Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Aleksandr Sergeevich Pushkin

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La fille du capitaine

Author: Aleksandr Sergeevich Pushkin

Illustrator: A. Paris

Translator: Louis Viardot

Release Date: December 9, 2009 [EBook #30638]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***




Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rnald Lvesque
and the Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)







ALEXANDRE POUSCHKINE

LA FILLE DU CAPITAINE

ROMAN TRADUIT DU RUSSE PAR LOUIS VIARDOT

QUATRIME DITION

Ouvrage illustr de 33 gravures
D'aprs les dessins d'A. PARIS

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1901




AVERTISSEMENT DES DITEURS


La nouvelle que nous publions est considre en Russie comme le meilleur
ouvrage en prose du pote Pouschkine. Elle peut soutenir la comparaison
avec les rcits les plus attachants de Nicolas Gogol.

Alexandre Pouschkine, n  Saint-Ptersbourg en 1799, est mort en 1837,
dans toute la force de son talent. Ses premiers crits l'ayant rendu
suspect, il fut envoy dans les provinces loignes de l'empire, o il
remplit diverses fonctions administratives. L'empereur Nicolas,  son
avnement en 1825, le rappela dans la capitale, et le nomma
historiographe. Ses ouvrages les plus connus sont _le Prisonnier du
Caucase_ et une composition dramatique qui n'a jamais t reprsente,
et n'tait pas destine  l'tre, _Boris Godunov_.

Ses autres pomes sont _Ruslan et Ludmil'a; les Bohmiens, la Fontaine
des pleurs_ et _l'Onghine_.

Ce pote, si admir de ses contemporains, n'tait pas heureux:
d'indignes propos rpandus  dessein dans les salons de
Saint-Ptersbourg, o l'on n'aimait pas sa fire et libre parole,
amenrent un duel dans lequel il fut bless mortellement par son propre
beau-frre. Cette mort fut pleure par les Russes comme une calamit
publique.




[Illustration]

I

LE SERGENT AUX GARDES


Mon pre, Andr Ptrovitch Grineff, aprs avoir servi dans sa jeunesse
sous le comte Munich[1], avait quitt l'tat militaire en 17.. avec le
grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habit sa
terre du gouvernement de Simbirsk, o il pousa Mlle Avdotia Ire, fille
d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette
union, je survcus seul; tous mes frres et soeurs moururent en bas ge.
J'avais t inscrit comme sergent dans le rgiment Smnofski par la
faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
cens tre en cong jusqu' la fin de mon ducation. Alors on nous
levait autrement qu'aujourd'hui. Ds l'ge de cinq ans je fus confi au
piqueur Savliitch, que sa sobrit avait rendu digne de devenir mon
menin. Grce  ses soins, vers l'ge de douze ans je savais lire et
crire, et pouvais apprcier avec certitude les qualits d'un lvrier de
chasse.  cette poque, pour achever de m'instruire, mon pre prit 
gages un Franais, M. Beaupr, qu'on fit venir de Moscou avec la
provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrive dplut
fort  Savliitch. Il semble, grce  Dieu, murmurait-il, que l'enfant
tait lav, peign et nourri. O avait-on besoin de dpenser de l'argent
et de louer un _moussi_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques
dans la maison?

Beaupr, dans sa patrie, avait t coiffeur, puis soldat en Prusse, puis
il tait venu en Russie pour tre _outchitel_, sans trop savoir la
signification de ce mot[2]. C'tait un bon garon, mais tonnamment
distrait et tourdi. Il n'tait pas, suivant son expression, ennemi de
la bouteille, c'est--dire, pour parler  la russe, qu'il aimait 
boire. Mais, comme on ne prsentait chez nous le vin qu' table, et
encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on
passait l'_outchitel_, mon Beaupr s'habitua bien vite  l'eau-de-vie
russe, et finit mme par la prfrer  tous les vins de son pays, comme
bien plus stomachique. Nous devnmes de grands amis, et quoique, d'aprs
le contrat, il se ft engag  m'apprendre _le franais, l'allemand et
toutes les sciences_, il aima mieux apprendre de moi  babiller le russe
tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre
amiti tait inaltrable, et je ne dsirais pas d'autre mentor. Mais le
destin nous spara bientt, et ce fut  la suite d'un vnement que je
vais raconter.

Quelqu'un raconta en riant  ma mre que Beaupr s'enivrait constamment.
Ma mre n'aimait pas  plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit 
son tour  mon pre, lequel, en homme expditif, manda aussitt cette
_canaille de Franais_. On lui rpondit humblement que le _moussi_ me
donnait une leon. Mon pre accourut dans ma chambre. Beaupr dormait
sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon ct, j'tais livr  une
occupation trs intressante. On m'avait fait venir de Moscou une carte
de gographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servt, et qui
me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidit de son papier.
J'avais dcid d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de
Beaupr, je m'tais mis  l'ouvrage. Mon pre entra dans l'instant mme
o j'attachais une queue au cap de Bonne-Esprance.  la vue de mes
travaux gographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'lana
prs du lit de Beaupr, et, l'veillant sans prcaution, il commena 
l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupr voulut vainement se
lever; le pauvre _outchitel_ tait ivre mort. Mon pre le souleva par le
collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le mme
jour,  la joie inexprimable de Savliitch. C'est ainsi que se termina
mon ducation.

Je vivais en fils de famille (_ndorossl_[3]), m'amusant  faire
tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec
les jeunes garons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au del de seize
ans. Mais  cet ge ma vie subit un grand changement.

Un jour d'automne, ma mre prparait dans son salon des confitures au
miel, et moi, tout en me lchant les lvres, je regardais le
bouillonnement de la liqueur. Mon pre, assis prs de la fentre, venait
d'ouvrir l'_Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque anne. Ce livre
exerait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une
extrme attention, et cette lecture avait le don de lui remuer
prodigieusement la bile. Ma mre, qui savait par coeur ses habitudes et
ses bizarreries, tchait de cacher si bien le malheureux livre, que des
mois entiers se passaient sans que l'_Almanach de la cour_ lui tombt
sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne
le lchait plus durant des heures entires. Ainsi donc mon pre lisait
l'_Almanach de la cour_ en haussant frquemment les paules et en
murmurant  demi-voix: Gnral!... il a t sergent dans ma compagnie.
Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que
nous...? Finalement mon pre lana l'_Almanach_ loin de lui sur le sofa
et resta plong dans une mditation profonde, ce qui ne prsageait
jamais rien de bon.

Avdotia Vassiliva[4], dit-il brusquement en s'adressant  ma mre,
quel ge a Ptroucha[5]?

--Sa dix-septime petite anne vient de commencer, rpondit ma mre.
Ptroucha est n la mme anne que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a
perdu un oeil, et que...

--Bien, bien, reprit mon pre; il est temps de le mettre au service.

La pense d'une sparation prochaine fit sur ma mre une telle
impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des
larmes coulrent de ses yeux. Quant  moi, il est difficile d'exprimer
la joie qui me saisit. L'ide du service se confondait dans ma tte avec
celle de la libert et des plaisirs qu'offre la ville de
Saint-Ptersbourg. Je me voyais dj officier de la garde, ce qui, dans
mon opinion, tait le comble de la flicit humaine.

Mon pre n'aimait ni  changer ses plans, ni  en remettre l'excution.
Le jour de mon dpart fut  l'instant fix. La veille, mon pre
m'annona qu'il allait me donner une lettre pour mon chef futur, et me
demanda du papier et des plumes.

N'oublie pas, Andr Ptrovitch, dit ma mre, de saluer de ma part le
prince B...; dis-lui que j'espre qu'il ne refusera pas ses grces  mon
Ptroucha.

--Quelle btise! s'cria mon pre en fronant le sourcil; pourquoi
veux-tu que j'crive au prince B...?

--Mais tu viens d'annoncer que tu daignes crire au chef de Ptroucha.

--Eh bien! quoi?

--Mais le chef de Ptroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est
inscrit au rgiment Smnofski.

--Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?
Ptroucha n'ira pas  Ptersbourg. Qu'y apprendrait-il?  dpenser de
l'argent et  faire des folies. Non, qu'il serve  l'arme, qu'il flaire
la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un fainant de la garde,
qu'il use les courroies de son sac. O est son brevet? donne-le-moi.

Ma mre alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec
la chemise que j'avais porte  mon baptme, et le prsenta  mon pre
d'une main tremblante. Mon pre le lut avec attention, le posa devant
lui sur la table et commena sa lettre.

La curiosit me talonnait. O m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est
pas  Ptersbourg? Je ne quittai pas des yeux la plume de mon pre, qui
cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit
avec mon brevet sous le mme couvert, ta ses lunettes, m'appela et me
dit: Cette lettre est adresse  Andr Karlovitch R..., mon vieux
camarade et ami. Tu vas  Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.

Toutes mes brillantes esprances taient donc vanouies. Au lieu de la
vie gaie et anime de Ptersbourg, c'tait l'ennui qui m'attendait dans
une contre lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un
instant plus tt, je pensais avec dlices, me semblait une calamit.
Mais il n'y avait qu' se soumettre. Le lendemain matin, une _kibitka_
de voyage fut amene devant le perron. On y plaa une malle, une
cassette avec un service  th et des serviettes noues pleines de
petits pains et de petits pts, derniers restes des dorloteries de la
maison paternelle. Mes parents me donnrent leur bndiction, et mon
pre me dit: Adieu, Pierre; sers avec fidlit celui  qui tu as prt
serment; obis  tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne
sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et
rappelle-toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est
neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune. Ma mre, tout en
larmes, me recommanda de veiller  ma sant, et  Savliitch d'avoir
bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court _touloup_[8]
de peau de livre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard.
Je m'assis dans la _kibitka_ avec Savliitch, et partis pour ma
destination en pleurant amrement.

J'arrivai dans la nuit  Simbirsk, o je devais rester vingt-quatre
heures pour diverses emplettes confies  Savliitch. Je m'tais arrt
dans une auberge, tandis que, ds le matin, Savliitch avait t courir
les boutiques. Ennuy de regarder par les fentres sur une ruelle sale,
je me mis  errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la pice
du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'annes,
portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue  la
main et une pipe  la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le
billard  quatre pattes. Je me mis  les regarder jouer; plus leurs
parties se prolongeaient, et plus les promenades  quatre pattes
devenaient frquentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le
billard. Le monsieur pronona sur lui quelques expressions nergiques,
en guise d'oraison funbre, et me proposa de jouer une partie avec lui.
Je rpondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans
doute fort trange. Il me regarda avec une sorte de commisration.
Cependant l'entretien s'tablit. J'appris qu'il se nommait Ivan
Ivanovitch[9] Zourine, qu'il tait chef d'escadron dans les hussards,
qu'il se trouvait alors  Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il
avait pris son gte  la mme auberge que moi. Zourine m'invita  dner
avec lui,  la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie.
J'acceptai avec plaisir; nous nous mmes  table; Zourine buvait
beaucoup et m'invitait  boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au
service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire
 me tenir les ctes, et nous nous levmes de table devenus amis
intimes. Alors il me proposa de m'apprendre  jouer au billard. C'est,
dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par
exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y
fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en
dfinitive, aller  l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut
savoir jouer. Ces raisons me convainquirent compltement, et je me mis
 prendre ma leon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait 
haute voix; il s'tonnait de mes progrs rapides, et, aprs quelques
leons, il me proposa de jouer de l'argent, ne ft-ce qu'une _groch_ (2
kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui
tait, d'aprs lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et
Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en goter,
rptant toujours qu'il fallait m'habituer au service. Car,
ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch? Je suivis
son conseil. Nous continumes  jouer, et plus je gotais de mon verre,
plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les
bandes, je me fchais, je disais des impertinences au marqueur qui
comptait les points, Dieu sait comment; j'levais l'enjeu, enfin je me
conduisais comme un petit garon qui vient de prendre la clef des
champs. De cette faon, le temps passa trs vite. Enfin Zourine jeta un
regard sur l'horloge, posa sa queue et me dclara que j'avais perdu cent
roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les
mains de Savliitch. Je commenais  marmotter des excuses quand Zourine
me dit Mais, mon Dieu, ne t'inquite pas; je puis attendre.

Nous soupmes. Zourine ne cessait de me verser  boire, disant toujours
qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais
 peine sur mes jambes. Zourine me conduisit  ma chambre.

Savliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperut
les indices irrcusables de mon zle pour le service.

Que t'est-il arriv? me dit-il d'une voix lamentable. O t'es-tu rempli
comme un sac?  mon Dieu! jamais un pareil malheur n'tait encore
arriv.

--Tais-toi, vieux hibou, lui rpondis-je en bgayant; je suis sr que tu
es ivre. Va dormir,... mais, avant, couche-moi.

Le lendemain, je m'veillai avec un grand mal de tte. Je me rappelais
confusment les vnements de la veille. Mes mditations furent
interrompues par Savliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse
de th. Tu commences de bonne heure  t'en donner, Pitr Andritch[11],
me dit-il en branlant la tte. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni
ton pre ni ton grand-pre n'taient des ivrognes. Il n'y a pas  parler
de ta mre, elle n'a rien daign prendre dans sa bouche depuis sa
naissance, except du _kvass_[12].  qui donc la faute? au maudit
_moussi_: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'tait
bien la peine de faire d'un paen ton menin, comme si notre seigneur
n'avait pas eu assez de ses propres gens! J'avais honte; je me
retournai et lui dis: Va-t'en, Savliitch, je ne veux pas de th. Mais
il tait difficile de calmer Savliitch une fois qu'il s'tait mis en
train de sermonner. Vois-tu, vois-tu, Pitr Andritch, ce que c'est que
de faire des folies? Tu as mal  la tte, tu ne veux rien prendre. Un
homme qui s'enivre n'est bon  rien. Bois un peu de saumure de
concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te
dgriser. Qu'en dis-tu?

Dans ce moment entra un petit garon qui m'apportait un billet de la
part de Zourine. Je le dpliai et lus ce qui suit:

Cher Pitr Andritch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garon,
les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin
d'argent. Ton dvou,

     IVAN ZOURINE.

Il n'y avait rien  faire. Je donnai  mon visage une expression
d'indiffrence, et, m'adressant  Savliitch, je lui commandai de
remettre cent roubles au petit garon.

Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.

--Je les lui dois, rpondis-je aussi froidement que possible.

--Tu les lui dois? repartit Savliitch, dont l'tonnement redoublait.
Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est
impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet
argent.

Je me dis alors que si, dans ce moment dcisif, je ne forais pas ce
vieillard obstin  m'obir, il me serait difficile dans la suite
d'chapper  sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: Je
suis ton matre, tu es mon domestique. L'argent est  moi; je l'ai perdu
parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille de ne pas faire l'esprit
fort et d'obir quand on te commande.

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savliitch, qu'il
frappa des mains, et resta muet, immobile. Que fais-tu l comme un
pieu? m'criai-je avec colre. Savliitch se mit  pleurer.  mon pre
Pitr Andritch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas
mourir de douleur.  ma lumire, coute-moi, moi vieillard; cris  ce
brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant
d'argent. Cent roubles! Dieu de bont!... Dis-lui que tes parents t'ont
svrement dfendu de jouer autre chose que des noisettes.

--Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec svrit; donne
l'argent ou je te chasse d'ici  coups de poing. Savliitch me regarda
avec une profonde expression de douleur, et alla chercher mon argent.
J'avais piti du pauvre vieillard; mais je voulais m'manciper et
prouver que je n'tais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles.
Savliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra
en m'annonant que les chevaux taient attels. Je partis de Simbirsk
avec une conscience inquite et des remords silencieux, sans prendre
cong de mon matre et sans penser que je dusse le revoir jamais.

[Illustration]




[Illustration]

II

LE GUIDE


Mes rflexions pendant le voyage n'taient pas trs agrables. D'aprs
la valeur de l'argent  cette poque, ma perte tait de quelque
importance. Je ne pouvais m'empcher de convenir avec moi-mme que ma
conduite  l'auberge de Simbirsk avait t des plus sottes, et je me
sentais coupable envers Savliitch. Tout cela me tourmentait. Le
vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du
traneau, en dtournant la tte et en faisant entendre de loin en loin
une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement rsolu de faire ma paix
avec lui; mais je ne savais par o commencer. Enfin je lui dis: Voyons,
voyons, Savliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-mme
que je suis fautif. J'ai fait hier des btises et je t'ai offens sans
raison. Je te promets d'tre plus sage  l'avenir et de te mieux
couter. Voyons, ne te fche plus, faisons la paix.

--Ah! mon pre Pitr Andritch, me rpondit-il avec un profond soupir,
je suis fch contre moi-mme, c'est moi qui ai tort par tous les bouts.
Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le
diable s'en est ml. L'ide m'est venue d'aller voir la femme du diacre
qui est ma commre, et voil, comme dit le proverbe: j'ai quitt la
maison et suis tomb dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment
reparatre aux yeux de mes matres? Que diront-ils quand ils sauront que
leur enfant est buveur et joueur?

Pour consoler le pauvre Savliitch, je lui donnai ma parole qu'
l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il
se calma peu  peu, ce qui ne l'empcha point cependant de grommeler
encore de temps en temps en branlant la tte: Cent roubles! c'est
facile  dire.

J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'tendait un
dsert triste et sauvage, entrecoup de petites collines et de ravins
profonds. Tout tait couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma
_kibitka_ suivait l'troit chemin, ou plutt la trace qu'avaient laisse
les traneaux de paysans. Tout  coup mon cocher jeta les yeux de ct,
et s'adressant  moi: Seigneur, dit-il en tant son bonnet,
n'ordonnes-tu pas de retourner en arrire?

--Pourquoi cela?

--Le temps n'est pas sr. Il fait dj un petit vent. Vois-tu comme il
roule la neige du dessus?

--Eh bien! qu'est-ce que cela fait?

--Et vois-tu ce qu'il y a l-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le
ct de l'orient.)

--Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.

--L, l, regarde... ce petit nuage.

J'aperus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris
d'abord pour une colline loigne. Mon cocher m'expliqua que ce petit
nuage prsageait un _bourane_[13].

J'avais ou parler des _chasse-neige_ de ces contres, et je savais
qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entires. Savliitch,
d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le
vent ne me parut pas fort; j'avais l'esprance d'arriver  temps au
prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du ct
de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit
nuage devint bientt une grande nue blanche qui s'levait lourdement,
croissait, s'tendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une
neige fine commena  tomber et tout  coup se prcipita  gros flocons.
Le vent se mit  siffler,  hurler. C'tait un _chasse-neige_. En un
instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent
soulevait de terre. Tout disparut. Malheur  nous, seigneur! s'cria le
cocher; c'est un _bourane_.

Je passai la tte hors de la _kibitka_; tout tait obscurit et
tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement froce,
qu'il semblait en tre anim. La neige s'amoncelait sur nous et nous
couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arrtrent bientt.
Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.

