The Project Gutenberg eBook, Le Bl qui lve, by Ren Bazin


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Title: Le Bl qui lve


Author: Ren Bazin



Release Date: February 1, 2010  [eBook #31154]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BL QUI LVE***


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Note de transcription:

   Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
   corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas
   t harmonise. La page annonant d'autres oeuvres de l'auteur
   a t dplace  la fin de cette version lectronique.





REN BAZIN

DE L'ACADMIE FRANAISE

LE

BL QUI LVE

CENT QUARANTE QUATRIME DITION







PARIS
CALMANN-LVY, DITEURS
3, RUE AUBER 3
1921

_Prix: 6 fr. 75 c._




LE BL QUI LVE




  REN BAZIN

  DE L'ACADMIE FRANAISE

  LE BL QUI LVE

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




  Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.

  Published, october nine, nineteen hundred and seven. Privilege of
  copyright United States reserved, under the Act approved March
  third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lvy.




LE BL QUI LVE




I

LA MARCHE DES BCHERONS


Le soleil dclinait. Le vent d'est mouillait la crte des mottes,
activait la moisissure des feuilles tombes, et couvrait les troncs
d'arbres, les baliveaux, les herbes sans jeunesse et molles depuis
l'automne, d'un vernis rsistant comme celui que les mares soufflent
sur les falaises. La mer tait loin cependant, et le vent venait
d'ailleurs. Il avait travers les forts du Morvan, pays de fontaines
o il s'tait tremp, celles de Montsauche et de Montreuillon, plus
prs encore celle de Blin; il courait vers d'autres massifs de
l'immense rserve qu'est la Nivre, vers la grande fort de Tronay,
les bois de Crux-la-Ville et ceux de Saint-Franchy. L'atmosphre
semblait pure, mais dans tous les lointains, au-dessus des taillis, 
la lisire des coupes, dans le creux des sentiers, quelque chose de
bleu dormait, comme une fume.

--Tu es sr, Renard, que le chne a cent soixante ans?

--Oui, monsieur le comte, il porte mme son ge crit sur son corps:
voil les huit traits rouges; je les ai faits moi-mme, au moment du
balivage.

--Eh! oui, tu l'as sauv, et maintenant on veut que je le condamne 
mort! Non, Renard, je ne peux pas! Cent soixante ans! Il a vu cinq
gnrations de Meximieu...

--a fait tout de mme le trente-deuxime bisancien qu'on pargne! A
ces ges-l, en terre mdiocre, comme chez nous, le chne ne grossit
plus, il ne fait que mrir. Enfin, monsieur le comte est libre; il
s'arrangera avec monsieur le marquis.

Le garde se tut. Sa figure rougeaude et rase exprimait le ddain d'un
sous-ordre qui fut omnipotent, pour l'administration qui lui a
succd. Il tait debout, un peu en arrire, coiff d'une cape de
velours vert, au chaud et  l'aise dans un complet de velours de mme
nuance que la cape; ses mains, croises sur son ventre, tenaient un
carnet entr'ouvert: tat des arbres anciens du domaine de
Fonteneilles, et ses jambes, trop grles pour ce gros corps, lui
donnaient l'air d'une marionnette allemande pose sur des crins. Il
considrait le patron. Le patron souriait au chne et lui disait tout
bas: Allons! mon bel ancien, te voil sauv; je reviendrai te voir,
quand tes feuilles auront pouss. L'arbre montait, effil, lgant,
laissant tomber l'ombre vivante de ses branches sur les taillis
dvasts.

--Vois-tu, Renard, reprit Michel de Meximieu, qui suivait sa pense,
je les aime bien, mes arbres: ils ne me demandent rien, je les connais
de longue date, je vois leur pointe de la fentre de ma chambre, ils
sont des amis plus srs que ceux qui les abattent.

--Race de fainants, les bcherons, monsieur le comte, de bracos, de
propres  rien, de...

--Non, mon ami, non! S'ils ne faisaient que tuer mon gibier, je leur
pardonnerais volontiers. Tout ce que je veux dire, c'est que ce sont
des mes diminues, comme tant d'autres.

--Parbleu! les braconniers ne gnent pas ceux qui ne chassent pas:
mais moi, je chasse! dit Renard  demi-voix.

Son matre n'eut pas l'air d'entendre. Il tenait dans sa main gauche,
pendante le long du corps, une hachette  marteau pour marquer les
arbres. Aprs un instant, il remit l'instrument dans la gaine de cuir
pendue  sa ceinture. Il considrait maintenant le vaste chantier
qu'il tait venu inspecter, dix hectares de taillis presque
entirement coup, o les bcherons travaillaient encore, chacun dans
sa ligne balise, dans son atelier, parmi les stres de bois empil
et les tas de ramille. A l'angle de cette coupe, vers l'est, une autre
coupe s'amorait, et il y avait entre elles un dtroit sinueux, une
gorge comme entre deux plaines.

--Allons! Renard, assez de cette vilaine besogne! Retourne au chteau!
Tu diras  mon pre que je reviendrai par le carrefour de
Fonteneilles.

--Bien, monsieur le comte.

--Tu diras aussi  Baptiste d'atteler la victoria, pour conduire le
gnral au train de Corbigny.

Le garde fit demi-tour  gauche, s'loigna d'un pas vigoureux et
relev, et l'on entendit quelque temps le bruit de ses brodequins, qui
heurtaient les cpes et brisaient les ronces.

Michel de Meximieu venait d'obir  un ordre qui lui avait sembl dur
et mme humiliant. En mars, et plusieurs mois aprs la vente des bois,
consentie  un marchand du pays, il avait d, sur l'ordre de son pre,
sacrifier un grand nombre d'arbres primitivement rservs, les
dsigner lui-mme  la cogne et, pour cela, les contremarquer en
effaant les traits rouges et en donnant un coup de marteau dans le
flanc de l'arbre. Peut-tre en avait-il trop pargn, comme disait
Renard; mais lui, il s'accusait et il souffrait d'avoir trop bien
obi.

Michel tait un homme jeune, vigoureux et laid. Sa laideur venait
d'abord d'un dfaut de proportions. Il tait de taille moyenne, mais
les jambes taient longues, et le buste tait court et la tte
massive. Aucune rgularit, non plus, aucune harmonie, dans ce visage
qu'on et dit sculpt par la main raliste et puissante d'un ouvrier
du moyen ge: un front bas sous des cheveux chtains, durs, qui
faisaient peron au milieu, sur la peau mate; des yeux bleus, enfoncs
et lgrement ingaux; un nez large; de longues lvres,--le plus
expressif de ses traits, lvres rases, lvres d'orateur peut-tre, si
l'occasion et l'ducation avaient servi le fils du marquis de
Meximieu;--enfin une mchoire carre, que les mots desserraient 
peine, et que le silence fermait tout de suite comme un tau. Il
manquait de charme et de beaut, mais la physionomie exprimait une
qualit matresse: la volont. Elle tmoignait, non pas d'une nergie
en rserve et inactive encore, mais exerce et dj victorieuse. De
quelles tentations? De quelles rvoltes? Le visage est un livre o les
causes ne sont pas toutes crites. On lisait seulement sur celui de
Michel de Meximieu: J'ai lutt; on devinait que ce jeune homme
n'tait pas, comme tant d'autres, bloui par la vie, et qu'il l'avait
juge. Deux rides lgres bridaient la bouche, comme un mors. Le
sourire seul, chez lui, demeurait jeune et cordial: mais il tait
rapide.

En ce moment, Michel ne souriait pas. Les sourcils rapprochs, les
paupires abaisses par l'effort de ses yeux qui s'adaptaient aux
lointains, il tudiait les ouvriers rpandus au loin dans la coupe,
cherchant  reconnatre l'un d'entre eux, auquel il voulait parler. Il
allait aborder un bcheron socialiste, et l'ide ne lui serait pas
venue de quitter ses gants. Il savait que ce ne sont pas les
diffrences qui blessent, mais l'orgueil qui les porte. Quand il eut
parcouru du regard le vaste chantier forestier, et constat que
Gilbert Cloquet ne s'y trouvait pas:

--Je vais demander au gendre, pensa-t-il, o est Gilbert.

Et, enjambant les branches abattues, tournant les longues piles de
rondin ou de charbonnette encorde, il s'avana vivement jusqu'au
milieu de la coupe.

Un homme jeune travaillait l, et relevait des brins de moule qu'il
empilait entre des pieux. Il entendait venir le patron. Il l'avait
aperu de loin. Mais il le laissa approcher jusqu' trois pas, sans le
saluer. Michel de Meximieu a l'habitude. Il parlera le premier. La
petite blessure, faite d'amour-propre et d'amiti mconnue, saigne
intrieurement. Mais la voix ne trahit rien.

--Eh bien! Lureux, il va geler cette nuit, si le vent cde?

Une voix jeune aussi, plus sche, rpond:

--Il ne cdera pas.

Et dans le ton de ces paroles, dans la faon d'appuyer sur le mot
cder, dans le rapide sourire qui relve les moustaches tombantes 
la gauloise, on peut deviner que Lureux, en parlant du vent, pense 
une autre force qui, elle non plus, ne cdera pas.

Le bcheron, qui venait de rpondre cette phrase  double sens, tait
un homme  peine plus g que Michel, de taille au-dessus de la
moyenne, au teint clair, et dont le visage, barr en diagonale d'une
moustache fauve, toute mince et toute jeune, n'exprimait dj plus que
le contentement de soi-mme et la rsolution de ne point parler. Ses
yeux, un instant anims et railleurs, avaient retrouv tout de suite,
entre les paupires  moiti closes, le regard simple des primevres
jaunes qu'on voit luire entre deux feuilles. Il avait jet sa jaquette
sur un tas de ramilles. Sa chemise  carreaux violets, son pantalon de
gros drap brun, laissaient voir un corps admirablement fait, souple et
exerc.

Autour de l'ouvrier, dans la coupe, des stres de bois empil
s'alignaient comme des murs, jets dans toutes les directions, et sur
l'un de ces murs,  l'extrmit d'un tas de moule blanche qui est
le bois de tremble et de bouleau, un petit gars rose et fris, enfant
de quelqu'un de travailleurs gaills dans la fort, tait assis, les
jambes pendantes, les sabots pendants aussi et tenus en quilibre sur
le bout des orteils. Lureux le considrait, pour ne pas regarder le
patron, et pour marquer sa volont de ne pas continuer la
conversation. Les camarades, au loin, devaient l'observer, et il
tenait  se montrer impoli, moins par la haine personnelle que par
crainte qu'on ne l'accust de causer avec les bourgeois. Michel
comprit, et demanda:

--O est donc votre beau-pre, je ne le vois pas?

--Par l, dit l'homme en dsignant la gauche; il abat un ancien, il a
fini le taillis.

--Merci, Lureux, au revoir!

--Au revoir, monsieur!

Et il suivit d'un regard ddaigneux le patron qui s'loignait.

Celui-ci sortit de la clairire et entra sous bois. A moins de cent
mtres, il aperut l'homme qu'il cherchait. Le bcheron abattait un
ancien marqu au flanc. Il frappait obliquement. Le fer de la cogne
s'enfonait plus avant,  chaque coup, dans le pied palm de l'arbre,
faisait voler un copeau, humide et blanc comme une tranche de pain, et
se relevait pour retomber. Il luisait, lim et mouill de sve par le
bois vivant. Le corps de l'ouvrier suivait le mouvement de la hache.
Tout l'arbre frmissait, mme les radicelles dans le profond de la
terre. Une chemise, un pantalon us, coll aux jambes par la sueur,
dcalquaient le squelette de l'homme, les omoplates saillantes, les
ctes, le bassin troit, les longs fmurs  peine recouverts de
muscles, et pareils  des cotrets vtus d'corce molle. L'ombre
enveloppait les yeux clairs; l'orbite tait creuse, blessure largie
par la souffrance du coeur. Deux entailles dans la chair, deux coups
de pouce, appuys par un autre modeleur au bas des pommettes,
disaient: Celui-l, dans les jours de moisson, dans les forts en
coupe, a lui-mme fondu sa graisse et sculpt son corps. Le maigre
cou disait: La bise a rabot l'aubier, et n'a laiss que le bois
dur. Ses mains, paquets de veines, de tendons, de muscles secs,
maladroites pour les petits travaux et sres pour les efforts
vigoureux, disaient: Toute une vie de hardiesse et d'endurance s'est
exprime par nous; nous tmoignons qu'elle fut rude, et qu'elle fit
bonne mesure aux labeurs commands.

--Bonjour, Gilbert!

--Bonjour, monsieur Michel!

La cogne reposait  terre; une main soulevait la casquette 
oreilles, l'autre se tendait; la figure lasse du bcheron se pencha,
et s'claira, comme la hache, d'un rayon. Et c'tait un visage qui
avait t beau. Cinquante annes de misre l'avaient maci, mais les
traits taient demeurs droits et fins, et la barbe encore blonde
l'allongeait noblement et donnait  Gilbert Cloquet l'air d'un homme
du Nord, Scandinave ou normand, descendu parmi les herbages et les
forts du Centre.

--Eh bien! Gilbert, je suppose que tu n'es pas satisfait de ce qui se
passe? J'ai entendu encore le clairon hier soir. Ce n'est pas la grve
dclare, mais une menace pour nous, et, pour vous, une rptition.
Crois-tu  une nouvelle grve?

Le bcheron, passant la main sur sa barbe longue, cligna les yeux et
considra les taillis qui commenaient  brunir.

--Je n'y crois pas, dit-il d'une voix mesure; ils veulent faire peur,
comme vous dites, pour que les prix ne baissent pas. Mais a ne
recommencera pas tout de suite... Il faut l'esprer, monsieur Michel,
car j'ai bien besoin de travailler, plus que d'autres...

Il se tut, et Michel comprit que Gilbert Cloquet faisait allusion 
cette coquette et dpensire Marie Lureux, La Lureuse sa fille, qui
avait mang, peu  peu, tout le bien de ce pauvre. Les coups sourds
des haches coupant le taillis passaient dans le vent. Le jeune homme
reprit:

--Tu es du syndicat, toi aussi, et tu payes tes cinq sous par mois: a
m'a toujours tonn.

--Oui, je suis avec eux par le coeur, pas toujours par la tte.

--Et tu obis pourtant  tout ce qu'ils commandent! Un homme de ton
ge!

--a, c'est le parti qui le veut, monsieur Michel. Mais il y a des
fois o je prends sur moi pour rester avec eux.

--Quels matres vous vous donnez, mes pauvres!... Vous ne gagnez pas
au change! Enfin, ce n'est pas cela que je venais te dire. J'ai, prs
du chteau, une petite coupe de bois que je n'ai pas vendue au
marchand. C'est ma provision pour l'hiver prochain. Veux-tu
l'entreprendre? Je te donne la prfrence, parce que tu es un vieil
ami de la maison.

--Combien de journes  peu prs?

--Une quinzaine. Peut-tre plus. Tu as fini ton travail ici?

--Oui. Les camarades ont encore besoin d'une journe, pour finir. Mais
moi, mon atelier s'est trouv plus court, et vous voyez, j'abattais un
des anciens qui ont t marchands  Mhaut. Je peux aller ds demain
matin dans votre rserve. C'est dit.

--Tu y seras seul, et je suis sr que le travail sera bien fait. N'en
parle pas, cela vaut mieux!

--Bien sr!...

Le bcheron tendit sa large main, pour sceller le contrat. Puis, gn,
hochant la tte  cause du dplaisir qu'il prouvait:

--Monsieur Michel, puisque me voil engag, si vous vouliez m'avancer
vingt francs sur le travail? Je ne sais pas comment je fais, pour tant
dpenser!...

Michel tira un louis de son porte-monnaie, et le remit  Gilbert.

--Je le sais, moi, mon brave: tu es trop bon avec quelqu'un qui ne
l'est gure. Adieu!

A ce moment, une sonnerie de clairon, aigu, retentit au loin, 
droite dans la fort. Elle tait militaire, et rappelait celle du
couvre-feu. Rapide, presse, imprative, elle finissait sur une note
prolonge qui commandait le silence, la cessation, le repos. Elle fut
rpte  quelques secondes d'intervalle, et cette fois, le pavillon
du clairon devait tre dirig du ct o se trouvaient les deux
hommes, car elle arriva plus nette et plus forte. Aussitt, Gilbert
Cloquet se dtourna, pour prendre la vieille veste pendue  un arbre,
et qu'il voulait jeter sur ses paules pour le retour.

D'un mouvement prompt, avec une irritation non contenue, Michel se
baissa, saisit la cogne tombe  terre, et, la levant sur le tronc du
chne:

--Tu laisses la besogne  moiti faite! En voil une lchet! Je vais
finir, moi!

Avec la sret d'un homme habitu aux exercices violents, il frappa
dix fois, vingt fois, trente fois, sans se reposer. Les copeaux
volaient. Cloquet riait. Une voix haletante cria,  la lisire du
taillis:

--Qui est-ce qui cogne aprs le signal? Est-ce que tu n'entends pas?

Un coup, deux coups, trois coups de cogne plus forts que les autres
lui rpondirent seuls. L'arbre, taillad tout autour du pied, port
sur un paquet de fibres, rompit cette amarre trop faible, se pencha,
s'lana dans le vide, les branches en avant, rebondit sur ses membres
briss, fit un demi-tour sur lui-mme et demeura tendu.

--Toute la fort n'a pas obi! dit Michel en jetant l'outil.

Il fouilla des yeux le taillis d'o la voix avait appel. Mais il ne
vit personne. L'homme, ayant constat sans doute que l'infraction au
pacte de servitude ne venait pas d'un syndiqu, avait rejoint les
compagnons.

--Sans rancune, n'est-ce pas, Cloquet?

--Bien sr, monsieur Michel! Ce n'est pas  moi que vous en voulez...
Mais comme vous tes blanc de figure!... 'a t trop fort pour vous,
ce travail-l... On dirait que vous tes malade?...

--Non, ce n'est rien.

Le jeune homme avait mis une main sur son coeur qui battait trop vite.
Il demeura un moment immobile, un peu troubl, les lvres
entr'ouvertes, respirant en mesure pour calmer son coeur. Puis le
sourire parut, et effaa l'inquitude.

--A demain?

Michel descendit la pente, boise galement, qui commenait prs de
l, sauta par-dessus le ruisseau, remonta l'autre pente, et entra dans
une piste qui serpentait parmi de hauts taillis de dix-huit ans. Le
soleil,  travers les branches, jetait sous bois une averse d'or
rouge. Par moments, on voyait le haut des collines, qui sont au del
de l'tang de Vaux, tout empourpr. La fort, anxieuse, sentait mourir
en elle le soleil et la vie. Des millions de touffes d'herbes
agitaient vers lui leurs bras souples. Les gros oiseaux s'effaraient.
Dj les merles, avec un cri de peur fanfaronne, avaient gliss, 
mi-hauteur des baliveaux, vers les parties les plus fourres du bois.
Les dernires grives s'agitaient en criant  la pointe des chnes.
Trois fois, Michel avait frmi au passage d'une bcasse qui
crolait.

--Bonsoir, monsieur le comte!

Celui-ci, qui s'tait arrt au carrefour de deux sentiers et levait
la tte pour couter le soir, tressaillit au son de la voix gutturale
qui le saluait. Mais, tout de suite matre de sa peur, il reconnut,
presque  ses pieds, assis sur une pierre et tenant sa besace entre
les jambes, un coureur de bois, barbu comme un griffon, et que les
gens du pays craignaient sans qu'on pt dire pourquoi. Le mendiant
n'avait ni ge certain, ni domicile connu. On l'appellait Le Grollier,
 cause des poils aussi noirs que les plumes de grolle qui couvraient
son visage, et au milieu desquels tincelaient deux yeux presque
blancs, phosphorescents comme ceux d'un chien de berger ou d'un geai
en maraude. Michel lui frappa sur l'paule.

--H, Grollier, dit-il, je ne m'attendais pas  vous voir!

--On ne s'attend jamais  moi, rpondit l'homme en soufflant la fume
de sa pipe. Vous coutiez les oiseaux: eh oui! ce sont les plus petits
qui chantent les derniers...

Puis, regardant fixement Michel, qui cherchait dans son porte-monnaie
une pice de dix sous, et la mettait sur la manche immobile de
Grollier:

--Dfiez-vous de Lureux, monsieur le comte; dfiez-vous de Tournabien
et de Supiat, si vous achetez des faucheuses...

--Je n'ai peur ni des uns ni des autres, Grollier, et personne ne sait
ce que je ferai... Adieu!

Il porta la main  son feutre, et continua sa route.

--Qui diable a pu savoir que je pense  acheter des faucheuses pour
mes prs?...

Il se rappela qu' la foire de Corbigny, deux semaines plus tt, il
avait demand des prix  un constructeur de machines. Et il se mit 
rire. Puis l'autre propos du Grollier: Les plus petits oiseaux sont
ceux qui chantent les derniers, le ramena aux penses qui
l'occupaient avant cette rencontre.

En effet, c'tait l'heure des chants menus qui dcroissent. Les
bouvreuils qui voyagent en mars, les pinsons, les verdiers qui ont
jen l'hiver, sifflaient, mais sans changer leur chanson du jour,
avec la confiance que demain serait bon, serait meilleur encore. Au
revoir, soleil, merci pour les premiers bourgeons picors. Sous nos
pattes, nous sentons dj battre le torrent de jeunesse, les feuilles
du printemps futur qui montent vers la lumire, toute la sve en
mouvement dans les galeries secrtes, et qui va aux fentres, tout
l-haut. Au revoir, soleil! Demain, quand tu renatras, que de
parfums, que de bourgeons nouveaux, et que de moucherons pour nous!
Ils se laissaient glisser, un  un, vers les fourrs d'pines. Ils se
turent; le soleil tait descendu au-dessous de l'horizon. Alors les
derniers oiseaux dirent leur adieu au jour. Ce furent les
rouges-gorges, puis les msanges, toute la tribu des grimpeuses, des
fouilleuses de lichens, des exploratrices d'corces, petits paquets de
plumes grises qui ne prennent point de repos tant qu'il y a de la
lumire, et dont le cri aigu achve la chanson des btes diurnes.

Michel connaissait toutes ces choses. Il sentit accourir, de l'extrme
horizon, cette haleine de vent tide, ce baiser qui remonte chaque
soir les vagues de l'air, traverse les bois, roule sur les prs, se
rpand en douceur vivifiante sur toute la campagne, et touche la vie
au passage, partout o elle est. Il ouvrit les lvres et la poitrine
 ce souffle unique, dont son sang fut renouvel. Puis il continua sa
route.

La lumire, maintenant, passait au-dessus des forts. Un moment, par
la perce d'un sentier, il aperut l'eau encore clatante de l'tang
de Vaux, qui a cinq branches comme une feuille d'rable, et qui fait
une toile dans le sombre de la fort. Puis il quitta la piste qu'il
avait suivie jusque-l, se jeta  gauche dans une taille qu'il
traversa rapidement, et, escaladant un haut remblai de terre moussue,
se trouva  la lisire d'une des lignes principales du bois de
Fonteneilles.

--Ah! vous voici, pre! Je ne suis pas en retard?

--A l'heure militaire, mon ami, comme moi: j'arrive.

Sur la bande de terre caillouteuse et bombe entre les pentes d'herbe,
le gnral attendait Michel, au rendez-vous que celui-ci avait fix.
Ayant t spars toute l'aprs-midi, ils se retrouvaient  ce
carrefour de deux chemins forestiers, dont l'un conduisait au chteau,
tandis que l'autre, inclinant  l'ouest, menait droit au village de
Fonteneilles: le pre et le fils reviendraient ensemble, et M. de
Meximieu partirait aussitt pour Corbigny. Le gnral, debout  la
lisire d'un de ses taillis, lgant, hautain, ais, rappelait ces
portraits de gentilshommes que les peintres, pour symboliser la
richesse et la gloire, enveloppent volontiers d'un dcor ample et
nglig. Il tait de la plus grande taille, trs svelte encore malgr
ses soixante-trois ans, le plus bel officier gnral de l'arme,
disait la lgende: tte petite, moustaches noires, barbiche grise,
cheveux en brosse et presque blancs, des traits fermes et nets
d'artes, un nez vigoureux, sec et lgrement courb,  l'espagnole,
la poitrine bombe, les jambes fines et droites, pas une once de
graisse et pas un rhumatisme, affirmait le gnral. Comme il avait
mont  cheval aprs le djeuner, il portait encore le costume que les
Parisiens, habitus des promenades matinales au Bois, connaissent
bien: le chapeau rond, la cravate bleue  grandes ailes, la jaquette
et la culotte de drap anglais gris et les bottes demi-vnerie, la
seule note brillante dans le ton mat de la tenue et du paysage. Ses
mains taient gantes de rouge; sa cravache d'osier tordu,  bout
d'or, tait enfonce dans la botte droite. Le gnral laissa son fils
s'approcher de lui, sans faire lui-mme un mouvement: il tait
proccup; il tournait le dos au chteau et regardait obstinment,
d'un air de dfi et de mpris, dans la direction du sud-est, dans
l'ogive forme par les chnes sans feuilles au-dessus du chemin
forestier.

--Tu as entendu? demanda-t-il.

--Quoi?

--Ce qu'ils chantent? coute, ils viennent!

La force du vent, les accidents de terrain avaient empch Michel
d'entendre. Il entendit cette fois. Dans les bois,  gauche, de fortes
voix, ardentes, musicales, chantaient l'_Internationale_. Les paroles,
presque toutes, se noyaient dans les solitudes boises; quelques-unes
arrivaient, distinctes, aux oreilles des deux hommes debout, cte 
cte, dans la ligne du bois, face au bruit qui grandissait.

--Les canailles! dit le gnral. Peut-on chanter ces horreurs-l!

--Ils sont ivres.

--C'est un vice de plus.

--De la haine qu'on leur a verse  pleine bouteille. Mais combien
n'ont vu d'abord que l'tiquette! Elle tait belle...

--Tu trouves? Le meurtre des officiers?

--Non, la fraternit.

--coute!

Les bcherons approchaient. Le vent, sur ses ailes froides, portait
leurs cris. Par moment, on et dit des cantiques. Ils en avaient
l'ampleur et la longue rsonance  travers la fort. La nuit
commenante rendait l'espace attentif. Tout  coup, un groupe d'hommes
dboucha par la gauche, dans l'troite ligne, presque perpendiculaire
 celle o se tenaient M. de Meximieu et son fils. Ils marchaient sans
ordre; l'un d'eux portait un clairon en sautoir; plusieurs avaient
sur l'paule une perche, la lance qu'ils rapportaient de la coupe et
dont l'extrmit, flexible, battait en arrire les feuilles du chemin.
Le premier, en tte, c'tait Ravoux, le prsident du syndicat des
bcherons de Fonteneilles, un ple  la barbe noire, un thoricien, un
exalt froid, qui ne chantait pas et dont les yeux avaient d dj
dcouvrir les bourgeois. A ct de lui, deux jeunes gens tendaient
leur poitrine au vent et riaient en chantant. Puis venait Lureux, avec
une lance norme, puis une dizaine d'autres, visages frustes, veills
ou ternes, mouills de sueur, poudrs de morceaux de feuilles, jeunes
gens, hommes mrs, tous vtus de sombre, coiffs de casquettes ou de
chapeaux de feutre mou, tous portant la carnassire ou la musette, que
gonflaient d'un seul ct un litre vide et le reste de pain qu'on
n'avait pas mang. Quand ils dbouchrent sur le carrefour et qu'ils
aperurent les deux bourgeois immobiles  l'entre du chemin de
Fonteneilles, ils hsitrent. La chanson s'arrta dans la bouche
ouverte des jeunes qui marchaient en avant. Mais Ravoux, qui ne
chantait pas jusque-l, reprit le couplet d'une voix cuivre, et
noueuse comme un brin de frne.

Les compagnons l'imitrent. Une tincelle de joie illumina les yeux
des hommes, la joie malsaine de vexer et d'injurier impunment
l'adversaire. Ils passrent. Presque tous cependant soulevrent leur
chapeau, et Ravoux fut du nombre. Plusieurs dirent, s'interrompant de
chanter: Bonsoir, messieurs. Ils s'loignrent dans la direction du
village. Une autre troupe arrivait, plus nombreuse.

--Ils reviennent de mes bois, dit M. de Meximieu, et ils insultent
celui qui leur donne du pain! Tu les connais, ces gaillards?

Les ttes sortaient de l'ombre, une  une.

--Tous, rpondit Michel.

Les hommes s'avanaient, criant ou muets, levant leur chapeau ou
restant couverts.

Le jeune homme les nommait  mesure: Lampoignant, Trpard, Dixneuf,
Blisaire Paradis, Supiat, Gilbert Cloquet,--celui-l dtournait la
tte vers l'autre ct du bois, et saluait quand mme,--Fontroubade,
Mchin, Padovan, Durg, Gandhon...

--Gandhon? mais, je le connais moi aussi! C'est un de mes cavaliers
d'il y a cinq ans! Tu vas voir ce que je sais en faire! Gandhon?

De la bande un homme se dtacha, un grand roux aux yeux rieurs et
mobiles, qui avait, malgr le froid, les poignets de sa chemise
relevs jusqu'au-dessus du coude et sa veste attache au cou par un
bouton et flottant en arrire.

--C'est bien toi, Gandhon, le cavalier de 1re classe du 3e escadron, 
Vincennes, hein, je te reconnais?

En approchant, l'homme s'tait dcouvert.

--Oui, mon gnral.

--A la bonne heure, tu ne restes pas coiff comme ces malappris qui
passent devant moi comme devant une borne. Tu es donc devenu amateur
de grves?

--Non, je sommes pas en grve, pour le moment.

--Comprends bien, ce n'est pas la grve que je te reprocherais; c'est
ton droit; ma famille aussi est en grve.

Le bcheron haussa les paules, en riant.

--Vous voulez plaisanter, mon gnral!

--Mais non. La seule diffrence avec vous autres, c'est qu'elle est en
grve depuis quatre cents ans, ma famille, et qu'elle en a profit
pour servir le pays  peu prs gratuitement dans l'arme, dans le
clerg, dans la diplomatie. Nous n'avons pas chang de matre, nous
autres, ni de chanson: c'est toujours la France. Mais toi, voyons, tu
te souviens encore du rgiment?

--Oui, mon gnral.

--Tu te rappelles nos manoeuvres, en septembre? Et les charges? Et la
revue?

--Oui, mon gnral.

--Est-ce qu'on tait mal command, mal nourri, mal trait?

L'homme mit une seconde de rflexion avant de rpondre, car il sentait
que la politique allait tre en cause. Il rpondit:

--Mon gnral, on tait bien, je n'ai pas eu  me plaindre.

--Tu vois, Michel, tu vois: il a t form  mon cole, celui-l; il a
du bon sens! Dis-moi, Gandhon, tu as tort de te mettre avec ces
rvolts-l.

--C'est le parti.

--Du dsordre.

--Possible!

L'homme s'tait mis en garde, et son visage, qui jusque-l souriait
avec embarras, devenait dur et dfiant. Le gnral se redressa. Entre
son fils et le bcheron, il ressemblait  un chne de futaie  ct de
deux baliveaux. Le bras tendu, comme s'il donnait un ordre dans la
cour du quartier:

--Je ne veux pas que tu te perdes avec ce monde-l, Gandhon! Je te
connais, tu as mauvaise tte, mais, en cas de mobilisation, nous
marcherons tous deux, et ce que tu chantais l, tu n'en penses pas un
mot!

Il n'y eut pas de rponse.

Le gnral blmit. Il s'avana.

--Ce n'est pas possible! Toi, mon soldat! Viens serrer la main de ton
gnral!

Le bcheron se reculait en ricanant. On l'attendait, on le
surveillait. Tout  coup il tourna lentement sur lui-mme, et courut
en avant, dans la ligne dj pitine par les camarades.

--Dites donc, mon gnral, le rglement dfend de tutoyer les soldats!

--C'est par amiti, tu le sais bien!

--Je n'en veux pas!...

Gandhon courait,  grandes enjambes, maladroites  cause des sabots,
vers un groupe de camarades arrts  cinquante mtres de l. Ils
reprirent leur marche. Une voix jeune lana de nouveau un des couplets
haineux de la chanson haineuse. Dans l'immense paix trompeuse des
bois, les mots passaient, et s'en allaient apprendre au loin que les
pires passions politiques avaient envahi les campagnes.

Quand le bruit des pas et des voix eut cess, M. de Meximieu cessa de
regarder l'ombre bleue o tout ce mauvais songe avait disparu, et il
regarda son fils, qui tait debout  sa droite, son fils moins grand
que lui, moins beau, moins bien taill, semblait-il, pour la vie de
lutte, d'audace et de dfi. Quoique les tnbres fussent lourdes dj,
Michel sentit la compassion ddaigneuse, l'espce de dsaveu dont
toute sa jeunesse avait t accable.

--Dis donc, mon petit, ton mtier n'est pas drle avec des brutes
comme ces gens-l!

--Que voulez-vous, c'est l'aboutissement...

--De quoi?

--De bien des fautes... Aucun de nous n'est sans responsabilit.

--Ah! mais non! Moi, je n'en ai pas! Je n'en veux pas, de tes
responsabilits! Dis-moi donc celle que j'ai eue?... Quelle misrable
espce! Plus rien! Pas plus de coeur pour la France que mes Arabes de
Blida! Et tu les dfends!

Une seconde fois, Michel se sentit envelopp de ce ddain qui
s'tendait  tout, aux ides de Michel,  la profession de Michel, au
corps mdiocre de Michel, au silence que Michel avait gard tout 
l'heure, et que le gnral avait d prendre pour de la peur. Il ne
retrouva plus la force qu'il s'tait promis d'avoir toujours, de
discuter, de rfuter, d'expliquer, et de se montrer  la fois
respectueux avec son pre et consquent avec soi-mme. Il dit:

--Venez, mon pre. Puisque vous devez tre demain  Paris, venez...

Il releva le col de sa veste. Le gnral aussitt dboutonna sa
jaquette. Tous deux se mirent  marcher dans le chemin forestier qui
ramenait au chteau. Il faisait trs froid; le vent avait dj bu, sur
les branches, la tideur amasse pendant le jour; il rebroussait les
brindilles, courbait les gaulis et leur arrachait une plainte
monotone, comme celle des vies pauvres. L'odeur des feuilles mortes
montait plus vive dans l'ombre. Au-dessus des branches, les hauteurs
du ciel taient ples, et des toiles commenaient  poindre.

--Reviendrez-vous? demanda Michel. J'ai  peine eu le temps de vous
voir.

--Mon commandement  Paris est terriblement assujettissant, mon ami.
Et puis il y a le monde, les relations. J'hsite toujours  prendre
une permission. Cependant, tu m'as bien dit que le marchand de bois
acceptait de payer les chnes nouvellement marqus, avant l'abatage?

--Oui.

--Je reviendrai alors pour l'chance du 31. Tu as marqu tous les
anciens des deux coupes?

--Presque tous.

--Comment, presque? Il me faut les trente mille francs que je t'ai
demands, en quatre termes, et, s'il est possible, en deux. Y
sont-ils?

Michel fit un geste vasif.

--Je te dis qu'il me les faut! reprit M de Meximieu en haussant la
voix: c'est  toi de les trouver; tu retourneras dans les coupes, ds
demain;  dfaut d'anciens, tu feras tomber des soixantes, et, 
dfaut de cadettes, des modernes.

--Non, mon pre.

Les deux hommes s'arrtrent en plein bois, dans le vent, oublieux
l'un et l'autre de l'heure qui pressait le dpart. La main du marquis
de Meximieu,--un paquet de fils d'acier o passait un courant
lectrique,--s'abattit sur l'paule de Michel.

--Dis donc, qui est le matre ici? Je n'ai pas l'habitude de rpter
mes ordres.

M. de Meximieu put entrevoir, lev vers lui, un visage aussi ferme,
aussi rude d'expression que pouvait tre le sien.

--Ce n'est pas possible, mon pre. Qu'est-ce que vous faites de
l'avenir du domaine?

--Il est  moi, je suppose.

--Vous oubliez que c'est aussi mon avenir, et que ma vie est ici, et
que je ne peux pas ravager les bois...

Pour toute raison, le gnral reprit sa route, en disant:

--Je n'ai qu'une raison  te donner, mon ami, elle vaut toutes les
autres: j'ai besoin d'argent.

Ils continurent  marcher, vite et sans plus parler, dans les
tnbres. Aprs quelques minutes la fort s'ouvrit, les futaies
s'cartrent en ailes gantes hrisses tout au bout par le vent, et
entre elles, sur le sol renfl qu'elles avaient d longtemps occuper,
Fonteneilles apparut dans le crpuscule, au milieu des champs libres
et montants. C'tait un chteau du XVIIIe sicle, lev sur une
terrasse: un seul tage au-dessus du rez-de-chausse ayant sept
fentres de faade; un toit de tuiles inclin et deux tours rondes,
coiffes d'un toit pointu, mais qui ne dpassaient point en hauteur le
reste de l'habitation. Ces tours formaient avant-corps aux deux
extrmits; elles n'allongeaient point la faade, qui gardait son
aspect austre, serr et tass. Les deux hommes traversrent une
pelouse de peu d'tendue, montrent les marches du petit escalier de
pierre qui conduisait sur la terrasse o s'alignaient, en t, les
orangers en caisses, et, tournant  droite, aperurent dans la cour
les lanternes de la victoria qui attendait.

M. de Meximieu qui, en marchant, avait chang non pas d'ide, mais
d'humeur, s'arrta. Il avait si peu vu son fils, pendant ces
vingt-quatre heures de sjour  Fonteneilles! Tout un arrir de
questions se prsenta  son esprit, en peloton. A l'angle du chteau
dont le mur descendait en oblique et pntrait dans le sol mouill, il
retint Michel.

--Tu es toujours bien avec tes voisins?

--Ni bien, ni mal, je les rencontre aux foires.

--Drles de ftes; pas mondaines. Tu vois Jacquemin, l'ancien
lieutenant qui a servi sous mes ordres?

--Je le rencontre; la Vaucreuse est si prs. Je suis mme all lui
faire visite.

--Il parat qu'il fait de l'agriculture qui rapporte? C'est un malin.

--C'est un simple.

--Il a une fille, qu'on dit jolie. Est-ce vrai?

--Une enfant: dix-sept ou dix-huit ans.

--Blonde comme la mre, n'est-ce pas?

--Oui, d'un blond rare: des gerbes d'or rouge et d'or jaune
assembles.

--Tiens! tu es connaisseur, mon petit? Sapristi, que la mre tait
jolie! Pauvre femme! Je me la rappelle, un soir, chez les Monthuil.
Elle n'tait pas tout  fait belle, mais elle tait la grce, la joie,
la vie.

--Vous l'avez beaucoup connue?

--Non, admire au passage, salue, retenue dans mes songes,... comme
tant d'autres. Et ton nouvel abb, comment l'appelles-tu?

--Roubiaux.

--Il ne doit pas avoir eu d'agrment, depuis six mois qu'il est ici?
Mais je parie que vous vous entendez bien, toi et lui. Tu es peut-tre
le plus clrical des deux?

--J'ignore, dit Michel srieusement; nous n'avons jamais caus  fond.
Mais il m'a fait bonne impression.

--Allons, tant mieux. Un petit Morvandiau, tout brun?

--Oui.

--Qui a les oreilles sans ourlet et la peau tanne? Timide en diable?

--Pas quand il faut tre crne.

--Oui, c'est lui que j'ai d croiser hier en venant ici. Il a de
fichus paroissiens.

Le gnral chercha son porte-monnaie, et en tira un billet de cent
francs.

--Dis-moi, Michel, a te fera plaisir de lui remettre cela pour ses
oeuvres. Ne me nomme pas, c'est inutile. Mais je viens si rarement 
Fonteneilles que c'est bien le moins que j'y laisse une aumne.

En prenant le billet, Michel serra la main de son pre, qui reprit
aussitt:

--Tu sais que je n'aime pas les effusions. Il est inutile de me
remercier... Quoi encore? les rparations? Je n'ai plus le temps de
t'en parler. Il y en a d'urgentes...

--Hlas! oui, je vous l'ai crit...

--Mais je l'ai vu, mon ami, j'ai tout vu!... le toit, l'curie, la
sellerie, les toits  porcs, la chambre du bassecourier, tout. Il faut
remettre cela  la fin du mois. Adieu.

M. de Meximieu s'avana rapidement, sauta dans la voiture.

--Menez bon train, Baptiste... A la gare de Corbigny!

Il se pencha en dehors.

--Dis donc, Michel, est-ce qu'on trouve  louer des autos,  Corbigny?

--Oui.

--J'en louerai une, la prochaine fois. L'ge de la victoria est pass.
Adieu!

La voiture tait dj engage dans l'avenue montante. L'un aprs
l'autre, sous le feu des lanternes, les htres au tronc tigr
sortirent de l'ombre et y rentrrent. Puis la victoria tourna 
droite, et roula invisible derrire les haies de la route.

Aussitt aprs le dner, trs court,--un seul couvert au milieu de la
salle  manger, au-dessous des deux lustres voils de gaze jaune qui
avaient clair autrefois cinquante convives,--Michel monta dans sa
chambre. Il suivit le corridor du premier tage, jusqu'au bout, et
poussa la dernire porte  droite. Il tait venu  ttons. Il traversa
de mme la chambre, et alla s'accouder  la fentre, qui ouvrait sur
la courte prairie en demi-cercle et sur la fort.

Le froid semblait avoir diminu, parce que le vent avait faibli. La
lune dcroissante allait se lever, et dj sa lumire devait se mler
dans le ciel  celle des toiles, car les charpes de brume, tendues
au-dessus des futaies, des tangs et des prs, luisaient comme une
neige blonde, comme des sillons nouveaux saisis par le givre du matin.

La jeunesse s'mut dans les veines de Michel. Il frissonna de l'amour
qui nat de la rencontre de l'me avec la vie parse et faite pour
elle. Sans ouvrir les lvres et sans que personne pt l'entendre, il
cria  la fort: Je suis triste, va, d'avoir diminu ta beaut! Et
son coeur, ferm aux hommes, fut enfin libre de se plaindre. Abattre
des chnes, encore, encore! Des anciens, des cadettes, des modernes!
Je ne peux pas refuser. Je ne suis pas le matre. La fort ne peut
cependant pas suffire  ce perptuel besoin d'argent. Elle est
sacrifie, elle est dshonore; tout l'avenir, je le dtruis... Ce ne
sera bientt plus la fort, mais le taillis sans une tte qui dpasse
l'autre, sans seulement un haut perchoir de bois mort qui arrte un
faucon qui passe! Et voil mon mtier! Tout le reste, effort,
amliorations, mthodes nouvelles, multiplication des ptures,
machines, mon pre ne s'en informe pas. Inform, il oublie de
remercier ou d'approuver simplement. Je lui parlerai, quand il
reviendra... S'il pouvait me dire alors qu'il m'abandonne une part du
domaine, en toute proprit, comme il me l'avait laiss entendre,
lorsque je suis venu m'tablir ici! La ferme de Fonteneilles, par
exemple! Je vivrais, je serais sr de russir, je m'engagerais, si
l'on veut,  rparer le chteau! Mais, me faire couter de mon pre!
Russirai-je?... Peut-tre... Voici ce que je ferai...

Le jeune homme continua de rver, et de btir son projet d'avenir. Il
avait raison d'y penser. Personne n'y pensait pour lui. Et il savait
que, pour exposer son plan, pour recevoir une rponse, bonne ou
mauvaise, il n'aurait qu'une minute ou deux. On trouvait rarement le
moyen de discuter, sur quelque sujet que ce ft, avec le gnral de
Meximieu. Ni militaire, ni civil, ni suprieur, ni parent, ne pouvait
se flatter d'avoir expos sa pense librement et compltement devant
cet homme toujours press, qui comprenait trop vite, qui marchait en
parlant, interrompait, se souvenait, trouvait une formule heureuse et
d'ailleurs souvent juste, s'en contentait et s'y tenait. Chez lui
aucune conomie, d'aucune sorte, mais l'lan, la brusquerie,
l'habitude de ruer, de galoper, puis de tourner court. Ceux qui le
connaissaient peu croyaient que c'tait l de sa part une habilet;
ceux qui le connaissaient bien savaient que c'tait une nature, une
faon vagabonde et pour lui-mme tyrannique de dpenser la force d'un
corps qui ne vieillissait pas et d'un esprit qui n'avait pas mri. Il
tait l'tre en perptuel mouvement, fait pour agir et pour entraner,
mais il n'tait pas le juge qui pse deux opinions. La facult
d'examen tait demeure, chez lui, rudimentaire; le dlai qu'elle
suppose lui paraissait une faiblesse; le got de la vie intrieure lui
faisait dfaut, et de mme tout sentiment d'intimit. C'tait une des
raisons qui l'avaient empch de bien connatre Michel et d'tre connu
de lui.

Une seconde raison avait, il est vrai, fait de ce pre et de ce fils
des esprits trangers l'un  l'autre, et irrits par ce sentiment de
la distance et de l'inconnu qui les sparaient. Plusieurs fois, en ces
dernires annes, les journaux avaient publi les tats de service du
gnral de Meximieu. Carrire rapide, o la faveur n'avait eu qu'une
part secondaire. Ils taient les suivants: Philippe de Meximieu, n 
Paris le 15 novembre 1843;--sorti de l'cole de Saint-Cyr en 1864 et
nomm sous-lieutenant au 5e dragons,  Pont--Mousson;--lieutenant au
mme rgiment,  Maubeuge, en 1870;--bless pendant la guerre, cit 
l'ordre du jour et dcor;--capitaine au 2e dragons,  Chartres, en
1871;--chef d'escadrons au 5e chasseurs d'Afrique,  Blida, en
1881;--lieutenant-colonel au 6e cuirassiers  Cambrai, en
1887;--colonel du 1er cuirassiers  Paris, en 1892;--gnral
commandant la brigade de dragons,  Vincennes, en 1897;--gnral de
division, commandant la 1re division de cavalerie  Paris, en 1901.

C'est  Chartres, en 1879, que le capitaine de Meximieu pousait
Benote de Magny. Il avait plus de trente-cinq ans. Elle en avait
vingt-sept, Michel naissait l'anne suivante, et, peu aprs, le
capitaine, nomm chef d'escadrons, tait envoy  Blida. Il avait
demand l'Afrique autrefois. On la lui donnait au moment o il ne la
dsirait plus. Il n'hsita pas un instant  partir. Mais madame de
Meximieu refusa de le suivre. Elle donna pour raison la sant de
l'enfant. Il n'y eut pas de discussion. Comme vous voudrez; je suis
soldat; je marche au clairon, comme vous au piano, Mais le mnage
avait vcu. Madame de Meximieu s'installa  Paris, dans la mme
maison o habitait sa mre, madame de Magny,  l'tage au-dessus. Six
annes passrent ainsi, aprs lesquelles M. de Meximieu, ayant pris
garnison  Cambrai, elle obtint plus aisment encore, comme une chose
dsormais indiffrente, ce qu'elle appelait une prolongation de
cong.

L'habitude tait prise, de part et d'autre. Quand l'officier revint 
Paris pour commander le 1er cuirassiers, il trouva que son fils
n'tait plus un enfant, et qu'il n'tait plus temps de faire des rves
d'ducation. La priode dcisive tait dj close. Onze ans ne font
pas un homme, mais ils le destinent: ils font pour lui de
l'irrvocable. Michel ne serait, ni physiquement, ni moralement, le
soldat qui continuerait la tradition de la race. Une sorte de
mlancolie, une sensibilit muette et hautaine, et dj le pouvoir de
souffrir  l'cart, accusaient entre le fils et le pre, entre le fils
et la mre, une diffrence de caractre que l'ducation premire avait
accrue. Michel, confi d'abord  des gouvernantes, venait d'tre
plac, comme externe surveill,  l'Institution Chaperot, vieille
maison de famille, disait le prospectus, tablie dans le quartier des
Ternes, et dirige par une association de professeurs et de
rptiteurs laques. Le choix de cette maison neutre,  gale distance
du collge catholique et du lyce, avait t arrt de commun accord
entre monsieur et madame de Meximieu. Celle-ci avait elle-mme dsign
l'Institution Chaperot, dont elle connaissait l'aumnier, externe
galement et surveill. Michel partait de bonne heure de la maison
paternelle, et rentrait pour trouver sa mre qui s'apprtait pour
sortir, cinq jours sur sept. Le colonel dnait plus tard, ou dnait au
cercle. L'enfant avait eu, ds ses premires annes, le sentiment
qu'il tait de trop. Cette pense continua de peser sur sa jeunesse. A
dix-huit ans, la douleur s'tait prcise. Au lendemain du
baccalaurat, un soir,--comme il se rappelait nettement les dtails:
l'heure que marquait la pendule de Boulle; le demi-cercle des siges
orients par les visiteuses qui avaient dfil toute l'aprs-midi; le
pre debout et appuy  la chemine; la mre assise dans une bergre
bleue!--il avait subi un autre examen plus court, plus dur; Eh bien!
Michel, quelle carrire choisis-tu? Il n'y en a qu'une seule que je
t'interdise: l'arme.--Pourquoi!--Elle n'est plus ce qu'elle tait, et
puis tu n'es pas taill pour tre soldat. Un coup d'oeil avait
complt la pense, la pense cruelle. L'enfant n'tait pas devenu le
demi-dieu qu'on avait rv. Il ne semblait pas appartenir  la race
lgendairement belle des Meximieu; il ne serait pas le cavalier
lgant, l'homme de guerre n, orgueil des soldats et fiert secrte
des foules, comme tait le gnral Philippe de Meximieu, comme
l'avaient t le grand-pre, l'arrire-grand-pre, et le marchal
auquel Louis XIV avait dit: Meximieu, il n'y a qu'une seule des
filles d'honneur de la reine qui ait la taille mieux faite que vous.
Michel avait devin le commentaire. Rassurez-vous, avait-il rpondu,
je serai laboureur.

Il s'y tait rsolu, bien avant qu'on lui demandt une rponse. Il
aimait, d'un amour hrit sans doute de lointains aeux, de l'amour
aussi d'un enfant dont le monde a souri, les bois, les herbages, la
solitude que la rencontre des paysans ne dtruit pas, le chteau o
survivaient quelques souvenirs du pass familial. Il voulait reprendre
la tradition d'une partie des siens, le rle noble et utile de terrien
libral et savant, refaire les forts, repeupler les tables,
introduire les modes de culture nouveaux, servir la terre et par elle
la France. Les seuls beaux jours qu'il se rappelt, c'taient, au
retour de la saison de Trouville, chaque anne, les trois ou quatre
semaines du dbut de l'automne passes  Fonteneilles.

Trs peu de temps aprs cette conversation qui dcidait de sa vie,
Michel partait pour le Nord, et suivait les cours de l'cole
d'agriculture que dirigeaient les Frres de la Doctrine chrtienne 
Beauvais. L'anne suivante, il faisait son service militaire 
Bourges. Et enfin, au milieu de novembre 1900, il arrivait  Corbigny.
Par un jour languissant et dor, il traversait la fort de
Fonteneilles; il se dcouvrait en apercevant les toits du chteau
abandonn; il coutait avec ravissement le bruit des contrevents, que
la main du garde Renard poussait, l'un aprs l'autre; il entrait; il
caressait la pierre des murs; il tait chez lui.

Cinq ans passs! Que d'efforts! Que de projets! Quelle intimit
consolatrice entre la terre et l'enfant d'ancienne race qui lui tait
revenu! Cinq ans trs rapides, trs remplis, sans vnement, le temps
de connatre son mtier, de diminuer, chez quelques hommes, les
prjugs et les inimitis grandis pendant l'absence, de prparer des
plans d'avenir, de goter tout le soleil et toute l'ombre de chez soi.
Et voici que M de Meximieu menaait de tout compromettre, avec ses
demandes d'argent. C'est le domaine qui aurait eu besoin de ce
capital, c'est le chteau...

La lumire augmentait au-dessus de la fort, et les franges flottantes
de la brume devaient voir dj le globe rouge de la lune entre les
collines. Un chien criait au perdu, trs loin, vers le lac de Vaux.
Des vols lgers, oiseaux de passage ou de maraude, chuchotaient dans
la nuit.

Comment faire, pour obtenir que le gnral assurt l'avenir de son
fils? Qui pourrait lui parler? Qui? Peut-tre, tout simplement madame
de Meximieu. Elle tait bonne cette mre toujours blonde malgr la
cinquantaine, trs bonne. Sans doute il ne dpendait pas d'elle de
constituer en dot la ferme et le chteau, qui ne lui appartenaient
pas. Mais elle ne refuserait pas d'intervenir, de solliciter, de
plaider. Elle recommandait habilement les jeunes officiers qui lui
confiaient leurs intrts; n'tait-ce pas le tour de Michel  prsent?
Elle ne ferait point d'objections. Elle aimait son fils d'une
affection dconcertante et cependant vritable. Longtemps, elle lui en
avait voulu de ne pas tre une fille, une fille qu'elle et gte,
adule, garde prs de soi. Mais depuis que Michel habitait la Nivre,
elle tait venue deux fois  Fonteneilles, par tendresse, par besoin
de revoir son fils et de l'encourager. Les forts ni les prs ne
l'attiraient; elle avait horreur de la campagne: quelles bonnes
promenades cependant, quel empressement  s'informer des choses
rurales! Tu vas me montrer ton blier de Rambouillet!... Fais-moi
voir la diffrence entre un chne et un htre?... Peux-tu faire semer
du bl devant moi,  la vole? Il parat que c'est trs joli...

Oui, elle serait une allie,  l'occasion. Par elle ou autrement il
fallait dfendre le domaine et s'y maintenir. L tait peut-tre la
richesse  venir, peut-tre le bonheur; l tait srement la vie
utile. La vision des bcherons en troupe, chantant l'_Internationale_
et provoquant le gnral de Meximieu, le chef militaire, le descendant
d'une race fodale, le riche, traversa l'esprit du jeune homme. Ses
lvres s'allongrent, et il regarda dans la nuit, avec un sourire
triste, ces fumes onduleuses des futaies paternelles, sous lesquelles
avait couru tantt le chant de la haine.

Utile  quoi? murmura-t-il. Je n'ai pas voulu venir ici pour m'y
enfermer, y vivre et y mourir pour moi seul; j'ai voulu, je veux
toujours le relvement de ces hommes de la terre. Quel bien moral
ai-je fait jusqu' prsent? Quelle influence ai-je acquise? Quelle
amiti, d'un seul d'entre eux?... Ce dfil de ce soir! Ces mots, si
nobles en somme de mon pre, et cette rponse de Gandhon, d'un soldat
d'hier!... Ah! je sais bien que ce n'est pas toute la France, que
c'est un coin de la France plus travaill que d'autres par le mal,
plus abaiss par la passion jalouse, mais tout de mme!... Quelle joie
ce devait tre, autrefois, de vivre dans une nation saine!... La mme
foi! Les mmes ftes! Des mots qui signifiaient pour tous la mme
chose! Quelle source d'intelligence et d'amour perdue! Et ils ne le
comprennent pas! Je les vois avaler le poison, et rire, et chanter, et
ils sont dj tout ples du voisinage de la mort! Ah! les pauvres
gens, qui clbrent leur mal comme une victoire!

Michel se redressa, couta un moment; quelque chose en lui parlait, et
disait:

Quand mme! Je leur appartiens pour toujours! Il le faut! Je les
aime!

La nuit augmentait de douceur, et une paix inconnue au jour tait bue
par les champs dserts...

       *       *       *       *       *

A quelques centaines de mtres de cette fentre o Michel songeait,
dans un pli d'ombre et de brume, un hameau dormait, les feux teints:
cinq maisons en tout, trois  gauche de la ligne forestire et deux 
droite. Dans l'une d'elles, un pauvre songeait aussi. C'tait Gilbert
Cloquet, et le songe qui le tenait tait celui de la misre. Couch
dans un lit de noyer, entre le mur et l'tre, il pensait  ses
affaires qui allaient mal. Il gagnait moins qu'il n'et fallu. C'est
vrai, disait-il, que j'ai ma suffisance de pain, et mme de fricot
pour mettre dessus; c'est vrai que j'achte toujours mon vin 
l'clusier du canal,--l'odeur aigrelette du petit baril, cal dans un
coin de la chambre, flottait  travers la pice, avec un reste de
fume;--mais mon vtement des dimanches, il faudrait le remplacer...
Je ne peux pas... Le malheur n'est pas grand. Mais le chagrin vient
d'ailleurs. Il vient de Marie. Elle est dpensire; elle est toujours
revenue:--Pre, je n'ai plus de grain pour la volaille!... Pre, le
boulanger nous refuse crdit... Nous sommes en retard pour les
fermages. Le propritaire de l'pine va nous saisir!... Saisir la
fille de Gilbert Cloquet! Non, je ne verrai pas a... D'abord, j'irai
demain porter  Marie la moiti des vingt francs que j'ai reus, pour
mon travail qui n'est pas commenc dans les bois... Et puis, quand
l'herbe deviendra haute, j'irai me louer pour les foins chez monsieur
Michel...

Le journalier se retourna dans le lit, essayant de chasser les ides
sombres qui le tenaient depuis des heures veill... Il entendit le
roquet des Justamond, ses voisins, qui aboyait aux feuilles mortes
roules par le vent, ou au passage d'une bte rdeuse... Un silence
absolu suivit... La rose froide, dehors, relevait les herbes. Le
pauvre continua de penser: Il n'y a personne qui prenne garde  moi,
except monsieur Michel, qui m'embauche le plus qu'il peut; et encore,
c'est un noble, et ils disent que les nobles ne valent rien.




II

LA VIE MORALE D'UN PAUVRE


Gilbert Cloquet avait t  l'cole chez l'instituteur public de
Fonteneilles vers 1860,--oh! que cela tait loin!--il avait appris 
lire,  crire,  compter, et,  cinquante ans passs, aujourd'hui,
s'il ne savait plus gure crire, faute d'usage, il comptait fort
bien, lisait les journaux, les affiches et mme l'criture moule
sans difficult, ce qui prouve que l'instruction avait t bonne et
solide. Il avait aussi rcit le catchisme, tantt bien, tantt mal,
 l'instituteur qui se montrait exigeant, pour cette leon comme pour
les autres, et qui aimait qu'on les rcitt mot pour mot. Quelques
inspections paternelles du cur de ce temps-l, qui interrogeait un
peu, encourageait, racontait une histoire, et se retirait en
flicitant le matre; un examen et une courte rvision du catchisme
avant la premire communion, et Gilbert Cloquet avait t jug, par
les plus hautes autorits qu'il connt, les seules qui se fussent
occupes de son me, suffisamment arm pour vivre honntement,
rsister  tout mal du dehors et du dedans, et conseiller plus tard
les enfants qui natraient de lui.

--Te voil grand, mon Gilbert, lui dit un jour la mre Cloquet, tes
onze ans sont sonns, et il faut commencer  gagner ta vie. Nous irons
donc  la loue de Bazolles, bien que j'aie le coeur tout en peine de
me sparer de toi.

Le dimanche suivant, qui tait celui d'avant la Saint-Jean, la loue
se tint  Bazolles, selon la coutume, comme elle se tient  Corbigny
le jeudi de la Fte-Dieu. La place en pente, la route qui la traverse
comme une rivire traverse un lac, taient pleines de fermiers qui
venaient chercher des domestiques, et de jeunesses qui cherchaient 
se louer. Les jeunes gens en qute d'une place de charretier avaient
leur fouet pendu au cou; ceux qui voulaient s'engager comme laboureurs
mordaient une feuille verte ou la portaient  leur chapeau; les filles
tenaient une rose  la main, et elles taient pauvrement vtues, de
leur plus mauvaise robe, oui, pour qu'on ne les crt point
dpensires: mais elles avaient toutes, envelopps dans une serviette
et serrs dans un coin de l'auberge voisine, une robe pour danser et
un bout de ruban pour mettre  leur corsage. Chacun avait amen un
parent, la mre, une tante, ou un ami. Et Gilbert avait prs de lui,
bien inquite, bien enveloppe dans sa canette de deuil, et les yeux
rouges, la vieille mre Cloquet qui tait connue dans tout Bazolles et
Fonteneilles, et mme au del, pour une femme pauvre mais laborieuse,
conome et proprette. Il tait assurment l'un des plus jeunes de
l'assemble; la plupart des domestiques avaient de quinze  vingt ans;
plusieurs mme taient des hommes faits, qui changeaient de ferme pour
des raisons d'humeur ou d'argent, et le petit, immobile au bas du
perron du dbit de tabac,--une bonne place qu'avait choisie la mre
Cloquet,--se demandait s'il y aurait matre qui voult de lui: onze
ans, des sabots, une blouse bleue  boutons blancs, une figure de
fille blonde et roussele, mais des yeux vifs, maraudeurs et d'un bleu
limpide, sous l'ombre du grand chapeau. Qui viendrait le louer? Et la
mre, chtive, ride, ratatine, plus petite que son gars et
tremblante pour un geste qui le dsignait, qui donc l'aborderait le
premier pour discuter avec elle les conditions de la loue?

Ce fut un des plus gros fermiers de Fonteneilles, M. Honor Fortier,
homme de vingt-six ans, qui venait d'hriter de son pre, et qui
gouvernait les cent hectares de la Vigie.

--A-t-il dj gard les vaches? demanda-t-il.

--Souventes fois, monsieur Fortier, rpondit avec une rvrence la
mre Cloquet. Il n'a pas peur d'elles, et mme son got serait de
charruer bientt.

--Il n'est pas l'heure, ma bonne femme, mais le gars ne me dplat
pas.

Il regarda Gilbert, comme il et fait pour un poulain, lui mesura de
l'oeil la poitrine, lui tta le bras, lui prit l'paule et la secoua
pour voir si cette jeunesse avait de la dfense, puis, brusquement:

--Une pistole par mois, pour commencer, la mre?

--a me va, monsieur Fortier. Ote donc ton chapeau, voyons, mon gars
Gilbert, puisque monsieur Fortier te fait de l'honneur...

Le fermier tira de son gousset une pice de cent sous, et la mit dans
la main de la mre Cloquet, puis, les yeux dans les yeux du blondin
qui avait lev son chapeau:

--coute bien, berger: deux ans, dix ans, vingt ans chez moi, si tu
veux; tu feras ton chemin; je n'y mets qu'une condition, c'est que tu
obisses.

Gilbert serra la main de M. Fortier, et quitta Bazolles pour aller
qurir ses hardes, car il devait, le soir mme, monter  la Vigie.

--Es-tu content? demanda la mre.

--Assez.

--Tu n'as pas dit mot?

--Il n'y avait pas besoin, rpondit le garon.

Pourquoi s'tonner? Il tait Nivernais, du pays o les volonts sont
fortes, violentes mme, mais o le visage est froid et la langue
souvent muette.

Depuis lors, la patrie de Gilbert, ce fut la Vigie, ferme pose
princirement  trois cent vingt mtres d'altitude, au sommet d'une
colline ronde et sans bois; ferme autour de laquelle cent hectares de
bonne terre coulaient sur des pentes gales; ferme enveloppe dans le
vent comme un phare et d'o la vue est en cercle: au nord on voit
Beaulieu, tout blond sur une croupe bleuissante;  l'ouest et au sud,
une valle d'abord, des herbages et des champs, puis, au del de
Crux-la-Ville, une fort qui monte, une vague norme et longue, et
prte  dferler, et qui porte  sa crte les sapins brchs d'un
vieux parc seigneurial; du ct de l'orient, un paysage si grand que
les yeux mmes de ses enfants ne l'ont jamais tout connu, des forts
encore, celle de Fonteneilles, celle de Vaux avec son village de
Vorroux clatant comme un coquelicot dans les feuilles, la courbe des
grands tangs cachs par les futaies et, au del, une conque verte et
prodigieuse, une succession de houles qui semblent n'tre que des
bois, et qui s'lvent d'tage en tage et de douceur verte en douceur
bleue, jusqu'aux monts du Morvan, arrondis, transparents, changeant
de reflets tout le jour au bord du ciel.

Cette beaut du pays ravissait mystrieusement le ptour de la Vigie,
le petit Cloquet dont la dent poussait, dont l'oeil s'aiguisait au
plein air et dcouvrait un tiercelet planant  mi-chemin de la
Collancelle. Il eut vite fait d'apprendre son tat et d'en souhaiter
un autre, le mtier que font les jeune gens: conduire les chevaux,
fouailler en chantant  la tte du harnais de labour, quand les boeufs
blancs, Griveau, Chaveau, Montagne et Rossigneau, mollissent sur la
chane; herser, couper les fourrages verts et faire sa partie dans la
moisson d't. Il monta en grade et fut pay plus cher. Il fallait
travailler dur, pour que M. Honor Fortier pt s'acquitter de son
fermage, qui tait de dix mille francs. Et nul n'y manquait. Le patron
tait rude et toujours prsent. Il gouvernait, avec madame Fortier qui
lui ressemblait pour le srieux et l'exactitude de l'humeur, un
personnel nombreux: le mnage des bassecouriers, dont le mari tait
une sorte de contrematre et prsidait la table des serviteurs, quatre
domestiques de ferme, un berger, une servante, sans parler des
journaliers qu'on embauchait au temps des grands travaux. Pendant dix
heures, douze heures, quatorze heures mme, la terre buvait la vie du
corps et la pense des hommes. Comment n'aurait-elle pas donn de
moisson? Aux repas, qui se prenaient dans la cuisine attenante  la
chambre du patron, Gilbert coutait en silence les serviteurs. Ils
parlaient du travail, du prix du foin et des cours des foires, des
histoires scandaleuses ou seulement grossires, ou mme drles, qui
couraient le pays, et rarement, en ce temps-l, de la politique. Les
plus gs, anciens soldats, ne se gnaient gure dans leurs propos.
Jamais un mot ne venait relever, guider, rafrachir l'esprit de ces
hommes ou apaiser les jalousies qui les divisaient: rien que des
ordres, une discipline, une surveillance tout extrieure et l'intrt
que chacun croyait avoir  ne pas quitter la Vigie. Le dimanche, ceux
qui descendaient  Fonteneilles ne le faisaient gure que dans
l'aprs-midi.

