The Project Gutenberg EBook of Le chemin qui descend, by Henri Ardel

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Title: Le chemin qui descend

Author: Henri Ardel

Release Date: January 20, 2010 [EBook #31032]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HENRI ARDEL

LE

CHEMIN QUI DESCEND

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

8, RUE GARANCIRE--6e

_Tous droits rservs_

Copyright 1916 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction
rservs pour tous pays.


                _A_

   _MADEMOISELLE GEORGETTE FILON_

    _Ce livre qu'elle a aim_.

           _Trs amicalement_

                      _H. A._




LE CHEMIN QUI DESCEND




I


Assise sur le rebord de la fentre large ouverte, le vent de mer
soulevant les boucles courtes autour de son front, Claude, la tte un
peu penche, lisait la lettre dont l'enveloppe tait tombe par terre, 
ses pieds.

Alors, enfant, c'est convenu, je t'attends jeudi, gostement contente
que la fin de septembre ramne au gte la voyageuse. Notre _home_ est si
calme! Trop calme sans voix jeune, sans violon, sans livre abandonn
jusque dans mon cabinet... Trop d'ordre, en vrit...

Tu ris, petite fille; et tu penses que six semaines de solitude ont
transform ta grande amie,  ce point qu'au docteur lisabeth Ronal ne
suffisent plus ses malades et les malheureux de toute sorte qu'elle est
si heureuse, pourtant, de voir s'agripper  elle. C'est que ce docteur a
pour vous, petite, un coeur de maman, vous le savez bien!

C'est pourquoi, elle dsire fort votre retour; et se proccupe de votre
hiver... Une fille de dix-huit ans bien sonns, ayant le droit et le
devoir de commencer  se dbrouiller dans la vie, quand...--faut-il le
regretter?... j'estime que non...--quand cette vie ne lui offre pas une
route toute trace, sable d'or. Je pense, en effet, que c'est l'effort,
bravement accept et accompli, qui cre l'tre de valeur. Et,  tous
gards, je suis ambitieuse pour toi, mon enfant selon l'affection.

Mais, de toutes ces graves questions, nous allons causer bientt...

Bonsoir, chrie. Je te laisse parce que j'ai encore beaucoup 
paperasser avant de pouvoir aller dormir. Et je suis un brin lasse.
Car, tantt, il est venu au dispensaire beaucoup de misre et de
souffrances; et nous avons d nous dpenser pour soigner, apaiser,
soutenir...

Un tendre baiser, ma petite fille, et bon retour!

Lentement, le geste machinal, Claude plia le papier et releva la tte;
son regard cherchait l'horizon, d'o le vent d'quinoxe entranait, sur
la plage dserte, de grosses vagues limoneuses qui venaient s'craser
sur le galet. La mer tait toute proche; au del des prairies o
paissaient des vaches paresseuses; aprs la route grimpant vers Landemer
que bordaient de vieux arbres magnifiquement djets et tordus par le
souffle du large.

Les yeux de Claude enveloppaient le paysage qu'elle avait aim, et
soudain, elle murmura lentement:

--Partir... Oui, je vais partir... Que cela me parat dur!... Est-ce
l'effet des vacances?... Comme je me sens lche!

Elle avait crois les mains autour de son genou; et, immobile, le visage
vers la mer, elle songeait. Des images, des souvenirs, des penses
imprcises erraient, confus, en son cerveau; pareils  des ombres
qu'elle regardait presque curieusement,--interrogative un peu, aussi. Et
attentive devant ce monde mystrieux qu'elle apercevait au plus profond
de son me, elle devenait trangre aux choses extrieures. Elle
n'entendait mme pas l'clat des rires, les voix aigus des fillettes
jouant dans la prairie allonge vers la route qui passait plus bas...
Les fillettes de la colonie de vacances auxquelles la prsidente de
l'oeuvre, la vieille marquise de Ryeux, donnait l'hospitalit dans l'une
de ses fermes, amnage  cet effet; celle qui hbergeait aussi Claude
et sa compagne, Mlle de Villebon, surveillante volontaire de la bande
des vingt-cinq gamines.

Mais une rafale emporta brusquement, des mains de Claude, la lettre
qu'elle tenait encore et la jeta  terre. Aussitt alors, d'un bond
souple de crature trs jeune, elle se mit debout. Ramassant les
feuillets, elle les posa sur la table, passablement encombre. Beaucoup
de livres; des cahiers de musique; un buvard ferm prs de l'encrier;
et, dans un vase de grs, vein de flammes, deux lourdes roses th dont
la senteur forte s'pandait dans la chambre, o librement entrait l'air
vif, satur d'odeurs salines.

Elle tait trs humble, cette chambre, meuble par les fermiers, qui,
aux jours d't, la louaient aux trangers dsireux de payer peu... Un
pauvre lit de noyer; des chaises de paille; une vaste armoire normande;
aux murs, un ple papier gris, enguirland de bleuets fans o des
rectangles plus foncs indiquaient de naves rparations, et la place
des pitoyables lithographies que Claude avait bien vite enleves.

Et dans ce cadre, modestement laid,--qui pour faire oublier sa laideur
offrait la vision d'un superbe horizon de mer,--dans ce cadre, des
raffinements inattendus, oeuvre de son hte passagre: la bande
harmonieuse d'un voile indien cachant le marbre fendu de la chemine;
tout un jeu de brosses d'caille, chiffres de filigrane d'or; des
flacons coiffs d'argent sur un tapis de linon, incrust de guipure; un
violon; et sur la commode, revtue elle aussi d'une toile rousse
ajoure, quelques photographies de musiciens que dominait la tte
tourmente de Beethoven; puis une reproduction en gravure de l'Orphe
de Gustave Moreau. Mais pas un portrait qui pt dvoiler la vie de coeur
de Claude Suzore; pas mme celui de la grande amie qui l'avait leve,
orpheline, remplaant sa mre morte toute jeune.

La lettre mise dans son buvard, elle demeurait debout, les yeux vers la
mer. Elle avait nou ses mains croises derrire la nuque, renversant un
peu la tte et le buste. Et la glace verdissante refltait le jet svelte
d'une forme souple extrmement, sous la blouse lche et la jupe unie qui
modelait la ligne des hanches... Ainsi, dans l'eau obscure du miroir,
apparut le visage qui ne se laissait pas facilement oublier car il avait
l'originalit, un peu ambigu, de certaines ttes d'adolescent chez les
matres italiens... Cela,  cause, peut-tre, des boucles courtes, d'un
chtain cuivr, qui chappaient aux bandeaux, spars par la raie de
ct, tandis que la masse des cheveux se tordait, lourde, sur la nuque.
Dans la chaude blancheur de la peau, les sourcils s'allongeaient,--en
un trait si net qu'il en tait presque dur,--au-dessus des prunelles
larges et sombres qui ne livraient point l'intimit de l'me; des
prunelles un peu ddaigneuses comme l'taient, au repos, les lvres
volontaires, que la vie jeune empourprait.

Comme elle tournait  demi la tte, Claude rencontra son image. Alors,
sans un mouvement, elle la considra, comme elle et contempl celle
d'une trangre qu'elle aurait soudain interroge. Puis, tout ensemble
railleuse et grave, elle marmotta:

--Oui, Claude, ma chre, c'est fini le bon temps de la libert! De
nouveau, vous allez vous retrouver  l'attache... Que va-t-il faire de
vous, l'hiver qui vient?...

En elle, frmissait encore l'espce de rvolte qui, tout  coup, avait
jailli de quelque mystrieux abme en son me, quand la lettre
d'lisabeth Ronal avait veill la brusque vision des entraves, des
obligations, des difficults de toute sorte qu'allait lui imposer la
ncessit de tracer son sillage d'artiste... Puisqu'elle tait de celles
qui doivent faire leur vie...

Non qu'elle hsitt jamais devant la peine. L'exemple et l'ducation
d'lisabeth Ronal l'avaient bien trempe; et un orgueil inn lui faisait
aimer l'ide directrice de sa vie, ne rien devoir qu' elle-mme. Dans
le cabinet de travail de cette amie d'enfance de sa mre, qui l'levait,
petite fille isole ne pouvant porter le nom de son pre, elle avait
entendu soulever, remuer, discuter bien des questions, par des esprits
la plupart trs suprieurs; analyser le rle de la femme, de la jeune
fille du vingtime sicle, consciente de ses responsabilits librement
acceptes; de ses droits, gaux  ceux de l'homme, qui, pour elle,
pouvait tre un alli, jamais un matre,--sinon un matre intellectuel,
un ducateur de par sa valeur morale.

Trs intelligente, passionnment avide d'apprendre, elle avait men,
trs jeune, la vie d'une tudiante dont le cerveau possde d'inlassables
curiosits. Clotre avec joie dans le travail, aux heures o elle
n'appartenait pas toute  son violon et au Conservatoire, elle s'en
allait, insatiable d'entendre, suivre en Sorbonne les leons faites par
les personnalits qui l'attiraient; coutant cours et confrences, comme
jadis les Hbreux recevaient la manne vivifiante; mais accueillant la
parole entendue avec une audacieuse indpendance de jugement.

Et encore, elle aidait le docteur lisabeth au dispensaire--dont
celle-ci tait directrice,--mle au groupe des infirmires volontaires,
toutes des femmes du monde. Souvent, elle lui avait t un prcieux
secrtaire.

Non, ce n'tait pas devant les perspectives de sa laborieuse existence
que se rebellait en elle un obscur instinct. Mais on et dit que les
deux derniers mois, o elle venait de vivre uniquement  sa guise,
avaient veill en elle une soif de libert que, jusqu'alors, elle
n'avait jamais connue, mme en ses prcdentes vacances.

Tout  coup, sa pense, habitue  l'analyse psychologique, dcouvrait
l'existence d'une Claude nouvelle, venue elle ne savait d'o,  qui le
devoir semblait une belle bote vide dans laquelle il tait bien naf
d'enfermer sa vie.

Une Claude nouvelle qui considrait, stupfaite, telle une trangre,
l'autre Claude, l'ancienne, celle qui avait quitt Paris au dbut
d'aot, lasse de l'pre labeur de l'anne, spontanment cherch.

La nouvelle Claude, elle, tait flneuse; elle adorait courir les
chemins de falaise; y ouvrir,  sa fantaisie seulement, sans mthode, le
livre qu'elle emportait toujours; ou mme, demeurer inactive, la pense
nonchalante,  contempler la course des vagues, les neiges de l'cume,
les jeux changeants de la lumire sur la houle des eaux, sur les
branches que cuivrait l'automne approchant.

Cette Claude-l pensait avec une soudaine rpulsion au pauvre quartier
de Charonne o elle devait vivre, de par le choix de Mme Ronal qui
voulait demeurer parmi les humbles, auxquels, toute, elle s'tait
consacre. Cette Claude-l tait avide d'une atmosphre d'lgance, de
beaut autour d'elle. Pour elle-mme, elle et voulu faire de la
musique, pour sa propre jouissance, pour l'Art seul... Non pour gagner
sa vie, dpendant du public qu'elle mprisait, surtout quand c'tait un
public de gens du monde... Et pourtant, ces gens du monde, elle en avait
besoin pour arriver. Or, si imprieusement, elle voulait arriver!
Alors... alors...

Le flot tumultueux de sa pense bondissait en elle une fois encore,
tandis que, sans un mouvement, elle considrait, distraite, son image,
dans la glace troite.

Puis, soudain, elle haussa les paules, le visage volontaire. A quoi bon
gaspiller en rflexions vaines quelques-unes des prcieuses minutes de
libert qui lui restaient encore... Mieux valait s'en aller, une fois
de plus, errer dans ces sentiers qu'elle aimait.

--Ce que va tre l'hiver, je le verrai bien. C'est toujours intressant,
l'imprvu. Comme lisabeth me trouverait lche, aujourd'hui!

Vive, elle mettait sa longue veste de tricot, enfonait, sans un regard
vers la glace, le polo de laine meraude sur ses boucles courtes; puis
elle descendit, en courant comme une gamine, les marches de l'escalier
de bois qui rsonnaient sous le heurt de son pied.




II


Au seuil de la maison, qui tait campe sur la hauteur, une rafale
l'enveloppa, dont elle huma la saveur de sel, d'eau, de verdure...
Aussi, y flottait une odeur de terre humide qui montait du jardinet o
tremblaient les fleurs de septembre, mordues par la rude brise.

Mais cette rudesse mme enivrait l'tre jeune de Claude; et un clair de
plaisir avait flamb dans ses prunelles quand elle avait senti sur son
visage le souffle violent. La bouche avide, elle murmura:

--Que c'est bon! Oh! que c'est bon!

Et vraiment, il semblait que cet pre vent de mer et, pour elle, la
volupt d'une caresse.

Rapidement, elle allait gagner la route. Mais, au passage, une voix
l'appela:

--Claude!... Vous sortez?

C'tait Mlle de Villebon qui surveillait les petites, disperses dans
la prairie qu'elle-mme arpentait de long en large, car il faisait trop
froid pour qu'elle pt demeurer assise. Elle tait grande et lourde,
avec un visage doux, des yeux clairs et trs bons.

Comme Claude se rapprochait, arrte par son appel, elle rpta:

--Vous sortez?

--Oui... je m'en vais voir la mer...

--Peut-tre, alors, vous pourriez entrer au chteau, dire  Mme de Ryeux
que c'est inutile qu'elle envoie le docteur, demain, pour Adle Poulain,
qui n'a plus de fivre du tout. Elle avait d goter trop de pommes sur
la route, hier,  la promenade.

--Peut-tre, fit Claude avec une paisible indiffrence. Chre
mademoiselle de Villebon, je vous promets de monter au Bois-fleuri
demain,  la premire heure, si vous le souhaitez. Mais aujourd'hui,
laissez-moi aller me promener pendant que le jour le permet encore. Le
crpuscule vient si vite, maintenant!

--C'est vrai! Bientt je vais faire rentrer les enfants. Il ne fait pas
chaud.

--Il fait mme trs froid dans cette prairie. Mademoiselle Ccile, vous
devez tre gele!

--Je marche, Claude.

--Mais c'est trs fatigant de pitiner ainsi. Vous devriez emmener vos
petites, trotter sur la route, faire un bon _footing_.

Douce, Mlle de Villebon rpliqua:

--Elles s'amuseraient beaucoup moins!

Claude l'enveloppa d'un indfinissable regard:

--Mademoiselle Ccile, vous tes une femme prodigieuse! Quand je pense
que, sans y tre oblige, pour l'amour de Dieu et de vos semblables,
vous donnez ainsi votre temps, votre peine, votre cerveau et votre
coeur... je ne parle pas de votre fortune!...  toutes ces gamines qui ne
vous en auront aucun gr, quand je pense cela, je me sens sombrer dans
un abme d'humilit.

Mlle de Villebon avait rougi, embarrasse par ces paroles juges, par
elle, bien trop flatteuses; et presque comme si elle se ft excuse,
elle dit timidement:

--Claude, ces petites m'intressent beaucoup!

--Parce que le ciel vous a gratifie d'une trs belle me!... Que
n'a-t-il t aussi gnreux  mon gard!... Je suis navre d'tre
oblige de me reconnatre une crature tout  fait infrieure, depuis
que je viens de lire la lettre d'lisabeth qui voquait le spectre de
l'austre Devoir... Avec une majuscule, comme il convient au nom des
divinits, accablant sans piti la pauvre humanit.

--Vous vous calomniez, Claude. Le docteur vous a crit?

--Pour me rappeler qu'elle m'attend jeudi, oui... Donc que mes vacances
sont finies, bien finies! videmment, un jour ou l'autre, il me fallait
aller reprendre la chane. Mais je suis comme les enfants. Il me
paraissait que ce jour ne viendrait jamais!

Du bout de son pied, mince dans le cuir fauve, elle tourmentait l'herbe
fltrie. D'un geste garonnier, elle avait crois ses deux mains
derrire son dos.

--Oh! Claude, cette chane n'est pas lourde!

--Peut-tre... Mais tout de mme, c'est une chane!

De nouveau, le masque volontaire devenait dur.

--Je vais tre prisonnire de la stupide ncessit de gagner ma vie, de
dpendre de la critique, des journalistes, du public, surtout de
l'inepte public des gens du monde; tre contrainte de travailler pour
eux; de jouer devant eux pour qu'ils me payent...--oh! horreur!...--en
espces sonnantes, la musique que je voudrais faire pour moi seule...
tout au plus, pour quelques lus. Je devrai leur faire entendre des
abominations musicales, des oeuvres infimes  en pleurer! parce que ce
sont les seules qu'ils puissent comprendre... Donc...

--Oh! Claude, que vous tes mchante et injuste pour les gens du monde!

Mlle de Villebon avait parl d'un accent si dsol que Claude se mit 
rire; et, une seconde, elle eut ainsi une mine de petite fille amuse
par une taquinerie qu'elle a russie.

--Suis-je vraiment mchante? chre bonne mademoiselle. Injuste?... Non
srement! Pour vous faire plaisir, je vous accorde, dans la phalange que
vous dfendez, une crature comptente en matire d'art, sur...
Voyons... sur?... mettons trente... Les autres?... la nullit,
l'ignorance mme. Pour quelques-uns, les amateurs instinctifs, des
lueurs plus ou moins vagues... Et pour tous, pour presque tous... des
prtentions... risibles! Vous savez, mademoiselle, voil deux ans que
mon violon et moi, nous frquentons les ths dans de somptueux salons,
remplis de belles madames et de messieurs aux cravates impeccables. Deux
ans que j'y regarde autour de moi. Ah! bonne mademoiselle Ccile, les
pauvres que tous ces gens trs chics!

--Claude, vous tes une petite anarchiste!

La jeune fille se prit  rire. A ct de Mlle de Villebon, elle s'tait
mise  marcher,  travers la prairie o le vent de mer balayait des
feuilles dessches.

--Une anarchiste?... Oh! pas du tout... Je ne prtends rien
bouleverser... Seulement j'enrage d'tre contrainte de chercher--et de
subir--les applaudissements de ces gens-l, parce qu'il le faut pour ma
carrire... Car ils ont une qualit... Voyez, je reconnais la vrit...
Quand ils agrent une artiste, ils lui sont un excellent tremplin. Et je
veux, oh! oui, je veux le succs... comme je veux tant d'autres choses
encore!... Mme des choses impossibles  atteindre, semble-t-il... que
j'aurai pourtant!

Mlle de Villebon avait coul vers elle un regard un peu effar. Trs
rarement, Claude Suzore livrait sa pense. Mais Mlle de Villebon ne
comptait gure pour elle;  peu prs autant que les gamines de la
colonie de vacances. Aussi, en sa prsence, il lui arrivait de songer
tout haut; et quelquefois dj, elle avait eu des boutades qui
dsorientaient la compagne  qui l'avait confie lisabeth Ronal, pour
le sjour  Landemer. Trs candide, Mlle de Villebon tait incapable de
dmler si Claude parlait ou non srieusement; mais elle tait
consciente de sa sincrit d'accent. Qu'y avait-il au fond de cette me
ferme o, par instants, semblaient rsonner des grondements d'orage!...

Elles firent quelques pas en silence. Claude s'absorbait en elle-mme,
soudain oublieuse d'une prsence trangre prs d'elle; et  peine, elle
s'aperut que Mlle de Villebon la quittait pour remettre la paix entre
deux petites, hrisses l'une contre l'autre pour un coup de croquet
incertain. Le calme rtabli, elle revint, d'ailleurs, vers la jeune
fille, adosse  un arbre, avec de larges prunelles qui regardaient dans
l'invisible monde de son me. Et une exclamation rsuma sa confuse
impression:

--Quelle drle de petite fille vous tes, Claude.

La jeune fille eut un imperceptible tressaillement de crature ramene
de loin, et l'nigmatique sourire souleva un peu ses lvres, fermes et
souples:

--Ah! mademoiselle, chre mademoiselle  la belle me, j'ai bien peur de
n'tre plus du tout une petite fille! Le Conservatoire et la vie se sont
runis pour faire de moi, tout au moins, une grande fille! Ne bondissez
pas, mademoiselle Ccile, mais je crains bien que, de nous deux, je sois
peut-tre la plus vieille, quoique mes dix-huit ans viennent de sonner.

--Ah! que ce serait malheureux! Claude.

--Malheureux?... Pourquoi?... Au contraire... Puisque la destine
m'oblige  me dbrouiller, ds maintenant, dans le monde, il est
bienfaisant que j'aie appris... sans le chercher!...  voir un peu,
dj, ce qu'il est, pour de vrai! Vous, mademoiselle Ccile, vous vivez
en compagnie de votre idal, de vos patronages, de vos pauvres... Vous
ignorez... vous pouvez ignorer un tas de menues et de grandes choses
vilaines, mesquines, dcevantes ou mme trop... tentantes, pour les
pauvres tudiantes et artistes dpourvues de fortune; par suite,
obliges de connatre tous les moyens de gagner leur vie!...

--Mais, Claude, je vous assure que je sais trs bien le prix de
l'argent, dit Mlle de Villebon, du ton contrit dont elle se ft excuse
d'un dfaut.

Presque prement, Claude, tout de suite, riposta:

--Mais non, vous ne savez pas, mademoiselle Ccile; vous ne _pouvez_ pas
savoir! Toujours vous avez eu la fortune. Et puis, vous tes une
personne trs sage... Vous n'avez pas de dsirs gostes... Vous ne
pensez qu' donner, au lieu d'avoir l'imprieuse envie d'acqurir, de
possder comme les heureux qui n'ont jamais  se proccuper de l'odieux
souci d'argent... qui peuvent s'offrir tout ce qu'ils veulent, faire ce
qui leur plat... ne dpendre que d'eux-mmes... Ah! mademoiselle
Ccile, vous ne connaissez pas votre bonheur!

Presque humble, Mlle de Villebon baissait la tte:

--Je crois, en effet, Claude, que le ciel a t trs gnreux  mon
gard; et c'est pourquoi, je tche de le reconnatre en donnant, autant
que je puis,  ceux qui n'ont pas... Mais il me semble que, sous une
autre forme, vous aussi, avez t gte par Dieu!

--Gte!... En quoi?... Oh! mademoiselle, montrez-le-moi vite... Que je
connaisse un bonheur que j'ignore!

--Vous avez reu l'intelligence, le talent... Un talent merveilleux qui
vous rend dj presque clbre...

--Oh! oui, _presque_, souligna Claude railleuse... J'ai du talent, soit.
Un talent qui, en effet, serait pour moi un trsor... sans prix! si je
n'tais oblige d'en faire un gagne-pain... Ce qui me le gche!

Saisie, Mlle de Villebon regardait sa jeune compagne dont la voix un peu
grave, aux notes de contralto, sonnait brve, avec un accent presque
violent.

--Mais, Claude, qu'avez-vous donc, aujourd'hui,  tant mdire de votre
destine? A Paris, je ne vous ai jamais entendue rien articuler de
pareil! Vous paraissiez ravie de vos tudes, violon et autres. Vous
sembliez accepter de trs bonne grce votre vie simple, studieuse... et
mritante, auprs du docteur Ronal... Vous vous intressiez  ses
malades,  ses pauvres... Vous aidiez au dispensaire, o vous tes une
des meilleures infirmires... Alors, qu'y a-t-il de chang?...

Claude coutait, toujours appuye au tronc rugueux de l'arbre, son ongle
dchiquetant l'corce; et, encore une fois, son regard avait fui vers
l'horizon de la mer o, dans le ciel gris d'automne, le vent prcipitait
la course perdue des nues.

Quand Mlle de Villebon se tut, il y eut un lger silence. Toutes deux
songeaient... Puis la voix, un peu lente, ainsi que l'on pense tout
haut, Claude pronona, avec le mme accent d'ironie:

--Vous avez raison, mademoiselle Ccile, j'tais ainsi, il y a deux
mois, et peut-tre... sans doute, je redeviendrai la mme  Paris, parce
que, je commence  le craindre, je ne suis qu'un reflet... Quand brle
prs de moi la belle flamme d'lisabeth, j'en subis le rayonnement.
Alors je trouve, en effet, trs simple, trs honorable, mme trs
glorieux, de tracer moi-mme mon chemin, sans souci de ma peine, de me
prter  ceux qui ont besoin de moi... Je suis persuade que je _dois_
m'efforcer de valoir,--on me l'enseigne depuis ma jeunesse!... Je
m'applique docilement  me diriger dans le sens qu'lisabeth
m'indique... Je la vois,  toute heure, forte, dvoue, ralisant ce
prodige de trouver son bonheur  ne vivre que pour les autres... Alors
je suis entrane par son exemple... Et, moi aussi, dans ma petite
sphre, je parais une personne... pleine de vertus...

Elle s'arrta une seconde; son ironie devenait plus mordante encore,
imprgne d'amertume:

--...Seulement, depuis six grandes semaines, je suis loin de la flamme,
livre  moi-mme... Et cette _moi_-l, qui est sans doute la vraie, ne
ressemble plus gure  celle qu'lisabeth a cre...

--Comme vous vous calomniez! Claude, protesta de nouveau Mlle de
Villebon, qui avait cout attentive, un peu saisie, cherchant  deviner
si Claude plaisantait ou non.

Et de nouveau aussi, la voix jeune s'leva, railleuse, presque rude:

--Me calomnier!... Hlas! je ne le crois pas, chre mademoiselle. Vous
savez, j'ai suivi beaucoup de cours de psychologie. J'ai appris 
explorer, non pas seulement l'me des autres, mais la mienne aussi... Et
c'est pourquoi, avec humiliation... j'y dcouvre un pitoyable regret de
n'tre pas assez fortune pour m'offrir de belles choses, voyager, faire
de la musique pour mon seul plaisir, tre absolument indpendante, oh!
cela surtout!... raliser tant de dsirs... de toute sorte, que je sens
s'veiller chaque jour plus vivants, plus imprieux... Ah! oui,
j'aperois dans mon cerveau et dans mon coeur beaucoup de choses...
intressantes peut-tre, mais inquitantes aussi...

--Claude, tous, plus ou moins, nous dpendons des tres, des
circonstances; mme des choses aussi...

--Plus ou moins, oui... Pour moi, c'est _plus_! Mais je ne sais pourquoi
je vous accable ainsi, mademoiselle Ccile, de mes trs inutiles
rflexions!... Excusez-moi. Je me sauve bien vite me promener; et,
demain matin,  la premire heure, je grimpe--c'est promis!--chez Mme de
Ryeux.

Mlle de Villebon inclina la tte avec un geste de remerciement. Mais
avant qu'elle et parl, Claude avait ouvert la barrire qui fermait
l'entre de la prairie et, en courant, elle descendait la cte.




III


Ainsi qu'elle s'y tait engage, mais assez avant dans la matine,--il
tait plus de dix heures et demie,--Claude montait vers le Bois-fleuri,
la proprit haut perche, qui dans l'entour de son parc, dominait
Landemer. La marquise de Ryeux tait une trs charitable et trs pieuse
vieille dame qui subventionnait largement le dispensaire dont la
direction tait confie au docteur lisabeth Ronal.

C'est ainsi que Claude tait venue gter  Landemer, sous l'aile de Mlle
de Villebon, autre fidle du dispensaire et de ses oeuvres multiples; une
dvoue qui, rebelle au mariage, retenue auprs d'un pre infirme dont
la mort la laissait seule, s'tait alors adonne aux oeuvres pies, leur
consacrant la plus grande part de sa fortune.

Claude lui avait dit vrai, comme toujours, en parlant avec sa sincrit
hautaine, la veille. Hors de l'atmosphre qu'lisabeth crait autour
d'elle, Mlle de Villebon lui apparaissait comme une faon de phnomne
dont la mentalit lui tait singulirement trangre. Quant  Mme de
Ryeux, c'tait pour elle, une respectable vieille dame, cordialement
ennuyeuse, gure intelligente.

Aussi, elle avait d faire effort pour s'en aller lui porter le message
de Mlle de Villebon, laissant son violon qu'elle avait travaill avec
amour depuis le matin.

Dehors, elle se consola instantanment de cette course force, car la
matine tait dlicieuse. Encore des rafales, mais un large ciel pur
d'un bleu lav, o couraient, haletantes, balayes par le vent, de
grosses nues floconneuses... Un ruissellement de soleil sur les
feuilles rousses, sur l'herbe humide que courbait le bon souffle sal;
et jusqu' l'horizon, une mer houleuse, couleur d'opale, dont les vagues
venaient, dans une poussire de neige, battre le rivage de galets.

A son ordinaire, Claude marchait vite, parce qu'elle tait  l'ge o la
marche est un vol. Et si violemment, elle jouissait de la saveur un peu
pre de ce matin de septembre, qu'elle ne pensait  rien d'autre. Elle
oubliait le dpart si proche, l'avenir incertain, autant que la beaut
de ce ciel tourment o le soleil semblait une clart fugitive.

De mme, elle avait oubli un petit incident qui l'avait amuse un
instant, tout  l'heure, tandis qu'elle finissait de jouer un _adagio_
de Franck... Du dehors, un invisible promeneur criant: Bravo! Bravo!
avec un accent d'enthousiasme et de conviction, flatteur comme les plus
flatteurs applaudissements qu'elle et reus.

Et, certes, si jeune ft-elle, dj elle avait t acclame, depuis le
jour de son prix triomphal, au Conservatoire; et ensuite, dans les
divers milieux mondains, ou purement artistiques, qui s'taient ouverts
 sa jeune carrire. Car elle tait prodigieusement doue, fille d'une
mre qui s'tait rvle une rare artiste pendant une courte apparition
au thtre, interrompue par la mort. Et, de plus, elle avait t une
travailleuse dirige par l'inflexible volont d'arriver. D'ailleurs,
elle aimait l'art pour l'art. Mme sans la ncessit de parvenir, elle
se ft donne  la musique avec la mme fougue qui mettait dans son jeu
une flamme dont la puissance chauffait les plus profanes.

Dans ses premiers succs, il y avait eu aussi une part pour son type
d'trange gamine, son masque d'phbe, couronn de boucles lourdes, le
mince visage, svre et un peu ddaigneux, semblant clair par quelque
obscur foyer qui pandait son reflet dans l'ombre chaude des prunelles,
dans le dessin frmissant des lvres. Devant le public, elles ne
souriaient gure ces lvres, ardemment pourpres; elles s'ouvraient 
peine dans le monde; surtout pour rpondre aux flicitations, qui
semblaient la laisser trs indiffrente; comme si elle et jou pour
elle seule, pour raliser un idal qui lui tait cher.

leve par une crature d'lite, de volont forte et douce, qui aimait
ses frres comme les autres s'aiment eux-mmes, elle l'avait vue, par
ses actes bien plus que par ses paroles, lui enseigner que la femme,
surtout quand elle est pauvre, doit tracer bravement son sillon, sans
escompter l'appui de l'homme qui, neuf fois sur dix, le lui accorde en
goste.

Dans une atmosphre d'altruisme, de science, de devoir, de fminisme
aussi, elle avait ainsi grandi, entendant frmir autour d'elle le monde
des ides, qu'elle accueillait avec une avidit insatiable.

Le souci des humbles lui apparaissait tout naturel... Et cependant,
c'tait par un effort vers la loi du dvouement, sans cesse prche par
lisabeth Ronal, qu'elle s'tait rsigne, en cette matine de
septembre,  quitter son violon, pour porter des nouvelles des petites
pensionnaires  leur bienfaitrice.

--Puis-je voir Mme de Ryeux, un moment? Voulez-vous lui demander si elle
veut bien me recevoir? dit-elle au domestique apparu au tintement de la
cloche d'arrive.

--Si Mademoiselle veut entrer, je vais m'informer.

Claude pntra dans le petit salon, clair sous ses tentures de Jouy, et
resta debout devant la fentre, regardant la course des vagues qui
bondissaient jusqu'aux plus lointaines profondeurs de l'horizon.

--Que Mademoiselle veuille bien me suivre; Madame la marquise est au
premier, dans la bibliothque.

Claude obit. Le domestique ouvrit une porte et elle se trouva dans la
vaste pice, pareille  une galerie, o dans la haute chemine d'antan,
crpitait une belle flambe de bois.

Mme de Ryeux n'tait pas seule. Devant elle, qui tait assise prs de
la chemine, occupe  tricoter dans sa bergre, se tenait un homme
jeune que Claude ne connaissait pas; hardiment camp, la silhouette
lgante, malgr sa robustesse, des cheveux coups en brosse au-dessus
du front, bruns mais stris de blanc. La moustache tait plus claire sur
les lvres dessines d'un trait presque violent, comme le menton carr,
soigneusement ras.

Mme de Ryeux accueillit Claude avec un sourire de grand'mre.

--Bonjour, ma petite fille. Venez vous chauffer. Il fait froid ce
matin...

--Je ne m'en suis pas aperue, madame, fit Claude, souriant un peu de
l'ide de la vieille dame, qu'il pt faire froid par cette radieuse
matine d'automne. Elle trouvait, au contraire, trop chaude l'atmosphre
de la pice qu'clairait l'ardente flambe.

--Heureuse enfant! Ah! la belle chose que la jeunesse! N'est-ce pas?
Raymond.

Elle se tournait  demi vers son compagnon.

--C'est vrai, vous tes toute rose, ma petite. Ah! mais j'oublie de vous
prsenter mon fils, qui m'a fait, hier, le plaisir de venir me
surprendre; tout seul, hlas! ne m'amenant pas sa femme.

M. de Ryeux s'inclinait, correct, et son regard tout ensemble vif,
ironique et d'une hardiesse caressante, se posa sur Claude qui lui
rendit un coup d'oeil non moins dsinvolte, avec de l'indiffrence en
plus. Elle pensait:

--Comment cet homme, qui a une mine de condottiere, peut-il tre le fils
de cette vieille dame moutonnire?

Lui, rpondait  la rflexion de sa mre:

--Ma femme ne gote pas du tout les courses en auto; et comme c'est
ainsi, ma mre, que je venais vous voir, elle est reste paisiblement 
Deauville.

--C'est que, aussi, Raymond, tu vas d'une telle allure!... C'est
effrayant!

--Mre, c'est la seule allure qui soit amusante... N'est-ce pas?
mademoiselle.

Il se tournait vers Claude qui, reste debout, coutait vaguement les
paroles de la mre et du fils, toute droite dans sa veste de tricot
couleur d'meraude, sa tte boucle coiffe du simple polo de mme
nuance.

Interpelle, elle dit, la voix un peu brve:

--Vous me demandez, monsieur, ce que j'ignore. Jamais je ne vais en
auto... Et pour cause!

Cette fois, elle souriait un peu.

--Je suis sr que vous seriez une fervente automobiliste.

--Sr?... Parce que?

--Parce que vous tes jeune, parce que vous avez un air trs... rsolu
et des yeux qui doivent tre avides de voir.

--Raymond, Raymond, interrompit Mme de Ryeux, tu es trs indiscret
d'inspecter ainsi la personne de Claude! Tout au plus, il t'est permis
de regarder ses mains qui savent faire chanter le violon, de manire 
me donner des distractions quand je l'entends le dimanche,  la
grand'messe.

--Ah! vous jouez du violon, mademoiselle... mademoiselle...

--Mlle Claude Suzore, acheva Mme de Ryeux. C'est vrai, je n'avais pas
fini les prsentations...

Une curiosit luisait soudain dans les prunelles de Raymond de Ryeux.

--Peut-tre vous allez trouver  votre tour, mademoiselle, comme ma
mre, que je suis indiscret, si je me permets de vous adresser une
question... Mais maintenant que j'ai l'honneur de vous connatre et vous
sais musicienne, je jurerais que c'est vous que j'ai entendue jouer ce
matin, dans une maison pas bien loin d'ici, devant laquelle piaillaient
les jeunes protges de ma mre... Est-ce que je me trompe?

Claude se souvint de l'invisible promeneur qui lui avait lanc un si
enthousiaste bravo et que, ddaigneuse, elle n'avait pas cherch 
entrevoir. Le rapprochement l'amusa, et, encore une fois, un lger
sourire dtendit la ligne fire de la bouche.

--Vous pourriez jurer sans grand risque, monsieur; il n'y a pas beaucoup
de violonistes  Capelle...

--Et il n'y en a pas beaucoup, ailleurs, qui jouent comme je vous ai
entendue jouer...

Il dit cela tranquillement, comme un fait tabli, sans que rien, dans
son accent, ft un compliment de ses paroles. Et, le ton non moins
dtach, Claude rtablit:

--Oh! que si, il y en a beaucoup!

--Pas  votre ge... Car vous devez tre trs jeune...

Cette fois, Claude ne rpondit pas; et ce fut Mme de Ryeux qui, de sa
voix frle, expliqua:

--C'est vrai, elle est trs jeune. Avez-vous mme vos dix-huit ans?
Claude.

--Oui, madame, depuis le mois dernier.

L'accent tait un peu bref, car il lui tait dsagrable d'tre ainsi
mise en jeu.

Brisant la conversation, elle dit rapidement:

--J'tais venue, madame, de la part de Mlle de Villebon vous dire qu'il
tait inutile de dranger le docteur pour la petite Adle Poulain. Elle
est tout  fait remise.

--Bien, trs bien, alors... Je vais faire tlphoner au Docteur. Veux-tu
t'en charger? Raymond. Il devait passer tantt  Capelle.

--Trs volontiers, ma mre. Mais s'il ne devait venir que cet
aprs-midi, je puis l'avertir en allant  Jobourg.

--Mieux vaudrait peut-tre tlphoner tout de mme... Ah! tu vas 
Jobourg? Tu auras le temps, en ne partant qu'aprs le djeuner?...

--Avec l'auto?... Ce n'est rien, ma mre. Vous connaissez Jobourg?
mademoiselle.

De nouveau, il se tournait vers Claude qui s'apprtait  partir--comme
s'il et voulu la retenir.

--Non, c'est trop loin, mme pour une bonne marcheuse de mon espce, et
je n'avais pas de bicyclette  ma disposition.

Paisible et bonne, Mme de Ryeux intervint:

--C'est vrai, cette petite n'a eu gure les occasions et le moyen de
visiter le pays. Sais-tu, Raymond, tu devrais l'emmener!... Je suis sre
que a l'enchanterait.

M. de Ryeux et Claude changrent un coup d'oeil stupfait, devant
l'imprvu de la proposition. Un clair avait lui, une seconde, dans les
yeux de Claude, mais s'teignit aussitt. S'il s'tait agi d'une course
sous la conduite d'un simple chauffeur de profession, elle et accept
tout de suite!... Et avec quel dlice!... Mais ce qui lui tait offert,
c'tait une promenade, en tte  tte avec un conducteur homme du monde
en l'honneur duquel, poliment, elle devrait faire des frais, causer..
Or, Claude tait bien trop indpendante pour se rsigner  une
contrainte de ce genre afin d'acheter un plaisir,--qui, d'ailleurs, en
ces conditions, et cess d'tre un plaisir... Aussi, elle demeura
silencieuse tandis que M. de Ryeux, qui ne semblait avoir aucune
apprhension analogue  la sienne, rpliquait alertement, revenu de la
premire surprise:

--Mais trs volontiers, j'emmnerai Mademoiselle, si elle veut bien se
confier  moi!... Cela m'amuserait beaucoup aussi, pour ma part.

Claude sentait la tentation se rveiller. Mais, se raidissant contre
l'obscur dsir, elle dit un peu railleuse:

--Vous vous illusionnez! monsieur. Je ne suis pas du tout une agrable
compagne de promenade... Je ne parle pas quand je m'amuse!

--Et cela vous amuserait, ce petit tour en auto?

Avec une franchise indiffrente, elle confessa:

--Oui, puisque vous allez d'une allure folle, et que je sais, superbe,
la pointe de Jobourg!

Il sourit. Une petite flamme courte luisait dans ses yeux.

--Alors tout est bien... Mademoiselle, je vous enlve, comme ma mre m'y
engage. Moi non plus, je ne parle pas quand je suis dans mon personnage
de chauffeur. Donc, nos deux silences s'accommoderont fort bien de leur
voisinage... Et la promenade est dcide, puisque ma mre en a eu la
bonne ide!

A ce soin qu'il avait de faire intervenir la vieille marquise, Claude
devina qu'il redoutait chez elle quelque scrupule de convenance; une
hsitation  s'en aller ainsi, seule, avec un inconnu, encore que cet
inconnu dt lui paratre presque un monsieur d'ge. Elle avait
dix-huit ans et lui, devait frler la quarantaine. videmment, il ne
pouvait savoir qu'elle avait toute la libert d'action d'une fille
habitue  ne compter que sur sa propre protection. Du moment qu'elle ne
serait pas astreinte  l'obligation de causer, elle se rjouissait comme
une gamine de cette aubaine inoue et elle consentait.

Mais c'est  Mme de Ryeux, que, soudain, les scrupules venaient.
Hsitante, elle commenait:

--Vous ne pensez pas, ma petite fille, que Mme Ronal trouverait peu
convenable une promenade en ces conditions?

Claude se mit  rire:

--Oh! madame, lisabeth est incapable d'avoir une pareille ide... Elle
me laisse toujours libre d'aller o, et avec qui, je juge pouvoir le
faire.

Raymond de Ryeux coutait attentif et intress. Il comprenait trs bien
que cette singulire gamine ne parlait pas ainsi par bravade, mais
articulait simplement un fait. Elle tait une vraie fille du vingtime
sicle, usant avec une tranquillit fire de l'indpendance qui lui
paraissait aussi naturelle que l'obissance  ses soeurs, jadis.

Mme de Ryeux, rassure, continuait:

--D'ailleurs, Raymond pourrait tre un respectable pre de famille, si
le Ciel avait exauc mes prires; et prs de vous, mon enfant, il est
presque un vieux monsieur.

--Ma mre, vous me comblez! fit-il sur un ton de badinage, qui voilait,
 peine, une impatience que Claude perut, amuse.

Que son compagnon ft vieux ou jeune, il ne lui importait gure 
elle-mme, trs ddaigneuse  l'gard des hommes; sauf le cas o ils
avaient une supriorit crbrale. Celui-ci appartenait tout platement 
la vaine phalange des gens du monde. Donc, pour elle, il comptait bien
moins que son auto elle-mme. Et avec une sincrit tranquille, elle
rpliqua:

--Madame, soyez sans inquitude. lisabeth trouverait srement que je
n'ai aucune raison pour ne pas profiter de votre bonne invitation.

--Parfait! Alors la chose est convenue. Raymond, tu iras prendre cette
petite...  quelle heure?

--Pour que nous profitions du soleil, il faudrait partir vers une heure
et demie. Cela vous conviendrait-il? mademoiselle.

--Trs bien. Je serai prte. Au revoir, madame, et merci. Je rentre
prvenir Mlle de Villebon que, seulement  la fin de l'aprs-midi, je
pourrai l'aider  surveiller les petites.

--C'est bien... Au revoir, ma petite amie. Raymond, tu la reconduis?

--Ne prenez pas la peine, monsieur; c'est bien inutile! Allez plutt
tlphoner au docteur qui pourrait bien finir par se dranger en pure
perte. Je me reconduirai moi-mme.

--Mademoiselle, vous voulez que je me comporte comme un mufle!

--Vous tes crmonieux, monsieur. Tant pis!... Je vous avoue que, pour
ma part, je pratique fort mal les crmonies!

Il avait ouvert la porte devant elle; et sans souci de sa protestation,
il descendait  ses cts les degrs du perron. Le souffle de la mer les
enveloppa, plaquant autour du jeune corps de Claude, la laine souple de
sa veste. Elle avait gliss les deux mains dans les poches tricotes et
se reprenait  humer avidement l'air vif qui fouettait de rose la
blancheur ivoirine du visage, soulevant les boucles autour du front.

--Vous aimez la campagne... la mer... n'est-ce pas? mademoiselle.

--Qui vous fait supposer cela?

--La faon gourmande dont vos lvres boivent la rude brise que nous
envoie le large.

Elle dit, d'un indfinissable ton qui laissait douter si elle tait
sincre ou raillait:

--J'aime tout ce qui est violent! Au revoir, monsieur. A tout  l'heure!

Elle s'arrta une seconde; et cette fois, un vrai sourire effaa
l'expression un peu hautaine toujours du visage:

--Vous me trouvez, peut-tre, affreusement indiscrte,-- mon
tour!...--d'avoir ainsi accept l'invitation de madame votre mre. Mais
cette invitation a pris ma sagesse par surprise et elle tait si
sduisante, que je n'ai pas eu le courage de rsister  la tentation!

--J'en suis ravi! s'exclama-t-il, avec une sincrit qu'elle discerna et
dont elle ne s'tonna pas. Elle savait trs bien--les faits l'avaient
instruite!...--qu'elle attirait les hommes, justement peut-tre parce
qu'ils se sentaient sans action sur elle.

--... Ce sera charmant pour moi, d'avoir une compagne!

--Une compagne silencieuse, souligna-t-elle. Je ne serai pas gnante.

--Prs d'un chauffeur silencieux. Je ne serai pas gnant. C'est entendu;
soyez sans inquitude. Je vous prsente mes hommages, mademoiselle.

--Tout comme si nous tions dans quelque salon, acheva-t-elle, moqueuse
imperceptiblement. A bientt, monsieur.

Elle ne lui tendait pas sa main toujours blottie dans la poche de sa
vareuse; et elle souriait  peine, sans soupon de la saveur qu'avait
son visage d'androgyne pour le got blas de M. de Ryeux.

Ils taient devant la grille. Prs d'eux, le vent courbait les glaeuls
d'un massif et arrachait des feuilles qui volaient en tremblant 
travers le ciel trs bleu.

Raymond de Ryeux ouvrit la haute porte de la grille, voyant le geste
qu'elle bauchait pour en prendre le bouton.

Elle eut un signe de tte. Lui, un profond salut. Et elle descendit la
route.




IV


Elle partait ravie du plaisir imprvu; car elle pressentait que cet
homme, de mine audacieuse, devait, ainsi que le lui reprochait sa mre,
se plaire aux courses folles qui distillent l'ivresse du danger. Et
c'tait vrai qu'elle aimait tout ce qui tait violent. Sa matrise
d'elle-mme voilait une source vive de passion.

Dans la prairie, elle retrouva Mlle de Villebon qui, paisible et
consciencieuse, surveillait, comme chaque jour, les bats de son
troupeau. Les petites bondissaient, criaient, venaient la harceler de
leurs disputes, de leurs questions, voire mme de leurs effusions
qu'elle accueillait avec une inpuisable patience. De mme que la
veille, elle reut par un sourire de bienvenue, Claude qui arrivait en
coup de vent, toute frache des vives caresses de la brise.

--Bonjour, Claude. Vous n'avez pas oubli d'aller chez Mme de Ryeux?...

--Chre mademoiselle Ccile, je ne l'ai pas oubli... et j'en ai t
rcompense. Mme de Ryeux m'envoie, tantt,  Jobourg en auto, avec son
fils. C'est dlicieux, cette promenade!

--En auto?... A Jobourg?... Avec son fils?... Comment, Raymond de Ryeux
est ici?

--Juste!... Vous le connaissez?

--Oui... Oh! oui... Certes oui... je le connais...

Claude la regarda, curieuse, voyant qu'elle s'arrtait.

--Mademoiselle, de quel ton singulier vous me rpondez!... C'est un
monsieur bon  rien? n'est-ce pas... J'entends un monsieur qui ne fait
rien, autrement dit qui ne compte pas!

Mlle de Villebon eut l'air un peu scandalise.

--Mais si, il fait quelque chose. Il a une trs importante curie de
courses!

--Ce n'est pas une occupation trs intellectuelle... Mais enfin, on fait
ce que l'on peut... A quoi rflchissez-vous? mademoiselle Ccile...
Vous avez une mine proccupe...

Mlle de Villebon parut hsiter et ne rpondit pas. Elle regardait vers
un groupe de trois petites qui semblaient comploter quelque malice 
l'gard des autres.

Claude, impatiente, rpta:

--Que pensez-vous donc, mademoiselle, qui vous rend ainsi songeuse
subitement?

--Je pense que...

--Quoi donc? Dites!

--Je pense que... que... M. de Ryeux n'est peut-tre pas... tout  fait,
le chaperon qu'il vous faudrait comme compagnon de promenade... Ce n'est
pas bien convenable que vous alliez avec lui...

Un sourire malicieux souleva les lvres de Claude.

--Chre mademoiselle, est-ce que vous imagineriez encore que je m'occupe
jamais de ce qui est ou non convenable, pour parler comme vous. C'est un
luxe de fille riche, a! Mme de Ryeux, qui m'a invite, n'avait pas
l'air, d'ailleurs, de penser rien de pareil!

--Mme de Ryeux est si bonne qu'elle ne souponne jamais le mal.

Taquine, Claude lana:

--Vous n'tes pas si bonne,  ce que je vois!

Mlle de Villebon devint pourpre.

--Claude... mais, Claude... je vous confie, dans votre intrt... une
rflexion qui m'est venue... J'ai entendu beaucoup parler,
naturellement, de Raymond de Ryeux qui est un peu parent avec notre
famille. C'est un homme trs honorable, bien entendu. Mais... mais... je
crois qu'il n'est pas un mari... bien fidle!

--Ah! vraiment? Il est comme les autres, alors. Ce n'est pas bien
tonnant. C'est peut-tre la faute de sa femme? De quelle espce
est-elle?

--Une personne trs lgante, blonde, un peu forte, mais jolie,... qui
va beaucoup dans le monde...

--Et un peu sotte, n'est-il pas vrai? finit Claude.

--Oh! Claude, quelle ide!... Pourquoi supposez-vous cela?

--Mademoiselle, c'est votre signalement qui m'a donn cette ide...
impertinente...

--Vous ne savez rien d'elle! Alors...

--Oh! non, rien du tout!... Je suppose seulement. Il doit tre plus
intelligent qu'elle!... Du reste, a m'est gal! Je ne comprends pas
trs bien pourquoi, en somme, vous ne le trouvez pas pour moi un mentor
assez srieux, car enfin il m'a eu l'air de possder l'ge canonique. Sa
mre m'a annonc qu'il pourrait tre pre de plusieurs enfants.

--Il n'en a pas!

--Oui, mais il pourrait en avoir! Je vous cite Mme de Ryeux. Alors,
c'est tout comme, et je puis me fier  lui, ainsi qu' un pre. Bonne
mademoiselle, ne soyez plus scandalise... Et allons djeuner! car mon
protecteur viendra m'enlever  une heure et demie.

--Bien... bien... Claude. Je vais ramener, pour midi, les enfants.
Voulez-vous avertir Pauline, afin que son djeuner soit prt?

--Oui, mademoiselle.

Et Claude, de son pas ail, partit si bien houspiller la lente et humble
servante, qu' l'heure dite,-- peu prs!...--le premier plat
apparaissait dans la grande salle basse o Mlle de Villebon et Claude
prsidaient le repas des vingt fillettes affames; Mlle de Villebon
s'vertuant  les discipliner, tandis que Claude, distraite, intervenait
seulement quand une incorrection trop grave la faisait sortir de son
indiffrence.

Le service de la grosse Pauline n'tait pas rapide, et Claude commenait
 croquer ses noix quand, sur la route, gronda le roulement de l'auto.
Sans se troubler, elle continua d'enlever la peau d'une belle noix
frache et en mordit la chair bien blanche. Alors seulement, elle grimpa
dans sa chambre, tout en recommandant  Pauline d'annoncer qu'elle
descendait.

Elle ne fut, d'ailleurs, pas longue  se prparer; et au bout de
quelques minutes, elle revenait emprisonne dans sa veste de laine, un
long voile serrant le petit bonnet meraude d'o s'chappaient quelques
boucles vagabondes sur le front.

Elle eut un rapide adieu pour Mlle de Villebon qui retenait, au seuil de
la salle, le troupeau des petites se bousculant pour voir... Et elle
apparut dans le jardinet. Devant la barrire, stationnaient l'auto et
son conducteur qui attendait, arpentant la route, le pas impatient.

Il eut un sourire  la vue de Claude,  laquelle, carrment, il tendit
la main.

--J'avais toujours peur que vous ne changiez d'avis. Maintenant je suis
sr de vous emmener!... Est-ce que vous n'avez pas un manteau plus
chaud?... Vous allez avoir froid!

Mais elle secoua la tte:

--Je n'ai jamais froid. D'ailleurs, voyez, je suis une personne
prudente, quoi que vous supposiez; j'ai emport mon plaid.

--Bien. Et puis, moi, j'ai des couvertures. Alors, filons vite, pour
profiter du soleil.

Il l'installait avec ce soin et cette adresse des hommes habitus 
servir les femmes, allongeant sur ses genoux une vaste fourrure. Puis il
interrogea:

--Vous tes bien ainsi?

--Trs bien...

--Alors, en route!

Elle rpta: En route! sans tourner la tte vers lui; car ses yeux
cherchaient, par del les vieux arbres tors, l'immensit houleuse...

--Vous voulez aller trs vite? j'imagine, interrogea-t-il.

--Oui, quand il n'y a rien  voir!

--Bon, entendu!... Vous doutez-vous que je suis enchant de l'ide de ma
mre?

Elle riposta, imperceptiblement ironique:

--Vous tes enchant  peu de frais!... Je vous ai prvenu que j'tais
une ennuyeuse compagne!

--Je n'en suis pas, cependant, convaincu encore... Enfin, on verra bien,
comme disent les bonnes gens prudents... Nous montons la cte de
Landemer  une sage vitesse, puisqu'elle est jolie... C'est votre avis?

--Oh! oui!

Il n'insista pas. Et la voiture se prit  filer assez vite pour que la
sensation de vol vnt griser Claude; pas assez, pour qu'elle ne pt
distinguer que des images confuses. Le vent fouettait son visage,
soulevant les boucles autour du voile dont les longs pans voletaient
perdument.

Elle regardait avec de larges prunelles, sans un mouvement, ni une
exclamation. Ils traversrent Landemer. Dans les creux des falaises, les
bruyres roussissaient. Des fleurs d'or piquaient les buissons pineux
des ajoncs. La brise violente courbait les branches, arrachait les
feuilles brles par l't, dressait en crtes neigeuses les vagues
qu'elle poussait au large.

Ils laissrent derrire eux le village o les dernires maisons
s'grenaient sur le haut de la falaise... Et ce fut la route en corniche
qui fuyait droite, au-dessus de la mer.

--Alors, maintenant, de la vitesse? fit-il brivement, un peu tourn
vers elle; et, une seconde, il y eut, dans ses prunelles, un clair,
tandis que ses yeux se posaient sur le jeune visage o, dans le ple
ivoire de la chair, les lvres semblaient deux fleurs de sang.

Elle l'effleura d'un regard que rendait un peu vague l'ivresse du
mouvement.

--Oui, c'est cela, vite!

Et alors, ainsi qu'elle l'avait souhait, ce fut la course vertigineuse,
la volupt du danger frl, les nerfs exasprs, tout l'tre vibrant
sous le choc brutal du vent. Droite, elle regardait presque haletante,
ses joues mordues par le souffle de la mer qui lui jetait aux lvres une
saveur de sel et d'eau. Comme des images de rve, elle voyait fuir des
plaines dsertes; sur la route, quelques charrettes dont les conducteurs
les saluaient d'exclamations furieuses... Puis Gruchy apparut, ses
petites maisons crases, mlancoliques, dans leurs murs de pierre
grise; avec leurs jardinets o, sur un banc, somnolaient des vieux qui
se chauffaient au soleil d'automne et relevaient  demi la tte, au
bruit de l'auto faisant accourir la bande des gamins aux joues carlates
et barbouilles.

Puis, encore, ce fut la lande, la route nue, la ligne lointaine de la
mer, bleue comme le ciel de septembre o l'quinoxe amenait, sans
relche, des nues lourdes d'un blanc d'argent... Et la silhouette
grandissante du phare se dcoupa sur l'immensit des eaux.

Dans la solitude de la falaise, peuple par quelques moutons noirs en
qute d'une herbe courte, il se dessinait  chaque minute davantage, en
lignes plus puissantes qui prcisaient les dtails de sa masse.

Et seulement alors, Raymond de Ryeux ralentit la course de sa machine,
avec une autorit de matre. Plus lentement, elle roula; et il semblait,
par contraste, qu'elle n'avanait plus... Puis, enfin, elle s'arrta
devant la barrire qui enserrait le phare et les constructions
accroupies  sa base.

--Voil! Nous sommes arrivs! dit Raymond de Ryeux, se tournant vers sa
compagne. tes-vous contente? tait-ce bien ce que vous dsiriez?...

--C'tait exquis! fit-elle: et elle respira largement; une onde de sang
montait  ses joues plies un peu.

--Vous n'avez pas eu peur?

--Je n'y ai pas pens... Vous donnez une telle sensation de scurit!
Vous conduisez trs bien.

Il n'y avait nul accent complimenteur dans sa voix; elle nonait un
fait vident, ainsi que lui, le matin, quand il avait parl de son
talent de violoniste.

Tout de mme, cette approbation lui fut sensible; elle en eut soudain
l'intuition, encore qu'il n'en tmoignt rien. Il interrogea seulement:

--Nous laissons un moment l'auto, voulez-vous?... Il faut que vous
voyiez bien la cte...

--Oui, trs volontiers.

Il avait saut  terre et lui tendait la main. Elle se dressa, d'un
mouvement un peu incertain de crature qui rentre dans la ralit, et se
cambra une seconde, en arrire, d'un geste inconscient. Puis, sans
toucher la main qu'il lui offrait, elle sauta  son tour et, au hasard,
fit quelques pas, frappant le sol de ses pieds engourdis par
l'immobilit.

--Oh! c'est bon de remuer! s'exclama-t-elle joyeusement.

Elle s'avanait vers l'extrmit de la falaise, laissant derrire elle
le phare, dont le gardien les regardait, distrait par leur visite
soudaine. Au bas de la gigantesque muraille de pierre, la mer jetait sur
les roches, des torrents de mousse cumeuse; la cte profilait, loin, sa
ligne dentele, trs prcise, car il n'y avait pas de brume. Le ciel,
balay par les rafales, tait d'un bleu violent, presque aigu.

Raymond de Ryeux arrta sa compagne par une interrogation drlement
lance.

--Est-ce que vous vous amusez encore? mademoiselle Suzore. J'espre bien
que non.

--Pourquoi?

--Parce que je ne m'amuse plus  conduire, moi... Alors, j'aimerais
bien causer...

--Quelle singulire ide! fit-elle, moqueuse.

--Ce serait plus gai!

--Croyez-vous?... Soit... Parlons. Commencez.

--Vous m'intimidez... Vous tes si peu encourageante!

Ils se mirent  rire. En dpit des quelques sillons blancs qui rayaient
ses cheveux sur les tempes, il tait bien encore un homme jeune, et il
en avait toute l'apparence, surtout en ce moment o ses yeux de loup,
paillets d'or, tincelaient brillants de gaiet, dans le visage fouett
de sang par le rude vent qui avait aviv la couleur des lvres,--les
lvres gourmandes, saines et fortes, srement habiles  la morsure et 
la caresse du baiser.

Claude en eut l'impression; et avec son hardiesse paisible de fille
avertie, elle pensa, ainsi qu'elle et jug quelque lutteur antique:

--C'est un beau mle que M. Raymond de Ryeux! Il doit, en effet, avoir
du succs!

Puis elle continua tout haut:

--Nous allons jusqu' la plage...

--Vous savez que le sentier est trs difficile, taill  peu prs  pic
dans la falaise!

--Qu'est-ce que cela fait? dit-elle, insouciante. Ce sera plus amusant!

Il insista:

--Vous n'allez pas vous tuer?... Avoir le vertige?

Dans les yeux qui s'attachaient  son visage, elle planta ses larges
prunelles qui ignoraient la peur des tres et des choses:

--Jamais je n'ai le vertige. J'ai une tte trs solide. Pourquoi en
doutez-vous? Ai-je donc l'air d'une femmelette?

--Pas du tout. Vous avez plutt la mine d'un jeune garon trs rsolu.

--Je ne me doutais pas que j'tais si masculine!

--J'ai dit que vous aviez une mine rsolue de jeune garon; mais je ne
vous trouve pas masculine!... Oh! non, pas du tout!

Elle eut une imperceptible contraction des sourcils, hrisse tout de
suite, devant la banalit du compliment possible. Et sans rpondre, elle
s'engagea dans l'troit sentier qui dvalait jusqu'aux roches du rivage.

C'tait vrai que le chemin constituait un vrai casse-cou; trs troit,
pierreux, camp au bord du vide, abrupt de plus en plus,  mesure qu'il
s'enfonait vers le sable.

Mais Claude ne s'en embarrassait gure; le pied sr, elle descendait,
souple et ferme, de cette allure vive qui lui tait propre, sans
s'occuper de son compagnon qui la suivait en silence, attentif  la
surveiller; lui aussi, avec une adresse d'alpiniste.

--Prenez garde! lui jeta-t-il seulement comme ils approchaient de la
plage. Ici cela devient tout  fait laborieux! Voulez-vous ma main?

--Ce serait bien inutile; merci!... Je suis accoutume  me tirer
d'affaire toute seule.

Elle descendait, sans peine apparente, en effet,  travers les boulis,
les degrs de plus en plus hauts qui formaient des semblants de
marches... D'un dernier bond, elle sauta sur le sable enfin atteint; et,
se retournant, attendit son compagnon qui arrivait derrire elle, plus
lent mais le pied aussi adroit, l'allure aussi libre.

Il sourit de la voir qui le regardait avec une attention un peu curieuse
au fond des prunelles et l'accueillait d'une exclamation moqueuse:

--Eh bien, malgr vos craintes, nous ne sommes morts ni l'un ni
l'autre... Et nous sommes fiers de nous! n'est-ce pas?

--Trs fiers! approuva-t-il du mme ton qu'elle avait eu. Mais vous
aviez raison, vous n'avez pas besoin de secours... Est-ce que dans la
vie, comme dans les sentiers de falaise, vous ne comptez que sur vous
seule?

--Mais... heureusement!... oui.

--Mme dans votre carrire?

--Dans ma carrire, je compte beaucoup sur moi-mme... Mais je sais
qu'il me faut aussi compter, non pas _sur_, mais _avec_ les autres.

--Et vous comptez?...

--Que vous tes curieux!

--Oh! vraiment?... Je suis confus alors...

Il le disait, mais l'tait si peu que Claude se mit  rire:

--Oui, vraiment... Mais vous venez de me procurer une telle promenade,
que je vous dois bien une rponse en guise de remerciement. Eh bien, les
gens trs sages...--comprenez, trs aviss!...--qu'il m'arrive comme 
tout le monde de frquenter, prtendent que je manque de souplesse et
devrais apprendre l'art des courbettes. Mais j'espre bien que je
l'ignorerai toujours! Je suis pour cela  bonne cole, auprs
d'lisabeth Ronal. Depuis ma petite enfance, je la vois prcher et
pratiquer l'indpendance que je trouve, comme elle, le bien par
excellence.

Entre ses dents, elle l'entendit murmurer:

--L'indpendance! Est-ce que jamais l'on est indpendant?...

--Bah! quand on le veut fortement!... Regardez comme la mer nous en
donne l'exemple... Comme elle vient vers nous, imprieuse, sans
s'occuper de nos chtives prsences, qu'elle culbuterait sans mme les
souponner en allant droit vers son but...

--Oui... mais nous ne sommes pas la mer! fit-il un peu ironique.

--Non, nous sommes des volonts conscientes.

