, les sciences
et les lettres semblaient aussi renatre parmi eux. Pendant le huitime
sicle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les
adorateurs des images, avaient servi de prtexte  la destruction des
monuments des arts et des lettres, et dtourn de plus en plus des
tudes utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues
 main arme. Mais au neuvime, aprs que la dynastie des Basilides et
renvers la race Isaurienne, qui avait remplac les descendants
d'Hraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportrent
vers les tudes.

Ils y furent excits par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes,
destructeurs des coles d'Athnes et d'Alexandrie, rassasis de
conqutes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchrent
ces mmes productions de l'ancienne Grce, qu'ils avaient autrefois
livres aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mmes oublies
depuis long-temps[197], rapprirent  en connatre le prix. Occups de
les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les tudier. Quelques
coles furent rtablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans
l'obscurit, les lettres et la philosophie, furent encourags et
honors.

     [197] Gibbon, _Fall. of Rom. Emp._, c. 53.

Le savant patriarche Photius, clbre par le schisme dont il fut la
cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommuni par un grand
concile, absous par un autre, et derechef excommuni par un troisime,
fut l'homme le plus clair et le plus loquent de son sicle; il eut
pour lve un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe[198]; et il
nous a laiss dans son ouvrage, connu sous le titre de _Bibliothque_,
des preuves de son amour pour l'tude, de son savoir, et de
l'indpendance de son esprit. Vers le mme temps, ou un peu plus tard,
dans le dixime sicle, Suidas crivit le plus ancien Lexique qui nous
soit parvenu, ncessaire pour l'intelligence des anciens classiques
grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui
auraient aussi t classiques, mais que le temps a dvors. Ils
existaient encore alors: la Bibliothque de Photius nous l'atteste.
Constantinople possdait l'histoire de Thopompe, les oraisons
d'IIyperide, les comdies de Mnandre, les odes d'Alce et de Sapho, et
les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, potes, orateurs, historiens,
philosophes, que nous n'avons plus.

     [198] Lon VI, fils et successeur de Basile.

Constantin Porhyrognte suivit la route que son pre,
Lon-le-Philosophe, lui avait trace, et s'y avana plus loin que lui.
Ce fut un homme de lettres sur le trne. Il a laiss plusieurs ouvrages,
l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description
de ses provinces, un troisime sur la tactique et les oprations
militaires. Le quatrime est un assez gros livre sur un sujet moins
important, sur le crmonial de la cour de Bysance; mais enfin il
cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain
Lecapenus l'eut renvers du trne, o il remonta ensuite, il sut,
dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses
tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en
pareil cas.

Ce fut vers lui que fut envoy en ambassade, par Brenger II, roi
d'Italie, un jeune littrateur, devenu depuis un historien de quelque
clbrit. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, tait n 
Pavie, d'un pre qui avait t dput vers la mme cour par le roi
Hugues, prdcesseur de Brenger. Hugues conserva au fils la protection
qu'il avait accorde au pre. Les talents qu'annonait le jeune
Liutprand, favorisrent ces dispositions, surtout la beaut de sa voix,
que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup  entendre.
Quand Brenger, marquis d'Ivre, eut forc Hugues  lui cder son trne,
il garda auprs de lui Liutprand, le fit son secrtaire, et l'envoya
quelques annes aprs[199],  Constantinople, en qualit d'ambassadeur.
Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut 
peu prs tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur o il
tait, il tomba tout--coup dans la disgrce, et fut oblig de se
retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de
son temps[200]. Il tait alors chanoine de l'glise de Pavie, titre
qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle
est crite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres crivains
du dixime sicle, et avec une petite pointe de malignit satirique, qui
passe mme la mesure quand il est question de Brenger et de sa femme.
L'accueil distingu que Liutprand reut de Constantin Porphyrognte,
fut accord  son mrite autant qu' son titre; et il nous a laiss,
outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son
voyage et de son ambassade[201], ou plutt de ses ambassades, car il en
fit une seconde assez long-temps aprs[202], dont il fut moins content
que de la premire; de simple chanoine il tait pourtant devenu vque
de Crmone; il tait envoy par un puissant empereur, Othon Ier;  qui
il devait la chute de Brenger, son perscuteur, son rappel dans sa
patrie, le rtablissement de sa fortune, et son avancement; mais
Porphyrognte n'tait plus l pour le recevoir[203].

     [199] En 946.

     [200] _Liutprandi Ticinensis Historia_. Elle s'tend jusqu'
     l'avnement de Brenger II, vers le milieu du dixime
     sicle.

     [201] _Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr._

     [202] En 968.

     [203] _Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam._ Il parat
     qu'il mourut peu d'annes aprs son retour de cette seconde
     lgation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).

Les exemples donns par ce prince et par son pre, quoiqu'ils ne fussent
rien moins que de grands princes, contriburent cependant beaucoup 
ranimer dans l'Orient le got des tudes. L'effet s'en prolongea, pour
ainsi dire, pendant les rgnes tantt violents, tantt faibles, toujours
trangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu' ce que celui des
Comnne vnt, au milieu du onzime sicle, rallumer momentanment
l'mulation presque teinte.

A dfaut d'ouvrages de gnie, ce fut le temps des recherches et de
l'rudition. Dans ce sicle et dans le douzime, on compte des
commentateurs tels qu'Eustathe sur Homre, Eustrate sur Aristote; le
premier, vque de Thessalonique; le second, de Nice, et plusieurs
autres. J'ai dit  dfaut d'ouvrages de gnie, car on ne mettra pas,
sans doute, de ce nombre les _Chiliades_[204] de Tzetzs, qui crivit en
douze mille vers lches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents
sujets diffrents. Alors aussi commence la srie des auteurs de
l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux
Xnophons et aux Thucydides; mais qu'on se flicite encore de trouver
parmi les tnbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la
mme langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons
sicles.

     [204] On prononce _Kiliades_.

Cette langue, altre dans ses mots et dans ses tours, tait pourtant
encore matriellement la langue d'Homre et de Dmosthne, au lieu qu'on
oserait  peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on
crivait alors  Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe
entire, que ce fut la langue de Cicron et de Virgile. Aussi, malgr
la place honorable que ce sicle conserve dans l'Histoire littraire
d'Italie, quels monuments latins a-t-il laisss? de quels auteurs
peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette
dpravation gnrale, montrrent du moins un bon esprit et quelques
traces d'un meilleur style?

Les deux plus grands gnies de ce sicle, qui remplirent de leur
renomme l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et
Anselme. Le premier surtout, qui fut le matre du second, eut la plus
forte et la plus heureuse influence sur l'amlioration des tudes. N 
Pavie[205], vers le commencement du sicle, il y brilla ds sa premire
jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du
monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit clbre,
l'abbaye du Bec en Normandie. L'cole qu'il y ouvrit devint fameuse, et
la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe[206]. La
dialectique de Lanfranc et sa manire d'crire en latin, taient en
grande partie dgages de la rouille de l'cole. Le premier, depuis les
sicles de barbarie, il essaya de faire renatre la science de la
critique. Les ouvrages des pres de l'glise, et mme les livres saints
(car on ne connaissait gure alors d'autre littrature), altrs et
corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses
yeux, leur puret originelle. Il les examinait, les collationnait, les
corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restitues, devenaient des
manuscrits authentiques et dignes de foi.

     [205] Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.

     [206] Launoi, _de Scholis celebribus_, ch. 42.

Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conqute de
l'Angleterre, le surnom de Conqurant, voulut attirer Lanfranc dans ses
nouveaux tats, et le fit archevque de Cantorbry. Lanfranc occupa ce
sige pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise  l'preuve, et la
faveur dont il jouissait fut trouble par les querelles qui s'levrent
entre son roi et le pape Grgoire VII,  l'occasion des investitures; il
ne cessa d'tre un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obir au
souverain pontife, qui tendait sur toutes les couronnes ses prtentions
de souverainet. Sa rsistance n'eut rien de sditieux, et sa modration
clata jusque dans l'excution des ordres violents, auxquels il ne se
croyait pas permis de rsister. Elle ne brilla pas moins dans un concile
tenu  Rome[207], o il fut appel par le pape. L'hrsiarque Brenger y
fut cit pour ses erreurs. L'archevque, charg de le combattre, fit
mieux, il le persuada, et le convertit.

     [207] En 1078.

Lanfranc, mort en 1089, n'a laiss qu'un trait de l'Eucharistie contre
l'hrsie de Brenger, et des lettres crites, les unes avant, les
autres pendant son piscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par
sa mthode d'enseignement qu'il servit au progrs de la philosophie et
des lettres. C'est dans l'cole qu'il tint au milieu de la fort du Bec,
que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages
illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regard
comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres
sont si prcieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le
nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renomme littraire
gala celle de son matre.

Il tait n en 1034, dans la ville d'Aoste, en Pimont[208]. La
rputation dont jouissait l'cole du Bec, l'y attira de bonne heure. Il
profita si bien des leons de Lanfranc, qu'ayant embrass la vie
monastique, il fut, trois ans aprs, lu prieur, et ensuite abb de
cette maison. Quatre ou cinq ans aprs la mort de son matre, il fut
appel  lui succder dans l'archevch de Cantorbry[209].
Guillaume-le-Roux rgnait alors. Il ne valait pas son pre, mais il fut
aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra
pas moins zl pour la cause du Pape; il en rsulta pour lui des
querelles trs-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprs d'Urbain
II. Il assista au concile de Bari[210], o il terrassa par sa
dialectique les Grecs, entts  soutenir que dans la Trinit, le S.
Esprit, ne procde uniquement que du pre.

     [208] Tiraboschi, _ub. supr._, p. 230 et suiv.

     [209] En 1092.

     [210] En 1098.

Rappel en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientt
les intrts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillrent
avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps aprs revint
se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut  l'invitation de Henri lui-mme,
qui, dsirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois
dans cet abbaye pour confrer avec Anselme. Le prlat ayant russi dans
cette ngociation, retourna auprs du roi, rentra en possession de son
archevch, de ses dignits, de ses biens, et mourut deux ans
aprs[211], laissant dans l'Europe chrtienne de vifs regrets et une
grande renomme de saintet, d'loquence et de savoir.

     [211] En 1109.

Tous ses ouvrages sont thologiques ou asctiques; il passe pour avoir
appliqu, plus qu'aucun de ses prdcesseurs, les subtilits de la
dialectique  la thologie[212]. Le dessein qu'il avait form de
dmontrer, non seulement par l'autorit de l'criture et de la
tradition, mais par la raison mme, les dogmes et les mystres de la
religion chrtienne, lui rendait ces subtilits ncessaires. Il ne
s'enfona pas moins avant dans les profondeurs de la mtaphysique, dont
il est regard comme le restaurateur. On le regardait avec plus de
raison comme le pre de la thologie scolastique, dont il n'enveloppa
cependant pas les obscurits dans le style barbare qu'on y introduisit
aprs lui[213]. On sait que Leibnitz a reproch  Descartes d'avoir pris
 Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'ide de l'infini; mais
sans se croire oblig de lire le _Monologium_ ni le _Proslogium_ de ce
saint docteur, deux traits de thologie naturelle, dans l'un desquels
cette dmonstration doit tre, on peut penser que le gnie de Descartes,
qui a trouv tant d'autres choses, l'a trouve aussi de son ct[214].

     [212] Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 232. Voy. aussi M. Giamb.
     Corniani, dans l'ouvrage intitul, _I Secoli della
     Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento_, t, I, p. 54.

     [213] Tirab., _loc. cit._

     [214] Giambat. Corniani, _ub. supr._, p. 57.

Ce dont on doit peut-tre savoir le plus de gr  Anselme, c'est d'avoir
eu sur l'ducation des enfants, des notions suprieures  son sicle. Un
abb de moines qui tait en grande rputation de pit, se plaignait un
jour  lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on levait dans son
monastre. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en
deviennent que plus obstins et plus mchants. Et quand ils sont grands,
demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui
rpondit l'abb. Voil, reprit Anselme, une excellente mthode
d'ducation qui change les hommes en btes! Il se servit ensuite de
diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes
comme des arbres, qui ne peuvent prosprer, se dvelopper et crotre 
la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprims ds leur
naissance, si leurs rameaux sont presss, leur sve touffe, leur
direction gne, interrompue; qu'il en est encore comme des mtaux d'or
et d'argent, qu'on ne peut rduire  des formes lgantes et nobles, si
l'artiste ne fait que les battre  grands coups de marteau, etc.[215].

     [215] Giambat. Corniani, _ut. supr._

L'cole fonde en France par Lanfranc et par Anselme, devint une
ppinire fconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais
pour l'Italie, d'o un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre
des leons. Les auteurs de notre Histoire littraire relvent avec un
orgueil trs-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la
France[216]; mais ils oublient trop peut-tre que les deux chefs de
cette fameuse cole taient Italiens, et que ce fut encore  l'Italie
que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus
durable que le premier. L'historien de la littrature italienne, aprs
avoir rclam ce qu'il croit appartenir  sa patrie, dit avec son bon
sens et son quit ordinaires[217]: Ainsi la France et l'Italie se
prtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant  la
France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand clat aux
coles, et de jeunes tudiants qui ajoutaient  ces coles un nouveau
lustre; celle-l, en offrant un sr et doux asyle aux Italiens, qui se
seraient difficilement livrs  l'tude au milieu des troubles de leur
patrie.

     [216] T. IX, p. 77.

     [217] Tiraboschi, t. III, p. 242.

Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son matre, ni
ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis
long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, vque de Chartres, dont la
France et l'Italie se sont disput la naissance[218], mais qu'on ne lit
plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France[219]. Il en
est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus
lgants crivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, vque
de Segni, d'un troisime Anselme, vque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un
Landolphe, et dune foule d'autres thologiens ou dialecticiens plus ou
moins clbres dans ce sicle, mais galement ignors et dignes de
l'tre dans le ntre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs
d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse
et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et
ce Landolphe qu'on vient de nommer[220]. Mprisables comme crivains,
ils sont prcieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumires
dans ces temps de profonde obscurit.

     [218] Selon Fleury, _Hist. Eccl._, l. LVIII, n. 57, et
     Mabillon, _Act. SS._ etc. t. VII, pr. n. 43; il tait
     Romain, d'aprs un endroit de ses propres crits; mais cet
     endroit est mal interprt, selon les auteurs de l'_Hist.
     litter. de France_, t. VII, p. 262; ils croient plutt que
     Fulbert tait d'Aquitaine, ou mme particulirement de
     Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a dmontr que les
     Bndictins se sont tromps dans ce point d'histoire, et que
     Fulbert, qui dut  la France son instruction, puisqu'il y fut
     lve de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il
     rend  l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225
     et 226.

     [219] Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses
     Lettres peuvent tre, sinon lues, du moins consultes pour
     l'histoire.

     [220] _Arnolphi Hist. Mediolanensis_, etc. _Landolphi
     senioris. Mediolan. Historia_, etc. Voy. _Rerum ital.
     Script._, t. IV.

Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littrature de
leur pays, on appelle sacrs; mais il en eut alors encore moins de
profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'glise latine
tait sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'glise
grecque. Il fallait toujours se tenir prt  argumenter, dans des
confrences, contre ces Grecs, si russ dialecticiens et si dtermins
sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient
pas seulement avec l'pe, mais avec la plume. En crivant sur ces
matires, on pouvait esprer de la part de celle des deux puissances
dont on se dclarait le champion, des faveurs et des rcompenses.
C'taient des motifs assez forts d'mulation pour s'adonner  la
thologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pt engager
 cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de
languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui
puisse tre encore de quelque utilit, est une espce de lexique latin,
compos par un certain Papias, trs-habile dans la langue grecque, et le
meilleur grammairien de son temps[221].

     [221] Ce lexique ou vocabulaire, imprim pour la premire
     fois  Milan, en 1476, sous le titre de _Papias Vocabulista_,
     l'a t plusieurs autres depuis. Il avait t publi par
     l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263.

Un moine Bndictin de _la Pomposa_, clbre abbaye prs de Ravenne,
s'immortalisa par une dcouverte en musique, qui facilita et abrgea
considrablement l'tude de cet art, born cependant au chant de
l'glise. On ne laissait pas, faute de signes et de mthode, d'employer
une dizaine d'annes pour apprendre  chanter passablement au lutrin.
_Guido_, ou, comme nous le nommons en franais, Gui d'Arezzo, inventa
des signes et cra une mthode qui rduisirent  un, ou tout au plus
deux ans cet apprentissage. D'autres ont crit qu'il ne fallait que
quelques mois[222]; mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
lui-mme dans une lettre qui nous est reste de lui. On y voit aussi les
seuls vnements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intressant
de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gr de sa
dcouverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le
perscutrent. Il leur parut blesser l'galit de leur institution,
parce qu'il n'tait pas leur gal en ignorance[223]. L'abb lui mme
couta leurs suggestions, pousa leurs haines et fit prouver  Gui des
dsagrments qui le forcrent enfin  s'exiler du monastre. Il vcut
alors des leons de chant qu'il allait donner d'glise en glise.
Thodalde, vque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprs de lui, et l'y
retint quelque temps. Sa rputation parvint au Pape Jean XX,  qui elle
inspira le dsir de le connatre. Il dputa vers lui trois envoys pour
l'engager  se rendre  Rome[224]. Le pontife voulut prouver sur
lui-mme la bont de la nouvelle mthode.  son grand tonnement, il
apprit sur-le-champ  lire et  chanter un verset qu'il n'avait jamais
entendu auparavant. La faveur  laquelle Gui parvint auprs du Pape,
l'aurait retenu  Rome, si le climat ne lui en et pas t aussi
contraire, surtout pendant l't. Il venait d'obtenir la permission de
s'en loigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver,
instruire le clerg romain, lorsque l'abb de _la Pomposa_ y fut amen
par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son suprieur,
malgr les mauvais traitements qu'il en avait reus. Il lui fit
connatre si clairement la rgularit de sa conduite et l'excellence de
sa mthode, que l'abb, de retour dans son couvent, l'invita de la
manire la plus pressante  y revenir. La principale raison qui engagea
ce bon religieux  cder  ses instances, fut que, presque tous les
vques tant simoniaques, et par consquent damns, il devait craindre
toute communication avec eux[225]. Il parat donc qu'il retourna dans
son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers
l'an 1030 qu'il florissait.

     [222] _Pochi mesi_: c'est l'expression dont se sert M.
     Giambat. Corniani, dans ses _Secoli della Letteratura ital._,
     etc. t. 1, p. 34.

     [223] _Id. ibid._

     [224] Tiraboschi, t. III, p. 300.

     [225] _Cum proesertim simoniac hoeresi modo prop cunctis
     damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi_. Guidonis
     Epistola _Michaeli monacho de ignoto cantu directa_.

On a imprim, mais depuis asez peu d'annes[226], l'ouvrage intitul
_Micrologus_, o il consigna sa dcouverte et son systme: on ne le
possda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothques[227]. Sa
gamme et sa manire de la noter se rpandirent, et se sont perptues
par la tradition. Une ide tendue et dtaille de ce systme
appartiendrait  l'histoire de la musique, et non  celle de la
littrature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les
points placs sur des lignes  la confusion de lettres et d'autres
caractres qui avait rgn jusqu'alors, et qu'il dsigna les notes de la
gamme par les syllabes places au commencement et au milieu des vers,
dans la premire strophe de l'hymne _Ut queant taxis_, devenu fameux par
cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas song. On
commena enfin  se reconnatre dans ce ddale; et le nom de Gui
d'Arezzo est honorablement plac en tte de la liste des crateurs et
des bienfaiteurs de la musique moderne.

     [226] Martin Gerbert, abb de Saint-Blaise, l'a donn dans le
     vol. II de ses _Scriptores ecclesiastici de music sacr
     potissimum. Typis San-Blasianis_, 1784, 3 vol. in-4. On y
     trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'o sont
     tirs les dtails prcdents.

     [227]  Milan, dans l'Ambroisienne;  Pistoja, chez les
     chanoines,  Florence, dans la Laurentienne. On en possde
     trois en France  la Bibliothque impriale. Il y en avait un
      l'abbaye de Saint-Evroult (diocse de Lizieux); ce dernier
     passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, _Essai
     sur la Musique_, t. III, p. 346.) il est perdu.

C'est aussi vers la fin de ce sicle que l'cole de Salerne produisit ce
petit pome qui lui a fait plus de rputation que les gros ouvrages de
Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs[228]. Les vers en sont
encore cits comme des adages, quelquefois mme comme des autorits. Ce
sont assurment de mauvais vers, presque tous lonins ou rims, selon la
coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine
concision technique, qui est un des mrites du genre. Ce pome fut
prsent au nom de l'cole mme,  un roi d'Angleterre[229]. On a cru
que c'tait saint douard qui, peu de temps avant sa mort, arrive en
1066, avait consult par crit l'cole de Salerne sur sa sant, et en
avait reu cette rponse. Muratori lui-mme est de cette opinion[230];
mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert[231],
duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conqurant,  son retour
de la premire croisade, en 1100, vint dans la Pouille, o il fut
amicalement reu par le duc Roger, qui en tait alors matre; qu'il y
pousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de
son frre Guillaume II[232], tu  la chasse cette mme anne, et
l'usurpation de son jeune frre Henri, qui s'tait empar du trne
d'Angleterre, en son absence; qu'ayant ds lors form le projet de lui
disputer la couronne, il avait commenc par prendre le titre de Roi; et
que, se trouvant  Salerne mme, avec ce titre, et sans doute avec un
cortge royal, l'cole, soit qu'il l'et consulte ou non, n'ayant rien
 craindre de Henri, ddia ce pome  Robert, en lui donnant le titre de
roi d'Angleterre, qui flattait ses esprances et son orgueil.[233]

     [228] Voy. sur cette cole et sur Constantin l'Africain,
     ci-dessus, page 118.

     [229] Quelques auteurs ont prtendu qu'il avait t ddi 
     Charlemagne, et se sont fonds sur des manuscrits, qui
     portent pour titre: _Scholoe Salernitanoe verss medicinales
     inscripti Carolomagno Francorum regi_, etc.; et pour premier
     vers:

     _Francorum regi scribit tota schola Salerni_.

     Mais c'est une altration prouve du texte, qui ne peut tre
     venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'tendit
     point ses conqutes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence
     sur ce pays-l. Dans tous les autres manuscrits, ces vers
     sont adresss  un roi d'Angleterre, _Anglorum Regi scribit_,
     etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv.

     [230] _Antichit ital._, t. III.

     [231] Surnomm _Courte-cuisse_.

     [232] Surnomm _le Roux_.

     [233] On peut citer,  l'appui de cette conjecture, le titre
     que porte ce pome dans un des manuscrits de notre
     Bibliothque impriale; il y est intitul: _Salernitanoe
     scholoe verss ad regem Robertum_. (Catalog. codd. manusc.
     Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n. 6941). On sait, au
     reste, que Robert ne fut roi qu'en ide; qu'il descendit
     l'anne suivante en Angleterre avec une forte arme, mais
     qu'ayant t vaincu, il fut forc de se contenter de son
     duch de Normandie et d'une somme d'argent que Henri
     consentit  lui payer; que la guerre s'tant rallume en
     1106, entre les deux frres, Robert, vaincu de nouveau,
     perdit son duch, fut emmen en Angleterre, et renferm dans
     une prison, o il resta jusqu' sa mort.

Il est probable que l'un des professeurs de l'cole fut charg de
rdiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On
dsigne communment ce rdacteur par le nom de _Giovanni_, ou Jean de
Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se
trouve, dit-on,  la tte de l'un des manuscrits de ce pome[234]. Cette
raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connat ni aucun autre
manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre
auteur[235].

Divers recueils d'rudition[236] contiennent des posies latines d'un
archevque de Salerne, nomm _Alfanus_, qui ne valent pas les vers des
mdecins de son diocse. On trouve dans d'autres recueils[237] un pome
entier en cinq livres, sur les expditions des princes Normands en
Italie, par Guillaume de Pouille[238], et quelques autres posies du
mme temps[239]. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne
trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de got y
chercherait en vain quelques vers dont il pt tre satisfait.

     [234] C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa prface, _ad
     schol. Salernit._, avoir vu un manuscrit finissant par ces
     mots _Explicat._ (lisez _explicit_) _tractatus qui dicitur
     Flores medicinoe compilatus in studio Salerni,  Mag. Joan. de
     Medialano_, etc. Ce pome a eu un grand nombre d'ditions,
     sous diffrents titres: _Medicina Salernitana; de Conservand
     bon valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos Medicinoe_,
     etc. Plusieurs de ces ditions sont accompagnes de notes;
     celles de Ren Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les
     meilleures.

     [235] Tiraboschi, _loc. cit._

     [236] Entre autres Mabillon, _Acta SS. Ordin. S. Benedicts_,
     vol. I. Baronius, _Annal. Eccl._ an MCXI.

     [237] Muratori, _Rer. ital. Script._, t. V.

     [238] _Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema_, ibid.

     [239] Tels que _Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum;
     Magister Moses, de laudibus Bergomi_, etc. ibid.

Il serait inutile de nous traner sur des noms et sur des ouvrages
ignors et illisibles. Rien n'y annonait encore une rsurrection
prochaine: la semence en tait jete, mais rien ne germait et surtout ne
fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de
peine l'esprit humain se dgage de la rouille que la barbarie lui a une
fois imprime, on apprend  sentir de plus en plus les bienfaits de
l'instruction,  chrir davantage les sciences, la philosophie et les
lettres;  respecter,  garder prcieusement,  dsirer d'augmenter
chaque jour le trsor sacr des lumires.



CHAPITRE III.

_Situation politique et littraire de l'Italie, au douzime sicle;
Universits; tudes scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance
des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne;
Troubadours Provenaux; Sarrazins d'Espagne_.


L'esprit de libert qui s'tait annonc en Italie ds le onzime sicle,
y fit dans le deuxime de nouveaux progrs. Les villes de la Lombardie,
profitant des orages du rgne de l'empereur Henri IV, s'taient presque
toutes dclares indpendantes. Les guerres acharnes qu'elles se firent
entre elles pendant celui de Henri V, exercrent le courage de cette
multitude de rpubliques, et ne furent d'aucun danger pour leur libert.
Cet tat subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de
Franconie, et de Conrad III, en qui commena celle de Souabe,
c'est--dire, jusqu'au milieu de ce sicle. Il n'en fut pas ainsi, quand
un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frdric Barberousse
eut succd  Conrad[240]. Instruites alors par de premiers revers, par
les barbaries qu'exerait contre elles un vainqueur irrit qui les
traitait en rebelles[241], et surtout par la ruine dplorable de la plus
florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rase et dtruite
de fond en comble par Frdric, elles renoncrent  leurs inimitis, et
formrent entre elles cette clbre ligue lombarde, contre laquelle se
brisrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de
l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept
formidables armes de ses Allemands: elles y prirent toutes, soit par
les maladies, soit par le fer, aprs des effusions incalculables de ce
gnreux sang italien. Frdric, vaincu en bataille range[242], mis en
pleine droute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se rpandit de sa
mort, se vit rduit  ngocier avec les rpubliques victorieuses. Aprs
une trve de six ans, qu'il employa en vain  vouloir reprendre par la
ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un trait
clbre[243], et par un rescrit imprial, leur indpendance, que lui et
ses prdcesseurs avaient taxe jusqu'alors de rvolte et de
perfidie[244].

     [240] En 1152. Frdric tait n en 1121.

     [241] Comme au sige de Crme; pendant lequel l'Empereur,
     aprs avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit
     attacher des enfants, qui taient au nombre de ces derniers,
     en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville,
     pour empcher les parents de ces malheureuses victimes de
     faire jouer les machines destines  repousser cette tour;
     mais les Crmasques aimrent mieux craser leurs propres
     enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher 
     l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: _O
     facinus_, dit-il, _videres illuc liberos machinis annexos,
     parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis,
     aut nutibus objectare,  contra infelices patres pro infaust
     prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab
     impulsionibus cessare_, etc.. Radevicus Frising., l. II, c.
     47 Au sige de Milan, Frdric faisait couper les mains aux
     prisonniers, ou les faisait pendre, etc.

     [242]  Lignano dans le Milanais, an 1176.

     [243]  la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, _Risorgim.
     d'Ital._ se trompe en plaant ce trait en 1185.

     [244] Tirab., _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. IV, c.
     I.

Dans cette longue et violente fermentation de libert, il tait
impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activit, de
curiosit, d'lvation et de force. Alors, dit un auteur italien[245],
la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens,
c'est--dire, membres de la patrie, tous participrent  la lgislation
et au bien public... Avec l'ide de rpublique et de libert, chaque
Italien pensa tre devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de
l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de
l'ancienne Rpublique romaine...... De tout cela, conclut le mme
auteur, il rsulta un grand bien pour les tudes: non seulement on se
livra de plus de plus  celle des lois, ncessaire pour tablir,
consolider, et faire prosprer les nouveaux gouvernements; mais des
coles de toute espce s'levrent, et furent honores: il y eut entre
ces cits rivales une mulation de gloire et d'avantages de toute
espce; et bientt plusieurs d'entre elles fondrent des tablissements
d'instruction publique et des universits[246].

     [245] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.

     [246] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.

Une passion trs-diffrente de celle de l'tude agitait alors l'Italie
et l'Europe entire; c'tait la passion des croisades.  la fin du
dernier sicle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique[247], et celle d'un
Pape ambitieux[248] en avaient donn le signal[249]. Ce signal
continuait de retentir, rpt par d'autres pontifes, et par la voix
plus loquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'tait que
trop entendu. L'Europe se dpeuplait pour aller dvaster l'Asie.
L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin
de nouvelles couleurs. Toutes les questions que prsente cette frnsie
pieuse et meurtrire ont t examines, et dcides au tribunal de la
raison et de l'humanit[250]. La politique et l'autorit de quelques
gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscits,
en profitrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des
peuples y gagnrent aussi sans doute: elles y gagnrent de recevoir un
nouveau ferment d'activit, et d'tendre un peu la sphre alors si
troite, de leurs ides, de leurs arts et de leurs jouissances, par le
mouvement, les voyages et les communications trangres. Mais si l'on
tait tent de mettre en compensation avec l'effusion du sang de
plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu tre produits
par des moyens plus lents, mais moins dsastreux pour l'humanit, et si,
pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intrt
assez douteux des lumires l'emportait ici sur un intrt plus vident
et encore plus sacr, on serait arrt dans ce calcul mme, en pensant
au rsultat de la quatrime de ces expditions lointaines.

     [247] Pierre l'Ermite, ainsi nomm, soit  cause de son tat, soit
     de son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il
     tait Picard, et avait t soldat, mari et prtre; au reste,
     dit-on, bon gentilhomme.

     [248] Urbain II.

     [249] En 1095, au concile de Clermont.

     [250] Elles taient bien loin de l'tre, lorsque j'crivais
     ceci, aussi compltement qu'elles l'ont t depuis, dans les
     deux Mmoires de M. le professeur Heeren, et de M. de
     Choiseuil-Daillecourt, qui ont partag le prix  l'institut,
     sur la question de _l'influence des Croisades_, et auxquels
     il faudra renvoyer dsormais pour tous les rsultats de cette
     grande poque de l'histoire.

L'Empire grec tait le dernier asyle des lettres: c'tait l qu'en
existaient encore les monuments; c'est l qu'elles pouvaient renatre de
leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue
toujours reste la mme, et toujours la plus belles des langues. Des
chrtiens croiss contre les mahomtans abattirent cet empire chrtien,
qui les appelait  son secours, brlrent  trois reprises conscutives,
pillrent et dvastrent pendant huit jours entiers la ville de
Constantin[251], brisrent les statues, restes vnrables de l'art
antique, renversrent les difices, incendirent les bibliothques,
prcieux dpts o prirent peut-tre des exemplaires uniques d'ouvrages
anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au
commencement du treizime sicle[252], plus barbares que les Goths, ou
plutt que les Lombards ne l'avaient t en Occident au sixime. Mais
ils firent un mal plus grand encore que ces dvastations. La dynastie
des empereurs latins, fonde par eux, fut phmre; le coup qu'ils
avaient port  l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais;
et quand plus de deux sicles aprs, Constantinople tomba sous le fer
des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pnible agonie o
elle se dbattait depuis la blessure qu'elle avait reue de Baudouin et
de ses croiss.

     [251] Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin;
     voy. aussi Gibbon, _Decline and fall of Roman Emp._, c. 60.

     [252] En 1204.

L'accroissement du pouvoir extrieur des papes  cette poque, et
l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes  l'Europe;
en Italie,  Rome mme, ce pouvoir leur tait souvent disput. Plus
d'une fois, dans ce sicle, des mouvements populaires branlrent leur
trne, et attaqurent leur personne. Les schismes multiplis et
l'intervention du glaive dans les dcisions sur la lgitimit des papes,
avaient port dans l'esprit du peuple de Rome,  l'autorit pontificale,
un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grgoire VII et
quelques-uns de ses successeurs avaient dpouill de ses prrogatives,
saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine,
l'loquent et imptueux Arnaud de Brescia, rtablit  Rome un fantme de
rpublique, qui ne se dissipa qu'au bout de dix annes,  la lueur des
flammes de son bcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette excution des
armes de Frdric Barberousse, qui se prvalut de ce service pour
obtenir de lui la couronne impriale. Arnaud fut brl vif, non comme
sditieux, mais comme hrtique[253]; et Adrien, en rtablissant son
autorit, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie.

     [253] En 1155.

Aprs sa mort, les schismes recommencrent. Alexandre III, son
successeur, fugitif, quoique lgitime, vit quatre anti-papes soutenus
par Frdric, lui disputer successivement la thiare. Aprs six ans
d'exil, il fut rappel de France  Rome par le parti mme de la libert:
il devint en quelque sorte le chef des rpubliques italiennes; et
lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un
rempart de plus aux prtentions de Frdric, elle signala son dvouement
aux intrts du pape, en nommant cette ville Alexandrie.

Au milieu de ces agitations, il tait difficile que les souverains
pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les coles
languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mmes
qui se seraient ouvertes auraient peu avanc les lumires. Le rveil des
sciences commenait, mais les lettres sommeillaient encore.  Rome,
comme dans les autres tats d'Italie, comme dans le reste de l'Europe,
le _Trivium_ et le _Quadrivium_, ou les sept arts classs sous ces
dnominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances
humaines. Le _Trivium_ comprenait la grammaire, la rhtorique et la
dialectique; mais que pouvaient tre la grammaire et la rhtorique sans
modles d'un style pur et sans exemples d'loquence? et qu'tait alors
la dialectique, sinon une mthode pour embrouiller et pour obscurcir la
raison? Quant au _Quadrivium_, compos de l'arithmtique, de la
gomtrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les
deux premires se bornaient  de faibles lments, que la troisime
n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'glise, que
l'astronomie ne s'arrtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la
science, et qu'elle ouvrait souvent la porte  une superstition de plus.

Parmi ces sciences, la dialectique tait celle qui dominait sur toutes
les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerait sur
tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications
ingnieuses, les divisions et subdivisions des oprations de
l'entendement, les rgles subtiles de l'art de raisonner juste, et les
moyens non moins subtils de reconnatre et de combattre les
raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute  l'abus qu'en
firent les pripatticiens, ses disciples, et les stociens; mais il
s'attendait encore moins  voir cette mthode, qu'il avait imagine pour
rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type
des mthodes les plus propres  le fausser et  l'garer. Ce qui tait
obscur en soi engendra d'impntrables tnbres, quand il eut ferment
dans les ttes avec le fanatisme religieux; et les questions de
l'hypostase et de la nature, de la matire et de la forme, appliques
aux mystres du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes
infinis en mme temps que d'hrsies nombreuses.

Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se dfendre, des mmes armes
avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis
un cahos de subtilits sophistiques, o l'on perdit de vue les choses
pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi
dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune
attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'taient ni plus
raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les _universaux_ de
Porphyre engendrrent les _nominaux_, ennemis des _raux_, et tous
ensemble ennemis irrconciliables du bon sens et de la raison. Quand on
vous dit que tel ou tel savant du sixime, du septime, et des quatre ou
cinq sicles suivants, tait un profond dialecticien, c'est dans toutes
ces belles choses que vous devez entendre qu'il tait profondment
habile. On les dsigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le
nom de _scolastiques_; et il est ais de voir  quel rang ils y doivent
tre placs.

Ces vains combats de l'esprit taient presque le seul usage qu'il fit
alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'cole dans le monde,
et mme dans les cours; et les princes qui eurent alors la rputation
d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimrent au fond gure autre
chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici
un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs dlices,
l'occupation et le triomphe des prtendus lettrs qu'ils admettaient
auprs d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs  sa table; il
tait merveill des attaques qu'ils se livraient, et des choses
absurdes qu'ils parvenaient pourtant  prouver, telles que celles-ci: ce
que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des
cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre.
Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un ne est un homme. Un
des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en dfier.
Avez-vous un oeil? lui demanda-t-il.--Oui certainement, rpondit
l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font
trois; vous avez donc trois yeux. Conrad, pris comme dans un pige,
soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut
expliqu l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres
menaient une vie bien agrable[254].

     [254] _Jucundam vitam dicebat habere Litteratos_. Voy. le
     second tome du Recueil des PP. Martne et Durand, intitul
     _Collectio veter. scriptor._ Andrs, _Origen. e Progr._, etc.
     II.

Il faut ajouter au _trivium_ et au _quadrivium_, ou aux sept arts, une
science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui,
fonde sur des ralits, donnait du moins  l'esprit une nourriture
plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique
s'y mlassent encore.

Ds le onzime sicle, la ncessit, dont on a vu qu'tait devenue
l'tude des lois  ce grand nombre de petites rpubliques nouvellement
formes, pour dbattre leurs intrts communs, et plus souvent encore
leurs intrts opposs, avait tourn de ce ct l'attention, parce
qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des rcompenses.
L'ardeur pour ce genre d'tude augmenta encore dans le douzime
sicle[255]. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations
diverses, il y avait aussi une grande multiplicit de lois. Les rois
Lombards, et mme ensuite les empereurs, avaient permis  chacun de
suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on dclarait de
quelle nation l'on tait, et quelle loi on voulait suivre. Il et t
difficile qu'un seul homme pt connatre tant de lois diffrentes les
unes des autres, et souvent contradictoires, et il tait rare d'en
trouver des copies compltes, principalement des lois romaines: on avait
donc form de certains abrgs, o l'on avait runi les plus importantes
et les plus utiles, pour servir de rgle aux jugements. Il fallait qu'un
jurisconsulte ft instruit de cette lgislation si varie, et qu'il le
ft surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui taient les
plus gnralement suivies.

     [255] Tirab., t. III, p. 317 et suiv.

Les choses restrent en cet tat jusque vers l'an 1135, mais alors,
selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence prouva une rvolution
en Italie. Les Pisans, disent-ils[256], ayant, cette anne-l, pris et
saccag Amalfi, trouvrent dans cette ville un ancien manuscrit des
_Pandectes_ de Justinien, qu'ils emportrent en triomphe  Pise, o il
resta jusqu'au commencement du quinzime sicle, poque  laquelle les
Florentins s'en emparrent  leur tour. C'tait le premier exemplaire
des Pandectes que l'on et vu depuis long-temps en Italie, et la mmoire
y en tait presque efface. L'empereur Lothaire II, qui rgnait alors,
abolit toutes les autres lois, et ordonna par un dit qu' l'avenir on
n'obt plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur
l'existence trs-ancienne des Pandectes  Pise, ni sur leur translation
 Florence au quinzime sicle; il n'y en a que sur la premire conqute
qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzime, et sur le
dcret ou l'dit de Lothaire II.

     [256] Sigonius l'a dit le premier (_de regno Italioe_, liv.
     XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen.

Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec
beaucoup de justesse et d'impartialit[257]. Le manuscrit d'Almalfi,
dit-il, ne pouvait tre unique, ni par consquent tre assez prcieux
pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conqute. En France, o
les livres taient alors moins communs, il y avait certainement une
autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au
commencement du douzime sicle, en fait mention dans deux de ses
lettres[258]. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de
767, qu'il y en avait en Italie ds le huitime sicle, et les plus
grands ravages que ce pays et prouvs taient antrieurs  cette
poque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientt, une glose sur les
Pandectes, crite avant 1135. Si les Pisans trouvrent dans Amalfi, et
emportrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien
se vanter d'avoir un exemplaire prcieux par son antiquit, mais non pas
tel qu'il n'en existt alors aucun autre: mais on peut douter mme de
cette conqute du manuscrit, faite par les Pisans,  la prise d'Amalfi.

     [257] _Ubi supr._

     [258] La 45e et la 49e.

Le premier qui ait nonc ce doute est un Italien[259], qui publia 
Naples, en 1722, un savant trait, sur l'usage et l'autorit du droit
civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques annes aprs,
un Pisan mme[260], et depuis, plusieurs autres Italiens ont crit dans
le mme sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est
devenue si problmatique que le savant Muratori n'a point voulu dcider
la question[261]. Le plus ancien tmoignage que l'on allgue est dans un
mauvais pome latin du quatorzime sicle, sur les guerres de la
Toscane[262]. Un autre se trouve dans une vieille chronique crite en
italien, et qui ne peut par consquent l'avoir t que vers la fin du
treizime sicle. Ne serait-il pas tonnant que pendant plus d'un sicle
et demi aucun autre auteur n'et parl de cet vnement, qui aurait du
faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes
racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes.
D'autres tout aussi anciennes, crites dans des pays voisins d'Amalfi,
font le mme rcit, et observent le mme silence. Ces preuves ne sont
que ngatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de
cette espce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne dcide pourtant pas
plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant[263], que les Pisans
sont au fond peu intresss  cette question. On ne peut leur contester
la gloire d'avoir possd pendant plusieurs sicles le plus ancien
manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir
soigneusement conserv tant qu'il leur a t possible; peu doit leur
importer l'occasion et le lieu o ils l'avaient acquis.

     [259] L'avocat Donato Antonio d'Asti, cit par Tirab., _ub.
     sup._

     [260] L'abb D. Guido Grandi.

     [261] Voy. _Annal. d'Ital._, ann. 1135.

     [262] Muratori, _Script. Rer. Italic._, vol XI., p. 314.

     [263] _Ubi supr._, p. 321.

Quant  l'dit attribu  Lothaire II, ces deux excellents critiques
sont moins rservs: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en
effet atteste par aucune pice ou copie authentique. Les Italiens
conservrent long-tems aprs l'an 1135, le droit de choisir entre les
lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et
des actes passs  la fin du douzime sicle[264]: on en peut mme citer
des exemplaires trs-avant dans le treizime[265]. Mais enfin les lois
romaines prvalurent, surtout lorsqu'elles eurent t expliques et
commentes par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et 
plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorit, la
perdirent entirement.

     [264] Prface sur les lois lombardes, _Script. Rer. Ital._,
     vol. I, part. II.

     [265] Tirab., _loc. cit._, p. 322.

On accorde gnralement  Bologne l'honneur d'avoir t la plus clbre
et la plus ancienne cole o l'on ait enseign publiquement les lois.
Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entire, la
mtropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne mdaille, _la
mre commune des tudes_[266]. Warnier ou Garnier, en latin _Irnerius_,
n  Bologne[267], vers le milieu du onzime sicle, fut le premier  y
professer avec clat le droit romain. Il avait commenc par enseigner la
grammaire et la philosophie. On attribue  diffrents motifs la
prfrence qu'il donna ensuite  l'tude et  l'enseignement des lois.
Il n'y en eut peut-tre point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit
qu'elles taient l'objet. Il ne se borna pas  des leons verbales sur
toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que
l'on dit avoir t claire et prcise[268], exemple rarement suivi par
les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de
restaurateur, mme de crateur de la science des lois, et de lampe, ou
flambeau du droit[269]. Sa rputation le fit appeler dans plusieurs
circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour
leur donner ses avis. C'est  l'invitation de la comtesse qu'il avait
entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien.
Il suivit, en 1118,  Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour
engager les Romains  lire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape
Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnrius, et
c'est la dernire date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il
florissait  Bologne ds le commencement du douzime sicle, et qu'il y
avait donn ses leons et publi sa glose plusieurs annes avant la fin
du sicle prcdent.

     [266] _Mater studiorum_. Voyez l'ouvrage du P. Sarti,
     intitul: _de Claris professoribus Bononiensibus_.

     [267] Voy. _ibid._, et Tirab. _ubi supr._ p. 327.

     [268] Voy. le Pre Sarti, _ubi supr._

     [269] _Lucerna juris._

On attribue  Irnrius l'invention des degrs qui conduisent au
doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres
ornements, qui sont les marques de ces diffrents degrs. Il crut qu'en
frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de
respect  la science[270]. C'tait pour son cole de droit qu'il avait
imagin ces distinctions; celles de thologie les adoptrent, et bientt
elles se rpandirent dans toutes les autres universits.

     [270] Giamb. Corniani, _Secoli della Lett. ital._, etc., t.
     I, p. 65.

Irnrius laissa des disciples qui rendirent aprs lui l'cole de Bologne
de plus en plus clbre. Les lois romaines furent enseignes non
seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens.
Un certain Vacarius, n en Lombardie, fut appel, vers le milieu de ce
sicle, en Angleterre, par un archevque de Cantorbry, pour y rpandre
ce genre d'instruction. Le clbre Placentino vint en France, o on
l'appelle Plaisantin, et ouvrit  Montpellier une cole de droit romain.
Il parat qu'il tait de Plaisance, et que c'est de l qu'il tira son
nom: on ne lui connat en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est
 Montpellier qu'il crivit une Introduction  l'tude des lois, la
Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il
retourna en Italie, fut appel deux fois pour professer  Bologne,
revint enfin  Montpellier, et y mourut en 1192[271].

     [271] Tirab., t. III, p. 344.

Les Empereurs et les Papes accordaient, comme  l'envi, des
encouragements  l'cole de Bologne, et les trangers y accouraient de
toutes parts.  Modne,  Mantoue,  Pise et dans plusieurs autres
villes, l'mulation leva des coles rivales; mais Bologne l'emporta
toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait
acquis peu  peu une grande importance, sans qu'il soit bien dmontr
que le bonheur des hommes, la bonne constitution des socits, ni les
vraies lumires de l'esprit y eussent beaucoup gagn. Dj plusieurs
recueils de canons, de dcrtales et d'autres pices dont la
jurisprudence canonique se compose, avaient t forms. Depuis la
fameuse collection des fausses dcrtales des Papes prdcesseurs de
Sirice, donne sous le nom d'Isidore de Sville, puis attribue  un
certain Isidore _Mercator_, que d'autres nomment _Peccator_, mauvais
crivain du huitime sicle, on avait eu les collections de
Reginon[272], de Burcard de Worms[273], d'Ives de Chartres[274], le seul
de tous ces canonistes qui et montr quelque esprit de critique et des
lumires: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurits et des
contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses dcrtales y
taient confusment places, sans ordre et sans discernement. Un moine,
Toscan de naissance, mais professeur  Bologne, nomm Gratien, se
chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout claircir, et, s'il
pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre
annes de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de
nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses
dcrtales; ce qui en affermit et en tendit l'autorit[275]. On donna
le nom de Dcret  sa compilation. Il la publia  Rome vers le milieu du
douzime sicle[276]. Le Dcret de Gratien eut bientt en Europe autant
d'autorit que le Code de Justinien; et la critique des sicles
suivants, qui en a relev les nombreuses erreurs, n'en a point encore
dtruit toute la clbrit.

     [272] Bndictin, abb d'une abbaye de son ordre, dans le
     diocse de Trves. Son recueil de canons, publi au neuvime
     sicle, est intitul: _de Disciplinis Ecclesiasticis et de
     Religione Christian_.

     [273] Cet vque de Worms publia sa collection de canons au
     commencement du onzime sicle.

     [274] Ce nom est clbre dans notre littrature du onzime et
     du douzime sicle.

     [275] Voy. le cinquime Discours de Fleury, sur l'Hist.
     Eccl.

     [276] Le P. Sarti, dans son Trait _de Cl. Prof. Bonon._, t.
     I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et
     Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.

Du reste, si nous voulons interroger ce sicle et chercher dans ses
productions  nous rendre compte de ses progrs, nous les trouverons
encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le prcdent, des
thologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout
parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna  la France[277], comme
elle lui avait donn Lanfranc et Anselme, qui fut mme vque de Paris,
clbre par un _Livre des sentences_[278], qu'on prendrait  ce titre
pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un systme complet
et serr de thologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins  son
auteur le titre rvr de _Matre des sentences_. Sans doute il donna ce
titre  son ouvrage, parce que les matires y sont traites par
paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style
dmonstratif. L'auteur visa surtout  l'lgance, telle qu'on pouvait
l'atteindre alors, et  la clart. Il prtendit en mettre mme dans des
questions telles que celles-ci: si Dieu le pre, en engendrant son fils,
s'est engendr lui-mme, ou un autre dieu[279]; s'il l'a engendr par
ncessit ou par volont; s'il est Dieu lui-mme, volontairement ou sans
le vouloir[280]; si Jsus-Christ pouvait natre d'une espce d'hommes
diffrente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe
fminin[281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jsus-Christ
tait une personne ou quelque chose, et, aprs avoir beaucoup argument
sur l'une et l'autre proposition, il parat conclure que ce n'tait pas
quelque chose; conclusion dnonce peu de temps aprs au concile de
Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnrent. Ce ne fut pas sa
seule erreur. L'abb Racine, dans son Abrg de l'histoire
ecclsiastique[282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il
eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le mme Racine lui en
donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphal, qui a crit sa
vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre[283].

     [277] Il tait n  Novare, ou dans les environs.

     [278] _Liber Sententiarum_.

     [279] Liv. I, sect. 4.

     [280] _An volens vel nolens sit Deus_, ibid. sect. 6.

     [281] Liv. III, sect. 12.

     [282] Tom. V.

     [283] _Piemontesi illustri_, t. I.

Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance  Pierre-le-Mangeur,
autre thologien fameux de ce sicle, et auteur d'une mauvaise histoire
ecclsiastique, pour examiner s'il tait Franais, et n  Troyes, ou
s'il tait Toscan, comme le veut un savant Italien[284]. Si son nom de
_Manducator_, plus lgamment chang dans la suite en celui de
_Comestor_, et l'ancienne existence  _San-Miniato_, en Toscane, d'une
famille de _Mangiatori_, sont les seules raisons de l'enlever  la
France, elles sont faibles; mais son livre, o il a ml en trs-mauvais
style, aux rcits de la Bible les explications des interprtes et des
commentateurs, les opinions des thologiens et des philosophes, des
citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire
profane, et des fables dignes des chroniques les plus discrdites, doit
ter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur
la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la thologie en
France. On convient qu'il tait Lombard, et de la ville de Novare. Enfin
Bernard de Pise, qui professa la mme science  Paris, avec quelque
clbrit, tait n dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en
faut convenir, importe assez peu aujourd'hui  la gloire littraire de
Pise, de Novare et de Paris.

     [284] Le P. Sarti, dans son ouvrage dj cit, _de Cl. Prof.
     Bon._

Ce n'est pas un thologien mais un philosophe, un savant en grec et en
arabe que l'Italie fournit alors  l'Espagne. Gherardo tait de Crmone.
Plusieurs livres de philosophie et de mathmatiques qu'il traduisit de
l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit
_Carmonensis_, au lieu de _Cremonensis_. De-l quelques Espagnols[285]
ont prtendu qu'il tait de Carmone en Espagne, et non de Crmone en
Italie. Des Italiens mme ont t de cet avis[286]. Mais Tiraboschi,
appuy de Muratori, a rendu  Crmone la gloire qui peut lui revenir
d'avoir donn naissance  Gherardo[287]. Ce savant s'tait senti ds sa
jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des
livres de philosophie et de mathmatiques. Mais ces livres taient rares
en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre
traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolde, o il
se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitt  traduire les oeuvres
d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les
originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolome et plusieurs autres.
On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme
laborieux. Quelques uns ont t imprims: d'autres sont en manuscrit
dans les bibliothques de France et d'Espagne, mais une partie,
consistant surtout en livres d'astronomie et de mdecine, doit tre
attribue  un second Gherardo, qui vcut un sicle plus tard, et qui
tait aussi de Crmone[288].

     [285] Nicol. Antoine, _Bibl. Hisp. vet._ t. II, p. 263, etc.

     [286] Les auteurs du _Giornale de' Letterati_, 1713.

     [287] Tom. III, p. 293-296.

     [288] Tirab., t. III, p. 297.

Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude
d'antagonistes qui passrent pour des prodiges de dialectique et
d'loquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la mme
poussire qui couvre les dfaites de leurs ennemis. Un heureux effet de
ces disputes tait la ncessit o l'on tait toujours en Italie, de
cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzime sicle un
Italien, nomm Jean, aller  Constantinople tudier la philosophie sous
le savant Michel Psellus, disputer bientt en grec contre son matre
lui-mme, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de
Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la rputation du plus
grand philosophe, c'est--dire, du plus redoutable dialecticien de son
temps. Ce n'taient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait
craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses
adversaires. Aprs les avoir rduits au silence, il les prenait par la
barbe, la secouait rudement, et tranait comme en triomphe, aprs lui, les
vaincus[289]. Cette manire d'argumenter, excita plus d'une fois des
troubles dans son cole, en loigna les hommes paisibles, et lui fit
beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hrsie. Il soutint ses opinions
contre le patriarche lui-mme, qui finit par les embrasser. Le peuple,
excit sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnne
obligea la vainqueur  se rtracter publiquement, pour apaiser cette
meute thologique. L'historienne Anne Comnne, qui raconte les
aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laiss plusieurs
ouvrages philosophiques crits en grec, et conservs en manuscrits dans
les grandes bibliothques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence.
Aucun n'a t imprim.

     [289] Tirab., t. III, p. 291.

Peu de temps aprs lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit 
Constantinople. Un des principaux fut un archevque de Milan, Pierre
Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler
Chrysolas. Ce fut aussi un homme  singulires aventures. Tir du fond
d'un bois, o il faisait le mtier d'ermite, pour devenir vque de
Savone, et vicaire de l'archevque de Milan, qui partait pour la
croisade, il se trouva tout port pour tre archevque lui-mme, quand
on apprit que celui de Milan tait mort outre-mer. Mais il fut accus de
simonie, en chaire, par un prtre, ou plutt par une espce de spectre,
qui s'tait dj fait couper le nez et les oreilles par des accusations
semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crdit.
Voyant que l'archevque mprisait ses dclamations, ce prtre mutil le
cita au jugement de Dieu, s'offrit  prouver sa simonie en passant au
travers des flammes, le fora d'accepter l'preuve, la subit
publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y tait
entr; et simoniaque ou non, l'archevque fut forc de s'enfuir  Rome.
Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put
remonter sur son sige, et prit le parti de faire un voyage en
Terre-Sainte. Arriv  Constantinople, lorsque la controverse entre les
Latins et les Grecs y taient la plus anime, il y brilla par son double
savoir en thologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et
par crit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnne,
qui voulait passer pour un profond thologien, quoique dans l'tat o
tait son empire il et pu s'occuper d'autre chose, entra lui-mme en
lice avec le savant Prlat. Celui-ci ne put,  son retour en Italie,
rentrer dans son archvch. Le mme Pape, auquel il eut recours, le
condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier vch
de Savone, qui tait sans doute moins envi. Grossolano ne voulut pas
dchoir: il aima mieux rester  Rome, o il mourut un an aprs[290].

     [290] En 1117. Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 251 et suiv.

On cite encore, pour leur habilet dans la langue grecque, un Ambrogio
Biffi, un Andr, prtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frre Lon,
interprte des lois impriales  la cour de Manuel Comnne; on cite
enfin un Mose de Bergame, un Jacopo, prtre de Venise, que l'on croit
le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote[291], un
Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs
ouvrages des pres grecs, trois Italiens qui assistrent et
argumentrent dans la capitale de l'empire grec aux confrences tenues
pour la runion des deux glises, et dont le dernier fut aussi prsent 
Rome, au concile assembl pour le mme objet[292].

     [291] Tirab., t. IV, p. 127.

     [292] En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265.

Dans ce sicle, il n'y eut presque aucun monastre, pas le plus petit
couvent,  plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'et son
historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer
le zle infatigable, a recueilli dans sa grande collection[293] tous
ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumires sur
l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces crivains savoir dmler
la vrit  travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'oeuvre de
la saine critique, l'une des premires qualits de l'historien, et dont
l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage
aux sources o il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va
pas jusqu'au temps de l'expdition de Frdric Ier en Italie[294], est
encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait
l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec
prcaution son continuateur Radevic, chanoine du mme chapitre,
magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frdric, et dont
la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part,
il faut se dfier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan,
ardent rpublicain, toujours violemment oppos  l'ennemi des
rpubliques. On ne doit non plus une foi aveugle ni  la vie d'Alexandre
III, ce courageux ennemi de Frdric, recueillie par le cardinal
d'Aragon, ni aux histoires particulires des villes de Lombardie qui
soutinrent et gagnrent contre cet empereur la cause de leur libert.
C'est du choc de ces passions opposes, et de ces narrations souvent
contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la
vrit[295].

     [293] _Rerum Italic. Script._, 29 vol. in-fol.

     [294] Ce qu'il a crit de cette histoire ne s'tend que
     jusqu'en 1156, et la premire expdition italienne de
     Frdric est de 1161.

     [295] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succs M. Simonde
     Sismondi, dans son estimable _Histoire des Rpubliques
     italiennes du moyen ge_.

Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont
le caractre inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale
encore, a cependant plus de poids et d'autorit: c'est la Chronique de
la rpublique de Gnes, commence  cette poque par ordre de la
rpublique elle-mme, et par un homme qui y remplissait honorablement
les premires fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro.
Il commena son rcit  la premire anne du sicle, et le suivit sans
interruption jusqu' celle de sa mort[295b]. Ses continuateurs furent
comme lui verss dans les affaires. C'est le premier exemple d'une
histoire crite par dcret public. On doit penser[296] qu'un corps
d'histoire, crit ainsi par des personnages graves et contemporains,
approuv par l'autorit publique, dans un pays libre, mrite une
considration particulire. En effet, on ne trouve point ici les
vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-l sont
communment remplies. Les faits y sont raconts dans un style qui n'est
certainement pas lgant, mais simple et naturel, et dont la simplicit
mme est un garant de plus de la vrit des faits[297].

     [295b] Il mourut en 1164, g de 86 ans.

     [296] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. III, liv.
     IV, c. 3.

     [297] Voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. VI.

Les nouveaux tats de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et
des chroniqueurs, dont quelques-uns crivirent par ordre des princes
Normands, leurs nouveaux matres; ce qui n'inspire pas tout--fait le
mme degr de confiance. L'un d'eux, nomm Godefroy[298], n'tait pas
mme Italien; il tait Normand. On cite de son continuateur Alexandre,
abb d'un monastre de St.-Salvador[299], un trait qui peut nous faire
juger; tandis que nous cherchons  dbrouiller l'histoire littraire
moderne, de quelle manire ces crivains du douzime sicle savaient ou
habillaient les faits de l'histoire littraire ancienne. Cet Alexandre,
en finissant son ouvrage, s'adresse  Roger, roi de Sicile, et le prie
de le rcompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le
monastre dont il tait abb. Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des
potes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur
d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre,  combien
plus forte raison, etc.[300]. On sent toute la justesse de cet _
fortiori_, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet
historien avait trouv ce trait de libralit d'Auguste, et cette
seigneurie de Virgile.

     [298] _Goffredo Malaterra_. Il crivit, par ordre du roi
     Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il
     conduit jusqu' la fin du onzime sicle.

     [299] _In Telese_, dans le royaume de Naples. Il reprit
     l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est  la
     prire de Mathilde, soeur du roi Roger, qu'il dit l'avoir
     crite.

     [300] Tirab., t. III, liv. IV, c. 3.

Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre
que ces mmes tats eurent alors; _Lupo_, surnomm _Protospata_, natif
de la Pouille, qui raconta les vnements et les rvolutions arrives 
Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvime sicle jusqu'au
commencement du douzime; _Falcone_, de Bnevent, son continuateur
jusqu' l'an 1140, _Romoald_, archevque de Salerne, personnage
trs-important de ce sicle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire
universelle, depuis le commencement du monde jusqu' l'anne 1178; enfin
Hugues _Falcandus_, auteur d'une histoire de Sicile, o il raconte
surtout fort en dtail les dsastres que ce malheureux pays prouva
depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume.

En rendant justice au zle patriotique du savant Muratori, qui a
recueilli et publi tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se
faire illusion sur des sicles qui n'avaient pas d'autres monuments
historiques, ni presque d'autre littrature; car on n'oserait donner ce
nom aux pomes latins, peut-tre encore plus grossiers que ceux du
sicle prcdent, qu'on trouve dans le mme recueil, et qui ne mritent
mme pas qu'on les nomme.

Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrter si long-temps
dans ses progrs une nation naturellement ingnieuse, on trouvera un
grand obstacle, dont il est temps de parler au moment o nous sommes
prts  le voir disparatre.

On s'est beaucoup et utilement occup, dans ces derniers temps, de
l'influence des signes sur les ides. Sans aller peut-tre aussi loin 
cet gard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la
force, ni l'tendue de cette influence. Deux choses paraissent galement
dmontres, c'est qu'il faut qu'un peuple soit dj trs-avanc pour que
sa langue devienne capable de s'lever au rang des langues littraires,
et que ce n'est qu'aprs que sa langue est devenue telle, que ce peuple
peut faire dans les lettres de vritables progrs.  quel tat, sous ce
point de vue, l'Italie tait-elle rduite? Depuis plusieurs sicles, la
langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y
existait pas encore. Les trangers qui remplissaient Rome sous ses
derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les
Lombards, et aprs eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les
Sarrazins, avaient successivement apport tant d'altration dans le
langage national, que ce n'tait plus le mme langage. On cherchait
encore  l'crire, on n'crivait mme pas autrement, mais except dans
les coles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne
l'crivait pas savamment; c'tait pourtant une langue savante, ou plutt
une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parl jusqu'ici, sont
latins, ou tchrent de l'tre, et l'on peut dire que, du moins quant au
langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie.

Comment et de quels lments se forma cette belle langue, reconnue pour
la premire des langues modernes, et qui maintenant fixe depuis cinq
sicles, par des crivains demeurs classiques, a, pour ainsi dire, pris
place parmi les anciennes? L'apparition de ce phnomne mrite de nous
arrter quelques instants.

Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres
aient t des drivations et des produits, soit que les diverses
peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que,
par des combinaisons multiplies, et aprs une longue suite de sicles,
ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome gnral,
qui se sera ensuite divis et subdivis de nouveau en langues et en
dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe
que ces formations, ces sparations et ces runions de langages, qui
marquent les principales poques de la formation, de la sparation et de
la runion des peuples. Ce n'tait pas la premire fois que l'Italie
subissait une de ces grandes rvolutions. L'idiome latin que celle-ci
faisait disparatre, avait t dans une antiquit recule, le produit
d'une rvolution pareille. Voici l'ide gnrale que nous en donnent
quelques savants[301].

     [301] Simon Pelloutier, dans son _Histoire de Celtes_,
     dition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses
     _Mmoires sur la langue celtique_, 3 vol. in-fol., Besanon,
     1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, tait
     professeur royal et doyen de la facult de thologie de
     l'Universit de Besanon, de l'Acadmie des sciences,
     belles-lettres et arts de la mme ville. Son ouvrage
     contient, I. l'histoire de la langue Celtique, et une
     indication des sources o l'on peut la trouver aujourd'hui;
     2. une description tymologique des villes, rivires,
     montagnes, forts, curiosits naturelles des Gaules, et des
     autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont t les premiers
     habitants; 3. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les
     termes de cette langue.

Lorsqu' une poque prodigieusement recule, les anciens Celtes ou
Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens
absolu, l'est au moins relativement  presque toutes les langues
connues, se furent rpandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de
l'autre en Europe, ils s'tendirent dans cette dernire partie, les uns
au nord, les autres le long du Danube. La postrit de ceux-ci,
remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et
remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'tend des
Alpes aux Pyrnes et aux deux mers: partout la langue des Celtes se
mlant avec les idiomes indignes, forma des combinaisons o elle domina
sensiblement: et mme dans des cantons qu'ils avaient trouvs dserts,
ou dont ils avaient fait disparatre les habitants, le celtique se
conserva dans sa puret originelle.

Quelques sicles aprs, la population toujours croissante de ces Celtes
ou Gaulois, les fora de passer et les Pyrnes et les Alpes. En Italie,
aprs avoir occup d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils
s'tendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le
pays des Sabins, des trusques, des Osques, etc. Dans ce mme temps, des
Grecs abordaient  l'extrmit orientale de l'Italie; ils y formaient
des colonies et des tablissements. Ils quittrent bientt les bords de
la mer, et s'avanant toujours, ils rencontrrent enfin les Celtes, qui,
de leur ct, continuaient aussi de s'avancer.

Aprs quelques guerres sans doute, car tel a toujours t l'abord de
deux peuples qui se rencontrent, ils se runirent dans l'ancien Latium,
et n'y formrent plus qu'une socit qui prit le nom de peuple Latin.
Les langues des deux nations se mlrent, se combinrent arec celles des
habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet
amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'tait pas
encore  beaucoup prs la langue d'Homre et de Platon, devait de son
ct la naissance  un mlange de marchands Phniciens, d'aventuriers de
Phrygie, de Macdoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui,
tandis que leurs compatriotes se prcipitaient en Europe, s'taient
jets sur l'Asie occidentale, d'o ils taient ensuite descendus
jusqu'au pays qui fut la Grce; il y avait donc dj du celtique altr
dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de
cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui,
grossire dans l'origine, mais polie et perfectionne par le temps,
devint enfin la langue des Trences, des Cicrons, des Horaces et des
Virgiles; et c'est cette mme langue latine qui, aprs un si beau rgne,
termin par un long et triste dclin, venait s'amalgamer encore une fois
avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des
Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps aprs,
la langue du Dante, de Ptrarque et de Boccace.

Les invasions, dit ingnieusement le prsident de Brosses, sont le
flau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout--fait
dans le mme ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la
langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu
qui soumet celle du conqurant. La premire espce de conqute se dcide
par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les
Romains conquirent les Gaules, le celtique tait barbare; il fut soumis
par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le
francisque des vainqueurs tait barbare; il fut encore subjugu par le
latin. Cette collision de langues touffe la plus faible et blesse la
plus forte: cependant celle qui n'avait gure y acquiert beaucoup, c'est
pour elle un accroissement; et celle qui tait bien faite se dforme,
c'est pour elle un dclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers
langage qui rsulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de
l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribu  sa
gnration[302]. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la
langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de
plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une
longue dcadence. Lonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui
crit en italien sur ces matires[303], entreprit de prouver que
l'italien tait aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en
usage  Rome en mme temps: le premier parmi le peuple des dernires
classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants
dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcs dans les assembles
publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la mme opinion dans ses
dialogues[304], et d'autres encore l'ont adopte aprs lui[305]. Scipion
Maffei, le mme dont la _Mrope_ a si heureusement inspir le gnie de
Voltaire, mais qui est encore plus clbre, dans sa patrie, comme rudit
que comme pote, en rejetant cette prtention, en a lev une autre qui
ne parat gure plus raisonnable. Il veut[306] que la langue latine,
noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-mme peu  peu
par ce mlange avec le langage populaire, irrgulier, et par ces
prononciations vicieuses qui durent exister  Rome comme partout
ailleurs. Chaque mot s'altrant de cette manire, et prenant des formes
ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma
ainsi avec le temps, sans que ces altrations aient t en rien le
produit du commerce avec les Barbares.

     [302] _Trait de la format. mcan. des Langues_, c. 9, n.
     162.

     [303] C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait
     eu le surnom d'_Aretino_. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist.
     10.

     [304] _Prose_, liv. I.

     [305] Entre autres le _Quadrio Stor. d'ogni poesia_, t. I, p.
     41.

     [306] _Verona illustr._, p. I, liv. XI.

Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les
familles, leurs prjugs de naissance: elles affectent une antique
origine, et repoussent les msalliances; mais toutes ces ides
romanesques disparaissent devant la raison appuye sur les faits. Le
savant Muratori a reconnu positivement la coopration immdiate des
langues barbares dans la formation de la langue italienne[307]. Selon
lui, le latin, dj corrompu depuis plusieurs sicles et par diffrentes
causes, ne cessa point d'tre la langue commune lors des irruptions
successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre
nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la
leur, et ncessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la
parlrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares.
Ils y introduisirent les articles, substiturent les prpositions aux
dsinences varies de dclinaisons, et les verbes auxiliaires  celles
des conjugaisons. Ils donnrent des terminaisons latines  un grand
nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi
les terminaisons de ces langues  des mots latins. Les Latins d'Italie
n'tant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorit ni
par l'usage, ou plutt les ayant franchies depuis long-temps, adoptrent
sans effort, et mme sans projet, cette corruption totale. Entrans par
une pente insensible pendant le cours de plusieurs sicles, ils
croyaient n'avoir point chang de langage, quand toutes les formes et
les constructions mme de l'ancien taient changes; ils appelaient
toujours latine une langue qui ne l'tait plus.

     [307] _Antich. ital._, Dissert. XXXII.

On l'crivait fort mal; mais on l'crivait cependant encore dans les
livres, et mme dans les actes publics: les notaires taient obligs de
savoir le latin, et de rdiger dans cette langue toutes leurs pices
officielles; mais on peut penser ce qu'tait le plus souvent ce latin de
notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et
notre patient antiquaire[308] a trouv dans plusieurs de ces contrats
latins, non seulement du onzime et du douzime sicle, mais de temps
antrieurs, un grand nombre de mots non latins rests depuis dans la
langue italienne.

     [308] Muratori, _ubi supra_.

Maintenant, si nous considrons avec lui la nature des langues, qui est
de faire peu  peu leurs changements, nous verrons que plus la langue
italienne fut voisine encore de sa mre, la langue latine, moins elle se
distingua d'elle, et moins elle eut de nouveaut; que plus elle s'en
loigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et
qu'enfin,  force de mots nouveaux et de terminaisons trangres, elle
se trouva revtue des couleurs d'une langue tout--fait nouvelle. On la
nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en tait tellement
distincte, qu'un patriarche d'Aquile[309], vers la fin du douzime
sicle, ayant prononc devant le peuple une homlie latine, l'vque de
Padoue l'expliqua ensuite au mme peuple en langage vulgaire[310].
Fontanini, dans son _Trait de l'Eloquence italienne_, adopte la mme
opinion, et reconnat la mme origine et les mmes degrs d'altration
insensible et de formation nouvelle[311]. C'est aujourd'hui le sentiment
commun de tous les philologues italiens.

     [309] _Gotifredus_, ou Godefroy.

     [310] Muratori, _loc. cit._

     [311] Liv. I, n. VII.

L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y
tromper. C'est de cette union d'trangers barbares avec les nationaux et
de leur long commerce, qu'il fait natre un langage, d'abord informe et
grossier, sans lois fixes, sans modles  imiter, et livr aux caprices
du peuple[312]; il ne faut donc pas s'tonner, dit-il, si, pendant
plusieurs sicles, on n'essaya point d'crire dans cette langue. D'abord
il lui fallut beaucoup de temps pour se sparer totalement du latin, et
pour devenir une langue  part. Ensuite, comme elle n'tait en usage que
parmi le peuple, les savants ne daignrent pas l'introduire dans les
livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et
qui osrent employer, en crivant, un langage qui jusqu'alors n'avait
pas paru digne de cet honneur.

     [312] _Stor. della Letter. Ital._, t. III, pref.

Ce fut, comme dans toutes les langues, la posie qui l'osa la premire.
On en fait remonter les premiers essais jusqu' la fin du douzime
sicle; mais ils sont si informes, et ceux mmes d'une partie du
treizime, ressemblent encore si peu  la vritable posie italienne,
qu'il parat convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du
dernier de ces deux sicles[313].  cette poque, o plusieurs autres
langues europennes commenaient aussi  se former, mais sous de moins
heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrs rapides,
qui citait dj depuis un sicle des productions nombreuses, objets
d'une admiration gnrale, et qui, si l'on et alors tir l'horoscope
des langues naissantes, aurait sans doute paru destine  vivre plus
long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou
ses contemporaines. C'est la langue _Romance_ ou provenale, la langue
des anciens Troubadours.

     [313] Voy. Muratori, _Antich. ital._, Dissertaz. XXXII, id.
     _della perfetta posia_, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III,
     liv. IV, c. 4, etc.

 ce nom qui intresse notre gloire nationale, au nom des joyeux
inventeurs de la _science gaie_[314], il semble qu'un rayon vient enfin
de luire, dans cette paisse nuit o nous faisons un si long, et
peut-tre malgr mes efforts, un si pnible voyage. Il semble qu' ce
nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les
solennits galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, rveills
tout  coup et comme runis en un talisman invincible, ont rompu le
funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes
superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une
ingnieuse allgorie, quelle fut l'arme victorieuse qui fora les
humains, encore sauvages,  quitter leurs forts,  se runir dans les
villes,  subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme,
ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutt ce premier instituteur des
hommes, ce fut un pote. Depuis plusieurs sicles, l'Europe tait
retombe dans un tat sauvage, plus affligeant et plus honteux que le
premier. Depuis ce temps, aucun pote, aucune lyre ne s'tait fait
entendre. On dirait qu' leurs premiers sons les esprits durent
s'adoucir, les moeurs se polir, les affections nobles se ranimer, le
gnie reprendre son essor, et la socit tous ses charmes. Si c'est une
illusion, elle est consolante, elle soulage l'me oppresse par de
tristes ralits. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si
les chants des Troubadours n'eurent pas sur les moeurs toute l'influence
que dsirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur
les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance
et l'enthousiasme d'un ami de lettres.

     [314] _Lou gai saber_. On entendait par ce mot, non seulement
     l'art des Troubadours, mais ce mlange de politesse, d'esprit
     et de galanterie qui rgnait en Provence dans le sicle o
     ils fleurirent.

Mais les Provenaux avaient eux-mmes reu cette influence d'un peuple
devenu leur voisin par la conqute de l'Espagne. La littrature des
Arabes prcda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous
occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs
devanciers et leurs modles. Le rgne de la littrature Arabe se
prolongea pendant prs de cinq sicles; et, par une combinaison
remarquable d'vnements, il remplit  peu prs le vide que forment les
sicles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien
connatre toutes les causes qui contriburent  la renaissance des
lettres, sans prendre au moins une ide gnrale de l'histoire
littraire de ce peuple conqurant, ingnieux et singulier.




CHAPITRE IV.

_De la Littrature des Arabes, et de son influence sur la renaissance
des Lettres en Europe_[315].

     [315] Ce chapitre a t lu dans deux sances de la Classe
     d'histoire et de littrature ancienne de l'Institut. Le but
     de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait
     en sance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de
     cette Classe) tait de solliciter les avis et les
     instructions de ses savants confrres, et surtout des
     clbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein,
     et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les
     obtenir. En rimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en
     mme temps, et plus de publicit  ma gratitude, et plus
     d'autorit  cette partie de mon travail.


Dans cette partie de l'immense presqu'le de l'Arabie,  qui l'on a
donn le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers;
hospitaliers et gnreux, quoique adonns au brigandage; simples dans
leur religion comme dans leurs moeurs, livrs entre eux  des guerres
continuelles,  d'implacables vengeances, mais forts et runis contre
tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indpendance pour tre
possds de l'esprit de conqute, vivaient depuis un nombre de sicles
que l'on n'a plus la prsomption de compter, soumis aux mmes usages qui
leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les
connaissaient encore moins, et n'taient pour elles d'aucun danger,
parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout--coup s'lve parmi
eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse
du repos. Il cre pour eux une religion exclusive et intolrante, et
leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il
persuade  ses nouveaux sectateurs, ns dans le sein de l'idoltrie,
qu'ils sont ns pour convertir ou pour exterminer tous les idoltres. 
la tte d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit
d'abord son pays mme; il y devint bientt matre absolu, et quand il
fut  la tte de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armes,
quand il leur eut fait croire que chaque soldat tait un aptre, et
qu'au dfaut de la victoire la gloire des martyrs et d'ternelles
rcompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix 
esprer, partout o ses armes pouvaient atteindre. Les califes ses
successeurs, pontifes et conqurants comme lui, ne laissrent pas se
refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un
sicle aprs la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis
par leurs lieutenants, depuis les frontires de l'Inde jusqu' l'ocan
Atlantique; la Perse, la Syrie, l'gypte, l'Afrique occidentale et
l'Espagne[316].

     [316] Gibbon, _Hist., of decline and fall_, etc., ch. 41.

Une autre cause que l'influence du gnie de Mahomet et de sa religion,
se fait sentir dans la conqute de celles de ces contres qui
obissaient encore  l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des
successeurs des Csars. Les timides irrsolutions d'Hraclius ne
contriburent pas moins  la ruine de la Syrie et de l'gypte, que
l'active et froce valeur de Caled et d'Amrou.

Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son matre, rappellent une
des pertes les plus clbres et les plus douloureuses que les lettres
aient jamais faites, celle de la riche bibliothque d'Alexandrie: mais
dans notre sicle, o l'on examine tout, o l'on ne croit plus ni le
bien, ni mme le mal, sans preuves, on a rvoqu en doute l'ordre
d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la
ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par
l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant
Amrou aient commis, il y a prs de douze sicles, en gypte, un acte de
barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les
ides des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur
faire au moins entrevoir quel est le fondement rel, et quelle doit tre
l'tendue de leurs regrets.

D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. Csar, qui
tait un conqurant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce
fut lui qui, assig dans Alexandrie, brla, sans le vouloir, en se
dfendant, la grande bibliothque de 700,000 volumes, fonde par les
Ptolmes[317]. Il en existait une seconde qui tait comme un supplment
de la premire, et place dans le _Serapium_, ou Temple de Jupiter
Srapis. On y runit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvs 
Pergame, dans la bibliothque fonde par les Attales, et dont il fit
prsent  Cloptre. Auguste en fonda une troisime, dont on vante la
richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut
dtruite sous l'empereur Aurlien, dans les troubles civils
d'Alexandrie, au troisime sicle. Ce qu'on put sauver de livres, fut
joint  la bibliothque du Srapium. Environ un sicle aprs, vint
l'expdition fanatique du patriarche Thophile, dont j'ai parl dans le
premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de
livres anciens dans Alexandrie.

     [317] Place dans la quartier qu'on appelait le _Bruchium_.

Tandis qu'un zle aveugle exterminait ainsi les productions paennes, la
fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des
livres chrtiens. Les richesses littraires de tout genre qui y avaient
t accumules  diffrentes poques, en avaient donc entirement
disparu,  la fin du quatrime sicle. Il est impossible, il est vrai,
que quelques livres n'aient pas chapp  ces ravages. Pendant les deux
sicles et demi qui suivirent, jusqu' l'invasion des Arabes, on
s'occupa encore en gypte de philosophie, de sciences, de littrature.
L'astronomie, la mdecine, l'alchimie, la thologie, et surtout la
controverse y furent cultives avec autant d'activit que jamais. Les
habitants d'Alexandrie continurent le commerce, trs-lucratif pour eux,
de papier d'gypte et de livres; tout n'tait donc pas ananti. De
nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu  peu ce nouveau
trsor, et sans tre, par sa composition, aussi prcieux que les
anciens, peut-tre cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque
chose d'imposant, lors de la conqute d'Amrou.

J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de
mes savants confrres, MM. de Sainte-Croix et Langls[318]. L'historien
Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la mtropole et la rsidence des
patriarches avait peut-tre en effet une bibliothque, mais que si les
volumineux ouvrages des controversistes chauffrent alors les bains
publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du
philosophe[319]; mais il va plus loin, et rvoque en doute le fait en
lui-mme. Un des deux savants que j'ai cits[320] le rejette comme lui,
tandis que l'autre trouve dans sa vaste rudition orientale des motifs
pour l'admettre, en le rduisant  ces termes[321]. Mais il faut avouer
qu'ainsi rduit, il perd presque toute son importance, et qu'aprs les
autres dsastres que nous avons vu les sciences prouver dans ce mme
lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de
Gibbon, il peut du moins aller jusqu' une sorte d'indiffrence.

     [318] M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth.
     d'Alex., _Magaz. encyc._, Ve. anne, t. IV, p. 433; M.
     Langls, Notes et claircissem. sur le voyage de Norden,
     _in_-4, t. III, p. 169 et suiv.

     [319] Ch. 51.

     [320] M. de Ste.-Croix.

     [321] M. Langls, _ub. supr._

L'immense pouvoir des califes, et l'tendue dmesure de leur empire,
eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les
dmembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades,
ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides
renversrent les Ommiades. Un Ommiade[322], chapp au massacre de sa
famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'tablirent plus
tard en Afrique, mais n'y rgnrent pas avec moins d'clat. Les califes
de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme
vicaires du Prophte, comme chefs de la religion, et comme auraient pu
faire dans la ntre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisrent
aussi de pouvoir, de got et de magnificence. Les Abassides furent les
premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de
l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun sicle n'effacera
jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de
son fils Almamon[323].

     [322] Abderame.

     [323] _Specimen poeseos persicoe_; Vindobon, 1771, _in
     prooemio_, p. 13.

Ds l'antiquit la plus recule, les Arabes eurent un got particulier
pour la posie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route
aux tudes les plus releves et les plus abstraites. Leur langue riche,
souple et abondante, favorisait leur imagination fconde, leur esprit
vif et sententieux; leur loquence naturelle et dpourvue d'art[324].
Ils dclamaient avec nergie les morceaux qu'ils avaient le plus
travaills; ou plutt ils les chantaient, accompagns d'instruments, et
sur des airs trs-expressifs[325]; car ils ne conoivent point l'art des
vers, spar de ce cortge lyrique, qu'ils regardent comme de son
essence. Ces posies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles,
un effet prodigieux. Un pote naissant recevait des loges de sa tribu
et des tribus allies, qui clbraient son gnie et son mrite. On
prparait un festin solennel. Des femmes vtues de leurs plus beaux
habits de ftes, chantaient en choeur, devant leurs fils et leurs poux,
le bonheur de leur tribu.

     [324] Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 50.

     [325] Il existe une volumineuse collection de ces anciennes
     chansons nationales des Arabes, intitule _Aghny_, et forme
     par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoin, natif d'Ispahan,
     mort en 966 de l're vulgaire. Ce savant a ajout,  la
     plupart des chansons des commentaires qui contiennent les
     renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les
     moeurs des anciens Arabes. M. Langls a acquis, il y a peu
     d'annes, pour la Bibliothque impriale, un exemplaire de ce
     prcieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.

Pendant une foire annuelle, o se rendaient les tribus loignes ou mme
ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux changes du
commerce, mais  rciter des morceaux d'loquence et de posie. Les
potes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronns taient
dposs dans les archives des princes et des mirs. Les meilleurs
taient peints ou brods en lettres d'or, sur des toffes de soie, et
suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces pomes avaient obtenu cet
honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui[326] les
savants les regardent comme des chefs-d'oeuvre d'loquence arabe; et l'on
sait que Mahomet lui-mme fut flatt de voir un des chapitres du Koran
compar  ces sept pomes, et jug digne d'tre affich avec eux.

     [326] Il ont t traduits en anglais par le clbre William
     Jones.

Pendant les premiers sicles du mahomtisme, les Musulmans, emports,
comme il arrive d'ordinaire, par le zle fanatique d'une religion
nouvelle, et par une frocit contracte dans le fracas des armes,
suivirent partout un systme de destruction, et svirent galement
contre la religion des infidles, et contre les productions de leur
esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectes de leurs erreurs. Ce
fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au
centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence
et d'une autorit sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions
naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient
leur position, leurs nouvelles moeurs et leur puissance.

Almansor[327], qui fut le second des Abassides, aimait la posie et les
lettres, tait trs-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et
particulirement l'astronomie. On dit qu'en btissant sur les bords de
l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des
principaux difices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte
qu'un mdecin chrtien, nomm Georges Bakhtishua, ayant guri ce calife
des suites dangereuses d'une indigestion, reut de lui les plus grandes
distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui
introduisit parmi les Arabes l'tude de la mdecine. Ce mdecin tait
trs-vers dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui
ordonna de traduire plusieurs bons livres de mdecine, crits dans ces
trois langues; et il enrichit ses tats de ces traductions. Jamais
indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.

     [327] Voy. Andrs, _Orig. Progr._ etc., c. 8. Le vritable
     nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je
     l'cris comme on est habitu  l'crire et  le prononcer en
     France.

Haroun-al-Raschid rgna peu de temps aprs. Sa renomme a rempli le
monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, tait
si grand, que, selon le tmoignage de l'historien Elmacin, il ne se
mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de
savants. Il appela auprs de lui tous ceux qu'il put dcouvrir, et les
combla de bienfaits. La posie fit ses dlices; on le vit plus d'une
fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce
qui fit faire  sa nation encore plus de progrs, c'est qu'en faisant
btir des mosques, il joignit  chacune une cole publique.

Mais le vritable protecteur, le pre chri des lettres, fut le fils et
le successeur d'Haroun, le fameux Almamon[328]. Potes, philosophes,
mdecins, mathmaticiens trouvrent en lui une protection gale. Il prit
un soin particulier du progrs de toutes les sciences, et ne ngligea
aucun moyen de les encourager et de les rpandre dans ses tats.

     [328] Abdallah-Mmoun.

Le Koran tait alors la principale lecture des Arabes[329]. Abou-Beker,
successeur immdiat du Prophte, en avait le premier rassembl les
feuilles parses; mais  mesure que les copies s'en multipliaient, elles
devenaient plus irrgulires. Les points, sans lesquels, dans la langue
arabe, il est souvent difficile de dterminer la prononciation des mots
et le sens des phrases, taient dans la plus grande confusion. Les
grammairiens les plus habiles, et les plus clbres imans, furent
employs  rtablir le texte dans sa premire puret. Ils durent le
faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menac les
grammairiens du feu ternel pour le dplacement d'une seule lettre. La
langue elle-mme tait corrompue par le mlange des dialectes; les
caractres en taient presque dnaturs. Almamon fit purer la langue et
rformer les caractres. Il anoblit l'tude de la grammaire par les
distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait  ses
entretiens familiers, se montrait passionn pour les beauts de la
langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altrt en sa prsence.
Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgraci un
courtisan pour une faute de langue.

     [329] Quelques-uns des dtails suivants sont extraits d'un
     mmoire manuscrit _sur l'tat des Sciences et Arts chez les
     Arabes_, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mmoire
     couronn  l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
     1781, et dont j'ai d la communication  l'obligeance de mon
     confrre, M. Dacier, alors secrtaire perptuel de cette
     compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de
     Littrature ancienne de l'Institut.

Il s'occupa avec moins de succs de la thologie. La _Sounna_, ou le
recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque
iman prtendait  l'honneur de former une secte. Les plus savants
d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargs du soin
de ramener les incrdules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes,
les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles
taient au nombre de 267,000. Cet ouvrage norme ne fit qu'augmenter le
schisme. La thologie mystique s'leva de toutes parts. Les traits
asctiques se multiplirent. Les derviches inventrent des amulettes et
des prires mystrieuses, qu'ils attriburent  Mahomet,  sa femme
Cadige,  Ali. Ils attriburent mme quelques-unes de ces formules 
David,  Salomon, et  Jsus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et
la Bibliothque des controversistes musulmans, ne le cda ni en nombre,
ni en obscurit,  la Bibliothque des ntres.

Almamon avait fait, ds sa jeunesse, une tude particulire du droit,
sous un jurisconsulte clbre[330]; et l'on doit penser qu'il ne se
refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le
lgislateur d'un grand peuple. La mdecine lui dut aussi un nouvel
clat. Il acheva ce qu'avaient commenc Almansor et Haroun. Il enrichit
l'cole de mdecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna
des mdecins pour traduire les ouvrages qui n'taient point encore
traduits, et pour en crire d'originaux dans leur langue. Il en fit mme
composer un sur l'utilit des animaux, o l'on vit, pour la premire
fois, des figures dessines de quadrupdes, de volatiles et de poissons;
mais son tude de prdilection fut celle de l'astronomie. Il fit
traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette
science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et
l'espoir des distinctions et des rcompenses, fit clore de tous cts
des astronomes. Almamon fit construire, prs de Bagdad, un magnifique
observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut
suivi par sa fille, princesse aussi clbre par son esprit et son savoir
que par sa beaut[331]. Elle fit btir une tour sur la rive orientale du
Tigre. Elle employa les plus habiles architectes  sa construction.
Plusieurs savants riches devinrent les mules du calife et de sa fille.
Ces difices se multiplirent  Bagdad et dans son territoire, et l'on y
vit s'lever un grand nombre d'observatoires qui portrent les noms de
leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'tait jamais
vacant; il y passait souvent les nuits  observer. Il fit rdiger sous
ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues
jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et
l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolome fut traduit du grec en arabe, par
l'astronome Ben-Honan[332]. Les ouvrages lmentaires devinrent
meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya gnreusement
la grande opration de la mesure d'un degr du mridien, pour dterminer
avec prcision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de
l'astronomie, parle d'un sextant de mtal, avec lequel fut observe
l'obliquit de l'cliptique, et qui avait quarante coudes de
rayon[333].

     [330] Kossa.

     [331] Le mmoire manuscrit, d'o ce fait est tir, nomme
     cette princesse _Isma_; mais les orientalistes assurent que
     l'auteur s'est tromp, que ce n'est point l un nom arabe, et
     que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas.

     [332] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc., ch. 6.

     [333] Bailly les value  57 pieds 9 p.

Deux sciences qui tiennent  l'astronomie, eurent part aussi aux
gnrosits d'Almamon: la gographie, qui tait encore trs-imparfaite,
et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'tait dj que trop en
crdit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la
prtendue science, qui se donne pour disposer de la destine des hommes,
mais celle qui, d'aprs le lever et le coucher des astres, croit pouvoir
annoncer les tempratures et l'tat du ciel. Il ne crut point aux
cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'phmrides[334], ce qui est
encore beaucoup trop.

     [334] J'entends des phmrides astrologiques, dans
     lesquelles on prtend annoncer d'avance les tempratures et
     les phnomnes de chaque jour, telles que celles de notre
     Antoine Mizauld, par exemple: _Ephemerides aris perpetuoe,
     seu popularis et rustica tempestatum astrologia_, etc. Ce
     Mizauld tait un mdecin du seizime sicle, n  Montluon,
     dans le Bourbonnais. Il a laiss plusieurs autres ouvrages du
     mme genre que celui-ci.

Un grand nombre de savants chrtiens, chasss de Constantinople par les
querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se rfugirent
auprs des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La
plupart taient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les
employrent  traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de
science et de philosophie. Les oeuvres d'Aristote et des fragments
considrables de Platon se rpandirent ainsi chez les Arabes. Ces
traductions, accompagnes de commentaires, furent bientt entre les
mains de tous les hommes lettrs. Aristote et Platon partageaient avec
Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon tait passionn pour
leur tude, et les savants  qui leur philosophie tait familire, ou
qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, taient ceux dont il
prfrait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces
distinctions furent si marques, qu'elles excitrent les plaintes des
zls Musulmans[335].  les entendre, ce genre d'tude pouvait refroidir
la piti, peut-tre mme garer la religion des fidles. Il les laissa
se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les
philosophes.

     [335] Andrs, _Orig. Progr._, etc., c. 8.

L'Inde avait concouru avec la Grce  donner des leons de sagesse aux
Arabes; ils possdaient dans leur langue, une traduction des fables
indiennes de Bidpa, o la philosophie morale et politique tait trace
avec une simplicit noble et touchante, dans les dialogues entre
diffrents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps  Bagdad des
fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le mme qu'Esope[336]. On
savait que l'apologue tait n dans l'Orient; mais, dit un savant
orientaliste[337], on ne croyait pas, comme nous l'avons imagin, qu'il
dt sa naissance aux misres de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il,
fltrit en mme temps le corps et l'me, et il est plus naturel de
penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il
renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane,  qui les
anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se
servit de cette arme ingnieuse pour faire la guerre aux vices et aux
ridicules de son temps.

     [336] M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous
     le nom de Lokman, transplantes de l'Inde ou de la Grce sur
     le sol de l'Arabie, long-temps aprs Mahomet, furent
     attribues  Lokman,  cause de sa rputation de sagesse, et
     qui le fit surnommer le _Sage_. Il distingue, ainsi que les
     Arabes eux-mmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad,
     dont la sagesse tait clbre ds le temps de Mahomet. M. de
     Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre
     l'opinion que ces Fables sont nes en Arabie. Voyez sa Notice
     sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le
     _Magasin encyclopdique_, IXe. anne, t. I, p. 382. Nous
     reviendrons bientt, avec plus de dtail, sur les Fables de
     Bidpa.

     [337] M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mmoire dj cit.

Almamon se plaisait  ces rcits. On composait, pour lui faire la cour,
des dialogues de mme genre; tantt entre le boeuf et le renard, tantt
entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le gnie
des Arabes port  l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en
narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs
empruntes de la fable; et c'est  l'histoire, ainsi altre, que l'on
attribue la naissance du roman. Telles furent _les Aventures de la ville
d'Airain_, et celles du jeune esclave _Touvadoud_. La dvotion ajouta
ses visions aux fictions romanesques. On reprsenta un des compagnons de
Mahomet, transport sur les cornes d'un taureau, dans une le
mystrieuse[338]. La fcondit du gnie oriental se manifesta dans des
contes de gnies et de fes, tels que les voyages imaginaires de
_Sin-bad_ et de _Hind-bad_, qu'on feignit avoir t, l'un un clbre
navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui reprsentaient
allgoriquement, dit-on, le premier, le vent du _Sind_ ou du Mackeran;
et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte
dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement
l'allgorie; mais cela n'te rien  l'agrment de la narration. C'est de
rcits fabuleux de cette espce, invents par diffrents auteurs, qu'on
forma ensuite le recueil si connu sous le titre des _Mille et une
nuits_, recueil compos de trente-six parties dans l'original arabe, et
si volumineux, que les six tomes de la traduction franaise, donne par
Galland, n'en contiennent que la premire.

     [338] Roman de Tamim-Addar.

J'ai parl du got passionn que les Arabes eurent de tous temps pour la
posie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun
et son fils le ranimrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du
chant des potes, et de leurs combats lyriques, dont il payait
libralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de
la littrature, pour laquelle ce calife illustre ne montrt autant de
got que s'il s'en tait exclusivement occup. Sous son rgne, Bagdad
devint un vrai foyer de lumires. On ne s'y occupait que d'tudes, de
livres, de littrature. Les lettrs seuls pouvaient obtenir la faveur du
calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait 
sa cour, et les y comblait de rcompenses, de distinctions et
d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres tait de protger les
sciences. La Syrie, l'Armnie, l'gypte, tous les pays qui possdaient
des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour
pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en
rapporter  tout prix ces richesses littraires. On voyait entrer 
Bagdad des chameaux, uniquement chargs de livres; et tous ceux de ces
livres trangers, que les savants jugeaient dignes d'tre mis  la porte
du peuple, il les faisait traduire en arabe, et rpandre avec profusion.
Sa cour tait compose de matres dans tous les arts, d'examinateurs, de
traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutt  une
acadmie de sciences, qu' la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il
fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il
exigea de lui, comme une des conditions du trait, des livres grecs de
toute espce.

Bientt la nation entire obit  cette impulsion puissante. Des coles,
des collges, des socits savantes s'levaient dans toutes les villes;
des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des
acadmies clbres, d'o sortaient chaque jour les compositions les plus
lgantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes
illustres dans toutes les branches de la littrature et des sciences.
L'Afrique et l'gypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut venge par
les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs
anctres encore barbares. Elle eut jusqu' vingt coles -la-fois, o
accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la
philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renatre sous
les fatimites, les beaux jours des Ptolemes. Fez et Maroc, aujourd'hui
retombes dans un tat presque sauvage, devinrent des villes toutes
lettres. De superbes tablissements, des difices magnifiques y furent
levs en faveur des sciences; et l'rudition europenne garde le
souvenir de leurs opulentes bibliothques, qui ont enrichi les ntres de
manuscrits si prcieux, et nous ont fourni des connaissances si
curieuses et si utiles.

Mais c'est peut-tre en Espagne que les sciences des Arabes eurent le
plus d'clat; c'est l que se fixa, pour ainsi dire, le rgne de leur
littrature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Sville se
distingurent  l'envi par des coles, des collges, des acadmies, et
par tous les genres d'tablissements qui peuvent favoriser les progrs
des lettres. L'Espagne possdait soixante-dix bibliothques ouvertes au
public, dans diffrentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans
livres, sans lettres, sans culture, tait enseveli dans l'ignorance la
plus honteuse. Une foule d'crivains clbres enrichit dans tous les
genres la littrature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les
titres et les notices de leurs innombrables productions en mdecine, en
philosophie, dans toutes les parties des mathmatiques, en histoire, et
principalement en posie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothque.

L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se rpandit
bientt dans l'Europe entire. C'est  eux qu'elle doit aussi plusieurs
inventions utiles. L'abb Andrs a prouv trs-longuement[339], mais 
ce qu'il me parat avec autant d'vidence que d'tendue, qu'elle leur
doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacrent si
heureusement le papyrus d'gypte. Depuis notre savant Huet[340], dont
l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don
qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manire de compter qu'ils
avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les
premiers, depuis les anciens, ils btirent des observatoires,
c'est--dire, des difices levs et construits exprs pour excuter
avec exactitude et commodit les observations astronomiques. Outre ceux
qu'ils levrent en si grand nombre  Bagdad et  Damas, la fameuse tour
de Sville, qui rsiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en
btirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur
appartient, et qui runit la hardiesse et l'lgance  la plus tonnante
solidit. Partout o l'on a laiss le temps seul agir contre les
monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les dtruire:
partout o l'on a voulu ajouter  ces monuments des constructions
modernes, quelques sicles ont suffi pour ruiner ces constructions, et
la partie moresque des difices est encore debout.

     [339] Dans son dixime chapitre; il y emploie 24 pages in-4.
     Je voudrais bien que quelqu'un essayt de faire lire en
     France une dissertation de cette tendue, sur un objet
     particulier, dans une Histoire gnrale.

     [340] Dem. Evang. prop. IV.

La chimie leur dut non-seulement ses progrs, mais sa naissance,
puisqu'ils inventrent l'alambic de distillation, qu'ils analysrent les
premiers les substances des trois rgnes, et qu'aussi les premiers, ils
observrent les distinctions et les affinits des alcalis et des acides,
et apprirent  tirer de minraux et d'autres substances, destructives de
la vie et de la sant, des remdes pour sauver l'une et rtablir
l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de
la poudre  feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est
assez communment donne  un moine allemand, nomm Schwartz; les
Anglais la rclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux
Indiens ou aux Chinois; mais l'abb Andrs soutient qu'elle appartient
aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en gypte,
que les Europens en ont connu, pour la premire fois, les effets[341].
Il ne balance point  leur faire honneur de l'invention de l'aiguille
aimante et de la boussole, et non pas  Gioja d'Amalfi, ni  Paul de
Venise, ni  aucun autre Italien, encore moins  quelque Allemand,
Anglais ou Franais que ce puisse tre: et sur ce point il a pour
garant, outre toutes les autorits qu'il allgue, celle d'un auteur
italien, extrmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans
tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialit que de savoir, je
veux dire le savant Tiraboschi[342]. Andrs ne s'arrte pas l, il
prtend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et
la Hollande se disputent l'invention, tait connu des Arabes avant
l'existence de Galile et de Huighens, et il rapporte entre autres
preuves, un passage des _Transactions philosophiques_[343], qui
l'affirme positivement.

     [341] Andrs, chap. 10. M. Langls a dmontr, dans une
     _Notice sur l'origine de la Poudre  canon_, insre dans le
     _Magasin Encyclopdique_, 4e. anne (1798), t. I., p. 333,
     que les Maures d'Espagne connaissaient, ds le treizime
     sicle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des
     boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs
     guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son _Tableau des
     Rvolutions de l'Europe_, est de la mme opinion, qu'il
     appuie sur les mmes faits, et pense que de l'Espagne cette
     invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la
     poudre ne fut connue en France qu'en 1338.

     [342] Tom. IV, liv. II, c. II.

     [343] Dans une lettre latine, crite par le clbre astronome
     douard Bernard, en 1684. _Trans. phil._, n. 158.

Mais l'Europe leur eut des obligations plus videntes et plus faciles 
prouver. L'Italie et la France taient alors gares plutt que
conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les
Arabes eux-mmes augmentrent les tnbres par leurs obscurs
commentaires sur les obscurits d'Aristote; mais elles reurent d'eux,
comme en ddommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolme et
d'autres lumires des sciences; elles apprirent  se diriger dans les
observations astronomiques;  examiner et  dcrire les productions de
la nature;  en tirer les lments de la matire mdicale, et rouvrirent
au charme des vers et des inventions potiques, des oreilles endurcies
par les cris de l'cole, et par le bruit des armes.

Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences,
traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connatre
aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de
littrature. Homre, lui-mme, qui cependant fut traduit en syriaque,
sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe.
On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacron,
malgr la passion des potes arabes pour les sujets d'amour; ni Hsiode,
ni Aratus, malgr leur penchant  traiter les sujets didactiques; ni
Isocrate, ni Dmosthne; enfin aucun orateur, aucun historien, except
Plutarque; aucun pote, aucun auteur purement littraire[344]. Quelle
que soit la cause de cette singularit[345], le rsultat fut que leur
littrature garda son caractre original, que ses beauts comme ses
dfauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littrature grecque
en caractres arabes, comme on en avait eu une, ou  peu prs en
caractres latins, l'on eut, et l'on a encore, une littrature
proprement et spcialement arabe.

     [344] Andrs, _Orig. Progr._, etc. II.

     [345] Selon une observation de mon savant confrre, M.
     Sylvestre de Sacy, recueillie et cite par M. OElsner, dans
     son Mmoire sur les effets de la religion de Mohammed,
     couronn en 1809  l'Institut, par la classe d'histoire et de
     littrature ancienne, cette indiffrence pour les potes
     grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils
     avaient pour l'idoltrie; elle tait telle, qu'ils n'osaient
     pas mme prononcer les noms des faux dieux. Voyez _Des Effets
     de la Rel. de Moham._ Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent,
     et M. Langls est notamment de cet avis, que l'horreur pour
     l'idoltrie n'ayant pas empch les Musulmans de conserver
     des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant
     Mahomet, ni d'tudier la religion des Hindous, leur ignorance
     dans la mythologie grecque ne doit tre attribue qu'
     l'impossibilit o ils taient de connatre les ouvrages
     originaux. Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs
     ont t faites sur de trs-mauvaises versions syriaques. Les
     textes ne sont pas moins dfigurs que les noms propres. Il
     n'existe peut-tre pas un seul ouvrage traduit immdiatement
     du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on
     connat semblent faites en dpit du sens commun, et ne
     peuvent donner aucune ide des auteurs originaux. (_Note
     manuscrite de M. Langls_.)

Ils conservrent aussi dans toute sa puret le genre de leur musique,
art dans lequel on prtend qu'ils excellrent, et dont la thorie tait
chez eux fort complique, quoiqu'elle le ft moins que chez les Chinois.
Leurs ouvrages sont remplis d'loges de la musique et de ses merveilleux
effets. Ils en attribuaient de trs-puissants, non-seulement  la
musique chante, mais aux sons de quelques instruments,  certaines
cordes instrumentales, comme  certaines inflexions de la voix. Ils
raffinrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tch de nous
faire connatre la manire dont ils la pratiquaient, c'est celui de
leurs arts que nous connaissons le moins[346].

     [346] On trouve un trs-long chapitre sur la Musique arabe,
     dans l'_Essai_ de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M.
     Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprte des langues
     orientales, le mme dont j'ai cit plus haut un Mmoire
     manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent
     pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le
     savent. Casiri, t. I de sa Bibliothque, donne les titres de
     plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la thorie
     de cet art.

C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur posie,
qu'ils ont influ sur le got de la littrature moderne, comme ils ont
influ par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se
sont leves au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention.
Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux
Franais; et des auteurs franais plus rcents, ont exclusivement
rclam cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de
critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier
que le got des inventions fabuleuses ne ft trs-ancien chez les
Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de
nouvelles, ne leur aient emprunt un nombre infini de fictions et
d'aventures. Quant  leur posie, sans nous tendre autant que
l'exigerait peut-tre un sujet aussi riche, mais qui ne se prsente 
nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une ide, et
d'en tracer les principaux caractres.

Il y en a un gnral et commun  toute la posie orientale; et ce
caractre, ou ce gnie, est encore assez imparfaitement connu en Europe,
o l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger
les expressions figures; les Asiatiques s'tudient  leur donner plus
d'audace et plus de tmrit: nous exigeons que les mtaphores aient une
sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort:
ils aiment qu'elles se prcipitent avec violence. Nous voulons qu'elles
aient non seulement de l'clat, mais de la facilit, de la grce, et
qu'elles ne soient pas tires de trop loin: ils ngligent les objets,
les circonstances qui sont  la porte de tout le monde, et vont
quelquefois prendre trs-loin des images qu'ils entassent jusqu' la
satit. Enfin les potes europens recherchent surtout le naturel,
l'agrment, la clart; les potes asiatiques, la grandeur, le luxe,
l'exagration. Il s'ensuit que si l'on compare avec des posies arabes
ou persannes, les posies les plus sublimes de notre Europe, des yeux
europens voient les premires gonfles, gigantesques et presque folles,
tandis qu' des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre 
terre, timides et presque rampantes[347].

