The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, volume 10, by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron, volume 10
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas  Moore

Translator: Paulin Paris

Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***




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OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON.




IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR
Rue St-Louis, n 46, au Marais.




OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI
TOME DIXIME.

_Paris_.

DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N47 _bis_.

1830

LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MMOIRES SUR SA VIE
PAR THOMAS MOORE.




MMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.



C'est  peu prs  cette poque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de
voir Lord Byron pour la premire fois et de me lier avec lui. La
correspondance qui fut la source de notre amiti est on ne peut plus
propre  faire connatre la mle franchise de son caractre. Comme c'est
moi qui la commenai, on me pardonnera un peu d'gosme dans le dtail
des circonstances qui y donnrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles
publiques parlrent avec beaucoup de raillerie et tournrent en ridicule
une affaire qui s'tait passe entre M. Jeffrey et moi  Chalk-Farm, se
fondant sur un faux rapport de ce qui nous tait arriv, 
Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en consquence une
lettre  l'diteur de l'un de ces journaux, dans laquelle je
contredisais les faussets qu'ils avaient avances, et rtablissais les
faits dans toute leur vrit. Pendant quelque tems, ma lettre parut
produire l'effet que je m'en tais promis, mais malheureusement, la
premire version prtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour
cder facilement  la vrit de la seconde. Aussi, toutes les fois que
l'on faisait allusion  cette affaire dans le public, l'on ne manquait
pas de rappeler uniquement le premier crit, parce qu'on le trouvait
plus piquant.

[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de
Londres, o l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des
duels, que la loi anglaise ne tolre pas, mais regarde, suivant les
circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prmdit.
(_N. du Tr._)]

Lorsqu'en 1809 parut, pour la premire fois, la satire intitule _Les
Potes anglais et les Journalistes cossais_, je vis que l'auteur, et
l'on s'accordait  attribuer l'ouvrage  Lord Byron, non-seulement
s'gayait dans ses vers avec autant de malignit que de talent sur ce
sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait
un aperu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord prsente, et par
consquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais
publi. Toutefois, comme cette satire tait anonyme, et que sa
seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement oblig
d'y faire attention, et j'oubliai entirement cet incident. Pendant
l't de cette mme anne, parut la seconde dition de l'ouvrage,
portant cette fois le nom de Lord Byron. J'tais alors en Irlande,
entretenant peu de relations avec le monde littraire, et plusieurs mois
se passrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle dition.
Ds que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractre de
gravit, j'adressai  Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai 
l'un de mes amis  Londres, avec prire de la remettre lui-mme entre
les mains de sa seigneurie[2].

[Note 2: Voil la seule de mes lettres que je prendrai la libert
d'offrir entire au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est
courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai
cru que l'on me permettrait de m'carter pour cette fois de la rgle que
je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me
paratront ncessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble
correspondant.
(_Note de Moore_.)]




Dublin, Ier janvier 1807.


MILORD,

Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tte d'un ouvrage intitul
_Les Potes anglais et les Journalistes cossais_, dans lequel on semble
donner _un dmenti_ au compte que j'ai publi, de ce qui s'est pass
entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques annes. Je vous prie d'avoir la
bont de me faire savoir si je dois considrer votre seigneurie comme
l'auteur de cette publication.

Je n'espre pas pouvoir revenir  Londres avant une semaine ou deux: je
compte toutefois que, d'ici l, votre seigneurie voudra bien me faire
connatre si elle avoue l'insulte renferme dans les passages auxquels
je fais allusion.

Il est inutile de recommander  votre seigneurie
de tenir secrte notre correspondance  ce sujet.

J'ai l'honneur d'tre, de votre seigneurie,

Le trs-humble serviteur,

THOMAS MOORE.

Molesworth-street, N 22.




Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adress ma lettre m'crivit
qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait
quitt l'Angleterre immdiatement aprs la publication de la seconde
dition. Il ajoutait que ma lettre avait t remise  un ami de Lord
Byron, un M. Hodgson qui s'tait charg de la lui faire parvenir par une
voie sre. Quoique ce dernier arrangement ne ft pas absolument ce que
j'aurais pu dsirer, je pensai qu'aprs tout il fallait laisser ma
lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de
songer  cette affaire.

Pendant les dix-huit mois qui s'coulrent avant le retour de Lord
Byron, j'avais contract comme poux et comme pre, des obligations qui
rendent les hommes peu jaloux de s'exposer  des dangers sans ncessit,
surtout ceux qui n'ont rien  lguer aux objets de leur tendresse. Lors
donc que j'appris que le noble voyageur tait revenu de Grce, bien que
je crusse me devoir  moi-mme de persister dans mon projet de demander
une explication, je rsolus de prendre un ton de conciliation propre
non-seulement  montrer le dsir d'un rsultat pacifique, mais encore 
faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun dsir de
vengeance. La mort de Mrs. Byron me fora  diffrer quelque tems mon
projet; mais, aussitt que les convenances le permirent, j'adressai une
seconde lettre  Lord Byron, dans laquelle me rfrant  la premire, et
aprs avoir exprim le doute qu'elle lui ft jamais parvenue,
j'tablissais de nouveau, et  peu prs dans les mmes termes, la nature
de l'insulte que je croyais avoir reue dans la note en question. Il
est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon
intention, devait tre la consquence de cette premire lettre. Le tems
qui s'est coul depuis, quoiqu'il n'ait rien chang  la nature de
l'injure ni  la manire dont je la ressentis, a matriellement altr
ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre
n'est-il que de me montrer consquent avec ma premire, et de vous
prouver que je suis toujours sensible  l'injure que j'ai reue, quoique
les circonstances me forcent  n'y pas donner suite  prsent. Quand je
dis que je suis sensible  cette injure, que votre seigneurie n'aille
pas s'imaginer que je nourrisse dans mon coeur la moindre ide de
vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise o se
trouve l'homme accus de mensonge, malaise qui doit le poursuivre
jusqu'au tombeau  moins que l'insulte ne soit rtracte ou expie. Si
j'tais insensible  cette fausse position, je mriterais plus que le
fouet de votre satire. Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir
des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un
grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permt de rechercher,
ds ce moment, l'honneur d'tre compt au nombre de ses amis.

Lord Byron me fit la rponse suivante.




LETTRE LXXIII.

 M. MOORE.

Cambridge, 27 octobre 1811.


MONSIEUR,

Votre lettre m'a t envoye de Nollingham ici, ce qui excuse le retard
qu'a prouv la rponse. Quant  votre premire lettre, je n'ai jamais
eu l'honneur de la recevoir; soyez sr que, dans quelque partie du monde
que je me fusse trouv, j'aurais regard comme un devoir de revenir et
d'y rpondre en personne.

Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir
insr dans les journaux.  l'poque de votre affaire avec M. Jeffrey,
je venais d'entrer  l'universit. J'ai lu et entendu  cette occasion
un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait tait
tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes
ides de _dmentir_ un rcit qui n'tait jamais tomb sous mes yeux. En
mettant mon nom  cette production, je m'en suis rendu responsable
envers tous les intresss, j'ai contract l'obligation d'expliquer tout
ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les
consquences des tourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne
me laisse pas le choix, c'est  ceux qui sont injuris ou irrits de
chercher la rparation qui leur convient.

Quant au passage en question, _vous n'tiez pas_ certainement la
personne pour laquelle j'prouvais des sentimens hostiles. Toutes mes
penses, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais
en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littraire, et je ne
pouvais prvoir que son antagoniste ft prs de devenir son champion.
Vous ne spcifiez pas ce que vous dsiriez que je fisse; je ne puis ni
rtracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avanc, ni
offrir des excuses  ce sujet.

Je serai, au commencement de la semaine,  Saint-James's-Street, n 8.
Je n'ai vu ni la lettre ni la personne  laquelle vous aviez communiqu
vos intentions.

Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne dlgue par vous, me
trouvera toujours dispos  adopter toute espce de proposition
conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre
moyen chouait,  vous donner les satisfactions que vous croirez
ncessaires.

J'ai l'honneur d'tre, monsieur, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur,

BYRON.


Dans ma rplique  cette lettre, je commenais par dire qu'elle tait,
aprs tout, aussi satisfaisante que je pouvais le dsirer. Elle
contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte
_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu
mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donn volontairement
le dmenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de
mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage
n'avait pas t dirig contre moi personnellement. J'ajoutais que
c'tait l toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que
naturellement je m'en tenais satisfait.

J'entrais ensuite dans quelques dtails sur la manire dont je lui avais
envoy ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne
pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'tait servie
en parlant de la perte de cette premire missive, m'avaient beaucoup
afflig.

Je terminais ainsi ma rplique: Votre seigneurie ne montrant aucun
dsir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne
m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de
cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un
milieu entre des hostilits ouvertes ou une amiti dcide. Mais comme
les pas que nous pourrions faire vers cette dernire alternative,
dpendent entirement de vous maintenant, il ne me reste qu' rpter
que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur
d'tre, etc., etc.

Le lendemain, je reus de Lord Byron une seconde lettre.




LETTRE LXXIV.

 M. MOORE.

Saint-James's-street, N8, 29 octobre 1811.


MONSIEUR,

Peu de tems aprs mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson,
m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un vnement malheureux
arriv dans ma famille me forant  quitter Londres prcipitamment,
cette lettre qui, trs-probablement doit tre la vtre, est demeure non
ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons
reconnatre votre criture, elle sera ouverte en votre prsence, pour la
satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville
actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.

Quant  la dernire partie de vos deux lettres, je ne sais comment y
rpondre, jusqu' ce que le point principal ait t discut entre nous.
Devais-je m'attendre  l'amiti d'une personne qui se croyait accuse
par moi de fausset? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas
pu tre mal interprtes, non par la personne  laquelle elles taient
adresses, mais par d'autres? Dans le cas o je me trouvais, une
pareille dmarche tait impraticable. Si vous, qui vous croyez
l'offens, tes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser
ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre  mon tour. Ma
situation, comme je l'ai dj dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais
t fier de notre connaissance, si elle avait autrement commenc; mais
c'est  vous de voir jusqu'o elle peut aller sous des _auspices_ si peu
favorables.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

Un peu piqu, je l'avoue, de la manire dont avaient t accueillies mes
ouvertures intempestives pour tablir entre nous un commerce amical, je
me htai de clore notre correspondance par un petit billet o je disais
que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise
en m'cartant du point immdiat de notre discussion, il ne me restait
qu' ajouter que si, dans ma dernire lettre, j'avais correctement
tabli l'explication qu'elle m'avait donne, je dclarais m'en
contenter; et que, ds ce moment, toute correspondance pouvait cesser 
jamais entre nous.

Ce billet me valut aussitt, de la part de Lord Byron, la rponse
suivante, o se montrent si bien la franchise et la bont de son
naturel.




LETTRE LXXV.

 M. MOORE.

30 octobre 1811.


MONSIEUR,

Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur
un sujet si peu agrable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et
pour vous aussi, je pense, que la lettre laisse chez M. Hodgson, en
supposant qu'elle soit la vtre, vous pt tre renvoye encore toute
entire, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me
suis servi en parlant de la perte de cette premire missive, vous ont
beaucoup afflig_.

Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore
trs-flatt de cette partie de votre correspondance, o vous me faites
entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis
pas all d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais
peut-tre d, la situation dans laquelle je me trouvais doit tre mon
excuse. Aujourd'hui, vous vous dclarez satisfait des explications que
je vous ai donnes; nous n'avons donc plus rien de fcheux  dmler
ensemble. Si vous conservez la mme bonne volont de m'accorder
l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous
voir au lieu et au moment qu'il vous plaira dsigner; et j'ose esprer
que vous n'attribuerez  aucun motif honteux la prire que je vous en
fais  mon tour.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

Au reu de cette lettre, je me htai d'aller trouver mon ami, M. Rogers,
qui tait alors en visite chez lord Holland; et, pour la premire fois,
je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'tais engag. Avec
son empressement ordinaire  obliger, il proposa que l'entrevue avec
Lord Byron et lieu  sa table, et me chargea de le prier de vouloir
bien lui-mme choisir un jour  cet effet.

La lettre suivante est celle qu'il rpondit  mon billet.




LETTRE LXXVI.

 M. MOORE.

1er novembre 1811.


MONSIEUR,

Je serais dsespr de troubler les engagemens que vous pouvez avoir
pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange
galement vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre
invitation. Je ne puis tre que trs-flatt de l'estime que M. Rogers
veut bien me tmoigner; et quoique je ne la mrite pas, je manquerais 
moi-mme, si je n'tais fier des loges d'un tel homme. Si l'entrevue
projete entre vous, votre ami et moi, me conduisait  former une
liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet
de notre correspondance comme l'un des plus heureux vnemens de ma vie.

J'ai l'honneur d'tre sincrement votre trs-humble serviteur,

BYRON.


Il n'est pas ncessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce
qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres
de Lord Byron. Mlant, avec une facilit vraiment irlandaise, la guerre
et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis
dans une position o, ne connaissant pas le caractre de celui qui lui
crivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond
d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques
embches. De l, cette judicieuse rserve avec laquelle il s'abstint de
rpondre aux offres d'amiti que je lui faisais, avant de savoir si son
correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il
lui convenait de donner. Du moment que ses doutes,  cet gard, furent
levs, il dploya toute la franchise de son naturel, et la facilit avec
laquelle, sans plus songer  aucune forme d'tiquette, il se dclara
prt  me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait
de choisir, prouve qu'il tait aussi confiant et aussi empress aprs
cette explication, qu'il s'tait montr judicieusement rserv et mme
pointilleux auparavant.

Ce caractre franc et mle que Byron dploya dans mes premiers rapports
avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu' la fin.

L'intention de M. Rogers avait d'abord t de n'avoir  dner que Lord
Byron et moi; mais M. Thomas Campbell tant venu faire visite le matin 
notre hte, fut invit  nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta.
Une telle runion ne pouvait manquer d'tre intressante pour nous tous.
C'tait la premire fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de
son ct, il se trouvait pour la premire fois avec des personnes dont
les noms s'taient associs  ses premiers rves littraires, deux
desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de
gnie honorent volontiers ceux qui les ont prcds dans la carrire[3].

[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affecte: Lord
Byron avait dj fait lui-mme cette distinction dans les opinions qu'il
a mises sur les potes vivans; et je ne puis m'empcher de reconnatre
que les loges qu'il a donns dans la suite  mes crits sont dus en
grande partie  son amiti pour moi.
(_Note de Moore_.)]

Parmi les impressions que cette runion m'a laisses, ce que je me
rappelle avoir principalement remarqu, c'est la noblesse de son air, sa
beaut, la douceur de sa voix et de ses manires, et ce qui
naturellement dut me flatter le plus; son envie marque de m'tre
agrable. Il portait le deuil de sa mre; la couleur de ses vtemens,
ses cheveux si bien boucls, si brillans, si pittoresques, faisaient
ressortir davantage encore la pleur arienne et sans mlange de ses
traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacit de sa pense, mais
dont la mlancolie tait l'expression habituelle.

Comme aucun de nous ne savait le rgime particulier de nourriture qu'il
avait adopt, notre hte fut bien embarrass quand il s'aperut que son
noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui tait sur la
table. Lord Byron ne voulut goter ni viande, ni poisson, ni vin; il
demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait
pas song  s'en procurer. Toutefois, il dclara qu'il se contenterait
fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire,
avec de si pauvres ingrdiens, un dner qu'il parut prendre de grand
coeur.

Je vais reprendre la srie de sa correspondance avec d'autres amis.

[Note 4: Boisson rafrachissante, digestive et mousseuse  un
trs-haut degr, obtenue par la combinaison et la solution instantane
dans l'eau d'une quantit de soude et d'acide tartreux.
(_N. du Tr._)]




LETTRE LXXII.

 M. HARNESS.

6 dcembre 1811.


MON CHER HARNESS,

Voici que je vous cris encore; mais ne croyez pas que je mette 
contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous
des rponses rgulires. Quand vous vous y sentirez dispos,
crivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de
penser que vous tes beaucoup mieux occup ailleurs. Hier, Blaud et moi
sommes alls chez M. Miller; mais comme il n'y tait pas, il viendra
chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tcherai certainement de les
runir.--Vous tes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'ge, vous
apprendrez  n'affectionner personne, mais  ne dire du mal de qui que
ce soit.

[Note 5: Le rvrend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de
l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer
la traduction du pome de _Lucien Bonaparte_.]

Quant  la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous
guider. Je n'ai jamais eu la prtention de donner des avis; j'ai, pour
cela, une foi trop entire au vieux proverbe.

La gele actuelle est insupportable. C'est la premire fois que j'en
vois depuis trois ans; je me souviens encore des voeux que je formais
pour en voir une petite au milieu des ts de l'Orient; quand, pour m'en
procurer le plaisir, il m'et fallu monter exprs au sommet de
l'Hymette.

Je vous remercie de tout mon coeur pour la dernire partie de votre
lettre. Il y a long-tems que je n'ai reu des tmoignages d'amiti de
personne; et je suis charm qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a
donn de si bonne heure. Je n'ai point chang au milieu de mes courses
aventureuses. Harrow et vous naturellement tes toujours prsens  ma
mmoire; et le

       _Dulces... reminiscitur Argos_

m'est venu  l'ide, sur les lieux mmes auxquels fait allusion la
pense prte par le pote aux Argiens dchus. Notre liaison a commenc
avant que nous connussions ce que c'tait qu'une date; et il ne tient
qu' vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi
au nombre des _choses qui auront t_.

Lisez des livres de mathmatiques. Je crois que X plus Y est au moins
aussi amusant que la _Maldiction de Khama_, et certainement plus
intelligible. Les pomes de matre S's. sont, en effet, des lignes
parallles prolonges indfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer
qui soit absurde autant qu'elles[6].

Tout  vous, etc.

[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible 
traduire; le mot _lines_ signifiant  la fois des vers et des lignes.
(_N. du Tr._)]




LETTRE LXXVII.

 M. HARNESS.

8 dcembre 1811.


Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement
noir, et par consquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour
une personne aussi svre que vous sur l'tiquette; mais comme c'est
aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualit,
et quant  la grandeur excessive, j'y remdierai en ne la remplissant
pas toute entire. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernire lettre, mais
nous dnons ensemble mardi prochain avec Moore, l'pitom de toutes les
perfections potiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura
fini avec Milles. Je prends peu d'intrt  l'un ou  l'autre; qu'ils
s'arrangent  leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts,  votre
prire, pour les mettre bien ensemble, et j'espre qu'ils
s'accommoderont pour leur mutuel avantage.

Coleridge a donn des lectures o il traite mal Campbell. Rogers tait
prsent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une
partie pour aller entendre ce manichen de la posie. Pote va pouser
miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les
ministres restent; sa Majest est toujours dans le mme tat. Ainsi, 
vous: voil de la folie simple et de la folie double.

Je ne connais qu'un homme qui ait t vraiment heureux, c'est
Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterr deux femmes et
gagne trois procs avant l'ge de trente ans.

Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous tudiez, j'en suis sr_.
Je dsire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'poque
la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les esprances du
papa, de la tante, et de toute la parent, sans parler des miennes. Ne
savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a t reconnu masculin
ont t crs dans le but formel de prendre des degrs? et que moi,
moi-mme, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de
l'universit puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous
devez tre prtre et rfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond
sur la Bible (qui, bien qu'imprim, n'est pas publi), et les livres de
tous les autres mcrans. Laissez-l tous les amusemens frivoles, et
devenez aussi immortel qu'on peut le devenir  Cambridge.

[Note 7: Deuxime grade dans les universits anglaises, rpondant 
celui de _licenci_.]

Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis;
mais, une fois  Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le
voudrez; je ne vous distrairai plus de vos tudes, comme je fais
maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous
prendre, suivant qu'il a t convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers
dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant 
l'intrieur de la voiture. Vous viendrez dcidment avec moi, comme il a
t dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson 
ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux 
l'aide de quelque stratagme. Si seulement Hodgson tait un peu moins
gros, nous nous emballerions plus aisment. A-t-il cess de boire des
spiritueux? c'est un excellent garon, mais je ne crois pas que l'eau
lui soit bonne, au moins intrieurement. Voulez-vous savoir ce que je
fais en ce moment? je mche du tabac.

Vous ne voyez pas mes deux confdrs, Soupe Davies et Matthews[8]; ce
ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis
absolument _hujusdem farin_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos
bonnes grces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.

[Note 8: Le frre de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.
(_Note de Moore_.)]


9 dcembre.

Le matin, je suis toujours mal dispos, et aujourd'hui le tems est
aussi sombre que moi-mme. La pluie et le brouillard sont pires qu'un
_sirocco_, surtout dans un pays o l'on ne mange que du boeuf et ne boit
que de la bire. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec
une figure bien grave, qu'il est en trait pour un roman de Mme
d'Arblay's, dont on demande mille guines. Il veut que je lise le
manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai
bien de donner mon opinion  la lgre sur cette dame, car je sais que
le docteur Johnson a revu sa _Ccilia_. Si le libraire me donne ce
roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont
certainement des gens de got. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le
ferai plus. Peut-tre vous crirai-je encore; mais, que je le fasse ou
non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.




LETTRE LXXIX.

 M. HODGSON.

Londres, 8 dcembre 1811.


Je vous ai envoy, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois
Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout diffrent. Je
l'ai crit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:

       Laissons-l ces accens lugubres, etc., etc.

J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprim, mais non
publi), intitul l'_OEdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que
la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allgorie,
particulirement la Gense et Josu. Il se dclare thiste dans sa
prface, et traite fort cavalirement l'interprtation littrale. Je
voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prt, et j'avoue qu'il
vaut pour moi vingt traits comme celui de Watsons.

Il faut que vous et Harness vous fixiez une poque pour votre visite 
Newsteadt: pour moi, je suis toujours  votre disposition,  moins qu'il
ne survienne quelque chose dans l'intrim...

Blaud dne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a
attaqu les _Plaisirs de l'Esprance_ et tous les autres _plaisirs_. M.
Rogers tait prsent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi
indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une
partie d'aller entendre ensemble le nouvel art potique de ce
schismatique rform; si j'tais l'un des grands astres de notre
Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur
s'occupt de moi, je ne l'couterais certainement pas sans lui rpondre.
Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunment,
c'est  recommencer tous les jours. Campbell se dsespre, je n'ai
jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fch,
qu'a-t-il  craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller,
qui devait le venir trouver hier.

C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais
amus, si ce n'est  Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il
rien de bien agrable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville;
tant qu'elles n'iront pas en arrire, c'est pour le mieux. Harness
crit, crit, crit, le voil devenu auteur. Je ne fais rien que mcher
du tabac. Je voudrais que le parlement ft ouvert pour avoir le plaisir
d'entendre les autres et peut-tre aussi celui de me faire couter  mon
tour; mais je ne suis pas bien empress l-dessus. J'ai bien des plans
dans la tte: quelquefois je pense  retourner dans le Levant, et 
visiter encore cette Grce bien aime. Je me porte bien, mais je suis
toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien
malade, ce qui fait que je suis rentr fort content chez moi.

Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir
trente ans! si vous tiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer
 toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous
repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intressant? Et
comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai crit  Harness, et il
m'a crit, et nous nous sommes crit, et il ne nous reste plus qu' nous
crire encore jusqu' ce que la mort vienne enlever les plumes et les
crivains.

L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places
vacantes. Le cuisinier a dsert nous laissant dans l'embarras, ce qui
ne fait pas rire notre comit. Matre Brook, notre chef de service, a la
goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle
d'aprs autrui, car qu'importe l'art de la cuisine  un homme qui ne
mange que des lgumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur
l'tat de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du
repos, et quant  moi je les laisse diriger la cuisine  leur fantaisie.
Faites-moi savoir ce que vous avez dcid pour notre partie de Newsteadt
et croyez-moi toujours votre, etc.

[Grec: Nairn]




LETTRE LXXX.

 M. HOGDSON.

Londres, 12 dcembre 1811.


Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renonc  moi aussi, en
renonant au vin. J'ai crit, crit; point de rponse! Mon cher sir
Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xrs et crivez. Une
indisposition a empch Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a
amplement ddommags. J'ai quelqu'espoir de l'engager  venir 
Newsteadt avec nous; je suis sr que vous l'aimerez plus  mesure qu'il
se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.

Je ne sais o en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne
prtend tre en trait pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il
l'obtient (au prix de mille guines), il dsire que je lise le
manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense  donner jamais
mon opinion  cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages,
mais par pure curiosit. Si mon honorable diteur voulait avoir un
jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit  Rogers et  M**,
comme  des gens du got le plus pur. J'ai eu une quantit de lettres
de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'tes plus un
enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous tes plus
agrablement occup  faire des articles pour les _Revues_. Vous ne
mritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.

Tout  vous, etc.

_P. S._ Je n'attends que votre rponse pour fixer notre rendez-vous.




LETTRE LXXXI.

 M. HARNESS.

15 dcembre 1811.


J'ai fait  votre dernire une rponse dont, par rflexion, je ne suis
pas plus content que vous ne l'aurez probablement t vous-mme. Je
n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens
d'avoir l'avantage d'une ptre de ***, pleine de toutes ses petites
dolances; et cela au moment o, par suite de circonstances qu'il serait
trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprs
desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une gratignure en
comparaison d'un cancer. Tout cela combin m'avait mis de mauvaise
humeur contre lui et contre le genre humain. La dernire partie de ma
vie s'est passe dans une lutte continuelle contre les affections qui
ont empoisonn la premire. Quoique je me flatte d'tre parvenu  les
dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-l en tait un,
o je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne
vous en eusse pas parl ici, si je ne craignais d'avoir t un peu trop
sauvage dans ma dernire, et si je ne dsirais vous en offrir cette
espce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos
troubadours langoureux; ainsi tchons de rire maintenant.

Hier j'allai avec Moore  Sydenham, faire une visite  Campbell[9]. Il
n'tait pas visible; et nous nous en revnmes assez gament. Demain je
dne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque
fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il
tait superbe, et a jou magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une
excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui tait plus
que pleine. Clare et Delaware, qui y taient aussi, ne furent pas si
heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'tions pas ensemble. J'aurais
voulu que vous fussiez l; avec votre amour pour Shakspeare et la
tragdie bien joue, cette soire vous et fait prouver de bien vives
jouissances. La semaine dernire j'prouvai tout le contraire 
Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut siffl  outrance,
et le mritait.

[Note 9: Cette promenade me fit connatre d'une manire assez peu
rassurante l'une des singularits de Lord Byron. Au moment o nous
quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda
au domestique qui fermait la portire du vis--vis: Avez-vous mis les
pistolets dans la voiture? La rponse fut affirmative. Il tait
impossible de ne pas sourire de cette prcaution prise en plein midi;
surtout en gard aux auspices sous lesquels notre liaison avait
commenc.
(_Note de Moore_.)]

Je vous ai parl dans ma dernire lettre du sort de B** et de H**;
c'est bien ce que mritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler
dans des maisons de prostitution de la perte, l'irrparable perte,
dsespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous
censurez ma manire de vivre, Harness; quand je me compare  ces hommes
plus gs, que moi et dans une position plus brillante, en vrit, je
commence  me regarder comme un monument de prudence, une statue
ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le
monde en gnral m'attribue sur ces hommes-l une orgueilleuse
supriorit dans la carrire du vice. Au bout du compte j'aime assez B**
et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs
erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de
telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des
choses qu'on peut acheter un cu!


16 dcembre.


Je viens de recevoir votre lettre; je suis pntr de l'affection que
vous me tmoignez. La premire partie de ma lettre d'hier vous aura
parti, j'espre, une explication de la prcdente, quoiqu'elle ne
suffise pas pour l'excuser. J'aime  recevoir de vos nouvelles...
j'aime... le mot n'est pas assez fort. Aprs le plaisir de vous voir, je
n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs,
d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns
ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point
vu. Les faits dont vous parlez  la fin de votre lettre sont de
nouvelles preuves  l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les
trouverez toujours, gostes et dfians; je n'en excepte aucun. La cause
en est dans l'tat de la socit. Dans le monde, chacun ne doit compter
que sur soi; il est inutile et peut-tre goste d'attendre rien des
autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de
l'_amiti_ au collge, et assez d'_amour_ avant l'g de vingt ans.

Je suis all voir ***; il me retient en ville, o je ne voudrais pas
tre actuellement. C'est un homme bon, mais tout--fait sans conduite.
Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.

Croyez-moi pour toujours votre bien affectionn, etc.

       *       *       *       *       *

Ds le moment de notre premire entrevue,  peine laissmes-nous passer
un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre
connaissance se changea en intimit et en amiti avec une promptitude
dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus trs-heureux dans toutes les
circonstances qui marqurent nos premiers rapports. Pour un coeur aussi
gnreux que le sien, le plaisir de rparer une injustice aida peut-tre
beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son
esprit, tandis que la manire dont j'en demandais rparation, exempte de
colre ou de rien qui ressemblt  un dfi, ne lui laissa aucun souvenir
fcheux de ce qui s'tait pass entre nous. Point de compromis ou de
concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grce
de cette franche amiti  laquelle il m'admit si cordialement tout
d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se
formt avant qu'il ne ft arriv  l'apoge de ses succs, avant que les
triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde  ses pieds, et donn
 d'autres hommes illustres qui recherchrent son amiti, des chances
bien plus sres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle
carrire que lui ouvrirent ses succs, loin de nous dtacher l'un de
l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par consquent
rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait
admettre dans cette haute socit o l'appelait son rang; et quand,
aprs avoir publi _Childe-Harold_, il commena  voir le monde, ceux
qui taient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous
allions gnralement dans les mmes maisons; et dans la saison toujours
si gaie d'un printems  Londres, nous nous trouvions, comme il le dit
lui-mme dans une de ses lettres, _embarqus ensemble dans le mme
vaisseau de fous_.

Mais au moment o nous nous vmes pour la premire fois, il tait, pour
ainsi dire, seul dans le monde. Mme ses connaissances de cafs, qui,
avant son dpart d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure
socit, taient ou abandonnes ou disperses.  l'exception de trois ou
quatre camarades de collge, auxquels il paraissait fortement attach,
M. Dallas et son avou semblaient les seules personnes qu'il pt appeler
ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement,
qui lui tait videmment pnible, l'tat d'abandon dans lequel il se
trouva arriv  l'ge d'homme fut une des sources principales de ce
ddain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages
tardifs qu'il en reut ne purent parvenir  teindre. L'effet que
produisit sur son caractre adouci le commerce si court qu'il entretint
dans la suite avec la socit, prouve que son coeur se ft rempli des
sentimens les plus doux si le monde lui et souri plus tt.

Toutefois, en recherchant ce qu'et pu tre son caractre dans des
circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses dfauts mmes
furent les lmens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y
avait de bon et de mauvais dans son naturel que son gnie tire sa force
et son clat. Un accueil plus flatteur dans le monde et sans doute
adouci et flchi son caractre acerbe; mais peut-tre aussi lui et-il
t quelque chose de sa vigueur: la mme influence qui aurait rpandu
plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu tre fatale  sa
gloire. Dans un petit pome qu'il parat avoir compos  Athnes, en
1811, et que l'on trouve crit de sa main sur le manuscrit original de
_Childe-Harold_, il y a deux vers qui,  peine intelligibles si on les
joint  ceux qui prcdent, peuvent, pris isolment, s'interprter comme
l'expression d'un sentiment prophtique, et de la conviction que de la
ruine et du naufrage de toutes ses esprances natrait l'immortalit de
son nom.

      Cher objet d'un attachement malheureux! quoique priv
      maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et
      mes larmes pour me rconcilier avec la vie. On dit que le
      tems peut dtruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien;
      car _ma mmoire devient immortelle par le coup mme qui tue
      toutes mes esprances_.

Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dnions souvent tous
les deux ensemble, n'ayant pas de socit commune o nous pussions nous
trouver. Il n'appartenait alors qu' l'Alfred, et je ne faisais partie
que du Wattier. Nous prenions gnralement nos dners chez Saint-Alban
ou chez Steven, dont il tait une ancienne pratique. Quoique de tems en
tems il bt du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son
systme d'abstinence quant aux mets. Il parat qu'il s'tait fait l'ide
qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractre. Je me
rappelle qu'un jour, tant assis en face de lui, il me regarda quelques
secondes manger avec apptit un beefsteak, puis me demanda du ton le
plus srieux: Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent
finir par vous rendre froce?

Ayant cru que je dsirais faire partie de l'Alfred-club, il se hta de
me proposer pour candidat; toutefois, la rsolution que j'avais prise,
dans l'intervalle, de vivre  la campagne, rendait inutile la
souscription  un nouveau club. J'crivis donc  Lord Byron pour le
prier de rayer mon nom; et j'prouve un plaisir que l'on me pardonnera
sans doute,  insrer ici sa rponse, quoique peu intressante du reste,
parce que c'est la premire ptre familire dont il m'ait honor.




LETTRE LXXXII.

 M. MOORE.

11 dcembre 1811.


MON CHER MOORE,

Nous laisserons-l, s'il vous plat, toutes les vaines formules de
politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu  nos parrains
et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai
votre nom; cependant, je n'en vois pas la ncessit, car j'ai,
aujourd'hui, ajourn votre lection _sine die_, jusqu' ce qu'il vous
plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce
qu'il y aurait quelque chose de dsagrable pour moi  effacer votre nom
de la liste aprs l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus
long-tems il y aura t, plus nous aurons de probabilit de succs, et
plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est 
vous de dcider; votre volont,  cet gard, sera ma loi. Si mon zle
est all dj au-del de la discrtion, pardonnez-le moi en faveur du
motif.

Je voudrais que vous vinssiez avec moi  Newsteadt, Hodgson y sera avec
un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade
de classe que j'aie eu depuis la troisime _forme_[10],  Harrow,
jusqu' ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la
chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre
disposition de votre tems et mon agrable compagnie: _balnea, vina_,
etc., etc.

[Note 10: La troisime forme anglaise correspond  la classe de
quatrime de nos collges franais.
(_N. du Tr._)]

Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai
comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas l la
moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi,
mon cher Moore,

Pour toujours, votre, etc.

BYRON.


Parmi les actes de gnrosit et d'amiti qui marquaient chaque anne de
la vie de Lord Byron, il n'en est peut-tre pas de plus digne d'tre
cit, tant pour son opportunit, sa dlicatesse et le mrite de l'objet,
que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des
sentimens si bien prouvs, est ce mme M. Hodgson, auquel sont adresses
un si grand nombre des lettres prcdentes. Il serait injuste de lui
enlever l'honneur de reconnatre lui-mme des obligations si signales;
je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont
il m'a favoris  l'occasion d'un passage des mmoires autographes de
son illustre ami.

Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances
auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent  des
affaires tout--fait particulires; c'est un honneur que je veux rendre
 la mmoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de dplorer la perte.
Me trouvant malheureusement gn, et mme trs-embarrass, je reus de
Lord Byron,  qui j'avais dj d'autres obligations de la mme nature,
je reus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'levrent  celle de
1,000 livres sterlings. Je n'avais point demand ce secours, j'tais
loin de m'y attendre; mais c'tait le projet conu depuis long-tems,
quoique secret, de mon ami, de venir ainsi  mon aide; il n'attendait
que le moment de le faire de la manire la plus efficace. Quand je le
remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent:
_J'avais toujours song  le faire_.

Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de fvrier, il faisait
imprimer son pome de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et
aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons
plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la premire
bauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possdons
aujourd'hui, on sent bien ce don du gnie, non-seulement de surpasser
les autres, mais de se perfectionner lui-mme. Dans le principe, le
lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de
chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est
inutile de dire combien le pote a gagn de varit et d'effets
dramatiques en tendant la substance de ces deux stances sous la forme
si lgre et si lyrique, qu'elles ont actuellement:

       sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait
      bien son matre. Souvent son babil charmait
      Childe-Burun[11], quand son noble coeur tait plein de
      tristes penses dont il ddaignait de parler. Alors il lui
      souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par
      quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et sch
      les larmes prtes  tomber de l'oeil d'Harold...

[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu
l'intention de se peindre lui-mme dans la personne de son hros,
l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord
voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.]

[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour
 tour crits et raturs ici.]

      Il n'emmena que ce page et un fidle serviteur pour voyager
      avec lui dans le Levant, dans une contre loigne. Quoique
      l'enfant ft d'abord chagrin de quitter les bords du lac, o
      il avait pass ses premires annes, bientt son petit coeur
      battit de joie dans l'espoir de voir des nations trangres,
      et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs
      font de si beaux rcits; dont Mandeville[13]...

[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.]

Au lieu de ces strophes si touchantes  Ins dans le premier chant, o
se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mlancolie qui
soient jamais sortis de sa plume, il avait t assez peu difficile dans
son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:

      Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames
      anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,
      l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas
      bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes
      Anglaises, etc., etc.

Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalits
mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que
la description d'un dimanche  Londres qui dfigure encore ce pome.
Dans ce mlange du lger et du grave, il avait pour but d'imiter
l'Arioste. Mais il est bien plus ais de s'lever avec grce d'un style
gnralement familier  quelques morceaux pathtiques et sublimes, que
d'interrompre un rcit grave et solennel pour descendre au burlesque et
au bouffon[14].

[Note 14: Parmi les taches qu'on est oblig de reconnatre dans le
grand pome de Milton, on doit compter une brusque transition de ce
genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_.
(_Note de Moore_.)]

Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'mouvoir et
d'lever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,
par la mme raison peut-tre qu'un trait pathtique et relev au milieu
du style ordinaire de la comdie a un charme tout particulier, tandis
que l'introduction de scnes comiques dans la tragdie, quelque
sanctionne qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et
l'autorit des exemples, ne saurait presque jamais manquer de dplaire.
Le noble pote, convaincu lui-mme que cet essai ne lui avait pas
russi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de
_Childe-Harold_.

Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le clbre voyageur sir
John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irrprochable:

      Vous qui dsirez en savoir plus sur l'Espagne et les
      Espagnols, les diffrens aspects du pays, les saints, les
      antiquits, les arts, les anecdotes et les guerres,
      allez-vous-en  Paternoster-Row, au quartier des libraires;
      tout cela n'est-il pas crit dans le livre de Carr, le
      chevalier de la verte Erin, l'toile errante de l'Europe?
      Prtez l'oreille  ses rcits; coutez ce qu'il a fait, ce
      qu'il a pens, ce qu'il a crit dans les pays trangers.
      Tout cela est renferm dans un lger in-4; empruntez-le,
      volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre
      avis.

Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son
pome, comme des pices d'une riche marqueterie, on remarque la belle
stance:

      Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pens, il y
      a un pays des ames, au-del de ce sombre rivage, etc., etc.

Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:

      Oui, je rverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.

on doive avouer qu'il rgne un ton gnral de scepticisme, c'est un
scepticisme mlancolique qui excite plus de sympathie que de blme; car,
au milieu de ses doutes mmes, on dcouvre un fond de pit ardente
qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'touffer. Pour me servir des propres
paroles du pote dans une note qu'il avait eu d'abord intention de
placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un
scepticisme de dcouragement et non de drision_; distinction qu'il ne
faut jamais perdre de vue: car, quelque dsespre que soit la
conversion de l'infidle qui se moque, celui  qui ses doutes sont
pnibles a encore au dedans de lui-mme les semences de la foi.

En mme tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous
presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Maldiction de Minerve_, et la
cinquime dition des _Potes anglais et les Journalistes cossais_. La
note de ce dernier pome, qui avait t la cause heureuse de notre
liaison, disparut et fut remplace par quelques mots d'explication qu'il
eut la bont de me soumettre auparavant.

Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant
imprims, quelques amis du pote, M. Rogers et moi entre autres, fmes
favoriss de la lecture des preuves. Lord Byron, parlant de cette
poque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais prsages qui
prcdrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de
lettres de ses amis, auxquels il avait t montr, avaient exprim des
doutes sur son succs; et que l'un d'eux avait mme dit que c'tait
_trop bon pour le sicle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avanc
cette opinion, et je souponne que je pourrais bien tre le coupable, le
sicle, il faut l'avouer, a glorieusement rfut cette calomnie sur la
justesse de son got.

C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les preuves, et
que je jetai un coup d'oeil rapide sur un petit nombre de stances qu'il
m'indiqua comme particulirement remarquables. J'eus occasion d'crire
le mme jour  Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration
que cet avant-got de son ouvrage avait excite en moi; et voici la
rponse que j'en reus, du moins quant  la partie littraire.




LETTRE LXXXIII.

 M. MOORE.

29 janvier 1812.


MON CHER MOORE,

J'aurais bien dsir vous voir: je suis dans un dluge de tribulations
ridicules..............................................................
.......................................................................

Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais
_imprim_ ni _exprim_ d'aucune manire une telle opinion. Voulant
crivailler moi-mme, il fallait bien que je trouvasse quelque chose 
redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation
d'immoralit, faute de mieux, et aussi parce qu'tant moi-mme un modle
de puret, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'oeil de mon
prochain_.

Je vous suis oblig, trs-oblig de votre approbation; mais, _en ce
moment_, des loges, _mme de votre part_, ne font aucune impression sur
moi. J'ai toujours t et suis encore dans l'intention de vous envoyer
un exemplaire ds que l'ouvrage paratra; pour l'instant, je ne puis
songer  rien autre chose qu' cet tre infernal, trompeur et charmant,
la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_.

Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.

[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il
doit  sa laideur une partie de son extrme popularit; et, comme MM.
Potier et Odey; il a le privilge de faire rire aux larmes, avant mme
d'ouvrir la bouche.
(_N. du Tr._)]

Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des
troubles qui venaient d'clater  Newsteadt par suite de la mauvaise
conduite d'une des servantes de la maison, que l'on souponnait un peu
trop avant dans les bonnes grces de son matre, et qui, par les airs de
supriorit qu'elle se donnait  l'gard de ses camarades, les avait
disposs  peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans
cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le
premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus
importans se prsentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune
Rushton tait oblig, d'aprs son ordre, de porter des lettres  l'autre
extrmit du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion  un
pisode de cette nature, si ce n'tait  cause des deux lettres
suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravit et quel
sang-froid le jeune lord s'tablit juge dans cette contestation; avec
quelle dlicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a prouv
l'attachement et la fidlit, au lieu d'couter la partialit qu'on
aurait pu lui souponner pour une servante qui ne paraissait pas alors
lui tre absolument indiffrente.




LETTRE LXXXIV.

 ROBERT RUSHTON.

21 janvier 1812.


Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des
_lettres_  Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient
portes en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que
Suzanne doit tre traite civilement, que je ne veux point qu'elle soit
_insulte_ par personne de ma maison, et mme par qui que ce soit tant
que j'aurai le pouvoir de la protger. Je suis rellement dsol que
vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion
de votre caractre pour croire que vous fournissiez l'occasion de
nouveaux reproches, d'aprs le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes
intentions  votre gard. Si le sentiment gnral des convenances n'est
pas assez fort pour vous empcher de vous conduire grossirement avec
vos camarades, je puis du moins esprer que _votre propre intrt_ et le
respect pour un matre qui n'a jamais t dur  votre gard, vous
paratront de quelque poids.

Votre, etc.

BYRON.

_P. S._ Je dsire que vous vous appliquiez  votre arithmtique, que
vous vous occupiez  arpenter,  lever des plans, que vous vous rendiez
familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que
vous m'criviez _une fois par semaine_, pour que je voie o vous en
tes.




LETTRE LXXXV.

 ROBERT RUSHTON.

25 janvier 1812.


Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,
cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire
cette fille, vous lui avez parl d'une manire trs-inconvenante.

Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes  former:
exposez-les moi donc immdiatement; il ne serait ni juste, ni conforme 
mon usage de n'couter que l'une des deux parties.

S'il s'est pass quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon
dernier sjour  Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sr
que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire
autant d'elle. Quoi qu'il soit arriv, je vous le pardonnerai _ vous_.
Je ne suis pas sans avoir eu dj quelques soupons  cet gard, et je
suis certain qu' votre ge ce n'est pas vous qui seriez  blmer si la
chose tait arrive. Ne _consultez_ personne sur votre rponse, mais
crivez immdiatement. Je serai d'autant plus dispos  vous couter
favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu
prononcer un seul mot qui pt nuire  quelqu'un; je suis convaincu que
vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera
impunment le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il
convient. J'attends une rponse immdiate.

Votre, etc.

BYRON.


C'est  la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de
quelques lgrets dans la conduite de la fille en question, et qu'il la
renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, 
M. Hodgson, quelle profonde impression cette dcouverte avait faite sur
son esprit.




LETTRE LXXXVI.

 M. HODGSON.

16 fvrier 1812.


Mon Cher Hodgson,

Je vous envoie une preuve. J'ai t trs-malade la semaine dernire,
la pierre m'a forc de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle ft dans mon
coeur, au lieu d'tre dans mes reins. Les servantes sont parties dans
leurs familles, aprs plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'tait
dj que trop clair. N'importe, je suis guri de cela aussi, je m'tonne
seulement de ma folie de vouloir excepter mes matresses de la
corruption gnrale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois
vaut mieux qu'une de dix annes. J'ai une prire  vous faire: ne me
pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas mme
allusion  l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif
du genre fminin; je ne veux que _propria qu maribus_[16].

[Note 16: Premiers mots d'une des rgles lmentaires de la
grammaire latine  l'usage du collge d'ton. Cette grammaire expose les
rgles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque
adopte dans le mme collge, et suivie dans tous ceux dont les lves
sont destins  l'universit d'Oxford.
(_N. du Tr._)]

Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes
affaires, mon got et ma sant m'y portent galement. Ni mes habitudes,
ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je
m'occuperai  devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans
l'une des plus belles les, et je parcourrai de nouveau, de tems en
tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-l j'arrangerai mes
affaires; il me restera, quand tout sera rgl, de quoi vivre en
Angleterre, c'est--dire de quoi acheter une principaut en Turquie. Je
suis fort gn dans ce moment: j'espre toutefois, en prenant des
mesures pnibles, mais ncessaires, me tirer tout--fait de cette fausse
position. Hobhouse est attendu journellement  Londres; nous serons
charms de l'y voir; peut-tre viendrez-vous aussi boire avec lui une
bonne bouteille avant son dpart, sinon _ la montagne Mahomet_.
Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore
 moi-mme. Je crois que le seul tre humain qui m'ait jamais aim
sincrement et tout--fait, tait de Cambridge, et,  mon ge, il ne
faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de
consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression
n'en peut tre ni fondue ni brise; elle est inviolable.

Pour toujours, votre, etc.

BYRON.


Parmi les lettres o se peignent l'obligeance et la bont de son
naturel, lettres prcieuses  ceux qui les ont reues, et dignes de
l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il
recommande un jeune enfant qui allait entrer  l'cole d'ton, aux soins
d'un lve plus g.




LETTRE LXXXVII.

AU JEUNE JOHN COWELL.

12 fvrier 1812.


MON CHER JOHN,

Vous avez probablement oubli depuis long-tems celui qui vous crit ces
lignes, et lui de son ct serait peut-tre fort embarrass de vous
reconnatre  cause des changemens que le tems doit naturellement avoir
apports dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyag
plusieurs annes en Portugal, en Espagne, en Grce, etc., etc., et j'ai
trouv tant de changemens  mon retour, qu'il serait injuste de penser
que vous ne soyez pas chang aussi et  votre avantage. J'ai une faveur
 vous demander. Un petit garon de onze ans, fils de M***, mon ami
intime, est au moment d'entrer  ton, et je regarderais comme un
service  moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance  son
gard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque
soin, jusqu' ce qu'il soit en tat de se dfendre et de faire ses
affaires lui-mme.

J'ai t charm des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a
donnes, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute
votre famille se porte aussi bien que je le dsire. Vous tes
maintenant, je prsume, dans l'cole suprieure; en votre qualit
d'_tonien_, vous aurez, j'en suis sr, bien du mpris pour un lve de
Harrow; mais je n'ai jamais contest votre supriorit, mme quand
j'tais enfant. J'en ai eu une preuve irrfragable dans un dfi  la
balle crosse, dans lequel j'eus l'honneur d'tre l'un des onze lves
de Harrow qui furent battus tout leur sol par onze toniens, et cela au
premier jeu.

Croyez-moi, bien sincrement, etc., etc.

       *       *       *       *       *

Le 27 fvrier, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_,
il fit le premier essai de son loquence  la chambre des Lords; c'est
dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord
Holland, commerce non moins honorable qu'agrable  tous deux, en ce
qu'il exigeait les qualits les plus belles de l'humanit, d'un ct un
pardon entier des injures reues, de l'autre la rparation la plus
complte et l'aveu le plus franc de ces mmes injures. La loi en
dlibration tait un bill contre les briseurs de mtiers,  Nottingham,
et Lord Byron avait tmoign  M. Rogers son intention de prendre parti
 la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland
qui, avec son obligeance ordinaire, dclara qu'il tait prt  donner
tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres
suivantes feront mieux connatre les commencemens de cette liaison.




LETTRE LXXXVIII.

 M. ROGERS.

4 fvrier 1812.


MON CHER MONSIEUR,


Avec mes remerciemens bien sincres, j'ai  offrir  lord Holland le
concours de mon opinion absolue quant  la question  poser d'abord aux
ministres. Si leur rponse est ngative, je me propose, avec
l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comit soit
nomm pour prendre des informations  cet gard. Je m'empresserai de
profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la
bont de me confier, pour m'clairer sur l'expos des faits qu'il pourra
tre ncessaire de soumettre  la chambre.

D'aprs tout ce que j'ai pu observer moi-mme durant mon dernier voyage
 Newsteadt,  l'poque de Nol, je suis convaincu que, si l'on n'adopte
promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux
consquences les plus dplorables. Les outrages et les dprdations de
jour et de nuit sont arrivs  leur comble: ce ne sont plus seulement
les propritaires des mtiers qui y sont exposs  cause de leur
profession; des personnes qui ne sont nullement lies avec les mcontens
ou leurs oppresseurs ne sont plus  l'abri des insultes et du pillage.

Je vous suis trs-oblig de la peine que vous vous tes donne pour
moi, et vous prie de me croire toujours votre oblig et affectionn,
etc., etc.




LETTRE LXXXIX.

 LORD HOLLAND.

25 fvrier 1812.


MILORD,

J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en
remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne
crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manire
d'envisager la chose diffre, jusqu' un certain point, de celle de M.
Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,
que parce qu'il craint, ainsi que ses confrres, de se voir accuser d'en
tre le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des
manufactures comme un corps d'hommes opprims, sacrifis  la cupidit
de certains individus qui se sont enrichis par les mmes moyens qui ont
priv les ouvriers au mtier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par
l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en
voil six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu
est de beaucoup infrieur en qualit,  peine prsentable sur les
marchs d'Angleterre, et amoncel bien vite pour l'exportation.
Srement, milord, quoique nous nous rjouissions de tous les
perfectionnemens dans les arts, qui peuvent tre utiles au genre humain,
nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifi au
perfectionnement des mcaniques. La conservation et le bien-tre de la
classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la
socit que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de
prtendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant
d'ouvrage. J'ai vu l'tat o sont rduits ces malheureux, c'est une
honte pour un pays civilis. On peut condamner leurs excs, on ne
saurait s'en tonner. L'effet du bill propos serait de les jeter dans
une rbellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront
l'expression de cette opinion fonde sur ce que j'ai vu moi-mme sur les
lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enqute, je suis convaincu que l'on
rendrait de l'ouvrage  ces hommes, et de la tranquillit au pays. Il
n'est peut-tre pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la
peine d'tre essaye. On en viendra toujours assez tt  l'emploi de la
force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est
point tout--fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de
grand coeur, et sans arrire-pense,  son jugement suprieur et  son
exprience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer
le bill, ou mme je me tairai tout--fait, si vous le jugez plus
convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces
malheureux, je crois  l'existence de leurs griefs, et les trouve plus
dignes de piti que de chtimens. J'ai l'honneur d'tre avec un profond
respect, Milord,

De votre seigneurie,

Le trs-humble et trs-obissant serviteur.

BYRON.

_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me
juge un peu trop partial envers ces hommes-l, et  demi _briseur de
mcaniques_, moi-mme.


C'et t sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom  la
tribune comme dans le monde potique; mais la nature semble ne pas
permettre au mme homme d'acqurir plusieurs genres de gloire  la fois.
Il s'tait prpar pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart
des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il
avait compos, mais il avait crit d'avance la totalit de son discours.
Sa rception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de
son ct lui adressrent de grands complimens de flicitation. Lui-mme
fut on ne peut plus enchant de son succs; on verra dans le rcit
suivant, de M. Dallas,  quel innocent orgueil il se livra dans cette
occasion.

Quand il quitta la grande chambre, j'allai  sa rencontre dans le
passage; il tait rayonnant de joie, et paraissait fort agit. Ne
prsumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la
droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne ds
qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. Quoi! s'cria-t-il,
votre main gauche  un ami, dans une telle occasion! Je lui montrai mon
parapluie pour excuse, et, le changeant aussitt de main, je lui
prsentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il tait dans
l'enchantement, il me rpta plusieurs des complimens qu'on lui avait
faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient tmoign le dsir de
faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son
discours: mon cher, voil la meilleure prface que je puisse vous donner
pour _Childe-Harold_.

Ce discours en lui-mme, tel qu'il nous est donn par M. Dallas, d'aprs
le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et
cette mme sorte d'intrt que l'on prouve  la lecture des vers de
Burke, on peut l'prouver en lisant les essais peu nombreux de Byron
dans l'loquence oratoire.

Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives 
ses essais d'loquence parlementaire, et surtout  son premier discours.

Le got de Shridan pour moi, qu'il ft vrai ou simplement une
mystification, je le devais  mes _Potes anglais et les Journalistes
cossais_. (Je dois croire cependant qu'il tait sincre, car lady
Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assur lui avoir entendu
exprimer la mme opinion avant et aprs qu'il m'et connu.) Il m'a dit
plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la posie (de la mienne du
moins), qu'il n'aimait mes _Potes anglais_ que parce qu'il y voyait
quelque chose qui annonait que je deviendrais un grand orateur; si je
voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa
de me le rpter jusqu' la fin; et je me rappelle que mon professeur
Drury avait de moi la mme ide quand j'tais enfant, mais je ne m'en
suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parl une fois ou deux,
comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entre dans la vie
publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions
hautaines et rserves m'ont empch de renouveler l'exprience. Une
autre raison, c'est le peu de tems que je suis rest en Angleterre
depuis ma majorit, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant
pas lieu d'tre dcourag, surtout  mon _premier_ discours (je n'ai
parl que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours aprs parut
_Childe-Harold_, et personne ne songea plus  ma _prose_, pas mme moi;
elle devint pour moi un objet secondaire et nglig; cependant,
quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais russi.

On peut voir, dans une lettre  M. Hodgson, quelles impressions avait
faites sur lui le succs de son premier discours.




LETTRE XC.

 M. HODGSON.

5 mars 1812.


MON CHER HODGSON,

Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent
dans les journaux; ils y sont toujours donns d'une manire incorrecte:
cela a t surtout le cas cette fois-ci,  cause des dbats de la
Chambre des Communes pendant cette mme soire. Le _Morning-Post_ aurait
d dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que
je l'ai prononc, dans le _Parliamentary-Register_, ds qu'il paratra.
Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord
Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens
dans leurs discours; et lord Eldon m'a rpondu ainsi que lord Harrowby.
J'ai reu depuis, personnellement, et par l'intermdiaire de mes amis,
de magnifiques loges des ministriels... oui, des ministriels, aussi
bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett.
Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses ides, que c'est le
meilleur discours prononc par un lord; Dieu sait depuis combien de
tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais
persvrer; et lord Granville a remarqu que la construction de
quelques-unes de mes priodes rappelait beaucoup la manire de _Burke_!!
Il y a l de quoi donner de la vanit. J'ai dit les choses les plus
violentes avec une sorte d'impudence modeste, insult tout le monde, mis
le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois
croire mes rapports, ma rputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon
dbit, il a t assez lev et assez facile, peut-tre un peu trop
thtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnatre moi-mme, ni
qui que ce soit........................................................
.......................................................................

Mon pome parat samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'crire. Ma
pierre est partie pour le prsent; mais je crains d'en avoir pour la
vie. Nous parlons tous d'une visite  Cambridge.

Tout  vous,

BYRON.


Sous la mme date, il adressa  lord Holland un exemplaire de son
ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles
sentimens.




LETTRE XCI.

5 mars 1812.


MILORD,

Puis-je esprer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire
de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si compltement prouv la vrit du
premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient  l'injure_,
que je me hte de saisir cette occasion de donner un dmenti au vers
suivant. Si je n'tais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse,
s'est chapp d'une tte follement irrite, a fait sur votre seigneurie
aussi peu d'impression qu'il en mritait, je n'aurais pas le courage
(peut-tre donnerez-vous  mon action un nom plus svre et plus juste),
de vous offrir un in-4 du mme auteur. J'ai appris avec peine que votre
seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de
lui-mme ou de son auteur, il aura du moins servi  quelque chose; s'il
pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et
puisque certains personnages factieux ont dit, il y a plusieurs
sicles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les
miens comme de faibles assistans de l'_eau mdicinale_.

J'espre que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres,
et me croirez, avec le plus profond respect,

De votre seigneurie,

Le trs-affectionn et oblig serviteur,

BYRON.


Deux jours aprs son discours  la Chambre Haute, parut
_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi
instantane que profonde et durable. Le gnie seul pouvait assurer la
continuit du succs; mais, outre le mrite de l'ouvrage, on peut
assigner d'autres causes  l'enthousiasme avec lequel il fut aussitt
reu.

[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires  sa soeur, Mrs.
Leigh, avec l'inscription suivante:

Offert  ma chre soeur Augusta,  ma meilleure amie,  celle qui m'a
toujours aim beaucoup plus que je ne le mritais, par le _fils de son
pre_, et son trs-affectionn frre,

BYRON.]

Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractre particulier du
gnie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems
o il a vcu; qui pensent que les grands vnemens qui signalrent la
fin du dernier sicle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en
les habituant aux ides libres et grandes, en ouvrant la carrire aux
hommes entreprenans dans tous les genres, amenrent naturellement la
production d'un pote tel que Byron; qui, enfin, le considrent comme le
reprsentant de la rvolution dans la posie, aussi bien qu'un autre
grand homme, Napolon, en fut le reprsentant dans le gouvernement des
tats et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute
son tendue, il faut avouer que la libert donne  toutes les passions,
 toutes les nergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette
poque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes pouvantables
qui avaient lieu presque chaque jour sur le thtre du monde, avait
cr, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un got
prononc pour les impressions fortes, que les stimulans puiss aux
sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore
qu'un asservissement abject aux autorits tablies tait tomb en
discrdit, non moins en littrature qu'en politique, et que le pote
dont les chants respireraient le plus compltement cet esprit sauvage et
passionn du sicle, qui oserait sans rgles et sans entraves s'avancer
jusqu'aux dernires limites dans l'empire du gnie, tait plus sr de
rencontrer un public dispos  sympathiser avec ses nobles inspirations.

Il est vrai qu' la licence sur les sujets religieux qui s'tait
dborde pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succd
pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens
diamtralement oppos. Non-seulement la pit, mais le bon got
s'taient rvolts contre les plaisanteries et la drision des choses
saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans
_Childe-Harold_, et adopt ce ton de lgret et de persiflage, auquel
il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute
l'originalit, toute la beaut de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer
un triomphe aussi prompt et si incontest. Les sentimens religieux qui
se sont dvelopps dans toute l'Europe depuis la rvolution franaise,
comme les principes politiques ns du mme vnement, en rejetant toute
la licence de cette poque, avaient conserv cependant son esprit de
libert et de recherche. Parmi les premiers rsultats de cette pit
ainsi agrandie et claire, est cette libert qu'elle porte les hommes 
accorder aux opinions et mme aux hrsies des autres. Pour des
personnes sincrement religieuses, et par consquent tolrantes, c'tait
sans doute un grave spectacle que celui d'un grand gnie comme Byron,
clips par les tnbres du scepticisme. Si elles avaient connu
elles-mmes auparavant ce que c'est que douter, elles prouvaient une
sympathie mlancolique pour lui; si au contraire elles taient toujours
demeures tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un oeil de
piti sur un malheureux encore en proie  l'erreur. En outre,
quelqu'errones que fussent alors ses ides en matire religieuse, il y
avait dans son caractre et dans sa destine quelques circonstances qui
laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui.
Son temprament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il ft
dj endurci dans ses garemens; on savait que, pour un coeur ulcr
comme le sien, il n'y avait qu'une source vritable de consolations:
ainsi l'on esprait que l'amour de la vrit, si visible dans tout ce
qu'il avait crit, lui permettrait un jour de la dcouvrir.