Il la regarda curieusement. Elle ne prenait plus garde  lui. Elle
s'avanait vers la mer,  travers le chaos des roches, insouciante du
sol dtremp par le choc furieux des vagues qui s'crasaient sur leurs
ttes dchiquetes. Tout au bord de l'eau haletante, elle s'arrta
seulement, les mains tendues vers la poussire d'cume qui jaillissait
des remous; ses yeux erraient sur l'immense horizon o, lointaines, des
voiles passaient, blanches dans la lumire.

Une rafale plus violente fit sauter jusqu' son visage quelques
gouttelettes qui mouillrent sa bouche. Alors, instinctivement, elle
promena le bout de sa langue sur ses lvres humides, pour recueillir la
saveur de la mer.

--Vous avez soif? questionna prs d'elle la voix railleuse de Raymond de
Ryeux. Alors, nous pouvons remonter. J'ai fait placer votre goter dans
l'auto.

Elle se mit  rire:

--Quelle bonne ide vous avez eue l! Remontons... Prosaquement, j'ai
une faim dvorante!... Vous, pas?

--Moi?... Eh bien... moi, aussi!... Je vous prviens que la remonte va
tre plus dure encore que la descente. Aussi, je passe en avant.

--Soit, si vous voulez..

Il avait raison, l'escalade tait laborieuse; car il ne s'agissait plus
de sauter, mais de se hisser sur les vagues degrs, si hauts que, trs
difficilement, une femme pouvait les gravir. Raymond de Ryeux, qui
montait le premier, entendit soudain le rire de Claude. Avec une mine
dpite, elle regardait l'obstacle  franchir, un fragment de roche qui
barrait le sentier et qu'il fallait escalader... Il redescendit de
quelques pas et se rapprocha d'elle.

--Voyons, ne soyez pas orgueilleuse! Donnez-moi la main. Nous irons
ainsi beaucoup plus vite... Montrez-vous une enfant obissante!

Une enfant!... A cette appellation paternelle, l'indfinissable sourire
courut sur ses lvres. Si peu, elle tait, et se savait une enfant, mme
auprs de cet homme, qui avait cependant le double de son ge! Et
taquine, elle jeta:

--J'aime mieux aller seule, je vous l'ai dj dit.

Mais au mme instant o elle parlait, une grosse pierre s'branlait sous
son pied. Une seconde, elle chancela. Aussitt, elle sentit sa main
saisie par la main ferme de Raymond de Ryeux, et de telle sorte, qu'elle
comprit qu'il ne la lcherait point.

--Allons, pas d'imprudence inutile! fit-il avec une sorte de rudesse
imprieuse. Vous m'tes confie... Je vous rendrai votre libert
seulement quand ce passage sera travers. Tenez, mettez votre pied
l.... Puis ici... Bien. Maintenant, un vrai bond pour grimper cet
chelon...

Comme il lui commandait, elle s'lana, amuse de subir cette volont
qui s'imposait  la sienne. L'lan avait t si vif qu'elle vint se
heurter contre lui, qui fut frl tout entier par le jeune corps souple.

Elle clata de rire et s'exclama:

--Oh! pardon!... Je vous ai trop bien obi!

Une seconde, pas mme une seconde, il la retint ainsi tout prs de
lui;--peut-tre simplement parce que l'espace tait bien troit o ils
se trouvaient runis, dans le sentier qui surplombait la mer...

Mais tout de suite, elle jeta, la voix un peu mordante:

--Eh! bien, nous n'avanons plus?

--Mais si...

Sans lcher la main qu'il sentait frmir, impatiente, dans la sienne, il
reprit la monte qui devenait, de minute en minute, plus facile.

--Maintenant, merci... Je puis bien aller seule. Je prfre, dit-elle,
imprative  son tour.

Cette fois, aussitt, il desserra sa solide treinte.

--Allez...

--Pas bien loin!... Nous arrivons!

En effet, adroits comme ils l'taient tous deux, ils eurent vite gravi
la dernire pente, et ils furent sur la lande dserte o le vent
crasait l'herbe courte.

--Eh! bien, nous voil encore arrivs sans aventure fcheuse, malgr vos
apprhensions! lana-t-elle, un peu railleuse.

--Des apprhensions bien vaines, je le reconnais. C'est que je ne suis
pas habitu  de si vaillante compagne de promenade.

--Mme de Ryeux n'est pas marcheuse...

--Oh! pas du tout, articula-t-il, avec une conviction ironique. Si elle
s'tait trouve, pour ses pchs, sur cette lande dserte, srement elle
n'aurait pas imagin mme qu'on pt s'engager dans le sentier de chvre
que nous venons d'arpenter. Et maintenant, gotons, voulez-vous?

--Oui. Nous restons ici?

--A moins que vous ne prfriez aller ailleurs? Je prends le panier...

Elle le laissa faire; cela lui semblait tout simple qu'il la servt; et
son fminisme prenait un inconscient plaisir  ce que l'homme sentt,
mme en cette menue circonstance, qu'il n'tait pas le matre.

Pourtant, quand il revint, l'instinct de la mnagre se rveilla en
elle; vive, elle ouvrit le panier pour excursion qui enfermait, avec le
goter lui-mme, tous ses accessoires, thire, bouilloire, tasses,
assiettes, mme _thermos_... Elle commenait  sortir les bibelots. Il
l'arrta:

--Vous n'avez pas peur du vent, ici? Vous n'aurez pas froid?

--Froid!... Oh! non!... Je n'ai pas froid du tout... Voyez comme mes
mains sont chaudes!

Elle les lui tendait, d'un geste franc de camarade. Il les prit et les
souleva un peu vers ses lvres; elles taient longues, fines, trs
soignes, l'annulaire droit serti par un seul jonc d'or o s'enchssait
une large chrysolithe.

--Puis-je?... Me permettez-vous?...

--Non, certes, fit-elle, presque raide, avec un froncement des sourcils,
qui, une seconde, rendit son visage dur. J'ai horreur du flirt et de
tout ce qui en approche.

--Alors, mettons que je n'ai rien dit.

Et aussitt, il laissa les mains retomber.

--C'est cela. N'oubliez pas que je ne suis rien d'autre qu'une compagne
de passage... Je puis dire, plus justement, un compagnon, puisque vous
trouvez que j'ai l'air d'un jeune garon...

--Pas toujours! pronona-t-il brivement. Vous devez tre, ou vous
serez... une dangereuse androgyne...

--Dangereuse?

--Oui, pour les pauvres diables qui, bnvolement, se laisseront attirer
par vous.

--_Vers_ moi, corrigea-t-elle; mais pas, _par_ moi! Et contre mon gr!

--Quel air de protestation!

--Je ne proteste pas. Je vous livre tout simplement mon ide bien
sincre. J'aime trop mon indpendance pour ne pas la dfendre contre
toutes les intrusions. Voil. Et maintenant, si nous gotions?

Il se mit  rire de son accent de gamine affame. Il prenait le
_thermos_.

--Du th, voulez-vous?

--Oh! oui, ce sera dlicieux!

--Alors, je vais vous installer.

--O?... Vous seriez bien en peine...

--Non... dans l'auto...

--Comme une vieille dame?... Jamais de la vie! Voici ma tasse.
Versez-moi ce bienheureux th; et je vais le prendre l, debout, devant
la mer... la mer que dans si peu de jours, je ne vais plus voir!

--Vous tes fche de rentrer  Paris?

--Navre!

--Pourquoi? questionna-t-il hardiment.

--Pour tant de raisons!...

--Qui sont des secrets?

--Non... Mais je suis un livre  serrure; et je n'ai pas pour habitude
d'en donner la clef aux trangers.

Il ne se laissa pas dsaronner; et gaiement, il pronona:

--Ici, nous sommes en dehors des habitudes.

--C'est vrai... Ce n'est pas l'usage, vous avez raison, qu'une jeune
personne s'en aille courir les routes et goter, sur une falaise
dserte, avec un monsieur inconnu.

--Pas inconnu du tout. Vous savez trs bien qui je suis...

--Oui... je sais... un peu...

Elle ne poursuivit pas. Elle se souvenait du jugement de Mlle de
Villebon, et une indfinissable expression dtendait la ligne ferme de
ses lvres.

Il le remarqua aussitt.

--Vous avez entendu dire du mal de moi, n'est-ce pas?

Elle mordait son sandwich  belles dents, et ngligemment, elle laissa
tomber:

--Non... pas du mal!

--Pas du bien, srement!

--Ni du bien ni du mal... La vrit, tout uniment, ce me semble...

--Voulez-vous me dire ce que c'tait?

Elle rit et but une gorge du th brlant.

--Bien sr que non! D'ailleurs, je ne m'occupe jamais que de ma propre
impression.

--Et quelle est votre impression? Est-ce que vous consentiriez  ouvrir
la serrure pour me la confier?... puisque je suis en cause...

--Je pense que vous tes trs curieux...

--Non!... simplement, j'aime  m'instruire.

--Sur ce qui se passe dans le cerveau, ou le coeur, des gens que vous
rencontrez!...

--Oh! pas de tous!... Oh! non!... Encore un sandwich?

--Oui... Ne me trouvez pas une affreuse gourmande. Mais cet air
dlicieux m'a donn un apptit de loup.

--A moi aussi!... Alors dvorons! Heureusement, le matre d'htel de ma
mre a t gnreux! Seulement, je fais trs mal mon service... J'aurais
d vous offrir une assiette et une fourchette pour manger vos
sandwiches, tenir devant vous ladite assiette...

--Un soin bien inutile que vous auriez pris l! Je suis si habitue  me
nourrir en camp volant... Que de fois, il m'est arriv de djeuner
comme cela, debout, d'une tasse de lait et d'un petit pain, dans quelque
modeste crmerie.

Il la regarda, presque choqu; mais l'lgante originalit du visage
dissipa aussitt l'impression.

--a devait tre bien dsagrable! remarqua-t-il seulement, trs
convaincu.

A son tour, elle lui jeta un coup d'oeil de sincre surprise:

--Qu'est-ce que cela peut bien faire?... Est-ce que vous tes un
sybarite?

--Dplorablement... oui, je le crains... Et je n'ai pas envie du tout de
me corriger!... Mon excuse, c'est que depuis ma plus tendre jeunesse, on
m'a donn, sur ce chapitre, de trs fcheuses habitudes. Ainsi, j'ai
t amen  croire impossible--sauf ncessit absolue!--de manger
autrement que devant une table correctement dresse, ayant derrire moi
un serviteur, non moins correct, pour me prsenter ma pitance... C'est
ridicule, mais c'est comme cela... Peut-tre, pour cette raison, je ne
vous vois pas du tout, avec votre visage,  la Vinci, dans une honnte
crmerie!... J'aime mme mieux ne pas penser que vous pouvez vous
trouver dans un pareil cadre!

--Pourquoi?

--Parce qu'il vous va fort mal!... Je vous avoue mes faiblesses. Ne vous
moquez pas de moi!

--Que vous tes donc homme du monde! Moi, je ne suis pas une femme du
monde; c'est pourquoi, sans doute, la crmerie me laisse indiffrente.

--Vous n'tes pas une femme du monde? Qu'tes-vous donc, alors?...
Voulez-vous me le dire, puisqu'il est convenu que je suis curieux...

--Ce que je suis?... Une femme qui gagne sa vie!

--Eh! bien, je vous en adresse mon trs respectueux compliment d'tre
infrieur qui ne sait que dpenser l'argent,  lui lgu par sa famille.

--Je suppose que c'est l une agrable situation!... Mais tout de mme,
vous avez raison, une situation un peu infrieure!... Je me demande
comment un homme qui pourrait devenir quelque chose, se contente d'tre
une inutilit de luxe!

Une fibre tressaillit en lui. Il lui tait dsagrable que cette
singulire petite fille le juget une nullit; d'autant qu'elle avait
parl ni rude ni agressive, seulement un peu ddaigneuse.

Et impatient, il jeta:

--A quoi bon compliquer la vie d'obligations que rien n'impose?

--Rien, peut tre, sauf le dsir de possder une valeur personnelle!

Il rit, avec une mine de confusion voulue:

--Je suis trs paresseux et tout  fait dpourvu d'ambition. J'avoue
qu'il me suffit d'tre un pauvre clubman trouvant intrt  son curie
de courses, et encore  toute sorte de distractions et plaisirs, plus ou
moins frivoles, je le reconnais... En toute humilit, je dois confesser
que jamais, il ne m'est venu la prtention de valoir quelque chose!...

--Ah? fit-elle, brivement. Mais je suppose que vous plaisantez!
Autrement...

--Vous vous arrtez?... Quoi? autrement... Dites... Je veux savoir ce
que vous pensez sur mon compte...

--Autrement, je dirais: tant pis pour vous, s'il en est ainsi!...

Il comprit trs bien qu'elle le jugeait avec sa rigueur de femme
consciente des difficults et du prix de la lutte pour la vie qu'il
ignorait lui-mme... Et aussi avec l'intransigeance des tres jeunes.
Pourtant, il interrogea, mi-dpit, mi-intress:

--Est-ce que vous parlez srieusement?... ou bien pour me faire
honte?... Vous savez comment on en use avec les petits?

--Je suis trs sincre.

--Ah!... Eh bien,  mon tour de dire tant pis! Alors, vous,
mademoiselle, vous vous mouvez dans l'existence, attentive toujours 
suivre un idal que vous prtendez atteindre?

A sa profonde surprise, elle ne rpondit pas tout de suite; et l'accent
tait un peu trange quand elle dit enfin:

--Jusqu'ici, oui, il en a t ainsi pour moi.

--Jusqu'ici?...

Elle haussa les paules.

--Sait-on jamais l'avenir!

Puis, brusquement, elle fit quelques pas en avant vers la mer. Il ne la
suivit pas. De nouveau, il la regardait curieux, et avec le mme plaisir
des yeux; mais, en lui, demeurait une sorte d'impatience devant la
svre impertinence de son jugement sur lui, qu'il devinait trop bien.
Ce en quoi, il voyait juste. Toutefois, chez elle aussi, il y avait de
la curiosit. Ce Raymond de Ryeux lui paraissait un type un peu
particulier, de cette phalange des gens du monde qu'elle englobait dans
un impitoyable ddain. Plus intelligent, semblait-il, que la plupart,
cependant; et elle s'amusait de sa galanterie caressante, comme des
imprvus de leur situation, sur cette lande isole. Les hommes qui
l'approchaient d'ordinaire, chez Mme Ronal, taient plus austres ou
plus rudes. Avec ses camarades du Conservatoire, c'tait autre chose
encore... Celui-ci tait d'espce diffrente...

Comme elle ne bougeait pas, il appela:

--Je crois qu'il faudrait songer au retour, mademoiselle.

--Dj?...

Vivement, elle avait tourn vers lui un visage du; et il oublia son
impatience.

Il dit aussitt:

--Nous resterons autant que vous voudrez!

--Alors, encore quelques minutes de grce; et puis, en gens bien sages,
nous partirons! C'est rellement exquis, cet espace, ce vent, cette
solitude, ce silence!

--Ce silence... Hum! nous n'tions pas silencieux tout  l'heure! J'ai
mme entendu de dures vrits!

Une courte flamme monta aux joues de Claude.

--Prenez-les pour ce qu'elles valent, venues d'une trangre dont
l'opinion n'a cure pour vous. Mais vous avez raison, ma franchise a t
malhonnte... Et je m'en excuse!

Maintenant elle souriait un peu, de son sourire indfinissable o il y
avait une ironie  peine voile. Et il remarqua, un peu pre:

--Vos lvres seules s'excusent de votre svrit; mais votre pense les
dsavoue.

Elle rit franchement:

--Je tche d'tre polie comme une dame du monde... et comme une personne
reconnaissante de la dlicieuse promenade qu'elle vous doit...

--Oh! je vous en prie...

--Mais si... Mais si!... Je suis trop ravie pour n'tre pas _trs_
reconnaissante... Et,  mon tour, je voudrais vous tre agrable... Mais
comment?... Est-ce que vous aimez beaucoup la musique?...

--La bonne, oui, ardemment!...

Elle glissa, taquine:

--Autant que vos chevaux de courses?... Eh bien, puisque mon jeu,
entendu par hasard, vous a plu, voulez-vous que, en rentrant, je vous
joue une page quelconque,  votre choix, pourvu qu'elle soit belle?...
Je n'ai--et je le regrette fort!...--rien de mieux  vous offrir...
seulement une bonne intention...

Il eut l'air si sincrement ravi, qu'elle comprit combien elle tait
tombe juste.

--Oh! la bonne pense! Vraiment, vous daigneriez me faire ce grand, trs
grand plaisir? Je n'aurais jamais os vous demander de me le
procurer!... Et pourtant, j'en avais bien envie!... Que vous tes
dlicieuse d'avoir devin... Rentrons vite!... Mais, o jouerez-vous?

Elle rflchit une seconde.

--Dans notre home  cette heure, ce ne sera pas bien agrable, les
petites seront l!... Voulez-vous entrer  l'glise o je joue chaque
dimanche? Je monterai  l'orgue. Vous couterez dans les rangs des
fidles absents... Et puis... et puis, je disparatrai... sans que nous
nous revoyions,... parce que les paroles ne valent rien aprs la
musique. Ne le trouvez-vous pas aussi? Quand je peux, je les fuis
toujours!... Mon programme vous va?

--Je n'ai qu' l'accepter... Sans quoi, je m'insurgerais contre la
conclusion que vous lui donnez!... Si vous vous y refusez, nous ne nous
reverrons pas _aujourd'hui_... parce que je n'ai pas le droit de vous
imposer mes remerciements, hommages, etc.!... Mais, dans la suite, il en
sera autrement? N'est-ce pas?... Maintenant que je vous connais, je ne
me rsignerais pas  vous dire un adieu dfinitif.

--Nous reverrons-nous?... C'est possible mais c'est peu probable!...
Nous n'aurons sans doute ni raison, ni occasion pour cela... Nous
suivons des routes toutes diffrentes.

La voix de contralto reprenait ses notes brves.

Il s'inclina:

--Ce sera comme vous dciderez...

Elle laissa tomber lgrement:

--Bien entendu!... La chose est convenue, partons!... Obissons 
l'austre sagesse.

Railleur  son tour, il acheva:

--Pour valoir...

--Dites pour le plaisir de nous sentir bien les matres de notre
volont, corrigea-t-elle, vive. Et puis, maintenant, il faut remballer
tous les ustensiles du goter... puisque le correct serviteur nous
manque!

Il s'apprtait  l'aider.

--Non, vous n'y connaissez rien! J'en suis sre! Laissez-moi faire...

Avec une adresse de femme habitue  se servir, elle rangeait les
tincelants bibelots. Alors, sans insister, il prpara sa machine et
revint seulement pour fermer et soulever le panier de paille qu'il plaa
dans la caisse de l'auto.

Puis il pronona:

--Tout est prt... Voulez-vous que nous repartions?

--Oui, puisqu'il le faut!

--Mettez votre plaid... Le soleil baisse, il ne va pas faire chaud...
tendez cette fourrure sur vos genoux... Ah! attendez que j'attache
votre chle par une pingle pour que le vent ne l'carte pas.

--Oh! merci, je puis bien...

--Non... Laissez-moi faire, enfant volontaire.

--Soit... Comme vous aimez  servir les femmes! Mme de Ryeux doit tre
une personne terriblement dorlote!

--Ma femme?... Non, je ne la dorlote gure... Elle se charge si bien de
se dorloter elle-mme que je rserve mes soins pour les trangres.

Claude ne rpondit pas. Elle pensait que Mlle de Villebon avait dit
vrai. Le mnage de Ryeux n'tait pas trs amoureux.

Il sauta prs d'elle. Alors elle dit:

--Et maintenant, nous ne parlons plus!

--Convenu! fit-il inclinant la tte.

Et la course fantastique recommena. Le soleil s'tait voil sous les
nues plus paisses que, sans relche, les rafales apportaient du large.
La mer tait toute grise, maintenant, souleve en crtes cumantes.

Claude, ressaisie par la griserie de la vitesse, contemplait, les yeux
songeurs, la fuite perdue des landes assombries, la mer menaante, les
pauvres villages crass sous leurs toitures basses, o les vieux
n'taient plus assis devant le seuil de granit. De nouveau, ils
traversrent Gruchy, entrevirent le Millet de pierre dress devant le
paysage qu'il a aim... Puis ce fut Landemer... Et du sommet de la cte,
apparut le merveilleux horizon de mer, de falaises, la ligne de la cte
qui fuyait jusqu'aux plus lointaines profondeurs du ciel tourment.

Alors seulement Raymond de Ryeux parla:

--Nous nous arrtons  l'glise?

--Non, il faut que j'aille  Capelle chercher mon violon.

--Allons... Je vous attendrai...

Mais elle secoua ngativement la tte.

--Pour que mes doigts ne tremblent pas, il faut que je me repose un
instant. Ne m'attendez pas. Capelle est si prs de l'glise que j'irai
trs bien  pied. Dans trois quarts d'heure, je serai  l'orgue.

--Bien sr?... insista-t-il, avec une sourde irritation de devoir la
laisser partir.

--Mais certainement, bien sr, je vous ai promis... Puisque nous nous
quittons, je vous fais mes adieux et vous remercie encore beaucoup...
ah! oui, beaucoup... Cette journe aura t une des meilleures de mes
vacances... Et mes regrets aussi d'avoir t peut-tre, pour votre got,
trop franche dans mes jugements...

--Habitude salutaire, esprons-le pour ceux qui parlent et pour ceux qui
coutent, riposta-t-il flegmatique, un peu railleur  son tour...
Peut-tre, un jour, ferai-je mon profit de vos conseils. Car tout
arrive!

--Oh! jamais je n'ai eu, dans la cervelle, l'ide de vous donner l'ombre
mme d'un conseil. A quel titre, grand Dieu!... Au revoir... Et merci
encore!

--Au revoir, vous avez dit... Je retiens la promesse... Car, moi aussi,
j'ai pass un inoubliable aprs-midi...

Elle lui avait tendu la main d'un geste de camarade, comme sur la
falaise. Cette fois, sans demander de permission, il porta  ses lvres
les doigts dgants et sa bouche experte appuya un baiser sur la peau
tide.

Puis, vif, sans attendre qu'elle et protest, il remonta dans l'auto et
dit:

--A tout  l'heure. Je vais vous attendre!




V


Trois quarts d'heure aprs, il entrait dans la petite glise, toute
obscure, o, seule, brlait la lampe du sanctuaire.

Claude Suzore tait-elle l? L'ide lui traversa le cerveau que,
fantasque comme elle semblait l'tre, peut-tre elle allait avoir chang
d'avis et ne viendrait pas...

A demi-voix, il appela:

--Mademoiselle Suzore, vous tes l?

Nulle parole ne rpondit. L'glise tait dserte. Il en fit le tour,
heurtant des chaises dans l'ombre, irrit d'avoir t jou, trs du
aussi...

Mais, soudain, la porte basse, enfonce dans l'paisseur du mur,
s'ouvrit de nouveau. Il entrevit une forme mince. Allons, elle venait,
fidle  sa parole. A tort, il avait dout d'elle.

A son tour, elle demandait:

--C'est vous qui tes l? monsieur de Ryeux.

--Oui; je commenais  avoir peur que vous ne m'ayez oubli.

--Eh bien, vous voil rassur. Installez-vous; je grimpe  l'orgue.

Comme il s'tait rapproch, il distinguait un peu le blanc visage o les
yeux dessinaient deux abmes d'ombre.

--Je ne puis pas monter avec vous?

--Oh! non... Vous entendriez trs mal. Mettez-vous, au contraire, loin,
vers l'autel.

Il obit, sentant qu'il ne pouvait faire autrement. Il entendit le pas
vif s'loigner sur les dalles, tourner sur l'escalier troit. La lueur
d'une faible lampe s'alluma dans la tribune, derrire l'harmonium. Il y
eut un silence, puis quelques notes d'accord; et la voix du violon
s'leva dans la solitude et l'ombre, ample, vibrante, chaude ainsi
qu'une voix humaine, en un son si large et si plein, qu'il cartait
toute ide d'un accompagnement possible.

Alors, Raymond de Ryeux comprit qu'on lui avait dit vrai; cette enfant
tait une artiste rare qui possdait le don que nulle tude ne pourrait
donner.

Certes, elle avait d travailler beaucoup pour possder, si jeune, la
science qui donnait  son jeu, cette stupfiante souplesse. Mais c'tait
d'elle-mme que venait la puissance d'expression qui rsultait de ce
qu'elle _sentait_ la musique, avec une force, et une profondeur manes
de quelque mystrieux foyer qui brlait en elle.

D'abord, il avait cout curieusement, sduit par l'originalit de cette
sance offerte  lui seul. Puis, parce que--comme il le lui avait
dit--il gotait ardemment la musique, il oublia la violoniste, le cadre,
absorb tout entier, me et cerveau, par le plaisir d'art.

Le violon se tut. Et comme un altr, il pria:

--Oh! encore un peu... Encore!

L'artiste obit. Peut-tre son orgueil ne voulait rien devoir  l'homme
qui, sur la falaise, avait obi quand elle demandait encore!

Et le chant merveilleux monta de nouveau, s'panouit avec une puret
grave et passionne, tombant dans l'me mme de cet homme de plaisirs,
o elle rveillait des fibres endormies, l'levant un fugitif moment
au-dessus de lui-mme.

Mais soudain, encore une fois, la petite porte basse s'ouvrait. Des
fidles entraient qui venaient dire la prire du soir. Les ttes se
dressrent surprises, vers la tribune, o dans l'ombre, les dernires
notes vibraient, telles une arienne et mystrieuse prire.

Raymond de Ryeux, alors, tressaillit, chapp  l'envotement des sons;
et, lui aussi, leva la tte vers la tribune. La lampe y tait teinte;
et Claude Suzore, dj, devait tre descendue car il n'entendait aucun
bruit dans l'troit escalier, ni pas sur les dalles; sauf celui d'un
prtre, le cur sans doute, qui arrivait  son tour et passait, avec une
gnuflexion, devant l'autel.

Rapidement, Raymond de Ryeux sortit, oubliant que Claude lui avait
demand de ne pas la chercher, aprs qu'elle aurait jou pour lui. Mais,
dehors, c'tait maintenant la nuit complte. Le petit cimetire blotti
autour de l'glise tait dsert; et aussi la route qui montait vers
Capelle, o des rafales, venues du large, haletaient  travers les
branches.




VI


Sortant de son cabinet, lisabeth Ronal alla appeler, au seuil de la
grande salle o les infirmires accomplissaient leur tche:

--Claude, tu es l?... Veux-tu venir un instant?

La jeune fille releva sa tte brune, courbe vers le membre malade
qu'elle entourait d'une longue bande, et, d'un geste inconscient,
repoussa en arrire son voile d'infirmire, blanc comme la longue blouse
qui l'emprisonnait.

--Tout de suite, je suis  vous, lisabeth. J'achve le pansement et je
viens.

Une minute, la jeune femme resta immobile  l'entre de la salle que
parcouraient ses yeux attentifs, errant sur les divers groupes des
malades et des infirmires. Et son regard tait lumineux d'intelligence
profonde et de bont. Sous la clart des baies trs larges, sa
silhouette tait toute mince dans la correction du sombre _tailleur_; la
ligne du profil se dcoupait fine et ferme; les cheveux bruns, rays, en
avant, par une grosse mche blanche, rejets autour du front, simplement
rouls en arrire, sur la nuque.

Elle sourit aux pauvres gens qui la saluaient d'un chaud: Bonjour,
docteur, car elle tait trs aime. Puis, aprs un bref conseil  une
infirmire qui l'avait appele, elle laissa retomber la porte et rentra
dans son cabinet.

Humble, s'y tenait une dbile crature qui serrait dans ses bras un
petit tre chtif. Sa forme alourdie annonait la maternit future. Prs
d'elle, debout, tait une fillette qui paraissait quatre ou cinq ans,
les yeux atones, le visage sans couleur; son pauvre corps, si maigre
sous la robe, qu'il semblait fait seulement des os de la charpente.

--Allons, petite Ccile, viens que je voie ton bras, dit doucement
lisabeth, attirant la fillette, dont elle caressa les cheveux serrs en
une maigre natte. Puis, avec des gestes lgers et vifs, elle enleva le
corsage qui recouvrait les paules troites. Ses yeux taient remplis de
piti, observant le pauvre petit corps que rongeait la tuberculose,
contre laquelle, la science, hlas! ne pouvait plus rien... L'examen
achev:

--C'est bien, mon petit, fit-elle, j'ai vu... Tu vas t'asseoir l et
attendre bien sagement Mlle Claude qui va venir te chercher pour te
panser... Voici un bonbon que tu croqueras pour te distraire... Tu es
une raisonnable petite fille!

Elle rhabillait l'enfant avec le mme soin maternel qu'elle avait eu
pour la dvtir. Puis elle se redressa et son regard, alors, tomba sur
le corps dform de la mre. Une svrit triste assombrit ses yeux.

--Il faut donc encore vous rpter ce que je vous ai dit l'anne
dernire. C'est un crime..., vous entendez bien, un crime... que vous
commettez en vous prtant  donner la vie  de pauvres tres dont la
sant est dtruite  l'avance avec le pre qu'ils ont!

La femme baissa la tte.

--Quand il revient de l'hpital, il faut bien que je lui obisse!...

lisabeth eut un geste ngatif, et fermement, elle dit:

--Il y a des limites  l'obissance. Dites-lui que, quand il ne boira
plus, vous consentirez  tre mre. S'il ne vous coute pas,
envoyez-le-moi. Je tcherai de lui faire comprendre qu'il n'est pas
permis de crer des tres, quand c'est pour les destiner srement 
souffrir, mme plus,  mourir...

La femme baissait toujours plus la tte. Mais avec une figure lasse et
bute, elle rpta:

--Il ne m'coutera pas. Il me battra si je ne veux pas ce qu'il veut,
lui...

lisabeth n'insista plus. Elle le savait trop bien qu'elle prchait
l'impossible. Elle avait parl dans un lan de rvolte devant la misre
du pauvre corps d'enfant. Mais c'tait vrai que, mme le voult-elle, la
malheureuse qui se tenait l, avec un air de bte crase, ne pouvait
rsister au matre, et peut-tre, d'ailleurs, n'en avait pas le dsir.
Lui, lisabeth le connaissait bien, brl par l'absinthe; les trois
quarts de l'anne  l'hpital, revenant juste au logis pour rendre mre,
la misrable qui, passive, voyait ensuite mourir ses petits. A la fin du
prcdent hiver, elle en avait perdu deux. La gamine qu'lisabeth venait
d'examiner arrivait de Berck; et mme la brise iode, respire tout
l't, n'avait pu vaincre le mal. Le bb dcharn que la mre serrait
sur sa poitrine allait,  son tour, en tre la victime... Pour lisabeth
Ronal, c'tait une vraie souffrance que de se sentir impuissante...
Rien, elle ne pouvait rien... Sinon se dvouer toute, pour soutenir et
consoler...

Claude entrait, svelte sous sa blouse, marque vers l'paule de la croix
rouge. chappes au rigide bandeau du voile, quelques boucles frlaient
le front.

--Claude, vois donc si Mlle de Villebon pourrait maintenant--ou dans peu
de temps,--donner le bain fortifiant  ce petit! Asseyez-vous dans la
galerie d'attente, madame Lefort. Il y fait bien chaud. Mlle Claude va
venir vous donner la rponse; et elle emmnera Ccile pour le pansement.

Dj, Claude revenait, un peu haletante d'avoir mont en courant
l'escalier du sous-sol o taient installes les cabines de bain.

--Dans dix minutes, Mlle de Villebon aura fini avec la petite Baudache.
Elle pourra baigner l'enfant.

--Parfait!... Vous avez entendu? madame Lefort. Descendez donc avec Mlle
Suzore qui va vous conduire  la salle de bains; et pendant que vous
dshabillerez votre bb, elle s'occupera de Ccile. Allons, au revoir,
soignez-vous bien aussi. Claude, tu lui donneras un flacon de kola. Ce
lui sera bon et tu m'apporteras sa fiche, que je l'annote.

Tout en parlant, elle appuyait sur le timbre, pour qu'un nouveau
visiteur ft introduit.

Et Claude disparut, guidant la femme qui la suivait, la marche
tranante. Elles laissrent la petite Ccile assise sur la banquette
d'attente o Claude allait venir la rechercher; et par un escalier blanc
comme l'tait tout le dispensaire dont le ripolin avait revtu les murs,
elles descendirent dans le sous-sol, clair par de vastes soupiraux. De
chaque ct de l'alle, des cabines pour les bains. Des cris d'enfant
s'chappaient de certaines, mls au bruit des voix. A gauche, une baie
ouverte laissait voir la longue pice, o, devant la table, une
infirmire prparait le coton  striliser et les bandes  pansement.
Une autre, devant une armoire bante, atteignait les draps que l'oeuvre
fournissait avec une couverture pour une quinzaine, et qui, ce temps
coul, taient rapports au blanchissage. Quand Claude passa, un vieux
dposait justement le fardeau qu'il rapportait. Il interpella la jeune
fille:

--Eh! madame, je voudrais bien des toiles propres!...

--Ce n'est pas moi qui les donne. Demandez  Madame, fit-elle, indiquant
la jeune femme occupe  l'armoire, une brune charmante dont le visage
mergeait du col d'Irlande, apparu par l'chancrure de la blouse.

Et continuant sa route, elle alla frapper  la porte d'une des cabines
o hurlait un petit. Elle frappa.

--Mademoiselle de Villebon, voici Mme Lefort que le docteur vous envoie.

--Bien, qu'elle entre. Nous avons fini avec Mme Baudache.

Elle entr'ouvrit la porte. En effet, une femme rhabillait une espce de
petit avorton qui crispait son maigre corps et criait  pleins poumons.
perdument, il se dbattait entre les mains qui prtendaient lui entrer
une brassire.

--Il souffre? interrogea Claude.

--Non... non... Il est rageur seulement. Aussi, nous ne nous occupons
pas de ses protestations et nous l'habillons bon gr mal gr.

En effet, la mre et l'infirmire s'vertuaient  revtir les bras,
aussi minces que ceux de quelque poupe, les jambes gigotantes tachetes
de boutons.

Claude les laissa, remonta, toujours courant, l'escalier clair, reprit
au passage la petite Ccile qui n'avait pas boug de son banc, et
l'introduisit dans la salle de pansements.

--Je reviens tout de suite, petite fille; assieds-toi l. Je fais une
commission pour le Docteur, et puis, je m'occupe de toi!

L'enfant obit avec une docilit d'animal dress; et sans un mot, la
mme expression morne sur son visage souffrant, se laissa placer sur la
chaise blanche, trop haute pour ses petites jambes, qui battaient dans
le vide.

Et Claude disparut trs vite pour aller chercher la fiche demande par
lisabeth.

Avec des centaines d'autres, portant le nom, les dtails sur le malade,
le traitement suivi, la fiche tait enferme dans le meuble  coulisse
qui occupait un des angles de la vaste salle d'attente, o, sur des
bancs, rangs les uns derrire les autres, les malades attendaient leur
tour de consultation, sous la garde d'une surveillante. La salle tait
baigne d'air, de lumire, mme par ce jour gris d'automne. Sur le
ripolin immacul, un grand Christ allongeait des bras douloureux. Une
petite table servait de bureau.

Il y avait bien l une cinquantaine de malheureux, venus chercher des
soins. Dociles, ils attendaient, rangs, sur les bancs, selon leur tour
d'arrive. Une alle sparait les malades qui taient l pour le docteur
Ronal, de la phalange des mres, qui amenaient leurs petits  l'examen
du docteur spcialiste pour la vue, dont c'tait le jour de
consultation. Il y en avait de tout petits qui sommeillaient ou
geignaient entre les bras des femmes, appliques  les tenir paisibles;
et de plus gs qui eux, avaient peine  demeurer tranquilles sur leur
banc, se levaient, tombaient, criaient; ce qui provoquait les chut!
impatients de la surveillante, trs svre sur le chapitre de la
discipline.

Quelques mres ayant imagin de promener leurs nourrissons pour les
endormir, elle les rappela vivement  la rgle, qui tait d'attendre 
sa place, en silence.

Du ct des adultes, nulle infraction. Tous, vieux ou jeunes,
attendaient, avec une expression de patience rsigne.

Les yeux se tournrent vers Claude, qui entrait et eut un petit signe de
bienvenue  des habitus qui la saluaient. Elle fourragea dans le meuble
aux fiches, le geste prcis, dcouvrit aussitt ce qu'elle cherchait et
porta le papier  lisabeth, occupe maintenant  recueillir les
confidences d'une jeune femme qui avait un visage dsol.

Claude, discrtement, posa le papier sur le bureau et disparut,
regagnant la salle de pansements, o les huit infirmires, de service ce
jour-l, accomplissaient leur tche. Par les hautes fentres, l aussi,
s'pandait largement la mlancolique clart d'octobre, sur les murs
luisants, couleur de neige, aux angles arrondis, sur la faence blanche
des lavabos, sur le mtal tincelant des outils tals sur la table,
derrire laquelle se tenait l'infirmire auxiliaire.

Et puis, assis sur les chaises blanches, elles aussi, la ligne des
misrables qui venaient chercher, sinon la gurison, du moins le
soulagement, et autour desquels s'empressaient les infirmires. Sur les
plaies, elles mettaient les compresses, enroulaient les bandages, et
leurs gestes avaient une douceur adroite, suivis par le regard anxieux
des patients, hommes et femmes de tout ge.

Claude tait revenue vers l'enfant qui attendait toujours sans bouger,
ni parler, ni penser, et elle lui sourit:

--Eh bien, nous allons maintenant te soigner, petite fille.

Et elle s'agenouilla pour laver les plaies qui ensanglantaient les
pauvres membres.

Jusqu'au bout de la longue salle immacule, c'tait ainsi des
souffrances qui imploraient l'apaisement, que, depuis le dbut de
l'aprs-midi, leur dispensaient les mains compatissantes.

Et aprs ces malheureux, d'autres encore, ce jour-l, allaient venir,
pour lesquels l'inlassable charit poursuivrait son oeuvre...




VII


Le dernier malade tait sorti, les instruments soigneusement striliss,
et lisabeth avait dit  ses aides:

--Maintenant, allons goter!

Dans son accent, il y avait l'intime joie d'une crature consciente
d'avoir bien rempli sa tche.

Claude refoula, bravement, le Enfin! qui lui montait aux lvres, cri
de dlivrance instinctif; et, tandis que ses compagnes passaient au
lavabo et y enlevaient leurs blouses, elle grimpa dans sa chambre, sa
cellule, comme elle disait. Elle aussi rejeta son uniforme de service.
Mais sa main l'cartait d'un geste presque violent; et des mots--combien
sincres!--s'chappaient de ses lvres tremblantes un peu...

--Quel supplice, de tels aprs-midi!

A pleins poumons, devant sa fentre large ouverte, elle aspirait l'air
humide, presque glac, du crpuscule d'automne, tout en vaporisant sur
elle le jet d'un flacon qui embaumait le muguet.

Mais sa main tait machinale, tant sa pense tait envahie par
l'instinctive rvolte de son tre jeune, svrement contraint tout
l'aprs-midi  l'austre labeur.

--Comment vais-je retrouver le courage d'tre encore une vritable aide
pour lisabeth! C'est odieux, cette odeur de misre, de maladie, de
salet, de blessure! Oh! il me semble que j'en suis imprgne  ne
pouvoir m'en dlivrer!

Pourtant, elle venait de baigner son visage d'eau frache, brosser les
boucles rebelles autour du front, savonner les mains qui, adroites,
avaient pans les plaies, trs doucement. Elle songea, un peu calme par
la violence mme de sa rvolte:

--Peut-tre l'accoutumance va me venir en aide! Mais pourquoi, tout 
coup, ai-je si fort l'horreur de tant de laideur dans les visages, dans
les maisons de pauvres qui forment notre quartier, qui entourent la
mienne! Ah! la misrable chose que je suis!... pour un instant seul,
j'espre!

Pourtant, depuis des annes, mme avant qu'elle partt pour Landemer,
deux mois plus tt, elle accomplissait cette tche comme un devoir tout
simple, qui l'intressait fort... Elle estimait, trs sincre, que toute
crature se doit  un devoir et, dans la mesure de ses moyens,  ceux de
ses semblables qui ont besoin de son assistance.

Et puis, l-bas, libre de ses devoirs quotidiens, matresse absolue
d'elle-mme et de son temps, elle semblait brusquement s'tre
transforme. On et dit qu'en elle, avait jailli une pousse d'gostes
dsirs, d'aspirations violentes vers la fortune, le succs qui enivre,
une vie harmonieuse artistement; une soif d'indpendance l'treignait,
avec le besoin de dominer gens et choses. Ainsi de mchants prisonniers
longtemps captifs, se redressent imprieux, sentant moins la main du
matre, et rclament la libert, prtendant vivre leur vie.

Comme  Landemer, le jour o elle avait reu la dernire lettre
d'lisabeth, elle regardait machinalement son image claire de reflets
bizarres par la petite lampe dont la brise faisait trembler la flamme.
Visage de jeune sphinx, svre, presque dur, o, dans les prunelles
largies, luisait la lueur monte des plus intimes profondeurs de l'tre
moral.

Elle pensait:

--Sans doute, l'influence d'lisabeth va me ramener  ce que j'tais!
Mais,  cette heure, je ne me sens plus qu'une vilaine me d'arriviste
qui veut jouir de tout ce qui est sduisant dans la vie, mordre dans ses
plus beaux fruits, en puiser la saveur... Je ne peux pas... Je ne dois
pas!

Je ne dois pas! C'tait la disciple d'lisabeth Ronal qui avait pens
cela. Mais la nouvelle Claude, la rvolte, se dressait aussitt. Elle
ne devait pas? Pourquoi?... Quelle loi le lui interdisait?

Accepter la vie telle qu'elle se prsente dans son implacable force et
la dominer par la volont, depuis son enfance, Claude s'entendait dire
que c'tait l le devoir, pour un tre qui veut valoir.

Mais valoir, tenir  valoir... pourquoi? pour qui?... Pour elle-mme?...
Et ensuite?

Quelle vaine jouissance, on lui avait offerte ainsi!...

Quelqu'un le lui avait dit, il n'y avait pas trs longtemps, et alors,
elle avait cout, un peu mprisante... Qui donc?... Ah! oui, ce Raymond
de Ryeux. Voici donc que, tout  coup, elle arrivait  la mme
conclusion que ce frivole et goste clubman! Vers quels bas-fonds
descendait-elle soudain?

--Eh bien, Claude, tu ne viens pas? Que fais-tu donc?... appela la voix
d'lisabeth.

Claude tressaillit, rejete brusquement dans la ralit de sa vie. Elle
tait folle de rvasser ainsi! En hte, elle rpliqua:

--Me voici tout de suite! lisabeth.

Et, en effet, quelques minutes aprs, elle entrait dans la galerie
attenante au cabinet d'lisabeth, dont celle-ci avait fait une sorte de
petit hall pour recevoir ses amis. Sous la clart des lampes voiles,
mais nombreuses, car lisabeth adorait la lumire, la pice tait
singulirement hospitalire. Des meubles canns, parmi lesquels un
divan, quelques fauteuils o s'enfonaient des coussins de cretonne.

Devant la baie vitre, retombaient,  cette heure, des voiles persans.
Au mur, quelques gravures, vritables oeuvres d'art, deux grandes
aquarelles, visions de prairie et de sous-bois. Au-dessus du piano, avec
lequel voisinaient le pupitre et le violon de Claude, une admirable vue
de mer, encadre par deux reproductions en grisaille des chanteurs de
Della Robbia.

Dans un angle, la bibliothque tournante, lourde des volumes qui s'y
pressaient. Des livres aussi, des revues sur les tables nombreuses; mme
sur le bureau de travail qui servait  lisabeth et  Claude. Quelques
plantes vertes. Et beaucoup de fleurs;--des fleurs trs simples, des
humbles, mais gnreusement prodigues pour pandre  travers la pice
une senteur de jardin.

Les visiteurs taient arrivs pendant que Claude s'attardait  songer.
Des intimes qui savaient qu'aprs ses consultations au dispensaire,
lisabeth se reposait un peu, en accueillant ses amis; et aussi tous
ceux et celles qui venaient chercher l'appui de son jugement dont la
prcision claire tait celle de ses diagnostics.

Quand Claude apparut, des conversation s'taient dj tablies, trs
animes. Toute proccupation touchant au dispensaire rigoureusement
carte,--pour une trve ncessaire,--les propos se croisaient sur
l'art, les lettres, la politique, les questions sociales; propos de gens
incapables de papotages, trs intelligents, tous individualistes, dont
les gots et les ides diffraient comme leurs occupations mmes.

En effet, parmi les nouveaux venus, il y avait une frle artiste
anglaise, Lily Switson, qui faisait des eaux-fortes dj trs remarques
et qu'lisabeth avait sauve, alors que le travail l'avait puise. Peu
 peu rtablie, de retour de Davos, elle avait repris son labeur
opinitre de fille qui veut arriver, attendue en Angleterre par un
fianc artiste lui aussi.

Et encore, il tait venu une femme aux cheveux grisonnants, Mme Albran,
qui avait des allures masculines et une me d'aptre pour diriger, avec
une matrise gale  son inlassable charit, une oeuvre de travail 
domicile  l'intention des ouvrires.

Attentive, elle coutait, au moment o Claude entrait, les explications
que donnait, sur la question des logements ouvriers, tienne Hugaye,
neveu de la vieille marquise de Ryeux, un garon d'une trentaine
d'annes, qui, aristocrate par sa naissance et son ducation, ses
attaches, vivait pour le peuple, prenait la cause de toutes les misres
dans les confrences, les articles auxquels il livrait la majeure partie
de son temps... Il avait l'abord froid, aisment agressif avec les gens
de sa classe, la parole un peu pre, la pense intransigeante, le coeur
chaudement gnreux, une volont inflexible et rude. Pour lisabeth, il
prouvait une admiration enthousiaste, trs fier de l'estime qu'elle lui
accordait, parce qu'elle sentait la sincrit de sa piti active pour
les misrables.

Il aimait  lui soumettre ses ides, ses essais, les projets qu'il
s'appliquait  raliser, insouciant des obstacles.

Ce jour-l, il avait amen un journaliste avec lequel il faisait
campagne pour les maisons ouvrires, singulier garon, trs fruste, fort
intelligent, qui avait un type d'anarchiste et tait un remarquable
musicien.

Un petit cercle s'tait form autour d'eux, dans lequel figuraient
plusieurs des infirmires. Dbarrasses de leur blouse, elles taient
redevenues d'lgantes femmes du monde, quelques-unes trs jolies,
jeunes pour la plupart.

Mlle de Villebon, elle, avait entrepris le docteur spcialiste pour les
yeux, qui venait de finir ses consultations; un jeune philanthrope, lui
aussi, dispensateur pour les pauvres, de son temps et de sa fortune.

Et un peu plus loin, lisabeth causait avec d'autres infirmires et le
docteur Delbeau, son matre de jadis, aujourd'hui son ami, venu, aprs
ses consultations, lui demander une tasse de th, pour se reposer!
disait-il.

Prs de lui, grand, robuste, color sous ses cheveux blancs coups
court, elle paraissait singulirement jeune encore en ce moment o
l'animation de la causerie dtendait ses traits fatigus.

L'apparition de Claude l'interrompit et elle s'exclama d'un accent
d'amicale gronderie:

--Mais, Claude, ma petite, que deviens-tu donc? Le th est l. Sers
vite; il sera froid et trop fort.

Claude ne s'excusa pas. Mais, tout de suite, elle alla, serrant au
passage des mains amies, vers la table o le plateau tait pos et prit
la thire.

Lily Switson s'tait rapproche.

--Je vous aide? Claude. Comme les vacances vous ont bien russi! Vous me
donnez une terrible tentation de vous demander quelques sances de
pose... Je suis sre qu'avec vous, je ferais quelque chose
d'intressant!

--Lily, o trouverais-je jamais le temps de poser!... Tenez, voulez-vous
porter une tasse de th au professeur Delbeau? Prenez le sucre aussi...

Elle-mme se mettait  circuler parmi les groupes, silencieuse,
distribuant les tasses, avec la conscience qu'elle et apporte 
remplir une srieuse tche. Pour lisabeth, seule, elle eut un sourire:

--Voici, grande amie; croquez vite une tartine... Vous en avez besoin,
aprs vous tre tant dpense, tantt!

--Nous avons vu de bien grosses misres, n'est-ce pas? mademoiselle de
Villebon. Je ne suis pas tranquille pour la petite Dupage. J'y passerai
ce soir.

Claude, qui avait entendu, protesta:

--a, non! lisabeth... Aprs un aprs-midi comme celui d'aujourd'hui,
vous devez vous reposer; toute la matine, dj, vous avez circul.
Soignez-vous donc un peu, vous-mme, de temps en temps!

lisabeth se mit  rire.

--Vous entendez, docteur, cette petite qui se mle de donner des
consultations. Claude, porte plutt du lait  Hugaye qui m'a l'air de
fourrager inutilement sur le plateau.

Elle obit et versa le lait dans la tasse que lui tendait le jeune
homme. Tous deux taient sous la haute clart d'une lampe, prs de la
table. Claude, debout, s'tait mise  grignoter une tartine de pain bis.

tienne interrogea:

--Qu'est-ce que vous avez fait cet t? Claude.

Ils taient de vieux amis et se traitaient comme tels.

--A Landemer? J'ai jou du violon, j'ai lu, j'ai vagabond sur les
falaises et dans d'exquis petits sentiers... J'ai mme t une fois en
auto!

--Une fois?...

Elle rit.

--Oui, une fois, une seule fois!... Et c'est  votre tante, Mme de
Ryeux, que je le dois. Elle a demand  son fils de m'emmener  la
Pointe de Jobourg. J'ai fait une exquise promenade!

--Avec son fils?... Avec Raymond de Ryeux?...

--Mais oui!... Est-ce qu'elle a un autre fils?

--Non, bien entendu. Mais quelle diable d'ide a-t-elle eue l de vous
envoyer ainsi avec Raymond?... Il n'tait pas du tout un... chaperon
pour vous!

Une lueur d'amusement brilla dans les prunelles de Claude:

--Vous parlez comme Mlle de Villebon! Pourquoi donc traitez-vous avec
tant d'irrvrence, l'aimable ide de votre tante? Son fils m'a paru un
monsieur trs correct. Nous ne nous sommes pas dit un mot durant le
trajet. Nous avons bavard seulement  Jobourg, en descendant la
falaise, et au goter!... Pour tre un homme du monde, il n'tait pas
stupide!...

--Merci pour lui!... Vous lui avez donc fait de la musique?... Je me
souviens de l'avoir entendu parler de votre talent!

--Vraiment?... C'est gentil  lui! Il aura t reconnaissant. Afin de le
remercier de m'avoir si bien promene, j'ai jou pour lui, tout seul,
dans l'glise d'Urville.

--C'est vrai, tout cela?... Vous ne vous moquez pas de ma candeur?...

--Trs vrai!

Il la regardait avec une sorte de stupfaction mcontente.

--Eh bien, je ne vous en fais pas mes compliments.

--Je ne vous les demande pas! lana-t-elle, taquine.

Comme s'il n'avait pas entendu, il continuait rudement:

--Je me demande  quoi a pens Mlle de Villebon, d'autoriser cette
absurde quipe.

--Mais Mlle de Villebon n'avait rien  autoriser ou  interdire,
riposta-t-elle avec insouciance, un peu hautaine. Je suis libre,
j'imagine, de mes actes.

--Trs exact, vous avez raison. Recevez mes excuses de m'tre ml de ce
qui ne me regarde pas.

--Bon!... Alors, puisque vous reconnaissez vos torts, faisons la
paix!... Vous me demandiez ce que j'ai fait  Landemer?... J'ai aussi
regard Mlle de Villebon soigner son troupeau.

Une impatience passa en clair dans les yeux gris du jeune homme.

--Et vous l'avez aide?

--Bien peu..., pour ne pas dire point, si j'ose un tel aveu. Je ne me
sentais pas un brin altruiste,  Landemer.

Une expression dsapprobatrice assombrit le visage d'tienne Hugaye.

--Je suis sr que vous vous calomniez.

Elle eut un petit rire bref:

--C'est que vous tes une belle me; vous jugez les autres  votre
image; comme Mlle de Villebon qui, trs sincrement, ne connat rien de
plus passionnant que de faire du bien  ses semblables... Si elle
n'tait trs charitable, elle aurait t plus d'une fois scandalise de
ma misrable insouciance pour les obligations de la solidarit!
Peut-tre,  Paris, prs d'lisabeth, je vais redevenir un peu
meilleure... Mais ce n'est pas sr!

Elle parlait avec une lgret ironique, amuse de l'irritation qu'elle
devinait chez son svre interlocuteur.

Leurs rapports taient tout particuliers. Elle aussi l'estimait. Mais
rsolument, en toute occasion, elle s'insurgeait contre son
intransigeance autoritaire qui la choquait, elle si indpendante et de
pense si souple; contre son austrit qu'il et voulu voir partage par
tous, comme la source d'un bonheur n du renoncement  la joie de vivre.

Trs souvent, elle le choquait; quelquefois mme elle le blessait; mais
toujours elle l'intressait, alors mme qu'elle l'irritait jusqu'
l'exaspration. Seulement, combien de plus en plus, elle lui paraissait
inquitante! Il reprit:

--J'espre bien, moi, que vous tes toujours la mme, trs gnreuse
quoi que vous en disiez... Car j'ai besoin de votre concours.

--Pour?

--Pour venir faire entendre un peu de musique  mon cercle ouvrier.

La mme obscure rbellion, qu'elle ne s'expliquait pas, frmit au coeur
de Claude. Aller retrouver l, encore, cette atmosphre de pauvret dont
il semblait que, peu  peu, le dgot lui venait! Pourtant, plusieurs
fois dj, et de trs bon coeur, elle avait t ainsi donner  des
humbles, l'aumne de son talent. Elle avait aim la ferveur de leurs
applaudissements... Alors qu'avait-elle donc?...

Bravement, peut-tre parce qu'au passage, elle rencontrait le regard
lumineux d'lisabeth, elle domina tout de suite la honteuse impression:

--Je serai  votre disposition, tienne, le soir o vous voudrez.

--Bien. Merci beaucoup, Claude. Je vous dirai, ces jours-ci, la date
exacte du concert. Croyez-vous que votre amie, Rita Delviani,
consentirait  chanter?

--tienne, vous m'en demandez trop long. Mais Rita viendra, je pense,
tout  l'heure. Vous pourrez lui adresser vous-mme votre requte...
Tenez, les dieux sont pour vous, la voil justement!... Ah! Sonia
aussi!...

En effet, la porte venait encore de s'ouvrir devant deux nouvelles
visiteuses trs diffrentes d'aspect: une superbe crature, grande, trs
forte, des yeux de velours sombre, une bouche dlicieuse sur des dents
de bb, un air joyeux de bonne fille qui gote la vie avec des lvres
gourmandes, Rita Delviani, la chanteuse dont la voix tait d'un
admirable mtal.

L'autre, Sonia Lavernoff, une Russe, tudiante en mdecine, d'une
vingtaine d'annes, qui avait des yeux clairs de mystique, dans un
masque rude. Insouciante de la pauvret, elle poursuivait ses tudes
pour atteindre les grades qui lui permettraient de s'en aller exercer un
ministre charitable dans une rgion perdue de la Russie.

Claude lui serra amicalement la main car elle admirait fort sa valeur
morale; tandis que tienne Hugaye voluait pour se rapprocher de Rita.
Il la savait trs gnreuse, toujours prte  faire, pour les
malheureux, le don de sa belle voix; et,  cause de cela, il lui
pardonnait les allures que sa rigidit et son ducation condamnaient.

Il dut attendre un peu pour l'aborder. Aprs avoir gaiement pris contact
avec lisabeth et ses htes, elle tait revenue  Claude et demandait:

--Claude, ma petite, voulez-vous, dimanche prochain, venir jouer dans un
concert  Rouen? Je chante. Nous partirions le matin avec la troupe des
artistes. Ce n'est pas bien avantageux... Mais vous savez mon principe.
Quand on dbute, il faut surtout se faire connatre; donc ne jamais
refuser une occasion d'tre entendue. Le cachet n'est pas fort, mais le
voyage est pay... a vous tente-t-il?

--Bien sr! fit Claude, rieuse. Rien que le voyage me tenterait... C'est
si amusant de remuer!... Expliquez-moi ce qu'il faudrait jouer...

Rita, trs volontiers, se mit en devoir d'expliquer. Mais elles furent
interrompues par une exclamation du professeur Delbeau:

--Est-ce que nous n'allons pas avoir un peu de musique?... Les deux
artistes seraient bien aimables de ne pas s'absorber dans leur apart.

Le petit journaliste hirsute avait aussitt dress la tte, abandonnant
les logements ouvriers. Ses yeux vifs regardaient avec envie le groupe
des deux jeunes femmes qui, en riant, terminaient sans faon leurs
arrangements.

Puis Rita se rapprocha:

--Docteur, qu'est-ce qu'il vous faut?... Du chant?... du violon?

--Tous les deux.

--Quelle gourmandise...! Claude, voulez-vous jouer seule, d'abord...
parce que, moi aussi, j'ai envie de vous couter... pour me mettre en
train...

Elle s'tait assise au piano. Claude vint se placer prs d'elle... Et
elles commencrent. Alors, instantanment, les conversations cessrent.
Tous, mme les pures intellectuelles comme Mme Albran, taient saisis
par la magie des sons. tienne coutait, son cerveau d'observateur se
prenant, une fois de plus,  chercher le mystre d'une personnalit que
ne livrait gure cette troublante Claude. Le petit journaliste semblait
hypnotis; son regard ne quittait point les artistes. Les yeux
mystiques de Sonia rvaient; et ceux de Lily dtaillaient le visage de
Claude, devenu ardent et grave, notaient le mouvement harmonieux du bras
qui faisait frmir l'archet.

A travers la maison o, une heure plus tt, montaient les plaintes de la
souffrance, s'pandaient maintenant les sonorits du chant qui s'levait
pareil  une voix humaine, toute vibrante d'une passion d'abord
contenue, puis panouie dans une allgresse triomphante.

Quand Claude se tut, laissant retomber son archet, Rita se tourna vers
elle, avec l'exclamation qui tait dans toutes les penses:

--Ma petite, vous avez encore fait des progrs depuis cet t!

Les paroles se croisaient, tandis que Claude, une faible lueur pourpre
sur les joues, reposait son violon d'un geste presque tendre, elle si
peu dmonstrative. Elle souriait parce que Rita poursuivait drlement:

--Vous savez, Claude, vous devenez dangereuse, au moral s'entend, pour
vos auditeurs! Vous avez un jeu qui rend tout prt  la chute... s'il y
a occasion!

Rita Delviani ne se doutait pas qu'en ce moment mme, le docteur Delbeau
disait  lisabeth:

--Comme elle joue, cette gamine! Elle n'a plus rien d'une colire.
C'est une vraie femme. Mon amie, gare  l'veil! Il est tout proche.

--L'veil?... Oh! pas encore, j'espre.

--Vous esprez? Pourquoi? C'est beau, le dveloppement normal de l'tre.

--Trs beau... oui... Mais si inquitant aussi! Ah! comme nos enfants
nous chappent vite.

--Toujours l'volution, l'invitable volution!

Encore une fois, pensivement, elle fit oui. Le docteur la regardait,
trop observateur pour n'tre pas perspicace; mais aussi, trop discret
pour lui laisser voir qu'il percevait en elle une obscure proccupation
au sujet de Claude; et amical, il dit seulement, tout haut:

--Pour votre tranquillit...--et celle de Claude!--tchez de n'tre pas
ainsi mre poule. Vous avez lev cette petite, donc elle doit tre
bien trempe... Vous l'avez leve--et Dieu sait que je vous en
approuve!--de faon  lui permettre d'acqurir une personnalit. Eh
bien, cette personnalit est en train de se rvler. Voil tout! Il ne
faut pas vous en plaindre!

lisabeth gardait son visage songeur.

--C'est vrai, j'ai voulu qu'elle et sa personnalit... Je lui ai
toujours montr, autant qu'il tait en mon pouvoir, ce qui me paraissait
le bien, ce qui devait tre fait... Et puis, je l'ai laisse libre de
choisir, d'agir, de penser, aprs m'tre applique  lui donner le
sentiment de sa responsabilit...

--Et ainsi, vous l'avez marque de votre empreinte, mon amie. A travers
la vie, elle l'emportera...

--Peut-tre... Docteur, ces petites filles sont des sphinx... Mais aprs
tout, vous avez, sans doute, raison. Je suis trop mre poule... C'est
que je me sens, moralement, de telles responsabilits, vis--vis de
cette petite qui m'a t confie. Pour ma propre enfant, j'aurais, il me
semble, moins de souci!...

--Je ne crois pas, fit-il, souriant. Ds que votre sentiment maternel
est en jeu, vous, de volont si ferme, vous vous transformez en une
pauvre petite femme craintive...

--Un chiffon, quoi! fit-elle, secouant la tte.

Puis, changeant de ton, elle jeta:

--Rita, nous vous coutons, n'est-ce pas?

Mais l'artiste n'entendit pas, occupe  causer avec tienne Hugaye,
tandis que, prs d'eux, le petit journaliste flicitait Claude, avec la
mme ardeur qu'il apportait  attaquer les jouisseurs, oublieux de leurs
frres misrables.

lisabeth les regarda, une seconde; aux lvres, elle avait son beau
sourire indulgent; puis elle rpta, un peu plus haut:

--Rita, Rita, vous bavarderez tout  l'heure avec Hugaye! Le docteur
Delbeau va tre oblig de nous quitter et il rclame un peu de chant!

Tous aussitt insistrent. Lily Switson, glisse dans un coin de la
pice, avait pris son album et crayonnait les physionomies.

Rita, docilement, se dirigea vers le piano.

--Bon, bon! Ne soyez pas si agits, vous tous!... Je chante... Claude,
vous tes prte?

Toutes deux s'installrent... Et de nouveau, ce fut, pour ceux qui les
coutaient, l'oubli, le rve, l'apaisement ou l'veil passionn dans le
secret de l'me... En chantant, Rita perdait son air bonne fille. On
aurait dit, alors, qu'un invisible dieu modelait le visage o la bouche
dlicieuse frmissait au souffle des sons. Mme la stature trop massive
changeait de caractre, prenant la majest de quelque cariatide.

Prs d'elle, Claude avait une sveltesse de Tanagra. Sous les paupires
abaisses, les cils traaient leur ombre sur la chair de rose blanche;
et la lueur des bougies caressait la ligne dlicatement ferme du profil.

--Ah! que c'est beau  contempler, la jeunesse! murmura le docteur.

lisabeth ne rpondit pas; elle coutait.

Entendre de la musique, c'tait pour elle le plus vivifiant des repos,
la seule jouissance, peut-tre, qu'elle se permt. Les auditeurs
devenaient insatiables. Ils demandaient une mlodie, puis une autre
encore... Car les deux artistes se comprenaient, se suivaient si
merveilleusement, le violon vibrant  l'unisson avec la voix, que la
moindre page musicale devenait ainsi une oeuvre d'art.