--Mais o avancer? rpondit-il en descendant du traneau. Dieu seul sait
o nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.

Je me mis  le gronder, mais Savliitch prit sa dfense. Pourquoi ne
l'avoir pas cout? me dit-il avec colre. Tu serais retourn au relais;
tu aurais pris du th; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait
calm et nous serions partis. Et pourquoi tant de hte? Si c'tait pour
aller se marier, passe.

Savliitch avait raison. Qu'y avait-il  faire? La neige continuait de
tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. Les chevaux se
tenaient immobiles, la tte baisse, et tressaillaient de temps en
temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme
s'il n'et eu autre chose  faire. Savliitch grondait. Je regardais de
tous cts, dans l'esprance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou
de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du
_chasse-neige_... Tout  coup je crus distinguer quelque chose de noir.
Hol! cocher, m'criai-je, qu'y a-t-il de noir l-bas? Le cocher se
mit  regarder attentivement du ct que j'indiquais, Dieu le sait,
seigneur, me rpondit-il en reprenant son sige; ce n'est pas un arbre,
et il me semble que cela se meut. Ce doit tre un loup ou un homme.

Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi
 notre rencontre. En deux minutes nous tions arrivs sur la mme
ligne, et je reconnus un homme.

Hol! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le
chemin?

--Le chemin est ici, rpondit le passant; je suis sur un endroit dur.
Mais  quoi diable cela sert-il?

--coute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette
contre? Peux-tu nous conduire jusqu' un gte pour y passer la nuit?

--Cette contre? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue 
pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de
suite on perd la route. Mieux vaut s'arrter ici et attendre; peut-tre
l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin
avec les toiles.

Son sang-froid me donna du courage. Je m'tais dj dcid, en
m'abandonnant  la grce de Dieu,  passer la nuit dans la steppe,
lorsque tout  coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le sige
du cocher: Grce  Dieu, dit-il  celui-ci, une habitation n'est pas
loin. Tourne  droite et marche.

--Pourquoi irais-je  droite? rpondit mon cocher avec humeur. O
vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux  autrui, harnais aussi,
fouette sans rpit.

Le cocher me semblait avoir raison. En effet, dis-je au nouveau venu,
pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?

--Le vent a souffl de l, rpondit-il, et j'ai senti une odeur de
fume, preuve qu'une habitation est proche.

Sa sagacit et la finesse de son odorat me remplirent d'tonnement.
J'ordonnai au cocher d'aller o l'autre voulait. Les chevaux marchaient
lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ s'avanait avec lenteur,
tantt souleve sur un amas, tantt prcipite dans une fosse et se
balanant de ct et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements
d'une barque sur la mer agite. Savliitch poussait des gmissements
profonds, en tombant  chaque instant sur moi. Je baissai la
_tsinovka_[14], je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, berc par
le chant de la tempte et le roulis du traneau. J'eus alors un songe
que je n'ai plus oubli et dans lequel je vois encore quelque chose de
prophtique, en me rappelant les tranges aventures de ma vie. Le
lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa
propre exprience combien il est naturel  l'homme de s'abandonner  la
superstition, malgr tout le mpris qu'on affiche pour elle.

J'tais dans cette disposition de l'me o la ralit commence  se
perdre dans la fantaisie, aux premires visions incertaines de
l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait toujours et
que nous errions sur le dsert de neige. Tout  coup je crus voir une
porte cochre, et nous entrmes dans la cour de notre maison
seigneuriale.

Ma premire ide fut la peur que mon pre ne se fcht de mon retour
involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribut  une
dsobissance calcule. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et je vois ma
mre venir  ma rencontre avec un air de profonde tristesse. Ne fais
pas de bruit, me dit-elle; ton pre est  l'agonie et dsire te dire
adieu. Frapp d'effroi, j'entre  sa suite dans la chambre  coucher.
Je regarde; l'appartement est  peine clair. Prs du lit se tiennent
des gens  la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du
pied. Ma mre soulve le rideau et dit: Andr Ptrovitch, Ptroucha est
de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta
bndiction. Je me mets  genoux et j'attache mes regards sur le
mourant. Mais quoi! au lieu de mon pre, j'aperois dans le lit un
paysan  barbe noire, qui me regarde d'un air de gaiet. Plein de
surprise, je me tourne vers ma mre: Qu'est-se que cela veut dire?
m'criai-je; ce n'est pas mon pre. Pourquoi veux-tu que je demande sa
bndiction  ce paysan?--C'est la mme chose, Ptroucha, rpondit ma
mre; celui-l est ton _pre assis_[15]; baise-lui la main et qu'il te
bnisse. Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'lana du
lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit  la brandir en
tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se
remplissait de cadavres. Je trbuchais contre eux; mes pieds glissaient
dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me
disant: Ne crains rien, approche, viens que je te bnisse. L'effroi et
la stupeur s'taient empars de moi...

En ce moment je m'veillai. Les chevaux taient arrts; Savliitch me
tenait par la main. Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivs.

--O sommes-nous arrivs? demandai-je en me frottant les yeux.

--Au gte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombs droit sur la
haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te rchauffer.

Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se
crever l'oeil. L'hte nous reut prs de la porte d'entre, en tenant une
lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une
chambre petite, mais assez propre. Une _loutchina_[16] l'clairait. Au
milieu taient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de
Cosaque.

Notre hte, Cosaque du Iak[17], tait un paysan d'une soixantaine
d'annes, encore frais et vert. Savliitch apporta la cassette  th, et
demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais eu
plus grand besoin. L'hte se hta de le servir.

O donc est notre guide? demandai-je  Savliitch.

--Ici, Votre Seigneurie, rpondit une voix d'en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux
yeux tincelants.

Eh bien! as-tu froid?

--Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout trou? J'avais un
_touloup_; mais,  quoi bon m'en cacher, je l'ai laiss en gage hier
chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.

En ce moment l'hte rentra avec le _samovar_[18] tout bouillant. Je
proposai  notre guide une tasse de th. Il descendit aussitt de la
soupente. Son extrieur me parut remarquable. C'tait un homme d'une
quarantaine d'annes, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges
paules. Sa barbe noire commenait  grisonner. Ses grands yeux vifs ne
restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une
expression assez agrable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux
taient coups en rond. Il portait un petit _armak_[19] dchir et de
larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de th, il en gota et
fit la grimace.

Faites-moi la grce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
verre d'eau-de-vie; le th n'est pas notre boisson de Cosaques.

J'accdais volontiers  son dsir. L'hte prit sur un des rayons de
l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regard
bien en face: Eh! eh! dit-il, te voil de nouveau dans nos parages!
D'o Dieu t'a-t-il amen?

Mon guide cligna de l'oeil d'une faon toute significative et rpondit
par le dicton connu: Le moineau volait dans le verger; il mangeait de
la graine de chanvre; la grand'mre lui jeta une pierre et le manqua. Et
vous, comment vont les vtres?

--Comment vont les ntres? rpliqua l'htelier en continuant de parler
proverbialement. On commenait  sonner les vpres, mais la femme du
pope l'a dfendu; le pope est all en visite et les diables sont dans le
cimetire.

--Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la
pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il
aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil
une seconde fois), remets ta hache derrire ton dos[20]; le garde
forestier se promne.  la sant de Votre Seigneurie!

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala
d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est
que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de
l'arme du lak, qui venait seulement d'tre rduite  l'obissance
aprs la rvolte de 1772. Savliitch les coutait parler d'un air fort
mcontent et jetait des regards souponneux tantt sur l'hte, tantt
sur le guide. L'espce d'auberge o nous nous tions rfugis se
trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute
habitation, et ressemblait beaucoup  un rendez-vous de voleurs. Mais
que faire? On ne pouvait pas mme penser  se remettre en route.
L'inquitude de Savliitch me divertissait beaucoup. Je m'tendis sur un
banc; mon vieux serviteur se dcida enfin  monter sur la vote du
pole[21]; l'hte se coucha par terre. Ils se mirent bientt tous 
ronfler, et moi-mme je m'endormis comme un mort.

En m'veillant le lendemain assez tard, je m'aperus que l'ouragan avait
cess. Le soleil brillait; la neige s'tendait au loin comme une nappe
blouissante. Dj les chevaux taient attels. Je payai l'hte, qui me
demanda pour mon cot une telle misre, que Savliitch lui-mme ne le
marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupons de la veille
s'taient envols tout  fait. J'appelai le guide pour le remercier du
service qu'il nous avait rendu, et dis  Savliitch de lui donner un
demi-rouble de gratification.

Savliitch frona le sourcil. Un demi-rouble! s'cria-t-il; pourquoi
cela? parce que tu as daign toi-mme l'amener  l'auberge? Que ta
volont sois faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de
trop. Si nous nous mettons  donner des pourboires  tout le monde, nous
finirons par mourir de faim.

Il m'tait impossible de disputer contre Savliitch; mon argent, d'aprs
ma promesse formelle, tait  son entire discrtion. Je trouvais
pourtant dsagrable de ne pouvoir rcompenser un homme qui m'avait
tir, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort
embarrassante.

Bien, dis-je avec sang-froid  Savliitch, si tu ne veux pas donner un
demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop
lgrement vtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de livre.

--Aie piti de moi, mon pre Piotr Andritch, s'cria Savliitch;
qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
premier cabaret.

-Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que
je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grce
d'une pelisse de son paule[22]; c'est sa volont de seigneur, et ton
devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obir.

--Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savliitch d'une voix
fche. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voil
tout content de le piller, grce  son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un
_touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas mme le mettre sur tes
maudites grosses paules.

--Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je  mon menin; apporte
vite le _touloup_.

--Oh! Seigneur mon Dieu! s'cria Savliitch en gmissant. Un _touloup_
en peau de livre et compltement neuf encore!  qui le donne-ton?  un
ivrogne en guenilles.

Cependant le _touloup_ fut apport. Le vagabond se mit  l'essayer
aussitt. Le _touloup_, qui tait dj devenu trop petit pour ma taille,
lui tait effectivement beaucoup trop troit. Cependant il parvint  le
mettre avec peine, en faisant clater toutes les coutures. Savliitch
poussa comme un hurlement touff lorsqu'il entendit le craquement des
fils. Pour le vagabond, il tait trs content de mon cadeau. Aussi me
reconduisit-il jusqu' ma _kibitka_, et il me dit avec un profond salut:
Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous rcompense pour votre vertu. De
ma vie je n'oublierai vos bonts. Il s'en alla de son ct, et je
partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savliitch.
J'oubliai bientt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en peau de
livre.

Arriv  Orenbourg, je me prsentai directement au gnral. Je trouvai
un homme de haute taille, mais dj courb par la vieillesse. Ses longs
cheveux taient tout blancs. Son vieil uniforme us rappelait un soldat
du temps de l'impratrice Anne, et ses discours taient empreints d'une
forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon pre. En
lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: Mon Dieu, dit-il, il y
a si peu de temps qu'Andr Ptrovich tait de ton ache; et maintenant,
quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...

Il ouvrit la lettre et se mit  la parcourir  demi-voix, en
accompagnant sa lecture de remarques: Monsieur, j'espre que Votre
Excellence... Qu'est-ce que c'est que ces crmonies? Fi! comment
n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce
ainsi qu'on crit  son vieux camarade?... Votre Excellence n'aura pas
oubli!... Hein!... Eh!... quand... sous feu le feld-marchal
Munich... pendant la campagne... de mme que... nos bonnes parties de
cartes. Eh! eh! _Bruder!_ il se souvient donc encore de nos anciennes
fredaines? Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon
espigle... Hum!... le tenir avec des gants de porc-pic... Qu'est-ce
que cela, gants de porc-pic? ce doit tre un proverbe russe...
Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-pic? reprit-il en se
tournant vers moi.

--Cela signifie, lui rpondis-je avec l'air le plus innocent du monde,
traiter quelqu'un avec bont, pas trop svrement, lui laisser beaucoup
de libert. Voil ce que signifie tenir avec des gants de porc-pic.

--Hum! je comprends... Et ne pas lui donner de libert... Non, il
parat que gants de porc-pic signifie autre chose... Ci-joint son
brevet... O donc est-il? Ah! le voici... L'inscrire au rgiment de
Smnofski... C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... Me
permettre de vous embrasser sans crmonie, et... comme un vieux ami et
camarade. Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon
petit pre, dit-il aprs avoir achev la lettre et mis mon brevet de
ct, tout sera fait; tu seras officier dans le rgiment de ***; et pour
ne pas perdre de temps, va ds demain dans le fort de Blogorsk, o tu
serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnte
homme. L, tu serviras vritablement, et tu apprendras la discipline. Tu
n'as rien  faire  Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un
jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite  dner avec moi.

De mal en pis, pensai-je tout bas;  quoi cela m'aura-t-il servi d'tre
sergent aux gardes ds mon enfance? O cela m'a-t-il men? dans le
rgiment de *** et dans un fort abandonn sur la frontire des steppes
kirghises-kasaks. Je dnai chez Andr Karlovitch, en compagnie de son
vieil aide de camp. La svre conomie allemande rgnait  sa table, et
je pense que l'effroi de recevoir parfois un hte de plus  son
ordinaire de garon n'avait pas t tranger  mon prompt loignement
dans une garnison perdue. Le lendemain je pris cong du gnral et
partis pour le lieu de ma destination.

[Illustration]




[Illustration]

III

LA FORTERESSE


La forteresse de Blogorsk tait situe  quarante verstes d'Orenbourg.
De cette ville, la route longeait les bords escarps du Iak. La rivire
n'tait pas encore gele, et ses flots couleur de plomb prenaient une
teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi
s'tendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes rflexions,
tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup
d'attraits; je tchais de me reprsenter mon chef futur, le capitaine
Mironoff. Je m'imaginais un vieillard svre et morose, ne sachant rien
en dehors du service et prt  me mettre aux arrts pour la moindre
vtille. Le crpuscule arrivait; nous allions assez vite.

Y a-t-il loin d'ici  la forteresse? demandai-je au cocher.

--Mais on la voit d'ici, rpondit-il.

Je me mis  regarder de tous cts, m'attendant  voir de hauts
bastions, une muraille et un foss. Mais je ne vis rien qu'un petit
village entour d'une palissade en bois. D'un ct s'levaient trois ou
quatre tas de foin,  demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin 
vent pench sur le ct, et dont les ailes, faites de grosse corce de
tilleul, pendaient paresseusement.

O donc est la forteresse? demandai-je tonn.

--Mais la voil, repartit le cocher en me montrant le village o nous
venions de pntrer.

J'aperus prs de la porte un vieux canon en fer. Les rues taient
troites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] taient couvertes
en chaume. J'ordonnai qu'on me ment chez le commandant, et presque
aussitt ma _kibitka_ s'arrta devant une maison en bois, btie sur une
minence, prs de l'glise, qui tait en bois galement.

Personne ne vint  ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre.
Un vieil invalide, assis sur une table, tait occup  coudre une pice
bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. Entre, mon
petit pre, me dit l'invalide, les ntres sont  la maison. Je pntrai
dans une chambre trs propre, arrange  la vieille mode. Dans un coin
tait dresse une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un
diplme d'officier pendait encadr et sous verre. Autour du cadre
taient rangs des _tableaux d'corce_[24], qui reprsentaient la _Prise
de Kustrin_ et d'_Otchakov_, le _Choix de la fiance_ et l'_Enterrement
du chat par les souris_. Prs de la fentre se tenait assise une vieille
femme en mantelet, la tte enveloppe d'un mouchoir. Elle tait occupe
 dvider du fil que tenait, sur ses mains cartes, un petit vieillard
borgne en habit d'officier. Que dsirez-vous, mon petit pre? me
dit-elle sans interrompre son occupation. Je rpondis que j'tais venu
pour entrer au service, et que, d'aprs la rgle, j'accourais me
prsenter  monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le
petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la
bonne dame interrompit le discours que j'avais prpar  l'avance.

[Illustration: UNE VIEILLE FEMME TAIT OCCUPE  DEVIDER DU FIL.]

Ivan Kouzmitch[25] n'est pas  la maison, dit-elle. Il est all en
visite chez le pre Garasim. Mais c'est la mme chose, je suis sa femme.
Veuillez nous aimer et nous avoir en grce[26]. Assieds-toi, mon petit
pre.

Elle appela une servante et lui dit de faire venir l'_ouriadnik_[27]. Le
petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. Oserais-je
vous demander, me dit-il, dans quel rgiment vous avez daign servir?
Je satisfis sa curiosit.

Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daign
passer de la garde dans notre garnison?

Je rpondis que c'tait par ordre de l'autorit.

Probablement pour des actions peu santes  un officier de la garde?
reprit l'infatigable questionneur.

--Veux-tu bien cesser de dire des btises? lui dit la femme du
capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigu de la route. Il a
autre chose  faire que de te rpondre. Tiens mieux tes mains. Et toi,
mon petit pre, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige
pas trop de ce qu'on t'ait fourr dans notre bicoque; tu n'es pas le
premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue.
Tenez, Chvabrine, Alexi Ivanitch[28], il y a dj quatre ans qu'on l'a
transfr chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui tait
arriv. Voil qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et
ils avaient pris des pes, et ils se mirent  se piquer l'un l'autre,
et Alexi Ivanitch a tu le lieutenant, et encore devant deux tmoins.
Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de matre.

En ce moment entre l'_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. Maximitch, lui
dit la femme du capitaine, donne un logement  monsieur l'officier, et
propre.

--J'obis, Vassilissa Igorovna[29], rpondit l'_ouriadnik_. Ne faut-il
pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poljaeff?

--Tu radotes, Maximitch, rpliqua la commandante; Poljaeff est dj
log trs  l'troit; et puis c'est mon compre; et puis il n'oublie pas
que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est
votre nom, mon petit pre?

--Pitr Andritch.

--Conduis Pitr Andritch chez Simon Kouzoff. Le coquin a laiss entrer
son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?

--Grce  Dieu, tout est tranquille, rpondit le Cosaque; il n'y a que
le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia
Pgoulina pour un seau d'eau chaude.

--Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard
borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les
tous deux.

--C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.

--Pitr Andritch, Maximitch vous conduira  votre logement.

Je pris cong; l'_ouriadnik_ me conduisit  une _isba_ qui se trouvait
sur le bord escarp de la rivire, tout au bout de la forteresse. La
moiti de l'_isba_ tait occupe par la famille de Simon Kouzoff,
l'autre me fut abandonne. Cette moiti se composait d'une chambre assez
propre, coupe en deux par une cloison. Savliitch commena  s'y
installer, et moi, je regardai par l'troite fentre. Je voyais devant
moi s'tendre une steppe nue et triste; sur le ct s'levaient des
cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout
sur le perron et tenant une auge  la main, appelait des cochons qui lui
rpondaient par un grognement amical. Et voil dans quelle contre
j'tais condamn  passer ma jeunesse!... Une tristesse amre me saisit;
je quittai la fentre et me couchai sans souper, malgr les exhortations
de Savliitch, qui ne cessait de rpter, avec angoisse:  Seigneur
Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma matresse si l'enfant
allait tomber malade?