Une autre, et l'une des causes qui, avec le mrite rel de son ouvrage,
contriburent le plus puissamment  lui assurer le succs prodigieux
qu'il obtint, fut sans doute la singularit de son histoire personnelle
et de son caractre. La manire dont il avait fait son entre dans le
monde avait t assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention
et l'intrt. Tandis que dans la classe  laquelle il appartenait, tous
les autres jeunes gens de mrite s'y prsentaient prcds des loges et
des esprances d'une foule d'amis, le jeune Byron y tait entr seul,
sans tre annonc, sans tre attendu, reprsentant une ancienne maison
dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt,
semblait se rveiller en sa personne du sommeil d'un demi-sicle. Les
circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses reprsailles sur
ceux qui avaient attaqu sa gloire littraire; sa disparition de la
scne de son triomphe aussitt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignt
attendre les lauriers qu'il avait mrits; son dpart pour un voyage
lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la
dure et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jet
un air aventureux sur le caractre du pote, et prpar les lecteurs 
venir au-devant des impressions de son gnie. En faisant une
connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de
ce qu'ils avaient imagin, ils dcouvrirent en lui de nouvelles
singularits, de nouveaux motifs d'intrt bien suprieurs  tout ce
qu'ils avaient pu prvoir: tandis que la curiosit et la sympathie
excites par ce qu'il avait laiss transpirer de son histoire taient
encore enflammes davantage par le mystre qui environnait tout ce qu'il
lui restait encore  raconter. Les pertes rcentes qu'il avait faites,
et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la ralit
aux ides que ses admirateurs s'taient faites, et semblaient les
autoriser  imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du pote Young,
_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au
public_, pourrait avec plus de force et de vrit s'appliquer aussi 
Lord Byron.

Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force
dans le cercle de socit avec lequel il se trouva immdiatement en
contact, soutenus par d'autres qui eussent prsent assez d'attraction,
surtout aux femmes, quand bien mme il n'aurait pas possd tant de
grandes qualits. Sa jeunesse, la beaut noble et mle de ses traits
empreints d'une mlancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses
manires avec les femmes; la fiert qu'il dployait dans l'occasion avec
les hommes; la singularit de tout ce que l'on rapportait de son genre
de vie, si propre  exciter et  nourrir la curiosit: toutes ces
petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent  rpandre
promptement sa rputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien
d'autres sources plus pures d'intrt, l'on ne doive compter les
allusions qu'il fait dans son pome  des _passions heureuses_;
allusions qui n'taient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe
qui se laisse vaincre avec moins de rsistance par ceux que recommandent
un plus grand nombre de succs antrieurs.

Il tait convaincu, en partie peut-tre par modestie que son rang tait
entr pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. J'en dois
une grande partie, disait-il  M. Dallas,  mon titre de lord. On
serait d'abord dispos  croire qu'un charme de cette nature ne devrait
oprer que sur des hommes d'un rang infrieur; mais ces paroles mmes
sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe o l'on sente et
apprcie aussi vivement l'avantage d'tre noble que dans la classe de
ceux qui le sont. Il tait naturel aussi que l'admiration de cette
socit pour le nouveau pote ft augmente par le sentiment qu'il tait
sorti de son sein, et que leur ordre avait  la fin produit un homme de
gnie qui paierait amplement les arrrages de leur contribution ds
depuis si long-tems au trsor de la littrature anglaise.

Enfin, pour me rsumer, si l'on considre tous les avantages que je
viens d'numrer, on pourra voir que jamais il n'a exist, et que
probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un gnie
aussi surprenant, aid de tant de circonstances et de qualits qui
captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il
lectrique; sa renomme ne passa pas par les gradations ordinaires, elle
s'leva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans
les contes de fes. Ainsi qu'il le dit lui-mme dans ses _Memoranda_:
Je m'veillai un matin et me trouvai un homme clbre. La premire
dition de son ouvrage fut enleve en un moment; et comme les chos de
sa renomme se multipliaient de tous cts, les noms de _Childe-Harold_
et de _Lord Byron_ remplirent bientt toutes les bouches. Les plus
grands personnages vinrent s'inscrire  sa porte; et, parmi ceux-ci,
plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraits dans sa satire: mais
ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'couter qu'une
gnreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa
table des lettres, tmoignages flatteurs de son succs; depuis le grave
tribut des hommes d'tat et des philosophes, jusqu'au billet romanesque
d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation
pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton  la socit
_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'tait pour lui
qu'un dsert, lui ouvrit l'entre de ses cercles les plus distingus; et
bientt il se vit le personnage le plus recherch dans les assembles
les plus illustres.

M. Murray avait donn 600 livres sterling de ce pome; mais Byron en
avait abandonn la proprit  M. Dallas[18], de la manire la plus
simple et la plus dlicate, disant en mme tems que _jamais il ne
consentirait  recevoir un sou pour ses crits_, rsolution dicte par
l'orgueil et la gnrosit runies, dont il se dpartit sagement dans la
suite, quoiqu'elle et t suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19]
et par Voltaire. Ce dernier abandonna  Prault et  d'autres libraires
le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en
reut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron
avait eu d'abord l'intention de ddier son ouvrage  son jeune ami, M.
Harness; mais il y renona en y rflchissant plus mrement. Aprs lui
avoir annonc ce changement de rsolution dans une lettre qui
malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne
pour raison que, plusieurs parties de son pome pouvant faire une
impression dfavorable pour lui-mme, il craignait qu'une partie de
l'odieux ne retombt jusque sur son ami, et ne lui portt prjudice dans
la carrire qu'il se disposait  embrasser.

[Note 18: Aprs lui avoir parl de la vente et rgl tout pour la
seconde dition, je dis: Comment puis-je penser  la rapidit de la
vente, aux profits qui en rsulteront, sans songer...-- quoi?--Aux
sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais
qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne
recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.
(_Souvenirs_, par M. Dallas.)]

[Note 19: Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre  Pulteney. (12
mai 1735), reu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.]

Peu de tems aprs la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur
vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre
qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de
toutes les dmarches que cette lettre pourrait ncessiter. Elle lui
avait t remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les
affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphes du
monde fashionable, le colonel Grville. Son but tait de demander de
Lord Byron, comme auteur des _Potes anglais et les Journalistes
cossais_, une rparation convenable de l'injure que le colonel pensait
avoir reue dans certains passages relatifs  sa conduite comme
directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui, 
blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des
expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'tait pas dispos 
laisser passer, quoiqu'il convnt bien d'avoir eu les premiers torts:
Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manire de
rpondre  une pareille lettre. Toutefois, il consentit  s'en remettre
entirement  moi sur toute cette affaire; et bientt aprs, j'eus une
entrevue avec le tmoin du colonel Grville. Je ne le connaissais
aucunement alors: il me reut avec la plus grande politesse, et montra
toute la disposition possible de terminer  l'amiable l'affaire qui nous
runissait. Comme je commenai par lui reprsenter que les termes dans
lesquels tait exprime la demande de son ami devaient tre changs
auparavant, il consentit avec empressement  lever cet obstacle.  sa
prire, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans;
et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me
l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reus de Lord Byron
les instructions suivantes:

Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que
le jeu ait t dloyal, comme on peut le vrifier dans le livre, o il
est mme expressment ajout en note que _les directeurs ignoraient
compltement ce qui se passait_. Que l'on ait jou  _Argyle-Rooms_, on
ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des ds. Lord
Byron les a vus personnellement en usage. On prsume que des billards et
des ds peuvent bien tre appels des jeux. Le mot admis, le prsident
de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir t dsign comme
l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifi son autorit?

Lord Byron n'a point d'animosit contre le colonel Grville. Il lui
semble qu'il a le droit de parler et d'crire _publiquement_ d'une
institution publique, dont il tait lui-mme l'un des souscripteurs. Le
colonel Grville tait le directeur reconnu de cette institution... Il
serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon
ou de mauvais.

Lord Byron doit laisser au tmoin du colonel Grville et au sien, M.
Moore, la discussion de la rparation de l'injure vraie ou suppose.
Tout en ayant le plus gard  ce que peut exiger l'honneur du colonel,
Lord Byron prie ces messieurs de mnager aussi le sien. Si l'affaire
peut se terminer  l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son
pouvoir pour amener un tel rsultat, sinon il est dispos  faire raison
au colonel Grville de la manire qu'il lui plaira de choisir.

Je reus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M.
Leckie.

MON CHER MONSIEUR,

J'ai trouv mon ami au lit, trs-malade; je l'ai cependant dtermin 
copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-tre
voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu' midi. Si vous
prfrez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout  vos
ordres.

Votre trs-affectionn, etc.

G.T. LECKIE.


Avec des dispositions aussi favorables des deux cts, il est
presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas  s'arranger de la
manire la plus satisfaisante.

Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion
pour extraire quelques dtails piquans du compte rendu par Lord Byron de
certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait t, 
diffrentes poques, employ comme mdiateur:

J'ai t appel au moins vingt fois, comme mdiateur ou second, dans de
violentes querelles. J'ai toujours trouv moyen d'arranger l'affaire
sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraner  des
consquences mortelles; et cela dans des circonstances fort dlicates
quelquefois, et ayant  traiter avec des esprits emports et irascibles,
des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des
cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farin_. Tout cela, bien
entendu, dans ma jeunesse, quand je frquentais des compagnies  tte
chaude. J'ai port des dfis de gentlemen  des lords, de capitaines 
des capitaines, d'hommes de loi  des conseillers, et une fois d'un
ecclsiastique  un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai
celui-ci peu dispos _ terminer cette sanglante querelle sans en venir
aux coups_. L'affaire tait venue  propos d'une femme. Je n'ai jamais
vu femelle se conduire si mal que cette crature sans ame et sans coeur;
ce qui ne l'empchait pas d'tre fort belle. C'tait une certaine
Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour
l'engager  dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort,
et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prtre ou d'un
lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni
moi, ni N***, fils de sir E. N***, tmoin de l'autre partie, ne pmes
les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude
du commerce des femmes. Je parvins toutefois  arranger l'affaire sans
son talisman, et, je crois,  son grand dplaisir; c'tait bien la plus
infernale prostitue que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre.
Quoique mon ecclsiastique ft sr de perdre sa femme ou son bnfice,
il tait aussi belliqueux que l'vque de Beauvais. Il ne voulait pas se
laisser apaiser; mais il tait amoureux, et l'amour est une passion
martiale.

Quelque dsagrable qu'il ft pour lui de voir les consquences de sa
satire entraner des explications hostiles, il tait incomparablement
plus embarrass dans les cas o l'on y rpondait par des tmoignages
d'affection. Il se rencontrait journellement  cette poque avec les
personnes que sa plume avait offenses personnellement ou dans leurs
proches, et les politesses qu'il en recevait taient, comme il le disait
souvent en se servant du langage si fort de l'criture, comme autant de
_charbons ardens accumuls sur sa tte_. Il tait, en effet, on ne peut
plus sensible au plaisir ou au dplaisir de ceux avec lesquels il
vivait; et s'il avait pass sa vie sous l'influence immdiate de la
socit, on peut douter qu'il se ft jamais abandonn  cette nergie
sans frein, dans laquelle il dploya ses talens, et dont il abusa
quelquefois. Quand il publia sa premire satire, la socit ne lui avait
pas encore impos son joug salutaire, et au moment o il donna _Can_ et
_Don Juan_, il avait de nouveau bris tous les liens qui l'y
attachaient. De l cet instinct de solitude et d'indpendance auquel il
a d une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa
propre imagination, il pouvait dfier le monde entier; dans la vie
relle, on et pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un
sourire. La facilit avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le
simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la
flexibilit de son caractre. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM.
Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que
non-seulement il renona  sa premire ide de s'identifier avec son
hros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites,
qu'ils avaient trouve trop htrodoxe. Peut-tre mme peut-on avancer
que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur
lui, il et consenti  faire disparatre toute la partie sceptique de
son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son sjour
en Angleterre, il n'offrit rien de semblable  ses lecteurs, et que,
dans les belles crations de son gnie, qui illustrrent cette poque et
tinrent le public dans une admiration perptuelle, la licence et
l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le
sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce
dont il tait capable, une fois qu'il se serait dbarrass de ses
entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent t ses ouvrages
tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi
de tous liens, qu'il donna l'essor  son gnie et s'leva  cette
hauteur prodigieuse o il put enfin dployer toute sa force. Quoique
l'abus qu'il en fit soit dplorable, les excs mmes de cette nergie
sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empcher de les admirer en les
condamnant.

Cette sensibilit,  l'gard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques
prcdentes, est un des exemples qui montrent combien aisment cet
esprit colossal et pu tre, je ne dis pas touff, mais comprim par
les petits liens de la socit. L'agression dont il s'tait rendu
coupable, non-seulement tait passe depuis long-tems, mais, plusieurs
des plus offenss l'avaient entirement pardonne, et cependant, ce qui
fait le plus grand honneur  son sentiment des convenances sociales,
l'ide de vivre familirement et sur un pied d'amiti avec les personnes
sur les talens ou le caractre desquelles il avait exprim une opinion
si dfavorable lui devint  la fin si insupportable, qu'avanc comme il
l'tait dans la cinquime dition des _Potes anglais_, etc., il en vint
 prendre la rsolution d'anantir tout--fait cette satire, et qu'il
donna en consquence  Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter
l'dition entire au feu. Il sacrifia aussi dans le mme tems, et par
des motifs semblables, aids,  ce que je pense, de quelques
reprsentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Maldiction
de Minerve_, pome dirig contre ce seigneur, et dont l'impression tait
dj fort avance. Les _Imitations d'Horace_ partagrent le mme sort,
quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.

Pour prouver encore mieux combien il tait sensible aux plus lgers
nuages qui pouvaient s'lever dans la socit o il vivait, je n'ai qu'
citer les billets suivans qu'il adressa  son ami, M. William Bankes,
craignant que celui-ci n'et quelque raison d'tre fch contre lui.




LETTRE XCII.

 M. WILLIAM BANKES.

20 avril 1812.


MON CHER BANKES,

Je me sens bless (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens
bless, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espre
cependant que ce n'est-l qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je
serais dsespr que rien dans ma conduite et pu vous faire supposer
que j'avais meilleure opinion de moi-mme, ou moins bonne opinion de
vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collge de la
Trinit, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point
trouv chez moi quand vous y tes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au
milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de
conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-l, il n'en
est pas que je prfre  la vtre.

Croyez-moi bien sincrement votre, etc.

BYRON.




LETTRE XCIII.

 M. WILLIAM BANKES.


MON CHER BANKES,

Mon empressement  provoquer une explication a d vous convaincre que,
quel qu'ait pu tre le changement malheureux de mes manires, il tait
aussi involontaire qu'il et t plein d'ingratitude si j'y avais
effectivement mis de l'intention. Rellement, je m'tais aperu que,
quand nous tions ensemble, j'avais montr de tels caprices. Je savais
bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais dsir,
mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en
trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins
de cas d'un homme de la socit duquel je trouve honneur et plaisir.
Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant
_plus tendu_, de mes connaissances, mais  des circonstances que vous
comprendrez facilement, j'en suis sr, avec un peu de rflexion.

Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je
puisse avoir  votre gard, ou vous au mien, d'autres penses que celles
que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, rcemment encore,
que mon caractre s'amendait; je serais bien fch que vous changeassiez
d'opinion. Croyez-moi, votre amiti m'est bien plus prcieuse que toutes
ces vanits absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entich.
Je n'ai jamais contest votre supriorit, ou dout srieusement de
votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais  mettre la
zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincres regrets de
votre bien affectionn, etc.

_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient
aussi.

Au mois d'avril, il fut de nouveau tent d'essayer ses forces dans la
Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en
considration des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima
fortement en sa faveur. Ce second discours parat avoir t moins
heureux que le premier; son dbit fut jug ampoul et thtral; infect,
je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce mme
ton dclamatoire et chant dont il dfigurait ses posies en les
rcitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des
coles publiques, mais plus particulirement  Harrow, et se rapprochant
assez du chant pour dplaire davantage  ceux qui l'aiment et le
comprennent le mieux.

Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des
ngociations pour le changement de ministre qui eut lieu pendant cette
session.

 la runion des pairs de l'opposition (1812), aprs que lord Granville
et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative  la ngociation
de lord Moira, j'tais assis prs du duc actuel de Grafton, et je lui
demandai: Que faut-il faire maintenant?--Rveiller le duc de Norfolk qui
ronfle l  ct de nous, me rpondit-il; je ne crois pas que les
ngociateurs nous aient laiss rien autre chose  faire.

Lors des dbats, ou plutt de la discussion sur cette mme question,
j'tais plac immdiatement derrire lord Moira, qui tait extrmement
contrari du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se
tournait vers moi et me demandait frquemment si j'tais de son avis. La
question ne laissait pas que d'tre embarrassante pour moi, qui n'avais
pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me rpter: Les choses
ne se sont pas passes ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc.
Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'tais touch de le voir
prendre cette affaire tellement  coeur.

La motion pour l'mancipation des catholiques fut prsente une seconde
fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en
considration emporte  la simple majorit d'une voix. Voici une autre
anecdote assez amusante  propos de cette division de la chambre.

Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien diffrens, Theulow et
Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans
l'un des dbats pour la question catholique, les pairs se trouvant
galement partags, ou la majorit n'tant que d'une voix, je ne me
rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je
ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour manciper cinq millions
d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immdiatement  ma place,
mais je me tins debout prcisment derrire le _sac de laine_. Lord
Eldon, tournant la tte, m'aperut, et dit aussitt  un pair qui tait
venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez
l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est  eux
maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_

Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la socit, comme
homme et comme pote, allait toujours en augmentant. La facilit avec
laquelle il se livra au tourbillon des socits  la mode, et se mla 
leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en ft d'ailleurs,
ils avaient pour lui le charme de la nouveaut. Cette sorte de vanit,
presque insparable du gnie, et qui consiste dans une extrme
susceptibilit pour soi-mme, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire,
la possdait  un degr peu ordinaire. Jamais cette excessive
sensibilit pour l'opinion des autres ne fut excite d'une manire plus
constante et plus varie que dans les cercles o il venait d'entrer. Je
trouve, dans un billet qu'il m'crivit  cette poque, quelques
allusions plaisantes  la foule d'admirateurs dont il s'tait vu entour
la veille dans une soire, et tel tait  la vrit le flatteur embarras
o il se trouvait dans toutes les runions. Dans ces occasions, surtout
avant que le cercle de ses connaissances se ft assez tendu pour le
mettre tout--fait  son aise, son air et sa dmarche taient d'un homme
dont les penses taient mieux occupes ailleurs, et qui ne jetait qu'un
oeil distrait et mlancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses
manires si rserves au milieu de pareilles scnes, et toutefois si
bien d'accord avec les ides romantiques qu'on s'tait faites de lui,
taient le rsultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de
cette envie de produire de l'effet et de faire impression  laquelle le
portait naturellement la tournure potique de son esprit. Rien, en
effet, ne saurait tre plus amusant et plus singulier que le contraste
de son enjouement en petit comit avec sa rserve et sa fiert dans les
cercles qu'il venait de quitter. C'tait comme la gat bruyante d'un
enfant, _au sortir_ de l'cole; il n'tait point de plaisanteries, de
tons malicieux dont il ne ft capable. Habitu  le trouver toujours si
enjou dans le tte--tte, je le raillais souvent sur le ton sombre de
ses posies, comme emprunt; mais il me rpondait constamment, et je
cessai bientt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui
plaisaient, il tait au fond du coeur l'un des malheureux les plus
mlancoliques du monde.

Parmi une foule de billets que je reus de lui  cette poque, relatifs,
quelques-uns aux parties o nous nous trouvions ensemble, d'autres  des
affaires aujourd'hui oublies, j'en choisirai quelques-uns qui, en
faisant connatre sa socit et ses habitudes, ne seront peut-tre pas
sans intrt.

25 mars 1812.

A tous ceux qui les prsentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas
Moore, tes assign, non invit, sur demande spciale et toute
particulire,  vous trouver demain soir,  neuf heures et demie, chez
lady Charlotte Lamb, o vous serez reu civilement et convenablement.
Venez, je vous en prie; on m'a tant accabl de questions sur votre
compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir rpondre en personne.

Croyez-moi toujours, etc.

       *       *       *       *       *

J'aurais rpondu  votre billet ds hier, si je n'avais espr vous
voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour o
nous irons dner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce
soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir
chez miss Berry, autrement j'y serais all  coup sr.

Comme  l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras;
aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.

Croyez-moi toujours votre, etc.

8 mai 1812.

Je suis trop fier de votre amiti pour me rendre difficile sur le choix
de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu
plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de
moi-mme dans ce moment, cela ne me russit gure. Si vous connaissiez
ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des
ngligences apparentes, o l'intention n'entre pour rien.

Je quitterai Londres bientt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans
me voir. Je vous souhaite du fond du coeur tout le bonheur que vous
pouvez vous souhaiter  vous, et je crois que vous avez pris le chemin
pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a
abandonn pour toujours.

Tout  vous, etc.

20 mai 1812.

Aprs avoir pass toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_
Bellingham _dans l'ternit_[20], et  trois heures, le mme jour,
partir *** pour la campagne.

[Note 20: Phrase consacre pour dire _pendre_. On peut justifier la
prsence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet
homme n'tait point un assassin ordinaire. Son procs fit grand bruit en
Angleterre. Il avait tu M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein
Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en
assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce dput, il
persista  dire que sa seule raison tait qu'il dsapprouvait sa
conduite parlementaire. On tait curieux de savoir s'il ferait d'autres
aveux sur l'chafaud: il n'en fit point.
(_Note du Tr._)]

J'irai, je crois, passer quelques jours  Nottingham au commencement de
juin: dans ce cas, je viens vous prendre  l'improviste avec Hobhouse
qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher  mes
ennuis.

J'avais dessein de vous crire une longue lettre, mais je sais que cela
m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je
vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne
manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.

Tout  vous.

_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincres  Mrs ***; elle
est rellement fort belle. Je puis vous le dire, mme  vous, car jamais
figure ne m'a frapp comme celle-l.


Il avait lou une fentre avec ses deux camarades de collge, MM. Bailey
et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemble
et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte
tait ferme. M. Madocks se chargea de rveiller les gens de la maison,
tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenrent bras dessus bras
dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scne assez fcheuse.
Voyant une pauvre femme couche sur les marches, devant une porte, Lord
Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de
compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa
main, se leva tout--coup, et, grimaant un rire effroyable, se mit 
boiter en singeant l'infirmit de son bienfaiteur. Il ne pronona pas
une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien
en nous loignant de cette misrable.--

Je citerai  ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un
bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit
porte-fanal qui marchait devant lui cria: De ce ct, Milord.--Il
parat vous connatre, dit M. Rogers.--Me connatre! rpondit Lord Byron
assez tristement; tout le monde me connat, je suis un tre difforme.

En parlant des honneurs rendus  son gnie, j'aurais d dire qu'il eut,
au printems, dans une soire, celui d'tre prsent au prince rgent,
sur la demande de cet auguste prince lui-mme. Le rgent, dit M.
Dallas, lui exprima toute son admiration du pome de _Childe-Harold_, et
le reste de la conversation sduisit tellement le pote, que si le
prochain lever n'et t retard par une cause fortuite, il y a gros 
parier qu'on l'et vu souvent  Carlton-House, o peut-tre serait-il
devenu courtisan tout--fait.

Aprs ce sage pronostic, le mme crivain ajoute: Je fus le voir le
matin du jour o le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de
cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrs, ce qui n'allait
point du tout  sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne
m'avait point dit qu'il dt aller  la cour: il me parut qu'il lui
semblait ncessaire de justifier son intention, car il me fit observer
qu'il ne pouvait gure s'en dispenser dcemment, le prince rgent lui
ayant fait l'honneur de lui dire qu'il esprait bientt le voir 
Carlton-House.

Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-mme sa
prsentation.




LETTRE XCIV.

 LORD HOLLAND.


CHER MILORD,

Je dois vous paratre bien ingrat, et j'ai t en effet bien ngligent,
mais je n'ai appris qu'hier soir que milady tait hors de danger; je me
prsenterai demain, et j'aurai, j'espre, la satisfaction d'apprendre
qu'elle est tout--fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la
goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et
que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.

L'autre soir,  un bal, j'ai t prsent, par ordre,  notre gracieux
rgent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a
profess beaucoup de got pour la posie. Je confesse que c'tait l un
honneur tout--fait inattendu; je songeais  l'aventure de ce pauvre
B***, et je craignais de tomber moi-mme dans une pareille bvue. J'ai
maintenant bon espoir, si M. Pye venait  mourir, de _chansonner la
vrit  la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mmoire. Songez un
peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le
remords me forcerait  me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de
l'anne, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien
considr, je ne conspirerai contre l'existence de notre laurat, ni par
la plume ni par le poison.

Voulez-vous prsenter mes trs-humbles respects  lady Holland, et me
croire toujours bien sincrement, etc.

[Note 21: Le marc reprsente 8 onces, comme moiti de l'ancienne
livre franaise et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme
moiti de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs
reprsenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600
fr.--Le pote laurat, ou pote de la cour, est actuellement M. Southey.
(_N. du Tr._)]

La seconde lettre donne plus de dtails sur cette entrevue avec le
prince rgent; c'est, comme on le verra, une rponse  sir Walter-Scott:
elle fait peut-tre plus d'honneur encore au souverain lui-mme qu'aux
deux potes.




LETTRE XCV.

 SIR WALTER-SCOTT, BARONET.

6 juillet 1812.


MONSIEUR,

Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fch que
vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux mchans ouvrages de
ma jeunesse, puisque j'ai supprim tout cela _volontairement_; votre
explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait
beaucoup de peine. La satire a t crite quand j'tais fort jeune, fort
irascible, ne cherchant qu' montrer mon ressentiment et mon esprit, et
maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit
alors. Je ne saurais vous remercier assez des loges que vous voulez
bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu
du prince rgent. Il ordonna que l'on me prsentt  lui dans un bal:
aprs quelques mots extrmement flatteurs sur mes propres essais, il me
parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous
prfrait  tous les potes passs et prsens, et me demanda lequel de
vos pomes j'aimais le mieux. La question tait embarrassante: je
rpondis que c'tait le _Lay du dernier Mnestrel_; il me dit qu'il
n'tait pas loign de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me
paraissiez essentiellement le _pote des princes_, et que nulle part ils
n'taient peints d'une manire aussi sduisante que dans votre _Marmion_
et votre _Dame du Lac_: il eut la bont d'approuver encore cette ide et
de s'tendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve
aussi majestueux que potiques. Il parla alternativement d'Homre et de
vous, et parut bien vous connatre tous deux, en sorte qu'except les
Turcs et votre serviteur, vous tiez en trs-bonne compagnie. Je dfie
Murray lui-mme de pouvoir exagrer, dans un prospectus, l'opinion que
son altesse royale exprima sur votre gnie, et je ne prtends pas
numrer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-tre
agrable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait
beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un
got qui me laissrent la plus haute ide des talens naturels et acquis
d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise
_politesse de manires_ qui le rend certainement suprieur  aucun
_gentleman_ vivant.

Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais t  un lever; car la
vue des cours catholiques et musulmanes a singulirement diminu ma
curiosit, et mes principes politiques tant aussi mauvais que mes vers,
_je n'y avais rellement rien  faire_. Il doit vous paratre infiniment
flatteur de vous voir ainsi apprci par notre souverain, et si ce
plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien
heureux.

Je suis trs-sincrement, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur,

BYRON.

Excusez ce griffonnage, crit  la hte et au retour d'un petit
voyage.


Pendant cet t (1812), il alla passer quelque tems  la campagne chez
quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le
marquis de Lansdowne. En 1812, dit-il,  Middleton, se trouvaient chez
lord Jersey, au milieu d'une brillante assemble de lords, de ladies et
d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y tait, le bon, mais
insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit trs-bien, mais il
voulait qu'on l'applaudt deux fois pour la mme chose. Il lisait ses
vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis
le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque dsir qu'il ft aboli, car
j'tais assis prs d'Erskine  dner. J'avais lu ses discours imprims,
je n'avais donc pas besoin qu'il me les rcitt de nouveau.

[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour
que nous la rapportions.
(_Note de Moore_.)]

C***, le chasseur de renard, surnomm _Cheek_ C***, et moi sablmes le
Bordeaux, et fmes les seuls qui en prmes. C*** aime la bouteille, et
ne s'attendait pas  trouver un bon vivant dans un rimailleur[23].
Aussi, faisant mon loge un certain soir  quelqu'un, il le rsuma en
ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!

[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint
la compagnie  Middleton qu'aprs le dner, se contentant de prendre
dans sa chambre son lger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un
lui ayant dit que M. C*** avait qualifi de telles habitudes
d'effmines, il rsolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait
dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses
prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux loge cit
plus haut.]

Personne ne but, except C*** et moi.  vrai dire, nous n'avions pas
besoin d'assistans, car nous fmes disparatre tout ce qui avait t mis
sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle tait bien
garnie chez Jersey. Du reste, nous portmes notre vin trs-discrtement,
comme le baron de Bradwardine[24].

[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier
roman publi par sir Walter-Scott.]


Au mois d'aot de cette mme anne, le comit de direction de Drury-Lane
dsirant un prologue pour l'ouverture du thtre, prit le singulier
parti d'annoncer dans les journaux, un concours  cet effet, auquel il
appela tous les potes de l'poque. Bien que les discours arrivassent en
assez bon nombre, aucun ne parut au comit digne de fixer son choix.
Dans cet embarras, l'ide vint  lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux
faire que d'avoir recours  Lord Byron, dont la popularit donnerait
encore plus de vogue  la solennit de la rinstallation, et dont la
supriorit, incontestable,  ce qu'il croyait, quoique l'vnement ait
prouv le contraire, forcerait tous les candidats rejets  se soumettre
sans murmurer. La lettre suivante est le premier rsultat de la demande
faite  ce sujet au noble pote.




LETTRE XCVI.

 LORD HOLLAND.

Cheltenham, 10 septembre 1812.


CHER MILORD,

Les vers que j'avais essay de faire sont encore, ou plutt taient
dans un tat tout--fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu
plus dcisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je
ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury,
Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comit.
Srieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs;
les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre
ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes
rimes enterres dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur
l'assassinat de M. Perceval_, et les _Gurisons de la morsure des chiens
enrags_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions
bien suprieures aux miennes.

Je prends cependant toujours assez d'intrt  la chose pour dsirer
connatre l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute
pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art
d'crire en vers est devenu le plus ais de tous.

Je n'ai point de nouvelles  vous apprendre, si ce n'est que, par amour
pour le thtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains
bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tche que les directeurs de
Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses
traits crass, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grces; et, comme
dit Diggory, je le dfie d'embellir jamais assez cette espce de
figure-l pour lui donner mme l'air de la folie. Je suis bien fch de
le voir dans le rle de l'lphant sur la corde lche; car, quand je
l'ai vu la dernire fois, j'tais enchant de son jeu. Mais alors
j'avais seize ans; et tout Londres avait la bont de juger comme s'il
tait revenu  cet ge. Aprs tout, de meilleurs juges l'ont admir et
l'admireront peut-tre encore, ce qui ne m'empche pas de me hasarder 
prdire qu'il ne russira pas.

Voil donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant
Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espre. Mes complimens
respectueux  lady Holland; son dpart, et celui de mes autres amis, a
t un triste vnement pour moi, qui suis maintenant rduit  la
solitude la plus cynique.

Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant
 toi,  Georgina Cottage! Quant  nos _harpes_, nous les avons
suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit:
_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'tais muet et sombre
comme les Isralites[25]. Les eaux m'ont rendu aussi malade que je
pouvais le dsirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez
toujours.

Croyez-moi pour toujours votre oblig et affectionn serviteur.

BYRON.

[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina
Babylonis_, etc.]


Les instances du comit; pour qu'il se charget du prologue, ayant t
renouveles avec plus de force encore, il consentit enfin 
l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgr la difficult de cette
tche et les chances de se crer de nouveaux ennemis. Les lettres et les
billets suivans qui se succdrent avec la plus grande rapidit, et
qu'il adressait  sa seigneurie, ne paratront pas sans quelque intrt
aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines
qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et
l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des pithtes, comme
moyens d'enrichir l'harmonie et la clart du vers; ils y verront encore,
ce qui est fort important pour la peinture de son caractre, la facilit
extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cdait aux avis et
aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilit qu'il
montra constamment sur des points o les potes sont gnralement si
tenaces et si irritables, ne ft en lui disposition naturelle, dont on
aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il
avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le
comprendre et de le diriger.




 LORD HOLLAND.

22 septembre 1812.


CHER MILORD,

Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez
parfaitement libre de laisser l si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais
dsir avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si
je puis vous tre agrable, quand bien mme je devrais dplaire  cent
rimailleurs et  la partie claire du public.

 vous pour toujours, etc.

BYRON.

Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assig par tous les
concurrens rejets, et peut-tre siffl par une cabale.




LETTRE XCVII.

 LORD HOLLAND.

Cheltenham, 23 septembre 1812.


Voil enfin! J'ai marqu quelques passages avec des variantes,
choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, dtruisez, faites-en
ce que vous voudrez, je m'en remets  vous et au _comit_ que vous
n'aurez pas cette fois appel ainsi _a non committendo_. Que vont-ils
faire! que ferai-je moi-mme avec les cent-un troubadours repousss? De
quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous  voir les
mauvais vers pleuvoir sur vous. Je dsire que mon nom ne transpire pas
jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe aprs
tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois,
l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en
conjure au nom de l'harmonie.

Les passages marqus d'un trait dessus et dessous, le sont pour que
vous choisissiez entre les pithtes et autres ingrdiens potiques.

crivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.

Mes complimens et mes respects  lady Holland. Aurez-vous la bont
d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre
_lecteur_ se trouvera embarrass comme un commentateur, et pourrait par
hasard nous les dbiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous
conviennent pas, je me remettrai  l'enclume et vous ferai de nouveaux
_endecasyllabes_[26].

[Note 26: Les lettres de 97  107, ne sont absolument relatives
qu'au choix de certaines pithtes  la place de certains mots, dans les
vers du _Prologue pour la rouverture du thtre de Drury-Lane_; il est
impossible de faire passer de pareils dtails dans une autre langue: ils
y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intrt.
(_N. du Tr._)]




LETTRE CVII.

 M. MURRAY.

Cheltenham, 5 septembre 1812.


Envoyez, je vous prie, ces dpches et un numro de la _Revue
d'dimbourg_ avec le reste. J'espre que vous avez crit  M. Thompson,
que vous l'avez remerci de ma part pour son prsent, et que vous lui
avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il dsire.
O en tes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronn de
lauriers et support par quelques mchans vers_, orner ou enlaidir
quelques-unes de nos tardives ditions?

Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il tre? N'importe, il est
bien apparent et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous
remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon
thermomtre potique est au-dessous de zro. Que voulez vous me donner
_ moi_ ou _ mes ayant-cause_, pour un pome en six chants (_quand il
sera termin, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi
semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques ides
qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de
loisir.

_P. S._ Ma dernire question est tout--fait dans le style de
Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jrmie Diddler, _je le demande
seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Dite et le
Rgime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle dition.




LETTRE CVIII.

 M. MURRAY.

Cheltenham, 14 septembre 1812.


Les paquets contenaient des lettres et des pices de vers, tout cela, 
une exception prs, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup
d'inquitude pour ma conversion de certaines hrsies dans lesquelles
mes honntes correspondans pensent que je suis tomb. Les livres sont
des prsens tendant aussi  ma conversion: _la Connaissance du
christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse
explique_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes
remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell,
libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le
Bioscope_ contenait une pice de vers manuscrite. Je ne sais de qui;
mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'crire et d'crire
bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y tait
joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le dcouvrir, remerciez-le
pour moi de tout mon coeur. Les autres lettres taient des lettres de
dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si
je puis parvenir  les connatre, et qu'elles soient jeunes, comme elles
prtendent l'tre, je serais charm de les convaincre de ma dvotion.
J'ai reu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde,
et j'y ai rpondu.

Ainsi vous voil l'diteur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec
lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui,
_puisque les dieux l'ont rendu potique_. De qui cette lettre
pourrait-elle mieux venir que de son diteur et du mien? N'est-ce pas
une trahison  vous d'avoir affaire  l'un des allis du _grand ennemi_,
comme le _Morning-Post_ appelle son frre?

Et mon livre sur la dite et le rgime, ou est-il? Je suis impatient de
lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire.
L'_Anti-Jacobin Review_ est trs-bien crite; elle n'est point du tout
infrieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'tre un
peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassembl mes
livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_
critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises,
extraites et relies en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en
ordre, je vous prie, mes livres en langue romaque; redemandez 
Hobhouse les volumes que je lui ai prts: il les a eus assez long-tems.
S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amiti de m'crire un mot: nous
serons plus proches voisins cet hiver.

_P. S._ On s'est adress  moi pour crire le discours d'ouverture de
Drury-Lane; mais ds que j'entendis parler de concours, je renonai 
lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que
j'avais bauchs! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que
vous mettriez  la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de
concourir avec ce ramas de mchans crivains. Il n'y aurait pas eu de
gloire dans le triomphe, et la dfaite et t ignoblement honteuse. Je
me serais touff, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi
rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien dmler avec ce
prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_!

[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du
rpertoire franais) s'touffa en mangeant avec trop d'avidit un pain
de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charit.
On sait qu'il languissait dans une affreuse misre.
(_N. du Tr._)]



LETTRE CIX.

 M. WILLIAM BANKES.

Cheltenham, 28 septembre 1812.


MON CHER BANKES,

Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent tre intimes 
soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux.
 regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que
mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir
entendu dire que vous ne dtestiez rien tant que d'crire et de recevoir
des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si
grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous crire dans
ce moment, c'et t dans votre bourg, o je vous croyais naturellement
au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dpit de M. N*** et
de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham
me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort oblig
de penser  moi de quelque manire que ce soit; et que, malgr cette
surabondance d'amiti dont vous me supposez surcharg, je ne saurais
jamais me passer de la vtre.

Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000
livres sterlings[28], dont 60 restent hypothques sur la proprit
pendant trois ans, et rapportent intrt, bien entendu. Il est probable
que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financires
commencent  s'amliorer. Voil dj quelque tems que je suis  boire
les eaux, parce que ce sont des eaux  boire, qu'elles sont
trs-mdicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais got. Dans
quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientt ici,
o je suis presque seul, o je sors trs-peu, et o je savoure dans
toute sa volupt le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je
ne saurais le conjecturer, mme par la date de votre ptre; vous ne
dansez pas, j'espre, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers.
Nous en avons un ici en mauvais tat: le pauvre diable est atteint d'une
phthisie. On m'a dit, dans la misrable auberge o je suis d'abord
descendu, que vous tiez pass par ici prcisment la veille du jour o
je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord
les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous
partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les
Oxford, avec quelques autres de gnalogies moins anciennes.

[Note 28: Environ 2,800,000 fr.
(_N. du Tr._)]

Je ne les drange pas beaucoup. Quant  vos bals, vos assembles, on
n'y songe mme pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le rcit d'un
accident affreux arriv l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyes,
et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait d la vie  un croc de bateau
ou un trident, pria qu'on le rejett dans l'eau, parce que sa femme
avait t sauve... non, _noye_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter
lui-mme, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilit.
Que les hommes sont d'tranges animaux dans la Wye et dehors!

Il me reste  vous demander un million de pardons pour ne m'tre pas
acquitt de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous
saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les
bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le
nouveau parlement? Dans soixante jours, je prsume,  cause des affaires
d'Irlande; les lections de ce pays demanderont plus de tems que n'en
comporte la loi. Quant  la vtre, elle est sre naturellement, cela
n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministre, et
tout ira bien pour vous. J'espre que vous parlerez plus souvent; je
suis sr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman
veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.

Je suis toujours votre trs-affectionn,

[Grec: Nairn][29].

[Note 29: Signature qu'il employait souvent  cette poque.]




LETTRE CX.

 M. MURRAY.

Cheltenham, 27 septembre 1812.


Je n'ai envoy aucun discours d'ouverture au comit; sur prs de cent,
je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'tre reu: en
consquence on est revenu  moi; j'ai crit un prologue, qui a t reu
et qui sera prononc. Le manuscrit est maintenant entre les mains de
lord Holland.

Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manire qu'il soit
accueilli au thtre, vous le publierez avec la premire dition de
_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant  prsent, de me garder
le secret, jusqu' nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte
pour en faire ce que vous jugerez convenable.

_P. S._ Je dsirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires
_avant_ la reprsentation, afin que les journaux puissent en rendre un
compte exact aprs.




LETTRE CXI.

 M. MURRAY.

Cheltenham, 12 octobre 1812.


Je ne veux absolument pas que le portrait soit grav; je vous prie de
ne le joindre, sous aucun prtexte,  la nouvelle dition; je dsire que
toutes les preuves soient brles et la planche brise. Je paierai
toutes les dpenses faites  ce sujet, cela est trop juste, puisque je
ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une
faveur toute particulire de ne pas perdre un moment pour faire ce que
je dsire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous
verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.

Je ne sais point comment le public a reu le Prologue au thtre; je
vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne
s'embarrasse gure _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse
absolument le matre de le joindre ou non  la prochaine dition, quand
nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je dsire
quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.

Faites-moi l'amiti de me rpondre; je ne serai pas tranquille que je
ne sache les preuves et la planche dtruites. On dit que le _Satirist_
a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans
quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes
personnalits? J'ai un intrt plus grand que le mien l-dedans:
souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms trangers,
surtout des noms de femmes.




LETTRE CXII.

 LORD HOLLAND.

Cheltenham, 14 octobre 1812.


L'injuste prfrence du comit parat avoir mis en moi tous les
journaux, mme celui de mon ami Perry. Il m'a trait assez rudement,
_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le
_Morning-Chronicle_, la premire pigramme qui m'chappera, comme gage
de pardon.

Le comit est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa
conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez dispos 
l'accuser de partialit. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de
tout empressement dplac  me pousser au dtriment de tant d'anonymes
plus anciens dans le mtier, plus habiles que moi, qui n'eussent point
t insensibles aux vingt guines (quivalentes, je crois,  prs de
deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais
l'honneur,  ce que je vois, ne suffit pas pour un succs dans ce genre
de littrature.

Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde reprsentation,
et si quelqu'un aura eu la bont d'en tmoigner quelque satisfaction. Je
n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires.
Perry est svre, les deux autres gardent le silence. Si vous et le
comit ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai
gure des brillans articles des journaux. Mon opinion  moi, sur ce
Prologue, est ce qu'elle a toujours t; je ne suis pas loin, peut-tre,
d'en penser comme le public.

Croyez-moi, cher milord, etc., etc.

_P. S._ Mes complimens respectueux  lady Holland; son sourire serait
une grande consolation pour moi, mme  distance.




LETTRE CXIII.

 M. MURRAY.

Cheltenham, 18 octobre 1812.


Auriez-vous la bont de faire insrer _correctement_ (sur une copie
_correcte_, car j'cris fort mal) dans plusieurs journaux, et
particulirement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre
tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de
Busby[30]. Dites  Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et
pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de
critiquer  mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi
alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqu M. Perry; autrefois
nous tions trs-bons amis: mais n'importe, faites seulement insrer
ceci.

[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'tait
amus  parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.]

J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais prsent, mais
il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Potes
anglais et les Journalistes cossais_.

_P. S._ Avec la prochaine dition de _Childe-Harold_, vous pourrez
imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Maldiction de
Minerve_, jusqu' la strophe:

       Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.

vous arrtant naturellement o commence la _Satire_ proprement dite; la
premire partie est la meilleure.




LETTRE CXIV.

 M. MURRAY.

19 octobre 1812.


Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous
serai oblig de m'en faire connatre le montant. Je crois que les
_Adresses rejetes_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru
en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre
intrt, que vous en fussiez l'diteur. Dites  l'auteur que je lui
pardonnerais de grand coeur, se ft-il montr vingt fois plus satirique,
et que ses imitations ne sont pas du tout infrieures aux fameuses
imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup
d'esprit, et d'un esprit moins dsagrable et moins offensant que celui
qu'on rencontre gnralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute,
j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succs. Le
_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant chang de ton; nous
voil dlivrs, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en
mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme;
elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez
bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.

_P. S._ L'diteur du _Satirist_ mrite des loges pour son abjuration;
aprs cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'excuter de
bonne grce.




LETTRE CXV.

 M. MURRAY.

23 octobre 1812.


Mes remerciemens, comme  l'ordinaire. Vous allez en avant d'une
manire admirable; mais ayez soin de satisfaire l'apptit du public, qui
maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera
prte. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espce de
prface, sous forme d'ptre  l'diteur. J'ai quelque envie de donner,
avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Maldiction de Minerve_,
jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien
contre la personne qui et pu se plaindre du reste du pome, et que
quelques amis pensent que je n'ai jamais rien crit de mieux; il sera
facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_.

La planche est brise! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au
portrait, et puis la figure de l'auteur, plante au frontispice d'un
ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait
comme celui-l n'et pas pouss beaucoup  la vente. Je suis sr que
Sanders n'et pas survcu  la publication de la gravure.  propos, le
portrait peut, jusqu' mon retour, rester dans ses mains, ou dans les
vtres,  votre choix. L'une des deux preuves restant est bien  votre
service, jusqu' ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut
absolument que l'autre soit brle. Encore une fois, n'oubliez pas que
j'ai un compte  rgler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je
vous donne dj assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des
dpenses pour moi.

Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir  l'avenir, sur la
vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le
Prologue L'autre parodie qu'a reue Perry est, je crois, la mienne.
C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez
demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charm, nous serons plus
proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on
m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes
communications de votre part seront reues avec plaisir par le plus
humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le
_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.




LETTRE CXVI.

 M. MURRAY.

Cheltenham, 22 novembre 1812.


 mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouv ici votre aimable billet;
je vous serai oblig de garder les lettres en question, et celles qui
pourraient encore tre adresses de mme, jusqu' ce qu' mon retour en
ville je vienne les rclamer; ce qui sera probablement sous peu de
jours. On m'a confi un pome manuscrit, trs-long et trs-curieux,
crit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais
soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en mme tems: 1 s'il
n'a jamais t imprim; 2 si, dans le cas contraire, il vaudrait la
peine de l'tre? Ce manuscrit fait partie de la bibliothque de lord
Oxford: il faut qu'il ait t ddaign par les collecteurs de la
_Bibliothque des manuscrits harleens_, ou qu'ils n'en aient pas eu
connaissance. Le tout est crit de la main de lord Brooke, except la
fin. C'est un pome trs-long, en stances de six vers. Il ne
m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mrite; mais si ce
n'tait trop de libert, je serais charm de le soumettre au jugement de
M. Gifford, qui, d'aprs son excellente dition de _Massinger_, doit
tre aussi dcisif sur les ouvrages de cette poque, que sur ceux de la
ntre.

Passons maintenant  un sujet moins important et moins agrable.
Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que
moi, de mettre le mien en tte de son volume des _Adresses rejetes_?
Cela ne ressemble-t-il pas  un vol? Il me semble qu'il et pu avoir la
politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de
m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de
ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement
ennuy de tout cela; je ne m'en suis pas ml et ne m'en mlerai
certainement pas,  part les parodies; encore les aurais-je fait
disparatre si j'avais su que le docteur Busby avait publi sa lettre
apologtique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite
m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunt le nom de
l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il et mieux fait de
se tenir tranquille.

Mettez de ct, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de
Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.




LETTRE CXVII.

 M. WILLIAM BANKES.

26 dcembre 1812.


La multitude de vos recommandations rend  peu prs inutile ma bonne
volont de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de
retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. 
Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours
empresss  rendre service aux personnes honorables.  tout hasard, je
vous ai envoy trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle
ne soit pas ncessaire, vous ouvrira un accs plus facile, et vous
donnera de suite une sorte d'intimit dans une famille aimable. Vous
verrez bientt qu'un homme de quelque importance n'a gure besoin de
lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute
pas que vous n'en ayez dj suffisamment de cette nature.

Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si
donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'aot, je
vous crirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en
Albanie, je dsirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et
de Vascilie ou Basile, et que vous prsentiez mes complimens aux visirs
d'Albanie et de More. Si vous vous recommandez de moi prs de Soleyman
de Thbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman,
ou que j'crivisse le turc, je vous aurais donn des lettres _rellement
utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne
peuvent rien par eux-mmes. Vous connaissez dj Liston; moi je ne le
connais pas, parce qu'il n'tait point ministre de mon tems. N'oubliez
pas de visiter phse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos
nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant  Janina; mais, dans
le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir
de vous tre agrable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais
tromper; l'tranger est mieux protg en Turquie qu'en quelque lieu que
ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques prsens pour
les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.

Si vous rencontrez  Athnes, ou ailleurs, un certain Dmtrius, je
vous le recommande comme un bon drogman. J'espre vous rpondre bientt;
dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans
le Levant.

Croyez-moi, etc.




LETTRE CXVIII.

 M. MURRAY.

20 fvrier 1813.


 part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je
trouve, dans _Horace  Londres_, quelques stances sur lord Elgin que
j'approuve tout--fait. Je voudrais avoir l'avantage de connatre M.
Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans
la lettre de M. T***s: s'il le dsire, je pourrai lui en donner la
substance pour sa seconde dition; sinon, nous l'ajouterons  la ntre,
quoique nous nous soyons, je crois, assez occups de lord Elgin.

[Note 31: Dans l'ode intitule _le Parthnon_, Minerve parle ainsi:

Tous ceux qui verront mon temple mutil poursuivront d'une rage
classique le barbare qui l'a ravag; bientt un noble pote des les
britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et
enflammera son sicle par le rcit des malheurs d'Athnes.]

Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes loges
ne valent gure la peine d'tre rpts  l'auteur; prsentez-lui
toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder.
L'ide est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc.,
par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imite, et je ne
crois pas qu'un autre l'ait essay que lui.

Tout  vous, etc.

Nous avons dj dit que les sommes dont il avait eu besoin  l'poque de
sa majorit, il se les tait procures  un intrt ruineux. La lettre
suivante a rapport  quelques transactions relatives  ce sujet.




LETTRE CXIX.

 M. ROGERS.

25 mars 1813.


Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intrt usuraire d au _protg_
de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie.
Quoique la transaction montre d'elle-mme la folie de l'emprunteur et la
friponnerie du prteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette,
comme je l'aurais pu _lgalement_, ni de refuser le paiement du
principal, pas mme peut-tre des intrts tout illgaux qu'ils soient.
Vous savez qu'elle tait ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis
dfait d'un domaine qui tait dans ma famille depuis prs de trois cents
ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux
mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'glise_, ou d'une _femme_. Je
me suis dcid  ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de mme
nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne
le pourrai peut-tre de quelques annes. Je me trouve donc dans la
ncessit de faire _attendre_ des personnes qui, eu gard aux intrts
qu'elles reoivent, ne doivent pas en tre trop fches; c'est moi seul
qui y perds.

Quand j'arrivai  l'ge de majorit, en 1809, j'offris ma propre
garantie  condition d'un intrt lgal; je fus refus. Maintenant je ne
veux plus en passer par o ces gens-l veulent. Il est possible que
j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des
parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement
la volont de payer mes dettes, ds que je pourrai. La position de cette
personne peut tre fcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi  tous
gards? Je ne pouvais prvoir que mon acheteur ne me paierait pas mon
domaine de suite. Je suis charm de pouvoir encore faire quelque chose
pour mon Isralite, et je voudrais en dire autant du reste des douze
tribus.

Tout  vous, cher Rogers,

BYRON.


Au commencement de cette anne, M. Murray dsirant publier une dition
des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur
entra avec beaucoup d'empressement dans son ide. Il dit,  ce sujet,
dans un billet  M. Murray: Westall est, je crois, convenu de fournir
des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie
petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et
simplement comme un modle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais
aussi avoir le portrait que je vous ai montr, de l'ami dont il est
question dans le texte  la fin du chant premier et dans les notes, ce
qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.

[Note 32: Lady Charlotte Harley,  laquelle il adressa dans la
suite, sous le nom d'Ianth, les vers qui forment l'introduction de
_Childe-Harold_.
(_Note de Moore_.)]

Ds les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa
satire sur la _Valse_, qui, malgr tout l'esprit qui s'y trouve, fut si
loin de rpondre  ce que le public attendait alors de lui, que l'on
ajouta aisment foi au dsaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre
suivante.




LETTRE CXX.

 M. MURRAY.

21 avril 1813.


Je serai  Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous
au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon
portrait,  la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est
pas bon, vous prfrerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous
envoyassiez celui de Sanders chez moi, immdiatement et avant mon
arrive. J'apprends qu'on m'attribue un certain pome malicieux sur la
_Valse_; j'espre que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur,
j'en suis sr, ne serait pas content de me voir responsable de ses
folies. L'in-4 de M. Hobhouse ne doit pas tarder  paratre; envoyez,
je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je
compte emporter avec moi dans mon voyage.

_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur
vous la semaine prochaine. Comment tes-vous parvenu  avoir votre part
d'une colre qu'il n'avait jusqu'ici panche que sur le prince? Je
prsume que le ban et l'arrire-ban de vos _scribleres_[34] s'apprte 
rompre une lance pour la dfense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par
exemple, n'y manquera pas.

Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le rgler avant de
partir.

[Note 33: Journal qui parat encore aujourd'hui deux fois par
semaine, et forme deux feuilles in-4. C'est l'un des mieux rdigs des
journaux anglais, et celui dont les ides de libert civile et
religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes franais,
pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de
frequens emprunts.
(_N. du Tr._)]

[Note 34: Allusion  _Martinus Scribler_ de Pope.]

[Note 35: Libraire fameux du dix-huitime sicle.]

Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce
premier jet n'et point encore toute la perfection  laquelle il le
porta dans la suite, le public reut avec admiration et enthousiasme
cette nouvelle oeuvre de son gnie. L'ide d'crire un pome par fragmens
lui fut suggre par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on
puisse dire contre une telle manire de composer en gnral, on doit
avouer qu'elle convenait parfaitement au caractre de Lord Byron, lui
permettant de s'affranchir de ces difficults mcaniques qui, dans une
narration rgulire, gnent le pote, pour ne pas dire qu'elles le
refroidissent et le glacent, et de laisser  l'imagination de ses
lecteurs  remplir les intervalles qui eussent d sparer ces morceaux
pathtiques qui taient le triomphe de son beau talent. La fable de ce
pome avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui
permettait de rapporter, jusqu' un certain point,  lui-mme, un
vnement dans lequel il joue l'un des premiers rles. Aprs la
publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet vnement
romanesque ayant circul dans le public, le noble auteur pria son ami,
le marquis de Sligo, qui avait visit Athnes peu de jours aprs, de
vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la
rponse de lord Sligo.




Albanie, lundi, 31 aot 1813.


MON CHER BYRON,

Vous m'avez pri de vous dire ce que je puis avoir appris  Athnes sur
une jeune fille qui fut prs d'tre mise  mort quand vous y tiez; et
vous dsirez que je n'omette aucune des circonstances relatives  cette
affaire, qui seraient  ma connaissance. Pour rpondre  votre dsir, je
vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais tre bien
loin de l'exacte vrit, puisque la chose s'tait passe un ou deux
jours seulement avant mon arrive, et formait consquemment alors le
sujet gnral de toutes les conversations.

Le nouveau gouverneur, encore inaccoutum aux rapports avec les
chrtiens, avait naturellement sur les femmes les mmes ides barbares
qu'ont tous les Turcs. En consquence, et suivant au pied de la lettre
la loi de Mahomet, il avait ordonn que cette jeune fille ft cousue
dans un sac et jete  la mer, ce qui se fait presque tous les jours 
Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyre, vous
rencontrtes le cortge qui allait mettre  excution la sentence rendue
contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris o ces gens-l
allaient et quelle tait la patiente, vous intervntes aussitt; et que,
comme on hsitait  obir  vos ordres, vous ftes oblig d'intimer au
chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette
menace ne suffisait pas encore pour le dcider, vous tirtes un
pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obir et
de retourner avec vous jusqu' la maison de l'aga, vous alliez lui
brler la cervelle. L-dessus, cet homme consentit  revenir sur ses pas
jusque-l, et vous obtntes par des menaces, par des prires, et
peut-tre aussi par des prsens, la grce de la jeune fille,  condition
qu'elle quitterait Athnes. On dit que vous la conduistes d'abord au
couvent, et que pendant la nuit vous la ftes partir pour Thbes, o
elle trouva un sr asile. Voil tout ce que je sais de cette histoire,
telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous dsirez m'adresser
d'autres questions  ce sujet, je suis prt  y rpondre avec le plus
grand plaisir.

Je suis, bien sincrement, mon cher Byron, etc.,

SLIGO.

Je crains que vous n'ayez bien de la peine  lire mon griffonnage, mais
je suis press par les prparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.


Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son
imagination une fois que les sources en taient ouvertes sur un objet.
Ce pome s'agrandit tellement pendant l'impression de la premire
dition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il
contenait d'abord, il s'lve maintenant  prs de quatorze cents. En
effet, le plan qu'il avait adopt d'une srie de fragmens,

       Un paquet de perles orientales enfiles au hasard,

lui laissait la libert d'introduire, sans avoir gard  rien qu'au ton
gnral de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui
s'offraient  son imagination active. On peut voir jusqu'o il portait
cette libert, dans une note de sa main  la marge du paragraphe,

       Beau climat o chaque saison sourit...

dans laquelle il dit: Je n'ai pas encore fix la place o je devrai
insrer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas
un seul exemplaire ici.

Mme dans ce nouveau passage, tout riche qu'il tait d'abord, son
imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beauts: car cette
partie si pittoresque depuis

       Car l, la rose crot sur les rochers, dans le vallon, etc.

jusqu'

       Ses gmissemens se changent en chants joyeux...

fut encore ajoute aprs coup. Parmi les autres morceaux qui parurent
dans cette nouvelle dition, je ne sais si ce fut la troisime ou la
quatrime, car, entre celle-l et la premire, il s'coula  peine six
semaines, on doit compter cette belle et mlancolique description de la
Grce, prive, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du
sicle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun pote
d'aucun sicle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mlancolique,
plus dlicieusement acheve[36]. Parmi les heureuses additions  cette
nouvelle dition, il faut encore compter les vers,

       Le cigne fend les eaux avec fiert, etc.

et ces autres si pathtiques,

       Ma mmoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.

[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a d
naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de
la Grce_ de Gilliers, qui renferme peut-tre le premier germe de la
pense que le gnie a si admirablement dveloppe: L'tat prsent de la
Grce, compar  l'ancien, est comme l'obscurit silencieuse du tombeau
oppose  l'clat brillant de la vie active.]

Quand je le rejoignis  Londres, au printems, je trouvai encore plus
gnral et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme o j'avais
laiss chacun pour sa personne et ses crits, dans la socit et dans le
monde littraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus
immdiatement, la familiarit avait peut-tre commenc, suivant l'usage,
 diminuer un peu l'enchantement. Sa gat, son abandon, aprs une
connaissance plus intime, ne pouvait manquer de dtruire le charme de
cette tristesse potique, dont les yeux plus loigns le voyaient
toujours entour; tandis que les notions romantiques que ses lectrices
avaient attaches aux amours auxquels il fait allusion dans ses pomes,
sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles
voyaient, de trop prs, les objets qu'on supposait enflammer pour le
moment son imagination et son coeur. Il faudrait que la matresse d'un
pote demeurt, s'il tait possible, pour les autres, un tre aussi
imaginaire qu'elle l'a t souvent pour lui-mme, grces aux qualits
dont il s'est plu  la doter. Quelque belle que soit la ralit, elle ne
saurait manquer de rester bien infrieure au portrait qu'une imagination
trop ardente a pris plaisir  s'en faire. Si nous pouvions rassembler
devant nous toutes les beauts que l'amour des potes a immortalises,
depuis la dame de haut lieu jusqu' la simple bachelette, depuis les
Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chlos et aux Jannetons, il nous
faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes
brillantes que la posie y a loges, et souvent notre admiration de la
constance et de l'imagination du pote s'accrotrait en dcouvrant
combien son idole en tait peu digne.

Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'ide
romanesque que l'on s'tait faite du caractre personnel du pote, ce
dsappointement de l'imagination tait plus qu'amplement compens dans
le petit cercle qu'il frquentait habituellement par les qualits
franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait dployer. Il tait
encore remarquable pour l'absence de tout pdantisme, de toute
prtention d'homme de lettres, et on et pu lui donner avec justice
l'loge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, 
l'extrme facilit de son commerce, que c'tait un grand pote_. Tandis
que ses amis intimes, ceux qui taient parvenus, pour ainsi dire,
derrire les coulisses de sa renomme, le voyaient ainsi sous son
vritable jour, avec ses faiblesses et son amabilit; les trangers et
ceux qui l'approchaient de moins prs restaient sous le charme de son
caractre potique, et plusieurs pensaient que la gravit, l'orgueil, la
_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages taient les traits
distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manires.
Cette ide a t si gnrale, elle a rgn si long-tems que, dans
quelques essais sur son caractre, publis depuis sa mort, et contenant
du reste beaucoup d'aperus frappans de justesse, nous trouvons dans son
prtendu portrait des traits tels que ceux-ci: Lord Byron avait un
esprit srieux, positif, svre; un caractre satirique, ddaigneux et
sombre. Il n'avait pas la plus lgre sympathie pour une gat
insensible;  l'extrieur, on voyait un air chagrin, le mcontentement,
le mpris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de
tnbres, etc., etc.[37]

[Note 37: _Lettres sur le caractre et le gnie potique de Lord
Byron_, par sir gerton Bridges, baronnet.]

Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il tait
envisag par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait,
mais il en tait flatt comme d'une preuve de la diversit et de la
flexibilit de ses moyens. En effet, comme je l'ai dj remarqu, il
tait loin d'tre insensible  l'effet qu'il produisait personnellement
sur la socit; et la place distingue qu'il avait prise dans le monde,
depuis le commencement de notre liaison, n'altrait en rien l'aimable
simplicit et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je
remarquais, quant au monde extrieur, quelques lgers changemens dans sa
conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supriorit qu'il
avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidit
s'accommodt mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou
que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crt que les hommes minens ne
doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il
vitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se
montrer le matin et dans les lieux frquents. L'anne prcdente, avant
que son nom ft devenu si clbre, nous avions t  l'exposition dans
Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute
pas que la vritable raison qui lui fit alors viter les endroits
frquents ne ft cet extrme dplaisir qu'il prouvait de la difformit
de son pied, difformit qui devait d'autant plus attirer les regards du
public que son beau talent le rendait plus universellement connu.

[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.]

[Note 39: La seule chose qui me frappt en lui, comme
extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait
prouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude,
allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte
de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir
vu un chapeau sur la tte depuis ce tems-la.
(_Note de Moore_.)]

Parmi les momens que nous avons passs joyeusement ensemble, je me
rappelle plus particulirement un certain soir o il se livra  la gat
la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemble, nous avions
reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume,
n'avait pas dn les deux jours prcdens, prouvant alors une faim
canine, demanda  grands cris quelque chose  manger. Notre repas, qu'il
ordonna lui-mme, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement
ai-je pris part  un plus joyeux souper. Il arriva que notre hte venait
de recevoir l'hommage d'un volume de posies, crites  l'imitation
avoue des anciens potes anglais, contenant, comme la plupart des
modles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mles 
plus de dtails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la
disposition d'esprit o nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce
furent ces derniers dont nous nous occupmes exclusivement, et il faut
avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.

En vain, pour rendre plus de justice  l'auteur, M. Rogers essaya-t-il
d'attirer notre attention sur quelques-unes des beauts relles de
l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux
passages qui pouvaient fournir matire  notre humeur enjoue.  force
de parcourir le volume dans tous les sens, nous dcouvrmes que notre
hte, outre qu'il en admirait sincrement quelques parties, avait un
motif de reconnaissance pour prendre ainsi la dfense de son auteur, et
qu'un des pomes contenait de lui un loge trs-pompeux, et, je n'ai pas
besoin de le dire, trs-mrit. Nous tions trop fous dans le moment
pour nous arrter, mme devant cet loge, auquel nous concourions
cependant de grand coeur. Le premier vers de cette pice, autant que je
puis me le rappeler, tait:

       Quand Rogers se livrant au travail, etc.

Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller
au-del des deux premiers mots. Notre rire fou tait alors arriv  un
point tel que rien ne pouvait plus l'arrter. Il recommena deux ou
trois fois, mais  peine avait-il prononc _Quand Rogers_, que nous nous
mettions  rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu' la fin, malgr
le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pt s'empcher de
se joindre  nous; nous rmes alors tous les trois de si bon coeur, que
si l'auteur et t l, je crois en vrit qu'il n'et pu rsister  la
contagion.

Un jour o deux aprs je reus le billet et les vers suivans: les mots
en italique sont tirs de l'loge mme dont nous nous tions permis de
rire.




MON CHER MOORE,

_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie
pour vous seul. Je suis prt  fixer tel jour que vous voudrez pour
notre visite. Shridan, ne l'avez-vous pas trouv dlicieux? _Le
Marchand de volaille_ a t sa premire et sa meilleure
plaisanterie[40].

Tout  vous, etc.

_Je dpose ma branche de laurier_.

_Toi_, dposer ta branche de _laurier_! O donc l'as-tu vole? Et quand
elle t'appartiendrait rellement, qui des deux en a le plus besoin,
Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage dessch, ou renvoie-le au
docteur Donne. Si justice tait faite  tous deux, il n'en aurait gure,
et toi pas du tout.

[Note 40: Il fait ici allusion  un dner chez M. Rogers, dont j'ai
rendu ailleurs le compte suivant:

La compagnie se composait de M. Rogers lui-mme, Lord Byron, M.
Shridan et l'auteur de ces _Mmoires_. Shridan n'ignorait pas notre
admiration pour lui. La prsence du jeune pote surtout semblait lui
rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les dtails
qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrire n'taient pas moins
intressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le
cours de cette soire que nous parlant du pome que M. Whitbread avait
compos et envoy parmi les nombreux prologues destins  la rouverture
de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des
allusions au phnix, il dit: Mais il y avait plus de l'oiseau dans les
vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il tait entr dans
beaucoup de dtails; il avait parl de ses ailes, de son bec, de sa
queue, etc., etc.; enfin, c'tait absolument le phnix dcrit par un
_marchand de volaille_.
(_Vie de Shridan_.)]

_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_.

Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais
qu'un bonnet de fou. La premire fois que tu iras dans la ville de
Delphes, demande  ceux qui s'y trouveront logs avec toi: ils te diront
que Phbus a donn sa couronne  Rogers, quelques annes avant que tu ne
vnsses au monde.

_Que chacun ait le sien_.

Quand on portera du charbon de terre  Newcastle et des hiboux 
Athnes comme une curiosit; quand Liverpool pleurera ses sottises;
quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de
C*** aura un hritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu
en auras de reste  donner.


Le nom de Shridan, cit dans la note prcdente, nous offre une
heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques dtails
sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration
sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment
au-dessus de tous les grands politiques de son tems.


J'ai vu souvent Shridan en socit, il tait admirable! Il avait une
espce de got pour moi; il ne m'a jamais attaqu, du moins en ma
prsence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits,
orateurs et potes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de
Stal, anantir Colman et en faire autant,  peu prs, de quelques
autres personnes de talens et de rputation, dont je ne cite pas les
noms, parce qu'elles sont de mes amis.

La dernire fois que je me suis trouv avec lui, ce fut, je crois, chez
sir Gilbert Elliot; il tait aussi amusant que jamais. Non, je me
trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernire fois.

Je me suis trouv avec lui dans bien des endroits et  bien des
parties,  Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, 
la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers;
enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne
humeur et d'un esprit dlicieux.

J'ai vu Shridan pleurer deux ou trois fois; peut-tre tait-ce des
larmes de vin, mais cette circonstance mme rendait la chose plus
frappante, car qui pourrait voir sans motion _l'ge remplir d'indignes
larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir priv de raison et se
donnant en spectacle_[41].

[Note 41: Quand le clbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il
y avait plusieurs annes qu'il tait atteint des infirmits les plus
dplorables, et tomb tout--fait en enfance.
(_N. du Tr._)]

Je l'ai vu un jour pleurer  la salle de vente de Robin,  la suite
d'un splendide dner, compos des personnes les plus illustres par leur
naissance et leurs talens: ce fut  cause de quelques observations sur
l'obstination des whigs  refuser des places et  censurer leurs
principes. Shridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est
ais  milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou  milord
H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une
partie leur vient de sincures actuelles, ou qu'ils ont hrites par les
sincures de leurs anctres aux dpens de la fortune publique, de venir
vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne
savent pas quels combats ont  supporter, pour y rsister, ceux qui,
avec autant d'amour-propre, des talens au moins gaux, et des passions
qui certes ne sont pas infrieures, n'ont jamais eu de leur vie un
shilling qu'ils puissent dire  eux appartenant. En disant cela il se
mit  pleurer.

Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un
shilling  lui appartenant;  coup sr, il trouva moyen d'en avoir un
bon nombre appartenant aux autres.

En 1815, j'avais occasion de faire une visite  mon homme d'affaires,
je le trouvai avec Shridan. Aprs quelques politesses rciproques,
celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je
ne pus m'empcher de m'informer de celle de Shridan. Oh! rpondit le
procureur, c'est comme  l'ordinaire; il vient pour tcher d'arrter les
poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que
comptez-vous faire? Rien du tout, pour le prsent, dit-il; voudriez-vous
que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry?  quoi cela nous
mnerait-il? L-dessus il se mit  rire et  parler des rares talens de
Shridan pour la conversation.

Or, je sais, par exprience personnelle, que mon procureur n'est,
certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend gure rien,
hors des statuts et des arrts. Eh bien! Shridan, en une demi-heure de
conversation, avait trouv moyen de l'adoucir si bien, que si son
client, brave et digne homme du reste, ft venu en ce moment, je crois
qu'il l'et jet par la fentre avec toutes les lois du monde et
quelques juges-de-paix par-dessus le march.

Tel tait Shridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien
vu de pareil depuis le tems d'Orphe!

Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrta
 la ddicace  lady douairire ***.  cette vue, il entra en fureur, et
s'cria: C'est  coup sr un faux; jamais je n'ai rien pu ddier  cette
vieille hypocrite,  cette infernale prostitue, etc., etc.; et continua
ainsi, pendant une demi-heure, son ptre ddicatoire  la personne qui
en tait l'objet. Si tous les crivains s'exprimaient avec la mme
franchise, cela serait divertissant.

Il m'a dit que le soir mme du grand succs de _l'cole de la
Mdisance_ (_the School for Scandal_), il avait t terrass et men au
corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouv ivre et faisant
du bruit dans la rue.

Au moment o il se mourait, on le pressait de consentir  subir une
opration: Non, rpondit-il, je me suis dj soumis  deux, et c'est
assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'tait de
s'tre fait couper les cheveux et d'avoir pos pour son portrait.

Je me suis trouv quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru
extrmement plaisant et trs-bon compagnon. Mais la gat, ou plutt
l'esprit de Shridan avait quelque chose de sombre, quelquefois mme de
sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je
l'observais de prs. Colman, c'est diffrent, il riait, lui. Si j'avais
 choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux  la fois, je
dirais: Donnez-moi Shridan pour commencer la soire, et Colman pour la
finir; Shridan  dner, et Colman  souper; Shridan avec le Porto et
le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madre et le Champagne  dner,
le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au
_grog_ et au _gin_ tendu d'eau du matin[42]. J'ai pass par cette
enfilade de liquides avec tous les deux. Shridan tait une compagnie de
grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un rgiment entier...
d'_infanterie lgre_,  coup sr: toujours tait-ce un rgiment.

[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indiffremment
pendant le premier service et pendant tout le tems du dner; le Bordeaux
(_claret_) plus spcialement avec le Madre et le Xers (_Sherry_),
aprs que les dames sont retires. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec
un peu de sucre ou sans sucre, tendue dans de l'eau chaude ou froide,
mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genivre, et l'un des
principaux articles d'importation des Hollandais.
(_N. du Tr._)]

C'est vers cette poque que Lord Byron, je suis fch d'ajouter par mon
entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'diteur d'un journal
hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne
depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une
admiration sincre pour ses talens et son courage comme journaliste.
L'intrt que je prenais  lui personnellement avait t rcemment accru
par le caractre noble et mle qu'il avait dploy pendant le cours d'un
procs qui lui avait t intent, ainsi qu' son frre, pour un libelle,
publi dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la
condamnation de tous deux  deux ans d'emprisonnement. On se rappellera
qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment
d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner
leurs rangs et leurs principes, aprs avoir t long-tems regard comme
leur ami et leur patron. Partageant moi-mme cette opinion, et peut-tre
avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intrt au sort de M.
Hunt; et immdiatement aprs mon arrive  Londres, je lui rendis visite
dans sa prison. J'en parlais peu de jours aprs  lord Byron, ajoutant
que j'avais t tonn du luxe qui y rgnait, des treillages de fleurs
au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu
dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble pote, dont les ides
politiques concidaient absolument avec les miennes, exprima le plus
grand dsir de donner la mme preuve de respect  M. Hunt; et, en
consquence,  deux ou trois jours de l, nous nous rendmes ensemble 
la prison.  peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita 
dner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en consquence, au
mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le
recevoir dans ses murs comme convive.

Le matin de notre premire visite au journaliste, je reus de Lord Byron
les vers suivans videmment crits la veille au soir.


19 mai 1813.

       vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la
      ville, Anacron, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le
      diable m'emporte si je sais de quoi vous devez tre plus
      fier, de vos in-4  deux guines, ou de vos petits livres 
      quatre sous...

Mais revenons  ma lettre, c'est une rponse  la vtre. Soyez demain
chez moi, aussitt que vous le pourrez, tout habill, tout prt, pour
aller voir l'esprit en prison. Plaise  Phbus que nos pchs politiques
ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous
tes engag, et que vous avez dsert Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de
Sotheby; moi-mme, bien qu'accabl d'un rhume qui me tue, il faut que je
mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais
demain,  quatre heures, nous...

10 heures.

Arriv l, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.

11 heures et demie.

*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote.
_Addio_.


La journe que nous passmes en prison, si elle ne fut pas
trs-agrable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de
nouveau. J'avais, par gard pour Lord Byron, stipul d'avance avec notre
hte que nous serions en aussi petit comit que possible; et quant au
dner, il eut gard  ma prire: nous n'y vmes qu'un ou deux membres de
la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre
tranger que M. Mitchell, l'ingnieux traducteur d'Aristophanes. Mais,
aussitt aprs le dner, arrivrent plusieurs littrateurs des amis de
M. Hunt, qui n'tant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublrent un
peu le plaisir que nous prouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me
rappelle trs-bien M. John Scott, qui depuis crivit des choses si
svres sur Lord Byron. Il est pnible de songer qu'entre les personnes
runies alors autour du pote, il y en avait une qui devait bientt
attaquer sa rputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins
honorable encore, devait rpandre son venin sur sa tombe.

Ce fut le 2 juin que, prsentant une ptition  la Chambre des Lords, il
parut pour la troisime et dernire fois comme orateur dans cette
assemble. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva
m'habillant en toute hte pour aller dner. Il tait, je me le rappelle,
de la meilleure humeur, et encore tout anim de son discours. Comme je
continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit  se promener en long
et en large dans la pice voisine, dclamant tout haut en ma faveur,
d'un ton burlesquement srieux, quelques phrases dtaches de sa
nouvelle harangue. Je leur ai dit que c'tait une violation palpable de
la constitution; que si de pareilles choses taient tolres, c'en tait
fait de la libert anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le
flot de son loquence, quel tait donc ce terrible sujet de plainte?--Le
sujet de plainte? rpta-t-il en s'arrtant, comme pour y rflchir,
_oh! je ne m'en souviens pas_[43]. Il est impossible de se faire une
ide de l'effet comique qu'il donna  ces mots: son geste, son regard,
en de semblables occasions, taient irrsistiblement risibles; car
c'tait plutt dans des plaisanteries, des trangets de cette nature,
que dans des choses spirituelles,  proprement parler, que consistait le
charme de sa conversation.

[Note 43: Son discours tait  l'occasion d'une ptition du major
Cartwright.]

Quoiqu'aprs le brillant succs de _Childe-Harold_ il soit bien vident
qu'il cessa de penser au Parlement comme  l'arne de son ambition, on
peut croire cependant qu'il ne ngligea pas de l'tudier comme un vaste
champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi vari que le
sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intrt; dans un
bal, dans une cole de pugilat, au parlement, tout doit avoir t mis 
profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte
carrire de snateur; je les extrais de son propre journal.

Je n'ai jamais entendu personne qui rpondt entirement  l'ide que
je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approch, si ce n'tait
son dbit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une
fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me parat aussi diffrent
d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un pote. Grey a
du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui
y ressemble beaucoup. Je n'ai point admir Windham, bien que tout le
monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread tait le
Dmosthnes du mauvais got et de la vhmence vulgaire, mais fort et
Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincrit. Lord Lansdowne
est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aim
Grenville, s'il et voulu rduire ses discours  une heure de dure.
Burdett est doux et argentin comme Blial lui-mme; c'est, je crois, le
grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les
gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses
discours en haut, et se hter de descendre pour couter, ds qu'il se
levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second
discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est tudi, mais
fin et souvent loquent. Tout trange que cela puisse paratre, je n'ai
jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade
de collge; il n'y avait que deux autres enfans qui nous sparaient.
Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait tre parmi
les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M.
Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des
mots.

Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune loquence; 
proprement parler, je suis port  croire que les Irlandais en
_avaient_, que les Franais en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne
de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approch de
l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir t au
barreau, mais j'aurais voulu qu'il y ft encore chaque fois que je l'ai
entendu  la chambre. Lauderdale est perant, subtil et trop cossais...

Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu
que bien rarement un discours qui ft  peu prs intelligible et pas
trop long pour le sujet. Tout calcul, c'est une grande dception, et
une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont
obligs d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shridan qu'une fois, et
peu d'instans; j'aimais sa voix, son dbit, son esprit, et c'est le seul
orateur que j'aie jamais souhait entendre plus long-tems.

Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette
impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup
comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'loquence dans
un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans
l'antiquit, et peut-tre _moins encore_ dans les tems modernes); mais
il doit y avoir ncessairement un levain de rflexion et de bon sens,
qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne
puissent pas l'exprimer noblement.

On prtend que Horne Tooke et Roscoe ont dclar qu'ils taient sortis
du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intgrit
et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette
masse totale est probablement  peu prs la mme; il est probable aussi
que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne
varient gure. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des sicles
pour en enfanter un; ce ne sont point choses  trouver dans toutes les
runions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre
ne m'ont inspir autant de respect et de crainte que le mme nombre de
Turcs assis dans un divan, ou de mthodistes runis dans une grange. La
timidit et l'agitation nerveuse que j'prouvais provenaient plutt du
nombre que de la qualit des personnages, plutt aussi de l'effet que
pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant
bien, comme tout le monde le sait, que Cicron lui-mme, et probablement
le Messie, n'eussent jamais chang le vote d'un seul gentilhomme de la
chambre ou d'un seul vque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et
ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intrt dans les grandes occasions.

J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours  la
chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques
minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le dbut de son
prdcesseur Flood avait t une chute complte et dans des
circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des snateurs
ministriels, qui avaient les yeux fixs sur Pitt, leur thermomtre,
l'eurent vu incliner la tte plusieurs fois en signe d'approbation, ils
acceptrent  l'ordinaire ce signal avec obissance, et se livrrent 
des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les
mritait; c'tait un chef-d'oeuvre. Je n'ai pu entendre celui-l, tant
alors  Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il pronona dans
la suite sur la mme question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la
guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je
partageais l'admiration que son loquence inspirait  tout le monde.

Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le pote Rogers le vieil
orateur de Courtenay, je fus frapp des restes imposans de sa belle
figure, et de la vivacit que conservait encore sa conversation. Ce fut
lui qui rduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une
rponse accablante au discours de dbut du rival de Grattan au Parlement
d'Irlande. J'aime  connatre les motifs qui ont dtermin les actions
des hommes. Je demandai  Courtenay s'il n'avait pas t pouss par
quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans
l'acrimonie de sa rplique. Il me dit que j'avais devin juste; qu'en
Irlande, cit  la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se
lever et l'attaquer de la manire la plus dure et la moins mrite; que,
n'tant pas membre de la Chambre, il ne put se dfendre lui-mme; et que
l'occasion de se venger de cet affront s'tant prsente quelques annes
aprs, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empcher d'en
profiter. Certes, il paya Flood avec intrt; car celui-ci ne joua plus
aucun rle, et ne pronona plus gure que deux ou trois discours  la
Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer  part, celui de
1790, sur la rforme parlementaire, dont Fox disait que c'tait le
meilleur qu'il et jamais entendu sur ce sujet.


Il avait entretenu long-tems l'ide de quitter de nouveau l'Angleterre.
Il parat que, dans ses accs de mlancolie et de chagrin, c'tait une
sorte de consolation pour lui de tourner ses ides vers la libert d'une
vie passe dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de
_Childe-Harold_, il tait dans un accs de cette nature, et parlait
souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer 
Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manires du
Levant, et de passer son tems  tudier les langues et les littratures
orientales. La joie de son triomphe et les succs qu'il obtint alors
dans d'autres carrires que celle des lettres, dtournrent quelque tems
sa pense de ses projets d'migration. Mais bientt il y revint; et nous
avons vu, dans l'une de ses lettres  M. William Bankes, qu'il brlait
de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes
de sa Grce bien-aime. Ce plan cda pendant quelque tems  celui
d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant
qu'il se prparait  ce voyage, qu'il crivit les lettres suivantes.




LETTRE CXXI.

 M. MURRAY.

Maidenhead, 13 juin 1812.


J'ai lu les _Lgres observations_; elles sont raisonnablement
mchantes, mais pas trop. Il y a une note  la fin contre _Massinger_;
ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir t mis en mauvaise compagnie.
L'auteur a dcouvert quelques mtaphores incohrentes dans un passage
des _Potes anglais et des Journalistes cossais_, page 23, dit-il, mais
sans citer quelle dition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire
qui vous reste, c'est--dire, de la cinquime dition, afin que je
profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct
infernal_, mettez _brutal instinct_; _flons_ au lieu de _harpies_;
_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'taient l de
vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont gure plus doux;
mais, comme je n'ai pas envie de rimprimer cet ouvrage, ces corrections
ne sauraient tre de grande importance, et sont une satisfaction pour
moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqu n'a pas
plus de douze vers.

[Note 44: Dans un article sur cette satire, crit pour le
_Cumberland-Review_, mais non imprim, dfunt M. le rvrend William
Crome avait not en ces termes l'incohrence de ces mtaphores:

Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en
autant d'animaux diffrens. En trois vers, il va vous le mtamorphoser
de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un
chien du sang.

Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de
lgret ou d'ignorance relevs dans cette satire, tels que _poisson de
l'Hlicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc.,
etc.]

Vous ne me rpondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui
crire, et je ne voudrais rien lui dire de dsagrable. Si vous
m'crivez _poste-restante_  Portsmouth, j'enverrai chercher votre
rponse. Vous ne m'avez jamais parl de la critique de _Colombus_, qui
va paratre; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi
envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut
que ne l'ont pens les crivains de la _Quarterly_; mais je ne veux
point attaquer les dcisions de ces _infaillibles invisibles_; aprs
tout, l'article est fort bien crit. L'horreur qu'on a gnralement pour
les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez
voulu l'imprimer, et peut-tre  prsent n'tes-vous pas sans vous en
repentir. Enfin j'ai donn mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous
n'aurons pas de querelle l-dessus, pas mme si je les voyais servir
d'enveloppe  la ptisserie; mais ce ne sera pas sans une apprhension
de quelques semaines, en dveloppant chaque pt.

J'emporterai les livres qui pourront tre marqus G. O. Connaissez-vous
les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier
volume de _Robinson Cruso_ a t compos par lord Oxford, premier du
nom, quand il tait prisonnier  la Tour, et donn par lui  De Foe;
c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemand le
manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Hber? crivez-moi  Portsmouth.

Tout  vous, etc.

N.




 M. MURRAY.

18 juin 1813.


MON CHER MONSIEUR,

Voulez-vous vous charger de faire parvenir  son adresse la lettre
ci-jointe, en rponse  la plus aimable que j'aie jamais reue. Je ne
puis exprimer  M. Gifford, ni  personne, tout le plaisir qu'elle m'a
fait.

Tout  vous, etc.

N.




LETTRE CXXII.

 M. W. GIFFORD.

18 juin 1813.


MON CHER MONSIEUR,

Je suis toujours embarrass de vous crire sur quoi que ce soit, bien
plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous
saviez quelle vnration j'ai toujours eue pour vous, mme avant de
former la plus simple esprance de me lier avec vous, comme auteur ou
comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.

Tout avis de votre part, mme sous la forme plus amre d'un passage de
votre _Moeviade_, ou d'une note  votre dition de _Massinger_, et t
reu avec obissance: j'aurais essay de profiter de vos censures; jugez
si je dois tre moins dispos  profiter de vos bonts. Il ne
m'appartient pas de renvoyer des loges  mes anciens et  ceux qui
valent mieux que moi; loges qui, pour tre sincres, n'en seraient pas
mieux accueillis. Je reois donc votre approbation avec reconnaissance;
et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer
les sentimens d'admiration dont je suis pntr pour vous.

J'aurai le plus grand gard  ce que vous me conseillez sur les
matires religieuses; peut-tre le mieux serait-il de les viter
tout--fait. Ce que j'en ai crit et que l'on a blm a t interprt 
toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrdulit; je n'ai pas cru
que, pour avoir dout de l'immortalit de l'ame, on dt m'accuser
d'avoir ni l'existence de Dieu. C'est en comparant le nant de nos
individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il
n'est qu'un atome, que j'ai d'abord t port  imaginer que nos
prtentions  l'ternit pourraient bien tre vaines.

Cette ide, jointe au dgot d'avoir t, pendant dix ans que j'ai
passs dans une cole calviniste cossaise, tran de force  l'glise,
m'a donn cette maladie; car, aprs tout, c'est une maladie de l'esprit,
comme tous les autres genres d'hypocondrie[45].
.......................................................................
.......................................................................

[Note 45: Il parat que le reste de cette lettre s'est perdu.
(_Note de Moore_.)]




LETTRE CXXIII.

 M. MOORE.

22 juin 1813.


... Hier j'ai dn avec *** l'picne, dont les ides politiques sont
misrablement changes. Elle est pour le Dieu d'Isral et lord
Liverpool, dplorable antithse de mthodisme et de torysme; elle ne
parle que de dvotion et de mystre, et s'attend, j'en suis sr, que
Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...

Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur
vous. Il veut faire de vous la colonne et l'diteur gag d'un ouvrage
priodique. Qu'en dites-vous? tes-vous prt  vous engager, comme _Kit
Smart_,  fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au
_Visiteur Universel_? Srieusement, il parle de centaines de livres
sterling par an, et quoique je dteste traiter de ce misrable signe
reprsentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et
profit. Pour nous, je suis sr que nos plaisirs ne sauraient qu'y
gagner.

Je ne sais que dire de l'_amiti_. Je ne me suis jamais livr  ce
sentiment, qu'une fois,  l'ge de dix-neuf ans, et il m'a caus autant
de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aeul de Whitbread au
roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'tre trop vieux_.
Nanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de
bonheur que

Votre, etc.

Renonant  son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en
Sicile, il songea de nouveau  retourner dans le Levant, comme on le
verra par les lettres suivantes; et s'y prparait si bien, qu'il avait
achet, pour en faire prsent  ces anciennes connaissances en Turquie,
une douzaine environ de tabatires, chez Love, le bijoutier de
Old-Bond-Street.




LETTRE CXXIV.

 M. MOORE.

N 4, Bndictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.


Votre silence me fait prsumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse
balourdise en rpondant  votre dernire. Je vous prie donc de recevoir
ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez  telle partie, ou
 la totalit de cette malencontreuse ptre. Mais si je me trompe dans
cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si
long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis
avoir dit; mais si, comme les dits nonchalantes de Lucrce, il n'est
pas trop indiffrent  ce qui regarde les mortels, il sait aussi que
vous tes la dernire personne que je voudrais offenser. Si donc, je
l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne
soulagez-vous pas votre bile?

Rogers est  la campagne avec Mme de Stal, qui vient de publier un
_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je prsume, de dcider
quelqu'un  se brler la cervelle, comme le sermon prch par
Blinkensop, pour prouver la vrit du christianisme, et dont un de mes
amis sortit compltement athe, aprs y tre entr on ne peut plus
orthodoxe. Avez-vous trouv une rsidence? Avez-vous fini ou commenc
quelques nouvelles posies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai
fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez
pas fait vous-mme. Je me dispose toujours pour mon voyage, et dsire
vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; dsir que vous devriez
satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus 
vous,  ce que vous dites. Je dmentirai cette calomnie par cinquante
lettres dates de l'tranger, particulirement de toutes les villes o
rgnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffe de vapeur
de soufre pour vous sauver de la contagion. crivez-moi, je vous prie.
Je suis fch d'avoir  vous dire que.................................
......................................................................

Les Oxford se sont embarqus il y a quinze jours environ, et ma soeur
est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous tant que
rarement trouvs ensemble, nous en sommes naturellement plus attachs
l'un  l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont d
arriver jusque dans le comt de Derby ou partout ailleurs que vous
soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des
transparens et de toutes les absurdits que la victoire amne  sa
suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que
quelques-uns pensaient signifier _marchal Wellington_; que d'autres
traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les
dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'taient elles que la
dernire lettre dsignait[46]. Je laisse ce problme aux lumires des
commentateurs. Si vous ne rpondez pas  la prsente, je ne dirai pas ce
que vous mritez, mais il me semble que je mrite bien une rponse.
Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite
poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas
pouvantable.

[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abrviation d'un mot
trs-nergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces
demoiselles aux environs de Drury-Lane est rellement effrayant.
(_N. du Tr._)]




LETTRE CXXV.

 M. MOORE.

13 juillet 1813.


... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vrit, avec la
susceptibilit que l'on vous prte, je craignais d'avoir dit, je ne sais
quoi qui vous et offens, ce dont j'aurais t dsespr; quoique je ne
voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des
enfans _ lui_, du repos, de la rputation, une honnte aisance et des
amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas
jurer que j'en aie un seul.

Dites donc, Moore, savez-vous que je suis tonnemment _enclin_,
remarquez que je ne dis qu'_enclin_,  devenir srieusement amoureux de
lady A. F., mais *** a ruin tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous
la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilit, ou un bon
caractre? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je
l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beaut, je l'ai
vue. Mes affaires pcuniaires s'amliorent, et si mon avenir ne
s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et
celle-l me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je
ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...

Je brle de m'en aller, mais j'prouve de grandes difficults pour
obtenir mon passage  bord d'un btiment de guerre. Ils feraient mieux
de me laisser partir, le patriotisme est  l'ordre du jour, mais s'ils
montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme
eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous crivez, sans doute, quelque
chose; nous l'esprons tous, dans notre propre intrt. Rappelez-vous
que vous devez tre l'diteur de mes oeuvres posthumes, que vous
publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des
confessions, dates du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on
peut mourir galement partout.

Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fte nationale. Le rgent et ***
y seront et tous ceux qui peuvent dpenser assez de shillings, pour ce
qui cotait autrefois une guine. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a
rserv six billets pour des dames honntes, il y en aura au moins trois
de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins svre, ils
sont innombrables.

_P. S._ Hier soir, Mme de Stal a dirig sur moi une furieuse attaque:
elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais
us comme un barbare  l'gard de ***, que je n'avais pas d'ame, que
j'tais et avais toujours t insensible  la belle passion. J'en suis
charm, mais je ne m'en tais pas encore dout. Donnez-moi promptement
de vos nouvelles.




LETTRE CXXVI.

 M. MOORE.

25 juillet 1813.


Je ne connais pas assez les femmes clibataires pour faire beaucoup de
progrs dans la carrire matrimoniale...

J'ai dn toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal  la
tte d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin.
J'ai rencontr vos amis, les deux poux D***s. Elle a chant si bien une
de vos romances, que j'aurais volontiers pleur, si je n'avais craint
que cela n'et un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau,
et avec une ame plus musicale peut-tre; je voudrais pour beaucoup qu'il
pt gurir de son trange maladie. La partie suprieure de la figure de
sa femme est trs-belle, et elle lui parat fort attache. Il a raison
de vouloir quitter ce pays malsain, prcisment  cause d'elle; le
premier hiver lui enlverait infailliblement la beaut de son teint, et
le second probablement tout le reste.

Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous
souciez pas plus que moi, dnait l'autre jour en ville et se plaignait
de la froideur du prince rgent,  l'gard de ses anciens amis. D***, le
savant Isralite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi
cela? Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur,  cause de lord ***,
qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en
mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur,
pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur,
parce que je n'ai pas voulu renoncer  mes principes.--Et pourquoi,
monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer  vos principes?

Cette dernire question n'est-elle pas impayable, surtout adresse 
celui  qui elle l'tait? M*** a failli en mourir. Peut-tre
trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses
_pois_, c'tait une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un
tmoin oculaire; c'est moi qui la gte en la racontant.

La saison s'est termine par un bal de dandies; mais il me reste
quelques dners avec Harrowbys, Rogers frres et Mackintosh; j'y boirai,
en silence,  votre sant, et j'y regretterai votre absence jusqu' ce
que le vin des Canaries m'enlve votre souvenir, ou qu'il le rende
inutile en vous faisant apparatre assis devant moi, et de l'autre ct
de la table. Canning a licenci sa troupe dans un discours prononc du
haut de ****, le vrai trne d'un tory. Reprsentez-vous-le les renvoyant
avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun  leurs
intrts.

      J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit o ils sont
      tous bien poivrs. Ils ne sont que trois des cent cinquante
      rests vivans, et bons pour courir les faubourgs de la
      ville.

Falstaff n'a-t-il pas voulu dsigner le magistrat de Bow-Street?
J'oserais parier que l'dition posthume de Malone adoptera cette
interprtation.

Depuis ma dernire, je suis all  la campagne; j'ai voyag de nuit;
point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet,
assis  l'extrieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a,
je crois, littralement, jet sa bourse au pied d'une borne milliaire
effray par un ver luisant plac sur le second caractre du chiffre
romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je
ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui
avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait
montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant
quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec
une alerte tous les cent pas. Je vous ai crit une lettre effroyablement
longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement
d'enveloppe pour djouer la curiosit des commis de la poste. Vous vous
plaigniez autrefois que je n'crivais pas; je vous mettrai des charbons
sur la tte, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.

Toujours tout  vous, mon cher Moore,

BYRON.




LETTRE CXXVII.

 M. MOORE.

27 juillet 1813.


La premire fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit
celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernire quivaut  un
silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre
style laconique  votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous
tablissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon dbiteur
d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous
intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec
mon procureur. J'ai fait passer votre lettre  Rugiero; mais ne me
prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tent de violer le
secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.

Je suis, _avec indignation_, votre, etc.




LETTRE CXXVIII.

 M. MOORE.

28 juillet 1813.


Ne sauriez-vous tre satisfait des angoisses de jalousie que vous me
faites prouver, sans me rendre l'infme entremetteur de votre intrigue
pistolaire avec Rogers? Voil la seconde lettre que vous lui adressez
sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une rponse
prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous
y revenez, je ne puis dire jusqu'o pourra aller ma furie. Je vous
enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre
mille couplets sur autant de feuilles spares, au-del du poids
accord, franc de port, par mon privilge de pair d'Angleterre;
privilge dont vous vous prvalez sur un snateur trop susceptible, pour
faire parvenir les chefs-d'oeuvre de votre esprit  tout le monde,
except  lui-mme. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_
vous, ou __ vous, le diable m'emporte,  moins que vous ne changiez de
manire d'agir. Je vous dsavoue, je renonce  vous; et par toute la
puissance d'un loge, je vais crire votre pangyrique, ou vous ddier
un in-4, si vous ne me ddommagez amplement.

_P. S._ Je dois dner ce soir avec Shridan chez Rogers. J'ai quelque
rancune contre ce dernier,  cause de l'amiti que vous lui portez; j'ai
dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voil
vraisemblablement ma dernire, ou mon avant-dernire lettre; mes
prparatifs sont termins; il ne me reste plus qu' obtenir mon passage
 bord d'un btiment de l'tat. Peut-tre attendrai-je Sligo quelques
semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.

Dsirant aller en Grce, il s'tait adress  M. Croker, secrtaire de
l'amiraut, pour obtenir son passage  bord d'un vaisseau du roi,
partant pour la Mditerrane. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine
Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit 
recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la rponse que fit Lord Byron
 la lettre qui lui annonait cette nouvelle.




LETTRE CXXIX.

 M. CROKER.

Br.-str., 2 aot 1813.


MON CHER MONSIEUR,

J'ai reu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au
moment o j'allais quitter Londres, ce qui m'a empch de vous en
tmoigner toute ma reconnaissance aussitt que je l'aurais dsir. Je
fais tous mes efforts pour tre prt avant dimanche, et mme, si je n'y
russissais pas, je n'aurais  me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne
diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reois. Je n'ai
plus qu' vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre
patience, et  vous offrir mes voeux sincres pour vos succs dans vos
affaires publiques et particulires. J'ai l'honneur d'tre bien
sincrement,

Votre trs-oblig et trs-obissant serviteur,

BYRON.

[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que,
dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues prcdemment 
ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir
la possibilit d'un passage si prompt et dans une aussi agrable
compagnie.
(_Note de Moore_.)]


Ds l'automne de cette mme anne, il devint ncessaire de donner une
cinquime dition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui
fournit de nouveaux matriaux. Les vers commenant par ces mots,

      On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont
      broutant...

et les quatre pages qui suivent le vers,

      Oui, l'amour est une lumire du ciel...

furent tous ajouts lors de cette dition. Toutefois en la comparant
avec le pome tel que nous le possdons aujourd'hui, on remarque
d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers
suivans:

      C'tait une forme de vie et de lumire qui, aperue une
      fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque ct
      que je tournasse les yeux, se reprsentait comme l'toile du
      matin de ma mmoire.

On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adresss  M.
Murray pendant l'impression de cette nouvelle dition, du gnie
irrsistible qui lui fournissait  chaque instant de nouvelles penses.

Si vous ne finissez pas de m'envoyer des preuves, je ne finirai jamais
cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que
je vous envoie pour dsesprer tout--fait l'imprimeur, et je le crains
bien, sans tourner fort  son avantage.

B.




10 heures et demie du matin, 10 aot 1813.


MON CHER MONSIEUR,

Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai
quantit de choses  ajouter en vingt endroits. Tout  vous,

B.

_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journe.




LETTRE CXXX.

 M. MURRAY.

26 aot 1813.


J'ai lu et corrig une preuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu
sait si vous pourrez la lire, sans que votre oeil y dcouvre encore
quelques bvues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience,
relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points,
des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas trs-fort sur
votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu  ne plus
rien ajouter  ce malheureux pome, qui va toujours s'alongeant comme un
serpent qui dveloppe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille
effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_,
c'est--dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les
additions.

Les derniers vers plaisent  Hodgson, ce qui ne laisse pas d'tre rare.
Quand il dsapprouve quelque chose, il le dit avec une nergie
extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jets l pour adoucir
un peu la frocit de notre infidle, et vu sa position d'homme mourant,
je lui donne une assez longue apologie de lui-mme...

Je suis fch que vous avez dit que vous restiez en ville  cause de
moi; j'espre sincrement que vous ne poussez pas la complaisance
jusque-l.

Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moiti d'un
numro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le sicle du criticisme.




LETTRE CXXXII[48].

[Note 48: Nous sommes obligs de sauter la _Lettre_ 131: elle roule
en entier sur des corrections ncessites, suivant l'auteur, par la
grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces
variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre
langue, les diffrentes versions ne conserveraient point, ou ne
conserveraient que fort peu de diffrence.
(_N. du Tr._)]

A M. MURRAY.

12 octobre 1813.


Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes
de typographie, surtout dans la dernire page. Je _sais_ que cela tait
faux; elle ne pouvait mourir. Il y avait, et il faut, _je savais_.
Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de mme nature.

J'ai reu et lu le _British-Review_. En vrit, je crois que l'auteur
de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me
mortifie est de me voir accus d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage
de _Crabbe_; quant  Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure
_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut
l'adopter. Le caractre que j'ai donn au _Giaour_ est certainement
mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa
destine trouveront peu de proslytes. Je serai charm de recevoir de
vos nouvelles, mais ne ngligez pas vos affaires pour moi.




LETTRE CXXXIII.

A M. MOORE.

Bennet-Street, 22 aot 1813.


Comme notre ancienne, je dirais presque notre dfunte correspondance,
tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paul majora_:
il nous faut, s'il vous plat, parler de la littrature dans toutes ses
branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le
prince est  Brighton, et Jackson le boxeur est  Margate, o il a, je
crois, entran Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant
pays. Mme de Stal a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a t tu dans
un caf  Scrawsenhawsen, par un misrable adjudant allemand. Corinne
est dans l'tat o seraient toutes les mres  sa place, mais je
gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mres s'aviseraient, qu'elle
crira un essai l-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin
et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je
ne l'ai pas vue depuis cet vnement; j'en juge, avec peu de charit,
sans doute, d'aprs mes observations antrieures.

L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_dinburgh-Review_. Ce
recueil est toujours dans le sens de Leith, _o est le vent_? L'article
en question est si sucr, si sentimental, qu'il faut qu'il ait t crit
par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est all en Amrique pouser une
belle dont il tait perdument amoureux depuis plusieurs annes.
Srieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou
son lieutenant en agissent trs-bien envers moi, et je n'ai rien  dire.
Toutefois je dirai que si vous ou moi nous tions coup la gorge pour
lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure
dans nos oeuvres posthumes.  propos de cela, j'ai t choisi l'autre
jour pour mdiateur entre deux gentlemen altrs de carnage; aprs une
longue lutte entre le dsir naturel de voir ses semblables
s'entre-dtruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises
pour rien, je suis parvenu  dcider l'un  demander excuse, et l'autre
 s'en contenter, et tous deux  vivre heureux et contens  l'avenir.
L'un tait pair, l'autre un de mes amis non titrs; tous deux y allaient
beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre
cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que
possible, il l'et fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont
admirablement conduits; et moi, je les ai tirs d'affaire aussitt que
je l'ai pu.

On vient de publier en Amrique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur
comique. Quel livre! je crois que, depuis les mmoires de Barnaby
l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuv la presse. Le foyer, la
taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur
du palmier dbordent  chaque page. Deux choses m'tonnent dans cette
publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et
puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a
cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les
bouteilles qu'il a bues et les rles qu'il a jous y sont trop
rgulirement enregistrs.

Vous vous tonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de mme, mais
les bruits de peste sont rellement alarmans; non pas tant pour la chose
en elle-mme que pour les quarantaines tablies dans les ports, et pour
les vaisseaux venant de tous les pays, mme d'Angleterre. Il est sr que
quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employs 
terre, mais malgr cela on n'est pas fch de pouvoir choisir  son gr.
La ville est effroyablement dserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis
rellement ennuy de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien
ne pas rester si je puis, mais o aller? Sligo est pour le Nord:
plaisant sjour que Ptersbourg au mois de septembre, avec le nez et les
oreilles enveloppes dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber
dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a trait
Bonaparte avec si peu de crmonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre
voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe  quel degr de
chaleur, et du sorbet, n'importe  quel degr de froid, et mon paradis
est aussi ais  faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a
maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela  la
journe, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous
pardonne.

[Note 49: Un paradis persan est bientt fait; il ne lui faut que
des yeux noirs et de la limonade.
(_Note de Lord Byron_.)]

Tout  vous, etc.

Je m'aperois que j'ai crit une longue lettre sans y mettre ni ame ni
coeur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me
trouve aujourd'hui plus embarrass que je ne l'ai t de toute l'anne,
et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre
ni avec ni sans les femmes.

Je songe maintenant avec regret qu' peine avais-je vendu Newsteadt que
vous tes venu vous fixer prs de l. tes-vous all le voir? Allez-y,
mais ne me dites pas qu'il vous plat. Si j'avais pu prvoir un tel
voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir
si souvent en garon! car c'tait tout--fait un sjour de clibataires;
abondance de vins et d'autres sensualits; de l'espace, des livres
suffisamment, un air d'antiquit surtout (except sur la figure des
jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens srieux, et vous
aurait fait rire quand vous auriez t dispos  la gat: je m'tais
fait btir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai
plus enterr. Chose tonnante, que nous ne puissions tre srs d'un
tombeau, au moins d'un tombeau dtermin! Je me rappelle  l'ge de
quinze ans avoir lu vos posies  Newsteadt, que par parenthse je
rciterais presque par coeur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre
prface que l'auteur tait encore vivant, j'tais loin de songer que je
dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition
 devenir pote moi-mme, vous pouvez croire que j'tais plein
d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande  la protection de
tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.

2e _P. S._ Il y a, dans ce numro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent
article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Stal. Ce fut
Jeffrey qui crivit le mien l'anne passe, mais je crois que celui-ci
est de quelque autre. J'espre que vous vous dpchez, autrement cet
enrag de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrire. J'ai lu une
grande partie de son ouvrage manuscrit; rellement cela surpasse tout,
except le Tasse. Hodgson le traduit en rivalit avec un autre pote.
Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons tre juges du dfi,
c'est--dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous
une ide de la diffrence de nos opinions? Nous avons, je parle bien
imprudemment, chacun notre manire particulire de voir, du moins vous
et Scott.




LETTRE CXXXIV.

 M. MOORE.

28 aot 1813.


Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que
vous tiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohme. Je me trompe
fort, ou quelque beau printems  Londres, vers l'an de grce 1815, ce
tems-l pourrait bien revenir. Aprs tout, il faut que nous finissions
tous par le mariage, et je ne conois pas d'homme plus heureux que
l'homme mari  la campagne, lisant les journaux du comt, et caressant
la femme de chambre de sa femme; srieusement, je serais dispos  me
marier demain avec la premire femme convenable, c'est--dire, j'y
aurais t dispos il y a un mois, mais  prsent...

Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me
mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous
pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je
l'ai rduit  un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charm que
vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce
que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de
battre Lucien. Au moins dites-moi o vous en tes. Croyez-vous que je
m'intresse moins  vos ouvrages, ou que je sois moins sincre que notre
ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais t. Dans cette
malheureuse composition, _les Potes anglais_, etc., au moment o
j'tais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqu vos
talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai
toujours regrett que vous ne nous ayez pas donn un ouvrage de longue
haleine, et que vous vous soyez renferm jusqu'ici dans des petites
pices de posies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on
leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit
d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce l le mot?) aussi bien que
des gazelles. Attachez-vous  l'Orient; Mme de Stal, l'oracle, me
disait qu'il n'y avait plus que ce parti  prendre en posie. Le Nord,
le Midi et l'Ouest sont puiss; en fait de posies orientales, nous
n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu  gter
le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions.
Ses personnages ne nous intressent pas, et les vtres ne sauraient y
manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez
vous en rjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est  votre gard
que _la voix du prdicateur qui crie dans le dsert_, et le succs que
ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne  l'enthousiasme et
vous fraie le chemin.

[Note 50: L'ode d'Horace,

       _Natis in usum ltiti_, etc.

Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire
allusion  quelques-unes de ses dernires aventures:

       _Quanta laboras in Charybdi_!
       _Digne puer meliore flamma_!

(_Note de Moore_.)]

J'ai song  un conte, greff sur les amours d'une pri avec un mortel,
quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement
plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de posie, et le tendre
n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renonc 
cette ide, et je vous la suggre, parce que je crois que c'est un sujet
dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse
votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les
_Moeurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le
meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Rellement je prends bien
des liberts de parler ainsi  un de mes anciens et  un plus habile que
moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs  la
manire de La Rochefoucault.

[Note 51: Par une singularit assez bizarre, j'avais t au-devant
de ses conseils, en prenant la fille d'une pri pour l'hrone d'un de
mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un pisode. Je
fis part de cette circonstance  Lord Byron, et j'ajoutai: Tout ce que
je vous demande au nom de l'amiti, c'est, non pas de renoncer pour moi
aux pris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et
surtout d'un pote; mais simplement que, quand il vous plaira de payer 
l'avenir vos hommages  quelqu'une de ces beauts ariennes, vous ayez
la bont de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois
persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner
pour toujours la race entire, et ne m'occuper dornavant, avec M.
Montgommery, que des races antdiluviennes.
(_Note de Moore_.)]




LETTRE CXXXV.

 M. MOORE.

1er aot, septembre je veux dire, 1813.


Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littrature turque,
que je n'ai pas encore ouverts. Quant  ce dernier ouvrage, je vous
serais oblig de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de
me l'envoyer sous huit jours; il appartient  la plus brillante de nos
constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le
prter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sr
que votre cossais, qui n'a pas voyag, doit tre d'une humeur moins
sociale.

Votre pri, mon cher Moore, est sacre et inviolable pour moi; je n'ai
pas la plus lgre ide de toucher le bas de son jupon. L'affectation
avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence
avec moi est si flatteuse que je commence  me croire tout de bon un
grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous
tes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous mritez
bien qu'on se moque de vous. Srieusement parlant, quel est le pote
vivant que vous puissiez craindre? Rellement, cela me met en colre de
vous entendre parler comme vous le faites...

J'ai beaucoup ajout au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de
fragmens. Il contient  prsent mille deux cents vers et peut-tre plus:
vous me permettrez, j'espre, de vous en offrir une copie. Je suis
charm de me trouver dans vos bonnes grces, et plus particulirement de
le devoir, comme vous le dites, en partie  la bont de mon caractre;
car malheureusement j'ai la rputation d'en avoir un fort mauvais. Mais
on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il
aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir
siffl ou mordu en votre compagnie. C'est peut-tre, et cela paratrait
sans doute incroyable  une autre personne, mais vous me croirez, j'en
suis sr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succs,
qu'un tre humain peut l'tre de ceux d'un autre; autant que si je
n'avais jamais crit un vers moi-mme. Assurment le champ de la
renomme est assez grand pour tout le monde, et quand mme il ne le
serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge  mon prochain. Vous y
avez dj une belle proprit de quelques milliers d'arpens, qui sera
double quand vous passerez le nouveau bail que vous prparez en ce
moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable
d'une telle fertilit. Voil une mtaphore digne d'un _templier_,
c'est--dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la
renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce,
une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], o vous verrez l'origine
du _Giaoar_. crivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout 
vous, etc.

[Note 52: _Templier_, c'est--dire lgiste; l'cole de Droit occupe
 Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.
(_N. du Tr._)]

[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.]

_P. S._ Cette lettre m'a t crite  cause d'une _autre version_,
rapprochant trop du texte vritable, que quelques dames de nos amies
avaient eu la bont de rpandre. La partie efface renfermait quelques
noms turcs, et quelques dtails assez peu importans et trop
_circonstancis_ sur la manire dont avait t dcouverte la faute de la
jeune fille.




LETTRE CXXXVI.

 M. MOORE.

5 septembre 1813.


Ne vous gnez pas pour rendre Toderini au jour fix; envoyez-le  votre
loisir, aprs l'avoir anatomis en autant de notes que vous voudrez; je
ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opration de cette nature,
raison de plus pour ne pas l'pargner maintenant.

*** est de retour  Londres, mais pas encore remis du coup que lui a
port le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! Ces punaises-l
nous effraient tous. Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus
doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou
qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les
_Plaisirs de la Mmoire_, et les _Plaisirs de l'Esprance_; dcidment
je persiste  prfrer les premiers. Il y rgne une lgance rellement
prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler
commun ou faible...

Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai pari pour lui
quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie
et les lmens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir russir
contre toutes les nations, except la sienne, quand ce ne serait que
pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infme beau-pre, et
Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me
tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous
vous prenions en passant. Voil qui serait bien tentant, mais je ne
crois pas que j'accepte,  moins que vous ne consentiez  aller avec
l'un de nous quelque part, n'importe o. Il est trop tard pour songer
maintenant  Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de
campagne dans la haute socit ou dans la classe infrieure; celle-ci
serait bien prfrable sous le rapport du plaisir. Je suis si dgot de
l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret  cidre,
ou une expdition sur un sloop de contrebandier.

Vous ne sauriez dsirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos
deux parallles, qui se prolongent indfiniment sans se toucher jamais.
Je ne sais trop si je ne voudrais pas tre mari moi-mme, ce qui n'est
pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me
demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois,
lgitimement; quant  devenir pre d'une manire moins lgale, grces 
Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit
toujours sre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous,
sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un
_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une rponse.

Tout  vous, etc.

[Note 54: _God father_, parrain (pre en Dieu), et _father_ (pre)
offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible  rendre dans notre
langue. La recherche de la paternit tant autorise par les lois
anglaises, les paroisses  la charge desquelles retomberaient les
btards, les adjugent trs-facilement au pre putatif, que le tmoignage
de la mre ou les moindres circonstances semblent dsigner: on le
condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu' l'ge de
quatorze ans.
(_N. du Tr._)]

Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_
va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas
de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu' la plus vieille
femme de cette _Review_, tous priront sous le poids d'une fatale
brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'pargnerai pas mme
mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi,
cela n'en vaudrait que mieux.




LETTRE CXXXVII.

 M. MOORE.

8 septembre 1813.


Je suis fch que vous ayez envoy Toderini si tt, je crains que votre
conscience scrupuleuse vous ait empch d'en tirer tout le parti que
vous auriez d. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet
effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procur un compliment de moiti
aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez
les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajout sous le rapport de la
quantit, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie  ce
sujet.

Vous avez grand besoin d'un coup d'paule de Mackintosh. Mon cher
Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-mme. Dans tout
autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais
assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas  votre
juste valeur. Du reste c'est un dfaut dont on se corrige gnralement,
et rellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de
vous en termes dont votre femme et t bien satisfaite, et capables de
donner la jaunisse  tous vos amis.

J'ai reu hier une lettre d'Ali-Pacha, apporte par le docteur Holland,
qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime,
nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse
faire, et est signe _Ali, visir_.  quoi pensez-vous qu'il passe son
tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems
pass, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mre et ses soeurs
avaient t traites comme Mlle Cungonde, par la cavalerie bulgare. La
ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce
brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents,
et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a pargn le
reste de la ville, et ne s'en est pris qu' la race de ces Tarquins
modernes. C'est plus de modration que je n'en aurais eu. En voil assez
sur cet excellent ami.




LETTRE CXXXVIII.

 M. MOORE.

9 septembre 1813.


Je vous cris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas
d'engagement prexistant avec quelqu'autre libraire, sera charm en tems
convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute
assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, gnreux,
attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis
sr que vous n'aurez qu' vous en louer. Il y a si peu de tems que je
vous ai crit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien  ces
lignes.

Tout  vous, etc.




LETTRE CXXXIX.

 M. MOORE.

27 septembre 1813.


THOMAS MOORE,

On ne vous appellera jamais Thomas _le vridique_, comme celui
d'Elcidoune; pourquoi ne m'crivez-vous pas? puisque vous ne le voulez
pas, il faut bien que je le fasse. J'tais l'autre jour prs de vous 
Eston, et j'espre y retourner bientt. Dans ce cas, j'irai vous voir,
et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le
dit dans le jargon du beau monde. On m'a prsent hier, chez lord
Holland,  Southey, le plus bel homme de pote que j'aie jamais vu
depuis long-tems. Pour avoir la tte et les paules de cet homme-l, je
consentirais presque  avoir compos ses posies Saphiques. Certes il
est dou d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent,
puis... voil son loge.

*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois
qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrt court; oui, il s'est
arrt court aprs une phrase trs-flatteuse sur notre correspondance,
et _m'a regard_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou
en vous disant que j'ai eu  vous dfendre. C'est un joli moyen de se
faire valoir prs d'un ami que de lui venir dire: J'ai bien relev M.
un tel pour s'tre permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais
sujet, etc, etc. Mais savez-vous que vous tes du petit nombre de ceux
dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire,
et croyez-vous que je vous le pardonne?

J'ai t  la campagne et me suis sauv des courses de Doncaster. Chose
trange, je suis all en visite dans la maison mme que mon pre reut
en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa matresse
adultre avant d'tre majeur:  propos, veuillez observer qu'_elle_
n'est pas ma mre. On m'a camp dans une vieille chambre o se trouve
sur la chemine un tableau hideux que mon pre regardait avec tout le
respect convenable, et qu'hritant du got de la famille, j'ai regard
aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai pass une semaine dans cette
famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit
jeune, dvote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de
vellit que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner.
Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas mme _convoiter_, c'est
signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me
gourmandez pas trop quand je me livre un moment  la gat.

Tout  vous, etc.

BYRON.


Voici un impromptu compos par _une personne de qualit_[55],  qui
l'on reprochait d'tre mlancolique.

      Quand de ce coeur o rgne le chagrin s'lvent de sombres
      nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de
      larmes, ne prenez pas garde  ces signes extrieurs qui
      disparatront bientt. Mes penses connaissent trop leur
      cachot; aprs s'tre promenes un instant sur mon visage,
      elles reviendront se renfermer dans mon coeur, qu'elles
      rongent et dchirent en silence.

[Note 55: Par Byron lui-mme.]




LETTRE CXL.

 M. MOORE.

2 octobre 1813.


Vous n'avez point rpondu  mes six lettres: en consquence, celle-ci
sera ma pnultime; je vous en crirai encore une, mais aprs, j'en jure
par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis
trouv avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son
imagination a quelque chose de surhumain, sa gat est parfaite. Je ne
dis pas son esprit, car qui peut dfinir l'esprit? Puis il a cinquante
figures; et deux fois autant de voix diffrentes qu'il prend quand il
veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'tais
femme et vierge encore, voil l'homme dont je voudrais faire mon
Scamandre. Il est tout--fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai
vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez
probablement beaucoup de ce pangyrique. Je crains presque de me trouver
de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a
long-tems parl de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus
que personne que je connaisse. Quelle varit d'expression il donne  sa
figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change
absolument du tout au tout. En voil assez, je ne suis pas de force 
faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le
connaissez. Samedi je retourne  ***, o je ne serai pas loin de vous.
Peut-tre me favoriserez-vous d'une lettre d'ici l. Bonne nuit.

Samedi matin, votre lettre a mis fin  toutes mes inquitudes. Je ne
souponnais pas que vous parlassiez srieusement. Encore de la modestie!
Parce que je ne donne pas suite  une ide assez insignifiante, il
parat que je ne crains pas de lutter contre vous. Si la question tait
de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous
craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de
place dans nos sphres respectives? Continuez, ce sera bientt mon tour
 pardonner. Je dne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Stal_,
comme il plat  John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir 
Covent-Garden biller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.

C'est une chose fort commode pour moi que ma rputation, pourvu que mes
amis ne partagent point l'erreur commune  ce sujet: cela me sauve des
sottises d'une lgion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais
vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai 
l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rtablira votre vers dans la
prochaine dition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'pigraphe;
cependant, j'ai en gnral de la mmoire pour vous, et je crois que
d'abord elle avait t imprime correctement.

[Note 56: Dans la premire dition du _Giaour_, il avait cit d'une
manire incorrecte un vers de mes _Mlodies irlandaises_, qu'il avait
pris pour pigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les
vers de Burns, qui servent d'pigraphe  la _Fiance d'Abydos_.
(_Note de Moore_.)]

Je rougis en effet trs-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady
M**, mais heureusement,  prsent, personne ne me voit. Adieu.




LETTRE CXLI.

 M. MOORE.

8 dcembre 1813.