     [347] Williams Jones, _Poseos Asiaticoe Comment._, cap. I,
     d. de Leipsick, 1777, p. 2.

Le monument le plus ancien qui existe de la posie des Indiens, qui sont
eux-mmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai dj
parl, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables
de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait prouv plus de
vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez
connues. Bidpay tait, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de
l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa
ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le
livre resta cach dans la famille des descendants de ce roi, pendant
plusieurs gnrations; mais enfin la renomme s'en rpandit dans tout
l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosros, voulut
le connatre; il chargea son mdecin Busurviah de faire un voyage dans
l'Inde, pour s'en procurer une copie  tout prix. Busurviah n'y russit
qu'aprs plusieurs annes de sjour. Il le traduisit aussitt en pehlvy,
qui tait l'ancienne langue persanne, et vint le prsenter  Khosrou,
qui le combla de dignits et de rcompenses. Aprs la mort de ce
monarque, l'ouvrage fut conserv d'abord dans sa famille, d'o il se
rpandit ensuite dans la Perse, et de l chez les Arabes. Le second
calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette
version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une
seconde, et enfin une troisime. Il fut aussi traduit en langue turque,
et l'a t dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces
traductions successives qu'il a pris la parure potique et les ornements
merveilleux dont il est embelli. Dans la premire version arabe, qui est
exacte et littrale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de
posie. Cela tient sans doute  son extrme antiquit; car l'on assure
qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom mme est
suppos, et que tout le fond de l'ouvrage appartient  l'ancien
brachmane, _Vichmou-Sarma_, qui, dans son livre intitul _Hitopads_,
conut le premier l'ide de faire donner aux hommes, par des btes, des
prceptes qu'ils n'auraient pas couts de la bouche de leurs
semblables[348]. Ce livre existe: il a t traduit en anglais; et une
partie l'a aussi t dans notre langue, par M. Langls. On y reconnat
le premier type des fables attribues  Bidpay,  Lokman et  Esope.
C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingnieuses, que nos
vieux auteurs du treizime sicle avaient pris le sujet de leur roman du
Renard,[349], roman mis en vers allemands par le clbre Gothe, traduit
depuis de l'allemand en franais, et publi comme si l'original et t
une production germanique; c'est l aussi sans doute que le clbre
Casti avait puis la premire ide de son pome ou de sa satyre
politique, intitule: _Les animaux parlants_.

     [348] M. Langls, Fables et Contes Indiens, nouvellement
     traduits, 1790; Disc. prl.

     [349] Voyez _Fabliaux_ traduits par le grand Daussy, t. I,
     d. in-8., p. 393.

Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des
Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout crit en langue
persanne depuis la dynastie des Mogols, tablie par les descendants de
Timour[350]; ainsi l'on ne doit point sparer leur posie de la posie
des Persans, celui peut-tre de tous les peuples,  l'exception des
Arabes, qui a le plus cultiv cet art. Les Arabes et les Persans ont eu
un si grand nombre de potes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, 
ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.

     [350] William Jones, _ub. supr._, p. 8.

Le climat habit par ces deux peuples, parat avoir eu la plus grande
influence sur le caractre de leur posie. Il est impossible que les
images les plus agrables ne s'offrent pas abondamment  des potes qui
passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins dlicieux, qui
se livrent tout entiers aux volupts et  l'amour, qui habitent des
contres o l'clat et la srnit du ciel sont rarement obscurcis par
des nuages, o la nature comble, pour ainsi dire, d'une surabondance de
fleurs et de fruits, n'tale que luxe et jouissances; o enfin, comme le
dit un ancien pote latin, on voit de toutes parts les moissons offrir
leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prs se
revtir d'herbes et de fleurs[351]. La plupart des ornements de la
posie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la
plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reut des
anciens le surnom d'Heureuse, sont les rgions du monde les plus
fertiles, les plus riantes, les plus fcondes en toutes sortes de
dlices. L'Arabie qu'on appelle Dserte est, au contraire, remplie
d'objets d'o l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et
qui n'en sont que plus propres  inspirer le sublime. Aussi voit-on
souvent dans les pomes des anciens Arabes, des hros marchant  travers
des routes escarpes, des cavernes formes de rocs hrisss, suspendus,
normes, et remplis de tnbres paisses qui ne se dissipent
jamais[352].

     [351]

           _Segetes largiri fruges, florere omnia,
           Fontes scatere, herbis prata convestirier_;

     passage d'Ennius cit par Cicron, _Tuscul. Quoestion._, lib.
     I. William Jones, _ub. supr._, p. 4.

     [352]

                           _Vi alt atque ardu
           Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus,
           Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo_;

     autre passage du mme pote, cit _ibid._

C'est  ces proprits de la nature qui les environne, et  leur manire
de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le clbre
orientaliste William Jones[353], cette profusion d'images et de figures,
dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mmes causes qu'ils
cultivrent avec tant d'ardeur la posie, qui se nourrit surtout de
figures et d'images.

     [353] _Ub. supr._, p. 4 et 5.

Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression
figure trs-belle dans leur langue, et qui veut dire _former un fil de
perles_. Leur got pour cet art est trs-ancien; mais ils n'en ont
conserv aucun monument antrieur au septime sicle. Quand ils furent
conquis par les Arabes, les moeurs, les usages, les lois, la religion,
tout fut modifi et rgl par les vainqueurs: quant aux sciences et aux
lettres, tout fut d'abord dtruit, et ne put renatre que quand les
Arabes en donnrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'criture
antique et indigne fut elle-mme change en caractres arabes, et
beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des
livres qui existent en langue persanne ne doit donc tre rapport  un
temps antrieur  cette poque, si l'on en excepte cependant un petit
nombre d'ouvrages, crits dans l'ancienne langue appele pehlvi, et
attribus aux anciens mages, tels que Zend-Avesta[354] et le _Sadder_,
qui contiennent les dogmes et les prceptes de l'antique religion des
Gubres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu
de succs que les savants du pays mme, tch d'claircir les paisses
tnbres. La posie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre
origine que la posie arabe. Les principes de l'art mtrique y sont les
mmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le gnie des
potes que dans les genres de posie et dans la mesure des vers[355].

     [354] Rezwiisky, _Specimen pos. persicoe_, rvoque en doute
     leur haute antiquit: _Paucis monumentis exceptis, iisque
     dubiis, quoe in antiquo idiomate_ pehlvi _dicto scripta, et 
     residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli  tenebris
     in lucem vucare sunt conati_. In prooemio, p. II.

     [355] Rezwiisky, _loc. cit._

Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des diffrences. Il en
existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive,
forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie[356].
Joignant  sa propre richesse les mots qu'elle a reus de la langue
arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composs, auxquels les
Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les viter de longues
circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les
deux langues, la quantit des rimes est si abondante, qu'elle gne peu
le pote, et ne fait que donner un utile aiguillon  son gnie. C'est
pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-tre
tre plus que les Italiens eux-mmes,  faire des vers impromptus.

     [356] William Jones, Trait _sur la posie orientale_,  la
     suite de son histoire de Nadir-Shah, crite en franais, et
     publie Londres en 1770, in-4.

Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les
uns vantent cette facilit des compositions potiques et en citent des
exemples; les autres expliquent les rgles de la posie arabe de manire
 y faire voir les plus grandes difficults[357]. On peut les accorder,
en disant que dans les posies soutenues et faites  loisir, les potes
suivent toutes ces rgles; mais que dans les impromptus,  l'exception
de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est compos de
pieds d'une mesure et d'un nombre dtermins[358]. Il a cette
ressemblance avec l'ancienne posie des Grecs et des Latins, et cette
supriorit sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que
par la rime, ou plutt qui l'a emprunte de lui. Elle a chez les Arabes
des difficults particulires. On exige  la fin de leurs vers la
consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois mme de cinq. De plus,
dans certains pomes, composs d'un assez grand nombre de distiques, la
rime doit tre constamment la mme. Quant aux pieds et aux mesures, ils
admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que
composs, dont ils forment jusqu' seize diffrentes espces de
vers[359]. Ce ne sont pas l des entraves dont on puisse se jouer dans
des posies improvises; mais si elles sont pnibles pour le pote, il
faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exerces  les
sentir, beaucoup d'harmonie et de varit.

     [357] Rezwiisky, _Specim. pos. pers._, et William Jones
     lui-mme, _Poseos Asiaticoe Comment._

     [358] Rezwiisky, _ub supr._, p. 43.

     [359] Will. Jones, _Pos. Asiat. Com._, c. 2.

De toutes ces sortes de vers, ils forment des pomes de plusieurs
espces. La _Casside_ est une des plus anciennes. C'est une espce
d'idylle ou d'lgie; mais dans l'acception tendue que les anciens
donnaient  ces deux titres, et qui peut, en quelque faon, convenir 
toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et
ensuite, dans tout le cours du pome, la mme rime revient  chaque
second vers. On n'a point d'gard au premier, qui n'est regard que
comme un hmistiche. Le pome ne doit pas avoir plus de cent distiques,
ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie
nomade et guerrire des Arabes, les obligeait  des dplacements
continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets
d'un amant spar de sa matresse. Ses amis essayent de le consoler,
mais il repousse leurs secours. Il dcrit la beaut de celle qu'il aime.
Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dt-il en
trouver les passages dfendus par des lions ou gards par des guerriers
jaloux. Alors il amne ordinairement la description de son chameau ou de
son cheval; et ce n'est qu'aprs tout cet exorde qu'il en vient  son
principal objet. Les sept pomes suspendus au temple de la Mecque sont
presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi:
Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du sjour de notre
bien-aime dans les valles sablonneuses qui sont entre Dahul et
Houmel. Le dessin en est absolument conforme  celui que je viens de
tracer. On y trouve cette jolie comparaison: Quand ces deux jeunes
filles se levrent, elles rpandirent une agrable odeur, comme le
zphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde[360]. Le pote
trouve le moyen d'amener le rcit d'une aventure galante de sa jeunesse,
qu'il dcrit avec toute la vivacit et tous les ornements de la langue
arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage  travers un
dsert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beaut que
les Orientaux ne se lassent point d'admirer.

     [360] Will. Jones, _ub. supr._, c. 3, p. 75.

La Ghazle est une espce d'ode amoureuse ou galante, seme d'images et
de penses fleuries. Le sujet en est ordinairement enjou. Il respire,
en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe
sont celles d'une volupt philosophique. Elle conclut de la brivet de
la vie que nous ne devons en laisser chapper aucune fleur, sans la
connatre et sans en jouir[361]. C'est, comme on voit, prcisment le
genre de l'ode anacrontique, et quoiqu'on assure qu'Anacron n'a jamais
t traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers
potes persans ou arabes qui donnrent ce caractre  la ghazle,
avaient eu quelque connaissance des posies du vieillard de Thos.

     [361] John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz,
     etc. London, 1787.

La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les
mmes[362] dans la ghazle que dans la casside; mais la premire ne doit
pas s'tendre au-del de treize distiques. Le dsordre est tellement de
sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et
n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui prcdent et qui suivent.
Il est probable[363] que ce dsordre est venu de ce que ce genre de
posie tant ordinairement n parmi la joie et la bonne chre, le gnie
du pote, chauff par le vin, saisissait tout  coup chaque image qui
s'offrait  lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre
encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractre
particulier de ce pome qu'au dernier distique le pote s'adresse la
parole  lui-mme, en s'appelant par son nom. Il tche de mettre dans
cette apostrophe une finesse et une lgance particulires. Ce peut
avoir t le premier modle de l'envoi qui terminait toutes les chansons
provenales, et d'o les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs
odes, ou _canzoni_, par une apostrophe adresse  l'ode elle-mme, comme
ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les
Provenaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on,  ce genre de
posie. Souvent la ghazle, et mme la casside, n'ont que quatorze vers,
et c'est l ce qui a pu donner l'ide du sonnet. Nous verrons plus
clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les
quatorze vers du sonnet sont partags en deux quatrains et deux tercets,
tandis que ceux de l'ode arabe procdent toujours par distiques; or,
c'est plutt l'arrangement des vers qui caractrise un genre de posie
que leur nombre.

     [362] _Specimen pos. pers._, p. 45.

     [363] _Ibid._, p. 46.

La ghazle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultive
avec une sorte de prdilection, tandis que les Arabes, plus graves et
plus ports  la mlancolie, lui ont prfr la casside. On appelle
_Divan_, une collection nombreuse de ghazles, diffrentes par la
terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le pote a
rgulirement suivi, dans les rimes de ses ghazles, toutes les lettres
de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus clbre des potes persans dans
ce genre, contient prs de 600 ghazles[364]. Les ghazles de chacune
des divisions de ce divan ont tous leurs vers termins par la mme
lettre; et la srie de toutes ces divisions forme l'alphabet entier.
Presque tous les potes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur
divan, qu'ils nomment _canzonire_, mais ils se sont pargn la
contrainte et l'espce de ridicule de cette tche alphabtique.

     [364] _Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta
     ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus
     compositas_, etc. Rezwiisky, _de Dicano et Ghazel_, ub. sup.
     p. 47.

Les posies amoureuses des Arabes ont en gnral moins de mollesse, un
caractre moins effmin que celles des Persans. Des images guerrires
s'y mlent souvent aux sentiments d'amour et aux ides de galanterie, et
quelquefois avec plus de bizarrerie que de got, comme dans ces
vers[365]: Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les
glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser
les pes meurtrires, parce qu'elles brillaient, comme les dents
clatent quand tu souris. Voici un morceau d'un meilleur got, et qui
se rapproche davantage de la posie d'Anacron et d'Hafiz. C'est une de
ces pices en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier
modle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs.

     [365] William Jones, _Pos. Asiat. Comment._, p. 295.

Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et lgre d'un chameau
vigoureux, sur lequel s'appuie pniblement son matre bless par l'Amour
en traversant une troite valle;

De jeunes filles d'une blancheur clatante, marchant avec dlicatesse,
semblables  des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brods
d'or, et gardes soigneusement;

L'abondance, la tranquille scurit, et le son des lyres plaintives,
sont les vraies douceurs de la vie;

Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante.
Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvret sont
gales, et tout homme vivant se doit  la mort[366].

     [366] William Jones, _ibid._, p. 304.

La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un
trait plein de dlicatesse et de grce. La comparaison ou similitude est
la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des
objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs moeurs
expliquent cette prfrence. En faisant le portrait de leurs belles, ils
comparent leurs boucles de cheveux  l'hyacinthe; leurs joues  la rose,
leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable
langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes;
leurs baisers au miel et au vin; leurs lvres aux rubis; leur taille au
cyprs; leur marche aux mouvements du cyprs agit par le vent; leur
visage au soleil; leurs cheveux noirs  la nuit; leur front  l'aurore;
elles-mmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil[367].

     [367] _Id. ibid._, p. 148.

Les meilleurs potes arabes se plaisent  dcrire les productions de la
nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de mme qu'ils les
emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure  la beaut, de
mme ils se servent de la beaut humaine pour embellir, par des
comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils dcrivent. Ce fruit, dit
l'un d'eux, est d'un ct blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil
que la pche ou que l'anmone, comme si l'amour avait runi la joue
d'une jeune fille  celle de son amant[368]. Un autre compare la
narcisse qui vient d'clore aux dents blanches d'une jeune fille qui
mord une pomme d'Armnie[369].

     [368] William Jones, _ibid._ p. 156.

     [369] _Id. ibid._, p. 161.

Dans le genre hroque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et
la grandeur de celles d'Homre. Ils disent d'une troupe de guerriers:
Ils se prcipitent comme un torrent rapide quand la nue tnbreuse, et
tombant avec violence, a gonfl ses eaux[370]. Ils disent  un gnral
marchant  la tte de ses troupes: Ton arme agitait autour de toi ses
deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol[371]. Un guerrier
s'avance comme un lphant farouche; il s'lance comme un lion au milieu
d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles o Homre entasse
comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le
dsordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus anim que ce
tableau de Ferdoussy reprsentant un hros dans la mle. Tantt il se
courbe sur son coursier; tantt, s'levant comme une montagne, il frappe
de sa lance ou de son pe dure comme le diamant; tantt il s'avance
comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le
jour, ou l'clair, ou le torrent des eaux printannires? Vous diriez:
c'est un arbre charg de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux
du platane[372].

     [370] _Id. ibid._, p. 151.

     [371] _Id. ibid._, p. 152.

     [372] William Jones, _ibid._ p. 154.

Ils ne sont pas moins fconds en mtaphores, ou plutt ils parlent
presque toujours mtaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez
eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son pre ou
sa mre: les choses lies ou semblables entre elles sont frres ou
soeurs. Un pote appelle le chant des colombes _le fils de la tristesse_;
les mots sont _les fils de la bouche_; les larmes, _les filles des
jeux_; l'eau est _la fille des nuages_; le vin, _le fils des grappes_;
et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin
tremp d'eau. Ils disent _l'odeur et le doux parfum_ de la victoire; ils
font un frquent et singulier usage des verbes _verser_ et _puiser_; ils
osent dire: L'chanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du
trpas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent
anantis[373].

     [373] William Jones, _ibid._, cap. 6, p. 138.

Presque toutes les autres figures de penses et de mots sont connues des
Arabes. Leur langue se prte singulirement  ces dernires. Celle qui
consiste  prendre le mme mot dans deux acceptions diffrentes, ou 
faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient
trs-frquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutt ce jeu de
mots, disparat dans les traductions. Parmi les figures de penses, la
prosopope est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le
plus souvent. Ils lui donnent une vivacit merveilleuse, et une grce
presque magique[374]. Chez eux, tout est vivant et anim. Les fleurs,
les oiseaux, les arbres parlent; les qualits abstraites, la beaut, la
justice, la gat, la tristesse, sont personnifies; les prs rient; les
forts chantent; le ciel se rjouit; la rose charge le zphyr de
messages pour le rossignol; le rossignol dcrit les beauts de la rose;
les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui
revient  chaque instant dans leurs vers; la Nature entire est comme un
thtre o il n'y a plus rien d'inanim, de muet ni d'insensible.

     [374] _Ibid._, cap. 8, p. 168.

On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la posie hroque.
Il n'ont point cependant de vritables popes. Leurs pomes hroques
ne sont que des histoires crites en vers lgants, et ornes de toutes
les couleurs de la posie: telle est surtout leur grande histoire, ou,
si l'on veut, leur pome en prose dont Timour ou Tamerlan est le hros,
et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions,
les sentiments levs, les figures hardies, les peintures de moeurs et
l'inpuisable varit[375].

     [375] William Jones, _ibid._, donne l'analyse de ce pome,
     chap. 12, p. 238.

Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces pomes sur les
exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les
fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutt considrer
comme des romans et des contes que comme des pomes hroques[376]. On
en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent
l'histoire de Perse, dans une suite de trs-beaux pomes. William Jones,
sans vouloir le comparer  Homre, avec lequel nous venons de voir,
cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre
eux et le gnie crateur et l'originalit. Ils puisrent tous deux,
dit-il, leurs images dans la nature elle-mme; ils ne les ont pas
saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les potes
modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fes, les
gnies, les griffons-fes forment le merveilleux de ces pomes, d'o il
est vident qu'ils ont pass dans les ntres.

     [376] Le mme, dans son Trait _de la Posie orientale_,  la
     suite de l'histoire de Nadir-Shah.

Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les
rend trs-propres  russir; c'est la posie funbre. Ils y clbrent
par des distiques ou d'autres petits pomes, les personnes qui leur
taient chres, ou les personnages clbres. D'Herbelot rapporte
celui-ci[377]: Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager,
visiter le tombeau de ton ami. Je rpondis: A-t-elle donc un autre
tombeau que mon coeur?

     [377] Bibl. orient., cite par William Jones, _Pos. Asiat.
     Comment._, ch. 13, p. 258.

J'en ajouterai un autre d'un genre tout diffrent, et tout--fait
extraordinaire, c'est l'pitaphe du libral et vaillant Mani[378].

     [378] William Jones, _ibid._, p. 261.

Approchez, mes amis, approchez de Mani, et dites  son tombeau: Que
les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles!

O tombeau de Mani! toi qui n'tais qu'une fosse creuse dans la terre,
tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Mani! comment
as-tu pu contenir la libralit qui remplissait la terre et les mers?
Que dis-je, tu as reu la libralit, mais morte: si elle et t
vivante, tu aurais t si troit que tu te serais bris.

Il existait un jeune homme, que sa gnrosit fait vivre encore aprs
sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit
avec plus d'clat.

Mais  la mort de Mani, la libralit est morte, et le fate de la
noblesse d'me est abattu.

Je cite de pareilles singularits, non certes comme des objets
d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite  qui attribuer
ce faux got, si contraire  la nature, que les anciens ne connurent
jamais, et qui a si long-temps infect le style moderne.

La posie morale des Arabes est clbre, ainsi que leur esprit
naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui
renferment des penses qu'ils aiment  citer  tout propos; et ils ne
s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux carts de
l'imagination et aux bizarreries du style. Le cours de cette vie, dit
un pote, ressemble  une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils
sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord[379]!
La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a
d'agrable s'vapore promptement, et la crapule reste[380]. Quelquefois
ce ne sont que des espces de proverbes, quelquefois ils ont plus
d'tendue, et ce sont de petits pomes remplis d'esprit, d'images,
d'oppositions inattendues. Le gnie des Persans diffre encore ici de
celui des Arabes. On connat assez les belles fables de Sadi, et son
_Gulistan_ ou Jardin des roses, o il les a en effet semes comme des
fleurs. Il est le premier des potes dans ce genre, mais il n'est pas le
seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leons de
sagesse que de plaisir.

     [379] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.

     [380] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.

Les deux peuples exclent galement dans un autre genre, qui est le
pangyrique ou l'loge. Leur usage est de commencer leurs grands pomes
par louer Dieu, sa bont, sa misricorde, sa puissance; ensuite le
prophte et sa famille; enfin ils lvent aux nues les vertus de leur
roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une tiquette
potique qu'ils ne manquent point de suivre[383]. Mais ils ont aussi des
morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux o ils
entassent avec le plus de profusion les ides gigantesques, les
exagrations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies.
Quel autre nom donner, par exemple,  ce trait d'un pote, non pas
Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce got
des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient
report chez les Arabes, ou plutt qu'il soit commun  tous les peuples
de l'Orient. Ce pote, pour louer un prince distingu par son savoir
autant que par sa dignit, lui dit en vers boursouffls: Ds que tu
presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble;
et les huit lphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un
si noble poids. Notre mdecin voyageur Bernier, homme aussi enjou que
savant, se trouvait  cette audience, et conservant son caractre
franais, il dit  l'oreille du prince: Gardez-vous bien, seigneur, de
monter trop souvent  cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de
si frquents tremblements de terre. Le prince entendit la plaisanterie,
et y rpondit comme aurait fait un Franais mme: C'est pour cela,
dit-il  Bernier, que je vais presque toujours en palanquin[384].

     [383] _Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras,
     sive adulationis caus fictas, immortalitati commendant_. Id.
     ib. cap. 16, p. 306.

     [384] Bernier rapporte lui-mme ce trait dans sa _Description
     des tats du Grand-Mogol_.

Les Arabes et les Persans se ddommagent en quelque sorte de leurs
adulations potiques par des satyres violentes; on pourrait plutt les
nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le pote
accuse d'tre lche; c'est un homme puissant  qui il reproche d'tre
injuste, ou mme un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le pome arabe
des _Amours d'Antara et d'Abla_[385], on trouve, ds le commencement,
une satyre mordante que les orientalistes admirent[386]. Les esclaves
d'Abla l'adressent, en chantant,  Almarah, qui aime aussi leur
matresse, et veut supplanter Antara. Almarah! renonce  l'amour des
jeunes vierges; cesse de te prsenter aux yeux de la beaut. Tu ne sais
pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat.
Ne dsire pas de voir _Abla_: tu verras plutt le lion de la valle qui
rpand la terreur. Ni les brillantes pes, ni les noires lances
pousses avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune
chevrette qui prend le lion  la chasse avec ses yeux languissants. Mais
toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces
lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunit, ou
_Antara_ versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de
la chercher: tu te prsentes couvert d'armes par-dessus tes riches
habits. Les jeunes filles rient de toi, comme  l'envi; l'cho des
collines et des valles leur rpond: tu es devenu la fable de tous ceux
qui les coutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens  nous avec
des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs
plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que
craignent les lions de la valle: il ne te laissera pour ton partage que
la haine, et tu retourneras couvert de mpris, etc..

     [385] Antara tait guerrier et pote; c'est de lui qu'tait
     la cinquime des sept idylles affiches au temple de la
     Mecque. Abla tait la fille d'un roi, la plus belle qu'on et
     jamais vue, qu'il aimait perdument.

     [386] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.

Le mme Ferdoussy, clbre par son grand pome historique, s'est aussi
distingu parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi
Mahmoud, qu'il avait compos ce pome; il y employa trente annes, et il
en attendait de grandes rcompenses. Mais ce Mahmoud, surnomm le
Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut
invent le titre de sultan, tait un homme sans got et excessivement
avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes
 son rang qu' sa naissance; il couta des ennemis du pote. Bref, il
ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'tait plutt une marque de
mpris que de munificence. Le pote irrit ne put contenir sa colre;
elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit
remettre cachete, mais aprs avoir pris la prcaution de se sauver 
Bagdad. La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi
qui n'a ni pit, ni religion, ni moeurs. Mahmoud n'a point
d'intelligence, puisque son me est ennemie de la libralit. Le fils
d'un esclave a beau tre pre de plusieurs princes, il ne peut agir
comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des loges, la tte troite
des mchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou rchauffer dans
son sein un serpent. Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre,
dont les fruits sont d'une espce amre, quand mme il serait
transplant dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture
miraculeuse et toute cleste, ne donnerait pourtant  la fin que des
fruits amers; qu'un oeuf de corneille, quand il serait plac sous le paon
du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la
vipre qu'on a trouve dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et
lui donner tout ce qu'il lui plat, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en
finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un
jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un
lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, ds le point du jour, ne
s'enfuira pas moins dans un trou[387]. Il faut convenir que ce n'est
pas l tout--fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.

     [387] William Jones, _ibid._, p. 332.

Je pourrais ainsi parcourir tous les diffrents genres que ces peuples
ont traits, et montrer, par des citations choisies, quel caractre le
gnie oriental leur a donn; mais ce serait me jeter dans trop de
longueurs, et trop m'carter du but que je me suis propos. Cette
littrature est un champ immense que je n'ai pas eu la prsomption de
parcourir. J'ai voulu seulement donner un lger aperu de son histoire,
des richesses qu'elle renferme, du got particulier qui y rgne, et de
l'influence qu'elle a exerce sur la littrature moderne,  laquelle il
est temps de revenir.




CHAPITRE V.[388]

_Des Troubadours provenaux, et de leur influence sur la renaissance des
lettres en Italie_.

     [388] Ce chapitre a t considrablement augment; il est ici double
     de ce qu'il tait quand je le lus  l'Athne de Paris, et j'ai d
     le partager en deux sections. L'obligation o j'ai t, pour un
     autre travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provenaux,
     m'a engag  lui donner cette tendue, et m'en a fourni les moyens.



SECTION Ire.

_Historiens des Troubadours; origine et rvolutions de leur posie;
naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures;
leur clbrit; dcadence et courte dure de la posie des Troubadours_.


La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait t crite en
franais, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au
parlement de Provence, frre du clbre mdecin et astrologue Michel
Nostradamus, et oncle de Csar Nostradamus, auteur d'une histoire de
Provence, o il a fondu tout ce que cet oncle avait insr dans ses
Vies des Potes provenaux[389]. Jean Nostradamus les publia la seconde
anne du rgne de Henri III[390]; c'est plutt un roman qu'une histoire.
L'auteur y a rassembl sans discernement, et sans le plus lger esprit
de critique, les rcits les plus fabuleux et souvent les plus
contradictoires, sans gard pour la chronologie, et sans respect pour la
vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est
l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littrature provenale, sous
le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers
la fin du quatorzime sicle, tait de l'ancienne et noble famille
gnoise des Cibo. L'amour de l'tude l'engagea, ds sa jeunesse, 
entrer dans le monastre de Saint-Honorat, sur les ctes de Provence,
dans l'une des deux les de Lerins[391]. Son savoir et ses talents le
firent mettre  la tte de la bibliothque du couvent, autrefois remplie
des livres les plus prcieux et les plus rares, mais qui avait t
bouleverse et dilapide pendant les guerres de Provence. Il parvint en
peu de temps  y remettre l'ordre, et mme  y rtablir les manuscrits
qui en avaient t distraits.

     [389] Cette Histoire fut imprime en 1614, en un gros vol.
     in-fol.

     [390] Lyon, 1575, petit in-8.

     [391] L'autre est l'le de Sainte-Marguerite.

L'un des plus curieux qu'il y trouva tait un recueil qu'Alphonse II,
roi d'Aragon et comte de Provence[392], avait autrefois fait rdiger par
un autre moine de ce couvent nomm Hermentre. L'orgueil avait prsid 
la premire partie de ce recueil: elle contenait les titres, les
alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de
Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les gots potiques de ce roi
troubadour avaient fait runir dans la seconde les oeuvres des meilleurs
potes provenaux, avec un abrg de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or
possdait entre autres talents celui d'crire, dessiner, et enluminer
avec une grande perfection. Son ordre avait, aux les d'Hires, un
hermitage et une petite glise qu'on lui donna  desservir. Il s'y
retirait pendant quelques jours, au printemps et  l'automne, avec un
autre religieux qui avait les mmes gots que lui, pour our, dit
l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et
fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversit de leurs
plumages, et les petits animaux tous diffrents de ceux de la mer, les
contrefaisant au naturel.

     [392] Mort en 1196.

Il peignit ainsi un recueil considrable d'oiseaux, d'animaux, de
paysages, et de vues des ctes dlicieuses de ces les, que l'on trouva
parmi ses livres aprs sa mort[393]; mais il prit un soin particulier
de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les posies
et les vies des potes provenaux qu'il avait trouves dans le recueil
d'Hermentre. Il en pura le texte qui tait fort corrompu. Les vies
taient crites en rouge, et les posies en noir, sur parchemin, le tout
orn de figures enlumines en or, rouge et azur, selon le luxe de ce
temps-l. Il envoya une de ces copies  Louis II, pre du fameux Ren,
roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provenale fut
enchante de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient
du got pour leur ancienne posie, obtinrent la permission de le faire
copier dans la mme forme et avec les mmes ornements.

     [393] Il mourut en 1408.

Il est vraisemblable que ce sont ces lgantes copies, faites d'aprs
celle du moine des Isles-d'Or, qui se rpandirent ensuite  Naples et en
Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit[394] que c'est
l'original mme, crit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se
trouvait dans la bibliothque Vaticane sous le N. 3204. Mais ce
manuscrit avait appartenu  Ptrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est
enrichi de quelques notes de ces deux hommes clbres. Or, on sait que
Ptrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon
Crescimbeni lui-mme[395], que plusieurs annes aprs. Quoi qu'il en
soit, ce manuscrit tait, dans la bibliothque du Vatican, le monument
le plus curieux de l'ancienne posie provenale[396]. On en tait si
jaloux  Rome, que les pres Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en
obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spcial du pape pour
l'accorder  M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant dpos  notre
Bibliothque impriale[397], et ce n'est pas un des fruits les moins
prcieux que nous ait procurs la victoire.

     [394] T. II, p. 162, note 2.

     [395] _Ibid._, note 1.

     [396] Les Vies des Troubadours et les titres y sont de mme
     crits en rouge, les posies en noir; les lettres initiales
     des pices et de chaque couplet histories et enlumines, et
     le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond
     d'or en couleurs vives et bien conserves.

     [397] Sous le mme numro que dans la Vaticane.

Depuis le seizime sicle, on avait cess en France de s'occuper des
Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Franais, ce mme
Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier sicle
l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout
ce qui restait d'eux, dissmin dans les bibliothques de France et
d'Italie, fut rassembl dans ses immenses recueils, expliqu par des
notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des
tables raisonnes, et des vies de tous les potes provenaux. Mais tout
restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits[398] qui
n'avaient pu voir le jour. L'abb Millot rendit aux lettres le service
d'en publier un extrait. Son Histoire littraire des Troubadours[399],
quoique trs-imparfaite, peut donner cependant une ide gnrale de
cette littrature singulire.

     [398] Les pices provenales seules, avec leurs variantes,
     remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis
     d'extraits, de traductions, etc.

     [399] Trois vol. in-12, Paris, 1774.

Avant eux, et presque au commencement du dix-huitime sicle,
Crescimbeni avait donn en italien, dans le second volume de son
Histoire de la Posie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de
Nostradamus, avec des notes et des additions considrables tires de
divers manuscrits[400]. Ces secours seraient insuffisants pour qui
voudrait donner une histoire complte des Troubadours: il lui faudrait
s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la
volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me
propose, c'est--dire, pour faire connatre le gnie de la posie
provenale, ses diffrentes formes, et surtout son influence sur les
premiers essais de la posie italienne, c'est assez d'avoir sous les
yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la
traduction, ou plutt les notes et les additions de Crescimbeni,
l'Histoire de l'abb Millot, et seulement quelques uns des meilleurs
manuscrits.

     [400] Ce second volume de l'_Istoria della volgar poesia_ de
     _Giovan Mario Crescimbeni_, parut en 1710; le premier avait
     paru ds 1698. On avait dj une traduction italienne des
     _Vies de Nostradamus_, par Giovan. Giudice, imprime  Lyon
     la mme anne que l'ouvrage original, 1575, mais si mal
     crite et si remplie de fautes, ajoutes  celles de l'auteur
     franais, qu'elle ne pouvait tre d'aucun usage. _Voyez_ la
     prface de Crescimbeni.

Il est inutile de rpter tout ce qu'ont crit nos antiquaires sur
l'origine de la langue romance ou romane[401]. Forme des combinaisons
de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle tait
devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu' Hugues Capet
sa sparation en plusieurs espces de langage _roman_. Les seigneurs,
les hauts barons qui l'avaient aid  monter sur le trne, taient
presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie,
ou si l'on veut dans ses tats, les uns au nord de la France, o se
forma le _roman_ wallon; les autres au midi, o naquit le _roman_
provenal; tandis qu'au centre, o Hugues Capet avait un petit royaume,
que sa politique et celle de ses descendants trouvrent bientt le moyen
d'agrandir, le _roman_, proprement dit, par des combinaisons nouvelles,
devenait peu  peu le franais[402]. Le roman provenal, qui se parlait
dans tout le midi de la France, dj enrichi d'un grand nombre de mots
grecs, anciennement apports par les Phocens, ne tarda pas  s'enrichir
encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie,
surtout avec l'Espagne, o l'on commenait aussi  cultiver une langue
nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les
arts du luxe, les sciences et les lettres.

     [401] Nous devons  M. Roquefort, jeune homme trs-instruit
     dans nos antiquits littraires, un bon Glossaire de la
     Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8.)
     ouvrage qu'il se propose encore d'amliorer.

     [402] Fauchet, _de l'Origine de la Langue et Posie
     franaises_, liv. I, ch. 4.

Lorsqu'au onzime sicle[403], plusieurs seigneurs franais, appels par
le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait pous une Franaise[404],
l'eurent aid  faire la guerre aux Maures et  leur reprendre
Tolde[405], un grand nombre de Franais, Gascons, Languedociens,
Provenaux, s'tablirent en Espagne. Alphonse y appela des moines
franais, qui fondrent un monastre auprs de Tolde. Bernard,
archevque de cette mtropole, fut nomm primat d'Espagne et de cette
partie des Gaules. Il tint en cette qualit  Toulouse un concile
d'vques franais; enfin il s'tablit entre l'Espagne et la France
mridionale des communications de toute espce. Or, les Arabes vaincus
dans Tolde n'en taient point sortis; ils y taient rests soumis  la
domination espagnole. Les coles clbres qu'ils y avaient fondes
continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs moeurs nationales s'y
conservaient; la posie, le chant, tait de l'essence de ces moeurs; et
les Espagnols et les Franais provenaux qui s'y tablirent, purent
galement profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En
effet, c'est  cette poque que remontent peut-tre les premiers essais
potiques de l'Espagne, et que remontent srement les premiers chants de
nos Troubadours. Mais la destine de ces deux posies nes de la mme
source, fut trs-diffrente. Ces antiques productions des muses
castillanes, si elles furent diffrentes de celles mmes des
Troubadours[406], restrent tout--fait inconnues; tandis que la posie
provenale remplissait de ses productions ou de sa renomme toute
l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant
espagnol n'hsite pas  la regarder comme la mre de la posie, et mme
de toute la littrature moderne[407]. Il est vrai qu'il ajoute que cette
langue et cette posie provenales, mres et matresses des langues et
de la posie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait
aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national,
que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour
tre tout--fait juste, il faut remonter un degr plus haut, et
reconnatre dans la posie arabe la mre et la matresse commune de
l'espagnole et de la provenale.

     [403] Andrs, _Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett._, t. I, c.
     II.

     [404] Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne.

     [405] Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzime
     sicle, comme le dit Andrs, mais vers la fin.

     [406] Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'_Essai sur
     la Littrature Espagnole_ (Paris, 1810, in-8.), se
     glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, ds les
     douzime et treizime sicles. Raymon Vidal et Guillaume de
     Berguedan, tous les deux Catalans, taient des Troubadours,
     ainsi que Nun (c'est--dire Hugues) de Mataplana. Mais ces
     trois potes, dont nous avons les chansons, crivirent en
     langue provenale; et il parat prouv par le recueil mme
     intitul _Posias antiguas_, imprim  Madrid, 4 vol. in-8.,
     que les posies espagnoles les plus anciennes sont du
     quatorzime sicle.

     [407] Andrs, _ub. supr._

On aperoit dans la posie des Troubadours les traces de cette
filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la posie grecque ou
latine. La rime, l'un des caractres qui distinguent le plus la posie
moderne de l'ancienne, parat nous tre venue des Arabes par les
Provenaux. Deux savants Franais, Huet et Massieu[408], le Quadrio
chez les Italiens[409], et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce
n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels
Lvque de la Ravaillire, la Borde, et l'abb le Boeuf, peuvent faire
autorit. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres
aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins
rims, et de ceux qu'on appelle lonins. Il sera toujours difficile de
juger dfinitivement la question. Voici, en attendant,  ce qu'il me
semble, les faits essentiels qui peuvent l'clairer.

     [408] L'un dans sa lettre  Segrais, _sur l'origine des
     Romans_; l'autre dans son _Histoire de la Posie franaise_,
     ouvrage agrable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on
     ne peut s'appuyer que faiblement.

     [409] _Stor. e rag. d'ogni Poes._, t. VI, lib. II, p. 299.

L'on ne remarque rien dans l'ancienne posie des Grecs, qui indique en
eux du got pour la consonnance de plusieurs mots dans le mme vers, ou
de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-tre dans quelques pices
de l'anthologie o cela peut avoir t un pur effet du hasard. Il n'en
est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens potes ont
de ces consonnances si marques, qu'elles auraient t des dfauts
insupportables si elles n'eussent pas t regardes comme des beauts.
Cicron, dans sa premire Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius,
chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes
termins en _escere_[410]; ceux du second, par trois verbes termins en
_ari_[411]. Ce ne peut avoir t une distraction du pote; et s'il y mit
de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de
plaire ou de produire un effet quelconque. Dans les potes du meilleur
temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin,
ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le mme son. La
consonnance entre le milieu et la fin est surtout trs-frquente dans le
petit vers lgiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au
hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des potes si
soigns aient eu cette ngligence ou cette affectation, si ce n'tait
pas une beaut.

 mesure qu'on s'loigna des bons sicles, la cadence des vers latins
devint moins rgulire, les rgles de la quantit furent moins
observes, et dans le moyen ge les vers rhythmiques, o l'on n'avait
gard qu'au nombre des syllabes et non point  leur dure, prirent
presque entirement la place des vers mtriques. Les consonnances y
devinrent alors plus frquentes, comme si leur effet, facile  saisir,
et tenu lieu, pour des oreilles moins dlicates, des combinaisons
harmonieuses et souvent imitatives du mtre. On crivit des pomes
entiers en vers qu'on appelle _lonins_, dont le milieu tait toujours
en consonnance avec la fin. On a prtendu que ce nom de lonins leur
vint d'un certain Lon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa
et en fit un grand usage au douzime sicle; mais les exemples de ces
sortes de compositions rimes datent de beaucoup plus haut, et Lon ne
peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette
invention.

     [410]

          _Coelum nitescere, arbores frondescere,
          Vites loetificoe pampinis pubescere,
          Rami baccarum ubertate incurvescere_, etc.

     [411]

          _Hoec omnia vidi inflammari,
          Priamo vi vitam evitari,
          Jovis aram sanguine turpari_.

Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu' la langue thioise ou
thotisque, qui est la source de la ntre. Il rapporte[412] un long
passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, crivain du neuvime sicle,
qui avait traduit en vers thiois les vangiles. Cet Ottfrid dit, dans le
prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte
continuellement la figure _omoioteleuton_, c'est--dire, finissant de
mme; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours
une consonnance agrable. Plus loin, le mme Fauchet dit[413] que la
rime est peut-tre une invention des peuples septentrionaux; que c'est
depuis leur descente en Italie, pour dtruire l'empire romain, que la
rime a eu cours et a t reue tant dans les hymnes de l'glise, que
dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue
cette invention  ce que la quantit des syllabes tant alors ignore,
et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de
barbares, _la consonnance leur toucha plus les oreilles_. Les Germains
et les Francs crivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou
rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend
qu'il se plaisait singulirement  les entendre, et ce n'taient pour la
plupart que des vers thiois ou thotisques rims. Enfin, quatre vers que
Fauchet cite de la prface de cette traduction d'Ottfrid dont il a
parl, sont en langue thioise et rims deux  deux[414].

     [412] _De la Langue et Posie franaises_, liv. I, c. 3.

     [413] _Ibid._, c. 7.

     [414] _De la Langue et Posie franaises_. Cette traduction
     se trouve dans _Thesaurus antiquitatum Teutonicarum_, avec
     beaucoup d'autres posies latines du neuvime sicle, toutes
     rimes. Voici les quatre vers cits par Fauchet:

          Nu vuill ih scriban unser heil
          Evangeliono deil,
          So vuir nu hiar Bigunnun
          In frankisga zungun;

     c'est--dire, selon Fauchet:

          Je veux maintenant crire notre salut,
          Qui consiste dans l'vangile;
          Ce que nous avons commenc
          En langage franais.

Pasquier[415] cite cette mme prface de la traduction thioise des
vangiles, dans un passage de _Beatus Rhenanus_, savant du seizime
sicle[416]. Ce passage en contient mme un plus grand nombre de vers,
tous rims de deux en deux[417]. Pasquier en conclut aussi que la rime
tait ds lors connue en Germanie, d'o elle passa en France.

     [415] _Recherches de la France_, liv. VII, c. 3.

     [416] C'est un passage de son histoire de Germanie, _Res.
     Germanicoe_, imprime en 1693.

     [417] Pasquier les traduit tous mot  mot; selon lui, les
     quatre premiers sont littralement ainsi:

          Ores veux-je crire notre salut.
          De l'vangile partie,
          Que nous ici commenons
          En franoise langue.

Muratori[418] cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixime
sicle, et qui procde par distiques rims; un autre de S. Boniface, en
petits vers, aussi rims de deux en deux; plusieurs autres, tirs d'un
vieil antiphonaire du septime ou huitime sicle; et enfin un grand
nombre d'exemples tirs d'anciennes inscriptions, pitaphes et autres
monuments du moyen ge, tous antrieurs de plusieurs sicles  celui de
Lon. Ces exemples deviennent plus frquents  mesure qu'on approche du
douzime sicle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du
vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque gnral.
On ne voit presque plus d'pitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de
pomes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce
temps-l mme que naquit la posie provenale et, peu aprs, la posie
italienne. Il serait possible que ces vers latins rims, qu'on entendait
dans les hymnes de l'glise, eussent donn l'ide de rimer aussi les
vers provenaux et les vers italiens. Mais la communication entre les
Arabes et les Provenaux est vidente et immdiate: les premiers
offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut
certainement des Arabes que les Provenaux prirent leur got pour la
posie, accompagne de chant et d'instruments; et il est probable que,
frapps surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-l connu l'emploi
que dans les chants svres de l'glise, ils l'admirent aussi dans leurs
vers.

     [418] _Antich. ital. Dissertaz._ 40, t. II, p. 437.

Ce n'est pas l, d'ailleurs,  beaucoup prs, le seul rapport qu'on
trouve entre les deux posies.

Le got des rcits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et
celui des narrations d'o l'on fait ressortir quelque vrit morale,
dominaient de tous temps dans la littrature arabe; et ce qui nous reste
de posies provenales offre beaucoup de ces rcits romanesques et de
ces moralits. C'tait un usage presque gnral chez les potes arabes
de finir leurs pices galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient
le plus souvent  eux-mmes; la plupart des chansons provenales
finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou  sa
chanson elle-mme, ou au jongleur qui doit la chanter, ou  la dame pour
qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait tre
plus piquant dans la posie provenale, que ces espces de luttes entre
deux Troubadours qui s'attaquaient et se rpondaient, l'un soutenant une
opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats potiques taient
tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs
potes dont on ne raconte quelque particularit remarquable, et quelque
trait piquant dans des circonstances de cette espce[419].

     [419] Voyez Andres, _ub. supr._ t. I, c. II.

On peut ajouter aux ressemblances entre les formes potiques, celles qui
existaient entre les moeurs et la vie des potes. Chez les Arabes,
plusieurs princes cultivrent la posie; il en fut de mme chez les
Provenaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui
avaient eu des objets vivants d'mulation sous les yeux. Chez les
Provenaux comme chez les Arabes, le talent de la posie tait pour les
personnes pauvres et de basse condition un moyen sr d'avoir accs
auprs des grands, et d'en obtenir des honneurs et des rcompenses.
Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux potes qui
leur rcitaient des vers, leurs propres habits pour rcompense; les
troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils
visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et
amuser les loisirs[420]. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les
Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvres ou
potes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui excutaient les
chants des potes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres
instruments.

     [420] Nos Trouvres, dit le prsident Fauchet, allaient par
     les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des
     fabliaux qui toient contes faits  plaisir, ainsi que des
     nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les
     vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais,
     sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois
      l'honneur de Dieu; remportant de grandes rcompenses des
     seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes
     qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient
     de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs 
     pareille libralit. _De la Langue et Posie franaises_, l.
     I, c. 8.

Des traits si multiplis de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre
doute, et ne reste-t-il pas prouv que la posie des Troubadours
provenaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractres au
voisinage de l'Espagne et  l'exemple des Arabes; que leur langue se
sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-tre gure moins
que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes
runies lui donnrent cette supriorit qu'aucune langue moderne ne
pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder
long-temps.

Si l'on veut avoir une ide juste de cette posie, dont la destine fut
si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours
comme ayant toujours eu pendant ce peu de dure le mme genre de talent,
la mme existence dans le monde et le mme succs. L'art de faire des
vers et celui de les chanter n'taient point d'abord spars. Les potes
taient Troubadours et jongleurs -la-fois. Ce dernier titre fut mme le
seul qu'ils portrent dans les premiers temps; et le mot _jonglerie_,
qui fut pris ensuite dans un sens si dfavorable, dsignait alors le
plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons
trs-positivement dans un morceau prcieux d'un Troubadour du treizime
sicle[421], qui dplore la dpravation et l'avilissement de la
jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont
l'unique mtier est de faire des tours, de faire jouer des singes et
autres btes. La jonglerie, dit-il, a t institue par des hommes
d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et
de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touch par des
mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les
histoires des temps passs, et pour exciter le courage des braves en
clbrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est
chang. Il s'est lev une race de gens qui, sans talents et sans
esprit, prennent l'tat de chanteur, de joueur d'instruments et de
Troubadour, afin de drober le salaire aux gens de mrite qu'ils
s'efforcent de dcrier. C'est une infamie que de pareilles espces
l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans
l'avilissement.

[421] Giraut Riquier. Il tait de Narbonne, et fut trs-favoris du roi
de Castille Alphonse X; c'est  peu prs tout ce qu'on sait de lui. Le
passage cit est tir d'une pice trs-curieuse adresse  ce roi, sous
le titre de _Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs_.
Voyez Millot, t. III, P. 356.

On s'tait si fort habitu  voir les jongleurs faire des tours
d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du mme sicle[422]
donnant dans une de ses pices des conseils  un jongleur, lui
recommande de joindre ce talent  tous les autres. Sache, lui dit-il,
bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du
tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et
retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des
oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des
chteaux, faire sauter[423] au travers de quatre cerceaux, jouer de la
citole[424] et de la mandore, manier la manicarde[425] et la guitare,
garnir la roue avec dix-sept cordes[426], jouer de la harpe, et bien
accorder la gigue[427] pour gayer l'air du psaltrion. Jongleur, tu
feras prparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends  en bien
jouer, ils fourniront  tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres
et rsonner les grelots[428].

     [422] Girant de Calanson; il tait de Gascogne, et n'est
     connu lui-mme que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t.
     II, p. 28.

     [423] Sans doute des singes.

     [424] Et non pas _citales_, comme on le lit dans Millot
     (_Voyez_ le _Glossaire de la Langue Romane_, de M. Roquefort,
     au mot _citole_.)

     [425] Lisez le _manicorde_ ou _manichordion_: c'tait une
     sorte d'pinette. (Voyez La Borde, _Essai sur la Musique_, t.
     I, p. 301.)

     [426] Millot pense que c'tait une espce de vielle. Ce
     serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons
     diffrents, touches  la fois par des roues de vielles. L'un
     des dessins de la _Danse aux aveugles_, manuscrit du
     quinzime sicle, qui est  la bibliothque impriale,
     reprsente une femme tournant de la main gauche une roue
     attache par son centre  une colonne, et dont deux jantes
     paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle
     tient de la main droite une longue baguette appuye sur son
     paule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en
     temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La
     Borde, qui a fait graver trs-imparfaitement ce dessin dans
     son _Essai sur la Musique_, t. I., p. 275, ne dit rien de
     cette roue, sinon que c'est un _instrument circulaire qui lui
     est inconnu_. Ce serait peut-tre la roue  dix-sept cordes
     dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable,
     la Roue, ou Rote, tait en effet une vielle, il y a ici
     erreur de nombre. Le texte copi par Millot portait peut-tre
     _avec ses sept cordes_, au lieu de _avec dix-sept cordes_; et
     l'on conviendra que ce serait encore beaucoup.

     [427] Espce de musette, selon quelques-uns, ou plutt
     instrument  cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe,
     comme on le voit par ces vers du Dante, cits par La Crusca,
     dans son Vocabulaire, au mot _Giga_:

          _E come giga ed arpa, in tempra tesa
          Di molte corde, fan dolce tintinno
          A tal da cui la nota non  intesa_.
                               PARAD., c. 14.

     [428] Millot, loc. cit.

Pierre Vidal, au contraire[429], dans la plus longue et la meilleure
pice qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils  un jongleur,
voudrait ramener l'art  sa dignit, et ne voit que la jonglerie qui
puisse corriger les vices et la corruption du sicle. Il le dit
trs-positivement. Ces vices ont pass des rois et des comtes  leurs
vassaux. Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les
autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus
perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remde au dsordre: _c'est la
jonglerie_; cet tat demande de la gat, de la franchise, de la douceur
et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui
affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs.

     [429] Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie
     26; Millot, t. II, p. 266.

Il faut varier ses chansons..., se proportionner  la tristesse et  la
gat des auditeurs viter seulement de se rendre mprisable par des
rcits bas et ignobles[430].

     [430] Millot, _ub. supr._, p. 290.

Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la posie
provenale, o le titre de jongleur annonait ce qu'on entendit ensuite
par celui de Troubadour. Ce n'est qu' cette seconde poque de l'art que
l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des ttes couronnes que
l'on trouve, pour ainsi dire,  l'ouverture de cette re potique.