Mais une visiteuse de la dernire heure apparaissait, le professeur de
philosophie Sabine Mruel; et si discrtement qu'elle et pntr dans
la pice, son entre rompait le charme, d'autant que Rita, jetant, par
hasard, un coup d'oeil sur la pendule, s'exclamait:

--Comment, six heures et demie?... Vite, je me sauve! Je dne en ville
et je veux me faire belle... Or, madame Ronal, sans reproche, vous
demeurez au diable!... Je vous pardonne, parce que vous tes une femme
exquise... comme votre salon!... J'adore dcidment cette pice... Au
revoir, Claude. Alors,  jeudi pour notre rptition... Vous savez, il
nous faut un succs digne de nous...

Tous et toutes prenaient cong, plus ou moins stupfaits de s'tre ainsi
attards dans les dlices de la musique.

Devant l'troit perron, sur le gravier du jardin, sonnait le roulement
des autos qui remmenaient dans Paris les ex-infirmires redevenues de
trs fortunes cratures.

Claude s'tait rapproche de son amie...

--lisabeth, si vous n'avez pas besoin de moi, j'irai reconduire Lily et
Sonia pour marcher un peu...

--Je n'ai pas du tout besoin de toi, mon petit. Tu peux sortir. Mais
nous dnons  sept heures et demie, n'est-ce pas? J'ai quelques visites
 faire, ce soir.

--Et moi,  travailler. A tout  l'heure, lisabeth.

Le salon se vidait; mais les chaises dranges, les tasses sur le
plateau du th, le violon demeur prs du piano ouvert lui gardaient une
physionomie vivante.

--lisabeth, je ne vous drange pas en restant encore un instant avec
vous, demanda Sabine Mruel, voyant Hugaye et son ami, le journaliste,
s'apprter,  leur tour, pour le dpart.

--Pas du tout. Je puis m'accorder encore un moment de rcration, avant
de chercher un rapport attendu. Vous voyez que je ne fais pas de
crmonies avec vous!

Tout en parlant, elle levait ses yeux clairs vers son amie, et aussitt,
elle acheva, le ton tout diffrent:

--Qu'est-ce que vous avez? Sabine. Vous tes nerveuse... Un ennui?

--Est-ce un ennui?... Peut-tre vous jugerez que le mot est impropre...

--Si vous pouvez, dites-le-moi... Nous en causerons ensemble. Cela vous
dtendra...

Sabine Mruel fit un geste vague et se rassit, laissant lisabeth
recevoir l'adieu de ses derniers htes. Sans qu'elle en et conscience,
son pied battait le parquet, et un pli creusait son front, accentuant le
caractre un peu autoritaire des traits rguliers, fortement dessins.
Elle tressaillit, sentant sur son paule la main d'lisabeth, ferme et
lgre.

--Eh bien, Sabine, qu'y a-t-il?

--Oh! rien, aprs tout... que la raction d'une scne absurde que je
viens de subir tantt.

--Une scne?... de qui?...

La jeune femme mordit ses lvres.

--Vous connaissez une des petites les plus remarquables de mon cours
de philosophie, Suzanne Lumiges?...

--Oui... Du moins, je vous en ai souvent entendue parler... Eh bien?...

--Eh bien, cette petite est un cerveau rare... Elle est doue  miracle
pour devenir une intellectuelle remarquable. Et depuis trois ans qu'elle
suit mes cours, je m'applique  la diriger vers la beaut pure,  faire
d'elle une crature vraiment suprieure. Jamais, peut-tre, dans toute
ma carrire de professeur, je n'ai rencontr un sujet qui m'intresst,
mme qui m'attacht davantage... par sa pense admirablement
comprhensive, son culte pour l'ide, son me ardente, avide de se
dvelopper librement sans souci des prjugs d'antan. Pour moi, elle
devenait une dlicieuse me soeur qui m'tait chre, comme une crature
d'lection, cre par mes soins...

Sabine s'arrta un peu. Sans un geste, du ton qu'elle et trouv pour
faire n'importe quelle intressante analyse, mais la voix sourdement
frmissante, elle avait parl.

--Alors?... demanda lisabeth qui coutait, pensive.

--Alors, il y a trois semaines, cette enfant, qui reconnaissait en moi
la directrice morale de sa vie, m'a confi que sa famille dsirait la
marier... Et  qui! Si encore 'avait t  un artiste,  un
intellectuel remarquable, j'aurais compris que la proposition pt tre
tudie. Mais, vous le savez, cette petite est lamentablement riche...
Et c'est d'un futur agent de change qu'il tait question. Une vraie
chute, qu'un pareil mariage!... Je lui ai dit mon sentiment... Nous
avons caus... Elle m'a comprise et a rpondu en consquence...

lisabeth leva son regard profond vers son amie.

--Et la libert dans le jugement et la dcision, qu'en faisiez-vous l?
Sabine.

--Je l'ai, comme toujours, respecte, ce me semble. J'ai discut la
question avec une fille trs intelligente... Et ensuite, c'est elle qui
a dcid en connaissance de cause.

--Sous votre influence, puisque, dites-vous, Suzanne Lumiges a en vous
une absolue confiance... Et qu'est-il arriv?...

--Une visite de sa mre, furibonde, fulminante, m'accusant d'avoir
perverti le jugement de sa fille... Une stupidit,  laquelle j'ai
rpondu cette trs simple vrit que je n'avais eu en vue que le
dveloppement moral de sa fille, digne de vivre pour un idal suprieur,
dgag des mesquines proccupations qui remplissent la cervelle des
femmes du monde. L-dessus, elle m'a encore accuse d'avoir dtach
d'elle sa fille, de lui avoir fauss l'esprit en lui donnant des ides
qui ne sont pas de mise en son monde...--heureusement!... de l'avoir
dtourne d'un mariage qui,--soi-disant--tait, pour elle, le bonheur...
Des idioties!... quoi!... Puis, pour couronner son discours, elle m'a
dclar que j'avais commis le crime d'accaparer son enfant... C'tait
complet!

Attentive, lisabeth coutait; son clair regard d'observatrice attach
sur le visage de Sabine Mruel, le beau visage, d'une rgularit
classique, un peu dure, o errait, en ce moment, le reflet d'une motion
passionne que seul trahissait un imperceptible tremblement des lvres,
de la voix timbre, qui avait une autorit prenante.

--Qu'avez-vous rpondu  cette Mme Lumiges? Sabine.

--Toujours la vrit; que jamais, naturellement, je n'avais pens 
accaparer sa fille. Mais, puisqu'elle me la confiait, je l'avais dirige
dans le sens que je jugeais utile  son perfectionnement moral. Vite, je
me suis aperue que c'tait lettre morte pour elle, tout ce que je lui
disais sur la beaut, le devoir que nous avons de la chercher pour la
raliser en nous, sans souci des obstacles dresss par les prjugs, le
milieu, les tentations... Vivre pour la pense, libre de tous liens,
occupe du dveloppement harmonieux de sa personnalit... Quand je lui
ai dit cela,  sa mine, j'ai compris qu'elle saisirait aussi bien une
rvlation faite en chinois! Elle tait toute  sa fureur, exhale en
misrables petites phrases,  ses lamentations de bte qui croit avoir
perdu son petit... Ah! lisabeth, ce serait  dcourager de l'apostolat,
si je n'avais au coeur et au cerveau, la conviction que j'accomplis une
oeuvre trop haute, pour avoir le droit de me rebuter devant
l'incomprhension des natures infrieures.

--Sabine, fit lentement Mme Ronal, qui semblait encore rflchir, je
crois que cet apostolat, vous devriez le rserver pour les petites de
notre monde,  nous autres travailleuses; celles-l ont besoin de savoir
tre libres et fortes puisque leur qualit de filles sans dot les
destine pour la plupart  n'tre pas des pouses. Bon gr, mal gr,
elles se trouvent devant la ncessit de compter sur elles seules, sans
l'aide de l'homme,  laquelle j'estime d'ailleurs que, neuf fois sur
dix, c'est, pour elles, le bonheur d'chapper.

--Vous l'avez rudement appris, lisabeth.

--Oui... Moi et bien d'autres!... Mais comme femme et comme mdecin, je
sais aussi qu'il ne faut pas oublier la nature qui, physiologiquement et
psychologiquement, les entrane vers l'homme... L'invitable attirance
du sexe!...

Sabine Mruel eut un geste de protestation.

--lisabeth, vous exagrez... Jugez-en par vous, par moi-mme...

--Moi, j'ai souffert. Et vous, vous, Sabine, vous tes une crbrale.
Mais toutes, surtout les trs jeunes, les petites de vingt ans, ne sont
pas ainsi... Alors, nous, les anes, nous que l'exprience a
instruites, nous devons leur apprendre la belle et fire indpendance de
la femme d'aujourd'hui. Et pour leur bien tremper l'me, vous avez
raison, il faut que nous leur donnions un idal--de beaut morale qui
les dirige et les soutienne,-- dfaut de la foi religieuse qui n'existe
plus pour beaucoup.

--Leur conscience doit suffire! interrompit orgueilleusement Sabine.

--Elle devrait, oui... Mais elle suffit surtout aux natures
suprieures... Voyez-vous, Sabine, pour en revenir  notre point de
dpart, je crois qu'il faut laisser les gamines du monde  leur milieu,
avec tout ce qu'il comporte d'infriorit,  leur destine d'pouses...
Car, aprs tout, il en faut, des pouses! Disciplines par l'ducation,
elles trouvent tout naturel de subir le joug de l'homme. Elles n'en
souffrent pas. largissez leur horizon, vous en ferez des dclasses
dans leur milieu, dont fatalement, elles ne peuvent sortir.

Sabine Mruel gardait son expression d'invincible conviction.

--Mais, lisabeth, quand une de ces gamines vaut la peine d'tre leve
hors de ce milieu, ce serait un crime de ne pas l'en arracher cote que
cote!

--De l'en arracher en la sparant de sa mre, de ses parents?

De sa voix timbre o il y avait une sorte de violence froide, Sabine
pronona:

--Quand les parents ne remplissent pas, ou sont incapables de remplir
leur mission, il faut bien que nous nous substituions  eux!

--Le faut-il?... En tes-vous sre? interrompit gravement lisabeth...
Peut-tre parce que je suis moi-mme une mre, je comprends la rvolte
de cette femme devant l'ascendant qu'elle vous voit sur sa fille. Et je
me demande, en conscience, faut-il que cet ascendant existe?

Du mme ton absolu, Sabine Mruel affirma:

--Il le faut!

--Vous le croyez, soit. Mais il me semble que, en la circonstance, pour
des raisons trs complexes que votre devoir est d'analyser, vous ne
jugez pas entirement juste, avec les intentions les plus droites...
Rflchissez bien... N'influencez pas cette petite. Vous tes trop
intresse dans la question...

Sabine ne rpondit pas. Et un silence tomba dans la pice. Toutes deux
songeaient. Mais le timbre de la pendule sonna. Sabine tressaillit et se
leva aussitt:

--Ma pauvre lisabeth, comme je vous fais perdre votre temps! J'en suis
honteuse!... Excusez-moi...

--Ne soyez pas honteuse... Nous avons parl de choses qui valent la
peine d'tre discutes...

--Et que nous envisageons bien diffremment, lisabeth; au revoir... Et
merci de l'attention que vous m'avez donne...

--Je voudrais esprer que je vous ai t bonne en quelque chose...

--Ah!... de cela, que sait-on jamais?...

Et serrant la main de Mme Ronal, elle la quitta rapidement.




VIII


Il pleuvait.

Sous le pristyle du Chtelet, Claude s'arrta, avec une imperceptible
moue, regardant la course mouille des passants qui circulaient sous
l'averse diluvienne, dans la maussade clart de ce jour de novembre,
tremp de brume et d'eau.

Elle sortait de la rptition du concert dominical o elle avait voulu
entendre une oeuvre qu'elle aimait; et aussi, se rendre compte, 
nouveau, des sonorits de la salle o elle devait jouer pour la premire
fois au dbut de l'hiver. Son matre, aprs l'avoir svrement carte
des grandes exhibitions, jugeait maintenant son talent assez sr pour
qu'elle pt l'offrir au jugement d'un public de vrais connaisseurs.

L'esprit tout vibrant encore de l'ardente tude qu'elle venait de lui
imposer, elle demeurait sur le seuil du thtre, immobile et distraite,
ne sentant mme pas la poussire d'eau dont le vent lui poudrait le
visage, indiffrente au flot que le thtre dversait autour d'elle.

Mais une exclamation la rappela brusquement  elle-mme.

--Oh! Mlle Suzore!

Elle se retourna. A ses cts, la saluant, il y avait le comte de Ryeux
qui, lui aussi, sortait du thtre.

Instantanment, en son souvenir, ressuscita le plaisir qu'elle avait
got dans sa course en auto. Il lui tendait la main; de bonne grce,
elle donna la sienne et dit alertement:

--Bonjour!... Il fait moins beau qu' Jobourg!... Vous venez d'couter
la rptition?

--Oui, je suis abonn. Vous aussi?

--Moi? Je viens aussi d'couter; mais je ne suis pas abonne.

--Vous n'aimez pas les sances rgulires? C'est vrai, vous avez
l'humeur fantasque!...

Elle se mit  rire:

--Vous n'en savez rien!... Si, j'aime toujours les rptitions de
_Colonne_... Mais hlas! mes finances ne me permettent pas le luxe de
l'abonnement. De temps  autre seulement, je m'offre de ces petites
ftes!

Il retrouvait tout de suite,  la regarder, la mme jouissance qu'il
avait prouve, l-bas,  Landemer... Plus que jamais, son visage avait
un charme irritant d'androgyne, sous la toque de fourrure--pareille 
celle de quelque jeune garon--qui,  peine, laissait sortir l'extrmit
des boucles sur la tempe. Mais, aussi, elle avait ses yeux et ses lvres
de femme. Elle tait de celles qui sont assez jeunes pour supporter la
pleine lumire de midi. Et Raymond de Ryeux, le connaisseur, qui, tout
de suite, avait not qu'elle tait chausse et gante de faon
impeccable, pensa, avec une insolence paisible:

--Quel beau fruit d'amour va tre cette gamine, quand elle aura t mise
en got!

Cependant, tout haut, il continuait, pour la retenir, car il devinait
trs bien qu'elle tait pose sur ce pristyle comme une mouette prte 
prendre son vol:

--Alors, maintenant, vous tes rhabitue  Paris? Vous vous passez bien
de Jobourg?

Elle inclina la tte.

--Oui! je trouve que Paris a du bon aussi. Et puis, d'ailleurs, j'ai
tant  faire que je ne trouverais gure de loisirs pour regretter
Landemer. Peu  peu, j'oublie la vagabonde ravie que j'ai t l-bas...
et je rentre dans le rang des utilits.

Il l'examinait curieusement:

--Vous faites beaucoup de violon?

--Oui, et je viens d'avoir un concert  Rouen. Je suis prise aussi par
le dispensaire; j'ai mes cours de la Sorbonne, le thtre, les livres...
Cela vous parat-il suffisant?

--Cela me parat... crasant! Et elle vous amuse, cette existence?

--Non, elle ne m'amuse pas, elle m'intresse.

--Sincrement? interrogea-t-il avec une imprieuse hardiesse que
corrigeait le sourire charmeur.

--Naturellement... Sinon, pourquoi la ferais-je ainsi?

--Pour... vous donner le change sur vos vrais dsirs... par devoir...
par ncessit...

Elle mit ses larges prunelles dans celles de Raymond.

--Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je ne fais jamais les
choses que quand il me plat, pour une raison ou une autre. Mais
qu'allons-nous chercher l?... Au revoir, je me sauve djeuner...
lisabeth va m'attendre...

--Partir sous cette averse?... Vous serez trempe! J'ai l'auto. Elle va
vous reconduire.

--Certes non!... Qu'est-ce que cela me fait, la pluie?... J'ai une veste
et une toque de fourrure, un parapluie. Je ne crains rien.

Une impatience l'irrita de n'avoir aucun droit de la retenir. Cette
singulire petite fille l'avait trangement intress pendant le
pittoresque aprs-midi qu'ils avaient,  l'improviste, pass ensemble.

Et l'impression, affaiblie par l'usure des jours, renaissait tout de
suite, aussi forte. Cette Claude Suzore ressemblait si peu aux
femmes--de tout genre...--qu'il avait coutume de frquenter; avec sa
franche et fire libert d'allures, son absence totale de coquetterie,
son vidente et orgueilleuse indiffrence pour l'homme qui paraissait--
l'heure prsente--sans prise sur elle... Et, pourtant,--il s'y
connaissait!...--elle tait srement une passionne. Trs jeune et dj
si vraiment femme!... Et avec cela, pire que jolie, d'une originalit
troublante qui agissait sur lui comme la senteur grisante d'un parfum
violent et inconnu.

L'ide qu'il n'avait aucune chance de la revoir bientt, ni beaucoup,
avivait en lui un obscur dsir. Profitant de ce que l'averse ruisselait
de faon  la retenir, bon gr mal gr, quelques minutes encore, il
interrogea:

--Avez-vous des concerts en vue?

Un clair de malice flamba dans les prunelles sombres.

--Oui, j'en ai un prochain... Au Cercle ouvrier de Charonne.

--Oh!... quel public vous allez trouver l!

--Un excellent public... Ce n'est pas la premire fois que je
l'exprimente... Infiniment meilleur que le public des belles dames et
des beaux messieurs blass... si souvent inintelligents!

--Merci bien!

--Remerciement trs inutile...

--Est-ce qu'on peut aller vous entendre  Charonne?

--Oh! oui, bien sr!... L'entre est libre, mme pour les auditeurs
chics!

--C'est quand?...

--Je ne sais encore la date exacte. Mais vous pourrez la demander 
votre cousin, tienne Hugaye. C'est lui qui organise le concert.

--Ah!... Vous voyez souvent Hugaye?

--Oui... Il s'intresse  beaucoup de nos oeuvres.

--Je regrette bien de n'tre pas comme lui!

Elle eut son petit rire moqueur.

--Oh! je ne vous vois pas du tout dans son personnage!

--Vous me voyez mieux dans un salon, avec les gens inintelligents,
remplissant mon rle d'inutilit?... Que vous tes dure!...

Elle allait riposter. Il l'arrta avec une malice gamine:

--Non, ne protestez pas! Ne faites pas la dame polie... Vous ne seriez
plus _vous_! Dites-moi, jouez-vous beaucoup dans le monde?

--La saison n'est pas encore commence. Mais je pense avoir des ths
rguliers... Je suis dj en ngociations.

Dans sa pense, une exclamation avait jailli: Si vous connaissez des
amateurs, recommandez-moi! Pourtant, elle se tut.

Elle avait le besoin instinctif de ne pas devenir l'oblige de ce beau
monsieur qui n'avait pour occupation que le souci de ses chevaux. Il lui
et t trs dplaisant de devoir quelque chose  sa protection.

Interrogateur, il rpta:

--Des _ths_?...

--Oui, des ths o je vais me faire entendre... Et puis des soires...

--Est-ce que?...

Il s'interrompit, vaguement embarrass:

--Est-ce qu'il vous serait agrable que je parle de vous... de votre
talent... dans nos relations?...

--Agrable... non, fit-elle avec sa sincrit hautaine. Utile... oui,
peut-tre,  l'occasion. On n'est jamais trop connue quand on veut
arriver. Et je me sens furieusement avide de mordre au succs--puisque
les gens comptents affirment que je puis russir.

--Pourquoi si avide?

De nouveau, elle rit:

--Dcidment vous tes aussi curieux  Paris qu' Jobourg...
Pourquoi?... Parce que j'imagine que le succs me donnera l'indpendance
matrielle qui m'est ncessaire pour savourer la vie.

--Savourer la vie!... La vie?... Un fruit insipide.

Elle haussa les paules, avec un petit rire de piti:

--Quand on s'y prend mal pour en extraire tous les sucs et les goter!

--Les goter!... Il faut tre jeune comme vous pour avoir une pareille
ide!

--Une pouponne, quoi! A Jobourg, vous m'avez dj dit quelque chose
comme cela!

Il glissa drlement:

--Vous trouvez que je radote? C'est que quand je vous vois et vous
entends, je me produis l'effet de quelque Mathusalem qui n'a plus qu'
regarder derrire lui.

La bouche moqueuse, elle jeta:

--Cela ne sert  rien. C'est du temps gaspill bien inutilement. Je me
suis souvent entendu rpter qu'il tait excellent d'avoir  gagner sa
vie. Je commence  croire que c'est la vrit _vraie_.

--Hum... Ce serait une question  discuter! Ici nous sommes trs mal
pour le faire. Est-ce que nous ne pourrions pas trouver un meilleur
endroit?... Me permettez-vous une visite?

Elle secoua ngativement la tte.

--Je n'ai pas de _jour_... ni de temps  perdre... Adieu. Cette fois, je
me sauve; tant pis pour l'averse et pour moi.

Sans mme lui tendre la main, occupe dj  ouvrir son parapluie, elle
se dtournait avec un fugitif sourire de cong; et dans le regard dont
elle l'effleurait, il y avait une si complte indiffrence, qu'une sorte
de colre rageuse bondit en lui contre l'orgueilleuse crature qui,
distillant un charme grisant, prtendait demeurer insouciante et libre
devant l'homme qu'elle ddaignait.

Ah! comme elle mritait, d'tre vaincue!... Et que ce serait l une
partie sduisante  gagner...




IX


Une semaine plus tard, comme Claude rentrait,  l'heure du dner, Mme
Ronal, qui crivait dans son cabinet, l'appela, entendant son pas.

--Veux-tu entrer, une seconde?... mon petit. J'aurais un mot  te dire.

La porte s'ouvrit et Claude, sa bote de violon en main, apparut le
visage soudain ros par la chaleur de la maison, aprs la glaciale
morsure de la bise qui soufflait dehors. Affectueusement, elle se pencha
vers son amie dont elle caressa les cheveux:

--Qu'y a-t-il? lisabeth... Vous dsirez me parler?

--Oui... Tantt, j'ai reu un billet qui te concerne.

--Qui me concerne?... un billet?... De quoi donc s'agit-il?

--Voici...

lisabeth prit une lettre pose sur son bureau.

--... La vieille marquise de Ryeux m'a crit, pour me demander, de la
part de sa belle-fille, si tu pourrais, cet hiver, venir te faire
entendre  ses rceptions de quinzaine, o elle dsire offrir de la
musique  ses visiteurs.

Les sourcils de Claude s'taient un peu rapprochs et le visage devenait
dur...

Les mains croises derrire le dos, elle coutait:

--Mais cette Mme de Ryeux ne me connat pas du tout, et elle ignore si
j'ai, ou non, du talent.

--Sa belle-mre lui aura parl de toi. Ne jouais-tu pas  l'glise cet
t?

--Oui, je jouais...

Elle s'arrta. La vieille marquise n'tait pas seule  l'avoir entendue.
Instantanment, dans son cerveau, se dressait le masque hardi de Raymond
de Ryeux, avec ses yeux caressants et volontaires. Lui aussi l'avait
coute.

Une sorte de rvolte se cabra en elle. Encore une fois, l'impression
l'treignait qu'elle ne voulait rien devoir  cet homme si courtois, en
apparence. Mais la vie, librement observe, avait fait d'elle une fille
avertie. Et elle comprenait trs bien pourquoi il avait cette faon de
la regarder, qui tout ensemble l'amusait et l'irritait, ainsi qu'une
proie digne de lui.

D'une impulsion irraisonne, elle pronona, la voix un peu brve:

--Ah! lisabeth, refusez, je vous en prie. Il me serait dsagrable
d'aller jouer dans ce milieu!

Une surprise passa dans les yeux clairs d'lisabeth.

--Refuser?... pourquoi?... Ces auditions seraient utiles  ta carrire.
Si tu as des raisons pour penser le contraire, dis-les-moi... Nous
verrons ensemble, s'il faut ou non les carter...

C'tait vrai... Pourquoi refuser?... aprs tout... Que lui importait
l'quivoque attention d'un homme qui ne comptait pas pour elle, n'ayant
d'autre supriorit que celle de sa fortune.

Et pourtant, elle dit, l'accent presque impatient:

--Je n'ai pas de raison prcise...

--Alors, je ne comprends pas, fit lisabeth, l'enveloppant de son regard
profond. Les de Ryeux occupent dans le monde une situation qui leur
permet de t'tre trs utiles. Nous connaissons, toi et moi, la vieille
marquise. Ils viennent  toi... Je ne vois pas pour quel motif tu
refuserais d'entrer avec eux en relations; surtout en des conditions qui
peuvent rendre vos rapports trs limits, puisque tu irais chez eux en
artiste.

videmment, lisabeth, ignorant la cour discrte de Raymond de Ryeux, ne
pouvait parler d'autre faon. Fallait-il la lui rvler?... Mais c'tait
attacher de l'importance  un dtail qui n'en avait pas... Tout de
suite, d'ailleurs, Claude s'tait ressaisie, mcontente contre elle-mme
d'avoir obi  de frivoles impressions: la crainte de sembler rpondre
au dsir insolent de M. de Ryeux; l'obscur dplaisir d'aller chez lui en
artiste paye pour distraire ses invits, ce qui tablissait leur
ingalit sociale. Et cette fois, sans hsiter plus, elle dit:

--Vous avez raison, lisabeth... J'tais stupide!... Alors, que dois-je
faire?

--Aller voir Mme Raymond de Ryeux pour t'entendre avec elle. Tiens,
voici la lettre de sa belle-mre. Les heures sont indiques o tu
pourras la trouver... Et puis, maintenant, ma petite, laisse-moi, car
j'ai encore beaucoup  travailler avant le dner; et ce soir, j'ai
quelques visites. Il y a deux petits qui me proccupent.

--lisabeth, vous tes incorrigible! Vous gaspillez votre sant!... Vous
savez que vous avez l'air trs fatigue.

--Non, pas _trs_... Un peu, seulement peut-tre parce que j'ai eu fort
 faire tantt... Mais, en ce moment, je me repose, tu vois bien...

--Oui, en faisant travailler votre cerveau. lisabeth, reposez-vous,
_pour de vrai_, en lisant quelque chose que vous aimez... Voulez-vous
que je vous fasse un peu de musique?

Mme Ronal sourit:

--Ne me tente pas! petite fille... et laisse-moi crire. Elle a bien
march, la sance de violon, tantt?

--Oui, pas mal...

--Bon! embrasse-moi... et sauve-toi!

Claude se pencha, mit un baiser sur le front de la jeune femme et
sortit.

Machinalement, dans sa chambre, elle tourna le commutateur, et la clart
jaillit dans la petite pice, erra sur les murs o la blancheur du
ripolin s'gayait des panneaux d'une toile persane,  grandes fleurs
bizarres--que Claude elle-mme avait tendus,--caressa le lit troit, les
quelques belles gravures attaches entre les panneaux; la table charge
de livres o, prs de la lampe, dans une simple jatte de cristal,
trempaient de larges violettes dont la senteur imprgnait l'air.

Mais Claude, en cette minute, n'apercevait rien du dcor familier qui,
cependant, lui tait cher. Debout, devant la table  crire, elle n'y
voyait pas les feuillets o, avant de sortir, elle avait rsum
quelques-unes des ides entendues le matin,  son cours de philosophie
de la Sorbonne. Tout haut, elle interrogeait, obissant  une vieille
habitude:

--Claude, ma chre, qu'est-ce donc qui vous a pris de regimber devant
une telle proposition? Demain, vous irez voir cette jeune Mme de Ryeux;
et vous vous distrairez  comprendre pourquoi elle ne sait pas rendre
fidle, son grand diable de mari. Mais aprs tout, est-ce demain que je
suis attendue?

Elle prit le billet et lut les quelques lignes o, trs aimablement, la
vieille dame clbrait son talent, en phrases admiratives, un peu
naves. L'entrevue pressait, car Mme Raymond de Ryeux commenait, en
dcembre, ses _quatre  sept_, et tenait  s'entendre le plus tt
possible avec l'artiste.

--- Donc, demain sera trs bien! conclut tranquillement Claude.
Maintenant ne pensons plus  cette frivole histoire et travaillons.

Rejetant sur son lit, manteau et chapeau, elle s'assit devant la table,
la lampe allume; et tout en respirant le parfum d'une violette tombe
de la coupe, elle se mit  relire les lignes crites sur le cahier de
notes:

Notre perfectionnement appartient  notre volont qui doit dominer les
lans de notre inconscient, les forces, les influences du monde
extrieur, les phnomnes occultes que la nature labore sans cesse,
dans les cellules de notre tre. Si notre volont est fragile, il faut
la fortifier, afin qu'elle devienne l'outil inflexible et sr de notre
pense. Nous pouvons et nous devons l'entraner  lui obir. C'est
pourquoi l'on a justement dit que: Nous sommes les matres de notre
perfectionnement.

A demi-voix, Claude rpta lentement:

Nous sommes les matres de notre perfectionnement... Si ma volont est
fragile, je puis l'entraner  obir... Le puis-je vraiment?

Un trange sourire, un peu amer, errait sur sa bouche.




X


Le lendemain,  onze heures, ainsi qu'elle l'avait rsolu, Claude
entrait dans l'htel de Ryeux. Un valet de chambre l'introduisit, par un
vestibule tendu de somptueuses verdures, dans un petit salon o il la
pria d'attendre.

Il allait avertir Mme de Ryeux.

Seule, elle s'assit; et, observatrice d'instinct, regarda autour d'elle,
s'occupant  chercher quelle devait tre la personne morale de Mme de
Ryeux, d'aprs le cadre qu'elle s'tait cr.

Mais ce petit salon, qui semblait tre son domaine propre, ressemblait,
dans son vtement de brocart rose,  des centaines d'autres salons Louis
XVI qui avaient, pareillement, des meubles laqus, des bibelots de Saxe,
des ventails anciens, de vieilles montres prcieuses, des ivoires
abrits par une vitrine, et disperss sur les divers meubles capables de
les porter; des plantes vertes, des fleurs de prix, vu la saison
d'hiver. Un unique portrait, sign Flameng; celui, sans doute, de la
matresse du logis; une jeune femme, d'un blond soyeux, debout devant un
paysage dlicatement estomp qui fuyait loin derrire elle. Plutt
forte, semblait-il, d'aprs la ligne trop ronde des paules nues, du cou
un peu court cercl de grosses perles, qui portait une jolie tte
insignifiante o s'ouvraient des yeux ples, lesquels, pas plus que la
bouche,  demi souriante, ne rvlaient une personnalit.

Et puis, sur une petite table volante, bien en place d'honneur, une
superbe photographie de trs jeune femme ou jeune fille, une brune,
petite, dont les traits irrguliers sous les cheveux noirs, plants bas,
se faisaient oublier devant l'clat des yeux sombres, au regard clin.
Un sourire retroussait la bouche un peu grande, avec des lvres lourdes
qui devaient tre, au baiser, souples infiniment.

Curieuse, pour tromper l'attente, Claude s'intressait  l'analyse de
ces deux portraits qui n'taient pas les seuls dans la pice, comme elle
l'avait cru. A l'extrmit du piano  queue, elle aperut tout  coup
une petite _photo_ de Raymond de Ryeux, en costume de tennis, si
vivante, qu'une seconde, elle eut l'impression de le voir apparatre,
tel qu'il tait l-bas,  Jobourg, les yeux hardis et gais, une mine de
grand garon en vacances qui aurait une dsinvolture hautaine et une
courtoisie caressante.

Les minutes coulaient. Claude s'tait distraite  chercher la
psychologie des trois tres dont les images taient l, runies. Mais
elle commenait  trouver abusive, l'attente qui lui tait impose, avec
le sans-gne inhrent  certaines femmes du monde, vis--vis de ceux
qu'elles tiennent pour des infrieurs. Et impatiente, elle se levait,
prte  faire dire par le valet de chambre qu'elle ne pouvait davantage
attendre, quand la portire fut carte soudain. Mme de Ryeux entrait,
et avec elle, un violent parfum d'oeillet. C'tait bien la jeune femme
blonde du portrait. Mais elle avait un clat tout artificiel, la peau
savamment poudre, les lvres d'un coloris violent, un imperceptible
trait brun accentuant les sourcils. Une longue robe de maison, d'un bleu
de ple turquoise, l'enveloppait, laissant voir le cou et les bras
sertis de dentelle.

L'accent trs correct, elle dit s'excusant:

--Bonjour, mademoiselle. Je vous ai fait attendre un instant. J'tais
encore  ma toilette. Je regrette...

Elle s'tait un peu incline. Claude avait fait de mme; mais dans son
salut, il y avait une aisance presque hautaine dont elle n'avait pas
conscience et qui tait la simple expression du sentiment qu' premire
vue, cette jeune femme, d'allure omnipotente, veillait en elle.

Toutes deux avaient chang un coup d'oeil rapide o, chez l'une comme
chez l'autre, il y avait de l'examen.

--Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir, mademoiselle. Et allons
vite au fait, car j'ai peu de temps  vous donner.

--Ne serais-je pas venue, madame,  l'heure que vous aviez indique?

--Oh! si, parfaitement... Mais ma modiste vient d'arriver impromptu,
pour me montrer des modles. Elle m'attend, c'est pourquoi je suis
presse. Vous savez, mademoiselle, ce dont il s'agit?

--De me faire entendre, si j'ai bien compris,  quelques-unes de vos
rceptions de quinzaine? madame.

--Oui... C'est cela... Je voudrais vous avoir un vendredi sur deux; pour
l'un, j'ai des tsiganes et des danseuses trangres, mais, pour l'autre,
je dsire offrir aux amateurs, qui sont assez nombreux dans notre
cercle, mon mari ayant la toquade de la musique... un plaisir plus
srieux, du violon et du chant, peut-tre aussi du piano... Mon mari et
ma belle-mre m'ont dit que vous jouiez fort bien... Ce dont je regrette
de ne pouvoir juger par moi-mme.

Avec une ironie que la jeune femme ne perut pas, Claude dit:

--Mon Dieu, madame, je dois jouer au Cercle ouvrier de Charonne, dans
quelques jours, c'est--dire avant le dbut de vos sances... en
dcembre? je crois... Si vous voulez bien assister  ce concert, vous
pourrez juger mon jeu, en connaissance de cause, comme vous le
souhaitez.

--Comment, vous jouez pour les ouvriers?...

--Pour une oeuvre philanthropique, oui, madame.

Mais l'explication ne parut pas dissiper le dsarroi de Mme de Ryeux. De
toute vidence, il lui paraissait absolument anormal de prsenter  ses
htes une artiste qui se faisait entendre devant un public d'ouvriers.

Il y eut dans le salon de brocatelle rose un imperceptible silence,
presque aussitt rompu par un bruit de pas. Et la portire, de nouveau
carte, Raymond de Ryeux,  son tour, entra dans le salon. Il tait en
tenue de cavalier, les bottes poudreuses. Il devait descendre de cheval.
Courtois, il salua Claude, puis commena:

--Charlotte, je m'excuse de me prsenter chez vous en pareil quipage.
Mais on m'a dit que Mlle Suzore tait encore avec vous et je dsirais
savoir o en taient les ngociations... Eh bien, mademoiselle,
allez-vous nous accorder le rgal de vous entendre... et dans quelles
oeuvres?...

Sur les traits de Claude, l'expression hautaine s'effaa. Maintenant, il
s'agissait de musique; et tout de suite, sur elle, le charme oprait,
sans rien d'ailleurs lui enlever de sa rserve fire. Mais, intresse,
elle indiquait les lments d'un programme que Raymond de Ryeux
coutait, attentif. Tous deux discutrent sur le choix le meilleur,
laissant Mme de Ryeux donner des opinions que l'un et l'autre
accueillaient comme celles d'une personne qui use d'une langue dont
l'intelligence lui est trangre.

Mais Raymond de Ryeux tait, dcidment, un vrai connaisseur; Claude le
constatait, surprise; et,  cause de cela, tout  coup, elle cessait de
l'englober dans la nulle phalange des hommes de son monde, infiniment
ngligeable, et le sortait du nant o, jusqu'alors, elle l'avait
relgu, avec son ddain de travailleuse pour les oisifs.

Enfin tout fut rgl, mme au gr de Mme de Ryeux qui s'tait
copieusement mle  la discussion. Claude l'avait bien juge; elle
tait trs soucieuse de ne point laisser oublier que les dcisions
concernant ses vendredis la regardaient au premier chef. Et ce fut elle
qui conclut:

--Votre programme du 3 dcembre est donc arrt, mademoiselle.
Maintenant, il me reste  savoir quelles sont les conditions de votre
cachet.

Une imperceptible contraction rapprocha les sourcils de Claude. Les
questions d'ordre financier lui taient toujours dsagrables  traiter.
Mais, avant qu'elle et rpondu, de Ryeux intervenait:

--Pour rgler cette question avec Mademoiselle, vous n'avez pas besoin
de mes lumires, Charlotte. Je vous laisse. Mademoiselle, votre concert
 Charonne est bien vendredi, n'est-ce pas, m'a dit Hugaye?... Alors, 
la semaine prochaine! Il est permis, je suppose, d'aller fliciter les
artistes?

--Certes oui... Mais on ne les rencontre pas toujours!... En gnral,
nous filons tous et toutes, ds que notre tche est remplie...

--Je ferai en sorte d'arriver  temps. Mademoiselle, je vous prsente
mes hommages.

Qu'il tait donc crmonieux chez lui! La prsence de sa femme, sans
doute... Et un involontaire sourire effleura la bouche de Claude.

Il ne s'en aperut pas. Son oeil incisif enveloppait les deux jeunes
femmes: Charlotte, blonde, poudre, un peu lourde, type insignifiant,
dans l'lgance du peignoir de satin... Claude, svelte et haute, sous
l'austre _tailleur_ de laine bleu sombre, boutonn jusqu'au menton
autour de l'original visage qui avait un clat de fleur blanche...

Il s'inclinait. Elle rpondit par un lger signe de tte et il sortit.

Aussitt,  l'extrmit du petit salon, une porte s'entr'ouvrit; et
Claude vit surgir la jeune fille brune dont, un moment plus tt, elle
regardait l'image.

--L'ogre est parti?... Je puis entrer?...

--Mais oui, entre, Lolita, chre... Je suis avec Mlle Suzore  organiser
mes Matines. Tu me donneras ton avis... Bonjour, trs chrie,
embrasse-moi.

Elles changrent un baiser de petites pensionnaires, ravies de se
retrouver sans gnante prsence. Claude ne semblait pas compter.

La nouvelle venue, souple et mince, ressemblait  un petit animal
sauvage, avec ses yeux brillants, ses dents aigus, tandis qu'elle se
pelotonnait dans un canap bas, attirant prs d'elle Mme de Ryeux.

--Alors, raconte, ma belle Charlotte, qu'est-ce que vous complotiez,
mademoiselle et toi?... Je n'osais pas entrer. Victor m'avait dit que
vous aviez une confrence avec une dame trangre; et j'avais peur de
m'attirer les foudres de ton aimable poux si je venais vous troubler...

--Ne dis donc pas de sottises, mon trsor. Tu sais bien que tu peux
toujours entrer et je pense que les grogneries de Raymond ne te
troublent pas plus que moi. Mais laisse-moi en finir bien vite avec Mlle
Suzore, car Rosine vient de m'apporter  voir de bien jolis modles de
chapeaux. Il y en a un qui me tente trs fort... Seulement, son prix
est sal...

--Qu'est-ce que a fait, s'il est joli! dcrta Lola, philosophiquement.

--Trs joli! rien que des aigrettes autour de la calotte... Je vais te
le montrer... Alors, mademoiselle, vous demandez pour ces sances?...

Claude avait cout le dialogue, amuse et ddaigneuse. Avec une aisance
tranquille, elle indiqua un chiffre que, volontairement, elle faisait
trs lev. Une obscure impulsion la poussait  affirmer ainsi sa valeur
d'artiste.

La jeune femme eut un sursaut dont elle ne fut pas matresse, et jeta un
peu raide:

--Vous tes bien exigeante! mademoiselle! Pourtant, vous tes une
dbutante, toute jeune...

Claude ne se troubla pas. Comme une gamine, elle continuait  s'amuser
du dsarroi o ses prtentions plongeaient la jeune Mme de Ryeux; et
avec la mme dsinvolture paisible, elle pronona:

--Je ne suis pas une dbutante pour les connaisseurs. Le cachet que je
vous demande, madame, est le mme que j'ai offert  la princesse
Bracovan, par exemple.

--Ah! vous avez jou chez la princesse?...

--L'hiver dernier, oui, madame, et je vais y avoir encore plusieurs
sances... Mais je ne voudrais pas vous entraner plus loin que vous ne
souhaitiez. Si vous prfrez renoncer  votre projet, faites-le, je vous
prie, sans scrupule, madame.

Du bout de sa pantoufle de satin, Mme de Ryeux frottait le tapis,
partage par des sentiments divers. Son amie intervint.

--Charlotte, mon amour, pourquoi hsites-tu, puisque Raymond t'a dit de
tout arranger  ton gr? Fais-le donc... L'argent, a n'a pas
d'importance!

Mme de Ryeux devait subir, trs fort et trs facilement, l'influence de
Lola, car soudain, dcide, elle se tourna vers Claude qui attendait,
observant.

--Mlle Alvirads a raison. La seule chose importante, c'est que nous
ayons de bonne musique. Puisque mon mari a une trs haute opinion de
votre talent, qu'il vous a choisie, il aurait mauvaise grce  se
plaindre des conditions o il pourra vous faire entendre.

--Mais sois sre, Charlotte, qu'il ne se plaindra pas du tout... Mlle
Suzore est pour cela bien trop jolie. Il la regardera, il l'coutera...
Et ainsi tout le monde sera satisfait!

Tout le monde?... Qui?... Les mots taient ambigus. Mais Claude n'tait
pas femme  prendre souci d'une allusion trop directe, d'une parole plus
ou moins heureuse... Surtout venant d'une trangre qui avait tout 
fait les allures d'une enfant gte. Sauf peut-tre Mme de Ryeux qui
paraissait sous le charme, nul ne devait prendre garde  ses propos.
Tout en parlant, elle jouait avec les dentelles de son amie, ou
s'amusait  faire glisser les bagues des doigts blancs, un peu potels.

Elle darda, sur Claude, ses prunelles noires:

--Je suis sre que vous devez jouer merveilleusement, mademoiselle. Vous
avez un vrai type d'artiste. Vous ne me trouverez pas malhonnte de vous
dire cela?

--Malhonnte?... Oh! non! pourquoi?... Si c'est ce que vous pensez!...
Je suis habitue  m'entendre dire toute sorte de choses...

Les yeux de Lola Alvirads flambrent comme ceux d'une fillette
curieuse, mise soudain en got.

--Quelles choses?... Dites!... je vous en prie... Ce doit tre amusant!

Mais Mme de Ryeux se chargea de rpondre. Elle avait l'air agace.

--Que tu es donc enfant! Lolita. Ne retarde pas ainsi Mademoiselle, qui
doit tre presse comme nous. Tu sais que nous n'avons plus qu'un
instant avant le djeuner. Tu restes pour l'aprs-midi?

Lola se mit  rire.

--Non, les mines maussades de Raymond me coupent l'apptit. Mais je
reviendrai te prendre  deux heures. J'ai prvenu tante qu'elle n'ait
pas  compter sur ma socit et...

Une exclamation de Charlotte de Ryeux l'interrompit:

--Comment, Raymond, vous voici encore?

--Encore, oui... Je suis venu voir si vous aviez termin avec Mlle
Suzore. Bonjour, Lola. Dj en visite?

L'accent tait bref, un peu ironique.

--_Dj!_ comme vous dites, homme malhonnte.

--Raymond, puisque vous voil, voulez-vous vous charger de reconduire
Mlle Suzore? J'ai quelque chose  voir avec Lola. Mademoiselle, au
vendredi 3, n'est-ce pas? Au revoir.

Elle tendait la main. Claude, indiffrente, donna la sienne.

--C'est convenu, madame.

Lola bondit vers elle:

--Mademoiselle Suzore, je suis enchante  l'ide de vous retrouver et
de vous entendre. Je vous trouve dlicieuse! Je suis sre que je vais
vous adorer!

--Lola, tu es stupide, ma petite, allons, viens...

--Oui, si tu ne dois pas faire la grondeuse.

--Bien entendu! Allons, bb, viens vite. Encore une fois, au revoir,
mademoiselle.

Elle entranait Lola, mi-grognon, mi-cline.

Claude avait salu silencieusement. Les papotages qu'elle venait
d'entendre lui semblaient tout  la fois comiques et ridicules. Devant
elle, Raymond de Ryeux cartait la portire. Ils se trouvrent seuls
dans le vestibule aux vieilles tapisseries. Sur une crdence, luisait
l'clair d'une collection d'tains.

Brusquement, il jeta:

--Qu'est-ce que vous avez fait  cette tte folle de Lola pour qu'elle
vous adresse de pareilles dclarations?... a me gche mon plaisir de
vous entendre, de penser qu'elle aussi jouira de vous couter!

--Pourquoi? fit-elle le regardant bien en face.

--Parce que c'est une crature qui m'agace, fit-il durement.

Cette fois, Claude ne dit pas pourquoi? Mais il devina l'interrogation
muette de sa pense.

--Elle manque de tact... Elle a des emballements idiots...

--Merci bien, fit Claude, riant malgr elle.

Il la regarda interloqu. Puis, lui aussi, se mit  rire.

--Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas... Lola Alvirads
m'agace parce que c'est une enfant mal leve. Charlotte l'a connue 
Cannes et s'est toque d'elle... Maintenant toutes deux ne se quittent
pas. La jeune personne, qui est orpheline, vit chez une tante o elle a
la bride sur le cou... Et je vous garantis qu'elle en use... Du matin au
soir, je suis expos  la voir surgir ici, se mler de tout.
Comprenez-vous qu'elle me paraisse odieuse?... Vous ne me rpondez
pas... Pourquoi?... Il y a quelque chose au fond de vos yeux.

Il appuyait sur elle son regard incisif, tandis qu'elle posait la main
sur le bouton de la porte, pour sortir.

--Que pensez-vous?... que je suis bien maussade pour Lola Alvirads?

--Peut-tre le mrite-t-elle?... Cela, je n'en sais rien... Non, je
pensais...

--Quoi? insista-t-il avec sa vivacit imprieuse, voyant qu'elle
s'arrtait.

--Je pensais, je pense que chacun doit tre libre de prendre son plaisir
comme il l'entend... Ce que vous faites, sans doute... Srement mme...
Alors, je m'tonne que vous trouviez mauvais, l'agrment que recherche
Mme de Ryeux dans la socit de Mlle Alvirads. Voil.

--Voil!... C'est vite dit... Vous ne savez pas  quel point il est
exasprant de voir une gamine rgenter une maison o l'on a, seul, en
fin de compte, le droit de commander.

--Seul?... Oh! quelle prtention! Pourquoi donc votre volont
primerait-elle celle de Mme de Ryeux?

--Parce que je suis son mari!

Elle eut un haussement d'paules et ses lvres furent railleuses.

--Autrement dit son associ. Les associs ont les mmes droits.

--Non, pas dans l'association conjugale, rpliqua-t-il autoritaire.

--Oui, je sais... La plupart des hommes pensent comme vous; mais les
femmes ne sont pas obliges de tenir compte de ces opinions d'un autre
ge.

Elle avait parl d'un ton de badinage; mais son accent tait si sincre
et si simple qu'il comprit que ce qu'elle disait, c'tait sa conviction
absolue. Et en lui, gronda l'instinct du mle habitu  la domination,
la brutale tentation d'asservir cette indpendante. Confusment, il
avait la vision de ce visage volontaire renvers sous le sien, sa bouche
crasant les lvres qui disaient des paroles d'affranchie.

Et cependant, trs correct, tel un courtois matre de maison, il ouvrait
la porte devant elle et prononait:

--Au revoir, mademoiselle, et merci d'avoir bien voulu venir.




XI


--lisabeth; est-ce que nous partons ensemble? questionna Claude. Il va
tre huit heures et je crois que le concert commence  neuf, si je me
souviens bien de ce qu'a dit Hugaye.

Dans la salle  manger, petite mais trs claire, avec ce caractre de
nettet lgante qui tait le luxe de Mme Ronal, toutes deux finissaient
leur dner de femmes pour qui les repas sont sans importance. Mais le
couvert tait dress avec soin; et dans une coupe, au milieu de la nappe
 damiers bleu ple, s'panouissaient de larges chrysanthmes couleur
d'or.

--Oui, mieux vaut que nous partions ensemble... Je n'aime pas  te voir
circuler seule, le soir, dans nos rues dsertes. Mais tu as raison, il
ne faut pas nous attarder, car je dois, en passant, donner  Mme Lefort,
le sirop pour la petite Ccile qui tousse trs fort...

--Comme vous-mme, ce soir, lisabeth. Comment allez-vous pouvoir faire
votre confrence!... Vous tiez plus qu'en droit de vous dcommander!

--Et laisser le pauvre Hugaye en dtresse... Tu as de bonnes ides, ma
petite Claude.

La jeune fille arrta sur Mme Ronal ses larges prunelles qui semblaient
deux lacs sombres o errait l'ombre de tant de penses qu'elle ne disait
pas. En cet instant, une affectueuse impatience y flottait:

--Grande amie, vous ne vous proccupez jamais que des autres!

La jeune femme se mit  rire.

--C'est qu'ils me paraissent beaucoup plus intressants que moi-mme,
qui m'est trop bien connue.

Claude continuait:

--Je ne sais pas quand vous consentirez  prendre soin de vous...

--Quand je serai devenue une personne fragile ou impotente... Et
j'espre bien que ce temps n'est pas prs de venir... car ce serait,
pour moi, une mort anticipe.

--lisabeth, vous aimez  ce point votre vie?

--Ah! oui, je l'aime, fit Mme Ronal avec une conviction forte, presque
fervente.

--Vous ne la voudriez pas autre?... moins prise par tous ces pauvres
auxquels suffirait bien une simple doctoresse qui n'aurait pas votre
valeur? Vous n'touffez pas dans le cercle troit o vous vous enfermez
volontairement?

--troit!... Claude, comment peux-tu dire cela!... Il est, au contraire,
si vaste!

La jeune femme avait relev la tte vers Claude debout; et ses yeux
pensifs cherchrent ceux de la jeune fille qui avait parl, regardant
loin devant elle, vers quelque invisible monde.

--Qu'est-ce que tu as, ce soir? Claude. Un ennui?... Une fatigue qui te
fait voir en noir la bonne tche  remplir?... Aussi bien que moi,
pourtant... presque aussi bien, tu sais que cette tche est la seule
joie qui ne puisse m'tre enleve... Si je ne l'avais pas...--et si je
ne t'avais pas, _ma fille_ Claude...!--qu'est-ce que serait ma vie?

Claude, d'un lan rare chez elle, se courba vers la main d'lisabeth,
allonge sur la nappe, et y posa ses lvres.

--Oh! vous ne seriez pas longue, grande amie,  dcouvrir quelque
nouveau moyen de vous dpenser pour les autres!

Simplement, Mme Ronal dit:

--Quand on a t trs prouve, on devient incapable de vivre
uniquement en soi et pour soi. Le seul vrai viatique, c'est de
s'oublier... Mais quelle ide de parler de ces choses, un soir o nous
sommes presses!... C'est absurde!... Tu es prte? ma petite.

--Mais oui, lisabeth. Est-ce que vous ne me trouvez pas suffisamment
belle?

Mme Ronal la regarda. Elle portait une robe tout unie de souple crpe de
Chine, d'un chaud coloris de violette. Une guipure rousse ourlait
l'chancrure carre du corsage qui dgageait le cou sous le noeud lche
des cheveux.

--C'est un peu sombre, peut-tre, pour tous ces braves gens... Cette
robe les flattera moins... Tu aurais d te mettre en blanc.

--Oh! Lise, il pleut!... Pour trotter dans les rues, ce serait si gnant
d'tre en blanc...

--Oui, c'est vrai, tu as raison... Moi-mme, je ne suis gure lgante
dans mon uniforme noir... Va vite mettre ton manteau. Veux-tu?

Claude obit. Devant la glace troite et haute qui surmontait la
chemine, elle se regarda, inspectant son image. Par lisabeth, elle
avait t leve dans le sentiment que les humbles mritent autant
d'gards que leurs frres fortuns. Et c'tait pensant  eux seuls,
qu'elle prit sur sa chemine d'admirables roses th que, le matin mme,
elle s'tait offertes chez une luxueuse fleuriste des Champs-lyses,
insouciante de leur prix, puisqu'il s'agissait de goter une impression
de beaut. Elle les glissa dans sa ceinture, puis s'enveloppa dans le
long manteau qui devait la protger de la pluie pendant sa course
pdestre, enroula une charpe sur ses cheveux; et, sombre chrysalide,
alla rejoindre lisabeth qui l'attendait, parcourant une revue.

Elle sourit  la jeune fille:

--Tu as ton violon?

--Hugaye l'a fait prendre tantt.

--Bien alors, partons.

La pluie tombait toujours. Les deux femmes, d'ailleurs, n'y prirent pas
garde et s'en allrent d'un pas rapide,  travers la rue dserte o les
pavs luisaient sous l'averse. Ni l'une ni l'autre ne parlait. Comme
tous les tres qui ont une forte vie intrieure, elles fuyaient
d'instinct les futiles propos.

Mais bientt, lisabeth s'arrta devant une haute maison, pauvre ruche
dont les murs suintaient la misre.

--Voulez-vous, lisabeth, que je monte la potion? proposa Claude,
s'arrtant aussi.

--Merci, mon enfant. Je prfre me rendre compte de l'tat de la petite,
ce soir. Attends-moi l, dans le couloir. Je ne serai qu'un instant.

Claude rit:

--Est-ce bien sr, cela? grande amie. Mme Ronal riait aussi.

--Oui, bien sr, puisque Hugaye nous attend. Et elle s'engouffra dans
l'troit escalier.

Des cris d'enfant rsonnaient, dominant un bruit d'assiettes remues.
Bruyamment, quelque casserole tomba, avec un son de ferraille. Puis des
voix s'levrent sur un ton de querelle. Un homme chantait d'un accent
qui trahissait l'ivresse et il s'interrompait pour crier des injures 
une femme--la mnagre sans doute,--qui s'irritait contre lui, le
diapason aigu.

Mais  tous ces dtails devenus familiers pour elle, Claude ne faisait
mme pas attention, absorbe en elle-mme.

La voix de Mme Ronal la fit tressaillir.

--Je t'ai fait un peu attendre... Comme je le craignais, la petite
n'tait pas bien; et j'ai d expliquer  la mre comment il fallait
soigner l'enfant. Or, cette brave femme est plutt stupide...

--Faut-il qu'elle le soit, grande amie, pour que vous en conveniez!
remarqua Claude, taquine. Maintenant nous n'avons plus qu' courir, car
vous, la femme exacte, vous allez tre en retard.

Elles reprirent leur course et atteignirent, en quelques minutes, le
btiment o avait lu domicile le cercle ouvrier dont Hugaye tait une
des puissances dirigeantes.

A leur apparition, il eut un cri d'allgement.

--Ah! enfin!... J'avais peur qu'un empchement ne vous et arrte l'une
ou l'autre,  la dernire minute.

--J'ai d monter voir une petite malade, mon ami, expliqua lisabeth.

Il dit aussitt, d'un ton d'excuse:

--Je vous demande pardon de me montrer impatient. Mais nous avons dj
beaucoup de monde, et vous savez que notre public ne sait pas bien
attendre. Bonsoir, Claude. Votre violon est l.

--Merci.

Ils ne s'taient pas serr la main, lui press, elle indiffrente. Dans
un coin de la petite salle, devenue le foyer des artistes, elle tait
son manteau, son charpe, et sans mme regarder le miroir, elle
remettait le peigne qui rejetait les boucles rebelles vers la tempe
gauche.

Aprs de htives paroles de bienvenue, elle laissa de ct les
organisateurs du concert, les quelques artistes qui causaient dans le
minuscule foyer et se rapprocha de la porte ouverte sur l'estrade, afin
d'observer la salle, d'o venait une rumeur de foule...

C'tait l'habituel aspect de ces runions composes de trs humbles. Des
femmes en cheveux pour la plupart; beaucoup de mres de famille qui
avaient amen l tous les enfants, mme les poupons, sommeillant entre
leurs bras, et les petits qui appuyaient une tte endormie, ou curieuse,
sur les genoux de la mre.

Et beaucoup aussi de travailleurs, presque tous trs propres, de rudes
visages creuss par le labeur, la misre, la vie difficile, et que
dtendait, ce soir, la distraction offerte. Dans les rangs, les
commissaires circulaient, des garons du monde, fervents socialistes,
comme Hugaye; ils parlaient aux uns et aux autres, casaient les
arrivants, effars de trouver les places prises presque toutes; car la
salle du cercle, pourtant vaste, tait  peu prs comble. Sous la
lumire crue des lampes lectriques, sur les murs badigeonns en jaune
clair, se dtachaient des cartes gographiques, des tableaux de
botanique ou de zoologie; et aussi des reproductions photographiques de
belles oeuvres d'art, en peinture et sculpture, qui, groupes sur un des
panneaux, y formaient une sorte de petit muse.

Parmi cette foule, Claude distingua le visage dlicat de Lily Switson
qui, comme toujours, son crayon  la main, notait discrtement des
types, des expressions surprises au passage. Un peu derrire elle, les
yeux mystiques de Sonia contemplaient ses frres les pauvres. Et encore,
debout, adoss au mur, prs d'un groupe de vieux travailleurs, au masque
dur, elle aperut une silhouette bien diffrente, tout aristocratique
celle-l, la haute silhouette de Ryeux.

Alors un lger sourire effleura sa bouche; et dans ce sourire, il y
avait de l'amusement, une pointe de raillerie  l'adresse de la
faiblesse masculine; et peut-tre, de plus, l'inconscient orgueil de sa
puissance de femme.

Raymond de Ryeux ne pouvait la voir, dissimule par la portire, et
comme il tait sous la pleine lumire d'une lampe, elle discernait trs
bien son expression de curiosit, un peu ddaigneuse, une expression de
patricien condescendant  se mler au peuple. Si nettement, elle
devinait cette impression, que des profondeurs de son me, habitue 
tenir le pauvre pour un gal, jaillit, violemment, le regret de ne
pouvoir carter le spectateur dilettante qui n'aimait pas les humbles.

Mais elle cessa de s'occuper de Raymond de Ryeux; Hugaye venait de
rentrer dans le foyer et disait  lisabeth.

--Madame, c'est vous qui commencez. tes-vous prte?

--Toute prte. Je suis  vous quand vous voudrez, mon ami.

--Alors, tout de suite, madame. J'entre pour vous annoncer.

Claude aussitt passa sur l'estrade afin de trouver un coin pour bien
entendre. Mme lisabeth et-elle t pour elle une indiffrente, elle
aurait aim l'couter, tant il y avait dans sa parole de sincrit
chaude et forte. Sans doute, pour cela, son action tait prodigieuse sur
les cerveaux et les mes.

Ds ses premiers mots, comme toujours, elle s'empara de son auditoire.

Debout dans l'embrasure de la porte, Claude la regardait, fine, presque
frle, dans la svrit de son costume tailleur. Mais la ligne du profil
dlicat tait singulirement ferme, et quelle volont il y avait sur le
beau front large que dgageaient les bandeaux, dans la lumire du regard
profond, dans le dessin des lvres, rsolues et douces.

Presque sans gestes, trs simple, elle parlait et dans sa voix un peu
fatigue ce soir-l, toutes les penses se modelaient avec un relief
merveilleux. Elle parlait, puissante de tout le dsir qui brlait en
elle, celui de faire du bien--ne ft-ce qu'en les distrayant-- ces
pauvres pour qui la vie tait lourde.

Aussi comme ils l'coutaient, tous leurs visages tendus vers elle, mme
ceux des petits qui ne comprenaient pas et la regardaient, trs
attentifs, charms par la musique attirante de sa voix.

Elle se disait leur soeur... Et elle le pensait. Une travailleuse comme
eux, prte toujours  leur donner l'aide qu'ils rclamaient ou seulement
souhaitaient.

Avec des mots que les plus frustes penses pouvaient comprendre, elle
cherchait  illuminer leur morne horizon, en leur rappelant les joies
que tous, mme les plus dshrits, rencontrent sur leur route. Elle
leur disait la beaut du dvouement, de la bont, du fier souci de
remplir bien les obligations acceptes. Elle leur rvlait ce qu'ils
devaient mettre dans leur vie afin qu'elle ft heureuse dans la mesure
qui dpend de toute crature. Et ainsi, elle les entranait dans son
vol; elle les levait en leur montrant la place que les plus misrables
tiennent dans la grande famille sociale, le rle qu'ils peuvent y
remplir s'ils ne perdent jamais le respect d'eux-mmes et accomplissent
loyalement leur tche. A la femme isole, surtout, elle prchait
l'indpendance, l'orgueil de se suffire et de ne jamais consentir 
devenir honteusement la _chose_ de l'homme...

De toute son me, de toute sa pense, Claude, elle aussi, coutait. Elle
se jugeait bien quand elle disait  Mlle de Villebon que, moralement,
elle tait un reflet. Tandis qu'elle coutait la parole fervente
d'lisabeth, elle retrouvait son me d'altruiste. Elle comprenait, elle
trouvait tout naturel l'apostolat de son amie, dont la beaut lui
apparaissait pareille  une lumire vivifiante qui l'levait au-dessus
de sa propre nature; elle en avait conscience...

Et cependant... cependant, en elle, subsistait toujours l'autre Claude
nouvellement apparue, qui dissquait l'impression de la Claude
enthousiaste.

Une fois de plus, curieusement, elle se demandait quel aliment donnait
tant de force  l'me d'lisabeth Ronal. Si loin qu'elle se la rappelt,
toujours, elle l'avait vue ainsi se consacrer aux autres; non pas d'un
effort de sa volont oriente vers le devoir, mais dans un lan joyeux
et passionn; comme d'autres cherchent leur propre bonheur.

Jeune fille, tait-elle ainsi dj?

Claude l'ignorait; car jamais Mme Ronal ne parlait d'elle-mme ni de
son pass. Tout juste, Claude savait que, orpheline, elle avait t
marie  dix-sept ans, par des amis, avec un garon que sa famille
esprait ainsi assagir; et qui, au bout de quelques mois, emport par
son humeur d'aventurier, avait disparu, aprs avoir gaspill--par tous
les moyens--la presque totalit du petit avoir de sa jeune femme. Il
l'avait abandonne brutalement, sans un mot, tout  coup; et la secousse
qu'elle en avait prouve avait tu, pour jamais, ses esprances de
maternit. Alors, elle s'tait vue sans fortune, sans famille, toute
seule devant un avenir dvast. Mais elle tait de la race des
vaillantes. Fille de mdecin, elle s'tait donne  la mdecine. Elle
avait travaill avec une nergie qu'aucune difficult ne rebutait;
servie par un cerveau merveilleusement organis, devenue une sorte de
religieuse laque  qui le malheur semblait avoir donn la soif de se
rapprocher toujours de la souffrance pour la soulager.

Et en possession de tous ses grades, ayant devant elle un brillant
avenir de doctoresse, elle avait choisi de s'en aller vivre parmi les
humbles qui, seuls, l'attiraient. Bien vite clbre dans le quartier de
Charonne o elle tait alle s'tablir, elle s'tait vue prie
d'accepter la direction du dispensaire tabli par une socit prive. Et
pour l'oeuvre, 'avait t un incomparable bienfait.

