The Project Gutenberg EBook of Le Piccinino, by George Sand

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Title: Le Piccinino

Author: George Sand

Release Date: January 2, 2010 [EBook #30831]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PICCININO ***




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OEUVRES ILLUSTRES

DE

GEORGE SAND

CE VOLUME CONTIENT

Le Piccinino--La dernire Aidini--Le Pome de Myza--Simon--Le Secrtaire
intime--Georges de Gurin.

IMPRIM PAR J. CLAVE ET Ce, RUE SAINT-BENOIT, 7.




OEUVRES ILLUSTRES

DE

GEORGE SAND

PRFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR

DESSINS

DE TONY JOHANNOT

ET MAURICE SAND

[Illustration]

DITION J. HETZEL

1854

PARIS

LIBRAIRIE BLANCHARD

78 RUE RICHELIEU, 78.

MALMENAYDE ET RIBEROLLES

LIBRAIRES, 5 RUE DU PONT-DE-LODI.

[Illustration]




LE PICCININO




NOTICE


Le _Piccinino_ est un roman de fantaisie qui n'a la prtention ni de
peindre une poque historique prcise, ni de dcrire fidlement un pays.
C'est une tude de couleur, rve plutt que sentie, et o quelques
traits seulement se sont trouvs justes comme par hasard. La scne de ce
roman pourrait se trouver place partout ailleurs, sous le ciel du midi
de l'Europe, et ce qui m'a fait choisir la Sicile, c'est tout bonnement
un recueil de belles gravures que j'avais sous les yeux en ce moment-l.

J'avais toujours eu envie de faire, tout comme un autre, mon petit chef
de brigands. Le chef de brigands qui a dfray tant de romans et de
mlodrames sous l'Empire, sous la Restauration, et jusque dans la
littrature romantique, a toujours amus tout le monde, et l'intrt
principal s'est toujours attach  ce personnage terrible et mystrieux.
C'est naf, mais c'est comme cela. Que le type soit effrayant comme ceux
de Byron, ou comme ceux de Cooper digne du prix Monthyon, il suffit que
ces hros du dsespoir aient mrit lgalement la corde ou les galres
pour que tout bon et honnte lecteur les chrisse ds les premires
pages, et fasse des voeux pour le succs de leurs entreprises. Pourquoi
donc, sous prtexte d'tre une personne raisonnable, me serais-je priv
d'en crer un  ma fantaisie?

Bien persuad que le chef de brigands tait tomb dans le domaine
public, et appartenait  tout romancier comme les autres types
classiques lui appartiennent, je voulus au moins essayer de faire
possible et rel de sa nature, ce personnage bizarre dans sa position.
Un tel mystre enveloppe les pirates de Byron, qu'on n'oserait les
questionner, et qu'on les redoute ou les plaint sans les connatre. Il
faut mme dire bien vite que c'est par ce mystre inexpliqu qu'ils nous
saisissent; mais je ne suis pas Byron, et les romans ne sont pas des
pomes. Je souhaitais, moi, faire un personnage trs-expliqu, entour
de circonstances romanesques, un peu exceptionnel par lui-mme, mais
avec qui, cependant, mon bon lecteur pt faire connaissance peu  peu,
comme avec un simple particulier.

GEORGE SAND.

Nohant 22 avril 1853.




A MON AMI EMMANUEL ARAGO

SOUVENIR D'UNE VEILLE DE FAMILLE.




I.

LE VOYAGEUR.


La rgion, dite _piedimonta_, qui s'tend autour de la base de l'Etna,
et dont Catane marque le point le plus abaiss vers la mer, est, au dire
de tous les voyageurs, la plus belle contre de l'univers. C'est ce qui
me dtermine  y placer la scne d'une histoire qu'on m'a raconte, mais
dont on m'a recommand de ne dire ni le lieu, ni les personnages
vritables. Ainsi donc, ami lecteur, donne-toi la peine de te
transporter en imagination jusqu'au pays nomm Valdmona, ou _Val des
Dmons_. C'est un bel endroit que je ne me propose pourtant pas de te
dcrire trs-exactement, par une assez bonne raison: c'est que je ne le
connais pas, et qu'on ne peint jamais trs-bien ce que l'on ne connat
que par ou dire. Mais il y a tant de beaux livres de voyages que tu
peux consulter!... A moins que tu ne prfres y aller de ta personne, ce
que je voudrais pouvoir faire aussi, ds demain, pourvu que ce ne ft
pas avec toi, lecteur: car, en prsence des merveilles de ce lieu, tu me
reprocherais de t'en avoir si mal parl, et il n'y a rien de plus
maussade qu'un compagnon de voyage qui vous sermonne.

En attendant mieux, ma fantaisie prouve le besoin de te mener un peu
loin, par del les monts, et de laisser reposer les campagnes
tranquilles o j'aime le plus souvent  encadrer mes rcits. Le motif de
cette fantaisie est fort puril; mais je veux te le dire.

Je ne sais si tu te souviens, toi qui as la bont de me lire, que, l'an
dernier, je te prsentai un roman intitul le _Pch de M. Antoine_,
dont la scne se passait aux bords de la Creuse, et principalement dans
les ruines du vieux manoir de Chteaubrun. Or, ce chteau existe, et je
vais m'y promener tous les ans, au moins une fois, quoiqu'il soit situ
 une dizaine de lieues de ma demeure. Cette anne, je fus assez mal
accueilli par la vieille paysanne qui garde les ruines.

Oui-da! me dit-elle, dans son parler demi-berrichon, demi-marchois:
_i'_ ne suis point contente de vous: _i'_ ne m'appelle point _Janille_,
mais _Jennie_; _i'_ n'ai point de fille et ne mne point mon matre par
le bout du nez. Mon matre ne porte point de blouse, vous avez menti;
_i'_ ne l'ai jamais vu en blouse! etc... etc.; _i'_ ne sais pas lire,
mais _i'_ sais que vous avez crit du mal de mon matre et de moi; _i'_
ne vous aime plus.

Ceci m'apprit qu'il existait encore, non loin des ruines de Chteaubrun,
un vieillard nomm M. de Chteaubrun, lequel ne porte jamais de blouse.
C'est tout ce que je sais de lui.

Mais cela m'a prouv qu'il fallait tre fort circonspect quand on
parlait de la Marche et du Berri. Voil bien la dixime fois que cela
m'arrive, et chaque fois, il se trouve que des individus, portant le nom
de quelqu'un de mes personnages, ou demeurant dans la localit que j'ai
dcrite, se fchent tout rouge contre moi, et m'accusent de les avoir
calomnis, sans daigner croire que j'ai pris leur nom par hasard et que
je ne connaissais pas mme leur existence.

Pour leur donner le temps de se calmer, en attendant que je recommence,
je vais faire un tour en Sicile... Mais comment m'y prendrai-je pour ne
pas me servir d'un nom appartenant  une personne ou  une localit de
cette le clbre? Un hros sicilien ne peut pas s'appeler Durand ou
Wolf, et je ne peux pas trouver, sur toute la carte du pays, un nom qui
rime avec Pontoise ou avec Baden-Baden. Il faudra bien que je baptise
mes acteurs et ma scne de noms qui aient quelque rime en _a_, en _o_ ou
en _i_. Je les prendrai le plus faciles  prononcer qu'il me sera
possible, sans m'inquiter de l'exactitude gographique, et en dclarant
d'avance que je ne connais pas un chat en Sicile, mme de rputation;
qu'ainsi, je ne puis avoir l'intention de dsigner personne.

Ceci pos, je suis libre de mon choix, et le choix des noms est ce qu'il
y a de plus embarrassant pour un romancier qui veut s'attacher
sincrement aux figures qu'il cre. D'abord, j'ai besoin d'une princesse
qui ait un beau nom, de ces noms qui vous donnent une haute ide de la
personne: et il y a de si jolis noms dans ce pays-l! Acalia, Madonia,
Valcorrente, Valverde, Primosole, Tremisteri, etc., tout cela sonne 
l'oreille comme des accords parfaits! Mais si par hasard il est jamais
arriv, dans quelqu'une des familles patriciennes qui portent les noms
de ces localits seigneuriales, une aventure du genre de celle que je
vais raconter, aventure dlicate, je l'avoue, me voil encore une fois
accus de mdisance ou de calomnie. Heureusement, Catane est bien loin
d'ici; mes romans ne passent probablement pas le phare de Messine, et
j'espre que le nouveau pape fera par charit ce que son prdcesseur
avait fait sans savoir pourquoi, c'est--dire qu'il me maintiendra 
l'index, ce qui me donnera beau jeu pour parler de l'Italie sans que
l'Italie, et  plus forte raison la Sicile, s'en doutent.

En consquence, ma princesse se nommera la princesse de Palmarosa. Je
dfie qu'on trouve des sons plus doux et un sens plus fleuri  un nom de
roman. Quant  son prnom, il est temps d'y songer! nous lui donnerons
celui d'Agathe, parce que sainte Agathe est la patronne vnre de
Catane. Mais je prierai le lecteur de prononcer _Agata_, sous peine de
manquer  la couleur locale, quand mme il m'arriverait par inadvertance
d'crire tout bonnement ce nom en franais.

Mon hros s'appellera Michel-Ange Lavoratori, qu'il ne faudra jamais
confondre avec le clbre Michel-Ange Buonarotti, mort au moins deux
cents ans avant la naissance de mon personnage.

Quant  l'poque o la scne se passe, autre ncessit fcheuse d'un
roman qui commence, vous serez parfaitement libre de la choisir
vous-mme, cher lecteur. Mais comme mes personnages seront pleins des
ides qui sont actuellement en circulation dans le monde, et qu'il me
serait impossible de vous parler comme je le voudrais des hommes du
temps pass, je me figure que l'histoire de la princesse Agathe de
Palmarosa et de Michel-Ange Lavoratori prend naturellement place entre
1810 et 1840. Prcisez  votre guise l'anne, le jour et l'heure o nous
entrons en matire; cela m'est indiffrent, car mon roman n'est ni
historique, ni descriptif, et ne se pique en aucune faon d'exactitude
sous l'un ou l'autre rapport.

Ce jour-l... c'tait en automne et en plein jour, si vous voulez,
Michel-Ange Lavoratori descendait en biais les gorges et les ravins qui
se creusent et se relvent alternativement des flancs de l'Etna jusqu'
la fertile plaine de Catane. Il venait de Rome; il avait travers le
dtroit de Messine, il avait suivi la route jusqu' Taormina. L, enivr
du spectacle qui s'offrait  ses yeux de toutes parts, et ne sachant
lequel choisir, ou des bords de la mer ou de l'intrieur des montagnes,
il tait venu un peu au hasard, partag entre l'impatience d'aller
embrasser son pre et sa soeur, dont il tait spar depuis un an, et la
tentation d'approcher un peu du volcan gigantesque auprs duquel il
trouvait, comme Spallanzani, que le Vsuve n'est qu'un volcan de
cabinet.

Comme il tait seul et  pied, il s'tait perdu plus d'une fois en
traversant cette contre sillonne par d'normes courants de laves, qui
forment partout des montagnes escarpes et des vallons couverts d'une
vgtation luxuriante. On fait bien du chemin et on avance bien peu
quand il faut toujours monter et descendre sur un espace quadrupl par
des barrires naturelles. Michel avait mis deux jours  franchir les dix
lieues environ, qui,  vol d'oiseau, sparent Taormina de Catane; mais
enfin il approchait, il arrivait mme: car, aprs avoir pass le Cantaro
et travers Mascarello, Piano-Grande, Valverde et Mascalucia, il venait
enfin de laisser Santa-Agata sur sa droite et Ficarazzi sur sa gauche.
Il n'tait donc plus qu' une distance d'un mille environ des faubourgs
de la ville: qu'il et encore march un quart d'heure et il en avait
fini avec les aventures d'un voyage pdestre, durant lequel, malgr le
ravissement et les transports d'admiration qu'une telle nature inspire 
un jeune artiste, il avait passablement souffert du chaud dans les
gorges, du froid sur la cime des montagnes, de la faim et de la fatigue.

Mais comme il longeait la clture d'un parc immense, au versant de la
dernire colline qu'il et encore  franchir, et que, les yeux fixs sur
la ville et le port, il marchait vite pour rparer le temps perdu, son
pied heurta contre une souche d'olivier. La douleur fut aigu; car,
depuis deux jours qu'il foulait des scories tranchantes et une
pouzzolane chaude comme la cendre rouge, sa chaussure s'tait amincie et
ses pieds s'taient meurtris assez cruellement.

Forc de s'arrter, il se trouva tout  coup devant une niche qui
faisait saillie sur la muraille et qui contenait une statuette de
madone. Cette petite chapelle, ombrage d'un dais de pierre et garnie
d'un banc, offrait un abri hospitalier aux passants et un lieu d'attente
pour les mendiants, moines ou autres,  la porte mme de la _villa_,
dont notre voyageur pouvait apercevoir les constructions lgantes 
travers les orangers d'une longue avenue  triple rang.

Michel, plus irrit qu'abattu par cette subite souffrance, jeta son sac
de voyage, s'assit sur le banc, secoua son pied malade, puis l'oublia
bientt pour se perdre dans ses rveries.

Pour initier le lecteur aux rflexions que la circonstance suggrait 
ce jeune homme, il est ncessaire que je le lui fasse un peu connatre.
Michel avait dix-huit ans, et il tudiait la peinture  Rome. Son pre,
Pier-Angelo Lavoratori, tait un simple barbouilleur  la colle, peintre
en dcors, mais fort habile dans sa partie. Et l'on sait qu'en Italie
les artisans chargs de couvrir de fresques les plafonds et les
murailles sont presque des artistes. Soit tradition, soit got naturel,
ils produisent des ornements fort agrables; et dans les plus modestes
demeures, jusque dans de pauvres auberges, l'oeil est rjoui par des
guirlandes et des rosaces d'un charmant style, ou seulement par des
bordures, dont les couleurs sont heureusement opposes  celle de la
teinte plate des panneaux et des lambris. Ces fresques sont parfois
aussi parfaitement excutes que nos papiers de tenture, et elles sont
bien suprieures, en ce que l'on y sent le laisser aller des ouvrages
faits  la main. Rien de triste comme les ornements d'une rgularit
rigoureuse que produisent les machines. La beaut des vases, et en
gnral des ouvrages chinois, tient  cet abandon capricieux que la main
humaine peut seule donner  ses oeuvres. La grce, la libert, la
hardiesse, l'imprvu, et mme la maladresse nave sont, dans
l'ornementation, des conditions de charme qui se perdent chaque jour
chez nous, o tout s'obtient au moyen des mcaniques et des mtiers.

Pier-Angelo tait un des plus expditifs et des plus ingnieux parmi ces
ouvriers _ornateurs_ (_adornatori_). Natif de Catane, il y avait lev
sa famille jusqu' la naissance de Michel, poque o il quitta
brusquement son pays pour aller se fixer  Rome. Le motif qu'il donna 
cet exil volontaire fut que sa famille augmentait, qu'il s'tablissait 
Catane une trop grande concurrence, que son travail par consquent
devenait insuffisant; enfin qu'il allait chercher fortune ailleurs. Mais
on disait tout bas qu'il avait fui les ressentiments de certains
patriciens tout-puissants, et tout dvous  la cour de Naples.

On sait la haine que ce peuple conquis et opprim porte au gouvernement
de l'autre ct du dtroit. Fier et vindicatif, le Sicilien gronde sans
cesse comme son volcan et s'agite parfois. On disait que Pier-Angelo
avait t compromis dans un essai de conspiration populaire, et qu'il
avait d fuir, emportant ses pinceaux et ses pnates. Pourtant, son
caractre enjou et bienveillant semblait dmentir une telle
supposition; mais il fallait bien aux vives imaginations des habitants
du faubourg de Catane un motif extraordinaire  la brusque disparition
de cet artisan aim et regrett de tous ses confrres.

A Rome, il ne fut gure plus heureux, car il y eut la douleur de perdre
tous ses enfants, except Michel, et peu de temps aprs, sa femme mourut
en donnant le jour  une fille, dont le jeune frre fut parrain, et qui
reut le nom de Mila, contraction de Michel'Angela.

Rduit  ces deux enfants, Pier-Angelo, plus triste, fut du moins plus
ais, et il vint  bout, en travaillant avec ardeur, de faire donner 
son fils une ducation trs-suprieure  celle qu'il avait reue
lui-mme. Il montra pour cet enfant une prdilection qui allait jusqu'
la faiblesse, et, quoique pauvre et obscur, Michel fut un vritable
enfant gt.

Ainsi, Pier-Angelo avait pouss ses autres fils au travail et leur avait
communiqu de bonne heure cette ardeur qui le dvorait. Mais, soit
qu'ils eussent succomb  un excs de labeur pour lequel ils n'avaient
pas reu du ciel la mme force que leur pre, soit que Pier-Angelo,
voyant sa famille rduite  trois personnes, lui compris, ne juget plus
ncessaire de se faire aider, il sembla s'attacher  mnager la sant de
son dernier fils, plus qu' se hter de lui donner un gagne-pain.

Nanmoins, l'enfant aimait la peinture, et il crait, en se jouant, des
fruits, des fleurs et des oiseaux d'un coloris charmant. Un jour, il
demanda  son pre pourquoi il ne plaait pas des figures dans ses
fresques.

Oui-da! des figures! rpondit le bonhomme plein de sens: il faut les
faire fort belles, ou ne s'en point mler. Ceci dpasse le talent que
j'ai pu acqurir, et, tandis qu'on approuve mes guirlandes et mes
arabesques, je serais bien sr de faire rire les connaisseurs si je
m'avisais de faire danser des amours boiteux ou des nymphes bossues sur
mes plafonds.

--Et si j'essayais, moi! dit l'enfant qui ne doutait de rien.

--Essaie sur du papier, et quelque succs que tu aies pour ton ge, tu
verras bientt qu'avant de savoir il faut apprendre.

Michel essaya. Pierre montra les croquis de son fils  des amateurs et
mme  des peintres, qui reconnurent que l'enfant avait beaucoup de
dispositions et qu'il serait heureux pour lui de n'tre pas trop
enchan  la tche du manoeuvre. Ds lors, Pier-Angelo rsolut d'en
faire un peintre, l'envoya dans un des premiers ateliers de Rome, et le
dispensa entirement de prparer les couleurs et de barbouiller les
murailles.

De deux choses l'une, se disait-il avec raison; ou cet enfant deviendra
un matre, ou, s'il n'a qu'un faible talent, il reviendra  la peinture
d'ornement avec des connaissances que je n'ai pas, et il sera un ouvrier
de premier ordre dans sa partie. De toute faon il aura une existence
plus libre et plus aise que la mienne.

Ce n'est pas que Pier-Angelo ft mcontent de son sort. Il tait dou de
cette imprvoyance, et mme de cette insouciance qu'ont les hommes
trs-laborieux et trs-robustes. Il comptait toujours sur la destine,
peut-tre parce qu'il comptait surtout sur ses bras et sur son courage.
Mais, comme il tait fort intelligent et fin observateur, il avait dj
vu poindre chez Michel une tincelle d'ambition que ses autres enfants
n'avaient jamais eue. Il en conclut que le bonheur dont il s'arrangeait,
lui, ne suffirait pas  cette organisation plus exquise. Tolrant 
l'excs, et bien convaincu que chaque homme a des aptitudes que nul
autre ne peut mesurer exactement, il respecta les instincts et les
penchants de Michel comme des volonts du ciel, et, en cela, il fut
aussi imprudent que gnreux.

Car il devait rsulter, et il rsulta en effet de cette condescendance
aveugle, que Michel-Ange s'habitua  ne jamais souffrir,  ne jamais
tre contrari, et  regarder sa personnalit comme plus importante et
plus intressante que celle des autres. Il prit souvent ses fantaisies
pour des volonts, et ces volonts pour des droits. De plus, il fut
atteint de bonne heure de la maladie des gens heureux, c'est--dire de
la crainte de n'tre pas toujours heureux; et au milieu de ses progrs,
il fut souvent paralys par la crainte d'chouer. Une vague inquitude
s'empara de lui, et, comme il tait naturellement nergique et
audacieux, elle le rendit parfois chagrin et irritable...

Mais nous pntrerons plus avant encore son caractre, en le suivant
dans les rflexions qu'il fit lui-mme aux portes de Catane, dans la
petite chapelle o il venait de s'arrter.




II.

L'HISTOIRE DU VOYAGEUR.


J'ai oubli de vous dire, et il est urgent que vous sachiez pourquoi,
depuis un an, Michel tait spar de son pre et de sa soeur.

Quoiqu'il gagnt fort bien sa vie  Rome, et malgr son heureux
caractre, Pier-Angelo n'avait jamais pu s'habituer  vivre 
l'tranger, loin de sa chre patrie. En vritable insulaire qu'il tait,
il regardait la Sicile comme une terre privilgie du ciel sous tous les
rapports, et le continent comme un lieu d'exil. Quand les Catanais
parlent de ce volcan terrible qui les crase et les ruine si souvent,
ils poussent l'amour du sol jusqu' dire: _Notre Etna_. Ah! disait
Pier-Angelo le jour qu'il passa prs des laves du Vsuve, si vous aviez
vu notre fameuse lame de Catane! c'est cela qui est beau et grand! Vous
n'oseriez plus parler des vtres! Il faisait allusion  cette terrible
ruption de 1669 qui apporta, au centre mme de la ville, un fleuve de
feu, et dtruisit la moiti de la population et des difices. La
destruction d'Herculanum et de Pompea lui semblait une plaisanterie.
Bah! disait-il avec orgueil, j'ai vu bien d'autres tremblements de
terre! C'est chez nous qu'il faut aller pour savoir ce que c'est!

Enfin il soupirait sans cesse aprs le moment o il pourrait revoir sa
chre fournaise et sa bouche d'enfer bien-aime.

Lorsque Michel et Mila, qui taient habitus  sa bonne humeur, le
voyaient rveur et abattu, ils s'affligeaient et s'inquitaient, comme
il arrive toujours  l'gard des personnes qui ne sont tristes que par
exception. Il avouait alors  ses enfants qu'il pensait  son pays. Si
je n'tais d'une forte sant, leur disait-il, et si je ne me faisais une
raison, il y a longtemps que le mal du pays m'aurait fait mourir.

Mais lorsque ses enfants lui parlaient de retourner en Sicile, il
remuait un doigt d'une manire significative, comme pour leur dire: Je
ne puis plus franchir le dtroit: je n'chapperais  Charybde que pour
tomber dans Scylla.

Une fois ou deux il lui chappa de leur dire: Le prince Dionigi est
mort depuis longtemps, mais son frre Ieronimo ne l'est pas. Et quand
ses enfants le questionnrent sur ce qu'il avait  craindre du prince
Ieronimo, il remua encore le doigt et ajouta: Silence l-dessus! c'est
encore trop pour moi que de nommer devant vous ces princes-l.

Enfin, un jour, Pier-Angelo, travaillant dans un palais de Rome, ramassa
une gazette qu'il trouva par terre, et la montrant  Michel qui, au
sortir du muse de peinture, tait venu le voir.--Quel chagrin pour
moi, lui dit-il, de ne savoir pas lire! Je parie qu'il y a l-dedans
quelque nouvelle de ma chre Sicile. Tiens, tiens, Michel, qu'est-ce que
c'est que ce mot-l? Je jurerais que c'est le nom de Catane. Oui, oui,
je sais lire ce nom! Eh bien! regarde, et dis-moi ce qui se passe 
Catane,  l'heure qu'il est.

Michel jeta les yeux sur le journal, et vit qu'il tait question
d'clairer les principales rues de Catane au gaz hydrogne.

--Vive Dieu! s'cria Pier-Angelo; voir l'Etna  la clart du gaz! Que ce
sera beau!

Et de joie, il fit sauter son bonnet au plafond.

--Il y a encore une nouvelle, dit le jeune homme en parcourant le
journal. Le cardinal-prince Ieronimo de Palmarosa a t oblig de
suspendre l'exercice des fonctions importantes que le gouvernement
napolitain lui avait confies. Son minence vient d'tre frappe d'une
attaque de paralysie qui a fait craindre pour ses jours. En attendant
que la science mdicale puisse se prononcer sur la situation morale et
physique de ce noble personnage, le gouvernement a confi ses fonctions
provisoirement  Son Excellence le marquis de...

--Et que m'importe  qui? s'cria Pier-Angelo en arrachant le journal
des mains de son fils avec un enthousiasme extraordinaire, le prince
Ieronimo va rejoindre son frre Dionigi dans la tombe, et nous sommes
sauvs!... Puis, essayant d'peler lui-mme le nom du prince Ieronimo,
comme s'il et craint une mprise de la part de son fils, il lui rendit
le papier public, en lui disant de relire bien exactement et bien
lentement le paragraphe.

Quand ce fut fait, Pier-Angelo fit un grand signe de croix:

--O Providence! s'cria-t-il, tu as permis que le vieux Pier-Angelo vit
l'extinction de ses perscuteurs, et qu'il pt retourner dans sa ville
natale! Michel, embrasse-moi! cet vnement n'a pas moins d'importance
pour toi que pour moi-mme. Quoi qu'il arrive, mon enfant, souviens-toi
que Pier-Angelo Lavoratori a t pour toi un bon pre!

--Que voulez-vous dire, mon pre? courez-vous encore quelque danger? Si
vous devez retourner en Sicile, je vous y suivrai.

--Nous parlerons de cela, Michel. En attendant, silence!... Oublie mme
les paroles qui me sont chappes.

Deux jours aprs, Pier-Angelo pliait bagage et partait pour Catane avec
sa fille. Il ne voulut pas emmener Michel, quelque instance que ce
dernier pt lui faire.

--Non, lui dit-il. Je ne sais pas au juste si je pourrai m'installer 
Catane, car je me suis fait lire les gazettes, ce matin encore, et on ne
dit point que le cardinal Ieronimo soit mort. On n'en parle point. Un
personnage si protg du gouvernement et si riche ne pourrait ni gurir
ni trpasser sans qu'on en fit grand bruit. J'en conclus qu'il respire
encore, mais qu'il n'en vaut gure mieux. Son remplaant par _interim_
est un brave seigneur, bon patriote et ami du peuple. Je n'ai rien 
craindre de la police tant que nous aurons affaire  lui. Mais enfin, si
par miracle ce prince Ieronimo revenait  la vie et  la sant, il me
faudrait revenir ici au plus vite; et alors  quoi bon t'avoir fait
faire ce voyage qui interromprait tes tudes?

--Mais, dit Michel, pourquoi ne pas attendre que le sort de ce prince se
dcide, pour partir vous-mme? Je ne sais pas ce que vous avez 
craindre de lui et du sjour de Catane, mon pre; car vous n'avez jamais
voulu vous expliquer clairement  cet gard; mais je suis effray de
vous voir partir seul avec cette enfant, pour une terre o vous n'tes
pas sr d'tre bien accueilli. Je sais que la police des gouvernements
absolus est ombrageuse, tracassire; et n'eussiez-vous  redouter qu'un
emprisonnement momentan, que deviendrait notre petite Mila, seule, dans
une ville o vous ne connaissez plus personne? Laissez-moi vous
accompagner, au nom du ciel! je serai le dfenseur et le gardien de
Mila, et, quand je vous verrai tranquilles et bien installs, s'il vous
plat de rester en Sicile, je reviendrai reprendre mes tudes  Rome.

--Oui, Michel, je le sais, et je le comprends, repartit Pier-Angelo. Tu
n'as aucun dsir de rester en Sicile, et ta jeune ambition s'arrangerait
mal du sjour d'une le que tu crois prive des ressources et des
monuments de l'art.... Tu te trompes; nous avons de si beaux monuments!
Palerme en fourmille, l'Etna est le plus grand spectacle que la nature
puisse offrir  un peintre, et, quant aux peintures, nous en avons. Le
Morealse a rempli notre patrie de chefs-d'oeuvre comparables  ceux de
Rome et de Florence!...

--Pardon, mon pre, dit Michel en souriant. Le Morealse n'est point 
comparer  Raphal,  Michel-Ange, ni  aucun des matres de l'cole
florentine.

--Qu'en sais-tu? Voil bien les enfants! Tu n'as pas vu ses grandes
oeuvres, ses meilleurs morceaux; tu les verrais chez nous. Et quel
climat! quel ciel! quels fruits! quelle terre promise!

--Eh bien, pre, permets-moi de t'y suivre, dit Michel. C'est
prcisment ce que je te demande.

--Non! non! s'cria Pier-Angelo vivement. Je m'oubliais  te vanter
Catane, et je ne veux pas que tu m'y suives maintenant; je sais que ton
bon coeur et ta sollicitude pour nous te le conseillent; mais je sais
aussi que ta fantaisie ne t'y porte pas. Je veux que cela te vienne
naturellement, quand l'heure de la destine aura sonn, et que tu baises
alors le sol de ta patrie avec amour, au lieu de le fouler aujourd'hui
avec ddain.

--Ce sont l, mon pre, des raisons de peu de valeur auprs des
inquitudes que je vais prouver en votre absence. J'aime mieux
m'ennuyer et perdre mon temps en Sicile que de vous y laisser aller sans
moi, et de rver ici prils et catastrophes pour vous.

--Merci, mon enfant, et adieu! lui dit le vieillard en l'embrassant avec
tendresse. Si tu veux que je te le dise clairement, je ne peux pas
t'emmener. Voici la moiti de l'argent que je possde, mnage-le jusqu'
ce que je puisse t'en envoyer d'autre. Tu peux compter que je ne perdrai
pas mon temps  Catane, et que j'y travaillerai assidment pour te
procurer de quoi continuer la peinture. Il me faut le temps d'arriver et
de m'installer, aprs quoi, je trouverai de l'ouvrage, car j'avais
beaucoup d'amis et de protecteurs dans mon pays, et je sais que j'en
retrouverai quelques-uns. Ne rve pas prils et catastrophes. Je serai
prudent, et, quoique la fausset et la peur ne soient pas mes dfauts
habituels, j'ai trop de sang sicilien dans les veines pour ne savoir pas
trouver au besoin la finesse d'un vieux renard. Je connais l'Etna comme
ma poche, et ses gorges sont assez profondes pour tenir longtemps cach
un pauvre homme comme moi. Enfin, j'ai gard, comme tu le sais, de
bonnes relations, quoiqu'en secret, avec mes parents. J'ai un frre
capucin, qui est un _grand homme_. Mila trouverait chez eux asile et
protection au besoin. Je t'crirai, c'est--dire ta soeur t'crira pour
moi, le plus souvent possible, et tu ne seras pas longtemps incertain de
notre sort. Ne m'interroge pas dans tes lettres; la police les ouvre. Ne
prononce pas le nom des princes de Palmarosa, si nous ne t'en parlons
pas les premiers....

--Et jusque-l, dit Michel, ne saurai-je pas ce que j'ai  craindre ou 
esprer de la part de ces princes?

--Toi? Rien, en vrit, rpondit Pier-Angelo; mais tu ne connais pas la
Sicile; tu n'aurais pas la prudence qu'il faut garder dans les pays
soumis  l'tranger. Tu as les ides d'un jeune homme, toutes les ides
ardentes qui pntrent ici sous le manteau des abus, mais qui, en
Sicile, se cachent et se conservent sous la cendre des volcans. Tu me
compromettrais, et, d'un mot chapp  ta ferveur librale, on ferait un
complot contre la cour de Naples. Adieu encore, ne me retiens plus. Il
faut que je revoie mon pays, vois-tu! Tu ne sais pas ce que c'est que
d'tre n  Catane, et d'en tre absent depuis dix-huit ans, ou plutt
tu ne le comprends pas, car il est bien vrai que tu es n  Catane, et
que l'histoire de mon exil est celle du tien! Mais tu as t lev 
Rome, et tu crois, hlas! que c'est l ta patrie!

Au bout d'un mois, Michel reut, de la main d'un ouvrier qui arrivait de
Sicile, une lettre de Mila, qui lui annonait que leur voyage avait t
des plus heureux, qu'ils avaient t reus  bras ouverts par leurs
parents et anciens amis, que Pier-Angelo avait trouv de l'ouvrage et de
belles protections; mais que le cardinal tait toujours vivant, peu
redoutable  la vrit, car il tait retir du monde et des affaires;
cependant, Pier-Angelo ne souhaitait pas encore que Michel vint le
rejoindre, car on ne savait _ce qui pouvait arriver_.

Jusque-l Michel avait t triste et inquiet, car il aimait tendrement
ses parents; mais, ds qu'il fut rassur sur leur compte, il se rjouit
involontairement d'tre  Rome, et non  Catane. Son existence y tait
fort agrable depuis que son pre lui avait permis de se consacrer  la
grande peinture. Protg par ses matres, auxquels il plaisait,
non-seulement  cause de ses heureuses dispositions, mais encore  cause
d'une certaine lvation d'esprit et d'expressions au-dessus de son ge
et de sa condition, lanc dans la socit de jeunes gens plus riches et
plus rpandus que lui (et il faut avouer qu'il se laissait gagner aux
avances de ceux-l plus qu' celles des fils d'artisans, ses gaux), il
consacrait ses loisirs  orner son cerveau et  agrandir le cercle de
ses ides. Il lisait vite et beaucoup, il frquentait les thtres; il
causait avec les artistes; en un mot, il se formait extraordinairement
pour une existence libre et noble,  laquelle il n'tait pourtant pas
assur de pouvoir prtendre.

Car les ressources du pauvre peintre en dtrempe, qui lui consacrait la
moiti de ses salaires, n'taient pas inpuisables. La maladie pouvait
les faire cesser, et la peinture est un art si srieux et si profond,
qu'il faut l'apprendre bien des annes avant de pouvoir s'en servir
lucrativement.

Cette pense effrayait Michel et le jetait parfois dans de grands
accablements. Oh! mon pre! pensait-il encore, au moment o nous le
rencontrons  la porte d'un palais voisin de sa ville natale,
n'avez-vous pas fait, par excs d'amour pour moi, une grande faute
contre vous et contre moi-mme, en me poussant dans la carrire de
l'ambition? J'ignore si je parviendrai, et pourtant je sens que j'aurai
bien de la peine  reprendre la vie que vous menez et que la fortune
m'avait destine. Je ne suis pas aussi robuste que vous; j'ai dgnr
sous le rapport de la force physique, qui est le cachet de noblesse de
notre race. Je ne sais pas marcher, je me fatigue  outrance de ce qui
ne serait pour vous,  soixante ans, qu'une promenade de sant. Me voil
accabl, bless au pied par ma faute, par ma distraction ou ma
maladresse. Je suis pourtant n dans ces montagnes, et je vois les
enfants courir sur ces laves tranchantes, comme je marcherais sur un
tapis. Oui, mon pre avait raison, c'est l une belle patrie; on peut
tre fier d'tre sorti, comme la lave, des flancs de cette montagne
terrible! Mais il faudrait tre digne d'une telle origine et ne l'tre
pas  demi. Il faudrait tre un grand homme et remplir le monde de
foudres et d'clairs, ou bien il faudrait tre un paysan intrpide, un
bandit dtermin, et vivre au dsert, sans autre ressource qu'une
carabine et une me implacable. Cela aussi est une destine potique.
Mais il est dj trop tard pour moi; j'ai appris trop de choses, je
connais trop les lois, les socits et les hommes. Ce qui est hrosme,
chez ces montagnards nafs et sauvages, serait crime et lchet chez
moi. Ma conscience me reprocherait d'avoir pu parvenir  la grandeur par
le gnie et les dons de la civilisation, et d'tre retomb, par
impuissance,  la condition de brigand. Il faudra donc vivre obscur et
petit!

Laissons encore un peu Michel rver et secouer machinalement son pied
engourdi, et disons au lecteur pourquoi, malgr son amour pour Rome et
les jours agrables qu'il y passait, il se trouvait maintenant aux
portes de Catane.

De mois en mois, sa soeur lui avait crit sous la dicte de son pre: Tu
ne peux venir encore, et nous ne pouvons rien arrter pour notre propre
avenir. Le malade est aussi bien portant que peut l'tre un homme qui a
perdu l'usage de ses bras et de ses jambes. Mais sa tte vit encore et
conserve un reste de pouvoir. Voici de l'argent; mnage-le, mon enfant;
car, bien que j'aie de l'ouvrage  discrtion, les salaires sont moins
forts ici qu' Rome.

Michel essayait de mnager cet argent, qui reprsentait pour lui les
sueurs de son pre. Il frmissait de honte et d'effroi lorsque sa jeune
soeur, qui travaillait  filer la soie (industrie trs-rpandue dans
cette partie de la Sicile), ajoutait en cachette une pice d'or 
l'envoi de son pre. C'tait videmment au prix de grandes privations
que la pauvre enfant procurait  son frre de quoi se divertir pendant
une heure. Michel fit le serment de ne pas toucher  ces pices d'or, de
les rassembler, et de reporter  Mila toutes ses petites conomies.

Mais Michel aimait le plaisir; il avait besoin d'un certain luxe, il ne
savait pas pargner. Il avait des gots de prince, c'est--dire qu'il
aimait  donner, et qu'il rcompensait largement le premier facchino qui
lui apportait une toile ou une lettre. Et puis, les matriaux du peintre
sont fort coteux. Et puis, enfin, quand Michel se trouvait avec des
jeunes gens aiss, il et rougi de ne point payer son cot comme les
autres... Si bien qu'il s'endetta d'une petite somme, bien grosse pour
le budget d'un pauvre peintre en btiments. Il arriva un moment o la
dette, faisant la boule de neige, il fallait fuir honteusement, ou se
rsigner  quelque travail plus humble que la peinture d'histoire.
Michel sacrifia, en frmissant de rage et de douleur, les pices d'or
qu'il avait rsolu de reporter un jour  Mila. Mais, se voyant encore
loin de compte, il avoua tout dans une lettre  son pre, en s'accusant
avec une sorte de dsespoir. Huit jours aprs, un banquier fit remettre
au jeune homme la somme ncessaire pour s'acquitter et vivre encore
quelque temps sur le mme pied. Puis, arriva une lettre de Mila, qui
disait toujours, sous la dicte de Pier-Angelo: Une bonne me m'a prt
l'argent que je t'ai fait passer; mais il me faudra travailler six mois
pour m'acquitter. Tche, mon enfant, de ne pas t'endetter jusque-l, car
nous aurions un arrir dont nous ne pourrions peut-tre pas sortir.

Quoique Michel n'et jamais subi aucune rprimande de la part de son
pre, il s'tait attendu, cette fois,  quelque reproche. En voyant la
bont inpuisable et le courage philosophique de ce brave ouvrier, il
fut navr, et, ne pouvant s'en prendre  lui-mme des fautes que sa
position l'avait entran  commettre, il se reprocha comme un crime
d'avoir accept cette position trop brillante. Il prit une grande
rsolution, et ce qui l'aida  y persister, ce fut l'ide qu'il
accomplissait un grand sacrifice, et que s'il n'avait pas en lui
l'toffe d'un grand peintre, il avait au moins l'hrosme d'un grand
caractre. La vanit entra donc pour beaucoup dans cet effort, mais ce
fut une vanit gnreuse et nave. Il paya ses dettes, dit adieu  ses
amis, en leur dclarant qu'il abandonnait la peinture, et qu'il allait
se faire ouvrier avec son pre.

Puis, sans s'annoncer  celui-ci, il mit dans un sac quelques hardes
choisies, un album, quelques pastilles d'aquarelle, sans s'apercevoir
que c'tait encore un reste de luxe et d'art dont il emportait avec lui
la pense, et il partit pour Catane, o nous venons de le voir presque
arriver.




III.

MONSEIGNEUR.


Malgr ce renoncement hroque  tous les rves de sa jeunesse, le
pauvre Michel prouvait en cet instant une sorte de terreur douloureuse.
Le voyage l'avait tourdi sur les consquences de son sacrifice. La vue
de l'Etna l'avait exalt. La joie qu'il prouvait de revoir son
excellent pre et sa chre petite soeur l'avait soutenu. Mais cet
accident fortuit d'une lgre blessure au pied, et la ncessit de
s'arrter un instant, lui donnrent, pour la premire fois depuis son
dpart de Rome, le temps de la rflexion.

Il y avait aussi dans cet instant quelque chose de bien solennel pour sa
jeune me. Il saluait les coupole de sa ville natale, une des plus
belles villes du monde, mme pour quiconque vient de Rome, et celle dont
la situation offre peut-tre le coup d'oeil le plus imposant.

Cette ville, si souvent bouleverse par le volcan, n'est pas fort
ancienne, et le style du dix-septime sicle, qui y domine, n'a pas la
grandeur ou la puret des poques antrieures. Nanmoins, Catane, btie
sur un plan vaste et avec une largeur antique, a un caractre grec dans
son ensemble. La couleur sombre des laves dont elle est sortie, aprs
avoir t engloutie par elles, comme si elle avait repris la vie dans
ses propres cendres,  la manire du phnix, la plaine ouverte qui
l'environne et les durs rochers de lave qui ont pris racine dans son
port, comme pour assombrir de leur reflet austre jusqu' l'clat des
flots, tout en elle est triste et majestueux.

Mais ce n'tait pas l'aspect de cette cit qui proccupait le plus notre
jeune voyageur. Sa propre situation la lui faisait paratre plus morne
et plus terrible que ne l'a rendue le passage des feux vomis de l'antre
des Cyclopes. Il voyait l un lieu d'preuves et d'expiations, devant
lequel une sueur froide parcourait ses membres. C'est l qu'il allait
dire adieu au monde des arts,  la socit des gens clairs, aux libres
rveries, et aux loisirs rudits de l'artiste destin  de hautes
destines. C'est l qu'il fallait reprendre, aprs dix ans d'une
existence privilgie, le tablier du manoeuvre, le hideux pot  colle, le
feston classique, la peinture d'antichambre et de corridor. C'est l
surtout qu'il faudrait travailler douze heures par jour et se coucher
bris de fatigue, sans avoir le temps ou la force d'ouvrir un livre ou
de rver dans un muse; l qu'il faudrait ne plus connatre d'autre
intimit que celle de ce peuple sicilien, si pauvre et si malpropre, que
la posie de ses traits et de son intelligence peut  peine percer sous
les haillons et l'accablement de la misre. Enfin, la porte de Catane
tait, pour ce pauvre proscrit, celle de la cit maudite dpeinte par le
Dante.

A cette ide, un torrent de larmes, longtemps contenu ou dtourn,
s'chappa de ses yeux, et, qui l'et vu ainsi, jeune, beau, ple, assis
 la porte d'un palais, et la main ngligemment pose sur sa jambe
douloureuse, et song au gladiateur antique bless dans le combat, mais
pleurant sa dfaite plus que sa souffrance.

Les grelots de plusieurs mulets qui montaient la colline, et
l'apparition d'une trange caravane qui se dirigeait sur lui,
apportrent une distraction force aux pnibles rflexions de
Michel-Ange Lavoratori. Les mulets taient superbes et richement
caparaonns et empanachs. Sur leurs longues housses de pourpre
brillaient les insignes du cardinalat, la triple croix d'or, surmonte
du petit chapeau et des glands. Ils taient chargs de bagages et mens
en main par des valets vtus de noir,  figure triste et mfiante; puis
venaient des abbs et d'autres personnages ecclsiastiques avec des
culottes noires, des bas rouges et de larges boucles d'argent sur leurs
souliers; les uns  cheval, les autres en litire. Un personnage fort
gros, en habit noir, cheveux en bourse, le diamant au doigt, l'pe au
ct, venait gravement, sur un ne magnifique. A son air d'importance,
plus naf que les physionomies cauteleuses des gens d'glise qui
l'entouraient, on pouvait reconnatre le mdecin de Son minence. Il
escortait pas  pas Son minence elle-mme, porte dans une chaise, ou
plutt dans une grande bote, par deux hommes vigoureux auprs desquels
se tenaient quatre porteurs de rechange. Ce cortge se composait d'une
quarantaine de personnes, et l'inutilit de chacune d'elles pouvait se
mesurer au degr de recueillement et d'humilit qui se montrait sur sa
figure.

Michel, curieux de voir dfiler ce cortge qui renchrissait sur tout ce
que Rome pouvait lui offrir de plus classique et de plus surann en ce
genre, se leva et se tint prs de la porte, afin de regarder de plus
prs la figure du personnage principal. Il fut d'autant plus  mme de
satisfaire sa curiosit, que les porteurs s'arrtrent devant la vaste
grille dore, tandis qu'une espce d'abb  figure repoussante, mettant
pied  terre, l'ouvrait lui-mme d'un air d'autorit et avec un trange
sourire.

Le cardinal tait un homme fort g, qui, de replet et color, tait
devenu maigre et ple, par l'effet d'une lente et cruelle destruction.
La peau de son visage, dtendue et relche, formait mille plis et
faisait ressembler sa face  une terre sillonne par le passage des
torrents. Malgr cette affreuse dcomposition, il y avait un reste de
beaut imprieuse sur cette figure morne, qui ne pouvait ou ne voulait
plus faire aucun mouvement, mais o brillaient encore deux grands yeux
noirs, dernier sanctuaire d'une vie obstine.

Le contraste d'un regard perant et dur avec une figure de cadavre
frappa tellement Michel, qu'il ne put se dfendre d'un sentiment de
respect, et qu'il se dcouvrit instinctivement devant ce vestige d'une
volont puissante. Tout ce qui offrait un caractre de force et
d'autorit agissait sur l'imagination de ce jeune homme, parce qu'il
portait en lui-mme l'ambition de ces choses, et, sans l'expression de
ces yeux tyranniques, il n'et peut-tre pas song  ter son chapeau de
paille.

Mais comme sa mise modeste et sa chaussure poudreuse annonaient un
homme du peuple beaucoup plus qu'un grand peintre en herbe, les gens du
cardinal et le cardinal lui-mme devaient s'attendre  ce qu'il se mit 
genoux, ce que Michel ne fit point, et ce qui les scandalisa normment.

Le cardinal s'en aperut le premier, et, au moment o ses porteurs
allaient franchir la grille, il fit avec les sourcils un signe qui fut
aussitt compris de son mdecin, lequel, marchant toujours  sa
portire, avait la consigne de tenir toujours ses yeux attachs sur ceux
de Son minence.

Le docteur avait tout juste assez d'esprit pour comprendre au regard du
cardinal que celui-ci voulait manifester une volont quelconque; alors
il commandait la halte et avertissait l'abb Ninfo, secrtaire de Son
minence, le mme qui venait d'ouvrir la grille de sa propre main, avec
une clef tire de sa propre poche. L'abb accourait, comme il accourut
en ce moment mme, et, couvrant de son corps la portire de la chaise,
il la cachait au reste du cortge. Alors il s'tablissait entre lui et
l'minence un dialogue mystrieux, tellement mystrieux que nul ne
pouvait dire si l'minence se faisait comprendre au moyen de la parole
ou par le seul jeu de sa physionomie. A l'ordinaire, le cardinal
paralytique ne faisait entendre qu'une sorte de grognement
inintelligible, qui devenait un affreux hurlement lorsqu'il tait en
colre; mais l'abb Ninfo comprenait si bien ce grognement, aid du
regard expressif de Son minence et de la connaissance qu'il avait de
son caractre et de ses desseins, qu'il traduisait et faisait excuter
les volonts de son matre avec une intelligence, une rapidit et une
prcision de dtails qui tenaient du prodige. Cela paraissait mme trop
surnaturel pour tre accept par les autres subalternes, et ils
prtendaient que Son minence avait conserv l'usage de la parole; mais
que, par une intention diplomatique des plus profondes, elle ne voulait
plus s'en servir qu'avec l'abb Ninfo. Le docteur Recuperati assurait
pourtant que la langue de Son minence tait aussi bien paralyse que
ses bras et que ses jambes, et que les seules parties vivantes de son
tre taient les organes du cerveau et ceux de la digestion. Avec cela,
disait-il, on peut vivre jusqu' cent ans, et remuer encore le monde,
comme Jupiter branlait l'Olympe avec le seul froncement de son arcade
sourcilire.

Du dialogue fantastique qui s'tablit encore, cette fois, entre les yeux
pntrants de l'abb Ninfo et les sourcils loquents de Son minence, il
rsulta que l'abb se retourna brusquement vers Michel et lui fit signe
d'approcher. Michel eut grande envie de n'en rien faire et de forcer
l'abb  marcher vers lui; mais tout  coup l'esprit sicilien se
rveilla en lui, et il se mit sur ses gardes. Il se rappela tout ce que
son pre lui avait dit des dangers qu'il avait  craindre de l'ire d'un
certain cardinal, et quoiqu'il ne vt point si celui-ci tait paralys
ou non, il s'avisa tout de suite que ce pouvait bien tre le cardinal
prince Ieronimo de Palmarosa. Ds lors il rsolut de dissimuler et
approcha de la chaise dore, fleuronne et armorie de Son minence.

--Que faites-vous  cette porte? lui demanda l'abb d'un ton rogue.
tes-vous de la maison?

--Non, Excellence, rpondit Michel avec un calme apparent, bien qu'il
ft tent de souffleter ce personnage. Je passe.

L'abb regarda dans la chaise, et apparemment on lui fit comprendre
qu'il tait inutile d'effrayer les passants, car il changea tout  coup
de langage et de manires en se retournant vers Michel:

--Mon ami, dit-il d'un air bnin, vous ne paraissez pas heureux; vous
tes ouvrier?

--Oui, Excellence, rpondit Michel rsolu  parler le moins possible.

--Et vous tes fatigu? vous venez de loin?

--Oui, Excellence.

--Cependant vous tes fort pour votre ge. Quel ge avez-vous bien?

--Vingt et un ans.

Michel pouvait risquer ce mensonge; car, quoiqu'il n'et encore presque
pas de barbe au menton, il tait arriv  toute sa croissance, et son
cerveau actif et inquiet lui avait dj fait perdre la premire
fracheur de l'adolescence. Dans cette dernire rponse, il se
conformait  une instruction particulire que son pre lui avait donne
en le quittant, et qui lui revenait fort  propos dans la mmoire. Si
tu viens me rejoindre un jour ou l'autre, lui avait dit le vieux
Pier-Angelo, souviens-toi bien, tant que tu ne seras pas auprs de moi,
de ne jamais rpondre un mot de vrit aux gens qui te paratront
curieux et questionneurs. Ne leur dis ni ton nom, ni ton ge, ni ta
profession, ni la mienne, ni d'o tu viens, ni o tu vas. La police est
plus tracassire que clairvoyante. Mens effrontment et ne crains rien.

Si mon pre m'entendait, pensa Michel, aprs s'tre ainsi tir
d'affaire, il serait content de moi.

--C'est bien, dit l'abb, et il se retira de la portire du prlat, afin
que celui-ci pt voir le pauvre diable qui avait attir ainsi son
attention. Michel rencontra le regard terrible de ce moribond, et, cette
fois, il sentit plus de mfiance et d'aversion que de respect pour ce
front troit et despotique. Averti par un pressentiment intrieur qu'il
courait un certain danger, il changea l'expression habituelle de sa
figure, et, mettant une feinte purilit  la place de l'orgueil, il
plia le genou, puis, baissant la tte pour chapper  l'examen du
prlat, il feignit d'attendre sa bndiction.

--Son minence vous bnit mentalement, rpondit l'abb aprs avoir
consult les yeux du cardinal, et il fit signe aux porteurs de se
remettre en marche.

La chaise franchit la grille et pntra lentement dans l'avenue.

Je voudrais bien savoir, se disait Michel en regardant passer le
cortge, si mon instinct ne m'a pas tromp et si c'est l l'ennemi de ma
famille.

Il allait se retirer, lorsqu'il remarqua que l'abb Ninfo n'avait pas
suivi le cardinal, et qu'il attendait, pour refermer la grille et
remettre la clef dans sa poche, que le dernier mulet et pass. Ce soin
trange, de la part d'un homme attach de si prs  la personne du
cardinal, avait lieu de le frapper, et le regard oblique et attentif que
ce personnage dplaisant jetait sur lui  la drobe le frappait encore
plus.

Il est vident qu'on m'observe dj dans ce pays de malheur,
pensa-t-il; et que mon pre n'avait pas rv les inimitis contre
lesquelles il me mettait en garde.

L'abb lui fit signe  travers la grille, au moment o il retirait la
clef. Michel, convaincu qu'il fallait jouer son rle avec plus de soin
que jamais, approcha d'un air humble:

--Tenez, mon garon, lui dit l'abb en lui prsentant un tharin, voil
pour vous rafrachir au premier cabaret, car vous me paraissez bien
fatigu.

Michel s'abstint de tressaillir. Il accepta l'outrage, tendit la main et
remercia humblement; puis il se hasarda  dire:

--Ce qui m'afflige, c'est que Son minence n'ait pas daign m'octroyer
sa bndiction.

Cette platitude bien joue effaa les mfiances de l'abb.

Console-toi, mon enfant, rpondit-il d'un ton dgag: la divine
Providence a voulu prouver notre saint cardinal en lui retirant l'usage
de ses membres. La paralysie ne lui permet plus de bnir les fidles
qu'avec l'esprit et le coeur.

[Illustration: Tenez, mon garon. (Page 7.)]

--Que Dieu la gurisse et la conserve! reprit Michel; et il s'loigna,
bien certain, cette fois, qu'il ne s'tait pas tromp, et qu'il venait
d'chapper  une rencontre prilleuse.

Il n'avait pas descendu dix pas sur la colline qu'il se trouva face 
face, au dtour d'un rocher, avec un homme qui vint tout prs de lui
sans que ni l'un ni l'autre se reconnussent, tant ils s'attendaient peu
 se rencontrer en ce moment. Tout  coup ils s'crirent tous les deux
 la fois, et s'unirent dans une treinte passionne. Michel embrassait
son pre.

--O mon enfant! mon cher enfant! toi, ici! s'cria Pier-Angelo. Quelle
joie et quelle inquitude pour moi! Mais la joie l'emporte et me donne
l'esprit plus courageux que je ne l'avais il y a un instant. En songeant
 toi, je me disais: Il est heureux que Michel ne soit pas ici, car nos
affaires pourraient bien se gter. Mais te voil, et je ne puis pas
m'empcher d'tre le plus heureux des hommes.

--Mon pre, rpondit Michel, n'ayez pas peur: je suis devenu prudent en
mettant le pied sur le sol de ma patrie. Je viens de rencontrer notre
ennemi face  face, j'ai t interrog par lui, et j'ai menti  faire
plaisir.

Pier-Angelo plit.--Qui? qui? s'cria-t-il, le cardinal?

--Oui, le cardinal en personnelle paralytique dans sa grande bote
dore. Ce doit tre le fameux prince Ieromino, dont mon enfance a t si
effraye, et qui me paraissait d'autant plus terrible que je ne savais
pas la cause de ma peur. Eh bien, cher pre, je vous assure que s'il a
encore l'intention de nuire, il ne lui en reste gure les moyens, car
toutes les infirmits semblent s'tre donn le mot pour l'accabler. Je
vous raconterai notre entrevue; mais parlez-moi d'abord de ma soeur, et
courons la surprendre.

--Non, non, Michel, le plus press c'est que tu me racontes comment tu
as vu de si prs le cardinal. Entrons dans ce fourr, je ne suis pas
tranquille. Dis-moi, dis-moi vite!... Il t'a parl, dis-tu?... Cela est
donc certain, il parle?

--Rassurez-vous, pre, il ne parle pas.

--Tu en es sr? Tu me disais qu'il t'avait interrog?

[Illustration: Au lieu de gronder, vous devriez aider  clouer. (Page
15.)]

--J'ai t interrog de sa part,  ce que je suppose; mais, comme
j'observais tout avec sang-froid, et que l'espce d'abb qui lui sert de
truchement est trop mince pour cacher tout l'intrieur de la chaise,
j'ai fort bien vu que Son minence ne pouvait parler qu'avec les yeux.
De plus, Son minence est afflige de surdit complte, car, lorsque
j'ai fait savoir mon ge, qu'on me demandait, je ne sais trop pourquoi,
j'ai vu l'abb se pencher vers monseigneur et lui montrer deux fois de
suite ses dix doigts, puis le pouce de sa main droite.

--Muet, impotent, et sourd par-dessus le march! Je respire. Mais quel
ge t'es-tu donc donn? vingt et un ans?

--Vous m'aviez recommand de mentir ds que j'aurais mis le pied en
Sicile?

--C'est bien, mon enfant, le ciel t'a assist et inspir en cette
rencontre.

--Je le crois, mais j'en serais encore plus certain si vous me disiez
comment le cardinal peut s'intresser  ce que j'aie dix-huit ou vingt
et un ans.

--Cela ne peut l'intresser en aucune faon, dit Pier-Angelo en
souriant. Mais je suis charm que tu te sois souvenu de mes conseils et
que tu aies acquis soudainement cette prudence dont je ne te croyais pas
capable. Eh, dis-moi encore, l'abb Ninfo, car c'tait lui qui
t'interrogeait, j'en suis sr... il est fort laid?

--Il est affreux, louche, camard.

--C'est bien cela! Que t'a-t-il demand encore? Ton nom, ton pays?

--Non, aucune autre question directe que celle de mon ge, et la manire
brillante dont je lui ai rpondu l'a tellement satisfait apparemment,
qu'il m'a tourn le dos en me promettant la bndiction de Son minence.

--Et Son minence ne te l'a pas donne? elle n'a pas lev une main?

--L'abb lui-mme m'a dit, un peu plus tard, que Son minence tait
compltement prive de l'usage de ses membres.

--Quoi! cet homme t'a encore parl? Il est revenu vers toi, ce suppt
d'enfer?

En parlant ainsi, Pier-Angelo se grattait la nuque, le seul endroit de
sa tte o sa main agite pt trouver des cheveux. C'tait, chez lui, le
signe d'une grande contention d'esprit.




IV.

MYSTRES.


Quand Michel eut racont, dans le plus petit dtail, la fin de son
aventure, et que Pier-Angelo eut admir et approuv son hypocrisie: Ah
! mon pre, dit le jeune homme, expliquez-moi donc comment vous vivez
ici,  visage dcouvert et sous votre vritable nom sans tre tourment,
tandis que moi je dois, en arrivant, user de feinte et me tenir sur mes
gardes?

Pier-Angelo parut hsiter un instant, puis rpondit:

--Mais c'est tout simple, mon enfant! On m'a fait passer autrefois pour
un conspirateur; j'ai t mis en prison, je n'ai peut-tre chapp  la
potence que par la fuite. Il y avait dj un commencement d'instruction
contre moi. Tout cela est oubli, et, quoique le cardinal ait d, dans
le temps, connatre mon nom et ma figure, il parat que j'ai bien
chang, ou que sa mmoire est fort affaiblie, car il m'a revu ici, et
peut-tre m'a-t-il entendu nommer, sans me reconnatre et sans se rien
rappeler: c'est une preuve que j'ai voulu faire. J'ai t mand par
l'abb Ninfo pour travailler dans son palais; j'y ai t trs-hardiment,
aprs avoir pris mes mesures pour que Mila pt tre en sret, au cas o
l'on me jetterait en prison sans forme de procs. Le cardinal m'a vu et
ne m'a pas reconnu. L'abb Ninfo ne sait rien de moi; je suis donc, ou
du moins j'tais tranquille pour mon propre compte, et j'allais
justement t'engager  venir me voir, lorsqu'on a dit par la ville,
depuis quelques jours, que la sant de Son minence tait sensiblement
amliore,  tel point qu'elle allait passer quelque temps dans sa
maison de campagne, tiens, l-bas,  Ficarazzi; on voit d'ici le palais,
au revers de la colline.

--La villa que voici  deux pas de nous, et o je viens de voir entrer
le cardinal, n'est donc pas sa propre rsidence?

--Non, c'est celle de sa nice, la princesse Agathe, et, sans doute, il
a voulu faire un dtour et lui rendre une visite comme en passant; mais
cette visite-l me tourmente. Je sais qu'elle ne s'y attendait point,
qu'elle n'avait rien prpar pour recevoir son oncle. Il aura voulu lui
faire une surprise dsagrable; car il ne peut pas ignorer qu'il n'a
gure sujet d'tre aim d'elle. Je crains que cela ne cache quelque
mauvais dessein. Dans tous les cas, cette activit subite de la part
d'un homme qui, depuis un an, ne s'est promen que sur un fauteuil 
roulettes, dans la galerie de son palais de ville, me donne  penser, et
je dis qu'il faut faire attention  tout maintenant.

--Mais enfin, mon pre, tout cela ne m'apprend pas quel danger je peux
courir personnellement! J'avais  peine six mois, je crois, quand nous
avons quitt la Sicile; je ne pense pas que je fusse impliqu dans la
conspiration o vous vous tes trouv compromis?

--Non, certes; mais on observe les nouveaux-venus. Tout homme du peuple,
jeune, intelligent et venant du dehors, est suppos dangereux, imbu des
ides nouvelles. Il ne faudrait qu'un mot de toi, prononc devant un
espion ou extorqu par un agent provocateur, pour te faire mettre en
prison, et quand j'irais t'y rclamer comme mon fils, ce serait pire,
si, par hasard, le maudit cardinal tait revenu  la sant et 
l'exercice du pouvoir. Il pourrait se rappeler alors que j'ai t accus
autrefois; il nous appliquerait, en guise de sentence, le proverbe: Tel
pre, tel fils. Comprends-tu, maintenant?

--Oui, mon pre, et je serai prudent. Comptez sur moi.

--Cela ne suffit pas. Il faut que je m'assure de l'tat du cardinal. Je
ne veux pas te faire entrer dans Catane sans savoir  quoi m'en tenir.

--Et que ferez-vous pour cela, mon pre?

--Je me tiendrai cach ici avec toi jusqu' ce que nous ayons vu le
cardinal et sa livre descendre vers Ficarazzi. Cela ne tardera pas.
S'il est vrai qu'il soit sourd et muet, il ne fera pas de longue
conversation avec sa nice. Aussitt que nous ne risquerons plus de le
rencontrer, nous irons l, au palais de Palmarosa, o je travaille
maintenant; je t'y cacherai dans un coin, et j'irai consulter la
princesse.

--Cette princesse est donc dans vos intrts?

--C'est ma plus puissante et ma plus gnreuse cliente. Elle m'emploie
beaucoup; et, grce  elle, j'espre que nous ne serons point
perscuts.

--Ah! mon pre, s'cria Michel, c'est elle qui vous a donn l'argent
avec lequel j'ai pu payer mes dettes?

--Prt, mon enfant, prt. Je savais bien que tu n'accepterais pas une
aumne; mais elle me donne assez d'ouvrage pour que je puisse
m'acquitter peu  peu envers elle.

--Vous pouvez dire: Bientt, mon pre, car me voici! Je viens pour
m'acquitter envers vous, et mon voyage n'a pas d'autre but.

--Comment, cher enfant! tu as vendu un tableau? Tu as gagn de l'argent?

--Hlas! non! Je ne suis pas encore assez habile et assez connu pour
gagner de l'argent. Mais j'ai des bras, et j'en sais assez pour peindre
des fresques d'ornement. Nous allons donc travailler ensemble mon bon
pre, et je ne rougirai plus jamais de mener la vie d'un artiste, tandis
que vous puisez vos forces pour satisfaire mes gots dplacs.

--Parles-tu srieusement, Michel? s'cria le vieillard. Tu voudrais te
faire ouvrier?

--J'y suis bien rsolu. J'ai revendu mes toiles, mes gravures, mes
livres. J'ai donn cong de mon logement, j'ai remerci mon matre, j'ai
dit adieu  mes amis,  Rome,  la gloire... Cela m'a un peu cot,
ajouta Michel, qui sentait ses yeux se remplir de larmes; mais
embrassez-moi, mon pre, dites-moi que vous tes content de votre fils,
et je serai fier de ce que j'ai fait!

--Oui, embrasse-moi, ami! s'cria le vieux artisan en pressant son fils
contre sa poitrine, et en mlant ses larmes aux siennes. C'est bien,
c'est beau ce que tu as fait l, et Dieu te donnera une belle
rcompense, c'est moi qui t'en rponds. J'accepte ton sacrifice; mais,
entendons-nous! pour un temps seulement, pour un temps que nous ferons
le plus court possible, en travaillant vite  nous acquitter. Cette
preuve te sera bonne, et ton gnie y grandira au lieu de s'teindre. A
nous deux, grce  la bonne princesse, qui nous paiera bien, nous aurons
bientt gagn assez d'argent pour que tu puisses reprendre la grande
peinture, sans aucun remords et sans m'imposer aucune privation. C'est
entendu. Maintenant parlons de ta soeur. C'est un prodige d'esprit que
cette petite fille. Et comme tu vas la trouver grandie et belle! belle
que c'est effrayant pour un pauvre diable de pre comme moi.

--Je veux rester ouvrier, s'cria Michel, puisque avec un gagne-pain
modeste, mais assur, je puis arriver  tablir ma soeur suivant sa
condition. Pauvre cher ange, qui m'envoyait ses petites pargnes! Et
moi, malheureux, qui voulais les lui rapporter, et qui me suis vu forc
de les sacrifier! Ah! c'est affreux, c'est peut-tre infme, de vouloir
tre artiste quand on a des parents pauvres!...

--Nous parlerons de cela, et je te ferai reprendre got  ta destine,
mon enfant; mais coute: J'entends crier la grille... c'est le cardinal
qui sort de la villa; ne nous montrons pas: nous les verrons bientt
descendre sur la droite... Tu dis que le Ninfo a ouvert la porte
lui-mme avec une clef qu'il avait? C'est fort trange et fort
inquitant de voir que cette bonne princesse n'est pas chez elle, que
ces gens-l ont de fausses clefs pour violer sa demeure  l'improviste,
et qu'ils la souponnent, apparemment, puisqu'ils l'pient de la sorte!

--Mais de quoi peuvent-ils donc la souponner?

--Eh! quand ce ne serait que de protger les gens qu'ils perscutent! Tu
dclares que tu es devenu prudent, et d'ailleurs, tu comprendras
l'importance de ce que je vais te dire: Tu sais dj que les Palmarosa
taient tout dvous  la cour de Naples; que le prince Dionigi, l'an
de la famille, pre de la princesse Agathe et frre du cardinal, tait
le plus mauvais Sicilien qu'on ait jamais connu, l'ennemi de sa patrie
et le perscuteur de ses compatriotes; et cela, non par lchet, comme
tous ceux qui se donnent au vainqueur, ni par cupidit comme ceux qui se
vendent; il tait riche et hardi, mais par ambition, par la passion
qu'il avait de dominer, enfin par une sorte de mchancet qui tait dans
son sang et qui lui faisait trouver un plaisir extrme  effrayer, 
tourmenter et  humilier son prochain. Il fut tout-puissant du temps de
la reine Caroline, et, jusqu' ce qu'il ait plu  Dieu de nous
dbarrasser de lui, il a fait aux nobles patriotes et aux pauvres gens
qui aimaient leur pays tout le mal possible. Son frre l'a continu, ce
mal; mais le voil qui s'en va aussi, et, si la lampe puise jette
encore une petite clart, c'est la preuve qu'elle va s'teindre. Alors,
tout ce qui forme, dans le peuple de Catane et surtout dans le faubourg
que nous habitons, la clientle des Palmarosa pourra respirer en paix.
Il n'y a plus de mles dans la famille, et tous ces grands biens,
desquels le cardinal avait encore une grande partie en jouissance, vont
retomber dans les mains d'une seule hritire, la princesse Agathe.
Celle-l est aussi bonne que ses parents ont t pervers, et celle-l
pense bien! Celle-l est Sicilienne dans l'me et dteste les
Napolitains! Celle-l aura de l'influence quand elle sera tout  fait
matresse de ses biens et de ses actions. Si Dieu voulait permettre
qu'elle se marit et qu'elle mit dans sa maison un bon seigneur bien
pensant comme elle, cela changerait un peu l'esprit de l'administration
et adoucirait notre sort!

--Cette princesse est donc une jeune personne?

--Oui, jeune encore, et qui pourrait bien se marier; mais elle ne l'a
pas voulu jusqu' celle heure, dans la crainte,  ce que je puis croire,
de n'tre pas libre de choisir  son gr.

Mais nous voici prs du parc, ajouta Pier-Angelo; nous pourrions
rencontrer du monde, ne parlons plus que de choses indiffrentes. Je te
recommande bien, mon enfant, de ne te servir ici que du dialecte
sicilien, comme nous en avions gard si longtemps,  Rome, la louable
habitude. Depuis que nous nous sommes quitts, tu n'as point oubli ta
langue, j'espre?

--Non, certes, rpondit Michel.

Et il se mit  parler sicilien avec volubilit pour montrer  son pre
que rien en lui ne sentait l'tranger.

C'est fort bien, reprit Pier; tu n'as pas le moindre accent.

Ils avaient fait un dtour et taient arrivs  une grille assez
distante de celle o Michel avait fait la rencontre de monsignor
Ieronimo; cette entre tait ouverte, et de nombreuses traces sur le
sable attestaient que beaucoup d'hommes, de chevaux et de voitures y
passaient habituellement.

Tu vas voir un grand remue-mnage ici et bien contraire aux habitudes
de la maison, dit le vieux peintre  son fils. Je t'expliquerai cela.
Mais ne disons mot encore, c'est le plus sr. Ne regarde pas trop autour
de toi, n'aie pas l'air tonn d'un nouveau-venu. Et d'abord cache-moi
ce sac de voyage ici, dans les rochers, auprs de la cascade; je
reconnatrai bien l'endroit. Passe ta chaussure dans l'herbe pour
n'avoir pas l'air d'un voyageur. Mais je crois que tu boites: es-tu
bless?

--Rien, rien; un peu de fatigue.

--Je vais te conduire en un lieu o tu te reposeras sans que personne te
drange.

Pier-Angelo fit plusieurs dtours dans le parc, dirigeant son fils par
des sentiers ombrags, et ils parvinrent ainsi jusqu'au palais sans
avoir rencontr personne, quoiqu'ils entendissent beaucoup de bruit 
mesure qu'ils en approchaient. Ils y pntrrent par une galerie basse
et passrent rapidement devant une salle immense, remplie d'ouvriers et
de matriaux de toute espce, rassembls pour une construction
incomprhensible. Ces gens taient si affairs et faisaient si grand
tapage, qu'ils ne remarqurent pas Michel et son pre. Michel n'eut pas
le temps de se rendre compte de ce qu'il voyait. Son pre lui avait
recommand de le suivre pas  pas, et celui-ci marchait si vite que le
jeune voyageur, puis de fatigue, avait peine  franchir, comme lui,
les escaliers troits et rapides o il l'entranait.

Le voyage qu'ils firent dans ce labyrinthe de passages drobs parut
fort long  Michel. Enfin, Pier-Angelo tira une clef de sa poche et
ouvrit une petite porte situe sur un couloir obscur. Ils se trouvrent
alors dans une longue galerie, orne de statues et de tableaux. Mais les
jalousies tant fermes partout, il y rgnait une telle obscurit que
Michel n'y put rien distinguer.

--Tu peux faire la sieste ici, lui dit son pre aprs avoir referm avec
soin la petite porte, dont il retira la clef; je t'y laisse; je
reviendrai le plus tt possible, et je te dirai alors comment nous
devons nous conduire.

Il traversa la galerie dans toute sa longueur, et, soulevant une
portire armorie, il tira un cordon de sonnette. Au bout de quelques
instants, une voix lui rpondit de l'intrieur, un dialogue s'tablit si
bas que Michel ne put rien entendre. Enfin une porte mystrieuse
s'ouvrit  demi, et Pier-Angelo disparut, laissant son fils dans
l'obscurit, la fracheur et le silence de ce grand vaisseau dsert.

Par moments, cependant, les voix sonores des ouvriers qui travaillaient
en bas, le bruit de la scie et du marteau, des chansons, des rires et
des jurements, montaient jusqu' lui. Mais peu  peu ce bruit diminua en
mme temps que le jour baissait, et, au bout de deux heures, le silence
le plus complet rgna dans cette demeure inconnue, o Michel-Angelo se
trouvait enferm, mourant de faim et de lassitude.

Ces deux heures d'attente lui eussent paru bien longues si le sommeil ne
ft venu  son secours. Quoique ses yeux se fussent habitus 
l'obscurit de la galerie, il ne fit aucun effort pour regarder les
objets d'art qu'elle contenait. Il s'tait laiss tomber sur un tapis,
et il s'abandonnait  un assoupissement parfois interrompu par le
vacarme d'en bas, et l'espce d'inquitude qu'on prouve toujours 
s'endormir dans un lieu inconnu. Enfin, quand la fin du jour eut fait
cesser les travaux, il s'endormit profondment.

Mais un cri trange, qui lui parut sortir d'une des rosaces  jour qui
donnaient de l'air  la galerie, le rveilla en sursaut. Il leva
instinctivement la tte et crut voir une faible lueur courir sur le
plafond. Les figures peintes sur cette vote parurent s'agiter un
instant. Un nouveau cri plus faible que le premier, mais d'une nature si
particulire que Michel en fut atteint et boulevers jusqu'au fond des
entrailles, vibra encore au-dessus de lui. Puis la lueur s'teignit. Le
silence et les tnbres redevinrent tels, qu'il put se demander s'il n'a
pas fait un rve.

Un quart d'heure s'coula encore, pendant lequel Michel, agit de ce qui
venait de lui arriver, ne songea plus  se rendormir. Il craignait pour
son pre quelque danger inqualifiable. Il s'effrayait de se voir enferm
et hors d'tat de le secourir. Il interrogeait toutes les issues, et
toutes taient solidement closes. Enfin, il n'osait faire aucun bruit,
car, aprs tout, c'tait la voix d'une femme qu'il avait entendue, et il
ne voyait pas quel rapport ce cri ou cette plainte pouvait avoir avec sa
situation ou celle de Pier-Angelo.

Enfin, la porte mystrieuse s'ouvrit, et Pier-Angelo reparut portant une
bougie, dont la clart vacillante donna un aspect fantastique aux
statues qu'elle claira successivement. Quand il fut auprs de Michel:
Nous sommes sauvs, lui dit-il  voix basse; le cardinal est en
enfance, et l'abb Ninfo ne sait rien qui nous concerne. La princesse,
que j'ai t forc d'attendre bien longtemps, parce qu'elle avait du
monde autour d'elle, est d'avis que nous ne fassions aucun mystre 
propos de toi. Elle pense que ce serait pire que de te montrer sans
affectation. Nous allons donc rejoindre ta soeur qui, sans doute,
s'inquite de ne pas me voir rentrer. Mais nous avons un bout de chemin
 faire, et je prsume que tu meurs de faim et de soif. L'intendant de
la maison, qui est trs bon pour moi, m'a dit d'entrer dans un petit
office, o nous trouverons de quoi nous restaurer.

Michel suivit son pre jusqu  une pice qui tait ferme, sur une de
ses faces, par un vitrage sur lequel un rideau retombait  l'extrieur.
Cette pice, qui n'avait rien de remarquable, tait claire de
plusieurs bougies, circonstance qui tonna lgrement Michel.
Pier-Angelo, qui s'en aperut, lui dit que c'tait un endroit o la
premire femme de chambre de la princesse venait prsider, le soir,  la
collation que l'on prparait pour sa matresse. Puis il se mit, sans
faon,  ouvrir les armoires et  en tirer des confitures, des viandes
froides, du vin, des fruits, et mille friandises qu'il plaa ple-mle
sur la table, en riant  chaque dcouverte qu'il faisait dans ces
inpuisables buffets, le tout  la grande stupfaction de Michel, qui ne
reconnaissait point l la discrtion et la fiert habituelles de son
pre.




V.

LE CASINO.


Eh bien, dit Pier-Angelo, tu ne m'aides point? Tu te laisses servir par
ton pre et tu restes les bras croiss? Au moins, tu vas te donner la
peine de boire et de manger toi-mme?

--Pardon, cher pre, vous me paraissez faire les honneurs de la maison
avec une aisance que j'admire, mais que je n'oserais pas imiter. Il me
semble que vous tes ici comme chez vous.

--J'y suis mieux que chez moi, rpondit Pierre en mordant une aile de
volaille et en prsentant l'autre aile  son fils. Ne compte pas que je
te ferai faire souvent de pareils soupers. Mais profite de celui-ci sans
mauvaise honte; je t'ai dit que le majordome m'y avait autoris.

--Le majordome n'est qu'un premier domestique qui gaspille comme les
autres, et qui invite ses amis  prendre ses aises aux frais de sa
patronne. Pardon, mon pre, mais ce souper me rpugne; tout mon apptit
s'en va,  l'ide que nous volons le souper de la princesse; car ces
assiettes du Japon charges de mets succulents n'taient pas destines
pour notre bouche, ni mme pour celle de monsieur le majordome.

--Eh bien, s'il faut te le dire, c'est vrai; mais c'est la princesse
elle-mme qui m'a command de manger son souper, parce qu'elle n'a pas
faim ce soir et qu'elle a suppos que tu aurais quelque rpugnance 
souper avec ses gens.

--Voil une princesse d'une trange bont, dit Michel, et d'une exquise
dlicatesse  mon gard! J'avoue que je n'aimerais pas  manger avec ses
laquais. Pourtant, mon pre, si vous le faites, si c'est l'habitude de
la maison et une ncessit de ma position nouvelle, je ne serai pas plus
dlicat que vous, je m'y accoutumerai. Mais comment cette princesse
a-t-elle song  m'pargner, pour ce soir, ce petit dsagrment?

--C'est que je lui ai parl de toi. Comme elle s'intresse  moi
particulirement, elle m'a fait beaucoup de questions sur ton compte,
et, en apprenant que tu tais un artiste, elle m'a dclar qu'elle te
traiterait en artiste, qu'elle te trouverait dans sa maison une besogne
d'artiste, enfin qu'on y aurait pour toi tous les gards que tu pourrais
souhaiter.

--C'est l une dame bien librale et bien gnreuse, reprit Michel en
soupirant, mais je n'abuserai pas de sa bont. Je rougirais d'tre
trait comme un artiste,  ct de mon pre l'artisan. Non, non, je suis
artisan moi-mme, rien de plus et rien de moins. Je veux tre trait
comme mes pareils, et, si je mange ici ce soir, je veux manger demain o
mangera mon pre.

--C'est bien, Michel; ce sont l de nobles sentiments. A ta sant! Ce
vin de Syracuse me donne du coeur et me fait paratre le cardinal aussi
peu redoutable qu'une momie! Mais que regardes-tu ainsi?

--Il me semble voir ce rideau s'agiter  chaque instant derrire le
vitrage. Il y a l certainement quelque domestique curieux qui nous voit
de mauvais oeil manger un si bon souper  sa place. Ah! ce sera
dsagrable d'avoir des relations de tous les instants avec ces gens-l!
Il faut les mnager, sans doute, car ils peuvent nous desservir auprs
de leurs matres et priver d'une bonne pratique un honnte ouvrier qui
leur dplat.

--C'est vrai, en gnral, mais ici ce n'est point  craindre; j'ai la
confiance de la princesse; je traite avec elle directement et sans
recevoir d'ordres du majordome. Et puis, elle n'est servie que par
d'honntes gens. Allons, mange tranquille et ne regarde pas toujours ce
rideau agit par le vent.

--Je vous assure, mon pre, que ce n'est pas le vent,  moins que
Zphyre n'ait une jolie petite main blanche avec un diamant au doigt.

--En ce cas, c'est la premire femme de chambre de la princesse. Elle
m'aura entendu dire  sa matresse que tu tais un joli garon, et elle
est curieuse de te voir. Place-toi bien de ce ct, afin qu'elle puisse
satisfaire sa fantaisie.

--Mon pre, je suis plus press d'aller voir Mila que d'tre vu par
madame la premire femme de chambre de cans. Me voil rassasi,
partons.

--Je ne partirai pas sans avoir encore une fois demand du coeur et des
jambes  ce bon vin. Trinque avec moi de nouveau, Michel! je suis si
heureux de me trouver avec toi, que je me griserais si j'en avais le
temps!

--Moi aussi, mon pre, je suis heureux; mais je le serai encore plus
quand nous serons chez nous auprs de ma soeur. Je ne me sens pas aussi 
l'aise que vous dans ce palais mystrieux: il me semble que j'y suis
pi, ou que j'y effraie quelqu'un. Il y a ici un silence et un
isolement qui ne me semblent pas naturels. On n'y marche pas, on ne s'y
montre pas comme ailleurs. Nous y sommes furtivement, et c'est
furtivement aussi qu'on nous y observe. Partout ailleurs je casserais
une vitre pour regarder ce qu'il y a derrire ce rideau... et tout 
l'heure, dans la galerie, j'ai eu une motion terrible: j'ai t
rveill par un cri tel que je n'en ai jamais entendu de pareil.

--Un cri, vraiment? comment se fait-il qu'tant peu loign, dans cette
partie du palais, je n'aie rien entendu? Tu auras rv!

--Non! non! je l'ai entendu deux fois; un cri faible, il est vrai, mais
si nerveux et si trange que le coeur me bat quand j'y songe.

--Ah! voil bien ton esprit romanesque! A la bonne heure, Michel, je te
reconnais; cela me fait plaisir, car je craignais que tu ne fusses
devenu trop raisonnable. Cependant je suis fch pour ton aventure
d'tre forc de te dire ce que j'en pense: c'est que la premire femme
de chambre de Son Altesse aura vu une araigne ou une souris, en passant
dans un des couloirs qui longent le plafond de la grande galerie de
peinture. Toutes les fois qu'elle voit une de ces bestioles, elle fait
des cris affreux, et je me permets de me moquer d'elle.

Cette explication prosaque contraria un peu le jeune artiste. Il
entrana son pre, qui penchait  s'oublier  l'endroit du vin de
Syracuse, et, une demi-heure aprs, il tait dans les bras de sa soeur.

Ds le lendemain, Michel-Ange Lavoratori tait install avec son pre au
palais de Palmarosa, pour y travailler assidment le reste de la
semaine. Il s'agissait de dcorer une immense salle de bal construite en
bois et en toile pour la circonstance, attenant au pristyle de cette
belle villa, et ouvrant de tous cts sur les jardins. Voici  propos de
quoi la princesse, ordinairement trs-retire du monde, donnait cette
fte splendide,  laquelle devaient prendre part tous les riches et
nobles habitants de Catane et des villas environnantes.

Tous les ans, la haute socit de cette contre se runissait pour
donner un bal par souscription au profit des pauvres, et chaque
personnage, propritaire d'un vaste local, soit  la ville, soit  la
campagne, prtait son palais et faisait mme une partie des frais de la
fte quand sa fortune le lui permettait.

Quoique la princesse ft fort charitable, son got pour la retraite lui
avait fait diffrer d'offrir son palais; mais enfin son tour tait venu;
elle avait pris magnifiquement son parti en se chargeant de tous les
frais du bal, tant pour le dcor de la salle que pour le souper, la
musique etc. Moyennant cette largesse, la somme des pauvres promettait
d'tre fort ronde, et la villa Palmarosa tant la plus belle rsidence
du pays, la rception tant organise d'une manire splendide, cette
fte devait tre la plus clatante qu'on et encore vue.

La maison tait donc pleine d'ouvriers qui travaillaient depuis quinze
jours  la salle du bal, sous la direction du majordome Barbagallo,
homme trs-entendu dans cette partie, et sous l'influence
trs-prpondrante de matre Pier-Angelo Lavoratori, dont le got et
l'habilet taient avrs et fort priss dj dans tout le pays.

Le premier jour, Michel, fidle  sa parole et rsign  son sort, fit
des guirlandes et des arabesques avec son pre et les apprentis employs
par lui; mais l se borna son preuve; car, ds le lendemain,
Pier-Angelo lui annona que la princesse lui confiait le soin de peindre
des figures allgoriques sur le plafond et les parois de toile de la
salle. On lui laissait le choix et la dimension des sujets; on lui
fournissait tous les matriaux; on l'invitait seulement  se dpcher et
 avoir confiance en lui-mme. Cette oeuvre ne demandait pas le soin et
le fini d'une oeuvre durable; mais elle ouvrait carrire  son
imagination; et, quand il se vit en possession de ce vaste emplacement
o il tait libre de jeter ses fantaisies  pleines mains, il eut un
instant de vritable transport, et il se retrouva plus enivr que jamais
de sa destine d'artiste.

Ce qui acheva de l'enthousiasmer pour cette tche, c'est que la
princesse lui faisait savoir par son pre que, si sa composition tait
seulement passable, elle lui serait compte comme servant 
l'acquittement de la somme prte pour lui  Pier-Angelo; mais que, si
elle obtenait les loges des connaisseurs, elle lui serait paye le
double.

Ainsi, Michel allait redevenir libre  coup sr, et peut-tre riche pour
un an encore, s'il faisait preuve de talent.

Une seule terreur, mais bien grande, vint refroidir sa joie: le jour du
bal tait fix, et il n'tait pas au pouvoir de la princesse de le
reculer. Huit jours restaient, rien que huit jours! Pour un dcorateur
exerc c'en est assez, mais pour Michel, qui n'avait pas encore taill
en grand dans cette partie, et qui ne pouvait se dfendre d'y porter un
vif amour-propre, c'tait si peu qu'il en avait une sueur froide rien
que d'y songer.

Heureusement pour lui, ayant travaill dans son enfance avec son pre,
et l'ayant vu travailler mille fois depuis, les procds de la dtrempe
lui taient familiers, ainsi que la gomtrie des ornements; mais, quand
il voulut choisir ses sujets, il fut assailli par la surabondance de ses
fantaisies, et la prodigalit de son imagination le mit  la torture. Il
passa deux nuits  dessiner ses compositions, et tout le jour sur son
chafaud pour les adapter au local. Il ne songea ni  dormir, ni 
manger, ni mme  renouer trs-ample connaissance avec sa jeune soeur,
tant qu'il ne fut pas fix. Enfin, il arrta son sujet et il s'en alla
au milieu du parc, o sa toile de ciel, longue de cent palmes, tait
tendue dans le parvis d'une ancienne chapelle en ruines. L, aid de
quelques bons apprentis, qui lui prsentaient ses couleurs toutes
prtes, et marchant, pieds nus, sur son firmament mythologique, il
demanda aux muses de donner  sa main tremblante l'exprience et la
_maestria_ ncessaires; puis, enfin, arm d'un pinceau gigantesque,
qu'on et bien pu qualifier de balai, il esquissa son Olympe et
travailla avec tant de fougue et d'esprance, que, deux jours avant le
bal, les toiles se trouvrent prtes  tre mises en place.

Il fallut encore assister  leur installation et refaire quelques
parties endommages ncessairement par cette opration. Enfin, il lui
fallut aussi aider  son pre, qui, ayant t retard par lui, avait
encore beaucoup de bordures de lambris et de corniches  rajuster.

Ces huit jours passrent comme un rve pour Michel, et le peu d'instants
de repos qu'il se permit lui parurent dlicieux. La villa tait
admirable au dedans comme au dehors. Les jardins et le parc donnaient
une ide du paradis terrestre. La nature est si fconde dans cette
contre, les fleurs si belles et si suaves, la vgtation si splendide,
les eaux si claires et si courantes, que l'art a bien peu de chose 
faire pour crer des lieux de dlices autour des palais. Ce n'est pas
que,  et l, des blocs de lave et des plaines de cendres n'offrent
l'image de la dsolation  ct de l'lyse. Mais ces horreurs ajoutent
au charme des oasis qu'a pargnes le passage des feux volcaniques.

La villa Palmarosa, situe  mi-cte d'une colline qui prsentait son
lvation ardue aux ravages de l'Etna, subsistait depuis des sicles au
milieu des continuels dsastres qu'elle avait pu tranquillement
contempler. Le palais tait fort ancien, et d'une architecture lgante,
emprunte au got sarrasin. La salle de bal, qui enveloppait maintenant
les premiers plans de sa faade, offrait un contraste trange avec la
couleur sombre et les ornements srieux des plans levs. A l'intrieur,
le contraste tait plus frappant encore. Tandis que tout tait bruit et
confusion au rez-de-chausse, tout tait calme, ordre et mystre 
l'tage le plus lev, habit par la princesse. Michel pntrait dans
cette partie rserve,  l'heure de ses repas, car le petit office
vitr, o il avait soup le premier jour avec son pre, lui fut rserv
comme par une gracieuset spciale et mystrieuse. Ils y taient
toujours seuls, et, si le rideau s'agita encore, ce fut d'une manire si
peu sensible que Michel ne put tre certain d'avoir inspir une passion
romanesque  madame la premire femme de chambre.

Le palais tant adoss au rocher, des appartements de la princesse, on
entrait de plain-pied sur des terrasses ornes de fleurs et de jets
d'eau, et mme on pouvait, en descendant un escalier troit, hardiment
taill dans la lave, aller gagner le parc et la campagne. Michel pntra
une fois dans ces parterres babyloniens suspendus au-dessus d'un ravin
effroyable. Il vit les fentres du boudoir de la princesse, qui se
trouvait  deux cents pieds plus haut que l'entre principale du palais,
et d'o elle pouvait aller se promener sans descendre une seule marche.
Tant de hardiesse et de dlices dans le plan d'une habitation lui donna
le vertige au physique et au moral. Mais il ne vit jamais la reine de ce
sjour enchant. Aux heures o il montait chez elle, elle faisait la
sieste ou recevait des visites d'intimit dans les salons du second
tage.

Cet usage sicilien d'habiter l'tage le plus lev, pour y jouir de la
fracheur et du repos, est commun  plusieurs villes d'Italie. Ces
appartements rservs, petits et tranquilles, s'appellent quelquefois le
Casino, et grce  leur jardin particulier, forment comme une habitation
distincte au-dessus du palais. Celui dont nous parlons reculait sur la
faade et sur les cts, de toute la largeur d'une vaste terrasse, et se
trouvait ainsi cach et comme isol. Sur l'autre face, il formait, au
niveau du parterre, un tage unique, puisque la masse de l'difice
infrieur tait adosse au rocher. On eut dit, de ce ct, qu'une coule
de laves tait venue s'adosser et se figer contre le palais, dont elle
aurait envahi toute une face jusqu'au pied du Casino. Mais la
construction de cette villa avait t ainsi conue pour chapper au
danger de nouvelles ruptions. A la voir, du ct de l'Etna on l'eut
prise pour un lger pavillon plant  la cime d'un rocher. Ce n'est
qu'en tournant cette masse de djections volcaniques qu'on dcouvrait un
palais splendide, compos de trois grands corps superposs, et
gravissant la colline  reculons.

En d'autres circonstances, Michel et t fort curieux de savoir si
cette dame, qu'on disait belle et bonne, tait, par droit de posie,
bien digne d'habiter une si noble demeure; mais son imagination,
absorbe par le travail brlant avec lequel on l'avait mise aux prises,
ne s'occupa gure d'autre chose.

Il se sentait si fatigu lorsqu'il abandonnait un instant son rude
pinceau, qu'il tait forc de lutter contre le sommeil pour ne pas
prolonger sa sieste au del d'une demi-heure. Il craignait mme
tellement de voir ses compagnons se refroidir, qu'il allait en cachette
prendre cet instant de repos dans la galerie de peinture, o son pre
l'enfermait, et o il semblait que personne ne mt jamais les pieds.
Deux ou trois fois, il n'eut pas le courage d'aller passer la nuit
jusqu'au faubourg de Catane, o sa maison tait pourtant une des
premires sur le chemin de la villa, et il consentit  ce que son pre
lui fit donner un lit dans le palais. Lorsqu'il se retrouvait dans la
misrable demeure o Mila fleurissait comme une rose sous un chssis, il
ne voyait et ne comprenait rien  ce qui se passait dans son intrieur.
Il se bornait  embrasser sa soeur,  lui dire qu'il tait heureux de la
voir, et il n'avait pas le temps de l'examiner et de causer avec elle.

Enfin, la veille de la fte se trouva un dimanche. Il n'y avait plus
qu'un dernier coup d'oeil et de main  donner aux travaux; la journe du
lundi devait suffire, et, d'ailleurs, dans ce pays de dvotion ardente,
il ne faut pas songer  l'art le jour du repos.

Michel ne s'intressait  rien qu' ses toiles, et son pre fut forc
d'insister beaucoup pour qu'il allt prendre l'air. Il se dcida enfin 
faire un peu de toilette et  parcourir la ville aprs avoir men Mila
aux offices du soir. Il prit vite connaissance des glises, des places
et des difices principaux. Enfin son pre le prsenta  quelques-uns de
ses amis et de ses parents, qui lui firent bon accueil, et avec lesquels
il s'effora d'tre aimable. Mais la diffrence de ce milieu avec celui
qu'il avait frquent  Rome le rendit triste malgr lui, et il se
retira de bonne heure, aspirant au lendemain; car, en prsence de son
ouvrage et sous le prestige de la belle rsidence, o il travaillait, il
oubliait qu'il tait peuple pour se souvenir seulement qu'il tait
artiste.

Enfin arriva ce jour d'espoir et de crainte o Michel devait voir son
oeuvre applaudie ou raille par l'lite de la socit sicilienne.




VI.

L'ESCALIER.


Eh quoi! pas plus avancs que cela? s'criait avec dsespoir le
majordome, en se prcipitant au milieu des ouvriers. Mais  quoi
songez-vous, grand Dieu? Sept heures vont sonner;  huit, les voitures
arriveront, et la moiti de cette salle n'est pas encore tendue!

Comme cette admonestation ne s'adressait  personne en particulier,
personne n'y rpondit, et les ouvriers continurent  se hter plus ou
moins, chacun dans la mesure de ses forces et de son habilet.

--Place, place aux fleurs! cria l'ordonnateur de cette partie notable de
l'tablissement du palais. chelonnez ici cent caisses de camlias, le
long des gradins.

--Et comment voulez-vous placer les caisses de fleurs avant que les
tapis soient poss? demanda matre Barbagallo avec un profond soupir.

--Et o voulez-vous que je dpose mes caisses et mes vases? reprit le
matre jardinier. Pourquoi vos tapissiers n'ont-ils pas fini?

--Ah! voil! pourquoi n'ont-ils pas fini! dit l'autre avec l'accent
d'une indignation profonde.

--Place! place pour mes chelles, cria une autre voix; on veut que tout
soit clair  huit heures prcises, et j'en ai encore pour longtemps 
allumer tant de lustres. Place! place, s'il vous plat!

--Messieurs les peintres, enlevez vos chelles, crirent  leur tour les
tapissiers, nous ne pouvons rien faire tant que vous serez l.

--C'est une confusion, c'est une cohue, c'est une seconde tour de Babel,
murmura le majordome en s'essuyant le front. J'ai eu beau faire pour que
chaque chose se ft  son heure et en son lieu; j'ai averti chacun plus
de cent fois, et voici que vous tes tous ple-mle, vous disputant la
place, vous gnant, et n'avanant  rien C'est dsolant! c'est
rvoltant!

--A qui la faute? dit l'homme aux fleurs. Puis-je poser mes guirlandes
sur des murailles nues, et mes vases sur des planches brutes?

--Et moi, puis-je grimper aux plafonds, dit l'homme aux bougies, si on
soulve mes chelles pour tendre les tapis? Prenez-vous mes ouvriers
pour des chauves-souris, et voulez-vous que je fasse casser le cou 
trente bons garons?

--Comment voulez-vous que mes ouvriers tendent leurs tapis, dit  son
tour le matre tapissier, si les chelles des peintres dcorateurs ne
sont pas enleves?

--Et comment voulez-vous que nos chelles soient emportes si nous
sommes encore dessus? cria un des peintres.

--Toute la faute est  vous, messieurs les barbouilleurs, s'cria le
majordome exaspr; ou plutt c'est votre matre qui est le seul
coupable, ajouta-t-il en voyant le jeune homme auquel il s'adressait,
rouler des yeux terribles  cette pithte de barbouilleur. C'est ce
vieux fou de Pier-Angelo, qui n'est mme pas l, je parie, pour vous
diriger. O sera-t-il? Au plus prochain cabaret, je gage!

Une voix, encore pleine et sonore, qui partait de la coupole, fit
entendre le refrain d'une antique chanson, et, en levant les yeux,
l'intendant courrouc vit briller la tte-chauve et luisante du peintre!
dcorateur en chef. videmment, le vieillard narguait l'intendant, et,
matre du terrain, il voulait mettre complaisamment la dernire main 
son ouvrage.

--Pier-Angelo, mon ami, dit l'autre, vous vous moquez de nous! C'est
trop fort. Vous vous conduisez comme un vieux enfant gt que vous tes;
mais nous finirons par nous fcher. Ce n'est point le moment de rire et
de chanter vos vers bachiques.

Pier-Angelo ne daigna pas rpondre; il se contenta de lever l'paule,
tout en parlant avec son fils, plac encore plus haut que lui, et
activement occup  mettre des tons  la robe d'une danseuse
d'Herculanum, nageant dans un ciel de toile bleue.

--C'est bien assez de figures, c'est bien assez de teintes et de plis!
s'cria encore l'intendant hors de lui. Qui diable ira regarder l haut,
s'il manque quelque chose  vos divinits perdues dans la vote cleste?
L'ensemble y est, c'est tout ce qu'il faut. Allons, descendez, vieux
sournois, ou je secoue l'chelle o vous perchez.

--Si vous touchez  l'chelle de mon pre, dit le jeune Michel d'une
voix retentissante, je vous crase avec ce lustre. Pas de plaisanteries
de ce genre, monsieur Barbagallo, ou vous vous en repentirez.

--Laisse-le donc dire, et continue ton ouvrage, dit alors, d'un ton
calme, le vieux Pierre. La dispute prend du temps, ne t'amuse pas  de
vaines paroles.

--Descendez, mon pre, descendez, reprit le jeune homme. Je crains que,
dans cette confusion, on ne vous fasse tomber; moi, j'ai fini dans un
instant. Descendez, je vous en prie, si vous voulez que je garde ma
prsence d'esprit.

Pier-Angelo descendit lentement, non pas qu'il et perdu,  soixante
ans, la force et l'agilit de la jeunesse, mais afin de faire paratre
moins long le temps que son fils voulait encore donner  son oeuvre.

--Quelle niaiserie, quelle purilit, disait le majordome, en
s'adressant au vieux peintre; pour des toiles volantes qui seront demain
roules dans un grenier et qu'il faudra couvrir d'autres sujets  la
premire fte, vous vous appliquez comme s'il s'agissait de les envoyer
dans un muse! Qui vous en saura gr? Qui y fera la moindre attention?

--Pas vous, on le sait de reste, rpondit le jeune peintre, d'un ton
mprisant, du haut de son chelle.

--Tais-toi, Michel, et va ton train, lui dit son pre. Chacun met son
amour-propre o il peut se prendre, ajouta-t-il en regardant
l'intendant. Il y en a qui mettent le leur  se faire honneur de toutes
nos peines! Allons! les tapissiers peuvent commencer. Donnez-moi un
marteau et des clous, vous autres! puisque je vous ai retards, il est
juste que je vous aide.

--Toujours bon camarade! dit un des ouvriers tapissiers, en prsentant
les outils au vieux peintre. Allons, matre Pier-Angelo, que les arts et
les mtiers se donnent la main! Il faudrait tre fou pour se brouiller
avec vous.

--Oui, oui, grommela Barbagallo, qui, contrairement  ses habitudes de
rserve et de politesse, tait, ce soir-l, d'une humeur massacrante:
voil comme chacun lui fait la cour,  ce vieux entt, et il se soucie
fort peu de faire damner les autres.

--Au lieu de gronder, vous devriez aider  clouer, ou  allumer les
lustres, dit Pier-Angelo d'un air moqueur. Mais, bah! vous craindriez de
gter vos culottes de satin et de dchirer vos manchettes!

--Matre Pier-Angelo, vous devenez trop familier, et je vous jure que je
vous emploie aujourd'hui pour la dernire fois.

--Plt au ciel! rpliqua l'autre avec son flegme accoutum, en
s'accompagnant de vigoureux coups de marteau, frapps en cadence sur les
nombreux clous qu'il plantait rapidement; mais,  la prochaine occasion,
vous viendrez encore me supplier, me dire que rien ne peut se faire sans
moi; et moi, comme  l'ordinaire, je vous pardonnerai vos impertinences.

--Allons! dit l'intendant au jeune Michel, qui descendait lentement de
son chelle, c'est donc fini? C'est bien heureux! Vite! vite! aidez aux
tapissiers, ou aux fleuristes, ou aux allumeurs. Faites quelque chose
pour rparer le temps perdu.

Michel toisa le majordome d'un air hautain. Il avait si bien oubli
jusqu' la pense de se faire ouvrier, qu'il ne concevait pas que ce
subalterne lui ordonnt de prendre part  des travaux en dehors de ses
attributions; mais, au moment o il allait lui rpondre avec vivacit,
il entendit la voix de son pre qui l'appelait.

--Allons, Michel, apporte-nous ici des clous, et viens aider  ces bons
compagnons, qui n'arriveront pas  temps sans nous.

--Rien de plus juste, rpondit le jeune homme. Je ne serai peut tre pas
trs-adroit  ce travail; mais j'ai des bras solides pour tendre.
Voyons, que faut-il faire? commandez-moi, vous autres!

--A la bonne heure! dit Magnani, un jeune ouvrier tapissier, plein de
feu et de franchise, qui demeurait dans le faubourg, porte  porte, avec
la famille Lavoratori. Sois bon camarade comme ton pre, que tout le
monde aime, et tu seras aim comme lui. On nous disait que, pour avoir
tudi la peinture  Rome, tu faisais un peu le glorieux, et il est
certain que tu vas par la ville avec un habit qui ne convient gure  un
artisan. Tu as pourtant une jolie figure qui plat, mais on te reproche
d'avoir de l'ambition.

--O serait le mal? rpondit Michel, tout en travaillant avec Magnani. A
qui cela est-il dfendu?

--J'aime la bonne foi de ta rponse; mais quiconque veut tre admir
doit commencer par se faire aimer.

--Suis-je donc ha dans ce pays o j'arrive, o je ne connais encore
personne?

--Ce pays est le tien: tu y as vu le jour, ta famille y est connue, ton
pre estim; et c'est parce que tu arrives, que tout le monde a les yeux
sur toi. On te trouve beau garon, bien mis et bien tourn. Autant que
je puis m'y connatre, tu as du talent, les figures que tu as dessines
et enlumines l-haut ne sont pas des barbouillages vulgaires. Ton pre
est fier de toi; mais tout cela n'est pas une raison pour que tu sois
dj fier de toi-mme. Tu es encore un enfant, tu es plus jeune que moi
de plusieurs annes; tu n'as gure de barbe au menton, tu n'as pas pu
faire encore tes preuves de courage et de vertu... Quand tu auras un peu
souffert, sans te plaindre, des maux de la condition, nous te
pardonnerons de porter haut la tte et de te balancer sur tes hanches en
traversant les rues, le bonnet sur l'oreille. Autrement nous te dirons
que tu veux t'en faire accroire, et que si tu n'es pas un artisan, mais
un artiste, il faut aller en voiture et ne pas regarder en face les
jeunes gens de ta classe; car enfin ton pre est un ouvrier comme nous;
il a du talent dans sa partie, et il peut tre plus difficile de peindre
des fleurs, des fruits et des oiseaux sur une corniche, que de suspendre
des draperies  une fentre et d'assortir des couleurs dans un
ameublement. Mais la diffrence n'est pas si grande qu'on ne soit
cousin-germain dans le travail. Je ne me crois pas plus que le menuisier
et le maon; pourquoi te croirais-tu au-dessus de moi?

--Je n'ai pas cette pense, rpondit Michel; Dieu m'en prserve!

--Et alors, pourquoi n'es-tu pas venu  notre bal d'artisans, hier soir?
Je sais que ton cousin Vincenzo a voulu t'y mener et que tu as refus.

--Ami, ne me juge pas mal pour cela; peut-tre suis-je d'un caractre
triste et sauvage.

--Je n'en crois rien. Ta figure annonce autre chose. Pardonne-moi de te
parler sans faon; c'est parce que tu me plais, que je t'adresse ces
reproches. Mais, voici notre tapis clou par ici. Il faut aller
ailleurs.

--Mettez-vous donc deux et trois  chaque lustre! criait le matre
lampiste  ses ouvriers; vous n'en finirez jamais si vous vous divisez
ainsi!

--Eh! moi, je suis tout seul! criait  son tour Visconti, un gros
allumeur, bon vivant, qui, ayant dj un peu de vin dans la cervelle,
plaait toujours la mche enflamme  deux doigts de la bougie. Michel,
frapp de la leon que Magnani lui avait donne, dressa un escabeau et
se mit en devoir d'aider  Visconti.

--Ah! c'est bien! dit l'ouvrier; matre Michel est un bon garon, et il
sera rcompens. La princesse paie bien, et, de plus, elle veut que tout
le monde s'amuse chez elle les jours de fte. Il y aura souper pour
nous, de la desserte du souper des seigneurs, et le bon vin ne sera pas
pargn. J'ai dj pris un petit  compte en passant par l'office.

--Aussi vous vous brlez les doigts! dit Michel en souriant.

--Vous n'aurez peut-tre pas la main aussi sre que vous l'avez
maintenant, dans deux ou trois heures d'ici, reprit Visconti: car vous
viendrez souper avec nous, n'est-ce pas, jeune homme? Votre pre nous
chantera ses vieilles chansons, qui font toujours rire. Nous serons plus
de cent  table  la fois. Oh! va-t-on se divertir!

--Place, place! cria un grand laquais, galonn sur toutes les coutures;
voici la princesse qui vient voir si tout est prt. Dpchez-vous,
rangez-vous! Ne secouez pas les tapis si fort, vous faites de la
poussire. H! l-haut, les allumeurs, ne rpandez pas de bougie! tez
vos outils, ouvrez le passage!

--Bon, dit le majordome, vous allez vous taire, j'espre, messieurs les
ouvriers! Allons, htez-vous; que, si vous tes en retard, vous ayez au
moins l'air de vous dpcher. Je ne rponds pas des reproches que vous
allez recevoir. J'en suis fch pour vous. Mais c'est votre faute; je ne
saurais vous justifier. Ah! matre Pier-Angelo, cette fois-ci, vous
n'avez que faire de venir quter des compliments.

Ces paroles arrivrent aux oreilles du jeune Michel, et toute sa fiert
lui revint au coeur. L'ide que son pre pt _quter_ des compliments et
recevoir des affronts lui tait insupportable. S'il n'avait pas encore
pu voir la princesse, il pouvait se rendre cette justice qu'il n'avait
gure cherch  la voir. Il n'tait pas de ceux qui courent avidement
sur les traces d'un personnage riche et puissant, pour repatre leurs
regards d'une banale et servile admiration. Mais, cette fois, il se
pencha sur son escabeau, cherchant des yeux cette altire personne qui,
au dire de matre Barbagallo, devait humilier d'un geste et d'un mot
d'intelligents et gnreux travailleurs. Il restait ainsi matriellement
au-dessus du niveau de la foule, afin de mieux voir, mais tout prt 
descendre,  s'lancer auprs de son vieux pre et  rpondre pour lui,
si, dans un accs d'humeur bienveillante, l'insouciant vieillard venait
 se laisser outrager.

L'immense salle que l'on se htait de terminer n'tait autre chose
qu'une vaste terrasse de jardin recouverte extrieurement de tant de
feuillages, de guirlandes et de banderoles, qu'on et dit d'un berceau
gigantesque dans le got de Watteau. A l'intrieur on avait tabli des
parquets volants sur le terrain sabl. Trois grandes fontaines de
marbre, ornes de personnages mythologiques, loin de gner cet
intrieur improvis, en faisaient le plus bel ornement. Il y avait,
entre leurs masses lgantes, assez de place pour circuler et pour
danser. Elles lanaient leurs gerbes d'eau cristalline au milieu de
buissons de fleurs, sous la clart resplendissante des grands lustres
qui les semaient d'tincelles. Des gradins, disposs comme dans un
amphithtre antique et coups de buissons fleuris, offraient une libre
circulation et des siges nombreux pour les assistants.

[Illustration Eh, moi, je suis tout seul, criait  son tour Visconti.
(Page 45.)]

La hauteur de la vote factice tait telle que le grand escalier du
palais, admirable morceau d'architecture, tout orn de statues antiques
et de vases de jaspe du plus beau style, s'y encadrait tout entier. Les
degrs de marbre blanc taient frachement recouverts d'un immense tapis
de pourpre, et le laquais qui prcdait la princesse, en ayant balay la
foule des ouvriers, il y avait l un vide solennel. Un silence
instinctif se fit dans l'attente d'une apparition majestueuse.

Les ouvriers, partags entre un sentiment de curiosit, naf et
respectueux chez les uns, insouciant et railleur chez les autres,
regardrent tous  la fois vers la grande porte fleuronne qui s'ouvrait
 deux battants au haut de l'escalier. Michel sentit battre son coeur,
mais c'tait de colre autant que d'impatience. Que sont donc ces
nobles et ces riches de la terre, se disait-il, pour qu'ils marchent
avec tant d'orgueil sur les autels, sur les trteaux, que nos mains
avilies leur dressent? Une desse de l'Olympe serait  peine digne de se
montrer ainsi, du haut d'un pareil temple, aux vils mortels prosterns 
ses pieds. Oh! insolence, mensonge et drision! La femme qui va se
produire ici, devant mes regards, est peut-tre un esprit born, une me
vulgaire; et, pourtant, voil tous ces hommes forts et hardis qui se
dcouvrent  son approche.

Michel avait fait trs-peu de questions  son pre sur les gots et les
facults de la princesse Agathe;  ce peu de questions, le bon
Pier-Angelo n'avait gure rpondu, surtout dans les derniers jours,
qu'avec distraction, selon sa coutume, lorsqu'on mlait une ide
trangre  la contention de son esprit absorb par le travail. Mais
Michel tait orgueilleux, et la pense qu'il allait tre aux prises avec
un tre quelconque plus orgueilleux que lui, faisait entrer du dpit et
une sorte de haine dans son coeur.

[Illustration: Il vit que le hallebardier qui gardait la porte... (Page
21.)]




VII.

UN REGARD.


Lorsque la princesse de Palmarosa parut au haut de l'escalier, Michel
crut voir une fille de quinze ans, tant elle tait svelte et souple dans
sa taille et dans son attitude; mais,  chaque marche qu'elle descendit,
il vit apparatre une anne de plus sur son front; et, quand il
l'observa de prs, il put juger qu'elle en avait trente. Cela ne
l'empchait pas d'tre belle; non pas clatante et superbe, mais pure et
suave comme le bouquet de cyclamens blancs qu'elle portait  la main.
Elle avait une rputation de grce et de charme plus que de beaut, car
elle n'avait jamais t coquette et ne cherchait point  faire de
l'effet. Beaucoup de femmes beaucoup moins belles avaient allum des
passions, parce qu'elles l'avaient voulu. La princesse Agathe n'avait
jamais fait parler d'elle, et, s'il y avait eu des motions dans sa vie,
les gens du monde n'en avaient rien su positivement.

Elle tait fort charitable, et comme exclusivement occupe de rpandre
des aumnes; mais cela se faisait sans faste et sans ostentation, et on
ne la nommait point la mre des pauvres. La plupart du temps, les gens
qu'elle secourait ignoraient la source du bienfait. Elle n'tait pas
trs-assidue  l'glise et au sermon, sans cependant fuir les crmonies
religieuses. Elle avait des gots d'artiste et s'entourait avec
discernement des plus belles choses et des plus nobles esprits. Mais
elle ne brillait point au centre, et ne se faisait un pidestal ni de
ses relations, ni de ses richesses. En tout, il semblait qu'elle aimt 
faire comme tout le monde, et que, soit apathie, soit bon got, soit
timidit intrieure, elle et pris  tche de ne point se faire
remarquer. Il n'tait point de femme plus inoffensive. On l'estimait, on
l'aimait sans enthousiasme, on l'apprciait sans jalousie. Mais
l'apprciait-on  sa juste valeur? C'est ce qu'il et t difficile de
dire. Elle ne passait point pour un grand esprit. Ses plus anciens amis
disaient d'elle, comme loge culminant, que c'tait une personne
trs-sre et d'une humeur toujours gale.

Tout cela pouvait se juger ds le premier coup d'oeil jet sur elle, et
le jeune Michel, en la voyant descendre l'escalier avec une grce
nonchalante, sentit son aversion se dissiper avec sa crainte. Il tait
impossible de se conserver irrit en prsence d'un visage si pur, si
calme et si doux. Mais comme, au milieu de sa colre, il s'tait prpar
 affronter le terrible regard d'une beaut arrogante et splendide, il
prouva comme un soulagement intrieur  voir une femme ordinaire. Dj
il pressentait que, si elle venait pour gronder, elle n'aurait ni
l'nergie, ni peut-tre l'esprit d'tre blessante. Son coeur s'apaisa, et
il la regarda avec une tranquillit croissante, comme si le fluide
rafrachissant man d'une srnit intrieure se fut communiqu d'elle
 lui.

Elle tait simplement et richement vtue d'une robe d'toffe de soie
lourde et mate d'un blanc lact, sans aucun ornement. Une lgre
guirlande de diamants ornait ses cheveux d'un noir doux, spars en
bandeaux sur un front lisse et pur. Sans doute elle et pu avoir de plus
riches pierreries, mais sa couronne tait une oeuvre d'art d'un excellent
travail, et ne fatiguait point d'un poids abrutissant sa tte fine et
admirablement attache. Ses paules,  demi dcouvertes, avaient perdu
l'intressante maigreur de l'adolescence et ne se noyaient pas encore
dans l'embonpoint fastueux de la troisime ou quatrime jeunesse des
femmes. Il y avait encore des contours dlicats dans ses formes, et dans
tous ses mouvements une souplesse abandonne, qui semblait s'ignorer
elle-mme et ne poser pour personne.

Elle carta lentement, du bout de son ventail, le laquais et
l'intendant qui s'vertuaient  lui faire faire place, et passa devant
eux, enjambant avec facilit et sans empressement maladroit les planches
et les tapis rouls qui s'opposaient encore  sa marche; laissant
traner, avec une sorte d'insouciance humble ou opulente, les longs plis
de sa belle robe de soie blanche sur la poussire qu'avaient laisse les
pieds des manoeuvres. Elle effleura, sans prouver de dgot ou sans les
remarquer, les ouvriers baigns de sueur, qui ne pouvaient se ranger
assez vite. Elle passa dans un groupe de jardiniers qui remuaient des
caisses normes, et ne parut pas s'apercevoir ou se soucier du danger
d'tre crase ou blesse. Elle salua ceux qui la saluaient, sans
prendre aucun air de commandement ou de protection; et, quand elle fut
au milieu de la cohue des hommes, des toiles, des planches et des
chelles, elle s'arrta fort tranquillement, promena ses regards sur ce
qui tait achev et sur ce qui ne l'tait pas, et dit d'une voix douce
et encourageante:--Eh bien, Messieurs, esprez-vous avoir fini  temps?
Nous n'avons plus gure qu'une demi-heure.

--Je vous rponds de tout, ma chre princesse, rpondit Pier-Angelo en
s'approchant d'elle d'un air enjou; ne voyez-vous pas que je mets la
main  tout?

--En ce cas, je suis tranquille, rpondit-elle, et je compte aussi sur
tout le monde. Il serait fcheux de laisser imparfait un aussi bel
ouvrage. Je suis extrmement contente. Tout cela est conu avec got et
excut avec soin. Je vous remercie beaucoup de la peine que vous prenez
pour bien faire, _Messieurs_, et cette fte sera  votre gloire.

--Mon fils Michel en aura sa part, j'espre, reprit le vieux peintre en
dcors; Votre Seigneurie veut-elle me permettre de le lui prsenter?
Allons, Michel, approche, et baise la main de la princesse, mon enfant:
c'est une bonne princesse, tu vois!

Michel ne fit pas un mouvement pour s'approcher. Quoique la manire dont
la princesse venait de gronder son pre l'et attendri et gagn, il ne
se souciait pas de faire acte de servilit devant elle. Il savait bien
que la coutume italienne de baiser la main  une dame est l'hommage d'un
ami ou la prosternation d'un infrieur, et, ne pouvant prtendre  l'un,
il ne voulait pas descendre  l'autre. Il ta son bonnet de velours et
se tint droit, affectant de regarder la princesse avec aplomb.

Elle fixa alors ses yeux sur lui, et soit, qu'il y et dans son regard
une habitude de bont et d'effusion qui fit contraste avec la
nonchalante bienveillance de ses manires, soit que Michel fut frapp
d'une trange hallucination, il fut remu jusqu'au fond des entrailles
par ce regard inattendu. Il lui sembla qu'une flamme insinuante, mais
intense et profonde, pntrait en lui  travers les douces paupires de
la grande dame; qu'une ineffable tendresse, partant de cette me
inconnue, venait s'emparer souverainement de tout son tre; enfin que la
tranquille princesse Agathe lui disait dans un langage plus loquent que
toutes les paroles humaines: Viens dans mes bras. Viens sur mon coeur.

Michel tourdi, fascin, hors de lui, tressaillit, plit, s'approcha par
un mouvement convulsif et involontaire, prit en tremblant la main de la
princesse, et au moment de la porter  ses lvres, leva encore ses yeux
sur les siens, croyant s'tre tromp et pouvoir sortir d'un rve  la
fois pnible et dlicieux. Mais ces yeux purs et transparents lui
exprimaient un amour si absolu et si confiant qu'il perdit la tte, se
sentit dfaillir et tomba comme terrass aux pieds de _la signora_.

Quand il recouvra sa prsence d'esprit, la princesse tait dj 
quelques pas de lui. Elle s'loignait suivie de Pier-Angelo, et, quand
ils furent isols au bout de la salle, ils parurent s'entretenir de
quelque dtail de la fte. Michel tait honteux: son motion se
dissipait rapidement,  la pense qu'il avait donn  tous ses
compagnons le spectacle d'une faiblesse et d'une prsomption inoues:
mais, comme les bonnes paroles de la princesse les avaient tous
lectriss, comme on s'tait remis au travail avec une sorte de rage
joyeuse, on remuait, on chantait, on frappait autour de lui, et son
aventure n'tait qu'un incident perdu, ou du moins incompris, dans la
foule. Quelques-uns avaient remarqu, en souriant, qu'il saluait plus
bas qu'il n'tait besoin, et qu'apparemment c'tait une manire
aristocratique et galante qu'il avait apporte de loin avec son air fier
et ses beaux habits. D'autres pensrent qu'il avait trbuch sur des
planches en voulant s'incliner, et que sa maladresse lui avait fait
perdre contenance.

Le seul Magnani l'avait observ attentivement et  moiti devin.

--Michel, lui dit-il au bout de quelques instants, quand un travail
commun les eut rapprochs, tu parais fort timide, mais je te crois
follement hardi. Il est certain que la princesse t'a trouv beau garon
et qu'elle t'a regard d'une certaine manire qui aurait pu signifier
tout autre chose de la part d'une autre femme; mais ne sois pas trop
prsomptueux, mon enfant; cette bonne princesse est une dame vertueuse;
on ne lui a jamais connu d'amant, et si elle en voulait prendre un, il
n'est pas probable qu'elle commencerait par un petit peintre  la
dtrempe, lorsque tant d'illustres seigneurs...

--Taisez-vous, Magnani, dit Michel avec imptuosit; vos plaisanteries
me blessent, et je ne vous ai point autoris  me railler de la sorte;
je ne le souffrirai pas.

--Allons, pas de colre, reprit le jeune artisan; je n'ai pas
l'intention de t'offenser, et quand on a des bras comme les miens, on
serait lche de provoquer un enfant tel que toi. D'ailleurs, je n'ai pas
l'me malveillante, et, je te l'ai dit, si je te parle franchement,
c'est parce que je me sens dispos  t'aimer. Je sens en toi un esprit
au-dessus du mien qui me plat et me charme. Mais je sens aussi que ton
caractre est faible et ton imagination folle. Si tu as plus
d'intelligence et de finesse, j'ai plus de raison et d'exprience. Ne
prends pas mes rflexions en mauvaise part. Tu n'as pas encore d'amis
parmi nous, et dj tu compterais plus d'une antipathie prte  clater,
si tu cherchais  voir clair autour de toi. Je pourrai t'tre bon 
quelque chose, et, si tu coutes mes avertissements, tu viteras
beaucoup d'ennuis que tu ne prvois point. Voyons, Michel, me
ddaignes-tu, et refuses-tu mon amiti?

--Je te la demande, au contraire, rpondit Michel, mu et subjugu par
l'accent de franchise de Magnani; et, pour m'en montrer digne, je veux
me justifier. Je ne sais rien, je ne crois rien, je ne pense rien de la
princesse. Je vois, pour la premire fois, d'aussi prs, une aussi
grande dame, et.... Mais pourquoi souris-tu?

--Tu t'arrtes  mon sourire pour ne point achever ta phrase. Je vais la
complter pour toi. Tu trouves qu'une grande dame est quelque chose de
divin, et tu en tombes pris comme un fou. Tu aimes la grandeur! J'ai
bien compris cela le premier jour o je t'ai vu.

--Non, non! s'cria Michel, je ne tombe pas amoureux; je ne connais pas
cette femme, et, quant  sa grandeur, j'ignore o elle rside. Autant
vaudrait dire que je suis pris de son palais, de sa robe, ou de ses
diamants, car jusqu'ici je ne lui vois d'autre supriorit que celle
d'un got auquel nous aidons beaucoup, ce me semble, ainsi que son
joaillier et sa couturire.

--Puisque tu ne la connais pas autrement, c'est assez bien parl, reprit
Magnani; mais alors m'expliqueras-tu pourquoi tu as failli t'vanouir en
lui baisant la main?

--Explique-le-moi toi-mme si tu peux; quant  moi je l'ignore. Je
savais bien que les dames avaient une manire de se servir de leurs
yeux, qui tait plus hardie que celle des courtisanes, et en mme temps
plus ddaigneuse que celle des nonnes. Oui, j'avais remarqu cela: et ce
mlange de provocation et de fiert me mettait hors de moi quand il
m'arrivait, malgr moi, d'en coudoyer quelques-unes dans la foule. Et
c'est pour cela que je hassais les grandes dames.... Mais celle-ci a un
regard qui ne ressemble  celui de personne. Je ne saurais dire si c'est
langueur voluptueuse ou stupidit bienveillante; mais jamais aucune
femme ne m'a regard ainsi, et... que veux-tu, Magnani? je suis jeune,
impressionnable, et cela m'a donn le vertige: voil tout. Je ne suis
point enivr de vanit, je le jure, car je suis bien certain qu'elle
t'et regard de mme si le hasard et mis ta figure devant elle  la
place de la mienne.

--Je n'en crois rien, dit Magnani tout pensif.

Il avait laiss tomber son marteau; il s'tait assis sur un gradin. Il
paraissait chercher assez pniblement  rsoudre un problme.

--Ah! jeunes gens! leur dit le vieux Pier-Angelo, en passant auprs
d'eux; vous babillez et ne travaillez pas: il n'y a que les vieux qui
sachent se dpcher.

Sensible au reproche, Michel courut aider  son pre, aprs avoir dit 
demi-voix  son nouvel ami qu'il reprendrait plus tard cet entretien
avec lui.

--Le mieux pour toi, lui dit  la drobe Magnani d'un air singulier,
sera d'y penser le moins possible.

Michel aimait ardemment son pre, et il avait raison. Pier-Angelo tait
un homme de coeur, de courage et de sens. Artiste  sa manire, il
suivait, dans son travail, de bonnes vieilles traditions et ne
s'irritait point de voir innover autour de lui. Tout au contraire, il
s'assimilait trs-vite les progrs qu'on lui faisait comprendre. C'tait
un caractre facile et enjou, optimiste en gnral et tolrant en
particulier, ne croyant presque jamais aux mauvaises intentions, mais ne
transigeant point avec elles quand il ne pouvait plus se faire
d'illusion gnreuse; une me droite, simple, dsintresse, se
contentant de peu, s'amusant de tout, aimant le travail pour lui-mme et
l'argent pour les autres, c'est--dire vivant au jour le jour, et ne
sachant rien refuser  son prochain.

La Providence avait donn au bouillant Michel le seul guide qu'il ft
capable d'accepter: car ce jeune homme tait tout le contraire de son
pre sous plusieurs rapports. Il tait inquiet, ombrageux, un peu
personnel, port  l'ambition, au doute et  la colre. Et pourtant
c'tait une belle me aussi, parce qu'elle tait sincrement prise du
beau et du grand, et s'abandonnait avec enthousiasme quand on avait
justifi sa confiance. Mais il est bien certain que le caractre tait
moins heureux qu'il n'et pu l'tre, que l'intelligence active et
chercheuse se dvorait souvent elle-mme; enfin, que l'esprit tumultueux
et dlicat livrait parfois une bataille acharne  la tranquillit du
coeur.

Si une main rude, la pesante main d'un ouvrier acharn au gain, ou port
 toutes les jalouses indignations rpublicaines, et voulu manier le
caractre mobile et l'me souffrante du jeune Michel, elle les et
exasprs et promptement briss ou teints. L'humeur imprvoyante et
joviale du vieux Pier-Angelo avait servi de contre-poids et de calmant 
ses instincts exalts. Il lui parlait rarement le langage de la raison
froide, et ne contrariait jamais ses inclinations changeantes. Mais il y
a dans l'insouciance vaillante de certaines natures une action
sympathique qui nous fait rougir de nos faiblesses, et qui agit plus sur
nous par l'exemple, par le prcepte mis en action simplement et
noblement, que tous les discours et les sermons ne sauraient le faire.
C'est par l que le bon Pier-Angelo, tout en paraissant cder aux dsirs
et aux fantaisies de Michel, exerait pourtant sur lui le seul ascendant
qu'il et t jusque-l capable de subir.