Le lendemain,  peine avais-je commenc de m'habiller, que la porte de
ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de
traits peu rguliers, mais dont la figure basane avait une vivacit
remarquable.

Pardonnez-moi, me dit-il en franais, si je viens ainsi sans crmonie
faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrive, et le dsir de
voir enfin une figure humaine s'est tellement empar de moi que je n'ai
pu y rsister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez
vcu ici quelque temps.

Je devinai sans peine que c'tait l'officier renvoy de la garde pour
l'affaire du duel. Nous fmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup
d'esprit. Sa conversation tait anime, intressante. Il me dpeignit
avec beaucoup de verve et de gaiet la famille du commandant, sa socit
et en gnral toute la contre o le sort m'avait jet. Je riais de bon
coeur, lorsque ce mme invalide, que j'avais vu rapicer son uniforme
dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita  dner de la part de
Vassilissa Igorovna. Chvabrine dclara qu'il m'accompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vmes sur la place
une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des
chapeaux  trois cornes. Ils taient rangs en ligne de bataille. Devant
eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille,
en robe de chambre et en bonnet de coton. Ds qu'il nous aperut, il
s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit 
commander l'exercice. Nous allions nous arrter pour voir les manoeuvres,
mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Igorovna,
promettant qu'il nous rejoindrait aussitt. Ici, nous dit-il, vous
n'avez vraiment rien  voir.

Vassilissa Igorovna nous reut avec simplicit et bonhomie, et me
traita comme si elle m'et ds longtemps connu. L'invalide et Palachka
mettaient la nappe.

Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch  instruire si
longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
chercher pour dner. Mais o est donc Macha[31]?

 peine avait-elle prononc ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune
fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lisss en
bandeau et retenus derrire ses oreilles que rougissaient la pudeur et
l'embarras. Elle ne me plut pas extrmement au premier coup d'oeil; je la
regardai avec prvention. Chvabrine m'avait dpeint Marie, la fille du
capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir
dans un coin et se mit  coudre. Cependant on avait apport le
_chtchi_[32]. Vassilissa Igorovna, ne voyant pas revenir son mari,
envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.

Dis au matre que les visites attendent; le _chtchi_ se refroidit.
Grce  Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de
s'gosiller  son aise.

Le capitaine apparut bientt, accompagn du petit vieillard borgne.

Qu'est-ce que cela, mon petit pre? lui dit sa femme. La table est
servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.

--Vois-tu bien, Vassilissa Igorovna, rpondit Ivan Kouzmitch, j'tais
occup de mon service, j'instruisais mes petits soldats.

--Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va
pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais d rester  la maison, 
prier le bon Dieu; a t'irait bien mieux. Mes chers convives,  table,
je vous prie.

Nous prmes place pour dner. Vassilissa Igorovna ne se taisait pas un
moment et m'accablait de questions; qui taient mes parents, s'ils
taient en vie, o ils demeuraient, quelle tait leur fortune? Quand
elle sut que mon pre avait trois cents paysans:

Voyez-vous! s'cria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et
nous, mon petit pre, en fait d'_mes_[33], nous n'avons que la servante
Palachka. Eh bien, grce  Dieu, nous vivons petit  petit. Nous n'avons
qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot
a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois
par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voil
ternellement fille.

Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle tait devenue toute
rouge, et des larmes roulrent jusque sur son assiette. J'eus piti
d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.

J'ai ou dire, m'criai-je avec assez d'-propos, que les Bachkirs ont
l'intention d'attaquer votre forteresse.

--Qui t'a dit cela, mon petit pre? reprit Ivan Kouzmitch.

--Je l'ai entendu dire  Orenbourg, rpondis-je.

--Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu
depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimid,
et les Kirghises aussi ont reu de bonnes leons. Ils n'oseront pas
s'attaquer  nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle
terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans.

--Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant  la femme du
capitaine, de rester dans une forteresse expose  de tels dangers?

--Affaire d'habitude, mon petit pre, reprit-elle. Il y a de cela vingt
ans, quand on nous transfra du rgiment ici, tu ne saurais croire comme
j'avais peur de ces maudits paens. S'il m'arrivait parfois de voir leur
bonnet  poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit
pre, que mon coeur se resserrait  mourir. Et maintenant j'y suis si
bien habitue, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me
dire que les brigands rdent autour de la forteresse.

--Vassilissa Igorovna est une dame trs brave, observa gravement
Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

--Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la
douzaine des poltrons.

--Et Marie Ivanovna, demandai-je  sa mre, est-elle aussi hardie que
vous?

--Macha! rpondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu' prsent
elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous
ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le
jour de ma fte, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre
pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce
jour-l, nous n'avons plus tir ce maudit canon.

Nous nous levmes de table; le capitaine et sa femme allrent dormir la
sieste, et j'allai chez Chvabrine, o nous passmes ensemble la soire.

[Illustration]




[Illustration]

IV

LE DUEL


Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
forteresse de Blogorsk devint non seulement supportable, mais agrable
mme. J'tais reu comme un membre de la famille dans la maison du
commandant. Le mari et la femme taient d'excellentes gens. Ivan
Kouzmitch, qui d'enfant de troupe tait parvenu au rang d'officier,
tait un homme tout simple et sans ducation, mais bon et loyal. Sa
femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort  sa paresse
naturelle. Vassilissa Igorovna dirigeait les affaires du service comme
celles de son mnage, et commandait dans toute la forteresse comme dans
sa maison. Marie Ivanovna cessa bientt de se montrer sauvage. Nous
fmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de
coeur et de raison. Peu  peu je m'attachai  cette bonne famille, mme 
Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.

Je devins officier. Mon service ne me pesait gure. Dans cette
forteresse bnie de Dieu, il n'y avait ni exercice  faire, ni garde 
monter, ni revue  passer. Le commandant instruisait quelquefois ses
soldats pour son propre plaisir. Mais il n'tait pas encore parvenu 
leur apprendre quel tait le ct droit, quel tait le ct gauche.
Chvabrine avait quelques livres franais; je me mis  lire, et le got
de la littrature s'veilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais
 des traductions, quelquefois mme  des compositions en vers. Je
dnais presque chaque jour chez le commandant, o je passais d'habitude
le reste de la journe. Le soir, le pre Garasim y venait accompagn de
sa femme Akoulina, qui tait la plus forte commre des environs. Il va
sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant
d'heure en heure sa conversation me devenait moins agrable. Ses
perptuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses
remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me dplaisaient
fort. Je n'avais pas d'autre socit que cette famille dans la
forteresse, mais je n'en dsirais pas d'autre.

Malgr toutes les prophties, les Bachkirs ne se rvoltaient pas. La
tranquillit rgnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut
trouble subitement par une guerre intestine.

J'ai dj dit que je m'occupais un peu de littrature. Mes essais
taient passables pour l'poque, et Soumarokoff[34] lui-mme leur rendit
justice bien des annes plus tard. Un jour, il m'arriva d'crire une
petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prtexte de
demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur
bnvole; je copiai ma petite chanson, et la portai  Chvabrine, qui
seul, dans la forteresse, pouvait apprcier une oeuvre potique.

Aprs un court prambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus
les vers suivants[35]:

     Hlas! en fuyant Macha, j'espre recouvrer ma libert!
     Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi.
     Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet tat cruel,
          prends piti de ton prisonnier.

Comment trouves-tu cela? dis-je  Chvabrine, attendant une louange
comme un tribut qui m'tait d.

Mais,  mon grand mcontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de
la complaisance, me dclara net que ma chanson ne valait rien.

Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforant de cacher mon humeur.

--Parce que de pareils vers, me rpondit-il, sont dignes de mon matre
Trdiakofski[36].

Il prit le feuillet de mes mains, et se mit  analyser impitoyablement
chaque vers, chaque mot, en me dchirant de la faon la plus maligne.
Cela dpassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui
dclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes
compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.

Voyons, me dit-il, si tu seras en tat de tenir ta parole; les potes
ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie
avant dner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna?

--Ce n'est pas ton affaire, rpondis-je en fronant le sourcil, de
savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes
suppositions.

--Oh! oh! pote vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en
plus. coute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta
femme.

--Tu mens, misrable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
effront!

Chvabrine changea de visage. Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en
me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.

--Bien, quand tu voudras! rpondis-je avec joie, car dans ce moment
j'tais prt  le dchirer.

Je courus  l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille
 la main. D'aprs l'ordre de la femme du commandant, il enfilait des
champignons qui devaient scher pour l'hiver.

Ah! Pitr Andritch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour
quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.

Je lui dclarai en peu de mots que je m'tais pris de querelle avec
Alexi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'tre mon
second. Ivan Ignatiitch m'couta jusqu'au bout avec une grande
attention, en carquillant son oeil unique.

Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexi Ivanitch, et
que j'en suis tmoin? c'est l ce que vous voulez dire? oserais-je vous
demander.

--Prcisment.

--Mais, mon Dieu! Pitr Andritch, quelle folie avez-vous en tte? Vous
vous tes dit des injures avec Alexi Ivanitch; eh bien, la belle
affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises,
dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un
soufflet; lui un second, vous un troisime; et puis allez chacun de
votre ct. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que
maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je
vous demander. Encore si c'tait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit
avec lui, car je ne l'aime gure. Mais, si c'est lui qui vous perfore,
vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots casss?
oserais-je vous demander.

Les raisonnements du prudent officier ne m'branlrent pas. Je restai
ferme dans ma rsolution. Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch,
faites ce qui vous plaira; mais  quoi bon serai-je tmoin de votre
duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il l d'extraordinaire? oserais-je
vous demander. Grce  Dieu, j'ai approch de prs les Sudois et les
Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs.

Je tchai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel tait le
devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch tait hors d'tat de me
comprendre. Faites  votre guise, dit-il. Si j'avais  me mler de
cette affaire, ce serait pour aller annoncer  Ivan Kouzmitch, selon les
rgles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action
criminelle et contraire aux intrts de la couronne, et faire observer
au commandant combien il serait dsirable qu'il avist aux moyens de
prendre les mesures ncessaires...

J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant.
Je parvins  grand'peine  le calmer. Cependant il me donna sa parole de
se taire, et je le laissai en repos.

Comme d'habitude, je passai la soire chez le commandant. Je m'efforais
de paratre calme et gai, pour n'veiller aucun soupon et viter les
questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont
se vantent les personnes qui se sont trouves dans la mme position.
Toute cette soire, je me sentis dispos  la tendresse,  la
sensibilit. Marie Ivanovna me plaisait plus qu' l'ordinaire. L'ide
que je la voyais peut-tre pour la dernire fois lui donnait  mes yeux
une grce touchante. Chvabrine entra. Je le pris  part, et l'informai
de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.

Pourquoi des seconds? me dit-il schement. Nous nous passerons d'eux.

Nous convnmes de nous battre derrire les tas de foin, le lendemain
matin,  six heures.  nous voir causer ainsi amicalement, Ivan
Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.

Il y a longtemps que vous eussiez d faire comme cela, me dit-il d'un
air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.

--Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait
une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu.

Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
rpondre. Chvabrine le tira d'embarras.

Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.

--Et avec qui, mon petit pre, t'es-tu querell?

--Mais avec Pitr Andritch, et jusqu'aux gros mots.

--Pourquoi cela?

--Pour une vritable misre, pour une chansonnette.

--Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arriv?

--Voici comment. Pitr Andritch a compos rcemment une chanson, et il
s'est mis  me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Pitr
Andritch s'est fch. Mais ensuite il a rflchi que chacun est libre
de son opinion et tout est dit.

L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne
comprit ses grossires allusions. Personne au moins ne les releva. Des
posies, la conversation passa aux potes en gnral, et le commandant
fit l'observation qu'ils taient tous des dbauchs et des ivrognes
finis; il me conseilla amicalement de renoncer  la posie, comme chose
contraire au service et ne menant  rien de bon.

La prsence de Chvabrine m'tait insupportable. Je me htai de dire
adieu au commandant et  sa famille. En rentrant  la maison, j'examinai
mon pe, j'en essayai la pointe, et me couchai aprs avoir donn
l'ordre  Savliitch de m'veiller le lendemain  six heures.

Le lendemain,  l'heure indique, je me trouvais derrire les meules de
foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas  paratre. On peut
nous surprendre, me dit-il; il faut se hter. Nous mmes bas nos
uniformes, et, rests en gilet, nous tirmes nos pes du fourreau. En
ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrire
un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le
commandant. Nous obmes de mauvaise humeur. Les soldats nous
entourrent, et nous suivmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en
triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravit.

Nous entrmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les
portes  deux battants, et s'cria avec emphase: Ils sont pris!

Vassilissa Igorovna accourut  notre rencontre:

Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrts... Pitr
Andritch, Alexi Ivanitch, donnez vos pes, donnez, donnez...
Palachka, emporte les pes dans le grenier... Pitr Andritch, je
n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexi Ivanitch,
c'est autre chose; il a t transfr de la garde pour avoir fait prir
une me. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire
autant?

Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de
rpter: Vois-tu bien! Vassilissa Igorovna dit la vrit; les duels
sont formellement dfendus par le code militaire.

Cependant Palachka nous avait pris nos pes et les avait emportes au
grenier. Je ne pus m'empcher de rire; Chvabrine conserva toute sa
gravit.

Malgr tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid  la
femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que
vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant  votre tribunal.
Abandonnez ce soin  Ivan Kouzmitch: c'est son affaire.

--Comment, comment, mon petit pre! rpliqua la femme du commandant.
Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la mme chair et le mme
esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les 
l'instant dans diffrents coins, au pain et  l'eau, pour que cette bte
d'ide leur sorte de la tte. Et que le pre Garasim les mette  la
pnitence, pour qu'ils demandent pardon  Dieu et aux hommes.

Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna tait extrmement
ple. Peu  peu la tempte se calma. La femme du capitaine devint plus
accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka
nous rapporta nos pes. Nous sortmes, ayant fait la paix en apparence.
Ivan Ignatiitch nous reconduisit.

Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colre, de nous
dnoncer au commandant aprs m'avoir donn votre parole de n'en rien
faire?

--Comme Dieu est saint, rpondit-il, je n'ai rien dit  Ivan Kouzmitch;
c'est Vassilissa Igorovna qui m'a tout soutir. C'est elle qui a pris
toutes les mesures ncessaires  l'insu du commandant. Du reste, Dieu
merci, que ce soit fini comme cela!

Aprs cette rponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
Chvabrine. Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.

--Certainement, rpondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre
impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre
pendant quelques jours. Au revoir.

Et nous nous sparmes comme s'il ne se ft rien pass.

De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, prs de
Marie Ivanovna; son pre n'tait pas  la maison; sa mre s'occupait du
mnage. Nous parlions  demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait
l'inquitude que lui avait cause ma querelle avec Chvabrine.

Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez
vous battre  l'pe. Comme les hommes sont tranges! pour une parole
qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prts  s'entr'gorger
et  sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le
bonheur de ceux qui... Mais je suis sre que ce n'est pas vous qui avez
commenc la querelle: c'est Alexi Ivanitch qui a t l'agresseur.

--Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?

--Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexi
Ivanitch, il m'est mme dsagrable, et cependant je n'aurais pas voulu
ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquite.

--Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?

Marie Ivanovna se troubla et rougit:

Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.

--Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?

--L'an pass, deux mois avant votre arrive.

--Et vous n'avez pas consenti?

--Comme vous voyez. Alexi Ivanitch est certainement un homme d'esprit
et de bonne famille; il a de la fortune; mais,  la seule ide qu'il
faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants...
Non, non, pour rien au monde.

Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliqurent
beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine  la
poursuivre. Il avait probablement remarqu notre inclination mutuelle,
et s'efforait de nous dtourner l'un de l'autre. Les paroles qui
avaient provoqu notre querelle me semblrent d'autant plus infmes,
quand, au lieu d'une grossire et indcente plaisanterie, j'y vis une
calomnie calcule. L'envie de punir le menteur effront devint encore
plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable.

Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'tais occup 
composer une lgie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une
rime, Chvabrine frappa sous ma fentre. Je posai la plume, je pris mon
pe, et sortis de la maison.

Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe
plus. Allons au bord de la rivire; l personne ne nous empchera.

Nous partmes en silence, et, aprs avoir descendu un sentier escarp,
nous nous arrtmes sur le bord de l'eau, et nos pes se croisrent.

Chvabrine tait plus adroit que moi dans les armes; mais j'tais plus
fort et plus hardi; et M. Beaupr, qui avait t entre autres choses
soldat, m'avait donn quelques leons d'escrime, dont je profitai.
Chvabrine ne s'attendait nullement  trouver en moi un adversaire aussi
dangereux.

Pendant longtemps nous ne pmes nous faire aucun mal l'un  l'autre;
mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai
vivement, et le fis presque entrer  reculons dans la rivire. Tout 
coup j'entendis mon nom prononc  haute voix; je tournai rapidement la
tte, et j'aperus Savliitch qui courait  moi le long du sentier...
Dans ce moment je sentis une forte piqre dans la poitrine, sous
l'paule droite, et je tombai sans connaissance.

[Illustration]




[Illustration]

V

LA CONVALESCENCE


Quand je revins  moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui
m'tait arriv, ni o je me trouvais. J'tais couch sur un lit dans une
chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savliitch se tenait
devant moi, une lumire  la main. Quelqu'un droulait avec prcaution
les bandages qui entouraient mon paule et ma poitrine. Peu  peu mes
ides s'claircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que
j'tais bless. En cet instant, la porte gmit faiblement sur ses gonds:

Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.

--Toujours dans le mme tat, rpondit Savliitch avec un soupir;
toujours sans connaissance. Voil dj plus de quatre jours.

Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.

O suis-je? Qui est ici? dis-je avec effort.

Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.

Comment vous sentez-vous? me dit-elle.

[Illustration: COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS? ME DIT MARIE IVANOVNA.]

--Bien, grce  Dieu, rpondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie
Ivanovna; dites-moi...

Je ne pus achever. Savliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son
visage.

Il revient  lui, il revient  lui, rptait-il; grces te soient
rendues, Seigneur! Mon pre Pitr Andritch, m'as-tu fait assez peur?
quatre jours! c'est facile  dire...

Marie Ivanovna l'interrompit.

Ne lui parle pas trop, Savliitch, dit-elle: il est encore bien
faible.

Elle sortit et ferma la porte avec prcaution. Je me sentais agit de
penses confuses. J'tais donc dans la maison du commandant, puisque
Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger
Savliitch; mais le vieillard hocha la tte et se boucha les oreilles.
Je fermai les yeux avec mcontentement, et m'endormis bientt.