On met peut-tre un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet
empereur Frdric Barberousse qui, aprs avoir si mal employ pendant un
long rgne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans
sa vieillesse, passa en Asie,  la tte de quatre-vingt-dix mille
hommes, et mourut de saisissement pour s'tre baign dans un petit
fleuve de Silicie, dont les eaux taient trop froides, comme autrefois
Alexandre dans le Cydnus[431]. Frdric passait pour aimer la posie et
les potes. Lorsqu'aprs avoir ravag la Lombardie, et ras pour la
seconde fois Milan, il fut reu  Turin par Raymond Brenger le jeune,
comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse
de gentilshommes, d'orateurs et de potes provenaux, et fit chanter
devant lui par ses potes plusieurs chansons provenales. L'empereur,
dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de
leurs belles et plaisantes inventions et faon de rhythmer, leur feist
des beaux prsens, et feist un pigramme en langue provensale  la
louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires.

     [431] Le dsir de comparer deux grands hommes a fait, dit
     Gibbon, que plusieurs historiens ont noy Frdric dans le
     Cydnus, o Alexandre s'tait imprudemment baign. Mais la
     marche de cet empereur fait plutt juger que le Saleph, dans
     lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la
     renomme est moins grande, mais le cours plus long. _Decline
     and fall_, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son
     Dictionnaire gographique, au mot _Calycadnus_, n'appelle
     point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Sals, fleuve de
     Cilicie, qui traversait la ville de Sleucie, et se jetait
     dans la mer entre les promontoires Sarpdon et Zphyrium.

Cette pigramme, ou plutt ce couplet, est de dix vers sur deux seules
rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui
lui plat le plus dans chaque nation.

       Plas my cavalier frans
         E la donna Catalana,
       E l'onrar[432] del Ginos,
         E la court de Castellana.
       Lou cantar Provensals
         E la dansa trivisana
       E lou corps Aragonns
         E la perla Julliana[433]
       La mans e kara[434] d'Angls,
         E lou donzel de Thuscana.

     [432] C'est--dire, l'accueil honorable, le salut, la manire
     de tmoigner le respect et les gards. Quelques-uns lisent
     l'_ourar_, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son _Essai
     sur les Moeurs_, etc., o il donne, par erreur, Frdric II
     pour auteur de ce couplet, au lieu de Frdric I: cela
     signifierait alors l'industrie, la manire d'ouvrer du
     Gnois; mais l'autre leon est prfrable; il n'est ici
     question que des avantages extrieurs et des manires.

     [433] On ne sait ce que signifie cette perle julienne.

     [434] La main et la figure, _la ciera_.

Cela prouve bien que Frdric savait conserver, au milieu des ravages et
des dsastres de la guerre, beaucoup de politesse et de libert
d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas
assez pour le mettre au rang des potes.

Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit rest des ouvrages, est un
prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en
1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois
d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frdric III; un
dauphin d'Auvergne, un comte de Foix[435], un prince d'Orange[436], etc.
Ces potes couronns qui figurrent dans les vnements publics de leur
sicle, offrent quelquefois dans leurs posies des circonstances qui ont
chapp  l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne
parat gure dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y
montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et drgle. Ce qui ne
l'empcha point de partir pour la Terre-Sainte, o l'on dit que, malgr
les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie
et mme un peu bouffonne ne l'abandonna pas[437].

     [435] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.

     [436] Guillaume de Baux. Voyez _idem_, t. III, p. 52.

     [437] Voyez Crescimbeni, _Giunta alle vite de' poeti
     provenzali_, o il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I,
     p. I.

On sait assez quels malheurs prouvrent le courage bouillant de cet
autre crois clbre, Richard, surnomm Coeur-de-Lion[438]. Dans la
prison o il fut jet  son retour, il se consola par un sirvente (sorte
de posie satirique), o il n'pargne pas les amis froids qui le
laissaient languir dans cette dure captivit[439]. Dans une autre pice
du mme genre, compose plusieurs annes aprs qu'il eut recouvr sa
libert, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin,
de ne se pas dclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils
l'avaient fait une autre fois[440]. Mais en attaquant le dauphin
d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en posie, plus exerc que
lui  ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de rpondre. Son
sirvente est assaisonn de plaisanteries assez fines, et qui ne durent
pas tre sans amertume pour le pote roi. Tout cela tait de bonne
guerre, et fournit sur les moeurs de ce sicle, sur le ton de franchise
et de libert qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi,
quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas
indiffrents pour l'histoire[441].

     [438] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.

     [439] Le premier vers de ce sirvente est:

          _Ja nus hom pris non dira sa raison_.

     Le roi dit dans une autre couplet:

          Or sachan ben mos homs e mos barons
          Anglez, Normans, Peytavins e Gascons
          Qu'yeu non ay ia si povre compagnon
          Que per aver lou laissesse' en prison.

     Ce langage est plus franais que provenal; et l'on voit que
     Richard tait plutt un Trouvre qu'un Troubadour.

     [440] Ils n'y avaient gagn que le ravage de leurs terres,
     Richard les ayant abandonns, et eux n'tant pas assez forts
     pour rsister seuls au roi de France.

     [441] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, _Giunta
     alle Vite_, etc.; Millot, t. I, p. 303.

Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi
les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une
espce de sirvente relatif  des circonstances politiques et militaires;
mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont
pays par d'excessives louanges. La mmoire de ces deux rois serait
peut-tre aussi honore que celle d'Auguste, si les potes qu'ils
protgrent avaient t des Virgiles; mais on ne lit plus ces potes, et
le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit
encore; et toutes les rimes provenales ne peuvent faire oublier,
surtout  des Franais, que Pierre III fut l'auteur des vpres
siciliennes[442].

     [442] Voyez, sur Alphonse II, considr comme Troubadour,
     Crescimbeni, _Giunta alle Vite_, etc., p. 167 (il l'y nomme
     Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III,
     Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169;
     Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous
     est rest, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France,
     marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lance par
     le pape Martin IV. Pierre III y parat peu effray de cette
     guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce
     roi mourut en revenant, Pierre III la mme anne, 1285, et le
     pape Martin aussi.

Le troisime possesseur d'un trne acquis par ce grand crime politique,
Frdric III, se voyait attaqu en Sicile par le parti de la France et
du pape, et par son propre frre Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit
d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII.
Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit potique,
hrditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente o il parle en homme
de coeur et en roi. Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la
guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule
de guerriers venir  mon secours, etc.. Ce style ferme, sans parure et
qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances
prilleuses, donne  cette pice un intrt indpendant de son mrite
potique[443].

     [443] Voyez, sur Frdric III, Crescimbeni, _Giunta alle
     Vite_, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23.

C'est une circonstance bien remarquable de cette poque de la
littrature provenale, et sur laquelle on n'a peut-tre pas assez
rflchi, que, dans un sicle de barbarie et d'ignorance, dans un pays
o l'on peut dire qu' proprement parler il n'y avait point de
littrature, il se ft tout  coup dclar une espce d'pidmie
potique si gnrale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs
et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs
affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers:
ils s'attaquaient, se rpondaient; et si, comme dans les temps
homriques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce
n'est plus un pote inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les
leur prte sans doute, c'est eux-mmes que nous entendons, et dont nous
pouvons juger le degr de politesse aussi bien que le courage et le
talent.

Les dames elles-mmes,  qui les fruits de cette pidmie procuraient du
plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus
grands potes de nos jours[444], qui refusait aux femmes l'exercice de
l'art des vers, aurait eu, cinq ou six sicles plutt, la mme querelle
 leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die[445],
prise et aime de Rambaud, prince d'Orange, clbre Troubadour
lui-mme, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la
rduisit souvent  se plaindre dans ses vers des infidlits de son
amant; une Azalas de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre
chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la posie[446], se plaint
aussi d'une infidlit de ce mme prince d'Orange, une comtesse de
Provence[447]; une dame Clara d'Anduse[448]; une dona Castelloza, bien
tendrement prise d'un ingrat[449]  qui elle dclare que, s'il la
laisse mourir, il fera un grand pch _devant Dieu et devant les
hommes_; une certaine dame Tiberge, les Italiens _dona Tiburtia_, les
Provenaux, par corruption, _Natibors_[450], qui a laiss peu de vers,
mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries,
l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un
grand nombre de femmes, et la rputation de sa beaut et de son esprit.

     [444] Le Brun.

     [445] Millot, t. I, p. 170.

     [446] Il se nommait Gui-Gurujat ou Guerjat, et tait de la
     maison de Montpellier, _ibid._, p. 110.

     [447] _Ibid._, t. II, p. 223.

     [448] _Ibid._, p. 477.

     [449] Armand de Bron, _ibid._, p. 404.

     [450] Tom. III, p. 321.

Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de chteaux,
suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois
Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de potes, ns dans
une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du
rgime fodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et
avec honneur. Tous trouvrent dans les moeurs de leur sicle une ample
matire  leurs posies galantes et licencieuses, et dans les vnement
publics une source inpuisable de sujets pour leurs pices historiques
et leurs satires.

Autant de hautes seigneuries, baronies ou comts, autant de chteaux et
presque de gentilhommires, autant il y avait de grandes et petites
cours, o chacun s'efforait d'taler, selon ses moyens, le luxe que ce
temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers
voyageurs par des divertissements et par des ftes. Les Troubadours
parcouraient avec leurs jongleurs ces sjours de guerre et de plaisirs.
Les chtelains les plus riches s'efforaient de les y fixer. Leurs
femmes ou leurs filles, lorsqu'elles taient jolies, n'y contribuaient
pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquitaient peu, pourvu qu'
leurs tables, et dans les longues soires d'hiver, ils fussent dfrays
de chants guerriers, de rcits romanesques, de jolies chansons et de
contes merveilleux ou gaillards.

Souvent, aprs avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout
le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne.
Leur rputation les prcdait et s'y accroissait encore. En Italie
surtout, les petites cours qui s'y levrent bientt sur les dbris des
rpubliques, leur offraient les mmes amusements et les mmes avantages
que celles de France. Pour mieux goter leurs chants, on apprenait leur
langue; et les noms et les vers de plusieurs potes ns italiens et
espagnols, sont placs honorablement parmi les noms et les vers des
Troubadours[451].

     [451] Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthlemi
     Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gnes, etc. Voyez leurs
     articles dans Crescimbeni et dans Millot.

Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur sicle
se saisissait d'eux, les entranait dans des plerinages lointains, et,
le bourdon sur l'paule, la croix sur la poitrine et le bton  la main,
ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences
pour leurs aventures passes et de nouvelles aventures. C'est ainsi que
Geoffroy Rudel, pris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en
fait le sujet de ses chansons, quitte une cour o il jouissait du sort
le plus heureux[452], prend la croix, s'embarque avec un autre pote
provenal son ami[453], tombe malade dans la traverse, arrive mourant 
Tripoli de Syrie, fait annoncer  la princesse son arrive et son
malheur. Touch de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son
vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite
inespre[454].

     [452] La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri
     II, roi d'Angleterre.

     [453] Bertrand d'Alamanon.

     [454] Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I,
     pag. 85.

Pierre Vidal, matre fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours,
exil par une grande dame qu'il avait aime plus et autrement qu'elle ne
voulait l'tre, va se distraire  la croisade o prit Frdric Ier;
mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tte se remplit de
fantmes chevaleresques; il se croit un hros, ne fait plus que des
chansons guerrires, o il paratrait avoir donn le premier modle des
matamores de comdie et des capitaines Tempte[455]. On se moque de lui;
on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appels
_mystifications_. On lui fait pouser une Grecque, nice prtendue de
l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits 
l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui
d'impratrice  sa femme, se revtir des marques de cette dignit, faire
porter un trne devant lui[456], pargner ce qu'il peut pour la conqute
de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractre
d'un soldat chrtien que des talents d'un Troubadour.

     [455] Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272.

     [456] Cette folie n'tait que ridicule. Aprs son retour en
     Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux
     d'une dame de Carcassonne, nomme _Louve_ de Penautier, il se
     faisait appeler _Loup_ en son honneur. Pour l'honorer
     davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec
     des lvriers et des mtins, le chassrent dans les montagnes,
     le poursuivirent, le traitrent si mal, qu'on le porta pour
     mort chez sa matresse. _Idem. ibid._ p. 278.

Plusieurs autres de ces potes, sans se donner ainsi en spectacle, et
sans porter dans ces pieuses expditions des ttes aussi malades, y
partagrent du moins la folie commune. Les uns clbraient les exploits
dont ils taient tmoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes
les vices et les fautes des croiss, d'autres chantaient en mme temps
les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours.
C'tait une singularit de plus dans le tableau dj si singulier de ces
saintes armes; il est  regretter que le Tasse, ce peintre si fidle
des moeurs de la chevalerie chrtienne, n'ait pas ajout  ses peintures
ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas,  l'exemple d'Homre et
de Virgile, plac parmi les guerriers de Godefroy quelque Phmius ou
quelque Iopas provenal, dont son gnie lev aurait bien su ennoblir et
les penses et le langage.

Mais sans mme s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en
Provence et dans les rgions circonvoisines assez d'emploi pour leur
humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans.

Bernard de Ventadour, n dans le rang le plus bas, s'lve par son
talent jusqu' la faveur de la petite cour o son pre avait t
domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une
lgre indiscrtion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est
banni du chteau; la chtelaine y est renferme et garde troitement.
Bernard se dsole d'abord, puis va se consoler auprs d'une plus grande
dame, la fameuse Elonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son
divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second poux Henri fut bientt
aprs roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Elonore ne passa point
pour avoir t cruelle; et quand elle fut partie pour aller rgner en
Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que
l'objet d'un amour heureux. Tel tait donc alors l'empire du talent que
le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les
bonts d'une princesse deux fois reine.

Telle tait aussi la facilit des moeurs dans ces bons sicles de nos
pres, que les belles dames aimes par les Troubadours, qui joignaient
au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur
jouaient des tours qu'oseraient  peine se permettre les femmes de la
meilleure compagnie, dans les sicles les plus corrompus. Je ne parle
point d'espigleries telles que celle de la dame de Benangus, qui
retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle
tait prie d'amour; place entre eux, et presse par tous trois  la
fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main 
l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisime que tous se
retirrent satisfaits. Il n'y a l, quand ils se sont fait leur
confidence, que de quoi donner sujet  une tenson, o chacun des trois
soutient la prminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a
reue[457]: mais voici quelque chose de plus fort.

     [457] Voyez Millot, t. II, article de Savary de Maulon, p.
     106.

Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, chtelain riche, et ingnieux
troubadour, aime la marquise de Polignac, trs-belle et trs-noble
dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il
demande que lorsqu'elle en sera sollicite par son mari. Ce Polignac
tait si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait
et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose
une o il introduit un mari faisant  sa femme la prire que la marquise
exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui
cachant que les noms, le cas o il est, la ruse qu'il est oblig
d'employer et le succs qu'il en espre. Polignac trouve le tour
plaisant, la chanson trs-jolie, l'apprend par coeur comme les autres, va
la chanter  sa femme, rit avec elle du stratagme, et lui soutient que
la beaut pour qui la chanson est faite ne peut, aprs l'avoir entendue,
rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sret de
conscience. Mais ce n'est encore l que le premier acte de la comdie.

Pour mieux couvrir sa vritable intrigue, le troubadour feignit d'en
avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut
jalouse et rsolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui
peut nous faire juger des moeurs de ce bon temps. Sa liaison avec
Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il tait aimable; elle le
fait venir, lui dclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place
 la premire: ils iront  un certain plerinage; car les plerinages,
les tours jous, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait 
merveille; ils passeront en chemin par le chteau de Saint-Didier, qui
n'y tait pas, et c'est dans ce chteau, dans son lit mme qu'elle
couronnera son successeur. Les ordres sont donns pour le voyage. Grand
cortge de dames, de demoiselles et de chevaliers,  la tte desquels
marche le nouvel amant. Dans l'absence du chtelain tous les honneurs
sont rendus  sa dame,  son ami et  leur suite. Une table splendide
est servie; tout est en joie et en fte. Les appartements sont prpars;
on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'tait
promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut
d'abord au dsespoir; il se consola ensuite en galant homme,
c'est--dire, en faisant  son tour un autre choix.

Des aventures tragiques se mlent  ces joyeuses anecdotes. Tous les
maris n'taient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon
avait plac l'aimable Cabestaing auprs de sa femme, en qualit
d'cuyer. S'tant aperu qu'il y remplissait secrtement d'autres
fonctions, il l'attire hors de son chteau sous un faux prtexte, le
poignarde, lui arrache le coeur, fait servir sur sa table ce mets dguis
par l'assaisonnement, en fait manger  sa malheureuse femme, et
dcouvrant alors  ses yeux la tte de son amant, lui apprend avec un
joie froce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie
et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le mme temps un
second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de
l'humanit, que le dernier trait est emprunt du premier, au moins dans
sa plus horrible circonstance[458].

     [458] L'abb Millot pense en effet qu'il est possible que le
     sire de Coucy, bless  mort au sige d'Acre, ait rellement
     donn  son cuyer la commission de porter son coeur  la dame
     de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste
     gage, et qu'un romancier ait orn ce simple fait de
     circonstances empruntes de l'aventure de Cabestaing; t. I,
     p. 151. On fait aussi remonter  la mme poque le _Loi
     d'Ignaurs_, ancien fabliau franais, o l'on trouve rpte,
     et en quelque sorte multiplie la mme aventure. Douze femmes
     rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris
     s'accordent  en tirer la mme vengeance, et font manger dans
     un repas,  leurs douze femmes, le coeur du malheureux
     Ignaurs. _Voyez_ Fabliaux ou Contes du douzime et du
     treizime sicles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et
     suiv.

La renomme que les Troubadours acquraient par leurs talents donnait de
la clbrit  des aventures singulires,  des traits de passion porte
jusqu' une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles
que les autres hommes. L'un[459] perd en Lombardie une femme qu'il avait
enleve  son mari; il reste pendant dix jours comme clou sur sa tombe,
l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la
conjure de revenir  lui. Chass de la ville de Cme, il va errant dans
les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa matresse lui sera
rendue, subit pendant une anne les plus dures preuves dans l'esprance
de la ramener  la vie, et, tromp dans cette attente, meurt de
dsespoir. L'autre[460], coupable d'une infidlit, n'en pouvant obtenir
le pardon, se retire dans un bois, s'y btit une chaumire, dclare
qu'il n'en sortira plus,  moins que sa dame ne le reoive en grce. Les
chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le
prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les
chevaliers et les dames s'adressent  la dame qu'il a offense, et
sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent
chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander  genoux, les mains
jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour tait alors chose si commune
que l'on parvient  complter le nombre requis; on se rend ainsi par
couples au chteau de la dame, et c'est au milieu de cette solennit,
peut-tre unique dans son espce, qu'elle prononce la grce du
Troubadour.

     [459] Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148.

     [460] Richard de Barbsieu, _Idem._, t. III, p. 86.

On conoit que de pareilles scnes devaient produire une forte sensation
dans le pays qui en tait le thtre, et qu'en se rpandant au dehors
elles contribuaient  fixer sur les Troubadours en gnral l'attention
publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait  l'effet de leurs
chants et  l'clat de leurs succs; mais bientt ces succs mmes
amenrent parmi eux un tel degr de corruption; les potes inventeurs ou
vrais Troubadours tant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs
plus communs, ceux-ci se livrrent  de tels dsordres et tombrent dans
un tel avilissement qu'ils furent presque partout chasss avec opprobre.

D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi,
qui avaient eu pendant le douzime sicle une existence si brillante,
furent livres dans le treizime  des guerres, des proscriptions et des
rvolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de
ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content
d'envoyer, comme ses prdcesseurs, des croiss europens exterminer au
nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrtiens du fer
et du feu contre de malheureux chrtiens qui diffraient avec eux sur
quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, cre  cette poque
et pour cette oeuvre, eut livr aux bchers tous ceux de ces pauvres
Albigeois qui chappaient au glaive; qu'elle eut mme ordonn au glaive
de frapper au besoin les orthodoxes comme les hrtiques, laissant 
Dieu le soin de reconnatre ceux qui taient  lui[461]; lorsqu'enfin
des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent
donn au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui
n'taient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les
doux loisirs, la gat, les ftes, les jeux de l'esprit furent exils de
cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu
leur centre commun, qui tait cette galante cour de Provence, ils
restrent pars, muets et dcourags, ou s'ils se firent encore
entendre, ce fut, comme nous le verrons bientt, avec des sons et dans
un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres vnements.

     [461] L'histoire attribue ce mot affreux  Arnauld ou Arnold,
     abb de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prdicateurs de
     cette croisade. Ce fut au sige de Bziers, en 1209.

Une cause puissante contribua encore  leur ruine. Leur langue avait
long-temps rgn seule. Les langues franaise, espagnole et italienne
s'levrent presque  la fois. Les Franais, qui avaient leurs
trouvres, s'taient, ds l'origine, peu occups des Troubadours, et
s'en occuprent encore moins: les Espagnols prfrrent chez eux leurs
posies  celles de ces trangers: les Italiens encore davantage, et 
plus juste titre; et la langue s'tant fixe ds le quatorzime sicle
en Italie, ds lors aussi disparut toute cette grande rputation des
Provenaux; leur langue cessa d'tre entendue, et leurs posies furent
relgues dans les bibliothques ou dans les portefeuilles des curieux.
Ce fut une source o le gnie tranger put ds lors puiser d'autant plus
srement qu'elle tait cache.

Une acadmie ou socit de Troubadours existait, il est vrai, toujours 
Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux
entretinrent quelque souvenir de la _Science gaie_, mais ce n'tait plus
qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un
roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade
solennelle[462] pour demander au roi des potes et des chansonniers
provenaux[463]. Si Charles VI n'avait point encore prouv l'trange
accident qui le priva entirement de sa raison[464], il put, malgr le
got excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavire entretenait  sa cour,
trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accorde. Les dputs
se rendirent  Toulouse. La socit, fire d'tre sollicite au nom d'un
roi, nomma deux de ses membres qui allrent  Barcelonne fonder une
socit pareille, et lui donner des rglements.

     [462] Vers la fin du quatorzime sicle. Jean Ier mourut en
     1395.

     [453] _Abrg chron. de l'Hist. d'Espagne_, Paris, 1777, t.
     I, p. 561.

     [464] On place en 1392, au mois d'aot, la rencontre que fit
     le roi, dans la fort du Mans, de ce spectre vivant, qui se
     jetta  la bride de son cheval, et dont l'apparition subite
     dcida tout--fait sa maladie; mais il en avait senti des
     atteintes quelques mois auparavant.

Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler _Gaya Sciencia_ la posie, la
rhtorique et l'loquence mme. L'un des livres les plus estims de leur
ancienne littrature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste.
L'auteur y donne encore comme un modle  suivre, au commencement du
quinzime sicle[465], les sances publiques des Troubadours, les formes
qu'il y observaient et toutes leurs crmonies. Les anciens Troubadours
auraient vu en piti tout cet appareil acadmique. On s'efforcait en
vain de conserver dans leur patrie et de transporter  l'tranger cette
science qu'ils avaient cre, et qu'ils exeraient si librement. Le
gnie, les moeurs, la langue mme avaient chang.

     [465] Le marquis de Villena mourut en 1434; il tait du sang
     royal d'Aragon, grand-matre de l'ordre de Calatrava, etc. Il
     cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta
     Virgile, et composa une espce de potique et de rhtorique
     sous le titre de _Gaya sciencia_. Il fut accus de magie;
     sous ce prtexte, on brla sa bibliothque aprs sa mort.
     L'vque de Sgovie, confesseur du roi, fut charg de
     l'excution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de
     conscience, l'ont souponn d'avoir dtourn les meilleurs
     livres  son profit. Voyez _Essai sur la Littrature
     espagnole_, Paris, 1810, p. 22.

Chose bien remarquable que cette destine si courte et si brillante de
la langue et de la posie des Troubadours! deux sicles la virent
natre et mourir. Il lui manqua pour une plus longue dure, un grand
tat, ou du moins un tat indpendant, o cette langue
romance-provenale, qui n'est point le provenal d'aujourd'hui, restt
langue nationale, et peut-tre plus encore des auteurs d'un vrai gnie
capables de la fixer. Il faut bien que malgr leur succs cette dernire
condition leur ait manqu, puisque, chez la nation mme qui pouvait
s'norguellir de leur gloire, leurs productions sont tombes dans
l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute
l'obstination d'un rudit infatigable[466], pour les retirer du nant o
ils taient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait
plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils
excitrent pendant deux sicles ne peut pas avoir t toute entire
l'effet d'une illusion, et il faut ncessairement aussi qu' travers
leurs dfauts il y ait eu en eux un mrite rel et des qualits
brillantes.

     [466] M. La Curne de Ste.-Palaye.



SECTION DEUXIME.

_Potique des Troubadours; formes varies de leur posie; ses
caractres; composition des strophes; retour et croisement des rimes;
titres et diffrentes espces des pomes provenaux_.


L'une des qualits qui brillent le plus dans la posie des Troubadours,
et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment
d'harmonie qui leur fit imaginer tant de diffrentes mesures de vers,
tant de manires de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes
pour en former des strophes arrondies et sonores, propres  recevoir des
chants varis presque  l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un
de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout
genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles
des diffrences sensibles, et j'en ai trouv prs de cent.  quelque
opinion que l'on s'arrte sur la source o ils prirent l'ide de la
rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modle d'une
si prodigieuse varit. Ce ne furent assurment pas les hymnes de
l'glise, rduites  un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme
et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la posie des Arabes, o ni la
rime ni la mesure ne varient dans les mmes pices[467]; ce fut donc 
leur propre gnie,  leur organisation favorise,  l'instinct potique
le plus heureux, que les potes provenaux durent l'invention de ces
formes harmonieuses, et leur tonnante diversit.

     [467] Les odes ou ghazles des Arabes et des Persans, sont
     divises par distiques: les deux vers du premier distique
     riment ensemble; le second vers de chacun des distiques
     suivants rime avec ces deux l, tandis que le premier vers,
     qui n'est en quelque sorte qu'un hmistiche, est sans rime.

Les lments dont ils la formrent sont la mesure des vers, leur nombre
dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes.
C'est avec ces moyens simples, mais fconds, qu'ils parvinrent, non 
lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais 
crer presque tous les rhythmes de la posie moderne que les langues les
plus potiques de l'Europe reurent d'eux, et qu'elles conservent
encore. Essayons, sans entrer dans trop de dtails et sans les trop
tendre, de donner un aperu de cette potique des Troubadours, 
laquelle aucun des auteurs qui ont crit sur eux jusqu' prsent ne
parat avoir fait attention.

1. Les vers provenaux sont composs de tous les nombres de syllabes,
depuis deux jusqu' douze, et mme depuis une, si l'on veut compter pour
des vers ces monosyllabes placs quelquefois en rime et comme en cho
aprs un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf
syllabes, dont je n'ai point trouv d'exemples, et observer que les vers
de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares.

2. Le nombre des vers dans chaque strophe s'tend depuis quatre jusqu'
vingt-deux et mme davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus
examin, il se trouve une pice dont les strophes sont de vingt-huit
vers, et mme une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-tre encore plus
remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y
en a que deux qui soient en quatrains.

3. L'emploi et la combinaison des diffrentes mesures de vers dans les
strophes est la source la plus abondante de leur diversit. Les strophes
sont composes de vers gaux ou ingaux entre eux; gaux, depuis les
vers de douze et de dix syllabes, jusqu' ceux de cinq (en exceptant
toujours les vers de neuf syllabes); ingaux de toute espce de mesures.
On ne trouve point de strophes en vers gaux de onze, de quatre, de
trois ni de deux syllabes; ils ne sont employs que dans les strophes en
vers ingaux. Les strophes en vers gaux de douze, de dix et de huit
syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont
composes ou de petits vers gaux, ou plus souvent de vers ingaux de
toutes les mesures. Les vers sont masculins ou fminins, selon la
syllabe qui les termine, et dans les vers fminins la dernire syllabe
est muette et ne se compte point, comme dans nos vers fminins termins
par un _e_ muet[468]. On voit combien de varits peuvent fournir tant
de sortes de strophes multiplies par tant de mesures de vers.

     [468] Ainsi, ce vers masculin,

          _Amor, merce no mucira tan soven_,

     est de dix syllabes, et ce vers fminin qui le suit,

          _Que ia'm podetz vias de tot aucire_,

     n'est non plus que dix. Il y en a matriellement onze, mais
     la dernire est muette. La voyelle _a_ est aussi regarde
     comme muette, quand elle forme une terminaison fminine,
     comme dans ce vers:

          _Trop mes m'amigua longhdana_.

     Et dans celui-ci:

          _La gensor e la pus gaya_,

     qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point
     adopt les Italiens, qui font entrer dans le nombre des
     syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes
     et  peu prs muettes qui les terminent presque tous. Mais
     dans les vers provenaux l'_a_ est quelquefois masculin  la
     fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes
     pleines:

          _Ab cor lial fin e certa_.

4. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen
dont les Provenaux tirrent le plus grand parti. Ils rimrent soit 
rimes plates ou deux par deux, soit  rimes croises; ils croisrent non
seulement les rimes masculines avec les fminines, mais les masculines
entre elles et les fminines aussi entre elles; ils firent correspondre
les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la
mme chanson, tantt dans le mme ordre (et c'est mme pour eux une
rgle gnrale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantt en ordre
rtrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se
donnrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre
aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et
souvent aussi pour tonner plus que pour plaire.

Avec ces rimes et ces mesures de vers si pniblement entrelaces, avec
ces entraves qui devaient tre si embarrassantes pour le gnie, et si
peu favorables  l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie
taient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent,
il est vrai, dans leurs posies galantes ils se perdaient en loges et
en sentiments alambiqus; mais quelquefois aussi la finesse et la
concision, le naturel et la simplicit la plus aimable brillaient
ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que
celui-ci, tir d'une chanson d'Arnaud de Marveil[469]; mais il faut
convenir qu'ils y sont rares:

     [469] C'est lui que Ptrarque appelle _il men famoso
     Arnaldo_, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de
     rputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V;
     Millot, tom. I, pag. 69.

Grce aux exagrations des Troubadours je puis louer madame autant
qu'elle en est digne, je puis dire impunment qu'elle est la plus belle
dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigu cet loge 
qui ne le mritait point, je n'oserais le donner  celle que j'aime: ce
serait la nommer.

Quelquefois une tendresse nave y est revtue d'une expression piquante,
comme dans cette pice intitule demi-chanson: On veut savoir pourquoi
je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter.
Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer;
mais au dfaut des _oui_ qu'elle me refuse, je prendrai les _non_
qu'elle me prodigue. Esprer auprs d'elle vaut mieux que jouir avec
toute autre[470].

     [470] _Id. ibid._, p. 393. Cette pice est de Bertrand
     d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, _idem_.;
     Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent 
     Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet:

           _Pus que tug volon saber
           Per que fas mieia chanso,
           Ieu lur en dirai lo uer
           Quar l'ai de mieia razo,
         Perque dey mon chan mieiadar
         Quar tals am que no'm uol amar,
       Et pus d'amor non ai mas la meytatz
       Ben deu esser totz mos chans meitadatz_.

Sans connatre, selon toute apparence, les potes ni grecs ni latins, ni
par consquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de posie
d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques
Troubadours employrent ce retour priodique d'un vers  la fin de
toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite
_ballade_, parce que les chansons qui accompagnaient la danse
s'emparrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir
invent, mais qu'ils avaient emprunt des Provenaux. Telle est cette
agrable chanson de Sordel[471], dont les cinq couplets finissent par le
vers qui la commence.

     [471] Ce pote tait italien et n  Mantoue; mais ce fut
     principalement par ses posies provenales, qu'il se rendit
     clbre, et il est compt parmi les principaux Troubadours.
     Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, _idem_; Millot, t. II, P.
     79.

_Hlas  quoi me servent mes jeux_[472], s'ils ne voient pas celle que
je dsire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se
pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en
prie, et qu'il lui dplat que je chante des airs plaintifs, je ne
chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne
foi, et tant je vois peu celle que j'adore. _Hlas!  quoi me servent
mes yeux_? Ce mme vers se rpte  la fin des quatre autres couplets.

     [472]

          _Aylas e que'm fan miey huelh?
          Quar no uezon so quieu auelh,
          Er quan renouella e gensa
          Estius ab fuelh et ab flor.
          Pus mi fai precx n'il agensa
          Qu'ieu chantan lais de dolor
          Silh qu'es domna de plazenza,
          Chanterai si tot d'amor:
          Muer, quar l'am tant ses falhensa,
          E pauc uey lieys qu'ieu azor,
          Aylas e que'm fan miey huelh_?

Quelquefois ces potes, qui ne connaissaient ni Anacron ni les autres
anciens, donnaient  leurs inventions galantes un tour digne des anciens
et d'Anacron lui-mme. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour
interprte un rossignol qui se rend auprs de sa belle, lui parle en son
nom, et lui rapporte la rponse[473]; mais on pourrait reconnatre ici
le got oriental et l'imitation des potes arabes, qui eurent tant
d'influence sur le gnie des Provenaux.

On trouve aussi dans leurs posies galantes des traits originaux qui
peignent les moeurs guerrires de leur temps, comme ce serment qui
termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier[474].

     [473] Millot, t. II, p. 16.

     [474] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et
     des plus illustres Troubadours du douzime sicle, et dont
     Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210.

       _Al premier get perdieu mon esparvier
       O'l m'aucion al poing falcon lainier,
       E porton l'en qu'il lor veia plumar,
       S'ieu non am mais de vos lo cossirier
       Que de nuill outra aver mon desirier
       Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar_.
       ..............................................
       _Escut a col cavalch'ieu ab tempier
       E port sailat capairon traversier
       E renhas breus qu'on non posca alongar
       Et estrepeus lonc cuval bas trotier
       Et a l'ostal truep irat lo stalier
       Si no' us menti qui us o anet comtar.
       ..............................................
       E failla 'm vens quam serai sobre mar,
       E'n cort de Rey mi batan li portier
       Et encocha fassa 'l fugir primier,
       Si na' us menti qui us o anet comtar_.

Qu'au premier vol je perde mon pervier; que des faucons me l'enlvent
sur le poing et le plument  mes yeux, si je n'aime mieux rver  vous
que d'tre aim de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je
sois  cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse
mon casque et mon chaperon; que mes rnes trop courtes ne puissent
s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hte de mauvaise humeur, si celui
qui m'accuse auprs de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque
en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai  la cour du
roi; qu'au combat je sois le premier  fuir, si ce mdisant n'est pas un
imposteur, etc.!

Ces chants d'amour taient de plusieurs espces, la plupart d'invention
provenale, et qui, ns parmi les Troubadours, reurent d'eux leurs noms
et leurs diffrents caractres. Ils donnrent d'abord le simple titre de
_vers_  presque toutes leurs pices. On attribue  Giraut de Borneil,
qui florissait au commencement du treizime sicle, l'honneur d'y avoir
substitu le premier le titre de _chanson_, ou, en provenal, _canzo_ et
_canzos_, qui signifiait posie chante, comme l'_ode_ des Grecs. Les
formes de ces chansons taient extrmement varies. Les Italiens dans
leurs _canzoni_ imitrent de prfrence celles dont les strophes se
composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitrent d'abord et
les perfectionnrent ensuite.

Les Provenaux appelrent _sonnets_ des pices dont le chant tait
accompagn du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme,
aucune combinaison particulire dans les strophes. Nous verrons dans la
suite que les _sonnets_ italiens n'y ressemblaient que par le titre;
qu'ils en diffraient par le nombre fixe des vers, par leur
distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le _sonnet_, tel
qu'il est dans Ptrarque et dans les autres lyriques, est, au titre
prs, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient
quelquefois le titre de _coblas_ aux strophes de leurs chansons, sans
qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de
particulier[475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot
_cobola_ ou _cobbola_, ancienne forme de posie aussi divise par
strophes, et que nous avons fait le mot _couplets_.

     [475] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provenaux,
     deux strophes ainsi intitules, _So son II coblas que fas R.
     Gaucelm de'l senhor Dusell_ (d'Usez) _que avia nom aissy com
     elh R. Gaucel_. Ici sont deux couplets (_coblas_), que fit
     Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait
     Raimond Gaucelm comme lui. Soit que les Provenaux eussent
     donn ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunt
     d'eux, on le trouve avec une lgre altration dans la posie
     espagnole. On y appelle _copla_ toute espce de combinaison
     mtrique; et l'on donne  ce mot, pour tymologie, le mot
     latin _copulare_ ou _adcopulare rhythmos_. (_Essai sur la
     posie espagnole_, p. 41.)

Les _albas_ et les _serenas_ taient des chansons dans lesquelles un
amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que
produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain
 chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot _alba_, aube, et dans
l'autre _el sers_, le soir[476]. La _retroencha_ consistait aussi dans
un refrain qui se rptait  la fin de chaque strophe[477]. La _redonda_
tait une des formes de chanson la plus travaille, une de celles o les
rimes se renversaient d'une strophe  l'autre dans l'ordre le plus
gnant et le plus singulier[478].

     [476] Voici une _alba_ de Giraut Riquier;

          _Al plazen
             Pessamen_[A]
            _Amoros
               Ai cozen_[B]
            _Mal talen
               Cossiros
       Tan qu'el ser non puese durmir
       Ans torney e vuelf e vir_ (je me tourne et retourne)
            _E dezir
               Vezer l'alba_.

     Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.

     _serena_ du mme pote, les quatre derniers vers de la
     strophe qui servent de refrain, ont bien le caractre
     mlancolique de ce genre de posie:

       _E dizia sospiran:
       Iorns, ben creyssetz a mon dan,
               E'l sers
       Aussi me'ssos lonc espers_.

     C'est--dire, ou  peu prs:

       Et je disais en soupirant:
       O jour! tu crois pour mon tourment,
             Et le soir
       Je meurs d'un si long espoir.

     On trouve dans cette _serena_ ces deux vers pleins de
     sentiment et de navet:

       _Nulhs hom non era de latz
       A l'aman que sa dolor_.

       Le pauvre amant n'a personne
       Prs de lui que sa douleur.

     [A] Pense, ou, comme on disait en vieux franais,
     _pensement_, en italien et en espagnol, _pensamento_ et
     _pensamiento_.

     [B] _Cocente_, cuisant.

     [477] Telle est une _retroencha_ de Jean Estve, en six
     couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes
     qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces
     deux vers:

       _Ben dey chantar gayamen
       Pus ay tan gay iauzimen_.

     [478] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes
     sont de douze vers, sur trois seules rimes fminines
     entremles. Deux de ces rimes sont conserves dans la
     seconde strophe; la troisime rime disparat et fait place 
     une nouvelle rime, aussi fminine: ainsi de suite dans toutes
     les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque
     strophe prend la rime du dernier de la strophe prcdente; le
     second celle du pnultime, et la nouvelle rime est toujours
     au troisime vers. Je n'ai trouv qu'un exemple de cette
     forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du _Breu
     double_ ou au bref double, dont je ne sache pas que personne
     ait parl. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers
     masculins de dix syllabes  rimes croises, suivis d'un vers
     fminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les
     mmes rimes; et c'est peut-tre cette _brivet_ et cette
     rptition, ou ce _redoublement_ de rimes, qui l'avait fait
     appeler _breu_ ou _bref_ double. Cette chanson est encore de
     Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui parat avoir t
     le plus fcond en petites recherches de ce genre.

Le _descort_ ou _descors_ a t mal dfini par tous ceux qui ont crit
sur la posie provenale, Crescimbeni, dans ses _giunte_ ou additions
aux vies des potes proveneaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait
brouillerie, querelle, _discordi_, _sdegni_ comme notre vieux mot
franais _discord_. Il attribua ensuite ce titre  la musique, et
entendit par _descors_ une diffrence de sons[479] L'abb Millot a
adopt cette explication. Voici, je crois, la vritable. On a vu que le
plus souvent tous les couplets d'une chanson provenale taient sur les
mmes rimes que le premier. Cette loi, emprunte de la posie arabe,
tait tellement gnrale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer
au commencement d'une pice que les diffrents couplets ou strophes
taient sur des rimes diffrentes, que les vers de chaque strophe ne
s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers
correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que
signifie le mot _descors_. Quelquefois la discordance allait plus loin;
 chacune des strophes, la mesure des vers tait diffrente, ainsi que
les rimes, et c'tait seulement alors que la musique devait aussi
changer  chaque strophe[480].

     [479] C'est en interprtant mal un article d'un Glossaire
     manuscrit provenal-latin de la bibliothque Laurentienne 
     Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le
     Glossaire dit: DESCORS, _discordes_, _discordia_; V.
     _Cantilena habeus sonos diversos. Sonos_ signifie ici les
     rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons
     ou la musique compose sur ces vers.

     [480] Presque toutes les chansons qui sont intitules
     _Descors_ dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces
     deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce _Descors_
     d'Aymeric de Bellenvey.

     PREMIRE STROPHE.

          _S'a mi Dons plazia
          Cuy am ses bauzia
          Gay Descort faria_, etc.

     La strophe est de douze vers de mesure gale, et tous sur la
     mme rime.

     DEUXIME.

             _Malay
              Que'm fay
          Tan gran erguelh dire
              De lay
              On ay
          Mon maior desire_, etc. etc.

     Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers
     sont mesurs et rims de mme.

     La troisime strophe a un autre nombre de vers, d'autres
     mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter
     l'envoi, dont chacune varie de mme.

La _sixtine_ est, sans contredit, celle de ces formes provenales qui
tait la plus recherche et la plus difficile. Les strophes y sont
composes de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent
aux strophes suivantes des bouts-rims plutt que des rimes. Dans la
seconde strophe le mot final ou bout-rim de chaque vers de la premire
se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gnant[481]. La
troisime strophe en fait autant  l'gard de la seconde, la quatrime 
l'gard de la troisime, et ainsi jusqu' la sixime, dans laquelle
toutes les combinaisons des six vers de la premire se trouvent
puises. Les Italiens adoptrent avec une sorte de passion cette espce
de posie contrainte. Ptrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans
son _canzoniere_ plusieurs sixtines qui tonnent par la difficult
vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et  sa
gloire.

     [481] Le mot final du sixime vers de la premire strophe est
     report au premier vers de la seconde; celui du premier vers
     l'est au second; celui du cinquime au troisime; celui du
     second au quatrime; celui du quatrime au cinquime, et
     celui du troisime au sixime et dernier. On peut juger de la
     contrainte et de la difficult de ce singulier retour de
     mots, surtout quand le pote s'tudiait  mettre de la
     singularit dans les mots mmes, comme on le fait dans les
     bouts-rims les plus bizarres, et comme on le faisait assez
     ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la
     sixtine. Voici, pour exemple, la premire strophe de l'une de
     celle qu'on trouve dans son Recueil:

            _Lo ferm voler q'el cor m'intra
          Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,
          De lausengiers si tot de mal dir s'arma,
          Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga
          Si vals a frau lai on non avrai oncle
          Jauzirai joi in verzer o dinz cambra_.

     Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de
     bouts-rims, se rangent ainsi  la fin des vers;

          _cambra
          intra
          oncle
          ongla
          verga
          arma_.

     Dans la troisime, leur renversement produit:

          _arma
          cambra
          verga
          intra
          ongla
          oncle_

     Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche tait
     que la dame,  qui s'adressait cette sixtine, s'appelait
     madame d'Ongle.

On a vu plus haut ce que c'tait  peu prs que la _ballade_; il y faut
ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait
avoir d'autre mrite que la difficult vaincue. Cette difficult qui
avait piqu les Provenaux, ne rebuta point les Italiens, ni mme les
Franais, mais ce vers ddaigneux de Molire[482]:

       La ballade  mon got est une chose fade,

fut un arrt qui la bannit de France, o elle n'a plus os se remontrer
depuis.

     [482] Dans les _Femmes Savantes_.

La _tenson_, espce de lutte ou de combat potique, tait un dialogue
vif et serr entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se rpondaient
par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de
chevalerie[483]. C'est ce qu'on nommait autrement _jeu-parti_. Ces
combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et
des grands dans leurs ftes et leurs cours plnires. Les potes qui
montraient le plus de talent, dont les vers taient les meilleurs et les
rparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la
main des dames. Les questions souvent trs-recherches de la
mtaphysique d'amour, ainsi traites devant elles, et sur lesquelles le
prix mme qu'elles dcernaient tait une sorte de jugement, donnrent
par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait
dit[484], sont d'une institution postrieure, sinon  l'existence des
Troubadours, du moins  tout le premier sicle o ils fleurirent[485].

     [483] C'est sans doute de ce mot _tenson_ que las Italiens
     ont pris leur mot _tenzone_, lutte, dispute, querelle.

     [484] Cazeneuve, _De l'Origine des Jeux Floraux_.

     [485] C'est--dire, au douzime sicle. L'abb Millot a eu
     raison d'tre d'un avis contraire  celui de Cazeneuve, sur
     la haute antiquit des cours d'amour; mais il va trop loin
     (t. I, p. 12), en disant qu'aucun Troubadour n'a parl de ces
     tribunaux de galanterie; d'o il parat conclure que ces
     cours n'existrent qu'aprs l'extinction des Troubadours et
     de la posie provenale. Quelque dfiance qui soit due aux
     assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand
     il cite un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu,
     et dans lequel il a recueilli beaucoup de faits; c'est celui
     du Monge ou Moine des Iles d'Or, crit, comme on l'a vu plus
     haut, dans le quatorzime sicle, et d'aprs un Recueil
     rdig, ds le douzime, par les ordres du roi d'Arragon et
     comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans
     Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles
     d'Or, dans le Catalogue qu'il a fait des potes Provenaux,
     parle d'un dialogue ou jeu-parti, entre Grard et Peyronet,
     au sujet d'une question d'amour; question qui parut si haute
     et si difficile, qu'ils la renvoyrent aux dames illustres
     tenant cour d'amour  Pierre-Feu et  Signa. Il donne mme la
     liste des dames qui y prsidaient, et qui sont toutes connues
     pour avoir vcu dans le commencement du treizime sicle,
     pendant que les Troubadours florissaient, et au temps mme de
     leur plus grand clat. Nostradamus cite cette mme cour
     d'amour dans la Vie de Guillaume Adhmar et dans celle de
     Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval Doria, il parle
     d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, qui
     tait contemporaine de la premire. Voyez ces diffrentes
     Vies dans le vieux historien des Troubadours.

C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntrent les
tensons ou combats potiques, espces d'assaut d'esprit qui, chez ces
peuples ingnieux, roulaient pour la plupart sur des points dlicats de
galanterie ou de philosophie traits avec toutes les recherches de l'art
et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours
s'cartrent de la route qui leur tait trace, et leurs tensons ne
furent que des luttes de grossirets et d'injures; mais souvent aussi
ils imitaient la vivacit spirituelle et la dlicatesse de leurs
modles, ou ils les remplaaient par un ton original de franchise et de
navet. Par exemple, Gaucelm propose cette question  un autre
Troubadour nomm Hugues[486]. J'aime sincrement une dame qui a un ami
qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens
qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis
que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle
est la condition qu'elle m'impose. Hugues rpond: Prenez toujours ce
que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de
la patience on vient  bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres
sont devenus riches. Gaucelm n'est pas de cet avis. J'aime mieux cent
fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner 
ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la
possde. Je ne le trouve dj pas trop bon de son mari; jugez si je le
souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et  mon
avis il n'est pas de plus cruel genre de mort. Hugues insiste. Celui
qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en
meurt. J'aimerais mieux l'avoir  cette condition que de n'avoir rien du
tout. La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en
rapporter  de belles dames, dont on ignore la dcision.

     [486] Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le
     premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le
     second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme
     Gaucelm _Anselme Faydit_, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues.
     Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm,
     _Anselme Faidit_, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite
     notice sur Hugues,  la fin de sa _Giunta alle Vite de
     Provenzali_, sur le mot _Ugo della Baccalaria_. Voyez cette
     _Giunta_, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provenaux,
     parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations
     pouvaient seules faire connatre.

Ces galantes futilits seraient traites maintenant avec plus de finesse
et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus
dcides d'aujourd'hui ne feraient peut-tre rien de plus fort ou du
moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au
fond, depuis six ou sept sicles, l'art des vers a fait chez nous
beaucoup plus de progrs que la corruption des moeurs.

Les contes ou _novelles_ ne sont pas en aussi grand nombre dans les
posies des Troubadours que dans celles des Trouvres, ou anciens potes
franais, dont on n'a gure publi jusqu'ici que les nombreux et
prolixes fabliaux. Dans les novelles provenales on reconnat toujours
une imagination galante et potique, et leurs inventions sont souvent un
mlange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe
et la mtaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal[487], qui
marchait suivi de ses chevaliers et de leurs cuyers lorsqu'ils
rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, quipp et habill de
la manire la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle
encore, tous deux monts sur des palafrois richement enharnachs et de
couleurs si varies qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des
parties de leurs corps qui fussent du mme poil et de la mme couleur.
Ils taient suivis d'un cuyer et d'une demoiselle, remarquables par une
parure et une beaut particulires. Une conversation s'engage. Pierre
Vidal invite le beau chevalier et la belle dame  se reposer. La dame,
qui n'aime point les chteaux, prfre un lieu champtre et agrable,
dans un verger dlicieux, prs d'une claire fontaine. L, le chevalier
se fait connatre  lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme
Merci, la demoiselle Pudeur, l'cuyer Loyaut, et lui, qui est l'Amour,
emmne, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyaut. Ce
compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long,
plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions
d'amour.

     [487] Millot, t. II, p. 297.

En voici un[488] dont le commencement, presque anacrontique, n'annonce
gure la fin; cette fin n'est,  proprement parler, dans aucun genre, et
l'extravagance du dnoment serait remarque mme dans les _Mille et une
Nuits_. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part
d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le
fait languir. La dame aime trop son mari pour couter un amant. Le
perroquet plaide la cause de son matre et celle de l'amour aux dpens
du mariage. Il commence  persuader. On lui donne, pour le chevalier qui
l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres
compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans
ses esprances, et lui propose de l'introduire auprs de sa matresse;
on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du
chteau. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais
comment le faire entrer? le jardin toujours ferm, des gardes  toutes
les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagme, et, ce qu'il y
a de merveilleux, elle consent  l'employer. Il revient  son matre qui
lui fait donner du feu grgeois dans un vase de fer. Le perroquet le
prend dans sa patte, vole  la tour, et y met le feu, prs des archives,
en quatre endroits. On crie _au feu_; tout le monde est sur pied pour
l'teindre. La dame profite de ce dsordre pour descendre au jardin,
Antiphanon pour y entrer, et bientt selon l'expression du pote, ils
crurent tre en paradis. Mais on teint le feu _ force de vinaigre_. Le
perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se
quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mlant de la morale  cette
trange immoralit, ne recommande au chevalier en se jetant  son cou et
le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour
d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un sicle  l'autre, on
conviendra que dans celui-ci, du moins, les chteaux ne courent pas
autant de risques, et qu'il en cote moins cher aux maris.

     [488] Il est d'Arnauo de Carcasss, troubadour inconnu,
     dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390.

On trouve dans une autre novelle[489] l'original d'un conte plaisant de
Boccace,  moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine
orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puis dans une source
commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donn pour
titre trois qualits, dont la premire procure  un mari le dsagrment
d'tre _battu_, mais ne l'empche pas d'tre _content_. Il y a cette
diffrence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que
l'histoire est raconte par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX,
au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aim prendre
leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on
n'imagint pas que la chose ne pt arriver que dans une classe qui fait
exception.

     [489] L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abb
     Millot, tom. III, pag. 277, souponne tre fils de Pierre
     Vidal.

Ces contes sont pour la plupart remplis de traits nafs, agrables et
quelquefois piquants; mais la prolixit les tue; tout y annonce
l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins
le got que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se
borner et finir.

Il y a peut-tre encore moins d'art dans leurs _pastourelles_. C'est
presque toujours le pote qui raconte lui-mme que, se promenant seul
dans une campagne fleurie, il a trouv une jolie bergre qui gardait ses
moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il
dit  la bergre et ce qu'elle lui rpond est tout le sujet de la pice.
Une simplicit quelquefois assez fine en fait le mrite. Le dialogue
procde de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers,
comme celui de quelques Eglogues de Thocrite et de Virgile. L'entretien
roule sur l'amour; quelquefois, le pote se reprsente fort pris de la
bergre, prt  cder  la tentation, puis s'arrtant tout  coup au
souvenir de sa dame  qui il ne veut pas faire une infidlit[490];
quelquefois aussi il succombe, et la bergre ne rsiste qu'autant qu'il
faut pour que la _pastourelle_ ait une tendue raisonnable[491]. Il faut
savoir quelque gr aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable,
sans connatre les modles que l'antiquit nous a laisss, et de s'y
tre born  des scnes galantes et naves. Ni leurs ides ni la langue
elle-mme ne s'tendaient beaucoup plus loin.

     [490] Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p.
     333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du mme auteur.

     [491] Voyez l'article de Jean Estve; Millot, tom. III, p.
     379.