VIII.

L'INTRUS.


Cette fois encore, en voyant son pre travailler pour deux, Michel eut
honte de ses distractions, et se hta de le seconder. Il y avait encore
un escalier volant  dresser sur un des cts de la salle, pour
communiquer avec une galerie plus leve, et ouvrir  la foule qu'on
attendait une nouvelle voie de circulation.

On entendait dj rouler au loin de nombreuses voitures sur cette
magnifique rue qu'on nomme pompeusement la _Voie Etnenne_, et qui
traverse Catane en droite ligne, du bord de la mer au pied de l'Etna,
comme si, a dit un voyageur, les habitants qui ont plant leurs fiers
palais le long de cette voie avaient voulu offrir aux colres du volcan
un chemin digne de lui.

Dans les moments de crise o le temps ne suffit plus, o l'heure semble
courir plutt que marcher, o les forces humaines sont aux prises avec
l'impossible dans un travail ardent, bien peu d'hommes sont dous
d'assez de volont pour conserver l'espoir de triompher. Il s'agit tout
simplement, dans ces moments-l, de dcupler ses propres facults et
d'accomplir un miracle. La plupart des ouvriers se sentirent dcourags,
et proposrent d'abandonner cette construction volante, de masquer le
passage avec des fleurs et des toiles: enfin, de laisser aux
ordonnateurs de la fte la dsagrable surprise d'une infraction  leur
plan. Pier-Angelo ranima ceux qui parurent de bonne volont et se mit 
l'ouvrage. Michel fit des prodiges pour les seconder, et, en dix
minutes, l'ouvrage qu'on avait dclar devoir durer deux heures fut
termin comme par magie.

Michel, dit alors le vieillard en essuyant son front nu jusqu'
l'occiput, je suis content de toi, et je vois que tu es un bon ouvrier;
ce qui,  mes yeux, est indispensable  quiconque veut devenir un grand
artiste. Ne se dpche pas qui veut, et la plupart de ceux qui font vite
font mal. Il ne faut pas les mpriser pour cela. Selon le cours
ordinaire des choses, tout travail demande du sang-froid, du calcul, de
l'ordre, de la prvoyance, enfin du raisonnement... oui, mme pour
charger une charrette de cailloux, il y a mille manires de s'y prendre,
et une seule bonne. Celui-ci en prend trop avec sa pelle, celui-l pas
assez; l'un lve trop le bras, et jette par dessus la charrette;
l'autre ne lve pas assez, et jette tout dans les roues. N'as-tu jamais
examin, compar et rflchi, en regardant les plus simples travaux de
la campagne? As-tu vu bcher la terre? Pour cela comme pour le reste, il
y a un bon ouvrier sur vingt maladroits. Et que sait-on, si celui qui
bche  lui seul autant que quatre, sans se fatiguer et sans perdre une
seconde, n'est pas un homme suprieur qui ferait admirablement bien des
choses plus savantes? Voyons, que t'en semble? Moi, je me suis toujours
imagin cela, et en voyant les jeunes filles cueillir des fraises dans
la montagne, j'aurais devin celle qui devait un jour le mieux tenir son
mnage et le mieux lever ses enfants. Crois-tu que je divague? rponds.

--Je pense que vous avez raison, mon pre, rpliqua Michel en souriant;
pour aller vite et bien, il faut pouvoir runir la prsence d'esprit 
l'ardeur de la volont; il faut avoir la fivre dans le sang et la tte
lucide. Il faut penser et agir simultanment. Non, certes, cela n'est
pas donn  tous; et c'est une chose affligeante de voir tant
d'organisations dbiles et incompltes, pour un si petit nombre de
calmes et de puissantes. Hlas! je m'effraie de moi-mme, malgr les
loges que vous venez de me donner; car je me sens rarement dans cette
disposition souveraine et fconde, et, si j'y ai t tout  l'heure,
c'est  votre exemple que je le dois.

--Non, non, Michel, il n'y a pas d'exemple qui serve aux impuissants.
Pauvres tres! ils font ce qu'ils peuvent, et c'est une raison pour que
les plus robustes et les plus capables se fassent un devoir de les
soulager. Ne sens-tu pas du contentement et de l'orgueil de l'avoir
fait?

--Vous avez raison, mon pre! vous savez trouver le ct noble et
lgitime de mes instincts mieux que moi-mme. Ah! Pier-Angelo! tu ne
sais pas lire, et tu m'as fait apprendre mille choses que tu ne connais
pas. Pourtant, tu es la lumire de mon me, et,  chaque pas, je sens
que tu ouvres les yeux  un aveugle.

--C'est bien dit, cela! s'cria le bon Pierre avec un ravissement naf.
Je voudrais que cela ft crit. C'tait comme quand les acteurs rcitent
de belles sentences sur la scne. Voyons, comment as-tu dit? rpte
cela. Tu m'as tutoy, tu m'as appel par mon nom, comme si je n'tais
pas l et que tu vinsses  penser  ton vieux ami... Oh! j'aime les
belles paroles, moi! _Pier-Angelo, tu ne sais pas lire..._ tu as
commenc ainsi... Et puis, tu t'es compar  un aveugle dont j'tais la
lumire, moi, pauvre ignorant, mais dont le coeur voit clair pour toi,
Michel... Je voudrais savoir faire des vers en pur toscan; mais je ne
sais qu'improviser dans mon dialecte de Sicile, o, pourvu qu'on rime en
_i_ et en __, on arrive toujours  faire quelque chose qui ressemble 
des vers. Si je pouvais, je ferais une belle chanson sur l'amour et la
modestie d'un fils qui attribue  son vieux bonhomme de pre tout ce
qu'il dcouvre de lui-mme: une chanson!... il n'y a rien de plus
parfait au monde qu'une bonne chanson... J'en sais beaucoup, mais il y
en a peu dont je sois parfaitement content. Je voudrais pouvoir refaire
 toutes quelque chose qui manque. Cela me fait penser qu'il faudra que
je chante ce soir  souper. Hum! aprs avoir aval tant de poussire!
mais il y aura de bon vin  la buvette des ouvriers. Tu ne veux donc pas
y venir? Dcidment tu n'aimes pas  trinquer avec tout le monde. Tu as
peut-tre raison, toi. On te dit fier; mais, d'un autre ct, tu es
sobre et digne. Il faut faire ce qui te convient. Aprs tout, tu as beau
dire, tu ne seras jamais, quoi que tu fasses, un simple ouvrier comme
moi. Tu m'aides comme un manoeuvre  l'heure qu'il est, et c'est bien.
Mais une fois nos petites dettes payes, tu retourneras  Rome, car
j'entends que tu continues ces nobles tudes qui te charment.

--Ah! mon pre, chacune de vos paroles me perce le coeur. Nos petites
dettes! c'est moi qui les ai contractes, et non pas seulement pour de
bonnes tudes, mais pour de sots amusements et de folles vanits
d'enfant. Et quand je songe que chaque anne passe par moi  Rome vous
cote tout le fruit de votre labeur!

--Eh bien! pour qui donc gagnerais-je de l'argent, si ce n'tait pour
mon fils?

--Mais vous vous privez!

--De rien du tout. Je trouve, partout o l'on m'emploie, de l'amiti, de
la confiance; et, sauf un peu de bon vin, qui est le lait des
vieillards, et qui, Dieu merci, n'est ni rare ni cher dans nos heureux
climats, je n'ai besoin de rien. Que faut-il  un homme de mon ge?
Ai-je besoin de songer  l'avenir? Ta soeur est laborieuse: elle trouvera
un bon mari. Mon sort n'est-il pas ce qu'il sera jusqu' ma dernire
heure? Je n'ai rien de nouveau  apprendre dont je puisse faire usage.
Pourquoi amasserais-je de l'argent? En amasser pour ton ge mr, serait
folie: ce serait priver ta jeunesse des moyens de se dvelopper et de
s'assurer l'avenir.

--Hlas! c'est votre avenir qui m'effraie justement, mon pre! L'avenir
d'un vieillard, c'est la perte des forces, les infirmits, l'abandon, la
misre! Et, si tous vos sacrifices taient perdus! Si j'tais sans
vertu, sans intelligence, sans courage, sans talent! Si je n'arrivais
pas  faire fortune,  bien marier ma soeur et  vous assurer de
l'aisance et de la scurit pour vos vieux jours!

--Allons, allons! c'est outrager la Providence que de douter de soi-mme
quand on se sent port  bien faire. D'ailleurs, mettons tout au pire,
et tu verras que rien n'est perdu. Je suppose que tu ne sois qu'un
artiste ordinaire; tu gagneras toujours ton pain, et, comme tu as de
l'esprit, tu sauras te contenter des plaisirs qui seront  ta porte. Tu
feras comme moi, qui, sans jamais tre riche, ne me suis jamais
considr comme pauvre, n'ayant jamais eu plus de besoins que de
ressources. C'est une philosophie que tu ne connais pas encore, parce
que tu es dans l'ge des grands dsirs et des grandes esprances, mais
qui te viendra si tes projets chouent. Je n'admets pas encore qu'ils
puissent chouer. Voil pourquoi je ne te prche pas maintenant la
modration. La puissance vaut encore mieux. Celui qui court bien au jeu
de bagues est enivr de joie. Il remporte le prix et s'applaudit d'avoir
os courir. Mais celui qui a rompu des lances en pure perte s'en va chez
lui en disant: j'ai du malheur, je ne jouerai plus. Et celui-l est
encore content d'avoir profit de l'exprience et de pouvoir se donner
une sage leon  lui-mme. Mais je sens la brise du soir scher un peu
trop vite la sueur sur mon vieux front; je vais me rafrachir 
l'office. Toi, puisque tu n'as plus rien  faire ici, rassemble nos
outils et va-t'en  la maison.

--Et vous, mon pre, quand donc rentrerez-vous?

--Ah! moi, Michel, je ne sais trop ni quand ni comment! cela dpendra du
plaisir que j' aurai  souper. Tu sais qu'au fond je suis sobre et ne
bois pas plus que ma soif; mais si l'on me fait chanter et rire, et
babiller, je m'exalte, j'entre dans des accs de joie et de posie qui
m'emmnent jusque dans la lune; et, alors, il ne faut plus me parler
d'aller me coucher. Ne sois pas inquiet de moi. Je ne tomberai pas dans
un coin, je n'ai pas l'ivresse des brutes; j'ai celle des beaux esprits,
au contraire, et je ne me conduis jamais plus raisonnablement que quand
je me sens un peu fou; c'est--dire que je travaillerai encore ici
demain au grand jour, pour aider  dfaire tout ce que nous avons fait
cette semaine, et que je serai moins fatigu que si j'avais pass la
nuit dans mon lit.

--Vous devez bien me mpriser de ne savoir pas trouver dans le vin cette
force surhumaine qu'il vous donne!

--Tu n'as jamais voulu essayer!... s'cria le vieillard; et il reprit
tout aussitt: Et tu as bien fait! parce qu' ton ge c'est un stimulant
inutile. Ah! quand j'tais jeune, le moindre regard de femme m'et donn
plus de force que toute la cave de la princesse ne m'en donnerait 
l'heure qu'il est! Allons, bonsoir, mon enfant.

En parlant ainsi, Pier-Angelo remontait le perron de bois qu'il venait
de construire, car il avait caus avec son fils dans le jardin, o il
s'tait jet sur le gazon pour reprendre haleine. Michel l'arrta, et,
au lieu de le quitter:

Mon pre, dit-il avec une motion extraordinaire, est-ce que vous aurez
le droit de rester dans ce bal aprs que le beau monde sera entr?

--Mais certainement, rpondit Pier-Angelo surpris du mouvement du jeune
homme. Nous avons t choisis plusieurs de chaque profession, en tout
une centaine d'ouvriers d'lite, pour veiller  ce que rien ne se
dranget durant la fte. Au milieu d'un semblable mouvement, une
charpente peut flchir, une toile se dtacher et s'enflammer aux
lustres; mille accidents doivent toujours tre prvus, et un certain
nombre de bras prouvs tout prts  y porter remde. Nous n'aurons
peut-tre rien  faire, et alors nous passerons joyeusement la nuit 
table; mais,  tout vnement, nous sommes l. De plus, nous avons le
droit de circuler partout, afin de donner notre coup d'oeil et de
prvenir l'incendie, la confusion, la mauvaise odeur des lumires qui
s'teignent, la chute d'un tableau, d'un lustre, d'un vase, que sais-je?
On a toujours besoin de nous, et,  tour de rle, nous faisons notre
ronde, ne ft-ce que pour empcher les filous de s'introduire.

--Et vous tes pays pour faire ce mtier de serviteurs?

--Nous sommes pays si bon nous semble. A ceux qui le font par pure
amiti, la princesse fait toujours quelque agrable prsent, et, pour
les vieux amis comme moi, elle a toujours de bonnes paroles et des
attentions dlicates. Et puis, d'ailleurs, quand mme cela ne
rapporterait rien, n'est-ce pas un devoir pour moi de mettre ma
prvoyance, mon activit et ma fidlit au service d'une femme que
j'estime autant qu'elle? Je n'ai pas encore eu besoin d'elle; mais j'ai
vu comment elle secourait ceux qui tombent dans la peine, et je sais
qu'elle me panserait de ses mains si elle me voyait bless.

--Oui, oui, je sais cela, dit Michel d'un air sombre: bienfaisance,
charit, compassion, aumne!

--Allons! allons! matre Pier-Angelo, dit un valet en passant auprs
d'eux, voici le moment de remettre vos habits. Otez votre tablier, le
monde arrive; passez au vestiaire, ou  la buvette d'abord, si bon vous
semble.

--C'est juste, dit Pier-Angelo, nous sommes un peu mal peigns pour
coudoyer de si belles toilettes. Adieu, Michel, je vais me faire beau.
Va-t'en te reposer.

Michel jeta un regard sur ses vtements poudreux et tachs en mille
endroits. L'orgueil lui revint; il descendit lentement les gradins qui
le ramenaient  la grande salle et la traversa au milieu des groupes
tincelants qui commenaient  s'y rpandre. Un jeune homme, qui entrait
au moment o Michel allait sortir, le heurta assez rudement. Michel
allait se fcher; mais il se calma en voyant que ce jeune homme tait
aussi proccup que lui.

C'tait un garon de vingt-cinq ans environ, d'une petite taille et
d'une figure charmante. Cependant sa physionomie et sa dmarche avaient
quelque chose de singulier qui fixa l'attention de Michel, sans qu'il
pt trop se rendre compte  lui-mme de l'intrt qu'il pouvait prendre
 cet inconnu. Il fallait bien pourtant qu'il y et en lui quelque chose
d'insolite, car le gardien auquel il avait remis son billet d'entre
reporta plusieurs fois ses yeux de lui  la carte, et rciproquement,
comme s'il et voulu bien s'assurer qu'il tait en rgle. A peine
l'inconnu et-il fait trois pas que les regards des autres arrivants se
portrent sur lui, comme par un instinct de contagion, et Michel, rest
debout prs la porte, entendit une dame dire au cavalier qui
l'accompagnait: Qui est-ce? je ne le connais pas.

--Ni moi, rpondit le cavalier; mais que vous importe? Dans une runion
aussi nombreuse que va l'tre celle-ci, croyez-vous donc que vous ne
rencontrerez pas beaucoup de figures nouvelles?

--Certes, je m'y attends, reprit la dame, et nous allons avoir, dans ce
bal payant, un amalgame qui nous divertira. Et, pour commencer, je
m'amuse de ce personnage qui vient d'entrer et qui s'arrte court sous
le premier lustre, comme s'il cherchait son chemin dans cette grande
salle. Regardez-le donc, il est fort trange; c'est un joli garon!

--Vous tes vraiment fort occupe de ce garon-l, dit le cavalier, qui,
amant ou mari, connaissait sa Sicilienne par coeur. Aussi, au lieu de
regarder celui qu'on lui montrait, il regarda derrire lui, pour voir
si, pendant qu'on occupait son attention d'un ct, on ne tendait pas un
billet doux, ou si on n'changeait pas un regard d'intelligence du ct
oppos. Mais soit vertu, soit hasard, la dame tait de bonne foi dans ce
moment-l et ne regardait que l'inconnu.

Michel ne s'en allait pas, et pourtant il ne pensait plus  l'tourdi
qui l'avait heurt: il avait aperu, tout au fond de la salle, une robe
blanche et une couronne de diamants qui scintillaient comme de ples
toiles. Il n'avait vu la princesse qu'un instant, et il y avait, dans
le bal, bien d'autres femmes en blanc, bien d'autres diadmes de
pierreries. Pourtant il ne s'y trompait point et ne pouvait en dtacher
ses regards.

La dame et le cavalier qui venaient de commenter l'arrive du jeune
homme inconnu s'loignaient, et un autre groupe parlait  ct de
Michel.

J'ai vu cette figure-l je ne sais o, disait une dame.

Une belle personne ple, qui donnait le bras  celle-ci, s'cria, avec
un accent qui tira Michel de sa rverie:

Ah! mon Dieu! quelle ressemblance!

--Eh bien! qu'avez-vous donc, ma chre?

--Rien; un souvenir, une ressemblance; mais ce n'est point cela...

--Mais quoi donc?

--Je vous le dirai plus tard. Regardez d'abord cet homme-l.

--Ce petit jeune homme? dcidment je ne le connais pas.

--Ni moins non plus; mais il ressemble d'une manire effrayante  un
homme que...

Michel n'en entendit pas davantage; la belle dame avait baiss la voix
en s'loignant.

Quel tait donc ce personnage qui ne faisait que d'entrer, et qui, dj,
produisait une impression si marque? Michel le regarda et le vit
revenir sur ses pas, comme s'il voulait sortir; mais il s'arrta devant
lui, et lui dit d'une voix douce comme celle d'une femme: Mon ami,
voulez-vous bien me dire laquelle de toutes les dames qui sont dj ici
est la princesse Agathe de Palmarosa?

--Je n'en sais rien, rpondit Michel, pouss par je ne sais quel
instinct de mfiance et de jalousie.

--Vous ne la connaissez donc pas? reprit l'inconnu.

--Non, Monsieur, rpondit Michel d'un ton sec.

L'inconnu rentra dans le bal, et se perdit dans la foule, qui
grossissait rapidement. Michel le suivit des yeux et remarqua quelque
chose de singulier dans son allure. Quoiqu'il ft mis  la dernire mode
et avec une recherche qui frisait le mauvais got, il semblait gn dans
ses habits, comme un homme qui n'aurait jamais port un frac noir et des
chaussures fermes. Il y avait pourtant dans ses traits et dans son air
quelque chose de fier et de distingu qui ne sentait point le petit
bourgeois endimanch.

Comme Michel se retournait pour s'en aller dcidment, il vit que le
hallebardier qui gardait la porte tait proccup aussi de la tournure
de l'inconnu.

Je ne sais pas, disait-il au majordome Barbagallo, qui venait
d'approcher de lui, apparemment pour l'interroger; je connais un paysan
qui lui ressemble, mais ce n'est pas lui.

Un troisime subalterne approcha et dit:

Ce doit tre le prince grec arriv hier ou quelqu'un de son escorte.

--Ou bien, reprit le hallebardier, quelque attach de l'envoy gyptien.

--Ou bien encore, ajouta Barbagallo, quelque ngociant levantin. Quand
ces gens-l quittent leur costume pour s'habiller  l'europenne, on ne
les reconnat plus. A-t-il achet son billet  la porte? C'est ce que
vous ne devez permettre  personne.

--Il avait son billet  la main, je l'ai vu le prsenter ouvert, et le
contrleur a mme dit: La signature de Son Altesse.

Michel n'avait pas cout cette discussion; il tait dj loin sur le
chemin de Catane.

Il regagna son pauvre logis et s'assit sur son lit; mais il oublia de se
coucher. En rejetant en arrire sa chevelure, dont le poids lui brlait
le front, il en fit tomber une petite fleur. C'tait une fleur de
cyclamen blanc. Comment s'tait-elle brise et accroche  ses cheveux?
Il n'y avait pas de quoi s'tonner ni s'inquiter beaucoup. Le lieu o
il avait travaill, remu, pass et repass cent fois, tait tapiss, en
mille endroits, de tant de fleurs de toutes sortes!

Michel ne s'en souvint pourtant pas. Il se rappela seulement un norme
bouquet de cyclamen que la princesse de Palmarosa tenait  la main, au
moment o il s'tait pench avec agitation pour la lui baiser. Il
approcha cette fleur de ses lvres; elle exhalait une odeur enivrante.
Il prit sa tte  deux mains. Il lui sembla qu'il devenait fou.




IX.

MILA.


Le trouble qu'prouvait notre jeune peintre avait deux causes qui
tenaient, l'une  une sorte de jalousie absurde qui venait de s'emparer
de lui, comme un accs de fivre,  propos de la princesse Agathe;
l'autre  l'inquitude de n'avoir pas obtenu le suffrage de cette noble
dame  propos de ses peintures. On pense bien que ce n'tait pas l'amour
du gain, le dsir d'tre pay plus ou moins largement qui l'agitait
ainsi. Tant qu'il avait t dans sa fivre de production, il s'tait
fort peu occup de l'opinion personnelle de la signora; il n'avait song
qu' russir, qu' se contenter lui-mme; puis, ayant  peu prs russi
 ses propres yeux, et n'ayant pas encore vu sa mystrieuse patronne, il
s'tait demand avec plus d'espoir que d'effroi s'il trouverait assez de
juges clairs dans ce pays pour enter sa rputation sur un essai de ce
genre. En somme, il avait eu tant  faire jusqu'au dernier moment qu'il
n'avait pu encore se rendre bien compte de l'anxit de son esprit.

Quand il se vit seul, il s'aperut qu'il souffrait trangement de savoir
qu'on tait en train de le juger, et de ne pouvoir tre l. Qui l'en
empchait? Aucune consigne relative  sa chtive position dans le monde,
mais une fausse honte poignante, et qu'il ne se sentait pas la force de
surmonter.

Pourtant Michel n'tait pusillanime, ni comme homme, ni comme artiste.
Malgr son jeune ge, il avait dj beaucoup rflchi sur les chances de
son avenir, et il rsumait dj d'une manire assez serre le chapitre
des succs et des revers attachs  sa destine. En se sentant saisi de
dfaillance au dbut, il s'tonna et chercha  se combattre. Mais plus
il s'interrogea, plus il reconnut sa faiblesse sans vouloir s'en avouer
la cause. Nous la dirons donc au lecteur.

Au fond de cette tristesse et de cette terreur, il y avait l'incertitude
du jugement que la princesse avait port sur son compte. Pier-Angelo lui
avait dit, le matin, que dans la journe du dimanche Son Altesse tait
venue examiner la salle; mais que, comme il n'tait pas prsent, il ne
savait point ce qu'elle avait dit. Matre Barbagallo, ayant pris de
l'humeur  cause des grands embarras de la fte, s'en tait expliqu
avec lui trs-froidement, sans dire toutefois que la princesse et paru
mcontente, ni qu'elle et rien critiqu. Puis, le bon Pierre avait
ajout, avec sa confiance ordinaire: Sois tranquille, elle s'y connat.
Il est impossible qu'elle ne soit pas satisfaite au del de ce qu'elle
attendait. Michel s'tait laiss aller  cette confiance, sans tenir
beaucoup  ce qu'elle ft justifie. Il s'tait dit que, quand mme la
princesse ne s'y connatrait pas, il y aurait bientt assez de
connaisseurs autour d'elle pour redresser son jugement.

Et puis, maintenant il avait peur de tout le monde, parce qu'il avait
peur de la princesse. Elle l'avait bien regard d'une manire qui
l'avait boulevers; mais elle ne lui avait rien dit: pas un mot d'loge
ou d'encouragement n'avait accompagn ce regard plus que bienveillant,
il est vrai, mais par cela mme incomprhensible. Et, s'il s'tait
tromp sur l'expression de son visage! si, en attachant ainsi sur lui
ses beaux yeux enivrs, elle avait pens  tout autre qu' lui...  son
amant, par exemple, car elle devait avoir un amant, quoi qu'en penst
Magnani!

A cette seule ide, Michel se sentait transir; il croyait alors voir la
princesse appuye sur le bras de l'heureux mortel pour qui elle
affectait de renoncer au mariage. Ils jetaient un regard distrait sur
les peintures du jeune artiste, et ils souriaient en se regardant l'un
l'autre; comme pour se dire:

Que nous importe? rien n'est beau, rien n'existe pour nous deux que
nous-mmes.

Las de souffrir si follement, Michel crut se vaincre et se calmer en
prenant une rsolution superbe.

Je vais me coucher et m'endormir comme un prince, comme un hros, se
dit-il, pendant qu'on me juge, qu'on discute, qu'on s'agite peut-tre
beaucoup  propos de moi l-bas. Demain matin, mon pre viendra me
secouer pour me dire que je suis couronn ou siffl. Que m'importe,
aprs tout?

Il lui importait si peu, en effet, qu'au lieu de se dshabiller pour
dormir, il s'habilla pour aller au bal. Emport par une distraction
prodigieuse, il arrangea sa belle chevelure, qui et t un peu trop
longue pour un patricien austre, mais qui tait un magnifique cadre
pour sa figure intelligente et passionne. Il se purifia avec le plus
grand soin de toutes les traces du travail; il endossa son plus beau
linge et ses meilleurs habits: et, quand il eut jet un regard sur son
petit miroir, il se trouva, avec raison, aussi distingu que quelque
invit que ce ft au bal de la princesse.

Ainsi prpar  se mettre au lit, il prit le chemin de la porte, et
quand il eut fait dix pas dehors, il s'aperut qu'une trange
proccupation le conduisait au palais Palmarosa. Indign contre
lui-mme, il rentra, ta son habit, le jeta sur son lit, et, ouvrant sa
fentre, il resta partag entre le projet hroque de se coucher et
l'irrsistible tentation d'aller voir la fte.

Les mille lumires du palais brillaient devant lui, et les sons de
l'orchestre arrivaient  son oreille dans la nuit sonore. Les voitures
roulaient de tous ctes; personne ne dormait dans la ville ni dans la
campagne environnante. Au fait, il n'tait pas neuf heures, et Michel se
sentait peu dispos au sommeil. Il ferma sa fentre et voulut prendre un
livre; mais le cyclamen qu'il avait jet sur sa table, dans un mouvement
de dpit contre lui-mme, fut le seul objet qui lui tomba sous la main.

Alors,  travers la fine et pntrante odeur de musc qu'exhalait le
nectaire ros de cette jolie petite plante, il lui sembla voir des
images palpables se former et se rpandre autour de lui. Des femmes, des
lumires, des fleurs, des eaux jaillissantes, des diamants au feu
bleutre; et,  ces choses qui semblaient relles, des choses
fantastiques se mlaient comme dans un rve. Les belles danseuses
antiques, que Michel avait peintes  la coupole, se dtachaient
mollement de la toile, et, relevant au dessus du genou leur tunique
d'azur et de pourpre, elles se glissaient dans la foule, et lui
jetaient, en passant, des regards lascifs et de mystrieux sourires.
Enivr de dsirs, il les suivait, les perdait, les cherchait encore,
saisissant  l'une sa ceinture flottante,  l'autre son peplum
transparent, mais s'puisant en vains efforts, en vaines prires, pour
les retenir et les fixer.

Alors une femme blanche passait lentement et s'emparait seule de sa
passion vagabonde. Elle s'arrtait devant lui et le regardait, d'abord
avec des yeux ptrifis, qui s'animaient peu  peu et finissaient par
lui lancer des flammes dont il se sentait consum. Immobile  ses pieds,
il la voyait se pencher sur lui. Il croyait sentir son haleine effleurer
son front; mais aussitt la bande chevele des courtisanes latines
l'enlaait dans un rseau d'toffes diapres et l'entranait dans un
tourbillon jusque sous les combles de la vote. Il se trouvait alors
seul sur son chelle, barbouill de peinture, couvert de taches,
accabl, haletant, dans une effrayante solitude, et  peine clair d'un
jour incertain. Le silence planait sur les salles vides et froides; il
ne lui restait de sa vision qu'une petite fleur brise, dont il avait
puis le parfum  force de l'aspirer.

Cette fantasmagorie devint si pnible que Michel, effray, repoussa
encore une fois le cyclamen, pensant que ses manations avaient quelque
chose de narcotique et de vnneux. Cependant, il ne put se rsoudre 
l'anantir. Il le plaa dans un verre d'eau, et, ouvrant de nouveau sa
fentre:

Pourquoi souffrir ainsi sans cause et sans but? se dit-il; est-ce un
regard de femme, est-ce la vue lointaine d'une grande fte, qui font
travailler ainsi mon imagination dsordonne? Eh bien! si la folie est
indomptable, donnons-lui carrire; sans doute, le spectacle de la
ralit va ou l'teindre ou lui fournir des aliments nouveaux. Ou je me
calmerai ou je changerai de souffrance; qu'importe!

--Qu'as-tu donc  parler ainsi tout seul, Michel? lui dit une voix
douce, en mme temps que la porte de sa petite chambre s'entr'ouvrait
derrire lui. Et Michel, en se retournant, vit sa petite soeur Mila, qui,
les pieds nus et le corps envelopp dans une piddemia (mante brune 
l'usage des femmes du peuple), s'approchait avec prcaution.

Il n'y avait rien au monde d'aussi joli, d'aussi gracieux et d'aussi
aimable que Mila. Michel l'avait toujours tendrement aime. Cependant,
son apparition, en cet instant, lui causa un peu d'humeur.

Que viens-tu faire ici, petite? lui dit-il, et pourquoi ne dors-tu pas?

--Dormir dj! dit-elle, quand j'entends rouler les carrosses dans le
faubourg, et quand je vois le palais de la princesse briller l-bas
comme une toile? Oh! je ne saurais reposer! Notre pre m'avait fait
promettre de me coucher comme  l'ordinaire, et de ne pas aller courir
autour du palais avec les autres jeunes filles pour tcher de regarder
la fte par les portes entr'ouvertes. Je m'tais donc couche, et,
quoique ces violons, qu'on entend d'ici, me fissent sauter le coeur en
mesure, j'allais m'endormir rsolument, lorsque mon amie Nenna est venue
me demander d'aller avec elle.

--Et tu veux y aller, Mila? dsobir  ton pre? Courir la nuit aux
abords de cette maison entoure de valets, de mendiants et de vagabonds,
avec une petite cervele comme Nenna? Tu ne le feras pas, je m'y
oppose!

--Eh! il n'est pas ncessaire de prendre ces grands airs paternels,
monsieur mon frre, rpondit Mila d'un ton piqu. Me croyez-vous assez
folle pour couter Nenna? Je l'ai renvoye; elle est dj loin d'ici, et
j'allais me rendormir quand je vous ai entendu marcher et parler. J'ai
cru que mon pre tait avec vous; mais, en regardant par la fente de la
porte, j'ai vu que vous tiez seul, et alors...

--Et alors, tu viens babiller pour te dispenser de t'endormir?

--Le fait est que je n'ai nulle envie de me coucher si tt, et que le
pre ne m'a pas dfendu d'couter et de regarder de loin ce qui se passe
la-bas! Oh! que cela doit tre beau! On voit bien mieux de ta fentre
que de la mienne, Michel; laisse-moi donc rassasier mes yeux de cette
grande clart si rjouissante!

--Non, petite. La brise est frache cette nuit, et tu es  peine vtue.
Je vais fermer la fentre et me coucher. Fais-en autant, bonsoir.

--Tu vas te coucher, toi; et tu viens de t'habiller!  quel propos, je
te prie? Michel, tu me trompes, tu vas voir le bal, tu vas y entrer! Je
parie que tu es invit, et que tu ne m'en dis rien!

--Invit! on n'invite pas les gens comme nous  de pareilles ftes, ma
pauvre petite! Quand nous entrons l, c'est comme ouvriers et non comme
amis.

--Qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'on y soit? Tu y entreras donc? Oh!
que je voudrais tre  ta place!

--Mais quelle est donc cette rage de voir?

--Voir ce qui est beau, Michel, n'est-ce pas tout? Quand tu dessines une
belle figure, j'ai du plaisir  la regarder peut-tre plus que toi qui
l'as faite.

--Mais si tu tais l, ce serait  la condition de te tenir cache dans
quelque petite niche, car si l'on te voyait on te ferait sortir; tu ne
pourrais ni danser, ni te montrer!

--Fort bien; mais je verrais danser, ce serait beaucoup.

--Tu es un enfant. Bonsoir.

--Je vois bien que tu ne veux pas m'emmener!

--Non, certes, je ne le puis. On te chasserait, et il me faudrait casser
la tte  l'insolent valet qui t'insulterait  mon bras.

--Comment! il n'y a pas un petit coin grand comme la main o je pourrais
me cacher? Je suis si petite! Vois, Michel, je tiendrais dans ton
armoire. D'ailleurs, sans me faire entrer, tu pourrais bien me conduire
 la porte, et notre pre ne serait pas mcontent de me savoir l avec
toi.

Michel fit un beau sermon  Mila sur la curiosit purile, et sur ce
besoin instinctif et violent qu'elle prouvait d'aller s'enivrer du
spectacle des grandeurs patriciennes. Il oublia qu'il tait dvor du
mme dsir, et qu'il lui tardait de se trouver seul pour s'y abandonner.

Mila entendit raison lorsque Michel lui dit qu'il allait aider son pre
 surveiller l'ordonnance matrielle de la fte; mais elle n'en fit pas
moins un gros soupir.

Allons, dit-elle en s'arrachant de la fentre, il n'y faut plus songer.
Au reste, c'est bien ma faute; car si j'avais pu prvoir que cela me
donnerait tant d'envie, j'aurais trs-bien pu dire  la princesse de
m'inviter.

--Voil que tu redeviens folle au moment o je te croyais raisonnable,
Mila! Est-ce que la princesse pourrait t'inviter, quand mme elle en
aurait la fantaisie?

--Mais certainement; n'est-elle pas matresse de son propre logis?

--Oui-da! et que diraient toutes ces antiques douairires, toutes ces
augustes pcores, si elles voyaient sauter au milieu de leurs nobles
poupes de filles, la petite Mila avec son corset de velours et son
jupon ray?

--Tiens! j'y ferais peut-tre meilleure figure qu'elles toutes, jeunes
et vieilles!

--Ce n'est pas une raison.

--Cela, je le sais; mais la princesse est reine dans sa maison, et je
parie qu'elle m'invite au premier bal qu'il lui plaira de donner.

--Tu le lui demanderas, n'est-ce pas?

--Certes! je la connais et elle m'aime beaucoup; c'est mon amie.

Et, en disant cela, Mila se redressa et prit un air d'importance si
drle et si joli que Michel l'embrassa en riant.

J'aime  voir, Mila, dit-il, que tu ne doutes de rien. Et pourquoi te
dtromperais-je? Tu perdras assez tt les illusions confiantes de ton
ge d'or! Mais, puisque tu connais si bien cette princesse, parle-m'en
donc un peu, ma bonne petite soeur, et dis-moi comment il se fait que tu
sois si intimement lie avec elle, sans que j'en sache rien.

--Ah! ah! Michel, tu es curieux de savoir cela,  prsent! et jusqu'ici
pourtant tu ne l'tais gure. Mais, puisque tu as t si peu press de
me questionner, tu attendras bien encore jusqu' ce qu'il me plaise de
te rpondre.

--C'est donc un secret?

--Peut-tre! que t'importe?

--Il m'importe fort peu, en effet, de savoir quoi que ce soit touchant
cette princesse. Elle a un beau palais, j'y travaille, elle me paie, je
ne me soucie pas d'autre chose pour le moment. Mais rien de ce qui
intresse ma petite Mila ne peut m'tre indiffrent et ne doit m'tre
cach, ce me semble?

--Tu me flattes maintenant pour me faire parler. Eh bien, je ne parlerai
pas, voil! Seulement, je te montrerai quelque chose qui te fera ouvrir
de grands yeux. Tiens, regarde, que dis-tu de ce bijou?

Et Mila tira de son sein un mdaillon entour de gros diamants.

Ils sont fins, dit-elle, et valent je ne sais combien d'argent. Il y
aurait de quoi me faire une dot si je voulais les vendre; mais je ne
m'en sparerai jamais, puisque cela vient de ma meilleure amie.

--Et cette amie, c'est la princesse de Palmarosa?

--Oui, c'est Agathe Palmarosa; ne vois-tu pas son chiffre grav sur l'or
du mdaillon?

--Oui, en vrit! Mais qu'y a-t-il dans ce bijou prcieux?

--Des cheveux, de beaux cheveux chtain clair, nuancs de blond, friss
naturellement, et si fins! dit la jeune fille en ouvrant le mdaillon.
N'est-ce pas qu'ils sont doux et brillants?

--Ce ne sont pas ceux de la princesse, car les siens sont noirs.

--Tu l'as donc vue, enfin?

--Oui, je l'ai aperue tantt. Mais dites-moi donc, Mila, quels sont
ces cheveux que vous portez sur votre coeur et dans un mdaillon si
prcieux?

[Illustration: Que viens-tu faire ici, petite? (Page 23.)]

--Curieux que tu es! tu es aveugle et lourd comme tous les curieux. Tu
ne les reconnais pas? Tu ne te souviens pas d'o ils me viennent?

--Non, en vrit.

--Eh bien, pose-les auprs des tiens, et tu les reconnatras, quoique ta
tte ait un peu bruni depuis un an.

--Chre petite soeur! oui, je me souviens, en effet, que tu les a coups
sur mon front le jour o tu as quitt Rome... et tu les a conservs
ainsi!...

--Je les portais dans un petit sac noir. Mon amie Agathe m'a demand de
quel saint tait la relique de mon scapulaire, et quand je lui ai dit
que c'taient les cheveux de mon frre unique et bien-aim, elle les a
pris en me disant qu'elle me les renverrait le lendemain; et, le
lendemain, elle me faisait remettre par notre pre ce beau joyau plein
de tes cheveux. Pourtant il en manquait. Le bijoutier qui les a
enchsss l-dedans en aura vol ou perdu.

--Perdu, cela se peut, dit Michel en souriant, mais vol!... Ces cheveux
n'ont de prix que pour toi, Mila!




X.

PROBLME.


--Mais, enfin, d'o vient cette amiti de la princesse, reprit Michel
aprs une pause, et quel service lui as-tu jamais rendu pour qu'elle te
fasse de pareils prsents?

--Aucun. Mon pre, qui est bien avec elle, m'a emmene un jour au palais
pour me prsenter. Je lui ai plu; elle m'a fait mille caresses; elle m'a
demand mon amiti, je la lui ai promise et donne tout de suite. J'ai
pass la journe toute seule avec elle  me promener dans sa villa et
dans ses jardins. Depuis ce temps-l, j'y vais quand je veux, et je suis
toujours sre d'tre bien reue.

--Et tu y vas souvent?

--Je n'y suis encore retourne que deux fois, car il n'y a pas longtemps
que j'ai fait connaissance avec elle. Depuis huit jours, je sais que le
palais a t sens-dessus-dessous pour les apprts de ce bal, et j'aurais
craint de gner ma chre Agathe dans un moment o elle avait sans doute
beaucoup d'occupations. Mais j'irai dans deux ou trois jours.

[Illustration: Mais la princesse n'tait pas seule... (Page 28.)]

--Ainsi, voil tout le mystre? Pourquoi te faisais-tu prier pour me le
dire?

--Ah! parce que la princesse m'a dit en me quittant: Mila, je te prie
de ne parler  personne de la bonne journe que nous avons passe
ensemble, et de l'amiti que nous avons contracte. J'ai mes raisons
pour te demander le secret l-dessus. Tu les sauras plus tard, et je
sais que je peux compter sur ta parole, si tu veux bien me la donner.
Tu penses bien, Michel, que je ne la lui ai pas refuse?

--Fort bien; mais tu y manques, maintenant.

--Je n'y manque pas. Tu n'es pas _un autre_ pour moi, et certainement la
princesse n'a pas compt que j'aurais un secret pour mon frre ou pour
mon pre.

--Mon pre sait donc tout cela?

--Certainement, je lui ai bien vite tout racont.

--Et il n'a t ni surpris ni inquiet de ce caprice de la princesse?

--Et pourquoi surpris? C'est ta surprise qui est singulire et un peu
impertinente, Michel. Est-ce que je ne peux pas inspirer de l'amiti,
mme  une princesse? Et pourquoi inquiet? Est-ce que l'amiti n'est pas
une bonne et douce chose?

--Mon enfant, je suis cependant, sinon inquiet, du moins tonn de cette
amiti-l, moi. Dis-moi quelque chose qui me l'explique, au moins? Notre
pre a donc rendu quelque grand service  la princesse Agathe?

--Il a fait beaucoup de belles peintures de dcor dans le palais. Il a
fait des feuillages superbes dans la salle  manger, entre autres.

--J'ai vu tout cela; mais il est bien pay. La princesse l'a pris en
amiti pour son activit et son dsintressement, n'est-ce pas?

--Oui, cela doit tre. Tous ceux qui voient mon pre pendant quelque
temps, ne l'aiment-ils pas?

--C'est juste. Allons, c'est  cause de notre digne pre que tu inspires
tant d'intrt  cette grande dame!

--Oh! ce n'est pas une grande dame, va, Michel! c'est une bonne femme,
une excellente personne.

--Et qu'a-t-elle pu te dire,  toi, enfant, durant toute une journe?

--Elle m'a fait mille questions, sur moi, sur mon pre, sur toi, sur
notre sjour  Rome, sur tes occupations, sur notre vie de famille, sur
nos gots. Je crois qu'elle m'a fait raconter notre histoire, jour par
jour, depuis que je suis au monde;  tel point que j'tais fatigue, le
soir, d'avoir tant parl.

--Elle est donc terriblement curieuse, cette dame; car, que lui importe
tout cela?

--Tu m'y fais songer; oui, je la crois un peu curieuse; mais il y a du
plaisir  lui rpondre: elle vous coute avec tant d'intrt, et elle
est si aimable! Tiens, ne m'en dis pas de mal, je me fcherais contre
toi!

--Eh bien, n'en parlons plus, et Dieu me prserve de te faire connatre
la mfiance et la crainte,  toi, mon beau coeur d'ange! Va te coucher;
mon pre m'attend. Demain, nous causerons encore de ton aventure, car
c'est dj une aventure merveilleuse dans ta vie que cette grande amiti
contracte avec une belle princesse...qui ne pense pas plus  toi, 
l'heure qu'il est, qu' la dernire paire de pantoufles qu'elle a
mise... N'importe! ne prends pas un air offens. Dans un jour de
solitude et de dsoeuvrement, il se pourra que la princesse de Palmarosa
te fasse venir pour s'amuser encore de ton caquet.

--Vous ne savez pas ce que vous dites, Michel. La princesse n'est point
dsoeuvre, et, si vous voulez le prendre ainsi, je vous dirai que,
quoique bonne, elle passe pour tre assez froide avec les gens comme
nous. Les uns disent qu'elle est haute, d'autres qu'elle est timide. Le
fait est qu'elle parle toujours avec douceur et politesse aux ouvriers
et aux serviteurs qui l'approchent, mais qu'elle leur parle si peu, si
peu!... qu'en vrit elle est renomme pour cela, et que des gens qui
ont travaill pour elle, durant des annes, n'ont pas su la couleur de
ses paroles et l'ont  peine vue dans sa propre maison. Ainsi, son
amiti pour mon pre et pour moi n'est pas banale; c'est de l'amiti
vritable, et vos moqueries ne m'empcheront pas d'y compter. Bonsoir,
Michel, je ne suis pas trop contente de toi, ce soir; je ne t'ai jamais
vu cet air railleur. Tu as l'air de me dire que je ne suis qu'une petite
fille et qu'on ne peut pas m'aimer!

--Ce n'est pas l ma pense, en ce qui me concerne, toujours! puisque,
toute petite fille que tu es, je t'adore!

--Comment dis-tu cela, mon frre? Tu m'adores? c'est beau, ce mot-l.
Embrasse-moi.

L'enfant vint se jeter dans ses bras. Michel l'y pressa tendrement, et
comme elle appuyait sa belle tte brune sur son paule, il baisa les
longs cheveux qui retombaient sur le dos  demi nu de la jeune fille.

Mais tout  coup il la repoussa avec un frmissement douloureux. Toutes
les penses brlantes qui avaient agit son cerveau une heure auparavant
se prsentaient  lui comme un remords, et il lui semblait que ses
lvres n'taient plus assez pures pour bnir sa petite soeur.

Il se vit  peine seul, qu'il franchit tout d'un trait la porte de la
vieille maison qu'il habitait, sans avoir daign fermer celle de sa
chambre. A vrai dire, il ne s'aperut pas de la distance qu'il
franchissait, et, toujours poursuivi par ses rves, il s'imagina passer
de plain-pied du palier de sa mansarde au pristyle de marbre de la
villa. Il y avait pourtant un mille de chemin  peu prs entre ce palais
et les dernires maisons du faubourg de Catane.

La premire figure qui frappa ses regards, comme il allait entrer dans
la salle, fut celle de l'inconnu qui l'avait occup au moment d'en
sortir. Ce jeune homme se retirait lentement en s'essuyant le front avec
un mouchoir garni de dentelles. Michel, intrigu, et se demandant si ce
n'tait point une femme dguise, l'accosta rsolment. Eh bien! mon
matre, lui dit-il, avez-vous russi  voir la princesse Agathe?

L'inconnu, qui paraissait absorb dans ses penses, releva brusquement
la tte, et lana  Michel un regard d'une dfiance et mme d'une
malveillance si tranges, que le jeune homme en eut comme une sensation
de froid. Ce n'tait pas l le regard d'une femme, mais bien celui d'un
homme nergique et irascible. Le sentiment de l'hostilit est tranger
aux jeunes coeurs, et celui de Michel se serra comme  une douleur
imprvue. Il lui sembla que l'inconnu faisait le geste de chercher un
couteau dans son gilet de satin broch d'or, et il s'arrta pour suivre
ses mouvements avec surprise.

D'o vient, lui dit l'autre de sa voix douce qui contrastait avec un
accent de colre et de menace, que vous tiez tout  l'heure un ouvrier,
et qu' prsent vous tes un gentilhomme?

--C'est que je ne suis ni l'un ni l'autre, rpondit Michel en souriant;
je suis un artiste employ au palais. tes-vous rassur? ma question
parat vous avoir choqu beaucoup. Pourtant, une question en vaut une
autre. Ne m'en aviez-vous pas fait une sans me connatre?

--Avez-vous l'intention de railler, Monsieur? reprit, l'inconnu, qui
s'exprimait en bon italien, sans aucun accent qui pt justifier
l'origine grecque ou gyptienne que Barbagallo lui avait attribue.

--Pas le moins du monde, rpondit Michel, et si je vous ai adress la
parole, pardonnez  un mouvement de curiosit qui n'avait rien de
malveillant.

--Curiosit? pourquoi curiosit? reprit l'inconnu en serrant ses dents
et ses paroles d'une manire tout indigne.

--Ma foi! je n'en sais rien, rpondit Michel. Voil bien trop
d'explications pour une parole oiseuse; je n'ai pas eu l'intention de
vous blesser. Si votre mcontentement persiste, ne cherchez pas de
prtextes pour engager une querelle, je n'ai pas l'intention de reculer.

--N'est-ce pas vous plutt qui voudriez me chercher querelle? rpondit
l'inconnu en lui lanant un regard plus sombre que le premier.

--Ma foi! Monsieur, vous tes fou, dit Michel en haussant les paules.

--Vous avez raison, repartit l'inconnu, car je m'arrte ici  couter
les discours d'un sot.

A peine cette parole fut-elle lche, que Michel s'lana vers l'inconnu
avec la rsolution soudaine de lui donner un soufflet. Mais, craignant
de frapper une femme, car le sexe du personnage lui paraissait encore
suspect, il s'arrta; et il s'en applaudit en voyant cet tre
problmatique s'enfuir et disparatre si vite que Michel ne put
comprendre quelle direction il avait prise, et crut avoir fait un rve
de plus.

Assurment, se dit-il, je suis, ce soir, assig par des fantmes.

Mais  peine fut-il en prsence d'tres rels qu'il recouvra la notion
de la ralit. On lui demanda sa carte d'entre. Il se nomma.

Ah! Michel! lui dit le gardien de la porte, je ne te reconnaissais pas.
Tu es si brave! Tu as l'air d'un invit. Passe, mon garon, et fais bien
attention aux lumires. Le feu prendrait si vite aux jolis oripeaux que
tu as tendus sur nos ttes! Il parat qu'on te donne de grands loges.
Tout le monde dit que les figures sont faites de main de matre!

Michel fut offens d'tre tutoy par un valet, offens d'tre rappel 
l'office de pompier, et secrtement, flatt pourtant d'avoir obtenu un
succs qui faisait dj la nouvelle de l'antichambre.

Il se glissa dans la foule, esprant passer inaperu et gagner quelque
recoin d'o il pourrait voir et entendre  son aise; mais il y avait
tant de monde dans la grande salle, qu'on se froissait et se marchait
sur les pieds. Il se trouva port  l'autre extrmit de cette vaste
construction sans se rendre compte du mouvement que la masse compacte
lui imprimait, et arriva ainsi au pied du grand escalier. L seulement
il put s'arrter, haletant, et ouvrir ses yeux, ses narines, ses
oreilles, son me, au spectacle enchanteur de la fte.

Plac  une certaine lvation sur les gradins fleuris et ombrags, il
pouvait embrasser d'un coup d'oeil, et les danses qui tournoyaient autour
des fontaines, et les spectateurs qui s'entassaient et s'touffaient
pour regarder les danses. Que de bruit, de lumire et de mouvement 
blouir et  faire tourner une tte plus mre que celle de Michel! que
de belles femmes, de parures merveilleuses, de blanches paules et de
chevelures splendides! que de grces majestueuses ou agaantes! que de
gaiet feinte eu relle! que de langueurs joues ou mal dissimules!

Michel fut enivr un instant; mais, quand l'ensemble commena 
s'claircir et  se dtailler sous ses yeux, quand il se demanda
laquelle de ces femmes serait,  son sens, un modle idal, il reporta
ses regards vers les figures qu'il avait peintes au plafond et fut plus
content, l'orgueilleux! de son oeuvre que de celle de Dieu.

Il avait rv la beaut parfaite. Il avait cru la trouver sous ses
pinceaux. Il s'tait probablement tromp; car il est impossible de crer
une image divine sans la revtir de traits humains, et rien sur la terre
n'est dou d'une perfection absolue. Quoi qu'il en soit, Michel, encore
hsitant et maladroit dans son art, sous plusieurs rapports, avait
approch, autant que possible, de la beaut vraie dans ses types.
C'tait l ce qui frappait tous ceux qui regardaient son oeuvre; ce fut
l surtout ce qui le frappa lui-mme lorsqu'il chercha, dans la ralit,
la personnification de ses ides. Sur la quantit, il ne vit que deux ou
trois femmes qui lui parurent vritablement belles, et encore et-il
voulu les tenir sur sa toile, pour ter  l'une ou donner  l'autre
certain contour ou certaine teinte, qui lui paraissait manquer de
plnitude ou de puret.

Il se sentit alors trs-froid, froid comme un artiste qui analyse, et il
reconnut que la physionomie humaine rachetait seule par l'expression de
la vie ce qui manquait  la perfection des linaments. J'ai invent de
plus belles ttes, se dit-il, mais elles ne sont pas vraies. Elles ne
pensent pas, elles ne respirent pas. Elles n'aiment pas. Il vaudrait
mieux qu'elles fussent moins rgulires et plus animes. En roulant ces
toiles demain, je les crverai toutes, et dsormais je modifierai, je
bouleverserai peut-tre toutes les notions d'aprs lesquelles je me suis
dirig jusqu'ici.

Et il ne s'occupa plus de chercher l'idal de la forme parmi les
danseuses vivantes qu'il tudiait, mais le mouvement, la grce,
l'attitude du corps, l'expression du regard et du sourire, en un mot, le
secret de la vie.

Ravi d'abord, il se sentit encore une fois refroidi en prenant chaque
tre en particulier. Probablement il existe chez les femmes et chez les
hommes beaucoup d'mes naves; mais il n'est gure de figures naves
dans un bal du grand monde. On s'y compose un maintien presque toujours
oppos  son propre caractre, soit qu'on cherche ou qu'on craigne les
regards. Michel crut voir que les uns cachaient hypocritement leur
vanit, que les autres l'talaient avec arrogance; que telle jeune
fille, qui voulait paratre pudique, avait un fonds d'audace; que telle
femme, qui voulait sembler amoureuse, tait froide et blase; que la
gaiet de celle-ci tait morne, et la mlancolie de celle-l minaudire.
Un parvenu voulait avoir l'air noble; un noble voulait avoir l'allure
populaire. Tout le monde posait plus ou moins. Les plus humbles
cherchaient  se donner de l'aplomb, et l'intressante timidit
elle-mme se contraignait pour viter la gaucherie qui triomphait de ses
efforts.

Michel vit passer quelques jeunes ouvriers de sa connaissance. Ils
vaquaient au service qu'ils avaient accept, et se faisaient remarquer
par leur bonne mine et quelque chose de pittoresque dans l'arrangement
de leur toilette de gala. L'intendant les avait choisis videmment parmi
les plus _prsentables_, et ils le savaient bien: car, eux aussi, se
maniraient ingnument: l'un avanait alternativement chaque paule pour
en dployer la vaste carrure; l'autre ne perdait pas un pouce de sa
haute taille en passant auprs de maint petit grand personnage; un
troisime raidissait l'arc de ses sourcils pour montrer aux belles dames
un oeil brillant comme l'escarboucle.

Michel s'tonna de voir ces garons se transformer de la sorte et perdre
les avantages de leur belle prestance ou de leur agrable extrieur par
une affectation involontaire, mais  coup sr ridicule. Je savais bien,
pensa-t-il, que tous les hommes cherchaient ardemment l'approbation dans
quelque classe et dans quelque genre que ce ft. Mais pourquoi ce besoin
d'attirer les regards nous te-t-il tout  coup le charme ou la dignit
de nos manires? Serait-ce que le dsir est immodr, ou que le but est
mprisable? Faut-il ncessairement que la beaut s'ignore pour ne rien
perdre de son clat? Ou bien suis-je seul dou d'une insupportable
clairvoyance? O est le plaisir enthousiaste que je croyais trouver ici?
Au lieu de subir l'action des autres, j'exerce la mienne sur moi-mme
pour juger schement tout ce qui frappe mes regards et m'ter toute
jouissance extrieure!

A tant regarder et  tant comparer, Michel avait oubli le principal but
de sa prsence au bal. Il se rappela enfin qu'il voulait surtout tudier
avec calme une certaine figure, et il allait se disposer  monter le
grand escalier et  parcourir l'intrieur du palais, o tout tait
ouvert et clair, lorsqu'en se retournant il vit,  deux pas de lui, un
dtail de la fte, dont il avait oubli d'observer l'effet.

C'tait une grotte en rocaille, qui formait, sous le profil du grand
escalier, un assez vaste enfoncement. Lui-mme avait orn de
coquillages, de branches de corail et de plantes pittoresques ce frais
rduit, au fond duquel une naade d'albtre versait son urne dans une
vaste conque toujours pleine d'eau limpide et courante.

Le got que Michel avait montr dans tous les dtails dont il avait t
charg, avait dtermin le majordome  lui laisser arranger beaucoup de
choses  sa guise; et, comme il avait trouv cette naade charmante, il
s'tait plu  placer dans sa grotte les plus jolis vases, les plus
fraches guirlandes et les plus beaux tapis. Il avait bien perdu une
heure  encadrer la conque nacre d'une bordure de mousse fine et douce
comme du velours,  choisir et  disposer avec grce et mollesse des
touffes d'iris, de nnuphar; et de ces longues feuilles rubanes qui
s'harmonisent si bien avec les mouvements onduleux des eaux courantes.

Maintenant la grotte tait claire d'une ple lumire cache derrire
des feuillages, et, comme tout le monde tait occup  voir la danse,
l'entre en tait libre. Michel y entra furtivement; mais,  peine y
eut-il fait trois pas, qu'il vit au fond une personne assise ou plutt
couche, dans le demi-jour, aux pieds de la naade. Il se dissimula
prcipitamment derrire une saillie du rocher, et il allait se retirer
lorsqu'une invincible fascination le retint.




XI.

LA GROTTE DE LA NAIADE.


La princesse Agathe tait assise sur un divan de velours sombre, o sa
forme lgante et noble se dessinait ple comme une ombre au clair de la
lune. Michel la voyait de profil, dans la demi-teinte, et un reflet de
la lumire voile, place derrire elle, dessinait avec une admirable
puret cette silhouette fine et suave comme celle d'une jeune vierge. Sa
longue et ample robe blanche prenait, sous cette molle clart, toutes
les nuances de l'opale, et les diamants de sa couronne lanaient des
feux changeants tantt comme le saphir, tantt comme l'meraude. Cette
fois, Michel perdit tout  fait la notion qu'il avait pu prendre de son
ge  la premire vue. Il lui sembla que c'tait une enfant, et, quand
il se souvint qu'il lui avait attribu une trentaine d'annes, il se
demanda si c'tait un rayon cleste qui la transfigurait dsormais, ou
une lueur infernale dont, comme une magicienne, elle savait s'envelopper
pour tromper les sens.

Elle paraissait fatigue et accable. Pourtant son attitude tait chaste
et sa figure sereine. Elle respirait son bouquet de cyclamen et jouait
languissamment avec son ventail. Michel la regarda longtemps avant
d'entendre, ou, du moins, d'attacher un sens aux paroles qu'elle disait.
Il la trouvait plus belle qu'aucune des beauts qu'il venait d'examiner
avec tant d'attention, et il ne pouvait se rendre compte de l'admiration
sans mlange et sans bornes qu'elle lui inspirait. Il s'efforait en
vain de se faire  lui-mme le dtail de ses traits et l'analyse de ses
charmes; il n'en venait point  bout. Il semblait qu'elle naget dans un
fluide magique qui la prservait d'tre tudie comme une autre femme.
De temps en temps, croyant l'avoir comprise, il fermait les yeux et
tchait de faire son portrait dans sa mmoire, de la dessiner en
imagination, avec des traits de feu, sur ce voile noir qu'il tendait
lui-mme devant lui en abaissant ses paupires. Mais, alors, il ne
voyait plus que des lignes confuses et ne se reprsentait aucune figure
distincte. Il tait forc de rouvrir les yeux  la hte et de la
contempler avec anxit, avec dlices, avec surprise surtout.

Car il y avait en elle quelque chose d'inou. Elle tait naturelle;
seule de toutes les femmes que Michel venait de voir, elle ne paraissait
pas songer  elle-mme; elle ne s'tait compos aucun air, aucun
maintien; elle ne savait pas ou ne voulait pas savoir ce qu'on penserait
d'elle, ce qu'on sentirait pour elle en la regardant: elle avait la
tranquillit d'un esprit dtach de toutes les choses humaines, et
l'abandon qu'elle aurait eu dans une solitude complte.

Et pourtant elle tait pare comme une vraie princesse; elle donnait un
bal, elle talait son luxe, elle jouait son rle de grande dame et de
femme du monde, tout comme une autre, apparemment. Pourquoi donc cet air
de madone, cette mditation intrieure, ou ce ravissement de l'me
au-dessus des vanits terrestres?

Elle tait une nigme vivante pour l'imagination inquite du jeune
artiste. Quelque chose de plus trange encore le bouleversait, c'est
qu'il lui semblait ne pas l'avoir vue ce jour-l pour la premire fois.

O pouvait-il l'avoir dj rencontre? Il rassemblait en vain tous ses
souvenirs. Lorsqu'il tait arriv  Catane, son nom mme avait t
nouveau pour lui. Une personne d'aussi grande maison et si remarquable
par sa richesse, sa beaut et sa rputation de vertu, n'avait pu venir 
Rome incognito. Michel se creusait l'esprit. Il ne se rappelait aucune
circonstance o il et pu la voir; d'autant plus qu'en la regardant, il
ne se figurait pas la connatre un peu, mais la connatre intimement
depuis longtemps, depuis qu'il tait au monde.

Quand il eut bien cherch, il se dit qu'il y avait  cela une raison
abstraite. C'est qu'elle tait le vrai type de beaut qu'il avait
toujours rv sans pouvoir le saisir et le produire. C'tait un lieu
commun potique. Il lui fallait bien s'en contenter, faute de mieux.

Mais la princesse n'tait pas seule, car elle parlait, et Michel
s'aperut bientt qu'elle tait l, tte  tte avec un homme. C'tait
certainement une raison pour l'engager  se retirer, mais la retraite
tait difficile. Pour conserver  la grotte son obscurit mystrieuse et
empcher l'clat des lumires de la salle de bal d'y pntrer, on avait
masqu l'entre par un grand rideau de velours bleu, que notre curieux
venait, par le plus grand hasard du monde, d'carter un peu pour passer,
sans que les deux personnes occupes  causer y fissent attention.
L'entre de cette grotte, tant de moiti moins grande que l'intrieur,
formait un cadre, non de rochers factices, comme cela pourrait tre
arrang chez nous, dans nos imitations de _rococo_, mais de vritables
blocs de lave vitrifis ou nuancs de diverses couleurs, chantillons
tranges et prcieux qu'on avait recueillis jadis dans le cratre mme
du volcan, pour les enchsser comme des joyaux dans la maonnerie. Cette
corniche brillante formait donc une saillie assez considrable pour
cacher Michel, qui pouvait regarder  travers ses anfractuosits. Mais,
pour sortir tout  fait, il fallait encore toucher au rideau, et, cette
fois, il tait difficile d'esprer que la princesse ou son interlocuteur
fussent assez distraits pour ne pas s'en apercevoir.

Michel s'avisa de tout cela trop tard pour rparer son imprudence. Il
n'tait plus temps de sortir naturellement, comme il tait entr. Et
puis, il tait clou  sa place par une inquitude et une curiosits
ardentes. Cet homme, qui tait l, c'tait sans doute l'amant de la
princesse.

C'tait un homme de trente-cinq ans environ, d'une haute stature et
d'une figure grave et douce, admirablement belle et rgulire. Dans sa
manire d'tre assis en face d'Agathe,  une distance qui tenait le
milieu entre le respect et l'intimit, il n'y avait pourtant rien 
reprendre; mais quand Michel eut recouvr assez de sang-froid pour
entendre les paroles qui frappaient ses oreilles, il crut voir un indice
certain d'affection partage dans cette phrase que pronona la
princesse:

--Dieu merci, personne ne s'est encore avis de lever ce rideau et de
dcouvrir cette retraite charmante: malgr l'espce de coquetterie que
je pourrais mettre  y conduire mes htes (car elle est dcore  ravir,
ce soir), je voudrais pouvoir y passer cette nuit toute seule, ou avec
vous, marquis, pendant que le bal, le bruit et la danse iraient leur
train derrire le rideau.

Le marquis rpondit, d'un ton qui n'indiquait pas un homme avantageux:

--Vous auriez d faire fermer tout  fait la grotte, par une porte dont
vous auriez eu la cl, et vous en faire un salon rserv, o vous seriez
venue de temps en temps vous reposer de la chaleur, de la lumire et des
compliments. Vous n'tes plus habitue au monde, et vous avez trop
compt sur vos forces. Vous serez horriblement fatigue demain matin.

--Je le suis dj; mais ce n'est pas le monde et le bruit qui m'ont
brise ainsi en un instant.

--Cela, je le conois, chre amie, dit le marquis en pressant
fraternellement la main d'Agathe dans les siennes. Tchez de vous en
distraire, du moins pour quelques heures, afin qu'il n'y paraisse point;
car vous ne pouvez chapper aux regards, et, hormis cette grotte, vous
ne vous tes pas laiss, dans tout votre palais, un coin o vous
puissiez vous rfugier, sans traverser une foule de salutations
obsquieuses, de regards curieux...

--Et de phrases banales dont je me sens dj le coeur affadi, rpondit la
princesse en s'efforant de sourire. Comment peut-on aimer le monde,
marquis! concevez-vous cela?

--Je le conois pour les gens satisfaits d'eux-mmes, qui croient
toujours avoir du profit  se montrer.

--Tenez, le bal est charmant ainsi,  distance, quand on ne le voit pas,
et qu'on n'y est pas vu. Ce bourdonnement, cette musique qui nous
arrivent, et l'ide qu'on s'amuse ou qu'on s'ennuie l-bas, sans que
nous soyons forcs de nous en mler, ont du piquant et presque de la
posie.

--On dit pourtant aujourd'hui que vous allez vous rconcilier avec le
monde, et que cette fte splendide  laquelle vous a dcid l'amour des
bonnes oeuvres, va vous donner le got d'en donner ou d'en voir d'autres.
Enfin, c'est un bruit que vous allez changer toutes vos habitudes, et
reparatre comme un astre trop longtemps clips.

--Et pourquoi dit-on une si trange chose?

--Ah! pour vous rpondre, il faudrait que je me fisse l'cho de tous les
loges que vous n'avez pas voulu recueillir, et je n'ai pas l'habitude
de vous dire mme des vrits, quand cela pourrait ressembler  des
fadeurs.

--Je vous rends cette justice, et je vous autorise, ce soir,  me redire
tout ce que vous avez entendu.

--Eh bien! l'on dit que vous tes encore plus belle que toutes celles
qui se donnent de la peine pour le paratre; que vous effacez les femmes
les plus brillantes et les plus admires, par une certaine grce qui
n'appartient qu' vous, et par un air de simplicit noble qui vous gagne
tous les coeurs. On recommence  s'tonner que vous viviez dans la
solitude, et... faut-il tout dire?

--Oui, tout absolument.

--On dit (je l'ai entendu de mes oreilles, en coudoyant des gens qui ne
me croyaient pas si prs): Quelle fantaisie singulire a-t-elle donc de
ne pas pouser le marquis de la Serra?

--Allez, allez, marquis, dites encore, ne craignez rien; on dit sans
doute que j'ai d'autant plus de tort que vous tes mon amant?

--Non, Madame, on ne dit point cela, rpondit le marquis d'un ton
chevaleresque, et on ne le dira point tant qu'il me restera une langue
pour le nier et un bras pour venger votre honneur.

--Excellent et admirable ami! dit la princesse en lui tendant la main;
tu prends cela trop au srieux. Je parie bien que tout le monde dit et
pense que nous nous aimons.

--On peut dire et penser que je vous aime, puisque c'est la vrit, et,
qu' la longue, la vrit perce toujours. C'est pour cela qu'on sait
aussi que vous ne m'aimez point.

--Noble coeur! Mais, a prsent moins que jamais... Demain je te parlerai
de cela plus que je ne l'ai fait encore. Il le faut. Je te dirai tout.
Ce n'est pas ici le lieu et le moment. Il faut que je reparaisse dans ce
bal o l'on s'tonne peut-tre de ne me point voir.

--tes-vous assez repose, assez calme?

--Oui; maintenant je puis reprendre mon masque d'impassibilit.

--Ah! il t'en cote peu de le prendre, femme terrible! s'cria le
marquis en se levant et en pressant convulsivement contre sa poitrine le
bras qu'elle venait d'appuyer sur le sien. Au fond de l'me, tu es aussi
invulnrable qu' la surface.

--Ne dites pas cela, marquis, dit la princesse en l'arrtant et en le
regardant avec des yeux clairs qui firent tressaillir Michel. Dans ce
moment solennel de ma vie, c'est une cruaut dont vous ne sentez pas la
porte. Demain, pour la premire fois, depuis douze ans que nous nous
parlons sans nous comprendre, vous me comprendrez parfaitement! Allons!
ajouta-t-elle en secouant sa tte charmante, comme pour en chasser les
penses srieuses, allons danser! Mais, auparavant, disons adieu  cette
naade si bien claire, et  cette grotte charmante, qui sera bientt
profane par la foule des indiffrents.

--Est-ce le vieux Pier-Angelo qui l'a si bien orne? demanda le marquis,
en se tournant vers la naade.

--_Non_, rpondit la princesse, _c'est lui!_

Et, s'lanant dans le bal, comme par l'effet d'une rsolution
courageuse, elle tira brusquement le rideau et le rejeta sur Michel,
qui, par un hasard inespr, se trouva ainsi doublement cach au moment
o elle passait prs de lui.

Le trouble que sa situation personnelle lui causait fut  peine dissip,
qu'il entra dans la grotte, et, s'y voyant seul, il se laissa tomber sur
le divan,  ct de la place que venait d'y occuper la princesse. Tout
ce qu'il avait entendu l'avait agit singulirement; mais toutes les
rflexions qu'il et pu faire taient domines maintenant par le dernier
mot que cette femme trange venait de prononcer.

Ce mot et pu tre une nigme pour un jeune homme tout  fait humble et
candide: _Non, ce n'est pas Pier-Angelo, c'est lui!_ Quelle mystrieuse
rponse, ou quelle distraction singulire! Mais, pour Michel, ce n'tait
pas une distraction: ce _lui_ ne se rapportait pas  Pier-Angelo, mais 
lui-mme. Pour la princesse, il tait donc _celui_ qu'on n'a pas besoin
de nommer, et c'est avec cette concision nergique qu'elle le dsignait
 un homme pris d'elle.

Cette inexplicable parole, et les rticences qui l'avaient prcde, le
refus qu'elle avait fait d'aimer le marquis, ce _moment solennel de sa
vie_ dont elle avait parl, _cette motion terrible_ qu'elle disait
avoir prouve dans la soire, cette confidence importante qu'elle
devait faire le lendemain, tout cela se rapportait-il donc  Michel?

Quand il se rappelait l'incroyable regard qu'elle avait jet sur lui en
le voyant pour la premire fois avant l'ouverture du bal, il tait tent
de se livrer aux plus folles prsomptions. Il est vrai qu'en parlant au
marquis, il y avait eu un instant o ses yeux rveurs avaient brill
aussi d'un clat extraordinaire; mais il ne semblait pas  Michel qu'ils
eussent alors la mme expression que lorsqu'ils avaient plong dans les
siens. Regard pour regard il aimait encore mieux celui qu'il avait
obtenu.

Qui pourrait raconter les tranges et magnifiques romans que, pendant un
quart d'heure, forgea la cervelle de ce tmraire enfant? Ils taient
tous btis sur la mme donne, sur le gnie extraordinaire d'un jeune
artiste qui s'ignorait lui-mme, et qui venait de se rvler subitement
dans une grande et vive peinture de dcor. La belle princesse qui avait
fait excuter cet essai, tait venue souvent,  la drobe, pendant huit
jours, examiner les progrs de l'oeuvre magistrale; et, pendant huit
jours que l'artiste avait fait la sieste et mang  de certains moments,
dans de certaines salles mystrieuses du palais enchant, cette fe
invisible tait venue le contempler, tantt de derrire un rideau,
tantt d'une rosace du plafond. Elle s'tait prise d'amour pour sa
personne, ou d'admiration pour son talent, enfin, d'un engouement
quelconque pour lui; et ce sentiment tait trop vif pour qu'elle et
trouv le sang-froid de le lui manifester par des paroles. Son regard
lui avait tout rvl malgr elle; et lui, tremblant et boulevers,
comment s'y prendrait-il pour lui dire qu'il avait bien compris?

Il en tait l, lorsque le marquis de la Serra, l'adorateur de la
princesse, reparut tout  coup devant lui et le surprit, tenant dans ses
mains, et contemplant sans le voir, l'ventail qu'elle avait oubli sur
le divan.

--Pardon, mon cher enfant, lui dit le marquis en le saluant avec une
courtoisie charmante, je suis forc de vous reprendre cet objet qu'une
dame redemande. Mais si les peintures chinoises de cet ventail vous
intressent, je pourrai mettre  votre disposition une collection de
vases et d'images curieuses, o vous serez libre de choisir.

--Vous tes beaucoup trop bon, monsieur le marquis, rpondit Michel,
bless d'un ton de bienveillance o il crut voir une impertinente
protection; cet ventail ne m'intresse point, et la peinture chinoise
n'est pas de mon got.

Le marquis s'aperut fort rien du dpit de Michel, il reprit en
souriant:

--C'est apparemment que vous n'avez vu que des chantillons grossiers de
l'art de ce peuple; mais il existe des dessins coloris, qui, malgr la
simplicit lmentaire du procd, sont dignes, pour la puret des
lignes et la navet charmante des mouvements, d'tre compars aux
trusques. Je serais heureux de vous montrer ceux que je possde. C'est
un petit plaisir que je voudrais vous procurer et qui ne m'acquitterait
pas encore envers vous, car j'en ai eu un bien grand  voir vos
peintures.

Le marquis parlait d'un air si sincre, et il y avait sur sa noble
figure une bienveillance si marque, que Michel, attaqu par son ct
sensible, ne put s'empcher de lui avouer navement ce qu'il prouvait.

--Je crains, dit-il, que Votre Seigneurie ne veuille m'encourager par
plus d'indulgence que je n'en mrite; car je ne suppose pas qu'elle
s'abaisse  railler un jeune artiste, au dbut dlicat de sa carrire.

--Dieu m'en prserve, mon jeune matre! rpondit M. de la Serra, en lui
tendant la main d'un air de franchise irrsistible. Je connais et
j'estime trop votre pre pour n'tre pas bien dispos d'avance en votre
faveur; cela, je dois l'avouer; mais, sincrement, je puis vous affirmer
que vos peintures rvlent du gnie et promettent du talent. Voyez, je
ne vous flatte pas; il y a encore de grandes fautes d'inexprience, ou
peut-tre d'emportement d'imagination, dans votre oeuvre; mais il y a un
cachet de grandeur et une originalit de conception qui ne s'acquirent
ni ne se perdent. Travaillez, travaillez, mon jeune Michel-Ange, et vous
justifierez le beau nom que vous portez.

--Votre avis est-il partag, monsieur le marquis, demanda Michel,
violemment lente d'amener le nom de la princesse dans cette
conversation.

--Mon avis est, je crois, celui de tout le monde. On critique vos
dfauts avec indulgence, on loue de grand coeur vos qualits; on ne
s'tonne pas de vos dispositions brillantes quand on apprend que vous
tes de Catane, et fils de Pier-Angelo Lavoratori, excellent artisan,
plein de coeur et de feu. On est bon compatriote ici, Michel-Ange! On se
rjouit du succs qu'obtient un enfant du pays, et chacun en prend
gnreusement sa part. On estime tant ceux qui sont ns sur le sol
bien-aim, qu'on oublie toutes les distinctions de caste, et que, nobles
ou paysans, ouvriers ou artistes, se pardonnent les antiques prjugs
respectifs pour confondre leurs voeux dans le sentiment de l'unit de
race.

--Oh! pensa Michel, le marquis me parle politique! Je ne connais point
ses opinions. Peut-tre, s'il a devin les sentiments de la princesse,
va-t-il travailler  me perdre! Je ne me fierai point  lui.--Puis-je
savoir de Votre Seigneurie, dit-il, si la princesse de Palmarosa a
daign lever les yeux sur mes peintures, et si elle n'est pas trop
mcontente de mes dcors?

--La princesse est enchante, n'en doutez pas, mon cher matre, rpondit
le marquis avec une merveilleuse cordialit; et, si elle vous savait
ici, elle y viendrait pour vous le dire elle-mme. Mais elle est trop
occupe en ce moment pour que vous puissiez l'approcher. Demain, sans
doute, elle vous donnera les loges que vous mritez, et vous ne perdrez
rien pour attendre... A propos, dit le marquis en se retournant, au
moment de quitter Michel, voulez vous venir voir mes peintures chinoises
et d'autres peintures qui ne sont pas sans mrite? Je serai charm de
vous recevoir souvent. Ma maison de campagne est  deux pas d'ici.

Michel s'inclina comme pour remercier et accepter; mais, quoiqu'il et
d tre flatt de la grce du marquis  son gard, il demeura triste et
comme accabl. videmment le marquis n'tait pas jaloux de lui. Il
n'tait pas mme inquiet.




XII.

MAGNANI.


Rien n'est si mortifiant que d'avoir cru, ne ft-ce que pendant une
heure,  une aventure romanesque, enivrante, et de s'apercevoir tout
doucement qu'on a bien pu faire un rve absurde. Chaque nouvelle
rflexion de notre jeune artiste refroidissait sa cervelle et le
ramenait  la triste notion de la vraisemblance. Sur quoi avait-il pu
btir tant de chteaux en Espagne! Sur un regard qu'il avait sans doute
mal interprt, et sur une parole qu'il devait avoir mal entendue.
Toutes les raisons probantes qui donnaient un dmenti formel  son
extravagante prsomption se dressrent devant lui comme une montagne, et
il se sentit retomber du ciel sur terre.

Je suis bien fou, se dit-il enfin, de m'occuper des yeux problmatiques
et des paroles inintelligibles d'une femme que je ne connais pas, et que
par consquent je n'aime point, quand il s'agit pour moi de choses bien
autrement srieuses. Allons donc voir si ce marquis ne m'a pas tromp,
et si tout le monde trouve qu'il y a du gnie  dfaut de science dans
ma peinture!

Et cependant, se disait-il encore en quittant la grotte, il y a
toujours au fond de tout ceci quelque chose qui sent le mystre. D'o ce
marquis me connat-il, moi qui ne l'ai jamais vu? D'o vient qu'il m'a
abord sans hsitation, avec une telle familiarit, en m'appelant par
mon nom, comme si nous tions de vieux amis?

Il est vrai que Michel se disait aussi: Il a bien pu tre  une
fentre, ou dans une glise, ou sur la place publique le jour o je me
suis promen avec mon pre dans la ville; ou encore, lorsque j'ai
regard les jardins suspendus de la Smiramis qui me fait travailler, il
pouvait tre dans un de ces boudoirs si bien ferms en apparence, dont
les croises donnent de ce ct, et o il est autoris, sans doute, 
venir soupirer sans espoir pour ses beaux yeux fantasques.

Michel parcourut la foule, et il n'attira l'attention de personne. On ne
connaissait pas ses traits, quoique son nom et pass dans beaucoup de
bouches, et on parlait librement de ses peintures  ses oreilles.

Cela promet, disaient les uns.

--Il a encore beaucoup  apprendre, disaient les autres.

--Il y a de la fantaisie, du got; cela plat aux yeux et amuse la
pense.

--Oui, mais il y a de trop grands bras, de trop petites jambes, des
raccourcis d'une ignorance extrme; des mouvements impossibles.

--D'accord, mais toujours gracieux. Je vous dis que ce garon, car on
prtend que c'est presque un enfant, ira loin.

--C'est un enfant de notre ville.

--Eh bien! il en fera le tour et il n'ira pas plus loin, rpondait un
Napolitain.

Somme toute, Michel-Ange Lavoratori entendit plus d'loges bienveillants
que de critiques amres; mais il sentit beaucoup d'pines en cueillant
beaucoup de roses, et il reconnut que le succs est un mets sucr o il
entre pas mal de fiel. Il en fut attrist d'abord; puis, croisant ses
bras sur sa poitrine, regardant son oeuvre, et cessant d'couter l'avis
des autres, il se rendit compte  lui-mme de ses qualits et de ses
dfauts avec une impartialit qui triompha de l'amour-propre.

Ils ont tous raison, dit-il. Cela promet, mais ne tient pas d'avance.
Je me l'tais dj dit, je crverai ces toiles en les rangeant dans les
greniers du palais, et je ferai mieux dornavant. J'ai fait sur moi-mme
une exprience que je ne regrette pas, quoique je n'en sois pas fort
content; mais je saurai en profiter, et favorable ou non  ma fortune,
cet essai le sera  mon talent.

Michel ayant recouvr toute la lucidit de ses penses, et se disant
qu'il n'tait point un des patrons qui payaient  leur entre un droit
pour les pauvres, il rsolut de s'abstenir du spectacle de la fte et de
se promener  l'cart dans quelque partie tranquille du palais, en
attendant qu'il se sentit absolument calme et dispos  aller se
reposer. Sa raison tait revenue, mais la fatigue des jours prcdents
avait laiss dans son sang et dans ses nerfs un peu d'agitation fbrile.
Il essaya de monter jusqu'au Casino, d'o l'on pouvait sortir sur les
terrasses naturelles de la montagne.

Toute celle belle maison tait claire et orne de fleurs; le public y
circulait librement; mais, aprs un tour de promenade, la foule cessa de
s'y porter. Le gros du spectacle, les danses, la jeunesse, la musique,
le bruit, l'amour, taient en bas, dans la grande salle artificielle. Il
ne resta plus dans les galeries suprieures, dans les lgants escaliers
et dans les vastes appartements, que des groupes majestueux ou discrets,
quelques graves personnages s'occupant d'affaires d'tat, ou quelques
grandes coquettes accaparant et retenant par leur conversation raffine
certains hommes autour de leur fauteuil.

Vers minuit, toutes les personnes qui ne prenaient pas un plaisir marqu
ou un intrt direct  la runion se retirrent, et la fte, devenue
moins nombreuse, fut plus belle et mieux encadre.

Michel arriva par un petit escalier drob jusqu'au parterre arien de
la princesse. A cette hauteur, la brise tait trs-frache, et il
prouva un grand bien-tre  s'asseoir sur la dernire marche de cet
escalier, auprs d'une plate-bande embaume. Ce parterre tait dsert.
On voyait  travers des rideaux de gaze d'argent l'intrieur, dsert
aussi, des appartements de la princesse. Mais Michel n'y fut pas
longtemps seul; Magnani vint l'y joindre.

Magnani tait un des plus beaux garons parmi les ouvriers de la ville.
Il tait laborieux, intelligent, brave et probe. Michel ne se dfendit
point de l'amiti qu'il lui inspirait, et oublia avec lui l'espce de
gne et de dfiance que lui avaient cause tous les artisans avec
lesquels la position de son pre le forait de se mettre  l'unisson. Il
souffrait, le pauvre enfant, aprs des annes de loisir, de se retrouver
parmi des garons un peu rudes, un peu bruyants, qui lui reprochaient de
les ddaigner et qu'il faisait de vains efforts pour regarder comme ses
pareils.

Il avoua tout  Magnani, qu'il voyait tre le plus distingu de tous, et
dont la cordiale franchise n'avait rien de blessant ni de tyrannique. Il
lui confia toutes les ambitions, toutes les faiblesses, tous les
enivrements et toutes les souffrances, enfin tous les petits secrets de
son jeune coeur. Magnani le comprit, l'excusa et lui parla raison.

Vois-tu, Michel, toi dit-il, tu n'as pas tort  mes yeux; l'ingalit
des positions est jusqu' prsent la loi du monde; chacun veut monter,
aucun ne veut descendre. S'il en tait autrement, le peuple resterait 
l'tat de brute. Dieu merci, le peuple veut grandir, et il grandit, quoi
qu'on fasse pour l'en empcher. Moi-mme, je cherche  parvenir, 
possder quelque chose,  ne pas obir toujours,  tre libre, enfin!
Mais  quelque flicit que je puisse arriver, il ne me semble pas que
je doive oublier le point d'o je serai parti. L'injuste hasard fait
rester dans la misre bien des gens qui mriteraient aussi bien que moi,
et mieux que moi, peut-tre, d'en sortir. Voil pourquoi je ne
mpriserai jamais ceux que j'aurai laisss derrire moi, et ne cesserai
pas de les aimer de toute mon me et de les aider de tout mon pouvoir.

Je sais bien que tu fuis tes frres d'origine sans les mpriser, sans
les har; tu te dplais avec eux, et tu les obligerais pourtant dans
l'occasion; mais, prends-y garde! il y a un peu d'orgueil mal entendu
dans cette espce d'affection protectrice, et, si elle devient lgitime
un jour, songe qu' l'heure qu'il est, elle pourrait bien tre dplace.
Tu as plus d'intelligence et de savoir-vivre que la plupart d'entre
nous, je l'accorde; mais est-ce l une supriorit bien relle? Tel
pauvre diable qui aura plus de sagesse, de vertu ou de courage que toi,
n'aura-t-il pas le droit de se croire au moins ton gal, quand mme il
aurait la parole brusque et le langage vulgaire?

Il t'arrivera plus d'une fois, dans ta carrire d'artiste, d'avoir 
prendre patience devant l'impertinence des riches; et mme, si je ne me
trompe, la vie des artiste doit tre une attention continuelle 
prserver le mrite personnel des ddains du mrite imaginaire attach 
la naissance, au pouvoir et  la fortune.

Cependant, tu t'lances vers ce monde-l, sans effroi et sans honte; tu
acceptes le dfi d'avance, tu vas te mesurer avec la vanit amre des
grands; d'o vient donc que cela te semble moins blessant et moins rude
que la familiarit nave des petits? J'excuserais plus volontiers
l'offense d'un ignorant que celle d'un raffin, et je me sentirais plus
 l'aise au milieu des coups de poing de mes camarades que sous les
gracieux quolibets de mes prtendus suprieurs.

Est-ce l'ennui qui te chasse du milieu de nous? Est-ce parce que nous
avons peu d'ides et point d'art pour les exprimer? Mais nous avons
peut-tre autre chose qui t'intresserait, si tu le comprenais. Cette
simplicit que nous caractrise a son beau ct, qui devrait frapper de
respect et d'attendrissement ceux qui l'ont perdue. Sont-ce les dfauts,
les vices mmes qui se rencontrent parmi nous, que te soulvent le coeur
de dgot? Mais ces vices que me font mal  voir, et dont je veille sans
cesse  me prserver, les hautes classes en sont-elles exemptes? De ce
qu'elles les cachent mieux, ou de ce que, chez elles, le dvergondage de
l'esprit colore et stimule celui des sens, s'ensuit-il que ces vices
soient plus tolrables? Ils ont beau se cacher, ces heureux du sicle,
leurs fautes, leurs crimes transpirent jusqu' nous, et c'est souvent,
presque toujours parmi nous qu'ils cherchent leurs complices ou leurs
victimes.

Va, Michel, travaille, espre, monte, mais que ce ne soit pas au
dtriment de l'esprit de justice et de bont; car, alors, si tu
grandissais dans l'opinion de quelques-uns, tu descendrais  proportion
dans l'estime de la plupart.

--Tout ce que tu dis est vrai et sage, rpondit Michel; mais la
conclusion est-elle bien pose? Dois-je poursuivre la carrire des arts,
et faire en mme temps ma socit exclusive, ou du moins prfre, de
ces ouvriers parmi lesquels le sort m'a fait natre? Tu verras, si tu y
songes bien, que cela est incompatible, que les oeuvres de l'art sont
dans la main des riches, qu'eux seuls possdent, achtent et commandent
des tableaux, des statues, des vases, des ouvrages de ciselure et de
gravure. Pour tre employ par eux, il faut bien vivre avec eux, comme
eux; sinon l'oubli, l'obscurit, la misre sont le partage du gnie. Nos
pres, les nobles artisans de la renaissance et du moyen ge, taient 
la fois des artistes et des ouvriers. Leur position tait nette, et le
plus ou moins de talent la faisait plus ou moins brillante. Aujourd'hui,
tout est chang. Les artistes sont plus nombreux et les riches sont
moins grands seigneurs. Le got s'est corrompu, les Mcnes ne s'y
connaissent plus. On btit moins de palais: pour un muse qui se forme,
trente sont vendus en dtail pour payer des dettes, ou parce que les
hritiers des grandes maisons prfrent l'argent aux monuments du gnie.
Il ne suffit donc plus d'tre un homme suprieur pour trouver de
l'emploi et de l'honneur dans son mtier. C'est le hasard et encore plus
souvent l'intrigue, qui font que quelques-uns naviguent, tandis que
beaucoup d'autres, qui peut-tre valaient mieux, sont submergs.

Pourtant je ne me fie point au hasard, et ma fiert se refuse 
l'intrigue. Que ferai-je donc? Attendrai-je que quelque amateur apprcie
une figure de dcor assez largement conue, sur une toile peinte  la
colle, et qu'il en soit assez frapp pour venir le lendemain me chercher
au cabaret afin de me commander un tableau? Cette bonne fortune peut
m'arriver une fois sur cent: mais encore, le jour o elle m'arrivera, il
faudra que je doive mon pain  la protection du riche, que aura commenc
 s'intresser  moi. Tt ou tard, il faudra bien que je me courbe
devant lui et que je le prie de me recommander aux autres.

Ne vaut-il pas mieux que, le plus tt possible, et ds que je serai sr
de moi-mme, je quitte l'chelle et le tablier, que je prenne
l'extrieur d'un homme qui ne mendie point, et que je me prsente, le
front lev, parmi les riches? Si je sors du cabaret bras dessus, bras
dessous, avec les joyeux compagnons de la scie ou de la truelle, il est
vident que je ne pourrai pas entrer dans le palais comme un hte, mais
comme un salari; et qu'aujourd'hui mme, si je voulais aborder une de
ces belles dames et l'inviter  danser, je serais bafou et chass au
bout d'un quart d'heure. Un temps doit venir pourtant o elles me feront
des avances, et o mon talent sera pour moi un titre qui pourra lutter
avec avantage contre celui de duc ou de marquis, dans les succs de ce
monde-l. Mais c'est  la condition que mes habitudes et mes manires
auront pris l'empreinte et le cachet de l'aristocratie. Il faudra que je
sois ce qu'ils appellent un homme de bonne compagnie; autrement, je
serais en vain un homme de gnie; personne ne s'en aviserait.

Je ne ferai donc mon chemin, comme artiste, qu'en dtruisant en moi
l'artisan. Il faut que j'arrive  tre libre possesseur de mes oeuvres,
et  les vendre comme fait un propritaire, au lieu de les excuter
comme fait un journalier. Eh bien! pour cela, il faut que j'aie de la
rputation, et la rputation aujourd'hui, ne vient pas chercher
l'artiste au fond de son grenier; il est oblig de se la donner lui-mme
en payant de sa personne, en frquentant ceux qui la dispensent, en la
rclamant comme un droit et non en l'implorant comme une aumne. Vois,
Magnani, si je puis sortir de ce dilemme! Pourtant, je souffre
mortellement, je te le jure, en songeant qu'il faut que je renie en
quelque sorte la race de mes pres, et que je dois me laisser accuser de
sottise et d'impudence par des hommes dont je me sens le frre et l'ami.
Tu vois bien qu'il faut que je m'loigne d'un pays o la popularit de
mon pre rendrait ce divorce plus choquant pour les autres et plus
douloureux pour moi-mme que partout ailleurs. J'y suis venu remplir un
devoir, expier des garements; mais quand ma tche sera remplie, il faut
que je retourne  Rome, et que, de l, je parcoure le monde sous le
dguisement peut-tre anticip d'un homme libre. Si je ne le fais point,
adieu tout mon avenir; j'y puis renoncer ds aujourd'hui.

--Oui! oui! je comprends, reprit Magnani, il faut s'affranchir  tout
prix. Le travail du journalier c'est le servage; l'oeuvre de l'artiste
c'est le titre d'homme. Tu as raison, Michel, c'est ton droit, par
consquent ton devoir et ta destine. Mais qu'elle est sombre et cruelle
la destine des hommes intelligent! Quoi, rpudier sa famille, quitter
sa terre natale, jouer une sorte de comdie pour se faire accepter des
trangers, prendre le masque pour recevoir la couronne, entrer en guerre
contre les pauvres qui vous condamnent et les riches qui vous admettent
 peine! C'est affreux, cela! c'est  dgoter de la gloire! Qu'est-ce
donc que la gloire pour qu'on l'achte  ce prix?

[Illustration: Il avoua tout  Magnani. (Page 30.)]

--La gloire, comme on l'entend dans le sens vulgaire, n'est rien en
effet, mon ami, rpondit Michel avec feu, si ce n'est rien de plus que
le petit bruit qu'un homme peut faire dans le monde. Honte  celui qui
trahit son sang et brise ses affections pour satisfaire sa vanit! Mais
la gloire, telle que je la conois, ce n'est pas cela! C'est la
manifestation et le dveloppement du gnie qu'on porte en soi. Faute de
trouver des juges clairs, des admirateurs enthousiastes, des critiques
svres, et mme des dtracteurs envieux, faute enfin de goter tous les
avantages, de recevoir tous les conseils et de subir toutes les
perscutions que soulve la renomme, le gnie s'teint dans le
dcouragement, l'apathie, le doute ou l'ignorance de soi-mme. Grce 
tous les triomphes,  tous les combats,  toutes les blessures qui nous
attendent dans une haute carrire, nous arrivons  faire de nos forces
le plus magnifique usage possible, et  laisser, dans le monde de la
pense, une trace puissante, ineffaable,  jamais fconde. Ah! celui
qui aime vraiment son art veut la gloire de ses oeuvres, non pas pour que
son nom vive, mais pour que l'art ne meure point. Et que m'importerait
de n'avoir pas les lauriers de mon patron Michel-Ange, si je laissais 
la postrit une oeuvre anonyme comparable  celle du _Jugement dernier_!
Faire parler de soi est plus souvent un martyre qu'un enivrement.
L'artiste srieux cherche ce martyre et l'endure avec patience. Il sait
que c'est la dure condition de son succs; et son succs, ce n'est pas
d'tre applaudi et compris de tous, c'est de produire et de laisser
quelque chose en quoi il ait foi lui-mme. Mais qu'as-tu, Magnani? tu es
triste et ne m'coutes plus?




XIII.

AGATHE.


Je t'coute, Michel, je t'coute beaucoup, au contraire, rpondit
Magnani, et je suis triste parce que je sens la force de ton
raisonnement. Tu n'es pas le premier avec lequel je cause de ces
choses-l: j'ai dj connu plus d'un jeune ouvrier qui aspirait 
quitter son mtier,  devenir commerant, avocat, prtre ou artiste; et,
il est vrai de dire que, tous les ans, le nombre de ces dserteurs
augmente. Quiconque se sent de l'intelligence parmi nous se sent
aussitt de l'ambition, et jusqu'ici, j'ai combattu avec force ces
vellits dans les autres et dans moi-mme. Mes parents, fiers et
entts comme de vieilles gens et de sages travailleurs qu'ils taient,
m'ont enseign, comme une religion, de rester fidle aux traditions de
famille, aux habitudes de caste; et mon coeur a got cette morale svre
et simple. Voil pourquoi j'ai rsolu, en brisant parfois mon propre
lan, de ne pas chercher le succs hors de ma profession; voil pourquoi
aussi j'ai rudement tanc l'amour-propre de mes jeunes camarades
aussitt que je l'ai vu poindre; voil pourquoi mes premires paroles de
sympathie et d'intrt pour toi ont t des avertissements et des
reproches.

[Illustration: Son pre faisant une partie de flageolet  l'orchestre.
(Page 35.)]

Il me semble que jusqu' toi j'ai eu raison, parce que les autres
taient rellement vaniteux, et que leur vanit tendait  les rendre
ingrats et gostes. Je me sentais donc bien fort pour les blmer, les
railler et les prcher tour  tour. Mais avec toi je me sens faible,
parce que tu es plus fort que moi dans la thorie. Tu peins l'art sous
des couleurs si grandes et si belles, tu sens si fortement la noblesse
de sa mission, que je n'ose plus te combattre. Il me semble que toi, tu
as droit de tout briser pour parvenir, mme ton coeur, comme j'ai bris
le mien pour rester obscur... Et pourtant ma conscience n'est pas
satisfaite de cette solution. Cette solution ne m'en parat pas une.
Voyons, Michel, tu es plus savant que moi; dis moi qui de nous deux a
tort devant Dieu.

--Ami, je crois que nous avons tous deux raison, rpondit Michel. Je
crois qu' nous deux, dans ce moment, nous reprsentons ce qui se passe
de contradictoire, et pourtant de simultan, dans l'me du peuple, chez
toutes les nations civilises. Tu plaides pour le sentiment. Ton
sentiment fraternel est saint et sacr. Il lutte contre mon ide: mais
l'ide que je porte en moi est grande et vraie: elle est aussi sacre,
dans son lan vers le combat, que l'est ton sentiment dans sa loi de
renoncement et de silence. Tu es dans le devoir, je suis dans le droit.
Tolre-moi, Magnani, car moi, je te respecte, et l'idal de chacun de
nous est incomplet s'il ne se complte par celui de l'autre.

--Oui, tu parles de choses abstraites, reprit Magnani tout pensif, je
crois te comprendre; mais dans le fait, la question n'est pas tranche.
Le monde actuel se dbat entre deux cueils, la rsignation et la lutte.
Par amour pour ma race, je voudrais souffrir et protester avec elle. Par
le mme motif peut-tre, tu veux combattre et triompher en son nom. Ces
deux moyens d'tre homme semblent s'exclure et se condamner
mutuellement. Qui doit prvaloir devant la justice divine, du sentiment
ou de l'ide? Tu l'as dit: Tous deux! Mais sur la terre, o les hommes
ne se gouvernent point par des lois divines, o trouver l'accord
possible de ces deux termes? Je le cherche en vain!

--Mais  quoi bon le chercher? dit Michel, il n'existe pas sur la terre
 l'heure qu'il est. Le peuple peut s'affranchir et s'illustrer en masse
par les glorieux combats, par les bonnes moeurs, par les vertus civiques,
mais individuellement, chaque homme du peuple a une destine
particulire:  celui qui se sent n pour toucher les coeurs, de vivre
fraternellement avec les simples;  celui qui se sent appel  clairer
les esprits, de chercher la lumire, ft-ce dans la solitude, ft-ce
parmi les ennemis de sa race. Les grands matres de l'art ont travaill
matriellement pour les riches, mais moralement pour tous les hommes,
car le dernier des pauvres peut puiser dans leurs oeuvres le sentiment et
la rvlation du beau. Que chacun suive donc son inspiration et obisse
aux vues mystrieuses de la Providence  son gard! Mon pre aime 
chanter de gnreux refrains dans les tavernes; il y lectrise ses
compagnons; ses rcits, sur un banc, au coin de la rue, sa gaiet et son
ardeur au chantier, dans le travail en commun, font grandir tous ceux
qui le voient et l'entendent. Le ciel l'a dou d'une action immdiate,
par les moyens les plus simples, sur la fibre vitale de ses frres,
l'enthousiasme dans le labeur, l'expansion dans le repos. Moi, j'ai le
got des temples solitaires, des vieux palais riches et sombres, des
antiques chefs-d'oeuvre, de la rverie chercheuse, des jouissances
pures de l'art. La socit des patriciens ne m'alarme pas. Je les
trouve trop dgnrs pour les craindre; leurs noms sont  mes yeux une
posie qui les relve  l'tat de figures, d'ombres si tu veux, et
j'aime  passer en souriant parmi ces ombres qui ne me font point peur.
J'aime les morts; je vis avec le pass; et c'est par lui que j'ai la
notion de l'avenir; mais je t'avoue que je n'ai gure celle du prsent,
que le moment prcis o j'existe n'existe pas pour moi, parce que je
vais toujours fouillant en arrire, et poussant en avant toutes les
choses relles. C'est ainsi que je les transforme et les idalise. Tu
vois bien que je ne servirais pas aux mmes fins que mon pre et toi, si
j'employais les mmes moyens. Ils ne sont pas en moi.

Michel, dit Magnani en se frappant le front, tu l'emportes! Il faut
bien que je t'absolve, et que je te dlivre de mes remontrances! Mais je
souffre, vois-tu, je souffre beaucoup! Tes paroles me font un grand mal!

--Et pourquoi donc, cher Magnani?

--C'est mon secret, et pourtant je veux te le dire sans en trahir la
saintet. Crois-tu donc que, moi aussi, je n'aie pas quelque ambition
permise, quelque dsir secret et profond de m'affranchir de la servitude
o je vis? Ignores-tu que tous les hommes ont au fond du coeur le dsir
d'tre heureux? Et crois-tu que le sentiment d'un sombre devoir me fasse
nager dans les dlices?

Tiens! juge de mon martyre. J'aime perdment, depuis cinq ans, une
femme que son rang dans le monde place aussi loin de moi que le ciel
l'est de la terre. Ayant toujours regard comme impossible qu'elle et
seulement un regard de compassion pour moi, je me suis rattach 
l'enthousiasme de ma souffrance, de ma pauvret, de ma nullit force
parmi les hommes. C'est avec une sorte d'amertume que j'ai rsolu de ne
point imiter ceux qui veulent parvenir et qui s'exposent  tre bafous
en haut et en bas. Si j'tais de ceux-l, pensais-je, un jour viendrait
peut-tre o je pourrais porter galamment  mes lvres la main de celle
que j'adore. Mais ds que j'ouvrirais la bouche pour trahir le mystre
de ma passion, je serais sans doute repouss, raill, foul aux pieds;
j'aime mieux rester perdu dans la poussire de mon mtier, et ne jamais
lever jusqu' elle des prtentions insenses. J'aime mieux qu'elle
croie  jamais impossible une aspiration de moi vers elle! Au moins,
sous la livre de l'ouvrier, elle respectera ma souffrance ignore; elle
ne l'envenimera point en la dcouvrant, en rougissant de l'avoir
inspire, en croyant ncessaire de s'en prserver. A l'heure qu'il est,
elle passe prs de moi comme  ct d'une chose qui lui est
indiffrente, mais qu'elle ne se croirait pas le droit d'insulter et de
briser. Elle me salue, me sourit et me parle comme  un tre d'une autre
nature que la sienne: il n'y parat point, mais cet instinct est en
elle, je le sens et m'en rends compte. Du moins elle ne songe pas 
m'humilier, elle ne le voudrait pas; et, moins j'ai l'orgueil de lui
plaire, moins je crains qu'elle ne m'outrage par sa piti. Tout cela
changerait si j'tais peintre ou pote, si je lui prsentais son
portrait fait de ma main tremblante, ou un sonnet de ma faon en son
honneur; elle sourirait autrement, elle me parlerait autrement. Il y
aurait de la rserve, de la raillerie ou de la compassion dans sa bont,
soit que j'eusse russi ou chou dans ma tentative d'art. Oh! que cela
m'loignerait d'elle et me ferait descendre plus bas que je ne suis!
J'aime mieux tre l'ouvrier qui lui rend service en lui vendant l'emploi
de ses bras, que le dbutant qu'elle protgerait comme faible ou qu'elle
plaindrait comme fou!

--Je t'approuve, ami, dit Michel, devenu pensif  son tour. J'aime ta
fiert, et je crois que ce serait un bon exemple  suivre, mme dans ma
position et avec les projets que je nourris, d'ailleurs, si j'tais
tent de chercher l'amour au del de certains obstacles, absurdes, il
est vrai, mais normes!

--Oh! toi, Michel, c'est bien diffrent. Ces obstacles qui existeraient
aujourd'hui entre toi et une grande dame seront rapidement franchis, et,
tu l'as dit toi-mme, un jour viendra o ces femmes-l te feront des
avances. Cette parole, qui s'est chappe de ton coeur, m'a d'abord
sembl prsomptueuse et ridicule. A prsent que je te comprends, je la
trouve naturelle et lgitime. Oui, tu plairas aux femmes les plus haut
places, toi, parce que tu es dans la fleur de la jeunesse, parce que ta
beaut a un caractre dlicat et un peu effmin qui te fait ressembler
aux hommes ns pour l'oisivet, parce que tu as l'habitude de
l'lgance, l'instinct des belles manires et de l'aisance dans les
habits que tu portes; car il faut tout cela, joint au gnie et au
succs, pour que ces femmes orgueilleuses oublient l'origine plbienne
de l'artiste. Oui, tu pourras leur paratre un homme, tandis que moi je
voudrais en vain me farder; je ne serai jamais qu'un manoeuvre, et ma
rude enveloppe percera malgr moi. Il serait trop tard  prsent: j'ai
vingt-six ans!.... Mais je frissonne sous une motion trange, en
pensant qu'il y a cinq ans, quand j'tais encore maniable comme la cire,
comme l'enfance, si quelqu'un et lgitimit et ennobli  mes yeux les
instincts qui naissaient en moi, si quelqu'un m'et parl comme tu viens
de le faire, j'eusse pu suivre une direction analogue  la tienne, et
m'lancer dans une carrire enivrante. J'avais l'esprit ouvert au
sentiment du beau; je pouvais chanter comme le rossignol, sans
m'expliquer mes propres accents, mais avec la puissance de l'inspiration
sauvage. Je pouvais lire, comprendre et retenir beaucoup de livres; je
comprenais aussi la nature; je lisais dans le ciel et dans l'horizon des
mers, dans la verdure des forts et l'azur des grandes montagnes. Il me
semble que j'aurais pu tre musicien, pote ou paysagiste. Et dj
l'amour parlait  mon coeur; dj m'tait apparue celle dont je ne puis
dtacher ma pense. Quel stimulant pour moi si je m'tais livr  de
violentes tentations!

Mais j'ai tout refoul dans mon coeur, craignant d'tre parjure envers
mes parents et mes amis, craignant de m'avilir  leurs yeux et aux miens
en voulant m'lever. Je me suis endurci au travail: mes mains sont
devenues calleuses, et mon esprit aussi. Ma poitrine s'est largie, il
est vrai, et mon coeur s'y est dvelopp comme un polype qui me ronge,
qui absorbe toute ma vie; mais mon front s'est rtrci, j'en suis
certain; l'imagination s'est affaisse sur elle-mme; la posie est
morte en moi; il ne m'est rest que la raison, le dvouement, la
fermet, le sacrifice... c'est--dire la souffrance! Ah! Michel, dploie
tes ailes et quitte cette terre de douleurs! vole, comme un oiseau, aux
coupoles des palais et des temples, et, de l-haut, regarde ce pauvre
peuple qui se trane et gmit sous tes pieds. Plains-le, du moins,
aimes-le si tu peux, et ne fais jamais rien qui puisse le rabaisser dans
ta personne.

Magnani tait profondment mu; mais tout  coup son agitation sembla
changer de nature: il tressaillit, se retourna vivement et porta la main
sur les branches d'un pais buisson de myrte rose qui masquait derrire
lui un enfoncement obscur de la muraille. Ce rideau de verdure, qu'il
entr'ouvrit convulsivement, ne cachait qu'une entre de corridor drob,
lequel, ne conduisant probablement qu' des chambres de service, n'tait
pas indiqu  la circulation du public invit. Michel, tonn du
mouvement de Magnani, jeta un regard sur ce couloir  peine clair
d'une lampe plissante et dont l'extrmit se perdait dans les tnbres.
Il lui sembla qu'une forme blanche glissait dans ces ombres, mais si
vague, qu'elle tait presque insaisissable, et qu'on pouvait tre abus
par un reflet de lumire plus vive, que l'cartement du buisson
entr'ouvert aurait fait passer sur cette profondeur. Il voulut y
pntrer; Magnani le retint en lui disant:

Nous n'avons pas le droit d'pier ce qui se passe dans les parties
voiles de ce sanctuaire. Mon premier mouvement de curiosit a t
irrflchi: j'avais cru entendre marcher lgrement auprs de moi... et
j'ai rv, sans doute! je m'imaginais voir remuer ce buisson. Mais c'est
une illusion produite par la peur qui s'emparait de moi  l'ide que mon
secret allait s'chapper de mes lvres. Je te quitte, Michel; ces
panchements sont dangereux, ils me troublent; j'ai besoin de rentrer en
moi-mme et de laisser  la raison le temps de calmer les temptes
souleves dans mon sein par ta parole et ton exemple!...

Magnani s'loigna prcipitamment, et Michel recommena  parcourir le
bal. L'aveu de son jeune compagnon, pris d'amour insens pour une grande
dame, avait rveill en lui une motion dont il croyait avoir triomph.
Il erra autour des danses pour chercher  s'en distraire, car il sentait
sa folie aussi dangereuse, pour le moment, que celle de Magnani. Bien
des annes devaient s'couler encore avant qu'il pt se croire de
niveau, par son gnie, avec toutes les positions sociales: aussi se
fit-il un amusement plein d'angoisses  regarder les plus jeunes
danseuses, et  chercher en rve, parmi elles, celle qu'un jour il
pourrait regarder avec des yeux enflamms d'amour et d'audace.
Probablement il ne la dcouvrit pas, car il attacha successivement sa
fantaisie  plusieurs, et, comme dans ces sortes de chteaux en Espagne,
on ne risque rien  tre fort difficile, il ne cessa pas de chercher et
de discuter avec lui-mme le mrite compar de ces jeunes beauts.

Mais, au milieu de ces aberrations de son cerveau, il vit passer tout 
coup la princesse de Palmarosa. Attentif jusque-l  se tenir  une
certaine distance des groupes dansants, et  circuler discrtement
derrire les gradins de l'amphithtre, il se rapprocha
involontairement; et, quoique la foule ne ft pas assez compacte pour
autoriser ou masquer sa prsence, il se trouva presque aux premiers
rangs parmi des personnes plus titres ou plus riches les unes que les
autres.

Cette fois, son instinct de fiert ne l'avertit point du pril de sa
situation. Un invincible aimant l'attirait et le retenait: la princesse
dansait.

Sans doute c'tait pour la forme, par convenance, ou par obligeance, car
elle ne faisait que marcher, et ne paraissait pas y prendre le moindre
plaisir. Mais elle marchait mieux que les autres ne dansaient, et, sans
songer  chercher aucune grce, elle les avait toutes. Cette femme avait
rellement un charme trange qui s'insinuait comme un parfum subtil et
finissait par tout dominer ou tout effacer autour d'elle. On et dit
d'une reine au milieu de sa cour, dans quelque royaume ou rgnerait la
perfection morale et physique.

C'tait la chastet des vierges clestes avec leur srnit puissante,
une pleur qui n'avait rien d'exagr ni de maladif, et qui proclamait
l'absence d'motions vives. On disait cette vie mystrieuse consacre 
une abstinence systmatique ou  une indiffrence exceptionnelle.
Pourtant ce n'tait point l'apparence d'une froide statue. La bont
animait son regard un peu distrait, et donnait  son faible sourire une
suavit inexprimable.

L, au feu de mille lumires, elle apparaissait  Michel tout autre
qu'il ne l'avait vue dans la grotte de la Naade, une heure auparavant,
lorsqu'une trange clart ou sa propre imagination la lui avaient fait
trouver un peu effrayante. Sa nonchalance tait maintenant plus calme
que mlancolique, plus habituelle que force. Elle avait repris juste
assez de vie pour s'emparer du coeur et laisser les sens tranquilles.




XIV.

BARBAGALLO.


Si Michel et pu dtourner les yeux de l'objet de sa contemplation, il
et vu,  quelques pas de lui, son pre faisant une partie de flageolet
 l'orchestre. Pier-Angelo avait la passion de l'art, sous quelque forme
qu'il pt se l'assimiler. Il aimait et devinait la musique, et jouait
d'instinct de plusieurs instruments,  peu de chose prs dans le ton et
dans la mesure. Aprs avoir surveill plusieurs dtails de la fte qui
lui avaient t confis, n'ayant plus rien  faire, il n'avait pu
rsister au dsir de se mler aux musiciens, qui le connaissaient et qui
s'amusaient de sa gaiet, de sa belle et bonne figure et de l'air
enthousiaste avec lequel il faisait entendre, de temps en temps, une
ritournelle criarde sur son instrument. Quand le mntrier dont il avait
pris la place revint de la buvette, Pier-Angelo s'empara des cymbales
vacantes, et,  la fin du quadrille, il raclait avec dlices les grosses
cordes d'une contre-basse.

Il tait surtout ravi de faire danser la princesse, qui, ayant aperu sa
tte chauve sur l'estrade de l'orchestre, lui avait envoy de loin un
sourire et un imperceptible signe d'amiti, que le bonhomme avait
recueilli dans son coeur. Michel-Ange et trouv peut-tre que son pre
se prodiguait trop au service de cette patronne chrie, et ne portait
pas avec assez de svrit sa dignit d'artisan. Mais, en ce moment,
Michel, qui s'tait cru distrait o guri du regard de la princesse
Agathe, tait si bien retomb sous le prestige, qu'il ne songeait plus
qu' en rencontrer un second.

L'unique toilette que, par un reste d'aristocratie incurable, il avait
courageusement apporte sur ses paules dans un sac de voyage,  travers
les dfils de l'Etna, tait  la mode et de bon got. Sa figure tait
si noble et si belle, qu'il n'y avait certes rien  reprendre dans sa
personne et dans sa tenue. Pourtant, depuis quelques minutes, sa
prsence, dans le cercle qui entourait immdiatement la princesse,
importunait les yeux de matre Barbagallo, le majordome du palais.

Ce personnage, habituellement doux et humain, avait pourtant ses
antipathies et ses moments d'indignation comique. Il avait reconnu du
talent chez Michel; mais l'air impatient de ce jeune homme lorsqu'il lui
adressait quelques observations puriles, et le peu de respect qu'il
avait paru prouver pour son autorit, le lui avaient fait prendre en
dfiance et quasi en aversion. Dans ses ides,  lui qui avait fait une
tude particulire des titres et des blasons, il n'y avait de noble que
les nobles, et il confondait dans un ddain muet, mais invincible,
toutes les autres classes de la socit. Il tait donc bless et froiss
de voir le fier palais de ses matres ouvert  ce qu'il appelait une
cohue,  des commerants,  des hommes de loi,  des dames isralites,
 des voyageurs suspects,  des tudiants,  de petits officiers, enfin
 quiconque, pour une pice d'or, pouvait s'arroger le droit de danser
au quadrille de la princesse. Cette fte par souscription tait une
invention nouvelle, venue de l'tranger, et qui renversait toutes ses
notions sur le dcorum.

La retraite o la princesse avait toujours vcu avait aid ce digne
majordome  conserver toutes ses illusions et tous ses prjugs sur
l'excellence des races; voil pourquoi,  mesure que la nuit avanait,
il tait de plus en plus triste, inquiet et morose. Il venait de voir la
princesse promettre une contredanse  un jeune avocat qui avait eu
l'audace de l'inviter, et, en regardant Michel-Ange Lavoratori la
contempler de si prs avec des yeux ravis, il se demanda si ce
barbouilleur n'allait pas aussi se mettre sur les rangs pour danser avec
elle.

Le monde est renvers depuis vingt ans, je le vois bien, se disait-il;
si on et donn un pareil bal ici, du temps du prince Dionigi, les
choses se fussent passes autrement. Chaque socit se ft tenue 
l'cart des autres; on et form divers groupes qui ne se fussent pas
mls  leurs suprieurs ou  leurs infrieurs. Mais ici tous les rangs
sont confondus, c'est un bazar, une saturnale!

Mais,  propos, s'avisa-t-il de penser, que fait l ce petit peintre?
Il n'a pas pay, lui; il n'a pas mme le droit qu'on achte aujourd'hui,
hlas!  la porte du noble palais de Palmarosa. Il n'est admis ici que
comme ouvrier. S'il veut jouer du tambourin  ct de son pre ou
veiller aux quinquets, qu'il se range d'o il est. Mais,  coup sr, je
rabattrai maintenant son petit amour-propre, et il aura beau trancher du
grand peintre, je le renverrai  sa colle. C'est une petite leon que je
lui dois, puisque son vieux extravagant de pre le gte et ne sait pas
le conduire.

Arm de cette belle rsolution, messire Barbagallo, qui n'osait lui-mme
approcher du cercle de la princesse, s'effora d'attirer de loin
l'attention de Michel, en lui faisant force signes, que celui-ci
n'aperut pas le moins du monde. Alors le majordome, voyant que la
contredanse allait finir, et que la princesse ne pourrait manquer de
voir le jeune Lavoratori ainsi install cavalirement sur son passage,
se dcida  en finir par un coup d'tat. Il se glissa parmi les
assistants comme un chien d'arrt dans les bls, et, passant doucement
son bras sous celui du jeune homme, il s'effora de l'attirer  l'cart,
sans esclandre et sans bruit.

Michel venait, en cet instant, de rencontrer ce regard de la princesse
qu'il cherchait et attendait depuis si longtemps.

Ce regard l'avait lectris, quoiqu'il lui part voil par un sentiment
de prudence; et, lorsqu'il se sentit prendre le bras, sans dtourner la
tte, sans daigner seulement savoir  qui il avait affaire, il repoussa
d'un coup de coude nergique la main indiscrte qui s'attachait  lui.

Matre Michel, que faites-vous ici? lui dit  l'oreille le majordome
indign.

--Que vous importe? rpondit-il en lui tournant le dos et haussant les
paules.

--Vous ne devez pas tre ici, reprit Barbagallo prt  perdre patience,
mais se contenant assez pour parler bas.

--Vous y tes bien, vous! rpondit Michel en le regardant avec des yeux
enflamms de colre, esprant s'en dbarrasser par l'intimidation.

Mais Barbagallo avait sa bravoure  lui; il se ft laiss cracher au
visage plutt que de manquer d'un iota  ce qu'il regardait comme son
devoir.

Moi, Monsieur, dit-il, je fais mon service; allez faire le vtre. Je
suis fch de vous contrarier; mais il faut que chacun se tienne  sa
place. Oh! ne faites pas l'insolent! O est votre carte d'entre? Vous
n'avez pas de carte d'entre, je le sais. Si l'on vous a permis de voir
la fte, c'est apparemment  condition que vous veillerez au service
comme votre pre, au buffet, au luminaire... voyons, de quoi vous a-t-on
charg? Allez trouver le matre d'htel du palais pour qu'il vous
emploie, et, s'il n'a plus besoin de vous, allez-vous-en, au lieu de
regarder les dames sous le nez.

Matre Barbagallo parlait toujours assez bas pour n'tre entendu que de
Michel; mais ses yeux courroucs et sa gesticulation convulsive en
disaient assez, et dj l'attention se fixait sur eux. Michel tait bien
rsolu  se retirer, car il sentait qu'il n'avait aucun moyen de
rsister  la consigne. Frapper un vieillard lui faisait dgot, et
pourtant jamais il ne sentit le sang populaire lui dmanger plus fort au
creux de la main. Il et cd en souriant  une impertinence tourne
poliment; mais, ne sachant que faire pour sauver sa dignit de cette
ridicule atteinte, il crut qu'il allait mourir de rage et de honte.

Barbagallo menaait dj,  demi-voix, d'appeler main-forte pour vaincre
sa rsistance. Les personnes qui les serraient de prs regardaient d'un
air de surprise railleuse ce jeune homme inconnu aux prises avec le
majordome du palais. Les dames froissaient leurs atours, en se rejetant
sur la foule environnante, pour s'loigner de lui. Elles pensaient que
c'tait peut-tre quelque filou qui s'tait introduit dans le bal, ou
quelque intrigant audacieux qui allait faire un esclandre.

Mais au moment o le pauvre Michel allait tomber vanoui de colre et de
douleur, car le sang bourdonnait dj dans ses oreilles et ses jambes
flchissaient, un faible cri, qui partit  deux pas de lui, ramena tout
le sang vers son coeur. Ce cri, il l'avait dj entendu,  ce qu'il lui
semblait, ml de douleur, de surprise et de tendresse, au milieu de son
sommeil, le soir de son arrive au palais. Par un instinct de confiance
et d'espoir qu'il ne put s'expliquer  lui-mme, il se retourna vers
cette voix amie et s'lana au hasard comme pour chercher un refuge dans
le sein qui l'exhalait. Tout  coup il se trouva auprs de la princesse,
et sa main dans la sienne, qui tremblait en la serrant avec force. Ce
mouvement et cette motion mutuelle furent aussi rapides que le passage
d'un clair. Les spectateurs tonns s'ouvrirent devant la princesse,
qui traversa la salle, appuye sur Michel, laissant l son danseur au
milieu de son salut final, l'intendant effar, qui et voulu se cacher
sous terre, et les assistants qui riaient de la surprise du bonhomme et
jugeaient que Michel tait quelque jeune tranger de distinction
nouvellement arriv  Catane, envers qui la princesse se htait de
rparer dlicatement, et sans explication inutile, la bvue de son
majordome.

Quand madame Agathe fut arrive au bas du grand escalier, o il y avait
peu de monde, elle avait repris tout son calme; mais Michel tremblait
plus que jamais.

Sans doute elle va me mettre elle-mme  la porte, pensait-il, sans que
personne puisse comprendre son intention. Elle est trop grande et trop
bonne pour ne pas me soustraire aux insultes de ses laquais et au mpris
de ses htes; mais l'avis qu'elle va me donner n'en sera pas moins
mortel. Ici peut-tre finit tout mon avenir, et le naufrage de la vie
que j'ai rve est l sur le seuil de son palais.

Michel-Ange Lavoratori, dit la princesse en approchant son bouquet de
son visage, pour touffer le son de sa voix qui et pu frapper quelque
oreille ouverte  la curiosit, j'ai reconnu aujourd'hui que tu tais un
artiste vritable et qu'un noble avenir s'ouvrait devant toi. Encore
quelques annes d'un travail srieux, et tu peux devenir un matre.
Alors le monde t'admettra comme tu mrites ds  prsent de l'tre, car
celui qui n'a encore que des esprances fondes de gloire personnelle,
est au moins l'gal de ceux qui n'ont que le souvenir de la gloire de
leurs aeux.

Dis-moi pourtant si tu es press de dbuter dans ce monde que tu viens
de voir et dont tu peux dj pressentir l'esprit. Pour que cela soit, je
n'ai qu'une parole  dire, qu'un geste  faire. Tout ce qu'il y a ici de
connaisseurs ont remarqu tes figures et m'ont demand ton nom, ton ge
et tes antcdents. Je n'ai qu' te prsenter  mes amis,  te proclamer
artiste, et ds aujourd'hui tu seras considr comme tel, et
suffisamment mancip de ta classe. L'humble profession de ton pre,
loin de te nuire, sera une cause d'intrt envers toi; car le monde
s'tonne toujours de voir un pauvre natre avec du gnie, comme si le
gnie des arts n'tait pas toujours sorti du peuple, et comme si notre
caste tait encore fconde en hommes suprieurs. Rponds-moi donc,
Michel; veux-tu souper ce soir  ma table,  mes cts! ou prfres-tu
souper  l'office,  ct de ton pre?

Cette dernire question tait si nettement pose, que Michel crut y lire
son arrt, C'est une dlicate mais profonde leon que je reois,
pensa-t-il, ou c'est une preuve. J'en sortirai pur! Et, retrouvant
aussitt ses esprits, violemment bouleverss une minute auparavant:
Madame, rpondit-il avec fiert, bien heureux ceux qui s'asseyent  vos
cts et que vous traitez d'amis! Mais la premire fois que je souperai
avec des gens du grand monde, ce sera  ma propre table, avec mon pre
en face de moi. C'est vous dire que cela ne sera probablement jamais, ou
que, si cela arrive, bien des annes me sparent encore de la gloire et
de la fortune. En attendant, je souperai avec mon pre dans l'office de
votre palais, pour vous prouver que je ne suis point orgueilleux et que
j'accepte votre invitation.

--Cette rponse me plat, dit la princesse; eh bien! continue  tre un
homme de coeur, Michel, et la destine te sourira; c'est moi qui te le
prdis!

En parlant ainsi, elle le regardait en face, car elle avait quitt son
bras et se prparait  s'loigner. Michel fut bloui du feu qui
jaillissait de ces yeux si doux et si rveurs  l'ordinaire, anims pour
lui seul, cela tait dsormais bien certain, d'une affection
irrsistible. Pourtant, il n'en fut pas troubl comme la premire fois.
Ou c'tait une expression diffrente, ou il avait mal compris d'abord.
Ce qu'il avait pris pour de la passion tait plutt de la tendresse, et
la volupt dont il s'tait senti inond se changeait en lui en une sorte
d'enthousiaste adoration, chaste comme celle qui l'inspirait.

Mais coute, ajouta la princesse en faisant signe au marquis de la
Serra, qui passait prs d'elle en cet instant, de venir lui donner le
bras, et l'appelant ainsi en tiers dans cet entretien: quoiqu'il n'y ait
rien d'humiliant pour un esprit sage  manger  l'office; quoiqu'il n'y
ait rien d'enivrant non plus  souper au salon, je dsire que tu ne
paraisses ni  l'un ni  l'autre. J'ai pour cela des raisons qui te sont
personnelles et que ton pre a d t'expliquer. Tu as dj bien assez
attir l'attention aujourd'hui par tes ouvrages. vite, pendant quelques
jours encore, de montrer ta personne, sans pourtant te cacher avec une
affectation de mystre qui aurait aussi son danger. J'eusse souhait que
tu ne vinsses pas  cette fte. Tu aurais d comprendre pourquoi je ne
te faisais pas remettre une carte d'entre, et, en t'annonant que tu
serais charg, si tu restais, d'un office qui te sied mal, ton pre
essayait de t'en ter l'envie. Pourquoi es-tu venu? Voyons, rponds-moi
franchement: tu aimes donc beaucoup le spectacle d'un bal? Tu as d en
voir  Rome d'aussi beaux que celui-ci?

--Non, Madame, rpondit Michel, je n'en ai jamais vu de beaux, car vous
n'y tiez point.

--Il veut me faire croire, dit la princesse avec un sourire d'une
mansutude extrme, en s'adressant au marquis, qu'il est venu au bal 
cause de moi. Le croyez-vous, marquis?

--J'en suis persuad, rpondit M. de la Serra en pressant la main de
Michel avec affection. Allons, matre Michel-Ange, quand venez vous voir
mes tableaux et dner avec moi?

--Il prtend encore, dit vivement la princesse, qu'il ne dnera jamais
avec des gens comme nous, sans son pre.