Avait-elle souffert de sa solitude de femme, aprs l'horrible
dsillusion? A personne, elle ne l'avait dit. Mais Claude tait certaine
que la maternit lui avait manqu. Il suffisait, pour cela, de la voir
au dispensaire s'occuper des enfants, surtout des trs petits. Avec
elle-mme, lisabeth s'tait montre une sorte de soeur ane, trs
maternelle, tendre sans effusions puriles, soucieuse de l'habituer,
toute jeune,  agir selon sa conscience, prchant surtout d'exemple.

Et Claude avait ainsi appris  discerner ce que croit, pense, veut une
nature trs haute. Jusqu'alors, elle avait obi  ces ides directrices;
ft-ce mme au prix d'un effort qu'elle accomplissait, domptant parfois
un frmissement de rvolte devant la contrainte que lui imposait sa
volont.

Tout  coup, en coutant la chaude parole de son amie, elle trouvait des
rponses  cette question qui depuis deux mois la hantait obscurment:
Pourquoi emprisonner sa vie dans un rseau de devoirs, peut-tre
illusoires?

Des applaudissements formidables s'levaient, remerciement de ces
simples  celle qui tait venue  eux. De rudes voix criaient:

--Bravo! le docteur!.... Merci! Bravo, madame Ronal!

Une rumeur de houle emplissait la vaste salle o les auditeurs
s'agitaient, leur attention dtendue. Claude aperut Raymond de Ryeux
qui semblait vouloir se rapprocher de l'estrade. Mais sans prendre garde
 ses volutions, elle rentra dans le foyer o lisabeth revenait,
souriante, son mince visage tout ple de fatigue.

Claude eut tout juste le temps de lui murmurer tendrement:

--Grande amie, c'est bon pour tout le monde, ce que vous venez de
dire...

Car,  travers le petit parloir soudain encombr, Hugaye se glissait
vers elle:

--Claude, c'est  vous..., si vous voulez bien...

--Trs bien... J'y vais. L'accompagnateur est l?

--Oui.

Et il lui indiquait un garon de trs modeste allure, un pauvre diable
de talent  qui il avait voulu procurer un petit profit. Claude avait
rpt avec lui quelques jours avant; et de mme que pendant cette
sance premire, il la couvrit d'un regard admiratif.

Elle paraissait sur l'estrade. Une curiosit apaisa instantanment le
bruit des paroles.

Des exclamations touffes coururent, arrivant jusqu' elle.

--Ah! la belle demoiselle!

--Tiens, elle est coiffe comme un garon!

--Mtin! la jolie fille!

Une envie de rire lui montait aux lvres. Mais elle resta cependant
impassible, attendant que le pianiste et fini de prluder. Ses yeux
erraient sur la foule. Elle rencontra ceux de Lily et lui sourit; puis
le regard vif et caressant de Raymond de Ryeux, hardiment pos sur
elle...

Le pianiste plaquait son dernier accord. Elle leva son archet et le son
chanta dans la salle.

Cette fois, le silence se fit absolu. A ces humbles pour qui elle tait
l, Claude voulait donner le meilleur de son jeu... Tout de suite, elle
oublia qu'elle n'tait pas seule. Comme toujours la musique l'envotait;
et les notes frmissantes vibraient, jaillies de son me mme.

Et la mme tempte d'applaudissements, qui avait acclam les paroles de
Mme Ronal, s'leva de la foule subjugue qui, imprative, criait, avec
une spontanit nave:

--Bravo!... Bravo!... Encore!

Un bouquet de violettes, des oranges vinrent s'abattre aux pieds de
Claude. Elle salua. Son visage s'clairait d'un chaud sourire. Elle
avait l'air d'une petite fille qui s'amuse. Ramassant le bouquet de
violettes, elle le glissa dans sa ceinture, prs des roses splendides
dont la tte penchait un peu; et les applaudissements redoublrent.
Raymond de Ryeux, lui, n'applaudissait plus; mais ses yeux, qui ne la
quittaient pas, parlaient si expressment qu'une sorte d'orgueil la fit
tressaillir.

--Encore!... Encore! insistait la foule.

Elle fit oui! de la tte, et soulevant son archet, aprs un signe 
l'accompagnateur, elle commena le _Prlude_, de Bach.

Aussitt, ce fut le mme silence recueilli; le mme chant des notes, si
expressif qu'il parlait  tous, aux plus ignorants, aux plus rebelles...

Quand le dernier son mourut, le silence persista une seconde... Tous
coutaient encore... Puis les acclamations clatrent, de nouveau,
perdument. Il fallut qu'elle recomment, et rejout autre chose, car
son enthousiaste public avait l'exigence des enfants. Quand, enfin, elle
put quitter l'estrade, elle avait les nerfs frmissants comme ses doigts
qui venaient d' enlever une tarentelle, avec une verve folle.

Une flambe empourprait ses joues, avivant l'clat des yeux sombres.

Au passage, tienne Hugaye, si occup qu'il ft  faire poursuivre sans
interruption le programme, l'arrta une seconde:

--Oh! Claude, comme vous avez jou! Merci pour eux... Et pour moi!

Elle n'eut pas le loisir de lui rpondre, car il tait rclam dans la
salle; et elle-mme se trouvait entoure par le flot des intimes, des
journalistes, des membres de l'oeuvre qui encombraient le parloir.

Dans un angle de la salle, elle distinguait le visage de Raymond de
Ryeux qui contemplait le courant des admirateurs d'un air imprieux et
agac. Elle devina qu'il tait impatient de venir  elle, librement, et
un indfinissable sourire effleura sa bouche.

Mais dans le bourdonnement des propos, s'leva la voix d'Hugaye qui
commandait:

--Un peu de silence, je vous prie. M. Derieux va dire une posie.

Plusieurs se rapprochrent de l'estrade. Et Claude, alors, vit
apparatre devant elle, le comte de Ryeux.

--Enfin! Ai-je,  mon tour, le droit de vous approcher?... Avouez que
j'ai t d'une patience admirable!

--En quoi?...

--En attendant, avec tant de sagesse, que vous me permettiez de vous
aborder...

--Je ne vous avais rien dfendu...

--Non, mais vous tiez la proie des admirateurs!... C'tait
exasprant!... Je voudrais tre tout seul  connatre votre don
prodigieux; alors, je pourrais en jouir  mon gr... S'il n'avait tenu
qu' mon dsir, ds que vous avez commenc  jouer, tous ces braves gens
auraient t rintgrs dans leurs foyers!

Il avait lanc sa boutade avec une conviction drle et bougonne qui
amena un rire lger aux lvres de Claude. Ce soir-l, elle tait
d'humeur  s'amuser de tout...

--Vous savez que vous tes un abominable goste!

--Je suis comme je suis, fit-il philosophiquement.

--Eh bien, je vous engage  vous corriger. Mes pauvres auditeurs!...
Comme vous les traitez!... Quel bon public, n'est-ce pas?

--Ils n'y ont aucun mrite... Comment pourraient-ils tre autres?...
Vous avez jou pour eux, comme vous ne jouerez peut-tre pas chez moi.

De nouveau, elle rit et jeta, trs sincre, avec une insouciance
frondeuse:

--Cela, c'est bien possible!

Il eut un clair dans les yeux qu'il ne dtachait pas du blanc visage et
riposta, impatient:

--Comment, c'est bien possible?... Je _veux_, moi, que mes htes
connaissent votre talent, tel que vous le possdez!... Promettez-moi que
vous jouerez comme ce soir?

--Oh! non, je ne promets pas, je ne _peux_ pas promettre... Je subis si
fort l'influence de mon public!

--Et tous ces ignorants vous agrent davantage que leurs frres plus
raffins?

--Ils sont si sincres dans leurs impressions! Et surtout, ils ne sont
pas blass!... C'est charmant de leur faire plaisir et, en mme temps,
de leur rvler, un peu, ce que c'est, l'art...

--A quoi bon?

--Comment,  quoi bon? dit-elle, tout de suite cabre devant le ddain
d'aristocrate qu'elle sentait chez lui. Pourquoi ne voulez-vous pas que
ces pauvres gens jouissent comme vous de ce qui est beau et peut mettre
une petite clart dans leur vie noire?

--Mais, cette beaut, ils ne sont pas capables de la discerner, de la
goter, de la comprendre mme! Et si, par hasard, ils en ont la
rvlation, ils lui doivent de prendre ensuite, plus nette, la
conscience de leur misre et de ses laideurs.

Moiti sincre, moiti par taquinerie et pour la retenir  lui rpondre,
il parlait ainsi d'un ton lger, sans souci des Chut! qui s'levaient
dans le parloir, aux vibrations plus hautes de sa voix. Car, sur
l'estrade, le diseur claironnait un pome de Droulde.

Elle secoua sa tte volontaire, intresse tout de suite par leurs
divergences d'ides.

--Tout cela, ce sont des thories de patricien qui regarde la foule du
haut de ses fentres bien closes au froid,  la pluie et autres
agrments de cette espce... Vous ne connaissez pas le peuple!

--Le connaissez-vous donc plus?

--Oh! oui, puisque je vis tout prs des pauvres, que je les entends
parler, que je les vois de tout prs, au dispensaire,  la crche, chez
eux...

--Chez eux?... Vous allez chez eux?... Eh bien, vous tes rudement
mritante!

Il avait lanc l'exclamation avec tant de conviction que, de nouveau,
elle haussa les paules.

--Oh! je vous en prie, ne me transformez pas en une faon de soeur de
charit... Je ne suis rien de pareil!... Seulement une aide
insignifiante du docteur Ronal! Si vous la voyiez  l'oeuvre, vous
pourriez alors parler des cratures qui mritent!

--Je le crois!... Elle me parat stupfiante... Je l'coutais tout 
l'heure avec un intrt auquel je ne m'attendais gure... Et non pas
seulement parce qu'elle a un remarquable don de parole. Mais, dans sa
simplicit, elle trahissait une qualit d'me et de pense absolument
rare... Pour ma part, jamais encore je n'avais rencontr de femme
semblable!... Elle est de la race des aptres. Elle a leur ascendant qui
subjugue... L'altruisme est inn chez elle... Chez vous...

Il s'arrta brusquement. Elle leva sur lui de larges prunelles qui
interrogeaient:

--Chez moi... Eh bien, quoi?

--Chez vous, il ne l'est pas... C'est beaucoup moins le sentiment
naturel que la volont qui vous lance  sa suite.

Une seconde, elle continua de le regarder, stupfaite de cette
pntration qu'elle n'aurait pas souponne chez lui. Curieusement, ils
s'observaient. Leurs mentalits taient si diffrentes qu'ils taient,
vis--vis l'un de l'autre, tels des voyageurs explorant une terre
inconnue.

Peut-tre, pour ne pas donner  Claude le temps de protester, il
poursuivait:

--Je suis ravi d'tre venu. D'abord, je vous ai entendue... Et c'est
incroyable, la jouissance que m'apporte votre jeu!... Cependant, j'ai
cout bien des artistes et, d'aprs votre thorie, je devrais tre
blas... Et puis cette runion tait trs originale... Mais,
sincrement, j'admire Hugaye et ses collaborateurs. Je serais incapable
de trouver plaisir  remplir une mission de cette espce.

Elle le regarda, railleuse:

--Mais ici, personne ne cherche son plaisir, sauf nos invits. Pas plus
que vous, nous n'aimons l'approche de la misre. Moi, je l'ai en
horreur... Mais qu'est-ce que cela fait, ce qu'on prouve?... Puisque la
misre existe, il faut bien s'en occuper. Et je trouve aussi abominable
que la misre elle-mme, l'gosme de ceux qui s'en dsintressent,
alors qu'ils en sont  l'abri.

Presque prement, elle avait parl. Il dit d'un ton contrit et
caressant:

--C'est pour moi que vous dites cela?

--Non, je ne crois pas... C'est parce que je le pense... Je ne vous
connais pas assez pour pouvoir vous juger...

--Bien! tant mieux... Vous me traitez ddaigneusement de patricien...
Mais vous tes aussi patricienne que moi, plus mme, puisque vous tes
une artiste... Vous aussi, vous dtestez la misre et vous aimez et
cherchez tout ce qui met la jouissance, le charme, la beaut, dans la
vie...

--Certes!... Je suis comme la grande majorit des tres... lisabeth est
une exception... J'aurais trouv trs agrable de possder la fortune
qui m'aurait permis de m'offrir... tout ce dont vous parlez... Mais
puisque le sort ne m'a pas gnreusement traite, il ne me servirait 
rien de rcriminer... Je m'en passe et je travaille  acqurir justement
ce qui m'a t refus... J'y arriverai!

Encore une fois, il l'enveloppa d'un coup d'oeil curieux... Obscurment,
un peu choqu de la trouver si arriviste, tellement diffrente des
femmes de son monde... Mais ainsi, elle avait, pour lui, une irritante
saveur d'imprvu.

Quelle singulire fille elle tait, si rsolue, hautaine, confiante en
elle-mme.

Et comme la forme qui enfermait cette personnalit tait bien 
l'unisson, dresse d'un jet svelte et ferme, couronne par cet original
visage de sphinx, volontaire, ardent et mystrieux...

De la salle, arrivaient les derniers vers que le rcitant lanait d'une
voix vibrante, qui soulevait l'auditoire dcidment trs enthousiaste;
dans un dlire patriotique, griss par les vers de Droulde, tous
entonnaient spontanment la _Marseillaise_.

Sous sa moustache, Raymond marmotta avec un sourire mi-amus,
mi-railleur:

--Trs curieux!... Vraiment, trs curieux!

--Ne vous moquez pas!... Vous n'en avez pas le droit, ces gens sont
sincres!...

--Je ne suis pas moqueur, oh! non! mais seulement... ahuri un brin, de
me trouver dans une atmosphre aussi... embrase.

Elle ne rpondit pas. Hugaye rentrait dans la petite salle, et ses
traits svres se contractrent un peu  la vue du groupe isol que
formaient Claude et Raymond de Ryeux.

Presque raide, il dit:

--Comment, tu es ici? de Ryeux. Par quel miracle?

--Par la grce du talent de Mlle Suzore que je dsirais entendre... Tu
vois comme c'est simple!... Tous mes compliments, Hugaye... Ton concert
est trs brillant.

Comme Claude, il s'exclama:

--Nous avons un si bon public que nos artistes ont plaisir  jouer
devant lui! Pauvres gens, comme ils sont heureux et reconnaissants de ce
qu'on fait pour eux! Claude, venez-vous couter Mlle Rita? C'est elle,
maintenant, qui va chanter.

--Elle est arrive?... Je ne l'ai pas vue entrer...

--Elle s'est mise sur l'estrade, auprs de Mme Ronal.

Quelqu'un dj l'appelait. Il lui fallait s'loigner. Mais il insista
encore:

--Claude, vous avez un tabouret auprs du Docteur. Je vous le fais
garder, n'est-ce pas?...

--Oui, s'il vous plat.

Il disparut, le visage dtendu. Et de Ryeux, aussitt, demanda:

--Vous n'allez pas, je suppose, entendre cette demoiselle? Elle a bien
assez d'auditeurs.

--Mais si, j'y vais...

--Que vous tes donc polie!

--Ce n'est pas par politesse, c'est pour mon agrment. Elle a une voix
splendide. Allez vous-mme en juger...

--Est-ce que je ne pourrais pas vous suivre sur l'estrade, dans un
modeste coin?

Elle eut un lger pli entre les sourcils.

--Sur l'estrade?... A quel titre y figureriez-vous? Allez dans la salle,
vous tes public...

--Et ainsi, Hugaye sera satisfait. Il avait l'air furieux de me voir
causer avec vous. Il vous fait la cour, cet homme austre...

Elle eut un clat de rire moqueur...

--Vous vous croyez donc dans votre monde?... Nous autres, travailleurs,
nous n'avons gure le loisir ni le got de pareilles distractions! Au
revoir.

--Vous ne jouerez plus?

--Mais non! Il est dj trs tard. Vous n'avez pas l'air de vous en
douter!

--C'est vrai... Je ne m'en doutais pas...

Elle sentit l'hommage, mais ne parut pas s'en apercevoir, et le laissa
finir simplement:

--Puisque je ne peux plus vous entendre, je vais reprendre, aux
Franais, Mme de Ryeux, qui doit suffisamment s'y tre imprgne de
littrature.

--C'est cela... Vous m'avez l'air d'un mari parfait! Et maintenant je me
sauve, Rita commence  chanter.

Elle se dtournait.

--Que cette Rita aille au diable! jeta-t-il avec une impatience gamine.
Vous ne voulez mme pas me donner la main?... En camarade?

--Oh! si! seulement, je ne vois pas trs bien en quoi nous sommes
camarades!

Elle lui tendait les doigts, d'un geste rapide. Il se courba pour les
baiser. Mais elle les lui retira, avant mme que ses lvres eussent
frl la peau tide, et dit avec son indfinissable sourire:

--Oh! non! pas de ces manires entre camarades!... Rservez-les pour les
belles dames qui flirtent...

Et elle rentra dans la salle.

Il l'avait regarde disparatre, le front creus d'un pli volontaire,
une lueur au fond de ses prunelles, o le dsir luisait.




XII


Au-dessus de la porte vitre, il y avait crit: Restaurant
Saint-Jacques, soulign par ces mots Socit cooprative, ouverte
seulement aux femmes.

Claude tourna vivement le bouton, car elle tait en retard au
rendez-vous que lui avait donn Lily Switson. Au sortir du cours de
Daubires,  la Sorbonne, elle s'tait trop attarde  discuter, avec
d'autres tudiantes, une opinion mise par le professeur.

La porte s'ouvrit sous sa main presse. La salle tait pleine; jeunes
filles, jeunes femmes, mme femmes ges, assises par groupes autour des
tables proprement servies, avec une simplicit monacale, dans la pice
claire, coupe de larges fentres. Malgr les vasistas ouverts,
l'atmosphre tait bien celle d'une pice o djeunent une quarantaine
de convives; et Claude eut, en entrant, une moue inconsciente, si
habitue qu'elle ft  frquenter ce trs modeste restaurant. Des yeux,
elle cherchait Lily parmi tous ces visages dont beaucoup lui taient
familiers. Des travailleuses, toutes rassembles l. De rares ouvrires;
mais des employes, et surtout des tudiantes, trangres en majorit;
des Sudoises aux cheveux de soie ple; des Russes les traits larges,
avec des airs de volont tenace; quelques lourdes Allemandes, des
Amricaines, d'allure indpendante; des Anglaises garonnires.

Claude, soudain, aperut Lily qui, au bruit de la porte, avait tourn la
tte et lui faisait signe, sa dlicate figure claire d'un sourire.
Prs d'elle, tait assise Sonia Lavernof qui, en attendant le djeuner,
feuilletait une revue.

--Bonjour, dit Claude, approchant vivement. Je m'excuse de vous avoir
fait attendre. J'ai oubli l'heure, en discutant, aprs le cours.
Daubires nous avait lanc une thorie bien masculine et rvoltante sur
la suggestion que la femme subit fatalement du fait de l'homme.

--Je crains qu'il n'ait, en somme, raison, fit tranquillement Sonia, en
repoussant la brochure qu'elle venait d'examiner.

--Sonia! protesta Claude indigne.

La Russe ne se troubla pas.

--Quoi?... pourquoi vous insurgez-vous? Claude. Dans l'espce humaine,
comme dans l'espce animale, la femelle subit, de par son organisme
mme, l'influence, la loi du mle. Il n'y a l, ni  s'indigner, ni  se
rvolter. C'est un fait d  une cause normale.

Claude la regardait,  demi amuse,  demi courrouce:

--Dans les espces animales, oui, peut-tre. Mais, tout de mme, si
physiologiste que vous soyez, vous admettez bien, je suppose, que, dans
l'espce humaine, la pense, le sentiment, la volont peuvent
victorieusement contre-balancer l'instinct!

Toujours paisible, Sonia concda, ferme en son opinion:

--videmment, cela peut arriver. Mais c'est plutt rare et ne se produit
gure,--sauf exception, bien entendu,--que chez les individus dont le
temprament ne possde pas la vigueur normale.

--Alors, vous considrez comme fatal que la femme... bien quilibre...
cde  l'homme... Sonia... Sonia, vous tes abominable! Une mauvaise
soeur!

Lily intervint.

--Si, au lieu de discuter, nous djeunions maintenant, pour ne pas nous
mettre en retard? Devant nos assiettes, nous pourrons reprendre la
conversation.

Les deux adversaires se mirent  rire.

--Oui... vous avez raison, sage Lily. Que mangeons-nous?

--Voici le menu d'aujourd'hui. Claude, regardez et choisissez.

Lily passait la feuille, sur laquelle tait inscrite la liste des plats
offerts ce jour-l aux apptits fminins, pour des prix trs modiques.

--Prenez ce que voudrez, fit-elle, indiffrente.

Elle avait t habitue par lisabeth  n'attacher aucune importance aux
mets qui lui taient offerts.

--Alors, nous prenons le moins cher, ne pensez-vous pas? Je demande le
boeuf bouilli et les lgumes.

--Si vous voulez, dirent Sonia et Claude, qui avaient recommenc 
causer.

Lily interrogea encore:

--Et le dessert, vous dsirez?

Elle regardait ses compagnes qui eurent le mme mouvement ngatif de la
tte.

--Alors, continua Lily, si vous consentez, nous mettrons cet argent dans
le tronc pour celles qui ne peuvent pas payer.

Elles approuvrent du geste, toutes  leur conversation.

La jeune servante en bonnet blanc,--bien blanc!--apportait les trois
portions demandes et les posait sur la toile cire claire, raye de
lignes rouges pour imiter le linge.

--Attendez, dit Claude  ses compagnes. Nous allons fleurir notre table.

Elle dtachait le gros bouquet de violettes qui parfumait le duvet de sa
veste de fourrure; et prenant son verre, elle le remplit d'eau et posa
l'humble vase au milieu de la table.

--Ce sera plus joli, ainsi, ne trouvez-vous pas?... Avec lisabeth, nous
avons la luxueuse habitude de croquer toujours notre pitance, avec des
fleurs devant nous...

--Ce doit tre vous, Claude, qui avez donn ce got au Docteur!

--Un jugement tmraire, Lily. Pas plus que moi, lisabeth ne sait se
passer de fleurs! Leur vue seule nous repose!

Puis, changeant de ton, elle conclut, avec l'apptit de sa belle
jeunesse:

--Dieu, que c'est agrable de djeuner! J'ai une faim!...

Elle dvorait le modeste boeuf bouilli, comme elle et dgust une
volaille de prix.

Cependant, aprs quelques bouches, elle s'arrta; et sa main, jouant
avec les miettes de pain sur la table, elle reprit, revenant au sujet
qui l'intressait:

--Lily, est-ce que vous n'tes pas rvolte comme moi, de la thorie de
Sonia qui prtend que la femme subit toujours, bon gr mal gr, le joug
de l'homme? J'espre que oui! c'est une opinion si humiliante pour nous.

Lily, de sa manire douce, annona:

--Elle vous parat ainsi, je crois, surtout parce que vous ne connaissez
pas l'amour... pas encore!

--Alors, vous vous imaginez qu'il me rendrait esclave, ncessairement?

Lily corrigea avec un petit rire gai:

--Non, pas _ncessairement_, mais agrablement.

--Oh! Lily! Lily, ma chre, que vous tes bien du pays du flirt, des
baisers sur la bouche, des fiances amoureuses!... Votre _sweetheart_
devrait tre ici en France, pour vous bnir!

--Il est...

--Oh! oh! alors, voil le pourquoi de votre docilit enchante. Vous
tes retombe sous le charme...

Lily dressait sa tte dlicate:

--Suis-je si docile?... Pourquoi imaginez-vous cela? Nous sommes libres,
Norman comme moi... Seulement, deux associs qui trouvent bon et bien de
vivre ensemble pour se prter aide s'il faut, aide de cerveau, de coeur
et d'argent aussi... Mais, bien entendu, nous gardons chacun notre
pense, nos actes, notre volont, dans une entire indpendance. Vous ne
trouvez pas bien cette manire?

Claude se mit  rire:

--Et si votre associ vous trompe... ou vous lche?... a arrive, ces
choses-l, mme simplement, en affaires... Seulement, alors, le rsultat
n'est gure qu'une perte d'argent... Dans le mariage, c'est de la
souffrance! Et la souffrance ne se supporte aisment que quand on
l'inflige aux autres, il faut bien l'avouer... Non... votre programme
conjugal ne me tente pas du tout... Il me plat de faire mon chemin
toute seule...

--Peut-tre, vous changerez, Claude.

--Peut-tre, oui... Tout arrive, disent les bonnes gens. Mais pour le
prsent, je suis plus ambitieuse que vous, Lily. Il ne me suffirait pas
que l'homme me sente son gale, qu'il comprenne bien que je me refuse
toute--et avec allgresse!-- son emprise. J'ai la tentation d'arriver 
mon tour  le dominer...

--Dominer? pourquoi?... Ce serait l'injustice sous une autre forme. Des
gaux, tous les tres pareillement dous doivent l'tre...

--Dominer l'homme, ce serait notre revanche,  nous, qu'il a si
longtemps tenues comme des manires d'esclaves... Sonia, vous ne dites
rien! Vous ne devez pas vous contenter de manger vos lgumes... Que
pensez-vous?

--Je pense que vous oubliez de compter avec le gnie de l'espce...

Claude eut un mouvement d'impatience.

--Alors, vous l'estimez dcidment plus puissant que la volont?
Qu'est-ce que vous en faites alors, de la volont?

--Une force, huit fois, mettons sept fois, pour vous tre agrable,
infrieure  celle de l'instinct. Voyez combien peu rsistent jusqu'au
bout, toujours, des femmes que sollicite l'appel de l'homme; mme parmi
celles qui s'taient sincrement armes pour la rsistance!

--C'est qu'elles ne voulaient pas _vraiment_ rsister! interrompit
Claude, qui ne capitulait pas.

Toujours souriante, Sonia affirma:

--Mais si, mais si...; quelquefois mme elles luttaient, trs sincres,
bien plus mme que les apparences ne le feraient croire. Mais le
temprament est un terrible facteur dans la question. Trs souvent,
c'est lui, le vrai coupable. C'est lui qui culbute les rsolutions les
plus ferventes, les plus fires!... Ah! Claude, quelle tmraire
confiance vous avez dans votre vouloir!

--Dans mon vouloir? Oui, si je suis rsolue  le faire agir... Mais,
surtout, en cet instant de ma vie, je suis bien garde par mon besoin
d'indpendance et ma rsolution d'arriver au premier rang, cote que
cote. Non, oh! non, je ne dsire pas d'associ, comme dit Lily...
Peut-tre parce que les associs mles, toujours, par un ct ou un
autre, prtendent se souvenir, et me faire souvenir, que depuis des
sicles, ils sont les matres. Ouf! ce temps de servage est fini! C'est
dlicieux de n'avoir  compter que sur soi-mme.

Lily intervint encore:

--Vous ne pensez pas, Claude, qu'aux heures difficiles, il est
bienfaisant d'avoir un associ qui prend sa part de votre fardeau...

--Mais, confiante Lily, combien y en a-t-il qui la prennent?... Vous
oubliez l'gosme masculin! Presque toujours, c'est nous qui les
soutenons... Bien plus qu'eux, nous sommes rsistantes sous l'preuve...

--Claude, vous n'tes pas modeste!

Elle se mit  rire.

--C'est bien possible!... Je vous dis tout bonnement ce que je pense,
voil tout! Maintenant, je ne m'engage pas  ne jamais changer...! Ce
que la vie fait des tres et de leurs rsolutions, qui peut le
prvoir?...

--D'autant que vous, Claude, remarqua Sonia, vous tes, j'en ai l'ide,
une crature faite pour subir l'amour.

Claude sursauta et regarda sa compagne, mi-fche, mi-rieuse.

--Sonia, vous tes une insolente!

--Non...! Nous faisons de la psychologie. Ne soyez pas froisse si je
crois que le jour o le dsir vous... vous mordra, vous rpondrez au
dsir, pourvu que vous n'coutiez pas votre orgueil de femme libre.

--Vraiment!!... Et vous croyez cela parce que?...

--Vous avez des yeux qui distillent la tentation; et des lvres
gourmandes, si souples qu'elles semblent avoir t cres pour le
baiser..., un beau corps nerveux fait pour les enlacements...

--Et puis, quoi encore?... Sonia, je vous dfends de m'insulter
davantage!

La Russe eut un rire muet.

--Je ne vous insulte pas... Je constate des faits. C'est convenu, que
nous disons toujours librement notre ide... Eh bien, j'estime que vous
tes une saine crature, admirablement constitue pour remplir, dans sa
plnitude, votre rle de femme. Car sous votre enveloppe de vierge
indpendante, il y a une nerveuse sensuelle, une passionne et une
curieuse, avide d'impressions neuves. Alors, concluez vous-mme.

--Je conclus que vous tes une impitoyable physiologiste et un oracle
effrayant... Par bonheur, les oracles ne sont pas infaillibles!...
Est-ce que vous mettez Lily  mon enseigne?

--Lily a le temprament beaucoup plus froid et le ct sentimental bien
plus dvelopp. C'est une vraie volont forte.

--Lily, chre, saluez!

Lily riait. Claude, une flamme aux joues, interrogea encore:

--Et vous, Sonia, tes-vous une volont, un cerveau ou une pauvre
guenille de mon espce?

--Moi?.... Moi, je suis la servante trs pauvre, et trs laide, de
l'humaine souffrance. Je ne puis rien voir d'autre dans la vie...

Une clart irradiait ses yeux clairs.

--Alors, vous ne ferez pas comme Lily?... Vous ne deviendrez pas
l'associe?

--Je ne pense pas... A moins que je ne puisse ainsi mieux remplir ma
tche... Car, par-dessus tout, je l'aime. Je ne pourrais pas accepter de
vivre dans un bonheur qui ne serait que pour moi... pendant que tant de
mes frres souffrent, alors qu'il m'est possible de les soulager un
peu...

--Sonia, vous n'avez pas l'illusion de croire que vous arriverez 
supprimer la souffrance? Tous vos efforts seront une goutte d'eau dans
l'ocan...

Les larges traits de Sonia prenaient une beaut imprvue sous le
mystique rayonnement de l'me.

--Si chacun faisait comme moi, beaucoup de douleur, je vous assure,
disparatrait du monde.

--Vous parlez comme lisabeth! C'est que vous tes des cratures
d'exception. Il faut toujours... humblement!... en revenir l!...
lisabeth s'est dvoue ainsi parce qu'elle a souffert... Vous...

--Moi, Claude, quand j'tais une petite enfant, j'ai connu la misre, la
maladie sans secours, l'isolement... Alors, j'ai piti...

--Et vous pensez, Sonia, que cet idal vous suffira toujours?

Sincre, elle inclina la tte, fervente en sa foi.

--Je suis sre que oui... Il est si beau! Comment l'oublier, quand on
l'a entrevu! Empcher de souffrir!... Pouvez-vous concevoir une
jouissance comparable  celle-l!

Il y eut un silence entre les trois jeunes filles. Elles avaient fini
leur pauvre repas. Mais elles ne songeaient pas encore  partir,
absorbes toutes par l'Ide. Et Claude demanda, respirant la senteur des
violettes qu'elle venait de reprendre et approchait de son visage:

--Lily, que pensez-vous de tout cela?

--Je pense que chacun doit suivre son chemin tel qu'il le voit, en la
sincrit de sa conscience. Je ne pourrais pas, moi, vivre comme Sonia,
ni comme vous, Claude, dans le voisinage constant de la misre. Puisque
je dois gagner ma vie, j'ai besoin que ce soit en cherchant la beaut,
par l'art, avec le moins d'gosme possible.

Un cri jaillit de l'tre de Claude:

--Oh! Lily, comme je vous comprends!

Sonia les regardait, inconsciemment ddaigneuse, un peu.

--La beaut, elle est aussi dans le bien que vous faites  une crature
douloureuse.

--Sonia, vous tes hante par l'ide de la souffrance! Moi, quand je ne
peux rien pour la soulager, je m'applique de toutes mes forces 
l'oublier, tant elle me fait horreur!

--Pourquoi?... Vous ne devez pas. En y songeant, vous en prenez votre
part. Ne pouvant plus, vous donnez votre piti.

--Sonia, vous cherchez le luxe de la charit!

Mais brusquement, elles s'interrompirent et changrent de ton:

--Tiens, voici Claire Hardouin!... Comment arrive-t-elle si tard?...

Toutes les trois tournaient la tte vers la nouvelle venue.

Celle-ci tait une pauvre pave de l'enseignement. Venue de province
avec l'espoir de mieux faire son chemin, elle luttait hroquement pour
atteindre les leons qui semblaient fuir devant elle, acceptait les plus
misrables salaires, prte  tous les labeurs, pour ne pas mourir de
faim; et cela, sans jamais une plainte, ni une rvolte, doucement
nergique, entte  ne pas retourner dans la toute petite ville o
vgtaient ses parents, de pauvres travailleurs qu'elle souhaitait aider
et prs desquels son cerveau s'enliserait, elle le savait bien.

Elle aperut Claude et un sourire dtendit son visage chtif, ravag par
le travail, le souci et les privations... Claude lui faisait signe
d'approcher; et, toutes trois, la salurent d'une exclamation amicale:

--Comme vous venez tard! Claire. C'est dommage! Vous auriez djeun avec
nous!

Elles changrent un coup d'oeil, et s'tant comprises, Claude continua:

--Il faut maintenant rattraper le temps perdu, vite! Nous avons encore
un moment  rester avec vous. Nous vous invitons... Commandez ce que
vous dsirez...

Elle rougit un peu, mais ne se droba pas. Elle savait l'offre faite de
tout coeur et elle tait trop misrable pour se montrer inutilement
fire.

Sonia, compatissante, l'observait tandis qu'elle mangeait avec une hte
qui trahissait la faim, un peu de rose revenant alors  ses joues ples.

--Claire, dit Sonia, je suis bien aise de vous voir; j'allais vous
crire; car, un camarade  moi, fortun celui-l! va avoir besoin d'un
copiste. J'ai pens  vous... Auriez-vous du temps?

--Oh! oui, j'en ai toujours.

--Eh bien, je dois le revoir tantt. Je lui donnerai votre adresse.

--Merci, Sonia. Mais ce serait trop beau de russir  tre agre.

Lily dit, rconfortante:

--Allons, Claire, ne soyez pas ainsi pessimiste. Les mauvais jours ne
sont qu'un moment  passer! Plus ou moins, toutes nous les traversons.

--Et nous ragissons!... Il faut que toutes, nous arrivions  raliser
la destine que nous souhaitons.

Et le visage de Claude eut une expression d'inflexible volont.

Claire remarqua doucement:

--Toutes deux, vous avez du talent!... Moi, pas... Alors, c'est bien
plus difficile de russir...

--Ah! que sait-on?... Lily et moi, nous appartenons  la catgorie des
objets de luxe. Vous, Claire, vous tes une indispensable utilit.
Alors, bon gr, mal gr, on recourra  vous.

Claire Hardouin coutait avec un pauvre sourire sceptique. Elle avait
perdu la facult d'esprer; mais, comme les malheureux reoivent
l'aumne, elle recueillait les paroles de ses compagnes.

Une nouvelle visiteuse approchait de leur table, une jeune femme, Denise
Charlannes, jolie sous ses cheveux oxygns dont les lourds bandeaux
enveloppaient la ligne souple de l'ovale, velout par le duvet de la
poudre.

--Bonjour, je suis contente de vous apercevoir!

Elle leur souriait de ses lvres empourpres par le crayon qu'elle
venait d'y passer. Veuve, avec deux petits  lever, elle servait de
dactylographe  Bronstedt, le clbre auteur dramatique. Et Claude
questionna:

--Qu'est-ce que vous faites de votre grand homme?

--Un mufle, comme d'ordinaire. Hier, il s'est  peu prs battu avec
Rgine.

C'tait sa matresse et son interprte favorite, avec laquelle il
formait un mnage troubl par de perptuels orages.

--C'est leur affaire. Respectons le mur de la vie prive. Sa pice
nouvelle sera-t-elle bonne?

Malicieuse, la jeune femme dit:

--Elle sera trs potique. Il ne parlera plus  Rgine dans une langue
de charretier; mais il lui adressera des paroles infiniment douces et
courtoises. Hier, aprs la bataille, il y a eu, justement, lecture de la
pice. C'tait pour moi, spectatrice de la tempte prcdente, une
reprsentation nouvelle, d'un comique trs savoureux!

--Et il ne se doutait pas que vous vous f... de lui?

La jeune femme eut un clat de rire:

--Il n'y pensait pas du tout! Vous savez, je suis pour lui une quantit
ngligeable... Rien de plus qu'une vivante machine  crire.

--Hum!... hum! glissa Claude, taquine; il ne vous regarde donc jamais?

--Il m'a regarde les premires fois. Et puis, il a constat que c'tait
bien inutile; il y a renonc. Pour se venger, il se borne  m'appeler
Mme l'Affranchie.

--Ah!  propos d'affranchie, j'ai bien envie de voir _la Libre_ que
donne l'Odon. Lily, voulez-vous y venir ce soir?

Lily eut une petite moue de dpit.

--C'est que je ne suis pas trs en fonds pour l'instant! C'est ruineux,
les feux d'hiver!

--Bah! nous grimperons. Vous connaissez les places  vingt sous?... On y
entend trs bien et on y voit fort suffisamment. Si vous voulez, j'irai
tantt en chercher. Claire, je vous emmne; _la Libre_, c'est une
pice pour nous!

Mme Charlannes la regardait avec amusement.

--Claude, vous m'avez l'air d'une jeune personne trs mancipe; et je
ne vous vois pas encore sur le chemin du mariage.

Claude secoua sa tte boucle, avec un rire joyeux.

--Est-ce que vous avez vu des gens courir de plein gr vers la prison?
Devenir la chose d'un homme? Ah! non!!

Claire avait fini de djeuner. Ses amies lui firent apporter une tasse
de caf brlant. Toutes alors se levrent, et leurs modestes dettes
acquittes, elles passrent dans le parloir, attenant  la salle du
rfectoire, envahi par toutes celles que le travail ne rclamait pas,
ds le repas fini.

Un instant, elles y restrent debout. La pice, pas bien grande, tait
bourdonnante des conversations que des rires coupaient. C'tait le
moment o toutes ces laborieuses prenaient contact les unes avec les
autres, pour se soutenir ou simplement se distraire; et les
personnalits s'accusaient.

Il y avait l des isoles qui luttaient pniblement, destines  tre
vaincues; les unes, parce qu'incapables ou faibles; les autres, parce
qu'elles subiraient l'entrave d'une intransigeante honntet...
Certaines, au contraire, parce que, brises de lassitude dans leur
effort solitaire, elles succomberaient devant l'homme. Celles-l avaient
de la fivre dans le regard; non pas la rsignation morne, dsespre ou
dure qui imprgnait le regard de leurs compagnes.

Il y en avait de presque lgantes et de presque misrables, sous
l'apparence correcte qu'elles s'appliquaient  garder; il y avait de
pauvres visages dont l'preuve avait  jamais tu la jeunesse. Il y en
avait aussi o le travail avait creus sa farouche empreinte mais
qu'animait la scurit du lendemain; et d'autres encore, ceux des
femmes,  l'automne de leur vie,--sur lesquelles pesait dj l'angoisse
du jour approchant o tout labeur deviendrait impossible.

Autour de Sonia, que sa charit rendait trs populaire, un petit groupe,
tout de suite, s'tait form; des consultations lui taient demandes
qu'elle donnait largement, dans la mesure o il lui tait possible.

Lily et Claude continuaient  causer avec Denise Charlannes, qui leur
racontait drlement les potins de thtre qu'elle apprenait tous chez
Bronstedt. Trs honnte, elle n'tait pas prude, ne s'effarouchait plus
de rien, sachant bien que, pour russir, dans le milieu o sa destine
l'avait conduite, il faut savoir tout entendre. Mais cette journaliste
que sa profession obligeait  frquenter les thtres, les _bouibouis_,
tous les endroits o s'amuse la foule, cette femme tait une admirable
mre qui, firement, sans secours, levait ses deux petits.

Quelques jeunes femmes et jeunes filles taient venues se joindre au
groupe, des lves des Beaux-Arts; et soudain, apparut la belle Rita qui
voulait parler  une artiste qu'elle savait une habitue du restaurant
coopratif.

A la vue de Claude, elle eut une exclamation joyeuse:

--Ah! ma petite, quelle chance de vous trouver! J'allais vous envoyer un
_bleu_ pour vous demander si vous tes libre le 26? J'ai une soire o
je suis charge de choisir les artistes. Alors, tout de suite, j'ai
pens  vous. Chez des Russes, gens un peu _rasta_,  mon avis, mais
trs cossus. a vous va-t-il?

--Cela va toujours, oui... Merci... Je suis vtre!

--Vous avez commenc les _ths_ chez les de Ryeux?

--Non, c'est pour la semaine prochaine.

Mais ici, Lily, ayant regard sa montre, rattachait vite son manteau:

--Deux heures!... Je me sauve... J'ai donn rendez-vous!

--Moi aussi, je me sauve!... J'ai un article  crire pour lisabeth. Au
revoir, Rita... Venez mercredi, voulez-vous? J'ai  vous parler pour un
concert qui vous plairait, je crois.

--Entendu! A mercredi...

Et elles se sparrent.




XIII


La vie intrieure de Claude tait si intense, qu'en arrivant chez elle,
aprs une course rapide, elle et t bien en peine de dire si elle
avait ou non, march longtemps, tant elle avait song, chemin faisant.

Elle traversa le jardinet du dispensaire, glac par l'hiver, monta les
quelques degrs du perron; et fut accueillie par la dclaration de la
servante accourue  son coup de sonnette:

--Il y a un monsieur qui attend Mademoiselle depuis un bon moment.

--Qui m'attend?... Moi?

--Oui, mademoiselle. Il a demand en arrivant s'il pouvait voir
Mademoiselle, qu'il voudrait bien lui causer un instant.

--Vous n'avez pas averti Madame?

--Mademoiselle sait bien que, aujourd'hui, Madame est au Comit.

--Bien... Je vais voir de quoi il s'agit.

A peine curieuse, ennuye d'tre drange, Claude entra tout droit dans
le _studio_. Et devant elle, se leva Raymond de Ryeux qui lui disait
gaiement, avec une dsinvolture respectueuse:

--Je suis trs indiscret de m'tre ainsi install chez vous, en votre
absence. Mais j'avais  vous parler et comme votre femme de chambre...

Ici, une lgre envie de rire monta aux lvres de Claude devant
l'appellation donne  l'humble Caroline.

--...votre femme de chambre m'a dit que vous alliez rentrer, je me suis
permis d'attendre.

--Vous avez eu raison, puisque me voil. Mais une autre fois, ne vous
fiez pas aux renseignements de Caroline. Je change trs souvent de
projets en route.

Il s'inclina.

--Heureusement, aujourd'hui, vous n'avez pas chang et j'ai le trs
grand plaisir de vous rencontrer.

Elle resta impassible, tout de suite un peu hautaine, devant les paroles
inutilement aimables, dont elle repoussait l'hommage.

Lui, sans paratre remarquer cette attitude, continuait:

--Voici ce dont il s'agit. Mme de Ryeux aurait aim que vous jouiez,
pour commencer, les _Airs tsiganes_, dont vous lui aviez parl, et elle
m'a pri de vous demander si cette modification dans le programme tait
possible?

Claude se cabrait vite devant les voltes capricieuses des belles dames
du monde; et sa voix tait un peu brve, quand elle dit:

--Je verrai avec mon accompagnateur et je rpondrai  Mme de Ryeux.

--Elle-mme voulait vous crire. Mais j'ai pens qu'il tait prfrable
de m'entendre avec vous, en m'excusant du changement qui, peut-tre,
pourrait vous contrarier ou vous gner...

--En certains cas, il pourrait en tre ainsi. Mais j'ai si souvent jou
ces airs tsiganes que peu m'importe de les reprendre une fois de plus...
Donc, s'il ne dpend que de moi, le dsir de Mme de Ryeux pourra tre
ralis.

Il y avait un cong dans l'accent de Claude. Mais Raymond de Ryeux ne
parut pas s'en apercevoir et il continua, avec cette aisance qui lui
donnait une sorte d'autorit dominatrice:

--Je vous remercie infiniment de votre bonne grce... Voici donc
ralis, le but de ma visite. Maintenant il me reste  vous adresser une
demande qui me parat bien autrement difficile  vous exprimer.

Elle leva vers lui des prunelles interrogatives:

--Si difficile, vraiment?

D'un geste distrait, elle dtachait sa veste et la rejetait prs d'elle;
de mme, sa toque; puis elle carta les boucles qui frlaient son front.

Il la regardait, souple sous la blouse masculine de crpe de Chine
blanc, et dit drlement, sans rpondre  sa question:

--Vous avez l'air d'un papillon qui sort de sa chrysalide! Mais vous
tes moins intimidante en tenue de maison! J'aime mieux cela pour...

--Pour?...

--Pour vous confesser un trs audacieux dsir qui me hante depuis que je
vous ai entendue  Landemer...

--Et ce dsir, c'est?...

Intrigue, elle se penchait un peu vers lui. Dans les yeux, il avait une
hsitation gaie, une sorte de prire caressante.

--Alors, je me risque... Vous allez tre charitable et ne pas me
renvoyer durement sur mes terres?...

--Dites... Nous verrons ensuite, fit-elle, un peu imprative.

--Eh bien, voil... Que c'est donc embarrassant  demander!... Je
voudrais que, de temps  autre, quand vous en aurez le loisir, vous
consentiez  faire un peu de musique avec moi...

Elle le contemplait, stupfaite, avec une mfiance d'artiste pour les
talents des gens du monde.

--Vous tes donc un musicien excutant?

--Excutant... non comme un professionnel, bien entendu.

--Un bon amateur?

Il se mit  rire:

--Si je dis oui, vous allez me juger bien outrecuidant!... Si je dis
non, vous allez me trouver indigne...

--Alors, c'est moi qui serai orgueilleuse...

--Alors, je ne vois qu'un moyen de tirer la chose au clair... Ce serait,
si voulez bien, me faire la charit d'un quart d'heure de votre temps...
de tenter tout de suite l'exprience... Et puis, sans crmonie, vous me
direz ce que vous dcidez!

Elle l'coutait, si surprise par l'imprvu de la demande, que sa pense
en tait dsoriente. Quelle bizarre proposition, il exprimait l!
Pourquoi voulait-il faire de la musique avec elle?... Par amour de
l'art?... Par dsoeuvrement?... Ou pour se rapprocher d'elle?...

Car elle savait dj trop bien la vie, pour n'avoir pas compris qu'elle
inspirait un got trs vif  cet homme, qu'on lui avait dit, d'ailleurs,
tre toujours occup d'une femme ou d'une autre... Et,  cause de cela,
elle le considrait du haut de son orgueil d've nouvelle qui a secou
le joug masculin.

Elle le tenait pour un infrieur dans la hirarchie des valeurs
morales... Et cependant, elle devait reconnatre que,  sa manire, il
avait une personnalit qu'elle observait, comme elle et tudi un objet
de luxe, pourvu d'un mcanisme neuf pour sa curiosit d'analyste.

Elle ne lui avait pas rpondu; il reprit:

--Vous trouvez ma proposition stupide et indiscrte, n'est-il pas vrai?

Brivement, elle dit:

--Je ne donne pas de leons.

--Mais... mais... je ne vous en demande pas du tout!... Je suis bien
trop vieux pour faire un colier! Je cherche seulement mon plaisir, en
goste.

Ironique, elle interrompit:

--Votre curie de courses ne vous suffit donc pas?

--Non, certes!... Je suis trs gourmand,... voire aussi trs difficile,
sur le chapitre de mes distractions...

--Ah!... Et la musique  deux en est une pour vous?

--Mme la musique tout seul!

--Nous avons dj parl de nos gots respectifs. Comment ne m'aviez-vous
donc jamais racont que vous tes un musicien fervent et pratiquant!

--Parce que l'occasion ne s'en est pas trouve... Mais vous pensez bien
que j'ai t, jadis, un petit garon trop bien lev, selon les rgles,
pour n'avoir pas, ds ma prime jeunesse, appris le piano. Par hasard, il
s'est trouv que cette tude-l m'a follement amus; et, par exception
aussi, j'ai toujours travaill, mme avec passion. J'ai eu la chance
d'tre trs bien dirig. J'ai ensuite fait beaucoup de musique avec des
gens qui taient de vrais artistes; et, aujourd'hui, j'ai l'imprieuse
tentation d'en faire avec vous, si vous m'en jugez digne. Voil!...
Puisque vous consentez  jouer aux _ths_ de Mme de Ryeux, pourquoi ne
voudriez-vous pas jouer avec moi, en votre particulier, dans l'intimit
de votre salon?...

Il y avait une prire presque cline, dans son accent; et il tait
videmment trs sincre dans son dsir de faire avec elle de la musique.
Mais pourquoi ce dsir?...

La question se prcisa encore une seconde dans le cerveau de Claude.
Puis, elle eut un inconscient geste d'paules. Aprs tout, que lui
importait?... Ce ne serait certes pas la premire fois qu'elle
travaillerait en de telles conditions... Le seul point intressant tait
de savoir ce dont il tait capable et alors elle dciderait, rsolue 
se drober si la sance devait tre une corve. Mais, de toute vidence,
la raison commandait d'essayer; dans sa carrire d'artiste, il fallait
bien se soumettre aux exigences de sa volont d'arriver...--comme on va
vers le but, sans souci de l'effort. Et dcide, brusquement, elle
consentit:

--Soit!... Essayons tout de suite, puisque vous le dsirez.

--Bien volontiers!... Faites-moi passer mon examen. Je me sens envahi
par une horrible timidit; mais je vous suis trs reconnaissant!

Il avait l'air si enchant qu'elle s'tonna; surprise aussi de l'clair,
ardent comme un cri de victoire, qu'elle avait surpris dans ses
prunelles de fauve.

tait-il donc,  ce point, sr de lui?... Ou bien inconscient?...

Elle lui dit:

--Regardez dans la musique qui est l si quelque chose vous convient. Je
prends mon violon.

Il feuilleta les cahiers, lisant les titres.

--Oh cela!... J'adore cela!... Voulez-vous?

--Oui...

Il avait choisi une sonate de Franck, dont l'accompagnement tait
difficile. Elle le savait, et curieuse, elle attendit.

Il s'tait assis au piano et prluda.

Alors, ds les premires mesures, elle comprit la tranquille aisance de
sa proposition. Autant qu'elle-mme, il comprenait, sentait la musique,
et il jouait en excutant rompu aux difficults.

Tout de suite, sans mme qu'elle en prit conscience, ce devint pour elle
une jouissance de jouer avec un tel accompagnateur qui la suivait, non
pas servilement, mais note  note, avec une surprenante intuition de ce
qu'elle souhaitait, du caractre de l'oeuvre, de l'interprtation qu'elle
lui donnait...

Quand tous deux s'arrtrent, avec un ensemble de professionnels, une
exclamation trs sincre jaillit des lvres de Claude:

--C'est charmant de jouer avec vous!

--Alors... je suis reu?

--Oui, l'examen a t trs bon.

Elle reposait son violon, retrouvant le souvenir des occupations
multiples, qui devaient remplir la fin de sa journe.

--Donc, nous recommencerons.

--Quand j'aurai le temps, oui, fit-elle, ne sachant plus si elle tait,
ou non, irrite de cette insistance qu'il avait le don de rendre un
hommage trs flatteur. Maintenant, il faut que je travaille et je vais,
sans faon, vous mettre  la porte.

Mais ici elle fut interrompue par un coup discret frapp derrire la
portire.

--Entrez! dit-elle.

Ce fut la modeste Caroline qui apparut, porteuse d'un plateau o une
tasse tait prpare avec du pain.

--Il est quatre heures; c'est le th de Mademoiselle.

--Bien, posez l le plateau.

Elle expliquait alertement:

--Nous sommes ici des personnes prises d'exactitude; et Caroline est
dresse  cet effet. Puis-je vous offrir une tasse avant de nous
sparer?

Il la regarda interrogativement. Une lueur flambait dans ses prunelles
dores.

--Serai-je trs indiscret en acceptant?... J'en ai bien grande envie...

--Alors, acceptez, si vous ne redoutez pas le th pris en camp volant,
debout, comme  Jobourg.

--a m'est bien gal...

--Alors, Caroline, apportez vite une seconde tasse!

Sans s'asseoir, elle versait le liquide fumant et le prsenta  son
visiteur, en lui offrant le sucrier. Avec malice, il remarqua gaiement:

--Vous aimez beaucoup les repas debout?

--Qu'en savez-vous?

--Vous m'aviez confi,  Jobourg, que vous alliez parfois dans un
restaurant o vous croquiez ainsi votre djeuner.

--Par exception! Aujourd'hui encore, j'y suis alle avec des amies...
Nous tions assises, telles des sybarites; et nous avons pu bien
discuter  notre aise...

--Discuter?

--Oui... Nous aimons beaucoup remuer, sans crmonie, les ides entre
nous!

--Et vous en avez remu sur?...

--La thse qui remplit la pice joue en ce moment  l'Odon.

--_La Libre?_... Vous l'avez vue?

--Non, j'y vais ce soir.

--Tiens, nous aussi! Quelle bonne chance!... Je vous chercherai!

Elle se mit  rire.

--Ce sera bien inutile, vous ne me trouverez pas. Nous serons perches 
des hauteurs o vos yeux de monsieur trs chic ne sauraient atteindre!

Il eut cette fois un geste impatient et la regarda, irrit sincrement.

--Pourquoi tes-vous, ainsi, ddaigneuse  mon endroit? Aprs tout, il
n'y a aucun dshonneur  tre ce qu'on a coutume d'appeler un homme du
monde. Vous tes tellement de parti pris que des apaches, ma parole!
vous paratraient plus intressants...

--Naturellement, pour peu qu'ils aient une personnalit originale... ou
forte... Et je leur donnerais plus d'attention qu'aux beaux messieurs
dont la vie et le cerveau sont le vide mme, pour les trois quarts... Je
dis les trois quarts, remarquez... pour tre juste!

--Juste?... Mais vous ne l'tes pas du tout... Vous ne voulez pas
admettre qu' notre manire,--je n'ai pas la prtention d'appartenir au
quart, sauv de votre condamnation...--nous mettons, nous aussi, des
choses intressantes dans notre vie... Seulement, ce ne sont pas celles
que vous qualifiez ainsi... Avouez que toutes les natures et tous les
milieux ne rclament pas les mmes aliments...

--J'avoue... Oh! j'avoue! Je crois que l'espce humaine est, en effet,
forme d'individualits trs diverses. Mais vous ne pouvez vous tonner
si les non-valeurs me paraissent des quantits ngligeables...

--Enfin pourquoi vouloir absolument que les infortuns, coupables
d'avoir des rentes, soient justement des non-valeurs?... C'est l que je
vous trouve d'une injustice rvoltante!

Il parlait avec une indignation qui amena un sourire malicieux aux
lvres de Claude, et elle riposta, non moins vive:

--Est-ce injuste d'accorder une mince attention  ceux qui ne
connaissent, dans l'existence, que le souci de leur propre bien-tre, de
leur luxe, de leurs plaisirs; qui se drobent aux charges--parce
qu'ennuyeuses!--dont tout homme doit prendre sa part?...

--Dites aux charges inutiles... Oh! je sais, il y a des gens qui ont la
rage de se crer des devoirs  l'aide desquels ils trouvent surtout
moyen de compliquer leur existence et celle des autres!... Mademoiselle
la rigoureuse moraliste, pourquoi voulez-vous que, sans ncessit, nous
allions encombrer notre vie d'obligations insipides que rien ni personne
ne nous impose?... A notre place, qui ne ferait comme nous?...

Au plus intime du coeur de Claude, une fibre tressaillit. Est-ce que,
depuis l'automne,  certaines heures, la mme question lche ne venait
pas hanter son me, trouble elle ne discernait pas par quoi...

Pour obir  quelle loi, emprisonnait-elle sa jeunesse, sa vie, dans un
troit rseau de devoirs?...

Mais cela, c'tait le secret de sa pense; et elle dit seulement, avec
un sourire de joyeuse ironie:

--Alors il ne me reste plus qu' vous souhaiter la continuation de votre
quite existence,--puisqu'elle vous suffit et vous agre si fort...

Elle reposait sa tasse vide sur la table, et il l'imita, comprenant que
c'tait la sagesse de ne pas demeurer davantage.

--J'ai abus de votre temps d'une faon dont je suis confus et m'excuse,
fit-il avec sa bonne grce sduisante. Infiniment, je vous remercie de
la musique, du th, de votre indulgence... J'adore l'atmosphre de votre
salon! Je suis sr que si j'y venais souvent, je deviendrais digne de
n'tre plus englob dans la piteuse phalange des hommes du monde!

Il se penchait pour baiser sa main, comme il avait voulu le faire le
soir du concert; et comme ce soir-l, elle se droba, un peu brusque:

--Vous tenez donc  me prendre pour une de vos belles dames?... Je ne le
permets pas...

--Je vous prends pour une vraie femme..., dlicieusement... et
terriblement femme!... Ah! oui, terriblement, malgr votre prtention de
n'tre qu'une farouche petite Walkyrie!...

Dans la pice que le crpuscule envahissait, la voix de Raymond de
Ryeux avait sonn, avec un accent plus bas, si singulier, qu'elle
l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil. Puis elle jeta, moqueuse:

--C'est entendu, je suis une femme rare!... Au revoir... Caroline,
clairez Monsieur... Qu'il ne s'gare pas dans les couloirs du
dispensaire.

Il tait sorti. Elle entendit la porte retomber.

Alors elle eut une respiration profonde. Une dtente se faisait en elle,
comme aprs les minutes de dpense nerveuse. Dans la pice assombrie,
elle demeurait debout, immobile. Ses yeux erraient sur la table o
reposaient, l'une prs de l'autre, les deux tasses  th; sur le piano
ouvert; sur la tache blanche du cahier de musique abandonn prs de son
violon...

Brusquement, elle se dtourna, s'approcha de la chemine o les bches
s'teignaient, et les coudes appuys sur le marbre, la tte pose sur
ses mains jointes, elle regarda cette image qui tait la sienne... Et
ses yeux taient durs.

A peine, elle la distinguait dans la nuit grandissante.

D'ailleurs, une autre la lui voilait... Un visage d'homme o la vie
avait marqu ses griffes, argentant les cheveux; mais o
luisaient--combien jeunes!...--des prunelles audacieuses, clines et
volontaires... Un visage dont les lvres prononaient des paroles que
jamais personne ne lui avait dites ainsi: ...Je vous prends pour une
_vraie_ femme, dlicieusement... et terriblement femme...

C'tait l--concidence bizarre--la pense exprime par Sonia, ce mme
jour...

Elle secoua la tte avec une sorte de colre... Colre contre ceux qui
la jugeaient ainsi... Colre contre elle-mme qui s'tait expose  un
tel jugement et avait permis qu'on le lui ft entendre... Passe encore
pour Sonia, une amie, une femme... Mais Raymond de Ryeux, un
tranger!... Un homme... L'adversaire!

Avec son cerveau dress  l'analyse, elle fouillait rudement dans
l'intime domaine de son me. Et impitoyable, sa pense prcisa:

--Je mrite mon humiliation... J'ai cd au dsir de cet homme, d'user
de mon talent pour son plaisir... Je ne lui ai pas refus de
recommencer... A la nouvelle Claude qui vit en moi, il ne dplat pas de
le voir intress, troubl par elle... A quoi bon vouloir me le
cacher?... Une misrable fibre a tressailli dans je ne sais quel
bas-fond de mon tre, quand il m'a dit les mots que je ne devais pas lui
permettre... Quelle honteuse faiblesse et que je me mprise de m'y tre
abaisse.

Un souvenir dchira son cerveau. Le matin mme, elle avait entendu un
psychologue professer que, fatalement, la femme rpond  l'appel de
l'homme. Elle s'tait rvolte; et voici qu'elle-mme, l'orgueilleuse
Claude, l'affranchie, avait subi l'indniable sduction de ce clubman
dsoeuvr.

Pourtant, elle le savait bien, ce que vaut une attention d'homme... Et
aussi,  quoi tend cette attention!

D'un mouvement vif, elle se redressa, une flamme dans les yeux:

--Ah! monsieur de Ryeux, la musique et moi nous vous plaisons fort! La
musique, je vous l'abandonne. Mais moi, je ne suis pas un joujou cr
pour votre distraction. Il vous faudra, bon gr mal gr, vous en
apercevoir! Et maintenant, c'est fini de connatre votre existence!...

De nouveau, elle eut une large inspiration. Une imperceptible odeur de
cigare et de chypre imprgnait l'air de la pice. D'un geste presque
violent, elle ouvrit, large, la fentre. L'air glacial de la nuit
d'hiver s'engouffra dans le _studio_.

Sans y prendre garde, le visage dur, elle s'assit  la table de travail
et attira les notes qu'elle devait transcrire.




XIV


Claude traversa le majestueux vestibule de l'htel de Ryeux o
s'chelonnait la haie des valets de pied, et, conduite par un
domestique, elle gagna le petit salon qui avait t rserv aux
artistes. Il tait dsert. Ni son accompagnateur,--celui que protgeait
Hugaye,--ni la chanteuse n'taient encore arrivs. Elle jeta un coup
d'oeil vers la pendule. En effet, elle tait un peu en avance, la voiture
qu'elle avait prise l'ayant conduite plus vite qu'elle ne l'avait prvu.

Elle rejeta son manteau et eut son geste familier pour repousser une
boucle sombre qui retombait bas sur la tempe.

Une grande glace lui renvoya son image, haute et svelte dans la robe
blanche, de souple mousseline de l'Inde que voilait, emprisonnant le
buste et les hanches, une sorte de blouse lche, retenue  la taille par
la ceinture ancienne admirablement ouvrage; une blouse pareille 
quelque chasuble byzantine, brode d'arabesques d'un or teint sur
l'indfinissable et chaud coloris de la soie d'un rose safran.

Sous la manche lgre, arrte au coude, les bras apparaissaient nus,
comme le cou dgag par l'chancrure large de la blouse.

Il fallait son got d'artiste--et son ddain de la mode--pour avoir su
se vtir en si parfaite harmonie avec le type original de son visage.

Mais elle ne paraissait gure y prendre garde.

Comme elle et contempl une trangre, elle se regardait, sans
coquetterie ni complaisance, seulement parce qu'elle savait, instruite
par l'exprience, pour quelle sensible part entre l'extrieur d'une
artiste dans son succs. L aussi, il ne fallait pas de notes fausses.

Puis, son rapide examen termin, elle se rapprocha des portires
entre-billes qui lui permettaient d'entrevoir son public dont elle
entendait voleter les propos.

C'tait bien le mme qu'elle avait coutume de trouver dans les _ths_ de
haute allure o elle tait convie  se faire entendre.

Dans le cadre somptueux du grand salon, ouvert sur une galerie dont elle
distinguait les panneaux, pur dix-huitime sicle, elle apercevait des
femmes bavardant par groupes, dlicieusement habilles, selon la formule
impose par la mode.

Des hommes aussi taient l; de ceux qui n'ont rien  dmler avec la
rude loi du travail et vivent pour le flirt, sinon pour l'amour; pour le
jeu, les chevaux, rarement pour l'art, et presque jamais pour le travail
crbral.

Tous ces hommes de cercle taient de ceux que Claude considrait comme
d'espce tout  fait infrieure; et son regard les effleura en
consquence, si parfaitement chics, de vtements et de tenue, auprs de
ces femmes lgantes, cratures de luxe, avec lesquelles ils taient
bien de niveau.