Le _sirvente_, _servantse_ ou _servantois_ tait presque le seul genre
qui roult ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il tait
historique ou satirique. Le pote y clbrait, ou ses propres exploits,
s'il tait chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient 
leur table, ou les traits de bravoure, de gnrosit, de vertu qu'il
jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en
gnral, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et mme des
grands dont il avait  se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des
oppositions et des contrastes, la galanterie se mlait  la satire,
comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait
satirique contre Henri II, roi d'Angleterre,  qui Louis-le-Jeune avait
fait lever le sige de Toulouse, et finit par une apostrophe galante 
la matresse de l'auteur[492].

     [492] Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot,
     _ub. supr._, p. 97. Les autres auteurs qui ont crit sur la
     posie provenale n'en parlent pas.

Quand la nature renat, et que les rosiers sont en fleur, les mchants
barons s'empressent d'aller  la chasse. Il me prend envie de faire
contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute
vertu et de tout honneur; mais amour rpand la gat dans mon me autant
que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgr tant de sujets
de tristesse. Il dsigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse
cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mrite; mais,
dit-il, les Franais n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il
l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte
de ses rigueurs. Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sell
et arm, d'un cu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs
hautains d'un prince qui consent  la paix en sacrifiant une partie de
ses droits et de ses terres. Pour vous, beaut que j'adore, vous que
j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus
que d'tre accept par une autre. J'aime les archers quand ils lancent
des pierres et renversent des murailles; j'aime l'arme qui s'assemble
et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plt
autant  combattre que je me plais, madame,  me retracer l'image de
votre beaut et de votre jeunesse, etc.. Cela est original, il en faut
convenir. Cela tait inspir par le moment, et n'avait de modle ni
parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses
confrres ne souponnaient pas mme l'existence.

Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est
celle-ci. Blacas est mort; c'tait un baron riche, gnreux, brave, et
de plus trs-bon Troubadour. Sordel[493], l'un des Italiens les plus
clbres qui se soient adonns  la posie provenale, fait son loge
funbre; mais chaque trait de cet loge est un trait de satire contre
quelque prince. Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre
ressource que de prendre le coeur de Blacas pour le donner  manger aux
barons qui en manquent; ds lors ils en auront assez. Que l'empereur de
Rome (Frdric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut
recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevs en dpit de
ses Allemands.--Aprs lui en mangera le noble roi de France (Louis IX),
pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mre le
sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui dplaire.--Le
roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de
coeur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a
honteusement laiss usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand
III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour
en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mre;
elle lui donnerait des coups de bton.--Je veux qu'aprs lui en mange le
roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que
j'entends dire, valait mieux comte que roi. Ainsi du reste.

     [493] Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur
     la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p.
     452.

Les sirventes, o la satire ne s'exerait que sur les moeurs, ont
l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se
rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le ntre. Le trait suivant,
par exemple, nous dit quelle espce de fard les vieilles femmes
mettaient alors

       Pour rparer des ans l'irrparable outrage.

Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font
avec l'onguent d'un oeuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du
blanc par-dessus, ce qui les fait paratre clatantes depuis le front
jusqu'au-dessous de l'aisselle[494]. Ces derniers mots prouvent aussi
que l'habillement des femmes n'tait pas plus modeste alors
qu'aujourd'hui, mme quand un autre intrt que celui de la modestie
l'aurait exig d'elles.

     [494] Ce trait est tir d'un sirvente d'Ogier ou Augier.
     Millot, t. I, p. 340.

D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait
ressembler  des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge,
comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de
Montaudon, pote satirique par excellence, qui n'pargnait personne dans
ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni mme les
Troubadours[495]. Le tour qu'il prend est vif et ingnieux. Les dames et
les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en
forme. Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites
grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un pch de vous
peindre si fort et de vous dguiser de la sorte; car jamais l'usage de
la peinture ne fut invent que pour nous, et vous vous rougissez
tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos
chapelles.--Les dames rpondent: La peinture nous a t donne bien
avant qu'on inventt les _ex voto_ pour les moines grands et petits. Je
ne vous te rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont
au-dessous de mes yeux, et en les effaant de manire  pouvoir traiter
encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi.

     [495] Nostradamus n'a point parl de lui. Voyez Crescimbeni,
     _Giunta alle Vite_, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156.

Dieu dit aux moines: _Si vous le trouvez bon_, je donne vingt ans pour
se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus gnreux
que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, rpondent les
moines, nous leur en donnerons dix _par complaisance pour vous_; mais
sachez qu'aprs ce temps nous voulons tre srs qu'elles nous laisseront
en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une
bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant jur de la
maintenir. Ils retranchrent cinq ans des vingt, et en ajoutrent cinq
aux dix. Ainsi fut vid le procs, et les parties demeurrent d'accord.

Mais le pote s'crie que le serment est viol, que les femmes se
mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en
vit plus aux _ex voto_. Il nomme une quantit de drogues dont elles se
servent, la plupart inconnues aujourd'hui. Elles mlent, dit-il, avec
du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en
peignent sans mesure. Elles mlent avec du lait de jument, des fves,
nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par
droit ou par charit, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien[496].
Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amass provision de
safran, et l'ont fait tellement enchrir qu'on s'en plaint outre-mer:
mieux vaudrait-il qu'on le manget en ragots et en sauces que de le
perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les tendards
et les armes des croiss pour aller chercher outre-mer le safran
qu'elles ont tant d'envie d'avoir. On voit par l que l'on tirait le
safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est
assez difficile de concevoir, qu'il entrait, mme en trs-grande
quantit, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore
d'autres couleurs[497].

     [496] L'abb Millot observe ici trs-gravement qu'ils
     demandaient alors autre chose que des fves.

     [497] Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes.
     J'ai trouv un autre dialogue sur le mme sujet, entre Dieu
     et lui dans un manuscrit de la Bibliothque impriale, n.
     7226.

Le mme pote prend un tour  peu prs semblable, et qui n'est pas moins
vif, pour se venger apparemment de mauvaises rceptions qui lui avaient
t faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon
accueil qu'il avait reu dans d'autres. Il tait mont au ciel pour
parler  Saint-Michel, qui l'avait mand; il entendit Saint-Julien qui
se plaignait  Dieu d'avoir t dpouill de son fief et de tous ses
droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gte lui adressait le
matin sa prire; mais avec les mchants seigneurs qui vivent  prsent
il ne reoit plus de prire ni le matin ni le soir. Ils refusent
l'hospitalit  tout le monde, ou laissent partir  jen le matin ceux 
qui ils donnent  coucher; il est pourtant encore assez content des
Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni  se plaindre
ni  se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de
l'hospitalit, distribue la louange ou le blme selon que le pote a t
bien ou mal reu.

Folquet de Lunel[498], pote trs-dvot, fait, _au nom du Pre glorieux
qui forma l'homme  son image_, une satire gnrale des moeurs de tous
les tats, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village.
L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois
contre les comtes; les comtes dpouillent les barons, ceux-ci leurs
vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font  leur tour
d'autres injustices. Les gens de journe ne gagnent point l'argent
qu'ils exigent. Les mdecins tuent au lieu de gurir, et ne s'en font
pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs,
etc..

     [498] Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II,
     p. 138.

Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres[499] s'en prend
aux seigneurs, aux barons,  leurs femmes, aux Troubadours,  tout le
monde,  qui il reproche une horrible corruption de moeurs. On y trouve
cette image gigantesque, mais singulire. Le monde est couvert d'un
gros arbre touffu qui s'est tendu si prodigieusement qu'il embrasse
tout l'Univers. Il a jet de si profondes racines qu'il est impossible
de l'abattre. Cet arbre est la mchancet. Pour peu qu'on y touche ceux
qui devraient protger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois,
amiraux, princes, sont pendus  cet arbre par le lien de l'avarice, si
fort qu'on ne saurait les dtacher.

     [499] Nostradamus n'a donn sur ce pote qu'un tissu
     d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses
     notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, _ub. supr._, p.
     250.

Le clerg tait alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les
Troubadours ne l'pargnaient pas; quelques uns mme lui prodiguaient des
injures violentes et grossires. Ah! faux clerg, lui dit Bertrand
Carbonel[500], tratre, menteur, parjure, voleur, dbauch, mcrant, tu
commets chaque jour tant de dsordres publics que le monde est dans le
trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, chteaux ni
domaines; jamais il ne pronona d'excommunications ou d'interdits. Vous
ne faites pas de mme, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc.
Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine coute mes voeux, dit
Guillaume Figuiera[501], et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis
comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome,
tu tranes avec toi les aveugles dans le prcipice; tu franchis les
bornes que Dieu t'a donnes, car tu absous les pchs  prix d'argent,
et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient.......
Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises moeurs et de mauvaise foi,
etc..

[500] Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigs par Millot, _ub.
supr._, p. 432.

[501] Millot, _ibid._, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est
nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs
autres passages.

          _Lo Sain Esperitz
          Que receup cara humana
          Entenda mos precs_

          _E fraigna tos becs,
          Roma; no'm entrecs
          Com' es falsa e trafana
          Vas nos e va'ls Grecs_.

Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus pres de moeurs de son
sicle[502], n'a pas pargn les prtres et les moines dans ses satires.
Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en
usage.  ceux-l, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils
envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des
coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des
tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux. Et plus loin: Il n'est
point de vautour qui vente de si loin une charogne que les gens
d'glise et les prdicateurs sentent un homme riche. Aussitt ils en
font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire
une donation qui dpouille ses parents.... Vous les voyez sortir tte
leve des mauvais lieux pour aller  l'autel. Rois, empereurs, ducs,
comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les tats; les clercs
ont usurp sur eux cette autorit, soit  force ouverte, soit par leur
hypocrisie et leurs prdications, etc..

     [502] Millot, t. III, p. 236 et suiv.

Mais ce n'tait pas seulement sur le clerg que la libert des
Troubadours s'exerait; elle n'pargnait pas les objets les plus sacrs;
et dans ce sicle o la religion avait tant d'empire sur les opinions et
si peu sur les moeurs, o elle armait les croyants contre les incrdules,
et mme contre les croyants quand l'intrt temporel de ses chefs le
voulait ainsi, elle n'tait gure plus respecte des potes dans leurs
vers, que des moines dans leur conduite. C'tait pour eux, mme dans
leurs posies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de
comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.

L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis;
l'autre abandonnerait sans faon sa part de ce lieu de dlices pour les
faveurs de la sienne; un troisime[504], si Dieu le laisse jouir de son
amour, croira que le Paradis est priv de liesse et de joie; un autre,
quand il est auprs de sa matresse, fait le signe de la croix, tant il
est merveill de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient
le bonheur qu'il dsire, il prouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne
aventure un jour vaut bien cent, allusion trs-profane  des paroles du
psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'gal des grands et
des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant
Dieu, qui ne juge que les coeurs; puis s'adressant  sa dame: O parfaite
image de la Divinit, que n'imitez-vous votre modle[507]! Plusieurs,
lorsqu'ils sont guris de leur passion pour une femme marie, ne croient
pouvoir la quitter qu'en se faisant dlier de leurs serments par un
prtre, et le prtre vient trs-srieusement les dispenser de
l'adultre[508]; d'autres, maltraits par leur dame, font dire des
messes, brler des cierges et des lampes pour se la rendre
favorable[509].

     [503]

          _E mi baisa la boqu'els huels amdos
          Don mi sembla lo ioy de Paradis_.
                                 BENARD DE VENTADUR.

     [504] Arnaud de Marveil:

          _Que si m'lais Dieus s'amor iauzir,
          Semblaria'm, tan la dezir,
          Ab lyeis Paradisus desertz_.

     [505] Arnaud Catalans.

     [506]

          _Dies una in atriis tuis super millia_.

     L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.

     [507] Arnaud de Marveil.

     [508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.

     [509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans
     Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par
     jour, priant Dieu de pouvoir acqurir la grce de sa dame; p.
     42. Dans le texte provenal, six messes selon quelques
     manuscrits, et mille messes selon d'autres.

          _Sis   {
                 {messas naug en perferi
          Mill   {
          En art lum de ser e d'oli
          Che Dieus me don bon afert_.

Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511]
que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si
la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne
celui-l_. L'autre[512], ayant perdu sa matresse, dit qu'il ne prie pas
Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui
paratrait mal meubl de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une
satire dirige principalement contre les moines, dit que si Dieu sauve,
pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines
blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le
Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant
souffert de tourments pour un Paradis qui cote si peu aux autres[513].
Dans une pice dvote consacre  la Vierge, Peyre, ou Pierre de
Corbian, affirme que tous les chrtiens savent et croient ce que l'ange
lui dit _quand elle reut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta
vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement  l'action du
soleil, dont la lumire traverse le verre sans le corrompre, comparaison
qui a t rpte par d'autres potes, et mme, je crois, par des
docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prt pour le jour du
jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira  Dieu que
_Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir
son Paradis autant qu'il peut;  saint Pierre, qui en est le portier,
que la porte d'une cour doit tre ouverte  tout le monde. Il prouvera
enfin  Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour
des pchs qu'il n'et pas commis s'il n'avait pas t au monde; mais il
prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas oblig d'en venir l
avec son fils.

     [510] Deudes de Prades.

     [511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.

     [512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366.

     [513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provenal dit;

          _Si monge nier vol Dieu que si an sal
          Per pro maniar ni per femnas tenir,
          Ni monge blanc per boulas amentir,
          Ni per erguelh temple ni l'ospital_,

          _Ni canonge per prestar a renieu,
          Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu
          Que sofriro per Dieu aital turmen,
          S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_.

     [514] Millot, t. III, p. 233.

     [515] _ibid._, p. 268.

Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mcontent du tour que
les affaires y avaient pris, s'crie: Seigneur Dieu, si vous m'en
croyiez, vous prendriez bien garde  qui vous donneriez les empires, les
royaumes, les chteaux et les tours. Un autre[517], dsespr de la
mort du bon roi saint Louis, si ardent  servir Dieu, maudit les
croisades et le clerg, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu
lui-mme qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrtiens se
fissent mahomtans, puisque Dieu est pour les infidles. Dans une tenson
de Peguilain, il propose  Elias, son interlocuteur, cette question 
rsoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous
promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit oblig d'tre
fidle  son serment. J'aimerais mieux le rompre, rpond Elias; j'en
serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de
lumire sur l'efficacit morale des plerinages  la Terre-Sainte, des
indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espce.
Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours
peu clbres, Granet exhorte Bertrand  renoncer  l'amour et 
travailler au salut de son me en passant outre-mer, o l'antechrist est
sur le point de dtruire ceux qui y sont alls pour convertir les
infidles. Bertrand rpond qu'il est fort aise du succs de
l'antechrist; qu'il est prt  croire en lui, dans l'esprance qu'il
flchira en sa faveur le coeur de sa matresse. Granet lui reproche
l'indigne voie par laquelle il veut parvenir  son but. Ce bien, lui
dit-il, serait pay trop cher par votre damnation. Tout est lgitime
pour sauver ma vie, rpond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des
femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pche en me jetant dans les bras
de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520].

     [516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.

     [517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pice;
     Millot, t. II, p. 430.

     [518] Millot, t. II, p. 240.

     [519] _Ibid._, p. 133.

     [520] Millot, t. II, p. 135.

Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs
chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils
voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils
ne mnagent ni les guerriers qui massacraient des populations entires
par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bchers ce
que le fer avait pargn, ni les moines, ni le clerg leurs complices,
ni les papes moteurs intresss et politiques de ce carnage religieux.
La libert de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans
des sicles  qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respect
des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi
eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point
de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point
la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les
bchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aim, rim, men
une vie errante et adonne au plaisir, comme les Troubadours ses
confrres. Sa tte ardente avait pass subitement  d'autres extrmits.
Devenu moine de Citeaux, bientt abb, et peu de temps aprs vque de
Toulouse ds qu'il vit la perscution et la proscription s'lever contre
les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux
perscuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses
prdications violentes les croiss et leur chef, le trop fameux comte de
Montfort. Aprs avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son
seigneur, dans Toulouse mme, capitale de ses tats, il alla prsenter
au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il tablit
solidement dans son diocse, et qui y a rgn si long-temps. Perdigon,
simple Troubadour, lev par son talent  la dignit de chevalier et 
la fortune[522], le dshonora par la part qu'il prit aux intrigues et
aux violences de Folquet. Il chanta mme la dfaite et la mort du roi
d'Arragon son bienfaiteur, dfenseur du comte Raimond,  la bataille de
Muret[523]. Vers la fin du mme sicle, lorsque les bchers taient
teints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et
en menaait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. Leurs cendres,
disait-il, seront jetes au vent, leurs mes envoyes en enfer.

     [521] Millot, t. I, p. 179 et suiv.

     [522] Millot, t. I, p. 428.

     [523] En 1213.

     [524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.

Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les
fureurs de l'inquisition que ce qu'un naf inquisiteur fit lui-mme, ne
croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa
dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nomm
Izarn[525], l'un des suppts les plus actifs de ce tribunal excrable,
et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains
d'un brleur d'hommes. La pice qu'il nous a laisse est un monument
prcieux[526]; c'est une controverse entre lui et un thologien
albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui
prouve d'abord trs-srieusement par des passages latins de la Bible que
ce n'est point le diable, mais Dieu qui a cr l'homme; ensuite il le
plaisante  sa manire sur les assembles de ses proslytes et sur la
faon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses
argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres
mots: Si tu refuses de me croire, _voil le feu qui brle tes
compagnons tout prt  te consumer_[527]. Aprs de nouveaux efforts de
dialectique, il lui dit encore: _Ou tu seras jet dans le feu_, ou tu
te rangeras de notre ct, nous qui avons la foi pure avec ses sept
chelons appels sacrements. De l'explication des dogmes il passe  la
dfense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce
point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: On apprte le feu, dit-il, et
la poix et les tourments o tu dois passer[528]..... Avant que je te
donne ton cong, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le
feu[529], je veux disputer avec toi sur la rsurrection au jugement
dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain. Et c'est
en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que
les incrdules prsentent comme objection. Si la tte d'un homme tait
outre-mer, un de ses pieds  Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une
main en France et l'autre  Haut-Vilar[530], que le corps ft en
Espagne, o on l'et fait porter, qu'il ft brl et mis en cendres, et
qu'on pt le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se
rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptme; la preuve en est
dans le livre de Job, etc.. Il ne cesse de lui rpter le plus fort de
ses arguments, celui du feu. Hrtique, lui dit-il, avant que le feu te
saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est
meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle
raison tu nies notre baptme[531].... Enfin, pour proraison, avant que
le pauvre hrtique rponde, il lui montre le feu qui s'allume[532]
Ecoute, ajoute-t-il le cor va dj par la ville, le peuple s'assemble
pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas tre brl. Ce
ne sont plus ici des forfaits imputs  l'inquisition naissante que l'on
ose nier et dont on essaie de la dfendre, c'est l'inquisition elle-mme
qui nous apparat en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes,
et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses pouvantables arrts.

     [525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parl de cet
     inquisiteur pote. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.

     [526] Ce pome est  la Bibliothque impriale, dans un
     manuscrit provenal du fond de d'Urf; il est intitul: _Aiso
     fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers:

          _Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,
          Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,
          Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.
          Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit
          Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_
          _Car crezes que Diables t'a format e bastit
          E tan mal a obrat e tan mal a ordit
          Pot dar salvatios falsamen as mentit.
          Veramen fetz Dieu home et el l'a establit
          E'l formet de sas mas aisi com es escrit_:
          Manus tuoe fecerunt me et plasmaverunt me.

     [527]

          _E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat
          Que art tos companhos.........,
          Si cauziras el foc o remanras ab nos
          C'avem la fe novela ab los sept escalos
          Que son ditz sacramens los cals mostra razos
          Que devem creyre tug a salvamen de nos_.

     [528]

          _E tu malvat her'tic iest tant desconoissens
          Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,
          Con es de Dieu e san Paul non iest obdiens,
          Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens
          Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens
          Per on deu espassar_..........

     [529]

          _Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar
          De resurrectio vuelh ab tu disputar......
          .........................................
          Si la testa de l'hom era lai otramar.
          L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,
          La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,
          El cors fos en Espanha que si fos fag portar,
          Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar
          Lo dia del judizi coven apparelhar
          En eissa quela forma que fon al bateiar.
          En la sant escriptura o podes a trobar:
          Job_, etc.

     [530] Millot, qui ne fait ici, comme  son ordinaire, que
     copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on
     est souvent oblig de rectifier quand on la rapproche du
     texte, met aprs ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en
     effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce
     _Aut-Vilar_, oppos  la France: mais on peut trs-bien se
     passer de le savoir.

     [531]

          _Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,
          Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,
          Que diguas lo veiaire per cal razo descies
          Lo nostre baptisti li que bos essanct es_.

     [532]

          _Si ara not confessas, lo foc es alucatz,
          El corn va per la vil al pobl' es amassatz
          Per vezer la justizia, c'ads seras crematz_.

 ne considrer les Troubadours que sous le point de vue littraire, et
plus particulirement sous celui qui nous a conduits  parler d'eux, on
voit dans leurs posies des traces de l'imitation des posies arabes et
le modle des premires formes qu'eut en naissant la posie moderne. Un
grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions
du printemps ou des comparaisons tires des fleurs, de la verdure, du
chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fracheur des
fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez frquent du
rossignol dans des descriptions potiques ou dans des messages d'amour.
C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la premire fois
ces recherches de penses et d'images galantes inconnues aux potes
anciens. C'est l qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa
dame: Un doux regard qu'ils me lancrent  la drobe fraya le chemin 
l'amour pour passer  travers mes yeux au fond de mon coeur. C'est l
qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son coeur, et que son coeur
l'a vaincu lui-mme[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son
coeur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie
et de souffrance; ils meurent eux-mmes de douleur et son coeur de
dsir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit
quand elle ta son gant, lui enleva le coeur, et que ce gant a rompu la
serrure dont il avait ferm son coeur contre l'amour[535].

     [533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.

     [534] Millot s'en est tenu  la premire phrase, et a
     dissimul le reste; le manuscrit provenal porte
     littralement:

          _Gent an sauput mey huelh uenser mon cor
                           E'l cor a uensut me_.
          ..........................................
          _Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_.
          ..........................................
          _Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire
          De pessamen, d'enuey e de cossir,
          E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_.

     [535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.

Ailleurs, il s'lve une dispute entre le coeur d'un pote et sa raison
au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun
dfend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait
veiller en dormant, qui peut brler dans l'eau, noyer dans le feu, lier
sans chane, blesser sans faire de plaie; tout cela est littralement
dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la
suite ces sortes de subtilits dans les meilleurs potes italiens, nous
n'aurons donc pas de peine  en reconnatre la source. Elle dcoule
originairement de la posie des Arabes, qui en est remplie. Les
Provenaux en les prenant pour modles n'avaient ni le got form ni les
exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand
ils portrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en
arrter les progrs.

     [536] Dans une pice de Pierre Vidal.




CHAPITRE VI.

_tat des Lettres en Italie au treizime sicle; commencement de la
Posie italienne; Potes siciliens; L'empereur Frdric II; Pierre des
Vignes; Nouveaux troubles en Italie aprs la mort de Frdric; coles et
Universits; Grammairiens; Historiens; Posie latine; Potes siciliens
depuis Frdric; Potes italiens avant le Dante_.


Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des
sciences et des lettres. Nous avons aperu dans les communications
immdiates de ces conqurants de l'Espagne avec les provinces
mridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins
occasionnelle et puissamment dterminante de l'amour des Provenaux pour
la posie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de
leurs formes potiques et des dfauts brillants de leur style; nous
avons ensuite vu les Troubadours se rpandre avec leur nouvel art dans
les petites cours fodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie,
exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'me
des plaisirs et des ftes, et recueillir pour rcompense des honneurs,
des prsents, la faveur des souverains, et, ce qui tait souvent d'un
plus grand prix  leurs yeux, les faveurs des belles. Leur frquentation
dans les cours de la Lombardie au douzime sicle est certaine; leurs
succs et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin
qu'on y prit d'apprendre le provenal pour les mieux entendre et
l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se
sentaient le gnie potique, mais  qui il manquait une langue, de faire
des vers provenaux et de se mettre eux-mmes au rang des Troubadours,
en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gnes,
_Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie,
le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste.
Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la
mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des
Troubadours ne servt de rgle et d'objet d'mulation partout o l'on
avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent
quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais
l'italien resta bientt matre du champ de bataille, et le provenal
disparut avec la gloire passagre des Troubadours.

     [537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.

Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les
premiers essais de posie en langue italienne; il est vrai du moins que
ce n'est pas de ceux qui purent y paratre que se sont conservs les
plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reurent la
naissance; c'est dans ce pays, successivement occup par les Grecs, par
les Sarrazins, par les Normands, visit par les Provenaux, et o
rgnait alors l'empereur d'Allemagne Frdric II, que la lyre italienne
bgaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute  la gloire
potique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier 
donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes posies
contiennent bien quelques morceaux qui peuvent tre antrieurs de peu de
temps  ce qui nous reste de Frdric. On cite surtout une chanson d'un
certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce
_Ciullo_, sinon qu'il vivait  la fin du douzime sicle, et sa chanson,
qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, crite dans
un jargon plus sicilien qu'italien, mrite  peine d'tre compte[538].
L'honneur de la priorit reste donc  Frdric II. On sentira mieux le
mrite qu'il eut  s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les
principales circonstances de sa vie et l'agitation o furent pendant son
rgne et l'Italie et ses autres tats.

     [538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti
     Antichi_, p. 408 et suiv., est compose de trente-deux
     strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il
     faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a
     eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou  nos
     vers alexandrins, ils ne ressemblent rellement ni aux uns ni
     aux autres, ni  aucune espce de vers connus. En voici la
     premire strophe:

          _Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate
          Le Donne te desiano pulcelle e maritate
          Traheme deste focora se teste a bolontate
          Per te non aio abento nocte e dia
          Pensando pur di voi Madonna mia_.

     Il est ais de voir que chacun des trois premiers vers doit
     se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit
     syllabes, de ceux qu'on appelle _sdruccioli_, et le second un
     vers de sept syllabes. L'usage d'crire de suite, non
     seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est
     commun dans les anciens manuscrits italiens et provenaux;
     c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent tre crits:

               _Rosa fresca aulentissima
               Capari in ver l'estate
               Le donne te desiano
               Pulcelle e maritate
               Traheme deste focora
               Se teste a bolontate
          Per te non aio_, etc.

     La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute
     provenale, entremle de vers de diffrentes mesures et de
     vers rims et non rims. Cette chanson, crite comme elle
     doit l'tre, est une preuve de plus de l'influence de la
     posie provenale sur les premiers essais de posie
     italienne. (Voy. Crescimbeni, _Ist. della volgar Poes._, t.
     III, p. 7.)

Frdric Barberousse avait laiss pour hritier son fils Henri VI, mari
avec l'hritire du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction
des derniers restes de la race normande, le matre de ce royaume.
Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an aprs,
Frdric leur fils tait encore enfant. Une combinaison singulire de
circonstances avait engag sa mre  lui donner en mourant pour tuteur
Innocent III, et fit crotre  l'ombre du trne pontifical le futur
successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des
papes, et destin  l'tre lui-mme plus qu'aucun d'eux. Deux noms
rivaux taient ns en Allemagne des divisions de l'Empire, et
contribuaient  perptuer ces divisions[539]. Un fief ou chteau de
Conrad le Salique, appel Gheibeling ou Waibling, et situ dans le
diocse d'Augsbourg, avait transmis  la famille de cet empereur le nom
de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui
possdait alors la Bavire, ayant eu plusieurs dmls avec les
empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe tait devenu celui
d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison
Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'glise; les Guelfes
leurs antagonistes avaient pris la dfense des papes, et ds-lors les
noms de Gibelins et de Guelfes s'taient tendus dans l'Empire et dans
l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Sige, et le second  ses
partisans.

     [539] Muratori, _Antich. ital._, Dissert. 41.

Lorsqu'aprs un interrgne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en
Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il et t mme question de Frdric,
nomm cependant roi des Romains du vivant de son pre, Othon IV, devenu
Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frdric,
dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en
attendant qu'il devnt Gibelin  son tour par son lvation  l'Empire.
Innocent traita Othon d'usurpateur, ds qu'Othon voulut s'opposer aux
usurpations du St.-Sige. Il prtexta contre lui les intrts de son
pupille,  qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin
de les donner  Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu
abattre l'un par l'autre. Le rgne de ce pontife ambitieux est marqu
par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'levt
point encore jusqu' la souverainet de Rome; il l'est aussi par cette
fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prpara la destruction
totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible
dont le midi de la France fut le thtre, dont des milliers de chrtiens
furent les victimes pour quelques diffrences d'opinion[540], et dans
laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu
nouvellement allum des bchers de l'inquisition.

     [540] On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopt
     l'hrsie des Pauliciens, qui tenait du manichisme ou de la
     doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils
     l'eussent adopte; les partisans des Pauliciens nient mme
     qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas l la
     question. La question est de savoir si cette opinion des deux
     principes, ou toute autre de mme nature, peut lgitimer les
     excrables barbaries qu'exercrent sur les Albigeois des gens
     qui prtendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne
     croire qu'au diable.

Son successeur Honorius III ne voulut, mme aprs la mort d'Othon,
couronner Frdric empereur qu'aprs avoir exig de lui le voeu d'aller 
la tte d'une nouvelle croisade reconqurir la Palestine; mais Frdric,
alors g de vingt-six ans[541], et pre d'un fils qui en avait
dix[542], voyant que l'Allemagne avait besoin de sa prsence, et dans
quelle anarchie taient ses tats de Sicile et de Naples, se montra peu
empress d'accomplir ce voeu. On lui attribue mme des vues plus grandes
et plus solides. Il avait, dit-on, conu le projet de runir dans un
seul tat l'Italie entire[543], projet qui occupa dans tous les temps
ceux qui s'intressrent vritablement  la prosprit de ce beau pays,
mais auquel l'intrt particulier des papes s'opposa toujours. Somm
plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu mme, par son second
mariage[544], hritier ventuel du royaume de Jrusalem, dont les
Sarrazins taient les matres, il se dispose enfin  partir avec une
arme[545]; mais une pidmie se dclare parmi ses troupes; il en est
atteint lui-mme; il remet son entreprise  l'anne suivante. Grgoire
IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter
l'Italie, l'excommunie pour ce dlai. Frdric part[546]: Grgoire
l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prcher contre lui, dans
ses tats de Naples, une croisade. Frdric russit dans la sienne 
Jrusalem mieux qu'on ne le voulait  Rome. Il revient enfin, aprs des
difficults, des dsagrments sans nombre et des prils personnels o
son excommunication l'avait jet[547]. Il en prouve de nouveaux en
Italie, et se voit forc de se battre avec ses croiss contre les
croiss du pape. Le pontife vaincu[548] a recours aux armes de sa
profession. Il l'accuse d'hrsie dans des lettres pastorales. Il fait
plus: il soulve contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient
pendant prs de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues.

     [541] C'tait en 1228, deux ans aprs la mort d'Othon.

     [542] Henri, qu'il fit couronner roi des Romains.

     [543] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc. ch. 52; Gibbon,
     _Decline and fall_, etc., c. 59.

     [544] Aprs la mort de Constance d'Arragon, sa premire
     femme, il pousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire
     de Jrusalem.

     [545] 1227.

     [546] Aot 1228.

     [547] La position o le mit l'obstination du pape  le
     poursuivre comme excommuni jusque dans Jrusalem mme, est
     si singulire, que le bon Muratori, en rapportant dans ses
     Annales ces faits tranges, ne peut s'empcher de dire: _Non
     potr di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si
     futte vicende_. Ann. 1229.

     [548] 1230.

Le pontife qui le remplace aprs la courte apparition de Clestin IV sur
le trne papal[549], Innocent IV va plus loin, et dpose formellement
Frdric  Lyon en plein concile[550]. Il dclare l'Empire vacant, et
fait lire successivement  sa place deux prtendus empereurs. Frdric
dans ses tats d'Italie tient tte en homme de courage; mais sa vie est
trouble jusqu' la fin, et si l'on en croit mme quelques auteurs, elle
est abrge par un parricide[551].

     [549] Grgoire IX tant mort le 21 aot 1241, Clestin IV qui
     lui succda, mourut dix-sept ou dix-huit jours aprs;
     Innocent IV le remplaa, le 26 juin 1243, aprs un long
     interrgne, caus par les dissensions qui agitaient alors le
     sacr collge.

     [550] Le 17 juillet 1245: ce fut aprs l'avoir fait accuser,
     par un vque italien, et par un archevque espagnol, d'tre
     hrtique, picurien et athe. (Voyez les Annales de
     Muratori.)

     [551] Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de
     Frdric, de l'avoir touff dans sa dernire maladie,
     Voltaire (_Essai sur les Moeurs_, etc., chap. 51) croit que ce
     fait est faux, et les historiens italiens les plus senss
     pensent de mme.

Les historiens d'Italie[552], quoique prvenus contre lui  cause de ses
querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualits, de ses talents
et de l'tendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue
italienne, telle qu'elle tait alors, le latin, le franais, l'allemand,
le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui
tait familire, et il en encouragea l'tude dans toute l'tendue de ses
tats. Avant lui, la Sicile tait prive de tout tablissement
littraire; il y fonda des coles, et appela du continent des savants et
des gens de lettres; il cra l'universit de Naples, qui devint presque
ds sa naissance la rivale de la clbre universit de Bologne. Il
redonna un nouvel clat  l'cole de Salerne, qui languissait, et
pourvut par des lois utiles aux abus qui s'taient introduits dans la
mdecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres
intressants pour cette science, qui n'avaient point encore t
traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il
ordonna l'tude dans ses tats de Naples, et mme dans les universits
de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur[553], tait le rendez-vous
des potes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes
distingus dans tous les arts. Il tablit  Palerme une acadmie
potique, et se fit un honneur d'y tre admis avec ses deux fils, Enzo
et Mainfroy, qui cultivaient aussi la posie. Une des tudes favorites
de Frdric tait celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie
des connaissances qu'il y avait acquises dans un trait qu'il nous a
laiss de la chasse  l'oiseau[554]. Il n'y traite pas seulement des
oiseaux dresss  la chasse, mais de toutes les espces en gnral; des
oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des
oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces diffrentes
espces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il dcrit les
parties de leurs corps, leur plumage, le mcanisme de leurs ailes, leurs
moyens de dfense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il
en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir,
de les nourrir, de les former  tous les exercices qui en font des
oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace
qu'eux, l'instinct de voracit qu'ils ont reu de la nature.

     [552] Ricordano Malespini, _Stor. fior._ Giov. Villani,
     _Stor._ Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. IV, liv.
     III, etc.

     [553] _Cento Novelle Antich. nov._ 20.

     [554] _De Arte venandi cum avibus_. Ce trait, divis en
     deux livres, ne s'est point conserv en entier. Mainfroy,
     fils de Frdric, en avait suppl plusieurs parties et des
     chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes,
     qui appartenait au savant Joachim Camrarius, qu'il fut
     imprim  Augsbourg (_Augustoe vendelicorum_) en 1569, in-8.

Il n'est rest de posies de Frdric II, qu'une ode ou chanson galante,
dans le genre de celles des Provenaux, et que l'on croit un ouvrage de
sa jeunesse: on y voit la langue italienne  sa naissance, encore mle
d'idiotismes siciliens[555], et de mots frachement clos du latin, qui
en gardaient encore la trace[556]. L'ode est compose de trois strophes,
chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et
tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les penses
en sont communes, et les sentiments dlays dans un style lche et
verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait
tant d'autres choses  faire que des vers[557]. Nous avons vu un autre
Frdric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans aprs; et le
Frdric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour
confident et pour matre.

[555] Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, _Istoria della
volgar poesia_, t. III.

[556] Comme _eo_ venu d'_ego_, moi, qui tait prt  devenir _io_, et
_meo_, mien, qui est le mot latin mme, et qui devint peu de temps aprs
_mio_.

     [557] Voici la premire strophe de sa _canzone_:

              _Poiche ti piace, amore,
              Ch'eo deggia trovare_
              _Faron de mia possanza
              Ch'eo vegna a compimento.
              Dato haggio lo meo core
              In voi, Madonna, amare;
              E tutta mia speranza
              In vostro piacimento.
              E no mi partiraggio
              Da voi, donna valente;
              Ch'eo v'amo dolcemente:
          E piace a voi ch'eo hoggia intendimento;
          Valimento mi date, donna fina;
          Che lo meo core adesso a voi s'inchina_.

     La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des
     rimes, le mot _trovare_, trouver, employ au deuxime vers,
     pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici
     l'imitation de la posie des troubadours.

Il avait pourtant un secours  peu prs de mme espce dans son clbre
chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute
capacit dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte,
orateur et pote. N  Capoue d'une extraction commune, il tudiait 
Bologne dans l'tat de fortune le plus misrable. Le hasard le fit
connatre de Frdric, qui l'apprcia, l'emmena  sa cour, et l'leva
successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus
hautes dignits. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les
agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les
commissions les plus dlicates exercrent ses talens et son zle. Dans
une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en prsence
de l'empereur mme, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste
excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'o il tira le texte de
son discours[558]. Cela prouve que les bons potes latins lui taient
familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses _canzoni_ qui
nous a t conserve[559]. Elle est en cinq strophes de huit vers
en dcasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relvent un peu
l'uniformit des ides et des sentiments. Il se compare  un homme qui
est en mer, et qui a l'esprance de faire route quand il voit le beau
temps[560]. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une posie trop
noble, pouvoir se rendre auprs de sa matresse en cachette comme un
larron, et qu'il n'y part pas[561]; s'il pouvait lui parler  loisir,
il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que
Pirame n'aima Tisb. On reconnat ici son got pour Ovide. Dans la
dernire strophe, il s'adresse  sa chanson mme, comme les Troubadours
le faisaient quelquefois et comme les potes italiens l'ont presque
toujours fait depuis.

     [558]

          _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est:
          Quoe venit indign poena, dolenda venit_.
                                                   (OVIDE.)

     [559] Elle parut pour la premire fois dans le Recueil des
     _Rime Antiche_, donn par Corbinelli,  la suite de la _Bella
     mano_ de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8. On la trouve
     aussi dans Crescimbeni, _Istor. della volg. poes._, t. I, p.
     130 et ailleurs.

     [560]

          _Come uom che  in mare ed ha speme di gire
          Quando vede lo tempo, ed ello spanna_, etc.

     [561]

          _Or potess' io venire a voi, amorosa,
          Come il ladron ascoso, e non paresse;
          Ben lo mi terria in gioja avventurosa
          Se l'amor tanto di ben mi facesse.
          Si bel parlare, donna, con voi fora;
          E direi come v'amai lungamente,
          Pi che Piramo Tisbe dolcemente
          E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora_.

Il est rest de lui une autre _canzone_ en cinq strophes de neuf vers
d'ingales mesures et en rimes croises[562]: mais elle ne vaut pas la
premire, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au
contraire de parler d'une troisime pice, moins tendue, et dont le
mrite potique est tout aussi mdiocre, mais dont la forme exige qu'on
y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partags en deux
quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains,

       La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille.

     [562] On la trouve dans le Recueil des _Diversi poeti Antichi
     Toscani_, donn par les Giunti, en 1527.

Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un
vritable sonnet, et,  trs-peu de chose prs, construit comme ceux de
Ptrarque. Nouvelle preuve que cette forme de posie, ignore des
Provenaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne,
et remonte jusqu'au treizime sicle[563].

     [563] Voici cette pice, qui, malgr la mdiocrit des ides
     et la grossiret du style, forme un monument curieux; elle a
     t publie par l'Allacci, _Poeti Antichi_, etc.

          _Peroch' amore no se po vedere
            E no si trata corporalemente,
            Quanti ne son de si fole sapere
            Che credono ch'amor sia niente.

          Ma poch' amore si faze sentere,
            Dentro dal cor signorezar la zente,
            Molto mazore presio de avere
            Che sel vedesse vesibilemente.

          Per la vertute de la calamita
            Come lo ferro atra' non se vede
            Ma si lo tira signorevolmente.

          E questa cosa a credere me'noita
            Ch'amore sia e dame grande fede,
            Che tutt'or fia creduto fra la zente_.

     La seule diffrence qu'il y ait, quant  la forme, entre ces
     deux tercets et ceux des sonnets les plus rguliers, est que
     l'une des deux rimes des quatrains, _ente_, y est conserve,
     et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de
     n'tre que deux. Les mots _la zente_ y sont aussi rpts 
     la fin de deux vers, ce qui pche contre la rgle qui dfend
     qu'_un mot dj mis ose s'y remontrer_; rgle qui est de
     rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce
     sonnet le _z_ vnitien, employ plusieurs fois au lieu du
     _ci_ et du _gi_, comme _faze_, _signorezar_, _la zente_; soit
     que l'on pronont alors ainsi en Sicile, soit que ces vers
     nous aient d'abord t transmis par un copiste vnitien.

On a de Pierre des Vignes six livres de lettres crites en latin, soit
en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont
t imprimes plusieurs fois[564]. Elles sont intressantes pour
l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles
suscits sans cesse contre Frdric par la cour de Rome, et son
infatigable activit  les vaincre. On y voit avec plus de plaisir
quelques traces de la protection accorde aux lettres par l'empereur et
par son chancelier. On a long-temps attribu, ou  l'un ou  l'autre,
car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a caus un
grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il parat constant, non
seulement que le livre n'est ni de Frdric, ni de Pierre, mais qu'il
n'exista jamais. C'est le fameux livre des _trois Imposteurs_. Entre les
calomnies que Grgoire IX rpandit contre le roi de Sicile, il l'accusa
dans une circulaire  tous les princes et  tous les vques, d'avoir
dit hautement que le monde avait t tromp par trois imposteurs, Mose,
Jsus et Mahomet. Frdric rpondit  cette circulaire par une autre, o
il nia formellement qu'il et tenu ce propos. L'accusation acquit par l
plus de publicit, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie
se propage, d'un propos on fit bientt un livre, dont on accusa
l'empereur, ou par accommodement son chancelier.

     [564] La premire dition fut faite  Ble en 1566; la
     seconde  Amberg, en 1609, etc.

Ce dernier et t heureux s'il n'et jamais t en butte  d'autres
calomnies, et il serait heureux pour la mmoire de Frdric, que cet
empereur n'et pas prt l'oreille  celles qui s'levrent dans sa
cour. Elles se sont renouveles depuis sous plusieurs formes, et ont
subsist long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si
bien mrite, pt tre suivie d'une si pouvantable disgrce et d'un
traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que
Frdric, et fait crever les yeux  un ministre tel que Pierre des
Vignes, et l'et fait jeter dans une prison ftide, o le malheureux
s'tait tu de dsespoir, s'il n'y avait t forc par une trahison, ou
peut-tre par de plus criminels attentats; mais c'tait oublier les
retours de cette nature si frquents dans la faveur des rois. Les
auteurs les plus estims par leur saine critique et par leur
impartialit, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, aprs
avoir attentivement examin la question, ne balance pas  conclure que
Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des
courtisans qui le perdit; que l'empereur, tromp par eux, le condamna 
perdre la vue et la libert, et que Pierre au dsespoir se donna la
mort.[565]

     [565] _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. I, c. 2.

Frdric mourut lui-mme deux ans aprs[566], laissant, dit Voltaire, le
monde aussi troubl  sa mort qu' sa naissance[567]. Pendant sa vie,
comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la
lutte tablie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois
dans la mme ville, les familles taient partages entre les deux
factions, et ranges sous les deux noms ennemis de Guelfes et de
Gibelins, comme sous deux bannires. Ces noms, comme nous l'avons vu,
existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils
s'tendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux
factions implacables et acharnes. Presque toutes les villes de
Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs,
comme  Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient
une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes
suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mmes familles, le pre
tait Guelfe et ses fils Gibelins un frre servait Rome, et l'autre
l'Empire. On doit penser quelle exaspration donnrent  leurs haines
les excs o la vengeance des papes se porta contre Frdric II, le
bruit de leurs excommunications et la prdication de leurs croisades.
Jamais il n'y eut de guerre civile plus complique, s'il y en eut de
plus terrible.

     [566] Le 13 dcembre 1250.

     [567] _Essai sur les Moeurs_, etc., c. 53.

La mort de Frdric et le long interrgne qui la suivit, furent, pour la
plupart des villes qui lui avaient t attaches, le signal de
l'indpendance. Alors se formrent beaucoup de petites principauts, qui
s'tendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui
avaient t du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux
princes n'en furent que plus ardents  se faire la guerre quand ils la
firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche
Trvisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino[568], ciment par le sang
et par tous les excs de la tyrannie, ne s'croula que sous les coups
d'une ligue, presque gnrale, et mme d'une croisade[569] qui, cette
fois du moins, ne parut arme par la religion que pour venger
l'humanit. La puissance plus modre des marquis d'Est s'tendait peu 
peu de Ferrare  Modne et  Reggio.  Milan, les querelles du peuple
avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des _de la Torre_, nobles
qui se disaient populaires, et qui prparaient, en s'y opposant
toujours, la domination des Visconti. Dans l'tat de Naples et de
Sicile, Mainfroy, occup de reconqurir ce royaume sur les papes, qui en
avaient envahi la suzerainet, l'tait aussi d'en usurper la couronne
sur le jeune Conradin, seul rejeton lgitime du sang de Frdric II.
Heureux dans son usurpation, il se trouva bientt assez de forces pour
envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui dchiraient
la rpublique de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et
abattit dans le parti des Guelfes[570] celui des papes, ses plus
dangereux ennemis. Mais les papes avaient jur la perte de la maison de
Souabe, indocile  recevoir leur joug. Urbain IV,  peine lev sur le
sige pontifical[571], reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit
mme avec plus de violence, et en transmit l'excution  Martin IV, son
successeur. Ce second pape franais[572], investit du royaume de Naples,
qui ne lui appartenait pas, le prince franais Charles d'Anjou, qui n'y
avait aucun droit[573]. Mainfroy vaincu, prit les armes  la main. On
vit le frre d'un saint roi de France usurper cette couronne trangre,
souiller ce trne par l'assassinat juridique de l'hritier lgitime, du
jeune et infortun Conradin[574]. Le crime plus grand des vpres
siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Franais, et
fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans
arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y
tablit et y maintint le rgne de sa maison.

     [568] De la maison de Romano.

     [569] En 1259.

     [570]  la bataille de Monte-Aperto, en 1260.

     [571] Il y remplaa, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un
     rgne de six ans, avait laiss respirer Mainfroy.

     [572] Urbain tait Champenois, et Martin Provenal.

     [573] En 1265.

     [574] L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de
     plus  cette scne horrible. Il dit que quand le bourreau eut
     fait tomber la tte du jeune Conradin, un autre bourreau, qui
     se tenait prt tua le premier d'un coup de poignard, afin,
     dit l'historien, qu'on ne laisst pas en vie un vil ministre
     qui avait vers le sang d'un roi: _Acci vivo non rimanesse
     un vile ministro che aveva versato il sangue d'un r_.
     Biancardi, _le Vite de' r di Napoli_, Venezia, 1737, in-4.
     _Vita di Carlo d'Angi_, p. 134.

Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes rpubliques,
Gnes et Pise, se disputaient l'empire des mers, quipaient des flottes
formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, crase par
ses pertes[575], et peu gnreusement attaque par les Florentins, parce
qu'elle tait Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors  Florence,
attaque en mme temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre,
mais confie imprudemment sa dfense au trop fameux comte Ugolin, dont
l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes 
l'histoire, et dont la plus haute posie a consacr l'horrible supplice.
Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnes.
Du milieu de ces convulsions, Florence fit clore la constitution
rpublicaine[576] sous laquelle on vit les lettres et les arts renatre
spontanment dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intrieure,
radicalement trouble par la violence des haines et la fureur des
partis.

     [575] Surtout  la bataille de la Meloria, le 6 aot 1284.

     [576] Les six prieurs des arts et de la libert, le capitaine
     du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, _Istor.
     fiorent_, liv. II, et tous les autres historiens.

Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat[577] s'tait fait un tat
puissant, par la runion de plusieurs petits tats, ou, ce qui tait
alors la mme chose, de plusieurs villes importantes[578] qui l'avaient
nomm, l'un aprs l'autre, leur capitaine gnral. Mais ce pouvoir
devenu tyrannique, quoiqu'il le ft moins que celui d'Eccellino, fut
dtruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enferm dans
une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse,
roi de Castille, le beau-pre de l'empereur grec Andronic Palologue, y
mourut[579] aprs deux ans de la plus dure et de la plus humiliante
captivit. Aprs lui, toutes ces villes, tantt divises et tantt
runies entre elles, continurent de s'agiter comme les autres villes
lombardes, comme celles de l'Italie entire, les unes Gibelines,
c'est--dire impriales, lors mme qu'il n'y a pas d'empereur; les
autres Guelfes, c'est--dire armes pour les papes contre les empereurs,
lorsque l'interrgne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes,
si leur ambition et eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les
factions survivant aux intrts qui les avaient fait natre, se
multiplirent par ce qu'il y avait mme de vague dans leur objet. Elles
s'envenimrent de plus en plus, et l'Italie parut prte  retomber dans
l'anarchie et dans le chaos.

     [577] Guillaume.

     [578] Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivre, Alexandrie,
     Tortone, Casal, et mme pendant quelque temps Milan.
     Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9.

     [579] En 1292.

Pendant tout le cours de ce sicle, les coles et les universits qui
commenaient  fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles
furent obliges de se dplacer, soit pour viter les dsastres de la
guerre, soit pour obir  l'un ou  l'autre des partis, occups  saisir
tous les moyens de se nuire. On les reprsente comme des voyageuses sans
demeure fixe, tantt campant dans une ville, et y talant les trsors de
l'instruction, tantt dcampant  l'improviste pour les transporter
ailleurs; les professeurs, forcs  faire serment de ne point quitter
leur poste, et pourtant errant  et l, tranant avec eux la foule de
leurs disciples et de leurs admirateurs[580]. Celle de Bologne, qui
tait la plus clbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes;
Modne, Reggio, Vicence, Padoue en profitrent; et les dmembrements de
l'universit Bolonaise y firent natre de nouvelles universits, ou
enrichirent  ses dpens celles qui existaient dj. Frdric II,
mcontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son universit de
Naples, avait ordonn  celle de Bologne de cesser ses cours, et  tous
les coliers de venir  Naples suivre leurs tudes; mais Bologne, ligue
contre lui avec d'autres villes de Lombardie, tait en tat de rsister
 cet ordre, et Frdric fut oblig de le rvoquer deux ans aprs.

     [580] Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3.

Les papes, de leur ct, enveloppaient les tudes dans leurs
proscriptions sacres; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait
aussi les universits. Mais tous ces mouvements, et toutes ces
rvolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux tudes,
l'affluence et le zle de la jeunesse, la clbrit des professeurs,
l'importance qu'avaient les coles pour les villes et pour les
gouvernements. Il y avait donc  la fois dans les esprits, comme il
arrive souvent, agitation et progrs. Mais s'il y avait du progrs dans
les esprits, y en avait-il un rel dans les tudes? C'est ce qu'il
s'agit d'examiner.

La thologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes
les mtropoles possdaient au moins une chaire de thologie; il en avait
une dans toutes les universits et dans tous les couvents de moines. Le
nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fonds
l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et
l'Inquisition; l'autre par saint Franois, qui ne laissa que les
Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus
anciens potes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en
langue vulgaire. Celui qui s'est conserv ne manque ni de verve, ni de
chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les lments, et
le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les tres crs  louer le
Crateur. Il est en vers irrguliers, et non rims[581]. Il fut mis en
musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui,
saint et pote, et qui de plus tait un des meilleurs musiciens de son
temps. On le nommait frre Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux
religieux ses nouveaux frres. Cela ne paratrait sans doute aujourd'hui
ni de belle posie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque
chose dans cette particularit qui doit intresser les musiciens et les
potes.

     [581] Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement _Cantico
     del Sole_, est crit en prose dans les chroniques de l'ordre
     des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimes; les lignes y
     sont toutes gales et sans nulle distinction qui indique le
     commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit
     cependant crit en vers, presque tous de sept ou de onze
     syllabes. En voici le commencement, rduit  la mesure des
     vers et  l'orthographe moderne.