En m'veillant, j'appelai Savliitch; mais, au lieu de lui, je vis
devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis
exprimer la sensation dlicieuse qui me pntra dans ce moment. Je
saisis sa main et la serrai avec transport, en l'arrosant de mes larmes.
Marie ne la retirait pas..., et tout  coup je sentis sur ma joue
l'impression humide et brlante de ses lvres. Un feu rapide parcourut
tout mon tre.

Chre bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez  mon
bonheur.

Elle reprit sa raison:

Au nom du ciel, calmez-vous, me dit-elle en tant sa main, vous tes
encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous,...
ne ft-ce que pour moi.

Aprs ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me
sentais revenir  la vie.

Ds cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'tait le barbier
du rgiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre mdecin dans la
forteresse; et grce  Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse
et la nature htrent ma gurison. Toute la famille du commandant
m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il
va sans dire que je saisis la premire occasion favorable pour continuer
ma dclaration interrompue, et, cette fois, Marie m'couta avec plus de
patience. Elle me fit navement l'aveu de son affection, et ajouta que
ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. Mais pensez-y
bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des
vtres?

Ce mot me fit rflchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mre;
mais, connaissant le caractre et la faon de penser de mon pre, je
pressentais que mon amiti ne le toucherait pas extrmement, et qu'il la
traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement  Marie
Ivanovna; mais nanmoins je rsolus d'crire  mon pre aussi
loquemment que possible pour lui demander sa bndiction. Je montrai ma
lettre  Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante
qu'elle ne douta plus du succs, et s'abandonna aux sentiments de son
coeur avec toute la confiance de la jeunesse.

Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: Vois-tu
bien, Pitr Andritch, je devrais  la rigueur te mettre aux arrts;
mais te voil dj puni sans cela. Pour Alexi Ivanitch, il est enferm
par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin  bl, et son pe
est sous clef chez Vassilissa Igorovna. Il aura le temps de rflchir 
son aise et de se repentir.

J'tais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de
rancune. Je me mis  prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la
permission de sa femme, consentit  lui rendre la libert. Chvabrine
vint me voir. Il tmoigna un profond regret de tout ce qui tait arriv,
avoua que toute la faute tait  lui, et me pria d'oublier le pass.
tant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre
querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la
vanit blesse; je pardonnai donc gnreusement  mon rival malheureux.

Je fus bientt guri compltement, et pus retourner  mon logis.
J'attendais avec impatience la rponse  ma lettre, n'osant pas esprer,
mais tchant d'touffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'tais
pas encore expliqu avec Vassilissa Igorovna et son mari. Mais ma
recherche ne pouvait pas les tonner: ni moi ni Marie ne cachions nos
sentiments devant eux, et nous tions assurs d'avance de leur
consentement.

Enfin, un beau jour, Savliitch entra chez moi, une lettre  la main. Je
la pris en tremblant. L'adresse tait crite de la main de mon pre.
Cette vue me prpara  quelque chose de grave, car, d'habitude, c'tait
ma mre qui m'crivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes 
la fin. Longtemps je ne pus me dcider  rompre le cachet; je relisais
la suscription solennelle:  mon fils Pitr Andritch Grineff,
gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Blogorsk. Je tchais de
dcouvrir,  l'criture de mon pre, dans quelle disposition d'esprit il
avait crit la lettre. Enfin je me dcidai  dcacheter, et ds les
premires lignes je vis que toute l'affaire tait au diable. Voici le
contenu de cette lettre:

Mon fils Pitr, nous avons reu le 15 de ce mois la lettre dans
laquelle tu nous demandes notre bndiction paternelle et notre
consentement  ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et
non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma bndiction ni
mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu' toi et
de te bien punir pour tes sottises comme un petit garon, malgr ton
rang d'officier, parce que tu as prouv que tu n'es pas digne de porter
l'pe qui t'a t remise pour la dfense de la patrie, et non pour te
battre en duel avec des fous de ton espce. Je vais crire  l'instant
mme  Andr Carlovitch pour le prier de te transfrer de la forteresse
de Blogorsk dans quelque endroit encore plus loign afin de faire
passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mre est
tombe malade de douleur, et maintenant encore elle est alite.
Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je
n'ose pas avoir confiance en sa bont.

Ton pre,

A. G.

La lecture de cette lettre veilla en moi des sentiments divers. Les
dures expressions que mon pre ne m'avait pas mnages me blessaient
profondment; le ddain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me
semblait aussi injuste que malsant; enfin l'ide d'tre renvoy hors de
la forteresse de Blogorsk m'pouvantait. Mais j'tais surtout chagrin
de la maladie de ma mre. J'tais indign contre Savliitch, ne doutant
pas que ce ne ft lui qui avait fait connatre mon duel  mes parents.
Aprs avoir march quelque temps en long et en large dans ma petite
chambre, je m'arrtai brusquement devant lui, et lui dis avec colre:
Il parat qu'il ne t'a pas suffi que, grce  toi, j'aie t bless et
tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mre.

Savliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frapp.

Aie piti de moi, seigneur, s'cria-t-il presque en sanglotant;
qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as
t bless? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi
pour recevoir l'pe d'Alexi Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a
seule empch. Qu'ai-je donc fait  ta mre?

--Ce que tu as fait? rpondis-je. Qui est-ce qui t'a charg d'crire une
dnonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis  mon service pour tre
mon espion?

--Moi, crire une dnonciation! rpondit Savliitch tout en larmes. 
Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'crit le matre, et
tu verras si je te dnonais.

En mme temps il tira de sa poche une lettre qu'il me prsenta, et je
lus ce qui suit:

Honte  toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien crit de mon fils
Pitr Andritch, malgr mes ordres svres, et de ce que ce soient des
trangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton
devoir et la volont de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons,
vieux chien, pour avoir cach la vrit et pour ta condescendance envers
le jeune homme.  la rception de cette lettre, je t'ordonne de
m'informer immdiatement de l'tat de sa sant, qui,  ce qu'on me
mande, s'amliore, et de me dsigner prcisment l'endroit o il a t
frapp, et s'il a t bien guri.

Evidemment Savliitch n'avait pas eu le moindre tort, et c'tait moi qui
l'avais offens par mes soupons et mes reproches. Je lui demandai
pardon, mais le vieillard tait inconsolable. Voil jusqu'o j'ai vcu!
rptait-il; voil quelles grces j'ai mrites de mes seigneurs pour
tous mes longs services! Je suis un vieux chien, je suis un gardeur de
cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon
pre Pitr Andritch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit
_moussi_; c'est lui qui t'a appris  pousser ces broches de fer, en
frappant du pied, comme si  force de pousser et de frapper on pouvait
se garer d'un mauvais homme! C'tait bien ncessaire de dpenser de
l'argent  louer le _moussi_!

Mais qui donc s'tait donn la peine de dnoncer ma conduite  mon pre?
Le gnral? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan
Kouzmitch n'avait pas cru ncessaire de lui faire un rapport sur mon
duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupons s'arrtaient sur
Chvabrine; lui seul trouvait un avantage dans cette dnonciation, dont
la suite pouvait tre mon loignement de la forteresse et ma sparation
d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter  Marie Ivanovna:
elle venait  ma rencontre sur le perron.

Que vous est-il arriv? me dit-elle; comme vous tes ple!

--Tout est fini, lui rpondis-je, en lui remettant la lettre de mon
pre.

Ce fut  son tour de plir. Aprs avoir lu, elle me rendit la lettre, et
me dit d'une voix mue: Ce n'a pas t mon destin. Vos parents ne
veulent pas de moi dans leur famille; que la volont de Dieu soit faite!
Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien  faire,
Pitr Andritch; soyez heureux, vous au moins.

--Cela ne sera pas, m'criai-je, en la saisissant par la main. Tu
m'aimes, je suis prt  tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils
nous donneront, eux, leur bndiction, nous nous marierons; et puis,
avec le temps, j'en suis sr, nous parviendrons  flchir mon pre. Ma
mre intercdera pour nous, il me pardonnera.

--Non, Pitr Andritch, rpondit Marie: je ne t'pouserai pas sans la
bndiction de tes parents. Sans leur bndiction tu ne seras pas
heureux. Soumettons-nous  la volont de Dieu. Si tu rencontres une
autre fiance, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi[38]. Pitr
Andritch, moi, je prierai pour vous deux.

Elle se mit  pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre
dans sa chambre; mais je me sentais hors d'tat de me possder et je
rentrai  la maison. J'tais assis, plong dans une mlancolie profonde,
lorsque Savliitch vint tout  coup interrompre mes rflexions.

Voil, seigneur, dit-il en me prsentant une feuille de papier toute
couverte d'criture; regarde si je suis un espion de mon matre et si je
tche de brouiller le pre avec le fils.

Je pris de sa main ce papier; c'tait la rponse de Savliitch  la
lettre qu'il avait reue. La voici mot pour mot:

Seigneur Andr Ptrovitch, notre gracieux pre, j'ai reu votre
gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fcher contre moi, votre
esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de
mes matres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre
serviteur fidle, j'obis aux ordres de mes matres; et je vous ai
toujours servi avec zle jusqu' mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien
crit de la blessure de Pitr Andritch, pour ne pas vous effrayer sans
raison; et voil que nous entendons que notre matresse, notre mre,
Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour
sa sant. Et Pitr Andritch a t bless dans la poitrine, sous
l'paule droite, sous une cte,  la profondeur d'un _verchok_ et
demi[39], et il a t couch dans la maison du commandant, o nous
l'avons apport du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stpan Paramonoff,
qui l'a trait; et maintenant Pitr Andritch, grce  Dieu, se porte
bien; et il n'y a rien que du bien  dire de lui: ses chefs,  ce qu'on
dit, sont contents de lui, et Vassilissa Igorovna le traite comme son
propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit arrive, il ne faut
pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche.
Et vous daignez crire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce
soit votre volont de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'
terre.

     Votre fidle esclave,

     ARKHIP SAVLIEFF.

Je ne pus m'empcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la
lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en tat d'crire  mon
pre, et, pour calmer ma mre, la lettre de Savliitch me semblait
suffisante.

De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque
plus et tchait mme de m'viter. La maison du commandant me devint
insupportable; je m'habituai peu  peu  rester seul chez moi. Dans le
commencement, Vassilissa Igorovna me fit des reproches; mais, en voyant
ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que
lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de trs rares entrevues
avec Chvabrine, qui m'tait devenu d'autant plus antipathique que je
croyais dcouvrir en lui une inimiti secrte, ce qui me confirmait
davantage dans mes soupons. La vie me devint  charge. Je m'abandonnai
 une noire mlancolie, qu'alimentaient encore la solitude et
l'inaction. Je perdis toute espce de got pour la lecture et les
lettres. Je me laissais compltement abattre et je craignais de devenir
fou, lorsque des vnements soudains, qui eurent une grande influence
sur ma vie, vinrent donner  mon me un branlement profond et
salutaire.

[Illustration]




[Illustration]

VI

POUGATCHEFF


Avant d'entamer le rcit des vnements tranges dont je fus le tmoin,
je dois dire quelques mots sur la situation o se trouvait le
gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'anne 1773. Cette riche et
vaste province tait habite par une foule de peuplades  demi sauvages,
qui venaient rcemment de reconnatre la souverainet des tsars russes.
Leurs rvoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie
civilise, leur inconstance et leur cruaut demandaient, de la part du
gouvernement, une surveillance constante pour les rduire 
l'obissance. On avait lev des forteresses dans les lieux favorables,
et dans la plupart on avait tabli  demeure fixe des Cosaques, anciens
possesseurs des rives du Iak. Mais ces Cosaques eux-mmes, qui auraient
d garantir le calme et la scurit de ces contres, taient devenus
depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le
gouvernement imprial. En 1772, une meute survint dans leur principale
bourgade. Cette meute fut cause par les mesures svres qu'avait
prises le gnral Traubenberg pour ramener l'arme  l'obissance. Elles
n'eurent d'autre rsultat que le meurtre barbare de Traubenberg,
l'lvation de nouveaux chefs, et finalement la rpression de l'meute 
force de mitraille et de cruels chtiments.

Cela s'tait pass peu de temps avant mon arrive dans la forteresse de
Blogorsk. Alors tout tait ou paraissait tranquille. Mais l'autorit
avait trop facilement prt foi au feint repentir des rvolts, qui
couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion
propice pour recommencer la lutte.

Je reviens  mon rcit.

Un soir (c'tait au commencement d'octobre 1773), j'tais seul  la
maison,  couter le sifflement du vent d'automne et  regarder les
nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la
part du commandant, chez lequel je me rendis  l'instant mme. J'y
trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch et l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y
avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me
dit bonjour d'un air proccup. Il ferma la porte, fit asseoir tout le
monde, hors l'_ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa
poche et nous dit:

Messieurs les officiers, une nouvelle importante! coutez ce qu'crit
le gnral.

Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:

     _ monsieur le commandant de la forteresse de Blogorsk, capitaine
     Mironoff_ (secret).

Je vous informe par la prsente que le fuyard et schismatique Cosaque
du Don Imliane Pougatcheff, aprs s'tre rendu coupable de
l'impardonnable insolence d'usurper le nom du dfunt empereur Pierre
III, a runi une troupe de brigands, suscit des troubles dans les
villages du Iak, et pris et mme dtruit plusieurs forteresses, en
commettant partout des brigandages et des assassinats. En consquence,
ds la rception de la prsente, vous aurez, monsieur le capitaine, 
aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit sclrat
et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entirement dans
le cas o il tournerait ses armes contre la forteresse confie  vos
soins.

       *       *       *       *       *

Prendre les mesures ncessaires, dit le commandant en tant ses
lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile  dire. Le
sclrat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, mme en
ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop  compter, soit
dit sans te faire un reproche, Maximitch. L'_ouriadnik_ sourit.
Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
ponctuels; placez des sentinelles, tablissez des rondes de nuit; dans
le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats.
Toi, Maximitch, veille bien sur tes Cosaques. Il faut aussi examiner le
canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne
dans la forteresse ne sache rien avant le temps.

Aprs avoir ainsi distribu ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congdia. Je
sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions
d'entendre.

Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.

--Dieu le sait, rpondit-il, nous verrons; jusqu' prsent je ne vois
rien de grave. Si cependant... Alors il se mit  rver en sifflant avec
distraction un air franais.

Malgr toutes nos prcautions, la nouvelle de l'apparition de
Pougatcheff se rpandit dans la forteresse. Quel que ft le respect
d'Ivan Kouzmitch pour son pouse, il ne lui aurait rvl pour rien au
monde un secret confi comme affaire de service. Aprs avoir reu la
lettre du gnral, il s'tait assez adroitement dbarrass de Vassilissa
Igorovna, en lui disant que le pre Garasim avait reu d'Orenbourg des
nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystre le plus profond.
Vassilissa Igorovna prit  l'instant mme le dsir d'aller rendre
visite  la femme du pope, et, d'aprs le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle
emmena Macha, de peur qu'elle ne la laisst s'ennuyer toute seule.

Rest matre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher
sur-le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour
qu'elle ne pt nous pier.

Vassilissa Igorovna revint  la maison sans avoir rien pu tirer de la
femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un
conseil de guerre s'tait assembl chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka
avait t enferme sous clef. Elle se douta que son mari l'avait
trompe, et se mit  l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch tait
prpar  cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et
rpondit bravement  sa curieuse moiti:

Vois-tu bien, ma petite mre, les femmes du pays se sont mis en tte
d'allumer du feu avec de la paille; et comme cela peut tre cause d'un
malheur, j'ai rassembl mes officiers et je leur ai donn l'ordre de
veiller  ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille,
mais bien avec des fagots et des broussailles.

--Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme;
pourquoi la pauvre fille est-elle reste dans la cuisine jusqu' notre
retour?

Ivan Kouzmitch ne s'tait pas prpar  une semblable question; il
balbutia quelques mots incohrents. Vassilissa Igorovna s'aperut
aussitt de la perfidie de son mari; mais, sre qu'elle n'obtiendrait
rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des
concombres sals qu'Akoulina Pamphilovna savait prparer d'une faon
suprieure. De toute la nuit, Vassilissa Igorovna ne put fermer l'oeil,
n'imaginant pas ce que son mari avait en tte qu'elle ne pt savoir.

Le lendemain, au retour de la messe, elle aperut Ivan Ignatiitch occup
 ter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois,
des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garons y avaient
fourres. Que peuvent signifier ces prparatifs guerriers? pensa la
femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des
Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cacht une
pareille misre? Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme rsolution
de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosit de femme.

Vassilissa Igorovna dbuta par lui faire quelques remarques sur des
objets de mnage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des
questions trangres  l'affaire pour rassurer et endormir la prudence
de l'accus. Puis, aprs un silence de quelques instants, elle poussa un
profond soupir, et dit en hochant la tte:

Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de
tout cela?

--Eh! ma petite mre, rpondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
misricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai
nettoy le canon. Peut-tre bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si
Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici.

--Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff? demanda la femme du
commandant.

Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parl, et se mordit la langue.
Mais il tait trop tard, Vassilissa Igorovna le contraignit  lui tout
raconter, aprs avoir engag sa parole qu'elle ne dirait rien 
personne.

Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien  personne, si ce n'est
 la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette
bonne dame, tant encore dans la steppe, pouvait tre enleve par les
brigands.

Bientt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur
son compte taient fort divers. Le commandant envoya l'_ouriadnik_ avec
mission de bien s'enqurir de tout dans les villages voisins.
L'_ouriadnik_ revint aprs une absence de deux jours, et dclara qu'il
avait vu dans la steppe,  soixante verstes de la forteresse, une grande
quantit de feux, et qu'il avait ou dire aux Bachkirs qu'une force
innombrable s'avanait. Il ne pouvait rien dire de plus prcis, ayant
craint de s'aventurer davantage.

On commena bientt  remarquer une grande agitation parmi les Cosaques
de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits
groupes, parlaient entre eux  voix basse, et se dispersaient ds qu'ils
apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner:
Ioula, Kalmouk baptis, fit au commandant une rvlation trs grave.
Selon lui, l'_ouriadnik_ aurait fait de faux rapports;  son retour, le
perfide Cosaque aurait dit  ses camarades qu'il s'tait avanc jusque
chez les rvolts, qu'il avait t prsent  leur chef, et que ce chef,
lui ayant donn sa main  baiser, s'tait longuement entretenu avec lui.
Le commandant fit aussitt mettre l'_ouriadnik_ aux arrts, et dsigna
Ioula pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques
avec un mcontentement visible. Ils murmuraient  haute voix, et Ivan
Ignatiitch, l'excuteur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses
propres oreilles, dire assez clairement:

Attends, attends, rat de garnison!

Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le mme
jour; mais l'_ouriadnik_ s'tait chapp, sans doute avec l'aide de ses
complices.

Un nouvel vnement vint accrotre l'inquitude du capitaine. On saisit
un Bachkir porteur de lettres sditieuses.  cette occasion, le
commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour
cela il voulut encore loigner sa femme sous un prtexte spcieux. Mais
comme Ivan Kouzmitch tait le plus adroit et le plus sincre des hommes,
il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait dj employ une
premire fois.