--Et pourquoi donc cette timidit exagre? rpondit le marquis en
attachant sur les yeux de Michel des yeux d'une intelligence pntrante,
o quelque chose de svre se mlait  la bont; Michel craindrait-il
que vous ou moi le fissions rougir de n'tre pas encore aussi
respectable que son pre? Vous tes jeune, mon enfant, et personne ne
peut exiger de vous les vertus qui font admirer et chrir le noble
Pier-Angelo; mais votre intelligence et vos bons sentiments suffisent
pour que vous entriez partout avec confiance, sans tre forc de vous
effacer dans l'ombre de votre pre. Pourtant, rassurez-vous, votre pre
m'a dj promis de venir dner avec moi aprs-demain. Ce jour vous
convient-il pour l'accompagner?

Michel ayant accept, en s'efforant de cacher son trouble et sa
surprise sous un air ais, le marquis ajouta:

Maintenant, permettez-moi de vous dire que nous dnerons ensemble en
cachette: votre pre a t accus jadis; moi je suis mal vu du
gouvernement; nous avons encore des ennemis qui pourraient nous accuser
de conspirer.

--Allons, bonsoir, Michel-Ange, et  bientt! dit la princesse, qui
remarquait fort bien la stupfaction de Michel; fais-nous la charit de
croire que nous savons apprcier le vrai mrite, et que, pour nous
apercevoir de celui de ton pre, nous n'avons pas attendu que le tien se
rvlt. Ton pre est notre ami depuis longtemps, et s'il ne mange pas
tous les jours  ma table, c'est que je crains de l'exposer  la
perscution de ses ennemis en le mettant en vue.

Michel se sentit troubl et dcontenanc, quoiqu'en cet instant il n'et
voulu, pour rien au monde, paratre bloui des soudaines faveurs de la
fortune; mais dans le fond il se sentait plutt humili que ravi de la
leon affectueuse qu'il venait de recevoir. Car c'en est une, se
disait-il lorsque la princesse et le marquis, accosts par d'autres
personnes, se furent loigns en lui faisant un signe d'adieu amical;
ils m'ont fait fort bien comprendre, ces grands seigneurs esprits forts
et philosophes, que leur bienveillance tait un hommage rendu  mon pre
plus qu' moi-mme. C'est moi qu'on invite  cause de lui, et non lui 
cause de moi; ce n'est donc pas mon propre mrite qui m'attire ces
distinctions, mais la vertu de mon pre! O mon Dieu! pardonnez-moi les
penses d'orgueil qui m'ont fait dsirer de commencer ma carrire loin
de lui! J'tais insens, j'tais criminel; je reois un enseignement
profond de ces grands seigneurs, auxquels je voulais imposer le respect
de mon origine, et qui l'ont, ou font semblant de l'avoir plus avant que
moi dans le coeur.

Puis, tout  coup, l'orgueil bless du jeune artiste se releva de cette
atteinte. J'y suis! s'cria-t-il aprs avoir rv seul quelques
instants. Ces gens-ci s'occupent de politique. Ils conspirent toujours.
Peut-tre qu'ils n'ont pas mme pris la peine de regarder mes peintures,
ou qu'ils ne s'y connaissent pas. Ils choient et flattent mon pre qui
est un de leurs instruments, et ils cherchent aussi  s'emparer de moi.
Eh bien! s'ils veulent rveiller dans mon sein le patriotisme sicilien,
qu'ils s'y prennent autrement et n'esprent pas exploiter ma jeunesse
sans profit pour ma gloire! Je les vois venir; mais eux, ils apprendront
 me connatre. Je veux bien tre victime d'une noble cause, mais non
pas dupe des ambitions d'autrui.




XV.

AMOUR ROMANESQUE.


Mais, se disait encore Michel, les patriciens sont-ils tous de mme
dans ce pays-ci? L'ge d'or rgne-t-il  Catane, et n'y a-t-il que les
valets qui conservent l'orgueil du prjug?

L'intendant venait de passer prs de lui et de le saluer d'un air triste
et accabl. Sans doute il avait t rprimand, ou il s'attendait 
l'tre.

Michel traversa le vestiaire, rsolu  s'en aller, lorsqu'il trouva
Pier-Angelo occup  tenir la douillette d'un vieux seigneur  perruque
blonde, qui cherchait ses manches en tremblotant. Michel rougit  ce
spectacle et doubla le pas. Selon lui, son pre tait beaucoup trop
dbonnaire, et l'homme qui se faisait servir ainsi donnait un dmenti
formel aux conjectures qu'il venait de faire sur la noble bont des
grands.

Mais il n'chappa point  l'humiliation qu'il fuyait. Ah! s'cria
Pier-Angelo, le voil, monseigneur! Tenez, vous me demandiez s'il tait
beau garon, vous voyez!

--Eh! certes, il est fort bien tourn, ce drle-l! dit le vieux noble
en se plaant devant Michel, et en le toisant de la tte aux pieds, tout
en roulant sa douillette autour de lui. Eh bien! je suis trs-content de
ta peinture en dcor, mon garon; je l'ai remarque. Je le disais  ton
pre, que je connais depuis longtemps: tu mriteras un jour de lui
succder dans la possession de sa clientle, et, si tu ne cours pas trop
la prtentaine, tu ne seras jamais sur le pav, toi! Du moins, si cela
t'arrive, ce sera bien ta faute. Appelle-moi ma voiture; dpche-toi: il
fait un petit vent frais, cette nuit, qui n'est pas bon quand on sort
d'une cohue touffante.

--Mille pardons, Excellence, rpondit Michel furieux, je crains cette
brise pour moi-mme.

--Que dit-il? demanda le vieillard  Pier-Angelo.

--Il dit que la voiture de Votre Excellence est devant la porte,
rpondit Pierre, qui se tenait  quatre pour ne pas clater de rire.

--C'est bien; je le prendrai  la journe chez moi, avec toi, quand
j'aurai de l'ouvrage  te donner.

--Ah! mon pre! s'cria Michel ds que le vieux seigneur fut sorti, vous
riez! cet homme inepte vous traite comme un valet, et vous vous prtez 
cet office en riant!

--Cela te fche, rpondit Pierre, pourquoi donc? Je ris de ta colre et
non du sans-gne du bonhomme. N'ai je pas promis d'aider les domestiques
de la maison en toutes choses? Je me trouve l, il me demande sa
douillette, il est vieux, infirme, bte, trois raisons pour que j'aie
compassion de lui. Et pourquoi le mpriserais-je?

--Parce qu'il vous mprise, lui!

--Selon toi, mais non selon l'ide qu'il se fait des choses de ce monde.
C'est un vieux dvot, jadis libertin. Autrefois, il corrompait les
filles du peuple; aujourd'hui il fait l'aumne aux pauvres mres de
famille. Dieu lui pardonnera ses vieux pchs sans nul doute. Pourquoi
serais-je plus collet-mont que le bon Dieu? Va, la diffrence que la
socit tablit parmi les hommes n'est ni si relle ni si srieuse que
tu crois, mon enfant. Tout cela s'en va _a volo_, peu  peu, et si ceux
qui ont le coeur chatouilleux se raidissaient moins, toutes ces barrires
ne seraient bientt plus que de vaines paroles. Moi, je ris de ceux qui
se croient plus que moi, et je ne me fche jamais. Il n'est au pouvoir
d'aucun homme de m'humilier, tant que je suis en paix avec ma
conscience.

--Savez-vous, mon pre, que vous tes invit  dner demain chez le
marquis de la Serra?

--Oui, c'est convenu, rpondit tranquillement Pier-Angelo. J'ai accept,
parce que cet homme n'est pas ennuyeux comme la plupart des grands
seigneurs. Ah! qu'il faudrait me payer cher pour me dcider  passer
deux heures de suite avec certains d'entre eux! Mais le marquis est
homme d'esprit. Veux-tu venir avec moi chez lui? N'accepte qu'autant que
cela te plaira, Michel, entends-tu bien? Il ne faut se gner avec
personne, si l'on veut garder la franchise du coeur.

Il y avait bien loin apparemment de l'ide que Pier-Angelo se faisait de
l'honneur d'une pareille invitation  celle que Michel s'tait forge de
son entre triomphante dans le monde. Enivr d'abord de ce qui lui
semblait tre de l'amour chez la princesse, puis, tourdi de la
bienveillance du marquis, qui attnuait le prodige sans l'expliquer,
enfin, irrit de l'insolence de l'homme  la douillette, il ne savait
plus o se prendre. Ses thories sur les victoires du talent tombaient
devant la simplicit insouciante de son pre, qui acceptait tout,
l'hommage et le ddain, avec une gratitude tranquille ou une gaiet
railleuse.

Aux portes du palais, Michel rencontra Magnani, qui se retirait aussi.
Mais, au bout de cent pas, les deux jeunes gens, ranims par l'air
matinal, rsolurent, au lieu de s'aller coucher, de tourner la colline
et de contempler le lever du jour qui commenait  blanchir les flancs
de l'Etna. Arrivs  mi-cte, sur une colline intermdiaire, ils
s'assirent sur un rocher pittoresque, ayant  leur droite la villa
Palmarosa, tout blouissante encore de lumires et retentissante des
sons de l'orchestre; de l'autre, la fire pyramide du volcan, avec les
rgions immenses qui montent en gradins de verdure, de rochers et de
neiges jusqu' son sommet. C'tait un spectacle trange et magnifique.
Tout tait vague dans cette perspective infinie, et la rgion
_piedimonta_ se distinguait  peine de la zone suprieure, dite rgion
_nemorosa_ ou _silvosa_. Mais, tandis que l'aube, reflte par la mer,
glissait en lueurs ples et confuses sur le bas du tableau, la cime du
mont dessinait avec nettet ses dchirures grandioses et ses neiges
immacules sur l'air transparent de la nuit, qui restait bleu et sem
d'toiles sur la tte du gant.

Le calme sublime, l'imposante srnit de ce pic voisin de l'empyre,
contrastaient avec l'agitation rpandue dans les alentours du palais.
Cette musique, ces cris des valets et ce roulement des voitures
semblaient, en face de l'Etna paisible et muet, un rsum drisoire de
la vie humaine en face de l'abme mystrieux de l'ternit. A mesure que
le jour augmenta, les cimes plirent encore, et la splendide banderole
de fume rougetre qui avait travers le ciel bleu, devint bleue
elle-mme et se droula comme un serpent d'azur sur un fond d'opale.

Alors, le tableau changea d'aspect, et le contraste se trouva renvers.
Le bruit et le mouvement s'apaisaient rapidement vers le palais, et les
horreurs du volcan devenaient visibles; ses asprits redoutables, ses
gouffres bants, et toutes les traces de dsolation qu'il avait
imprimes au sol, de son cratre jusqu' ses pieds, jusque bien au del
de la place d'o Michel et Magnani le contemplaient, jusqu' la rade
enfin, o Catane se trouve enferme par de nombreux blocs de lave noire
comme l'bne. Cette nature terrible semblait brave et insulte par les
phrases rieuses que l'orchestre ne jouait plus que mollement et par les
clarts mourantes qui couronnaient le frontispice du palais. Par
instants, la musique et la lumire des flambeaux semblaient vouloir se
ranimer. Des danseurs acharns foraient sans doute les mntriers 
secouer leur engourdissement. Les bougies consumes enflammaient
peut-tre leurs collerettes de papier rose. Il est certain qu'on et
dit, de cet difice lumineux et sonore, que l'insouciante gaiet de la
jeunesse y luttait contre l'accablement du sommeil ou les langueurs de
la volupt, tandis que l'imprissable flau de ce pays superbe envoyait
dans les airs sa fume ardente, comme une menace de destruction qu'on ne
braverait pas toujours en vain.

Michel-Ange Lavoratori tait absorb par la vue du volcan, Magnani avait
plus souvent les yeux fixs sur la villa. Tout  coup il laissa chapper
une exclamation, et son jeune ami, suivant la direction de ses regards,
vit une forme blanche qui semblait flotter comme un point dans l'espace.
C'tait une femme qui marchait lentement sur la terrasse escarpe du
palais.

--Elle aussi, s'cria involontairement Magnani, contemple le lever du
jour sur la montagne. Elle aussi rve et soupire peut-tre!

--Qui? demanda Michel, dont l'esprit s'tait un peu raidi contre sa
propre chimre. As-tu d'assez bons yeux pour voir d'ici si c'est la
princesse Agathe ou sa camriste qui prend le frais sur les balcons?

Magnani cacha sa tte dans ses deux mains et ne rpondit point.

Ami, reprit Michel, frapp d'une subite divination, veux-tu tre
sincre avec moi? La grande dame dont tu es pris, c'est madame Agathe!

--Eh bien, pourquoi ne l'avouerais-je pas? rpondit le jeune artisan
avec un accent de profonde douleur: peut-tre me repentirai-je tout 
l'heure d'avoir livr  un enfant que je connais  peine, un secret que
je n'ai pas laiss pressentir  ceux qui devraient tre mes meilleurs
amis. Il y a apparemment une raison fatale  ce besoin d'panchement qui
m'entrane tout  coup vers toi. Peut-tre que c'est l'heure avance, la
fatigue, l'excitation que m'ont cause cette musique, ces lumires et
ces parfums: je ne sais. C'est peut-tre plutt parce que je sens que tu
es ici le seul tre capable de me comprendre, et assez fou toi-mme pour
ne pas trop railler ma folie. Eh bien, oui, je l'aime! je la crains, je
la hais et je l'adore en mme temps, cette femme, qui ne ressemble 
aucune autre, que personne ne connat et que je ne connais pas moi-mme.

--Je ne te raillerai certainement pas, Magnani; je te plains, je te
comprends et je t'aime, parce que je crois sentir une certaine
similitude entre toi et moi. Moi aussi, je suis excit par les parfums,
la vive clart de ce bal, et cette bruyante musique de danse qui a
quelque chose de si lugubre pour mon imagination,  travers sa fausse
gaiet. Moi aussi, je me sens exalt et un peu fou dans ce moment-ci. Je
me figure qu'il y a un mystre dans la sympathie que nous prouvons l'un
pour l'autre...

--Parce que nous l'aimons tous les deux! s'cria Magnani, hors de lui.
Eh bien, Michel, je l'ai devin ds le premier regard que tu as jet sur
elle; toi aussi tu l'aimes! Mais toi, tu es aim ou tu le seras, et moi
je ne le serai jamais!

--Aim, je serai aim, ou je le suis dj! Que dis-tu l, Magnani? tu
parles dans le dlire.

--coute, il faut que tu saches comment ce mal s'est empar de moi, et
tu comprendras peut-tre ce qui se passe en toi-mme. Il y a cinq ans,
ma mre tait malade. Le mdecin qui la soignait par charit l'avait
presque abandonne; son tat semblait dsespr. Je pleurais, la tte
dans mes mains, assis  l'entre de notre petit jardin, qui donne sur
une rue presque toujours dserte, et qui se perd dans la campagne  la
limite du faubourg. Une femme, enveloppe d'une mante, passa prs de moi
et s'arrta: Jeune homme, me dit-elle, pourquoi t'affliges-tu ainsi?
que peut-on faire pour soulager ta peine? Il faisait presque nuit, son
visage tait cach; je ne voyais pas ses traits, et le son de sa voix,
d'une douceur extrme, m'tait inconnu. Mais,  sa prononciation et 
son attitude, je sentais que ce n'tait pas une personne de notre
classe.

--Madame, lui rpondis-je en me levant, ma pauvre mre se meurt. Je
devrais tre auprs d'elle; mais, comme elle a toute sa connaissance, et
que je suis  bout de mon courage, je suis venu pleurer dehors, afin
qu'elle ne m'entendit pas. Je vais la rejoindre, car c'est lche de
pleurer ainsi...

--Oui, dit-elle, il faut avoir assez de courage pour en donner  ceux
qui se dbattent dans l'agonie. Va retrouver ta mre; mais avant,
dis-moi, tout espoir est-il perdu? n'a-t-elle pas de mdecin?

--Le mdecin n'est pas revenu aujourd'hui, et je comprends qu'il n'y a
plus rien  faire.

Elle me demanda le nom du mdecin et celui de ma mre, et, quand elle
eut entendu ma rponse: Quoi! dit-elle, le mal a donc bien empir cette
nuit? car, hier soir, il me disait encore qu'il esprait la sauver.

Ces paroles, qui lui chapprent dans un mouvement de sollicitude, ne
m'apprirent pourtant pas que c'tait la princesse de Palmarosa qui me
parlait. J'ignorais alors ce que bien des gens ignorent encore
aujourd'hui, que cette femme charitable payait plusieurs mdecins pour
les pauvres gens de la ville, des faubourgs et de la campagne; qu'enfin,
sans jamais paratre et sans vouloir recueillir la rcompense de ses
bonnes oeuvres dans l'estime et la reconnaissance d'autrui, elle
s'occupait, avec une assiduit tonnante, de tous les dtails de nos
maux et de nos besoins.

J'tais trop absorb par ma douleur pour faire  ses paroles
l'attention que j'y portai depuis. Je la quittai; mais, en entrant dans
la chambre de ma pauvre malade, je vis que la dame voile m'avait suivi.
Elle s'approcha, sans rien dire, du lit de ma mre, prit sa main qu'elle
tint longtemps dans les siennes, se pencha sur son visage, consulta son
regard, son souffle, et me dit ensuite  l'oreille: Jeune homme, votre
mre n'est pas si mal que vous croyez. Il y a encore de la force et de
la vie chez elle. Le mdecin a eu tort de dsesprer. Je vais vous
l'envoyer, et je suis sre qu'il la sauvera.

--Quelle est donc cette femme? demanda ma mre d'une voix affaiblie; je
ne vous reconnais pas, ma chre, et pourtant je reconnais tout mon monde
ici.

--Je suis une de vos voisines, rpondit la princesse, et je viens vous
dire que le mdecin va venir.

Elle sortit, et aussitt mon pre s'cria: Cette femme, c'est la
princesse Agathe! je l'ai bien reconnue.

Nous ne pouvions en croire mon pre; nous supposions qu'il se trompait,
mais nous n'avions pas le loisir de nous consulter beaucoup l-dessus.
Ma mre disait qu'elle se sentait mieux, et bientt le mdecin arriva,
lui donna de nouveaux soins, et nous quitta en nous disant qu'elle tait
sauve.

Elle l'tait en effet; et, depuis, elle a toujours dit que la femme
voile qu'elle avait vue  son lit de mort, tait sa sainte patronne,
qui lui tait apparue au moment o elle la priait, et que le souffle de
cet esprit bienheureux lui avait rendu la vie par miracle On n'terait
pas cette pieuse et potique ide de l'esprit de ma bonne mre, et mes
frres et soeurs, qui taient alors des enfants, la partagent avec elle.
Le mdecin n'a jamais voulu avoir l'air de comprendre ce que nous lui
disions quand nous lui parlions d'une femme en mazzaro noir, qui n'avait
fait qu'entrer chez nous et sortir, en nous annonant sa visite et le
salut de ma mre.

On dit que la princesse exige de tous ceux qu'elle emploie  ses bonnes
oeuvres un secret absolu, et on ajoute mme que sa modestie  cet gard
est pousse presque  l'tat de manie. Pendant bien des annes, son
secret a t gard; mais,  la fin, la vrit perce toujours, et, 
l'heure qu'il est, plusieurs personnes savent qu'elle est la providence
cache des malheureux. Vois pourtant l'injustice et la folie des
jugements humains! Quelques-uns disent, parmi nous, qu'elle a commis un
crime, qu'elle a fait un voeu pour l'expier; que sa noble et sainte vie
est une pnitence volontaire et terrible; qu'au fond, elle hait tous les
hommes au point de ne vouloir changer aucune parole de sympathie avec
ceux qu'elle assiste; mais que la peur du chtiment ternel la force 
consacrer ainsi sa vie aux oeuvres de charit.

C'est affreux, n'est-ce pas, de juger ainsi? Voil pourtant ce que j'ai
entendu dire, bien bas il est vrai, par de vieilles matrones runies
autour de ma mre pendant la veille, et ce que rptent parfois des
jeunes gens, frapps de ces tranges suppositions. Pour moi, j'tais
bien persuad que je n'avais pas vu un fantme, et, quoique mon pre,
craignant de perdre la protection de la princesse, s'il trahissait son
incognito, n'ost plus affirmer que ce ft elle qui nous tait apparue,
il l'avait dit d'abord avec tant de naturel et d'assurance que je n'en
pouvais pas douter.

Ds que ma mre fut en voie de gurison, j'allai offrir au mdecin le
paiement de ses soins; mais, chez lui, comme chez le pharmacien du
quartier, mon argent fut refus. A mes questions, ils rpondirent, selon
la leon qui leur a t faite, qu'une secrte association de riches et
pieuses personnes les indemnisait de leurs peines et de leurs dpenses.




XVI.

SUITE DE L'HISTOIRE DE MAGNANI.


Mon cerveau commenait  travailler, dit Magnani, poursuivant son
rcit. A mesure que le chagrin qui m'avait accabl faisait place  la
joie, ce qu'il y avait eu de romanesque dans mon aventure me revenait
dans la mmoire. Les moindres dtails s'y retraaient et prenaient un
charme enivrant. La voix douce, la stature lgante, la dmarche noble,
la main blanche de cette femme, taient toujours devant mes yeux. Une
bague d'une certaine forme qu'elle portait m'avait frapp, au moment o
elle interrogeait le pouls de la pauvre agonisante.

Je n'tais jamais entr dans le palais Palmarosa. Il n'est point ouvert
aux trangers ou aux curieux des environs, comme la plupart des
antiques demeures de nos patriciens. La princesse y a vcu retire et
pour ainsi dire cache depuis la mort de son pre, n'y recevant que peu
de personnes, n'en sortant que le soir et rarement. Il me fallait donc
guetter et chercher l'occasion de la voir de prs, car je voulais la
voir avec les yeux que j'avais dsormais pour elle. Je n'avais jamais
dsir, jusque-l, de connatre ses traits, et, depuis dix ans, elle les
avait si peu montrs, que les gens du faubourg les avaient oublis.
Quand elle sortait en voiture, les stores taient baisss, et quand elle
allait  l'glise, elle tait enveloppe de sa mantille noire
jusqu'au-dessous du menton. C'tait au point que l'on disait parmi nous
que, aprs avoir t trs-belle, elle avait eu au visage une lpre qui
la rendait si effrayante, qu'elle ne voulait plus se montrer.

[Illustration: Pier-Angelo occup  tenir la douillette d'un vieux
seigneur. (Page 37.)]

Tout cela n'tait qu'un bruit vague, car mon pre et d'autres ouvriers
employs chez elle riaient de ses histoires et assuraient qu'elle tait
toujours la mme. Mais ma jeune tte n'en tait pas moins impressionne
de toutes ces rumeurs contradictoires, et  mon dsir de voir cette
femme se mlait je ne sais quelle terreur qui me prparait
insensiblement  la folie d'en devenir amoureux.

Une particularit ajoutait encore  mon angoisse ardente. Mon pre, qui
allait souvent chez elle aider, comme simple ouvrier, le matre
tapissier  lever et  poser les tentures, refusait de m'emmener avec
lui  la villa Palmarosa, quoique j'eusse coutume de l'accompagner
partout ailleurs. Il m'avait souvent pay de dfaites dont je m'tais
content sans examen; mais quand j'eus pris un intrt violent 
pntrer dans ce sanctuaire, il fut forc de m'avouer que la princesse
n'aimait pas  voir des jeunes gens dans sa maison, et que le matre
tapissier les excluait avec soin quand il se rendait chez elle avec ses
ouvriers.

Cette bizarre restriction ne servit qu' m'enflammer davantage. Un
matin, je pris rsolument mon marteau, mon tablier, et j'entrai au
palais Palmarosa, portant un prie-dieu couvert de velours que mon pre
venait de terminer dans l'atelier du matre. Je le savais destin 
madame Agathe: je ne consultai personne, je m'en emparai, je partis.

Il y a de cela cinq ans, Michel! Le palais que tu vois aujourd'hui si
brillant, si ouvert et si rempli de monde, tait encore, il y a un mois,
ce qu'il tait  l'poque que je te raconte, ce qu'il avait t dj
depuis cinq ans qu'elle tait libre et orpheline, ce qu'il sera
peut-tre de nouveau demain. C'tait un tombeau o elle semblait s'tre
ensevelie vivante. Toutes les richesses aujourd'hui tales aux regards,
taient enfouies dans l'obscurit et sous la poussire, comme des
reliques dans un caveau funbre. Deux ou trois serviteurs, tristes et
silencieux, marchaient sans bruit dans les longues galeries fermes au
soleil et  l'air extrieur. Partout, d'pais rideaux tendus devant les
fentres, des portes rouilles qui ne tournaient plus sur leurs gonds,
un air d'abandon solennel, des statues qui se dressaient, dans l'ombre,
comme des spectres; des portraits de famille qui vous suivaient du
regard, d'un air de mfiance: j'eus peur, et pourtant j'avanai
toujours. La maison n'tait pas garde comme je m'y attendais. Elle
avait, pour sentinelles invisibles, sa rputation de tristesse
inhospitalire et l'effroi de sa propre solitude. J'y portais l'audace
insense de mes vingt ans, la tmrit funeste d'un coeur pris d'avance
et courant  sa perte.

[Illustration: Je pleurais, la tte dans mes mains. (Page 39.)]

Par un hasard qui tient de la fatalit, je ne fus interrog par
personne. Les rares serviteurs de cette maison lugubre ne me virent pas,
ou ne songrent point  m'empcher d'avancer, s'en remettant peut-tre 
quelque cerbre plus intime de la patronne, qui devait garder la porte
de ses appartements, et qui, par miracle, ne s'y trouva point.

L'instinct ou la destine me guidaient. Je traversai plusieurs salles,
je soulevai des portires lourdes et poudreuses; je franchis une
dernire porte ouverte, je me trouvai dans une pice fort riche, o un
grand portrait d'homme occupait un panneau en face de moi. Je m'arrtai.
Ce portrait fit passer un frisson dans mes veines.

Je le reconnaissais d'aprs la description que mon pre m'en avait
faite, car l'original de ce portrait dfrayait encore alors les
histoires et les propos de notre peuple, beaucoup plus que les
singularits de la princesse. C'tait le portrait de Dionigi Palmarosa,
le pre de madame Agathe, et il faut que je te parle de cet homme
terrible, Michel; car peut-tre ne l'as-tu pas encore entendu nommer
dans ce pays, o on ne le nomme qu'en tremblant. Je m'aperois aussi
que j'aurais d t'en parler plus tt, car la haine et l'effroi
qu'inspire sa mmoire t'auraient un peu expliqu la mfiance et mme la
malveillance dont, malgr toutes ses vertus, sa fille porte encore la
peine dans l'esprit de certaines personnes de notre condition.

Le prince Dionigi tait un caractre farouche, despotique, cruel et
insolent. L'orgueil de sa race le rendait presque fou, et toute marque
de fiert ou de rsistance chez ses infrieurs tait punie avec une
morgue et une duret inconcevables. Vindicatif  l'excs, il avait,
dit-on, tu de sa propre main l'amant de sa femme, et fait mourir cette
malheureuse dans une sorte de captivit. Ha de ses pareils, il l'tait
encore plus des pauvres gens, qu'il secourait pourtant, dans l'occasion,
avec une libralit seigneuriale, mais avec des formes si humiliantes,
qu'on se sentait avili par ses bienfaits.

Tu comprendras mieux dsormais le peu de sympathie qu'a conquis et
recherch sa fille. Il me semble, moi, que la contrainte o elle a pass
sa premire jeunesse, sous la loi d'un pre aussi dtestable, doit nous
expliquer la rserve de son caractre et cette espce d'tiolement ou de
refoulement prmatur de son coeur. Sans doute elle craint de rveiller
bien des aversions attaches au nom qu'elle porte, en se communiquant 
nous, et, si elle vite le commerce des humains, il y a  cela des
motifs qui devaient exciter la compassion et l'intrt des mes justes.

Un seul et dernier fait te fera connatre l'humeur du prince Dionigi.
Il y a environ quinze ou seize ans, je crois (cela est rest vague dans
mes souvenirs d'enfance), un jeune montagnard attach  son service,
pouss  bout par la rudesse de son langage, haussa, dit-on, les
paules, en lui tenant l'trier pour descendre de cheval; ce garon
tait brave et probe, mais fier et violent aussi. Le prince le frappa
outrageusement. Une haine profonde s'alluma entre eux, et l'cuyer (il
s'appelait Ercolano), quitta le palais Palmarosa en disant qu'il savait
le grand secret de la famille et qu'il serait bientt veng. Quel tait
ce secret? Il n'eut pas le temps de le divulguer, et personne ne l'a
jamais su; car, le lendemain matin, on trouva Ercolano assassin au bord
de la mer, avec un poignard aux armes de Palmarosa, dans la poitrine...
Ses parents n'osrent demander justice, ils taient pauvres!

Magnani en tait l lorsque l'ombre ple qu'ils avaient dj vue errer
sur la terrasse du palais, traversa de nouveau le parterre et rentra
dans l'intrieur. Michel frmit de la tte aux pieds.

--Je ne sais pourquoi ton rcit me fait tant de mal, dit-il. Je crois
sentir le froid de ce poignard dans mon sein. Cette femme me fait peur.
Une trange superstition s'empare de moi... On n'est pas du sang des
meurtriers sans avoir, ou l'me perverse, ou l'esprit drang...
Laisse-moi respirer, Magnani, avant d'achever ton histoire.

--L'motion pnible que tu prouves, les penses sombres qui te
viennent, reprit Magnani, tout cela eut lieu en moi  la vue du portrait
de Dionigi; mais je passai outre, je franchis une dernire porte;
l'escalier du casino s'offrit devant moi, et je me trouvai dans
l'oratoire de la princesse; j'y dposai le prie-dieu, je regardai autour
de moi. Personne! je n'avais pas de prtexte pour pntrer plus loin;
l'htesse de cette triste rsidence tait sortie apparemment. Il fallait
donc me retirer sans l'avoir vue, perdre le fruit de mon audace et ne
retrouver jamais peut-tre le courage ou l'occasion.

J'imaginai de faire du bruit pour l'attirer, au cas o elle serait dans
une chambre voisine, car j'tais bien dans son appartement, je n'en
pouvais douter. Je pris mon marteau, je frappai sur les clous dors du
prie-dieu, comme si j'y mettais la dernire main.

Mon stratagme russit.--Qui est l? qui frappe ainsi? dit une voix
faible, mais avec une prononciation pure et nette qui ne me laissa aucun
doute sur l'identit de cet accent avec celui de la femme mystrieuse,
dont la voix n'avait cess de vibrer en moi comme une ineffable mlodie.

Je me dirigeai vers une portire de velours que je soulevai avec la
rsolution d'un dernier espoir. Je vis alors, dans une chambre richement
dcore  l'ancienne mode, une femme couche sur un lit de repos:
c'tait la princesse; je l'avais rveille au milieu de sa sieste.

Ma vue lui causa un effroi inconcevable: elle sauta au milieu de la
chambre, comme si elle voulait prendre la fuite. Sa belle figure, dont
j'avais pu, pendant une seconde admirer la srnit douce et un peu
languissante, tait bouleverse par une terreur purile, inoue.

Le pas que j'avais fait en avant, je me htai de le faire en
arrire.--Que Votre Excellence ne s'effraie pas, lui dis-je; je ne suis
qu'un pauvre ouvrier tapissier, un maladroit, honteux de sa mprise. Je
croyais Son Altesse  la promenade, et je travaillais ici...

--Sortez! dit-elle, sortez!...

Et, d'un geste o il y avait plus d'garement et d'pouvante que
d'autorit et de colre, elle me montra la porte.

Je voulais me retirer, mais je me sentais enchan comme dans un rve.

Tout  coup je vis la princesse, qui s'tait leve avec une animation
extraordinaire, devenir ple comme un beau lis; sa respiration s'arrta,
sa tte se pencha en arrire, ses mains se dtendirent. Elle serait
tombe par terre, si, m'lanant vers elle, je ne l'eusse retenue dans
mes bras.

Elle avait perdu connaissance. Je la dposai sur son sofa; perdu que
j'tais, je ne songeai point  appeler du secours. A quoi d'ailleurs et
servi de sonner? Tout le monde dormait, ou vaquait  ses affaires dans
cette maison o le silence et l'abandon semblaient tre les seuls
matres absolus. Que Dieu me le pardonne! Vingt fois depuis j'ai t
tent d'entrer  son service comme valet!

Te dire ce qui se passa en moi durant deux ou trois minutes que cette
femme resta tendue et comme morte sous mes yeux, avec ses lvres
blanches et sches comme de la cire vierge, ses yeux  demi ouverts,
mais fixes et sans regard, ses cheveux bruns pais sur son front baign
d'une sueur froide, et toute cette beaut exquise, dlicate, sans point
de comparaison dans ma pense, oh! Michel, ce me serait impossible
aujourd'hui. Ce n'tait pas l'ivresse d'une passion grossire qui
s'allumait dans mon vigoureux sang de plbien. C'tait une adoration
chaste, craintive, dlicate et mystrieuse comme l'tre qui me
l'inspirait. J'prouvais comme un besoin de me prosterner devant la
chsse d'une martyre trpasse, car je la croyais morte, et je sentais
mon me prte  quitter la terre avec la sienne.

Je n'osais la toucher, je ne savais que faire pour la secourir, je
n'avais point de voix pour appeler au secours. J'tais immobile dans mon
anxit, comme lorsqu'on se dbat contre un songe terrible. Enfin, un
flacon me tomba sous la main, je ne sais comment; elle se ranima peu 
peu, me regarda sans me voir, sans comprendre et sans chercher qui je
pouvais tre, se souleva enfin sur son coude et parut rassembler ses
ides.

--Qui tes-vous, mon ami, me dit-elle, en me voyant  genoux devant
elle, et que demandez-vous? vous paraissez avoir beaucoup de chagrin.

--Oh! oui, Madame, je suis bien malheureux d'avoir ainsi effray Votre
Altesse; Dieu m'est tmoin.

--Vous ne m'avez point effraye..., dit-elle avec un embarras qui
m'tonna. Est-ce que j'ai cri?... Ah! oui, ajouta-t-elle en
tressaillant et en s'abandonnant encore  un sentiment de mfiance ou de
terreur... Je dormais, vous tes entr ici, vous m'avez fait peur... Je
n'aime pas qu'on me surprenne de la sorte... Mais vous ai-je dit quelque
chose d'offensant, que vous pleurez?

--Non, Madame, rpondis-je, vous vous tes vanouie, et je voudrais tre
mort plutt que de vous avoir caus ce mal.

--Mais je suis donc seule ici? s'cria-t-elle avec un accent de dtresse
qui me navra. Tout le monde peut donc entrer chez moi pour m'insulter?
Elle se releva et courut  sa sonnette. Elle avait un air d'garement
dsespr. Ses paroles et son motion m'taient si douloureuses, que je
ne songeais point  fuir. Cependant, si elle et sonn, et si quelqu'un
ft venu, on m'et trait peut-tre comme un malfaiteur. Mais elle
s'arrta, et ce qui se peignit sur son visage m'claira en un instant
sur son vritable caractre.

C'tait un mlange de mfiance maladive et de bont compatissante. Elle
avait t si malheureuse dans sa premire jeunesse,  ce qu'on dit! Elle
ne pouvait ignorer, du moins, l'atroce caractre de son pre. Elle avait
peut-tre assist  quelque meurtre dans son enfance. Qui sait quelles
scnes de violence et d'pouvante ont cach les murailles paisses de
cette muette demeure? Il n'y avait rien d'impossible  ce qu'il lui en
ft rest quelque maladie morale dont je venais de voir un accs; et,
pourtant, que de douceur exprimait son regard, lorsqu'elle quitta le
cordon de sa sonnette, vaincue apparemment par mon humble attitude et la
tristesse qui m'accablait!

--Vous tes entr ici par hasard, n'est-ce pas? me dit-elle. Vous ne
saviez pas que j'ai le caprice de ne pas aimer les nouveaux visages...;
ou bien, si vous le saviez, vous avez eu le courage d'enfreindre ma
dfense, parce que vous avez prouv quelque malheur que je puis
adoucir? Je vous ai vu quelque part, j'ai un vague souvenir de vos
traits... Votre nom?

--Antonio Magnani. Mon pre travaille ici quelquefois.

--Je le connais; il a quelque aisance. Est-il donc malade? endett?

--Non, Madame, rpondis-je; je ne demande point l'aumne, quoique vous
soyez la seule personne au monde de qui je l'accepterais peut-tre sans
rougir. J'ai dsir depuis longtemps vous voir, non pour vous implorer,
mais pour vous bnir. Vous avez sauv ma mre, vous me l'avez gurie;
vous vous tes courbe sur son chevet, vous m'avez rendu l'espoir et 
elle la vie... Cela est certain! vous ne vous en souvenez certainement
pas; mais moi je ne l'oublierai jamais. Que Dieu vous rende le bien que
vous m'avez fait! Voil tout ce que je voulais dire  Votre Altesse, et,
 prsent, je me retire, en la suppliant de ne gronder personne, car
toute la faute vient de moi seul.

--Et je ne dirai  personne que, malgr mes ordres, vous tes entr dans
ma maison, reprit-elle. Votre matre et votre pre vous en blmeraient.
Ne dites pas non plus, par consquent, que vous m'avez vue si effraye
devant vous. On dirait que je suis folle, on le dit dj, je crois, et
je n'aime pas beaucoup qu'on parle de moi. Quant  vos remerciements, je
ne les mrite pas. Vous vous tes tromp, je n'ai jamais rien fait pour
vous, mon enfant.

--Oh! je ne me trompe pas, Madame; je vous aurais reconnue entre mille.
Le coeur a des instincts plus profonds et plus srs que les sens. Vous ne
voulez pas qu'on devine vos bienfaits; aussi ce n'est pas de cela que je
vous parle. Je ne songe pas  vous remercier d'avoir pay le mdecin:
non, vous tes riche, donner vous est facile. Mais vous n'tes pas
oblige d'aimer et de plaindre ceux que vous assistez. Pourtant vous
m'avez plaint en me voyant pleurer  la porte de la maison o ma mre
agonisait, et vous avez aim ma mre en vous penchant vers son lit de
douleur...

--Mais, mon enfant, je vous rpte que je ne connais pas votre mre.

--C'est possible; mais vous saviez qu'elle tait malade, vous avez voulu
la voir, et la charit tait dans votre me, ardente  ce moment-l,
puisque votre regard, votre voix, votre main, votre souffle, l'ont
gurie avec la soudainet du miracle. Ma mre l'a senti, elle s'en
souvient; elle croit que c'est un ange qui lui est apparu; elle vous
adresse ses prires, parce qu'elle croit que vous tes dans le ciel.
Mais moi, je savais bien que je vous trouverais sur la terre, et que je
pourrais vous remercier.

La physionomie froide et contenue de madame Agathe s'tait attendrie
comme involontairement. Elle s'claira un instant d'un chaud rayon de
sympathie, et je vis qu'un trsor de bont luttait encore dans cette me
souffrante contre je ne sais quelle misanthropie douloureuse.--Allons!
dit-elle avec un sourire divin, je vois, du moins, que tu es un bon
fils, et que tu adores ta mre. Fasse le ciel qu'en effet je lui aie
port bonheur! mais je crois que c'est Dieu seul qui mrite des actions
de grces. Remercie-le et adore-le, mon enfant, il n'y a que lui qui
connaisse et soulage certaines douleurs, car les hommes ne peuvent pas
grand'chose les uns pour les autres. Quel ge as-tu?

J'avais alors vingt ans. Elle couta ma rponse, et, me regardant,
comme si elle n'avait pas encore fait attention  mes traits:--C'est
vrai, dit-elle, vous tes moins jeune que je ne croyais. Tu peux revenir
travailler ici quand tu voudras. Me voici habitue  ta figure, elle ne
m'effraiera plus; mais, une autre fois, ne me rveille pas en sursaut en
frappant ainsi  mes oreilles, car j'ai le rveil triste et peureux.
C'est ma maladie!

En disant ces mots, et, tandis qu'elle me suivait des yeux jusqu' la
porte, ses yeux exprimaient cette pense intrieure: Je ne t'offre pas
mon assistance dans la vie, mais je veillerai sur toi, comme sur tant
d'autres, et je saurai te servir  ton insu; et je m'arrangerai de
manire  ne plus entendre tes remerciements.

Oui, Michel, voil ce que disait cette figure  la fois anglique et
froide, maternelle et insensible; nigme fatale, que je n'ai pu sonder
davantage, et que je devine aujourd'hui moins que jamais!




XVII.

LE CYCLAMEN.


Magnani ne parlait plus, et Michel ne songeait plus  l'interroger.
Enfin, ce dernier, revenant  lui-mme, demanda  son ami la fin de son
histoire.

--Mon histoire est termine, rpondit le jeune artisan. Depuis ce
jour-l, j'ai t admis comme ouvrier au palais. J'ai souvent aperu la
princesse, et je ne lui ai jamais parl.

--Et d'o vient donc que tu l'aimes? car, enfin, tu ne la connais pas?
tu ne sais pas le fond de sa pense?

--Je croyais la deviner. Mais, depuis huit jours qu'elle semble vouloir
tout  coup sortir de sa tombe, ouvrir sa maison, se lancer dans la vie
du monde, depuis aujourd'hui surtout qu'elle se rpand et se communique
aux gens de notre classe avec des paroles bienveillantes et des
invitations librales (car j'ai entendu la conversation que tu as eue
sur le grand escalier avec elle et le marquis de la Serra; j'tais l,
tout prs de vous), je ne sais plus que penser d'elle. Oui, nagure
encore, je croyais avoir devin son caractre. Deux fois par an, au
printemps et  l'automne, j'entrais ici avec les ouvriers, je la voyais
de temps en temps passer,  pas lents, l'air distrait, mlancolique, et
pourtant calme. Si, parfois, elle semblait abattue et souffrante, la
srnit de son regard n'en tait point trouble. Elle nous saluait
collectivement avec une politesse plus grande que ne l'observent
ordinairement les personnes de son rang  notre gard. Quelquefois elle
accordait au matre tapissier ou  mon pre un ou deux mots d'une
bienveillance sans morgue, mais sans chaleur. Elle semblait prouver un
respect instinctif pour leur ge. J'tais le seul ouvrier jeune, admis
chez elle, mais elle n'a jamais paru faire la moindre attention  moi.
Elle n'vitait pas mes regards, elle les rencontrait sans les voir.

Dans de certains moments j'ai remarqu pourtant qu'elle voyait beaucoup
plus de choses qu'elle n'en avait l'air, et que des gens qui se
plaignaient, sans qu'elle part les entendre, obtenaient justice ou
assistance aussitt, sans savoir quelle tait la main mystrieuse
tendue sur eux.

C'est qu'elle cache sa charit immense comme les autres cachent leur
gosme honteux. Et tu me demandes comment il se fait que je l'aime! Sa
vertu m'enthousiasme, et le muet dsespoir qui semble l'opprimer
m'inspire une compassion tendre et profonde. Admirer et plaindre,
n'est-ce pas adorer? Les paens, qui ont laiss sur notre sol tant de
ruines superbes, sacrifiaient  leurs dieux, tout rayonnants de force,
de gloire et de beaut; mais ils ne les aimaient pas; et nous,
chrtiens, nous avons senti la foi passer de notre esprit dans notre
coeur, parce qu'on nous a montr notre Dieu sous l'aspect d'un Christ
sanglant et baign de larmes. Oh! oui, je l'aime, cette femme qui a
pli, comme une pauvre fleur des bois, sous l'ombre terrible de la
tyrannie paternelle. Je ne sais pas l'histoire de son enfance, mais je
la devine  l'abattement de sa jeunesse. On dit que, lorsqu'elle avait
quatorze ans, son pre, ne pouvant la contraindre  se marier selon ses
vues d'orgueil et d'ambition, auxquelles il voulait la sacrifier,
l'enferma pendant longtemps dans une chambre recule de ce palais, et
qu'elle y souffrit la faim, la soif, la chaleur, l'abandon, le
dsespoir..... On n'a jamais eu l-dessus de donnes certaines. Une
autre version circulait  cette poque: on disait qu'elle tait dans un
couvent; mais l'air constern de ses serviteurs disait assez que sa
disparition cachait quelque chtiment injuste et dnatur.

Quand Dionigi mourut, on vit reparatre son hritire dans le palais,
avec une vieille tante qui n'tait gure meilleure que lui, et qui
pourtant la laissait respirer un peu plus  l'aise. On dit qu' cette
poque il fut encore question de plusieurs brillants mariages pour elle,
mais qu'elle s'y refusa obstinment, ce qui irrita fort contre elle la
princesse sa tante. Enfin, la mort de celle-ci mit fin aux perscutions,
et,  vingt ans, elle se vit libre et seule dans la maison de ses pres.
Mais sans doute il tait trop tard pour qu'elle se rveillt de
l'abattement o tant de chagrins l'avaient plonge. Elle avait perdu la
force et la volont d'tre heureuse. Elle demeura inerte, un peu
sauvage, et comme incapable de chercher l'affection d'autrui. Elle l'a
trouve pourtant chez quelques personnes de son rang, et il est certain
que le marquis de la Serra, qu'elle a refus pour poux lorsqu'il s'est
mis sur les rangs, il y a plusieurs annes, n'a jamais cess d'en tre
ardemment pris. Tout le monde le dit, et moi je le sais; je vais te
dire comment.

Quoique je me pique, sans vanterie, d'tre un bon ouvrier, je t'avoue
que, quand je suis ici, je me trouve tre, malgr moi, le dernier des
paresseux. Je suis agit, oppress. Le bruit des marteaux m'agace les
nerfs, comme si j'tais une demoiselle; la chaleur m'accable au moindre
effort des bras. Je me sens,  chaque instant, ou prt  dfaillir, ou
tent de me glisser dans les endroits sombres, de m'y blottir et de m'y
laisser oublier. Je me surprends  couter,  fureter,  espionner. Je
n'ose plus pntrer seul dans l'oratoire ni dans la chambre de la
princesse. Oh! non, quoique j'en sache bien le chemin! Dsormais, le
respect est plus fort que mon inquite et folle passion! Mais, si je
puis respirer le parfum qui s'chappe de son boudoir  travers les
fentes d'une porte; si je puis entendre, seulement  quelque distance,
le bruit lger de ses pas que je connais si bien!... je suis satisfait,
je suis enivr.

J'ai donc entendu, je n'ose pas dire malgr moi (car si le hasard me
plaait  porte d'entendre, ma volont n'tait pas assez forte pour
m'empcher d'couter), plus d'un entretien de la princesse avec le
marquis. Combien de temps n'ai-je pas t consum d'une jalousie
insense! mais j'ai acquis la certitude qu'il n'tait que son ami, un
ami fidle, respectueux, soumis.

Un jour, entre autres, ils eurent une conversation dont tous les mots
se sont gravs, je crois, dans ma mmoire avec une nettet fatale.

La princesse disait, au moment o j'arrivais dans la pice
voisine:--Oh! pourquoi donc m'interroger toujours? Vous savez pourtant
bien, mon ami, que je suis ridiculement impressionnable; que l'ide du
pass me glace, et que si je pouvais me dcider  en parler... je crois,
oui, je crois que je deviendrais folle!

--Eh bien, eh bien, s'criait-il avec empressement n'en parlons point,
n'y pensons plus; soyons au prsent,  l'amiti, au repos. Regardez ce
beau ciel et ces charmantes fleurs de cyclamen qui semblent sourire dans
vos mains.

--Ces fleurs, reprit Agathe, elles ne sourient point, vous ne comprenez
point leur langage, et je puis vous dire pourquoi je les aime. C'est
qu'elles sont  mes yeux l'emblme de ma vie et l'image de mon me.
Regardez leur trange dsinvolture; elles sont pures, elles sont
fraches, embaumes; mais n'ont-elles pas, par le renversement et
l'enroulement forc de leurs ptales, quelque chose de maladif et de
dcrpit qui vous frappe?

--Il est vrai, dit le marquis, elles ont l'air chevel; elles naissent
en gnral sur les cimes battues des vents. On dirait qu'elles veulent
s'envoler de leurs tiges comme si elles ne tenaient  rien, et que la
nature les a pourvues d'ailes comme des papillons.

--Et pourtant elles ne s'envolent pas, reprit Agathe; elles sont
attaches solidement  leur tige. Frles en apparence, il n'est point de
plantes plus robustes, et la fougue des brises ne les effeuille jamais.
Tandis que la rose succombe  une journe de chaleur et sme de ses
ptales la terre brlante, le cyclamen persiste et vit bien des jours et
bien des nuits retir et comme crisp sur lui-mme: c'est une fleur qui
n'a pas de jeunesse. Vous n'ayez pas sans doute observ le moment de son
closion. Moi, j'ai patiemment assist  ce mystre; lorsque le boulon
s'entr'ouvre, les ptales rouls et serrs en spirale se sparent avec
effort. Le premier qui se dtache s'tend comme l'aile d'un oiseau, puis
aussitt se renverse en arrire et reprend son pli contourn. Un autre
le suit, et la fleur,  peine ouverte, est dj flottante et froisse
comme si elle allait mourir de vieillesse. C'est sa manire de vivre, et
elle vit longtemps ainsi. Ah! c'est une triste fleur, et c'est pour cela
que je la porte partout avec moi.

--Non, non, elle ne vous ressemble pas, dit le marquis, car son sein
dcouvert exhale gnreusement son parfum  toutes les brises, tandis
que votre coeur est mystrieusement ferm, mme  l'affection la plus
discrte et la moins exigeante!

Ils furent interrompus; mais j'en savais assez. Depuis ce jour-l, moi
aussi, j'ai aim le cyclamen, et j'en cultive toujours dans mon petit
jardin; mais je n'ose les cueillir et les respirer. Leur parfum me fait
mal et me rend fou!

--C'est comme moi, s'cria Michel. Oui, c'est une odeur dangereuse!....
Mais je n'entends plus rouler les voitures, Magnani. Sans doute on va
fermer le palais. Il faut que je rejoigne mon pre, car il doit tre
bris de fatigue, quoi qu'il en dise, et il peut avoir besoin de mon
aide.

Ils se dirigrent vers la salle du bal.

Elle tait dserte; Visconti et ses compagnons teignaient les lumires
qui luttaient encore contre le jour.

Et pourquoi cette fte? disait Magnani en promenant ses regards sur
cette vaste salle dont l'lvation semblait doubler en se plongeant
rapidement dans l'obscurit, tandis que les reflets bleutres du matin
pntraient mlancoliquement dans les parties basses par les portes
ouvertes. La princesse pouvait secourir autrement les pauvres, et je
n'ai pas encore compris pourquoi elle se soumettait  une convenance de
charit publique, elle qui faisait le bien avec tant de mystre jusqu'
prsent. Qu'est-il survenu de miraculeux dans l'existence de notre
discrte bienfaitrice? Au lieu de m'en rjouir, moi, qui donnerais
pourtant ma vie pour elle, j'en suis bless, et n'y pense qu'avec
amertume. Je l'aimais comme elle tait; je ne la comprends pas gurie,
expansive et console. Tout le monde va donc la connatre et l'aimer
maintenant? On ne dira plus qu'elle est folle, qu'elle a fait un crime,
qu'elle cache un secret affreux, qu'elle rachte son me par des oeuvres
pies, quoiqu'elle dteste le genre humain! Insens que je suis! j'ai
peur de gurir moi-mme, et je suis jaloux du bonheur qu'elle peut avoir
retrouv!... Michel, dis-moi, peut-tre qu'elle s'est dcide  aimer le
marquis de la Serra, et qu'elle invite la cour, la ville et les
faubourgs  clbrer chez elle l'clat de ses fianailles? Elle donnait
aujourd'hui une fte royale, peut-tre donnera-t-elle demain une fte
populaire. Elle se rconcilie avec tout le monde; petits et grands vont
se rjouir  ses noces!.... Oh! nous allons danser! quel plaisir pour
nous, n'est-ce pas? et que la princesse est bonne!...

Michel remarqua l'aigreur et l'ironie de son compagnon; mais bien qu'il
se sentit frmir d'une trange motion  l'ide du mariage d'Agathe avec
le marquis, il se contint davantage. Il avait t vivement frapp au
coeur, lui aussi; mais le choc tait trop rcent pour qu'il ost ou
daignt donner le nom d'amour  ce qu'il prouvait. L'garement de
Magnani lui servait de prservatif; il le plaignait, mais il trouvait,
dans la situation bizarre de ce jeune homme, quelque chose d'humiliant
dont il ne voulait pas tre solidaire.

Reprends ta raison, ami, lui dit-il. Une si belle fte de nuit exalte,
surtout lorsqu'on n'en est que spectateur; mais voici le soleil qui
monte sur l'horizon et qui doit dissiper tous les fantmes et tous les
songes. Je me sens comme veill aprs un rve fantasque. coute! les
oiseaux chantent dehors, il n'y a plus ici que poussire et fume. Je
suis bien sr que ta folie n'est pas aussi intense  toutes les heures
de ta vie que tu te l'imagines dans ce moment d'agitation et d'abandon.
Je parie que quand tu auras dormi deux heures, et que tu retourneras au
travail, tu te sentiras un autre homme. Moi, dj, j'prouve les
salutaires influences de la ralit, et je te promets que, la prochaine
fois que nous verrons ensemble passer le spectre auprs de nous, je ne
chercherai pas  te disputer son regard.

--Son regard! s'cria Magnani avec amertume, son regard! Ah! tu me
rappelles celui qu'elle a arrt sur toi avant que le bal ft ouvert,
lorsque, pour la premire fois, elle a remarqu ta figure... Quel
regard! mon Dieu! S'il ft tomb sur moi, une seule fois dans ma vie, je
me serais tu aussitt pour ne plus vivre de certitude et de raison,
aprs une illusion, aprs un dlire semblables. Et toi, Michel, tu l'as
senti, ce feu dvorant qu'elle te communiquait; tu en as t consum un
instant, et, sans mes railleries, tu le savourerais encore avec ivresse.
Mais que m'importe maintenant? Je vois bien qu'elle a perdu l'esprit,
qu'elle a dpouill la saintet de sa douleur solitaire, qu'elle aime
quelqu'un, toi ou le marquis, qu'importe? Pourquoi cette manifestation
particulire d'amiti pour ton pre, qu'elle ne connat gure que depuis
un an? Le mien travaille pour elle depuis qu'elle est ne, et elle sait
 peine son nom. Veut-elle couronner sa vie d'excentricit par un acte
de haute dmence! Veut-elle rparer la tyrannie et l'impopularit de son
pre,  elle, en pousant un enfant du peuple, un adolescent?

--C'est toi qui es fou, dit Michel troubl et presque irrit. Va prendre
l'air, Magnani, et ne me mets pas de moiti dans les aberrations que te
suggre la fivre. Madame Agathe s'endort tranquillement  l'heure qu'il
est sans se rappeler ni ton nom, ni le mien. Si elle m'a honor d'un
regard de bont, c'est parce qu'elle aime la peinture, et qu'elle a t
contente de mon ouvrage.

Tiens, vois-tu, mon ami, ajouta le jeune artiste en montrant  son
compagnon les figures de sa fresque, qu'un rayon rose du soleil matinal
effleurait  travers les ouvertures de la salle. Voil, quant  moi, les
seules ralits enivrantes de mon existence! Que la belle princesse
pouse M. de la Serra, j'en serai fort aise; c'est un galant homme et sa
figure me plat. Je peindrai, quand je le voudrai, une divinit plus
parfaite et moins problmatique que la ple Agathe.

--Toi? malheureux! jamais! s'cria Magnani indign.

--Je conviens qu'elle est belle, reprit Michel en souriant; je l'ai bien
regarde, et j'ai fait mon profit de cet examen. J'ai obtenu d'elle tout
ce que je ne lui demanderai jamais, le spectacle de sa grce et de ses
charmes, pour les reproduire et les idaliser  ma fantaisie.

--On m'avait toujours dit que les artistes avaient un coeur de glace, dit
Magnani en regardant Michel avec stupeur; tu as vu l'orage qui me
bouleverse, et tu restes froid, tu me railles! Ah! je rougis de t'avoir
rvl ma folie, et je vais me cacher!

Magnani s'enfuit exaspr, et Michel resta seul dans la salle  peu prs
dserte. Visconti achevait d'teindre les dernires bougies;
Pier-Angelo, avant de se retirer, aidait  remettre un peu d'ordre
provisoire dans cette salle qu'on devait faire disparatre le soir mme.

Michel aida aussi, mais mollement; ses propres rflexions ayant calm
son enthousiasme, il se sentait bris de fatigue au moral et au
physique.

L'emportement subit de Magnani l'affligeait; il se reprochait, aprs
avoir subi en silence le contre-coup des agitations de ce jeune homme,
de n'avoir pas su mieux compatir  sa peine et de l'avoir laiss partir
sans le consoler. Mais,  son tour, il ne pouvait se dfendre d'un peu
d'irritation. Il lui semblait que Magnani avait pouss l'expansion trop
loin en voulant lui persuader qu'il tait l'objet de la subite passion
de la princesse. Cela tait si absurde, si invraisemblable, que Michel,
plus de sang-froid et homme du monde,  dix-huit ans, que Magnani ne
pouvait jamais l'tre, en haussait les paules de piti.

Et pourtant, l'amour-propre est un si tenace et si impertinent
conseiller, que, par moments encore, Michel entendait au dedans de lui
une voix qui lui disait: Magnani a devin juste. La jalousie lui a
donn une clairvoyance que tu n'as pas toi-mme; Agathe t'aime, elle
s'est enflamme  la premire vue. Et pourquoi ne t'aimerait-elle pas?

Michel tait  la fois enivr et honteux de ces bouffes de vanit qui
lui montaient au visage. Il avait hte de rentrer chez lui pour
retrouver tout  fait le calme avec le sommeil. Pourtant il voulait
attendre son pre qui, assidu et infatigable, vaquait obstinment 
mille soins minutieux,  mille prcautions inutiles en apparence.

Patience! lui dit le bon Pier-Angelo, je vais avoir fini dans un
instant; mais je veux que notre bonne princesse puisse dormir
tranquille, que personne ne puisse revenir ici lui faire du vacarme
avant ce soir, et surtout qu'il ne reste pas une bougie allume dans le
moindre coin. C'est maintenant que l'incendie est le plus  craindre!
Tiens, l'tourdi de Visconti! la lampe de la grotte brle encore, je la
vois d'ici. Va donc l'teindre, Michel, et prends garde que l'huile ne
se rpande sur le divan.

Michel entra dans la grotte de la Naade; mais, avant d'teindre la
lampe, il ne put s'empcher de contempler encore un instant la
ravissante statue, les beaux feuillages dont il l'avait orne, et ce
divan o il avait vu Agathe comme dans un songe.

Qu'elle paraissait jeune et qu'elle tait belle! se disait-il, et comme
cet homme pris d'elle la regardait avec un sentiment d'adoration qui se
trahissait malgr lui, et qui se communiquait  la partie la plus
thre de mon me! J'en ai remarqu d'autres, dans le bal, qui la
regardaient avec une audace de dsirs dont tout mon tre frmissait
d'indignation! Ils l'aiment tous, chacun  sa manire, ces grands
seigneurs, et elle n'en aime aucun!

Et le regard d'Agathe passait dans son souvenir comme un clair, dont
l'blouissement faisait disparatre toute raison, toute crainte de
ridicule, toute mfiance de lui-mme.

En rvant ainsi, il avait teint la lampe, et il s'tait affaiss sur
les coussins du divan, comptant que son pre allait l'appeler et qu'il
pouvait bien savourer un dernier instant de bien-tre avant de quitter
cette grotte dlicieuse.

Mais la fatigue le dominait. Il ne pouvait plus lutter contre les
chimres de son imagination. Assis mollement et seul pour la premire
fois depuis vingt-quatre heures, il s'engourdissait rapidement. Un
instant il rva tout veill. Un instant aprs il tait profondment
endormi.




XVIII.

LES MOINES.


Combien de minutes, ou de secondes seulement, s'coulrent pendant que
Michel fut plong dans cet accablement insurmontable, il n'en eut pas
conscience. La force de l'imagination, rapidement emporte dans le
domaine des songes, fait tant de chemin et franchit tant d'obstacles
d'un seul bond, que le temps ne peut plus lui servir de mesure, surtout
dans le premier sommeil.

Michel fit un rve trange. Une femme entrait doucement dans la grotte,
elle s'approchait de lui, elle se penchait sur son visage, elle le
contemplait longtemps; il sentait sa respiration embaume caresser son
front, il croyait sentir aussi la chaleur de son regard attach sur lui
avec passion. Mais il ne pouvait la voir, il faisait nuit dans la
grotte, et, d'ailleurs, il lui tait impossible de soulever ses
paupires appesanties; mais c'tait Agathe: le sein de Michel, embras
par la prsence de cette femme, le lui disait assez.

Enfin, comme il essayait de s'veiller pour lui parler, elle posa ses
lvres fraches et douces sur son front, et y imprima un baiser si long,
mais si lger, qu'il ne trouva pas la force d'y rpondre, vaincu qu'il
tait par la joie, et en mme temps par la crainte que ce ne ft un
rve.

Mais c'est un rve en effet, hlas! ce n'est qu'un rve. se disait-il
tout en dormant; et pourtant, la crainte de s'veiller fit qu'il
s'veilla. C'est ainsi que, dans le sommeil, le dsir instinctif et
violent de prolonger l'illusion la fait envoler plus vite.

Mais quel rve trange et obstin! Michel, les yeux ouverts, et  demi
soulev sur son bras tremblant, vit et entendit fuir cette femme. Le
rideau qui ornait l'entre de la grotte tant baiss, il ne put
distinguer qu'une forme vague; il sentit le frlement d'une robe de
soie; le rideau s'entr'ouvrit et se referma si vite qu'il lui sembla que
le fantme le traversait, sans y toucher.

Il fit un mouvement pour le suivre; mais tout son sang refluait vers son
coeur avec tant de violence qu'il ne put se soutenir, et, forc de
retomber sur le divan, ce ne fut qu'au bout d'une minute environ qu'il
put se prcipiter vers la portire de velours bleu qui le sparait de la
salle.

Il l'entr'ouvrit d'une main convulsive, et se trouva en face de son
pre, qui lui dit d'un air riant et tranquille: Il me parat que nous
avons fait un somme, enfant? Maintenant, tout est rang, allons-nous-en
voir si la petite Mila est veille chez nous.

--Mila? s'cria Michel, Mila est-elle ici, mon pre?

--Il se pourrait bien qu'elle ne ft pas loin, rpondit le vieillard. Je
parie qu'elle n'a pas ferm l'oeil de la nuit; elle avait tant d'envie de
venir voir le bal! Mais je lui avais dfendu de sortir avant qu'il fit
grand jour.

--Il fait grand jour, en effet, dit Michel, et Mila doit tre ici! Mon
pre, dites-moi, une femme, ma soeur, peut-tre, vient d'entrer dans la
grotte?

--Tu as rv cela? je n'ai vu personne. Il est vrai que je n'ai pas eu
les yeux toujours attachs de ce ct, et que j'ai vu rder dehors des
jupons bariols qui m'annoncent que de jeunes curieuses ont pntr dans
les jardins. Mila serait-elle entre jusqu'ici pendant que j'avais le
dos tourn?

--Mais,  l'instant mme, mon pre, comme vous approchiez de ce rideau,
quelqu'un en sortait, une femme... j'en suis certain!

--Pour le coup, tu divagues, car je n'ai vu que mon ombre sur ce rideau.
Allons, tu as besoin d'un bon somme, rentrons. Voici la dernire porte
qui va se fermer. Si ta soeur est par l, nous la retrouverons bien.

Michel s'apprta  suivre son pre; mais quelque chose qu'il vit briller
dans la grotte, au moment de s'en loigner, l'engagea  y jeter un
dernier regard. tait-ce une tincelle tombe sur le tapis, auprs du
divan? Il se baissa: c'tait un bijou qu'il examina au jour aprs
l'avoir ramass. C'tait le mdaillon d'or entour de brillants et orn
du chiffre de la princesse, que celle-ci avait donn  Mila. Il l'ouvrit
pour bien s'assurer que c'tait le mme. Il y reconnut une mche de ses
propres cheveux.

Je savais bien que Mila tait entre dans la grotte, dit-il  son pre
en s'avanant vers le jardin; elle m'a donn un baiser qui m'a rveill.

--Apparemment, Mila est entre dans la grotte, rpta Pier-Angelo avec
insouciance. Mais je ne l'ai point vue.

Au mme instant, Mila sortit d'un massif de magnolias, et s'avana en
riant et en sautant au-devant de son pre, qu'elle embrassa tendrement
ainsi que Michel.

Il est bien temps de venir vous reposer, dit-elle; je venais vous dire
que votre djeuner vous attend. J'tais impatiente de vous revoir!
tes-vous bien fatigu, pauvre pre?

--Pas du tout, rpondit le bonhomme, je suis habitu  ces choses-l, et
une nuit blanche n'est que plaisir quand on soupe jusqu'au matin. Ton
djeuner aura tort, Mila; mais voici ton frre qui dort debout. Allons,
enfants! sortons, voil qu'on ferme aussi les grilles du jardin.

Mais, au lieu de continuer  fermer les grilles, les portiers du palais
se mirent  les rouvrir toutes grandes, et Michel vit entrer une
procession de moines de divers ordres, portant tous des besaces et des
escarcelles: c'taient les frres quteurs de tous les ordres mendiants,
qui ont de nombreux tablissements  Catane et dans les environs. Ils
venaient faire leur ronde et recueillir les restes de la fte pour leurs
couvents respectifs. Il en passa lentement une quarantaine; la plupart
avaient un ne pour emporter le produit de leur qute. Leur attitude
obsquieuse et leur dmarche solennelle, lorsqu'ils franchirent la
grille, escorts de leurs baudets, htes tranges d'une matine de bal,
avaient quelque chose de si imprvu et de si comique, que Michel,
distrait de son motion, eut beaucoup de peine  s'empcher de rire.

Mais,  peine ces capucins furent-ils entrs dans le jardin, que,
rompant leurs rangs, et secouant leur mine empese et discrte, ils se
mirent  courir vers la salle de bal, qui poussant son voisin pour le
devancer, qui battant son ne pour le faire marcher plus vite, tous se
htant, se disputant la place, et laissant voir leur convoitise et leur
jalousie. Ils se rpandirent dans la salle de bal, dont ils forcrent
presque les portes fragiles, et tentrent de monter le grand escalier du
pristyle, ou de s'introduire dans les cuisines. Mais le matre d'htel
et _ses officiers_, prpars  l'assaut, et connaissant leurs allures,
avaient barricad avec soin toutes les issues, et apportrent leur
pitance, qui fut distribue avec autant d'impartialit que possible.
C'taient des plats de viande, des restes de ptisserie, des cruches de
vin, et jusqu' des dbris de verres et de porcelaines qui s'taient
briss durant le service, et que les bons frres recueillaient avec soin
et raccommodaient ensuite avec art pour en orner leurs buffets ou les
revendre aux amateurs. Ils se disputaient le butin avec peu de
discrtion, et reprochaient aux domestiques de ne pas leur donner tout
ce qui leur revenait de droit, de traiter l'un mieux que l'autre, de
manquer de respect au saint patron du couvent. Ils les menaaient mme
des infirmits que ces saints taient rputs gurir spcialement quand
on se les rendait favorables.

Fi! le pauvre jambon que tu me donnes! s'criait l'un. Tu es dj sourd
d'une oreille, tu peux bien compter qu'avant peu l'autre n'entendra pas
le tonnerre.

--Voici une bouteille  moiti vide, criait l'autre. Il ne sera pas fait
de prires pour toi chez nous, et tu ne guriras jamais de la pierre, si
tu prends cette vilaine maladie.

D'autres mendiaient gaiement avec des lazzis qui faisaient rire les
distributeurs, et montraient tant d'esprit et de bonhomie que les valets
leur glissaient de meilleures parts en cachette des autres frres.

Michel avait vu  Rome de beaux capucins, parfums sous leur froc, et
tranant avec une solennit potique leurs sandales tout auprs de la
pantoufle sacre du saint-pre. Les pauvres moines de Sicile lui
parurent bien malpropres, bien grotesques et tant soit peu cyniques,
lorsqu'ils s'abattirent, comme une nue de corbeaux avides et de pies
babillardes, sur les miettes de ce festin. Cependant, quelques-uns lui
plurent par leur physionomie hardie et intelligente. C'tait encore le
peuple sicilien sous la bure du clotre, noble race que le joug fait
plier et ne peut jamais rompre.

Le jeune artiste tait rentr dans la salle de bal pour assister  ce
curieux spectacle, et il en observait les incidents avec l'attention
d'un peintre qui fait son profit de tout. Il remarqua surtout un de ces
moines qui avait le capuchon rabattu jusque sur le bout de sa barbe, et
qui ne mendiait pas. Il s'loignait des autres et se promenait dans la
salle, comme s'il se ft plus intress au local de la fte qu'au profit
qu'il pouvait en retirer. Michel essaya plusieurs fois d'apercevoir ses
traits, et de juger,  sa physionomie, si l'intelligence d'un artiste ou
les regrets d'un homme du monde se cachaient sous ce froc. Mais ce ne
fut qu'une seule fois, et  la drobe, qu'il put le voir carter son
capuchon, et il fut frapp de sa laideur repoussante. Au mme instant,
les yeux du moine se portrent sur lui avec une expression de curiosit
malveillante, et s'en dtournrent aussitt, comme si cet homme et
craint d'tre surpris en examinant les autres.

J'ai dj vu cette laide figure quelque part, dit Michel  sa soeur, qui
se tenait prs de lui.

--Tu appelles cela une figure? rpondit la jeune fille. Je n'ai vu
qu'une barbe de bouc, des yeux de chouette et un nez qui ressemble  une
vieille figue crase... Tu ne feras pas son portrait, j'espre?

--Mila, tu connais, disais-tu tout  l'heure, plusieurs de ces moines
pour les avoir vus quter dans le faubourg: n'as-tu jamais rencontr
celui-ci?

--Je ne le crois pas; mais, si tu es dsireux de savoir son nom, ce sera
trs-facile, car voici un frre qui me le dira.

Et la jeune fille courut  la rencontre d'un moine qui arrivait le
dernier, sans besace et sans ne, avec une petite escarcelle seulement.
C'tait un grand et bel homme, entre deux ges; sa barbe tait encore
noire comme de l'bne, quoique sa couronne de cheveux comment 
blanchir. Le noir de ses yeux vifs, la noblesse de son nez aquilin et le
sourire de sa bouche vermeille, annonaient une belle sant jointe  un
caractre heureux et ferme. Il n'avait ni la maigreur maladive ni
l'obsit ridicule de la plupart de ses confrres. Son vtement marron
tait propre, et il le portait avec une certaine majest.

Ce capucin gagna, ds les premiers regards, la confiance de Michel; mais
il fut subitement courrouc de voir Mila sauter presque  son cou, et
lui prendre la barbe dans ses deux petites mains, en riant et en
feignant de vouloir l'embrasser malgr lui.

Allons, petite, modre-toi, dit le frre en la repoussant avec une
douceur paternelle. J'ai beau tre ton oncle, on ne doit pas embrasser
un moine.

Michel se souvint alors du capucin Paolo-Angelo, dont son pre lui avait
si souvent parl, et qu'il n'avait encore jamais vu. _Fra-Angelo_ tait,
par le sang comme par le coeur, le frre de Pier-Angelo. C'tait le plus
jeune des oncles de Michel. Son intelligence et la dignit de son
caractre faisaient l'orgueil de la famille, et, ds que Pier-Angelo
l'aperut, il courut prendre Michel pour le lui prsenter.

Frre, dit le vieil artisan en serrant cordialement la main du capucin,
donne ta bndiction  mon fils; je l'aurais dj conduit  ton couvent
pour te la demander, si nous n'eussions t occups ici un peu au del
de nos forces.

--Mon enfant, rpondit Fra-Angelo en s'adressant au jeune homme, je te
donne la bndiction d'un parent et d'un ami; je suis heureux de te
voir, et ta figure me plat.

--C'est bien rciproque, lui dit Michel en mettant sa main dans celle de
son oncle.

Mais, pour lui tmoigner son affection, le bon moine, qui avait les
muscles d'un athlte, lui serra les doigts si fort que le jeune artiste
crut un instant les sentir briss. Il ne voulut pas avoir l'air de
trouver cette caresse trop rude; mais la sueur lui en vint au front, et
il se dit en souriant qu'un homme de l'toffe de son oncle le capucin
tait plus propre  exiger l'aumne qu' la demander.

Mais, comme la force est presque toujours unie  la douceur, Fra-Angelo
s'approcha de l'lmosinaire du palais avec autant de retenue et de
discrtion que ses confrres y avaient mis d'ardeur et d'insistance. Il
le salua d'un sourire, lui ouvrit son escarcelle sans daigner tendre la
main, et la referma sans regarder ce qu'on y avait mis, en murmurant une
formule de remerciment trs-laconique, aprs quoi il revint vers son
frre et son neveu, refusant de se charger de vivres d'aucune espce.

En ce cas, lui dit un valet fort dvot en s'approchant de lui, vous
n'avez pas reu assez d'argent!

--Vous croyez? rpondit le moine. Je n'en sais rien. Quoi que ce soit,
il faudra bien que le couvent s'en contente.

--Voulez-vous que j'aille rclamer pour vous, mon frre? Si vous voulez
me promettre de prier pour moi tous les jours de cette semaine, je vous
ferai donner davantage.

--Eh bien, ne prends pas cette peine, repartit en souriant le fier
capucin; je prierai pour toi _gratis_, et ma prire en vaudra mieux. Ta
patronne, la princesse Agathe, fait bien assez d'aumnes, et je ne viens
chez elle que pour obir  ma consigne.

--Mon oncle, dit la petite Mila en lui parlant bas, il y a l-bas un
frre de votre ordre dont la figure tourmente mon pre et mon frre. Ils
trouvent qu'il ressemble  un autre.

--A un autre? Que veux-tu dire?

--Regarde-le, rpondit Pier-Angelo. Michel a raison, il a une mauvaise
figure. Tu dois le connatre. Il se tient l-bas tout seul, sous
l'estrade des musiciens.

--A sa taille et  sa dmarche, je ne le reconnais pour aucun frre de
mon couvent. Pourtant, il a la robe d'un capucin. Mais en quoi cela
peut-il vous intresser?

--C'est que nous trouvons, rpondit Pierre en baissant la voix, qu'il
ressemble  l'abb Ninfo.

--En ce cas, allez-vous-en, dit vivement Fra-Angelo; moi, je vais lui
adresser la parole, et je saurai bien ce qu'il est et ce qu'il vient
faire ici.

--Oui, oui, partons, rpondit Pier-Angelo. Enfants, passez devant. Je
vous suis.

Michel prit le bras de sa soeur sous le sien, et fut bientt sur le
chemin de Catane.

Il parat, dit Mila  son frre, que cet abb Ninfo nous en veut et
peut nous faire du mal? Sais-tu pourquoi, Michel?

--Pas trs-bien; mais je me mfie d'un homme qui se dguise, apparemment
pour espionner. Que ce soit  propos de nous ou de tout autre, le
mystre cache ici de mauvais desseins.

--Bah! dit l'insouciante Mila aprs un moment de silence, ce n'est
peut-tre qu'un moine comme les autres. Il se tenait  l'cart et
furetait dans les coins, comme quelques-uns font souvent aprs le
passage des foules dans les processions et les ftes, pour voir s'ils ne
trouveraient pas quelque bijou perdu... Alors, ils le ramassent sans
rien dire, et portent cela  leur couvent, pour le rendre, moyennant une
ou deux messes bien payes, ou pour dcouvrir quelque secret d'amour;
car ils sont, en gnral, assez curieux, ces bons pres!

--Tu n'aimes pas les moines, Mila? Tu n'es qu' demi Sicilienne.

--C'est selon. J'aime mon oncle et ceux qui lui ressemblent.

--A propos! reprit Michel, ramen par le mot bijou perdu  l'aventure
dont les capucins l'avaient distrait; tu tais entre dans la salle du
bal avant le moment o je t'ai rencontre dans le jardin?

--Non, rpondit-elle; si tu ne m'y avais fait entrer pour assister  la
qute, je n'y aurais pas song. Pourquoi me demandes-tu cela? J'avais vu
la salle termine avant la fte. Que m'importe une salle vide o l'on ne
danse pas? C'est le bal, et la danse, et les toilettes, que j'aurais
voulu voir! Mais tu n'as pas voulu m'emmener seulement  la porte, cette
nuit!

--Pourquoi ne pas me dire la vrit, lorsque le fait n'a aucune
importance? Il n'y a rien d'tonnant, chre petite soeur,  ce que tu
sois venue tout  l'heure me rveiller dans la grotte de la Naade.

--Mon pre dit que tu dors debout, Michel, et je vois bien qu'il dit
vrai. Je te fais serment que, depuis hier matin, lorsque je t'ai apport
les feuillages que tu m'avais demand de cueillir, je ne suis pas entre
dans la grotte.

[Illustration: Le lendemain matin, on trouva Ercolano assassin... (Page
42.)]

--Ah! Mila, c'est trop fort. Tu n'tais pas menteuse autrefois, et je
suis fch de te voir ce vilain dfaut maintenant.

--Taisez-vous, frre, vous m'offensez, dit Mila en retirant son bras
avec fiert. Je n'ai jamais menti, et je ne commencerai pas aujourd'hui
pour vous faire plaisir.

--Petite soeur, reprit Michel en se rapprochant d'elle et en doublant le
pas pour la suivre, car elle s'en allait en avant, pique et afflige,
voulez-vous bien me montrer le bijou que madame Agathe vous a donn?

--Non, matre Michel-Ange, rpondit la jeune fille; vous n'tes pas
digne de le regarder. Dans le temps o je coupais vos cheveux pour les
porter sur mon coeur, vous n'tiez pas mchant comme vous l'tes devenu
depuis.

--A votre place, j'terais le mdaillon de mon sein, dit Michel avec
ironie, et je le jetterais tout de suite au nez du mchant frre qui me
tourmente de la sorte.

--Tenez! le voil! dit la petite fille en saisissant dans son corset le
mdaillon, et en le remettant  Michel avec dpit; vous pouvez reprendre
vos cheveux, je n'y tiens plus. Seulement, rendez-moi le bijou: j'y
tiens, parce que c'est le don d'une personne meilleure que vous.

--Deux mdaillons semblables! se dit Michel en les runissant dans sa
main: est-ce la suite de ma vision?




XIX.

JEUNES AMOURS.


Michel n'osa point demander  sa soeur l'explication d'un tel prodige. Il
courut s'enfermer dans sa petite chambre, et, s'asseyant sur son lit, au
lieu de dormir, il ouvrit et compara le contenant et le contenu de ces
joyaux identiques. Ils taient absolument pareils: ils renfermaient les
mmes cheveux,  tel point que lorsqu'il les eut examins et touchs
longtemps, il ne sut plus lequel appartenait  sa soeur. Il se rappela
alors une parole de celle-ci, qui l'avait peu frapp, quoiqu'elle lui
et paru singulire au premier instant. Mila prtendait qu'entre les
mains du bijoutier la mche de cheveux qu'elle avait confie  la
princesse avait diminu de moiti.

[Illustration: Mais il l'oublia, ce voeu formidable... (Page 51.)]

Point d'claircissements possibles  ce fait bizarre. La princesse ne
connaissait pas Michel; elle ne l'avait jamais vu, il n'tait point
encore  Catane lorsqu'elle avait pris le scapulaire de Mila pour
l'changer contre cette riche monture. Il est difficile de croire qu'une
femme puisse s'prendre d'un homme  la seule vue de la couleur de ses
cheveux. Michel eut beau chercher, il ne trouva que cette explication
peu satisfaisante pour son ardente curiosit: la princesse avait
peut-tre aim une personne dont les cheveux taient absolument de la
mme nuance et de la mme finesse que ceux de Michel. Elle les portait
dans un mdaillon. En voyant le culte de la jeune Mila pour cette
relique fraternelle, elle avait fait faire un mdaillon tout pareil au
sien, et le lui avait donn.

Mais que les vraisemblances de la vie sont invraisemblables pour une
tte de dix-huit ans! Michel trouvait bien plus probable d'avoir t
aim avant d'avoir t vu; et, quand il fut vaincu enfin par le sommeil,
les deux mdaillons taient encore dans sa main entr'ouverte.

Quand il s'veilla, vers midi, il n'en trouva plus qu'un: l'autre tait
tomb dans ses draps, apparemment. Il dfit et bouleversa son lit, passa
une heure  fouiller toutes les fentes de son plancher, tous les plis de
ses vtements tendus sur une chaise  son chevet. Un des deux talismans
avait disparu.

Ceci, pensa-t-il, est un tour de mademoiselle Mila. La porte de sa
chambrette ne fermait qu'au loquet, et la jeune fille travaillait, en
chantant, dans la mansarde contigu  la sienne.

Ah! vous voici enfin lev? lui dit-elle d'un air boudeur, lorsqu'il se
prsenta devant elle. C'est fort heureux! Voulez-vous maintenant me
rendre mon mdaillon?

--Il me semble, petite, que vous tes venue le reprendre pendant que je
dormais.

--Puisque vous le tenez dans votre main! s'cria-t-elle en lui
saisissant la main  l'improviste. Voyons, ouvrez-la, ou je vous pique
les doigts avec mon aiguille.

--Je le veux bien, dit-il, mais ce bijou n'est pas le vtre. Vous m'avez
dj repris celui qui vous appartient.

--Vraiment! dit Mila en arrachant le bijou de la main de son frre, qui
se dfendait faiblement en la regardant avec attention; ceci n'est pas 
moi? Vous croyez que je peux m'y tromper?

--En ce cas, vous avez l'autre, Mila.

--Quel autre? En avez-vous un aussi? Je n'en sais rien; mais celui-ci
est  moi: c'est le chiffre de la princesse, c'est mon bien, c'est ma
relique. Reprenez vos cheveux, si nous sommes brouills, je le veux
bien; mais le bijou ne me quittera plus jamais.

Et elle le remit dans son sein, fort peu dcide  ter les cheveux,
auxquels elle tenait plus qu'elle ne voulait en convenir dans son dpit
enfantin.

Michel retourna dans sa chambre. L'autre mdaillon devait s'y trouver.
Mila avait tant d'assurance et de conviction dans sa physionomie et dans
ses paroles! Mais il ne trouva rien, et rsolut de fouiller la chambre
de sa soeur aussitt qu'elle serait sortie. En attendant, il essaya de se
rconcilier avec elle. Il lui adressa des douces cajoleries, et, jurant
que tout ce qui s'tait pass n'tait qu'une plaisanterie de sa part, il
lui reprocha d'tre fire et susceptible.

Mila consentit  faire la paix et  embrasser son frre; mais elle resta
un peu triste, et ses belles joues taient colores d'un rose moins doux
que de coutume.

Tenez, lui dit-elle, vous avez mal pris votre temps pour me tourmenter;
il est des jours ou l'on se sent pas dispos  supporter la raillerie,
et j'ai cru que vous le faisiez exprs pour vous moquer de mes chagrins.

--Tes chagrins, Mila? s'cria Michel en la pressant sur son coeur avec un
sourire, tu as des chagrins, toi? Pour n'avoir pas vu le bal cette nuit,
n'est-ce pas? Oh! en effet, tu es une petite fille bien malheureuse!

--D'abord, Michel, je ne suis pat une petite fille. J'ai quinze ans
bientt, et je suis en ge d'avoir des chagrins. Quant au bal, je m'en
souciais fort peu; et, maintenant qu'il est fini, je n'y pense plus.

--Eh bien, quel est donc ce grand chagrin? voudrais-tu une robe neuve?

--Non.

--Ton rossignol n'est pas mort?

--Est-ce que vous ne l'entendez pas chanter?

--Le gros matou de notre voisin Magnani a peut-tre croqu ta
tourterelle?

--Je voudrais bien qu'il en et la pense! Je vous dis que je ne
m'occupe ni de M. Magnani, ni de son chat.

Le ton dont elle pronona le nom de Magnani fit ouvrir l'oreille 
Michel, et, en regardant le visage de sa petite soeur, il vit qu'elle
avait les yeux attachs, non sur son ouvrage, quoiqu'elle et la tte
baisse, mais sur une galerie de bois o Magnani travaillait
ordinairement, en face de la chambre de Mila. En ce moment, Magnani
traversait la galerie. Il ne regardait pas la fentre de Mila, et Mila
ne regardait pas son ouvrage.

Mila, mon cher ange, lui dit Michel en prenant ses deux mains et en les
baisant, vous voyez bien ce jeune homme qui passe d'un air distrait?

--Eh bien, rpondit Mila, plissant et rougissant tour  tour, qu'est-ce
que cela me fait?

--C'est pour vous dire, mon enfant, que si jamais votre coeur avait
besoin d'aimer, ce n'est pas  ce jeune homme-l qu'il faudrait songer.

--Quelle folie! dit la petite en hochant la tte et en s'efforant de
rire. C'est bien le dernier auquel je songerais, vraiment!

--Alors, vous auriez grandement raison, reprit Michel, car le coeur de
Magnani n'est pas libre, il y a longtemps qu'il aime une autre femme.

--Cela ne me regarde point et ne m'intresse nullement, rpondit Mila;
et, baissant le front sur son ouvrage, elle tourna son rouet avec
rapidit. Mais Michel vit avec douleur deux grosses larmes tomber sur
son cheveau de soie vierge.

Michel avait une grande dlicatesse de coeur. Il comprit la honte qui
accablait sa jeune soeur, et qui ajoutait une nouvelle souffrance  celle
de son me froisse. Il vit les efforts surhumains que faisait la pauvre
enfant pour touffer ses sanglots et surmonter sa confusion. Il sentit
que ce n'tait pas le moment de l'humilier davantage en provoquant une
explication.

Il feignit donc de ne rien voir, et, se promettant de la raisonner
lorsqu'elle serait plus matresse d'elle-mme, il sortit de la chambre
o elle travaillait.

Mais il tait si agit lui-mme qu'il ne put tenir dans la sienne. Il se
livra  une dernire et inutile perquisition, et, renonant  mettre la
main sur le talisman disparu, esprant le voir reparatre au moment o
il y songerait le moins, comme il arrive souvent des objets perdus, il
rsolut d'aller trouver Magnani pour se rconcilier avec lui; car ils
s'taient spars avec humeur, et Michel ne pouvant plus se dfendre du
secret orgueil d'tre follement aim de la princesse, prouvait un
redoublement de sollicitude gnreuse pour son infortun rival.

Il traversa la cour et entra au rez-de-chausse, dans l'atelier du pre
de Magnani. Mais il chercha en vain Antonio jusque dans sa chambre. Sa
vieille mre lui dit qu'il venait de sortir un instant auparavant, et ne
put lui apprendre quelle direction il avait prise. Michel sortit alors
dans la campagne, moiti songeant  le rejoindre, moiti plong dans ses
propres rveries.

De son ct, Magnani, pouss par le mme sentiment de sympathie et de
loyaut, avait rsolu d'aller trouver Michel. Son modeste logis avait
une seconde issue, et celle qu'il avait prise conduisait moins
directement, par un passage troit et sombre, situ sur les derrires
des deux maisons mitoyennes,  la maison pauvre et antique qu'habitait
Pier-Angelo avec ses enfants.

Les deux jeunes gens ne pouvaient donc pas se rencontrer. Magnani monta
et regarda dans une grande pice nue et dlabre, o il vit Pier-Angelo
tendu sur son grabat, et se livrant  un repos que ne troublaient plus
les motions de l'amour et de la jeunesse.

Magnani prit alors l'escalier, ou plutt l'chelle de bois qui
conduisait aux mansardes, et pntra dans la chambre de Michel, contigu
 celle de Mila.

La porte de Michel tait reste ouverte; Magnani entra, et, ne trouvant
personne, il allait sortir, lorsque le cyclamen, que Michel avait mis
prcieusement dans un vieux verre de Venise bizarrement travaill,
frappa ses regards. Certes, Magnani tait la probit en personne,
l'honneur scrupuleux incarn; pourtant il n'est pas certain que, s'il
et prsum que cette fleur s'tait dtache du bouquet de la princesse,
il ne l'et pas drobe.

Mais il ne le devina pas, et se borna  remarquer que Michel aussi
rendait un culte au cyclamen.

Tout  coup Magnani fut tir de sa contemplation par un bruit qui le fit
tressaillir. On pleurait dans la chambre voisine. Des sanglots touffs,
mais poignants, retentissaient faiblement derrire la cloison, non loin
de la porte qui sparait les chambres des deux enfants de Pier-Angelo.
Magnani savait bien que Mila demeurait  cet tage. Il l'avait bien
souvent salue, en souriant, de sa galerie, lorsqu'il la voyait,
brillante de jeunesse et de beaut,  sa fentre. Mais, comme elle
n'avait fait aucune impression sur son coeur, et qu'il ne lui avait
jamais parl que comme  un enfant, il ne se rendit pas compte, en cet
instant, de la situation de sa mansarde, et mme il ne pensa point 
elle. Sa manire de pleurer n'avait rien de mle,  coup sr, mais
Michel avait dans la voix des accents si jeunes et si doux, que ce
pouvait bien tre lui qui gmissait ainsi. Magnani ne songea qu' son
jeune camarade, et, plein de sollicitude, il poussa vivement la porte et
entra dans la chambre de Mila.

A son apparition, la jeune fille fit un grand cri et s'enfuit au fond de
sa chambre en cachant son visage.

Mila, chre petite voisine, s'cria le bon Magnani en restant
respectueusement prs de la porte, pardonnez-moi, n'ayez aucune peur de
moi. Je me suis tromp, j'ai entendu pleurer  fendre le coeur, j'ai cru
que c'tait votre frre... Je n'ai pas rflchi, je suis entr plein
d'inquitude... mais, mon Dieu, pourquoi pleurez-vous ainsi, chre
enfant?

--Je ne pleure pas, rpondit Mila en essuyant ses yeux  la drobe et
un feignant de chercher quelque chose dans un vieux meuble accol  la
muraille; vous vous tes tout  fait tromp. Je vous remercie, monsieur
Magnani; mais, laissez-moi, vous ne devez pas entrer ainsi dans ma
chambre.

--Oui, oui, je le sais, je m'en vais, Mila; mais pourtant, je n'ose pas
vous laisser ainsi, vous tes trop affecte, je le vois bien. Je crains
que vous ne soyez malade. Permettez-moi d'aller rveiller votre pre
pour qu'il vienne vous consoler.

--Non, non! gardez-vous en bien! Je ne veux pas qu'on l'veille!

--Mais, ma chre...

--Non, vous dis-je, Magnani; vous me feriez beaucoup plus de mal si vous
causiez ce chagrin  mon pre.

--Mais qu'y a-t-il donc, Mila? Votre pre ne vous a pas gronde? Vous ne
mritez jamais de reproches, vous! Et lui, il est si bon, si doux, il
vous aime tant!

--Oh! bien certainement, il ne m'a jamais dit un mot nui ne ft pas une
parole d'amour et de bont. Vous voyez bien que vous rvez, Magnani; je
n'ai pas de chagrin, je ne pleure pas.

--Eh! je vois d'ici que vous avez la figure enfle et les yeux rouges,
ma chre petite. Quel chagrin si profond peut-on donc avoir  votre ge,
belle, et chrie de tous, comme vous l'tes?

--Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie, dit Mila avec fiert.
Mais elle devint ple, et, voulant s'asseoir avec calme, elle tomba
suffoque sur sa chaise.

Magnani croyait si peu qu'il pt tre  ses yeux autre chose qu'un ami,
et le sentiment qu'il prouvait pour elle tait si calme, qu'il ne
songea plus  la quitter. Il s'approcha sans autre motion que celle
d'un tendre intrt, s'assit  ses pieds sur un coussin de paille
tresse, et, prenant ses mains dans les siennes, il l'interrogea avec
une sorte d'autorit paternelle.

La pauvre Mila fut si trouble qu'elle n'eut pas la force de le
repousser. C'tait la premire fois qu'il lui parlait d'aussi prs et
avec une affection si marque. Oh! qu'elle et t heureuse sans les
fatales paroles que Michel lui avait dites!

Mais ces paroles retentissaient encore  ses oreilles, et Mila tait
trop fire pour laisser souponner son secret. Elle fit un grand effort
sur elle-mme, et rpondit en souriant que son chagrin avait peu
d'importance et ne venait que d'une petite querelle qu'elle venait
d'avoir avec son frre.

Une querelle avec vous, mon pauvre ange? lui dit Magnani en l'examinant
avec attention, est-ce possible? Oh non! vous me trompez. Michel vous
aime plus que tout au monde, et il a bien raison. Si vous vous tiez
querells, il serait l, comme moi,  vos pieds, et plus loquent que
moi pour vous consoler; car il est votre frre, et je ne suis que votre
ami. Mais, quoi qu'il en soit, je vais chercher Michel; je lui ferai de
grands reproches s'il a quelque tort... Mais il suffit qu'il vous voie
abattue et change comme vous l'tes, pour qu'il en ait plus de douleur
que vous-mme.

--Magnani, rpondit Mila en le retenant comme il se levait, je vous
dfends d'aller chercher Michel. Ce serait donner trop d'importance  un
enfantillage. N'y faites plus attention, et n'en parlez ni  lui, ni 
mon pre. Je vous assure que je n'y pense dj plus, et que, ce soir;
mon frre et moi serons parfaitement rconcilis.

--Si ce n'est qu'un enfantillage, dit Magnani en s'asseyant auprs
d'elle, vous avez une sensibilit trop vive, ma bonne Mila. J'ai des
soeurs aussi, et quand j'tais moins raisonnable, quand j'avais l'ge de
Michel, je les taquinais un peu. Mais elles ne pleuraient pas; elles me
rendaient mes malices avec usure, et j'avais toujours le dessous.

--C'est qu'elles ont de l'esprit, et qu'apparemment je n'en ai point
assez pour me dfendre, rpondit tristement Mila.

--Vous avez beaucoup d'esprit, Mila, je l'ai fort bien remarqu; vous
n'tes pas pour rien la fille de Pier-Angelo et la soeur de Michel, et
vous tes mieux leve que toutes les jeunes personnes de votre classe.
Mais vous avez encore plus de coeur que d'esprit, puisque vous ne savez
vous dfendre qu'avec vos larmes!

Les loges de Magnani faisaient  la fois du bien et du mal  la jeune
fille. Elle tait flatte de voir qu'en n'ayant point l'air de s'occuper
d'elle, il l'avait assez observe pour savoir lui rendre justice. Mais
le calme bienveillant de ses manires lui disait assez que Michel ne
l'avait pas trompe.




XX.

BEL PASSO ET MAL PASSO.


Tout  coup Mila prit une rsolution prompte et ferme; car Magnani
l'avait dit sans flatterie, elle tait suprieure  la plupart des
jeunes filles de sa classe par l'ducation, et Pier-Angelo avait su lui
donner des ides aussi nobles que les siennes. Elle joignait  cela une
certaine dose d'exaltation juvnile, mle  des habitudes de courage et
de dvouement, que, par bon got et simplicit de coeur, elle voilait
sous une apparente insouciance. C'est le comble du stocisme que de
savoir se sacrifier en riant et en ayant l'air de ne pas souffrir.

Mon bon Magnani, lui dit-elle en se levant et en reprenant la srnit
de son regard, je vous remercie de l'amiti que vous me tmoignez; vous
m'avez fait du bien, je me sens calme. Laissez-moi travailler,
maintenant, car je n'ai pas fait comme vous ma _journe_ pendant la
nuit: il faut que je remplisse ma tche et que je gagne mon salaire.
Allez-vous-en, pour qu'on ne dise pas que je suis une paresseuse, et que
je perds mon temps  babiller avec les voisins.

--Adieu, Mila, rpondit le jeune homme. Je demande  Dieu qu'il vous
rende le calme aujourd'hui, et qu'il vous comble de bonheur tous les
jours de votre vie.

--Merci, Magnani, dit Mila en lui tendant la main; je compte, ds ce
jour, sur votre amiti.

L'air de noble rsolution avec lequel cette jeune fille, tout  l'heure
brise, tendait sa main, et la manire dont elle prononait le mot
d'amiti, comme un adieu hroque  toutes ses illusions, ne fut pas
compris de Magnani; et pourtant il y avait dans ce geste et dans cet
accent quelque chose qui l'mut sans qu'il pt en deviner la cause. Mila
se transformait devant lui en un clin d'oeil: elle n'avait plus l'air
d'un enfant gracieux, elle tait srieuse et belle comme une femme.

Il reut cette petite main dans sa main rude et forte, qui n'hsitait
pas  consacrer, par une fraternelle treinte, ce pacte d'amiti, mais
qui trembla tout  coup au contact d'une main aussi souple et aussi
mignonne que celle d'une princesse; car Mila tait fort soigneuse de sa
beaut, et savait tre  la fois laborieuse et recherche dans ses
occupations.

Magnani crut sentir la main d'Agathe, qu'il avait touche une seule fois
dans sa vie, par une fortune singulire. Il s'mut soudainement et
attira contre son coeur la fille de Pier-Angelo, comme pour lui donner un
baiser fraternel. Pourtant il n'osait point; mais elle lui tendit son
front avec ingnuit, en se disant  elle-mme que ce serait le premier
et le dernier, et qu'elle voulait garder ce souvenir comme la
conscration d'un ternel adieu  toutes ses esprances.

Magnani vivait, depuis cinq ans, sous la loi d'une chastet exemplaire.
Il semblait qu'il et fait serment d'imiter l'austrit exceptionnelle
d'Agathe, et qu'absorb par une ide fixe, il et rsolu de se consumer
lentement, sans connatre l'amour et l'hymne. Il n'avait jamais donn
un baiser  une femme, pas mme  ses soeurs, depuis qu'il portait en lui
cette chimre de passion sans espoir. Peut-tre en avait-il prononc le
voeu dans quelque moment d'exaltation douloureuse. Mais il l'oublia, ce
voeu formidable, en sentant la belle tte brune de la jeune Mila
s'appuyer avec confiance sur sa poitrine. Il la contempla un instant, et
la limpidit de ces yeux noirs, qui lui exprimaient une douleur et un
courage incomprhensibles, le jeta dans je ne sais quelle extase de
surprise et de volupt. Ses lvres ne rencontrrent pas le front de
Mila; elles s'loignrent en frmissant de sa bouche vermeille, et
s'arrtrent sur son cou brun et velout, peut-tre une ou deux secondes
de plus qu'il n'tait ncessaire pour cimenter un lien de fraternit.

Mila plit, ses yeux se fermrent, et un soupir douloureux s'exhala de
son coeur bris. Magnani, pouvant, la dposa sur sa chaise, et s'enfuit
plein d'effroi, d'tonnement, et peut-tre de remords.

Mila, reste seule, faillit s'vanouir; puis elle alla, en chancelant,
fermer sa porte au verrou; elle s'agenouilla par terre contre son lit,
cacha sa figure dans ses mains, et resta absorbe.

Mais elle ne pleura plus, et la douleur fit place en elle  une
agitation pleine d'nergie et d'aspirations brlantes. L encore
l'optimisme de Pier-Angelo, cette foi au destin qui est comme une
superstition des mes fortes et des esprits actifs, se rvla en elle.
Elle se releva, rajusta ses cheveux, regarda son miroir, et dit tout
haut, en prenant son ouvrage:

Je ne sais pas pourquoi, ni quand, ni comment, mais il m'aimera; je
dois le vouloir, je le veux, Dieu m'assistera!

Lorsque Michel rentra, il la trouva calme et belle, absorbe dans la
contemplation d'une copie de la _Vierge  la Chaise_, qu'il avait faite
avec soin pour elle, et qu'elle avait place, non dans son alcve, mais
au-dessus de son miroir. Il s'applaudit de l'avoir laisse s'abandonner
 un premier mouvement de douleur, et de voir qu'elle avait retrouv des
forces dans sa mditation solitaire. Il arriva jusque auprs d'elle sans
qu'elle l'entendt venir; mais elle vit son visage dans la glace, au
moment o il se penchait vers elle pour lui donner un baiser sur le cou:

Embrassez-moi l, lui dit-elle en lui offrant sa joue; mais sur mon cou
jamais!

--Et pourquoi cette interdiction  ton frre, petite fantasque?

--C'est mon ide, rpondit-elle. Vous commencez  avoir de la barbe, et
je ne veux pas que vous fltrissiez ma peau.

--Ah! tu me flattes beaucoup! dit Michel en riant, et cette crainte fait
trop d'honneur  ma moustache naissante! je ne croyais pas qu'elle pt
encore faire peur  personne! Mais tu tiens donc moins  la fracheur de
ta joue qu' celle de ton joli cou, petite Mila? Est-ce parce que tu
viens d'admirer celui de cette belle Madone?

--Peut-tre! dit-elle. Il est bien beau, en effet, et je voudrais
ressembler, de tous points,  cette figure-l.

--Il me semble que tu t'y essayais devant ton miroir? Ce sont des ides
bien profanes devant cette sainte image!

--Non, Michel, rpondit Mila d'un air srieux. Il n'y a rien de profane
dans l'ide que je me fais de sa beaut. Je ne l'avais pas encore
comprise comme aujourd'hui, et je me figurais que personne n'avait pu
crer une aussi belle figure que celle de la princesse Agathe. Mais
maintenant je vois que Raphal a t plus loin. Il a donn  sa madone
plus de force, sinon plus de tranquillit. Elle est trs-vivante, cette
figure divine; elle a beaucoup de volont; elle est sre d'elle-mme...
C'est la plus chaste, mais aussi la plus aimante des femmes; elle a
l'air de dire: Aimez-moi, parce que je vous aime.

--Vraiment, Mila, o prends-tu ce que tu dis l? s'cria Michel en
regardant sa soeur avec surprise. Je crois rver en t'coutant parler!

L'entretien de ces deux enfants fut interrompu par l'arrive de leur
pre. Il venait proposer  Michel de procder  la dmolition de la
salle de bal. Tous les ouvriers qui y avaient travaill s'taient donn
rendez-vous  trois heures de l'aprs-midi, pour dbarrasser le palais
de cette construction volante.

Je sais, dit Pier-Angelo, que la princesse tient  conserver tes
fresques sur toile, et je dsire que tu m'aides  les rouler et  les
transporter sans dommage dans une des galeries du palais.

Michel suivit son pre; mais ils furent  peine sortis de la ville, que
celui-ci s'arrtant:

Mon ami, dit-il, je vais me rendre seul  la villa, o je veux avoir un
mot d'entretien avec la princesse, relativement  cet abb maudit qui se
dguise en moine pour venir espionner je ne sais quoi et je ne sais qui
dans sa maison. Toi, tu vas marcher pendant deux milles vers le
nord-ouest, en suivant toujours le sentier qui s'ouvre ici, sans te
dtourner ni  droite, ni  gauche. Tu arriveras dans une heure au
couvent des Capucins de Bel Passo, o ton oncle Fra-Angelo m'a dit qu'il
t'attendrait jusqu'au coucher du soleil. Il s'est assur que le confrre
suspect que nous lui avions dsign n'tait autre que le Ninfo, et, sans
vouloir s'expliquer avec moi sur les vues qu'il lui suppose, il m'a
dclar vouloir s'entretenir avec toi srieusement. Je doute que ton
oncle en sache plus long que nous sur l'tat du cardinal et les desseins
de l'abb; mais il est homme de sens et de prvoyance. Il a d
s'enqurir dans la matine, et je serai bien aise d'avoir son avis.

Michel prit le sentier, et, au bout d'une heure de marche  travers les
plus admirables sites que l'imagination puisse se reprsenter, il arriva
 la porte du couvent de son oncle.

Ce couvent tait situ au-dessus d'un village dans la rgion cultive et
fleurie seme de maisons de campagne, qui occupe la base de l'Etna. De
grandes masses d'arbres sculaires protgeaient l'difice, et le jardin,
tourn vers le soleil d'Afrique, dominait une vue magnifique termine
par la mer.

Ce lieu romantique, tout sillonn de laves formidables, portait deux
noms qui lui avaient t donns tour  tour, et que dans le doute de
celui qu'on devait lui conserver, on lui confrait indiffremment 
cette poque. Le site tant superbe, le sol fertile, et le climat
agrable, on l'avait nomm, dans le principe, _Bel passo_. Puis, taient
venues les terribles ruptions de l'Etna et du Monte-Rosso, qui
l'avaient ruin et boulevers. Alors, on l'avait nomm _Mal passo_.
Puis, le temps avait march, on avait rebti le village et le couvent,
bris les laves, repris la culture, et on tait revenu peu  peu au doux
nom primitif. Mais ces deux qualifications opposes se confondaient
encore dans les habitudes et les souvenirs des habitants. Les
vieillards, qui avaient vu leur pays dans sa splendeur primitive,
disaient Bel passo, ainsi que les enfants, qui ne l'avaient vu que sorti
du chaos et ressuscit. Mais les hommes que le spectacle et les malheurs
de la catastrophe avaient frapps dans leurs premires annes, ceux-l
qui n'avaient eu que le travail et l'effroi pour berceau, et qui
commenaient  peine  retirer quelque fruit de leurs peines, disaient
plus souvent encore _Mal passo_ que _Bel passo_.

Il y avait peut-tre bien longtemps que, deux ou trois fois par sicle,
cette gorge changeait ainsi de nom, suivant la circonstance; exemple de
la courageuse insouciance de l'espce humaine, qui rebtit son nid 
ct de la branche brise, et se remet  aimer,  caresser et  vanter
son domaine  peine reconquis sur les orages de la veille.

Cette contre justifiait galement, du reste, les deux noms qu'elle se
disputait. C'tait le rsum de toutes les horreurs et de toutes les
beauts de la nature. L o le fleuve de feu avait tabli ses courants
destructeurs, les artes de laves, les scories livides, les ruines de
l'ancien sol creus, inond ou brl, rappelaient les jours nfastes, la
population rduite  la mendicit, les mres et les pouses en deuil;
Niob change en pierre  la vue de ses enfants foudroys. Mais tout 
ct,  une ligne de lisire, de vieux figuiers, rchauffs par le
passage de la flamme, avaient pouss des branches nouvelles, et semaient
de leurs fruits succulents les frais gazons et l'antique sol imbib des
sucs les plus gnreux.

Tout ce qui ne s'tait pas trouv sur le passage de la lave en fusion,
tout ce qui avait t prserv par un accident de terrain, avait profit
de la destruction voisine. Il en est ainsi dans l'espce humaine, et
partout la mort fait place  la vie. Michel remarqua qu'en certains
endroits, de deux arbres jumeaux, l'un avait disparu comme emport par
un boulet de canon, et prsentait sa souche calcine,  ct de la tige
superbe qui semblait triompher sur ses ruines.

Il trouva son oncle occup  tailler le roc pour largir une plate-bande
de lgumes splendides. Le jardin du couvent avait t creus en pleine
lave. Ses alles taient recouvertes de mosaques en faence maille,
et les carrs de lgumes et de fleurs, taills dans le sein mme du roc,
et remplis de terres rapportes, offraient le spectacle de caisses
gigantesques enfouies jusqu'aux bords. Pour rendre l'identit plus
frappante, entre la terre cultive et l'alle de faence, on avait
laiss dpasser le rebord de lave noire, en guise de bordure de buis ou
de thym, et  chaque coin des carrs, on avait taill cette lave en
boule, comme l'ornement classique de nos caisses d'oranger.

Il n'y avait donc rien de plus propre et de plus laid, de plus
symtrique et de plus triste, de plus monastique en somme, que ce
jardin, sujet d'orgueil et objet d'amour des bons moines. Mais la beaut
des fleurs, l'clat des grappes de raisin qui s'talaient en berceau sur
de lourds piliers de lave, le doux murmure de la fontaine qui se
distribuait en mille filets argents, pour aller rafrachir chaque
plante dans sa prison de roches, et surtout la vue qu'on dcouvrait de
cette terrasse ouverte au midi, offraient une compensation  la
mlancolie d'un si rude et si patient labeur.

Fra-Angelo, arm d'une massue de fer, avait t son froc pour tre plus
libre dans ses mouvements. Vtu d'un court sayon brun, il dployait au
soleil les muscles formidables de ses bras velus, et,  chaque coup qui
faisait voler la lave en clats, il poussait une sorte de rugissement
sauvage. Mais lorsqu'il aperut le jeune artiste, il se releva et lui
montra une physionomie douce et sereine.

Tu viens  point, jeune homme, lui dit-il. Je pensais  toi, et j'ai
beaucoup de questions  te faire.

--Je pensais, au contraire, mon oncle, que vous aviez beaucoup de choses
 m'apprendre.

--Oui, sans doute, j'en aurais, si je savais qui tu es; mais, sans le
lien de parent qui nous unit, tu serais un tranger pour moi; et, quoi
qu'en dise ton pre, aveugl peut-tre par sa tendresse, j'ignore si tu
es un homme srieux. Rponds-moi donc. Que penses-tu de la situation o
tu te trouves?

--Pour viter que je sois forc de rpondre  vos questions par d'autres
questions, vous devriez peut-tre, mon cher oncle, les poser tout de
suite clairement. Quand je connatrai ma situation, je pourrai vous dire
ce que j'en pense.

--Alors, dit le capucin, examinant Michel avec une attention un peu
svre, tu ne sais rien des secrets qui te concernent, et tu ne les
pressens mme pas? Tu n'as jamais rien devin? On ne t'a jamais rien
confi?

--Je sais que mon pre a t compromis autrefois,  l'poque de ma
naissance, je crois, dans une conspiration politique. Mais il m'tait
bien permis alors d'ignorer s'il tait accus  tort ou  raison.
Depuis, mon pre ne s'est jamais expliqu avec moi  cet gard.

--Il manque donc de confiance en toi, ou tu ne t'intresses gure  son
sort?

--Je l'ai interrog quelquefois; il m'a toujours rpondu d'une manire
vasive. Je n'en ai pas tir comme vous, mon oncle, la consquence qu'il
se dfiait de moi; cela m'et paru impossible; mais j'ai toujours pens
qu'ayant rellement tremp dans cette affaire, il tait li par des
serments, ainsi qu'il arrive dans toutes les socits secrtes. J'aurais
donc cru manquer au respect que je lui dois si j'avais insist
davantage.

--C'est bien parl; mais cela ne cache-t-il pas une profonde insouciance
des affaires de ton pays, et un goste abandon de la sainte cause de sa
libert?

Michel fut un peu embarrass de cette question si nettement pose, cette
fois.

Allons, reprit Fra-Angelo, rponds sans crainte, je ne te demande que
la vrit.

--Eh bien! je vais vous rpondre, mon oncle, dit Michel, bravant les
regards froids du moine, qui l'attristaient malgr lui, car il et voulu
plaire  cet homme, dont la figure, la voix et l'attitude lui
commandaient le respect et la sympathie. Je vous dirai ce que je pense,
puisque vous voulez le savoir, et ce que je suis, au risque de perdre
votre bienveillance. Faites que la cause de la libert soit vraiment,
pour l'Italie et la Sicile, la cause des hommes privs de libert, et
vous me verrez m'y jeter, je ne dis pas avec enthousiasme, mais avec
fureur. Mais hlas! jusqu'ici, j'ai toujours vu que les hommes se
sacrifiaient pour changer d'esclavage, et que les classes riches et
nobles les exploitaient  leur profit, au nom de telle ou telle ide.
Voil pourquoi, sans rester froid au spectacle des misres et de
l'oppression de mes compatriotes, je n'ai jamais dsir de conspirer
sous les auspices et pour les intrts des patriciens qui nous y
pousseraient volontiers.

--O hommes,  hommes! _chacun pour soi_ sera donc toujours votre devise!
s'cria le capucin, en se levant, comme transport d'indignation; puis,
se rasseyant avec un rire trange et plein d'amertume: Seigneur prince,
_eccelenza_, dit-il en regardant Michel avec ironie, vous vous moquez de
nous, je pense!




XXI.

FRA-ANGELO.


La bizarre sortie du capucin jeta Michel dans une confusion pnible;
mais, rsolu de garder l'indpendance et la sincrit de son caractre,
il affecta une tranquillit qu'il n'prouvait point.

Pourquoi me traitez-vous de _prince_ et d'_excellence_, mon cher oncle?
dit-il en s'efforant de sourire; est-ce que je viens de parler comme un
patricien?

--Prcisment, chacun pour soi! te dis-je, rpondit Fra-Angelo reprenant
son srieux mlancolique. Si c'est l l'esprit du sicle que tu as t
tudier  Rome, si c'est la philosophie nouvelle dont les jeunes gens du
dehors sont nourris, nous ne sommes pas au bout de nos malheurs, et nous
pouvons bien encore grener nos chapelets en silence. Hlas! hlas!
voil de belles choses! les enfants de notre peuple ne voudront point
remuer, de peur de sauver leurs anciens matres avec eux; et les
patriciens n'oseront pas bouger non plus, dans la crainte d'tre dvors
par leurs anciens esclaves! A la bonne heure! Pendant ce temps, la
tyrannie trangre s'engraisse et rit sur nos dpouilles; nos mres et
nos soeurs demandent l'aumne ou se prostituent; nos frres et nos amis
meurent sur un fumier ou sur la potence. C'est un beau spectacle, et je
suis tonn, Michel-Angelo, que vous soyez venu tout exprs de Rome, o
vous n'aviez sous les yeux que les pompes du saint-sige ou les
chefs-d'oeuvre de l'art, pour contempler cette pauvre Sicile, avec son
peuple de mendiants, ses nobles ruins, ses moines fainants et abrutis!
Que n'alliez-vous faire un voyage d'agrment  Naples? vous y auriez vu
des seigneurs plus riches et un gouvernement plus opulent, grce aux
impts qui nous font mourir de faim; un peuple fort tranquille qui se
soucie fort peu du sort de ses voisins: Que nous importe la Sicile?
c'est notre conqute, et ses habitants ne sont point nos frres. Voil
ce qu'on dit  Naples. Allez  Palerme, on vous y dira que Catane n'est
point  plaindre et peut se sauver toute seule avec ses vers  soie.
Allez  Messine, on vous y dira que Palerme ne fait point partie de la
Sicile, et qu'on n'a que faire de ses mauvais conseils et de son mauvais
esprit. Allez en France, on y imprime tous les jours que les peuples
dvots et lches comme nous ont bien mrit leur sort. Allez en Irlande,
on vous dira qu'on ne veut pas du concours des hrtiques de France.
Allez partout, et vous serez partout  la hauteur des ides de votre
temps, car on vous dira partout ce que vous venez de dire Chacun pour
soi!

Les paroles, l'accent et la physionomie de Fra-Angelo firent sur Michel
une impression profonde, et il eut la bonne foi d'en convenir tout de
suite avec lui-mme. Il se sentit pris par la fibre artiste, et ce qui
lui et paru, de la part de tout autre, sophisme et dclamation, se
montra  lui simple et grand dans la bouche de ce moine.

Mon pre, dit-il avec un abandon naf, il se peut que vous ayez raison
de me gourmander comme vous le faites. Je n'en sais rien, et j'aurais 
vous fournir, pour la dfense de mon scepticisme, beaucoup d'arguments
qui sortent de ma mmoire pendant que je vous coute. Il ne me semble
pas que je sois aussi mauvais et aussi mprisable que vous le pensez.
Mais, avec vous, je me sens plus press de m'amliorer que de me
dfendre. Parlez toujours.

--Oui, oui, j'entends, dit Fra-Angelo avec fiert, vous tes peintre et
vous m'tudiez, voil tout. Ce langage vous parat nouveau dans la
bouche d'un moine, et vous ne pensez qu'au premier tableau que vous
ferez de saint-Jean prchant... dans le dsert?

--Ne me raillez pas, je vous en supplie, mon oncle; cela est inutile
pour me faire savoir que vous avez plus de finesse et d'esprit que moi.
Vous avez voulu me questionner; je vous ai dit sincrement ma pense. Je
hais l'oppression, qu'elle se prsente sous la forme du pass ou sous
celle du prsent. Je n'aimerais pas  tre l'instrument des passions
d'autrui et  sacrifier mon avenir d'artiste au rtablissement des
honneurs et de la fortune de quelques grandes familles, naturellement
ingrates et instinctivement despotiques. Je crois qu'une rvolution,
dans un pays comme le ntre, n'aurait pas d'autre rsultat. Je me sens
de force  prendre un fusil pour dfendre la vie de mon pre et
l'honneur de ma soeur. Mais, s'il est question de s'affilier  quelque
socit mystrieuse, dont les adeptes agissent les yeux ferms, et sans
voir la main qui les pousse ni le but o ils marchent...,  moins que
vous ne me prouviez loquemment et victorieusement que c'est mon devoir,
je ne le ferai point, dussiez-vous me maudire, mon cher oncle, ou vous
moquer de moi, ce qui est encore pis.

--Et o prenez-vous que je veuille vous affilier  quoi que ce soit de
ce genre? dit Fra-Angelo levant les paules. J'admire vos mfiances, et
que le premier sentiment qui vous vienne envers le frre de votre pre,
soit la crainte d'tre jou par lui. J'ai voulu vous connatre, jeune
homme, et me voil fort triste de ce que je sais de vous.

--Que savez-vous donc de moi? s'cria Michel impatient; voyons,
faites-moi mon procs en rgle, et que je connaisse enfin mes torts.

--Tout votre tort est de n'tre pas l'homme que vous devriez tre,
rpondit Fra-Angelo, et cela est fcheux pour nous.

--Je ne comprends pas mieux.

--Je sais que vous ne pouvez pas comprendre ce que je pense en ce
moment-ci! autrement vous n'auriez pas parl ainsi devant moi.

--Au nom du ciel, expliquez-vous, dit Michel, incapable de supporter
plus longtemps ces attaques. Il me semble que nous nous battons en duel
dans les tnbres. Je ne puis parer vos coups, et je vous frappe
apparemment quand je crois me dfendre. Que me reprochez-vous, ou que me
demandez-vous? Si je suis l'homme de mon temps et de ma caste, est-ce ma
faute? J'arrive pour la premire fois sur cette terre voue au culte du
pass. Je ne suis pas athe, mais je ne suis pas dvot. Je ne crois pas
 l'excellence de certaines races, ni  l'infriorit ncessaire de la
mienne. Je ne me sens point le serviteur-n des vieux patriciens, des
vieux prjugs et des vieilles institutions de mon pays. Je me mets au
niveau des ttes les plus orgueilleuses et les plus rvres pour les
juger, afin de savoir si je dois m'incliner devant un vrai mrite ou me
prserver d'un vain prestige. Voil tout, mon oncle; je vous le jure.
Maintenant, vous me connaissez. J'admire ce qui est beau, grand et
sincre devant Dieu. Mon coeur est sensible  l'affection et mon esprit
prostern devant la vertu. J'aime l'art, et j'ambitionne la gloire, j'en
conviens; mais je veux l'art srieux et la gloire pure. Je n'y
sacrifierai aucun de mes devoirs, mais je n'accepterai pas de faux
devoirs et je repousserai les faux principes. Suis-je donc un misrable?
et faut-il que, pour avoir l'honneur d'tre un vrai Sicilien, je me
fasse moine dans votre couvent ou bandit sur la montagne?

L'accs de vivacit auquel Michel venait de s'abandonner, n'avait pas
dplu au capucin. Il l'avait cout avec intrt, et sa figure s'tait
adoucie. Mais, les dernires paroles du jeune homme firent sur lui
l'effet d'une dcharge lectrique. Il bondit sur son banc, et,
saisissant le bras de Michel, avec cette force herculenne dont il lui
avait dj donn un chantillon le matin: Quelle est cette mtaphore?
s'cria-t-il, et de qui voulez-vous parler?

Mais, voyant l'air stupfait de Michel  cette nouvelle sortie, il se
prit  rire: Eh bien! quand tu le saurais, quand ton pre te l'aurait
dit, ajouta-t-il, que m'importe? D'autres le savent, et je n'en suis pas
plus malheureux. Eh bien! enfant, vous avez dit, sans y songer, une
parole bien forte; c'est ce qu'on pourrait appeler la moelle de la
vrit. Tous les hommes ne sont pas faits pour s'en nourrir, il y a des
vrits plus faciles et plus douces qui suffisent au grand nombre. Mais,
pour ceux qui ont soif de la logique absolue dans leurs sentiments et
dans leurs actions, ce qui vous parat un paradoxe n'est ici qu'un lieu
commun. Vous me regardez avec tonnement? Je vous dis que vous avez,
sans le savoir, parl comme un oracle, en disant que, pour avoir
l'honneur d'tre un vrai Sicilien, il faudrait tre moine dans mon
couvent, ou bandit sur la montagne. J'aimerais mieux que vous fussiez
l'un ou l'autre, qu'artiste cosmopolite comme vous aspirez  l'tre.
coutez une histoire, et tchez de la comprendre:

Il y avait en Sicile un homme, un pauvre diable, mais dou d'une
imagination vive et d'un certain courage, qui ne pouvant supporter les
malheurs dont son pays tait la proie, prit, un beau matin, son fusil et
s'en fut dans la montagne, rsolu  se faire tuer, ou  dtruire en
dtail le plus d'ennemis possible, en attendant le jour o il pourrait
tomber dessus en masse, avec les partisans auxquels il se joignait. La
bande tait nombreuse et choisie. Elle tait commande par un noble, le
dernier rejeton d'une des plus grandes familles du pays, le prince Csar
de Castro-Reale. Souvenez-vous de ce nom-l: si vous ne l'avez jamais
entendu prononcer, un temps viendra o il vous intressera davantage.

Dans les bois et dans la montagne, le prince avait pris le nom de
_Destatore_[1], sous lequel on l'a connu, aim et redout dix ans, sans
se douter qu'il ft le jeune et brillant seigneur qu'on avait vu 
Palerme manger follement sa fortune et mener la plus joyeuse vie avec
ses amis et ses matresses.

Avant de vous parler du pauvre diable qui se fit brigand par dsespoir
patriotique, il faut que je vous parle du noble patricien qui s'tait
fait chef de brigands par la mme raison. Ceci vous aidera  connatre
votre pays et vos compatriotes. _Il Destatore_ tait un homme de trente
ans, beau, instruit, aimable, brave et gnreux, une nature de hros;
mais perscut et accabl de vexations par le gouvernement napolitain,
qui le hassait particulirement  cause de l'influence qu'il exerait
sur les gens du peuple. Il rsolut d'en finir avec la vie qu'il menait,
de manger le reste de sa fortune que l'impt rduisait chaque jour au
profit de l'ennemi; enfin, de s'tourdir sur sa douleur, et de se tuer
ou de s'abrutir dans la dbauche.

Il ne russit qu' se ruiner. Sa robuste sant rsista  tous les
excs, sa douleur survcut  ses garements, et, quand il vit qu'au lieu
de s'endormir, il s'exaltait dans l'ivresse, qu'une rage profonde
s'emparait de lui, et qu'il lui fallait se passer une pe au travers du
corps, ou, comme il disait, _manger du Napolitain_, il disparut et se
fit bandit. On le crut noy, et sa succession ne donna pas de grands
embarras  ses neveux, ni de grands profits aux gens de loi.

Ce fut alors un tigre, un lion terrible qui portait la terreur dans les
campagnes et qui vengeait son pays d'une sanglante manire. Le pauvre
diable que j'ai montr au commencement de mon histoire s'attacha
passionnment  lui et le servit avec fanatisme. Il ne s'inquita pas de
savoir si c'tait _rendre un culte au pass_, plier le genou devant un
homme qui se croyait plus que lui et qui n'tait devant Dieu que son
gal et son semblable; s'il se battait et s'exposait au profit d'un
_matre_ qui pourrait bien devenir _ingrat et despotique_; enfin, si,
aprs avoir dtruit la tyrannie trangre, comme on s'en flattait, on
retomberait sous le joug des _vieux prjugs_, des _vieux abus_, des
nobles et des moines. Non, toutes ces mfiances taient trop subtiles
pour un esprit droit et simple comme tait le sien. Mendier lui et paru
une bassesse dans ce temps-l; travailler!... il n'avait fait que cela
toute sa vie et avec ardeur, car il aimait le travail et ne redoutait
point la peine. Mais je ne sais pas si vous vous tes dj aperu qu'en
Sicile ne travaille pas qui veut. Sur le sol le plus riche et le plus
gnreux de l'univers, les impts exorbitants ont dtruit le commerce,
l'agriculture, toutes les industries et tous les arts. L'homme dont je
vous parle avait cherch les travaux les plus ingrats et les plus rudes
dans les salines, dans les mines, et jusque dans les entrailles de cette
terre dsole et dlaisse  la surface. L'ouvrage manquait partout, et
toutes les entreprises successivement abandonnes, il lui fallait
demander l'aumne  ses compatriotes aussi malheureux que lui, ou voler
furtivement. Il aima mieux _prendre_ ouvertement.

Mais on prenait avec discernement et justice dans la bande du
_Destatore_. On ne maltraitait ou on ne ranonnait que les ennemis du
pays ou les tratres. On liait des intelligences avec tout ce qui tait
brave ou malheureux. On esprait former un parti assez considrable pour
tenter un coup de main sur quelqu'une des trois villes principales,
Palerme, Catane ou Messine.

Mais Palerme voulait, pour prendre confiance en nous, que nous fussions
commands par un noble, et le _Destatore_, passant pour un aventurier de
bas tage, fut rejet. S'il et dit son vritable nom, c'et t pis. Il
tait dcri dans son pays pour ses dportements, et l tait le mal
qu'il ne pouvait reprocher qu' lui-mme.