A sa grande surprise, tout  coup, elle reconnut Hugaye. Comment lui,
l'austre socialiste, se trouvait-il ml  cette brillante cohue o des
rires trouaient la rumeur des propos entre-croiss?

Que tous ces mondains, occups si videmment par leurs potinages,
semblaient donc peu fait pour sentir, ou comprendre, la musique qu'avait
dcid de leur faire entendre la matresse du logis!

Celle-ci, Claude, soudain, venait de la dcouvrir, assise sur une
banquette basse, au milieu d'un cercle mi-fminin mi-masculin, o l'on
paraissait s'amuser fort. Debout derrire elle, se penchait Lola
Alvirads qui, tout en bavardant, lui frlait la nuque d'un doigt clin.
Elle riait et, entre les lvres pourpres  l'excs, luisaient ses
petites dents de chatte. Prs de son amie, elle avait une attitude
d'enfant gte qui se sait tout permis.

Quelle mine impatiente devait avoir le seigneur du lieu s'il les voyait
ainsi!...

Mais tait-il l?... Claude ne l'apercevait pas. Peut-tre, aprs tout,
il n'assistait pas aux rceptions de sa femme...

Et quelque chose qui ressemblait  un regret traversa obscurment sa
pense. Celui-l, du moins, et valu la peine qu'elle ft de la musique
devant lui...

Mais son regard suivant les groupes, elle le vit... Vers une trs jolie
femme, assise imperceptiblement  l'cart, il se penchait, lui parlant
de fort prs; et elle riait, les prunelles luisantes entre les cils
abaisss un peu, haussant  demi les paules.

Tout  coup, un domestique s'approcha respectueusement de lui, et,
discret, lui murmura quelques paroles. Alors il se redressa et dut
adresser des mots d'excuse et de regret  la jeune femme qu'il semblait
quitter. Elle eut pour lui un geste de cong qui tait tout ensemble
moqueur et d'une grce si provocante, qu'elle le retint encore un
instant.

Mais d'autres hommes se rapprochaient. Alors, il la quitta.

Presque aussitt, la portire du petit salon tait carte par une main
autoritaire. Raymond de Ryeux entrait.

A la vue de la jeune fille, il s'arrta court avec une sorte
d'exclamation qui avait d chapper  sa volont:

--Oh!...

Son regard l'enveloppait, si violemment admiratif, qu'une imperceptible
rougeur monta au visage de Claude.

De cette voix change, devenue sourde, qu'elle lui avait entendue une
fois, dans leur dernire rencontre, il articula presque rudement, les
yeux attachs sur elle:

--Vous doutez-vous un peu de l'impression que vous pouvez veiller sur
ceux qui vous approchent?... Surtout, chez ceux-l qui adorent la beaut
fminine?...

Leurs regards se croisaient; un clair y luisait.

--Mais je n'ai pas, que je sache,  m'occuper de cette impression,
fit-elle avec une aisance hautaine. La seule qui puisse m'intresser,
c'est celle que mon jeu doit veiller chez vos invits!...

--Et je vous en suis profondment reconnaissant!

Il tait redevenu tout  fait matre de lui-mme; et avec ce sourire
dont elle reconnaissait l'imprieuse sduction, il pria:

--Ne m'en veuillez pas de m'tre comport en gamin mal lev qui ne
dissimule pas ses admirations, alors mme que la... correction le lui
impose. Mais c'tait la premire fois qu'il m'tait donn de vous
voir...

--En tenue d'artiste?... Tant mieux si vous me trouvez  la hauteur de
vos invits!

Elle riait un peu, ayant parl avec un accent d'insouciance moqueuse.

Il continua, sans insister, reprenant son ton de courtoisie que, chez
lui, il avait trs marqu:

--Vous devez nous trouver des matres de maison bien peu hospitaliers de
vous laisser seule ainsi?... Mais Mme de Ryeux est absorbe par ses
htes, et je viens d'tre,  l'instant, averti de votre arrive.

--Je ne suis ici que depuis un trs court moment.

--Et, pour vous distraire, vous vous tiez tout de suite mise  observer
la comdie que nous vous jouons sans le vouloir.

--Les personnages en sont trs brillants.

Comme lui, elle parlait sur un ton de badinage.

--Vous avez l'air de dire trop brillants. J'espre que vous allez
cependant jouer pour eux comme pour vos ouvriers de Charonne.

De nouveau, elle riait, amuse et de son insistance et de la sincrit
de son souci inquiet.

--Je tcherai...

--Savez-vous que cette vague assurance ne me satisfait pas du tout? Car
enfin ma responsabilit est grande... C'est moi qui vous ai si bien
clbre que Mme de Ryeux s'est enthousiasme de votre talent, sur ma
parole. Aussi vous comprenez pourquoi je vous dis Soyez gnreuse... Ne
me rpondez pas: Je tcherai mais Je jouerai comme je sais jouer...
Je vous en prie...

Il avait une manire de dire Je vous en prie qui ressemblait  un
ordre.

Mais le sourire effaait l'ordre.

--Oui... srement... si je veux!...

--Mais vous voudrez, n'est-ce pas?...

--Il est probable!... parce que je suis trs honnte. J'ai mon orgueil
d'artiste.

--Quelle chance, que vous soyez orgueilleuse! Votre aveu me rend toute
scurit! Mais pourquoi tes-vous si dsagrable avec moi?...

--Suis-je donc dsagrable?... Alors je vous en adresse mes excuses. Je
me croyais trs polie...

--Oh! certainement, vous ne me dites pas, pour le moment... de cruelles
impertinences! Vous me rpondez en petite fille bien leve...

Elle eut un rire gai:

--Alors, de quoi vous plaignez-vous?

Il riait aussi, l'expression du visage devenait tout ensemble gamine,
ardente et volontaire. Ses yeux ne quittaient pas le blanc visage,
coiff de boucles sombres, comme s'ils n'eussent pu se lasser de le
contempler.

--Je voudrais que vous ne soyez pas seulement polie... mais aimable!

Elle eut un geste insouciant.

--Aimable?... Autrement dit, n'est-ce pas, dans le jargon du monde, vous
dsireriez que je fasse des frais?... Mais je suis comme je sens;
et,--je trouve,--comme il convient en les conditions o nous sommes:
deux trangers qui nous rencontrons pour la distraction de vos invits.
Je vais remplir ma tche. Vous tes,  mon gard, un hte trs
courtois... Mais l'amabilit, vous m'avouerez, n'a rien  faire entre
nous...

--Bon!... Pour une dclaration de principes, c'en est une!... Alors je
ne vais plus oser vous avouer que je nourrissais une ambition...

--Ah!... Et laquelle?

--J'avais l'ambition que nous devenions amis...

--Rien que cela!

Elle arrtait sur lui ses prunelles sombres o il y avait un regard de
fille qui connat la vie,--moqueur, et dur un peu.

--Amis?... Mais vous savez comme moi, j'imagine,--mieux encore mme,
probablement,--que l'amiti entre un homme et une femme est un mythe:
sauf peut-tre le cas o ce sont de trs vieilles personnes qui
l'prouvent... Pour les autres, les gens clairs vous diront qu'elles
ne peuvent esprer trouver,  leur usage, que le flirt ou l'amour. Or...

Elle s'arrta; et cet imperceptible arrt faisait, de ses paroles, dites
cependant du mme accent de badinage, une dclaration trs nette:

--Or ni le flirt ni l'amour ne me tentent. Donc, nous n'avons qu'
rester chacun sur nos terres, ainsi que de bons voisins dont les
rapports ne peuvent se borner qu' des saluts polis...

Il la sentit trs sincre. Ce n'tait pas par coquetterie qu'elle
parlait ainsi. Sur cette fire et indpendante crature il n'avait
aucune prise...--encore! Et elle lui paraissait d'autant plus sduisante
qu'elle se rvlait plus difficile  vaincre.

Brusquement, il lana:

--Vous refusez ce que vous ignorez.

--Quoi?

Il eut sur elle un regard qui l'enveloppait toute.

Mais il ne lui rpondit pas. La portire s'cartait pour laisser entrer
deux nouveaux venus: une femme d'une quarantaine d'annes,
imperceptiblement marque sous un trs discret et trs habile maquillage
de salon, un type de Nattier, rond et fin, aux pommettes trs roses,
avivant l'clat des yeux noirs. C'tait la chanteuse qui, avec Claude,
devait former l'lment musical de la rception. Et, derrire elle,
timide, un peu gauche, l'accompagnateur, trs confus d'tre en
retard,-- son ordinaire.

Mais Claude, parce qu'il avait beaucoup de talent, tait pleine de
mansutude  son gard,--comme pour tous les humbles d'ailleurs. Elle
lui tendit la main amicalement et le prsenta  Raymond de Ryeux, qui le
recevait avec une politesse distante, inconsciemment irrit de l'accueil
que lui faisait Claude. Jamais, lui, n'en avait reu de pareil!

En revanche, il fut trs empress auprs de la chanteuse qui rpondait
en femme du monde,--qu'elle tait d'ailleurs; car c'tait seulement la
ruine, aprs un veuvage imprvu, qui l'avait amene  utiliser sa belle
voix.

L'change des propos fut brusquement arrt. Mme de Ryeux entrait, la
voix impatiente, tendant une main distraite  Claude et  la chanteuse,
Mme Dancenay.

--Je viens seulement d'apprendre que Mlle Suzore tait arrive. Au lieu
de tenir salon avec elle, ici, vous auriez pu, Raymond, me faire
avertir.

Il ne se troubla pas et eut un geste d'indiffrence.

--Ma chre, je pensais que vos domestiques taient l pour le faire et
je tenais compagnie  Mademoiselle en vous attendant. Puisque vous
voici, je vous laisse avec ces dames et vais vous remplacer auprs de
vos invits.

--Mais je retourne, moi aussi, tout de suite dans le salon. Mlle Suzore,
nous tions convenus que vous commenceriez, si je ne me trompe?
tes-vous prte?

--Toute  votre disposition, madame; dois-je aller maintenant dans le
salon?...

--Si M. de Ryeux veut bien ne pas vous retenir davantage, je vous en
serais trs oblige, mademoiselle.

Il y avait dans sa voix de l'impatience et de la nervosit; entre les
cils, ses yeux avides inspectaient la jeune fille. videmment l'aisance
hautaine de Claude la dsorientait et lui dplaisait, souligne par
l'amabilit empresse que lui tmoignait la chanteuse qu'elle combla de
paroles flatteuses, la clbrant,  l'avance, par d'enthousiastes
loges. Quand les deux femmes eurent fini de se congratuler, Mme de
Ryeux revint  Claude qui attendait. Son mari avait quitt la pice.

--Par ici, mademoiselle, je vous prie.

Claude s'inclina et,  la suite de la jeune femme, pntra dans le salon
o des visiteurs nouveaux avaient encore surgi. A sa vue, un remous de
curiosit assourdit le bruit des conversations. Les femmes
interrompirent leurs propos et coulrent un regard surpris, intress,
plus ou moins bienveillant, sur cette inconnue, si originale de type et
de costume. Avec un ensemble significatif, tous les hommes se
rapprochaient.

Indiffrente, Claude recevait le choc de tous ces regards. Droite prs
du piano, son violon sur l'paule, elle attendait que l'accompagnateur
et prlud. Peu lui importait que tous ces gens fussent soudain occups
 l'examiner,  peine plus discrtement que quelque belle statue offerte
 leur jugement.

Le piano se tut.

Alors, solitaire, la voix du violon s'leva, avec une telle puissance
d'expression que, dans la frivole et houleuse assemble, un silence se
fit, attentif. Si Raymond de Ryeux avait vraiment craint qu'elle ne
jout ngligemment pour ses htes, il dut tre rassur ds l'instant o
elle commenait. Elle tait bien trop artiste pour ne pas oublier
l'auditoire brillant et banal, dans son intime communion avec l'oeuvre
qu'elle interprtait. Ds qu'elle eut modul sa premire phrase, le
charme opra sur elle et aussi sur ceux qui l'coutaient. Les regards
cessrent d'tre curieux ou distraits.

Et ce furent quelques minutes inoubliables, mme pour les profanes qui
subissaient l'enchantement, eux aussi. Les derniers sons vibrrent dans
le silence des mes attentives. Puis clata cette tempte des
applaudissements qu'elle commenait  bien connatre. Des exclamations
s'levaient.

--Elle est tonnante!... Elle est prodigieuse!... O Charlotte de Ryeux
a-t-elle dnich cette jeune merveille?... Et puis quel type!... Le
visage vaut le talent...

--C'est trs russi, sa toilette!... a ne ressemble  rien de ce qu'on
fait...

Mme de Ryeux n'tait peut-tre pas--srement mme!--n'tait pas une
femme trs intelligente, mais elle tait,  coup sr, une htesse
parfaite qui savait incomparablement comment doser les jouissances
musicales  ses invits. Tandis que vers Claude, un flot ondulait, elle
laissa les conversations reprendre parmi ses invits qu'elle avait eu le
tact de ne point parquer en lignes ennuyeuses, les laissant s'installer
par groupes  leur fantaisie. Avec des yeux qui ne laissaient rien
passer, elle suivait la circulation des plateaux chargs de
rafrachissements. Mais, presque malgr elle, tandis qu'elle causait,
souriait, accueillait, son regard revenait vers le coin du piano o elle
apercevait la tte boucle de cette Claude Suzore dont le succs
dpassait ce qu'elle avait prvu, mme avec les assurances donnes par
son mari, qu'elle savait connaisseur pourtant!

Certes, comme matresse de maison, elle tait satisfaite de ce succs.
Mais de si haut qu'elle considrt cette petite violoniste paye par
elle, si elle avait t capable de dmler toutes les nuances de ses
impressions, elle y et dcouvert une sourde impatience de l'attention
excessive que tous les hommes prsents manifestaient  son endroit,
videmment sduits par la femme, autant que par l'artiste. Elle n'en
pouvait douter  la faon dont ils la regardaient, aux propos qu'elle
entendait,  l'empressement qu'ils montraient  voluer vers elle,  se
faire prsenter.

Elle, reste debout prs du piano, accueillait les hommages, rpondait,
trs correcte, sans presque sourire, quelquefois avec une simple
inclinaison de tte; toujours avec cette aisance fire qui exasprait
Charlotte de Ryeux, et une indiffrence polie de femme qui pense: Tout
ce que me disent ces inconnus ne me touche en rien. Leur opinion ne
compte pas pour moi!

Et brusquement, tout en rpondant  des flicitations sur le jeu de
l'artiste, comme si elle y et t pour quelque chose, elle pensa
impatiente:

--Cette petite m'agace, avec son air de princesse au milieu de sa
cour... Bon! voici Lola qui va l'encenser  son tour! Cette Claude
Suzore a le succs encombrant! Il faut que j'aille remettre les choses
au point... Raymond doit tre aussi dans la phalange des adorateurs.

Son regard perant fouilla le groupe form autour de Claude. Son mari
n'en faisait pas partie. O donc tait-il? Le cherchant des yeux, elle
l'aperut  l'autre extrmit du salon qui causait avec Franoise de
Gaube... Et parce qu'elle savait de quelle faon la chronique mondaine
accolait leurs deux noms, elle eut un fugitif froncement des sourcils.

Puis, d'un geste insouciant, elle se dtourna et se dirigea vers le
piano.

Elle eut alors un sursaut:

--Comment, voil tienne qui, lui aussi, vient faire sa cour?... Elle
est plus aimable avec lui qu'avec les autres. Ils ont l'air de se
connatre. C'est un peu fort!

Lola bondissait vers elle.

--Tu sais, Lotte, je suis toque de cette Claude! Comme elle joue chaud!
Et quelle allure! Quelle tte originale!

--Une tte de modle!... Voyons, Lola, ne t'emballe pas ainsi
stupidement.

Lola ouvrait de larges prunelles, effares et moqueuses.

--Qu'est-ce qui te prend? Ma jolie Lotte, tu as l'air jalouse... Pas 
cause de ton poux, j'imagine... Pour le moment, il est occup  flirter
avec Franoise de Gaube... Les vois-tu, l-bas, dans l'embrasure de la
fentre?... Vrai, tu sais, avec son air de se f... du monde, elle est
rudement chic... et sduisante, cette Claude...

Mme de Ryeux se redressa, impatiente.

--Tu es bien taquine, aujourd'hui! Lolita.

Il tait temps d'agir, et sans plus se laisser arrter, elle alla droit
 Claude:

--Mademoiselle Suzore, voulez-vous avoir, maintenant, la complaisance
d'accompagner madame Dancenay.

--Trs bien, madame. Je suis toute prte.

Charlotte de Ryeux n'avait pas eu un mot de flicitation pour Claude.
Comme elle tait une femme du monde fort correcte, elle s'en aperut, le
regretta au point de vue politesse, et dit htivement:

--Vous avez pu constater, mademoiselle, votre succs... Je vous remercie
pour moi et mes htes.

Claude s'inclina lgrement, sans un mot. Mme de Ryeux se tournait,
empresse, vers la chanteuse:

--Alors, chre madame Dancenay, vous voulez bien, maintenant, nous
donner le plaisir de vous applaudir?

La voix brve prenait des inflexions presque clines. Mme Dancenay tait
tout  fait au got de Charlotte de Ryeux,  qui elle tmoignait une
flatteuse dfrence.

--Verriez-vous quelque inconvnient, chre madame,  ce que je chante
d'abord seule, sans accompagnement de violon?

--Aucun, certes... Faites comme il vous sera le plus agrable!

Claude, aussitt, s'tait carte, regardant Mme de Ryeux, qui louvoyait
parmi ses htes; et irrvrencieuse, elle songeait, devant son allure
omnipotente et sa marche dandinante, aux oies qui traversent ainsi les
routes.

Le petit pianiste avait repris sa place; et les accords qu'il plaqua
dominrent le bruit des conversations.

De nouveau, les regards se braqurent vers le piano o, trs agrable 
voir, d'un air de cantatrice amateur, se tenait Mme Dancenay, souriante,
inclinant la tte en saluts pleins de grce  l'adresse des amis ou
simples connaissances reconnues dans l'auditoire.

Elle avait une trs belle voix, savamment conduite, un peu froide,
qu'elle maniait avec une adresse impeccable. Et elle eut un trs
honorable succs. A tous, elle apportait un rel agrment; mme--et ce
n'tait pas un mince mrite,-- ceux qui ne gotaient pas les mlodies
ultra-modernes dont elle tait prodigue.

Pour permettre aux applaudissements et aux petits fours d'accomplir leur
mission, il y eut, de nouveau, une pause dans le programme. Puis, avec
Claude cette fois, Mme Dancenay reprit son chant. Mais ce n'tait pas un
simple accompagnement qui jaillissait des cordes vibrantes. Elles aussi
chantaient, d'une voix si profondment expressive qu'un peu impatiente,
Mme Dancenay murmura:

--Ne jouez pas si fort, je vous prie, vous me couvrez.

Une lueur malicieuse courut dans les prunelles de Claude; mais sans
s'occuper de l'observation, docile au seul souci artistique, elle joua
de telle sorte que le chant, le piano et le violon formassent un tout
harmonieux dont le succs rassrna Mme Dancenay; d'autant qu' son
tour, elle tait fort entoure.

Claude, elle, s'tait drobe rsolument; cache par la lourde draperie
d'une portire, elle contemplait avec son extrme indpendance d'esprit,
la mme comdie mondaine, tant de fois observe dj, dans les salons o
elle allait, en artiste paye.

Prs d'elle, inattendue, rsonna la voix de Raymond de Ryeux qu'elle et
imagin--si elle avait pens  lui--loin d'elle, sans doute prs de la
jeune femme avec laquelle, si volontiers, il paraissait causer.

--Enfin, je vous trouve!... Admirez ma sagesse, quand je suis dans mon
personnage de matre de maison... J'ai laiss tous mes htes vous
fliciter d'abord  leur aise,... Mme de Ryeux avoir ce plaisir avant
moi...

L'ombre d'un sourire courut sur les lvres de Claude. Moqueuse, elle
pensait  ce qu'avaient t les flicitations de Mme de Ryeux. Il s'en
aperut tout de suite et comprit...

Un clair dur traversa ses prunelles... Puis, avec un haussement
d'paules qui rejetait les mesquins procds de sa femme, il demanda
avec une dsinvolture impertinente:

--Cela vous est gal, n'est-ce pas, que Mme de Ryeux n'ait pas su vous
exprimer son gr du rare plaisir que vous avez donn  ses htes? Vous
avez pu constater combien ils l'avaient got!... De plus qu'eux, je
suis fier...

--Que mon exhibition ait russi. Tant mieux... Je mets un point
d'honneur  donner ce qu'on attend de moi.

--Oui... oui... Je sais que vous tes trs orgueilleuse... Mais je ne
vous en veux pas... Cela vous va si bien... Je crois bien que jamais je
ne pourrai oublier...--et pourtant cela vaudrait mieux!...--comment vous
m'tes apparue tantt quand je suis entr dans le salon!

Son sourire et son accent de badinage amical et gai corrigeaient mal la
sincrit violente de ses paroles, la flamme qui luisait dans le regard
qu'il attachait sur elle. Mais elle ne paraissait pas y prendre garde;
comme si cette flamme n'et pu arriver jusqu' elle, aussi invulnrable
que la Walkyrie dormant dans le cercle de feu...

Elle avait seulement un peu hauss les paules  ses paroles.

--Non, je ne suis pas orgueilleuse; en la circonstance, du moins; mais
tout bonnement honnte. Je fais ce  quoi je me suis engage. Est-ce
maintenant que je dois jouer de nouveau?

Il secoua la tte d'un geste impatient.

--Pas encore... Vous ne pensez qu' partir... Alors que moi... me
permettrez-vous de l'avouer? je ne pense qu' vous garder un peu... pour
moi!... aprs vous avoir gnreusement abandonne tout l'aprs-midi 
mes htes...

Elle avait eu un mouvement si net pour l'arrter, qu'il n'insista pas,
trop habitu aux femmes pour ne pas comprendre qu'avec celle-ci, il lui
fallait n'avancer qu'avec une extrme prudence. Il ne se demandait pas
ce qu'il voulait d'elle. Il obissait  l'attrait violent qu'elle
exerait sur lui. Sans rpondre  ses paroles, elle s'tait leve,
disant:

--Je crains que Mme de Ryeux ne me cherche.

--Eh bien, laissez-la vous chercher! jeta-t-il avec indiffrence. Soyez
sans inquitude, elle vous dcouvrira. Elle est trs tenace et arrive
toujours  ses fins.

Il avait laiss tomber la riposte avec cette drlerie gamine qui
l'amusait malgr elle, peu habitue  ce tour d'esprit. Mais parce
qu'elle n'tait plus  l'ombre de la portire, Lola l'avait aperue et
se prcipitait vers elle, enchante d'tre dsagrable  Raymond, en
venant troubler son apart avec l'artiste qu'il admirait si fort-- tous
points de vue... Son intuition de petite fille trs exprimente l'avait
vite avertie.

--Mademoiselle Suzore, tout le monde rclame que vous jouiez encore.
C'est  vous, n'est-ce pas?

--J'attends le bon plaisir de Mme de Ryeux...

--Elle vous cherchait de tous les cts...

Instinctivement, les yeux de Claude coururent vers Raymond de Ryeux,
dont les lvres avaient maintenant un pli moqueur.

--Lotte, voici Mlle Suzore retrouve. Elle joue, maintenant... dis?

--Oui, elle peut...

Claude s'inclina et reprenant son violon, s'approcha lentement du piano.
A sa vue, les applaudissements avaient clat avec un lan expressif.

Instantanment, les conversations s'interrompirent, la rumeur des
propos, soudain apaise. Ce trs chic public, blas, oh! combien!
devenait attentif. De nouveau, les femmes attachrent sur l'artiste des
regards o il y avait de tout: curiosit chercheuse, tonne,
impertinente ou sympathique; inconsciente et obscure jalousie pour un
succs qui n'allait pas seulement  la violoniste; bienveillance chez
certaines; et chez d'autres, apprciation svre de l'tranget du type,
de l'originale lgance de la toilette, de l'aisance fire, presque
patricienne, de l'attitude. Et ces dernires, sans le savoir, voyaient
absolument juste; Claude Suzore tait bien la fille du prince
Dmerowsky. De lui, elle tenait son allure de race et son charme un peu
exotique de Slave.

Parmi l'lment masculin, l'impression tait infiniment plus _une_. Sur
tous, sur presque tous... Claude exerait son habituelle attraction,
grisante comme un parfum de tubreuse.

Et Hugaye le constatait avec une impatience irrite dont il ne cherchait
pas la cause, plus occup  observer Raymond de Ryeux qui, adoss au
mur, derrire tous ses htes, attachait, lui aussi, sur Claude son
regard de conqurant, insoucieux de l'obstacle.

Elle avait remerci des acclamations avec un lger signe de tte, et
dans un silence--bien rare chez Mme de Ryeux!--elle joua... Une fois...
Deux fois... Encore une autre pour rpondre aux applaudissements
flatteusement impratifs...

Et puis, trop habitue au public pour ne pas savoir que la sagesse est
de disparatre en plein succs, elle laissa retomber son archet d'un
mouvement qui tait un point final.

Brutalement, sur elle, s'abattait le besoin de reprendre sa libert, de
redevenir l'indpendante Claude qui n'agit qu' sa guise et n'obit qu'
elle-mme.

Elle avait plus que rempli les exigences de son programme; elle tait en
droit de partir. Tout bas, elle murmura  son camarade qui, au piano,
attendait, rsign, le bon plaisir de Mme de Ryeux.

--J'ai fini... Je file... Au revoir et merci.

Profitant de ce que Mme Dancenay,  son tour, occupait le public; que,
parmi les groupes, conversations et flirts reprenaient avec une ardeur
significative, elle se glissa vers la portire qui fermait l'entre du
petit salon, devenu foyer des artistes.

Mais au seuil se tenait Raymond de Ryeux. tait-il l, ou non, pour
suivre une volont arrte?... Elle n'y pensa mme pas. Autour d'eux,
les femmes, trs lgantes, et les beaux messieurs causaient,
regardaient, se cherchaient, sous la gnreuse clart des ampoules
voiles de fleurs, dans la chaude atmosphre sature de parfums. Les
domestiques apportaient les petites tables du goter, coquettement
dresses, les disposant dans le salon, dans la galerie, sous le regard
des nymphes qui dtachaient en pleine lumire leurs roses nudits.

Trs courtois, Raymond de Ryeux interrogea:

--Vous cherchez quelque chose? mademoiselle.

--J'ai termin mon programme. Je puis me retirer, je pense...

--Non, pas avant d'avoir got!... Voyez, les tables sont apportes. Il
faut nous permettre de clbrer votre triomphe!

Elle secoua sa tte volontaire et jeta presque brusquement:

--Merci, non... Je vous suis trs... reconnaissante; mais je ne veux
rien... que du repos...

Il la contemplait avec une sorte de jouissance avide. La clart d'une
lampe ruisselait sur la ligne longue et souple du cou, sur les bras et
les mains nus, sur la chair ivoirine, qui, aux joues, s'tait avive
d'un rose plus vif.

--Vous n'tes jamais fatigue!... Vous me l'avez dit  Jobourg.

--La nature et le travail ne me fatiguent pas. Mais le monde... oui!...

--Alors... qu'il en soit fait comme vous prfrez... Et... merci!

Il l'avait sentie si rsolue  partir qu'il n'insistait plus pour la
retenir; mais un regret le mordait,  ce point violent qu'il
tressaillit, irrit contre lui-mme. C'tait stupide,  son ge, de se
laisser ainsi troubler par une enfant qui ne se souciait pas de lui!

Sans un mot, il carta les draperies qui sparaient le grand salon, du
foyer. Sur un fauteuil, gisait abandonne la longue mante de Claude;
il la prit et, d'un geste courtois, dlicatement, il la posa sur les
paules qui ne se drobaient pas.

Claude ne refusait jamais de se laisser servir par un homme du monde.
Elle le trouvait l dans son rle...

Avec un accent de prire, il demanda:

--Vous m'accorderez bientt un rendez-vous pour une sance de musique?

--Bientt?... Je ne sais... Il faut que j'aie des loisirs... Je vous le
ferai savoir... Au revoir...

Cette fois, elle lui tendait la main. Dans la sienne, une seconde, il
garda les doigts tides o frmissait l'ardente vie... Une seconde, 
peine, car tout de suite, il sentait la main prisonnire chercher sa
libert, il se courba et la baisa. Puis il dit:

--L'auto vous attend.

--L'auto?

--Bien entendu, nous ne permettons pas que vous retourniez vers
Charonne,  l'aventure, surtout avec le brouillard qu'il fait ce soir.

--Mais je ne veux pas! protesta-t-elle, irrite.

Elle se rvoltait contre cette sollicitude qui heurtait son altire
indpendance.

--Et moi je veux! fit-il aussi impratif qu'elle-mme. Je vous rpte
qu'il fait un affreux brouillard. Il est dj tard. Vous nous tes
confie. Par exception, vous allez vous montrer une petite fille docile
et m'obir!

Ils se regardaient bien en face comme deux adversaires; elle, fche
sincrement. Mais non pas lui... Car le sourire luisait dans ses
prunelles, sous les paupires  demi abaisses; et ce sourire gagnait la
bouche sensuelle et volontaire, donnant au visage un charme imprvu.

Elle se taisait, les sourcils rapprochs. Puis elle eut un geste
d'paules.

--Aprs tout, soit, comme vous vous voudrez. La chose ne vaut pas
l'honneur d'une querelle... Maintenant, je devrais vous remercier...
Mais les bienfaits que l'on subit...

--Dispensent de tout remerciement. Je suis de votre avis... Laissons
donc de ct, voulez-vous, cette oiseuse question. La prochaine fois, je
vous promets de vous demander la permission, avant de disposer de votre
consentement. En ces conditions, vous me pardonnez et nous faisons la
paix?... Je ne veux pas vous laisser partir fche un jour o je vous
dois tant...

Elle ne rpondit pas... S'il l'avait regarde, il et t frapp de
l'trange expression qu'avaient ses yeux. Mais il ouvrait la porte
devant elle. A travers le vaste vestibule, il la conduisit jusqu'au
seuil mme. Il interrogea:

--La voiture de Mlle Suzore est avance?

--Oui, monsieur le comte.

--Alors, mademoiselle, je vous laisse, en vous prsentant mes
respectueux hommages.

Les yeux vifs l'enveloppaient toute et ils n'taient certes pas aussi
respectueux que les hommages, peut-tre sans qu'il en et conscience.
Mais, en lui, grondait si follement le regret de ne pouvoir la saisir et
l'emporter comme une proie prcieuse!...

Devant le perron, le valet de pied tenait la portire ouverte. Raymond
de Ryeux alors s'inclina une dernire fois; elle eut un signe de tte.
Dans l'ombre, ses yeux avaient la mme expression--ardente et
mystrieuse...

Puis la voiture s'branla, s'enfonant dans la nuit...

Aussitt, elle eut un soupir d'allgement, comme si un poids tombait 
terre qui, trop longtemps, s'tait appesanti sur ses paules. Elle se
retrouvait seule enfin! Enfin! ses lvres frmissantes articulrent le
mot... Une seconde, elle ferma les yeux comme si elle et voulu ainsi se
reprendre mieux; regarder en elle o elle entendait bourdonner le sourd
tumulte de ses penses et de ses impressions...

Mais elle les rouvrit aussitt. Une odeur frache de fleurs dominait,
dans la voiture close, la senteur de cuir des coussins, l'indfinissable
parfum de cigare et de chypre qu'elle connaissait bien maintenant. Elle
regarda. Prs d'elle, dans un panier de jonc, il y avait une brasse
d'admirables fleurs, violettes sombres et ples violettes de Parme,
lilas, roses, tubreuses; non pas serres en ces gerbes banales qu'elle
dtestait; mais abandonnes en pleine libert, comme si,  l'instant,
elles venaient d'tre enleves  la tige natale.

Claude se souvint. Une fois, elle avait dit  Raymond de Ryeux qu'ainsi
seulement, elle aimait  recevoir des fleurs.

Un obscur tressaillement l'branla, pareil  un choc; et dans l'ombre,
sa bouche eut un bizarre sourire.

Bien des hommes dj avaient rd autour d'elle, cherchant  sduire son
indpendance... Personne encore ne lui avait fait une cour qui
ressemblt  celle de Raymond de Ryeux... Une cour dlicate, sourdement
ardente sous un masque de respect, si subtile que le parfum qui en
manait semblait s'insinuer en elle pour amollir l'arc tendu de sa
volont.

Loin de lui, elle pouvait s'irriter de l'vidente attention dont il
l'enveloppait, du soin qu'il apportait  user de toutes les
circonstances pour se rapprocher d'elle; cela, avec une inflexible et
discrte rsolution. Son orgueil pouvait se rvolter devant ce qu'il
osait penser, esprer, croire...--peut-tre, sinon srement... Elle
savait dj si bien ce que sont les hommes!...

Et puis, quand il lui parlait de sa manire imprieuse et caressante, ou
avec son accent de gaminerie gaie, imprvu chez un homme de son ge;
quand il lui adressait quelque prire, ou simplement lui disait ce qu'il
souhaitait d'elle, avec une franchise hardie sans insolence, alors, elle
ne l'ignorait pas... elle n'prouvait plus ni irritation ni colre. Elle
acceptait, curieuse, amuse, le cerveau toujours libre, sre
d'elle-mme, que cet homme lui offrt l'hommage de sa sduction... Comme
elle et respir, dresse sur un pidestal inaccessible, le parfum d'un
encens.

Maintenant qu'elle tait seule, libre de l'espce d'envotement
qu'elle subissait prs de lui, elle se reprenait toute; et sa pense
incisive s'attachait aussitt  l'analyse de ses impressions durant les
deux heures passes dans l'htel de Ryeux.

Son succs y avait t aussi complet que son orgueil d'artiste le
pouvait souhaiter. Plusieurs des brillantes amies de Charlotte de Ryeux
lui avaient demand si elle consentirait  se faire entendre chez
elles... Tout s'tait donc accompli  son gr...

Alors, pourquoi cette obscure irritation contre elle-mme que discernait
si bien sa clairvoyante pense et qui l'empchait de savourer, comme
d'ordinaire, la dtente de ses nerfs, aprs la fivreuse dpense qu'elle
leur imposait en jouant...

De quoi s'en voulait-elle? D'avoir joui trop vivement de l'atmosphre de
luxe qui imprgnait la somptueuse demeure de Mme de Ryeux. Ce n'tait,
hlas! pas la premire fois qu'elle distinguait, en elle, cette
faiblesse contre laquelle, rudement, elle luttait; qu'elle constatait
l'espce d'panouissement qui se faisait en tout son tre quand sa
carrire l'amenait dans un milieu o elle s'adaptait instantanment,
comme si elle rentrait dans son propre monde.

Est-ce que, en cette minute, dans la tideur parfume de l'auto qui
l'emportait, hors de l'atteinte du froid, de la nuit, de la boue, elle
n'prouvait pas la bizarre impression d'tre l,  sa vraie place?

Tout comme il lui paraissait naturel que le comte de Ryeux la traitt en
gale, bien qu'elle vnt chez lui en artiste paye. Elle le revoyait
inclin devant elle, la mettant en voiture, avec ce regard dont tout 
coup il lui semblait sentir la brlure sur son visage. L'impression
tait si forte que, d'un geste inconscient, elle appuya sur ses joues la
paume de ses mains dgantes...

La bouche railleuse, elle murmurait:

--Dcidment, cela ne me vaut rien de frquenter le grand monde! Demain,
pour me remettre d'aplomb, je passerai l'aprs-midi au dispensaire...




XV


Assise devant la table  crire du _studio_, Claude avait, devant elle,
les volumes de psychologie qui lui servaient  rsumer le cours entendu
la veille sur l'essence, les formes, l'ducation de la volont.

Mais elle ne lisait ni crivait. Ses doigts distraits jouaient avec le
porte-plume inutile. La tte appuye sur l'une de ses mains, par la baie
de la fentre dont elle avait cart les rideaux de tulle, elle
regardait fuir, dans un ciel trs bleu, lav par une averse, les lourdes
nues que le soleil cernait d'un trait tincelant... Un soleil qui
disait la fin prochaine de l'hiver.

Fvrier s'achevait. Quelques bourgeons htifs pointaient sur le bois des
branches; et les rayons pandaient une tideur chaude, qui luisaient
entre les giboules.

Ce n'tait pas encore le printemps; mais son souffle dj frmissait
dans l'air plus lumineux. Et Claude qui suivait le vol des nues,
murmura, pensive:

--L'hiver va finir...

L'hiver... Comme il avait pass vite, cet hiver que l-bas,  Landemer,
elle interrogeait avec une sorte de curiosit anxieuse. Ah! combien, en
dpit des apparences, il avait ressembl peu  ceux qu'elle avait,
jusqu'alors, traverss...

Non, jamais, son activit crbrale n'avait t pareillement intense.
Jamais tant de fleurs diverses n'avaient jailli, avec autant de fougue,
en son jardin secret; et leurs parfums multiples, violents ou subtils,
ou follement doux, la grisaient un peu, vraiment...

L'me nouvelle apparue en elle  Landemer semblait continuer 
s'panouir; une me frmissante, o grondait un furieux apptit de
jouissances; qui cherchait, appelait, voulait les souffles ardents de la
vie, comme une plante se tourne vers la lumire... Une me que, par un
ddoublement de la pense qui lui tait familier, elle observait,
surprise, attentive et trouble...

Qui l'aurait souponne en elle, cette me neuve qu' personne elle
n'avait rvle, car elle en cachait jalousement l'existence, coutumire
du soin de dfendre son intimit, mme avec lisabeth, dont elle
redoutait le regard clairvoyant.

Certes, elle l'aimait toujours profondment, cette amie que sa jeunesse
avait entoure d'un culte enthousiaste--bien confiant, alors... Mais
c'tait le pass. Il semblait que chaque jour accust les diffrences de
leurs personnalits, rendant leurs mes lointaines l'une pour l'autre,
orientes vers des horizons trop opposs, qui, peu  peu, les sparaient
moralement.

Toutes deux en avaient une conscience qu'elles ne trahissaient pas;
dcevante, inquite, presque douloureuse chez lisabeth... Non chez
Claude, enivre par la fivre dlicieuse o il lui semblait exquis de
vivre, avec la sensation d'tre emporte dans le flot d'un torrent
magiquement doux, auquel, avec une allgresse imprvue, elle abandonnait
sa volont.

D'o venait cette impression?... Rien n'avait chang dans sa vie
laborieuse; comme toujours, elle avait passionnment poursuivi son
labeur intellectuel, travaill son violon, rempli ses devoirs
d'altruiste au dispensaire, chez les pauvres et les malades d'lisabeth,
en dpit de la rvolte de sa jeunesse, altre de beaut, de luxe,
d'indpendance.

Qu'y avait-il de plus en sa vie?... Oui, une part trs large donne au
dveloppement de sa carrire d'artiste o elle russissait comme jamais
elle n'avait os l'esprer. Pendant la saison qui allait finir, elle
avait t, vraiment, dans la haute socit mondaine, l'artiste  la
mode, qu'il faut avoir entendue ou fait entendre chez soi. Les sances 
l'htel des Ryeux y avaient t pour beaucoup, la lanant dans un monde
trs _snob_, mais tout-puissant pour crer des rputations; et elle
devait beaucoup, force lui tait de le reconnatre,  l'influence de
Raymond de Ryeux.

Elle avait jou dans de grands concerts et dbut  _Colonne_ en des
conditions qui lui avaient rappel l'heure glorieuse de son prix, au
Conservatoire... Et  triompher l, devant un public de connaisseurs,
elle avait prouv une joie fire. Car son succs devant les publics de
salon, elle l'estimait... ce qu'il valait; et seule, son inflexible
volont d'arriver, en tenait compte.

Le tintement clair de la petite pendule pose sur le bureau rappela
soudain sa pense enfuie et elle tourna les yeux vers le cadran. Mais
aussitt, impatiente, elle releva la tte.

Que pouvait lui faire l'arrive plus ou moins exacte de Raymond de Ryeux
pour leur sance de musique?

Il n'tait jamais en retard, d'ailleurs, elle le savait bien; plutt en
avance, au contraire. Plusieurs fois mme, il tait arriv avant qu'elle
ft rentre. Elle l'avait trouv qui l'attendait et l'accueillait avec
un Enfin! trangement ravi.

En somme, pourquoi venait-il avec un plaisir dont elle sentait la sourde
intensit? Car elle avait conscience de se montrer, avec lui, comme elle
n'tait avec personne; souvent brusque, garonnire, pre  soutenir ses
ides ou ses gots,  attaquer les habitudes, la purilit, les
faiblesses des gens de sa caste... Seulement, quand il s'agissait de
musique, ils s'entendaient  merveille et se comprenaient... Peut-tre,
disait Claude, moqueuse, parce que la musique a toujours adouci mme
l'humeur des fauves.

Autrement, leurs conversations tournaient vite  la guerre
d'escarmouches; car ils taient galement volontaires; elle, avec une
dsinvolture insouciante; lui, avec sa hardiesse gamine, souple,
courtoise, qui tait trs sduisante.

Ces escarmouches, tous deux, d'ailleurs, les apprciaient fort, curieux
l'un de l'autre. C'tait pour lui un tonnement que la culture, la forte
intellectualit de ce cerveau fminin; elle l'intressait, quelquefois
aussi, elle l'exasprait, par la conviction tranquille qu'elle avait de
son droit  une pleine libert de penser, de vouloir, d'agir comme l'et
fait un homme. Et, sans daigner y prendre garde, elle tait si
dangereusement fminine!

Elle, habitue  tenir la gnralit masculine en pitre estime, ne
s'tonnait pas de constater chez celui-ci, les mmes faiblesses que chez
ses frres. Avec une indulgence plutt mprisante, elle constatait, en
toute occasion, son amoralit absolue qui lui fournissait une tude
neuve dont elle gotait les rvlations. Elle observait, curieuse, les
manifestations d'une personnalit qu'elle tait force de reconnatre,
non seulement doue d'un charme inattendu, mais trs intelligente.

Ce sportman avait un prodigieux sens de l'art et le got des ides. Il
lisait beaucoup et s'assimilait, avec une facilit nonchalante, les
doctrines les plus opposes; acqurant ainsi un scepticisme ironique et
souriant, qu'elle n'avait pas coutume de rencontrer parmi les convaincus
dont elle vivait entoure.

Aussi, volontiers, elle causait avec lui, intresse par le heurt
frquent de leurs penses; lui, aristocrate de par sa naissance, ses
gots, sa fortune, trahissant une sensualit pre  la conqute... Elle,
grandie dans le monde des travailleurs, proltaires et crbraux,
soumise au joug des ides morales, ddaigneuse--par volont,--du confort
mme dont le besoin lui semblait une faiblesse.

La porte du _studio_ s'ouvrit et Caroline annona:

--M. de Ryeux.

Lentement, Claude remit le porte-plume sur la table et tourna la tte.
Avant qu'elle et fait un mouvement pour l'accueillir, il tait venu 
elle, posant sur la table une botte de ces larges violettes dont elle
aimait si fort le parfum. Puis il porta  ses lvres, la main qu'elle
lui tendait. Et elle ne la retira pas. L'accoutumance avait accompli son
oeuvre. Maintenant, elle acceptait qu'il la tratt comme les femmes de
son monde, avec la mme galante courtoisie, et il avait eu l'art de
l'habituer  la courte caresse qu'il gotait avidement... Car sa
sensualit voulait la douceur de la chair tide, dlicatement parfume,
o battait le rythme ardent de la vie...

--J'arrive trop tt?... Je vous drange?...

--Pas du tout!... C'est l'heure... Dieu! que ces violettes embaument!...
Je vous en remercie... Mais je croyais convenu que vous ne m'apporteriez
plus de fleurs...

--Avons-nous convenu cela?... En ce cas, nous avons fait, ou dit une
sottise; et il est sage de ne pas tenir lieu d'une si fcheuse
convention... Ne m'en veuillez pas d'avoir cd  la tentation de vous
annoncer, par ces violettes, que le printemps est proche. Elles sentent
le renouveau!... Ne trouvez-vous pas?

Sans rpondre, elle inclina un peu la tte. Debout, devant la fentre
dont la lumire ruisselait sur le visage un peu pench, elle tait
occupe  mettre les violettes dans un vase de jade qu'elle avait rempli
d'eau... Et avec une jouissance aigu, mordu dj par l'obscur dsir
qu'il ne devait pas trahir, il contemplait le corps souple que
rvlaient la jupe troite, la blouse de linon dont le col rabattu
librait le cou haut et fin, sous le noeud sombre des cheveux.

Mais elle revenait vers lui, rapportant le vase sur la table  crire;
avec une sorte d'avidit, elle respirait la senteur des violettes.

--Ce parfum est exquis! Il reposerait mme une crature puise!

Raymond se mit  rire.

--Vous n'tes pas de ces personnes-l,  coup sr!

--Parce que je suis trs rsistante! Si vous pouviez mesurer ma besogne,
vous me prendriez en piti!

Elle plaisantait. Mais lui, trs sincre, dit:

--Vous avez raison... Je suis navr de n'avoir pas le droit de vous
viter toutes ces stupides peines matrielles!...

Il surprit l'imperceptible contraction des sourcils qui faisait, tout de
suite, hautaine l'expression du visage; et continuant, le ton chang, il
demanda:

--Je ne pourrais pas vous aider?

A son tour, elle rit:

--Non, pas du tout.

--C'est votre concert qui vous donne toute cette besogne?... Vous vous
moquez de mes offres, mais je vous assure que je serais trs capable--et
ravi!--de constituer un secrtaire suffisant,... pour... pour crire des
adresses, par exemple... En tout cas, voici une liste de personnes qui
dsirent des billets... Voulez-vous aussi m'en confier une vingtaine?...
J'ai preneur.

--Trs volontiers... Et merci.

Aussi simplement que lui-mme, elle avait parl. Mais ils n'insistrent
ni l'un ni l'autre; ce point de vue affaires semblait leur tre
dsagrable  soulever ensemble.

D'un geste distrait, il avait pris des livres sur la table et en
regardait les titres: _la Mort_, de Maeterlinck, _le Coeur innombrable_,
de la comtesse de Noailles, _les Syndicats ouvriers_, pour les femmes.
Dsignant ce dernier volume, il interrogea:

--Qui lit cela? Mme Ronal?

--Non, c'est moi.

--Oh! Et cela vous intresse?

--Beaucoup, naturellement...

--Quelle singulire petite fille vous tes!

--Parce que je ne suis pas indiffrente au sort de mes soeurs, les
travailleuses?...

--Vos soeurs!... Quelle illusion!... Mais je comprends pourquoi vous vous
entendez si bien avec Hugaye!

--Nous ne nous entendons pas si bien... Nous nous disputons, au
contraire, trs souvent. Il est trop entier dans ses jugements!

--Vous vous disputez?... Eh bien, il doit en tre rudement navr!

--Pourquoi? Il sait combien je l'estime... a lui suffit!...

--Hum! Hum... Je ne crois pas cela... Pourquoi l'estimez-vous tant?

--Parce qu'il s'est fait une vie utile et intelligente...

--Ah!... Jugement  mon adresse, avouez-le?

Elle secoua la tte, riant de sa mine un peu penaude...

--Je ne songeais pas  vous, du tout...

--Mais vous auriez parl de mme en y songeant. Dites comment vous
qualifiez ma vie,  moi?

--A quoi bon?...

Il sentit qu'elle se drobait; et aussitt, il insista, impratif:

--Dites... pour mon bien!...

--Que vous tes curieux!...

--C'est vrai, je suis trs curieux de _vous_ qui tes pour moi un
Inconnu..., un troublant Inconnu.

--Troublant est pour le moins excessif! fit-elle, l'accent un peu bref.

Elle s'tait dtourne et prparait les cahiers de musique. Il reprit:

--Vous n'avez pas rpondu  ma question. Et ma curiosit en augmente...
Confiez-moi comment vous qualifiez ma chtive existence.

D'un indfinissable ton, elle jeta, un peu impatiente:

--Votre existence?... Elle me parat une inutilit lgante et
dangereuse...

--Oh! Oh!... Enfin... Je m'attendais  pire! Mais vraiment, vous pensez
ce que vous venez de me dire?... Ce n'est pas une taquinerie?

--Non... C'est, pour moi, la simple vrit...

Il la regardait, attentif, irrit malgr lui.

--Inutile, je comprends... Mais dangereuse, en quoi?

--Vous ne vivez que pour vous... Sans vous occuper de la rpercussion de
vos actes sur les autres... Ainsi, vous pouvez faire beaucoup de mal;
quoique, de volont, vous ne soyez pas cruel!

Sourdement, il tressaillit... Comme elle le jugeait juste...

--Si vous avez de moi cette opinion, comment m'admettez-vous prs de
vous?

Elle jeta un rire moqueur.

--Oh! que voulez-vous, que, moi, je craigne? Vous n'avez pas encore
devin que,... sauf un apache... et encore!... il n'y a aucun homme qui
puisse me faire peur?

Une seconde, leurs regards se rencontrrent, comme se croisent deux
pes, aux mains d'intrpides duellistes; et l'un et l'autre pensaient
des choses qu'ils n'articulaient pas, mais qu'ils savaient bien.

L'orgueil, la colre, le dsir du mle bondissaient en lui; elle le
sentait et regardait en souriant cette flamme qui l'clairait sans la
saisir.

Le premier, il dtourna les yeux des prunelles sombres dont le calme
railleur semblait le braver; et reprenant le ton de badinage qui faisait
passer la hardiesse de ses paroles, il reprit:

--Eh bien, je suis fort heureux que vous soyez une femme trs brave,
puisque je dois  cette bravoure nos rares sances de musique!

--Comment, rares? A peu prs toutes les trois semaines, nous jouons
ensemble!

--Cela me semble trs peu... Les minutes que je passe ici ont un prix
unique pour moi.

Elle fit un imperceptible geste d'paules. Sa main tourmentait le cahier
de musique qu'elle tenait.

Impatient, il jeta:

--Vous ne me croyez pas?

--Non, pas du tout!

--Eh bien, vous avez tort; car je vous dis l'absolue vrit. Quand je
sors de chez vous, parce qu'il le faut bien! je pense dj, avec envie,
au jour o il me sera permis d'y rentrer... Et si vous tardez 
m'indiquer ce jour, il me faut vraiment rassembler tout mon avoir de
discrtion, pour ne pas venir chercher ce rendez-vous qui se fait trop
attendre...

Le visage de Claude avait pris son indchiffrable expression. Les
paupires abaisses voilaient le regard.

--Dcidment, vous tes un musicien fervent! Par bonheur pour vous, vos
occupations... trs varies, sont l pour vous aider  passer le temps,
entre les sances que vous gotez si fort.

Hardiment, il rpta:

--Par bonheur, oui... Mais ces occupations me distraient seulement;
elles ne me font pas oublier... Elles ne peuvent que m'aider  tromper
le dsir... si vous me le permettiez je dirais la soif, que j'ai de vous
retrouver. Une soif, chaque jour grandissante... Je suis bien forc de
me l'avouer... C'est insens! mais c'est comme cela! A quoi bon se
mentir  soi-mme!

Les paroles de Raymond de Ryeux gardaient un accent lger. Mais Claude
en discernait la sincrit frmissante... Comme, hlas! elle percevait,
en elle-mme, un plaisir misrable  sentir sa puissance sur cet
homme... Un souffle ardent semblait embraser son jardin secret...

Et brusquement, elle dit:

--Nous bavardons l bien vainement!... A l'ouvrage... Nous dchiffrons
tout de suite?

Elle prenait son violon. Il s'assit au piano.

--Voulez-vous que nous rejouions d'abord la sonate de Grieg?

Elle inclina la tte.

--Si vous prfrez.

Et le duo commena.

A jouer souvent ensemble, ils taient parvenus  un unisson absolu; et
de se sentir si parfaitement suivie et comprise, elle en arrivait 
trouver un agrment personnel qu'elle n'avait pas prvu en
acceptant--par raison--les sances que le caprice de M. de Ryeux lui
avait imposes.

Et dans la pice silencieuse o errait la senteur frache des violettes,
des minutes et encore des minutes coulrent insaisissables pour eux.
Dans le plaisir souverain qu'ils trouvaient  jouer ainsi ensemble, le
sens de la dure leur chappait. L'un et l'autre, ils gotaient une
jouissance d'art qui... pour un instant... sans qu'_elle_, surtout, en
et conscience... les faisait _un_ comme aucune parole ne l'et pu
faire... Ah! elle ne songeait plus du tout qu'il tait le clubman
qu'elle ddaignait, le conqurant  vaincre, l'homme...

Et quand elle abaissa son archet, la dernire note joue, elle s'exclama
avec une spontanit ravie, bien diffrente de sa rserve coutumire:

--C'est trs bien! Si vous tiez un professionnel, nous pourrions jouer
ensemble dans quelque concert!... Par exemple,  l'ambassade de Russie
o j'ai un _th_ samedi!

--J'en serais rudement fier!... Mais c'est un honneur qui, hlas! ne me
sera pas accord!

Elle venait, par ses paroles, de lui donner un intense plaisir; car il
savait la valeur du jugement d'une artiste comme elle... Et il savait
aussi combien elle tait sincre!

Il restait debout devant elle qui, nonchalante soudain, s'tait assise
sur le divan, parmi les coussins, et il continuait:

--Vous allez me rendre trs orgueilleux!... Jamais personne encore
n'avait jug avec tant de faveur mes capacits musicales. D'ailleurs, il
est vrai, avec personne, je n'ai jou comme avec vous!...

Il semblait plaisanter; mais c'tait l'absolue vrit, qu'en jouant, il
subissait la complexe influence de son talent et de sa sduction de
femme.

--Je suppose pourtant qu'on a d vous dire dj, plus d'une fois, que
vous tiez merveilleusement dou. Quel dommage que vous ne soyez qu'un
monsieur chic!

--Bah! ne regrettez pas que nous puissions jouer ainsi, librement, pour
nous-mmes!

--Ce qui m'est rarement accord!... Et maintenant, je sonne pour le th.
Nous avons bien gagn notre goter!

--Ah! oui! jeta-t-il gaiement.

--Vous doutez-vous que nous avons travaill une heure et demie, sans
rcration?

Il haussa les paules:

--C'est trs court, une heure et demie!

--Mes doigts, pour le moment, ne sont pas tout  fait de votre avis!

Et joyeusement, elle frottait ses mains, l'une contre l'autre.
L'animation du jeu avait fouett de rose la peau si blanche, et ses yeux
tincelaient. La porte s'ouvrait pour l'entre du plateau  th. D'un
bond, Claude fut debout.

Cet instant du th, c'tait peut-tre celui que de Ryeux aimait entre
tous, dans leurs runions; surtout quand ils avaient fait de bonne
besogne. Claude, un peu grise de musique, contente d'elle et de lui,
causait alors avec un abandon amical qui, inaccoutum chez elle, avait
la sduction d'un don rare.

Puis il adorait la voir servir le th, car ainsi, elle devenait femme...
dangereusement.

Et ce jour-l encore, pour la mieux regarder, il chercha, dans la
profondeur du divan, la place qu'elle venait de quitter, o les coussins
gardaient un peu sa forme.

Dans la chemine, les bches crpitaient, parpillant de hautes flammes,
qui allumaient des clairs sur le mtal brillant de la thire qu'elle
remuait. Elle prit une tasse pour la lui offrir; et le voyant
paresseusement adoss aux coussins, elle se mit  rire.

--Quel air de batitude, vous avez!

Mais il avait vu son mouvement et se levait aussitt, revenant vers la
table  th:

--C'est que je suis, en effet, trs heureux! Vous ne me rembarrez pas...
Et mes yeux possdent le spectacle qui les ravit!...

--Vraiment? Et o le prenez-vous, ce spectacle? Dans la vue du
_studio_?... Vous devez cependant y tre habitu maintenant!

--Ce n'est pas le _studio_ que j'aime  contempler... C'est la dame du
logis!

--lisabeth? fit-elle, taquine. Alors votre satisfaction est rare...

--Aussi n'est-ce pas celle-l que je recherche... Et vous le savez bien!

--Peut-tre, en effet, je le souponne. Mais j'avoue que je ne saisis
pas la cause de votre agrment...

--Parce que vous ne vous voyez pas! En servant le th, pas plus qu'en
une autre circonstance, vous ne ressemblez aux autres... Cette besogne
fminine parat toute nouvelle, accomplie par vous... Tout  la fois,
vous avez l'air de vous appliquer  la bien remplir et de vous en f...
Vous avez des mouvements prcis dont la souplesse est un rgal pour mes
yeux...

Encore une fois, il usait de ce ton, qui semblait enlever toute
importance  ses paroles. Mais dans les vibrations de la voix, quelque
chose animait les plus simples mots d'une sorte de passion sourde.

Si elle s'en apercevait, elle n'en trahissait rien et, avec une
impertinence joyeuse, elle demanda, sucrant son th:

--Dans quel roman, prenez-vous les belles choses que vous me dbitez l?

Souriant, il rpliqua, comme il et discut un thme psychologique:

--Dans l'ternel roman que l'homme lit fatalement prs de la femme.

Elle haussa les paules.

--Mais non, mais non, pas fatalement! Mettez quand l'homme est un oisif
et n'a rien de mieux  faire; quand la femme qu'il veut lire vit
hypnotise par les balivernes sentimentales qui distraient son propre
dsoeuvrement. Mais en majorit, aujourd'hui, nous avons mieux,
heureusement pour nous!...

--En tes-vous sre? interrompit-il presque violent.

--Mes soeurs et moi, nous sommes des libres du vieux servage!... Nous
avons appris  regarder en face, trs indiffrentes, souvent aussi trs
amuses, les efforts de l'homme pour nous dominer avec ses dclarations
sentimentales dont nous savons la valeur... Sur ce chapitre, aujourd'hui
nous sommes son gale.

Une colre de mle du grondait en lui.

--C'est l'amour que vous traitez avec cette dsinvolture?

Railleuse, elle inclina la tte.

En lui, dans le mystre de son tre, criait le dsir de la saisir enfin
entre ses bras, de briser cet orgueil de femme sous le baiser qui
triomphe, dans une treinte violente et douce divinement...

Et il lui fallut toute la tension de sa volont bien dresse, pour
parvenir  dire, presque tranquillement, comme un matre expriment
reprend une colire ignorante:

--Vous parlez d'un dieu que vous ignorez encore et qui se vengera de vos
ddains!

Elle souriait, insaisissable; et ainsi son original visage tait
merveilleusement beau.

--Soit, je verrai bien; je vous l'ai dit, je ne suis pas peureuse!
J'attends les foudres du dieu.

--C'est cela, attendez l'heure... Vous tes dans votre rle aprs
tout... Alors, sincrement, il ne vous semblerait pas... dlicieux de
vous sentir le tout d'un autre tre pour qui vous tes devenue l'unique
raison d'exister?...

Elle secoua la tte:

--Dlicieux?... Dites que je serais navre d'tre la cause d'une
pareille dchance! Et je me le reprocherais comme une vilaine action...
mme si la chose se produisait sans que ma volont y ft pour rien!

Une sorte de colre flambait dans les yeux qu'il attachait sur elle.

--Faut-il que votre culture crbrale ait fauss en vous le sens vrai de
la nature! O petite fille, aveugle et orgueilleuse, vous ne savez pas,
comme vous blasphmez!

--Je blasphme parce que, si je dois tre aime un jour, j'entends
l'tre par un homme qui demeure droit devant moi... comme je resterai
droite devant lui. Je ne voudrais pas plus qu'il devnt mon esclave, que
je ne consentirais  tre la sienne!

--Ah! vraiment?... Alors vous ne concevez que l'amour _digne_, o
l'homme et la femme se dressent vis--vis, tels deux adversaires juchs
sur des chasses! L'amour digne!... Il ressemble au vrai, au bel amour,
imprieux, ardent, qui enivre ses fidles, comme... comme la splendeur
d'un midi de l't, ressemble  la lueur grise d'une aube d'hiver!...

--Votre idole? C'est un monstre qui ment et qui torture!
interrompit-elle avec une sorte de rvolte.

Elle avait pos sa tasse sur la table, et les mains jointes, serres
autour du genou, elle coutait, la tte un peu penche, les paupires
abaisses voilant le regard.

Il haussa les paules et se dressa devant elle, les bras croiss:

--Un monstre... O! enfant qui ne savez pas!... Un monstre? Oui, la
statue glace que vous honorez!... Mais mon idole... comme vous dites...
un monstre!... Quelle parole insense!... C'est un jeune dieu tout
frmissant de cette vie que vous adorez... qui a de beaux bras
caressants pour attirer... des lvres doucement ardentes pour distiller
l'ivresse des baisers fous, ces baisers dont, ternellement, demeurent
altrs ceux qui les ont gots une fois... Il viendra une heure, je
vous le jure, o vous penserez comme moi; que vous le vouliez ou non!
Ainsi vous serez mienne, vous souvenant, malgr vous, de mes paroles!...
Et alors, vous-mme, vous jugerez des jours perdus, ceux que vous aurez
livrs  votre illusion crbrale!

Qu'allait-elle rpondre? Il l'ignora. Car, en cet instant, la porte du
_studio_ s'ouvrait, et la voix claire d'lisabeth prononait:

--Il parat que j'arrive  l'heure du th. Claude, as-tu, pour moi, une
tasse?

Presque lente, elle se dressa. Elle avait eu un imperceptible sursaut de
crature brusquement rveille. Une ou deux fois, les cils battirent sur
ses prunelles dont le regard tait trange... revenant de si loin...

Puis elle dit,--et sa voix semblait assourdie:

--lisabeth, si j'avais pu souponner que vous reviendriez tantt, nous
vous aurions attendue...

--J'ai eu besoin de quelques renseignements...

Raymond de Ryeux avait pass la main sur son visage et, profondment,
s'tait inclin devant Mme Ronal. Il avait l'allure de parfaite
courtoisie qui lui tait habituelle dans le monde.

lisabeth lui demanda:

--Il y a longtemps que la sance de musique est finie?

--Non, pas longtemps... Nous avons beaucoup jou... Vous devez trouver,
madame, que j'abuse du temps de Mlle Suzore.

--Claude est d'ge  juger par elle-mme des loisirs dont elle peut
disposer pour vous.

Elle s'arrta un peu; son regard tait pensif. Une seconde, il enveloppa
la petite table  th, soigneusement dresse, les violettes qui
n'taient pas dans le _studio_ lorsqu'elle tait sortie; le visage de
Claude dont elle connaissait trop bien toutes les expressions pour
n'tre pas frappe de son indfinissable clat, du regard songeur des
yeux, du pli trange des lvres qui semblaient rsolument closes sur
quelque secret.

Et elle finit:

--Je vous l'ai prte... Mais je vous la reprends... A mon tour, j'ai
besoin d'elle... Il me faut un instant mon secrtaire... Et je suis
toujours presse...

Vive, elle buvait le th que Claude lui avait apport, sans un mot,
attentive  la servir. Tout de suite,  ses paroles, Raymond de Ryeux
s'tait lev pour prendre cong:

--Madame, je ne vous dirai jamais assez combien je vous suis
reconnaissant de me prter un peu, de temps  autre, votre secrtaire...
Alors, mademoiselle, nous avons notre prochaine sance de dchiffrage,
de jeudi en quinze?...