          _Altissimo signore,
          Vostre sono le lodi,
          La gloria e gli onori;
          Ed a voi solo s'anno a riferire
          Tutte le grazie; e nessun vomo 
          Degno di nominarvi.
          Siate laudato, Dio, ed esaltato,
          Signore mio, da tutte le creature,
          Ed in particolar dal somma Sole
          Vostra fattura, signore, il qual fa
          Chiaro il giorno che c'illumina, etc._

     Le cinquime et le dixime vers sont des endcasyllabes
     _tronchi_, ou diminus de la syllabe fminine qui les termine
     ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de
     sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul
     et produit dans de la prose cette rgularit de rhythme. On
     ajoute que puisque ce morceau tait mis en chant, il devoit
     ncessairement tre en vers. Cependant on chante les Psaumes,
     qui sont en prose, et le chant de frre Pacifique devait
     beaucoup ressembler  celui-l. Voyez Crescimbeni, _Istor.
     della volg. poes._, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on
     trouve encore quelques autres posies de saint Franois, dans
     ses Opuscules, publis  Naples en 1635. Le Quadrio, _Stor. e
     rag. d'ogni poes._ t. II, p. 156.

La thologie eut alors une lumire plus brillante; un docteur fameux,
qui avait aussi de la posie dans la tte, quoiqu'il n'ait crit qu'en
prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagrait peu, a
sans doute exagr quand il a dit que saint Thomas, dans un autre sicle
et dans d'autres circonstances, tait Descartes[582]; Les lgrets de
Voltaire, l'Ange de l'cole[583], sont sans doute aussi des
exagrations. Pour faire un choix entre ces deux extrmes, ou pour
prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce
que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il
faudrait lire et la Somme thologique, et le commentaire sur les
sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et
contre les Juifs, et des _in-folio_ intituls _Opuscules_, ou, pour le
moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote;
bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de
faire un tel emploi de leur temps.

     [582] _Eloges_, t. II, p. 483, premire dit., cite par
     Tiraboschi, d'aprs Crvier, _Hist. de l'Univ. de Paris_, t.
     I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t.
     VI des _OEuvres de Fontenelle_, Paris, 1766, in-12, p. 415 et
     416.

     [583]

          Thomas le jacobin, l'ange de notre cole,
          Qui de vingt arguments se tira toujours bien,
          Et rpondit  tout, sans se douter de rien, etc.

     (VOLTAIRE, _Systmes_.)

Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, n en
1226, dans un chteau[584] appartenant  cette noble famille, entr en
dpit d'elle  17 ans chez les Dominicains, rsista constamment aux
larmes de sa mre, aux violences de ses frres, officiers au service de
Frdric II, qui enlevrent le jeune novice l'enfermrent dans un
chteau et l'y retinrent malgr le pape, aux caresses de leurs deux
jeunes soeurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre
au monde, y renoncrent et se firent religieuses  son exemple; aux
caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'tait
point sa soeur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop
pressantes, que d'tre chasse et poursuivie avec un tison enflamm:
vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il
devint bientt la gloire. C'est dans l'universit de Paris qu'il prit
ses degrs en thologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le
Grand. Il voulut professer  son tour. Mais de bruyantes querelles
s'taient leves entre les ordres Mendiants et l'Universit. Celle-ci
prtendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer
publiquement. Ces diffrents, qui occupent beaucoup de place dans
l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'universit de
Paris, doivent en remplir une trs-petite dans l'histoire des progrs de
l'esprit humain.

     [584] Le chteau de _Rocca-Secca_.

Lorsqu'ils furent apaiss, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le
doctorat et ouvrir une cole de thologie et de philosophie scolastique,
dans cette mme universit, qui a tenu depuis  grand honneur de l'avoir
eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une poque
dans ces deux sciences, o il apporta de nouvelles mthodes, si ce ne
fut pas de nouvelles lumires. De Paris, il alla professer  Rome, en
1260, et huit ou neuf ans aprs  Naples, o il se fixa,  la prire du
roi Charles d'Anjou. Appel, en 1274, au concile de Lyon, par le pape
Grgoire X, il tomba malade en route, et fut enlev en peu de jours. Il
n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui parat vraiment merveilleux au seul
aspect de l'norme collection de ses oeuvres.

On joint historiquement  saint Thomas, saint Bonaventure, son
contemporain, et n italien comme lui[585], mais enrl sous les
tendards de saint Franois. Envoy, par ses suprieurs,  l'universit
de Paris, qui tait alors la plus clbre de l'Europe, il y prit
rapidement ses degrs; mais il fut arrt au dernier, comme saint
Thomas, par les misrables querelles qui s'levrent entre les ordres
Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans aprs,
que toutes les difficults furent leves, et qu'il reut, dans
l'universit, les honneurs du doctorat. Enfin, nomm cardinal par
Grgoire X, qu'il avait fait nommer pape[586], il mourut en 1274,  ce
mme concile de Lyon o saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funrailles
y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-mme,
pronona son oraison funbre. Ses crits, tous thologiques, mais pour
la plupart d'une thologie mystique plutt qu'argumentative[587],
passent pour moins obscurs que ceux du docteur Anglique. On le nomma,
lui, le docteur Sraphique. On s'est moqu du titre de quelques-uns de
ses ouvrages[588], tels que _le Miroir de l'Ame_, _le Rossignol de la
Passion_, _la Dite du Salut_, _le Bois de vie_, _l'Aiguillon de
l'Amour_, _les Flammes de l'Amour_, _l'Art d'aimer_, _les sept Chemins
de l'ternit_, _les six Ailes des Chrubins_, _les six Ailes des
Sraphins_, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des
crits supposs qui se sont glisss parmi ses oeuvres; il n'y a aucun
inconvnient  les en croire. La puret de sa doctrine et ses autres
mrites l'ont fait mettre, trois sicles aprs, au rang des principaux
docteurs de l'glise, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le
contredit de son vivant, n'a t contredit par personne, sur ce point,
aprs sa mort.

     [585] En 1221, au chteau de _Bagnarca_, dans le territoire
     d'Orvite; son pre se nommait Giovanni Fidanza.

     [586] Aprs la mort de Clment IV, les cardinaux restrent
     assembls prs de quatre ans en conclave: tous prtendant 
     la thiare, les suffrages ne se runissaient sur aucun. Les
     exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale;
     il parvint  concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo,
     des Visconti de Plaisance, qui n'tait ni cardinal, ni
     vque, mais simple archidiacre de Lige, et qui prit le nom
     de Grgoire X.

     [587] Voyez Condillac, _Cours d'tudes_, t. XII, liv. XX, c.
     5.

     [588] Voltaire, _Systmes_, note C.

La philosophie n'tait autre dans ce sicle que ce qu'elle avait t
dans le prcdent; la dialectique d'Aristote, embrouille par les
scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse  mesure
qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribu 
l'claircir. Aprs lui, s'leva un Franciscain cossais, nomm Jean
Duns, et surnomm _Scotus_,  cause de sa patrie, qui crivit sur les
mmes sujets que lui, et prit toujours  tche de soutenir l'opinion
contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour gnral cet cossais,
que nous nommons _Scot_, comme si c'tait son nom et non celui de son
pays, formrent, sous son enseigne, une espce d'arme, tandis que les
Dominicains en formrent une autre,  la tte de laquelle ils placrent
saint Thomas. Ainsi, non seulement la thologie, mais la philosophie, se
divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les ges
suivants, retentir toutes les coles de leurs discordantes
clameurs[589].

     [589] Giamb. Corniani, _i Secoli della Letteratura italiana_,
     etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133.

Les mathmatiques taient cultives; mais elles n'avaient point encore
pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rveries de
l'astrologie judiciaire. Frdric II, lui-mme, malgr la trempe assez
forte de son esprit, n'avait pu se soustraire  cette faiblesse de son
temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses
astrologues et ses livres. Les sciences naturelles taient ignores,
except ce qui en tait indispensable pour la mdecine et la chirurgie,
dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'tat
d'enfance ou plutt de l'oubli o languissait la science de la nature.

La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mmes
de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crdit. Le droit
civil enseign dans presque toutes les universits, l'tait surtout 
Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un clat qui se rpandait dans
toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les trangers. On y
comptait alors prs de cent jurisconsultes plus ou moins clbres. Le
droit romain tait rest seul depuis l'abolition des lois lombardes et
saliques, lorsqu'aprs la paix de Constance, la division de la
Lombardie en autant de petits tats que de villes ayant produit  peu
prs autant de lgislations que d'tats, il en rsulta une confusion
difficile  dissiper. On attribue la gloire d'en tre venu  bout  un
moine dominicain nomm frre Jean de Vicence, qui prchait alors avec un
clat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des
conversions et des miracles[590]. Celui d'avoir dbrouill ce chaos
n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les
autres comme d'y croire.

     [590] Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4.

Pour ce miracle-ci ses moyens taient humains et naturels.
L'enthousiasme qu'il excitait  Bologne engagea les citoyens et les
magistrats  lui soumettre leurs statuts pour les rformer. Il
s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert
avec eux,  la rforme dsire. Il en fit autant dans les autres villes,
 Padoue,  Trvise,  Feltre,  Bellune,  Mantoue,  Vicence, 
Vrone,  Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant
toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le
premier, s'il et t durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de
terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle
dans une assemble publique auprs de Vrone[591], au milieu d'un
concours innombrable, et que quelques historiens font monter  plus de
quatre cent mille personnes[592], accourues de toutes les parties de la
Lombardie  la voix du pacificateur.

     [591] Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette
     assemble se tint le 28 aot 1233. Muratori a publi dans ses
     _Antiquit. ital._, le trait ou acte authentique de cette
     paix.

     [592] Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain,
     Muratori, _Script. rer. ital._, t. VIII; Tiraboschi, _loc.
     cit._, regarde ce nombre comme fort exagr; mais le
     judicieux auteur de l'_Histoire des Rpubliques italiennes du
     moyen ge_, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour
     le rvoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'taient pas
     seulement les peuples de Vrone, Mantoue, Brescia, Vicence,
     Padoue, Trvise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modne,
     Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense,
     chaque ville avec son _carroccio_, ou char de bataille o
     flottait son tendard; mais tous les vques de ces villes,
     en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de
     chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche
     d'Aquile, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, dj matre,
     ou plutt excrable tyran de Padoue, Albric, son frre, etc.
     Tous taient sans armes, dit Muratori, dans ses _Annales_ (an
     1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de
     pnitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence
     proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est,
     chef des Guelfes, avec Adlade, fille d'Albric de Romano,
     dont le frre Eccellino tait chef des Gibelins; ce qui fut
     accept et gnralement approuv. _Id. ibid._

Mais il voulut faire un troisime miracle, o il ne russit pas si bien.
Soit qu'il et eu ds le commencement cette vue profonde, soit qu'elle
lui ft venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance
politique son pouvoir jusque-l tout spirituel. Il se rendit  Vicence
sa patrie, dclara en plein conseil qu'il voulait tre seigneur et comte
de la ville, et y tout rgler  son plaisir: cela ne souffrit aucune
difficult. Il rencontra plus d'obstacles  Vrone; mais il exigea des
otages: on lui en donna. Il accusa d'hrsie les opposants, et en sa
qualit de dominicain il les fit arrter et brler vifs, au nombre
d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considrables de la
ville. On le laissa faire, et alors il fut le matre  Vrone comme 
Vicence.

Vicence fut jalouse de le voir prolonger son sjour  Vrone, et se
rvolta contre lui. Frre Jean prit les armes, et marcha intrpidement
pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grgoire IX
trouva fort mauvais qu'on traitt ainsi ce brave moine. Il lui adressa
un bref pour le consoler dans sa prison. Il crivit en mme temps 
l'vque de Vicence, et lui ordonna de svir contre les auteurs de cet
attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frre Jean fut mis en
libert. De retour  Vrone il y tomba en discrdit, et se vit oblig de
rendre les otages qui lui avaient t remis. Son comt, sa seigneurie,
son existence politique, ses miracles s'vanouirent[593]; et aprs ce
songe bruyant et scandaleux, s'tant retir  Bologne, il y mourut
obscurment.

     [593] Muratori, _ub. supr._

La rforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu
durable qu'il ait produit; car les villes rconcilies par lui ne se
harent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de
tout ce dsordre, l'tude des lois avait de difficults. Leurs
contradictions et leur obscurit engageaient les jurisconsultes les plus
forts  y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre
elles augmentaient les tnbres au lieu de les dissiper. On en comptait
dj plus de trente. Il en fallait une qui les remplat toutes, et qui
devnt la rgle gnrale. C'tait un travail effrayant. Accurse[595] eut
le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.

     [594] _M quanto dur questa concordia? non pi che cinque o
     sei giorni.... cos ripullul la discordia come prima fra que
     popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar
     da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub.
     supr._

     [595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin
     _Accursius_.

N en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il
avait tudi  Bologne, sous le clbre jurisconsulte Azon, et y tait
devenu professeur en droit aprs lui. Sa renomme effaa celle de son
matre, et le conduisit  la fortune. Il possdait  Bologne un palais
magnifique, et  la campagne une dlicieuse _villa_, o il passa ses
dernires annes dans un repos environn d'honneurs et de considration
publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, gnralement adopte,
fut bientt dans les coles et dans les tribunaux la seule
interprtation reue, et mme au besoin le supplment des lois. Elle
jouit de cet honneur pendant trois sicles, c'est--dire, jusqu'au
moment o le travail d'Alciat la relgua parmi les monuments des temps
barbares.

     [596] Sa famille tait si obscure qu'on n'en sait pas mme
     le nom. Ce fut lui mme qui se donna celui d'_Accursius_,
     comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il
     tait _accouru_ pour dissiper les tnbres du droit civil.
     Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86.

Accurse, nomm par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597],
qui marchrent sur ses traces, et dont l'an surtout gala presque,
dans la science des lois, la rputation de son pre; on dit aussi, mais
le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et
professeur en droit comme son pre et ses frres[598]. Un vieux
calendrier de l'universit de Bologne accorde le mme honneur  une
autre femme du mme temps, nomme Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce
phnomne a t moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il
nous paratrait contre nature. Nous avons bien de la peine  permettre
aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet
de docteur?

     [597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib.
     II, p. 218.

     [598] _Id. Ibid._, p. 225.

La ferveur n'tait pas moins grande pour le droit canon que pour le
droit civil. Depuis le Dcret de Gratien, cinq autres recueils de canon
et de dcrtales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en
devenir plus clairs, des interprtations, des commentaires et des
gloses. Grgoire IX fit dbrouiller ce chaos par le fameux Raimond de
Pennafort, n  Barcelone, mais lev dans l'universit de Bologne. Le
recueil en cinq livres, publi par ce pape, abolit et remplaa tous les
autres, except le Dcret de Gratien; vers la fin de ce sicle, Boniface
VIII y ajouta un sixime livre: c'tait-l le corps de doctrine,
fondement de l'autorit que le trne pontifical affectait sur tous les
trnes; et c'tait l l'ample matire sur laquelle devaient s'exercer la
patience des canonistes et leur sagacit.

Cette tude ouvrait la route  tous les honneurs. Plusieurs Papes lui
durent mme leur lvation. Innocent IV fut un des plus clbres. On a
de lui, dit-on, de fort belles dcrtales, et d'amples commentaires sur
celles de Grgoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si
c'est avec simplicit ou avec malice, que quelques uns y trouvent par
fois de l'obscurit et des contradictions; mais qu'il n'en a pas t
moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mrit  son auteur les
titres glorieux de monarque du droit, de lumire resplendissante des
canons, de pre et d'organe de la vrit[599].

     [599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta
     oscurit  contraddizione,  stata non dimeno avuta sempre in
     gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti
     giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di
     lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della
     verit_. Ibid. p. 246.

Au moment o nous arrivons  un sicle plus heureux pour les lettres, o
leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches,
vont nous occuper trop pour que nous puissions donner  ce qui n'est pas
proprement littrature la mme attention que nous y avons donn
jusqu'ici, retournons-nous vers le pass; jetons un coup-d'oeil rapide
sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de sicles,
pour ainsi dire, de front, remplir, ou sparment ou ensemble, la vie
des hommes studieux, exciter presque seules l'mulation de la jeunesse,
absorber toutes ses facults, et donner  l'esprit de l'homme ces
premires et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le
got dominant et la trempe.

Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit
considrer les religions; si la religion la mieux adapte  cette
destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et
qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas
douter, le christianisme est cette religion, en tait-il ainsi de cette
thologie scolastique, pineuse, nigmatique, hrisse d'argumentations
vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en
hrsies et en schismes; source d'intolrance, de haines, de guerres
sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet chafaudage avait
 faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien  la morale, s'il ne
tendait pas  rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents
les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachs  leurs
devoirs,  leur patrie, et, par tous ces moyens-l, plus heureux,  quoi
donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la
morale, mais pour la religion mme, ds qu'on eut fait de la religion
une science.

Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les
anciens, dans leur style figur, les appelaient Filles des Dieux, et
rien en effet ne devrait tre plus sacr parmi les hommes. Mais pour
qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme
salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obissent le mieux, il
faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropries  la
constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'tat de
la civilisation chez le peuple qu'elles ont  gouverner. Mais si vous
soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois
volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous
ordonnez, si vous souffrez qu'on les tudie publiquement dans cet tat
d'imperfection, de contradiction, d'incohrence; s'il est permis  ceux
qui les enseignent de les interprter, de les commenter, mme de les
tendre; si les arguties de l'cole peuvent s'emparer d'elles, en
obscurcir de plus en plus le ddale, embarrasser et entremler chaque
jour davantage les routes et les dtours du labyrinthe, je vois bien l
un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre,
des chaires, des bancs, des thses, des doctorats, une nomologie qui est
aux lois ce que la thologie est  la religion; je vois l, si l'on
veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on
entreprend de crer un tat, non pas dans l'tat, mais dans tous les
tats; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains
temporels dans un pays, aspirent  le devenir dans tous les autres;
s'ils y ont leurs lois, leurs arrts, leur digeste, un droit  eux;
s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses
exercices, ses dignits, ses solennits, et surtout ses rcompenses? Par
quelle expression rendre ce qu'un pareil tat de choses offre d'abusif
et d'absurde aux yeux de la saine raison?

Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de
moins conforme  sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans
guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a cr l'art du
raisonnement ou la logique. Cet art s'tait dj bien cart de son but
dans l'ingnieuse mthode du pre de toutes les mthodes, d'Aristote:
mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites
malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les
subtilits, les disputes sophistiques des coles philosophiques qui
s'levrent depuis dans la Grce? Combien le mal ne s'accrut-il pas
lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui
d'Aristote et des Aristotliciens? Et quel surcrot de malheur,
d'garement et de dsordre quand la science compose de tous ses obscurs
lments, se mla et se croisa, pour ainsi dire, avec les lments non
moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras thologique et
le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'cole;
quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours
d'escamotage, pntra tout, s'introduisit partout devant l'interprte
des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et
qu'enfin ces trois levains empoisonns fermentrent ensemble dans tous
les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls
lments de leur substance?

Voil pourtant quel fut au vrai l'tat et l'objet des tudes pendant une
si longue suite de sicles; voil quelle fut la matire de
l'enseignement depuis le moment o l'on en rouvrit les sources. Ne
serait-il pas  dsirer que pendant cette pnible poque elles eussent
toujours t fermes? Quel est le degr d'ignorance qui aurait pu faire
aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?

Pour juger de l'tendue et de l'excs de ce mal, pour apprcier une fois
l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale
publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux,
l'histoire crite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais
par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingnus. Voyez
que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles
moeurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion,
dans les prtres ses ministres, dans les moines, suppts non de la
religion elle-mme, mais des plus grossires et des plus dangereuses
superstitions! Ce n'est pas pour chapper  des traits dont rien ne peut
ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes,
c'est pour ne pas offrir aux mes sensibles, c'est pour pargner  la
sienne un spectacle dgotant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et
de laisser  peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dpravation
morale la plus scandaleuse, en mme temps que de la superstition la
plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.

Depuis environ un sicle, on joignait cependant aux autres tudes
quelques tudes littraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le
progrs; mais c'est ici que l'on voit combien il tait faible encore.
L'universit de Bologne est la premire o l'on puisse l'apercevoir; on
y voit, vers la fin du douzime sicle, quelques professeurs de
grammaire. Dans le treizime sicle, un Florentin, nomm _Buoncompagno_
y eut des succs qui jusques-l n'avaient t accords qu' la
jurisprudence et  la thologie. Il en obtint mme de plus grands: un de
ses ouvrages fut couronn de lauriers, aprs qu'il en eut fait lecture
dans une assemble nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai
que cet ouvrage laurat nous paratrait aujourd'hui dtestable. Il est
intitul: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manire
dont on doit crire aux papes, aux princes, aux prlats, aux nobles et
aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprims en latin de ce
temps-l, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous
donneraient que du dgot et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans
doute dans son style des recherches que ses contemporains ne
connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre tait alors nouveau,
et cela mme tait une nouveaut remarquable, que l'on rassemblt tous
ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la
thologie ou du droit.

     [600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait
     trouv cet ouvrage, divis en six livres, dans les archives
     des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donn des
     extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus
     Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV,
     liv. III, p. 362.

Dans la prface de ce mme ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de
onze autres livres ou traits de sa composition, sur divers sujets de
grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et
des noncs bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Trait _des
Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite;
l'autre est intitul _l'Olivier_, et renferme compltement, dit
l'auteur, le dogme des privilges et des confirmations; un autre, dont
le titre est _le Cdre_, donne la connaissance des statuts gnraux; _la
Myrrhe_ enseigne  faire les testaments[601]. Il y en a un sur
_l'Amiti_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six
genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du
treizime sicle, intitul _la Roue_, et qui traite des plaisirs de
Vnus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela
n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul crit de
cet auteur pouvait tre utile pour l'histoire, de quelque manire qu'il
soit crit, c'est celui qu'il composa sur le sige soutenu, dans le
sicle prcdent[603], par la ville d'Ancne, contre l'empereur Frdric
Ier., Muratori nous l'a conserv, en l'insrant dans son grand
recueil[604].

     [601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia
     dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et
     confirmationum dogma plenissim continetur. Cedrus dat
     notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri
     testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_.

     [602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_.
     Ibid.

     [603] En 1172.

     [604] _Script. rer. ital_. v. VI.

Du reste ce _Buoncompagno_ tait,  ce qu'il semble,  peu prs ce que
son nom signifierait en franais, un homme jovial et un peu malin. Il se
moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine
en vers rims. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux
miracles de Jean. Il annona qu' tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait
son vol du haut d'une montagne qui est prs de Bologne, et s'lverait
dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec
des ailes attaches  ses paules, et aprs avoir fait attendre
long-temps ce qu'il allait faire, il leva la voix et congdia
l'assemble, en disant qu'elle devait tre contente et qu'elle l'avait
assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espce qui lui firent
beaucoup d'ennemis. Il vcut et vieillit pauvre, et ayant fait  Rome un
voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misre  Florence dans
un hpital[605].

     [605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.

Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la mme
universit, nomm _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur
d'un ouvrage de Cicron en italien. Sa traduction a t imprime dans le
quinzime sicle[606], et rimprime ensuite avec quelques variations
dans le titre; ce n'est au fond qu'une version trs-abrege du trait de
l'_Invention_; mais le temps o elle fut crite en fait un monument
littraire, et celui o elle fut imprime, une curiosit typographique.

     [606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone
     translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto
     da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)

Presque toutes les universits avaient alors, comme celle de Bologne,
des professeurs de grammaire et de rhtorique. Florence eut un
grammairien dont la renomme effaa celle de tous les autres; c'est
_Brunetto Latini_. Il tait d'une famille noble, et dans ce temps o la
ville tait dchire par deux factions rivales, il tait du parti des
Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassrent les Gibelins; mais
ceux-ci implorrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du
secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille,
auprs duquel ils dputrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade,
il apprit que les Gibelins, aids par les soldats de Mainfroy, taient
rentrs dans Florence, et en avaient  leur tour chass les Guelfes. Il
se rfugia en France, y resta plusieurs annes, revint ensuite dans sa
patrie, o il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut
environ dix ans aprs[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la
gloire d'avoir dgrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris
 bien parler et  conduire sagement les affaires publiques[609].

     [607] Voyez ci-dessus, p. 355.

     [608] En 1294.

     [609] _Istor. fior._ c. 162.

L'ouvrage qui contribua le plus  sa clbrit est celui qu'il intitula
le _Trsor_; il l'crivit en France, et de plus en franais[610]. C'est
une espce d'abrg d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste,
de Solin et de quelques autres auteurs qui ont trait de diverses
sciences. Il est divis en trois parties, et chaque partie en plusieurs
livres. Les cinq de la premire partie contiennent l'histoire de
l'ancien et du nouveau Testament, la description des lments et du
ciel, celle de la terre ou la gographie, enfin celle des poissons, des
serpents, des oiseaux et des quadrupdes. La seconde partie n'a que deux
livres, qui renferment un abrg de la morale d'Aristote, et un Trait
des vertus et des vices. La troisime, aussi divise en deux livres,
traite premirement de l'art de bien parler, et ensuite de la manire de
bien gouverner la rpublique[611]. C'est, comme on voit, une espce
d'encyclopdie, o l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trsor,
toutes les connaissances que l'on possdait de son temps.

     [610] _Brunetto_ donne ainsi lui-mme le motif qui l'a engag
      crire en franais: Et se aucuns demandoit pourquoi chis
     livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour
     chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou
     que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure
     en est plus dlitable et plus commune  toutes gens. L'abb
     Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un
     manuscrit que l'on conserve  Florence, dans la
     _Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis
     l'origine de cette ville jusqu'en 1275, crite, ou plutt
     traduite d'anciennes chroniques latines en langue franaise,
     par matre Martin de Canale, qui dit aussi dans son
     introduction, qu'il a choisi cette langue, parce que la
     langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus
     dlitable  lire et  or que nulle autre.

     [611] On n'a imprim en Italie que la traduction italienne
     qui en fut faite vers le mme temps, par _Buono Giamboni_;
     Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothque impriale
     possde jusqu' douze copies de l'original franais. Il s'en
     trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans
     la Bibliothque du Vatican, avec quelques notes de la main de
     Ptrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzime sicle, 
     Bernardo Bembo, qui l'avait achete en Gascogne, selon ce que
     porte une note de sa main, crite sur la premire feuille.
     Crescimbeni, qui nous apprend ces particularits dans
     l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies
     des potes provenaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p.
     205.), dit, dans ce mme article, que le manuscrit 3206 de la
     Vaticane, fol o 126  135, contient un pome de ce
     Troubadour, intitul _le Trsor_ (_lo Tesor_), qui traite de
     toutes les sciences et de tous les arts. C'est de ce Trsor,
     ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'ide de
     ceux qu'il composa, c'est--dire du _Tesoretto_, en vers
     italiens, et du _Trsor_ en prose franaise. On va voir que
     Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs
     autres auteurs italiens.

Le _Tesoretto_ ou le petit Trsor, que _Brunetto_ crivit en italien
aprs son retour  Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrg de
son grand Trsor, mais seulement un recueil de prceptes de morale en
vers de sept syllabes, rims de deux en deux. C'est l du moins tout ce
qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu
sous les yeux l'dition assez rare qui en fut donne au seizime sicle,
ni la rimpression faite dans le dix-septime. J'en dirai bientt
davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des dtails qui
n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un
autre motif qu'une vaine curiosit.

On a aussi de _Brunetto_ une partie du trait de l'_Invention_ de
Cicron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui
fait le plus d'honneur  ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le
matre du Dante. Ce ne fut pas sans doute en posie, du moins pour le
style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chtif
sonnet qui s'est aussi conserv[613]. Quelques bibliothques d'Italie
possdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est
singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de
jeux de mots florentins de ce temps-l, que personne n'entend plus, mme
 Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitul _Pataffio_,
pitaphe. Le bon Tiraboschi se flicitait de ce qu'il n'avait jamais t
imprim, ni, ce qui et t bien pis, expliqu par des commentaires:
cela n'a pas empch qu'il ne l'ait t depuis,  Naples, avec un
commentaire de Ridolfi[614].

     [612] Il dit lui-mme qu'il fit cette traduction  la prire
     d'un de ses concitoyens, homme riche et considrable, qu'il
     trouva en France, et dont il fut gnreusement accueilli et
     secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est tromp ici en
     disant que cette traduction est celle d'une partie du premier
     livre de l'_Orateur_ de Cicron, o on commence  traiter de
     l'invention. _Secoli della letteratura italiana_, etc., t. I,
     p. 165. Dans le premier livre du trait _De Oratore_, Cicron
     ne traite point de l'invention. Le livre intitul _Orator_
     n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de
     Brunetto Latini, dit: _E fu quegli ch'espose la Rhetorica di
     Tullio_, etc. C'est, selon Tiraboschi, _loc. cit._, une
     traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre
     _De Inventione_, avec des commentaires. Cette traduction a
     t imprime plusieurs fois; et les Acadmiciens de la Crusca
     la citent souvent.

     [613] V. Crescimbeni, t. III, p. 65.

     [614] Mazzuchelli, _Scritt, ital._, t. II, part. II, donne
     les trois premiers vers de cette inconcevable production,
     pour chantillon de tout le reste:

          _Squasimo Deo introcque, e a fusone
          Ne hai, ne hai pilorci con mattana,
          Al can la tigna, egli  mazzamarrone_.

     _Buon per noi_, dit Tiraboschi, _che a niuno  venuto in
     pensiera di pubblicarlo, e, ci che peggio sarebbe, di
     darcelo illustrato con ampi commenti._, t. IV, p. 382.
     L'dition donne  Naples, 1788, in-12, est cite par Gamba,
     _Serie de' testi di lingua_, Bassano, 1805, in-8., p. 91.

L'histoire tait encore alors crite en latin barbare. L'histoire
ecclsiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents,
quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui
a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques,
qu'on appelle en latin _de Voragine_, parce qu'il tait de _Voragio_ ou
_Varagio_, dans l'tat de Gnes[615]. Il recueillit soigneusement toutes
les vies des pres du dsert et des autres saints, composes jusqu'alors
par diffrents auteurs, et les runit en corps d'ouvrage. Le succs
qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de _Legenda aurea_, que nous
traduisons en franais par _Lgende dore_; mais nous en rabaissons le
prix par cette traduction infidle: nous mettons la couleur au lieu de
la matire; il faudrait dire lgende d'or.

     [615] Tirab., t. IV, l. II, c. 1.

Ce moine Dominicain, n vers l'an 1230, aprs avoir prch et profess
plusieurs annes, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite
archevque de Gnes, o il mourut en 1298. Il laissa, outre sa
_Lgende_, un grand nombre de Sermons, et un livre  la louange de la
Vierge Marie, intitul _Mariale_, qui ont tous t imprims. Il crivit
encore une longue chronique de Gnes, depuis l'origine la plus recule
jusqu' l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle tait
remplie; Muratori a rendu  l'auteur et au public le service de n'en
insrer qu'un extrait dans sa grande collection historique[616].

     [616] _Script. rer. ital._, vol. IX.

C'tait ainsi gnralement qu'on crivait alors l'histoire. Aucun auteur
n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus
de fidlit. On ne peut donc s'arrter ni aux deux grandes Chroniques
universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de
Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelrent
fastueusement le _Panthon_, l'autre de Sicard, vque de Crmone; ni 
une troisime Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula
_Pomarium_, le Verger; ni  la prtendue Histoire du sige de Troie,
crite par _Guido delle Colonne_, ou Gui des Colonnes, juge de Messine,
sa patrie[617]; ouvrage divis en 35 livres, tir des Histoires
supposes de Dictys de Crte et de Dars de Phrygie, auxquelles il
ajouta des faits puiss dans les potes[618]; ni  aucune des histoires
particulires qui furent alors crites soit en Sicile ou  Naples, soit
dans les autres tats italiens. Il faut toujours excepter une Histoire
de Gnes, bien diffrente de la Chronique de Jacques _de Voragine_,
celle que nous avons vue commence par Caffaro, au douzime sicle, et
qui fut continue aprs lui, par dcret public, jusque vers la fin du
treizime sicle.

     [617] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit
     donner quelquefois le titre de _Guido Guidice_.

     [618] On a une traduction italienne de cette histoire, que
     les Acadmiciens de la Crusca ont adopte pour leur
     vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient  Guido
     lui-mme; elle a t imprime sous son nom,  Venise en 1481;
     mais le savant Apostolo Zeno a dmontr, dans ses notes sur
     Fontanini, que c'tait une erreur.

Deux autres histoires mritent aussi d'tre remarques, parce que ce
sont les premires que des Italiens aient crites dans leur langue, et
qu'elles tiennent par-l plus intimement  la littrature italienne;
c'est l'Histoire de _Matteo Spinello_, n prs de Bari, au royaume de
Naples, dans laquelle il dcrit les vnements de son temps; et celle de
_Ricordano Malespini_, Florentin, o il entreprend d'embrasser les temps
anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et
conduit ses rcits jusqu' l'anne mme de sa mort[619]. La premire
partie est un tissu de fables ridicules; la dernire mrite plus de foi,
et la navet du style la fait lire avec quelque plaisir.

     [619] 1281. Son neveu, _Giachetto Malespini_, y ajouta une
     suite de peu d'tendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286.
     Le tout fut imprim, pour la premire fois,  Florence, par
     les Giunti, en 1568, in-4. Les diteurs disent dans leur
     avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que
     l'auteur est peut-tre le premier Florentin qui ait crit, et
     qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani
     (historien du sicle suivant) lui avait presque enlev, en
     s'attribuant  lui-mme la gloire qui tait due  Malespini.
     Ils n'ont pas cru devoir tre dtourns de leur dessein par
     les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que
     Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait
     racont en partie les mmes choses, attendu que les vrais
     connaisseurs aiment mieux voir les premires images des
     objets, que les secondes, faites d'aprs les premires, etc.

Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine
de la ville d'Asti, crite par un auteur dont le nom n'excita peut-tre
pendant long-temps que peu d'intrt; mais ce nom est devenu, dans le
dernier sicle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art
dramatique: cet auteur se nommait Alfiri; son nom et sa patrie, dont il
crivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des
anctres du grand pote dont l'Italie pleure la perte rcente, et dont
la France, qui eut le malheur d'prouver sa vengeance potique, et le
malheur plus grand de la mriter, ne doit perdre aucune occasion de
prononcer le nom avec regret et avec honneur[620].

     [620] Depuis que ceci est crit, les oeuvres posthumes
     d'Alfiri ont paru, et dans ces oeuvres, un volume de satires
     violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe
     moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les
     Franais. Elles leur font moins de tort qu' la gloire de
     l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer  ce que
     j'ai crit et  ce que je pense de lui. C'est _Benedetto_
     Alfiri, oncle du pote et clbre architecte, qui a rendu ce
     nom cher aux amis des arts.

Cette note fut crite avant que les derniers volumes des _oeuvres
posthumes_ eussent paru. La Vie d'Alfiri, crite par lui-mme, en
remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine
aveugle et violente contre les Franais, et se rend coupable
particulirement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et
d'ingratitude, pour rcompense d'un trs-grand service que je lui avais
rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'crivis et
prononai publiquement en 1804. Chacun a sa manire de se venger: c'est
l la mienne.

Alfiri nous ramne  la posie par une transition naturelle. Dans les
sicles prcdents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en
avait point cultiv d'autre que la posie latine. Les potes latins
taient nombreux, ou plutt presque innombrables, sans qu'il y en et un
seul qui ft vritablement pote, ou qui crivt rellement en latin.
Mais ds la fin du douzime sicle, et dans tout le cours du treizime,
la langue provenale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait
de natre, attirrent  elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient
se sentir quelque talent potique; et il n'y en eut plus que trs-peu
qui s'obstinassent  faire des vers latins[621]. Henri de Septimello est
le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus clbre. Il fleurit ds
le commencement de ce sicle et mme  la fin du prcdent. Sa naissance
tait obscure: il naquit de pauvres paysans  Settimello, village situ
 sept milles de Florence; il se sentit cependant, ds l'enfance, du
penchant pour la posie et les lettres. Il fit d'excellentes tudes 
Bologne; ses succs lui procurrent des amis puissants, et ayant reu
les premiers ordres, il obtint un riche bnfice. Ce fut la cause de sa
ruine. Ce bnfice lui occasiona un procs avec l'vque de Florence,
qui voulut le lui ter, pour le donner  l'un de ses parents. La partie
n'tait pas gale: le pauvre Henri, aprs avoir mang en plaidoiries
tout son mince patrimoine, fut oblig de cder, resta plong dans la
misre et rduit  la mendicit[622]. Ce fut son malheur mme qu'il prit
pour sujet du pome qui lui fit le plus de rputation. Il est en vers
lgiaques, divis en quatre livres, et intitul _De l'inconstance de la
fortune et des consolations de la philosophie_[623]. Le pote, dans les
deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, 
l'imitation de Boce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa
faiblesse et lui apporte des consolations. Ce pome jouit d'une telle
estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans
les coles. Quels taient donc, s'crie avec raison Tiraboschi[624],
quels taient donc ces sicles, o tant d'honneurs taient accords  un
versificateur aussi barbare? Mais on revint bientt de cette
admiration: le pome, la rputation du pote, et mme son nom, restrent
ensevelis dans quelques bibliothques. L'ouvrage ne parut au jour que
dans le dernier sicle, en 1721[625]. Il a t rimprim depuis avec une
traduction italienne, trs-estime, que l'on ne croit postrieure que
d'un sicle au pome latin[626]; mais auprs de cette traduction, le
texte original n'en parat que plus inculte et moins digne de la
rputation dont il a joui.

     [621] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.

     [622] Voy. Philippe Villani, _Vite d'uomini illustri
     fiorentini_, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli,
     p. 61; et Tirab. _ub. supr._

     [623] _Elegia de diversitate fortunoe et philosophioe
     consolatione_. Il est bon d'observer que dans tout ce pome,
     o l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause
     de ses malheurs; il le termine mme en s'adressant  l'vque
     de Florence,  qui il fait des protestations d'un attachement
     ternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une
     tout autre cause que celle qui est rapporte par Villani,
     quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait
     tre. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui
     remplissent les huit derniers vers, sont trs-fortes, et ne
     sont mles d'aucun reproche apparent; peut-tre cependant
     l'exagration mme quivaut-elle ici  un reproche, car on ne
     voit non plus ni dans cette pice ni ailleurs, quelles si
     grandes obligations le pote pouvait avoir  l'vque, pour
     lui dire: Adieu, je suis  vous; aprs ma mort, croyez que
     mon me sera encore  vous: vivant ou mort, je vous aimerai
     toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui
     d'un mourant.

          _Ergo vale, Proesul. Sum vester. Spiritus iste
            Post mortem vester, credite, vester erit.
          Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset
            Viventis melior quam morientis amor_.

     N'y a-t-il pas mme dans cette fin une espce d'ironie amre
     qui renferme un reproche? Quel sel, et mme quel sens peuvent
     avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?

     [624] _Ubi supr._ p. 348.

     [625] La premire dition devait paratre en Allemagne, en
     1684, in-4., d'aprs un manuscrit de la Bibliothque
     Laurentienne de Florence, communiqu par le clbre
     Magliabecchi  Christian Daum; mais celui-ci mourut,
     l'dition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru.
     Leiser fut donc le premier  publier ce pome, dans son
     _Historia poetarum medii vi_, 1721, in-8. Mazzuchelli nous
     apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello,
     qu'il existe  Florence, un exemplaire de l'dition qui
     devait paratre en 1684, avec des notes marginales de
     Magliabecchi, dans la bibliothque de ce savant, runie  la
     Laurentiennne. _Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo
     Villani_, etc., pag. 63.

     [626] Cette dernire dition fut donne par Manni, 
     Florence, en 1730, in-4. La traduction italienne lui donne
     du prix; elle est souvent cite dans le Vocabulaire de la
     Crusca.

Les autres posies latines du mme sicle, ou posies rhythmiques, comme
on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont
point usurp la mme renomme, nous pouvons nous dispenser d'en parler,
pour revenir  la posie italienne. Nous l'avons vue natre en Sicile,
sous un pote roi, et jeter, ds sa naissance, un grand clat. Ce qui
peut en donner la plus haute ide, c'est que, dans le sicle suivant, un
auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la
posie et la littrature entire d'Italie s'appelait _Sicilienne_, parce
que tout ce qui s'crivait de plus exquis venait de la cour de
Sicile[627].

     [627] Dante Alighieri, _de Vulgari eloquenti_.

L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle
accordait aux potes, les multiplirent. On a conserv les noms et
quelques posies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du
sicle ont les mmes formes et  peu prs le mme style que celles de
Frdric II et de son chancelier, dont nous avons parl dans ce
chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue gure
que ceux d'un _Odo delle Colonne_, frre ou cousin de _Guido_,
l'historien du sige de Troie, lequel tait aussi pote; d'un _Arrigo
Testa da Lentino_, qui tait notaire; d'un _Jacopo_, du mme lieu et de
la mme profession; d'un _Stefano_, protonotaire de Messine; d'un
_Mazzeo di Ricco_, et quelques autres. Le savant Lon Allacci a runi
leurs posies  la fin de son recueil d'anciens potes[628]. On y voit,
comme dans celles de _Ciullo d'Alcamo_, de Frdric II, et de Pierre des
Vignes, la langue et l'art des vers  leur berceau. Les penses en sont
communes, le style incorrect et grossier, ml de sicilien et de
provenal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient
donne les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a
conserve depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne.
On ne peut donner qu'une ide trs-lgre de ces premiers bgaiements
potiques. Il faut, en les lisant, lutter  la fois contre la barbarie
et l'obscurit du langage, et contre les fautes typographiques les plus
grossires, et le texte le plus corrompu[629]. Bornons-nous  quelques
traits moins communs et un peu plus ingnieux ou plus singuliers que le
reste.

     [628] _Poeti antichi raccolti da codici manoscrit_, etc.
     Napoli, 1661, in-8. p 8.

     [629] Il est presque incroyable qu'un savant tel que
     l'Allacci, ait fait paratre sous son nom une dition si
     honteusement irrgulire. On sait que ses ouvrages
     d'rudition, qui sont tous en latin, portent le nom de _Leo
     Allatius_. Ce recueil de posies, et sa _Dramaturgie_, sont
     les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant t
     successivement bibliothcaire du cardinal Barberini, et du
     Vatican, sous Urbain VIII, qui tait de cette maison, il
     trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothques, des
     posies italiennes du premier ge. Il les publia, avec une
     prface qui contient des dtails curieux; mais les originaux
     taient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut
     les faire copier; les erreurs s'y multiplirent: il ngligea
     probablement de revoir ces copies, et de corriger
     l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le
     nombre et la grossiret des fautes qu'on y trouve. Il et
     suffi, pour en viter une partie, de faire attention  la
     rime. Par exemple, dans une chanson de _Guido delle Colonne_,
     dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux
     derniers vers riment ensemble, on lit  la fin de la
     quatrime strophe, p. 422:

          _Che se Morgana fosse infru la gente
          In vero madonna non paria natare_;

     Ce qui est absolument dpourvu de sens; mais lisez au dernier
     vers:

          _In ver madonna non paria neinte_,

     comme on disait alors au lieu de _niente_; vous entendrez
     facilement ce que dit le pote, que si Morgane (la plus belle
     des fes) tait encore au monde, elle ne paratrait rien au
     prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte,
     l'diteur de rtablir cette leon, c'est que dans cette
     chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le
     dernier mot de la strophe prcdente, forme toute provenale,
     et que la cinquime strophe, qui est la dernire a pour
     premier vers:

          _Neinte vole amor senza penare_.

     On pouvait, au simple coup-d'oeil, et par la mme mthode,
     corriger une grande partie des fautes  peu prs de mme
     espce qui dfigurent cette dition, devenue rare, et
     toujours prcieuse par un grand nombre d'anciennes pices
     qu'on ne trouve point ailleurs.

_Mazzeo di Ricco_ parat tre le plus ancien de ces potes,  en juger
du moins par son style qui est le plus grossier, le plus prs de
l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou
_canzoni_ que l'Allacci nous a conserves, il n'y en a que deux qui
exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mrite, mais
parce que la forme provenale y est videmment empreinte. L'une est un
dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant
rpond par une autre, comme dans les _pastourelles_ des Troubadours.
Messire, dit la dame, mon coeur amoureux se plaint et fait pleurer mes
yeux; il se tient loign de moi, et il me tourmente en venant  vous
mille fois le jour, tant il vous dsire. Il reste auprs de vous, et ne
revient plus  moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni
chagrin.--Madame, rpond l'amant, si vous m'envoyez votre coeur amoureux,
sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives
peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour
dsirer de me rendre auprs de vous. Dans les deux autres strophes, la
dame est enchante de Messire: elle l'engage  venir; mais elle craint
qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la
rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manire  voir deux
personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son coeur  se
rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y
retournerait toujours. Tout cela est en mme temps commun et recherch
quant aux penses; et l'expression ne le relve pas[630].

     [630]

          _Lo core inamorato,
          Messere, si lamenta
          E fa pianger gli occhi di pietate,
          Da me' esta lungiato_, etc.
          _Donna, se mi mandate
          Lo vostro dolze core
          Inamorato si come lo meo,
          Sacciate in veritate_, etc.

La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provenales, est
compose de quatre strophes, et les strophes de douze vers ingaux. Le
dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la
strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entirement
provenale. La seconde strophe contient une argumentation en forme.
L'auteur se plaint, dans la premire, de n'tre plus son matre, et dit,
en terminant, d'un ton sententieux, que celui-l possde un assez grand
empire[631], qui peut se matriser lui-mme. Puisque je ne puis plus me
matriser, reprend-il, c'est l'amour qui me matrise; l'amour est donc
certainement mon matre; mais je ne puis jamais considrer dans l'amour
qu'un vif dsir, et si l'amour est un vif dsir, au nom de Dieu,
considrez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manire
visible, mais qu'il parat natre naturellement; et puisque l'amour est
une chose naturelle, vous devez avoir piti de mes maux. On ne sait pas
ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il
faut penser de cette posie, mme dans une traduction, et on le sent
encore mieux en lisant le texte.

     [631]

          _C'assai gran regno regie, cio mi pare,
          Chi se medesimo puo sengnoregiare.
          Poiche non posso me sengnoregiare,
          Amor mi sengnoria:
          Dunque e amore sengnore ciertamente;
          Ma non pono gi mai considerare
          Che l'amore altro sia.
          Se non distretta volglia solamente;
          E s'amore e distretta voluntate,
          Per Deo, madonna, in ci considerate,
          C'amor no'm prende visibilemente,
          Ma pare che nasca naturalemente,
          E poi c'amore e cosa naturale
          Merze dovete avere de lo meo male_.

     La strophe suivante commence par ces derniers mots:

          _De lo meo male ch'e tanto amoroso_, etc.

     Elle finit par ce vers:

          _Che di piccola gioia processione_;

     Et le premier vers de la quatrime strophe est:

          _D'alta processione e gioia plagiente_.

     Cette faon de reprendre un mot est tout--fait provenale.

_Guido delle colonne_, qui ne passe que pour historien, a ici deux
chansons qu'on pourrait prfrer aux deux que l'on y trouve d'_Odo_ son
cousin ou son frre[632]. On y voit du moins quelques penses et des
bizarreries qui valent encore mieux qu'une entire nullit de sentiments
et d'ides. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane  sa
dame,  qui cette fe, si elle tait encore au monde, cderait en
beaut[633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulires:
Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est
plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfume exhale une odeur
plus agrable que ne fait un animal qu'on nomme la panthre[634]. Il
n'est pas ais de comprendre ce que c'est que l'agrable odeur que rend
une panthre, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui
termine cette strophe est plus claire, mais n'est gure moins bizarre.
Je suis votre esclave, dit le pote, plus loyal et plus dvou que
l'assassin n'est  son matre[635].

     [632] Ils nacquirent tous deux sous le rgne de Frdric II,
     et fleurirent vers la fin de ce rgne; c'est--dire, de 1240
      1250. On aperoit dans leur style et dans leur
     versification quelque progrs.

     [633] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de
     ce passage.

     [634]

          _Ben passa rose e fiori
          La vostra fresca cera,
          Lucente pi che spera:
          E la bocca auhtusa
          Pi rende aulente audore
          Che non fa una fera
          C'ha nome la Pantera_.

     [635]

          _Perche son vostro pi leale e fino
          Che non  al suo signore l'assassino_.

     Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin
     vulgaire, salari pour une vengeance prive, mais de ses
     sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient
     partout excuter avec dvouement ses ordres sanguinaires. On
     les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait
     _heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a
     dmontr M. Sylvestre de Sacy, dans un mmoire dont j'ai
     donn l'extrait dans mon Rapport imprim sur les travaux de
     notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis
     les croisades, de ses sectaires et de leur chef.

Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces
potes, et celui dont il s'est conserv le plus de vers: il n'crivit
qu'au milieu du sicle, lorsque dans l'Italie entire on commenait 
cultiver la posie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le
verrons bientt, polissait le langage et rendait les formes potiques
plus rgulires. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrs, et y prit part;
on s'en apperoit  son style, et surtout  la forme de ses sonnets. Ce
recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus
remarquable est celle o il se compare  un peintre qui a fait un
portrait, et qui le regarde en l'absence du modle. En voici  peu prs
le sens: La merveilleuse puissance de l'amour m'enchane; et souvent, 
toute heure, comme un homme qui fixe sa pense ailleurs que sur ce qui
l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'
vous, madame, et c'est dans mon coeur que je porte votre figure[636].....
Pouss par un vif dsir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand
je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]. La dernire
strophe, adresse  la chanson mme, est nave, et se termine en quelque
sorte par la signature de l'auteur. Ma jolie chanson, lui dit-il,
chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de
tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui tes plus blonde que l'or
fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif
de Lentino[638].

     [636]

          _Maravigliosamente
          Un amor mi distringe_[C],
          _E soven, ad ogn' hora
          Com' omo che ten mente
          In altra parte, e pigne
          La simile pintura,
          Cosi, bella, faccio eo;
          Dentro a lo core meo
          Porto la tua figura_.

     [C] Il faudrait ici _distrigne_,  cause de la rime du
     troisime vers suivant, ou bien  ce troisime vers, il
     faudrait _pinge_, et non pas _pigne_.

     [637]

          _Havendo gran disio
          Dipinsi una figura,
          Bella, voi somigliante;
          E quando voi non vio,
          Guardo quella pintura_, etc.

     [638]

          _Mia canzonetta fina,
          Tu canta nova cosa:
          Muoviti la mattina
          Davanti alla pi fina
          Fiore d'ogni amoranza.
          Bionda pi che auro fino,
          Lo vostro amor da caro
          Donate lo al notaro
          Ch' nato da Lentino_.

Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme  peu prs aussi rgulire
que ce genre de posie l'eut dans le sicle suivant. Seulement, entre
les imperfections du style, l'ide n'y est pas aussi bien conduite, et
les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Dj
aussi, l'on y remarque une certaine recherche de penses, un got pour
des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tires de loin,
qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'o il se rpandit dans tous
les autres. Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire pote
dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pt brler; son clat,
lorsqu'il l'apercevrait, lui paratrait au contraire un objet
d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra
bien qu'il brle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touch;
maintenant il me brle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second,
le basilic venimeux qui fait prir l'homme par son regard, et l'aspic,
cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est
si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais chapper ceux qu'il a pu
saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui
tourmente et fait languir[640]. Dans le troisime, une dame et l'amour
passent, en courant, par ses yeux, et pntrent dans son me avec tant
de force que l'me sent la dame aller se reposer dans son coeur; et cette
me charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a
souffert, lui qui en a t tmoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets,
il s'exprime d'une manire aussi mtaphysiquement alambique que
quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui,
et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques
italiens, sans en excepter le plus grand de tous.

     [639]

          _Chi non havesse mai veduto foco
          Non crederia che cocer potesse;
          Anzi li sembreria solazzo e gioco
          Lo suo splendor, quando lo vedesse:
          Ma se lo toccasse in alcun loco
          Ben gli sembreria che forte cocesse.
          Quello d'amore m'a toccato un poco,
       Molto mi coce_, etc.

     [640]

          _Guardando il basilisco velenoso
          Col suo guardare face l'huom perire,
          E l'aspide, serpente invidioso
          Che per ingegno altrui mette a morire,
          E lo dracone che  si orgoglioso,
          Cui elli prende non lassa partire,
          Alloro assembro l'amor che  doglioso
          Che altrui tormentando fa languire_.

     [641]

          _Per gli occhi mei una donna ed amore
          Passar correndo e giunser nella mente
          Per si gran forza che l'anima sente_
          _Andar la donna riposar nel core_.
          _Pero si move a dir: sospir dolente
          Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc.

Nous avons vu aussi des Troubadours mler le sacr avec le profane,
prfrer la prsence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer  ce
lieu de dlices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du mme
pote dit absolument la mme chose: il y dclare que, sans sa dame, le
paradis ne lui ferait aucun plaisir. J'ai rsolu dans mon coeur, dit-il,
de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu o
j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les
ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a
la tte blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si
j'tais spar d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre
pch que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre
regard; mais j'prouverais un grand bonheur  la voir elle-mme comble
de joie[642].