A Messine, on repoussa nos offres sous prtexte que le gouvernement
napolitain avait fait de grandes choses en faveur du commerce de cette
ville, et que, tout bien considr, la paix  tout prix valait mieux,
avec l'industrie et l'espoir de s'enrichir, que la guerre patriotique
avec le dsordre et l'anarchie. A Catane, on nous rpondit qu'on ne
pouvait rien faire sans le concours de Messine, et qu'on ne voulait rien
faire avec celui de Palerme. Que sais-je? on nous refusa dfinitivement
toute assistance; et, aprs nous avoir remis d'anne en anne, on en
vint  nous dire que le mtier de bandit tait pass de mode, et qu'il
tait de mauvais got de s'y obstiner quand on pouvait se laisser
acheter par le gouvernement et faire fortune  son service.

On oubliait d'ajouter, il est vrai, que, pour reprendre sa place dans
la socit, il et fallu que le prince de Castro-Reale devnt l'ennemi
de son pays et acceptt quelque fonction militaire ou civile, consistant
 disperser les meutes  coups de canon ou  poursuivre, dnoncer et
faire pendre ses anciens camarades.

Le _Destatore_, voyant que sa mission tait finie, et, que, pour vivre
de son espingole, il faudrait dsormais s'attaquer  ses propres
compatriotes, tomba dans une profonde mlancolie. Errant dans les gorges
les plus sauvages de l'intrieur de l'le, et poussant de hardies
expditions jusqu'aux portes des cits, il vcut quelque temps sur les
voyageurs trangers qui venaient imprudemment visiter le pays. Ce mtier
n'tait pas digne de lui, car ces trangers taient, pour la plupart,
innocents de nos maux, et si peu capables de se dfendre que c'tait
piti de les dtrousser. Les braves qui le secondaient se dgotrent
d'un si pauvre mtier, et chaque jour amena une dsertion. Il est vrai
que ces hommes scrupuleux firent encore pis en le quittant; car les uns,
repousss de partout, tombrent dans la paresse et dans la misre; les
autres furent forcs de se rallier au gouvernement, qui voyait en eux de
bons soldats et en fit des gendarmes et des espions.

Il ne resta donc auprs du _Destatore_ que des malfaiteurs dtermins,
qui tuaient et pillaient, sans examen, tout ce qui se rencontrait devant
eux. Un seul tait encore honnte et ne voulait pas tremper dans ce
mtier de voleur de grands chemins. C'tait le pauvre diable dont je
vous raconte l'histoire. Il ne voulait pourtant pas non plus quitter son
malheureux capitaine; il l'aimait, et son coeur se brisait  l'ide de
l'abandonner  des tratres qui l'assassineraient un beau matin, n'ayant
plus personne  voler, ou qui l'entraneraient dans des crimes gratuits
pour leur propre compte.

_Il Destatore_ rendait justice au dvoment de son pauvre ami. Il
l'avait nomm son lieutenant, titre drisoire dans une troupe qui ne se
composait plus que d'une poigne de misrables. Il lui permettait
quelquefois encore de lui dire la vrit et de lui donner de bons
conseils; mais, le plus souvent, il le repoussait avec humeur, car le
caractre de ce chef s'aigrissait de jour en jour, et les sauvages
vertus qu'il avait acquises dans sa vie d'enthousiasme et de bravoure
faisaient place aux vices du pass, enfants du dsespoir, htes funestes
qui revenaient prendre possession de son me battue.

L'ivrognerie et le libertinage s'emparrent de lui, comme aux jours de
son oisivet et de son dcouragement, il retomba au dessous de lui-mme,
et un jour... un jour maudit qui ne sortira jamais de ma mmoire, il
commit un grand crime, un crime lche, odieux! Si j'en avais t
tmoin..., je l'aurais tu sur l'heure... Mais le dernier ami du
_Destatore_ ne l'apprit que le lendemain, et le lendemain, il le quitta
aprs lui avoir durement reproch son infamie.

Alors ce pauvre diable, n'ayant plus personne  aimer, et ne pouvant
plus rien pour son malheureux pays, se demanda ce qu'il allait devenir.
Son coeur, toujours ardent et jeune, se tourna vers la pit, et s'tant
avis qu'un bon moine, pntr des ides de l'vangile, pouvait encore
faire du bien, prcher la vertu aux puissants, donner de l'instruction
et des secours aux ignorants et aux pauvres, il prit l'habit de capucin,
reut les ordres mineurs, et se retira dans le couvent que voici. Il
accepta la mendicit impose  son ordre, comme une expiation de ses
fautes, et il la trouva meilleure que le pillage, en ce qu'elle
s'adressait dsormais aux riches en faveur des pauvres, sans violence et
sans ruse. Elle est infrieure, dans un sens; elle est moins sre et
moins expditive. Mais, tout bien considr, pour un homme qui veut
faire le plus de bien possible, il fallait tre bandit, dans ma
jeunesse; et, pour celui qui ne veut plus que faire le moins de mal
possible, il faut tre moine  prsent: c'est toi qui l'as dit.

Voil mon histoire, la comprends-tu?

--Trs-bien, mon oncle; elle m'intresse beaucoup, et le principal hros
de ce roman, ce n'est pas pour moi le prince de Castro-Reale, c'est le
moine qui me parle.




XXII.

LE PREMIER PAS SUR LA MONTAGNE.


Fra-Angelo et son neveu gardrent quelques instants le silence. Le
capucin tait plong dans l'amer et glorieux souvenir de ses jours
passs. Michel le contemplait avec plaisir, et, ne s'tonnant plus de
cet air martial et de cette force d'athlte ensevelis sous le froc, il
admirait en artiste l'trange posie de cette existence de dvoment
absolu  une seule ide. S'il y avait quelque chose de monstrueux et de
quasi divertissant dans le fait de ce capucin, qui vantait et regrettait
encore srieusement sa vie de bandit, il y avait quelque chose de
vraiment beau dans la manire dont l'ex-brigand conservait sa dignit
personnelle socialement compromise dans des aventures si excentriques.
Le poignard ou le crucifix  la main, assommant les tratres dans la
fort, ou mendiant pour les pauvres  la porte des palais, c'tait
toujours le mme homme, fier, naf et inflexible dans ses ides, voulant
le bien par les moyens les plus nergiques, hassant les actions lches
jusqu' tre encore capable de les chtier de sa propre main, ne pouvant
rien comprendre aux questions d'intrt personnel qui gouvernent le
monde, et ne concevant pas qu'on ne ft pas toujours prt  tenter
l'impossible, plutt que de transiger avec les calculs d'une froide
prudence.

Pourquoi admires-tu le hros secondaire de l'histoire que je viens de
te raconter? dit-il  son neveu, lorsqu'il sortit de sa rverie. Le
dvoment et le patriotisme sont donc quelque chose, car cet homme
n'avait pas d'autre mobile, et n'et t, dans le monde actuel, qu'une
pauvre tte, et peut-tre un esprit drang?

[Illustration: Seigneur prince, _eccellenza_, dit-il... (Page 53.)]

--Oui, mon oncle, le dvoment sincre et le sacrifice de toute
personnalit en prsence d'une ide, sont de grandes choses, et, si je
vous avais connu dans ce temps-l, si j'avais eu ge d'homme, il est
probable que je vous aurais suivi sur la montagne. J'aurais peut-tre
t moins attach que vous au prince de Castro-Reale, mais j'espre que
j'aurais eu les mmes illusions et le mme amour pour la cause du pays.

--Vrai, jeune homme? dit Fra-Angelo en attachant ses yeux pntrants sur
Michel.

--Vrai, mon oncle, rpondit le jeune homme en levant firement la tte,
et en soutenant ce regard avec l'assurance de la conviction.

--Eh bien! mon pauvre enfant, reprit Fra-Angelo avec un soupir, il est
donc trop tard dsormais pour tenter quelque chose? Le temps de croire
au triomphe de la vrit est donc pass, et le monde nouveau, que du
fond de mon clotre, comme du fond de ma caverne de brigands, je n'ai
pas pu bien connatre, est donc dtermin sans retour  se laisser
craser?

--J'espre que non, mon oncle. Si je le croyais, il me semble que je
n'aurais plus de sang dans les veines, de feu dans le cerveau, d'amour
dans le sein, et que je ne serais plus capable d'tre artiste. Mais il
faut bien reconnatre, hlas! que le monde n'est plus ce qu'il pouvait
tre encore dans ce pays, au dbut de vos entreprises. S'il a fait un
pas vers les dcouvertes de l'intelligence, il est certain que l'lan du
coeur s'est refroidi en lui.

--Et vous appelez cela un progrs? s'cria le capucin, avec douleur.

--Non, tant s'en faut, rpondit Michel; mais ceux qui sont ns dans
cette phase, et qui sont destins  la remplir peuvent-ils respirer un
autre air que celui qui les a fait clore, et nourrir d'autres ides que
celles dont on les a imbus? Ne faut-il pas se rendre  l'vidence et
plier sous le joug de la ralit? Vous-mme, mon digne oncle, lorsque,
de la condition fougueuse de libre aventurier, vous tes pass  la
rgle inflexible du clotre, n'avez-vous pas reconnu que le monde
n'tait pas ce que vous pensiez, et qu'il n'y avait plus rien de
possible par la violence?

[Illustration: Tiens, la voil, cette croix!... (Page 60.)]

--Hlas! il est vrai! rpondit le moine. Pendant ces dix annes que
j'avais passes dans les montagnes, je n'avais pas vu quelles
rvolutions s'opraient dans les moeurs des hommes civiliss. Lorsque le
_Destatore_ m'envoya dans les villes, avec ses dputs, pour tcher
d'tablir des intelligences avec les seigneurs qu'il avait connus bons
patriotes, et les bourgeois riches et instruits qu'il avait vus ardents
libraux, je fus bien forc de constater, que ces gens-l n'taient plus
les mmes, qu'ils avaient lev leurs enfants dans d'autres ides,
qu'ils ne voulaient plus risquer leur fortune et leur vie dans ces
entreprises hasardeuses o la foi et l'enthousiasme peuvent seuls
accomplir des miracles.

Oui, oui, le monde avait bien march... en arrire, selon moi. On ne
parlait plus que d'entreprises d'argent, de monopole  combattre, de
concurrence  tablir, d'industries  crer. Tous se croyaient dj
riches, tant ils avaient hte de le devenir, et, pour le moindre
privilge  garantir, le gouvernement achetait qui bon lui semblait. Il
suffisait de promettre, de faire esprer des moyens de fortune, et les
plus ardents patriotes se jetaient sur cette esprance, disant:
l'industrie nous rendra la libert.

Le peuple aussi croyait  cela, et chaque patron pouvait amener ses
clients aux pieds des nouveaux matres, ces pauvres gens s'imaginant que
leurs bras allaient leur rapporter des millions. C'tait une fivre, une
dmence gnrale. Je cherchais des hommes, je ne trouvai que des
machines. Je parlai d'honneur et de patrie, on me rpondit soufre et
filature de soie. Je m'en allai triste, mais incertain, n'osant pas trop
fronder ce que je venais de voir, et me disant que ce n'tait pas  moi,
ignorant et sauvage, de juger les ressources nouvelles que ces
mystrieuses dcouvertes allaient crer pour mon pays.

Mais depuis, mon Dieu! j'ai vu le rsultat de ces belles promesses pour
le peuple! J'ai vu quelques praticiens relever leur fortune, en ruinant
leurs amis et faisant la cour au pouvoir. J'ai vu plusieurs familles de
minces bourgeois arriver  l'opulence; mais j'ai vu les honntes gens de
plus en plus vexs et perscuts; j'ai vu surtout, et je vois tous les
jours plus de mendiants et plus de misrables sans pain, sans aveu, sans
ducation, sans avenir. Et je me demande ce que vous avez fait de bon
avec vos ides nouvelles, votre progrs, vos thories d'galit! Vous
mprisez le pass, vous crachez sur les vieux abus, et vous avez tu
l'avenir en crant des abus nouveaux plus monstrueux que les anciens.
Les meilleurs parmi vous, jeunes gens, sont  l'afft des principes
rvolutionnaires des nations plus avances que la ntre. Vous vous
croyez bien clairs, bien forts, quand vous pouvez dire: Plus de
nobles, plus de prtres, plus de couvents, plus rien du pass! Et vous
ne vous apercevez pas que vous n'avez plus la posie, la foi et
l'orgueil qui ranimaient encore le pass.

Voyons! ajouta le capucin, en croisant ses bras sur sa poitrine
ardente, et en toisant Michel d'un air moiti pre, moiti spadassin:
vous tes un tout jeune homme, un enfant! Vous vous croyez bien habile,
parce que vous savez ce qu'on dit et ce qu'on pense dans le monde, 
l'heure qu'il est. Vous regardez ce moine abruti qui passe la journe 
briser le roc pour faire pousser, l'anne prochaine, une range de
piments ou de tomates sur la lave, et vous dites:

Voil une existence d'homme singulirement employe! Pourtant cet homme
n'tait ni paresseux ni stupide. Il et pu tre avocat ou marchand, et
gagner de l'argent tout comme un autre. Il et pu se marier, avoir des
enfants, et leur enseigner  se tirer d'affaire dans la socit. Il a
prfr s'ensevelir vivant dans une chartreuse et tendre la main aux
aumnes! C'est qu'il est sous l'empire du pass, et qu'il a t dupe des
vieilles chimres et des vieilles idoltries de son pays!

Eh bien! moi, savez-vous ce que je pense en vous regardant? Je me dis:
Voil un jeune homme qui s'est beaucoup frott  l'esprit des autres,
qui s'est mancip bien vite de sa classe, qui ne veut point partager
les misres de son pays et les labeurs de ses parents. Il en viendra 
bout; c'est un beau jeune homme, plus raisonneur et plus subtil dans ses
ides et ses paroles,  dix-huit ans, que je ne l'tais  trente. Il
sait une foule de choses qui m'eussent paru inutiles, et dont je ne me
doutais seulement pas avant que les loisirs du clotre m'eussent permis
de m'instruire un peu. Il est l, qui sourit de mon enthousiasme, et
qui,  cheval sur sa raison, sur son exprience anticipe, sur sa
connaissance des hommes, et sur sa grande science de l'intrt
personnel, me traite intrieurement comme un pdagogue traiterait un
colier. C'est lui qui est l'homme mr; et moi, vieux bandit, vieux
moine, je suis l'adolescent intrpide, l'enfant aveugle, et naf!
Singulier contre-sens! Il reprsente le sicle nouveau, tout d'or et de
gloire, et moi, la poussire des ruines, le silence des tombeaux!

Eh bien! cependant, que le tocsin sonne, que le volcan gronde, que le
peuple rugisse, que ce point noir que l'on voit d'ici dans la rade et
qui est le vaisseau de l'tat se hrisse de canons pour foudroyer la
ville au premier soupir exhal vers la libert; que les brigands
descendent de la montagne, que l'incendie s'lve dans les nues: et,
dans cette dernire convulsion de la patrie expirante, le jeune artiste
prendra ses pinceaux; il ira s'asseoir  l'cart, sur la colline, 
l'abri de tout danger, et il composera un tableau, en se disant: Quel
pauvre peuple et quel beau spectacle! Htons-nous de peindre! dans un
instant, ce peuple n'existera plus, et voici sa dernire heure qui
sonne!

Au lieu que le vieux moine prendra son fusil... qui n'est pas encore
rouill;... il retroussera ses manches jusqu' l'paule, et, sans se
demander ce qui va rsulter de tout cela, il se jettera dans la mle,
et il se battra pour son peuple, jusqu' ce que son corps broy sous les
pieds n'ait plus figure humaine. Eh bien! enfant, j'aimerais mieux
mourir ainsi que de survivre comme toi  la destruction de ma race!

--Mon pre! mon pre! ne le croyez pas, s'cria Michel, entran et
vaincu par l'exaltation du capucin. Je ne suis point un lche! et si mon
sang sicilien s'est engourdi sur la terre trangre, il peut se ranimer
au souffle de feu que votre poitrine exhale. Ne m'crasez pas sous cette
maldiction terrible! Prenez-moi dans vos bras et embrasez-moi de votre
flamme. Je me sens vivre auprs de vous, et cette vie nouvelle m'enivre
et me transporte!

--A la bonne heure! voici enfin un bon mouvement, dit le moine en le
pressant dans ses bras. J'aime mieux cela que les belles thories sur
l'art, que tu as persuad  ton pre de respecter aveuglment.

--Pardon, mon oncle, je ne me rends point  ceci, reprit Michel en
souriant. Je dfendrai jusqu' mon dernier soupir la dignit et
l'importance des arts. Vous disiez tout  l'heure qu'au milieu de la
guerre civile j'irais froidement m'asseoir dans un coin pour recueillir
des pisodes au lieu de me battre. Je me battrais, je vous prie de le
croire, et je me battrais fort bien, si c'tait tout de bon pour chasser
l'ennemi. Je me ferais tuer de grand coeur; la gloire me viendrait plus
vite ainsi que je ne l'atteindrai en tudiant la peinture, et j'aime la
gloire: l-dessus, je crains d'tre incorrigible. Mais si, en effet,
j'tais condamn  survivre  la destruction de mon peuple aprs avoir
combattu en vain pour son salut, il est probable que, recueillant mes
cruels souvenirs, je ferais beaucoup de tableaux pour retracer et
immortaliser la mmoire de ses sanglants dsastres. Plus je serais mu
et dsespr, meilleure et plus frappante serait mon oeuvre. Elle
parlerait au coeur des hommes; elle exciterait l'admiration pour notre
hrosme, la piti pour nos malheurs, et je vous assure que j'aurais
peut-tre mieux servi notre cause avec mes pinceaux que je ne l'aurais
fait avec mon fusil.

--Fort bien! fort bien! reprit le moine avec un lan de sympathie nave.
C'est bien dit et bien pens. Nous avons ici un frre qui fait de la
sculpture, et j'estime que son travail n'est pas moins utile  la pit
que le mien ne l'est au couvent quand je brise cette lave. Mais ce moine
a sa foi, et il peut crer les traits de la cleste madone sans avilir
l'ide que nous nous en faisons. Tu feras de beaux tableaux, Michel;
mais ce sera  la condition d'avoir eu le coeur et la main au combat, et
d'avoir t acteur passionn, et non pas froid spectateur de ces
vnements.

--Nous voici d'accord tout a fait, mon pre; sans conviction et sans
motion, point de gnie dans les arts: mais, puisque nous n'avons plus
rien  discuter, si vous tes enfin content de moi, dites-moi donc ce
qui se prpare et ce que vous attendez de mon concours. Nous sommes donc
 la veille de quelque tentative importante?

Fra-Angelo s'tait anim au point de perdre la notion de la ralit.
Tout  coup ses yeux tincelants se remplirent de larmes, sa poitrine
gonfle s'abaissa sous un profond soupir, ses mains, qui frmissaient
comme si elles cherchaient des pistolets  sa ceinture, retombrent sur
sa corde de moine et rencontrrent son chapelet.

Hlas! non, dit-il en promenant des regards effars autour de lui comme
un homme qui s'veille en sursaut, nous ne sommes  la veille de rien,
et peut-tre mourrai-je dans ma cellule sans avoir renouvel l'amorce de
mon fusil. Tout cela tait un rve que tu as partag avec moi un
instant; mais ne le regrette pas, jeune homme, ce rve tait beau, et
cet instant qui m'a fait du bien t'a peut tre rendu meilleur. Il m'a
servi  te connatre et a t'estimer. Maintenant, c'est entre nous  la
vie et  la mort. Ne dsesprons pourtant de rien. Regarde l'Etna! il
est paisible, radieux; il fume  peine, il ne gronde pas. Demain,
peut-tre, il vomira encore ses laves ardentes et dtruira de fond en
comble le sol o nous marchons. Il est l'emblme et l'image du peuple
sicilien, et l'heure des _Vpres_ peut sonner au milieu des danses ou du
sommeil.

Mais voici le soleil qui baisse, et je n'ai plus de temps  perdre pour
t'informer de ce qui te concerne. C'est une affaire toute personnelle 
toi dont je voulais l'entretenir, et cette affaire est grave. Tu n'en
peux sortir qu'avec mon aide et celle d'autres personnes qui vont
risquer, ainsi que moi, leur libert, leur honneur et leur vie pour te
sauver.

--Est-il possible, mon oncle? s'cria Michel; ne puis-je m'exposer seul,
et faut-il que vous soyez envelopp dans les prils mystrieux qui
m'environnent  mon insu? N'est-ce pas mon pre seul qui est menac, et
ne puis-je le sauver, moi?

--Ton pre est menac aussi, mais tu l'es davantage. Ne m'interroge pas,
crois-moi. Je te l'ai dit, je hais les violences inutiles, mais je ne
recule devant rien qui soit bon et ncessaire. Il faut que je t'aide et
je t'aiderai. Ton pre et toi ne pouvez rien sans le capucin de l'Etna
et les restes de la bande du _Destatore_. Tout cela est prt. Tu me
pardonneras si, avant de risquer des choses graves, j'ai voulu savoir 
quel point tu mritais le dvoment dont tu vas recueillir les fruits.
Si tu n'avais t qu'un goste, je t'aurais aid  fuir; mais si tu es
digne du titre de Sicilien, nous allons t'aider  triompher de la
destine.

--Et vous ne m'expliquerez pas...

--Je ne t'expliquerai que ce que tu dois savoir. Il ne m'est point
permis de faire autrement; et souviens-toi d'une chose, c'est qu'en
essayant d'en savoir plus long qu'on ne peut t'en apprendre, tu
augmenterais nos prils en compliquant les embarras de ta propre
situation. Allons, fais-moi le plaisir de t'en rapporter  ton oncle et
de surmonter l'inquite et vaine curiosit de l'enfance. Tche de te
faire homme, d'ici  ce soir, car ce soir, peut-tre, il te faudra agir.

--Je ne vous demanderai qu'une chose, mon oncle, c'est de veiller  la
sret de mon pre et de ma soeur, avant de songer  moi.

--C'est fait, mon enfant; au premier signal, ton pre trouverait un
asile dans la montagne, et ta soeur chez la dame qui a donn un bal cette
nuit. Allons, voici l'office qui sonne. Je vais demander au suprieur la
permission de sortir avec mon neveu pour une affaire de famille. Il ne
me la refusera pas. Attends-moi  la porte de notre chapelle.

--Et s'il vous la refusait, pourtant?

--Il me forcerait  lui dsobir, ce qui me serait pnible, je l'avoue,
non  cause de la pnitence de demain, mais parce que je n'aime pas 
manquer  mon devoir. Le vieux soldat se fait une loi de sa consigne.

Au bout de cinq minutes, Fra-Angelo vint rejoindre Michel  l'entre de
l'glise.

Accord, lui dit-il; mais il m'est enjoint, pour payer ma dette  Dieu,
de faire, devant l'autel de la Vierge, un acte de foi et une courte
prire. Puisque je me fais dispenser des offices du soir, c'est bien le
moins que j'en demande excuse  mon premier suprieur. Viens prier avec
moi, jeune homme, cela ne peut te faire de mal et te donnera des
forces.

Michel suivit son oncle au pied de l'autel. Le soleil couchant embrasait
les vitraux coloris et semait de rubis et de saphirs le pav o
s'agenouilla le capucin. Michel s'agenouilla aussi, et le regarda prier
avec ferveur et simplicit. Une vitre couleur de feu, dont le reflet
frappait prcisment sa tte tondue, la faisait paratre lumineuse et
comme enflamme. Le jeune peintre fut saisi de respect et d'enthousiasme
en contemplant cette noble figure, nergique et nave, qui s'humiliait
de bonne foi dans la prire; et lui aussi, touch jusqu'au fond du coeur,
il se mit  prier pour son pays, pour sa famille et pour lui-mme, avec
une foi et une candeur qu'il n'avait pas connues depuis les jours de son
enfance.




XXIII.

IL DESTATORE.


M'est-il permis, mon bon oncle, de vous demander o nous allons? dit
Michel lorsqu'ils se furent engags dans un sentier troit et sombre,
qui s'enfonait sous les vieux oliviers de la montagne.

--Parfaitement, rpondit Fra-Angelo; nous allons trouver les derniers
bandits srieux de la Sicile.

--Il en existe donc encore?

--Quelques-uns, quoique bien dgnrs; ils seraient encore prts  se
battre pour le pays, et ils nourrissent la dernire tincelle du feu
sacr. Cependant, je ne dois pas te cacher que c'est une espce mixte
entre les braves d'autrefois, qui se fussent fait conscience d'ter un
cheveu de la tte d'un bon patriote, et les assassins d' prsent, qui
tuent et dpouillent tout ce qu'ils rencontrent. Ceux-ci choisissent
quand ils peuvent; mais, comme le mtier est devenu bien mauvais, et que
la police est plus redoutable que de mon temps, ils ne peuvent pas
toujours choisir; si bien que je ne te les donne pas pour
irrprochables: mais, tels qu'ils sont, ils ont encore certaines vertus
qu'on chercherait en vain ailleurs: la religion du serment, le souvenir
des services rendus, l'esprit rvolutionnaire, l'amour du pays; enfin,
tout ce qui reste de l'esprit chevaleresque de nos anciennes bandes
jette encore une petite clart dans l'me de quelques-uns, qui font
socit  part et qui vivent moiti sdentaires, moiti errants.
C'est--dire qu'ils sont tous tablis dans les villages ou dans les
campagnes, qu'ils y ont leurs familles, et qu'ils passent mme
quelquefois pour de tranquilles cultivateurs, soumis  la loi, et
n'ayant rien  dmler avec les _campieri_[2]. S'il y en a de souponns
et mme de compromis, ils s'observent davantage, ne viennent voir leurs
femmes et leurs enfants que la nuit, ou bien ils tablissent leurs
demeures dans des sites presque inaccessibles. Mais celui que nous
allons chercher est encore vierge de toute poursuite directe. Il habite,
 visage dcouvert, un bourg voisin, et peut se montrer partout. Tu ne
seras pas fch d'avoir fait connaissance avec lui, et je t'autorise 
tudier son caractre, car c'est une nature intressante et remarquable.

--Serai-je trop curieux si je vous prie de me renseigner un peu 
l'avance?

--Certes, tu dois tre renseign, et je vais le faire. Mais c'est un
grave secret  te confier, Michel, et encore une histoire  te raconter.
Sais-tu que je vais mettre dans tes mains le sort d'un homme que la
police poursuit avec autant d'acharnement et d'habilet qu'elle en est
capable, sans avoir pu, depuis six ou sept ans que cet homme a commenc
 reprendre l'oeuvre du _Destatore_, russir  connatre ses traits et
son nom vritable? Voyons, ami, n'as-tu pas encore entendu parler,
depuis que tu es en Sicile, du _Piccinino_ et de sa bande?

--Il me semble que si... Oui, oui, mon oncle, ma soeur Mila a des
histoires fantastiques sur ce Piccinino, qui dfraie toutes les
causeries des jeunes fileuses de Catane. C'est, disent-elles, un brigand
redoutable, qui enlve les femmes et tue les hommes jusqu' l'entre du
faubourg. Je ne croyais point  ces contes.

--Il y a du vrai au fond de tous les contes populaires, reprit le moine:
le Piccinino existe et agit. Il y a en lui deux hommes, celui que les
_campieri_ poursuivent en vain, et celui que personne ne s'avise de
souponner. Celui qui dirige des expditions prilleuses et qui
rassemble,  un signal mystrieux, tous les _nottoloni_[3] un peu
importants, pars sur tous les points de l'le, pour les employer  des
entreprises plus ou moins bonnes; et celui qui demeure non loin d'ici,
dans une jolie maison de campagne,  l'abri de toute recherche et avec
la rputation d'un homme intelligent, mais tranquille, ennemi des luttes
sanglantes et des opinions hardies. Eh bien! dans une heure, tu seras en
prsence de cet homme, tu sauras son vrai nom, tu connatras sa figure,
et tu seras le seul, avec deux autres personnes, en dehors de
l'affiliation qu'il commande, qui porteras la responsabilit de son
secret. Tu vois que je te traite comme un homme, mon enfant; mais on ne
dcouvre pas le danger d'autrui sans s'y trouver expos soi-mme. Il te
faudrait dsormais payer de ta vie la plus lgre indiscrtion, et en
outre, commettre plus qu'une lchet, un crime affreux, dont tu sauras
bientt la porte.

--Tous ces avertissements sont inutiles, mon oncle; il me suffit de
savoir que ce serait un abus de confiance.

--Je le crois, et pourtant je ne connais pas assez ta prudence pour ne
pas te dire tout ce qui doit l'aider. Ton pre, la princesse Agathe, ta
soeur peut-tre, et moi-mme,  coup sr, payerions pour toi de la vie et
de l'honneur, si tu manquais au serment que j'exige. Engage-toi donc sur
ce qu'il y a de plus sacr, sur l'vangile,  ne jamais trahir, mme
sur l'chafaud, le vrai nom du Piccinino.

--Je m'y engage, mon oncle. tes-vous content?

--Oui.

--Et le Piccinino aura-t-il dans mon serment la mme confiance que vous?

--Oui, quoique la confiance ne soit pas son dfaut. Mais, en t'annonant
 lui, je lui ai donn des garanties dont il ne saurait douter.

--Eh bien! dites-moi donc quelles relations vont s'tablir entre cet
homme et moi?

--Patience, enfant! je t'ai promis encore une histoire, et la voici:

_Il Destatore_ s'tant adonn au vin, dans ses dernires annes...

--Le _Destatore_ est donc mort, mon oncle? Vous ne m'avez pas parl de
sa fin?

--Je te la dirai, quoi qu'il m'en cote! Je dois te la dire! Je t'ai
parl d'un crime excrable qu'il avait commis. Il avait surpris et
enlev une jeune fille, une enfant, qui se promenait avec une femme de
service dans les parages o nous nous trouvons, et qu'il rendit  la
libert au bout de deux heures... Mais, hlas! deux heures trop tard!
Personne ne fut tmoin de son infamie, mais le soir mme il s'en vanta 
moi et railla mon indignation. Je fus alors transport d'horreur et de
colre, au point de le maudire, de le dvouer aux furies, et de
l'abandonner pour entrer dans le couvent o, bientt, je prononai mes
voeux. J'aimais cet homme, j'avais subi longtemps son influence: je
craignais, en le voyant se perdre et s'avilir, de me laisser entraner
par son exemple. Je voulais mettre entre lui et moi une barrire
insurmontable, je me fis moine; ce fut l un des plus puissants motifs
de cette dtermination.

Ma dsertion lui fut plus sensible que je ne m'y tais attendu. Il vint
secrtement  Bel-Passo, et mit tout en usage, prires et menaces, pour
me ramener. Il tait loquent, parce qu'il avait une me ardente et
sincre, en dpit de ses garements. Je fus pourtant inexorable, et je
m'attachai  le convertir. Je ne suis pas loquent, moi; je l'tais
encore moins alors; mais j'tais si pntr de ce que je lui disais, et
la foi s'tait si bien empare de mon coeur, que mes remontrances lui
firent une grande impression. J'obtins qu'il rparerait son crime autant
que possible, en pousant l'innocente victime de sa violence. J'allai la
chercher de nuit, et je la fis consentir  revoir les traits de ce
brigand abhorr. Ils furent maris cette nuit-l, en secret, mais bien
lgitimement, dans la chapelle et devant l'autel o tu viens de prier
tout  l'heure avec moi.... Et, en voyant cette jeune fille si belle, si
ple, si effraye, le prince de Castro-Reale eut des remords et se mit 
aimer celle qui devait toujours le har!

Il la supplia de fuir avec lui, et, irrit de sa rsistance, il songea
 l'enlever. Mais j'avais donn ma parole  cette enfant, et l'enfant
dploya un caractre de force et de fiert bien au-dessus de son ge.
Elle lui dit qu'elle ne le reverrait jamais, et s'attachant  ma robe et
 celle de notre prieur... (un digne homme qui a emport tous ses
secrets dans la tombe!) Vous m'avez jur de ne pas me laisser seule une
minute avec cet homme, s'cria-t-elle, et de me reconduire  la porte de
ma demeure, aussitt que la crmonie de ce mariage serait termine; ne
m'abandonnez pas, ou je me brise la tte sur les marches de votre
glise.

Elle l'aurait fait comme elle le disait, la noble fille! D'ailleurs,
j'avais jur! Je la reconduisis chez elle, et jamais elle n'a revu le
_Destatore_.

Quant  lui, sa douleur fut inoue. La rsistance enflammait sa
passion, et, pour la premire fois de sa vie, peut-tre, lui qui avait
sduit et abandonn tant de femmes, il connut l'amour.

Mais il connut en mme temps le remords, et, ds ce jour-l, son esprit
tomba malade. J'esprais qu'il arriverait  une vritable conversion. Je
n'avais pas la pense d'en faire un moine comme moi, je voulais qu'il
reprit son oeuvre, qu'il renont aux crimes inutiles,  la dbauche et 
la folie. J'essayai de lui persuader que, s'il redevenait le vengeur de
sa patrie et l'espoir de notre dlivrance, sa jeune pouse lui
pardonnerait et consentirait  partager sa destine pnible et
glorieuse. Moi-mme, j'aurais jet sans doute le froc aux orties pour le
suivre.

Mais, hlas! il serait trop facile de s'amender si le crime et le vice
lchaient leur proie aussitt que nous en prouvons le dsir. Le
_Destatore_ n'tait plus lui-mme, ou plutt il tait trop redevenu
l'homme du pass. Les remords que j'excitais en lui troublaient sa
raison sans corriger ses instincts farouches. Tantt fou furieux, tantt
craintif et superstitieux, un jour il priait, noy dans ses larmes, au
fond de notre humble chapelle; le lendemain, il retournait, comme dit
l'criture,  son _vomissement_. Il voulait tuer tous ses compagnons, il
voulait me tuer moi-mme. Il commit encore beaucoup d'excs, et, un
matin... J'ai peine  mener ce rcit jusqu'au bout, Michel, il me fait
tant de mal!.... Un matin on le trouva mort au pied d'une croix, non
loin de notre couvent: il s'tait fait sauter la tte d'un coup de
pistolet!...

--Voil une affreuse destine, dit Michel, et je ne sais, mon oncle, si
c'est l'accent de votre voix, ou l'horreur du lieu o nous sommes, mais
j'prouve une motion des plus pnibles. Peut-tre ai-je entendu
raconter cette histoire  mon pre, dans mon enfance, et c'est peut-tre
le souvenir de l'effroi qu'elle m'a caus alors, qui se rveille en moi!

--Je ne crois pas que ton pre t'en ait jamais parl, dit le capucin
aprs un intervalle de lugubre silence. Si je t'en parle, c'est parce
qu'il le faut, mon enfant; car ce souvenir m'est plus pnible qu' qui
que ce soit, et le lieu o nous sommes n'est pas propre, en effet,  me
donner des ides riantes. Tiens, la voil, cette croix dont la base fut
inonde de son sang, et o je le trouvai tendu et dfigur. C'est moi
qui ai creus sa tombe de mes propres mains, sous ce rocher qui est l,
au fond du ravin; c'est moi qui ai dit les prires que tout autre lui
et refuses.

--Pauvre Castro-Reale, pauvre chef, pauvre ami! continua le capucin en
se dcouvrant et en tendant le bras vers une grande roche noire qui
gisait au bord du torrent,  cinquante pieds au-dessous du chemin. Que
Dieu, qui est l'inpuisable bont et l'infinie mansutude, te pardonne
les erreurs de ta vie, comme je te pardonne les chagrins que tu m'as
causs! Je ne me souviens plus que de tes annes de vertu, de tes
grandes actions, de tes nobles sentiments, et des motions ardentes que
nous avons partages. Dieu ne sera pas plus rigoureux qu'un pauvre homme
comme moi, n'est-ce pas, Michel?

--Je ne crois pas aux ressentiments ternels de l'tre suprme et
parfait qui nous gouverne, rpondit le jeune homme; mais, passons, mon
oncle! j'ai froid ici, et j'aime mieux vous confesser l'trange
faiblesse que j'prouve, que de rester un instant de plus au pied de
cette croix... J'ai peur!

--J'aime mieux te voir trembler que rire ici! rpondit le moine. Viens,
donne-moi la main, et passons.

Ils marchrent quelque temps en silence; puis Fra-Angelo, comme s'il et
voulu distraire Michel, reprit ainsi son propos: Aprs la mort du
_Destatore_, beaucoup de gens, des femmes surtout, car il en avait
sduit plus d'une, coururent  sa retraite, esprant s'emparer de
l'argent qu'il pouvait avoir laiss pour les enfants dont il tait, ou
dont il passait pour tre le pre: mais il avait port, le matin mme de
son suicide, le butin de ses dernires prises  celle de ses matresses
qu'il aimait le mieux, ou, pour mieux dire,  celle qu'il dtestait le
moins; car, s'il avait beaucoup de fantaisies, il en inspirait encore
davantage, et toutes ces femmes, qui lui formaient une sorte de srail
ambulant, l'importunaient et l'irritaient au dernier point. Toutes
voulaient se faire pouser, elles ne savaient point qu'il tait mari.
La seule Mlina de Nicolosi ne l'accabla jamais ni de ses reproches ni
de ses exigences.

Elle l'avait aim sincrement; elle s'tait abandonne  lui sans
rsistance et sans arrire-pense; elle lui avait donn un fils qu'il
prfrait aux douze ou quinze btards qu'on levait sous son nom dans la
montagne. La plupart de ces btards existent, et,  tort ou  raison, se
vantent de lui appartenir. Tous sont plus ou moins bandits. Mais celui
que le _Destatore_ n'a jamais reni, celui qui lui ressemble trait pour
trait, quoique ce soit une empreinte trs-rduite et un peu efface de
sa beaut mle et vivace; celui qui a grandi avec la pense d'tre
l'hritier de son oeuvre, avec des soins et des ressources auxquels les
autres ne pouvaient prtendre, c'est le fils de la Mlina; c'est le
jeune homme que nous allons voir tout  l'heure; c'est le chef des
bandits dont je t'ai parl, et dont quelques-uns sont peut-tre
effectivement ses frres; c'est enfin celui que tu dois connatre sous
son vrai nom: c'est Carmelo Tomabene, que l'on nomme ailleurs le
_Piccinino_.

--Et celle que Castro-Reale avait enleve, celle que vous avez marie
avec lui, ne me direz-vous pas son nom, mon oncle?

--Son nom et son histoire sont un secret que trois personnes seulement
connaissent aujourd'hui, elle, moi et un autre. Halte-l, Michel, plus
de questions sur ce sujet. Revenons au Piccinino, fils du prince de
Castro-Reale et de la paysanne de Nicolosi.

Cette aventure du _Destatore_ tait antrieure de plusieurs annes 
son crime et  son mariage. Le trsor qu'il lui laissa n'tait pas bien
considrable; mais, comme tout est relatif, ce fut une fortune pour la
Mlina. Elle fit lever son fils comme si elle l'et destin  sortir de
sa condition; elle dsirait, au fond du coeur, en faire un prtre, et,
pendant quelques annes, j'ai t son instituteur et son guide: mais, 
peine eut-il quinze ans, qu'ayant perdu sa mre, il quitta notre couvent
et mena une vie errante jusqu' sa majorit. Il avait toujours nourri
l'ide de retrouver les anciens compagnons de son pre et d'organiser
avec leur aide une bande nouvelle; mais, par respect pour la volont de
sa mre, qu'il aimait rellement, je dois le dire, il avait travaill 
s'instruire comme s'il et d, en effet, se consacrer  l'tat
ecclsiastique. Lorsqu'il eut recouvr sa libert, il s'en servit, sans
me faire connatre son dessein. Il avait toujours pens que je le
blmerais. Plus tard, il a t forc de me confier son secret et de me
demander mes conseils.

Je ne fus pas fch, je te l'avoue, d'tre dlivr de la tutelle de ce
jeune loup, car c'tait bien la nature la plus indomptable que j'aie
jamais rencontre. Aussi brave et encore plus intelligent que son pre,
il a de tels instincts de prudence, de moquerie et de ruse, que je ne
savais parfois si j'avais affaire au plus pervers des hypocrites, ou au
plus grand des diplomates qui aient jamais embrouill le sort des
empires. C'est un trange compos de perfidie et de loyaut, de
magnanimit et de ressentiment. Il y a en lui une partie des vertus et
des qualits de son pre. Les travers et les dfauts sont autres. Il a,
comme son pre, la fidlit du coeur dans l'amiti et la religion du
serment: mais, tandis que son pre, emport par des passions fougueuses,
restait croyant et mme dvot au fond du coeur, il est, lui, si je ne me
suis pas tromp, et s'il n'a pas chang, l'athe le plus calme et le
plus froid qui ait jamais exist. S'il a des passions, il les satisfait
si secrtement qu'on ne peut les pressentir. Je ne lui en connais
qu'une, et, celle-l, je n'ai pas travaill  la vaincre, c'est la haine
de l'tranger et l'amour du pays. Cet amour est si vif en lui, qu'il le
pousse jusqu' l'amour de la localit. Loin d'tre prodigue comme son
pre, il est conome et rang, et possde  Nicolosi une jolie
habitation, des terres et un jardin o il vit presque toujours seul, en
apparence, lorsqu'il n'est pas en excursion secrte dans la montagne.
Mais il opre ses sorties avec tant de prudence, ou il reoit ses
compagnons avec tant de mystre, qu'on ne sait jamais s'il est absent de
sa maison, ou occup dans son jardin  lire ou  fumer. Pour conserver
cette indpendance habilement mnage, il affecte, quand on frappe chez
lui, de ne pas rpondre et de se laisser apercevoir. De sorte que,
lorsqu'il est  dix lieues de l, on ne peut dire si un caprice sauvage
ne le retient pas dans sa forteresse.

Il a conserv l'habit et les moeurs apparentes d'un paysan riche, et,
quoiqu'il soit fort instruit et trs-loquent au besoin, quoiqu'il soit
propre  toutes les carrires et capable de se distinguer dans
quelques-unes, il a une telle aversion pour la socit et les lois qui
la rgissent chez nous, qu'il aime mieux rester bandit. Ne rien tre
qu'un _villano_ ais, ne lui suffirait point. Il a de l'ambition, de
l'activit, le gnie des ruses de guerre et la passion des aventures.
Quoiqu'il entre dans ses desseins de cacher son habilet et son
instruction, ces qualits percent malgr lui, et il a une grande
influence dans son bourg. Il y passe pour un caractre original, mais on
fait cas de ses conseils, et on le consulte sur toutes choses. Il s'est
fait un devoir d'obliger tout le monde, parce qu'il s'est fait une
politique de n'avoir point d'ennemis. Il explique ses frquentes
absences et les nombreuses visites qu'il reoit, par un petit commerce
de denres agricoles qui ncessite des voyages dans l'intrieur des
terres et des relations un peu tendues. Il cache son patriotisme avec
soin, mais il sonde et connat celui des autres, et, au premier
mouvement srieux, il n'aurait gure qu'un signe  faire pour branler
toute la population de la montagne, et la montagne marcherait avec lui.

--Eh bien! mon oncle, je comprends que cet homme-l soit un hros  vos
yeux, tandis que vous avez peine  estimer un tre aussi faiblement
dessin que moi.

--Ce n'est pas le nombre, mais la qualit des paroles que j'estime,
rpondit le capucin. Tu m'en as dit deux ou trois qui me suffisent, et,
quant  mon hros, comme tu l'appelles, il en est si peu prodigue, que
j'ai d le juger sur les faits plus que sur les discours. Moi-mme je
parle rarement de ce que je sens fortement, et, si tu me trouves prolixe
aujourd'hui, c'est qu'il faut que je te dise en deux heures ce que je
n'ai pu te dire depuis dix-huit ans que tu es au monde, sans que je te
connaisse. D'ailleurs, la rserve ne me dplat point. J'ai aim
Castro-Reale comme je n'aimerai plus jamais personne, et nous passions
ensemble des journes entires, tte  tte, sans nous dire un mot. Il
tait mfiant comme tout vrai Sicilien doit l'tre, et, tant qu'il s'est
mfi de lui-mme et des autres, il a t un grand coeur et un grand
esprit.

--Le jeune homme que nous allons voir a donc conserv pour vous un grand
attachement, mon oncle, puisque vous tes sr de le trouver prt 
m'accueillir?

--S'il aime quelqu'un au monde, c'est moi, quoique je l'aie bien grond
et bien tourment lorsqu'il tait mon lve. Pourtant, je ne suis pas
bien certain qu'il nous accorde ce que j'ai  lui demander pour toi. Il
aura quelque rpugnance  vaincre; mais, j'espre.

--Et, sans doute, il sait de mes affaires et de ma destine tout ce que
vous ne me permettez pas d'en savoir moi-mme?

--Lui? il ne sait rien du tout, et il ne doit rien savoir avant toi. Le
peu que vous devez savoir jusqu' prsent l'un et l'autre, je le dirai 
vous deux. Aprs cela, le Piccinino devinera peut-tre plus qu'il ne
faudrait. Sa pntration est grande; mais ce qu'il devinera, il ne te le
dira pas, et, ce qu'il voudra dcouvrir, il ne te le demandera jamais;
je suis fort tranquille l-dessus. Maintenant, silence, nous quittons
les bois pour rentrer dans le versant de la montagne cultive et
habite. Nous devons pntrer inaperus, autant que possible, dans la
retraite o notre homme nous attend.

Le moine et Michel marchrent en silence et avec prcaution le long des
haies et des massifs d'arbres, cherchant l'ombre et fuyant les routes
traces; et bientt ils arrivrent,  la faveur du crpuscule,  la
demeure du Piccinino.




XXIV.

LE PICCININO.


Au flanc de la montagne que Fra-Angelo et Michel n'avaient cess de
gravir pendant deux heures, le grand bourg de Nicolosi, dont la
population est considrable, est la dernire tape civilise o le
voyageur qui veut visiter l'Etna s'arrte, avant de s'engager dans la
rgion austre et grandiose des forts. Cette seconde rgion s'appelle
_Silvosa_ ou _Nemorosa_, et le froid s'y fait vivement sentir. La
vgtation y prend un grand caractre d'horreur et d'abandon, jusqu' ce
qu'elle disparaisse sous les lichens et les graviers arides, aprs
lesquels il n'y a plus que de la neige, du soufre et de la fume.

Nicolosi et le magnifique paysage qui l'entoure taient dj perdus dans
la vapeur du soir, lorsque Michel essaya de se rendre compte du lieu o
il se trouvait. La masse imposante de l'Etna ne prsentait plus qu'une
teinte uniforme, et c'est tout au plus s'il pouvait distinguer  un
mille au-dessus de lui le sinistre mamelon de _Monte-Rosso_, ce volcan
infrieur, un des vingt ou trente fils de l'Etna, fournaises teintes ou
rcemment ouvertes, qui se dressent en batterie  ses pieds. C'est le
Monte-Rosso qui ouvrit sa bouche noire, il n'y a pas deux sicles, pour
vomir cette affreuse lave dont la mer de Catane est encore sillonne.
Aujourd'hui, les paysans y cultivent la vigne et l'olivier sur des
dbris qui ont l'air de brler encore.

L'habitation du Piccinino, isole dans la montagne,  un demi-mille du
bourg, dont un ravin assez escarp la sparait, marquait la limite d'un
terrain fertile, baign d'une atmosphre tide et suave. A quelques
centaines de pas plus haut, il faisait froid dj, et dj l'horreur du
dsert s'annonait par l'absence de culture, et des courants de laves si
nombreux et si larges, que la montagne de ce ct ne semblait plus
accessible. Michel observa que cette situation favorisait parfaitement
les vues d'un homme qui s'tait fait moiti citoyen, moiti sauvage.
Chez lui, il pouvait goter toutes les aises de la vie; au sortir de
chez lui, il pouvait chapper  la prsence de l'homme et aux exigences
de la loi.

La colline, escarpe d'un ct, adoucie et fertile sur son autre face,
tait couverte,  son sommet, d'une magnifique vgtation, dont une main
laborieuse et intelligente entretenait  dessein la splendeur
mystrieuse. Le jardin de Carmelo Tomabene tait renomm pour sa beaut
et l'abondance de ses fruits et de ses fleurs. Mais il en dfendait
l'entre avec jalousie, et de grandes palissades couvertes de verdure le
fermaient de tous cts. La maison, assez vaste et bien btie, quoique
sans luxe apparent, avait t leve sur les ruines d'un petit fort
abandonn. Quelques restes de murailles paisses, et la base d'une tour
carre, dont on avait tir parti pour tayer et augmenter la nouvelle
construction, et qui portaient les traces de rparations bien entendues,
donnaient au modeste difice un caractre de solidit et un certain air
d'importance demi-rustique, demi-seigneuriale. Ce n'tait pourtant que
la maison d'un cultivateur ais, mais on sentait bien qu'un homme
distingu dans ses habitudes et dans ses gots pouvait y vivre sans
dplaisir.

Fra-Angelo approcha de la porte ombrage, et prit, dans les
chvrefeuilles qui l'encadraient d'un riche berceau, une corde qui
suivait une longue tonnelle de vigne, et qui rpondait  une cloche
place dans l'intrieur de la maison; mais le bruit de cette cloche
tait si touff qu'on ne l'entendait pas du dehors. La corde, glissant
dans la verdure, n'tait point apparente, et il fallait tre initi 
l'existence de ce signal pour s'en servir. Le moine tira la corde 
trois reprises diffrentes, avec attention et lenteur; puis il la tira
cinq fois, puis deux, puis trois encore; aprs quoi il se croisa les
bras pendant cinq minutes, et recommena les mmes signaux dans le mme
ordre et avec la mme circonspection. Un coup de plus ou de moins, et
l'hte mystrieux les et fort bien laisss attendre toute la nuit sans
ouvrir.

Enfin, la porte du jardin s'ouvrit. Un homme de petite taille, envelopp
d'un manteau, s'approcha, prit Fra-Angelo par la main, lui parla 
l'oreille quelques instants, revint vers Michel, le fit entrer, et
marcha devant eux aprs avoir referm la porte avec soin. Ils suivirent
la longue tonnelle, qui dessinait une croix dans toute l'tendue du
jardin, et traversrent une sorte de pristyle champtre form de
piliers grossiers, tout couverts de vigne et de jasmin; aprs quoi leur
hte les introduisit dans une grande pice propre et simple, o tout
annonait l'ordre et la sobrit. L, il les fit asseoir, et, s'tendant
sur un vaste canap couvert d'indienne rouge, il alluma tranquillement
son cigare; puis, sans regarder Michel, sans faire aucune dmonstration
d'amiti au moine, il attendit que celui-ci portt la parole. Il ne
montrait aucune impatience, aucune curiosit. Il n'tait occup qu' se
dbarrasser lentement de son manteau brun, doubl de rose,  en plier le
collet avec soin, et  rajuster sa ceinture de soie, comme s'il et eu
besoin d'tre parfaitement  son aise pour couter ce qu'on avait  lui
confier.

Mais quelle fut la surprise de Michel lorsqu'il reconnut, peu  peu,
dans le jeune _villano_ de Nicolosi, l'trange cavalier qui avait fait
sensation un instant au bal de la princesse, et avec lequel il avait
chang, sur le perron du palais, des paroles fort peu amicales!

Il se troubla en pensant que cet incident disposerait mal en sa faveur
l'homme auquel il venait demander un service. Mais le Piccinino ne parut
pas le reconnatre, et Michel pensa qu'il ferait aussi bien de ne pas
rveiller le souvenir de cette fcheuse aventure.

Il eut donc le loisir d'examiner ses traits et de chercher, dans sa
physionomie, quelque rvlation de son caractre. Mais il lui fut
impossible, dans ces derniers moments, de constater une motion
quelconque, une volont, un sentiment humain, sur cette figure terne et
impassible. Il n'y avait pas mme de l'impertinence, quoique son
attitude et son silence pussent indiquer l'intention de se montrer
ddaigneux.

Le Piccinino tait un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Sa petite
taille et ses formes dlicates justifiaient le surnom qu'on lui avait
donn, et qu'il portait avec plus de coquetterie que de dpit[4]. Il
tait impossible de voir une organisation plus fine, plus dlicate, et
en mme temps plus parfaite que celle de ce petit homme. Admirablement
proportionn, et model comme un bronze antique, il rachetait le dfaut
de force musculaire par une souplesse extrme. Il passait pour n'avoir
point d'gal dans tous les exercices du corps, quoiqu'il ne pt se
servir que de son adresse, de son sang-froid, de son agilit et de la
prcision de son coup d'oeil. Personne ne pouvait le fatiguer  la
marche, ni le suivre  la course. Il franchissait des prcipices avec
l'aplomb d'un chamois; il visait au fusil comme au pistolet ou  la
fronde, et, dans tous les jeux de ce genre, il tait tellement sr de
gagner tous les prix, qu'il ne se donnait plus la peine de concourir.
Excellent cavalier, nageur intrpide, il n'y avait aucun moyen de
locomotion ou de combat qui ne lui assurt une supriorit marque sur
quiconque oserait s'attaquer  lui. Connaissant bien les avantages de la
force physique dans un pays de montagnes, et avec une destine de
partisan, il avait voulu acqurir de bonne heure,  cet gard, les
facults que la nature semblait lui avoir refuses. Il les avait
exerces et dveloppes en lui avec une pret et une persistance
incroyables, et il tait parvenu  faire de son organisation dbile
l'esclave fidle et l'instrument docile de sa volont.

Cependant,  le voir ainsi couch sur son lit de repos, on et dit d'une
femme maladive ou nonchalante. Michel ne savait point qu'aprs avoir
fait vingt lieues  pied, dans la journe, il prenait un nombre d'heures
de repos systmatique, et qu'il savait exactement, tant il s'observait
et s'tudiait en toutes choses, ce qu'il devait passer d'instants dans
la position horizontale, pour chapper  l'inconvnient d'une
courbature.

Sa figure tait d'une beaut trange: c'tait le type siculo-arabe dans
toute sa puret. Une nettet de lignes incroyable, un profil oriental un
peu exagr, de longs yeux noirs velouts et pleins de langueur, un
sourire fin et paresseux, un charme tout fminin, une grce de chat dans
les mouvements de tte, et je ne sais quoi de doux et de froid qu'il
tait impossible d'expliquer au premier examen.

Le Piccinino tait vtu avec une recherche extrme et une propret
scrupuleuse. Il portait le costume pittoresque des paysans montagnards,
mais compos d'toffes fines et lgres. Ses braies, courtes et
collantes, taient en laine moelleuse raye de soie jaune sur brun; il
laissait voir sa jambe nue, blanche comme l'albtre, et chausse de
spadrilles carlates. Sa chemise tait en batiste brode garnie de
dentelle, et laissait voir une chane de cheveux enroule  une grosse
chane d'or sur sa poitrine. Sa ceinture tait de soie verte broche
d'argent. De la tte aux pieds il tait couvert de contrebande, ou de
quelque chose de pis; car, si on et examin la marque de son linge, on
et pu se convaincre qu'il sortait de la dernire valise qu'il avait
pille.

Tandis que Michel admirait avec un peu d'ironie intrieure l'aisance
avec laquelle ce beau garon roulait dans ses doigts, effils comme ceux
d'un bdouin, sa cigarette de tabac d'Alger, Fra-Angelo, qui ne
paraissait ni surpris ni choqu de son accueil, fit le tour de la
chambre, ferma la porte au verrou, et, lui ayant demand s'ils taient
bien seuls dans la maison, ce  quoi le Piccinino rpondit par un signe
de tte affirmatif, il commena ainsi:

Je te remercie, mon fils, de ne m'avoir point fait attendre ce
rendez-vous; je viens te demander un service: As-tu le pouvoir et la
volont d'y consacrer quelques jours?

--Quelques jours? dit le Piccinino d'un son de voix si doux que Michel
eut besoin de regarder le muscle d'acier de sa jambe pour ne point
croire encore une fois qu'il entendait parler une femme; mais
l'inflexion de cette parole signifiait,  ne pas s'y mprendre: Vous
vous moquez!

--J'ai dit quelques jours, reprit le moine avec tranquillit; il faut
descendre de la montagne, suivre  Catane le jeune homme que voici, et
qui est mon neveu, et demeurer prs de lui jusqu' ce que tu aies russi
 le dlivrer d'un ennemi qui l'obsde.

Le Piccinino se retourna lentement vers Michel et le regarda comme s'il
ne l'et pas encore aperu; puis, tirant de sa ceinture un stylet
richement mont, il le lui prsenta avec un imperceptible sourire
d'ironie et de ddain, comme pour lui dire: Vous tes d'ge et de force
 vous dfendre vous-mme.

Michel, bless de la situation o son oncle le plaait sans son aveu,
allait rpondre avec vivacit, lorsque Fra-Angelo lui coupa la parole en
lui mettant sa main de fer sur l'paule.

--Tais-toi, mon enfant, dit-il; tu ne sais pas de quoi il s'agit, et tu
n'as rien  dire ici. Ami, ajouta-t-il en s'adressant  l'aventurier, si
mon neveu n'tait pas un homme et un Sicilien, je ne te l'aurais pas
prsent. Je vais te dire ce que nous attendons de toi,  moins que tu
ne me dises d'avance que tu ne veux pas ou que tu ne peux pas nous
servir.

--Pre Angelo, rpondit le bandit en prenant la main du moine, et en la
portant  ses lvres avec une grce caressante et un regard affectueux
qui changrent entirement sa physionomie, quelque chose que ce soit,
pour vous je veux toujours. Mais aucun homme ne peut faire tout ce qu'il
veut. Il faut donc que je sache ce que c'est.

--Un homme nous gne...

--J'entends bien.

--Nous ne voulons pas le tuer.

--Vous avez tort.

--En le tuant nous nous perdons; en l'loignant nous sommes sauvs.

--Il faut donc l'enlever?

--Oui, mais nous ne savons comment nous y prendre.

--Vous ne le savez pas, vous, pre Angelo! dit le Piccinino en souriant.

--Je l'aurais su autrefois, rpondit le capucin. J'avais des amis, des
lieux de refuge. A prsent, je suis moine.

--Vous avez tort, rpta le bandit avec la mme tranquillit. Donc, il
faut que j'enlve un homme. Est-il bien gros, bien lourd?

--Il est fort lger, rpondit le moine, qui parut comprendre cette
mtaphore, et personne ne te donnera un ducat de sa peau.

--En ce cas, bonsoir pre; je ne peux pas le prendre seul et le mettre
dans ma poche comme un mouchoir. Il me faut des hommes, et l'on n'en
trouve plus pour rien comme de votre temps.

--Tu ne m'as pas compris, tu taxeras toi-mme le salaire de tes hommes,
et ils seront pays.

--Est-ce vous qui rpondez de cela, mon pre?

--C'est moi.

--Vous seul?

--Moi seul. Et, quant  ce qui te concerne, si l'affaire n'et pas t
magnifique, je ne t'aurais pas choisi.

--Eh bien, nous verrons cela la semaine prochaine, dit le bandit pour
amener un plus ample expos des produits de l'affaire.

--En ce cas, n'en parlons plus, dit le moine un peu bless de sa
mfiance; il faut marcher sur l'heure, ou point.

--Marcher sur l'heure? Et le temps de rassembler mes hommes, de les
dcider et de les instruire?

--Tu le feras demain matin, et demain soir ils seront  leur poste.

--Je vois que vous n'tes pas presss, car vous m'auriez dit de partir
cette nuit. Si vous pouvez attendre jusqu' demain, vous pouvez attendre
quinze jours.

--Non; car je compte t'emmener tout de suite, t'envoyer dans une villa
o tu parleras avec une des personnes intresses au succs, et te
donner jusqu' demain soir pour visiter les environs, connatre tous les
dtails ncessaires, dresser tes batteries, avertir tes hommes, les
distribuer, tablir des intelligences dans la place... Bah! c'est plus
de temps qu'il ne t'en faut! A ton ge, je n'en eusse pas demand la
moiti  ton pre.

Michel vit que le capucin avait enfin touch la corde sensible; car, 
ce titre de fils du prince de Castro-Reale, que tout le monde n'osait
pas ou ne voulait pas lui accorder ouvertement, le Piccinino
tressaillit, se redressa, et bondit sur ses pieds comme prt  se mettre
en route. Mais tout d'un coup, portant la main  sa jambe et se laissant
retomber sur son sofa:

C'est impossible, dit-il; je souffre trop.

--Qu'y a-t-il donc? dit Fra-Angelo. Es-tu bless? Est-ce donc toujours
cette balle morte de l'anne dernire? Autrefois, nous marchions avec
des balles dans la chair. Ton pre a fait trente lieues sans songer 
faire extraire celle qu'il reut dans la cuisse  Lon-Forte, mais les
jeunes gens d'aujourd'hui ont besoin d'un an pour gurir une contusion.

Michel crut que son oncle avait t un peu trop loin, car le Piccinino
se recoucha avec un mouvement de dpit concentr, s'tendit sur le dos,
envoya au plafond plusieurs bouffes de cigare, et laissa malicieusement
au bon pre l'embarras de renouer la conversation.

Mais Fra-Angelo savait bien que l'ide des ducats avait remu l'esprit
positif du jeune bandit, et il reprit sans la moindre hsitation:

Mon fils, je te donne une demi-heure, s'il te la faut absolument; une
demi-heure, c'est beaucoup pour le sang qui coule dans tes veines! aprs
quoi nous partirons tous les trois.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce garon-l? dit le Piccinino en
dsignant Michel du bout du doigt, sans dranger ses yeux et son visage
tourns vers la muraille.

--C'est mon neveu; je te l'ai dit: et le neveu de Fra-Angelo est bon
pour agir. Mais il ne connat pas le pays et n'a pas les relations
ncessaires pour une affaire du genre de celle-ci.

--Craint-il de se compromettre, le _signorino_?

--Non, Monsieur! s'cria Michel impatient et incapable de supporter
plus longtemps l'insolence du bandit et la contrainte que lui imposait
son oncle. Le bandit se retourna, le regarda en face avec ses longs yeux
un peu relevs vers les tempes, et dont l'expression railleuse tait
parfois insupportable. Cependant, en voyant la figure anime et les
lvres ples de Michel, il passa  une expression plus bienveillante,
quoiqu'un peu suspecte, et, lui tendant la main:

[Illustration: Michel observa que cette situation favorisait... (Page
62.)]

Soyons amis, lui dit-il; en attendant que nous n'ayons plus d'ennemis
sur les bras; c'est ce que nous avons de mieux  faire.

Comme Michel tait assis  quelque distance, il lui et fallu se lever
pour prendre cette main royalement tendue vers lui. Il sourit et ne se
drangea point, au risque de mcontenter son oncle et de perdre le fruit
de sa dmarche.

Mais le moine ne fut pas fch de voir Michel prendre de suite cette
attitude vis--vis du bandit. Ce dernier comprit qu'il n'avait point
affaire  une me molle, et, se levant avec effort, il alla lui prendre
la main en disant:

Vous tes cruel, mon jeune matre, de ne point vouloir faire deux pas
vers un homme bris de fatigue. Vous n'avez pas fait vingt lieues dans
votre journe, vous, et vous voulez que je parte, quand j'ai pris 
peine deux heures de repos!

--A ton ge, dit le moine impitoyable, je faisais vingt lieues le jour,
et je ne prenais pas le temps de souper pour recommencer. Voyons, es-tu
dcid? partons-nous?

--Vous y tenez donc beaucoup? l'affaire vous intresse donc
personnellement?

--J'y tiens comme  mon salut ternel, et l'affaire intresse ce que
j'ai de plus cher au monde, aujourd'hui que ton pre est dans la tombe.
Mon frre est compromis ainsi que ce brave jeune homme, pour lequel
j'exige ton amiti sincre et loyale.

--Ne lui ai-je pas serr la main?

--Aussi je compte sur toi. Quand je te verrai prt, je te dirai ce qui
doit t'allcher plus que l'or et la gloire.

--Je suis prt. Est-ce un ennemi du pays qu'il faut tuer?

--- Je t'ai dit qu'il n'y avait personne  tuer; tu oublies que je sers
le Dieu de paix et de misricorde. Mais il y a quelqu'un  contrarier
beaucoup et  faire chouer compltement dans ses desseins perfides et,
cet homme-l, c'est un espion et un tratre.

--Son nom?

--Viendras-tu?

--Ne suis-je pas debout?

[Illustration: Il se lana au milieu des rochers... (Page 67.)]

--C'est l'abb Ninfo.

Le Piccinino se mit  rire d'une manire silencieuse qui avait quelque
chose d'effrayant.

Il me sera permis de le contrarier? dit-il.

--Moralement. Mais pas une goutte de sang rpandu!

--Moralement! allons, j'aurai de l'esprit. Aussi bien le courage n'est
pas de mise avec cet homme-l; mais puisque nous voici d'accord ou  peu
prs, il est temps de m'expliquer pourquoi cet enlvement.

--Je te l'expliquerai en route, et tu rflchiras chemin faisant.

--Impossible. Je ne sais pas faire deux choses  la fois. Je ne
rflchis que quand j'ai le corps en repos.

Et il se recoucha tranquillement aprs avoir rallum sa cigarette.

Fra-Angelo vit bien qu'il ne se laisserait pas emmener les yeux ferms.

--Tu sais, dit-il sans laisser percer aucune impatience, que l'abb
Ninfo est le suppt, l'espion, l'me damne d'un certain cardinal?

--Ieromino de Palmarosa.

--Tu sais aussi qu'il y a dix-huit ans, mon frre an, Pier-Angelo, a
t forc de fuir...

--Je le sais. C'tait bien sa faute! Mon pre vivait encore. Il et pu
se joindre  lui au lieu d'abandonner son pays.

--Tu te trompes; ton pre venait de prir. Tu tais enfant; j'tais
moine! Il n'y avait plus rien  faire ici.

--Continuez.

--Mon frre est revenu, comme tu sais, il y a un an; et son fils,
Michel-Angelo que voici, est revenu il y a huit jours.

--Pourquoi faire?

--Pour aider son pre dans son mtier, et son pays dans l'occasion. Mais
une dnonciation pse dj sur sa tte ainsi que sur celle de son pre.
Le cardinal a encore de la mmoire et ne pardonne point. L'abb Ninfo
est prt  agir en son nom.

--Qu'attendent-ils?

--J'ignore ce que le cardinal attend pour mourir; mais je puis dire que
l'abb Ninfo attend la mort du cardinal.

--Pourquoi?

--Pour s'emparer de ses papiers avant qu'on ait eu le temps de mettre
les scells et d'avertir l'hritire.

--Qui est l'hritire?

--La princesse Agathe de Palmarosa.

--Ah! oui! dit le bandit en changeant de position. Une belle femme,  ce
qu'on dit!

--Cela ne fait rien  l'affaire. Mais, comprends-tu maintenant pourquoi
il est ncessaire que l'abb Ninfo disparaisse pendant les derniers
moments du cardinal?

--Pour qu'il ne s'empare point des papiers, vous l'avez dit. Il peut
frustrer la princesse Agathe de titres importants, soustraire un
testament. L'affaire est grave pour elle. Elle est fort riche, cette
dame? Grce aux _bons sentiments_ de son pre et de son oncle, le
gouvernement lui a laiss tous ses biens et ne l'crase pas de
contributions forces.

--Elle est fort riche, donc c'est pour toi une grande affaire, car la
princesse est aussi gnreuse qu'opulente.

--J'entends. Et puis, c'est une trs-belle femme!

L'insistance de cette rflexion fit passer un frisson de colre dans les
veines de Michel; l'impertinence du bandit lui paraissait intolrable;
mais Fra-Angelo ne s'en inquita point. Il croyait savoir que c'tait,
chez le Piccinino, une manire de voiler sa cupidit sous un air de
galanterie.

Ainsi, reprit le bandit, c'est pour votre frre et votre neveu que je
dois agir incidemment, tandis qu'en ralit j'ai  sauver la fortune 
venir de madame de Palmarosa en m'emparant de la personne suspecte de
l'abb Ninfo? C'est bien cela?

--C'est bien cela, dit le moine. La signora doit veiller  ses intrts
et moi  ma famille. Voil pourquoi je lui ai conseill de te demander
ton aide, et pourquoi j'ai voulu tre porteur de sa requte.

Le Piccinino parut rver un instant; puis, tout  coup, se renversant
sur ses coussins: L'excellente histoire! dit-il d'une voix entrecoupe
par de grands clats de rire. C'est une des meilleures aventures o je
me sois trouv.




XXV.

LA CROIX DU DESTATORE.


Cet accs de gaiet, qui parut passablement insolent  Michel, inquita
enfin le moine; mais, sans lui donner le temps de l'interroger, le
Piccinino reprit son srieux aussi brusquement qu'il l'avait perdu.

L'affaire s'claircit, dit-il. Un point reste obscur. Pourquoi ce Ninfo
attend-il la mort de son patron pour dnoncer vos parents?

--Parce qu'il sait que la princesse les protge, rpondit le capucin;
qu'elle a de l'amiti et de l'estime pour le vieux et honnte artisan
qui travaille, depuis un an, dans son palais, et que, pour les prserver
de la perscution, elle se laisserait ranonner par cet infme abb. Il
se dit aussi, lui, qu'alors il tiendra peut-tre, de tous points, le
sort de cette noble dame entre ses mains, et qu'il sera libre de la
ruiner  son profit. Ne te semble-t-il pas qu'il vaut mieux que la
princesse Agathe, qui est une bonne Sicilienne, hrite paisiblement des
biens du cardinal, et qu'elle rcompense les services d'un brave tel que
toi, au lieu de dpenser son argent  endormir le venin d'une vipre
comme Ninfo?

--C'est mon avis. Mais qui vous rpond que le testament n'ait pas dj
t soustrait?

--Nous savons de bonne part qu'il n'a pu l'tre encore.

--Il faut que j'en sois certain, moi! car je ne veux pas agir pour ne
rien faire qui vaille.

--Que t'importe, si tu es rcompens de mme?

--Ah a, frre Angel, dit le Piccinino en se relevant sur son coude, et
en prenant un air de fiert qui fit tinceler un instant ses yeux
languissants, pour qui me prenez-vous? Il me semble que vous m'avez un
peu oubli. Suis-je un _bravo_ qu'on paie  la tche ou  la journe? Je
me flattais jusqu'ici d'tre un ami fidle, un homme d'honneur, un
partisan dvou; et voil que, rougissant apparemment de l'lve que
vous avez form, vous me traitez comme un mercenaire prt  tout pour un
peu d'or? Dtrompez-vous, de grce. Je suis un _justicier d'aventure_,
comme tait mon pre; et, si j'opre autrement que lui, si, me
conformant aux temps o nous vivons, j'use plus souvent de mon habilet
que de mon courage, je n'en suis pas moins un talent fier et
indpendant. Plus utile et plus recherch qu'un notaire, un avocat ou un
mdecin, si je mets un prix lev  mes services, ou si je les donne
_gratis_, selon la condition des gens qui les rclament, je n'en ai pas
point l'amour de mon art et le respect de ma propre intelligence. Je ne
perdrai jamais mon temps et ma peine  gagner de l'argent sans sauver
les intrts de mes clients; et, de mme que l'avocat renomm refuse une
cause qu'il serait sr de perdre, de mme qu'un capitaine ne risque pas
ses hommes dans une action inutile, de mme qu'un mdecin honnte
discontinue ses visites quand il sait ne pouvoir soulager son malade, de
mme, moi, mon pre, je refuse vos offres, car elles ne satisfont point
ma conscience.

--Tu n'avais pas besoin de me dire tout cela, dit Fra-Angelo toujours
calme. Je sais qui tu es, et je croirais m'avilir moi-mme en rclamant
l'aide d'un homme que je n'estimerais pas.

--Alors, reprit le Piccinino avec une motion croissante, pourquoi
manquez vous de confiance en moi? Pourquoi ne me dites-vous qu'une
partie de la vrit?

--Tu veux que je te dise o est cach le testament du cardinal? Cela, je
l'ignore, et n'ai pas seulement song  le demander.

--C'est impossible.

--Je te jure devant Dieu, enfant, que je n'en sais rien. Je sais qu'il
est hors des atteintes de Ninfo, jusqu' prsent, et qu'il ne pourrait
s'en emparer du vivant du cardinal que par un acte de la volont de ce
prlat.

--Et qui vous dit que ce n'est pas fait?

--La princesse Agathe en est certaine; elle me l'a dit, et cela me
suffit.

--Et si cela ne me suffit pas,  moi? Si je n'ai pas confiance dans la
prvoyance et l'habilet de cette femme? Est-ce que les femmes ont le
moindre gnie dans ces sortes de choses? Est-ce qu'elles ont d'autres
talents, dans l'art de deviner ou de feindre, que ceux qu'elles mettent
au service de l'amour?

--Tu es devenu bien savant dans cette question, et moi je suis rest
fort ignorant; au reste, ami, si tu veux savoir plus de dtails,
demande-les  la princesse elle-mme, et probablement tu seras
satisfait. Je comptais te mettre, ce soir, en rapport avec elle.

--Ds ce soir, en rapport direct? Je pourrai lui parler sans tmoins?

--A coup sr, si tu le crois utile au succs de nos desseins.

Le Piccinino se tourna brusquement vers Michel et le regarda sans rien
dire.

Le jeune artiste ne put soutenir cet examen sans un trouble mortel. La
manire dont l'aventurier parlait d'Agathe l'avait dj irrit
profondment, et, pour se donner une contenance, il fut forc de prendre
une cigarette que le bandit lui offrit tout  coup d'un air ironique et
quasi protecteur.

Car le Piccinino venait de se lever tout  fait, et, cette fois, avec la
rsolution arrte de partir. Il commena  dfaire sa ceinture, tout en
secouant et tiraillant ses jambes comme le chien de chasse qui s'veille
et se prpare  la course.

Il passa dans une autre pice et en revint bientt, habill avec plus de
soin et de dcence. Il avait couvert ses jambes nues des longues gutres
de laine blanche drape que portent les montagnards italiens. Mais tous
les boutons de sa chaussure, de la cheville au genou, taient d'or fin.
Il avait endoss le double justaucorps, celui de dessus en velours vert
brod d'or, celui de dessous, plus court, plus troit, et d'une coupe
lgante, tait de moire lilas, brod d'argent. Une ceinture de peau
blanche serrait sa taille souple; mais, au lieu de la boucle de cuivre,
il portait une superbe agrafe de cornaline antique richement monte. On
ne lui voyait point d'armes; mais,  coup sr, il tait muni des
meilleurs moyens de dfense personnelle. Enfin, il avait chang son
manteau de fantaisie contre le manteau classique de laine noire en
dessus, blanche en dessous, et il se couvrit la tte de ce capuchon
pointu qui donne l'air de moines ou de spectres  toutes ces
mystrieuses figures qu'on rencontre sur les chemins de la montagne.

Allons, dit-il en se regardant  un large miroir pench sur la
muraille, je puis me prsenter devant une femme sans lui faire peur.
Qu'en pensez-vous, Michel-Ange Lavoratori?

Et, sans s'inquiter de l'impression que pourrait produire sur le jeune
artiste ce ton de fatuit, il se mit  fermer sa maison avec un soin
extrme. Aprs quoi, il passa gament son bras sous celui de Michel, et
se prit  marcher si vite, que ses deux compagnons avaient peine  le
suivre.

Lorsqu'ils eurent dpass la hauteur de Nicolosi, Fra-Angelo, s'arrtant
 la bifurcation du sentier, prit cong des deux jeunes gens pour
retourner  son monastre, et leur conseilla de ne pas perdre leur temps
 le reconduire.

La permission qui m'est accorde expire dans une demi-heure, dit-il;
j'aurai peut-tre, d'ici  peu de temps, bien d'autres permissions 
demander, et je ne dois point abuser de celle-ci. Voil votre route
directe pour gagner la villa Palmarosa sans passer par Bel-Passo. Vous
n'avez aucun besoin de moi pour tre introduits auprs de la princesse.
Elle est prvenue, elle vous attend. Tiens, Michel, voici une cl du
parc et celle du petit jardin qui touche au casino. Tu connais
l'escalier dans le roc; tu sonneras deux fois, trois fois, et une fois,
 la petite grille dore, tout en haut. Jusque-l, vitez d'tre vus, et
ne vous laissez suivre par personne. Pour mot de passe, vous direz  la
camriste qui vous ouvrira le parterre rserv: _Sainte madone de
Bel-Passo_. Ne te dessaissis pas de ces cls, Michel. Depuis quelques
jours, on a chang secrtement toutes les serrures, et on en a mis de si
compliques, qu' moins de s'adresser  l'ouvrier qui les a livres, et
qui est incorruptible, il sera dsormais impossible au Ninfo de
s'introduire dans la villa  l'aide de fausses cls...

Encore un mot, mes enfants. Si quelque vnement imprvu vous rendait
mon concours pressant, durant la nuit, le Piccinino connat de reste ma
cellule et le moyen de s'introduire dans le couvent.

--Je le crois bien! dit le Piccinino, quand ils furent loigns du
capucin; j'ai fait assez d'escapades, la nuit, je suis rentr assez
souvent aux approches du jour, pour savoir comment on franchit les murs
du monastre de Mal-Passo. Ah , mon camarade, nous n'avons plus 
mnager les jambes du bon frre Angelo; nous allons courir un peu sur ce
versant, et vous aurez l'obligeance de ne pas rester en arrire, car je
ne suis pas d'avis de suivre les chemins tracs. Ce n'est pas mon
habitude, et le vol d'oiseau est beaucoup plus sr et plus expditif.

En parlant ainsi, il se lana au milieu des rochers qui descendaient 
pic vers le lit du torrent, comme s'il et voulu s'y prcipiter. La nuit
tait fort claire, comme presque toutes les nuits de ce beau climat.
Nanmoins la lune qui commenait  s'lever dans le ciel, et qui
projetait de grandes ombres sur les profondeurs, rendait incertain et
trompeur l'aspect de ces abmes. Si Michel n'et serr de prs son
guide, il n'et su absolument comment se diriger  travers des masses de
laves et des escarpements qui paraissaient impossibles  franchir.
Quoique le Piccinino connt parfaitement les endroits praticables, il y
eut quelques passages si dangereux et si difficiles, que, sans la
crainte de passer pour un poltron et un maladroit, Michel et refus de
s'y hasarder. Mais la rivalit d'amour-propre est un stimulant qui
dcuple les facults humaines, et, au risque de se tuer vingt fois, le
jeune artiste suivit le bandit sans broncher et sans faire la moindre
rflexion qui traht son malaise et sa mfiance.

Nous disons mfiance, parce qu'il crut bientt s'apercevoir que toute
cette peine et cette tmrit ne servaient point  abrger le chemin. Ce
pouvait tre une malice de l'aventurier pour prouver ses forces, son
adresse et son courage, ou une tentative pour lui chapper. Il s'en
convainquit presque, lorsque, aprs une demi-heure de cette course
extravagante, et aprs avoir franchi trois fois les mandres du mme
torrent, ils se trouvrent au fond d'un ravin que Michel crut
reconnatre pour l'avoir ctoy par en haut avec le capucin, en se
rendant  Nicolosi. Il ne voulut pas en faire la remarque; mais
involontairement, il s'arrta un instant pour regarder la croix de
pierre au pied de laquelle _il Destatore_ s'tait brl la cervelle, et
qui se dessinait au bord du ravin. Puis, cherchant des yeux autour de
lui, il reconnut le bloc de lave noire que Fra-Angelo lui avait montr
de loin et qui servait de monument funbre au chef des bandits. Il n'en
tait qu' trois pas, et le Piccinino, se dirigeant vers cette roche,
venait de s'y arrter, les bras croiss, dans l'attitude d'un homme qui
reprend haleine.

Quelle pouvait tre la pense du Piccinino en faisant ce dtour
prilleux et inutile, pour passer sur le tombeau de son pre? Pouvait-il
ignorer que c'tait l le lieu de sa spulture, ou bien craignait-il
moins de marcher sur sa dpouille qu'au pied de la croix, tmoin de son
suicide? Michel n'osa l'interroger sur un sujet si pnible et si
dlicat; il s'arrta aussi, garda le silence, et se demanda  lui-mme
pourquoi il avait prouv une si affreuse motion, lorsque, deux heures
auparavant, Fra-Angelo lui avait racont, en ce lieu mme, la fin
tragique du _Destatore_. Il se connaissait assez pour savoir qu'il
n'tait ni pusillanime, ni superstitieux, et, en ce moment, il se sentit
calme et au-dessus de toute vaine frayeur. Il n'prouvait qu'une sorte
de dgot et d'indignation,  l'aspect du jeune bandit, qui s'tait
appuy contre le fatal rocher, et qui battait tranquillement le briquet
pour allumer une nouvelle cigarette.

Savez-vous ce que c'est que cette roche? lui dit tout  coup l'trange
jeune homme; et ce qui s'est pass au pied de cette croix qui, d'ici,
nous coupe la lune en quatre?

--Je le sais, rpondit Michel froidement, et j'esprais pour vous que
vous ne le saviez pas.

--Ah! vous tes comme le frre Angelo, vous? reprit le bandit d'un ton
dgag; vous tes tonn que, lorsque je passe par ici, je ne me mette
point, les deux genoux en terre,  rciter quelque _oremus_ pour l'me
de mon pre? Pour accomplir cette formalit classique, il faudrait trois
croyances que je n'ai point: la premire, c'est qu'il y ait un Dieu; la
seconde, que l'homme ait une me immortelle; la troisime, que mes
prires puissent lui faire le moindre bien, au cas o celle de mon pre
subirait un chtiment mrit. Vous me trouvez impie, n'est-ce pas? Je
gage que vous l'tes autant que moi, et que n'tait le respect humain et
une certaine convenance hypocrite  laquelle tout le monde, mme les
gens d'esprit, croient devoir se soumettre, vous diriez que j'ai
parfaitement raison?

--Je ne me soumettrai jamais  aucune convenance hypocrite, rpondit
Michel. J'ai trs-sincrement et trs-fermement les trois principes de
croyance que vous vous vantez de ne point avoir.

--Ah! en ce cas, vous avez horreur de mon athisme?

--Non; car je veux croire qu'il est involontaire et de bonne foi, et je
n'ai pas le droit de me scandaliser d'une erreur, moi, qui, certes, 
beaucoup d'autres gards, n'ai pas l'esprit ouvert  la vrit absolue.
Je ne suis pas dvot, pour blmer et damner ceux qui ne pensent pas
comme moi. Pourtant, je vous dirai avec franchise qu'il y a une sorte
d'athisme qui m'pouvante et me repousse: c'est celui du coeur, et je
crains que le vtre ne prenne pas seulement sa source dans une
disposition de l'esprit.

--Bien! bien! continuez! dit le Piccinino en s'entourant de bouffes de
tabac avec une vivacit insouciante un peu force. Vous pensez que je
suis un coeur de roche, parce que je ne verse point, dans ce lieu o je
repasse forcment tous les jours, et sur cette pierre o je me suis
assis cent fois, des torrents de larmes au souvenir de mon pre?

--Je sais que vous l'avez perdu dans un ge si tendre, que vous ne
pouvez connatre le regret de son intimit. Je sais que vous devez tre
habitu, presque blas, sur les souvenirs sinistres attachs  ce lieu.
Je me dis tout ce qui peut excuser votre indiffrence; mais cela ne
justifie point  mes yeux l'espce de bravade dont vous me donnez, 
dessein je crois, le spectacle bizarre. Moi, qui n'ai point connu votre
pre, et qui n'ai aucun lien de parent avec lui, il me suffit que mon
oncle l'ait beaucoup aim, et qu'une partie de la vie de ce chef de
bandes ait t illustre par des actes de patriotisme et de bravoure,
pour qu'un certain respect s'empare de moi  ct de sa tombe, et pour
que je me sente navr et rvolt de l'attitude que vous avez en ce
moment.

--Matre Michel, dit le Piccinino en jetant brusquement sa cigarette, et
en se tournant vers lui avec un geste menaant, je vous trouve
singulier, dans la position o nous sommes vis--vis l'un de l'autre,
d'oser me faire une pareille rprimande. Vous oubliez, je crois, que je
sais vos secrets; que je suis libre d'tre votre ami ou votre ennemi;
enfin, qu' cette heure, dans cette solitude,  cette place maudite o
je ne suis peut-tre pas dans mon sang-froid autant que vous le croyez,
votre vie est entre mes mains?

--La seule chose que je puisse craindre ici, rpondit Michel avec le
plus grand calme, c'est de faire mal  propos le pdagogue. Ce rle
n'irait point  mon ge et  mes gots. Je vous ferai donc observer que
si vous n'aviez provoqu mes rponses avec une sorte d'insistance, je
vous aurais dispens de mes observations. Quant  vos menaces, je ne
vous dirai pas que je me crois aussi fort et aussi calme pour me
dfendre que vous pouvez l'tre pour m'attaquer. Je sais que, d'un coup
de sifflet, vous pouvez faire sortir un homme arm de derrire chaque
rocher qui nous avoisine. Je me suis fi  votre parole, et je ne me
suis point arm pour marcher  ct d'un homme qui m'a tendu la main en
me disant: Soyons amis. Mais, si mon oncle s'est tromp sur votre
loyaut, et si vous m'avez attir dans un pige, ou mme (ce que
j'aimerais mieux croire pour votre caractre) si l'effet du lieu o nous
sommes trouble votre raison et vous rend furieux, je ne vous en dirai
pas moins ma pense et ne m'abaisserai point  flatter les travers dont
vous semblez faire gloire en ma prsence.

Ayant ainsi parl, Michel ouvrit son manteau pour montrer au bandit
qu'il n'avait pas mme un couteau sur lui, et s'assit en face du
Piccinino en le regardant au visage avec le plus grand sang-froid.
C'tait la premire fois qu'il se trouvait dans une situation  laquelle
il n'avait, certes, pas eu le loisir de se prparer, et dont il n'tait
point sr de se retirer sans encombre; car la lune, sortant de derrire
la _Croce del Destatore_, et venant  donner en plein sur la figure du
jeune bandit, l'expression froce et perfide de sa physionomie ne resta
plus douteuse pour Michel. Nanmoins, le fils de Pier-Angelo, le neveu
du hardi capucin de Bel-Passo, sentit que son coeur tait inaccessible 
la crainte, et que le premier danger srieux qui menaait sa jeune
existence le trouvait rsolu et fier.

Le Piccinino, se voyant si prs de lui et si bien clair par la lune,
essaya un instant l'effet terrifiant de ses yeux de tigre; mais, n'ayant
pu faire baisser ceux de Michel, et ne dcouvrant aucun indice de
poltronnerie dans sa figure ou dans son attitude, il vint tout  coup
s'asseoir  son ct et lui prit la main.

Dcidment, lui dit-il, quoique je m'efforce de te ddaigner et de te
har, je n'en puis venir  bout; j'imagine que tu es assez pntrant
pour deviner que j'aimerais mieux te tuer que de te prserver, comme je
me suis engag  le faire. Tu me gnes dans certaines illusions que tu
peux fort bien pressentir: tu me frustres dans certaines esprances que
je nourrissais et auxquelles je ne suis nullement dispos  renoncer.
Mais ce n'est pas seulement ma parole qui me lie, c'est une certaine
sympathie dont je ne puis me dfendre pour toi. Je mentirais si je te
disais que je t'aime, et qu'il m'est agrable de dfendre tes jours.
Mais je t'estime, et c'est beaucoup. Tiens, tu as bien fait de me
rpondre ainsi; car, je puis te l'avouer maintenant, ce lieu m'inspire
parfois des accs de frnsie, et j'y ai pris, en mainte occasion
dcisive, des rsolutions terribles. Tu n'y tais pas en sret avec moi
tout  l'heure, et je ne voudrais pas encore t'y entendre prononcer
certain nom. N'y restons donc pas davantage, et prends ce stylet que je
t'ai dj offert. Un Sicilien doit toujours tre prt  s'en servir, et
je te trouve bien insens de marcher ainsi dsarm, dans la situation o
tu es.

--Partons, dit Michel en prenant machinalement le poignard du bandit.
Mon oncle dit que le temps presse et qu'on nous attend.

--On _nous_ attend! s'cria le bandit en bondissant sur ses pieds. Tu
veux dire qu'on t'attend! Maldiction! Je voudrais que cette croix et ce
rocher pussent rentrer sous terre tous les deux! Jeune homme, tu peux
croire que je suis athe, et que j'ai le coeur dur; mais si tu crois que
ce coeur est de glace... Tiens, portes-y la main, et sache que le dsir
et la volont ont l leur sige aussi bien que dans la tte.

Il prit violemment la main de Michel et la plaa sur sa poitrine. Elle
tait souleve tout entire par des palpitations si violentes, qu'on et
dit qu'elle allait se briser.

Mais, quand ils furent sortis du ravin, et qu'ils eurent laiss derrire
eux la _Croce del Destatore_, le Piccinino se mit  fredonner, d'une
voix suave et pure comme l'haleine de la nuit, une chanson en dialecte
sicilien dont le refrain tait:

Le vin rend fou, l'amour rend sot, mon nectar c'est le sang des lches,
ma matresse c'est ma carabine.

Aprs cette sorte de bravade contre lui-mme et contre les oreilles des
sbires napolitains, qui pouvaient bien se trouver  porte, le Piccinino
se mit  parler avec Michel, sur un ton d'aisance et de dsintressement
remarquable. Il l'entretint des beaux-arts, de la littrature, de la
politique extrieure et des nouvelles du jour avec autant de libert
d'esprit, de politesse et d'lgance, que s'ils eussent t dans un
salon ou sur une promenade, et comme s'ils n'eussent eu l'un et l'autre
aucune affaire grave  claircir, aucune proccupation mouvante  se
communiquer.

Michel reconnut bientt que le capucin ne lui avait pas exagr les
connaissances varies et les facults heureuses de son lve. En fait de
langues mortes et d'tudes classiques, Michel tait incapable de lui
tenir tte, car il n'avait eu, avant d'embrasser la carrire de l'art,
ni le moyen ni le loisir d'aller au collge. Le Piccinino, voyant qu'il
ne connaissait que les traductions dont il lui citait les textes avec
une nettet de mmoire  toute preuve, se rejeta sur l'histoire, sur la
littrature moderne, sur la posie italienne, sur les romans et sur le
thtre. Quoique Michel et normment lu pour son ge, et qu'il et,
comme il le disait lui-mme, nettoy et aiguis son esprit,  la hte,
en s'assimilant tout ce qui lui tait tomb sous la main, il reconnut
encore que le paysan de Nicolosi, dans les intervalles de ses
expditions prilleuses, et dans la solitude de son jardin ombrag,
avait mis encore mieux que lui le temps a profit. C'tait merveille de
voir qu'un homme qui ne savait pas marcher avec des bottes et respirer
avec une cravate, qui n'tait pas descendu  Catane dix fois en sa vie,
un homme enfin qui, retir dans sa montagne, n'avait jamais vu le monde
ni frquent les beaux esprits, et acquis, par la lecture, le
raisonnement, ou la divination d'un esprit subtil, la connaissance du
monde moderne dans ses moindres dtails, comme il avait acquis dans le
clotre la science du monde ancien. Aucun sujet ne lui tait tranger:
il avait appris tout seul plusieurs langues vivantes, et il affectait de
s'exprimer avec Michel en pur toscan, pour lui montrer que personne 
Rome ne le prononait et ne le parlait avec plus de correction et de
mlodie.

Michel prit tant de plaisir  l'couter et  lui rpondre, qu'il oublia
un instant la mfiance que lui inspirait  juste titre un esprit si
compliqu et un caractre si difficile  dfinir. Il fit le reste de la
route sans en avoir conscience, car ils suivaient alors un chemin facile
et sr; et, lorsqu'ils arrivrent au parc de Palmarosa, il tressaillit
de surprise  l'ide de se trouver sitt en prsence de la princesse
Agathe.

Alors tout ce qui lui tait arriv pendant et aprs le bal repassa dans
sa mmoire comme une suite de rves tranges. Une motion dlicieuse le
gagna, et il ne se sentit plus ni trs-courrouc ni trs-effray des
prtentions de son compagnon de voyage, en rsumant celles qu'il
caressait lui-mme.




XXVI.

AGATHE.


Michel ouvrit lui-mme la petite porte  laquelle aboutissait le sentier
qu'ils avaient suivi, et, aprs avoir travers le parc en biais, il se
trouva au pied de l'escalier de laves qui gravissait le rocher. Le
lecteur n'a pas oubli que le palais de Palmarosa tait adoss  une
colline escarpe, et formait trois difices distincts, qui montaient,
pour ainsi dire  reculons, sur cette montagne; que l'tage le plus
lev, appel le Casino, offrant plus de solitude et de fracheur que
les autres, tait habit, suivant l'usage de tout le pays, par la
personne la plus distingue de la maison; c'est--dire que les
appartements de matre donnaient de plain-pied sur la cime du rocher,
formant l un jardin peu tendu, mais ravissant,  une grande lvation,
et sur la partie oppose au fronton de la faade. C'est l que la
princesse vivait retire comme dans un ermitage splendide, n'ayant pas
besoin de descendre l'escalier de son palais, ni d'tre vue de ses
serviteurs pour se donner le plaisir de la promenade.

Michel avait dj vu ce sanctuaire, mais trs  la hte, comme on sait,
et, lorsqu'il s'y tait assis, durant le bal, avec Magnani, il tait si
agit et parlait d'une manire si anime, qu'il n'en avait pas observ
la disposition et les abords.

En s'y introduisant par l'escarpement du rocher avec le Piccinino, il se
rendit mieux compte de la situation de ce belvdre, et remarqua qu'il
tait taill dans un style si hardi, que c'tait, en fait, une petite
forteresse: l'escalier creus dans le roc offrait un moyen de sortie
plus qu'une entre; car il tait si serr entre deux murailles de laves,
et si rapide, que la main d'une femme et suffi pour repousser et
prcipiter un visiteur indiscret ou dangereux. En outre, il y avait, 
la dernire marche de cette chelle, sans transition de la moindre
plate-forme, une petite grille dore d'une troitesse et d'une hauteur
singulire, enchsse entre deux lgres colonnes de marbre, lisses
comme des mts. A droite et  gauche, la partie extrieure de chaque
pilier tait le prcipice  pic, couronn seulement de ces lourds
enroulements de fer dans le got du dix-septime sicle, qui ressemblent
 des dragons fantastiques, hrisss de dards sur toute leur
circonfrence; ornement  deux fins qu'il est malais de franchir quand
on n'a aucun point d'appui et un prcipice sous les pieds.

Cette espce de fortification n'tait pas inutile dans un pays o les
brigands de la montagne s'aventurent dans la valle et dans la plaine,
jusqu'aux portes des cits. Michel les examina avec la satisfaction d'un
amant jaloux; mais le Piccinino les regarda d'un air de mpris, et se
permit mme de dire, en montant l'escalier, que c'tait une citadelle de
bonbon, qui ferait grand effet dans un dessert.

Michel sonna le nombre de coups convenu, et immdiatement la porte
s'ouvrit. Une femme voile tait l toute prte, attendant avec
impatience. Elle saisit, dans l'obscurit, la main de Michel, au moment
o il entrait, et, dans cette douce treinte, le jeune artiste,
reconnaissant la princesse Agathe, trembla et perdit la tte, si bien
que le Piccinino, qui ne la perdait point, retira la cl que Michel,
tout en sonnant pour avertir, avait place dans la serrure. Le bandit la
mit dans sa ceinture en refermant la grille, et, lorsque Michel s'avisa
de cet oubli, il n'tait plus temps de le rparer. Ils taient entrs
tous les trois dans le boudoir de la princesse, et ce n'tait point le
moment de chercher querelle  un homme aussi dpourvu de timidit que
l'tait le fils du _Destatore_.

Agathe tait avertie et aussi bien renseigne que possible sur le
caractre et les habitudes de l'homme avec lequel il lui fallait entrer
en relations; elle tait trop de son pays pour avoir des prjugs
srieux contre la profession de bandit, et elle tait rsolue  faire
les plus grands sacrifices d'argent pour s'assurer les services du
Piccinino. Nanmoins elle prouva en le voyant une motion fcheuse
qu'elle eut bien de la peine  lui cacher; et, lorsqu'il lui baisa la
main en la regardant avec ses yeux hardis et railleurs, elle fut saisie
d'un malaise douloureux, et sa figure s'altra sensiblement, quoiqu'elle
st se maintenir avenante et polie.

Elle savait que la premire prcaution  observer, c'tait de flatter la
secrte vanit de l'aventurier, en lui tmoignant beaucoup d'gards, et
en lui donnant du _capitaine_  discrtion. Elle ne manqua donc pas de
lui confrer ce titre, en le faisant asseoir  sa droite, tandis qu'elle
traita Michel avec une bienveillance plus familire en lui dsignant un
sige quasi derrire elle, prs du dossier de son lit de repos. L,
penche vers lui sans le regarder, et appuyant son coude tout prs de
son paule, comme pour tre prte  l'avertir par des mouvements
fortuits en apparence, elle voulut entrer en matire.

Mais le Piccinino, remarquant cet essai de connivence, et se trouvant
apparemment trop loin d'elle, quitta son fauteuil, et vint, sans faon,
s'asseoir  ses cts sur le sofa.

En ce moment, le marquis de la Serra, qui attendait probablement, dans
une pice voisine, que la conversation ft engage, entra sans bruit,
salua le bandit avec une politesse silencieuse, et alla s'asseoir auprs
de Michel, aprs lui avoir serr la main. Michel se sentit rassur par
la prsence de celui qu'il ne pouvait s'empcher de considrer comme son
rival. Il s'tait dj demand s'il ne serait pas tent bientt de jeter
le Piccinino par les fentres; et, comme cette vivacit aurait bien pu
avoir quelque grave inconvnient, il espra que le bandit, contenu par
la figure grave et le personnage srieux du marquis, n'oserait pas
sortir des bornes de la convenance.

Le Piccinino savait fort bien qu'il ne courait aucun risque d'tre trahi
par M. de la Serra; mme il lui plut de voir ce noble seigneur lui
donner des gages de l'alliance qu'on faisait avec lui, et dans laquelle,
ncessairement, le marquis allait se trouver engag.

M. de la Serra est donc aussi mon ami et mon complice? dit-il  Agathe
d'un ton de reproche.

--Signor Carmelo, rpondit le marquis, vous n'ignorez pas, sans doute,
que j'tais le proche parent du prince de Castro-Reale, et que, par
consquent, je suis le vtre. J'tais bien jeune encore lorsque le vrai
nom du _Destatore_ fut dcouvert enfin par la police de Catane, et vous
n'ignorez peut-tre pas non plus que je rendis alors au proscrit
d'importants services.

--Je connais assez bien l'histoire de mon pre, rpondit le jeune
bandit, et il me suffit de savoir que M. de la Serra reporte sur moi la
bienveillance qu'il lui accordait.

Satisfait dans sa vanit, et bien rsolu  ne pas jouer un rle
ridicule, bien dcid aussi  faire plier autour de lui toutes les
volonts, le Piccinino voulut le faire avec esprit et bon got. Il
s'arrangea donc bien vite, sur le sofa, une attitude  la fois
convenable et gracieuse, et donna  son regard insolent et lascif une
expression d'intrt bienveillant et presque respectueux.

La princesse rompit la glace la premire, et lui exposa l'affaire
laconiquement,  peu prs dans les mmes termes dont Fra-Angelo s'tait
servi pour faire sortir le jeune loup de sa tanire. Le Piccinino couta
cet expos, et rien ne trahit, sur sa figure, la profonde incrdulit
qu'il apportait dans son attention.

Mais, lorsque la princesse eut fini, il renouvela avec aplomb sa
question _sine qua non_, du testament, et dclara que, dans un cas
semblable, l'enlvement de l'abb Ninfo lui paraissait une prcaution
bien tardive, et sa propre intervention une peine et une _dpense_
inutiles.

La princesse Agathe n'avait pas t pour rien horriblement malheureuse.
Elle avait appris  connatre les ruses des passions caches; et
l'habilet qu'elle n'et point puise dans son me simple et droite,
elle l'avait acquise  ses dpens dans ses relations avec des natures
tout opposes  la sienne. Elle pressentit donc bien vite que les
scrupules du _capitaine_ taient jous, et qu'il avait un motif secret
qu'il fallait deviner.

Monsieur le capitaine, lui dit-elle, si vous jugez ainsi ma position,
nous devons en rester l; car je vous ai fait demander de vous voir,
beaucoup plus pour avoir vos conseils que pour vous faire part de mes
ides. Cependant, veuillez couter des claircissements qu'il n'tait
pas au pouvoir de Fra-Angelo de vous donner.

Mon oncle le cardinal a fait un testament o il me constitue son
hritire universelle, et il n'y a pas plus de dix jours que, se rendant
de Catane  sa villa de Ficarazzi, o il est maintenant, il s'est
dtourn de son chemin pour me faire une visite  laquelle je ne
m'attendais pas. J'ai trouv mon oncle dans la mme situation physique
o je l'avais vu peu avant  Catane; c'est--dire impotent, sourd, et ne
pouvant parler assez distinctement pour se faire comprendre sans l'aide
de l'abb Ninfo, qui connat ou devine ses intentions avec une rare
sagacit...  moins qu'il ne les interprte ou ne les traduise avec une
impudence sans bornes! Nanmoins, dans cette occasion, l'abb Ninfo me
parut suivre, de tous points, les volonts de mon oncle; car le but de
cette visite tait de me montrer le testament, et de me faire savoir que
les affaires du cardinal taient en rgle.

--Qui vous montra ce testament, signora? dit le Piccinino; car Son
minence ne peut faire le moindre mouvement du bras ni de la main?

--Patience, capitaine, je n'omettrai aucun dtail. Le docteur
Recuperati, mdecin du cardinal, tait porteur du testament, et je
compris suffisamment aux regards et  l'agitation de mon oncle, qu'il ne
voulait point que cet acte sortit de ses mains. Deux ou trois fois,
l'abb Ninfo s'avana pour le prendre, sous prtexte de me le prsenter,
et mon oncle fit briller ses yeux terribles, en rugissant comme un lion
mourant. Le docteur remit le testament dans son portefeuille, et me dit:
Que Votre Seigneurie ne partage point l'inquitude de Son minence.
Quelle que soit l'estime et la confiance que doit nous inspirer M.
l'abb Ninfo, ce papier tant confi  ma garde, nul autre que moi,
ft-ce le pape ou le roi, ne touchera  un acte si important pour vous.
Le docteur Recuperati est un homme d'honneur, incorruptible, et d'une
fermet rigide dans les grandes occasions.

--Oui, Madame, dit le bandit, mais il est stupide, et l'abb Ninfo ne
l'est point.

--Je sais fort bien que l'abb Ninfo est assez audacieux pour inventer
je ne sais quelle fable et faire tomber le bon docteur dans un pige
grossier. Voil pourquoi je vous ai pri, capitaine, d'loigner pour un
temps cet intrigant dtestable.

--Je le ferai, s'il n'est pas trop tard; car je ne voudrais pas risquer
mes os pour rien, et surtout compromettre ma rputation de talent 
laquelle je tiens plus qu' ma vie. Mais, encore une fois, croyez-vous,
Madame, qu'il soit encore temps de s'aviser d'un expdient semblable?

--S'il n'est plus temps, capitaine, c'est depuis deux heures seulement,
rpondit Agathe en le regardant avec attention; car, il y a deux heures,
j'ai rendu visite  mon oncle, et le docteur, sur un signe de lui, m'a
montr encore une fois cet acte, en prsence de l'abb Ninfo.

--Et c'tait bien le mme?

--C'tait parfaitement le mme.

--Il n'y avait pas un codicille en faveur de l'abb Ninfo?

--Il n'y avait pas un mot d'ajout ou de chang. L'abb lui-mme, qui
affecte platement d'tre dans mes intrts, et dont chaque regard louche
semble me dire:

Vous aurez  me payer mon zle, a insist pour que je relise l'acte
avec attention.

--Et vous l'avez fait?

--Je l'ai fait.

Le Piccinino, voyant l'aplomb et la scurit d'esprit de la princesse,
commena  prendre une plus haute ide de son mrite; car, jusque l, il
n'avait vu en elle qu'une femme gracieuse et sduisante.

Je suis fort satisfait de ces explications, dit-il; mais, avant que
j'agisse, il m'en faut encore quelques-unes. tes-vous bien sre,
Madame, que, depuis les deux heures qui se sont coules, l'abb Ninfo
n'ait pas pris le docteur Recuperati  la gorge pour lui arracher ce
papier?

--Comment puis-je le savoir, capitaine? vous seul pourrez me
l'apprendre, quand vous aurez bien voulu commencer votre enqute
secrte. Cependant le docteur est un homme robuste et courageux, et sa
simplicit n'irait pas jusqu' se laisser dpouiller par un homme frle
et lche comme l'abb Ninfo.

--Mais qui empcherait le Ninfo, qui est un rou de premier ordre, et
qui a des accointances avec ce qu'il y a de plus perverti dans la
contre, d'avoir t chercher un _bravo_, qui, pour une rcompense
_honnte_, aurait guett et assassin le docteur.... ou bien qui serait
tout prt  le faire?

La manire dont le Piccinino prsenta cette objection fit tressaillir
les trois personnes qui l'coutaient. Malheureux docteur! s'cria la
princesse en plissant, ce crime aurait donc t rsolu ou consomm? Au
nom du ciel, expliquez-vous, monsieur le capitaine!

--Rassurez-vous, Madame, ce crime n'a pas t commis; mais il aurait
dj pu l'tre, car il a t rsolu.

--En ce cas, Monsieur, dit la princesse en saisissant les deux mains du
bandit dans ses mains suppliantes, partez  l'instant mme. Prservez
les jours d'un honnte homme, et assurez-vous de la personne d'un
sclrat, capable de tous les crimes.

--Et si, dans ce conflit, le testament tombe entre mes mains? dit le
bandit en se levant, sans quitter les mains de la princesse, dont il
s'tait empar avec force ds qu'elles avaient touch les siennes.

--Le testament, monsieur le capitaine? rpondit-elle avec nergie. Et
que m'importe une moiti de ma fortune, quand il s'agit de sauver des
victimes du poignard des assassins? Le testament deviendra ce qu'il
pourra. Emparez-vous du monstre qui le convoite. Ah! si je croyais
apaiser ses ressentiments en le lui laissant, il y a longtemps qu'il
pourrait s'en regarder comme le tranquille possesseur!

--Mais si j'en deviens possesseur, moi! dit l'aventurier en attachant
ses yeux de lynx sur ceux d'Agathe, cela ne ferait pas le compte de
l'abb Ninfo, qui sait fort bien que Son minence est hors d'tat d'en
faire, ou seulement d'en dicter un autre. Mais vous, Madame, qui avez eu
l'imprudence de m'apprendre ce que j'ignorais, vous qui venez de me
faire savoir  quel grotesque gardien une pice si importante est
confie, serez-vous bien tranquille?

Il y avait dj longtemps que la princesse avait compris que le bandit
n'agirait point sans voir la possibilit de s'emparer du testament  son
profit. Elle avait des raisons majeures pour tre prte  lui en faire
le sacrifice et  transiger sans regret avec lui pour des sommes
immenses, lorsqu'il en viendrait  lui vendre la restitution de son
titre; car tout le monde savait, et le bandit n'ignorait probablement
pas, lui qui semblait avoir si bien tudi l'affaire d'avance, qu'il
existait dans les mains d'un notaire un acte antrieur qui dshritait
Agathe au profit d'une parente loigne. Dans une phase de haine et de
ressentiment contre sa nice, le cardinal avait fait ce premier
testament et l'avait dit trs-haut. Il est vrai que, se voyant malade,
et recevant d'elle des marques de dfrence sincres, il avait chang
ses dispositions. Mais il avait toujours voulu laisser subsister l'acte
antrieur, au cas o il lui plairait d'anantir le nouveau. Quand les
mchants ont un bon mouvement, ils laissent toujours une porte ouverte
au retour de leur mauvais gnie.

A l'gard des ambitions du Piccinino, Agathe avait donc dj pris son
parti; mais,  la manire dont il les faisait pressentir, elle comprit
qu'il entrait une bonne dose de vanit dans son avarice, et elle eut
l'heureuse inspiration de satisfaire l'une et l'autre passion du bandit,
 l'heure mme.

Monsieur de Castro-Reale, lui dit-elle en faisant un effort pour
prononcer un nom dtest, et pour le confrer comme un titre acquis au
btard du _Destatore_, le testament sera si bien dans vos mains, que je
voudrais pouvoir l'y mettre moi-mme.

Agathe avait vaincu. La tte tourna au bandit, et une autre passion, qui
luttait en lui contre la cupidit, prit le dessus en un clin d'oeil. Il
porta  ses lvres les deux mains tremblantes de la signora et les
couvrit d'un baiser si long et si voluptueux, que Michel et M. de la
Serra lui-mme en frmirent. Une autre esprance que celle de la fortune
s'empara de la cervelle du Piccinino. Un violent dsir s'tait insinu
en lui, la nuit du bal, lorsqu'il avait vu Agathe admire et convoite
par tant d'hommes qu'elle n'avait pas seulement remarqus, lui compris;
car elle croyait le voir pour la premire fois en cet instant, bien
qu'il esprt qu'elle feignait de ne point reconnatre ses traits.

Il avait t enflamm surtout par l'impossibilit apparente d'une
semblable conqute. Ddaigneux et chaste en apparence avec les femmes de
sa classe, le Piccinino avait les apptits d'une bte fauve; mais la
vanit se mlait trop  tous ses instincts pour qu'il et souvent
l'occasion de les assouvir. Cette fois, l'occasion tait douteuse
encore, mais enivrante pour son esprit entreprenant, obstin, fcond en
ressources, et amoureux des choses difficiles, rputes impossibles.

--Eh bien, Madame, s'cria enfin le Piccinino avec un accent
chevaleresque, votre confiance en moi est d'une belle me, et je saurai
la justifier. Rassurez-vous sur le compte du docteur Recuperati: il ne
court aucun danger. Il est bien vrai qu'aujourd'hui mme l'abb Ninfo
s'est entendu avec un homme qui a promis de l'assassiner; mais, outre
que l'abb veut attendre pour cela que le cardinal soit sur son lit de
mort, et que le cardinal n'en est pas encore l, le poignard qui doit
frapper votre ami ne sortira point du fourreau sans ma permission. Il
n'y a donc pas lieu de nous tant presser, et je puis retourner dans ma
montagne pour quelques jours encore. L'abb Ninfo doit venir en personne
nous avertir du moment favorable pour frapper dans le vaste gilet du
gros docteur, et c'est  ce moment-l, qu'au lieu de remplir cet
agrable office, nous nous emparerons de la personne de l'abb, en le
priant de prendre l'air de la montagne avec nous, jusqu' ce qu'il
plaise  Votre Seigneurie de lui rendre la libert.

La princesse, qui avait t jusque-l parfaitement matresse
d'elle-mme, se troubla et rpondit d'une voix mue:

Je croyais, capitaine, que vous connaissiez une autre circonstance qui
nous rend tous trs-impatients de savoir l'abb Ninfo dans la montagne.
Le docteur Recuperati n'est pas le seul de mes amis qui soit menac, et
j'avais charg Fra-Angelo de vous dire les autres motifs qui nous font
dsirer d'tre immdiatement dlivrs de sa prsence.

Le chat Piccinino n'avait pas fini de jouer avec la proie qu'il
convoitait. Il feignait de ne pas comprendre ou de ne pas se souvenir
que Michel et son pre fussent principalement intresss  l'enlvement
de l'abb.

Je pense, dit-il, que Votre Altesse s'exagre les dangers de la
prsence du Ninfo auprs du cardinal. Elle doit bien savoir que Son
minence a le plus profond mpris pour ce subalterne; qu'elle le
supporte avec peine, tout en ayant pris pour agrable le secours d'un
truchement si actif et si pntrant; enfin que le cardinal, tout en
ayant besoin de lui, ne lui permettra jamais de mettre la main  ses
affaires. Votre Excellence sait bien qu'il y a, dans le testament, un
petit legs pour ce pauvre abb, et je ne pense pas qu'elle daigne le lui
contester.

--Non certes! rpondit la princesse, surprise de voir que le Piccinino
connaissait si bien le testament; mais ce n'est pas la misrable crainte
de voir l'abb obtenir de mon oncle plus ou moins d'argent qui m'occupe
en ce moment, je vous assure. Je vous ai dj dit, capitaine, et
Fra-Angelo a d vous dire que son frre et son neveu couraient de grands
dangers, tant que l'abb Ninfo serait  porte de leur nuire auprs de
mon oncle et de la police napolitaine.

--Ah! dit le malin Piccinino en se frappant le front, j'avais oubli
cela, et pourtant ce n'est pas sans importance pour vous, princesse,
j'en conviens... J'ai mme plusieurs choses  vous apprendre l-dessus,
que vous ne savez point; mais le sujet est fort dlicat, ajouta-t-il en
feignant un peu d'irrsolution, et il me serait difficile de m'expliquer
en prsence des deux personnes qui m'honorent ici de leur attention.

--Vous pouvez tout dire devant M. le marquis de la Serra et devant
Michel-Ange Lavoratori, rpondit la princesse un peu effraye.

--Non, Madame, je connais trop mon devoir pour le faire, et le respect
que je vous porte est trop grand pour que j'oublie  ce point les
convenances. Si Votre Altesse est dispose  m'couter sans tmoin, je
l'instruirai de ce qui a t complot et rsolu. Sinon, ajouta-t-il en
feignant de se disposer  partir, j'irai attendre  Nicolosi qu'elle
veuille bien me faire avertir du jour et de l'heure o elle aura pour
agrable de m'entendre.

--Tout de suite, Monsieur, tout de suite, dit la princesse avec
vivacit. L'existence de mes amis compromise  cause de moi m'intresse
et m'alarme beaucoup plus que ma fortune. Venez, dit-elle en se levant,
et en passant rsolument son bras sous celui du bandit, nous causerons
dans mon parterre, et ces messieurs nous attendront ici. Restez, restez,
mes amis, dit-elle au marquis et  Michel, qui voulaient se retirer,
bien qu'ils ne vissent pas ce tte--tte sans une sorte de terreur
indfinissable; j'ai vraiment besoin de prendre l'air, et M. de
Castro-Reale veut bien me donner le bras.

Michel et M. de la Serra, ds qu'ils se virent seuls, se regardrent
comme frapps de la mme pense, et, courant chacun  une fentre, ils
se tinrent  porte, non d'entendre une conversation dont la princesse
elle-mme semblait vouloir les exclure, mais de ne pas la perdre un seul
instant de vue.




XXVII.

DIPLOMATIE.


Comment se fait-il, chre princesse, dit le bandit d'un ton dgag, ds
qu'il se vit bras dessus bras dessous avec Agathe, que vous commettiez
l'imprudence de vouloir me faire parler de Michel en prsence d'un
sigisbe aussi prcieux que le marquis de la Serra? Votre Altesse oublie
donc une chose: c'est que si je sais les secrets de la villa Ficarazzi,
je sais apparemment aussi ceux du palais Palmarosa, puisque l'abb Ninfo
exerce une surveillance assidue sur ces deux rsidences?

--Ainsi, capitaine, dit la princesse en essayant de prendre aussi un ton
dgag, l'abb Ninfo vous a vu avant moi, et, pour tcher de vous mettre
dans ses intrts, il vous a fait toutes ses confidences?

Agathe savait fort bien  quoi s'en tenir  cet gard. Certes, si elle
n'et pas dcouvert que l'abb avait dj recherch l'appui du Piccinino
pour faire enlever ou peut-tre assassiner Michel, elle n'et pas cru
ncessaire de recourir au Piccinino pour faire enlever l'abb. Mais elle
se garda bien de laisser pressentir son vritable motif. Elle voulut que
l'amour-propre du bandit ft flatt de ce qu'il pouvait regarder comme
un premier mouvement de sa part.

--De quelque part que me viennent mes renseignements, dit le Piccinino
en souriant, je vous fais juge de leur exactitude. La dernire fois que
le cardinal est venu voir Votre Altesse, il y avait  la grille de votre
parc un jeune homme, dont les traits distingus et l'air fier
contrastaient avec des vtements poudreux et uss par un long voyage.
Par quel caprice le cardinal s'attacha-t-il  examiner ce jeune homme et
 vouloir s'enqurir de lui? c'est ce que l'abb Ninfo lui-mme ne sait
point et m'a charg de pntrer, s'il est possible. Il y a une chose
certaine: c'est que la manie qui, depuis longtemps, possde le cardinal
de s'enqurir du nom et de l'ge de tous les gens du peuple dont la
figure le frappe, a survcu  la perte de son activit et de sa mmoire.
C'est comme une inquitude vague qui lui reste de ses fonctions de haute
police, et, par ses regards imprieux, il fait comprendre  l'abb Ninfo
qu'il ait  interroger et  lui rendre compte. Il est vrai que lorsque
l'abb lui montra ensuite le rsum crit de ses interrogations, il
parut n'y prendre aucun intrt: de mme que, toutes les fois que l'abb
l'importune de ses demandes indiscrtes ou de ses questions insidieuses,
Son minence, aprs avoir lu les premiers mots, ferme les yeux d'un air
courrouc, pour montrer qu'elle ne veut pas tre fatigue davantage.
Peut-tre Votre Altesse ne savait-elle pas ces dtails, dont le docteur
Recuperati n'est jamais tmoin; car, pendant le peu d'heures de sommeil
qu'il est permis  ce bon docteur de goter, la surveillance des
serviteurs dvous, dont Votre Altesse a su entourer le cardinal, n'est
pas telle que le Ninfo ne s'introduise auprs de lui, pour le rveiller
sans faon et lui placer devant les yeux certaines phrases crites dont
il espre un heureux effet. Le cardinal, ainsi veill, a, grce  la
souffrance et  la colre, un instant de lucidit plus grande que de
coutume; il lit, parat comprendre et essaie de murmurer des mots dont
quelques syllabes sont intelligibles pour son perscuteur; mais aussitt
aprs il retombe dans un nouvel accablement, et la faible lumire de sa
vie est use et amoindrie d'autant plus.

[Illustration: Il se trouva bientt dans la campagne et distingua deux
hommes sur un sentier. (Page 77.)]

Ainsi, s'cria la princesse indigne, de flatteur et d'espion, ce
sclrat s'est fait le bourreau et l'assassin de mon malheureux oncle!
Vous voyez bien, monsieur le capitaine, qu'il faut l'en dlivrer au plus
vite, et qu'il n'est pas besoin d'autre motif pour me faire dsirer
qu'il soit loign de nous.

--Pardon, Madame, rpondit l'obstin bandit. Si je ne vous avais pas
informe de ces choses, vous auriez des motifs plus personnels encore,
que vous ne voulez pas me dire, mais que je me suis fait dire par le
Ninfo. Je ne m'engage jamais dans une affaire sans la connatre  fond,
et il m'arrive parfois, comme vous voyez, d'interroger les deux parties.
Permettez donc que je poursuive mes rvlations, et j'espre qu'elles
amneront les vtres.

[Illustration: Mais elle eut  peine fait trois pas. (Page 79.)]

L'abb Ninfo n'avait pas beaucoup examin ni beaucoup interrog le
quidam qui se trouvait  la grille du parc de Votre Altesse. Au bout
d'un instant, voyant le cardinal conserver de cette rencontre une sorte
d'agitation, comme si cette figure et rveill en lui des souvenirs
qu'il ne venait point  bout de rassembler et d'claircir (car Son
minence s'puise souvent,  ce qu'il parat,  ce douloureux travail
d'esprit), l'abb revint sur ses pas, et examina le jeune homme avec
soin. Le jeune homme avait des raisons pour se prserver, car il se
moqua de l'abb, qui le prit dfinitivement pour un pauvre diable et lui
fit mme l'aumne. Mais, deux jours aprs, l'abb, espionnant chez vous,
sous le dguisement d'un ouvrier employ aux prparatifs de votre bal,
dcouvrit aisment que son quidam tait un brillant artiste, trs-choy
et trs-employ par Votre Altesse, et nullement en position d'accepter
un _tarin_  la porte d'un palais, puisqu'il est le fils d'un artisan
ais, Pier-Angelo Lavoratori.

L'abb ne manqua pas, la nuit qui suivit cette dcouverte, de placer
devant les yeux de monsignor Ieronimo une bande de papier qui contenait
cette dnonciation en grosses lettres. Mais,  force de vouloir stimuler
les dernires cordes de l'instrument, l'abb les a brises. Le cardinal
n'a pas compris. Les noms de Pier-Angelo et de Michel-Angelo Lavoratori
ne lui ont offert aucun sens. Il murmura un jurement nergique contre le
Ninfo qui troublait son sommeil...--Ainsi, ajouta le Piccinino avec une
malice insinuante, les craintes que Votre Altesse prouve, ou feint
d'prouver  l'gard de Pier-Angelo, sont tout  fait dnues de
fondement. Si le cardinal a autrefois poursuivi ce brave homme comme
conspirateur, il l'a si bien oubli que l'abb Ninfo lui-mme ne songe
pas  rveiller le souvenir d'une affaire qu'il ignore, et qu'aucune
dnonciation de sa part ne menace, quant  prsent, votre protg...

--Je respire, dit la princesse en laissant le bandit prendre sa main
dans la sienne, et mme en rpondant  la pression de cette main avec
une proccupation gnreuse. Vos paroles me font du bien, capitaine, et
je vous bnis de la confiance que vous me tmoignez en me rvlant la
vrit. Toute ma crainte tait l, en effet; mais, puisque le cardinal
ne se souvient de rien, et que l'abb ignore tout, je m'en remets 
votre sagesse pour le reste. Tenez, capitaine, je crois que voici ce qui
reste  faire. Trouvez, dans votre gnie, un moyen de vous emparer du
testament, et faites-le savoir  l'abb, afin qu'il ne songe plus 
perscuter le digne docteur, et occupez l'abb de manire  ce qu'il
laisse mourir en paix mon malheureux oncle. Ce sera terminer
diplomatiquement une affaire o j'ai trembl qu'il n'y ait du sang
rpandu pour de misrables intrts d'argent.

--Votre Excellence va bien vite! reprit le Piccinino. L'abb n'est pas
si facile  endormir sur un autre point, qu'il m'est impossible, malgr
mon respect, ma crainte et mon embarras, de passer sous silence.

--Parlez! parlez! dit Agathe vivement.

--Eh bien, puisque Votre Altesse m'y autorise et ne veut pas comprendre
 demi-mot, je lui dirai que l'abb Ninfo, tout en cherchant des
intrigues politiques qu'il n'a pu dcouvrir, a mis la main sur une
affaire d'amour dont il a fait son profit.

--Je ne comprends pas, dit la princesse avec un accent de candeur qui
fit tressaillir l'aventurier. Le Ninfo m'aurait-il jou, pensa-t-il, ou
bien cette femme est-elle de force  lutter contre moi? Nous verrons
bien.

--Madame, dit-il d'un ton mielleux, en attirant et en retenant contre sa
poitrine la belle main d'Agathe, vous allez me har.... Mais il faut
bien que je vous serve malgr vous en vous clairant. L'abb a dcouvert
que Michel-Ange Lavoratori tait introduit tous les jours,  certaines
heures, dans les appartements rservs de votre casino; qu'il ne
mangeait point avec vos gens ni avec les autres ouvriers, mais avec
vous, en secret; enfin, que s'il faisait sa sieste, c'tait entre les
bras de la plus belle et de la plus aimable des femmes qu'il se reposait
de ses travaux d'artiste.

--C'est faux! s'cria la princesse; c'est une infme calomnie. J'ai
trait ce jeune homme avec la distinction que je croyais devoir  son
talent et  ses ides. Il a mang avec son pre dans une pice voisine,
et il a fait la sieste dans ma galerie de peinture. L'abb Ninfo n'a pas
bien observ, car il aurait pu vous dire que Michel, accabl de fatigue,
a pass deux ou trois nuits dans un coin de ma maison...

--Il me l'a dit aussi, rpondit le Piccinino, qui ne voulait jamais
avoir l'air d'ignorer ce qu'on lui apprenait.

--Eh bien, monsieur de Castro-Reale, reprit Agathe d'une voix ferme et
en le regardant en face, le fait est certain; mais je puis vous jurer
sur l'me de ma mre et sur celle de la vtre, et Michel pourrait vous
faire le mme serment, que ce jeune homme ne m'avait encore jamais vue
avant le jour du bal o son pre me l'a prsent pour la premire fois,
en prsence de deux cents ouvriers. Je lui ai parl durant le bal, sur
l'escalier du palais, au milieu de la foule, et M. de la Serra, qui me
donnait le bras, lui a fait, ainsi que moi, compliment de ses peintures.
Depuis ce moment-l, jusqu' celui o nous sommes, Michel ne m'avait pas
revue; demandez-le-lui  lui-mme! Capitaine, vous n'tes pas un homme
qu'on puisse tromper; faites usage de votre clairvoyance, et je m'en
rapporte  elle.

En prsence d'une dclaration si nette, et faite avec l'assurance que
peut seule donner la vrit, le Piccinino frmit de plaisir, et pressa
si fort contre son sein la main d'Agathe, qu'elle pressentit enfin les
sentiments du bandit. Elle eut un moment de terreur, auquel vint se
joindre un souvenir affreux. Mais elle comprit, d'un seul coup d'oeil,
toute l'tendue du pril qui avait menac Michel, et, remettant  un
moment plus favorable d'aviser  sa propre sret, elle se promit de
mnager l'orgueil de Carmelo Tomabene.

Quel intrt, s'cria celui-ci, l'abb Ninfo avait-il donc  nous
dbiter cette trange histoire?