Vois-tu bien, Vassilissa Igorovna, lui dit-il en toussant  plusieurs
reprises, le pre Garasim a, dit-on, reu de la ville...

--Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un
conseil de guerre et parler sans moi de Imliane Pougatcheff; mais tu
ne me tromperas pas cette fois.

Ivan Kouzmitch carquilla les yeux: Eh bien, ma petite mre, dit-il, si
tu sais tout, reste, il n'y a rien  faire; nous parlerons devant toi.

--Bien, bien, mon petit pre, rpondit-elle, ce n'est pas  toi de faire
le fin. Envoie chercher les officiers.

Nous nous assemblmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa
femme, la proclamation de Pougatcheff, rdige par quelque Cosaque 
demi lettr. Le brigand nous dclarait son intention de marcher
immdiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats
 se runir  lui, et conseillait aux chefs de ne pas rsister, les
menaant en ce cas du dernier supplice. La proclamation tait crite en
termes grossiers, mais nergiques, et devait produire une grande
impression sur les esprits des gens simples.

Quel coquin! s'cria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous
proposer! de sortir  sa rencontre et de dposer  ses pieds nos
drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes
depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de
toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouv des commandants
assez lches pour obir  ce bandit!

--a ne devrait pas tre, rpondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que
le sclrat s'est dj empar de plusieurs forteresses.

--Il parat qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.

--Nous allons savoir  l'instant sa force relle, reprit le commandant;
Vassilissa Igorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch,
amne le Bachkir, et dis  Ioula d'apporter des verges.

--Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son
sige; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle
entendrait les cris, et a lui ferait peur. Et moi, pour dire la vrit,
je ne suis pas trs curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de
vous revoir...

La torture tait alors tellement enracine dans les habitudes de la
justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit l'abolition
resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accus tait
indispensable  la condamnation, ide non seulement draisonnable, mais
contraire au plus simple bon sens en matire juridique; car, si le dni
de l'accus ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on
lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilit. 
prsent mme, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter
l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne
doutait de la ncessit de la torture, ni les juges, ni les accuss
eux-mmes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'tonna et n'mut aucun
de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui tait tenu
sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants aprs,
on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduist
en sa prsence.

Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des
entraves en bois. Il ta son haut bonnet et s'arrta prs de la porte.
Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai
cet homme: il paraissait g de soixante et dix ans au moins, et n'avait
ni nez ni oreilles. Sa tte tait rase; quelques rares poils gris lui
tenaient lieu de barbe. Il tait de petite taille, maigre, courb; mais
ses yeux  la tatare brillaient encore. Eh! eh! dit le commandant, qui
reconnut  ces terribles indices un des rvolts punis en 1741, tu es un
vieux loup,  ce que je vois; tu as dj t pris dans nos piges. Ce
n'est pas la premire fois que tu te rvoltes, puisque ta tte est si
bien rabote. Approche-toi, et dis qui t'a envoy.

Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de
complte imbcillit.

Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne
comprends pas le russe? Ioula, demande-lui en votre langue qui l'a
envoy dans notre forteresse.

Ioula rpta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le
Bachkir le regarda avec la mme expression, et sans rpondre un mot.

_Iachki[41]!_ s'cria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
tez-lui sa robe de chambre raye, sa robe de fou, et mouchetez-lui les
paules. Voyons, Ioula, houspille-le comme il faut.

Deux invalides commencrent  dshabiller le Bachkir. Une vive
inquitude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit 
regarder de tous cts comme un pauvre petit animal pris par des
enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les
tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses paules en se
courbant, lorsque Ioula prit les verges et leva la main pour frapper,
alors le Bachkir poussa un gmissement faible et puissant, et, relevant
la tte, ouvrit la bouche, o, au lieu de langue, s'agitait un court
tronon.

Nous fmes tous frapps d'horreur. Eh bien, dit le commandant, je vois
que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioula, ramne le Bachkir au
grenier; et nous, messieurs, nous avons encore  causer.

Nous continuions  dbattre notre position, lorsque Vassilissa Igorovna
se prcipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effar.

Que t'est-il arriv? demanda le commandant surpris.

--Malheur! malheur! rpondit Vassilissa Igorovna: le fort de Nijnosern
a t pris ce matin; le garon du pre Garasim vient de revenir. Il a vu
comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus,
tous les soldats faits prisonniers; les sclrats vont venir ici.

Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
commandant de la forteresse de Nijnosern, jeune homme doux et modeste,
m'tait connu. Deux mois auparavant il avait pass, venant d'Orenbourg
avec sa jeune femme, et s'tait arrt chez Ivan Kouzmitch. La
Nijnosernia n'tait situe qu' vingt-cinq verstes de notre fort.
D'heure en heure il fallait nous attendre  une attaque de Pougatcheff.
Le sort de Marie Ivanovna se prsenta vivement  mon imagination, et le
coeur me manquait en y pensant.

coutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de
dfendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il
faut songer  la sret des femmes. Envoyez-les  Orenbourg, si la route
est encore libre, ou bien dans une forteresse plus loigne et plus
sre, o les sclrats n'aient pas encore eu le temps de pntrer.

Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: Vois-tu bien! ma mre; en
effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'
ce que nous ayons rduit les rebelles?

--Quelle folie! rpondit la commandante. O est la forteresse que les
balles n'aient pas atteinte? En quoi la Blogorskaa n'est-elle pas
sre? Grce  Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons.
Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-tre y lasserons-nous
Pougatcheff!

--Eh bien, ma petite mre, rpliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux,
puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de
Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours.
Mais si les brigands prennent la forteresse?...

--Eh bien! alors...

Mais ici Vassilissa Igorovna ne put que bgayer et se tut, touffe par
l'motion.

Non, Vassilissa Igorovna, reprit le commandant, qui remarqua que ses
paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-tre
pour la premire fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici.
Envoyons-la  Orenbourg chez sa marraine. L il y a assez de soldats et
de canons, et les murailles sont en pierre. Et mme  toi j'aurais
conseill de t'en aller aussi l-bas; car, bien que tu sois vieille,
pense  ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut.

--C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha;
mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me
convient pas non plus, dans mes vieilles annes, de me sparer de toi,
et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays tranger. Nous avons
vcu ensemble, nous mourrons ensemble.

--Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps 
perdre. Va quiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir 
la pointe du jour, et nous lui donnerons mme un convoi, quoique,  vrai
dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais o donc est-elle?

--Chez Akoulina Pamphilovna, rpondit la commandante; elle s'est trouve
mal en apprenant la prise de Nijnosern! je crains qu'elle ne tombe
malade.  Dieu Seigneur! jusqu'o avons-nous vcu?

Vassilissa Igorovna alla faire les apprts du dpart de sa fille.
L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus
aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, ple et les yeux
rougis. Nous soupmes en silence, et nous nous levmes de table plus tt
que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis aprs avoir dit adieu
 toute la famille. J'avais oubli mon pe et revins la prendre; je
trouvais Marie sous la porte; elle me la prsenta.

Adieu, Pitr Andritch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie 
Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-tre que Dieu permettra
que nous nous revoyions; sinon...

Elle se mit  sangloter.

Adieu, lui dis-je, adieu, ma chre Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois
sre que ma dernire pense et ma dernire prire seront pour toi.

Macha continuait  pleurer. Je sortis prcipitamment.

[Illustration]




[Illustration]

VII

L'ASSAUT


De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai mme pas mes habits.
J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la
forteresse par o Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier
adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon me
me semblait moins pnible que la noire mlancolie o j'tais plong
prcdemment. Au chagrin de la sparation se mlaient en moi des
esprances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le
sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir,
quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos
Cosaques avaient quitt pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
avec eux Ioula, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens
inconnus. L'ide que Marie Ivanovna n'avait pu s'loigner me glaa de
terreur. Je donnai  la hte quelques instructions au caporal, et courus
chez le commandant.

Il commenait  faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je
m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arrtai.

O allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me
rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous
chercher. Le Pougatch[42] est arriv.

--Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
intrieur.

--Elle n'en a pas eu le temps, rpondit Ivan Ignatiitch, la route
d'Orenbourg est coupe, la forteresse entoure. Cela va mal, Pitr
Andritch.

Nous nous rendmes sur le rempart, petite hauteur forme par la nature
et fortifie d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes.
On y avait tran le canon ds la veille. Le commandant marchait de long
en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au
vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin
de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient
tre des Cosaques; mais parmi eus se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il
tait facile de reconnatre  leurs bonnets et  leurs carquois. Le
commandant parcourait les rangs de la petite arme, en disant aux
soldats: Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre
mre l'impratrice, et faisons voir  tout le monde que nous sommes des
gens braves, fidles  nos serments.

Les soldats tmoignrent  grands cris de leur bonne volont. Chvabrine
se tenait prs de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on
apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le
fort, se runirent en groupe et parlrent entre eux. Le commandant
ordonna  Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha
lui-mme la mche. Le boulet passa en sifflant sur leurs ttes sans leur
faire aucun mal. Les cavaliers se dispersrent aussitt, en partant au
galop, et la steppe devint dserte.

En ce moment parut sur le rempart Vassilissa Igorovna, suivie de Marie
qui n'avait pas voulu la quitter. Eh bien, dit la commandante, comment
va la bataille? o est l'ennemi?

--L'ennemi n'est pas loin, rpondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le
permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?

--Non, papa, rpondit Marie; j'ai plus peur seule  la maison.

Elle me jeta un regard, en s'efforant de sourire. Je serrai vivement la
garde de mon pe, en me rappelant que je l'avais reue la veille de ses
mains, comme pour sa dfense. Mon coeur brlait dans ma poitrine; je me
croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'tais digne de
sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment dcisif.

Tout  coup, dbouchant d'une hauteur qui se trouvait  huit verstes de
la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes  cheval, et
bientt toute la steppe se couvrit de gens arms de lances et de
flches. Parmi eux, vtu d'un cafetan rouge et le sabre  la main, se
distinguait un homme mont sur un cheval blanc. C'tait Pougatcheff
lui-mme. Il s'arrta, fut entour, et bientt, probablement d'aprs ses
ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approchrent au grand
galop jusqu'au rempart. Nous reconnmes en eux quelques-uns de nos
tratres. L'un d'eux levait une feuille de papier au-dessus de son
bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tte de Ioula, qu'il
nous lana par-dessus la palissade. La tte du pauvre Kalmouk roula aux
pieds du commandant.

Les tratres nous criaient:

Ne tirez pas; sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.

--Enfants, feu! s'cria le capitaine pour toute rponse.

Les soldats firent une dcharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla
et tomba de cheval; les autres s'enfuirent  toute bride. Je jetai un
coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glace de terreur  la vue de la tte de
Ioula, tourdie du bruit de la dcharge, elle semblait inanime. Le
commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille
des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et
revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au
commandant. Ivan Kouzmitch la lut  voix basse et la dchira en
morceaux. Cependant on voyait les rvolts se prparer  une attaque.
Bientt les balles sifflrent  nos oreilles, et quelques flches
vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la
palissade.

Vassilissa Igorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien  faire
ici. Emmne Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que
vive.

Vassilissa Igorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard
sur la steppe, o l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et
dit  son mari: Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bnis
Macha; Macha, approche de ton pre.

Belle et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit  genoux
et le salua jusqu' terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois
le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix
altre par l'motion: Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne
t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnte homme, que Dieu vous donne
 tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vcu ma
femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Igorovna, emmne-la
donc plus vite.

Marie se jeta  son cou, et se mit  sangloter.

Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan
Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fch.

--Adieu, adieu, ma petite mre, dit le commandant en embrassant sa
vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en  la maison, et, si tu en
as le temps, mets un _sarafan_[43]  Macha.

La commandante s'loigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle
se retourna et me fit un dernier signe de tte.

Ivan Kouzmitch revint  nous, et toute son attention fut tourne sur
l'ennemi. Les rebelles se runirent autour de leur chef et tout  coup
mirent pied  terre prcipitamment. Tenez-vous bien, nous dit le
commandant, c'est l'assaut qui commence. En ce moment mme retentirent
des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient  toutes jambes
sur la forteresse. Notre canon tait charg  mitraille. Le commandant
les laissa venir  trs petite distance, et mit de nouveau le feu  sa
pice. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en
tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait
les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cess,
redoublrent de nouveau. Maintenant, enfants! s'cria le capitaine,
ouvrez la porte, battez le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une
sortie!

Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvmes en un instant
hors du parapet. Mais la garnison, intimide, n'avait pas boug de
place. Que faites-vous donc, mes enfants? s'cria Ivan Kouzmitch; s'il
faut mourir, mourons; affaire de service!

En ce moment les rebelles se rurent sur nous, et forcrent l'entre de
la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait
renvers par terre; mais je me relevai et j'entrai ple-mle avec la
foule dans la forteresse. Je vis le commandant bless  la tte, et
press par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs.
J'allais courir  son secours, quand plusieurs forts Cosaques me
saisirent et me lirent avec leurs _kouchaks_[44] en criant: Attendez,
attendez ce qu'on va faire de vous, tratres au tsar!

[Illustration: LES REBELLES SE RURENT SUR NOUS.]

On nous trana le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout  coup
des cris annoncrent que le tsar tait sur la place, attendant les
prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce
ct, et nos gardiens nous y tranrent.

Pougatcheff tait assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du
commandant. Il tait vtu d'un lgant cafetan cosaque, brod sur les
coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orn de glands d'or,
descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas
inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le pre Garasim, ple et
tremblant, se tenait, la croix  la main, au pied du perron, et semblait
le supplier en silence pour les victimes amenes devant lui. Sur la
place mme, on dressait  la hte une potence. Quand nous approchmes,
des Bachkirs cartrent la foule, et l'on nous prsenta  Pougatcheff.
Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'tablit. Qui
est le commandant? demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
groupes et dsigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec
une expression terrible et lui dit: Comment as-tu os t'opposer  moi,
 ton empereur?

Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernires forces
et rpondit d'une voix ferme: Tu n'es pas mon empereur: tu es un
usurpateur et un brigand, vois-tu bien!

Pougatcheff frona le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitt
plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entranrent au
gibet.  cheval sur la traverse, apparut le Bachkir dfigur qu'on avait
questionn la veille; il tenait une corde  la main, et je vis un
instant aprs le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena
 Pougatcheff Ivan Ignatiitch.

Prte serment, lui dit Pougatcheff,  l'empereur Pitr Fdorovitch[45].

--Tu n'es pas notre empereur, rpondit le lieutenant en rptant les
paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
usurpateur.

Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
Ignatiitch fut pendu auprs de son ancien chef. C'tait mon tour. Je
fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'apprtant  rpter la
rponse de mes gnreux camarades. Alors,  ma surprise inexprimable,
j'aperus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se
couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il
s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots  l'oreille. Qu'on
le pende! dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa
la corde au cou. Je me mis  rciter  voix basse une prire, en offrant
 Dieu un repentir sincre de toutes mes fautes et en le priant de
sauver tous ceux qui taient chers  mon coeur. On m'avait dj conduit
sous le gibet. Ne crains rien, ne crains rien! me disaient les
assassins, peut-tre pour me donner du courage. Tout  coup un cri se
fit entendre: Arrtez, maudits.

Les bourreaux s'arrtrent. Je regarde... Savliitch tait tendu aux
pieds de Pougatcheff.  mon propre pre, lui disait mon pauvre menin,
qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre,
on t'en donnera une bonne ranon; mais pour l'exemple et pour faire peur
aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard.

Pougatcheff fit un signe; on me dlia aussitt. Notre pre te
pardonne, me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'tais
trs heureux de ma dlivrance, mais je ne puis dire non plus que je la
regrettais. Mes sens taient trop troubls. On m'amena de nouveau devant
l'usurpateur et l'on me fit agenouiller  ses pieds. Pougatcheff me
tendit sa main musculeuse: Baise la main, baise la main! criait-on
autour de moi. Mais j'aurais prfr le plus atroce supplice  un si
infme avilissement.

Mon pre Pitr Andritch, me soufflait Savliitch, qui se tenait
derrire moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstin; qu'est-ce
que cela te cote? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main.

Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: Sa
Seigneurie est,  ce qu'il parat, toute stupide de joie; relevez-le.
On me releva, et je restai en libert. Je regardai alors la continuation
de l'infme comdie.

Les habitants commencrent  prter le serment. Ils approchaient l'un
aprs l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint
le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, arm de
ses grands ciseaux mousss, leur coupait les queues. Ils secouaient la
tte et approchaient les lvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur
dclara qu'ils taient pardonns et reus dans ses troupes. Tout cela
dura prs de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et
descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
richement harnach. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidrent
 se mettre en selle. Il annona au pre Garasim qu'il dnerait chez
lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands tranaient
sur le perron Vassilissa Igorovna, chevele et demi-nue. L'un d'eux
s'tait dj vtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas,
les coffres, le linge, les services  th et toutes sortes d'objets. O
mes pres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grce; mes pres,
mes pres, menez-moi  Ivan Kouzmitch.

Soudain elle aperut le gibet et reconnut son mari. Sclrats,
s'cria-t-elle hors d'elle-mme, qu'en avez-vous fait?  ma lumire,
Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baonnettes prussiennes ne
t'ont touch, ni les balles turques; et tu as pri devant un vil
condamn fuyard.

--Faites taire la vieille sorcire! dit Pougatcheff.

Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tte, et elle tomba morte
au bas des degrs du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta
sur ses pas.

[Illustration]




[Illustration]

VIII

LA VISITE INATTENDUE


La place se trouva vide. Je me tenais au mme endroit, ne pouvant
rassembler mes ides troubles par tant d'motions terribles.

Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que
toute autre chose. O est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le
temps de se cacher? sa retraite est-elle sre? Rempli de ces penses
accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y tait vide.
Les chaises, les tables, les armoires taient brles, la vaisselle en
pices. Un affreux dsordre rgnait partout. Je montai rapidement le
petit escalier qui conduisait  la chambre de Marie Ivanovna, o
j'allais entrer pour la premire fois de ma vie. Son lit tait
boulevers, l'armoire ouverte et dvalise. Une lampe brlait encore
devant le _kivot_[46] vide galement. On n'avait pas emport non plus un
petit miroir accroch entre la porte et la fentre. Qu'tait devenue
l'htesse de cette simple et virginale cellule? Une ide terrible me
traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon
coeur se serra; je fondis en larmes et prononai  haute voix le nom de
mon amante. En ce moment, un lger bruit se fit entendre, et Palachka,
toute pale, sortit de derrire l'armoire.

Ah! Pitr Andritch, dit-elle en joignant les mains, quelle journe!
quelles horreurs!

--Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna?

--La demoiselle est en vie, rpondit Palachka; elle est cache chez
Akoulina Pamphilovna.

--Chez la femme du pope! m'criai-je avec terreur. Grand Dieu!
Pougatcheff est l!