Seules, les deux femmes qui commandaient  la ferme, celle du patron
et celle du bassecourier, descendaient le matin, pour assister  la
messe. Les communions taient finies, n'est-ce-pas, et les hommes, 
Fonteneilles, s'ils n'taient pas antireligieux, ne se montraient plus
gure aux offices aprs cette date-l, sauf  Pques,  la Toussaint,
aux jours d'enterrement, et quelquefois le 3 mai, jour de l'Invention
de la Sainte-Croix, o le cur bnit les croisettes qui protgent
les hritages. M. Fortier, lui, le dimanche, inspectait ses terres,
fumait des pipes et faisait ses comptes, ou bien il attelait sa
jument  la carriole jaune, et allait rendre visite  quelque fermier
ou marchand de boeufs des environs. Gilbert, dans les commencements,
prenait assez souvent ses beaux habits, au premier son de la
grand'messe, et courait rejoindre la mre Cloquet dans les derniers
rangs, prs du bnitier; il aimait mme  la prvenir quand passait le
sacristain, et  payer les deux chaises, en garon qui gagne sa vie et
qui a du coeur. La mre Cloquet le trouvait dvot,  cause de cela.
Elle craignait bien pour l'avenir, sachant que les jeunes gars ne sont
gure sages; qu'ils chappent aux mres qui veillent de prs sur eux,
et qu'ils peuvent donc tromper les mres qui sont au loin. Mais elle
ne montrait son inquitude que par de petits mots, dits bien bas 
Gilbert, et par ses yeux rids qui se troublaient, quand elle avait
fini de lui sourire. Sa manire tait l'_Ave Maria_, qu'elle rcitait
ici et l, veille ou demi-sommeillante, et toujours avec la mme
vision de l'enfant grandissant et aventur. Heureusement qu'il
m'aime! pensait-elle. Son mari aussi l'avait aime. Cela lui donnait
un peu de confiance dans les hommes de chez elle.

A la Vigie, les saisons passaient vite et repassaient, mlant tour 
tour, sur les flancs de la colline, au vert des pturages, le violet
des gurets nouveaux, le blond ple des avoines, et l'or roux du
froment. A l'aube, M. Fortier, debout dans la cour, parmi les
domestiques et les attelages, disait quelquefois:

--Eh bien! enfants, une forte journe devant nous! Si l'hritage est
tout labour ce soir, je paye une tourne de vin rouge!... Qui va me
rentrer mes foins avant l'orage?... Qui portera le plus de sacs au
grenier?... Qui est assez brave pour monter  la fine pointe du
chtaignier et gauler les chtaignes?

En pareil cas, Gilbert tait le premier  partir,  revenir,  se
proposer, l'un des plus adroits et des plus rsistants. Le blondin
tait devenu un grand jeune homme blond, grave, un peu distrait de
regard  l'habitude, mais dont les yeux s'veillaient ds que
l'motion, une plaisanterie, un dfi, un ordre, rapprochait les
sourcils et relevait aux deux coins la lvre toute dore par la barbe
nouvelle. Quand il se couchait le soir, sur la paille, dans sa
bauge, dans l'ancien coffre de carriole plac  gauche de la porte de
l'table, il ne rvassait gure. La fatigue l'empchait de causer avec
le compagnon plus g qui couchait de l'autre ct de l'entre; elle
le terrassait, et ni le bruit des chanes, que les vaches tiraient ou
laissaient retomber sur les planches des auges, ni leurs meuglements,
ni les coups de pied des chevaux dans l'curie voisine, ne rompaient
le sommeil de ce jeune gars de la Vigie. Il tait sobre, un peu par
conomie, un peu parce qu'il avait de l'ambition, et qu'on remarque
vite, dans les villages, les hommes que le vin ne fait jamais
draisonner. Faute d'occasion, et grce aussi au dur mtier qu'il
faisait, il tait chaste. Il grandissait, en somme,  peu prs droit,
sans que personne pt dire: C'est par moi qu'il est meilleur que
d'autres.

Jusqu' l'poque de sa majorit, Gilbert salua souvent le cur de
Fonteneilles, mais il ne le vit qu'une seule fois monter  la Vigie et
parler aux hommes rassembls. Ce fut pendant la guerre. L'abb
apportait aux habitants de la ferme la lettre d'un ancien domestique,
mobilis de la Nivre, qui crivait, en quelques lignes, des nouvelles
tristes. Il arrivait  la ferme un des soirs de ce dur hiver o les
soleils couchants avaient tant de rouge que les mres en prenaient
peur, et il rencontra, dans le petit chemin qui conduit de la route au
domaine, Gilbert Cloquet, qui ramenait le harnais de labour.

--Eh! te voil, Gilbert, a va bien,  ce que je vois? Comme tu es
grand! Dommage qu'on te rencontre si rarement  Fonteneilles!

Si le cur avait ajout: Viens donc causer avec moi? Je suis un ami,
je t'assure, et toi tu es une me, un cher enfant qui m'est confi, et
qui n'aura bientt plus de religion que la semence de son baptme:
viens me voir! peut-tre le jeune homme serait-il all au presbytre
de Fonteneilles. Gilbert ne descendait gure au village, et quand il
y faisait une apparition, c'tait au cabaret, pour y boire un seul
verre, avec les camarades, ou, quelquefois, les jours d'apport qui
sont les ftes du pays, dans les salles de danse ou sur les parquets
dresss devant les maisons, et o les filles de Fonteneilles, de
Bazolles, de Vitry-Lach venaient danser.

On aurait aisment compt, de mme, les circonstances o il s'tait
trouv en prsence des gros propritaires de la rgion. Une fois,
tant tout jeune encore, il avait t livrer une taure au chteau de
la Vaucreuse. La date, il se la rappelait bien: un 3 mai, jour de
l'Invention de la Sainte-Croix. Madame Fortier, sitt la soupe du
matin mange, avait fait venir le nouveau bouvier. Tu vas partir pour
la Vaucreuse, Gilbert. Passe donc, en descendant, par la chaume des
Troches; faonne-moi une douzaine de croisettes, bien solides, dont
une plus belle pour la chenevire, et tu me les rapporteras au retour.
Pendant que tu les feras bnir, tu trouveras bien un gamin pour garder
la taure. Mais ne te fie pas  tout le monde.--Il n'y a pas de danger,
madame Fortier, avait rpondu le bouvier. Et il tait parti, vtu de
sa meilleure blouse, conduisant la taure blanche, et frottant avec une
pierre, pour l'aiguiser, la lame de son couteau. Dans la chaume, il
avait cueilli douze brins de noisetier,--le noisetier est sacr,
depuis qu'il servit de bton  saint Joseph en voyage,--il avait fait
onze croix petites, et une grande qui portait encore un plumet de
feuilles au sommet. Et il tait entr dans l'glise, comme avait dit
madame Fortier, puis, tenant ses croisettes bnites par le cur,
attaches en faisceau et lgres sur l'paule, il avait continu la
route vers la valle de l'Aron o le chteau de la Vaucreuse se voit
de loin, tout blanc parmi les prs. La chtelaine n'tait jamais
absente quand on avait besoin de lui parler. C'tait la vieille madame
Jacquemin, marchant doux, parlant doux, et plus volontaire que dix
hommes ensemble. Quand Gilbert longea les murs des tables, avant mme
qu'il l'et vue venir, elle tait l, examinant la bte qu'on lui
livrait et la figure du bouvier. Quand elle eut bien regard et palp
la taure, immobile dans la cour pave, en vue du chteau, elle leva sa
petite tte de chef, gloussa un moment, ce qui tait sa faon de rire
et dit:

--Mais, te voil fleuri comme un gent, Gilbert Cloquet! Seize ans!
C'est l'ge o vous commencez  tre des petits hommes, c'est--dire
pas grand'chose de bon. Heureusement tu ressembles  ta mre, toi, mon
garon. Tche de lui ressembler compltement, car c'est une honnte
crature, bien prs de Dieu, travailleuse et dlicate pour tous ceux
qui ne le sont pas.

Elle avait ensuite tap sur la croupe de la taure:

--Mne-la  l'table,  prsent. Au revoir! Gilbert tait rest sans
rpondre, car les paroles lui remuaient trop le coeur, et il regardait
s'en aller la dame fluette, tout en noir, et qui avait la figure aussi
nette et aussi blanche qu'un osselet.

A quelques annes de l,--il allait prendre ses vingt ans,--s'tant
rendu  la grande foire du 11 novembre  Saint-Saulge, la foire aux
veaux, celle dont les marchands de bestiaux ont coutume de dire: Il
n'y a en France qu'une Saint-Martin, il avait rencontr, au dtour
d'une rue, le marquis de Meximieu qui arrivait en voiture. Le marquis,
alors lieutenant de dragons, lgant, taille fine, paules d'athlte,
lui avait jet les guides et dit, avec ce sourire qui ajoute tant aux
paroles, et qu'ils ont tous chez les Meximieu:

--Garde ma jument, Gilbert, veux-tu? Je n'ai confiance qu'en des
hommes comme toi, qui sont de chez nous. Je te retrouverai en face de
l'htel Touchevier.

En face de l'htel Touchevier, prs de la vieille glise gothique tout
incruste de boutiques borgnes, Gilbert avait attendu, tenant la bride
de la jument. Et aprs une heure, Monsieur Philippe, comme on disait
 Fonteneilles, tait revenu et avait donn cent sous au gars de la
Vigie, cent sous avec une poigne de main et un regard de bonne humeur
qui valaient bien cent autres sous. Malheureusement, le marquis
n'habitait pas le pays, et ne s'occupait que de toucher les fermages
et le prix des coupes de bois: il tait officier, en garnison, loin,
trs loin.

Et 'avait t toute la part que Gilbert avait prise  la vie des
autorits de la paroisse, et toute la lumire directe qui lui
permettait de les juger. Heureusement pour lui, il n'avait pas eu le
temps de lire, car n'ayant aucun guide, ni aucun moyen de choisir, il
aurait eu toute chance de gter sa raison, qu'il avait saine et point
fumeuse.

A cette poque et depuis un an dj, il tait premier domestique de la
ferme de M. Honor Fortier, sous les ordres du bassecourier. Sa
moustache blonde et releve en croc; ses yeux bleus dans lesquels il
n'y avait point de peur, ni des hommes, ni des choses; son visage aux
joues plates et rousseles comme un pampre mr; sa haute taille; sa
jeunesse peu causante, qui s'exprimait en force, dans la hardiesse de
la marche, dans le port de la tte bien droite sur les paules, dans
le geste sr des deux mains saisissant les bras de la charrue, ou
levant,  bout de fourche, une double gerbe de bl comme un paquet de
jonc creux, sa gaiet calme, quand, au repos, il observait l'herbe
drue dans les hritages de la Vigie; sa rputation de garon rang,
bien pay, et qui avait su faire de grosses conomies; son habilet de
braconnier, peu soucieux des gardes et qui offrait un livre aux plus
jolies danseuses, au lendemain des apports; tout cet ensemble
d'nergie, de sant et de succs plaisait aux filles de Fonteneilles
et des villages voisins.

Plus d'une dj l'avait laiss voir, et souvent, quand il s'en allait,
 la brune, le corps pench en avant, les pieds raidis par le
charruage, suivant le harnais qui rentrait et longeait les traces:
Bonsoir, disaient-elles, monsieur Gilbert! Viendrez-vous dimanche 
Fonteneilles?--a dpend, disait-il. De quoi? Il ne le disait pas. Et
par-dessus les pines, les coiffes blanches suivaient le harnais qui
s'en allait, le gars songeant comme ses boeufs.

Gilbert, quand les hommes causaient autour de lui, continuait de se
taire,  moins que la conversation ne portt sur les choses du mtier,
car on le voyait alors pre et bien parlant. Mais ce qu'il entendait
dire de la religion, de la morale, ou des riches, ou de la politique,
le gnait dans son honntet ignorante. Il abandonnait peu  peu des
habitudes ou des ides qu'il avait eues, sans clat, et sans se vanter
comme d'autres du changement, car il n'tait pas sr de bien faire en
changeant de la sorte. Sa bonne foi tait grande. Il cdait  de
petites raisons et  l'universel entranement, parce que son esprit
n'avait que peu d'amour, et que sa force tait sans direction. C'est
ainsi qu'il avait d'abord espac ses visites, puis tout  fait quitt
son ancienne coutume de descendre  Fonteneilles le dimanche matin,
pour la messe. La petite mre Cloquet, debout sur la haute marche de
l'escalier de l'glise, tourne vers la place, attendait vainement,
chaque dimanche, jusqu'au dernier son mourant de la cloche. Elle
priait, elle vieillissait, et Dieu sans doute pourvoirait. Gilbert ne
craignait pas les gardes-chasse, mais il redoutait tout l'appareil de
l'tat inconnu, invisible, prsent par les affiches, la conscription,
les gendarmes, le percepteur qui s'arrtait une fois par mois 
l'auberge de Fonteneilles, et par les nouvelles qui venaient jusqu'
la Vigie. Les journaux, achets irrgulirement, les jours de foire,
ou  des colporteurs, ou au bureau de tabac, taient lus d'abord par
M. Fortier, par madame Fortier, par la servante, puis par le mnage
des bassecouriers auxquels on les passait; enfin, rduits  l'tat de
chiffons et les lettres toutes estompes par le frottement des mains,
des tables, ils taient emports, le soir, dans les bauges, et lus 
la lueur des lanternes rondes, par les domestiques, qui lisaient
surtout le feuilleton,  cause des histoires de femmes, et les faits
divers de la rgion. Le reste n'tait que parcouru, et il n'en
demeurait, dans l'esprit des hommes, qu'une espce de brume ardente,
un sentiment de mcompte, et l'envie du changement. Une seule notion
subsistait dans l'esprit anmi de Gilbert: l'ide de justice. Il ne
l'tendait qu'au monde bien born que ses yeux pouvaient voir; mais,
dans ses relations d'homme  homme, dans sa conduite quotidienne, et
dans sa manire de juger les autres, il montrait une sorte de passion
pour elle. Plusieurs morts de sa race l'avaient sans doute aime: il
l'avait dans le sang, cette soif de l'quit qui s'exaltait parfois
jusqu' la rvolte. S'il voyait un de ses camarades faire un mauvais
labour, il devenait rouge de colre, et remettait lui-mme les boeufs
dans le sillon. S'il entendait les journaliers de la Vigie, ou les
hommes de Fonteneilles, tous bcherons aux mois d'hiver, se vanter
d'avoir trich dans le faonnage du bois,--les fraudes taient
nombreuses, mauvais empilage de la moule, baliveaux rservs dont
l'ouvrier efface la marque rouge, bois qu'on n'note pas, cordes
bourres d'clats de bois, bottes d'corces garnies  l'intrieur de
pelures d'arbres coupes  la serpe;--il disait tout haut: Celui qui
a fait cela est un mauvais ouvrier. Et ni les ricanements, ni les
grognements, ni les injures ne le faisaient se djuger. Quant aux
menaces, il ne les entendait jamais, tant elles taient dites  voix
basse, car il avait des poings dont on avait peur, et une manire de
regarder en face qui promettait une suite  toute provocation.

Cette humeur rude et combattive le mit aux prises, plus d'une fois,
avec le patron, qui commandait brivement et n'admettait pas de
discussion. Les domestiques plus jeunes que lui, dans ces occasions,
ne manquaient pas d'insinuer: Pars donc, Gilbert, fais rgler ton
compte et va-t'en! Et trois fois au moins il avait dit: Je
partirai. Mais,  chaque fois, l'amour obscur et profond qu'il avait
pour la Vigie, et aussi la pense que ce matre autoritaire tait
juste habituellement, l'avaient fait rester. M. Honor Fortier, s'il
ne l'exprimait pas, prouvait cependant, en toute occasion, la
confiance qu'il avait dans l'exprience et dans la probit de son
premier domestique. Quand il devait expdier des boeufs  Paris, il
les faisait accompagner par le toucheur bien connu dans la contre, le
pre Toutpetit qui, deux fois par semaine, de juin  fin novembre,
conduisait  la Villette des wagons de bestiaux, et rapportait le prix
aux leveurs dans de petits sacs de toile cachets avec de la cire
rouge. Mais, quand l'acheteur demandait la livraison sur un autre
point de la France, et qu'on n'avait pas de toucheur disponible, M.
Fortier disait, sachant qu'il plaisait  Gilbert: J'ai quelqu'un. Et
Gilbert Cloquet fit le voyage de Lyon deux fois, celui de Belfort,
celui de Nancy et d'autres encore. Le jeune homme acqurait ainsi plus
d'initiative que ses compagnons, plus d'autorit, et quelque notion de
la varit du monde.

A vingt-quatre ans,--comme fils de veuve, il avait t dispens du
service militaire,--Gilbert passait dj pour un homme riche.
Touchant de gros gages, cinq cents francs depuis l'ge de dix-sept
ans, ne dpensant rien, ayant hrit, en outre, d'une petite somme, 
la mort d'un oncle, ancien domestique de ferme et journalier 
Crux-la-Ville, il avait le droit de choisir parmi les meilleures
filles du pays. L'tonnement fut grand, lorsqu'on apprit que Gilbert
causait avec la fille d'un petit boutiquier de Fonteneilles,
marchand de sucre d'orge et de quincaillerie, de drap et de vaisselle
blanche. Elle n'tait pas riche; elle avait pour pre un alcoolique;
on savait qu'elle avait plus de got pour la toilette que pour le
travail; mais, quand elle avait pass sur la place, le dimanche,
habille comme une dame, les cheveux relevs, les yeux brillants tout
cercls d'ombre et les lvres ouvertes, laissant voir ses dents
blanches, tous les jeunes gens du bourg disaient en riant: Est-ce
toi, Baptiste? Est-ce toi, Jean? Est-ce toi, Franois? Un jour,
Gilbert, qui ne plaisantait pas souvent et se contentait de rire en
mordant ses moustaches blondes, se leva au milieu du cabaret o
buvaient trente compagnons, et dit: C'est moi! Et aussitt il
traversa la route, et salua la jolie fille. Et on les vit, tous deux,
descendre en causant. La mre Cloquet eut de la peine quand elle
apprit que son Gilbert avait choisi une moindre que lui. Elle essaya
de lutter; mais elle tait devenue si vieille qu'elle n'avait plus
que la force de dire non une fois, pour dire oui ensuite et pleurer en
se cachant.

Elle aurait voulu que le mariage et lieu dans le mois de mai, car
elle tait dvote  la Vierge. Mais des parents de la fiance
intervinrent: Les filles qui se marient en mai, disaient-ils, ont
trop d'enfants. Et ce fut au commencement de juin, par une journe
clatante et bonne pour la moisson, que Gilbert Cloquet mena 
l'glise la belle Adle Mirette, la fille de l'picier de
Fonteneilles. Tout le village tait sur les portes, pour voir ces deux
maris, les plus beaux de l'anne, et le cortge qui s'allongeait sur
les bosses du chemin montant. On avait mis en tte un couple d'enfants
tout petits, qui chassent le mauvais sort et prservent les poux,
puis venait le violoneux, puis Gilbert, superbe, donnant le bras  la
mre Cloquet qui essayait de rire et n'y russissait gure. Les
pauvres, selon l'usage, avaient dispos, sur le passage des gens de la
noce, des chaises couvertes d'un linge blanc et ornes d'un bouquet.
Et tout le monde remarqua que la mre Cloquet, la pauvre vieille qui
avait tout juste de quoi vivre, dposait une pice blanche sur chacune
des chaises des pauvres. Elle avait, sous son rire forc, le coeur
plein de chagrin.

La mre Cloquet ne put porter longtemps une peine qui s'ajoutait 
tant d'autres. Moins de deux mois aprs le mariage, elle mourut,
persuade que son fils serait malheureux en mnage. Elle se trompait
 moiti. La jeune fille coquette fut une femme de bonnes moeurs, et
dont on ne parla pas. Elle avait aim la toilette, comme un moyen
surtout de se faire aimer. Son mari n'et pas support les galanteries
d'un rival. Peut-tre, d'ailleurs, fut-ce par esprit de prcaution
autant que d'conomie, qu'ayant  louer un logement, il choisit le
hameau du Pas-du-Loup, situ en plein bois,  huit cents mtres du
bourg. Il resta domestique  la Vigie, mais il quitta la bauge o,
pendant treize ans, il avait dormi dans la paille, et vint habiter la
dernire des maisons du hameau, la plus enfonce dans la fort, 
gauche. Chaque matin, ds l'aube, il partait et montait  la Vigie; 
la brune, il descendait. Personne n'aurait pu dire s'il tait heureux
ou malheureux. On remarqua seulement qu'il rentrait souvent trs tard,
puis, aprs un peu de temps, qu'il avait achet, ou reu en cadeau, on
ne sut jamais lequel, un chien nomm Labri, chien de berger, poil de
limaille, yeux de charbon ardent, qui ne le quittait plus. C'est 
lui qu'il dit ses secrets, murmuraient les voisines.

La vrit, c'est que la Cloquette n'avait rien d'une mnagre. Elle
tait de sant dlicate, et cela lui servit longtemps d'excuse quand
la soupe n'tait pas prte, quand le mari trouvait la maison en
dsordre, le linge, le butin mal rang dans l'armoire, et les
hardes de travail non rpares aprs deux ou trois jours. Il l'aimait,
de toute la force de sa jeunesse intacte, et elle aussi l'aimait  sa
faon, fire de se montrer, le dimanche, prs du plus bel homme du
pays, d'aller avec lui aux noces, aux apports, aux foires quelquefois,
lorsque M. Fortier y envoyait son domestique. Elle avait les gots de
sa petite enfance, qui s'tait passe dans une boutique de village, 
vendre et  bavarder. Ni l'habitation dans la fort, ni les travaux de
la maison ne lui plaisaient, et les poules de son poulailler n'avaient
pas, il s'en fallait, la crte nourrie, la plume luisante et le jabot
renfl de celles de la voisine, la Justamonde.

--Que veux-tu, finit-elle par dire  Gilbert qui se plaignait, je n'ai
l'esprit  rien, parce que tu n'es jamais l. Encore si tu allais  la
journe, comme font presque tous les hommes maris de ton ge,
j'aurais plaisir  travailler avec toi au jardin, les jours de
chmage, et  tenir la maison en ordre; mais monsieur Honor Fortier
ne te laisse pas une heure; il te prend mme souvent le dimanche,
parce qu'il dit qu'il a confiance en toi pour garder la Vigie. Tu
crois que c'est drle pour moi! A quoi te sert-il, ton argent?

Gilbert n'avait pas l'air d'entendre la Cloquette; il remontait  la
Vigie, avec son chien aux yeux de braise. Adle Mirette n'tait pas
mchante. Elle tait ce qu'on l'avait faite: une fille qui ne savait
rien de son tat. En revanche, elle croyait tous les contes
superstitieux des campagnes voisines. Pour toute la fortune de M. le
marquis, on ne l'aurait pas vue coudre entre Nol et le premier de
l'an, ni contrainte de laver un jour de bonne Dame, elle qui
travaillait souvent le dimanche. Les sorts et les sorciers lui
faisaient peur, et, quand elle rencontrait le Grollier, elle lui
souriait, en se signant secrtement, pour combattre, de deux manires,
le mauvais oeil du chemineau.

L'eau creuse la pierre et le vent la ronge. Les plaintes de la
Cloquette pliaient lentement, et sans qu'il y part, la volont de
l'homme. Il savait bien qu'il aurait tort de quitter la ferme o il
travaillait depuis si longtemps, dont chaque motte avait t foule
par ses sabots et remue par ses mains. Les mots d'une femme qu'il
aimait et qu'il plaignait silencieusement, des propos d'hommes d'une
gnration nouvelle, et qui commenaient  lever la voix dans les
auberges, changeaient le coeur du tcheron. En 1883, vers le milieu de
la fenaison, qui eut lieu de bonne heure, Gilbert eut une discussion
avec son patron; il dit, en passant devant une ancienne pture devenue
prairie, et qui se nommait la Chaume basse:

--Vous voulez que je coupe l'herbe, patron; elle n'est pas mre!

--Elle l'est. Je sais ce que je dis, Gilbert, et c'est moi qui
commande ici.

--Moi aussi, je sais ce que je dis, et je ne couperai pas de l'herbe
qui n'est pas mre. a me dgote!

M. Honor Fortier n'avait peut-tre jamais t aussi patient: il ne
rpliqua pas, et laissa Gilbert monter, avec trois domestiques jeunes
et qui avaient entendu, vers un pr plus haut, et o la graine perlait
en rose grise au bout des herbes drues. Mais le soir, comme il
revenait, le long d'une trace, tirant le jarret, il fut rejoint par
Gilbert Cloquet qui montait vite, la faux sur l'paule.

--Tu as chaud,  ce que je vois, Gilbert!

--Et autre chose.

--A savoir?

--Que je vas quitter la Vigie  la Saint-Jean.

M. Honor Fortier s'arrta. Sa forte face rase, sculpte par la
colre soudaine, devint plus vieille de dix ans.

--Voil quatre fois que tu le dis, Gilbert. C'est assez. Pourquoi t'en
vas-tu?

--Pour tre mon matre.

--Sois donc ton matre! Je ne suis plus le tien! Crve de misre si tu
veux! Seulement, rappelle-toi bien ce que je vais te dire: ni 
prsent, ni quand tu seras vieux, jamais je ne te reprendrai.

--Je n'y reviendrai pas, monsieur Fortier.

--Quand mme tu te mettrais  genoux, l, sur la terre!... Rentre 
la Vigie: je vas rgler ton compte. Et pas  la Saint-Jean: tout de
suite!

Gilbert passa devant son patron, et, tandis qu'il s'loignait,
raccourcissant les enjambes pour montrer qu'il n'avait pas peur, il
entendit rouler sur les sillons:

--Dix-neuf ans d'amiti! Dix-neuf ans de bonne paye! Tu regretteras
ton matre, Gilbert Cloquet!

Un peu plus loin, il entendit encore:

--Tu me fais tort, tu manques  la justice!

Alors, Gilbert tourna la tte, furieux:

--Je vous dfends de dire cela! cria-t-il. J'use de mon droit; je ne
vous fais pas de tort! Vous me remplacerez!

Mais la voix rpliqua, d'en bas:

--Au jour d'aujourd'hui, les bons domestiques ne peuvent tre
remplacs. Oui, tu me fais grand tort, et, parce que tu t'en vas sans
raison, tu manques  la justice!

Au-dessus des sillons, les mots s'parpillrent, et les hommes ne se
parlrent plus.

Ce soir-l, Gilbert fit, pour la dernire fois, le chemin qui mne de
la ferme au village. Le coeur lui battait quand il approcha du
Pas-du-Loup. Il y avait, aprs le chaud du jour, un engourdissement de
toute la terre. Les feuilles de tremble elles-mmes taient en paix.
L'homme descendait, dans une joie d'orgueil, ne regrettant rien,
saluant la maison invisible, enveloppe par les futaies. Je verrai
donc grandir ma petite, disait-il. Une petite fille lui tait ne,
quatre ans plus tt. Il l'aimait passionnment, mais, de toute la
semaine, ne la voyait gure qu'endormie, partant trop tt, rentrant
trop tard pour trouver veills les yeux de la petite Marie. Elle
avait t l'une des raisons, la seule qu'il s'avout  lui-mme, de la
rsolution qu'il venait de prendre. Quand il arriva dans la futaie, la
petite jouait sur le pas de la porte. Elle tournait le dos. Le pre
l'enleva dans ses bras, effarouche, et la baisa bruyamment.

--Petite Marie, c'est un journalier qui t'embrasse! Tu me connatras,
 prsent!

Une re nouvelle commena donc pour Gilbert Cloquet. Il avait trente
ans. Sa force tait connue, sa probit de travailleur aussi: on le
demanda tout de suite, dans les fermes, dans les bois. Il eut plus de
journes que n'importe lequel de ses nombreux compagnons qui louaient
leurs bras. Le rgisseur de M. de Meximieu l'engagea pour les foins;
d'autres le lourent pour la moisson. Il fut son matre; du moins il
crut l'tre, et il peina durement, mais plus joyeusement qu' la
Vigie. Le mauvais ct de ce mtier de travailleur  la journe ou 
la semaine, ce n'tait pas le perptuel changement de travail et de
cantonnement,--Gilbert aimait la comparaison qu'il faisait ainsi
entre les gens et entre les terres du pays,--c'taient les chmages,
et ce fut aussi, bien vite, le prix trop bas de l'embauchage. Du 15
novembre au milieu de mars, bon ouvrier comme il l'tait, il trouvait
bien cinquante journes  faire dans les bois. En avril, on le louait
dans les fermes, pour aider aux labours de printemps et au cassage des
mottes, mais c'tait un mauvais mois. En mai, il retournait en fort,
avec sa femme quand elle voulait bien le suivre, pour l'abatage et
l'corage des baliveaux de chne; puis venaient les grandes semaines
des rcoltes, les foins en juin, les bls et les avoines en juillet;
puis des temps d'accalmie et de repos forc; et en cherchant, en se
proposant  et l pour la rcolte des pommes de terre et pour les
semailles d'automne, il gagnait la Toussaint, la saison o, avec ses
compagnons, il s'enfonait de nouveau dans le bois. Saison dure, mais
o l'on vivait avec les compagnons, et que Gilbert aimait.

Il fallait faire souvent trois ou quatre kilomtres, matin et soir,
pour gagner le chantier et pour en revenir. Quand le pre rentrait,
dans la nuit toujours, car on finissait le travail vers cinq heures,
un peu avant le coucher du soleil, l'enfant disait:

--Vous aimez trop le bois, papa!

Il l'enlevait  bout de bras, la tournait vers la flamme de l'tre,
afin de voir la joie jeune au fond des yeux que l'enfant avait brids,
vivants et couleur de htre en automne, et il rpondait en riant:

--C'est pour que vous ne travailliez ni l'une ni l'autre que je
travaille dur, ma petite Marie!

Dans la pice unique qui occupait tout l'espace entre les quatre murs
de la maison,--deux lits au fond, une grande chemine dans le mur de
droite, une grande armoire montant en face jusqu'aux solives, une
porte et une fentre sur la route forestire, quelques ustensiles de
mnage pendus  des clous, une huche o l'on serrait les provisions de
bouche, un baril de vin cal sur deux bches fendues,--l'homme ne
demeurait jamais longtemps. Le travail l'attirait au loin, et aussi la
vie entre hommes, qui devient une habitude, une cole et vite une
tyrannie.

On causait, en se rendant au travail, par les lignes des bois, en
revenant le soir avec la lance sur l'paule, et aussi  midi, quand
tous les bcherons de la coupe se runissaient par groupes  l'abri
des cordes de moule, et ouvraient les gibecires pour djeuner.
Gilbert, qui avait le prestige de la taille et la rputation d'un
caractre indpendant, tait trs cout. On le prenait pour juge,
souvent, dans les contestations entre les ouvriers et les commis
asserments qui les surveillaient au nom des marchands de bois. Il se
plaignait tout haut,--les autres le faisaient tout bas,--que le
salaire ft insuffisant. Un franc cinquante par jour, c'tait trop
peu, c'tait injuste. Et cela encore lui donnait un ascendant sur ses
compagnons. Il ne gagnait pas plus que chez M. Fortier, mais la
libert de la vie, et la varit du travail, enlevaient le regret du
pass  ce grand bcheron qui sentait sa jeunesse sre du lendemain et
influente dans le domaine des gaux.

La sant de la Cloquette, qui n'avait jamais t bonne, empirait assez
vite. La pauvre femme, mine par un mal sournois, devenait ple et
mince comme un cierge. Elle perdait ses cheveux, ses dents qui lui
donnaient son clatant sourire, et jusqu'au got de la toilette. La
petite Marie, au contraire, plus jolie encore que n'avait t sa mre,
lance, blonde, frache avec des yeux vite irrits et charmants quand
ils taient doux, poussait comme un chne de bordure. Le pre ne
connaissait rien d'aussi beau qu'elle. Il tait, lui si rude avec les
hommes, la faiblesse mme devant elle. Il la gtait. Il disait pour
s'excuser:

--Je suis trop souvent dehors, pour avoir le droit de la faire pleurer
quand je la vois. Tu as tout le temps de te faire aimer d'elle, toi,
la femme; moi, je n'ai que l'heure de mon souper.

Quand elle eut dix ans, elle fit, avec les autres enfants de son ge,
la premire communion. Ce fut une grande fte, et une grande dpense
pour les Cloquet. Gilbert avait voulu que Marie ft la mieux habille
du bourg, et la Cloquette avait fait travailler les lingres de
Corbigny.

Le matin de la fte, au premier son qui partit du clocher de
Fonteneilles et dferla sur la fort, les quatre voisins des Cloquet,
leurs femmes et leurs enfants, c'est--dire les Justamond, le pre
Dixneuf, les Lappe et les Ravoux, sortirent dans le chemin pour
contempler Marie en blanc. Ils dirent tous: Elle est mignonne, mais
il n'y eut que la mre Justamond qui l'embrassa avec l'motion que
donne l'intelligence de la religion. Elle murmura quelque chose 
l'oreille de l'enfant, qui rpondit oui, discrtement. Marie tait
tout occupe  relever son voile et sa robe, et  marcher bien droit,
pour ne pas mettre dans les ornires ses pieds chausss de souliers
blancs. La mre, tous les dix pas, recommandait: Va pas te salir,
Marie! Il avait plu pendant la nuit. Des gouttes en retard tombaient,
de grosses gouttes paresseuses, sur le voile et sur les cheveux
onduls avec peine. Entre les deux falaises de futaies, Marie marchait
devant; le pre et la mre suivaient, l'un  droite, l'autre  gauche,
endimanchs. Gilbert avait mme pris le haut de forme qu'on ne met que
dans les solennits. Et on aurait dit des chrtiens, dans l'glise, un
peu plus tard,  les voir silencieux, graves, mus mme et regardant
souvent la petite, qui tait  la seconde place du premier rang,
derrire son cierge; mais l'motion tait toute paternelle,
maternelle, humaine, et pareille  celle des parents qui conduisent
leur fille  son premier bal. Aprs la messe, et quand le cur, un
vieillard courtois et timide, gagn  l'inertie par le dsespoir de la
vaincre, rentra au presbytre, il trouva dans l'alle sable la
famille Cloquet, qui venait lui offrir ses hommages et des brioches
commandes au boulanger du pays. Les brioches lui parurent si grosses
qu'il s'en rjouit d'abord, comme d'une preuve de dvotion. Il
remercia.

--C'est que, voyez-vous, monsieur le cur, dit Cloquet en caressant sa
barbe blonde, nous n'avons jamais eu  nous plaindre de vous; et j'ai
voulu vous le marquer. C'est mon habitude de ne point tre en retard
avec ceux qui sont de nos amis.

--Je n'en suis pas assez, de vos amis, Gilbert Cloquet, mais la pense
est bonne quand mme. Merci!

--Au plaisir, monsieur le cur.

--Ramenez la petite pour les vpres, bien exactement,  deux heures et
demie.

Et ce fut tout. La mre et la fille revinrent  deux heures et demie.
Elles taient rouges. On avait beaucoup mang. Cloquet s'tait mis 
affiler sa faux, car la saison des foins tait venue, et la veille, le
garde du chteau de Fonteneilles avait embauch les faucheurs.

Deux ans plus tard, la Cloquette mourut. Sa fille n'avait pas douze
ans. Ce fut un chagrin et une cause de longue inquitude pour le
journalier. Si peu ordonne, si mdiocre mnagre que fut la
Cloquette, elle l'tait plus encore que sa fille. Ma petite n'a pas
l'ge de se donner tant de mal, disait-elle. L'enfant n'avait pas
mme appris le peu de cuisine et de couture que la mre aurait pu lui
enseigner. Quand la mre fut partie, le pre resta huit jours chez lui
sans rien faire, comme cela se doit, entre la messe de mort et la
messe de service, prs de Marie, tchant de la connatre, de la
conseiller, de lui commander quelque travail. Car la fille et t de
force  faire le mnage, si elle avait voulu: elle paraissait avoir
quatorze ans, et d'autres disaient seize, tant elle tait grande et
dj femme de corps et de manires. Il ne russit pas. Il se heurta 
des caresses, puis  un refus, puis, comme il insistait,  une colre
boudeuse, sombre, persvrante comme l'ingratitude. Comme le huitime
jour finissait, Cloquet, qui tait en train d'enlever les noeuds de
crpe attachs, selon l'usage,  la paille de ses ruches, vit
s'approcher la grosse mre Justamond, sa voisine.

--Pre Cloquet, dit-elle, j'ai dj cinq enfants  garder, avec votre
fille, a fera six. Ne vous faites pas de tourment.

Et Marie continua de jouer avec les petits Justamond, et de paresser,
en attendant qu'elle et l'ge d'entrer en apprentissage. Elle voulait
tre lingre, pour voir du monde et quitter la fort.

Gilbert fut donc plus mal servi, plus isol, plus malheureux chez lui
qu'autrefois. Il se rejeta entirement du ct des compagnons de
travail, les uns journaliers de toute l'anne qu'il rencontrait dans
les fermes, les autres, rouliers, maons, petits propritaires,
retraits, artisans qui, pendant la saison d'hiver allaient au bois
avec la cogne, ou avec l'coroir au temps de la sve montante.
L'obscure tendresse que dveloppe le mtier, le besoin d'tre
plusieurs qui pensent de mme et qui s'entr'aident, le fit se louer
souvent dans des fermes lointaines, et revenir tard parce qu'on allait
boire entre amis, et quelquefois coucher hors de la maison. Ses
vtements taient en mauvais tat, sa barbe s'allongeait, les chiens
aboyaient aprs lui, quand il rapparaissait au hameau. Les voisins
disaient: Gilbert Cloquet s'ensauvage. Oh! non, il vivait plus
compltement, d'une vie passionne, heurte, gnreuse et inquite; il
vivait pour d'autres et avec d'autres de son mtier, dans la
corporation renaissante. Et sa nature gnreuse s'emplissait
d'illusions, de colres et de joies mles.

En cette anne 1891, et dans les deux qui suivirent, les bcherons de
la Nivre se liguaient pour obtenir le relvement des salaires
insuffisants. Dans les bois, aux heures de trve, dans les cabarets,
les dimanches, et dans les fermes o les machines, remplaant les
rouleaux et les flaux, groupaient les hommes par bandes nombreuses,
les ouvriers de la terre discutaient les intrts du mtier. Des mots
qu'on n'avait point entendus depuis plus d'un sicle montaient sous
les taillis ou entre les haies. Quelques trs vieux arbres avaient
frmi, jadis, au passage de mots semblables. On disait: Les intrts
communs des ouvriers;... plus d'isolement, les individus sont
faibles;... groupons-nous pour soutenir nos droits;... formons une
caisse, nous abandonnerons chacun une part de nos salaires. Les
plaintes abondaient, s'exaspraient l'une par l'autre: On ne peut
vivre! Les marchands nous exploitent! Plus de prix de misre!...
Est-ce que cela suffit, un salaire de un franc vingt  un franc
cinquante! Et la femme? Et les mioches? Et les chmages? Vivre, la
vie, l'enfant, la maison, ces mots premiers et pleins gonflaient le
coeur des hommes, et quand on avait parl de la misre, on jetait la
menace et le dfi aux exploitants qui taient  Nevers, ou dans les
petites villes, ou parmi les campagnes, dans les maisons bties avec
la sve des bois abattus. D'autres mots taient prononcs, et
c'taient les rves, auxquels tous ne croyaient pas galement, mais
qui se mlaient cependant au sang de tous, car ils taient dans l'air
qu'on respirait, avec l'odeur des bourgeons jeunes et des herbes
neuves. On disait: L'avenir est au peuple. La dmocratie va crer un
monde nouveau... Le droit au pain, le droit  la retraite, le droit de
partager... Toute la fort s'agitait cette anne-l. Les taillis
toujours coups murmuraient sous les chnes, et disaient: Nous avons,
comme les futaies, le droit au vent du large.

Gilbert Cloquet, avec sa passion pour la justice, fut des premiers 
demander le syndicat. Il parlait sans art, avec une force contenue,
et, dans les commencements, avec un peu de bgaiement qui donnait une
soudainet  ses phrases. Mais il savait bien les choses de la
contre, et il avait l'autorit de la rputation parmi les camarades.
Il voyagea dans tout le dpartement, pour s'entendre avec les
syndicats voisins. Il rdigea des statuts. Pendant des mois il vcut,
comme il disait avec orgueil, pour la justice de tous. L'instituteur
de Fonteneilles rptait: Ce Cloquet doit avoir eu des anctres parmi
les communistes du Nivernais. Et il voulait parler de ces communauts
paysannes, consacres par l'ancien droit coutumier, et qui groupaient,
au XVIe sicle, les familles de laboureurs et de bcherons,
travaillant sous un chef et hritant entre elles.

Gilbert eut mme son heure de clbrit.

Il assistait  la runion de marchands de bois et d'ouvriers,
convoque par le prfet,  Nevers, le 4 fvrier 1893, et o taient
reprsents les syndicats de bcherons de Chantenay-Saint-Imbert,
Saint-Pierre-le-Moutier, Neuville, Fleury, Decize, Smelay,
Saint-Benin-d'Azy, la Fermet, Molay et d'autres encore. Quand on
demanda aux bcherons d'exposer leurs prtentions, plusieurs voix
crirent: Cloquet! Cloquet!--Monsieur Cloquet est-il ici? dit le
prfet. Le journalier Cloquet, prsent! rpondit Gilbert. Et ce fut
l'occasion d'un premier succs. Puis le grand bcheron, debout, pas
gn, soutenu par la passion vivante dans tous les coeurs et dans tous
les yeux, continua:

--On veut vivre. C'est pas la fortune qu'on demande; c'est du pain,
et,  condition de se priver de lard, un bout de ruban pour nos
filles. Moi, j'en ai une qui grandit. On demande que les marchands
acceptent le nouveau tarif: et d'une. Et puis que la corde de moule
ne dpasse pas 90 centimtres de haut. Si les marchands accordent a,
nous rentrons tous au bois; sinon, non. Il nous faut la justice, qu'on
a chasse de la fort.

On l'applaudit pour l'ampleur de sa voix, sa force, sa taille et son
absence de peur. Ce fut un triomphe. Ses camarades le reconduisirent,
chantant la _Marseillaise_, jusqu' la maison du Pas-du-Loup, au seuil
de laquelle se tenait, ple, la grande et belle Marie accourue au
cantique. Un des bcherons, un jeune, passa devant, et dit:

--Il a rudement parl, le papa. Vive Marie Cloquet! Vive le pre
Cloquet!

C'tait la deuxime fois qu'on l'appelait le pre Cloquet. Il n'y fit
pas trop attention, tant un peu mu de vin et de gloire; il dit
seulement:

--Lureux, parce que tu es jeune, il ne faut pas plaisanter. J'ai fait
ce que je devais. J'espre que nous allons russir. Donne un verre de
vin aux amis, Marie, et embrasse-moi.

Et Marie l'embrassa, Marie aux yeux de chvre, longs, ardents et
dors.

Longtemps aprs que les hommes eurent bu, et qu'on les eut vus
disparatre dans les chemins de la fort, le pre et la fille
restrent sur le pas de la porte, coutant les voix qui chantaient en
choeur, et qui criaient, de plus en plus lointaines: Vive le camarade
Cloquet!

La gloire fut courte. Dj dans les premires grves, Gilbert avait d
rprouver les violences de quelques jeunes. Quand plusieurs bcherons,
au soir d'une discussion de tarifs avec M. Thomas, le gros marchand de
bois, avaient propos d'aller saccager la maison de l'exploiteur, il
avait pris parti contre eux, et fait rejeter leur vengeance. Une autre
fois, somm de se joindre aux compagnons du syndicat, qui avaient
rsolu de pntrer dans un chantier et d'en chasser les non-syndiqus,
il s'tait refus  quitter sa maison. Ce n'est pas bien, avait-il
dit: ceux qui ne sont pas avec nous ont des femmes et des enfants
comme nous, laissez-les venir, et ne les forcez pas  chmer. C'est
dur, d'tre sans travail. Une troisime fois, il s'tait ml au
cortge des grvistes, pour voir. Et il avait vu, au milieu de la
fort, une coupe envahie par une bande hurlante et six hommes de
Fonteneilles entours, frapps, et obligs de marcher en tte des
grvistes,  travers bois, puis sur les routes. On passait dans les
villages. On rcoltait des lches, qui se mlaient  la troupe. Les
prisonniers pouvants, blesss par leurs sabots, demandaient grce.
Marchez toujours! Et ils marchaient suppliants, insults, dans la
clameur des voix qui touffaient leurs plaintes. Deux d'entre eux
finirent par tomber sur le chemin. Alors, dans le crpuscule, il y eut
une lutte sauvage. Un homme, un seul, se battit contre dix. Des cris
s'levrent au bord de l'tang de Vaux, cris de mort, cris d'horreur,
si aigus que les maisons caches sous les arbres entendirent, et
fermrent leurs volets. Cette nuit-l, Cloquet rentra trs tard chez
lui, les habits dchirs et la mchoire en sang. Et comme Marie,
tremblante, questionnait le pre:

--Ne t'moye pas, dit-il: les autres ont plus de mal que moi.

Depuis lors, il eut, dans la fort, d'implacables ennemis. Ceux qui
l'aimaient le dfendirent mal, quand un des meneurs, Supiat, proposa
de lui enlever la prsidence du syndicat des bcherons. A la place de
Gilbert, le fondateur du syndicat, le porte-parole des ouvriers des
bois et des champs de la Nivre  la runion de Nevers, on lut son
voisin, son vis--vis, Ravoux, un chef moins beau, plus jeune et plus
ferm, qui dominait les meneurs parce qu'il ne parlait presque pas, et
que ses yeux ne dcolraient point. Gilbert continua d'assister aux
runions dans les cabarets de Fonteneilles ou des villages voisins; on
l'coutait, mais on votait contre lui. Les jeunes disaient: Tu peux
remiser, Gilbert; maintenant que la machine est lance, ne tire pas en
arrire. Beaucoup l'estimaient et n'osaient plus le suivre. Et lui,
qui avait le coeur tout simple et fraternel, il souffrait moins d'tre
relgu au second rang que de ne pouvoir approuver des projets, des
mots ou des actes qui offensaient son ide de justice. Une si belle
cause, disait-il, notre pain, notre dfense, et ils ne l'aiment pas
comme moi! Pas autant!

Les mois et les annes passaient. Marie devenait une femme. Elle
allait  ses journes dans le bourg et dans les fermes. Elle tait
grande et toujours plus jolie que n'avait t la mre, bien qu'elle
n'et pas la mme douceur de traits ni de manires. Ses pratiques la
trouvaient brusque, capricieuse, tantt avantageuse  l'ouvrage,
tantt molle et si revche d'humeur qu'on ne pouvait obtenir d'elle
une rponse.

Le pre la jugeait de mme. Il avait peur d'elle et pour elle. Il
songeait au loin, en fauchant le bl, en mordant, au coin d'une haie,
le pain apport de chez lui: Que fait-elle? Je ne sais d'elle que ce
qu'elle veut bien m'apprendre. A son ge, les filles ont des secrets.
Quelle piti, quand les mres ne sont plus! Mais elle tait si tendre
avec lui quand il essayait de la gronder! Attentive et inquite
d'abord, elle s'apercevait vite qu'elle n'aurait pas de peine  se
dfendre contre des commrages sans prcision. Elle disait: Les
filles d'ici sont jalouses de moi; comme les gars autrefois taient
jaloux de vous. Ces soirs-l, elle soignait la soupe, elle tirait de
la huche un morceau de lard ou une bote de sardines conserves, rgal
des habitants de Fonteneilles. Puis, aprs le souper, elle s'asseyait
prs du pre, devant le feu, ou derrire la maison o il y avait un
verger pas plus long qu'une meule de foin, avec trois pommiers, des
groseilliers, un romarin bien vieux, des ruches d'abeilles, et la
fort leve tout autour. Marie caressait le pre et se faisait petite
 ct de lui trs grand. Ils s'asseyaient sur un madrier, qui
pourrissait depuis vingt ans le long du mur. C'tait rude parfois, de
drider le pre. Marie presque toujours y russissait. Pourquoi as-tu
perdu la pratique des deux soeurs de Durg? Il parat que tu as refus
de coudre des sacs, parce que c'tait trop dur? Pourquoi m'as-tu
laiss tout seul dimanche, jusqu' cinq heures? Est-ce vrai que tu te
laisses faire la cour par ce Lureux, qui n'est pas un travailleur,
Marie, pas un homme bien rang, non plus? Elle riait si bien que les
voisins enviaient la demi-heure de joie que passait Gilbert Cloquet.
Lui, il ne croyait pas tout  fait ce qu'elle disait; il se laissait
tromper juste assez pour cesser de se plaindre et de parler du pass.
Allons! Marie, il faut me faire honneur, il faut marcher droit,
sagement, c'est ce que t'a dit bien des fois l'institutrice, n'est-ce
pas? Elle avait raison... Et puis tu me ferais tant de peine si je te
voyais mal fame dans la rgion! Il avait le sentiment que ses
conseils taient sans force. Il haussait les paules et demandait:
Apporte-moi ma pipe. Elle m'coute toujours quand je parle. La
petite fume bleue montait. Marie se levait pour aller fermer  clef
la cabane des poules. Et les toiles passaient au-dessus d'une maison
rtablie dans le silence, mais non point dans la paix.

       *       *       *       *       *

Un soir, au temps de la rcolte des pommes de terre, en septembre
1898, il avait soup avec le patron de la ferme qui est sur le coteau,
en face de la grande digue des tangs; puis, las de la journe, il
s'tait couch dans un lit depuis longtemps inoccup, et dont le bois
pourrissait au milieu des piles de sacs, des pommes de terre
amonceles, des liens de paille, des vieux harnais qui couvraient
presque tout le pavage de la dcharge. L'odeur de la terre, son odeur
de levain qui s'lve des gurets ouverts, sortait des mottes
attaches aux racines et aux lames des outils, et se mlait  celle
des vieux cuirs cirs et moisis. Gilbert Cloquet songeait, sans doute
 cause de cela, aux labours qu'il devait faire, prochainement, dans
une valle o la charrue ne rencontrait pas de pierre, et o le
froment levait volontiers. Il avait toujours l'esprit proccup du
travail ou du chmage prochain. Quelqu'un frappa  la porte et entra.

--Ce n'est pas une heure pour dranger le monde, dit rudement Gilbert.
Qu'est-ce qu'on me veut?

Il s'assit sur son lit, sa chemise ouverte sur sa poitrine velue.

--Faites excuse, dit un jeune homme qui entra lestement et resta
debout au pied du lit; je me suis dpch, mais je n'ai pas pu arriver
plus tt: je viens de par del Saint-Rvrien, et je vais aller
coucher ce soir  la Vaucreuse, o je suis embauch.

--C'est un pays qui m'est ami, dit Cloquet, mais a ne m'explique pas,
Lureux, pourquoi tu viens?

--Vous ne devez pas rentrer de la semaine au Pas-du-Loup, monsieur
Cloquet, et votre fille Marie m'a bien recommand de vous parler au
passage.

--Ma fille?

--Oui, dit le gars dans l'ombre, nous nous sommes entendus: elle veut
bien de moi, et moi, j'ai mon ide devers elle.

Gilbert ne rpondit rien pendant plusieurs minutes. Beaucoup de choses
qu'il avait entendu dire contre ce garon lui revenaient en mmoire.
Il eut envie de se lever, en chemise, de le chasser, de lui crier:
Va-t'en, et cherche ailleurs que chez moi!

Mais l'image de Marie se dressa aussitt devant lui, de Marie
mcontente, froisse,  jamais divise d'avec lui; il eut peur de la
dernire solitude, puis, reportant les yeux sur cet homme attentif,
pench un peu, et dont les yeux luisaient d'inquitude jeune, dans
l'ombre de la dcharge, il sentit de la compassion pour celui qui,
comme lui, gagnait difficilement le pain, au bois, aux prs, au
froment, pareil aux oiseaux et, comme eux, changeant de grenier avec
les saisons.

--Je ne t'aurais pas choisi, Lureux, parce qu'on te dit dpensier.

--Monsieur Cloquet, je ne bois pas...

--Tu ne bois pas, peut-tre, mais tu as le got de la dpense; tu
payes  boire aux autres, et tu joues; il faudra te ranger. coute:
si, comme tu le dis, Marie est consentante, je le saurai, je ne la
contrarierai point. Tu lui feras dire par quelqu'un de tes parents
que, pas plus tard que jeudi, aprs les pommes de terre finies,
j'irai causer avec elle.

Quelquefois, il avait rv que le gendre futur, l'homme de qui
renatrait sa race, se jetterait  son cou et le serrerait dans ses
bras: et, en ce moment, il eut au coeur la morsure nette de la
dception. Non, cela ne se pouvait: plus tard, peut-tre, l'amiti
viendrait. Il tendit la main  l'homme, qui avait fait le tour du lit
et qui s'tait approch.

--A prsent, mon garon, dit-il, ne va pas trop vite en amiti avec
Marie, et n'entre pas chez moi avant que je n'y sois rentr,... parce
que, tu me connais, ce n'est pas un mariage qu'il y aurait, c'est un
coup de fusil au coin d'un chemin.

Un rire contenu lui rpondit.

--Je ferais comme je dis, Lureux!

--Que pensez-vous l, monsieur Cloquet?... Allons, merci, j'ai de la
route  faire dans la nuit; oui, j'en ai... il faut que je parte.

--Tu promets de ne pas t'arrter au Pas-du-Loup?

--Oui.

La porte se referma, et Gilbert ne dormit pas, car il avait pris trop
dur sur lui-mme, pour ne pas faire pleurer Marie: et ce fut lui qui
pleura.

Il songea qu'il avait toujours t seul, que personne dans le monde,
sauf la vieille mre et un peu Adle, qui taient mortes toutes les
deux, n'avait aim le pauvre remueur de terre et faucilleur de bl
qu'il tait. Il pensa: Pour quoi vais-je vivre maintenant? pour qui?
pour moi tout seul? oh! que a n'est gure! Le monde, pour lui,
finissait l, depuis que les compagnons rejetaient Gilbert Cloquet.

Dans cette mme nuit, le coeur battant d'orgueil, de vie et d'amour,
tienne Lureux prenait la traverse, descendait la colline, passait sur
la leve, entre les tangs clairs sous la lune, et entrait dans la
fort, pour arriver plus vite au Pas-du-Loup. Il galopait sur le sol
bourr d'herbes; il riait; il regardait, au-dessus des taillis, les
nuages passer sur la lune et s'emplir de lumire. Puis, dans la grande
solitude, s'arrtant pour souffler, deux fois il cria: Vive Marie
Cloquet! Vive la plus belle fille de Fonteneilles, de Corbigny, de
Saint-Saulge et de toute la terre!

Enfin, les pieds blancs de poussire et de boue, il arriva au hameau.
Les cinq maisons, enveloppes par les bois, aux bords du chemin
forestier, dormaient. Il s'approcha d'une fentre et dit tout bas:
Marie? Il ne voulait pas que, de la maison en face, Ravoux pt le
surprendre. Son visage devint tout ple, et sa pense d'angoisse y
sculpta un autre visage. O est-elle? Morte? chappe? Marie? Puis
tout  coup, la jeunesse y reparut; les traits se dtendirent dans la
joie; le contrevent s'ouvrit, et la tte dcoiffe de Marie, aux yeux
ferms par la demi-lumire de la nuit, se tendit au baiser de l'homme.

--Marie, j'arrive de la ferme de Vaux!

--Tu l'as vu?

--Il n'a pas os dire non...

--Ah! quelle chance, mon petit Lureux!

Elle demanda, souriant dans le sommeil:

--A-t-il promis de la galette?

--Je n'y ai pas pens.

--T'es bte, mon pauvre garon, il en a!

Il causa deux minutes, et, comme il avait promis de ne pas s'arrter,
voulant ne pas trop longtemps mentir  sa promesse, il embrassa de
nouveau la jeune fille ardemment, reprit la gibecire qu'il avait
dpose  terre, sauta d'un bond jusqu'au milieu du chemin forestier,
et s'chappa. Marie, la tte dans l'ouverture des contrevents, les
yeux grands, les lvres rieuses, le coeur gonfl d'orgueil, regardait
l'homme qui l'arracherait  la vie dpendante et  l'ombre de ces bois
o il disparaissait.

Peu aprs, tienne Lureux pousa Marie Cloquet. Le pre, voyant sa
fille prise de ce joli homme, ne sut rien refuser. Il cda  cette
sorte d'blouissement o le bonheur des enfants jette parfois les
mres; il crut tout ce qu'elle affirmait; il voulut tout ce qu'elle
demanda. Pour qu'elle ft plus heureuse qu'il n'avait jamais t, il
lui prta tout son argent, quatre mille francs qu'il avait, en se
privant toute sa vie, conomiss et placs. Le rve du pre fut
ralis par la fille. Marie prit  bail une petite ferme de douze
hectares nomme l'pine, toute proche de la fort, enclave presque
entirement dans le domaine de Fonteneilles, et qui, vendue en
justice, aprs la mort d'un paysan propritaire de Crux-la-Ville,
avait t achete tout rcemment par le principal crancier
hypothcaire, un ngociant d'Avallon. Elle eut une domestique, qui
faisait tout le gros ouvrage, un mobilier neuf, des vaches, des
brebis, deux juments, des bijoux lourds et peu titrs, et le droit de
regarder de haut ses anciennes compagnes les lingres, coureuses de
journes. Il est vrai qu'elle devait beaucoup d'argent ds son entre
en ferme, sans compter l'emprunt fait au pre. Mais Lureux jurait
qu'en moins de cinq annes, il se faisait fort de ne devoir plus rien
 personne. En vain la mre Justamond, matrone qui parlait franc,
avait dit  son voisin, la veille de la signature de l'acte:
Excusez-moi si j'ai l'air de m'occuper de vos affaires, Gilbert
Cloquet, mais faut pas tout donner aux enfants. Ils prennent ce qu'on
leur donne, comme si c'tait leur d. Ils promettent de la
reconnaissance, mais c'est une graine qui ne lve gure souvent. Il
avait rpondu: Mre Justamond, j'ai travaill pour ma femme, et elle
est morte. J'ai travaill pour les camarades, et ils commencent  me
lcher. J'essaye  prsent d'avoir l'amiti de ma fille et de mon
gendre: faut me laisser faire.

       *       *       *       *       *

Depuis lors, plus de sept annes s'taient coules, et bien des
choses, autour de Gilbert, avaient chang.

La Nivre, tout au moins dans la partie vallonne de Corbigny, de
Saint-Saulge et de Saint-Benin-d'Azy, tait devenue un grand pays
d'levage. Les boeufs blancs, les vaches blanches, les chevaux de
trait, au poil noir, erraient en troupes deux fois plus nombreuses
dans les pturages. Et les pturages, pour les nourrir, s'taient
multiplis. L'herbe avait mont du creux des valles sur le flanc des
coteaux. Elle remplaait les froments et les seigles; elle mordait les
hritages de tout temps rservs aux chenevires. Le beau mamelon de
la Vigie, au sommet jadis labour chaque anne, tait maintenant tout
en haut lisse et vert comme une meraude, et plus de la moiti des
terres qui couvrent les pentes portaient la mme verdure sans cesse
remontante, et qui n'est resseme qu'aprs un temps bien long. Tout ce
massif nivernais ressemblait  un parc. Le silence augmentait dans la
campagne moins travaille. Quelque chose de primitif et d'apais y
rentrait, avec l'ombre des bois tournant sur les prairies. On voyait,
aux foires de Corbigny ou de Saint-Saulge, plus de deux mille ttes
de btail rassembles. Les marchands de toute la France et de
l'tranger affluaient. Les fermiers devenaient riches. Mais les
journaliers se plaignaient, car il y avait moins de mottes  remuer,
moins de moissons  couper. Les machines aussi leur volaient des
journes, par centaines. Depuis longtemps on ne battait plus au
rouleau, et les flaux,  cheval sur les solives, ne remuaient plus
qu'au vent qui passe entre les tuiles. C'taient maintenant le semoir,
la faucheuse, la faneuse, la moissonneuse, qui faisaient la besogne
antique des hommes.

La fort elle-mme ne donnait plus le travail assur qu'on y trouvait
jadis. Aprs des annes d'efforts, d'insuccs, de recommencements, de
grves lgitimes et de violences injustes, les bcherons avaient
obtenu une augmentation sensible des salaires. La journe tait bien
paye. Mais des gens de partout, du Morvan et du Cher, de l'Allier ou
des parties de la Nivre loignes de Fonteneilles, des hommes souvent
qui n'taient pas du mtier, se faisaient inscrire au syndicat et
rclamaient le droit au travail. On ne leur demandait pas: Qui vous
amne? On supposait, avec raison, que c'tait la faim. On ne leur
disait pas: Avez-vous mani la cogne ou la scie? On les laissait
entrer. Ils encombraient les coupes. Ils considraient que, suivant
l'ancien usage, toute coupe embauche est banale, ds qu'un
marchand de bois l'a dclare ouverte. Le nombre des ouvriers
diminuait donc le gain de chacun, et le profit de l'anne ne se
relevait point, comme les journaliers de Fonteneilles l'avaient
espr.

Gilbert souffrait cruellement de cette incertitude du lendemain. Il
avait cinquante-deux ans. L'habitude du travail, l'air des champs, la
vie pauvre l'avaient maintenu en belle sant. Sa force et la justesse
de son coup de cogne taient celles d'autrefois. Il bchait comme un
jeune. Il avait toujours cette marche aise qu'ont les hommes
parfaitement sains de corps, dont les muscles se tendent et se
dtendent en mme temps, sans qu'un seul soit en retard. Sa barbe
demeurait blonde. Il fallait tre tout prs pour compter quelques
poils blancs dans cette fourrure de renard qu'il avait au menton.
Quand, le dimanche, bien bross, ayant bu un coup de vin, il dvalait
le chemin qui va du bourg au Pas-du-Loup, plus d'un de ses compagnons,
plus d'une des filles de Fonteneilles s'y trompaient et demandaient:
Quel est donc ce jeune gars qui rentre de si bonne heure? S'il
riait, ses yeux devenaient clairs, comme ceux d'un enfant qui croit 
la joie.

Mais il riait rarement,  cause des chmages,  cause des compagnons
qui l'abandonnaient en l'estimant tout de mme, et  cause de Marie,
qui ne faisait pas de bonnes affaires dans la ferme de l'pine. Les
promesses de Lureux n'taient que vantardise. Il travaillait sans
got, sans suite et dpensait beaucoup, bien que le mnage n'et pas
d'enfants. Chez lui, les camarades trouvaient toujours table ouverte.
La route tait tout prs et frquente. On s'arrtait chez les Lureux
pour rire un peu et pour boire. Et le vin que le matre de l'pine
faisait venir du Midi, par les bateliers du canal, n'avait jamais le
temps de vieillir. Il faut que jeunesse se passe, disaient les gens.
Elle est passe, rpondait Gilbert. Il entendait raconter, de temps
 autre, que les dettes s'accumulaient, non point chez les
fournisseurs du bourg que l'on finissait par payer, mais chez le
notaire o l'on devait trois fermages au moins, chez des prteurs de
Corbigny ou de Nevers. Marie avait ni longtemps ces dettes. Elle
commenait  les avouer, en venant quter le pre, presque chaque
semaine. Il donnait, osant  peine faire un reproche  sa fille, qui
menaait de rompre, au moindre mot. Le lendemain, elle allait  une
foire,  un apport,  une noce, endimanche, laissant la maison  la
garde de la domestique ou d'un berger d'occasion. Plusieurs fois,
Gilbert s'tait offert pour soigner les btes et veiller aux hritages
 la place de Marie. Mais les enfants ne se souciaient pas qu'il vt
de trop prs le dsordre de la ferme. Il ne se rendait  l'pine que
si on l'en priait. Et les invitations taient rares.

Voil ce qui empchait de dormir Gilbert Cloquet, ce soir de mars o
Michel de Meximieu songeait, de son ct, accoud sur l'appui de la
fentre. Le bcheron pensait  de trs anciennes choses. Il se disait
aussi qu'ayant reu vingt francs d'acompte sur le travail du
lendemain, il irait de bonne heure, avant de commencer, en donner la
moiti  Marie, qui serait contente.

Et qui sait?