Agathe crut comprendre que l'abb avait devin l'extravagante passion
dont elle voyait enfin le bandit possd pour elle, et qu'il avait voulu
stimuler sa vengeance par cette dlation. S'il en est ainsi,
pensait-elle, je me servirai des mmes armes que toi, misrable Ninfo,
puisque aussi bien tu me les avais fournies d'avance.

coutez, capitaine, reprit-elle; vous qui connaissez si bien les
hommes, et qui plongez si aisment dans les replis de la conscience,
n'avez-vous point dcouvert qu' tous ses vices apparents l'abb
joignait un dvergondage effrn d'imagination? Croyez-vous qu'il se
soit born  convoiter mon hritage? et ne vous a-t-il pas laiss
entrevoir que ce n'est pas seulement  prix d'argent qu'il tenterait de
m'en revendre une partie, s'il parvenait  s'en emparer?

--Oui! s'cria le Piccinino avec un accent trs-sincre cette fois; j'ai
cru m'apercevoir des dsirs et des esprances rvoltantes de ce monstre
de laideur et de concupiscence. L'incrdulit qu'il affecte pour la
rsistance possible d'une femme, en pareil cas, est la consolation qu'il
cherche  se donner quand il songe  sa laideur physique et morale. Oui,
oui, je l'avais pressenti, malgr son hypocrisie. Je ne dirai pas qu'il
vous aime, lui; ce serait profaner le mot d'amour; mais il vous veut, et
il est jaloux. Jaloux, lui! Ah! c'est encore un mot trop relev! La
jalousie est la passion des mes jeunes, et la sienne est dcrpite. Il
souponne et dteste tout ce qui vous entoure. Enfin, il a rv un moyen
infernal de vous vaincre: pensant bien que le dsir de racheter votre
hritage ne suffirait pas, et supposant que vous aimiez ce jeune
artiste, il a rsolu de s'en faire un otage pour vous contraindre  lui
racheter  tout prix la vie et la libert de Michel-Angelo.

--J'aurais d m'attendre  cela, rpondit la princesse baigne d'une
sueur froide, mais affectant un calme ddaigneux. C'est donc vous,
capitaine, qu'il a voulu associer  une entreprise digne de ces hommes
qui se consacrent au plus hideux de tous les mtiers, et dont le nom est
si honteux qu'une femme ne saurait le prononcer dans aucune langue. Il
me semble que vous devez  cette marque de confiance de M. l'abb Ninfo
un chtiment un peu svre!

Agathe avait touch fort juste. Les vues infmes de l'abb, qui
jusque-l n'avaient excit que le mpris ironique du jeune bandit, se
prsentrent  ses yeux comme un outrage personnel et allumrent en lui
la soif de la vengeance. Tant il est vrai que l'amour, mme dans une me
sauvage et sans frein, rveille le sentiment de la dignit humaine.

Un chtiment svre! dit-il d'une voix profonde avec des dents
contractes, il l'aura!--Mais, ajouta le bandit, ne vous inquitez plus
de rien, Signora, et daignez remettre votre sort entre mes mains, sans
arrire-pense.

--Mon sort est tout entier dans vos mains, capitaine, rpondit Agathe;
ma fortune, ma rputation et la vie de mes amis: trouvez-vous que j'aie
l'air inquiet?

Et elle le pntra d'un regard o la prudence suprieure de la femme
forte l'inspira si bien, que le Piccinino subit le prestige et s'aperut
que le respect et la crainte se mlaient  son enthousiasme. Ah! femme
romanesque, pensa-t-il, tu en es encore  croire qu'un chef de brigands
doit tre un hros de thtre ou un chevalier du moyen ge! Et me voil
forc de jouer ce rle vis--vis de toi pour te plaire! Eh bien, je le
jouerai. Rien n'est difficile  celui qui a beaucoup lu et beaucoup
devin.

Et pourquoi ne serais-je pas rellement un hros? se disait-il encore,
tout en marchant silencieusement auprs d'elle, en pressant de son bras
tremblant le bras de cette femme qu'il croyait si confiante. Si je n'ai
pas daign l'tre jusqu' prsent, c'est que l'occasion ne s'en offrait
point et que ma grandeur et t ridicule. Avec une femme comme
celle-ci, le but est digne de l'oeuvre, et je ne vois pas qu'il soit si
difficile d'tre sublime quand la rcompense doit tre si douce. C'est
un calcul d'intrt personnel plus lev, mais non pas moins positif et
moins logique que les autres.

Avant de se poser compltement en chevalier de la princesse, il voulut
en finir avec un reste de mfiance, et cette fois il fut presque naf en
cherchant  s'en gurir.

La seule faiblesse que je me connaisse, dit-il, c'est la crainte de
jouer un rle ridicule. Le Ninfo voulait me faire jouer un rle infme,
il en sera puni; mais si Votre Altesse aimait rellement ce jeune
homme.... ce jeune homme aurait aussi  se repentir de m'avoir tromp!

--Comment l'entendez-vous? rpondit Agathe en l'amenant dans le rayon de
lumire que projetait sur le jardin le lustre de son boudoir; j'aime
rellement Michel-Angelo, Pier-Angelo, Fra-Angelo, comme des amis
dvous et des hommes estimables. Pour les soustraire  l'inimiti d'un
sclrat, je donnerais tout l'argent qu'on me demanderait. Mais
regardez-moi, capitaine, et regardez ce jeune homme qui rve derrire
cette fentre. Trouvez-vous qu'il y ait un rapport possible d'affection
impure entre nos ges et nos situations dans la vie? Vous ne connaissez
pas mon caractre. Il n'a jamais t compris de personne. Sera-ce vous
enfin qui lui rendrez justice? Je le souhaite, car je tiens beaucoup 
votre estime, et je croirais la mriter fort peu, si j'avais pour cet
enfant des sentiments que je craindrais de vous laisser deviner.

En parlant ainsi, Agathe qui avait quitt le bras du Piccinino, le
reprit pour rentrer dans le boudoir; et le bandit lui sut un tel gr de
cette marque d'intimit confiante, dont elle voulait rendre Michel et le
marquis tmoins jusqu'au bout, qu'il se sentit enivr et comme hors de
lui.




XXVIII.

JALOUSIE.


Ni le marquis ni Michel n'avaient entendu un mot de la conversation que
nous venons de rapporter. Mais le premier tait tranquille et l'autre ne
l'tait point. Il avait suffi  M. de la Serra de s'assurer que la
princesse paraissait calme, pour ne point craindre qu'elle court un
danger immdiat avec le brigand; tandis que Michel, ne connaissant point
le caractre de la signora, souffrait mortellement  l'ide que le
Piccinino avait pu sortir, dans ses discours, des bornes du respect. Sa
souffrance empira lorsqu'il vit la figure du Piccinino au moment o
celui-ci rentra dans le boudoir.

Cette figure, si nonchalante ou si compose  l'ordinaire, tait comme
illumine par la confiance et le bonheur. Le petit homme semblait avoir
grandi d'une coude, et ses yeux noirs lanaient des flammes qu'on n'et
jamais cru pouvoir couver dans une tte si froide et si calculatrice.

A peine la princesse, un peu fatigue d'avoir march longtemps dans un
petit espace, se fut-elle assise sur le divan, o il la reconduisit avec
des manires de courtoisie lgante, qu'il se laissa tomber, plutt
qu'il ne s'assit, sur une chaise,  l'autre paroi de l'troit boudoir,
mais en face d'elle, comme s'il se ft install l pour la contempler 
son aise sous le reflet du lustre. En effet, le Piccinino, aprs avoir
savour, dans le jardin, la suavit de sa voix, le sens flatteur de ses
paroles et la souplesse de sa main, voulait, pour complter les volupts
dlicates qu'il gotait pour la premire fois de sa vie, la regarder 
loisir, sans effort de langage et sans proccupation d'esprit. Il tomba
donc dans une mditation muette, plus loquente que Michel ne l'et
souhait. Il rassasiait ses regards audacieux de la vue de cette femme
exquise et charmante qu'il croyait possder dj, comme d'un trsor
qu'il aurait drob et qu'il se donnerait le plaisir de voir briller
devant lui.

Ce qui acheva de dsesprer le jeune peintre, c'est que, sous
l'influence mystrieuse de cette passion envahissante, qui ne faisait
que de natre et qui se dveloppait dj avec la rapidit d'un incendie,
le bandit acqurait une sduction trange. Son exquise beaut se
manifestait enfin comme le feu d'une toile sortant des vapeurs de
l'horizon. Ce qu'il y avait d'un peu singulier dans la forme de ses
traits, et d'inquitant dans leur expression voile, faisait place  un
charme subtil,  une expansion dvorante, bien que muette et comme
accable de sa propre ardeur. Il tait affaiss sur lui-mme et ne
posait plus l'indiffrence et la distraction. Ses bras pendants, sa
poitrine plie, ses yeux fixes, humides et ravis laissaient voir qu'il
tait comme bris par l'explosion d'une force inconnue  lui-mme, et
comme noy dans les dlices anticipes de son triomphe. Michel eut peur
de lui pour la premire fois. Il l'et encore affront sans crainte dans
la sinistre solitude de la _Croce del Destatore_; mais l, rayonnant
d'une extase inconnue, il semblait trop puissant pour qu'aucune femme
pt chapper  la fascination de ce basilic.

Pourtant Agathe ne paraissait point s'en apercevoir, et chaque fois que
Michel porta ses regards d'elle au bandit et rciproquement, il la vit
brave et franche, ne songeant ni  attaquer ni  se dfendre.

Mes amis, dit-elle aprs avoir respir un instant, nous pouvons nous
dire bonsoir et nous sparer tranquilles. Je place toute ma confiance
dans ce nouvel ami que la Providence, agissant par le gnie de
Fra-Angelo, vient de nous envoyer. Vous la partagerez, cette confiance,
quand vous saurez qu'il connaissait d'avance, et mieux que nous, ce que
nous avions  craindre et  esprer.

--Il est vrai que l'aventure est assez piquante, dit le Piccinino,
faisant un effort pour sortir de ses rves; et il est temps que ce jeune
homme sache pourquoi j'ai t pris d'un grand accs de rire lorsqu'il
est venu me trouver. Vous en rirez aussi, j'espre, matre Michel-Ange,
quand vous apprendrez que vous tes venu confier votre sort  l'homme
qu'on avait pri, une heure auparavant, de vous faire un mauvais parti;
et, si je n'tais prudent et calme dans ces sortes d'affaires, si je
m'en rapportais aveuglment aux paroles de ceux qui viennent me
consulter, tandis que vous m'engagiez  enlever l'abb Ninfo de la part
de Son Altesse, je me serais empar de vous et vous aurais jet dans ma
cave, bien garrott et billonn, de la part de l'abb Ninfo. Je vois 
votre air que vous vous seriez bien dfendu. Oh! je sais que vous tes
brave, et je pense que vous tes plus fort que moi. Vous avez un oncle
qui s'est exerc  casser des pierres avec tant de zle, depuis une
vingtaine d'annes, qu'il n'a d rien perdre de la vigueur qui le fit
surnommer jadis _Bras-de-fer_, lorsqu'il faisait un autre mtier sur la
montagne; mais, quand il s'agit de _haute politique_, on prend ses
prcautions, et je n'avais qu' remuer une petite cloche pour que ma
maison ft cerne par dix hommes dtermins, qui ne vous eussent pas
seulement laiss le plaisir de la rsistance.

Aprs avoir parl ainsi, en regardant Michel d'un air enjou, le
Piccinino se retourna vers la princesse. Elle avait dissimul sa pleur
derrire son ventail, et, lorsque le bandit rencontra ses yeux, ils
taient arms d'une tranquillit qui fit tomber les derniers accs de
son ironie. Le secret plaisir qu'il prouvait toujours  effrayer ceux
qui se risquaient avec lui disparut devant ce regard de femme, qui
semblait lui dire: Tu ne le feras pas, c'est moi qui te le dfends.

Aussi, donna-t-il  sa physionomie une expression de loyale
bienveillance, en disant  Michel:

Vous voyez bien, mon jeune ami, que j'avais mes raisons pour me faire
expliquer l'affaire et ne pas me trop presser. A prsent que je vois
l'honneur et la vrit d'un ct, l'infamie et le mensonge de l'autre,
mon choix est fait, et vous pouvez dormir sur les deux oreilles. Je
vais, ajouta-t-il en s'adressant  Michel  demi-voix, vous accompagner
jusqu' Catane, o il faut que je concerte pour demain le dpart de
monsieur l'abb. Mais j'ai absolument besoin de deux heures de repos.
Pouvez-vous m'assurer un coin dans votre maison o je puisse
m'abandonner au sommeil le plus profond sans craindre d'tre vu? Car mes
traits sont fort peu connus  la ville, et je veux les faire connatre
le plus tard possible. Voyons, puis-je entrer chez vous sans craindre
les curieux et surtout les curieuses?

--J'ai une jeune soeur qui l'est passablement, rpondit Michel en
souriant; mais elle sera couche  cette heure-ci. D'ailleurs, fiez-vous
 moi, comme je me suis fi  vous; je vous donnerai mon propre lit, et
je veillerai dans la chambre si vous le dsirez.

--J'accepte, dit le bandit, qui, tout en causant avec Michel, essayait
d'entendre les paroles sans importance directe que, pour ne pas gner
l'entretien des deux jeunes gens, la princesse changeait avec le
marquis. Michel remarqua que, malgr la prtention du Piccinino  ne
pouvoir faire deux choses  la fois, tandis qu'il lui parlait, il ne
perdait pas un geste, un mot, un mouvement d'Agathe.

Quand il se fut assur, auprs de Michel, des deux heures de repos
absolu qui lui taient, disait-il, indispensables pour le rendre capable
d'agir ensuite, le Piccinino se leva et se disposa  la retraite. Mais
la lenteur coquette avec laquelle il drapait son manteau sur sa taille
souple, la grce languissante de son air distrait durant cette opration
importante, et l'imperceptible frmissement de sa moustache noire et
soyeuse, annonaient assez qu'il s'en allait  regret, et un peu comme
un homme qui s'efforce de chasser les fumes de l'ivresse pour retourner
au travail.

Vous voulez n'tre pas vu? lui dit Agathe; montez avec Michel dans la
voiture du marquis, il vous conduira jusqu' l'entre du faubourg, et
vous pourrez vous glisser par les petites rues...

--Grand merci, Signora! rpondit le bandit. Je n'ai pas envie de mettre
vos gens et ceux de M. le marquis dans la confidence. Demain matin,
l'abb Ninfo, qui est plus pntrant qu'ils ne sont discrets, saurait
qu'un montagnard est sorti de vos appartements sans qu'on l'y ait vu
entrer; et M. l'abb, trouvant  cela un air de _bravo_, me ferait
l'affront de me retirer la confiance dont il m'honore. Il faut que je
sois son fidle Achates et son excellent ami pendant douze heures
encore. Je m'en irai avec Michel par o je suis venu.

--Et quand vous reverrai-je? lui dit Agathe en lui tendant
courageusement la main, malgr le feu lascif de ses yeux obstins.

--Vous ne me reverrez, dit-il en pliant un genou et en baisant sa main
avec une sorte de fureur qui contrastait avec l'humilit de son
attitude, que lorsque vos ordres seront excuts. J'ignore le jour et
l'heure, mais je vous rponds de tous vos amis, mme du gros docteur,
sur ma vie! Je sais le chemin de votre casino. Quand je sonnerai _un_,
_trois_ et _sept_  la grille du parterre, Votre Seigneurie
daignera-t-elle me faire admettre en sa prsence?

--Vous pouvez y compter, capitaine, rpondit-elle sans laisser rien
paratre de l'effroi que lui causait cette demande.

Le marquis de la Serra se hta de partir en mme temps que les deux
jeunes gens, qui sortaient du boudoir.

Son respect pour la princesse tait si ombrageux, qu'il n'et voulu pour
rien au monde se donner l'attitude d'un amant favoris. Mais il
descendit lentement l'escalier du palais, toujours inquiet, et prt 
remonter au moindre bruit.

En sortant du parterre, le Piccinino referma lui-mme la grille, et
rendit la cl  Michel en lui reprochant son tourderie.

Sans moi, dit-il, cette cl importante, cette cl inimitable serait
reste dans la serrure.

Un instant de sang-froid, avant son entre dans le boudoir, avait suffi
au bandit pour prendre l'empreinte de cette cl sur une boule de cire
qu'il portait toujours avec lui  tout vnement.

A peine taient-ils sur l'escalier, qu'une camriste dvoue vint dire 
Agathe:

Le jeune homme que Votre Altesse a fait demander l'attend dans la
galerie de peinture.

Agathe plaa son doigt sur ses lvres, pour que la camriste et 
parler encore plus bas dans ces sortes d'occasions, et elle descendit un
tage pour rejoindre Magnani qui l'attendait, en effet, dans la galerie,
depuis plus d'une demi-heure.

Le pauvre Magnani, depuis qu'il avait reu le message mystrieux de la
princesse, tait plus mort que vif. Bien diffrent du Piccinino, il
tait si loin de concevoir la moindre esprance, qu'il imaginait tout ce
qu'il y a de pire. J'aurai commis une norme faute, se disait-il, en
confiant  Michel le secret de ma folie. Il en aura parl, avec sa soeur;
Mila aura vu la princesse, qui la traite en enfant gt. Le babillage de
cet enfant, qui ne peut comprendre la gravit d'une semblable
rvlation, aura effray et rvolt la princesse. Mais pourquoi ne pas
me bannir sans explication? Que pourra-t-elle me dire qui ne soit
mortellement douloureux et inutilement cruel?

Cette heure d'attente lui parut un sicle. Il avait froid, il se sentait
mourir, quand la porte secrte de la galerie s'ouvrit sans bruit, et
qu'il vit approcher la blanche Agathe, ple des motions qu'elle venait
d'affronter, et diaphane dans sa mante de dentelle blanche. L'immense
galerie n'tait claire que par une petite lampe; il lui sembla que la
princesse ne marchait pas, et qu'elle glissait vers lui  la manire des
ombres.

Elle s'approcha sans hsitation, et lui tendit la main comme  un ami
intime. Et, comme il hsitait  avancer la sienne, croyant rver ou
craignant de se mprendre sur l'intention de ce geste, elle lui dit
d'une voix douce, mais ferme:

Donne-moi ta main, mon enfant, et dis-moi si tu as conserv pour moi
l'amiti que tu m'as tmoigne une fois, lorsque tu as cru me devoir une
vive reconnaissance pour la gurison de ta mre. T'en souviens-tu? Moi,
je ne l'ai jamais oubli, cet lan de ton gnreux coeur pour moi!

Magnani ne put rpondre. Il n'osa porter  ses lvres la main d'Agathe.
Il la serra doucement dans la sienne en se courbant. Elle sentit qu'il
tremblait.

Tu es fort timide, lui dit-elle; j'espre que, si tu as peur de moi, il
n'entre aucune mfiance dans ton embarras. Il faut que je te parle vite;
rponds-moi de mme. Est-tu dispos  me rendre un grand service, au
pril de ta vie? Je te le demande au nom de ta mre!

Magnani se mit  genoux. Ses yeux remplis de larmes purent seuls
rpondre de son enthousiasme ou de son dvoment. Agathe le comprit.

Tu vas retourner  Catane, lui dit-elle, et courir jusqu' ce que tu
rencontres deux hommes qui sortent d'ici, et qui n'auront pas cinq
minutes d'avance sur toi.

L'un est Michel-Ange Lavoratori; tu le reconnatras facilement au clair
de la lune. L'autre est un montagnard roul dans son manteau; tu les
suivras sans paratre les observer; mais tu ne les perdras pas de vue.
Tu seras prt, au moindre geste suspect de cet homme,  te jeter sur lui
et  le terrasser. Tu es fort, ajouta-t-elle en touchant le bras robuste
du jeune artisan; mais il est agile et perfide. Mfie-toi! Tiens, voici
un poignard, ne t'en sers que pour ta dfense. Cet homme est mon ennemi
ou mon sauveur, je l'ignore. Mnage ses jours. Fuis avec Michel, si tu
peux viter une lutte sanglante... Tu demeures dans la mme maison que
Michel, n'est-ce pas?

--A peu prs, Signora.

--Tiens-toi  porte de le secourir  la moindre alarme. Ne te couche
pas; passe cette nuit  veiller aussi prs de sa chambre que tu le
pourras. Cet homme sortira avant le jour; ne sors de ta maison et ne
laisse Michel s'en loigner que vous ne soyez ensemble, toujours
ensemble, entends-tu? Et prt  tout vnement, jusqu' ce que je fasse
lever la consigne. Demain, je t'expliquerai tout. Je te verrai. Compte
que tu auras en moi, ds ce jour, une seconde mre. Viens, mon enfant,
suis-moi; je vais te mettre sur les traces de Michel et de son
compagnon.

Elle le prit par le bras, et l'emmena vivement dans le casino, qu'elle
traversa avec lui sans ajouter un mot. Elle lui ouvrit la grille du
parterre, et lui montrant l'escalier de laves, Va, dit-elle,
promptitude, prcaution, et ton grand coeur d'homme du peuple pour
bouclier  ton ami!

Magnani descendit l'escalier avec autant de rapidit et aussi peu de
bruit que le vol d'une flche. Il ne perdit point de temps  rflchir,
et il n'usa pas,  se tourmenter, l'lan de sa volont. Il ne se demanda
pas seulement si Michel tait son heureux rival, et s'il ne serait pas
tent de lui percer le coeur. Pouss par la force magique que lui avait
imprime la main et le souffle d'Agathe, il tait tout prt  se faire
tuer pour cet enfant privilgi, et il n'prouvait pas plus de tristesse
que d'hsitation  se sacrifier ainsi. Il y a plus, il se sentit heureux
et fier d'obir  celle qu'il aimait, et ses paroles vibraient en lui
comme une voix du ciel.

Il se trouva bientt dans la campagne, et distingua deux hommes sur un
sentier. C'tait bien Michel, c'tait bien le manteau du montagnard. Il
eut soin de ne pas se montrer; mais il mesura d'un regard la distance et
les obstacles qu'il aurait  franchir pour les rejoindre en cas
d'alarme. Un instant, le montagnard s'arrta, en causant. Magnani, d'un
lan vigoureux et souple, qui, en toute autre circonstance, et t
au-dessus des forces humaines, se trouva assez prs d'eux pour entendre
que l'inconnu parlait d'amour et de posie.

Il leur laissa gagner encore du terrain, et, se glissant par un passage
troit dans les laves qui s'amoncellent  l'entre du faubourg, il se
trouva avant eux dans la cour des maisons contigus qu'habitaient sa
famille et celle de Michel. Il vit passer son jeune ami et l'hte
suspect qu'il introduisait dans sa demeure. Alors Magnani fit un dtour
et chercha une retraite o il pt passer la nuit, inaperu et attentif
au moindre bruit, au moindre mouvement de l'intrieur.




XXIX.

APPARITION.


Pier-Angelo avait reu avis de la princesse, et de la part du moine de
Mal-Passo, qu'il n'et point  s'inquiter de l'absence de son fils, et
qu'en cas de danger, ce jeune homme passerait la nuit, soit dans le
couvent de Fra-Angelo, soit dans le palais du marquis de la Serra. C'est
ce que la princesse et souhait; mais la ncessit de montrer une
entire confiance au brigand, sur les susceptibilits duquel Fra-Angelo
l'avait amplement renseigne, avait d l'emporter sur ses inquitudes.
Dans sa prvoyance, elle avait fait venir Magnani, et l'on a vu qu'elle
pouvait bien compter sur le dvoment de ce gnreux jeune homme.

Pier-Angelo, naturellement optimiste, et rassur par l'avis qu'on lui
avait donn, s'tait mis au lit, et se ddommageait de la fatigue du
bal, en homme qui sait mettre les heures  profit. Mila aussi s'tait
retire dans sa chambre; mais elle ne dormait pas. Elle avait pass
l'aprs-midi avec la princesse, et, interroge par elle sur ses
relations d'amiti, elle avait parl entre autres d'Antonio Magnani avec
une effusion qui et trahi le secret de son coeur quand mme Agathe n'et
pas t attentive et pntrante. C'est le bien qu'elle avait dit de son
jeune voisin qui avait achev de dcider la princesse  le faire
intervenir dans les embarras de sa situation. Elle s'tait dit que
Magnani pourrait bien devenir un jour l'poux de Mila, et que, ds lors,
il n'y avait rien de plus naturel que de l'associer aux destines de
Michel-Angelo. C'est Mila qu'elle avait charge de lui envoyer Magnani 
la nuit, et le pauvre Magnani, en recevant cet avis, avait failli
s'vanouir.

N'est-ce pas plutt _pauvre Mila_ qu'il faudrait dire? Eh bien! Mila
n'avait attribu le trouble du jeune homme qu' sa timidit. Agathe
tait la dernire qu'elle et souponne d'tre sa rivale, non qu'elle
ne ft  ses yeux la plus belle des femmes, mais parce que, dans un coeur
pur, il n'y a pas de place pour la jalousie envers les tres qu'on aime.
Elle tait heureuse, au contraire, la noble enfant, de la marque
d'estime et de confiance dont sa chre Agathe avait honor Magnani. Elle
en tait fire pour lui et et voulu pouvoir lui porter tous les jours
des messages semblables.

Mais la princesse n'avait pas cru devoir cacher  Mila que Michel tait
forcment engag dans une aventure o il pouvait courir quelque danger,
dont Magnani l'aiderait pourtant  se prserver.

Mila tait donc inquite: elle n'avait rien dit  son pre de ses
craintes; mais elle avait t plus de dix fois sur le chemin de la
villa, prtant l'oreille aux bruits lointains, piant la dmarche de
tous les passants, et rentrant chaque fois, plus triste et plus
effraye. Enfin, quand onze heures sonnrent, elle n'osa plus sortir et
se tint dans sa chambre, tantt prs de la fentre, o elle fatiguait
ses yeux  regarder en vain, tantt prs de son lit, o elle tombait,
brise de dcouragement, la tte sur son chevet. Par moments, les
battements de ses artres taient si levs, qu'elle les prenait pour un
bruit de pas auprs d'elle. Elle tressaillait, levait la tte, et,
n'entendant plus rien, elle essayait de prier Dieu.

Enfin, vers minuit, elle crut saisir distinctement dans la cour un lger
bruit de pas irrguliers. Elle regarda, et crut voir une ombre se
glisser le long des murs et se perdre dans l'obscurit. C'tait Magnani;
mais elle ne put distinguer aucune forme, et ne fut pas sre de n'avoir
pas t dupe de sa propre imagination.

Peu d'instants aprs, deux hommes entrrent sans bruit, et montrent
l'escalier extrieur de la maison. Mila s'tait remise  prier, elle ne
les entendit que lorsqu'ils furent sous sa fentre. Elle y courut, et,
ne voyant que leurs ttes, sur lesquelles son regard plongeait
perpendiculairement, elle ne douta point que ce ne fussent son frre et
Magnani qui rentraient ensemble. Elle rajusta  la hte sa belle
chevelure dnoue, et courut  leur rencontre. Mais, comme elle passait
dans la chambre de Michel, la porte de cette chambre s'ouvrit, et elle
se trouva face  face avec lui et un homme plus petit de toute la tte
qu'Antonio Magnani.

Le Piccinino, dont la figure tait cache par le capuchon de son
manteau, se retira vivement, et, refermant la porte: Michel, dit-il,
vous n'attendiez probablement pas votre matresse cette nuit. En toute
autre circonstance, j'aurais du plaisir  la voir, car elle m'a sembl
belle comme la madone; mais, en ce moment, vous m'obligerez beaucoup si
vous pouvez l'loigner sans qu'elle me voie.

--Soyez sans crainte, rpondit le jeune peintre. Cette femme est ma
soeur, et je vais la renvoyer dans sa chambre. Restez l, un instant,
derrire la porte.

--Mila, dit-il en entrant et en plaant le battant de la porte entre lui
et son compagnon, vous avez donc pris la manie de veiller comme un
oiseau de nuit? Rentrez chez vous, ma chre me, je ne suis pas seul. Un
des apprentis de mon pre m'a demand l'hospitalit, et je partage ma
couche avec lui. Vous pensez bien que vous ne devez pas rester un
instant de plus,  moins que vous ne vouliez tre vue mal coiffe et mal
agrafe.

--Je m'en vais, dit Mila; mais auparavant, dites-moi, Michel, si Magnani
est revenu avec vous!

--Que vous importe? rpondit Michel avec humeur.

Mila soupira profondment et rentra dans sa chambre, o, toute
dcourage, elle se jeta sur son lit, rsolue  faire semblant de
dormir, mais  couter ce qui se disait dans la chambre voisine.
Peut-tre tait il arriv malheur  Magnani, et la brusquerie de son
frre lui paraissait de mauvais augure.

Ds que le Piccinino se vit seul avec Michel, il le pria de tirer les
verrous et de placer un matelas du lit sur la porte mince et djete de
la chambre voisine, qui laissait passer la lumire et le son de la voix.
Et quand ce fut fait, il le pria encore d'aller s'assurer que son pre
dormait, ou, s'il veillait encore, de lui souhaiter le bonsoir, afin
qu'il ne prit point fantaisie au vieillard de monter. En parlant ainsi,
le bandit se jeta sans faon sur le lit de Michel aprs avoir t son
riche pourpoint, et se couvrant la tte de son manteau, il parut ne pas
vouloir perdre un instant pour se livrer au sommeil.

Michel descendit, en effet; mais  peine tait-il sur l'escalier, que le
jeune bandit, avec la promptitude et la lgret d'un oiseau, sauta au
milieu de la chambre, jeta de ct le matelas, tira le verrou, ouvrit la
porte, et s'approcha du lit de Mila, auprs duquel brlait encore sa
petite lampe.

Mila l'entendit bien entrer; mais elle crut que c'tait Michel qui
venait s'assurer qu'elle tait couche. La pense ne lui vint pas qu'un
autre homme pt avoir l'audace de pntrer ainsi chez elle, et, comme un
enfant qui craint d'tre grond, elle ferma les yeux et resta immobile.

Le Piccinino n'avait jamais entrevu une belle femme sans tre inquiet et
agit, jusqu' ce qu'il l'et bien regarde, afin de n'y plus penser si
sa beaut tait incomplte, ou de jeter son dvolu sur elle si son genre
de beaut parvenait  rveiller son me ddaigneuse, trange compos
d'ardeur et de paresse, de puissance et de torpeur. Peu d'hommes de
vingt-cinq ans ont une jeunesse aussi chaste et aussi retenue que
l'tait celle du bandit de l'Etna; mais peu d'imaginations sont aussi
fcondes en rves de plaisirs et en apptits sans bornes. Il semblait
qu'il chercht toujours  exciter ses passions pour en prouver
l'intensit, mais que, la plupart du temps, il s'abstnt de les
satisfaire, de crainte de trouver sa jouissance au-dessous de l'ide
qu'il s'en tait faite. Il est certain que toutes les fois, ou pour
mieux dire, le peu de fois qu'il y avait cd, il avait prouv une
profonde tristesse et s'tait reproch d'avoir dpens tant de volont
pour une ivresse si vite puise.

Il avait peut-tre d'autres raisons pour vouloir connatre les traits de
la soeur de Michel,  l'insu de Michel lui-mme. Quoi qu'il en soit, il
la regarda attentivement pendant une minute, et, ravi de sa beaut, de
sa jeunesse et de son air d'innocence, il se demanda s'il ne ferait pas
mieux d'aimer cette charmante enfant, qu'une femme plus ge que lui et
plus difficile sans doute  persuader.

En ce moment, Mila, fatigue de feindre le sommeil, et plus avide de
nouvelles de Magnani que honteuse des reproches de son frre, ouvrit les
yeux et vit l'inconnu pench vers elle. Elle vit briller ses yeux 
travers la fente de son capuchon, et, saisie de terreur, elle allait
crier lorsqu'il lui mit la main sur la bouche.

Enfant, lui dit-il  voix basse, si tu dis un mot, tu es morte.
Tais-toi et je m'en vais. Allons, mon bel ange, ajouta-t-il d'un ton
caressant, n'ayez pas peur de l'ami de votre famille; bientt peut-tre,
vous le remercierez d'avoir troubl votre sommeil.

Et, ne pouvant rsister  un de ces accs de coquetterie insense qui le
faisaient manquer tout d'un coup  ses rsolutions et  ses instincts de
prudence, il se dcouvrit et lui montra ses traits charmants, embellis
encore par un sourire tendre et fin. L'innocente Mila crut avoir une
vision. Les diamants qui scintillaient sur la poitrine de ce beau jeune
homme ajoutrent tellement au prestige, qu'elle ne sut si c'tait un
ange ou un prince dguis qui lui apparaissait. blouie, incertaine,
elle lui sourit aussi, moiti charme, moiti terrifie. Il prit alors
une lourde tresse de ses cheveux noirs, qui tait retombe sur son
paule, et la porta  ses lvres. La peur prit le dessus. Mila voulut
crier encore. L'inconnu lui lana un regard si terrible que la voix lui
manqua. Il teignit la lampe, rentra dans la chambre de Michel, replaa
le verrou et le matelas sur la porte; puis, s'lanant sur le lit et
cachant sa tte, il paraissait profondment endormi quand Michel rentra.
Tout cela s'tait pass en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le
raconter.

Mais, pour la premire fois de sa vie peut-tre, le Piccinino ne put
forcer le sommeil  engourdir l'activit de ses penses. Son imagination
tait un coursier sauvage avec lequel il avait tant lutt, qu'il croyait
lui avoir impos pour toujours un frein. C'en tait fait; le frein tait
bris, et cette volont puissante, use en des combats purils, ne
suffisait plus  dominer les instincts farouches trop longtemps
comprims. Il tait l, entre deux tentations violentes, qui lui
apparaissaient sous la forme de deux femmes presque galement
dsirables, et dont l'infme Ninfo lui avait presque offert de partager
la possession avec lui. Michel tait l'otage qu'il tenait dans ses
mains, et pour la ranon duquel il pouvait tout exiger et peut-tre tout
obtenir.

Il est vrai qu'il ne croyait plus  l'amour d'Agathe pour ce jeune
homme; mais il voyait son dsintressement  l'endroit de la fortune,
lorsqu'il s'agissait de sauver ses amis menacs. Cela suffisait-il pour
qu'elle crt devoir sacrifier plus que sa fortune pour le rachat de cet
artiste protg? Probablement non, et alors il fallait que le bandit
comptt sur ses moyens personnels de sduction et ne vt dans Michel que
l'occasion de les exercer en approchant d'elle.

Quant  la jeune soeur, il lui paraissait plus facile de vaincre un
enfant si naf, non-seulement  cause de l'amour plus direct qu'elle
devait porter  son frre, mais encore  cause de son inexprience et de
la fracheur de son imagination que, d'un regard, il avait dj
prouves.

Comme jeunesse et comme beaut matrielle, Mila effaait Agathe; mais
Agathe tait princesse, et il y avait de grands instincts de vanit chez
le btard de Castro-Reale. Elle passait pour n'avoir jamais eu d'amant,
elle paraissait forte et prudente. Elle avait eu vingt ans peut-tre
pour s'exercer  la dfense et soutenir l'assaut des passions qu'elle
avait inspires: car elle avait au moins trente ans, et, en Sicile, sous
un climat de feu, qui mrit, les plantes en moins de temps qu'il n'en
faut chez nous pour les faire clore, une petite fille de dix ans est
presque une femme.

C'tait donc la plus glorieuse conqute  rver, et, par cela mme, la
plus enivrante. Mais il s'y mlait la crainte d'chouer, et Carmelo
pensait qu'il en mourrait de honte et de rage. Il n'avait jamais connu
la douleur; c'tait presque un mot vide de sens pour lui jusqu' ce
moment.

Il commenait  deviner qu'on peut souffrir autrement encore que de
colre ou d'ennui. Comme il ne dormait point, il observait Michel 
l'insu de ce dernier. Il vit ce jeune homme, assis devant sa table,
prendre son front  deux mains dans l'attitude de l'abattement le plus
complet.

Michel tait profondment triste. Tous ses rves s'taient vanouis
comme une vaine fume. Sa situation lui paraissait suffisamment
explique par l'entretien qu'il avait eu avec le bandit en revenant de
la villa. Pour l'prouver, le Piccinino lui avait rapport les calomnies
de l'abb Ninfo, en feignant d'y ajouter foi et d'en prendre
gnreusement son parti. L'me droite et noble du jeune peintre s'tait
rvolte contre un soupon qui attentait  la dignit de la princesse:
ses dngations et sa manire de raconter sa premire entrevue avec elle
dans la salle de bal s'taient trouves si conformes  la manire dont
elle-mme avait prsent les faits au bandit, que ce dernier, aprs un
interrogatoire plus subtil et plus insidieux que celui d'un inquisiteur,
avait fini par ne plus pouvoir incriminer les relations de la princesse
et de l'artiste.

Alors le Piccinino, voyant qu'au fond de cette modestie et de cette
loyaut il y avait de la douleur chez Michel, en avait conclu que, s'il
n'tait point aim, du moins il et souhait de l'tre, et qu' partir
du moment o il avait vu la princesse il en tait tomb amoureux. Il se
souvenait de la sche rponse et de l'ironique apostrophe de Michel
durant ce bal, et il gota un cruel plaisir  lui faire sentir qu'il ne
pouvait pas tre aim d'une telle femme. Il en vint mme  lui avouer
qu'il ne l'interrogeait que pour prouver la dlicatesse de son
caractre, et il finit par lui rapporter, mot pour mot, les paroles
d'Agathe, au moment o, se plaant devant la fentre du boudoir et lui
montrant Michel, elle lui avait dit: Regardez ce jeune homme, et
dites-moi s'il peut s'tablir des rapports suspects entre nos ges et
notre mutuelle position dans la vie. Puis, il avait ajout, en entrant
dans le faubourg avec Michel, et en lui serrant la main: Mon enfant, je
suis content de vous; car tout autre que vous,  votre ge, se ft fait
volontiers passer pour le hros d'une aventure mystrieuse avec cette
femme adorable. A prsent, je vois que vous tes dj un homme srieux
et je puis vous confier qu'elle m'a fait une impression ineffaable, et
que je serai comme une pierre dans la bouche du volcan jusqu' ce que je
l'aie revue.

Le ton dont le Piccinino proclama, pour ainsi dire, cet aveu joint au
souvenir de sa figure enivre et de son attitude triomphante lorsqu'il
tait rentr dans le boudoir avec Agathe, jetrent Michel dans une
vritable consternation. Il ne s'tait pas cru oblig en conscience de
lui dire ce qu'il avait nourri d'illusions, ce qu'il avait cru lire dans
certains regards, encore moins ce qu'il avait cru ne pas rver tout 
fait dans la grotte de la Naade. Il se serait fait mme un devoir
religieux de le nier de toutes ses forces, si son rival et pu le
souponner. Mais tous ses fantmes d'orgueil et de bonheur s'envolaient
devant les paroles froides d'Agathe, rapportes d'un ton sec et
tranchant par le Piccinino. Il ne restait qu'un point obscur dans sa
destine. C'tait l'amiti particulire que la princesse portait  son
pre et  sa soeur. Mais en quoi pouvait-il s'en attribuer l'honneur? Il
y avait au fond de tout cela une ancienne liaison politique, ou la
reconnaissance de quelque service rendu par Pier-Angelo. Son fils en
subissait les dangers, en mme temps qu'il en partageait les bienfaits.
Cette dette de coeur paye, Michel ne pouvait intresser d'aucune faon
particulire la gnreuse patronne de sa famille. Les mystres qui
l'avaient charm tombaient dans le domaine de la ralit, et au lieu du
doux travail de combattre des illusions charmantes, il lui restait la
mortification de les avoir mal combattues et la douleur de ne pouvoir
plus les faire renatre.

Pourquoi serais-je donc jaloux de la joie insolente qui brillait dans
les yeux de ce bandit? se disait-il avec angoisse. Dois-je seulement
songer  l'motion agrable ou pnible que son trange manire d'tre
peut causer  la princesse? Qu'y a-t-il de commun entre elle et moi? Que
suis-je pour elle? Le fils de Pier-Angelo! Et lui, cet aventurier
audacieux, il est son appui et son sauveur. Il aura bientt des droits 
sa reconnaissance, peut-tre  son estime et  son affection; car il ne
tient qu' lui de les acqurir: il l'aime, et, s'il n'est pas fou, il
saura se faire aimer d'une manire quelconque. Et moi, en quoi puis-je
mriter qu'elle me distingue? Que sont les productions novices de mon
art, en comparaison des secours nergiques qu'elle rclame? Il semble
qu'elle me regarde comme un enfant, puisqu'au lieu de m'appeler  son
aide et de me confier quelque mission importante pour ses intrts et sa
dfense personnelle, elle ne m'a mme pas cru capable de dfendre ma
propre vie. Elle m'a jug si faible ou si timide qu'elle a fait
intervenir dans nos dangers communs un tranger, un alli peut-tre plus
dangereux qu'utile. O mon Dieu! qu'elle est loin, en effet, de me
regarder comme un homme! Pourquoi ne m'a-t-elle pas dit tout simplement:
Ton pre et moi sommes menacs par un ennemi; prends un poignard,
laisse l tes pinceaux; dfends ton pre ou venge-moi! Fra-Angelo me
reprochait mon indiffrence; mais, au lieu de m'en corriger, ne me
traite-t-on pas comme un enfant dont on a piti, et dont on sauve les
jours sans se soucier plus longtemps de son me?

En s'abandonnant  ces tristes rflexions, Michel-Angelo se sentit navr
de douleur, et, trouvant devant lui la fleur de cyclamen qui vivait
encore dans son verre de Venise, il y laissa tomber une larme brlante.




XXX.

LE FAUX MOINE.


Mila tait reste si tonne et si alarme de l'apparition du Piccinino,
qu'elle ne pouvait pas dormir non plus. Ce qui l'effrayait, c'tait de
ne pas entendre parler auprs d'elle, et de ne pouvoir s'assurer que son
frre tait l. Elle ne voulut point se coucher, et, au bout de peu
d'instants, ses rflexions ne servant qu' redoubler sa terreur, elle se
leva et alla ouvrir une autre porte de sa chambre qui donnait sur une
galerie couverte, ou plutt sur un couloir dlabr, abrit d'un auvent,
et termin par un escalier qui servait de communication entre son
logement et celui des autres habitants de la maison. Jamais Mila
n'ouvrait cette porte la nuit; mais, cette fois, elle sortit sur la
galerie, bien dcide  se rfugier auprs de son pre et  attendre le
jour sur une chaise, dans la chambre de Pier-Angelo.

Mais elle eut  peine fait trois pas, qu'une nouvelle frayeur l'arrta.
Un homme tait appuy contre le mur de la galerie, immobile comme un
voleur aux aguets.

Elle allait fuir, lorsqu'une voix lui dit avec prcaution:

Mila, est-ce vous? Et cet homme faisant un pas vers elle, elle
reconnut Magnani.

N'ayez pas peur, lui dit-il, je veille ici par l'ordre d'une personne
qui vous est chre. Sans doute vous savez pourquoi, vous qui m'avez
transmis son message?

--Je sais que mon frre a couru ce soir des dangers, rpondit la jeune
fille; mais il parat que vous n'tes pas le seul que notre chre
princesse ait plac auprs de lui pour sa dfense. Il y a dans sa
chambre un autre jeune homme que je ne connais pas.

--Je le sais, Mila; mais ce jeune homme est prcisment celui dont on se
mfie, et je dois veiller, aussi prs que possible, du lieu o il
repose, jusqu' ce qu'il soit sorti.

--Vous tes cependant bien loin! dit Mila pouvante, et mon frre
pourrait tre assassin sans que vous pussiez l'entendre d'ici.

--Et que faire? reprit Magnani. Je n'ai pu me glisser plus prs de sa
chambre. Il a ferm avec soin l'entre de l'autre escalier. Je suis l;
j'ai l'oreille ouverte et l'oeil aussi, je vous en rponds!

--Je veillerai aussi, dit la jeune fille avec rsolution, et vous
veillerez prs de moi, Magnani. Venez dans ma chambre. Dt-on en mdire,
si l'on s'en aperoit, dussent mon pre et mon frre me blmer
svrement, peu m'importe! je n'ai peur que de l'homme qui est enferm
avec Michel, ou seul...; car ils ont mis un matelas devant ma porte, et
je ne peux pas savoir si Michel est rellement avec lui. J'ai peur pour
Michel, j'ai peur pour moi-mme.

Et elle raconta comment le bandit tait entr dans sa chambre, sans que
Michel ft  porte apparemment de s'y opposer.

Magnani, ne pouvant s'expliquer des faits si tranges, accepta sans
hsiter l'offre de Mila. Il entra chez elle, laissant la porte de la
galerie entr'ouverte, afin de se retirer au besoin sans tre vu, mais
tout prt  enfoncer la porte de Michel au moindre bruit alarmant.

Quand il eut cout avec sang-froid et prcaution, l'oeil et l'oreille
colls contre la cloison:

Soyez tranquille, dit-il  Mila en lui parlant trs-bas au fond de sa
chambre, ils ne sont pas si bien barricads que je n'aie pu apercevoir
Michel assis devant sa table et paraissant rflchir. Je n'ai pu
distinguer l'autre, mais je vous assure qu'ils ne pourront faire un
mouvement que je ne l'entende d'ici, et que leur verrou ne tiendra pas
une seconde contre mon poignet. Je suis arm; n'ayez donc plus peur, ma
chre Mila.

--Non, non, je n'ai plus peur, dit-elle; depuis que vous tes l, j'ai
retrouv l'usage de ma raison. Avant, j'tais comme folle; je ne voyais
ni n'entendais rien qu' travers un voile. Vous n'avez donc prouv
aucun accident, Magnani, couru aucun danger pour vous-mme, ce soir?

--Aucun; mais que cherchez-vous, Mila? Vous allez faire du bruit en
touchant  ce meuble.

--Non, non, dit-elle. Je prends une arme, moi aussi; car je me sens
devenir brave auprs de vous.

Et elle lui montra un fuseau de bois d'bne sculpt et mont en argent,
dont la pointe forte et acre pouvait, au besoin, faire l'office d'un
stylet.

En me le donnant aujourd'hui, ajouta-t-elle, cette bonne princesse ne
se doutait pas qu'il servirait peut-tre  la dfense de mon frre.
Mais, dites-moi donc, Magnani, comment la princesse vous a-t-elle reu,
et comment vous a-t-elle expliqu ces mystres qui se passent autour de
nous, et auxquels je ne comprends rien? Nous pouvons bien causer l,
tout bas, sur cette porte; personne ne nous entendra, et cela nous
aidera  trouver le temps moins triste et moins long.

Elle s'assit sur la marche extrieure de la porte qui donnait sur la
galerie. Magnani s'assit auprs d'elle, prt  fuir si quelque indiscret
s'approchait d'eux, prt  se montrer si l'hte de Michel devenait
hostile. Le jeune couple parla tout bas, et le faible chuchotement de
leurs paroles se perdait dans cette galerie ouverte  l'air extrieur,
sans leur ter  l'un ou  l'autre la prsence d'esprit de s'interrompre
et d'couter attentivement le plus lger souffle de la nuit.

[Illustration: Il s'tait plac au-dessous... (Page 81.)]

Quand Magnani eut racont  Mila le peu qu'il savait, elle se perdit en
conjectures pour deviner quel pouvait tre ce jeune homme si beau, dont
l'air tait  la fois doucereux et terrible, qui s'intitulait auprs
d'elle l'ami de sa famille, et dont la princesse avait dit, en parlant 
Magnani: C'est notre sauveur ou notre ennemi. Et, comme Magnani
l'engageait  ne pas chercher  pntrer un secret que la princesse et
sa famille jugeaient apparemment ncessaire de lui cacher, elle reprit:
Ne croyez pas que je sois tourmente d'une sotte curiosit d'enfant!
Non, je n'ai pas ce vilain dfaut. Mais j'ai eu peur toute la journe,
et pourtant je ne suis pas peureuse, non plus. Il se passe autour de moi
quelque chose d'incomprhensible, et moi aussi, je crois tre menace
par ces ennemis que je ne connais pas. Je n'ose en parler  mon pre, ni
 la princesse; je crains qu'en s'embarrassant de moi, ils ne ngligent
une partie des soins que rclame leur propre sret. Mais enfin, il faut
que moi aussi je songe  ma dfense; demain, quand vous irez 
l'ouvrage, et que mon frre et mon pre seront sortis, je recommencerai
 trembler pour eux, pour vous et pour moi-mme.

--Mila, je n'irai point travailler demain, dit Magnani. La princesse m'a
ordonn de ne pas quitter votre frre, soit qu'il sorte, soit qu'il
reste  la maison. Elle ne m'a point parl de vous, ce qui me fait tre
presque certain que vous n'tes pas comprise dans la secrte perscution
dont elle s'alarme. Mais, quoi qu'il arrive, je ne bougerai pas d'ici,
sans m'tre assur que personne ne peut venir vous y effrayer.

--coutez, dit-elle, je veux vous raconter,  vous, ce qui m'est arriv
aujourd'hui. Vous savez qu'il vient souvent, dans notre cour, des frres
quteurs, qui tourmentent tout le monde, mme les pauvres gens, et dont
on ne peut se dbarrasser qu'en leur donnant quelque chose. Il en est
venu un, aussitt aprs que mon pre et Michel ont t sortis, et jamais
je n'avais encore vu un moine si obstin, si hardi et si indiscret.
Imaginez que me voyant travailler  ma fentre, il s'tait plac
au-dessous et se tenait l, me regardant avec des yeux qui
m'embarrassaient, quoique je ne voulusse pas les rencontrer. Je lui
avais jet une aumne afin de m'en dlivrer. Il n'avait pas daign la
ramasser. Jeune fille, me disait-il, ce n'est pas ainsi qu'on prsente
l'offrande  un frre de mon ordre. On se donne la peine de descendre,
de venir  lui, et de se recommander  ses prires, au lieu de lui jeter
un morceau de pain comme  un chien. Vous n'tes point une fille pieuse,
et vos parents vous ont mal leve. Je gage que vous n'tes pas du
pays?

[Illustration: Retourner  la fontaine... (Page 85.)]

J'eus le tort de lui rpondre. Il m'avait mise de mauvaise humeur, avec
ses sermons, et il tait si laid, si malpropre, si insolent, que je ne
pouvais m'empcher de lui tmoigner mon dgot. Il me semblait le
reconnatre pour l'avoir vu, le matin, au palais Palmarosa. Mon frre
s'tait inquit alors de sa figure, et avait questionn mon oncle
Fra-Angelo. Il nous avait fait partir, en nous promettant de dcouvrir
qui ce pouvait tre, car il ne le reconnaissait point pour un capucin,
et mon pre disait qu'il ressemblait  un certain abb Ninfo, qui nous
en veut,  ce qu'il parat.

Pourtant, soit que ce ne ft pas le mme, soit qu'il et chang son
dguisement, il avait l'habit d'un carme dchauss lorsqu'il vint ici;
et, au lieu d'une grosse barbe noire et frise, il avait une barbe
rouge, courte et raide comme le poil d'un sanglier. Il tait encore plus
affreux de cette faon-l, et, si ce n'est pas le mme homme, je puis
bien dire que j'ai vu aujourd'hui les deux plus vilains moines qu'il y
ait dans Valdmona.

--Vous avez donc eu l'imprudence de causer avec lui? dit Magnani.

--Causer n'est pas le mot; je l'ai pri d'aller prcher plus loin, en
lui disant que je n'avais ni le temps de descendre, ni celui d'couter
ses rprimandes; que, s'il ne trouvait pas mon aumne digne de lui, il
la ramasst pour le premier pauvre qu'il rencontrerait, et qu'enfin,
s'il tait n orgueilleux, il avait eu grand tort de se faire moine
mendiant.

--Sans doute, il fut irrit de vos rponses?

--Non, car si je l'avais vu mortifi ou en colre, j'aurais eu la
charit ou la prudence de n'en pas tant dire. Mais, au lieu de continuer
 me gronder, il se mit  sourire, d'un sourire affreux, il est vrai,
mais o il n'entrait point trop de ressentiment.

Vous tes une plaisante petite fille, me dit-il, et je vous pardonne
votre inconvenance  cause de votre esprit et de vos yeux noirs.

Je vous demande si ce n'tait pas fort vilain pour un moine, de faire
attention  la couleur de mes yeux? Je lui rpondis qu'il pourrait bien
rester un an sous ma fentre, sans que je voulusse regarder la couleur
des siens. Il me traita de coquette, singulire expression, n'est-ce
pas, dans la bouche d'un homme qui ne devrait pas seulement connatre ce
mot-l? Je fermai ma fentre, mais quand je la rouvris, au bout d'un
quart d'heure, ne pouvant tenir  l'touffante chaleur qu'il fait dans
cette chambre quand le soleil est un peu haut, il me regardait toujours.

Je ne voulais plus lui parler. Il me dit qu'il resterait l jusqu' ce
que je lui eusse donn quelque chose de mieux que du pain; qu'il savait
bien que je n'tais point une pauvre fille; que j'avais une belle
pingle d'or cisel dans les cheveux, et qu'il accepterait de bon coeur
cette pingle,  moins que je n'aimasse mieux donner,  la place, une
mche de mes cheveux. Et, de l, des compliments si ridicules et si
exagrs, que je les pris et les prends encore pour des moqueries, et
pour une mchante et inconvenante manire de me tmoigner son dpit.

Comme il y avait du monde dans la maison, et notamment votre pre et un
de vos frres, que je voyais travailler chez eux  porte de ma voix, je
n'tais pas inquite des singulires paroles et des regards impertinents
de ce vilain moine; je ne lui rpondis qu'en me moquant de lui, et, pour
m'en dbarrasser, je lui promis de lui donner quelque chose,  condition
qu'il s'en irait tout de suite aprs. Il prtendit qu'il avait le droit
d'accepter ou de refuser mon offrande, et que si je voulais le laisser
choisir, il serait trs-modeste et ne me ruinerait pas.--Que voulez-vous
donc? lui dis-je; un cheveau de soie pour raccommoder votre froc en
guenilles?--Non, me dit-il, elle est trop mal file.--Voulez-vous mes
ciseaux pour couper votre barbe qui pousse tout de travers?--Non, je
m'en servirais peut-tre pour couper le bout rose de cette petite langue
impertinente.--Alors une aiguille pour coudre votre bouche qui ne sait
ce qu'elle dit?--Non, car je crains que votre aiguille ne pique pas
mieux que vos pigrammes.

Nous badinmes quelque temps ainsi! tout en m'impatientant, il me
faisait rire, car il me semblait qu'il tait devenu plus paternel
qu'inquitant, que c'tait bien un vrai moine, un de ces factieux
importuns comme il y en a, qui obtiennent par la taquinerie ce qu'ils
n'ont pu arracher par la prire; enfin, je remarquai qu'il avait de
l'esprit, et je ne fis pas cesser cet enfantillage de ma part aussi vite
que je l'aurais d. Je dcrochai un petit miroir de nulle valeur, grand
comme la main, qu'il voyait briller prs de ma fentre, et  propos
duquel il me demandait combien d'heures par jour je passais  le
consulter. Je le lui descendis au bout d'un fil de soie, en lui disant
qu'il aurait certainement beaucoup plus de plaisir  s'y contempler que
je n'en avais, pour mon compte,  avoir sa figure si longtemps sous les
yeux.

Il le prit avidement et le baisa en s'criant d'un ton qui m'pouvanta:
A-t-il conserv un reflet de ta beaut,  jeune fille dangereuse? Rien
qu'un reflet, c'est bien peu; mais encore, si je pouvais l'y fixer, je
n'en dtacherais plus jamais ma bouche.

--Fi! lui dis-je en me retirant, voil des paroles qui dshonorent
l'habit que vous portez, et ces plaisanteries-l ne vont point  un
religieux.

Je fermai encore ma fentre et me retirai vers cette porte o nous
voici, et que j'ouvris afin de pouvoir respirer en travaillant. Mais je
n'y tais pas depuis cinq minutes que je vis le capucin devant moi. Il
avait os entrer, je ne sais par o; car j'avais ferm la porte de notre
maison, et il faut qu'il ait rd dans les habitations voisines, ou
qu'il connaisse toutes les issues de celle-ci.--Allez-vous-en, lui
dis-je; on ne pntre pas ainsi dans les maisons, et si vous approchez
de ma porte, j'appelle mon frre et mon pre, qui sont dans la chambre 
ct.

--Je sais bien qu'ils n'y sont point, rpondit-il avec un rire odieux,
et, quant aux voisins, rien ne servirait de les appeler, je serai loin
d'ici avant qu'ils en approchent. Que crains-tu de moi, jeune fille? Je
n'ai voulu que voir de prs tes doux yeux et ta bouche de rose; la
madone de Raphal n'est qu'une servante auprs de toi. Tiens, n'aie pas
peur de moi (et, en me parlant ainsi, il retenait fortement la porte que
je voulais lui pousser au visage). Je donnerais ma vie pour un baiser de
toi; mais, si tu me le refuses, donne-moi du moins la rose qui parfume
ton sein, je mourrai de plaisir en rvant que...

Je n'en entendis pas davantage, car il venait de lcher le battant de
la porte pour me prendre dans ses bras. J'eus plus de prsence d'esprit,
malgr ma peur, qu'il ne s'y attendait; car je fis un rapide mouvement
de ct, je lui frappai le visage avec cette porte, et profitant de ce
qu'il tait tourdi du choc, je m'enfuis par la chambre de Michel. Je
descendis en courant de toutes mes forces et ne me ralentis que quand
j'eus gagn la rue, car il ne se trouvait aucun voisin assez  porte
pour me rassurer. Quand je me vis au milieu des passants, je ne
craignais plus le moine, mais, pour rien au monde, je ne serais rentre
chez moi. Je marchai jusqu' la Villa Palmarosa, o je ne me sentis 
l'aise que quand la princesse m'eut fait entrer dans sa chambre. J'y ai
pass le reste de la journe, et n'en suis revenue qu'avec mon pre.
Mais je n'ai os rien dire de tout cela, par la raison que je vous ai
donne... et s'il faut tre tout  fait franche, parce que je sentais
que j'avais t imprudente de plaisanter avec ce vilain quteur, et que
je mritais un peu de blme. Un reproche de mon pre me ferait une peine
mortelle; mais un reproche de la princesse Agathe... j'aimerais autant
tre damne tout de suite pour l'ternit!

--Chre enfant, puisque vous craignez tant les reproches, rpondit
Magnani, je garderai votre secret, et ne me permettrai pas de vous faire
la moindre observation.

--Au contraire, je vous prie de m'en adresser de trs-svres, Magnani.
De votre part, cela ne m'humiliera point. Je n'ai pas la prtention de
vous plaire, moi, et je sais que mes dfauts de petite fille ne vous
causeront pas le plus petit chagrin. C'est parce que je sais combien je
suis aime de mon pre et de la princesse Agathe, que je redoute tant de
les affliger. Mais vous, qui ne ferez que rire de mon tourderie, vous
pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez.

--Vous croyez donc m'tre bien indiffrente? repartit Magnani, que cette
histoire du moine avait troubl et agit singulirement.

Puis, s'tonnant de cette parole qui venait de lui chapper, il se leva
pour aller, sur la pointe du pied, couter  la porte de Michel. Il crut
entendre la respiration gale d'une personne endormie. Le Piccinino
avait fini, en effet, par dominer le tumulte de ses penses, et Michel,
vaincu par la fatigue, s'tait assoupi, le front dans ses mains.

Magnani revint auprs de Mila; mais il n'osa plus s'asseoir  ses cts.
Et moi aussi, se disait-il honteux et comme effray de lui-mme, je
suis un moine que dvore l'imagination et que la continence exalte.
Cette enfant est trop belle, trop pure, trop confiante, pour vivre ainsi
de la vie libre et abandonne des filles de notre classe; nul ne peut la
voir sans motion, qu'il soit moine condamn au clibat, ou amoureux
sans espoir d'une autre femme. Je voudrais tenir l ce moine impur pour
lui briser la tte; et pourtant je me sens frmir aussi  l'ide que
cette jeune fille sans mfiance est l, seule avec moi, dans le silence
de la nuit, prte  chercher un refuge dans mes bras  la moindre
alarme!




XXXI.

SORCELLERIE.


Magnani essaya de se distraire de ses penses en parlant de la
princesse avec Mila. La nave jeune fille l'y provoquait, et il accepta
ce sujet de conversation comme un prservatif. On voit que, depuis deux
jours, il s'tait opr une singulire rvolution dans le moral de ce
jeune homme, puisqu'il en tait dj  regarder son amour pour Agathe
comme un devoir, ou comme ce que les mdecins appelleraient un
drivatif.

S'il et t certain que la princesse aimait Michel, comme par moments
il se le persuadait avec stupeur, il se ft senti presque entirement
guri de celle folle passion. Car il l'avait pris si haut dans sa
pense, qu'il en tait venu,  force de ne rien esprer,  ne quasi plus
rien dsirer. Cette passion tait passe  une sorte d'habitude
religieuse tellement idale, qu'elle ne touchait plus  la terre, et
qu'en la partageant Agathe l'et peut-tre dtruite subitement. Qu'elle
et aim un homme quelconque, celui-l mme qui nourrissait une
adoration si exalte pour elle, et elle n'tait plus pour lui qu'une
femme dont il pouvait combattre le prestige. C'tait l le rsultat de
cinq ans de souffrance sans la moindre prsomption et sans distraction
aucune. Dans une me de cette force et de cette puret, l'ordre le plus
rigide s'tait maintenu au sein mme d'un amour qui ressemblait  un
point de dmence; et c'tait prcisment l ce qui pouvait sauver
Magnani. Ses efforts pour s'tourdir n'eussent servi qu' l'exalter
davantage, et, aprs de vulgaires enivrements, il serait retomb dans sa
chimre avec plus de douleur et de faiblesse; au lieu qu'en se livrant
tout entier, sans rsistance, sans dsir de repos et sans effroi,  un
martyre qui pouvait tre ternel, il avait laiss la flamme se
concentrer et brler sourdement, prive d'excitation extrieure et
d'aliments nouveaux.

Magnani tait donc arriv  ce moment de crise imminente o il fallait
mourir ou gurir sans transition aucune. Il ne s'en rendait point
compte, mais il en tait l certainement, puisque ses sens se
rveillaient d'un long assoupissement, et qu'Agathe, bien loin d'y
contribuer, tait la seule femme qu'il et rougi d'associer dans sa
pense au trouble qu'il ressentait.

Peu  peu il se pencha vers la jeune fille pour ne pas perdre une seule
de ses paroles, et il finit par se rasseoir auprs d'elle, en lui
demandant pourquoi elle avait eu l'ide de parler de lui  la princesse
Agathe.

Mais c'est tout simple, rpondit Mila; elle m'y provoquait, elle venait
de me demander avec lequel des jeunes artisans de ma connaissance Michel
s'tait le plus li depuis son arrive dans le pays; et comme j'hsitais
entre vous et quelques-uns des apprentis de mon pre qui ont aid Michel
et dont il s'est montr content, la princesse m'a dit d'elle-mme:

Tiens, Mila, tu n'en es peut-tre pas sre; mais moi, je parierais que
c'est un certain Magnani qui travaille souvent chez moi, et dont je
pense beaucoup de bien. Pendant le bal, ils taient assis ensemble dans
mon parterre, et j'tais tout auprs d'eux, derrire le buisson de myrte
que tu vois ici. J'tais venue me rfugier l et je m'y cachais presque,
pour chapper un instant au supplice d'une si longue reprsentation.
J'ai entendu leur conversation, qui m'a intresse et touche au dernier
point. Ton frre est un noble esprit, Mila, mais ton voisin Magnani est
un grand coeur. Ils parlaient d'art et de travail, d'ambition et de
devoir, de bonheur et de vertu. J'admirais les ides de l'artiste, mais
j'aimais les sentiments de l'artisan. Je souhaite pour ton jeune frre
que Magnani soit toujours son meilleur ami, le confident de toutes ses
penses et son conseil dans les occasions dlicates de sa vie. Tu peux
bien le lui conseiller de ma part, s'il vient  te parler de moi; et si
tu confies  l'un ou  l'autre que j'ai cout leurs honntes
panchements, tu ne manqueras pas de leur dire que j'ai t discrte;
car il y a eu un moment o Magnani allait rvler  Michel-Ange quelque
chose de personnel que je n'ai pas voulu surprendre. Je me suis retire
prcipitamment ds le premier mot. Tout cela est-il exact, Magnani? et
vous souvenez-vous du sujet de votre conversation avec Michel dans le
parterre du Casino?

--Oui, oui, dit Magnani en soupirant, tout cela est exact, et je me suis
aperu mme de la retraite de la princesse, quoique je n'eusse jamais
pens que ce ft elle qui nous coutait.

--Eh bien, Magnani, vous devez en tre fier et content, puisqu'elle a
pris tant d'amiti et d'estime pour vous d'aprs vos discours. J'ai cru
mme voir qu'elle prfrait votre manire de penser  celle de mon
frre, et qu'elle vous regardait comme le plus sage et le meilleur des
deux, quoiqu'elle dise avoir pris, ds ce moment-l, un intrt maternel
au bonheur de l'un comme de l'autre. Est-ce que vous ne pourriez pas me
redire toutes ces belles paroles que la princesse a entendues avec tant
de plaisir? J'aimerais bien  en faire mon profit, car je suis une
pauvre petite fille avec laquelle Michel lui-mme daigne  peine parler
raison.

--Ma chre Mila, dit Magnani en lui prenant la main, honneur  celui que
vous croirez digne de former votre coeur et votre esprit! Mais, quand
mme je me rappellerais tout ce que nous nous sommes dit dans ce
parterre, Michel et moi, je n'aurais pas la prtention que vous pussiez
y gagner quelque chose. N'tes-vous pas meilleure que nous deux? Et
quant  l'esprit, quelqu'un peut-il en avoir plus que vous?

--Oh! pour cela, vous vous moquez! madame Agathe en a plus que nous
trois runis, et je ne crois mme pas que mon pre en ait plus qu'elle.
Ah! si vous la connaissiez comme moi, Magnani! Quelle femme de tte et
de coeur! quelle grce, quelle bont! Je passerais ma vie  l'entendre,
et si mon pre et elle voulaient le permettre, j'ambitionnerais d'tre
sa servante, bien que l'obissance ne soit pas ma qualit dominante.

Magnani garda quelques instants le silence. Il ne pouvait russir  voir
clair dans son motion. Jusque-l Agathe lui avait paru tellement
au-dessus de tout loge, qu'il s'indignait et souffrait lorsque
quelqu'un s'avisait de dire qu'elle tait belle, secourable et douce. Il
aimait presque mieux couter ceux qui la disaient laide et folle, sans
la connatre, sans l'avoir jamais vue. Du moins, ceux-ci ne disaient
rien d'elle qui et le moindre sens, tandis que les autres la louaient
trop faiblement et impatientaient Magnani par leur impuissance  la
comprendre. Mais, dans la bouche de Mila, Agathe ne perdait rien de
l'ide qu'il s'en tait faite. Mila seule lui semblait assez pure pour
prononcer son nom sans le profaner, et, en partageant le culte qu'il lui
rendait, elle s'galait presque  son idole.

Bonne Mila, lui dit-il enfin sans quitter sa main qu'il avait oubli de
lui rendre, aimer et comprendre comme vous le faites est aussi d'un
grand esprit. Mais qu'avez-vous dit de moi  la princesse, vous? Est-ce
une indiscrtion de vous le demander?

Mila rendit grce  l'obscurit qui cachait sa rougeur, et elle
s'enhardit comme une femme craintive qui s'enivre peu  peu de
l'impunit du bal masqu.

Je crains justement d'tre indiscrte en vous le rptant, dit-elle, et
je n'oserais!

--Vous avez donc dit du mal de moi, mchante Mila?

--Non pas. Puisque madame Agathe avait dit tant de bien de vous, il
m'et t impossible d'en penser du mal. Je ne puis plus voir que par
ses yeux. Mais j'ai trahi une confidence que Michel m'avait faite.

--En vrit? Je ne sais ce que vous voulez dire.

Mila remarqua que la main de Magnani tremblait. Elle se hasarda 
frapper un grand coup.

Eh bien, dit-elle d'un ton franc et presque dgag, j'ai rpondu 
madame Agathe que vous tiez effectivement trs-bon, trs-aimable et
trs-instruit. Mais qu'il fallait vous bien connatre ou vous deviner
pour s'en apercevoir!...

--Parce que?...

--Parce que vous tiez amoureux, et que cela vous rendait si triste, que
vous viviez presque toujours seul, plong dans vos rflexions.

Magnani tressaillit.

C'est Michel qui vous a confi cela? dit-il d'une voix altre qui fit
saigner le coeur de Mila. Et sans doute, ajouta-t-il, il a trahi ma
confiance jusqu'au bout; il vous a dit le nom...

--Oh! Michel est incapable de trahir la confiance de personne,
rpondit-elle, soutenant son courage  la hauteur de la crise qu'elle
provoquait; et moi, Magnani, je suis incapable d'exciter mon frre  une
si mauvaise action. D'ailleurs, en quoi-cela et-il pu m'intresser, je
vous le demande?

--Il est certain que cela ne peut que vous tre fort indiffrent,
rpondit Magnani abattu.

--Indiffrent n'est pas le mot, reprit-elle; j'ai pour vous beaucoup
d'estime et d'amiti, Magnani, et je fais des voeux pour votre bonheur.
Mais moi, je suis occupe du mien aussi, ce qui ne me permet pas trop
d'tre oisive et curieuse des secrets d'autrui.

--Votre bonheur! A votre ge, Mila, le bonheur, c'est l'amour; vous
aimez donc aussi?

--Aussi? et pourquoi pas? Me trouvez-vous trop jeune pour songer  cela?

--Ah! chre enfant, c'est  ton ge qu'il y faut songer, car au mien,
l'amour, c'est le dsespoir.

--Vous n'tes donc point aim? Je ne m'tais pas trompe en pensant que
vous tiez malheureux?

--Non, je ne suis point aim, rpondit-il avec abandon, et je ne le
serai jamais; je n'ai mme jamais song  l'tre.

Une femme plus romanesque et plus cultive que Mila et pu regarder cet
aveu comme l'obstacle formel  toute esprance; mais elle prenait la vie
plus simplement et avec une logique plus vraie: S'il n'a point d'espoir,
il gurira, pensa-t-elle.

Je vous plains bien, dit-elle  Magnani, car c'est un si grand bonheur
que de se sentir aim, et il doit tre si affreux d'aimer seul!

--Vous ne connatrez jamais une pareille infortune, rpondit Magnani; et
celui que vous aimez doit tre le plus reconnaissant, le plus fier des
hommes!

--Je ne suis pas trop mcontente de lui, reprit-elle, satisfaite du
mouvement de jalousie qu'elle sentait s'lever dans le coeur troubl et
irrsolu de ce jeune homme; mais coutez, Magnani, on a fait du bruit
dans la chambre de mon frre!

Magnani courut vers l'autre porte; mais, tandis qu'il faisait de vains
efforts pour distinguer la nature du bruit qui avait frapp l'oreille de
Mila, elle entendit un frlement dans la cour. Elle regarda  travers la
jalousie, et, faisant signe  Magnani, elle lui montra l'hte mystrieux
de Michel, qui gagnait la rue avec tant d'adresse et de lgret, qu'
moins d'avoir l'oreille fine, l'oeil sr, et d'tre aux aguets avec
connaissance de cause, il et t impossible de s'apercevoir de sa
retraite.

Michel lui-mme n'avait pas t tir du faible assoupissement o il
tait tomb.

Mila tait encore inquite, bien que Magnani la presst de prendre du
repos, lui promettant qu'il veillerait encore dans la cour ou sur la
galerie, et que Michel ne sortirait pas sans lui. Ds que Magnani l'eut
quitte, elle fit tomber une chaise et tira bruyamment sa table sur le
plancher pour entendre Michel s'veiller et remuer  son tour.

Le jeune homme ne tarda pas  entrer chez elle, aprs avoir regard avec
tonnement son propre lit, o le corps lger du Piccinino n'avait gure
laiss plus de traces que s'il et t un spectre. Il trouva Mila encore
debout et lui reprocha son insomnie volontaire. Mais elle lui expliqua
ses inquitudes; et, sans parler de Magnani, car la princesse lui avait
bien recommand de ne pas informer Michel de son assistance, elle lui
raconta l'impertinente et bizarre visite du Piccinino. Elle lui dit
aussi quelques mots du moine, et lui fit promettre qu'il ne la
quitterait pas de la matine, et qu'ensuite, s'il tait mand auprs de
la princesse, il ne sortirait pas sans la prvenir, parce qu'elle tait
rsolue  chercher un asile chez quelque amie et  ne pas rester seule
dans la maison.

Michel s'y engagea sans peine. Il ne comprenait rien  la conduite du
bandit en cette circonstance. Mais on pense bien qu'une telle audace
jointe  l'impudence du prtendu moine ne lui laissaient gure l'esprit
en repos.

Lorsqu'il retourna dans sa chambre, aprs avoir barricad lui-mme la
porte de la galerie, pour mettre sa soeur  l'abri de quelque nouvelle
tentative, il chercha des yeux le cyclamen qu'il avait contempl si
douloureusement en s'assoupissant devant sa table. Mais le cyclamen
avait disparu. Le Piccinino avait remarqu que la princesse avait, comme
le jour du bal, un bouquet de ces fleurs  la main ou sous sa main, et
qu'elle paraissait mme avoir contract l'habitude de jouer avec ce
bouquet plus qu'avec l'ventail, insparable compagnon de toutes les
femmes du midi. Il avait remarqu aussi que Michel conservait bien
prcieusement une de ces fleurs, et qu'il l'avait attire plusieurs fois
prs de son visage, puis loigne avec vivacit, durant les premires
agitations de sa veille. Il avait devin le charme mystrieux attach 
cette plante, et il n'tait pas sorti sans l'ter malicieusement du
verre que Michel tenait encore dans sa main engourdie. Il avait jet la
petite fleur au fond de la gaine de son poignard, en se disant: Si je
frappe quelqu'un aujourd'hui, ce stigmate de la dame de mes penses
restera peut-tre dans la blessure.

Michel essaya de faire comme le Piccinino, c'est--dire de retrouver la
lucidit de ses penses, en s'abandonnant  une ou deux heures de
sommeil vritable. Il avait exig que Mila aussi se coucht rellement,
et, pour tre plus sur de la bien garder, il avait laiss ouverte la
porte qui sparait leurs chambres. Il eut un sommeil lourd, comme on l'a
dans la premire jeunesse, mais agit de rves pnibles et confus, comme
cela tait invitable dans une situation telle que la sienne. Lorsqu'il
s'veilla, peu aprs le jour, il essaya de rassembler ses penses, et
une des premires qui lui vint fut de regarder s'il n'avait pas rv la
soustraction du prcieux cyclamen.

Sa surprise fut grande lorsqu'en jetant les yeux sur le verre qu'il
avait laiss vide en s'endormant, il le trouva rempli de cyclamens
clants de fracheur.

Mila, dit-il en apercevant sa soeur dj releve et rhabille, vous avez
donc encore, malgr nos inquitudes et nos dangers, des ides riantes et
potiques? Voil des fleurs presque aussi belles que toi; mais elles ne
remplaceront jamais celle que j'ai perdue.

--Tu te figurais, rpondit-elle, que je l'avais prise ou renverse aprs
le dpart de ton singulier acolyte; tu me grondais presque, et tu ne
voulais pas te souvenir que je n'avais seulement pas song  remettre le
pied dans ta chambre _mystrieuse_! A prsent, tu m'accuses d'avoir
remplac cette fleur par d'autres, ce qui n'est pas moins extravagant;
car, o les aurais-je prises? Ne suis-je pas enferme du ct de la
galerie? N'as-tu pas ma clef sous ton chevet? A moins qu'il ne pousse de
ces jolies fleurettes sur le mien, ce qui est possible... en rve.

--Mila, tu es persifleuse  tout propos et en toute saison. Tu pouvais
avoir ce bouquet hier soir. N'avais-tu pas t  la villa Palmarosa dans
l'aprs-midi?

--Ces fleurs ne poussent donc que dans le boudoir de madame Agathe? Je
comprends maintenant pourquoi tu les aimes tant. Et o donc avais-tu
cueilli celle que tu as cherche si longtemps ce matin, au lieu de te
coucher bien vite?

--Je l'avais cueillie dans mes cheveux, petite, et je crois que mon
esprit tait sorti de ma tte avec elle.

--Ah! c'est trs-bien; je comprends pourquoi tu draisonnes maintenant.

Michel n'en put savoir davantage. Mila tait aussi calme et aussi rieuse
en s'veillant qu'elle s'tait endormie trouble et poltronne. Il n'en
obtint pas autre chose que des quolibets comme elle savait les dire,
empreints toujours d'un sens mtaphorique et d'une sorte de posie
enfantine.

Elle lui redemanda la clef de sa chambre, et, tandis qu'il s'habillait
en rvant, elle se mit  vaquer, avec sa promptitude et son enjouement
accoutums, aux soins du mnage. Elle franchissait les escaliers et les
corridors en chantant comme l'alouette matinale. Michel, triste comme un
soleil d'hiver sur les glaces du ple, l'entendait faire crier les
planches sous ses pieds bondissants, rire d'une voix frache en
recevant le premier baiser de son pre,  l'tage au-dessous, remonter,
comme une balle bien lance, les marches de sa chambre, retourner  la
fontaine pour remplir ces belles amphores de grs que l'on fabrique 
Siacca, d'aprs les traditions du got mauresque, et qui servent
usuellement aux habitants de ces contres; saluer les voisines par des
agaceries caressantes, et lutiner les enfants demi-nus qui commenaient
 se rouler sur les dalles de la cour.

Pier-Angelo s'habillait aussi, plus vite et plus gaiement que Michel. Il
chantait comme Mila, mais d'une voix plus forte et plus martiale, en
secouant sa casaque brune double de rouge. Il tait quelquefois
interrompu par un reste de sommeil, et bgayait en billant les paroles
de sa chanson, pour achever ensuite victorieusement la ritournelle.
C'tait sa manire de s'veiller, et il ne tonnait jamais mieux  ses
propres oreilles que lorsque la voix venait de lui manquer.

Heureuse insouciance des vritables organisations populaires! se disait
Michel  demi-vtu, en s'accoudant sur sa fentre. On dirait qu'il ne se
passe rien d'trange dans ma famille, que nous ne sommes pas environns
d'ennemis et de piges; que, cette nuit, ma soeur a dormi comme de
coutume, qu'elle ne connat point l'amour sans espoir, le danger d'tre
belle et pauvre devant les entreprises des mes vicieuses, et celui
d'tre prive, d'un moment  l'autre, de ses appuis naturels. Mon pre,
qui doit tout savoir, a l'air de ne se douter de rien. Tout s'oublie ou
se transforme en un clin d'oeil dans ce malheureux climat. Le volcan, la
tyrannie, la perscution, rien ne peut interrompre les chants et les
rires... A midi, accabls par le soleil, ils dormiront tous et
paratront comme morts. La fracheur du soir les fera revivre comme des
plantes vivaces. L'effroi et la tmrit, la douleur et la joie se
succdent en eux comme les vagues sur la plage. Qu'une des cordes de
leur me se dtende, vingt autres se rveillent, comme dans un verre
d'eau une fleur enleve a fait place  un bouquet tout entier! Moi seul,
au milieu de ces fantastiques transformations, je porte une vie toujours
intense, mais toujours srieuse, des penses toujours lucides, mais
toujours sombres. Ah! que ne suis-je rest l'enfant de ma race et
l'homme de mon pays!




XXXII.

L'ESCALADE.


Le groupe de maisons dont celle de Michel faisait partie tait pauvre et
laid en ralit, mais infiniment pittoresque. Bties sur des blocs de
laves et en partie tailles dans la lave mme, ces constructions
grossires portaient la trace des derniers tremblements de terre qui les
avaient bouleverses. Les parties basses assises sur le roc conservaient
leur caractre d'antiquit irrcusable, et les tages suprieurs, btis
 la hte aprs le dsastre, ou dj branls par des secousses
nouvelles, avaient dj un air caduc, de grandes lzardes, des toits
d'une inclinaison menaante et de hardis escaliers dont les rampes s'en
allaient  la renverse. De folles vignes s'enlaant de tous cts aux
saillies brches des corniches et des auvents, des alos pineux,
brisant leurs vieux vases de terre cuite et promenant leurs rudes artes
sur les petites terrasses qui s'avanaient d'une manire insense aux
plus hauts points de ces misrables difices, des linges blancs ou des
vtements de couleurs tranchantes accrochs  toutes les lucarnes, ou
voltigeant comme des bannires sur les cordes tendues d'une maison 
l'autre, tout cela formait un tableau hardi et bizarre. On voyait des
enfants bondir et des femmes travailler prs des nuages, sur d'troites
plates-formes assaillies par les pigeons et les hirondelles, et  peine
soutenues dans le vide du ciel brillant par quelques pieux noirs et
vermoulus que le premier coup de vent semblait devoir emporter. La
moindre dviation dans ce sol volcanique, la moindre convulsion dans
cette nature splendide et funeste, et cette population apathique et
insouciante allait tre engloutie dans un enfer ou balaye comme des
feuilles par la tempte.

Mais le danger n'agit sur le cerveau des hommes qu'en proportion de son
loignement. Au sein d'une scurit relle, l'ide d'une catastrophe se
prsente sous des couleurs terribles. Quand on nat, qu'on respire et
qu'on existe au sein du pril mme, sous une incessante menace,
l'imagination s'teint, la crainte s'mousse, et il se fait un trange
repos de l'me qui tient plus de la torpeur que du courage.

Quoique ce tableau et, dans sa pauvret et dans son dsordre, une
posie relle, Michel ne l'avait pas encore apprci, et se sentait
moins dispos que jamais  en goter le caractre. Il avait pass son
enfance  Rome, dans des demeures sinon plus riches, du moins mieux
tablies et de plus correcte apparence, et ses rves le portaient
toujours vers le luxe des palais. La maison paternelle, cette masure que
le bon Pierre avait habite ds son enfance, et o il tait revenu
s'installer avec tant d'amour, ne paraissait au jeune Michel qu'un bouge
infect qu'il et souhait voir rentrer dans les laves d'o il tait
sorti. C'est en vain que Mila, par contraste avec ses voisines, tenait
leur petit logis avec une propret presque lgante. C'est en vain que
les plus belles fleurs ornaient leur escalier et que le soleil radieux
du matin tranchait de grandes lignes d'or sur les ombres des laves
noirtres et sur les lourdes arcades des plans enfoncs; Michel ne
songeait qu' la grotte de la naade, aux fontaines de marbre du palais
Palmarosa, et au portique o Agathe lui tait apparue comme une desse
sur le seuil de son temple.

Enfin, aprs avoir donn un dernier regret  sa rcente chimre, il eut
honte de son dcouragement. Je suis venu dans ce pays o mon pre ne
m'appelait pas, se dit-il; et mon oncle le moine me l'a fait sentir, il
faut que je subisse les inconvnients de ma position et que j'en accepte
les devoirs. Je m'tais soumis  une rude preuve lorsque je quittai
Rome et l'esprance de la gloire pour me faire ouvrier obscur en Sicile.
L'preuve et t trop douce et trop courte, si, ds la premire vue,
ds le premier essai, aim ou admir d'une grande et noble dame, je
n'avais eu qu' me baisser pour ramasser les lauriers et les piastres.
Au lieu de cela, il faut que je sois un bon fils et un bon frre, et, de
plus, un solide compagnon pour dfendre au besoin la vie et l'honneur de
ma famille. Je sens bien que l'estime relle de la signora, et la mienne
propre, peut-tre, seront  ce prix. Eh bien, acceptons gaiement ma
destine, et sachons souffrir sans regret ce que mes proches supportent
avec tant de vaillance. Soyons homme avant l'ge, et dpouillons la
personnalit trop caresse de mon adolescence. Si je dois rougir de
quelque chose, c'est d'avoir t longtemps un enfant gt, et d'avoir
ignor qu'il faudrait bientt secourir et protger ceux qui se
dvouaient  moi si gnreusement.

Cette rsolution ramena la paix dans son coeur. Les chants de son pre et
de la petite Mila devinrent pour lui une douce mlodie.

Oui, oui, chantez, pensait-il, heureux oiseaux du Midi, purs comme le
ciel qui vous a vus natre! Cette gaiet est chez vous l'indice d'un
grand contentement de la conscience, et le rire vous sied,  vous qui
n'avez jamais eu l'ide du mal! Saintes chansons de mon vieux pre, qui
avez berc les soucis de son existence et adouci les fatigues de son
travail, je dois vous couter avec respect, au lieu de sourire de vos
navets. Rires mutins de ma jeune soeur, je dois vous accueillir avec
tendresse, comme des preuves de courage et d'innocence! Allons, arrire
mes gostes rveries et ma froide curiosit! Je traverserai l'orage
avec vous, et je jouirai comme vous d'un rayon de soleil entre deux
nuages. Mon front soucieux est une insulte  votre candeur, une noire
ingratitude envers votre bont. Je veux tre votre soutien dans la
dtresse, votre compagnon dans le travail, et votre convive dans la
joie!

Douces et tristes fleurs, ajouta-t-il en se penchant avec amour sur le
bouquet de cyclamens, quelle que soit la main qui vous a cueillies,
quel que soit le sentiment dont vous tes un gage, mon souffle, embras
de mauvais dsirs, ne vous ternira plus. Si parfois je me replie sur
moi-mme comme vous, je veux que mon coeur soit aussi pur que vos calices
de pourpre; et s'il saigne, comme vous semblez saigner, je veux que la
vertu s'exhale de ma blessure comme le parfum de votre sein.

Aussitt aprs avoir pris ces bonnes rsolutions, que vint charmer un
rayon de posie, le jeune Michel acheva sa toilette sans vaine
complaisance, et courut rejoindre son pre, qui dj travaillait 
broyer des couleurs pour aller faire des _raccords_ de peinture  divers
endroits de la villa Palmarosa, endommags par les lustres et les
guirlandes du bal.

Tiens, lui dit le bonhomme en lui prsentant une grosse bourse de soie
de Tunis toute pleine d'or, voici le salaire de ton beau plafond.

--C'est la moiti trop, dit Michel en regardant la bourse ingnieusement
brode et nuance, avec plus d'intrt que les onces qu'elle contenait.
Notre dette envers la princesse ne serait pas acquitte, et je veux
qu'elle le soit aujourd'hui mme.

--Elle l'est, mon enfant.

--C'est donc sur votre salaire et non sur le mien? Car, si je sais
valuer le contenu d'une bourse, il y a l plus que je n'entends
accepter. Mon pre, je ne veux pas que vous ayez travaill pour moi.
Non, je le jure sur vos cheveux blancs, jamais plus vous ne travaillerez
pour votre fils, car c'est  son tour de travailler pour vous. Je
n'entends pas non plus accepter l'aumne de madame Agathe; c'est bien
assez de protection et de bont comme cela!

--Tu me connais assez, rpondit Pier-Angelo en souriant, pour penser
que, loin d'empcher ta fiert et tes pieux sentiments, je les
encouragerai toujours. Crois-moi donc; accepte cet or. Il est bien 
toi; il ne me cote rien, et celle qui te le donne est libre d'valuer
comme elle l'entend le mrite de ton travail. C'est la diffrence qu'il
y aura toujours entre ton pre et toi, Michel. Il n'y a point de prix
fait pour les artistes. Un jour d'inspiration leur suffit pour tre
riches. Beaucoup de peine ne nous suffit pas,  nous autres ouvriers,
pour sortir de la pauvret. Mais Dieu, qui est bon, a tabli des
compensations. L'artiste conoit et enfante ses oeuvres dans la douleur.
L'artisan excute sa tche au milieu des chansons et des rires. Moi, qui
suis habitu  cela, je n'changerais pas ma profession contre la
tienne.

--Laissez-moi du moins retirer de la mienne le bonheur qu'elle peut me
donner, rpondit Michel. Prenez cette bourse, mon pre, et qu'il n'en
soit jamais rien distrait pour mon usage. C'est la dot de ma soeur, c'est
l'intrt de l'argent qu'elle m'a prt lorsque j'tais  Rome; et si je
ne gagne jamais de quoi la faire plus riche, que, du moins, elle profite
de mon jour de succs. O mon pre! s'cria-t-il avec des yeux pleins de
larmes, en voyant que Pier-Angelo ne voulait point accepter son
sacrifice, ne me refusez pas, vous me briseriez le coeur! Votre tendresse
aveugle a failli corrompre mon caractre. Aidez-moi  sortir de la
condition d'goste que vous vouliez me faire accepter. Encouragez mes
bons mouvements, au lieu de m'en ter le fruit. Celui-ci n'est que trop
tardif.

--C'est vrai, enfant, je le devrais, dit Pier-Angelo attendri; mais
songe qu'ici ce n'est point un vulgaire sacrifice d'argent que tu veux
faire. S'il s'agissait de te retrancher quelques plaisirs, ce serait peu
de chose et je n'hsiterais pas. Mais c'est ton avenir d'artiste, c'est
la culture de ton intelligence, c'est la flamme mme de ta vie qui sont
l, contenus dans ce petit rseau de soie! C'est un an d'tudes  Rome!
Et qui sait quand tu pourras en gagner autant? La princesse ne donnera
plus de bals, peut-tre. Les autres nobles ne sont ni si riches, ni si
gnreux. De telles occasions ne se rencontrent pas souvent, et peuvent
mme ne pas se rencontrer deux fois. Je me fais vieux, je peux tomber
demain de mon chelle et m'estropier; avec quoi reprendrais-tu la vie
d'artiste? Tu n'es donc pas effray  l'ide que, pour le plaisir de
donner une dot  ta soeur, tu t'exposes  redevenir artisan et  rester
artisan toute ta vie?

--Soit! s'cria Michel; cela ne me fait plus peur, mon pre. J'ai
rflchi; je trouve autant d'honneur et de plaisir  tre ouvrier qu'
tre riche et fier. J'aime la Sicile, moi! n'est-ce pas ma patrie? Je ne
veux plus quitter ma soeur. Elle a besoin d'un protecteur jusqu' ce
qu'elle se marie, et je veux qu'elle puisse choisir sans se hter. Vous
tes vieux, dites-vous! vous pouvez tre estropi demain? Eh bien donc!
qui vous soignerait, qui vous nourrirait, qui vous consolerait si
j'tais absent? Est-ce que ma soeur pourra y suffire, lorsqu'elle sera
mre de famille? Un gendre? mais pourquoi laisserais-je  un autre le
soin de remplir mes devoirs? Pourquoi me volerait-il mon bonheur et ma
gloire? car c'est l que je les veux placer dsormais, et mes chimres
ont fait place  la vrit. Vois, bon pre, ne suis-je pas gai aussi ce
matin? Veux-tu que je fasse la seconde partie de la chanson que tu
disais tout  l'heure? Me trouves-tu l'air dsespr d'un homme qui se
sacrifie? Tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses d'tre mon patron?

--Eh bien, rpondit Pier-Angelo en le regardant avec des yeux clairs et
avec un tremblotement de mains qui trahissait une motion particulire:
vous tes un homme de coeur, vous! et je ne regretterai jamais ce que
j'ai fait pour vous!

En parlant ainsi, Pier-Angelo ta son bonnet et dcouvrit sa tte chauve
en se tenant droit, dans l'attitude  la fois respectueuse et fire d'un
vieux soldat devant son jeune officier. C'tait la premire fois de sa
vie qu'il disait _vous_  Michel, et cette locution, qui et paru
froideur et mcontentement dans la bouche d'un autre pre, prit dans la
sienne une trange expression de tendresse et de majest. Il sembla au
jeune peintre qu'il venait enfin d'tre salu homme par son pre, et que
ce _vous_, cette tte dcouverte et ces trois paroles calmes et graves,
le rcompensaient et l'honoraient plus que l'loquence d'un loge
acadmique.

Pendant qu'ils se mettaient au travail ensemble, Mila s'occupait 
prparer leur djeuner. Elle allait et venait toujours, mais elle
passait plus souvent que de besoin par la galerie dont nous avons dj
parl. Il y avait  cela une raison secrte. La chambre de Magnani, qui
n'tait,  vrai dire, qu'une pauvre soupente avec une fentre sans
vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe ncessaire aux gens
bien portants), se trouvait enfonce sous l'angle de la maison
qu'avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un
peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait place  la
lucarne de cette demeure modeste. Magnani n'tait pas dans sa chambre;
il n'y passait que la nuit, et, ds le jour, il allait travailler dehors
ou sur la galerie qui faisait face  celle o Mila s'asseyait souvent
pour travailler aussi. C'est de l qu'elle le voyait sans le regarder,
durant des heures entires, et ne perdait pas un seul de ses mouvements,
bien qu'elle n'et pas l'air de quitter des yeux son ouvrage.

Mais, ce matin-l, elle passa et repassa en vain; il n'tait point sur
la galerie, bien qu'il lui et promis, ainsi qu' la princesse, de ne
pas sortir. S'tait-il laiss vaincre par le sommeil, aprs deux nuits
blanches? Cela n'tait point conforme  ses habitudes de volont stoque
et de vigueur  toute preuve. Sans doute il djeunait avec ses parents.
Pourtant Mila, qui s'tait arrte plus d'une fois pour couter les voix
bruyantes de la famille Magnani, n'avait pas distingu le timbre grave
et mle qu'elle connaissait si bien.

Elle regarda la fentre de sa soupente. La chambre tait vide et obscure
comme de coutume. Magnani n'avait pas, comme Michel, des habitudes de
bien-tre, et il s'tait  jamais interdit tout besoin d'lgance.
Tandis que, dans la prvision de la mort du cardinal et de l'arrive du
jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient prpar  l'avance, pour
cet enfant bien-aim, une mansarde propre, blanche, are, et garnie des
meilleurs meubles qu'ils avaient pu retrancher de leur propre
ameublement, Magnani dormait sur une natte jete  terre, auprs de sa
fentre, pour profiter du peu d'air que cette lucarne, enfonce entre
deux pans de mur, pouvait recevoir. Le seul embellissement qu'il se ft
permis d'y introduire, c'tait une caisse troite qu'il avait place sur
le rebord extrieur de cette croise troite et bante, et dans laquelle
il avait sem de beaux liserons blancs qui l'encadraient d'une frache
guirlande.

Il les arrosait tous les jours; mais, depuis quarante-huit heures, il
avait t si occup qu'il les avait oublis; les jolies clochettes
blanches s'taient fermes et retombaient languissamment sur leur
feuillage demi-fltri.

Mila, en portant lgrement une de ses amphores de grs sur sa tte, 
laquelle une norme natte de cheveux trois fois roule en couronne
servait de coussinet, observa que les liserons de son voisin mouraient
de soif; c'et t un prtexte pour lui parler s'il et t quelque part
aux alentours; mais il n'y avait personne dans ce coin retir et abrit.
Mila essaya d'allonger le bras par-dessus la balustrade pour donner
quelques gouttes d'eau  ces pauvres plantes. Mais son bras fut trop
court, et l'aiguire n'atteignait pas la caisse. Les enfants n'aiment
point l'impossible, et ce qu'ils ont entrepris ils le poursuivent au
pril de la vie. Combien de fois n'avons-nous pas grimp sur une fentre
pour atteindre au nid de l'hirondelle et compter, du bout des doigts,
les petits oeufs tides sur leur couche de duvet?

La petite Mila avisa une grosse branche de vigne qui faisait cordon le
long de la muraille et venait s'accrocher  la balustrade de la galerie.
Enjamber la balustrade et marcher sur la branche ne lui parut pas bien
difficile. Elle atteignit ainsi  la lucarne. Mais, comme elle levait
son beau bras nu pour arroser le liseron, une forte main saisit son
poignet dlicat, et une figure brune, o le sourire faisait briller de
larges dents blanches, se pencha vers la sienne.

Magnani ne voulant ni dormir, ni paratre observer ce qui se passait
dans la maison, conformment aux ordres d'Agathe, s'tait couch sur sa
natte pour reposer ses membres fatigus. Mais il avait l'esprit et les
yeux bien ouverts, et,  tout hasard, il s'tait empar de ce bras
furtif, dont l'ombre avait pass sur son visage.

Laissez, Magnani, dit la jeune fille, plus mue de cette rencontre que
du danger qu'elle pouvait courir; vous allez me faire tomber! cette
vigne plie sous moi.

--Vous faire tomber, chre enfant! rpondit le jeune homme en passant un
bras vigoureux autour de sa taille. A moins qu'on ne coupe ce bras, et
l'autre ensuite, vous ne tomberez jamais!

--Jamais, c'est beaucoup dire, car j'aime  grimper, et vous ne serez
pas partout avec moi.

--Heureux celui qui sera toujours et partout avec toi, belle petite
Mila!.... Mais que venez-vous faire ici avec les oiseaux?

--Je voyais de ma fentre que cette belle plante avait soif. Tenez, elle
penche sa jolie tte, et les feuilles languissent. Je ne vous croyais
pas ici, et je venais donner  boire  ces pauvres racines. Voici
l'aiguire. Vous me la rapporterez tantt. Je retourne  mon ouvrage.

--Dj! Mila?

--D'autant plus que je suis fort mal  l'aise ainsi perche. J'en ai
assez. Lchez-moi, que je m'en retourne par o je suis venue.

--Non, non, c'est trop dangereux. La vigne plie toujours, et mes bras ne
sont pas assez longs pour vous soutenir jusqu' la galerie. Laissez-moi
vous attirer jusqu'ici, Mila, et vous passerez par ma chambre pour vous
en aller.

--Cela ne se peut pas, Magnani; les voisins diraient du mal de moi s'ils
me voyaient entrer dans votre chambre par la fentre ou par la porte.

--Eh bien, restez l, tenez-vous bien; je vais sauter par la fentre
pour vous aider ensuite  descendre.

Mais il tait trop tard: la vigne plia brusquement; Mila fit un cri, et
si Magnani ne l'et saisie dans ses deux bras et assise sur le bord de
sa croise, en brisant un peu ses chers liserons, elle serait tombe de
dix pieds de haut.

Maintenant, lui dit-il, petite imprudente, vous ne pouvez plus vous en
retourner que par ma chambre. Entrez-y bien vite, car j'entends marcher
sous la galerie, et personne encore ne vous a vue.

Il l'attira vivement dans sa pauvre demeure, et elle se dirigeait aussi
vite vers la porte qu'elle tait entre par la fentre, lorsqu'en jetant
un regard par cette porte entr'ouverte, elle vit que celle du voisin, le
cordonnier, qui demeurait sur le mme palier, tait ouverte toute
grande, et que le cordonnier en personne, le plus mdisant de tous les
voisins, tait l, travaillant et chantant, si bien qu'il tait
impossible de passer devant lui sans s'exposer  ses quolibets
dsagrables.




XXXIII.

LA BAGUE.


Voil! dit la jeune fille en refermant la porte avec un peu de dpit,
le malin esprit m'en veut! C'est assez que j'aie eu la fantaisie
d'arroser une pauvre fleur, pour que je risque d'tre dchire par les
mauvaises langues et gronde par mon pre!... et surtout par Michel, qui
est si taquin avec moi!

--Cher enfant, dit Magnani, on n'oserait parler de vous comme on parle
des autres; vous tes si diffrente de toutes les jeunes filles du
faubourg! On vous aime et on vous respecte comme aucune d'elles ne le
sera jamais. D'ailleurs, puisque c'est  cause de moi.... ou plutt
seulement  cause de mes fleurs, que vous courez ce risque... soyez
tranquille... Malheur  qui oserait en mdire!

--N'importe, je n'oserai jamais passer devant ce maudit cordonnier.

--Et vous ferez bien. L'heure de son repas est venue. Sa femme l'a dj
appel deux fois. Il va s'en aller. Attendez ici quelques instants, une
minute peut-tre... D'autant plus que je voudrais bien vous dire un mot,
Mila.

--Et qu'avez-vous  me dire? rpondit-elle en s'asseyant sur une chaise
qu'il lui offrait, et qui tait la seule de l'appartement. Elle
tremblait d'une violente motion intrieure, mais elle affectait un air
dgag que semblait lui imposer la circonstance. Ce n'est pas qu'elle
et peur de Magnani; elle le connaissait trop pour craindre qu'il prit
avantage du tte--tte; mais elle craignait, plus que jamais, qu'il ne
devint le secret de son coeur.

Je ne sais pas trop ce que j'ai  vous dire, reprit Magnani un peu
troubl. Il me semblait que ce serait  vous de me dire quelque chose?

--Moi! s'cria la fire Mila en se levant: je n'ai rien  vous dire, je
vous jure, signor Magnani!

Et elle allait sortir, prfrant le propos du voisinage au danger d'tre
devine par celui qu'elle aimait, lorsque Magnani, surpris de son
mouvement, et remarquant sa rougeur subite, commena  pressentir la
vrit.

Chre Mila, lui dit-il en se plaant devant la porte, un moment de
patience, je vous en supplie; ne vous exposez pas aux regards et ne vous
fchez pas contre moi, si je vous retiens un instant. Les consquences
d'un pur hasard peuvent tre bien graves pour un homme rsolu  tuer ou
tre tu pour dfendre l'honneur d'une femme.

--En ce cas, ne parlez pas si haut, dit Mila, frappe de l'expression de
Magnani; car ce cordonnier de malheur pourrait nous entendre. Je sais
bien, dit-elle en se laissant ramener  sa chaise, que vous tes brave
et gnreux, et que vous feriez pour moi ce que vous feriez pour une de
vos soeurs. Mais, moi, je ne me soucie pas que cela arrive, car vous
n'tes pas mon frre, et vous ne me justifierez pas en prenant mon
parti. On n'en dirait que plus de mal de moi, ou bien nous serions
forcs de nous marier ensemble, ce qui ne ferait plaisir ni  vous ni 
moi.

Magnani examina les yeux noirs de Mila, et les voyant si fiers, il
renona vite  l'clair de prsomption qui venait de lui faire  la fois
peur et plaisir.

[Illustration: Le cordonnier qui demeurait sur le mme palier.... (Page
87.)]

Je comprends fort bien que vous ne m'aimiez pas, ma bonne Mila, lui
dit-il avec un sourire mlancolique; je ne suis pas aimable; et ce qu'il
y aurait de plus triste au monde, aprs avoir t compromise par moi, ce
serait de passer votre vie avec un tre aussi maussade.

--Ce n'est pas l ce que j'ai voulu dire, reprit l'adroite petite fille;
j'ai beaucoup d'estime et d'amiti pour vous, je n'ai pas de raisons
pour vous le cacher; mais j'ai une inclination pour un autre. Voil
pourquoi je souffre et je tremble de me trouver ici enferme avec vous.

--S'il en est ainsi, Mila, dit Magnani en poussant le verrou de sa porte
et en allant fermer le contrevent de sa fentre, avec tant de vivacit
qu'il faillit briser le reste de son liseron, prenons toutes les
prcautions possibles pour que personne ne sache que vous tes ici; je
vous jure que vous en sortirez sans que personne s'en doute, duss-je
carter de force tous les voisins, duss-je faire le guet jusqu' ce
soir.

Magnani essayait d'tre enjou, et se croyait fort soulag de n'avoir
pas  se dfendre de l'amour de Mila; mais il venait d'tre frapp d'une
tristesse subite en entendant cette jeune fille dclarer son affection
pour un autre, et sa figure candide exprimait malgr lui un
dsappointement assez pnible. Ne le lui avait-elle pas avou dj
durant leur veille, et, par cette confidence, ne l'avait-elle pas
investi, en quelque sorte, des devoirs d'un frre? Il tait rsolu 
remplir dignement cette mission sacre; mais, d'o vient qu'un instant
auparavant il venait de tressaillir en la voyant courrouce; et pourquoi
son coeur, nourri d'une amre et folle passion, s'tait-il senti vivifi
et rajeuni par la prsence inattendue de cette enfant qui tait entre
par sa fentre comme un rayon du soleil?

Mila l'observait  la drobe. Elle vit qu'elle avait touch juste. O
coeur sauvage! se dit-elle avec une joie muette et forte, je te tiens; tu
ne m'chapperas point.

Mon cher voisin, lui dit cette petite ruse, ne soyez pas offens de ce
que je viens de vous confier, et n'y voyez pas une insulte  votre
mrite. Je sais que toute autre que moi serait flatte d'tre compromise
par vous, avec l'espoir d'tre votre femme; mais je ne suis ni menteuse
ni coquette. J'aime, et comme j'ai confiance en vous, je vous le dis. Je
sais que cela ne peut vous faire aucune peine, puisque vous avez renonc
au mariage, et que vous dtestez toutes les femmes, hormis une seule qui
n'est pas moi.

[Illustration: Elle lui prsenta son aiguire. (Page 91.)]

Magnani ne rpondit rien. Le cordonnier chantait toujours. Il est dans
ma destine, pensait Magnani, de n'tre aim d'aucune femme et de ne
pouvoir gurir.

Mila, inspire par l'espce de divination que l'amour donne aux femmes,
mme sans exprience et sans lecture, se disait avec raison que Magnani,
tant stimul dans sa passion par la souffrance et le manque d'espoir,
serait effray et rvolt  l'ide d'une affection qui s'offrirait 
lui, facile et provoquante; en consquence, elle lui montrait son coeur
comme invulnrable et prserv de lui par une autre inclination. C'tait
le prendre par la douleur, et c'tait l la seule manire de le prendre,
en effet. En le faisant changer de supplice, elle prparait sa gurison.

Mila, lui dit-il enfin, en lui montrant une grosse bague d'or cisel
qu'il avait au doigt et qu'elle avait dj remarque, pouvez-vous
m'apprendre d'o me vient ce riche prsent?

--Cela? dit-elle en regardant la bague avec un feint tonnement. Il
m'est impossible de vous en rien dire.... Mais, je n'entends plus votre
voisin, adieu. Tenez, Magnani, vous avez l'air bien fatigu. Vous
reposiez quand je suis entre, vous feriez bien de reposer encore un
peu. Il n'y a de danger pour aucun de nous dans ce moment-ci. Il n'y en
a pas pour moi, puisque mon pre et mon frre sont debout. Il n'y en a
pas pour eux, puisqu'il fait grand jour et que la maison est pleine de
monde. Dormez, mon brave voisin. Ne ft-ce qu'une heure, cela vous
rendra la force de recommencer votre rle de gardien de la famille.

--Non, non, Mila. Je ne dormirai pas, et je n'en aurai mme plus envie;
car, quoi que vous en disiez, il se passe encore dans cette maison des
choses bizarres, inexplicables. J'avoue que, lorsque le jour commenait
 poindre, j'ai eu un instant d'engourdissement. Vous reposiez, vous
tiez enferme, l'homme au manteau tait parti. J'tais assis sous votre
galerie, me disant que le premier pas qui l'branlerait me rveillerait
vite si je me laissais vaincre par le sommeil. Et alors, en effet, le
sommeil m'a vaincu. Cinq minutes peut-tre, pas davantage, car le jour
n'avait fait qu'un progrs insensible pendant ce temps-l. Eh bien!
quand j'ai ouvert les yeux, j'ai cru voir un pan de robe ou de voile
noir, qui passait prs de moi et disparaissait comme un clair. Ma main
entr'ouverte  mon ct et pendante sur le banc fit un mouvement vague
et fort inutile pour saisir cette vision. Mais il y avait dans ma main,
ou  ct, je ne sais lequel, un objet que je fis tomber  mes pieds, et
que je ramassai aussitt: c'tait cette bague; savez-vous  qui elle
peut appartenir?

--Une si belle bague ne peut appartenir  personne de la maison,
rpondit Mila; mais je crois pourtant la connatre.

--Et moi aussi, je la connais, dit Magnani: elle appartient  la
princesse Agathe. Il y a cinq ans que je la vois  son doigt, et elle y
tait dj le jour o elle entra chez ma mre.

--C'est une bague qui lui vient de la sienne; elle me l'a dit,  moi!
Mais comment se trouve-t-elle  votre main aujourd'hui?

--Je comptais prcisment sur vous pour m'expliquer ce prodige, Mila;
c'est l ce que j'avais  vous demander.

--Sur moi? Et pourquoi donc sur moi?

--Vous seule ici tes assez protge par la princesse pour avoir reu ce
riche prsent.

--Et si je l'avais reu, dit-elle d'un ton moqueur et superbe, vous
pensez que je m'en serais dessaisie en votre faveur, matre Magnani?

--Non, certes, vous n'auriez pas d le faire, vous ne l'eussiez pas
fait; mais vous auriez pu passer sur la galerie et le laisser tomber,
puisque j'tais prcisment au dessous de la balustrade.

--Cela n'est point! Et, d'ailleurs, n'avez-vous pas vu flotter une robe
noire  ct de vous? Est-ce que je suis habille de noir?

--J'ai pens pourtant aussi que vous tiez sortie dans la cour pendant
cet instant de sommeil qui m'avait surpris, et que, pour m'en punir ou
m'en railler, vous m'aviez fait cette plaisanterie. S'il en est ainsi,
Mila, convenez-en, la punition tait trop douce, et vous eussiez d
m'arroser le visage, au lieu de rserver l'eau de votre aiguire pour
mes liserons. Mais reprenez votre bague, je ne veux pas la garder plus
longtemps. Il ne me conviendrait pas de la porter, et je craindrais de
la perdre.

--Je vous jure que cette bague ne m'a pas t donne, que je ne suis pas
sortie dans la cour pendant que vous dormiez, et je ne prendrai pas ce
qui vous appartient.

--Comme il est impossible que la princesse Agathe soit venue ici ce
matin...

--Oh! certes, cela est impossible! dit Mila avec un srieux plein de
malice.

--Et pourtant elle y est venue! dit Magnani, qui crut lire la vrit
dans ses yeux brillants. Oui, oui, Mila, elle est venue ici ce matin! Je
sens que vous tes imprgne du parfum que ses vtements exhalent; ou
vous avez touch  sa mantille, ou elle vous a embrasse, il n'y a pas
plus d'une heure.

Mon Dieu! pensa la jeune fille, comme il connat tout ce qui tient  la
princesse Agathe! comme il devine, quand il s'agit d'elle! Si c'tait
d'elle qu'il est si amoureux? Eh bien! veuille le ciel que cela soit,
car elle m'aiderait  le gurir: elle m'aime tant!

Vous ne rpondez plus, Mila? reprit Magnani. Puisque vous tes devine,
avouez donc.

--Je ne sais pas seulement ce que vous avez dit, rpondit-elle; je
pensais  autre chose...  m'en aller!

--Je vais vous y aider; mais auparavant, je vous prierai de mettre cette
bague  votre doigt pour la rendre  madame Agathe, car,  coup sr,
elle l'a perdue en passant prs de moi.

--En supposant qu'elle ft venue ici en effet, ce qui est absurde, mon
cher voisin, pourquoi ne vous aurait-elle pas fait ce prsent?

--C'est qu'elle doit me connatre assez pour tre certaine que je ne
l'accepterais pas.

--Vous tes fier!

--Trs-fier, vous l'avez dit, ma chre Mila! Il n'est au pouvoir de
personne de mettre un prix matriel au dvouement que mon me donne avec
joie. Je conois qu'un grand seigneur prsente une chane d'or, ou un
diamant,  l'artiste qui l'a charm une heure par son gnie, mais je ne
comprendrais jamais qu'il entendit payer  prix d'or l'homme du peuple
auquel il a cru pouvoir demander une preuve d'affection. D'ailleurs, ce
ne serait pas ici le cas. En m'avertissant que votre frre courait un
danger, madame Agathe ne faisait que m'indiquer un devoir que j'aurais
rempli avec le mme zle, si tout autre m'et donn le mme avis. Il me
semble que je suis assez son ami, celui de votre pre, et j'oserai dire
aussi le vtre, pour tre prt  veiller,  me battre, et  me faire
mettre en prison pour l'un de vous, sans y tre excit par qui que ce
soit. Vous ne le croyez pas, Mila?

--Je le crois, mon ami, rpondit-elle; mais je crois aussi que vous
interprtez trs-mal ce cadeau, si cadeau il y a. Madame Agathe est
femme  savoir encore mieux que vous et moi qu'on ne paie pas l'amiti
avec de l'argent et des bijoux. Mais elle doit sentir, comme vous et
moi, que quand des coeurs amis se runissent pour s'entr'aider, l'estime
et la sympathie augmentent en raison du zle que chacun y porte. Dans
bien des cas, une bague est un gage d'amiti et non le paiement d'un
service; car vous avez rendu service  la princesse en nous protgeant,
cela est certain: quoique je ne sache pas comment cela se fait, sa cause
est lie  la ntre, et notre ennemi est le sien. Si vous pensiez  ce
que je vous ai dit, vous reconnatriez bien que cette bague est
moralement prcieuse  la princesse, et non pas matriellement, comme
vous le dites; car c'est un joyau qui n'a pas une grande valeur par
lui-mme.

--Vous m'avez dit qu'il lui venait de sa mre? dit Magnani mu.

--Et vous avez remarqu vous-mme qu'elle la portait toujours! A votre
place, si j'tais sr que cette bague m'et t donne, je ne m'en
sparerais jamais. Je ne la porterais pas  mon doigt, o elle fixerait
trop l'attention des envieux, mais sur mon coeur, o elle serait comme
une relique.

--En ce cas, ma chre Mila, dit Magnani, attendri des soins dlicats que
prenait cette jeune fille pour adoucir l'amertume de son me, et pour
lui faire accepter avec bonheur le don de sa rivale, reportez-lui cette
bague, et, si elle a voulu me la donner en effet, si elle insiste pour
que je la garde, je la garderai.

--Et vous la porterez sur votre coeur comme je vous l'ai dit? demanda
Mila en le pntrant d'un regard plein de courage et d'anxit. Songez,
ajouta-t-elle avec nergie, que c'est le gage d'une sainte patronne; que
la femme dont vous tes pris, quelle qu'elle soit, ne peut pas mriter
que vous lui en fassiez le sacrifice, et qu'il vaudrait mieux jeter ce
gage dans la mer que de le profaner par une ingratitude!

Magnani fut bloui du feu qui jaillissait des grands yeux noirs de Mila.
Devinait-elle la vrit? Peut-tre! mais si elle se bornait  pressentir
la vnration de Magnani pour celle qui avait sauv sa mre, elle n'en
tait pas moins belle et grande, en voulant lui procurer la douceur de
croire  l'amiti de cette bonne fe. Il commenait  se sentir gagn
par l'ardeur chaste et profonde qu'elle portait cache dans son coeur, et
ce coeur fier et passionn se rvlait malgr lui, au milieu de ses
efforts pour se vaincre ou se taire.

Un lan de reconnaissance et de tendresse fit plier les genoux de
Magnani auprs de la jeune fille.

Mila, lui dit-il, je sais que la princesse Agathe est une sainte, et
j'ignore si mon coeur serait digne de receler une relique d'elle. Mais je
sais qu'il n'existe au monde qu'un seul autre coeur auquel je voudrais la
confier; ainsi, soyez tranquille; aucune femme, si ce n'est vous, ne me
paratra jamais assez pure pour porter cette bague. Mettez-la  votre
doigt maintenant, afin de la rendre  la princesse ou de me la
conserver.

Mila, rentre dans sa demeure, eut un instant d'blouissement, comme si
elle allait s'vanouir. Un mlange de consternation et d'ivresse, de
terreur et de joie enthousiaste faisait bondir sa poitrine. Elle
entendit enfin la voix de son pre, qui s'impatientait pour son
djeuner: Eh bien, petite! criait-il, nous avons faim, et soif surtout!
car il fait dj chaud, et les couleurs nous prennent  la gorge.

Mila courut les servir; mais, quand elle posa son aiguire sur le banc
o ils djeunaient, elle s'aperut qu'elle tait vide. Michel voulut
aller la remplir, aprs avoir raill sa soeur de ses distractions.
Sensible au reproche, et se faisant un point d'honneur d'tre l'unique
servante de son vieux pre, Mila lui arracha l'amphore et se dirigea
lgre et bondissante vers la fontaine.

Cette fontaine tait une belle source qui jaillissait du sein mme de la
lave, dans une sorte de prcipice situ derrire la maison. Ces
phnomnes de sources envahies par les matires volcaniques et
retrouves au bout de quelques annes, se produisent au milieu des
laves. Les habitants creusent et cherchent l'ancien lit. Parfois, il
n'est que couvert; d'autres fois, il s'est dtourn  peu de distance.
L'eau s'est fray un passage sous les feux refroidis du volcan, et, ds
qu'on lui ouvre une issue, elle s'lance  la surface, aussi pure, aussi
saine qu'auparavant. Celle qui baignait le pied de la maison de
Pier-Angelo tait situe au fond d'une excavation profonde que l'on
avait pratique dans le roc, et o l'on descendait par un escalier
pittoresque. Elle formait un petit bassin pour les laveuses, et une
quantit de linge blanc suspendu  toutes les parois de la grotte y
entretenait l'ombre et la fracheur. La belle Mila, descendant et
remontant dix fois le jour cet escalier difficile, avec son amphore sur
la tte, tait le plus parfait modle pour ces figures classiques que
les peintres du sicle dernier plaaient invitablement dans tous leurs
paysages d'Italie; et au fait, quel accessoire plus naturel et quelle
plus gracieuse _couleur locale_ pourrait-on donner  ces tableaux, que
la figure, le costume, l'attitude  la fois majestueuse et leste de ces
nymphes brunes et fires?




XXXIV.

A LA FONTAINE.


Lorsque Mila descendit l'escalier entaill dans le roc, elle vit un
homme assis au bord de la source, et ne s'en inquita point. Elle avait
la tte toute remplie d'amour et d'esprance, et le souvenir de ses
dangers ne pouvait plus l'atteindre. Lorsqu'elle fut au bord de l'eau,
cet homme, qui lui tournait le dos, et qui avait la tte et le corps
couverts de la longue veste  capuchon que portent les gens du
peuple[5], ne l'inquita pas encore; mais, lorsqu'il se retourna pour
lui demander, d'une voix douce, si elle voulait bien lui permettre de
boire  son aiguire, elle tressaillit; car il lui sembla reconnatre
cette voix, et elle remarqua qu'il n'y avait personne, ni en haut ni en
bas de la fontaine; que pas un enfant ne jouait comme  l'ordinaire sur
l'escalier, enfin, qu'elle tait seule avec cet inconnu, dont l'organe
lui faisait peur.

Elle feignit de ne l'avoir pas entendu, remplit sa cruche  la hte, et
se disposa  remonter. Mais l'tranger, se couchant sur les dalles,
comme pour lui barrer le passage, ou comme pour se reposer
nonchalamment, lui dit, avec la mme douceur caressante:

Rebecca, refuseras tu une goutte d'eau  Jacob, l'ami et le serviteur
de la famille?

--Je ne vous connais pas, rpondit Mila en tchant de prendre un ton
calme et indiffrent. Ne pouvez-vous approcher vos lvres de la cascade?
Vous y boirez beaucoup mieux que dans une aiguire.

L'inconnu passa tranquillement son bras autour des jambes de Mila, et la
fora, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur son paule.

Laissez-moi, dit-elle, effraye et courrouce, ou j'appelle au secours.
Je n'ai pas le temps de plaisanter avec vous, et je ne suis pas de
celles qui foltrent avec le premier venu. Laissez-moi, vous dis-je, ou
je crie.

--Mila, dit l'tranger en rabattant son capuchon, je ne suis pas le
premier venu pour vous, quoiqu'il n'y ait pas longtemps que nous avons
fait connaissance. Nous avons ensemble des relations qu'il n'est pas en
votre pouvoir de rompre et qu'il n'est pas de votre devoir de
mconnatre. La vie, la fortune et l'honneur de ce que vous avez de plus
cher au monde reposent sur mon zle et sur ma loyaut. J'ai  vous
parler; prsentez-moi votre aiguire, afin que, si quelqu'un nous
observe, il trouve naturel que vous vous arrtiez ici un instant avec
moi.

En reconnaissant l'hte mystrieux de la nuit, Mila fut comme subjugue
par une sorte de crainte qui n'tait pas sans mlange de respect. Car il
faut tout dire: Mila tait femme, et la beaut, la jeunesse, le regard
et l'organe suave du Piccinino n'taient pas sans une secrte influence
sur ses instincts dlicats et un peu romanesques.

Seigneur, lui dit-elle, car il lui tait impossible de ne pas le
prendre pour un noble personnage affubl d'un dguisement, je vous
obirai; mais ne me retenez pas de force, et parlez plus vite, car ceci
n'est pas sans danger pour vous et pour moi. Elle lui prsenta son
aiguire  laquelle le bandit but sans se hter; car, pendant ce temps,
il tenait dans sa main le bras nu de la jeune fille et en contemplait la
beaut, tout en le pressant, pour la forcer  incliner le vase par
degrs,  mesure qu'il tanchait sa soif feinte ou relle.

Maintenant, Mila, lui dit-il en couvrant sa tte qu'il lui avait laiss
le loisir d'admirer, coutez! Le moine qui vous a effraye hier viendra
aussitt que votre pre et votre frre seront sortis: ils doivent dner
aujourd'hui chez le marquis de la Serra. Ne cherchez pas  les retenir,
au contraire; s'ils restaient, s'ils voyaient le moine, s'ils
cherchaient  le chasser, ce serait le signal de quelque malheur auquel
je ne pourrais m'opposer. Si vous tes prudente, et dvoue  votre
famille, vous viterez mme au moine le danger de se montrer dans votre
maison. Vous viendrez ici comme pour laver; je sais qu'avant d'entrer
chez vous, il rdera de ce ct et cherchera  vous surprendre hors de
la cour, o il craint vos voisins. N'ayez pas peur de lui; il est lche,
et jamais en plein jour, jamais au risque d'tre dcouvert, il ne
cherchera  vous faire violence. Il vous parlera encore de ses ignobles
dsirs. Coupez court  tout entretien; mais faites semblant de vous tre
ravise. Dites-lui de s'loigner, parce qu'on vous surveille; mais
donnez-lui un rendez-vous pour vingt heures[6] dans un lieu que je vais
vous dsigner, et o il faudra vous rendre seule, une heure d'avance.
J'y serai. Vous n'y courrez donc aucun danger. Je m'emparerai alors du
moine, et vous n'entendrez plus jamais parler de lui. Vous serez
dlivre d'un perscuteur infme; la princesse Agathe ne courra plus le
risque d'tre dshonore par d'atroces calomnies; votre pre ne sera
plus sous la menace incessante de la prison, et votre frre Michel sous
celle du poignard d'un assassin.

--Mon Dieu, mon Dieu! dit Mila haletante de peur et de surprise, cet
homme nous veut tant de mal, et il le peut! C'est donc l'abb Ninfo?

--Parlez plus bas, jeune fille, et que ce nom maudit ne frappe pas
d'aujourd'hui les oreilles qui vous entourent. Soyez calme, paraissez ne
rien savoir et ne pas agir. Si vous dites un mot de tout ceci  qui que
ce soit, on vous empchera de sauver ceux que vous aimez. On vous dira
de vous mfier de moi-mme, parce qu'on se mfiera de votre prudence et
de votre volont. Qui sait si on ne me prendra pas pour votre ennemi? Je
ne crains personne, moi, mais je crains que mes amis ne se perdent
eux-mmes par leur indcision. Vous seule, Mila, pouvez les sauver: le
voulez-vous?

--Oui, je le veux, dit-elle; mais que deviendrai-je si vous me trompez?
si vous n'tes pas au rendez-vous?

--Ne sais-tu donc pas qui je suis?

--Non, je ne le sais pas; personne ne me l'a voulu dire.

--Alors, regarde-moi encore; ose me bien regarder, et tu me connatras
mieux  mon visage que tous ceux qui te parleraient de moi.

Il entr'ouvrit son capuchon, et sut donner  son beau visage une
expression si rassurante, si affectueuse et si douce, que l'innocente
Mila en subit le dangereux prestige.

--Il me semble, dit-elle en rougissant, que vous tes bon et juste; car
si le diable tait en vous, il aurait pris le masque d'un ange.

Le Piccinino referma son capuchon pour cacher la voluptueuse
satisfaction que lui causait cet aveu naf sortant de la plus belle
bouche du monde.

--Eh bien, reprit-il, suis ton instinct. N'obis qu' l'inspiration de
ton coeur; sache d'ailleurs que ton oncle de Bel-Passo m'a lev comme
son fils, que ta chre princesse Agathe a remis sa fortune et son
honneur entre mes amis, et que, si elle n'tait femme, c'est--dire un
peu prude, elle aurait donn  l'abb Ninfo ce rendez-vous ncessaire.

--Mais je suis femme aussi, dit Mila, et j'ai peur. Pourquoi ce
rendez-vous est-il si ncessaire?

--Ne sais-tu pas que je dois enlever l'abb Ninfo? Comment puis-je m'en
emparer au milieu de Catane, ou aux portes de la Villa-Ficarazzi? Ne
faut-il pas que je le fasse sortir de son antre, que je l'attire dans un
pige? Son mauvais destin a voulu qu'il se prt pour toi d'un amour
insens...

--Ah! ne dites pas ce mot d'amour  propos d'un tel homme, cela me fait
horreur. Et vous voulez que j'aie l'air de l'encourager! J'en mourrai de
honte et de dgot.

--Adieu Mila, dit le bandit, en feignant de vouloir se relever. Je vois
que tu es, en effet, une femme comme les autres, un tre faible et vain,
qui ne songe qu' se prserver, sans se soucier de laisser fltrir et
frapper autour de soi les ttes les plus sacres!