Depuis que je ne vous ai crit il s'est pass bien des vnemens
heureux, malheureux ou indiffrens, qui m'ont empch, non de penser 
vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cess de
penser  vous, et pour qui la plus sre consolation a t de tourner
vers vous ses penses. Nous avons t proches voisins cet automne, et ce
voisinage m'a t  la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire
que votre citation franaise ne s'est que trop trouve  sa place,
quoiqu'il y et peu de chance qu'il en ft ainsi, comme vous pouvez
l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gard
depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-mme_, et, si ce n'est
toute la nuit et une partie de la matine, je ne songe plus gure 
toute cette affaire.

Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers,
et, pour charmer mes insomnies, j'ai crit  la hte un autre conte
turc, non un fragment, que vous recevrez bientt aprs cette lettre.
Cela n'empite pas sur votre domaine; dans le cas o vous le croiriez,
il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez
avec raison que je me risque  perdre le peu de rputation que j'ai
acquise en tentant cette nouvelle exprience sur la patience du public,
mais en vrit je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai crit et
je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour dtourner
mes penses des ralits, en les rejetant sur des fictions, quelque
horribles qu'elles soient. Quant au succs, ceux qui en obtiennent
aujourd'hui me consolent d'avoir chou; except peut-tre vous et deux
ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte
plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et
moins; ainsi, advienne que pourra...

_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir
quel effet me fera un canal hollandais,  moi, qui ai travers le
Bosphore. Rpondez-moi, je vous prie.




LETTRE CXLII.

 M. MOORE.

8 dcembre 1813.


Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les
meilleures du monde, m'est  la fois agrable et pnible. Mais, d'abord
au plus press. Savez-vous que j'tais au moment de vous ddier quelque
chose, non dans une ptre formelle, comme d'infrieur  _ancien_, mais
dans une courte lettre servant de prface, dans laquelle je me
glorifiais de votre amiti, et annonais au public votre pome, quand je
me suis rappel l'injonction stricte que vous m'aviez souvent ritre
de vive voix et par crit, de garder le plus profond secret sur le pome
susdit. Il me fallut donc renoncer  mon projet, non que je puisse avoir
aucun motif de rsister au dsir de parler de vous, j'y pense et j'en
parle tous les jours, mais j'ai d craindre, en y cdant, de vous causer
quelque dplaisir. Mettant de ct mon amiti pour vous, sentiment qui
devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de
mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par coeur et sur le bout du
doigt. _Ecce signum_. Quand j'tais  la campagne, lors de ma premire
visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul
long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_
que je n'ai jamais essay qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que
je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last
glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du
mme troubadour, ce sont l mes matines et mes vpres. Certes mon
intention n'tait pas d'tre entendu de qui que ce ft. Voici qu'un beau
matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un
air bien srieux: Byron, je me vois forc de vous prier de ne plus
chanter, au moins de _ces chansons l_. Je fus comme rveill en
sursaut: Assurment, rpondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la
vrit, reprit-il, cela rend ma femme si mlancolique et la fait tant
pleurer, que je dsire qu'elle n'entende plus rien de semblable.

Or, mon cher Moore, cet effet-l tait produit par vos paroles, et
certainement non par la beaut de ma voix. Je vous cite cette folle
anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, mme pour
l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un
jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout aprs un long tems,
que de ce qui nous a plu vritablement. Quoique je ne pense pas qu'on
vous puisse rien comparer dans la posie lgre ou la satire, et que
jamais auteur n'ait t aussi populaire que vous dans ces deux genres,
je n'hsite pas cependant  croire que vous n'avez pas fait tout ce dont
vous tes capable, encore qu'un autre pt bien se contenter de ce que
vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et
le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu
dans aucun autre pote, une trange mfiance de vos forces, que je ne
puis m'expliquer et qui doit tre inexplicable, puisqu'un _cosaque_
comme moi suffit pour pouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre
conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connatre, je
n'avais song qu' une pri: je voudrais que vous eussiez eu plus de
confiance en moi, non dans mon intrt, mais dans le vtre, et pour
empcher que le monde ne perdt un pome bien meilleur que le mien, dont
j'espre toujours que ce petit combat de gnrosit ne le privera pas 
jamais[57].

[Note 57: Parmi les pisodes que je comptais introduire dans _Lalla
Rookh_, que j'avais commenc, mais que plusieurs circonstances m'avaient
empch de finir, il s'en trouvait un dj assez avanc lors de la
publication de _la Fiance d'Abydos_, et avec lequel ce pome offrait de
si tranges concidences, non-seulement pour les localits et le
costume, mais encore pour la fable et les caractres, que j'y renonai
immdiatement, et commenai un autre pisode sur un sujet absolument
nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est  ce fait que je lui avais
communiqu, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon
hros (auquel j'avais aussi donn le nom de Zlim, dont j'avais fait un
descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhrens, par le calife
rgnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait
depuis sous une autre forme,  la cause de l'Irlande[57A]. Voici les
propres expressions de ma lettre  Lord Byron: J'avais choisi cette
histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais
qu'un parallle avec l'Irlande me mettrait  mme de jeter un peu de
vigueur dans le caractre de mon hros. Mais songer  de la vigueur, 
du sentiment aprs vous, c'est impossible: _ce domaine-l est celui de
Csar_.
(_Note de Moore_.)]

[Note 57A: L'_Histoire du clbre chef irlandais, capitaine Rock_,
roman philosophique et allgorique de M. Moore.]

Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des
raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver
place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...

Continuez; je serais rellement malheureux que vous vous arrtassiez
pour moi. Le succs de ma _Fiance_ est encore problmatique; il s'en
vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le
prsumer d'aprs le got du public pour _le Giaour_, et autres histoires
horribles et mystrieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir t
sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'viter de parcourir des
livres, que j'eusse peut-tre mieux fait de relire. Si votre chambre en
tait meuble comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en
Orient pour donner des descriptions, du moins quant  la fidlit, car
j'ai tout dessin de mmoire...

Ma dernire production pourrait bien avoir le mme sort, et je vous
avoue que j'ai de grands doutes  ce sujet. Quand bien mme il en serait
autrement, mon succs phmre serait oubli avant que vous ne soyez
prt et dispos  paratre. Allons, ferme, courage. Except le _Post
Bag_ qui vous a si bien russi, il y a plusieurs annes que vous ne nous
avez rien donn rgulirement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre
retraite aux jours pluvieux, aucun pote vivant ne s'est lev plus haut
que vous. Aucun homme, dans aucune langue, n'a t peut-tre plus
compltement le pote du coeur et le pote des femmes. Les critiques lui
reprochent de n'avoir reprsent le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il
doit tre; _mais les femmes rpondent qu'il l'a reprsent tel qu'elles
le dsirent_. Je serais tent de croire que c'est de vous, et non de
Mtastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.

crivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait
Rousseau  quelqu'un: Est-ce que nous sommes fchs? Vous m'avez
souvent parl, et jamais vous ne m'avez parl de vous-mme.

_P. S._ Cette dernire phrase est une excuse indirecte pour mon propre
gosme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je
voudrais seulement que la chose ft rciproque. J'ai trouv une
rflexion singulire dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en
mauvaise part, ni  vous ni  moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait
certainement assez mauvaise rputation; la voici: Bien des gens ont la
rputation d'tre mchans, avec lesquels nous serions trop heureux de
passer notre vie. Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui
parle, une demoiselle de Sommery...


Vers cette poque, lord Byron commena un _Journal_ dont j'ai dj donn
quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur
tout ce que les convenances permettront. D'aprs la nature mme de ces
sortes de mmoires autographes, celui-ci roule principalement sur des
personnes encore vivantes et des faits encore rcens; il est donc
ncessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques
parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues
secrtes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la
curiosit. Toutefois, aprs cette mutilation indispensable, il en
restera encore assez pour faire mieux connatre la vie prive et les
habitudes du noble pote, et pour satisfaire innocemment ce got, aussi
gnral qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un
grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous rjouir de
dcouvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus
puissans dans leur intrieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent,
au moins dans de certains momens[58].

[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute
comparaison par le gnie, qu'on aime  ressembler au moins par les
faiblesses.
(GINGUEN.)]




JOURNAL

COMMENC LE 14 NOVEMBRE 1813.

Si ce journal avait t commenc il y a dix ans, et fidlement tenu!!!
Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu
le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs
de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profit.
On dit que la vertu est sa propre rcompense; elle devrait certainement
tre bien paye pour le mal qu'elle cote  acqurir.  vingt-cinq ans,
quand la meilleure partie de la vie est passe, on devrait tre _quelque
chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voil
tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le mme,
et la femme toujours la mme aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait
jamais de questions, et la musulmane qui vous vite la peine de lui en
adresser. N'taient la peste, la fivre jaune et le retard qu'prouve la
rentre des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la
seconde fois, prs des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier
obstacle, la peste ne m'arrtera pas long-tems; arrive que pourra, le
printems me reverra l-bas,  moins que dans l'intervalle je ne me marie
ou que je ne _dmarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais
point ce que je voudrais. Il est trange que je ne puisse jamais dsirer
srieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir aprs.
Je commence  croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne
devrait prier que pour la nation, non pour soi-mme; mais, d'aprs mes
principes, cela ne serait pas trs-patriotique.

Trve de rflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleka_, mon second
conte turc. Je crois que je me suis sauv la vie en le composant, car je
ne l'ai entrepris que pour dtourner mes penses de

       Ce nom cher et sacr, que je ne rvlerai jamais.

Et pourtant, ici mme, ma main brle de le tracer! J'ai brl cet
aprs-midi les scnes de la comdie que j'avais commence. J'ai quelque
envie d'accoucher d'un roman, ou plutt d'un conte en prose; mais quel
roman pourrait galer les vnemens

       ... _Quoeque ipse... vidi
       Et quorum pars magna fui_[59]?

[Note 59: Tous les vnemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai
jou un si grand rle. (VIRGILE.)]

Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine lisa.
Ce sera une beaut et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux
noirs et des paupires noires longues comme des ailes de corbeau. Je
crois qu'elle est encore plus belle que ma nice Georgina, et cette
ide-l ne me plat pas; aprs tout, quoique plus ge, elle est bien
moins dveloppe sous le rapport des facults intellectuelles.

Dallas est venu avant que je ne fusse lev, ainsi je n'ai pu le voir.
Lewis est venu aussi, on le croirait en colre contre toute la cration.
Que diable peut-il avoir? Il n'est pas mari, lui: a-t-il perdu sa
matresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi:
il va se marier, et il est bti de faon  s'en trouver plus heureux. Il
a de l'esprit, de la gat, tout ce qu'il faut pour le rendre une
compagnie agrable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous
voudrez. Malgr tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup
gagn  se marier. Tous mes amis maris sont chauves et mcontens. W***
et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en
avait beaucoup  perdre. Mais dans l'tat de mariage ce n'est pas ce qui
_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus.

_Mmento_. Acheter demain quelque jouet pour lisa, envoyer la devise
pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite  Mme de
Stal,  lady Holland, et  *** qui m'a conseill, sans l'avoir lu, par
parenthse, de ne point publier _Zuleka_; je crois qu'il a raison, mais
l'exprience aurait d lui apprendre que ne point imprimer est
_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M.
Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu' Hodgson, parce qu'il me paie en
mme monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses
ouvrages, surtout frquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit
qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la
consolation de penser qu'ils ont achet le droit d'en porter ce
jugement.

J'ai refus de prsenter la ptition des dtenus pour dettes, je suis
ennuy  la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parl trois
fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours
a t fort got; quant au second et au troisime, je ne sais s'ils ont
eu du succs ou non. Je ne m'y suis jamais livr _en amore_; il faut
trouver une excuse pour sa paresse, son inhabilet, ou pour les deux
runies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies
m'ont perdu; et puis, j'ai pris des mdecines, non pour me faire aimer
les autres, mais certainement assez pour me dtester moi-mme.

Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres  Exeter-Change. Aprs le
lion de Vli-Pacha dans la More, qui suivait son gardien arabe comme un
chien, rien ne m'a jamais tant amus que l'amour de la hyne pour le
sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la
figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manires de mon
domestique, le tigre a un peu trop bavard. L'lphant a pris mon argent
et me l'a rendu. Il m'a t mon chapeau, a ouvert une porte, fait
claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon
sommelier. L'une des deux panthres est bien certainement le plus bel
animal que la terre ait produit; les pauvres antlopes sont mortes,
j'aurais t fch d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait
soupirer en pensant  l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?...


16 novembre.

Je suis all hier soir, avec Lewis, voir la premire reprsentation
d'_Antoine et Cloptre_; la pice tait admirablement monte et
trs-bien joue; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cloptre
m'a plu, comme un pitom de son sexe; aimante, vive, tendre, triste,
tourmentante, humble, fire, belle, un vrai dmon, faisant la coquette
jusqu' la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, aprs avoir
fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui
a-t-on tant reproch d'avoir fait couper la tte  ce poltron de
Cicron? Celui-ci n'avait-il pas dit  Brutus que c'tait piti d'avoir
pargn Antoine? n'avait-il pas prononc les _Philippiques_? Les
_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne
sont-elles pas des _choses_ trs-pestilentielles? Quand il aurait eu
cent ttes, elles mritaient d'tre toutes cloues sur la tribune
publique, du moins en se plaant dans la position d'Antoine; aprs tout,
peut-tre et-il mieux valu lui pardonner,  cause du bon effet que
produit toujours la clmence. Mais revenons  nos moutons; quand
Cloptre se croit sre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est
votre intrt, etc. Que c'est bien l le sexe! Et les questions sur
Octavie! tout cela est bien d'une femme.

J'ai reu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite 
Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai
fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et
cette dame n'crit que par in-8 et ne cause que par in-folio. J'ai lu
ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le
plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre
raconter, mieux vaut encore le lire...

J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il ft n patricien?
Nous eussions eu plus de poli, moins de force, prcisment autant de
vers, mais point d'immoralit, un divorce, un duel ou deux, auxquels,
s'il avait survcu, comme ncessairement il se ft moins livr  l'abus
des liqueurs fortes, il et pu vivre aussi long-tems que Shridan, ou
mme trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel dbris que cet
homme! Et cela, faute d'tre bien pilot; car jamais nul n'eut les vents
plus favorables, except  de courts intervalles bien rares! Pauvre
vieux Shridan, jamais je n'oublierai la soire que nous passmes avec
lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'coutmes, sans
un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu' une heure du matin.

J'ai mes cachets... Encore oubli le joujou de ma petite cousine lisa;
il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espre qu'Henri me
l'amnera. J'ai envoy  lord Holland les preuves de la dernire
dition du _Giaour_ et de _la Fiance d'Abydos_. Il n'aimera pas ce
dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non
plus. Cela a t crit en quatre nuits, pour distraire mes penses de
***. Sans cela je ne l'aurais jamais compos; et si je n'avais pas alors
fait une chose ou une autre, je serais devenu fou,  force de me ronger
le coeur; mauvaise nourriture! Hodgson le prfre au _Giaour_; personne
autre ne sera de son avis: il n'a jamais aim le _fragment_. Je n'aurais
jamais publi cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances
qui en font la base soient de nature ... hlas!

J'ai vu ce soir les deux soeurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune
ressemble  ***! J'ai cru que j'allais sauter  travers la salle; je
suis bien aise qu'il ne se soit trouv personne avec moi dans la loge de
lady Holland. Je dteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on
prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler
l'objet chri, assez diffrentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi
contrari des points de ressemblance que de ceux qui la dtruisent.

[Note 60: La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce
serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux
sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.

(Byron.--_Le Giaour_.)]


17 novembre.

Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable
Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vrit, je n'en
sais rien; except, peut-tre, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait
pas. Et lui-mme, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu' ce que ses
amis en furent fatigus, et que sa femme lui donna cette pieuse recette:
Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, o un
jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reu une lettre
trs-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiance d'Abydos_, qu'il
gote fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bont  deux
personnes dont je n'avais point de quartier  esprer. Et cependant,
dans le tems, je croyais que la cause de mon inimiti pour eux venait de
leur ct; je suis bien aise de m'tre tromp: je voudrais ne pas m'tre
tant press de publier cette maudite satire, dont je dsirerais anantir
jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le
monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.

George Ellis et Murray ont parl de quelque chose relativement  Scott
et  moi. S'ils veulent le dtrner, je souhaiterais fort qu'ils ne me
choisissent pas pour lui trouver un comptiteur. Si la chose dpendait
de moi, j'aimerais mieux tre le comte de Warwick que tous les _rois_
qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands
_faiseurs de rois_ en posie et en prose. Les critiques anglais, dans
leur _Rokeby-Review_, ont prsuppos une comparaison  laquelle mes amis
n'ont jamais pens, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de
s'amuser  examiner srieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages
avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de
bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi
je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes
d'un homme sont, comme l'_ame_ des Grecs, une [Grec: eidlon],
outre Dieu sait quelle _autre ame_, mais on fait gnralement autant de
cas de l'une que de l'autre.

Henri ne m'a point amen ma petite cousine: je veux que nous allions au
spectacle ensemble; elle n'y est encore alle qu'une fois. Encore un
petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que
je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt
sera-t-elle termine? Il m'en a bien cot pour m'en dfaire, et,
maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce
que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de
Job, et consolons-nous, puisque je suis un _homme vivant_.

Je voudrais pouvoir me remettre  lire; ma vie est monotone et pourtant
agite. Je prends un livre et le rejette aussitt. J'avais commenc une
comdie; je l'ai brle, parce que la fable se rapprochait trop de la
ralit: mon roman a eu le mme sort pour la mme raison. En vers, je
puis m'loigner un peu plus des faits, mais la pense revient toujours 
travers... oui,  travers. J'ai reu une lettre de lady Melbourne, la
meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus
grand esprit que je connaisse.

Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernire ptre si
importante est-elle tombe dans les griffes du lion? Dans ce cas... et
ce silence parat menaant... dans ce cas _il faut que je prpare mon
casque et mon bouclier_. Je suis un peu rouill; je ne veux pas
cependant recommencer mes tudes au tir de Manton. En outre; je suis
dcid  essuyer son feu sans le rendre. J'tais autrefois fameux pour
atteindre d'une balle un pain  cacheter; mais alors l'tat de la
socit ncessitait cet exercice. J'y ai renonc ds que j'ai senti que
j'avais une mauvaise cause  soutenir.

Quelles tranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte!
Depuis qu' Arrow j'ai dfendu le buste que j'avais de lui, contre les
vils flatteurs du pouvoir, et au moment o la guerre clatait de
nouveau, en 1813, j'en ai fait mon hros, sur le continent s'entend, car
je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet
abandon de son arme, etc., etc. Certes, quand je dfendais son buste,
j'tais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je
ne serais point tonn de le voir les battre tous encore. tre vaincu
par des hommes ce serait quelque chose, mais l'tre par trois mannequins
lgitimes, par trois stupides monarques de race pure,  honte!  honte!
Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec
l'Autrichienne  l'ame aussi matrielle que ses lvres, qui en soit la
cause. Mieux valait garder l'ancienne matresse de Barras. Je n'ai
jamais vu tourner  bien ces mariages lgitimes avec de jeunes femmes;
cela ne convient qu' ces gens sages qui mangent du poisson et ne
boivent pas de vin... N'avait-il pas  son service tout l'Opra, tout
Paris, toute la France? Une matresse, il est vrai, est tout aussi
embarrassante; je dis _une_, car, quand on en a _deux et plus_, il est
facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.

J'ai, ou plutt j'avais commenc une chanson, que j'ai jete au feu.
C'tait un souvenir de Mary Duff, ma premire flamme,  un ge o bien
d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire;
heureusement je n'ai rien non plus  faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai
eu dernirement occasion de rendre deux personnes _comfortables pro
tempore_, et une heureuse _ex tempore_; je me rjouis surtout par
rapport  ce dernier, car c'est un excellent homme[61]. Nous sommes tous
gostes, et vous aussi, je crois, dieux d'picure! Je crois en La
Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrce, non la
traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre pote vous a fait
nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je
ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie
toujours un peu. Je me rappelle que l'anne passe *** me dit:
N'avons-nous pas pass ce mois dernier comme les dieux d'picure! Et
cela tait vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrce, que
j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le
prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant
pouss  envoyer un spcimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec
un billet o elle lui disait, qu'aprs l'avoir lu, sa conscience ne lui
permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.

[Note 61: Il est videmment question ici de M. Hodgson.
(_Note de Moore_.)]

Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les
Ossultones, Puysgur, etc., je cherchais  me rappeler une citation que
je crois avoir vue dans Mme de Stal, de quelque sophiste allemand sur
l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me _rappelle
de la musique gele_. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse  me
faire chercher, sait bien o, mais il ne veut pas le dire. Je demandai 
Mackintosh: il dit que cela n'tait pas _dans_ Mme de Stal; mais
Puysgur dit que ce devait tre d'_elle_, parce que c'tait absolument
_dans son genre_... Lord Holland se prit  rire; toute l'_Allemagne_ le
fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***,  ce que j'ai
entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages;
et, aprs tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les
ouvrages? des dserts avec des fontaines, et peut-tre une grotte ou
deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Stal nous
sommes souvent tromps, et ce aprs quoi nous avons soupir, le prenant
pour un ruisseau rafrachissant, se trouve n'tre que le mirage
(_critice_ le verbiage); mais enfin nous arrivons  quelque chose de
semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons
les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du
contraste...

J'ai fait une visite  C*** pour avoir une explication sur... Elle est
trs-belle,  mon got du moins; car,  mon retour en Angleterre, je me
souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres taient si
ples, si froides, si blondes! La noirceur et la rgularit de ses
traits me rappelaient ma _Jannat al Aden_. Mais cette impression est
vanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer aprs une
houri. Elle tait de fort bonne humeur, et tout fut bientt expliqu.

Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce
qui amnera, j'en suis sr, une explosion complte de la Tamise. Cinq
provinces se sont dclares pour le jeune stathouder; il y aura des
incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples
de toutes les races se battant enfoncs jusqu'aux genoux dans les
marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte
est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientt aussi, ils
auront le prince cigogne et le roi soliveau  la fois dans leurs
marcages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.

M. Murray m'a offert 1,000 guines pour _le Giaour_ et _la Fiance
d'Abydos_. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis
bien tent, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix
si lev. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et
cela s'est appel, Dieu sait pourquoi, de la posie.

Aujourd'hui samedi, j'ai dn rgulirement pour la premire fois
depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vcu de th et de
biscuits secs, six _per diem_. Je donnerais tout au monde, maintenant,
pour n'avoir pas dn; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et
de rves horribles; et je n'ai mang, cependant, qu'une pinte
de[62]............ et du poisson[63]. Quant  la viande, je n'en touche
jamais; non plus que des lgumes. Je voudrais tre  la campagne pour
prendre de l'exercice, au lieu de me rafrachir le sang comme je le fais
ici par la dite qui n'y supple que fort mal. Je mangerais volontiers
un peu de viande, mes os la supporteraient trs-bien. Mais le pire est
que le diable m'entre toujours dans le corps en mme tems, jusqu' ce
que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux tre
l'esclave d'aucun _apptit_. Si je pche, ce sera mon coeur qui me
dirigera. Oh! la tte! quel mal elle me fait! quelles horreurs que
celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dner?

[Note 62: Laiss en blanc dans l'original.
(_Note de Moore_.)]

[Note 63: Il s'carta assez de son rgime cette anne pour manger de
tems  autre du poisson.
(_Note de Moore_.)]

_Mmento_. crire demain  _matre Shallow_, qui me doit 1,000 livres
sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui
demande[64], comme si j'tais homme  cela. D'abord, je n'en ai pas
besoin, du moins quant  prsent; et puis, quoique j'aie eu souvent
besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemand 10 livres
sterlings  un ami. Son billet n'choit pas cette anne; je le lui ai
dj dit; et quand il cherrait, je n'en exigerais pas le paiement.
Combien de fois me faudra-t-il lui rpter la mme chose?

[Note 64: Voici un nouvel exemple de sa gnrosit  joindre  celui
qu'il donna  M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgr
l'embarras de ses propres affaires, il tait toujours dispos  obliger
ses amis.
(_Note de Moore_.)]

Je me trompe: j'ai une fois demand  *** de me rendre mon argent; mais
c'tait dans des circonstances qui m'excusrent  ses yeux, et m'eussent
excus  ceux de tout le monde. Je n'ai point reu d'intrts, et
n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientt, du moins, son
_padre_ le fit. La tte! Je crois qu'elle m'a t donne pour me faire
souffrir. Bon soir.


22 novembre 1813.

_Orange boven!_[65] Ainsi les abeilles ont chass l'ours qui avait
forc leur ruche.  la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau _de
Witts_, un nouveau _Ruyters_; Dieu fasse prosprer la petite rpublique!
Je serais charm de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les
habitans ont conserv des moeurs si patriarcales. Cependant, je ne sais;
leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore;
et le Zuyderse ne doit pas tre grand'chose en comparaison de l'_Ak
Degnity_. N'importe: les fiers bourgeois, lanant des bouffes de
libert de leurs courtes pipes, valent peut-tre la peine d'tre vus.
Toutefois, je prfre la cigare ou le _hooka_ compos de feuilles de
roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut
dire la libert, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est
une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre
sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la
beaut pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte
envie  Hrode Atticus!... plus qu' Pomponius Mla. Et cependant un peu
de tumulte de tems en tems rveille agrablement les sensations; par
exemple, une bataille, une rvolution, ou une _aventure_ un peu vive. Je
crois que j'aurais mieux aim tre Bonneval, Ripperda, Alberoni,
Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou mme encore Wortley Montague, que
Mahomet lui-mme.

[Note 65: Hourra des Hollandais: _Vive Orange!_
(_N. du Tr._)]

Rogers sera bientt  Londres; notre visite  Middleton est fixe au
23. Irai-je? dans cette le o l'on ne saurait se promener  cheval sans
rencontrer la mer, de quelque ct qu'on aille...

Je me rappelle l'effet que fit sur moi _le premier numro de la Revue
d'dimbourg_. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le
lus. Le jour mme qu'il parut, je dnai avec S. B. Davies, je crois, et
bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas
moins; mais je ne me sentis pas  l'aise que je n'eusse panch ma bile
et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du
_Vicaire de Wakefield_, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus
d'apercevoir le mrite de qui que ce ft. Je me rappelai seulement
l'axiome de mon matre  boxer, dont j'ai tir beaucoup d'utilit dans
ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le
moulinet et frappez  gauche et  droite. Ainsi fis-je comme Ismal: ma
main s'est leve contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont leve
contre moi. Certes, j'ai t tonn de mon propre succs, et _je suis
demeur tout surpris d'avoir tant d'esprit_, comme Hobhouse le disait
ironiquement de quelqu'un, peut-tre bien de moi-mme, car nous sommes
de vieux amis. Mais si c'tait  recommencer, je ne le ferais pas. J'ai
relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en
vrit, la cause n'est pas proportionne  l'effet. C*** m'a dit qu'on
avait pens que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies
nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grce au ciel, je n'en savais rien;
je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis
naturellement l'homme  qui il serait le plus malsant de se permettre
de parler de maladies et d'infirmits.

Rogers est silencieux: on le dit svre. Quand il parle, il parle bien;
et sur tous les sujets de got, la dlicatesse de son expression est
aussi pure que sa posie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon,
dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas l l'habitation d'un
homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie
antique, un livre plac sur sa chemine, qui ne parle de l'lgance
presque fastidieuse du propritaire. Mais ce got exquis a d faire le
malheur de sa vie; que de contrarits il a d lui faire prouver!

Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extrieur est tout--fait pique,
et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds  la
tte. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore
quelqu'autre chose. Ses moeurs sont douces, mais non pas d'un homme du
monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant
 ses posies; les opinions varient: peut-tre a-t-il trop crit en ce
genre et la postrit fera-t-elle un choix. Il a des _passages_ gaux 
ce que je connais de plus beau.  prsent il a un _parti_, mais point de
public, except toujours ses ouvrages en prose. Sa _Vie de Nelson_ est
un chef-d'oeuvre.

*** est un _littrateur_, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la
vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-l du moins est
vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de
lady B*** et de tous les autres _bas-bleus_, avec lady C***  leur tte,
mais je ne dis rien _d'elle_: regardez cette figure, vous oublierez les
pdantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, _Diva
potens Cypri_: pour tre aim d'une telle femme, je serais homme  btir
et  brler une nouvelle Troie.

Moore a un genre particulier de talent, ou plutt des talens d'un genre
particulier; posie, voix, musique, il a tout, et il y met une
expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu' lui.
Mais il est capable de prendre un tout autre essor en posie. Que de
gaiet, que de grces dans son _Post-Bag_! Il n'y a rien  quoi il ne
puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer srieusement. En
socit, il est aimable, enjou, poli, et plus amusant que personne que
j'aie jamais rencontr. Pour son honneur, ses principes et son
indpendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais
qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'tre pas
ici.


23 novembre.

Ward... j'aime Ward[66]. Par Mahomet! je commence  croire que j'aime
tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une
sorte de gloutonnerie sociale, qui dvore tout ce qu'on lui prsente.
Mais j'aime Ward; il est piquant, et russira, je crois,  la chambre et
partout ailleurs, s'il veut s'appliquer rgulirement.  propos, je dne
demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion.
Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un aprs le
dner. J'ai vu bien des amphitryons tourns en ridicule par leurs
convives dont les lvres taient encore imbibes de leur vin de
Bourgogne...

[Note 66: Actuellement lord Dudley.
(_Note de Moore_.)]

J'ai lou la loge de lord Salisbury  Covent-Garden, pour la saison, et
maintenant il faut que je me prpare  joindre la compagnie de lady
Holland, dans la sienne, _questa sua_.

Holland ne croit pas que cet homme soit rellement _Junius_; mais il
est d'avis que ce journal encore indit jette beaucoup de lumires sur
les parties encore peu connues du rgne de Georges II. Qu'est-ce que
cela peut faire  Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius
serait-il mort? S'il avait t subitement frapp d'apoplexie,
resterait-il dans le tombeau sans envoyer son [Grec: eidlon]
crier aux oreilles de la postrit: Junius tait M. X., Y., Z., enterr
dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, rparez son monument!
Et vous, libraires, imprimez une nouvelle dition de ses lettres!
Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se
dcouvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait har, celui-l.

Arriv chez moi, mal  mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas
autant envie de dormir que je le dsirerais.


Mardi matin.

Je me rveille aprs un rve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rv
aussi? Quel rve! Mais elle ne m'a pas rattrap. Je voudrais que les
morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaait! et je ne
pouvais m'veiller, et puis, et puis... Ah!

      Des ombres ont cette nuit imprim plus de terreur dans
      l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille
      soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par
      ***[67].

[Note 67: Shakspeare.--_Richard III_.]

Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipe me fait mal. Dois-je
tre ainsi agit par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent...
N'importe... Mais si je fais encore ce rve, j'essaierai si _tous_ les
sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis rveill, j'ai
beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord
Ogleby, me voil remont pour la journe.

Un billet de Mountnorris: je dne avec Ward, il doit y avoir encore
Canning, Frre, Sharpe et peut-tre Gifford. Je dois tre un des cinq ou
six lus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce
sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout
Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour
profiter d'une conversation si intressante.

Point de lettres aujourd'hui, partant point de rponses, tant mieux. Il
ne faut plus que je rve, cela empoisonne mme les ralits. Je sortirai
pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le
_monde boxant_ est toujours  peu prs dans le mme tat, seulement le
club est plus nombreux. Je dnerai chez Crib demain; l'nergie me plat,
mme l'nergie animale, l'nergie dans tous les genres, et j'en ai
besoin au physique et au moral. Je n'ai point dn dehors, ou, pour
mieux dire, je n'ai pas dn du tout depuis quelque tems, point entendu
de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excs d'un extrme
 l'autre: _amant alterna Camn_.

J'ai brl mon roman, comme j'avais brl les premires scnes et le
plan de ma comdie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brler est
tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien
valu; je m'y occupais plus que jamais de ralits: quelques-uns auraient
reconnu les masques, d'autres s'en seraient dout.

J'ai lu le _Ruminator_, recueil d'essais par un vieillard singulier,
mais habile, sir E. B., et un jeune homme  demi fou, auteur d'un pome
sur les _Highlands_, intitul _Childe Alarique_. Le mot _sensibilit_,
que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces
essais, et semble y tre une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de
rprhensible. Ce jeune homme ne peut rien connatre de la vie, et s'il
se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un tre
tout--fait inutile, et ne sera peut-tre aprs tout pas mme pote,
comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne
devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut tre quelque autre
chose que ce soit. Il est pnible de voir Scott, Moore, Campbell et
Rogers, simples spectateurs de la scne du monde, o ils auraient pu
remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques
occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que
secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles
douairires et des jeunes filles  marier. Si cela conduisait  quelque
affaire srieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes
non maries, c'est une spculation hasardeuse et fatigante, et avec les
vtrans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois
sur mille.

Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient
probablement vers la carrire parlementaire, mais je n'ai pas
d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, _aut Csar aut
nihil_. Mes esprances se bornent maintenant  arranger mes affaires, 
me fixer en Italie, ou dans le Levant plutt encore, et approfondir les
langues et les littratures de ces deux pays. Les vnemens passs m'ont
nerv; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de
la vie, et de regarder jouer les autres. Aprs tout, qu'est-ce mme que
ce grand jeu de sceptres et de couronnes? _Vide_ les douze derniers mois
de Napolon! il a entirement renvers mon systme de fanatisme. Je
croyais que, s'il tait cras, il devait tomber _si fractus illabatur
orbis_, et non se laisser rduire graduellement  un rle
comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'tait donc pas un simple
amusement des dieux, mais le prlude  de plus grands changemens, et 
des vnemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais
au-del d'un certain point, et voil que nous rtrogradons au vieux,
stupide et ennuyeux systme de la balance de l'Europe: nous allons de
nouveau mettre des brins de paille en quilibre sur le nez des rois, au
lieu de le leur arracher. Donnez-moi une rpublique, ou le despotisme
d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une
rpublique! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grce,
Venise, la France, la Hollande, l'Amrique, la rpublique anglaise, qui,
hlas! a dur si peu, et comparez cela avec ce que ces mmes pays ont
fait, quand ils ont eu des matres. Les Asiatiques ne sont pas taills 
la rpublique, mais ils ont le plaisir de renverser de tems  autre
leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'tre
rpublicains. tre le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla,
mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la
vrit sur les autres; voil ce qui gale presque un homme  la
divinit! Franklin, Penn, et aprs eux, ou Brutus ou Cassius, mme
Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux
dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse esprer, c'est que
quelqu'un dise de moi: Il l'et pu, peut-tre, s'il l'avait voulu.


Le 12,  minuit.

Voil deux infernales preuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu
une, mais sur mon ame ou  cause d'elle, je ne puis relire _le Giaour_,
au moins maintenant  cette heure, et cependant il ne fait pas clair de
lune.

Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette
excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours,
si nous voulons y tre pour la rvolution. Et pourquoi pas? *** est
absente, et sera plus loin de moi encore  *** au printems. Personne
autre, except Augusta, ne s'intresse  moi, point de liens, point
d'entraves, _andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa_? Le
vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier foss de son
pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne
pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les
hynes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des
grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur.
Maintenant je serais charm d'entendre les cris de joie du Hollandais
rendu  la libert!

_Alla! vivat for ever! hourra! huzza!_ Lequel de ces cris de joie est
le plus rationnel et le plus musical? c'est _Orange boven_! au dire du
_Morning-Post_.

Point de rves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voil
aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de
terre.

Le dner de Ward s'est bien pass. Il n'y avait l aucun convive
dsagrable,  moins que ce ne soit moi, et que j'aie dplu  quelqu'un;
en tous cas, ce n'aura pas t en le contredisant, car je n'ai rien
contredit, et parl trs-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a t
fort li avec les plus beaux du sicle pass, Fox, Horne Took, Windham,
Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a racont les dtails
de sa dernire entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale
opration qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur
dans son genre, dont le seul dfaut tait de s'lever presque toujours
au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la
moiti de sa vie, avait pris une part active  tous les vnemens de la
terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait
et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'tre
pas entirement consacr  la littrature et aux sciences!!! Certes son
gnie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrire, mais il
faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggr un
semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose,
c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un
calculateur, un mtaphysicien, un rimailleur, un crivassier? Il n'y a
qu'un esprit malade qui ait pu suggrer l'ide d'un tel change. Mais
enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.

Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, except avec
***; mais avec elle mes penses sont plus fortes que moi, je ne saurais
trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'cris 
lady Melbourne; ses rponses renferment tant de sensibilit, tant de
tact! je n'ai jamais vu personne qui et moiti tant de talent. Si elle
et eu quelques annes de moins et qu'elle et voulu en prendre la
peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et
aimable amie. _Mmento_. Une matresse n'est jamais et ne saurait jamais
tre une amie. Tant que vous tes d'accord, c'est de l'amour, et quand
l'amour est pass, vous tes loin d'tre amis.

Je n'ai point encore rpondu  la lettre de M. Scott, mais je le ferai.
Je suis dsespr d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement
prouv depuis peu des contrarits pcuniaires. C'est  coup sr le roi
du Parnasse, et le plus _anglais_ de nos potes. Je placerais Rogers au
second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la
meilleure cole: Moore et Campbell au troisime, _ex quo_; puis
Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin [Grec: oi polloy] ainsi:

[Illustration:

WALTER-SCOTT.

ROGERS.

MOORE. CAMPBELL.

SOUTHEY. WORDSWORTH. COLERIDGE.

LA FOULE.]

Voil un _Gradus ad Parnassum_ triangulaire. Les noms seraient trop
nombreux  la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow
est devenu fou  force de s'occuper de posies du tems d'lisabeth;
c'est dommage. J'ai plac les noms sur ce triangle, plutt d'aprs
l'opinion publique que d'aprs aucune opinion bien arrte de ma part;
car quelques-unes des dernires _chansons irlandaises_ de Moore, _As a
beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not_
et _Oh breathe not his name_, me semblent valoir tous les pomes piques
du monde.

*** croit que le _Quarterly_ m'attaquera dans son premier numro:  la
bonne heure. J'ai t dj tant _poivr_ dans mon tems, qu'il faudrait
du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre ct de
l'alos pour que je m'aperusse de l'encens. Je puis dire sincrement
que je suis  peu prs mort au sentiment de la critique; mais en
cherchant  m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je
n'attache pas  la profession d'auteur l'importance que beaucoup y
mettent et que j'y mettais autrefois. On se lasse de tout, _mon ange_,
dit Valmont. Les _anges_ sont la seule chose dont je ne sois pas encore
las. Je crois que la prfrence donne  ceux qui _crivent_ sur ceux
qui _agissent_, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur
profession, sont des signes d'effmination, de dgnration et de
faiblesse. Qui voudrait se mler d'crire, s'il pouvait faire autre
chose? _Des actions, des actions_, disait Dmosthnes; _des actions, des
actions_, dis-je aprs lui, point de livres, surtout point de rimes.
Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des potes;
except Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs
citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle
race oisive et inutile!


12, _mezza notte_.

Je viens de dner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des
illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je
n'aime  le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit
naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tte. Nous avons fait
monter Tom Crib aprs le dner; c'est un gaillard factieux, quoiqu'un
peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par
Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pt. Tom a t matelot, porteur
de charbon, et a exerc quelques autres professions librales avant de
prendre le ceste; il s'est trouv  des batailles navales, et n'a pas
maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une
matresse, une conversation fort bien,  l'exception de quelques
omissions et de quelques fausses applications de l'_h_ aspire. Tom est
un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses
plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et,
je le crains bien, un pcheur, car il fait une pension alimentaire  sa
femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a t dit par ***; car Tom,
ayant une haute opinion de ma moralit, me l'a prsente comme sa femme
lgitime. En parlant d'elle, il dit que c'tait la plus fidle personne
du sexe; d'o je conclus qu'elle ne pouvait tre sa femme, et je ne
m'tais pas tromp.

Ces pangyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai,
un homme ne croit pas ncessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins
il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer
sur la vertu de leur femme; je les ai couts tous deux avec autant de
patience que de foi, tout en enfonant mon mouchoir dans ma bouche, car
j'prouvais une irrsistible envie de biller.  propos, je me sens
aussi envie de biller maintenant; ainsi, bon soir.

[Grec: Nairn].


Jeudi, 26 novembre.

Je me suis rveill avec un peu de fivre, mais point de migraine,
point de rves non plus, grce  mon tat de stupeur! Deux lettres:
l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans
leur genre respectif. Celle de *** contient une trs-jolie romance sur
les _peines caches_, sinon d'elle-mme, du moins parfaitement dans sa
manire. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de
sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je
ne fais pas grand cas des potes, surtout des femmes potes; elles
mettent tant d'idal dans la _pratique_, aussi bien que dans la morale!

J'ai beaucoup song ces jours derniers  Marie Duff, etc., etc.,
etc.[68]

[Note 68: Nous avons dj donn ce passage plus haut sous forme
d'extrait.
(_Note de Moore_.)]

Lord Holland m'avait invit  dner aujourd'hui; mais dner trois jours
de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en all dans ma loge 
Covent-Garden, sans avoir rien mang depuis hier.

J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beaut que
les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle
prtend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis
ceux de Leila, et les _rideaux de la lumire_ de la musulmane Phannio.
Elle est trs-belle... assez belle, mais je la crois mchante...

J'ai rumin long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent
nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des sicles
en quelques instans, quand nous nous trouvons runis. La seule chose qui
me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui
ni aucun dsagrment ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et
que, quand nous sommes runis aprs, quoique bien des circonstances
aient eu lieu dans l'intervalle,  moins que nous ne soyons las l'un de
l'autre, nous sommes toujours disposs  nous revoir avec un nouveau
plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont spars...


Samedi, 27 ( ce que je crois, ou plutt, comme je m'en doute, ce qui
est le _nec plus ultr_ de la crance des humains).

J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le
dit pour lui: J'ai gagn une perte, ou  la perte. Tout est dcid pour
notre expdition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de
l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrter. Voitures
ordonnes, fonds prpars, et probablement un bon vent par-dessus le
march. N'importe, je crois avec _Clym o' the Clow_ et _Robin Hood_, par
le nom de Marie, mre de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois,
dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fix pour lui.
Ainsi, va pour Helvoetsluys!

Je suis all ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir _Nourjahad_,
mlodrame dont le _Morning-Post_ m'a accus, mais dont je ne saurais
mme conjecturer quel peut tre l'auteur. Que pourront-ils mettre aprs
 ma charge? Ils ne pourront gure descendre plus bas qu'un mlodrame.
Aprs tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire
personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de
laquelle je suis rsolu de supporter en silence toutes les critiques,
les injures et mme les loges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai
jamais composes, sans me permettre, mme par geste, de rien contredire.
Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prt mes
dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux
qu'il s'en ft servi que de mon nom. La pice ayant russi, l'auteur la
reconnatra sans doute bientt; sinon que Job soit mon modle et le
Lth mon breuvage!

*** a reu le portrait sans encombres; et, dans sa rponse, la seule
remarque qu'elle fait  ce sujet, c'est: En vrit, il ressemble  ***.
Et puis: En vrit, il ressemble  ***. Pour elle, la ressemblance
couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point
flatt, mais sombre, srieux et noir comme la tournure de mes penses,
quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme
presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.

J'ai lu l'article de la _Revue d'dinbourg_ sur Rogers; le journal le
porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mrite. On nous passe tous
ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des
loges trs-justes, du moins quant  Moore, quoiqu'avec justice encore
on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur
de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Stal. Son grand
_Essai sur Binke_ sera, dit-on, pour le prochain numro: je l'ignore; je
ne suis plus au courant de la _Revue d'dimbourg_, non plus que de
toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cess depuis
long-tems de l'tre d'aucune, et en vrit je n'en aurais gure le
droit, mme quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en
gnral et des miens en particulier. M'arracher moi-mme  moi-mme (oh!
cet infernal gosme!), voil mon sincre motif pour crire quoi que ce
soit; l'impression est une suite du mme objet, par l'action qu'elle
donne  l'esprit, oblig de se replier sur lui-mme. Si je cherchais la
rputation, j'aurais d flatter les opinions reues, qui ont acquis des
forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les
ouvrages modernes crits dans un sens oppos; mais, sur mon ame, je ne
puis mentir  ma propre faon de penser et  mes doutes, arrive que
pourra. Si je suis un insens, du moins je doute de bonne foi, et je
n'envie  personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se
complat.

Tous les hommes sont enclins  croire ce qu'ils dsirent; mais, depuis
un billet de loterie jusqu' un passeport pour le paradis, toutefois,
d'aprs ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon
inquitude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber
sous les sens. C'est  celui qui l'a cre  prolonger l'existence de
cette tincelle de feu cleste qui claire, mais qui consume le vase
fragile o il est contenu. Aprs tout, je n'ai pas d'horreur pour un
sommeil sans rves, et je ne conois pas d'existence que la dure ne
puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombs les anges,
mme d'aprs votre croyance? Ils taient immortels, clestes et heureux
comme leur _apostat Abdiel_ l'est maintenant par sa trahison. C'est le
tems qui dcidera, et l'ternit n'en sera ni moins agrable ni plus
horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici l je suis plein de
reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains
maux, grce  Dieu et  mon bon temprament.


Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.

Deux jours sauts sur mon journal; _hiatus haud deflendus_. Ils ont t
aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement
la paresse et la socit m'ont empch d'en tenir note la nuit.

Dimanche, j'ai dn chez lord Holland, dans Saint-James' Square.
Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le gnral
Bentham, homme de science et de talens,  ce que l'on dit; Horner,
l'Horner de l'_Edinburgh Review_, excellent orateur  la Chambre basse,
trs-aimable aussi et trs-bien en socit, du moins pour ce que j'en ai
vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques
autres braves gens et fidles. La compagnie de lord Holland est
trs-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de
rencontrer. Je me suis lest d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne
et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tte.
Quand je dne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson
et de lgumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux
cependant aprs mon th et mes biscuits qu'aprs tout autre repas, et
cela mme encore faut-il que j'en prenne modrment.

Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal cran entre
le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid
qu'un antlope, et qui n'ai pas encore trouv un soleil _assez cuit_ 
mon gr, j'tais absolument ptrifi, et n'avais pas mme assez de
chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de
saumons tirs d'un panier de glace et mis  table pour ce jour
seulement. Quand elle a t partie, j'ai examin toutes les figures en
mme tems que j'enlevais le fatal cran; toutes les joues se dgelaient,
tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait
enfin leur arriver.

Samedi je suis all avec Harry Fox voir _Nourjahad_, et, par mes
billemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pice n'est
pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voult bien la
reconnatre, et me dcharger de la gloire qui lui appartient. Les
costumes sont jolis, mais sans vrit. Celui de Mrs. Horne est parfait,
sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est
sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en
turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard  la
ceinture. Le dialogue est lche, l'action lourde, les dcors beaux, les
acteurs tolrables. Je ne saurais vanter beaucoup leur srail; Trsa,
Phannio ou *** valaient mieux  elles trois que toutes ces femmes
ensemble.

Dimanche, un trs-beau billet de Mackintosh, homme qui runit d'une
manire extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel.
Aujourd'hui mardi, un trs-joli billet de Mme la baronne de Stal
Holstein: il lui plat d'tre charme de ce que j'ai dit d'elle et de
son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit prcisment ce que je
pense; ses ouvrages font mes dlices, et elle aussi pour... une
demi-heure. Je n'aime pas ses ides politiques; au moins je n'aime pas
qu'elle en ait chang; si elle tait reste _qualis ab incepto_, cela ne
serait rien. Mais c'est une femme  part, elle a fait plus dans le monde
intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait d en
faire un homme. Elle me flatte trs-joliment dans son billet, mais je
m'en aperois bien. La raison qui fait que l'adulation ne dplat point,
c'est qu'encore qu'elle manque de vrit, elle montre que nous sommes
assez de consquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans
le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est l leur but.

George[69] est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau.
Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime
George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son hritier. C'est un
beau garon, marin de la tte aux pieds. Je ferais tout au monde pour
l'avancer dans son tat, except d'apostasier.

[Note 69: Son cousin, lord Byron actuel.]

Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement
prolixe, paradoxial et _personnel_. Si seulement il voulait parler
moiti moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait
beaucoup  sa popularit. Comme auteur, il est trs-estimable, sa vanit
est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui dplaise.

J'ai reu une jolie lettre d'Annabella[70],  laquelle j'ai rpondu.
Que de singularit dans notre situation et dans notre amiti! Pas un
grain d'amour de l'un ou l'autre ct! De l'amiti, mais amene par des
circonstances qui en gnral produisent la froideur d'un ct et
l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment suprieure et trs-peu
gte, ce qui est trange dans une hritire, une fille de vingt ans,
une _pairesse_ future de son propre droit, une fille unique, une
savante, qui n'a jamais t contrarie en rien. Elle est pote,
mathmaticienne, mtaphysicienne, et cependant trs-bonne, gnreuse,
douce, et n'a que trs-peu de prtentions. La tte d'une autre
tournerait avec la moiti de ce qu'elle a acquis, et le dixime de ce
que la nature et la puissance lui ont donn.

[Note 70: Miss Milbanke, que pour son malheur il pousa depuis.
(_Note de Moore_.)]


Mercredi, 1er dcembre 1813.

Aujourd'hui j'ai rpondu  la baronne de Stal Holstein, et j'ai envoy
un exemplaire de mes deux contes turcs  Leigh Hunt, nouvelle
connaissance de l't dernier, que je dois  Moore. C'est un homme
extraordinaire, et qui n'est pas tout--fait de notre poque. Il me
rappelle plutt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une
grande indpendance d'esprit, un aspect austre, mais qui n'a rien de
repoussant. S'il continue _qualis ab incepto_, je connais peu d'hommes
qui mriteront et obtiendront plus d'loges. Il faut que je retourne le
voir. Les aventures qui se sont succd rapidement cet t, jointes 
quelques embarras et  quelques affaires srieuses, ont interrompu notre
liaison; mais c'est un homme bon  connatre, et quoique pour son
intrt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fch
d'tudier les caractres dans de telles positions. Le sien n'en a pas
t branl et ne le sera pas, j'espre. Je ne le crois pas trs vers
dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion,
et amoureux de la beaut, de ce _mot vide de sens_, comme Brutus mourant
appelait la libert; dfinition dont le tems montre de mieux en mieux la
justesse. Peut-tre tient-il un peu trop  ses opinions, comme tous les
hommes _centres de cercles_, grands ou petits, comme tous les _oracles_,
 la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson
lui-mme l'tait; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et
moins orgueilleux que le succs et la conscience d'avoir prfr le
juste  l'utile, pourraient le faire supposer.

Demain une assemble de _bas-bleus_ chez miss ***s, elle-mme d'un
_bleu fonc_. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces _bluets_, mais il
faut tre poli. Il y aura, je gage, Mme de Stal et les Mackintosh, bon;
les *** et les ***, pas tout--fait si bon; les ***, etc., etc., bon 
rien du tout. Peut-tre ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand
rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle l aussi; je l'espre, c'est un
bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.

J'ai crit  Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sr que je
n'en ai parl  qui que ce soit, je voudrais qu'il et fait de mme.
C'est un brave garon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne
peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui tre utile, et
voil tout.

Baldwin me perscute pour que je prsente la ptition des dtenus  la
prison du Banc du Roi. J'ai prsent l'anne dernire celle de
Cartwright; je me suis trouv seul avec Stanhope contre tout le reste de
la chambre, et leur opposition ne nous a procur que des plaisanteries
et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette
commission. Si *** et t l, elle m'aurait forc  le faire. Voil une
femme qui, malgr sa lgret sduisante, pousse toujours un homme  ce
qui est utile ou glorieux. Si elle tait reste, elle et t mon ange
tutlaire.

Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne
puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misrable
Sterne, qui prfrait s'attendrir sur le sort d'un ne mort, que de
soulager une mre vivante. Sclrat, hypocrite, esclave, sycophante!
Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me dcider
 prononcer un discours pour ces infortuns; trois mots et un
demi-sourire de *** m'y auraient fait rsoudre, si elle avait t ici
pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqu, car elle m'a toujours
press de remplir mes devoirs de snateur, surtout envers les faibles et
les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un
orateur, du moins un avocat pour ces infortuns. Dieu confonde La
Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouv dans son livre
serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.

George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espre qu'il sera
amiral un jour, et peut-tre Lord Byron par-dessus le march. S'il
voulait seulement se marier, je m'engagerais  ne jamais me marier, et
le priver ainsi de mon hritage. Il en serait plus heureux, et moi
j'aimerais mieux des neveux que des fils.

J'aurai bientt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans
le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq
ans?

                 _O giovent!
       O primavera! giovent dell' anno.
       O giovent! primavera della vita_.
       ......................................


Dimanche, 5 dcembre.

Le neveu de Dallas, fils du procureur-gnral amricain, est arriv
ici, et a dit  son oncle que mes vers sont fort rpandus dans les
tats-Unis. Voil les premires nouvelles qui rsonnent  mes oreilles
comme de la renomme. tre lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand
plaisir que j'aie jamais got en ce genre, c'est en lisant, dans un
extrait des _Mmoires_ de l'acteur Cooke, qu'au foyer du thtre
d'Albany, prs Washington, il avait trouv mes _Potes anglais_, etc.
Devenir populaire dans un pays naissant et loign, cela est un parfum
de gloire posthume, bien diffrent de l'clat des ftes, des complimens,
de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vrit
que, pendant mon rgne, au printems de 1812, je n'ai regrett qu'une
chose, 'a t de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours,
et que j'ai abdiqu avec grand plaisir.

J'ai soup, hier soir, avec Lewis; et, comme  l'ordinaire, quoique je
n'aie ni bu ni mang avec excs; je suis  moiti mort depuis. Mon
estomac est entirement dtruit par une longue abstinence, et le reste
le sera bientt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre
plus. Le passage dans les tnbres est le moins  craindre.

Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante
fois, qu'except pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je
suis invisible. Sa grce est une bonne et noble personne de duc; mais
c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion  distance: en consquence
je n'y tais pas.

Gatt s'est prsent aussi. _Memento_. Prier quelqu'un de parler 
Raymond en faveur de sa pice. Nous sommes d'anciens compagnons de
voyages; et malgr toutes ces _excentricits_, il a beaucoup de bon
sens, d'exprience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un
bon diable de philosophe. Je lui ai montr la lettre de Sligo,  propos
des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrive  Athnes
peu de jours avant qu'il n'y vnt. Je l'ai montre aussi  lord Holland,
 Lewis,  Moore,  Rogers et  lady Melbourne. Murray en a une copie.
Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva
quelques jours aprs, et sa lettre roule sur les bruits alors rpandus.
La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont t tous deux frapps
de terreur. Le premier s'tonna que je ne l'eusse pas insre dans _le
Giaour_; il peut s'en tonner; il pourrait s'tonner que cela ft crit
de quelque manire que ce soit. Mais il serait impossible de dcrire
l'impression de _cette situation_; le seul souvenir en glace l'ame.

_La Fiance d'Abydos_ a t publie jeudi 2 dcembre, je ne sais si
elle plaira ou non; si elle ne russit pas, ce n'est pas la faute du
public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte
lui-mme, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il
a dtourn mes penses du rel  l'idal, des regrets gostes  des
songes pleins de charmes, et m'a rappel un pays peupl des souvenirs
les plus _brillans_ et les plus _sombres_, mais  coup sr les plus vifs
de ma vie. Sharpe s'est prsent, on ne l'a pas laiss entrer, j'en suis
bien fch...

J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite  Middleton,
ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec
***, lui plaira peut-tre moins encore. Mais je dsire vivre bien avec
tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien
ensemble; mais qui, sparment, produisent, sans aucun doute, des sons
fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec
l'autre.

J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je
parviens  ne m'en point faire.  prsent, je suis assez bien avec tous
les partis; mais je ne veux point pouser leurs querelles: tant de
petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingu
est bien reu chez lui, et certainement le ton de la socit est le
meilleur. Puis, Mme de Stal, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu,
si je l'avais voulu; sa runion est compose des *** et de la famille
***; puis un trange mlange de dputs, de dandies, de _bas bleus_ de
toute espce, depuis l'uniforme rgulier de Grub-Street, jusqu' la
jaquette azure du littrateur. Voir *** et *** dner ensemble, me
rappelle toujours le tombeau o les distinctions d'amis ou d'ennemis
sont dtruites; et l, le critique et l'auteur critiqu, le rhinocros
et l'lphant, le mammouth et le mgalonyx, tous dorment tranquillement.
Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils taient
dj sous terre.........................................................
........................................................................

Je ne suis pas all chez les Berrys l'autre soir. L'ane est une femme
de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent
avoir t fort belles. Je suis invit, pour ce soir, chez lord Holland.
Irai-je?... peut-tre.


2 heures du matin.

Je suis all  Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne
heure, et consquemment parfaite: personne de plus agrable, ou mme
d'aussi agrable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invit  dner
mercredi, en me disant que Mme de Stal y serait, sans doute pour tre
tmoin de notre premire entrevue aprs ma note, dont Mme de Stal dit
tout haut qu'elle est enchante. Cela ne me plat pas trop; elle me
parle toujours d'elle-mme, ou de moi-mme, et je ne suis pas trs-fou
de l'un ou de l'autre sujet, except en soliloque, comme maintenant;
surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de
_l'Allemagne_? Je l'aime prodigieusement; mais,  moins que je ne trouve
moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des
couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'
l'instant elle me ripostera par une accablante vole de fort jolies
choses sur mes posies, etc., etc. Son amant, M. ***, tait l ce soir,
et C*** dit que c'tait la seule preuve de got qu'il lui et vu donner;
cet amant-l est incontestablement trs-beau, mais pas plus,  mon avis,
que son dernier ouvrage.

C*** avait bonne mine, il paraissait content, et tait vtu fort
lgamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont
parfaitement: rellement on et dit qu'Apollon lui avait envoy des
habits de fte ou de noce. Il tait plein d'esprit et de gat. Il s'est
beaucoup moqu du livre de Corinne, et j'en suis fch; parce que,
premirement il entend l'allemand, et que c'est par consquent un juge
comptent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mrite,
et par consquent le meilleur juge dsirable. J'ai pour lui beaucoup
d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer  mon opinion.
Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de
partialit pour elle. Except le manque de got, je ne puis m'tre
tromp sur un livre que j'ai pris, quitt et repris, et un livre ne
saurait tre entirement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul
lecteur qui puisse en dire autant avec sincrit.

C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le
plus grand succs. Moore avait song  quelque chose de semblable, mais
il y a renonc, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais
quoi sur la _dignit_ et autres fadaises, comme si un homme se
dshonorait en instruisant et charmant  la fois ses concitoyens.

Introduit prs du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part
pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R.
Wellesley, un grand homme, celui-l, et je ne sais combien d'autres
personnes entasses dans la chambre. Le petit Henri Fox est un trs-beau
garon, qui promet beaucoup de toutes les manires. Je suis all me
coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir
dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.


Lundi, 6 dcembre.

Murray m'a dit que C*** lui a demand pourquoi cela s'appelait _la
Fiance d'Abydos_. Voil une infernale et dsagrable question, parce
qu'il n'est pas possible d'y rpondre. _Elle_ n'est pas une _fiance_,
elle est seulement prte  le devenir, et n'tait, etc., etc.

Je ne m'tonne pas qu'il ait dcouvert cette improprit du titre, mais
cela vient trop tard pour tre d'aucune utilit. Je suis un grand sot
d'avoir fait cette bvue, et je suis honteux de n'tre pas Irlandais...

Campbell semblait hier au soir contrari de quelque chose, je ne sais
de quoi. Nous tions debout dans le premier salon, quand lord Holland
sortit de l'autre, tenant  la main un petit vase de mtal semblable aux
encensoirs dont on se sert dans les glises catholiques, et, nous
apercevant, s'cria: _Voil de l'encens pour_ vous. Campbell rpondit:
Portez-le  Lord Byron, _il y est accoutum_.

Or, cela vient de ce que _les rois ne peuvent supporter de frre prs
du trne_. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne dsire pas en avoir
_pour le moment_, quelques choses que j'aie publies, je vis en paix
avec tous mes confrres, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas,
c'est _comme homme_ et non comme _pote_.  coup sr, le champ de la
pense est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrire dans une
carrire sans bornes? Le temple de la Renomme est comme celui des
Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me
contenterai galement du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le
veulent peuvent s'tablir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je
leur envie leur lvation.