III

LA LECTURE EN FORT


Pour aller voir sa fille, Gilbert Cloquet n'avait pas un long voyage 
faire: un sentier conduisait sous bois jusqu' la pointe de l'tang de
Vaux, qui est toute voisine du hameau du Pas-du-Loup, contournait la
berge parmi les prs marcageux, et se perdait en montant vers le
milieu du premier champ. Ces champs, sur la borde de la fort,
comme disait Gilbert, ces douze hectares diviss en une quinzaine de
parcelles, la maison situe  mi-cte, et qui formait l'extrme limite
de la commune, c'tait le domaine de l'pine, que les Lureux avaient
pris  ferme, grce  la gnrosit de Gilbert.

Il tait de bonne heure; on entendait encore, tant le silence tait
grand, le bruit de l'eau qui rencontre une pierre dans les fosss.
Gilbert avait sa cogne sur son paule, et il mettait sur le manche
tantt la main gauche et tantt la main droite,  cause du froid.
Dans le pr qui commenait  la lisire de la fort et qui tait
travers par une rigole, il s'arrta, pour compter les vaches
blanches; dans l'hritage au-dessus, labour o poussait du bl, il
jeta un coup d'oeil aux planches de terre, pour juger de la main du
laboureur et du semeur; et quand il entra dans la cour, il trouva
Marie qui venait de tirer un seau d'eau, Marie en jupe courte, les
cheveux non peigns et seulement tordus en arrire. En voyant son pre
entrer, elle dposa son seau sur le fumier,  ct du puits, et
s'avana contente et faisant la douce.

--Comment! c'est vous, le pre?

Il la regardait venir, nonchalante et portant dj son baiser au bout
des lvres tendues. Elle avait toujours ses yeux jeunes, ses yeux
luisants,--si durs quand elle ne riait pas,--mais les joues taient
plus ples qu'autrefois, les traits paissis. Gilbert se laissa
embrasser.

--Alors, a va bien? demanda Marie. O allez-vous donc avec votre
cogne? Lureux ne doit pas finir avant ce soir,  ce qu'il m'a dit.

--Moi, j'ai quitt mon atelier parce que j'avais fini, dit
sentencieusement le pre... Et  prsent, j'ai autre chose  faire, et
je vais o j'ai du travail.

--Tant mieux qu'il y en ait pour vous! Il n'y en a pas toujours pour
les autres, dit Marie, pique.

--Ah! Marie, comment peux-tu te plaindre encore? Si j'avais eu une
belle ferme comme la tienne, moi, d'abord, je n'en serais pas sorti!
Je l'aurais bche, je l'aurais fume, je l'aurais sarcle. Pourquoi
va-t-il au bois, ton homme? Est-ce que c'est la place d'un fermier?

--Trois ou quatre jours par ci, par l, en voil un crime!

--Il ferait mieux d'aimer sa maison.

--C'est qu'on doit de l'argent, mon pre! On n'arrive pas  payer le
propritaire!

--Ah! vraiment, il n'est pas pay! Et le marchand de vin non plus?

--Non.

--Et le charron qui t'a vendu ta carriole jaune?

--Non plus, et bien d'autres! a n'est pas la peine de vous le cacher
 prsent.

--Il mentait donc, ton Lureux, quand il me disait que vous ne deviez
presque plus rien; que, si je l'aidais, il paierait tout?

Elle tourna la tte, comme si elle entendait du bruit du ct de la
maison, mais en ralit pour viter de rpondre.

Gilbert dposa sa cogne, qui se tint toute seule en quilibre, le
manche en l'air.

--C'est donc la ruine qui vient, Marie? Pour vous deux et pour moi
aussi?

--Peut-tre bien, mon pre,  moins que vous ne soyez plus donnant que
vous ne l'tes!

Le grand bcheron fit un mouvement en avant, comme s'il voulait foncer
contre elle, tte baisse.

--Ah! sans coeur! cria-t-il.

Et la femme se rejeta en arrire, la taille cambre, et le visage si
dur que rien n'y restait plus de sa beaut.

--Sans coeur! Voil ton remerciement! J'ai donn pour vous tout le
travail de ma vie et le tourment de mon esprit. Et ce n'est jamais
assez! Mais travaillez donc, paresseux que vous tes! Gnez-vous!

--Est-ce que ma mre se gnait? Dites-le donc un peu? Est-ce qu'elle
travaillait? Pas tant que moi!

--Elle se peignait, en tout cas, avant de faire son mnage!

--Merci, papa!

--Elle n'aurait jamais pos un seau d'eau sur le fumier: elle avait du
soin; elle avait de l'honneur.

--Merci encore!

--Et le dimanche, elle ne faisait pas la dame avec des dentelles et
des robes de la ville!

--On n'est-il pas autant que les dames! Pourquoi donc?

--Pas si riches, en tout cas! Et pendant ce temps-l, tu n'as que huit
vaches,--et maigres encore...

--Elles ont pourtant de quoi manger.

--Tu devrais en avoir une douzaine.

--On a des brebis, pre.

--Oui, et des nourrins? Tu m'as demand de l'argent pour en acheter,
o sont-ils?

La fille se rapprocha, et essaya d'adoucir le pre dont la colre
grandissait. Mais le coeur n'y tait pas, et c'est  peine si les yeux
parvinrent  mentir un peu.

--On est malheureux, je vous assure; tout le monde est aprs nous...
L'huissier parle de venir...

--L'huissier!...

La femme se mit  pleurer. Gilbert prit, dans son gousset, deux cus
de cinq francs, et, d'un geste brusque, les mit dans la main de sa
fille.

--Je suis bien pauvre,  prsent, Marie, mais je ne veux pas voir
l'huissier chez vous! Dis  Lureux que je te donne le prix d'un
travail qui n'est pas encore fait!

La femme regarda les deux pices blanches, et les fit glisser dans sa
poche.

--Dis-lui qu'il n'y a pas assez de btail dans ses ptures.

--C'est facile  dire!

--Pas assez de fumier dans ses terres!

--On ne vous demande pas d'y aller voir!

--Et pas d'enfant dans la maison.

Cette fois, la femme, toute rouge et la lvre frmissante de colre,
rpondit:

--Pas d'enfant! C'est notre affaire! Et vous, le pre, pourquoi donc
que vous n'en aviez qu'un?

Le pre ne rpondit pas. La fille eut le sentiment obscur du sacrilge
qu'elle venait de commettre. Elle rougit. Ils se considrrent l'un
l'autre, gns par le reproche et par l'aveu que leur silence
prolongeait... Alors Marie alla reprendre son seau d'eau, pour le
porter  la maison. Et le pre la laissa s'loigner. Quand elle fut
sur le seuil:

--Marie Lureux, cria Gilbert, tu es une fille qui vas  ta ruine; je
ne t'ai que trop chrie, et 'a t ta perte; je t'ai trop donn et tu
es devenue la paresseuse que tu es... A prsent, tu n'auras plus rien
de moi. C'est fini entre nous. Dis-le encore  Lureux pour qu'il ne
revienne pas!

Elle cria, dtourne  demi:

--Vous ne le verrez pas! Ah! bien, non! Et tant pis pour ce qui
arrivera!

Le bcheron reprit sa cogne et se dirigea, en biais, vers l'angle des
tables, afin de tourner la maison et de rejoindre la route.
Confusment il triait les mots qu'il avait dits, les bons et les
mauvais, comme des chtaignes qu'pluchent les enfants, et il
murmurait, tout secou par la colre:

--Quand je pense que c'tait Marie, autrefois! Marie!... Celle que je
faisais sauter sur mes genoux!

Avant d'arriver  la route, d'o il descendrait vers la fort, il y
avait un point d'o l'on apercevait, bien au-dessus du village et un
peu sur la gauche, la colline de la Vigie, les toits de la vaste ferme
assise sur le tertre, et le frne rond qui commandait l'entre.
Gilbert s'arrta. Comme toujours, il se retrouva en esprit dans cette
cour o si souvent il avait dtel ses boeufs; puis il regarda les
champs qui coulaient de l, tout verts et frais dans le matin. Gilbert
Cloquet ne pouvait voir ce beau sommet de la rgion sans songer qu'il
tait mont  la Vigie,  l'ge o les petits gars, la culotte courte
pendue aux paules par de larges bretelles, commencent  avoir envie
de faire peur aux grosses btes, et tapent dessus avec des branches
feuillues, et qu'il ne l'avait quitte qu'aprs son mariage, parce que
sa femme le voulait.

--Toujours les femmes, qui m'ont jet d'une misre dans l'autre!
murmura-t-il. J'en ai eu l-haut de la misre, oui, je peux le dire.
Et depuis! Et  cette heure! Allons, va au bois, mon pauvre Cloquet!
Va te cacher, pre de faillie! Quinze jours de moule, c'est bon 
prendre.

Il cessa de regarder l-haut, sauta sur la route, et, par l'avenue du
chteau, descendit vers les grands bois...

       *       *       *       *       *

Il tait plus de midi. Les bcherons dnaient dans la grande coupe de
Fonteneilles, prs de l'tang de Vaux, et loin de l'endroit o
travaillait Gilbert. Ils formaient des groupes,  et l, dans la
clairire dvaste, voisins d'ateliers qui se runissaient pour
manger, causer et faire un moment de sieste. Assis sur leurs talons,
et le dos appuy sur les jonches de ramilles abattues qui pliaient
comme des ressorts, ou bien couchs sur le cot, ils mangeaient le
croton de pain tir de la carnassire, en ayant soin d'ajouter 
chaque bouche, coupe dans la partie infrieure, une petite tranche
du morceau de fromage ou de lard qu'ils tenaient sous leur pouce
gauche. Chacun avait prs de soi son litre de vin dbouch, enfonc
dans les copeaux ou les feuilles. Il faisait chaud  l'abri et froid
dans le vent. Les hommes parlaient peu, mais ils se sentaient vivre
ensemble, et ils riaient pour peu de chose. La fatigue s'en allait,
avec des picotements, de leurs jambes et de leurs bras au repos. Leur
chapeau, rabattu sur le front, les protgeait contre le soleil, qui
tait vif dans l'air dur.

Le groupe de Ravoux tait le plus proche de l'tang, sur la gauche de
la coupe.

Le prsident du syndicat avait dj fini de dner. Assis sur un tronc
de charme; il avait tir de sa poche un papier, et lisait tout bas,
avec des grimaces nerveuses qui agitaient sa barbe noire et tiraient
la peau sche des pommettes. Autour de lui, huit ouvriers taient
rassembls. Entre eux, depuis le commencement du repas, trente mots
peut-tre avaient t changs. L'un des travailleurs avait dit
seulement: Le travail sera fini ce soir. Je ne sais pas quand j'en
retrouverai, et un autre: V'l les mles qui chantent; a sent le
printemps. Des yeux se fermaient et des bouches demeuraient
entr'ouvertes, batement. Des poitrines, des hanches, des cuisses, des
dos cherchaient le soleil. Il y avait l,  droite de Ravoux, et un
peu en avant, Fontroubade, le maon de Fonteneilles, qu'on appelait
Goule d'oie parce qu'il avait un long nez, un menton fuyant et un air
de toujours rire, une sorte de grimace professionnelle de ses
paupires plisses par l'clat des murs blancs; puis Dixneuf, qui
tait assis tout contre lui et l'appuyait de l'paule, maon
galement, ancien zouave, tout vieux, trs sourd, fier de sa barbiche
et de la rputation qu'il avait de prparer mieux que personne la
cambrouse avec le sang des chevreuils pris au collet; puis
Lamprire, un grand maigre qu'on et dit toujours en colre et qui
faisait peur aux bourgeois, quand il les regardait passer dans les
chemins; puis Lureux, le gendre de Cloquet, fermier qu'on s'tonnait
de voir l, ivrogne aux moustaches dteintes et amollies par la vapeur
d'alcool, plaisantin, paresseux et peu sr; puis le tuilier
Tournabien, mauvais jeune qui avait la figure et l'agilit d'un chat
sauvage; puis Le Dvor, garon de ferme pesant, rouge et triste,
puis Supiat, qui se disait menuisier et qui ne menuisait jamais,
braconnier d'eau, colleteur dans les bois, orateur  la face de
renard, aux yeux fureteurs, et qui dnonait les tides  la
Confdration gnrale du Travail; enfin, un grand jeune homme d'une
vingtaine d'annes, beau et rieur, et qu'on appelait Jean-Jean. Il
tait descendu des forts de Montreuillon, sans dire pourquoi, en
sifflant. Et le soleil piquait agrablement ces hommes au repos, et
aucune ide gnrale ne les faisait sortir de leur demi-somme, et ne
les exaltait, quand Fontroubade, peu avis, et que ne proccupait
gure la diffrence entre un manuscrit et un imprim, demanda, en
dsignant Ravoux:

--Qu'est-ce qu'il mdite donc l, le prsident? Est-ce un discours de
notre dput?

--Mieux que a, et a porte plus loin, fit Ravoux, levant sa barbe en
broussaille et ses yeux vifs o la pense s'irritait d'tre lue avant
l'heure. Laissez-moi finir; c'est un document secret, une lettre
autographie, que je dois communiquer aux amis.

--Oh! Mchin? cria une voix. Oh! les amis? Il va lire, Ravoux, venez
donc?

Dans la clairire norme, l'appel s'envola, et trs loin, quelques
bcherons se dressrent, comme s'ils sortaient des racines des chnes,
et ils vinrent sans hte, les pieds tranants et faisant des sillons
dans les feuilles mortes. Ravoux s'tait replong dans sa lecture,
mais la passion politique avait t remue.

--Le dput? dit le gros Le Dvor, il viendra quand on aura des
ordres  lui donner!

--Il viendra jusqu'ici dans la coupe, et on le fera asseoir, si on
veut, sur un bois pointu!

Pour la premire fois, il y avait de l'lan, du chant et de l'orgueil
dans les mots. Des jambes se replirent. Deux hommes couchs se mirent
sur leur sant et dtirrent les bras. Supiat, penchant en avant son
museau roux et rieur, dit:

--Vous ne savez pas ce qui est arriv, la semaine dernire, au dput
de X?...

Et il nomma un autre arrondissement forestier du centre.

--Non; dis-le, Supiat!

Les merles commenaient  s'loigner d'un coin de fort o on parlait
si haut.

--Eh bien! il tait venu voir ses chers lecteurs; des gens comme
nous; et il les trouva  table. Comment a va, mes amis? Ils
mangeaient des harengs. Alors le plus jeune de la bande, Bellman, qui
a de l'aplomb, lui a rpondu: Tu dis que nous sommes tes amis?--Bien
sr.--Eh! non, nous sommes tes matres, et tu es notre domestique.
Nous mangeons des harengs, tu vois, et tu vas en manger!

--Qu'a-t-il fait? a devait tre drle!

--Il en a mang, mes enfants! Il aurait mang les artes si on ne lui
avait pas dit: c'est assez!

--Les dputs, c'est des rien du tout! fit Fontroubade d'une voix
pteuse.

--Qu'est-ce qu'il y a donc, Ravoux? Pourquoi nous appelles-tu?

C'taient quatre jeunes hommes du syndicat qui arrivaient se tenant
par le bras.

--Il va lire, dit Jean-Jean.

--a n'est que a? un article de journal?

--Non, dit Ravoux, en abaissant le papier, une feuille double, format
colier, couverte d'une criture applique de copiste populaire,--non,
c'est un appel qui vient de Paris, aux travailleurs de la terre!...
Aprs les ouvriers de l'usine on va enrler les travailleurs de la
terre, tous, tous!

Les visages devinrent srieux; les hommes qui formaient un demi-cercle
devant Ravoux s'approchrent de quinze pouces, sans se lever, et en se
tranant sur les feuilles. Il y eut un remuement de branches et de
ramilles. Et le merle chanta encore, trs loin. Ravoux ouvrait la
bouche en arc; il prononait bien; il gotait les phrases; il avait
des dents blanches qui riaient aux beaux endroits:

Aux travailleurs de la terre!

Camarades, depuis des annes et des annes, depuis des sicles et
des sicles, nous sommes courbs du matin au soir, sur la terre, sans
rflchir  notre sort, sans regarder autour de nous, persuads,
d'ailleurs, qu'on ne peut faire autrement que de se donner une peine
immense pour manger un morceau de pain.

L'auditoire laissa passer l'exorde sans manifester aucun sentiment. Il
connaissait le dbut; il en tait las dj. Ravoux reprit:

Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire! Posons-nous donc
ensemble cette question, et rpondons-y franchement:

Qui produit le bl, c'est--dire le pain pour tous? Le paysan!

Qui fait venir l'avoine, l'orge, toutes les crales? Le paysan!

Qui lve le btail pour procurer la viande? Le paysan!

Qui produit le vin, le cidre? Le paysan!

Qui nourrit le gibier? Le paysan!

--Voil qui est vrai! Le gibier! oui le gibier!

--Tais-toi, Lamprire. N'y en a plus, de gibier, grce  toi et 
Supiat.

--Laisse le prsident continuer!

En un mot, vous produisez tout! Que produit votre fermier gnral ou
votre propritaire? Rien!

--C'est vrai!

--Il fournit la terre, tout de mme!

--Qui a dit a?

--C'est Jean-Jean. Tais-toi, Jean-Jean! tu es trop petit pour parler!

Supiat, d'un coup de reins, se mit  genoux, puis, s'allongeant,
s'appuyant sur ses mains, resta tendu, comme une bte, vers Ravoux.
C'tait bien le renard qui vente le gibier. Tous les apptits
flambaient entre ses cils. Tournabien passait et repassait son couteau
sur son pain, comme sur une pierre  aiguiser. Lureux riait en
dessous, les yeux  terre, pensant  ses cranciers que la rvolution
l'encourageait  ne pas payer. Il y avait un silence incroyable, parmi
ces treize hommes. Ils croyaient couter, mais ils voyaient. Les mmes
syllabes germaient, pour chacun d'eux, en images diffrentes et
prcises. Ils voyaient des tres de chair et d'os, le propritaire, le
fermier gnral, le bassecourier, le garde, le commis du marchand de
bois, l'ennemi. La plainte si souvent muette avait enfin une forme.
Ils jouissaient de voir clairement dit leur ressentiment. Ils se
reconnaissaient dans la formule venue de Paris, non signe. Et
l'orgueil de leur force, la vision plus vague des foules, des
syndicats, des rvolutions, des pillages, des justices, des revanches,
des soleries normes, leur faisait tordre la bouche, ou l'ouvrir,
comme pour s'crier J'en suis! A peine si deux ou trois devinaient
le mensonge de l'appel. Tous taient trangers dans le domaine des
mots. Ils n'y restaient pas; ils allaient au del: ils jugeaient le
monde. L'affirmation anonyme de leur droit suffisait  leurs
souffrances. Aucune force ne luttait en eux contre la passion d'envie.
Les visages taient tourns dans le mme sens, visages de croyants,
d'illumins, ou de fauves attentifs. Les quatre hommes venus de loin
se tenaient toujours par le bras. Et une lumire dore baignait leurs
ttes hautes.

--Camarades des campagnes, nous sommes petits parce que nous nous
courbons devant les riches; redressons-nous une bonne fois, et nous
nous apercevrons que nous sommes plus grands qu'eux! Nos camarades des
mines et des ateliers nous ont montr le chemin; ils n'attendent que
notre organisation, qui sera une force immense, pour marcher de
l'avant... Camarades des campagnes, rflchissons bien  ceci: Si
demain tous les cultivateurs disparaissaient, qu'arriverait-il
infailliblement? Une famine gnrale, une misre atroce, la mort
probable, en peu d'annes, d'une bonne partie des restants... Et si,
demain, tous les messieurs disparaissaient, il est bien permis de
supposer que rien n'en irait plus mal, et qu'au contraire l'humanit
pousserait un immense soupir de soulagement... Et pourtant, nous ne
dsirons la disparition de personne...

Quelques ttes remurent, approuvant.

--Mais nous dsirons voir arriver le jour o tout le monde sera oblig
de travailler pour vivre, o il n'y aura plus d'exploiteurs et
d'exploits... Cela viendra srement. Cela sera le commencement de
notre oeuvre. Camarades, en route vers le grand but! Vive
l'mancipation des travailleurs!

Ravoux ne parlait plus, qu'ils coutaient encore, crisps, haletants,
les narines dilates; deux ou trois rvaient  l'avenir idyllique, les
potes, les musiciens, les jeunes; Jean-Jean, qui s'tait mis debout,
coiff de son bret, promenait dans le bleu clair du ciel ses yeux
merveills; il aimait une belle fille de Corbigny et il la voyait,
prs de lui,  Paris, dans une voiture  deux chevaux, emporte 
travers les avenues. La lumire rjouissait les corces fanes. Les
bois immenses buvaient un commencement de vie. Les hommes coutaient
encore les paroles mauvaises. Elles avaient couru sur eux tous, comme
la fume d'un train sur les mottes. Et la fume s'tait dissipe; mais
il en restait quelque chose, par quoi la glbe tait invisiblement
pntre et gte.

--C'est rudement tap, dit Lamprire.

--Un chef-d'oeuvre! rpondit Ravoux en pliant le papier. Voil un plan
d'organisation!

--A bas les jouisseurs! Qui met le feu aux bois? cria Tournabien en se
dressant sur ses pieds.

Il cherchait, dans sa poche, son briquet.

--Pas de btise! dit Ravoux. Le bois, c'est le pain. Les amis de Paris
ne vous disent pas d'incendier, ils disent de vous organiser,
d'embrigader tous les journaliers de Fonteneilles.

--Il y en a qui ne paient pas leur cotisation! cria Tournabien.

--Il y en a qui ne veulent pas tre avec nous, les canailles! cria
Lamprire.

Et les cordes de son gosier restrent tendues et frmissantes aprs
qu'il eut parl.

--Il y a aussi des tratres parmi nous, Ravoux!

--Tu dis? De qui parles-tu?

C'tait Supiat, qui insinuait qu'il y avait des tratres. Ravoux se
leva, et marcha vers le menuisier bcheron, qu'il dtestait.

--Est-ce que tu voudrais parler de moi?

Une clameur l'interrompit.

--Non! non! Explique-toi, Supiat!

Des groupes, au loin, dans la clairire, observaient. Supiat fermait 
demi les yeux; il tait  quatre pattes; il riait mchamment; il
rejeta son chapeau, d'un revers de main, sur son cou, et grina des
dents, comme s'il allait mordre Ravoux pench sur lui.

--Tu n'es gure avis, dit-il en riant, tu es un pauvre prsident,
Ravoux. Oui, il y a des tratres. Il y en a qui s'engagent tout seuls,
pour une coupe, et qui n'en disent rien aux camarades, pour ne pas
partager.

Tous les hommes qui taient encore assis ou couchs se levrent
ensemble. Supiat se dressa en face de Ravoux; il le dpassait de la
moiti de la tte, et son regard vibrait de la joie mauvaise de son
secret dvoil.

--Cherchez donc qui manque ici?

Dix hommes comptrent et nommrent rapidement les bcherons prsents.
Deux dirent  la fois:

--Cloquet! c'est Cloquet?

--C'est lui!

--O est-il?

--Demandez  Lureux!

Quatre des plus excits envelopprent Lureux, le saisirent par les
paules, et le secourent. Le gendre de Cloquet eut peur, mais il
essaya de plaisanter.

--Lchez-moi donc! Je n'ai pas envie de me sauver! Ce que vous voulez
savoir, je vais vous le dire!... Pourquoi serrez-vous si fort?...
Allons, lchez-moi!... Eh bien! vous saurez tous que, ce matin, en
venant, j'ai vu mon beau-pre qui descendait dans la taille qui est 
gauche du chteau.

--Avait-il sa cogne? demanda Ravoux.

--Eh! oui, il l'avait!

--Il s'est lou tout seul! Le tratre! cria Tournabien. Allons le
dbaucher! Oh! camarades! Qui est-ce qui vient dbaucher Cloquet?

Les deux mains en porte-voix, Tournabien avait cri cela de tous ses
poumons. De l'abri des cordes de moule, ou des piles de charbonnette,
ici et l, des hommes surgirent. Plusieurs se contentrent de regarder
du ct des voix. D'autres, sautant par-dessus les branches abattues,
accoururent. Les bcherons autour de Ravoux s'assemblaient,
gesticulaient, et se heurtaient en remous, les uns voulant descendre
sur Fonteneilles, les autres non. Le prsident, le visage tout blanc
d'motion dans sa barbe noire, essayait d'arrter Tournabien, Supiat
et Lamprire, les trois plus ardents. Des poings se levaient sur lui,
il n'en avait aucun souci. De ses deux mains poilues, il tenait par le
bras le plus fort des nergumnes, et luttait avec lui.

--Tu m'couteras, Tournabien!

--Non, j'y vas! A bas les tratres!

--N'y allez pas! Gilbert a le droit de travailler.

--Pas tout seul!

--Si, tout seul, parce qu'il a t embauch par le propritaire. C'est
reconnu par tout le monde.

--Je m'en f...! Au bois de Fonteneilles, camarades! A la chasse!

Tournabien se dgagea. Une bande de bcherons, les uns avec une
trique, les autres avec une cogne, arrivaient au galop. Ils ne
s'arrtrent point  discuter avec Ravoux, ni  couter les
explications de Tournabien. Il y avait du bruit  faire, cela les
amusait. Ils allaient. D'un lan, ils traversrent le groupe de
Ravoux, entranant avec eux les plus mauvais et quelques-uns des
tides. Un autre petit groupe, coupant en biais la clairire, se
joignit  la troupe qui descendait. Un des bcherons, qui tenaient la
tte du peloton, tira de sa musette le clairon et sonna une fanfare.
Ils se mirent au galop, et, comme une harde de sangliers, foncrent en
plein taillis, et disparurent, Ravoux, furieux, hsitait  courir
aprs eux. Ses lvres tremblaient. Il considra la distance. Il
entendit les cris et la fanfare. Il eut peur de ruiner son crdit dj
diminu.

--Tant pis! dit-il Je n'y peux rien!

Ramassant la feuille manuscrite, tombe  terre pendant la lutte, il
reprit sa place dans la tranche ouverte par lui dans le bois. Mais il
s'arrtait aprs quelques coups de cogne, et il coutait. Les hommes
rests prs de lui, et surtout Lureux, en faisaient autant. Le vent
tait plus doux. Les vingt bcherons, lancs  la chasse de Cloquet,
avaient d prendre des prcautions et chanter moins haut,  mesure
qu'ils approchaient des rserves du chteau, car le bruit des voix
devenait pareil  celui d'une troupe de chanteurs troubls par le vin,
et qui n'achvent pas tous la chanson commence.

Gilbert avait travaill depuis le matin. A onze heures et demie, il
tait rentr chez lui, pour faire chauffer sa soupe. Puis il tait
revenu dans la coupe, un beau taillis de lisire, nourri, pais,
dbordant. A grands coups, joyeux de se sentir seul et matre d'un
chantier de quinze jours, il avait jet  bas les brins de htre, de
bouleau, de charme, de tremble, et mme de chne, car il n'y aurait
point d'corage, avait dit M. de Meximieu, et tout devait brler,
soit en fagots, soit en moule.

Il avait jet sa veste sur les premires jonches de bois, au
commencement de cette digue touffue, arrondie, qui reprsentait sa
dpense de force et son travail de la demi-journe, et il allait
devant lui, allongeant l'ouverture qu'il avait faite, non tout  fait
sur la borde de la fort, mais paralllement, et  une quinzaine de
mtres des prairies de Fonteneilles.

Il tait en forme; il sentait ses muscles souples; il tranchait d'un
coup, sans grand geste, vingt ans de sve; il vivait et il oubliait la
vie. Par moments, il se redressait, laissait glisser sa cogne le long
de son pied, et la lame entamait la terre, tandis que le bout du
manche, alourdi par l'pais cercle de fer, crasait la mousse et
portait l'outil. Alors l'homme, levant son bras gauche, essuyait, de
la manche de sa chemise, ses joues et son front en sueur. Et il
respirait, trois ou quatre bonnes fois, en riant au vent. Pendant une
de ces pauses, il aperut, entre les cpes, Tournabien et Lamprire,
et une quinzaine de compagnons qui se faufilaient en arrire, espacs,
comme des rabatteurs  la chasse. Il comprit tout de suite, car il
avait, lui aussi, dbauch des ouvriers non syndiqus dans des coupes
de fort. Mais, en ce moment, son cas tait diffrent.

--Que fais-tu l? demanda Tournabien, en s'arrtant de l'autre ct de
la barricade que formait le bois abattu.

--Pourquoi as-tu lch les camarades? dit Lamprire, qui n'avait de
ple que la moustache, dans le visage rougi par la course et la
colre.

Et il s'arrta un peu  gauche de Tournabien. Des bcherons tournaient
l'obstacle pendant ce temps-l, et enveloppaient Gilbert. Mais ils se
tenaient  distance. Et ce fut Supiat qui s'avana vers le bcheron,
droit en face, et dit:

--On vient pour te dbaucher, tu comprends? Jette ta cogne, et
rejoins le chantier. Et puis, demain, on reviendra tous ici, avec toi,
faire le travail.

--Faudra voir, dit Gilbert, en mettant la main un peu plus bas sur le
manche de l'outil.

--Qui t'a embauch tout seul?

--Meximieu. Il en tait le matre. Et moi d'accepter.

--Tu sais bien, dit Supiat, qu'une coupe embauche est une coupe
banale. Y vient qui veut.

--Oui, quand c'est le marchand de bois qui l'a achete. Mais quand
c'est le propritaire, qui reste le matre, il fait ce qu'il veut! 'a
t de tous temps.

--Eh bien! les compagnons et moi, nous allons changer a, Gilbert! Tu
vas filer au trot, devant nous, jusqu' ce que nous revenions tous
ici...

--Tournabien a raison, crirent les camarades. A bas le tratre!

--Je suis dans mon droit! Ne venez pas!

Des hommes s'avancrent; il y eut un bruit de feuilles froisses; des
branches cassrent, en arrire et de ct. Supiat s'tait ras comme
une bte agile qu'il tait; il s'lana, cherchant  saisir la cogne
ou les jambes de Gilbert. L'homme ne recula pas et leva sa lourde
lame. Un clair fouetta l'air au-dessus de lui; des clameurs montrent
en cercle, des pitinements comme de chevaux qui chargent; la hache,
volontairement ou non lche,  moiti de sa course, vola par-dessus
le dos de Supiat, rebondit sur les branches coupes. Des bras
pointrent, des poings, des ttes, et l'on vit Gilbert, les jambes
tires en avant par son adversaire, se renverser et tomber en arrire,
comme un arbre sci au ras du sol. Puis dix hommes se rurent sur
l'homme tomb.

--A mort le tratre! Assassin! Tiens! voil! tiens!

Ils se battaient pour mieux frapper Gilbert. Des grognements de rage
et de douleur sortaient de cette masse grouillante que d'autres hommes
entouraient, prts  se ruer, penchs, hurlant, les poings tendus, les
yeux fous, attendant, comme les chiens qui n'ont pas de place quand
l'animal de chasse est coiff par les plus audacieux.

Une voix cria:

--Arrire, les lches! Le laisserez-vous?

En une seconde le faisceau fut rompu. La pelote humaine s'ouvrit. Un
corps immobile resta tendu sur la terre.

--C'est pas moi, monsieur Michel! C'est pas moi! Il a voulu me tuer!

C'tait Supiat qui s'avanait au-devant du comte de Meximieu. Les
autres avaient dj reform le cercle,  distance, et,  reculons,
lentement l'agrandissaient. Michel de Meximieu accourait. Il cartait
les branches, de ses deux bras tendus; il tait sans armes, vtu de
son complet bleu de promenade. Et en courant, il comptait, et essayait
de reconnatre les bcherons qui s'effaaient, et se retiraient
derrire les cpes. Le jeune homme, ple, puis par l'effort,
ralentit la course, traversa le chantier  peine ouvert, et,
repoussant Supiat qui continuait de protester, s'agenouilla prs de
Gilbert. Le bcheron avait le visage couvert de sang, et les yeux
ouverts, mais fixes.

--Gilbert?... Est-ce que tu m'entends?

Aucune rponse... Le gilet tait en miettes, la chemise dchire,
tache de boue, rouge par endroits.

Michel se tourna vers Supiat, qui se tenait  distance, l'air afflig.
Tous les autres avaient disparu. Le soleil jouait avec l'ombre et le
vent.

--Supiat, aidez-moi: emportons-le.

Ils le prirent, Michel par les paules, et Supiat par les pieds. La
tte pendait, et un filet rouge coulait des lvres sur la barbe fauve,
tout emmle.

Il fallut une demi-heure pour transporter Gilbert au Pas-du-Loup, qui
tait assez proche, cependant. Mais l'homme tait lourd, et le bois
pais.

       *       *       *       *       *

Le soir tait tomb depuis une heure; le mdecin, mand en hte de
Corbigny, venait de sortir de la maison du Pas-du-Loup. Un examen
attentif et minutieux du bless avait rvl, outre de trs fortes
contusions sur tout le corps, une cte fracture. Trois semaines de
repos, avait dit le docteur, et vous reprendrez la cogne, mon brave.
L'vanouissement avait dur prs d'une heure. Mais  prsent, la vie
avait reparu dans les yeux du bcheron. Il parlait; il avait mme
essay de rire, ce qui est une forme de l'endurance des pauvres.
Seulement, on avait peine  reconnatre le visage rgulier de Gilbert
Cloquet dans cette masse de chairs tumfies et violettes, au-dessous
des bandes de toile qui cachaient le front. Entre les paupires
gonfles et qui avaient pleur, les yeux bleus, clairs par la petite
lampe pose sur la chemine, remuaient lentement; ils regardaient la
porte par o Michel de Meximieu, avec le mdecin, s'tait retir tout
 l'heure, et que secouait le vent, comme une main frquente; ils
regardaient la mre Justamond, qui avait mis pour soigner son
malade, un tablier de grosse toile, et qui, ayant plac prs du feu
des pots de diffrentes tailles, o bouillaient des herbes de l'autre
t, songeait, affaisse sur une chaise basse, au pied du lit, la tte
dans ses mains; les yeux du bless regardaient aussi dans le vide,
entre le sol et les poutres, rvant, clairs et tristes.

--Mre Justamond, est-ce que Ravoux n'est pas rentr chez lui? Voil
qu'il est nuit depuis au moins une heure.

--Je n'en sais rien.

--Je voudrais savoir. Il n'est point en retard, d'habitude.

--Le mauvais gars! Aprs ce qu'il vous a fait, qu'avez-vous besoin de
vous inquiter de lui? Il me fait peur, avec sa figure blanche et sa
barbe noire. Enfin, je vas voir, si a vous plat. De chez vous chez
lui, il n'y a pas loin.

Elle se soulevait sur sa chaise, quand la porte fut loquete par une
main nerveuse, et Ravoux entra. Il arrivait du bois, et n'avait fait
que dposer sa cogne  la porte de sa maison. Il enleva sa casquette
en apercevant le camarade tendu sur le lit, et, rapidement, il vint
jusqu' l'endroit que la mre Justamond venait de quitter. Sa figure,
toujours nerveuse et en fivre, se contracta en se penchant; ses yeux
rencontrrent le regard de Gilbert.

--Eh bien! le vieux, ils t'ont fait du mal?

--N'y a que l'aubier d'attaqu, rpondit Gilbert, le coeur est sauf.

--Tant mieux, vieux! Oh! comme ils ont tap dur, tout de mme!

La femme s'tait rencogne dans l'angle de la chambre, et elle
demeurait l, immobile comme si elle avait eu peur d'tre aperue. Les
deux hommes, habitus  lire dans la physionomie l'un de l'autre, ne
prononcrent pas une parole pendant plusieurs minutes. Puis, le
prsident du Syndicat des bcherons et industries similaires de
Fonteneilles tira de la poche de son gilet un petit paquet envelopp
d'un papier de journal. Il le mit sur le drap,  la hauteur des genoux
de Gilbert, et le dveloppa avec application. Quand le papier
s'ouvrit, des pices d'argent et de billon se couchrent en sillon sur
le lit.

--Voil! quand la journe a t faite, il restait la cornire de la
coupe, que personne n'avait dans son chantier. Alors au lieu de
revenir  cinq heures, je me suis mis, avec trois camarades,  faire
ta demi-journe,  toi. Et c'est le prix,  peu prs, que tu aurais
gagn.

Gilbert accepta, d'un signe.

--Supiat en tait?

--Non, mais Lamprire, et deux autres, qui sont des amis  moi... Dis
donc, Cloquet, tu ne porteras pas plainte?

Porter plainte! Et les frais? Et l'incertitude des tmoignages? Et la
certitude des vengeances ensuite? Et dsavouer l'effort qu'avait fait
autrefois le bcheron, pour associer les hommes aujourd'hui tourns
contre lui? Et puis, sans que Gilbert s'en doutt, l'habitude du
pardon des offenses tait dans le sang de ses veines, dans le sang qui
schait sur son visage et sa poitrine. Pas un moment il n'avait song
 porter plainte.

Lentement, il tourna sur l'oreiller sa tte douloureuse, faisant
signe: Tu n'as rien  craindre. Je ne ferai pas venir le juge.

Le visage de Ravoux se dtendit quelque peu, et, dans son regard, il y
eut une sorte de remerciement et d'attendrissement. Il remerciait pour
la cause, pour le parti, sans rien dire; son assurance ordinaire
l'avait abandonn. Il savait bien que les syndiqus avaient eu tort de
prtendre partager la coupe avec Gilbert, que leur prtention n'tait
fonde que sur la force. Et il avait honte. Il se rappelait aussi que
la lecture de l'appel avait prcd, prpar l'agression contre
Gilbert. Et de cela, il ne voulait pas parler.

Gilbert souffrait et la douleur arrta les mots commencs, trois fois,
sur ses lvres. Enfin il dit, comme ceux auxquels le malheur et le
pardon donnent autorit:

--Tu te crois leur chef, et tu ne l'es pas, Ravoux. Tu n'empches pas
grand'chose... Tu laisses faire quand ils sont les plus forts...

--Je sais bien...

--Quant  eux, la plupart, ils n'ont pas, comme toi, leur ide tourne
vers le mtier; ils ne veulent que le dsordre et le pillage; depuis
que je les connais, ils ont plutt empir...

--Dis pas a, Cloquet, nos affaires vont bien. Nous avons fait un bon
pas.

--Possible, Ravoux, mais c'est les coeurs qui vont mal... La
fraternit n'est pas venue: moi, je l'attendais...

Ravoux saisit le thme qu'on lui offrait. Il oublia un moment le
bless. Il fit des phrases de runions.

--Tu ne vois donc que les imperfections de l'organisation
proltarienne? Ah! c'est simple! C'est vite dit!... Mais il faut faire
crdit aux forces jeunes, mon cher! L'avenir apprendra toute la
rigueur du droit  ces hommes qui ignorent tout; l'avenir les fera
libres, en les faisant intelligents...

Gilbert l'arrta en levant le bras.

--Blague pas, Ravoux! Tu parles toujours d'avenir quand tu es
embarrass. Moi, je te dis qu'ils n'apprendront pas grand'chose, s'ils
n'ont encore rien appris. Est-ce que a sera l'instituteur qui leur
enseignera la justice? Ils ont tous pass par ses mains. Est-ce que a
sera le cur? On sait bien que le temps des curs est pass. Est-ce
que a sera le journal? Ils le lisent tous les jours. Est-ce que a
sera toi? Allons donc!

L'paule se souleva dans le lit, malgr la douleur. La voix de Gilbert
devint faible et sifflante.

--Je te dis mon chagrin, Ravoux, ma pense sur les camarades. C'est
bien le moins, puisque je ne porterai pas plainte... Eh bien! ils
n'ont pas de quoi vivre...

--C'est vrai!

--Et toi non plus! Pas de quoi vivre!

Ravoux crut que Gilbert dlirait et qu'il parlait du pain quotidien.
Mais Gilbert voulait parler des coeurs et des esprits, qui n'avaient
point leur subsistance, et point de provisions pour la vie. Ils ne se
comprenaient pas.

Le visiteur profita d'un moment o le bless fermait les paupires. Il
s'en alla, faisant, avec ses gros sabots, le moins de bruit possible.
La mre Justamond ranima le feu, fit bouillir ses tisanes, les filtra,
les sucra, et, maternellement, servit le remde infaillible  son
voisin, puis et incapable de sommeil.

La nuit commenait  devenir la grande nuit, o les hommes laissent 
l'ombre toute la puissance. Des enfants appelaient, ou venaient
gratter  la porte. La mre Justamond les entendait, mme quand ils ne
faisaient que penser, groups autour du foyer: La mre n'est pas l!
Comme elle est longtemps chez Cloquet!

Quand elle crut avoir rempli tout son devoir d'infirmire, elle
considra, un long moment, le bless qui respirait difficilement, 
cause de la cte brise et de l'appareil qui sanglait la poitrine.
Elle crut qu'il dormait parce qu'il fermait les yeux. Puis elle
sortit, aprs avoir baiss la mche de la lampe.

Gilbert demeura seul. Il ne dormait pas. Il pensait  sa femme, qui
avait incompltement lev l'enfant;  Marie, qui s'tait montre trs
ingrate le matin, et qu'il avait dfendu qu'on allt chercher; aux
compagnons qui l'avaient frapp, lui, leur ami de la premire heure et
leur ancien, et il rptait tout bas, entre ses draps rugueux, diviss
en grosses cassures, comme de la glace qui fond sur un pr:

--Non! Ils n'ont pas de quoi vivre!

Un espace de temps qu'il ne put mesurer s'coula. Une voix douce,
jeune, glissa par la fente de la porte. Toute la fort se taisait. Et
les mots vinrent. Le passant avait vu de la lumire par les fentes du
volet.

--Monsieur Cloquet, si vous ne dormez pas, comment allez-vous?

--Mal, mon garon. Qui es-tu donc? Tu peux entrer.

La voix, plus basse, reprit:

--Non, je n'entre pas,  cause de Ravoux. Mais je suis avec vous,
monsieur Cloquet.

Un pas s'loigna, lger, et se perdit.

Gilbert pensa que celui qui tait venu tait peut-tre le fils de
Mhaut l'ancien tuilier, un jeune homme qui avait du coeur, on le
voyait  sa mine;  moins que ce ne ft tienne Justamond, un joli
brin d'adolescent, doux en paroles, et qui saluait le bcheron, les
soirs, comme un ami.

C'tait peut-tre encore Jean-Jean, celui qui tait descendu de la
fort de Montreuillon, en sifflant. Le bless ne put deviner. Mais, si
petite que soit la consolation, elle berce. Gilbert dormit bientt; la
nuit passa.




IV

LA VAUCREUSE


Le soleil de la fin de mars est dj vif, quand la brume cde. Elle
s'tait dissipe avant midi. Deux heures venaient de sonner. Sur la
route qui va de Fonteneilles  Crux-la-Ville, montant d'abord, puis
descendant pour remonter en pente douce la grande courbe de terre que
couronnent la fort de Tronay et celle de Crux, la jument alezane,
attele  la Victoria de Michel de Meximieu, trottait vite, excite
par l'odeur des sves en mouvement. Le sang rsineux coulait des
bourgeons, encore clos, des htres et des chnes. Il mettait des
lueurs de pourpre sur les houles boises qu'on domine vers la gauche
en passant auprs de la Vigie, et qui n'ont, comme l'Ocan, d'autre
limite que l'horizon. Le gnral et son fils, assis l'un prs de
l'autre, la tte leve et baigne dans l'air lger de ce premier
printemps, se taisaient, chacun songeant son rve, et suivant des
yeux les troupes de linots leves au bord du chemin, ou les pies
affaires et qui portaient, en travers du bec, la charpente du nid.
Ils allaient chez les Jacquemin,  la Vaucreuse. Bientt, le paysage
changea; ils entrrent dans la valle de l'Aron, prs immenses,
peupliers, solitude et richesse aux deux cts d'un ruisseau. Par le
couloir de la valle, on voyait l'herbe drue et dj moire par le
vent, en arrire jusqu'aux gorges qui montent vers la source, et en
avant jusqu'au point o le brouillard bleu, confondant les herbages,
la rivire et les arbres, tourne avec eux pour rejoindre le canal du
Nivernais.

La voiture, ayant quitt la route, suivait un chemin parallle 
l'Aron, puis une avenue longue au milieu des prs. Elle s'arrta
devant un chteau du XVIIIe sicle, tout blanc. La construction
n'tait pas imposante comme celle de Fonteneilles. La Vaucreuse avait
un grand perron en fer  cheval, un rez-de-chausse surlev, un
tage, une frise et des toits d'ardoise percs de deux lucarnes
seulement. Du ct droit, un pavillon bas,  grosse calotte mansarde,
rappelait l'ancienne demeure qu'avait remplace, en 1760, la Vaucreuse
nouvelle.

C'est l, dans cette terre familiale, que s'tait retir le lieutenant
Jacquemin, lorsque, en 1891, il avait donn sa dmission. Il avait
alors trente-deux ans. Il amenait avec lui,  la Vaucreuse, sa femme
et une petite fille de quatre ans, Antoinette. Trs peu de temps
aprs, et  peine remis de cette terrible secousse d'une carrire qui
se brise, il perdait madame Jacquemin, emporte par une attaque de
grippe infectieuse, en pleine jeunesse, en pleine beaut. Et il ne lui
restait que l'enfant. Heureusement, celle-ci appartenait  l'espce
nombreuse des tres consolateurs, par qui le monde peut supporter sa
peine, qui comprennent la douleur avant d'avoir souffert, qui la
devinent partout o elle est, la commandent silencieusement, et, ne
pouvant la dtruire, la tiennent sous leur charme, comme une bte dont
la cruaut n'a plus de pouvoir que loin d'eux. Antoinette avait sauv
du dsespoir son pre trop durement prouv. En grandissant, elle
tait devenue la confidente, l'amie, le guide mme de cet homme, qui
avait conserv toute la vigueur de ton et, en apparence, toute
l'nergie d'autrefois, mais dont l'esprit s'garait, ds qu'on lui
rappelait les deux bonheurs disparus: la jeune femme morte ou l'arme
dlaisse. Ces souvenirs-l, Antoinette seule pouvait les voquer.
Elle savait la manire. Mais aucun tranger ne devait faire allusion 
ce pass douloureux. Elle y veillait, elle tait toujours l, elle
faisant un signe: Taisez-vous! ne parlez pas de ces choses! Elle
dtournait la conversation, ou bien elle s'y jetait, dfendant son
pre, l'cartant du dbat, avec une tendresse inquite, ombrageuse et
comme maternelle.

La voiture s'arrta devant le perron de la Vaucreuse.

M. de Meximieu et Michel attendirent un moment dans une vaste pice
ronde, tendue de cretonne rose, et o la lumire entrait, en trois
gerbes normes, par trois baies ouvrant sur le perron.

--Je suis mu, le croirais-tu, Michel, de revoir Jacquemin! Quinze
ans! Il y a quinze ans qu'il tait sous mes ordres, au 6e cuirassiers,
 Cambrai. Une tte de fer, de sacres ides de moralisation du
soldat, d'apostolat comme il disait, auxquelles j'ai t oblig de
couper les ailes, mais bon officier, dur pour lui-mme, doux pour le
soldat, solide  cheval, solide de toute faon. Il a d changer,
physiquement?

--Je ne crois pas. Un peu paissi.

--Oui, la campagne Crois-tu qu'il m'en veuille encore d'avoir
interrompu sa carrire? Car enfin, malgr moi, par devoir, c'est moi
qui ai provoqu sa dmission. Il a cru qu'il ne pouvait pas rester...
Je ne lui demandais que de cder...

Le gnral se promenait en se regardant,  gauche, dans les glaces
troites qui sparaient les panneaux de cretonne claire.

La porte du fond s'ouvrit. Un homme entra, rbl, sanguin, rapide
d'allure. Il s'avana jusqu'aux deux tiers du salon, et serra, en
s'inclinant lgrement, la main qui se tendait vers lui.

--Mon gnral, vous me voyez confus Je suis en veston et en gros
souliers. J'arrive d'une inspection dans mes prs d'embouche.

--Oui, oui, les embouches, un terme du pays;... je me rappelle.
Bonjour, Jacquemin! bonjour!... je suis heureux de vous revoir!

Il retenait dans ses mains la main de l'ancien officier devenu
terrien. Il le faisait se dplacer d'un quart de cercle, pour le
mettre en pleine lumire. Il tait un peu ple. Il regardait, pench,
tournant le dos aux fentres, le large visage de M. Jacquemin, que
l'motion avait encore fait rougir.

--C'est bien le mme homme: les cheveux en brosse, des yeux noirs sans
reproche et sans peur, un nez  la serpe, et la moustache coupe
court... Pas beaucoup de poils gris; vous n'avez pas chang,
Jacquemin:  peine un peu de poids mort, comme vos boeufs 
l'engrais... Ah! pardon, mademoiselle, je ne vous voyais pas...

M. de Meximieu lchait la main de son hte, et saluait, d'un air
pntr, Antoinette Jacquemin, qui avait suivi son pre, et que Michel
avait seul aperue. Dj les jeunes s'taient dit bonjour. L'oeil de
commandement du gnral tait devenu soudainement l'oeil du
connaisseur, qui se ferme  moiti, qui caresse avec le regard, et
fait le tour, et revient aux mmes points, plusieurs fois. Cette
jeunesse intacte, cette figure fire et fine, ces cheveux de deux ors
mls, comme avait dit Michel, cette taille longue, et tant
d'assurance naturelle...

--J'ai tort de m'tonner... Je ne me suis pas immdiatement souvenu,
mais mademoiselle vient de me rappeler que vous avez eu des aeules
parmi les modles de Latour... Vous tes de trs vieille race:
pourquoi diable avez-vous laiss tomber la particule, Jacquemin?

--Mon pre l'avait fait, et j'ai continu... Il avait cru que les
paysans d'ici l'aimeraient mieux, s'il s'appelait tout bonnement
monsieur Jacquemin.

--Et cela lui a servi?

--Non. Quand il s'est prsent aux lections pour le Conseil gnral,
il a t battu comme bourgeois, aux cris de: A bas le capitalisme!
au lieu d'tre battu comme noble, au cris de A bas la dme! Voil
tout.

--Vous devez lui ressembler?

--Beaucoup. Mais asseyez-vous donc, mon gnral. L, le grand
fauteuil? Non? Vous prfrez la chaise, l'habitude de la selle...

--Monsieur Jacquemin se trompe, interrompit Michel. Son pre a laiss
une rputation d'agronome trs entendu, dans toute la Nivre, et, quoi
qu'il en dise, de vraies amitis parmi les gens du pays. On le savait
juste et serviable, et on l'aimait. Les lections ne prouvent rien.

--videmment! tout ce qui donne tort  tes rves humanitaires ne
prouve rien. Figurez-vous, Jacquemin, que mon fils dfendait,
il y a quinze jours, les grvistes qui hurlaient devant moi
l'_Internationale_,... devant moi!

--Pardon, j'expliquais, simplement...

Le gnral s'tait tourn vers le fond de la pice o taient assis,
sur le canap, Michel et mademoiselle Antoinette Jacquemin. Ce fut une
voix toute jeune qui rpondit:

--Gnral, voulez-vous savoir ce que je pense de nos bcherons?

--Comment donc, mademoiselle!

--Ils me font l'effet d'orphelins de pre et de mre. Pas de pre pour
les diriger...

--Cela ne nous regarde pas.

--Et pas de mre pour les aimer.

--Vous leur en servez, peut-tre?

La petite tte fire se pencha, les yeux brillrent.

--Mais oui, je les aime. Je pourrais aller toute seule, jusqu'au fond
de ces bois qui sont l-bas, au del de la rivire et du coteau que
vous voyez par la fentre: il n'y aurait pas un seul homme pour
m'insulter, et je crois qu'il y en aurait pour me dfendre.

--Ah! mademoiselle, ne craignez pas que je vous contredise! tre jolie
et avoir dix-huit ans, ce sont de fortes raisons d'optimisme. Je n'ai
jamais eu la premire, et je n'ai plus la seconde. Vous me
pardonnerez... Et vous tes satisfait de votre installation  la
Vaucreuse, Jacquemin?

Le gentleman farmer avait crois les jambes, et considrait
silencieusement son ancien chef. Des souvenirs pnibles lui
revenaient. Sa physionomie, ferme et froide d'ordinaire, tait dure.
Le gnral s'en aperut et se mit en garde, le corps renvers en
arrire, la tte droite, la moustache noire releve par un
demi-sourire que Michel et M. Jacquemin connaissaient.

--Vous tes satisfait?

--On ne l'est jamais compltement.

--J'entends raconter que vous avez transform une valle naturellement
trs fertile...

--C'est un peu vrai.

--Que les boeufs de la Vaucreuse font prime  la Villette...

--Ailleurs aussi.

--Enfin, que vous ralisez des bnfices superbes.

--Je ne suis pas le seul.

--Je vous flicite. Fonteneilles n'est pas encore  hauteur.

--Cela viendra, mon gnral. Votre fils commence trs bien. Il faut du
temps. Moi, j'ai quinze ans de grade...

Le mot fut dit avec une pret qui fit tressauter sur sa chaise M. de
Meximieu. La blessure du pass saignait encore. Jacquemin souffrait.
Le gnral pench vers lui,  prsent, prt  se lever et 
l'embrasser, prt  se fcher s'il y avait lieu, demanda:

--Que voulez-vous dire? Vous regrettez le rgiment? En vrit, ce
qu'elle est devenue, l'arme, devrait bien diminuer les regrets. Mais,
de toute manire, qu'avez-vous  me reprocher? Pouvais-je faire
autrement? N'ai-je pas fait mon devoir?

Avant que M. Jacquemin et le temps de rpondre, une main prompte, au
fond du salon, esquissa un geste de dngation.

--Non, gnral; c'est mon pre qui faisait le sien.

Sans mme s'apercevoir de la singularit, et presque du ridicule qu'il
y avait  discuter une question militaire avec une jeune fille, M. de
Meximieu changea d'interlocuteur. Il tait offens. Il avait ce
mouvement fbrile des dix doigts, que connaissaient tous les officiers
sous ses ordres.

--Vous parlez comme une enfant, mademoiselle. Mais vous ignorez les
choses. Je vais vous les dire. Votre pre tait, au 6e cuirassiers, le
meilleur de mes lieutenants, cela est vrai; le plus exact, cela est
vrai encore; mais le plus entt et le plus clrical de tous, cela est
vrai aussi. Il professait devant n'importe qui, mme devant les
hommes, des thories dont, pour ma part, je fais le mme cas que de
celles d'aujourd'hui.

--Elles sont  l'oppos.

--Peu m'importe. Elles taient une doctrine. Et je ne veux pas de
doctrine,  la caserne; pas de thorie, si ce n'est celle du mtier,
et pas de prdication, si ce n'est celle du patriotisme. Lui, il
prtendait qu'il n'y et jamais de revue ou de marche le dimanche
matin, pour que messieurs les hommes eussent la libert d'aller aux
glises; il aurait voulu de la moralit, des lectures moralisantes,
des confrences moralisantes, une caserne-cole, en somme!

--Nous l'avons,  ce qu'il parat.

--Pas encore! Et moi, je ne commande pas une cole, je commande des
soldats. Je ne leur demande pas d'tre des saints ni d'tre de mon
avis, attendu que je ne leur dis pas ce que je pense. Je leur demande
d'obir, de bien marcher, de n'avoir pas peur. Le reste ne me regarde
pas. Je suis de l'ancienne arme, moi, de l'arme qui allait au feu
parce que c'tait le devoir, qui avait faim, soif, chaud, parce que
c'tait le devoir,--le devoir, entendez-vous?... Et a suffit. C'est
pourquoi, quand le lieutenant Jacquemin a fait aux cavaliers, sans
permission, une confrence dans le mange, je l'ai averti. Quand il en
a fait une seconde au dehors, mais aprs convocation dans les
chambres, et en tenue, je l'ai mis aux arrts. Il a rclam. Le
ministre m'a approuv. J'ai eu le regret de voir Jacquemin donner sa
dmission,  trente-deux ans, et quitter l'arme. Mais je n'ai jamais
eu aucun regret de ce que j'ai fait.

--Eh bien! tant pis, gnral, car vous auriez d le regretter une fois
au moins.

--A quel moment?

--Il y a quinze jours. Vous vous indigniez d'avoir entendu les
grvistes chanter l'_Internationale_.

--Parbleu! n'est-ce pas infme?

--Peut-tre ils ne l'auraient pas chante, si les confrences du
lieutenant Jacquemin n'avaient pas t interdites par le colonel de
Meximieu.

--Antoinette!... Mon gnral, excusez...

--Par vous, qui croyez n'avoir aucune responsabilit dans le dsordre
des esprits, mais qui devriez faire _me culp_, parce que,--je ne
suis qu'une enfant, mais je vous le dis,--parce que vous et d'autres,
vous avez dcourag les officiers comme mon pre.

--Antoinette!

Michel se pencha vers elle, et dit tout bas:

--Je vous en prie, mademoiselle!

Mademoiselle Jacquemin se tut, frmissante, la poitrine encore
souleve par l'motion. Trs vite son joli visage perdit de sa colre.
Elle eut un demi-sourire, qui s'adressait  Michel, et qui disait:
C'est pour vous que je cesse de dfendre mon pre contre le vtre.
Le gnral ne la regardait plus. Il regardait Jacquemin. Celui-ci,
enfonc dans son fauteuil, les bras raidis le long du corps, fermait
les yeux, comme un homme qui souffre cruellement, et qui ne veut pas
le laisser voir. Entre ses cils, deux larmes coulaient. Il les sentit
tout  coup, chaudes sur ses joues, et porta la main  son visage.
Mais cette main, tout humide, M. de Meximieu la prit. Les deux hommes
se trouvrent debout, l'un devant l'autre.

--Jacquemin, je n'ai pas cess un jour de vous regretter, mon ami!
Nous n'avons pas la mme conception de l'arme. Je suis d'une autre
gnration: mais l'estime, vous savez, l'affection, l'admiration mme,
rien n'a chang! Rien!

Ils se regardrent encore, silencieusement. Les mains se sparrent.

--Je n'aurais pas d rappeler ce souvenir-l, si j'tais un homme
habile, comme on le prtend, car j'ai un service  vous demander, un
grand...

--Tant mieux, mon gnral; si je puis vous le rendre...

--Vous le pouvez.

--Alors, dites.

M. de Meximieu regarda Michel et Antoinette.

--Dehors, si vous voulez; les enfants nous suivront.

Le sable devant le perron, la longue prairie en pente, le filet bleu
de l'Aron, la colline herbeuse qui remontait au del, tout vibrait
rajeuni dans la lumire neuve. Le gnral passa le premier. A la
moiti du perron, Antoinette le rejoignit, et, se penchant, parlant
bas:

--Gnral, vous me pardonnez, n'est-ce pas? J'ai t vive. Je suis
tellement ptrie de cette histoire de dmission, notre thme de
conversation de tous les jours...

--Vous tes une brave; vous tes de sang militaire; ne vous excusez
pas: cela me plat.

Elle se mit  rire, tournant un peu la tte par-dessus son paule,
pour qu'on vt bien, en arrire, que tout tait fini.

--Et puis, gnral, s'il faut tout vous dire, j'ai parl parce que
lui, il ne peut pas parler de cette chose-l devant d'autres que moi:
cela lui fait du mal... Allons, pre, je vous laisse causer avec
monsieur de Meximieu. Nous prenons le chemin de la Garenne, n'est-ce
pas?

Par l'alle sable, ratisse, nette comme un rayon entre les prs, le
gnral et M. Jacquemin prirent les devants, M. de Meximieu  droite,
faisant de grands gestes, interrogeant, se penchant, et parfois, d'un
coup de canne, ttant une touffe de pissenlits pousse au bord de
l'alle; M. Jacquemin, moins haut que lui, massif et peu prodigue de
gestes: on voyait seulement, de temps en temps, sa tte carre,
coiffe d'un chapeau mou, et qui disait non, ou qui disait oui.

A cinquante mtres en arrire, Michel interrogeait, lui aussi, cette
petite Antoinette Jacquemin, dont le soleil, l'air et l'herbe 
prsent, comme une grande marge claire autour d'une sanguine,
enveloppaient la jeunesse. Elle n'avait pas d'ombrelle. Elle n'avait
pas de manteau. Elle souriait aux choses,  cause de l'me qu'elles
ont quand elles sont aimes. Elle les dsignait de la main: la
garenne, un gros bouquet d'ormes et de chnes en avant, la rivire,
l'tang, les lointains de la ferme, les lointains de Marmantray.

--Vous aimez comme moi ce pays-ci, n'est-ce pas?

--Profondment, mademoiselle.

--Moi, je suis folle de ses prs.

--Moi, de ses forts.

--Moi, de sa clart.

--Moi, de sa solitude.

--Jeanne qui rit et Jean qui pleure, alors? Est-ce que vous tes
vraiment Jean qui pleure?

--Assez souvent.

--Ici, c'est dfendu. Je n'ai pas la permission de rver, comme on
prtend que font les jeunes filles. J'aurais encore moins celle de
m'abandonner  la mlancolie,  supposer que j'en fusse tente. Il y a
quelqu'un,  la Vaucreuse, qui a le droit d'tre triste, lui, et qui
souffrirait trop. Je suis la joie, par devoir, je suis la distraction,
l'oubli, le prsent et l'avenir en lutte continuelle contre le
pass...

--Ce doit tre difficile!

Elle rflchit une seconde, et rpondit srieusement:

--Non, comme tout ce qu'on fait par amour, c'est facile... Vous
devinez ce que je veux dire: mon pre, s'il tait seul, aurait des
ides noires. Son rgiment,... sa carrire brise... les soucis
d'affaires, les souvenirs... Je me suis mle tout  l'heure  une
conversation entre votre pre et le mien. J'ai eu l'air de sortir de
mon rle. Vous l'avez cru, n'est-ce pas?

--Qu'en savez-vous?

--Eh bien! non, j'y restais. Je suis charge de veiller aux souvenirs,
je les empche d'approcher, et, quand je ne peux pas les prvenir, je
les discute, et je les chasse...

Elle soupira; elle leva la tte, et les rayons du jour frissonnrent
sur ses cheveux comme sur des avoines qui plient.

--Pourtant,  vous dire vrai, j'aurais besoin d'tre aide,
quelquefois. Savez-vous ce qui nous manque, dans notre coin de la
Nivre? Des voisinages. Des chteaux, il y en a, mais les chtelains
ne rsident point; deux mois, trois mois, c'est le plus; ils n'ont le
temps que de s'aimer eux-mmes dans le pays: mais aimer le pays, en
tre aim, voil la vraie vie. Ils ne l'ont pas.

--Vous dites bien cela!

--Vous trouvez? Je vous assure que je n'ai pas de mal  trouver la
dfinition d'une vie qui est la ntre, la vtre aussi... Et ceux qui
ne vivent pas de la sorte ne sont un appui pour personne, ni pour
rien... Mais, regardez donc, et dites-moi si vous n'tes pas de mon
avis? Je commence  penser que mon pre a une conversation tout  fait
importante avec monsieur de Meximieu? Il s'arrte pour rfuter un
argument: je le devine, parce qu'il tire sa moustache. C'est sa
manire  lui d'affirmer: Donc, monsieur; par consquent,
monsieur...

--Ils repartent...

--Oui, mais le voici qui se dtourne en marchant, et pas pour nous
regarder: il montre du bras la fort, ce qu'on peut en voir, quelques
cimes de chnes... Je vous demande pardon d'tre indiscrte; je suis
une toute petite femme, mais j'ai dj tous les dfauts que j'aurai
quand je serai grande: est-ce que vous pouvez me dire le grand service
que monsieur de Meximieu demande  mon pre?

--J'ignore absolument, mademoiselle.

--Il ne vous dit rien!

--Hlas!

--Moi, d'ordinaire, on me dit tout. C'est ce qui m'enrage aujourd'hui:
je ne sais pas... Oh! mon pre me racontera tout ce soir... Le vtre
fera de mme pour vous, j'en suis sre... Tiens! ils prennent le petit
sentier qui tourne dans la garenne... On ne les voit plus... Mais,
j'y pense, monsieur, je me plains de ne pas avoir de voisinage: vous
pourriez rsoudre la question.

--Et comment?

Cette fois, le rire jeune, spontan, plus vite que la raison, le rire
sans flure s'parpilla dans le jour.

--Mariez-vous! Vous amnerez votre femme  la Vaucreuse. Elle sera mon
amie. Nous voisinerons. Est-ce trouv?

Antoinette Jacquemin vit que Michel ne riait pas, qu'il se taisait et
laissait errer ses yeux sur les lointains de Marmantray. Sa
sensibilit exerce, l'habitude qu'elle avait de vivre auprs d'une
souffrance, l'avaient rendue clairvoyante. Elle comprit qu'elle
n'avait pas bless; qu'elle avait seulement, sans le vouloir, pass
prs d'un secret douloureux. Tout son tre s'mut. Elle s'arrta,
comme avaient fait tout  l'heure M. de Meximieu et M. Jacquemin, et
presque  la mme place.

--Regardez-moi! dit-elle.