--Non, je ne pourrai pas... J'ai trop  faire en ce moment...

Il rprima un sursaut qu'il ne devait pas trahir... Pourquoi subitement
se drobait-elle? Quel caprice venait de surgir dans cette pense
mystrieuse?

Mais devant lisabeth, il ne pouvait ni questionner, ni insister, ni se
rvolter. Et correct, il s'inclina, raidi contre la dception qui criait
en lui...

--Alors, mademoiselle, avec tout mon regret, j'attendrai votre bon
plaisir. Mais j'espre que vous allez tre trs gnreuse et me
trouverez vite un petit instant. Vous me le direz, vendredi, chez Mme de
Ryeux?

D'un indfinissable ton, elle fit:

--Ah! c'est vrai, nous nous retrouvons vendredi!... Si je puis, oui, je
vous dirai...

--J'emporte votre promesse... Au revoir, mademoiselle.

Il lui tendait la main. Avec une lenteur inaccoutume, elle donna la
sienne. Et tranquillement, sans souci de la prsence d'lisabeth Ronal,
il la baisa. Puis, respectueux, il se courba devant Mme Ronal:

--Madame, je vous prsente mes hommages.

Et il quitta la pice.




XVI


Elles taient seules. Rapidement, lisabeth prit sur son bureau quelques
notes, puis tendit des feuillets  Claude:

--Veux-tu, enfant, avoir l'obligeance de revoir ces preuves de mon
rapport? Il me faut les faire partir ce soir; et j'aurai tout juste le
temps d'y jeter un coup d'oeil avant le dner.

--Trs bien, lisabeth, donnez. Je vais tout de suite me mettre au
travail.

Elle rangeait les cahiers de musique pars sur le piano, replaait le
violon dans sa bote; mais elle s'arrta et releva la tte d'un brusque
mouvement,  cette question d'lisabeth:

--Dis-moi, Claude, est-ce que tu as encore promis plusieurs sances  M.
de Ryeux?

--Je n'ai rien promis... J'arrterai quand bon me semblera...

--Ah! bien! Tu es donc parfaitement libre de cesser les sances.

--Cesser? Mais je n'en ai pas l'intention... du moins pour le moment.

Dans son accent, il y avait eu plus que de la surprise, une sorte de
rvolte frmissante, tout de suite matrise par la volont qui,
aussitt, s'affirmait.

Trs calme, mais avec cette fermet douce qui avait tant d'autorit, Mme
Ronal dit:

--Pourtant cela vaudrait mieux, Claude.

La jeune fille, qui continuait d'aller et venir dans la pice, s'arrta
court de nouveau; et ses prunelles sombres se posrent sur le visage de
Mme Ronal. Elle rpta:

--Cela vaudrait mieux... Je ne comprends pas, lisabeth. Quelle ide
avez-vous l?... Pourquoi voulez-vous me faire interrompre des sances
qui, pratiquement, me sont trs avantageuses?

--Oui... pratiquement... Mais  ce point de vue pcuniaire, tu as eu un
trs bel hiver. Donc le bnfice de ces... soi-disant leons est du
superflu. D'ailleurs, toi et moi, nous tenons pour secondaires les
questions d'argent.

--C'est vrai... Et alors?... lisabeth?

Droite, elle se tenait devant la jeune femme, les sourcils soudain
rapprochs, durcissant un peu le visage devenu impntrable. Ses doigts
caressaient doucement les violettes, sur la table, prs d'elle. Du mme
accent dont elle avait dj parl, Mme Ronal continua:

--Alors, mon enfant, je trouve... et quand je t'aurai dit ma raison, tu
penseras srement comme moi, qu'il serait prfrable de ne pas
poursuivre plus longtemps ces sances, puisque la fin de l'hiver t'en
fournit une raison plausible.

Une lgre flamme tait monte aux joues de Claude. Elle attachait sur
lisabeth des prunelles profondes, o luisaient de lointains clairs.

--Et votre raison, c'est...?

Mme Ronal resta une seconde silencieuse comme si elle et voulu peser
ses paroles. Puis, simplement, elle dit:

--J'ai compris...--un peu trop tard, malheureusement,--que ces sances
de musique, suivies de goter, n'auraient pas d avoir lieu.

--Parce que?... Car enfin, lisabeth, combien de fois ai-je ainsi fait
de la musique avec des artistes masculins.

--Oui, avec des professionnels ou des camarades. M. de Ryeux n'est ni
l'un ni l'autre. Il m'a suffi de le voir,  l'improviste... prs de toi,
pour constater qu'il gote ta personne, pour le moins autant que ton
talent.

Obscurment, Claude tressaillit, comme si un souffle ardent, lourd de
parfums, et pass sur son me.

lisabeth continuait avec une autorit devenue presque grave:

--Or, tu sais aussi bien que moi o il tend quand il a got une
femme!... Alors je ne veux pas que toi, ma petite, mon enfant, tu sois
expose  te dfendre contre son... admiration... Je me reproche
beaucoup,  cette heure, de n'avoir pas pens qu'il tait imprudent de
le laisser ainsi t'approcher librement...

Avec une vibration de colre dans la voix, Claude dit, hautaine:

--Je vous prie de croire, lisabeth, que M. de Ryeux a toujours t
d'une irrprochable correction avec moi.

--Je n'en doute pas... Je ne te fais pas l'injure, mon enfant, de penser
que, autrement, tu lui aurais permis de revenir ici. Mais il est vident
que...--pour employer le jargon mondain...--il te fait la cour.

Claude haussa les paules.

--Il est ainsi avec toutes les femmes. Je l'ai vu  l'oeuvre aux
vendredis de Mme de Ryeux.

--Oui, avec des femmes de son monde, habitues  tre ainsi traites...
Toi, qui es oblige de te garder seule, tu ne dois pas accepter cette
attitude.

--Je n'ai ni  accepter ni  refuser ce qui est sa manire d'tre. Je ne
puis la changer.

--Et cette manire d'tre, en somme, ne te dplat pas, dit Mme Ronal
d'un ton qui faisait de ses paroles plus une rflexion qu'une question.

Avec une sorte de franchise altire, Claude pronona:

--Il ne me dplat pas... mme, il me plat, qu'il me traite comme son
gale, socialement, et ne me laisse jamais souvenir que je vais chez lui
gagner ma vie en distrayant ses invits...

lisabeth eut un geste indiffrent:

--Tu donnes ton talent dont la valeur est suprieure  tout argent.

--A notre point de vue, oui, jeta Claude avec un petit rire bref; pas 
celui du beau monde qui emplit les salons de Mme de Ryeux. Peu importe,
d'ailleurs... Ce qui est plus srieux, c'est votre subit revirement 
l'gard de M. de Ryeux. Car, en somme, vous le connaissiez, quand vous
avez insist pour que je rponde  la proposition de sa mre.

--Tu allais chez lui en artiste. Tu le rencontrais dans un salon plein
de monde.

Un clair d'ironie courut dans les prunelles de Claude. Chez Mme de
Ryeux, ce n'tait pas dans un salon plein de monde qu'elle rencontrait
son mari... Il y avait le foyer...

lisabeth poursuivait:

--Ce n'est pas dans les mmes conditions que tu le vois ici. J'ai t
imprudente, je le rpte... Et je l'ai compris tout  l'heure, avec une
intensit qui m'amne  te parler comme je le fais. Quand je suis entre
soudain, et vous ai trouvs gotant et causant, votre tte--tte m'est
apparu avec un caractre d'intimit qui a choqu tous mes sentiments de
mre... de femme aussi...

--lisabeth! interrompit Claude frmissante.

Mais la jeune femme achevait, comme si elle n'et pas entendu:

--Sais-tu de quoi vous aviez l'air, devant le feu, auprs de cette table
servie, des fleurs autour de vous?...

--De quoi?... Mais de deux personnes qui gotent, j'imagine, riposta
Claude avec une pret ironique.

--Vous aviez l'air de deux amoureux... je ne veux pas dire de deux
amants, qui terminent, par un th rconfortant leur runion dans quelque
garonnire.

Claude plit. Une lueur d'orage flambait dans ses prunelles.

--Oh! lisabeth!... Comment _vous_... _vous_... pouvez-vous me calomnier
ainsi... Et lui aussi!

Mme Ronal eut vers elle un geste d'apaisement.

--Je ne te calomnie, ni ne t'accuse, enfant. Je te dis tout simplement
ce que j'ai prouv, parce que tu dois le savoir... Tu ne peux tre tout
 fait bon juge en la circonstance, ma Claude. Alors, moi, ta grande
amie, je t'avertis... Je sais que, comme moi, tu n'accepterais jamais de
servir de distraction  M. de Ryeux dont tu connais la rputation... et
la valeur morale, puisque vous avez beaucoup caus cet hiver...

--Si je le distrayais, lui aussi me distrayait; nous sommes quittes; et
ma dignit qui semble vous proccuper, lisabeth, est bien sauve, je
vous assure!

--Quel besoin peux-tu avoir de distractions, offertes par M. de
Ryeux?... Et quelles peuvent tre ces distractions?... Je ne vois pas...

--Oh! n'imaginez rien d'extraordinaire, je vous en prie, lisabeth...
Tout simplement, il me plat de causer avec lui, parce que je lui trouve
une forme de pense neuve, qui m'intresse... Et aussi, il me plat
beaucoup... c'est vrai, de faire de la musique avec lui, parce qu'il est
remarquablement artiste... Voil tout... tes-vous rassure?

Les yeux de Mme Ronal gardaient une sorte de gravit pensive:

--Ah! comme tu tiens  ces runions! Claude.

--J'y tiens?... O prenez-vous cela? lisabeth.

--Dans la faon dont tu les dfends et te refuses  y renoncer...

Avec une sorte de hauteur, Claude pronona:

--Mais je n'ai rien refus... Je suis chez vous. Je ferai naturellement
ce que vous voudrez...

--Claude! De quel accent tu parles... Tu sais bien que jamais, je
n'impose ma volont... C'est un conseil que je t'ai donn, m'adressant 
ta dignit et  ta raison pour que tu le suives... parce que je suis
certaine d'tre dans la vrit.

Claude ne rpondit pas. Elle le savait bien qu'lisabeth Ronal voyait
juste... Un danger existait, qu'obscurment, elle avait la curiosit,
la tentation de connatre, n'en ayant pas peur, orgueilleusement
confiante en elle-mme...

Mais jamais, elle n'et imagin qu'elle tenait ainsi  ces sances de
musique... A l'ide de les terminer, de voir finir les causeries qui les
entremlaient, une espce de rvolte criait en elle, dont la violence la
saisissait elle-mme...

Mais tout de suite, aussi, la certitude s'imposait  son me frmissante
que _lui_ n'accepterait jamais de ne plus la retrouver dans cette
intimit qu'lisabeth condamnait.

Dans sa pense, elle eut la vision prcise du regard audacieux et
caressant; elle entendit les sonorits de la voix imprieusement douce,
si habile  exprimer toutes les penses... Jamais cet homme-l ne devait
renoncer  ce qui lui plaisait...

Un apaisement brusque et bizarre se fit en elle, dont son visage ne
trahit pas le secret.

En silence, elle tait alle s'asseoir devant la table  crire et
prenait les feuillets prpars. Elle les regarda, puis de son accent
habituel, elle demanda:

--Je puis me rapporter, lisabeth, au texte qui est avec les preuves?

--Oui, absolument. A ce soir, ma petite Claude.

Ni l'une, ni l'autre n'avaient plus une allusion mme  l'explication
qui venait d'avoir lieu.

Elles s'taient dit tout ce qu'elles jugeaient avoir  se dire; et leur
volont  chacune demeurait libre et ferme.




XVII


--Lola, as-tu got?... Veux-tu une goutte de frontignan ou du champagne
pour te rchauffer?... Tu as l'air gele, demanda Charlotte de Ryeux 
Lola Alvirads qui venait d'arriver et, les deux pieds camps sur la
bouche du calorifre, serrait autour d'elle les plis de sa jupe que
soulevait le souffle chaud.

--Un peu de champagne, oui, mon chri, si tu en as l!

--Il en reste sur le plateau, prs des biscuits. Sers-toi, ma Lolita.

La jeune fille se rapprocha de la petite table volante o le goter
avait t plac, et emplit une coupe o ses lvres, gnreusement
pourpres, se mouillrent de mousse.

Toutes deux taient dans le vaste cabinet de toilette de Charlotte, une
sorte de boudoir o elle se plaisait  vivre, y trouvant toutes ses
aises: un large divan bourr de coussins, doux  son indolence; de
hautes glaces qui lui permettaient de soigner et de contempler sa beaut
blonde; des tables cernes de guipure o s'talaient tous les menus
bibelots, utiles ou chers  sa coquetterie; le bureau o elle
griffonnait sa correspondance mondaine.

Elle venait de rentrer un peu avant le dner; et, nonchalante,
enveloppe du souple peignoir qui dgageait la nuque et les bras,
pelotonne au milieu des coussins, elle bavardait avec son amie.

Lola grignotait un biscuit qu'elle trempait dans son verre, tandis que
Charlotte allumait une cigarette.

--Donne-moi un peu de champagne... veux-tu? Lolita.

L'Argentine obit, tout en demandant:

--Est-ce vrai, Lotte, que, ce soir, vous emmenez Mlle Suzore 
l'Opra-Comique?

Charlotte inclina la tte:

--Oui, nous avons offert une place  Claude Suzore. C'est une
_premire_, et Raymond a trouv qu'il tait convenable de lui faire une
politesse puisque la saison finit et, qu'en somme, elle a t un parfait
lment de succs pour mes Vendredis.

Lola eut un petit rire pour toute rponse. Mme de Ryeux, qui fumait
paresseusement, carta sa cigarette.

--Pourquoi ris-tu? Lolita.

--Parce que je trouve comique ton ide que Raymond veut faire une
politesse  Claude Suzore...

Charlotte de Ryeux n'aimait pas du tout qu'on la traitt sans dfrence;
mme, l'impertinente ft-elle Lola; et, un peu schement, elle
interrogea:

--Elle est comique, mon ide? Je ne vois pas trop en quoi!

--Elle est nave! fit Lola imperturbable.

--Comment nave?

--Bien sr, Lotte chrie... Raymond n'en est plus, avec Claude Suzore, 
la priode des politesses crmonieuses. Dans son quant  lui... tu
peux tre sre qu'il ne pensait qu' une chose, passer la soire avec
elle... Tu ne t'es donc pas aperue qu'en ce moment, c'est elle qui
tient la corde?

Une seconde, Charlotte cessa de fumer et ses yeux cherchrent ceux de
Lola, dsireuse de voir si la jeune fille plaisantait ou non. Puis,
tranquillement, elle dit, tiraillant une petite mche sur la nuque de
Lola, assise  ses pieds:

--Tu crois, Lolita, qu'elle est sa matresse?

--a, non, je ne crois pas!

--Pourquoi?

--A la faon dont il tourne autour d'elle, il ne parat pas un homme
arriv  ses fins... Mais pour ses fins... il les a dans la
cervelle... ou ailleurs!...

--Lola!... oh! Lolita!... fit Charlotte en riant, que tu es
inconvenante! Tu as les yeux horriblement ouverts pour une gamine! C'est
drle, mais je n'avais pas eu du tout ton ide au sujet de Claude Suzore
et de Raymond!... Non, je n'avais pas pens  cette possibilit. Je le
croyais toujours occup avec Franoise de Gaubes... bonne premire.

--L'une n'empche pas l'autre! marmotta Lola, qui tait fort au courant
de tous les potinages mondains.

Charlotte ne rpondit pas. Elle tait toute  l'ide neuve jete par
Lola en son cerveau. Mais ce fut l'accent trs sincrement dtach
qu'elle conclut:

--Aprs tout, celle-l ou une autre!... Puisqu'il lui faut toujours un
joujou, j'aime autant qu'il ne le choisisse pas parmi les amies que je
suis oblige de recevoir... C'est plus commode et plus agrable pour
moi...

Avec dsinvolture, Lola approuva:

--Oui, tu as bien raison!... En somme, le principal est qu'il soit
occup de quelque objet qui l'absorbe. Ainsi, il nous laisse
tranquilles, n'est-ce-pas? ma belle Lotte... C'est  cela, d'ailleurs,
que je reconnais son... tat d'me. Depuis qu'il est fru de cette
Claude Suzore, il est beaucoup moins grognon avec moi, quand il me
trouve ici. Bnissons donc son nouvel emballement puisqu'il nous vaut la
libert... presque la libert... Tu ne trouves pas? mon chat chri...
Ils sont si btes, les hommes, avec leur... leur incomprhension... cela
se dit?... des amitis fminines... Je me rappelle encore la mine
furibonde de Raymond quand je lui ai dclar que nous nous adorions!...
C'est positif, pourtant, que tu te plais avec moi bien plus qu'avec
lui!... Il est vrai que je suis si gentille!... Rpte-le-moi, Lotte...

--Inutile! fit Charlotte taquine.

Lola bondit de son coussin:

--Comment! inutile? Attends, attends, je vais te punir, mchante
ingrate!

Avec des baisers, elle se penchait sur les bras nus de Mme de Ryeux et
les mordillait comme un jeune chat rageur.

--Lola! Lola! laisse-moi... Tu es un vrai dmon!

--Dis un amour de dmon et avoue pourquoi tu trouvais inutile de
reconnatre que je suis gentille!

--Parce que tu le sais bien! fit Charlotte, moiti riant, moiti fche.

--Et avoue encore que tu aimes bien mieux ma socit que celle de
Raymond!

--Oh! pour a, oui!

L'accent de Mme de Ryeux avait une spontanit et une sincrit qui
amenrent une lueur de triomphe dans les yeux noirs de Lola. D'un de ces
lans souples qui lui taient familiers, elle se pencha et ses lvres se
posrent sur celles de son amie.

--Cette fois, tu es un amour, ma Charlotte.

La jeune femme ne se droba pas et accepta paisiblement la caresse.

--Lola, tu sais, tu as pris une bien mauvaise habitude de m'embrasser de
cette manire. Si on nous voyait...

--Eh bien, quoi? O est le mal?... Saint Alphonse de Liguori dit qu'il
n'y a pas pch quand il n'y a pas le frisson.

--Le frisson?

--Oui, le frisson!... Le frisson de l'amour... expliqua Lola avec une
emphase moqueuse. Est-ce que tu l'as, le frisson?...

--Mon Dieu, Lolita, que tu es bte! fit Charlotte amuse; et tendrement,
elle regardait la petite Argentine. Mais comment es-tu ainsi au courant
des opinions de saint Antoine de Liguori?...

--Non pas saint Antoine, mais saint Alphonse.

--Saint Alphonse, soit... Enfin, dis o tu as dcouvert son jugement sur
le baiser?

--Dans un livre de pit faisant partie de la bibliothque de ma sage
tante. Es-tu satisfaite? Lotte... Oui?... Eh bien, puisque sans frisson,
saint Alphonse autorise... Recommenons... Je veux.

Charlotte ne refusa pas le baiser. Sa froideur naturelle,--elle avait de
l'imagination et point de temprament,--s'y rchauffait agrablement.
Ainsi, elle aimait l'approche de la flamme pour ses pieds frileux.

L'amour et ses manifestations ne l'avaient jamais beaucoup charme; et
l'amiti, pousse  l'exubrance, lui agrait bien mieux. Amiti de
petite pensionnaire romanesque, un peu sotte, que la mchancet seule
aurait pu incriminer. Les toquades de Charlotte de Ryeux taient
souvent stupides, mais point perverses; nes surtout du besoin qu'elle
avait d'tre adule.

Ce qu'elle pardonnait le moins  son mari, c'tait justement l'absence
totale d'admiration qu'elle lui inspirait. Elle l'avait pous pntre
de la flatteuse conviction qu'il tait fort pris de sa beaut, autant
de tous les mrites, charmes, qualits dont elle se jugeait pourvue. Et
sa dception  ce sujet, apporte par l'exprience, les avait spars
plus irrmdiablement que les infidlits, dont il s'tait rvl
prodigue.

Ce besoin d'tre encense tait si vif chez elle, qu'il tait, neuf fois
sur dix, la source des emballements dont elle tait coutumire. Elle
s'engouait d'une femme dont le compliment lui avait t doux... Et comme
elle aimait le rle de protectrice, elle avait toujours, autour d'elle,
une vraie cour de jeunes filles, de femmes, moins pourvues qu'elle aux
points de vue fortune et situation mondaine,  qui taient prcieuses
les largesses qu'elle leur prodiguait, pour peu qu'elles eussent la
reconnaissance admirative. La hautaine rserve de Claude l'avait
toujours sourdement exaspre.

Campe sur le bras d'un fauteuil, Lola avait allum une nouvelle
cigarette; et avec un rire qui dcouvrait ses petites dents aigus, elle
dclara:

--Tu sais, Lotte, a m'enchante que Raymond soit furieux de constater
combien tu te plais avec ta petite Lola!... C'est sa punition d'tre un
mari si peu empress! Quand on a une jolie Charlotte pour femme, on ne
doit pas avoir mme la tentation de courir aprs les Franoise de Gaube,
les Claude Suzore et autres! Tant pis pour lui, si notre amiti l'agace
et nous suffit! Il devrait s'estimer bien heureux que ta Lola te suffise
et que tu n'aies pas envie de t'offrir, pour te distraire, un dlicieux
amant, en change de toutes ses matresses!

Charlotte de Ryeux eut une moue expressive, tout en s'allongeant au
milieu de ses coussins:

--Oh! Lolita... ce serait bien ennuyeux et si fatigant!... Imagines-tu
les difficults o je me trouverais jete!... Ah! bien non, je n'ai pas
la moindre envie de donner un successeur  Raymond, mme pour me
venger!... Il n'y a pas d'homme qui me paraisse valoir un pareil tracas!
Quand je pense qu'autrefois, il m'arrivait de me faire, par-ci, par-l,
du chagrin, lorsque j'apprenais une incartade de Raymond... tais-je
stupide! Aujourd'hui...

--Aujourd'hui?... Continue donc, Lotte.

--Aujourd'hui, il me semble vivre en plein paradis!... Je ne me soucie
plus de lui... Je ne dsire mme pas le divorce. A quoi bon? Pour ma vie
mondaine, il est plus commode d'avoir l'escorte d'un mari; mais j'ai la
libert que je lui octroie; et il n'a pas le droit de me reprocher mes
amies, puisque je ne lui reproche pas ses matresses. Vraiment, tout est
fort bien tabli entre nous!

Charlotte de Ryeux en paraissait absolument convaincue. Un clair de
malice luisait dans ses prunelles.

--Imagine-toi qu'hier, il a fulmin quand j'ai dit devant lui que nous
nous tions command des costumes pareils.

Lola eut une mine enchante et lana joyeusement une bouffe de sa
cigarette. Avec Raymond de Ryeux, elle avait des instincts de petit coq
de combat, ravie de triompher de lui, en battant en brche ses
prtentions masculines  l'autorit.

--Parfait, cela! Lotte. Encore une stupidit  l'actif des hommes, cette
ide de s'insurger contre notre plaisir  nous habiller de mme... sous
prtexte que c'est une habitude de _grues_!

--Cela, c'est vrai, remarqua tranquillement Charlotte. L-dessus, il a
raison. C'est pourquoi, mon petit rat, je n'ai voulu rien dire pour ne
pas avoir l'air de lui cder; mais, au fond, je trouvais qu'il valait
mieux, tout de mme, commander nos costumes un peu diffrents...
Vois-tu, Lolita, ennuyer Raymond, cela n'a aucune importance; mais il
est inutile de mettre l'opinion contre nous.

--Oh! l'opinion!... fit Lola avec un haussement d'paules expressif. Et
ses lvres si pourpres lancrent une nouvelle bouffe de sa cigarette, 
la hauteur de son mpris.

Mais Charlotte de Ryeux tenait ferme  sa rputation mondaine dont le
souci ne la quittait jamais.

--Lola, tu es un vrai bb!... Laisse-moi faire, pour qu'on nous laisse
nous aimer en paix. Le public n'a pas besoin de savoir comme nous nous
entendons bien. a, ne regarde que nous, mon trsor.

--a, c'est vrai, ma belle Charlotte...

Le qualificatif amena instantanment un air charm sur le visage laiteux
de Charlotte, qui se plut  caresser les cheveux onds et soyeux de la
petite Argentine.

--Dis, Lolita, fais-toi trs jolie, ce soir, pour le thtre. Je veux
que Raymond puisse faire comparaison entre toi et Claude Suzore... Qu'il
constate qu'elle n'est pas de notre monde...

--En voil une chose qui lui est gale! fit judicieusement Lola... Tu
sais qu'il va faire de la musique chez elle?...

Mme de Ryeux se redressa un peu sur ses coussins.

--C'est vrai?... Jamais je ne lui en ai rien entendu dire... Comment
l'as-tu appris?...

--tienne Hugaye l'a racont l'autre jour devant moi... Je crois,
d'ailleurs, que ces sances ne l'enchantaient pas. Il avait, pour en
parler, une mine de dogue en colre, trs comique... Sur lui aussi, j'en
suis bien sre, elle a fait impression...

--Sur tous, alors! fit Charlotte, agace cette fois. Elle supportait mal
qu'on clbrt une femme devant elle,  moins qu'il ne s'agt de l'objet
de son engouement.

--Sur tous, c'est peut-tre excessif... Mais sur beaucoup, en tout
cas... Et je le comprends!

--Lola, je ne veux pas que tu dises cela! Nous nous brouillerons, si tu
te mets  t'emballer pour Claude Suzore.

--Mais, ma Charlotte, il ne s'agit pas du tout de moi... Tu le sais
bien... puisque c'est toi qui m'emballes... Je parlais pour les
hommes... Je crois vraiment qu'elle les prend avec son air de se f...
d'eux...

--Lola!... oh! Lola!

--Quoi?...

--Quel langage!... se ficher d'eux!

Lola clata de rire.

--Oh! Lotte, je t'en prie! Nous sommes seules; ne fais pas la
pdagogue!... a ne te va pas... Tu es bien plus jolie quand tu me dis:
Lolita  moi, je t'adore... Dis-le, mon amour...

Charlotte savourait la douceur du compliment... Docile, elle rpta:

--Lolita  moi, je t'adore.

Puis, revenant  une ide qui s'tait, peu  peu, labore dans sa
cervelle, elle demanda:

--Est-ce que tu crois, Lola, que Claude Suzore est prise de Raymond?

--Peuh!... Que sait-on?... a ne parat pas... Mais elle est trs forte,
cette Claude!...

--Je vais les observer ce soir, fit Charlotte. Tu restes  dner?
chrie.

--Mais non, mais non!... La voiture m'attend en bas. Je te retrouverai
ce soir  l'Opra-Comique.

--Eh bien, alors, Lolita, il est sept heures un quart, tu peux te
sauver!... Tu vas tre en retard, et que dira tante! Veux-tu sonner
Cline qu'elle vienne me mettre ma robe?... Tout de mme, je ne suis pas
encore habitue  ton ide d'un emballement de Raymond pour Claude
Suzore; c'est une petite fille prs de lui. Il a quarante et un ans...
et elle, pas mme vingt!... C'est comme s'il s'emballait de toi... Ce
serait aussi ridicule!

--Oh! il n'y a pas de danger! s'exclama Lola clatant de rire; et elle
rattacha sa veste.

--C'est gal, ce soir, je vais bien m'amuser  les surveiller!... Tu as
eu une fameuse ide de me raconter cela! Lolita.

Et elles se sparrent, aprs un de ces baisers--sans
frisson!--qu'autorisait saint Alphonse de Liguori.




XVIII


Charlotte de Ryeux voulait-elle exprimenter, tout d'abord, le degr
d'empressement de son mari pour retrouver Claude Suzore?... Le dner
fini, le caf servi dans le petit salon, elle ne parut pas du tout
songer qu'elle devait sortir de bonne heure. Nonchalamment, elle buvait
le caf  lentes gorges gourmandes, et elle leva des yeux paisibles
vers son mari qui rentrait du fumoir et questionnait:

--Charlotte, vous ne vous habillez pas?... Il est huit heures vingt,
nous allons tre trs en retard...

--Oh! nous arriverons toujours assez tt.

--Vous oubliez qu'il s'agit d'une _premire_ et que je dsire
naturellement l'entendre en entier, autant que possible... De plus,
encore, nous avons une invite.

--Lola?... Non, elle vient ce soir avec sa tante. Nous devons nous
retrouver seulement au premier entr'acte.

--Je ne parle pas de Lola, mais de Mlle Suzore, qu'il n'est pas correct
de laisser seule dans la loge.

Charlotte eut ce rire aigu qui agaait si fort les nerfs de son mari:

--Vraiment, Raymond, vous avez un souci tout paternel de cette jeune
personne!

Entre ses paupires soudain rapproches, elle le regardait. Mais elle
n'tait pas de taille  lutter avec lui. Il resta impassible et avec
son aisance impertinente, il riposta, trs calme:

--Dites mieux, Charlotte, que je prends soin d'tre poli avec une
personne que j'ai convie dans ma loge.

--Bah! une fille garonnire comme Claude Suzore, habitue  courir,
sans gide, les salons et les concerts, n'est pas pour s'effaroucher de
rester seule quelque temps dans une loge ferme aux trangers. Si vous
tes  ce point press de la chaperonner, partez en avant. Vous me
renverrez la voiture et j'irai vous rejoindre  mon heure. Lola ne
m'attend que vers neuf heures et demie.

La dernire phrase avait t lance dans un seul but de taquinerie.
Cette fois encore il ne broncha pas; et si tendue que ft l'attention de
Charlotte, elle ne put souponner la tentation qui grondait en lui de
profiter de l'aubaine qu'elle lui offrait soudain.

Ah! oui, c'et t pour lui une fte inoue d'couter de la musique,
seul avec cette Claude dont chaque rencontre le rendait plus follement
pris, exasprant peu  peu le dsir qu'il avait d'elle, auquel il
s'abandonnait, sans jamais s'tre demand o il allait et ce qu'il
voulait...

D'abord parce qu'il ne luttait jamais contre son dsir, surtout quand il
le trouvait assaisonn par une saveur de raret originale et neuve, qui
en avivait le charme. Et c'tait ici le cas.

De plus, s'il et prouv quelque scrupule  entreprendre une conqute
qu'il souhaitait imprieusement, ses scrupules eussent t dissips par
ce fait que Claude Suzore, si jeune ft-elle, tait de taille  se
dfendre, mieux que la trs grande majorit des femmes--et ne lui
cderait qu'en connaissance de cause et de son libre consentement. Elle
n'appartenait pas  la phalange des naves brebis qui se laissent
imprudemment dvorer, sans avoir vu le danger.

Il tait habitu  vaincre: et son orgueil masculin, s'ajoutant  son
dsir, s'insurgeait devant la matrise d'elle-mme, voisine du ddain,
qu'elle lui opposait avec une tranquille dsinvolture.

Vraiment, pour elle, il paraissait  peine plus qu'un tranger--ni un
camarade ni un ami...--dont elle apprciait la bonne ducation, les
gards courtois; qu'elle jugeait suffisamment intelligent et artiste
pour causer volontiers avec lui et trouver agrable de faire de la
musique; mais dont les sentiments  son gard lui taient tout  fait
indiffrents.

Jamais, avec lui, elle ne montrait une ombre mme de coquetterie,--il
tait expriment!--ni esquissait les moindres frais,  son endroit. Sa
seule impression, elle suivait. Il avait pu la voir attentive,
intresse dans leurs causeries; ou gaiement accueillante, franche 
livrer sa pense, avec une spontanit soudaine... C'est qu'en ces
moments-l, elle tait ainsi dispose; mais elle n'avait nullement cure
de ses dispositions  lui...

Il et t bien en peine de dire si elle avait conscience du charme
violent qu'elle exerait sur lui. Elle ne paraissait pas se douter
qu'elle le grisait par la grce de son jeune corps, de ses mouvements,
de la moindre de ses attitudes. Elle ne semblait pas avoir soupon,
qu'en lui, l'homme tait altr, parfois jusqu' la souffrance mme, du
contact de sa chair dans laquelle il avait l'envie de mordre... Que,
pour lui, c'tait une jouissance, le baiser qu' l'arrive et au dpart,
il mettait sur sa main; ou le frlement passager de son bras, toujours
nu sous la manche arrte au coude, parfois, quand elle tournait une
feuille de musique ou lui indiquait quelque chose sur le cahier qu'ils
regardaient ensemble. La femme qu'elle tait, physiquement, lui plaisait
pour le moins autant que sa personnalit morale dont l'imprvu le
sduisait  un point qu'il n'aurait jamais prvu; l'prenant d'elle
comme, rarement, il l'avait t ainsi d'une femme.

Que celle-ci ft une vierge, il n'y pensait mme pas, tant elle lui
apparaissait l've moderne, forte devant l'homme dont elle se jugeait
l'gale. Avec elle, une attaque brusque, ou simplement trop franche, et
tout perdu. Il fallait sur elle une insensible emprise, et les
difficults mmes de cette conqute le passionnaient, apportant en sa
vie de blas un intrt nouveau.

Lola, avec sa perspicacit de petite fille ruse, avait bien devin que
la raison d'une politesse  faire, n'avait t pour lui qu'un prtexte
afin de la retrouver; un prtexte ainsi qu'il s'ingniait  en crer
sans cesse, adroit comme un chasseur en qute d'une proie de haute
valeur. Il tait d'autant plus impatient de la revoir, d'tre seul, si
possible, un instant avec elle, que depuis plus de deux semaines, il
n'avait pu que l'entrevoir aux vendredis de sa femme; car elle ne lui
avait indiqu aucun rendez-vous pour leurs sances de musique, lui
disant qu'elle tait trop occupe pour l'instant; et par son attitude
trs naturelle, sa rserve qui arrtait toute question comme
indiscrte, elle avait rendu l'insistance impossible.

D'ailleurs, il savait bien qu'elle avait une volont qui ne transigeait
que devant son consentement...

Mais d'tre ainsi priv d'elle, soudain, il devenait la bte affame par
le jene. Et  l'ide de se retrouver avec elle dans l'ombre d'une loge
solitaire o il pourrait lui parler librement, toute prudence
l'abandonnait.

Charlotte eut peut-tre l'intuition de l'aubaine qu'elle lui offrait
dlibrment, car elle reprit aussitt:

--Aprs tout, je pense qu'il vaut mieux que je parte en mme temps que
vous. En somme, comme vous me le faites remarquer, il s'agit d'une
_premire_. La circonstance mrite un effort...

Il eut contre elle un sursaut de colre. Si un souhait avait suffi, elle
aurait t instantanment projete vers un trs lointain espace. Mais la
civilisation et l'ducation avaient fait de lui un homme toujours
correct; et ngligemment, il rpondit:

--Comme vous voudrez. Seulement, en ce cas, ayez la bont de vous
dpcher un peu dans votre toilette; sinon pour Mlle Suzore que nous
mettons hors de cause... du moins pour moi, qui souhaite connatre
l'opra en entier...

Peut-tre elle avait peur qu'il ne se ravist et ne partt sans elle
pour passer un moment seul avec Claude; elle ne fut vraiment pas longue
 parfaire la petite oeuvre d'art que ralisait sa toilette; malgr son
envie de faire mesurer  son mari, qu'elle savait connaisseur, la
diffrence entre l'lgance raffine d'une femme du monde et les
modestes intentions d'une artiste sans fortune.

Si, vraiment, elle avait espr triompher aux yeux de Raymond, elle dut
s'avouer que son espoir tait vain; Claude Suzore pouvait soutenir
comparaison avec n'importe quelle brillante mondaine.

Quand la porte de la loge s'ouvrit, elle tourna la tte et se dressa.

Elle tait tout en blanc, fine dans l'toffe soyeuse qui s'attachait
troitement  la ligne du corps svelte; des roses pourpres glisses dans
le satin de la ceinture... A la vue de ses htes, un loger sourire
claira sa bouche et ses larges prunelles qui gardaient le reflet du
plaisir d'art qu'elle venait de goter; mais elle resta silencieuse.

Mme, elle eut un tressaillement d'impatience, en entendant Mme de Ryeux
dire  voix presque haute, sans souci de la musique:

--Asseyez-vous, mademoiselle, je vous prie... Tenez, ici, vous serez
trs bien. Il y a longtemps que vous tes arrive?

D'une loge voisine, on fit un Chut! imprieux qui saisit si fort
Charlotte de Ryeux, qu'elle se tut, domine. Son mari sourit sous sa
moustache et murmura:

--Allons, Charlotte, asseyez-vous en silence pour ne pas attirer les
foudres de vos voisins...

Comme si elle n'et pas entendu, lente elle s'installait, remuant les
chaises. Habilement, elle avait manoeuvr de telle sorte qu'elle se
trouvait place entre Claude et son mari. Ils ne pouvaient changer un
mot qu'elle ne l'entendt. Elle tait bien certaine de lui tre
dsagrable ainsi et cette ide la rjouissait. Quant  Claude, elle
semblait tout  fait indiffrente  cet arrangement; dj reprise par
l'tude de l'opra jou devant elle, la tte un peu penche en avant,
elle ne quittait pas des yeux l'orchestre et la scne.

Charlotte coula un coup d'oeil vers son mari. Il tait debout au fond de
la loge; son regard tait pos sur Claude. Et elle pensa, rageuse:

--Eh bien, qu'il la contemple!... C'est tout ce que je lui accorderai
d'elle, ce soir! S'il esprait plus, je vais lui infliger un bon petit
supplice de Tantale!...

Elle tait si affaire dans sa surveillance qu'elle s'tonna de voir le
rideau s'abaisser lentement sur la fin du premier acte, dont elle
n'avait pas entendu une note.

Et aussitt, une bruyante rumeur emplit la salle.

--Maintenant, je puis vous dire bonjour, sans me faire gronder, dit
Raymond se rapprochant de Claude, lui tendant la main.

Elle donna la sienne qui tait dgante et il posa ses lvres sur la
peau tide qui sentait la jeunesse et les fleurs, sans avoir conscience
que le lent baiser qu'il y appuyait tait plus long que ne l'autorisait
la simple politesse. Il savait seulement qu'en lui, la tentation criait
de laisser sa bouche errer follement sur le bras nu, chercher les lvres
qui, en cette minute, avaient leur mystrieux sourire.

Lola arrivait, amenant sa tante, une lourde Argentine constelle de
diamants et de perles. D'autres visiteurs aussi envahissaient l'troit
salon. Mme de Ryeux ne s'appartenait plus. Oblige de recevoir ses
htes, elle ne pouvait empcher, entre son mari et Claude, un apart
dont il lui devenait impossible de percevoir les paroles et elle
murmura  Lola:

--Va donc troubler un peu le duo, l-bas!

Ravie, Lola se rapprocha. Mais ni lui ni elle n'en parurent gns; ils
discutaient l'opra nouveau, avec une vivacit de connaisseurs.
Distraite, Claude serra la main de Lola qui, d'ailleurs, s'exclamait
avec sa fougue coutumire.

--Bonjour!... Vous tes rudement jolie avec cette robe blanche!...
N'est-ce pas? Raymond.

Paisible, il dit audacieusement:

--Moi, je trouve toujours bien Mlle Suzore, car ce ne sont pas ses robes
que je vois, mais elle!

--Mme que vous l'aimeriez peut-tre encore mieux sans robe du tout!
glissa-t-elle entre haut et bas, la lvre retrousse par un impertinent
sourire.

Un clair traversa les prunelles de Raymond. Mais il laissa passer le
propos qui tombait si juste...

Claude, elle, ne paraissait pas avoir entendu. Elle s'tait dtourne et
lorgnait dans la salle.

Sans s'occuper de Lola, Raymond se pencha vers elle et la voix assourdie
lui murmura:

--Ne soyez pas farouche et laissez-moi vous dire..., vous connaissez ma
frivolit... que je suis comme Lola... et vous trouve, ce soir, mieux
encore que belle..., dlicieuse  rendre un homme fou de dsir...

Elle eut un mouvement. Il continua.

--Non, ne bougez pas... Je sais qu'en ce moment vous avez des yeux
irrits qui me regarderaient durement, une bouche ddaigneuse prte  me
jeter de svres paroles... Alors j'aime beaucoup mieux voir votre nuque
dont j'adore la ligne fire... Devinez-vous que je suis ravi de vous
avoir ainsi, ce soir, mais exaspr de n'tre pas seul pour entendre la
musique avec vous...

--Vous tes trop exigeant! dit-elle; et l'indfinissable sourire errait
sur sa bouche.

Il allait rpondre. La voix haute de Charlotte appela:

--Raymond, n'avez-vous donc pas vu entrer Mme Alvirads?... Je ne crois
pas que vous soyez venu la saluer...

Il touffa une exclamation de colre, mais matre de lui-mme, se
rapprocha un peu du groupe des htes de sa femme, disant de sa manire
caressante:

--Aurais-je vraiment t aussi coupable avec Mme Alvirads?... J'en
serais bien confus!... Madame, s'il en est ainsi, veuillez agrer mes
trs humbles excuses.

Il s'inclinait galamment sur la grosse main alourdie par les bagues,
puis changea quelques _shake-hands_ ou saluts avec les visiteurs qui
bavardaient dans le petit salon de la loge. Et cependant, une rvolte
furieuse bondissait en lui parce que les brefs instants de l'entr'acte
filaient et qu'il ne pouvait en profiter prs de Claude, demeure assise
un peu  l'cart, au premier rang de la loge.

--Est-ce que l'on ne sonne pas la fin de l'entr'acte? dit quelqu'un.

Il ne rpondit pas; rsolu, il revenait vers Claude; et presque
violemment, sous la tension de ses nerfs, il demanda:

--Pourquoi est-ce que vous ne m'indiquez aucun rendez-vous pour faire de
la musique? Serions-nous donc fchs?

--Fchs?... Oh! non... A quel propos, le serions-nous?

--Est-ce que je sais?... Mais alors je ne comprends pas pourquoi vous
m'loignez. Qu'ai-je fait?

--Rien! oh! rien... Je vous en prie, n'imaginez rien!... Je vous ai dit
ce qu'il en tait. En ce moment, je suis trop occupe... Je prpare
plusieurs concerts. Toutes mes heures sont remplies... Je ne puis vous
recevoir...

Toujours cette mme raison qu'elle lui prsentait, videmment trs
plausible... Alors, pourquoi se refusait-il  l'admettre? Pourquoi cette
obscure et invincible certitude qu'elle se drobait, l'cartant par un
prtexte. Et avec une sorte d'autorit frmissante, il lui murmura, se
penchant vers elle:

--Donnez-moi vos yeux que j'y lise la vrit... Car je ne vous crois
pas! Je ne peux pas...

Lentement, elle tourna la tte vers lui... Les prunelles de sombre
velours avaient leur regard de sphinx. Elles souriaient un peu
moqueuses, affolantes par leur mystre, brlantes de la flamme qui
semblait irradier tout le visage.

--Voici les yeux demands, fit-elle lgrement.

Dans la pnombre de la loge, leurs regards se croisrent; et dans tous
deux, un clair luisait...

La sonnerie de l'entr'acte clatait, stridente, en marquant la fin.

--Raymond! appela Charlotte; voulez-vous reconduire Mme Alvirads
jusqu' sa loge?

Il obit, se matrisant encore une fois. Quand il revint, le rideau se
relevait. Claude, assise prs de son htesse, regardait vers la scne et
ne se dtourna pas au bruit de la porte. Lui reprit sa place au fond de
la loge.

Bien vite, il avait pntr les machiavliques intentions de sa femme
qu'il avait vue  l'oeuvre maintes fois, en semblable occurrence. Mais,
peu  peu, un nervement s'exasprait en lui, devant cette impossibilit
de jouir de la prsence de Claude pendant cette soire... Comment
avait-il pu esprer qu'il en serait autrement?

C'est qu'aussi, il ne prvoyait pas cette attitude nouvelle de
Charlotte. Srement, sa malveillance avait t mise en veil; et il la
connaissait trop bien pour ne pas prvoir la petite guerre, voile et
incessante, qu'elle lui dclarait et qu'il avait espr viter, en ne
trahissant rien de sa folle attirance vers Claude Suzore.

Mme par la musique, il ne pouvait plus se distraire, les nerfs  vif.
En vain, il essayait de s'intresser  l'oeuvre qui se jouait devant lui.
Les sons n'arrivaient qu' bercer sa fivre sinon  l'aviver; tandis
qu'il demeurait dans l'ombre, les yeux arrts sur le troublant visage
qui ne livrait rien des secrets de l'me. Pourrait-il, pendant les
brves minutes du prochain entr'acte, obtenir d'elle ce rendez-vous
prochain qu'il voulait imprieusement?... Rien n'tait moins sr...
Alors il se rfugiait dans l'ide qu'il aurait un retour solitaire avec
elle, quand il la reconduirait; car il ne la laisserait pas regagner
seule les lointaines rgions de Charonne... Ah! quelle ivresse ce serait
de la voir enfin librement!...

L'acte finissait dans un bruit d'applaudissements, dont il et t bien
empch de dire le pourquoi. Allait-il cette fois pouvoir mieux lui
parler?... Elle causait avec Charlotte, s'amusant  regarder dans la
salle, sans quitter sa place...

Par bonheur, Lola reparut, suivie de visiteurs masculins; et elle
s'carta pour lui cder sa place prs de Charlotte, que ses htes
absorbrent aussitt.

Elle se trouvait debout prs de lui. Il avait quelques minutes, tandis
que les propos se croisaient. Alors, hardiment, il pria de cet accent de
gaminerie cline qui, dj, lui avait permis tant d'audacieuses paroles:

--Puisque nous ne sommes pas brouills, laissez-moi vous faire une
petite visite en attendant que nous recommencions la musique. Je
m'ennuie horriblement de vous, de nos causeries, de nos disputes, de
notre th, aprs le travail... Ne plus vous voir, je ne croyais pas que
ce me serait une pareille privation!... intolrable... Il me semble que
je suis mort... un corps sans me.

Elle avait aux lvres son trange sourire et haussa un peu les paules,
railleuse...

--Vous avez cependant la mine d'un homme trs vivant.

--Ah! vous riez!... et vous vous moquez! C'est pourtant la simple vrit
que je vous dis l! Mon fantme continue son existence coutumire. Mais
mon vrai _moi_ est tout occup  vous chercher,  vous attendre,  vous
dsirer...

Il corrigea aussitt, trs naturel:

--A dsirer votre prsence...

--Ma prsence? Mais vous l'avez eue encore, il y a dix jours, chez Mme
de Ryeux...

Il eut un geste d'irritation.

--Au milieu de plus de cinquante personnes... Or j'ai pris, cet hiver,
l'habitude de vous avoir un peu  moi tout seul... et tant pis!... je ne
puis plus m'en passer... Je vous en prie, soyez bonne!... Dites-moi o,
et quand, je pourrais aller vous voir un peu...

Elle ne rpondait pas; et en lui, s'exaspra la fivre de l'impatience,
car les minutes lui taient comptes. Dj, Lola, taquine, il le
devinait, revenait fureter autour d'eux. Tout haut, alors, il
interrogea, d'un ton de politesse simple:

--Vous avez des concerts, ces jours-ci?

--La semaine prochaine, mardi...

--O donc?

--Salle Gaveau...

--Le soir?

--Non,  quatre heures, je crois... C'est pour une oeuvre de bienfaisance
patronne par beaucoup de nobles dames...

--Tant mieux, ce me sera une occasion d'aller vous couter... Je suppose
qu'ensuite, il sera permis d'aller vous fliciter au foyer?...

--Oh! bien entendu, les artistes, ces jours-l, appartiennent au
public...

Un apaisement brusque se fit en lui. Il la verrait mal; mais enfin il la
verrait... Il pourrait lui parler, sans odieuse surveillance. Mme Ronal,
trop occupe, ne l'accompagnait jamais...

Lola continuait  bavarder, restant prs d'elle qui avait repris sa
place.

--Allez-vous samedi au _Vernissage_? mademoiselle Suzore.

--C'est bien chic pour moi, le _Vernissage_! Pourtant, j'irai peut-tre
y faire un tour  la premire heure...

Elle s'arrta. Les yeux de Raymond de Ryeux cherchaient les siens, tout
pleins d'une imprieuse prire dont elle percevait bien le sens...
Charlotte et ses htes se mlaient  la conversation. Il fit un adroit
mouvement qui l'isolait de leur groupe; et debout prs d'elle, comme
s'il observait la salle, il jeta htivement:

--Laissez-moi vous retrouver au _Vernissage_! A quelle heure y
serez-vous?

--Oh... pour l'ouverture, je pense. Si nous sommes destins  nous
rencontrer, vous me verrez avec mon amie, Lily Switson, et son fianc.
Tous deux exposent et insistent pour m'emmener...

Il eut cette contraction de colre qu'elle lui connaissait bien quand
elle le bravait.

--Ce n'est pas ainsi que je veux vous voir... Et vous le savez bien!
Donnez-moi quelques-uns de vos instants, pour moi seul... o vous
voudrez... au Salon... au Bois... en attendant que, de nouveau, vous
m'ouvriez le cher _studio_...

Sans un mouvement, elle entendait les mots que la voix assourdie
martelait. Sa main distraite jouait avec des ptales tombs d'une rose
de pourpre sombre, place dans sa ceinture. Sous l'ombre des boucles,
les yeux avaient une mystrieuse profondeur et l'expression du visage
tait si trange...

Il se pencha comme pour prendre la lorgnette pose sur l'appui de
velours de la loge.

--Je ne vous demande rien d'extraordinaire. Pourquoi ne consentez-vous
pas, tout simplement,  une chose si naturelle?

Elle dit, l'accent singulier et songeur:

--C'est vrai, vous ne demandez rien d'extraordinaire... Eh bien, je
verrai si je peux me rendre libre un matin...

Une dtente de nouveau apaisa son nervement. Il reposa la lorgnette
qu'il avait au hasard promene  travers la salle et laissa les autres
hommes se rapprocher d'elle et lui parler,--trs empresss. Maintenant
qu'il avait un peu d'espoir, arriv en somme  ses fins, il reprenait
l'entire possession de lui-mme; et, au dernier entr'acte, il sortit
pour aller,  son tour, remplir des devoirs de politesse. Encore un peu
de patience; et puis, la pice finie, Charlotte reconduite, il
remmnerait Claude dans la nuit. Alors, il achverait de gagner sa
cause.

Ce soir-l, il et t bien en peine,--lui, le fervent mlomane!--de
dire la valeur qu'il trouvait  l'oeuvre dont la reprsentation se
terminait, quand les applaudissements salurent le nom de l'auteur, jet
au public.

Debout, il posait les mantes de soie sur les paules de sa femme et de
Claude...

La jeune fille le remercia d'un signe de tte; puis, trs polie, exprima
 Charlotte son plaisir de connatre, grce  elle, ds le dbut,
l'opra nouveau. Charlotte, alors, eut un accs d'amabilit d  son
instinct de femme du monde consomme.

--Mademoiselle, j'ai t charme de vous avoir et je suis ravie que
cette oeuvre vous ait intresse. Maintenant, allons vite retrouver
l'auto, que nous vous reconduisions sans tarder...

Raymond tressaillit. Domptant d'un rude effort de volont, le
frmissement de sa voix, il dit:

--Il est bien inutile, Charlotte, que vous alliez  Charonne. Je vous
dposerai en passant et accompagnerai Mlle Suzore chez elle.

Elle riposta, avec son petit rire aigu:

--Ce ne serait peut-tre pas trs convenable, et Mme Ronal ne voudrait
plus, une autre fois, nous confier Mlle Claude. Je ne suis pas fatigue.

Raymond de Ryeux mordait si violemment sa lvre qu'une goutte de sang y
jaillit. Un besoin aveugle criait en lui d'user de son autorit maritale
et de commander  Charlotte de rentrer. Mais c'et t une folie qui
pouvait tre aussi mal prise par Claude elle-mme que par sa femme.

Et disciplin par l'exprience, il n'insista pas, malgr la furieuse
rvolte qui grondait en lui. Il mit les deux femmes en voiture et
s'assit devant elles. Pendant le trajet, mme il sut causer avec une
aisance qui semblait affirmer une parfaite libert d'esprit. Mais une
lueur d'orage flambait dans les prunelles que, dans l'ombre de la
voiture, il ne dtachait point du visage qui avait, singulirement
accentu, son caractre de sphinx. Seulement, dans les yeux, luisait une
brlante clart dont le reflet baignait tout le visage. Elle parlait
peu, laissant monologuer Charlotte qui donnait, avec l'autorit de
l'incomptence, son apprciation sur l'opra entendu.

Quand il descendit pour l'accompagner jusqu' la grille du dispensaire,
il fut enfin seul une minute avec elle. Alors, htivement, il dit, une
imprieuse prire dans la voix:

--A samedi, n'est-ce pas?... Au Vernissage... Je surveillerai l'entre,
ds la premire heure de l'ouverture...

--Si vous voulez, oui, au Vernissage, vers dix heures... Je pense bien
que j'irai...

Elle lui tendait sa main nue. Il l'effleura d'un baiser. Elle se
dtourna, car la grille s'ouvrait. Et la porte retomba derrire elle.




XIX


Et voici que le printemps tait tout  fait venu... Un printemps htif
et chaud qui faisait craquer l'corce des bourgeons, gonfls de sve, et
illuminait de la posie du renouveau, mme les vulgaires pentes des
fortifications, vtues merveilleusement d'herbe frache.

Dans le jardinet du dispensaire, un lilas panouissait des thyrses
odorants; des _mres de famille_ alignaient leurs petites ttes sages le
long des plates-bandes o foisonnaient les violettes plantes par
Claude, auprs des primevres dont les ptales se chauffaient au soleil
printanier.

trangement, lisabeth Ronal jouissait de cette fracheur de la lumire
et des parfums, pandus dans l'air tidi. Et elle en jouissait avec une
intensit imprvue chez une femme aussi absorbe, par tant de multiples
obligations. Mais toujours elle avait t ainsi, subissant, en tout son
tre, le charme du renouveau, avec une joie enivre, aux jours de sa
jeunesse; puis dsesprment quand, si vite, taient venues les heures
cruelles.

Avec les annes, peu  peu, l'apaisement s'tait fait;  vivre hors
d'elle-mme, dtache de sa propre peine, lisabeth avait du moins
trouv la paix; et sans souffrance, ni amertume, ni regret mme, elle
pouvait contempler le radieux veil de l'anne.

Ce soir-l, le dner fini, avant de commencer sa tche de comptes et
d'critures, elle s'accordait un instant de repos.

La tte appuye sur le dossier de son fauteuil de paille, elle songeait,
regardant la nuit limpide et veloute. Accoude  la fentre, le visage
appuy sur ses mains jointes, Claude, elle aussi, contemplait le beau
ciel o flambaient les premires toiles; et son profil se dtachait,
tout blanc, sur l'ombre, clair par le reflet du croissant d'or ple
qui montait dans le sombre azur.

Et soudain, brusquement, le regard d'lisabeth fut frapp de
l'expression de ce profil que la volont ne surveillait pas...
Invincible, la certitude s'abattait sur elle que cette expression-l
tait neuve, sur le visage de Claude. Souvent elle l'avait vue ainsi,
rver ou rflchir devant la nuit; mais alors, ses traits n'taient pas
ceux qu'elle distinguait ce soir.

Une anxit bizarre l'treignit crasant ce charme de la nuit
printanire qu'une minute avant elle savourait si profondment... Car ce
n'tait pas la premire fois, que, depuis quelques semaines, Claude
veillait en elle un indfinissable souci, une sourde inquitude ne de
menus incidents, d'observations o l'vidence l'avait amene, guide par
le sens intuitif, si dvelopp chez elle.

Silencieusement, de nouveau, elle se prenait  l'tudier... Et des
profondeurs du pass, tout  coup, une image jaillit dans sa mmoire...
Jadis,  la mre de Claude, elle avait vu cette expression... Comme
toutes deux ainsi se ressemblaient!

Vivant dans son souvenir, ressuscitait le visage passionn de l'amie
d'enfance, dont la destine avait t si lamentable... Folle crature
d'amour qui avait brl sa vie. Au temps de leur commune jeunesse, quand
toutes deux taient des gamines de dix-huit  vingt ans, plus tard
pendant ses quelques annes de mariage dans le milieu de province o
elle touffait, la mre de Claude avait eu,  certaines heures, graves
pour sa destine, ce visage ardent, sombre, volontaire, o semblait
palpiter une me frmissante.

Mais Claude devait tre autrement trempe que sa mre, leve en enfant
gte, sans protection maternelle, dans un milieu d'artistes, trs
bohme; puis transplante par un mariage imprvu dans une rigoriste
famille provinciale d'o, incapable de s'acclimater, elle s'tait
chappe pour retrouver sa carrire d'artiste.

Claude, elle, avait grandi dans une autre atmosphre. Elle savait
qu'envers elle-mme, envers les autres, elle avait des devoirs. Depuis
des annes, elle tait habitue  les respecter. Et lisabeth tait sre
qu'elle les respectait...

Alors, pourquoi cette crainte, qui, tout  coup, l'envahissait, lui
donnant l'imprieux dsir de lire dans l'me, dans la pense jalousement
closes?

Qu'avait cette petite fille?...

Voici qu'lisabeth en arrivait  se demander si, dans son respect de la
libert individuelle, elle avait assez troitement veill sur la
jeunesse de l'enfant qu'elle avait promis de considrer comme sienne...
Peut-tre, elle s'tait trop laiss absorber par la tche de charit 
laquelle elle s'tait voue... Venir en aide  ceux qui ne la touchaient
pas, c'tait bien. Mais son premier devoir, le plus rigoureux,
n'tait-il pas envers Claude dont elle avait accept la
responsabilit...? Les jeunes, aprs tout, si claire qu'on ait essay
de rendre leur conscience, peuvent se tromper. Elles ont besoin d'tre
encourages, soutenues, surtout quand elles traversent la troublante
crise de la jeunesse...

Est-ce que, dans son pass, lisabeth ne retrouvait pas des heures qui
bouleversaient divinement--mais combien dangereusement aussi,--son me
de jeune fille..., qui, en somme, l'avaient jete, avec une confiance
enivre, vers celui qui allait broyer son bonheur...

Aussi, elle savait...

Claude n'avait pas boug. Le profil gardait la mme ligne, durcie par
l'effort de la pense ou de la volont. lisabeth s'approcha et,
doucement, mit la main sur son paule.

La jeune fille eut un tressaillement et tourna la tte vers son amie.
Une clart brlait au fond de ses prunelles, si ardente qu'lisabeth en
fut saisie.

Un silence d'une seconde; puis Mme Ronal interrogea simplement:

--Claude, ma petite, qu'y a-t-il?... Qu'est-ce que tu as?

Avant mme d'avoir fini de parler, elle sentait Claude moralement
cabre, prte  la rsistance.

--Moi?... Mais je n'ai rien... Que voulez-vous que j'aie? lisabeth.

Avec sa douceur ferme, la jeune femme continua:

--Je l'ignore... Mais j'ai l'impression... certaine, que tu as des
dsirs ou des soucis..., peut-tre simplement un souci qui fait que tu
n'es plus... _toi_...

Dans la pnombre, lisabeth vit frmir un peu les mains jointes sur
l'appui de la fentre. Mais Claude eut un petit rire sec.

--lisabeth, est-ce bien _vous_, qui vous laissez emporter par
l'imagination? Je ne suis plus _moi_?... que suis-je donc?

--Une crature trouble par...

--lisabeth!

L'accent tait aussi imprieux que si Mme Ronal et voulu violer le
secret de sa pense. De nouveau, la jeune femme mit la main sur l'paule
de Claude.

--Ne te dfends pas, Claude. Tu sais bien que je respecte trop ta
conscience et ta libert, pour te demander ce qui te proccupe, si tu
prfres en garder le secret. Mais, en amie, avec toute ma tendresse,
mon dvouement... et aussi toute mon exprience, forcment suprieure 
la tienne, je viens  toi, parce que, peut-tre, je pourrais t'tre une
aide, d'une faon ou d'une autre.... Nous ne causons plus jamais coeur 
coeur, et je crois que c'est dommage pour nous deux, pour notre
affection...

--C'est que l'une et l'autre, nous sommes trop occupes, lisabeth; pour
la causerie intime, il faut des mes plus recueillies que les ntres,
absorbes par trop de travail.

--Est-ce l vraiment la raison?... Le crois-tu? Claude.

--Il y a, sans doute, aussi, que les annes venant, nous nous replions
sur nous-mmes.

--Il a t un temps, ma chrie, o devant moi, tu pensais tout haut,
parce que tu me considrais comme une autre toi-mme; sans doute, tu
comprenais mieux alors combien je t'aime, toi, ma petite,... avec quel
souci de tout ce qui te touche... Et tu venais  moi, confiante, comme
tu ne le fais plus... Pourtant, je suis toujours la mme et mes
sentiments pour toi n'ont certes pas chang... Alors, pourquoi
m'apportes-tu la tristesse... immrite, de te voir devenir autre avec
moi?...

--lisabeth, ma chrie, ne vous faites pas de peine pour cela, je vous
en supplie... Oui, j'ai vieilli dans le sens o je vous disais tout 
l'heure... Je ne peux plus avoir avec vous mon abandon de petite
fille... Je ne _peux_ plus... Mais je vous aime toujours fort... bien
fort!

Des notes tendres adoucissaient soudain le grave contralto de Claude.
Pourtant le visage de Mme Ronal ne s'claira pas.

--Que tu m'aimes... je n'en doute pas... Mais je ne suis plus la grande
amie  qui tu avais toujours besoin de te confier... Et je cherche
pourquoi...

--lisabeth, oh! lisabeth, ne cherchez pas! Je ne me confie 
personne... C'est vrai, maintenant, moi seule, j'entre dans mon jardin
secret. Mme devant vous, livrer ma pense intime, cela me serait aussi
impossible que de me mettre nue sous votre regard...

--Claude, Claude, tu dis des folies!... Oh non! tu n'es plus toi!

Claude ne rpondit pas. lisabeth comprit qu'elle rflchissait. Dans
la nuit, son visage apparaissait si ardent et grave...

Au bout d'un instant, elle reprit et son accent tait bizarre:

--Que trouvez-vous donc que j'tais? lisabeth.

--Une vaillante, qui rencontrait la joie dans l'existence laborieuse,
droite, gnreuse, qu'elle vivait...

--Eh bien?...

--Eh bien, cette joie, j'ai... l'impression... pour ne pas dire la
certitude... que tu ne la possdes plus... ou qu'elle ne te suffit
plus... Alors, je voudrais connatre le pourquoi... car je m'inquite
pour ton bonheur...

Encore une fois, Claude ne rpondit pas. Les mains croises derrire la
nuque, elle demeurait immobile, adosse au mur, dans le cadre de la
fentre. Ses yeux contemplaient le ciel paisible. Silencieuse aussi,
lisabeth l'observait; et presque effraye, elle remarquait le caractre
de beaut tragique et ardente qu'avait le jeune visage, dans la
pnombre. Ce n'tait plus un visage d'colire studieuse, uniquement
absorbe par des travaux intellectuels et artistiques; mais un visage de
femme, model par une vie intense.

Brusquement, soudain, elle parla:

--lisabeth, au lieu de regarder ainsi dans mon prsent, cherchez dans
votre pass de jeune fille... Il n'est pas possible que vous n'y
trouviez pas des heures comme celles que je traverse en ce moment... o
l'on souhaite... confusment... tout! et mme l'impossible!... o l'on a
la soif dvorante d'tre emporte loin du milieu o l'on touffe...