J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je
viens de publier un pome, et j'ignore compltement s'il a chance de
russir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit
ouvertement du mal d'un ouvrage  son auteur, si ce n'est par la voie de
l'impression. Il ne saurait tre bon, autrement le pied ne m'aurait pas
manqu ds les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bvue dans le
choix mme du titre. Mais quand je l'ai commenc, j'avais le coeur plein
de ***, et la tte pleine _d'orientalits_, je n'oserais dire
_d'orientalismes_, et je l'ai crit si rapidement!

Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je
fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de
choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de
contradictions il peut contenir. Si j'tais sincre avec moi-mme, je
crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu' personne
autre, chaque page rfuterait et dmentirait pleinement la prcdente.

Encore une lettre de Martin Baldwin le ptitionnaire; je n'ai eu ni
assez de tte, ni assez d'ame pour prsenter sa demande. Cet infernal
souper chez Lewis a gt ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas
plus de charit qu'une burette de vinaigre. Je voudrais tre autruche et
me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gsier pourrait
digrer.

J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas
beaucoup de notre expdition en Hollande. Je dne avec lui jeudi; pourvu
que l'oncle ne soit pas mort d'ici l; ou dcidment promis aux vers qui
dnent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pt revenir,
non pour notre dner, mais pour dsappointer l'entrepreneur des pompes
funbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils
sont srs de dner  nos dpens un jour ou un autre.

Gell _le Troyen_ est venu quand j'tais dj sorti. _Memento_: lui
rendre sa visite. Mes _Memento_ sont des gages assurs d'oubli; c'est
comme autant de phares avec un vaisseau naufrag au pied de leur
lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes _Memento_, sans voir que
je me suis souvenu d'oublier. _Memento_: j'ai oubli de payer les
nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtax. Et je ne
deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi! Je crois que mon
biscuit mme est empoisonn des impts de ce charlatan.

Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse
une visite. Un M. Thomson m'a envoy une chanson, qu'il faudra que je
trouve bonne. Je n'aime pas  leur faire peine en les critiquant, ou en
ne rpondant pas; et cependant je dteste crire des lettres de pur
compliment.

J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau
trait sur les bois. Voil un homme plus utile que tous les historiens
et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos
forts, il fournit des matriaux pour toutes les histoires d'Angleterre
qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui
ne vaudront rien du tout.

J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tte est pleine de fragmens pars
et sans utilit. Il est trange que, quand je me mets  lire, je ne
puisse supporter que des lectures lgres, except pourtant les romans.
Il y avait bien des annes que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les
ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand
hier j'ai lu les plus pouvantables parties du _Moine_. Ces descriptions
auraient d tre crites par Tibre  Capre; elles sont forces, ce
sont les ides alambiques d'un picurien blas. Je ne saurais
comprendre comment elle sont pu tre composes par un homme de vingt
ans; car Lewis n'avait que cet ge-l quand il les a crites. Elles
manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je
n'aurais pas t tonn qu'un tel livre et t crit par Buffon, sur
son lit de mort et rduit  un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu
cette dition, et je n'ai rouvert ce livre qu' cause du bruit qu'il a
fait et du nom qui en est rest  Lewis. Aprs tout, il ne pouvait faire
d'autre mal que.....

Je suis all ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours
au mme point. Nos tranges aventures sont le seul hritage de notre
famille qui n'ait pas diminu.....

Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares
ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une
_donna di quarant' anni_ sous le soleil de l'Afrique. Celles de la
Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du _hooka_ ou
du _chibouque_. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux
choses comme elles doivent tre. J'ai cette obligation  ce journal,
qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de
jeter dans le feu un pome qui l'a rallum  ma grande satisfaction, et,
 force de fumer, j'ai chass de ma tte le plan d'un autre. Je voudrais
pouvoir me dlivrer aussi aisment de la ncessit de penser, ou plutt
de la confusion de mes penses.


Mardi, 7 dcembre.

Je n'ai point eu de rves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point
rafrachi. J'tais rveill et debout une heure avant qu'on ft venu
m'veiller, mais j'ai mis trois heures  m'habiller. Si l'on retranche
de la vie l'enfance qui est un vritable tat de vgtation, le sommeil,
le tems que l'on passe  manger,  boire,  se boutonner et se
dboutonner, combien restera-t-il de vritable existence? L't d'un
loir ou d'une marmotte.....

J'ai lu les journaux, pris du th, du _soda-water_, et dcouvert que le
feu tait mal allum. Lord Glenbervie dsire que j'aille avec lui 
Brighton... Irai-je?

Reu ce matin un fort aimable billet de Mme de Stal, qui me demande de
me trouver demain avec elle  Holland-House. J'oserais parier qu'elle a
crit vingt autres billets de cette nature ce matin  vingt autres
personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour
elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire.
Elle a eu la condescendance de se montrer charme du petit loge que je
lui ai donn, dans une note  _la Fiance d'Abydos_. Cela peut
s'expliquer de plusieurs manires: d'abord toutes les femmes aiment tous
les loges; secondement, celui-ci tait inattendu, parce que je n'ai
jamais cherch  lui faire ma cour; troisimement, comme dit Scrub, ceux
qui ont t rgulirement lous par des critiques de profession aiment
un peu la varit, et sont charms, quand quelqu'un se dtourne un peu
de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrimement enfin,
c'est une crature d'un excellent naturel, ce qui est aprs tout la
meilleure raison, et peut-tre la seule.

On frappe  la porte... une fois... deux fois... c'tait Bland. Il dit
que la socit en Hollande, et il en vient, n'est qu'une socit
franaise de hasard, mais que les femmes sont les mmes partout. Tant
pis, j'aurais voulu les voir un peu diffrentes; mais cela n'est pas
possible.

Sorti... rentr... puis ceci, puis cela, et tout est vanit, dit le
prdicateur, et tout est vanit, dis-je aussi, moi, simple membre de la
congrgation. En parlant de vanit, de qui les loges me flattent-ils le
plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Amricains. Ceux de la premire,
parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent
pleins de vrit, et en consquence, except l'_Edinburg-Review_, rien
ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet  Rogers,  propos du
_Giaour_. J'ai t charm aussi des Amricains, parce que le hasard a
voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Potes anglais_,
etc., en _Amrique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre
la traite, et une pitaphe pour un chien en _Europe_, c'est--dire dans
le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait  coup sr dplac assez
d'toiles pour renverser le systme de Newton.


Vendredi, 10 dcembre 1813.

Je suis plus avanc d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je
conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation
change rien  la chose. Je suis trop paresseux pour me brler la
cervelle; cela ferait de la peine  Augusta, et peut-tre  ***; d'un
ct, cela serait avantageux  George, moi je ne saurais y perdre
beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner  la
tentation.

J'ai reu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le
plus aimant, ou plutt, c'est bien le seul homme aimant que je
connaisse; et la beaut de son esprit ne le cde pas  celle de son
coeur.

J'ai dn hier  Holland-House avec les Staffords, Mme de Stal,
Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai t
prsent au marquis et  la marquise de Stafford; c'est un vnement
auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur
frre, l'avait empch jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu,
je m'tonne que cela ne se soit pas fait plus tt. Elle est bien; et
doit avoir t fort belle; ses manires sont on ne peut pas plus nobles.

Mme de Stal tait  l'autre bout de la table et moins loquace que
d'ordinaire. Nous sommes maintenant trs-bons amis, quoiqu'elle ait
demand  lady Melbourne si j'avais rellement de la bonhomie. Elle
aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire  C. L.: _c'est un
dmon_; jugement qui peut tre juste, mais qui,  coup sr, est
prmatur, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi...
Il dsire que j'y dne dimanche prochain.

Murray va bien, quant  ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste 
aimer la forme de fragment; il n'est pas tonnant que j'en aie compos
un, mon esprit est un fragment lui-mme.

J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris cong du
premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il
emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les
lecteurs de Berlin, qui,  ce qu'il parat, entendent l'anglais et ont
pris got  mes posies. Est-ce que j'aurais t _Allemand_ tout ce
tems-l tandis que je croyais tre _Oriental_?

J'ai prt  Tierney ma loge pour demain, et reu de lady C. A. une
comdie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je
tche de ne pas mcontenter l'auteur. Je n'aime pas  les ennuyer
d'observations, et cependant je regarde une comdie comme l'ouvrage le
plus difficile, plus encore qu'une tragdie.

G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la premire partie
de _la Fiance_ et un autre _conte_ de lui; publi ou non, je ne sais,
car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernire personne  qui l'on
serait tent de faire un larcin littraire, et je n'ai point
connaissance d'en avoir volontairement fait  aucun des nobles
confrres. Quant  l'originalit, toutes prtentions  cet gard sont
ridicules: _nil novi sub sole_.

Je suis all hier au spectacle. J'tais invit  une soire, j'ai
refus, j'ai eu raison. J'ai pareillement refus d'aller lundi chez lady
***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolits,
j'aime autant la perdre tout seul. J'tais fortement tent cependant;
C*** avait l'air tout--fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche
et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien
t et ne puissions n'tre jamais rien l'un  l'autre, mais j'aime tout
ce qui me rappelle les _enfans du soleil_.

Aujourd'hui je dne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien
dispos, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais
pouvoir cesser tout--fait de manger.


Samedi, 11 dcembre, dimanche, 12 dcembre.

Par la rponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque
histoire _dans la vie relle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La
chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est emprunte
_ la vie relle_.

J'ai envoy un billet d'excuse  Mme de Stal. Je ne me sens pas assez
sociable pour dner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shridan,
mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation,
mais... mais... ce _mais-l_ ne serait intelligible qu' l'aide de
penses que je ne me soucie pas d'crire. Shridan tait bien en train
de parler, l'autre soir, mais je ne suis rest que jusqu' 9 heures.
Tout le monde sera ce soir chez Mme de Stal, et il n'y aura personne
que je ne sois charm d'viter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus
de plaisir  me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas all chez
Mme de Stal; mais bien chez lord Holland. Socit nombreuse,
conversation gnrale. Je suis rest tard, j'ai fait une balourdise,
m'en suis bien retir, suis revenu et me suis couch sans avoir rien
mang, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour
moi.


Lundi, 13 dcembre 1813.

J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis dispos  quitter Londres
demain. Murray a reu une lettre d'un de ses confrres d'dimbourg qui
lui mande qu'il est heureux d'avoir _un pote_ tel que moi, comme qui
dirait un cheval de trait, un ne ou tout autre chose qui se puisse
possder. Ce mme libraire, l'un des plus fameux d'dimbourg, lui envoya
il y a quelque tems un ordre pour des livres de posie et d'art
culinaire, termin par cet agrable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et
_la Cuisinire_ sont fort demands. Voil ce que c'est que la renomme,
et aprs tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dpendre de
l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs
avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_?

L'diteur de je ne sais quel _Magazine_ a annonc  Murray l'intention
de dire du mal de _la Fiance_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait
avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.

Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et
les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dvoreur,
un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prt une
quantit de lettres de Burns, non publies, et qui ne le seront
probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons
obscnes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie,
dlicatesse, grossiret, sentiment, sensualit, lvation, bassesse,
fange et divinit, tout cela ml dans un seul compos d'argile!

C'est trange; un vritable picurien n'abandonnerait jamais son esprit
 tout ce que les ralits ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce
qu'il y a de terrestre, de matriel, de physique dans nos plaisirs, en
voilant ces ides, en les oubliant entirement, ou au moins en les
nommant  peine en nous-mmes que nous pouvons seulement faire qu'elles
ne soient pas absolument dgotantes.


14, 15, 16 dcembre.

Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est
bien assez d'crire mes penses, mes actions sont rarement de nature 
souffrir un examen postrieur.


17, 18 dcembre.

Lord Holland m'a racont un singulier exemple de la sensibilit de
Shridan. L'autre soir nous tions tous  donner nos opinions
respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici
quelle fut la mienne: tout ce que Shridan a fait et choisi de faire a
toujours t ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a crit la
meilleure comdie, l'_cole de la Mdisance_, le meilleur drame, bien
suprieur, dans mon opinion,  l'opra du _Mendiant_, la meilleure
_Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un dfaut, d'tre trop bonne pour
le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur
Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais
t prononc  la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un
rapporta cette conversation  Shridan, et quand il entendit l'loge que
j'en avais fait, il fondit en larmes!

[Note 71: Outre la tragdie, la comdie, le drame, le mlodrame,
l'opra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition
dramatique: _la farce_, ou _basse-comdie_, qui tient de nos
vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que
paraissent sur les thtres anglais grand nombre de pices traduites du
rpertoire des Varits et autres thtres secondaires franais, ainsi
que quelques opras-comiques.
(_N. du Tr._)]

Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus
content d'avoir prononc ce peu de paroles, si vraies du reste, que je
ne serais d'avoir compos l'_Iliade_, ou fait sa clbre _Philippique_.
Bien plus, jamais sa comdie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai
prouv  apprendre qu'il avait reu quelque satisfaction de mes loges,
quelque insignifians qu'ils doivent paratre  des hommes de lettres
plus gs et plus connus que moi.

Je suis all ce soir dans ma loge  Covent-Garden, et ma dlicatesse a
t un peu choque de voir, dans la loge oppose, avec sa mre qui a, je
crois, appartenu  toute l'arme, la matresse de S*** que je sais avoir
t leve depuis son enfance pour cette profession. Je fus indign
d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge,  partir de la
mienne, je partis d'un clat de rire en reconnaissant toutes les jeunes
et les vieilles Babyloniennes de qualit. C'tait une trange runion;
Lady *** _divorce_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux
divorables. Dans la loge  ct MM.***, dans la suivante de _mme_, et
plus prs ***.

Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire  toutes. On et
dit que la salle et t partage entre les courtisanes publiques et les
courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes taient en
beaucoup plus grand nombre que les filles tout--fait mercenaires. De
l'autre ct, Pauline seule avec _sa mre_, et dans la loge voisine,
trois beauts d'un ordre infrieur. Maintenant quelle diffrence y
a-t-il entre _elle_ et _sa mre_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est
que les deux dernires peuvent entrer  la cour et partout, tandis que
les deux premires ne peuvent entrer qu' l'Opra et au b... Quel
plaisir je trouve  observer le monde tel qu'il est, et moi-mme qui
vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas
tomber dans l'gosme, qui ici du moins ne serait pas de la vanit.

J'ai crit dernirement en courant une misrable rapsodie que je n'ai
pas mme termine, _le Diable en voiture_[72], dont l'ide m'a t
suggre par la _Promenade du diable_ de Porson.

[Note 72: Lord Byron donna  lord Holland la seule copie qu'il ait,
je crois, jamais crite de cet trange pome, qui se compose d'environ
deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et
d'imagination, il est en gnral crit sans art, et manque de cette
force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M.
Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prvalue,
attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable
en voiture_ quelques stances dignes d'tre conserves.

1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui
jusqu' cinq. Il dna de quelques homicides en ragot, d'un rebelle en
tuve  l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'tait tu
lui-mme; et se mit  songer  quoi il emploierait le reste de sa
journe. Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promen 
pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le
plus cher  mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prosprent.

2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon got, je
monterais sur une charette pleine de blesss, et ce me serait plaisir
que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner
ce passe-tems-l. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il
faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie
l'oeil  ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.

3. J'ai un carrosse de crmonie  Carlton-House, un cabriolet dans
Seymour-Place; mais ils sont prts  deux amis, qui m'en rcompenseront
en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rnes avec tant de
grce! je leur garde  tous deux quelque chose quand ils seront au bout
de leur carrire.

4. En avant donc pour la terre, et voyons. Cela dit, il saute sur
notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche
d'une autre enjambe, et vient planter son pied fourchu sur une de nos
grandes routes, non loin de la demeure d'un vque.

5.  propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrta un moment
 contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette
atmosphre sulfureuse, dans ces cris de dsespoir, qu'il se percha sur
une montagne de morts. Comme il jouissait dlicieusement sur ce trne,
qui croissait  chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui
avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu
son ouvrage moiti aussi bien fait. En effet, le champ de carnage tait
tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le mme reflet que les
vagues de l'enfer. Alors le diable se prit  rire d'un rire bruyant,
sauvage et prolong, et dit: Il me parat qu'ils n'ont pas besoin de
moi ici!.............................................................
......................................................................

8. Toutefois les sons les plus agrables  son oreille, furent les
soupirs d'une veuve plore; le spectacle le plus ravissant dont ses
yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glaces dans les beaux
yeux bleus d'une jeune fille reste immobile prs du corps de son amant
expir: autour d'elle flottaient pars ses longs cheveux noirs; elle
portait vers le ciel un oeil gar, qui semblait demander s'il y avait l
un Dieu! Couch prs d'une muraille en ruines, un enfant mourait de
faim; ses joues taient creuses, ses yeux  demi ferms. Le carnage
commenait aprs que la rsistance avait cess, et la fuite ne servait
de rien aux vaincus....................................................
.......................................................................
.......................................................................

10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y
fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir
de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son
petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait
observes dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux
libraires associs, qui lui firent d'assez belles conditions, il est
vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.

11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son
conducteur avec son manteau. Alors,  dfaut de pistolets, il arma sa
queue; et saisissant son homme  la gorge: Ha ha! dit-il, qu'est-ce
ceci? une voiture neuve et un vieux pair!

12. Cela dit, il le replaa sur son sige, l'engagea  n'avoir pas
peur,  rester fidle  son club, ses rnes, son b... et sa bire:
Except la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, o je
sois si content de voir un pair qu'ici. ..............................
.......................................................................

17. Le Diable se rendit ensuite  Westminster, et se disposait  entrer
 la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'tre
convoqus. Aussitt il pensa qu'en sa qualit de _quondam_ aristocrate,
il devait aller les voir un moment; car de songer  les couter, cela
n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avana si bien
comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrta trs-prs du trne.

18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui
certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids;
Chatham, si semblable  son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux
de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever,
malgr ses prires et ses prophties. Puis il entendit, ce qui ne
l'tonna pas peu, un magistrat suprieur dire quelque chose qui avait
tout l'air d'un jurement. Satan fut choqu: Allons-nous-en, dit-il nous
sommes mieux appris que cela l bas. S'il harangue dans ce got l quand
il sera dans mes tats, je ferai signe  l'ami Moloch de le rappeler 
l'ordre.]

Lu un peu d'italien, et crit deux sonnets sur ***. Je n'en avais
encore compos qu'un, et cela en riant, il y a bien des annes, et comme
exercice; j'espre bien n'en plus crire  l'avenir. C'est bien le genre
de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement
platonique. Je dteste tellement Ptrarque[73], que je ne voudrais pas
avoir t cet homme-l, mme pour sa Laure, ce dont ce langoureux et
mtaphysique radoteur n'a jamais su venir  bout. .....................
.......... .............................................................

[Note 73: Il apprit dans la suite  faire plus de cas de Ptrarque.
(_Note de Moore_.)]


16 janvier 1815.

........................................................................

Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis
aujourd'hui; il vient d'Oatlands, o il s'est querell avec Mme de
Stal,  propos de lui-mme; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de
moi. Je ne suis jamais all y rendre mes devoirs; nous nous serions bien
autrement querells. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point
flatter, et je ne puis couter une femme  moins qu'elle ne soit jolie
et foltre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'loges, jusqu' l'en rendre
malade; dcouvrit que _Clarisse_ tait la perfection mme, et Mackintosh
le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du
moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi.
Quant  _Clarisse_, je laisse  ceux qui ont le courage de la lire,  en
juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai
pas par consquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit  Lewis,
et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais
de l'affectation, et ensuite que je m'tais rendu coupable d'une
horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour,  dner, les yeux
ferms ou  demi ferms. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai
rellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement
de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se dfaire de bonne
heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en et parl plus tt.
Peu importerait d'tre priv  jamais de voir de vilaines femmes; mais
il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la
table.

Je donnerais tout au monde pour avoir assist  l'aimable glogue qui a
d se passer entre elle et Lewis, tous deux entts, singuliers,
habiles, bavards et dous d'une voix perante.  coup sr, qui s'y
serait trouv n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hlas! le
combat a fini par l'puisement des deux partis, et maintenant ils ne se
querelleront plus. Ne pourrait-on pas les rconcilier, ne ft-ce que
pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra
que ses belles phrases ne conviennent pas toujours  nos messieurs et 
nos dames du bel air.

Je me prends d'admiration pour ***, la jeune soeur de ***. Une femme
serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes
connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort
jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai
trop peu vue pour la juger, et, d'un autre ct, il n'y a rien que je
dteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable
qu'elle ne m'aimera pas, trs-probable que je ne l'aimerai pas
davantage; mais, d'aprs mon systme, et le systme gnralement suivi
maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons l,
s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gnerais pas dans ses
volonts; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes,
et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tcherai d'viter, nous
ferions un couple trs-heureux. Quant  la conduite, cela la regarde...
Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si
je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'aprs tout je doute de mon
caractre, et je craigne de n'tre pas aussi patient que la _biensance_
l'exigerait d'un mari de ma condition, j'apprhenderais que mon
temprament ne me portt  quelque acte de vengeance orientale, ou au
moins ne me conduist avec ma moiti devant les tribunaux pour y plaider
en sparation. Ainsi, toutes rflexions faites, il vaut mieux que je
reste seul et clibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui biller 
l'occasion.

W***, et aprs lui ***, m'ont vol une de mes bouffonneries sur la
mtaphysique de Mme de Stal et le brouillard, et se la sont attribue
de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont l
d'aussi honntes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande
route. W*** est en guerre avec tous les whigs,  cause de son article
sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans
d'pigrammes et d'essais sont  ses trousses; je n'aime pas les combats
ingaux, et je voudrais qu'il les battt tous. Quant  moi, grce  mon
insouciance, j'ai singulirement simplifi mes principes politiques; ils
se rduisent maintenant  dtester tous les gouvernemens existans, c'est
de beaucoup plus court et infiniment plus agrable. Si la rpublique
universelle tait un moment proclame, cela suffirait pour faire 
l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est
que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la
pauvret est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni
meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai  mon
parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais
quant  des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques
mritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si
vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis
consquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement
de mon entire indiffrence pour le sujet.


On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui
va jusque dans les premiers mois de l'anne suivante, pour m'occuper,
sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la
correspondance et de l'histoire littraire du noble pote, qui
appartiennent spcialement  l'anne 1813.

Nous avons vu que _la Fiance d'Abydos_ parut au commencement de
dcembre, compose, comme l'avait t _le Giaour_, dans un de ces
paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que
celles dans lesquelles le pote tait alors engag taient propres 
exciter. Le plus clbre mathmaticien de l'antiquit ne demandait qu'un
point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de
faits rels ft aussi ncessaire  Byron, pour le dcider  prendre en
main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines.
Mais il se contentait, du moins en gnral, d'une connexion si lgre
avec la ralit, que ce serait une tche ingrate et peu sre que de
rechercher dans ses compositions la chane qui les lie  sa propre
destine et  ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, aprs
tout, n'avoir galement t cre que par son imagination. Cette
remarque ne s'applique pas seulement  _la Fiance d'Abydos_, mais au
_Corsaire_,  _Lara_, et  toutes les autres belles fictions qu'il donna
dans la suite. Encore que les motions si heureusement exprimes par le
pote puissent en gnral paratre comme autant de vifs souvenirs de
celles qui auraient,  diverses poques, agit son propre sein, encore
que lui-mme semble de tems en tems encourager cette interprtation, il
y aurait peu de sens  vouloir le reconnatre personnellement dans ses
hros, et  lier sa vie relle avec les aventures qu'il raconte.

C'est tandis qu'il tait encore incertain sur le sort de son dernier
pome qu'il crivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de
ceux qui avaient suivi la mme carrire et trait des sujets analogues.




LETTRE CXLIII.

A M. MURRAY.

4 dcembre 1813.


J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la libert de faire
quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages
magnifiques et une histoire trs-intressante; je ne saurais vous en
donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux
heures du matin_, heure jusqu' laquelle cette lecture m'a tenu _veill
sans le moindre billement_. La priptie manque de vrit locale; je ne
crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite
_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce pome doit avoir t
crit par quelqu'un qui avait t sur les lieux: je lui souhaite du
succs, et il en mrite. Voudrez-vous prsenter mes excuses  l'auteur
pour la manire libre dont j'en ai us avec son manuscrit? Cela ne
serait pas arriv s'il m'avait moins intress; vous savez que j'ai
toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espre
qu'il les voudra bien prendre de mme. Il est difficile de dire ce qui
russira, plus difficile encore de dire ce qui ne russira pas. Je suis
maintenant moi-mme dans cette incertitude pour notre propre compte, et
ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su
charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets
analogues au mien, et dont la scne est la mme. Qu'il produise le mme
effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincre, et  peine
l'objet d'un doute pour votre bien affectionn,

BYRON.

[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui
avait envoy le manuscrit, sans cependant lui faire connatre le nom de
l'auteur.]


Pendant l'impression, il fit  _la Fiance d'Abydos_ des additions qui
s'levrent  plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi
les morceaux ainsi ajouts, se trouvrent les plus heureux et les plus
brillans de tout le pome. Les vers du dbut

       Connaissez-vous le pays, etc.

dont on suppose qu'une chanson de Goethe[75] lui donna l'ide, font
partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers

       Qui n'a pas prouv combien les mots sont impuissans, etc.

[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blhn_, etc.]

Il est curieux et instructif  la fois de suivre la marche de ses
corrections pour l'un des vers les plus admirs de ce pome. Il avait
d'abord crit:

       _Mind on her lip and music in her face_.

Il mit ensuite:

       _The mind of music breathing in her face_.

Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici
le vers tel qu'il est rest:

       _The mind, the music breathing from her face_.

Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination
lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent
de sentimens loquens qui suit la strophe,

      Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le
      bonheur, etc.

morceau de posie qui, pour l'nergie et la tendresse des penses,
l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu
de pices auxquelles on le puisse comparer, chez tous les potes anciens
et modernes. La totalit de ce beau passage fut envoye par fragmens au
compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pense
nouvelle venant  chaque instant ajouter de la force  la pense. Voici
un autre exemple des corrections successives auxquelles il a d
quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se
rappelle sans doute ces quatre beaux vers:

       _Or, since that hope denied in worlds of strife,
       Be thou the rainbow to the storms of life!
       The evening beam that smiles the clouds away,
       And tints to-morrow with prophetic ray_!
       (Ou, si cette esprance nous est refuse dans ce monde
       orageux, sois l'arc-en-ciel des temptes de la vie! le rayon
       du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un
       beau lendemain!)

Dans la copie envoye d'abord  l'diteur, le dernier vers tait ainsi
crit:
                                       (_an airy_  )
       _And tints to-morrow with_ (                ) _ray_.
                                       (_a fancied_)

La note suivante y tait jointe:


MONSIEUR MURRAY,

Choisissez des deux pithtes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous
paratra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et
j'en rverai quelqu'autre.

Le pote, il faut l'avouer, rva heureusement; _prophetic_ est de tous
les mots celui qui convient le mieux au sujet[76].

[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante  M. Murray,
que Byron lui-mme ne sentit pas d'abord l'heureuse proprit de cette
pithte; il est donc probable que le mrite de ce choix appartient a M.
Gifford.
(_Note de Moore_.)]

Je ne choisirai plus parmi les additions  ce pome qu'un exemple qui
prouve que le soin avec lequel il revoyait ses posies galait la
facilit avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers
du long morceau que je viens de citer ayant t envoys trop tard 
l'diteur, furent ajouts par un _erratum_  la fin du volume; ils
commenaient d'abord ainsi:

       _Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite
       Him who hath journey'd fars to join the rite_

Quelques heures aprs, il les renvoya corrigs ainsi,

       _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,
       Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_.

avec le billet suivant  M. Murray.


3 dcembre 1813.


Voyez dans l'_Encyclopdie_, article _la Mecque_, si c'est l ou 
Mdine que le Prophte est enterr; si c'est  Mdine, rtablissez ainsi
les deux premiers vers de ma variante:

       _Blest as the call which from Medina's dome
       Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc.

Si, au contraire, c'est  la Mecque, mettez les deux vers que je viens
de vous indiquer.--_La Fiance d'Abydos_, chant II, page...

Tout  vous, etc.

B.

Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Mdine_ ou _Mahomet_. Je
n'ai point de livres que je puisse consulter ici.


Ce billet fut bientt aprs suivi d'un autre:

Avez-vous vrifi? Est-ce _Mdine_ ou _la Mecque_ qui renferme le
_Saint-Spulcre_? N'allez pas me faire blasphmer par votre ngligence.
Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi
je vous aurais vit cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne
plus me rappeler cela avec prcision.

Tout  vous, etc.

B.


En dpit de toutes ces altrations successives, voici ces deux vers tels
qu'ils sont demeurs:

       _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall
       To pilgrims pune and prostrate at his call_.

Outre le soin mticuleux qu'il apporta lui-mme  la correction de ce
nouveau pome, il parat, d'aprs la lettre suivante, qu'il invoque, 
ce sujet, le got exerc de M. Gifford.




LETTRE CXLIV.

 M. GIFFORD.

12 novembre 1813.


MON CHER MONSIEUR,

J'espre que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai
quelque chose  vous demander, que c'est tout l'oppos d'une certaine
ddicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_  l'diteur du
_Quarterly-Review_, mais  M. Gifford. Vous sentirez bien cette
distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.

Vous avez eu la bont de lire en manuscrit quelque chose de moi, un
conte turc; et je serais charm que vous voulussiez bien me faire la
mme faveur, maintenant que le voil en preuves. Je ne puis pas dire
que je l'aie crit pour m'amuser, je n'y ai pas t non plus _forc par
la faim et les instantes prires de mes amis_; mais j'tais dans cette
position d'esprit o les circonstances nous placent souvent, nous autres
jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse  quoi
que ce ft, except aux ralits; c'est sous cette inspiration peu
brillante que ce pome a t compos. Quand il fut fini, et que j'eus au
moins obtenu ce rsultat de m'tre arrach  moi-mme, je crus que vous
auriez la bont de permettre que M. Murray vous l'adresst. Il l'a fait;
et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la libert que
je prends de vous le soumettre une seconde fois.

Je vous prie de _ne_ me _point_ rpondre. Sincrement, je sais que
votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bont de
lire; vous n'tes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de
rpondre.

Un mot  M. Murray suffira: Jetez cela au feu! ou: Lancez-le  cent
colporteurs, pour aller russir ou tomber loin d'ici. Il ne mrite que
la premire destine, comme l'ouvrage d'une semaine, crivaill _stans
pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je
puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins
de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.

Croyez-moi toujours,

Votre oblig et affectionn serviteur,

BYRON.


Les lettres et les billets suivans, adresss  cette poque  M. Murray,
ne sauraient manquer d'tre agrables  ceux pour qui l'histoire des
travaux de l'homme de gnie n'est pas sans intrt.




LETTRE CXLV.

 M. MURRAY.

12 novembre 1813.


Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseill, pour diverses
raisons, de ne hasarder  prsent aucune publication isole. Comme ils
n'ont point vu le pome dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis,
 cet gard, n'a pu tre dict par leur opinion de ses dfauts, ou de
son mrite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers
exemplaires du _Giaour_ taient partis, ou que du moins il ne vous en
restait plus entre les mains. S'il entre dans vos ides d'en donner une
nouvelle dition, avec les dernires additions qui n'ont encore paru que
dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiance
d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entre dans le monde. Si elle
y tait favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques
exemplaires sparment pour ceux qui ont dj achet _le Giaour_; dans
le cas contraire, nous la ferions disparatre de toutes les ditions que
nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis
trs-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgr la partialit
que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre 
cet gard l'avis de qui que ce soit plutt que le mien.

_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les preuves que
j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de
faire immdiatement. J'espre qu'elles seront sur des feuilles spares,
et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule
feuille d'un mille de long, semblable  des complaintes, et que je ne
saurais lire aisment.

 M. MURRAY.


13 novembre 1813.

Voulez-vous faire passer  M. Gifford l'preuve avec la lettre
ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le
discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu
de:

       Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.

On mettrait:

      Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma
      naissance solitaire, etc., etc.

Tout  vous,

B.


Dans les derniers vers envoys manuscrits, au lieu de _living heart_
(coeur brlant), mettez _quivering heart_ (coeur tremblant). C'est le
neuvime vers du passage manuscrit.

Toujours tout  vous,

B.


 M. MURRAY.

Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de

       _And tints to-morrow with a_ fancied _ray_,

Imprimez:

       _And tints to-morrow with_ prophetic _ray_.

       _The evening beam that smiles the clouds away
       And tints to-morrow with prophetic ray_[77].

[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.]

Ou bien encore:

                  (_gilds_)
       _And_ (            ) _the hope of morning with its ray_;
                  (_tints_)

Ou enfin:

       _And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_.

Je voudrais que vous eussiez la bont de demander  M. Gifford laquelle
de ces versions est la meilleure, ou plutt la _moins mauvaise_.

Je suis toujours, etc.

Vous pouvez lui communiquer ma demande  ce sujet, en lui envoyant _la
seconde_[78], aprs que j'aurai vu cette mme _seconde_.

[Note 78: Terme technique; la seconde preuve: la seconde feuille
d'essai soumise  l'inspection de l'auteur.]


A M. MURRAY.

13 novembre 1813.


Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galilens qui
connaissent _Adam_, _Eve_, _Can_[79] et _No_? A coup sr j'aurais pu
mettre aussi Salomon, Abraham, David et mme Mose. Vous cesserez d'en
tre tonn quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _potique persan_
de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littrature se trouve un
long pome sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorits,
ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_,
vous pourrez mme tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre
propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.

[Note 79: M. Murray avait exprim quelque doute sur la proprit de
mettre le nom de Can dans la bouche d'un Musulman.
(_Note de Moore_.)]

Dans la ddicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez
_avec tous les sentimens d'estime et de respect_.


A M. MURRAY.

14 novembre 1813.

Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vrit, je
m'tonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du
mrite potique de mes compositions; mais, quant  _la fidlit des
moeurs_ et la _correction du costume_, dont les _funrailles_ sont une
bonne preuve, je me dfendrai comme un diable.

Tout  vous, etc.

B.


14 novembre 1813.

Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la premire_ qui est entre
les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous
renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux
vers de plus.

Toujours tout  vous, etc.




LETTRE CXLVI.

A M. MURRAY.

15 novembre 1814.


M. Hodgson a relu et ponctu cette _seconde_, sur laquelle il faudra
imprimer. Il m'a donn aussi quelques avis, que j'ai adopts pour la
plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montr pour moi un ami
trs-sincre et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiance_ que _le
Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche  me flatter, mais il
ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un
succs aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que
je la publie sparment; nous pourrons facilement nous dcider
l-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prtend que
la versification en est suprieure  celle de toutes mes autres
compositions; il serait trange que cela ft vrai, car elle m'a cot
moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaill plus d'heures
de suite chaque fois.

_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne
connais pas une virgule, du moins je ne sais o en placer une.

Ce coquin de compositeur a saut deux vers du commencement et
_peut-tre davantage_, qui taient dans la copie. Recommandez-lui, je
vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rtabli les deux vers, mais
je jurerais bien qu'ils taient sur le manuscrit.




LETTRE CXLVII.

A M. MURRAY.

17 novembre 1813.


Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte,
quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je
crois qu'il vaut autant vous en _crire_ maintenant deux mots. Avant que
je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous tiez
prt  me donner 500 guines du _Giaour_, ma rponse a t, et je ne
prtends pas m'en ddire, que nous en reparlerions  Nol. Le nouveau
pome peut russir, ou ne russir pas; les probabilits dans les
circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais
cela mme n'est pas encore prouv, et jusqu' ce que cela soit dcid
d'une manire ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En
consquence je diffrerai tous arrangemens pour _la Fiance_ et _le
Giaour_, jusqu' Pques 1814, et alors vous me ferez vous-mme les
propositions que vous jugerez convenables. Je dois ds  prsent vous
prvenir que je ne regarde pas _la Fiance_, comme valant la moiti
autant que _le Giaour_: lors donc que l'poque indique sera venue, vous
verrez, d'aprs le succs qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira
d'ajouter __ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_,
dont le succs est maintenant assur.

Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux
meilleurs, non pas l'Arnot, est bien  votre service, si vous voulez
l'accepter en cadeau.

_P. S._ Portez  mon compte les frais de la gravure du portrait,
puisque les planches ont t brises par mon ordre, et ayez la bont de
dtruire immdiatement les exemplaires tirs de ce malheureux ouvrage.

Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne
par mes ternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous
confirmer dans votre orthodoxie.

Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le coeur dont la
douceur_, etc.

Rappelez-vous que la ddicace doit porter: _Au trs-honorable lord
Holland_, sans les prnoms _Henry_, etc.


 M. MURRAY.

20 novembre 1813.


Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous
mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tche qui ne serait pas difficile
pour tout autre que son auteur.


 M. MURRAY.

22 novembre 1813.


Je n'ai pas le tems d'examiner de bien prs; je crois et j'espre que
tout est imprim correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez
penser du succs de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie
me tue; je ne saurais voir sans colre les mots mal employs par les
compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque
bagatelle ne m'aurait point chapp.

_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, 
M. Frre, M. Canning, M. Hbert, M. Gifford, lord Holland, lord
Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson
(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.


 M. MURRAY.

23 novembre 1813.


Vous me demandiez quelques rflexions, je vous envoie par _Slim_
(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure
rflchie, pour ne pas dire thique. Encore une preuve, dcidment la
dernire, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pnultime. Je
n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning,
si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant  l'impression,
imprimez comme vous l'entendrez,  la suite du _Giaour_, ou sparment,
si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en
feuilles_.

[Note 80: Voici le billet de M. Canning:

J'ai reu les livres, et parmi, _la Fiance d'Abydos_; elle est
trs-belle, en vrit, trs-belle. Lord Byron a eu la bont de m'en
promettre un exemplaire, le jour o nous avons dn ensemble chez M.
Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour pargner le prix de
l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait
infiniment.
(_Note de Moore_.)]

Me pardonnerez-vous de vous arrter encore une fois? je le fais dans
votre intrt. Il faut crire:

       He makes _a solitude, and calls it peace_.

_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'ide est
imite, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_:

       _Mark where his carnage and his conquest cease;
       He makes a solitude, and calls it peace_.

(Voyez, quand son carnage et ses conqutes cessent, il fait une solitude
et appelle cela... paix.)




LETTRE CXLVIII.

 M. MURRAY.

27 novembre 1813.


Si vous voulez relire attentivement cette preuve en la confrontant
avec la dernire que j'ai renvoye avec des corrections, vous la
trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien
que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la
nouvelle dition du _Giaour_ ft jointe aux exemplaires que j'ai
demands hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous
enverrez les _Giaours_ aprs sparment.

Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux
bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prter mes dessins
pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'tre dmenti dans
les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mlodrame
de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y
trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit,
quivaut  un avertissement pour vos posies orientales, en mettant le
Levant en faveur auprs du public.

_P. S._ J'espre que si quelqu'un venait  m'en accuser devant vous,
vous voudrez bien dire la vrit, c'est--dire que je ne suis pas le
mlodramaturge.




LETTRE CXLIX.

 M. MURRAY.

28 novembre 1813.


Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reu de la
prsente, en mon nom,  lady Holland, un nouvel exemplaire du
_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre
exemplaire. Envoyez aussi, ds que vous le pourrez, un exemplaire de _la
Fiance_  M. Sharpe,  lady Holland et  lady Caroline Lamb.

[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.]

_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je
ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la
Fiance_[82], jusqu' notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois
de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est
prjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez rduire la somme
proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre
plus leve que celle que vous avez faite, qui est dj trop belle et
certainement plus que raisonnable.

[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guines des deux pomes.
(_Note de Moore_.)]

J'ai reu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet
trs-flatteur au sujet de _la Fiance_, avec invitation d'aller passer
la soire chez lui; mais il est trop tard pour accepter.


 M. MURRAY.

Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre.


Je vous envoie  tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en
faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insrer dans
le texte. Le passage entier est une imitation de la _Mde_ d'Ovide, et,
sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que
cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matriellement_
parlant,  votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes
encore  tems _pour le public_.  vous, mon cher oracle! rpondez-moi
affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton  ceux qui ont dj leur
exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un  ceux de tous les
_critiques_.

_P. S._ J'ai quitt, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste
je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ oprera sur moi
comme un somnifre, mais j'en doute.


 M. MURRAY.

29 novembre 1813.


_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu
laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est
_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer  me
couper la gorge.

J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.




LETTRE CL.

 M. MURRAY.

Lundi, 29 novembre 1813.


Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste,
je ne vous dirai pas un mot  ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore
ne vous en parlerai-je  cette poque que si cela ne doit pas vous
gner. J'ai bien des choses, particulirement des papiers, dont je
dsire vous laisser le soin. Il n'est pas ncessaire d'envoyer les vases
maintenant, M. Ward tant parti pour l'cosse. Vous avez raison; quant 
la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les
complimens de M. Perry sont un peu prmaturs; cela peut nous faire
tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons
peut-tre pas; nous devons tre au-dessus de ces moyens-l. Je vois le
second article dans le _Journal_, ce qui me fait souponner que vous
pourriez tre auteur de tous les deux.

N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS?
Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espce de
composition qui ne peut gure aller qu'une fois; _une ruine_ fait
trs-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire
une ville. Telle quelle, _la Fiance_ est jusqu'ici mon seul ouvrage
d'une certaine tendue, except la satire que je voudrais  tous les
diables; le _Giaour_ est une srie de fragmens; _Childe_ n'est pas
termin et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de
M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.

Il a couru quelques pigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui.
Je n'ai pas vu la premire; je l'ai seulement entendue. Quant  la
seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espre seulement
que M. Ward voudra bien m'y croire tout--fait tranger. J'ai trop
d'estime pour lui, pour laisser nos diffrences d'opinions politiques
dgnrer en animosit, ou applaudir  quoi que ce soit, dirig contre
lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me
rpondre, je vous verrai dans le courant de la soire.

_P. S._ Je me suis tendu sur cette pigramme, parce que, d'aprs ma
position dans le camp ennemi et la qualit d'_ingnieur_ aux
avant-postes dont j'y jouis, je pourrais tre accus d'avoir lanc ces
grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la
guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je
n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas mme
l'auteur.


 M. MURRAY.

30 novembre 1813.


Imprimez ceci  la suite de _tout ce qui a rapport  la Fiance
d'Abydos_.

B.


Omission. Chant II, page... aprs le vers 449,

       _So that those arms cling closer round my neck_.

lisez:

       _Then if my lip once murmur, it must be
       No sigh for safety, but a prayer for thee_.

(En sorte que, si mes lvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour
mon salut, mais une prire pour toi.)


 M. MURRAY.

Mardi soir, 30 novembre 1813.


Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire
la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure,
sans dlai ni retard, et que je voie l'preuve demain de bonne heure. Je
me suis rappel que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai
t oblig de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif
_murmure_;

       _The deepest murmur of this lip shall be
       No sigh for safety, but a prayer for thee_!

       (Le dernier murmure de ces lvres sera, non un soupir pour
       mon salut, mais une prire pour toi!)

N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit
comme il faut.


 M. MURRAY.

2 dcembre 1813.


Ds que vous le pourrez, faites insrer ce que je vous envoie ci-joint
ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espre qu'il en est encore
tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte  la
mme partie, l'avant-dernire page avant la dernire correction envoye.

_P. S._ Je crains, d'aprs tout ce que j'entends dire, que les gens ne
se soient fait d'avance une trop haute ide de cette nouvelle
publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y
remdier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas,
vous, lever vos esprances de succs  cette hauteur, de crainte
d'accidens. Quant  moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie
pour soutenir comme il faut cette preuve. J'ai fait tout ce qu'il a t
en mon pouvoir pour empcher, dans tous les cas, que vous n'y
perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'tre une consolation pour
tous deux.


 M. MURRAY.

3 dcembre 1813.


Je vous envoie une _gratignure_ ou deux qui _gurissent_. Le
_Christian-Observer_ est trs-peu poli, mais certainement bien crit, et
fort tourment du nant des livres et des auteurs. Je suppose que vous
ne serez pas charm que ce volume soit plus irrprochable, s'il doit
partager le sort ordinaire des livres de morale.

Avant d'imprimer, faites-moi voir une preuve des six vers 
intercaller.


 M. MURRAY.

Lundi soir, 6 dcembre 1813.


Tout est fort bien, except que les vers ne sont pas convenablement
numrots, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger 
la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission
de la ngative _pas_ devant _dsagrable_, dans la note sur le _Rosaire
d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais
choix du titre (_la Fiance_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir
de votre magasin sans avoir rtabli la ngation; c'est une btise et un
contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur
et sur le dos un vampire  cheval.

_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais pote
fut-il assassin comme je le suis par vos diables de compositeurs?

2e _P. S._ Je crois et j'espre que la ngation se trouvait dans la
premire dition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rtablir.
J'ai bien assez de mes propres sottises sans rpondre encore de celles
des autres.




LETTRE CLI.

 M. MURRAY.

27 dcembre 1813.


Lord Holland a la goutte, et vous serait fort oblig si vous pouviez
obtenir, et lui envoyer, aussitt que possible, le nouvel ouvrage de Mme
d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore
paru, mais peut-tre _votre majest_ a-t-elle des moyens de se procurer
ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je
n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez
m'accorder la mme faveur, j'en serai trs-reconnaissant: je suis malade
d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.

_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'dition amricaine de certain
ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis
plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosit de voir cet chantillon
de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour
vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je dsire
srieusement que la chose soit oublie autant qu'elle a t pardonne.

Si vous crivez  l'diteur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas
d'excuses, que je ne veux pas les forcer  se contredire, que je leur
demande simplement de cesser une accusation la plus mal fonde qu'il se
puisse imaginer. Je n'ai jamais t consquent en rien, que dans mes
principes politiques; et comme ma rdemption ne se peut esprer que de
cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernire
ancre de salut.


Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre
de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses penses
_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donn assez pour montrer
qu'il tait infatigable  se corriger lui-mme, courant sans relche
aprs la perfection, et, comme tous les hommes de gnie, entrevoyant
toujours quelque chose au-del de ce qu'il tait parvenu  produire.

 cette poque un appel fut fait  sa gnrosit par une personne dont
la mauvaise rputation et facilement motiv un refus aux yeux de la
plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance mme le lui fit
favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus clair;
car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions gnreuses
 l'gard d'un homme  qui personne autre ne donnerait un sou: C'est
prcisment parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois
venir  son secours. La personne dont il s'agit ici tait M. Thomas
Ashe, auteur d'une certaine brochure intitule _le Livre_, qui, par les
matires dlicates et secrtes qui y taient discutes, attira plus
l'attention du public que ne le mritait l'auteur par le talent et mme
la mchancet qu'il y avait mis. Dans un accs de repentir, que nous
devons croire sincre, cet homme crivit  Lord Byron, allguant sa
pauvret pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa
plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre 
mme d'exister  l'avenir d'une manire plus honorable. C'est  cette
demande que Lord Byron fit la rponse suivante, si remarquable par la
raison leve et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y
dploie.




LETTRE CLII.

 M. ASHE.

N 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 dcembre 1813.


MONSIEUR,

Je vais demain  la campagne pour quelques jours;  mon retour je
rpondrai plus au long  votre lettre. Quelle que soit votre situation,
je ne puis qu'approuver votre rsolution d'abjurer et d'abandonner la
composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez.
Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, dshonorent l'auteur et le
lecteur, et ne profitent  personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant
que mes moyens borns me le permettront, de vous aider  vous dlivrer
d'une pareille servitude. Dans votre rponse, dites-moi de quelle somme
vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous
emploient actuellement, et vous procurer au moins une indpendance
temporaire; je serai charm d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut
que je termine ici ma lettre pour le prsent. Votre nom ne m'est pas
inconnu, et je regrette, dans votre intrt mme, que vous l'ayez
jamais, attach aux ouvrages que vous avez cits. En m'exprimant ainsi
je ne fais que rpter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre
intention de dire un seul mot qui puisse paratre une insulte  votre
malheur. Si donc je vous avais bless en quoi que ce puisse tre, je
vous prie de me le pardonner.

Je suis, etc.

BYRON.


Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin
pour sortir d'embarras, et dit qu'il dsirait qu'elle lui ft avance 
raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'tant couls sans qu'il
ret de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se
plaignant,  ce qu'il parat, qu'elle et t nglige. L-dessus Lord
Byron, avec une bont dont bien peu de personnes eussent t capables en
pareil cas, lui fit la rponse suivante.




LETTRE CLIII.

 M. ASHE.

5 janvier 1814.


MONSIEUR,

Quand vous accusez de ngligence une personne qui vous est trangre,
vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de
Londres aient caus le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici
absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens  faire ce que je puis
pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83],
mais il parat que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au
moins quant  prsent. Je dposerai entre les mains de M. Murray la
somme que vous avez fixe, pour vous tre avance,  raison de 10 livres
sterling par mois.

[Note 83: Sa premire ide avait t d'aller se fixer  Botany-Bay.]

_P. S._ J'cris dans un moment o je suis fort press, ce qui peut
faire paratre ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le
rpte, je n'ai pas la plus lgre envie de vous offenser.

Cette promesse faite avec tant d'humanit fut ponctuellement excute;
voici l'un des reus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres  M. Murray:
J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reu de 10 livres
sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres gnreux de Lord
Byron[84].

[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent leves  la somme
de 70 livres sterling, Ashe crivit pour demander que les autres 80
livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre,
disait-il, de profiter d'un passage  la Nouvelle-Galles; qui lui tait
offert de nouveau. En consquence, cette somme lui fut remise sur
l'ordre de Lord Byron.
(_Note de Moore_.)]


Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de
l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir
pas emports avec lui dans ses voyages, publia vers cette poque un
pome, et reut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.




LETTRE CLIV.

 M. MERIVALE.

Janvier 1814.


MON CHER MERIVALE,

J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouv bien peu de
choses  reprendre, si j'avais t dispos  critiquer. Il y a une
variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live
and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entranerait un doute sur
le pouvoir ou la volont de Roland  cet gard. Je conviens qu'il peut y
avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner  une partie du
pome, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un
point que vous tes plus que moi en tat de dcider. Seulement, si vous
voulez obtenir tout le succs que vous mritez, _n'coutez jamais vos
amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, coutez-moi moins que
qui que ce soit.

J'espre que vous paratrez bientt. _Mars_, mon cher monsieur, est le
mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait l
un fort beau pome, et je ne vois que le got dtestable de l'poque qui
vous pourrait faire du tort; encore suis-je sr que vous en triompherez.
Votre mtre est admirablement choisi et mari[85] ......................
.........................................................................

[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est
perdu.]

Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un
passage qui n'a pu manquer d'tre remarqu, lorsqu'aprs avoir parl de
son admiration pour une certaine dame dont il a lui-mme laiss le nom
en blanc, le noble crivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses
amis taient convaincus qu'il tait tems qu'il chercht dans le mariage
un refuge contre toutes les contrarits que lui avaient amenes  leur
suite une srie d'attachemens moins rguliers: ils l'avaient dtermin,
depuis un an avant,  tourner srieusement ses penses vers ce but,
autant toutefois qu'il en tait susceptible. C'est surtout, je pense,
par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne,
qu'il s'tait dtermin  demander la main de miss Milbanke, parente de
cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas t acceptes  cette
poque, le refus fut accompagn de toutes les assurances possibles
d'amiti et d'estime: on exprima mme le dsir singulier de voir
continuer entre eux une correspondance assez trange entre deux jeunes
gens de sexe diffrent, dont l'amour n'tait pas le motif, et cette
correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron
faisait des vertus et des qualits de cette jeune dame, mais il est
vident qu' cette poque il n'tait question d'amour ni de l'un ni de
l'autre ct[86].

[Note 86: Le lecteur a dj vu ce que Lord Byron dit lui-mme  ce
sujet dans son journal: _Quelle trange situation! quelle trange amiti
que la ntre, sans une tincelle d'amour de l'un ou de l'autre ct_,
etc.]

Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, o le coeur du pote tait la
dupe volontaire de son imagination et de sa vanit, vinrent dtourner
son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces
sortes de commerces,  peine une de ces aventures tait-elle termine
qu'il soupirait aprs le joug salutaire du mariage, comme la seule chose
qui pt en empcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le
tems qui s'coula entre le refus de miss Milbanke et celui o elle
l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualit furent
successivement l'objet de ses rves de mariage. Je passai avec lui
beaucoup de tems, ce printems et le prcdent, dans la socit de l'une
d'elles dont la famille m'honorait de son amiti, et l'on verra que,
dans la suite de sa correspondance, il me reprsente comme ayant
vivement dsir lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de
cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.

Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles
ides. Partageant compltement son opinion et celle de la plupart de ses
amis, que le mariage tait son seul salut contre cette foule de liaisons
passagres auxquelles il se laissait sans cesse tenter  cette poque,
je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait
porter des vues plus lgitimes, un ensemble plus complet des qualits
ncessaires pour le rendre heureux et fidle, que dans la dame dont il
est ici question.  une beaut extrmement remarquable elle joignait un
esprit intelligent et naturel, assez d'tudes pour perfectionner le
got, beaucoup trop de got pour faire parade de ses tudes. Avec un
caractre essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne
dcelait son orgueil que par la dlicate gnrosit de ses procds, il
lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passt
quelques-uns de ses dfauts en considration de ses nobles qualits et
de sa gloire, qui st mme sacrifier une partie de son bonheur
personnel, plutt que de violer l'espce de responsabilit que lui
imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'tre la femme de Lord
Byron. Telle tait l'ide que, par une longue exprience, je m'tais
faite du caractre de cette jeune dame, et voyant mon noble ami dj
charm par ses avantages extrieurs, je ne sentis pas moins de plaisir 
rendre justice aux qualits encore plus rares qu'elle possdait, qu'
m'efforcer d'lever l'ame de mon ami  la contemplation d'un caractre
de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait
jusque-l pu tudier.

Voil jusqu'o j'ai pu tre conduit par les ides qu'il m'attribue  ce
sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres,
un dsir fixe et arrt de voir conclure cette affaire, il va plus loin
que je ne suis jamais all. Quant  la jeune personne elle-mme, objet,
sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une
connaissance distingue, elle et pu consentir  entreprendre la tche
prilleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron  la
vertu: mais quelque dsirable que ce rsultat pt me paratre en
thorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer
dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et
apprcie ds son enfance.

Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais
interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi
discontinu pendant quelques semaines  cette poque.



JOURNAL, 1814.


18 fvrier.

Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande
partie s'en est passe hors de Londres et  Nottingham: somme toute, ce
fut un mois bien et agrablement employ, du moins aux trois quarts. 
mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville
souleve contre moi, parce que j'ai sign et publi de nouveau deux
stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours
que le rgent adressa  lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous;
quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du
fond du coeur. On parle d'une motion dans notre chambre  ce sujet...
soit.

[Note 87: Aussitt aprs la publication du _Corsaire_, auquel
avaient t joints les vers en question:

       Pleure, fille de royal lignage, etc.

une srie d'attaques diriges, non-seulement contre Lord Byron, mais
encore contre ceux qui s'taient depuis peu dclars ses amis, commena
dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les
mois de fvrier et de mars. Ces crivains reprochaient surtout au noble
auteur ce qu'eux-mmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour
louer en lui, je veux dire l'espce de rparation qu'il s'tait cru
oblig de faire  tous ceux qu'il avait offenss dans sa premire
satire. Sentiment de justice honorable, mme dans les excs contraires
auxquels il a pu l'entraner.

Malgr le ton lger avec lequel il affecte  et l de parler de ces
attaques, il est vident qu'il en tait fort tourment; effet qu'en les
relisant aujourd'hui, on aurait peine  concevoir, si l'on ne se
rappelait la proprit que Dryden attribue aux petits esprits comme 
d'autres petits animaux: Ce n'est gure qu' leurs morsures que nous
nous apercevons de leur existence.

Voici deux chantillons de la manire dont les gagistes du ministre
osaient parler d'un des matres de la lyre anglaise. Tout cela aurait
pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les posies
de Lord Byron.--Les posies de Lord Byron ne manquent pas de
partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place
trs-infrieure parmi les potes du second ordre.
(_Note de Moore_.)]

J'ai lu le _Morning-Post_  mon lever, contenant la bataille de
Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme
ma gnalogie, et injurieux  l'ordinaire.

Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le
plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.

Le _Corsaire_ a t imagin, crit, publi, etc., depuis que je n'ai
mis la main  ce journal. On dit qu'il russit fort bien; il a t crit
_en amore_ et beaucoup d'aprs la _vie relle_. Murray est content de la
vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce
qu'il faut.


9 heures.

Je suis all chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reu un
billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien
triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vrit est que j'ai beaucoup
de _cette prilleuse drogue qui fait un poids dans le coeur_. Il vaut
mieux qu'ils prennent cela pour le rsultat des attaques des journaux,
que s'ils en connaissaient la vritable cause; mais... Ah!... ah!...
toujours un _mais_  la fin du chapitre.

Hobhouse m'a cont mille anecdotes de Napolon, toutes vraies et
excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je
connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le march.

J'ai lu un peu, j'ai crit quelques lettres et quelques billets, et je
suis seul, ce que Locke appelle tre en mauvaise compagnie: _Ne soyez
jamais seul, jamais oisif_! L'oisivet est un mal, d'accord; mais je ne
vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je
les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait
pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans,
mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se
refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des
_cependant_. Trs-bien, vous tes un marchand de poisson...
Retirez-vous dans un couvent. Ils se moquent de moi  plaisir.


Minuit.

J'ai commenc une lettre que j'ai jete au feu; j'ai lu... tout cela
inutilement. Je n'ai point fait de visite  Hobhouse, comme je l'avais
promis et comme je l'aurais d: n'importe, c'est moi qui y perds... Fum
des cigares.

Napolon! cette semaine dcidera son sort. Tout semble contre lui; mais
je crois et j'espre qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du
moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel
ou tel souverain  la France? Oh! une rpublique! Tu dors, Brutus!
Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent
concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et
de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas tonnant:
comment, lui, qui connat si bien le genre humain, pourrat-il ne pas le
har et le mpriser?

Plus l'galit est grande, plus les maux se distribuent impartialement;
ils deviennent plus lgers en se divisant davantage: or donc, une
rpublique!

Encore des invitations de Mme de Stal; je n'y veux pas rpondre.
J'admire ses talens; mais, en vrit, sa socit est assommante: c'est
une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilits.
Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.

Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas all chez le marquis de
Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort
agrables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a
rien  gagner  toutes ces parties,  moins qu'on ne doive y rencontrer
la dame de ses penses.

Je m'tonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde,
pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_
de collge[88], des femmes _d'un certain ge_, bon nombre d'hommes de
tout ge, et moi surtout!

       _Divesne, prisco natus ab Inacho,
       Nil interest, an pauper et infima
         De gente, sub dio moreris,
           Victima nil miserantis Orci._
       ................................
       _Omnes eodem cogimur_.

[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une
universit, et ont t lus de certaines pensions prises sur les fonds
de leur collge particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions,
n'obligent pas mme  la rsidence, et ne se perdent que par le mariage
du sujet, qui doit tre clibataire pour continuer  en jouir.
(_N. du Tr._)]

Il y a-t-il quelque chose au-del? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent
pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux
qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-tre au moment
o ils s'y attendront le moins, et gnralement au moment o ils ne le
souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas
gaux: cela dpend beaucoup de l'ducation, un peu des nerfs et des
habitudes, mais surtout de la digestion.


Samedi, 19 fvrier.

Je viens de voir Kean dans le rle de Richard. Parbleu, voil un homme
qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vrit, sans exagration
ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas
dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard.
Maintenant,  mes affaires...

Je suis all chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon tat; mais
il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en mousse la pointe.
Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour
quelquefois douze heures sur vingt-quatre.


20 fvrier.

 peine lev, j'ai dchir deux feuilles de ce journal, je ne sais pas
pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici  l'instant. Il a
beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualits et bien plus de
talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis
intimes.

Une invitation  dner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet
acteur le mrite et j'espre qu'en frquentant la bonne socit, il
vitera le malheureux dfaut qui a t la ruine de Cooke. Il est
maintenant plus grand que lui sur la scne, et ne saurait tre moins que
lui dans le monde. Un des journaux le critique et le dprcie
stupidement. Je crois qu'hier soir il a t un peu infrieur  ce qu'il
m'avait paru la premire fois. Ce pourrait bien tre l'effet de toutes
ces petites critiques de dtails, mais j'espre qu'il a trop de bon sens
pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre  conserver sa
supriorit actuelle ou mme  monter plus haut, sans exciter la
jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais
s'il ne parvient pas  triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance
au mrite dans ce sicle d'intrigues et de cabales.

Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragdie
_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en crire une;
je crois qu'il russira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a
beaucoup de talens, et des talens varis; en outre il a beaucoup vu et
beaucoup rflchi. Pour qu'un auteur touche les coeurs, il faut que le
sien ait senti, mais que peut-tre il ait cess d'tre le jouet des
passions. Quand vous tes sous leur influence, vous ne pouvez que les
sentir, sans tre capable de les dcrire, pas plus qu'au milieu d'une
action importante, vous n'tes capable de vous tourner vers votre voisin
et de lui en faire le rcit! Quand tout est fini, irrvocablement fini,
fiez-vous-en  votre mmoire; elle n'est alors que trop fidle.

Je suis sorti, j'ai rpondu  quelques lettres, bill de tems en tems
et lu les _Brigands_ de Schiller: la pice est bien, mais _Fiesque_ vaut
mieux; Alfiri et l'_Aristodme_ de Monti sont encore infiniment
suprieurs. Les tragiques italiens ont plus d'galit que les allemands.

J'ai rpondu au jeune Reynolds, ou plutt je lui ai accus rception de
son pome, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses
penses sont empruntes, _d'o?_ c'est aux crivains de _Revues_  le
chercher. Je n'aime pas  dcourager un dbutant, et je crois, bien
qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu
la scne o il place son histoire: il a beaucoup de moyens;  coup sr
ce n'est pas la chaleur qui lui manque.

J'ai reu une singulire ptre, et la manire dont elle m'est
parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la
lettre elle-mme, qui du reste est flatteuse et fort jolie.


Samedi, 27 fvrier.

Me voici, ici seul, au lieu d'tre  dner chez lord Holland, o
j'tais invit; mais je ne me sens dispos  aller nulle part. Hobhouse
dit que je deviens loup-garou, une espce de dmon de la solitude. C'est
vrai, mais le fait est que je suis simplement demeur moi-mme. La
semaine dernire s'est passe  lire,  aller au spectacle,  recevoir
quelques visites de tems en tems,  biller quelquefois,  soupirer
quelquefois, et sans crire autre chose que des lettres. Si je pouvais
lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la socit. Est-ce
que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup
et je n'aime qu'une seule femme...  la fois.

Il y a quelque chose de doux pour moi dans la prsence d'une femme, une
sorte d'influence trange, mme dans celles dont je ne suis pas
amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec
l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de
meilleure humeur envers moi-mme et tout le reste quand il y a une femme
prs de moi. Mme mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la
plus vieille et la plus ride qui soit dans cet emploi, la femme la plus
revche pour tout le monde, except moi, me fait toujours rire; ce qui,
il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.

[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait
reprsenter la maigreur et l'air de sorcire, fournit un nouvel exemple
de la facilit avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses mme les
plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excit son bon naturel en
leur faveur, et qu'elles taient devenues comme associes  ses penses.
Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de
Bennet-Street, o elle fut pendant six mois une espce d'pouvantail
pour ses visiteurs. Lorsque l'anne suivante il fut log dans
Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce
changement tait de se trouver dbarrasss de ce fantme. Mais non...
ils l'y trouvrent: il l'y avait amene de Bennet-Street. L'anne
suivante, il tait mari, et tenait maison dans Piccadilly; et l, comme
Mrs. Mule n'avait apparu  aucun des visiteurs, on conclut avec trop de
prcipitation que la sorcire avait disparu. Cependant, un d'entre ceux
de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette esprance
trompeuse, s'tant prsent  la porte un jour o tous les domestiques
mles taient absens, elle lui fut,  sa grande pouvante, ouverte par
ce mme personnage fantastique. La sorcire, il est vrai, avait beaucoup
gagn quant au vtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de
son matre; une perruque neuve et d'autres signes extrieurs attestaient
la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait  Lord Byron
pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en
maison, sa seule rponse tait: _Cette pauvre diablesse a toujours t
si bonne pour moi!_]

Ah! Ah!... je voudrais tre dans mon le! je ne me porte pas bien, et
cependant j'ai l'air d'tre en bonne sant. Je crains par momens que ma
tte ne soit pas absolument en bon tat; et pourtant ma tte et mon coeur
ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les branler maintenant? Ils
se dchirent eux-mmes et je suis malade... malade!

      Dtache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un
      chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies
      pas de vie[90]?

[Note 90: Shakspeare.]

Vingt-six ans,  ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais tre
pacha  cet ge-l. Je commence  tre fatigu de l'existence.

Bonaparte n'est pas encore  terre; il a battu Blcher et repouss
Schwartzenberg. Voil ce que c'est que d'avoir de la tte. S'il gagne
encore une fois sa patrie, _v victis!_


Dimanche, 6 mars.

Mardi dernier j'ai dn chez Rogers, avec Mme de Stal, Mackintosh,
Shridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shridan
nous a cont une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme
Rcamier; Erskine, quelques histoires o il n'tait question que de lui.
Mme de Stal va, dit-elle, crire un gros livre sur l'Angleterre; pour
_gros_, je m'en rapporte  elle. Elle m'a demand ce que je pensais du
*** de miss ***, et je lui ai rpondu avec beaucoup de sincrit que je
le trouvais bien mauvais et fort infrieur  tout le reste. Je rflchis
ensuite que lady Donegall tant Irlandaise, il tait possible qu'elle
patronist ***, et je fus fch d'avoir ainsi exprim mon opinion, car
je n'aime pas mcontenter les gens dans leur personne ou dans leurs
protgs; on a toujours l'air de l'avoir fait  dessein. Le dner se
passa trs-bien, et le poisson tait fort de mon got, mais, nous
quittmes la table beaucoup trop tt aprs les dames, et Mrs. Corinne y
reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le
chemin du salon.

C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions
ensemble, est arriv Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est
l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le
_Quarterly-Review_, se prit  parler de cet article comme de la chose la
plus fade du monde. Moi, qui tais dans le secret, je changeai la
conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien
convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle
connaissance. Heureusement Merivale est un trs-bon enfant ou Dieu sait
ce qu'il aurait pu rsulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas os
le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte,
j'tais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que
l'article en question...

Je suis invit pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai;
mais ce sera la premire invitation que j'accepterai cette _saison_,
comme l'appela si lgamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'oeil et
la joue ouverts par une pierre que me lana maladroitement le petit
bambin de lady ***. _Ce n'est rien, milord, il n'y paratra plus avant
la saison_, comme si un oeil ne me devait tre d'aucune utilit d'ici
l.

Lord Erskine m'a apport son fameux pamphlet, avec une note marginale
et des corrections de sa main; je l'ai envoy pour tre magnifiquement
reli, et je le garderai comme une relique.

J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napolon; ses vtemens impriaux
lui vont comme s'il tait n dedans et qu'il les et ports toute sa
vie.


7 mars.

Lev  sept heures, prt  huit et demie, je suis all chez M. Hanbon,
dans Beskeley-Square; de l  l'glise avec sa fille ane, Mary Anne,
bonne fille, que j'ai conduite  l'autel pour y pouser le comte de
Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratul sa
famille et son mari, bu en leur flicit rciproque un grand verre de
vin, d'excellent Xrs, et m'en suis revenu. On m'avait engag  rester
pour dner, je n'ai pu accepter.  trois heures j'ai pos chez Phillips
pour mon portrait. Je suis all ensuite chez lady M***; je l'aime tant
que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger.

J'ai pass la soire avec Hobhouse: il a commenc un pome qui promet
beaucoup; je voudrais bien qu'il le termint. J'ai entendu lire quelques
extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vnitien qui a
brl l'Acropolis et Athnes avec une bombe; que le diable l'emporte!
L'envie de dormir m'a ramen ici; je vais me coucher immdiatement, et
suis engag  me trouver demain avec Shridan chez Rogers.

C'est une crmonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu
beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien
des annes. Il y a quelques phrases tranges dans le prologue
(l'exhortation) qui m'ont forc  me retourner pour ne pas rire au nez
de l'homme en surplis. J'ai fait une bvue quand il s'est agi de joindre
les mains des deux heureux poux: j'avais pris leurs deux mains gauches;
je m'en suis aperu, j'ai rpar mon erreur et me suis ht de me
retirer derrire la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth rpondait
comme s'il et su tout le rituel par coeur, et allait au moins aussi vite
que le prtre. Il est maintenant minuit, et...


Jeudi, 10 mars.

Mardi j'ai dn avec Rogers, Mackintosh, Shridan et Sharpe; longues
conversations et bonnes, except le peu que j'y ai hasard. On a
beaucoup parl de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du
tmoignage de Shridan, d'anecdotes de cette poque o, hlas! je
n'tais qu'un enfant. Si j'avais t homme, j'aurais fait un lord Edward
Fitzgerald anglais.

J'ai reconduit Shridan chez Brooke, o aussi bien il n'et pas t
capable de se conduire lui-mme, car nous avions t seuls  boire.
Sherry est dans l'intention de se prsenter  Westminster que Cochrane
va ncessairement cesser de reprsenter. Brougham se met aussi sur les
rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens
du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne rputation.
Nous verrons, s'il arrive  l'ge de son comptiteur, comment il
retirera ses mains du fer rouge plac au timon des affaires publiques.
Je ne sais, mais je n'aime pas  voir dcliner les anciens, surtout
Shridan, malgr toute sa mchancet.

J'ai reu du pre et de la mre de lady Portsmouth les plus vifs
remerciemens pour le mariage que j'ai procur  leur fille. Je ne le
regrette pas, car elle a tout--fait l'air d'une comtesse, et c'est une
excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une
aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse russir si
bien  faire une pairesse.

Je suis all au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans
le rle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_.
Quelles pices! quel esprit! hlas! Congrve et Vanbrugh sont nos seuls
comiques! Notre socit actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de
si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que
Hobhouse trouva trange. Je m'tonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les
assembles. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et
convoiter quelque belle qui se trouve l,  la bonne heure. Mais y
aller, seulement pour se mler au troupeau, sans motif, sans plaisir,
sans but... je n'en suis plus. Il m'a parl d'un bruit trange, je
serais le vrai Conrad, le vritable corsaire, et une partie de mes
voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent
quelquefois de la vrit, mais ils ne la devinent jamais toute entire.
Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'anne d'aprs qu'il et quitt
le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il
en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas  voir mentir le diable
quand il prend si bien l'apparence de la vrit.

J'aurai demain des lettres importantes... toutes criront, et exigeront
des rponses. Puisque je suis parvenu  me mettre bien avec moi-mme, il
faut que je tche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis
tromp sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.

*** est venu aujourd'hui, dsespr  cause de sa matresse qui s'est
prise d'un caprice pour ***. Il avait commenc  lui crire une lettre
qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et
envoye. S'il suit mes instructions et qu'il persiste  feindre de
l'indiffrence, elle amnera pavillon. Sinon il en sera du moins
dbarrass, et elle ne me parat gure valoir la peine d'tre
entretenue. Mais le pauvre garon est amoureux; dans ce cas, elle
gagnera la partie... Quand elles dcouvrent une fois leur pouvoir,
_finita  la musica_.

J'ai sommeil, il faut aller coucher.


Mardi, 15 mars.

J'ai dn hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shridan n'a pas pu
venir. Sharpe nous a racont plusieurs anecdotes fort amusantes de
l'acteur Henderson. Je suis rest trs-tard, et j'avais pris tant de th
que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera
question de moi dans le prochain numro du _Quarterly_; en ce cas, j'y
serai bien arrang, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus
au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dner, passait devant
la porte d'une certaine _confrence_ lgo-littraire, le _Westminster
forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonns sur les murs. La
question  l'ordre du jour pour ce soir tant _lequel de vous deux est
le meilleur pote?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels,
auront mis nos vers en pices  qui mieux mieux. Lequel de nous deux
aura eu la majorit, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos
deux noms trs-flatteuse, quoique Scott,  mon avis, mritt d'tre mis
en meilleure compagnie.............................

W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter
aujourd'hui. J'ai crit  *** le bruit de mon identit avec le
_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas tonnant, puisque Conrad _me
ressemble tant_. Il est trange qu'une personne qui me connat si
intimement vienne me dire cela  mon nez. Si _elle_ partage cette
opinion, qui diable ne l'adoptera pas?

Mackintosh est,  ce qu'il parat, l'auteur de la lettre justificative
dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bont  lui, et plus que je
n'ai fait pour moi-mme.............................................

J'ai dit  Murray de ne pas manquer  m'acheter demain  la vente les
_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu
une satire contre moi, intitule l'_Anti-Byron_, et dit  Murray de
l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que
je suis un athe et un conspirateur systmatique contre la loi et le
gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant  sa prose, je
n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes crits
empoisonns ont eu un effet sur la socit qui ncessite ceci et cela...
et la publication de son propre pome. Celui-ci est un peu long, flanqu
d'une longue prface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la
fable, il parat que je me suis perch sur une roue qui soulve bien de
la poussire; il y a pourtant cette diffrence que je ne me regarde pas
comme l'auteur de ce tourbillon.

Reu de _Bella_ une lettre  laquelle j'ai rpondu. Si je n'y prends
garde, j'en redeviendrai amoureux....................................
.....................................................................

Je commencerai bientt un systme plus rgulier de lecture.


Jeudi, 17 mars.

J'ai box avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai
intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La
poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas
encore trop puissant. Autrefois, j'tais un rude champion; et mes bras
sont trs-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais
(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice
m'est bon; celui-l est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon
ne m'ont jamais de moiti tant fatigu.

J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est
une nouvelle d'Israli, cet auteur si amusant et si rudit. Il parat
que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en tre dehors. Je ne
marcherai pas avec eux jusqu' Coventry: c'est insipide. Que diable
avais-je besoin de me mler d'crivailler? Il est trop tard pour me le
demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'tait 
recommencer..... j'crirais tout de mme, je parie. Tel est l'homme, ou
du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de
moi-mme, si j'avais le bon sens de m'arrter o j'en suis. Si j'ai une
femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'lverai mon
hritier de la manire la plus anti-potique, j'en ferai un lgiste, ou
un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met  crire, je serai sr
qu'il n'est pas  moi, et je m'en dbarrasserai en lui mettant un billet
de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'crive
une lettre.


Dimanche, 20 mars.

J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au
commencement de chaque journe, j'ai toujours intention d'aller 
quelque partie; mais,  mesure que le jour s'avance, mon envie diminue;
je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette
assemble et pu tre agrable, l'htesse, du moins, est une femme
suprieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote:
il faut que je prenne sur moi d'aller  quelqu'une de ces soires; cela
aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que
le diable les confonde!

J'ai lu Machiavel et quelques passages  et l de Chardin, Sismondi et
Bandello. J'ai lu aussi le numro quarante-quatre de la _Revue
d'dimbourg_ qui vient de paratre: on m'y fait un fort beau compliment.
Je ne sais si cela est trs-honorable pour moi; mais cela fait
assurment beaucoup d'honneur  l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant
amrement critiqu. Bien des gens rtracteront des loges; il n'y a
qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rtracter un jugement
dfavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu
Jeffrey vant par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses
talens. Je l'admire, non pour les loges qu'il m'a donns, on m'a tant
prodigu d'loges et de censures que l'habitude m'y a galement rendu
indiffrent autant qu' vingt-six ans on peut tre indiffrent  quoi
que ce soit, mais parce qu'il est peut-tre le seul homme capable d'en
agir ainsi d'aprs les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a
qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de gnrosit. La hauteur 
laquelle il s'est lev ne lui a pas donn de vertiges; un homme de peu
de talent et persist dans son systme de critique jusqu' la fin.
Quant  la justice des loges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une
affaire de got. Bien des gens la mettent en question et sont charms de
le faire.

Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au
moment actuel ses rflexions sur la guerre, ou plutt sur les guerres:
j'espre qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la
reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y
ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un
trsor; les annes ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend
beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera
finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.

J'ai encore box hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits
s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes paules en soient
engourdis. _Memento_. Assister au dner des pugilistes, le marquis
Hantley occupera le fauteuil...........................................
.......................................................................

Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'tre
renvoys. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au
ministre ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un
changement de ministre, et dans quelques jours nous l'aurons.

Je me rappelle que, me promenant  cheval, de Chrisso  Castri
(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est
extraordinaire d'en voir autant  la fois; et mon attention fut attire,
non par leur espce qui est assez connue, mais par leur nombre.

[Note 91: Ce passage se trouve dj dans le premier volume. Nous
l'avons toutefois laiss subsister ainsi,  cause de la manire
inattendue et singulire dont il y est introduit.
(_Note de Moore_.)]

Le dernier oiseau que j'aie tir, c'est un aiglon, sur les bords du
golfe de Lpante, prs Voshtza. Il n'tait que bless et j'essayai de le
sauver; son oeil tait si brillant! mais il languit quelques jours et
mourut. Depuis cette poque, je n'ai jamais essay de tuer un oiseau et
je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux
circonstances  la fois dans ma tte. Je viens de lire Sismondi; il n'y
a rien dans son livre qui puisse faire natre ce double souvenir.

J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce
dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je
voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater,
d'aprs un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin pench sur le corps de
Mdune, qu'il vient de punir pour s'tre lgrement carte de la foi
jure, pendant qu'il tait  la croisade.

Il a eu raison... mais je voudrais connatre cette histoire plus 
fond. .............................................................
....................................................................


Mardi, 22 mars.

Hier, soire chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte
Grville; quelle perte dplorable de tems! Je n'ai rien appris des
autres ni aux autres, j'ai bavard sans ides; et si quelque chose de
semblable  une ide s'est prsent  mon esprit, ce n'tait pas sur les
misrables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi
que la moiti de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore
soire chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas
un but, et de ne pas m'y fixer.

Rflchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excit mon
attention est lady C. L***, fille ane de lady S***. On dit qu'elle
n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plat est joli; mais il
y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y
a, dans toutes ses manires, la timidit de l'antilope, ce que j'aime
tant, que je l'ai plus observe qu'aucune des autres femmes prsentes,
et que je n'ai dtourn les yeux de dessus elle que quand je craignais
qu'elle ne remarqut l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en ft
embarrasse. Aprs tout, peut-tre y a-t-il ici une association d'ides
et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais
m'empcher d'avoir du got pour tout ce qu'elle aime.

La marquise, sa mre, m'a parl quelque tems; j'ai t vingt fois sur
le point de la prier de me prsenter  sa fille; mais je n'ai pas os, 
cause de ma querelle avec les Carlisle.

Le comte Grey m'a parl en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_,
qui, parmi d'autres symptmes de rebellion en Angleterre, compte la
_sensation_ occasione dans toutes les gazettes du gouvernement par les
_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait
un _roman_ d'une _pigramme_, encore d'une pigramme qui n'en est une
que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'tonne que le
_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du
_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire.

La princesse de Galles,  ce que m'a dit M. Locke, a command  Fuseli
quelques tableaux tirs du _Corsaire_, en lui laissant le choix des
sujets. Fatigu, ennuy, goste et rendu, je vais me coucher.

_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme
dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le
_Moniteur_,  moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.


Albany, 28 mars.

J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai lous
de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de
la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosits que je pourrai
maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutt
toute la semaine dernire, j'ai t trs-sobre dans mes repas,
trs-rgulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas
mieux.

Hier, j'ai dn tte  tte avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous
sommes rests  table depuis six heures jusqu' minuit; nous avons bu,
entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux
vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert  Scrope de le reconduire
dans ma voiture; mais il tait gris et tourn  la dvotion. J'ai t
oblig de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prire
 je ne sais quelle idole. Point de mal  la tte ni au coeur la nuit
passe ni aujourd'hui. Je me suis lev comme  l'ordinaire, peut-tre
mme de meilleure heure; j'ai box avec Jackson _usque ad sudorem_, et
me suis port beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours.
Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai pay hier 4,800
livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu
m'acquitter plus tt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulage de
l'avoir fait.

Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai
refus les sollicitations de tous les autres  ce sujet; mais elle, je
ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que
j'eusse autant aim boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons...
Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se
sont efforcs depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de
quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient  bout.

J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici;
heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me cre
quelque occupation; voil que je recommence  _me manger_ le coeur.


8 avril.

Hors de Londres pendant six jours.  mon retour, j'ai trouv ma pauvre
petite idole, Napolon, renvers de son pidestal: les voleurs sont dans
Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chne[92];
mais il s'est referm, ses mains y ont t prises, et maintenant les
animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu' l'ne ignoble,
tous le mettent en pices. Cet hiver moscovite lui a glac les bras;
depuis, il s'est dfendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernires
peuvent encore laisser des marques; et je souponne que, mme en ce
moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa faon. Il est sur
leurs derrires, entre eux et leurs patries. _Question_... Y
rentreront-ils jamais?

[Note 92: Il se servit dans son _Ode  Napolon_ de cette pense,
aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe
suivant.]


Samedi, 9 avril 1814.

Voil un jour dont il faut prendre date!

Napolon Buonaparte a abdiqu le trne du monde. Il me semble que Sylla
fit mieux; car il se vengea d'abord, et rsigna sa puissance quand il
fut arriv au fate, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le
plus beau que l'on connaisse du ddain d'un grand homme pour des
misrables. Diocltien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal,
s'il ft devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop
bien... Mais Napolon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient
dans sa capitale, et alors parler de son empressement  quitter ce qu'il
ne possde dj plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan
est-ce l? Denis,  Corinthe, tait encore roi en comparaison. Et puis,
l'le d'Elbe pour retraite! Si c'tait Capre, j'en serais bien moins
tonn. Je vois que l'esprit des hommes dpend de leurs fortunes, et en
fait partie. Je suis entirement confondu, dsenchant.

Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en
comparaison de cette crature colossale, j'ai risqu ma vie pour des
enjeux qui n'taient pas la millionime partie de ceux de cet homme.
Mais, aprs tout, peut-tre une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on
meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre  Lodi, pour en
venir l!!! Oh! si Juvnal ou Johnson pouvaient revenir  la vie!
_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne
pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalit, mais je
croyais que de leur vivant cette poussire portait plus de _carats_.
Hlas! ce diamant imprial a une place;  peine est-il bon maintenant
pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'valuera pas
 un ducat!

Bah! en voil trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous
ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur pe.


10 avril.

Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je
suis seul, mais ce dont je suis sr, c'est que je ne suis jamais
long-tems en la compagnie de celle mme que j'aime trop bien, Dieu le
sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer aprs la compagnie
de ma lampe et de ma bibliothque si compltement sens dessus
dessous[93]. Mme de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne
m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre
jours, mais j'ai box, les fentres ouvertes, avec Jackson, pour faire
de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour attnuer et tenir en
haleine la partie thre de mon tre. Plus la fatigue est violente,
mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans
une douce langueur, dans un tat d'anantissement qui a pour moi tant de
charmes! Aujourd'hui j'ai box une heure, fait une ode  Napolon, je
l'ai copie, j'ai mang six biscuits, bu quatre bouteilles de
soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donn
une foule d'avis  ce pauvre *** que sa matresse rend malheureux et
qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et
des conseils  propos de femmes. N'importe, puisque mon pnitent ne
tient compte ni des uns ni des autres.

[Note 93: Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je
l'aime beaucoup, je prfre encore la lecture  la compagnie, et je suis
plus heureux quand je suis seul  lire, qu'au sein de la plus agrable
socit.
(_Note de Moore_.)]


19 avril 1814.

Il y a de la glace aux deux ples, au nord et au midi; toujours les
extrmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrs les plus
levs et les plus bas de l'chelle,  l'empereur et au mendiant quand
ils ont perdu, l'un son trne, l'autre sa dernire pice de douze sous.
Il y a certainement un insipide, un infernal point mdium, une ligne
quinoxiale, mais o? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et
les globes.

      Tous les jours couls n'ont fait qu'clairer notre marche
      vers le nant et la mort.

Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du pass, et
pour m'empcher de revenir comme un chien,  ce que ma mmoire a vomi,
je dchire les pages blanches de ce cahier et j'cris sur la dernire
avec de l'_ipcacuanha_: Les Bourbons sont rtablis sur le trne!!! Au
diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je mprise les
hommes et moi-mme, mais je n'avais pas encore crach  la figure de
l'espce  laquelle j'appartiens.  sot que je suis! je deviendrai fou!

La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connatre au
lecteur les principaux vnemens de cette priode de l'histoire de Lord
Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux
dirigrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu' placer ici une
partie de sa correspondance pour bien faire connatre ce qui se passait
dans son coeur  cette poque.


A M. MURRAY.

Samedi, 3 janvier 1814.

Excusez la salet de mon papier; c'est l'avant-dernire demi-feuille
d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le
_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copi, il est maintenant chez lord
Holland, mais je dsirerais que M. Gifford pt l'avoir ce soir.

M. Dallas est bien mchant: ainsi je vous ai offenss, vous et lui,
quand je voulais tre agrable  l'un au moins, et certainement ne pas
dplaire  l'autre. J'espre lui faire entendre raison. J'ai bonne ide
de ce nouveau pome, mais on ne peut tre sr de rien. Si je puis le
ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout  vous,
etc.

Il avait fait prsent du prix du _Corsaire_  M. Dallas, qui raconte
ainsi la manire dont la chose se passa: Le 28 dcembre, je fis le
matin visite  Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y
travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait dj
fait. Aprs quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de
tems, et me pria d'en accepter la proprit. Je fus trs-surpris. Il est
vrai qu'avant de connatre la valeur de ses ouvrages, il avait dclar
qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le
produit, quel qu'il ft, de tout ce qu'il pourrait crire. Cette
promesse devint nulle de droit ds qu'il s'agit de milliers et non plus
de quelques centaines de livres sterling; je suis  cet gard pleinement
de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnte
n'accepte pas les prsens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et
qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pense
m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis
l'observation. Il n'avait point dispos de la proprit du _Giaour_ et
de _la Fiance_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidit,
et je ne pensais pas qu'il songet  me faire cadeau d'aucun autre de
ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa rsolution de ne pas en
retirer lui-mme le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la
proprit du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il
me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait
fait la veille: je le fis et je fus tonn de la rapidit avec laquelle
il composait. Il me remit le pome termin le 1er janvier 1814, en me
disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me
laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je
voudrais.

Cette dernire circonstance donna naissance  la petite difficult entre
le noble pote et son libraire,  laquelle le billet prcdent fait
allusion.


 M. MURRAY.


Janvier 1814.

Je rpondrai  votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de
vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous
faire de la peine: je voulais seulement rendre service  Dallas, et me
disculper de toute accusation possible d'crire pour autre chose que la
gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sr que je ne
l'applique pas  mes propres ncessits, du moins je ne l'ai pas encore
fait, et j'espre ne le faire jamais.

_P. S._ Je rpondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous
remercie de l'estime personnelle que vous me tmoignez; soyez sr que
j'en fais le plus grand cas.




LETTRE CLV.

 M. MOORE.

6 janvier 1814.


J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins,
intitule _le Corsaire_; c'est une le de pirates peuple de gens sortis
de mon cerveau. Vous pouvez aisment supposer que, dans les trois
chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles:
maintenant je vous ddie ce chef-d'oeuvre, si vous voulez bien
l'accepter. C'est bien positivement la dernire fois que j'essaie
l'opinion littraire du public, jusqu' trente ans, si je vis toutefois
jusqu' cet ge o commence la dcadence................................
........................................................................

Thomas, vous tes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous
le soyons aussi, il faut venir  Londres, comme vous l'avez fait l'anne
passe. Nous aurons une foule de choses  dire,  voir et  entendre.
Donnez-moi de vos nouvelles.

_P. S._ Arrive que pourra, vous tes sr de votre ddicace; elle est
faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque
plaisir ne m'en empche d'ici l. _Amant alterna Camn_.


 M. MURRAY.

7 janvier 1814.


La ddicace ne vous plat pas, fort bien, en voil une autre; mais vous
enverrez la premire  M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais
crite. Je vous envoie aussi des pigraphes pour chaque chant. Vous
conviendrez que si un lphant peut avoir plus de sagacit, il ne
saurait tre plus docile que

Votre, etc.

BYRON.

_P. S._ Le nom est chang de nouveau, ce sera _Mdora_[94].

[Note 94: C'tait d'abord _Gnvra_ et non _Francesca_, comme le
prtend M. Dallas.]




LETTRE CLVI.

 M. MOORE.

8 janvier 1814.


Comme il ne serait pas juste de vous forcer  accepter _une_ ddicace
sans vous en avoir prvenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire
pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de
critique, ce que je souffre de pur tonnement, prtend que la premire
pourrait vous faire du tort. Dieu m'en prserve! voil la seule raison
qui me fait l'couter. Le fait est que c'est un damn tory, et je
parierais bien qu'il y a de l'gosme au fond de ses objections. C'est
l'allusion  l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le
diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela
le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.

Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou
l'autre; Dallas est entirement de mon avis et prfre la premire[95].
Pour moi, mon seul but est de donner  vous et au monde un tmoignage de
l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y
connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de
Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous
prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une
ni l'autre ddicace.

[Note 95: La premire fut naturellement celle que je prfrai. Voici
la seconde:


7 janvier 1814.

MON CHER MOORE,

Je vous avais crit une longue ddicace que je supprime: elle
contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens
eussent t charms de lire, mais il y en avait trop sur la politique,
la posie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur
est toujours trop prolixe, _moi-mme_. J'aurais pu la recommencer; mais
 quoi bon? Mes loges n'eussent rien pu ajouter  votre rputation si
brillante et si bien mrite; et quant  ma juste admiration pour vos
talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont
suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien
voulu m'accorder de vous ddier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il ft
plus digne de vous tre offert, et plus proportionn aux sentimens et 
l'estime que je professe pour vous.

Votre trs-affectionn serviteur,

BYRON.]

Ma dernire ptre vous aurait probablement mis  la torture; mais le
diable, qui doit tre poli dans ces sortes de circonstances, l'a t
dans celle-ci et l'a emporte en lieu convenable.....................
.....................................................................

N'est-ce pas trange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait chapp
avec ***, elle y a succomb avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas
lever des prtentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait
dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophtis la chute de Buonaparte,
que, par parenthse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il
prt le dessus et battt tous vos souverains lgitimes; car j'ai une
haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperois
que je commence un trait de politique.

Toujours tout  vous, etc.


 M. MURRAY.

11 janvier 1814.


Corrigez cette preuve d'aprs M. Gifford et le manuscrit, surtout pour
la ponctuation. J'ai ajout quelque chose  _Gulnare_, pour remplir un
peu la scne d'adieux et la renvoyer avec plus de crmonie. Si vous ou
M. Gifford n'en tes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'ponge et
d'une demi-nuit mieux employe qu' biller pour miss ***, qui, par
parenthse, pourrait bien me rendre bientt le compliment.

Mercredi ou jeudi.

_P. S._ Je n'aime pas Mme de Stal, mais soyez convaincu qu'elle bat
tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser
autrement.

Prsentez mes remerciemens  M. Gifford dans les termes les plus
propres  lui faire sentir combien je suis pntr de son obligeance. Je
ne veux l'en perscuter de vive voix ni par crit.


 M. MOORE.

13 janvier 1814.


Je n'ai qu'un moment pour crire; mais tout est comme il devait tre.
Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous
tes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'preuve par la
poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrige.
J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car
je ne crois pas devoir prsumer assez de votre amiti pour ngliger les
formes reues. Quant  l'autre _mot_, soyez sr que je ne saurais vous
l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.

J'cris dans une agonie de hte et de confusion. _Perdonate_.




LETTRE CLVII.

 M. MURRAY.

15 janvier 1814.


Avant d'envoyer aucune autre preuve  M. Gifford, il vaudrait autant
revoir celle-ci, o il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le
diable sait quelles autres bvues! Quant  la ddicace, j'ai retranch
la parenthse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si
ce n'est pour faire place  un meilleur. M. Moore a vu les deux
ddicaces, et dcidment il prfre celle que, dans votre accs de bile
tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent
 sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien chang.
Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu' les
bien mcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pices contre
elles, je ne me soucie d'aucun de vous, except M. Gifford; et lui ne
m'attaquera que si je le mrite, ce qui m'empchera de murmurer contre
sa justice. Quant aux posies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la
traduction du _Romaque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans
l'autre volume, je veux dire de ce qui est  moi, a dj t imprim.
Faites, aprs tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai
pas l quand vous paratrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de
prendre garde  la correction des preuves.

[Note 96: Il avait d'abord, aprs les mots _Scott seul_, mis entre
parenthse: Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas
M. Csar.
(_Note de Moore_.)]

Tout  vous.


 M. MURRAY.

16 janvier 1814.


Je crois que Satan n'a jamais cr ou perverti un diable de sot comme
votre compositeur[97]; je suis oblig de vous envoyer ci-joint la
seconde preuve, heureusement pour moi, _corrige_, car il a pour les
bvues un gnie tout particulier. Imprimez d'aprs cette seconde
preuve.

[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les
fautes des typographes, il leur donnait carrire, non-seulement dans des
billets spars, mais souvent sur les preuves elles-mmes. Ainsi, le
compositeur ayant mis dans un passage de la Ddicace: Le plus estim de
ses _bandes_, il crivit en marge, _bardes_, et non _bandes_! Vit-on
jamais une faute d'impression si absurde? Et en corrigeant un vers
tronqu: _Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de
les mal orthographier.
(_Note de Moore_.)]

_Brlez l'autre_.

Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui
pourraient m'avoir chapp. Il avait fait une faute telle que je lui
eusse certainement cass les reins si elle ft demeure.




LETTRE CLVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.

Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arriv ici bien
portant. Mon retour dpendra du tems, qui est si mauvais que cette
lettre aura  traverser autant de neiges que l'empereur en a trouv dans
sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible,
quant  prsent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort 
mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli ge, s'il pouvait
toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos chemines
grandes, ma cave bien garnie, et ma tte vide, et puis je ne suis pas
encore bien remis de ma joie d'tre sorti de Londres. Si quelque chose
d'inattendu survenait de la part de mes acqureurs et que la vente ne
tnt pas, je crois que je ne sortirais plus gure d'ici et que je
laisserais crotre ma barbe.

J'oubliais  dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser;
les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paratre
avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pices
nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prtexte, ne
les accolez au _Corsaire_. Ayez la bont de faire bien attention  cette
recommandation.

Les livres que j'ai apports avec moi me sont d'un grand secours dans
ma solitude, et j'en ai achet d'autres chemin faisant. Enfin, je ne
consulte jamais le thermomtre, et ne ferai pas de prires pour le
dgel,  moins que je croie qu'il doive tre la perte des envahisseurs
de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable  la proclamation de
Blcher?

Au moment o j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de
m'engager  crire une _tragdie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma
rage d'crire est apaise; tant mieux, il en tait grand tems. Si ma
lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi
adieu.

Toujours tout  vous.

BYRON.

_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des
_allis_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je
vous prie. Je souhaite de tout mon coeur que les champs de la France
s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les
envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lches se glorifier si
fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus
ples que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.

Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vtre que je reois 
l'instant. Les vers _ une dame qui pleure_ doivent paratre avec le
_Corsaire_; je me soucie peu des consquences  cet gard. Mes principes
politiques sont pour moi, comme une jeune matresse  un vieillard;
pires ils deviennent plus j'y suis attach. Puisque M. Gifford aime la
traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie,
 la suite du _Corsaire_.

[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il
essaya de donner de cette ide ingnieuse, une autre traduction,
peut-tre encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais t
imprime:

Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est
passagre comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutt votre
_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!]

Dans tous les cas o M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord,
suivez toujours l'opinion du premier, faites de mme toutes les fois
qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si
je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois,
avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voil qui est
convenu. Aprs toute la peine qu'il s'est donne pour moi et mes
ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre
qu'en fait de got il n'y a personne  qui on le puisse comparer sans
lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais
chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais
_toryfier_ mon naturel.




LETTRE CLIX.

 M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 4 fvrier 1814.


Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a t d'autant
plus agrable que je l'attendais moins. Je suis certainement charm que
notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grce[99]. Vous
mritez ce succs, par la promptitude et l'obligeance que vous avez
mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je
vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si
fort  coeur et de vous tre si fort empress de m'annoncer le succs.
Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espre, satisfaits l'un de
l'autre. J'tais et suis encore srieux dans la promesse consigne dans
_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une
affectation purile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti 
prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque
c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage  perdre, par des
ouvrages postrieurs, la faveur avec laquelle les miens ont t
accueillis jusqu' ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres
desseins, et que je tiendrai, je crois, ma rsolution, car depuis que je
suis ici, quoique j'y sois confin tantt par la neige, tantt par le
dgel, que j'aie du papier de toutes les qualits, l'encre la plus sale,
et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai
jamais t tent de les mettre en usage combin, si ce n'est pour des
lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passe: je suis comme 
Patras quand la fivre m'avait quitt; je me sens faible, mais bien
portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espre cependant avec
ferveur que je n'en aurai pas.

[Note 99: On se rappellera qu'il avait annonc _le Corsaire_, comme
le dernier ouvrage qu'il dt donner, au moins de quelques annes.]

Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans
le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente
contre M. Moore, o un lecteur protestant prend fort singulirement
l'Inde pour l'Irlande.

Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits pomes; mais je crois
que, si nous les sparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions
l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien
d'agrable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi aprs que la grande
colre de messieurs les journalistes sera un peu calme, que ces petits
pomes pourront amener un plus grand dbit du _Corsaire_, objet plus
important pour vous, ce me semble, qu'une septime dition de
_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la
disparition de la pice en question ne m'attire pas le reproche de
crainte.

Prsentez, je vous prie, mes complimens respectueux  M. Ward; je fais,
comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut
bien m'accorder. Ce sont les loges d'hommes tels que lui qui donnent
seuls du prix  la renomme. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M.
Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le mtier
d'auteur.

J'ai pass mon tems ici  courir sans but ou  dormir; somme toute, je
ne m'y suis pas ennuy. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je
suis parvenu  tablir dans la forme voulue tous mes titres pour la
vente, que mon acqureur a t oblig d'accepter mes conditions, qu'il
les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous
vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans
l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour
Cheshire.

Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mcontente
de ce que je m'en dfais, ce dont rien ne la peut consoler, pas mme le
prix lev que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arriv, du
moins les _Magazines_, car j'ai reu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_.
Tous deux paraissent bien imprims, ce qui me fait beaucoup de plaisir.

Je vous remercie de dsirer me voir  Londres; mais je crois qu'on
jouit mieux d'un succs  distance: pour moi, je savoure ici mon
importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un gosme auquel
la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre
lettre, dont je vous remercie encore une fois.

Je suis bien sincrement, etc.

_P. S._ Ne pensez-vous pas que la premire _publication_ de Buonaparte
cotera cher aux _allis_? La lettre de Paris, publie hier par Perry,
ranime mes esprances. Quelle hydre! quel Briare! Je voudrais qu'ils
fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.




LETTRE CLX.

 M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 5 fvrier 1814.


J'ai entirement oubli de vous dire hier, en vous rpondant, que je
n'ai aucuns moyens de vrifier si ce _forban_ de libraire  Newark
s'est, comme vous le dites, permis de rimprimer les _Hours of
Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infme misrable, et
si son offense peut tre atteinte par les lois ou par le pugilat, il
sera mis  l'amende et battu. Essayez de dcouvrir quelque chose; de mon
ct je vais prendre des informations ici. Peut-tre quelque autre
aura-t-il continu l'impression  Londres, et mis un faux titre.

Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un
effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressment  ce
sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _ l'ordinaire_.

Aprs y avoir pens deux et trois fois, je crois qu'en sparant les
posies fugitives du _Corsaire_, mme pour les annexer au
_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant
tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pices.
Remettez-les donc, je vous prie,  la suite du _Corsaire_. Je suis fch
que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir;
mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait
pas de longue dure. Il est trs-heureux pour un auteur de s'tre fait
d'avance  l'ide que son succs n'aurait qu'un tems. La vrit est que
je ne pense pas qu'aucun des crivains contemporains, du moins de ceux
qui n'ont point flatt l'espce humaine, doive attendre beaucoup de la
postrit. Vous le prendrez peut-tre pour de l'affectation; mais le
succs de mon nouvel ouvrage et celui des prcdens m'ont toujours paru
chose fort extraordinaire, tant obtenus en dpit de tant de prjugs.
Je crois en vrit que les gens aiment  se voir contredire. Si le
_Childe-Harold_ mollit, peut-tre ne vaut-il plus la peine que vous
fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mle plus
de rien, et les vers suivans, composs il y a quelques annes, et gravs
sur ma coupe taille dans un crne humain, sont les derniers dont je
vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre got, ajoutez-les 
_Childe-Harold_, ne ft-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de
crier. Ma rponse d'hier tait si longue que je n'abuserai pas plus
long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler
l'assurance des sentimens avec lesquels je suis

Votre, etc.

BYRON.

_P. S._ En rimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez
naturellement garder  la correction. Cette dition n'en manque pas,
except pourtant dans la dernire note au _Childe-Harold_, o le mot
_responsible_ se trouve deux fois rpt, trs-prs l'un de l'autre;
changez le second en _answerable_[100].

[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ rpondent au
mot franais _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette
diffrence que le premier est plutt un terme du palais, et le second
plus gnralement employ dans la conversation usuelle.
(_N. du Tr._)]


 M. MURRAY.

Newark, 6 fvrier 1814.


Me voici arriv ici, en route pour Londres. Matre Ridge, l'imprimeur
en question, convient qu'il a _rimprim quelques feuilles_ pour
complter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lav la tte
comme il faut, le menaant, s'il y revient, de le poursuivre en
contrefaon, en dommages et intrts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant
jamais alin mon droit de proprit; enfin de lui faire prouver tous
les dsagrmens que mrite son mauvais procd. Si le tems ne se gte
pas de nouveau, j'espre tre en ville demain ou aprs.

Tout  vous, etc.


 M. MURRAY.

7 fvrier 1814.


.......................................................................

Ces huit vers ont mis tous les journaux singulirement en moi,
particulirement le _Morning-Post_, qui a dcouvert que je suis une
sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernire
injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a pass cinq ans dans une
cole publique.

Je suis rellement fch que vous ayez retranch ces vers pour les
mettre  la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie,  leur
ancienne place,  la fin du _Corsaire_.




LETTRE CLXI.

 M. HODGSON.

28 fvrier 1814.


Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'esprance, M. Reynolds, vient
de publier un pome intitul _Safie_, imprim par Cawthorne. Il a
grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme
nous savons, vous et moi, par exprience, l'effet des premires
critiques sur un jeune homme, je vous serais oblig de vous charger de
sa production et de la dissquer avec le plus de mnagemens possible. Je
ne le saurais faire moi-mme, parce que l'ouvrage m'est ddi; mais ce
n'est pas la seule raison qui me fait dsirer de le voir traiter avec
indulgence; la plus forte est que je sais trop par exprience
l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop svres sur
un premier essai.

Maintenant, parlons de moi-mme. Mes remerciemens, je vous prie, 
votre cousin; la chose est absolument comme je la dsirais, peut-tre un
autre la trouverait-il trop forte. J'espre que vous vous portez 
merveille et que tout vous russit, du moins je le dsire. Que la paix
soit avec vous. Toujours tout  vous, mon cher ami.




LETTRE CLXII.

 M. MOORE.

10 fvrier 1814.


Je suis arriv hier soir  Londres aprs trois semaines d'absence, que
j'ai passes tranquillement et agrablement dans le Nottinghamshire.
Vous n'avez pas ide du bruit qu'occasione la rimpression des huit vers
sur les larmes d'une jeune princesse, publis dj en 1812. Le rgent,
qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de
moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en tre _pein_ plutt qu'_irrit_.
Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le
_Courrier_, tous sont dchans contre moi. Murray est effray; il
voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous
cts; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand
coeur. Je sens un peu de componction de savoir le rgent _pein_,
j'aimerais mieux qu'il ft _irrit_; mais, aprs tout, je ne le crains
pas.

Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma
personne matrielle elle-mme, excellent sujet par parenthse, est
dcrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils
sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athe, un
rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il parat que c'est
une femme qui m'a dmonis; s'il en est ainsi, je pourrais peut-tre lui
prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux
paroles d'une reine des Amazones qui dit: [Grec: Arislon cholos oiphei].
Je cite de mmoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage
veut dire.....

Srieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un
dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas
prendre la chose trop  coeur, comme sir _Fretful_[101], je leur rponds
que je suis entirement calme, tandis que je n'en suis pas moins en
furie.

[Note 101: Nom figur, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrit_,
_furieux_.
(_N. du Tr._)]

Quand j'en tais l, est arriv un ami, avec lequel j'ai ri et bavard
si bien, que j'ai perdu le fil de mes ides, et comme je ne veux pas
vous les envoyer dcousues, je vous souhaite le bonjour.

Croyez-moi toujours, etc.

_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs
exemplaires; je l'ai forc  les remettre et suis bien ennuy de tous
ses scrupules. Puisque le vin est vers, il faut le boire jusqu' la
lie.


A M. MURRAY.

10 fvrier 1814.


Je suis beaucoup mieux, ou mme je suis tout--fait bien ce matin. J'ai
reu deux _Anas_; je prsume qu'il y en a d'autres, et quelque chose
encore avant,  quoi s'adressait la rponse du _Morning-Chronicle_. Vous
avez aussi parl d'une parodie sur le _crne_: je dsire voir tout cela;
il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallt rpondre de la
plume ou autrement.

Tout  vous, etc.

_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me rpondre, seulement
envoyez-moi tout cela ds que vous le pourrez.


A M. MURRAY.

12 fvrier 1814.


Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptes_, lady
Holland en dsirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres,
vous aurez la bont de songer  votre serviteur.

Vous m'avez jou un tour infme par cette suppression peu judicieuse
opre contre ma volont expresse. Quelques-uns des journaux ont dj
commenc  dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque
je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non,
quand mme ma personne et tout ce qui m'appartient devrait prir avec ma
mmoire.

Tout  vous, etc.

BYRON.

_P. S._ Faites attention, je vous prie,  ce que je vous ai dit hier
sur les choses _techniques_.




LETTRE CLXIII.

 M. MURRAY.

Lundi, 14 fvrier 1814.


Hier, avant de quitter Londres, je vous ai crit un billet; j'espre
que vous l'avez reu. J'ai entendu tant de rcits diffrens de vos
procds, ou plutt de ceux des autres envers vous, en consquence de la
publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir
de vous un compte dtaill et positif de toute cette affaire. Certes, ce
n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilit, le blme et
les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout
 ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous
le voudrez, quelle a t votre rpugnance  publier les vers en
question, et comment vous y avez t forc par mon opinitret. Adoptez
telle mesure que vous croirez propre  vous disculper; mais laissez-moi
me dfendre comme je l'entendrai, et, je vous le rpte, ne me
compromettez par rien qui ressemble  de la peur de mon ct; mais pour
vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous
voudrez.

Tout  vous, etc.

BYRON.




LETTRE CLXIV.

 M. ROGERS.

16 fvrier 1814.


MON CHER ROGERS,

J'ai crit brivement, mais clairement, j'espre,  lord Holland sur ce
qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et
avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma
rsolution doit tre maintenant inbranlable.

[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs
voulaient amener entre lui et lord Carlisle.
(_Note de Moore_.)]

Je vous le dclare dans la sincrit de mon ame, il n'y a pas un homme
vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord
Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu' des
humiliations, sans songer aucunement  l'avenir, et seulement pour lui
marquer combien je suis touch de sa conduite  mon gard pour le pass.
Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui tait en mon
pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront
comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue  dire des
bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce
soir; j'y suis invit, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je
crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.

Croyez-moi toujours votre trs-affectionn,

BYRON.




LETTRE CLXV.

 M. ROGERS.

16 fvrier 1814.


Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme
il le dclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis dsirer.

Quant  l'impression que produira sur le public la rsurrection des
vers contre lord Carlisle, elle sera toute  son avantage, et contre
moi.

Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une
autre parole de paix  l'gard de qui que ce soit. Je supporterai tout
ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y rsisterai.
Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la socit. Je
ne l'ai jamais recherche; j'ajouterai mme, dans le sens gnral du
mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.

Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mmes moyens que les
autres de m'en venger, et avec intrt si les circonstances l'exigent.

Il n'y a que la ncessit de suivre mon rgime qui m'empche de dner
avec vous demain.

Toujours tout  vous,

BYRON.




LETTRE CLXVI.

 M. MOORE.

16 fvrier 1814.


Soyez sr que les seuls piquans dont le royal porc-pic soit arm
contre moi sont ceux qui n'ont d'autres proprits que celles de la
torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes
amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La frquente
rptition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a
qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu,
je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose
de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce  ses ressentimens.
Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas  injurier ceux qu'on a
lous auparavant, mais je ne savais pas qu'il ft honteux de me forcer 
rendre justice  ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende
honorable des folies et des prjugs de ma jeunesse pour m'admettre dans
leur amiti, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en
ennemi.

Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que
j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y et
plus de mrite dans mon indpendance, mais aujourd'hui c'est quelque
chose que d'tre indpendant pour quelque cause que ce soit; et moins on
est tent de ne l'tre pas, plus la chose est rare dans ces tems de
servilit paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos
affections ont t gnralement les mmes:  dater de ce moment il faut
qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume
suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus
tranchantes.

[Note 103: Nom figur, _wronghead_, tte qui a tort, tte renverse,
tte  l'vent, etc.
(_N. du Tr._)]

Vous ne vous faites pas ide de la solennit risible avec laquelle ces
deux stances ont t traites. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans
la chambre des lords  ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures
aprs, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir
fait une tarte  la crme sans poivre_. Je crois que la destruction de
la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez  cela que la dernire
bataille de Buonaparte  usurp la colonne qui m'tait ordinairement
rserve.

J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de
mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_.
Il y avait dans la mme feuille, il y a quelques jours, un article sur
mon rgime tant enfant, un article qui n'tait pas mauvais du tout;
mais le reste ne vaut absolument rien.

Je rflchirai au conseil que vous me donnez quant  la tribune
publique; je ne m'y suis jamais srieusement destin, et je suis devenu
aussi ennuy que Salomon de tout et surtout de moi-mme. C'est ce que
les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du
peuple devenir hbt. Je suis toujours charm d'une bndiction[104]:
rptez bientt la vtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la
bndiction, ou plutt je la trouverai dans le fait mme de la lettre.

Toujours tout  vous, etc.

[Note 104: J'avais termin ma lettre en disant: _Dieu vous bnisse_,
et j'avais ajout, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_.
(_Note de Moore_.)

Cette formule de salutation qui ne s'emploie en franais que dans le
style badin, est trs-frquente et trs-affectueuse en anglais.
(_N. du Tr._)]




LETTRE CLXVII.

 M. DALLAS.

17 fvrier 1814.


Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tir de mes ouvrages de
grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reu un
sou pour aucun d'eux et j'espre ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a
offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiance_, j'ai dit
que c'tait trop, et que si aprs six mois il croyait encore pouvoir
donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire.
Mais, ni  cette poque, ni  aucune autre, je n'ai appliqu  mon
propre usage le bnfice d'un seul des ouvrages que j'aie crits. J'ai
refus 400 livres sterling de la rimpression de la satire, et jamais je
n'ai tir un sou des ditions prcdentes. Je ne dsire pas vous voir
faire rien qui puisse vous tre dsagrable, je n'ai jamais prtendu
mettre aucune condition aux lgers services que je puis avoir eu le
bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans
l'action de les avoir accepts. C'tait un simple don offert  un homme
infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.

M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont
avanc  cet gard, mais _votre nom_ ne sera pas cit; de votre ct,
vous tes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espre
seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus lgre
ide d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous
tre utile.

Toujours tout  vous, etc.

En consquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux,
dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez
maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaques.


 L'DITEUR DU MORNING-POST.


MONSIEUR,

J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe o Lord Byron est
_accus_ d'avoir retir de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de
les avoir exiges. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le
connaissent l'en puisse un moment souponner, mais puisque l'assertion 
t publique, je crois devoir  Lord Byron de la dmentir publiquement.
Tel est mon but en vous adressant la prsente, et je suis charm de
profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis
long-tems envie de publier; envie  laquelle je n'ai rsist que dans la
crainte qu'on ne me crt pouss  cette dmarche par sa seigneurie.

Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reu un shilling
de ses ouvrages. Il est  ma connaissance certaine qu'il a laiss 
l'diteur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon ptre ddicatoire de
la nouvelle dition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de
la proprit de _Childe-Harold_, j'ai maintenant  y ajouter,
l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du
_Corsaire_, mais encore pour la manire dlicate et affectueuse dont il
m'a t fait avant mme qu'il ne ft livr  l'impression. Quant aux
deux autres pomes, _le Giaour_ et _la Fiance_, M. Murray peut attester
que Lord Byron n'a pas touch un sou de leur prix, et que pas un sou
n'en a t appropri  son usage. Aprs avoir ainsi rtabli la vrit
des faits, je ne puis m'empcher de m'tonner qu'on ait jamais song 
lui faire un sujet de reproche, d'avoir touch l'argent provenant de ses
ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits
indignes d'un homme honorable; quelle diffrence y a-t-il pour l'honneur
ou la dlicatesse d'employer le produit d'un livre  faire du bien, ou
d'en abandonner la proprit, dans la mme intention,  un autre? Je
diffre d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron;
et il a toujours dans ses paroles et ses actes montr la plus grande
rpugnance  recevoir l'argent de ses ouvrages.




LETTRE CLXVIII.

 M. MOORE.

26 fvrier 1814.


Dallas et peut-tre mieux fait de garder le silence; mais comme
c'tait essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont
exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer.
Quant  son interprtation des fameux vers, libre  lui et  qui que ce
soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gard le silence
jusqu'ici et je continuerai  le garder  moins que quelque circonstance
tout--fait particulire ne me force  le rompre. Vous, ne dites pas un
mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le
plus intress. Ce qui m'amuse singulirement, c'est que chacun me
dsigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il
hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r,
d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore
qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le dcouvre et que ce soit
un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est
ce qu'on appelle _un honnte homme_, il faudra dganer.

J'avais quelqu'envie de demander directement  C...r s'il s'en
reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sr, ne m'en voudrait
pas dissuader, s'il croyait que cela convnt, m'a dit absolument de n'en
rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupon, etc.,
etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne
voudrait jamais m'empcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir
d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans
ce pays-ci, il faut suivre les usages reus. En m'occupant de celle-ci,
je le fais comme si elle n'tait pas la mienne. Tout homme, si la
ncessit le veut, est, et doit tre, prt  se battre. Dans le cas
prsent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment,  moins qu'on
ne vienne  y mler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs
annes que je ne me suis mis srieusement en colre. Mais si je dcouvre
mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon
devoir.

... tait fort irrit, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'tes
point du tout appel  reconnatre le _Twopenny_; vous leur rendriez
service en le faisant, et voil tout. Ne voyez-vous pas que le but de
tout cet clat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres,
aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y
ont presque russi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions 
lord Carlisle... Au diable plutt qu' cet homme qui m'a si mal trait.
Je lui ai rpondu que je ne ferai ni concession, ni rtractation; je
garderai le silence,  moins qu'il ne se prsente occasion de dire
encore quelque chose d'honnte pour lui, lord Holland ou pour sa femme,
qui, depuis, se sont toujours montrs mes amis. La chose en est reste
l; le moment tait mal choisi pour des concessions  lord Carlisle.

J'ai t interrompu, mais je vous rcrirai bientt. Croyez-moi
toujours, mon cher Moore, etc.

Un autre de ses amis ayant exprim l'intention d'entreprendre
volontairement sa dfense publique, il ne perdit point de tems, pour
l'en empcher, par l'excellente lettre qui suit.




LETTRE CLXIX.

 W... W... ESQUIRE.

28 fvrier 1814.


MON CHER W...,

Je n'ai que peu de tems pour vous crire. Le _silence_ est la seule
rponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon
ami celui qui dirait un mot de plus  ce sujet. Je me soucie peu des
attaques, mais je ne veux pas _me soumettre  des dfenses_. J'espre et
je suis sr que vous n'avez jamais song srieusement  vous engager
dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur,
il n'a fait qu'tablir des faits dont il avait bien droit de parler. Je
n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai  personne de faire
la moindre attention  toutes ces accusations. Si je dcouvre le
calomniateur, peut-tre agirai-je autrement; mais alors je ne me
contenterai pas d'crire.

Une expression de votre lettre m'a port  vous crire cette lettre et
 vous supplier de ne vous mler en aucune sorte de cette affaire; il
n'en est dj presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexs
de mon silence qu'ils ne le sauraient tre de la meilleure dfense du
monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle
rplique l-dessus.

Tout  vous, etc.

BYRON




LETTRE CLXX

 M. MOORE.

3 mars 1814.


MON CHER AMI,

J'ai grande envie de vous crire que je suis tout--fait indispos; ne
ft-ce que pour vous faire venir  Londres; il n'y a personne que je
serais plus dsireux d'y voir, personne auprs de qui je chercherais
plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La
vrit est que je ne manque pas de tristes sujets de rflexions, mais
cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles
gens, je vous dirai un conte des tems passs et des tems actuels; et ce
n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais...
mais... toujours un _mais_  la fin du chapitre.

Il n'y a rien ici  aimer ou  har; mais certainement j'ai des sujets
pour tous les deux  peu de distance, outre que je suis embarrass en ce
moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais
pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien
si je n'avais pas un coeur; mais, malheureusement j'en ai encore un,
quoique en assez mauvais tat, et il a conserv l'habitude de s'attacher
 une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence  penser que
l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique.

Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur
la tte, et je mettrai des clous  mes souliers, pour qu'il le sente
mieux. Je ne m'informe gure de l'effet de toutes ces belles choses, et
elles n'en ont gure non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus
d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis;
je n'ai pas manqu d'invitation, mais je n'en ai accept aucune. Je suis
trs-peu all dans le monde l'anne passe, et j'ai dessein d'y aller
encore moins celle-ci. Je n'ai pas de got pour les assembles, et j'ai
long-tems regrett de m'tre livr  ce que l'on appelle la vie de
Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque
autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems
pour songer au pass ou  l'avenir.

O en est votre pome? ne le ngligez pas, et je ne crains rien pour
lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre rputation m'est chre:
en vrit, je pourrais dire plus chre que la mienne; car depuis quelque
tems, je commence  penser que mes ouvrages ont t lous bien au-del
de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cess pour jamais d'crire. Je
puis vous dire  vous ce que je ne dirais pas  tout le monde; mes deux
derniers pomes ont t crits, l'un en quatre jours, et l'autre en
dix[105]. Je trouve que c'est l un aveu humiliant; il prouve mon manque
de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne
sauraient avoir assez de mrite pour demeurer.

[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donn que quatre jours  la
composition de _la Fiance_, il faut entendre qu'il parle du premier
jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont cot bien
plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il
n'y eut aprs que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidit
avec laquelle il fut compos, prs de deux cents vers par jour,
paratrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre tmoignage et
celui de son libraire pour nous empcher d'en douter. Si l'on tient
compte de la beaut surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude
d'excution est presque sans exemple dans l'histoire du gnie, et montre
qu'_crire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-tre une route
plus sre pour arriver  la perfection que toutes celles que l'art a
traces.]

Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore
que vous puissiez ne pas russir. Mais je crois qu'un an est un terme
assez long pour une composition qui ne doit pas tre pique. Il faut
mme que le _nonum prematur_ d'Horace ait t invent pour les
millnaires ou quelque gnration qui devait vivre plus long-tems que la
ntre. Je ne sais mme ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il
avait suivi sa propre rgle  la lettre. Que la paix soit avec vous!
Rappelez-vous que je suis toujours, etc.

_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni
probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les
autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font
leur devoir  l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.




LETTRE CLXXI.

 M. MOORE.

12 mars 1814.


Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne
vous en dirai pas davantage  prsent, et pourtant peut-tre... mais
n'importe. J'espre que nous serons runis un jour, et quelque nombre
d'annes qui s'coulent avant ou aprs ce jour-l, je le marquerai d'une
pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sr de ne me pas
retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois
clibataire alors, comme il y a gros  parier, je fondrai chez vous, je
vous enlverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la
mauvaise chre que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y
ferai. Mettant toujours le sexe  part, je ne connais personne que je
serais plus aise de revoir.