Il avait devant lui un visage d'enfant dj maternel par la
compassion, lev par la plus pure des tendresses, des yeux exercs 
lire et  plaindre, et dont le regard plongeait si profondment dans
l'me, que Michel se sentit devin. Lui, si peu expansif, oblig par
la vie  se passer de confident, il fut incapable de ragir contre
l'motion, ou seulement de la taire. Il dit, sans cesser de regarder
Antoinette Jacquemin:

--C'est vrai, je suis trs malheureux.

--Depuis longtemps?

--Depuis toujours.

Elle joignit les mains, et la fine tte blonde fit un signe de piti.

--Moi qui suis tant aime ici, et qui, cependant, me suis souvent
plainte!

Ses yeux se levrent du ct de la ferme.

--Alors, ce que je disais en plaisantant, c'est plus vrai que je ne
pensais. Quand vous serez mari, tant de choses s'oublieront!
Laissez-moi vous parler comme j'ai l'habitude de faire. Il me semble,
 moi, que vous n'tes pas un triste: vous n'tes qu'un homme qui
souffre. La peine vient et elle s'efface. Une femme l'empchera
d'approcher, puisqu'une enfant y russit: je le vois depuis que j'ai
l'ge de comprendre.

Michel hsita un moment. Tant de sincrit, tant de sret vidente,
et une secrte esprance de consolation l'entranrent. Ce fut un lan
de jeunesse  l'appel d'une autre jeunesse.

--Je ne suis pas de ceux qui peuvent plaire, dit Michel.

Il rougit de l'aveu. Antoinette eut un regard de haut en bas et de bas
en haut, et elle rpondit, avec un grand air srieux:

--Pourquoi dites-vous cela? En toute vrit, vous vous jugez mal, et
vous nous calomniez. La plupart des femmes sont comme moi, je suppose,
moins sensibles  la beaut des traits, chez un homme, qu' l'me qui
est dessous, et un visage ne dplat jamais, quand on y devine
beaucoup d'nergie et de droiture.

Il lui tendit la main.

--Merci... Vous avez l'habitude de consoler, mademoiselle, je le
vois... Mais il faudrait que ce que vous me dites me ft rpt, pour
que j'y pusse croire. On m'a trop dit le contraire...

--S'il ne faut que cela, je vous le rpterai!

--Nous nous voyons tous les deux ou trois mois. Vous aurez le temps
d'oublier!

--Je n'oublie jamais. J'irai vous le dire, jusqu' Fonteneilles s'il
le faut! Je suis trs libre  la Vaucreuse.

Elle riait maintenant. Ils s'taient remis  marcher dans le soleil
clair. Ils allaient vite. Ils retrouvrent,  la sortie du bosquet, le
gnral et M. Jacquemin. Les deux hommes taient d'accord. Il
suffisait, pour en avoir la certitude, de voir la dtente physique qui
s'tait produite chez l'un et chez l'autre, l'abandon, l'espce de
lassitude qui suit un entretien mouvement.

Mais une nuance d'embarras survivait  l'accord. Antoinette, trop
jeune pour tout observer, ne vit, dans l'expression joyeuse de son
pre, venu au-devant d'elle et subitement panoui en l'apercevant,
qu'un tmoignage nouveau d'une tendresse et d'un orgueil paternel qui
s'exprimaient chaque jour de mille manires. Mais Michel fut troubl,
quand M. Jacquemin lui prit les deux mains et lui dit, d'un ton
brusque et pntr:

--Mon cher voisin, je vous demande pardon de vous avoir un peu
dlaiss aujourd'hui; vous tiez, en arrire, plus gaiement qu'entre
nous deux; mais je tiens  vous dire que vous avez eu,  Fonteneilles,
une influence heureuse. Vous tes un homme de bien, et un homme de
progrs.

--J'espre continuer, dit Michel.

M. Jacquemin tressaillit, et son regard exprima une surprise.

--Assurment, mon cher ami, vous resterez ce que vous tes... Je n'en
doute pas.

Les quatre promeneurs tournrent autour de la garenne, et revinrent au
chteau par une alle qui montait  flanc de coteau, passait entre des
groupes de chnes, et redescendait vers la Vaucreuse. On causait
d'agriculture, d'levage, de chasse. M. de Meximieu tait distrait.
Devant le perron du chteau, il prit cong de ses htes; sa gravit
contrastait avec sa manire habituelle, fringante au dpart, d'une
cordialit hautaine et souvent spirituelle.

Le retour fut silencieux. Le gnral tait attendu  Fonteneilles par
le marchand de bois auquel il avait cd les coupes de l'anne. Il
rgla ses comptes avec lui, reut la somme promise, resta quelque
temps seul, et, vers cinq heures, sonna le valet de chambre.

--Allez prvenir monsieur le comte que je l'attends au fumoir.

Le fumoir tait une vaste pice, tendue de vieux damas vert, et qui
occupait, avec la salle  manger, l'extrmit sud du chteau. Les
fentres ouvraient, deux sur la fort, deux sur l'avenue et sur les
champs tags vers le bourg. C'est de ce ct, prs des vitres par o
filtrait le jour tombant, que le gnral se tenait, assis devant une
table charge de dossiers et de lettres, quand Michel entra.

--Assieds-toi, mon ami, j'ai  te parler. C'est mme d'une affaire
importante.

Le jeune homme s'assit, face au jour.

--Michel, je vends Fonteneilles!

--Vous vendez!... Fonteneilles!... vous?...

--Je t'ai dit de t'asseoir et tu t'es relev. Assieds-toi, et coute.
Je ne le mets pas en vente; je le vends; ce n'est pas la mme chose.
Je l'ai mme vendu... Ne m'interromps pas!

--Mais, je ne puis pas ne pas vous interrompre: c'est indigne!

Michel tait ple, et ses deux mains tendues serraient le bois de la
table.

--Indigne! qu'est-ce que je vais devenir?

--En effet, c'est une question. Je m'y attendais. Nous y viendrons
tout  l'heure. Mais, coute-moi... coute-moi donc! Et ne plis pas
comme tu fais!... Est-ce  un homme que je parle? ou  un enfant?

Une voix mle rpondit, et la fentre elle-mme vibra sous le choc des
mots.

--A un enfant, mon pre, qui souffre, et qui a dj beaucoup souffert
par vous!

puis par la contrainte qu'il s'imposait pour ne pas crier toute sa
douleur, Michel se renversa sur un fauteuil, et baissa la tte.

C'tait bien l'enfant qui souffrait, et l'homme qui se taisait.

M. de Meximieu avait pris dans la poche de son gilet un monocle sans
cordon, qu'il mettait toutes les fois que, dans une discussion, il
avait besoin d'une diversion et d'un moment de rpit. Les muscles de
l'arcade sourcilire gauche se nourent autour du verre, l'oeil droit
resta large ouvert, et la physionomie du vieux gentilhomme se modifia
entirement. Une ironie contenue, la politesse lgante et mprisante
d'un diplomate en qui vivait l'exprience d'une race, aiguisa et tira
en hauteur les rides du masque militaire. Sous l'homme de
commandement, un autre homme apparut, qui n'avait que de rares
emplois, mais qui les remplissait naturellement.

--Mon cher, dit-il avec une lenteur voulue, tu juges ce qui tait
avant toi. C'est une cause d'erreur dans la vie. La situation qui
m'est faite a des causes anciennes. Mon pre a laiss des dettes. La
terre de Fonteneilles est hypothque.

--Je le savais.

--Tu le savais, mais tu croyais que les dettes taient les miennes. Eh
bien! non: celles-l sont d'hritage... Il y a, en second lieu, ta
mre;... je l'ai pouse sans fortune.

--Et vous le rappelez?

--Je te le rappelle  toi, parce que, prcisment, je ne puis pas lui
reprocher ses dpenses, j'aurais l'air d'un goujat; ni lui refuser
l'argent qu'elle demande. Or elle en demande beaucoup. Nous avons une
vie stupide et intangible. Le monde nous tient. Je veux dire qu'il me
tient par ta mre. Et il ne lche pas.

Le gnral frappa de la main gauche une liasse de papiers.

--Voici mes comptes. Il en rsulte que je suis aux trois quarts
ruin... Ne t'crie pas! Ne lve pas les bras!... C'est un fait...
J'ai eu ma part dans ce rsultat. Je vais te dire quelle elle est...
Tu supposerais mille choses, si je ne m'accusais pas.

--Non: cela suffit.

--Tu supposerais le jeu? Tu aurais tort. J'ai pay,  et l, des
dettes de lieutenant, ou de sous-officier, mais je ne joue pas. Le jeu
ne compte pas dans ma vie. Les femmes? trs peu.

--Je vous en prie! Je ne vous demande pas de confidences!

--Je te les offre. Ah! mon cher, nous nous expliquons  fond, une
fois, et je dis tout... Quelle a t ma grosse dpense personnelle? Je
puis rpondre: service du roi, ou de la patrie, c'est la mme chose;
table de colonel; chasses de colonel; rceptions de gnral; appui
discret donn  des mnages d'officiers pauvres, le mtier, la
carrire, la charge. Prodigue dans l'emploi; c'est une tradition chez
les Meximieu. Ils s'y ruinent.

--Ils en meurent.

--Non. Il me reste ma solde, et quelques rentes, juste de quoi vivre.

--Et  moi, que me reste-t-il? A solliciter une place d'assureur,
n'est-ce pas? Avec vos relations et mon nom, je russirai peut-tre.
Le comte Michel de Meximieu, sous-inspecteur d'assurances. Cela fera
trs bien, n'est-ce pas? Je ne puis pas m'empcher de vous juger, mon
pre! M'avoir laiss me prparer  un mtier, m'avoir fait entrevoir
que Fonteneilles tait mon bien et ma vie, et, aprs cinq ans
d'effort, tout briser, subitement, c'est une faute, et une faute
cruelle.

--Elle l'est pour moi, tout d'abord. Et puis, c'est vite dit, une
faute. Un malheur serait plus vrai. Je ne trouve pas que ma conscience
soit engage.

--Moi, si.

--Toujours le mme! Tu exagres les commandements de Dieu, mon ami. Il
y en a assez de huit.

--Dix, mon pre.

--C'est possible. Aucun ne dfend de vendre ses terres. D'ailleurs,
Jacquemin m'a promis le secret le plus absolu, mme vis--vis de sa
fille; et nous sommes convenus que je puis reprendre ma parole jusqu'
la fin de l'anne, lui restant engag, en tout cas, si je le veux.
Est-ce qu'on sait? Il peut m'arriver, d'ici la fin de l'anne...

--Il n'arrivera rien, que des cranciers. Et je vous demande encore:
dans cette ruine, qu'est-ce que vous faites de moi? J'ai vingt-six
ans. Je suis agriculteur. Que me proposez-vous?

--Une seule chose: venir habiter avec ta mre et moi.

--A Paris?

--Sans doute.

--Pour n'y rien faire? Merci. J'ai l'habitude de travailler. Je
n'accepte pas. Je ne puis pas accepter.

M. de Meximieu avait laiss tomber son monocle. Il tait mu, gn,
humili secrtement. Du bout des doigts, il effaa la bue qui s'tait
amasse sur la vitre de la fentre, et regarda du ct de l'avenue,
comme si une voiture arrivait. Mais la solitude tait complte.
L'ombre confondait les prairies, les champs, les limites, et il n'y
avait plus que deux royaumes, o elle rgnait ingalement, la terre
toute soumise  son pouvoir, et le ciel o un peu de lumire la
combattait encore. Il dit sans se dtourner, d'une voix dont l'orgueil
faiblissait:

--Que veux-tu, je n'ai pas mieux  t'offrir, en ce moment. Le plus
dur, dans les ruines, c'est d'tre oblig de les avouer. Je l'ai fait
deux fois aujourd'hui.

Pendant plusieurs minutes, M. de Meximieu et Michel demeurrent
silencieux. Ils songeaient. Les projets s'difiaient et s'croulaient
l'un aprs l'autre; le tumulte des penses, des reproches, des
questions inutiles, des plaintes dsespres, continuait dans les mes
le dialogue rompu. Les larmes, dont c'tait l'heure de venir, aprs la
colre et aprs l'ironie, commenaient  monter du fond de ces coeurs
violents. Mais il ne fallait pas qu'elles fussent mme devines. Tout
le pass le dfendait. Le fauteuil de Michel remua dans les tnbres.
Le gnral crut que son fils allait discuter de nouveau. Il n'en fut
rien Michel s'tait lev. Il demanda, d'une voix calme, presque sa
voix habituelle:

--Croyez-vous que ma mre consentirait  vivre ici? Vous n'avez plus
que deux ans avant la retraite... Nous garderions le chteau et un peu
de terre...

Trois mots furent la rponse de M. de Meximieu:

--Mon pauvre ami!

Un des deux hommes sortit du fumoir. On ne le retint pas. L'autre
resta devant la table de travail, mais il oublia, jusqu' l'heure du
dner, de faire apporter une lampe.

A sept heures, le valet de chambre vint prvenir que le dner tait
servi, et que M. le comte, souffrant, ne descendrait pas.

Le lendemain, ds le matin, le gnral regagnait Paris.




V

LE RECOURS EN GRACE


Michel avait, dans la nuit mme, crit  sa mre une longue lettre,
qui commenait par des cris de douleur, et qui,  mesure que la forte
criture couvrait les feuilles de papier, s'attendrissait, devenait
suppliante, et laissait mme percer l'espoir. Il l'avait relue, et
avait ajout ce post-scriptum: Ne me rpondez pas, rflchissez 
tout ce que je viens de dire; j'irai, dans quelques jours, vous
embrasser, vous demander la rponse, vous remercier.

Pendant la premire semaine d'avril, l'esprance ne cessa de grandir.
Elle suivait Michel  travers les champs. Car il fallait courir d'un
bout du domaine  l'autre. On labourait des jachres; on semait le
mas, le trfle, le sainfoin; on commenait  couper, sur la hauteur,
le long de la route de Fonteneilles, les premiers arpents de seigle
vert; prs des tangs de Vaux, on roulait une prairie nouvelle, et
partout, dans les herbages anciens, il fallait veiller au dbit des
fosss, des canaux, des rigoles, que le printemps gonflait d'eau vive,
et dont les bords s'empanachaient dj, dans le soleil, de touffes de
menthe, de pimprenelle et de cigu. La sve dbordait; la terre
s'ouvrait; les chiens hurlaient la nuit, au passage des btes toutes
leves dans les bois; le Grollier avait pris un chapeau de paille; on
avait aperu, dans une chenevire, Gilbert Cloquet  moiti valide,
reprenant got au travail et bchant d'une seule main; les filles qui
gardaient les vaches, quand elles rpondaient au bonjour lanc
par-dessus les traces, avaient une toile dans les yeux. Comment ne
pas esprer? Si je puis dcider ma mre, quand elle aura dit oui, 
passer trois jours  Fonteneilles, elle sera merveille. Elle est
artiste! Et surtout elle est bonne; elle aura piti de moi, et du
domaine qui est  nous depuis plus de trois sicles, et des habitants
de Fonteneilles, qui ne sont pas parfaits, mais qui vaudraient moins
si nous n'tions pas l. Je lui donnerai un dlai, si elle le veut,
pour quitter Paris et venir s'installer ici: le milieu de l't, le
milieu de l'automne... Elle viendra!...

Le 9 avril, qui tait le lundi saint, Michel partait pour Paris. Dans
le filet du compartiment, en face de lui, il emportait une valise, le
carton o dormait le chapeau de soie inconnu  Fonteneilles, et un
grand plan, roul et envelopp, du domaine, pour discuter et
expliquer les choses, s'il y a besoin. Il se rjouissait toujours, et
des semaines  l'avance, de ces excursions  Paris, trois ou quatre
fois par an. Mais cette fois, au plaisir de retrouver des relations
agrables, des amis d'enfance, et toute une lgance de vie qu'il
aimait depuis bien plus longtemps, se mlait une motion qui le tint
veill et frmissant tout le long de la route. A la gare de Lyon, il
sauta dans un taximtre, et dit au cocher: Allez bon train; je suis
attendu. Il n'tait pas attendu; il n'avait pas crit de nouveau; il
doutait que sa mre ft  la maison  trois heures et demie de
l'aprs-midi.

Elle tait chez elle. A peine entr dans l'appartement de l'avenue
Klber, il entendit une voix connue, une voix fine qui disait:

--Mais, je le crois bien! Comment, c'est lui?... Michel?

Trois secondes aprs, une porte s'ouvrait; madame de Meximieu
accourait au-devant du voyageur, attirait  elle la grosse tte
qu'elle avait prise  deux mains, et l'embrassait, et la rembrassait.

--Bonjour, mon ador! Ah! que je suis contente de te revoir! Depuis
Nol, songe donc! Ton pre n'est pas rentr... Mais il sera ici  sept
heures... Nous dnons en ville... Que je suis heureuse de t'avoir!...
Viens dans ma chambre...

Elle le prit par la main; elle l'entrana dans la chambre tendue
d'toffe crme  bouquets Pompadour, et claire de toute la lumire de
l'avenue.

--Tu as bonne mine!... Le voyage ne t'a pas fatigu?... Non. Alors, tu
peux veiller ce soir? Sais-tu ce qu'il faut faire? je vais donner un
coup de tlphone et prvenir les Virlet que je t'amne: ce sont des
amis intimes que tu ne connais pas... Ils seront enchants... C'est
dit, n'est-ce pas?

Il s'tait assis  ct d'elle; il la laissait parler; il trouvait
doux qu'on s'occupt de lui. Et il la voyait avec tant de plaisir,
anime, gaie, si jeune encore...

Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure qu'il demanda presque sans
trembler, comme une chose dont l'heure est venue et sonne dans le
premier silence:

--Et ma grande question, y avez-vous song?

Madame de Meximieu leva la main et l'agita, comme pour effaroucher les
mots qui passaient, et les disperser.

--N'en parlons pas  prsent. Comme toutes les choses srieuses, il
faut traiter celle-l le plus tard possible... Oui, j'y ai song. Ton
pre m'a racont votre... entretien. Puis, il m'a laisse libre de
faire ce que je voudrais.

--Tant mieux!

--Ne dis pas tant mieux, mon petit. Je ne sais pas... Cela dpend un
peu de toi.

--De moi?

Elle eut un sourire maternel.

--Oui, je t'expliquerai. J'ai peut-tre trouv quelque chose. Ne me
fais pas parler  prsent. Je te donne rendez-vous... Quand pars-tu?

--Aprs-demain soir.

--Eh bien! aprs-demain  trois heures. Cela va?

Elle l'embrassa encore, et ils se sparrent.

Le soir, Michel dna chez les Virlet, avec M. de Meximieu qui ne
manifesta aucun ressentiment des scnes violentes de Fonteneilles;
avec sa mre, qui se montrait, pour son fils, plus tendre, plus
prvenante encore qu'autrefois. Le mardi, il fit des courses et des
visites. Le mercredi matin il se rendit  la Villette, et passa
plusieurs heures  voir les arrivages de boeufs, et  causer avec des
leveurs et des marchands qu'il savait devoir rencontrer l. Il
fallait s'informer de l'tat du march, en France et en Belgique;
acheter quelques btes; renouer des relations commerciales qui
seraient utiles, si on gardait Fonteneilles; tre, jusqu'au bout, de
sa profession, et prparer l'avenir, le sien ou celui d'un autre.
Assez tard, il djeuna au restaurant Dagorno, rue d'Allemagne, o se
runissent les propritaires, les gros fermiers, les marchands de la
valle d'Auge et de plusieurs provinces de France. Puis, comme il
n'tait que deux heures quand il se retrouva devant les magasins du
Printemps, il rsolut de faire  pied la dernire partie du trajet.

Ds qu'il fut seul dans la foule, et qu'il commena de marcher vers le
quartier de l'toile, l'inquitude,  grand'peine carte jusque-l,
le ressaisit... Dans quelques minutes, c'tait sa vie qui serait
dcide. Toutes sortes de pressentiments sombres l'envelopprent et
l'accablrent. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi. Il se dbattait
contre eux. Il tchait de se rappeler des mots de sa mre, des
regards, des attentions, et de prvoir ce qu'elle avait dcid.
Misrable jeu! Volont d'illusion! Il le sentait bien. Et alors, il se
rptait  lui-mme, comme l'unique argument sans rplique: Elle est
bonne, heureusement, trs bonne.

Madame de Meximieu n'tait pas, en effet, sans bont. Ses amies mmes
disaient: Marguerite a beaucoup de coeur, au fond. Et elles citaient
des visites qu'elle leur avait faites, dans les occasions
douloureuses; elles rappelaient d'elle des mots bien dits, faits pour
avoir une fortune dans les coeurs tristes, et dans le monde; elles
racontaient l'histoire d'un cocher de fiacre, tomb de son sige dans
la rue, l'hiver, pauvre diable d'alcoolique, frapp d'une attaque
d'apoplexie, et que madame de Meximieu,--la cliente qui se trouvait
dans le fiacre,--avait aid  relever, avait fait transporter  la
plus prochaine pharmacie, et avait soign elle-mme, oui, ma chre,
elle-mme, pendant une heure et demie! Le pharmacien,--qu'elle a
pay,--dclarait qu'il ne tolrerait ni plus de frictions, ni plus de
sinapismes, et que le transfert  l'hpital s'imposait. Sans cela,
elle et continu, elle me l'a dit. On aurait pu prouver par d'autres
traits la bont de madame de Meximieu. Malheureusement, elle la
dpensait en dehors de sa famille, par accs et, comme l'argent, de la
faon la moins judicieuse. C'tait la tte qui manquait plutt,
l'habitude de se servir des mots pour exprimer une ide juste, de son
esprit pour rflchir, de son habitude du monde pour observer autre
chose que les signes de grossesse chez les jeunes femmes et d'anmie
crbrale chez les vieilles. Madame de Meximieu portait, 
quarante-huit ans, la peine de son ducation premire, qui avait t
ce qu'on appelle toute mondaine, c'est--dire cruellement vide. Elle
avait toujours ignor ce que c'tait qu'un chez soi; elle avait
dissip sa vie, son temps, ses affections, ses proccupations, et son
argent, sans retrouver nulle part la trace de ce qu'elle avait donn.
Ds le dbut de son mariage, si son mari avait su la juger moins
svrement, l'aimer moins lgrement, et en vrit la comprendre
mieux, il et pu refaire l'ducation de cette jeune femme. A prsent,
c'tait presque une vieille femme, en qui tait morte dj la facult
de comprendre plusieurs choses. Le plaisir, les distractions, les
nouvelles, le bruit avaient pris sur elle une influence et, dans sa
vie, une importance de premier ordre. Elle souffrait rellement ds
qu'elle habitait trois semaines en dehors de Paris; elle n'avait aucun
jugement personnel, sur aucune chose; elle possdait seulement, dans
sa mmoire, une collection mal tiquete et incomplte de jugements
d'autrui, trs varis d'origine, presque tous anonymes, souvenirs de
lectures faciles ou de causeries, fragments de confidences ou de
confrences, et qui ne l'avaient pas instruite, pas mme renseigne,
mais qu'elle amenait, plaait, encadrait avec un art naturel, et qui
faisaient dire, presque partout: Elle est suprieurement
intelligente. Elle l'tait passablement. Prudente en histoire,
rserve dans l'abstrait, billant  la politique, elle parlait
volontiers de tout autre chose. Sa voix tait musicale et savante.
Elle tenait l'esprit au chaud et le berait. Quelquefois, et sans
qu'elle le voult, madame de Meximieu entrevoyait l'indigence de son
coeur, de sa vie, de son pass, de son avenir, et elle s'effarait.
Tout  coup,  l'occasion d'une histoire d'amour ou de mort, elle
s'apitoyait sur elle-mme. Des larmes jaillissaient de ses yeux,
abondantes et vaines, et elle sentait qu'elle aurait pu les verser
utilement. Ce qu'elle aurait pu tre lui apparaissait vaguement, mais
assez pour qu'elle souffrt. Son effroi de la solitude lui venait de
l'exprience de ces retours cruels. Elle avait peur de la vieillesse
prochaine, de ne plus tre distraite, de ne plus pouvoir sortir, de
se trouver face  face avec elle-mme, et bientt avec la mort. Elle
aurait cru vivre, et tout serait fini.

Michel connaissait mal sa mre. Il s'tait fait un roman de cette
existence qu'il avait ctoye. Il en remplissait les vides, il en
expliquait le mystre avec son coeur d'enfant. Des mots de tendresse
passionne, des plaintes furtives, des larmes au dpart: et il avait
imagin une mre exquise, maladive, oblige de vivre  Paris, mais qui
souffrait vraiment de l'absence de son fils. On ne l'et pas tonn,
si on lui avait dit, tout  coup, que madame de Meximieu dpensait
beaucoup d'argent et beaucoup d'heures en oeuvres de charit; il
comprenait qu'elle ft fte; il avait toujours rv de l'appeler 
Fonteneilles, plus tard, quand le chteau serait restaur; il allait
mme plus loin dans le rve, et il songeait parfois: Quelle amie elle
serait, et quelle aide, et quelle mre, si un jour une jeune femme
venait habiter avec nous! Il les voyait, les deux chres images
fminines, cte  cte dans l'avenue,  l'heure o le jour tombant se
prte aux confidences, et rend plus molles les silhouettes sur le vert
profond des chnaies. Sa mre lui apparaissait plus nettement que
l'autre. Il la trouvait jolie incomparablement. Pour lui, elle ne
vieillissait pas. Au fond de ses yeux, le portrait de sa mre, c'tait
celui qu'il avait vu, toute sa jeunesse, dans la petit salon de
l'avenue Klber, le pastel de Dubufe pendu au bout d'un cordon rouge,
et que le vent de la porte faisait remuer.

La marquise de Meximieu avait, d'ailleurs, ces traits rguliers et
menus, et ce teint des blondes rousses, qui prolongent quelque temps
le crpuscule de la jeunesse. Mais la cinquantaine avait sonn, et
rien ne lui rsiste. L'ge tait inscrit dans la chair, qui se
corrompt sous la peau encore belle. En revoyant sa mre aprs des mois
d'absence, Michel avait eu cette impression, si commune et si cruelle:
Elle a vieilli! Point de ruine brutale, mais des paupires
alourdies, des rides trs fines, presque jolies, allongeant les yeux;
un peu d'emptement au bas des joues, et on ne sait quels reflets
livides qui glissaient par moments sous la nacre admirable des paules
et du cou. Trois jours avaient suffi pour qu'il ne remarqut plus cet
amoindrissement de la beaut de sa mre. Il eut mme une surprise,
un moment de joie panouie lorsque, en revenant de la Villette,
 trois heures,  l'heure exacte du rendez-vous, il trouva, dans
l'antichambre, madame de Meximieu en costume de visites, le chapeau 
aigrettes sur la tte, la voilette noue, le collet de zibeline
entr'ouvert et laissant voir le collier d'or auquel pendait un
mdaillon d'meraudes et de perles. Elle avait trente ans ainsi: l'ge
du portrait.

--Vous rentrez, maman?

--Non, mon chri, je vais sortir, mais je t'attendais, puisque c'est
convenu; j'ai encore une minute... Viens dans le petit salon...

Il suivit, mcontent, et s'assit prs de la chemine blanche, tournant
le dos  la lumire. Madame de Meximieu s'assit de l'autre ct. Elle
sourit, et l'on et dit que c'tait  sa robe de crpe de Chine, toute
neuve, qui tombait bien.

--Figure-toi que j'avais oubli; l'invitation tait pourtant pique au
coin de ma glace: j'ai une matine chez madame de Grchelles. La
pauvre femme est si malheureuse: elle a perdu sa fille unique il y a
trois ans, et elle est si reconnaissante qu'on aille la voir! Elle se
console en faisant faire, chez elle, un peu de littrature et de
musique. Seulement, tu comprends, comme nous sommes au mercredi saint,
ce sera tout  fait dans l'intimit... Pourquoi ne viendrais-tu pas?
Il faut absolument que tu partes ce soir?

--Absolument. Et je comptais que nous aurions le temps de causer;
j'esprais passer les dernires heures avec vous...

--Mais je t'explique, mon pauvre enfant...: c'est impossible...

Elle allongea son bras gant et caressa la main de son fils.

--Ne te fche pas; dis-moi tout; je parle d'une minute, j'en ai dix 
t'offrir, mais pas plus.

--Il aurait fallu une demi-journe!

--Pourquoi mon Dieu?

--Pour vous raconter ma vie que vous ne connaissez pas.

--C'est une phrase que j'ai entendue au Gymnase, mon petit.

--Ce n'est pas l que je l'ai prise, croyez-moi.

Il fit un effort pour rompre sa pense, et la ride se creusa entre les
sourcils.

--Soit, je vais droit  la conclusion. Mon pre, comme vous le savez,
m'a annonc que nous allions  la ruine...

--Est-ce qu'il m'a accuse, par hasard?

Michel eut un geste vague. Elle y vit une dngation.

--Tant mieux; car l'injustice et t trop criante! Ton pre n'a
jamais connu la valeur de l'argent... Il a dpens toute sa vie plus
qu'il n'avait. Et tu comprends que ce n'est pas  moi de le lui
reprocher! Je suis dans une situation dlicate: il m'a pouse presque
sans dot, et la fortune qu'il a dissipe, en somme, il en tait le
matre.

--Mre, je ne juge pas entre vous: je demande au contraire qu'on me
juge. coutez-moi bien, comprenez-moi. S'il y a quelqu'un qui soit
sans responsabilit dans ces dpenses excessives, vous avouerez que
c'est moi. Eh bien! je suis attach  Fonteneilles par toutes sortes
de liens; c'est notre terre patrimoniale; je vous supplie de la sauver
en y revenant.

--Pour toujours?

--Sans doute, puisque mon pre m'a dit que nous ne pouvions plus avoir
qu'un seul loyer.

--La campagne pour toujours! Mais, mon ami!...

Madame de Meximieu s'tait recule dans son fauteuil, effare,
comprenant  peine qu'une proposition pareille pt lui tre faite. Son
fils attendait, frmissant, des mots plus nets. Elle se ressaisit.
D'un geste fminin, qui respectait l'toffe, elle toucha son corsage,
la broderie de la manche, la jupe de crpe de Chine. Sa tte suivait
le geste, d'un mouvement jeune...

--Voyons, Michel, est-ce que j'ai l'air d'une bergre?

--Oh! non!

--Alors tu ne veux pas me condamner  vivre dans les bois!

--Il s'agit bien d'une condamnation, en effet: vivre avec moi, avec
mon pre, utilement et simplement!

--Je le souhaiterais, mon ami: je ne dsirerais que cela!

--Faites-le donc!

--Mais ma sant exige tant de soins!

Michel riposta vivement:

--Mais vous n'avez besoin que de repos, et de retraite, ma mre!

--Encore faut-il parler d'une retraite possible, mon ami!... Qu'est-ce
que nous ferions, l-bas, sans habitudes, sans relations?

--Sans distractions, n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez dire?

--Eh bien! oui, si tu le veux: je ne puis pas m'en passer.

--Sans matines de littrature et de musique, sans soires, sans
comdies, sans bavardage et sans auto? Qu'est-ce que nous ferions, si
nous pouvions servir  quelque chose? Si nous conomisions, au lieu de
nous ruiner? Si nous nous faisions aimer? Si nous pensions  d'autres
qu' nous-mmes? En effet, la question est angoissante, je le
comprends!

--Tu es dur, Michel, trs dur... Comme ton pre... Tu lui ressembles.
Je ne l'aurais pas cru... Et tu me fais beaucoup de peine.

Elle pleurait. De grosses larmes perlaient au bord de ses yeux, et
pour les empcher de couler et de mouiller la voilette, elle les
pongeait  petit coups, le visage tourn vers le feu mourant. Le bout
de la bottine frappait les chenets.

... Oui, tu es dur... Tu ne penses qu' toi.

--Et vous, ma mre,  qui pensez-vous donc? Vous ne voyez donc pas
que, de nous trois, le plus jeune, c'est moi; que le seul avenir 
mnager, c'est le mien? Je ne suis pas dur en vous le rappelant. Vous
voulez me ramener ici, o je serai dsoeuvr. Vous m'avez laiss me
prparer  une carrire, puis y entrer, puis l'aimer, et maintenant
vous la brisez... Ah! non, le plus cruel de nous...

Il se leva et fit un pas vers elle.

--Comprenez donc que j'ai t malheureux toute ma vie, maman!

Madame de Meximieu leva les mains. Elle sanglotait.

--Ah! mon petit! et moi!... Je ne veux pas me plaindre... Mais je ne
veux pas que tu croies que je n'ai pas song  toi... Ne me regarde
pas comme tu fais avec des yeux de reproche; coute... Tu vas voir...

Elle essayait de sourire.

--J'ai pens  un moyen... Ton pre m'a racont votre visite  la
Vaucreuse... Il m'a rapport que mademoiselle Antoinette Jacquemin
tait dlicieuse. Est-ce ton avis?

--Oui.

--Elle a dix-huit ans... Elle est riche, trs riche... Eh bien!
fais-toi aimer... Tu retrouveras Fonteneilles.

Les fortes paules de Michel se soulevrent d'indignation. Sa voix
monta et trembla.

--Non! Je vous en prie! Plus un mot! Le moyen n'est pas pour moi...
Ah! quel souvenir j'emporte! Quelle dernire dception!... Me croire
capable!...

--Mais de quoi, Michel? De quoi? Qu'ai-je dit de mal?

--D'offrir ma ruine en dot  cette enfant dont le pre vient d'acheter
mon Fonteneilles! Hier je pouvais l'aimer... Aujourd'hui, quel homme
je serais!

La porte s'ouvrit. M. de Meximieu entra, en tenue de gnral. Il
arrivait du dehors, le visage fouett et raffermi par le vent; il
venait d'assister, comme tmoin, au mariage d'un de ses officiers. Il
vit d'abord son fils, qui s'avanait vers lui.

--Tu pars?

--A l'instant mme.

L'expression du visage de Michel, le sentiment que la blessure venait
d'tre faite, les sanglots de madame de Meximieu, qui avait cach sa
tte dans ses fourrures, changrent subitement le ton du gnral. Le
pre s'mut de la douleur du fils; il dit posment:

--Je t'avais prvenu, mon ami, que c'tait impossible... Cinquante ans
de Paris, quelle attache, tu comprends!... Moi, peut-tre, j'aurais pu
accepter; je suis de race rurale, en somme; mais elle ne peut pas, tu
le vois... Je n'y ai jamais cru.

--Moi, j'esprais. Je n'ai plus la moindre illusion, croyez-m'en. Mais
avant de vous quitter, je voudrais savoir si le moyen qui vient de
m'tre propos, pour conserver Fonteneilles, tait approuv par vous?

--Le moyen?

--Philippe, c'est moi qui l'ai propos, moi qui l'avais imagin. Je te
certifie, Michel, que ton pre n'en a rien su.

--Eh bien! mon pre, je vous fais juge: ma mre a pens que, si je me
faisais aimer de mademoiselle Antoinette Jacquemin, si je l'pousais,
les Meximieu pourraient ainsi, par mariage, rentrer dans Fonteneilles.
Moi, je m'y refuse...

--Pourquoi?

--Parce que... En vrit, vous me le demandez?... Parce que cette
manire de reprendre un bien qu'on ne peut pas conserver me fait
horreur. Jamais je n'pouserai mademoiselle Jacquemin propritaire de
Fonteneilles et m'y recevant!

M. de Meximieu coutait, grave, un peu courb pour mieux entendre,
comme au rapport, quand on lui demandait une explication. Il se
redressa, et, vivement, tendit la main.

--Trs bien, Michel, trs bien...

Et comme Michel le regardait, les yeux dans les yeux, tonn de la
vigueur de l'treinte.

--Michel, tu es vraiment l'un de nous, mon ami!... Tu seras cette nuit
 Fonteneilles?

--Trs tard.

--Et tu y resteras?

--Jusqu'au 31 dcembre.

Il y eut un silence.

--Dieu veuille t'y maintenir plus longtemps!

Une sorte de rire douloureux passa sur le visage du jeune homme.

--Il le peut, en effet, et j'espre qu'il le voudra. Adieu, mon pre.

--Et moi? demanda madame de Meximieu en se levant, et moi, Michel, ta
mre, tu ne m'embrasses pas?

Elle venait au-devant de lui, les bras soulevs, la tte un peu
incline, les yeux baisss par un regret de ce qu'elle avait dit
tourdiment, incapable de se dfendre, pleureuse parfume, mais qui
pleurait vraiment.

--Pardonne-moi; vous autres hommes, vous raisonnez trop... Je t'assure
que je t'aime bien; je t'assure que je regrette de ne pas pouvoir...
Je t'assure que je n'en puis plus!

Elle serra dans ses bras Michel qui la baisa sur le front, et ne
rpondit pas. Il s'carta. Il vit son pre debout au milieu du salon,
approuvant de la tte son fils qui partait, mais incapable de l'aider,
de commander dans sa maison, lui qui partout ailleurs se faisait
obir; il aperut sa mre qui se retirait,  reculons, accable,
suffoquant, ses vtements froisss et mouills de larmes, la voilette
releve de travers, les yeux gonfls, devenue vieille. Il eut envie de
crier:

--Vous sacrifiez ma jeunesse aux annes qui vous restent! Et vous tes
mon pre et ma mre!

Mais la voix rsista; peut-tre le coeur lui-mme.

Michel fit un geste d'adieu et de dsespoir, et il sortit.




VI

LE MORNE DIMANCHE


Pques avait t tardif. On tait au 22 avril, et les cloches
sonnaient la grand'messe du dimanche de Quasimodo. Depuis huit jours,
le Carme tait fini. Qui l'avait observ? Le sacristain, Padovan,
ancien clusier du canal du Nivernais, impotent, ventru, tirait la
corde, dans le transept de gauche, en considrant les six vases de
porcelaine qu'il venait d'aligner sur l'autel, et d'o s'levaient six
palmes d'or avec des roses d'or; il observait qu'il avait tourn une
des palmes  l'envers, et il levait l'paule, plus haut qu'il n'et
fallu, en laissant filer la corde de la cloche, murmurant contre
lui-mme:

--Imbcile, pour une fois que tu les tires de l'armoire, ne pas les
mettre le ventre en avant!... Vont-ils venir aujourd'hui, les
paroissiens de monsieur le cur? Le jour de Pques, j'en ai compt
quatre-vingt-douze. Oui, et de fameux mcrants parmi eux! Ils
viennent  Pques,  la Toussaint et aux enterrements. Mais un jour de
Quasimodo! Ah! monsieur le Cur peut bien retarder sa messe, et me
laisser sonner... Je le vois qui me fait signe: hardi, Padovan!... A
quoi a sert? Il y en a sept dans l'glise... Pauvre cur de
Fonteneilles, va!

L'enfant de choeur boutonnait lentement, dans la sacristie, sa
soutanelle rouge; l'abb Roubiaux revtait ses ornements; la flamme
des cierges montait dans le jour, et on l'et aperue  peine, si le
vent, glissant par les fentes des vitraux, par les portes, par les
trous de la vote, n'et couch ces pinceaux de lumire jaune, et
alors, tout au bout, un petit tourbillon de fume indiquait la
prsence et la vie du feu. Bonnes gens, disaient les cloches, le
Christ est ressuscit! Il a souffert, il est remont  la vie; faites
comme lui; venez, les mpriss, les petits, les malheureux,
c'est--dire tout le monde, et reprenez la vie nouvelle sur laquelle
aucune mort ne prvaudra plus! Venez! j'ai appel vos pres et ils
sont venus! Je vous appelle! Dans la tour aux votes crases, bloc
de maonnerie qu'clairaient  l'orient les trois vitraux du choeur;
dans ce morceau conserv d'une glise plus vaste,  laquelle on avait
enlev la nef, le son des cloches se heurtait en chos confondus comme
des fumes qui se pntrent, et mlent leurs volutes, et montent
ensemble, et luttent souplement. Elles rpandaient au dehors leur
appel, et l, sans lutte, dans le grand ciel ouvert, les belles ondes
de musique s'envolaient; elles se dnouaient en charpes sonores,
au-dessus des maisons, au-dessus des herbes, des bois  demi vtus,
des eaux qui recevaient leurs mots clairs, et qui frissonnaient
jusqu'aux profondeurs. Mais les hommes ne venaient pas.

Quand le cur sortit de la sacristie et monta  l'autel, il y avait,
pour toute assistance, quatre femmes, un enfant,--le petit lie
Gombaud, le fils de l'clusier socialiste,--le pre Dixneuf, ancien
sergent de zouaves, Michel de Meximieu, son valet de chambre, et le
sacristain Padovan, sac  vin, corne sacre, qui chantait: _Quasi
modo geniti infantes, alleluia, rationabile, sine dolo lac
concupiscite, alleluia, alleluia, alleluia._

O taient ceux qui ne chantaient pas l'alleluia? Quelques-uns
travaillaient, comme si leur fatigue des six jours n'tait pas appele
aux vacances divines du septime; ils cassaient les mottes d'un champ;
ils rabotaient sur l'tabli ou faisaient rougir le cercle de fer d'une
roue de charrette. D'autres, bien plus nombreux, entraient dj dans
les auberges, soit dans celles du village, soit dans celles des
villages voisins, et ils buvaient de mauvais alcool qui rongeait leurs
veines, et ils changeaient des propos o aucune joie vraie et saine
ne se dveloppait, plaintes, menaces, commrages, plaisanteries qui
suaient la haine, la bassesse ou la lubricit. D'autres, inoccups,
assis dans leur maison, devant le feu, attendaient que l'heure ft
venue de manger, de sortir, quand le pre ou le matre rentrerait et
d'aller, comme lui, boire. Les jeunes filles s'habillaient pour le
bal, et lissaient leurs cheveux ou les frisaient, et, pensant aux
galanteries des dimanches passs, se plaisaient au trouble que le
souvenir veillait en elles. L'instituteur, secrtaire de la mairie,
essayait d'valuer, pour la statistique officielle, le nombre des
oies, poules, canards, porcs, dindons de la contre, et il en faisait
agrablement varier le chiffre, en consultant les colonnes des annes
prcdentes, diminuant ou augmentant, avec un sourire amus, la
richesse animale de la commune. Un domestique de ferme, ancien mineur
venu du Calvados, brouill avec son pre qui lui reprochait d'tre
trop dpensier, disait,  cette heure mme, au fermier de Semelin son
patron: Donnez-moi vingt-cinq francs; j'ai besoin d'aller acheter des
bottes  Saint-Saulge. Et il se mettait en route, rsolu  ne pas
acheter de bottes et  dpenser vingt-cinq francs. C'tait la
quatrime paire de bottes qu'il achetait de la sorte, depuis le
commencement de l'anne. Quatre jeunes hommes, portant un carrelet et
des lignes, partaient pour aller pcher en contrebande dans l'tang;
un clusier, las d'avoir ouvert cinq fois l'cluse, en cette nuit du
samedi au dimanche,  des bateaux berrichons qui remontaient par le
canal du Nivernais, ronflait dans les draps du lit dfait, tandis que
la mre, puise par la fivre, exsangue, use par la misre d'une vie
sans trve et sans nul espoir, habillait, lavait, et bourrait, dans la
chambre moite d'une bue d'air trop respir, cinq enfants qui
criaient. D'autres partaient  bicyclette pour voir des femmes. Toute
cette population, dsoeuvre pour un jour, cherchait  s'vader de sa
condition ordinaire, et, ne pouvant y russir que trs peu, elle
enviait la richesse comme une puissance souveraine, celle des bois,
celle des chteaux, celle qu'on peint dans les feuilletons, celle que
racontent les livres. La comparaison s'exasprait dans la solitude et
dans les conversations. Le fond de la bte humaine, orgueilleuse et
violente, se trahissait dans des mots, des gestes, des regards. On
hassait partout, plus ou moins. Le passant inconnu qui et travers
le bourg en ce moment aurait t ha; des noms de lgende taient
prononcs, et salus de maldictions et de mpris: les seigneurs,
Louis XIV, Rothschild, les exploitants, l'tat aussi, qui paye mal, et
qu'on commenait  vouloir remplacer par un autre tat, qui paierait
mieux pour moins de travail, et, s'il se pouvait, qui paierait la vie,
les aises, les plaisirs, dans le bourg, dans le dpartement, partout,
sans que personne ft oblig de travailler. Des filles laides
songeaient qu'avec un chapeau de trente francs elles eussent t
jolies. Le rve impossible et grossier abrutissait des mes dont
beaucoup eussent t fires et fortes, si on les et leves.

C'tait le dimanche rural, chef-d'oeuvre de l'ennui quand la prire a
disparu.

Le cur disait la messe, et il prouvait une souffrance indicible, en
devinant la solitude derrire lui, autour de lui, partout: solitude de
l'glise vide de fidles; solitude des mes vides de la grce de Dieu.
Et c'tait un morceau de France!

Quand la messe fut finie, l'abb Roubiaux tait si ple que la vieille
Perrine, la dernire fileuse du bourg, le voyant rentrer dans la
sacristie, chancelant, les yeux baisss, dit  demi-voix:

--On nous a envoy un cur qui est comme ma laine; il ne se tient pas
debout. Ces Morvandiaux, je leur croyais plus d'os!

Il eut peine  faire son action de grces. La tte dans ses mains, et
seul  prsent sous la vote de la tour, o se reposaient les cloches
immobiles, il n'entendait ni les cris des gamins jouant sur la place,
ni les pattes des pigeons qui gratignaient, en glissant, les ardoises
du toit de l'glise: il entendait son me qui se jetait d'un bout de
l'horizon  l'autre et du pass  l'avenir, comme la foudre, en
grondant, et qui criait.

--Qu'ont-ils fait, ceux qui ont eu ici la charge d'vangliser?
Est-il possible que six prtres aient pass dans un sicle, et n'aient
pas remu cette cendre?... Se sont-ils rsigns? Ont-ils t pris, eux
aussi, du sommeil de la mort? Ou bien ont-ils vcu cinq ans, dix ans,
vingt ans, dans la douleur o je suis?... Dieu, que c'est horrible, ce
dsert d'mes!... Que je voudrais revenir en Morvan! tre transport,
par des ailes, en Vende, en Auvergne, en Bretagne, dans les plaines
du Nord, n'importe o, pourvu qu'il y ait des mes vivantes autour du
Dieu vivant!... L'alleluia est tomb dans le vide. Tous les pchs
tiennent la campagne et l'empchent de chanter... O mes anciens, je
vous admire, au contraire, d'avoir pu vivre o j'touffe. Vous avez au
moins commenc votre oeuvre, essay. Et moi qui accuse, qu'est-ce que
j'ai fait?... J'ai attendu dans le presbytre, en veillant, des heures
qui ont sonn dans la solitude. Quelle faute! Depuis six mois, que je
suis cur de Fonteneilles, j'ai eu, dans le secret, entre vous et moi,
mon Dieu, beaucoup d'amour pour eux, mais je ne l'ai pas assez dit...
Il n'est pas possible que rien ne vive!... D'ailleurs, j'ai le pouvoir
de ressusciter, puisque mon Matre l'a... J'irai... Dieu sortira de
son temple... Je parlerai au premier de mes paroissiens que je
rencontrerai... Je voudrais tant les connatre! Mais nous n'avons
aucun lien, si ce n'est l'glise o ils ne viennent plus. Rien de
commun: ni le cabaret, ni le bois, ni la ferme... Si quelqu'un
m'aidait? Ce jeune monsieur de Meximieu?... Je ne lui ai fait qu'une
visite. Je me suis cart du chteau, parce que toutes les masures
sont jalouses... Non, j'irai seul. Je suis seul; je leur porterai ma
marchandise sainte qui est la paix... M'couteront-ils? Ce n'est pas
de l'insulte que je dois avoir peur, c'est de ce silence autour de
moi. Ayez piti!

Le visage mouill de larmes, il se leva, frotta ses yeux avec
l'essuie-mains pendu dans la sacristie,  ct de la fontaine de
faence verte, et ouvrit la porte de la tour. Entre la premire marche
et le mur, un brin de girofle avait pouss. Il inclina sa tte au
vent, sous les pieds de l'abb, qui entendit la caresse de la fleur et
dit:

--Je te remercie de remuer pour moi; les hommes n'en font pas autant.

Il traversa la place; elle tait vide. Dans les auberges, derrire les
vitres, des buveurs l'piaient, et devisaient sur lui comme ils
eussent fait sur tout autre objet encore nouveau pour eux.

L'abb ne les vit mme pas. Le presbytre tait l tout prs, en face
de l'glise, de l'autre ct de la route.

M. Roubiaux ouvrit la barrire  claire-voie, autrefois blanche, 
prsent salie par les mains, fit quelques pas dans l'alle,
perpendiculaire  la route et qui longeait la maison, et, au moment o
il passait devant la porte de la cuisine, il fut presque heurt par
un gamin qui en sortait, tte basse, en courant, un panier vide au
bras.

En apercevant l'abb, l'enfant s'arrta net, et leva, dans le soleil,
sa figure roussele, vivante, panouie, qui renvoyait, comme une pomme
ronde, toute la lumire tombant sur elle.

L'abb considra un moment cette jeunesse, comme s'il et regard un
cerisier en fleur, un tableau qu'on lui aurait dit tre de Raphal,
une glise neuve, un glacier, ou la mer qu'il aimait sans l'avoir vue.
Il reposait son me lasse sur ce petit homme fris, qui n'avait pas la
mchancet des grands ni leur duret de coeur. Du moins il le croyait.
Il ne lui demanda ni de qui il tait, ni ce qu'il venait faire, ni
comment il s'appelait. Mais, pendant que l'enfant attendait, tout prt
 rpondre, justement,  ces questions prvues, il lui mit la main sur
le front, et avec le pouce, lentement, pieusement, il traa le signe
de la croix.

Le petit comprit que cela signifiait: Va-t'en, petit bni! et il
s'chappa.

--Bonsoir, monsieur le cur.

La barrire claqua derrire lui.

--Un sacr gamin que sa mre envoyait quter des oeufs de Pques, dit
la servante en apparaissant sur le seuil de sa cuisine; oui, elle
demandait des oeufs, la gueuse de pauvre, parce que son fils an,
dans le temps, tait enfant de choeur. Ah! je l'ai galop, le
petit!

--Vous avez eu tort, Philomne.

--Oui, je sais bien, on vous mangerait votre pain dans votre assiette,
que vous ne diriez rien; on voit bien que vous n'tes pas d'ici... Ah!
vous ne les changerez pas, allez!... Voulez-vous dner? c'est prt.

--Non, Philomne, je monte dans ma chambre. Je vous prviendrai quand
j'aurai faim.

Il monta, repris par sa lourde peine que la vue de l'enfant avait un
instant carte, et, arriv dans sa chambre, devant sa table de bois
blanc, o il n'y avait qu'un buvard, une bouteille d'encre et un
brviaire, il s'assit, et cacha sa tte entre ses bras replis et
poss sur la table. Il ne dormait pas; il ne pleurait plus. Bientt il
se redressa. Son maigre visage aux yeux de crole, au teint noiraud,
aux oreilles dbrides et mordues par la bise,  la forte mchoire de
mangeur de pain dur, avait repris sa physionomie de tous les jours,
srieuse, nave et ardente. Il regarda devant lui, accroche au mur
blanc, la photographie d'une petite vieille morvandelle, tout
encapuchonne de noir, dont la figure crible de rides avait encore
des yeux d'enfant. Bonjour, maman! dit-il. Je vais t'crire!

Il prit, dans le buvard, une feuille de papier blanc quadrill de bleu
ple, et laissa courir la plume.

     Ce 22 avril 1906, dimanche de la Quasimodo.

Maman, je suis triste, je voudrais m'en aller te voir et prendre un
air de neige dans nos montagnes. A l'heure o je t'cris, je te vois;
les cloches sonnent, comme ici, pour la fin de la messe, mais elles
ont une rponse, dans le bruit des sabots sur la terre gele. Tu
sabotes aussi, petite mre; tu as rabattu ton capot noir sur ton
front; tu sors de l'glise, la dernire comme d'habitude; tu penses 
ton fils l'abb, au petit Henri que tu conduisais autrefois par la
main, et qui est descendu, tout seul, loin du village de
Glux-en-Glaine, pour tcher de convertir les gens de la plaine de
Nivre. Tu traverses la place; tous nos amis sont l, c'est--dire
toute la paroisse; hommes, femmes, enfants, personne n'aurait voulu
manquer la messe; il fait grand froid; le vent souffle du Preneley, et
la fort, comme le bourg,  cause de la neige, n'a plus de chemin que
pour une personne. Tout le monde s'en va  la file. Toi, maman, tu
rentres dans ta maison, qui est bien la plus troite, mais qui a t
la plus heureuse de Glux-en-Glaine, du temps que nous tions l tous
deux. Je suis triste, maman! Je t'ai quitte pour ces gens de
Fonteneilles qui ne me dtestent point, mais qui ne vivent que pour la
terre. Je n'ai rien gagn sur eux, depuis sept mois que je suis leur
cur. Mon coeur va devenir timide,  cause de l'abandon o je suis. Et
j'ai reu l'onction sainte, et je suis responsable de toutes les
fautes, de toutes les dchances, de toutes les morts dsespres que
j'aurais pu empcher ou consoler! Ils taient sept  la grand'messe
ce matin! Tout les rabaisse: leur nature, leur ignorance et leurs
lectures qui l'entretiennent; l'air qui est plein de mensonge, tout
jusqu' la vente facile de leurs boeufs... Tu comprends bien ce que je
souffre, maman. Il y a beaucoup de mres, comme toi, qui ont une me
de prtre et qui l'ont donne  leurs enfants. Alors, quand tu
recevras ma lettre, tu te mettras  prier pour moi. Je sais que tu le
feras. Je te crois puissante sur Dieu et sur le monde, parce que tu es
la pauvret bonne. Donne-moi de l'aide! Je cherche comment faire et
par o commencer. Tiens, je me rappelle que, dans ma petite enfance,
les jours de lessive, tu restais l, devant le tas de linge rapport
de la rivire, et qu'il fallait parer au soleil; tu prenais en
piti la peine que tu allais avoir, tant et tant de tours  faire,
tant de fois  te baisser,  te relever,  tendre les bras, et tu
disais: Mon Henri, je ne sais pas par o prendre mon ouvrage. J'en ai
trop! Pauvre maman! pour t'aider, ton petit gars ne comptait gure.
Quand j'avais enfonc deux piquets dans l'ouche, derrire la maison,
je me sentais lourd de gloire, je me couchais sur l'herbe. Maman, je
n'ai mme pas ce que tu avais. Personne n'a plant un seul piquet pour
moi... Envoie-moi une lettre, et mets dedans un peu de ton courage. Je
vais dj mieux, je me sens plus fort, rien que pour t'avoir crit.
Je t'aime de toute mon me, maman. Et ne me crois pas dcourag:
j'avais seulement besoin de pleurer prs de toi.

     HENRI ROUBIAUX.

L'abb glissa la lettre dans une enveloppe, chercha un timbre dans une
bote en carton, parmi des images pieuses, et descendit l'escalier qui
se plaignait toujours, comme nous, sous les plus faibles poids. En
passant devant la cuisine:

--Philomne, dit-il, vous pouvez maintenant faire rchauffer la soupe.
Je vais mettre une lettre  la poste.

--Elle est jolie, votre soupe; c'est comme une bouillie!

L'abb, tte nue, traversa le jardin, puis la petite place, en biais,
jusqu' la bote, qui formait verrue au-dessous de la fentre du
bureau de tabac. Comme il revenait, il aperut  gauche, montant la
cte, dpassant l'angle du mur, un homme de haute taille,  barbe
blonde, et qui leva son chapeau et le remit d'un geste indiffrent.

Il alla vers lui.

--Comment allez-vous, Gilbert Cloquet?

--Pas tout  fait bien, mais mieux, monsieur le cur, je vous
remercie, vous tes bien honnte.

--J'ai pass par le Pas-du-Loup, voil un mois, et j'ai demand  vous
voir, mais la mre Justamond m'a dit que vous dormiez.

--a aurait valu la peine de me rveiller, monsieur le cur, mais la
bonne femme est comme un chien: quand elle garde quelqu'un, personne
n'approche.

L'abb Roubiaux hsita un instant, cherchant instinctivement un mot
qui ne ft pas trop direct, l'expression trop franche de sa douleur et
de son reproche. Mais son me dbordait. Il dit, joignant les mains
sur sa soutane:

--Si je ne me trompe pas, Gilbert Cloquet, vous n'tiez pas  la
messe, le jour de Pques! Et, bien sr, vous n'y tiez pas ce matin.

--C'est vrai.

--Vous tes pourtant de ma paroisse.

--Que voulez-vous! il y a si longtemps que je n'y vas plus! a n'est
pas dans les habitudes d'ici.

L'abb laissa tomber ses mains, les carta de son corps, les tendit en
avant, comme s'il implorait le bcheron.

--Ah! mon ami, quelle souffrance d'tre ici le reprsentant de Dieu
que tout le monde oublie, que personne n'aime plus!

L'homme fut mu par cette douleur; il eut un petit sursaut, dodelina
la tte, et dit bonnement:

--Voyons, monsieur le cur, faut pas vous faire de peine pour si peu
de chose; on ne va pas  la messe, mais on n'est pas tout de mme du
mauvais monde. Allons, remettez-vous; l'ancien s'tait habitu  nous:
vous ferez de mme.

Il se sentit regard par des yeux qui ressemblaient  ceux du Christ
clou sur la croix. Jamais on ne l'avait regard ainsi. Quelque chose
d'intime et d'obscur fut touch en lui, et tressaillit comme l'enfant
d'une femme, et il devina que c'tait sa vie elle-mme, tout le fond
de l'me qui ne voit point la lumire, qui tait pntr par ce
regard. Il fut gn. Il tendit la main  son cur pour prendre cong.

--Ne vous donnez pas tant de tracas pour nous, dit-il. Je vous
comprends tout de mme: c'est comme moi quand le mtier ne va pas; il
y a de la peine pour tous, dans le monde, faut croire... Bonsoir,
monsieur le cur, au plaisir!...

Et il se remit  monter la pente, tandis que l'abb rentrait au
presbytre. Pendant le temps qu'il mit  franchir les premiers cent
mtres, il ne songea qu' cette rencontre avec le cur de
Fonteneilles. Une fois mme, il se retourna du ct du presbytre,
dont on ne voyait qu'une lucarne, le toit fuyant dans le jardin, et le
mur de clture avec la glycine blonde.

--C'est un bon petit homme, ce Morvandiau, murmura-t-il, il a le coeur
sensible comme une femme. Si ma dfunte mre avait t l, elle
m'aurait parl tout comme lui.

Il continua de monter entre les maisons du bourg. Un camarade le
salua, un autre, un autre encore. Des ides nouvelles chassrent, pour
un temps, le souvenir des mots changs avec l'abb Roubiaux.

Tout  l'extrmit du bourg, Gilbert entra dans une trs pauvre
habitation, une masure crase sous un toit de chaume qui lui-mme,
d'un chevron  l'autre, s'affaissait et formait gouttire. Un homme
jeune achevait de manger, assis devant une table de vieux cerisier,
entaille par le couteau, use par les mains, les plats, les coudes et
les torchons de deux ou trois gnrations. Une femme, brune et
frache, qui avait les pommettes rouges, comme celles qui viennent de
se fcher ou de pleurer, essuyait la table d'un geste circulaire, les
deux mains appuyes sur le torchon roul. Son mari baissait la tte et
achevait de manger du pain;  ct de lui, il y avait encore une
bouteille demi-pleine et une assiette o quelques rondelles de pommes
de terre nageaient dans le vinaigre et l'huile.

--Bonjour, Durg! Tu n'as pas l'air d'avoir plus de fricot que moi 
manger!

Le jeune homme releva sa tte petite, coiffe jusqu'aux oreilles d'un
grand chapeau de feutre mou. Durg, trs jeune, trs sanguin, et dont
les paules tombrent d'une pice, avec aisance, quand il se
redressa, avait une barbe rousse frise sous le menton, une courte
moustache d'adolescent, des lvres trs rouges, le nez trop court, le
front bas; et on ne pouvait dire qu'il tait beau, mais son regard,
droit, clair comme un courant d'eau sans caillou ni vase, disait la
force et la simplicit. C'tait un primitif. On devinait, dans ses
yeux pleins d'nergie au repos, que l'homme n'avait qu'une parole,
qu'un sentiment, qu'une ide  la fois, et qu'il serait une puissance,
d'un dvouement absolu, pour ceux qui auraient conquis son affection
et persuad son esprit. A l'interrogation plaisante de Cloquet, il
rpondit:

--Le printemps n'est pas bon. Si l'corce ne va pas, en mai, je crois
que nous n'aurons pas de quoi lever la famille qui vient.

Il eut un sourire qui claira sa face rustique, et, d'un mouvement des
yeux, dsigna la jeune femme, dont la taille tait lourde.

--a parat, rpondit Gilbert Cloquet, riant aussi. Mais vois-tu,
Durg, le malheur des malheurs, c'est qu'il n'y a plus les foins 
couper.

--Non! des machines partout!

--Except chez monsieur Michel. Moi, je fauche ses foins depuis que
j'ai quitt la Vigie, depuis plus de vingt ans. Qu'est-ce que tu
dirais si je te faisais embaucher?

--Je te dirais merci; mais tu te trompes, vieux; ils sont tous les
mmes: il va acheter une faucheuse.

--Tonnerre! fit Gilbert en s'approchant, comme s'il allait se jeter
sur Durg. Qu'est-ce que tu dis l?

--Ce que je sais.

--Il n'en a jamais eu!

--Il va en avoir.

--Non, il ne voudrait pas m'enlever mon travail. Douze jours de bonne
paye! C'est pas possible, Durg...

--Voil, dit le jeune homme, se courbant pour raconter l'histoire, et
faisant le geste de l'humanit conteuse, les coudes appuys sur les
genoux, les mains libres, la tte avanante. A la foire de mars, il a
rencontr le marchand de machines, et quelqu'un l'a entendu qui
demandait les prix, oui: Combien le grand modle? Combien la marque
amricaine? La vtre? Est-ce une preuve, Cloquet, ou bien veux-tu que
je t'en dise plus long?

--Je veux que tu viennes avec moi! Nous irons trouver monsieur Michel;
il nous coutera: je le connais... Non, je te rponds que c'est une
menterie!

Durg, sans se redresser, regarda de ct la jeune femme qui tait
devenue grave, en entendant parler les hommes. Elle dit, trs bas, en
serrant le linge entre ses mains comme si c'tait le gain de deux
semaines qu'on voulait lui enlever:

--Il faut y aller, et puis surtout ne pas cder sur les prix!

--Ne crains rien! dit le mari, dont les yeux, tout  coup, devinrent
ardents. Tu me connais!

En un moment, les deux hommes furent l'un prs de l'autre, sur le
seuil; ils touchrent ensemble le bord de leur chapeau, en l'honneur
de la femme qui, du fond de la maison, les suivait du regard, songeant
aux choses de l't prochain; puis ils descendirent et disparurent
dans un chemin qui tournait autour du bourg, et qui rejoignait la
route un peu plus bas. Ils taient de mme taille, mais le vieux tait
plus lanc, plus mince; il avait en lui une lgance non apprise,
comme il arrive parmi les arbres de futaie.

--Si tu veux, dit-il, nous prendrons avec nous Dixneuf: c'est un
ancien qui attend comme moi aprs les foins du chteau. Il y a mme
vingt-deux ans qu'il les fauche, lui aussi.

Un signe d'assentiment fut la rponse du jeune. Devant eux, au bas de
la pente, ce n'tait que des prs o l'herbe grandissait dj drue et
luisante; toute parcelle de terre, comme un vase trop troit, tendait
sa fleur ou sa gerbe verte; l'eau coulait en dessous, invisible, et
par-dessus, la grande raye du soleil et du vent passait aussi,
droulant les feuilles, les ptales, les tiges toutes pleines de sve.
Les hommes calculaient l'tendue que l'herbe couvrait, ses
profondeurs, ses dentelures entamant la fort. Le souvenir des
dernires fenaisons leur venait  l'esprit, puis ils considraient
plus distraitement les cimes des bois, rouges encore de la rsine des
bourgeons, ples par endroits, l o le sol plus dur avait mis en
retard les chnes de la fort. Le village du Pas-du-Loup tait cach 
quelques centaines de mtres de la lisire. Gilbert et Durg
tournrent autour du chteau, prvinrent Dixneuf qu'ils trouvrent
chez lui, dormant au coin de la chemine. Le vieux maon, malgr
l'apprentissage, n'avait jamais t bien occup  construire les
maisons et  rparer les ponts du pays. Il n'tait employ par les
matres maons que dans les temps de grande presse, et on lui confiait
volontiers le soin de gcher le mortier. L'homme avait plus de
soixante ans. Il tait patriote, mauvaise tte, sourd un peu, capable
de rsistance en paroles, mais d'une prodigieuse inertie, quand le
chef de chantier ou le travail ne lui plaisaient pas. Il tait pauvre
aussi. Et Gilbert Cloquet pensait que, comme un autre lui-mme plus
g, ce Dixneuf mritait d'tre plaint, aid, embauch pour la
fenaison.

Les hommes, cte  cte, remontrent du ct du chteau de
Fonteneilles, traversant la pelouse qui le sparait de la fort. Du
haut de la terrasse, que le soleil avait quitte depuis midi, pour
clairer l'autre faade et la cour de l'habitation, Renard, flnant
et important, aperut le groupe qui se dirigeait vers l'escalier de
pierre.