--Un milieu o tu touffes!... Mais, Claude, tu as la vie utile,
intelligente... et combien indpendante... Presque, je dirais _trop_
indpendante...

Sourdement Claude jeta:

--Oui, si je n'tais qu'un cerveau, elle me suffirait sans doute... Mais
je ne suis pas uniquement un cerveau...

--Tu as un coeur, oui... Peut-tre, il a des exigences que toi et moi,
jusqu'ici, nous ignorions... Mais tu es bien trop jeune pour craindre
qu'elles ne soient pas combles. Si c'est... pour ta souffrance!...
l'amour que tu appelles, il ne viendra que trop tt!...

--L'amour! interrompit-elle avec une sorte de violence contenue... Oh!
non, lisabeth, grce  votre influence, je n'en ai ni le dsir,... ni
le got!... Je veux me garder... pour moi-mme!

--Alors, Claude, que rclame ton coeur?... De la tendresse?... J'ai fait
tout ce qui dpendait de moi pour qu'il ne se sentt pas dnu.

Un frmissement avait pass dans la voix d'lisabeth. Une douceur
dtendit, une seconde, le visage sombre de Claude.

--Oui, vous avez t, pour moi, une amie incomparable... Plus mme
qu'une amie!... Ce n'est pas votre faute... c'est celle de ma nature si,
maintenant, la vie que je mne ne me satisfait plus... Si je me fais
l'impression d'tre une crature serre dans des vtements trop justes
et qui sait qu'un mouvement un peu vif suffirait  les dchirer!

lisabeth passa la main sur son front. Plus profond encore que de
coutume, tait son clair regard. Puis, lentement, elle interrogea:

--Alors, quoi?... Que veux-tu?

--Rien, je ne demande rien... Vous m'avez si bien dresse...

--Oh! _dresse_!...

--Mettons, leve... que j'essaie encore de ne pas faire ces mouvements
qui briseraient mon enveloppe de devoirs!... Oh! ces devoirs que je
rencontre partout... toujours! que je rencontre autour de moi, devant
moi, depuis ma jeunesse!... Maintenant, il me faut autre chose, il me
faut _plus_!... Des devoirs, soit... Mais pas des devoirs seulement!!...

--Claude, tu draisonnes!

Elle haussa les paules.

--Peut-tre!... Je vous effraie?... Moi, je ne me reconnais plus... Non
seulement, il me vient l'horreur de notre vie rgulirement enserre
dans les liens que vous appelez des devoirs, mais l'horreur mme de
notre quartier de pauvres, des misres, des laideurs que j'y coudoie!...

--Claude, pourtant, tu les as aims, tous ces pauvres que tu aidais 
soulager...

--Je les plains, oh! de toute mon me!... Je voudrais pouvoir secourir
toutes leurs dtresses... Mais je ne suis pas _vous_, lisabeth... Je ne
suis pas Sonia... Je me refuse  me donner  eux!... Je suis devenue
furieusement goste... Je veux savourer ma jeunesse, ma prcieuse
jeunesse! qui passera si vite! Je veux, autour de moi, de l'lgance, de
l'harmonie, de la beaut!...

--Claude, je ne te fais pas l'injure de supposer que c'est le spectacle
des milieux de luxe o t'a conduite ta carrire, qui t'a soudain
transforme ainsi...

--Peut-tre plus que vous ne pouvez l'imaginer, lisabeth, il m'a t
mauvais de respirer une atmosphre o je sentais trop bien que... tout
mon tre se serait panoui, comme les plantes croissent dans la
lumire... sans entraves!... Certes oui, mon cerveau est libre, oh! bien
libre!...  un point qui m'effraie... qui vous pouvanterait peut-tre
aussi, s'il vous tait donn d'y lire... Mon coeur aussi est libre! Mais
les circonstances font que ma vie ne l'est pas... Ah! quand je pense 
tout ce que je pourrais, si je n'tais captive de ma pauvret...

--Claude, ma petite, qui donc est jamais libre! Quelle crise
traverses-tu l? Puisque ton existence ne saurait tre autre, pourquoi
ne l'acceptes-tu pas, bravement, telle qu'elle est et s'impose  toi?

--Il me semble que c'est ce que je fais, du moins, ce que je m'applique
 faire! interrompit Claude, presque hautaine...

--Dans cette existence contre laquelle tu te rvoltes, il t'est donn
pourtant de mettre des jouissances d'art et de pense, de te crer un
bonheur d  la valeur morale que tu acquiers par ton effort...

--Oh! valoir!... Je ne tiens plus  valoir. Cette vanit-l m'est
devenue indiffrente!

Mme Ronal ne rpondit pas. Certes elle tait forte durant l'preuve;
elle l'avait prouv. Mais aux dernires paroles de Claude,  leur accent
surtout, elle avait tressailli comme devant la certitude d'un danger
jusqu'alors pressenti seulement...

Quel tait au juste ce danger que son intuition devinait menaant
Claude? Et pouvait-elle l'carter? protger, mme malgr elle, cette
enfant qui, soudain, semblait s'abandonner?... A coup sr, il ne
fallait pas heurter sa rvolte; mais se taire, observer, agir seulement
si la ncessit s'en imposait...

Et elle ne releva pas l'aveu qui venait peut-tre d'chapper  Claude.

L'une prs de l'autre, elles demeuraient silencieuses dans le cadre de
la fentre, enveloppes par la srnit de la nuit limpide o se perdait
la lointaine rumeur de Paris. Aucun bruit autour d'elles. Leur humble
quartier dormait; les travailleurs oublieux de leur lassitude, dans la
mort bienfaisante du sommeil.

Sous leur regard, le petit jardin allongeait, paisible, son unique
alle,  l'ombre du lilas qui distillait sa senteur, dans l'air frachi.
Sur le sable, des cailloux luisaient, un peu humides, dans la lueur
d'argent du croissant lunaire.

Une horloge invisible sonna dix coups. Claude se dressa, tressaillante,
comme une crature qui se rveille.

--Entendez-vous? lisabeth. Il est dj tard!... Ma chre grande amie,
vous vous plaignez de mon manque de confiance... Et voyez tout ce que je
viens de vous dire... bien inutilement.

--Inutilement... pourquoi?

--Parce que je vous ai, je le vois, tourmente... Et  quoi bon!... Ce
soir, j'avais sans doute les nerfs... irrits; et je leur ai d de vous
dire des choses stupides... Vous le savez bien, lisabeth, qu'il y a des
moments o je suis mauvaise!... Ne vous inquitez pas pour moi... Du
moins, pas encore!... Mon orgueil de femme est si fort!... Ah! je vous
jure qu'il me garde bien!

--Oui, je le crois..., dit lentement Mme Ronal. Mais combien de temps te
gardera-t-il?...

Elle leva les paules; et l'accent indfinissable, elle pronona:

--Toujours, j'espre... Mais, lisabeth, parlons de choses srieuses...
Tantt, j'ai vu Rita. Elle me propose de faire partie d'une tourne
d'une dizaine de jours, trs avantageuse, trs brillamment compose,
dans quelques grandes villes du Midi, Nmes, Avignon, etc., o il lui a
t demand de chanter... Cela me tente beaucoup d'accepter... Mais j'ai
dit  Rita que je dsirais votre avis, bien entendu...

--Eh bien, demain,  tte repose, nous tudierons la question, fit
doucement lisabeth. Ce soir, il me faut beaucoup travailler.
Pourrais-tu m'aider en transcrivant ces fiches?...

--Je suis toute  vous, lisabeth.

Et silencieuses, elles se mirent  remplir leur tche.




XX


La vieille Mme de Ryeux avait crit:

Ma chre enfant, dimanche, Monseigneur de Bcel, notre ami, veut bien
assister  la conscration de la Vierge que je viens d'offrir  l'glise
du bourg. Pourriez-vous jouer du violon  la grand'messe et au salut?
Pour le cachet, nous nous arrangerons toujours. Si, comme je l'espre,
vous consentez, arrivez donc  Chantilly ds samedi, pour dner. Vous
coucherez et profiterez ainsi un peu de la campagne. Dites au Docteur
que, si elle est libre, elle me ferait bien grand plaisir en vous
accompagnant.

J'attends votre prompte rponse, ma chre petite, et vous envoie mon
souvenir.

Marquise DE RYEUX

Entre ses doigts distraits, Claude tordait la lettre, hsitante... Non
sur sa rponse, quant au concours musical qui lui tait ainsi demand,
mais au sujet de l'hospitalit qui lui tait offerte.

Qui trouverait-elle  la Saulaye?... Des htes peu distrayants, sans
doute, des abbs, des vieilles dames, Monseigneur peut-tre dj... Mais
ce n'tait pas cette pieuse socit, si peu attirante lui semblt-elle,
qui rendait sa volont indcise. C'est une autre prsence qu'elle
redoutait. La Saulaye tait bien prs de Chantilly, o Raymond de Ryeux
avait son curie de courses... Et puis, pour la crmonie qui la
proccupait, Mme de Ryeux voudrait srement avoir son fils et sa
belle-fille...

Alors, il tait presque invitable qu'elle _le_ vt...

Une bouffe de sang lui empourpra les joues. Soudain, elle avait, aussi
vivant que s'il se ft dress devant elle, la vision du visage qui
devenait, pour elle, une hantise, dont le regard la frlait comme le jet
d'une flamme. Et un geste de colre lui chappa.

--Ah! , est-ce que, maintenant, j'aurais peur de lui?... Moi!...
Quelle lchet!

Instinctivement, elle avait rejet en arrire sa tte volontaire; et les
sourcils rapprochs, elle bravait en sa pense, le regard audacieux:

--Je le sais bien qu'il me voudrait!... Mais moi, je ne me livrerai
pas... Et il faudra que, bon gr mal gr, il s'en convainque!

Immobile, elle regardait durement son image, reflte par la glace... O
allait-elle? Depuis quelques semaines, si forte, s'accusait en elle,
cette impression que, du sommet o l'influence d'lisabeth l'avait
leve, elle tait en train de descendre un chemin... Une pente qui
exerait sur elle l'attirance du vertige... Une pente lumineuse,
parfume, au pied de laquelle, peut-tre, il y avait un gouffre dont
elle n'avait pas peur.

Tout  coup, voici qu'elle allait dans la vie comme une crature blouie
par le soleil, apparu soudain entre des nues qui se sont dchires.
Derrire elle, son pass d'tudiante studieuse, prise de beaut morale.
Puis, en avant, sa carrire d'artiste o des routes nouvelles
s'ouvraient, vers lesquelles bondissaient les aspirations folles qu'une
rafale de tempte semblait soulever en elle. Et ces routes
apparaissaient cernes de fleurs jusqu'alors inconnues  elle, dont la
senteur tait grisante  faire dfaillir la plus forte volont.

Maintenant, dans sa vie quotidienne, elle avait l'impression de se
mouvoir avec des gestes machinaux, ceux auxquels, depuis sa jeunesse,
elle avait t habitue..., sa volont tendue pour dissimuler  tous,
surtout  lisabeth, sa faillite morale, la disparition de la vaillante
Claude qu'elle avait t...

A personne au monde, encore... elle ne l'et avoue, cette faillite...;
ou n'et permis qu'on la lui montrt... Mais avec elle-mme, jamais elle
ne rusait, et elle tait bien trop clairvoyante pour ne pas discerner
mme ce qu'elle ne voulait pas prciser, peut-tre par une sorte de
pudeur.

Les dents serres, elle murmura:

--Oh! c'est odieux d'tre ainsi obsde par la pense d'un tre qui vous
est tranger! Qu'a-t-il donc de plus que les autres pour avoir ainsi pu
arriver  me changer!...

De la Claude d'autrefois, que restait-il en elle?... Son orgueil,...
comme elle l'avait dit  lisabeth; son inflexible orgueil qui
peut-tre!... oui, peut-tre?... l'aiderait  remonter la pente... Cet
orgueil, qui imprieusement, n'admettant pas qu'elle se drobt, lui fit
envoyer une acceptation complte  l'invitation de Mme de Ryeux.

Et le mot de consentement crit, en elle, alors, une allgresse folle
s'panouit...

Quand, huit jours plus tard, elle descendit du train  Chantilly, une
voiture l'attendait devant la gare; non pas une auto. La vieille Mme de
Ryeux restait fidle aux habitudes de sa jeunesse.

La victoria partit. Au trot rapide du cheval, Claude fut emporte 
travers la campagne printanire que poudrait d'or la lumire d'un
couchant splendidement paisible. Et soudain, une brusque dtente apaisa
la fivre qui, toute la semaine, avait brl ses nerfs. C'tait exquis,
ce silence, ce calme, cette fracheur autour d'elle, cette brise tide
sur son visage... Elle ne pensait plus... Pour un instant, rien
n'existait plus pour elle que la srnit de ce crpuscule de mai, que
l'immensit de ce grand ciel nacr; que la verdure frissonnante de la
fort qui pandait dans l'air des senteurs de terre et de feuilles
nouvelles.

Mais les tourelles de la Saulaye apparurent, brisant le charme. Claude
arrivait. Qui allait-elle trouver?

La voiture roula sous les arbres de l'avenue d'entre, fit demi-tour et
vint s'arrter au pied du large escalier qui descendait de la terrasse,
allonge devant les appartements du rez-de-chausse.

Prs d'une haie d'orangers, toute seule, la vieille marquise tricotait.

Toute seule!... Une pense jaillit dans le cerveau de Claude:

--S'il ne doit pas tre l, pourquoi suis-je venue?

Tout de suite, sa volont se raidit, imposant silence  sa pense; d'un
geste de colre contre elle-mme, sa main se crispa sur son ombrelle.

Au bruit de la voiture, Mme de Ryeux avait relev son bon visage
aimable. Elle tendit ses deux mains  la jeune fille.

--Ma chre petite, que vous tes gentille d'tre venue!... Vous me
faites grand plaisir. A tous mes htes, j'ai annonc une belle surprise
pour demain; c'est vous!...

Elle riait un peu, enchante de son ide...

Et Claude, malgr elle, se demandait qui taient ces htes?

--Vous avez eu un bon voyage?... Oui... Eh bien, maintenant, je vais
vite vous faire montrer votre chambre, car nous dnons  7 heures juste.
C'est l'heure de Monseigneur, qui est arriv tantt...

Tout en parlant, elle avait appuy la main sur un timbre plac prs
d'elle, sur la table de jardin. Une femme de chambre apparut.

--Sophie, conduisez Mlle Suzore  sa chambre. Ma petite amie,
excusez-moi de ne pas le faire moi-mme. Mes vieilles jambes redoutent
les tages; et ma belle-fille, que j'esprais cet aprs-midi, n'est pas
encore arrive pour me remplacer dans mon rle de matresse de maison.
Son mari devait l'amener en auto. Peut-tre ne viendront-ils que demain
matin, pour la messe...

Une flambe rose tait monte aux joues de Claude. Elle et t seule
qu'elle et voil son visage de ses mains, pour dissimuler cet aveu de
sa faiblesse: comme elle et voulu cacher,  son impitoyable conscience,
la terrible joie qui, soudain, faisait battre son coeur  larges coups.

Heureusement, elle n'avait pas le loisir de penser. Tout juste, le temps
lui tait donn de revtir sa robe blanche du soir; et elle tait 
peine prte, quand sonna le coup de cloche, avertisseur du dner.

Dans le salon, la plupart des htes de Mme de Ryeux taient dj runis,
les vieilles dames prvues, ses parentes; deux d'entre elles, flanques
de leurs demoiselles de compagnie, correctes, austres et effaces;
puis, trnant dans un fauteuil d'honneur, entre son grand vicaire
empress et Mme de Ryeux dfrente, Monseigneur, souriant, un air
d'excellent homme, en toute simplicit, pntr de sa dignit.

A l'apparition de Claude, tous les yeux se braqurent sur elle, surpris,
curieux, plus ou moins aimables. Les douairires surtout coulrent vers
elle des regards effars, dsorientes par la vue de cette svelte
crature si lgante dans sa simple robe blanche qui laissait nus le cou
et les bras jusqu'au coude, dont le jeune visage, coiff de boucles
sombres, ne ressemblait  celui de personne. Le grand vicaire,--un gros
blond trs homme du monde,--l'enveloppa d'un coup d'oeil intress; et
Monseigneur, d'un regard tout paternel.

Mme de Ryeux la prsenta aussitt.

--Monseigneur, voici notre jeune artiste. Demain, pour faire honneur 
votre prsence, elle nous donnera le rgal de l'entendre aux offices.

--Tant mieux! ah! tant mieux... J'aime beaucoup la musique. Je serai
charm de vous couter, mon enfant...

Il lui tendait la main. Elle s'inclina profondment, comme elle et fait
devant tout respectable vieillard, mais sans penser  baiser l'anneau
pastoral.

Monseigneur parut un peu surpris; mais il ne dit rien et laissa
lentement retomber sa main. Mme de Ryeux ne s'tait pas aperue de
l'incident. Car,  ce moment mme, le matre d'htel ouvrait  deux
battants les portes de la salle  manger. En mme temps,  l'autre
extrmit du salon, tienne Hugaye entrait. Claude en tressaillit d'un
plaisir que jamais ne lui apportait la prsence du jeune homme. Mais
dans le milieu o elle se trouvait transplante, il tait pour elle le
visage ami aperu soudain par le voyageur gar en terre trangre.

Tout de suite, il l'aperut; et un tel clair illumina son regard
qu'elle en fut saisie. Mais, correct, il saluait d'abord les douairires
et Monseigneur dont, avec une aisance respectueuse, lui, baisa l'anneau.
Et Claude, seulement alors, prit conscience de sa propre incorrection 
ce sujet. Sa bouche eut un pli drle tandis qu'elle songeait:

--Quelle mcrante, je dois paratre! Monseigneur aura t
scandalis!...

Tous les htes se levaient. Devant elle, apparut Hugaye, enfin libr de
ses devoirs de politesse.

--Comment, vous ici?

Elle se mit  rire.

--Vous en tes tonn!... Moi aussi! Je reprsente une surprise!

--Une surprise?... Ah! oui, c'est vrai, en m'invitant, ma tante m'a
annonc une surprise... C'tait vous!

--C'tait moi!...

Mais ils furent interrompus. tienne devait offrir son bras  l'une des
vieilles dames, vu la pnurie d'hommes. Encore une fois, Mme de Ryeux
dplorait le retard de son fils.

Claude avait espr la socit d'Hugaye. Mais il trnait dans les
honneurs, et elle, tant donne sa jeunesse--peut-tre aussi sa simple
qualit d'artiste--se trouvait flanque des deux demoiselles de
compagnie qui avaient l'abord peu aimable et semblaient la considrer
avec une sourde mfiance...

Alors, rsolument, elle s'enfona dans un mutisme qui lui donnait une
apparence de petite fille trs bien leve, muette devant les vieilles
personnes qui ne l'invitent pas  la conversation. Elle le devina; et,
de nouveau, une moue moqueuse souleva ses lvres. Ses yeux rencontraient
ceux d'Hugaye; elle lui lana un coup d'oeil de malice; et, gamine, mit
un doigt sur ses lvres, prenant un air sage.

Ce pendant quoi, sa pense s'activait, profitant de son silence. Avec
l'audacieuse indpendance de jugement qui lui tait coutumire, elle se
prenait  suivre le banal droulement des propos,--d'une aimable
insignifiance; se distrayant  tudier les mentalits diverses qui se
rvlaient avec candeur, marques, d'ailleurs, de la commune empreinte
du milieu.

A travers les vitres, d'une puret immacule, elle apercevait le beau
parc qui s'enfonait dans la nuit; o elle et voulu pouvoir errer  sa
fantaisie, insouciante des plats raffins qui lui taient prsents par
les valets, gants de blanc, dont le ministre s'accomplissait
gravement,  travers la vaste salle  manger o les boiseries
encadraient de prcieux panneaux, oeuvre de Van Loo.

Monseigneur, lui, dgustait en connaisseur les mets que Mme de Ryeux
s'tait ingnie  lui faire prparer, et elle jouissait de son succs
avec une vivacit qui panouissait sa vieille et douce figure. Tout 
fait, pour le moment, elle participait  l'imperturbable optimisme de
Monseigneur qui s'affirmait, une fois de plus, en sa conversation.

Tandis que tous partaient en guerre contre le gouvernement--si
antireligieux!--lui estimait que, peu  peu, toutes les difficults
s'aplaniraient, et il entrevoyait l'ge d'or d'une rconciliation
universelle. Les douairires ne paraissaient pas partager sa confiance,
mais elles n'osaient protester, doutaient ou soupiraient tout bas;
tandis que, tout haut, tienne, d'humeur combative, remettait les choses
au point, discutait les questions sociales qui lui taient chres avec
le grand vicaire. Celui-ci, videmment, ne partageait pas les
bienveillants espoirs de Monseigneur et l'coutait prorer avec un
scepticisme indulgent.

Claude eut un imperceptible geste de surprise en l'entendant tout  coup
abandonner, par une exclamation, les considrations ardues que lui
infligeait Hugaye:

--Ne pensez-vous pas, mon bon ami, que nous tenons l des propos peu
distrayants pour ces dames et surtout pour une jeune fille comme Mlle
Suzore?...

tienne allait rpondre que de telles questions taient bien familires
 Claude; mais elle lui jeta un lger signe pour qu'il ne la ft pas
sortir du personnage o il lui plaisait de s'enfermer ce soir-l; et
alors, il laissa le grand vicaire, qui tait mlomane, se lancer vers
les sphres musicales o, rsolu, il appela Claude. A un degr
surprenant, il tait au fait du mouvement musical contemporain; et il
parut ravi que Claude, entrane malgr elle, lui parlt des oeuvres
qu'elle excutait ou aimait, des artistes avec qui elle avait jou, des
grands concerts classiques, qu'il suivait autant que possible...

Mais le dner finissait; et Mme de Ryeux se levant, donna le signal de
regagner le salon dont les portes-fentres taient large ouvertes sur la
terrasse.

Sans hsiter, Claude se glissa dehors, invinciblement attire par la
belle nuit lumineuse qui sentait bon le printemps.

Mais  peine elle avait fait quelques pas sur la terrasse, qu'elle
s'arrta court. Distinctement, dans le silence du soir, arrivait  elle
le bruit approchant d'une auto qui roulait  toute vitesse. Entre les
arbres, dj apparaissait l'clair des phares.

Son coeur se prit  battre  coups presss, tandis qu'une pense
dchirait son cerveau, bizarre un peu:

--Voici ma destine qui vient!...

Immobile, elle demeura dans l'ombre, regardant approcher l'auto qui
sortait de l'avenue d'honneur, tournait et allait s'arrter devant le
perron, sur l'autre face du chteau.

Elle entendit le bruit des exclamations, des voix, de l'auto qui
regagnait les communs; puis elle vit s'ouvrir la porte du salon o tous
s'agitaient; et Charlotte de Ryeux entra la premire, enveloppe encore
de son cache-poussire, le voile cart nimbant son visage  la Rubens;
derrire elle, _lui_, incroyablement jeune vraiment, robuste, lgant,
dans son allure de retre hardi aux prunelles caressantes.

Tendrement, il baisait au front sa vieille maman qui le considrait,
comme toujours, avec une joie extasie; tandis que Charlotte s'excusait
de leur retard, caus par une panne qui les avait obligs  dner 
Chantilly, devant la constatation qu'ils ne pourraient tre  la Saulaye
pour sept heures.

Les saluts, les propos se croisaient, animaient le grand salon
paisiblement endormi, un moment plus tt. Claude entendait Mme de Ryeux
insister pour faire servir aux voyageurs un petit repas qu'ils
refusaient; puis tous deux disparurent afin d'enlever leurs vtements de
voiture.

Alors seulement, elle prit conscience que, de la terrasse, elle avait
regard la scne, comme elle et assist  quelque spectacle auquel elle
tait trangre, notant avec une attention machinale les gestes, les
attitudes, les paroles...

Quand Raymond et sa femme furent sortis, comme dans la reprise de la
ralit, au rveil, elle se prit  murmurer:

--J'ai t folle de venir!... La sagesse, ce serait de remonter dans ma
chambre sans qu'il m'ait vue, lui laissant ignorer ma prsence, ce
soir... Et puis, demain, garder sans cesse Hugaye prs de moi.

Mais le destin ne lui permettait pas cette tardive sagesse. tienne
apparaissait au seuil d'une des portes-fentres et appelait:

--Claude, vous tes l?

--Oui...

--Rentrez, vous allez avoir froid!

--Non, la nuit est dlicieuse.

Elle restait appuye contre le parapet de la terrasse, les mains
pendantes dans les plis de sa robe. La brise du soir frlait sa bouche,
tout son visage, que rosait sa fivre soudain ravive. Il se rapprocha:

--Mme de Ryeux vous rclame. Raymond et sa femme viennent d'arriver.

Elle dit lentement.

--Je sais,... je les ai entendus...

A l'entre du salon Mme de Ryeux insista, de sa voix fatigue:

--Claude, ma petite, ne restez pas ainsi  l'humidit. Rentrez... Vous
allez vous enrhumer!

Allons, il fallait obir. Il ne lui tait pas permis de demeurer 
l'cart avec Hugaye, dont la prsence l'et protge...

Protge?... elle? protge contre qui?... Voici maintenant qu'elle
avait besoin d'tre protge comme une timide pensionnaire!

Son orgueil se rvoltait.

Elle rentra. Les domestiques apportaient des rafrachissements pour les
de Ryeux. Les douairires changeaient des paroles quelconques;
Monseigneur somnolait un peu; le grand vicaire parcourait le journal du
soir. Sous la lampe, les deux demoiselles de compagnie travaillaient,
parlant  voix basse.

Claude alla s'asseoir  l'cart, devant une table; et, machinalement, se
mit  feuilleter un album de gravures anciennes qu'elle ne voyait pas;
car elle venait d'entendre s'ouvrir, de nouveau, la porte du salon et
Mme de Ryeux s'exclamait:

--Enfin! te voil, Raymond! Je suis bien contente!

De toute sa volont, elle s'interdit de tourner la tte. Mais Mme de
Ryeux l'appelait:

--Claude, mon enfant, pourquoi restez-vous ainsi, loin de nous? Venez
donc ici, qu'on vous dise bonjour!... Je suis sre que Raymond est
enchant de vous trouver!

O candeur maternelle!... tait-ce mme seulement enchant qu'il
tait?... Avant qu'elle se ft approche, il tait devant elle qui se
levait lentement, repoussant l'album. Dans ses yeux, il y avait une
lueur de joie presque sauvage. Lui aussi, articulait les premiers mots
chapps  tienne:

--Comment, vous! vous ici!... Il y a longtemps?

--Je suis arrive  six heures et demie.

Brusque, il interrogea avec une sorte de violence:

--Mais comment, pourquoi tes-vous ici? C'est exquis... et terrible!

Le dernier mot, il l'avait jet comme pour lui-mme, presque bas. Si
elle l'avait entendu, elle n'en laissa rien paratre et dit
ngligemment:

--Je suis venue afin de jouer du violon demain aux offices. Mme votre
mre m'a demand d'arriver ce soir pour profiter un peu de la campagne.

--Ma mre aurait d me prvenir...

Elle leva, une seconde, vers lui, des yeux interrogateurs, mais ne dit
rien.

Alors, il finit:

--Me prvenir qu'elle vous invitait.

--Parce que vous ne seriez pas venu?

--Peut-tre... Du moins, j'aurais d m'abstenir... s'il me reste un
atome de raison.

Il ne poursuivit pas, Charlotte  son tour entrait ennuage de bleu
tendre, et Claude se dtournait pour l'aller saluer.

Elle, aussi, eut un regard stupfait--mais peu charm,-- la vue de la
jeune fille.

--Comment, voil Mlle Suzore?... Raymond, vous ne m'aviez rien dit de
cette aubaine, qui doit vous ravir d'aise!

--Comme vous-mme, Charlotte, qui apprciez autant que moi, je suis sr,
le talent de Mlle Suzore. Mais j'aurais t fort en peine de vous
prvenir d'une prsence que j'ignorais.

--C'est la surprise que je t'avais annonce! expliqua la voix douce de
la vieille marquise. Je savais bien que la prsence de Claude te serait
agrable!

--Soyez certaine, ma mre, que vous avez trs bien russi, dit Charlotte
avec un clat de son petit rire aigu. Mademoiselle Suzore, puisque vous
tes une trs jeune invite, voulez-vous m'aider a offrir les
rafrachissements?

--Bien volontiers, madame.

Docile, elle prenait les verres de sirop glac, les tasses de chocolat,
les prsentant comme Charlotte, qui fut d'ailleurs, presque aussitt,
arrte dans ses fonctions, par Monseigneur, lequel l'invitait 
s'asseoir  ses cts.

Alors, derrire Claude, debout prs de la table des rafrachissements,
la voix de Raymond de Ryeux s'leva:

--A mon tour, mademoiselle, puis-je rclamer de votre obligeance une
simple tasse de th... comme autrefois, dans le _studio_. Quel bon temps
c'tait l!... Pourquoi est-il fini?

Claude tressaillit... Ah! oui! pourquoi tait-il fini, ce temps o, si
simplement, elle se plaisait avec Raymond de Ryeux!

Se raidissant, elle jeta, railleuse:

--En ce temps-l, vous ne redoutiez pas comme maintenant de me voir...

--Est-ce que je redoute cela?... Je le devrais bien, en tout cas,
puisque je me rappelle une parole lue dans ma jeunesse: Celui qui aime
le danger y prira.

Elle haussa les paules, tout en versant le th dans la tasse, comme
jadis...

--Je ne sais quel danger vous craignez de courir!... Mais j'imaginais
que, comme moi, vous jugiez que c'est justement le danger qui donne de
la saveur  la vie... Le danger brav et vaincu!... Connaissez-vous un
plaisir qui vaille celui-l?

--Vaincu?... Et si le danger est vainqueur? Vous vous croirez donc,
toujours--navement--assure de triompher?...

--Bien entendu... du moment que je _veux_ triompher!

Obscurment, en lui, bondit une rage contre cette impossibilit qu'il
avait de la saisir, de la vaincre, elle... De tenir, dfaillante entre
ses bras, cette orgueilleuse, de voir ces lvres savoureuses, si
jalousement gardes, s'entr'ouvrir frmissantes sous les baisers et les
mots d'amour...

Il se pencha vers elle un peu:

--Quelle confiance vous avez en votre volont! Que savez-vous, si mme,
malgr vous... vous ne connatrez pas aussi,  votre tour, ces heures o
la tentation gronde si pre, si enivrante que l'unique volont qui
demeure dans l'tre, c'est de s'y abandonner, les yeux clos, pouvant
et extasi.

Lentement, elle tourmentait la cuiller dans son verre d'eau glace, la
tte un peu incline; et il ne rencontrait pas son regard, puisqu'il ne
voyait que le profil perdu qui tait grave et surtout la nuque o, sous
la lumire d'une lampe, les cheveux semblaient poudrs d'or. La lumire
frlait le bras nu, les doigts, et il eut l'impression qu'un
frmissement les faisait trembler un peu...

Sans relever la tte, elle dit d'un bizarre accent, tout  la fois
lger, ironique et vibrant:

--En effet, je ne sais rien de ce que vous dites!... Qui peut, en effet,
rpondre de l'avenir?... Mais je verrai bien... quand il sera temps!

Hugaye se rapprochait. Aussitt, changeant de temps, il interrogea:

--C'est la premire fois, je crois, que vous venez  la Saulaye?... Vous
plat-elle?

--Infiniment!... Mon arrive, au crpuscule, a t... adorable!

--Eh bien, si vous le permettez, demain je vous montrerai des coins de
fort, tout proches, qui feront votre joie...

--Demain?... Mais je ne sais trop si je m'appartiendrai demain...

--Bien entendu, oui... Je suppose que vous n'allez pas, sans
interruption, enchanter de musique, Monseigneur. Entre messe et vpres,
vous serez  vous et...  nous! Et ds ce soir... Est-ce que je puis
vous faire une confession?

--Dites...

--Savez-vous que rien que de vous voir, j'ai t saisi de la tentation
folle de...

--De?...

Les yeux sombres interrogeaient.

--De faire un instant de la musique avec vous ce soir, puisque demain,
vous n'tes pas sre de votre libert. Je vous en supplie, ne dites pas
non! Jouons quelque chose... Il y a si longtemps que je n'ai pas eu
cette joie!... Un sicle!

La voix avait une douceur ardente; et elle sentait combien de tout son
tre, il dsirait la jouissance qu'il rclamait... Et voici que tout 
coup, en elle aussi, montait l'aveugle souhait de ressusciter les
minutes du pass...

Hsitante, elle dit:

--Mais personne ne demande que nous fassions de la musique... Nous
serions trs indiscrets en nous imposant ainsi.

--Oh! srement non!

Une allgresse triomphante flambait dans ses prunelles, et avant
qu'elle et pu se dfendre, tout haut, il s'exclamait:

--Ma mre, j'ai bien grande envie de jouer un instant avec Mlle
Suzore... Voulez-vous me le permettre?

Plus vivement que tous, oublieux du dcorum, le grand vicaire s'criait
dj tout le premier:

--Oh! monsieur de Ryeux, quelle heureuse ide vous avez l!

Tous plus ou moins insistaient. Claude tait vaincue; mais elle objecta:

--Nous n'avons pas de musique...

--Qu'est-ce que cela fait? Vous et moi, nous savons par coeur l'_Aria_ et
l'_Humoresque_. Nous les avons si souvent jous ensemble cet hiver...

--Cet hiver, oui... Mais depuis... a va aller trs mal...

--Oh! que non! Je suis sr de vous... Et de moi-mme, puisque je joue
avec vous...

--Alors... soit... Courons la chance!

Le violon de Claude avait t apport. Raymond prluda. Sur les cordes,
l'archet vibra en un beau son, large et grave.

Et, instantanment, de par la puissance magique de l'harmonie, ils
furent seuls, comme aux heures de l'hiver enfui, oublieux des prsences
trangres, emports par le souffle de l'art et de la passion qui,
soudain, les enveloppait, pntrant tout leur tre.

Quand ils se turent, la mme lueur flambait dans leurs prunelles,
invinciblement attires l'une par l'autre. Des applaudissements les
remerciaient; ceux du grand vicaire, enthousiastes; et Monseigneur
s'exclamait paternellement:

--Quel beau talent vous avez, mon enfant. Vous ne sauriez assez en
remercier le Seigneur!

--Peut-tre est-ce de ma part un jugement tmraire?... mais je ne suis
pas sre que Mlle Suzore le fasse trs souvent! jeta la voix haute de
Charlotte de Ryeux, avec un petit rire mordant. Mes flicitations,
Raymond, vous accompagnez comme un professionnel! Vraiment, vous
pourriez partir en tourne avec Mlle Suzore!... Vous seriez de force!

--Vous entendez? mademoiselle, fit Raymond impassible.

--Mme de Ryeux a raison. Vous seriez de force, approuva Claude, aussi
calme que lui devant l'attaque dont elle riait. Mais ni vous ni moi ne
faisons de tourne...

Charlotte ne rpondit rien. Si les regards eussent suffi, elle et
pulvris ces deux tres dont le talent et le succs l'exaspraient. Dix
heures et demie sonnaient. La vieille Mme de Ryeux aimait  se coucher
de bonne heure. Elle donna le signal de la sparation du soir; et ce fut
le petit brouhaha des bonsoirs changs, des pas sur les dalles du
vestibule, les marches de l'escalier; des portes qui se fermaient.

Claude laissa retomber la sienne et, d'un geste rapide, elle teignit la
lampe lectrique qui brlait sur la chemine. En ce moment, la lumire
lui tait odieuse, mais elle carta les persiennes closes; et son regard
chercha le large ciel paisible, comme son visage souhaitait la fracheur
de la nuit  laquelle, machinalement, elle offrait sa main que semblait
encore brler le baiser correct de Raymond de Ryeux, donn devant tous.

Une indfinissable senteur de lilas et de feuille manait de la brise
tide qui frlait sa bouche.

Des minutes coulrent dont elle n'avait pas conscience. Debout devant la
fentre, elle regardait le grand parc sombre o le clair de lune
dcoupait des alles sables d'argent...

Mais avec un geste de rvolte, elle se retourna soudain:

--Allons, pas de rvasseries stupides! Il faut dormir... Demain,  cette
heure, je serai chez moi dont je n'aurais pas d sortir!

Une seconde, machinalement, elle regarda, autour d'elle, dans la
pnombre, la jolie chambre, lgante et confortable, le lit prpar, les
fleurs qui embaumaient la chemine. Puis, rabattant les persiennes,
cette fois, elle chercha la lumire; et ne voulut plus penser qu' se
dvtir.




XXI


tait-ce la chambre inconnue, ses nerfs trop vibrants, la griserie de
l'air parfum, Claude dormit trs mal.

Quand la femme de chambre vint frapper  sa porte,  l'heure matinale
qu'elle avait indique, il y avait bien peu de temps qu'elle venait de
s'endormir d'un lourd sommeil. Pourtant, vite, elle se leva et
s'habilla, avide d'errer  travers la campagne dlicieuse dont elle
voyait la jeune verdure s'ouvrir dans la lumire. Et telle tait sa hte
d'tre dehors, qu'elle ne s'assit mme pas pour boire le djeuner que
la femme de chambre avait apport sur un plateau.

Alors elle descendit dans le parc. Il tait solitaire. La plupart des
fentres apparaissaient closes encore par les persiennes. Seuls, les
appartements du rez-de-chausse taient large ouverts.

A pleines lvres, elle but l'air frais. Debout dans une alle inonde de
soleil, elle demeurait immobile, allongeant devant elle, d'un geste
d'enfant, ses bras nus  demi, pour sentir la chaude caresse sur sa
peau.

--Dj en promenade? dit une voix  ses cts. Pourquoi ne m'avez-vous
pas dit hier soir que vous vouliez, ds l'aube, explorer la Saulaye?
J'aurais eu soin d'tre prt  temps pour vous en faire les honneurs...

Les yeux de Raymond de Ryeux l'enveloppaient de leur allgresse
triomphante tandis qu'il lui tendait la main. Simplement, elle rpondit:

--Cela me tentait de m'en aller seule  l'aventure!

--Est-ce l un avis discret pour que je vous laisse?...

--Non, si vous n'exigez pas que je me comporte en dame bien leve et
vous tienne conversation...

--Vous ferez... comme vous voudrez!... Je ne vous demande pas si vous
avez bien dormi... Vous tes frache autant qu'un bb!

--Vraiment?... Eh bien, j'ai trs mal dormi, au contraire. Sans doute...
parce que je ne suis pas habitue au grand air de la campagne!

Lentement, ils s'taient mis  marcher  travers le parc o la rose
tincelait au soleil matinal, avivant le vert clat des pelouses.

Respectueux du souhait qu'elle avait exprim, il ne parlait pas; mais
insatiable, il la regardait, voulant la jouissance de contempler la
ligne du profil, libre jusqu'au front, car les boucles capricieuses
frlaient l'autre tempe seule; ses yeux embrassaient d'un regard ravi,
le jeune corps souple, depuis les pieds fins, bien chausss, jusqu'au
visage passionn et mystrieux qu'ombrait la capeline de paille. Elle
portait une robe blanche tout unie; mais la forme en tait impeccable;
et la blouse de linon dont le col rabattu dgageait le cou, tait garnie
d'une prcieuse broderie. Lui, notait tous ces dtails; et difficile sur
le raffinement de la toilette fminine, il lui savait gr d'tre ainsi
lgante, dans sa simplicit voulue.

Soudain, elle s'exclamait:

--Comme c'est bon de ne plus voir des maisons lpreuses, des chemines,
de pauvres rues poussireuses, de la misre. C'est bon... C'est bon!...
Je voudrais qu'lisabeth ft ici! Elle me comprendrait, elle qui aime
tant la nature... En cela, du moins, nous nous ressemblons!

--Rien qu'en cela?

--Je le crains...

Elle s'arrta, une ombre sur le visage, comme si, brusquement, se ft
ferme devant elle une porte ouverte sur l'espace lumineux.

Silencieuse, elle continua de marcher. Ils taient sortis du parc. La
route, devant eux, fuyait toute blonde entre ses deux bordures d'herbe
frache o pointaient les corolles ples de milliers de coucous. Les
branches, sous la brise, dcoupaient sur la route l'ombre de leur jeune
verdure, luisante de soleil. Une clart transparente dorait les verts
tendres, les verts acides, les verts de chaude meraude. Elle avanait,
le visage  demi pench. Derrire elle, monta la voix de Raymond, un peu
assourdie, avec un accent d'ardente prire:

--Claude, ce m'est une torture de voir fuir, si mal employs, ces
pauvres instants de solitude prs de vous!

Vive, elle tourna vers lui sa tte volontaire, soudain dresse.

--Claude! Mais... vous ai-je jamais permis de m'appeler par mon nom?
Je ne me le rappelle pas du tout!

Presque rudement, il dit, se rapprochant d'elle, car le sentier devenait
plus troit, fuyant vers une clairire:

--Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez que, pour moi, vous tes la
farouche Mlle Suzore qui contemple les hommes du haut de son orgueilleux
fminisme?

--Non?... Vraiment non?... Je ne suis pas Mlle Suzore?... Et alors, que
suis-je donc?

Elle continuait de marcher lentement, sans plus le regarder. Sa main, au
passage, frlait les feuilles d'un geste inconscient.

--Pour moi, vous tes la crature unique qui ne ressemble  aucune
autre, l'enfant, la femme dont j'ai peur et prs de laquelle pourtant,
je suis invinciblement ramen... toujours!... Comment avez-vous pu me
donner une pareille soif de vous!... dont je ne peux pas me gurir!...
Vous avez dormi cette nuit... Moi, a m'a t impossible! J'tais...
ivre,  l'ide que vous vous trouviez l!... prs de moi, bien prs!...
et pourtant si loin!...

Il y avait dans sa voix une sorte de colre; s'il n'avait t absorb
par sa propre pense, il et vu qu'elle tait devenue trs ple. Mais
comme elle continuait  regarder droit devant elle, vers la clairire
ensoleille, il ne pouvait s'apercevoir de l'trange expression des yeux
qui avaient un clat sombre. Comme si le souffle lui et manqu soudain,
elle respira profondment. Puis, sa voix de contralto devenue presque
dure, elle jeta:

--Quelles folies dites-vous donc, ce matin? Ainsi vous parleriez,  la
premire coquette quelconque, dans votre monde!... Moi, je n'ai jamais
t coquette avec vous!...

Du mme accent, contenu et violent, il articula:

--Mieux et valu, pour moi, que vous le fussiez!... J'aurais su me
dfendre! Je ne me serais pas laiss envoter, comme je le suis...,
misrablement...

Apre, elle interrompit:

--Dites stupidement... puisque vous reconnaissez que je n'ai rien fait
pour... pour vous induire en tentation. Si vous tes incapable
d'approcher une femme jeune, en ami...--c'est ce que vous m'avez dit
vouloir tre pour moi!--alors...

Il y eut une imperceptible pause dans ses paroles:

--...alors, c'est trs simple, nous ne nous verrons plus... Ainsi, soyez
sans inquitude  ce sujet... Vous arriverez bien vite  oublier
votre... fantaisie pour moi!

--Ah! vous pensez que c'est une fantaisie? Vous vous faites vraiment
trop peu d'honneur!... Ne plus vous voir!... Sincrement, vous vous
imaginez que j'accepterais cela?

--Mais... il le faudra bien!

--Pourquoi?

--Parce que... je l'ai compris... cela doit tre...

Lentement, la voix dure, elle pronona les derniers mots; et elle avait
la bizarre impression que ce n'tait pas elle qui parlait; mais la
Claude de jadis, l'enfant leve par lisabeth Ronal, qui prononait,
par la force de l'habitude, des mots qu'on lui avait appris... et
auxquels elle ne croyait plus...

Avec emportement, il rptait:

--Parce que cela doit tre?... Mais qu'est-ce que cela me fait ce qui
doit, ou ne doit pas tre?... Je ne sais qu'une chose, le besoin que
j'ai maintenant de votre prsence, de votre voix, de vos yeux, de votre
sourire, de la douceur de vos lvres...

La voix frmissante, elle jeta, l'interrompant:

--Taisez-vous! Taisez-vous donc!... C'est de la littrature tout
cela!... Et j'ai l'horreur du roman... Vous feriez mieux d'articuler
franchement la vrit... que je ne comprends que trop!... Ah! je le sais
ce que vous voudriez... Ce que je ne veux pas, moi!... Et ce qui ne sera
pas! Vraiment, si vous pouviez mesurer le mpris que j'ai de vous... Ah!
vous perdriez bien l'envie de me revoir jamais plus!

--Claude!... Eh bien, prenez-le, ce droit, de me mpriser!

D'un geste soudain, imprieux, il l'enlaait... Et sa bouche s'abattit
sur les lvres frmissantes, en un baiser avide, profond... Un baiser
lourd sous lequel s'touffa son cri de colre:

--Oh! c'est indigne!

Elle s'tait raidie, cherchant  drober son visage. Mais il tait le
matre... Si troitement, il la tenait, que son effort se brisait... Une
brutale dfaillance de ses nerfs, tout  coup, l'immobilisa sur la
poitrine o elle sentait les battements fous du coeur, sous la caresse
des lvres, qui ne se dtachaient pas des siennes...

Du plus intime de son tre boulevers, une pense montait:

--C'est divinement doux, un baiser... Comme ils m'ont tous trompe,  me
dire que l'amour ne vaut pas le prix qu'il cote...

Ses paupires s'abaissaient comme pour voiler la dfaite de son orgueil.
Il lui semblait qu'elle s'abmait dans un gouffre o la jetait un
vertige enivrant...

Mais ce ne fut qu'une seconde...

Dj une rvolte la soulevait; et ces lvres qui ne voulaient pas
quitter les siennes, elle les mordit...

Il se redressa avec un cri de colre. Des gouttes de sang pointaient 
sa lvre.

--Claude!

D'un bond, elle s'tait carte.

--Eh bien, quoi?... Je me dfends comme je peux!

Devant la clairire tachete de soleil, ils se tenaient debout l'un
devant l'autre, comme deux ennemis qui se mesurent. Et cependant...
cependant en eux... obscurment, criait le dsir de recommencer la
caresse dlicieuse.

Mais l'orgueil les gardait.

Fivreusement, elle passait la main sur sa bouche comme pour en rejeter
l'empreinte des lvres qui venaient de les brler, ainsi que le feu
mme.

--C'est lche, ce que vous venez de faire... Oh! que c'est lche!...

Lui tait trs ple. Une lueur flambait dans ses prunelles.

--C'est lche... Surtout, c'est fou!... Je vous demande pardon...
Naturellement, si j'avais rflchi, j'aurais essay de mieux me
matriser... Vous devez me pardonner, Claude, car je vous aime... Ah! je
vous aime... misrablement!

--Que voulez-vous que cela me fasse! jeta-t-elle avec une violence
orgueilleuse. C'est lche, lche, lche! d'avoir profit de ce que
j'tais chez vous... de ce que je marchais confiante prs de vous, pour
prendre mes lvres, de force... comme un voleur.

Elle lui lanait les mots au visage, les dents serres... Et il ne
pouvait savoir que, dans tout son tre frmissant, il y avait autant de
colre contre lui, que contre elle qui avait aim l'ardente caresse de
son baiser.

Les bras croiss, droit devant elle, il la contemplait:

--Vous tes dure!... C'est que vous ne savez pas... Vous ne pouvez pas
savoir ce que c'est la tentation, pour l'homme!... Croyez-vous donc que,
tout l'hiver, je n'aie pas lutt contre cette hantise torturante que
vous m'avez donne de vous? Vraiment, il a fallu, je crois, la surprise
de vous trouver ici, pour que je trahisse ma folie!

--Dites votre infamie...

--Une infamie?... Est-ce ma faute, si je suis ivre de vous? Ah! oui! je
pourrais le dire, que je regrette... ce qui vient d'arriver. Ce serait
une hypocrisie... Non, je ne le regrette pas... J'ai connu une de ces
secondes qui se payent de n'importe quel prix... Et ce prix, dans la
minute prsente, c'est votre colre... Et la soif de vos lvres... que
je n'ose reprendre...

--Avez-vous fini de draisonner? interrompit-elle durement. Son visage
tait aussi blanc que sa robe; mais une lueur de
tempte--splendide--flambait dans ses yeux. Pour qui donc me
prenez-vous?

--Est-ce que je sais?... Pour moi, vous n'tes plus que l'amour...
Seulement l'amour!...

Sans un mot cette fois, elle se dtourna vers le chemin de la Saulaye.
Mais dans son allure il n'y avait aucune hte. Il ne fallait pas qu'il
pt imaginer qu'elle avait peur de lui...

Dans l'air, des sonneries de cloches tintaient... Y avait-il longtemps?
Pour la premire fois, elle les entendait et elle tressaillit toute.

--Oh! les cloches de la messe!... Et je suis ici! Et l'on m'attend
l-bas...

Elle se redressait comme une crature soudain rveille; et en courant,
elle descendait l'alle lumineuse; sa fivre calme une seconde par
cette ncessit d'agir... et d'agir sans retard! L'impression
l'enveloppait qu'elle venait de faire un songe redoutable et exquis...

Sur le perron, se tenait la vieille marquise, trs agite, l'air aussi
mcontent que pouvait le prendre sa douce figure:

--Mais, ma petite, o tiez-vous donc? Je vous ai fait chercher
partout!... Le premier coup de la messe est sonn; et l'organiste vous
rclamait pour rpter avec vous...

Claude se jugeait dans son tort et elle subit l'algarade, sans
impatience; mme, elle voulut calmer les inquitudes de Mme de Ryeux.

--Ne soyez pas tourmente, madame. J'ai rpt dj  Paris avec votre
organiste. Tout ira bien. Je pars tout de suite, aprs avoir pris mon
violon...

--La voiture va vous attendre, mon enfant...

--Non... non... c'est inutile... je prfre aller  pied.

D'instinct, elle redoutait que le repos ne ressuscitt le sentiment
qu'elle n'avait pas rv. Au plus profond de son tre, elle sentait
grandir une tempte o luisaient d'blouissants clairs, qu'touffaient
des rafales; et des mots... inentendus jusqu'alors... bruissaient
incessamment dans son cerveau...--Dans son coeur aussi, hlas!

La messe commenait quand elle entra dans l'glise. En quelques
secondes, elle eut grimp l'escalier conduisant  la tribune.
L'organiste,  sa vue, jeta une exclamation d'allgement.

--Ah! mademoiselle, que j'tais inquiet en ne vous voyant pas arriver!
Je comptais que nous aurions, comme il tait convenu, une rptition
avant la messe...

Machinalement, elle dit:

--Je regrette... Mais... une circonstance imprvue m'a retarde... Tout
ira bien srement... Ne vous inquitez pas!

Telle tait sa probit d'artiste qu'il lui tait pnible d'avoir manqu
 sa parole. Seulement, elle savait aussi qu'avec la fivre qui dvorait
ses nerfs, elle jouerait comme en ses meilleurs jours.

Du haut de la tribune, elle apercevait tous les htes de Mme de Ryeux.
Au premier rang, se tenait la vieille marquise, la tte penche sur son
livre de prires; prs d'elle, Charlotte, dont les cheveux de soie
blonde luisaient sous la paille sombre de son chapeau, et Lola, arrive
le matin avec sa tante, la grosse Argentine; puis les douairires et
leurs suivantes. Lui... lui n'tait pas l.

Un soupir de dlivrance souleva sa poitrine, mais s'touffa aussitt.
Car, au moment mme, elle l'apercevait qui entrait, correct, calme avec
son aisance audacieuse. Comment avait-elle pu supposer qu'il ne
viendrait pas, quand ce n'et t que pour sa mre qu'il entourait
toujours--elle l'avait constat--d'un affectueux respect...

En gagnant sa place, il leva la tte vers la tribune. Mais il ne pouvait
la voir, car elle s'tait adosse au mur, en arrire, loin de l'orgue;
de toute sa volont, raidie contre l'orage qui la bouleversait toute.
Avec une me trangre, elle regardait les petites, voiles de blanc
pour la procession, les garonnets, gauches dans leurs vtements de
fte; les abbs disposs en couronne dans les stalles, autour de
l'vque, solennel en son fauteuil de crmonie couronn d'un dais; et
le prtre qui officiait, revtu de l'tincelante chasuble, offerte par
Mme de Ryeux; et les chantres dont les voix campagnardes clamaient les
prires liturgiques; et la foule endimanche des fidles...

Elle ne priait pas. Car il n'y avait pas de foi ni d'lan religieux dans
son me absorbe par le seul souci de la vie. Et selon la parole du
livre saint: La grce ne fructifie pas en ceux qui ont le got des
choses de la terre.

Dans ses yeux, dans son cerveau, dans son coeur, elle avait l'obsdante
vision d'une clairire ensoleille, d'un visage d'homme pench vers le
sien avec une expression que jamais encore elle n'y avait vue... Sur ses
lvres, bien qu'elle les et inondes d'eau froide, dans sa chambre, il
lui semblait sentir encore la bouche frmissante qui lui avait murmur
des mots que leur accent rendait inoubliables...

Comment, pourquoi ne s'tait-elle pas rvolte mieux contre la brutalit
du geste?... Comment l'avait-elle subi un instant, non pas seulement
vaincue par la force... mais grise soudain comme par un philtre
enivrant et terrible... Oh! cette dfaillance inexplicable qu'elle avait
eue l!... Quelle colre, elle en prouvait contre elle-mme! Quel
mpris pour la misrable crature qu'elle avait t en cette seconde-l;
la mme crature qui, dans le mystre de son coeur, tressaillait d'une
allgresse insense, quand il lui disait qu'elle tait tout pour lui...
L'amour... seulement l'amour... Et il tait ivre d'elle...

--A quoi bon tenter de m'illusionner! prcisait-elle, impitoyable, ces
paroles m'taient douces comme elles l'auraient t  la premire gamine
venue... Mais quelle fille suis-je donc! Est-ce que Sonia aurait dit
vrai?... Est-ce que je ne serais qu'une pauvre crature faite pour
l'amour?...

--Mademoiselle Suzore, venez-vous? C'est le moment.

Elle tressaillit, arrache au cercle de feu qui l'enserrait.

--Oui, je viens.

Elle tait comme une crature qui reprend conscience d'elle-mme; et
elle eut une aspiration lente pour faire entrer dans son tre, l'air
qui chasserait le poids appesanti sur elle; puis elle prit son violon et
vint se placer prs de l'orgue.

Alors, ainsi que le programme l'avait dcid, elle commena cet _Aria_
de Bach, qu'ils avaient, _lui_ et elle, jou si souvent durant l'hiver,
qu'ils avaient jou encore le soir prcdent...

Aux premires notes, les ttes se dressrent vers la tribune. Elle ne
regardait pas; et cependant, elle vit se tourner vers
elle,--invisible,--le visage de l'homme qui l'aimait...

Qui l'aimait... Elle le savait bien, ce que, pour lui, _aimer_
signifiait! Alors, comment ne l'avait-elle pas soufflet, au lieu de
demeurer entre ses bras, pareille  une esclave docile?...

La pense dchira son cerveau et une flamme lui empourpra les joues.
Mais aussitt, rsolument, elle chassa l'humiliant souvenir et chercha
le baume de la musique. Peu  peu, comme toujours, l'harmonie prenait
tout son tre d'artiste. Ah! que c'tait bon d'oublier la honteuse
minute et de se ressaisir!...

Jusqu' la fin de la messe, elle demeura ainsi, la volont tendue, pour
ne pas se souvenir, ni penser, dans les intervalles o elle ne jouait
pas. Elle songeait seulement:

--Si je pouvais partir tout de suite... ne plus le voir...

Partir?... Mais ce lui tait impossible! Il fallait encore qu'elle jout
au _Salut_,  trois heures; elle s'y tait engage. Et jusque-l, elle
ne pouvait pourtant se terrer dans sa chambre pour tre sre qu'il
n'arriverait pas  l'approcher...

--Ce serait trop lche! Est-ce que je ne suis pas capable de le tenir 
distance?

Les cloches vibraient en sonneries, joyeuses, annonant la fin de la
crmonie... Les mmes cloches qu'elle avait entendues, l-bas, dans le
sentier, prs de la clairire...

--Oh! mademoiselle Suzore, quel talent vous avez! dit l'organiste
enthousiasm.

Ainsi, elle avait bien jou. Elle n'en avait pas eu conscience... Elle
avait jou dans l'orage. Mais la musique, pour elle, tait la langue de
son me; et dans son jeu, il y avait eu l'cho de l'ouragan qui grondait
en elle.

Tous les htes de la Saulaye l'attendaient. _Lui_ aussi, enferm dans
son personnage d'homme du monde, alors que, courtoisement, il lui
adressait ses flicitations, au vu et su de tous... Ce clubman
strictement bien lev, tait-ce le mme homme qui, trois heures plus
tt, penchait vers elle un visage brl de passion? Puis, il demanda
avec une tranquille aisance:

--Mademoiselle Suzore, vous qui aimez la campagne, revenez-vous  pied?

--Non, si j'ai le choix... J'ai t debout presque toute la matine. Je
suis un peu lasse...

Sans insister, il ouvrit devant elle, la portire du break, o taient
dj Charlotte, Lola et les plus jeunes invites de Mme de Ryeux... Et
puis lui-mme sauta prs d'elle, prenant la dernire place vide.

--Comment, Raymond, vous revenez en voiture? jeta Charlotte, surprise.

--Pourquoi non, puisqu'il y a une place pour moi? Cela ne m'amuserait
pas du tout de rentrer tout seul, comme un gamin en pnitence.
J'esprais que Mlle Suzore aurait la gnrosit de venir me tenir
compagnie.

Elle ne rpondit pas. Elle causait avec Lola qui,  son ordinaire, lui
manifestait une chaude admiration et assombrissait ainsi le visage de
Charlotte de Ryeux.

La Saulaye tait tout prs de l'glise, et, bien vite, apparut la haute
alle de tilleuls, puis la terrasse. Mme de Ryeux et les douairires
dj ramenes par le confortable landau, y causaient avec une jeune
femme, debout, toute mince dans son costume sombre.

A sa vue, une exclamation de joie, presque de dlivrance, monta aux
lvres de Claude:

--Oh! lisabeth!

Tout  coup, il lui semblait tre protge, dfendue contre _lui_ et
contre elle... Sans toucher la main qu'il lui tendait, elle sauta en bas
de la voiture et monta en courant les degrs de la terrasse.

--Oh! lisabeth, quelle bonne ide vous avez eue l, de venir!

--J'ai pu m'chapper pour quelques heures; et vite, j'en ai profit.
Qu'il fait bon ici!

--Je suis sre, grande amie, que vous vous en trouvez dj repose!

--Tu te moques de moi! petite fille, sans te douter que tu dis l,
pourtant, l'absolue vrit!

Gaiement, Mme Ronal riait, aspirant l'air parfum qui rosait un peu la
pleur de son visage fatigu.

Mais Claude n'eut pas alors le loisir de lui parler davantage. Les htes
de la Saulaye les entouraient; Hugaye venait  elle, lui disant, de sa
manire brusque et franche, l'impression qu'il avait prouve 
l'entendre, dans la petite glise; et un clatant carillon appelait au
djeuner, servi en grande pompe.

Un djeuner o l'lment ecclsiastique dominait; car, en l'honneur de
Monseigneur et de la crmonie d'inauguration, Mme de Ryeux avait convi
le cur et le vicaire de son glise; et aussi, d'autres prtres de Paris
et de la rgion qui figuraient singulirement auprs de Charlotte de
Ryeux et de Lola trs _modern style_, dans leur lgance. Quant 
Claude, sa qualit d'artiste semblait rendre naturelle l'originalit de
son type.

En d'autres circonstances, comme la veille au soir, elle se ft
distraite  observer toutes ces personnalits diverses;  suivre la
conversation dont la seule prsence d'lisabeth Ronal levait le niveau.
Car il y avait en elle une richesse de pense qui, partout, toujours,
agissait comme une force suggestive et invincible.

Mais de tellement loin, Claude entendait les paroles dites autour
d'elle, qui lui semblaient prononces dans une langue trangre...

Tous ces tres que proccupaient la religion, la politique, leurs
devoirs, qui vivaient obissants au joug des lois morales,
qu'avaient-ils de commun avec la crature rvolte qui, obscurment, se
dressait en elle?... Tout  coup, avec une espce d'pouvante, elle
dcouvrait, qu'en somme, peu lui importaient les distinctions qu'on lui
avait apprises, entre ce que ses matres appelaient le bien ou le mal.
Docile, par le consentement de sa volont, elle les avait coutes. Mais
la conviction n'tait pas  l'essence de son tre; et sous un choc
mystrieux, ces ides, implantes en elle par l'ducation, chancelaient,
s'vaporaient comme le parfum emprisonn dans un flacon soudain
ouvert...

Voici qu'il lui apparaissait que ce devait tre une jouissance
merveilleuse, de s'enivrer d'amour, sans rien penser, sans rflchir, ni
lutter, ni craindre, les paupires closes, tressaillante aux baisers qui
caressent et qui brlent.

--Mademoiselle, est-ce que nous aurons encore le bonheur de vous
entendre tantt?

C'tait le timide vicaire, son voisin, qui risquait cette question.

--... Quand vous jouez, on se croirait en paradis!

Elle leva sur lui ses prunelles brlantes et dit, machinalement:

--Oui, tantt, au _Salut_, je dois jouer encore.

Puis, d'un lan brusque, elle continua, elle si ferme d'ordinaire:

--Monsieur l'abb, qu'appelez-vous la tentation?

Il la regarda, effar par la soudaine question.

--Oh! mademoiselle... mademoiselle... la tentation?... Mais vous savez
comme moi... comme tout le monde, ce que c'est... Le dsir souvent trs
violent... d'une chose qui nous est interdite...

--Est-ce que vous pensez, monsieur l'abb, que les mauvais chrtiens
peuvent y rsister?

Une seconde encore, il la considra, interdit:

--Je crois, mademoiselle, que ce leur est plus difficile qu'aux mes
trs pieuses, parce que, peut-tre, ils implorent mal le secours de
Dieu.

--Et vous tes convaincu que Dieu vient au secours de ses cratures en
pril?

--Oh! toujours, mademoiselle, quand elles le lui demandent avec foi,
avec amour, avec humilit.

Elle rpta:

--Avec foi... amour... humilit... Il faut ces trois qualits... Alors,
cela fait bien des conditions!... Et la seule volont humaine vous
parat insuffisante?

--Elle est bien peu de chose, je crois, quand la tentation est trs
forte et que Dieu ne soutient pas, par sa grce, l'tre en pril.

Claude, cette fois, ne rpondit pas... Elle n'avait ni foi, ni amour, ni
humilit; et ce prtre lui disait que la volont humaine tait bien peu
de chose... Oh! cela, c'tait vrai... Elle en avait bien peur...
Alors?...

Elle se prit  parler au petit vicaire, des oeuvres de charit de sa
paroisse. A travers la distance, encore une fois, elle sentait sur elle,
le chaud regard de Raymond de Ryeux qui appelait le sien--et lui
murmurait, dans le silence... les choses qu'elle ne voulait pas
entendre...

Elle ne pouvait souponner la tragique beaut que donnait soudain  son
jeune visage, la tourmente qui passait sur elle, si violente que sa
fire matrise d'elle-mme chancelait...