Je me prcipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la
rue, et, tout perdu, me mis  courir vers la maison du pope. Elle
retentissait de chansons, de cris et d'clats de rire. Pougatcheff y
tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai
appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment aprs, la femme du
pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide  la main.

Au nom du ciel, o est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation
inexprimable.

--Elle est couche, ma petite colombe, rpondit la femme du pope, sur
mon lit, derrire la cloison. Ah! Pitr Andritch, un malheur tait bien
prs d'arriver. Mais, grce  Dieu, tout s'est heureusement pass. Le
sclrat s'tait  peine assis  table, que la pauvrette se mit  gmir.
Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: Qui est-ce qui gmit chez
toi, vieille? Je saluai le brigand jusqu' terre: Ma nice, tsar; elle
est malade et alite il y a plus d'une semaine.--Et ta nice est
jeune?--Elle est jeune, tsar.--Voyons, vieille, montre-moi ta nice. Je
sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? Fort bien, tsar;
mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta
Grce.--Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-mme la voir. Et, le
croiras-tu? le maudit est all derrire la cloison. Il tira le rideau,
la regarda de ses yeux d'pervier, et rien de plus; Dieu nous vint en
aide. Croiras-tu que nous tions dj prpars, moi et le pre,  une
mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. 
Seigneur Dieu! quelles ftes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui
l'aurait cru? Et Vassilissa Igorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi
celui-l? Et vous, comment vous a-t-on pargn? Et que direz-vous de
Chvabrine, d'Alexi Ivanitch? Il s'est coup les cheveux en rond, et le
voil qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et
quand j'ai parl de ma nice malade, croiras-tu qu'il m'a jet un regard
comme s'il et voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a
pas trahis. Grces lui soient rendues, au moins pour cela!

En ce moment retentirent  la fois les cris avins des convives et la
voix du pre Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope
appelait sa femme.

Retournez  la maison, Pitr Andritch, me dit-elle tout en moi. J'ai
autre chose  faire qu' jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si
vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Pitr Andritch; ce qui
sera sera; peut-tre que Dieu daignera ne pas nous abandonner.

La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillis, je retournai
chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se
pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je
retins avec peine l'explosion de ma colre, dont je sentais toute
l'inutilit. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les
maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans
leurs orgies. Je rentrai  la maison. Savliitch me rencontra sur le
seuil. Grce  Dieu, s'cria-t-il en me voyant, je croyais que les
sclrats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon pre Pitr Andritch, le
croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les
effets, la vaisselle; ils n'ont rien laiss. Mais qu'importe? Grces
soient rendues  Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins t la vie!
Mais as-tu reconnu, matre, leur _ataman_[47]?

--Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?

--Comment, mon petit pre! tu as dj oubli l'ivrogne qui t'a escroqu
le _touloup_ le jour du chasse-neige, un _touloup_ de peau de livre, et
tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en
l'endossant.

Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide
tait frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et
lui taient bien le mme homme, et je compris alors la grce qu'il
m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'trange liaison des vnements.
Un _touloup_ d'enfant, donn  un vagabond, me sauvait de la corde, et
un ivrogne qui courait les cabarets assigeait des forteresses et
branlait l'empire.

Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savliitch qui tait fidle  ses
habitudes. Il n'y a rien  la maison, il est vrai; mais je chercherai
partout, et je te prparerai quelque chose.

Rest seul, je me mis  rflchir. Qu'avais-je  faire? Ne pas quitter
la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre  sa troupe, tait
indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me prsenter l
o je pouvais encore tre utile  ma patrie, dans les critiques
circonstances o elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec
non moins de force de rester auprs de Marie Ivanovna pour tre son
protecteur et son champion. Quoique je prvisse un changement prochain
et invitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me
dfendre de trembler en me reprsentant le danger de sa position.

Mes rflexions furent interrompues par l'arrive d'un Cosaque qui
accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait auprs de lui.

O est-il? demandai-je en me prparant  obir.

--Dans la maison du commandant, rpondit le Cosaque. Aprs dner notre
pre est all au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on
voit bien que c'est un important personnage; il a daign manger  dner
deux cochons de lait rtis; et puis il est mont au plus haut du
bain[48], o il faisait si chaud que Tarass Kourotchkine lui-mme n'a pu
le supporter; il a pass le balai  Bikbaeff, et n'est revenu  lui
qu' force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manires sont
si majestueuses,... et dans le bain,  ce qu'on dit, il a montr ses
signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle  deux ttes grand comme un
_ptak_[49] et sur l'autre, sa propre figure.

Je ne crus pas ncessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans
la maison du commandant, tchant de me reprsenter  l'avance mon
entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le
lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'tais pas pleinement
rassur.

Il commenait  faire sombre quand j'arrivai  la maison du commandant.
La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de
la pauvre commandante gisait encore sous le perron, prs duquel deux
Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amen entra pour annoncer
mon arrive; il revint aussitt, et m'introduisit dans cette chambre o,
la veille, j'avais dit adieu  Marie Ivanovna.

Un tableau trange s'offrit  mes regards.  une table couverte d'une
nappe, et toute charge de bouteilles et de verres, tait assis
Pougatcheff, entour d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en
chemises de couleur, chauffs par le vin, avec des visages enflamms et
des yeux tincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affids,
les tratres Chvabrine et l'_ouriadnik_.

Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le
bienvenu. Honneur  vous et place au banquet!

Les convives se serrrent; je m'assis en silence au bout de la table.
Mon voisin, jeune Cosaque lanc et de jolie figure, me versa une rasade
d'eau-de-vie,  laquelle je ne touchai pas. J'tais occup  considrer
curieusement la runion. Pougatcheff tait assis  la place d'honneur,
accoud sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les
traits de son visage, rguliers et agrables, n'avaient aucune
expression farouche. Il s'adressait souvent  un homme d'une
cinquantaine d'annes, en l'appelant tantt comte, tantt Timofitch,
tantt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne
montraient aucune dfrence bien marque pour leur chef. Ils parlaient
de l'assaut du matin, du succs de la rvolte et de leurs prochaines
oprations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et
contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet trange conseil de
guerre qu'on prit la rsolution de marcher sur Orenbourg, mouvement
hardi et qui fut bien prs d'tre couronn de succs. Le dpart fut
arrt pour le lendemain.

Les convives burent encore chacun une rasade, se levrent de table, et
prirent cong de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me
dit:

Reste l, je veux te parler.

Nous demeurmes en tte--tte.

Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me
regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec
une expression indfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit
d'un long clat de rire, et avec une gaiet si peu feinte, que moi-mme,
en le regardant, je me mis  rire sans savoir pourquoi.

Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes
garons t'ont jet la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la
grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balanc sous la traverse
sans ton domestique. J'ai reconnu  l'instant mme le vieux hibou. Eh
bien, aurais-tu pens, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au
gte dans la steppe tait le grand tsar lui-mme?

En disant ces mots, il prit un air grave et mystrieux. Tu es bien
coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grce pour ta vertu,
et pour m'avoir rendu service quand j'tais forc de me cacher de mes
ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres
faveurs quand j'aurai recouvr mon empire. Promets-tu de me servir avec
zle?

La question du bandit et son impudence me semblrent si risibles que je
ne pus rprimer un sourire.

Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronant le sourcil; est-ce que tu
ne crois pas que je sois le grand tsar? rponds-moi franchement.

Je me troublai. Reconnatre un vagabond pour empereur, je n'en tais pas
capable; cela me semblait une impardonnable lchet. L'appeler imposteur
en face, c'tait me dvouer  la mort; et le sacrifice auquel j'tais
prt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la premire
chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je
ne savais que dire.

Pougatcheff attendait ma rponse dans un silence farouche. Enfin (et je
me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-mme) le
sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je rpondis
 Pougatcheff:

coute, je te dirai toute la vrit. Je t'en fais juge. Puis-je
reconnatre en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais bien que
je mens.

--Qui donc suis-je d'aprs toi?

--Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu prilleux.

Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:

Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! soit.
Est-ce qu'il n'y a pas de russite pour les gens hardis? est-ce
qu'anciennement Grichka Otrpieff[50] n'a pas rgn! Pense de moi ce que
tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre?
Qui est pope est pre. Sers-moi fidlement et je ferai de toi un
feld-marchal et un prince. Qu'en dis-tu?

--Non, rpondis-je avec fermet; je suis gentilhomme; j'ai prt serment
 Sa Majest l'impratrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien
en effet, renvoie-moi  Orenbourg.

Pougatcheff se mit  rflchir:

Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter
les armes contre moi?

--Comment veux-tu que je te le promette? rpondis-je; tu sais toi-mme
que cela ne dpend pas de ma volont. Si l'on m'ordonne de marcher
contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux
que tes subordonns t'obissent. Comment puis-je refuser de servir, si
l'on a besoin de mon service? Ma tte est dans tes mains; si tu me
laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je
t'ai dit la vrit.

Ma franchise plut  Pougatcheff.

Soit, dit-il en me frappant sur l'paule; il faut punir jusqu'au bout,
ou faire grce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre cts, et fais ce que
bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher;
j'ai sommeil moi-mme.

Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit tait calme et
froide; la lune et les toiles, brillant de tout leur clat, clairaient
la place et le gibet. Tout tait tranquille et sombre dans le reste de
la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret o se voyait de la
lumire et o s'entendaient les cris des buveurs attards. Je jetai un
regard sur la maison du pope; les portes et les volets taient ferms;
tout y semblait parfaitement tranquille.

Je rentrai chez moi et trouvai Savliitch qui dplorait mon absence. La
nouvelle de ma libert recouvre le combla de joie.

Grces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la
croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et
nous irons  la garde de Dieu. Je t'ai prpar quelque petite chose;
mange, mon pre, et dors jusqu'au matin, tranquille comme dans la poche
du Christ.

Je suivis son conseil, et, aprs avoir soup de grand apptit, je
m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigu d'esprit que de corps.

[Illustration]




[Illustration]

IX

LA SPARATION


De trs bonne heure le tambour me rveilla. Je me rendis sur la place.
L, les troupes de Pougatcheff commenaient  se ranger autour de la
potence o se trouvaient encore attaches les victimes de la veille. Les
Cosaques se tenaient  cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les
enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le
ntre, taient poss sur des affts de campagne. Tous les habitants
s'taient runis au mme endroit, attendant l'usurpateur. Devant le
perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps
de la commandante; on l'avait pouss de ct et recouvert d'une mchante
natte d'corce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se
dcouvrit. Pougatcheff s'arrta sur le perron, et dit le bonjour  tout
le monde. L'un des chefs lui prsenta un sac rempli de pices de cuivre,
qu'il se mit  jeter  pleines poignes. Le peuple se prcipita pour les
ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices
de Pougatcheff l'entourrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
regards se rencontrrent, il put lire le mpris dans le mien, et il
dtourna les yeux avec une expression de haine vritable et de feinte
moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la
tte, et m'appela prs de lui.

coute, me dit-il, pars  l'instant mme pour Orenbourg. Tu dclareras
de ma part au gouverneur et  tous les gnraux qu'ils aient 
m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec
soumission et amour filial; sinon ils n'viteront pas un supplice
terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.

Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: Voil, enfants,
dit-il, votre nouveau commandant. Obissez-lui en toute chose; il me
rpond de vous et de la forteresse.

J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le matre de la
place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle?
Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'lana
rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprtaient
 le soutenir.

En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savliitch; il s'approcha de
Pougatcheff, et lui prsenta une feuille de papier. Je ne pouvais
imaginer ce que cela voulait dire.

Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignit.

--Lis, tu daigneras voir, rpondit Savliitch.

Pougatcheff reut le papier et l'examina longtemps d'un air
d'importance. Tu cris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
lucides[51] ne peuvent rien dchiffrer. O est mon secrtaire en chef?

Un jeune garon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de
Pougatcheff. Lis  haute voix, lui dit l'usurpateur en lui prsentant
le papier. J'tais extrmement curieux de savoir  quel propos mon menin
s'tait avis d'crire  Pougatcheff. Le secrtaire en chef se mit 
peler d'une voix retentissante ce qui va suivre:

Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie raye: six
roubles.

--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronant le
sourcil.

--Ordonne de lire plus loin, rpondit Savliitch avec un calme parfait.

Le secrtaire en chef continua sa lecture:

Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.

Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.

Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.

Une cassette avec un service  th: deux roubles et demi.

--Qu'est-ce que toute cette btise? s'cria Pougatcheff. Que me font ces
cassettes  th et ces pantalons avec des manchettes?

Savliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit  expliquer la
chose: Cela, mon pre, daigne comprendre que c'est la note du bien de
mon matre emport par les sclrats.

--Quels sclrats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.

--Pardon, la langue m'a tourn, rpondit Savliitch; pour des sclrats,
non, ce ne sont pas des sclrats; mais cependant les garons ont bien
fouill et bien vol; il faut en convenir. Ne te fche pas; le cheval a
quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout.

--Voyons, lis.

Le secrtaire continua:

Une couverture en perse, une autre en taffetas ouat: quatre roubles.

Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
roubles.

Et encore un petit _touloup_ en peau de livre, dont on a fait abandon
 Ta Grce dans le gte de la steppe: quinze roubles.

--Qu'est-ce que cela? s'cria Pougatcheff dont les yeux tincelrent
tout  coup.

J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans
de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit.

Comment as-tu bien os m'importuner de pareilles sottises? s'cria-t-il
en arrachant le papier des mains du secrtaire, et en le jetant au nez
de Savliitch. Sot vieillard! On vous a dpouills, grand malheur! Mais
tu dois, vieux hibou, ternellement prier Dieu pour moi et mes garons,
de ce que toi et ton matre vous ne pendez pas l-haut avec les autres
rebelles... Un _touloup_ en peau de livre! je te donnerai un _touloup_
en peau de livre! Mais sais-tu bien que je te ferai corcher vif pour
qu'on fasse des _touloups_ de ta peau.

--Comme il te plaira, rpondit Savliitch; mais je ne suis pas un homme
libre, et je dois rpondre du bien de mon seigneur.

Pougatcheff tait apparemment dans un accs de grandeur d'me. Il
dtourna la tte, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le
suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le
peuple lui fit cortge. Je restai seul sur la place avec Savliitch. Mon
menin tenait dans la main son mmoire, et le considrait avec un air de
profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait
cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui russit pas.
J'allais le gronder vertement pour ce zle dplac, et je ne pus
m'empcher de rire.

Ris, seigneur, ris, me dit Savliitch; mais quand il te faudra remonter
ton mnage  neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.

Je courus  la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du
pope vint  ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle.
Pendant la nuit, la fivre chaude s'tait dclare chez la pauvre fille.
Elle avait le dlire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa
chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frapp de l'effrayant
changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile
devant elle, je fus longtemps sans entendre le pre Garasim et sa bonne
femme, qui, selon toute apparence, s'efforaient de me consoler. De
lugubres ides m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laisse
seule et sans dfense au pouvoir des sclrats, m'effrayait autant que
me dsolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
m'pouvantait. Rest chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la
forteresse o se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il
tait capable de tous les excs. Que devais-je faire? comment la
secourir, comment la dlivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai.
C'tait de partir en toute hte pour Orenbourg, afin de presser la
dlivrance de Blogorsk, et d'y cooprer, si c'tait possible. Je pris
cong du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les
plus chaudes instances celle que je considrais dj comme ma femme. Je
saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de
larmes.

Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Pitr
Andritch; peut-tre nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous
oubliez pas et crivez-nous souvent. Vous except, la pauvre Marie
Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.

Sorti sur la place, je m'arrtai un instant devant le gibet, que je
saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie
de Savliitch, qui ne m'abandonnait pas.

J'allais ainsi, plong dans mes rflexions, lorsque j'entendis tout d'un
coup derrire moi un galop de chevaux. Je tournai la tte et vis un
Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de
Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je
m'arrtai, et reconnus bientt notre _ouriadnik_. Aprs nous avoir
rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride
de l'autre: Votre Seigneurie, me dit-il, notre pre vous fait don d'un
cheval et d'une pelisse de son paule.

[Illustration: JE TOURNAI LA TTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAIT DE LA
FORTERESSE.]

 la selle tait attach un simple _touloup_ de peau de mouton. Et de
plus, ajouta-t-il en hsitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je
l'ai perdu en route; excusez gnreusement.

Savliitch le regarda de travers: Tu l'as perdu en route, dit-il; et
qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effront que tu es?

--Ce qui sonne dans ma poche! rpliqua l'_ouriadnik_ sans se
dconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non
un demi-rouble.

--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui
qui t'envoie; tche mme de retrouver en t'en allant le demi-rouble
perdu, et prends-le comme pourboire.

--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval;
je prierai ternellement Dieu pour vous.

 ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut
bientt hors de la vue.

Je mis le _touloup_ et montai  cheval, prenant Savliitch en croupe.
Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas
inutilement que j'ai prsent ma supplique au bandit? Le voleur a eu
honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de paysan ne
vaillent pas la moiti de ce que ces coquins nous ont vol et de ce que
tu as toi-mme daign lui donner en prsent, cependant a peut nous tre
utile. D'un mchant chien, mme une poigne de poils.

[Illustration]




[Illustration]

X

LE SIGE


En approchant d'Orenbourg, nous apermes une foule de forats avec les
ttes rases et des visages dfigurs par les tenailles du bourreau[52].
Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance
des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes
les dcombres qui remplissaient le foss; d'autres creusaient la terre
avec des bches. Des maons transportaient des briques et rparaient les
murailles. Les sentinelles nous arrtrent aux portes pour demander nos
passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de
Blogorsk, il nous conduisit tout droit chez le gnral.

Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
d'automne avait dj dpouills de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un
vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure
exprimait le calme, la bonne humeur et la sant. Il parut trs content
de me voir, et se mit  me questionner sur les terribles vnements dont
j'avais t le tmoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'coutait avec
attention, et, tout en m'coutant, coupait les branches mortes.

Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est
dommage, il avait t bon officier. Et madame Mironoff, elle tait une
bonne dame, et passe matresse pour saler les champignons. Et qu'est
devenue Macha, la fille du capitaine?

Je lui rpondis qu'elle tait reste  la forteresse, dans la maison du
pope.

Ae! ae! ae! fit le gnral, c'est mauvais, c'est trs mauvais; il
est tout  fait impossible de compter sur la discipline des brigands.

Je lui fis observer que la forteresse de Blogorsk n'tait pas fort
loigne, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas  envoyer
un dtachement de troupes pour en dlivrer les pauvres habitants. Le
gnral hocha la tte avec un air de doute. Nous verrons, dit-il; nous
avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le th chez
moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des
renseignements prcis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son arme. Va
te reposer en attendant.

J'allai au logis qu'on m'avait dsign, et o dj s'installait
Savliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixe. Le lecteur peut
bien croire que je n'avais garde de manquer  ce conseil de guerre, qui
devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.  l'heure
indique, j'tais chez le gnral.