--H? vous autres, qu'est-ce que vous venez faire encore?

--On a  parler  monsieur Michel, dit Gilbert, sans ralentir le pas.

--Il est malade; il ne pourra pas vous recevoir... je ne sais pas ce
qu'il en est dj venu, de coureurs et de journaliers pour le voir; on
dirait, en vrit, que le temps des matres comme lui est  tout le
monde.

--Dites donc, Renard, ce n'est pas  vous qu'on a affaire!

Michel, entendant un bruit de voix, apparaissait au coin du chteau, 
droite, et comprenait sans peine l'objet de la discussion. Il tait
ple et essouffl pour avoir fait trente pas.

Il fit signe  Gilbert et aux deux autres hommes: Venez! et retourna
dans la cour d'entre, plus chaude et plus ample de dcor que la
terrasse. Il y avait l, en avant de la porte, un rectangle long,
dall et ciment, que protgeait un toit de tle port par trois
colonnes blanches. Ce pristyle, lev d'un demi-pied seulement
au-dessus du sol, avait t construit par la grand'mre de Michel,
vieille femme  qui plaisaient la tideur de l'abri et l'ventail
grand ouvert des champs qui montaient vers le bourg, coups en leur
milieu par le double buisson de htres de l'avenue. Des fauteuils en
rotin, des chaises de jardin taient rangs le long du mur. Michel
attendait, debout, les trois journaliers de Fonteneilles. Ceux-ci,
deux au moins d'entre eux, connaissaient bien le chemin. Ils le
foulaient avec une espce de scurit et d'orgueil, comme s'ils
avaient pens: Renard a eu le dessous; nous sommes plus que lui;
d'ailleurs, ce n'est pas d'hier qu'on nous traite ici avec honneur.

Tous trois ensemble ils salurent, du chapeau et de la tte, et
Gilbert, qui prcdait un peu les autres,  titre de familier et de
causeur facile, demanda:

--Vous tes malade,  ce qu'on dit, monsieur Michel? Faut pas nous
recevoir, si a vous gne.

Le jeune homme serra les trois mains qui se tendaient.

--Venez tout de mme. Tant que je serai debout, je serai  votre
service. Qu'y a-t-il?

Aucun des trois hommes ne rpondit  cette interrogation trop htive.
On devait s'asseoir d'abord, et causer de ce qui n'tait point
important. Ils prirent des chaises que Michel leur dsignait,
s'assirent, mirent quelques profondes sentences sur le temps qu'il
avait fait, puis Gilbert, tirant sa barbe fauve, et regardant le
chtelain:

--Monsieur Michel, c'est-il vrai que vous avez pens  faucher avec
une faucheuse?

--J'y ai pens, en effet, Gilbert, mais je n'ai rien dcid.

--Vous y pensez: a n'est pas bien.

--Pourquoi?

--Monsieur Michel, parce que a sera contre nous. Est-ce que j'ai mal
travaill?

--Et moi? dit plus haut le pre Dixneuf. Est-ce que vous n'avez pas
t content de moi, les annes passes? Depuis les temps anciens que
je travaille vos prs?

--Faut pourtant que l'ouvrier vive, ajouta Durg, en avanant sa tte
jeune, comme pour charger sur l'ennemi. La machine vole le travail de
l'ouvrier!

--Vous ne ferez pas a, monsieur Michel? a ne serait pas la justice!

--Ni votre intrt, voyons!

--Ni la paix!

Les trois voix s'animaient. Les trois hommes rapprochaient leurs
chaises de celle de Michel, qui attendait, et regardait en silence
celui qui parlait.

--Il y a assez de bourgeois qui ne font plus faucher! Vous tes le
dernier. Votre pre et votre grand'mre nous ont fait travailler!

--N'achetez pas de machines, monsieur! C'est votre intrt, je vous
avertis.

--Non, Durg, interrompit Gilbert; il faut dire  cause de nous, par
amiti pour nous, pour nous donner du travail, n'achetez pas de
faucheuse.

--Douze journes, au moins; peut-tre quinze ou vingt de perdues, si
vous le faisiez!

--Il a raison, monsieur,  bas les machines! Donnez du travail!

--Dites, monsieur, donnez-m'en!

Ardents, partags entre la crainte de dplaire, la colre, la pense
des jours de chmage forc, les trois faucheurs interrogeaient le
matre de l'herbe, et, si les yeux des deux anciens ne menaaient pas,
il y avait une rvolte et un dfi dans le regard du plus jeune, de
Durg au poil roux.

Les lvres avaient fini de parler, mais elles restaient entr'ouvertes,
prtes  protester ou  se plaindre. Les trois hommes avaient le mme
geste, et ne diffraient que d'expression. Ils se penchaient en avant
comme pour recevoir le pain.

--coute, Gilbert, et vous, Dixneuf, rappelez-vous ce que je vais vous
dire. A cause de vous, qui tes de vieux amis de la maison, je renonce
 acheter cette anne une machine, mais  une condition expresse: le
prix de la journe ne dpassera pas trois francs.

--C'est ce qui est d, fit Gilbert.

--Le syndicat s'en contente pour les travaux du printemps, dit le pre
Dixneuf. On peut conclure.

--Trois francs cinquante, dit Durg vivement. Pour les travaux durs,
comme les prs, on ne demande pas moins.

--Je paierai trois francs, rien au del. Vous pouvez calculer que dix
faucheurs,  trois francs chacun, pendant quinze ou dix-huit jours,
c'est le prix de la machine mme que je vous donne. Je ne renonce 
mon ide que pour vous, dans votre intrt. Moi, je fais une opration
peu raisonnable. Mais il me suffit qu'elle soit  votre avantage.
Est-ce convenu?

--Trois francs cinquante, dit Durg: je ne travaille pas  moins.

--C'est bien; je n'embauche que Gilbert et Dixneuf, dit Michel en se
levant. Je vous regrette, Durg, puisque vous tes un bon travailleur.
Au revoir.

Les deux anciens taient contents et n'osaient pas trop le montrer.
Durg, obstinment silencieux, l'air dur et insolent, fit  peine un
signe de tte, pour prendre cong de Michel de Meximieu. Les trois
compagnons remontrent ensemble l'avenue. Ils ne commencrent  parler
entre eux que quand ils furent dj loin du chteau. Michel, qui les
suivait du regard, attrist d'un dsaccord sans cesse renaissant et
qui tenait aux dfiances des mes bien plus qu' des raisons d'argent,
vit que les hommes discutaient, et que Durg, contraint tout  l'heure
et muet, gesticulait avec violence, entre les deux anciens qui se
taisaient  prsent.

Ames sans force, ou mes rvoltes! Que faire? Et c'est tout le
monde, toute la campagne et toute la ville! Gilbert a-t-il compris mon
intention, et en somme, ma gnrosit? Peut-tre. Dixneuf n'a srement
rien vu. Durg s'en va avec un argument de plus contre les riches. Il
croit que j'ai voulu l'exploiter. Il est fier de n'avoir pas cd.
Quelles paroles pourront toucher ces coeurs que les actes n'meuvent
pas? Quel est le chemin? Oh! que je le ferais volontiers! Ne dirait-on
pas que nous appartenons  une autre humanit qu'eux?... Une chose est
entre nous, et je ne sais pas de quel nom la nommer, ni comment la
briser... J'avais cru, en cdant, faire un sacrifice digne de retour.

Il jeta un regard sur l'avenue maintenant dserte.

Que m'importe, aprs tout? Mon devoir ne durera pas. D'autres
accompliront l'oeuvre que j'ai  peine commence, et si dure...
D'autres!...

Une image se leva dans son esprit, celle d'une jeune femme aux cheveux
de deux ors. Il la vit, l, tout prs, dans la cour sable du chteau,
et il avait une si puissante facult d'vocation, une mmoire si
parfaite des objets, des couleurs et des mouvements, que ce fut
rellement Antoinette Jacquemin qui passa devant lui, sans le
regarder, se dirigeant vers les servitudes et la ferme, salue de loin
par les hommes qui labouraient le champ d'en face, comme celle en qui
l'avenir de tout le domaine tait vivant.

D'autres prendront ma place, et ils ne se souviendront de moi que
rarement...

Il se prit  pleurer, enfonc dans le fauteuil d'corce, les yeux
ferms, sr que personne ne serait tmoin de sa faiblesse et ne la
troublerait.

Michel de Meximieu se savait trs malade. Depuis son adolescence, il
avait une maladie de coeur, insouponne ou non avoue par les
mdecins, et que les motions violentes des derniers mois venaient
d'aggraver subitement. Au retour de Paris, inquiet des crises de
suffocation qui le saisissaient, de l'extrme faiblesse fivreuse o
elles le laissaient, et que la volont ne suffisait plus, comme
autrefois,  dominer, il avait consult,  Corbigny et  Nevers. Un
premier mdecin avait dit: Ce n'est rien, mais, pas trop
d'inquitudes, n'est-ce pas, ni trop d'imagination? Un second, devant
l'insistance de Michel, qui voulait savoir, avait t moins discret,
et le dialogue s'tait termin sur ces mots:

--J'ai besoin de savoir si je vivrai. Je suis de ceux qui veulent
connatre l'ennemi, et j'espre faire bonne contenance. Parlez-moi.

--Eh bien! monsieur, avec ce que vous avez, un homme heureux comme
vous peut vivre longtemps.

--Et si je n'tais pas heureux?

Le mdecin s'tait tu.

--Alors je suis perdu.

Lui-mme il avait prononc la sentence. Mais ds le lendemain, ds le
soir, et, depuis lors, tous les jours, il refusait d'y croire. Elle se
dressait devant lui, et il la chassait. Elle revenait, et alors pour
la convaincre de mensonge, il appelait  son secours sa jeunesse qui
voulait vivre; son ambition noble et qui lui mriterait sans doute la
grce de vivre; son effort pour relever tout ce peuple abaiss de la
campagne. Lutte formidable, sans tmoin, sans confident, sans
consolation d'aucune sorte, d'o il fallait sortir tout  coup, pour
donner un ordre, recevoir un fermier, un chef de culture, une visite.
Elle se renouvelait souvent. Mille causes, sans cesse renaissantes,
criaient autour de lui. Tu vas mourir inutile, Michel de Meximieu, et
rien ne sera, de ce que tu as rv. L'occasion, c'tait une
souffrance physique; c'tait le souvenir des conversations qu'il avait
eues dans ce fumoir, ou  Paris, avec son pre; c'tait la cruelle
pense de la Vaucreuse et d'Antoinette Jacquemin; c'tait la vue des
champs, des bois qui allaient bientt passer en d'autres mains, ou
encore, comme  prsent, l'ingrate rponse des hommes, un refus
d'arrangement qui montrait combien les mes taient malades de haine.

Le dimanche avait dispers les travailleurs. La chaleur cartait les
importuns. Michel souffrait. Les heures passaient.

Mais il en tait arriv  ce point o la douleur, longtemps maudite,
est enfin accepte, et commence aussitt  perdre son pouvoir. Ce long
aprs-midi de printemps, cette solitude, cette immobilit, ces larmes
qui schaient, ce visage dont elles n'avaient pas effac l'nergie et
qui retrouvait, aprs elles, une sorte de calme et de sourire, c'tait
tout l'appareil et tout le visible d'une victoire prodigieuse: un
homme acceptait de mourir. Il se retrouvait dans la tradition de ses
pres, soldats et hommes de haute foi. Il tait brave plus que les
autres. Il ne tremblait plus pour lui-mme, et il avait dj
au-dessous de lui toute la terre. Il disait: Assez de larmes! Je n'en
verserai plus. Cela fait bien la dixime fois que je pleure sur moi.
C'est neuf de trop... Heureusement, j'ai senti aujourd'hui que, dans
ma peine, il y a un regret de ne pas m'tre dvou... Cette peine-l,
je l'emporterai... Ils ont rarement, ces pauvres, des dvouements qui
soient bien  eux, et tout entiers... O l'admirable fodalit que le
monde pourrait tre!... Une me seigneuriale, c'est--dire sainte, par
quartier, pour dfendre les timides! Un homme d'armes! Une
citadelle!... Ils auront l'abb,  Fonteneilles. Oui, j'ai
confiance... Et puis, qui sait de quel hallier sort le muguet, dont
une branche emplit de parfum tout un bois? Personne. Il jaillit de la
feuille morte. Un tre rdempteur peut se lever parmi eux. Il en
faudra, des pauvres, pour relever les pauvres... Et c'est pour cela
peut-tre que, moi, je m'en irai le premier, peut-tre...

Le soleil, rasant le sable, pntrait sous la toiture de tle, et
clairait Michel, qui se reprenait comme autrefois,  regarder
longuement la lumire descendre. Quand le valet de chambre vint, vers
six heures, lui demander un ordre, il ne put s'empcher de dire:

--Monsieur le comte est mieux; il a sa figure d'habitude.

Le dimanche finissait dans le calme. Quelques cris descendaient encore
du village o les buveurs, en quittant les auberges, essayaient de
chanter. Pas de vent. Les braconniers savaient qu'il n'y aurait pas de
lune. Quand la nuit eut dragu dans ses plis le reste d'or qui trane
sur les champs vers le soir, il y eut une heure frache, o les herbes
commencrent  boire la rose. Le bruit des pas s'assourdit, et la
douceur de l'air, pntrant par les portes ouvertes, fit venir sur le
seuil des femmes et des enfants, qui regardrent devant eux, mus par
la grce inconnue, et qui dirent: Il fait doux. L'abb Roubiaux, qui
se promenait dans son alle de buis, sentant le parfum qui montait de
la fort, ferma son brviaire sur son pouce, leva les yeux, et
murmura: Quand mme, alleluia! Sur les hauteurs de la Vigie, le
vieux Fortier, qui chaque soir voyait les toiles et les nuages
glisser au-dessus des bois, remarqua que le ciel tait satur d'eau
comme si toutes les toiles pleuraient, et il dit: J'aurai encore,
cette anne, soixante chariots de foin.

Au bord de l'tang de Vaux, dans le golfe qui s'enfonce, tout aigu, au
nord-ouest, un homme tendait des nasses. Chauss d'espadrilles, le
pantalon relev jusqu'au-dessus du genou, il prenait un de ces longs
mannequins d'osier, cachs dans un fourr du bois, coutait, jetait un
regard sur la rive oppose, puis,  peu prs sr de n'tre pas
pi,--la fort tait sombre et les arbres trempaient dans l'eau leurs
branches  demi feuillues,--il descendait la berge vaseuse, titubait
en pitinant les vases molles, se courbait, et posait l'engin parmi
les roseaux. Supiat Gueule-de-Renard allait saisir, dans la cache o
il les mettait  scher, la sixime nasse  anguilles, lorsqu'il
entendit un bruit de branches remues,  sa gauche et assez prs. D'un
mouvement souple, il s'agenouilla aussitt sur le sol, posa la nasse
avec prcaution, et se coucha  ct. Le coassement des grenouilles,
le crissement des grillons qui liment du fer  l'entre de leurs
cavernes, la plonge d'un poisson sautant aprs une toile, remplirent
la nuit. Puis le chant du loriot trs doucement modul, dans la mme
partie du bois o les branches avaient remu, fit se relever le
braconnier, qui appela en sourdine:

--C'est toi, Durg? Tu m'as fait peur.

Sans prcaution, et refoulant le taillis du ventre et des paules, le
jeune journalier arriva droit  Supiat, et, dans l'ombre, Supiat vit
luire les dents blanches et les prunelles de Durg qui riait.

--Quand je ne t'ai pas trouv  la maison, j'ai pens que tu pchais
l'anguille, Gueule-de-Renard, et je suis venu jusqu'ici. J'ai vu le
comte.

--Est-ce qu'il est malade comme on le dit?

--Oui, il m'a sembl qu'il respirait mal.

--Je ne le pleurerais pas! C'est un bourgeois qui prendra de
l'influence ici. Il a le chic pour faire croire aux hommes qu'il
s'intresse  eux. S'il fait faucher ses foins  la main, cela fait
encore dix hommes qui se croiront ses obligs. Combien t'a-t-il
offert?

--Trois francs. Les deux vieux ont accept. Mais moi, j'ai refus, ils
taient furieux!

--Parfait!

Supiat se mit  rire, et tendit son museau  la clart ple de la
nuit, comme une bte qui flaire le vent.

--Alors, Durg, l'affaire est dans le sac?

--Parbleu! C'est ce que je venais te dire.

--Je prviens cet imbcile de Ravoux, que j'chaufferai en parlant de
justice et d'exploitation patronale; il dfend  Cloquet et  Dixneuf,
au nom du syndicat, d'accepter trois francs; il va lui-mme trouver le
patron, qui s'emporte, qui parle de promesse, de parole donne...

--Je t'en rponds; il a dit qu'il ne cderait pas...

--Et le patron achte sa faucheuse... Et le Meximieu est un peu plus
dtest... Allons! mon vieux, cela va bien. Je vais jeter ma dernire
nasse.

Il prit sur l'herbe la cage d'osier toute poussireuse de vase sche,
la souleva, et s'avana, en s'cartant un peu vers la gauche, jusqu'
l'endroit o la rive, dominant d'un pied l'eau de l'tang, permettait
de jeter aisment la nasse entre les roseaux.

Il revint en essuyant ses mollets tachs de boue, reprit ses sabots
qu'il avait laisss au pied d'un baliveau, et, frappant sur l'paule
de Durg:

--Il y a aussi un camarade qu'il faut abattre, Durg. Tu sais bien
lequel. J'ai entendu des syndiqus, mme des jeunes, qui me
reprochaient la racle que je lui ai donne. Il aurait vite un parti,
ce vieux-l, il est malin...

--Tu ne sais donc pas les dernires nouvelles, comme disent les
journaux?

--Quoi donc?

--La fille est compltement ruine. Elle doit  plus de vingt
personnes du bourg, ou de la ville. Avant un mois, l'huissier sera
chez elle.

--Je veux bien, mais le bonhomme ne sera pas abattu pour cela. Sa
fille, c'est comme un nid d'cureuil dans le tronc d'un arbre: a ne
le tue pas.

Durg hocha la tte, l'oreille dresse, couta un moment avant de se
remettre en marche.

--Il y aura tout de mme les dettes qui le gneront, dit-il.

Les deux hommes,  la file, s'enfoncrent dans le bois. La pointe de
l'tang de Vaux, o les rides qu'avait faites la chute de la nasse
s'taient dj largies, puis tales sur les berges en vagues
minuscules, continua de reflter la grenaille des toiles. Tout
dormait dans les fermes. Des canards en pture, au loin, sur les
grandes eaux, appelaient des bandes sauvages qui passaient,
invisibles. Gilbert Cloquet tait couch; Michel de Meximieu lisait
dans sa chambre, la fentre entr'ouverte. Leurs deux noms continuaient
d'tre prononcs tout bas, et associs par la haine perspicace du plus
mauvais drle de Fonteneilles.




VII

LES FOINS


Le travail de la faucherie allait chapper  Gilbert. La faucheuse
tait achete. Vers la fin de mai, on l'avait vue avec ses roues et
son sige peints en vermillon, ses dents de scie bien aiguises, son
timon portant la marque de fabrique du vendeur, amene comme une
statue de procession sur un camion,  travers les campagnes qui
observent toujours et se taisent le plus souvent.

Alors, le journalier, l'homme que la ruine de Marie Lureux tenait
veill toutes les nuits, avait demand  faire sa journe avec les
sarcleuses que Fonteneilles envoyait dans les bls dj grands. Elles
passaient, prenant chacune l'une des voyettes troites que les rigoles
creusent entre les planches semes; elles allaient lentement,
attentives  ne pas froisser les pis, courbes, une main derrire le
dos, tenant un paquet de mauvaises herbes, enfonant l'autre,  et
l, dans la houle de la moisson jeune, partout o pointait un chardon,
un pavot, un bleuet, un brin de vesce des semailles anciennes, ou le
bouton aigu d'une nielle dj prte  s'ouvrir. Il gagnait peu. Elles
se moquaient, non pas toutes, et elles jalousaient l'homme qui prenait
le pain des femmes. Il sentait cette dchance passagre: aussi ne
s'arrtait-il point de travailler, comme elles, quand, au bout des
sillons, elles se redressent, la poitrine tendue au vent, et qu'elles
bavardent un peu, cherchant  deviner l'heure qu'il est; mais il se
relanait dans le fourr du froment, press de fuir, et de cacher sa
barbe entre les murailles vertes que chaque jour exhaussait. Il
songeait surtout  sa fille, et  la honte qui tait venue. Mais il ne
savait pas tout son malheur. Les femmes le savaient; et cependant
aucune n'avait encore os dire: Gilbert Cloquet, tu as mal surveill
tes enfants de la ferme de l'pine. Car l'huissier, le dernier jour de
mai, a pass dans les tables avec son papier, il a pass dans
l'curie; mais une partie des btes avaient t emmenes, avant son
arrive, et il ne les a pas prises en note. Tu ne les as pas
rencontres, Cloquet, mais tout le monde a connu qu'elles taient dans
le bois: une des juments, la plus belle, la noire, trois vaches, et
quatre brebis, gardes par un mauvais gars engag sur les routes. Ils
ont jur, ton gendre et ta fille, oui, jur qu'ils ne cachaient rien,
et ce sont des menteurs, et bientt, quand la vente sera faite, ce
seront des voleurs.

Il ne savait pas. Il n'tait point retourn  l'pine depuis que sa
fille l'en avait chass. Elle tait venue lui demander pardon, et de
l'argent. Comme il n'avait que le pardon  donner, elle n'avait pas
reparu. On tait en juin. C'est l't d'avant la moisson, o la terre
est toute vtue. Autour de Fonteneilles, et sur la croupe des coteaux,
et sur le double versant des prs qui descendaient au lac et qui
s'ouvraient  peine, comme des livres oublis, ayant un ruisseau bleu
au milieu, l'herbe foisonnait. Elle tait mre. Un soir, Michel de
Meximieu fit appeler le chef de culture, et, montrant la longue bande
de prairie qui montait vers le sud, entre la lisire des bois et la
haie d'un champ d'avoine, il dit:

--Ce sera pour demain. Vous enverrez deux hommes pour faire la
tournire et couper les pines, avant cinq heures.

Le dernier jour de l'herbe se leva. L'aube tait claire. La longue
prairie commenait  trente mtres du chteau, montait doucement,
suivait la courbe de la fort, dvalait la pente de l'autre ct de la
colline, au del d'un alizier, dcoup en plein ciel. Aucun rayon ne
touchait encore l'alizier, ni les chnes qui veillaient  la lisire
du bois. Mais l'herbe avait senti le jour; une vie prodigieuse et
muette la soulevait; les boutons d'or, groups en larges taches,
tendaient leurs ptales que l'ombre avait redresss; les pissenlits
panouissaient le faisceau de leurs pes jaunes; les marguerites, que
la nuit ne ferme point, tournaient toutes la tte vers le soleil qui
allait venir; un souffle chaud exaltait dans les graines innombrables,
dans les pis, dans les grappes et les hlices, dans les ombelles et
les cosses, l'huile parfume qui enveloppe le germe. Le vent lger,
courant par rises comme sur une mer calme, se poudrait de pollen, et
s'imprgnait du got de la sve. La longue nappe ondulait; pas une
tige n'tait froisse, pas une seule n'tait morte, mais la couleur
des vagues disait la moisson mre. Elles taient brunes, elles taient
grises, elles luisaient comme de l'argent, et des reflets couleur de
sang s'y mlaient  la rouille des choses qui ont dur. Quand les deux
domestiques entrrent au bas de la pice, par la barrire blanche, une
perdrix, qui avait son nid dans l'herbe, s'envola; un loriot s'leva
d'un chne de bordure et se laissa porter au vent, l'aile ardente de
soleil; un rle de gent se faufila entre les touffes, et remonta dans
le fourr en jetant son cri de crapaud, et il y eut alors un silence
d'pouvante dans le monde des btes que l'herbe avait loges, qui
avaient grandi avec elle, et cr en elle. Les grillons eux-mmes se
turent une seconde. La faux traait une avenue, et la serpe pointait
les ronces, au bord de la grande prairie.

Il faisait chaud,  neuf heures. La barrire s'ouvrit de nouveau; deux
chevaux noirs entrrent, attels  la faucheuse. O taient les gens
de Fonteneilles, ceux qui avaient cri contre la machine, et ceux qui
avaient sournoisement rompu le march conclu avec Gilbert Cloquet, et
fait acheter l'affameuse, l'ennemie qui arrivait clatante,
vermillonne, roulant sur ses roues neuves, derrire les chevaux
rsigns? On ne voyait personne dans le champ d'avoine, la fort
laissait pendre ses feuilles molles de chaleur, et un seul homme avait
pass, depuis l'aube, un berger, remontant la colline, vers la pture
o M. Fortier engraissait ses boeufs blancs. Qui allait conduire la
faucheuse? Ah! si on avait su! Tout le bourg et t l! Ce fut Michel
de Meximieu qui sortit du chteau, en vtement de toile blanche,
coiff d'un chapeau de paille, et monta sur le sige de fer, au-dessus
de la barre coupeuse. Renard, qui tenait les chevaux, dit une dernire
fois:

--Monsieur le comte voit bien qu'il n'y a pas de mauvais gars dans les
environs. Fatigu comme il l'est, il ne devrait pas faire le travail
d'un domestique. Moi-mme, si monsieur le comte le permettait, je
pourrais...

--Merci, Renard. Je crois bien qu'en effet, tous les propos qu'on m'a
rapports sont de pure invention, mais il suffit qu'on ait cri: je ne
suis pas de ceux qui exposent les autres.

Il prit les guides de corde, et il siffla; la rousseur du soleil
courut sur les reins des chevaux en marche. Les dents de la scie
s'engagrent dans l'herbe, et l'herbe coupe se coucha, glissa sur le
plancher de la machine, puis retomba toute luisante sur le sol, humide
encore le long de la tige et rose prs de la racine. Derrire la
machine, qui allait sans une pause, avec un cliquetis rgulier, elle
formait un sillage, un long miroir de sve que la lumire enfin
atteignait et schait. Michel jouissait de la perfection de travail de
la faucheuse, et surtout de se sentir le matre qui travaille, et plus
prs de sa moisson qu'aucun homme de sa race. Il avanait vite. Il
rejoignit les domestiques qui taient  peu de distance du sommet de
la colline.

--Laissez passer! dit-il, et tant pis, je fonce en plein foin, sans
tournire!

Il sacrifiait quelques bottes d'herbe. Que lui importait? Tout allait
finir pour lui avec l'anne. Les chevaux fumaient de sueur.
Subitement, l'un d'eux flchit, s'abattit presque, se redressa d'un
coup de reins; la machine s'enleva d'un ct, retomba, tourna comme
sur un pivot, et le conducteur fut jet  terre,  trois pas, dans le
foin. La faucheuse tait brise. Michel se releva; il courut aux
chevaux et les arrta. En mme temps, deux hommes se montrrent
debout,  la lisire de la fort, tandis que, de l'autre ct, dans le
champ d'avoine qui n'tait spar de la prairie que par une haie, un
autre homme se levait et criait: Bravo!  bas les bourgeois! Michel
se tourna de ce ct, mais il ne vit rien. Il marcha vers l'endroit o
la faucheuse avait heurt contre un obstacle. Les deux domestiques
accouraient. Ils cherchrent dans l'herbe.

--Voil! monsieur Michel, dit l'un d'eux. Regardez!

Il tenait dans sa main le bout tordu d'un fil de fer qu'on avait du,
pendant la nuit, tendre entre deux piquets et dissimuler dans l'herbe
haute.

--C'est encore Supiat, je parie! cria-t-il.

--Mais oui, c'est lui qui tait cach dans l'avoine! Je l'ai reconnu!
Je cours aprs! Casser la machine! Ah! il va voir! dit l'autre.

--Ramenez les chevaux, dit Michel, en arrtant l'homme qui prenait
dj son lan pour courir. Laissez Supiat et les autres, s'il y en a.
Dans deux jours, j'aurai une faucheuse neuve, et je la conduirai comme
celle-ci. Je vous charge de le dire dans le pays.

--Vous n'avez pas de mal, monsieur Michel?

--Non, trs peu.

--C'est que vous tes blanc... Vous avez l'air...

--Ne vous tourmentez pas. Allez mes amis. Rentrez.

A ce moment une voix appela:

--Monsieur de Meximieu?

Avant de s'tre dtourn, Michel avait reconnu celle qui l'appelait.
Antoinette Jacquemin tait debout au pied de l'alizier, toute menue au
sommet de la grande courbe du pr, et elle faisait signe: Venez!
venez!

Michel alla droit vers elle,  travers l'herbe haute. Les domestiques
descendaient du ct du chteau, emmenant les chevaux et la machine
brise. Ah! elle avait bien choisi son heure, cette petite de la
Vaucreuse! Fallait-il vraiment lui obir? On pouvait encore s'arrter,
trouver un prtexte, revenir au chteau. Pourquoi ne pas la fuir?
Qu'est-ce que je fais? Que peut-elle pour moi? Et que puis-je lui
dire? Vais-je me plaindre de la ruine de mon pre, et de ce que
Fonteneilles ne m'appartient plus? Elle n'en sait rien. Vais-je lui
laisser voir que j'aurais pu l'aimer, que je l'aimais dj? Je ne le
puis plus. Et pour que je lui confie l'autre douleur, la troisime,
celle qui me dlivrera des autres, elle est trop jeune. Il faut que
ses dix-huit ans restent joyeux. Prends garde! Pas de larmes! Pas de
faiblesse! Et je me sens moins fort que jamais! Pourquoi vais je donc
 elle? Il allait parce qu'elle tait la piti, et que personne ne le
consolait. Il allait avec son secret qu'il ne dirait point, mais
qu'elle devinerait peut-tre.

Il avait beaucoup chang depuis la visite  la Vaucreuse. Son visage
s'tait amaigri; l'expression trop ferme de ses yeux s'tait corrige
par la souffrance: ils avaient eu des visions qui les avaient laisss
plus inquiets, plus tendres et voils de brume. Antoinette Jacquemin
le regardait venir. D'abord elle s'tait demand: Pauvre voisin,
dois-je le plaisanter sur sa chute? Il ne boite pas. Il a seulement
son chapeau enfonc et du vert sur la manche. Elle tait tombe de
cheval plus d'une fois. Sa gaiet tait prte encore mieux que sa
piti. Mais ce fut la piti qui parla, ds que Michel fut arriv 
cette distance o le regard peut se faire entendre, o les mes
commencent  se toucher par leurs antennes qui doutent et qui se
replient.

--J'espre que vous n'tes pas bless, monsieur?

--Non, mademoiselle.

--Qu'y a-t-il eu? Pourquoi la faucheuse a-t-elle pirouett? Une
pierre?

--Un pige  bourgeois, mademoiselle, un fil de fer tendu cette nuit
pour faire tomber mes chevaux et casser ma machine.

--C'est affreux! Mais vous tes tout ple, monsieur. Quelle vilaine
action!... Quelle lchet!... Moi, j'tais venue  Fonteneilles, ce
matin, avec la carriole qui allait aux provisions... Je suis
curieuse. Je voulais voir l'entre en carrire de cette faucheuse dont
le pays a parl plus que de raison... Et puis, vous revoir aussi...
Vous savez, ma promesse;... asseyez-vous, monsieur, l, au pied de mon
arbre... Non?... Je vous assure que vous avez besoin de vous
reposer...

--Non, j'ai besoin de serrer une main amie.

--Alors, prenez la mienne.

Cette enfant maternelle, habitue  consoler des chagrins qu'elle ne
comprenait pas, Michel la retrouvait, comme  la Vaucreuse. Elle le
regardait avec une tendresse inquite, les yeux grands ouverts, le
visage tout dor par le reflet de ses cheveux, de son chapeau de
paille, et du matin qui rejaillissait des herbes. Elle ne disait rien;
mais, pour si peu de chose elle aurait dit: Je vous aime, que Michel
eut peur de ce silence o l'aveu grandissait trop vite. Il rompit le
charme, en s'cartant d'un pas. Les mains qui s'taient unies se
dnourent. Et ce fut un adieu qu'un seul des deux comprit.

--Alors, j'ai bien fait de venir? Ce n'tait pas une ide trop
enfant, comme vous dites?

--Non, une chre pense profonde et opportune, dont je vous remercie.
Je ne puis vous dire combien je suis mu de vous voir sur cette terre
de Fonteneilles.

--J'tais venue prs de la barrire du chteau, une fois dj, il y a
huit jours. Je vous ai aperu de loin. Mais j'tais avec miss
Margaret Brown, mon institutrice, et je n'aurais pas pu vous parler
amicalement. A quoi bon la banalit d'un bonjour, la feinte d'une
surprise et le regret d'avoir pass sans avoir t une me qui pense
et qui coute? A quoi bon, n'est-ce pas?

Il recevait les mots, l'un aprs l'autre, comme des flches qui
s'enfoncent dans la mme blessure. Mais il n'eut pas l'air d'avoir
entendu, et reprenant sa pense:

--Oui, vous avez eu raison de venir, puisque je peux vous montrer
moi-mme un peu de ce domaine dont j'aime la moindre motte. Voyez
cette longue prairie qui va vers la maison. C'est presque une valle,
n'est-ce pas? Comme la pente est modele noblement!

--Et toute fleurie! Demain elle sera moins belle: avec le foin qui
tombe, il y a quelque chose de caressant qui s'en va. Moi, je ferme
les yeux quand on fauche  la Vaucreuse. C'est une saison chez nous
qui change le paysage. Nous n'avons pas cette grande ligne de
futaie...

--Vous l'aurez un jour.

--Une semblable? c'est impossible.

--Qui sait?

--Moi, je sais. Il faut des sicles, il en faut un au moins. Quel ge
ont vos chnes? Celui-ci? Et l'autre, qui a des branches mortes pour
les ramiers?

--Cent soixante ans et deux cents ans. C'est mon grand-pre qui les a
sems.

--Nous sommes depuis moins longtemps  la Vaucreuse. Ici le temps a
fait son oeuvre. Votre chteau est envelopp  moiti par les bois, et
il me semble...

Elle dsignait du geste le toit de vieilles tuiles moins lev que les
bois.

... Il me semble qu' l'automne, quand il est tout couvert de feuilles
mortes, il doit faire partie de la fort: ce n'est qu'un vieux chne
de plus.

--Aimez-le, je vous en prie!

--Mais oui, je l'aime,... comme tout le pays.

--Soyez celle qui ne quitte pas ses terres pour Paris?

--Faut-il le jurer? J'y suis toute prte.

--Ne riez pas! Ne le prenez pas en plaisantant. Je vous parle plus
srieusement que vous ne le pensez. Je vous prie, mademoiselle
Antoinette, comme si j'tais un frre an, de rester dans ce pays o
votre nom est respect, o, personnellement, vous tes populaire; de
ne pas le maudire parce qu'il est plus malade que bien d'autres pays
de France, mais de faire pour lui ce que nos parents n'ont pas su
faire; d'y vivre. Rien qu'en l'habitant, vous y ferez beaucoup de
bien, vous serez une vraie grande dame, un tre de grce et de
misricorde...

--Je vous assure, monsieur, que ce serait mon ambition, celle sans
doute de toute autre femme  ma place. Mais vous en parlez
singulirement...

--Pourquoi?

--Comme d'une chose que vous souhaitez, mais que vous ne verrez pas...

--C'est vrai. Je ne le verrai pas.

Mademoiselle Jacquemin se pencha, tonne.

--Vous ne serez plus l?... O serez-vous donc?

Michel sentit fix sur lui le regard d'Antoinette, et le sourire qui
tombait, et l'inquitude grandissante  mesure que le silence se
prolongeait. Il fit effort pour contraindre sa voix qui refusait de
parler. Son visage demeura tourn vers Fonteneilles lointain.

--Promettez-moi le secret?

--Oui.

--Je suis fianc.

Elle se recula,  son tour, comme si la mort avait pass entre eux. Et
elle se redressa toute.

Une autre Antoinette tait l, non plus une enfant, une femme blesse,
irrite, aussi forte que lui dans la douleur d'amour. Non, elle ne
pleurerait pas! Il ne pourrait pas mesurer le mal qu'il venait de
faire. Trs ple, elle aussi, sa fine tte orgueilleuse rejete en
arrire, et les paupires  demi baisses par le mpris, elle trouva
les mots pour rpondre, elle les jeta, du bout de ses lvres toutes
blanches.

--Je vous flicite. Mais je ne vois pas pourquoi je suis avertie la
premire. C'est trop d'honneur, en vrit. Elle est jeune?

Michel secoua la tte.

--Elle est riche assurment? Un Meximieu ne peut faire qu'un mariage
riche.

--Oui. Elle a tous les millions qu'elle veut. Elle se baisse, elle les
prend.

--Comme vous dites cela!... Et elle vous emmne loin, puisque vous
quittez Fonteneilles?

--Trs loin...

--Ce sera bientt?

Michel ferma les yeux.

--Je ne sais pas.

--Vous tes de plus en plus trange. Excusez-moi; je vais rejoindre ma
voiture qui m'attend au bourg. Et de ce que j'ai pu vous dire, ne
retenez qu'une chose, la seule qui soit vraie...

Elle eut un petit rire nerveux qui mourut dans l'espace immense.

--Je n'tais venue que pour vous rpter la phrase; vous vous
rappelez, quand je disais que vous pouviez plaire: j'avais raison,
vous voyez!

Le bout du brodequin jaune frappait une touffe d'herbe et l'crasait.
Michel, alors seulement, eut le courage de regarder de nouveau
Antoinette Jacquemin. Il la vit se reculer encore. Il lui dit
lentement, car il prolongeait en mme temps son supplice et sa
dernire vision d'amour:

--Ne parlez pas comme vous faites... Vous regretteriez ce que vous
appellerez un jour votre injustice... Mais, je vous supplie par
avance, ne vous accusez pas vous-mme,... quand vous comprendrez et
quand vous saurez tout... J'aurais trop de peine de vous savoir
triste. Vous n'avez pas de tort vis--vis de moi, pas un seul... Je
vous assure,--ne me rpondez pas, je vous en prie,--que je n'en ai pas
non plus vis--vis de vous... Vous avez t la premire apparition
dlicieuse dans ma vie, et tout ce que vous m'avez dit, mme vos
reproches, tout m'a montr l'tre de choix auprs duquel j'aurai
pass... Je vous souhaite d'tre heureuse, infiniment... Adieu...
Merci...

--Adieu, monsieur.

Elle demeura droite, muette et hautaine, jusqu' ce qu'il eut rejoint
l'avenue verte que la faneuse et la faux avaient taille. Alors,
voyant qu'il tait loin, et qu'il ne se dtournait pas, elle
s'approcha de l'alizier, appuya sa main sur le tronc, et, sa tte sur
sa main, elle regarda diminuer, le long de la haie, celui qu'elle
avait attendu dans la joie. Quand il fut prs de la barrire du pr,
elle espra qu'il regarderait en arrire, au moins une fois. Mais la
barrire tait ouverte. Il passa. Antoinette s'aperut que les arbres
de Fonteneilles tremblaient devant elle. Elle pleurait.

Michel tait troubl jusqu'au fond de l'me. Comme beaucoup d'hommes
d'une vie morale trs forte et peu entoure, il avait coutume, quand
il avait agi, d'examiner son acte et de se juger lui-mme. Dans le
fumoir, o il s'tait enferm, il marchait  grands pas, les yeux
fixs sur le parquet, o son ombre le prcdait, d'une fentre 
l'autre. Il fallait que je fusse abandonn. Je crois que c'est fait.
J'ai pu lui dire, sans qu'elle comprt pourquoi, mon voeu suprme. Que
ce pays ne ptisse point de l'abandon de Fonteneilles par tous les
Meximieu... J'espre  prsent. Elle comprendra. Les mots qu'elle m'a
dits taient envelopps dans sa colre, dans sa fiert blesse, dans
sa pauvre tendresse qu'elle a crue mconnue. Mais tout cela tombera.
Comme elle a t forte! Quelle me de femme dj et d'hrone en elle!
Quelle dignit dans ce premier chagrin, que je lui ai fait, moi...
moi! Ah! que je suis malheureux!... Que je voudrais pouvoir pleurer!
Mais je ne dois plus! J'ai promis!

Pour s'empcher de pleurer, il se donna des tmoins. Il sonna le valet
de chambre; puis, ayant chang de vtement, il passa dans les curies
et s'informa des chevaux. Les hommes de la ferme de Fonteneilles et
les domestiques disaient: Il reprend got  la terre.

Ds qu'il eut achev de djeuner, il sortit, comme il faisait
autrefois, et s'engagea dans la grande avenue. Une puissance
souveraine, celle de sa volont ou celle de sa douleur, l'entranait
et le soutenait. Il marchait vite. Il montait sans s'essouffler, sous
le soleil ardent, le chemin qui mne au bourg.

C'tait l'heure o la campagne dort, dans la fanfare des moucherons.
Quand Michel eut pouss la barrire  claire-voie de la cure et
demand, debout sur le seuil de la cuisine: Monsieur le cur est-il
chez lui? personne ne rpondit. Il rpta la question, en reculant de
deux pas, jusqu'au milieu de l'alle de buis. Alors, la fentre du
premier tage entra en lutte avec une main qui cherchait  l'ouvrir;
elle cda, non sans se plaindre; le buste de l'abb se pencha dans le
soleil, au-dessus de l'alle.

--Qui est l encore?... Ah! c'est vous, monsieur Michel? Philomne
doit faire mridienne: je descends.

--Non, monsieur le cur, je monte. Je puis monter aujourd'hui.

Au haut du petit escalier de bois, il trouva l'abb Roubiaux, et
celui-ci le fit entrer dans la chambre qui avait pour meubles quatre
chaises, une table, et la photographie de la vieille maman. Sur la
table, un registre tait ouvert, et il y avait  ct un carnet, entre
les pages duquel l'abb, avant d'ouvrir la fentre, avait gliss une
feuille de papier buvard.

--J'ai appris l'incident de ce matin, dit le prtre. Il a d vous tes
trs pnible.

--Oui. Cinq ans de bonne volont, rcompenss de la sorte.

--Oh! ne la jugez pas perdue, votre bonne volont, monsieur Michel. Je
suis sr qu'elle a touch quelques-uns de ces silencieux qui vous
entourent... Tenez, je suis sr que vous avez dj pardonn en... en
gentilhomme.

--Vous vous trompez.

--C'est vrai? Vous leur en voulez encore?

--Non, vous vous trompez de terme. Monsieur le cur, laissez-moi vous
dire que nous vous connaissons mal, et que je le regrette. Vous avez
eu peur, j'en suis persuad, qu'on ne dt, ici, en pays bleu, que le
cur tait trop bien avec le chteau. Mais, quand le chteau, c'est un
homme de votre ge, ou  peu prs, un tre sans mondanit, et qui n'a
pas une jeunesse folle, je vous assure, pourquoi le fuir? Tenez, si
nous avions caus coeur  coeur, deux ou trois fois seulement, tout 
l'heure vous m'auriez dit de pardonner en chrtien. C'est le vrai mot.
Pour moi, le type du gentilhomme, c'est le Christ.

L'abb se leva en hte. Sa figure terreuse s'illumina de joie. Il
tendit la main.

--C'est bien beau, ce que vous dites l!

--Non, c'est la simple vrit, celle que vous croyez, celle que je
crois. Mon rve, comme le vtre, et t de les lever peu  peu
jusque-l, et de disparatre en laissant une oeuvre plus grande que
moi, d'tre l'ouvrier qui a aid  btir la flche d'une cathdrale...
Mais il faudrait plus de temps que je n'en aurai. A peine si on devine
les fondations dans la boue.

L'abb Roubiaux avait rapproch sa chaise de celle de Michel. A
prsent, il ne craignait plus. Il osait parler, il osait tre. Son me
sacerdotale, son me enthousiaste et nave de sminariste aspirant 
la conqute du monde, mais dj douloureuse au souvenir des premires
dceptions du prtre, l'abb Roubiaux la laissait parler. Il avait
joint les mains sur sa soutane. Il racontait ses projets anciens, du
temps qu'il tait vicaire dans le Morvan, et comment il les avait
trouvs irralisables, ds le dbut de son sjour  Fonteneilles; il
disait ses appels incompris, ses attentes vaines au confessionnal, au
presbytre, ou dans les chemins, quand il eut tant souhait qu'on vnt
 lui, et qu'on passait; il s'humiliait de n'avoir pas encore russi;
il laissait entrevoir que sa sympathie pour ses gens tait demeure
entire, et que son espoir tromp reprendrait longtemps, toujours
peut-tre, son niveau, comme l'eau des puits qui vient de loin.
C'tait bien le fils de la mre Roubiaux qui parlait, un enfant du
peuple ordonn pour le salut des autres, chtif d'aspect, mais
conscient de la grandeur de sa mission et ambitieux comme un empereur,
un de ces petits que le souffle d'en haut transfigure aisment, et
montre tout  coup dans leur familiarit avec le divin. Il
s'enhardissait jusqu' appeler Michel mon ami. Michel coutait, avec
la certitude, maintenant, qu'il tait venu se confier  un tre fort,
de l'lite obscure du monde.

--Croiriez-vous, dit l'abb Roubiaux, que j'ai un gros sacrifice 
faire, et que j'ai hsit? Pourtant, rien ne fleurit sans cela. C'est
le fumier des terres ternelles. Nos joies, nos gots, notre repos,
belles tiges coupes, haches, foules aux pieds, et qui nous font
piti, mais qui rejaillissent en merveilles toujours. J'ai t lche.
Croiriez-vous que mon vque m'a demand...

--Quoi?

--De faire la qute pour le culte! Dans Fonteneilles!

--Pauvre monsieur l'abb!

--Il me l'a demand deux fois. J'ai refus. J'ai crit: Je ferai
l'annonce  la grand'messe; je recevrai les offrandes que quelques-uns
de mes paroissiens voudront bien m'apporter, pour suppler aux
indemnits supprimes du Concordat. Mais aller de maison en maison,
c'est inutile. On m'accueillera bien presque partout, j'en suis sr,
mais on ne me donnera presque nulle part.

--Qu'a rpondu l'vque?

--Il a rpondu: Qutez, ne ft-ce que pour connatre votre paroisse.
Je suis parti, j'ai t voir moi-mme mon vque; je l'ai suppli; je
lui ai dit: Mais, je la connais cette paroisse! A quoi bon demander 
ceux de ces hommes et de ces femmes qui n'assistent pas mme  la
messe, qui travaillent le dimanche, qui jurent comme des diables et
s'amusent de mme? Essayer de les prcher? Je veux bien! Les servir?
oh! de tout mon coeur inemploy! tre leur ami incompris, bafou,
frapp peut-tre, oui encore! Mais provoquer la rponse de
l'indiffrence ou de la haine, et compter,  chaque fois: Encore un
qui renie son Dieu! Encore un autre! un autre! c'est un supplice
au-dessus de mes forces, monseigneur.

--A-t-il eu la faiblesse de vous couter?

--Non, il m'a rpt: Je vous donne l'ordre, pour la troisime fois,
d'aller partout. L'heure est venue o il doit tre demand compte  la
France de son baptme. Allez, mon ami, et ne craignez pas.

--Et alors?

--Vous voyez, je suis dcid: je prpare mes listes.

Il y eut un silence.

--Monsieur l'abb, dit Michel, j'ai  vous raconter une histoire toute
pareille  la vtre. Moi aussi, j'ai eu peur du sacrifice qui m'est
demand.

--Il est aussi dur que le mien? oh! alors, je vous plains...

--Plus peut-tre... Mais je crois qu' prsent, depuis ce matin
surtout, il est accept... Je viens vous le confier, pour tre encore
plus sr que je l'ai fait. Monsieur l'abb, je suis trs malade...

--Mon ami, vous tes un peu souffrant, il faut...

--Dsespr, voil la vrit; mon mdecin me l'a laiss deviner, je
l'ai lu dans les livres de mdecine; et, d'ailleurs, je le sens trs
bien. Ne me mnagez pas; ne niez pas: c'est inutile... Vous savez
mieux qui je suis, depuis une demi-heure. J'aurais voulu vous aider 
refaire cette paroisse, j'aurais voulu racheter toutes les fautes
qu'ont commises, contre elle, les Meximieu, toutes leurs ngligences,
leurs absences... J'aurais t juste et fraternel sans effort, il me
semble. Cela et t le mieux, sans doute... Je n'aurai pas le temps.
Monsieur l'abb, dites-moi, en toute vrit, si vous croyez que
l'acceptation de la mort qui vient soit puissante devant Dieu?

--Infiniment, dit l'abb, comme l'obissance la plus difficile et la
prire la plus sublime.

--Alors, puisque je n'ai pu donner mon exemple et mon coeur, je donne
ma vie pour que Fonteneilles revive. J'accepte ma mort. C'est tout ce
qui me reste, monsieur l'abb. Adieu.

Il essaya de sourire, et il y russit. Ses lvres, qui venaient de
nommer la mort, demeurrent entr'ouvertes, hroquement, ses yeux la
virent et ne frmirent pas. Il eut l'air d'un page devant l'ennemi,
ironique, aimable, lger, l'air qu'avaient eu les Meximieu  leur
premire affaire, quand ils sautaient  cheval, les trompettes
sonnant, et qu'ils tiraient l'pe pour le service du roi. Pauvre
jeunesse! Il avait leur ge; il avait leur manire, il souriait, lui
aussi, au danger imminent, mais il n'avait d'autre tmoin qu'un prtre
de village; il n'attendait point de gloire, et le roi pour lequel il
acceptait de mourir n'en saurait jamais rien.

Ce fut un beau geste de jeunesse, et qui dura le temps d'un salut.
Puis les lvres se dtendirent. Pas un mot ne fut dit. Les deux hommes
s'taient levs.

Ils se parlrent encore un peu, du regard, comme ceux qui trouvent
trop pauvres les mots pour exprimer l'intime de leur me. Il n'y eut
pas d'attendrissement, pas de consolation inutile. L'abb reconduisit
Michel jusqu' la porte du jardin. Ils taient aussi ples l'un que
l'autre. Mais le moins troubl des deux paraissait tre M. de
Meximieu.

--J'irai vous voir, dit l'abb Roubiaux... Ah! monsieur Michel, s'il y
avait seulement un homme par chteau, un homme par paroisse!

Michel tait dj  l'angle de la maison, sur la place. Il descendit
la route. Quelques femmes,  et l, levrent, avec le doigt qui
tenait l'aiguille, le rideau de leur fentre, et dirent:

--Il vient de faire la partie avec le cur... Les riches, a a
toujours du temps  perdre.

La chaleur passait sur la campagne, par bouffes touffantes et qui
sentaient le foin. La poussire, sur le chemin, s'levait en
tourbillons. Un nuage d'orage, tout blanc avec des transparences de
cuivre, avanait, par croulements successifs, ses hautes tours
au-dessus des bois. Michel regagnait son chteau. La fatigue
l'accablait. Mais, pour la premire fois depuis des annes, il avait
en lui la paix.




VIII

LA QUTE DE L'ABB ROUBIAUX


Les gens de Fonteneilles s'entretenaient de la vente qui devait avoir
lieu  l'pine, le dimanche 22 juillet. Une affiche, colle sur les
murs de la mairie, annonait cette vente volontaire, et numrait
les objets qui seraient adjugs  la crie.

Depuis qu'elle tait l, Gilbert passait au large. Il ne se montrait
plus dans le bourg  cause de cette feuille de papier rouge; il
faisait la moisson dans une ferme loigne, et ne revenait gure que
le samedi dans sa maison du Pas-du-Loup, vitant de rencontrer ses
amis d'autrefois, prenant les sentiers au lieu des chemins, honteux et
irrit d'avoir pour enfants des faillis.

L'abb Roubiaux, appel par sa mre malade, avait quitt sa paroisse
avant de commencer la qute qu'il avait promis de faire, et, revenu 
Fonteneilles, il remettait de jour en jour cette corve qui
l'inquitait.

Le 19 juillet, quand le soleil se leva, l'atmosphre tait chaude et
toute charge encore de la poussire de la veille. Depuis six
semaines, la terre souffrait de scheresse. Les feuilles pendaient,
molles, le long des branches; le brillant de l'herbe avait pass; les
pis laissaient tomber le grain, et les hommes suffoquaient en se
courbant sur les bls.

Le travail de la moisson tait donc plus rude que de coutume pour les
coupeurs d'avoine et de froment, et, selon toute apparence, il
donnerait peu de profit.

C'est  quoi songeait l'abb Roubiaux, vers midi, en descendant de
Fonteneilles pour gagner le Pas-du-Loup. Sur la route, sonnante comme
une roche creuse, il marchait lentement et la tte penche,
contrairement  son usage. Il la releva, en passant devant l'avenue du
chteau, et aperut Michel de Meximieu appuy sur la barrire blanche.
Le jeune homme fit signe de la main: Venez me voir? Il avait l'air
trs calme. Rien ne trahissait qu'il venait de souffrir d'une crise,
si ce n'est la pleur de ses narines encore dilates et le
frmissement de ses doigts sur le bois qu'il tenait serr. Toute
l'nergie de sa race revivait en lui transforme, silencieuse,
souveraine dans le domaine des douleurs.

A l'abb Roubiaux qui s'informait:

--Comment allez-vous?

Il rpondit:

--Mal.

Mais cela fut dit sur un ton de suprme indiffrence. Et il ajouta:

--J'attends le passage du toucheur, pour lui parler d'un envoi de
boeufs. Agriculteur jusqu'au bout, comme vous voyez. Et vous? Je
devine ce que vous allez faire.

--Hlas!...

--Par o commencez-vous?

--Par le hameau du Pas-du-Loup! Cinq maisons, pas une chrtienne! Je
me dpche, parce que c'est l'heure de la sieste, et que les
journaliers sont chez eux, ou peuvent y tre...

Michel salua en souriant.

--Allons! bonne chance au missionnaire! Monsieur l'abb, venez me
raconter, ce soir, votre premier jour de qute? Moi, j'ai confiance!

--Vraiment?

--Voyez-vous, monsieur l'abb, nous avons dans le corps huit litres de
sang: eh bien! dans le plus pauvre sang de France, il y a toujours une
goutte qui croit.

Ils se serrrent la main, et l'abb Roubiaux descendit, htant le pas,
pour prendre le sentier, tout voisin, qui dvalait entre les prs.

La premire maison o il entra fut celle de Gilbert Cloquet. Le
journalier, la veille, en coupant le bl, avait t frapp
d'insolation. Il tait revenu au hameau. Il tait faible encore, et
couch sur son lit dfait. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, 
l'entre subite de la lumire et de l'air, il se redressa, et sauta
sur la terre battue, honteux, boutonnant en hte le col de sa chemise
et chaussant ses sabots aligns sous le bois du lit.

--Ma parole, c'est notre cur! dit-il. Excusez! Je ne m'attendais pas
 votre visite, je ne pensais pas en vous...

--Je regrette bien de vous dranger, Gilbert. Mais j'ai une raison
pour venir...

--a doit tre, monsieur le cur. J'avais jamais vu chez moi celui qui
vous a prcd, avant le jour o il est venu prendre le corps de ma
pauvre femme, pour le porter en terre. Asseyez-vous donc.

--Merci.

--Un verre de vin? Vous avez soif, peut-tre? C'est de bon coeur. Mais
moi, je ne peux pas boire aujourd'hui.

--Non, je viens pour une chose qui est trs srieuse. Je vais voir
toute la paroisse, et je commence par le Pas-du-Loup. Gilbert Cloquet,
vous savez que l'tat ne nous paye plus?

--J'ai vu cela sur les journaux, en effet.

--Alors, je viens vous demander,  vous et  tous les hommes de la
paroisse: Voulez-vous donner quelque chose pour faire vivre les
prtres, moi et les autres, ou bien voulez-vous abandonner la
religion? Vous tes libre, Gilbert. Rpondez-moi selon votre
conscience.

L'abb, debout, trs mu et tremblant malgr lui, avait rcit la
formule qu'il avait prpare, et qu'il allait dire, la mme,  chaque
chef de famille. Il lui semblait qu'il avait devant lui toute la
campagne mditative et ferme. Qu'allait-elle dire? Il priait. Le
village, accabl par la chaleur, se taisait. Une rainette chantait,
cache sous le baril de vin. Gilbert, en chemise et en pantalon, la
tte basse, pesait les mots qu'on venait de lui dire, comme s'il
s'agissait d'une botte d'corce, dont il devait connatre le poids. Il
avait son air des grands jours de dispute, sa figure de juge, la
mchoire pendante, les paupires demi-closes et les sourcils
rapprochs. Quels souvenirs traversaient son esprit? Quelles raisons
le dcidrent? Tout demeura mystrieux. Il ne dit qu'une chose, la
plus petite sans doute de celles qu'il avait penses. Il se redressa,
et son regard tout bleu demeura grave.

--Monsieur le cur, je n'en use gure; mais, ne pas en avoir du tout,
a ne me va pas. Je veux tre enterr dans la terre bnite, comme mes
dfuntes.

L'abb, qui crut dire merci, ne s'aperut pas, tant il tait troubl,
qu'il continuait seulement tout haut la prire commence tout bas:
_Sancta Maria, mater Dei_... Le journalier n'y prit pas garde non
plus. Il s'tait retourn; il fouillait sous son traversin et en
retirait un vieux porte-monnaie  monture de cuivre; puis, mettant son
offrande dans la main de l'abb Roubiaux:

--Je ne suis plus riche... Je ne peux pas donner grand'chose. Faut pas
m'en vouloir... Ma pauvre Marie va tre vendue dimanche...

L'abb, trs ple, prit entre ses doigts la pice de deux francs, et,
l'levant, il traa dans l'air le signe de la croix.

--_Benedicat vos!_ dit-il. Merci, Gilbert. Dieu ne vous abandonnera
pas.

--J'en ai besoin, rpondit l'homme.

Peut-tre en aurait-il dit plus long. Mais l'abb se retira, et,
traversant le chemin forestier, entra chez Ravoux, dans la salle basse
o cinq enfants, le pre et la mre, achevaient de dner. Le saladier
plein de dbris de lait caill et de pain tait encore entre eux, sur
la table. Ravoux se leva, frona les sourcils, et, comme Gilbert,
regarda fixement le prtre. Mais il y avait, entre eux, toutes les
lectures que l'ouvrier avait faites. L'abb, timidement, commena 
rpter sa demande.

--Non, monsieur, interrompit Ravoux; c'est inutile. Vous savez bien
que je ne suis pas de votre parti.

--Mais je ne suis d'aucun, pas plus que Dieu, dit l'abb.

--Suffit. Je dis ce que je dis. Je ne donne pas pour la calotte...

L'abb Roubiaux leva la main, pour la seconde fois, au-dessus des
enfants stupfaits:

--_Benedicat vos!_

Il sortit en saluant. Ravoux le suivit. Il tait agit, peut-tre mme
touch, tout au fond. Le poil noir et fris remuait sur ses joues.

--Quand vous n'aurez plus de pain chez vous, dit l'ouvrier au prtre
qui s'loignait, je ne vous en refuserai pas. Ce que je refuse, c'est
la cause, c'est pas vous.

L'abb fit un signe de tte, sans se retourner, tandis que Ravoux
refoulait dans la chambre les enfants et la mre, dont les ttes
s'tageaient au soleil, entre les montants de la porte.

--Drle de calotin que le cur d'ici! dit-il en riant. Il y croit, 
sa religion!

L'abb continuait sa qute. Il entra dans la maison de la voisine de
Cloquet, et la grosse mre Justamond demanda:

--Je peux t'y vous donner sans le dire  mon homme? Il n'est pas l.

--Non, il faudra le lui dire, au contraire, pour qu'il ait sa part
dans le mrite.

--Alors, je ne peux pas.

--Adieu, mre Justamond!

L'abb Roubiaux tourna sur ses talons, mais il n'avait pas fait quatre
pas vers la maison du pre Dixneuf, que la bonne femme, la poitrine
haletante, secoue en mesure, courut aprs lui.

--Tenez, tout de mme, monsieur le cur, prenez a!

Elle donnait dix sous. Elle avait six enfants.

Le pre Dixneuf, l'ancien zouave, atteint d'hmiplgie, la main droite
crispe, le cou tordu, l'oeil inerte et mouill, tait assis dans un
fauteuil de paille, devant sa fentre.

--a serait plutt  moi de vous quter! Aprs tout, je n'y vas
jamais,  l'glise!

Puis, se rencognant sur l'oreiller qui lui soutenait la tte:

--Prenez donc tout de mme les sous qui sont sur la chemine, c'est
tout ce que j'ai. Et puis f... moi la paix. A l'honneur!

L'abb en prit deux, et laissa le reste.

La femme de Juste Lappe, presque au bord des bois, la petite femme
bien attache, dcide, alerte, presque jolie encore, qu'on voyait
aller en journe aussi souvent que son mari, ayant vu le hameau en
moi, connaissait dj la raison de la visite du cur. Elle n'attendit
pas la demande, mais, prenant l'abb  part,  l'abri de l'angle de la
maison.

--Dites, monsieur le cur, est-ce que Ravoux a donn?

--Non.

--Et Gilbert?

--J'ai commenc par lui, et il a donn.

--Alors, je donnerai aussi: Lappe est toujours du parti de Cloquet,
dans les disputes.

Quand il sortit de la fort, l'abb se parlait tout haut  lui-mme:
Ce n'est pas trop mal; je n'aurais pas cru;... ce Pas-du-Loup
serait-il le meilleur hameau de la paroisse? Comment cela se fait-il?
En tout cas, me voil lanc. A prsent, en pleins champs, Roubiaux!

Il se jeta hors du chemin, coupa le pr, longea, en montant, la ferme
de l'pine, o la fille de Cloquet refusa ddaigneusement le quteur,
et, traversant la route de Fonteneilles, il entra dans l'hritage qui
tait le grenier  bl d'une grande ferme de la paroisse. A cause des
pentes, de la forme en dos d'ne qui tait celle du champ, il tait
difficile de faire manoeuvrer la moissonneuse mcanique. On
moissonnait  la faux. Les pis, presss les uns contre les autres,
formaient  trois pieds de terre une fourrure plus paisse, plus
sensible et mobile que celle d'une bte; nappe de grain mouvante, d'o
s'chappe et s'coule dj l'odeur du pain: car au ras des planches,
tout le long des tiges, la chaleur s'est amasse, elle a roussi la
paille et sch la farine. Et maintenant, dans la fournaise, les
hommes sont entrs. Ils moissonnent. L'abb cherche ses ouailles.
Trois hommes sont l, courbs; les nuques ardentes, les bras, la faux
qu'ils tiennent, dcrivent un demi-cercle; les torses suivent le
mouvement avec une moindre amplitude, les pieds avancent aprs deux
coups de lame et deux balancements du corps. On les voit de dos, les
moissonneurs. Celui qui a commenc le premier est dj  mi-coteau;
dans la seconde planche,  cinquante mtres en arrire, son frre le
suit, et presque au bas du champ, tout prs de l'abb, le domestique,
un mauvais biquart de seize ans, brche sa faux sur les cailloux. En
voyant l'abb passer l'chalier, l'enfant rit, lve les paules, et se
remet  faucher. On a parl souvent des curs devant lui, et pas en
bien. Il a les pommettes rouges, mais quelle taille chtive, quelle
hrdit morbide dans le teint blafard du cou, dans les gencives dj
molles et bossues de la bouche entr'ouverte, quelle lueur de passion
bestiale dans les prunelles, quelle mort mal habille de jeunesse, et
qui se trahit sous le dguisement!

--Petit, demande l'abb, je te rencontre pour la premire fois. D'o
es-tu?

--De l'Allier.

--As-tu fait ta premire communion?

--Non, pour sr.

Le rictus des morts tait sur sa pauvre bouche, bleue de fatigue et
d'puisement sans ressource. L'enfant avait pos sa faux debout sur le
chaume. Il tait tout petit  ct d'elle.

--Es-tu baptis seulement?

--Je crois que oui, parce que j'ai t, dans le temps, au baptme de
mes soeurs.

L'abb rcita sa formule, pour expliquer la visite. Et le rire
diminua.

--Si je te qute, ce n'est pas pour l'argent, mon petit, c'est surtout
pour ta petite me inconnue. Je suis n comme toi dans les fermes.
J'ai travaill comme toi. Mais j'ai quitt ce que j'aimais, ma mre,
mes parents et mes voisins pour vous mieux aimer tous. Dis-moi que tu
ne sais rien du bon Dieu, mais que tu ne veux pas tre de ses ennemis?

Le soleil, ayant tari depuis longtemps les rserves d'eau de la terre,
buvait  prsent la sve des herbes et des bois, et c'tait sans doute
ce qui formait ces nuages blancs, gros comme le poing, et qui
planaient trs haut, comme des oiseaux qui ont leur nid dans l'herbe
et qui volent au-dessus. L'abb avait sa soutane traverse par la
sueur et colle au corps. Les hommes qui taient en avant, dans les
premires tranches ouvertes, tout en fauchant tournaient la tte pour
voir ce que faisait le domestique. L'enfant leva ses yeux qui
rencontrrent ceux de l'abb, et je ne sais quelle bont descendit
jusqu' son me en friche. Il passa le coude sur son front mouill,
tapa sur la poche de son pantalon, et dit en se moquant, mais avec de
la jeunesse vraie dans le regard et du coeur dans la voix:

--J'ai rien l, mais je veux bien, pour vous faire plaisir.
Voulez-vous: j'irai dimanche vous porter mes sous?