--Eh bien, non, je ne suis pas ainsi! reprit-elle avec fiert. Je
sacrifierai ma vie  cette preuve; car, quant  mon honneur, je saurai
mourir avant qu'on y attente.

--A la bonne heure, ma brave fille! c'est parler comme il convient  la
nice de Fra-Angelo. Au reste, tu me vois fort tranquille sur ton
compte, parce que je sais qu'il n'y a point de danger pour toi.

--Il y en a donc pour vous, Seigneur? Si vous y succombez, qui me
protgera contre ce moine?

--Un coup de poignard..., non pas dans ton beau sein, pauvre ange, comme
tu nous en menaces, mais dans la gorge d'un animal immonde, qui n'est
pas digne de prir de la main d'une femme, et qui ne s'y exposera mme
pas.

--Et o faut-il lui donner ce rendez-vous?

--A Nicolosi, dans la maison de Carmelo Tomabene, cultivateur, que tu
diras tre ton parent et ton ami. Tu ajouteras qu'il est absent, que tu
as les clefs de sa maison, un grand jardin couvert o l'on entre sans
tre vu, en descendant par la gorge de _Croce del Destator_. Tu te
souviendras de tout cela?

--Parfaitement; et il y ira?

--Il y viendra, sans nul doute, et sans se douter que ce Tomabene est
fort li avec un certain Piccinino qu'on dit chef de bandes, et auquel
il a offert hier la fortune d'un prince,  la condition d'enlever ton
frre et de l'assassiner au besoin.

--Sainte Madone, protgez-moi! Le Piccinino! J'ai entendu parler de lui;
c'est un homme terrible. Est-ce qu'il viendra avec vous? Je mourrais de
peur si je le voyais!

--Et pourtant, dit le bandit, charm de dcouvrir que Mila tait si peu
au courant de l'aventure, je gage que, comme toutes les jeunes filles du
pays, tu meurs d'envie de le voir.

--J'en serais curieuse parce qu'on le dit si laid! Mais je voudrais tre
sre qu'il ne me vt point.

--Sois tranquille, il n'y aura que moi, moi tout seul, chez le paysan de
Nicolosi. As-tu peur de moi aussi, voyons, enfant que tu es? Ai-je l'air
bien redoutable? bien mchant?

--Non, en vrit! Mais pourquoi faut-il donc que j'aille  ce
rendez-vous? Ne suffit-il pas que j'y envoie l'abb... je veux dire le
moine?

--Il est mfiant comme le sont tous les criminels; il n'entrera jamais
dans le jardin de Carmelo Tomabene s'il ne t'y voit promener seule. En
venant une heure d'avance, tu ne risques point de le rencontrer en
chemin; d'ailleurs, viens par la route de Bel-Passo que tu connais sans
doute mieux que l'autre. As-tu jamais t  Nicolosi?

--Jamais, Seigneur; y a-t-il bien loin?

--Trop loin pour tes petits pieds, Mila; mais tu sais bien te tenir sur
une mule?

--Oh! oui, je le crois.

--Tu en trouveras une parfaitement sre et douce, derrire le palais de
Palmarosa; un enfant te la prsentera avec une rose blanche pour mot de
passe; mets la bride sur le cou de cette bonne servante, et laisse-la
sans crainte marcher vite; en moins d'une heure elle t'amnera  ma
porte sans se tromper, et sans faire un faux pas, quelque effrayant que
te paraisse le chemin qu'il lui plaira de choisir. Tu n'auras pas peur,
Mila?

--Et, si je rencontre l'abb?

--Fouette ta monture, et ne crains pas qu'on l'atteigne.

--Mais, puisque c'est du ct de Bel-Passo, vous me permettrez de me
faire conduire par mon oncle?

--Non! ton oncle a affaire ailleurs pour la mme cause; mais, si tu
l'avertis, il voudra t'accompagner: s'il te voit, il te suivra, et tout
ce que nous aurons tent deviendra inutile; je n'ai pas le temps de t'en
dire davantage; il me semble qu'on t'appelle; tu hsites, donc tu
refuses?

--Je n'hsite pas, j'irai! Seigneur, vous croyez en Dieu?

Cette question ingnue et brusque fit plir et sourire en mme temps le
Piccinino.

Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il en croisant son capuchon sur sa
figure.

--Ah! vous comprenez bien, dit-elle, Dieu entend tout et voit tout; il
punit le mensonge et assiste l'innocence!

La voix de Pier-Angelo, qui appelait sa fille, retentit pour la seconde
fois.

Va-t'en, dit le Piccinino en la soutenant dans ses bras pour l'aider 
remonter vite l'escalier; seulement, si un seul mot t'chappe, nous
sommes perdus.

--Vous aussi?

--Moi aussi!

--Ce serait dommage, pensait Mila en se retournant du haut de l'escalier
pour jeter un dernier regard sur le bel tranger, dont il lui tait
impossible de ne pas faire un hros et un ami d'un rang suprieur,
qu'elle plaait, dans sa riante imagination,  ct d'Agathe. Il avait
une si douce voix et un si doux sourire! son accent tait si noble, son
air d'autorit si convaincant! J'aurai de la discrtion et du courage,
se dit-elle; je ne suis qu'une petite fille, et pourtant c'est moi qui
sauverai tout le monde! De tout temps, hlas, le passereau s'est laiss
fasciner par le vautour.

Dans tout cela, le Piccinino cdait  un besoin inn de compliquer  son
profit, ou seulement pour son amusement, les difficults d'une aventure.
Il est vrai qu'il n'y avait pas de meilleur moyen d'attirer chez lui
l'abb Ninfo, que de l'y faire entraner par un appt de libertinage.
Mais il et pu choisir toute autre femme que la candide Mila pour jouer,
 l'aide d'une certaine ressemblance, ou d'un costume analogue, le rle
de la personne qui devait se montrer dans son jardin. L'abb tait
parfois d'une mfiance outrageante, parce qu'il tait horriblement
poltron; mais, aveugl par une sotte prsomption et troubl par une
grossire impatience, il se ft laiss prendre au pige. Un peu de
violence, un homme apost derrire la porte, et suffi pour le faire
tomber dans les mains du bandit. Il y avait encore bien d'autres ruses
avec lesquelles le Piccinino tait habitu  se jouer, et qui eussent
aussi bien russi; car l'abb, avec toutes ses intrigues, sa curiosit,
son espionnage perptuel, ses mensonges effronts et sa persvrance
sans pudeur, tait un misrable du dernier ordre, et l'homme le plus
born et le moins habile qu'il y et au monde. On craint trop les
sclrats, en gnral; on ne sait point que la plupart sont des
imbciles. Il n'et pas fallu  l'abb Ninfo la moiti des peines qu'il
se donnait, pour faire le double de mal, s'il et eu tant soit peu
d'intelligence et de vritable pntration.

Ainsi, l'on a vu qu'il tait toujours  ct de la vrit dans ses
dcouvertes; il avait pris mille dguisements et invent mille arcanes
classiques pour observer ce qui se passait  la villa Palmarosa, et il
se croyait certain que Michel tait l'amant de la princesse. Il tait 
cent lieues de souponner la nature du lien qui pouvait les rapprocher.
Il et pu aisment surprendre la religion du docteur Recuperati, dont
l'honntet rigide manquait de prvoyance et de lumire; et pourtant,
pour lui drober le testament, il avait remis de jour en jour, et
n'avait jamais russi  lui inspirer la moindre confiance. Il lui tait
impossible, tant sa figure portait le cachet d'une bassesse sans mlange
et sans bornes, de jouer pendant cinq minutes le rle d'un homme de
bien.

Ses vices le gnaient, comme il l'avouait et le proclamait lui-mme
quand il tait ivre. Dbauch, cupide, et intemprant au point de perdre
la tte dans les moments o il avait le plus besoin de lucidit, il
n'avait jamais men  bien aucune intrigue difficile. Le cardinal
s'tait servi de lui longtemps comme d'un agent de police auquel rien ne
rpugnait, et il ne lui avait jamais attribu plus de valeur qu' un
instrument du dernier ordre. Dans ses jours d'esprit et de cynisme, le
prlat l'avait fltri d'une pithte dont il ne pouvait se relever, et
que nous ne saurions traduire.

Aussi n'avait-il jamais t pour rien dans les secrets de famille ou les
affaires d'tat qui avaient occup la vie de monsignor Ieronimo. Le
mpris qu'il lui inspirait avait survcu  la perte de sa mmoire, et le
prlat paralytique, et presque en enfance, n'en avait mme pas peur, et
ne retrouvait la parole avec lui que pour lui appliquer l'infme surnom
dont il l'avait gratifi.

Une autre preuve de l'idiotisme de l'abb, c'tait la confiance qu'il
nourrissait de pouvoir sduire toutes les femmes qui lui faisaient
envie.

Avec un peu d'or et beaucoup de mensonges, disait-il, avec des menaces,
des promesses et des compliments, on s'empare de la plus fire comme de
la plus humble.

En consquence, il se flattait d'avoir part  la fortune d'Agathe en
faisant enlever celui qu'il prsumait tre son amant. Il n'tait capable
que d'une chose, c'tait de placer Michel sous la carabine d'un bandit,
et de crier _feu_ dans un moment de vanit et de cupidit due; il
n'et os le tuer lui-mme, de mme qu'il n'et os faire outrage 
Mila, si elle et lev seulement une paire de ciseaux pour le menacer.

Mais quelque abject que ft cet homme, il avait une certaine puissance
pour le mal; elle ne venait pas de lui, la mchancet des autres hommes
l'en avait investi. La police napolitaine lui prtait son lche et
odieux secours, quand il le rclamait. Il avait fait exiler, ruiner ou
languir dans les cachots bien des victimes innocentes, et il et fort
bien pu s'emparer de Michel, sans aller chercher le secours des bandits
de la montagne.

Mais il voulait pouvoir le rendre au besoin, pour une ranon
considrable, et il voulait faire discuter l'affaire par des brigands
avous qui auraient intrt  ne pas le trahir. Tout son rle, en ceci,
consistait donc  aller chercher des bravi et  leur dire: J'ai
dcouvert une intrigue d'amour qui vaut de l'or. Faites le coup, et nous
partagerons les produits.

Mais en cela encore, il avait t dupe. Un _bravo_ adroit, qui
_travaillait_  la ville, sous la direction du Piccinino, et qui ne se
ft point permis de rien faire sans le consulter, avait tromp l'abb en
l'attirant  un rendez-vous, o il n'avait pas vu le vritable
Piccinino, mais auquel le Piccinino avait assist derrire une cloison.
Le Piccinino avait menac ensuite de casser la tte au premier des deux
complices qui parlerait ou qui agirait sans son ordre, et on le savait
homme  tenir parole. D'ailleurs, ce jeune aventurier gouvernait sa
bande avec une habilet si grande, un mlange de douceur et de
despotisme si bien combins, que jamais, sur une plus grande chelle, il
est vrai, et dans des entreprises plus vastes, son pre n'avait t  la
fois aim et redout comme lui. Il pouvait donc tre tranquille; ses
secrets n'eussent pas t rvls  la torture, et il pouvait, cette
fois, satisfaire le caprice qu'il avait souvent de terminer tout seul,
sans confident et sans aide, une entreprise o il n'tait pas besoin de
force majeure, mais seulement de finesse et de ruse.

Voil pourquoi le Piccinino, sr de son plan, qui tait des plus
simples, voulait y mler, pour son propre compte, des incidents
potiques, singuliers et romanesques, ou des enivrements rels,  son
choix. Sa vive imagination et son caractre froid le lanaient sans
cesse dans des essais contradictoires, d'o il savait sortir toujours,
grce  sa grande intelligence et  l'empire qu'il exerait sur
lui-mme. Il avait toujours men si bien sa barque que, hormis ses
complices et le nombre trs-restreint de ses amis intimes, personne
n'aurait pu prouver que le fameux capitaine Piccinino, btard _del
Destatore_, et le tranquille villageois Carmelo Tomabene, taient le
mme homme. Ce dernier aussi passait bien pour un fils de Castro-Reale;
mais il y en avait tant d'autres, dans la montagne, qui se vantaient de
cette prilleuse origine!




XXXV.

LE BLASON.


L'ennemi vraiment redoutable, s'il et voulu l'tre, de la famille
Lavoratori tait donc le Piccinino; mais Mila ne s'en doutait point, et
Fra-Angelo comptait sur cet lment d'hrosme qui faisait, si l'on peut
ainsi dire, la moiti de l'me de son lve. Le bon religieux n'tait
pourtant pas sans inquitude; il avait espr qu'il le reverrait bientt
et qu'il pourrait s'assurer de ses dispositions; mais il l'avait attendu
et cherch en vain. Il commenait  se demander s'il n'avait pas enferm
le loup dans la bergerie, et si ce n'tait pas une grande faute que de
s'associer aux gens capables de faire ce qu'on ne voudrait pas faire
soi-mme.

Il se rendit  la villa Palmarosa,  l'heure de la sieste, et trouva
Agathe dispose  goter les douceurs de ce moment d'apathie si
ncessaire aux peuples du Midi.

Soyez tranquille, mon bon pre, lui dit-elle, mon inquitude s'est
dissipe avec la nuit. Au point du jour j'tais si peu rassure sur les
intentions de votre lve que j'ai t moi-mme m'assurer qu'il n'avait
point gorg Michel cette nuit. Mais l'enfant dormait paisiblement, et
le Piccinino tait sorti avant l'aube.

--Vous avez t vous informer vous-mme, Madame? Quelle imprudence! Et
que dira-t-on dans le faubourg d'une telle dmarche?

--On n'en saura jamais rien, je l'espre. J'ai t seule et  pied, bien
enveloppe du _mazzaro_ classique[7]; et si j'ai t rencontre par
quelqu'un de ma connaissance,  coup sr je n'ai pas t reconnue.
D'ailleurs, mon bon pre, je n'ai plus de craintes srieuses. L'abb ne
sait rien.

--Vous en tes sre?

--J'en suis trs-sre, et le cardinal est aussi incapable de se rien
rappeler que le docteur me l'affirmait. L'abb n'en a pas moins de
mauvais desseins. Croiriez-vous qu'il suppose que Michel est mon amant?

--Et le Piccinino le croyait? dit le moine effray.

--Il ne le croit plus, rpondit Agathe. J'ai reu ce matin un billet de
lui, o il me donne sa parole que je puis me tenir tranquille; que, dans
la journe, l'abb sera en son pouvoir, et que, jusque-l, il saura
l'occuper si bien qu'aucun de nous n'en entendra parler. Je respire
donc, et n'ai plus qu'un embarras, c'est de savoir comment je me
dlivrerai ensuite de l'intimit du capitaine Piccinino, qui menace de
devenir trop assidu. Mais nous y aviserons plus tard:  chaque jour
suffit son mal; et si, aprs tout, il me fallait en venir  lui dire la
vrit... Vous ne le croyez pas homme  en abuser, n'est-ce pas?

--Je le sais homme  faire semblant de vouloir profiter et abuser de
tout; mais ayez le courage de le traiter toujours comme un hros de
franchise et de gnrosit, vous verrez qu'il voudra l'tre et qu'il le
sera en dpit du diable.

La princesse et le capucin causrent encore longtemps et se mirent
mutuellement au courant de tout ce qu'ils savaient. Aprs quoi,
Fra-Angelo se rendit au faubourg pour lever la consigne de Magnani, lui
donner un nouveau rendez-vous de la part d'Agathe, et le remplacer pour
escorter Michel-Ange et son pre au palais de la Serra; car, malgr
tout, Fra-Angelo n'aimait point l'ide qu'ils eussent  se trouver seuls
dans la campagne, tant qu'il n'aurait pas vu lui-mme le fils du
_Destatore_.

Nous suivrons ces trois membres de la famille Lavoratori chez le
marquis, et nous laisserons Mila attendre avec anxit la visite du
moine, tandis que Magnani, travaillant sur la galerie en face d'elle,
tait loin de se douter qu'aprs lui avoir demand son assistance, elle
guettait l'occasion de se drober  ses regards. Elle avait promis  son
pre d'aller dner chez son amie Nenna aussitt qu'elle aurait lav et
repass un voile qu'elle disait lui tre indispensable pour sortir. Tout
se passa comme son ami inconnu le lui avait annonc. Elle vit le moine 
la fontaine et n'eut pas besoin de feindre une grande terreur d'tre
surprise, car elle se demandait avec angoisse ce que Magnani penserait
d'elle si, aprs ce qu'elle lui avait racont, il l'apercevait causant
de bonne volont avec ce misrable.

Pour se dispenser de lui parler et de regarder son affreux visage, elle
lui jeta un papier crit qu'il lut avec transport, et il s'loigna en
lui envoyant des baisers qui la firent frmir de dgot et
d'indignation.

A ce moment mme son pre, son frre et son oncle, bien loin de
souponner les prils auxquels la pauvre enfant allait s'exposer pour
eux, entraient dans le palais de la Serra. Cette riche demeure, plus
moderne que celle de Palmarosa, dont elle n'tait spare que par leurs
grands parcs respectifs et un troit vallon couvert de jardins et de
prairies, tait remplie d'objets d'art, de statues, de vases et de
magnifiques peintures, que M. de la Serra y avait rassembls avec un
intrt de connaisseur srieux et clair. Il vint lui-mme au-devant
des Angelo, leur serra la main affectueusement, et, en attendant que le
repas ft servi, il les promena dans sa noble rsidence, leur montrant
et leur expliquant, avec courtoisie et avec autant d'esprit que de sens,
les chefs-d'oeuvre dont elle tait orne. Pier-Angelo quoique simple
ouvrier ornateur (_adornatore_), avait le got et l'intelligence du beau
dans les arts. Il tait sensible  toutes ces merveilles qu'il
connaissait dj, et ses rflexions naves et profondes animaient la
conversation la plus srieuse au lieu de la faire droger. Michel fut
d'abord un peu gn devant le marquis; mais, remarquant bientt combien
le naturel et l'abandon de son pre taient de bon got et avaient de
mrite aux yeux d'un homme de sens comme le marquis, il se sentit plus 
l'aise; enfin, lorsqu'il se trouva devant une table couverte de vermeil,
pare et fleurie avec autant de soin que s'il se ft agi de traiter
d'illustres convives, il oublia ses prventions, et causa avec autant de
charme et d'aisance que s'il et t le propre fils ou le neveu de la
maison.

Une seule chose le tourmenta trangement pendant ce dner: c'tait la
figure et l'attitude qu'il supposait aux valets du marquis; je dis qu'il
supposait, parce qu'il n'osait point lever les yeux sur eux. Il avait
mainte fois dn  la table des riches, lorsqu'il tait  Rome, surtout
depuis que, son pre rsidant  Catane, il n'y avait plus eu pour lui de
vie de famille qui le retnt dans son intrieur et qui le dtournt de
rechercher la socit des jeunes lgants de la ville. Il ne redoutait
donc aucun affront pour lui-mme; mais, comme c'tait la premire fois
qu'il voyait son pre invit avec lui, chez un patricien, il souffrait
mortellement de l'ide que les laquais pouvaient hausser les paules et
passer brutalement les assiettes  cet honnte vieillard.

Au fait, il pouvait y avoir un sentiment de colre et de ddain chez ces
laquais, qui avaient vu tant de fois Pier-Angelo sur son chelle dans ce
mme palais, et qui l'avaient trait de pair  compagnon.

Nanmoins, soit que le marquis les et prvenus par quelques mots de
bienveillante et honorable explication propre  flatter et  consoler
l'amour-propre chatouilleux de cette classe d'hommes, soit que
Pier-Angelo ft tellement sympathique  tous ceux qui le connaissaient,
que des valets mme drogeassent en sa faveur  leur morgue habituelle,
ils le servirent avec beaucoup de dfrence. Michel s'en aperut enfin
lorsque son pre, se retournant vers un vieux valet de chambre qui
remplissait son verre, lui dit avec bonhomie:

Grand merci, mon vieux camarade, tu me sers en ami. Allons, je te
rendrai cela dans l'occasion!

Michel rougit et regarda le marquis, qui souriait d'un air satisfait et
attendri. Le vieux serviteur souriait aussi  Pier-Angelo d'un air
d'intelligence et d'amiti.

Aprs que le dessert fut enlev, le marquis fut averti que messire
Barbagallo, le majordome de la princesse, l'attendait dans une des
salles du palais pour lui montrer un tableau. Ils le trouvrent en
confrence avec Fra-Angelo, dont la sobrit et l'activit ne
s'arrangeaient point d'une longue sance  table, et qui leur avait
demand de pouvoir faire un tour de promenade aussitt aprs le premier
service.

Le marquis s'approcha d'abord seul de Barbagallo pour s'informer s'il
n'avait rien de particulier  lui dire de la part de la princesse; et,
quand ils eurent chang  voix basse quelques paroles qui ne parurent
avoir aucune importance,  en juger par leurs physionomies, le marquis
revint vers Michel, et, passant son bras sous le sien:

Vous aurez peut-tre quelque plaisir, lui dit-il,  voir mes portraits
de famille, qui sont dans une galerie spare, et que je n'ai pas song
 vous montrer. Ne soyez pas effray de cette quantit d'aeux qui se
trouvent rassembls chez moi. Vous les parcourrez d'un coup d'oeil, et je
vous arrterai seulement devant ceux qui sont dus au pinceau de quelque
matre. Au reste, c'est une intressante collection de costumes, bonne 
consulter pour un peintre d'histoire. Mais, avant d'y entrer, donnons un
regard  celui que matre Barbagallo nous prsente, et qu'il vient de
dterrer dans les greniers de la villa Palmarosa. Mon cher enfant,
ajouta-t-il  voix basse, accordez un salut  ce pauvre majordome, qui
se confond en rvrences devant vous, honteux, sans doute, de sa
conduite envers vous au bal de la princesse.

Michel remarqua enfin les avances du majordome et y rpondit sans
rancune. Depuis qu'il tait rconcili avec sa condition et avec
lui-mme, il se sentait revenu de sa susceptibilit et pensait, comme
son pre, qu'aucune impertinence ne peut atteindre l'homme qui possde
sa propre estime.

Ce que je prsente  Votre Excellence, dit ensuite le majordome au
marquis, est un Palmarosa fort endommag: mais, quoique l'inscription
et presque entirement disparu, j'ai russi  la rtablir, et la voici
sur un morceau de parchemin.

--Quoi! dit le marquis en souriant, vous avez pu lire ici que ce
matamore tait capitaine sous le rgne du roi Manfred, et qu'il avait
accompagn Jean de Procida  Constantinople? C'est admirable! Quant 
moi, je lis l'inscription originale avec les yeux de la foi!

--Vous pouvez tre assur que je ne me trompe pas, reprit Barbagallo. Je
connaissais parfaitement ce brave capitaine, et il y a longtemps que je
cherchais  retrouver son portrait.

Pier-Angelo clata de rire.

Ah! vous avez vcu de ce temps-l! dit-il: je vous savais plus vieux
que moi, matre Barbagallo, mais je ne vous croyais pas capable d'avoir
vu nos Vpres siciliennes.

--Que ne les ai-je vues, moi! dit Fra-Angelo en soupirant.

--Il faut que je vous explique l'rudition de messire Barbagallo et
l'intrt qu'il prend  ma galerie de famille, dit le marquis  Michel.
Il a pass sa vie  ce travail de patience, et personne ne connat comme
lui les gnalogies de la Sicile. Ma famille est allie dans le pass 
celle de la princesse de Palmarosa, et encore plus  celle des
Castro-Reale de Palerme, dont vous avez sans doute entendu parler.

--J'en ai entendu parler beaucoup hier, rpondit Michel en souriant.

--Eh bien! me trouvant le dernier hritier naturel de cette famille,
aprs la mort du clbre prince surnomm _il Destatore_, tout ce qui fut
recueilli pour moi de cette succession, dont je m'occupai fort peu, je
vous assure, fut une collection d'anctres que je ne voulais mme pas
dballer, mais que messire Barbagallo, amoureux de ces sortes de
curiosits, prit le soin de dbarbouiller, de classer lui-mme et de
suspendre en bon ordre dans la galerie que vous allez voir. Dj, dans
cette galerie, outre mes aeux directs, je possdais bon nombre des
aeux de la ligne de Palmarosa, et la princesse Agathe, qui ne prise pas
ce genre de collections, m'envoya tous les siens, pensant qu'il valait
mieux les runir dans un seul local. 'a t pour matre Barbagallo
l'occasion d'un long et minutieux travail, dont il s'est tir avec
honneur. Allons, venez tous, car j'ai bien des personnages  prsenter 
Michel, et il aura besoin, peut-tre, de l'assistance de son pre et de
son oncle pour tenir tte  tant de morts.

--Je me retire pour ne pas importuner vos Seigneuries, dit matre
Barbagallo aprs les avoir accompagns jusqu' la galerie pour y dposer
son capitaine sicilien; je reviendrai une autre fois pour mettre mon
tableau en place;  moins pourtant que M. le marquis ne souhaite que je
fasse  matre Michel-Ange Lavoratori, dont je suis le trs humble
serviteur, aujourd'hui et toujours, l'histoire des originaux des
portraits qui sont ici.

--Comment, monsieur le majordome, dit Michel en riant, vous connaissez
l'histoire de tous ces personnages? Il y en a plus de trois cents!

--Il y en a cinq cent trente, Seigneurie, et non-seulement je connais
leurs noms et tous les vnements de leur vie, avec la date prcise,
mais encore je sais les noms, le sexe et l'ge de tous les enfants qui
sont morts avant que la peinture ait retrac leurs traits pour les
transmettre  la postrit. Il y en a eu trois cent vingt-sept, y
compris les morts-ns. Je n'ai nglig que ceux qui n'ont pas pu
recevoir le baptme.

--Cela est merveilleux! reprit Michel; et, puisque vous avez tant de
mmoire,  votre place, j'aurais mieux aim apprendre l'histoire du
genre humain que celle d'une seule famille.

--Le genre humain ne me regarde pas, rpondit gravement le majordome.
Son Excellence le prince Dionigi de Palmarosa, pre de la princesse
actuelle, ne m'avait pas investi de la fonction d'enseigner l'histoire 
ses enfants. Mais, comme j'aimais  m'occuper, et que j'avais beaucoup
de temps de reste, dans une maison o l'on n'a jamais donn ni festins
ni ftes depuis deux gnrations, il me conseilla, pour m'amuser, de
rsumer l'histoire de sa famille parse dans une foule de volumes
in-folio manuscrits, que vous pourrez voir dans la bibliothque de
Palmarosa, et que j'ai tous examins, compulss et comments jusqu' un
_iota_.

--Et cela vous a-t-il amus, en effet?

--Beaucoup, matre Pier-Angelo, rpondit gravement le majordome au vieux
peintre qui le raillait.

--Je vois, reprit Michel ironiquement, que vous n'tes pas un conome
ordinaire, Seigneurie, et que vous tes plus cultiv que vos fonctions
ne l'exigeaient.

--Mes fonctions sans tre brillantes ont toujours t fort douces,
rpondit le majordome, mme du temps du prince Dionigi, qui n'tait doux
pour nul autre que pour moi. Il m'avait pris en considration et presque
en amiti, parce que j'tais un livre ouvert qu'il pouvait consulter 
toute heure sur ses ascendants. Quant  la princesse sa fille, comme
elle est bonne pour tout le monde, je ne puis qu'tre heureux auprs
d'elle. Je fais  peu prs tout ce que je veux, et il n'y a qu'une chose
qui me chagrine de sa part: c'est qu'elle ait renonc  sa galerie de
famille, qu'elle ne consulte jamais son arbre gnalogique, et qu'elle
ne daigne rien connatre  la science du blason. Le blason est pourtant
une science charmante et que les dames cultivaient autrefois avec
succs.

--Maintenant, cela rentre dans les attributions des peintres en dcor et
des doreurs sur bois, dit Michel en riant de nouveau. Ce sont des
ornements heureux dont les vives couleurs et le caractre chevaleresque
plaisent aux yeux et  l'imagination: voil tout.

--Voil tout? reprit l'intendant scandalis; pardon, Seigneurie, ce
n'est pas l tout. Le blason, c'est l'histoire crite en hiroglyphes
_ad hoc_. Hlas! un temps viendra bientt, peut-tre, o l'on ne saura
pas mieux lire cette criture mystrieuse que les caractres
sacramentels qui couvrent les tombes et les monuments de l'gypte!
Pourtant, que de choses profondes et ingnieusement exprimes dans ce
langage figur! Porter sur un cachet, sur un simple chaton de bague
toute l'histoire de sa propre race, n'est-ce pas le rsultat d'un art
vraiment merveilleux? Et de quels signes plus concis et plus frappants
les peuples civiliss se sont-ils jamais servis?

--Ce qu'il dit n'est pas sans un fond de raison et de bon sens, dit le
marquis  demi-voix en s'adressant  Michel. Mais tu l'coutes avec un
ddain qui me frappes, jeune homme. Eh bien! dis tout ce que tu penses;
j'aimerais  le savoir,  comprendre si tu es bien fond  te railler de
la noblesse avec un peu d'amertume, comme tu m'y sembles port. Ne te
gne point; je t'couterai avec autant de calme et de dsintressement
que ces morts qui nous contemplent avec des yeux ternes, du fond de
leurs cadres noircis par le temps.




XXXVI.

LES PORTRAITS DE FAMILLE.


Eh bien, rpondit Michel enhardi par la haute raison et la sincre
bont de son hte, je dirai toute ma pense; et que matre Barbagallo me
permette de la dire devant lui, dt-elle le choquer dans ses croyances.
Si l'tude de la science hraldique tait un enseignement utile et
moralisateur, matre Barbagallo, nourrisson privilgi de cette science,
tiendrait tous les hommes pour gaux devant Dieu, et n'tablirait de
diffrence sur la terre qu'entre les hommes borns ou mchants et les
hommes intelligents ou vertueux. Il connatrait  fond la vanit des
titres et la valeur suspecte des gnalogies. Il aurait, sur l'histoire
du genre humain, comme nous disions tout  l'heure, des donnes plus
larges; et il jetterait sur cette grande histoire un coup d'oeil aussi
ferme que dsintress. Au lieu que, si je ne me trompe, il la voit avec
une certaine troitesse que je ne puis accepter. Il estime la noblesse
une race excellente, parce qu'elle est privilgie; il mprise la plbe,
parce qu'elle est prive d'histoire et de souvenirs. Je parie qu'il se
ddaigne lui-mme  force d'admirer la grandeur d'autrui;  moins qu'il
n'ait dcouvert, dans la poussire des bibliothques, quelque document
qui lui procure l'honneur de se croire apparent au quatorzime degr
avec quelque illustre famille.

[Illustration: Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)]

--Je n'ai point cet honneur-l, dit le majordome un peu dcontenanc;
cependant, j'ai eu la satisfaction de m'assurer que je n'tais point
issu d'une race vile: j'ai eu des ascendants mles assez honorables dans
le clerg et l'industrie.

--Je vous en fais mon compliment sincre, dit Michel avec ironie; quant
 moi, je n'ai jamais song  demander  mon pre si nous avions eu des
ascendants peintres d'enseignes, sacristains ou majordomes; j'avoue mme
que cela m'est parfaitement indiffrent, et que je n'ai jamais eu qu'une
proccupation  cet gard, c'est de devoir mon illustration  moi-mme
et de me crer mes armoiries avec une palette et des pinceaux.

--A la bonne heure, rpondit le marquis, c'est une noble ambition; tu
voudrais tre la souche d'une race illustre dans les arts, et acqurir
ta noblesse au lieu de la laisser perdre, comme font tant de pauvres
sires indignes d'un grand nom. Mais trouverais-tu mauvais d'avance que
tes descendants fussent fiers de porter le tien?

--Oui, monsieur le marquis, je trouverais cela mauvais, si mes
descendants taient des ignorants et des sots.

--Mon ami, reprit le marquis avec un grand calme, je sais fort bien que
la noblesse est dgnre en tous pays, et je n'ai pas besoin de te dire
qu'elle est d'autant moins pardonnable qu'elle avait plus d'illustration
 porter et de grandeur  soutenir. Mais en sommes-nous  faire le
procs  telle ou telle caste de la socit, et avons-nous  nous
occuper ici du plus ou moins de mrite des individus qui la composent?
Ce qui pouvait tre intressant, et mme utile pour nous tous, dans une
discussion de ce genre, c'tait l'examen de l'institution en elle-mme.
Veux-tu me dire tes ides, Michel, et si tu blmes ou si tu approuves
les distinctions tablies entre les hommes?

--Je les approuve, dit Michel sans hsiter, car j'aspire moi-mme  me
distinguer; mais je dsavoue tout principe d'hrdit dans ces
distinctions.

--Tout principe d'hrdit? reprit le marquis. En tant que fortune et
pouvoir, je le conois. C'est une ide franaise, une ide hardie...;
elles me plaisent, ces ides-l! Mais, en tant que gloire
dsintresse, en tant que pur honneur..., veux-tu me permettre de te
faire quelques questions, mon enfant?

[Illustration: Il l'leva au niveau de la tte du premier portrait.
(Page 98.)]

Supposons que Michel-Ange Lavoratori ici prsent soit n il y a
seulement deux ou trois cents ans. Supposons qu'il ait t l'mule de
Raphal ou de Titien, et qu'il ait laiss un nom digne de rivaliser avec
ces noms magnifiques. Je suppose encore que ce palais o nous voici lui
ait appartenu, et qu'il soit rest l'hritage de ses descendants.
Supposons enfin que tu sois le dernier rejeton de cette famille et que
tu ne cultives point l'art de la peinture. Tes inclinations t'ont pouss
vers une autre profession, peut-tre mme n'as-tu aucune profession; car
tu es riche, les nobles travaux de ton illustre aeul t'ont constitu
une fortune que ses descendants t'ont transmise fidlement. Tu es ici
chez toi, dans la galerie de peinture o tes anctres sont venus
successivement prendre place. De plus, tu connais leur histoire  tous.
Elle a t consigne dans des manuscrits qui se sont conservs et
continus avec soin dans ta famille.

J'entre ici, moi, enfant ramass sur les marches d'un hospice,
supposons cela encore. J'ignore le nom de mon pre et jusqu' celui de
l'infortune qui m'a donn le jour. Je ne tiens  rien sur la terre dans
le pass, et, n d'hier, je contemple avec surprise cette succession
d'aeux qui te fait vivre depuis bientt trois sicles. Je t'interroge
avec stupeur, et mme je me sens port  te railler un peu de vivre
ainsi avec les morts et par les morts, et je doute que cette postrit
brillante ne se soit pas un peu dtriore en route.

Tu me rponds en me montrant avec orgueil le chef de ta race, le
clbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, tait devenu un grand
homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un
fait dont je m'merveille: c'est que les fils et les filles de ce
Michel, pleins de vnration pour la mmoire de leur pre, ont voulu
tre aussi des artistes. L'un a t musicien, l'autre graveur, un
troisime peintre. S'ils n'ont pas reu du ciel les mmes dons que leur
pre, ils ont du moins conserv dans leur me et transmis  leurs
enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci,  leur tour, ont agi de
mme, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies,
que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs
gnrations d'artistes jaloux de ne point droger  leur profession
hrditaire. Certes, parmi tous ces postulants  la gloire, quelques-uns
seulement ont mrit grandement le nom qu'ils portaient. Le gnie est
une exception, et tu m'as bientt montr le petit nombre d'artistes
remarquables qui ont continu par eux-mmes la gloire de ta race. Mais
ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang gnreux et pour
entretenir dans les ides des gnrations intermdiaires un certain feu,
une certaine fiert, une certaine soif de grandeur qui pourra encore
produire des sujets distingus.

Pourtant, moi, btard, isol dans l'abme des temps (je continue mon
apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille,
je cherche  rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand
tu m'avoues que tel ou tel aeul, dont le portrait me frappe par son air
candide, n'a jamais t qu'un pauvre gnie, une cervelle troite; que
tel autre, dont je n'aime point le costume dbraill et la moustache
hrisse, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te
donne  entendre que tu es un artiste dgnr, parce que tu n'as point
hrit du feu sacr, et que tu t'es endormi dans un doux _far niente_,
en contemplant la vie fructueuse de tes pres.

Alors tu me rponds; et permets que je place dans ta bouche quelques
paroles qui ne me paraissent pas dnues de sens:

Je ne suis rien par moi-mme; mais je serais moins encore si je ne
tenais  un pass respectable. Je me sens accabl par l'apathie
naturelle aux mes prives d'inspiration, mais mon pre m'a enseign une
chose qui de son sang a pass dans le mien: c'est que j'tais d'une race
distingue, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son clat,
je devais, du moins, m'abstenir des gots et des ides qui pouvaient le
ternir. A dfaut de gnie, j'ai le respect de la tradition de famille,
et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-mme, je rpare le tort que ma
nullit pourrait faire  mes aeux en leur rendant une sorte de culte.
Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je
brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mpris.
Renier son pre parce qu'on ne peut l'galer est le fait d'un sot ou
d'un lche. Il y a de la pit, au contraire,  invoquer son souvenir
pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je
frquente et auxquels je ne puis montrer mes oeuvres, m'coutent, du
moins, avec intrt, quand je leur parle de celles de mes aeux.

Voil ce que tu me rpondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans
effet sur moi? Il me semble que, si j'tais ce pauvre enfant abandonn
que j'ai suppos, je tomberais dans une grande tristesse et que
j'accuserais le sort de m'avoir jet seul, et, pour ainsi dire,
_irresponsable_ sur la terre!

Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme  ton
imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, ds le premier
mot, si tu le connais dj... On a attribu le fait  plusieurs
personnages taills sur le type de don Juan, et, comme les vieilles
histoires se rajeunissent en traversant les gnrations, on l'a
attribu, dans ces derniers temps,  Csar de Castro Reale, _Il
Destatore_, ce fameux bandit, qui n'tait un homme ordinaire ni dans le
bien, ni dans le mal.

A Palerme, dans le temps o il cherchait  s'tourdir dans de folles
ivresses, incertain s'il parviendrait  s'abrutir, ou s'il se dciderait
 lever l'tendard de la rvolte, on raconte qu'il alla visiter, un
soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait
revoir une dernire fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer.
C'tait le dernier dbris de sa fortune, et le seul, peut-tre, qui lui
caust un regret; car c'est l qu'il avait pass ses jeunes annes, l
que ses parents taient, l, enfin, que les portraits de ses anctres
taient plongs dans la poussire d'un long oubli.

Il y vint donc pour signifier  son intendant de recevoir, ds le
lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait
gagn sur un coup de d.

--Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le
respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout jou,
mme la tombe de votre pre, mme les portraits de vos anctres?

Tout jou et tout perdu, rpondit Castro-Reale avec insouciance.
Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et
que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces
portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirs dans
un temps o je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui
aient du mrite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur
nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.

L'intendant, mu et tremblant, suivit son matre dans la galerie sombre
et dserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance
hautaine; mais on dit que, pour se donner du stocisme ou de
l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manire immodre en
arrivant dans son chteau. Il poussa lui-mme la porte rouille, et
voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante,
il le prit dans la sienne et l'leva au niveau de la tte du premier
portrait qui s'offrait  l'entre de la galerie. C'tait un fier
guerrier arm de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de
Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces
mmes tableaux, qui jouent un rle dans mon rcit, ils sont tous devant
tes yeux; ce sont les mmes qu'on m'a envoys de Palerme comme au
dernier hritier de la famille.

Michel regarda le vieux guerrier, et fut frapp de sa mle figure, de sa
rude moustache et de son air svre.

Eh bien, Excellence, dit-il, cette tte peu enjoue et peu bnigne fit
rentrer le _dissoluto_ en lui-mme, sans doute?

--D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tte s'anima, fit
rouler ses yeux courroucs sous leurs sombres orbites, et pronona ces
mots d'une voix spulcrale: _Je ne suis pas content de vous!_
Castro-Reale frissonna et recula d'pouvante; mais, se croyant la dupe
de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au
visage avec une insolence qui tenait un peu du dlire. C'tait une
antique et vnrable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrire
grand'tante, morte en odeur de saintet. Tu peux la regarder, Michel; la
voil sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et
ride comme du parchemin, son oeil pntrant et plein d'autorit. Je ne
pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale leva la
bougie jusqu' elle, elle cligna des yeux comme blouie de cette clart
soudaine, et lui dit d'une voix stridente: _Je ne suis pas contente de
vous!_

Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont
les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, rsolu de lutter
encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa
brusquement  un troisime portrait,  celui du vieux magistrat que tu
vois  ct de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop
regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe
blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: _Et vous?_

_Ni moi non plus_, rpondit le magistrat du ton accablant d'un juge
qui prononce une sentence de mort.

Castro-Reale laissa, dit-on, tomber son flambeau, et, ne sachant ce
qu'il faisait, trbuchant  chaque pas, il gagna le fond de la galerie,
tandis que le pauvre majordome, transi de peur, se tenait perdu  la
porte par o ils venaient d'entrer, n'osant ni le suivre, ni
l'abandonner. Il entendait son matre courir dans les tnbres, d'un pas
ingal et prcipit, heurtant les meubles et murmurant des imprcations;
et il entendait aussi chaque portrait l'apostropher, au passage, de ces
mots terribles et monotones: _Ni moi non plus!... Ni moi non plus!...
Ni moi non plus!..._ Les voix s'affaiblissaient en se perdant une  une
dans la profondeur de la galerie; mais toutes rptaient clairement la
sentence fatale, et Castro-Reale ne put chapper  cette longue
maldiction dont aucun de ses anctres ne le dispensa. Il demeura bien
longtemps,  ce qu'il parat,  gagner la porte du fond. Quand il l'eut
franchie et referme avec violence derrire lui, comme s'il se ft cru
poursuivi par des spectres, tout rentra dans le silence; et je ne sache
pas que, depuis ce jour-l, les portraits qui sont ici aient jamais
repris la parole.

--Dites le reste, dites le reste, Excellence! s'cria Fra-Angelo qui
avait cout cette histoire avec des yeux brillants et la bouche
entr'ouverte; car, malgr son intelligence et l'instruction qu'il avait
acquise, l'ex-bandit de l'Etna tait trop moine et trop Sicilien pour
n'y pas ajouter foi jusqu' un certain point; dites que, depuis ce
moment l, ni l'intendant du palais de Castro-Reale, ni aucun habitant
du pays de Palerme n'a jamais revu le prince de Castro-Reale. Il y
avait, au bout de cette galerie, un pont-levis qu'on l'entendit
franchir, et, comme on trouva son chapeau  plumes flottant sur l'eau,
on prsuma qu'il s'y tait noy, bien qu'on chercht vainement son
corps.

--Mais la leon eut un effet plus salutaire, ajouta le marquis. Il
s'enfuit dans la montagne, y organisa des partisans, et y combattit dix
ans pour sauver ou du moins venger son pays. Fausse ou vraie, l'aventure
eut cours assez longtemps, et le nouveau possesseur de Castro-Reale y
crut, au point de ne vouloir pas garder ces terribles portraits de
famille et de mes les envoyer sur-le-champ.

--Je ne sais si l'histoire est bien certaine, reprit Fra-Angelo. Je n'ai
jamais os le demander au prince; mais il est certain que la rsolution
qu'il prit de se faire partisan lui vint dans le manoir de ses anctres,
la dernire fois qu'il alla le visiter. Il est certain aussi qu'il y
prouva de violentes motions, et qu'il n'aimait point qu'on lui parlt
de ses aeux. Il est certain encore que sa raison n'a jamais t bien
saine depuis ce moment-l, et que, souvent, je l'ai entendu qui disait
dans ses jours de chagrin: Ah! j'aurais d me brler la cervelle en
franchissant le pont-levis de mon chteau pour la dernire fois.

--Voil certainement, dit Michel, tout ce qu'il y a de vrai dans ce
conte fantastique. N'importe! Quoiqu'il n'y ait pas la moindre relation
entre ces personnages illustres et mon humble naissance, et bien que je
ne sache pas avoir  me rien reprocher vis--vis d'eux, je serais un peu
mu, ce me semble, s'il me fallait passer la nuit, seul, dans cette
galerie.

--Moi, dit Pier-Angelo sans fausse honte, je ne crois pas un mot de
l'histoire; et pourtant monsieur le marquis me donnerait sa fortune, et
son palais avec, que je n'en voudrais pas  la condition de rester seul
une heure, aprs le soleil couch, avec madame l'abbesse, monseigneur le
grand-justicier, et tous les illustres militaires et religieux qui sont
ici. Les domestiques ont plus d'une fois essay de m'y enfermer pour se
divertir; mais je ne m'y laissais pas prendre, car j'aurais plutt saut
par les fentres.

--Et que conclurons-nous de la noblesse  propos de tout cela? dit
Michel en s'adressant au marquis.

--Nous en conclurons, mon enfant, rpondit M. de la Serra, que la
noblesse privilgie est une injustice, mais que les traditions et les
souvenirs de famille ont beaucoup de force, de posie et d'utilit. En
France, on a cd  un beau mouvement en invitant la noblesse  brler
ses titres, et elle a accompli un devoir de savoir-vivre et de bon got
en consommant l'holocauste; mais, ensuite, on a bris des tombes, exhum
des cadavres, insult jusqu' l'image du Christ, comme si l'asile des
morts n'tait pas sacr, et comme si le fils de Marie tait le patron
des grands seigneurs et non celui des pauvres et des petits. Je pardonne
 tous les dlires de cette rvolution, et je les comprends peut-tre
mieux que ceux qui vous en ont parl, mon jeune ami; mais je sais aussi
qu'elle n'a pas t une philosophie bien complte et bien profonde, et
que, par rapport  l'ide de noblesse, comme par rapport  toutes les
autres ides, elle a su dtruire plus qu'difier, draciner mieux que
semer. Laissez-moi vous dire encore un mot  ce sujet, et nous irons
prendre des glaces au grand air, car je crains que tous ces trpasss ne
vous ennuient et ne vous attristent.




XXXVII.

BIANCA.


--Tenez, Michel, poursuivit M. de la Serra en prenant la main de
Pier-Angelo dans sa main droite et celle de Fra-Angelo dans sa main
gauche: tous les hommes sont nobles! Et je parierais ma tte que la
famille Lavoratori vaut celle de Castro-Reale. Si l'on juge des morts
d'aprs les vivants, voici, certes, deux hommes qui ont d avoir pour
anctres des gens de bien, des hommes de tte et de coeur, tandis que le
_Destatore_, mlange de grandes qualits et de dfauts dplorables, tour
 tour prince et bandit, dvot repentant et suicid dsespr, a,
certes, donn bien des dmentis formels  la noblesse des fiers
personnages dont l'effigie nous entoure. Si vous tes riche un jour,
Michel, vous commencerez une galerie de famille sans vous en apercevoir,
car vous peindrez ces deux belles ttes de votre pre et de votre oncle,
et vous ne les vendrez jamais.

--Et celle de sa soeur! s'cria Pier-Angelo, il ne l'oubliera pas non
plus, car elle servira de preuve, un jour, que notre gnration n'tait
pas dsagrable  voir.

--Eh bien, ne trouvez-vous pas, reprit le marquis en s'adressant
toujours  Michel, qu'il y a pour vous une chose, bien regrettable?
C'est que vous n'ayez pas le portrait et que vous ne sachiez pas
l'histoire du pre de votre pre et de votre oncle?

--C'tait un brave homme! s'cria Pier-Angelo; il avait servi comme
soldat, il fut ensuite bon ouvrier, et je l'ai connu bon pre.

--Et son frre tait moine comme moi, dit Fra-Angelo. Il fut pieux et
sage; son souvenir m'a beaucoup influenc quand j'hsitais  prendre le
froc.

--Voyez l'influence des souvenirs de famille! dit le marquis. Mais votre
grand-pre et votre grand-oncle, mes amis, qu'taient-ils?

--Quant  mon grand-oncle, rpondit Pier-Angelo, je ne sais s'il a
jamais exist. Mais mon grand-pre tait paysan.

--Comment vcut-il?

--On me l'a dit dans mon enfance probablement, mais je ne m'en souviens
pas.

--Et votre bisaeul?

--Je n'en ai jamais entendu parler.

--Ni moi non plus, rpondit Fra-Angelo; j'ai quelque vague souvenir que
nous avons eu un trisaeul marin, et des plus braves. Mais son nom m'a
chapp. Le nom de Lavoratori ne date pour nous que de deux gnrations.
C'est un sobriquet comme la plupart des noms plbiens. Il marque la
transition du mtier dans notre famille, lorsque, de paysan de la
montagne, notre grand-pre passa  l'emploi d'artisan de la ville. Notre
grand-pre s'appelait Montanari: c'tait un sobriquet aussi; son
grand-pre s'appelait autrement, sans doute. Mais l commence pour nous
la nuit ternelle, et notre gnalogie se plonge dans un oubli qui
quivaut au nant.

--Eh bien, reprit M. de la Serra, vous venez de rsumer toute l'histoire
du peuple dans l'exemple de votre ligne. Deux ou trois gnrations
sentent un lien entre elles; mais toutes celles qui ont prcd et
toutes celles qui suivront leur sont  jamais trangres. Est-ce que
vous trouvez cela juste et digne, mon cher Michel? N'est-ce pas une
sorte de barbarie, un tat sauvage, un mpris rvoltant de la race
humaine, que cet oubli complet du pass, cette insouciance de l'avenir,
et cette absence de solidarit pour les gnrations intermdiaires?

--Vous avez raison, et je vous comprends, monsieur le marquis, rpondit
Michel. L'histoire de chaque famille est celle du genre humain, et
quiconque sait l'une sait l'autre. Certes, l'homme qui connat ses
aeux, et qui, ds l'enfance, puise dans l'examen de leurs existences
successives une srie d'exemples  suivre ou  viter, porte, pour ainsi
dire, la vie humaine plus intense et plus complte dans son sein que
celui qui ne se rattache qu' deux ou trois ombres vagues et
insaisissables du pass. C'est donc un grand privilge social que la
noblesse d'origine; si elle impose de grands devoirs, elle fournit en
principe de grandes lumires et de grands moyens. L'enfant qui pelle la
connaissance du bien et du mal dans des livres crits avec le propre
sang qui coule dans ses veines, et dans les traits de ces visages peints
qui lui retracent sa propre image comme des miroirs o il aime  se
retrouver lui-mme, devrait toujours tre un grand homme, ou au moins,
comme vous le disiez, un homme pris de la vraie grandeur, ce qui est
une vertu acquise  dfaut de vertu inne. Je comprends maintenant ce
qu'il y a de vrai et de bon dans ce principe d'hrdit qui rend les
gnrations solidaires les unes des autres. Ce qu'il y a de funeste, je
ne vous le rappellerai pas, vous le savez mieux que moi.

--Ce qu'il y a de funeste, je vais le dire moi-mme, reprit le marquis;
c'est que la noblesse soit une jouissance exclusive et que toutes les
familles humaines n'y aient point part; c'est que les distinctions
tablies reposent sur un faux principe, et que le paysan hros ne soit
pas illustr et inscrit dans l'histoire comme le hros patricien; c'est
que les vertus domestiques de l'artisan ne soient pas enregistres dans
un livre toujours ouvert  sa postrit; c'est que la vertueuse et
pauvre mre de famille, belle et chaste en vain, ne laisse pas son nom
et son image sur les murs de son pauvre rduit; c'est que ce rduit du
pauvre ne soit pas mme un refuge assur  ses descendants; c'est que
tous les hommes ne soient pas riches et libres, afin de pouvoir
consacrer des monuments, des penses et des oeuvres d'art  la religion
de leur pass; c'est enfin que l'histoire de la race humaine n'existe
pas, et ne se rattache qu' quelques noms sauvs de l'oubli, qu'on
appelle des noms illustres, sans songer qu' de certaines poques des
nations entires s'illustrrent sous l'influence du mme fait et de la
mme ide.

Qui nous dira les noms de tous les enthousiastes et de tous les coeurs
gnreux qui jetrent la bche ou la houlette pour aller combattre les
infidles? Tu as des anctres parmi ceux-l, sans doute, Pier-Angelo, et
tu n'en sais rien! Ceux de tous les moines sublimes qui prchrent la
loi de Dieu  de barbares populations? Tes oncles sont l aussi,
Fra-Angelo, et tu n'en sais rien non plus! Ah! mes amis, que de grands
coeurs teints  jamais, que de nobles actions ensevelies sans profit
pour les vivants d'aujourd'hui! Que cette nuit impntrable du pass est
triste et fatale pour le peuple, et que je souffre de songer que vous
tes issus probablement du sang des martyrs et des braves sans que vous
puissiez retrouver la moindre trace de leur passage sur vos sentiers!
Tandis que moi, qui ne vous vaux point, je puis apprendre de matre
Barbagallo quel oncle me naquit et me mourut ce mois-ci, il y a cinq
cents ans! Voyez! d'un ct l'abus extravagant de cette religion
patricienne, de l'autre l'horreur d'une tombe immense, qui dvore
ple-mle les os sacrs et les os impurs de la plbe! L'oubli est un
chtiment qui ne devrait frapper que les hommes pervers, et pourtant,
dans nos orgueilleuses familles, il ne frappe personne; tandis que dans
les vtres il envahit les plus grandes vertus! L'histoire est confisque
 notre profit, et vous autres, vous ne semblez pas tenir  l'histoire,
qui est votre ouvrage plus que le ntre, cependant!

--Eh bien, dit Michel mu des ides et des sentiments du marquis, vous
m'avez fait concevoir, pour la premire fois, l'ide de noblesse. Je la
plaais dans quelques personnalits glorieuses qu'il fallait isoler de
leur ligne. Maintenant, je conois des penses gnreuses et fires, se
succdant pour les gnrations, les rattachant les unes aux autres, et
tenant autant de compte des humbles vertus que des actions clatantes.
C'est juger comme Dieu pse, monsieur le marquis, et, si j'avais
l'honneur et le chagrin d'tre noble (car c'est un lourd fardeau pour
qui le comprend), je voudrais voir et penser comme vous!

--Je t'en remercie, rpondit M. de la Serra en lui prenant la main et en
l'emmenant sur la terrasse de son palais. Fra-Angelo et Pier-Angelo se
regardrent avec attendrissement; l'un et l'autre avaient compris toute
la porte des ides du marquis, et ils se sentaient grandis et fortifis
par ce nouvel aspect qu'il venait de donner  la vie collective et  la
vie individuelle. Quant  matre Barbagallo, il avait cout cela avec
un respect religieux, mais il n'y avait absolument rien compris; et il
s'en allait, se demandant  lui-mme comment on pouvait tre noble sans
palais, sans parchemins, sans armoiries, et surtout sans portraits de
famille. Il en conclut que la noblesse ne pouvait se passer de richesse:
merveilleuse dcouverte qui le fatigua beaucoup.

A ce moment-l, tandis que le bec d'un grand plican de bois dor qui
servait d'aiguille  une horloge monumentale, dans la galerie du palais
de la Serra, marquait quatre heures de l'aprs-midi, les cinq ou six
montres  rptition du Piccinino lui semblaient en retard, tant il
attendait impatiemment l'arrive de Mila. Il allait de la montre
anglaise  la montre de Genve, ddaignant la montre de Catane qu'il
aurait pu se procurer avec son argent (car les Catanais sont horlogers
comme les Genevois), et de celle qui tait entoure de brillants  celle
qui tait orne de rubis. Amateur de bijoux, il ne prlevait sur le
butin de ses hommes que les objets d'une qualit exquise. Personne ne
savait donc mieux l'heure que lui, qui savait si bien la mettre 
profit, et disposer avec mthode l'emploi du temps pour faire marcher
ensemble la vie d'tude et de recueillement, la vie d'aventures,
d'intrigues et de coups de main, enfin la vie de plaisir et de volupt
qu'il ne pouvait et ne voulait savourer qu'en cachette.

Ardent jusqu'au despotisme dans l'impatience, autant il aimait  faire
attendre les autres et  les inquiter par d'habiles lenteurs, autant il
tait incapable d'attendre lui-mme. Cette fois pourtant, il avait cd
 la ncessit de venir le premier au rendez-vous. Il ne pouvait compter
que Mila aurait le courage de l'attendre, et mme celui d'entrer chez
lui, s'il n'allait pas lui-mme  sa rencontre. Il y alla plus de dix
fois, et revint sur ses pas avec humeur, n'osant se hasarder hors du
chemin couvert qui bordait son jardin, et craignant, s'il rencontrait
quelqu'un, d'avoir l'air d'tre occup d'un dsir ou d'un projet
quelconque. La principale science de l'arrangement de sa vie consistait
 se montrer toujours calme et indiffrent aux gens paisibles, toujours
distrait et proccup aux gens affairs.

Enfin, lorsque Mila parut au haut du sentier vert qui descendait en
prcipice vers son verger, il tait vritablement en colre contre elle,
car elle tait en retard d'un quart d'heure, et, parmi les belles filles
de la montagne, grce au discernement ou aux sductions du Piccinino, il
n'en tait pas une qui, dans une affaire d'amour, l'et jamais laiss
venir au rendez-vous le premier. Le coeur sauvage du bandit tait donc
agit d'une sombre fureur; il oubliait qu'il n'avait point affaire  une
matresse, et il s'avana vers Mila d'un air imprieux, prit la bride de
sa monture, et, soulevant la jeune fille dans ses bras ds qu'elle fut
devant la porte du jardin, il la fit glisser  terre en serrant son beau
corps avec une sorte de violence.

Mais Mila, entr'ouvrant les plis de sa double mante de mousseline, et le
regardant avec surprise: Sommes-nous donc dj en danger, seigneur? lui
dit-elle, ou croyez-vous donc que je me sois fait suivre par quelqu'un?
Non, non! Voyez, je suis seule, je suis venue avec confiance, et vous
n'avez pas sujet d'tre mcontent de moi.

Le Piccinino rentra en lui-mme en regardant Mila. Elle avait mis
ingnument sa parure du dimanche pour se prsenter devant son
protecteur. Son corsage de velours pourpre laissait voir un second
corset bleu-ple, brod et lac avec got. Un lger rseau de fil d'or,
 la mode du pays, retenait sa splendide chevelure, et, pour prserver
sa figure et sa toilette de l'ardeur du soleil, elle s'tait couverte de
la _mantellina_, grand et lger voile blanc qui enveloppe la tte et
toute la personne, quand elle est jete avec art et porte avec aisance.
La vigoureuse mule du Piccinino, selle d'un sige plat en velours garni
de clous dors, sur lequel une femme pouvait facilement s'asseoir de
ct, tait haletante et enflamme, comme si elle et t fire d'avoir
port et sauv de tout pril une si belle amazone. On voyait bien,  son
flanc baign d'cume, que la petite Mila ne l'avait pas mnage, ou
qu'elle s'tait confie bravement  son ardeur. La course avait t
prilleuse pourtant: des artes de laves  gravir, des torrents 
traverser, des prcipices  ctoyer; la mule avait pris le plus court.
Elle avait grimp et saut comme une chvre. Mila, voyant sa force et
son adresse, n'avait pu, malgr son anxit, se dfendre de ce plaisir
mystrieux et violent que les femmes trouvent dans le danger. Elle tait
fire d'avoir senti le courage physique s'veiller en elle avec le
courage moral; et, tandis que le Piccinino admirait l'clat de ses yeux
et de ses joues animes par la course, elle, ne songeant qu'aux mrites
de la mule blanche, se retourna pour lui donner un baiser sur les
naseaux, en lui disant: Tu serais digne de porter le pape!

Le brigand ne put s'empcher de sourire, et il oublia sa colre.

--Chre enfant, dit-il, je suis heureux que ma bonne Bianca vous plaise,
et maintenant je crois qu'elle serait digne de manger dans une auge
d'or, comme le cheval d'un empereur romain. Mais venez vite, je ne
voudrais pas qu'on vous vt entrer ici.

Mila doubla le pas avec docilit, et, quand le bandit lui eut fait
traverser son jardin aprs en avoir ferm la porte  double tour, elle
se laissa conduire dans sa maison, dont la fracheur et la propret la
charmrent.

tes-vous donc ici chez vous, seigneur? demanda-t-elle au Piccinino.

--Non, rpondit-il. Nous sommes chez Carmelo Tomabene, comme je vous
l'ai dit; mais il est mon oblig et mon ami, et j'ai chez lui une
chambre o je me retire quelquefois, quand j'ai besoin de repos et de
solitude.

Il lui fit traverser la maison qui tait arrange et meuble
rustiquement, mais avec une apparence d'ordre, de solidit et de
salubrit qu'ont rarement les habitations des paysans enrichis. Au fond
de la galerie de ventilation qui traversait l'tage suprieur, il ouvrit
une double porte dont la seconde tait garnie de lames de fer, et
introduisit Mila dans cette tour tronque qu'il avait incorpore pour
ainsi dire  son habitation, et dans laquelle il s'tait mystrieusement
cr un boudoir dlicieux.

Aucune princesse n'en avait un plus riche, plus parfum et orn d'objets
plus rares. Aucun ouvrier n'y avait pourtant mis la main. Le Piccinino
avait lui-mme cach les murailles sous des toffes de soie d'Orient
broches d'or et d'argent. Le divan de satin jaune tait couvert d'une
grande peau de tigre royal dont la tte fit d'abord peur  la jeune
fille; mais elle se familiarisa bientt jusqu' toucher sa langue de
velours carlate, ses yeux d'mail, et  s'asseoir sur ses flancs rays
de noir. Puis elle promena ses regards blouis sur les armes brillantes,
sur les sabres turcs ornes de pierreries, sur les pipes  glands d'or,
sur les brle-parfums, sur les vases de Chine, sur ces mille objets d'un
got, d'un luxe, ou d'une tranget qui souriaient  son imagination,
comme les descriptions de palais enchants dont elle tait remplie.

C'est encore plus incomprhensible et plus beau que tout ce que j'ai vu
au palais Palmarosa, se disait-elle, et certainement ce prince-ci est
encore plus riche et plus illustre. C'est quelque prtendant  la
couronne de Sicile, qui vient travailler en secret  la chute du
gouvernement napolitain. Qu'et pens la pauvre fille, si elle et
connu la source de ce luxe de pirate?

Tandis qu'elle regardait toutes choses avec l'admiration nave d'un
enfant, le Piccinino, qui avait ferm la porte au verrou et baiss le
store chinois de la croise, se mit  regarder Mila avec une surprise
extrme. Il s'tait attendu  la ncessit de lui dbiter les plus
incroyables histoires, les plus audacieux mensonges, pour la dcider 
le suivre dans son repaire, et la facilit de son succs commenait dj
 l'en dgoter. Mila tait bien la plus belle crature qu'il et encore
jamais vue; mais sa tranquillit tait-elle de l'audace ou de la
stupidit? Une fille si dsirable pouvait-elle ignorer  ce point
l'motion que devaient produire ses charmes? Une fille si jeune
pouvait-elle braver un tte--tte de ce genre, sans prouver seulement
un moment de crainte et d'embarras?

Le Piccinino, remarquant qu'elle avait au doigt une fort belle bague, et
croyant suivre le fil de ses penses en observant la direction de ses
regards, lui dit en souriant: Vous aimez les bijoux, ma chre Mila, et,
comme toutes les jeunes filles, vous prfrez encore la parure  toutes
les choses de ce bas monde. Ma mre m'a laiss quelques joyaux de prix,
qui sont l dans cette cassette de lapis,  ct de vous. Voulez-vous
les regarder?

--S'il n'y a pas d'indiscrtion, je le veux bien, rpondit Mila.

Carmelo prit la cassette, la plaa sur les genoux de la jeune fille, et,
s'agenouillant lui-mme devant elle sur le bord de la peau de tigre, il
tala sous ses yeux une masse de colliers, de bagues, de chanes,
d'agrafes, entasss dans la cassette avec une sorte de mpris superbe
pour tant d'objets prcieux, dont les uns taient des chefs-d'oeuvre de
ciselure ancienne, les autres des trsors pour la beaut des pierres et
la grosseur des diamants.

Seigneur, dit la jeune fille en promenant ses doigts curieux sur toutes
ces richesses, tandis que le Piccinino attachait sur elle  bout portant
ses yeux secs et enflamms, vous n'avez pas assez de respect pour les
bijoux de madame votre mre. La mienne ne m'a laiss que quelques rubans
et une paire de ciseaux  branches d'argent, que je conserve comme des
reliques, et qui sont rangs et serrs dans mon armoire avec grand soin.
Si nous en avions le temps, avant l'arrive de ce maudit abb, je vous
mettrais cette cassette en ordre.

--Ne prenez pas cette peine, dit le Piccinino; d'ailleurs le temps nous
manquerait. Mais vous avez celui de puiser l tout ce qu'il vous plaira
de garder.

--Moi? dit Mila en riant et en replaant la cassette sur la table de
mosaque; qu'en ferais-je? Outre que j'aurais honte, moi, pauvre fileuse
de soie, de porter les bijoux d'une princesse, et que vous ne devez
donner ceux de votre mre qu' la femme qui sera votre fiance, je
serais fort embarrasse de tous ces joujoux incommodes. J'aime les
bijoux pour les voir, un peu aussi pour les toucher, comme les poules
retournent, dit-on, avec leurs pattes, ce qui brille par terre. Mais
j'aime mieux les voir au cou et aux bras d'une autre qu'aux miens. Je
trouverais cela si gnant, que si j'en possdais, je ne m'en servirais
jamais.

--Et le plaisir de possder, vous le comptez donc pour rien? dit le
bandit stupfait du rsultat de son preuve.

--Possder ce dont on n'a que faire me semble un grand embarras,
dit-elle; et,  moins que ce ne soit un dpt, je ne comprends pas qu'on
surcharge sa vie de ces niaiseries.

--Voici pourtant une belle bague! dit le Piccinino en lui baisant la
main.

--Oh! monseigneur, dit la jeune fille en retirant sa main d'un air
fch, tes-vous digne de baiser cette bague?... Pardon, si je vous
parle ainsi, mais c'est qu'elle n'est pas  moi, voyez-vous, et que je
dois la rendre ce soir  la princesse Agathe, qui m'avait charge de la
reprendre chez le bijoutier.

--Je parie, dit le Piccinino en examinant toujours Mila avec dfiance et
suspicion, que la princesse Agathe vous comble de prsents et que c'est
 cause de cela que vous ddaignez les miens!

--Je ne ddaigne rien ni personne, rpondit Mila; et quand la princesse
Agathe jette une aiguille  tapisserie ou un bout de soie, je les
ramasse et les garde comme des reliques. Mais si elle voulait me
combler de riches prsents, je la prierais de les garder pour ceux qui
en ont besoin. Je dois pourtant dire la vrit: elle m'a donn un beau
mdaillon o j'ai mis des cheveux de mon frre. Mais je le cache, car je
n'aimerais pas  me parer autrement que ma condition ne le comporte.

--Dites-moi, Mila, reprit le Piccinino aprs un instant de silence, vous
n'avez donc plus peur?

--Non, seigneur, rpondit-elle avec assurance; depuis que je vous ai
aperu dans le chemin, auprs de cette maison, la peur m'a quitte.
Jusque-l, je vous avoue que je tremblais fort, que je ne sais pas trop
comment j'ai fait la route, et que derrire chaque buisson je croyais
voir la tte de cet affreux abb. Quand j'ai vu que la bonne Bianca me
conduisait si loin, quand j'ai enfin aperu cette tour et ces arbres:
Mon Dieu! me disais-je, si mon protecteur n'avait pu s'y rendre! si ce
mchant abb, qui est capable de tout, l'avait fait prendre par les
_campieri_, ou assassiner en chemin, que deviendrais-je? Alors j'tais
pouvante, non pas seulement  cause de moi, mais parce que je vous
regarde comme notre ange gardien, et qu'il me semble que votre vie est
bien plus prcieuse que la mienne.

Le Piccinino, qui s'tait senti trs-froid, et quasi mcontent de Mila
depuis son arrive, prouva une lgre motion et s'assit  ses cts
sur la peau de tigre.




XXXVIII.

COUP DE MAIN.


Vous me portez donc un peu d'intrt sincre, vous, mon enfant? lui
dit-il en attachant sur elle ce dangereux regard dont il connaissait la
puissance.

--Sincre? oui, sur mon me, rpondit la jeune fille, et je vous le dois
bien, aprs celui que vous tmoignez  ma famille.

--Et vous pensez que votre famille est dans les mmes sentiments que
vous?

--Mais... comment pourrait-il en tre autrement?... Cependant, pour dire
la vrit, personne ne m'a parl de vous, et je ne sais point vos
secrets: on m'a traite comme une petite fille babillarde; mais vous me
rendez plus de justice, car vous voyez que je ne suis pas curieuse et
que je ne vous demande pas seulement qui vous tes.

--Et vous n'avez pas envie de le savoir? Ce n'est pas une manire de me
le demander?

--Non, monseigneur, je n'oserais vous faire de questions, et j'aime
mieux ne pas savoir ce que mes parents ont jug devoir me taire. C'est
ma fiert,  moi, de travailler avec vous  leur salut, sans vouloir
soulever le bandeau dont ils ont couvert mes yeux.

--C'est beau  vous, Mila, dit le Piccinino, qui commenait  se sentir
piqu de la grande tranquillit de cette jeune fille; c'est trop beau
peut-tre!

--Pourquoi et comment cela peut-il tre beau?

--Parce que vous bravez de grands dangers avec une imprudence sans
exemple.

--Quels dangers, seigneur? ne m'avez-vous pas promis devant Dieu que
vous me prserveriez de tout danger?

--De la part du vilain moine, je vous en rponds sur ma vie. Mais vous
n'en avez donc pas souponn d'autres?

--Si fait, dit Mila aprs avoir rflchi un instant. Vous avez prononc
 la fontaine un nom qui m'a fait grand'peur. Vous avez parl comme si
vous tiez li avec le Piccinino. Mais vous m'avez dit encore une fois,
ensuite: Viens sans crainte; et je suis venue. Non pas sans crainte,
je le confesse, tant que j'ai t seule sur les chemins. Quand je
sortirai d'ici, je crois bien que j'aurai peur encore; mais, tant que je
suis avec vous, je ne crains riens; je me sens trs-brave, et il me
semble que si on nous attaquait, j'aiderais  notre mutuelle dfense.

--Mme contre le Piccinino?

--Ah! cela, je n'en sais rien... Mais, mon Dieu! est-ce qu'il va venir?

--S'il venait ici, ce serait pour punir le moine et pour vous protger.
Pourquoi donc avez-vous si grand'peur de lui?

--Aprs tout, je n'en sais rien; mais chez nous, quand une jeune fille
s'en va seule par la campagne, on se moque d'elle, et on lui dit:
Prends garde au Piccinino!

--Vous pensez alors qu'il gorge les jeunes filles?

--Oui, seigneur, car on dit que l o il les mne, elles n'en reviennent
jamais, ou que si elles en reviennent, il vaudrait mieux pour elles d'y
tre restes.

--Ainsi, vous le hassez?

--Non, je ne le hais pas, parce qu'on dit qu'il fait beaucoup de mal aux
Napolitains, et que si on avait le courage de l'aider, il ferait
beaucoup de bien  son pays. Mais j'ai peur de lui, ce qui n'est pas la
mme chose.

--Et l'on vous a dit qu'il tait fort laid?

--Oui, parce qu'il a une grande barbe, et que je pense qu'il doit
ressembler au moine que je dteste. Mais ce moine, il ne vient donc pas?
Quand il sera venu, je pourrai m'en aller, n'est-ce pas, seigneur?

--Vous avez hte de partir, Mila? vous vous dplaisez donc beaucoup ici?

--Oh! nullement; mais j'aurais peur de m'en aller la nuit.

--Je vous reconduirai, moi.

--Vous tes bien bon, seigneur; je ne demande pas mieux, pourvu qu'on ne
vous voie pas. Mais cet abb Ninfo, est-ce que vous allez lui faire du
mal?

--Aucun mal. Je prsume que vous n'auriez pas de plaisir  l'entendre
crier?

--Dieu du ciel! je ne voudrais tre ni le tmoin ni la cause d'aucune
cruaut; mais si le Piccinino vient ici, je tremble qu'il n'y ait du
sang rpandu. Vous souriez, seigneur! dit Mila en plissant... Oh! j'ai
peur maintenant! Faites-moi partir aussitt que l'abb aura mis le pied
dans la maison.

--Mila, je vous jure que l'abb ne sera l'objet d'aucune cruaut de ma
part. Ds que je serai assur de sa personne, le Piccinino viendra et
l'emmnera prisonnier.

--Et c'est par l'ordre de madame Agathe que tout cela se fait?

--Vous devriez le savoir.

--En ce cas, je suis tranquille. Elle ne voudrait pas la mort du dernier
des hommes.

--Mila, vous tes bien misricordieuse, et je vous aurais crue plus
forte et plus fire. Ainsi, vous n'auriez pas le courage de tuer cet
homme s'il venait ici vous insulter?

--Pardon, seigneur, dit Mila en tirant de son sein un poignard que la
princesse avait donn la veille  Magnani, et dont elle avait trouv
moyen de s'emparer sans qu'il s'en aperut: de sang-froid, je ne
pourrais pas voir gorger un homme sans m'vanouir, je crois; mais
offense, je crois aussi que ma colre me mnerait loin.

--Ainsi, vous tiez arme en guerre, Mila? vous n'avez donc pas
confiance en moi?

--Comme en Dieu, seigneur; except que Dieu est partout, et qu'un
malheur imprvu pouvait vous empcher d'tre ici.

--Savez-vous que c'est fort brave de votre part, Mila, d'tre venue? et
que si on le savait...

--Eh bien! seigneur?

--Au lieu d'admirer votre hrosme, on blmerait votre imprudence.

--Il y a une chose que je sais fort bien, reprit Mila, avec une sorte
d'enjouement exalt; c'est que, si on me savait enferme ici, avec vous,
je serais perdue.

--Sans doute! la mdisance...

--La mdisance et la calomnie! Il n'en faut pas la moiti pour qu'une
jeune fille soit dcrie et avilie  tout jamais.

--Et vous avez compt qu'un mystre impntrable envelopperait  jamais
votre dmarche?

--J'ai compt sur votre discrtion, et j'ai mis le reste entre les mains
de Dieu. Je sais fort bien qu'il y a beaucoup de risques  courir; mais
ne m'avez-vous pas dit qu'il s'agissait de sauver la vie de mon pre et
l'honneur de madame Agathe?

--Et vous avez pouss le dvouement jusqu' compromettre le vtre sans
trop de regret?

--Compromettre dans l'opinion? j'aime encore mieux cela que de laisser
tuer et dshonorer ceux que j'aime. Victime pour victime, ne vaut-il pas
mieux que ce soit moi? Mais qu'est-ce  dire, seigneur? vous me parlez
singulirement; on dirait que vous me blmez d'avoir cru en vous, et de
faire ce que vous m'avez conseill?

--Non, Mila, je t'interroge; pardonne-moi si je veux te comprendre et te
connatre, afin de t'estimer autant que tu le mrites.

--A la bonne heure, je vous rpondrai toujours franchement.

--Eh bien! mon enfant, dites-moi tout. La pense ne vous est-elle pas
venue que je pourrais, moi, vous tendre un pige, et vous attirer ici
pour vous outrager, ou du moins pour chercher  vous sduire?

Mila regarda le Piccinino en face pour voir ce qui pouvait l'engager 
lui prsenter une semblable supposition. Si c'tait une manire de
l'prouver, elle la trouvait offensante; si c'tait une plaisanterie,
elle la trouvait de mauvais got de la part d'un homme qui lui
paraissait un tre suprieur et un personnage lev. C'tait le moment
dcisif pour elle et pour lui. Qu'elle et prouv la moindre terreur
(et elle n'tait pas femme  le cacher, comme la princesse Agathe), le
Piccinino s'enhardissait; car il savait que la peur est le commencement
de la faiblesse. Mais elle le regarda avec une hardiesse si franche, et
d'un air de mcontentement si brave, qu'il sentit enfin qu'il avait
affaire  un tre vritablement fort et sincre; et ds lors il n'eut
plus la moindre envie d'engager le combat. Il sentit qu'une lutte de
ruses avec une me si droite ne pouvait lui procurer que de la honte ou
du remords.

Eh bien! mon enfant, lui dit-il, en lui pressant la main d'une manire
amicale et simple, je vois que vous avez eu en moi une confiance qui
nous honore tous les deux. Voulez-vous me permettre de vous faire encore
une question? Avez-vous un amant?

--Un amant? non, seigneur, rpondit Mila en rougissant beaucoup; mais,
sans hsiter, elle ajouta: Je puis vous dire seulement qu'il y a un
homme que j'aime.

--O est-il maintenant?

--A Catane.

--Est-il riche, bien lev?

--Il a un noble coeur et deux bons bras.

--Et vous aime-t-il comme vous mritez de l'tre?

--Cela ne vous regarde pas, seigneur; je ne rpondrai plus rien  cette
question-l.

--Vous tes venue ici au risque de perdre son amour, pourtant!

--Hlas! vous le voyez bien, dit Mila en soupirant.

--O femmes! est-ce que vous vaudriez mieux que nous? dit le Piccinino
en se levant. Mais  peine eut-il jet un coup d'oeil dehors, qu'il prit
Mila par la main.

Voici l'abb! dit-il; suivez-moi: pourquoi tremblez-vous?

--Ce n'est pas de peur, rpondit-elle; c'est de rpugnance et de
dplaisir; mais je vous suis.

Ils gagnrent le jardin.

Vous ne me laisserez pas seule avec lui, seulement une minute? dit
Mila, au moment de franchir le seuil de la maison: s'il me donnait
seulement un baiser sur la main, je serais force de brler la place
avec un fer rouge.

--Et moi je serais forc de le tuer, rpondit le Piccinino.

Ils marchrent sous la tonnelle jusqu' un point o le berceau faisait
ouverture. L, le Piccinino se glissa derrire la treille et suivit
ainsi Mila jusqu' la porte du jardin. Rassure par sa prsence, elle
l'ouvrit, et fit signe  l'abb d'entrer.

Vous tes seule? lui dit-il en se htant d'entr'ouvrir son froc de
moine, pour se montrer galamment habill de noir, en abb musqu.

Elle ne lui rpondit qu'en disant: Entrez vite. A peine eut-elle
referm la porte, que le Piccinino se montra, et jamais on ne vit figure
plus dsappointe que celle de l'abb Ninfo. Pardon, seigneur, dit le
Piccinino, en prenant un air de simplicit qui tonna sa compagne; j'ai
su par ma cousine Mila que vous dsiriez voir mon pauvre jardin, et j'ai
voulu vous y faire entrer moi-mme. Excusez-moi, ce n'est qu'un jardin
de paysan; mais les arbres fruitiers sont si vieux et si beaux qu'on
vient de tous cts pour les voir. Malheureusement j'ai affaire, et il
faut que je m'en aille dans cinq minutes; mais ma cousine m'a promis de
vous faire les honneurs du logis, et je me retirerai si Votre Seigneurie
le permet, aussitt que je lui aurai offert le vin et les fruits.

--Ne vous gnez pas, brave homme! rpondit l'abb, rassur par ce
discours. Allez  vos affaires, et ne faites pas de crmonie. Allez,
allez vite, vous dis-je, je n'entends pas vous dranger.

--Je m'en irai ds que je vous verrai  table; Seigneur Dieu! vous
mourez de chaud. Nos chemins sont si durs! Venez  la maison, je vous
verserai le premier coup, et puis, je m'en irai, puisque votre
seigneurie veut bien y consentir.

--Mon cousin ne s'en ira pas tant que vous ne serez pas dans la maison,
dit Mila, obissant au regard d'intelligence du Piccinino.

L'abb, voyant qu'il ne se dbarrasserait de cet hte obsquieux qu'en
cdant  son dsir, traversa la tonnelle sans pouvoir adresser un mot ou
un regard  Mila: car le Piccinino, jouant toujours son rle de paysan
respectueux et d'hte empress, se plaa entre eux. L'abb fut introduit
dans une salle frache et sombre, o une collation tait servie. Mais,
au moment d'y entrer, le Piccinino dit  l'oreille de Mila: Laissez-moi
remplir votre verre, mais ne le respirez seulement pas.

Un moscatel couleur de topaze brillait dans un grand flacon plac dans
un vase de terre cuite rempli d'eau frache. L'abb, qui tait un peu
mu de la prsence du paysan, but sans hsiter, d'un seul trait, le
verre que celui-ci lui prsenta.

Maintenant, dit-il, partez vite, mon garon! Je ne me pardonnerais pas
de vous avoir fait manquer vos affaires.

--Mila, suis-moi, dit le Piccinino. Il faut fermer la porte aprs moi,
car les enfants entreraient pour me voler mes pches si le jardin
restait ouvert, ne ft-ce qu'un instant.

Mila ne se fit pas prier pour s'lancer sur les traces du Piccinino;
mais il n'alla pas plus loin que la porte de la salle, et, quand il
l'eut pousse derrire lui, il mit un doigt sur ses lvres, se retourna,
et resta l'oeil coll au trou de la serrure, dans une immobilit
complte. Aprs deux ou trois minutes, il se releva en disant tout haut:
C'est fini! Et il rouvrit la porte toute grande.

Mila vit l'abb, rouge et haletant, tendu sur le carreau.

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle, est-ce que vous l'avez empoisonn,
seigneur?

--Non, certes, rpondit Carmelo; car il se peut que nous ayons besoin
plus tard de ses paroles. Il n'est qu'endormi, le cher homme, mais
endormi trs-profondment.

--Oh! seigneur, ne parlez pas si haut: il nous voit, il nous entend! Il
a les yeux ouverts et fixs sur nous.

--Et pourtant, il ne sait qui nous sommes, il ne comprend plus rien. Que
lui sert de voir et d'entendre, puisque rien n'offre plus aucun sens 
sa pauvre cervelle? N'approche pas, Mila, si la vipre engourdie te fait
peur encore; moi, il faut que j'tudie encore un peu les effets de ce
narcotique. Ils varient suivant les individus.

Le Piccinino approcha tranquillement de l'abb, tandis que Mila,
stupfaite, restait sur le seuil et le suivait des yeux avec terreur. Il
toucha sa proie comme le loup flaire avant de dvorer. Il s'assura que
la tte et les mains passaient rapidement d'une chaleur intense  un
froid glacial, que la figure se dcolorait vite, que la respiration
devenait gale et faible.

[Illustration: Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers.
(Page 105.)]

C'est un bon rsultat, dit-il comme se parlant  lui-mme; et une si
faible dose! Je suis content de l'exprience. Cela est trs-prfrable 
des coups,  une lutte,  des cris touffs par un billon! n'est-ce pas
Mila? Une femme peut assister  cela sans attaque de nerfs? Voil les
moyens que j'aime, et, si on les connaissait bien, on n'en emploierait
jamais d'autres. Vous n'en parlerez pourtant jamais, Mila,
entendez-vous? car on en abuserait, et vous voyez que personne, non,
personne, ne pourrait s'en prserver. Si j'avais voulu vous endormir
comme cela, il n'et tenu qu' moi!... Accepteriez-vous maintenant un
verre d'eau de ma main, si je vous l'offrais?

--Oui, seigneur, je l'accepterais, rpondit Mila, qui prit ce dfi pour
une plaisanterie.--Il plaisante  propos de tout, se disait Mila. C'est
un esprit railleur comme Michel.

--Vous n'auriez donc pas plus de mfiance que ce pauvre abb? reprit le
Piccinino d'un ton distrait; car il tait occup  fouiller son dormeur
avec beaucoup de sang-froid.

--Vous m'avez dfendu de respirer seulement ce vin, rpondit Mila; donc
vous n'aviez pas envie de me jouer un mauvais tour!

--Ah! voici!... murmura le Piccinino, en prenant un portefeuille dans la
poche de l'abb. Ne vous impatientez pas, Mila; il faut que j'examine
cela.

Et, s'asseyant devant la table, il ouvrit le portefeuille et en tira
divers papiers dont il prit connaissance avec une promptitude calme.

Une dlation contre Marc-Antonio Ferrera!... un homme obscur; sans
doute un mari dont il voulait corrompre la femme! Tenez, Mila, voici mon
briquet  fumer. Voulez-vous allumer la lampe et brler a? Ce
Marc-Antonio ne se doute point que votre belle main le sauve de la
prison....

Et ceci? Ah! c'est plus significatif; un avis anonyme donn au
capitaine de la ville, que le marquis de la Serra ourdit une
conspiration contre le gouvernement! Le cher abb voulait carter le
Sigisbe de la princesse, ou l'occuper, tout au moins! L'imbcile! il
ne sait pas seulement contrefaire son criture! Au feu, Mila! ceci n'ira
point  son adresse.

[Illustration: Il rencontra une espce de brigadier de _campieri_. (Page
108.)]

Autre avis! continua le Piccinino en dpouillant toujours le
portefeuille. Misrable! il voulait faire saisir le brave champion qui
l'avait mis en relation avec le Piccinino! Ceci est  conserver.
Malacarne verra qu'il a bien fait de ne point se fier aux promesses de
ce drle, et, qu'il et t bien puni de ne point s'adresser  son chef!

Je m'tonne de ne rien trouver contre votre pre, Mila. Ah! si fait!
voil! Toutes les mesures de monsieur l'abb taient prises pour frapper
ce grand coup. Ce soir Pier-Angelo Lavoratori et..... Fra-Angelo
aussi!... Ah! tu comptais sans ton hte, ami! Tu ne savais pas que le
Piccinino ne laissera jamais toucher  cette tte rase! Que tu tais
donc mal inform! Mais, Mila, cet homme, dont on se faisait un monstre,
n'tait qu'un idiot, en vrit!

--Et de quoi accusait-il mon pre et mon oncle?

--De conspirer, toujours le mme refrain; c'est si us! Il y a une chose
qui m'tonne; c'est que la police s'meuve encore de ces vieilles
platitudes. La police est aussi stupide que les gens qui la poussent.

--Donnez, donnez, que je brle cela en conscience! s'cria Mila.

--En voici encore! qu'est-ce que c'est que... Antonio Magnani?

Mila ne rpondit pas; elle tendit la main pour saisir et brler cette
nouvelle dnonciation, avec tant de vivacit, que le Piccinino se
retourna, et vit son visage color d'une soudaine rougeur.

Je comprends, dit-il, en lui donnant le papier. Mais il aurait d
envoyer cette dnonciation avant d'oser vous faire la cour? Toujours
trop tard, toujours  ct, pauvre homme!.

Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers qui ne
mentionnaient que des noms inconnus, et que Mila fit brler sans les
regarder. Mais tout  coup il tressaillit et s'cria:

Tout de bon? Ceci entre ses mains? A la bonne heure! Je ne vous aurais
jamais cru capable de cette capture. Pardon! monsieur l'abb, dit-il en
mettant dans sa poche un papier plus volumineux que les autres, et en
adressant un salut ironique  l'tre misrable qui gisait  ses pieds,
la bouche entr'ouverte et l'oeil terne. Je vous rends mon estime jusqu'
un certain point. Vrai, je ne vous en croyais pas capable!

L'oeil de Ninfo parut s'animer. Il essaya de faire un mouvement, et une
sorte de rle s'exhala de sa poitrine.

Ah! est-ce que nous sommes encore l? dit le Piccinino en lui plaant
le gouleau du flacon narcotis dans la bouche. Ceci vous a rveill?
Ceci vous tenait plus au coeur que la belle Mila? En ce cas, vous ne
deviez pas songer  la galanterie et venir ici au lieu de courir aux
affaires! Dormez donc, Excellence, car, si vous comprenez, il vous
faudra mourir!

L'abb retomba sur le carreau, son regard vitreux resta attach comme
celui d'un cadavre sur la figure ironique du Piccinino.

Il a besoin de repos, dit ce dernier  Mila avec un cruel sourire; ne
le drangeons pas davantage.

Il alla fermer avec de grandes barres de fer cadenasses les solides
contrevents de la fentre, et sortit avec Mila, aprs avoir enferm
l'abb  double tour et mis la cl dans sa poche.




XXXIX.

IDYLLE.


Le Piccinino ramena sa jeune compagne dans le jardin, et, devenu tout 
coup pensif, il s'assit sur un banc, sans paratre se souvenir de sa
prsence. C'tait pourtant  elle qu'il pensait; et voici ce qu'il se
disait  lui-mme:

Laisser partir d'ici cette belle crature, aussi calme et aussi fire
qu'elle y est entre, ne sera-ce pas le fait d'un niais?

Oui, ce serait le fait d'un niais pour l'homme qui aurait rsolu sa
perte; mais moi, je n'ai voulu qu'essayer l'empire de mon regard et de
ma parole pour l'attirer dans ma cage, comme un bel oiseau qu'on aime 
regarder de prs, et auquel on donne ensuite la vole parce qu'on ne
veut pas qu'il meure.

Il y a toujours un peu de haine dans le dsir violent qu'une femme nous
inspire. (C'est toujours le Piccinino qui raisonne et rsume ses
impressions.) Car la victoire, en pareil cas, est affaire d'orgueil, et
il est impossible de lutter, mme en jouant, sans un peu de colre.

Mais il n'y a pas plus de haine que de dsir ou de dpit dans le
sentiment que cette enfant m'inspire. Elle n'a pas seulement l'ide
d'tre coquette avec moi; elle ne me craint pas; elle me regarde en face
sans rougir; elle n'est pas mue par ma prsence. Que j'abuse de son
isolement et de sa faiblesse, elle se dfendra peut-tre mal, mais elle
sortira d'ici toute en pleurs, et elle se tuera peut-tre, car il y en a
qui se tuent... Elle dtestera tout au moins mon souvenir et rougira de
m'avoir appartenu. Or, il ne faut pas qu'un homme comme moi soit
mpris. Il faut que les femmes qui ne le connaissent point le
craignent; il faut que celles qui le connaissent l'estiment ou le
dsirent: il faut que celles qui l'ont connu le regrettent.

Il y a, certes,  la limite de l'audace et de la violence, une ivresse
infinie, un sentiment complet de la victoire; mais c'est  la limite
seulement: une ligne au-del, et il n'y a plus que btise et brutalit.
Ds que la femme peut vous reprocher d'avoir employ la force, elle
rgne encore, bien que vaincue, et vous risquez de devenir son esclave,
pour avoir t son matre malgr elle. J'ai ou dire qu'il y avait eu
quelque chose de ce genre dans la vie de mon pre, bien que Fra-Angelo
n'ait pas voulu s'expliquer l-dessus. Mais tout le monde sait bien que
mon pre manquait de patience et qu'il s'enivrait. C'taient les folies
de son temps. On est plus civilis et plus habile aujourd'hui. Plus
moral? non; mais plus raffin, et plus fort par consquent.

Y aurait-il beaucoup de science et de mrite  obtenir de cette fille
ce qu'elle n'a pas encore accord  son amant? Elle est trop confiante
pour que la moiti du chemin ne soit pas facile. La moiti du chemin est
faite, d'ailleurs. Elle a t fascine par mes airs de vertu
chevaleresque. Elle est venue, elle est entre dans mon boudoir; elle
s'est assise  mes cts. Mais l'autre moiti n'est pas seulement
difficile, elle est impossible. Lui faire dsirer de me combattre et de
cder pour obtenir, voil ce qui n'entrera jamais dans son esprit. Si
elle tait  moi, je l'habillerais en petit garon et je l'emmnerais
avec moi  la chasse. Au besoin, elle chasserait au Napolitain comme
elle vient de chasser  l'abb. Elle serait vite aguerrie. Je l'aimerais
comme un page; je ne verrais point en elle une femme.

Eh bien! seigneur, dit Mila, un peu ennuye du long silence de son
hte, est-ce que vous attendez l'arrive du Piccinino? Est-ce que je ne
pourrais pas m'en aller,  prsent?

--Tu veux t'en aller? rpondit le Piccinino en la regardant d'un air
proccup.

--Pourquoi pas? vous avez men les choses si vite qu'il est encore de
bonne heure, et que je peux m'en retourner seule au grand jour. Je
n'aurai plus peur,  prsent que je sais o est l'abb, et combien il
est incapable de courir aprs moi.

--Tu ne veux donc pas que je t'accompagne, au moins jusqu' Bel-Passo?

--Il me parat bien inutile que vous vous drangiez.

--Eh bien, va, Mila; tu es libre, puisque tu es si presse de me
quitter, et que tu te trouves si mal avec moi.

--Non, seigneur, ne dites pas cela, rpondit ingnument la jeune fille.
Je suis trs-honore de me trouver avec vous, et, s'il n'y avait pas 
cela le danger que vous savez d'tre pie et faussement accuse,
j'aurais du plaisir  vous tenir compagnie; car vous me paraissez
triste, et je servirais, du moins,  vous distraire. Quelquefois madame
Agathe est triste aussi, et quand je veux la laisser seule, elle me dit:
Reste prs de moi, ma petite Mila; quand mme je ne te parle pas, ta
prsence me fait du bien.

--Madame Agathe est triste quelquefois? En savez-vous la cause?

--Non; mais j'ai dans l'ide qu'elle s'ennuie.

L-dessus, le Piccinino fit beaucoup de questions, auxquelles Mila
rpondit avec sa navet habituelle, mais sans vouloir ni pouvoir lui
apprendre autre chose que ce qu'il avait dj entendu dire:  savoir
qu'elle vivait dans la chastet, dans la retraite, qu'elle faisait de
bonnes oeuvres, qu'elle lisait beaucoup, qu'elle aimait les arts, et
qu'elle tait d'une douceur et d'une tranquillit voisine de l'apathie,
dans ses relations extrieures. Cependant la confiante Mila ajouta
qu'elle tait sre que sa chre princesse tait plus ardente et plus
dvoue dans ses affections qu'on ne le pensait; qu'elle l'avait vue
souvent s'mouvoir jusqu'aux larmes au rcit de quelque infortune, ou
seulement  celui de quelque navet touchante.

Par exemple! dit le Piccinino; cite-m'en un exemple?

--Eh bien! une fois, dit Mila, je lui racontais qu'il y a eu un temps o
nous tions bien pauvres,  Rome. Je n'avais alors que cinq ou six ans,
et comme nous avions  peine de quoi manger, je disais quelquefois  mon
frre Michel que je n'avais pas faim, afin qu'il manget ma part. Mais
Michel, s'tant dout de mon motif, se mit  dire, de son ct, qu'il
n'avait pas faim; si bien que souvent notre pain resta jusqu'au
lendemain, sans que nous voulussions convenir, l'un et l'autre, que nous
avions grande envie de le manger. Et cette crmonie fit que nous nous
rendions plus malheureux que nous ne l'tions rellement. Je racontais
cela en riant  la princesse; tout  coup je la vis fondre en larmes, et
elle me pressa contre son coeur en disant: Pauvres enfants! pauvres
chers enfants! Voyez, seigneur, si c'est l un coeur froid et un esprit
endormi, comme on veut bien le dire?

Le Piccinino prit le bras de Mila sous le sien et la promena dans son
jardin, tout en la faisant parler de la princesse. Toute son
imagination se reportait vers cette femme qui lui avait fait une
impression si vive, et il oublia compltement que Mila aussi avait
occup ses penses et troubl ses sens pendant une partie de la journe.

La bonne Mila, toujours persuade qu'elle parlait  un ami sincre,
s'abandonna au plaisir de louer celle qu'elle chrissait avec
enthousiasme, et _oublia qu'elle s'oubliait_, comme elle le dit
elle-mme, aprs une heure de promenade sous les magnifiques ombrages du
jardin de Nicolosi.

Le Piccinino avait le cerveau impressionnable et l'humeur mobile. Toute
sa vie tait tour  tour mditation et curiosit. L'entretien gracieux
et simple de cette jeune fille, la suavit de ses penses, l'lan
gnreux de ses affections, et je ne sais quoi de grand, de brave et
d'enjou qu'elle tenait de son pre et de son oncle, charmrent peu 
peu le bandit. Des perspectives nouvelles s'ouvraient devant lui, comme
si, d'un drame tourment et fatigant, il entrait dans une idylle riante
et paisible. Il avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre tout,
mme ce qui tait le plus oppos  ses instincts et  ses habitudes. Il
avait dvor les pomes de Byron. Il s'tait lev dans ses rves
jusqu' don Juan et jusqu' Lara; mais il avait lu aussi Ptrarque, il
le savait par coeur; et mme il avait souri, au lieu de biller, en
murmurant tout seul  voix basse les _concetti_ de l'_Aminta_ et du
_Pastor fido_. Il se sentit calm par ses panchements avec la petite
Mila, encore mieux qu'il ne l'tait d'ordinaire lorsqu'il lisait ces
purilits sentimentales pour apaiser les orages de sa volont.

Mais, enfin, le soleil baissait. Mila pensait  Magnani et demandait 
partir.

Eh bien, adieu, ma douce Mila, dit le Piccinino; mais, en te
reconduisant jusqu' la porte du jardin, je veux faire srieusement pour
toi ce que je n'ai jamais fait pour aucune femme que par intrt ou par
moquerie.

--Quoi donc, seigneur? dit Mila tonne.

--Je veux te faire un bouquet, un bouquet tout virginal, avec les fleurs
de mon jardin rpondit-il avec un sourire o, s'il entrait un peu de
raillerie, c'tait envers lui-mme seulement.

Mila trouva cette galanterie beaucoup moins surprenante qu'elle ne le
semblait au Piccinino. Il cueillit avec soin des roses blanches, des
myrtes, de la fleur d'oranger; il ta les pines des roses; il choisit
les plus belles fleurs; et, avec plus d'adresse et de got qu'il ne s'en
ft suppos  lui-mme, il fit un magnifique bouquet pour son aimable
htesse.

Ah! dit-il au moment de le lui offrir, n'oublions pas le cyclamen. Il
doit y en avoir dans ces gazons... Non, non, Mila, ne cherche pas; je
veux les cueillir moi-mme, pour que la princesse ait du plaisir 
respirer mon bouquet. Car tu lui diras qu'il vient de moi, et que c'est
la seule galanterie que je me sois permise avec toi, aprs un
tte--tte de deux heures dans ma maison.

--Vous ne me dfendez donc pas de dire  madame Agathe que je suis venue
ici?

--Tu le lui diras, Mila. Tu lui diras tout. Mais  elle seule,
entends-tu? Tu me le jures sur ton salut, car tu crois  cela, toi?

--Et vous, seigneur, est-ce que vous n'y croyez pas?

--Je crois, du moins, que je mriterais aujourd'hui d'aller en Paradis,
si je mourais tout de suite; car j'ai le coeur pur d'un petit enfant
depuis que tu es avec moi.

--Mais, si la princesse me demande qui vous tes, seigneur, et de qui je
lui parle, comment vous dsignerai-je pour qu'elle le devine?

--Tu lui diras ce que je veux que tu saches aussi, Mila... Mais il se
prsentera peut-tre des occasions, par la suite, o ma figure et mon
nom ne se trouveront plus d'accord. Alors, tu te tairas, et, au besoin,
tu feindras de ne m'avoir jamais vu; car, d'un mot, tu pourrais
m'envoyer  la mort.

--A Dieu ne plaise! s'cria Mila avec effusion. Ah! seigneur, comptez
sur ma prudence et sur ma discrtion comme si ma vie tait lie  la
vtre.

Eh bien! tu diras  la princesse que c'est Carmelo Tomabene qui l'a
dlivre de l'abb Ninfo, et qui t'a bais la main avec autant de
respect qu'il la baiserait  elle-mme.

--C'est  moi de vous baiser la main, seigneur, rpondit l'innocente
fille, en portant la main du bandit  ses lvres, dans la conviction que
c'tait au moins le fils d'un roi qui la traitait avec cette courtoisie
protectrice; car vous me trompez, ajouta-t-elle. Carmelo Tomabene est un
_villano_, et cette demeure n'est pas plus vtre que son nom. Vous
pourriez habiter un palais si vous le vouliez; mais vous vous cachez
pour des motifs politiques que je ne dois pas et que ne veux pas savoir.
J'ai dans l'ide que vous serez un jour roi de Sicile. Ah! que je
voudrais tre un homme, afin de me battre pour votre cause! car vous
ferez le bonheur de votre peuple, j'en suis certaine, moi!

La riante extravagance de Mila fit passer un clair de folie dans la
tte audacieuse du bandit. Il eut comme un instant de vertige et prouva
presque la mme motion que si elle et devin la vrit au lieu de
faire un rve.

Mais aussitt il clata d'un rire presque amer, qui ne dissipa point les
illusions de Mila; elle crut que c'tait un effort pour dtruire ses
soupons indiscrets, et elle lui demanda candidement pardon de ce qui
venait de lui chapper.

Mon enfant, rpondit-il en lui donnant un baiser au front et en
l'aidant  remonter sur sa mule blanche, la princesse Agathe te dira qui
je suis. Je te permets de le lui demander; mais, quand tu le sauras,
souviens-toi que tu es ma complice, ou qu'il faut m'envoyer  la
potence.

--J'irais plutt moi-mme! dit Mila en s'loignant et en lui montrant
qu'elle baisait respectueusement son bouquet.

Eh bien! se dit le Piccinino, voici la plus agrable et la plus
romanesque aventure de ma vie. J'ai jou au roi dguis, sans le savoir,
sans m'en donner la peine, sans avoir rien mdit ou prpar pour me
procurer cet amusement. Les plaisirs imprvus sont les seuls vrais,
dit-on; je commence  le croire. C'est peut-tre pour avoir trop
prmdit mes actions et trop arrang ma vie que j'ai trouv si souvent
l'ennui et le dgot au bout de mes entreprises. Charmante Mila! quelle
fleur de posie, quelle fracheur d'imagination dans ta jeune tte! Oh!
que n'es-tu un adolescent de mon sexe! que ne puis-je te garder prs de
moi sans te faire rien perdre de tes riantes chimres et de ta
bienfaisante puret! Je trouverais la douceur de la femme dans un
compagnon fidle, sans risquer d'inspirer ou de ressentir la passion qui
gte et envenime toutes les intimits! Mais de tels tres n'existent
pas. La femme ne peut manquer de devenir perfide, l'homme ne peut pas
cesser d'tre brutal. Ah! il m'a manqu, il me manquera toujours de
pouvoir aimer quelqu'un. Il m'et fallu rencontrer un esprit diffrent
de tous les autres, et encore plus diffrent de moi-mme... ce qui est
impossible!

Suis-je donc un caractre d'exception? se demandait encore le
Piccinino, en suivant des yeux la trace que les petits pieds de Mila
avaient laisse sur le sable de son jardin. Il me semble que oui, quand
je me compare aux montagnards avec lesquels je suis forc de vivre, et 
ces bandits que je dirige. Parmi eux, j'ai, dit-on, plus d'un frre. Ce
qui m'empche d'y croire, c'est qu'ils n'ont rien de moi. Les passions
qui servent de lien entre nous diffrent autant que les traits de nos
visages et les forces de nos corps. Ils aiment le butin pour convertir
en monnaie tout ce qui n'est pas monnaie; et moi, je n'aime que ce qui
est prcieux par la beaut ou la raret. Ce qu'ils peuvent acqurir, ils
le gardent par cupidit; moi, je le mnage par magnificence, afin de
pouvoir agir royalement avec eux dans l'occasion, et d'tendre mon
influence et mon pouvoir sur tout ce qui m'environne.

L'or n'est donc pour moi qu'un moyen, tandis que pour eux c'est le but.
Ils aiment les femmes comme des choses, et moi, hlas! je voudrais
pouvoir les aimer comme des tres! Ils sont enivrs par des actes de
violence qui me rpugnent, et dont je me sentirais humili, moi, qui
sais que je puis plaire, et qui n'ai jamais eu besoin de m'imposer. Non,
non! ils ne sont pas mes frres; s'ils sont les fils du _Destatore_, ils
sont les enfants de l'orgie et de son ge de dcadence morale. Moi, je
suis le fils de Castro-Reale; j'ai t engendr dans un jour de
lucidit. Ma mre n'a pas t viole comme les autres. Elle s'est
abandonne volontairement, et je suis le fruit du commerce de deux mes
libres, qui ne m'ont pas donn la vie malgr elles.

Mais, dans ce monde qui s'intitule la socit, et que j'appelle, moi,
le milieu lgal, n'y a-t-il pas beaucoup d'tres de l'un et de l'autre
sexe, avec lesquels je pourrais m'entendre pour chapper  cette
affreuse solitude de mes penses? N'y a-t-il pas des hommes intelligents
et dous de fines perceptions, dont je pourrais tre l'ami? N'y a-t-il
pas des femmes habiles et fires dont je pourrais tre l'amant, sans
tre forc de rire de la peine que je me serais donne pour les vaincre?
Enfin, suis-je condamn  ne jamais trouver d'motions dans cette vie
que j'ai embrasse comme la plus fconde en motions violentes? Me
faudra-t-il toujours dpenser des ressources d'imagination et de
savoir-faire infinies, pour arriver au pillage d'une barque sur les
rcifs de la cte, ou d'une caravane de voyageurs dans les dfils de la
montagne? Le tout pour conqurir beaucoup de petits objets de luxe,
quelques sommes d'argent, et le coeur de quelques Anglaises laides ou
folles, qui aiment les aventures de brigands comme un remde contre le
spleen?

Mais je me le suis ferm  jamais, ce monde o je pourrais trouver mes
gaux et mes semblables. Je n'y puis pntrer que par les portes
secrtes de l'intrigue, et, si je veux paratre au grand jour, c'est 
la condition d'y tre suivi par le mystre de mon pass; c'est--dire
par un arrt de mort toujours suspendu sur ma tte. Quitterai-je le
pays? C'est le seul peut-tre o la profession de bandit soit plus
prilleuse que dshonorante. Partout ailleurs, on me demandera la preuve
que j'ai toujours vcu dans le monde lgal: et, si je ne puis la
fournir, on m'assimilera  ce que ces nations ont de plus avili dans les
bourbiers obscurs de leur prtendue civilisation!

O Mila! que vous avez clair de douleurs et d'pouvantes ce coeur o
vous avez fait entrer un rayon de votre soleil!




XL.

DCEPTION.


Ainsi se tourmentait cet homme si dplac dans la vie par le contraste
de son intelligence avec sa position. La culture de l'esprit, qui
faisait ses dlices, faisait aussi son tourment. Ayant lu de tout sans
ordre et sans choix, les livres les plus pervers et les plus sublimes,
et se laissant successivement impressionner par tous, il tait aussi
savant dans le mal que dans le bien, et il arrivait insensiblement  ce
scepticisme qui ne croit plus  l'un ni  l'autre d'une manire absolue.

Il rentra dans sa maison pour y prendre quelques mesures relatives 
l'abb Ninfo, afin que, dans le cas imprvu o son domicile serait
envahi, rien n'y portt les traces de la violence. Il fit disparatre le
vin narcotis, et en plaa de pur dans la carafe, afin de pouvoir en
faire, au besoin, la feinte exprience sur lui-mme. Il jeta l'abb sur
un lit de repos, teignit la lampe qui brlait encore, et balaya les
cendres des papiers que Mila avait anantis. Personne n'entrait jamais
chez lui en son absence. Il n'avait point de serviteurs attitrs, et la
propret lgante qu'il maintenait lui-mme dans sa maison ne lui
cotait pas beaucoup de peine, puisqu'il n'y occupait que peu de pices,
dans lesquelles mme il n'entrait pas tous les jours. Il travaillait son
jardin, dans ses heures de loisir, pour entretenir ses forces, et pour
n'avoir pas l'air de droger  sa condition de paysan. Il avait appliqu
lui-mme  toutes les issues de son habitation un systme de clture
simple et solide qui pouvait rsister longtemps  des tentatives
d'effraction. Enfin, il lcha deux normes et affreux chiens de
montagne, espce de btes froces, qui ne connaissaient que lui, et qui
eussent infailliblement trangl le prisonnier, s'il et pu essayer de
s'chapper.

Toutes ces prcautions prises, le Piccinino alla se laver, se parfumer,
et, avant de se diriger vers la plaine, il se montra dans le village de
Nicolosi, o il tait fort considr de tous les habitants. Il causa en
latin, avec le cur, sous le berceau de vigne du presbytre. Il changea
des quolibets malicieux avec les jolies filles de l'endroit, qui
l'agaaient du seuil de leurs maisons. Il donna plusieurs consultations
d'affaires et d'agriculture  des gens senss qui apprciaient son
intelligence et ses lumires. Enfin, comme il sortait du village, il
rencontra une espce de brigadier de campieri avec lequel il fit route
quelque temps, et qui lui apprit que le Piccinino continuait  chapper
aux recherches de la police et de la brigade municipale.

Mila, impatiente de raconter tous ses secrets  la princesse, et de
profiter, pour en savoir le mot, de la permission de son mystrieux
prince, marchait aussi vite que le pouvait Bianca en descendant des
pentes rapides et dangereuses. Mila ne songeait point  la retenir; elle
aussi tait rveuse et absorbe. Les personnes trs-pures et trs calmes
doivent avoir remarqu que, lorsqu'elles communiquent leur disposition
d'esprit  des mes agites et troubles, leur propre srnit diminue
d'autant. Elles ne donnent qu' la condition de s'endetter un peu; car
la confiance est un change, et il n'est point de coeur si riche et si
fort qui ne risque quelque chose  la bienfaisance.

Peu  peu cependant, la belle Mila se sentit plus joyeuse qu'effraye.
La conversation du Piccinino avait laiss je ne sais quelle suave
musique dans ses oreilles, et le parfum de son bouquet l'entretenait
dans l'illusion qu'elle tait toujours dans ce beau jardin rustique,
sous l'ombrage des figuiers noirs et des pistachiers, foulant des tapis
de mousse sems de mauve, d'orchis et de fraxinelle, accrochant parfois
son voile aux alos et aux rameaux de smylax pineux, dont la main
empresse de son hte le dgageait avec une respectueuse galanterie.
Mila avait les gots simples de sa condition, joints  la posie
romanesque de son intelligence. Si les fontaines de marbre et les
statues de la villa Palmarosa la jetaient dans une extase rveuse, les
berceaux de vigne et les vieux pommiers sauvages du jardin de Carmelo
parlaient davantage  son coeur. Elle avait dj oubli le boudoir
oriental du bandit; elle ne s'y tait pas sentie  l'aise comme sous la
tonnelle. Il s'y tait montr ironique et froid presque tout le temps;
au lieu que, parmi les buissons fleuris et prs de la source argente,
il avait eu l'esprit naf et le coeur tendre.

D'o vient que cette jeune fille, qui venait de voir des choses si
bizarres ou si pnibles, le boudoir d'une reine dans la maison d'un
paysan, et la scne d'affreuse lthargie de l'abb Ninfo, ne se
souvenait plus de ce qui aurait d tant frapper son imagination? Cette
surprise et cette frayeur s'taient effaces comme un rve, et son
esprit restait absorb par un dernier tableau frais et pur, o elle ne
voyait plus que des fleurs, des gazons, des oiseaux babillant dans le
feuillage, et un beau jeune homme qui la guidait dans ce labyrinthe
enchant, en lui disant de douces et chastes paroles.

Lorsque Mila eut dpass la croix du _Destatore_, elle descendit de sa
monture, ainsi que, par prudence pour elle-mme, Carmelo le lui avait
recommand. Elle attacha les rnes  l'aron de la selle, et fit siffler
une branche aux oreilles de _Bianca_. L'intelligente bte bondit et
reprit au galop le chemin de Nicolosi, n'ayant besoin de personne pour
regagner son gte. Mila continua donc la route  pied, vitant
d'approcher de Mal-Passo: mais, par une vritable fatalit, Fra-Angelo
revenait en cet instant du palais de la Serra, et il regagnait son
couvent par un chemin dtourn, si bien que Mila se trouva face  face
avec lui.

La pauvrette essaya bien de croiser sa _mantellina_ et de marcher vite,
comme si elle ne voyait point son oncle.

D'o venez-vous, Mila? fut l'apostrophe qui l'arrta au passage, et
d'un ton qui ne souffrait pas d'hsitation.

--Ah! mon oncle, rpondit-elle en cartant son voile: je ne vous voyais
pas, j'avais le soleil dans les yeux.

--D'o venez-vous, Mila? rpta le moine sans daigner discuter la
vraisemblance de cette rponse.

--Eh bien! mon oncle, dit rsolument Mila, je ne vous ferai pas de
mensonge: je vous voyais fort bien.

--Je le sais; mais vous me direz d'o vous venez?

--Je viens du couvent, mon oncle... Je vous cherchais... et, ne vous y
trouvant point, je retournais  la ville.

--Qu'aviez-vous donc de si press  me dire, ma chre fille? Il faut que
ce soit bien important, pour que vous osiez courir seule ainsi la
campagne, contrairement  vos habitudes? Allons, rpondez donc! vous ne
dites rien! vous ne pouvez pas mentir, Mila!

--Si fait, mon oncle, si fait!... Je venais... Et elle s'arrta court,
tout perdue, car elle n'avait rien prpar pour cette rencontre, et
tout son esprit l'abandonnait.

--Vous perdez la tte, Mila, reprit le moine, car je vous dis que vous
ne savez pas mentir, et vous me rpondez: _Si fait!_ Grce au ciel, vous
n'y entendez rien. N'essayez donc pas, mon enfant, et dites-moi
franchement d'o vous venez-vous?

--Eh bien! mon oncle, je ne peux pas vous le dire.

--Oui-d! s'cria Fra-Angelo en fronant le sourcil. Je vous ordonne de
le dire, moi!

--Impossible, mon cher oncle, impossible, dit Mila en baissant la tte,
vermeille de honte, et les yeux pleins de larmes; car il lui tait bien
douloureux de voir, pour la premire fois, son digne oncle courrouc
contre elle.

--Alors, reprit Fra-Angelo, vous m'autorisez  croire que vous venez de
faire une dmarche insense, ou une mauvaise action!

--Ni l'une ni l'autre! s'cria Mila en relevant la tte. J'en prends
Dieu  tmoin!

--O Dieu! dit le moine d'un ton dsol, que vous me faites de mal en
parlant ainsi, Mila! seriez-vous capable de faire un faux serment?

--Non, mon oncle, non, jamais!

--Mentez  votre oncle, si bon vous semble, mais ne mentez pas  Dieu!

--Suis-je donc habitue  mentir! s'cria encore la jeune fille avec
fiert, et dois-je tre souponne par mon oncle, par l'homme qui me
connat si bien, et  l'estime duquel je tiens plus qu' ma vie?

--En ce cas, parle! rpondit Fra-Angelo en lui prenant le poignet d'une
manire qu'il crut engageante et paternelle, mais qui meurtrit le bras
de l'enfant et lui arracha un cri d'effroi. Pourquoi donc cette terreur?
reprit le moine stupfait. Ah! vous tes coupable, jeune fille; vous
venez de faire, non un pch, je ne puis le croire, mais une folie, ce
qui est le premier pas dans la mauvaise voie. S'il n'en tait pas ainsi,
vous ne reculeriez pas effraye devant moi; vous n'auriez pas essay de
me cacher votre visage en passant; vous n'auriez pas surtout essay de
mentir! Et maintenant, comme il est impossible que vous ayez un secret
innocent pour moi, vous ne refuseriez pas de vous expliquer.

--Eh bien, mon oncle, c'est pourtant un secret trs-innocent qu'il m'est
impossible de vous rvler. Ne m'interrogez plus. Je me laisserais tuer
plutt que de parler.

--Au moins, Mila, promettez-moi de le dire  votre pre, ce secret que
je ne dois pas savoir!

--Je ne vous promets pas cela; mais je vous jure que je le dirai  la
princesse Agathe.

--Certes, j'estime et je vnre la princesse Agathe, rpondit le moine;
mais je sais que les femmes ont entre elles une rare indulgence pour
certains carts de conduite, et que les femmes vertueuses ont d'autant
plus de tolrance qu'elles connaissent moins le mal. Je n'aime donc pas
que vous ayez  chercher un refuge contre la honte dans le sein de votre
amie, au lieu de pouvoir expliquer, la tte haute, votre conduite  vos
parents. Allez, Mila, je n'insiste pas davantage puisque vous m'avez
retir votre confiance; mais je vous plains de n'avoir pas le coeur pur
et tranquille, ce soir, comme vous l'aviez ce matin. Je plains mon frre
qui mettait en vous son orgueil et sa joie; je plains le vtre, qui
bientt sans doute aura  rpondre de votre conduite devant les hommes,
et qui se fera de mauvaises affaires s'il ne veut vous laisser insulter
 son bras. Malheur, malheur aux hommes d'une famille, quand les femmes,
qui en devraient garder l'honneur, comme les Vestales gardaient le feu
sacr, violent les lois de la prudence, de la pudeur et de la vrit.

Fra-Angelo passa outre, et la pauvre Mila resta atterre sous cette
maldiction,  genoux sur les pierres du chemin, la joue ple et le coeur
oppress de sanglots.

Hlas! se disait-elle, il me semblait jusqu'ici que ma conduite n'tait
pas seulement innocente, mais qu'elle tait courageuse et mritoire. Oh!
que les lois de la rserve et la ncessit d'une bonne renomme sont
donc rudes pour les femmes, puisque, lors mme qu'il s'agit de sauver sa
famille, il faut s'attendre au blme des tres qu'on aime le mieux!
Ai-je donc eu tort de me fier aux promesses du _prince_? Il pouvait me
tromper, il est vrai! Mais puisque sa conduite m'a prouv sa loyaut et
sa vertu, dois-je me reprocher d'avoir cru en lui? N'tait-ce pas la
divination de la vrit qui me poussait vers lui, et non une folle et
imprudente curiosit?

Elle reprit le chemin de la plaine; mais, tout en marchant, elle
interrogea svrement sa conscience, et quelques scrupules lui vinrent.
N'avait-elle pas t pousse par l'orgueil d'accomplir des choses
difficiles et prilleuses, dont on ne l'avait pas juge capable? Ne
s'tait-elle pas laisse influencer par la grce et la beaut de
l'inconnu, et aurait-elle eu autant de confiance dans un homme moins
jeune et moins loquent?

Mais qu'importe, aprs tout, se disait-elle. Quel mal ai-je fait, et
qu'aurait-on  me reprocher, si on avait eu les yeux sur moi? J'ai
risqu d'tre mconnue et calomnie, et certes c'est l une faute quand
on agit ainsi par gosme ou par coquetterie; mais quand on s'expose
pour sauver son pre et son frre!

Madame Agathe sera mon juge; elle me dira si j'ai bien ou mal fait, et
si elle et agi comme moi.

Mais que devint la pauvre Mila, lorsque, ds les premiers mots de son
rcit, la princesse l'interrompit en lui disant: O ma fille! c'tait le
Piccinino!

Mila essaya de se dbattre contre la ralit. Elle raconta qu'au dire de
tout le monde, le Piccinino tait court, trapu, mal fait, afflig d'une
laideur atroce, et qu'il avait la figure ombrage d'une chevelure et
d'une barbe touffues; tandis que l'tranger tait si lgant dans sa
petite taille, si gracieux et si noble dans ses manires!

Mon enfant, dit la princesse, il y a un faux Piccinino qui joue le rle
de son matre auprs des gens dont ce dernier se mfie, et qui le
jouerait au besoin en face des gendarmes et des juges, s'il tombait en
leur pouvoir. C'est une horrible et froce crature, qui ajoute, par la
terreur de son aspect,  celle que rpandent les expditions de la
bande. Mais le vrai Piccinino, celui qui s'intitule le _justicier
d'aventure_ et qui dirige toutes les oprations des brigands de la
montagne, celui qu'on ne connat point et qu'on saisirait sans pouvoir
constater qu'il ait jamais t le chef ou le complice de ces bandes,
c'est un beau jeune homme, instruit, loquent, libertin et rus: c'est
Carmelo Tomabene que vous avez vu  la fontaine.

Mila fut si interdite qu'elle faillit ne pas continuer son rcit.
Comment avouer qu'elle avait t la dupe d'un hypocrite, et qu'elle
s'tait mise  la merci d'un libertin? Elle confessa tout, cependant,
avec une sincrit complte, et, quand elle eut fini, elle se remit 
pleurer, en songeant aux dangers qu'elle avait courus et aux
suppositions dont elle serait l'objet, si le Piccinino venait  se
vanter de sa visite.

Mais Agathe, qui avait plus d'une fois trembl en l'coutant, et qui
s'tait promis de lui reprocher son imprudence, en lui dmontrant que le
Piccinino tait trop habile pour avoir eu rellement besoin de son
secours, fut dsarme par son chagrin naf, et la pressa contre son sein
pour la consoler. Ce qui la frappait d'ailleurs, au moins autant que la
tmrit de cette jeune fille, c'tait le courage physique et moral qui
l'avait inspire; c'tait sa rsolution de se tuer  la moindre
imminence d'une insulte; c'tait son dvouement sans bornes et sa
confiance gnreuse. Elle la remercia donc avec tendresse de ce qu'elle
avait t mue en partie par le dsir de la dlivrer d'un ennemi; et,
enfin, en recevant l'assurance que l'abb Ninfo tait bien entre les
mains du _justicier_; un autre sentiment de joie la domina tellement,
qu'elle baisa les mains de la petite Mila en l'appelant sa bonne fe et
son ange de salut.

Mila console et rconcilie avec elle-mme, la princesse, retrouvant
avec elle un clair de gaiet enfantine, lui proposa de faire une autre
toilette pour se rafrachir de son voyage, et d'aller ensuite surprendre
son pre et son frre chez le marquis. Nous irons  pied, lui dit-elle,
car c'est tout prs d'ici, en passant par nos jardins, et nous dnerons
ensemble auparavant. Si bien que nous aurons l'ombre et la brise de la
premire heure de nuit, et puis un compagnon de voyage sur lequel vous
ne comptez peut-tre pas, mais qui ne vous dplaira point, car il est de
vos amis.

--Nous verrons qui ce peut tre, dit en souriant Mila, qui devinait
fort bien, mais qui,  l'endroit de son secret de coeur, et pour cela
seulement, retrouvait toute la prudence de son esprit fminin.

Le repas et les prparatifs des deux amies prirent environ une heure;
aprs quoi la camriste vint dire  l'oreille de la princesse: Le jeune
homme d'hier soir, au fond du jardin, prs de la grille de l'Est.

C'est cela, dit la princesse entranant Mila; c'est notre chemin. Et
elles se mirent  courir  travers le parc, joyeuses et lgres; car
toutes deux renaissaient  l'esprance du bonheur.

Magnani se promenait mlancolique et absorb, attendant qu'on vnt
l'avertir d'entrer dans le palais, lorsque deux femmes voiles, sortant
des buissons de myrtes et d'orangers et accourant  lui, s'emparrent
chacune d'un de ses bras, et l'entranrent dans leur course foltre
sans lui rien dire. Il les reconnut bien, la princesse cependant plutt
que Mila, qui ne lui paraissait pas vtue comme de coutume sous sa mante
lgre; mais il se sentait trop mu pour parler, et il feignait
d'accepter cette plaisanterie gracieuse avec gaiet. Le sourire errait
sur ses lvres, mais le trouble tait dans son coeur, et s'il essayait de
se distraire de celui que lui causait Agathe, il ne retrouvait pas
beaucoup de calme en sentant Mila s'appuyer sur son bras.

Ce ne fut qu' l'entre du parc de la Serra que la princesse entr'ouvrit
son voile pour lui dire: Mon cher enfant, j'avais l'intention de causer
avec vous chez moi; mais l'impatience que j'prouve d'annoncer une bonne
nouvelle  nos amis, runis chez le marquis, m'a engage  vous y amener
avec nous. La soire tout entire nous appartient, et je vous parlerai
ici aussi bien qu'ailleurs. Mais avanons sans faire de bruit; on ne
nous attend pas, et je veux que nous les surprenions.

Le marquis et ses htes, aprs avoir longtemps caus, taient encore sur
la terrasse du palais  contempler l'horizon maritime embras par les
derniers rayons du soleil, tandis que les toiles s'allumaient au
znith. Michel coutait avec un vif intrt M. de la Serra, dont la
conversation tait instructive sans jamais cesser d'tre aimable et
naturelle. Quelle fut sa surprise, lorsqu'en se retournant il vit trois
personnes assises autour de la table charge de rafrachissements, qu'il
venait de quitter pour s'approcher de la balustrade, et que, dans ces
trois personnes, il reconnut Agathe, Mila et Magnani!

Il n'eut d'yeux d'abord que pour Agathe,  tel point qu'il reconnaissait
 peine sa soeur et son ami. La princesse tait cependant mise le plus
simplement du monde, d'une petite robe de soie gris de perle avec un
_guardaspalle_ de dentelle noire jet sur sa tte et sur ses paules.
Elle lui parut un peu moins jeune et moins frache qu'il ne l'avait vue
aux lumires. Mais, au bout d'un instant, la grce de ses manires, son
sourire candide, son regard pur et ingnu, la lui firent trouver plus
jeune et plus attrayante encore que le premier jour.

Vous tes tonn de voir ici votre chre enfant? dit-elle 
Pier-Angelo. Mais ne vous avait-elle pas dclar qu'elle ne dnerait
point seule? Et vous voyez! vous l'avez laisse  la maison, et, comme
la _Cenerentola_, elle vous parat au milieu de la fte resplendissante
de parure et de beaut. Quant  matre Magnani, c'est l'enchanteur qui
l'accompagne; mais comme nous n'avons point affaire ici  don Magnifico,
l'enchanteur ne fascinera pas ses yeux pour l'empcher de reconnatre sa
fille chrie. Cendrillon peut donc braver tous les regards.

En parlant ainsi, Agathe enleva le voile de Mila, qui parut
_resplendissante comme un soleil_; c'est le style de la lgende.