Je n'ai rien du genre que vous dsirez, si ce n'est les _vers sur les
larmes_, s'il vous convient de les insrer dans votre _Post-Bag_; pour
moi je dsire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le
_caveau_[106] sont tout--fait de nature  tre attaqus devant les
tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'diteur dans un danger
rel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde
d'entrer dans votre recueil, et l'diteur, quel qu'il soit, pourrait y
joindre ou non une note factieuse, selon qu'il lui plairait.

[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait crits
sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de
Charles Ier.
(_Note de Moore_.)]

Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circul; cela est
par trop farouche, mais la vrit c'est que ma satire n'est jamais 
l'eau de roses. J'ai dans ma tte le plan d'une ptre _ lui_ et _sur
lui_[107], que je pourrais bien excuter, s'ils ne me laissent pas
tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose  dire de moi-mme. Quant
 la gat et au plaisant, ce n'a jamais t mon fait, mais je suis
assez en fonds d'amertume et de mpris, et, avec mon Juvnal devant moi,
je lui ferai peut-tre un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu  la
cour. D'aprs certaines particularits qui sont venues  ma
connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par coeur, et
je pourrais lui dire quel il est.

[Note 107: Le prince rgent.
(_N. du Tr._)]

Je voulais, mon cher Moore, vous crire une longue lettre, le tems ne
me le permet pas.

_P. S._ Rflchissez-y encore une fois avant de vous dcider  retarder
la publication de votre pome. Voici venir un jeune pote, plus g que
moi, par parenthse, mais plus nouveau dans le mtier, M. G. Knight,
avec un volume de contes orientaux, crits depuis son retour, car il est
all dans le pays. Il me fit consulter l't dernier, et je lui
conseillai d'en crire un dans chaque mesure, n'ayant,  cette poque,
aucune intention de faire prcisment la mme chose. Depuis, par
l'habitude o je suis de composer toujours dans un accs de fivre, je
l'ai devanc du mtre, mais sans aucune intention. Quant  ses
histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il
a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac,  ce qu'il m'a
dit  cette poque.

[Note 108: Il ne savait pas encore,  ce qu'il parat, que le
manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, ft celui de M.
Knight.
(_Note de Moore_.)]

La meilleure manire de forcer le public  m'oublier, c'est de
l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander
ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne
pas russir. En vrit, je n'ai point de jalousie en littrature; et je
ne crois pas qu'un ami ait jamais souhait le succs de son ami, plus
vivement que je souhaite le vtre. C'est la maladie des vieillards de ne
pouvoir supporter de _frre prs du trne_; nous ne vivrons, j'espre,
pas assez long-tems pour connatre jamais cette faiblesse-l. Je
voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrt au public d'autres
sujets orientaux.




LETTRE CLXXII.

 M. MURRAY.

12 mars 1814.


Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai
vu, vers et prose, me semble fort bien crit; il est vrai que je ne
saurais tre juge, au moins un juge dsintress dans la question. Je
n'y ai rien vu qui doive vous faire hsiter  le publier  cause de moi.
Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-mme, je ne vois pas pourquoi
le ddier  ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le
docteur peut avoir  faire l-dedans, si ce n'est peut-tre comme
traducteur des doctrines de Lucrce, dont,  coup sr, il n'est pas
responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage
doit tre publi, je ne vois aucune raison au monde qui empche que ce
ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment
plus flatteur sur la bont et la loyaut de mon caractre, qu'en
publiant cet ouvrage et tout autre o je serai honorablement attaqu
sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne
saurais en accuser cet auteur.

[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitule
l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoye, lui demandant, je ne
saurais croire que ce ft srieusement, s'il lui conseillait de
l'imprimer.
(_Note de Moore_.)]

Il se trompe en un point: je ne suis pas athe; mais s'il croit que
j'aie publi des principes qui sentent l'athisme, il a parfaitement le
droit de les rfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais
jamais de vous en avoir empch.

Faites mes complimens  l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du
succs, ses vers en mritent; et je serai la dernire personne  mettre
en doute la bont de son intention.

_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre
le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espre, l'esprit assez troit pour
reculer devant la discussion. Je vous rpte, encore une fois, que je le
regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon
ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considrer. Il est trange que
_huit_ vers en aient fait natre au moins _huit mille_, y compris tout
ce qui a t dit, et qui le sera encore sur ce sujet.




LETTRE CLXXIII.

 M. MURRAY.

9 avril 1814.


Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, nanmoins, j'ai besoin de
mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que
quelqu'un me les trouve, ne ft-ce que pour les prter  Napolon, dans
sa solitude de l'le d'Elbe. Je dsirerais encore, si cela ne vous
drangeait pas, et que vous n'ayez pas de socit, vous parler ce soir
quelques minutes; j'ai reu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous
demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui
de publier un ouvrage qu'il a compos. Je n'ai pas besoin de vous dire
que j'ai grandement  coeur ses succs, non-seulement parce qu'il est mon
ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand
talent, ce dont il est moins persuad qu'aucun mme de ses ennemis. Si
donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si
vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez
vous, dans le courant de la semaine prochaine.

_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragdies de Sotheby. _La Mort de
Darnley_ est un sujet trs-heureux, et, je crois, minemment dramatique.
Faites m'en tenir un exemplaire, ds que vous le pourrez.

Mrs. Leigh a t trs-contente de ses livres; elle me charge de vous
remercier, et se dispose, je crois,  vous en crire elle-mme.




LETTRE CLXXIV.

 M. MOORE.

N 2, Albany, 9 avril 1814.


Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de
garon dans Albany, o vous m'adresserez bientt, je l'espre, votre
rponse  la prsente.

Je suis de retour  Londres, d'o vous pouvez conclure que je l'avais
quitt. Pendant tout le mois dernier, j'ai box tous les jours avec
Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois,
entre autres, je suis rest  table avec trois amis, au Cacaotier,
depuis six heures du soir jusqu' quatre et cinq heures du matin. Nous
avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu' deux heures. Alors, nous
avons soup et termin la sance par une sorte de punch _au rgent_,
compos de Madre, d'eau-de-vie et de th vert, car l'eau en nature n'y
tait point admise. Voil une soire qui vous aurait convenu! Sans
quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi,  pied,
ddaignant un fiacre et mon propre vis--vis, moyens de transport dont
on avait cru ncessaire de se prcautionner. En somme, je m'en trouve
trs-bien, quoiqu'on prtende que cela altre ma constitution.

J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens
favoris; mais je suis dcid  m'amender et  me marier, si quelqu'un
veut bien m'accepter. En attendant, je me suis  moiti tu l'autre soir
avec un morceau de porc dont j'ai soup, et qui m'a donn une fort
longue et fort pnible indigestion. Toute cette gourmandise tait en
l'honneur du carme: la viande m'est dfendue pendant tout le reste de
l'anne; mais elle m'est svrement ordonne pendant votre abstinence
solennelle. J'ai t de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en
reparlerons quand nous pourrons.

Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre prface, attaquez
tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille
cole? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous
n'avez rien  craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que
j'tais  la campagne quand il s'est prsent chez moi. Il sera correct,
coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut
donner. Qu'importe aprs tout? ne vous dferez-vous jamais de cette
insupportable modestie? Quant  Jeffrey, c'est quelque chose de beau 
lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voil ce dont un esprit
ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rtracter des
louanges; mais si ce n'tait en partie mon cas  moi-mme, je dirais
qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache dmentir ses
premires censures et les faire suivre par des loges.

Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant
que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je
l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...

Plus de rimes _pour moi_ ou plutt _de moi_. J'ai quitt le thtre; je
ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est
fini; tout ce que je puis attendre ou mme dsirer, c'est qu'on dise de
moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir pote si
j'avais continu et que je me fusse amend. Ma grande consolation c'est
que la clbrit phmre dont j'ai joui a t obtenue en dpit de
toutes les opinions et de tous les prjugs du monde. Je n'ai flatt
aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pense que j'aie cru
utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie t le pote des
circonstances, que j'aie profit des sujets populaires, comme Johnson,
ou je ne sais qui, l'a dit de Clveland. Ce que j'ai acquis de renomme
l'a t au prix d'autant de faveur personnelle qu'il tait possible; car
je ne crois pas qu'il ait jamais exist un pote plus impopulaire que
moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est
libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux
ternels de l'autre monde.

Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long pome, l'_Anti-Byron_, pour
prouver que j'ai form une conspiration pour renverser, _ l'aide de la
rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai dj fait de grands
progrs vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle,
mais srieuse et mtaphysique. Je ne m'tais jamais cru un personnage,
jusqu' ce moment o je me vois un petit Voltaire, pour avoir ncessit
une telle rfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une
sottise et je le lui ai dit; car  coup sr quelqu'un s'en chargera. En
voil au moins assez sur ce sujet.

Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous
en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer  Paris.
Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse,
_et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_;
puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_.
Rflchissez-y, et, en vrit, j'achte une femme, un anneau, je dis le
fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de
plaisance sur les bords de l'Arno, du P ou de l'Adriatique.

Ah! ma pauvre petite idole! Napolon est tomb de son pidestal. On dit
qu'il a abdiqu; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des
yeux de Satan:


Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis
s'exposer aux insultes de cette populace[110]!

[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_.
(_N. du Tr._)]

Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je
reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien;
leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et sant, mon cher Moore.
Excusez la longueur de cette ptre.

Toujours tout  vous, etc.

_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur
l'Amrique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous
et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur rpondre en personne?

Lord Byron ne persvra pas long-tems dans sa rsolution de ne plus
crire, comme on le verra par les billets suivans  son diteur.


 M. MURRAY.

10 avril 1814.


J'ai crit une _Ode sur la chute de Napolon_, que je copierai et dont
je vous ferai prsent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu
une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer  M. Gifford et
l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune
importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre
allusion aux Bourbons ou  notre gouvernement.

Tout  vous, etc.

_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et
est crite dans le mme mtre que mes stances  la fin de
_Childe-Harold_, qui ont t si gotes. _Et tu es mort_, etc., etc.


 M. MURRAY.

11 avril 1814.


Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.

Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom  notre _ode_; mais vous pouvez
dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis
en outre crire sur un exemplaire: _ M. Hobhouse, de la part de
l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Aprs la rsolution que
j'ai affiche de ne plus rien publier, encore que cette pice ait peu
d'tendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme;
mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes oeuvres que vous
aurez le tems ou la volont de publier.

Je suis toujours votre, etc., etc.

BYRON.

_P. S._ J'espre que vous avez reu un billet de variantes que je vous
ai envoy ce matin?

2 _P. S._  mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes
livres?


 M. MURRAY.

12 avril 1814.


Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu
d'importance, plus une nouvelle pigraphe de Gibbon, et qui convient
admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans
l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque trs-virulente contre nous, et que
vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel tat de
langueur qu'une occasion de me mettre en colre ne saurait manquer de me
faire du bien.

Toujours tout  vous, etc.




LETTRE CLXXV.

 M. MOORE.

Albany, 20 avril 1814.


Je suis charm d'apprendre que vous vous disposez  quitter Mayfield
sitt, et la premire partie de votre lettre m'a fait grand plaisir;
mais peut-tre vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne
vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que
cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique,
je suis homme  en croire un ami sur parole, et, s'il le dit,  ne pas
douter un moment que j'aie crit d'infernales absurdits. Il y avait une
restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des
ouvrages anonymes; et mme, quand cette restriction n'y et pas t,
l'occasion tait telle qu'il m'tait physiquement impossible de passer
sous silence cette dtestable poque de lchet triomphante. C'est une
vilaine affaire, et aprs tout je ferai un peu plus de cas de la rime et
de la raison, et bien peu de votre peuple de hros, jusqu' ce que l'le
d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne
puis croire que tout soit fini.

[Note 111: Je lui avais crit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la
chute de Napolon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle ft de lui,
aprs l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en
demandais en riant son avis, etc., etc.
(_Note de Moore_.)]

Mon dpart pour le continent est subordonn  quelque chose de
trs-incontinent. J'ai reu deux invitations  la campagne, et ne sais
que rpondre et que dcider. En attendant, j'ai achet un papegaud et un
autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je
boxe tous les jours et sors trs-peu.

Au moment o j'cris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans
Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortge de canaille
qu'exige la royaut. On m'avait offert des places pour les voir passer;
mais comme j'ai vu le sultan aller  la mosque, que je l'ai vu recevoir
un ambassadeur, sa majest trs-chrtienne n'a pas beaucoup d'attrait
pour moi. Toutefois, dans quelque anne  venir de l'hgire, je ne
serais pas fch, peu aprs la seconde rvolution, de voir les lieux o
_il aura heureusement_ rgn pendant deux mois, dont les dernires six
semaines auront t en proie  la guerre civile.

crivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.




LETTRE CLXXVI.

A M. MURRAY.

21 avril 1814.


Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que
je suis jacobin; je n'ai pu me dcider  arborer le blanc, et  voir
l'installation de Louis le goutteux.

Voil une mauvaise nouvelle bien pnible pour ceux qui souffrent en
tout tems, mais particulirement en ceux-ci; je veux parler de la sortie
de Bayonne.

Vous devriez presser Moore de paratre.

_P. S._ J'ai besoin d'acheter Morri  tout prix; j'ai Bayle, mais je
veux aussi Morri.

2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_;
je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me dsigner par mon nom.
N'importe, ils ne peuvent que rpter leur vieux reproche
d'inconsquence avec moi-mme; je m'en moque, c'est--dire quant  ce
qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant
je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrsistible
qui pt m'y faire manquer; et puis je considrais l'anonyme comme
tout-fait except de mon engagement avec le public. C'est du reste la
seule chose que j'aie publie depuis, et je n'y reviendrai pas.




LETTRE CLXXVII.

A M. MURRAY.

25 avril 1814.


Remettez la lettre  M. Gifford, et qu'il la rende  son loisir. Je la
lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupt de choses semblables.

Avez-vous besoin de la dernire page _immdiatement_? Je doute que ces
vers valent la peine d'tre imprims: dans tous les cas, il faut que je
les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans
l'_ocan_ de la circulation. Voil une phrase sonore, sans qu'il y
paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-tre mieux.

Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'et pas t difficile de
forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadr avec le reste de
l'ode. Dans tous les cas, je le rpte, il faut que je revoie ces vers,
car il y en a deux que j'ai dj changs dans ma tte. Quelqu'un les
a-t-il vus et jugs? Voil la pierre de touche dont j'ai besoin pour me
rgler; seulement dites-moi la vrit, et ne me dguisez pas les
critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je
composerai quelques autres stances.

Toujours tout  vous, etc.

J'ai besoin d'un _Morri_ et d'un _Athne_.


Il faut, pour l'intelligence de la lettre prcdente, savoir que M.
Murray l'avait pri de faire quelques additions  son ode, afin d'viter
le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dpassent pas une
feuille. Les vers qu'il lui envoya en consquence sont, je crois, ceux
qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il
ajouta ensuite de lui-mme, pendant les rimpressions successives, cinq
ou six stances  son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait
aussi compos trois de plus, qui n'ont jamais t imprimes, mais qui
mritent d'tre conserves,  cause du juste tribut qu'il y paie  la
mmoire de Washington.

      17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde tait
      soumis  la France, et la France  toi, o l'abdication de
      cet immense pouvoir t'et valu une renomme plus pure que la
      journe de Marengo n'en a attach  ton nom. Cette journe
      de Marengo dont l'clat s'est cependant reflt sur tout le
      reste de ta carrire, quoiqu'obscurci comme par des nuages,
      par tes crimes passagers.

      18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu
      vtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait
      ter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est
      devenu ce vtement fan? O sont toutes ces brillantes
      babioles dont tu aimais  te parer: l'toile, le cordon, la
      couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi,
      t'a-t-on donc enlev tous ces joujoux!

      19. O, parmi les grands hommes, l'oeil fatigu peut-il
      s'arrter, sans voir la gloire ternie par le crime et
      achete par le mpris? Oui, il est un tel homme, le seul, le
      premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que
      l'envie n'a jamais os har; Washington! Il a lgu son nom
       la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir
      produit qu'un.




LETTRE CLXXVIII.

A M. MURRAY.

26 avril 1814.


Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode sparment, mais
l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages prcdens, et y joindre
l'autre petit pome, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant.
Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine:
ma veine est tout--fait passe; mes occupations actuellement sont
toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales
conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Morri_ et j'ai
besoin d'_Athne_.

_P. S._ J'espre que vous avez envoy  son adresse le paquet potique
que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait,
faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris
pour son pome pique.




LETTRE CLXXIX.

A. M. MURRAY.

26 avril 1814.


Je ne me doute pas mme quel peut tre votre auteur; mais le pome[112]
est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis,
je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je
regrette bien sincrement d'avoir rien crit sur le mme sujet; je vous
le dis sincrement, encore que mon dfaut ne soit pas en gnral une
excessive modestie.

[Note 112: Il s'agit d'un pome plein d'esprit et de force de M.
Straffort Canning, intitul: _Buonaparte_. Dans un billet subsquent 
M. Murray, Lord Byron dit: Ma haute opinion du pome sur _Buonaparte_
n'est pas diminue depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que
c'est un homme de talent; mais je ne le souponnais pas de runir dans
une telle perfection _tous les talens de la famille._
(_Note de Moore_.)]

Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les
omettre tout--fait. Le fait est qu'avec la meilleure volont du monde
je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est command, et qu'au
bout d'une semaine je ne saurais prendre intrt  une composition. Cela
vous expliquera comment je ne vous ai rien donn de meilleur pour viter
les droits du timbre.

L'article S. R. est trs-poli; mais que veulent-ils dire quand ils
avancent que _Childe-Harold_ ressemble  Marmion, et que _le Giaour_ et
_la Fiance_ ne ressemblent pas  Scott? Certainement je n'ai jamais
song  le copier, mais si copie il y avait, ce devrait tre dans les
deux pomes o j'ai adopt le mme mtre. Cependant ils conviennent que
le _Corsaire_ ne ressemble  rien; je m'tonne que le _Corsaire_ s'en
soit tir.

Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je
prfre  toutes mes autres compositions, la premire semaine passe.
J'ai relu les _Potes anglais_; except la mchancet, c'est ce que j'ai
fait de mieux.

Toujours tout  vous, etc., etc.


Il prit  cette poque, et tout--coup, une rsolution dont nous ne
pouvons trouver la raison que dans l'tat o se trouvait alors son
esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets
d'admiration avec une rapidit et un bonheur qui semblaient
inpuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumul
des matriaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est
une sorte d'impt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que
de se dcharger. L'oeil se fatigue de contempler toujours le mme objet,
et commence  changer le plaisir d'admirer son lvation, pour le dsir
moins gnreux d'attendre et de prdire sa chute. La rputation de Lord
Byron prouvait dj les mauvais effets de sa propre splendeur prolonge
et constamment renouvele. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de
ceux mme qui taient le moins disposs  lui trouver des fautes,
n'taient pas fchs de se reposer des loges qu'ils lui avaient donns
sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accord qu'
regret prenaient avantage de ces symptmes apparens de satit pour
hasarder des expressions de blme[113].

[Note 113: C'tait la crainte de cette sorte de courant rtrograde
auquel la rapidit de ses succs ne donnait que trop de probabilit, qui
faisait que quelques-uns mme de ses plus chauds admirateurs, ignorant
encore l'immensit des ressources de son gnie, ne pouvaient s'empcher
de trembler un peu en le voyant se prsenter si souvent devant le
public. Je trouve dans une de mes lettres ces apprhensions exprimes
dans les termes suivans: Si vous n'criviez pas si bien, je dirais que
vous crivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle
entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que
si nous n'entendions pas l'harmonie des corps clestes, ou si nous
n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils rsonnent
sans cesse  nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre
posie ne soit diminu pour tre offerte constamment aux oreilles
hbtes du public.

Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott,
l'un des plus grands crivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos
jours, avait la sagacit et la gnrosit d'exprimer  cet gard, au
moment o Lord Byron tait  l'apoge de sa gloire et dans le feu de ses
plus admirables compositions: Mais ceux-l entendent mal les intrts
du public, et donnent un assez mauvais conseil au pote; qui, le
supposant dou des plus heureuses qualits de son art, ne lui
conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est
encore dans toute sa fracheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux
que des tableaux achevs de tous les autres; et qui nous dit qu'un
second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces
traits d'une originalit si forte et si belle, que prsentent ses
compositions au moment o elles s'chappent de la main d'un grand
matre.--

(_Mmoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)]

La bruyante clameur souleve au commencement de cette anne, par les
vers  la princesse Charlotte, avait donn occasion de s'couler  tout
ce venin cach jusque-l, et le ton ddaigneux dont quelques-uns des
assaillans affectrent alors de parler de ses talens potiques, tout
absurde et mprisable qu'il ft en lui-mme; tait prcisment cette
sorte d'attaque la plus propre  blesser son esprit  la fois
orgueilleux et mfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentrent de
dnigrer son caractre et ses moeurs, ces libelles, loin de l'offenser,
flattaient la singulire manie qu'il avait de paratre et de se peindre
lui-mme plus noir qu'il n'tait. Mais quand ils s'avisrent de
rabaisser ses talens, seconds par ce mcontentement de soi qui est le
propre des hommes d'un vrai gnie, ils l'affligrent et le
dcouragrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il et
entendus dans le cours de sa carrire triomphante, l'alarmrent, comme
nous l'avons vu, et le firent hsiter srieusement s'il devait s'arrter
ou continuer sa route.

S'il s'tait trouv occup alors de quelque nouvelle tche, la
conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait rellement bien qu'en
les exerant, lui et fait oublier ces humiliations passagres, dans le
feu et l'excitement de succs anticips. Mais il venait de prendre
vis--vis du public l'engagement de renoncer  la posie, il avait
scell la seule fontaine o il et puis jusque-l du rafrachissement
et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer
sans cesse sur les insultes journalires de ses ennemis. Sans pouvoir
pour s'en venger, quand ils s'attaquaient  la personne, et
naturellement dispos  les en croire quand c'tait son gnie qu'ils
dsignaient: Je crains, dit-il dans une de ses lettres  propos de ces
attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses
trs-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vrit, voici
quelque tems que je me surprends  en penser comme eux.

Avec une telle facilit  se laisser toucher des attaques de ses ennemis
et  dsesprer de lui-mme, dispositions qu'il dguisait mal sous une
apparence de gat et de philosophie ddaigneuse, il est peu tonnant
qu'il en soit venu tout d'un coup  prendre la rsolution, non-seulement
de persvrer dans son ide de ne plus rien crire  l'avenir, mais
encore de racheter la proprit de tous ses ouvrages et de n'en pas
laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en crivit
la premire fois  M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne
parlait pas srieusement; mais tous ces doutes  cet gard furent levs,
quand il reut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change
quivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptes pour la
proprit de ses ouvrages.




LETTRE CLXXX.

 M. MURRAY.

N 2, Albany, 29 avril 1814.


MON CHER MONSIEUR,

Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura t
acquitte, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous
dcharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la
Fiance_, et c'est une affaire finie.

Si je viens  mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, 
l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie
que tous les ouvrages soient dtruits, les avertissemens retirs, et je
me ferai un plaisir de payer toutes les dpenses que cela pourra vous
occasioner.

Peut-tre serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci:
je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose
soit assez importante pour mriter une explication.

Je n'ai pas besoin de vous dire que mes posies ne seront jamais, avec
mon consentement direct ou indirect, imprimes par quelque autre
personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre
conduite et de vos procds avec moi, comme mon diteur.

Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous
considrer comme mon ami. Croyez-moi toujours,

Votre trs-oblig et trs-obissant serviteur.

BYRON.

_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tir sur Hammersley; si cela tait,
je pourrais tirer pour l'excdant sur Goares. La lettre-de-change est de
5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous
aurez t pay, renvoyez-moi les titres de proprit, mais non pas
avant.


Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux 
faire tait d'en appeler  la gnrosit et  l'honntet de son
caractre; il le fit, et la rponse suivante que Byron lui envoya
immdiatement prouve qu'il ne s'tait pas tromp.




LETTRE CLXXXI.

 M. MURRAY.

1er mai 1814.


MON CHER MONSIEUR,

Si le billet que je reois en ce moment de vous est srieux, et que la
chose doive rellement vous tre prjudiciable, n'en parlons plus, voil
qui est fini, dchirez ma lettre-de-change, continuez  l'ordinaire, et
d'aprs nos anciennes conventions. J'tais bien vritablement rsolu 
supprimer tout ce que j'avais publi, mais je ne veux pas nuire aux
intrts de qui que ce soit, et surtout aux vtres. Quelque jour je vous
dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si
bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous dclarer que j'y
renonce d'aprs vos observations, et que je me hte de le faire, puisque
cela vous avait contrari.

Toujours tout  vous, etc.

BYRON.


Pendant mon sjour  Londres, cette anne, nous vcmes presque toujours
ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts,
mais plus je connus son caractre et ses manires, plus je pris
d'intrt  lui et  tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans
les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie
remarqu en lui bien des imperfections fcheuses et dplorables; mais 
ct de ses plus grands dfauts il y avait toujours quelque bonne
qualit qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement
et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La
franchise mme avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer
qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui tait permis de
les confesser avec sincrit. Cette absence complte de rserve tait
d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne dcouvrait pas
subitement en lui, et la mme qualit qui mettait en vidence les
petites taches de son caractre, en assurait en mme tems l'honntet.
La puret, la bont d'un coeur ne se montre jamais mieux que quand ce
coeur dcouvre ses propres dfauts  la premire vue: car un ruisseau qui
laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en mme tems la
transparence de ses eaux.

Le thtre tait le lieu o il passait alors le plus gnralement ses
soires. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son
admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant
cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous
plames  l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie.
Lors du bnfice de cet acteur clbre, le 25 mai, lady J*** avait runi
une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron
avait aussi lou une loge entire, et il tait si jaloux de jouir du
spectacle sans tre interrompu, que, par un arrangement peu social, nous
l'occupmes seuls  nous deux, tandis que toutes les autres taient
pleines  y touffer. Nous ne rejoignmes le reste de la socit qu'au
souper. Toutefois M. Kean n'eut pas  se plaindre de cette sparation
comme d'un manque d'hommage  son talent, car lord J*** lui fit prsent
de 100 livres sterling en une action du thtre, tandis que Lord Byron
lui envoya le lendemain 50 guines, et peu de tems aprs l'ayant vu
jouer dans l'un de ses rles favoris, il lui fit prsent d'une superbe
tabatire et d'un sabre turc de grand prix.

Tel tait l'effet qu'avait sur lui le jeu passionn de M. Kean, qu'un
jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans
le rle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques annes aprs,
en Italie, prouver le mme accident  la reprsentation de la tragdie
de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont
les deux seules fois o des choses _sans ralit_ avaient eu sur lui
tant de pouvoir.

Voici quelques-uns des billets que je reus de lui pendant le tems de
mon sjour  Londres, cette fois.


 M. MOORE.

4 mai 1814.


............................................. Je voudrais bien que les
gens n'courtassent pas leurs _diners_; n'tait-ce pas un dner dont il
avait t question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux
anchois[114]!

[Note 114: Lord R*** nous avait invits  _dner aprs le
spectacle_, ce qui avait plu infiniment  Lord Byron  cause de la
nouveaut. Toutefois ce dner prtendu dgnra en un simple souper; et
ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une
petite colre trs-comique.]

Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque
amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par
sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour
irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit
aprs trois heures, et aussi prs de quatre qu'il vous plaira.

Toujours tout  vous, etc.


 M. MOORE.

4 mai 1814.


MON CHER TOM,

Vous m'avez demand une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui
m'a cot plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela
mme ne mrite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si
donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115].

Toujours tout  vous, etc.

BYRON.

[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procs de Louis
XVI.
(_N. du Tr._)]

      1. Je ne dis pas, je n'cris pas, je ne prononce pas ton
      nom: le son m'en serait pnible; je serais coupable de le
      divulguer. Mais cette larme qui brle ma joue dcle les
      penses profondes qui assigent mon coeur silencieux.

      2. Ces heures se sont coules trop courtes pour notre
      passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur
      amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous
      abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chane, nous
      voulons nous sparer, nous voulons nous fuir... pour nous
      unir de nouveau.

      3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'
      moi! Pardonne-moi, femme adore! oublie-moi, si tu le veux.
      Ce coeur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas mme 
      la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu
      en aies le pouvoir.

      4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si mchante, sera
      toujours fire avec les superbes, mais humble avec toi.
      Quand tu es  mes cts, les jours passent plus rapidement;
      et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes
      taient  nos pieds.

      5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera,
      changera mon sort, sera ma rcompense ou mon chtiment. Ceux
      qui n'ont point d'ame s'tonneront de tout ce que
      j'abandonne pour toi; tes lvres rpondront, non  eux, mais
      _aux miennes_.


 M. MOORE.


Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge  Covent-Garden? j'y
serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous
prfrez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une
meilleure place dans toute la salle, mme en vous mettant  la merci des
portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir
tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni
l'autre, comme vous voudrez.

_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre  six heures et
demie, ou  toute autre heure qu'il vous plaira fixer.


 M. MOORE.


J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos
amis les R...fes. Je vous recommande srieusement de leur recommander
d'y aller, ne ft-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisime acte; ils
ne retrouveront peut-tre pas aisment semblable occasion. Nous n'y
allons pas, ou plutt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les
gnera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce
billet? il aura meilleure grce  venir de vous que de moi.

Je ne suis pas bien dispos; cependant j'irai, si je puis, dner avec
vous chez ***. Il y a de la musique  Covent-Garden. Dans tous les cas,
voulez-vous venir aprs dans ma loge, pour voir le dbut d'une jeune
actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?

[Note 116: Le premier dbut de miss Foote, auquel nous assistmes
ensemble.
(_Note de Moore_.)]


 M. MOORE.

Dimanche matin.


L'Iago de Kean n'tait-il pas parfait, surtout la dernire scne?
J'tais tout prs de lui  l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure
anglaise moiti si expressive. Je ne connais point de sensations
immatrielles aussi dlicieuses que celles que nous font prouver de
bonnes pices bien joues; mais il faudrait qu'outre celles de
Shakspeare, on en donnt de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que
vous ou Campbell en crivissiez une: nous autres nouveaux venus au
Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle
entreprise.

Vous avez t mal men dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour
aujourd'hui, au point que l'diteur mme en rougit. L'auteur de
l'article crit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dvor chez moi
tous les autres, et que la posie n'est plus ce qui m'occupe le plus
aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons
ensemble chez M. ***. Peut-tre vous verrai-je d'ici l; je crains
seulement de vous importuner.

Je suis toujours, avec autant de vrit que d'affection, votre, etc.


 M. MOORE.

5 mai 1814.


Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que
nous prendrons part aux mmes folies, embarquons-nous dans le mme
vaisseau de fous. Je suis rest debout jusqu' cinq heures du matin;
j'tais debout de nouveau  neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir
fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernires nuits.

J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soire, en essayant au
souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitt la maison mme, si je
n'avais craint que cela ne part une affectation pire que la premire.
Naturellement, vous tes invit  dner, ou bien nous pourrions aller
tranquillement dans ma loge  Covent-Garden, et de l  cette assemble.
Pourquoi vous tes-vous retir si tt?

Toujours tout  vous, etc.

_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas d tre un dner? Voici M.
Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.


 M. MOORE.

18 mai 1814.


Remerciemens et ponctualit. Il faudra bien qu'on me fasse connatre ce
qui s'est pass chez ***, puisque j'ai t en partie le sujet de la
confrence. Je suis fch que votre affaire doive vous retenir si tard;
toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi,
j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous
soupons et allons voir Kean ensemble.

_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures..

Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il tait devenu,
depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner ide du
rgime irrgulier qu'il suivait, et expliquer les frquens drangemens
de sa sant, je vais essayer d'en tracer de mmoire les dtails. Lord
R***, qui devait souper avec nous, n'tant pas venu, je me trouvais seul
avec Byron. Je m'tais charg d'ordonner le repas; et sachant qu'il
n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que
mme, pour amuser son apptit, il s'tait rduit  mcher du mastic, je
dsirai qu'on nous donnt une quantit suffisante de poisson, au moins
de deux espces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il
en mangea entirement  lu seul deux ou trois, s'arrtant de tems en
tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrmement forte,
puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six
verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuad
que le homard, pour passer, avait besoin d'tre ainsi arros. Nous bmes
ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous sparmes  quatre
heures du matin.

Pope a jug ses _soires de homard_ dignes de passer  la postrit: on
me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du mme genre,
puisque Lord Byron en est le hros.

Parmi les autres parties de cette espce o j'eus l'avantage de me
trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de
quelqu'assemble, nous vmes de la lumire dans Bond-Street, chez
Stevens, dont il tait une ancienne pratique, et nous rsolmes d'y
entrer souper. Nous y trouvmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui
consentit  se joindre  nous. Aussitt nous mmes en rquisition les
homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme  l'ordinaire, il tait
grand jour quand nous nous sparmes.




LETTRE CLXXXII.

 M. MOORE.

23 mai 1814.


Je ne puis rsister au dsir de vous faire passer le numro du 3
juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient
de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les
combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il
pas  de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postrit_?
C'est quelque chose de divertissant de savoir qu' cinq mille milles de
nous de pauvres crivains se font la guerre  notre sujet, tandis que
nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche;
nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.

Toujours tout  vous,

BYRON.


Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint tant
 l'tranger. Voici entre autres un passage des penses dtaches, o
l'on verra que, par un lger manque de mmoire, il dit qu'il me montra
cette gazette pour la premire fois quand nous allions dner.

En 1814, Moore et moi allions ensemble dner chez lord Grey, _in_
Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que
Murray m'avait envoye, et dans laquelle se trouvait une longue
controverse sur notre mrite relatif comme potes. Il tait assez
amusant de nous voir aller dner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils
se disputaient  cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans
les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de
date, et que les colonnes en taient pleines de critique batavienne.
Voil ce que c'est que la renomme!




LETTRE CLXXXIII.

 M. MOORE.

31 mai 1814.


Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous cris
pour vous prier, si cela ne drange pas trop vos projets, de rester ici
jusqu' dimanche, sinon pour m'obliger moi-mme, du moins pour faire
plaisir  beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fches de vous
perdre. Quant  moi, je le rpte encore, j'aimerais mieux que vous
fissiez de plus longs sjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout;
car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence
plus pnible.

Vous croyez, j'en suis presque sr, que je n'ai pas assez rendu justice
 ce petit chef-d'oeuvre de beaut avec lequel vous vouliez me marier.
Mais si vous rflchissez  ce que sa soeur a dit  ce sujet, vous vous
tonnerez moins que mon amour-propre se soit alarm, d'autant plus que
je n'ai eu avec votre hrone que les rapports les plus simples et les
plus gnraux de la socit. Si lady *** avait paru le dsirer, ou mme
ne pas s'y opposer, j'aurais pouss ma pointe, et j'aurais pu me marier,
si toutefois l'autre partie et t consentante, avec la mme
indiffrence qui a glac la mer de presque toutes mes passions. C'est
cette mme indiffrence qui me rend si irrsolu, et qui me donne l'air
capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que
rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'prouve pas
non plus de dgots: je suis seulement indiffrent  tout. La preuve en
est que les obstacles, mme les plus lgers, sont srs de m'arrter. Je
ne saurais attribuer cela  de la timidite, car j'ai fait dans mon tems
des choses assez impudentes; et, gnralement parlant, les obstacles
sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et
si un brin de paille s'opposait  mon passage, je n'aurais pas l'nergie
de me baisser pour le ramasser ou l'carter.

Je vous cris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous
laisser supposer que je me moque de propos dlibr de vous ou de qui
que ce ft. Si vous avez cette ide, au nom de saint Hubert, patron des
chasseurs et des btes  cornes, mariez-moi  qui vous voudrez;
n'importe, pourvu que cela convienne  un tiers, et que cela ne me
prenne pas trop de tems pendant le jour.

Toujours tout  vous, etc.




LETTRE CLXXXIV.

 M. MOORE.

14 juin 1814.


Je pourrais bien faire de la sensibilit maintenant, mais je ne le veux
pas. La vrit est que j'ai essay toute ma vie de m'endurcir le coeur,
sans y russir entirement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous
ne sauriez croire combien je suis pein de votre dpart. Ce qui ajoute 
mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assembles
si nombreuses qu'elles en deviennent comme des dserts, et o il
faudrait s'habituer, comme le chameau,  supporter la chaleur et la
soif. Le printems dure si peu, et il est gnralement si laid!

Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois,
etc. Ils ont dn, soup, et montr leurs figures communes dans tous les
lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien,
mais un peu courts aux basques; et leur conversation est un
catchisme, pour les demandes et les rponses duquel je vous renvoie 
ceux qui l'ont entendu.

J'ai dessein de quitter bientt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je
ne serai pas loin de votre hermitage; et,  moins que Mrs. Moore ne vous
retienne  la maison en vous donnant un nouvel hritier, nous pourrons
vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous
voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reu une invitation d'Aston,
mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***.
Je serais bien aise de la revoir, car il y a des annes que je ne l'ai
vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit teint en moi,
je ne sais si _un de ces dlicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me
faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_.

Je vais chez R*** ce soir,  l'un de ces soupers qui devraient tre des
dners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme trs-rarement
depuis votre dpart. Je vous disais bien que vous tiez l'anneau
principal de la chane qui nous liait. Quant  ***, nous n'avons pas
chang une parole depuis. Le dpart du courrier ne me permet pas de
continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.

Toujours tout  vous, mon cher Moore.

_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut
devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charm de l'avoir crit. _Lara_
est fini: je le copie pour mon troisime volume, que l'on prpare en ce
moment, mais plus de publication spare.

[Note 117: Le Journal dont j'ai donn prcdemment des extraits.
(_Note de Moore_.)]


 M. MURRAY.

14 juin 1814.


Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que
Bertrand soit revenu  Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la
tte? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme
Fitzgerald et Jrmie, de lamentable mmoire, lever des prtentions au
titre de prophte pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans
l'avant-dernire strophe d'une certaine ode, qui, ayant t trouve
absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prtentions
 l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.

Toujours tout  vous, etc.




LETTRE CLXXXV.

 M. ROGERS.

19 juin 1814.


Je suis toujours oblig de venir vous tourmenter par suite de mes
balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est prsent plusieurs
fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce
dont je suis bien fch; mais vous qui connaissez mes habitudes tranges
et variables, vous n'en serez pas tonn; et, j'en suis sr, vous
n'attribuerez pas cette maladresse  aucun dessein d'offenser une
personne qui m'a montr beaucoup de bienveillance, et dont la rputation
et les talens lui donnent des droits  l'estime gnrale. Je me lve
trs-tard; je passe ensuite la matine  faire des armes et  boxer, et
 une infinit d'autres exercices trs-salutaires, mais qui n'auraient
rien d'agrable pour mes amis, que je suis forc de ne point recevoir
pendant ce tems-l. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le
bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou
chez lord Jersey, o j'esprais lui prsenter mes respects.

Je voulais lui crire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet
que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette
occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen
de dsobliger tout le monde, et que j'en suis dsol aprs.

Toujours tout  vous, etc.

Les billets suivans, non dats, et adresss  M. Rogers, doivent avoir
t crits vers cette poque.

Dimanche.

Je suis charm que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, 
l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y
aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre 
Shridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien
entendu de la mme manire que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au
pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_.

Toujours tout  vous.

Je viendrai vous voir  sept heures moins un quart, si cela peut vous
convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement
comme disait Johnson  quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans aprs
cela_.

Croyez-moi toujours, etc.

[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les crivains de
l'poque taient attaqus.
(_Note de Moore_.)]

Mardi.

Shridan tait d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre
invitation; mais il en a retrouv le souvenir au fond de la troisime
bouteille. Mme de Stal a accabl Withbread  force de parler; Shridan
s'est moqu d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre
serviteur  la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre
rouge, n'taient l que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dans
une sarabande russe avec beaucoup de force, de grce et d'expression.

Toujours, etc.


A M. MURRAY.

21 juin 1814.


Je suppose que _Lara_ est all  tous les diables, ce qui n'est pas
grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'vitera la
peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me
tourmente pas du tout; je ne serais pas fch de n'avoir pas  continuer
la copie qui va trs-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler
avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin
que je sois moins paresseux.

Tout  vous, etc.




LETTRE CLXXXVI.

A M. ROGERS.

27 juin 1814.


Vous ne pouviez me faire un prsent plus agrable que _Jaqueline_; elle
est pleine de grce, de douceur et de posie. Il y a surtout tant de
posie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple,
mais cependant suffisante. Je m'tonne que vous ne nous donniez pas plus
souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections
douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les
peindre avec autant de vrit et de bonheur que vous. J'avais presque
envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manire bien
_dnature_[119]; car je viens de digrer deux chants d'horreurs et de
sombres mystres.

[Note 119: Il ne nous a pas t possible de traduire plus exactement
le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_.
(_N. du Tr._)]

Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je
vous vienne prendre  l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dn hier avec
toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a t trs-gracieuse,
ce qui lui est plus ais qu' personne, quand elle le veut bien. Je n'ai
pas t fch de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu
toute sorte de bonts pour moi.

Toujours bien sincrement votre, etc.

BYRON.

_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilit d'un
rapprochement avec lord Carlisle? je suis dispos  faire tout ce qui
sera raisonnable ou mme draisonnable pour y parvenir. Je l'aurais
tent plus tt sans le _Courrier_, et la crainte qu' cette poque, on
ne se mprt sur mes motifs. Voyez, examinez.


Pendant un autre voyage de courte dure que je fis  cette poque 
Londres, je trouvai son pome de _Lara_, qu'il avait commenc  la fin
de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prt 
paratre. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que
nous nous rendions  quelque runion, rcit les cent vingt premiers
vers qu'il avait composs la veille, en mme tems il m'avait donn une
ide gnrale de la fable et des principaux caractres.

Ses petits billets  M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage,
sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai
dj cits; mais des matires plus importantes nous pressent, et je ne
m'arrterai pas  les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: Je
viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent
fourrer dans une preuve. Dans un second: J'espre que la prochaine
preuve sera meilleure; celle-ci et consol Job, si c'et t celle du
livre de son ennemi. Un troisime contient seulement ces mots: Mon
cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout 
vous, etc.

Les deux lettres suivantes me furent adresses  Londres  cette poque.




LETTRE CLXXXVII.

 M. MOORE.

8 juillet 1814.


Je suis revenu  Londres hier soir, et j'esprais vous voir
aujourd'hui. Je serais all chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne
sant du reste, je n'avais un petit mal de tte, suite de ce qu'on
appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de
redevenir plus rang. Naturellement, je serais bien fch que nos
parallles ne dviassent pas en une intersection avant votre _redpart_
pour la campagne, aprs la conclusion de ce procs[120] dont les
journaux nous ont entretenus; mais si vous tes trop occup, et que le
tems ou les affaires s'opposent  ce que nous nous voyions, je ne vous
en garderai pas rancune.

[Note 120: Il fait allusion  un procs en contrefaon intent 
l'un de ses confrres par l'diteur de mes oeuvres musicales, M. Power,
dans lequel j'avais t cit comme tmoin.
(_Note de Moore_.)]

Rogers et moi nous sommes ligus ensemble contre le public. Que notre
volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains
que _Jaqueline_, qui est vraiment trs-belle, ne se trouve l en
mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en
souffrirait le plus.

[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre  eux pour
cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le
refusai.
(_Note de Moore_.)]

Je vais du ct de la mer, et de l en cosse. Je n'ai rien fait, ou du
moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincrement, etc.




LETTRE CLXXXVIII.

 M. MOORE.


Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernire
lettre et le silence que j'avais gard avant vous ont mis de mauvaise
humeur, ou vous y ont laiss. N'importe, cela n'en vaut gure la peine.

J'ai reu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon
acqureur, n'a pas encore excut son paiement, et qu'il est peu
vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il
pourra payer, ainsi voil tous mes projets et toutes mes esprances
terrestres au diable. Lui (l'acqureur, le diable aussi, pour le cas que
j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une confrence demain, le
susdit acqureur ayant eu grand soin de s'informer avant si je
promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est
bien simple: il s'agit pour moi de rompre le march, ce qui quivaut 
ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux dlais, ce qui est
pire encore. Comme dit le proverbe: J'ai men mes porcs sur un march
musulman. Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de
la paternit desquels je me crusse sr, je serais aussi content, aussi
heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me
voir, je croirai que la banque de Samuel a saut aussi, et qu'y ayant
vos fonds placs, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre  la
livre sterling[122].

Toujours tout  vous, etc.

[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas
en Angleterre par son rapport  cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son
rapport  la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling
12 pences. Ainsi l'on dit qu'un ngociant donne un shilling pour dire 5
p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole
valant gnralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici  peu prs
21 p. 100 qu'il faut entendre.
(_N. du Tr._)]


 M. MURRAY.

11 juillet 1814.


Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce
soir_ l'preuve de _Lara_  M. Moore, n 33, Bury Street, parce qu'il
quitte Londres demain et dsire le lire avant de partir; de mon ct, je
serais bien aise de profiter de ses observations[123].

Toujours, etc.

[Note 123: Dans un billet que je lui crivis le lendemain avant de
partir, je lui disais: J'ai reu _Lara_  3 heures du matin; je l'ai lu
avant de m'endormir: j'en suis charm. J'emporte l'preuve avec moi,
etc.]


 M. MURRAY.

18 juillet 1814.


Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et
je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous
faire plaisir; quant  moi, je dois me taire, par modestie ou par
vanit.

[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paratre sur _le
Corsaire_ et _la Fiance d'Abydos_, dans le N XLV de la _Revue
d'dimbourg_.
(_Note de Moore_.)]

_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soire, je
vous serais oblig de l'envoyer  Mrs. Leigh, votre voisine, London
hotel, Albemarle-Street.




LETTRE CLXXXIX.

A M. MURRAY.

23 juillet 1814.


Je suis fch de vous dire que la gravure[125] n'a pas t approuve
des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'aprs lequel
cette planche a d tre faite. Je souponne qu'elle aura t grave
d'aprs une copie, et non d'aprs le tableau expos; dans cette ide, je
vous serais oblig, sinon d'y renoncer tout--fait, du moins de ne pas
vous presser de placer ce portrait en tte des volumes dont vous voulez
affliger le public.

[Note 125: Son portrait grav par Agar, d'aprs le tableau de
Philipps.]

Quant  _Lara_, ne vous htez pas trop non plus; je ne suis pas encore
bien dcid, je ne sais mme que dire ou que faire jusqu' ce que j'aie
de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la mme indcision. Je ne
sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'dition complte que
vous mditez, que de le hasarder seul; ou mme soutenu de la charmante
_Jaqueline_. J'ai t en proie  toute sorte de doutes, etc., depuis que
j'ai quitt Londres.

Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.




LETTRE CXC.

A M. MURRAY.

4 juillet 1814.


La minorit doit l'emporter dans ce cas, et je dsire qu'il en soit
ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous
me citez, quant  ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un ne
pour s'y tre rang. Je ne trouve personnellement pas de grands dfauts
 ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les
meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en
veux  aucun prix.

M. Hobhouse a raison quant  sa conclusion; mais je nie les prmisses.
Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scne n'est pas en Espagne, mais
en More.

[Note 126: Le nom de _Lara_.]

_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intressant que j'aie lu
depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je dteste***
et*** et*** et tout ce bavardage fminin dont nous sommes inonds depuis
quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aise, parce
que j'ai t fort long-tems en cosse; quoique je fusse bien jeune
alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des
plaines, et le langage m'en est encore familier.

Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme
une erreur, par rapport au systme fodal en Espagne... La scne ne se
passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite
note en prose  cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.

J'ai reu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage
ne mne  rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener
certains rsultats. Si vous avez quelque chose  me dire, crivez-moi.

Je vous salue, etc.




LETTRE CXCI.

A M. MURRAY.

3 aot 1814.


J'ai lieu d'tre surpris que vous n'ayez pas envoy la _Revue
d'dimbourg_, comme je vous en avais pri; j'espre qu'il ne faudra pas
vous crire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que
vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne
vous avais-je pas engag  suspendre toute publication jusqu' mon
retour?

J'ai reu une ptre fort amusante de Hogg, le pote berger, dans
laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du mtier
pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable
les emporte eux et lui. Voil un joli dbut pour vous engager  adopter
ce mme Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous
le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un pome tout prt pour
l'impression  vous donner en change pour vos billets,  condition
cependant que ceux-ci seront pays. Il faut voir quelles bndictions il
lance  M. Moore, pour m'avoir empch d'insrer _Lara_ dans le premier
numro du _Miscellany_[127].

[Note 127: M. Hogg avait espr que Lord Byron lui permettrait
d'insrer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait
dessein de publier  cette poque. J'en dtournai mon noble ami, parce
que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intrts
de sa gloire, mais non pour nuire  ceux de M. Hogg, dont j'admire,
comme je le dois, le talent si original.]

_P. S._ Sincrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait
parfaitement; c'est  coup sr un homme d'un grand talent naturel, et
qui mrite d'tre encourag. Il faut que je fasse quelque chose pour son
recueil, et vous ferez bien d'y regarder  deux fois avant de rejeter
ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg
dit que, tant que ce tems-l durera, il ne sera pas  l'aise, pour ne
rien dire de plus. Je voudrais que ces potes casaniers ttassent de
quelques bonnes bourrasques dans la Mditerrane, ou de la baie de
Biscaye, mme par un calme plat.




LETTRE CXCII.

A M. MOORE.

Hastings, 3 aot 1814.


Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour 
Londres trs-probablement. J'ai renouvel ici connaissance avec mon
vieil ami L'Ocan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi
agrable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait tre
le soir. Je me suis occup  nager,  manger du turbot,  entrer en
fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards,  couter les jubilations
de mon ami Hodgson  propos d'une femme qu'il a prise  son choix, 
grimper sur les rochers,  drouler du haut des montagnes, et surtout
pendant la dernire quinzaine,  savourer dans tous ses charmes le
_dolce far niente_. J'ai rencontr un fils de lord Erskine, qui dit
qu'il est mari depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_;
or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je
n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne ft-ce que pour tre tmoin de
la flicit suprme de tous ces renards qui se sont fait couper la
queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se
donner des compagnons d'infortune.

Je suis charm que _Lara_ vous plaise. Le n 45 de la _Revue
d'dimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reu. Jeffrey n'y est
que trop indulgent pour moi, et je commence  me croire un faisan dor
et  me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revtir.
Mais toujours le _surgit amari_: les rdacteurs du _Champion_ et du
_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon ptre
de consolation  lady J*** sur l'enlvement de son portrait par le
rgent, et les ont publis avec mon nom; c'est par trop mal, et cela
sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou
non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est  en
perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.

Vous recevrez, ds qu'ils paratront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux
avec quelques additions; en attendant, j'hsite toujours, je diffre
toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en prouve pas moins
 sa manire.

Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres
sterling de ddit, ce qui ne m'empche pas d'tre  peu prs ruin. J'ai
envie de m'y enterrer, de laisser crotre ma barbe et de me mettre 
vous dtester tous.

Oh! j'ai reu la lettre la plus amusante de Hogg, le pote berger; il
me prie de le recommander  Murray; et, parlant du libraire avec lequel
il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais pays, il
ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai
ri, et vous auriez ri vous-mme de la manire dont ce souhait bnvole
est amen. Cet Hogg est un tre trange et de grands talens, quoique
incultes. J'ai trs-haute opinion de lui comme pote; mais lui et la
moiti des troubadours d'cosse et des lacs sont gts par les petits
cercles et les petites socits qu'ils frquentent. Londres et le grand
monde, comme le disent les boxeurs, voil ce qu'il faut  un homme pour
lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les
Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sr que
Scott sera mal  son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon
Dieu! il faudrait  tous ces potes casaniers votre Atlantique ou ma mer
Mditerrane, et puis une promenade dans un btiment non pont pendant
une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou mme la baie de
Biscaye par un calme plat; cela leur largirait l'ame, et leur ferait
connatre bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours
illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commenant
par un simple adultre, et compliquant la chose chemin faisant.

J'ai fait passer votre lettre  Murray; par parenthse, vous aviez mis
sur l'adresse: A M. Miller. crivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce
que vous faites. Pas encore fini! En vrit, cela n'est pardonnable qu'
vous. Je suis fch d'apprendre que vous ayez un diffrend, ou plutt
que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux tre ni impertinent,
ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en
dire.

J'espre que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre
ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de
l'obtenir. Pour moi, srieusement parlant, je n'ai ni esprances ni but,
c'est  peine si j'ai quelques dsirs; je suis heureux sous de certains
rapports, mais non d'une manire qui puisse et qui doive durer. Le pire
est que je me sens nerv et indiffrent  tout. En vrit, si Jupiter
m'ouvrait son prcieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si,
comme le disent les nourrices, je suis n avec une cuillre d'argent
dans la bouche, elle est reste dans mon gosier et m'a gt le palais,
de manire que rien de ce que j'avale n'a de got,  moins que ce ne
soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez
forts pour me forcer  les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vtres
par cette longue diatribe, j'en diffre l'numration _sine die_[128].
Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.

[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indfiniment.
(_N. du Tr._)]

_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter
ses pchs quelqu'un qui convnt mieux que moi, habitu, comme je le
suis,  porter double charge en ce genre sans le plus lger
inconvnient.




LETTRE CXCIII.

A M. MURRAY.

4 aot 1814.


Comme je n'ai pas reu la plus petite rponse  mes trois dernires
lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numro de la
_Revue d'dimbourg_, je prsume que vous tes la personne infortune qui
prit dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutt  vos excuteurs
testamentaires qu' vous que j'adresse la prsente, regrettant
sincrement que vous ayez eu assez de malheur pour tre la seule victime
de cette joyeuse journe.

Je prendrai donc la libert de dire  ces messieurs, quels qu'ils
soient, que je suis un peu surpris de la ngligence antrieure du dfunt
 mon gard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une
certaine publication, contre laquelle j'ai protest et je proteste
encore par ces prsentes.

Je suis votre ou leur trs-humble, etc.


LETTRE CXCIV.

A M. MURRAY.

5 aot 1814.


La _Revue d'dimbourg_ est arrive; merci. Je vous envoie une lettre de
M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait.
Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous
conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il parat que le
_portrait fidle et anim_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je
vous en flicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voil tout.
Srieusement parlant, si j'ai retard votre voyage en cosse, je suis
fch que vous ayez pouss si loin la complaisance, d'autant plus que,
pour les choses de peu d'importance, vous avez une mthode
trs-expditive, tmoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de
prose_ qui nous donna la fivre  lui et  moi.

Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je
crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger.
Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous tonner
qu'il l'accepte.

En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume parat assez bien
extrieurement. Je serai  Londres la semaine prochaine; en attendant je
vous souhaite un bon voyage.

Tout  vous, etc.




LETTRE CXCV.

A M. MOORE.

12 aot 1814.


Je n'tais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire
autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour complter son
paiement d'ici  samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling,
le domaine, ses dpenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en
avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule  part, et
un accueil pieux mais affectionn. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois
_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succs? c'est ce que
j'ignore.............................................................
.....................................................................

Il y a quelque chose de fort drle  vous voir devenu l'un des
rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des
plus endurans; il pourrait se porter  quelque action tragique, rien que
pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait  tre
tu pour un article de vous, ce serait une singulire conclusion. Pour
moi, comme dit Mrs. Winifred, il m'a trs bien fait la chose, surtout
dans son dernier numro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le
plus habile des critiques, et je ne dsire pas le voir tuer, quoique
bien d'autres, j'en suis sr, en seraient ravis, pour lui apprendre 
avoir tant d'esprit et de malice.

Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colre contre une
bouteille d'encre, que j'ai jete la nuit par la fentre; qu'en est-il
rsult? le lendemain j'ai t stupfait de voir qu'elle s'tait brise
et renverse sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et
l'avait barbouille comme  plaisir. Voyez quelle a d tre ma douleur,
et quelles pigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa msaventure.

Il m'est arriv quelque chose de presque aussi comique,  un thtre
bourgeois prs de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis
querell dans l'obscurit avec un homme pour m'avoir, assez
grossirement il est vrai, demand qui j'tais: je l'ai suivi jusque
dans le foyer (une curie par parenthse), en fureur, au milieu d'une
foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'tait un
cabotin gag pour jouer avec les amateurs, et qui devint trs-poli,
quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous
auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vtemens ou plutt de
l'absence des vtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en
furie, et de l'tonnement que ma prsence y causa. J'tais sorti de la
salle pour prendre le frais dans le jardin: l je fus poursuivi par
quelques chiens; je m'loignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je
rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de l que
vint tout ce fracas.

Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure
venue; les gens commencent  tre passablement las de moi, et pas trop
charms de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs,
in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son pome.

Murray parle d'oprer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais
signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le
blme l'un sur l'autre. Srieusement, je ne m'en soucie aucunement, et
je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.

Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si
c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.

Toujours tout  vous, etc.




LETTRE CXCVI.

A M. MOORE.

13 aot 1814.


J'ai crit hier  Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre 
maman. Le tems de mon sjour en ville est si incertain, que vos paquets
pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne
resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne
sais pas non plus exactement o je vais aller; probablement cependant 
Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai
encore les faire parvenir  notre nouvel alli: Mais pass ce jour-l,
je ne puis vous rpondre qu'il soit encore tems.

*** a, dit-on, t exil de Paris, pour avoir dit que les Bourbons
taient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui
rendre le compliment...................................................

Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient tre divorcs,
du moins  ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas
davantage. Jeffrey a t plus que juste  mon gard; quant  son conseil
d'crire une tragdie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en
ce moment. Un homme ne saurait s'occuper  peindre un naufrage, quand
son btiment est  _sec,  mts et  cordes_ par un coup de vent, ou au
moment de toucher. Quand je serai encore une fois  terre, je verrai ce
que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette
tempte, Melpomne ne manque pas de soupirans plus anciens et plus
habiles que moi pour la consoler.

Quand je serai  Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, mme
quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer
de vous plus long-tems. L'abbaye mrite d'tre vue comme ensemble de
ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait
de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les
revenans[129], les constructions gothiques, les pices d'eau et la
dsolation qui y rgne en font encore un sjour trs-gai.

Toujours tout  vous, etc.

[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier sjour 
Newsteadt qu'il s'tait lui-mme figur voir lui apparatre le moine
noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction
des monastres, et qu'il dcrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans
doute d'aprs le souvenir de son aventure imaginaire.

On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi  miss Fanny Parkins,
cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mmoire.
(_Note de Moore_.)]




LETTRE CXCVII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.


Je vous suis fort oblig des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois
que vous m'avez envoys, mais j'aurais autant aim ne rien recevoir en
ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le
mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi,
mme la crme. Je suis charm d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale
aient t bien traits par les journaux dont vous parlez.

Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance
utile pour tous les deux. La dernire chose un peu honnte dans ce genre
est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succs
pendant plusieurs annes qu'il a paru; il est vrai qu'il avait
l'avantage d'tre  la fois diteur et principal rdacteur. Le _Spleen_
et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de
Shenstone et de beaucoup d'auteurs clbres ont paru pour la premire
fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey,
etc., je ne vois pas pourquoi vous ne russiriez pas aussi bien
aujourd'hui; une fois commence, votre entreprise ne manquerait pas
d'tre soutenue et recherche par les potes plus jeunes et moins
connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est
excellent, Moore, Hobhouse, moi-mme, et bien d'autres, serons charms
de nous y essayer de tems en tems; peut-tre mme, avec un peu d'adresse
et de flatterie, pourriez-vous dcider Campbell  y contribuer aussi. A
propos, il a, tout imprim, mais non publi, un pome sur une scne en
Allemagne, en Bavire, je crois, que j'ai vu l'anne passe, et qui est
parfaitement digne de lui, c'est--dire parfaitement beau. Je ne sais ce
qui peut l'empcher de le publier.

Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S***  propos du
refus de graver d'aprs Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il
lui plaisait de mtamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouv, je crois,
la clef de cette nigme. Il parat, d'aprs les journaux, qu'un des
prdicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me
rendre compte de la confusion d'ides et de mots dudit S*** qu'en
supposant qu'il a sa pauvre tte pleine de Johanna et de ses aptres.
C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans
doute que S*** est un des fidles de cette vieille nouvelle vierge mre
par l'opration du Saint-Esprit.

Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit
grosse  soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un
plus grand qu'elle ait trouv quelqu'un pour l'engrosser.