Par-dessus les jonches de froment abattu, par les sentiers entre
elles, l'abb s'avana en montant, vers l'homme qui tait le second,
et derrire lui, il entendait la faux crissante du petit qui s'tait
remis  l'oeuvre. Quand il fut rendu prs du faucheur de bl, l'abb
salua de la main, et il allait parler, quand l'homme dit gravement,
ayant devin ou entendu le dialogue du bas du champ:

--Oui, prenez mon nom. Je suis catholique, et vous le savez bien: je
fais dire une messe tous les ans, le jour o est mort mon pre.

--Et votre frre?

--Je ne sais pas. Allez lui demander.

L'abb monta encore, en inclinant  gauche, vers le bord de la haie.
Le bl soufflait son odeur de pain. L'abb considra le rude homme,
qui tait l'an et le chef vritable de la ferme, colosse qui
tranchait d'un coup de lame aussi large d'pis qu'une grande roue de
charrette. Il lui parla, tant encore un peu en arrire, et l'homme
sans se relever, sans se dtourner, dit schement:

--Non!

--Vous ne voulez pas?

--Non!

L'abb demeura en arrire, son chapeau  la main, et il suivit
lentement l'homme qui lanait la faux.

--Au nom de ceux qui ont fauch ici avant vous, dit-il, et qui sont
morts!

Les deux hommes marchaient sur le mme chaume; ils entendaient chacun
le pitinement de l'autre.

--Au nom de vos enfants, qui n'auront pas, sans Dieu, toute la joie de
leur vie!

Tous deux ils frlaient de la poitrine les mmes pis qui allaient
tomber.

--Au nom de votre me abandonne, et que je voudrais sauver!

Le paysan ne rpondait plus. Il y avait de la colre, dans le bruit de
sa lame tranchant les pis. D'ailleurs, le dos du champ, le haut de la
vague rousse tait tout voisin, et l'homme allait descendre l'autre
versant du bl. Quand l'abb vit cela, il laissa le faucheur, et alla
vers d'autres champs et d'autres coeurs.

A huit heures du soir, il n'avait pas paru au chteau de Fonteneilles.
Il ne vint pas non plus le vendredi. Ce fut seulement le samedi soir
qu'on vit descendre, par l'avenue de htres, un abb Roubiaux qui ne
ressemblait plus entirement  l'ancien. Il semblait avoir encore
maigri; sa soutane tait blanche de poussire; il marchait en boitant
et appuy sur un bton: mais la petite tte noiraude, inattentive  la
route, panouie, dans le rve, coutait srement le cantique de la
vie nouvelle. Le prtre venait dans le crpuscule d't, qui est aussi
clair que le jour, et plus doux.

--Eh bien! et la qute? cria Michel en traversant la cour. Est-elle
finie?

Ils se rencontrrent sous le dernier htre de la grande avenue.

--Je n'en puis plus, dit l'abb, mais je suis dans l'esprance! Vous
aviez raison! Savez-vous combien de familles m'ont refus, monsieur
Michel? Six! Toutes les autres ont donn!

--C'est une merveille, en effet!

--Et une autre, c'est que je me suis fait connatre, c'est que je suis
mieux leur prtre, c'est que nous avons moins peur les uns des autres,
eux et moi... Ah! monsieur Michel, si vous les aviez entendus! Quelles
formes diffrentes de l'acte de foi! Quelles navets! Quelles
pauvrets souvent! Mais quel coeur mystrieux se rvle en tout cela!

Les preuves, il les apportait. C'taient les rponses recueillies dans
les champs et dans les fermes. Il les vivait encore. Il en tait mu,
troubl, attrist, amus. Il les racontait en y mettant le geste et
l'accent. Il disait celles des habitants du Pas-du-Loup, et celles des
moissonneurs, et les peurs, et les remises  huitaine, et les
conciliabules, et les mots tout pleins d'ignorance. Monsieur le
cur, je suis pour la religion, parce que a fait aller le
commerce.--Qu'est-ce que deviendraient les bourgs, s'il n'y avait pas
de dimanches?--Moi, je n'ai pas peur; je suis catholique, et quand je
peux aller  la messe, j'y vas.--Inscrivez donc le nom de mon pre, si
c'est possible; il aurait t content d'tre l-dessus. Je donnerai
pour lui...

--Et ceux qui m'ont refus, continuait l'abb, ont tenu, presque tous,
 s'expliquer; ils se sont excuss; l'un d'eux avait un frre
clusier, et s'il avait donn pour l'glise, il aurait craint pour son
frre; un autre m'a dit: Je suis fonctionnaire, et ses fonctions
consistaient  nourrir un pupille de l'Assistance publique... C'est 
peine si j'ai rencontr ce que je redoutais si fort... Oh! monsieur
Michel, voil leurs rponses. Elles sont pauvres comme eux; elles ne
savent pas, elles craignent, elles tremblent: mais tous ces
indiffrents, mis en demeure d'apostasier, ont refus. Comme je vais
les aimer mieux encore! Jusqu' prsent, de quoi vivaient-ils? Sur
quel capital de grce? Sur leur baptme et sur l'_Ave Maria_ de leurs
aeux. Mais voyez: ils viennent de faire acte de foi personnelle. Et
moi, je vais tant me dvouer, tant inventer et tant prier, qu'ils
reviendront tout  fait. Vive Fonteneilles, monsieur Michel!

--Vive Fonteneilles! Je suis heureux, comme vous, monsieur le cur,
et d'une joie qui nous dpasse tous les deux.

--Je n'ai pas dn, je n'ai pas paru  l'glise depuis ce matin Adieu!

--Merci!

L'abb Roubiaux s'loigna, remonta vers le bourg. L'ombre commenait 
venir. Il sentit passer autour de lui les bouffes de vent chaud que
la nuit tranait sur la campagne, chacune ayant sa musique, son
parfum, ses paroles: vent des luzernes dessches, vent des chaumes,
vent des prairies, vent des forts et des tangs de Vaux. L'abb
murmurait: Je serai une me comme vous, les enveloppant, les calmant,
les pntrant de la vie invisible. J'irai  eux,  tous. Je serai
prtre  toute heure,...  toute heure... Alleluia!

Sur la route, une ombre le salua.

--Bonsoir, Grollier! O vas-tu?

--Chercher ma nuit.

--Veux-tu coucher chez moi?

L'errant, que la carnassire pleine, recouverte par un manteau,
arrondissait par en bas comme une tente, leva sa barbe en broussaille
et ses yeux ricaneurs.

--Ah! ah! que dirait Philomne? Le Grollier  la cure, dans un lit!
Toute la paroisse en rirait demain... Merci, monsieur le cur, j'ai
une commission  faire, moi aussi...

Il se remit  marcher. L'ombre l'eut bientt englouti, avec les
haies, les bordures d'herbe, et mme la chausse terreuse de la route.
Par l'alle forestire il descendit vers le Pas-du-Loup; la fort le
reut, le cacha, et lui donna plus d'allure, comme aux btes qui se
retrouvent chez elles, sous les branches. Trottinant, sans tre vu, il
se glissa jusqu' la porte de Gilbert Cloquet. La porte tait barre 
l'intrieur. Le hameau s'endormait; on n'entendait qu'un cri d'enfant
que la mre apaisait en fredonnant. Le Grollier fit le tour de la
maison, et poussa la claie du jardin qui tait derrire. L, il
devina, assis sur le tronc d'arbre qui pourrissait le long du mur, un
homme qui songeait ou qui dormait, la tte dans les mains. Il siffla
comme un oiseau qui s'veille. L'ombre se dressa debout.

--Est-ce que tu veux un coup de fourche, chemineau?...

La voix basse de Gilbert sonna dans le jardin, mais n'arrta pas le
Grollier qui, d'un geste de l'paule, se dbarrassa de son manteau,
puis enleva le carnier rebondi qu'il portait en bandoulire.

--T'effraie pas, mon vieux, c'est moi, le Grollier, qui viens te faire
une visite...

--J'aimerais mieux une autre fois, Grollier: cette nuit, j'ai de la
peine.

--Justement, j'ai  te parler de ta peine.

Le Grollier, pendant que Gilbert se rasseyait sur le tronc de
l'arbre, demeurait debout, appuy sur sa canne.

--Ta fille, chez qui, demain, le notaire fera la vente...

--Je n'y serai pas! Ne me parle pas d'elle, et si elle t'a donn une
commission pour moi, ne la fais pas! Laisse-moi; j'en ai de la
peine!... ma fille, les camarades, le travail, ma femme qui est
morte... tout.

--Oui, n'est-ce pas, la vie, c'est comme la mer que j'ai vue quand
j'tais petit: ils disent que plus on enfonce et plus elle est sale.
Je ne peux pas te gurir, Cloquet, mais je te sais un homme juste.

--Eh bien!  quoi a m'avance?

--A ne pas laisser ceux qui dpendent de toi prendre le bien
d'autrui...

Gilbert se leva, et saisit le bras du mendiant:

--Ne dis pas a! J'y perds tout mon argent, dans la vente de ma fille;
j'y perds ma retraite et mon repos. Que veux-tu que je donne de plus?

--Lche-moi et coute! Quand l'huissier est venu  l'pine, le dernier
de mai, tu crois peut-tre qu'il a not tout le btail de Lureux?

--Sans doute.

--Tu te trompes.

--A savoir?...

--Il n'a pas pu mettre sur son papier ce qu'il y avait dans la fort!

--Cach?

--Parbleu, tout le monde l'a su, dans Fonteneilles, sauf toi!

--Voleurs! mes enfants voleurs! Tu plaisantes, Grollier! Mais je vais
t'en faire passer l'envie.

--Je plaisante si peu que tu n'as qu' aller, cette nuit,  la ferme
de l'pine. Ouvre la porte de l'table; tu verras qu'il y a trois
vaches de moins; dans la bergerie, quatre brebis de moins; dans
l'curie, une jument de moins, la plus belle.

--Et o sont-elles, les btes?

Le Grollier tournait la tte,  droite et  gauche, pour signifier
qu'elles taient ici et l, dans la campagne.

--Elles attendent  l'abri que la vente soit finie. Alors, on les
vendra,  des amis. Mais les cranciers n'en sauront rien, ni le
notaire, ni l'huissier. Et ton gendre aura encore de l'argent pour
s'amuser, Gilbert!...

Le journalier secoua plus rudement le bras du mendiant.

--Ne me trompe pas, Grollier, ou bien je te retrouverai dans le bois,
et je te rglerai ton compte. Ma fille voleuse! Le btail cach! Dis
les noms des complices qui ont cach les btes! Grollier, dis, et je
pars!

Le Grollier, sans s'mouvoir, doucement, car la nuit tait douce et
il ne fallait pas tre entendu par les voisins, dit les noms des
fermes ou des gens. Puis il rejeta son manteau sur son dos, et pendit
la carnassire  son paule.

--J'ai mes bauges dans la fort; adieu, Gilbert: c'est un service que
je t'ai rendu, parce que tu es un honnte homme. Quand je n'aurai plus
de pain, tu m'en donneras?

Gilbert tait dj rentr dans la maison. Il prit,  ttons, une
trique de cormier, et donna un tour de cl  l'armoire o tait le
butin. Quand il sortit, le jardin tait dsert. Une brume chaude
enveloppait les lgumes, les poiriers, les ruches, la haie, la fort
tout autour. La lune devait se lever, car on entendait, trs loin,
hurler un chien perdu. Comme un homme qui n'a pas toute sa raison,
l'homme se mit  galoper, sautant par-dessus les chaliers, marchant
dans les molles des prs, et faisant le moulinet avec sa branche de
cormier sec. Il courait du ct de l'pine.

Bientt la maison se leva,  mi-cte, dans le brouillard dj blanchi
par la lune invisible, la maison o serait faite la vente demain.
Gilbert couta. L'homme et la femme devaient dormir. Il s'approcha
encore, et appliqua l'oreille contre les volets bas. Puis, marchant
avec prcaution, il alla ouvrir la porte de l'table, celle de
l'curie, celle de la bergerie, celle du toit  porcs...

Alors, sr de la vrit, il cria dans la nuit, de toutes ses forces,
tourn vers la maison:

--Voleurs! voleurs!

Et il repartit au galop, montant les terres qui font le dos d'ne,
au-dessus de l'pine.




IX

LA VENTE CHEZ LUREUX


Le lendemain du jour o l'huissier avait saisi les meubles  la ferme
de l'pine, Lureux s'tait rendu chez le notaire. Celui-ci avait
l'habitude de recevoir ces visites bruyantes du dbiteur poursuivi. En
homme rsign, il coutait les protestations; en homme habile, il
saisissait le moment d'intervenir et de conclure: Vous avez raison de
ne pas vouloir rester sous le coup d'une saisie... Ce n'est pas
agrable de voir son nom toujours prcd ou suivi de ce mot-la sur
les affiches et dans les journaux... Croyez-moi: transformez la saisie
en vente volontaire, ayez l'air tout au moins de n'tre qu'un
cultivateur gn, qui se dfait librement de son bien.--Eh! je ne
demande pas mieux, monsieur, mais le moyen?--Trs simple. Vous allez
donner pouvoir  votre propritaire de vendre tous vos meubles et
bestiaux; je rdigerai le petit acte, et un peu plus tard,  une date
que nous aurons fixe d'un commun accord, je procderai  la vente,
moi-mme. Est-ce convenu?

Le conseil tait bon pour tout le monde et toujours suivi.

Le dimanche 22 juillet, vers une heure, le notaire, mrissant, allgre
et rose encore, arriva en cabriolet dans la cour de la ferme, avec son
clerc porteur de la serviette de maroquin. Le crieur les avait
prcds, vieil homme sec et ple, large de poitrine, vtu de noir par
dfrence pour la justice dont il tait souvent le voisin, et qui
jouissait, dans tout le pays de Corbigny, d'une juste rputation, 
cause de son humeur factieuse, de son adresse pour faire monter
l'enchre, et de sa voix surtout, qu'il avait nasillarde et dominante
comme un hautbois. Ces trois personnages,  peine le cabriolet dtel,
achevrent de disposer le dcor pour ce dnouement qu'ils avaient tant
de fois jou ensemble. Dj, dans l'alignement du puits et
paralllement  la maison, les charrues, les herses, le semoir, les
deux tombereaux, la carriole, le moulin pour vanner le grain,
formaient une barrire, que prolongeaient, de l'autre ct du puits,
un lit en fer et un lit en bois, poss sur la terre de la cour. En
face, et le long des murs de la ferme, on voyait d'abord une vieille
jument blanche, attache  une boucle de fer, la tte  l'ombre et le
corps au soleil, et qui somnolait sur trois pieds, ne remuant la
queue que pour carter les mouches de sa croupe blouissante. Plus
loin, la table longue derrire laquelle allait se tenir le crieur,--la
table qui meublait la grande salle de la ferme,--encombre maintenant
d'objets qu'on allait vendre tout d'abord: pendule dore, chenets,
batterie de cuisine, draps, serviettes, chemises, mouchoirs, piles
d'assiettes et couverts en mtal. Plus loin encore, et  ct des deux
marches qui formaient perron  l'entre de l'pine, on avait mis une
chaise pour le clerc et une table de toilette,--celle de Marie
Lureux,--avec l'encrier, la plume, un carnet  souche et le cahier de
papier timbr, ouvert  la premire page.

--A une heure et demie, nous commencerons la vente! dit le notaire,
qui se promenait dans la cour, en causant avec des clients.

Le public n'tait pas encore nombreux, mais il grossissait peu  peu.
Par les prs d'en bas, par les brches des champs d'en haut, par le
petit chemin en demi-cercle qui descendait vers Lach et qui
dbouchait au nord de la cour,  chaque instant un ou deux hommes
venaient, prudemment, lents d'allure, pour voir, avec une
arrire-pense d'acheter ce qui se vendrait  bon compte. On venait
plus volontiers depuis que le bruit s'tait rpandu que les Lureux,
l'homme et la femme, se tenaient enferms dans l'arrire salle de la
ferme, et qu'il n'y aurait point de reproches  redouter de leur
part. Quelques femmes s'taient glisses dans l'assistance, et, parmi
les hommes debout, formant demi-cercle, commenaient  s'asseoir sur
le bois des charrues et sur la margelle du puits.

L'horloge du bourg ayant sonn la demie, le notaire jeta la cigarette
qu'il fumait, s'approcha du maigre clerc qui s'tait assis et qui se
souleva, par dfrence, et, faisant signe aux hommes assembls de se
taire, il dit,  haute voix, les yeux baisss vers le cahier de papier
timbr:

L'an 1906, le dimanche 22 juillet,  une heure de releve,  la
requte de M. Lureux tienne, fermier au lieu dit l'pine, sis commune
de Fonteneilles, il va tre procd  la vente des objets mobiliers,
meubles meublants, bestiaux, appartenant audit Lureux et  son
pouse.

Aprs la lecture de ce dbut, il s'interrompit, et, changeant de ton,
regardant l'assistance:

--Bien entendu, fit-il, les conditions d'habitude: dix pour cent en
sus du prix d'adjudication; trois mois de crdit pour les personnes
solvables; tout le monde, d'ailleurs, est reu  payer comptant...

Puis, voyant qu'on le trouvait plaisant, il ajouta:

--Crieur,  vos pices!

Quelques gros rires montrent dans l'air brlant. Les hommes taient
rouges de chaleur. Des femmes cherchaient l'ombre courte du puits. Le
crieur saisit  deux mains la pendule, dont le motif en fonte dore
reprsentait deux colombes.

--A quinze francs la pendule, mesdames!

C'tait la pendule que Gilbert Cloquet avait achete pour sa fille,
huit jours avant les noces, et qu'il avait rapporte de Corbigny, la
tenant sur ses genoux, l'enveloppant de ses bras, comme une chsse,
tandis que le gendre futur menait grand train la carriole.

--A quinze francs cinquante, seize, seize cinquante...

Les bandeaux noirs de Marie Lureux transparurent derrire les rideaux
de la fentre, tout prs. Presque personne ne la remarqua. Le notaire
pronona: Adjug! et la pendule fut emporte.

L'un aprs l'autre, les objets entasss sur la table longue furent
vendus, et d'autres les remplacrent, qui furent vendus  leur tour.
Malgr les efforts du crieur, les enchres taient molles.

Elles s'animrent un peu, vers trois heures, quand le notaire annona
qu'on allait procder  la vente des chevaux, bestiaux, moutons, et
qu'un jeune gars du bourg, amus par la commission dont on le
chargeait, s'avana vers la jument blanche, dtacha le licol, et fit
tourner la bte pour la prsenter au public. Deux cents hommes ou
femmes de Fonteneilles ou des bourgs voisins taient l maintenant.
Les instruments de labour avaient t enlevs et ports  et l, le
long des haies. On s'tait rapproch des tables. Des rumeurs
s'levrent et des rires.

--Voyons un peu les dents? demanda un fermier.

--Elle a de l'ge, dit un autre.

--C'est pour cela qu'elle est blanche, dit un troisime. Quand les
Lureux l'attelaient, autrefois, il me semble qu'elle avait une autre
robe.

--A cent cinquante francs! interrompit le crieur.

Il se penchait dj, les poings appuys sur le bois de la table, les
yeux plisss, cherchant les enchres muettes dans les yeux des proches
voisins, lorsqu'une voix gouailleuse, du bout de la cour,  l'entre
du chemin qui descend vers Lach, cria:

--Lureux! Montre-toi, mon garon, voil le moment!

--C'est la voix du Grollier! dit le notaire.

Tous les assistants s'taient dtourns.

--Lureux! reprit le Grollier, est-ce que a n'est pas ta jument noire
qui revient? Regarde donc?

Et, en effet, une bte fine, noire de robe, venait d'apparatre au bas
de la pente,  l'endroit creux du chemin qui tourne. Elle montait sans
se presser, toute seule semblait-il, entre les deux haies maigres,
vers l'curie familire.

--Lureux, voil trois vaches  prsent!

Trois vaches blanches suivaient la jument, et mordaient les pousses de
ronces.

--Voil tes brebis! Tout revient! Tout remonte  l'pine!

Une clameur puissante sortit de la foule, et roula vers la fort. Des
voix de femmes la dominaient.

--Cloquet! Gilbert Cloquet! C'est lui le berger!

Le tumulte grandit. Les hommes qui taient assis se levrent; ceux qui
causaient aux extrmits de la cour se portrent vers l'entre du
chemin. Toute la masse humaine, rapide ou lente, entrane par la
curiosit, s'coula du mme ct, et se forma en deux groupes
prolongeant jusqu'au milieu de la cour les deux haies du chemin. Et
dans cette alle aux bords vivants, mouvants, hrisss de bras, de
cannes leves, de chapeaux tendus pour saluer l'vnement, la jument
noire, la tte haute, effare, s'avana, puis les vaches blanches
passrent, puis les brebis, puis Cloquet, plus haut que les curieux,
ple de fatigue et d'motion, et qui marchait appuy sur son bton de
cormier sec. Il avait la tte tourne vers la ferme, et ne rpondait 
personne.

Et Lureux parut sur le seuil de l'pine. Il avait mis ses plus beaux
habits, ceux qu'il ne voulait pas qu'on lui prt. Derrire lui,
hagarde, tremblante, sa femme lui parlait, et elle essayait de le
retenir. Mais il n'coutait pas. Il avait de l'allure, cet ouvrier de
la terre exerc par les grves aux attitudes et aux mots de tragdie.
Son feutre mou relev, son jeune visage nergique en pleine lumire,
la moustache tordue en croc, l'expression ddaigneuse, le corps
cambr, il cria:

--Rembarrez les btes, camarades, aidez-moi  les chasser de la cour!
Elles ne sont pas de la vente!

D'un tour de reins, il chappa  Marie, et se jeta au milieu des
groupes en mouvement. Les camarades n'obirent pas, parce que
l'intrt d'un seul tait en jeu. Plusieurs mme tentrent d'arrter
Lureux. Il veut se battre avec Cloquet! Empchez-le!... Il esquiva
les mains tendues. Il courut aprs la jument noire, pour la ramener au
chemin. Mais les btes effrayes couraient toutes, ouvrant chacune son
avenue, dans ce champ de foire grouillant qu'tait devenue la cour.
Des femmes se sauvaient en criant. Au milieu du vacarme et de la houle
humaine, un seul homme demeurait immobile et muet. L'orage tournait
autour de lui. C'tait Cloquet, les deux mains noues sur son bton.
Lureux, renonant  suivre ses vaches et sa jument noire, tourna
court, et se rua contre lui. Il lui mit le poing sous la figure.

--Canaille! Vous avez trahi votre fille!

--A bas les pattes! cria Gilbert, dont le bras fendit l'air en coup de
sabre et fit reculer Lureux.

--Tapez pas si fort!

--Parle pas si mal, alors. Je ne trahis rien; je ramne les btes
parce qu'elles sont de la faillite; j'ai couru toute la nuit aprs
elles; je les ai toutes: elles reviennent pour payer pour toi.

Il regarda les hommes rassembls en un instant autour de lui, penchs,
curieux, moqueurs, inquiets, suivant l'humeur. Ce grand Gilbert, si
calme, les rendait muets.

--Et il n'y a pas un de vous ici qui me donne tort! S'il y en a un,
qu'il le dise!

Une demi-seconde de silence. Lureux comprit qu'il n'tait pas soutenu.
Il laissa tomber ses deux poings, qu'il tenait le long de la poitrine,
prts  frapper. Il leva les paules, et fit semblant de rire.

--Cela ne regardait que moi, je suppose?

--Non pas; je ne veux pas qu'il soit dit que ma fille est une voleuse.

--Pauvre niais! C'est elle qui a conduit la taure  la Maison Grise.

--Tu mens, Lureux!

--Elle qui a suppli le meunier du petit Mar de loger la jument
noire... On a tout fait d'accord... Est-ce que a vous gne, vous, que
nous gardions un peu de bien?

--Oui, Lureux, a me gne, comme une chose qui n'est pas juste.

--Tant pis pour la justice. On ne les vendra pas, les vaches; on n'a
pas le droit de les vendre! Monsieur le notaire?

En se dtournant, Lureux avait aperu le notaire qui se frayait un
chemin, pniblement,  travers les rangs presss des hommes.

--Qu'y a-t-il, donc Lureux? Est-ce que, vraiment, ces animaux sont 
vous?...

--Ils sont  moi ou  d'autres; cela n'a pas d'importance: on ne les
vendra pas, je m'y oppose!

--Vous n'tes pas le premier qui m'ait jou ce tour-l, Lureux. Vous
les avez cachs; vous les avez mis dans les fermes...

--Pardon, monsieur le notaire, toute la question est de savoir si
l'huissier les a marqus dans sa saisie. Vous pouvez lire le cahier:
ils n'y sont pas. Je m'oppose  la vente!

Il avait repris son aplomb. Il toisait le notaire. Il coutait, avec
un plaisir grandissant, les murmures que soufflaient vingt bouches
autour d'eux: Il a raison... Si l'huissier ne les a pas marqus?...
a, c'est la loi... Faut faire comme dit la loi... Tant pis pour ceux
qui ont cru en lui... Mais sa joie fut courte. Le notaire, se levant
sur la pointe des pieds, compta, autour de la cour, les btes arrtes
et parques  et l.

--Menez la jument noire  l'curie! Rentrez  l'table les trois
vaches et les trois brebis! Et promptement! cria-t-il... Vous n'avez
oubli qu'une chose, Lureux. Avez-vous, oui ou non, sign l'acte de
conversion de saisie?

--Sans doute, je l'ai sign.

--Eh bien! vous m'y donnez pouvoir de vendre tous vos meubles et
animaux, tous... Vous entendez?... Messieurs, je reprends la vente:
suivez-moi!

Il chercha du regard Gilbert Cloquet, et ne le trouva plus.

Gilbert, ayant dit ce qu'il fallait dire, s'tait retir de la cohue.
Il avait gagn l'extrmit dserte de la cour, et, presque  l'angle
de la maison,  l'entre du sentier qui descendait vers la fort, il
se tenait debout, ayant toute l'me devant lui, sur le seuil de cette
maison o Marie pleurait, le front appuy contre le linteau de la
porte et cach par un bras. Elle avait vu le pre; elle n'avait pas
couru  lui. Il disait  demi-voix, pas trop haut, pour que tout le
monde n'entendt pas:

--Marie! Marie! je t'ai tout donn, et toi, tu voles ton monde! Marie,
je n'ai plus un sou vaillant, et tu m'emportes encore la moiti de mon
honneur! Marie, je te parle! Je te dis ces choses-l, et tu ne me
rponds pas!

Elle continuait de sangloter. La foule venait, riant, causant, suivant
le notaire. Des amis s'approchaient; des ennemis allaient venir.

Gilbert s'entendit appeler par une voix qui n'tait pas celle de
Marie. Il se retira,  reculons, descendant la pente de la cour,
jusqu' l'endroit o le sentier perce la haie. Il vit le crieur et le
clerc rapparatre derrire les tables. Il vit les assistants
s'carter, Lureux passer en courant au milieu d'eux, entrer dans la
maison, puis en ressortir, tenant d'une main une petite valise de
toile, et tirant de l'autre Marie qui cherchait  se cacher derrire
le dos de l'homme. Adieu! Laissez-moi passer! criait Lureux. Vous
m'avez tous trahis! Je m'en vas pour ne plus revenir! Et le chapeau
de feutre noir d'tienne, et l'espce de bonnet fleuri que portait
Marie, un peu au-dessus de la foule, du ct de Lach, s'loignrent
et se perdirent.

Le long de la haie, Gilbert alors leva les bras.

--Marie! dit-il. Ma pauvre Marie, toi non plus tu n'avais pas de quoi
vivre! Et pourtant, c'est moi qui t'ai leve!

Puis se reprenant, il ajouta:

--Un peu... comme j'ai pu...

Et il s'enfuit vers le Pas-du-Loup, poursuivi par la voix diminuante
du crieur qui disait:

--Une belle taure blanche  vendre! La belle taure blanche ramene par
un brave homme!...

La fort l'enveloppa...

Deux jours plus tard, comme il revenait de faire la batterie chez un
fermier de Crux-la-Ville, au soir tombant, dans le sentier sous bois
qui traverse le Vorroux et tourne vers Fonteneilles, il aperut
Michel de Meximieu. Le jeune homme allait lentement et dans le mme
sens que lui. Il s'arrtait quelquefois, pour couter, ou pour mieux
respirer. Gilbert aurait pu l'viter, comme il avait vit tant de
gens de Fonteneilles, depuis le jour o l'huissier tait venu 
l'pine. La honte le rendait impoli. Mais non, cette fois il allongea
le pas, et avant de rattraper le promeneur, il toussa, pour
s'annoncer. Michel ne se dtourna pas, et continua de marcher; mais il
tendit le bras, au moment o le journalier passait prs de lui, et il
posa la main, affectueusement, sur l'paule de Gilbert, si bien que
celui-ci n'eut pas la peine de chercher une entre en matire et un
prtexte pour s'arrter. On l'avait reconnu sans le voir; on le
plaignait.

--C'est trs bien, ce que tu as fait dimanche, Gilbert!

--C'est triste aussi, monsieur Michel.

Ils se mirent  marcher l'un prs de l'autre, dans le sentier o une
lueur venait encore en rasant le sol, blonde sur leurs visages, sur
les buissons et les herbes. Michel n'avait point retir sa main de
dessus l'paule du journalier. L'ombre commenante estompait et mlait
leurs habits, comme ailleurs elle confondait fraternellement les
pierres, les arbres, les collines, les maisons des hommes.

--Sais-tu ce que je me dis souvent, quand je songe  toi, Gilbert, et
 quelques autres du pays, les meilleurs, ceux qui te ressemblent?

--En vrit, non. Je ne savais mme pas que vous pensiez  moi.

--Je me dis que tu as l'esprit suprieur  ton mtier...

--Des fois, oui, a se peut.

--Que tu mets quelque chose au-dessus de tes intrts. Voil ce qui
est bien, et ce qui me touche, et me fait tout voisin de toi...
videmment, tu ne t'aperois pas qu'on t'a vol la vrit...  toi et
 des millions d'autres; mais tu l'aimerais si tu pouvais la voir,
j'en suis certain.

--Quelle vrit, monsieur Michel?

--Celle qui fait que tu es noble comme moi, et que tu peux l'tre bien
plus...

Ils se turent, l'un parce qu'il sentait inutile de parler davantage,
et l'autre parce que ces sortes de sujets ne lui taient pas
familiers, et qu'il ne trouvait pas les mots pour rpondre. Mais
Gilbert avait compris que ce riche avait une me fraternelle, une
espce de tendresse dvoue et singulire, qui n'tait fonde sur
aucune solidarit apparente, mais sur des choses mystrieuses que
chacun garde pour soi, dans sa muette.

La premire toile s'tait leve, au-dessus d'un peuplier qui semblait
la toucher de sa fine pointe droite. Les deux hommes la regardaient,
et leurs mes, quelque part, dans l'espace, devaient se rencontrer.
Ils allaient lentement, une douceur flottait dans le soir tombant.

--Vous avez toujours t bien honnte pour moi, monsieur Michel... Je
voulais vous parler; je voudrais une chose...

--Laquelle, mon ami?

--M'en aller. Aprs ce qui est arriv, je ne peux plus vivre ici... Je
n'ose plus regarder les gens, je vois qu'ils pensent tous  Marie et 
Lureux quand ils me rencontrent... Il n'y a plus que vous qui pensiez
 moi. Je veux m'en aller.

--Que feras-tu au loin?

--Ce que je fais ici.

--Et o veux-tu aller?

--Conduire vos boeufs, si vous en vendez, en septembre. O ils seront,
je resterai.

Michel rpondit, aprs avoir song un moment:

--Cela se peut, Gilbert; j'ai six grands vieux boeufs qui feraient
bien l'affaire des sucriers... Si je me dcide  les vendre  la foire
de septembre, je te prviendrai.

Il tendit la main au journalier. Et ils ne se dirent rien de plus.
Mais ils pensrent l'un  l'autre, quand ils eurent pris chacun sa
route, au milieu des bois qui devenaient tout noirs, et sur lesquels
pesait une bande de ciel rouge, comme la barre de fer que les
compagnons, la journe finie, laissent se refroidir et brunir sur
l'enclume.

Ils se revirent encore plusieurs fois pendant le mois d'aot. Le
hasard les faisait se rencontrer, au coin d'un taillis, ou sur la
route de Fonteneilles, ou dans les champs voisins du chteau. Mais ils
se saluaient, jadis, et ils passaient:  prsent, ils avaient plaisir
 causer l'un avec l'autre. Et l'un seulement s'en tonnait, c'tait
Gilbert. Quand il avait parl un quart d'heure avec Michel de
Meximieu, il songeait tout le reste du jour, et souvent plusieurs
jours,  ce qu'ils avaient dit, et il tait comme ceux qui reviennent
d'un voyage.

Vers le milieu du mois, comme ils s'entretenaient,  l'angle du chaume
d'avoine et de la prairie de Fonteneilles,--des perdrix rappelaient en
pitant,--Michel dit:

--La mode est de flatter l'ouvrier et d'injurier le noble. La vrit,
Cloquet, c'est que nous avons grandement dchu, les uns et les autres.
Nous souffrons du mme mal: de paresse et d'orgueil. Toutes les haines
sont venues de l. Cependant, quand il n'a t gt ni par l'auto, ni
par la chasse, il n'y a pas de propritaire qui soit mieux fait qu'un
noble pour s'entendre avec un laboureur. Nous appartenons au vieux
fonds, toi et moi. Et c'est une des raisons de notre amiti.

Gilbert ne se hasardait pas  rpondre, parce qu'il avait peu
d'exprience en dehors de Fonteneilles; mais au fond de son coeur il
reconnaissait que c'tait vrai pour Michel et pour lui. Et il aimait
celui qui parlait librement de toutes choses.

Une autre fois, au dbut de septembre, il s'enhardit jusqu' demander:

--Vous tes tout de mme toujours contre les syndicats, monsieur
Michel? Je le comprends; a n'est pas de votre monde, mais c'est du
mien. L-dessus, on ne s'entendra jamais.

--Tu te trompes!

Michel riait. Il tait mieux ce jour-l. L'air avait trouv dans les
bois la vie panouie, et la portait au loin. Les longues lvres du
malade la buvaient, et ses yeux clairs par le reflet de la terre
chaude, ses yeux bruns s'emplissaient de points d'or qui taient la
jeunesse. Il ne mentait pas, celui-l; il ne calculait pas: il
laissait voir son me ardente.

--Tu te trompes, Gilbert... Ce qui me met en colre, ce qui me fait
peine et piti, c'est l'idal d'impossible iniquit sur lequel on vous
lance, et si mesquin, que pas un des vieux bcherons de France,
autrefois, n'aurait voulu s'en contenter; ce sont vos ailes coupes
par vos chefs comme celles des poules de basse-cour; les apptits  la
place de la justice, la haine  la place de l'amour. Mais, coute
bien! Tout peut changer... Si l'oeuvre est un jour baptise, s'il y a
une bndiction de la mer montante, alors, Gilbert, vivant ou mort,
je serai avec vous, j'applaudirai, je croirai  une terre meilleure,
c'est--dire plus noble,  une chevalerie nouvelle, et au retour des
saints parmi le peuple heureux... Aussi vrai qu'il fait une journe
claire, c'est cela que j'espre... Adieu, mon vieux Cloquet. J'aurais
eu bien d'autres choses  te dire. Je regretterai bientt de ne plus
causer avec toi.

--Moi aussi, monsieur Michel.

Gilbert regarda le jeune homme s'loigner, et il le suivit des yeux
aussi longtemps qu'il put le faire. Il avait le coeur tout plein de
ces regrets qui n'attendent pas l'adieu pour nous faire souffrir. Il
pensait: J'ai un ami; mais autant dire que j'en avais un, puisque je
vais le quitter.

Gilbert Cloquet n'eut donc point de surprise quand il vit arriver chez
lui, la veille de la foire de Corbigny, qui a lieu le deuxime mardi
du mois, le garde de Fonteneilles.

--Cloquet, fit Renard, monsieur le comte vous envoie dire que, demain,
il vendra ses six grands boeufs. Si vous voulez les mener  la foire,
c'est cette nuit qu'il faudra partir.

Le journalier coupait du vesceau, dans un champ tout proche du bourg.
Il secoua ses sabots qui taient couverts de boue, car il avait plu
toute la matine, puis il passa la main sur sa barbe pour se donner le
temps de rflchir, et il dit:

--Je suis prt.

--Monsieur le comte m'a dit de vous dire encore que les marchands du
ct de la Belgique, du Nord, du Pas-de-Calais...

--Dites donc les Picards, voyons, c'est leur nom!

--Eh bien! que les Picards seraient nombreux  Corbigny... Il y a des
chances pour que nos boeufs soient achets pour les betteraves de
Picardie.

--Et alors, je ferai le voyage avec eux, n'est-ce pas?

--Vous n'y tes pas forc.

--Non, car si on me forait, je n'irais pas... Dites donc, Renard, a
n'est pas pour vous mpriser ce que je vais dire, mais pourquoi
monsieur Michel n'est-il pas venu me parler lui-mme? Nous sommes
amis.

--Il est malade, et couch. a ne va pas. Allons, au revoir, Gilbert.
Bonne chance chez les Picards!

La physionomie de Gilbert devint toute sombre. Il salua de la tte le
garde qui rentrait au chteau. Puis il prit une poigne d'herbe,
essuya soigneusement la lame de sa faux, et, ayant considr le soleil
qui marquait cinq heures du soir au cadran du ciel d't, il quitta le
champ pour aller fermer sa maison.

De tous ses voisins du Pas-du-Loup, il ne prvint que la mre
Justamond. Quand il eut mis toutes choses en ordre et comme il
voulait qu'elles fussent pour dormir pendant son absence, il s'habilla
proprement, pointa sa barbe blonde, fit un paquet de hardes qu'il
emporterait avec lui; puis il s'tendit sur son lit et dormit un peu.
Avant le jour, il alla frapper aux vitres de la maison des Justamond.
C'tait convenu. La bonne femme entr'ouvrit la fentre, et se recula
en mme temps,  cause du froid de la fort qui entrait.

--Mre Justamond, voil la cl de chez moi: gardez-la jusqu' ce que
je revienne.

--a sera-t-il bientt?

--J'espre que non, j'ai le coeur malade.

--Gurissez-le, mon pauvre Cloquet. Mais a n'est pas facile, quand le
mal vient des enfants... Je me rappellerai bien tout: ouvrir la
chambre quand il fera beau; veiller sur les abeilles; bcher les
pommes de terre, dont je vous tiendrai compte.

--Il y a encore une chose, dit Gilbert.

--Quoi donc? Comme il fait frais pour vous mettre en route!

--Je vous ferai savoir mon adresse; vous m'crirez des nouvelles de
Fonteneilles, et surtout des nouvelles de monsieur Michel.

La bonne femme avana sa grosse figure rjouie o Gilbert, dans le
gris de la nuit finissante, devina des yeux qui avaient piti.

--Moi, je ne suis pas assez savante, dit-elle, mais j'ai mon fils
tienne et une fille qui connaissent bien l'criture... S'il y a de la
nouveaut, dans Fonteneilles, on vous l'crira... a me fait quelque
chose de vous voir partir, tenez, Gilbert,...  force de voisiner on
tait devenu comme parents... Adieu...

--Adieu...

Une demi-heure plus tard, les six plus beaux boeufs de l'table du
chteau, six grands boeufs blancs  la corne effile, enjugus deux 
deux, marchaient,  leur allure de labour, sur la route de Corbigny.
En tte des deux premiers, sur la gauche, Gilbert Cloquet tenait
l'aiguillon.




X

LA FERME DU PAIN-FENDU


--C'est bien, Cloquet: vous serez nourri, et vous aurez cinquante
francs par mois, comme les camarades. Vos boeufs ne sont pas ferrs?

--Non, monsieur: chez nous, on ne les ferre pas plus que les moutons.

--Vous passerez demain matin  la forge. Allez!

L'homme qui terminait ainsi son premier entretien avec Gilbert
Cloquet, dans le petit bureau tapiss de papier vert et noir, avait la
physionomie obstine, la parole brve, la barbe carre et le lorgnon
en permanence de beaucoup de ceux qui ont frquent les mathmatiques.
C'tait M. Walmery, le fermier jeune encore de la grosse ferme du
Pain-Fendu, un diplm des coles d'agriculture, fils d'un ancien
magistrat du Nord, qui l'avait lui-mme dtourn des carrires
librales. M. Walmery accompagna le nouveau bouvier jusqu'au bout du
couloir qui sparait le bureau de la salle  manger des domestiques et
qui ouvrait sur la cour. L, il se pencha au dehors.

--Jude, ce sont les boeufs de la Nivre. Faites-les attacher dans la
troisime table.

Il rentra dans la maison, il s'avana jusqu' la limite o le jour
ple coupait en biais la tapisserie fane du couloir, et l'on vit
encore, pendant quelques minutes, les molletires jaunes de M.
Walmery, qui causait avec une femme de service. Gilbert Cloquet avait
retrouv dans la cour, enjugus deux  deux, ses six boeufs nivernais.
Il avait repris son aiguillon, taill dans un brin de houx de
Fonteneilles, et, le bras tendu sur le cou de Montagne et de
Rossigneau, il attendait, le chapeau en arrire et la barbe fauve au
vent, le contrematre de la ferme, Jude Heilman, qui se lavait les
mains dans une auge, au fond de l'immense cour, l-bas. Le
contrematre, qui tait pli en deux, se redressa, secoua ses bras
nus, et vint, en rabattant les poignets de sa chemise. Il merveilla
Gilbert, par sa taille, par son allure aise et balance, par sa
jeunesse, par la fixit de ses yeux gris, de la couleur de la mer du
Nord, qui questionnaient dj de loin le nouveau bouvier. Ce gant,
vtu d'un pantalon et d'une chemise, avait un visage petit, trs
color, et une moustache de sous-officier, mince, releve, couleur
d'or.

--Vous tes Gilbert? dit-il. Un peu ancien pour voyager!

--Je pourrais vous dire que vous tes, vous, un peu jeune pour
commander, et je n'aurais pas raison plus que vous n'avez raison. Vous
me jugerez au travail.

--C'est bon. Taisez-vous. Allez djuguer vos btes... Qu'est-ce que
c'est que cette fioriture derrire le joug? En voil une mode!

Il dsignait la poigne peinte en vermillon, que les grands laboureurs
de la Nivre ajoutent au joug de leurs boeufs, pour l'embellir...

--a, monsieur, c'est la marque de l'estime que les gens de chez nous
ont pour les belles paires de boeufs. On tait faraud,  Fonteneilles.
Et il y a de quoi!

D'une touche lgre de son aiguillon pos sur le mufle de Rossigneau,
il fit tourner sur place la premire paire de boeufs.

--A-t-on vu! grommelait-il. Pas un compliment pour des btes comme les
miennes! Est-ce qu'ils en ont seulement, des boeufs, les Picards?

Les six boeufs se mirent en marche,  une allure de procession, et il
ajouta:

--Ils sont jolis, leurs boeufs de Picardie! a serait bon, tout au
plus, pour des crches de Nol!

Les deux jugements taient provoqus par la comparaison, que toute la
cour pouvait faire en ce moment, entre les nivernais conduits par
leur bouvier, et le btail  l'engrais, parqu sur les fumiers. Le
spectacle tait d'une haute beaut rurale. Les six grands boeufs
blancs contournaient lentement un champ vritable de fumier pil,
foul, qui s'levait  plus de quatre-vingts centimtres au-dessus du
sol de la cour, et qu'enveloppait une clture de barres de fer tenues
entre de solides poteaux, comme on en voit dans les proprits o l'on
aime les constructions durables. Sur ce plateau de fumier, qui les
portait en vidence au milieu de la cour,--plus de six cents
tombereaux de fumier qu'on allait enlever et rpandre dans les
gurets,--marchaient, tournaient ou somnolaient quarante boeufs  la
robe rousse ou fauve tache de blanc, peu massifs, achets dans la
rgion, et qui devaient passer l, sur cette litire chaude en
dcomposition, qui fumait sous leur ventre, les jours et les nuits
d'automne, les jours et les nuits d'hiver, et descendre dans les prs,
au printemps, pour acqurir un supplment de graisse, avant de partir
pour l'abattoir. De distance en distance taient disposes des auges
pleines d'eau, et d'autres pleines de pulpe de betterave sortant des
raffineries, et mle de paille hache. Les boeufs mangeaient,
buvaient et reprenaient la promenade en cercle ou l'immobile
contemplation qui convenait le mieux  l'humeur de chacun. L'enceinte
n'avait qu'une ouverture, tout au fond, dans la partie la plus
distante de la maison. Mais un chien enchan l, les yeux guettant
ses dtenus, gardait cette unique porte. Des pigeons, des poules, des
canards, vivaient avec les bestiaux sur le mme fumier, et se
rchauffaient au mme feu cach. Tout autour du champ de fumier, un
large couloir, une route pave o les hommes, les btes, les chariots
pleins pouvaient passer, puis les btiments formant un rectangle long,
l'habitation du contrematre, les curies, une table, une ancienne
bergerie, une autre table, des ateliers, des granges, des magasins,
des porcheries, murs rouges en brique, toits rouges en tuiles. Tout
cet norme appareil de la ferme tait command par la porte
monumentale, pendue entre deux hauts piliers de brique et domine par
un fronton en brique aussi, mais verdi par la pluie et noirci par la
poussire et la fume. Par l seulement, quand on tait dans la cour,
on apercevait la campagne, la terre, un peu de verdure libre et jeune.
Cependant,  l'oppos, vers l'occident, on devinait que l'enceinte des
murs se prolongeait au del de la dernire table, et qu'il devait y
avoir, en arrire, un potager et quelques arbres enferms dans la
forteresse rurale et dont on voyait pendre, au-dessus d'un toit
surbaiss, des branches dj taches par la rouille.

Dans ce cadre de pierre rouge, autour du fumier dor par le jour,
c'tait un spectacle saisissant que la lente procession des boeufs
blancs de la Nivre, colossaux, et que jugeaient, au passage, les
ouvriers occups dans les tables, les boeufs du Hainaut s'arrtant de
manger la pulpe, et les pigeons effrays par de si hautes cornes et de
si longues chines. Toute la ferme, except ce contrematre qui
n'avait point paru faire attention  eux, semblait dire: Sont-ils
beaux! Sont-ils bien mens! Quelle belle poigne de bois rouge
derrire le joug! Gilbert se sentait observ; il allait droit, suivi
par ses six boeufs, dans le couloir ensoleill, et il alla ainsi
jusqu' l'table o il trouva vingt autres boeufs blancs de la Nivre,
mais des jeunes, de trois et quatre ans, et qu'on avait habitus 
tirer au collier. En djuguant ses boeufs, il riait en songeant  ces
colliers,  ces harnais qui ont l'air de haillons, et qui enlvent aux
attelages la barre sculpturale du joug, et l'ensemble dans les
mouvements, et cette belle torsion des ttes gmines qui se courbent
pour l'effort et se relvent quand tout va bien.

L'aprs-midi fut employ par Gilbert  soigner ses btes et  visiter
la cit rurale du Pain-Fendu. Le bouvier nivernais avait vu de belles
fermes, certes, et des exploitations plus luxueuses peut-tre, mais
nulle part il n'avait rencontr, sous un seul fermier, un domaine
aussi tendu, d'aussi vastes tables, autant de matriel, ni cet air
d'industrie, d'usine, qui tait ici, dans ce coin frontire,
l'expression pre et souffrante de la terre elle-mme. Car, venant de
la gare, distante d'un kilomtre, il s'tait senti bien tranger dans
ce pays sans haies, tout plat, o l'horizon tait court cependant, 
cause du jour laiteux qui buvait les lointains et d'o sortaient
seulement des silhouettes imprcises de villages, hrisses de
chemines d'usines, des fragments de faubourgs tombs dans la
campagne. Il ignorait les noms; il savait seulement que le gros amas
de maisons, presque une ville, qu'il avait travers, s'appelait
Onnaing.

Le soleil et les mouches faisaient meugler et se dmener les btes
parques dans la grande cour, et l'odeur du fumier se levait entre les
murs. Les chariots  quatre roues, qui avaient transport les gerbes
des derniers chaumes, rentrrent, dans un halo de poussire blonde. On
entendit des jurons, des bruits de chanes tranes, des pas de
chevaux et de boeufs, martelant au passage le seuil des portes. Puis
les bouviers qui logeaient  Onnaing ou  Quarouble quittrent la
ferme. Gilbert Cloquet entra, avec ceux qui habitaient le Pain-Fendu,
dans la salle, basse d'tage, orne de papier  croisillons blancs et
bleu cru, o les domestiques prenaient leur repas. Une longue table de
chne cir, des brocs de bire, des assiettes blanches, des
serviettes,--on n'en avait pas  la Vigie,--deux bouviers, trois
domestiques employs au service des chevaux et du roulage, deux
femmes de basse-cour charges de la laiterie et qui sentaient le lait
caill, et au haut bout de la table, le grand Jude Heilman,  la
figure grasse, colore et brutale, et, prs de lui... Quand Gilbert
Cloquet aperut, dans la lumire de la lampe mle  celle du jour et
embellie par elle, la jeune femme du contrematre, il hsita 
s'asseoir, intimid, comme s'il et t devant quelque grande dame du
pays de Nivre. Ce n'tait cependant pas une grande dame, Perrine
Heilman. Elle tait vtue d'une robe noire que protgeait un tablier 
paulettes, en toile mauve; elle tait active, simple, gaie, elle
avait l'oeil  tout, depuis la cuisine et le poulailler jusqu' la
laiterie et aux tables mmes, et ceux qui connaissaient la ferme du
Pain-Fendu disaient que le contrematre, c'tait la contrematresse,
et que l'un faisait tout le bruit, et l'autre tout l'ouvrage. Mais
Gilbert ne voyait que les beaux cheveux blond chtain, bien lisss en
bandeaux et relevs en chignon, le cou mince et vein de bleu, le
visage rose, un peu rond, pas aussi fin de traits que celui de madame
de Meximieu, moins spirituel que celui de mademoiselle Antoinette
Jacquemin, mais si doux, d'une volont si droite, d'une bont si prte
et si discrte, et des yeux piquets de roux, comme deux brins de
rsda, qui le regardaient, lui le nouveau venu. Il fit un signe de
tte, gauchement, comme il en avait fait, dans sa jeunesse, devant
une statuette de madone accroche au tronc d'un chne, et il se mit 
table. Madame Heilman, au grand tonnement de Gilbert, se signa en
prenant place  table, puis elle servit la soupe, et fit les parts de
boeuf bouilli. Les hommes mangeaient voracement, causant entre eux 
gros clats de voix. Madame Heilman riait quelquefois d'une chose
qu'ils disaient, mais ils ne lui adressaient gure la parole, tant
gns par son dfaut de vulgarit, plus que par son autorit. Le mari,
droit, dominant de la tte tous les convives,--et il y en avait de
belle taille,--avalait rgulirement la soupe, le pain, la viande, et
buvait de fortes rasades de bire, en regardant le mur en face de lui,
comme si, en arrire, il voyait les champs o la rcolte tait finie,
o les terres lasses attendaient et demandaient le repos. Et lui, il
les dchirait en imagination, il les retournait, les sparait en
distribuant les cultures, et les forait  la vie. Le rve et le
calcul ne quittaient que rarement ces petits yeux fixes, durs  la
terre, durs aux hommes, durs aux btes. A table, il tait comme muet.
Ses ordres, il les donnait le matin,  cinq heures et demie,  six
heures, suivant les saisons, quand tous les employs de la grande
usine terrienne taient runis dans la cour.

Le souper finissait, lorsqu'un des bouviers tira de sa poche une pipe,
un paquet de tabac belge, bourra le fourneau, puis, renvers sur sa
chaise, alluma la pipe, et son visage apparut rouge et bleu, dans
l'clair de la flamme et de la fume. Il resta  table, les deux
coudes appuys sur le bois, tandis que les autres domestiques
quittaient la salle, pour aller fumer dehors, ou prendre le frais sur
le chemin, devant le portail d'entre, et que les servantes enlevaient
les assiettes et les brocs. Gilbert n'avait pas dit un mot. Il eut
envie de fumer, lui aussi, mais l'acte de ce Picard, allumant sa pipe
devant la patronne et tout prs d'elle, lui avait paru contraire  la
politesse. On ne faisait pas ainsi dans la Nivre. Et, un peu pour
donner une leon, un peu par dsir de se faire bien voir, il carta sa
chaise de la table, la porta jusqu'auprs du pole, qui tait au fond
de la pice, et, soulevant sa casquette:

--Est-ce qu'il y a moyen, patronne, avec votre permission?

Il montrait sa pipe,  bout de bras.

--Certainement, monsieur Cloquet. Tout le monde peut fumer ici.

Elle s'tait dtourne, pour dire cela. Puis elle se remit  couter
son mari qui, la dominant de deux pieds, le menton rentr dans le cou,
la lvre suprieure avanante, parlait de haut en bas, en surveillant
sa voix, et probablement grondait madame Heilman de quelque manquement
au programme sans limite et sans repos qu'elle avait  remplir. Quand
il eut quitt la salle  manger, elle aida les servantes  remettre
toutes choses en ordre, et, comme elle passait  ct de Gilbert, elle
dit:

--J'ai vu tantt les plus beaux boeufs de Nivre que j'aie jamais vus
ici. S'ils sont, de plus, bons au harnais, c'est une merveille.

--Vous tes bien honnte pour eux, fit Gilbert, en retirant sa
casquette de dessus sa tte, et comme s'il promettait de rpter aux
absents ce qu'on venait de dire  leur sujet.

Il se leva, quand il eut achev sa pipe. La pice tait dserte. Dans
la cour, sous les toiles sans lune, les btes dormaient, couches, ou
debout et les pieds carts pour mieux tenir l'quilibre. Gilbert
avait envie de connatre son nouveau domaine. La grande porte restait
ouverte sur les champs jusqu' dix heures; aprs quoi la cit tait
close et il y avait, sur la terre plate, une forteresse de brique le
long de laquelle le vent relevait en lames son courant bris. Gilbert
s'avana, les mains dans les poches. Les piliers de brique et le
linteau dcoupaient un immense carr moiti ciel et moiti plaine. Il
venait par l un air chaud et tremblant. Trois hommes taient assis
sur un tas de cailloux,  droite de l'entre. Plus loin, Gilbert en
devina un autre qui avait le bras pass autour de la taille d'une
femme, d'une des servantes, sans doute. Une tristesse subite le fit
se dtourner de ce coin o l'on s'aimait. Le bouvier pencha la tte,
en dehors de la porte, vers la gauche, et au del de l'abme d'ombre
o s'enfonaient la route, les terres, les poteaux de tlgraphe, il
aperut une flamme qui n'clairait rien, et qu'enveloppait une mince
aurole dansante.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

Une voix rpondit:

--Le haut fourneau de Quivrain. Quivrain en Belgique. Tu ne connais
donc rien?

Il ne rpondit pas, mais tourna sur lui-mme, et revint vers l'table
o il devait coucher.

Son lit n'tait plus, comme dans les jeunes annes,  la Vigie, pos
dans un coin de l'table, et entour d'un cadre de bois contre la
corne des btes, mais pendu  cinq pieds du sol, au milieu de la
longue file des btes, clair par une lanterne au bout d'un bras de
fer. Gilbert monta par l'chelle, aprs avoir inspect les crches
pour voir s'il ne manquait rien  ses boeufs, et, au-dessus des trente
dos mouvants, aligns  droite et  gauche, et dont la blancheur
diminuait, de proche en proche, jusqu'au bout du long btiment, il
essaya de dormir. Malgr la fatigue du voyage, longtemps il resta
veill. Il ne pensait ni  Marie, ni au hameau du Pas-du-Loup, ni 
ses camarades, ni  rien de ce qui tait encore trop voisin dans le
temps. La honte, la peur de souffrir, le faisaient carter les
souvenirs de la veille et se reporter  l'poque o il couchait dans
une bauge assez semblable  celle-ci, chez M. Fortier. Il comparait,
avec ce pass, ce qu'il venait d'apprendre du pays des Picards, et il
concluait: Pourquoi suis-je venu  Onnaing, plutt qu' Lyon, ou dans
les environs de Paris, ou sur les plateaux de la Champagne o les
sucriers sont connus aussi? Et il ne trouvait aucune raison, et 
cause de cela, il se sentait bien l'tranger, que rien n'accueille, et
que rien ne retient. Il revoyait les menus faits de la soire, la
physionomie des gens. Malgr lui, l'image de cette femme enlace par
un homme, tout  l'heure, dans l'ombre du portail, lui revenait avec
insistance et le troublait. Chez lui, il se proccupait peu des gars
et des filles qu'il rencontrait ainsi, pris d'amour, si ce n'est pour
songer: Ils se marieront, et le plus tt sera le mieux. Mais dans
cette bauge du pays picard, pourquoi les visions taient-elles plus
tenaces? Pourquoi le sang d'un bouvier qui avait dj vcu longtemps
s'chauffait-il comme celui d'un jeune homme? Gilbert comprit que le
changement n'tait point seulement autour de lui. Il sentit qu'il
tait plus faible qu' Fonteneilles. Les tmoins habituels de sa vie
taient si loin, si loin...

La grande brise de Picardie caressait les murs de l'table.




XI

LES LABOURS DE PICARDIE


Le lendemain, ayant nourri ses btes, il enjugua soigneusement ses
quatre meilleurs boeufs, avec les jougs  poigne rouge, bien rsolu 
quitter le Pain-Fendu si on l'obligeait  changer sa belle mode
nivernaise, et, ayant arrt son harnais devant la porte de
l'habitation du contrematre, il alla, comme les autres bouviers et
domestiques, chercher des tartines de pain beurr, et un litre de
bire qu'il mit dans une vieille carnassire que l'un de ses camarades
lui prta, et il partit pour la plaine. Heilman, d'aprs les ordres du
fermier, avait distribu le travail aux hommes et aux btes assembls.

Ce fut un dur labour, loin, du ct du courant de Quarouble, qu'on
pouvait reconnatre  quelques saules nains et  des herbes, seul vert
avec celui des choux, dans l'espace que blondissaient  l'infini les
chaumes des avoines et des bls. Vaste plaine qui avait dsappris
l'ombre! La terre, sche depuis des mois, ne s'miettait pas sous le
soc; elle venait en mottes longues comme des poutres, elle se couchait
en travers de la charrue, elle laissait chapper des cris, de la
poussire, une fume cre, et les mulots et les insectes, n'ayant pu
creuser assez avant leur repaire, coulaient sur les sabots de l'homme
avec les racines ventres du froment. A petite distance de Gilbert,
d'autres attelages labouraient. Mais ils s'arrtaient plus souvent que
le sien, et plus longtemps. Il n'tait pas dix heures du matin, que
l'espace labour par les quatre boeufs de Gilbert faisait, dans le
jaune teint des chaumes, une tache d'un tiers plus large que les
autres et fumante comme un canal vaseux fouill par le soleil.

--Beau travail, dit Heilman qui passa, chauss de bottes, un chapeau
de paille sur la tte; mais vos boeufs seront fourbus avant la
huitaine.

--Ni eux, ni moi, rpondit Gilbert.

--Nous verrons, quand va venir l'arrachage des betteraves. Cinquante
hectares, quinze cent mille kilos  transporter avant le 15 novembre.

Le patron continua son chemin, diminuant dans la plaine, mais toujours
plus grand que les bouviers auxquels, un moment, il parlait.

Le soir, il n'tait question, au Pain-Fendu, que de ce bouvier
nivernais et de ses boeufs. Gilbert entendait son nom,  table,
murmur, lou ou moqu. Il mangeait, plus las un peu que la veille,
et un peu plus tranger. Aprs le souper, il se remit  fumer,  la
mme place, prs du pole. La femme du contrematre n'avait fait
aucune attention  lui, occupe qu'elle tait  servir les hommes et 
rpondre au bavardage des servantes, qui parlaient de leurs projets
pour le lendemain dimanche. Mais, quand les hommes se furent retirs,
elle s'approcha de Gilbert, comme elle avait fait la veille, et, se
tenant debout auprs de lui qui tait assis:

--Et vous, demanda-t-elle, que ferez-vous de votre journe de demain?

--Rien, madame Heilman.

--Vous n'allez pas  la messe?

--Non.

Elle mit sa main sur l'paule du bouvier, d'un geste compatissant.

--Vous avez l'air malheureux, monsieur Cloquet. Un bon travailleur
comme vous! C'est le pays qui vous manque?

--Non.

--Si vous tes malade, on n'est pas dur ici; vous serez bien soign;
il faut le dire.

Elle se sentit regarde, d'en bas, comme par un chien qu'on caresse;
elle vit, dans cette lueur longue du regard qui montait, une surprise,
une reconnaissance, une motion, un dsir que ce ne ft pas fini. Elle
se mit  rire:

--Allons! quand vous aurez pass seulement une semaine ici, vous serez
tout habitu. Vous n'tes plus un jeune homme, et on vous prendrait
pour un grand enfant! Mon pauvre Cloquet!

Elle s'loigna, portant une chaise qu'elle voulait remettre en place,
et dj reprise par le travail. Gilbert s'tait lev. Il sortit sans
se retourner, il descendit le perron; il fit le tour du parc o les
boeufs rouges tournaient sur le fumier, et il se rfugia, tout au bout
de l'enceinte de la ferme, prs de la forge dont le feu tait mort. Et
il s'assit, passant ses deux mains sur son front, pour chasser la
vision trop douce, et les mots qui revenaient: Mon pauvre Cloquet!
Comme elle avait dit cela! Oui, comme autrefois le disait Adle
Mirette, la femme qu'il avait aime, celle qu'il et aime surtout, 
cette heure d'abandon! C'tait le mme accent, et le mme geste, et,
dans le regard, la mme tendresse pure. Mire-toi dans mes yeux, mon
Cloquet, mire-toi, je souffre quand tu souffres! Oh! quel vieux mot,
plus jamais rentendu pendant de si longues annes, et qui
ressuscitait, tout  coup, dans le souvenir du pass, et qui lui
noyait le coeur! Elle tait si jolie, cette madame Heilman! Gilbert
entendit des chevaux qui se battaient, dans l'curie voisine, et il y
courut, jurant comme il ne faisait point d'habitude, et, d'un coup de
courroie double, il les spara si brutalement qu'il se dit:

--Qu'est-ce que j'ai ce soir,  faire du mal aux btes?

Le lendemain, dimanche, lui si conome, il sortit ds que ses btes
eurent t soignes, djeuna et dna dans un estaminet d'Onnaing, et
ne rentra  la ferme que pour la nuit. Toute la journe, il avait
err, seul, comme un soldat qui arrive dans une garnison, sur la route
de Valenciennes, et dans les quartiers enfums qui avoisinent la gare.

Bientt les pluies commencrent  tomber. Les grands labours, pendant
des semaines, occuprent et lassrent les hommes, les chevaux, les
boeufs. Le jour se leva plus tard et s'abma plus vite dans des
brouillards qui se tenaient, tout l'aprs-midi, rouls  petite
distance des champs o l'on travaillait, et qui dferlaient, ds que
le soleil faiblissait. Puis l'poque vint de rcolter les betteraves.
Dans les terres dtrempes, Gilbert et ses camarades conduisaient
maintenant les chariots  quatre roues, remplis de betteraves, jusqu'
la sucrerie d'Onnaing. Les six boeufs nivernais n'taient pas de trop
pour arracher la voiture aux ornires que l'norme poids creusait sous
le cercle de fer des roues. Il fallait s'arrter pour faire souffler
les btes. Que cherches-tu  l'horizon, Cloquet? C'est-il des arbres?
Il n'y en a point chez nous. C'est-il ta bonne amie? L'heure est
passe, mon vieux. C'est-il un verre de bire? a se trouverait plus
prs de toi. On le plaisantait prudemment,  cause de son air peu
commode. On essaya de l'interroger, pour voir ce qu'il savait du
monde. Mais il ne s'y prta pas davantage. Aprs quelques essais
inutiles pour le faire parler du pays de Nivre, ou d'autre chose, ses
camarades renoncrent  troubler sa songerie, ou  l'expliquer. On le
considrait comme un de ces bergers qui perdent l'usage de la parole,
peu  peu, et qui vont seuls, ne sachant causer qu'avec les moutons et
les chiens.