Michel regarda sa soeur. Elle tait radieuse de confiance et de gaiet.
La princesse lui avait mis une robe de soie rose vif et plusieurs rangs
de grosses perles fines autour du cou et des bras. Une couronne de
fleurs naturelles d'une beaut splendide et arranges avec un art exquis
ceignait sa tte brune sans cacher les trsors de sa chevelure. Ses
petits pieds taient chausss avec recherche, et ses jolis doigts
faisaient rouler et tinceler le riche ventail d'Agathe avec autant de
grce et de distinction qu'une _marchesina_. C'tait,  la fois, une
muse de la renaissance, une jeune patricienne et une belle fille du
Midi, brillante de sant, de noblesse et de posie.

Agathe la regardait d'un air d'orgueil maternel, et parlait d'elle avec
un tendre sourire  l'oreille de Pier-Angelo.

Michel observa ensuite Magnani. Ce dernier regardait tour  tour la
modeste princesse et la belle filandire du faubourg avec une motion
trange. Il ne comprenait pas plus que Michel dans quel rve bizarre et
enivrant il se trouvait lanc. Mais il est certain qu'il ne voyait plus
Mila qu' travers un reflet d'or et de feu man d'Agathe et projet sur
elle comme par magie.




XLI.

JALOUSIE ET RECONNAISSANCE.


La princesse attira le marquis et Pier-Angelo  l'cart pour leur dire
que l'abb tait entre les mains du Piccinino et qu'elle venait d'en
recevoir la nouvelle par un tmoin oculaire qu'il lui tait interdit de
nommer.

On apporta ensuite de nouveaux sorbets et on se remit  causer. Malgr
le trouble et la timidit de Magnani, malgr l'enivrement et les
distractions de Michel, la princesse et le marquis eurent bientt
tranquillis ces deux jeunes gens, grce  l'intelligente prvenance et
au grand art d'tre simple que possdent les gens bien levs quand le
fond du caractre rpond chez eux au charme du savoir-vivre. Ainsi,
Agathe sut interroger Michel  propos des choses qu'il savait et sentait
bien. De son ct, le jeune artiste fut ravi de la manire dont elle
comprenait l'art, et il grava dans sa mmoire plusieurs dfinitions
profondes qui lui chapprent plutt qu'elle ne les formula, tant il y
eut de naturel dans son expression. En s'adressant  lui elle semblait
le consulter plutt que l'instruire, et son regard, anim d'une
sympathie pntrante, semblait chercher, dans celui de Michel, la
sanction de ses opinions et de ses ides.

Magnani comprenait tout, et, s'il se hasardait rarement  prendre la
parole, il tait facile de lire dans sa physionomie intelligente que
rien de ce qu'on disait ne dpassait la porte de son esprit. Ce jeune
homme avait d'heureuses facults qui seraient peut-tre restes incultes
sans sa passion romanesque. Ds le jour o il s'tait pris de la
princesse, il n'avait cess d'occuper une partie de ses loisirs  lire
et  s'instruire dans l'tude des oeuvres d'art qu'il avait pu
contempler. Il avait employ ses vacances, que les artisans appellent la
_morte-saison_,  parcourir  pied la Sicile et  voir les richesses que
l'antiquit a semes sur cette terre, si belle d'ailleurs par elle-mme.
Tout en se disant qu'il tait rsolu  rester humble et obscur, et en se
persuadant qu'il ne voulait pas droger  la rude simplicit de sa race,
il avait t pouss  s'clairer par un instinct irrsistible.

L'entretien, devenu gnral, fut plein d'abandon, de charme et mme
d'enjouement, grce aux saillies de Pier-Angelo et aux navets de Mila.
Mais ces navets furent si touchantes que, loin de faire souffrir
l'amour-propre de Michel en prsence de la princesse, elles lui firent
apparatre sous un jour nouveau les quinze ans de sa petite soeur. Il est
certain qu'il n'avait pas assez tenu compte de l'immense changement
qu'une anne de plus apporte dans les ides d'une jeune fille de cet
ge, lorsque, croyant encore avoir affaire  un enfant irrflchi et
craintif, il avait, d'un mot, cherch  ruiner toutes les esprances de
son coeur. Dans chaque parole que disait Mila il y avait pourtant un
progrs bien grand de l'intelligence et de la volont, et le contraste
de ce dveloppement de l'esprit avec l'inexprience, la candeur et
l'abandon de l'me, offrait un spectacle  la fois plaisant et
attendrissant. La princesse, avec ce tact dlicat que possdent seules
les femmes, faisait ressortir par ses rponses la charmante Mila, et
jamais Michel, ni Magnani, ni Pier-Angelo lui-mme, ne se fussent aviss
auparavant du plaisir qu'on pouvait goter  causer avec cette jeune
fille.

La lune monta, blanche comme l'argent, dans le ciel pur. Agathe proposa
une promenade dans les jardins. On partit ensemble; mais bientt la
princesse s'loigna avec Magnani, dont elle prit familirement le bras,
et ils se tinrent, pendant une demi-heure,  une telle distance de leurs
amis, que souvent mme Michel les perdit de vue.

Ce qu'Agathe put dire et confier au jeune artisan, pendant cette
promenade, qui parut si longue et si extraordinaire au jeune
Michel-Angelo, nous ne le dirons point ici; nous ne le dirons mme pas
du tout. Le lecteur le devinera en temps et lieu.

Mais Michel ne pouvait s'en faire la moindre ide, et il tait au
supplice. Il n'coutait plus le marquis, il avait besoin de contredire
et de tourmenter Mila. Il railla et blma tout bas sa toilette, et la
fit presque pleurer: si bien que la petite lui dit  l'oreille: Michel,
tu as toujours t jaloux, et tu l'es dans ce moment-ci.

--Et de quoi donc? rpondit-il avec amertume: de ta robe rose et de ton
collier de perles?

--Non pas, dit-elle, mais de ce que la princesse tmoigne de l'amiti et
de la confiance  ton ami. Oh! quand nous tions enfants, je me souviens
bien que tu boudais quand notre mre m'embrassait plus que toi!

Lorsque la princesse et Magnani vinrent les rejoindre, Agathe paraissait
calme et Magnani attendri. Pourtant sa noble figure tait plus srieuse
encore que de coutume, et Michel remarqua que ses manires avaient subi
un notable changement. Il ne paraissait plus prouver la moindre
confusion en prsence d'Agathe. Lorsqu'elle lui adressait la parole, la
rponse ne tremblait plus sur ses lvres, il ne dtournait plus ses
regards avec effroi, et, au lieu de cette angoisse terrible qu'il avait
montre auparavant, il tait calme, attentif et recueilli. On causa
encore quelques instants, puis la princesse se leva pour partir. Le
marquis lui offrit sa voiture. Elle la refusa. J'aime mieux m'en aller
 pied, par les sentiers, comme je suis venue, dit-elle; et, comme il me
faut un cavalier quoique nous n'ayons plus d'ennemis  craindre, je
prendrai le bras de Michel-Angelo....  moins qu'il ne me le refuse!
ajouta-t-elle avec un sourire tranquille en voyant l'motion du jeune
homme.

Michel ne sut rien rpondre; il s'inclina et offrit son bras. Une heure
plus tt il aurait t transport de joie. Maintenant, son orgueil
souffrait de recevoir en public une faveur que Magnani avait obtenue en
particulier et comme en secret.

Pier-Angelo partit de son ct avec sa fille,  laquelle Magnani
n'offrit point le bras. Tant de crmonie courtoise n'tait point dans
ses habitudes. Il affectait d'ignorer la politesse par haine pour
l'imitation; mais, au fond, il avait toujours des manires douces et des
formes bienveillantes. Au bout de dix pas, il se trouva si prs de Mila,
que, naturellement, pour l'aider  se diriger dans les ruelles obscures
du faubourg, il prit le coude arrondi de la jeune fille dans sa main, et
la guida ainsi, en la soutenant, jusque chez elle.

Michel tait parti cuirass dans sa fiert, accusant, _in petto_, la
princesse de caprice et de coquetterie, et bien rsolu  ne pas se
laisser blouir par ses avances. Cependant, il s'avouait  lui-mme
qu'il ne comprenait absolument rien au dpit qu'il ressentait contre
elle. Il tait forc de se dire qu'elle tait d'une incomparable bont,
et que si, en effet, elle tait l'oblige du vieux Pier-Angelo, elle
payait sa dette avec tous les trsors de sensibilit et de dlicatesse
que peut renfermer le coeur d'une femme.

Mais Michel ne pouvait oublier tous les problmes que son imagination
cherchait depuis deux jours  rsoudre; et la manire dont, en ce moment
mme, la princesse serrait son bras en marchant, comme une amante
passionne ou comme une personne nerveuse peu habitue  la marche, en
tait un nouveau que n'expliquait pas suffisamment la vraisemblance d'un
service rendu par son pre  la signora.

Il avana d'abord rsolument et en silence, se disant qu'il ne parlerait
point le premier, qu'il ne se sentirait point mu, qu'il n'oublierait
pas que le bras de Magnani avait pu tre press de la mme faon;
qu'enfin il se tiendrait sur ses gardes: car, ou la princesse Agathe
tait folle, ou elle cachait, sous les dehors de la vertu et de
l'abattement, une coquetterie insense.

Mais tous ces beaux projets chourent bientt. La rgion ombrage
qu'ils traversaient, parmi des terres cultives et plantes avec soin,
tait une suite de petits jardins appartenant  des artisans aiss ou 
des bourgeois de la ville. Un joli sentier ctoyait ces enclos, spars
seulement par des buissons, des rosiers ou des plates-bandes d'herbes
aromatiques.  et l des berceaux de vigne jetaient une ombre paisse
sur les pas de Michel. La lune ne lui prtait plus que des rayons
obliques et incertains. Mille parfums s'exhalaient de la campagne en
fleurs, et la mer bruissait au loin d'une voix amoureuse derrire les
collines. Les rossignols chantaient dans les jasmins. Quelques voix
humaines chantaient aussi  distance et dfiaient gaiement l'cho; mais
il n'y avait personne sur le sentier que suivaient Michel et Agathe. Les
petits jardins taient dserts. Michel se sentait oppress, sa marche se
ralentissait, son bras tremblait convulsivement. Une lgre brise
faisait flotter prs de son visage le voile de la princesse, et il
s'imaginait entendre des paroles mystrieuses se glisser  son oreille.
Il n'osait pas se retourner pour voir si c'tait le souffle d'une femme
ou celui de la nuit qui le caressait de si prs.

Mon cher Michel, lui dit la princesse d'un ton calme et confiant qui le
fit tomber du ciel en terre, je vous demande pardon; mais il faut que je
reprenne haleine. Je n'ai gure l'habitude de marcher, et je me sens
trs fatigue. Voici un banc sous une tonnelle de girofliers qui
m'invite  m'asseoir cinq minutes, et je ne pense pas que les
propritaires de ce petit jardin me fissent un crime d'en profiter s'ils
me voyaient.

Michel la conduisit au banc qu'elle lui dsignait, et, encore une fois
ramen  la raison, il s'loigna respectueusement de quelques pas pour
aller contempler une petite fontaine dont le doux gazouillement ne put
le distraire de sa rverie.

Oui, oui, c'tait un rve, ou bien c'est ma petite soeur Mila qui m'a
donn ce baiser. Elle est railleuse et foltre! elle et pu m'expliquer
le grand mystre du mdaillon, si je l'eusse interroge franchement et
srieusement. Sans doute il y a  tout cela une cause trs naturelle
dont je ne m'avise pas. N'en est-il pas toujours ainsi des causes
premires? La seule qu'on ne devine pas, c'est justement la plus simple.
Ah! si Mila savait avec quel danger elle se joue, et le mal dont elle
pourrait prserver ma raison en me disant la vrit!... Je la presserai
tellement demain qu'elle m'avouera tout!

[Illustration: Le Piccinino enjamber adroitement le mur. (Page 115.)]

Et pendant que Michel se parlait ainsi  lui-mme, l'eau cristalline
murmurait toujours dans l'troit bassin o tremblotait le spectre de la
lune. C'tait un petit monument de terre cuite, d'une navet classique,
qui panchait cette onde discrte; un Cupidon marin saisissant une
grosse carpe, dont la bouche lanait d'un pied de haut le filet d'eau
dans le rservoir. L'artisan qui avait excut cette figurine avait
voulu lui donner l'air mutin, mais il n'avait russi qu' donner aux
gros yeux de la carpe une expression de frocit grotesque. Michel
regardait ce groupe sans le voir, et c'tait en vain que la nuit se
faisait belle et parfume; lui, l'amant passionn de la nature, perdu
dans ses propres penses, lui refusait ce soir-l son hommage accoutum.

Et pourtant ce murmure de l'eau agissait sur son imagination sans qu'il
voult s'en rendre compte. Il lui rappelait une harmonie semblable, le
murmure timide et mlancolique dont la Naade de marbre remplissait la
grotte du palais Palmarosa en panchant son urne dans la conque; et les
dlices de son rve repassaient devant lui, et Michel et voulu pouvoir
s'endormir l pour retrouver son hallucination.

Mais quoi! se dit-il tout  coup, ne suis-je pas un novice bien
ridicule? Ne s'est-on pas arrt ici pour m'inviter  prolonger un
tte--tte brlant? Ce que j'ai pris pour une froide explication du
trouble qu'on prouvait, cette fatigue soudaine, cette fantaisie de
s'asseoir dans le jardin du premier venu, n'est-ce point un
encouragement  ma timidit farouche?

Il s'approcha vivement de la princesse, et se sentit enhardi par l'ombre
de la tonnelle. Le banc tait si petit, qu' moins de l'engager  lui
faire place, il ne pouvait s'asseoir  ses cts. Il s'assit sur
l'herbe, non pas prcisment  ses pieds, mais assez prs pour tre
bientt plus prs encore.

Eh bien, Michel, lui dit-elle avec une incroyable douceur dans la voix,
tes-vous donc fatigu, vous aussi?

[Illustration: Lequel de vous deux voudrait tuer son frre. (Page 119.)]

--Je suis bris, rpondit-il d'un ton mu qui fit tressaillir la
princesse.

--Quoi donc! seriez-vous malade, mon enfant? lui dit-elle en tendant
vers lui sa main qui rencontra, dans l'obscurit, la chevelure soyeuse
du jeune homme.

D'un bond il fut  ses genoux, la tte courbe et comme fascin sous
cette main qui ne le repoussait point, les lvres colles sur un pan de
cette flottante robe de soie qui ne pouvait rvler ses transports;
incertain, hors de lui, sans courage pour dclarer sa passion, sans
force pour y rsister.

Michel, s'cria la princesse en laissant retomber sa main sur le front
brlant du jeune fou, vous avez la fivre, mon enfant! votre tte
brle!... Oui, oui, ajouta-t-elle en touchant ses joues avec une tendre
sollicitude, vous avez eu trop de fatigue ces jours derniers; vous avez
veill deux nuits de suite, et quoique vous vous soyez jet quelques
heures ce matin sur votre lit, vous n'avez peut-tre pas dormi. Et moi,
je vous ai fait trop parler ce soir. Il faut rentrer. Partons; vous me
laisserez  la porte de mon parc; vous irez bien vite chez vous. Je
voulais vous dire quelque chose ce soir; mais je crains que vous ne
tombiez malade; quand vous serez tout  fait repos, demain peut-tre,
je vous parlerai.

Elle voulait se lever; mais Michel tait agenouill sur le bas de sa
robe. Il retenait contre son visage, il attirait  ses lvres cette
belle main qui ne se drobait point  ses caresses.

Non, non, s'cria imptueusement Michel, laissez-moi mourir ici. Je
sais bien que demain vous me chasserez  jamais de votre prsence; je
sais bien que je ne vous reverrai plus, maintenant que vous voyez ce qui
se passe en moi. Mais il est trop tard, et je deviens fou! Ah! ne
feignez pas de croire que je sois malade pour avoir travaill le jour et
veill la nuit! Ne soyez pas effraye de dcouvrir la vrit: c'est
votre faute, Madame, vous l'avez voulu! Pouvais-je rsister  tant de
joies? Agathe, repoussez-moi, maudissez-moi; mais demain, mais ce soir,
rendez-moi le baiser que j'ai rv dans la grotte de la Naade!

--Ah! Michel, s'cria la princesse avec un accent impossible  rendre,
tu l'as donc senti; tu m'as donc vue? tu sais donc tout? On te l'a dit,
ou tu l'as devin? C'est Dieu qui le veut. Et tu crains que je ne te
chasse? tu crains que je ne te maudisse? Oh! mon Dieu! est-ce possible!
Et ce qui se passe dans ton coeur ne te rvle-t-il pas l'amour dont le
mien est rempli?

En parlant ainsi, la belle Agathe jeta ses deux bras autour du cou de
Michel, et, attirant, sa tte contre son sein, elle la couvrit de
baisers ineffables.

Michel avait dix-huit ans, une me de feu, une organisation inquite et
dvorante, un grand orgueil, un esprit entreprenant. Toutefois, son me
tait pure comme son ge, et le bonheur le trouva chaste et
religieusement prostern. Toute sa jalousie, tous ses soupons
outrageants s'vanouirent. Il ne songea plus  se demander comment une
personne si austre et qui passait pour n'avoir jamais eu d'amant,
pouvait tout  coup,  la premire vue, s'prendre d'un enfant tel que
lui, et le lui dclarer avec un abandon si complet. Il ne sentit que la
joie d'tre aim, une reconnaissance enthousiaste et sans bornes, une
adoration fervente, aveugle. Des bras d'Agathe il tomba  ses pieds et
les couvrit de baisers passionns, presque dvots.

Non, non, pas  mes pieds, sur mon coeur! s'cria la princesse; et l'y
retenant longtemps avec une treinte exalte, elle fondit en larmes.

Ces larmes taient si vraies, elles avaient une si sainte loquence, que
Michel fut inond de sympathie. Son sein se gonfla et se brisa en
sanglots, une volupt divine effaa toute ide de volupt terrestre. Il
s'aperut que cette femme ne lui inspirait aucun dsir profane, qu'il
tait heureux et non agit dans ses bras, que mler ses larmes aux
siennes et se sentir aim d'elle tait un bonheur plus grand que tous
les transports que sa jeunesse avait rvs; qu'enfin il la respectait
jusqu' la crainte en la tenant presse sur son coeur, et que jamais,
entre elle et lui, il n'y aurait une pense que les anges ne pussent
lire en souriant.

Il sentit tout cela confusment sans doute, mais si profondment et
d'une faon tellement victorieuse, qu'Agathe ne se douta jamais du
mauvais mouvement de fatuit qui l'avait attir  ses pieds quelques
minutes auparavant.

Alors Agathe, levant vers le ciel ses beaux yeux humides, ple au clair
de la lune, et comme ravie dans une divine extase, s'cria avec
transport: O mon Dieu! que je te remercie! Voici le premier moment de
bonheur que tu me donnes; mais je ne me plains pas de l'avoir attendu si
longtemps: car il est si grand, si pur, si complet, qu'il efface et
rachte toutes les douleurs de ma vie!

Elle tait si belle, elle parlait avec un enthousiasme si sincre, que
Michel crut voir une sainte des anciens jours. O mon Dieu! mon Dieu!
dit-il d'une voix touffe, moi aussi je te bnis! qu'ai-je fait pour
mriter un semblable bonheur? tre aim d'elle! Oh! c'est un rve, je
crains de m'veiller!

--Non, ce n'est pas un rve, Michel, reprit la princesse en reportant
sur lui son regard inspir; c'est la seule ralit de ma vie, et ce sera
celle de toute la tienne. Dis-moi, quel autre tre que toi pouvais-je
aimer sur la terre? Jusqu'ici je n'ai fait que souffrir et languir;
mais,  prsent que tu es l, il me semble que j'tais ne pour les plus
grandes flicits humaines. Mon enfant, mon bien-aim, ma consolation
souveraine, mon seul amour! Oh! je ne puis plus parler, je ne saurais
rien te dire, la joie m'inonde et m'accable!...

--Non, non, ne parlons pas, s'cria Michel, aucune parole ne pourrait
rendre ce que j'prouve; et, grce au ciel, je ne comprends pas encore
toute l'tendue de mon bonheur, car, si je le comprenais, il me semble
que j'en mourrais!




XLII.

CONTRE-TEMPS.


Des pas qui se firent entendre  peu de distance les arrachrent, tous
les deux  cette enivrante divagation. La princesse se leva, un peu
effraye de l'approche de ces promeneurs, et, saisissant le bras de
Michel, elle reprit avec lui le chemin de sa villa. Elle marchait plus
vite qu'auparavant, soigneusement voile, mais appuye sur lui avec une
sainte volupt. Et lui, palpitant, perdu de joie, mais pntr d'un
respect immense, il osait  peine de temps en temps porter  ses lvres
la main d'Agathe qu'il tenait dans les siennes.

Ce ne fut qu'en apercevant devant lui la grille du jardin de la villa
qu'il recouvra la parole avec l'inquitude... Eh quoi! dj vous
quitter? dit-il; nous sparer si tt! C'est impossible! Je vais expirer
d'ivresse et de dsespoir.

--Il faut nous quitter ici, dit la princesse. Le temps n'est pas encore
venu o nous ne nous quitterons plus. Mais cet heureux jour luira
bientt pour nous. Sois tranquille, laisse-moi faire. Repose-toi sur moi
et sur ma tendresse infinie du soin de nous runir pour jamais.

--Est-ce possible? ce que j'entends est-il sorti de votre bouche? Ce
jour viendra! nous serons unis? nous ne nous quitterons jamais? Oh! ne
vous jouez pas de ma simplicit! Je n'ose pas croire  tant de bonheur,
et pourtant, quand c'est vous qui le dites, je ne peux pas douter!

--Doute plutt de la dure des toiles qui brillent sur nos ttes, doute
plutt de ta propre existence que de la force de mon me pour vaincre
ces obstacles qui te semblent si grands et qui me paraissent  moi si
petits dsormais! Ah! le jour o je n'aurai plus  craindre que le
monde, je me sentirai bien forte, va!

--Le monde! dit Michel, oui, j'y songe; j'avais oubli tout ce qui
n'tait pas vous et moi. Le monde vous reniera, le monde s'indignera
contre vous, et cela  cause de moi! Mon Dieu, pardonne-moi les lans
d'orgueil que j'ai ressentis! Je les dteste  prsent... Oh! que
personne ne le sache jamais, et que mon bonheur soit enseveli dans le
mystre! Je le veux ainsi, je ne souffrirai jamais que vous vous perdiez
pour l'amour de moi.

--Noble enfant! s'cria la princesse, rassure-toi; nous vaincrons
ensemble; mais je te remercie de ce mouvement de ton coeur. Oh! oui, tous
tes lans sont gnreux, je le sais. Je ne suis pas seulement heureuse,
je suis fire de toi!

Et elle prit  deux mains la tte de l'enfant pour l'embrasser encore.

Mais Michel crut entendre encore des pas  peu de distance, et la
crainte de compromettre cette femme si brave l'emporta sur le sentiment
de son bonheur. Nous pouvons tre surpris ou pis, lui dit-il: je suis
sr qu'on vient par ici. Fuyez! moi je me tiendrai cach dans ces
massifs jusqu' ce que ces curieux ou ces passants se soient loigns.
Mais  demain, n'est-ce pas?...

--Oh! certes,  demain, rpondit-elle. Viens ici ds le matin, comme
pour travailler, et monte jusqu' mon casino.

Elle le pressa encore dans ses bras, et, entrant dans le parc, elle
disparut derrire les arbres.

Le bruit qui s'tait fait entendre avait cess, comme si les gens qui
s'approchaient avaient chang de direction.

Michel resta longtemps immobile et comme priv de raison. Aprs tant
d'illusions charmantes, aprs tant d'efforts pour n'y point croire, il
retombait plus que jamais sous l'empire des songes, du moins il le
craignait. Il n'osait se croire veill, il avait peur de faire un pas,
un mouvement, qui dissipassent encore une fois le prestige, comme dans
la grotte de la Naade. Il ne pouvait se dcider  interroger la
ralit. La vraisemblance mme l'pouvantait. Comment et pourquoi Agathe
l'aimait-elle? A cela il ne trouvait point de rponse, et alors il
repoussait cette interrogation comme un blasphme. Elle m'aime, elle me
l'a dit! s'criait-il intrieurement. En douter serait un crime; si je
me mfiais de sa parole, je ne serais pas digne de son amour.

Et il se plongeait dans un ocan de dlices. Il levait ses penses vers
le ciel qui l'avait fait natre si heureux. Il se sentait capable des
plus grandes choses, puisqu'il tait jug digne des plus grandes joies.
Jamais il n'avait cru avec tant de ferveur  la bont divine, jamais il
ne s'tait senti si fier et si humble, si pieux et si brave.

Ah! pardonne-moi, mon Dieu, disait-il encore dans son coeur; jusqu' ce
jour je me croyais quelque chose. J'avais de l'orgueil, je
m'abandonnais  l'amour de moi-mme; et pourtant je n'tais pas aim!
C'est d'aujourd'hui seulement que j'existe. J'ai reu la vie, j'ai reu
une me, je suis homme! Mais je n'oublierai plus que, seul, je ne suis
rien, et que l'enthousiasme qui me possde, la puissance qui me dborde,
la chastet dont je sens aujourd'hui le prix, sont ns sous le souffle
de cette femme et ne vivent en moi que par elle. O jour de flicits
sans bornes! calme souverain, ambition assouvie sans gosme et sans
remords! Victoire enivrante qui laisse le coeur modeste et gnreux!
L'amour est tout cela, et plus encore. Que tu es bon, mon Dieu, de ne
m'avoir pas permis de le deviner d'avance, et que cette surprise
augmente l'ivresse d'une me au sortir de son propre nant!...

Il allait se retirer lentement lorsqu'il vit une forme noire glisser le
long du mur et disparatre dans les branches. Il se dissimula encore
plus dans l'ombre pour observer, et bientt il reconnut le Piccinino
sortant de son manteau qu'il jeta par-dessus le mur, afin de se disposer
 l'escalader plus lestement.

Tout le sang de Michel reflua vers son coeur, Carmelo tait-il attendu?
La princesse l'avait-elle autoris  confrer avec elle, n'importe 
quelle heure, et  s'introduire, n'importe par quel moyen? Il est vrai
qu'il avait  traiter avec elle de secrets d'importance, et que sa
manire la plus naturelle de marcher tant, comme il disait, le vol
d'oiseau, l'escalade nocturne rentrait, pour lui, dans les choses
naturelles. Il avait bien averti Agathe qu'il reviendrait peut tre
sonner  la grille de son parterre au moment o elle l'attendrait le
moins. Mais n'avait-elle pas eu tort de le lui permettre? Qui pouvait
deviner les intentions d'un homme comme le Piccinino? Agathe tait
seule; aurait-elle l'imprudence de lui ouvrir et de l'couter? Si elle
poussait  ce point la confiance, Michel ne pouvait se rsoudre  la
partager. Avait-elle compris que cet homme tait amoureux d'elle, ou
qu'il feignait de l'tre? Que s'taient-ils dit dans le parterre,
lorsque Michel et le marquis avaient assist  leur entretien sans
l'entendre?

Michel tombait du ciel en terre. Un violent accs de jalousie s'emparait
de lui, et, pour se donner le change, il essayait de se persuader qu'il
ne craignait que le danger d'une insulte pour sa dame bien-aime.
N'tait-il pas de son devoir de veiller  sa sret et de la protger
envers et contre tous?

Il ouvrit sans bruit la grille, dont il avait conserv la clef, ainsi
que celle du parterre, et il se glissa dans le parc, rsolu  observer
l'ennemi. Mais, aprs avoir vu le Piccinino enjamber adroitement le mur,
il lui fut impossible de retrouver aucune trace de lui.

Il se dirigea vers les rochers, et, s'tant bien assur qu'il n'y avait
personne devant lui, il se dcida  gravir l'escalier de laves, se
retournant  chaque instant pour voir si le Piccinino ne le suivait pas.
Le coeur lui battait bien fort, car une rencontre avec lui sur cet
escalier eut t dcisive. En le voyant l, le bandit aurait compris
qu'on l'avait tromp, que Michel tait l'amant d'Agathe, et quelle n'et
pas t sa fureur? Michel ne redoutait point une lutte sanglante pour
lui-mme; mais comment prvenir la vengeance de Carmelo contre Agathe,
s'il sortait vivant de cette rencontre?

Nanmoins Michel monta jusqu'en haut, et s'tant bien assur qu'il
n'tait pas suivi, il entra dans le parterre, le referma, et s'approcha
du boudoir d'Agathe. Cette pice tait claire, mais dserte. Une femme
de chambre vint au bout d'un instant teindre le lustre et s'loigna.
Tout rentra dans le silence et l'obscurit.

Jamais Michel n'avait t aux prises avec une plus violente anxit. Son
coeur battait  se rompre,  mesure que ce silence et cette incertitude
se prolongeaient. Que se passait-il dans les appartements d'Agathe? Sa
chambre  coucher tait situe derrire le boudoir; on y pntrait du
parterre par une courte galerie o une lampe brlait encore. Michel s'en
aperut en regardant  travers la serrure de la petite porte en bois
sculpt et armori. Peut-tre cette porte n'tait-elle pas ferme en
dedans? Michel essaya, et, ne rencontrant pas d'obstacle, il entra dans
le casino.

O allait-il et que voulait-il? Il ne le savait pas bien lui-mme. Il se
disait qu'il allait au secours d'Agathe menace par le Piccinino. Il ne
voulait pas se dire qu'il tait pouss par le dmon de la jalousie.

Il crut entendre parler dans la chambre d'Agathe. C'taient deux voix de
femme: ce pouvait tre la camriste rpondant  sa matresse; mais ce
pouvait tre aussi la voix douce et quasi fminine de Carmelo.

Michel resta irrsolu et tremblant. S'il retournait dans le parterre,
cette porte de la galerie serait sans doute bientt ferme par la
camriste, et alors, quel moyen de rentrer,  moins de casser une vitre
du boudoir, expdient qui ne pouvait convenir qu'au Piccinino, et auquel
Michel rpugnait naturellement?

Il lui semblait que des sicles s'taient couls depuis qu'il avait vu
le bandit escalader le mur; il n'y avait pourtant pas un quart d'heure;
mais on peut vivre des annes pendant une minute, et il se disait que,
puisque le Piccinino tardait tant  le suivre, apparemment il l'avait
prcd.

Tout  coup la porte de la chambre d'Agathe s'ouvrit, et Michel n'eut
que le temps de se dissimuler derrire le pidestal de la statue qui
portait la lampe. Ferme bien la porte du parterre, dit Agathe  sa
camriste qui sortait, mais laisse celle-ci ouverte; il fait
horriblement chaud chez moi.

La jeune fille rentra aprs avoir obi aux ordres de sa matresse.
Michel tait rassur, Agathe tait seule avec sa femme de chambre. Mais
il tait enferm, lui! et comment sortirait-il? ou comment
expliquerait-il sa prsence si on le dcouvrait ainsi cach  la porte
de la princesse?

Je dirai la vrit, pensa-t-il sans s'avouer  lui-mme que ce n'tait
que la moiti de la vrit. Je raconterai que j'ai vu le Piccinino
escalader le mur du parc, et que je suis venu pour dfendre celle que
j'adore contre un homme auquel je ne me fie point.

Mais il se promit d'attendre que la suivante se ft retire, car il ne
savait pas si elle avait la confiance entire de sa matresse, et si
elle n'incriminerait point cette marque de leur intimit.

Peu d'instants aprs, Agathe la congdia en effet; il se fit un bruit de
portes et de pas, comme si cette femme fermait toutes les issues en se
retirant. Ne voulant point tarder  se montrer, Michel entra rsolument
dans la chambre d'Agathe, mais il s'y trouva seul. Avant de se coucher,
la princesse tait entre dans son oratoire, et Michel l'apercevait,
agenouille sur un coussin de velours. Elle tait vtue d'une longue
robe blanche flottante; ses cheveux noirs tombaient jusqu' ses pieds,
en deux grosses nattes dont le poids et gn son sommeil si elle les
et gardes la nuit autour de sa tte. Un faible reflet de lampe sous un
globe bleutre l'clairait d'une lueur transparente et triste qui la
faisait ressembler  une ombre. Michel s'arrta saisi de crainte et de
respect.

Mais, comme il hsitait  interrompre sa prire et se demandait comment
il veillerait son attention sans l'effrayer, il entendit ouvrir la
porte de la petite galerie, et des pas, si lgers qu'il fallait
l'oreille d'un jaloux pour les distinguer, s'approcher de la chambre
d'Agathe. Michel n'eut que le temps de se jeter derrire le lit d'bne
sculpt et incrust de figurines d'ivoire. Ce lit n'tait pas coll  la
muraille comme les ntres, mais isol, comme il est d'usage dans les
pays chauds, et le pied tourn vers le centre de l'appartement. Entre le
mur et le dossier lev de ce meuble antique, il y avait donc assez de
place pour que Michel pt se tenir cach. Il n'osa se baisser, dans la
crainte d'agiter les rideaux de satin blanc brods en soie mate. Il
n'avait plus le temps de prendre beaucoup de prcautions. Le hasard le
servit, car, malgr le coup d'oeil rapide et curieux que le Piccinino
promena dans l'appartement, ce dernier ne vit aucun dsordre, aucun
mouvement qui pt trahir la prsence d'un homme arriv avant lui.

Il allait pourtant se livrer  une prudente perquisition lorsque la
princesse, avertie par le bruit lger de ses pas, se leva  demi en
disant: Est-ce toi, Nunziata?

Ne recevant pas de rponse, elle carta la portire qui lui cachait 
demi l'intrieur de sa chambre  coucher, et vit le Piccinino debout en
face d'elle. Elle se leva tout  fait et resta immobile de surprise et
d'effroi.

Mais, sachant bien qu'elle ne devait pas trahir sa pnible motion en
prsence d'un homme de ce caractre, elle garda le silence pour que sa
voix altre ne rvlt rien, et elle marcha vers lui, comme si elle
attendait qu'il lui expliqut son audacieuse visite.

Le Piccinino mit un genou en terre, et, lui prsentant un parchemin
pli:

Madame, dit-il, je savais que vous deviez tre dans une grande
inquitude  propos de cet acte important, et je n'ai pas voulu remettre
jusqu' demain pour vous le rapporter. Je suis venu ici dans la soire;
mais vous tiez absente, et j'ai d attendre que vous fussiez rentre.
Pardonnez si ma visite est un peu contraire aux convenances du monde o
vous vivez; mais Votre Altesse n'ignore pas que je suis forc d'agir en
toutes choses, et en cette occasion particulirement, avec le plus grand
secret.

--Seigneur capitaine, rpondit Agathe aprs avoir ouvert et regard le
parchemin, je savais que le testament de mon oncle avait t soustrait,
ce matin, au docteur Recuperati. Ce pauvre docteur est venu, tout hors
de lui, dans l'aprs-midi, pour me conter sa msaventure. Il ne pouvait
imaginer comment son portefeuille avait t enlev de sa poche, et il
accusait l'abb Ninfo. Je n'ai pas t inquite parce que je comptais
que, dans la journe, l'abb Ninfo aurait  vous rendre compte de son
larcin. J'ai donc rassur le docteur en l'engageant  ne rien dire et en
lui promettant que le testament serait bientt retrouv. Vous pouvez
bien croire que je ne lui ai pas laiss pressentir de quelle faon et
par quel moyen.

Maintenant, capitaine, il ne me convient pas d'avoir entre les mains un
acte que j'aurais l'air d'avoir soustrait par dfiance des intentions de
mon oncle ou de la loyaut du docteur. C'est vous qui le remettrez par
une voie indirecte, mais sre, au dpositaire qui l'avait accept, quand
le moment de le produire sera venu. Vous tes trop ingnieux pour ne pas
trouver cette voie sans vous trahir en aucune faon.

--Que je me charge encore de cela? Y songez-vous, Madame? dit le
Piccinino qui s'tait relev, et attendait avec impatience qu'on lui dt
de s'asseoir; mais Agathe lui parlait debout, comme quelqu'un qui
compte sur la prompte retraite de son interlocuteur; et il voulait, 
tout prix, prolonger l'entretien. Il souleva des difficults.

C'est impossible, dit-il, le cardinal a l'habitude de faire comprendre
par ses regards qu'il veut qu'on lui reprsente le testament, et cela,
il y songe tous les jours. Il est vrai, ajouta-t-il pour gagner du temps
et en appuyant sa main sur le dossier d'une chaise, comme un homme
trs-fatigu, il est vrai que le cardinal tant priv de son truchement,
l'abb Ninfo, il serait facile au docteur de feindre qu'il ne comprend
rien aux regards loquents de Son minence... D'autant plus, continua le
Piccinino en secouant un peu la chaise et en y appuyant son coude, que
la stupidit habituelle du docteur rendrait la chose
trs-vraisemblable... Mais, reprit-il en offrant la chaise d'un air
respectueux  la princesse pour qu'elle lui donnt l'exemple de
s'asseoir, le cardinal peut tre compris de quelque autre affid qui
mettrait le bon docteur au pied du mur en lui disant: Vous voyez bien
que Son minence veut voir le testament!

Et le Piccinino fit un geste gracieux pour lui montrer qu'il souffrait
de la voir debout devant lui.

Mais Agathe ne voulait pas comprendre, et surtout elle ne voulait pas
garder le testament, afin de n'avoir pas  remercier le Piccinino, dans
un moment pareil, en des termes qui l'eussent offens par trop de
rserve, ou encourag par trop d'effusion. Elle tenait  conserver son
attitude de fiert en l'accablant d'une confiance sans bornes 
l'endroit de ses intrts de fortune.

Non, capitaine, rpondit-elle toujours debout et matresse d'elle-mme,
le cardinal ne demandera plus  voir le testament, car son tat a bien
empir depuis vingt-quatre heures. Il semble que ce misrable Ninfo le
tnt dans un tat d'excitation qui prolongeait son existence, car,
depuis ce matin qu'il a disparu, mon oncle se livre  un repos d'esprit
bien voisin sans doute du repos de la tombe. Ses yeux sont teints, il
ne parat plus se soucier de rien autour de lui, il ne se proccupe pas
de l'absence de son familier, et le docteur est forc d'user des
ressources de l'art pour combattre une somnolence dont il craint de ne
pas voir le rveil.

--Le docteur Recuperati a toujours t inepte, reprit le Piccinino en
s'asseyant sur le bord d'une console et en laissant tomber son manteau 
ses pieds comme par mgarde. Je demande  Votre Altesse, ajouta-t-il en
croisant ses bras sur sa poitrine, si les prtendues lois de l'humanit
ne sont pas absurdes et fausses en pareil cas, comme presque toutes les
lois du respect humain et de la convenance hypocrite? Quel bien
procure-t-on  un moribond lorsqu'on essaie de le rappeler  la vie avec
la certitude qu'on n'y parviendra pas et qu'on ne fait que prolonger son
supplice en ce monde? Si j'tais  la place du docteur Recuperati, je me
dirais que Son minence a bien assez vcu. L'avis de tous les honntes
gens, et celui de Votre Altesse elle-mme, est certainement que cet
homme a trop vcu. Il serait bien temps de le laisser se reposer du
voyage fatigant de la vie, puisqu'il parat le dsirer pour sa part et
s'arranger commodment sur son oreiller pour son dernier somme... Je
demande pardon  Votre Altesse si je m'appuie sur ce meuble, mes jambes
se drobent sous moi tant j'ai couru aujourd'hui pour ses affaires, et
si je ne reprends haleine un instant, il me sera impossible de retourner
ce soir  Nicolosi.

Agathe fit signe au bandit qu'elle l'engageait  s'asseoir sur la chaise
qui tait reste entre eux; mais elle demeura debout pour lui faire
sentir qu'elle n'entendait point qu'il abust longtemps de la
permission.




XLIII.

CRISE.


Il me semble, dit la princesse en posant le testament auprs du
Piccinino sur la console, que nous sortons un peu de la question. Je
rends compte des faits  Votre Seigneurie. Mon oncle a peu d'instants 
vivre et ne pensera plus  son testament. Le jour de produire cet acte
est donc proche. Mais je souhaiterais que, ce moment venu, il se trouvt
dans les mains du docteur et non dans les miennes.

--C'est un scrupule fort noble, rpondit le Piccinino, d'un ton ferme
qui cachait son dpit; mais je le partage pour mon propre compte, et,
comme tout ce qui se passe d'trange et de mystrieux dans la contre
est toujours attribu au fantastique capitaine Piccinino, je souhaite,
moi, ne me mler en rien de cette restitution. Votre Seigneurie voudra
donc bien l'oprer comme elle le jugera convenable. Ce n'est pas moi qui
ai drob le testament. Je l'ai trouv sur le coupable, je le rapporte,
et je crois avoir assez fait pour qu'on ne m'accuse pas de tideur. Sans
aucun doute, la disparition de l'abb Ninfo ne tardera pas  tre
remarque, et le nom du Piccinino va tre en jeu dans les imaginations
populaires comme dans les cervelles sournoises des gens de police. De
l, de nouvelles recherches ajoutes  celles dont ma vritable
personnalit est l'objet, et auxquelles je n'ai chapp jusqu'ici que
par miracle. J'ai accept les risques de cette affaire; je tiens _le
monstre_ dans mes chanes; Votre Altesse est tranquille sur le sort de
ses amis et sur la libert de ses dmarches. Elle est en possession de
son titre  la fortune: veut-elle ma vie? Je suis prt  la donner cent
fois pour elle; mais qu'elle le dise et qu'elle ne me pousse point  ma
perte par des faux-fuyants sans me laisser la consolation de savoir que
je meurs pour elle.

Le Piccinino accentua ces dernires paroles de manire  empcher
Agathe d'viter plus longtemps des explications dlicates.

Capitaine, dit-elle en s'efforant de sourire, vous me jugez mal si
vous croyez que je veux me dlivrer du fardeau de la reconnaissance
envers vous. Ma rpugnance  reprendre cet acte, qui reprsente pour moi
la possession de grandes richesses, devrait vous prouver ma confiance en
vous et l'intention o je suis de vous laisser disposer vous-mme de
tout ce qui m'appartient.

--Je ne comprends pas, Madame, rpondit Carmelo en s'agitant sur sa
chaise. Vous avez donc cru que je venais  votre secours pour faire une
affaire, et rien de plus?

--Capitaine, reprit Agathe sans se laisser mouvoir par l'indignation
feinte ou relle du Piccinino, vous vous intitulez vous-mme, et avec
raison, le _justificier d'aventure_. C'est--dire que vous rendez la
justice suivant votre coeur et votre conscience, sans vous soucier des
lois officielles, qui sont fort souvent contraires  celles de la
justice naturelle et divine. Vous secourez les faibles, vous sauvez les
victimes, vous protgez ceux dont les sentiments et les opinions vous
paraissent mriter votre estime, contre ceux que vous regardez comme les
ennemis de votre pays et de l'humanit. Vous punissez les lches et vous
empchez l'accomplissement de leurs perfides desseins. Tout cela est une
mission que le monde lgal ne comprend pas toujours, mais dont je
connais le mrite srieux et la tournure hroque. Ai-je donc besoin de
vous tranquilliser sur l'estime que je fais de vous, et trouvez-vous que
j'aie manqu  vous la tmoigner?

Mais puisque le monde officiel renie votre intervention, et que, pour
la continuer, vous tes forc de vous crer par vous-mme des ressources
d'une certaine importance, il serait insens, il serait indiscret de
rclamer votre protection sans avoir song  vous offrir les moyens de
l'exercer et de l'tendre davantage. J'y avais song, moi, je le devais,
et je m'tais promis de ne point traiter avec vous comme avec un avocat
ordinaire, mais de vous laisser rgler vous-mme le prix de vos gnreux
et loyaux services. J'aurais cru vous faire injure en les taxant. A mes
yeux, ils sont inapprciables: c'est pourquoi, en vous offrant de puiser
 discrtion  une fortune princire, je serai encore oblige de compter
sur votre modestie et votre dsintressement pour me croire acquitte
avec vous.

--Ce sont l de bien flatteuses paroles, et le doux parler de Votre
Altesse me charmerait si j'tais dans les ides qu'elle me suppose. Mais
si elle daignait ne pas refuser de s'asseoir un instant pour m'entendre,
je pourrais lui expliquer les miennes sans craindre d'abuser de la
patience qu'elle m'accorde.

Allons! pensa Agathe en s'asseyant  quelque distance du Piccinino, la
persistance de cet homme est comme la destine, invitable.

J'aurai bientt dit, reprit le Piccinino avec un malin sourire,
lorsqu'il la vit enfin assise. Je fais mes affaires en faisant celles
des autres, cela est vrai; mais chacun entend les profits de la vie
comme il s'y sent port par la circonstance. Avec certaines gens, il n'y
a que de l'or  rclamer. Ce sont les cas vulgaires, le _courant_, comme
on dit, je crois. Mais avec certaines autres personnes, riches de plus
de qualits et de charmes encore que de ducats, l'homme intelligent
aspire  de plus dlicates rcompenses. La richesse matrielle d'une
personne comme la princesse Agathe est bien peu de chose en comparaison
des trsors de gnrosit et de sensibilit que son coeur renferme... Et
l'homme d'action qui s'est vou  la servir, s'il l'a fait avec une
certaine promptitude et un certain zle, n'est-il pas libre d'aspirer 
quelque jouissance plus noble que celle de puiser dans sa bourse? Oui,
certes, il est des joies morales plus leves et au prix desquelles
l'offre de votre fortune me satisfait si peu, qu'elle blesse mon
intelligence et mon coeur comme un affront.

Agathe commena  se sentir gagner par la peur, car le Piccinino s'tait
lev et s'approchait d'elle. Elle n'osait changer de place, elle
craignait de plir et de trembler; et pourtant, quelque brave qu'elle
ft, la figure et la voix de ce jeune homme lui faisaient un mal
affreux. Son costume, ses traits, ses manires, son organe, rveillaient
en elle un monde de souvenirs, et quelque effort qu'elle ft pour
l'lever au niveau de son estime et de sa gratitude, une aversion
invincible fermait son me  de tels sentiments. Elle avait si longtemps
refus  Fra-Angelo d'accepter cette intervention, que, certes, elle et
persist  ne jamais y recourir, si elle n'et t certaine que l'abb
Ninfo l'avait press de faire assassiner ou enlever Michel, en lui
montrant le testament comme moyen de rcompenser ses services.

Mais il tait trop tard. Le noble et naf capucin de Bel-Passo n'avait
pas prvu que son lve, qu'il s'tait habitu  regarder comme un
enfant, pourrait devenir amoureux d'une femme plus ge que lui de
quelques annes. Et pourtant quoi de plus facile  prvoir? Mais les
personnes qu'on respecte beaucoup n'ont pas d'ge. Pour Fra-Angelo, la
princesse de Palmarosa, sainte Agathe de Catane, et la madone, n'avaient
mme plus de sexe. Si quelqu'un et troubl son sommeil pour lui dire
qu'en cet instant Agathe courait de grands dangers auprs de son lve,
il se ft cri: Ah! le mchant enfant aura vu ses diamants! Et, tout en
se mettant en route pour voler au secours de la princesse, il se ft dit
encore que, d'un mot, elle pouvait le tenir  distance; mais ce mot,
Agathe prouvait une rpugnance insurmontable  le prononcer, et elle
esprait toujours n'tre pas force d'en venir l.

Je comprends fort bien, monsieur le capitaine, dit-elle avec une
froideur croissante, que vous me demandez mon estime pour toute
rcompense; mais je rpte que je vous l'ai prouve en cette occasion
mme, et je crois que votre fiert doit tre satisfaite.

--Oui, Madame, ma fiert; mais il ne s'agit pas de ma fiert seulement.
Vous ne la connaissez pas assez d'ailleurs pour en mesurer la porte et
pour savoir si elle n'est pas au-dessus de tous les sacrifices d'argent
que vous pourriez faire en ma faveur. Je ne veux pas de votre testament,
je ne veux y avoir jamais aucune part, entendez-vous bien?

Et il s'agenouilla devant elle, et prit sa main avec une nergie
farouche.

Agathe se leva, et, s'abandonnant  un mouvement d'indignation peut-tre
irrflchi, elle prit le testament sur la console. Puisqu'il en est
ainsi, dit-elle en essayant de le dchirer, autant vaut que cette
fortune ne soit ni  vous ni  moi; car c'est l le moindre service que
vous m'ayez rendu, capitaine; et, s'il n'et t li  un autre plus
important, je ne vous l'eusse jamais demand. Laissez-moi anantir ce
titre, et ensuite vous pourrez me demander une part lgitime dans mes
affectations, sans que je rougisse de vous couter.

Mais le parchemin rsista aux efforts de ses faibles mains, et le
Piccinino eut le temps de le lui ter et de le placer sous un gros bloc
de mosaque romaine qui ornait le dessus de la console et qu'elle aurait
eu encore plus de peine  soulever.

Laissons cela, dit-il en souriant, et n'y pensons plus. Supposons mme
que ce testament n'ait jamais exist; sachons bien qu'il ne peut pas
tre un lien entre nous, et que vous ne me devez rien, en change de
votre fortune. Je sais que vous tes assez riche dj pour vous passer
de ces millions; je sais aussi que, n'eussiez-vous rien, vous
n'accorderiez pas votre amiti pour un service d'argent que vous
comptiez payer avec de l'argent. J'admire votre fiert, Madame, je la
comprends et je suis fier de la comprendre. Ah! maintenant que cette
prosaque pense est carte de nos coeurs, je me sens bien plus heureux,
car j'espre! Je me sens aussi bien plus hardi, car l'amiti d'une femme
comme vous me parat si dsirable que je risquerais tout pour l'obtenir.

--Ne parlez pas encore d'amiti, dit Agathe en le repoussant, car il
commenait  toucher  ses longues tresses de cheveux et  les rouler
autour de son bras comme pour s'enchaner  elle; parlez de la
reconnaissance que je vous dois; elle est grande, je ne la renierai
jamais, et je vous la prouverai dans l'occasion, malgr vous, s'il le
faut. Le service que vous m'avez rendu vous en assure d'autres de ma
part, et un jour nous serons quittes! Mais l'amiti suppose une mutuelle
sympathie, et, pour obtenir la mienne, il faut l'acqurir et la mriter.

--Que faut-il faire? s'cria le Piccinino avec feu. Parlez! oh! je vous
en supplie, dites-moi ce qu'il faut faire pour tre aim de vous!

--Me respecter au fond de votre coeur, lui rpondit-elle, et ne pas
m'approcher avec ces yeux hardis et ce sourire de satisfaction qui
m'offensent.

En la voyant si haute et si froide, le Piccinino eut du dpit; mais il
savait que le dpit est un mauvais conseiller. Il voulait plaire, et il
se domina.

Vous ne me comprenez pas, lui dit-il en la ramenant  sa place, et en
s'asseyant auprs d'elle. Oh! non, vous ne comprenez rien  une me
comme la mienne! Vous tes trop femme du monde, trop diplomate; et moi,
je suis trop naf, trop rude, trop sauvage! Vous craignez des
emportements de ma part, parce que vous voyez que je vous aime
perdment; mais vous ne craignez pas de me faire souffrir, parce que
vous ne devinez pas le mal que peut me faire votre indiffrence. Vous
croyez qu'un montagnard de l'Etna, un brigand aventurier ne peut
connatre que de grossiers transports; et, quand je vous demande votre
coeur, vous croyez avoir votre personne  dfendre. Si j'tais duc ou
marquis, vous m'couteriez sans effroi, vous me consoleriez de ma
douleur; et, en me montrant votre amour comme impossible, vous
m'offririez votre amiti. Et moi, je serais doux, patient, prostern
dans une reconnaissance mlancolique et tendre. C'est parce que je suis
un homme simple, un paysan, que vous me refusez mme le mot de
sympathie! Votre orgueil s'alarme parce que vous croyez que je la
rclame comme un droit acquis par mes services, et vous me jetez
toujours mes services  la tte, comme si je m'en faisais un titre
auprs de vous, comme si je m'en souvenais quand je vous vois et quand
je vous parle! Hlas! c'est que je ne sais point m'exprimer; c'est que
je dis ce que je pense, sans me torturer l'esprit  vous le persuader
sans vous le dire. J'ignore l'art de vos flatteurs; je ne suis pas plus
un courtisan de la beaut qu'un courtisan du pouvoir, et ma vie maudite
ne me permet pas de me poser prs de vous en cavalier servant comme le
marquis de la Serra. Je n'ai qu'une heure dans la nuit pour venir, au
pril de ma vie, vous dire que je suis votre esclave, et vous me
rpondez, que vous ne voulez pas tre ma souveraine, mais mon oblige,
ma cliente, qui me paiera bien! Ah! fi! Madame, vous posez une bien
froide main sur une me en feu!

Si vous ne me parliez que d'amiti, dit Agathe, si vous n'aspiriez
rellement qu' tre un de mes amis, je vous rpondrais que cela peut
venir...

--Laissez-moi parler! reprit le Piccinino en s'animant et en
s'illuminant de ce prestige de beaut qu'il avait quand il commenait 
s'mouvoir rellement. Je n'osais d'abord vous demander que votre
amiti, et c'est votre frayeur purile qui a fait sortir le mot d'amour
de mes lvres. Eh bien! qu'est-ce qu'un homme peut dire de plus  une
femme pour la rassurer? Je vous aime d'amour, donc vous ne devez pas
trembler quand je prends votre main. Je vous respecte, vous le voyez
bien, car nous sommes seuls et je suis matre de mes sens: mais je ne
suis pas celui de mes penses et des lans de ma passion. Je n'ai pas
toute la vie pour vous la prouver. J'ai cet instant pour vous la dire,
sachez-la donc. Si je pouvais passer tous les jours six heures  vos
pieds, comme le marquis, je me trouverais peut-tre heureux du sentiment
que vous lui accordez; mais si j'ai seulement cette heure qui passe
devant moi comme une vision, il me faut votre amour, ou un dsespoir que
je n'ose pressentir. Laissez-moi donc parler d'amour; coutez-moi, et
n'ayez pas peur. Si vous dites non, ce sera non, mais si vous
m'entendiez sans songer  vous prserver, si vous vouliez tout de bon me
comprendre, si vous vouliez oublier et votre monde, et l'orgueil qui
n'ont rien  faire ici, et qui cessent d'exister dans la sphre o je
respire, vous seriez attendrie, parce que vous seriez convaincue. Oh!
oui. Si vous tiez une me simple, et si vous ne mettiez pas les
prjugs  la place des pures inspirations de la nature et de la vrit,
vous sentiriez qu'il y a l un coeur plus jeune et plus ardent que tous
ceux que vous avez repousss, un coeur de lion ou de tigre avec les
hommes, mais un coeur d'homme avec les femmes, un coeur d'enfant avec
vous! Vous me plaindriez, du moins. Vous verriez ma vie telle qu'elle
est: un tourment, une menace, un cauchemar perptuels! Et une
solitude!... Oh! c'est surtout la solitude de l'me qui me tue, parce
que mon me est plus difficile encore que mes sens. Tenez! vous savez
comment je me suis conduit avec Mila, ce matin! Certes, elle est belle,
et son caractre ni son esprit ne sont d'une crature vulgaire. J'aurais
voulu l'aimer, et, si j'avais senti que je l'aimais, n'et-ce t qu'un
instant, elle m'eut aim, elle et t  moi toute sa vie. Mais, auprs
d'elle, je ne pensais qu' vous. C'est vous que j'aime, et vous tes la
seule femme que j'aie jamais aime, quoique j'aie t l'amant de bien
des femmes! Aimez-moi donc, ne ft-ce qu'un moment, rien que le temps de
me le dire, ou, en repassant ce soir  un certain endroit qu'on appelle
la Croix du _Destatore_, je deviendrai fou! je gratterai la terre avec
mes ongles pour insulter et jeter au vent les cendres de l'homme qui m'a
donn la vie.

A ces derniers mots, Agathe perdit toute sa force; elle plit; un
frisson parcourut tout son corps, et elle se rejeta sur le dossier de
son fauteuil, comme si un spectre ensanglant et pass devant ses yeux.

Ah! taisez vous, taisez-vous! s'cria-t-elle; vous ne savez pas le mal
que vous me faites!

Le Piccinino ne pouvant comprendre la cause de cette motion soudaine et
terrible; il s'y mprit absolument. Il avait parl avec une nergie
d'accent et de regard qui eussent persuad toute autre femme que la
princesse. Il l'avait fascine sous ses paupires ardentes; il l'avait
enivre de son souffle, du moins il le croyait. Il avait t si souvent
fond  le croire, alors mme qu'il n'avait pas prouv la moiti du
dsir que cette femme lui inspirait! Il la jugea vaincue, et,
l'entourant de ses bras, cherchant ses lvres, il compta que la surprise
de ses sens ferait le reste. Mais Agathe chappa  ses caresses avec une
nergie inattendue, et, comme elle s'lanait vers une sonnette, Michel
s'lana entre elle et le Piccinino, les yeux enflamms et un stylet 
la main.




XLIV.

RVLATION.


A cette apparition inattendue, la stupeur du Piccinino fut telle qu'il
resta immobile, sans songer ni  attaquer ni  se dfendre. Aussi
Michel, au moment de le frapper, s'arrta-t-il, confondu de sa
prcipitation; mais, par un mouvement tellement rapide et adroit qu'il
fut invisible, la main du Piccinino fut arme au moment o Michel
retirait la sienne.

Nanmoins le bandit, aprs qu'un clair de fureur eut jailli de ses
yeux, retrouva son attitude ddaigneuse et froide. A merveille, dit-il,
je comprends tout maintenant, et plutt que d'amener une scne aussi
ridicule, la confiance de madame de Palmarosa aurait d s'tendre
jusqu' me dire: Laissez-moi tranquille, je ne puis vous entendre, j'ai
un amant cach derrire mon lit. Je me serais discrtement retir, au
lieu que maintenant il faut que je donne une leon  matre Lavoratori,
pour le punir de m'avoir vu jouer un rle absurde. Tant pis pour vous,
Signora, la leon sera sanglante!

Et il bondit vers Michel avec la souplesse d'un animal sauvage. Mais,
quelque agile et rapide que ft son mouvement, la puissance miraculeuse
de l'amour rendit Agathe plus prompte encore. Elle s'lana au devant du
coup, et l'et reu dans la poitrine si le Piccinino n'et rentr son
poignard dans sa manche, si vite, qu'il semblait qu'il et toujours eu
la main vide.

Que faites-vous, Madame? dit-il; je ne veux point assassiner votre
amant, mais me battre contre lui. Vous ne le voulez pas? Soit! Vous lui
faites un rempart de votre sein? Je ne violerai pas une telle
sauve-garde: mais je le retrouverai, comptez sur ma parole!

--Arrtez! s'cria Agathe en le retenant par le bras, comme il se
dirigeait vers la porte. Vous allez abjurer cette folle vengeance et
donner la main  ce prtendu amant. Il s'y prtera de bon coeur, lui, car
lequel de vous deux voudrait tuer ou maudire son frre?

--Mon frre?... dit Michel stupfait en laissant tomber son poignard.

--Mon frre, lui! dit le Piccinino sans quitter le sien. Cette parent
improvise est fort peu vraisemblable, Madame. J'ai toujours ou dire
que la femme de Pier-Angelo avait t fort laide, et je doute que mon
pre ait jamais jou aucun mauvais tour aux maris qui n'avaient pas
sujet d'tre jaloux. Votre expdient n'est point ingnieux! Au revoir,
Michel-Angelo Lavoratori!

--Je vous dis qu'il est votre frre! rpta la princesse avec force; le
fils de votre pre et non celui de Pier-Angelo, le fils d'une femme que
vous ne pouvez outrager par vos mpris, et qui n'aurait pu vous couter
sans crime et sans folie. Ne comprenez-vous pas?

--Non, Madame, dit le Piccinino en haussant les paules; je ne puis
comprendre les rveries qui vous viennent  l'esprit en ce moment pour
sauver les jours de votre amant. Si ce pauvre garon est un fils de mon
pre, tant pis pour lui; car il a bien d'autres frres que moi, qui ne
valent pas grand'chose, et que je ne me gne point pour frapper  la
tte de la crosse de mon pistolet, quand ils manquent  l'obissance et
au respect qu'ils me doivent. Ainsi, ce nouveau membre de ma famille, le
plus jeune de tous, ce me semble, sera chti de ma main comme il le
mrite; non pas devant vous, je n'aime point  voir les femmes tomber en
convulsions; mais ce beau mignon ne sera pas toujours cach dans votre
sein, Madame, et je sais o je le rejoindrai!

--Finissez de m'insulter, reprit Agathe d'un ton ferme, vous ne pouvez
m'atteindre, et si vous n'tes pas un lche, vous ne devez pas parler
ainsi  la femme de votre pre.

--La femme de mon pre! dit le bandit, qui commenait  couter et 
vouloir entendre. Mon pre n'a jamais t mari, Signora! Ne vous moquez
pas de moi.

--Votre pre a t mari avec moi, Carmelo! et si vous en doutez, vous
en trouverez la preuve authentique aux archives du couvent de Mal-Passo.
Allez la demander  Fra-Angelo. Ce jeune homme ne s'appelle point
Lavoratori: il s'appelle Castro-Reale, il est le fils, le seul fils
lgitime du prince Csar de Castro-Reale.

--Vous tes donc ma mre? s'cria Michel en tombant sur ses genoux et
embrassant ceux d'Agathe avec un mlange d'effroi, de remords et
d'adoration.

--Tu le sais bien, lui dit-elle en pressant contre son flanc mu la tte
de son fils. Maintenant, Carmelo, viens le tuer dans mes bras; nous
mourrons ensemble! Mais, aprs avoir voulu commettre un inceste, tu
consommeras un parricide!

Le Piccinino, en proie  mille sentiments divers, croisa ses bras sur sa
poitrine, et, le dos appuy contre la muraille, il contempla en silence
son frre et sa belle-mre, comme s'il et voulu douter encore de la
vrit. Michel se leva, marcha vers lui, et, lui tendant la main:

Ton erreur a fait ton crime, dit-il, et je dois te le pardonner,
puisque moi-mme aussi je l'aimais sans savoir que j'avais le bonheur
d'tre son fils. Ah! ne trouble pas ma joie par ton ressentiment! Sois
mon frre, comme je veux tre le tien! Au nom de Dieu qui nous ordonne
de nous aimer, mets ta main dans la mienne, et viens aux pieds de ma
mre pour qu'elle te pardonne et te bnisse avec moi.

A ces paroles, dites avec l'effusion d'un coeur gnreux et sincre, le
Piccinino faillit s'attendrir; sa poitrine se serra comme si les larmes
allaient le gagner; mais l'orgueil fut plus fort que la voix de la
nature, et il rougit de l'motion qui avait menac de le vaincre.

Retire-toi de moi, dit-il au jeune homme, je ne te connais pas; je suis
tranger  toutes ces sensibleries de famille. J'ai aim ma mre aussi,
moi; mais avec elle sont mortes toutes mes affections. Je n'ai jamais
rien senti pour mon pre, que j'ai  peine connu, et qui m'a fort peu
aim, si ce n'est que j'avais un peu de vanit d'tre le seul fils avou
d'un prince et d'un hros. Je croyais que ma mre tait la seule femme
qu'il et aime; mais on m'apprend ici qu'il avait tromp ma mre, qu'il
tait l'poux d'une autre, et je ne puis tre heureux de cette
dcouverte. Tu es fils lgitime, toi, et moi je ne suis qu'un btard. Je
m'tais habitu  croire que j'tais le seul fond  me parer, si bon me
semblait, du nom que tu vas porter dans le monde et que nul ne te
contestera. Et tu veux que je t'aime, toi, doublement patricien et
prince par le fait de ton pre et de ta mre? toi, riche, toi, qui vas
devenir puissant dans la contre o je suis errant et poursuivi! Toi,
qui, bon ou mauvais Sicilien, seras mnag et flatt par la cour de
Naples, et qui ne croiras peut-tre pas toujours pouvoir refuser les
faveurs et les emplois! Toi qui commanderas peut-tre des armes
ennemies pour ravager les foyers de tes compatriotes! Toi qui, gnral,
ministre ou magistrat, feras peut-tre tomber ma tte, et clouer une
sentence d'infamie au poteau o elle sera plante, pour servir d'exemple
et de menace  nos autres frres de la montagne? Tu veux que je t'aime?
Je te hais et te maudis, au contraire!

Et cette femme! continua le Piccinino avec une amertume bilieuse, cette
femme menteuse, et froide, qui m'a jou jusqu'au bout avec un art
infernal, tu veux que je me prosterne devant elle, et que je demande des
bndictions  sa main souille peut-tre du sang de mon pre? car je
comprends maintenant plus qu'elle ne le voudrait, sans doute! Je ne
croirai jamais qu'elle ait pous de bonne grce le bandit ruin, honni,
vaincu, dprav par le malheur, qui ne s'appelait plus que le
_Destatore_. Il l'aura enleve et violente.... Ah! oui! je me souviens
 prsent! Il y a une histoire comme cela qui revient par fragments sur
les lvres du Fra-Angelo. Une enfant, surprise  la promenade par les
bandits, entrane avec sa gouvernante dans la retraite du chef,
renvoye au bout de deux heures, mourante, outrage! Ah! mon pre, vous
ftes  la fois un hros et un sclrat! Je le sais, et moi je vaux
mieux que vous, car je hais ces violences, et l'obscur rcit de
Fra-Angelo m'a prserv pour jamais d'y chercher la volupt.... C'est
donc vous, Agathe, qui avez t la victime de Castro-Reale! Je comprends
maintenant pourquoi vous avez consenti  l'pouser secrtement au
monastre de Mal-Passo; car ce mariage est un secret, le seul peut-tre
de ce genre qui n'ait jamais transpir! Vous avez t habile, mais le
reste de votre histoire s'claircit devant mes yeux. Je sais maintenant
pourquoi vos parents vous ont tenue enferme un an, si soigneusement
qu'on vous a crue morte ou religieuse. Je sais pourquoi on a assassin
mon pre, et je ne rpondrais pas que vous fussiez innocente de sa mort!

--Infme! s'cria la princesse indigne, oser me souponner du meurtre
de l'homme que j'avais accept pour poux?

--_Si ce n'est toi, c'est donc ton pre, ou bien quelqu'un des tiens!_
reprit le Piccinino en franais, avec un rire douloureux. Mon pre ne
s'est pas tu lui-mme, reprit-il en dialecte sicilien, et d'un air
farouche. Il tait capable d'un crime, mais non d'une lchet, et le
pistolet qu'on a trouv dans sa main,  la _Croce del Destatore_, ne lui
avait jamais appartenu. Il n'tait point rduit, par la dfection
partielle des siens,  se donner la mort pour chapper  ses ennemis, et
la dvotion que Fra-Angelo cherchait  lui inspirer n'avait pas encore
troubl sa raison  ce point qu'il crt devoir se chtier lui-mme de
ses garements. Il a t assassin, et, pour tre si aisment surpris
aussi prs de la plaine, il a fallu qu'on l'attirt dans un pige.
L'abb Ninfo n'est pas tranger  cette trame sanglante. Je le saurai,
car je le tiens, et, quoique je ne sois pas cruel, je lui infligerai la
torture de mes propres mains jusqu' ce qu'il se confesse! car ma
mission,  moi, c'est de venger la mort de mon pre, comme la tienne 
toi, Michel, c'est de faire cause commune avec ceux qui l'ont ordonne.

--Grand Dieu! dit Agathe sans se proccuper davantage des accusations du
Piccinino, chaque jour amnera donc la dcouverte d'un nouvel acte de
fureur et de vengeance dans ma famille!... O sang des Atrides, que les
furies ne vous rveillent jamais dans les veines de mon fils! Michel,
que de devoirs ta naissance t'impose! Par combien de vertus ne dois-tu
pas racheter tant de forfaits commis avant et depuis ta naissance!
Carmelo, vous croyez que votre frre se tournera un jour contre son pays
et contre vous! S'il en tait ainsi, je vous demanderais de le tuer,
aujourd'hui qu'il est pur et magnanime; car je sais, hlas! ce que
deviennent les hommes qui abjurent l'amour de leur patrie et le respect
d aux vaincus!

--Le tuer tout de suite? dit le Piccinino; j'aurais bien envie de
prendre au mot cette mtaphore; ce ne serait pas long, car ce Sicilien
de frache date ne sait pas plus manier un couteau que moi un crayon.
Mais je ne l'ai pas fait hier soir quand l'ide m'en est venue sur la
tombe de notre pre, et j'attendrai que ma colre d'aujourd'hui soit
tombe; car il ne faut tuer que de sang-froid et par jugement de la
logique et de la conscience.

Ah! Michel de Castro-Reale, je ne te connaissais pas hier, quoique
l'abb Ninfo t'et dsign dj  ma vengeance. J'tais jaloux de toi
parce que je te croyais l'amant de celle qui se dit ta mre aujourd'hui,
mais j'avais un pressentiment que cette femme ne mritait pas l'amour
qui commenait  m'enflammer pour elle, et, en te voyant brave devant
moi, je me disais: Pourquoi tuer un homme brave pour une femme qui peut
tre lche?

--Taisez-vous, Carmelo, s'cria Michel en ramassant son stylet; que je
connaisse ou non l'art du couteau, si vous ajoutez une parole de plus 
vos outrages contre ma mre, j'aurai votre vie ou vous aurez la mienne.

--Tais-toi toi-mme, enfant, dit le Piccinino en prsentant sa poitrine
demi-nue  Michel avec un air de ddain; la vertu du monde lgal rend
lche, et tu l'es aussi, toi qui as t nourri des ides de ce monde-l;
tu n'oserais seulement gratigner ma peau de lion, parce que tu
respectes en moi ton frre. Mais je n'ai pas ces prjugs, et je te le
prouverai, un jour o je serai calme! Aujourd'hui, je suis indign, j'en
conviens, et je veux te dire pourquoi: c'est qu'on m'a tromp, et que je
ne croyais aucun tre humain capable de se jouer de ma crdulit; c'est
que j'ai ajout foi  la parole de cette femme lorsqu'elle m'a dit hier,
dans ce parterre dont j'entends d'ici murmurer les fontaines, et sous le
regard de cette lune, qui paraissait moins pure et moins calme que son
visage: Que peut-il y avoir de commun entre cet enfant et moi? Quoi de
commun? et tu es son fils! et tu le savais, toi qui m'as tromp aussi!

--Non, je ne le savais pas; et quant  ma mre...

--Ta mre et toi, vous tes deux froids serpents, deux Palmarosa
venimeux! Ah! je hais cette famille qui a tant perscut mon pays et ma
race, et j'en ferai quelque jour un rude exemple, mme sur ceux qui
prtendent tre bons patriotes et seigneurs populaires. Je hais tous les
nobles, moi! et tremblez devant ma sincrit, vous autres dont la bouche
souffle le froid et le chaud! Je hais les nobles depuis un instant,
depuis que je vois que je ne le suis pas, puisque j'ai un frre lgitime
et que je ne suis qu'un btard. Je hais le nom de Castro-Reale, puisque
je ne puis le porter. Je suis envieux, vindicatif et ambitieux aussi,
moi! mon intelligence et mon habilet justifiaient en moi cette
prtention un peu mieux que l'art de la peinture chez le nourrisson des
Muses et de Pier-Angelo! J'aurais t plus loin que lui si nos
conditions fussent restes ce qu'elles taient. Et ce qui rend ma vanit
plus supportable que la tienne, prince Michel, c'est que je la proclame
avec fiert, tandis que tu la caches honteusement, sous prtexte de
modestie. Enfin je suis l'enfant de la nature sauvage et de la libert
volontaire, tandis que tu es l'lve de la coutume et de la peur. Je
pratique la ruse  la manire des loups, et ma ruse me mne au but. Tu
joues avec le mensonge,  la manire des hommes, et tu manqueras
toujours le but, sans avoir le mrite de la sincrit. Voil notre vie 
tous les deux. Si la tienne me gne trop, je me dbarrasserai de toi
comme d'un obstacle, entends-tu? Malheur  toi si tu m'irrites! Adieu;
ne souhaite pas de me revoir; voil mon salut fraternel!

Et quant  vous, princesse de Castro-Reale, dit-il en saluant Agathe
avec ironie, vous qui eussiez bien pu vous dispenser de me laisser
ramper  vos pieds, vous qui n'avez pas un rle bien clair dans la
catastrophe de la croix du _Destatore_, vous qui ne m'avez pas jug
digne de savoir vos msaventures de jeunesse, et qui prfriez passer 
mes yeux pour une vierge sans tache, sans vous soucier de me faire
languir dans une attente insense de vos prcieuses faveurs, je vous
souhaite d'heureux jours dans l'oubli de ce qui s'est pass entre nous,
mais je m'en souviendrai, moi, et je vous avertis, Madame, que vous avez
donn un bal sur un volcan, au rel comme au figur.

En parlant ainsi, le Piccinino s'enveloppa la tte et les bras de son
manteau, passa dans le boudoir, et, sans daigner attendre qu'on lui
ouvrit les portes, il traversa d'un bond une des larges vitres qui
donnaient sur le parterre. Puis il revint vers cette porte de la galerie
dont il n'avait pas voulu franchir le seuil, et,  la manire des
anciens fauteurs des Vpres de Sicile, il entailla d'une croix, faite
avec son poignard, l'cusson des Palmarosa, sculpt sur cette porte. Peu
d'instants aprs, il tait sur la montagne, fuyant comme une flche.

O ma mre! s'cria Michel en pressant dans ses bras Agathe oppresse,
vous vous tes fait un ennemi implacable pour me prserver d'ennemis
imaginaires ou impuissants! Tendre mre, mre adore, je ne te quitterai
plus, ni jour ni nuit. Je coucherai en travers de la porte, et si
l'amour de ton fils ne peut te prserver, c'est que la Providence
abandonne entirement les hommes!

--Mon enfant, dit Agathe en l'treignant dans ses bras, rassure-toi. Je
suis navre de tout ce que cet homme m'a remis devant les yeux, mais non
effraye de son injuste colre. Le secret de ta naissance ne pouvait lui
tre rvl plus tt, car tu vois l'effet qu'a produit cette rvlation.
Mais le moment est venu o je n'ai plus  craindre pour toi que son
ressentiment personnel, et celui-ci, nous l'apaiserons. La vengeance des
Palmarosa va s'teindre avec le dernier souffle que le cardinal Ieronimo
exhale peut-tre en cet instant. Si c'est une faute de l'avoir conjure
 l'aide de Carmelo, cette faute appartient  Fra-Angelo, qui croit
connatre les hommes parce qu'il a toujours vcu avec des hommes en
dehors de la socit, les brigands et les moines. Mais je me fie encore
 ses grands instincts. Cet homme, qui vient de se montrer  nous si
mchant, et que je ne puis voir sans une souffrance mortelle, parce
qu'il me rappelle l'auteur de toute mon infortune, n'est peut-tre pas
indigne du bon mouvement qui t'a port  lui donner le nom de frre.
C'est un tigre dans la colre, un renard dans la rflexion; mais entre
ses heures de rage et ses heures de perfidie, il doit y avoir des heures
d'abattement, o le sentiment humain reprend ses droits et lui arrache
des larmes de regret et de dsir: nous le ramnerons, je l'espre! La
loyaut et la bont doivent trouver le dfaut de sa cuirasse. Au moment
o il te maudissait, je l'ai vu hsiter, retenir des pleurs. Son pre...
ton pre, Michel! avait une profonde et ardente sensibilit jusqu'au
milieu de ses habitudes de dmence sinistre... Je l'ai vu sangloter 
mes pieds aprs m'avoir presque trangle pour touffer mes cris... Je
l'ai vu ensuite repentant devant l'autel, lorsqu'il m'pousa, et, malgr
la haine et l'pouvante qu'il m'inspira toujours, je me suis repentie
moi-mme,  l'heure de sa mort, de ne lui avoir pas pardonn. J'ai
trembl  son souvenir, mais je n'ai jamais os maudire sa mmoire; et,
depuis que je t'ai retrouv,  mon fils bien-aim! j'ai essay de le
rhabiliter  mes propres yeux, afin de n'avoir point  le condamner
devant toi. Ne rougis donc point de porter le nom d'un homme qui n'a
t fatal qu' moi, et qui a fait de grandes choses pour son pays. Mais
garde pour celui qui t'a lev et dont tu as cru jusqu' ce jour tre le
fils, le mme amour, le mme respect que tu lui portais ce matin, noble
enfant, lorsque tu lui remettais la dot de Mila, en lui disant que tu
resterais ouvrier  son service toute ta vie, plutt que de
l'abandonner!

[Illustration: Il vit une pauvre femme qui mendiait (Page 125.)]

--O Pier-Angelo,  mon pre! s'cria Michel avec une imptuosit qui fit
dborder son coeur en sanglots, il n'y a rien de chang entre nous, et le
jour o mes entrailles ne frmiraient plus pour toi d'un lan filial, je
crois que j'aurais cess de vivre.




XLV.

SOUVENIRS.


Agathe tait brise par tant d'agitations et de fatigues. Sa sant tait
dlicate, quoique son me ft forte, et, en la voyant si ple, avec la
voix presque teinte, Michel s'effraya. Il commena  ressentir les
tendres et poignantes sollicitudes d'un sentiment tout nouveau pour lui.
Il avait  peine connu l'amour qu'une mre peut inspirer. La femme de
Pier-Angelo avait t bonne pour lui sans doute, mais, outre qu'il
l'avait perdue dans un ge bien tendre, elle avait laiss dans sa
mmoire l'impression d'une robuste et fire virago, irrprochable, mais
violente, pleine de soins pour ses petits, mais parlant haut et frappant
fort. Quelle diffrence avec cette nature exquise, cette beaut suave,
cet tre potique qui s'appelait Agathe, et que Michel pouvait admirer
comme l'idal d'un artiste, tout en l'adorant comme une mre!

Il la supplia de se jeter sur son lit, et d'essayer de prendre une heure
de repos.

Je resterai prs de vous, lui dit-il; je veillerai  votre chevet, je
serai heureux de vous contempler, et quand vous ouvrirez les yeux, vous
me trouverez l.

--Et toi, lui dit-elle, ce sera la troisime nuit que tu auras passe
presque sans sommeil. Ah! que je souffre pour toi de la vie que nous
menons depuis quelques jours!

--Ne vous inquitez pas de moi, ma mre chrie, reprit le jeune homme en
couvrant ses mains de baisers. J'ai trs-bien dormi le matin, durant ces
trois jours; et, maintenant je suis si heureux, malgr ce que nous
venons de souffrir, qu'il me semble que je ne dormirai plus jamais. Je
cherchais le sommeil pour vous retrouver dans mes rves:  prsent que
le rve s'est transport dans ma vie relle, je craindrais d'en perdre
la notion en dormant. C'est  vous de vous reposer, ma mre... Ah! que
ce nom est doux, ma mre!

--Je n'ai pas plus envie de dormir que toi, dit-elle, je ne voudrais
plus te quitter un instant. Et puisque le Piccinino me fait toujours
trembler pour ta vie, quoi qu'il puisse en rsulter, tu resteras avec
moi jusqu'au jour. Je vais m'tendre sur mon lit, puisque tu le veux;
assieds-toi sur ce fauteuil, ta main dans la mienne, et si je n'ai plus
la force de te parler, je t'entendrai du moins; nous avons tant de
choses  nous dire! Je veux savoir ta vie depuis le premier jour que tu
peux te rappeler jusqu' celui-ci.

Ils passrent ainsi deux heures qui s'envolrent pour eux comme deux
minutes; Michel dit toute sa vie, en effet, et n'en cacha pas mme les
motions rcentes. L'espce d'attrait enthousiaste qu'il avait prouv
pour sa mre sans la connatre, ne soulevait plus dans sa pense aucune
question dlicate qui ne pt se traduire par des mots dignes de la
saintet de leurs nouvelles relations. Ceux dont il s'tait servi avec
lui-mme avaient chang de sens, et ce qu'ils avaient pu avoir
d'impropre s'tait effac comme les vagues paroles qu'on prononce dans
la fivre, et qui ne laissent pas de traces quand la raison et la sant
sont revenues.

Et puis, d'ailleurs, Michel, sauf quelques mouvements de vanit, n'avait
rien rv dont il et  rougir maintenant vis--vis de lui-mme. Il
s'tait cru aim, il ne s'tait gure tromp! Il avait t envahi par
une passion ardente, et il sentait qu'il n'aimait pas Agathe, devenue sa
mre, avec moins d'enthousiasme, de reconnaissance, et mme de jalousie,
qu'il ne l'avait aime une heure auparavant. Il s'expliquait maintenant
pourquoi il ne l'avait jamais vue sans un lan infini de son me vers
elle, sans un intrt tout-puissant, sans un sentiment d'orgueil secret
qui avait comme un contre-coup en lui-mme. Il se rappelait comment, la
premire fois qu'il l'avait vue, il lui avait sembl l'avoir vue de tout
temps; et quand il lui demanda l'explication de ce miracle, Regarde-toi
dans une glace, lui dit-elle, et tu verras que mes traits te
prsentaient ta propre image; cette ressemblance que Pier Angelo
remarquait sans cesse avec joie, et qui m'enorgueillissait, me faisait
pourtant trembler pour toi. Heureusement, elle n'a frapp personne, si
ce n'est peut-tre le cardinal, qui a fait arrter sa chaise pour te
regarder, le jour o tu te trouvais arriv, et comme guid par une main
invisible,  la porte du palais de tes anctres. Mon oncle tait jadis
le plus souponneux et le plus clairvoyant des perscuteurs et des
despotes. Certes, s'il t'et vu avant de tomber en paralysie, il t'et
reconnu et fait jeter en prison, puis conduire en exil... peut-tre
assassiner! sans t'avoir adress une seule question. Tout affaibli qu'il
tait, il y a dix jours, il a attach sur toi un regard qui avait
veill les soupons de Ninfo, et ses souvenirs s'taient claircis
jusqu' vouloir s'enqurir de ton ge. Qui sait quelle fatale lumire se
ft faite dans son cerveau, si la Providence ne t'et inspir de
rpondre que tu avais vingt-un ans au lieu de dix-huit!

--J'ai dix-huit ans, reprit Michel, et vous, ma mre? vous me semblez
aussi jeune que moi?

--J'en ai trente-deux, rpondit Agathe, ne le savais-tu pas?

--Non! on aurait pu me dire que vous tiez ma soeur, je l'aurais cru en
vous voyant! Oh! quel bonheur que vous soyez si belle et si jeune
encore! Vous vivrez autant que moi, n'est-ce pas? Je n'aurai pas le
malheur de vous perdre!.... Vous perdre... Ah! maintenant que ma vie est
lie  la votre, la mort me fait peur, je ne voudrais mourir ni avant ni
aprs vous!.... Mais, est-ce donc la premire fois que nous nous
trouvons runis? Je cherche dans les vagues souvenirs de ma premire
enfance avec l'espoir d'y ressaisir quelque chose de vous...

--Mon pauvre enfant, dit la princesse, je ne t'avais jamais vu avant le
jour o, te regardant par une rosace de la galerie o je dormais, je ne
pus retenir un cri d'amour et de joie douloureuse qui te rveilla. Je ne
connaissais mme pas ton existence, il y a trois mois. Je te croyais
mort le jour de ta naissance. Autrement, crois-tu donc que tu ne
m'aurais pas vue accourir  Rome, sous un dguisement, pour te prendre
dans mes bras et t'arracher aux dangers de l'isolement? Le jour o
Pier-Angelo m'apprit qu'il t'avait sauv des mains d'une infme
accoucheuse qui allait te jeter dans un hospice par l'ordre de mes
parents, qu'il s'tait enfui avec toi en pays tranger, et qu'il t'avait
lev comme son fils, j'allais partir pour Rome. Je l'aurais fait, sans
la prudence de Fra-Angelo, qui me dmontra que ta vie serait en danger
tant que durerait celle du cardinal, et qu'il valait mieux attendre sa
fin que de nous exposer tous  des soupons et  des recherches. Ah! mon
fils, que j'ai souffert, tant que j'ai vcu seule avec les affreux
souvenirs de ma jeunesse! Fltrie ds l'enfance, maltraite, enferme et
perscute par ma famille, pour n'avoir jamais voulu rvler le nom de
l'homme que j'avais consenti  pouser ds les premiers symptmes de ma
grossesse; spare de mon enfant et maudite pour les larmes que sa
prtendue mort m'arrachait, menace de le voir prir sous mes yeux,
quand je m'abandonnais  l'esprance qu'on m'avait trompe, j'ai vu
s'couler le plus beau temps de la vie dans les pleurs du dsespoir et
les frissons de l'pouvante.

Je t'ai donn le jour dans cette chambre, Michel,  la place o nous
voici. C'tait alors une espce de grenier longtemps inhabit qu'on
avait converti en prison pour cacher la honte de mon tat. On ne savait
pas ce qui m'tait arriv. J'aurais  peine pu le dire, je l'avais 
peine compris, tant j'tais jeune et pure d'imagination. Je pressentais
que le rcit de la vrit attirerait sur l'enfant que je portais dans
mon sein, et sur son pre, de nouvelles catastrophes. Ma gouvernante
tait morte le lendemain de notre dsastre, sans pouvoir ou sans vouloir
parler. Personne ne put m'arracher mon secret, mme pendant les douleurs
de l'enfantement; et lorsque, comme des inquisiteurs, mon pre et mon
oncle, debout et insensibles auprs de mon lit, me menaaient de la mort
si je ne confessais ce qu'ils appelaient ma faute, je me bornais 
rpondre que j'tais innocente devant Dieu, et qu' lui seul appartenait
de punir ou de sauver le coupable.

S'ils ont dcouvert, depuis, que j'tais la femme de Castro-Reale,
c'est ce que je n'ai jamais pu savoir; jamais son nom n'a t prononc
devant moi, jamais je n'ai t interroge sur son compte. S'ils l'ont
fait assassiner, et si l'abb Ninfo les a aids  le surprendre, comme
le prtend Carmelo, c'est ce que je ne sais pas non plus, et ce dont,
malheureusement, je ne puis les croire incapables.

Je sais seulement qu' l'poque de sa mort, et lorsque j'tais  peine
rtablie de la crise de l'enfantement, ils voulurent me forcer  me
marier. Jusque-l ils m'avaient prsent comme un ternel chtiment
l'impossibilit de m'tablir. Ils me tirrent de ma prison o j'avais
t garde avec tant de soin que l'on me croyait au couvent,  Palerme,
et que rien n'avait transpir au dehors. J'tais riche, belle, et de
haute naissance. Vingt partis se prsentrent. Je repoussai avec horreur
l'ide de tromper un honnte homme, ou de me confesser  un homme assez
lche pour m'accepter  cause de ma fortune. Ma rsistance irrita mon
pre jusqu' la fureur. Il feignit de me reconduire  Palerme. Mais il
me ramena la nuit, dans cette chambre, et m'y tint encore enferme une
anne entire.

Cette prison tait horrible, touffante comme les plombs de Venise, car
le soleil dardait sur une mince terrasse de mtal, cet tage du palais
n'ayant jamais t termin, et n'tant couvert que provisoirement. J'y
endurai la soif, les moustiques, l'abandon, l'isolement, le dfaut d'air
et de mouvement si ncessaires  la jeunesse. Et pourtant, je n'y mourus
point, je n'y contractai aucune infirmit, tant tait fort en moi le
principe de la vie. Mon pre, ne voulant confier  personne le soin de
me garder, et craignant que la piti de ses serviteurs n'adoucit mes
souffrances, venait lui-mme m'apporter mes aliments; et, quand ses
intrigues politiques le retenaient dehors pendant des jours entiers, je
subissais les tourments de la faim. Mais j'tais arrive  une constance
stoque et je ne daignais pas me plaindre. J'ai puis ainsi un certain
courage et une certaine lumire dans cette preuve, et je ne reproche
point  Dieu de me l'avoir inflige. La notion du devoir et le got de
la justice sont de grands biens que l'on ne peut acheter trop cher!

Agathe parlait ainsi, demi-couche, et d'une voix faible qui s'animait
peu  peu. Elle se releva sur son coude, et, secouant sa longue
chevelure noire, elle dit  son fils, en lui montrant d'un geste le
riche appartement o ils se trouvaient: Michel! que les jouissances et
l'orgueil de la naissance et de la fortune ne t'enivrent jamais! J'ai
pay cher ces avantages, et, dans l'affreuse solitude de cette chambre,
aujourd'hui si riante pour nous deux, j'ai pass de longues heures
d'insomnie, couche sur un grabat, consume par la fivre, et demandant
 Dieu pourquoi il ne m'avait pas fait natre dans la grotte d'un
chevrier ou sur la barque d'un pirate. Je soupirais aprs la libert, et
le dernier des mendiants me paraissait plus heureux que moi.

Si j'avais t pauvre et obscure, j'eusse trouv chez mes parents des
consolations et de la piti pour mon malheur; au lieu que les illustres
Palmarosa faisaient un opprobre et un crime  leur fille; de ne pas
vouloir tre force de mentir, et de se refuser  relever l'honneur de
sa famille par une imposture. Je manquais de livres dans ma prison; on
ne m'avait jamais donn qu'une ducation superficielle, et je ne
comprenais rien  la perscution dont j'tais l'objet. Mais, dans cette
lente et cruelle inaction, je fis des rflexions et je dcouvris de
moi-mme le nant de l'orgueil humain. Mon tre moral changea, pour
ainsi dire, et tout ce qui tait satisfaction et profit pour la vanit
des hommes, m'apparut,  mes dpens, sous son vritable jour.

Mais, pourquoi dirais-je  mes dpens, au lieu de dire  mon profit?
Que sont deux annes de tortures au prix du bienfait de la vrit? Quand
je revins  la libert et  la vie, quand je sentis que je reprenais
aisment la force de la jeunesse et que j'avais le temps et les moyens
de mettre  profit les ides qui m'taient venues, j'prouvai un grand
calme, et j'entrai dans une habitude dj toute faite d'abngation et de
fermet.

Je renonai  jamais connatre l'amour et l'hymne. La pense de cette
ivresse tait fltrie et souille dans mon imagination; et, quant aux
besoins du coeur, ils n'avaient plus en moi rien de personnel. Ils
s'taient agrandis au del du cercle des passions gostes; j'avais
conu dans la souffrance une passion vritable, mais qui n'avait plus
pour objet la jouissance et le triomphe d'un tre isol des misres
gnrales par la prosprit de sa propre condition. Cette passion qui me
rongea comme la fivre et avec la fivre, je puis le dire, c'tait la
soif de combattre pour les faibles contre les oppresseurs, et de
prodiguer autant de bienfaits et de consolations que ma famille avait
sem de douleurs et d'pouvante. On m'avait leve dans des ides de
respect et de crainte envers la cour, de mfiance et de haine envers mes
malheureux compatriotes. Sans mon propre malheur, j'aurais suivi
peut-tre ces habitudes et ces exemples d'insensibilit monstrueuse. Mon
caractre nonchalant, comme celui des femmes de mon pays, n'et jamais
rien conu de mieux, probablement, que les principes de ma race; car ma
famille n'tait pas de celles que la perscution a frappes, et  qui
l'exil et la misre ont inspir l'horreur du joug tranger et l'amour de
la patrie. Mes parents, ardemment dvous  la puissance officielle
avaient toujours t combls de biens, et la prosprit nouvelle que va
nous donner l'hritage du cardinal est une exception honteuse, au milieu
de la ruine de tant de maisons illustres que j'ai vues crouler sous les
taxes forces et la proscription.

A peine fus-je matresse de mes actions et de ma fortune, que je
consacrai ma vie au soulagement du malheur. Comme femme, il m'tait
interdit de m'occuper de politique, de sciences sociales ou de
philosophie. Et  quel homme cela est-il possible sous le joug qui nous
accable? Mais ce je pouvais faire, c'tait de secourir les victimes de
la tyrannie, de quelque classe qu'elles fussent. Je m'aperus bientt
que le nombre en tait si grand, que mes revenus n'y suffiraient point,
quand mme je me priverais du ncessaire. Alors, mon parti fut vite
pris. J'avais la rsolution de ne me point marier. J'ignorais ton
existence, je me regardais comme seule au monde. Je me fis rendre un
compte exact de ma fortune, soin que les riches patriciens de notre pays
prennent bien rarement; leur incurie ne leur permet pas mme d'aller
voir leurs terres lorsqu'elles sont situes dans l'intrieur de l'le,
et beaucoup d'entre nous n'ont jamais mis le pied sur leurs domaines. Je
m'enquis et je pris par moi-mme connaissance des miens; j'en alinai
d'abord en dtail une partie, voulant donner  trs-bas prix, et la
plupart du temps pour rien, des terres aux pauvres habitants de ces
provinces. Cela ne russit point. On ne sauve pas d'un trait de plume
des races tombes dans le dernier abattement de la misre et de
l'esclavage. J'essayai d'autres moyens que je te dtaillerai plus tard.
Ils chourent. Tout doit chouer quand les lois d'un pays ont dcrt
sa ruine. A peine avais-je fait une famille heureuse, que l'impt,
augmentant avec son bien-tre, en faisait une famille misrable. Quelle
situation d'ordre et de fixit peut-on crer, quand l'tat prlve
soixante pour cent sur l'humble travail comme sur l'oisivet opulente?

Je vis donc avec douleur que, dans les pays conquis et briss, il n'y
avait plus de salut que dans l'aumne, et je vouai ma vie  l'aumne.
Cela demandait bien plus d'activit et de persvrance que des dons
ratifis et des sacrifices absolus. Cette existence de dons arbitraires
et de sacrifices perptuels est une tche sans repos, sans limites et
sans consolations; car l'aumne ne remdie qu' un instant donn de la
vie, elle engendre la ncessit de se renouveler et de s'tendre 
l'infini, sans qu'on voie jamais le rsultat du travail qu'on s'impose.
Oh! qu'il est cruel de vivre et d'aimer, l o l'on panse  toute heure
une plaie qui ne peut gurir, o l'on jette sans cesse son me et ses
forces dans un gouffre qui ne se ferme pas plus que celui de l'Etna!

Je l'ai accepte, cette tche, et je la remplis  toute heure; j'en
vois l'insuffisance et ne me rebute pas. Je ne m'indigne plus contre la
paresse, la dbauche et tous les vices qu'engendre la misre; ou, si je
m'en indigne, ce n'est plus  l'gard de ceux qui les subissent, mais de
ceux qui les infligent et les perptuent. Je ne comprends pas trop ce
qu'on appelle le discernement dans l'aumne. Cela est bon pour les pays
de libert, o la rprimande peut tre bonne  quelque chose, et o les
enseignements d'une moralit praticable sont  l'usage de tous. Chez
nous, hlas! le malheur est si grand, que le bien et le mal sont pour
beaucoup d'tres, en ge de raison, des mots vides de sens; et prcher
l'ordre, la probit et la prvoyance pendant l'agonie de la faim,
devient un pdantisme presque froce.

Mes revenus n'ont pas toujours suffi  tant de besoins, Michel, et tu
trouveras l'hritage de ta mre secrtement min par des fouilles si
profondes, qu'il s'croulera peut-tre sur ma tombe. Sans l'hritage du
cardinal, j'aurais aujourd'hui quelque regret de ne t'avoir pas laiss
les moyens de servir ton pays  ta guise; mais demain tu seras plus
riche que je ne l'ai jamais t, et tu gouverneras cette fortune selon
ton coeur et tes principes, sans que je veuille t'imposer ma tche. Ds
demain, tu entreras en possession de cette puissance, et je ne
m'inquiterai pas de l'emploi que tu sauras en faire. Je suis sre de
toi. Tu as t  une bonne cole, mon enfant, celle du malheur et du
travail! Je sais comment tu rpares des fautes lgres; je sais de quels
sacrifices ton me est capable, quand elle est aux prises avec le
sentiment du devoir. Apprte-toi donc  porter le poids de ta fortune
nouvelle,  tre prince de fait comme de nom. Depuis trois jours que tu
es lanc dans des aventures tranges en apparence, tu as reu plus d'un
enseignement. Fra-Angelo, le marquis de la Serra, Magnani, Mila
elle-mme, l'adorable enfant, t'ont parl un langage qui t'a fait une
impression profonde, je le sais; je l'ai vu  ta conduite,  ta
rsolution d'tre ouvrier, et, ds ce moment, je m'tais promis de te
rvler le secret de ta destine, quand mme la vie du cardinal se
prolongerait et nous forcerait  des prcautions extrieures.

--O ma mre! que vous tes grande, s'cria Michel, et que l'on vous
connat peu, vous que l'on croit dvote, apathique ou bizarre! Votre vie
est celle d'une martyre et d'une sainte: rien pour vous, tout pour les
autres!

--Ne m'en fais pas un si grand mrite, mon enfant, reprit Agathe. Je
n'avais plus le droit, quelque innocente que je fusse, de prtendre au
bonheur gnral. Je subissais une fatalit que tous mes efforts
n'eussent pu que rendre plus pesante. En me refusant  l'amour, je n'ai
fait que remplir le plus simple devoir que la loyaut impose  une
femme. De mme, en me faisant soeur de charit, j'obissais au cri
imprieux de ma conscience. J'avais t malheureuse, je connaissais le
malheur par moi-mme; je n'tais plus de ceux qui peuvent nier la
souffrance d'autrui parce qu'ils ne l'ont jamais ressentie. J'ai
peut-tre fait le bien sans lumire; du moins je l'ai fait sans relche
et sans tideur. Mais,  mes yeux, faire le bien, ce n'est pas tant
qu'on croit; faire ce bien-l, c'est tout simplement ne pas faire le
mal: n'tre pas goste, c'est n'tre pas aveugle ou infme. J'ai une
telle piti de ceux qui tirent vanit de leurs oeuvres, que j'ai cach
les miennes avec presque autant de soin que le secret de mon mariage et
de ta naissance. On n'a rien compris  mon caractre. Je voulais qu'il
en ft ainsi. Je n'ai donc pas le droit de me plaindre d'avoir t
mconnue.

--Oh! moi, je vous connais, dit Michel, et mon coeur vous rendra au
centuple tout le bonheur dont vous avez t prive.

--Je le sais, dit-elle, tes larmes me le prouvent, et je le sens; car,
depuis que tu es l, si je n'avais eu mon histoire  te raconter,
j'aurais oubli que j'ai t malheureuse.

--Merci!  merci! mais ne dites pas que vous me laissez libre de mes
actions et de ma conduite: je ne suis qu'un enfant, et je me sens si peu
de chose auprs de vous que je ne veux jamais voir que par vos yeux,
agir que d'aprs vos ordres. Je vous aiderai  porter le fardeau de la
richesse et de l'aumne; mais je serai votre homme d'affaires, rien de
plus. Moi, riche et prince! moi, revtu d'une autorit quelconque quand
vous tes l! quand je suis votre fils!

--Mon enfant, il faut tre un homme. Je n'ai pas eu le bonheur de
t'lever; je ne l'eusse pas fait mieux que le vnrable Pier-Angelo. Mon
affaire, maintenant, est de t'aimer, rien de plus, et c'est assez. Pour
justifier mon amour, tu n'auras pas besoin que les portraits de tes
anctres te disent jamais: _Je ne suis pas content de vous._ Tu feras
en sorte d'entendre toujours ta mre te dire: _Je suis contente de
toi!_

Mais coute, Michel!... les cloches sonnent... toutes les cloches de la
ville sonnent le glas d'une agonie, et c'est pour un grand
personnage!... C'est ton parent, c'est ton ennemi, c'est le cardinal de
Palmarosa qui va rendre  Dieu ses comptes terribles. Il fait jour,
sparons-nous! Va prier pour que Dieu lui soit misricordieux. Moi, je
vais recevoir son dernier soupir!




XLVI.

PANOUISSEMENT.


Tandis que la princesse sonnait sa camriste et ordonnait qu'on mt les
chevaux  son carrosse pour aller remplir ses derniers devoirs envers le
cardinal mourant, Michel descendait dans le parc par l'escalier de lave
du parterre; mais lorsqu'il n'tait encore qu' moiti de cet escalier,
il aperut messire Barbagallo, qui dj tait debout et commenait sa
consciencieuse journe de surveillance, bien loign, le brave homme, de
croire que ce riche palais et ces beaux jardins n'taient plus que
l'enseigne trompeuse et le vain simulacre d'une fortune opulente. A ses
yeux, dpenser ses revenus en aumnes tait une habitude seigneuriale et
respectable. Il secondait honntement la princesse dans ces oeuvres de
charit. Mais entamer son capital et t une faute immense, contraire 
la dignit hrditaire d'un grand nom; et si Agathe l'et clair ou
consult  cet gard, il n'et pas eu assez de toute son rudition
gnalogique pour lui prouver qu'aucun Palmarosa n'et commis ce crime
de lse-noblesse,  moins d'y tre invit par son roi. Se dpouiller de
sa vritable puissance pour des misrables! Fi! A moins qu'il ne s'agt
d'un hospice, d'un monastre  fonder, monuments qui demeurent et font
passer  la postrit la gloire et la vertu du fondateur, et au lieu
d'effacer l'clat d'un nom, lui donnent un nouveau lustre.

Michel, en voyant le majordome lui barrer innocemment le passage, car
Barbagallo s'obstinait  contempler un arbuste de l'Inde qu'il avait
plant lui-mme au bas de l'escalier, prit le parti de baisser la tte
et de passer vite sans lui rien expliquer. Quelques heures plus tard, il
n'aurait plus  se cacher; mais, par convenance, il valait mieux
attendre la dclaration publique de la princesse.

Mais le majordome semblait tre plant  ct de son arbuste. Il
s'tonnait que le climat de Catane, qui selon lui tait le premier
climat du monde, ne convnt pas mieux que celui du tropique  cette
plante prcieuse; ce qui prouve qu'il entendait mieux la culture des
arbres gnalogiques que celle des arbres rels. Il s'tait baiss et
presque couch  terre pour voir si un ver rongeur n'attaquait point les
racines de la plante languissante.

Michel, arriv aux derniers degrs du rocher, prit le parti de sauter
par-dessus messire Barbagallo, qui fit un grand cri, pensant peut-tre
que c'tait le commencement d'une ruption volcanique, et qu'une pierre
lance de quelque cratre voisin venait de tomber  ct de lui.

Le gmissement qu'il fit entendre eut un son rauque si comique, que
Michel clata de rire.

_Cristo!_ s'cria le majordome en reconnaissant le jeune artiste, que
la princesse lui avait ordonn de traiter avec beaucoup d'gards
dsormais, mais qu'il tait bien loin de croire le fils ou l'amant
d'Agathe.

Mais, le premier effroi pass, il essaya de rassembler ses ides,
pendant que Michel s'loignait rapidement  travers le jardin. Il
comprit que le fils de Pier-Angelo sortait du parterre avant le lever du
soleil; du parterre de la princesse! ce sanctuaire rserv et fortifi,
o un amant favoris pouvait seul pntrer pendant la nuit!

Un amant  la princesse Agathe! et un tel amant! lorsque le marquis de
la Serra,  peine digne d'aspirer  l'honneur de lui plaire, n'entrait
et ne sortait jamais que par la grande porte du palais!...

Cela tait impossible  supposer. Aussi, matre Barbagallo, ne pouvant
rien objecter  un fait aussi palpable, et ne voulant point se permettre
de le commenter, se borna-t-il  rpter: _Cristo!_ Et, aprs tre
rest immobile durant une ou deux minutes, il prit le parti de vaquer 
ses occupations comme  l'ordinaire, et de s'interdire la facult de
penser  quoi que ce soit jusqu' nouvel ordre.

Michel n'tait gure moins tonn de sa propre situation, que le
majordome de ce qu'il venait de voir. De tous les rves qu'il avait cru
faire depuis trois jours, le plus inattendu, le plus prodigieux,  coup
sr, tait celui qui venait de couronner et d'expliquer les autres. Il
marchait devant lui, et l'instinct de l'habitude le conduisait vers la
maison du faubourg sans qu'il st o il allait. Il regardait tous les
objets qui frappaient sa vue comme des objets nouveaux. La splendeur des
palais et la misre des habitations du peuple lui prsentaient un
contraste qui ne l'avait jamais attrist que comme un fait dont il
avait eu  souffrir personnellement, mais qu'il avait accept comme une
loi fatale de la socit. Maintenant qu'il se sentait libre et fort dans
cette socit, la piti et la bont lui venaient au coeur, plus larges,
plus dsintresses. Il se sentait meilleur depuis qu'il tait du nombre
des heureux, et le sentiment de son devoir vibrait dans sa poitrine avec
le souffle gnreux de sa mre. Il se sentait grandir, dans la sphre
des tres, depuis qu'il se voyait charg du sort de ses semblables au
lieu d'tre opprim par eux. Il se sentait prince, en un mot, et ne
s'tonnait plus de s'tre toujours senti ambitieux. Mais son ambition
s'tait ennoblie, dans sa conscience, le jour o il l'avait rsume pour
rpondre aux objections de Magnani; et, maintenant qu'elle tait
satisfaite, loin de le corrompre, elle l'exaltait et l'levait au-dessus
de lui-mme. Il est des hommes, et malheureusement c'est le plus grand
nombre, que la prosprit rabaisse et pervertit; mais une me vraiment
noble ne voit dans la puissance que le moyen de faire le bien, et les
dix-huit ans de Michel, c'est l'ge o l'idal est pur et l'esprit
ouvert aux bonnes et grandes aspirations.

A l'entre du faubourg, il vit une pauvre femme qui mendiait, un enfant
dans les bras, trois autres pendus aux haillons de sa jupe. Des larmes
lui vinrent aux yeux, et il porta simultanment ses deux mains aux
poches de sa casaque, car depuis la veille il avait endosse la livre du
peuple, avec la rsolution de la garder longtemps, toujours, s'il le
fallait. Mais il s'aperut que ses poches taient vides, et il se
souvint qu'il ne possdait rien encore. Pardon, ma pauvre femme,
dit-il, c'est demain que je vous donnerai. Soyez ici demain, j'y
viendrai.

La pauvresse crut qu'il se moquait d'elle, et lui dit d'un ton grave, en
se drapant dans ses guenilles avec la majest des peuples mridionaux:
Il ne faut pas se moquer des pauvres, mon garon, cela porte malheur.

--Oui! oui! dit Michel en s'loignant; je le crois, je le sens! cela ne
m'arrivera jamais!

Un peu plus loin il rencontra des blanchisseuses qui tendaient sans
faon leur linge sur une corde, en travers de la rue, sur la tte des
passants. Michel se baissa, ce qu'il n'et pas fait la veille; il et
drang l'obstacle d'une main impatiente. Deux jolies filles qui
tenaient la corde pour la consolider lui en surent gr, et lui
sourirent; mais quand Michel eut pass ce premier rideau de
_biancheria_, et comme il se baissait pour en passer un second, il
entendit la vieille lavandire qui disait  ses apprenties d'un ton de
sibylle courrouce: Baissez les yeux, Ninetta; ne tournez pas tant la
tte, Rosalina! c'est ce petit Michel-Angelino Lavoratori, qui fait le
grand peintre, et qui ne vaudra jamais son pre! Foin des enfants qui
renient la profession de leurs parents!

Il me fallait absolument la profession de prince, pensa Michel en
souriant, car celle d'artiste m'et attir de grands reproches.

Il entra dans sa maison, et, pour la premire fois, il la trouva
pittoresque et riante dans son dsordre misrable. C'est une vraie
maison d'artiste du moyen ge, se dit-il; je n'y ai vcu que peu de
jours, mais ils marqueront dans ma vie comme de purs et doux souvenirs.
Il lui sembla qu'il le regrettait dj un peu, cet humble nid de
famille, et le besoin vague que, la veille, il avait prouv d'une
demeure plus potique et plus noble lui parut un dsir maladif et
insens, tant il est vrai qu'on s'exagre les biens de la vie quand on
ne les a pas.

J'aurais trs-bien pu passer l des annes, pensa-t-il, aussi heureux
que je le serai dans un palais, pourvu que ma conscience y et t
satisfaite elle-mme, comme elle l'a t quand Pier-Angelo m'a dit: Eh
bien, vous tes un homme de coeur, vous! Tous les portraits des
Castro-Reale et des Palmarosa pourront me dire qu'ils sont contents de
moi; ils ne me donneront pas plus de joie que ne m'en a donn cette
parole de mon pre l'artisan.

Il entra prince dans cette maison dont il tait sorti ouvrier quelques
heures auparavant, et il franchit le seuil avec un sentiment de respect.
Puis il vola auprs du lit de son pre, croyant le trouver endormi. Mais
Pier-Angelo tait dans la chambre de Mila, qui n'avait pas dormi tant
elle tait inquite de n'avoir pas vu rentrer son frre. Le vieillard se
doutait bien que la princesse l'avait retenu mais il ne savait comment
faire accepter  Mila la probabilit de cette hypothse. Michel se jeta
dans leurs bras et y pleura avec dlices. Pier-Angelo comprit ce qui
s'tait pass, et pourquoi le jeune prince de Castro-Reale lui donnait
le nom de pre avec tant d'effusion, et ne voulait pas souffrir qu'il
l'appelt _Michel_, mais _mon fils_,  chaque parole.

Mila s'tonna beaucoup de ce que Michel, au lieu de l'embrasser avec sa
familiarit accoutume, lui baisait la main  plusieurs reprises en
l'appelant sa soeur chrie.

Qu'y a-t-il donc, Michel? lui dit-elle, et pourquoi cet air respectueux
avec moi? Tu dis qu'il ne s'est rien pass d'extraordinaire, que tu n'as
couru aucun danger cette nuit, et pourtant tu nous dis bonjour comme un
homme qui vient d'chapper  la mort, ou qui nous apporte le paradis
dans le creux de sa main. Allons! puisque te voil, nous sommes heureux
comme des saints dans le ciel, c'est vrai! car j'ai fait de bien mauvais
rves en t'attendant. J'ai rveill ce pauvre Magnani deux heures avant
le jour pour l'envoyer  ta recherche; et il court encore. Il aura d
aller jusqu' Bel-Passo, pour voir si tu n'tais pas avec notre oncle.

--Ce bon, ce cher Magnani! s'cria Michel; eh bien, j'irai  sa
rencontre pour le rassurer et le revoir plus tt. Mais, auparavant, je
veux djeuner avec vous deux,  notre petite table de famille; manger ce
riz que tu prpares si bien, Mila, et ces pastques que ta main seule
sait choisir.

--Voyez comme il est aimable les jours o il n'est pas fantasque! dit
Mila en regardant son frre. Quand il est dans ses accs d'humeur, rien
n'est bon, le riz est trop cuit et les pastques sont gtes.
Aujourd'hui tout sera dlicieux, avant mme qu'on y ait got.

--Je serai tous les jours ainsi, dsormais, ma soeur chrie, rpondit
Michel; je n'aurai plus d'humeur, je ne te ferai plus de questions
indiscrtes, et j'espre que tu n'auras pas de meilleur ami que moi au
monde.

Ds qu'il fut seul avec Pier-Angelo, Michel se mit  genoux. Donnez-moi
votre bndiction, lui dit-il, et pardonnez-moi de n'avoir pas toujours
t digne de vous. Je le serai dsormais, et si je venais  hsiter un
instant dans le chemin du devoir, promettez-moi de me gronder et de
m'enseigner plus svrement que vous ne l'avez fait jusqu'ici.

--Prince, dit Pier-Angelo, j'aurais t plus rude peut-tre, si j'eusse
t votre pre! mais...

--O mon pre, s'cria Michel, ne m'appelez jamais ainsi, et ne me dites
jamais que je ne suis pas votre fils. Sans doute je suis le plus heureux
des hommes d'tre le fils de la princesse Agathe; mais ce serait mler
du fiel  mon bonheur que de vouloir m'habituer  n'tre plus le vtre;
et, si vous me traitez de prince, je ne veux jamais l'tre; je veux
rester ouvrier!

--Eh bien, soit! dit Pier-Angelo en le pressant contre sa poitrine;
restons pre et fils comme nous tions, j'aime mieux cela: d'autant plus
que j'en aurais gard l'habitude malgr moi, quand mme tu t'en serais
offens. Maintenant, coute: je sais d'avance ce que tu vas me dire
bientt. Tu voudras m'enrichir. Je veux te dire d'avance que je te prie
de ne pas me tourmenter l-dessus. Je veux rester ce que je suis; je me
trouve heureux. L'argent donne du souci; je n'en ai jamais su garder. La
princesse fera pour ta soeur ce qu'elle voudra; mais je doute que la
petite veuille sortir de sa condition, car, si je ne me trompe, elle
aime notre voisin Antonio Magnani et compte n'en point pouser d'autre.
Magnani ne voudra rien recevoir de toi, je le connais; c'est un homme
comme moi, qui aime son mtier et qui rougirait d'tre aid quand il
gagne ce dont il a besoin. Ne te fche pas, mon enfant; j'ai accept
hier la dot de ta soeur. Ce n'tait pas encore le don d'un prince,
c'tait le salaire de l'artisan, le sacrifice d'un bon frre. J'en tais
fier, et ta soeur, quand elle le saura, n'en sera point honteuse; mais je
n'ai pas voulu le lui dire. Elle ne l'et jamais accept, tant elle est
habitue  regarder ton avenir d'artiste comme une chose sacre; et
l'enfant est obstine, tu le sais.

Quant  moi, Michel, tu me connais aussi. Si j'tais riche, je serais
honteux de travailler. On croirait que c'est par ladrerie, et pour
ajouter un peu de gain  mon avoir. Travailler sans y tre forc, je ne
le pourrais pas non plus: je suis un animal d'habitude, un artisan
routinier; tous les jours seraient pour moi le dimanche, et autant qu'il
m'est bon de m'gayer un peu  table le saint jour du repos, autant il
me serait pernicieux de m'amuser tout le long de la semaine. L'ennui me
prendrait, la tristesse par consquent. Je tcherais d'y chapper,
peut-tre, par l'intemprance, comme font tous ceux qui ne savent point
lire et qui ne peuvent se rcrer avec de belles histoires crites. Il
leur faut se nourrir le cerveau pourtant, quand le corps se repose, et
c'est avec le vin qu'ils le nourrissent. Cela ne vaut rien, je le sais
par exprience. Quand je vais  une noce, je m'amuse le premier jour, je
m'y ennuie le second, je suis malade le troisime. Non, non! il me faut
mon tablier, mon chelle, mon pot  colle et mes chansons, pour que les
heures ne me paraissent pas doubles. Si tu rougis de moi...

Mais non, je n'achve pas, cela t'offense; tu ne rougirais jamais de
moi. En ce cas, laisse-moi vivre  ma guise, et, quand je serai trop
vieux et trop impotent pour travailler, tu me recueilleras, tu me
soigneras, j'y consens, je te le promets! Je ne peux rien faire de mieux
pour toi, j'espre?

--Vos dsirs me seront sacrs, rpondit Michel, et je comprends bien
qu'il m'est impossible de m'acquitter envers vous avec de l'argent; ce
serait trop facile de pouvoir, en un instant, et sans se donner aucune
peine, se librer d'une dette de toute la vie. Ah! que ne puis-je
doubler le cours de la vtre, et vous rendre, aux dpens de mon sang,
les forces que vous avez uses pour me nourrir et m'lever!

--N'espre pas me payer autrement qu'en amiti, reprit le vieux artisan.
La jeunesse ne peut revenir, et je ne dsire rien qui soit contraire aux
lois divines. Si j'ai travaill pour toi, c'est avec plaisir et sans
jamais compter sur une autre rcompense que le bonheur dont je te
verrais faire un bon usage. La princesse sait ma manire de penser  cet
gard-l. Si elle me payait ton ducation, elle m'en terait le mrite
et l'orgueil; car j'ai mon orgueil, moi aussi, et je serai fier
d'entendre dire bientt: Quel bon Sicilien et quel bon prince que le
Castro-Reale! C'est pourtant ce vieux fou de Pier-Angelo qui l'a lev!
Allons, donne-moi ta main, et qu'il n'en soit plus question. Cela me
blesserait un peu, je le confesse. Il parat que le cardinal se meurt.
Je veux que nous disions ensemble une prire pour lui, car il en a grand
besoin; c'tait un mchant homme, et la femme qui te portait 
l'hospice, quand, avec l'aide de mon frre le moine, nous t'avons enlev
de ses bras, m'avait la mine de vouloir te jeter  la mer plutt que
dans la crche des orphelins. Prions donc de bon coeur! Tiens, Michel, ce
ne sera pas long!

Et Pier-Angelo, dcouvrant sa tte, dit d'une voix forte, et avec un
accent de sincrit profonde: Mon Dieu! pardonnez-nous nos fautes et
pardonnez  l'me du cardinal Ieronimo, comme nous lui pardonnons
nous-mmes. Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. _Amen._ Michel,
tu n'as pas dit amen?

--Ainsi soit-il, du fond de mon coeur, rpondit Michel pntr de
respect pour la manire navement vanglique dont Pier-Angelo
pardonnait  son perscuteur.

Car monseigneur Ieronimo avait t bien dur au pauvre artisan. Il
n'avait eu que des soupons sur lui, et pourtant il l'avait poursuivi,
jet en prison, ruin, contraint, enfin,  l'exil volontaire: ce qui
tait la plus grande douleur que le bon Pierre pt prouver. Mais 
cette heure suprme, il ne se souvenait de rien de ce qui lui tait
personnel.

Comme Mila recommenait  s'inquiter pour Magnani, qui ne rentrait
point, Michel partit pour aller  sa rencontre. Toutes les cloches de la
ville sonnaient l'agonie du prlat; on disait des prires dans toutes
les glises et ce pauvre peuple opprim, ranonn et durement chti par
lui  la moindre apparence de rvolte, s'agenouillait dvotement sur les
marches du parvis pour demander  Dieu de l'absoudre. Tous, sans doute,
s'taient rjouis intrieurement au premier son de la cloche, et
devaient se rjouir encore au dernier. Mais les terreurs de l'enfer
agissent si fortement sur ces vives imaginations, et l'ide d'un
chtiment ternel est si effroyable, que les ressentiments de la vie
disparaissaient devant cette menace que le tintement des cloches
semblait faire planer sur toutes les ttes.

Michel, n'entendant point le glas final annoncer que la mort avait saisi
sa proie, et prvoyant que sa mre ne quitterait le lit funbre qu' ce
moment dcisif, se dirigea vers la colline de Mal-Passo. Il voulait
embrasser son ami et son oncle encore une fois avant de les voir saluer
en lui le prince de Castro-Reale. Il redoutait surtout, de la part de
Magnani, le moment o celui-ci s'armerait de fiert, et peut-tre de
froideur, dans la crainte injuste de ses ddains. Il tenait  lui
demander d'avance la conservation de leur amiti,  en exiger la
promesse solennelle, et  l'informer le premier de sa position aprs
qu'il aurait ciment cette fraternit sacre entre eux en prsence de
Fra-Angelo.

Et puis, Michel pensait aussi au Piccinino. Il se disait qu'il n'y avait
pas assez loin de Bel-Passo  Nicolosi pour qu'il ne pt aller trouver
son frre avant qu'il et rien entrepris contre la princesse et contre
lui-mme. Il ne pouvait se rsoudre  attendre et  braver des
vengeances qui pouvaient atteindre sa mre avant lui; et, dt-il trouver
le btard dans un accs de fureur pire que celui o il l'avait quitt,
il regardait comme le devoir d'un fils et d'un homme d'en essuyer seul
les premires consquences.

Chemin faisant, Michel se souvint qu'il tait peintre en voyant le
soleil levant resplendir dans la campagne. Un sentiment de tristesse
profonde s'empara de lui tout  coup; son avenir d'artiste semblait
finir pour lui, et, en repassant devant la grille de la villa Palmarosa,
en regardant cette niche orne d'une madone, d'o il avait salu les
coupoles de Catane pour la premire fois, son coeur se serra, comme si
vingt ans, au lieu de douze jours, se fussent couls entre une vie
arrive  son dnouement et une aventureuse jeunesse, pleine de posie,
de craintes et d'esprances. La scurit de sa nouvelle condition lui
fit peur, et il se demanda avec effroi si le gnie d'un peintre ne se
trouverait pas mal log dans le cerveau d'un riche et d'un prince. Que
deviendraient l'ambition, la colre, la terreur, la rage du travail, les
obstacles  vaincre, les succs  dfendre, tous ces aiguillons
puissants et ncessaires? Au lieu d'ennemis pour le stimuler, il
n'aurait plus que des flatteurs pour corrompre son jugement et son got;
au lieu de la misre pour le forcer  la fatigue et le soutenir dans la
fivre, il serait rassasi d'avance de tous les avantages que l'art
poursuit au moins autant que la gloire.

Il soupira profondment, et prit courage bientt, en se disant qu'il
serait digne d'avoir des amis qui lui diraient la vrit, et qu'en
poursuivant ce noble but de la gloire il y pourrait porter, plus
qu'auparavant, une abngation complte des profits du mtier et des
jugements grossiers de la foule.

En raisonnant ainsi, il arriva au monastre. Les cloches du couvent
rpondaient  celles de la ville, et ce dialogue monotone et lugubre se
croisait dans l'air sonore du matin,  travers les chants des oiseaux et
les harmonies de la brise.




XLVII.

LE VAUTOUR.


Magnani savait tout; car Agathe avait, sinon devin, du moins souponn
son amour, et, pour l'en gurir, elle lui avait racont sa vie; elle lui
avait montr son pass fltri et dsol, son prsent srieux et absorb
par le sentiment maternel. En lui tmoignant cette confiance et cette
amiti, elle avait du moins guri la secrte blessure de sa fiert
plbienne. Elle avait fait comprendre dlicatement que l'obstacle entre
eux n'tait pas la diffrence de leurs conditions et de leurs ides,
mais celle de leurs ges et d'une destine inflexible. Enfin, elle
l'avait lev jusqu' elle en le traitant comme un frre, et si elle ne
l'avait pas guri tout  fait ds le premier effort, elle avait au moins
effac toute l'amertume de sa souffrance. Puis elle avait amen avec
adresse le nom de Mila dans leur entretien, et, en comprenant que la
princesse dsirait leur union, Magnani s'tait fait un devoir d'obir 
son voeu.

Ce devoir, il devait travailler  le remplir, et il sentait bien
lui-mme que, pour le punir de sa folie, Agathe lui indiquait la plus
douce des expiations, pour ne pas dire la plus dlicieuse. Comme il
n'avait point partag les inquitudes de Mila  propos de l'absence de
Michel, il tait sorti uniquement pour lui complaire, et sans songer
qu'il ft besoin d'aller  sa recherche. Il tait venu trouver
Fra-Angelo pour le consulter sur les sentiments de cette jeune fille, et
pour lui demander ses conseils et son appui. Lorsqu'il arriva au
monastre, la communaut rcitait les prires des agonisants pour l'me
du cardinal, et il fut forc d'attendre, dans le jardin aux alles de
faence et aux plates-bandes de laves, que Fra-Angelo pt venir le
rejoindre. Cette lugubre psalmodie l'attrista, et il ne put se dfendre
d'un noir pressentiment en songeant qu'il venait caresser l'espoir des
fianailles au milieu d'une crmonie funbre.

Dj la veille, avant de se sparer de Pier-Angelo, au retour du palais
de la Serra, il avait sond le vieux artisan sur les sentiments de sa
fille. Pier-Angelo, charm de cette espce d'ouverture, lui avait dit
navement qu'il le croyait aim; mais, comme Magnani se mfiait de son
bonheur et n'osait prendre confiance, Pier-Angelo lui avait conseill de
consulter son frre le capucin, qu'il s'tait habitu, bien qu'il ft
son an,  regarder comme le chef de sa famille.

Magnani tait bien troubl, bien incertain. Cependant une voix
mystrieuse lui disait que Mila l'aimait. Il se rappelait ses regards
furtifs, ses subites rougeurs, ses larmes caches, ses pleurs
mortelles, ses paroles mme, qui semblaient une affectation
d'indiffrence suggre par la fiert. Il espra; il attendit avec
impatience que les prires fussent finies, et quand Fra-Angelo vint le
trouver il le pria de lui prter attention, de lui donner conseil, et,
avant tout, de lui dire la vrit sans mnagement.

Voici qui est grave, lui rpondit le bon moine: j'ai toujours eu de
l'amiti pour ta famille, mon fils, et une haute estime pour toi. Mais
es-tu bien sr de me connatre et de m'aimer assez pour me croire, si
les conseils que je te donne contrarient tes secrets dsirs? Car, nous
autres moines, on nous consulte beaucoup et on nous coute fort peu.
Chacun vient nous confier ses penses, ses passions, et mme ses
affaires, parce qu'on croit que des hommes sans intrt direct dans la
vie y voient plus clair que les autres. On se trompe. Nos conseils sont,
la plupart du temps, ou trop complaisants ou trop austres pour tre
bons  suivre ou possibles  observer. Moi, je rpugne aux conseils.

--Eh bien, dit Magnani, si vous ne me croyez pas capable de profiter de
vos enseignements, voulez-vous me promettre de rpondre sans hsitation
et sans mnagement,  une question que je vais vous adresser?

--L'hsitation n'est pas mon fait, ami. Mais, faute de mnagement, on
peut faire beaucoup souffrir ceux qu'on aime, et tu veux que je sois
cruel envers toi? Tu mets mon affection  une cruelle preuve!

--Vous m'effrayez d'avance, pre Angelo. Il me semble que vous avez dj
devin la question que je vais vous faire.

--Dis toujours, pour voir si je ne me trompe pas.