     [642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant  cause de sa
     singularit, que parce que, si le style en a vieilli, la
     forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que
     celle des autres.

          _Io m'agio posto in core a Dio servire
            Com'io potesse gire in Paradiso,
            Al santo loco c'agio audito dire
            Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_.

          _Senza la mia donna non vi vorria gire
            Quella c'a la blonda testa el claro viso,
            Che senza lei non porzeria gaudire
            Estando da la mia donna diviso.

          Ma non lo dico a tale intendimento
            Perche peccato ci volesse fare
            Se non vedere lo suo bello portamento.

          E lo bello viso el morbido sguardare;
            Che lo mi tiria in gran consolamento
            Vegendo la mia donna in gioia stare_.

En voil plus qu'il n'en fallait peut-tre pour donner une ide de ces
anciens potes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils
ans de la Muse italienne. Mais on doit ajouter  leurs noms peu
clbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que
son amour pour la posie rendit amoureuse d'un pote qu'elle n'avait
jamais vu. Il tait de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_,
quoiqu'il n'et rien de commun avec le grand pote de ce nom. Ses
posies avaient alors beaucoup de rputation: elles touchrent le coeur
de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui tait si
fire de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644].

     [643] C'tait, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son
     pays et de son temps. On la regarde comme la premire femme
     qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_,
     t. III, p. 84.

     [644] Il s'est conserv fort peu de ses posies. Crescimbeni,
     _ubi supr_, en cite un seul sonnet. C'est une rponse que
     Nina fait au pote qui lui avait adress le premier, sans se
     nommer, une dclaration d'amour en vers. On y voit en effet,
      travers les expressions surannes, beaucoup de douceur et
     de tendresse.

          _Qual sete voi, si cara proferenza
          Che fate a me senza voi mostrare?
          Molto m'agenzeria vostra parvenza
          Perche meo cor podesse dichiarare_, etc.

Le signal donn par la Sicile avait t bientt suivi sur le continent.
Des potes italiens s'taient fait entendre  Bologne,  Prouse, 
Florence,  Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les
potes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon
la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir
t le matre du vritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce pote,
qui florissait avant la moiti du treizime sicle, sinon qu'il tait
homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chasse
pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier 
donner au style potique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne
traitt gure, selon le got du temps, que des sujets d'amour, il
rpandit dans ses posies des sentiments levs et des maximes de
philosophie platonique[646] adaptes  cette passion; c'est sans doute
ce qui lui fit donner le titre de trs-grand (_Massimo_) par son
lve[647], qui devait bientt mriter ce titre mieux que lui.

     [645] _Benvenuto da Imola_, cit par Tirab., t. IV, l. III,
     c. 3.

     [646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12.

     [647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante lve
     de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire
     cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle
     est fausse, par le passage mme du Dante, dont on se sert
     pour la soutenir. Le pote trouve Guido dans le purgatoire,
     cant. 26. Ds qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son
     pre, et celui des autres potes qui ont compos des vers
     d'amour pleins de douceur et de grce:

          _Quando i' udi nomar se stesso il padre
          Mio e d'altri miei miglior, che mai
          Rime d'amore usar dolci e leggiadre_.

     Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler
     et le regarder avec tant de tendresse: Ce sont, lui rpond
     le Dante, vos doux crits, qu'on ne cessera d'aimer tant que
     durera le style moderne:

            _Dimmi che  cagion perch dimostri
            Nel dire e nel guardar d'avermi caro?
          Ed io a lui: li dolci detti vostri,
            Che quanto durer l'uso moderno,
            Faranno cari ancora i loro inchiostri_.

     On s'est arrt au premier de ces deux traits, et l'on n'a
     pas vu que le dernier prouve videmment que le Dante, non
     seulement n'avait pas eu Guido pour matre, mais qu'il ne
     l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui  rimer,
     qu'en lisant ses vers.

On nous a conserv de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre
_Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer dsormais ce mot,
que celui de Chanson, en franais, ne rend pas). Dans presque tous ses
sonnets, l'ide principale est une comparaison; ce sont mme souvent
plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait natre
dans son esprit l'ide de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands
rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour
aller  son coeur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la
fentre d'une tour, et qui fend et met en pices tout ce qu'il trouve au
dedans. Je reste, dit le pote, comme une statue de bronze o il n'y a
ni me ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]. Dans
l'autre, aprs avoir compar sa matresse  l'astre de Diane, qui a pris
la forme d'une face humaine, l'clat de son teint lui donne l'ide d'un
visage de neige color de grenade[650]. Dans un troisime, il est abattu
et renvers par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur
(on voit que cette ide du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat
les arbres par ses coups redoubls. Le mme quatrain, dont les deux
premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux
derniers une querelle entre les yeux et le coeur. Le coeur dit aux yeux:
C'est par vous que je meurs; les yeux disent au coeur: C'est toi qui nous
as perdus[651]. Assurment le dfaut de cette posie n'est ni le vide
ni la prolixit.

     [648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une
     dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets  la
     fin de la _Bella Mano_.

     [649]

          _Per gli occhi passa, come fa lo trono,
          Che fer per la finestra della torre,
          E ci che dentro trova spezza e fende.

            Rimango come statua d'ottono,
          Ove vita n spirto non ricorre,
          Se non che la figura d'uomo rende_.

     [650]

          _Viso di neve colorato in grana_.

     [651]

          _Come lo trono che fere lo muro,
          E il vento gli albor per li forti tratti:
          Dice lo core agli occhi, per voi moro:
          Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_.

Ce pote conserve dans ses _canzoni_ le mme got pour les comparaisons.
Il y en a une qui commence ainsi: Dans ces rgions places sous
l'toile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent  l'air
la proprit d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est loign, il
a besoin du secours d'une pierre de mme nature pour le faire agir et
diriger l'aiguille vers l'toile polaire. Vous, madame, vous possdez
les sources fcondes de toutes les qualits qui peuvent inspirer
l'amour, et l'loignement n'en dtruit pas la force; car elles agissent
de loin et sans secours[652]. Ce n'est l ni de la saine physique ni de
la posie naturelle; mais cela ne laisse pas d'tre ingnieux, et l'on
est surtout frapp, en lisant le texte italien, du progrs qu'avait dj
fait cette langue, ne depuis moins d'un sicle, et  qui il fallait
moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.

     [652]

          _In quelle parti sotto tramontana
          Sono li monti della calamita_,
          _Che dan virtute all' aere[D]
          Di trarre il ferro; ma perch lontana,
          Vole di simil pietra aver aita,
          A far la adoperare,
          E dirizzar lo ago in ver la stella.
          Ma voi pur sete quella
          Che possedete i monti del valore[E]
          Onde si spande amore:
          E gi per lontananza non  vano,
          Che senza aita adopera lontano_.

     [D] On prononait _re_.

     [E] Mot  mot: _C'est vous qui possdez les montagnes du
     mrite_. Cela serait ridicule en franais; mais cela marque
     mieux le rapport bizarre exprim par cette comparaison.

Mais ce qui nous est rest de meilleur de Guinizelli est une autre de
ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre
premires strophes[653]. C'est toujours dans un noble coeur que se
rfugie l'amour, comme dans une fort un oiseau, se rfugie sous la
verdure[654]. La nature ne cra point l'amour avant un coeur noble, ni de
coeur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitt que le soleil exista,
aussitt resplendit la lumire, et qu'elle ne fut point avant le soleil;
l'amour prend naissance dans la noblesse du coeur, prcisment comme la
chaleur dans la clart du feu.

     [653] C'est celle qui se trouve dans le neuvime livre du
     Recueil de Giunti.

     [654]

          _Al cor gentil ripara sempre amore
          Si come augello in selva a la verdura:
          Non fe amore anzi che gentil core
          Ne gentil core anzi ch' amor, natura.
          Ch' adesso com' fu'l sole
          Si tosto lo splendore fue lucente;
          N fue davanti al' sole:
          E prende amore in gentillezza luoco,
          Cosi propiamente
          Com' il calore in clarit del foco.

          Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende
          Come vertute in pietra preziosa;
          Che da la stella valor non discende
          Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc.

Le feu d'amour nat dans un noble coeur, comme la vertu cache dans une
pierre prcieuse; cette vertu ne descend point des toiles avant que le
soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Aprs qu'il en a tir
par la force de ses rayons ce qui tait vil, les toiles lui
communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un coeur dlicat,
noble et pur, la femme, comme une toile, lui communique l'amour.

L'amour est plac dans un coeur noble comme la flamme au sommet d'un
flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et dlicat;
il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fiert. Une nature
rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu,
que le froid rend plus ardent. L'amour fait son sjour dans un coeur
noble, parce que ce lieu est de mme nature que lui, comme le diamant
dans une mine.

     [655]

          _Amor per tal ragion sta in cor gentile
          Per qual lo fuoco in cima del doppiero:
          Splende a lo suo diletto, clar, sottile,
          Non li staria altra guisa, tanto  fiero_, etc.

Dans la quatrime strophe le pote perd de vue l'amour, et s'lve par
d'autres comparaisons  des sujets moraux d'un autre ordre. Le soleil
frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil
ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens
noble de race; il ressemble  la fange, et la noble valeur au soleil. On
ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, mme dans la
dignit d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble coeur. Il
ressemble  l'eau qui rflchit des rayons; mais le ciel retient ses
toiles et sa splendeur.

     [656]

          _Fere lo sol lo fango tutto il giorno,
          Vile riman; ne'l sol perde colore.
          Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;
          Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.
          Che non d dare huom f
          Che grandezza sia fuor di coraggio
          In degnit di R,
          Se da vertute non ha gentil core.
          Com' aigua porta raggio,
          E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_.

Voil sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant
et de mauvais got; mais voil aussi des penses nobles, des images
vives, une lvation et une force qui dans aucun sicle ne sont
communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en
strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a dj
beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paratre fort surprenantes dans un
pote du treizime sicle.

La premire forme de ces odes ou _canzoni_ tait comme on l'a vu,
emprunte des Provenaux;  leur exemple, les potes italiens avaient,
ds l'origine, donn aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes
et de mesures de vers; elles taient ds lors telles  peu prs qu'elles
sont restes depuis. Il n'en tait pas ainsi du sonnet, n sicilien, et
qui, au commencement de ce sicle, tait encore dans une sorte
d'enfance. Les plus anciens potes siciliens et italiens avaient d'abord
donn ce titre  une espce particulire de posie qui varia selon leur
caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets;
les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_,
mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite
deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il parat constant
que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et
qui enchana par des lois plus svres la libert dont les potes
avaient joui jusqu'alors. C'est  lui et non pas aux _rimeurs franais_,
qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur
ce point de fait, a exprimes en si beaux vers[658].

     [657] Voy. sur ces formes irrgulires du sonnet,  son
     origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, dit. de
     Florence, 1685, in-4. p. 99--109.

     [658]

       On dit,  ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)
       Voulant pousser  bout tous les rimeurs franois,
       Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
       Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,
       La rime avec deux sons frappt huit fois l'oreille,
       Et qu'ensuite six vers, artistement rangs,
       Fussent en deux tercets par le sens partags.

     Le Menzini, dans son _Art potique_, postrieur de peu
     d'annes  celui de Boileau, a aussi attribu  Apollon
     l'invention du sonnet, non pour _pousser  bout_, mais pour
     soumettre  la plus forte preuve les potes du plus grand
     gnie.

       _Questo breve poema altrui propone_
       _Apollo stesso, come lidia pietra
       Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV.

_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le mme temps que _Guido
Guinizzelli_, et peut-tre mme plutt, est un des potes dont la
Toscane, s'honora le plus dans ce sicle. On l'appelle ordinairement
_Fra Guittone_, parce qu'il tait d'un ordre religieux et militaire qui
s'est teint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, o l'on
peut en effet remarquer plus de rgularit dans la forme, et du progrs
dans le style. L'amour est, comme  l'ordinaire, le sujet de presque
tous; la dvotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la
dvotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arriv 
l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espre obtenir le pardon de
cette dloyaut, parce que saint Pierre avait reni Dieu tout puissant,
et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint,
mme aprs qu'il eut tu saint Etienne[660]. On reconnat dans plusieurs
de ses sonnets un got d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un
certain tour sentimental qui n'taient point connus avant lui, et qui
sembleraient avoir servi de modle au style de Ptrarque. Ne dirait-on
pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]?

     [659] C'tait l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine
     est funeste. Il fut institu en Langudoc, en 1208, pendant la
     croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y
     fut admis, la croisade tait finie, et l'hrsie teinte,
     c'est--dire, les hrtiques extermins. L'ordre des
     _Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nomm, parce
     qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait
     aucune privation. Il n'avait de svrit que pour les preuves
     de noblesse. C'est le premier ordre o les dames furent
     admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_.
     Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p.
     154.

     [660]

          _Se di voi, donna, mi negai servente,
            Pero'l mio cor da voi non f diviso:
            Che san Pietro nego'l padre potente,
            E poi il fece haver del Paradiso;
          E santo fece Paulo similmente
            Da poi santo Stefano have' occiso_, etc.

     _Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitime livre de ce
     Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_.

     [661]

          _Gi mille volte quando amor m'ha stretto,
          Eo son corso per darmi ultima morte_, etc.

Dj mille fois press par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort,
ne pouvant rsister  la douleur pre et cruelle que je sens dans mon
sein... Mais quand je suis prt  m'en aller vers une autre vie, votre
immense bont me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prmature:
ta jeunesse et ta fidlit te le dfendent; elle m'invite et me prie de
rester sur la terre. J'espre donc qu'avec le temps je pourrai goter le
bonheur. En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de
leur ressemblance avec quelques vers de Ptrarque:

       Ma quando io son per gire all' altra vita,
           Vostra immensa piet mi tiene, e dice:
           Non affrettar l'immatura partita.
       La verde et, tua fidelt il disdisce;
           Ed a ristar di qu mi priega, e'noita;
           Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice.

Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-tre encore
davantage.[663]:

       _Ben forse alcun verr doppo qualch'anno
           Il qual leggendo i miei sospiri in rima,
           Si doler della mia dura sorte.
       E chi sa sei colei ch'or non mi estima
           Visto con il mio mal giunto il suo danno,
           Non deggia lagrimar della mia morte_?

     [662] _Eo_ pour _io_.

     [663] En y joignant les deux quatrains qui les prcdent, on
     a un sonnet tout--fait _petrarquesque_, du moins pour le
     tour des penses, si ce n'est pour le style.

          _Quanto pi mi destrugge il meo pensiero,
            Ch la durezza altrui produsse al mondo,
            Tanto ogahor, lasso, in lui pi mi profondo,
            E co'l fuggir de la speranza spero.
          Eo parlo meco, e riconosco in vero
            Ch mancher sotto si grave pondo:
            Ma'l meo fermo disio tant' giocondo
            Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.
          Ben forse alcun_, etc.

Peut-tre, aprs quelques annes, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes
soupirs retracs dans mes vers, plaindra la cruaut de mon sort. Et qui
sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec
ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point
de larmes  ma mort?

Trois grandes _canzoni_, sont jointes  ces sonnets. Le progrs de l'art
et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de
quatorze, seize et de dix-huit vers de diffrentes mesures, bien
combins entre eux, et dont les rimes sont disposes assez
harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues
strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement
et sans vivacit de style, sans ides piquantes et sans images
potiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire
quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du mme auteur. On a conserv
long-temps manuscrites, et enfin imprim dans le dernier sicle, environ
quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et
quelquefois de simple amiti. C'est un des premiers, peut-tre mme le
premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de
lettres que l'on ait rassembl et publi en langue vulgaire. Elles sont
peu importantes pour le fond; mais elles servent  connatre plus
particulirement ce qu'tait la langue italienne dans ces premiers
temps. Le savant Bottari les a accompagnes de notes trs-utiles pour
ce genre d'tude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes
en vers libres, ou rims avec beaucoup de licence. C'est de la prose un
peu plus cadence, ou de la posie un peu plus que fugitive.

     [664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma,
     1745, in-4. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en
     occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales
     remplissent tout le reste.

Un pote de ce temps, qui eut encore plus de renomme, ce fut _Guido
Cavalcanti_. Sa famille tait une des plus illustres et des plus
puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus
ardent encore en pousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors
chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme
alors fort en crdit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_,
voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua  force
ouverte; mais il fut abandonn de ceux qui taient avec lui; _Corso_,
mieux accompagn, le repoussa et le mit en fuite. La commune de
Florence, fatigue de ces dissensions, exila les chefs des deux partis.
_Guido Cavalcanti_ fut relgu  Sarzane, o l'air tait trs-malsain.
Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut 
Florence[665] de la maladie qu'il avait gagne dans son exil. Il tait
n d'un pre[666] qui passait pour philosophe picurien, et pour athe.
Quant  lui, quoique philosophe aussi, un fait dmontre que, malgr les
bruits publics, il n'tait pas de la mme secte que son pre[667]; quand
son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en plerinage 
Saint-Jacques en Galice, o les Epicuriens ne vont gure. Au reste, tout
le fruit que l'on croit qu'il tira de ce plerinage fut de devenir
perduement amoureux,  Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit
la dame de ses penses, et, sans la nommer, si ce n'est peut-tre une
seule fois, l'objet de ses vers.

     [665] En 1300.

     [666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_.

     [667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'tant sans cesse
     plong dans des mditations philosophiques, et passant pour
     picurien, le peuple disait que ses mditations n'avaient
     pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu
     n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste
     sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse
     che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9.

Ils ont, comme tous ceux de ce temps-l, pour unique sujet l'amour et la
galanterie; mais avec une teinte de mlancolie et quelquefois de
bizarrerie potique qui leur donne un caractre particulier[668]. On
reconnat l'une et l'autre  la manire dont est amene l'ide de la
mort dans le sonnet suivant[669]: Madame, avez-vous vu celui qui tenait
la main sur mon coeur, quand je vous rpondais si faiblement et si bas,
par la crainte que j'avais de ses coups? C'tait l'amour, qui, vous
ayant trouve, s'arrta prs de moi. Il venait de loin, comme un lger
archer de Syrie, qui se prpare  tuer quelqu'un avec ses traits. Il
tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetrent avec tant de force
hors de mon coeur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il
me sembla que je suivais la mort, accompagn de ces souffrances qui nous
consument en nous faisant verser des larmes.

     [668] V. le Recueil, dj cit, des _Giunti_. Les posies de
     _Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixime livre.

     [669]

          _O donna mia, non vedest colui
          Che s lo core mi tenea la mano_, etc.

La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu' l'extravagance;
par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son me afflige et
pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son coeur;
qu'ils en sortent baigns de larmes, et il ajoute: Alors il me semble
que je sens tomber dans ma pense une figure de femme pensive, qui vient
pour voir mourir mon coeur[670].

     [670]

          _L'anima mia dolente e paurosa
          Piange ne i sospiri che nel cor trova
          Si che bagnati di pianto escon fora_.
          _Allor mi par elle nella mente piova
          Una figura di donna pensosa
          Che vegna per veder morir lo core_.

L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de
posie qu'il semble avoir affectionne, car on en trouve ici dix 
douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie
Toulousaine. Il tait tout occup de ses penses d'amour quand il
rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me
mprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reu; mon coeur est mort
au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque
de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conserv un
fidle souvenir des yeux de sa belle: Je me souviens, rpond-il, qu'
Toulouse, je vis paratre une dame lgamment parce,  qui l'Amour donne
le nom de _Mandetta_, etc.[672]. Mais il parat que l'absence eut sur
lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place  une autre, ou
plutt  d'autres beauts. Une de ses ballades, qui ressemble
tout--fait aux pastourelles provenales, nous le reprsente rencontrant
dans un bosquet une bergre plus belle  ses yeux que l'toile du matin:
ses cheveux taient blonds et lgrement boucls; son teint, de rose:
une houlette  la main, elle menait patre ses agneaux, sans chaussure,
et les pieds baigns de rose, chantant d'une voix amoureuse, orne
enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il
l'interroge: elle rpond et avoue que quand les oiseaux chantent, son
coeur dsire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se
mettent  chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y
obir.

     [671]

          _Era in pensier d'amor: quand' io trovai
          Due forosette nove:
          L'una cantava: e' piove
          Gioco d'amor in noi_: etc
          ........................................
          _Deh! forosette, non mi haggiate a vile
          Per lo colpo ch'io porto;
          Questo cor mi fu morto
          Poich e'n Tolosa fui_.

     [672]

          _Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa
          Donna m'apparve accorelata e stretta,
          Amore la qual chiama la Mandetta_.

     [673]

          _In un boschetto trovai pastorella
          Pi che la stella bella a'l mio parere;
          Capegli havea biondetti e ricciutelli;
          E gli occhi pien d'amor, cera rosata:
          Con sua verghetta pastorava agnelli,
          E scalza, e di rugiada era bagnata:
          Cantava come fosse innamorata;
          Era adornata di tutto piacere_, etc.

Celle de ses ballades o il y a le plus de naturel, et mme de
sentiment, est celle qu'il parat avoir faite  Sarzane pendant la
maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois
pas avoir encore t remarque, et qui contribue  rendre cette petite
pice intressante. C'est  sa ballade mme qu'il s'adresse: Puisque je
n'espre plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va lgrement et
doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui
rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais
garde-toi d'tre vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de
la nature: elle en souffrirait elle-mme; elle t'en voudrait, et ce
serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'aprs ma mort.
Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.. Il
recommande  sa ballade de conduire son me auprs de sa matresse,
quand elle s'chappera de son coeur, de la lui prsenter, de lui dire:
Cette me, votre esclave, vient se fixer auprs de vous, ayant quitt
celui qui fut esclave de l'amour. Cela est encore excessivement
recherch, mais conforme aux ides d'amour et au langage de ce temps.

     [674]

          _Perch'io n spero di tornar gi mai,
          Ballatetta, in Toscana,
          V t leggiera e piana,
          Dritta  la donna mia,
          Cher per sua cortesia
          Ti far molto honore.

          Tu porterai novelle de' sospiri
            Piene di doglia e di molta paura;
            Ma guarda che persona non ti miri
            Che sia nemica di gentil natura_.
          .......................................
          _Tu senti, Ballatetta, che la morte
            Mi stringe s, che vita m'abbandona_, etc.

La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, o il
parat avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que
la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant
de clbrit que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de
commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espce
de trait mtaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe,
et le dveloppe mthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des
dfinitions et des divisions subtiles, nonces en termes qui sont
plutt de la langue de l'cole que de celle de l'amour[676]. C'est une
thse, si l'on veut, et qui mritait, tout autant que bien d'autres, le
baccalaureat, ou mme le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de
la posie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle
d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits
sur cette pice, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait
de son temps le Prince des Thologiens[677]; l'autre par le chevalier
_Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pice en devnt plus
claire. Elle l'tait si peu, qu'il resta indcis si l'auteur y traitait
de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa
Vie de _Guido_[678], est de la premire opinion, tandis que Marsile
Ficin est de la seconde[679].

     [675] Elle commence par ces vers:

          _Donna mi priega; perch'io voglio dire
          D'uno accidente che sovente  fero,
          Ed  si altero ch'  chiamato amore_.

     [676]

          _Vien da veduta forma, che s'intende,
          Che prende nel possibile intelletto,
          Come in suggetto, luoco e dimoranza.
          In quella parte mai non ha posanza
          Perch da qualitate non discende_, etc.

     C'est sur ce ton que la pice entire est crite, et c'est
     encore l un des endroits les moins obscurs.

     [677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note
     9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_.

     [678] C'est la vingt-neuvime et dernire de ses _Vite
     d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publies par le
     comte Mazzuchelli, et cites plusieurs fois dans ce chapitre.

     [679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante.

La Toscane eut, dans ce mme temps, plusieurs autres potes, tels que
les deux _Buonagiunta_, l'un sculier, l'autre moine[680]; _Guido
Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi
lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher  sa Nina
sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrterons. On nous a
conserv un livre entier de ses posies[681]; quarante sonnets, cinq
ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que
le nommer; mais on serait embarrass pour trouver dans tant de pices de
quoi justifier la rputation que l'auteur parat avoir eue pendant sa
vie, et le tendre enthousiasme de Nina.

     [680] Le sculier tait de Lucques, et son nom de famille
     tait _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_.

     [681] Le septime du Recueil de 1527.

Dans ces posies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le
travail, presque jamais le gnie potique ni l'amour. Son premier sonnet
annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est
plutt montrer, ds le dbut, qu'il en manquait absolument. La plupart
de ses sonnets ne contiennent que des loges communs ou exagrs de sa
dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prires d'avoir piti de ses
maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses,
avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons
historiques: il l'aime plus que Pris n'aima Hlne[683]; ou bien elle
surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fe Morgane tait alors en si
grande rputation de beaut, comme nous l'avons dj pu voir, que notre
auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa
matresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la
panthre figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des
comparaisons galantes; la voici employe dans un sonnet, pour la lumire
qu'elle rpand: Noble panthre, dit le pote  celle qu'il aime, quand
je pense  votre lumire qui m'a lev si haut que je suis vritablement
mont dans les airs, et que je porte la lumire du monde et l'astre du
jour[686]! Exagrations hyperboliques avec lesquelles il est impossible
de voir le rapport que peut avoir une panthre. Quelquefois cependant il
y a de la dlicatesse dans les sentiments et dans les expressions: Je
ne vous demande pas autre chose, dit-il  la fin d'un sonnet, si non
qu'il ne vous soit pas dsagrable que je vous aime et que je vous sois
fidle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un
double don  celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il
demande[687].

     [682]

          _Convemmi dimostrar lo meo savere
          E far parvenza s'io saccio cantare_.

     [683]

          Ond'eo di core pi v'amo che Pare[F]
          _Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H].

     [F] On a dit depuis _Paride_.

     [G] Pour _Elena_.

     [H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir.

     [684]

          _Nulla bellezza in voi  mancata,
          Isotta ne passate e Blanzifiore_.

     [685]

          _Viso mirabile e Gola morganata_.

     On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fe
     Mourgue, ou Morgain.

     [686]

          _Quando haggio a mente, nobile pantera,
          Vostra lumera, che m'ha si innalzato
          Che son montato in aria veramente
          E de lo mondo porto luce e spera_.

     [687]

          _Onde humil priego voi, viso gioioso,
            Che non vi grevi e non vi si pesanza
            S'eo son di voi fedele e amoroso:

          Di pi cherer son forte temeroso;
            Ma doppio dono e' dona [I] per usanza,
            Chi da senza cherere al bisognoso_.

     [I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _
     donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est
     presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.

Les ballades et les _canzoni_ du mme pote, n'ont rien de remarquable
que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'ides, qui n'a t
que trop commune mme dans de meilleurs temps, mais qui est plus
fatigante dans les potes de cette premire poque, parce qu'ils ne
savaient point encore la dguiser par l'harmonie des vers et par les
grces du langage.

En finissant cette revue des premiers essais de posie italienne, on ne
peut se dispenser de faire une rflexion. C'tait beaucoup sans doute
que d'avoir enfin consacr par la posie cette langue vulgaire qui
jusque-l ne servait qu' l'usage du peuple, d'avoir abandonn aux
coles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dgnr qui y tait
encore admis, et d'avoir, ds le treizime sicle, pli l'idiome
naissant  ces formes gracieuses qui devaient ncessairement le
perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un
peuple si sensible, et en gnral si susceptible d'affections vives et
de passions fortes, environn d'une nature si riche et plac sous un
ciel si beau, n'ait pas song a clbrer les objets rels, les
mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; 
peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des
descriptions suivies,  s'en servir au moins dans des comparaisons et
dans les autres ornements du style potique et figur.

Les Arabes, malgr le dsordre de leur imagination drgle, au milieu
de leurs rveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion
et de la vrit; ils peignirent admirablement les objets naturels, et
racontrent de la manire la plus vraie et la plus anime, ou les
grandes actions ou les moindres faits. Les Provenaux eurent  peu prs
les mmes qualits, autant du moins que le leur permettaient des moeurs
moins simples et moins grandes -la-fois, une langue moins riche et
encore inculte, une galanterie plus rafine. Ils chantrent les exploits
guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent
louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais
pleins de sel et de vrit. Les premiers potes siciliens et italiens ne
furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non
tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il tait devenu dans les
froides extses des chevaliers, passionns pour des beauts imaginaires,
et dans les galantes futilits des cours d'amour. Chanter est une tche
qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame
qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire
prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien tranantes, ou en
sonnets rafins et souvent obscurs, les incomparables beauts de la dame
et leur intolrable martyre. De temps en temps, ils laissent chapper
quelques expressions naves, qui portent avec elles un certain charme;
mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes  ne
point finir, et des recherches amoureuses et platoniques  dgoter de
Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une
vgtation abondante et varie, les majestueux et mlancoliques dbris
de l'antiquit, l'clat d'un jour brlant, des nuits fraches et
magnifiques: leur sicle est fcond en guerres, en rvolutions, en faits
d'armes; les moeurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et
ils chantent comme au milieu d'un dsert, ne peignent rien de ce qui
les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.

De tous les sujets traits par les Arabes et par les Troubadours ils
n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient  tous les
temps et  tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modles que ces
pointilleries et ces subtilits vagues qu'il aurait fallu leur laisser,
mme en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant;
on ne voit point leur matresse, on ne la connat point: c'est un tre
de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend
point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits,
leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit
ni attendre rien de rel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le
moyen de parler sans cesse d'amour, sans les esprances que l'amour
donne, sans transports et sans souvenirs.

Ce fut l, pendant tout un sicle, la seule posie connue en Italie; le
got en tant devenu gnral, ce fut l aussi ce qui donna aux esprits
ce penchant pour l'exagr, pour le vague et pour le faux, qui s'tendit
jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit
l'histoire, carta long-temps de l'tude de la nature, et ne s'attacha
qu' des questions de mots,  des purilits et  des riens sonores. 
mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit
 jouir seule, sans que l'esprit ft intress par des ides justes et
claires, ni l'me par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et
l'me eurent aussi leurs jouissances, mais peut-tre toujours un peu
subordonnes  celles de l'oreille; et si, du moins en posie, il y eut
trop souvent dans les plus beaux gnies et dans les plus beaux sicles,
quelque chose dont un got pur et svre ne peut s'accommoder, quelque
chose d'tranger  ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont
connu, et qu'ils nous apprennent  prfrer  tout, il faut, pour en
trouver la cause, remonter jusqu' ces premiers temps, et chercher dans
ces premiers hommes de la posie italienne la tache originelle dont
leurs descendants ont eu tant de peine  se laver compltement.




CHAPITRE VII.

LE DANTE.

_Notice sur sa vie; Coup-d'oeil gnral sur ses diffrents ouvrages;
Posies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traits de la Monarchie et
de l'loquence vulgaire; la Divina Comedia; Ides prliminaires sur ce
Pome_.


Dans le chapitre prcdent on a vu plusieurs fois reparatre un de ces
noms auxquels s'attachent de grandes ides, le nom d'un de ces hommes
qui suffisent pour illustrer un sicle, une nation et toute une
littrature. J'ai nomm le Dante; j'ai parl de ses matres en
philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-mme,
et de nous lever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont
les potes qui l'ont prcd n'occuprent que les avenues. Il y marcha
quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrire, il prit un vol
inattendu, et s'lana jusqu'au sommet, o aucun de ses rivaux n'a pu
l'atteindre. Je commencerai par une notice abrge de sa vie, dont les
vicissitudes sont lies aux vnements politiques de son temps.

Dante Alighieri naquit  Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne,
riche et considre, attache au parti des Guelfes, et qui avait t
chasse deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que
les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reut en
naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance  y
substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est rest[690]. L'astrologie
prtendit avoir tir  sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et
l'on dit aussi que sa mre crut avoir fait un songe qui la lui
annonait[692]. Il en a t ainsi de plusieurs grands hommes ns dans
des sicles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcs de
reconnatre en eux une supriorit qui les humilie, s'en consolent en
les entourant de prodiges, et en les plaant comme  part de l'ordre
ordinaire de la nature.

     [688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante
     Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle dition des oeuvres
     du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4.

     [689] Selon quelques gnalogistes florentins, le plus ancien
     nom de la famille du Dante tait des _Elisei_; ils lui
     donnaient pour premire tige un certain _Eliseus_ qui vint
     s'tablir  Florence au temps de Charlemagne; d'autres
     reculent mme cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-Csar.
     L'un de ses descendans prit, dans le douzime sicle, le nom
     de _Cacciaguida_; c'est lui que les gnalogistes
     raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille.
     Le Dante lui-mme le reconnat pour tel en se faisant
     adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88:

          _O fronda mia in che io compiacemmi,
          Pure aspettando, io fui la tua radice_.

     Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et
     les noms de famille n'tant pas encore fixes, leur fils fut
     appel _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mre. L'un
     des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le mme
     nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, tait des
     _Alighieri_ de Florence, au quatrime degr, depuis la femme
     Cacciaguida.

     [690] Rgulirement, il faudrait donc l'appeler Dante et non
     pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en
     italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit
     toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en
     France, on est habitu  dire Le Dante. Il y a des cas o il
     serait dur de parler autrement. De Dante et  Dante, par
     exemple, produisent un son dsagrable. Je me suis permis
     d'crire tantt Dante, tantt Le Dante, selon l'occasion.

     [691] Le soleil se trouvait dans la constellation des
     gmeaux; _Brunetto Latini_, qui tait alors  Florence, et
     qui joignait  des connaissances relles la science
     imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et
     lui pronostiqua une destine glorieuse dans la carrire des
     sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante
     se fait dire par lui, dans la troisime partie de son pome,
     _Parad._, c. XV, v. 55:

                      _Se tu segui tua stella,
          Non puoi fallire a glorioso porto,
          Se ben m'accorsi nella vita bella_.

     [692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_,
     ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.

Dante tait encore enfant lorsqu'il perdit son pre. Sa mre _Bella_ eut
le plus grand soin de son ducation. Il eut pour matre dans ses tudes
_Brunetto Latini_, aprs que ce pote philosophe fut revenu du voyage
qu'il avait fait en France. Il fit des progrs rapides en grammaire, en
philosophie, en thologie et dans les sciences politiques, o _Brunetto_
excellait; quant aux belles-lettres et  la posie, il y fut lui-mme
son premier matre. Il se forma une trs belle criture, soin que les
gens de lettres ngligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans
sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait
que le got, assez rare parmi les potes, y dut tre fort commun,
puisque la posie est aussi une musique et une peinture.

Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble
davantage  la plupart des autres potes. Ds l'ge de neuf ans[693] il
avait vu dans une fte de famille une jeune enfant du mme ge, fille de
_Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de
_Batrice_, qu'il rpta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses
vers. Il prit pour elle un de ces gots d'enfance que l'habitude de se
voir change souvent en passions. Il a dcrit dans un de ses ouvrages et
dans plusieurs pices de vers les agitations et les petits vnements de
ce premier amour. Une mort prmature lui en enleva l'objet. Ils
n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Batrix mourut. Dante
ne l'oublia jamais, et il lui a lev dans son grand pome un monument
que le temps ne peut effacer.

     [693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante
     Allighieri_.

Sa jeunesse se partagea donc toute entire entre les soins de son amour
et des tudes graves, adoucies par la culture des arts. Son temprament
port  la mlancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et
s'il eut des liaisons d'amiti avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres
potes de son temps, avec le clbre _Giotto_ et d'autres peintres par
qui l'art commenait  fleurir, il en eut aussi avec le musicien
_Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles;
il se plaisait singulirement  les entendre et  chanter ou jouer des
instruments avec eux.

     [694] On croit que ce Casella fut son matre de musique. Il
     l'a plac de la manire la plus intressante dans son pome,
     _Purgator._, c. II, v. 88.

Ces occupations et ces amusements ne le dtournrent point du premier
devoir impos  tout citoyen d'une rpublique, celui de servir sa
patrie.

Ds sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacre,
_immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou mtiers entre
lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les
citoyens qui voulaient pouvoir tre admis aux emplois publics[695]. Il
prit les armes dans une expdition que firent les Guelfes de Florence
contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la
cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], o, aprs une rsistance
opinitre, les Artins furent vaincus. Il servit encore contre les
Pisans, l'anne suivante, anne fatale pour lui par la perte qu'il fit
de Batrix. Il chercha, un an aprs, sa consolation dans un mariage qui
ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent
que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles
du parti guelfe[697], fut  peu prs pour lui ce que Xantippe avait t
pour Socrate[698]; mais peut-tre n'eut-il pas la mme patience  la
souffrir.

     [695] Le nombre de ces arts ou mtiers tait d'abord de
     quatorze, et s'leva ensuite  vingt-un. On les distinguait
     en majeurs et mineurs. Le sixime des arts majeurs tait
     celui des mdecins et des pharmaciens. C'est celui dans
     lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y et dans sa
     famille quelque pharmacien, soit qu'il et eu d'abord le
     dessein de professer la mdecine, science  laquelle on dit
     qu'il n'tait pas tranger.

     [696] En 1289.

     [697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_.

     [698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis
     philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti,
     _De vit et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_
     (Dante, Ptrarque et Boccace), publi par l'abb Mehus avec
     une savante prface, Florence, 1747, in-8.

Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades
dans diverses cours ou rpubliques d'Italie; ce qui est le plus certain,
c'est qu'il fut lu  l'ge de trente-cinq ans l'un des magistrats
suprmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais
cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses
malheurs.

Les Guelfes taient depuis long-temps rests matres de Florence, et les
Gibelins en avaient t chasss; mais parmi les Guelfes mmes il s'leva
de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des
_Donati_. Il y en eut vers ce mme temps de pareils  Pistoie entre deux
branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se
distinguer, elles et les deux factions qu'elles formrent, prirent les
titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis,
voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin  leurs divisions, ou
les accrotre en les mlant  des divisions trangres, se rendirent 
Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux,
entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La premire chose que firent
ceux-ci fut, comme on aurait d le prvoir, de se lier, les Blancs avec
les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta
considrablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrls
dsormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrrent aux plus
grands excs. Les Noirs se runirent dans l'glise de la Trinit. Le
rsultat de leur dlibration fut quelque temps secret; mais on sut
ensuite qu'ils avaient trait avec le pape Boniface VIII, pour qu'il
engaget le frre de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife
attirait en Italie dans d'autres vues[701],  venir  Florence apaiser
les troubles et rformer l'tat. Les Blancs irrits de cette rsolution,
s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent
leurs ennemis d'avoir, dans un conseil priv, os dlibrer sur l'tat
de la rpublique. Les Noirs s'arment de leur ct, vont se plaindre aux
prieurs de ce que leurs adversaires ont os se runir et s'armer sans
l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme
perturbateurs du repos public. Les deux factions taient sous les armes,
et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrasss
suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la
prudence et la fermet d'un magistrat. Ils exilrent les chefs de deux
partis, les Noirs  la Pive, prs de Prouse, et les Blancs  Sarzane.
Ces derniers eurent, peu de jours aprs, la permission de rentrer 
Florence, sous le prtexte que leur fournit la sant de _Guido
Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui tait tomb malade  Sarzane[702].
Les Noirs exils  la Pive accusrent le Dante de n'avoir song dans
toute cette affaire qu' favoriser les Blancs, dont il avait embrass le
parti, et  rendre sans effet la dlibration qui appelait  Florence
Charles de Valois.

     [699] On dit que l'une des deux branches tait dj
     distingue par le nom de Blanche, parce que leur anctre
     commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche.
     Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient
     donn aux enfants de l'autre le nom de la couleur oppose.
     _Histor. des Rpub. ital. du moyen ge_, ch. 24.

     [700] _Istor. fiorent_, l. II.

     [701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de
     Sicile le jeune Frdric d'Aragon, choisi pour roi par les
     Siciliens, et qui y tenait tte au roi de Naples, Charles II,
     protg du pape. Celui-ci avait promis, pour rcompense, 
     Charles de Valois, de lui confrer le titre et la dignit de
     roi des Romains, qu'il roulait ter  Albert d'Autriche, et
     de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel
     Charles avait cru acqurir des droits en pousant Catherine
     de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin,
     Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301.

     [702] Nous en avons parl vers la fin du chapitre prcdent.
     Voyez ci-dessus, p. 427.

Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient
le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre
de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui taient
presque tous Guelfes, ne succombassent entirement et ne fussent enfin
carts du gouvernement de la rpublique; il avait donc rsolu que
Charles de Valois entrerait  Florence avec ses troupes. Charles y
entra, et, au mpris des conventions faites, il s'y rendit matre
absolu. D'aprs le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paratre
innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui taient revenus
triomphants de leur exil. Il tait alors en ambassade auprs du pape,
pour tcher de le flchir et de le ramener  des conseils de modration
et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie  Rome, on excita contre lui
le peuple de Florence, qui courut  sa maison, la pilla, la rasa mme
entirement et dvasta ses proprits. Sa perte une fois rsolue, on lui
trouva facilement des crimes. Il fut condamn au bannissement, et  une
amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqus,
quoique dj pills d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point
encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le
condamna par contumace, lui et ses adhrents,  tre brls vifs[704].
Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des
malversations qu'il fut accus d'avoir commises dans l'exercice de sa
charge et qui servirent de prtexte  sa proscription; mais dans des
temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'tonnant
ni dans ces calomnies ni dans leur succs.

     [703] Il avait plus de quatre-vingts ans.

     [704] Cette seconde sentence fut rendue par le mme juge que
     la premire. C'tait un certain _Conte de' Gabrielli_, alors
     potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem
     militem_. C'tait un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal
     rvolutionnaire. Sa sentence, crite en latin barbare et
     presque macaronique, conserve dans les archives de Florence,
     y fut dcouverte en 1772, par le comte Louis Savioli,
     snateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait
     une copie authentique. Il l'a insre toute entire dans une
     note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V,
     liv. III, p. 386. Il y est dit littralement: _ut si quis
     predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accuss) _ullo tempore
     in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de
     Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic
     quod moriatur_.

Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, trs irrit
contre Boniface, qu'il souponna de l'avoir arrt auprs de lui, tandis
qu'il ourdissait cette trame  Florence. Si l'on se rappelle le
caractre de ce pape, on n'aura pas de peine  le croire. On voit comme
il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frre du roi de
France, et, dans ce mme temps, il prparait contre ce roi des menes
sourdes, bientt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par
la captivit dans Anagni, par les accs de frnsie  Rome, et par la
mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord 
Sienne, pour prendre une connaissance plus particulire des faits. Quand
il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, o il joignt ceux du parti
des Blancs qui taient exils comme lui. C'est l qu'il se lia d'amiti
avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps aprs de grands
services. Boson tait Gibelin, et avait t lui-mme chass de Florence,
deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis taient
forcs, par les perscutions du pape,  devenir aussi Gibelins;
malheureuse condition d'hommes assez nergiques pour dsirer
l'indpendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un
pouvoir tranger!

     [705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303.

Quelque temps aprs[706], les exils firent une tentative pour rentrer
dans leur patrie  main arme. Ils parvinrent  rassembler seize cents
cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se prsentrent  deux
milles de Florence et y jetrent l'pouvante; ils pntrrent mme dans
la ville, mais les oprations furent mal diriges, et la confusion
s'tant mise parmi les diffrents corps, ils furent dfinitivement
forcs  la retraite. On croit que Dante fut de cette expdition, dont
le mauvais succs lui ta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors
il se retira d'abord  Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis
Malaspina, ensuite  Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin 
Vrone, auprs des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y
tenaient une cour brillante[707]. Il reut d'eux l'accueil et les
traitements les plus honorables; mais la fiert de son caractre, que le
malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre  vivre
dans une cour. La libert de ses manires, et plus encore celle de ses
discours ne tardrent pas  dplaire. Un jour l'un des deux princes lui
demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de
gens trouvaient plus agrable un bouffon, sot et balourd, que lui qui
avait tant d'esprit et de sagesse. Dante rpondit sans hsiter: Il n'y a
rien d'tonnant  cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance
des caractres qui engendre les amitis[708]. Ds qu'il s'aperut qu'on
se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant
tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, clbre sous le nom de _Can
grande_, il lui ddia la troisime partie de son pome, comme il ddia
la seconde au marquis de Malaspina.

     [706] En 1304.

     [707] Ils taient deux frres, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put
     tre que l'an 1308 au plus tt, que Dante fut accueilli par
     eux  Vrone, puisque ce fut cette anne-l mme que les deux
     frres commencrent  gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per
     la vita di Dante_,  XII.

     [708] Ce fait est rapport par Ptrarque, _Rerum
     memorabilium_ lib. IV.

Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de
sjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance,
comme autrefois celle d'Homre, plusieurs au moins se disputent la
gloire d'avoir en quelque sorte donn le jour au pome qui, pendant
long-temps, a le plus honor l'Italie. Florence prtend qu'il en avait
fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vrone
rclame la composition de la plus grande partie du pome. Gubbio prouve,
par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une
autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastre des
environs[709], o l'on fait voir encore aux trangers l'appartement du
Dante. D'autres donnent pour patrie  son pome la ville d'Udine, ou un
chteau de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de
Ravenne.

     [709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_.

Au milieu de tous ces dplacements, qui prouvent une inquitude
d'esprit, bien naturelle dans la position o tait le Dante, mais qui
prouvent aussi l'empressement que mettaient  l'attirer chez eux les
amis que lui avaient fait ses talents et sa renomme, il vit briller un
nouveau rayon d'esprance. L'empereur Albert d'Autriche tant mort
assassin, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impriale sur
la tte de son frre Charles de Valois,  qui Boniface VIII l'avait
promise: mais Clment V, quoiqu'il ft la crature de Philippe, et pour
ainsi dire, sous sa main[710], effray de cet accroissement de la maison
de France, et conseill par le cardinal de Prato, amusa le roi par des
promesses, et dirigea secrtement le choix des lecteurs sur Henri de
Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner
 Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des
Gibelins. Dante se crut encore une fois prt de rentrer dans sa patrie.
Il quitta ds-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris
depuis son exil. Il avait crit plusieurs fois, et  des membres du
gouvernement, et au peuple lui-mme, pour solliciter son rappel. Dans
une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophte[711]: _O mon
peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit
plus entendre que des reproches et des menaces. Il crivit aux rois, aux
princes d'Italie, au snat de Rome, pour les inviter  bien recevoir
Henri. Il crivit  l'empereur lui-mme, pour l'animer contre
Florence[712], et se rendit personnellement auprs de lui.

     [710] Il tait  Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur
     son lection et sur la translation du Saint-Sige.

     [711] Miche, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc.

     [712] En 1311.

Le peu de succs qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva
bientt aprs[713], trent  notre pote tout espoir de retour. On
croit que ce fut alors qu'il vint  Paris; il frquenta l'universit, et
y soutint publiquement une thse, vivement dispute, sur diffrentes
questions de Thologie; ce qui est d'autant plus  remarquer, que Paris
tait alors pour cette science, le thtre le plus brillant de l'Europe.
De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il sjourna
successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vrone tait
comme le point central o il revenait le plus souvent. Il y soutint au
commencement de l'an 1320, dans l'glise de Sainte-Hlne, devant une
assemble nombreuse, une thse clbre sur deux lments, la terre et
l'eau[714]. La mme anne, il se rendit  Ravenne, chez _Guido Novello
da Polenta_, seigneur qui protgeait les lettres et les cultivait
lui-mme. L, il gota enfin quelque repos. Devenu l'ami plutt que le
protg d'un prince clair et vertueux, il eut bientt dans Ravenne une
existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.

     [713] Le 24 aot 1313,  _Buonconvento_, prs de Sienne.

     [714] _De Duobus Elementis terroe et aquoe_. On l'a imprime 
     Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.

On a d remarquer dans sa vie une fatalit singulire. Chaque bienfait
de la fortune tait pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son
lvation  la magistrature avait commenc le cours de ses disgrces;
son ambassade auprs du pape avait t l'poque de sa ruine: une
nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ tait en
guerre avec les Vnitiens; il leur dputa Dante pour traiter de la paix.
N'ayant pas russi dans cette ambassade, il revint fort triste 
Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette
ngociation importante, abrgea ses jours; il tomba malade, et mourut
peu de temps aprs,  l'ge de cinquante-six ans[715].

     [715] 14 septembre 1321.

_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien
Villani, en habit de pote, quelque ft alors cet habit. Les citoyens
les plus distingus de Ravenne portrent le corps jusqu'au couvent des
Frres Mineurs, o sa spulture tait prpare. Elle tait simple et
sans inscriptions. _Guido_, aprs la crmonie, pronona lui-mme, dans
son palais, l'loge du grand pote qu'il avait accueilli, honor et
chri dans son infortune. Il comptait lui faire lever un magnifique
mausole, mais les disgrces o il se trouva bientt envelopp ne lui
permirent pas d'excuter ce dessein. Bernard Bembo, pre du clbre
cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans aprs[716],
lorsqu'il eut t nomm prteur de Ravenne pour la rpublique de Venise.
Le tombeau qu'il fit lever  la mme place est orn d'inscriptions,
parmi lesquelles on distingue l'pitaphe en six vers latins rims,
composs, selon Paul Jove, par Dante lui-mme, dans sa dernire
maladie[717]. Avant la fin du sicle o il mourut, la rpublique de
Florence, qui avait trait avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut
l'ide de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de
suite. Dans le quinzime et dans le seizime sicles, les Florentins
firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un
trsor dont ils avaient appris enfin  sentir la valeur; mais ceux de
Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, rsistrent  toutes les
instances; ainsi sont toujours restes hors de sa patrie les cendres
d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le mritait
pendant sa vie, et qu'elle dsira en vain de possder aprs sa mort.

     [716] En 1483.

     [717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six
     vers:

          _Jura monarchioe, superos, phlegelonta, lacusque
          Lustrando cecini voluerunt fata quousque:
          Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
          Auctoremque suum petiit felicior astris,
          Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris,
          Quem genuit parvi Florentia mater amoris_.

Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil,
ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille
qu'il nomma _Beatrix_, en mmoire de son premier amour. Trois de ses
fils moururent jeunes, et mme en bas ge: _Pietro_, son fils an,
devint un jurisconsulte clbre. Il cultiva la posie, et fut le premier
commentateur du pome de son pre: son commentaire, crit en latin,
n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothques. Son second fils,
_Jacopo_, commenta aussi la premire partie de ce pome, et en fit de
plus un abrg en vers, de la mme mesure que l'ouvrage. Malgr le
mrite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus
justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait  lui-mme, ce vers
de son pre, le grand Racine:

       Et moi fils inconnu d'un si glorieux pre.

L'histoire et les beaux-arts nous ont conserv les traits du Dante: tout
doit intresser dans l'extrieur mme d'un homme de ce gnie et de ce
caractre. Il tait d'une taille moyenne; dans ses dernires annes, il
marchait un peu courb, mais toujours d'un pas grave et plein de
dignit. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et
aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la
lvre infrieure avance, la barbe et les cheveux noirs, pais et
crpus; habituellement l'air pensif et mlancolique. Plusieurs mdailles
frappes en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un
grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se
trouvent  Florence, sont trs ressemblants entre eux, et annoncent tous
le mme caractre. Ses manires taient nobles et polies: la hauteur et
le ton ddaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui taient point naturels,
et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une
perscution injuste peut produire cet effet dans une me leve.

     [718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124.

Il tudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses rponses
taient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude,
loin des conversations communes, sans cesse appliqu  augmenter ses
connaissances et  perfectionner son talent; il tait sujet  des
distractions frquentes, surtout lorsqu'il tait occup de quelque
tude.  Sienne, tant entr dans la boutique d'un apothicaire, il y
trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit  le lire,
appuy sur un banc qui tait devant la boutique, et avec une telle
attention, qu'il resta immobile  la mme place depuis midi jusqu'au
soir. Il ne s'aperut mme pas du grand bruit et du mouvement occasions
par le cortge d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fte publique, qui
vint  passer dans la rue.

Il est difficile, dans l'loignement o nous sommes, de prononcer entre
sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnment, qu'il la
servit de toutes ses facults et au risque de sa vie; il l'est encore
qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au
joug d'un prince tranger. Le reste doit tre mis sur le compte des
passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de
pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.

Dou d'un gnie vaste, d'un esprit pntrant et d'une imagination
ardente, il joignit  des connaissances tendues une vivacit de
penses, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manire
neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent
de peindre et d'imiter, un style serr, vigoureux, sublime, qui, malgr
les dfauts qu'on ne doit imputer qu'au temps o il vcut, lui ont
toujours conserv la place que lui dcerna l'admiration de son sicle.
L'ouvrage qui la lui a donne mrite une attention ou plutt une tude
particulire: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont
bien infrieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un gnie
de cet ordre n'est indiffrent pour l'histoire des lettres.