Ce qu'il avait? Une ide fixe et mauvaise le possdait. Gilbert aurait
mieux fait de quitter la ferme. Il s'en tait parl  lui-mme, deux
ou trois fois. Mais la volont lui avait manqu. Il se sentait faible,
il restait, et il se cachait pour voir passer la femme de Jude
Heilman. La fermire n'avait pas l'air de s'apercevoir de l'trange
allure de cet homme, qui la guettait, soir et matin. Il ne
s'approchait pas, il la regardait traverser la cour, ouvrir une
fentre, accompagner un marchand ou un visiteur. Quand il tait prs
d'elle, aux repas, il tait gn, et ne levait les yeux qu' la
drobe, puis, sitt la dernire bouche de pain avale, il sortait.
Depuis qu'elle vivait au milieu de ce personnel flottant de
domestiques et de journaliers, elle avait souvent t oblige de se
dfendre contre l'un ou l'autre. Mais celui-l tait d'une espce
nouvelle, plus sombre, plus inquitante. Que faire? Elle avait, ds
le deuxime jour, compris qu'il y avait de la passion dans le silence
de Gilbert Cloquet, et elle vitait de donner des prtextes  ce
mauvais rve, mais sa manire n'en tait point change, et madame
Heilman restait aussi gaie, aussi vive et naturelle devant le bouvier
que si elle n'avait rien devin. Si je le fais renvoyer,
pensait-elle, o ira-t-il?

Un jour, cependant, elle l'appela. C'tait dans la troisime semaine
d'octobre. Un boucher de Quivrain vint au Pain-Fendu. Dans le couloir
de la maison il parlementa bruyamment avec la femme du contrematre.
C'tait un ami et un habitu de la ferme; il achetait quelquefois; il
s'informait des prix et de l'tat du btail. Il s'appelait Jean
Hourmel: gros homme, jeune, qui jouissait d'une grande rputation de
fortune, de loyaut et d'entrain dans les affaires, et qui avait une
espce de puissance joviale et d'aisance, faite de ce bon renom, dont
il marchait envelopp. Madame Heilman tait seule  la maison, le mari
ne rentrerait pas avant midi. Elle offrit un verre de bire au boucher
belge qui refusa, de la main, et qui demanda  visiter les tables. La
jeune femme l'accompagna jusqu' l'entre du couloir, jeta un regard
dans la cour, comme si elle cherchait quelqu'un, dit quelques mots
tout bas  M. Hourmel, et appela, de sa voix un peu tranante:

--Monsieur Cloquet?

La barbe fauve et les yeux clairs du Nivernais s'encadrrent dans
l'ouverture, d'une lucarne.

--Monsieur Cloquet, faites donc faire  monsieur Hourmel la visite des
tables.

Le boucher, qui portait sur le bras une peau de bique grise, et qui
n'avait point de blouse par-dessus sa jaquette comme en ont la plupart
de ses confrres du Centre ou de Paris quand ils voyagent, s'arrta
d'abord en face de Gilbert, et considra le bouvier avec une attention
soutenue, srieuse et muette. Sa physionomie joviale s'tait dtendue.
Une petite moue relevait les moustaches coupes ras. Il termina son
examen par un hochement de tte dont il garda pour lui-mme le sens,
et suivit Gilbert, qui connaissait la ferme  merveille, et pouvait
l'expliquer. Le premier moment de mutisme pass, la conversation fut
abondante entre deux hommes que le mtier rapprochait l'un de l'autre.
Ils parlrent de France et de Belgique, de pturage et de commerce, et
Gilbert se laissa aller  raconter sa jeunesse et la formation des
syndicats de bcherons de la Nivre. L'autre approuvait: Connu; chez
nous, de mme; seulement, vous me paraissez tre sans religion dans
votre pays?--Elle ne nous gne pas.--Nous, elle nous aide. Un peu
plus tard, il dit: Il faudrait que vous veniez me voir, Gilbert
Cloquet! Il tait bonhomme, ce boucher de Quivrain. Il tait
fraternel avec le bouvier inconnu rencontr  la ferme; il avait la
force qui n'a pas besoin de mots pour attirer, et la piti qui se
devine, mme quand elle plaisante.

--Vous avez besoin de distraction,  ce que je vois; eh bien! venez 
la grande ducasse!

--Qu'est-ce que c'est?

--La fte patronale de Quivrain, la ddicace, la ducasse comme on dit
chez nous, et qui a lieu le dimanche qui suit le 18 octobre, dimanche
prochain autant dire. La mnagre mettra votre couvert.

--J'irai donc, fit Gilbert.

Le dimanche 21 octobre fut pour lui un jour de rpit et presque un
jour joyeux. Vers dix heures et demie, le bouvier prit,  Onnaing, le
tramway qui vient de Valenciennes, et, en une demi-heure, il tait en
Belgique. La maison du boucher fut aise  trouver: on n'avait qu'
suivre les rails, un bout de rue qui monte, un autre qui tourne 
angle droit, et c'tait l, sur la droite,  peu de distance. Une
porte de chne verni,  ct de l'tal, un salon qui servait de salle
 manger, une cuisine derrire, puis une cour et des magasins: la
maison avait bon air. Les htes recevaient Gilbert comme un ami, et
madame Hourmel, une grande mince, aux joues plates, aux yeux doux et
inquiets d'inquitude mnagre, faisait des frais comme pour un
prince. Asseyez-vous; vous prendrez une tasse de caf? Prfrez-vous
de la bire? Dis, Hourmel, remets donc du charbon dans le pole:
monsieur Cloquet doit avoir froid?

Le pauvre, depuis longtemps, n'avait pas connu cet empressement de
deux tres appliqus  le recevoir,  le soigner,  l'gayer. Dans la
salle, les pieds allongs et fumants contre la salamandre nickele de
madame Hourmel, il admirait le papier  fleurs qui couvrait les murs,
les chromolithographies pieuses encadres, des vide-poches donns en
prime par quelque magasin, deux ttes de chamois en terre cuite, des
chaises de chne blanc cir, un buffet  deux corps et dont la vitrine
tait pleine de vaisselle multicolore et d'objets inutiles dans un
modeste mnage, pinces  sucre,  asperges, pelles  poisson, cuillers
de tout modle et de toute taille, coupes et corbeilles en mtal
brillant. Il admirait. On lui racontait les histoires de Quivrain. Il
oubliait la sienne. On resta longtemps  table, dans la chaleur du
pole. La femme du boucher avait devin que le Franais avait de
grandes peines, et qu'il tait sans aide morale, d'aucune sorte. Elle
dit, srieusement, car elle avait une sorte de bont grave et gale:

--Je vas aller servir la clientle, pendant que vous ferez un tour de
ducasse, Hourmel et vous; mais je vous prie, dsormais, de considrer
la maison comme celle d'un de vos amis.

--De mon ami, alors, rpondit Gilbert, car je ne m'en connais point, 
moins que je n'appelle ainsi monsieur Michel.

--Vous n'avez pas d'ami? Ni homme, ni femme? Oh si!... Vous
rougissez... Ah! ce n'est pas bien de nous avoir cach cela!... Un
Franais, a ne vieillit pas... Nous aurions d nous le rappeler...
Amusez-vous!

Les deux hommes passrent un aprs-midi d'enfants, Gilbert empruntant
un peu de gaiet  l'humeur joviale du boucher Hourmel. Ils tirrent 
la carabine; ils assistrent au jeu du papegai, dans un pr, au bord
de l'Honelle; ils virent danser les ouvriers et les ouvrires de
Quivrain et de Blanc-Misseron; visitrent des amis qui offrirent du
caf, et quand ils se quittrent, le soir, tard,  l'arrt du tramway,
aprs avoir soup ensemble dans le petit salon aux ttes de chamois,
ils taient de belle humeur, et contents de s'tre connus. Hourmel
demanda:

--Au revoir, n'est-ce pas? Combien restez-vous de temps encore au
Pain-Fendu?

--Peut-tre huit jours, peut-tre toujours. Mais, si j'y reste, je
reviendrai ici.

--En tout cas, avant le 17 novembre, fit Hourmel, car je vais en
voyage  ce moment-l.

Et le tramway s'enfona dans la nuit, vers Onnaing.




XII

LA BOURRASQUE


Les semaines les plus sombres de l'anne taient venues. Tout le jour
et toute la nuit, les nuages de grande pluie passaient, se succdant
presque sans intervalle. La mer avait mis en eux la vie et la
nourriture pour des milliards d'pis, et de fleurs, et d'arbres, et
d'hommes, pour plus de plantes et d'tres vivants qu'il n'y en avait
sur la terre. Elle avait command au vent: Distribue les forces, et
ce qu'il y a de trop reviendra dans l'abme pour en sortir de
nouveau. Et le vent mouillait les pays du Nord. Toute la Belgique, et
les Flandres franaises, et la Hollande, et les provinces basses de
l'Allemagne eurent de la peine  rentrer les dernires rcoltes, et
virent les charrettes embourbes, et les rouliers jurant, et aussi des
jours o les hommes de la campagne durent demeurer enferms, attendant
l'claircie qui ne venait pas.

Tristes heures, dangereuses pour ceux qui ont au coeur un rve
malsain. Avant la fin de la premire quinzaine de novembre, M. Walmery
avait fait arracher l'norme quantit de betteraves  sucre nourries
et mries sur cinquante hectares de terre. Les grands chariots avaient
port toute la rcolte aux usines. Alors le fermier avait prescrit 
Heilman de reprendre les labours, et, malgr le mauvais temps, tous
les harnais de la ferme passaient dix heures dehors, et la terre,
dtrempe, luisait derrire eux, lisse par le versoir de fer. Les
hommes se couvraient les paules avec de vieilles vestes, ou des sacs
 farine, ou des limousines. La pluie promenait ses fontaines noires,
de l'est  l'ouest, du nord au sud, et les btes elles-mmes avaient
les paupires rouges,  cause du fouettement rpt de l'eau. Le vent
secouait les corneilles au vol. L'herbe sifflait au ras des mottes.
Quelquefois, les laboureurs rentraient, ne pouvant tenir sous
l'averse. Et s'il arrivait qu'un seul d'entre eux restt dans la
plaine, c'tait toujours Gilbert Cloquet, auquel on avait confi une
charrue nouvelle, que les trois couples de grands boeufs blancs
promenaient, la corne basse, et soufflant en mesure sur leurs jarrets
tendus.

C'est ainsi que le vendredi 16 novembre, il fallut revenir en hte au
Pain-Fendu, ds dix heures du matin. Le ciel, tendu d'un seul nuage
bleu d'ardoise, sans fissure et qui semblait immobile, laissait
couler, depuis l'aube, une pluie pntrante, serre, gale, qui
feutrait le poil des btes et le tordait en pis, entre lesquels, au
contact de l'eau et du vent, la peau rose des flancs frmissait.

--Les btes ne tirent plus! dit Heilman. Elles seraient capables
d'tre malades. Les hommes, il faut rentrer!

Et, voyant que Gilbert continuait son labour, il cria:

--L'ordre est pour tout le monde, pour les Nivernais comme pour les
gars des Flandres!

Gilbert n'eut pas l'air d'entendre.

Les six boeufs, sous l'averse, continurent de tirer; ils
s'loignrent, envelopps par la brume de leur souffle et par la
vapeur qui se levait de leur dos. Le bouvier, en arrire, semblait
plus grand que de coutume, dans l'aurole blonde de son attelage en
sueur.

--Crve donc, si tu veux, Nivernais! Mais si un de tes boeufs est
malade, tu paieras les frais!

Toutes les charrues, moins une, reprirent le chemin de la ferme, se
suivant l'une l'autre. Gilbert demeura seul, dans la plaine immense.
La tache ple des six boeufs voyageait au ras du sol, dans la pluie,
sous le nuage bas. Les enfants des villages, qui regardaient de loin,
 travers les vitres, disaient: Qu'est-ce que c'est l-bas, qui roule
et qui est blanc?

Gilbert n'avait pas obi parce que Heilman lui tait devenu odieux,
parce que la passion s'tait empare du bouvier et le rendait fou. Il
ne dormait plus. Il se prenait de querelle avec les domestiques pour
les causes les plus futiles, surtout avec ceux qui lui semblaient tre
bien vus de madame Heilman. Il ne saluait plus le contrematre, il ne
lui rpondait plus. Le flegmatique Heilman tolrait cette humeur et
s'en inquitait mme assez peu, sachant que l'autorit est difficile 
exercer, dans les fermes o toujours les passants se mlent aux
ouvriers du pays. Mme, il excusait Gilbert. C'est un ancien,
disait-il. Peut-tre qu'il a rapport de chez lui des peines qu'on ne
sait pas. Et puis, il est fort. La force lui plaisait, comme la plus
belle chose qu'il connt.

Non, ce n'tait pas le chagrin rapport de chez lui qui tournait la
tte  Gilbert, c'tait le voisinage de cette belle jeunesse
rencontre dans la ferme, et l'loignement des choses familires, qui
retiennent l'esprit tent et la chair qui faiblit. Comme ils taient
loin, tous les tmoins de la vie honnte, tous ceux qui auraient pu se
moquer, reprendre, conseiller! Plus rien ne rappelait la mre Cloquet,
ni l'enfance enveloppe dans son regard et protge par lui, ni les
annes d'amour, ni la longue priode o Gilbert tait rest fidle 
la maison, au jardin, au bois du lit,  la cuiller d'tain et au
souvenir de la morte. tienne Justamond n'avait pas crit. Les
nouvelles de Michel n'taient pas venues. Toutes les habitudes avaient
t rompues, camaraderies, causeries, travail du bois, dcor de la
fort et des herbages. Et dans le vide, le mauvais dsir avait grandi.
Il tait le matre  prsent de cet homme presque vieux. Pas un mot ne
l'encourageait, pas un regard. Gilbert avait bien vu que madame
Heilman se tenait sur ses gardes, vitait de lui parler, de le
rencontrer. Il en voulait au mari,  l'obstacle, au chef. Une jalousie
insense lui rendait odieux les ordres, la surveillance, la prsence
d'Heilman. Parfois il aurait voulu qu'une roue de chariot passt sur
le corps de ce gant tranquille et jeune; il souhaitait de le voir
frapp par un cheval, ou cras par un sac de grain tomb d'un
grenier, ou qu'une chelle se rompt sous les pieds du contrematre.
Si l'homme disparaissait, la femme deviendrait moins farouche, elle
serait plus faible et moins bien garde... Gilbert sentait que des
ides voisines du crime le frlaient. Quelquefois il se prenait
d'horreur pour lui-mme; il apercevait sa folie; il se rendait compte
que l'ge tait pass o il pouvait plaire  une femme, et alors le
dsespoir le saisissait. Pourquoi vivre? Quelle raison de travailler,
quand personne ne fait seulement attention  moi? Quand personne ne
m'aimera plus jamais? Ses camarades disaient: Qu'a-t-il encore? Il
ne parlait  personne; il se relevait le matin, sans avoir dormi, se
demandant s'il n'allait pas se faire disparatre. Puis, une femme
descendait le perron de la ferme; une voix appelait la servante; une
main cartait le rideau de la grande salle: et l'ardente convoitise se
rallumait dans les yeux du bouvier, et la fivre dans son sang, et il
avait ce plissement des paupires et ce tremblement furtif d'un chat
qui guette un oiseau proche.

Comme il avait en peu de temps chang! O tait-elle son ide de
justice? A vrai dire, jamais il n'avait song  l'tendre au del des
questions d'intrt. Il ne raisonnait point, d'ailleurs; il aimait. La
nouveaut de la tentation avait vaincu tout de suite cet tre
abandonn.

Gilbert, labourant dans la tempte de pluie, croyait voir devant lui,
tant sa folie tait souveraine, au-dessus du guret que ses boeufs
allaient remuer, la femme grande, et rose, et coiffe en cheveux comme
une dame, et ces yeux calmes qui avaient eu piti de lui, hlas! les
premiers jours. Il la voyait, et il lui parlait tout haut, si bien que
les boeufs, n'entendant plus leurs noms, s'tonnaient et perdaient de
leur courage.

Aprs une heure, le bouvier cependant dtela ses btes, et il revint 
son tour. Quand il se fut occup de ses boeufs, et qu'il les eut
attachs devant leurs mangeoires pleines, il pensa  changer de linge
et de vtements. Comme il n'avait que deux habits, pour toute
garde-robe, il dut mettre sa veste  boutons de corne, son chapeau de
feutre  grands bords, et, ses sabots tant tremps, il mit ses bottes
qu'il ne chaussait que le dimanche. Il rejoignit alors ses compagnons.

Ceux-ci travaillaient dans la grange couverte qui tait btie juste en
face des btiments d'habitation, de l'autre ct de la cour, et dans
les magasins qui s'levaient encore au del, et qui formaient une
troisime ligne de constructions. Heilman avait donn l'ordre de
nettoyer et de graisser les machines agricoles et les chariots. Les
domestiques, mcontents, murmuraient, disant qu'on leur faisait faire
la besogne du charron. Ils flnaient, s'interpellaient l'un l'autre,
et s'excitaient  quitter le travail, parlant assez haut pour tre
entendus du contrematre qui inspectait les tables. Comme cela ne
manque gure, quand il y en a plusieurs qui cherchent  ne pas
travailler, deux des hommes se prirent de querelle, dans la grange o
Gilbert s'tait mis  remuer et  rempiler des madriers. La querelle
tait  moiti srieuse, et les hommes y voyaient, l'un et l'autre, un
moyen de boire une bouteille de bire, pour sceller la rconciliation
aux frais de M. Walmery. Ils se tenaient  bras-le-corps. Gilbert
intervint.

--Assez, dit-il, Gatien, tu lui feras du mal. Tu es le plus fort: faut
pas tre lche!

--Le plus fort?

Le petit Wallon Victor, devenu rouge comme une tuile, serra Gatien 
l'touffer, et le jeta dans la poussire de la grange, contre une roue
du chariot dmont. Il y eut un cri. Heilman entra par une porte de
ct; jura, par habitude; spara les combattants; mais comme il aimait
secrtement le spectacle des luttes et des jeux de force, il dit:

--Joli tout de mme... Petit Wallon du diable!... Il en rosserait deux
 la fois... Parole!

Victor, essouffl, couvert de poussire, remontait la ceinture de cuir
qui tenait son pantalon, tournait lentement sa tte carre o
luisaient des yeux troits, brids, jaunes et injects de sang comme
ceux d'un taureau. Il tait debout sur le sol dgag, entre la caisse
du chariot dmont et la haute pile de madriers sur laquelle Gilbert
tait debout. Cinq ou six hommes venus des tables, de la forge, des
magasins, l'observaient en riant. Gatien haussait les paules, et
refaisait le noeud de sa cravate rouge. L'averse continuait dehors. La
pluie tombait en murailles grises le long du hangar, qui tait ouvert
dans le sens de la longueur, et que fermait, du ct de la cour, une
cloison double en briques. Elle faisait un bruit de ruisseau. Le
contrematre avait envie de s'offrir une distraction. L'odeur cre de
la poussire remue excitait les nerfs.

--Je parie pour Victor! reprit-il... Rabl, le petit Wallon!...
Premire force!...

--Qu'est-ce que vous pariez? dit le forgeron, dans un coin.

Une voix prs de lui, celle d'un petit berger qui se penchait en
dehors, riposta:

--Tiens, voil madame Heilman qui vient: celui qui gagne embrasse la
patronne!

--C'est cela! dirent de grosses voix amuses. Qui est-ce qui tient le
pari?

Heilman ne dit rien. Il consentait, indulgent, comme toute la
campagne,  ces familiarits consenties en public. Il avait vu venir
sa femme, lui aussi. Elle venait, courant, sautant d'une pierre sur
l'autre, chausse de sabots  brides, et la tte couverte d'un chle
en tricot gris, qu'elle mettait le matin, dans les grands froids, pour
aller surveiller la laiterie.

Quand elle entra, sous le vaste toit, deux hommes arrivrent encore,
des curies et des greniers, comme des pigeons qui se laissent tomber
du toit, et Victor lui ayant dit: Patronne, celui qui sera vainqueur
 la lutte vous embrassera! elle leva les paules,  la manire des
mres qui jugent qu'il y a un grain de folie dans les demandes de
leurs enfants, et elle dit:

--J'tais venue pour prvenir Heilman que la bire est tire.

Elle s'assit,  l'cart, sur un billot de chne qui tait plac contre
le mur de brique. Et elle frona les sourcils. Elle venait de voir
Gilbert, qui avait saut du haut de la pile de bois  terre, et qui
se prparait  lutter. D'un revers de main, il avait jet sa veste sur
le timon du chariot, et il s'avanait jusqu' deux pas de Victor.

--Je vous dfie tous! dit-il.

--Bravo, le vieux! cria une voix... Il est galant!...

--T'es pas de force!... Donne-lui la bonne leon, Victor!... A bas le
Nivernais! Vivent les Wallons!

Une rivalit confuse de races les animait tous. Ils formaient un
demi-cercle; ils tendaient le cou; plusieurs montraient leurs dents
jaunes entre leurs lvres gerces par l'hiver.

--Attention, Victor! Il est plus grand que toi.

--Oui, mais il a trente ans de plus... Ne le quitte pas des yeux,
Victor!

Les deux hommes se taisaient, comme des duellistes, et chacun d'eux
cherchait, ttant du regard le corps de l'autre, la place o il allait
jeter ses bras. Mais tandis que le plus petit ployait les jambes, et
se rasait pour sauter, Gilbert demeurait droit, les pieds un peu
carts seulement, les mains hautes, la poitrine et les flancs non
gards. Victor profita de ce qu'il jugeait tre un dfaut d'habitude.
Il se prcipita, tte basse, contre le Nivernais, l'treignit au
niveau des dernires ctes, et, rassemblant toute sa force, il essaya
de le renverser, de le surprendre  gauche,  droite, de l'touffer,
de lui faire plier les jarrets. Les muscles de son cou se tressaient
sous la peau. Gilbert remuait  peine; on voyait seulement ses joues
devenir rouges, et sa bouche, et sa barbe blonde s'entr'ouvrir 
l'appel des poumons qui manquaient d'air. Il laissait s'puiser son
adversaire. Tout  coup, les bras qu'il avait gards haut
s'abattirent; il les noua autour de Victor courb, il le souleva, et,
d'un coup de reins, se redressant, il fit pirouetter l'homme, dont les
jambes dcrivirent un cercle, et s'abattirent sur les paules et sur
le dos du vieux bcheron. Des cris de plaisir et de colre, mls, en
tourbillon, envelopprent les lutteurs. Assez! Il est vaincu! Non! Tu
vas le tuer! Hardi! Gilbert, pendant qu'on criait encore, ramena les
deux mains sous le corps de son rival, et le saisissant par le dos et
par le bas des reins, enfonant les doigts dans les vtements, dans la
graisse et les muscles, il le souleva encore et le tint  bout de
bras. Victor hurlait et se dbattait. Tous les hommes s'taient levs.
Heilman, dans le tumulte des applaudissements et des cris, faisait
signe: Assez! Lchez-le! Gilbert laissa tomber sur le sol le
compagnon pouvant, qui se sauva en jurant.

--Allons! Gilbert, dit Heilman en riant, c'est gagn! Vous n'y allez
pas de main morte!... Vous avez donc appris?

--Dans la fort, on apprend tout, rpondit Gilbert, en remettant sa
veste.

--Eh bien! reprit une voix, il n'embrasse pas la patronne?

--a le regarde! dit Heilman. Venez boire... Tous!... La bire est
tire...

Les domestiques suivirent le contrematre, et sous la pluie, en groupe
serr et sabotant, quittrent la grange. Les deux derniers jetrent un
regard en arrire. La patronne tait reste assise sur le billot de
chne, le long du mur de brique Elle ne riait pas. Ils disparurent.

Gilbert Cloquet restait seul avec elle. Il tait devenu tout ple. Il
n'osait plus s'approcher... Comme elle ne disait rien, et qu'elle le
regardait d'un air de reproche et de piti, il vint cependant, timide
comme un enfant. La jeune femme avait l'air d'une statue d'glise,
aussi peu mue, aussi maternelle.

--Embrassez-moi donc, dit-elle, puisque vous avez gagn. Ce n'est pas
cela qui est mal.

Il se pencha, et la baisa sur la joue, et elle ne le repoussa pas,
mais il s'carta de lui-mme.

--Monsieur Cloquet, dit-elle, ce qui est mal, c'est la pense que vous
avez dans le coeur. Croyez-vous que je ne l'aie pas vue?...

Il ne rpondit pas, mais il devint blanc de visage, comme un mort.
Elle parlait lentement, les yeux grands ouverts, et pleins de bonne
justice.

--Un homme de cinquante ans! Un homme qui a une fille de mon ge, une
fille marie comme moi!... C'est une honte de me poursuivre... J'ai
t trop bonne pour vous dans les commencements...

Elle entendit une voix trs basse qui disait:

--Oui.

Et l'homme s'carta encore.

--Je ne veux pas vous faire renvoyer; vous avez  gagner votre pain:
mais il faut que cela cesse!

La voix rpondit:

--Oui, cela va cesser.

--Et tout de suite, et pour toujours!

Pour la premire fois, il la regarda bien en face, et elle vit que la
mort tait entre en effet dans le coeur du bouvier.

--Adieu! dit-il.

--O allez-vous?... Je ne vous demande pas de partir!...

Il ne rpondit pas. Il s'tait dtourn, et, prenant son chapeau de
feutre l o il avait pris sa veste, il se dirigeait du ct de l'est,
par o la grange s'ouvrait sur la cour, et la cour sur la campagne. Il
fut bientt sous l'averse. Une voix, de la ferme, cria:

--Eh! Cloquet, par ici! Tu te trompes de chemin!

Une voix plus proche le rappela:

--Restez, mon pauvre Cloquet! Je ne vous renvoie pas! J'ai piti de
vous, allez! seulement, je ne peux pas...

Ni l'une ni l'autre voix n'arrtrent ni ne ralentirent le bouvier. Sa
haute silhouette se dessina, dans l'ouverture du portail de la ferme.
Et Gilbert tourna  gauche, marchant vite, sans rien voir, dans la
boue du chemin, sous la pluie qui ne cessait point.

Il tait prs de midi.

Quand il fut  plus de deux cents mtres du Pain-Fendu, il crut
entendre, port dans l'air mouill, un cri de femme, et le mot:
Revenez! Mais la mort tait dans son coeur. Le pauvre marchait sur
le chemin dsert. Il ne sentait pas l'eau qui ruisselait sur son cou
et sur ses mains. Un homme de cinquante ans!... C'est une honte de me
poursuivre!... Elle a raison!... Je ne vaux pas la peine de vivre...
Il ne savait pas o il allait; il fuyait; le vent passait par rafales.
Elle m'a chass!... Je n'ai plus personne sur la terre...
Personne!... Quelle vie j'ai eue! La voil finie! J'ai t pareil aux
autres... Je suis un misrable... Pourtant, tu avais mieux commenc,
mon pauvre Cloquet... Va-t'en, va-t'en! Il ne faut pas que tu
reviennes!... C'est une honte de me poursuivre... Cloquet, c'est  toi
qu'on a dit cela!... Soyez tranquille, madame Heilman: on s'en va bien
loin, on ne reviendra pas. Il avanait difficilement, contre le vent,
contre la pluie; la boue retenait ses bottes; le nuage, comme un
rouleau, foulait la terre morte et les maisons closes...

Cloquet respirait mal; il regardait le sol inond qui fuyait sous lui.
Le froid, les tnbres, la lassitude, la honte, le chagrin de toute
une vie, tout cela ml formait une folie puissante, qui se
dveloppait sous l'norme averse, dans la fume des eaux qui
alanguissent le sang. Un vol de btes noires, corbeaux, courlis,
vanneaux, coula au ras de la terre devant Cloquet, qui s'arrta court:
Laissez-moi, vous autres! Ne me touchez pas! Je suis dj assez
malheureux! Les ailes fuyaient dans la bourrasque. Il chercha 
reconnatre o il tait. Il avait pris, en sortant de la ferme, le
chemin qui coupe les champs et qui passe  la pointe du village de
Quarouble, puis continue sur Quivrechain. Tout le sang de son corps
lui tait remont au visage, et sonnait la charge autour de son
cerveau. Cloquet, les yeux gars, considra les maisons de Quarouble,
vagues dans la pluie,  sa gauche, et il pensa. Je n'ai qu'
retrouver la route de Valenciennes, et je me jetterai sous le
tramway... a passe assez souvent... Ils ne me reconnatront mme pas,
quand je serai mort. Il hsita. La honte le poussait. L'obscur
instinct le retenait... taient-ce des voix qui venaient en remontant
le vent, du cot du Pain-Fendu? Non. La vaste ferme tait efface,
noye, abolie par la tempte de pluie... Le filet de boue tordu 
travers les champs n'avait d'autre passant que le bouvier. Cloquet,
bien loin, en avant, aperut une petite lumire; sans doute la
fentre, claire par le feu, de quelque maison extrme de
Quivrechain... Et cela lui rappela Quivrain qui est tout proche, et
le boucher, son ami.. Sa pauvre tte lasse et malade fit effort pour
se souvenir d'une date... Qu'avait-il dit, Hourmel?... De quel jour
avait-il parl?... tait-ce du 17? Un voyage? La mmoire ne rpondait
plus. Les ides s'embrouillaient. Je ne sais pas... Il ne sera plus
l?... Je lui ferais tout de mme piti... Et ce fut cette vague
esprance, ce demi-souvenir qui empchrent Gilbert de tourner par le
chemin qui rejoint la route du tramway. Il se relana en avant,
tremp, bris, sans plus penser, ivre de misre. Et dans la tourmente,
il atteignit Quivrechain, traversa le bourg, entra dans
Blanc-Misseron, monta la petite pente de Quivrain... Puis, tout 
coup,  bout de forces, ayant ouvert la porte de son ami Hourmel, il
tomba, tout de son long, dans la salle chaude.

       *       *       *       *       *

Deux heures plus tard, il s'veillait, dans un lit auprs duquel
veillait Hourmel. Le boucher prit la main du pauvre Nivernais, et dit:

--Eh bien! vieux, a va? Quelle ide vous avez eue de venir par un
temps pareil?... Vous vous tes gar, je parie?...

Cloquet avait encore un reste de folie dans le regard.

--J'avais cru que je n'tais pas comme les autres, Hourmel; je suis
comme eux: je n'ai pas de quoi vivre!...

--N'ayez pas peur! rpondait le boucher, en faisant signe de se taire
 son ami; n'ayez pas peur; tant qu'il y aura du pain chez moi, vous
n'en manquerez pas... Restez tranquille; vous tes dj mieux.

La femme entrait sur ces mots. Elle ne s'expliquait point ce qui tait
arriv. Mais, bien mieux que son mari, elle devinait que la misre
n'tait l qu'un petit personnage. Elle dit,  voix prudente:

--Dommage que tu partes demain, Hourmel. Il faudrait le consoler, cet
homme-l. C'est le coeur qui est malade. Tu devrais renoncer  aller 
Fat?

--Je ferai mieux!

--Quoi donc?

--Je l'emmnerai.

--Il ne voudra pas?

--Femme, Gilbert Cloquet est notre ami. Si on pouvait le remettre dans
le chemin?

--Ainsi soit-il, dit la femme.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, samedi, Gilbert se leva aussi tard que s'il avait trop
bu la veille. Il voulut prendre cong de Hourmel. Mais celui-ci le
retint. Il lui demanda:

--Je vais en voyage ce soir. C'est convenu depuis longtemps. Puisque
vous dites que je suis votre ami, eh bien! ne nous sparons pas:
accompagnez-moi?

--O?

--A Fat-Manage, qui n'est pas bien loin de Quivrain.

--Que ferez-vous l-bas?

Le boucher hsita un temps  rpondre, se mit  rire, malgr son
inquitude, et dit:

--Mon brave, nous serons pas mal de camarades belges, qui ferons la
mme chose. C'est une partie qu'on recommence tous les ans, autant que
possible. Vous ne connaissez pas cela, vous autres de la Nivre. Mais
c'est justement ce qui vous manque... D'ailleurs, vous ne serez point
oblig de faire comme nous. Venez seulement, par amiti pour moi?
Promettez-le?

Et Gilbert dit oui. Il tait las de la vie; il avait peur d'tre seul.
Et il prit, le soir, avec Hourmel, un train qui les amena d'abord 
Mons, puis, vers sept heures,  la Louvire.

Le temps s'tait remis. Ils firent  pied le chemin qui spare la
Louvire de la colline de Fat-Manage.




XIII

FAYT-MANAGE


La nuit tait claire. Ils suivaient une longue route, qui n'tait ni
de campagne, ni de village, ni de ville, tantt borde par des haies
de champs, tantt par des maisons basses et rapproches, tantt par
des murs d'usines, ou par des grilles derrire lesquelles on devinait
un bosquet, une petite futaie et le toit large ouvert d'un htel
bourgeois.

D'autres routes pareilles coupaient celle-l. On montait, on
descendait. Il y avait, dans les creux, des coules de prairies qui se
perdaient dans la brume. Puis, des logements ouvriers, des becs de gaz
tags sur une cte, la vapeur rousse d'une salle de caf o se
mouvaient des ombres, succdaient  ces courts fragments de bordures
non bties.

Deux heures plus tt, au moment o ils entraient dans la gare de
Quivrain, pour prendre leurs billets de chemin de fer, Hourmel avait
dit  son compagnon:

--Je ne veux pas vous emmener par surprise, mon pauvre Gilbert. Vous
m'avez suivi de confiance, mais je dois vous dire ce que je vais faire
 Fat. Depuis le mois de mai, j'ai promis de m'y rendre. Moi et
d'autres, des centaines et des milliers de camarades belges, nous
avons l'habitude d'aller, de temps en temps, passer trois jours dans
une maison de retraite. Elle est belle, notre maison de Fat; on y est
bien; on vit ensemble, on entend parler de religion; on pense  autre
chose qu' ses affaires. Moi, je n'ai jamais le coeur si content que
dans ces jours-l. Mais si a vous fait peur, tout de mme, il ne faut
pas venir?

--On verra bien, avait rpondu Gilbert. Quand j'ai donn ma parole, je
ne commence pas par reculer.

Hourmel avait ajout en riant:

--Vous ne serez pas le premier Franais que j'aurai emmen avec moi.
On vous recevra bien. Il vous en cotera peu de monnaie. Et puis, si
vous voulez mon avis, triste comme vous l'tes, vous avez besoin de
voir du nouveau.

Il avait raison plus encore qu'il ne croyait. Qu'importait  Gilbert
d'aller ici ou l? Sa plus grande crainte tait de se retrouver seul,
d'tre ressaisi par les penses d'abandon et de mort dont il sentait
l'approche, au moindre moment de silence. C'est pourquoi, tout le
long de la route, il avait paru presque gai, ne cessant d'interroger
son compagnon. Un peu de reconnaissance l'attachait aussi  Hourmel.
Il lui savait gr, non seulement de l'avoir recueilli et soign, mais
d'une autre chose encore, de ne pas lui avoir demand: Que s'est-il
pass au Pain-Fendu? Avez-vous t chass? tes-vous parti
volontairement, et pourquoi? Non; Hourmel s'tait content d'un mot
vague: L aussi, j'ai eu de la misre plus que je n'en peux porter.

Ils marchaient donc, depuis une demi-heure. En arrire, un groupe
d'hommes venait. On pouvait deviner qu'ils taient jeunes,  la joie
de leurs voix qui sonnaient dans la nuit. Hourmel indiqua du doigt,
sur la colline, un clocher parmi des arbres dpouills.

--Voil l'glise, dit-il, la maison n'est pas loin.

A ce moment, les trois hommes qui venaient et qui allaient dpasser
Hourmel s'arrtrent, et l'un d'eux dit:

--Ah! c'est toi, vieux? Tu n'as pas besoin de dire o tu vas: j'y vais
aussi!

C'taient trois ouvriers de la rgion, deux mtallurgistes de la
Louvire et un wattman de tramway. Ils avaient une petite valise ou un
sac  la main. Aprs les avoir nomms, Hourmel dsigna son compagnon:

--Un Franais de mes amis, qui vient voir comment a se passe, chez
nous.

--C'est pas secret! rpondit le wattman en riant.

Quelques pas plus loin, ils furent rejoints par quatre mineurs du
Borinage, qui arrivaient de l'autre ct de la colline. La route
commenait  descendre. A gauche, dans le mur qui suivait la pente, un
large portail tait ouvert  deux battants. Les Belges entrrent en
peloton, comme chez eux, sans attendre, encadrant Gilbert Cloquet qui
regardait curieusement. Il se trouvait dans un jardin montant. Une
alle sable tournait autour d'une pelouse ronde. Au del, il y avait,
barrant le jardin, un grand chteau de pierre blanche,  double tage.
Au bas du perron, des ombres s'agitaient,--sans doute des
arrivants,--et en haut, une autre ombre tenait  bout de bras une
lampe que le vent faisait fumer terriblement.

--Par ici, Chermant!... Ah! vous voil, Henin, et vous, Derdael!
Bonjour! Il fait froid, hein? Entrez vite...

--Qui est celui-l, qui claire? demanda Gilbert.

--Un Pre jsuite: c'est eux qui prchent ici.

--Je n'en avais jamais vu. a ressemble aux autres curs.

Il monta les marches du perron, et fut prsent par Hourmel, sans tre
nomm, simplement comme un ami franais, au prtre qui portait la
lampe, et qui n'en demanda pas plus long.

--Parfait! mon cher Hourmel. Vous le logerez  ct de vous. Salut,
monsieur... Ah! en voil d'autres qui arrivent!...

Et il se pencha, de nouveau, au-dessus de la balustrade.

Gilbert pntra dans un hall trs clair et plein d'ouvriers en
costume du dimanche, presque tous jeunes comme ceux qu'il avait
rencontrs sur la route, et qui parlaient, s'appelaient, sans aucune
gne, et couraient bruyamment dans les couloirs.

--Ah ! dit-il, combien serez-vous donc ce soir,  coucher ici?

Entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix, rpondit Hourmel en
l'entranant. On ne peut pas en loger plus... Venez, je vais vous
montrer votre chambre.

Ils montrent au premier. La visite de l'intrieur tonna moins
Gilbert que l'aspect de la faade. Les chambres taient bien propres,
c'est vrai, mais sans glaces dores, sans grands rideaux, sans
courtepointes  fleurs, comme il en avait vu chez M. de Meximieu ou
chez M. Jacquemin: on y voyait un lit de fer avec des draps blancs et
une couverture, une table, une toilette en fer peint, une chaise, des
murs clairs. L'impression la plus agrable qu'il ressentit fut celle
de la chaleur. C'tait bien chauff chez les Belges. Les camarades
taient bruyants, mais ils paraissaient tous d'accord et de belle
humeur; ils se connaissaient; ils se faisaient des farces d'coliers;
la plupart taient venus plusieurs fois  Fat. Voil mon ancienne
chambre; dites, pre, je la reprends?--Non, elle est dj donne. Les
prtres lui parurent gais, eux aussi, et lui, il tait triste et seul
de son espce. Qu'est-ce que je suis venu faire ici? Il se sentait
un commencement de colre contre lui-mme, et il se dit que le
lendemain, tout au moins le lendemain soir, il pourrait partir sans
tre impoli. La proccupation de ne pas tre grossier et un peu de
curiosit le retenaient. Il soupa, dans une grande salle, au-dessous
de la chapelle, et couta sans comprendre grand'chose, avec une
stupeur cause par la nouveaut de ce mlange de lecture et de repas,
un ouvrier en jaquette, qui lisait tout haut, clair par une lampe,
et juch dans une chaire, le long du mur de gauche.

--Eh bien! Gilbert, demanda le boucher, quand le souper fut fini,
tandis que les ouvriers de la terre et des fabriques de Belgique
s'installaient dans une vaste pice attenante  la salle  manger, et
allumaient une pipe ou un cigare, eh bien! vous ne m'en voulez pas de
vous avoir emmen?

--Je n'en sais rien, pour aujourd'hui; mais pour demain, a se
pourrait.

L'autre se prit  rire, et les groupes, forms, dissocis, reforms
sans cesse autour du bcheron nivernais, leur grosse gaiet, leur
camaraderie, leur foi, creusrent de nouveau en lui la douleur de la
solitude.

Bonnes gens, sans doute,--l'un d'eux vint causer avec Gilbert, et
l'interrogea sur les fermes franaises,--mais si diffrents de ceux
qu'il connaissait!

Il suivit la foule, vers huit heures et demie,  la chapelle, o les
quatre-vingts retraitants chantrent un cantique et rpondirent la
prire du soir, rcite par un Flamand, carr de visage, large
d'paules, jeune, qui disait les mots d'une voix qui pense, d'une voix
qui exprimait une croyance de toute la jeunesse, et qui se glissait
dans les coeurs.

--Qui est celui-l? demanda Gilbert

--Un employ de laiterie, rpondit le voisin, un gars qui tire  la
perche comme Guillaume Tell. Il a abattu le perroquet dimanche
dernier.

L'autel central tait en bois de chne, que Gilbert jugea de bonne
qualit, et bien assembl. Au bas du tabernacle, il y avait crit, en
lettres d'or: _Sanctus! Sanctus! Sanctus!_

Le bcheron de France couta avec attention, avec tonnement plus
d'une fois, la premire mditation qui fut faite, ce soir-l, dans la
chapelle de Fat. Le prdicateur tait un homme trs grand et trs
gros, assis derrire une table, et qui, ds le dbut, s'pongeait le
front, avec un large mouchoir blanc qu'il ne lchait pas. Mais comme
il parlait bravement et fortement! Il avait l'me peuple, celui-l, et
quand il se taisait, on croyait entendre son coeur qui continuait de
dire. Je vous aime, mes pauvres, et ma vie est  vous.

Gilbert se coucha cependant sans joie, et s'endormit. Le vent de
Belgique secouait les vitres.

Le lendemain soir, ayant cout encore trois fois le religieux qui
prchait la retraite, chant en commun, et essay avec ennui de songer
dans la solitude de sa chambre, pendant les temps libres, Gilbert
prit la rsolution de s'en aller. Aprs le souper, il s'approcha d'un
prtre qui causait avec des retraitants belges, homme de cinquante
ans, qui avait dans le visage beaucoup de creux, beaucoup de
souffrance sculpte, et cette transparence d'me qui embellit la ruine
et l'explique. Il ne le connaissait pas. Il ne le cherchait pas. Il le
rencontrait. C'tait un des jsuites--de la petite troupe de
missionnaires de Fat-Manage, mais non celui qui avait prch. Gilbert
le regarda seulement, sans faire aucun signe, sans se mler  la
conversation, qui tait gaie et banale, comme il faut qu'elle soit,
aprs un jour de fatigue inusite de l'esprit. Le Pre se spara du
groupe, et vint  Gilbert.

--Toi, dit il, tu veux me parler?

--Oui, monsieur le cur.

--Viens dehors: il fait beau, cette nuit.

Il ouvrit la porte du corridor o il se tenait, dans le courant des
hommes, comme une balise qui arrte des brins de jonc au passage, et
il sortit avec Gilbert. La nuit tait bleue, toile, couteuse. Des
voix rares la traversaient, venant des rampes de maisons bties du
ct de Jolimont. Prs du bcheron, le prtre s'engagea lentement dans
l'alle d'un parc, qui montait doucement au del du chteau, et qui
paraissait immense dans les demi-tnbres.

--Tu me pardonneras si je te tutoie: c'est une habitude, avec ceux
qu'on aime. Dans ce pays-ci, on ne se formalise pas.

--Oh! pour ces choses-l, je ne suis pas dlicat. Monsieur le marquis
de chez nous me tutoie, et aussi monsieur Michel. Il y en a  qui a
fait quelque chose: pas  moi.

--Eh bien! mon ami, que veux-tu me dire?

Le sable craquait sous les pieds largement chausss des deux hommes;
le vent froid tourmentait quelques nuages perdus, et il aurait t
rude aux promeneurs, sans l'abri du mur. Gilbert attendit, pour
parler, qu'il ft loin de la maison.

--Je vas vous quitter demain matin, dit-il.

--Dj?

--Je ne suis pas venu pour faire la retraite, moi. Je suis venu pour
faire honneur au boucher de Quivrain, et, pour dire vrai, je ne sais
pas pourquoi...

--La main de Dieu est plus douce que celle des hommes, dit le prtre.
Elle t'a conduit sans te contraindre. Maintenant, tu veux t'en aller?
Je le regrette pour toi, mais tu es tout  fait libre. Seulement, tu
prendras ton caf, demain matin. Je ne veux pas que tu partes  jeun?

--Vous tes bien honnte, c'est pas de refus: mais combien que je vous
dois?

--Rien, mon brave. Les camarades payent vingt sous par jour, en tout.
Toi, tu n'es rest qu'un jour: je ne veux pas que tu payes. Tu as t
un invit, un cher passant, que je regrette.

Les mots entraient dans le coeur de Gilbert, par la porte ferme,
celle des tendresses humaines. Depuis longtemps, personne ne lui avait
parl ainsi. Il tait arriv au point o l'avenue tourne et va passer
devant un bosquet, o il y a une statue de la Vierge avec l'Enfant.
Gilbert regardait, de l'autre ct, la longue pelouse presque blanche
sous la lumire de la lune, et au del, derrire des retombes de
branches sans feuilles, la faade de la maison et toutes les fentres,
vivantes dans la nuit. Des clats de voix et de rires s'levrent et
moururent.

--Dis-moi, tu ne t'es pas trop ennuy ici?

--Oh! pour a non! Vous pouvez le dire au prdicateur. J'ai vu qu'il
n'avait pas de mpris pour les pauvres. J'ai vu qu'il avait de
l'amiti pour nous. a me manque bien, allez!

--Tu es malheureux?

Le bcheron eut un sanglot, qui fut toute sa rponse. Il se raidit,
mcontent de cette faiblesse, et toussa, pour bien montrer qu'il ne
pleurait pas.

--Ne dis rien, si tu veux, mon pauvre. Mais si causer de ton chagrin
peut te faire du bien, parle-m'en. Nous ne nous reverrons sans doute
jamais. Et puis, tu sais, tu ne m'apprendras rien: toutes les misres
de la vie, je les ai entendues.

--Je suis tout seul, dit Gilbert, je suis  bout de mon esprance.

--Ta femme t'a lch?

--Non, elle est morte. C'est ma fille, qui a t si ingrate, et si
mauvaise, que je ne voudrais pas mme vous raconter ce qu'elle a fait.
J'en ai honte.

--Avais-tu d'autres enfants?

--Non, elle tait la seule. Et mme avant qu'elle m'et quitt, mes
camarades m'ont tourn le dos, je les ai aids pour leur syndicat;
j'ai travaill pour avoir la justice...

--Et ils t'ont mal rcompens, naturellement?

--Ils m'ont battu. Je ne suis pas avec eux pour faire le mal, et ils
disent alors que je suis vieux.

--Tu ne l'es pas. Tu as l'air jeune encore!

--A vous je peux dire, monsieur le cur, qu'ils ont raison: je sens
que je vieillis.

--Est-ce tout? Tu as des parents?

--Non. Il y a seulement un homme qui ne m'a jamais trahi. Je ne peux
pas dire que j'aurais vot pour lui, non, c'est un noble: mais je
l'aime tout de mme. Et quand je suis parti pour le pays des Picards,
avec les boeufs, vous comprenez, il tait dj si malade que je ne
sais pas s'il n'est pas mort.

--Alors, que te reste-t-il?

--Rien, monsieur le cur: je suis tout seul.

--C'est l ce qui te trompe, mon bon ami! Dieu te reste, et il
t'attend.

--O est-il?

--Entre toi et moi. Tu ne le connais pas, et il t'a fait venir ici
pour que tu entendes son nom. coute-moi, car je devine que tu as
l'me droite. Je vais te quitter; je suis attendu; je dois m'occuper
de plusieurs autres, et toi cependant, je ne veux pas te laisser aller
dans la tristesse, vers la mort. As-tu une bonne mmoire?

--Oui, malheureusement: je me rappelle tout.

--Mme les mots?

--Tous ceux que je comprends.

--Alors, aprs la prire, ce soir, dans ton lit, ne t'endors pas tout
de suite. Repasse en esprit les choses que tu as entendues et qui
t'ont touch le coeur; dans le silence tu comprendras mieux; et quand
tu nous auras quitts, je penserai qu'au moins ce n'est pas sans une
petite lumire, et sans un peu de consolation.

Ils taient revenus prs de l'aile droite de la grande maison. A
travers les fentes des volets, la lumire des lampes rayait le sable.
L'abb s'arrta; il tendit les bras, comme ceux d'une croix; il dit:

--Mon frre et mon ami, embrasse-moi!

Gilbert sentit battre contre son coeur un coeur qui l'aimait. Il
ignorait le nom.

Dans le silence de la maison de retraite,  neuf heures et demie,
quand les lumires furent teintes, et que, tout le long des
corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commenc leur
somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu'il avait entendu.

Les phrases lui revenaient telles qu'elles avaient t dites, avec
leur accent, avec la vie fraternelle et divine qu'elles enfermaient.

Mon pauvre frre, pourvu que tu le veuilles, tu es riche. Ton travail
est une prire, et l'appel  la justice, mme quand il se trompe de
temple, en est une autre. Tu lves ta bche, et les anges te voient;
tu es envelopp d'amis invisibles; ta peine et ta fatigue germent en
moisson de gloire... Oh! quelle joie de ne pas tre jug par les
hommes! Lui, il est la grande piti, la grande bont! Il cherche toute
me droite. Il a pardonn les aveuglements de l'esprit. Il a pardonn
surtout les fautes du coeur et des sens. Il n'a t svre que pour
les hypocrites. Tous les autres, il les attire  lui. Dieu n'injurie
pas. Son reproche tient dans un regard. Lve seulement tes yeux, mon
frre, et tu liras le pardon avant mme le reproche.

       *       *       *       *       *

Gilbert pensa:

Cela est beau! Je suis donc quelque chose de grand, moi qui me
croyais le rebut?

Et d'autres mots passrent dans sa mmoire comme une mare:

Nous sommes dans l'preuve. La cloche qui chante a t dans le feu.
Vous luttez pour gagner votre vie, et cela est un devoir bien beau; on
va ds le matin  l'ouvrage, on est dans le bruit, dans la poussire,
ou dans l'ombre de la mine, ou dans la pluie et le froid. Celui
d'entre vous qui pense  la paye et au repos qu'il prendra le soir n'a
pas tort. Celui qui pense aux enfants et  la mnagre a plus de
courage. Si vous pensiez  Dieu, vous en auriez beaucoup. Vous ne
souffririez mme plus. Mais cela passe peut-tre votre comprhension
aujourd'hui. En tout cas, vous ne seriez plus des violents, mais des
forts; plus des envieux, mais des ambitieux, et plus des asservis,
mais des libres. Est-ce que vos pres n'ont pas eu leurs syndicats,
leurs corporations, leurs bannires, et leurs luttes aussi? Ils ont
conquis la libert; ils ont, sur leurs paules fraternelles, port
leurs syndics jusqu' la noblesse. Aprs une belle vie, ils faisaient
une belle mort. Vous n'tes que des moitis d'hommes, parce qu'on vous
a renferms dans la vie prsente avec dfense d'en sortir par la
pense. Et vous l'avez souffert! Vous tes bien plus pauvres que vous
ne le supposez. Vous n'avez pas la terre, et vous n'avez plus le
ciel. O mes bien-aims, je veux vous rendre votre me, votre belle me
ouvrire qui travaillait en chantant, qui s'enrichissait dans la
justice, et qui s'envolait  Dieu dans la clart.

Dans une autre mditation, le prtre avait dit:

Les ennemis de l'glise se demandent toujours jusqu' quel point ils
peuvent lui faire du mal sans s'en faire  eux-mmes. Mais  vous, ils
en font toujours. Vous tes ceux que la mauvaise parole blesse les
premiers, parce que vous n'avez pas grande dfense contre l'erreur;
vous tes l'herbe toujours coupe, sur laquelle ils promnent encore
leurs chariots pleins de foin. Ds qu'ils voient la pointe de votre
esprit se lever vers le ciel, ils vous fauchent, ils vous rapetissent,
ils ne vous laissent que votre racine et le droit de repousser. Mais
ils veillent jalousement, et l'herbe n'est jamais haute...

       *       *       *       *       *

Il disait encore:

Je vous appelle, comme saint Vincent de Paul, qui parlait ainsi:

--Mon coeur brle du feu de la charit. Pauvres du monde, je vous
porte dans mon coeur. Venez  moi, votre pauvret m'attire. Fils du
vice, venez, enfants sans mre, rebuts du pch, coeurs en pril,
venez!

Vous tes une merveille qui me confond, ouvriers venus ici pour la
retraite! Quand je songe  tant de difficults que vous avez pour
entrevoir la vrit religieuse,  tant d'autres que vous avez pour
venir ici, je me sens votre admirateur autant que votre ami. Vous avez
un si mince bagage quand vous arrivez: une valise en carton, une paire
de souliers, et une chemise au bout d'un bton. Mais le bagage de
vrit que porte votre esprit est encore bien plus petit. Et ses
voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que je crois? C'est que vous
tes les prcurseurs, les premiers appels, des foules qui se lveront
de partout, de la mine, de l'usine, de la campagne, des taudis, des
galetas, redemandant leur ciel dont ils ont soif. Vous le demandez 
Dieu, vous! Les autres, ils le demanderont aux hommes,  coups de
fusil et d'incendies, dans la rvolte, les hurlements, les ruines, les
blasphmes; ils ptriront la terre pour voir o on l'a cache, la
parcelle de joie infinie, le petit bout de radium qui ne s'puise pas;
ils dtruiront ce qu'ils convoitent pour voir ce qu'il y a de plaisir
dans l'abus de la puissance; ils rpandront dans les rues l'argent qui
aurait d servir  l'aumne; ils auront tout, except ce qu'ils
cherchent. Vous croyez que c'est le pain qui vous manque? Un peu. Mais
le creux est plus profond. C'est Dieu qui vous manque. Priez-le avec
moi.

       *       *       *       *       *

Le prtre avait parl de beaucoup d'autres choses: du pch et de la
mort, de la rdemption, de la famille. Dans la dernire mditation, ce
soir, il avait exalt l'esprance, comme s'il avait devin la peine
secrte de Gilbert.

Mes bien-aims, qu'est-ce que la vie sans la foi au paradis? Une
horreur. On souffre; on se dteste; on se le dit les uns aux autres;
on se le prouve; on se bat pour cinq francs que le voisin a mis de
ct, pour une peau de lapin qu'il aurait de plus que nous. L'intrt
est triste, toujours; il est mcontent, toujours. Mais avec l'espoir
du paradis, toute la figure du monde est change! On cherche bien
encore  rendre la vie plus aise, et c'est le droit de chacun. Mais
comme on la domine! Comme elle perd sa douleur! La gueuse! Tant mieux
si elle rit, mais si elle pleure, la gne mme a son prix. Nous
n'avons plus peur d'elle, ni de la mort. Avez-vous pens  cela? Nous
retrouver tous, non seulement avec nos parents, nos enfants, nos amis,
mais avec l'lite de toutes les races, de tous les temps! L'assemble
plnire de tous les courages, de toutes les bonts, de toutes les
noblesses d'mes, chantant le mme alleluia! Quels hritiers vous
tes! Je vous conseille d'en tre fiers, moi, et de ne mpriser
personne. Il y en aura, de vos camarades, que vous serez stupfaits de
rencontrer l-haut. Vous irez  eux: Dis donc, tu as t une fameuse
canaille!

--Je l'ai t, une seconde m'a rachet. Si bas que vous soyez, tant
que vous vivez, l'esprance est l; elle descend avec nous jusqu'au
fond de l'abme; vous n'avez qu' l'appeler, et ses ailes sont 
vous.

       *       *       *       *       *

Tout cela, tout ce qu'il avait entendu revenait dans le silence, et
pntrait le coeur du bcheron. Couch dans son lit, les yeux clos, il
n'avait jamais eu tant de penses  la file, tant d'lans de
tendresse, de regrets, tant de souvenirs qui luttaient les uns pour,
les autres contre. Enfin, il dit: J'irai. Les larmes lui montrent
aux yeux, et elles coulrent, trs doucement. Une heure matinale
sonna. Sans savoir pourquoi, il se redressa, il se mit  genoux, en
chemise, sur son lit, et il chercha quelque chose  dire. Ne trouvant
rien, il fit un grand signe de croix. C'tait la seule prire dont il
se souvnt. Elle l'endormit, comme si le sommeil avait attendu ce
signe-l pour descendre.

Le lendemain matin, il se leva, mais il ne partit pas.

Le soir de ce mme jour, qui tait un lundi, il alla trouver le prtre
avec lequel il avait fait le tour du parc, et il reut le pardon de
tout ce qu'il y avait  absoudre dans sa pauvre vie. Il tait tard.
Comme d'autres, il avait remis au dernier moment cet aveu qui lui
cotait beaucoup. En quittant la cellule du prtre, il se sentit
lger comme un moucheron d't. Avant d'ouvrir la porte, il se frotta
les mains de contentement. Il l'ouvrit, et vit quatre compagnons qui
attendaient et leur dit:

--A votre tour! C'est pas la peine de vous faire du tracas, vous
savez!

--Bravo, le vieux! rpondirent-ils.

Il suivit le corridor jusqu'au bout, entra dans sa chambre, et ouvrit
la fentre qui donnait sur le parc. L'air, qui tait froid, lui parut
doux. Une allgresse flottait sans doute et passait dans la nuit. Les
toiles parlaient  Gilbert, et lui disaient bonjour. Il respirait
amplement, pleinement, la tte leve, et il lui semblait qu'il avait
encore son coeur d'enfant dans la poitrine. Et c'est justement  des
temps trs lointains qu'il songea d'abord, au temps de la Vigie, quand
la mre Cloquet attendait son gars, tous les dimanches, sur la plus
haute marche de l'glise. J'ai mis bien du temps  venir, maman,
dit-il, mais me voil. Puis il pensa au lendemain, et son visage se
rembrunit. Il alluma la lampe, et se mira dans le petit miroir tout
rond qui pendait le long du mur. a n'est pas possible, murmura-t-il,
a n'est pas digne. Et, sortant de sa chambre, il alla frapper  la
porte de Hourmel.

Le boucher commenait  se dshabiller.

--Qu'est-ce que vous voulez, Gilbert?

Le bcheron montra sa cravate, verte autrefois, mais dteinte et
fane par la grande pluie qu'elle avait reue, et dit gravement:

--Je crois qu'il n'y a pas moyen, avec une cravate pareille.

--Elle n'est pas belle, pour sr. Voulez-vous la mienne?

--Non. Chez nous, on est glorieux, Hourmel. Quand ma fille  moi, qui
s'appelle Marie, a fait sa communion, elle tait la mieux habille de
tout Fonteneilles... Et moi, voyez-vous, mes Pques, a doit
ressembler  celles de Marie: il y a plus de dix ans, et mme plus de
vingt que je les fais attendre.

--C'est juste, dit Hourmel, pour ne pas contrarier son ami.

Il chercha  rassembler ses souvenirs,--tous les muscles de son pais
visage se tendirent en avant,--et il se rappela qu'un de ses
camarades, avant de venir  Fat, avait assist  un mariage.

--Il va vous prter sa cravate blanche, mon vieux, et vous aurez l'air
d'un prince. J'y vais tout de suite.

Il y alla. Le lendemain, au milieu des quatre-vingts hommes groups
dans la chapelle de Fat, il y en eut un qui portait une cravate
blanche pour faire ses Pques de novembre. C'tait le fils de la
mre Cloquet.

Quand on le vit rester  Fat, quand on apprit surtout qu'il tait
revenu  la foi, les camarades de Belgique lui marqurent une amiti
qui s'exprimait de plusieurs manires, en sourires, en paroles, en
poignes de main, dlicatement, fraternellement. Eh bien! disait
l'un, tu dois tre content! Puis, ayant peur d'avoir offens le
bcheron: C'est comme moi, tu sais, j'tais en retard de quelques
termes, pour mon loyer, et me voil quitte! Un autre disait: Dites
donc, vous qui tes de l'autre ct de la frontire, vous ne trouvez
pas que c'est drle? Voil trois jours, je ne vous connaissais pas, et
aujourd'hui, c'est comme si nous avions toujours vcu ensemble.
Gilbert rpondait: Oui, quand nous sommes arrivs ici, nous tions de
toutes les sortes; maintenant, il n'y en a plus que d'une sorte. Le
plus grand nombre l'invitaient; ses voisins de chambre, ses voisins de
table, un mineur, un mtallurgiste de la Louvire:

--Venez donc faire un tour chez nous?

Mais Gilbert remerciait, et rpondait:

--Je ne peux pas. Je rentre avec Hourmel, et aprs, j'ai mon pays que
je dois revoir.

Toute la nuit qui avait prcd ses Pques de novembre, il avait
rflchi  ce qu'il devait faire.




XIV

LE REVENANT


Il avait quitt Fat-Manage le mardi dans l'aprs-midi, avec le
boucher de Quivrain. A pied, l'un prs de l'autre, ils refaisaient le
chemin de Fat  la Louvire. Gilbert se taisait; il se demandait si
la joie qu'il prouvait ne tenait pas  la compagnie des missionnaires
et des ouvriers belges, au parc, aux chants,  la nouveaut des choses
et  leur prsence. Mais non:  mesure qu'il s'loignait, il sentait
que la paix tait en lui, vivante. A la Louvire, ils prirent le
chemin de fer. Le jour baissait, bien qu'il ne ft pas tard. Il
faisait froid; il faisait gris. Les routes plantes d'arbres, les
terres ensemences ou laboures, bordes de maisons, les buttes des
mines de charbon, les bourgs o vingt chemines d'usines fumaient
au-dessus des bls en herbe, tout cela passait, et le contentement ne
passait pas. Serrs l'un contre l'autre, le col de la jaquette relev,
un petit foulard autour du cou, les deux hommes, assis sur la mme
banquette, regardaient le pays fuyant que l'ombre effaait. Le boucher
nommait des villages, des gens, des fermes, il tait revenu  sa
pense de tous les jours. Pas Gilbert. De ses bras croiss, il serrait
fortement contre lui-mme son maigre vtement et la couverture, et
c'tait sans doute pour se garantir du froid, mais aussi, et
secrtement, pour contenir je ne sais quelle force jeune, qui voulait
parler, crier, s'chapper: son me heureuse. Et, n'ayant pas
l'habitude, il s'tonnait d'une joie qui dure.

--Eh bien! dit le boucher, quand ils furent arrivs  la maison de
Quivrain, je pense que vous avez chang d'avis, et que vous restez au
moins jusqu' demain?

--Mme chez vous, je ne peux pas: il faut que je retourne au pays. Je
ne voulais plus le revoir, parce que j'y souffrais. A prsent,
savez-vous pourquoi je n'ai plus peur d'y retourner?...

--Je devine, dit le Belge tranquille.

--Vous devinez parce que vous avez toujours t comme je suis 
prsent. Mais moi, je m'tonne de ce que je fais. Je retourne chez
nous parce que je n'ai plus le mme coeur: la peine m'est gale.

Et comme Hourmel insistait pour garder son ami, Gilbert dit:

--Ma force a grandi: pourtant, je commence  tre vieux, et je pense
que je mourrai pauvre.

Il disait cela en prsence de la femme de Hourmel, empresse, mue, et
qui tenait la lampe leve devant le visage des deux voyageurs. Elle
aurait bien voulu savoir ce qui tait arriv. Cependant, lorsqu'elle
entendit parler Gilbert, elle ne demanda rien. Elle dit, laissant voir
toute son me sur son visage transparent et us:

--Mon homme, il ne faut pas retenir ceux qui vont  leur devoir. Il y
en a trop peu. Monsieur Cloquet nous quittera quand il aura bu un
verre de bire avec nous.

Lorsque les deux hommes eurent donc trinqu ensemble, Gilbert dit
adieu au boucher et  madame Hourmel. Et il s'enfona, tout seul,
entre les maisons de Quivrain, vers la frontire de France et vers
son destin nouveau.

Le tramway l'eut bientt men  Onnaing. Alors, Gilbert fut saisi par
l'angoisse. Il allait revoir la ferme du Pain-Fendu. Jusqu'alors,
cette pense avait seulement travers son esprit, vite, entre deux
longs moments de calme, comme une giboule. Maintenant, elle ne le
quittait plus; ne fallait-il pas rentrer, rgler les comptes,
reprendre les quelques hardes laisses dans la bauge? Il s'engagea
dans la rue qui passe devant l'glise. Dans les usines, le feu des
fours s'teignait. Aux portes, des enfants mangeaient un morceau de
pain avant de se coucher; des hommes se tenaient debout, respirant la
nuit, aprs tant d'heures d'atelier; ils taient clairs en arrire
par les lampes, et leurs vtements pendaient en plis mous, las comme
eux, le long de leurs corps. Gilbert les enviait au passage, parce
qu'ils avaient un abri. Une grande piti de lui-mme le tentait et lui
disait: Cde-moi? Quand il fut dans la plaine, et que devant lui, il
devina la ferme,  l'ombre norme qu'elle levait dans le dsert des
gurets, il eut peur. Ce n'est pourtant pas Heilman que je crains,
songeait-il. S'il veut me battre, pour la premire fois de ma vie je
me laisserai battre: je l'ai mrit... Non, il avait peur de
lui-mme, d'un dsir qu'il sentait s'mouvoir et grandir dans son
coeur, celui de se retrouver prs de la femme du contrematre et de
lui dire adieu. Oh! pas longtemps... Je lui demanderais pardon... Je
lui raconterais que je suis tout chang!... Pour ne pas couter ces
voix qui le troublaient, il fit un grand effort, et essaya de songer,
en marchant,  ses boeufs,  chacun des objets qu'il avait apports de
la Nivre et qu'il devait empaqueter tout  l'heure... Les murs
sombres montaient; les pignons des tables, des bergeries, de
l'habitation, de la grange, se dtachaient dj vaguement l'un de
l'autre, dans la nuit devenue laiteuse et glace. Et toujours il
sentait, au fond de lui-mme, la pousse de cette volupt insinuante,
dont il vidait son me en disant non, mais qui sourdait de nouveau.