[Note 130: M. Gifford crivit la note suivante sur une copie de
cette lettre:

Il est  regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux
pote, dans sa _Pucelle  la cour_, lui aurait fourni de bonnes
plaisanteries sur la grossesse de Johanna.
(_Note de Moore_.)]

Si vous n'alliez pas  Paris ou en cosse, je vous enverrais du gibier.
Si vous avez chang de rsolution, faites-le-moi savoir.

_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggre votre envoi. Il ne
promet pas beaucoup sparment; mais, runi aux autres, il tiendra bien
sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici
l'ordre que je prendrais la libert de vous recommander:
_Childe-Harold_, les _petits pomes, le Giaour, la Fiance, le Corsaire,
Lara_; ce dernier complte la srie par l'extrme ressemblance qu'il
offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des
_Potes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations 
cet gard; car, si cela tait vrai, il faudrait l'empcher.




LETTRE CXCVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.


Je crois que, dans son intrt et le vtre, M. Hogg serait, comme
diteur, un critique aussi svre qu'Iago, et qu'une telle entreprise,
pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but  tous deux.
Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon
nombre de collaborateurs; je dis bon en qualit, car, par le tems qui
court, il est peu  craindre que la quantit vienne  manquer. Il peut y
avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien
difficile que dans six in-quartos de posies il n'y ait pas des choses
faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de
la grandeur et de la varit de son talent.

Je suis dans un moment d'inactivit; j'ai lu le peu de livres que
j'avais ici, et me voil forc de pcher pour tuer le tems. J'ai pris
beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une
consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.

Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espre qu'on imprime _le
Corsaire_ d'aprs l'exemplaire que j'ai corrig, avec les vers ajouts
au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je
vous ai envoyes pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopt est
trs-bon.

Mes damns domestiques ne m'ont pas envoy mes journaux depuis
dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui
donc lui a fait son petit prophte? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je
ne serais pas fch d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le
salut ternel pour une demi-guine par tte, le propritaire de la
taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir
de vendre prcisment le double pour un billet d'admission  un simple
banquet terrestre. Srieusement parlant, je crains que toutes ces
jongleries ne fournissent matire aux railleries et aux plaisanteries
des incrdules.

Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la
Libert_; il a choisi un singulier lieu pour crire ce dernier ouvrage.
Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.

Toujours tout  vous, etc.




LETTRE CXCIX.

A M. MOORE.

Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.


Voici la quatrime lettre que je commence pour vous depuis le
commencement du mois. La finirai-je ou la brlerai-je comme les autres?
c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous
expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas crit, _pourquoi_ je ne vous ai
pas appel ici, comme j'en avais le projet, avec une infinit d'autres
_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fracheur. En un mot, il
faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous
_m'accordiez_ plus de _rmission_ que saint Anastase ne vous en
accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystrieux de ses
pieuses nigmes. Je crois, et ce pourrait bien tre aussi l'opinion de
saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que
celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succs
pour un seul et mme numro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous
mler en ce moment de l'incomprhensible, car si Johanna Southcote se
trouvait rellement.....

Maintenant, un peu d'gosme; voici l'tat de mes affaires. Demain je
saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes
plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit
jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est
rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 dj payes; mon
soi-disant acqureur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai
pay quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contract d'autres; mais
j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dpenser 
mon gr en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et
j'espre que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi
je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de
Parmesan; et de voir, de l'Italie, les ctes de la Grce, ou plutt de
l'pire, comme autrefois  la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir
celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dpend d'un vnement qui peut
arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain  quoi m'en tenir; et, si la
chose se fait, ce ne sera gure le moment de voyager  l'tranger.

Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothtique, vous aurez bientt de
mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une rponse.

Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.


La _circonstance importante_  laquelle il fait allusion ici, c'est sa
seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le
rsultat. Voici, autant que je puis m'en fier  ma mmoire, la manire
dont il raconte lui-mme, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le
portrent  cette dmarche. Une personne pour laquelle il professait
depuis un certain tems la plus grande amiti et la plus grande
confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses taient la
position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra
avec force la ncessit de se marier; et, aprs quelques discussions, il
y consentit. Restait le second point en dlibration: quel devait tre
l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame,
il dsigna lui-mme mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y
opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait,
pour le prsent, point de fortune, et que l'tat embarrass de ses
affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une;
secondement, que c'tait une femme savante, et qu' ce titre elle lui
convenait encore moins. En consquence de ces observations auxquelles il
se rendit, il fut convenu que son ami crirait, pour lui, une lettre de
demande  l'autre dame; ce qui fut fait; et une rponse ngative leur
arriva un matin qu'ils taient ensemble. Vous voyez, dit Lord Byron,
qu'aprs tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui crire. Il
le fit; et ds qu'il eut fini, son ami, qui continuait  lui faire les
reprsentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut
et dit: En vrit, voil une bien jolie petite lettre; c'est dommage
qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien
tourne.--En ce cas, elle partira, dit Lord Byron. Et en disant cela,
il cacheta et expdia immdiatement cette lettre d'o dpendait sa
destine.




LETTRE CC.

A M. MOORE.

15 septembre 1814.


Je vous ai dj crit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore
dpass mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore
celle-ci, pour vous dire que je suis charm d'avoir une filleule, et que
je lui enverrai un hochet de corail que j'espre lui faire accepter ds
que je serai de retour  Londres.

Ma tte est, dans ce moment, dans un tat complet de confusion, par
suite de diffrentes causes que je ne puis vous dtailler ni vous
expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont t des plus
innocentes: la pche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour
des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au
point d'en tre malade; de sorte que j'en suis arriv  casser des
bouteilles  _soda-water_  coup de pistolets,  sauter dans l'eau, 
ramer dessus, et  tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous
fatiguer des ennuis de mon oisivet, vous qui tes bien occup, et
heureusement occup, je l'espre? Quant  moi, je suis heureux aussi 
ma manire; mais, suivant mon habitude, j'ai trouv moyen de me mettre
dans deux ou trois perplexits, dont je ne vois pas bien comment je
pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-tre demain, une d'elles
sera termine.

Vous ne me dites pas un seul mot de votre pome. Je dsirerais le lire
ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort 
l'ouvrage ni  l'auteur. Je crois vous avoir parl de _Lara_ et de
_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutt l'ami d'un de mes amis les lisait
dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel
en tait l'auteur. Le matre du livre rpondit qu'il y en avait deux.
Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte  demi;
quelque chose comme la socit Sternhold et Hopkins.

Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis
charm d'tre l'un des _Arcades ambo et cantare pares_.

Adieu. Je suis, etc.




LETTRE CCI.

A M. MOORE.

Newsteadt, 20 septembre 1814.


Voici pour celle qui a long-tems veill les soupirs du pote, pour la
jeune fille qui a donn  ses chansons ce que l'or n'et jamais pu
payer.
(_Mlodies Irlandaises_.)


MON CHER MOORE,

Je vais me marier, c'est--dire je suis accept[131], et le reste s'en
suit ordinairement. La mre des Gracques (que je dois procrer), vous la
regardez comme d'un caractre trop svre pour cadrer avec le mien,
quoique ce soit le phnix des filles uniques, qu'elle jouisse de la
plus haute rputation parmi toute sorte d'hommes, et qu'enfin elle soit
pleine des plus excellentes qualits comme Desdemona. La personne en
question est miss Milbanke, et j'ai permission de son pre d'aller les
visiter en qualit de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant
d'avoir rgl quelques affaires  Londres, et m'tre procur un habit
bleu.

[Note 131: Le jour qu'il attendait sa rponse, il tait  dner
quand son jardinier entra et lui prsenta l'anneau de mariage de sa
mre, que celle-ci avait perdu plusieurs annes avant, et qu'il venait
de retrouver en bchant par hasard sous sa fentre. Presque au mme
moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'cria: Si
c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau. C'tait en
effet un consentement trs-flatteur; et la dame en avait expdi un
double  Londres, au cas qu'il ne ret pas sa lettre  Newsteadt.
(_Memoranda_.)]

On dit qu'elle aura de gros hritages: en vrit je n'en sais rien, et
ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est
qu'elle a des talens et d'excellentes qualits. Quant  son jugement,
vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, aprs avoir refus six
autres prtendans.

Si vous avez des objections contre ce mariage, prsentez-les-moi, je
vous prie, parce que maintenant je suis rsolu, dtermin, et que je
puis d'autant plus aisment couter le langage de la raison que cela ne
changera rien  la chose. Des circonstances peuvent se prsenter qui
rompraient ce mariage, mais j'espre que non. En attendant je vous
communique _un secret_, du moins jusqu' ce qu'il lui plaise de rendre
la chose publique, c'est que je me suis propos et que j'ai t accept.
Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait
traner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espre
tre ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-pre.

Si cela n'tait pas arriv, je serais all en Italie. Quand je
redescendrai, peut-tre aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de
moi  Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de
vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.
Naturellement me voil forc de me rformer entirement, et
srieusement, si je puis contribuer  son bonheur, j'assurerai le mien.
C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un
peu plus moi-mme.

Je suis toujours, etc




LETTRE CCII.

A LA COMTESSE DE ***.

Albany, 5 octobre 1814.


CHRE MILADY ***,

Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne
puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure  deux
cents milles d'ici, et ds que mes affaires seront arranges ici, il
faut que je me hte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la
personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez
penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que
le sont ordinairement les clibataires dans ces conjonctures
sentimentales. Voil trois semaines que je suis accept; mais quand
l'heureux vnement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas
exactement: cela dpend en partie des gens de loi qui ne sont jamais
fort presss. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce
le plus lger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent tre
rciproques: ce n'est mme plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait
un: dj tous les parens des deux cts nous accablent des flicitations
les plus ennuyeuses.

Vous connaissez peut-tre cette demoiselle? Elle est nice de lady
Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos
connaissances, et n'a qu'un dfaut, c'est d'tre infiniment trop bonne
pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent
pas  ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui
m'aurait vit bien des peines et des embarras. Elle s'est occupe
pendant l'intervalle  refuser une demi-douzaine de mes amis intimes,
comme elle m'a d'abord refus moi-mme, et enfin a consenti  me
prendre, ce dont je lui suis fort oblig. Je voudrais que tout cela ft
fini, car je hais le fracas, et un mariage en amne toujours; et puis je
ne puis me marier,  ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis
supporter un habit bleu.

Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdits; vous savez qu'il me
faut maintenant tre srieux tout le reste de la vie: c'est ici une
dernire pice de bouffonnerie que je vous cris les larmes aux yeux, en
attendant le bonheur. Croyez-moi bien srieusement et bien sincrement
votre oblig serviteur.

BYRON.

_P. S._ Mes complimens  mylord  son retour.




LETTRE CCIII.

A M. MOORE.

7 octobre 1814.


Malgr l'article contradictoire qui doit avoir t envoy au
_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en
accuserais Claughton, et cependant je l'en souponne, parce que cela
aurait pu interrompre le renouvellement de notre march, si nous avions
voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens
de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma
future est tout ce que je pouvais dsirer: tous ceux de l'opinion
desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens
en sont galement satisfaits.

Perry a t bien fch, il s'est _contre_-contredit, comme vous le
verrez dans son journal de ce jour. Certes c'tait l une infernale
insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal
du propre comt de sir Ralph Milbanke, et devait passer  ses yeux, et 
ceux de sa famille, comme un dsaveu de ma part. J'ai crit pour
dtruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et
j'ai joint  ma lettre celle de Perry, qui tait pleine de bienveillance
et de politesse pour moi.

Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalit, chaque
scne du drame de ma vie est toujours marque par quelque clat d'un
genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et
comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espre
qu'elle ne me traitera pas comme cet Athnien qui voulut _prendre_ tout
le mrite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion,
mais qui, ds ce moment-l, ne prit plus de villes. Le fait est que
cette reine des desses m'a jusqu'ici tir de bien des mauvais pas, et
j'espre qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile,
puisque je lui en laisse tout l'honneur.

Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne
faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que
vous russirez  tout. Il y a de l'esprit, du got, de la gait et de la
svrit cependant dans chaque ligne de cet article.....................
........................................................................

Que vous soyez l'un des rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_, que je
sois votre ami, que Jeffrey le soit et  un tel point de nous deux;
voil des vnemens qui n'ont pas t calculs par M.... Comment
l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilits_?

Mais, Tom, voil que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous
hterez-vous de paratre avant lui, ou bien attendrez-vous que cette
tempte soit venue briser les talages des libraires?... mauvaise
mtaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est
aussi dplace et aussi dplaisante que celle de ***. Je suis de
trs-bonne heure, et viens cependant d'crire une lgie sur la mort de
sir P. Parker. C'tait mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu
depuis mon enfance. Nos parens m'en ont pri; je l'ai crite et remise 
Perry, qui demain la fera paratre dans le _Morning-Chronicle_. Je le
regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et
certes je n'eusse pas song  le pleurer en vers sans la demande
pressante de ses amis.

J'espre quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par
Newsteadt; il faut que vous veniez  ma rencontre  Nottingham, et que
vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le
saurai.

Je suis toujours, etc.

_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends
parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort
jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle
sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demand. Je ne
l'ai pas vue depuis dix mois.




LETTRE CCIV.

A M. MOORE.

15 octobre 1814.


Si mon mariage devait amener quelques diffrences dans mon commerce
avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre
parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je
le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je
n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable
qu'elle se trouvera tre un excellent parti. Son pre lui donnera et
laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes esprances du
ct de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la
baronnie reviendra, dit-on,  sa soeur, lady Milbanke. Cela dpendra de
sa volont; mais il parat bien dispos pour elle. Elle est fille
unique, et les biens de son pre, quoique les lections lui aient cot
beaucoup, ne laissent pas d'tre encore considrables. Il en a plac une
partie sur la tte de sa fille; mais s'il les lui donne immdiatement en
dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'aprs ce
qui m'en a t dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je
tche de disposer mes proprits en homme qui va se marier, et je me
dispose  partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix
jours.

Il ne m'tait pas entr dans l'ide qu'elle et de l'inclination pour
moi; il parat cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi
trs-froide, et il parat que je me trompais encore en cela; c'est une
longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant 
ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le
catalogue; vous en entendrez assez parler; car il parat que, dans tout
le nord de l'Angleterre, elle est cite comme un modle. Il est fort
heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille rputation, puisque de
mon ct je prsente un tel dficit sous le rapport de la moralit: tout
cela est d  ma _chienne d'toile_, comme le dit le capitaine
Tranchemont.

Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parl assez de moi dans
votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de
plus?.................................................................
......................................................................

Eh! votre ouvrage si long-tems retard, si impatiemment attendu? Je
suis sr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott.
Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais  dire. Vous ne
devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait
tonn si l'on vous savait si timide, quoiqu'aprs tout, cette dfiance
soit, je crois, la marque la plus assure du vritable talent. Bonjour,
j'espre que nous nous reverrons bientt: en attendant, je vous crirai;
vous devriez bien venir au-devant de moi  Nottingham? Dites donc _oui_,
je vous en prie.

_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier
fruit.




LETTRE CCV.

A M. HENRY DRURY.

18 octobre 1814.


MON CHER DRURY,

Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas
encore accus rception. Maintenant en voici une qui me concerne; je
vais me marier, et je suis accept depuis un mois. C'est une longue
histoire; en consquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien
attachement, et mme un attachement rciproque, encore que je ne sache
cette dernire circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que
j'ai presque toujours mene depuis le tems o j'tais votre lve, est
cause en partie des retards qu'a prouvs cette affaire, maintenant
arrange. Nous n'avons plus maintenant  attendre que les arrangemens
des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra 
Seaham, dans le rle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme 
moi....................................................................
.......................................................................

J'espre que Hodgson est en bon chemin pour le mme voyage; je l'ai vu
 Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se marit en mme
tems que moi. J'aimerais  faire la chose en compagnie, comme des gens
qui assistent  une sance de physique, tenant tous la mme chane, et
recevant  la fois des mains les uns des autres la mme commotion
lectrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout
tellement au srieux, il est si mlancolique, si positif, si formaliste,
qu'il y a de quoi nous dmonter, nous autres hommes du bel air..........
........................................................................

On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas
prendre un bleu, cela est trop commun; je dteste un habit bleu!

Je suis, etc.




LETTRE CCVI.

A M. COWELL.

22 octobre 1814.


MON CHER COWELL,

Mille remerciemens sincres pour votre lettre obligeante; le pari tait
de 100 livres sterling  Hawke et 50  Hay, rien  Kelly, contre une
guine que chacun des deux premiers m'a donne[132]. Je vous serais
trs-oblig de me reprendre si je commets quelque erreur en tablissant
ainsi ce pari, et de communiquer  Hodgson tout ce que vous vous
rappelez  ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a rclam l'argent d'un
pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et
depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prvenir de pareils
dsagrmens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses
se sont passes, et de dire  Hodgson ce que votre mmoire vous fournit
 cet gard.

[Note 132: Contre ces 2 guines, Lord Byron s'tait engag  leur
payer,  l'un 100 et  l'autre 50 guines, s'il se mariait jamais.]

J'espre vous voir bientt en passant par Cambridge. Mes complimens 
Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.

BYRON.


Peu aprs la date de cette lettre, Lord Byron alla  Cambridge voter en
faveur de M. Clarke, candidat du collge de la Trinit, pour la place de
professeur fonde par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se
passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment o il
remettait son vote au vice-chancelier de l'universit dans la _chambre
du snat_[133], les lves non gradus placs dans la galerie se
hasardrent  tmoigner leur admiration pour lui par un murmure
d'applaudissement et un trpignement gnral de pieds. Ce manque de
dcorum fut cause que le vice-chancelier fit immdiatement vacuer la
galerie.

[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tomb le traducteur
prcdent, nous ne nous serions pas avis de faire observer qu'il ne
s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout
simplement de la grande salle du collge, de la _salle des actes_, comme
on l'appelait autrefois dans nos collges. On nomme _le snat_, dans un
collge anglais, la runion des matres et des lves en grade, ce qui
quivaut  nos _sergens_ et _caporaux_, et  nos _chefs_ dans les
collges royaux et communaux. Ces lves en grade sont appels
concurremment avec les matres  juger et  punir, entre autres, toutes
les fautes dshonorantes pour l'tablissement.
(_N. du Tr._)]

Appel  Londres par mes affaires, au commencement de dcembre, j'eus
occasion de jouir souvent de la socit de Lord Byron, et d'observer
l'tat de son ame et de ses sentimens  la veille du grand changement
qui allait s'oprer dans sa destine. Mais je vis avec peine qu'il
fallait renoncer aux esprances que j'avais formes, et que le mariage
ne devait pas le ramener  un genre de vie plus rgulier, et par
consquent plus heureux. En mme tems se rveillrent en moi les doutes
que j'avais souvent entretenus, qu'il ft jamais fait pour le mariage.
J'eus des craintes ds-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et
les vnemens dplorables qui suivirent ne les ont que trop ralises.

D'abord, je crois que rarement les hommes d'un gnie extraordinaire sont
susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui
font le charme de la vie domestique; je ne sais mme s'ils le sont
jamais. Un malheur des grands gnies, dit Pope, c'est que leurs amis
eux-mmes sont plus disposs  les admirer qu' les aimer. Cette rgle
admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en tait une: j'en ai une
preuve irrcusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirs.
Mais peut-tre ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature mme
du gnie et de ses travaux, que tel doit tre le sort de ceux qui en
sont dous  un degr minent, et que les mmes qualits qui commandent
en eux notre admiration les empchent de se concilier notre amour.

En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'tude de soi, penchant
naturel  tous les hommes de gnie, est une habitude peu sociale, je
dirai mme peu aimable. En outre, une des sources principales de
sympathie et de socit parmi les hommes ordinaires est le besoin
rciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or,
l'action de ce principe social doit forcment s'affaiblir pour ceux qui
possdent en ce genre des trsors qui leur suffisent, et qui sont assez
riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi
indpendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude,
que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres penses_, qui
conduisit Byron, aprs Pope,  prfrer le silence de son cabinet  la
plus agrable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre
fonds diminue pour les hommes de gnie la ncessit du commerce avec les
autres hommes, mais elle leur en inspire le dgot, et la socit de
ceux que la nature a moins favoriss qu'eux  cet gard leur devient un
fardeau et un ennui que l'amour et l'amiti mme ont peine  leur faire
supporter. Rien n'est plus ennuyeux, dit le pote de Vaucluse, pour
expliquer la raison qui lui faisait ngliger le commerce de quelques-uns
de ses meilleurs amis, rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des
gens qui ont moins d'intelligence que nous.

Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent,
plus que toute autre chose,  dtacher de la vie relle l'homme de
gnie.  force de substituer les sensibilits de son imagination 
celles de son coeur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus
de ralit que celui dans lequel il pense. Les images idales du bon et
du beau qui l'entourent dans ses rveries l'accoutument bientt 
regarder tout ce qui est au-dessous de ce type lev, comme indigne de
ses soins, jusqu' ce qu'enfin, son coeur se glaant  mesure que son
imagination s'chauffe, il arrive souvent que plus il raffine et
embellit sa thorie des affections sociales, moins il se trouve propre 
les pratiquer[134]. De l vient que souvent, chez des personnes de ce
caractre, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle,
sortie de leur cerveau, usurper la place des objets rels et naturels de
leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa
vie errante et agite  nourrir sa folle passion pour cette Batrice,
tre imaginaire, et qu'il a immortalis. Ptrarque, qui ne put souffrir
sa propre fille dans sa maison, dpensa trente-deux ans de posie et
d'affection dans un amour idal.

[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop
d'exemples de ce contraste dplorable entre leurs sentimens et leur
conduite, que produit le passage du sige de la sensibilit du coeur  la
tte. Alfieri, qui adressait  sa mre des sonnets pleins de tendresse,
ne la vit qu'une seule fois, aprs en avoir t spar ds l'enfance,
quoiqu'il passt frquemment  peu de milles de sa demeure. Malgr cette
grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut,  ce
qu'il parat, un poux ngligent et un pre trs-dur. Enfin, Sterne,
pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la
sensiblerie  propos d'un ne mort, que venir au secours d'une mre
vivante.
(_Note de Moore_.)]

En effet, il est de la nature et de l'essence mme du gnie d'tre
toujours attentivement occup de _soi_, comme du grand foyer, du centre
gnrateur de la force; semblable  soeur Rachel du Dante assise tout le
jour devant son miroir:

                        _Mai non si smagna
       Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_.

Cette facult de se concentrer en soi-mme, qui met seule en jeu toutes
les autres facults du gnie, n'a pas naturellement d'ennemis plus
redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlvent l'ame
 elle-mme et la portent vers les autres. En consquence, on trouvera
gnralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appels 
l'immortalit se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des
liens trop resserrs, qu'ils ont nglig ce qui aurait pu les rendre
aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se rserver les
chances plus hautes et plus hasardeuses d'tre grands. En parcourant la
vie des hommes qui se sont le plus illustrs dans la posie, celui de
tous les arts o les traits du gnie sont peut-tre le plus fortement
marqus, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homre
jusqu' Byron, ils ont t, quoique dans des degrs diffrens, des
esprits inquiets, amans de la solitude, renferms en eux-mmes comme le
ver  soie dans sa coque, trangers ou rebelles aux liens domestiques,
portant partout avec eux dans leurs ames un dpt destin  la
postrit, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et
lui sacrifiant presque toutes autres penses, toutes autres
considrations[135].

[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art
thtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux
qu'on appelle d'imitation, une sensibilit relle est un grand obstacle
 la perfection, _la sensibilit tant_, selon lui, _le caractre de la
bont de l'ame et de la mdiocrit du gnie_.
(_Note de Moore_.)]

Pour se livrer  la posie comme il faut, dit encore Pope, on doit
abandonner pre et mre et ne s'occuper que d'elle seule. Dans ce peu
de mots est trac le seul sentier qui conduit le gnie  la perfection.
Ce n'est qu' ce prix que l'on acquiert les premires places dans le
temple de la renomme; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de
l'homme tout entier. Quelque dlicieux que soit donc le spectacle de
l'homme de gnie, apprivois, pour ainsi dire, par la socit, et
portant docilement le joug qu'elle impose, clairant, sans la troubler,
la sphre dans laquelle il se meut, malgr l'admiration qu'il nous
inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manire
si douce et si facile qu'on a jamais lutt pour l'immortalit et qu'on
l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le pote peut avoir de
la popularit, il peut tre aimable et aim, il est dans la route qui le
mne au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui
conduit  la grandeur et  la perfection. Il ne porte pas les marques
dont la renomme a toujours distingu ses grands martyrs du reste des
hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller,
captiver le cercle qui l'entoure, et mme tous ses contemporains, mais
il n'ira pas  la postrit. Lord Byron tait,  beaucoup d'gards, une
exception remarquable  la peinture gnrale que nous venons de tracer
de cette classe d'tres suprieurs  laquelle il appartenait. N avec
des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'tait trop bien
empar de ses sympathies, ds le commencement, pour permettre  son
imagination d'usurper entirement la place de la ralit, soit par
rapport  ses sentimens, soit par rapport  leurs objets. En effet, sa
vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son gnie, qui le
ramenait sans cesse en lui-mme, et ses passions, son ambition, sa
vanit qui le prcipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et
le rattachaient  ses intrts. Bien qu'on puisse dire que le _pote_
et t plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ et
t moins ardent dans ses gots et dans ses dsirs; c'est pourtant ce
mlange, cette lutte du _pote_ et de l'_homme_ qui font que ses
ouvrages portent  un si haut degr le cachet de la vie relle, et qu'
l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile
autant que lui  prendre tous les tons,  exprimer tous les sentimens
tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans
le coeur humain.

Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son temprament
si ardent, prtaient  ses peintures de la socit une substance et une
vrit dont celles des autres hommes de gnie ont trop souvent manqu,
on ne saurait s'tonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se
dvelopper de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire  la
fin sur son coeur quelques-uns des effets, suites invitables de la
prdominance de cette facult. On a pu remarquer en effet que l'poque 
laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle o il
n'tait pas encore arriv  la conscience entire de tout son gnie,
avant que l'imagination ft habitue  ces peintures brlantes, auprs
desquelles tout le reste semble froid et dcolor. Du moment o il se
trouva ainsi initi aux merveilles de son propre esprit, il commena 
sentir le dgot des ralits de la vie. Et mme ce besoin d'affection
que la nature avait implant en lui ne pouvait soutenir son ardeur  la
poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce
qu'il avait _imagin_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son
imagination, jointe  celle de son temprament, le rappelait  un
sentiment qui,  ses yeux, ressemblait  de l'amour; mais on peut douter
que son coeur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et
qu'une fois lanc dans la mer sans rivages de l'imagination, il et
jamais pu tre ramen et fix par aucun attachement durable. Il n'y eut
que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, chauffrent
passagrement ses penses et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne
furent gure que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualits
que celles dont son imagination les avait orns, et qui n'eussent pu
supporter l'preuve d'un mois ou mme d'une semaine de vie domestique.
Ce n'tait gure que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il
voyait dans chaque nouvelle matresse, et tandis qu'il se persuadait
qu'elles lui fournissaient le modle de ses hrones, il ne faisait que
se figurer au contraire ses hrones en elles.

Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prdominance de son
imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consign
lui-mme dans le journal dont nous avons donn des extraits; souvent,
dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se
surprenait soupirant aprs la solitude de son cabinet. C'tait l en
effet, c'tait dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'tait
le sige principal de l'empire et de la gloire de ses matresses.
C'tait l que, sans craindre le contact de la ralit, le
dsenchantement de la vrit, il pouvait les voir  travers le milieu
brlant de son imagination, et qu'aprs un court dlire de quelques
jours ou de quelques semaines, il traait pour la postrit un rve de
passion et de beaut.

Tandis que tel tait le caractre fantastique de tous ses amours, 
l'exception du seul qui dura toujours avec et aprs tous les autres, ses
amitis, quoique moins sujettes  l'influence de son imagination, ne
laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers  la
nature de tout son tre. Il disait souvent, et on le retrouve
frquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le gnie de l'amiti_,
et que, quelques dispositions qu'il et pu avoir autrefois pour ce
sentiment, elles s'taient vanouies avec les annes de sa jeunesse.
S'il veut parler de l'amiti d'aprs l'ide romanesque qu'il en
concevait tant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire
qu'il se sentait incapable d'une amiti vive, mle, durable, une telle
accusation contre lui-mme est injuste, et je ne suis pas la seule
preuve vivante du contraire.

Et cependant, dans ses amitis elles-mmes on peut voir jusqu' un
certain point les effets d'une imagination trop exalte, qui le rendait
insensible au contact de la froide ralit. On dit que Ptrarque, qui,
sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut tre pris comme
une personnification du _pote_, vitait  dessein de se trouver trop
frquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilit
scrupuleuse qui lui tait personnelle, il n'arrivt quelque chose qui le
refroidt  leur gard[136]. Bien que Byron ft naturellement d'un
caractre trop bon et trop social pour songer seulement  une pareille
prcaution, c'est cependant un fait  l'appui du principe d'aprs lequel
agissait Ptrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son ge
mr, ceux avec lesquels il avait le moins vcu taient ceux dont il
parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent 
l'preuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'tre
adopts comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en
consquence  ce brillant coloris dont il revtait tout ce qui
l'intressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, aprs les morts, qui ne
risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit,
ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites,
ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression
favorable qu'ils avaient faite sur lui, taient les plus srs de vivre
dans sa mmoire sans variation et sans nuages.

[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Ptrarque_. C'est d'aprs le
mme principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: Je suis persuad que
la distance qui le sparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas
peu  prolonger et mme accrotre leur affection mutuelle.
(_Note de Moore_.)]

C'est sans doute  la mme cause que son amour pour sa soeur dut en
grande partie sa ferveur et sa dure. Dans une ame aussi sensible que
versatile, une longue habitude de la voir tous les jours et dtruit ou
assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur sparation quand ils
taient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137].
Son inexprience mme d'un sentiment de cette nature lui fit trouver
autant de charme que de nouveaut dans les caresses de sa soeur, et avant
que cette affection et eu le tems de se refroidir, ils furent spars
de nouveau et pour toujours.

[Note 137: Il le comprenait si bien lui-mme, qu'il dit dans un
passage d'une de ses lettres dj cite: Ma soeur est  Londres, ce qui
est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvs
ensemble, nous sommes naturellement plus attachs l'un  l'autre.
(_Note de Moore_.)]

Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait
gnral que je viens de tracer des hommes d'un gnie minent, on ne
pourra plus demander s'il est probable que des hommes placs si loin du
sentier ordinaire de la vie, loigns par leur lvation mme des
influences de notre atmosphre commune, puissent tre des sujets bien
propres  la plus difficile de toutes les expriences sociales, le
mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus
illustrs dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons
que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce
sens du moins, qu'ils sont rests dans le clibat. En effet, Bacon[138],
Newton, Gassendi, Galile, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle,
Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts
clibataires.

[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du
clibat, non-seulement l'autorit de son exemple, mais encore celle de
ses prceptes. Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles
aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les
plus utiles au genre humain sont dus  des hommes non maris ou du moins
sans enfans. Voyez,  ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israli,
sur _le Caractre des gens de lettres_.
(_Note de Moore_.)]

Il est vrai qu'en raison de l'extrme susceptibilit de leur
imagination, les potes sont plus souvent tombs dans ce pige toujours
tendu. Mais le rsultat de leur mariage n'a que trop justifi la sagesse
avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les
derniers avertissent par leur exemple l'homme de gnie de fuir le joug,
les potes le lui rptent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont
trouv. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilit est si
exquisement dveloppe, abondent en preuves que le gnie doit tre plac
bien bas parmi les lmens du bonheur social. Plus ce don du ciel est
brillant, plus en gnral son influence est douloureuse, et c'est dans
la socit conjugale surtout que ses effets ont t trop souvent comme
ceux de _l'toile d'Absinthe_, dont la lumire remplissait d'amertume
les eaux sur lesquelles elle tombait.

Aux raisons tires du caractre gnral que nous venons de reconnatre 
ces _martyrs de la pense_, et qui peuvent expliquer un pareil rsultat,
il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est
souvent encore le fruit d'une imagination accoutume  se tromper
elle-mme. Et, par une concidence aussi triste que frappante, quelles
que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amene, il faut ajouter  la
liste des potes maris et malheureux dans leur mnage, qui renferme
dj quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139],
Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne  tous autres gards
d'tre rapproch de ceux-l, celui de Lord Byron.

[Note 139: On sait que la premire femme de Milton s'enfuit de chez
lui un mois aprs le mariage, dgote, dit Philipps, de son rgime
d'conomie et de ses tudes continuelles. Il serait difficile
d'imaginer un intrieur de maison plus dplorable que celui que nous
dcouvre son testament nuncupatif. Un des tmoins dpose qu'il a entendu
le grand pote lui-mme se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun
soin de lui, encore qu'il ft aveugle, et n'avaient pas honte de
l'abandonner_.
(_Note de Moore_.)]

[Note 140: En supposant que l'austrit du caractre et des
habitudes du Dante et de Milton leur ait attir ces infortunes
domestiques, on a lieu de s'tonner nanmoins que _le bon Shakspeare_
n'en ait pas t prserv. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui
le concernent, et qui sont parvenus jusqu' nous, il n'en est pas de
plus clairement prouv que le malheur de son mariage. Les dates de la
naissance de ses enfans compares avec celle de son dpart de Stratford,
l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le
sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve
jusqu' l'vidence qu'il vcut de bonne heure spar de sa femme, et
qu'il mourut avec des sentimens peu favorables  son gard.

Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empcher de
tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une
trange ignorance du coeur humain. Si Shakspeare, dit-il, et t
offens de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais
croire qu'il et pris un si misrable moyen pour s'en venger.
(_Note de Moore_.)]


J'ai dj dit que mes affaires m'avaient appel  Londres au mois de
dcembre de cette anne. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron 
cette poque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de
plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y tait suivie
d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gat; aussi
ne nous sparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes
chansons qu'il a cites lui-mme comme ses favorites, il y en avait une
autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos
montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractre national de
la musique, et la rptition des mots _montagnes couvertes de soleil_,
lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En
effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une
musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux
quand il entendait les _Mlodies Irlandaises_. Parmi celles qui
l'affectaient  ce point, il y en avait une, commenant par ces mots:
_Quand je t'ai rencontr, pour la premire fois, jeune et plein
d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir
une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens
allgorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels
qu'elle exprimait.

Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre
soir nous emes  dner son ancien matre  boxer, M. Jackson, dans la
conversation duquel semblaient se ranimer tous les gots de sa jeunesse.
Il tait singulirement amusant de voir combien le sublime auteur de
_Childe-Harold_ tait familier avec la langue du pugilat, et vers dans
ses annales.

Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reus  cette
poque, qui mrite bien d'tre transcrit ici.


14 dcembre 1814.

MON CHER TOM,

Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir
ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai 
boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulirement enfl de
l'loge que vous voulez bien faire de mes qualits sociales; et, comme
mon ami Scrope a la bont de le dire, je me crois un buveur trs-honnte
pour un jour de cong. O diable tes-vous donc? avec Woolridge[141], je
le parierais; et pour cela vous mriteriez un nouvel abcs. Dans
l'esprance que la guerre avec l'Amrique durera plusieurs annes, et
que toutes les prises seront dclares bonnes  Bermoothes,

Je suis toujours, etc., etc.

[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au
talent duquel je dus la vie dans cette occasion.
(_Note de Moore_.)]

_P. S._ Je viens de composer une ptre  l'archevque, pour lui
demander une _licence_ spciale[142]. Cela devient srieux. Murray est
impatient de vous voir, et se prsentera chez vous, si vous voulez bien
le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez
cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?

[Note 142: Les lois ecclsiastiques anglicanes exigent, comme les
ntres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achte
toujours une _licence_, c'est--dire une dispense de ces trois
publications, et mme souvent la permission d'tre mari hors de
l'glise et par un ecclsiastique tranger au diocse.
(_N. du Tr._)]




LETTRE CCVII.

A M. MURRAY.

31 dcembre 1814.


Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de
perfectionnemens.

Il faut qu' la fin je prenne un ton dcid avec vous, pour cette
gravure d'aprs le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde  la
trouver la plus stupide et la plus dsagrable qu'il se puisse imaginer;
faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux
plus, dcidment, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu
moi-mme; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment  ce sujet
d'observations que je ne saurais rpter ici. Ne m'envoyez pas des
excuses pour rponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je
n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis
horriblement press.

_P. S._ Cette lettre est tout--fait illisible; mais elle a pour but de
vous prier de vouloir bien dtruire la planche, et en faire graver une
autre _ la demande gnrale du public_. Il faut que celle-ci soit bien
mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, except l'original qui ne
sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre
eau forte d'aprs l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait
trop la grimace.


A son arrive  Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'tat de ses
affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrasse, qu'il
en conut quelque alarme, et qu'il eut mme l'ide qu'il serait plus
prudent de diffrer son mariage. Mais le d tait jet, il ne lui tait
plus possible de reculer. Il se rendit donc,  la fin de dcembre,
accompagn de son ami, M. Hobhouse,  Seaham, maison de campagne de sir
Ralph Milbanke, pre de sa future, dans le comt de Durham, et fut mari
le 2 janvier 1815.

      Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiance de noble
      race; sa figure tait belle, mais ce n'tait pas la jeune
      fille dont la figure avait t pour lui, dans son enfance,
      comme l'toile du bonheur. Au moment o il tait debout
      devant l'autel, son front prsenta le mme aspect et ses
      traits prouvrent le mme mouvement convulsif qui branla
      autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et
      alors aussi, comme autrefois, des penses que la parole ne
      saurait rendre se peignirent sur son front: elles le
      quittrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors
      il se tint calme et tranquille, et pronona les paroles
      voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne
      vit ni la femme qui tait l, ni celle qui aurait d y tre.
      Mais le vieux manoir, la grande salle accoutume, les
      chambres dont il avait conserv le souvenir, le lieu, le
      jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se
      rattachait  ce lieu et  cette heure, et _celle_ dont
      dpendit toujours sa destine, revinrent et s'interposrent
      entre lui et la lumire: qu'avaient toutes ces choses 
      faire en ce lieu et dans un tel moment[143]?

[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).]

Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de
circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-mme en prose de son
mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insrer ici comme
pice historique. Dans ce mmoire, il dit qu'en s'veillant le matin il
fut assailli des plus tristes rflexions en voyant autour de lui les
vtemens prpars pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours
plong dans des ides sombres, jusqu' ce qu'on l'appelt pour la
crmonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la premire fois de la journe,
sa fiance et sa famille. Il s'agenouilla, rpta, aprs le prtre, les
paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses penses
taient ailleurs; il ne fut rveill que par les complimens des
assistans, et se trouva... mari!

Avant la fin de la matine, le nouveau couple quitta Seaham pour
Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le mme
comt. Au moment du dpart, Lord Byron dit  sa femme: _Miss Milbanke_,
tes-vous prte? Ce qui fut jug _d'un mauvais augure_ par la suivante
de cette dame.

Il est juste d'ajouter que je cite de mmoire tous ces petits dtails,
et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir
d'inexact.




LETTRE CCVIII.

A M. MURRAY.

Kirkby, 6 janvier 1815.


Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dpchez-vous de m'en faire
compliment.

Bien des remerciemens pour la _Revue d'dimbourg_ et la destruction de
la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'aprs l'autre portrait
par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'aprs l'original qui
a t  l'exposition; l'ancienne planche avait t faite d'aprs une
copie seulement. Je dsire que ma soeur et lady Byron jugent cette
nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas t contentes de la premire.
Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle  ce sujet.

Je suis sr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des
_Mlodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien 
votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre
nouvelle dition. Les volumes ainsi runis doivent tre ddis  M.
Hobhouse, mais je n'ai pas encore fix les termes de la ddicace; je
vous la fournirai en tems utile.

[Note 144: Les _Mlodies Hbraques_ qu'il avait composes pendant
son dernier sjour a Londres.]

En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous raliss, je
suis toujours votre, etc.

BYRON.




LETTRE CCIX.

A M. MOORE.

Albany, Darlington, 10 janvier 1815.


J'ai t mari il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononc;
Perry l'a annonc dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage
de Lord Byron_, comme si c'tait quelque nouvelle invention ou quelque
nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopdiques.

Maintenant  vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pres, il est
excellent. Dcidment vous ne devez plus cesser d'crire dans les
Revues; vous y brillez, vous y tes foudroyant. L'article,  ce qu'on
m'a dit en ville, a t attribu  Sidney Smith, ce qui prouve
non-seulement votre habilet dans l'argot ecclsiastique, mais encore
que, ds votre entre dans la carrire, vous avez pris toutes les
allures d'un vtran de la critique. Ainsi continuez et prosprez.

Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reu le premier exemplaire
par la poste, grce  la faveur spciale de Murray ....................
.......................................................................

Votre heure est venue, vous allez les battre tous  discrtion. Il est
impossible de lire ce que vous avez crit dernirement en vers et en
prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrs. *** et *** sont
couls. Pour moi, j'ai fatigu ces coquins-l, c'est--dire le public,
de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Except Southey, personne
n'a rien fait dont un libraire voult donner une tranche de pudding,
encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par
hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperoit. Votre
heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'changerais pas l'honneur qui
vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientt de vos
nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.

_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore
et les _Grces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous prsentions nos
femmes l'une  l'autre.




LETTRE CCX.

A M. MOORE.

19 janvier 1815.


.....................................................................
Quant  votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas
dire de mal de ma mre; mais combien de tems un ami ou une matresse
(l'addition d'un plaisir charnel tant tout ce qui distingue ces deux
affections) peuvent-ils reconnatre leur amant ou leur ami? Je n'en sais
rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire.
Pour ce qui est de la mmoire des chiens, mettant  part Boatswain, le
plus cher, hlas! et le plus enrag de tous les chiens, je me rappelle
avoir eu un chien-loup qui m'adorait  dix ans, et manqua me dvorer 
vingt. Au moment o je croyais qu'il allait jouer le rle du fidle
Argus, il me dchira tout le derrire de ma culotte, et ne voulut jamais
consentir  me reconnatre en dpit de tous les os que je lui donnai.

[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau pome de M.
Southey, dont un incident m'avait fait adresser  Lord Byron cette
question: Je voudrais savoir de vous, qui tes de la secte des
_philocyniques_, s'il est probable, qu'except dans un mlodrame, un
chien puisse reconnatre son matre, quand ni sa mre, ni son amante ne
l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc.,
etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami
des chiens et mme pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait
vous semble probable ou non?
(_Note de Moore_.)]

Voici donc mon humble opinion: une mre reconnat le fils qui lui paie
son douaire; une matresse reconnat son amant jusqu' ce qu'il ne
puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnat son
compagnon jusqu' ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa rputation;
enfin un chien reconnat son matre jusqu' ce qu'il en ait chang.
Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homre aussi, autant que je
puis juger de la mmoire des quadrupdes.

Ainsi vous seriez curieux d'avoir des dtails sur ma femme et moi? Mais
je ne profanerai pas les mystres d'Hymne... Diable emporte le mot,
j'allais presque l'crire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que
vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous tes) votre Bessy, et
c'est (ou c'tait) dire beaucoup.

Adressez-moi votre prochaine  Seaham, Stockton-on-Tees, o nous allons
samedi (encore une corve) voir le beau-pre et la mre de ma
belle-mre. crivez, et surtout crivez plus longuement au public et 

Votre trs-affectionn.

BYRON.




LETTRE CCXI.

A M. MOORE.

Seaham, Stockton-on-Tees, 2 fvrier 1815.


J'ai appris de Londres qu' votre dpart de Chatsworth vous aviez
laiss toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous
personnellement et potiquement, et qu'en particulier la romance _When
first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien
que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais crites,
quoique cet ne de Power vous conseillt d'en supprimer une partie. Il
parat, d'aprs mon correspondant, que tout le monde regrette votre
absence  Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!

Eh bien! vous voil maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis
sr, vous est aussi agrable qu'un verre de petite bire au palais
altr d'un piton voyageur; je puis donc maintenant esprer recevoir de
vos nouvelles. Depuis ma dernire j'ai transfr mes pnates chez mon
beau-pre: m'y voil avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La
lune de miel est passe, et me voil compltement mari. Ma femme et moi
nous entendons  ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est mari;
d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus dlicieuse des
positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier  bail; mais je
suis sr que, le mien expir, je le renouvellerais, quand j'en devrais
contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.

Je dsirerais que vous me rpondissiez, car je suis ici _oblitusque
meorum obliviscendus et illis_.

Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de
l'intrigue, comment les comdiens et comdiennes du grand monde se
comportent avant, pendant et aprs le mariage, et qui se dispose 
enfreindre quelque commandement. Sur ces ctes abandonnes, nous n'avons
pour nous occuper que des assembles de comt et des naufrages. J'ai
dn aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dn la veille de
gens de l'quipage de quelques btimens charbonniers perdus dans les
dernires temptes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa
gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales
de l'Archipel.

Mon papa, sir Ralph, a dernirement prononc un discours  Durham, dans
une assemble sur les taxes; il me l'a depuis rpt plus de vingt fois
aprs le dner. Il se le rpte encore  lui-mme, je crois, dans ce
moment; je l'ai laiss au milieu de ce beau discours et de plusieurs
bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui
arriverait peut-tre  un autre auditoire.

Je suis toujours, etc.

BYRON.

_P. S._ Il faut que j'aille prendre le th... Que le diable emporte le
th! je voudrais que ce ft de l'eau-de-vie et que vous fussiez l pour
me sermonner  ce sujet.




LETTRE CCXII.

A M. MURRAY.

Seaham, Stockton-on-Tees, 2 fvrier 1815.


Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany,  mon ancien
logement, et voir si mes livres, etc., sont tolrablement soigns;
comment se porte ma vieille femme de mnage, et comment elle entretient
en bon tat mon vieil antre. J'ai reu vos envois et je les ai lus; mais
j'esprais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tt. Je ne veux
pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours

Votre, etc.

BYRON.




LETTRE CCXIII.

A M. MOORE.

4 fvrier 1815.


Ci-joint vous trouverez la moiti d'une lettre de ***, dont la lecture
vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que
sur mes affaires particulires. Si Jeffrey veut prendre un article de ce
genre, et si vous voulez en entreprendre la rvision, condition sans
laquelle je ne veux pas m'en mler, nous pourrions  nous trois leur
fournir un aussi bon plat _souscrote_ qu'aucun qui ait jamais caress
le palais d'un libraire.

Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey l-dessus. La dernire
proposition que vous m'avez faite de sa part m'a port  donner cette
ide  ***, qui crit bien mieux en prose et est bien plus instruit que
moi. C'est en vrit un homme suprieur. Excusez ma brivet, je suis
trs-press.

Toujours tout  vous, etc.

BYRON.

_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai crit hier.




LETTRE CCXIV.

A. M. MOORE.

10 fvrier 1815.


MON CHER TOM,

Jeffrey a t si bon pour moi, si indulgent pour mes misrables
productions, que je ne voudrais pas mme, pour obliger un ami, le
tromper o lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que
l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en
importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouv bien suprieur  tout
ce que j'aurais pu faire moi-mme sur ce sujet. Vous pouvez juger entre
vous jusqu' quel point cet article est admissible, ou le rejeter
tout--fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant  moi, je n'y mets
d'autre intrt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne
peut heurter aucun parti, ni mme personne, si ce n'est M. ***.
.......................................................................
.......................................................................

Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire,
relativement au pronom dmonstratif[146]. Je vous admire de craindre que
vous ne soyez tomb dans le mme dfaut. Ne vous tes-vous donc jamais
aperu que vous avez un style  vous, aussi diffrent de celui de tout
autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_?

[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqu dans ses ouvrages et
ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop frquent du pronom
dmonstratif.]

Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez
privs, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147].
Le diable me confonde si ce n'est pas l une modestie ridicule!
N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais ds que je la verrai.

[Note 147: Une pice de vers, o il tait question de Lord Byron, et
adresse  lady J***, que j'avais compose  Chatsworth, mais que
j'avais brle depuis.]

Bella me charge de vous faire mille amitis et de vous assurer de son
souvenir et de sa haute considration. J'aurai soin de vous informer de
l'poque prcise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans
trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage;
j'ai dans la tte le plan d'une expdition en Italie, que nous
discuterons ensemble. Pensez un peu quels matriaux potiques nous
pourrions recueillir de Venise, du Vsuve, sans parler de la Grce, que
nous pourrions visiter tout entire en un an, avec l'aide de Dieu. Si
j'emmne ma femme, vous pourrez emmener la vtre, et si je laisse la
mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frre Brum,
songez  ne me pas quitter.

Croyez-moi  tout jamais votre, etc.

Byron.




LETTRE CCXV.

A M. MOORE.

22 fvrier 1815.


J'ai expdi hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages;
ainsi, je n'ai pas ajout une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai
racont ce qui s'est pass entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a
engag  l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute
fort que cela russisse; toutefois, j'ai dit  Jeffrey que, s'il y
trouvait quelques bonnes ides, il tait parfaitement libre de les
couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.

Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous prfrez voyager
seul. Mon intention est bien arrte aussi de partir  peu prs 
l'poque que vous dites, et seul aussi.................................
.......................................................................

J'espre que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie
l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour
une syllabe. J'ai dclar que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous
pensiez, la dernire fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait
pas fch de notre coalition; ainsi, si je suis tomb dans un mauvais
pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.

Votre Anacron est arriv[148], et le premier usage que j'en ai fait a
t de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.

[Note 148: Une tte d'Anacron en cachet, dont je lui avais fait
prsent.]

Le diable emporte les _Mlodies_ et les douze tribus par-dessus le
march[149]. Braham nous prtera ou nous a dj prt le secours de son
talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second mdecin appel quand
le malade est dsespr. Je ne m'en suis ml que pour satisfaire une
fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagn c'est un beau discours et
une recette d'hutres  l'tuve.

[Note 149: Je m'tais permis de rire un peu de la manire dont
quelques-unes de ses _Mlodies Hbraques_ avaient t mises en
musique.]

Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous
voyions de quelque manire et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut
plus tre question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d' moiti
vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'tat o elle est.
crivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas  vous crire moi-mme.

_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que
j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'tre, ou, pour mieux
dire, j'aurais d tre excessivement frapp et afflig de la mort du duc
de Dorset. Nous avons t au collge ensemble, et  cette poque je lui
tais passionnment attach. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je
crois, depuis 1805, et ce serait  moi une affectation ridicule de
prtendre que je n'avais conserv pour lui aucun sentiment digne de ce
nom. Il y a eu un tems o cet vnement m'et bris le coeur; tout ce que
je puis dire maintenant, c'est que mon coeur ne vaut plus la peine de se
briser.

Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.




LETTRE CCXVI.

A M. MOORE.

2 mars 1815.


MON CHER TOM,

Jeffrey m'a envoy la lettre la plus amicale et accept l'article de
***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc.,
mais encore mon caractre. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous
tes; n'tes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voil ce
qu'on gagne  vous prendre pour confesseur.

Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez
autrefois demand des paroles pour mettre en musique: vous pouvez
maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous
plaira; elle est crite fort lisiblement[151], c'est--dire par un autre
que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en
dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'crivez-vous pas? Si vous ne
rpondez promptement, je vous fais un _discours_.

[Note 150: La belle romance maintenant imprime dans ses oeuvres: _Le
monde ne saurait donner des jouissances gales  celles qu'il enlve_.]

[Note 151: Le manuscrit tait de la main de lady Byron.]

Je suis dans un tat complet d'inertie et de stagnation, entirement
occup  manger du fruit,  jouer  d'ennuyeux jeux de cartes, 
biller,  essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux
quotidiens,  ramasser des coquillages sur le rivage, ou  contempler la
crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'nergie
ncessaires pour vous rien dire, si ce n'est que

Je suis toujours, etc.

BYRON.

_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait
lady C.....k, ou toute autre dame  la mode, pour nous runir dans une
soire, vous, Jeffrey et moi? Je viens de rpondre  sa lettre, et c'est
ce qui me suggre cette ide. Je ne puis m'empcher de rire en songeant
 la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous
donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la
premire partie de l'aprs-dner, jusqu' ce que nous soyons devenus
assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous
battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois
pas que la timidit soit un de vos dfauts (en socit, je veux dire).




LETTRE CCXVII.

A M. MOORE.

8 mars 1815.


Un vnement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que
j'prouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais d, de ce que je ne
puis plus prouver aujourd'hui, m'ont jet dans les rflexions, et ont
fait natre les penses que vous avez maintenant entre les mains. Je
suis charm qu'elles vous plaisent; je me flatte en consquence qu'elles
pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien
imiter, je n'aurais plus gure d'ambition pour l'originalit. Je serais
ravi si je pouvais vous forcer  vous crier avec Dennis: Pardieu!
voil mon tonnerre! J'ai crit ces stances pour que vous les mettiez en
musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en
fassiez prsent  Power, s'il veut bien les accepter.

Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse  propos des
sons nazillards dont il a accompagn mes _Mlodies Hbraques_? Ne vous
ai-je pas dit que c'tait la faute de K***, et de ma trop grande
facilit de caractre? Mais vous voulez tre mchant  tout prix! Voyez
ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant  ma revanche.

Soyez-en sr et prparez-vous-y: votre opinion sur le pome de ***
arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux
oreilles et au coeur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas
d'tre fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche?
Vous, homme de lettres et pote vous-mme, aller prendre pour confident
l'diteur qui a achet ou vendu les plus beaux loges de l'ouvrage en
question! et puis cette dlicieuse parenthse: _Entre nous deux soit
dit_! Cela me rappelle un mot de l'_Hritier_: Tte  tte avec lady
Duberly, je suppose.--Non, tte  tte avec cinq cents personnes! Votre
flatteuse opinion ne tardera pas  atteindre autant de publicit, avec
bien des additions, dans bien des lettres, toutes signes L. H. R. O. et
Ce.

[Note 152: Il fait ici allusion  une petite anecdote que je lui
avais raconte dans ma dernire. crivant  l'un des nombreux associs
d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou
plutt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un pome
nouveau: _Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le pome
de M_. ***. Cette lettre tait en grande partie une lettre d'affaires;
elle passa par la filire ordinaire du bureau, et je lus  la fin de la
rponse,  mon grand dplaisir: _Nous_ sommes fchs que vous ne
trouviez pas bon le dernier pome de M. ***, et sommes vos trs-humbles
serviteurs,

L. H. R. O. et compagnie.
(_N. de Moore_.)]

Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons mont
une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, prs
Newmarket, o je serai charm de recevoir de vos nouvelles.

J'ai fort bien pass mon tems ici  couter ces infernals monologues
que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon
respectable beau-pre s'est invariablement rpt tous les soirs, 
l'exception d'un o il a jou du violon. Somme toute, ils ont t  mon
gard trs-bons et trs-hospitaliers. J'aime beaucoup leur chteau, et
j'espre qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses annes.
Bella, dont la sant est parfaite, est d'une humeur toujours agrable et
douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des prparatifs
de dpart, et demain,  pareille heure, je serai probablement huch sur
le sige, entour de bagages, quoique je me sois procur une seconde
voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes
tranent partout avec elles.

Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,

Votre, etc.

BYRON.




LETTRE CCXVIII.

A M. MOORE.

27 mars 1815.


J'avais dessein de vous crire plus tt  l'occasion de la perte que
vous venez d'essuyer[153]; mais, rflchissant combien tout ce qu'on
peut dire sur un pareil sujet est inutile et us, je m'en suis abstenu.
Je suis charm de voir que vous supportez ce malheur avec tant de
courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable  Mrs.
Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la
distraire, et je suis sr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.

[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.]

Passons maintenant  votre lettre. Napolon... mais les journaux
doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous 
ce sujet, et pour mes _ides relles_, il y a environ un an, je vous
rfre aux dernires pages du journal que vous avez entre les mains. Je
pardonne volontiers  ce coquin-l de dmentir presque chaque vers de
mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimit
auquel le coeur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire
d'un certain abb qui avait crit un _Trait sur la Constitution de
Sude_, o il prouvait qu'elle tait indissoluble et ternelle? Au
moment o il corrigeait l'preuve de la dernire feuille, la nouvelle
arriva que Gustave III avait dtruit ce gouvernement immortel.
Monsieur, dit l'abb  quelqu'un, le roi de Sude peut dtruire la
_constitution_, mais non pas _mon livre_!!! Je pense __ cet abb, mais
je ne pense pas comme lui.

En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus
extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et  sa
fortune dans le prodigieux succs de son entreprise. Il aurait pu tre
arrt par nos frgates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de
Lyon, fameux par tant de temptes et mille autres obstacles. Mais il est
certainement le favori de la fortune; et

      Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il
      prend des villes  volont et des couronnes  loisir, et
      s'avance de l'le d'Elbe  Paris, prparant des _bals_ aux
      dames et des _balles_  ses ennemis.

Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jet au milieu de l'arme du
roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne
bat pas les _allis_, je ne m'y connais plus. Aprs s'tre empar tout
seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne st pas repousser
ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va tre soutenu de ses
vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impriale,
l'ancienne et la nouvelle arme. Il est impossible de ne pas tre bloui
et dans l'admiration en contemplant son caractre et la carrire qu'il a
parcourue. Rien ne m'avait jamais autant dsappoint que son abdication,
et rien ne me pouvait rconcilier avec lui autant que ce dernier
exploit, quoique personne ne pt prvoir un changement de fortune si
brillant et si complet.

Quant  votre question, tout ce que je puis vous rpondre, c'est qu'il
y a en effet quelques symptmes de grossesse. Je n'en tais dsireux,
moi-mme, que parce que je pense que cela fera plaisir  son oncle lord
Wentworth, ainsi qu' son pre et  sa mre. L'oncle dont il s'agit est
maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-tre que sa
fortune (7  8,000 livres sterling de rente) appartiendra, aprs sa
mort,  ma femme. Mais il a toujours t si bon pour elle et pour moi,
que je ne sais, en vrit, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi
long-tems qu'il pourra vivre tolrablement ici-bas. Son pre est
toujours  la campagne.

Nous nous mettons demain en route pour la mtropole; adressez vos
lettres dans Piccadilly, o nous allons occuper l'htel de la duchesse
de Devon, tandis qu'elle est en France.

Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la proprit de la
romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas
parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles
et uses, comme dit Polonius.........................................
.............................

Donnez-moi, s'il vous plat, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous
comptez venir  Londres. Voil votre projet de voyage sur le continent
impossible, quant  prsent. J'ai  vous remercier d'une lettre plus
longue qu' l'ordinaire; j'espre que vous ferez un nouvel essai de ma
reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.




LETTRE CCXIX.

A M. COLERIDGE.

Piccadilly, 31 mars 1815.


MON CHER MONSIEUR,

C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois,
j'espre que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque got
parmi ces hommes, tout intresss qu'ils soient, qui font marchandise
des productions du gnie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas
abattre par la partialit passagre de ce qu'on appelle le public pour
ses favoris du moment. Vous avez d en voir passer beaucoup, et vous
survivrez  bien d'autres; je dis personnellement, car potiquement
toute comparaison serait une insulte pour vous.

J'oserais, s'il m'tait permis de hasarder un avis, dire que jamais les
circonstances n'ont t plus favorables pour la tragdie. Vous avez dans
Kean un acteur digne de rendre toutes les belles penses que vous pouvez
crer et personnifier pour lui, et je regrette que le rle d'Ordonio ait
t donn avant son engagement  Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis
plusieurs annes qui ressemblt aux _Remords_; et je crois que la
rception de cette pice tait faite pour exciter au plus haut point les
esprances de l'auteur et du public. Il faut esprer que vous
continuerez de marcher dans une carrire qui ne saurait manquer d'tre
glorieuse pour vous.

Prsentez, je vous prie, mes complimens  M. Bowles.

J'ai l'honneur d'tre, votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

BYRON.

_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira
de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'tais bien jeune
et bien irrit quand j'ai crit cette sottise; et que, depuis, elle m'a
toujours t comme une pine dans le ct, surtout parce que la plupart
de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns
mes amis, et m'ont pardonn trop facilement pour que je me pardonnasse
moi-mme, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tte
de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne
signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce
que j'ai pu pour en empcher tout--fait la circulation, je regretterai
toujours infiniment l'injustice et la gnralit des attaques que je m'y
suis permises.


FIN DU DIXIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron,
volume 10, by George Gordon Byron

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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