--Et vous rpondrez?

--Je rpondrai.

--Eh bien, dit Magnani d'une voix tremblante, ferais-je bien de demander
 votre frre la main de votre nice Mila?

--Prcisment, voil ce que j'attendais. Mon frre m'a parl de cela
avant toi. Il pense que sa fille t'aime; il croit l'avoir devin.

--Mon Dieu! s'il tait vrai! dit Magnani en joignant les mains.

Mais la figure de Fra-Angelo resta froide et triste.

Vous ne me jugez pas digne d'tre l'poux de Mila, reprit le modeste
Magnani. Ah! mon frre, il est vrai! mais si vous saviez comme j'ai la
ferme intention de le devenir!

--Ami, rpondit le moine, le plus beau jour de la vie de Pier-Angelo et
de la mienne serait le jour o tu deviendrais l'poux de Mila, si vous
vous aimez ardemment et sincrement tous les deux; car, nous autres
religieux, nous savons cela: il faut aimer de toute son me l'pouse 
laquelle on se donne, que ce soit la famille ou la religion. Eh bien, je
crois que tu aimes Mila, puisque tu la recherches; mais je ne sais point
si Mila t'aime et si mon frre ne se trompe point.

--Hlas! reprit Magnani, je ne le sais pas non plus.

--Tu ne le sais pas? dit Fra-Angelo en fronant lgrement le sourcil,
elle ne te l'a donc jamais dit?

--Jamais!

--Et pourtant, elle t'a accord quelques innocentes faveurs? Elle s'est
trouve seule avec toi?

--Par rencontre ou par ncessit.

--Elle ne t'a jamais donn de rendez-vous?

--Jamais!

--Mais hier? hier, au coucher du soleil, elle ne s'est pas promene avec
toi de ce ct-ci?

--Hier, de ce ct-ci? dit Magnani en plissant; non, mon pre.

--Sur ton salut?

--Sur mon salut et sur mon honneur!

--En ce cas, Magnani, il ne faut point songer  Mila. Mila aime
quelqu'un, et ce n'est pas toi. Et, ce qu'il y a de pire, c'est que ni
son pre, ni moi, ne pouvons le deviner. Plt au ciel qu'une fille si
dvoue, si laborieuse et si modeste jusqu' ce jour, et pris de
l'inclination pour un homme tel que toi! Vous eussiez noblement lev
une famille, et votre union et difi le prochain. Mais Mila est un
enfant, et un enfant romanesque, j'en ai peur. Dsormais on veillera sur
elle avec plus de soin; j'avertirai son pre, et toi, homme de coeur, tu
te tairas, tu l'oublieras.

--Quoi! s'cria Magnani, Mila, le type de la franchise, du courage et de
l'innocence, aurait dj une faute  se reprocher? Mon Dieu! la pudeur
et la vrit n'existent donc plus sur la terre?

--Je ne dis pas cela, rpondit le moine: j'espre que Mila est pure
encore; mais elle est sur le chemin de sa perte si on ne la retient.
Hier, au coucher du soleil, elle passait ici, seule et pare; elle
vitait ma rencontre, elle refusait de s'expliquer, elle essayait de
mentir. Ah! j'ai bien pri Dieu cette nuit pour elle, mais je n'ai gure
dormi!

--Je garderai le secret de Mila, et je ne penserai plus  elle, dit
Magnani atterr.

Mais il continua  y penser. Il tait dans sa nature douloureuse et
forte, mais ennemie de toute confiance fanfaronne, de marcher toujours
au-devant des obstacles, et de s'y arrter sans savoir ni les franchir,
ni les abandonner.

Michel arriva en cet instant; il semblait avoir subi une transformation
magique depuis la veille, quoique son habit d'artisan ft rest sur ses
paules; mais son front et ses yeux s'taient agrandis, ses narines
aspiraient l'air plus largement, sa poitrine semblait s'tre dveloppe
dans une nouvelle atmosphre. La fiert, la force et le calme de l'homme
libre resplendissaient sur sa physionomie.

Ah! lui dit Magnani en se jetant dans les bras que lui tendait le jeune
prince, ton rve est dj accompli, Michel! C'tait un beau rve! le
rveil est encore plus beau. Moi, je me dbattais contre un cauchemar
que ton bonheur fait vanouir, mais qui me laisse perdu et bris de
fatigue.

[Illustration: Un grand vautour qui s'envola brusquement (Page 129.)]

Fra-Angelo les bnit tous deux, et, s'adressant au prince:

--Je salue avec joie, lui dit-il, ton avnement  la grandeur et  la
puissance, en te voyant presser contre ton coeur l'homme du peuple de ton
pays. Michel de Castro-Reale, Michel-Ange Lavoratori, je t'aimerai
toujours comme mon neveu en t'aimant comme mon prince. Direz-vous
maintenant, _excellence_, que c'est duperie aux gens de ma race de
servir et d'aimer ceux de la vtre?

--Ne me rappelez pas mes hrsies, mon digne oncle, rpondit Michel. Je
ne sais plus  quelle race j'appartiens aujourd'hui, je sens que je suis
homme et Sicilien, voil tout.

--Donc, vive la Sicile! s'cria le capucin en saluant l'Etna.

--Vive la Sicile! rpondit Michel en saluant Catane.

Magnani tait attendri et affectueux. Il se rjouissait sincrement du
bonheur de Michel; mais, pour son compte, il tait fort abattu de
l'obstacle qui s'levait entre Mila et lui, et il tremblait de retomber
sous l'empire de sa premire passion. Pourtant la mre est plus que la
femme, et voir Agathe sous cet aspect nouveau rendit le culte de Magnani
plus calme et plus srieux qu'il ne l'avait t encore. Il sentit qu'il
rougirait en prsence de Michel s'il conservait la moindre trace de sa
folie. Il rsolut de l'effacer en lui-mme, et, heureux de pouvoir
toujours se dire qu'il avait consacr sa jeunesse, par un voeu,  la plus
belle sainte du ciel, il garda son image et son souvenir en lui comme un
parfum cleste.

Magnani tait guri; mais quelle triste gurison,  vingt-cinq ans, que
d'abjurer tous les rves de l'amour! Il se sentit plein de rsignation;
mais,  partir de ce moment, la vie ne fut plus pour lui qu'un devoir
rigide et glac.

Les rveries et les tourments qui lui avaient fait aimer ce devoir
n'existaient plus. Jamais il n'y eut d'homme plus isol sur la terre,
plus dgot de toutes les choses humaines, que ne le fut Magnani le
jour de sa dlivrance.

Il quitta Michel et Fra-Angelo, qui voulaient se rendre sans tarder 
Nicolosi, et passa tout le reste du jour  se promener seul au bord de
la mer, vers les les basaltiques de Jacirale.

Le jeune prince et le moine partirent aussitt aprs avoir rsolu
d'aller trouver le Piccinino. Ils approchaient de la sinistre croix du
Destatore, lorsque les cloches de Catane, changeant de rhythme, firent
entendre les notes lugubres qui annoncent la mort. Fra-Angelo fit un
signe de croix sans s'arrter; Michel songea  son pre, assassin
peut-tre par l'ordre de ce prlat impie, et doubla le pas afin de
s'agenouiller sur la tombe de Castro-Reale.

[Illustration: Fra-Angelo triompha de l'hsitation des bandits. (Page
140.)]

Il ne se sentait pas encore le courage de regarder de prs cette croix
fatale, o il avait prouv des motions si pnibles, alors mme qu'il
ne savait pas quel lien du sang l'attachait au bandit de l'Etna. Mais un
grand vautour qui s'envola brusquement, du pied mme de la croix, le
fora d'y porter les yeux involontairement. Un instant, il se crut la
proie d'une odieuse hallucination. Un cadavre couch dans une mare de
sang gisait  la place d'o le vautour s'enfuyait.

Glacs d'horreur, Michel et le moine s'approchrent et reconnurent le
cadavre de l'abb Ninfo,  moiti dfigur par des coups de pistolet
tirs  bout portant. Ce meurtre avait t prmdit ou accompli avec un
rare sang-froid, car on s'tait donn le temps et la peine d'crire  la
craie, et en lettres fines et presses, sur la lave noire du pidestal
de la croix, cette inscription d'une prcision implacable:

Ici fut trouv, il y a aujourd'hui dix-huit ans, le cadavre d'un
clbre bandit, _il Destatore_, prince de Castro-Reale, vengeur des maux
de son pays.

L'on y trouvera aujourd'hui le cadavre de son assassin, l'abb Ninfo,
qui a confess lui-mme sa participation au crime. Un si lche champion
n'et pas os frapper un homme si brave. Il l'avait attir dans un pige
o il a fini par tomber lui-mme, aprs dix-huit ans de forfaits
impunis.

Plus heureux que Castro-Reale frapp par des esclaves, Ninfo est tomb
sous la main d'un homme libre.

Si vous voulez savoir qui a condamn et pay l'assassinat du
_Destatore_, demandez-le  Satan, qui, dans une heure, recevra  son
tribunal l'me perverse du cardinal Ieronimo de Palmarosa.

N'accusez pas la veuve de Castro-Reale: elle est innocente.

Michel de Castro-Reale, il y aura encore bien du sang  rpandre avant
que la mort de ton pre soit venge!

Celui qui a crit ces lignes est le btard de Castro-Reale, celui qu'on
appelle le Piccinino et le Justicier d'aventure. C'est lui qui a tu le
fourbe Ninfo. Il l'a fait au soleil levant, au son de la cloche qui
annonait l'agonie du cardinal de Palmarosa. Il l'a fait afin qu'on ne
crt pas que tous les sclrats peuvent mourir dans leur lit.

Que le premier qui lira cette inscription la copie ou la retienne, et
qu'il la porte au peuple de Catane!

Effaons-la, dit Michel, ou l'audace de mon frre lui deviendra fatale.

--Non, ne l'effaons pas, dit le moine. Ton frre est trop prudent pour
n'tre pas dj loin d'ici, et nous n'avons pas le droit de priver les
grands et le peuple de Catane d'un terrible exemple et d'une sanglante
leon. Assassin, lui, le fier Castro-Reale? assassin par le cardinal,
attir dans un pige par l'infme abb! Ah! j'aurais d le deviner! Il y
avait encore en lui trop d'nergie et de coeur pour descendre au suicide.
Ah! Michel! n'accuse pas ton frre de trop de svrit, et ne regarde
pas ce chtiment comme un crime inutile. Tu ne sais pas ce que c'tait
que ton pre dans ses bons jours, dans ses grands jours! Tu ne sais pas
qu'il tait en voie de s'amender et de redevenir le justicier des
montagnes. Il se repentait. Il croyait en Dieu, il aimait toujours son
pays, et il adorait ta mre! Qu'il et pu vivre ainsi une anne de plus,
et elle l'et aim, et elle lui et tout pardonn. Elle serait venue
partager ses dangers, elle et t la femme du brigand au lieu d'tre la
captive et la victime des assassins. Elle t'et lev elle-mme, elle
n'et jamais t spare de toi! Tu aurais suc le lait sauvage d'une
lionne, et tu aurais grandi dans la tempte. Tout serait mieux ainsi! La
Sicile serait plus prs de sa dlivrance qu'elle ne le sera peut-tre
dans dix ans, et moi, je ne fusse pas rest moine! Au lieu de nous
promener dans la montagne, les bras croiss, pour voir ce cadavre tomb
dans un coin, et le Piccinino fuyant  travers les abmes, nous serions
tous ensemble, le mousquet au poing, livrant de rudes batailles aux
Suisses de Naples, et marchant peut-tre sur Catane, le drapeau jaune
frissonnant en plis d'or  la brise du matin! Oui, tout serait mieux
ainsi, je te le dis, prince de Castro-Reale!... Mais la volont de Dieu
soit faite! ajouta Fra-Angelo, se rappelant enfin qu'il tait moine.
Bien certains que le Piccinino avait d quitter le val, longtemps mme
avant l'heure dsigne dans l'inscription comme celle du meurtre, Michel
et le capucin n'allrent pas plus loin et s'loignrent de ce lieu
sauvage o, pendant plusieurs heures encore, le cadavre de l'abb
pouvait bien tre la proie du vautour, sans que personne vint troubler
son affreux festin. Comme ils revenaient sur leurs pas, ils virent
l'oiseau sinistre passer sur leurs ttes et retourner  sa dplorable
proie avec acharnement. Mang par les chiens et les vautours, dit le
moine sans tmoigner aucun trouble, c'est le sort que tu mritais! c'est
la maldiction que, dans tous les temps, les peuples ont prononce sur
les espions et les tratres. Vous voil bien ple, mon jeune prince, et
vous me trouvez peut-tre bien rude envers un prtre, moi qui suis aussi
un homme d'glise. Que voulez-vous? J'ai beaucoup vu tuer et j'ai tu
moi-mme, peut-tre plus qu'il ne le faudrait pour le salut de mon me!
mais dans les pays conquis, voyez-vous, la guerre n'a pas toujours
d'autres moyens que le meurtre priv. Ne croyez pas que le Piccinino
soit plus mchant qu'un autre. Le ciel l'avait fait natre calme et
patient; mais il y a des vertus qui deviendraient des vices chez nous,
si on les conservait. La raison et le sentiment de la justice lui ont
appris  tre terrible, au besoin! Voyez, pourtant, qu'il a l'me loyale
au fond. Il est fort irrit contre votre mre, m'avez-vous dit, et vous
avez craint sa vengeance. Vous voyez qu'il l'absout du crime dont la
sainte femme n'a jamais conu la pense; vous voyez qu'il rend hommage 
la vrit, mme dans le feu de sa colre. Vous voyez aussi qu'au lieu de
vous adresser une maldiction, il vous exhorte  faire cause commune
avec lui, dans l'occasion. Non, non, Carmelo n'est pas un lche!

Michel tait de l'avis du capucin; mais il garda le silence: il avait un
grand effort  faire pour fraterniser avec l'me sombre de ce sauvage
raffin qui s'appelait le Piccinino. Il voyait bien la secrte
prdilection du moine pour le bandit. Aux yeux de Fra-Angelo, le btard
tait, bien plus que le prince, le fils lgitime du _Destatore_ et
l'hritier de sa force. Mais Michel tait trop accabl des motions tour
 tour dlicieuses et horribles qu'il venait d'prouver depuis quelques
heures, pour suivre une conversation quelconque, et, et-il trouv le
capucin trop vindicatif et trop enclin  un reste de frocit, il ne se
sentait pas le droit de contredire et mme de juger un homme auquel il
devait la lgitimit de sa naissance, la conservation de ses jours, et
le bonheur de connatre sa mre.

Ils aperurent de loin la villa du cardinal toute tendue de noir.

Et vous aussi, Michel, vous allez tre forc de prendre le deuil, dit
Fra-Angelo. Carmelo est plus heureux que vous en ce moment, de ne pas
appartenir  la socit. S'il tait le fils de la princesse de
Palmarosa, il lui faudrait porter la livre menteuse de la douleur, le
deuil de l'assassin de son pre.

--Pour l'amour de ma mre, mon bon oncle, rpondit le prince, ne me
montrez pas le mauvais ct de ma position. Je ne puis songer encore 
rien, sinon que je suis le fils de la plus noble, de la plus belle et de
la meilleure des femmes.

--Bien, mon enfant; c'est bien. Pardonnez-moi, reprit le moine. Moi, je
suis toujours dans le pass; je suis toujours avec le souvenir de mon
pauvre capitaine assassin. Pourquoi l'avais-je quitt? pourquoi
tais-je dj moine? Ah! j'ai t un lche aussi! Si j'tais rest
fidle  sa mauvaise fortune et patient pour ses garements, il ne
serait pas tomb dans une misrable embche, il vivrait peut-tre
encore! Il serait fier et heureux d'avoir deux fils, tous deux beaux et
braves! Ah! _Destatore, Destatore!_ voici que je te pleure avec plus
d'amertume que la premire fois. Apprendre que tu es mort d'une autre
main que de la tienne, c'est recommencer  te perdre.

Et le moine, tout  l'heure si dur et si insensible en foulant sous ses
pieds le sang du tratre, se mit  pleurer comme un enfant. Le vieux
soldat, fidle au del de la mort, reparut en lui tout entier, et il
embrassa Michel en disant: Console-moi, fais-moi esprer que nous le
vengerons!

Esprons pour la Sicile! rpondit Michel. Nous avons mieux  faire que
de venger nos querelles de famille, nous avons  sauver la patrie! Ah!
la patrie! c'est un mot que tu avais besoin de m'expliquer hier, brave
soldat; mais aujourd'hui, c'est un mot que je comprends bien.

Ils se serrrent fortement la main et entrrent dans la villa Palmarosa.




XLVIII.

LE MARQUIS


Messire Barbagallo les attendait  la porte avec un visage plein
d'anxit. Ds qu'il aperut Michel, il courut  sa rencontre et se mit
 genoux pour lui baiser la main. Debout, debout, Monsieur! lui dit le
jeune prince, choqu de tant de servilit. Vous avez servi ma mre avec
dvouement. Donnez-moi la main, comme il convient  un homme!

Ils traversrent le parc ensemble; mais Michel ne voulut pas encore
recevoir les hommages de tous les valets, qui ne menaaient pourtant pas
d'tre plus importuns que celui de l'intendant; car celui-ci le
poursuivait en lui demandant cent fois pardon de la scne du bal, et en
s'efforant de lui prouver que si le dcorum lui avait permis, en cette
occasion, d'avoir ses lunettes, sa vue affaiblie ne l'et pas empch de
remarquer qu'il ressemblait trait pour trait au grand capitaine Giovanni
Palmarosa, mort en 1288, dont il avait port la veille, en sa prsence,
le portrait au marquis de la Serra: Ah! que je regrette, disait-il, que
la princesse ait fait don de tous les Palmarosa au marquis! Mais Votre
Altesse recouvrera cette noble et prcieuse part de son hritage. Je
suis certain que Son Excellence le marquis lui restituera par son
testament, ou par une cession plus prompte encore, tous les anctres des
deux familles.

--Je les trouve bien o ils sont, rpondit Michel en souriant. Je
n'aime pas beaucoup les portraits qui ont le don de la parole.

Il se droba aux obsessions du majordome et tourna le rocher, afin
d'entrer par le casino. Mais, comme il pntrait dans le boudoir de sa
mre, il vit que Barbagallo tout essouffl l'avait suivi sur l'escalier:
Pardon, Altesse, disait-il d'une voix entrecoupe, madame la princesse
est dans la grande galerie, au milieu de ses parents, de ses amis et de
ses serviteurs, auxquels elle vient de faire la dclaration publique de
son mariage avec le trs-noble et trs-illustre prince votre pre. On
n'attend plus que le trs-digne frre Angelo, qui a d recevoir un
exprs, il y a deux heures, afin qu'il apportt du couvent les titres
authentiques de ce mariage, qui doivent constater ses droits  la
succession de Son minence, le trs-haut, trs-puissant et
trs-excellent prince cardinal...

--J'apporte les titres, rpondit le moine; avez-vous tout dit,
trs-haut, trs-puissant et trs-excellent matre Barbagallo?

--Je dirai encore  Son Altesse, reprit l'intendant sans se dconcerter,
qu'elle est attendue aussi avec impatience... mais que...

--Mais quoi? Ne me barrez pas toujours le passage avec vos airs
suppliants, monsieur Barbagallo. Si ma mre m'attend, laissez-moi courir
vers elle; si vous avez quelque requte personnelle  me prsenter, je
vous couterai une autre fois, et, d'avance, je vous promets tout.

--O mon noble matre, oui! s'cria Barbagallo en se mettant en travers
de la porte, d'un air hroque et en prsentant  Michel un habit de
gala  l'ancienne mode, tandis qu'un domestique, rapidement averti par
un coup de sonnette, apportait une culotte de satin brode d'or, une
pe et des bas de soie  coins rouges. Oui, oui! c'est une demande
personnelle que j'ose vous adresser. Vous ne pouvez pas vous prsenter
devant l'assemble de famille qui vous attend, avec cette casaque de
bure et cette grosse chemise. C'est impossible qu'un Palmarosa, qu'un
Castro-Reale je veux dire, apparaisse, pour la premire fois,  ses
cousins-germains et issus de germains dans l'accoutrement d'un manoeuvre.
On sait les nobles infortunes de votre jeunesse et la condition indigne
 laquelle votre grand coeur a su rsister. Mais ce n'est pas une raison
pour qu'on en voie la livre sur le corps de Votre Altesse. Je me
mettrai  ses genoux pour la supplier de se revtir des habits de
crmonie que le prince Dionigi de Palmarosa, son grand-pre, portait le
jour de sa premire prsentation  la cour de Naples.

La premire partie de ce discours avait vaincu la svrit de Michel. Le
moine et lui n'avaient pu rsister  un accs de fou rire: mais la fin
de l'exorde fit cesser leur gaiet et rembrunit leurs fronts.

Je suis bien sr, dit Michel d'un ton sec, que ce n'est pas ma mre qui
vous a charg de me prsenter ce dguisement ridicule, et qu'elle
n'aurait aucun plaisir  me voir revtir cette livre-l! J'aime mieux
celle que je porte encore et que je porterai le reste de cette journe,
ne vous en dplaise, monsieur le majordome.

--Que Votre Altesse ne soit pas irrite contre moi, rpondit Barbagallo
tout confus en faisant signe au laquais de remporter l'habit au plus
vite. J'ai agi peut-tre inconsidrment en ne prenant conseil que de
mon zle... mais si...

--Mais non! laissez-moi, dit Michel en poussant la porte avec nergie;
et, prenant le bras de Fra-Angelo, il descendit l'escalier intrieur du
Casino et entra rsolument dans la grande salle, sous son costume
d'artisan.

La princesse, vtue de noir, tait assise au fond de la galerie sur un
sofa, entoure du marquis de la Serra, du docteur Recuperati, de
Pier-Angelo, de plusieurs amis prouvs des deux sexes et de plusieurs
parents,  la mine plus ou moins malveillante ou consterne, malgr
leurs efforts pour paratre touchs et merveills du roman de sa vie
qu'elle venait de leur raconter. Mila tait assise  ses pieds sur un
coussin, belle, attendrie, et ple de surprise et d'motion. D'autres
groupes taient espacs dans la galerie. C'taient des amis moins
intimes, des parents plus loigns, puis des gens de loi qu'Agathe avait
appels pour constater la validit de son mariage et la lgitimit de
son fils. Plus loin encore, les serviteurs de la maison, en service
actif ou admis  la retraite, quelques ouvriers privilgis, la famille
Magnani entre autres; enfin l'lite de ces _clients_ avec lesquels les
seigneurs siciliens ont des relations de solidarit inconnues chez nous,
et qui rappellent les antiques usages du patriciat romain.

On peut bien penser qu'Agathe ne s'tait pas crue force de dire quelles
raisons cruelles l'avaient dcide  pouser le trop fameux prince de
Castro-Reale, ce bandit si brave et si redoutable, si dprav et
pourtant si naf parfois, espce de don Juan converti, sur lequel
couraient encore plus d'histoires terribles, fantastiques, galantes et
invraisemblables, qu'il n'en avait pu mener  fin. Elle prfrait 
l'aveu public d'une violence qui rpugnait  sa pudeur et  sa fiert,
l'aveu tacite d'un amour, romanesque, de sa part, jusqu'
l'extravagance, mais librement consenti et lgitim. Le seul marquis de
la Serra avait t le confident de sa vritable histoire; lui seul
savait maintenant les malheurs d'Agathe, la cruaut de ses parents,
l'assassinat prsum du _Destatore_, et les complots contre la vie de
son fils au berceau. La princesse laissa pressentir aux autres que sa
famille n'et point approuv ce mariage clandestin, et que son fils
avait d tre lev en secret pour ne point risquer d'tre dshrit
dans sa personne par ses parents maternels. Elle avait fait un rcit
court, simple et prcis, et elle y avait port une assurance, une
dignit, un calme qu'elle devait  l'nergie du sentiment maternel.
Avant qu'elle connt l'existence de son enfant, elle se serait donn la
mort plutt que de laisser souponner la dixime partie de son secret;
mais, avec la volont de faire reconnatre et accepter son fils, elle
et tout rvl si un aveu complet et t ncessaire.

Elle avait fini de parler depuis un quart d'heure, quand Michel entra.
Elle avait regard tout son auditoire avec tranquillit. Elle savait 
quoi s'en tenir sur l'attendrissement naf des uns, sur la malignit
dguise des autres. Elle savait qu'elle aurait le courage de faire face
 toutes les amplifications,  toutes les railleries,  toutes les
mchancets que sa dclaration allait faire clater dans le public et
surtout dans le grand monde. Elle tait prpare  tout et se sentait
bien forte, appuye sur son fils, cette femme qui n'avait pas plus voulu
de la protection d'un mari que des consolations d'un amant.
Quelques-unes des personnes prsentes, soit par malice, soit par btise,
avaient essay de lui faire ajouter quelques dtails, quelques
claircissements  sa dclaration. Elle avait rpondu avec douceur et
fermet: Ce n'est pas devant tant de tmoins, et en un jour de deuil et
de gravit pour ma maison que je puis me prter volontairement  vous
divertir ou  vous intresser au rcit d'une histoire d'amour.
D'ailleurs, tout cela est un peu loin de ma mmoire. J'tais bien jeune
alors, et, aprs vingt ans couls sur ces motions, je pourrais
difficilement me remettre  un point de vue qui vous ft comprendre le
choix que j'avais jug  propos de faire. Je permets qu'on le trouve
extraordinaire, mais je ne permettrai  personne de le blmer en ma
prsence; ce serait insulter  la mmoire de l'homme dont j'ai accept
le nom pour le transmettre  mon fils.

On chuchotait avidement dans les groupes de cette assemble dj
disperse dans la vaste galerie. Le dernier de tous  l'extrmit de la
salle, celui qui se composait de braves ouvriers et de fidles
serviteurs, tait le seul grave, calme et secrtement attendri. Le pre
et la mre de Magnani taient venus baiser, en pleurant, la main
d'Agathe. Mila, dans son extase d'tonnement et de joie, tait un peu
triste au fond du coeur. Elle se disait que Magnani aurait d tre l, et
elle ne le voyait point arriver, quoiqu'on l'et cherch partout. Elle
l'oublia cependant quand elle vit paratre Michel, et elle se leva pour
s'lancer vers lui  travers les groupes malveillants ou stupfis qui
s'ouvrirent pour laisser passer le prince artisan et sa casaque de
laine. Mais elle s'arrta, toute rouge et tout afflige: Michel n'tait
plus son frre. Elle ne devait plus l'embrasser.

Agathe, qui s'tait leve avant elle, se retourna pour lui faire signe,
et, la prenant par la main, elle marcha vers son fils avec la rsolution
et l'orgueil d'une mre et d'une reine. Elle le prsenta d'abord  la
bndiction publique de son pre et de son oncle adoptifs, puis aux
poignes de main de ses amis et aux salutations de ses connaissances.
Michel eut du plaisir  se montrer fier et froid avec ceux qui lui
parurent tels; et quand il fut au milieu de la partie populaire de la
runion, il se montra tel qu'il se sentait, plein d'effusion et de
franchise. Il n'eut pas de peine  se gagner ces coeurs-l, et il y fut
accueilli comme si ces braves gens l'eussent vu natre et grandir sous
leurs yeux.

Aprs la production des actes de mariage et de naissance, qui, ayant t
contracts et enregistrs sous l'ancienne administration ecclsiastique,
taient parfaitement lgitimes et authentiques, Agathe prit cong de
l'assemble de famille et se retira dans son appartement avec Michel, la
famille Lavoratori et le marquis de la Serra. L, on gota encore sans
trouble le bonheur d'tre ensemble, et on se reposa un peu de la
contrainte qu'on avait subie, en riant de l'incident de l'habit de gala
du grand-pre, heureuse imagination de Barbagallo! On s'amusa d'avance
de tout ce qui allait tre enfant de monstrueux et de ridicule dans les
premiers temps, par les imaginations catanaises, messinoises et
palermitaines, sur la situation de la famille.

La journe ne s'coula point sans qu'ils sentissent tous qu'ils auraient
besoin d'un courage plus srieux. La nouvelle de l'assassinat de l'abb
Ninfo, et surtout la copie de l'inscription audacieuse, arrivrent dans
la soire et circulrent rapidement par toute la ville. Des promeneurs
avaient apport l'crit, des _campieri_ apportrent le cadavre. Comme
cela avait une couleur politique, on en parla tout bas; mais comme cela
tait li aux vnements de la journe,  la mort du cardinal et  la
dclaration d'Agathe, on en parla toute la nuit, jusqu' en perdre
l'envie de dormir. La plus belle et la plus grande ville possible,
lorsqu'elle n'est point une des mtropoles de la civilisation, est
toujours, par l'esprit et les ides, une petite ville de province,
surtout dans le midi de l'Europe.

La police s'mut d'ailleurs de la vengeance exerce sur l'un de ses
employs. Les gens en faveur prirent, dans les salons, une attitude de
menace contre la noblesse patriotique. Le parti napolitain fit entendre
que le prince de Castro-Reale n'avait qu' bien se tenir s'il voulait
qu'on oublit les forfaits de monsieur son pre, et on fit bientt
pntrer, jusque dans le boudoir de la princesse, de salutaires
avertissements qu'on voulait bien lui donner. Un ami sincre, mais
pusillanime, vint lui apprendre que son innocence proclame par la main
fantastique du Piccinino, et l'appel fait  son fils dans le mme crit
pour qu'il et  venger Castro-Reale, la compromettraient gravement, si
elle ne se htait de faire quelques dmarches prudentes, comme de
prsenter son fils aux puissances du moment, et de tmoigner, d'une
manire indirecte, mais claire, qu'elle abandonnait l'me de son dfunt
brigand au diable et le corps de son beau-fils le btard au bourreau;
qu'elle avait l'intention d'tre une bonne, une vraie Palmarosa, comme
l'avaient t son pre et son oncle; enfin qu'elle se portait garant de
la bonne ducation politique qu'elle saurait donner  l'hritier d'un
nom aussi difficile  porter dsormais que celui de Castro-Reale.

A ces avertissements, Agathe rpondit avec calme et prudence qu'elle
n'allait jamais dans le monde; qu'elle vivait, depuis vingt ans, dans
une retraite tranquille, o aucun complot ne s'tait jamais form; que
faire en ce moment des dmarches pour se rapprocher du pouvoir, ce
serait, en apparence, accepter des mfiances qu'elle ne mritait point;
que son fils tait encore un enfant, lev dans une condition obscure et
dans l'ignorance de tout ce qui n'tait pas la posie des arts; qu'enfin
elle porterait hardiment, ainsi que lui, le nom de Castro-Reale, parce
que c'tait une lchet de renier ses engagements et son origine, et que
tous deux sauraient le faire respecter, mme sous l'oeil de la police.
Quant au Piccinino, elle feignit fort habilement de ne pas savoir ce
qu'on voulait lui dire, et de ne pas croire  l'existence de ce fantme
insaisissable, espce de Croquemitaine dont on faisait peur aux petits
enfants et aux vieilles femmes du faubourg. Elle fut surprise et
trouble de l'assassinat de l'abb Ninfo; mais, comme le testament
s'tait retrouv  propos dans les mains du docteur Recuperati, nul ne
put souponner qu'une accointance secrte avec les bandits de la
montagne l'et remise en possession de son titre. Le docteur ne sut pas
mme qu'il lui avait t soustrait; car, au moment o il allait faire
publiquement la dclaration que l'abb Ninfo le lui avait vol, Agathe
l'avait interrompu en lui disant: Prenez garde, docteur, vous tes fort
distrait; n'accusez lgrement personne. Vous m'avez montr ce
testament, il y a deux jours; ne l'auriez-vous pas laiss dans mon
cabinet, sous un bloc de mosaque?

On avait t officiellement  l'endroit indiqu, et on avait trouv le
testament intact. Le docteur, merveill de son tourderie, y avait cru
comme les autres.

Agathe avait trop souffert, elle avait eu de trop rudes secrets  garder
pour ne pas tre habile quand il fallait s'en donner la peine. Michel et
le marquis admirrent la prsence d'esprit qu'elle dploya dans toute
cette affaire, pour sortir d'une situation assez alarmante. Mais
Fra-Angelo devint fort triste, et Michel se coucha, bien moins
insouciant dans son palais qu'il n'avait fait dans sa mansarde. Les
prcautions indispensables, la dissimulation assidue dont il fallait
s'armer, lui rvlrent les soucis et les dangers de la grandeur. Le
capucin craignait qu'il ne se corrompt malgr lui. Michel ne craignait
pas de se corrompre; mais il sentait qu'il lui faudrait s'observer et
s'amoindrir pour garder son repos et son bonheur domestique, ou
s'engager dans un combat qui ne finirait plus qu'avec sa fortune et sa
vie.

Il s'y rsigna. Il se dit qu'il serait prudent pour sa mre jusqu'au
moment o il serait tmraire pour sa patrie. Mais dj le temps de
l'ivresse et du bonheur tait pass; dj commenait le devoir: les
romans qu'on ne coupe pas au beau milieu du dnouement se rembrunissent
 la dernire page, pour peu qu'ils aient le moindre fonds de
vraisemblance.

Certaines personnes de got et d'imagination veulent qu'un roman ne
finisse point, et que l'esprit du lecteur fasse le reste. Certaines
personnes judicieuses et mthodiques veulent voir tous les fils de
l'intrigue se dlier patiemment et tous les personnages s'tablir pour
le reste de leurs jours, ou mourir, afin qu'on n'ait plus  s'occuper
d'eux. Je suis de l'avis des premiers, et je crois que j'aurais pu
laisser le lecteur au pied de la croix du _Destatore_, lisant
l'inscription qu'y avait trace le justicier d'aventure. Il aurait fort
bien pu inventer sans moi le chapitre qu'il vient de parcourir, je gage,
avec tideur, se disant: J'en tais sr, je m'y attendais bien, cela va
sans dire.

Mais j'ai craint d'avoir affaire  un lecteur dlicat qui ne se trouvt
fort mal install en la compagnie classiquement romantique d'un cadavre
et d'un vautour.

Pourquoi tous les dnouements sont-ils plus ou moins manqus et
insuffisants? la raison en est simple, c'est parce qu'il n'y a jamais de
dnouements dans la vie, que le roman s'y continue sans fin, triste ou
calme, potique ou vulgaire, et qu'une chose de pure convention ne peut
jamais avoir un caractre de vrit qui intresse.

Mais puisque, contrairement  mon got, j'ai rsolu de tout expliquer,
je reconnais que j'ai laiss Magnani sur la grve, Mila inquite, le
Piccinino  travers les champs, et le marquis de la Serra aux pieds de
la princesse. Quant  ce dernier, il y avait  peu prs douze ans qu'il
tait ainsi prostern, et un jour de plus ou de moins ne changeait rien
 son sort; mais, ds qu'il connut le secret d'Agathe et qu'il vit son
fils en possession de tous ses droits et de tout son bonheur, il changea
d'attitude, et, se relevant de toute la grandeur de son caractre
chevaleresque et fidle, il lui dit en prsence de Michel:

Madame, je vous aime comme je vous ai toujours aime; je vous estime
d'autant plus que vous avez t plus fire et plus loyale, en refusant
de contracter sous le beau titre de vierge une union o il vous et
fallu apporter en secret ceux de veuve et de mre. Mais si, parce que
vous avez jadis subi un outrage, vous vous croyez dchue  mes yeux,
vous ne connaissez point mon coeur. Si, parce que vous portez un nom
bizarre et effrayant par les souvenirs qui s'y rattachent, vous pensez
que je craindrais d'y faire succder le mien, vous faites injure  mon
dvouement pour vous. Ce sont l, au contraire, des raisons qui me font
souhaiter plus que jamais d'tre votre ami, votre soutien, votre
dfenseur et votre poux. On raille votre premier mariage  l'heure
qu'il est. Accordez-moi votre main et on n'osera pas railler le second.
On vous appelle la femme du brigand; soyez la femme du plus raisonnable
et du plus rang des patriciens, afin qu'on sache bien que si vous
pouvez enflammer l'imagination d'un homme terrible, vous savez aussi
gouverner le coeur d'un homme calme. Votre fils a grand besoin d'un pre,
Madame. Il va tre engag dans plus d'un passage difficile et prilleux
de la vie fatale que nous fait une race ennemie. Sachez bien que je
l'aime dj comme mon fils, et que ma vie et ma fortune sont  lui. Mais
cela ne suffit pas: il faut que la sanction d'un mariage avec vous mette
fin  la position quivoque o nous sommes vis--vis l'un de l'autre. Si
je passe pour l'amant de sa mre, pourra-t-il m'aimer et m'estimer? Ne
sera-t-il pas ridicule, peut-tre lche, qu'il ait l'air de le souffrir
sans honte et sans impatience? Il faut donc que je m'loigne de vous 
prsent, si vous refusez de faire alliance avec moi. Vous perdrez le
meilleur de vos amis, et Michel aussi!... Quant  moi, je ne parle pas
de la douleur que j'en ressentirais, je ne sais point de paroles qui
puissent la rendre; mais il ne s'agit point de moi, et ce n'est point
par gosme que je vous implore. Non, je sais que vous ne connaissez
point l'amour et que la passion vous effraie; je sais quelle blessure
votre me a reue, et quelle rpugnance vous inspirent les ides qui
enivrent l'imagination de ceux qui vous connaissent. Eh bien! je ne
serai que votre frre, je m'y engage sur l'honneur, si vous l'exigez.
Michel sera votre unique enfant comme votre unique amour. Seulement, la
loi et la morale publique me permettront d'tre son meilleur ami, son
guide, et le bouclier de l'honneur et de la rputation de sa mre.

Le marquis fit ce long discours d'un ton calme, et en maintenant sa
physionomie  l'unisson de ses paroles. Seulement une larme vint au bord
de sa paupire, et il eut tort de vouloir la retenir, car elle tait
plus loquente que toutes ses paroles.

La princesse rougit; ce fut la premire fois que le marquis l'avait vue
rougir, et il en fut si boulevers, qu'il perdit tout le sang-froid dont
il s'tait arm. Cette rougeur qui la faisait femme pour la premire
fois,  trente-deux ans, fut comme un rayon de soleil sur la neige, et
Michel tait un artiste trop dlicat pour ne pas comprendre qu'elle
avait encore gard un secret au fond de son coeur, ou bien que son coeur,
ranim par la joie et la scurit, pouvait commencer  aimer. Et quel
homme en tait plus digne que La Serra?

Le jeune prince se mit  genoux: O ma mre, dit-il, vous n'avez plus
que vingt ans! Tenez, regardez-vous! ajouta-t-il en lui prsentant un
miroir  main oubli sur sa table par la camriste. Vous tes si belle
et si jeune, et vous voulez renoncer  l'amour! Est-ce donc pour moi?
Serai-je plus heureux parce que votre vie sera moins complte et moins
riante? Vous respecterai-je moins, parce que je vous verrai plus
respecte et mieux dfendue? Craignez-vous que je sois jaloux, comme
Mila me le reprochait?... Non, je ne serai point jaloux,  moins que je
ne sente qu'il vous aime mieux que moi, et cela, je t'en dfie! Cher
marquis, nous l'aimerons bien, n'est-ce pas, nous lui ferons oublier le
pass; nous la rendrons heureuse, elle qui ne l'a jamais t, et qui,
seule au monde, mritait un bonheur absolu! Ma mre, dites oui; je ne me
relverai pas que vous n'ayez dit oui!

--J'y ai dj song, rpondit Agathe en rougissant toujours. Je crois
qu'il le faut pour toi, pour notre dignit  tous.

--Ne dites pas ainsi, s'cria Michel en la serrant dans ses bras: dites
que c'est pour votre bonheur, si vous voulez que nous soyons heureux,
lui et moi!

Agathe tendit sa main au marquis, et cacha la tte de son fils dans son
sein. Elle avait honte qu'il vt la joie de son fianc. Elle avait
conserv la pudeur d'une jeune fille, et, ds ce jour, elle redevint si
frache et si belle, que les mchants, qui veulent absolument trouver
partout le mensonge et le crime, prtendaient que Michel n'tait pas son
fils, mais un amant install dans sa maison sous ce titre profan.
Toutes les calomnies et mme les moqueries tombrent pourtant devant
l'annonce de son mariage avec M. de la Serra, qui devait avoir lieu  la
fin de son deuil. On essaya bien encore de dnigrer l'amour
_donquichottesque_ du marquis, mais on l'envia plus qu'on ne le
plaignit.




XLIX.

DANGER.


Cette nouvelle fit une grande impression sur Magnani. Elle acheva de le
gurir et de l'attrister. Son me exalte ne pouvait se passer d'un
amour exclusif et absorbant; mais, apparemment, il s'tait tromp
lui-mme lorsqu'il se persuadait n'avoir jamais connu l'esprance; car,
toute esprance devenue impossible, il ne se sentit plus assig du
fantme d'Agathe. Ce fut le fantme de Mila qui s'empara de ses
mditations et de ses insomnies. Mais cette passion dbutait au milieu
d'une souffrance pire que toutes les anciennes. Agathe lui tait apparue
comme un idal qu'il ne pouvait atteindre. Mila lui apparaissait sous le
mme aspect, mais avec une certitude de plus, c'est qu'elle avait un
amant.

Il se passa alors, au sein de cette famille de parents et d'amis, une
srie de petites anxits assez dlicates et qui devinrent fort pnibles
pour Mila et pour Magnani. Pier-Angelo voyait sa fille triste, et, n'y
pouvant rien comprendre, il voulait avoir une explication cordiale avec
Magnani et l'amener  lui demander ouvertement la main de Mila.
Fra-Angelo n'tait pas de son avis et le retenait. Cette contestation
porte devant le doux tribunal de la princesse, avait amen,
relativement  la promenade de Nicolosi, des explications satisfaisantes
pour le pre et pour l'oncle, mais qui pouvaient bien laisser quelque
soupon dans l'me rigide et fire de l'amant. Fra-Angelo, qui avait
fait le mal, se chargea de le rparer. Il alla trouver le jeune homme,
et, sans lui rvler l'imprudence sublime de Mila, il lui dit qu'elle
tait justifie compltement dans son esprit, et qu'il avait dcouvert
que cette mystrieuse promenade n'avait pour but qu'une noble et
courageuse action.

Magnani ne fit point de questions. Autrement, le moine, qui ne savait
point arranger la vrit, lui et tout dit: mais la loyaut de Magnani
se refusait au soupon, du moment que Fra-Angelo donnait sa parole. Il
crut enfin au bonheur, et alla demander  Pier-Angelo de consacrer le
sien.

Mais il tait crit que Magnani ne serait point heureux. Le jour o il
se prsenta pour faire sa dclaration et sa demande, Mila, au lieu de
rester prsente, quitta l'atelier de son pre avec humeur et alla
s'enfermer dans sa chambre. Elle tait offense dans le sanctuaire de
son orgueil par les quatre ou cinq jours d'abattement et d'irrsolution
de Magnani. Elle avait cru  une victoire plus prompte et plus facile.
Elle rougissait dj de l'avoir poursuivie si longtemps.

Et puis, elle tait au courant de tout ce qui s'tait pass durant ces
jours d'angoisse. Elle savait que Michel n'approuvait pas qu'on se
presst tant d'amener Magnani  se dclarer. Michel seul avait su le
secret de son ami, et il tait effray pour sa soeur adoptive de la
promptitude d'une raction vers elle, qui pouvait bien tre un acte de
dsespoir. Mila en conclut que Michel savait  quoi s'en tenir sur la
persistance de Magnani  aimer une autre femme, quoique ce jeune homme
et refus de lui reprendre la bague de la princesse, et qu'il et pri
Mila de la conserver comme un gage de son estime et de son respect. Ce
soir-l mme, le soir o il l'avait ramene du palais de la Serra,
tandis que Michel restait auprs de sa mre, Magnani, tout enivr de sa
beaut, de son esprit et de son succs, lui avait parl avec tant de
vivacit que c'tait presque une dclaration d'amour. Mila avait eu
encore la force de ne point l'encourager ouvertement. Mais elle s'tait
crue victorieuse, et le lendemain, c'est--dire le jour de la
dclaration d'Agathe, elle avait compt le revoir  ses pieds et lui
avouer enfin qu'il tait aim.

Mais ce jour-l il n'avait point paru, et les jours suivants il ne lui
avait pas adress une seule parole; il s'tait born  la saluer avec un
respect glacial, lorsqu'il n'avait pu viter ses regards. Mila,
mortellement blesse et afflige, avait refus de dire  son pre la
vrit, que le bonhomme, inquiet de sa pleur, lui demandait presque 
genoux. Elle avait persist  nier qu'elle aimt le jeune voisin.
Pier-Angelo n'avait rien trouv de mieux, simple et rond comme il
l'tait, que de dire  sa fille:

Console-toi, mon enfant, nous savons bien que vous vous aimez.
Seulement il a t inquiet et jaloux  cause de l'affaire de Nicolosi;
mais, quand tu daigneras te justifier devant lui, il tombera  tes
pieds. Demain tu l'y verras, j'en suis sr.

--Ah! matre Magnani se permet d'tre jaloux et de me souponner! avait
rpondu Mila avec feu. Il ne m'aime que d'hier, il ne sait pas si je
l'aime, et lorsqu'un soupon lui vient, au lieu de me le confier
humblement et de travailler  supplanter le rival qui l'inquite, il
prend l'air d'un mari tromp, abandonne le soin de me convaincre et de
me plaire, et croira me faire un grand honneur et un grand plaisir quand
il viendra me dire qu'il daigne me pardonner! Eh bien, moi, je ne lui
pardonne pas. Voil, mon pre, ce que vous pouvez lui dire de ma part.

L'enfant s'obstina si bien dans son dpit, que Pier-Angelo fut forc
d'amener Magnani  la porte de sa chambre, o elle le laissa frapper
longtemps, et qu'elle ouvrit enfin, en disant d'un ton boudeur, qu'on la
drangeait impitoyablement dans sa sieste.

Croyez bien, dit Pier-Angelo  Magnani, que la perfide ne dormait pas,
car elle sortait de chez moi au moment o vous tes entr. Allons,
enfants, mettez sous les pieds toutes ces belles querelles. Donnez-vous
la main, puisque vous vous aimez, et embrassez-vous puisque je le
permets. Non? Mila est orgueilleuse comme l'tait sa pauvre mre! Ah!
mon ami Antonio, tu seras men comme je l'tais, et tu n'en seras pas
plus malheureux, va! Allons,  genoux, en ce cas, et demande grce.
Signora Mila, faudra-t-il que votre pre s'y mette aussi?

--Pre, rpondit Mila, vermeille de plaisir, de fiert et de chagrin
tout ensemble, coutez-moi au lieu de me railler, car j'ai besoin de
garder ma dignit sauve, moi! Une femme n'a rien de plus prcieux, et un
homme, un pre mme, ne comprend jamais assez combien nous avons le
droit d'tre susceptibles. Je ne veux pas tre aime  demi, je ne veux
pas servir de pis-aller et de remde  une passion mal gurie. Je sais
que matre Magnani a t longtemps amoureux, et je crains qu'il ne le
soit encore un peu, d'une belle inconnue. Eh bien! je souhaite qu'il
prenne le temps de l'oublier et qu'il me donne celui de savoir si je
l'aime. Tout cela est trop nouveau pour tre si tt accept. Je sais
que, quand j'aurai donn ma parole, je ne la retirerai pas, quand mme
je regretterais de l'avoir fait. Je connatrai l'affection de Magnani,
ajouta-t-elle en lui lanant un regard de reproche,  l'galit de son
humeur avec moi et  la persvrance de ses attentions. Il a quelque
chose  rparer et moi quelque chose  pardonner.

--J'accepte cette preuve, rpondit Magnani, mais je ne l'accepte pas
comme un chtiment; je ne sens pas que j'aie t coupable de me livrer 
la douleur et  l'abattement. Je ne me croyais point aim, et je savais
bien que je n'avais aucun droit  l'tre. Je crois encore que je ne le
suis pas, et c'est en tremblant que j'espre un peu.

--Ah! que de belles paroles pour ne rien dire! s'cria Pier-Angelo. Dans
mon temps on tait moins loquent et plus sincre. On se disait:
M'aimes-tu?--Oui; et toi?--Moi, comme un fou.--Moi de mme, et jusqu'
la mort. Cela valait bien vos dialogues, qui ont l'air d'un jeu, et
d'un jeu o l'on cherche  s'ennuyer et  s'inquiter l'un l'autre. Mais
peut-tre que c'est moi qui vous gne. Je m'en vais; quand vous serez
seuls, vous vous entendrez mieux.

--Non, mon pre, dit Mila qui craignait de se laisser flchir et
persuader trop vite; quand mme il aurait assez d'amour et d'esprit
aujourd'hui pour se faire couter, je sais que je me repentirais demain
d'avoir t trop confiante. D'ailleurs, vous ne lui avez pas tout dit,
je le sais. Je sais qu'il s'est permis d'tre jaloux parce que j'ai fait
une promenade singulire; mais je sais aussi qu'en lui assurant que je
n'y avais commis aucun pch, ce qu'il a eu la bont de croire, mon
oncle a cru devoir lui taire le but de cette promenade. Eh bien, moi, je
souffre et je rougis de ce mnagement, dont on suppose apparemment qu'il
a grand besoin, et je ne veux pas lui pargner la vrit tout entire.

--Comme tu voudras, ma fille, rpondit Pier-Angelo. Je suis assez de ton
avis, qu'il ne faut rien cacher de ce qu'on croit devoir dire. Parle
donc comme tu le juges  propos. Cependant, souviens-toi que c'est aussi
le secret de quelqu'un que tu as promis de ne jamais nommer.

--Je puis le nommer, puisque son nom est dans toutes les bouches,
surtout depuis quelques jours, et que, s'il y a du danger  dire qu'on
connat l'homme qui porte ce nom, le danger est seulement pour ceux qui
s'en vantent; mon intention, d'ailleurs, n'est pas de rvler ce que je
sais sur son compte; je puis donc bien apprendre  matre Magnani que
j'ai t passer volontairement deux heures en tte--tte avec le
Piccinino, sans qu'il sache en quel endroit, ni pour quel motif.

--Je crois que la fivre des dclarations va s'emparer de toutes les
femmes, s'cria Pier-Angelo en riant; depuis que la princesse Agathe en
a fait une dont on parle tant, toutes vont se confesser en public!

Pier-Angelo disait plus vrai qu'il ne pensait. L'exemple du courage est
contagieux chez les femmes, et la romanesque Mila avait une admiration
si passionne pour Agathe, qu'elle regrettait de n'avoir pas 
proclamer, en cet instant, quelque mariage secret avec le Piccinino,
pourvu toutefois qu'elle ft veuve et qu'elle pt pouser Magnani.

Mais cet aveu tmraire produisit un tout autre effet que celui qu'elle
en attendait. L'inquitude ne se peignit pas sur la figure de Magnani,
et elle ne put se rjouir intrieurement d'avoir excit et rveill son
amour par un clair de jalousie. Il devint plus triste et plus doux
encore qu' l'habitude, baisa la main de Mila et lui dit:

Votre franchise est d'un noble coeur, Mila, mais il s'y mle un peu
d'orgueil. Sans doute, vous voulez me mettre  une rude preuve en me
disant une chose qui alarmerait au dernier point tout autre homme que
moi. Mais je connais trop votre pre et votre oncle pour craindre qu'ils
m'aient tromp en me disant que vous aviez t sur la route des
montagnes pour faire une bonne action. Ne cherchez donc point 
m'intriguer; cela serait d'un mauvais coeur, puisque vous n'auriez
d'autre but que celui de me faire souffrir. Dites-moi tout, ou ne me
dites rien. Je n'ai pas le droit d'exiger des rvlations qui
compromettraient quelqu'un; mais j'ai celui de vous demander de ne point
vous jouer de moi en cherchant  branler ma confiance en vous.

Pier-Angelo trouva que cette fois Magnani avait parl _comme un livre_,
et qu'on ne pouvait faire, dans une occasion aussi dlicate, une rponse
plus honnte, plus gnreuse et plus cense.

Mais que s'tait-il donc pass depuis peu de jours dans l'esprit de la
petite Mila? Peut-tre qu'il ne faut jamais jouer avec le feu, quelque
bon motif qui vous y porte, et qu'elle avait eu rellement tort d'aller
 Nicolosi. Tant il y a que la rponse de Magnani ne lui plut pas autant
qu' son pre, et qu'elle se sentit comme refroidie et pique par
l'espce de leon paternelle que venait de lui donner son amant.

Dj des sermons! dit-elle en se levant, pour faire comprendre 
Magnani qu'elle ne voulait pas aller plus loin avec lui ce jour-l; et
des sermons  moi, que vous prtendez aimer avec si peu d'espoir et de
hardiesse? Il me semble, au contraire, voisin, que vous comptez me
trouver fort docile et fort soumise. Eh bien, j'ai peur que vous ne vous
trompiez. Je suis un enfant, et je dois le savoir, on me le dit sans
cesse; mais je sais fort bien aussi que lorsqu'on aime, on ne voit aucun
dfaut, on ne trouve aucun tort  la personne aime. Tout, de sa part,
est charmant, ou tout au moins srieux. On ne traite pas sa loyaut
d'orgueil et sa fiert de taquinerie purile. Vous voyez, Magnani, qu'il
est fcheux de voir trop clair en amour. Il y a une chanson qui dit que
_Cupido  un bambino cieco_. Mon pre la sait; il vous la chantera. En
attendant, sachez que la clairvoyance se communique, et que celui qui
carte le bandeau de ses yeux dcouvre en mme temps ses propres dfauts
aux autres. Vous avez vu clairement que j'tais un peu hautaine, et vous
croyez sans doute que je suis coquette. Moi, j'ai vu par l que vous
tiez trs-orgueilleux, et je crains que vous ne soyez un peu pdant.

Les Angelo esprrent que ce nuage passerait, et, qu'aprs avoir donn
carrire  sa mutinerie, Mila n'en serait que plus tendre et Magnani
plus heureux. En effet, il y eut encore entre eux des entretiens et des
luttes de paroles et de sentiment o ils furent si prs de s'entendre,
que leurs soudains dsaccords l'instant d'aprs, la tristesse de Magnani
et l'agitation de Mila semblaient inexplicables. Magnani avait parfois
peur de tant d'esprit et de volont chez une femme. Mila avait peur de
tant de gravit et de raison inflexible chez un homme. Magnani lui
semblait incapable d'prouver une grande passion, et elle voulait en
inspirer une, parce qu'elle se sentait d'humeur  l'prouver violemment
pour son propre compte. Il parlait et pensait toujours comme la vertu
mme, et c'tait avec une imperceptible nuance d'ironie que Mila
l'appelait le _juste par excellence_.

Elle tait trs coquette avec lui, et Magnani, au lieu d'tre heureux de
ce travail ingnieux et puissant entrepris pour lui plaire, craignait
qu'elle ne ft un peu coquette avec tous les hommes. Ah! s'il l'avait
vue dans le boudoir du Piccinino, contenir et vaincre par sa chastet
exquise, par sa simplicit quasi virile les vellits sournoises et les
mauvaises penses du jeune bandit, Magnani aurait bien compris que Mila
n'tait point coquette, puisqu'elle ne l'tait que pour lui seul.

Mais ce malheureux jeune homme ne connaissait point les femmes, et, pour
avoir trop aim dans le silence et la douleur, il ne comprenait rien
encore aux dlicats et mystrieux problmes de l'amour partag. Il avait
trop de modestie; il prenait trop au pied de la lettre les cruauts
persifleuses de Mila, et il la grondait de se faire si mchante avec
lui, quand il aurait d l'en remercier  genoux.

Et puis, il faut tout dire. Cette affaire de Nicolosi avait t marque
du sceau de la fatalit, comme tout ce qui se rattachait, ne ft-ce que
par le plus lger fil,  l'existence mystrieuse du Piccinino. Sans
entrer dans les dtails qui exigeaient le secret, on avait dit  Magnani
tout ce qui pouvait le rassurer sur cette aventure de Mila. Fra-Angelo,
toujours fidle  sa secrte prdilection pour le bandit, avait rpondu
de sa loyaut chevaleresque en une pareille circonstance. La princesse,
maternellement prise de Mila, avait parl avec l'loquence du coeur du
dvouement et du courage de cette jeune fille. Pier-Angelo avait tout
arrang pour le mieux dans son heureuse et confiante cervelle. Michel
seul avait un peu frissonn en apprenant le fait, et il remerciait la
Providence d'avoir fait un miracle pour sa noble et charmante soeur.

Mais, malgr sa grandeur d'me, Magnani n'avait pu encore accepter la
dmarche de Mila comme une bonne inspiration, et, sans en jamais dire un
mot, il souffrait mortellement. Cela se conoit de reste.

Quant  Mila, les suites de son aventure taient plus graves,
quoiqu'elle ne s'en doutt pas encore. Ce chapitre de roman de sa vie de
jeune fille avait laiss une trace ineffaable dans son cerveau. Aprs
avoir bien trembl et bien pleur en apprenant qu'elle s'tait livre
tourdiment en otage au terrible Piccinino, elle avait pris son parti
sur sa mprise, et elle s'tait rconcilie en secret avec l'ide de ce
personnage effrayant, qui ne lui avait lgu, au lieu de honte, de
remords et de dsespoir, que des souvenirs potiques, de l'estime pour
elle-mme et un bouquet de fleurs sans tache que, je ne sais par quel
instinct, elle avait conserv prcieusement et cach parmi ses reliques
sentimentales, aprs l'avoir fait scher avec un soin religieux.

Mila n'tait pas coquette; nous l'avons bien prouv en disant combien
elle l'tait avec l'homme qu'elle regardait comme son fianc. Elle
n'tait pas volage non plus; elle lui et gard jusqu' la mort une
fidlit  toute preuve. Mais il y a, dans le coeur d'une femme, des
mystres d'autant plus dlis et profonds, que cette femme est mieux
doue et d'une nature plus exquise. C'est d'ailleurs quelque chose de
doux et de glorieux pour une jeune fille que d'avoir russi  dominer un
lion redoutable, et d'tre sortie saine et sauve d'une terrible aventure
par la seule puissance de sa grce, de sa candeur et de son courage.
Mila comprenait maintenant combien elle avait t forte et habile  son
insu, en ce danger, et l'homme qui avait subi  ce point l'empire de son
mrite ne pouvait pas lui sembler un homme mprisable ou vulgaire.

Une reconnaissance romanesque l'enchanait donc au souvenir du capitaine
Piccinino, et on et pu lui en dire tout le mal possible sans branler
sa confiance en lui. Elle l'avait pris pour un prince; n'tait-il pas
fils de prince et frre de Michel? Pour un hros, librateur futur de
son pays; ne pouvait-il pas le devenir, et n'en avait-il pas l'ambition?
Son doux parler, ses belles manires l'avaient charme; et pourquoi non?
N'avait-elle pas un engouement plus vif encore pour la princesse Agathe,
et cette admiration tait-elle moins lgitime et moins pure que l'autre?

Tout cela n'empchait pas Mila d'aimer Magnani assez ardemment pour tre
toujours sur le point de lui en faire l'aveu malgr elle; mais huit
jours s'taient passs depuis leur premire querelle sans que le modeste
et craintif Magnani et encore su arracher cet aveu.

Il et obtenu cette victoire, un peu plus tard sans doute, le lendemain
peut-tre! mais un vnement inattendu vint bouleverser l'existence de
Mila et compromettre gravement celle de tous les personnages de cette
histoire.

Un soir que Michel se promenait dans les jardins de sa villa avec sa
mre et le marquis, faisant tous trois des projets de dvouement
rciproque et des rves de bonheur, Fra-Angelo vint leur rendre visite,
et Michel remarqua,  l'altration de sa figure et  l'agitation de ses
manires, qu'il dsirait lui parler en secret. Ils s'loignrent
ensemble, comme par hasard, et le capucin, tirant de son sein un papier
tout noirci et tout froiss, le lui prsenta. Il ne contenait que ce peu
de mots: Je suis pris et bless;  l'aide, mon frre! Malacarne vous
dira le reste. Dans vingt-quatre heures il serait trop tard.

Michel reconnut l'criture nerveuse et serre du Piccinino. Le billet
tait crit avec son sang.

Je suis au courant de ce qu'il faut faire, dit le moine. J'ai reu la
lettre il y a six heures. Tout est prt. Je suis venu vous dire adieu,
car je pourrai fort bien n'en pas revenir.

Et il s'arrta, comme s'il craignait d'ajouter quelque chose.

Je vous entends, mon pre, vous avez compt sur mon aide, rpondit
Michel; je suis prt. Laissez-moi embrasser ma mre.

--Si vous l'embrassez, elle verra que vous partez, elle vous retiendra.

[Illustration: Il se trana sur les genoux. (Page 141.)]

--Non, mais elle sera inquite. Je ne l'embrasserai pas: partons. Chemin
faisant, nous trouverons un motif  lui donner de mon absence et un
exprs  lui envoyer.

--Ce serait fort dangereux pour elle et pour nous, reprit le moine.
Laissez-moi faire: c'est cinq minutes de retard, mais il le faut.

Il rejoignit la princesse, et lui parla ainsi en prsence du marquis:

Carmelo est cach dans notre couvent; il est dans les meilleurs
sentiments pour Votre Altesse et pour Michel. Il veut se rconcilier
avec lui ayant de partir pour une longue expdition que ncessite
l'affaire de l'abb Ninfo et les rigueurs ombrageuses de la police
depuis ce moment-l. Il a aussi quelques services  demander  son
frre. Permettez donc que nous partions ensemble, et si nous tions
observs, ce qui est fort possible, je garderais Michel au couvent
jusqu' ce qu'il pt en sortir sans danger. Fiez-vous  la prudence d'un
homme qui connat ces sortes d'affaires. Michel passera la nuit
peut-tre au couvent, et quand il resterait plus longtemps, ne vous
alarmez pas, et surtout ne l'envoyez pas chercher; ne nous adressez
aucun message qui pourrait tre intercept et nous faire dcouvrir
donnant asile et protection au proscrit. Que Votre Altesse me pardonne
de ne pouvoir en dire davantage pour la rassurer. Le temps presse!

Quoique fort effraye, Agathe cacha son motion, embrassa Michel, et le
reconduisit jusqu' la sortie du parc; puis elle l'arrta:

Tu n'as point d'argent sur toi, dit-elle; Carmelo peut en avoir besoin
pour sa fuite. Je cours t'en chercher.

--Les femmes pensent  tout, dit Fra-Angelo; j'allais oublier le plus
ncessaire.

Agathe revint avec de l'or et un papier qui portait sa signature, et que
Michel pouvait remplir  son gr, pour servir de mandat  son frre.
Magnani venait d'arriver. Il devina,  l'agitation de la princesse et
aux adieux que lui faisait Michel, en la rassurant, qu'il y avait un
danger rel que l'on cachait  cette tendre mre.

Est-ce que je vous serai nuisible si je vous accompagne? demanda-t-il
au moine.

--Tout au contraire! dit le moine, tu peux nous tre fort utile au
besoin. Viens!

Agathe remercia Magnani par un des regards de l'amour maternel qui sont
plus loquents que toutes les paroles.

Le marquis et voulu se joindre  eux, mais Michel s'y opposa.

[Illustration: Ils aperurent ceux qu'ils cherchaient (Page 142.)]

Nous rvons des dangers chimriques, dit-il en riant, mais s'il y en
avait pour moi, il y en aurait pour ma mre; votre place est auprs
d'elle, mon ami. Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde!... Ne
voil-t-il pas des adieux bien solennels pour une promenade au clair de
la lune jusqu' Bel-Passo?




L

MARCHE NOCTURNE.


Quand ils furent  cent pas du parc, Michel, qui voulait bien exposer
son existence, mais non pas celle du fianc de Mila dans une affaire 
laquelle celui-ci tait tranger et n'avait aucun devoir de conscience
et de famille  remplir, pria le jeune artisan de s'en retourner 
Catane. Ce n'tait pas l'opinion de Fra-Angelo. Fanatique dans ses
amitis comme dans son patriotisme, il trouvait en Magnani un secours
providentiel. C'tait un robuste et brave champion de plus, et leur
troupe tait si restreinte! Magnani valait trois hommes  lui seul; le
ciel l'avait envoy  leur aide, il fallait profiter de son grand coeur
et de son dvouement  la bonne cause.

Tout en marchant vite, ils discutrent chaudement. Michel reprochait au
moine son proslytisme inhumain en cette circonstance; le moine
reprochait  Michel de ne pas vouloir les moyens en voulant la fin.
Magnani termina ce dbat par une fermet invincible. J'ai trs-bien
compris ds l'abord, dit-il, que Michel s'engageait dans une affaire
plus srieuse qu'on ne le disait  sa mre. Mon parti a t pris. J'ai
fait  madame Agathe, en un autre moment, une promesse sacre: c'est de
ne jamais abandonner son fils  un danger que je pourrais partager avec
lui. Je tiens  mon serment, et, que Michel le veuille ou non, je le
suivrai o il ira. Je ne vois pas qu'il y ait d'autre moyen de m'en
empcher que de me faire sauter la cervelle ici. Choisissez, d'endurer
ma socit ou de me tuer, Michel...

--C'est bien! c'est bien! dit le moine; mais silence, enfants! Le pays
se couvre, et il ne faut point parler le long des enclos. D'ailleurs, on
marche moins vite quand on dispute. Ah! Magnani, tu es un homme!

Magnani marchait au danger avec une bravoure froide et triste. Il ne se
sentait point compltement heureux par l'amour; un besoin d'motions
violentes le poussait au hasard, vers quelque but extrme qui lui
apparaissait vaguement comme une transformation de son existence
prsente et une rupture dcisive avec les incertitudes et les langueurs
de son me.

Michel tait rsolu plutt que tranquille. Il savait bien qu'il tait
entran par un fanatique au secours d'un homme peut-tre aussi
dangereux qu'utile  la cause du bien. Il savait qu'il y risquait
lui-mme une existence plus heureuse et plus large que celle de ses
compagnons; mais il n'hsitait pas  faire acte de virilit dans une
pareille circonstance. Le Piccinino tait son frre, et quoiqu'il
n'prouvt pour lui qu'une sympathie mle de dfiance et de tristesse,
il comprenait son devoir. Peut-tre aussi tait-il devenu dj assez
_prince_ pour ne pas supporter l'ide que le fils de son pre pt prir
au bout d'une corde, avec une sentence d'infamie cloue  la potence.
Son coeur se serrait pourtant  l'ide des douleurs de sa mre s'il
succombait  une si tmraire entreprise; mais il se dfendait de toute
faiblesse humaine et marchait comme le vent, comme s'il et espr
combler, par l'oubli, la distance qu'il se htait de mettre entre Agathe
et lui.

Le couvent n'tait nullement souponn ou surveill, puisque le
Piccinino n'y tait point, et que la police du Val savait trs-bien
qu'il avait pass le Garreta pour s'enfoncer dans l'intrieur de l'le.
Fra-Angelo avait suppos des dangers voisins pour empcher la princesse
de croire  des dangers loigns plus rels.

Il fit entrer ses jeunes compagnons dans sa cellule et les aida  se
travestir en moines. Ils se rpartirent l'argent, le nerf de la guerre,
comme disait Fra-Angelo, afin qu'un seul ne ft pas gn par le poids
des espces. Ils cachrent sous leurs frocs des armes bien prouves, de
la poudre et des balles. Leur dguisement et leur quipement prirent
quelque temps; et l, Fra-Angelo qui tait prserv par une ancienne
exprience des dangers de la prcipitation, examina tout avec un
sang-froid minutieux. En effet, la libert de leurs mouvements et de
leurs actions reposait tout entire sur l'apparence extrieure qu'ils
sauraient donner  leurs individus. Le capucin arrangea la barbe de
Magnani, peignit les sourcils et les mains de Michel, changea le ton de
leurs joues et de leurs lvres par des procds connus dans son ancienne
profession, et avec des prparations si solides qu'elles pouvaient
rsister  l'action de la pluie, de la transpiration et du lavage forc
que la police emploie souvent en vain pour dmasquer ses captures.

Quant  lui-mme, le vritable capucin ne prit aucun soin de tromper les
yeux sur son identit. Il lui importait peu d'tre pris et pendu, pourvu
qu'il sauvt auparavant le fils de son capitaine. Et puisqu'il
s'agissait, pour y parvenir, de traverser le pays sous l'extrieur de
gens paisibles, rien ne convenait mieux que son habit et sa figure
vritables au rle qu'il s'tait assign.

Quand les deux jeunes gens furent tout  fait arrangs, ils se
regardrent avec tonnement l'un et l'autre. Ils avaient peine  se
reconnatre, et ils comprirent comment le Piccinino, plus expert encore
que Fra-Angelo dans l'art des travestissements, avait pu sauver jusque
l sa personnalit relle  travers toutes ses aventures.

Et quand ils se virent monts sur de grandes mule maigres et ardentes,
d'un aspect misrable, mais d'une force  toute preuve, ils admirrent
le gnie du moine, et lui en firent compliment.

Je n'ai pas t seul  faire si vite tant de choses, leur rpondit-il
avec modestie; j'ai t vigoureusement et habilement second, car nous
ne sommes pas seuls dans notre expdition. Nous rencontrerons des
plerins de diffrentes espces sur le chemin que nous allons suivre.
Enfants, saluez trs-poliment tous les passants qui vous salueront; mais
gardez-vous de dire un mot  qui que ce soit sans avoir regard de mon
ct. Si un accident imprvu nous sparait, vous trouveriez d'autres
guides et d'autres compagnons. Le mot de passe est celui-ci: _Amis,
n'est-ce pas ici la route de Tre-Castagne?_ Je n'ai pas besoin de vous
dire que c'est la route tout oppose, et que nul autre que vos complices
ne vous adressera une question aussi niaise. Vous rpondrez cependant,
par prudence, et comme en vous jouant: _Tout chemin conduit  Rome._ Et
vous ne prendrez confiance entire que lorsqu'on aura ajout: _Par la
grce de Dieu le pre._ N'oubliez pas! ne vous endormez pas sur vos
mules; ne les mnagez pas. Nous avons des relais en route; pas un mot
qui ne soit dit  l'oreille l'un de l'autre.

Ds qu'ils se furent enfoncs dans la montagne, ils firent prendre 
leurs mules une allure trs-dcide, et franchirent plusieurs milles en
fort peu de temps. Ainsi que Fra-Angelo le leur avait annonc, ils
firent diverses rencontres avec lesquelles les formules convenues furent
changes. Alors, le capucin s'approchait de ces voyageurs, leur parlait
bas, et on se remettait en marche, en observant assez de distance pour
n'avoir pas l'air de voyager ensemble, sans toutefois se mettre hors de
la porte de la vue ou de l'oue.

Le temps tait magnifiquement doux et lumineux  l'entre des montagnes.
La lune clairait les masses de rochers et les prcipices les plus
romantiques; mais,  mesure qu'ils s'levrent dans cette rgion
sauvage, le froid se fit sentir et la brume voila l'clat des astres.
Magnani tait perdu dans ses penses; mais le jeune prince se laissait
aller au plaisir enfantin des aventures, et, loin de nourrir et de
caresser, comme son ami, quelque sombre pressentiment, il s'avanait
plein de confiance en sa bonne toile.

Quant au moine, il s'abstenait de penser  quoi que ce soit d'tranger 
l'entreprise qu'il dirigeait. L'oeil attentif et perant, l'oreille
ouverte au moindre bruit, il veillait encore sur le moindre mouvement,
sur la moindre attitude de corps de ses deux compagnons. Il les et
prservs du danger de s'endormir et de faire des chutes au premier
relchement de la main qui tenait les rnes, au moindre balancement
suspect des capuchons.

Au bout de quinze milles, ils changrent de mules dans une sorte
d'ermitage qui semblait abandonn, mais o ils furent reus dans
l'obscurit par de prtendus muletiers, auxquels ils demandrent la
route du fameux village de _Tre-Castagne_, et qui leur rpondirent, en
leur serrant la main et en leur tenant l'trier, que _tout chemin mne 
Rome_. Fra-Angelo distribua de l'argent, de la poudre et des balles,
qu'il portait dans son sac de quteur,  tous ceux qu'il rencontra
nantis de cet loquent passe-port; et quand ils touchrent au but de
leur voyage, Michel avait compt une vingtaine d'hommes de leur bande,
tant muletiers que colporteurs, moines et paysans. Il y avait mme trois
femmes: c'tait de jeunes gars dont la barbe n'avait pas encore pouss,
et dont la voix n'tait pas encore faite. Ils taient fort bien
accoutrs et jouaient parfaitement leurs rles. Ils devaient servir
d'estafettes ou de vedettes au besoin.

Voici quelle tait la situation du Piccinino et comment il avait t
fait prisonnier. Le meurtre de l'abb Ninfo avait t accompli et
proclam avec une tmrit insense tout  fait contraire aux habitudes
de prudence du jeune chef. Tuer un homme et s'en vanter par une
inscription laisse sur le lieu mme, au lieu de cacher son cadavre et
de faire disparatre tout indice de l'vnement, comme cela tait si
facile dans un pays comme l'Etna, c'tait certainement un acte de
dsespoir et comme un dfi jet  la destine dans un moment de
frnsie. Cependant Carmelo, ne voulant pas se fermer  jamais sa chre
retraite de Nicolosi, l'avait laisse bien range au cas d'une enqute
qui amnerait des visites domiciliaires. Il avait promptement dmeubl
son riche boudoir et cach tout son luxe dans un souterrain situ sous
sa maison, dont il tait  peu prs impossible de trouver l'entre et de
souponner l'existence. Enfin, au lever du soleil, il s'tait montr,
tranquille et enjou, dans le bourg de Nicolosi, afin de pouvoir faire
constater son _alibi_, si, prenant  la lettre la dclaration crite sur
le socle de la croix du _Destatore_, la police venait  avoir des
soupons sur lui et  s'enqurir de ce qu'il avait fait  cette heure.
Le meurtre de l'abb Ninfo avait t accompli au moins deux heures
auparavant.

Tout cela fait, Carmelo s'tait montr  cheval, dans le bourg, faisant
quelques provisions pour un voyage de plusieurs journes, et disant 
ses connaissances qu'il allait voir des terres  affermer dans
l'intrieur de l'le.

Il tait parti pour les monts Nbrodes, au nord de la Sicile, rsolu
d'y passer quelques jours chez des affilis de sa bande, afin de laisser
couler le temps des enqutes et des recherches autour de Catane. Il
connaissait les allures de la police du pays: ardentes et farouches au
premier moment, craintives et fourbes au second, ennuyes et paresseuses
au troisime.

Mais l'affaire de la croix du _Destatore_ avait mu le pouvoir plus
qu'un assassinat ordinaire. Celui-l avait un caractre politique et se
trouvait li  la nouvelle du moment, la dclaration d'Agathe et
l'apparition de son fils sur la scne du monde. Des ordres rapides et
svres avaient t donns sur tous les points. Carmelo ne se trouva
point en sret dans les montagnes, d'autant plus que son acolyte, le
faux Piccinino, l'y avait rejoint, et attirait sur lui tout le danger
des poursuites. Carmelo ne voulait point abandonner cet homme farouche
et sanguinaire, qui lui avait donn des preuves d'un dvouement sans
bornes, d'une soumission aveugle, et qui consentait  jouer son rle
jusqu'au bout avec une audace pleine d'orgueil et de persvrance.

Il rsolut donc de le faire vader avant de songer  sa propre sret.
Le faux Piccinino, dont le vrai nom tait _Massari_, dit _Verbum-Caro_,
parce qu'il tait natif du village de ce nom, avait une bravoure  toute
preuve, mais aussi peu d'habilet qu'un buffle en fureur. Carmelo gagna
la mer avec lui, et s'occupa de trouver une barque pour le faire passer
en Sardaigne. Mais, malgr la prudence qu'il apporta dans cette
tentative, le pilote les trahit et les livra comme contrebandiers aux
douaniers de la cte. Verbum-Caro se dfendit comme un lion, et ne tomba
qu' moiti mort dans les mains de ses ennemis. Carmelo fut assez
lgrement bless, et tous deux furent conduits au premier fort pour
tre confis  une brigade de _campieri_, parmi lesquels se trouvrent
deux hommes qui reconnurent le faux Piccinino pour l'avoir vu dans un
engagement sur un autre point de l'le. Ils firent leur dclaration au
magistrat de Cfal, et l'on se rjouit d'avoir mis la main sur le
fameux chef de la bande redoute. Le vrai Piccinino ne passa que pour un
de ses complices, bien que Verbum-Caro protestt qu'il ne le connaissait
que depuis trois jours, et que c'tait un jeune pcheur qui voulait
passer avec lui en Sardaigne pour ses affaires.

Carmelo rpondit avec une prsence d'esprit et un talent d'imposture qui
l'eussent fait relcher dans tout autre moment; mais les esprits taient
en moi: on dcida qu'il serait envoy  Catane avec son dangereux
compagnon pour voir son affaire claircie, et on les confia  une
brigade de gendarmerie qui leur fit prendre la route de Catane en
descendant par l'intrieur des montagnes jusqu' la route du centre,
qu'on jugeait plus sre.

Cependant, les campieri furent attaqus aux environs de Sperlinga par
quelques bandits qui avaient dj appris l'arrestation des deux
Piccinino; mais, au moment o les prisonniers allaient tre dlivrs, un
renfort imprvu vint  l'aide des campieri, et mit les bandits en fuite.
Ce fut pendant cette action que le Piccinino eut l'adresse de faire
tomber  quelque distance un papier roul autour d'un caillou qu'il
tenait prt pour la premire occasion. Malacarne, qu'il avait reconnu
parmi ses librateurs, tait un homme actif, intelligent et dvou, un
ancien brave de son pre et un fidle ami de Fra-Angelo. Le billet fut
ramass et port  son adresse avec des renseignements prcieux.

Dans la crainte bien fonde, comme l'on voit, d'une attaque dans les
monts Nbrodes, pour la dlivrance du Piccinino, les autorits de Cfal
avaient essay de cacher l'importance de cette capture, et l'escorte des
prisonniers ne s'en tait pas vante en partant. Mais ces mmes
autorits avaient dpch un exprs  Catane pour demander qu'on envoyt
un dtachement de soldats suisses au-devant de l'escorte jusqu'
Sperlinga, o l'on s'arrterait pour les attendre. Les bandits de la
montagne, qui taient aux aguets, avaient assassin le courrier; et,
s'tant assurs, par l'examen de ses dpches, que le prisonnier tait
bien leur chef, ils avaient essay, comme on l'a vu, de l'arracher des
mains de l'escorte.

Le mauvais succs de cette tentative ne les avait pas rebuts. Carmelo
tait l'me de leur destine. Sa direction intelligente, son activit,
l'esprit de justice tantt sauvage, tantt chevaleresque qui prsidait 
ses dcisions envers eux, et un prestige norme attach  son nom et 
sa personne, le leur rendaient aussi sacr que ncessaire. C'tait
l'avis unanime parmi eux, et parmi un grand nombre de montagnards, qui,
sans le connatre, et sans le servir immdiatement, se trouvaient fort
bien d'un change de services avec lui et les siens, que le Piccinino
mort, la profession de bandit n'tait plus soutenable, et qu'il ne
restait plus aux hros d'aventures qu' se faire mendiants.

Malacarne rassembla donc quelques-uns de ses compagnons prs de
Sperlinga, et fit parvenir aux deux Piccinino l'avis qu'ils eussent  se
faire bien malades, afin de rester l le plus possible, ce qui n'tait
pas difficile, car Verbum-Caro tait dangereusement bless, et, dans les
efforts dsesprs qu'il avait faits pour rompre ses liens, au moment de
l'engagement dans la montagne, il avait rouvert sa plaie et perdu encore
tant de sang, qu'il avait fallu le porter jusqu' Sperlinga. En outre,
les _campieri_ savaient qu'il tait de la plus grande importance de
l'amener vivant, afin qu'on pt tenter de lui arracher des rvlations
sur le meurtre de Ninfo et l'existence de sa bande.

Aussitt que Malacarne eut pris ses dispositions, il dit  ses
compagnons, qui n'taient encore qu'au nombre de huit, de se tenir
prts, et, montant sur le cheval du courrier assassin, aprs l'avoir
ras de manire  le rendre mconnaissable, il traversa le pays en ligne
droite, jusqu' Bel-Passo, avertissant sur son passage tous ceux sur
lesquels il pouvait compter, de s'armer galement et de l'attendre au
retour. Second par Fra-Angelo, il passa six heures sur l'Etna 
rassembler d'autres bandits, et, enfin, la seconde nuit aprs l'arrive
des prisonniers  Sperlinga, une vingtaine d'hommes rsolus et exercs 
ces sortes de coups de main, se trouvaient en marche vers la forteresse
ou cantonns au pied du rocher sur lequel elle est assise.

Fra-Angelo, le jeune prince de Castro-Reale et le fidle Magnani
venaient, en outre, pour diriger l'expdition, le premier en qualit de
chef, car il connaissait le pays et la localit mieux que personne,
ayant dj enlev cette bicoque en de meilleurs jours avec le
_Destatore_; les deux autres en qualit de lieutenants, jeunes seigneurs
du bon parti, forcs de garder l'anonyme, mais riches et puissants.
Ainsi parlait Fra-Angelo, qui savait bien qu'il faut  la fois du
positif et de la posie pour stimuler des hommes qui combattent contre
les lois.

Quand Fra-Angelo et ses amis quittrent leurs montures pour s'enfoncer
dans les pres rochers de Sperlinga, ils purent compter leurs hommes, et
ils apprirent qu'une vingtaine de paysans se tenaient pars  peu de
distance, auxiliaires prudents qui les seconderaient aussitt qu'ils
verraient la chance se montrer favorable; hommes vindicatifs et
sanguinaires, d'ailleurs, qui avaient bien des souffrances  faire
expier  l'ennemi, et qui savaient faire prompte et terrible justice
quand il n'y avait pas trop de danger  courir.

Nanmoins, une partie de la bande commenait  se dmoraliser lorsque le
moine arriva. Le lieutenant des _campieri_, qui gardait les prisonniers,
avait envoy demander dans la journe,  _Castro-Giovanni_, un nouveau
renfort, qui devait arriver avec le jour. Cet officier s'inquitait de
ne pas voir arriver les Suisses, qu'il attendait avec impatience.
L'esprit de la population ne le rassurait point. Peut-tre s'tait-il
aperu de quelque mouvement des bandits dans la montagne et de leurs
accointances avec certaines gens de la ville. Enfin, il avait peur, ce
que le moine regardait comme un gage de la victoire, et il avait donn
l'ordre du dpart pour le jour mme, aimant mieux voir, disait-il, un
misrable comme le Piccinino rendre son me au diable sur le grand
chemin, que d'exposer de braves soldats  tre gorgs dans une
forteresse sans porte et sans murailles.

Peut-tre cet officier savait-il assez de latin pour avoir lu, sur la
porte de l'antique chteau normand o il tait retranch, la fameuse
devise que les Franais touristes y vont contempler avec amour et
reconnaissance: _Quod Sicilis placuit, Sperlinga sola negavit._ On sait
que Sperlinga fut la seule place qui refusa de livrer les Angevins au
temps des Vpres-Siciliennes. Permis  nos compatriotes de lui en savoir
gr; mais il est certain que _Sperlinga_ n'avait pas fait alors acte de
patriotisme[8]; et que si l'officier des _campieri_ regardait le
gouvernement actuel comme le voeu de la Sicile, il devait voir, dans le
_negavit_ de Sperlinga, une ternelle menace qui pouvait lui causer une
terreur superstitieuse.

On attendait donc le renfort de Castro-Giovanni  tout instant. Les
assigeants allaient se trouver entre deux feux. L'imagination de
quelques-uns rvait aussi l'arrive des Suisses, et le soldat suisse est
la terreur des Siciliens. Aguerris et implacables, ces enfants de
l'Helvtie, dont le service mercenaire auprs des gouvernements absolus
est une honte pour leur rpublique, frappent sans discernement sur tout
ce qu'ils rencontrent, et le _campiere_ qui hsiterait  se montrer
moins brave et moins froce qu'eux tombe le premier sous leurs balles.

Il y avait donc peur de part et d'autre; mais Fra-Angelo triompha de
l'hsitation des bandits avec quelques paroles d'une sauvage loquence
et d'une hardiesse sans gale. Aprs avoir adress de vhments
reproches  ceux qui parlaient d'attendre, il dclara qu'il irait seul,
avec ses _deux princes_, se faire tuer sous les murs du fort, afin qu'on
pt dire dans toute la Sicile: Deux patriciens et un moine ont seuls
travaill  la dlivrance du Piccinino. Les enfants de la montagne ont
vu cela et n'ont pas boug. La tyrannie triomphe, le peuple de Sicile
est devenu lche.

Malacarne le seconda en dclarant qu'il irait aussi se faire tuer. Et
alors, leur dit-il, cherchez un chef et devenez ce que vous voudrez. On
n'hsita plus, et, pour ces hommes-l, il n'y a pas de milieu entre un
dcouragement absolu et une rage effrne. Fra-Angelo ne les eut pas
plus tt vus se mettre en mouvement, qu'il s'cria: Le Piccinino est
sauv! Michel s'tonna qu'il put prendre tant de confiance en des
courages tout  l'heure si chancelants; mais il vit bientt que le
capucin les connaissait mieux que lui.




LI.

CATASTROPHE.


La forteresse de Sperlinga, rpute jadis imprenable, n'tait plus ds
lors qu'une ruine majestueuse, mais hors de dfense. La ville, ou plutt
le hameau situ au-dessous, n'tait plus habit que par une chtive
population ronge par la fivre et la misre. Tout cela tait port par
un rocher de grs blanchtre, et les ouvrages levs de la forteresse
taient creuss dans le roc mme.

Les assigeants gravirent le rocher du ct oppos  la ville. Il
semblait inaccessible; mais les bandits taient trop exercs  ce genre
d'assaut pour ne pas arriver rapidement sous les murs du fort. La moiti
d'entre eux, commande par Malacarne, gravit plus haut encore pour se
poster dans un bastion abandonn perch  la dernire crte du pic. Ce
bastion crnel offrait une position sre pour tirer presque
perpendiculairement sur le chteau. Il fut convenu que Fra-Angelo et les
siens se placeraient aux abords de la forteresse, qui n'tait ferme que
par une grande porte vermoulue, disjointe, mais peu ncessaire 
enfoncer, cette opration pouvant prendre assez de temps pour donner 
la garnison celui d'organiser la rsistance. Malacarne devait faire
tirer sur le chteau un certain nombre de coups de carabine, pendant que
Fra-Angelo se tiendrait prt  tomber sur ceux qui sortiraient. Puis il
ferait semblant de fuir, et, pendant qu'on le poursuivrait, Malacarne
descendrait pour prendre l'ennemi en queue et le placer entre deux feux.

La petite garnison, temporairement installe dans le chteau, se
composait de trente hommes, nombre plus considrable qu'on ne s'y
attendait, le renfort de Castro-Giovanni tant arriv furtivement 
l'entre de la nuit, sans que les bandits, occups  faire leurs
prparatifs, et soigneux de se tenir cachs, les eussent vus monter par
le chemin ou plutt par l'escalier du village. La partie de l'escorte
qui avait veill la nuit prcdente dormait enveloppe dans les
manteaux, sur le pav des grandes salles dlabres. Les nouveaux arrivs
avaient allum un norme feu de branches de sapin dans la cour, et
jouaient  la _mora_ pour se tenir veills.

Les prisonniers occupaient la grande tour carre: Verbum-Caro, puis et
pantelant, tendu sur une botte de joncs; le Piccinino, triste, mais
calme, assis sur un banc de pierre, veillant mieux que ses gardiens.
Dj il avait entendu, dans le ravin, siffler un petit oiseau, et il
avait reconnu, dans ce chant, inexact a dessein, le signal de Malacarne.
Il travaillait patiemment  user, contre une pierre saillante, la corde
qui lui liait les mains.

L'officier des _campieri_ se tenait dans une salle voisine, assis sur
l'unique chaise, et les coudes appuys sur l'unique table qui fussent
dans le chteau, et qu'encore il avait fallu aller chercher dans le
village par voie de rquisition. C'tait un jeune homme grossier,
nergique, habitu  entretenir son humeur irascible par l'excitation du
vin et du cigare, et  combattre peut-tre en lui-mme un reste d'amour
pour son pays et de haine contre les Suisses. Il n'avait pas fait une
heure de sieste depuis que le Piccinino tait confi  sa garde, aussi
tombait-il littralement sous les assauts du sommeil. Son cigare allum
dans sa main lui brlait de temps en temps le bout des doigts. Il
s'veillait en sursaut, prenait une bouffe de tabac, regardait par une
grande crevasse situe vis--vis de lui si l'horizon commenait 
blanchir, et, sentant les atteintes du froid piquant qui rgnait sur ce
pic isol, il frissonnait, serrait son manteau autour de lui, envoyant
une maldiction au faux Piccinino qui rlait dans la salle voisine, et
laissait bientt retomber sa tte sur la table.

Une sentinelle veillait  chaque extrmit du chteau; mais, soit la
fatigue, soit l'incurie qui s'empare de l'esprit le plus inquiet lorsque
le danger touche  sa fin, l'approche silencieuse et agile des bandits
n'avait pas t signale. Une troisime sentinelle veillait sur le
bastion isol dont Malacarne allait s'emparer, et cette circonstance
faillit faire manquer tout le plan d'attaque.

En enjambant une brche, Malacarne vit cet homme assis sous ses pieds,
presque entre ses jambes. Il n'avait pas prvu cet obstacle; il n'avait
pas son poignard, mais son pistolet dans la main. Un coup de stylet
donn  propos tranche la vie de l'homme sans lui donner le temps de
crier. Le coup de pistolet est moins sr, et, d'ailleurs, Malacarne ne
voulait pas tirer avant que tous ses compagnons fussent posts de
manire  engager un feu meurtrier sur le fort. Cependant, la sentinelle
allait donner l'alarme, lors mme que le bandit ferait un mouvement en
arrire, car ses pieds taient mal assurs, et, les pierres, dpourvues
de ciment, commenaient  crouler autour de lui. Le _campiere_ ne
dormait pas. Il tait transi de froid et avait abrit sa tte sous son
manteau pour se prserver du vent aigu qui l'engourdissait.

Mais si cette prcaution attnuait le bruit de la rafale et l'aidait 
mieux saisir les bruits loigns, elle l'empchait d'entendre ceux qui
se faisaient  ses cts, et le capuchon rabattu sur ses yeux le rendait
aveugle depuis un quart d'heure. C'tait pourtant un bon soldat,
incapable de s'endormir  son poste. Mais il n'est rien de si difficile
que de savoir bien veiller. Il faut pour cela une intelligence active,
et celle du _campiere_ tait vide de toute pense. Il croyait observer
parce qu'il ne ronflait pas. Cependant il ne fallait qu'un grain de
sable roulant  ses pieds pour qu'il tirt son fusil. Il avait la main
sur la dtente.

Par une inspiration dsespre, Malacarne jeta ses deux mains de fer
autour de la gorge du malheureux gardien, roula avec lui dans
l'intrieur du bastion et le tint ainsi touff jusqu' ce qu'un de ses
compagnons vint le poignarder entre ses bras.

Aussitt aprs, ils se postrent derrire les crneaux, de manire  ne
pas craindre la riposte du fort; le feu qui brillait dans la cour leur
permit de voir les _campieri_ occups  jouer sans mfiance, et ils
prirent tout le temps de viser. Les armes furent recharges
prcipitamment pendant que les assigeants cherchaient les leurs; mais,
avant qu'ils eussent song  s'en servir, avant qu'ils eussent compris
de quel ct ils taient attaqus, une seconde dcharge tomba sur eux
d'aplomb et en blessa grivement plusieurs. Deux ne se relevrent point,
un troisime tomba la figure en avant dans le feu, et y prit faute
d'aide pour s'en retirer.

L'officier avait vu, de la tour, d'o partait cette attaque. Il
accourait, rugissant, exaspr. Il n'arriva pas  temps pour empcher
ses hommes d'envoyer aux murailles une dcharge inutile. Anes stupides,
s'cria-t-il, vous usez vos munitions  tirer au hasard! Vous perdez la
tte! Sortez, sortez! c'est dehors qu'il faut se battre!

Mais il s'aperut que lui-mme avait perdu la tte, car il avait laiss
son sabre sur la table o il s'tait endormi. Six marches seulement le
sparaient de cette salle. Il les franchit d'un seul bond car il savait
bien qu'au bout d'un instant il lui faudrait combattre  l'arme blanche.

Mais, pendant la fusillade, le Piccinino avait russi  dfaire ses
liens, et il avait profit du bruit pour enfoncer la porte mal
assujettie de sa prison. Il avait saut sur le sabre du lieutenant et
renvers la torche de rsine qui tait fiche dans sa table. Lorsque
l'officier rentra et chercha son arme  ttons, il reut en travers du
visage une horrible blessure et tomba  la renverse. Carmelo s'lana
sur lui et l'acheva. Puis il alla couper les liens de Verbum-Caro et lui
mit dans les mains la gourde du lieutenant, en lui disant: Fais ce que
tu peux!

Le faux Piccinino oublia en un clin d'oeil ses souffrances et son tat de
faiblesse. Il se trana sur ses genoux jusqu' la porte, et l il
russit  se lever et  se tenir debout. Mais le vrai _Piccinino_,
voyant qu'il ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, lui jeta sur
le corps le manteau de l'officier, le coiffa du chapeau d'uniforme, et
lui dit de sortir sans se presser. Quant  lui, il descendit dans la
cour abandonne, arracha le manteau d'un des _campieri_ qui venait
d'tre tu, se dguisa comme il put, et, fidle  son compagnon, il vint
le prendre par le bras pour l'emmener vers la porte du fort.

Tout le monde tait sorti, sauf deux hommes qui devaient empcher les
prisonniers de profiter de la confusion pour s'vader, et qui revenaient
prendre la garde de la tour. Le feu s'teignait dans le prau et ne
jetait plus qu'une lueur livide. Le lieutenant bless! cria l'un d'eux
en voyant Verbum-Caro soutenu par Carmelo, travesti lui-mme.
Verbum-Caro ne rpondit point; mais, d'un geste, il leur enjoignit
d'aller garder la tour. Puis il sortit le plus vite qu'il put avec son
chef, qu'il suppliait de fuir sans lui, mais qui ne voulait  aucun prix
l'abandonner.

Si c'tait gnrosit chez le Piccinino, c'tait sagesse aussi; car, en
donnant de telles preuves d'affection  ses hommes, il s'assurait 
jamais leur fidlit. Le faux Piccinino pouvait tre repris dans un
instant, mais s'il l'et t, aucune torture ne lui et fait avouer que
son compagnon tait le vrai Piccinino.

Dj l'on se battait sur l'troite plate-forme qui s'avanait devant le
chteau, et les bandits commands par Fra-Angelo feignaient de lcher
pied. Mais les _campieri_, privs de leur chef, agissaient sans ensemble
et sans ordre. Lorsque la bande de Malacarne, descendant du bastion
comme la foudre, vint s'emparer de la porte et leur montrer la retraite
impossible, ils se sentirent perdus et s'arrtrent comme frapps de
stupeur. En ce moment, Fra-Angelo, Michel, Magnani et leurs hommes, se
retournrent et les serrrent de si prs que leur position parut
dsespre. Alors, les _campieri_, sachant que les brigands ne faisaient
point de quartier, se battirent avec rage. Resserrs entre deux pans de
muraille, ils avaient l'avantage de la position sur les bandits, qui
taient forcs d'viter le prcipice dcouvert. D'ailleurs, la bande de
Malacarne venait d'tre frappe de consternation.

A la vue des deux Piccinino, qui franchissaient la herse, et tromps par
leur dguisement, les bandits avaient tir sur eux. _Verbum-Caro_
n'avait pas t touch; mais Carmelo, atteint par une balle  l'paule,
venait de tomber.

Malacarne s'tait lanc sur lui pour l'achever, mais en reconnaissant
son chef, il avait rugi de douleur, et ses hommes rassembls autour de
lui ne songeaient plus  se battre.

Pendant quelques instants, Fra-Angelo et Michel, qui combattaient au
premier rang, faisant tte aux campieri, furent gravement exposs.
Magnani s'avanait plus qu'eux encore; il voulait parer tous les coups
qui cherchaient la poitrine de Michel, car on n'avait plus le temps de
recharger les armes, on se battait au sabre et au couteau, et le
gnreux Magnani voulait faire un rempart de son corps au fils d'Agathe.

Tout  coup, Michel, qui le repoussait sans cesse, en le suppliant de ne
songer qu' lui-mme, ne le vit plus  ses cts. Michel attaquait avec
fureur. Le premier dgot du carnage s'tant dissip, il s'tait senti
la proie d'une trange et terrible exaltation nerveuse. Il n'tait pas
bless; Fra-Angelo, qui avait une foi superstitieuse dans la destine du
jeune prince, lui avait prdit qu'il ne le serait pas; mais il et pu
l'tre vingt fois qu'il ne l'et pas senti, tant sa vie s'tait
concentre dans le cerveau. Il tait comme enivr par le danger, et
comme enthousiasm par la lutte. C'tait une jouissance affreuse, mais
violente; le sang de Castro-Reale s'veillait et commenait  embraser
les veines du lionceau. Quand la victoire se dclara pour les siens, et
qu'ils purent rejoindre Malacarne en marchant sur des cadavres, Michel
trouva que le combat avait t trop court et trop facile. Et cependant
il avait t si srieux, que presque tous les vainqueurs y avaient reu
quelque blessure. Les _campieri_ avaient vendu chrement leur vie, et si
Malacarne n'et retrouv son nergie en voyant que le Piccinino se
ranimait et se sentait assez de force pour se battre, la bande de
Fra-Angelo et pu tre culbute dans l'affreux ravin o elle se trouvait
engage.

L'aube grise et terne commenait  blanchir les cimes brumeuses qui
fermaient l'horizon, lorsque les assigeants rentrrent dans la
forteresse conquise. On devait la traverser pour se retirer,  couvert
des regards des habitants de la ville, qui taient sortis de leurs
maisons et montaient timidement l'escalier de leur rue pour voir l'issue
du combat. C'est  peine si cette population inquite pouvait distinguer
la masse agite des combattants, claire seulement par les rapides
clairs des armes  feu. Quand on se battit corps  corps, les ples
citadins de Sperlinga restrent glacs de terreur, en entendant les cris
et les imprcations de cette lutte incomprhensible. Ils n'avaient
aucune envie de secourir la garnison, et la plupart faisaient des voeux
pour les bandits. Mais la peur des reprsailles les empchait de venir 
leur secours. Au lever de l'aube, on les aperut presque nus, groups
sur des pointes de rocher comme des ombres frissonnantes, et s'agitant
faiblement pour venir au secours du vainqueur.

Fra-Angelo et le Piccinino se gardrent bien de les attendre. Ils
entrrent dans la forteresse prcipitamment, chaque bandit y tranant un
cadavre pour lui donner le _coup de scurit_. Ils relevaient leurs
blesss et dfiguraient ceux d'entre eux qui taient morts. Mais cette
scne hideuse, pour laquelle Verbum-Caro retrouvait des forces, causa un
dgot mortel au Piccinino. Il donna des ordres  la hte pour qu'on se
disperst et pour que chacun regagnt ses pnates ou son asile au plus
vite. Puis il prit le bras de Fra-Angelo, et, confiant Verbum-Caro aux
soins de Malacarne et de sa bande, il voulut entraner le moine dans sa
fuite.

Mais Fra-Angelo, en proie  une anxit affreuse, cherchait Michel et
Magnani, et sans dire leurs noms  personne, il allait demandant les
deux jeunes moines qui l'avaient accompagn. Il ne voulait point partir
sans les avoir retrouvs, et son obstination dsespre menaait de lui
devenir funeste.

Enfin le Piccinino aperut deux frocs tout au fond du ravin.

Voici tes compagnons, dit-il au moine, en l'entranant. Ils ont pris
les devants: et je conois qu'ils aient fui le spectacle affreux de
cette victoire: mais leur sensibilit ne les empche pas d'tre deux
braves. Quels sont donc ces jeunes gens? Je les ai vus se battre comme
deux lions; ils ont l'habit de ton ordre. Mais je ne puis concevoir
comment ces deux hros ont vcu dans ton clotre sans que je les
connusse.

Fra-Angelo ne rpondit point; ses yeux voils de sang cherchaient 
distinguer les deux moines. Il reconnaissait bien les costumes qu'il
avait donns  Michel et  son ami; mais il ne comprenait pas leur
inaction, et l'indiffrence qui semblait les isoler du reste de la
scne. L'un lui paraissait assis, l'autre  genoux prs de lui.
Fra-Angelo descendit le ravin avec tant d'ardeur et de proccupation
qu'il faillit plusieurs fois rouler dans l'abme.

Le Piccinino, douloureusement bless, mais plein de volont et de
stocisme, le suivit, sans s'occuper de lui-mme, et bientt ils se
trouvrent au fond du prcipice, dans un lieu abrit de tous cts et
horriblement dsert, avec un torrent sous les pieds. Forcs de tourner
plusieurs roches perpendiculaires, ils avaient perdu de vue les deux
moines, et l'obscurit qui rgnait encore au fond de cette gorge leur
permettait  peine de se diriger.

Ils n'osaient appeler; enfin ils aperurent ceux qu'ils cherchaient.
L'un tait assis, en effet, soutenu dans les bras de l'autre. Fra-Angelo
s'lana, et abattit le premier capuchon que sa main rencontra. Il vit
la belle figure de Magnani, couverte des ombres de la mort; son sang
ruisselait par terre: Michel en tait inond et se sentait dfaillir,
quoiqu'il n'et pas d'autre mal qu'une immense et insupportable douleur
de ne pouvoir soulager son ami et de le voir expirer dans ses bras.

Fra-Angelo voulut essayer de secourir le noble artisan; mais Magnani
retint doucement la main qu'il voulait porter sur sa blessure.
Laissez-moi mourir en paix, mon pre, dit-il d'une voix si faible que
le moine tait oblig de mettre son oreille contre la bouche du moribond
pour l'entendre. Je suis heureux de pouvoir vous dire adieu. Vous direz
 la mre et  la soeur de Michel que je suis mort pour le dfendre; mais
que Michel ne le sache pas! Il aura soin de ma famille, et vous la
consolerez... Nous avons la victoire n'est-ce pas? dit-il en s'adressant
au Piccinino, qu'il regarda d'un oeil teint sans le reconnatre.

O Mila! s'cria involontairement le Piccinino, tu aurais t la femme
d'un brave!

--O es-tu, Michel? je ne le vois plus, dit Magnani en cherchant son ami
avec ses mains dfaillantes. Nous sommes en sret ici, n'est-ce pas?
aux portes de Catane, sans doute?... Tu vas embrasser ta mre? Ah! oui!
J'entends le murmure de la naade, ce bruit me rafrachit; l'eau pntre
dans ma blessure, bien froide... mais bien salutaire.

--Ranime-toi pour voir ma soeur et ma mre! s'cria Michel. Ah! tu
vivras, nous ne nous quitterons jamais!

--Hlas! je connais ce sourire, dit le Piccinino  voix basse, en
examinant les lvres bleues de Magnani qui se contractaient; ne le
laissez plus parler.

--Mais je suis bien! dit Magnani d'une voix forte en tendant les bras.
Je ne me sens point malade. Parlons, mes amis!

Il se leva par un mouvement convulsif, resta un instant debout et
vacillant; puis il retomba mort sur le sable que mouillait l'cume du
ruisseau.

Michel resta atterr. Fra-Angelo ne perdit pas sa prsence d'esprit,
bien que sa poitrine, oppresse par de rudes sanglots, exhalt des
rugissements rauques et dchirants. Il souleva une norme pierre qui
fermait l'entre d'une des mille grottes creuses jadis dans le grs,
pour en tirer les matriaux de la forteresse. Il entoura soigneusement
le corps de Magnani des plis du froc qui le couvrait, et, l'ayant ainsi
enseveli provisoirement, il referma la grotte avec la pierre.

Ensuite il prit le bras de Michel et l'emmena avec le Piccinino 
quelque cent pas de l, dans une grotte plus vaste qui servait
d'habitation  une misrable famille. Michel et pu reconnatre, dans
l'homme qui vint les rejoindre peu d'instants aprs, un des paysans
allis de la bande; mais Michel ne comprenait rien et ne reconnaissait
personne.

Le paysan aida le moine  panser la blessure du Piccinino, qui tait
profonde et qui commenait  le faire souffrir, au point qu'il avait
besoin de toute sa volont pour cacher ses angoisses.

Fra-Angelo tait meilleur chirurgien que la plupart de ceux de son pays
qui en portaient le diplme. Il fit subir au Piccinino une cruelle mais
rapide opration, pour extraire la balle. Le patient ne profra pas une
plainte, et Michel ne retrouva la notion de la ralit qu'en le voyant
plir et grincer les dents:

Mon frre, dit-il en prenant sa main crispe, allez vous donc mourir
aussi?

--Plt au ciel que je fusse mort  la place de ton ami! rpondit Carmelo
avec une sort de cruaut envers lui-mme. Je ne souffrirais plus, et je
serais pleur. Au lieu que je souffrirai toute ma vie, et ne serai
regrett de personne!

--Ami, dit le moine en jetant la balle par terre, est-ce ainsi que tu
reconnais le dvouement de ton frre?

--Mon frre, rpta le Piccinino en portant la main de Michel  ses
lvres, tu ne l'as pas fait par affection pour moi, je le sais; tu l'as
fait pour ton honneur. Eh bien! tu es veng de ma haine; car tu
conserves la tienne, et moi, je suis condamn  t'aimer!

Deux larmes coulrent sur la joue livide du bandit. tait-ce un
mouvement de sensibilit vritable, ou la raction nerveuse qui succde
 la tension violente de la douleur physique? Il y avait sans doute de
l'un et de l'autre.

Le paysan proposa un remde trange que Fra-Angelo accepta avec un grand
empressement. C'tait une vase bitumineuse que l'on trouvait au fond
d'une source voisine, sous une eau saumtre charge de soufre. Les gens
du pays la recueillent et la conservent dans des pots de grs pour en
faire des empltres, c'est leur panace. Fra-Angelo en fit un appareil
qu'il posa sur la blessure du bandit. Puis, l'ayant lav et couvert de
quelques hardes qu'on acheta sur l'heure au paysan, ayant aussi lav
Michel et lui-mme du sang dont ils avaient t couverts dans le combat,
il fit avaler quelques gorges de vin  ses compagnons, plaa Carmelo
sur le mulet de leur hte, donna  ce dernier une bonne somme en or,
pour lui montrer qu'il y avait de l'avantage  servir la bonne cause, et
le quitta en lui faisant jurer qu'il irait chercher, la nuit suivante,
le corps de Magnani pour lui donner la spulture avec autant de respect
que s'il et t son propre fils!

Mon propre fils! dit le paysan d'une voix sourde: celui que les Suisses
m'ont tu l'anne dernire?

Cette parole donna  Michel plus de confiance en cet homme que tout ce
qu'il et pu promettre et jurer. Il le regarda pour la premire fois, et
remarqua une singulire nergie et une exaltation fanatique sur cette
figure terne et creuse. C'tait plus qu'un bandit, c'tait un loup
cervier, un vautour, toujours prt  tomber sur une proie ensanglante
pour la dchirer et assouvir sa rage dans ses entrailles. On voyait
qu'il n'aurait pas assez de toute sa vie pour venger la mort de son
fils. Il ne proposa point  ses htes de les guider dans leur fuite. Il
lui tardait d'avoir rempli ses devoirs envers eux, afin d'aller voir
dans le chteau si quelque _campiere_ respirait encore, et d'insulter 
son agonie.




LII.

CONCLUSION.


Les trois fugitifs mirent pour retourner  Catane le double du temps qui
leur avait suffi pour venir  Sperlinga. Le Piccinino ne pouvait marcher
longtemps sans tomber accabl par la fivre sur le cou de son mulet. On
faisait halte dans quelque grotte ou dans quelque ruine abandonne, et
le moine tait forc de lui faire boire du vin pour soutenir ses forces,
bien qu'il reconnt que cela augmentait la fivre.

Il fallait suivre des chemins escarps et pnibles, ou plutt viter
toute espce de chemin, pour ne point s'exposer  des rencontres
fcheuses. Fra-Angelo comptait trouver,  mi-chemin de Catane, une
famille de pauvres gens sur lesquels il pouvait compter comme sur
lui-mme, pour recueillir et soigner son malade; mais il ne trouva
qu'une maison dserte et dj  demi croule. La misre avait chass
ces infortuns de leur asile. Ils ne pouvaient payer l'impt dont cette
chaumire tait frapp. Peut-tre taient-ils en prison.

C'tait un grave dsappointement pour le moine et pour son compagnon.
Ils s'taient loigns  dessein du pays exploit par les bandits, parce
que, vers le midi, l'absence de danger rendait la police moins active.
Mais en voyant dsert le seul asile sur lequel ils avaient pu compter
dans cette partie des montagnes, ils furent rellement alarms. Le
Piccinino pressa en vain le moine et Michel de l'abandonner  sa
destine, prtendant que, ds qu'il se verrait seul, la ncessit lui
donnerait peut-tre des forces surnaturelles; ils s'y refusrent, comme
on peut croire, et, aprs avoir examin tous les moyens, ils
s'arrtrent au plus prompt et au plus sr, quoiqu'il part tre le plus
audacieux: c'tait de conduire Carmelo dans le palais Palmarosa, et de
l'y tenir cach jusqu' ce qu'il ft en tat de fuir. La princesse
n'avait qu' faire la moindre dmarche de dfrence auprs de certaines
gens, pour carter tout soupon de sa conduite; et dans une pareille
circonstance, lorsque Michel lui-mme pouvait tre souponn d'avoir
aid  la dlivrance du Piccinino, elle n'hsiterait point  tromper le
parti de la cour sur ses sentiments politiques.

Cette ide du moine et rpugn  Michel quelques jours auparavant: mais
chaque vnement le rendait plus Sicilien, en lui faisant mieux
comprendre la ncessit de la ruse. Il y acquiesa donc, et on n'eut
plus  s'occuper que de faire entrer le bless dans le palais, sans que
personne l'apert. C'tait le seul point important, car la retraite o
vivait Agathe, son domestique peu nombreux et aveuglment dvou, la
fidlit et la discrtion de sa camriste Nunziata, qui, seule,
pntrait dans certaines pices du casino, mille dtails de l'existence
habituellement mystrieuse de la princesse, rendaient cette retraite
aussi sre que possible. D'ailleurs, on aurait  deux pas le palais de
la Serra pour y transporter le bless, au cas o le palais Palmarosa ne
pourrait plus offrir de scurit. Il fut dcid que Michel prendrait les
devants, et s'introduirait,  l'entre de la nuit, chez sa mre; qu'il
l'avertirait de l'arrive du bless, et l'aiderait  disposer tout pour
le recevoir et le faire entrer secrtement quelques heures plus tard.

Agathe tait dans un tat d'anxit impossible  dcrire, lorsque
Nunziata l'avertit que quelqu'un l'attendait dans son oratoire. Elle y
courut, et, au premier aspect d'une robe de moine, elle faillit
s'vanouir, croyant qu'un des frres de Bel-Passo venait lui apporter
quelque nouvelle funeste. Mais, quelque bien dguis que ft Michel,
l'oeil maternel ne fut pas longtemps incertain, et elle l'treignit dans
ses bras en fondant en larmes.

Michel lui cacha les dangers qu'il avait courus; elle les pressentirait
assez tt, lorsque la dlivrance du Piccinino deviendrait la nouvelle du
pays. Il lui dit seulement qu'il avait t chercher son frre dans une
retraite sauvage, o il tait mourant et priv de secours, qu'il le lui
amenait pour le confier  ses soins et qu'il fallait prparer son nouvel
asile.

Au milieu de la nuit, le bless arriva sans encombre; mais il ne gravit
point l'escalier de laves avec la mme fiert d'allure que la dernire
fois. Ses forces dclinaient de plus en plus. Fra-Angelo fut forc de le
porter jusqu'en haut. Il reconnut  peine Agathe, et pendant quelques
jours il fut entre la vie et la mort.

L'inquitude de Mila fut d'abord calme lorsqu'elle apprit de Michel que
Magnani tait all  Palerme pour lui rendre service. Mais il se passa
bien des jours, et Magnani ne revenant pas, la famille s'tonna et
s'alarma, Michel prtendait avoir reu de ses nouvelles. Il tait parti
pour Rome, toujours pour lui rendre service, et, plus tard, on prtendit
que l'affaire importante et secrte dont la famille Palmarosa l'avait
charg le conduisait  Milan,  Venise,  Vienne. Que sais-je? On le fit
voyager pendant des annes, et, pour calmer l'inquitude et la douleur
des parents, on leur lut,  eux qui ne savaient pas lire, des fragments
de prtendues lettres; on leur remit beaucoup d'argent qu'il tait cens
leur faire passer.

La famille Magnani fut riche et merveille de la fortune du pauvre
Antonio. Elle vcut de mlancolie et d'esprance; sa vieille mre
mourut, s'affligeant de ne l'avoir pas embrass, mais chargeant Michel
de lui envoyer sa bndiction.

Quant  Mila, elle et t plus difficile  tromper, si la princesse,
rsolue  lui pargner une plus grande douleur, ne lui en et suggr
une dont elle pouvait mieux prendre son parti. Elle lui fit entendre peu
 peu, et finit par lui dclarer que Magnani, partag entre son ancienne
passion et son nouvel amour, avait craint de ne pas la rendre heureuse,
et qu'il tait parti, rsolu  attendre, pour reparatre, qu'il ft
entirement guri du pass.

Mila trouva de la noblesse et de la sincrit dans ce procd; mais elle
se sentit pique de n'avoir pas russi toute seule  effacer le souvenir
d'une passion si tenace. Elle travailla  se gurir, car on ne lui
donnait pas pour certaine la gurison de son amant, et sa grande fiert
vint  son secours. Chaque jour l'absence prolonge de Magnani la rendit
plus forte et plus courageuse. Lorsqu'on parla du voyage de Rome, on lui
fit entendre que Magnani ne surmontait point l'ancienne affection et
renonait  la nouvelle. Mila ne pleura point, elle pria sans amertume
pour le bonheur d'un ingrat et reprit peu  peu la srnit de son
humeur.

Michel souffrit beaucoup, sans doute, de l'entendre accuser parfois cet
absent, qui et mrit un culte dans sa mmoire; mais il sacrifia tout
au repos de sa chre soeur d'adoption. Il alla en secret, avec
Fra-Angelo, voir la tombe de son ami. Le paysan qui l'avait enseveli les
mena dans le cimetire d'un couvent voisin. De bons moines, patriotes
comme ils le sont gnralement en Sicile, l'y avaient port durant la
nuit, et avaient inscrit ces mots en latin sur une pierre qui lui
servait de monument, parmi les roses blanches et les cytises en fleur:

    _Ici repose un martyr inconnu._

La convalescence du Piccinino fut plus longue qu'on ne s'y tait
attendu. La blessure gurit assez vite; mais une fivre nerveuse d'un
caractre assez grave le retint trois mois dans le boudoir d'Agathe, qui
lui servait de chambre, et qui fut gard avec un soin religieux.

Une rvolution morale tendait  s'oprer chez ce jeune homme mfiant et
entier. La sollicitude de Michel et de la princesse, la dlicatesse de
leurs consolations, ces mille douceurs de la bont qu'il avait perdues
avec sa mre et qu'il n'avait jamais espr retrouver dans d'autres
mes, entamrent peu  peu la scheresse et l'orgueil dont il s'tait
cuirass. Il avait toujours prouv un besoin ardent d'tre aim, bien
qu'il ne ft pas capable lui-mme de sentir l'affection avec autant de
force et de persistance que la haine. Il fut d'abord comme bless et
humili d'tre forc  la reconnaissance. Mais il arriva qu'un miracle
du coeur d'Agathe en produisit un sur Michel, et que ce miracle
s'accomplit  son tour sur Carmelo. Agathe, quoique froide en apparence
et exclusive dans ses sentiments, avait le coeur si large et si gnreux
qu'elle arrivait  aimer ceux qu'elle plaignait. Il y eut encore bien
des moments o les froides thories du Piccinino lui firent horreur;
mais la piti fut plus forte lorsqu'elle comprit combien ce parti pris
de se raidir contre toutes choses le rendait malheureux. Dans ses
souffrances physiques et dans ses exaltations nerveuses, le Piccinino,
aprs avoir vant et prouv la sret de sa clairvoyance  l'endroit des
affections humaines, dplorait cette triste facult avec une amertume
qui frappait Agathe.

Un soir, qu'elle parlait de lui avec Michel, et que celui-ci lui avouait
ne ressentir aucune sympathie pour son frre: Le devoir t'amne, lui
dit-elle,  le soigner,  t'exposer pour lui,  le combler de services
et d'gards. Eh bien! il faut aimer son devoir, et ce frre en est un
bien terrible. Le devoir serait donc plus doux si tu pouvais l'aimer.
Essaie, Michel, peut-tre qu'alors ce coeur de marbre changera aussi, car
il a des facults de sibylle. Il sent peut-tre que tu ne l'aimes point,
et il reste froid. Tu n'auras pas eu plus tt un lan sincre et tendre
vers lui, mme sans le lui tmoigner, qu'il le devinera et t'aimera
peut-tre  son tour. Moi, je vais essayer pour te donner l'exemple. Je
vais m'efforcer de me persuader qu'il est mon fils, un fils bien
diffrent de toi, Michel, mais que ses dfauts ne m'empchent pas
d'aimer.

Agathe tint parole, et Michel voulut la seconder. Le Piccinino sentit de
l'intrt vritable pour son mal moral au milieu de tous ces soins
vertueux prodigus  son mal physique; il s'attendrit peu  peu, et un
jour il porta pour la premire fois la main d'Agathe  ses lvres, en
lui disant:

Vous tes bonne comme ma mre. Oh! que ne suis-je votre fils!
j'aimerais alors Michel, parce que les mmes entrailles nous auraient
ports. On n'est vraiment frres que par la femme. Elle seule peut nous
faire comprendre ce qu'on appelle la voix du sang, le cri de la nature.

Puis, un autre jour, il dit  Michel: Je ne t'aime pas, parce que tu es
le fils de mon pre. Un homme qui a ml la puret de son sang  celui
de tant de femmes si diverses d'origine et de nature devait tre une
organisation mobile, complique, manquant d'unit: aussi ses fils
diffrent-ils entre eux comme le jour de la nuit. Si je venais 
t'aimer, toi que j'estime et que j'admire, c'est parce que tu as une
mre que j'aime et que je me persuade parfois tre la mienne aussi.

Quand le Piccinino fut en tat de reprendre sa vie d'aventures, 
laquelle il avait tant aspir durant les langueurs de sa maladie, il fut
tout  coup bris  l'ide de rompre une vie qu'on lui avait faite si
douce. Il voulut prendre un air dgag, et refusa les offres d'un
meilleur sort que lui faisaient Michel et Agathe; mais il tait vident
qu'il tait dvor d'effroi et de regrets.

Mon cher enfant, lui dit le marquis, vous devez accepter les moyens de
rendre plus vaste et plus efficace la mission  laquelle vous vous tes
vou. Nous n'avons jamais eu la pense de vous faire rentrer d'une
manire purile et poltronne dans cette socit que vous ddaignez, et
pour laquelle vous n'tes point fait. Mais, sans subir de contrainte,
sans changer rien  vos principes de ngation et d'indpendance, vous
pouvez faire une alliance vritable, au-dessus des lois tablies, avec
la vritable humanit. Jusqu' ce jour, vous vous tes tromp, en vous
efforant de har les hommes. Ce sont leurs mchantes et fausses
institutions contre lesquelles vous protestez. Au fond du coeur, vous
aimez vos semblables, puisque vous souffrez de leur aversion et de votre
isolement. Comprenez donc mieux votre fonction de justicier d'aventure.
Jusqu'ici, votre imagination a usurp ce titre, puisque vous ne l'avez
fait servir qu' des vengeances personnelles et  la satisfaction de vos
instincts. Ce qui vous a manqu pour jouer un plus beau rle et servir
plus grandement notre pays, c'est un plus vaste thtre et des
ressources proportionnes  votre ambition. Votre frre vous offre ces
ressources; il est prt  partager ses revenus avec vous, et ce partage
vous rendra puissant dans votre oeuvre sans vous lier  la socit par
aucun point. Vous ne pourriez, en effet, devenir seigneur et
propritaire sans contracter des engagements avec les choses lgales;
mais, en puisant en secret dans l'amiti fraternelle la force qui vous
est ncessaire, vous resterez tranger au monde o nous vivons, tout en
devenant capable de travailler  en changer les vices. Vous pourrez
sortir de cette le malheureuse o vos efforts sont trop concentrs pour
avoir de l'effet; vous pourrez chercher ailleurs des compagnons et des
adeptes, tablir au loin des relations avec les ennemis du mal public,
travailler pour la cause de l'esclavage universel, vous instruire des
moyens qui peuvent le faire cesser, et revenir chez nous avec des
lumires et des secours qui feront plus en un an que vos expditions
contre de malheureux campieri ne feraient dans toute votre vie. Vos
facults vous placent bien au-dessus de ce mtier de bandit. Votre
pntration, votre sagacit, votre instruction tendue et varie, tout
jusqu'au charme de votre visage et  la sduction de vos paroles, vous
destine  tre un homme d'action politique aussi prudent que tmraire,
aussi habile que brave. Oui, vous tes n conspirateur. Le hasard de la
naissance vous a jet dans cette voie, et votre organisation vous a
rendu propre  y briller d'un grand clat. Mais il y a de grandes
conspirations, qui, lors mme qu'elles avortent sur un point du globe,
font marcher la cause de la libert dans l'univers: et il y en a de
petites qui finissent au bout d'une potence avec le hros inconnu qui
les a ourdies. Que vous tombiez demain dans une embuscade, votre bande
est disperse, et le dernier soupir de l'indpendance nationale s'exhale
de votre poitrine. Mais conspirez sous le soleil de l'humanit, au lieu
de flibuster dans l'ombre de nos prcipices, et un jour vous pourrez
tre le librateur de nos frres, au lieu d'tre la terreur de nos
vieilles femmes.

Ces paroles taient  la fois dures et flatteuses pour l'amour-propre
chatouilleux du Piccinino. Cette critique de sa vie passe le faisait
souffrir; mais le jugement port sur sa capacit future le rassurait. Il
rougit, plit, rva, comprit. Il tait trop intelligent pour se dfendre
contre la vrit. Agathe et Michel prirent ses mains avec affection, et
le supplirent  genoux d'accepter la moiti d'une fortune qu'ils lui
devaient tout entire. Des larmes de fiert, d'esprance, de joie, et
peut-tre aussi de reconnaissance, s'chapprent de ses yeux ardents, et
il accepta.

Il faut dire aussi qu'un autre miracle s'tait fait  l'insu de tous
dans le coeur de cet homme trange. L'amour, le pur amour l'avait vaincu.
Mila avait t sa garde-malade, et Mila avait enchan le tigre. Elle en
tait fire avec raison, et puis elle tait trs-fire naturellement.
L'amour du capitaine Piccinino la relevait  ses propres yeux de la
tache que Magnani avait faite  sa gloire en l'abandonnant. Elle tait
brave aussi. Elle se sentait ne pour quelque chose de plus difficile et
de plus brillant que de filer de la soie. Ses instincts d'hrosme et de
posie s'arrangeaient fort bien d'une existence prilleuse et pleine
d'motions. Carmelo, qui avait regrett,  leur premire entrevue,
qu'elle ne ft pas un petit garon dont, comme Lara, il pourrait faire
son page, changea d'avis, en se disant que la beaut d'une femme et le
coeur d'une hrone ajoutaient singulirement au charme du jeune
compagnon qu'il rvait.

Cependant il n'obtint pas Mila tout de suite. Elle se fit elle-mme le
gage et la rcompense de la docilit avec laquelle il suivrait les
conseils de la princesse et du marquis. Je crois que ce jour viendra
bientt, s'il n'est dj venu... Mais ici finit le roman, qui pourrait
encore durer longtemps si l'on voulait, car je persiste  dire qu'aucun
roman ne peut finir.

FIN DE PICCININO.


NOTES:

[1] Celui qui veille.

[2] Ce sont les gendarmes, les sbires du pays.

[3] Les gens qui vont de nuit  leurs affaires.

[4] Le Piccinino est un diminutif amical que les montagnards aventuriers
avaient pu lui donner  cause de sa petite taille. Mais la locution
_piccin-piccino_ (_farsi_), signifie aussi l'action de se cacher afin de
prouver son _alibi_.

[5] C'est un surtout de laine drape double, tissue de couleurs
diffrentes sur chaque face de l'toffe On le porte pour se prserver de
l'ardeur du soleil aussi bien que pour se garantir du froid.

[6] C'est--dire quatre heures avant la chute du jour.

[7] Manteau de soie noire qui enveloppe la taille et couvre la tte.

[8] Quelque mal entendu que pouvait tre, au point de vue du salut du
pays l'hospitalit accorde aux Franais par le chteau de Sperlinga,
elle fut admirable de devoment et d'obstination. Rfugis et
protecteurs moururent de faim dans la forteresse plutt que de se
rendre.





End of the Project Gutenberg EBook of Le Piccinino, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PICCININO ***

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