A pareille heure, les domestiques devaient avoir fini de souper.
Quelques-uns fumaient sans doute ou causaient devant le grand portail.
Gilbert n'alla pas jusque-l. Coupant  travers champs, il se dirigea
vers une petite porte perce dans l'enceinte du Pain-Fendu, du ct
d'Onnaing. Elle n'tait heureusement pas ferme au verrou. Il n'eut
qu' soulever le panneau de bois, en se servant d'une pierre comme
d'un levier, et la porte tourna sur les gonds. Le verger tait dsert,
et dsert le large couloir que bordaient les magasins, la forge, la
premire table. Gilbert en arrivant dans le bas de la cour, ne vit
qu'un seul homme autour du parc  fumier o les boeufs de Picardie
dormaient: un journalier qui ne reconnut pas la silhouette du
Nivernais, et qui se remit  verser la pulpe dans les mangeoires. Il
s'abrita un moment derrire le pilier d'angle du hangar. On entendit
la voix de Heilman, dans la salle  manger, puis dans le corridor. Sur
le seuil, le contrematre parut. Gilbert le vit serrer la main d'un
domestique qui, le souper fini, regagnait le village. Il s'avana
rapidement, traversa la cour, monta les marches du perron.

--Monsieur Heilman?

Celui-ci avait ouvert la porte de la salle  manger; il se pencha en
arrire, tournant la tte vers l'entre du couloir d'o venait la
voix. Ses yeux, dj rhabitus  la lumire de la lampe, firent
effort pour s'adapter  l'ombre...

--Ah! c'est vous, Cloquet? Entrez!

Gilbert tait tout dfaillant. Il monta les marches; il entra, et
regarda d'abord tout autour de lui. Madame Heilman n'tait pas dans la
salle  manger, o toutes choses venaient d'tre mises en ordre par
elle, comme chaque soir: la lampe sur la table bien nette, les chaises
le long des murs, la cafetire prs du foyer teint, pour le caf du
lendemain. Heilman se tenait debout, les jambes appuyes au haut bout
de la table, et face  la porte. Il considra, en reniflant et le
visage en dfiance, ce bouvier de hasard, qui revenait sans doute
demander du travail aprs son quipe. Il en avait dj bien vu, de
ces aventuriers, traversant les terres frontires, venus de l'ouest ou
de l'est, ivrognes ou dbauchs, nomades avant tout. Il en avait trop
vu pour se montrer violent avec eux. Un long moment il attendit,
surpris que Gilbert ne s'excust pas.

--C'est un joli exemple que vous avez donn! dit-il. Quatre jours de
noce! Moi qui vous avais pris pour un bon ouvrier! Ma femme m'avait
bien dit. Il fera un coup de tte! Elle n'a rien compris, samedi
soir, quand vous tes parti... Mais vous tes comme les autres, sans
coeur  l'ouvrage. O avez-vous t?

Gilbert fit un geste vague:

--J'ai vu beaucoup de pays, dit-il.

--Et maintenant vous voudriez rentrer? Je connais a; mais je dois
vous prvenir:... je vous ai remplac; j'ai pris un jeune homme qui
passait, quelqu'un qui ne vaut sans doute pas mieux que vous... ce
qu'on trouve  prsent.

--Non, je ne demande pas  rentrer; je m'en retourne chez nous.

--Ah!... C'est bien!... Je vais vous payer, alors... Monsieur Walmery
me remboursera...

Le contrematre alla ouvrir un des placards, et revint, les doigts
plongs dans un sac en toile dont il avait dnou la ficelle. Il fit
claquer sur le bois de la table, une  une, les pices d'or...

--... Cent francs... cent vingt... cent quarante... Cela fait le
compte, et mme largement?

--Oui.

--A prsent, mon garon, j'ai une lettre  vous remettre. Elle est
arrive  midi.

Il ouvrit le tiroir de la table, et tendit la lettre. Gilbert reconnut
le timbre de Fonteneilles. Il laissa les pices d'or sur la table,
prit la lettre, dchira l'enveloppe. Il n'avait pas lu deux lignes,
que ses yeux s'emplirent de larmes.

--Ah! mon Dieu! dit-il, monsieur Michel qui est mort!

Il avait cess de lire. Ses mains taient retombes le long de son
corps. Sur ses joues et sa barbe les larmes coulaient, et il ne les
essuyait pas, et il ne se cachait pas...

--Il est mort dimanche... C'est tienne Justamond qui me le marque...
Mon ami qui est mort!

Heilman, bien qu'il ft peu sensible aux peines des autres, fut remu
par ce chagrin.

--Qui tait-ce donc? Un de vos parents?

--Non.

--Ce n'tait pourtant pas votre matre?

--Je n'en ai pas. C'tait un noble, monsieur Heilman. J'avais fauch
pour son pre, et puis pour lui. Il nous aimait, il causait avec moi:
il aurait pu changer le pays.

Il compta sur ses doigts:

--Cinq heures d'ici Paris, puis six ou sept... J'arriverai peut-tre
trop tard pour l'enterrement...

Heilman hocha la tte, pour donner plus d'importance  sa rponse. Il
admirait, au fond de lui-mme, ce passant, et il le regrettait.

--Vous tes un curieux homme, Gilbert.. Vous tes le premier que j'aie
entendu parler ainsi... coutez, il y aurait peut-tre moyen de
s'arranger...

--Lequel? Est-ce qu'il y a un train tout de suite?

--Je n'en sais rien, et ce n'est pas ce que je veux dire. Non Cloquet;
mais je pourrais vous garder...

Gilbert leva les bras, comme s'il sortait d'un rve.

--Non, non! Il ne faut pas me proposer cela... Je serais capable
d'accepter... Laissez-moi aller...

Il s'avana, rafla l'or de ses deux mains, et l'enfouit dans sa poche.
A ce moment, la porte qui faisait communiquer la salle avec la chambre
de Heilman s'ouvrit. Une femme parut dans l'entre-billement, la tte
 demi tourne vers quelqu'un qui la suivait et qui lui parlait sans
doute.

--Gilbert? appela Heilman, Gilbert? venez donc au moins dire adieu 
la patronne?

Mais Gilbert avait disparu. Il fuyait. Il tait dj dans la cour, il
gagnait le hangar, il entrait dans l'ombre. Heilman voulut le suivre
et le rappeler. Sa femme l'arrta. Elle avait les mots justes qui font
cder les hommes.

--Laisse-le, dit-elle. Tu ne le connais pas bien: c'est un homme qui a
eu plusieurs chagrins.

Gilbert tait entr dans l'table. En un tournemain, il eut pli les
vtements qu'il avait laisss dans le coin de sa bauge. Il lia le
paquet avec une ceinture de cuir, et le jeta sur son dos. Puis il prit
son bton. En passant derrire ses six grands boeufs, qui mangeaient
au rtelier, il ralentit sa marche.

--Adieu, mes boeufs! Travaillez bien avec l'autre: moi, je retourne au
pays.

Une des btes poussa un meuglement bref.

--Il me rpond, dit le bouvier.

Il avait reconnu Griveau, qui avait la voix basse et le souffle
court. Et il continua son chemin rapidement, retraversant le verger
jusqu' la petite porte ouverte dans le mur d'enceinte.

Les champs le revirent bientt sur leurs gurets dtremps, puis sur
le chemin qui mne  Onnaing. Les champs taient nivels et nus. Le
village dormait. Quelques fumes tranaient encore, plus noires que
l'ombre et couches par le vent d'est. L'homme ne pensait plus  la
ferme qu'il quittait. Toute son imagination et tout son coeur taient
dans la Nivre. Il gmissait, il rptait: Monsieur Michel que je ne
verrai plus! Mon ami qui est mort! Quand il arriva  la gare, il
demanda:

--Je voudrais aller  Fonteneilles, qui est dans la Nivre. Est-ce que
j'y serai demain matin?

--Le train 2916 va passer tout  l'heure. Prenez votre billet pour
Paris. A Paris, on vous renseignera, si on connat votre pays.

Gilbert monta dans un compartiment o il n'y avait qu'un voyageur. Il
s'tendit sur la banquette, ses vtements sous la tte, et il ferma
les yeux. Le sommeil ne vint pas. Gilbert continuait de songer au
lendemain, au travail,  la peine des jours  venir. Et maintenant il
disait:

--Je ferai ma vie nouvelle comme si monsieur Michel me voyait.




XV

LE DPART DU MAITRE


Michel de Meximieu tait mort presque subitement, dans la nuit du
dimanche au lundi. La nouvelle avait couru tout le pays, plus vite
qu'un cheval au galop. Monsieur de Fonteneilles est mort.--Le
vieux?--Non, le petit.--C'est dommage; c'tait le meilleur des deux;
il n'tait pas fier. Le lundi et le mardi,  l'anglus du matin et 
celui du soir, les cloches de Fonteneilles sonnrent longtemps, pour
annoncer le trpas. Toutes les futaies, tous les taillis, tous les
buissons des collines frmirent au passage de leur voix, et quelques
mes aussi, qui aimaient Michel de Meximieu.

Le chteau demeura pendant vingt-quatre heures entirement clos, vide
et muet. Puis on commena  transformer le vestibule en chapelle
ardente. Une animation inusite rompit le silence de l'avenue, de la
cour, des granges voisines. A l'appel du marquis, arriv dans la
soire du lundi, des ouvriers du pays, des employs de Corbigny
afflurent. Le bruit des scies et des marteaux s'leva autour des
murs. La curiosit, un peu de piti humaine, un peu de regret
s'murent en mme temps. Des voitures de chtelains descendirent
l'avenue; des paysans vinrent, assez rares d'abord, puis enhardis par
le nombre, pour donner l'eau bnite; d'autres, qui n'entrrent
point, se dcouvrirent devant la porte, et rdrent un moment dans le
domaine que la mort avait ouvert  tous.

On rencontrait le marquis ici et l. Il veillait  tout; il donnait
des ordres, il rgnait  Fonteneilles pour la premire fois, salu de
loin, respect, obi  demi-voix. Sa douleur l'avait rtabli en
autorit et presque en amiti. Il disait: Madame de Meximieu ne
pourra venir; elle est brise; plaignez-la. La douleur lui inspirait
des formules qui n'taient point dans sa manire  lui, et que le
coeur de tous les hommes entendait. Ils pensaient: Comme il souffre,
pour tre doux comme a! Les noms des fermiers, des domestiques de
ferme, des bergers, au moins des plus anciens, il se les rappelait
aussi bien que ceux de ses cavaliers. Mhaut, mon ami, allez ouvrir
le caveau de famille; faites le ncessaire; je ne veux pas de mains
trangres pour toucher  la demeure de nos morts. Il ne l'aurait pas
permis, lui. Allez, mon ami, je sais que tout sera bien. Il disait
encore: Monsieur l'abb, je vous serai toute ma vie reconnaissant de
l'avoir assist  sa dernire heure. Vous avez tenu ma place, sans
doute mieux que je n'aurais fait; vous le compreniez mieux; nous
tions si diffrents, lui et moi: ducation, occupations, idal mme.
Ah! monsieur l'abb, je souffre de n'avoir pas connu mon fils. Car ces
diffrences, j'en ai souffert longtemps, mais je ne les ai
approfondies que depuis qu'il est mort. C'est lui qui avait raison. Et
nous voil spars  jamais, aprs avoir t absents, l'un pour
l'autre, toute la vie...

Le mercredi ds l'aube, Renard et le sacristain, le charron et le
marchal-ferrant de Fonteneilles achevaient de clouer  l'intrieur de
l'glise, de tendre, devant la porte qui ouvre sur le cimetire, de
hautes draperies noires, semes de ces larmes qui sont l'image de tant
d'autres et qui ne tombent pas. La paroisse n'avait que de vieilles
tentures trop courtes; on avait envoy chercher tout le matriel des
enterrements de premire classe  Corbigny. Les hommes se htaient,
aids par des ouvriers de la ville. Ils ouvraient des caisses de
cierges; ils levaient,  l'entre de la nef tronque, un catafalque
si haut que jamais les gens du bourg n'en avaient vu un si beau, avec
des plumes aux coins. Les voitures des marchands, qui montaient au
pas la cte, s'arrtaient; des enfants, des vieilles femmes, de
jeunes mres, le petit au poing, se tenaient autour du mur du
cimetire, jasant, et parfois s'avanaient jusqu' la porte, pour
voir. Une odeur d'toffe, comme il en flotte chez les drapiers, de
cire et de moisi, emplissait la vieille glise et alourdissait l'air.

       *       *       *       *       *

L'heure est venue. Devant le chteau, dans la grande cour sable, une
foule considrable s'est masse. Elle fait deux taches mouvantes:
l'une  droite,  l'entre de l'avenue, l'autre, la plus grosse, du
ct des communs. Ce sont des hommes de Fonteneilles, des bourgs
voisins, de Corbigny et d'ailleurs, laboureurs, journaliers, artisans,
petits propritaires, marchands, auxquels se mlent des femmes, en
petit nombre, voiles de deuil ou vtues de la canette des aeules. On
cause  voix basse. La rumeur augmente par moments et quelquefois
s'teint presque entirement. Dans l'espace demeur libre les voitures
s'engagent au pas; elles s'arrtent devant le chteau, et vont se
ranger en file devant les curies  demi caches par un massif
d'arbres. Il en vient de tous les modles et de toutes les poques,
automobiles ou landaus amenant quelques parents ou amis des Meximieu,
cabriolet du notaire, tilbury d'un homme d'affaires, carrioles
lgantes ou charrettes anglaises des grands fermiers de la rgion,
fiacres lous par des voyageurs dans quelque gare voisine. a, c'est
une voiture de chez Touchevier de Saint-Saulge; celle-l de l'htel de
la Poste; celle-l de chez monsieur Cahout, de Corbigny... Ah! voici
monsieur Honor Fortier. Le fermier de la Vigie arrive  pied, coiff
d'un chapeau de soie, trs alerte encore et rose malgr l'ge,
entrouvrant  peine, pour rpondre aux bonjours de partout murmurs,
ses lvres minces, serres depuis l'enfance par le secret paysan.
Reconnais-tu le gros qui passe? C'est le marchand de bois de
Saint-Imbert...--As-tu vu monsieur Jacquemin?--Non, ni mademoiselle
Antoinette... Les yeux accompagnent les voitures; on se pousse pour
mieux voir; on essaye de distinguer les visages derrire les vitres
leves des portires, de surprendre les mots, le geste, la physionomie
des nouveaux venus qui entrent dans le chteau par la porte tendue de
noir, et derrire laquelle remuent des ombres vagues. La foule grossit
constamment. Mais peu de paysans descendent l'avenue. Ils viennent par
petits groupes, des bois, des terres, par les chaliers et les
adresses, vitant les espaces dcouverts, qu'il faudrait parcourir
sous le feu de tant de regards. La cour est pleine comme une place un
jour de march. A neuf heures, un grand mouvement se produit. Toutes
les ttes se tournent du mme ct. L'abb Roubiaux, prcd de la
croix en or, cravate de crpe, et d'un peloton d'enfants de
choeur, a t aperu au haut de l'avenue. Derrire lui, descend le
corbillard des pompes funbres de Corbigny. C'est la seconde fois que
les pompes funbres de la ville pntrent dans cette campagne de
Fonteneilles. La premire fois, on est venu chercher le corps d'une
grosse dame, qui avait commenc par tre nourrice  Paris, et qui
tait revenue au pays pour y mourir, trs riche, on ne sait comment.
Mais ce n'est pas la mme voiture; ce ne sont plus les deux chevaux
caparaonns, emplums, la voiture habille de noir et d'argent; non,
c'est tout autre chose.

--Quel pauvre corbillard!

--Pour un comte!

--a serait bon pour des gens comme nous, des petites gens, comme ils
disent.

--Un seul cheval!

--Et pas beau. On lui compte les ctes. Pas seulement la queue
peigne.

--Comprends-tu pourquoi?

--Non. C'est peut-tre parce que le maire de Corbigny n'a pas voulu
laisser sortir la grande voiture.

--La politique alors?

--Est-ce qu'on sait? Un noble, n'avoir qu'un cheval pour son
enterrement, voil ce que je n'ai jamais vu... Il y en a pourtant, des
rentes, dans cette maison-l! Plus de trente mille francs, que le
marquis a touchs de la vente de ses bois!

--Vous n'y tes pas! Le garde Renard vient de me dire ce qui en est!

Trente personnes enveloppent l'homme qui sait.

--Eh bien?

--Il parat que le comte a fait un testament; il a demand la premire
classe  l'glise, et la quatrime pour l'y mener...

--Il aura voulu faire gagner les curs.

--Sais-tu ce qui m'tonne? C'est qu'il n'ait pas demand  tre port
 bras, par les hommes de ses fermes...

--Il n'a peut-tre pas voulu les fatiguer: il tait capable de penser
 cela.

--Peut-tre.

L'abb Roubiaux rcite les prires, les mots passent au-dessus de
l'assemble, dont leur pouvoir de discipline apaise la rumeur. Les
fronts se dcouvrent. Subitement, un silence absolu, mouvant, fait
d'motion poignante. La voiture se remet en marche, et dans
l'encadrement de la porte par o le fils, couch dans sa bire, vient
de passer, le pre apparat, magnifique et douloureux, devenu tout
blanc en quatre jours, le visage lev, le regard de ses yeux bleus
fix en avant, sur les couronnes de chrysanthmes et de roses
d'automne accroches au toit du char funbre, le corps sangl dans une
redingote o clate un point rouge  l'endroit du coeur, le chapeau
de soie au bout de la main droite, pendante et dgante, la main
gauche gante, pendante aussi et immobile. Tous le regardent. Il ne
voit personne. Il marche militairement. On dirait qu'il s'avance au
son d'une fanfare qui chante le deuil du monde entier. Sa rputation
de bravoure et de richesse, sa noblesse, ses annes le grandissent, et
la douleur y ajoutant son sacre, bien des hommes sentent les larmes
leur monter aux yeux, et les pires ennemis des chteaux trouvent ce
noble bien brave et bien digne de piti. Il va lentement, il domine la
foule, sa barbiche blanche et ses moustaches tremblent seules au vent.

Tous les amis suivent, les voisins, les clients et toute la campagne.
Au bout de l'avenue de htres, le petit cheval maigre qui trane le
corbillard tourne  gauche, et le corps de Michel, autrefois comte de
Meximieu, quitte  jamais la terre aime de Fonteneilles.

A cet endroit, un homme se joint au cortge. C'est monsieur Jacquemin.
Il n'a pas voulu entrer avant l'heure dans le domaine qui est le sien.
Les cloches sonnent. Les futaies diminuent en arrire. Et devant les
premires maisons du bourg, sur la place, dans le cimetire en
terrasse qui enveloppe la tour de l'glise, beaucoup de femmes, et des
hommes encore, attendent le passage de la longue procession.

Lorsque la nef, les deux bras du transept, le choeur furent remplis de
monde, tous les murs tant frls par des paules, l'office commena.
La flamme des cierges ne dissipait point les tnbres amasses par les
tentures. Elle luisait comme une tincelle arrte au vol et cloue
dans la nuit. L'officiant se tenait prs de la table de communion.
Dans l'alle centrale, entre les bancs, une nouvelle procession
s'organisait, celle des hommes et des femmes qui avaient connu le
dfunt, et, pour lui faire honneur, allaient  l'offerte. L'abb
Roubiaux considrait ces paroissiens que la mort et non pas Dieu
amenait  l'glise. Elle est leur matresse, pensait-il, elle lve
encore au-dessus d'eux la croix. Ils venaient sur deux rangs; ils
baisaient le crucifix d'argent; lvres bien diffrentes de respect et
d'amour; lvres inertes, ddaigneuses et dshabitues; lvres qui, 
longueur de jour, blasphmaient, et qui n'osaient pas refuser en ce
moment le geste traditionnel; lvres de vieilles femmes qui pressaient
le mtal,  l'endroit des pieds percs du Christ, et semblaient
vouloir le dvorer. Et tous, et toutes, les hommes et les femmes de
Fonteneilles, aprs avoir bais le crucifix, dposaient un sou ou deux
dans le plateau que tenait, sur son ventre, un enfant de choeur plac
prs de l'officiant. Les riches, les pauvres dfilaient. Les pauvres
avaient pris la monnaie de l'offerte non dans leur poche, mais dans
un autre plateau, o s'empilait une colline de billon, et que portait
gravement, surveillant les preneurs  ct du bnitier, le garde de
Fonteneilles. Toute la paroisse avait connu Michel, et presque toute
elle donnait pour le repos de l'me, parce que les anciens avaient
cru, avaient aim, avaient espr fraternellement.

Un autre prtre du canton avait remplac l'abb Roubiaux  l'offerte,
et la procession continuait, et le bruit sec des sous tombant dans le
plateau, quelquefois celui d'un baiser, se mlait aux chants de la
mort, aux invocations  la misricorde, aux promesses de rsurrection
et d'ternit.

Le gnral, au premier rang,  gauche, debout, ne remuait qu'un bras,
qu'il levait par moments jusqu' la hauteur de ses yeux.

Et, l'office termin, l'absoute donne, le pre sortit, retraversant
la nef. Il se mit sur la haute marche du perron, le dos au montant du
portail, en pleine lumire, rpondant d'un signe de tte  tous les
assistants qui passaient prs de lui. Il n'entendait pas les mots
qu'on lui disait: Mon gnral, je vous plains; mon gnral, je ne
l'oublierai pas... Il attendait. Il abaissait continuellement son
regard sur ce cercueil plac l devant lui, sur le bord de l'alle qui
traversait le cimetire,  la place la plus frquente et la plus
honorable, prs d'une grande dalle leve, marque d'une croix, et qui
portait l'inscription: N'a failli Meximieu. Six laboureurs de
Fonteneilles avaient port le corps jusqu'au seuil de cette demeure o
il allait entrer, avant-dernier de son nom et dernire esprance de la
race. Les six hommes taient beaux, recueillis, mus par le voisinage
et l'appareil des choses de la mort, et par le regard du gnral,
qu'ils croyaient voir se poser sur eux. Des chants encore s'levrent;
une bndiction descendit sur le cercueil. Le cimetire tait plein;
il y avait des hommes, des enfants, des femmes entre toutes les tombes
et jusque sur le mur d'enceinte. Et le soleil gris apparaissait et
disparaissait, couvert par les brumes voyageuses.

Alors, comme le prtre avait fini les prires et rentrait dans
l'glise, du haut du perron, le pre tendit le bras. Une seconde
fois, l'norme foule fit silence. Gens de Fonteneilles, dit-il, ma
famille est finie; mon fils est mort; moi, vous ne me verrez plus!
Pendant quatre cents ans, les Meximieu ont vcu avec vos pres. Je
vous constitue les gardiens du tombeau de cet enfant, et de mes aeux
qui dorment ici. Quand vous passerez, que ceux qui savent encore prier
prient pour mon fils. Il vous aimait. Vous ne l'avez pas compris, pas
assez. Je n'ai pas le droit de vous le reprocher, car, moi non plus,
je n'ai su que dans les derniers temps ce qu'il valait. Il tait
meilleur que nous. Vous apprendrez par votre prtre qu'il est mort en
pensant  vous. Je n'ai pas la force de parler de ces choses-l. Je
vous dis seulement: c'tait un brave; ne l'oubliez pas. Tchez aussi
d'tre plus justes pour ceux qui prendront sa place sur la terre de
Fonteneilles... Moi, je vous quitte. Mais je prie les pauvres de me
permettre de leur distribuer moi-mme les bons de la donne de pain.
Venez, mes amis! Et pour tous les autres, adieu!

Des mots murmurs rpondirent, ici et l:

Est-ce qu'il a fait une donation au bureau de bienfaisance?--a
serait-il un hpital qu'il aurait donn, pour Fonteneilles?--Mais non,
il n'avait pas mme sa lgitime, monsieur Michel, il vivait dans le
bien de ses parents.

Le garde s'approcha, avec un paquet de bons de pain, de chacun douze
livres  prendre chez le boulanger du bourg. Le marquis descendit,
jusqu' la plus basse marche du perron, celle qui touchait la terre
ingale et creuse en coquille par le pied des fidles de tous les
temps. Les pauvres vinrent, se mettant en file d'eux-mmes, boiteux,
cagneux, bossus, vieux du village ou des villages voisins, coureurs de
la fort, bonnes femmes en mantes noires, pareilles  des religieuses,
mres qui tranaient une grappe d'enfants aprs elles. Et  chacun, le
vieux gentilhomme donnait vingt-quatre livres de pain. En souvenir de
Michel de Meximieu! disait-il. La file tait longue; le marquis, tout
ferme qu'il ft, fermait par moments les yeux pour s'empcher de
pleurer; les assistants disaient entre eux: C'est vrai qu'il tait un
bon homme, monsieur Michel; on aurait peut-tre fini par nous entendre
avec lui. Ils disaient encore: Voil qu'on va vendre Fonteneilles.
Le marquis n'a plus le courage de revenir, et il vend sa terre. Car il
n'a pas besoin d'argent, il est riche  millions.

--En souvenir de Michel de Meximieu, rptait le marquis sur la plus
basse marche de l'glise.

Auprs de la tombe, une jeune fille, agenouille dans l'herbe,
penche, accable par sa peine, indiffrente  tout le reste,
pleurait. On ne l'avait pas vue venir. Elle tait l. Les femmes
surtout s'apitoyaient sur elle et disaient: Il faut croire qu'elle
l'aimait, la pauvre petite! Quel joli mnage a et fait, et doux au
pauvre monde!

Il y avait encore une douzaine de pauvres  servir, et qui formaient
une file de quelques mtres  la droite du marquis, lorsqu'un homme,
arrivant par la route et refoulant les groupes qui commenaient 
descendre, monta les marches du cimetire. Comme il tait de haute
taille, toute l'assemble le vit. Une grande rumeur courut: Gilbert
Cloquet qui revient de chez les Picards! Regardez-le! Sa barbe a
blanchi, mais il a bon air tout de mme! O va-t-il? Il passe entre
les tombes. Peut-tre il veut parler au marquis?

Il voulait, en effet, parler  M. de Meximieu, et, jugeant peu poli de
l'aborder de face et de troubler la distribution, il gagnait la
partie de l'enclos o s'tait forme la procession, maintenant
finissante, des quteurs de pain. Il se plaa au dernier rang,
derrire une femme qui tranait un enfant, et il attendit son tour,
pitinant comme elle dans l'herbe. On l'observait. Lui, la tte
droite, et la barbe immobile sur sa veste boutonne, il n'avait de
regard que pour ce grand vieux noble qui se baissait en mesure, et qui
disait si tristement: En souvenir de Michel de Meximieu. Ils furent
bientt l'un devant l'autre. Le chtelain de Fonteneilles, qui avait
la vue trouble par les larmes, ne reconnut pas le faucheur de ses
prs, et tendit un carr de carton sur lequel il y avait deux lignes
d'criture. Mais Gilbert dit, trs bas, pour ne pas l'offenser:

--Je n'en ai pas encore besoin, monsieur Philippe. Je voulais vous
dire deux choses.

--Ah! c'est toi, mon pauvre Cloquet! Monte  ct de moi pour me dire
les deux choses: je t'entends mal.

Quand les deux hommes furent debout sur la mme marche du perron,
toute la foule pensa: Il est aussi grand que le marquis, et mme un
peu plus aujourd'hui, parce que le marquis a trop de chagrin.

--Je veux vous dire que j'aimais bien monsieur Michel, que je l'aurai
toujours dans ma pense. Je suis revenu de plus loin que Paris pour
lui faire honneur.

M. de Meximieu prit les mains de Cloquet, et les serra.

Cloquet reprit:

--Vous vous en allez, monsieur Philippe. Ne vous occupez pas de le
fleurir. Moi, je reste, et je veillerai sur lui. Ma vie durant je le
fleurirai.

Un sanglot lui rpondit, puis trois mots:

--Je t'en charge.

Et Gilbert Cloquet se retira, et se perdit dans la foule. Alors, le
gnral de Meximieu descendit la marche. Il s'avana dans l'alle
troite au bord de laquelle taient le cercueil, les couronnes, et le
fossoyeur abruti par le vin et qui paraissait triste. Subitement un
silence de piti s'tablit dans le cimetire, dans la route, dans le
bourg. Mme ceux qui ne pouvaient rien voir se taisaient. Antoinette
Jacquemin n'tait plus l. Le gnral s'arrta, s'inclina, et fit le
signe de la croix; puis, par instinct, par habitude, ou peut-tre
sachant pourquoi, au moment de se dtourner, il porta de nouveau la
main  son front, et salua militairement. Se redressant de toute sa
taille, il continua son chemin.

Il allait trs vite. Il fuyait. On s'cartait devant lui.

Il traversa la place, rpondant aux saluts d'une main fivreuse, qui
touchait le bord du chapeau. Deux notaires le suivaient, des gardes,
des marchands de bois ou de biens, mais il tenait la tte, et ne
parlait  personne. Le chemin descendait. L'avenue s'ouvrait. Le
marquis leva les yeux, sans s'arrter, vers le chteau et vers la
lisire de fort qui enveloppait les murs en demi-cercle blond.
L'angoisse qui lui treignait le coeur tait pareille  celle qu'il
avait prouve, sur les champs de bataille, en 1870. Toute une race
tait fauche; quatre cents ans de souvenirs et d'amitis allaient
s'teindre, et le dernier de ces domaines qui servaient de fleurons 
la couronne des marquis de Meximieu, lui, il l'avait vendu. Les
fentres taient closes. Elles resteraient ainsi jusqu' ce que le
nouveau matre les ouvrt au jour nouveau. L'ombre seule tait encore
 l'ancien matre, son signe, sa marque, un deuil sur les choses. Il
entra, faisant signe aux importuns d'attendre. Dans le vestibule, un
paquet de lettres, de cartes, de dpches. Il y avait un tlgramme de
service apport depuis une heure. Le gnral l'ouvrit et eut un geste
de colre. En vrit, ils pouvaient se passer de moi! Ils n'ont donc
jamais souffert, ces gens l! On le rappelait d'urgence,  Paris,
pour une grve qui venait d'clater. Le ministre ordonnait: Prenez le
premier train, j'ai besoin de vous. M. de Meximieu tait seul dans le
vestibule du chteau. Il dchira le papier, l'mietta, en froissa les
dbris qu'il jeta sur les dalles. Tant pis! Je n'irai pas! Il
s'tait promis de parcourir une dernire fois les chambres, les
salons, les greniers encombrs de Fonteneilles; de recevoir les
fermiers; de dsigner  Renard les objets qu'il faudrait expdier
d'abord  Paris. Il y avait des souvenirs sacrs. Madame de Meximieu
lui avait fait promettre d'en rapporter lui-mme plusieurs: Ceci, et
encore ceci que vous trouverez dans sa chambre, dans le fumoir... Il
le ferait. Et, en effet, il appela le garde, et il marcha vers
l'escalier. Mais, au moment de monter la premire marche, il s'arrta;
il passa sa main sur son front comme pour dissiper un blouissement.

--Non, dit-il, mon devoir de soldat est  Paris: allons!

Il reparut au dehors, laissant la porte ouverte, et dit  Renard qui
accourait:

--Faites avancer l'auto.

Quand la voiture fut devant la porte:

--Messieurs, dit-il au groupe d'hommes qui l'attendaient, je vous
enverrai mes instructions de Paris. Je suis oblig de partir. Affaires
de service. Adieu!

Et, se jetant dans la voiture, sans regarder en arrire, il dit au
chauffeur:

--Du soixante  l'heure, douard. Nous rejoignons,  La Charit,
l'express pour Paris.

Au moment o l'automobile tournait au coin de l'avenue, et se lanait
 toute vitesse sur la route de Lach, le bruit de la corne passa
au-dessus des bois, et au-dessus du village de Fonteneilles. C'tait
le dernier adieu d'une race. Les femmes avaient regagn leur maison.
Beaucoup d'hommes taient rests sur la place de l'glise, ou entrs
dans les cabarets. Gilbert Cloquet causait au milieu d'une quarantaine
d'entre eux, devant la porte du caf Blanquaire. Il s'interrompit de
raconter son voyage, et tous ils coutrent les appels de la corne qui
s'loignaient et diminuaient comme les tincelles d'une fuse. Ni les
ennemis, ni les amis du chteau ne firent la moindre rflexion; une
mme pense srieuse les tenait; un sentiment commun de la fragilit
humaine changeait leur silence en un hommage secret. Ce fut trs
court; une voix use, celle de Lamprire, demanda:

--Dis donc, Cloquet, si tu payais une tourne? Quand on rentre au
pays, on rgale.

--C'est de droit, fit le journalier: je veux bien.

--Et puis, tu sais, a ne t'empchera pas de raconter ton voyage; et
chez Blanquaire on sera mieux que dehors: il fait une sale brume.

Cloquet leva la tte. Les nuages filaient, normes et mous, effrangs
par le vent, et laissaient tomber une poussire d'eau glace.

--Ils viennent du pays d'o je viens, dit-il, o les gens valent mieux
que la pluie... Allons, qui est-ce qui me suit?

Il entra chez Blanquaire, et la plupart des hommes, qui se jugrent
invits par le regard circulaire du journalier, entrrent aussi.
Plusieurs sortirent des maisons voisines, ou quittrent l'abri du mur
de l'glise. La longue salle du caf s'emplit du vacarme des voix et
du crissement des carreaux rays par les clous des semelles, et
bientt, autour des tables de bois, disposes sur deux rangs, depuis
la porte jusqu'au fond, c'est  peine si trois ou quatre tabourets
demeurrent vides. Presque tous les compagnons des bois taient l:
Ravoux, qui avait pntr dans la salle quand M. de Meximieu parlait
encore et par manire de protestation; Supiat Gueule-de-Renard,
survenu au dernier moment, et entr sans invitation, l'oeil inquiet et
la bouche ricanante; Durg, qui avait bris nagure la premire
faucheuse de Fonteneilles; Gaudhon, l'ancien cuirassier; Trpart,
l'norme roulier qui ne riait qu' la fin des dners de noces; Mhaut,
Justamond, Lamprire et d'autres, qui taient comme eux des hommes
faits; il y avait aussi, en petit nombre, de tout jeunes ouvriers, que
leur jeunesse attirait l'un vers l'autre, et qui s'appelaient dans la
cohue des ans: tienne Justamond? Jean-Jean? Par ici? J'ai une
place pour toi! Pendant plusieurs minutes, la salle du caf
Blanquaire ressembla  ces salles d'auberge, prises d'assaut, les
jours de foire, par les vendeurs et les marchands criant l comme
dehors, presss de boire, parieurs et dpensiers par orgueil, matres
du lieu banal, du mobilier, du vin et de l'hte qu'ils peuvent payer
et qui doit rire. C'taient les mmes cris, les mmes agaceries aux
deux filles de Blanquaire qui apportaient les bouteilles, et qui se
dfendaient mal, en habitues; les mmes bourrades  l'adresse du
cafetier, le mme bruit de bouchons qui sautent et de verres qui se
heurtent. Mais, trs vite, il fut vident qu'une pense dominante, une
curiosit commune, excitaient tous ces hommes, groups par quatre
autour des tables. Des mains montraient Gilbert Cloquet; des ttes se
tournaient vers lui. Il s'tait assis vers le milieu de la salle, prs
du mur de droite, et il n'y avait prs de lui qu'un seul buveur, et
encore celui-ci, un tout jeune, Jean-Jean, le siffleur de
Montreuillon, s'tait-il mis au haut bout de la table. Gilbert, les
bras croiss  ct de son verre plein, considrait ses anciens
compagnons qu'il revoyait aprs plusieurs mois d'absence; il se
sentait observ et il observait, attentif, silencieux, comme un vieux
pilote qui a vent debout. Quelquefois seulement, d'un signe de tte,
il rpondait au bonsoir d'un camarade. Une voix, du fond de la salle,
dit:

--Ses opinions ont chang, parat-il. On assure qu'il n'est plus avec
nous.

Il demeura muet, mais il releva un peu le front, pour voir qui
parlait. C'tait Ravoux, assis au fond de la salle, au milieu d'un
groupe compact. Une autre voix, ardente et haute, repartit,  l'autre
bout du caf, prs de la porte:

--Il ne s'en cache pas. Vous l'avez vu parler au noble, tout 
l'heure. Et il n'y a pas dix minutes, il racontait que les Belges
valent mieux que les gars de la Nivre.

Un murmure courut; des torses penchs se redressrent; des yeux
tonns, d'autres dfiants, d'autres irrits, interrogrent Gilbert
Cloquet, et les verres furent poss sur les tables.

Il ne bougea pas plus qu'une colonne. Quelques voisins, qui n'taient
pas tout proches, cependant, cartrent leur tabouret. La voix
gouailleuse de Supiat reprit:

--Il faudrait tout de mme savoir le fond des choses. La saison
commence dans la fort, on ne peut pas avoir des tratres parmi nous.

Des protestations l'interrompirent:

--Ce n'en est pas un, voyons! Dis, Cloquet, que tu n'en es pas un?

--A voir comme il parlait, sur la place, et la faon dont il a salu
l'glise, continua Supiat, moi je vous dis que Gilbert Cloquet ici
prsent est devenu quelque chose comme un clrical. Je ne jurerais pas
que, chez les Picards, on ne lui a pas fait faire ses Pques!

Les soixante buveurs regardaient Gilbert Cloquet. Il ta
tranquillement son chapeau, et dit:

--Je les ai faites.

Ils se levrent tous. La colre des gestes et des voix remplit la
salle. Des bras menaaient; on s'interpellait d'une table  l'autre,
de la fentre  la porte, du fond de la pice  l'entre. Beaucoup
d'hommes criaient: A bas Cloquet! Pas de calotins! D'autres: Il est
libre! Nous sommes libres! Des tabourets renverss tombaient sur le
carreau. Supiat sifflait dans une cl. Un coup de poing formidable,
qui fit sauter les verres et les bouteilles, ramena un demi-silence,
et la voix ample, la voix de runion publique de Ravoux, le prsident,
dclara:

--Qu'il s'explique! Nous le jugerons, camarades: coutez-le!

On vit alors que Cloquet tait debout aussi, les paules appuyes  la
muraille, et qu'il avait le regard tranquille, et qu'il croisait les
bras.

--C'est vrai, dit-il, j'ai vu l-bas des compagnons qui s'aimaient
mieux que nous, et qui vivaient mieux que nous... J'aurais pu le voir
en France; mais moi, je l'ai vu de l'autre ct de la frontire...

--Non! non! Empchez-le de parler! A la porte du syndicat, Cloquet!
Fais voter tout de suite, Ravoux, on est en nombre!

--Pas encore! cria Ravoux. Laissez-le parler!

--Pas encore, reprit Cloquet. Je n'injurie personne; mon coeur n'a
point chang en mal, au contraire; mais j'ai reconnu que nous
n'avions pas la vie, et je suis revenu pour vous dire o elle est. Je
vous le dirai une fois, deux fois, dix fois, tant que je serai du
monde. Personne ne m'en empchera! Je veux rester avec vous. La
justice que j'ai voulue, je la veux toujours, mais je sais  prsent
qu'elle est plus belle que je ne croyais. Et je vais  elle.

--Vas-y seul! Assez! A la porte! Bravo Cloquet! Non! A la porte!

--Venez donc m'y mettre!

--On y va!

Dans le tumulte grandissant, que les coups de poing de Ravoux
n'apaisaient plus, trois hommes, sautant par-dessus une table,
coururent vers Cloquet: c'tait Tournabien,  la figure de chat;
c'tait Le Dvor, c'tait Lamprire, tout  fait ivre. Une vague
humaine, entrane par eux, se rua vers le milieu de la salle, dferla
en demi-cercle. Mais au moment o Cloquet, envelopp  distance, se
prparait  se dfendre, et dnouait ses bras croiss, les assaillants
et les curieux, les amis secrets et les ennemis s'arrtrent, et se
turent subitement. Un spectacle nouveau les confondait dans la mme
stupeur. A ct de Gilbert, un homme s'tait dress le long du mur. La
jeunesse l'illuminait. Ses lvres riaient. Il tait mince et plus
petit que le grand Gilbert; il le regardait de bas en haut, avec
amiti, comme un cadet qui interroge l'an, et il dit, dans le
silence, sans prendre garde aux poings tendus:

--Monsieur Cloquet, je suis de votre bord!

Cloquet sourit de contentement dans sa barbe, et l'on vit ses dents
blanches.

--Ah! Jean-Jean, petit bcheron de Montreuillon, tu as du coeur comme
pas un; mais ne prends pas si vite mon parti; trahis-moi plutt: ils
pourraient te faire du mal!

Le petit se tourna vers les hommes ameuts.

--Ils ne sont pas tous contre vous, allez!

Et, pour lui donner raison, deux autres, qui taient de son ge  peu
prs, jouant des coudes, sortirent du rang. Ils venaient par instinct,
parce qu'un mot d'honneur ou d'amiti les avait touchs; ils prenaient
parti pour le faible et pour Dieu inconnu; ils taient ples, et l'un
tait tout blond de cheveux, frais de visage et roussel, et l'autre,
la poitrine encore troite, mais jamb comme un cuirassier, avait au
menton des copeaux friss de barbe brune. Leurs yeux taient tout
frmissants de colre bride.

--Toi aussi, mon tienne Justamond? dit Cloquet. Toi aussi, Victor
Mhaut? Ah! braves gens de partout!

Et quand les trois jeunes hommes furent  ct de lui, l'encadrant, un
 sa droite, deux  sa gauche, pour s'empcher de pleurer, il se mit 
rire tout haut; il tendit les bras, et les posa sur les paules
amies, et il cria, et sa voix couvrit le murmure de la salle:

--Chassez-moi du syndicat, si vous voulez, camarades, voil le mien!
Est-il beau! Rien que des baliveaux de chne!

--Pas de plaisanterie, Cloquet! Personne ici ne te chasse; tu es
libre! Arrire, les compagnons, et reprenons nos verres!

Ravoux intervenait, Ravoux avait eu peur; il trouvait que ces jeunes
avaient le geste neuf et on ne sait quelle figure inquitante de
chiens qui n'ont pas de collier; en homme expriment, il sentait
qu'une partie des bcherons admirait secrtement Gilbert Cloquet; il
formulait, comme de coutume, il avait devin l'opinion dominante; ses
mains ples et velues poussaient les compagnons et rompaient le cercle
autour de Cloquet, de Jean-Jean, d'tienne Justamond et de Victor
Mhaut.

--J'aime mieux a, dit Cloquet. Allons! mes petits, reprenez vos
verres, vous aussi. Rentrez les poings. Je vous rappellerai, si j'ai
besoin de vous.

Il resta debout, pendant qu'autour des tables, peu  peu, les hommes
se rasseyaient, appela Blanquaire, paya la dpense de tous ceux qui
taient l, puis, levant son verre tout plein de vin de Narbonne, il
but d'un trait.

--Adieu, mes compagnons et mes amis! Il faut que j'aille revoir ma
maison, o je ne suis pas encore rentr.

Il fit un geste de la main, largement, comme pour semer son adieu 
travers la foule. Plusieurs hommes crirent: Vive Cloquet! Merci,
Cloquet! D'autres, d'un mouvement de tte ou de paupires, donnrent
 entendre: Je suis avec toi, tout au fond. D'autres eurent l'air de
ne rien entendre et de ne rien voir. Il traversa la salle, lentement,
s'arrta un instant sur le seuil, pour bien montrer qu'il ne fuyait
pas, et descendit sur la route.

Le bruit de la dispute, les applaudissements, les clats de voix
avaient excit la curiosit des voisins du caf Blanquaire. Quand
Gilbert Cloquet leva la tte pour juger si le temps s'tait amlior,
il aperut des visages derrire toutes les vitres basses des maisons;
il vit mme,  la fentre haute de la cure, toute voisine du caf,
l'abb Roubiaux pench, inquiet, se demandant: Ont-ils tu
quelqu'un?

--Je ne suis pas encore mort, monsieur le cur, dit-il. Et mme, si
vous vouliez bien me faire un bout de conduite, j'ai quelque chose 
vous annoncer!

L'abb, tte nue, sortit par la porte  claire-voie, et se mit 
descendre,  ct de Gilbert, dans la direction de la fort et du
Pas-du-Loup. Mais le journalier ne lui apprenait aucune nouvelle
d'importance. C'tait lui plutt qui interrogeait, et se faisait
raconter les dernires semaines de la vie de Michel de Meximieu. A
l'endroit o le sentier se dtache de la route, loin des maisons, loin
des oreilles qui guettent les mots:

--Monsieur le cur, dit Cloquet en s'arrtant, il ne faut pas aller
plus loin. C'est mme beaucoup de vous avoir fait marcher si longtemps
sans vider mon sac. Mais je ne voulais pas tre espionn. Monsieur le
cur, qui croyez-vous avoir devant vous?

--Le bcheron Gilbert Cloquet.

--Non, c'est un autre: je suis converti.

--Vous dites?

--Converti  fond, de coeur, de corps et d'esprit. Mais, c'est pas
vous qui avez fait le coup: c'est les Belges.

Rapidement, il raconta son sjour dans le pays des Picards, et comment
il avait t amen, presque sans l'avoir voulu,  suivre le boucher de
Quivrain. Il parlait sans quitter des yeux l'abb Roubiaux, avec un
regard clair, content, ami, et qui voulait dire: Vous voyez bien que
je ne mens pas. Je ne suis plus celui qui se dtournait quand vous
passiez, ou qui ne comprenait pas. L'abb, lui, ne regardait pas
toujours Gilbert; parfois, il levait les yeux au-dessus de son ami,
au-dessus de la terre, comme le Christ, dans les tableaux, quand il va
bnir le pain. Et, chaque fois, ses yeux revenaient de l-haut tout
brillants et cerns de larmes jeunes. Enfin, il dit:

--J'ai travaill, moi aussi, pendant que vous n'tiez pas l; et vous
verrez, dimanche, que plusieurs m'ont entendu. Mais je suis encore
bien seul, Gilbert: vous m'aiderez, n'est-ce pas?

--Cette question! On ne croit jamais pour soi tout seul, voyons,
monsieur l'abb! Ce que j'ai eu de bon, moi, je l'ai toujours partag.

--Quel malheur pour nous, que la mort de monsieur Michel!

--Oui, vous dites bien; vous, lui et moi, c'tait comme une Trinit.
Mais  nous deux, monsieur le cur, nous sommes bien forts, parce
qu'ils ont de l'estime pour nous.

--Et vous avez pens  ce que vous feriez?

--Oui, je ferai comme la veille de la vente qui a eu lieu  l'pine.
Il y avait un cheval ici, une vache l, une autre ailleurs, des brebis
dans les chaumes, et je les ai ramens!

Il fit un geste, comme jadis, dans les runions publiques, et sa voix
s'leva:

--Et puis, vous savez, je reste du syndicat! Compagnon comme devant,
le vieux Gilbert!

--Vous faites bien!

--Vous ne me le diriez pas, que je le croirais tout de mme.
Seulement, monsieur le cur...

Il se pencha et il baissa la voix, parce que c'tait une confidence.

--Seulement, il faudra faire comme les messieurs prtres du pays des
Picards. Ils avaient de l'amiti pour le pauvre monde...

--J'en ai aussi.

--Celui qui nous prchait, quand on le regardait, on lui voyait dans
le coeur quelque chose qui nous aimait, et quand il parlait, on aurait
dit que c'tait un de nous.

--Je saurai, n'ayez pas peur!

Alors, l'abb demanda:

--Donnez-moi la main.

Gilbert les tendit toutes les deux. Et l'abb les serra dans les
siennes, un long moment, et il considrait, muet d'motion, cette
chose ancienne, et belle, et ncessaire: les mains de l'ouvrier mles
 celles du prtre.

Ils se quittrent. Cloquet descendit par le sentier qui mne au
Pas-du-Loup.

Il tait deux heures de l'aprs-midi. Le ciel se dcouvrait vers les
monts du Morvan. Mais les maisons du hameau, enfouies dans la fort,
ne recevaient jamais que le trop-plein de la lumire qui passait
au-dessus d'elles. En ce moment, elles taient dj dans la brume et
dans l'ombre, et l'on et dit qu'elles commenaient leur nuit. Gilbert
se dirigea vers celle qui tait plus obscure que les autres, et dont
la fentre tait ferme. Et il frappa trois grands coups avec sa
canne.

Sur le seuil de la maison voisine, la mre Justamond accourut.

--Qui est-ce qui cogne? Comment! c'est vous, Gilbert Cloquet! Vous
attendez aprs la cl? On vous l'apporte.

Elle disparut, et revint presque aussitt, flanque de deux de ses
filles, Julie la grande, et Jeannie la courtaude.

--Dame! mon pauvre homme, on ne vous esprait plus! Voyez la maison,
comme elle a l'air mort! Personne n'est venu vous demander, depuis
longtemps.

--Personne? Vous tes sre?

La bonne femme mit la cl dans la serrure, et dit, luttant du genou
contre la porte qui rsistait:

--Non, personne, pas un chrtien; il y a tout au plus un compagnon,
Mhaut l'ancien tuilier, qui s'est inform de la maison. Il aurait
voulu la louer.

--Il pourra le faire, probablement, rpondit Gilbert.

La mre Justamond, ayant russi  pousser la porte, s'effaa pour
laisser passer Cloquet. Mais il n'osa pas d'abord entrer. L'air moisi
qui soufflait de l dedans, l'air qui meurt chez nous quand nous n'y
sommes plus, et tout le souvenir du pass l'arrtrent sur le seuil.
Il essuya son front avec sa main, comme si une bte l'avait piqu, et
un peu courb, les yeux fixes, il contemplait ce pauvre cube d'ombre
qui avait t la demeure de sa joie, la demeure de sa peine, et qui ne
vivait plus.

La mre Justamond ne comprenait qu' demi. Elle hochait la tte, en
avanant les lvres, comme une personne qui voudrait bien en savoir
plus long, mais qui n'ose pas interroger. Elle demanda seulement:

--Comme a, la Picardie, a n'a pas t?

Gilbert, sans rpondre et sans bouger, demanda  son tour, de sa voix
toute basse, et qui tremblait:

--Dites, mre Justamond, o est Marie? Le savez-vous?

Julie Justamond, rousse comme un cureuil, debout prs de la mre, et
les dents clatantes, rpondit:

--Elle voyage depuis sa jeunesse, cette fille-l: elle continue.

La mre lui envoya une gifle.

--Rosse, dit-elle, voil pour toi! Excusez-la, Gilbert, c'est encore
jeune... Non, je n'ai pas grande nouvelle. Des gens m'ont dit qu'elle
tait  Paris avec son homme.

--Je la retrouverai parce qu'elle aura besoin de moi, mre Justamond.

Il tourna la tte vers la femme, qui eut piti de le voir si mu, et
il dit, se penchant:

--Je vas recommencer  travailler pour elle.

--Pour elle, Gilbert! C'est pas Dieu possible! Pour une fille qui vous
a manqu!

--Oui. On revient de loin, voyez-vous. Elle peut revenir, elle aussi.

--Qui a eu la saisie, qui a...

--Je sais tout ce qu'elle a fait, mre Justamond, mais je dis ce que
je dis: je vas recommencer  travailler pour elle.

Il entra dans la maison, et on ne le vit plus, que comme une ombre qui
hsite en marchant. Puis les femmes s'en allrent. Le hameau redevint
silencieux. Il n'y avait plus que les feuilles mortes qui roulaient
sur le chemin forestier.

Gilbert Cloquet resta plus d'une heure chez lui. Quand il sortit, et
qu'il passa devant la maison de la mre Justamond, il tenait  la main
un paquet envelopp dans un mouchoir. C'taient de menus objets qu'il
n'avait pas voulu emporter au pays des Picards, et entre autres, des
photographies de sa femme et de sa fille, et une petite statue, haute
de deux doigts, tout enfume, toute dlaisse jadis, et qui tait la
seule chose qu'il et embrasse, lui, en revenant. Il allait
lentement.

--Mon pauvre Cloquet, demanda la bonne femme, o allez-vous, comme a,
si triste?

--Je vas faire une chose qui me cote bien, rpondit Cloquet sans
s'arrter. Mais il faut que j'aille...

Elle cria:

--Reviendrez-vous, au moins?

Il fit un geste, comme s'il disait non.




XVI

LA REMONTE


Il revit le jour, en sortant de la fort, mais le jour commenait 
diminuer, car on tait dans les mois o la terre dort longtemps. La
route qui conduit  Fonteneilles tait dserte. Les hommes, les femmes
qui avaient assist  l'enterrement s'taient disperss  travers les
campagnes, et les esprits aussi taient revenus chez eux. Gilbert
montait tout seul. Cependant, comme il traversait le bourg, il fut
aperu par les femmes et les filles, qui rvassent derrire les vitres
en tirant leur aiguille. Dix ttes jeunes ou vieilles, dix paires
d'yeux suivirent le mouvement de l'homme qui marchait au milieu de la
route.

--O va-t-il?

Il ne regardait personne. Il avait la tte penche et toujours son
petit paquet  la main.

--O va-t-il? Il a son bel habit. Il ne descend pas vers le bois, non,
il s'en va vers le haut du bourg; le voil en face de chez Durg; il
ne s'arrte pas... Il diminue dj... Il est loin... Est-ce que?...
Oui, c'est sr! Il remonte  la Vigie!

Il remontait, en effet,  la Vigie. Depuis vingt-trois ans, pas une
fois il n'avait suivi ce bout de route qui va de Fonteneilles jusqu'au
sommet de la colline o est btie la ferme, et qui descend de l'autre
ct. Quand il devait se rendre  Crux-la-Ville, il prfrait allonger
le parcours et tourner la motte verte, plutt que de revoir ces murs
qu'il avait quitts et de risquer de rencontrer le matre du domaine
sur la terre du domaine. Il avait dpass le bourg,  prsent, il
gravissait la dernire pente, qui est droite et rgulire. Il n'avait
de regard ni pour droite, ni pour gauche, mais il levait la tte, et,
au ras du ciel, l-haut, il regardait grandir, et se mouvoir au gr de
la marche, le dessin des toits et de la pierraille qui avaient nom La
Vigie. Les annes qu'il avait passes l, les meilleures, celles de sa
jeunesse, soulevant la poussire et les cailloux tombs dessus,
ressuscitaient dans l'esprit de Gilbert. Il voyait tout le pass
redevenir vivant, et la figure qu'avait M. Honor Fortier,
l'aprs-midi o l'on s'tait quitt. Pour Gilbert, cette rude face
rase, pleine et noueuse, n'avait ni chang, ni vieilli: elle vivait,
fixe dans une expression de colre, de ddain et de dfi. Ils
allaient donc se revoir. Gilbert avait chang, lui; mais l'autre?
celui qui ne descendait de la Vigie que dans la carriole rouge et pour
aller aux foires?

A mesure que grandissaient la haie double du petit chemin qui noue la
ferme  la route, et le frne tout rond qui couvre encore la barge de
bois, et les tables cachant  moiti la maison, le domaine qui est
bti au ct gauche de la cour, Gilbert Cloquet ralentissait le pas.
J'ai donc bien vieilli? pensait-il.

Le soleil luisait un peu avant de disparatre.

Quand le vent du plateau souffla sur son front mouill, Gilbert, 
l'entre du petit chemin de la ferme, s'arrta. Il tait  cinquante
pas de la Vigie; il voyait de ct, dans le sens de la largeur,
l'habitation de M. Fortier, puis la cour en contre-bas, au fond les
porcheries et le poulailler, et tout prs, formant le troisime ct
de la cour et se prsentant en longueur, l'table des boeufs, l'table
des vaches, la grange, l'curie avec les pigeons sur l'artier. La
ferme semblait dserte.

Il est en voyage, peut-tre? murmura Gilbert.

Il entra dans le chemin, et s'avana jusqu'au milieu de la cour, et se
tint debout, face  la porte de la maison, qui tait close. A sa
gauche, abrits par le mur de l'table, deux jeunes domestiques de la
Vigie dtelaient une jument et quatre boeufs de labour, et ils se
mirent  dsigner du doigt l'arrivant, et  rire  son sujet. Lui, il
les ignora, autant que des moucherons qui eussent dans prs de lui.
Il ne dtournait pas son regard de la porte du domaine. Il attendait,
appuy d'une main sur son bton d'pine, son paquet pos  terre, prs
de lui.

Et plus de cinq minutes s'coulrent, aprs lesquelles Gilbert enleva
son chapeau. Il venait d'apercevoir, derrire la vitre, madame
Fortier, toute blanche. La porte s'ouvrit, et M. Fortier apparut sur
le seuil. Mais il ne s'avana pas. L'ancien matre de Gilbert, le
riche fermier, devenu le principal personnage de la commune,
considrait  son tour ce journalier dont il cherchait  deviner les
intentions. A travers la cour, de l'un  l'autre homme, des penses,
des demandes et des rponses muettes, allaient et venaient. Une
rancune aussi violente qu'au premier jour gonflait le coeur et faisait
trembler les lvres rases de M. Fortier. Il fut sur le point de
crier:

Hors d'ici, Cloquet, ma cour n'est pas pour les domestiques qui m'ont
abandonn!...

Mais il remarqua que le journalier avait le chapeau  la main, et il
dit, levant un bras jusqu' moiti de son ventre:

--Viens plus prs, si tu as des raisons d'tre dans ma vue.

--J'en ai, dit Cloquet.

Il vint, sans cesser de tenir ses yeux levs, pour que M. Fortier pt
lire dans la pense de son ancien domestique. Il s'arrta  trois pas
du perron, et il se couvrit.

--Monsieur Fortier, je vous ai fait du tort, il y a vingt-trois ans,
quand je vous ai quitt.

--Est-ce que tu crois que je l'ai oubli? Je t'en veux autant qu'au
premier jour.

--Moi, monsieur Fortier, je voudrais rparer le tort que je vous ai
fait. Je voudrais rentrer  la Vigie.

--Tu y as mis le temps, Gilbert Cloquet! C'est donc parce que tu n'as
plus de force, que tu me reviens?

--Allons donc! dit Gilbert, en levant sa canne en biais, comme une
cogne.

--Alors, c'est parce que tu n'as plus d'argent?

--coutez, dit l'homme en s'approchant d'un pas, vous ne pouvez pas me
reprocher d'avoir perdu mon bien pour payer les dettes de ma fille.
Oui, je veux gagner mon pain, et je peux le gagner partout, monsieur
Fortier! Si je reviens chez vous, c'est pour la justice que je vous
dois, et parce que je serai moins seul, l o j'ai t jeune.

--Je t'ai dit, il y a vingt-trois ans: Mme quand tu seras vieux,
jamais je ne te reprendrai. Je n'ai qu'une parole!

--Moi aussi, monsieur Fortier, j'avais dit: Je veux tre mon
matre. A prsent, je ne le pense plus: a n'est pas le mtier qui
fait qu'on est libre. J'ai vu a chez les Picards.

--En effet, on m'a parl...

M. Fortier eut un petit rire sec que Gilbert connaissait. Quand M.
Fortier laissait s'allonger ses lvres gerces, ne ft-ce que d'un
millimtre, c'est qu'il pouvait revenir sur son premier mot.

--Je vous en prie, monsieur Fortier: je l'aime, la Vigie!

Le fermier se redressa sous le coup de l'motion. Lui aussi, lui
surtout il aimait la Vigie. A sa droite, il apercevait les deux
bouviers, deux gringalets de dix-huit ans, mauvaises ttes, mauvais
coeurs, hlas! et pareils  tous les autres domestiques qu'on trouvait
maintenant. Et tout prs, il avait Gilbert, l'homme ancien sans doute,
mais qui aimait la terre, qui ne buvait pas, ne laissait point se
perdre le bien du matre, qui avait touch et remu chaque motte de la
grande ferme.

Il s'attendrit, en calculant l'intrt qu'il avait  reprendre ce
Gilbert.

--Viens, dit-il.

Et il tendit la main  Gilbert, pour le faire monter jusqu' lui.

Ces quatre marches franchies, le journalier redevenait domestique de
M. Fortier,  la Vigie de Fonteneilles.

Les deux hommes burent d'abord deux verres de vin rouge du Midi, coup
sur coup, et mangrent un biscuit, en signe de rjouissance. Gilbert
avait retrouv son courage, et questionnait sur les changements, et
sur les projets.

--Tu retrouveras ta bauge; c'est moins bon qu'un lit!

--a m'est gal. Les boeufs s'appellent toujours de mme?

--Toujours Griveau, Chaveau, Corbin, Montagne, Jaunet et Rossigneau.

--Tant mieux, fit Gilbert, en riant d'aise. Je n'aurai rien 
rapprendre, alors.

--Pas grand'chose, Dieu merci, rpondit M. Fortier.

Il souleva le rideau de la fentre, du ct des champs.

--Tiens, dit-il, pendant qu'il reste du jour, va faire le tour des
terres, mon vieux Gilbert.

Gilbert traversa la cour, et il alla dans le pr qui est derrire les
tables, et d'o l'on aperoit Fonteneilles avec sa fort. Mais il se
souvenait surtout de la vue qu'on a de la pture. Il gagna donc, par
la route, la grande pture qui est sur le plateau,  droite, et il
revit les montagnes du Morvan et tout l'horizon qu'il avait contempl
dans sa jeunesse. Puis, un  un, le long des traces et par les
chaliers, il parcourut les hritages.

Les btes le considraient un instant, et se remettaient  patre,
songeant: C'est bien: il est d'ici; des grives, de la grosse espce,
poses sur les peupliers qui n'avaient plus qu'une feuille ou deux,
rappelaient avant d'aller se blottir dans une touffe de gui; des
corbeaux le saluaient de l'aile en passant au vol; des ramiers, lancs
 toute allure dans les hauteurs dores, plongeaient en tournoyant
vers les combes dj bleues.

Il faisait froid. Le couchant annonait du vent pour le lendemain. La
cloche de Fonteneilles sonnait  mi-coteau. Gilbert tait seul,
au-dessus du vaste pays, dans la nuit qui tombait. Il pensa  la
maison o il ne rentrerait plus, cache l-bas, dans les futaies du
Pas-du-Loup. Il pensa  ses camarades, les journaliers de
Fonteneilles, et il reconnut qu'il les aimait tous, qu'il pardonnait 
tous, et qu'il lui serait bon de revivre parmi eux.

Puis, comme le jour dfaillait, il fit du regard tout le tour de la
colline ronde o il allait recommencer  travailler demain. L'herbe
tait belle. Les jachres attendaient la charrue. En maint endroit,
au-dessus des terres brises, le froment levait sa pointe verte.
Gilbert se dcouvrit, et il dit:

--Peu importe  prsent d'habiter chez les autres, peu importe le
chaud, le froid, la fatigue ou la mort: j'ai le coeur en paix.

Il sentait une grande joie vivante monter d'elle-mme dans son coeur
renouvel.

Et il dit encore:

--Je suis vieux, et cependant, voil que je suis heureux pour la
premire fois.




FIN




TABLE


  I.--LA MARCHE DES BCHERONS                               1

  II.--LA VIE MORALE D'UN PAUVRE                           43

  III.--LA LECTURE EN FORT                                95

  IV.--LA VAUCREUSE                                       127

  V.--LE RECOURS EN GRCE                                 154

  VI.--LE MORNE DIMANCHE                                  173

  VII.--LES FOINS                                         207

  VIII.--LA QUTE DE L'ABB ROUBIAUX                      231

  IX.--LA VENTE CHEZ LUREUX                               252

  X.--LA FERME DU PAIN-FENDU                              273

  XI.--LES LABOURS DE PICARDIE                            286

  XII.--LA BOURRASQUE                                     297

  XIII.--FAYT-MANAGE                                      315

  XIV.--LE REVENANT                                       336

  XV.--LE DPART DU MATRE                                346

  XVI.--LA REMONTE                                       378


DU MME AUTEUR


  LIBRAIRIE CALMANN-LVY

     UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie
     franaise_)                                                1 vol.
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     LA TERRE QUI MEURT                                         1 --
     CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT                              1 --
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     PAGES CHOISIES                                             1 --
     RCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE                      1 --
     LE GUIDE DE L'EMPEREUR                                     1 --
     CONTES DE BONNE PERRETTE                                   1 --
     L'ISOLE                                                   1 --
     QUESTIONS LITTRAIRES ET SOCIALES                          1 --
     LE BL QUI LVE                                            1 --
     MMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE                               1 --
     LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL, DACTYLOGRAPHE            1 --
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     DAVIDE BIROT                                              1 --
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     GINGOLPH L'ABANDONN                                       1 --
     RCITS DU TEMPS DE LA GUERRE                               1 --
     AUJOURD'HUI ET DEMAIN                                      1 --

  DITION ILLUSTRE

     LES OBERL, un volume in-8 jsus, aquarelles et dessins
     de CHARLES SPINDLER.

  LIBRAIRIE MILE-PAUL

     LE DUC DE NEMOURS                                          1 vol.

  LIBRAIRIE J. DE GIGORD

     LA DOUCE FRANCE                                            1 vol.




  E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY



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and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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