Le Recueil des posies du Dante ou de ses _rimes_[719] est compos,
selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en gnral
rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou
trois. Dans l'un il s'adresse  ses posies elles-mmes[720]; il parat
dsavouer un sonnet qui lui tait attribu; il les engage  ne le pas
reconnatre pour leur frre,  se rendre auprs de sa dame, et  lui
dire: Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en rptant
sans cesse: o est celle que mes yeux dsirent? dans l'autre il est
brouill avec sa matresse: il maudit le jour o il a vu pour la
premire fois ses tratres yeux, et l'instant o elle est venue tirer
son me hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers
qu'il a rims pour elle, et qui la rendent  jamais clbre dans le
monde; il maudit enfin son me endurcie, qui s'obstine  garder en elle
ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours
naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionn, c'est
beaucoup; dans les potes italiens, souvent la passion est vraie, mme
quand l'expression ne l'est pas.

     [719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil
     des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_.
     Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les ditions
     compltes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8. pic.,
     Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4. gr., etc.

     [720]

          _O dolci rime che parlando andate
          Della donna gentil que l'altre onora_, etc.

     [721]

          _Io maladico il d ch'io vidi imprima
          La luce de' vostri occhi traditori_.

     J'ai rendu littralement ces deux vers; mais c'est ce que je
     n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:

          _E'l punto che veniste sulla cima
          Del core, a trarne l'anima di fori_.

Le mrite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une
lvation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que
d'un pote: on y apperoit un style plus ferme, des penses plus grandes
et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de posie,
que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'et pas fait sa
_Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les potes du
mme ge. Ce n'est pas que dans sa manire de traiter l'amour, il ne se
perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche
d'expressions; il s'tend avec complaisance sur des dtails que le got
doit abrger; mais le got n'tait pas n encore. Par exemple, c'est
dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers,
qu'il fait le portrait de la beaut qu'il aime. La premire strophe est
toute entire sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front,
le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe
surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il
n'a rien au monde qu'il ne donnt pour qu'elle voult bien lui dire un
_oui_[724]. Toute la troisime est sur le cou. Ici le pote donne  ses
abstractions platoniques une direction moins idale, et tant soit peu
matrielle. Son penser, qui l'enlve toujours  lui-mme, lui dit que ce
serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y
imprimer un petit signe. Ce mme penser ajoute, en l'avertissant
d'couter avec attention: Si les parties extrieures sont si belles,
que doivent paratre celles qui sont couvertes et caches? Ce sont les
beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres,
qui font croire que c'est l qu'est le Paradis; de mme, si tu y
regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se
trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]. Dans la quatrime strophe ce
sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: Si
tu tais entre ces bras, dans ce lieu o ils se partagent, tu goterais
un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'gale[726]. La
taille, la dmarche et le maintien sont le sujet de la cinquime. Nous
n'aimerions pas en franais qu'un pote compart sa matresse  un beau
paon, et encore moins qu'il la peignt droite _comme une grue_[727];
mais il faut avoir gard  la diffrence des langues et  celle des
temps.

     [722]

          _Io miro i crespi e gli biondi capegli,
          De' quali ha fato per me rete amore_, etc.

     Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de
     onze syllabes,  l'exception de deux seuls vers de sept.

     [723]

          _Poi guardo l'amorosa e bella bocca,
          La spaziosa fronte, e il vago piglio,
          Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio
          Polito e brun, tal che dipinto pare_.

     [724]

          _Cosi di quella bocca il pensier mio
          Mi sprona perch io
          Non ho nel mondo cosa che non desse
          A tal ch'un si con buon voler dicesse_.

     [725]

                             _Apri lo'ngegno:
       Se le parti di fuor son cos belle,
       L'altre che den parer che s'asconde e copre?
       Che sol per le belle opre
       Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle
       Dentro in lui si crede il Paradiso,
       Cos se guardi fiso,
       Pensar ben dei ch'ogni terren piacere
       Si trova dove tu non puoi vedere_.

     [726] On peut difficilement mconnatre dans tous ces
     discours du _penser_ sur les beauts caches, la source o le
     Tasse a pris l'ide de cet _amoroso pensier_ qui pntre dans
     tous les secrets des beauts d'Armide, qui s'y tend, qui les
     contemple, et vient ensuite les dcrire et les raconter au
     dsir. _Grusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32.

     [727]

          _Soave a guisa va di un bel pavone,
          Diritta sopra se, come una grua_.

Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Batrix,
il s'adresse  la Mort pour tcher de la flchir: chacune des cinq
grandes strophes, dont cette pice remplie de trs-beaux vers est
compose, commence par une invocation  la Mort, et contient toutes les
raisons que son esprit peut trouver pour arrter le coup fatal.
Hte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois
dj le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec
eux l'me sainte[728]. La Mort fut inflexible, et le pote dplora
cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque
strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oim_, hlas!--Hlas!
ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'clat! Hlas! cette
belle figure et ces yeux au doux regard! hlas! cet aimable
sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle tait
moins rpte, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle parat
avoir t imite par Ptrarque, aprs la mort de Laure[730].

     [728]

          _Morte, deh! non tardar merc, se l'hai;
          Che mi par gi veder lo cielo aprire,
          E gli angeli di Dio quaggi venire
          Per volerne portar l'anima santa_.

     [729]

          _Oim lasso, quelle trecce bionde
          Dalle quali rilucieno
          D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_;
          _Oim, la bella cera, e le dolci onde
          Che nel cor mi sidieno
          Di quei begli occhi al ben segnato giorno;
          Oim, il fresco ed adormo
          E rilucente viso;
          Oim lo dolce riso_, etc.

     [730]

          _Oim il bel viso, oim il soave sguardo,
          Oim il leggiadro portamento altero,
          Oim'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero
          Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo;
            Ed oim il dolce riso_, etc.

     C'est le premier sonnet de la seconde partie.

Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une
fiction singulire, o l'on voit l'tat de son me, fire dans le
malheur, et qui le prfre au vice et  la honte. C'est un trs-beau
morceau de posie morale. L'amour habite dans son coeur, dont il est
toujours matre: trois femmes se prsentent pour y chercher asyle[731];
leurs habits sont dchirs; la douleur est peinte sur leur visage et
dans toute leur personne: on voit que tout leur manque -la-fois; que la
noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps o elles
furent honores; mais,  les entendre, tout le monde aujourd'hui les
mprise; elles viennent se rfugier chez un ami[732]. L'amour les
interroge; l'une d'elles se fait connatre, elle et ses soeurs: c'est la
Droiture; et les deux autres sont la Gnrosit et la Temprance,
bannies et perscutes par les hommes, et rduites  une vie pauvre,
errante et malheureuse. L'amour les coute, les accueille: Et moi, dit
le pote, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler
de si nobles exiles, je tiens pour honorable l'exil o je suis
condamn..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de
bien[733]. Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de
la vie, doit tre celle de tout homme d'honneur et de courage!

     [731]

          _Tre donne intorno al cuor mi son venute,
          E seggionsi di fuore
          Che dentro siede amore
          Lo quale  in signoria della mia vita_, etc.

     [732]

          _Tempo f gi nel quale
          Secondo il lor parlar furon dilette;
          Or sono a tutti in ira ed in non cale.
          Queste cos solette
          Venute son, come a casa d'amico_, etc.

     [733]

          _Ed io ch'ascolto nel parlar divino
          Consolarsi e dolersi cos alti dispersi,
          L'esilio che m' dato onor mi tegno_.
          ...........................................
          _Cader tra' buoni  pur di lode degno_.

On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la rgularit du
retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient
cre les potes provenaux[734]. Il parat que c'est la premire qui
ait t faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune
dans ce qui nous est rest des potes antrieurs au Dante, ni mme de
ceux de son temps. Il tait grand admirateur et imitateur des
Troubadours, dont il possdait parfaitement la langue, comme on le voit
dans plusieurs endroits de son pome. On le voit aussi dans une de ses
_canzoni_, dont l'ide est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque
strophe sont alternativement provenaux, latins et italiens[735]; en la
finissant il s'adresse, selon l'usage,  sa chanson mme; elle peut,
dit-il, aller partout le monde; il a parl en trois langues pour que
tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-tre
celle qui le tourmente en aura-t-elle piti[736]. On ne voit pas trop ce
que sa dame pouvait trouver l de touchant; cela ne paratrait
aujourd'hui et ne parut peut-tre mme alors qu'une bigarrure de mauvais
got.

     [734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.

     [735] Elle commence ainsi:

          Ahi faulx ris perqe trai haves
          _Oculos meos, et quid tibi feci
          Che fatto m'hui cosi spietata fraude_?

     [736]

          Canzos, vos pogues ir per tot le mon;
          _Namque locutus sum in lingu trin
          Ut gravis mea spina
          Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta.
          Forse piet n'havr chi mi tormenta_.

Toutes ses posies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa premire
jeunesse sont insres dans une espce de roman qu'il composa peu de
temps aprs la mort de Batrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita
nuova_: c'est celui o il raconte toutes les circonstances de leurs
amours. Il met chacun  leur place, les sonnets et les autres pices de
vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en
combien de parties ces pices sont divises, et ce qu'il a voulu dire
dans la premire, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit
en un mot qu'il n'a fait ce rcit en prose que pour y encadrer ses vers,
et comme une espce de monument lev  la mmoire de celle qu'il avait
aime; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce,
en finissant, que s'il peut vivre quelques annes, il dira d'elle des
choses qui n'ont jamais t dites d'une femme[737]. On sait qu'il
remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que
la _Vita nuova_ fut crite en 1295[738], on voit par-l qu'il avait, ds
l'ge de trente ans, form le dessein et peut-tre mme commenc
l'excution de ce grand ouvrage.

     [737] _Sicch, se piacere sar di colui a cui tutte le cose
     vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di
     dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_.

     [738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_,  XVII.

Parmi des tableaux quelquefois intressants par leur navet,
quelquefois aussi couverts d'une teinte de mlancolie qui tait l'tat
habituel de son me, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il
arrive  tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments o le coeur,
rempli d'une passion profonde, imprime  l'imagination des couleurs
sombres ou riantes, au gr de tous ses mouvements. Peut-tre, cependant,
aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de
toute comparaison par le gnie, qu'on aime  ressembler au moins par les
faiblesses.

Dante tait tourment d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins
que de Batrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si
j'tais rduit  la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces ides, et
ses rves furent tels que ceux d'un homme attaqu de phrnsie. Je
voyais, dit-il, des femmes cheveles marcher autour de mon lit; l'une
me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au mme instant le
soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me
dit: _Batrix n'est plus_.  ces mots je pleurai. Mon malheur n'tait
qu'un songe; mes larmes taient relles, et coulaient en abondance. Je
jetai un cri; on vint  moi, je m'veillai et racontai mon rve; mais
je tus le nom de Batrix[739]. Il fit de cette espce de vision ou de
songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a
encadres dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il crivit peu de
temps aprs la mort de Batrix[741] et quelques sonnets de la mme
poque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mlancolie et de
tristesse qu'il parat avoir su donner, mieux que tout autre pote avant
Ptrarque,  la posie italienne. On ne reconnat pas sans quelque
surprise que certaines figures de style, certains tours passionns, qui
paraissent cres par Ptrarque, avaient t dicts long-temps avant lui
au Dante par une douleur peut-tre plus profonde que la sienne, et par
un aussi vritable amour.

     [739] Je ne donne ici qu'une esquisse trs-abrge de ce
     morceau, qui se trouve vers la moiti de la _Vita nuova_.

     [740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc.

     [741] _Gli occhi dolenti per piet del core_, etc.

Dans un ge plus avanc, pendant son exil, et mme,  ce qu'il parat,
dans les dernires annes de sa vie, Dante commena un autre ouvrage en
prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_.
C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un
commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'excuta ce dessein
que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce
serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y taler
comme  plaisir l'tendue de ses connaissances en philosophie
platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait
de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est
fatigante; mais on le lit avec un intrt de curiosit philosophique. On
aime  reconnatre l'effet des mthodes adoptes, dans le tour qu'elles
donnent aux esprits les plus distingus: or, cet ouvrage prouve trs
videmment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances
au-dessus de son sicle, et que les mthodes suivies alors dans les
tudes taient dtestables. Voici un abrg de la manire dont il
annonce le dessein de son ouvrage[742].

     [742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de
     l'dition des oeuvres du Dante, donne par Pasquali, Venise,
     1741, in-8.,  la suite de la _Divina Commedia_. Il est
     aussi dans la premire partie du quatrime volume de
     l'dition de Zalta; Venise, 1758, in-4., etc.

La science tant pour notre me le dernier degr de perfection, et le
comble de la flicit, nous en avons tous naturellement le dsir. Mais
plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont
dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux
dfauts: l'un vient du corps, l'autre de l'me; le premier existe quand
les parties du corps sont mal disposes et ne peuvent rien recevoir,
comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais
penchants entranent l'me vers les plaisirs du vice, et la dgotent de
tout le reste. Hors de l'homme il peut de mme y avoir deux causes, dont
la premire engendre la ncessit, et la seconde la paresse. La premire
de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui
enchanent le plus grand nombre des hommes et leur tent le loisir de se
livrer aux tudes spculatives: la seconde est dans le lieu o la
personne est ne et nourrie, ce lieu tant quelquefois non seulement
priv de toute instruction, mais loign des gens instruits. Il en
rsulte que ce n'est qu'un trs-petit nombre d'hommes qui peut parvenir
 l'objet dsir, et que le nombre de ceux qui sont privs de cette
nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre
qui s'assied  la table o l'on se nourrit du pain des anges; et
malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais
ceux qui sont admis  la table choisie, ne voient pas sans piti le
commun des hommes patre, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland;
et ils sont toujours disposs  leur faire part de leurs richesses. Pour
moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point  cette table, mais qui fuis
cependant la pture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont
assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misrable que mnent
ceux que j'ai laisss derrire moi, et sans m'oublier moi-mme, j'ai
prpar pour eux un banquet gnral de tout ce que j'ai pu recueillir
ainsi.

Il continue, sous cette mme figure, d'expliquer les dispositions qu'il
faut apporter  son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se
propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient
le dsirer les convives, ce n'est point sa volont qu'ils doivent en
accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions
et d'autres formes de l'cole qu'il serait trop long de citer;
premirement, de ce qu'il ose parler de lui-mme; secondement, de ce
qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop
approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier gard il a
principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'tat
d'abaissement o on l'a plong; et ici, quittant l'argumentation pour se
livrer au sentiment: Ah! dit-il, plt au rgulateur de l'univers que ce
qui fait mon excuse n'et jamais exist, que l'on ne se ft pas rendu si
coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine
de l'exil et la pauvret! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette
belle et clbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, o je suis
n, o j'ai t nourri toute ma vie, o enfin, si elle le permet, je
dsire de tout mon coeur aller reposer mon ame fatigue, et finir le peu
de temps qui m'est accord. Dans tous les pays o l'on parle notre
langue, je me suis prsent errant, presque rduit  la mendicit,
montrant malgr moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a
souvent l'injustice d'imputer  celui qui les reoit. J'tais
vritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jet dans
des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux
de la douleur et de la pauvret. Je me suis montr aux yeux de beaucoup
d'hommes,  qui peut-tre un peu de renomme avait donn une toute autre
ide de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili
ma personne, mais peut-tre rabaiss le prix de mes ouvrages..... C'est
pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les penses
et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorit.

Il explique ensuite trs-longuement pourquoi il a fait cet crit, non en
latin, mais en langue vulgaire, et il donne de trs-bonnes raisons de sa
prfrence et de son attachement pour cette langue  laquelle il croit
avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus
grandes. C'est aprs tous ces prambules qu'il place enfin sa premire
_canzone_[743], et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point
d'en donner ici une ide; l'extrait le plus resserr entranerait trop
de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littral et le
sens allgorique de chaque pice, de chaque vers, et presque de chaque
mot. C'est ainsi qu'il a comme donn l'exemple de la terrible mthode
qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et
disparat en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont
fait sur sa _Divina Commedia_ que ce qu'il avait fait lui-mme sur les
trois odes de son _Banquet_[744]. Mais ce qu'il est plus important de
remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prdit,
d'une manire claire et positive, quoique figure, la gloire  laquelle
tait sur le point de s'lever la langue italienne, encore si prs de sa
naissance, gloire que lui prsageait la chte mme de la langue latine,
qu'on ne parlait plus. Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des
milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en
abondance; ou plutt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui
s'lvera, ds que le soleil accoutum sera parvenu  son dclin. Il
rendra la lumire  ceux qui sont dans les tnbres, parceque l'ancien
soleil ne luit plus pour eux.

     [743]

          _Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete,
          Udite il ragionar ch' nel mio core_, etc.

     Cette premire _canzone_ n'a que quatre strophes de treize
     vers. La deuxime, qui commence par ce vers:

          _Amor, che nella mente mi ragiona_,

     a cinq strophes de dix-huit vers. La troisime en a sept de
     vingt vers; elle commence par ceux-ci:

          _Le dolci rime d'amor, ch'i sotia
          Cercar ne' miei pensieri_.

     [744] La premire _canzone_ a cinquante pages in 8. de
     commentaires (d. de Venise, 1741). La deuxime en a
     cinquante-huit, la troisime plus de cent.

Quand cet illustre exil crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire
rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes
de moyens pour soutenir les prtentions de ce prince et renforcer son
parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un trait
qu'il intitula _de Monarchi_, de la Monarchie[745]. Dans cet ouvrage,
divis en trois livres, il examine: 1. Si la monarchie (et par-l il
entendait la monarchie universelle) est ncessaire au bonheur du monde;
2. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3.
si l'autorit du monarque dpend de Dieu immdiatement, ou d'un autre
ministre ou vicaire de Dieu. Il dcide affirmativement la premire
question; il rsout dans le mme sens la seconde; mais c'est surtout
pour la troisime qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un
grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dpendance immdiate o le
monarque est de Dieu, et borne par consquent la puissance du pape  son
autorit spirituelle. Il rfute l'un aprs l'autre tous les arguments
tirs de l'ancien et du nouveau Testament, de la prtendue donation de
Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'tayaient les partisans de
la souverainet temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorit
ecclsiatique n'est pas la source de l'autorit impriale, puisque
l'glise n'existant pas, ou n'oprant point encore, l'empire avait eu
toute sa force; et il le prouve par une argumentation rduite aux termes
du calcul, ou, comme on dit communment, par _A_ et par _B_[746].

     [745] Ce trait, crit en trs-mauvais latin (c'tait celui
     du temps), a t rimprim plusieurs fois. Il ne se trouve
     point dans l'dition de Pasquali, cite ci-dessus; mais il
     est dans celle de Zatta,  la fin du dernier volume.

     [746] _Sit ecclesia_ A, _imperium_ B, _autoritas sive virtus
     imperii_ C. _Si non existente_ A, C _est in_ B, _impossibile
     est_ A _esse caussam ejus quod est_ C _esse in_ B; _cum
     impossibile sit effectum proecedere caussam in esse. Adhuc, si
     nihil operante_ A, C _est in_ B, _necesse est_ A _non esse
     caussam ejus quod_ est C _esse in_ B, _cum necesse sit ad
     productionem effectus proeoperari caussam, proesertim
     efficientem, de qua intenditur_.

Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: prs de vingt
ans aprs la mort du Dante, un lgat du pape Jean XXII[747], voyant que
l'antipape Pierre Corvara, tabli par l'empereur Louis de Bavire, se
servait de ce livre pour soutenir la validit de son lection, ne se
contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient
aux censures de l'glise, il voulut de plus que l'on exhumt les os de
son auteur, qu'on les jett au feu, et qu'on imprimt  sa mmoire une
ignominie ternelle. Des gens senss[748] s'opposrent  cette violence;
et c'est  ce fougueux lgat, plus qu' la mmoire du Dante, qu'il
pargnrent une ignominie.

     [747] Le cardinal Bertrand du Pujet.

     [748] On nomme un certain _Pino della Tosa, et M. Ostagio da
     Polentano_. Voyez la vie du Dante, par Boccace.

Un autre ouvrage du Dante, aussi crit en latin, a donn lieu  des
disputes d'une autre espce; c'est celui qui a pour titre _de Vulgari
Eloquenti_, de l'loquence vulgaire[749]. Il n'y avait gure plus d'un
sicle que la langue italienne tait ne, et dj elle comptait un
nombre considrable d'crivains et surtout de potes, qui lui avaient
fait faire de grands progrs, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel,
l'avait presque porte au terme o elle devait se fixer. C'tait  lui,
sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprcier les
hommes qui l'avaient rendue loquente, et d'en prsager les destines.
Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de
l'achever, et les deux premiers livres seulement taient faits lorsqu'il
mourut. Dans le premier, aprs des considrations gnrales sur les
langues, telles que l'tat des connaissances de son sicle pouvait les
lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes
rcemment ns dans toutes les parties de l'Italie, qui mrite par
excellence d'tre appel la langue italienne ou vulgaire. Il rejette
d'abord, mme du concours, comme trop grossiers et tout--fait informes,
ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, 
la base de l'Italie.

     [749] Il fut imprim pour la premire fois  Paris, en 1577,
     sous ce titre: _Dantis Aligerii prcellentiss. pot de
     vulgari Eloquenti libri duo, nunc primum ad vetusti et unici
     scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli_, etc.
     Il est insr dans les deux ditions de Venise, dj cites,
     avec la traduction italienne, dont il sera parl plus bas.

Les Toscans avaient ds-lors de grandes prtentions  la suprmatie du
langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des
locutions basses et corrompues comme leurs moeurs; il rejette galement
les Gnois, et passant  la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas
moins svrement la Romagne, Ancne, Mantoue, Vrone, Vicence, Padoue,
Venise. Il n'est tent de se laisser flchir que pour Bologne; mais
quoique le langage y ft meilleur (avantage que cette ville est bien
loin d'avoir conserv)[750] il ne reconnat point encore l ce vulgaire
italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient 
aucune ville en particulier, mais qu'il appartient  toutes, et qu'il
est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les
autres. Il donne  ce parler les titres d'_illustre_, de _cardinal_,
c'est--dire fondamental, d'_aulique_, de _courtisan_, et il allgue
pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est
celui-l qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont
employ dans leurs vers tous les potes siciliens, apuliens, toscans ou
lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre.

     [750] Il ne faut pas oublier que _Guido Guinizzelli_, l'un
     des potes les plus lgants du treizime sicle, tait de
     Bologne: c'est peut-tre  lui que Dante fait allusion en cet
     endroit.

Dans le second, il examine l'emploi fait et  faire de ce langage, les
matires o il doit tre employ, les auteurs qui en ont fait usage, les
genres de posie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier
rang l'ode ou _canzone_, et, dans tout le reste du livre, il s'attache 
considrer en dtail tout ce qui regarde ce pome, le style, le nombre
des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la
structure varie de la strophe ou stance, en tirant toujours ses
exemples des potes alors les plus clbres. Il aurait sans doute ainsi
trait de tous les autres genres de posie, si la mort n'et mis fin 
ses travaux et  ses malheurs.

Cet ouvrage, rest imparfait, fut inconnu pendant deux sicles. Il en
parut une traduction italienne dans le seizime, et cette publication
causa de violents dbats. La langue tait alors perfectionne et fixe.
Les Toscans prtendaient, non sans fondement, que c'tait  eux qu'en
appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne tait leur
propre langue. On a vu comment Dante les avait traits dans son livre.
Plusieurs autres particularits de cet ouvrage, et l'ide mme qui en
faisait la base leur dplaisaient galement: ils prirent le parti de
nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs
autres savants critiques soutinrent cette ngative. On joignit  la
traduction, la publication du texte mme; ils crivirent contre le texte
et contre la traduction: d'autres en prirent la dfense. Les uns
voulaient que la prtendue traduction ft un original qu'on avait fait
exprs pour injurier la langue toscane, et que le prtendu original
latin, ne ft lui-mme qu'une traduction; les autres, par un excs
contraire, assuraient que non seulement le texte latin tait du Dante,
mais que c'tait lui-mme qui s'tait traduit; et dans le dernier sicle
le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion[751]; mais il est
enfin gnralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la
traduction est du Trissin[752].

     [751] _Dell' Eloquenza ital._, l. II, c. 22, 23, etc.

     [752] Elle est insre avec le texte latin, dans le tome II
     des oeuvres de _Giovan. Giorgio Trissino_, Vrone, 1729,
     in-4., dition que l'on sait avoir t dirige par le savant
     Maffei.

Pour ne rien oublier des productions de ce pote, il faut rappeler mme
sa Paraphrase des sept psaumes pnitentiaux, ouvrage de ses dernires
annes, compos en tercets ou _terzine_, comme la _Divina Commedia_,
mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce pome
est fort et sublime[753]. On y joint ordinairement ce qu'on apple le
_Credo_ du Dante; c'est un morceau du mme genre et crit en mme style,
compos d'une paraphrase du _Credo_, de l'explication des sept
sacrements, de celle des sept pchs capitaux; enfin, de la paraphrase
du _Pater_ et de l'_Ave_. Tout cela mis  la suite l'un de l'autre,
forme un ensemble trs-difiant sans doute, mais d'une faiblesse
affligeante, et qu'on a peine  croire sorti de la mme veine qui
produisait le pome extraordinaire, dont il nous reste  parler.

     [753] On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point
     t imprime, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un
     ouvrage rest en manuscrit. _Stor. della vulg. pos._, v. I,
     l. VI, p. 402. Elle avait t cependant publie dans un
     volume in-4., o taient runis quelques autres crits de
     pit, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le _Quadrio_,
      qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea tre
     d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit _Stor. e rag.
     d'ogni poesia_, v. VII, p. 120. Il publia lui-mme ces
     psaumes, ainsi que le _Credo_, etc., accompagns du texte
     latin, avec des sommaires, des explications et des notes;
     Bologne, 1753, in-4. Pic. Zatta a insr cette publication
     entire du _Quadrio_ dans son dition du Dante, vol. IV,
     part. II,  la fin.

Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce pome: il
l'avait mme commenc; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les
premiers vers[754]; mais soit qu'il se dfit d'autant plus de son style
dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il tudiait plus
assidment Virgile; soit qu'il ambitionnt une gloire toute nouvelle, en
crivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait
encore eu l'ide; soit enfin qu'il craignt que la langue vulgaire
s'accrditant tous les jours davantage en Italie, s'il crivait dans une
langue qu'on ne parlait plus, il ne ft bientt oubli comme elle, il
changea de pense, et se mit  crire en italien. J'ai dit, dans la
notice sur sa vie, qu'il avait commenc son pome  Florence, et qu'il
en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit
expressment. Il rapporte que ces sept chants s'taient trouvs parmi
les papiers que la femme du Dante avait cachs quand le peuple, excit
contre lui, vint piller sa maison; elle les remit  un assez bon pote
et historien de ce temps, nomm _Dino Compagni_, intime ami de son mari,
et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, o il tait
rfugi, pour qu'il pt continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti
raconte, dans deux de ses Nouvelles[755], de deux aventures que le Dante
eut avec un forgeron et avec un nier qui, l'un en battant le fer,
l'autre en menant ses nes, chantaient et estropiaient des morceaux de
son pome, comme ils auraient fait des chansons des rues[756], prouve
qu'il s'tait dj rpandu des copies de ce qu'il en avait fait, et
qu'elles couraient mme parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants
quelques passages qui ne peuvent avoir t faits que depuis son exil,
c'est qu'ils furent ajouts dans la suite, lorsqu'il eut repris son
travail, et  mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient
l'ide de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou
des allusions  de nouveaux faits[757].

     [754]

          _Ultima regna canam fluido contermina mundo,
          Spiritibus quoe lata patent, qu prima resolvunt
          Pro meritis cujuscumque suis_, etc.

     [755] Nouvelles 114 et 115, d. de Livourne, sous le titre de
     Londres, 1795, t. II, p. 157.

     [756] Dante, s'approchant de la boutique du forgeron
     chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres
     outils, et les jeta, l'un aprs l'autre, dans la rue; puis il
     dit: Si tu ne veux pas que je gte tes affaires, ne gte pas
     les miennes.--Que vous ai-je gt, reprit le forgeron?--Tu
     chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme
     je l'ai fait: ce sont mes outils,  moi, et tu me les gtes.
     Le forgeron, tout en colre, n'ayant rien  rpondre, ramasse
     ses outils et retourne  son ouvrage; et s'il voulut chanter
     ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot.
     Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras
     arm, comme on l'avait alors, Dante rencontra un nier qui,
     tout en conduisant devant lui ses nes, chantait aussi son
     pome; et quand il en avait chant quelques vers, il
     fouettait ses nes, en disant _arri_! Dante lui donna un coup
     de brassard sur les paules, et lui dit: Je ne l'ai pas mis
     cet _arri_, etc. nouv. 115.

     [757] Pelli, _Memorie per la vita di Dante_.

Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre
de ce pome et sur les raisons qui purent l'engager  intituler
_Comdie_ un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La
Tasse[758], Maffi[759], et aprs eux Fontanini[760] paraissent en avoir
donn la vritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des
autres dissertateurs. Dans son livre de l'_loquence vulgaire_[761]
Dante distingue trois styles diffrents, le tragique, le comique et
l'lgiaque; il entend, dit-il, par la tragdie le style sublime, par la
comdie celui qui est au-dessous, et par l'lgie le style plaintif, qui
convient aux malheureux. Il est clair, d'aprs ces dfinitions, qu'il a
donn  son pome le titre de _Comdie_ parce qu'il croyoit en avoir
crit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du
sublime et au-dessus de l'lgiaque. Il se dfiait trop, et de son
propre gnie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore
trait que des sujets frivoles,  qui il donnait le premier une
destination plus noble, un caractre et un style assortis  cette
destination nouvelle; c'tait un aigle qui ne s'apercevait en quelque
sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses
compatriotes ne tardrent pas  lui rendre plus de justice qu'il ne s'en
tait rendu lui-mme.

     [758] Dans sa leon sur le sonnet du Casa: _Questa vita
     mortal_, etc.

     [759] _Prefat. all' opere del Trissino_.

     [760] _Dell' Etoquenza italiana_.

     [761] L. II, c. 4.

          Aussitt que d'un trait de ses fatales mains,
          La parque l'et ray du nombre des humains,
          On reconnut le prix de sa muse clipse[762].

Son pome parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement
rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions
philosophiques, d'allusions caches, d'allgories et presque de
mystres, que la rpublique de Florence ordonna par un dcret[763] qu'il
ft nomm un professeur pay par le trsor public pour lire et expliquer
ce pome. Boccace, qui tait alors regard  juste titre comme un des
pres de la langue italienne, fut le premier jug digne de cet honneur.
Aprs quelque rsistance, il consentit  l'accepter, et moins de deux
mois aprs le dcret[764] il ouvrit le cours de ses explications, un
dimanche dans une glise[765]. Il remplit le mme emploi jusqu' sa
mort, arrive deux ans aprs[766]; il nous est rest de son travail un
commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les
seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux
assez gros volumes. Aprs Boccace, d'autres furent nomms pour le
remplacer, et l'on compte parmi eux des crivains d'un trs-grand
mrite, tels que Philippe Villani, Franois Philelphe, etc. Dans des
temps postrieurs, l'acadmie florentine renouvela en quelque sorte cet
usage. Ses membres les plus distingus se firent gloire d'y lire des
explications, qu'ils appellent _Lezioni_, sur les endroits les plus
difficiles du Dante; la plupart de ces leons sont imprimes. Il n'est
pas sr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent
mme l'auteur expliqu n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du
moins une admiration qui n'a exist pour aucun autre pote moderne, et
un enthousiasme soutenu qui honore  la fois et le pote et sa patrie.

     [762] Boileau, _p.  Racine_.

     [763] Du 9 aot 1373.

     [764] 3 octobre, mme anne.

     [765] St.-Etienne, prs _le Ponte Vecchio_.

     [766] 20 dcembre 1375.

Ce ne fut pas seulement  Florence que de tels honneurs lui furent
rendus. Avant la fin du mme sicle on voit  Bologne,  Pise,  Venise
et  Plaisance Dante expliqu dans les chaires publiques[767].

     [767] A Bologne, en 1375, par _Benvenuto de' Rambaldi da_
     _Imola_, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laiss
     sur Dante un ample commentaire latin;  Pise, en 1385, par
     Fr. _di Bartolo da Buti_, dont on conserve  Florence les
     commentaires manuscrits;  Venise, par Gabriel _Squaro_, de
     Vrone;  Plaisance, en 1398, par _Filippo da Reggio_. Voy.
     Tirab., t. V, p. 398.

Bientt les copies de son pome furent dans toutes les bibliothques
publiques et particulires; et avant mme que l'invention de
l'imprimerie en et pu rendre la multiplication plus grande et plus
rapide, il tait partout en Italie l'objet des loges, des tudes, des
disputes et des commentaires; l'imprimerie ds sa naissance s'en empara
avec une telle ardeur, que dans la seule anne 1472 il s'en fit presque
 la fois trois ditions[768], et qu'on en a depuis compt plus de
soixante: avant la fin du quinzime sicle, il avait dj paru avec
trois diffrents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis.
Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les
consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leons
qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier
des potes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du mme respect
que les anciens, il partage avec eux le malheur d'tre souvent devenu
moins intelligible par le pdantisme des interprtes et par leur nombre.

     [768] Foligno,  Mantoue et  Vrone.

Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir t le
sujet des controverses les plus animes et des plus cres disputes entre
les savants; elles furent surtout trs-chaudes dans le seizime sicle.
Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son
_Ercolano_, Dante au-dessus d'Homre. Un certain _Castravilla_,
personnage rel ou suppos, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour
venger Homre, mit le pome du Dante non-seulement au-dessous de
l'_Illiade_ et de l'_Odysse_, mais au-dessous des plus mauvais pomes.
Mazzoni lui rpondit par une dfense en rgle du Dante; Bulgarini
l'attaqua par des _considrations_; Mazzoni rpliqua par un ouvrage plus
gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se
jetrent dans la mle, les uns pour, les autres contre; enfin les
crits qui attaqurent et qui dfendirent alors notre pote, et ceux qui
l'ont attaqu ou dfendu depuis, lui forment dans les bibliothques
italiennes un cortge imposant et nombreux. Il serait infiniment rduit,
comme tous les cortges de cette espce, si l'on n'y voulait admettre
que des claircissements utiles, les objections fondes ou les rponses
premptoires.

Plusieurs auteurs italiens ont voulu dcouvrir o Dante avait pris
l'ide principale de son pome; les uns, comme Fontanini[769], pensent
que de son temps il y avait plusieurs vieux romans dj traduits en
italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui
de _Gurin_, surnomm _il Meschino_. C'est dans ce dernier qu'un
certain puits de saint Patrice, trs-clbre en Irlande, pouvait avoir
donn au Dante, par sa forme, l'ide de celle de son Enfer. D'autres
croient, avec M. l'abb Denina[770], qu'il a pu imiter deux de nos
anciens fabliaux du treizime sicle, l'un de Raoul de Houdan, intitul
Songe ou _Voyage de l'Enfer_[771], o l'auteur feint tre descendu et
avoir trouv des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du
_Jongleur qui va en Enfer_[772], le mme M. Denina croit voir dans un
vnement arriv  Florence vers ce temps-l une autre source o Dante
put puiser[773]. Dans une fte publique, donne pour clbrer l'arrive
d'un lgat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce sicle.
On reprsenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes
taient vtus en dmons et d'autres en mes damnes. Les premiers
faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments.

     [769] _Eloquenza italiana_, liv. II, c. 13.

     [770] _Vivende della Letter._, liv. II, c. 10.

     [771] Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p.
     27. Je reviendrai plus en dtail, dans le chapitre suivant,
     sur toutes ces prtendues sources des fictions du Dante.

     [772] _Id. ibid._, p. 36.

     [773] _Ubi supr._

Le thtre tait au milieu d'un pont de bois jet sur l'Arno; le reste
du pont tait rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et
il se noya beaucoup de monde, dmons, damns et spectateurs[774]. Ce
triste spectacle put, selon M. Denina, donner au pote la premire ide
de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates.
L'vnement arriva en 1304: Dante avait t banni de Florence plus de
deux ans auparavant, et nous avons vu que ds avant son exil il avait
fait les sept premiers chants de son pome. Il est beaucoup plus
vraisemblable que ces sept chants, lus par _Dino Campagni_, avant qu'il
les renvoyt  leur auteur, et sans doute communiqus  plusieurs autres
personnes, exaltrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler,
et firent natre l'ide de cette trange et malheureuse fte[775].

     [774] Cet vnement est racont par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de
     son Histoire. La fte avait t prcde d'une proclamation qui
     invitait  se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui
     voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire
     de cette annonce une plaisanterie par laquelle il termine le rcit
     de cette catastrophe, et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni 
     la dignit de l'histoire. Ce qui n'tait qu'un jeu et une moquerie,
     dit-il, devint une chose srieuse; et, comme on l'avait proclam,
     beaucoup de gens qui y prirent, allrent savoir des nouvelles de
     l'autre monde. _Siche il giuoco da beffe torn a vero, come era ito
     il bando, che molti per morte n'andarono a sapere dell' altro monde_.

     [775] C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire
     dj cite, t. IV, p. 194.

Je m'tonne que jusqu'ici personne n'ait souponn une autre origine,
non pas, il est vrai,  la fiction particulire de l'Enfer, mais  la
fiction gnrale, qui est comme la machine potique de tout l'ouvrage.
C'est le _Tesoretta_ ou petit Trsor de _Brunetto Latini_, matre du
Dante[776]. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources o
le gnie du Dante a pu puiser, ne laissera l-dessus aucun doute.

     [776] Un seul auteur italien l'a souponn, c'est M. Giam. Corniani,
     dans ses _Secoli della Letter. ital._ Il y dit, vol l, p. 196, qu'il
     n'est pas improbable que l'ide de l'introduction du pome ait t
     suggre au Dante par le _Tesoretto_ de son matre _Brunetto Latini_;
     mais l'ouvrage de M. Corniani n'a t imprim qu'en 1804; et c'tait
     au commencement de cette mme anne que j'crivais ceci, et que je le
     lisais publiquement.

Quoi qu'il en soit, l'ide gnrale d'un pome dont toute l'action se
borne  une espce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le
Paradis, est ncessairement triste, et parat au premier coup-d'oeil trop
diffrente des sujets traits par tous les autres grands potes; mais en
convenant de cette tristesse et de cette diffrence, le judicieux Denina
soutient que cette ide ne pouvait tre plus heureuse si l'on considre
les temps o Dante crivait[777]. J'en suis fch pour les admirateurs
de ces temps et pour ceux qui, ds que l'on exprime ou son indignation
ou son mpris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient
que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions
de ce trs-religieux et trs-sage crivain. Alors, dit-il,  la
crdulit la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes
sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait
donc manquer de sujets clbres  reprsenter dans les scnes de son
pome. _La superstition dominante_ donnait  ses fictions la plus grande
probabilit. Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est
la conception extraordinaire o elles sont employes. Examinons la
_Divina Commedia_ avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici,
mais avec la dfiance qu'on doit toujours avoir de soi-mme en jugeant
un auteur clbre, surtout quand cet auteur est tranger.

     [777] _Vicende della Letter._, l. II, c. 10.




NOTES AJOUTES.

Page 100, ligne 10. Et changrent des Polybes, etc., en antiphonaires
et en recueils d'homlies.--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns,
Anglais, examinant dans la Bibliothque du Vatican un beau manuscrit,
timbr 24, qui parat du huitime sicle, contenant les livres de Tobie,
de Job et d'Esther, s'aperut que le texte en avait t crit par-dessus
une criture plus ancienne. Il reconnut que le vlin avait t arrach
de diffrents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments
de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des
Oraisons de Cicron, mais rien qui n'ait t publi. Quatre autres
feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui
nous manquent (le quatre-vingt-onzime). Il est clair que ces quatre
feuillets ont t arrachs d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les
autres l'ont t d'un manuscrit de Cicron, par un copiste du huitime
sicle qui manquait de vlin, ou pour qui il et t trop cher. Ce
fragment fut imprim  Paris en 1773, et rimprim chez M.P. Didot
l'an, avec une traduction franaise, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait
 tant d'autres semblables, vous verrez  qui est due l'entire
destruction d'une bonne partie des chefs-d'oeuvre que nous regrettons.
Notre Bibliothque impriale possde aussi plusieurs manuscrits gratts,
et sur lesquels des auteurs du moyen ge ont mis visiblement  la place
d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de mme
espce.

Page 121, ligne 4. Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
lui-mme dans une lettre qui nous est reste de lui. Cette lettre est
imprime dans le recueil publi par Martin Gerbert, et cit deux pages
aprs ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: _Nam si illi
pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab
eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid
putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si
multum biennio, perfectum cantorem efficimus?_ (_Epistola_ GUIDONIS
_Michaeli Monaco De ignoto cantu directa_.)

Page 238, ligne 7.--Dans les potes Latins du meilleur temps, on trouve
des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de
suite dont les derniers mots ont le mme son. J'ai surtout invoqu pour
preuves les vers lgiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il
suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorit
plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans
les vers, et que ceux qui riment de cette manire sont pars dans ses
diffrents pomes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent
laisser aucun doute.

Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin.

       _Poculaque inventis acheloa miscuit uvis.
       Totaque thuriferis Panchaa pinguis arenis.
       Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum,
       Confluere et lentis uvam demittere ramis.
       Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.
       Atque rotis summas levibus perlabitur undas.
       Nudus in ignot, Palinure, jacebis aren.
       O nimium coelo et pelago confise serena_; etc.

Rimes plus riches:

       _I nunc et verbis virtutem illude superbis.
       Cornua velatarum obvertimus antennarum_.

On ne trouve pas moins de rimes de cette espce dans les vers lyriques.
En voici quelques exemples tirs d'Horace:

       _Metaque fervidis
       Evitata rotis, palmaque nobilis,
       Terrarum dominos evehit ad Deos.
       Hunc si mobilium turba quiritium.
       Illum si proprio condidit horreo
       Quicquid de Libycis verritur areis,
       Stratus nunc ad aqu lene caput sacr_.

Observez que tous ces vers rims sont dans une seule ode, la premire.

       _Nec venenatis gravida sagittis.
       Pone me pigris ubi nulla campis
       Arbor oestiv recreatur aur,
       Aut in umbrosis Heliconis oris
       Aut super Pindo gelidove in Hmo_, etc.

Je n'ai pas le faible mrite de rassembler ces exemples; je les ai
trouvs runis dans la traduction d'une lettre anglaise _sur l'art des
vers_, imprime en 1779,  Paris, dans un recueil intitul: _Mlange de
traductions de diffrents Ouvrages grecs, latins et anglais_, etc., par
l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je rpterai
ici que si l'on n'avait pas attach  ces consonnances une certaine ide
de beaut, elles eussent t de vritables fautes.

Page 244, addition  la note[1].--On voit que ce que j'ai dit des
Troubadours provenaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvres
franais. La ressemblance est gale sur beaucoup d'autres points. Mais
les Troubadours et les Trouvres, s'levrent-ils en mme temps? Si ce
fut  l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de
modles? Ce sont l des questions souvent dbattues, du moins en France,
et qui le seront peut-tre long-temps encore. Je les laisse entires, et
n'ai pas voulu mme y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les
Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les
Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntrent rien des Provenaux, mais
bien les Provenaux des Sarrazins. Les consquences ultrieures ne sont
pas de mon sujet.

Page 395, ligne 2. Des potes italiens s'taient fait entendre 
Bologne,  Prouse, etc.. L'ancien rimeur de Prouse est _Cecco
Nuccoli_. L'Allacci a insr vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil.
La langue y est plus informe, plus mle de mots non encore assouplis au
nouvel idime, que dans la plupart des autres posies de ce temps. Ils
sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espce de
burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce _Cecco_ parat avoir
fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime
plutt avec originalit qu'avec tendresse. Par exemple, le pote aime
une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette
lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les
lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il
veut par-l plaire  l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande
qu'une grce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui
portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gle.

       _Io son del T si forte innamorato
       Perch' principio di ligiadro nome.
       Son ne pi vagho ch'el fanciul di pome
       Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato.
       E per pi honor de perle fegurato
       Per piagere o cholul de chui io fome
       Suo servidor de quel ch'io posso, chome
       Cholui ch'aspetta d'esser meritato.
       Solo una gratia t'adomando, amore:
       Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello,
       Per che vi seria grane, disonore_,
       Sed io morisse d'um picciol quadrello.
       Da poi che tu m'ai messo in tanto errore,
       Fa ch'io non mora nel tenpo ch' giello.

Ce sonnet est celui de tous o la langue est le moins estropie, et dont
le sens est le plus clair. D'autres ont trait  de petites circonstances
particulires  l'auteur; quelques-uns font allusion  des vnements
publics; ce sont de vraies nigmes pour nous. Il y en a de si obscurs
qu'ils ressemblent  ces sonnets du _Burchiello_, inintelligibles 
dessein, et qui sont de vrais coq--l'ne. Comment, par exemple, trouver
un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un
seigneur trs-riche, trs-gnreux, qui fait une grande dpense, et chez
qui l'on fait trs-bonne chre, mais ce ne sont que des  peu prs, et
dans plusieurs endroits le sens prcis des termes nous chappe.

       _Saper ti fo' chucho ch'io mi godo
       E trago vita chiara in alto monte
       E sto con Bartoluccio chiara fonte
       Che cortesia spande in ogni modo.

       E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo
       Si trova in Prosa gia non venne al ponte
       Che'l sig. nostro spende pi che conte
       Che sia in crestent perquel ch'io odo.

       Et ode diletto ch'io per confortarme
       Ch'andando io per mangiare a lucielerte
       E lasciamo a la porta le greve arme.

       Et ogni gitto fo poi le Incherte
       Et tu al teber vai avisando e chupi.
       Et io l'inglogliert fo come fan lupi.

       Lesist ghut ghot meh nengherte,
       Elgli e il mio buon singnor di cui io fame
       Che spende e spande chome fronde in rame_.

Il y en a un autre, fait sans doute dans la premire jeunesse de
l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son pre
l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au
jeu une petite jument, que pour obtenir de ce pre un habit, il avait
promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqu  sa parole. C'est celui
qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil.

       _Nel tempo santo non vidd' io mai peira
       Nuda e scoperta come e'l mio farsecto;
       E porto una gonella senza ochiecto
       Che chi la mira lem par cosa tetra_.

Mais en voici un pour lequel, du moins  ce qu'il me semble, il faudrait
tre un OEdipe.

       _Non morier tanti mai di calde febbre
       Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque
       Quant' io o pention che del mi piacque
       La scurit di quel che amar co l'ebbre.

       Eccho l'alpino trasmutato in tebbre
       Fu per fortuna de le soperchie acque
       Chosi io sono poi che'llocho giacque
       Ove assagiai del bem del dolce tebbre.

       Che corre sempre chiaro chome tesino,
       Questo fiume real sovr'ongne fiume
       In fino al mare non perde il suo chamino.

       Risplende in esso un si lucente lume
       Che di lui mira di corraggio fino
       Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume.

       Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane
       E voi la teverina per mio stallo,
       Chambiando il visa adoro un chiar cristallo_.

On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets  la
fin, au lieu de deux. C'est un reste des liberts qu'on se donnait  la
naissance de cette sorte de posie, avant que la forme en ft
entirement fixe; c'est d'un autre ct l'origine des sonnets avec une
queue, _colla coda_, qu'on employa quelques sicles aprs, surtout dans
le genre burlesque et satirique, et dont il paratrait que _Cecco
Nuccoli_ et fourni le premier modle.

Page 402, dernier alina.--La premire forme des odes ou _canzoni_,
tait emprunte des Provenaux:  leur exemple, les potes italiens
avaient, des l'origine, donn aux strophes des entrelacements harmonieux
de rimes et de mesures de vers.

Une chose qui mrite d'tre observe, c'est que de toutes les formes de
strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provenaux, ils ne
choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant 
chanter que l'amour, ils ngligrent toutes ces formes brves et
lgres, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur
parurent apparemment trop frivoles pour le caractre qu'ils voulurent
donner dans leurs vers  cette passion. Quelques-uns des premiers potes
siciliens essayrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de
neuf vers; mais les meilleurs potes du continent, _Guinizzelli,
Guittone d'Arezzo_ et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite
ode, ne donnrent  leurs grandes _canzoni_ que des strophes de douze,
treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en
mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien
arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement
entrelaces, ne rsonnrent point aussi sensiblement, ne vibrrent point
avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que
dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la
tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi varis
que les rhythmes. On ne trouve dans leurs posies rien qui ressemble 
ces jolies coupes de strophes:

       _Companho, te farai un vers covinen,
       Et avray mais de fondatz n'oy a de sen;
       Et er totz mesclatz d'amor
       E de ioy el de ioven_.

GUILLAUME IX, comte de Poitou, mort en 1127.

       _En Alvernhe part Lemozi
       Men aniey totz sol a tapi,
       Trobei la molher d'en Gari
       E d'en Bernart,
       Saluteron me francamen
       Per san Launart_.

Le mme.

       _Be'm es plazen
       E cossezen
       Qui s'aysina de chantar,
       Ab motz alqus
       Serratz et clus
       Qu'om temia de vergonhar_.

PEYRE d'Auvergne.

       _Ben sai qu'asselh seria fer
       Que'm blasmon quar tan soven chan,
       Si lur costavon mei chantar
       Mielhs m'estai
       Plus li plai
       Que'm ten lai
       Qu'ieu non chan mia per aver
       Qu'ieu m'enten en autre plazer_.

RAMBAUD, prince d'Orange.

       _Dirai vos senes duplansa
       D'aquest vers la comensansa
       E'ls motz fan de ver sembumsa_
       _Escoutatz:
       Qui de prozas balansa
       Semblansa fay de malvatz_.

MARCABRUS.

       _Al plazen
       Pessamen_, etc.

Voyez cette strophe entire, cite, page 282, note 1.

Observons encore que la langue italienne, ds sa naissance, ayant
presque entirement rejet de ses mots la terminaisons masculines, les
vers ne purent avoir,  peu d'exceptions prs, que des rimes fminines
et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison,
dans les _canzoni_ comme dans les sonnets, ne purent faire entirement
disparatre l'uniformit, tandis que dans les chansons provenales, le
mlange des rimes masculines et fminines entretenait une varit
agrable, et que le plus souvent mme des rimes toutes masculines, mais
croises entr'elles, donnaient  la strophe plus de vigueur, et sans
doute au chant plus de caractre et d'originalit.

Page 428, addition  la note[1].--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c.
78, Florence tant gouverne par quatorze magistrats, sous le titre de
Bons-hommes, _buoni Huomini_, il parut difficile de runir, sans
confusion, en un seul esprit, tant d'esprits diviss entre eux, une
partie tant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement,
et l'on en cra un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en
eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six
quartiers ou _sesti_ de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en
temps: ils s'levrent  douze,  quatorze, et enfin jusqu' vingt-un,
autant qu'il y avait d'arts ou mtiers. Le but de cette institution
populaire tant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout
citoyen ft port sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts,
quand mme il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les
nobles qui voudraient occuper quelque emploi dposassent, en prenant le
nom de l'un des mtiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait
cet orgueilleux mot de noblesse. _Giudicavano esser necessario che
almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che
porgea loro quella boriosa voce della nobilit_.--Scipion Ammirato,
_Istor. fior._, l. III. Voyez sur cette mme institution, Machiavel.
_Istor. fior._, l. II.

Page 440.--A ce qui est dit dans les huit premires lignes de cette
page, sur le tombeau lev au Dante par le pre du cardinal Bembo, il
faut ajouter que dans le dernier sicle, en 1780, le cardinal Valenti
Gonzaga, tant lgat du pape  Ravenne, en fit riger un nouveau,
beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme 
qui il est consacr.

Page 442.--Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux
noirs et crpus, habituellement l'air pensif et mlancolique. C'est le
portrait qu'en fait Boccace, _Vita e costumi di Dante_. Il rapporte  ce
sujet une petite anecdote. A Vrone, o son pome, et surtout la
premire partie intitule l'_Enfer_, avaient dj beaucoup de
rputation, et o il tait lui-mme gnralement connu, parce qu'il y
sjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte
o plusieurs femmes taient assises. L'une d'elles dit aux autres  voix
basse, mais pourtant de faon  tre entendue de lui et de ceux qui
l'accompagnaient: Voyez-vous cet homme-l? c'est celui qui va en enfer
et en revient quand il lui plat, et rapporte sur la terre des nouvelles
de ceux qui sont l-bas. Une autre femme lui rpondit avec simplicit:
Ce que tu dis doit tre vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crpue
et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fume de l-bas qui
en sont la cause. Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et
n'tant pas fch que ces femmes eussent de lui une semblable opinion,
sourit et passa son chemin.


FIN DU PREMIER VOLUME.










End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (1/9), by 
Pierre-Louis Ginguen

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTRAIRE D'ITALIE (1/9) ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