Jusqu' la fin du djeuner, elle s'appliqua  causer avec le jeune
prtre dont la simplicit et la charit fervente l'apaisaient un moment.
Ensuite, comme la veille, elle aida Charlotte et Lola  offrir le caf;
mais elle laissa la jeune femme servir son mari. Ce fut lui qui vint 
elle sous prtexte de lui rclamer le sucrier qu'elle tenait; et
htivement, la voix suppliante et sourde, il lui jeta, tandis qu'autour
d'eux, tous causaient:

--Claude, ne soyez pas cruelle ainsi! Venez un instant marcher dans le
parc... Il faut que je vous parle... Je vous jure que... vous pouvez
venir avec confiance.

Elle secoua ngativement la tte:

--Nous n'avons plus rien  nous dire.

Elle rpondait cela... parce que son orgueil le lui dictait; mais, elle
entendait, au fond de son coeur, la misrable Claude, surgie en elle, se
rvolter contre la contrainte qui lui tait impose. Libre, cette
Claude-l, elle le sentait bien, ft alle marcher dans le parc, prs de
l'homme dont les paroles veillaient en elle une volupt inconnue. Mais
elle n'tait pas libre. Et la fire Claude Suzore alla s'asseoir entre
lisabeth et Hugaye. Le grand vicaire vint les retrouver. Un cercle se
forma autour d'eux. Mais Raymond de Ryeux ne s'y mla pas. En matre de
maison courtois, il s'occupait des htes de sa mre, promenait en
conscience les amateurs,  travers le parc; et les sombres robes des
prtres se dcoupaient sur le sable blond des alles. Lola et Charlotte
papotaient, un peu  l'cart sur la terrasse, non loin du groupe de
Monseigneur et des douairires.

L'air tait tide; la douceur printanire baignait les tres et les
choses; dans le bleu limpide du ciel, les hirondelles traaient des
courbes larges. Les premiers papillons voletaient. Claude s'appliquait 
causer; mais elle tait si videmment distraite que, tout  coup, Hugaye
se pencha un peu vers elle:

--Est-ce que vous tes souffrante? Claude.

--Souffrante?... Mais non!... pourquoi me demandez-vous cela?

Il hsita une seconde, avant de rpondre.

--Vous n'avez pas votre visage accoutum. Et vous paraissez si
lointaine.

--Je suis fatigue, voil tout... J'ai mal dormi.

Il ne releva pas ses paroles, un peu impatientes. Mais elle devinait
l'attention de son esprit observateur. Soudain, la peur la prit de la
clairvoyance d'lisabeth; et brusquement, elle s'enfuit dans sa chambre,
avec le prtexte de son sac de voyage  prparer; car elle avait dcid
lisabeth  partir aussitt le _Salut_, se drobant aux instances
amicales de Mme de Ryeux, pour les garder jusqu'au lendemain.

Dans sa chambre, enfin, elle tait seule avec elle-mme! L, personne ne
pouvait pier son attitude... L elle tait bien sre qu'_il_ n'oserait
la chercher... Mais l aussi, rien ne la distrayait plus d'elle-mme.
Elle s'tait jete sur un fauteuil. Ah! si le sommeil avait voulu la
prendre un moment, lui apportant l'oubli.

Quel inutile souhait! Elle tait aussi incapable de repos que
d'activit; son cerveau, son me, tout son tre meurtri par le
tourbillon d'impressions et de penses qui se heurtaient en elle...

Un coup frapp  sa porte la dressa soudain. La femme de chambre venait
l'avertir que la voiture attendait pour la ramener  l'glise. Dj!...
Tant de minutes avaient donc coul?... Si absolument, elle avait perdu
la notion du temps...

Vite, elle mit son chapeau, prit son violon et descendit. Devant le
perron, comme le matin, le break attendait; dj taient montes
Charlotte, Lola et Mme Ronal... Les vieilles dames et les prtres
taient partis depuis un long temps pour assister au dbut des vpres.

Ni Hugaye, ni _lui_ n'taient l... Ainsi, il avait renonc 
l'approcher... Tout juste, elle le reverrait sans doute au milieu de
tous,  la minute de son dpart. C'tait bien ainsi, trs bien...

Alors pourquoi, obscurment, en elle, cette sorte d'anxit, pareille 
un indfinissable regret,  la pense que, de la sorte, ils se
spareraient?... Elle l'avait voulu.

A l'entre de l'glise, elle laissa les jeunes femmes, pour monter  la
tribune o l'attendait l'organiste qui accompagnait le chant des vpres.

Elle poussa la porte, entra et, sur le seuil mme, s'arrta court.
Debout prs de l'organiste,  qui il parlait, se tenait Raymond de
Ryeux.

Au bruit de la porte qui se fermait, il tourna la tte. Leurs regards,
pour la premire fois depuis le matin, se croisrent, tout pleins d'une
sorte de dfi.

A la seule expression de son visage, elle comprit qu'elle n'viterait
pas son approche. Aussi clairement que s'il et parl, elle savait qu'il
tait venu l'attendre. Elle tait trop fire pour se drober; et la
lutte, le danger l'attiraient toujours; mais ses traits prirent une
impntrable et dure expression.

Elle l'entendit murmurer  l'organiste:

--Je vous laisse; avant de descendre, j'ai un mot  dire  Mlle Suzore.

Le vieil homme inclina la tte. Alors _lui_ vint  elle qui, lentement,
prparait son violon. Avant qu'elle et pu prononcer une parole, tout
bas, il articulait, une prire passionne dans la voix:

--Claude, coutez-moi... Il est impossible que nous nous sparions
ainsi... Je ne peux pas... et je ne _veux_ pas le supporter!

Elle ne fit pas un mouvement. Ses lvres restrent closes. Il semblait
qu'un sceau les et  jamais fermes pour lui... Droite, dans l'ombre de
la tribune, elle se tenait immobile, sa main serrant le dossier de la
chaise qui portait son violon. Mais de ses larges prunelles, elle le
regardait et dans ce regard, presque svre, une lueur trange brlait.

La voix de l'orgue les enveloppa, chantant la batitude des mes dont la
puret cherche Dieu.

Lui continuait, du mme accent assourdi et frmissant:

--Depuis ce matin, vous me fuyez... Alors puisque l-bas,  la Saulaye,
vous ne m'avez pas permis de vous approcher, il m'a bien fallu venir
vous attendre ici... Claude, si je vous ai offense, je vous en demande
pardon.

Cette fois, elle parla; ses lvres tremblaient:

--Si vous m'avez offense?... Vous en doutez?...

--Oui, car ce n'est pas offenser une femme que de l'adorer...

--Si!... quand on n'a le droit ni de l'adorer... ni de le lui dire...
n'tant pas libre.

Il haussa les paules et martela:

--Libre?... Mais je le suis autant que vous-mme, Claude. Et vous le
savez bien.

Elle secouait ngativement la tte. Il se pencha vers elle:

--Claude, en dpit des apparences, je suis un pauvre dans la vie!... A
l'heure prsente, ma richesse, le trsor que je veux garder...  tout
prix... c'est vous... Claude. Vous l'tes devenu, malgr moi, malgr
vous... par je ne sais quelle fatalit contre laquelle il m'est inutile
de lutter... Maintenant, je ne puis pas consentir  ce que vous sortiez
de ma vie...

Elle articula:

--Vous ne pouvez pas!... Dites que vous ne _voulez_ pas, surtout...

Encore une fois, il haussa les paules, avec emportement:

--Est-ce qu'il est possible de _vouloir_ perdre ce qui vous est une
ivresse?... coutez ceci, Claude... Claude, mon amour...

Elle eut un geste violent, comme pour l'arrter. Mais il n'y prit pas
garde. Il continuait, en paroles ardentes et presses, presque bas:

--coutez ceci, c'est la vrit mme... Vous tes pour moi ce que pas
une femme... _pas une_! vous entendez... pas une n'a jamais t!...
Peut-tre, est-ce que je commence  prendre une impitoyable conscience
de la fuite de mes annes?... Je veux maintenant sauvagement, tout ce
qu'elles peuvent encore m'accorder... Prs de moi, Claude, vous tes une
petite fille, une enfant... Alors, je ne puis vous demander que de vous
laisser aimer... Claude, ma prcieuse Claude, parce que je vous ai
confess mon fol amour, ne me refusez pas de vous voir. Et... je vous
donne ma parole de gentilhomme... de ne plus chercher vos lvres...
malgr vous... de m'appliquer  n'tre qu'un ami...

Elle tressaillit toute, et arrta sur lui un regard plein d'une
curiosit incrdule et brlante:

--Vous seriez capable d'un pareil effort?... Vous?

--Oui... pour ne pas vous perdre...

Elle ne rpondit pas. Elle avait dtourn la tte et contemplait
l'autel tincelant, la foule recueillie de ceux qui priaient, l'me
paisible.

Elle?... elle ne priait pas... A quoi bon?... Pour aider ses cratures
en pril, le Dieu qu'invoquaient tous ces croyants, voulait tre implor
avec foi, avec amour, avec humilit... Et en elle, il n'y avait rien de
pareil... Seulement l'impression que son coeur avait t, jusqu'alors,
emprisonn dans des glaces qui fondaient sous le feu d'une flamme
qu'elle avait ignore. Et elle le sentait qui battait follement, qui
tressaillait comme un prisonnier libr, qu'enivre l'allgresse de la
dlivrance...

Un peu surpris, l'organiste coulait un coup d'oeil vers leur groupe. Les
chants liturgiques reprenaient... Mais 'allait tre au violon de se
faire entendre; et timidement, il risqua:

--Mademoiselle Suzore, voici le moment.

Les traits de Raymond se contractrent:

--Claude, ma parole, je vous la donne. Je vous en supplie, avant que je
vous quitte, promettez que je vous reverrai...

Trs ple, elle murmura, prenant son violon:

--Peut-tre, plus tard... quand vous serez tout  fait sr de vous...
alors oui, nous pourrons nous revoir... Oui, peut-tre...

Elle disait peut-tre... Et en prononant le mot, elle comprenait
qu'elle mentait. C'tait bien _sr_, qu'elle le reverrait... Elle savait
que ce serait _bientt_!... Et en l'intimit de son misrable coeur, elle
n'et jamais accept qu'il en ft autrement...




XXII


Si Monsieur veut entrer. Madame n'est pas encore de retour; mais
Mademoiselle est l.

Et Caroline entr'ouvrit la porte du _studio_ devant tienne Hugaye, qui
s'arrta, hsitant. Du seuil, dans la lumire voile du crpuscule, il
avait aperu Claude assise sur le divan, inactive, les mains jointes sur
ses genoux, si videmment absorbe en elle-mme que les paroles de
Caroline, annonant le visiteur, avaient d lui arriver dpourvues de
sens. Car au bruit de la porte, sans y rpondre, elle commena, et une
sorte de colre tremblait dans sa voix:

--Pourquoi revenez-vous?... Je ne veux pas...

Elle s'interrompit net, reconnaissant Hugaye, et se leva. Il eut un
geste de protestation:

--Claude, ne vous drangez pas pour moi, je vous en prie. Mme Ronal
m'avait fait demander pour cinq heures et demie. Je suis venu. Elle
n'tait pas rentre. Comme Caroline m'a dit que vous-mme tiez...
occupe, je suis parti... Et je reviens.

--lisabeth avait beaucoup de visites tantt; elle aura t retenue plus
qu'elle ne pensait... Il nous est venu hier au dispensaire une file de
nouveaux malades  surveiller. Vous pouvez l'attendre ici. Puisqu'elle
vous a donn rendez-vous, srement, elle va rentrer.

--Je ne voudrais pas vous dranger.

--Oh! je vais travailler dans ma chambre. Le _studio_ vous appartient.

Il ne rpondit pas. Il la regardait qui rassemblait la musique parse
sur le piano et le divan o tait son violon. Elle ne prenait pas garde
 lui; seule, avec sa propre pense.

Qu'y avait-il donc dans cette pense pour que le visage et cette
trange expression, hautaine et ardemment songeuse?

D'un lan imprvu, que sa volont n'eut pas le temps de matriser, il
interrogea:

--Vous avez vu de Ryeux, tantt?

--Oui...

--Vous le voyez beaucoup, maintenant.

C'tait une affirmation, presque rude, plus qu'une question. Le ton
dtach, elle rpta:

--Maintenant?... Oh! non... Je l'ai vu cet hiver parce que nous faisions
de la musique assez rgulirement.

--Oui... c'est vrai. J'avais oubli! Et puis... vous sortez ensemble.

Elle s'arrta court  travers la pice et d'un geste brusque, posa le
cahier de musique qu'elle tenait.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

Elle le regardait en face, le regard soudain durci. Lui gardait son
masque de rsolution calme et froide.

--Pas autre chose que ce que je dis. J'tais un matin, au
Bois...--c'tait avant votre visite  la Saulaye, si je ne me
trompe;--je vous ai vue suivre une alle, en compagnie de Raymond.

Elle ne se droba pas, et dit ironiquement, aussi franche que lui-mme:

--Trs exact!... Un policier n'et pu tre mieux inform. J'ai en effet
rencontr M. de Ryeux, je me souviens, un matin, au Bois: et nous avons
march ensemble quelque temps. Vous trouvez quelque chose
d'extraordinaire  cela?

--Oh! rien... Sauf qu'il n'tait pas dans vos habitudes de frquenter le
Bois, tout comme les mondaines dsoeuvres que vous jugez de si haut!

--Et comme vous le frquentez vous-mme!

La voix mordante, elle avait lanc la riposte. Il n'en parut pas
atteint.

--Oh! moi, de vieille date, je monte tous les matins au Bois. C'est une
habitude d'antan.

--Eh bien, mettez que, chez moi, c'est une habitude nouvelle de m'y
promener... Et j'imagine que cela m'est permis!

--Parfaitement... Tout comme il est permis  vos... _vrais_.... amis de
s'tonner de ce changement soudain et...

Cette fois, il s'arrta. On et dit qu'il hsitait  poursuivre.

--Et?... rpta-t-elle, imprative, une sorte de dfi dans la voix.

Heurt par sa matrise d'elle-mme, il s'irrita, et avec une svrit
rude, il acheva:

--Et de regretter les conditions o vous faites ce changement
d'habitude.

Il la vit mordre sa lvre qui devint railleuse.

--Dcidment, votre cousin de Ryeux n'est pas, prs de vous, en odeur de
saintet! Car, je suppose, c'est  lui que je dois la mercuriale dont
vous me gratifiez. Sans avoir qualit pour le faire!... Vous l'oubliez
un peu trop, vraiment!

Il allait rpondre. Elle ne lui en donna pas le temps et continua:

--... Comme vous oubliez, pour me juger, que je ne suis pas une gamine
de votre monde, grandie en chartre prive, mais, par la force des
circonstances, une tudiante, une artiste, mettez le nom qui vous
conviendra... Enfin, une femme qui ne comptant, dans la vie, que sur
elle seule, ne doit raison de ses actes qu' elle seule aussi, et n'a
cure de l'opinion du monde, dont elle fait le cas que cette opinion
mrite d'ailleurs!... Donc...

Les yeux fixs sur elle, impassible, il l'coutait, ainsi qu'il et
suivi le dveloppement d'une thse.

--Donc il se pourrait trs bien que vous me voyiez encore, si l'occasion
s'en reprsente, marcher au Bois avec M. de Ryeux, et mme aller
prendre, sous son escorte, une tasse de chocolat au Pr Catelan... comme
je l'ai fait le matin dont vous parlez, la promenade m'ayant donn
faim...

--Je savais, en effet, que vous tiez entre avec lui au Pr Catelan.

--Vous le saviez?

--Oui...

--Comment cela?

Hardiment il dit, toujours impassible:

--Je vous avais suivie.

--Oh! de l'espionnage!... Et moi qui aurais jur que vous tiez
incapable d'une vilenie!

L'expression de colre mprisante qui contractait la bouche, la
vibration de la voix rendaient les mots cinglants comme un coup de
cravache en plein visage.

Il plit un peu; mais il ne recula pas. Bien en face, gravement, il la
regardait:

--Vous vous trompez, Claude, ce n'tait pas de l'espionnage, mais de la
sollicitude.

--En vrit?

--Oui, car si j'avais jug que votre... duo ft remarqu... et
compromettant pour vous, j'aurais t l'interrompre...

--Sans vous dire que vous vous mliez de ce qui ne vous regarde point?

--Parce que j'aurais estim devoir le faire, pronona-t-il si fermement
qu'elle eut une rvolte de pur sang qui bondit sous la bride, jete sur
lui.

--Et au nom de quoi, le deviez-vous?

--Au nom de l'intrt, de l'amiti que je vous porte... Vous tiez
presque une petite fille encore quand je vous ai connue, il y a cinq
ans... Et j'ai pris l'habitude de vous considrer, un peu, comme une
jeune soeur... une petite amie imprudente,  qui je dis, aujourd'hui:
Claude, vous jouez avec le danger!

Si droite qu'elle semblait devenue trs grande, elle se tenait devant
lui, adosse au chambranle de la chemine. Ses bras tombaient dans les
plis de sa robe et ses mains taient serres l'une contre l'autre.

Altire, elle rpta:

--Quel danger?

--Le danger d'tre compromise par Raymond de Ryeux.

--Ah! vraiment?... Compromise?... Aux yeux de qui?

--De tous les honntes gens qui jugent qu'une honnte femme... et plus
encore, une jeune fille... n'accepte pas, sans dommage pour elle, sans
dchoir! la recherche d'un homme mari qui ne pourrait lui offrir
que...

--Que?... insista-t-elle, violemment.

--Que d'tre sa matresse.

Un clair jaillit dans les prunelles de Claude o montait la tempte.
Mais elle gardait son orgueilleuse impassibilit, et dans la pense
d'tienne, passa le souvenir biblique de l'ange rvolt, superbe en sa
rbellion.

Il la sentait vibrante des pieds  la tte, raidie pour la lutte; mais
elle secouait ddaigneusement la tte:

--tienne Hugaye, soyez sans inquitude, je ne serai pas la matresse de
M. de Ryeux... pas plus que la vtre... ou celle de n'importe qui... Je
vous jure que, cet hiver, j'ai encore fait mes preuves, car je l'ai
entendu exprimer plus d'une fois dans vos salons!... l'insultant dsir
que vous semblez, insolemment, me croire capable d'couter... Mais il ne
monte pas jusqu' moi... Vous vous alarmez  tort, Hugaye... A moi, 
moi seule!... j'appartiens... et j'appartiendrai...

L'orage, qui allumait des clairs dans son regard, grondait aussi dans
sa voix. Ils se tenaient face  face, comme dans une lutte, galement
rsolus; lui attaquant, elle, ferme sur la dfensive.

--Vous tes bien sre... vous tes trop sre de vous! Claude... Je ne
sais quelle force vous vous imaginez tre, ni quel vouloir vous croyez
possder. Mais parfois ceux qui nous voient vivre, jugent mieux que
nous-mmes. Je vous connais bien... Et j'ai peur pour vous!... Claude.

Elle l'interrompit avec une hauteur frmissante:

--Ah! , o prenez-vous le droit de me juger de cette injurieuse faon?
Je vous le rpte encore une fois: comme il me convient, je vis et
j'agis!

--Bien entendu, puisque vous tes une crature libre, pleinement
responsable de ses actes dont elle peut apprcier la valeur; et qu'elle
est, par suite, amene  orienter comme elle le doit. Vous me demandez
o je prends le droit d'tre... svre avec vous... C'est dans
l'affection profonde que je vous porte...

Elle eut un rire insolent:

--Ah! ah! monsieur le censeur austre, vous aussi, vous trouvez que
Claude Suzore serait une agrable proie!

Il posa sur elle son regard clair qui jamais n'exprimait autre chose que
la sincrit de sa pense; et ce regard avait une gravit rsolue:

--Vous vous trompez! Claude... Si je croyais que vous m'aimiez... mme,
simplement, si j'esprais qu'un jour, vous finirez par m'aimer, je vous
demanderais d'tre ma femme.

Il y eut un silence, celui des heures solennelles. Les prunelles,
devenues attentives et profondes, elle le regardait aussi, stupfaite,
trouble, incrdule devant l'vidence mme, non pas tente...

Pourtant, elle savait cet homme incapable de prononcer une parole qui ne
ft pas rigoureusement vraie... Mais l'avait-elle bien compris?... Se
pt-il que lui, le dmocrate, lui que semblaient seuls intresser les
problmes sociaux, la cause des misrables, que lui aussi et subi la
terrible attirance de l'amour? Et l'et subie par elle?...

Un doute tremblait dans l'ironie de sa voix:

--Vraiment, vous auriez eu le courage de vous embarrasser d'une fille
pauvre, double d'une artiste, alors que, dans votre monde, avec votre
fortune, vous pourriez choisir n'importe quelle hritire? Vraiment?...
Vous auriez fait cela?...

--Est-ce que, Claude, vous m'avez jamais rang dans le nombre de ceux
qui veulent une femme  cause de son argent?

Sincre autant que lui, elle dit:

--Non, jamais!... Mais je cherche ce qui vous attirait vers moi...

Il eut un violent geste d'paules; et avec une sorte de colre, il
articula:

--Est-ce que je le sais seulement moi-mme... Peut-tre, tout
simplement, je suis comme les autres!... J'ai subi votre sduction,
votre effrayante sduction de femme... parce que vous avez vingt ans et
que j'en ai trente! a, c'est le pige de la nature dont je crois...
j'espre... j'aurais pu tre le matre, bien rsolu  ne pas me laisser
dtourner de la cause  laquelle je me suis vou, si, vivant prs de
vous, je n'avais vu ce que vous pouvez valoir, ce dont vous tes
capable...

D'un geste imprieux, elle l'arrta:

--Ce que je vaux?... Ah! mon pauvre ami, sauf comme artiste, je ne vaux
 peu prs rien... Vous entendez, _rien_!... Tout  l'heure, vous
prtendiez que je ne me connais pas... Vous vous trompiez... Je me juge
bien plus svrement encore que vous ne le faites, mme dans le secret
de votre pense. Ah! c'est heureux que je ne vous aime pas!... Quel
lamentable avenir, nous nous serions prpar en unissant nos deux vies!

Il eut un tressaillement qu'il matrisa aussitt:

--Pourquoi croyez-vous cela?

--Parce que, tel que vous tes, vous auriez exig de moi ce que je
n'aurais pu... ce que j'aurais t incapable de vous donner...

--De l'amour?... Je le savais...

--De l'amour, oui, d'abord... Pour vous, je n'prouve que de l'estime,
beaucoup d'estime, une profonde amiti de camarade. Et pas plus que les
autres hommes, vous ne vous seriez content de cette part... La seule
que je veuille donner...

--Non, c'est vrai, je ne m'en contenterais pas. J'ai rflchi, des
heures et des heures! pour analyser le coup de folie... vous voyez que
je suis aussi svre que vous-mme et me juge sans indulgence... qui me
jetait vers vous... Et force m'a t de constater quels lments y
entraient... dont je n'avais pas  tre fier, vis--vis de moi-mme...
Mais j'ai vu aussi que, grce  Dieu, ce n'taient pas les seuls!

Grave, Claude coutait passionnment; ses yeux interrogeaient.

--J'ai t encore attir vers vous parce que nous nous intressions aux
mmes ides, aux mmes oeuvres, aux mmes espoirs; nous avions le mme
souci absorbant de la misre humaine, des humbles qu'il faut aider... le
mme mpris pour la vie goste, pour le vide des existences, selon le
monde... Et il y a eu, alors, des instants o il m'a sembl que je ne
faisais pas un rve insens en pensant que, l'un prs de l'autre, nous
pourrions raliser un bel idal... puisque nous ne vivons pas uniquement
pour nous, occups de nous... Ne le croyez-vous pas? Claude.

Elle l'avait cout, d'abord marchant  travers la pice, puis immobile
devant la fentre, le front appuy contre la vitre, les yeux arrts
sur le ciel qui devenait obscur...

Quand il se tut, elle releva un peu sa tte penche; et la voix de
contralto vibra avec une pret amre:

--Maintenant, tienne,--je dois tre loyale envers vous comme vous
l'tes envers moi...--maintenant, cet idal, il a cess d'tre le
mien... Je ne puis plus m'illusionner...

--Claude! oh! Claude!

Le nom lui tait chapp, semblable  un cri de dtresse devant la
soudaine conscience que l'tre cher est emport  la drive, vers le
gouffre. Du mme accent, elle poursuivit, ne paraissant pas mme l'avoir
entendu:

--Je le vois clairement,... oh! chaque jour, plus clairement!... la vie
o vous auriez souhait m'entraner, cette vie m'apparat comme le
ferait... comment dirais-je?... une mine noire, claire seulement par
quelques pauvres lampes, parses dans la nuit... Une nuit o
s'agiteraient des travailleurs utiles mais pitoyables, qui font une
tche profitable aux autres, mais qui ne leur apporte aucune joie, 
eux... Une tche qui leur est un affreux labeur, impos par la
ncessit, s'ils ne veulent mourir de faim... Eh bien, moi, il me faut
de la lumire, de la belle lumire!... Tous les jours, je dcouvre, plus
imprieux en moi, le besoin de connatre, de possder, de savourer
pendant que je suis jeune, tout ce que la vie peut offrir de bon... mme
de mauvais!...  mon cerveau,  mon coeur,  mon me,  tout mon tre!...
Me comprenez-vous un peu? tienne.

Boulevers, il la contemplait. tait-ce bien Claude Suzore, d'ordinaire
si jalouse de l'intimit de sa pense, qui, soudain, la trahissait, avec
cette espce d'emportement dsespr?

Alors, lui aussi, livra toute la sienne:

--Claude, vous m'effrayez! Prenez garde... En vous abandonnant ainsi,
Dieu sait o vous vous laissez emporter... Vous allez vers l'avenir
comme une enfant aveugle...

Une lueur courut dans les prunelles sombres, sillon de feu, dans la nuit
d'orage.

--Non, pas comme une enfant aveugle! Je sais trs bien que ce n'est pas
toujours la seule volont qui nous mne, du moins qui demeure
matresse... Oh! oui, je le sais...

Elle s'interrompit une seconde... Oui, elle le savait maintenant,
combien peut tre impuissante, une volont, si forte semble-t-elle
tre...

--Donc, quoi qu'il m'arrive, je l'aurai prvu. tienne, je vois trs
bien qu'en ce moment, je suis sur une pente... Je comprends ce qui peut
m'attendre si je continue  descendre... Mais je sens aussi que cette
pente me donne le vertige, et qu'il me semble... exquis!... de me
laisser entraner les yeux clos... comme font les petits, vous savez,
qui, fous de plaisir, se font glisser, en bas d'un talus gazonn, le
cerveau vide, sans crainte, griss par leur lan... Et...

Il l'arrta d'un geste d'autorit:

--Claude, Claude, vous draisonnez! Qu'avez-vous fait de votre belle
vaillance?... de votre souci du devoir?...

Encore une fois, elle eut ce rire qui tait triste comme un sanglot.

--Tout cela, maintenant, tout cela me parat des mots... des hochets 
l'usage des personnes que la nature a cres vertueuses... Je ne
pourrais plus me rsigner  n'avoir pour horizon que le cercle de
devoirs dans lequel, tous, autour de moi, vous trouvez tout naturel que
je sois enferme... Sans doute, je ne suis pas  votre hauteur. Je suis
une crature d'essence infrieure qui veut sa libert, mme...

--Mme?

--Mme pour en faire un mauvais usage... peut-tre!

Cette fois, il ne rpondit pas. Avec une sorte de colre, il la
regardait, conscient de son impuissance, sachant que toutes ses paroles
arriveraient jusqu' elle, comme s'il les et prononces en une langue
trangre... Puis, tout haut, il reprit:

--Ah! quel mal vous a fait de Ryeux!

--Avant de le connatre, je changeais dj... Vous lui faites trop
d'honneur... Et, une dernire fois, je vous prie de ne pas ainsi le
rapprocher de moi, dans vos paroles... Dans votre pense, naturellement,
vous en tes libre... si vous n'avez pas peur d'tre injuste!...

--Je vous jure, Claude, que je voudrais bien l'tre!... Et je vous
croirai, si vous me dites que je le suis...

Elle sentit qu'il attendait ardemment une rponse. Mais elle dit
seulement:

--Comment nous entendrions-nous? Vous jugez en homme et en moraliste...
plus mme, en catholique! Avant tout, en catholique!... Et, de religion,
moi, je n'en ai pas... Oui... petite fille, j'ai connu les jours de
grande ferveur... Et puis, plus tard, j'ai trop voulu questionner les
dogmes... trop discut, lu, cherch... Surtout j'ai trop vcu pour la
seule vie prsente... Alors vos croyances sont devenues pour moi lettres
mortes, de lointaines trangres... qui me repoussent par leur
austrit, par ce qu'elles demandent, imposent de rgles, de devoirs, de
renoncements. tienne, je n'ai pas voulu mon incroyance. Elle m'est
venue d'un involontaire travail de ma pense.

Dans le regard un peu dur d'Hugaye, il y avait une expression
douloureuse.

--Pourtant, Claude, quelquefois, je vous ai aperue dans notre chapelle
de la rue de la Plaine...

Elle eut la vision de la singulire petite glise, construite comme un
chalet suisse, qui, leve pour des travailleurs, portait sur ses murs,
derrire le tabernacle, les images qui leur taient familires; les
horizons du Paris populeux, d'humbles faces d'ouvriers derrire
lesquelles se dressaient, imprvues, la silhouette effile de la tour
Eiffel, les cloches gigantesques des rservoirs du gaz.

--Oui... vous avez pu m'apercevoir l. A certains jours, j'aime  y
aller penser... tienne, j'ai voulu tre sincre avec vous, parce que
vous avez song  faire de moi votre femme... Maintenant, ni l'un ni
l'autre, n'est-ce pas, nous ne reparlerons de ce que nous nous sommes
dit, ce soir,--par hasard... Car nous n'avions certes pas prvu une
telle conversation! Quel que soit l'avenir, elle restera pour nous deux
le souvenir d'un moment o nous nous sommes parl comme deux tres qui
s'estiment, si diffrents qu'ils soient.

Elle s'arrta. Un coup de timbre press rsonnait  la porte d'entre.

--Voici lisabeth.

Instinctivement, tous deux coutrent. Le pas rapide et ferme de Mme
Ronal s'entendait sur les dalles du vestibule.

Alors Claude tendit ses deux mains  tienne et dit tout bas:

--Merci...

Il y avait des larmes dans ses yeux fiers. Il les prit; mais sans les
baiser, il y cacha un instant son visage...

Puis, il les laissa retomber. lisabeth ouvrait la porte.




XXIII


--Docteur, vous direz  Claude que je me plains de ne plus la voir! dit,
avec un sourire, Sonia qui prenait cong de Mme Ronal sur le petit
perron du dispensaire. Tantt, j'esprais l'apercevoir en venant vous
parler.

--Elle est trs occupe, en ce moment. Elle prpare une tourne de
concerts avec Rita Delviani.

--Faites-lui toutes mes amitis. Imaginez-vous que, l'autre jour, j'ai
t sur le point de hter le pas pour rejoindre une jeune femme qui
descendait d'une somptueuse auto de matre, prs du Louvre, sur le quai.
Elle lui ressemblait,  jurer que c'tait elle!... Heureusement, je me
suis arrte, car la jeune dame tait accompagne,--je m'en suis aperue
 temps...--d'un beau monsieur, d'aussi haute allure que l'auto
elle-mme. Racontez ma mprise  Claude... Au revoir, docteur.

--Oui, je la lui raconterai, dit lisabeth, la voix un peu lente,--comme
si elle rflchissait.--Toutes mes amitis, Sonia.

La jeune Russe salua Mme Ronal de son sourire lumineux de bont. Puis,
traversant le jardinet, elle sortit.

Sur le perron, lisabeth tait demeure immobile. Les yeux songeurs,
elle regardait, sans les voir, des roses qui fleurissaient le petit
massif de la pelouse. Un pli creusait son front que baignait la brise,
chaude encore, du couchant.

Mais une sonnerie, brusquement, la rappela  elle-mme. Dans son
cabinet, Hugaye l'attendait, avec beaucoup de travail!... Et elle s'en
alla aussitt vers lui, sa forte volont obligeant le cerveau 
s'absorber dans la tche impose.

Seulement, quand au bout d'une grande heure, tous les chiffres du
rapport furent aligns et les dcisions prises, lisabeth, repoussant
les papiers amoncels sur le bureau devant elle, interrogea soudain:

--Hugaye, je ne veux pas vous demander de mdisances... vous me
connaissez trop pour le supposer... Mais j'ai besoin d'un renseignement
qui, pour moi, est important. Aussi, je vous prie de me rpondre en
toute sincrit.

Il acquiesa du geste. Un peu surpris, il attendait, tonn de
l'expression qu'avait prise le visage de la jeune femme. Un si lourd
souci semblait peser sur elle...

--tienne, estimez-vous M. de Ryeux incapable d'une vilaine action?

--Qu'entendez-vous, madame, par une vilaine action?

--Le croyez-vous, par exemple, capable de sduire une jeune fille?

Leurs yeux se rencontrrent. Il y eut un silence. Il n'avait pas
rpondu. Elle insista, et ses traits s'altraient plus encore:

--tienne, la vrit... Il me la faut!

Grave, il articula:

--Je crois que, quand une femme le charme profondment, il n'existe
aucune loi qui l'empche d'aller  elle et de tenter... tout ce qui est
en son pouvoir, pour l'avoir  lui...

--Mais il n'est pas homme...  prendre une femme de force?...

--Oh! non!... Seulement, il a le don... redoutable de l'ascendant.

--Sur certaines, oui...

--Sur presque toutes, madame.

De nouveau, tous deux se turent. Puis, brusquement, lisabeth
interrogea:

--Pensez-vous que Claude lui plaise?... Vous les avez vus ensemble, dans
le monde, bien plus que moi!

Une contraction crispa les traits d'tienne.

--Oui, elle lui plat!... Comment en serait-il autrement?... Elle
ressemble si peu aux femmes qu'il a coutume de rencontrer! Il ne pouvait
manquer d'tre attir...

--Et  elle, plat-il?... Croyez-vous?

L'tau se resserrait autour du coeur d'lisabeth Ronal.

--Il l'intresse...

--Il l'intresse seulement?... Alors, si vous ne vous trompez pas, le
mal n'est peut-tre pas irrmdiable encore...

Entre haut et bas, elle avait parl, comme pour elle seule. Lui,
hsitait  poursuivre, craignant de paratre indiscret. Mais il sentait
en elle une si douloureuse anxit, et lui aussi l'prouvait si intense,
cette anxit... qu'il reprit, sa rserve vaincue:

--Claude a forcment fait attention  lui, car tout l'hiver, il l'a
enveloppe de ses hommages,... de son admiration... Mais l't va les
sparer... Et, avant mme, ils vont l'tre; car il part ces jours-ci,
pour une randonne en auto dans le Midi, Dauphin et Provence, je crois.

--Dans le Midi?... Ah!... Il part avec Mme de Ryeux?

--Oh! non!! Il part seul.

lisabeth ne rpondit pas; mme  un ami tel qu'Hugaye, elle ne voulait
pas livrer le soupon qui, imprieusement, venait de pntrer en elle.
Raymond de Ryeux partait dans le Midi... Et Claude aussi, y allait, pour
cette tourne qu'elle avait voulue, avec Rita Delviani...

Habitue  l'empire absolu sur elle-mme, elle dit simplement:

--Merci de votre confiance, Hugaye. Vous avez raison, je redoute un
fantme... Mais, comme le prtend le docteur Delbeau,  l'gard de
Claude, je ne suis qu'une mre poule.

Elle souriait faiblement; et Hugaye comprit qu'elle avait hte d'tre
seule.

Elle le laissa partir sans lui donner aucun rendez-vous pour la
continuation de leur travail. Une pense prenait toute l'attention de
son cerveau:

--Il faut que je parle  Claude.

Elle tait trop claire pour ne pas comprendre qu'une heure grave
approchait.

La jeune fille rentra tard; au moment mme du repas du soir; et elles
dnrent vite, presque silencieusement. Cela leur arrivait quand l'une
ou l'autre, ou toutes deux avaient des proccupations absorbantes.
D'autant qu'elles possdaient une gale terreur des conversations
oiseuses; et aprs leurs laborieuses journes, le silence les reposait.

En arrivant, Claude avait expliqu son retard, en disant que la
rptition, pour son concert, s'tait beaucoup prolonge. Elle n'en
paraissait pas fatigue, d'ailleurs, et son visage avait un tel clat
que Mme Ronal en fut saisie. Dans ses yeux, il y avait une sorte de
fivre qui les faisait sombres, superbement... Mais comme elle semblait
isole en elle-mme! mangeant  peine; distraite  ce point, qu'elle ne
remarquait pas l'attention proccupe d'lisabeth.

Leur repas fini, elles passrent comme de coutume dans le _studio_; mais
Claude dit aussitt:

--Je vais, un instant, dans le jardin, lisabeth.

Mme Ronal ne la suivit pas. Elle s'assit  sa table de travail.
Seulement, elle ne prit aucun des papiers disposs devant elle. Grave,
rflchissant, elle suivait la lente promenade de Claude, autour du
jardinet.

Dix heures sonnaient quand la jeune fille enfin rentra, disant:

--Il fait bien lourd, ce soir!... Je me suis laiss entraner  rester
dehors. Vous travaillez? lisabeth. Est-ce que je vous gnerais en
faisant un peu de musique? J'ai besoin de me reposer les nerfs avec mon
violon. Je sens l'orage.

--Non, tu ne me gnes jamais... Mais avant que tu commences  jouer...
je voudrais te faire une question  laquelle je te prie de rpondre en
toute franchise.

lisabeth perut, chez Claude, un frmissement que, tout de suite,
d'ailleurs, elle domina:

--Demandez, lisabeth.

--Serait-il vrai que tu sois sortie en auto avec M. de Ryeux? Tu ne m'en
avais jamais parl?...

Le visage de Claude prit, instantanment, son masque de sphinx. Mais
elle n'avait pu empcher une fugitive rougeur de colorer, une seconde,
l'ivoire ple de la peau.

--Je ne raconte pas tout ce que je fais, lisabeth; surtout quand il
s'agit de choses sans intrt.

--Ce qui te concerne m'intresse toujours. Tu te souviens, sans doute,
que le jour o je vous ai trouvs, M. de Ryeux et toi, en train de
prendre le th ensemble--et seuls,--je t'ai dit que je jugeais...
fcheuses... ces petites sances...

--Et je les ai interrompues aussitt.

--Oui; mais tu t'es arrange pour rencontrer ailleurs M. de Ryeux. Et je
m'en tonne. Je ne comprends pas ta conduite, Claude. Pourquoi donc
tais-tu en auto avec Raymond de Ryeux?

Un silence tomba dans la pice. Mme Ronal eut conscience que la jeune
fille hsitait sur la rponse  faire. Mais ce ne fut qu'un instant.
Jamais elle ne reculait devant la lutte; et, inconsciemment hautaine,
elle dit:

--Oh! la chose est bien simple... j'tais alle  Chantilly revoir le
Muse. J'y ai trouv M. de Ryeux qui a t assez aimable pour
m'accompagner dans ma visite; et comme lui-mme rentrait  Paris, en
auto, il m'a offert de me ramener, pour viter la chaleur du wagon.
Voil tout!... Les espions n'ont pu vous en dire plus long! lisabeth.

--Jamais tu n'as t espionne, mon enfant. Une personne, bien
innocemment, m'a dit avoir cru te reconnatre, descendant d'une auto
prive, sur le quai du Louvre. Alors, j'ai voulu savoir, de toi, si le
fait tait vrai... Car il m'tonne beaucoup... oh! oui, beaucoup!

--Pourquoi?... Vous m'avez toujours laisse libre d'agir comme je
dcidais de le faire.

L'accent de Mme Ronal prit une autorit presque svre.

--Oui; mais  la condition que tu dcides... bien!... Et, en la
circonstance, tu as mal dcid! Une fille de ton ge ne circule pas
seule en auto avec un homme qui a la rputation de M. de Ryeux.

De nouveau, une rougeur monta, telle une flamme, aux joues de Claude.
Elle eut un rire bref. Un pli barrait son front, rapprochant les deux
sourcils:

--C'est sa mre elle-mme qui m'a envoye, la premire, en auto avec
lui!

--Les mres ne se rendent pas toujours bien compte de ce que sont leurs
enfants; et Mme de Ryeux est incapable d'imaginer le mal!

Claude laissa tomber un geste indiffrent:

--Soit!... C'est tout ce que vous vouliez me dire? lisabeth.

--Non.

--Ah! vraiment; il y a encore autre chose?

--Oui... Tantt, incidemment, le hasard d'une conversation m'a appris
que M. de Ryeux...

--Encore lui!

--Que M. de Ryeux partait pour une excursion en auto, dans le Midi,
Dauphin et Provence...

--Eh bien?

Cette fois, elle tait trs ple, comme si le sang et soudain reflu au
coeur; mais les traits avaient une rsolution inflexible.

--Il part dans la rgion o tu vas pour tes concerts. Tu le savais?

Elle inclina lentement la tte.

--Oui, il me l'a dit.

--Claude! il va te retrouver!

--Il va dans le Midi parce qu'il lui convient d'y aller.

lisabeth l'enveloppa toute de son regard si pntrant qu'il semblait
descendre tout droit dans l'me qui prtendait se drober. Une angoisse
tremblait dans sa voix, si ferme, d'ordinaire, en sa douceur.

--Claude, pour la premire fois de ma vie, je doute de toi!... Je n'ai
plus confiance. Quelque chose qui ne _doit_ pas tre, existe entre
Raymond de Ryeux et toi. Toutes tes paroles, assurances, dngations,
promesses n'iraient pas contre cette certitude!

--Je ne vous en ai pas fait entendre une seule, lisabeth,
interrompit-elle, orgueilleuse.

--Je ne t'avais jamais rien encore demand... Tu as plu  cet homme.
Aujourd'hui, il te veut... Et soudain, il me vient la peur, la peur
horrible! qu'il ne soit arriv  prendre ton coeur... tout au moins...

Claude ne rpondit pas. Elle semblait regarder en elle-mme... si
profondment!...

--Claude, tu l'aimes!...

Lentement, elle articula, comme si elle dchiffrait un mystre dans son
me:

--Non... je ne le crois pas... mais j'aime qu'il m'aime... j'aime...

--Quoi?

--J'aime  le sentir ivre de moi,  me sentir toute-puissante sur lui...
Et aussi...

Elle parlait avec le mme accent; mais une sorte de dsespoir farouche
assourdissait tragiquement sa voix.

--... Et aussi, j'aime  me sentir brle par son amour... J'aime la
morsure et la caresse de son baiser...

--De son baiser!... Claude, oh! Claude, tu ne vas pas me dire que tu es
sa matresse!

Il y avait une pouvante dans les yeux d'lisabeth.

--Je ne suis pas sa matresse!... Mais si je voulais... je serais sa
femme...

--Il t'a dit cela pour te vaincre! Et tu as pu croire ce mensonge?...
Comme le ferait une nave pensionnaire!... Toi! qui connais dj la vie,
autant qu'une femme...

Claude secouait la tte.

--Vous vous trompez... C'est la vrit absolue... Vous avez raison,
lisabeth, il me veut... Et pour m'avoir, il est prt  tout... mme au
divorce...

--Et tu chasserais une femme de chez elle pour prendre sa place?...
Mais, Claude, dans quel bas-fond es-tu tombe?

Sans bouger, droite devant la table de travail qu'lisabeth n'avait pas
quitte, Claude, d'un geste douloureux, tordait ses mains, serres l'une
contre l'autre.

--Oui, tout cela est misrable et laid!... Ah! vous pouvez me mpriser,
lisabeth... Autant que je me mprise moi-mme; car cette place, dont
vous parlez... si elle me tentait... pardonnez-moi! lisabeth... eh
bien, je la prendrais, sans remords, ni piti... Mais elle ne me tente
pas!... Je ne veux pas du personnage de poupe de salon... J'aime ma vie
d'artiste, libre, grisante, si intressante! A moi seule, je devrai la
fortune... Je ne serai pas la femme de M. de Ryeux...

lisabeth passa la main sur son front;  mesure que Claude cdait 
l'lan qui la soulevait, elle devenait calme, avec ce regard clair et
profond qu'elle avait prs de ses malades,  l'heure suprme du danger.

--Tu ne veux tre ni sa femme, ni sa matresse... Alors... alors je ne
comprends plus... Je me demande quel abominable jeu, tu joues avec cet
homme!

--Ah! si c'tait un jeu!... Mais, pour moi, lisabeth, c'est un drame,
terrible et enivrant, qui fait de moi une crature grise...

--Claude, tu me dis que tu n'es pas sa matresse... Peut-tre, c'est
vrai... Tu ne l'es pas encore... Mais, fatalement, tu le seras, si tu
t'abandonnes ainsi!

--Non, car je ne veux pas l'tre!

--Tu ne _veux_ pas!... Mais tu oublies donc qu'il suffit d'une minute de
dfaillance de ta volont, de tes nerfs, pour que l'irrparable
s'accomplisse... Et alors?

--Alors?... Je ferai comme tant d'autres malheureuses, je paierai ma
lchet. A l'avance, j'accepte le prix de la dette, si dur soit-il. Je
l'aurai mrit. Et peut-tre alors, je redeviendrai vaillante.
Aujourd'hui, je ne suis plus qu'une feuille balaye par un vent de
tempte... Je ne raisonne plus... Je vis dans l'heure prsente. La
premire fois que, par surprise, ses lvres ont pris les miennes... ces
lvres, je les ai mordues... pour me dfendre... Et maintenant!... Ah!
par quel sortilge a-t-il pu vaincre ainsi ma volont!

Dans son souvenir, se dressait l'image de la fort, lumineuse et
odorante, o l'auto, un moment, les avait arrts. Elle entendait un
homme, heureux selon le monde, lui dcouvrir soudain la misre de sa
vie, sans bonheur, sans amour, aussi dvaste qu'une terre maudite...
Alors pour cet homme, moralement dnu, autant que les plus pauvres 
qui elle faisait l'aumne, elle avait senti une infinie piti; et sans
qu'elle st comment, dans un instinctif lan, elle avait pench ses
lvres sur la bouche altre qui implorait le viatique de son baiser;
comme l'tre tout entier appelait le viatique de son amour.

Mais aprs,... aprs, il n'y avait plus eu que de la piti dans
l'abandon qui la livrait  la caresse dlicieuse. Et lisabeth avait
raison de lui rpondre:

--Ce sortilge, c'est ta faiblesse, ta sensualit!...

--lisabeth, vous ne savez pas ce que c'est d'tre attire par un tre
brl de passion... Vous tes sage...

D'un geste imprieux, Mme Ronal l'arrta.

--Tais-toi... Tu parles de ce que tu ignores! Moi aussi, j'ai eu vingt
ans... Moi aussi, j'ai t folle d'un homme qui tait un misrable...
Moi aussi, j'ai connu les baisers qui donnent la sensation d'un nant
divin... Et plus encore que toi... puisque j'ai t l'pouse d'un tre
qui vivait pour la volupt... Ah! quelle boue, tu me fais remuer l!
Mais il faut bien te sauver, toi, ma petite... Oui, je sais ce que tu
prouves... De plus que toi, je connais les lendemains des ivresses qui
sont des hontes... Mon excuse de les avoir subies, c'est que j'tais
bien jeune, une pauvre enfant, que personne n'avait claire... Toi, tu
es habitue  regarder la vie en face... Tu n'ignores pas ce qu'elle
est... ce qu'elle apporte aux tres qui ne peuvent s'aimer qu'en cachant
leur amour. C'est pour cela que tu peux, que tu dois lutter contre le
danger...

--Lutter... A quoi bon? Je sens que je serai vaincue. Je suis emporte
sur un chemin qui me ramne en bas... o est ma place...

--Claude!... oh! Claude!...

--Il ne sert  rien, lisabeth, de chercher  se crer une nature autre
que la sienne. Aprs vous, en colire docile, j'ai rpt des leons,
obi  des commandements auxquels je m'imaginais croire... auxquels je
ne croyais pas!... Savez-vous quand j'ai entrevu tout cela pour la
premire fois?... C'est ce dernier t, dans mes longues courses
solitaires,  Landemer... J'tais sans vous, sans la protection de votre
influence. Alors le renoncement, l'austre idal que vous m'aviez montr
m'est apparu comme une duperie. J'ai compris que, de tout mon tre, je
voulais imprieusement jouir de la vie, de la vie ardente qui affole,
qui brle, qui dvore... mais qui vaut seule d'tre vcue!... Dans cette
enveloppe de sagesse que vous vous appliquiez  me donner, j'touffais,
comme on touffe dans un vtement qui n'est pas  votre taille... Eh
bien, ce vtement, je n'ai plus le courage de le porter... Vous avez,
ma pauvre grande amie, essay de me faonner  votre image... Mais le
modle tait, pour moi, trop difficile  atteindre... Je n'tais pas de
force!...

Sa voix se brisa. Elle tait haletante de la violence froide et
dsespre avec laquelle elle avait parl.

lisabeth la contemplait.

--Claude, c'est toi, toi ma fille, qui oses dire de pareilles lchets!

--Ah! c'est que je ne suis pas votre _vraie_ fille, lisabeth... Je suis
l'enfant de la pauvre femme que vous avez si gnreusement aime... qui
a connu, comme moi, l'irrsistible soif de vivre pleinement la vie...

--Et qui en est morte!... Ton excuse, Claude, ma pauvre petite Claude,
c'est qu'elle a d te lguer les folles aspirations qui ont fait son
malheur... Tu n'es pas tout  fait responsable... quoique tu aies grandi
dans un milieu bien autre que le sien, le sien si bohme! o rien ne lui
avait appris le sens du devoir... Mais...

lisabeth s'arrta. Son visage altr prenait tout  coup une sorte de
gravit douloureuse... Claude, saisie, l'interrogeait de ses prunelles
brlantes.

Des secondes s'enfuirent. La jeune femme semblait rflchir. Puis, tout
 coup, comme si elle et t rsolue enfin, elle acheva, avec une sorte
d'effort:

--Mais... c'est que tu es aussi la fille d'un homme qui vivait pour
l'amour.

Frmissante, Claude se pencha vers Mme Ronal.

--lisabeth! oh! lisabeth... qu'est-ce que vous voulez dire! Mon pre
n'tait-il pas, au contraire, un tre si sage,... si paisible, que ma
pauvre maman s'est trouve glace prs de lui... qui ne savait pas lui
faire aimer leur monotone vie?...

Encore un silence... Un silence lourd de tout ce qu'enfermaient deux
penses...

--Ce n'est pas ton pre, celui-l... Tu... tu es la fille du prince
Michel Dmerowsky... Un sduisant homme de plaisir, un vrai frre de
Raymond de Ryeux! Un Russe qui a follement ador ta mre... Et puis, qui
l'a torture... et finalement, abandonne avec toi, leur enfant...

Dans les prunelles de Claude, devenues immenses, il y avait de
l'pouvante et de l'horreur. D'un ton d'enfant, inconnu  ses lvres,
elle murmura:

--lisabeth, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, ce que vous dites l?...
C'est pour me punir...

--Oh! Claude, me crois-tu capable de calomnier une morte que j'ai aime
comme une petite soeur trs chre... Tant qu'il a t possible, j'ai
laiss cette cruelle vrit dans l'ombre, afin que tu l'ignores... aussi
longtemps que tu le pourrais. Mais soudain, ce soir, j'ai eu la
certitude que tu arrivais  une heure si grave, qu'il fallait que tu
saches... coute, mon enfant...

--Quoi?... Oh! lisabeth, qu'allez-vous encore me rvler?... Je vous en
supplie; ne me faites plus de mal...

Avec toute sa piti, Mme Ronal regardait le visage dcolor de Claude.

--Je ne veux pas te faire de mal, ma pauvre petite... Je veux seulement
essayer de te sauver... Et aussi, j'obis  ta mre... Quand elle est
venue se rfugier prs de moi, fuyant la Russie o elle avait tant
souffert, elle tait dj trs malade, tue par le chagrin, le dgot de
la vie qu'elle s'tait faite... et dont elle voulait  tout prix te
garder... Elle avait le pressentiment que tu lui ressemblerais... Puis
aussi, peut-tre,  ton pre... Alors...

--Alors?... lisabeth...

--Alors... quelques jours avant sa mort, un soir que nous parlions de
toi, elle m'a dit que si la fatalit voulait que toi, sa petite, tu te
trouves devant un pril comme celui qu'elle a connu... alors je te donne
 lire son journal et toutes les lettres qu'elle m'a crites, racontant
son roman de cinq annes. Avec ces papiers, il y a une lettre close,
qu'elle a crite pour toi,  lire, quand tu connatrais son journal...
Claude, ce soir, il me semble qu'il faut que je te donne tout cela...
comme elle l'a dsir...

Claude inclina lentement la tte. Ses traits taient devenus rigides
comme s'ils eussent t taills dans le marbre. La voix sourde, elle
articula:

--Oui... Donnez, lisabeth...

Mme Ronal s'tait leve et passait dans son cabinet. Quand elle rentra,
Claude n'avait pas fait un mouvement. Son regard, tourn vers
l'invisible, demeurait attach sur le ciel obscur, lourd d'orage, que
dcouvrait la fentre ouverte.

Mme Ronal lui tendit la grande enveloppe ferme par un cachet, sur
laquelle une criture tremble avait trac: Pour ma fille...

Une seconde, toutes deux se regardrent, leurs mes soudain rapproches,
ainsi qu'aux jours de jadis,--comme elles ne l'avaient pas t depuis
bien des mois...

Tout bas, Claude dit:

--lisabeth, avec tout ce qu'il y a de meilleur en moi, je regrette le
mal que je vous fais... Pour vous l'viter, j'avais dcid que je vous
cacherais la vrit... Mais j'prouvais une telle horreur de vous
mentir... de voler votre estime que... je ne _peux_ pas regretter vos
questions qui m'ont amene  vous avouer... ce qui est... Je vous
demande pardon, lisabeth...

La jeune femme eut un geste d'infini dtachement. Elle semblait puise.

--Oh! moi!... qu'est-ce que cela fait! C'est toi seule qui importes!...
Va lire ces pages, ma petite... Aprs, tu dcideras de toi-mme.

Et d'un geste pareil  une bndiction, sa main effleura le front de
Claude...

Celle-ci prit l'enveloppe et sortit.




XXIV


La flamme de la lampe vacilla encore, prte  mourir. D'un mouvement
machinal, Claude tendit le bras et l'teignit.

Alors la lueur de l'aube flotta dans la chambre, errant sur la femme
immobile, assise prs de la table o la lampe avait brl; sur les
papiers qu'elle gardait sur ses genoux, sous ses mains serres.

Qu'importait maintenant qu'il ft clair ou non?... Claude avait fini de
lire. Et tout son tre cras frmissait de l'angoisse, du dgot, du
dsespoir qui criaient dans les pauvres pages palpitantes qu'elle venait
de lire... Les pages qui restaient, qui resteraient vivantes, alors que
la crature qui les avait crites, dans l'allgresse, puis la rvolte,
la souffrance, n'tait plus qu'une poigne de poussire...

Et cette crature n'tait pas une imaginaire hrone de roman... Ce
n'tait pas une trangre, une inconnue; c'tait l'tre qui l'avait
cre de sa chair, qui lui avait lgu, non pas seulement son visage,
mais aussi son me tourmente, altre de jouissance et de passion...

Dans ce journal de sa mre, il y avait des phrases qu'elle-mme avait
prononces, des penses, des dsirs, des faiblesses, des volonts, des
espoirs, qu'elle-mme avait connus... Et c'tait effrayant, cet
hritage!

lisabeth avait dit vrai. Raymond de Ryeux tait bien de la mme race
que ce prince Michel, son pre. C'tait le mme charme, doubl du mme
gosme froce... La mme insouciance pour le sort de la crature,
voulue par leur dsir... La mme volont paisible, cruelle, inflexible
de conqurir la femme qui a sduit...

Son regard devenu d'une impitoyable clart, elle le jugeait, et se
jugeait elle-mme. La ralit--affreuse!--l'avait treinte et
rveille... Seulement, elle avait la sensation que son coeur avait t
cautris par un fer rouge, si cruellement qu'il tait mort...

Ah! elle pouvait le revoir maintenant, M. de Ryeux!... Elle tait bien
perdue pour lui. Entre eux, il y avait l'abme creus par les terribles
pages... Peut-tre plus encore, par les lignes si douloureuses et si
tendres, que sa mre avait encore trouv la force de tracer pour lui
dire la misre des amours qui ne peuvent s'avouer...

...Ma Claude, mon enfant... que je ne pourrai protger...--je ne le
mritais pas, moi qui n'ai pas su me garder...--je t'en supplie, donne
ton coeur seulement  l'homme que tu as le droit d'aimer... Crois-moi, ma
Claude chrie, moi qui, pour te sauver, accepte l'atroce humiliation de
t'avouer ma faiblesse... Claude, crois-moi... le fier sacrifice d'un
amour que la conscience interdit, est encore moins crucifiant que la
honte et la souffrance dont on le paye fatalement quand on s'y livre...

Ah! ce mpris, ce dgot de soi, cette horreur de l'homme qui vous a
perdue sans piti!... Si l'on savait ce que c'est,  l'heure o l'on
cde, enivre, comme l'on serait garde contre sa faiblesse!... Ah! oui,
bien garde!...

Claude, mon adore petite, ne t'abandonne pas... Je t'en supplie, 
travers la mort, moi qui ai tant souffert d'avoir mal aim...

Au coeur mme de Claude, ils semblaient s'tre imprims, ces mots que
jamais elle ne pourrait oublier.

Ah oui, elle tait bien perdue pour Raymond de Ryeux, aussi srement que
si elle tait morte! Et vraiment, c'tait une morte, la Claude qu'il
avait connue...

La crature dont elle distinguait vaguement dans une glace, noys par la
pnombre, le visage dcolor, les traits svres, les yeux sombres, ce
n'tait plus cette Claude qui, dans la clairire, avait frmi toute,
sous la soudaine caresse, affolante comme une rvlation... Ce n'tait
plus cette Claude qui, dans l'ombre de la fort, avait, elle-mme, donn
ses lvres aux lvres altres... Qui, si souvent, depuis lors, avait
aim les courses dans la solitude o le torrent de la passion les
entranait... Qui entrevoyait, comme l'Eden ouvert, le Midi lumineux o,
librement, ils se pourraient rencontrer... Cette Claude appartenait  un
pass qui jamais ne ressusciterait, ne pourrait ressusciter...

Jamais, jamais plus, elle ne serait la femme qu'elle avait t durant
cet inoubliable printemps, divinement grise, insouciante de tout ce qui
n'tait pas le mystre splendide de son jardin secret; orgueilleusement
jeune, sre d'elle-mme, oublieuse des devoirs et aussi des laideurs,
des misres, que ses yeux blouis ne voyaient plus, alors qu'elle
avanait, sentant, en tout son tre, le got ardent de la vie qui
brlait ses lvres.

Tout cela, c'tait fini... Maintenant tout autre lui apparaissait la
vie: agressive, mchante, broyant les tres dans sa force aveugle.

Cette force les rejetait loin l'un de l'autre, _lui_ et elle. C'tait
avec une soudainet si brutale, qu'il ne comprendrait pas pourquoi, tout
 coup, il la perdait... Puisqu'elle ne pourrait lui dire le secret de
la pauvre morte... Il souffrirait... Car c'tait vrai qu'il l'aimait,
autant qu'il la dsirait... Comme aiment les hommes qu'a saisis le
dmon de midi; qui sentent que la jeunesse est finie; que l'automne,
puis l'hiver sont tout proches... Avec une sorte d'emportement
dsespr... il souffrirait... Eh bien! ce serait justice... Tout se
paye... Elle aussi payait dj!...

Un frisson d'angoisse la bouleversa... Alors, d'instinct, elle se leva
pour chercher, prs de la fentre ouverte, l'apaisement de la nuit...

Mais ce n'tait plus la nuit, ni mme l'aube... Le ciel s'clairait...
Une lueur rose, poudre d'or, chassait victorieusement l'ombre
plissante. C'tait l'aurore, la radieuse aurore, dans le ciel d't,
purifi par l'orage.

Tout l'tre de Claude tressaillit. D'un irrsistible lan, sa jeunesse
bondissait vers la lumire ressuscite dont la flamme semblait refouler
tous les fantmes...

Sous son regard, s'veillait le petit jardin, humide encore de la nuit.

Car l'orage, menaant la veille, avait clat. Claude, maintenant, s'en
souvenait. Tandis qu'elle lisait les pauvres pages frmissantes, elle
entendait vaguement--oh! si vaguement!...--les rafales de pluie et de
vent, le choc de la foudre dans le ciel obscur o elle ne voyait pas le
sillage embras des clairs...

Maintenant, la tourmente tait passe. Avidement, elle but l'air, tide
encore, qui frlait son visage, soulevant ses boucles... les boucles que
Raymond de Ryeux aimait  toucher...

Bizarrement, ce souvenir traversa soudain sa pense. Que c'tait donc
dj loin, ce temps-l!

Sur la pente, elle venait de s'arrter. Quelques feuilles de papier lui
avaient soudain barr la route.

Elle s'tait arrte... Mais cette pente, maintenant, aurait-elle le
fier courage de la remonter?...

Ou bien, aprs la terrible crise, vaincue par les tares hrditaires,
continuerait-elle  descendre le chemin qui allait vers le gouffre?...

Cela, tout  coup, tandis qu'elle contemplait l'blouissante ferie du
jour levant... cela, elle sentit qu'elle ne le savait pas...


FIN


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--32116.


DU MME AUTEUR, A LA MME LIBRAIRIE


*=Rve de Suzy=. 53e dition         Un vol. in-16.

*=Coeur de sceptique=. 75e dition    Un vol. in-16.

_(Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise, prix Montyon.)_

*=Rve blanc=. 51e dition           Un vol. in-16.

*=Mon Cousin Guy=. 132e dition      Un vol. in-16.

*=Rene Orlis=. 65e dition          Un vol. in-16.

*=Un Conte bleu=. 37e dition        Un vol. in-16.

*=L'Heure dcisive=. 45e dition     Un vol. in-16.

*=Seule=. 90e dition                Un vol. in-16.

*=Au Retour=. 45e dition            Un vol. in-16.

*=Tout arrive=. 48e dition          Un vol. in-16.

*=Il faut marier Jean=! 62e dition  Un vol. in-16.

*=L't de Guillemette=. 53e dition Un vol. in-16.

*=Le Mal d'aimer=. 85e dition       Un vol. in-16.

=L'treinte du pass=. 71e dition   Un vol. in-16.

=La Nuit tombe=. 74e dition         Un vol. in-16.

=L'Absence=. 47e dition             Un vol. in-16.

=La Faute d'autrui=. 47e dition     Un vol. in-16.

=L'Aube=. 62e dition                Un vol. in-16.

=Le Chemin qui descend=. 65e dition Un vol. in-16.

=Le Feu sous la cendre=. 70e dition Un vol. in-16.

=L'Appel souverain=. 56e dition     Un vol. in-16.

_Les volumes dont le titre est prcd d'un astrisque peuvent tre mis
entre toutes les mains._

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur en 1916.





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page at http://pglaf.org

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