Je trouvai chez lui l'un des employs civils d'Orenbourg, le directeur
des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et
rouge, vtu d'un habit de soie moire. Il se mit  m'interroger sur le
sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compre, et souvent il
m'interrompait par des questions accessoires et des remarques
sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme vers dans les
choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la
finesse. Pendant ce temps, les autres convis s'taient runis. Quand
tous eurent pris place, et qu'on eut offert  chacun une tasse de th,
le gnral exposa longuement et minutieusement en quoi consistait
l'affaire en question.

Maintenant, messieurs, il nous faut dcider de quelle manire nous
devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou dfensivement?
Chacune de ces deux manires a ses avantages et ses dsavantages. La
guerre offensive prsente plus d'espoir d'une rapide extermination de
l'ennemi; mais la guerre dfensive est plus sre et prsente moins de
dangers. En consquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre
lgal, c'est--dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang.
Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant  moi, daignez nous
noncer votre opinion.

Je me levai et, aprs avoir dpeint en peu de mots Pougatcheff et sa
troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'tait pas en tat de rsister 
des forces disciplines.

Mon opinion fut accueillie par les employs civils avec un visible
mcontentement. Ils y voyaient l'impertinence tourdie d'un jeune homme.
Un murmure s'leva, et j'entendis distinctement le mot _suceur de
lait_[53] prononc  demi-voix. Le gnral se tourna de mon ct et me
dit en souriant:

Monsieur l'enseigne, les premires voix dans les conseils de guerre se
donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons
continuer  recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collge,
dites-nous votre opinion.

Le petit vieillard en habit d'toffe moire se hta d'avaler sa
troisime tasse de th, qu'il avait mlang d'une forte dose de rhum.

Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement
ni dfensivement.

--Comment cela, monsieur le conseiller de collge? repartit le gnral
stupfait. La tactique ne prsente pas d'autres moyens; il faut agir
offensivement ou dfensivement.

--Votre Excellence, agissez subornativement[54].

--Eh! eh! votre opinion est trs judicieuse; les actions subornatives
sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre
conseil. On pourra offrir pour la tte du coquin soixante-dix ou mme
cent roubles  prendre sur les fonds secrets.

--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un blier
kirghise au lieu d'tre un conseiller de collge, si ces voleurs ne nous
livrent leur _ataman_ enchan par les pieds et les mains.

--Nous y rflchirons et nous en parlerons encore, reprit le gnral.
Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures
militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre lgal.

Toutes les opinions furent contraires  la mienne. Les assistants
parlrent  l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de
l'incertitude du succs, de la ncessit de la prudence, et ainsi de
suite. Tous taient d'avis qu'il valait mieux rester derrire une forte
muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la
fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se
furent manifestes, le gnral secoua la cendre de sa pipe, et pronona
le discours suivant:

Messieurs, je dois vous dclarer que, pour ma part, je suis entirement
de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fonde sur les
prceptes de la saine tactique, qui prfre presque toujours les
mouvements offensifs aux mouvements dfensifs.

Il s'arrta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employs civils, qui
chuchotaient entre eux d'un air d'inquitude et de mcontentement.

Mais, messieurs, continua le gnral en lchant avec un soupir une
longue bouffe de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande
responsabilit, quand il s'agit de la sret des provinces confies 
mes soins par Sa Majest Impriale, ma gracieuse souveraine. C'est pour
cela que je me vois contraint de me ranger  l'avis de la majorit,
laquelle a dcid que la prudence ainsi que la raison veulent que nous
attendions dans la ville le sige qui nous menace, et que nous
repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et,
si la possibilit s'en fait voir, par des sorties bien diriges.

Ce fut le tour des employs de me regarder d'un air moqueur. Le conseil
se spara. Je ne pus m'empcher de dplorer la faiblesse du respectable
soldat qui, contrairement  sa propre conviction, s'tait dcid 
suivre l'opinion d'ignorants sans exprience.

Plusieurs jours aprs ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidle 
sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville,
je pris connaissance de l'arme des rebelles. Il me sembla que leur
nombre avait dcupl depuis le dernier assaut dont j'avais t tmoin.
Ils avaient aussi de l'artillerie enleve dans les petites forteresses
conquises par Pougatcheff. En me rappelant la dcision du conseil, je
prvis une longue captivit dans les murs d'Orenbourg, et j'tais prt 
pleurer de dpit.

Loin de moi l'intention de dcrire le sige d'Orenbourg, qui appartient
 l'histoire et non  des mmoires de famille. Je dirai donc en peu de
mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorit, ce sige
fut dsastreux pour les habitants, qui eurent  souffrir la faim et les
privations de tous genres. La vie  Orenbourg devenait insupportable;
chacun attendait avec angoisse la dcision de la destine. Tous se
plaignaient de la disette, qui tait affreuse. Les habitants finirent
par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts
mmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande motion. Je mourais
d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune
lettre de Blogorsk, car toutes les routes taient coupes, et la
sparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
consistait  faire des promenades militaires.

Grce  Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart,
et j'allais tirailler contre les claireurs de Pougatcheff. Dans ces
espces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui
avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre
maigre cavalerie n'tait pas en tat de leur tenir tte. Quelquefois
notre infanterie affame se mettait aussi en campagne; mais la
profondeur de la neige l'empchait d'agir avec succs contre la
cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut
des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer  cause de
la faiblesse des chevaux extnus. Voil quelle tait notre faon de
faire la guerre, et voil ce que les employs d'Orenbourg appelaient
prudence et prvoyance.

Un jour que nous avions russi  dissiper et  chasser devant nous une
troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque rest en arrire, et
j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ta son bonnet, et
s'cria:

Bonjour, Pitr Andritch; comment va votre sant?

[Illustration: J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.]

Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus content
de le voir.

Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitt
Blogorsk?

--Il n'y a pas longtemps, mon petit pre Pitr Andritch; je ne suis
revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.

--O est-elle? m'criai-je tout transport.

--Avec moi, rpondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai
promis  Palachka de tcher de vous la remettre.

Il me prsenta un papier pli, et partit aussitt au galop. Je l'ouvris,
et lus avec agitation les lignes suivantes:

Dieu a voulu me priver tout  coup de mon pre et de ma mre. Je n'ai
plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours  vous, parce
que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous tes
toujours prt  secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette
lettre puisse parvenir jusqu' vous. Maximitch m'a promis de vous la
faire parvenir. Palachka a ou dire aussi  Maximitch qu'il vous voit
souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous mnagez pas, sans
penser  ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis reste
longtemps malade, et lorsque enfin j'ai t gurie, Alexi Ivanitch, qui
commande ici  la place de feu mon pre, a forc le pre Garasim de me
remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis
sous sa garde dans notre maison. Alexi Ivanitch me force  l'pouser.
Il dit qu'il m'a sauv la vie en ne dcouvrant pas la ruse d'Akoulina
Pamphilovna quand elle m'a fait passer prs des brigands pour sa nice;
mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un
homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruaut, et menace,
si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas  ses propositions, de
me conduire dans le camp du bandit, o j'aurai le sort d'lisabeth
Kharloff[55]. J'ai pri Alexi Ivanitch de me donner quelque temps pour
rflchir. Il m'a accord trois jours; si, aprs trois jours, je ne
deviens pas sa femme, je n'aurai plus de mnagement  attendre.  mon
pre Pitr Andritch, vous tes mon seul protecteur. Dfendez-moi,
pauvre fille. Suppliez le gnral et tous vos chefs de nous envoyer du
secours aussitt que possible, et venez vous-mme si vous le pouvez. Je
reste votre orpheline soumise,

     MARIE MIRONOFF.

Je manquai de devenir fou  la lecture de cette lettre. Je m'lanai
vers la ville, en donnant sans piti de l'peron  mon pauvre cheval.
Pendant la course je roulai dans ma tte mille projets pour dlivrer la
malheureuse fille, sans pouvoir m'arrter  aucun. Arriv dans la ville,
j'allai droit chez le gnral, et j'entrai en courant dans sa chambre.

Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'cume. En me
voyant, il s'arrta; mon aspect sans doute l'avait frapp, car il
m'interrogea avec une sorte d'anxit sur la cause de mon entre si
brusque.

Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprs de vous comme auprs de
mon pauvre pre. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de
toute ma vie.

--Qu'est-ce que c'est, mon pre? demanda le gnral stupfait; que
puis-je faire pour toi? Parle.

--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et
un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Blogorsk.

Le gnral me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la
tte, et il ne se trompait pas beaucoup.

Comment? comment? balayer la forteresse de Blogorsk! dit-il enfin.

--Je vous rponds du succs, repris-je avec chaleur; laissez-moi
seulement sortir.

--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tte. Sur une si grande
distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le
principal point stratgique, ce qui le mettrait en mesure de remporter
sur vous une victoire complte et dcisive. Une communication
intercepte, voyez-vous...

Je m'effrayai en le voyant entran dans des dissertations militaires,
et je me htai de l'interrompre.

La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'crire une
lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force  devenir sa femme.

--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la
main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le
fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut
prendre patience.

--Prendre patience! m'criai-je hors de moi. Mais d'ici l il fera
violence  Marie.

--Oh! rpondit le gnral. Mais cependant ce ne serait pas un grand
malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'tre la femme de
Chvabrine, qui peut maintenant la protger. Et quand nous l'aurons
fusill, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancs se trouveront. Les
jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire
qu'une veuve trouve plus facilement un mari.

--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la cder 
Chvabrine.

--Ah bah! dit le vieillard, je comprends  prsent; tu es probablement
amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre
garon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un
bataillon et cinquante Cosaques. Cette expdition est draisonnable, et
je ne puis la prendre sous ma responsabilit.

Je baissai la tte; le dsespoir m'accablait. Tout  coup une ide me
traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le
chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.

[Illustration]




[Illustration]

XI

LE CAMP DES REBELLES


Je quittai le gnral et m'empressai de retourner chez moi. Savliitch
me reut avec ses remontrances ordinaires.

Quel plaisir trouves-tu, seigneur,  batailler contre ces brigands
ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours
bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre
aux Turcs ou aux Sudois! Mais c'est une honte de dire  qui tu la
fais.

J'interrompis son discours:

Combien ai-je en tout d'argent?

--Tu en as encore assez, me rpondit-il d'un air satisfait. Les coquins
ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.

En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricote, toute
remplie de pices de monnaie d'argent.

Bien, Savliitch, lui dis-je; donne-moi la moiti de ce que tu as l,
et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Blogorsk.

-- mon pre Pitr Andritch, dit mon bon menin d'une voix tremblante,
est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route
maintenant que tous les passages sont coups par les voleurs? Prends du
moins piti de tes parents, si tu n'as pas piti de toi-mme. O veux-tu
aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous
les brigands. Alors tu pourras aller des quatre cts.

Mais ma rsolution tait inbranlable.

Il est trop tard pour rflchir, dis-je au vieillard, je dois partir,
je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savliitch, Dieu est
plein de misricorde; nous nous reverrons peut-tre. Je te recommande
bien de n'avoir aucune honte de dpenser mon argent, ne fais pas
l'avare; achte tout ce qui t'est ncessaire, mme en payant les choses
trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne
reviens pas dans trois jours...

--Que dis-tu l, seigneur? interrompit Savliitch; que je te laisse
aller seul! mais ne pense pas mme  m'en prier. Si tu as rsolu de
partir, j'irai avec toi, ft-ce  pied, mais je ne t'abandonnerai pas.
Que je reste sans toi blotti derrire une muraille de pierre! mais
j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je
ne te quitte pas.

Je savais bien qu'il n'y avait pas  disputer contre Savliitch, et je
lui permis de se prparer pour le dpart. Au bout d'une demi-heure,
j'tais en selle sur mon cheval, et Savliitch sur une rosse maigre et
boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donne pour rien, n'ayant
plus de quoi la nourrir. Nous gagnmes les portes de la ville; les
sentinelles nous laissrent passer, et nous sortmes enfin d'Orenbourg.

Il commenait  faire nuit. La route que j'avais  suivre passait devant
la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route tait encombre
et cache par la neige; mais  travers la steppe se voyaient des traces
de chevaux chaque jour renouveles. J'allais au grand trot. Savliitch
avait peine  me suivre, et me criait  chaque instant:

Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne
peut pas attraper ton diable  longues jambes. Pourquoi te htes-tu de
la sorte? Est-ce que nous allons  un festin? Nous sommes plutt sous la
hache, Pitr Andritch!  Seigneur Dieu! cet enfant de boyard prira
pour rien.

Bientt nous vmes tinceler les feux de Berd. Nous approchmes des
profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles  la
bourgade. Savliitch, sans rester pourtant en arrire, n'interrompait
pas ses supplications lamentables. J'esprais passer heureusement devant
la place ennemie, lorsque j'aperus tout  coup dans l'obscurit cinq
paysans arms de gros btons. C'tait une garde avance du camp de
Pougatcheff. On nous cria: Qui vive? Ne sachant pas le mot d'ordre, je
voulais passer devant eux sans rpondre; mais ils m'entourrent 
l'instant mme, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai
mon sabre, et frappai le paysan sur la tte. Son bonnet lui sauva la
vie; cependant il chancela et lcha la bride. Les autres s'effrayrent
et se jetrent de ct. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et
partis au galop. L'obscurit de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu
me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrire, je vis que
Savliitch n'tait plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval
boiteux, n'avait pu se dbarrasser des brigands. Qu'avais-je  faire?
Aprs avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrt,
je tournai mon cheval pour aller  son secours.

En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de
mon Savliitch. Htant le pas, je me trouvai bientt  la porte des
paysans de la garde avance qui m'avait arrt quelques minutes
auparavant. Savliitch tait au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre
le pauvre vieillard de sa rosse, et se prparaient  le garrotter. Ma
vue les remplit de joie. Ils se jetrent sur moi avec de grands cris, et
dans un instant je fus  bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef,  ce
qu'il parat, me dclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
Et notre pre, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre  l'heure
mme, ou si l'on doit attendre la lumire de Dieu. Je ne fis aucune
rsistance. Savliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous
emmenrent en triomphe.

Nous traversmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
maisons de paysans taient claires. On entendait partout des cris et
du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne
fit attention  nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On
nous conduisit  une _isba_ qui faisait l'angle de deux rues. Prs de la
porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pices de canon.
Voil le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer. Il
entra dans l'_isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Savliitch; le vieillard
faisait des signes de croix en marmottant ses prires. Nous attendmes
longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: Viens, notre pre a
ordonn de faire entrer l'officier.

J'entrai dans l'_isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan.
Elle tait claire par deux chandelles en suif, et les murs taient
tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table,
le petit pot  laver les mains suspendu  une corde, l'essuie-main
accroch  un clou, la fourche  enfourner dresse dans un coin, le
rayon en bois charg de pots en terre, tout tait comme dans une autre
_isba_. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan
rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui taient
rangs plusieurs de ses principaux chefs avec une expression force de
soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrive
d'un officier d'Orenbourg avait veill une grande curiosit chez les
rebelles, et qu'ils s'taient prpars  me recevoir avec pompe.
Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravit
disparut tout  coup.

Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacit. Comment te
portes-tu? pourquoi Dieu t'amne-t-il ici?

Je rpondis que je m'tais mis en voyage pour mes propres affaires, et
que ses gens m'avaient arrt.

Et pour quelles affaires? demanda-t-il.

Je ne savais que rpondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais
pas m'expliquer devant tmoins, fit signe  ses camarades de sortir.
Tous obirent,  l'exception de deux qui ne bougrent pas de leur place.
Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.

Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur.
L'un d'eux, petit vieillard chtif et courb, avec une maigre barbe
grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu pass en
sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais
son compagnon. Il tait de haute taille, de puissante carrure, et
semblait avoir quarante-cinq ans. Une paisse barbe rousse, des yeux
gris et perants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le
front et sur les joues donnaient  son large visage coutur de petite
vrole une trange et indfinissable expression. Il avait une chemise
rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier,
comme je le sus plus tard, tait le caporal dserteur Bloborodoff.
L'autre, Athanase Sokoloff, surnomm Khlopoucha[56], tait un criminel
condamn aux mines de Sibrie, d'o il s'tait vad trois fois. Malgr
les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette socit o
j'tais jet d'une manire si inattendue fit sur moi une profonde
impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite  moi-mme par ses
questions.

Parle; pour quelles affaires as-tu quitt Orenbourg?

Une ide singulire me vint  l'esprit. Il me sembla que la Providence,
en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par l
l'occasion d'excuter mon projet. Je me dcidai  la saisir, et sans
rflchir longtemps au parti que je prenais, je rpondis  Pougatcheff:

J'allais  la forteresse de Blogorsk pour y dlivrer une orpheline
qu'on opprime.

Les yeux de Pougatcheff s'allumrent.

Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'cria-t-il. Et-il un
front de sept pieds, il n'chapperait point  ma sentence. Parle, quel
est le coupable?

--Chvabrine, rpondis-je; il tient en esclavage la mme jeune fille que
tu as vue chez la femme du prtre, et il veut la contraindre  devenir
sa femme.

--Je vais lui donner une leon,  Chvabrine, s'cria Pougatcheff d'un
air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi  sa tte
et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.

--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enroue.
Tu t'es trop ht de donner  Chvabrine le commandement de la
forteresse, et maintenant tu te htes trop de le pendre. Tu as dj
offens les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va
donc pas offenser  prsent les gentilshommes en les suppliciant  la
premire accusation.

--Il n'y a ni  les combler de grces ni  les prendre en piti, dit 
son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire
pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M.
l'officier. Pourquoi a-t-il daign nous rendre visite? S'il ne te
reconnat pas pour tsar, il n'a pas  te demander justice; et s'il te
reconnat, pourquoi est-il rest jusqu' prsent  Orenbourg au milieu
de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et
d'y allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grce nous est
envoye par les gnraux d'Orenbourg.

La logique du vieux sclrat me sembla plausible  moi-mme. Un frisson
involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles
mains je me trouvais. Pougatcheff aperut mon trouble.

Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que
mon feld-marchal a raison. Qu'en penses-tu?

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma rsolution. Je lui rpondis
avec calme que j'tais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce
qu'il voulait.

Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel tat est votre
ville.

--Grce  Dieu, rpondis-je, tout y est en bon ordre.

--En bon ordre! rpta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.

L'usurpateur disait la vrit; mais d'aprs le devoir que m'imposait mon
serment, je l'assurai que c'tait un faux bruit, et que la place
d'Orenbourg tait suffisamment approvisionne.

Tu vois, s'cria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence.
Tous les fuyards dclarent unanimement que la famine et la peste sont 
Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets
d'honneur. Et Sa Grce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux
pendre Chvabrine, fais pendre au mme gibet ce jeune garon, pour qu'ils
n'aient rien  se reprocher.

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir branl Pougatcheff.
Par bonheur Khlopoucha se mit  contredire son camarade.

Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu' pendre et 
trangler. Il te va bien de faire le hros.  te voir, on ne sait o ton
me se tient; tu regardes dj dans la fosse, et tu veux faire mourir
les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?

--Mais quel saint es-tu toi-mme? repartit Bloborodoff; d'o te vient
cette piti?

--Sans doute, rpondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pcheur, et
cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il
montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir vers du sang
chrtien. Mais j'ai tu mon ennemi, et non pas mon hte, sur le grand
chemin libre et dans le bois obscur, mais non  la maison et derrire le
pole, avec la hache et la massue, et non pas avec des commrages de
vieille femme.

Le vieillard dtourna la tte, et grommela entre ses dents: Narines
arraches!

--Que murmures-tu l, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai,
des narines arraches; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espre
en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-l
prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.

--Messieurs les gnraux, dit Pougatcheff avec dignit, finissez vos
querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux
d'Orenbourg frtillaient des jambes sous la mme traverse; mais ce
serait un malheur si nos bons chiens  nous se mordaient entre eux.

Khlopoucha et Bloborodoff ne dirent mot, et changrent un sombre
regard. Je sentis la ncessit de changer le sujet de l'entretien, qui
pouvait se terminer pour moi d'une fort dsagrable faon. Me tournant
vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: Ah! j'avais oubli de
te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. Sans toi je ne serais pas
arriv jusqu' la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.

Ma ruse russit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. La beaut de la
dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil.
Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu  faire avec cette jeune fille
que Chvabrine perscute? n'aurait-elle pas accroch ton jeune coeur, eh?

--Elle est ma fiance, rpondis-je  Pougatcheff en m'apercevant du
changement favorable qui s'oprait en lui, et ne voyant aucun risque 
lui dire la vrit.

--Ta fiance! s'cria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tt?
Nous te marierons, et nous nous en donnerons  tes noces.

Puis, se tournant vers Bloborodoff: coute, feld-marchal, lui dit-il;
nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous  souper.
Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage
que le soir.

J'aurais refus de bon coeur l'honneur qui m'tait propos; mais je ne
pouvais m'en dfendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du matre de
l'_isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportrent du pain,
de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bire. Je me trouvais
ainsi pour la seconde fois  la table de Pougatcheff et de ses terribles
compagnons.

L'orgie dont je devins le tmoin involontaire continua jusque bien avant
dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives.
Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levrent en me
faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de
Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, o je trouvai
Savliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin tait
si tonn de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de
lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans
l'obscurit, et je l'entendis longtemps gmir et se plaindre. Enfin il
se mit  ronfler, et moi, je m'abandonnai  des rflexions qui ne me
laissrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me
rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ attele de
trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je
rencontrai dans l'antichambre, tait vtu d'un habit de voyage, d'une
pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille
l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort
avec ce que j'avais vu le soir prcdent. Pougatcheff me dit gaiement
bonjour, et m'ordonna de m'asseoir  ses cts dans la _kibitka_.

Nous prmes place.

 la forteresse de Blogorsk! dit Pougatcheff au robuste cocher tatar
qui, debout, dirigeait l'attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'lancrent, la clochette
tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.

Arrte! arrte! s'cria une voix que je ne connaissais que trop; et je
vis Savliitch qui courait  notre rencontre. Pougatcheff fit arrter.

 mon pre Pitr Andritch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans
mes vieilles annes au milieu de ces scl...

--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer.
Voyons, assieds-toi sur le devant.

--Merci, tsar, merci, mon propre pre, rpondit Savliitch en prenant
place; que Dieu te donne cent annes de vie pour avoir rassur un pauvre
vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai
jamais du _touloup_ de livre.

Ce _touloup_ de livre pouvait  la fin fcher srieusement Pougatcheff.
Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette
mention dplace. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrtait
dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu' la ceinture.
Pougatcheff distribuait des signes de tte  droite et  gauche. En un
instant nous sortmes de la bourgade et prmes notre course sur un
chemin bien fray.

On peut aisment se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures
je devais revoir celle que j'avais crue perdue  jamais pour moi. Je me
reprsentais le moment de notre runion; mais aussi je pensais  l'homme
dans les mains duquel se trouvait ma destine, et qu'un trange concours
de circonstances attachait  moi par un lien mystrieux. Je me rappelais
la cruaut brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se
portait le dfenseur de ma fiance. Pougatcheff ne savait pas qu'elle
ft la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, pouss  bout, tait
capable de tout lui rvler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vrit
par d'autres voies. Alors, que devenait Marie?  cette ide un frisson
subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tte.

Tout  coup Pougatcheff interrompit mes rveries:  quoi, Votre
Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

--Comment veux-tu que je ne pense pas? rpondis-je; je suis un officier,
un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je
voyage avec toi, dans la mme voiture, et tout le bonheur de ma vie
dpend de toi.

--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?

Je rpondis qu'ayant dj reu de lui grce de la vie, j'esprais, non
seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as
vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le
petit vieux voulait me prouver  toute force que tu es un espion et
qu'il fallait te mettre  la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas
consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savliitch et le
Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de
vin et de ton _touloup_. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de
sang, comme le prtend ta confrrie.

Me rappelant la prise de la forteresse de Blogorsk je ne crus pas
devoir le contredire, et ne rpondis mot.

Que dit-on de moi  Orenbourg? demanda Pougatcheff aprs un court
silence.

--Mais on dit que tu n'es pas facile  mater. Il faut en convenir, tu
nous as donn de la besogne.

Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre.
Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connat-on
chez vous,  Orenbourg, la bataille de Iouzeeff[58]? Quarante gnraux
ont t tus, quatre armes faites prisonnires. Crois-tu que le roi de
Prusse soit de ma force?

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drle. Qu'en
penses-tu toi-mme? lui dis-je; pourrais-tu battre Frdric?

--Fdor Fdorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos gnraux, et
vos gnraux l'ont battu. Jusqu' prsent mes armes ont t heureuses.
Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur
Moscou.

--Et tu comptes marcher sur Moscou?

L'usurpateur se mit  rflchir; puis il dit  demi-voix: Dieu sait,...
ma rue est troite,... j'ai peu de volont,... mes garons ne
m'obissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser
l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tte.

--Eh bien, dis-je  Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner
toi-mme avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours  la clmence
de l'impratrice?

Pougatcheff sourit amrement: Non, dit-il, le temps du repentir est
pass; on ne me fera pas grce; je continuerai comme j'ai commenc. Qui
sait?... Peut-tre!... Grichka Otrpieff a bien t tsar  Moscou.

--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jet par une fentre, on l'a
massacr, on l'a brl, on a charg un canon de sa cendre et on l'a
disperse  tous les vents.

Le Tatar se mit  fredonner une chanson plaintive; Savliitch, tout
endormi, vacillait de ct et d'autre. Notre _kibitka_ glissait
rapidement sur le chemin d'hiver... Tout  coup j'aperus un petit
village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la
rive escarpe du Iak. Un quart d'heure aprs, nous entrions dans la
forteresse de Blogorsk.

[Illustration]




[Illustration]

XII

L'ORPHELINE


La _kibitka_ s'arrta devant le perron de la maison du commandant. Les
habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et taient
accourus en foule. Chvabrine vint  la rencontre de l'usurpateur; il
tait vtu en Cosaque et avait laiss crotre sa barbe. Le tratre aida
Pougatcheff  sortir de voiture, en exprimant par des paroles
obsquieuses son zle et sa joie.  ma vue il se troubla; mais se
remettant bientt: Tu es avec nous? dit-il; ce devrait tre depuis
longtemps.

Je dtournai la tte sans lui rpondre.

Mon coeur se serra quand nous entrmes dans la petite chambre que je
connaissais si bien, o se voyait encore, contre le mur, le diplme du
dfunt commandant, comme une triste pitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce
mme sofa o maintes fois Ivan Kouzmitch s'tait assoupi au bruit des
gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-mme de l'eau-de-vie  son
chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me dsignant:
Offres-en un autre  Sa Seigneurie.

Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me dtournai pour la
seconde fois. Il me semblait hors de lui-mme. Avec sa finesse
ordinaire, il avait devin sans doute que Pougatcheff n'tait pas
content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec mfiance.
Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'tat de la forteresse, sur
ce qu'on disait des troupes de l'impratrice et sur d'autres sujets
pareils. Puis, tout  coup, et d'une manire inattendue:

Dis-moi, mon frre, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu
tiens sous ta garde? Montre-la-moi.

Chvabrine devint ple comme la mort. Tsar, dit-il d'une voix
tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans
sa chambre.

--Mne-moi chez elle, dit l'usurpateur en se levant.

Il tait impossible d'hsiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la
chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine s'arrta dans l'escalier: Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de
moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un tranger entre
dans la chambre de ma femme.

--Tu es mari! m'criai-je, prt  le dchirer.

--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,
continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important.
Qu'elle soit ta femme ou non, j'amne qui je veux chez elle. Votre
Seigneurie, suis-moi.

 la porte de la chambre Chvabrine s'arrta de nouveau et dit d'une voix
entrecoupe: Tsar, je vous prviens qu'elle a la fivre, et depuis
trois jours elle ne cesse de dlirer.

--Ouvre! dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit  fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il
avait oubli la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure
cda, la porte s'ouvrit et nous entrmes.

Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'vanouir. Sur
le plancher et dans un grossier vtement de paysanne, Marie tait
assise, ple, maigre, les cheveux pars. Devant elle se trouvait une
cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain.  ma vue elle frmit et
poussa un cri perant. Je ne saurais dire ce que j'prouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
sourire: Ton hpital est en ordre!

Puis, s'approchant de Marie: Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton
mari te punit-il ainsi?

--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa
femme. Je suis rsolue  mourir plutt, et je mourrai si l'on ne me
dlivre pas.

Pougatcheff lana un regard furieux sur Chvabrine: Tu as os me
tromper, s'cria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mrites?

Chvabrine tomba  genoux.

Alors le mpris touffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance.
Je regardai avec dgot un gentilhomme se traner aux pieds d'un
dserteur cosaque. Pougatcheff se laissa flchir.

Je te pardonne pour cette fois, dit-il  Chvabrine; mais sache bien
qu' ta premire faute je me rappellerai celle-l.

Puis, s'adressant  Marie, il lui dit avec douceur: Sors, jolie fille,
je suis le tsar.

[Illustration: JE TE DONNE LA LIBERTE, JE SUIS LE TSAR.]

Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'tait
l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha
le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me prcipitais
pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort
hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa matresse.
Pougatcheff sortit, et nous descendmes tous trois dans la pice de
rception.

Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons dlivr
la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le
pope, et lui faire marier sa nice. Si tu veux, je serai ton _pre
assis_, Chvabrine le garon de noce, puis nous nous mettrons  boire, et
nous fermerons les portes...

Ce que je redoutais arriva. Ds qu'il entendit la proposition de
Pougatcheff, Chvabrine perdit la tte.

Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nice du pope:
elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a t supplici  la prise de
cette forteresse.

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria-t-il avec la surprise de
l'indignation.

--Chvabrine t'a dit vrai, rpondis-je avec fermet.

--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage
s'assombrit tout  coup.

--Mais sois-en le juge, lui rpondis-je; pouvais-je dclarer devant tes
gens qu'elle tait la fille de Mironoff? Ils l'eussent dchire  belles
dents; rien n'aurait pu la sauver.

--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas
pargn cette pauvre fille; ma commre la femme du pope a bien fait de
les tromper.

--coute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
serais prt  te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement,
ne me demande rien qui soit contraire  mon honneur et  ma conscience
de chrtien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commenc.
Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline l o Dieu nous amnera. Et
nous, quoi qu'il t'arrive, et o que tu sois, nous prierons Dieu chaque
jour pour qu'il veille au salut de ton me...

Je parus avoir touch le coeur farouche de Pougatcheff.

Qu'il soit fait comme tu le dsires, dit-il; il faut punir jusqu'au
bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est l ma coutume. Prends ta
fiance, emmne-la o tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et
raison.

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'crire un sauf-conduit
pour toutes les barrires et forteresses soumises  son pouvoir.
Chvabrine se tenait immobile et comme ptrifi. Pougatcheff alla faire
l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai,
prtextant les prparatifs de voyage.

Je courus  la chambre de Marie; la porte tait ferme. Je frappai:

Qui est l? demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrire la porte.

Attendez, Pitr Andritch, dit-elle, je change d'habillement. Allez
chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends  l'instant mme.

J'obis et gagnai la maison du pre Garasim. Le pope et sa femme
accoururent  ma rencontre. Savliitch les avait dj prvenus de tout
ce qui s'tait pass.

Bonjour, Pitr Andritch, me dit la femme du pope. Voil que Dieu a
fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous?
Nous avons parl de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle
pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon pre,
comment vous en tes-vous tir avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il
pas tu? Eh bien! pour cela merci au sclrat!

--Finis, vieille, interrompit le pre Garasim! ne radote pas sur tout ce
que tu sais;  trop parler, point de salut. Entrez, Pitr Andritch, et
soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.

La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main,
sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les
avait contraints  lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille
pleurait et ne voulait pas se sparer d'eux; comment elle avait eu avec
eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille
adroite et rsolue, qui faisait, comme on dit, danser l'_ouriadnik_
lui-mme au son de son flageolet; comment elle avait conseill  Marie
Ivanovna de m'crire une lettre, etc. De mon ct, je lui racontai en
peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient tromp.

Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
Pamphilovna; que Dieu dtourne ce nuage! Bien, Alexi Ivanitch! bien,
fin renard!

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
sourire sur son ple visage. Elle avait quitt son vtement de paysanne,
et venait habille comme de coutume, avec simplicit et biensance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
parole. Nous gardions tous deux le silence par plnitude de coeur. Nos
htes sentirent que nous avions autre chose  faire qu' causer avec
eux; ils nous quittrent. Nous restmes seuls. Marie ose raconta tout ce
qui lui tait arriv depuis la prise de la forteresse, me dpeignit
toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait
souffrir l'infme Chvabrine. Nous rappelmes notre heureux pass, en
versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets.
Il lui tait impossible de demeurer dans une forteresse soumise 
Pougatcheff et commande par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus
penser  me rfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce
moment toutes les calamits d'un sige. Marie n'avait plus un seul
parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre  la maison de
campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle
proposition. La mauvaise disposition qu'avait montre mon pre  son
gard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon pre
tiendrait  devoir et  honneur de recevoir chez lui la fille d'un
vtran mort pour sa patrie.

Chre Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
vnements tranges nous ont runis irrvocablement. Rien au monde ne
saurait plus nous sparer.

Marie Ivanovna m'coutait dans un silence digne, sans feinte timidit,
sans minauderies dplaces. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa
destine tait irrvocablement lie  la mienne; mais elle rpta
qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai
rien  rpliquer. Mon projet devint notre commune rsolution.

Une heure aprs, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le
griffonnage qui servait de signature  Pougatcheff, et m'annona que le
tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prt  se mettre en route.
Comment exprimer ce que je ressentais en prsence de cet homme, terrible
et cruel pour tous except pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire
l'entire vrit? Je sentais en ce moment une forte sympathie
m'entraner vers lui. Je dsirais vivement l'arracher  la horde de
bandits dont il tait le chef et sauver sa tte avant qu'il ft trop
tard. La prsence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de
nous m'empchrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur
tait plein.

Nous nous sparmes en amis. Pougatcheff aperut dans la foule Akoulina
Pamphilovna, et la menaa amicalement du doigt en clignant de l'oeil
d'une manire significative. Puis il s'assit dans sa _kibitka_, en
donnant l'ordre de retourner  Berd, et lorsque les chevaux prirent leur
lan, il se pencha hors de la voiture et me cria:

Adieu, Votre Seigneurie; peut-tre que nous nous reverrons encore.

En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
circonstances!

Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
disparut. Je regagnai la maison du pope, o tout se prparait pour notre
dpart. Notre petit bagage avait t mis dans le vieil quipage du
commandant. En un instant les chevaux furent attels. Marie alla dire un
dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrs derrire l'glise. Je
voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et
revint bientt aprs en versant des larmes silencieuses. Le pre Garasim
et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous
rangemes  trois dans l'intrieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et
moi, et Savliitch se jucha de nouveau sur le devant.

Adieu, Marie Ivanovna, notre chre colombe; adieu, Pitr Andritch,
notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et
que Dieu vous comble tous de bonheur!

Nous partmes. Derrire la fentre du commandant, j'aperus Chvabrine
qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je
ne voulus pas triompher lchement d'un ennemi humili, et dtournai les
yeux.

Enfin, nous franchmes la barrire principale, et quittmes pour
toujours la forteresse de Blogorsk.

[Illustration]




[Illustration]

XIII

L'ARRESTATION


Runi d'une faon si merveilleuse  la jeune fille qui me causait le
matin mme tant d'inquitude douloureuse, je ne pouvais croire  mon
bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'tait arriv n'tait qu'un
songe. Marie regardait d'un air pensif, tantt moi, tantt la route, et
ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous
gardions le silence; nos coeurs taient trop fatigus d'motions. Au bout
de deux heures, nous tions dj rendus dans la forteresse voisine, qui
appartenait aussi  Pougatcheff. Nous y changemes de chevaux.  voir la
clrit qu'on mettait  nous servir et le zle empress du Cosaque
barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperus que grce
au babil du postillon qui nous avait amens, on me prenait pour un
favori du matre.

Quand nous nous remmes en route, il commenait  faire sombre. Nous
nous approchmes d'une petite ville o, d'aprs le commandant barbu,
devait se trouver un fort dtachement qui tait en marche pour se runir
 l'usurpateur. Les sentinelles nous arrtrent, et au cri de: Qui
vive? notre postillon rpondit  haute voix:

Le compre du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.

Aussitt un dtachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux
jurements.

Sors, compre du diable, me dit un marchal des logis aux paisses
moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.

Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduist devant
l'autorit. En voyant un officier, les soldats cessrent leurs
imprcations, et le marchal des logis me conduisit chez le major.
Savliitch me suivait en grommelant:

En voil un, de compre du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. 
Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?

La _kibitka_ venait au pas derrire nous.

En cinq minutes, nous arrivmes  une maisonnette trs claire. Le
marchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa
capture. Il revint  l'instant mme et me dclara que Sa Haute
Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait
donn l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.

Qu'est-ce que cela veut dire? m'criai-je furieux; est-il devenu fou?

--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, rpondit le marchal des
logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonn de conduire Votre
Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie  Sa Haute Seigneurie,
Votre Seigneurie.

Je m'lanai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me
retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre o six officiers de
hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma
surprise, lorsqu'aprs l'avoir un moment envisag je reconnus en lui cet
Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dvalis dans l'htellerie
de Simbisrk!

Est-ce possible! m'criai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?

--Ah bah! Pitr Andritch! Par quel hasard? D'o viens-tu? Bonjour,
frre; ne veux-tu pas ponter une carte?

--Merci; fais-moi plutt donner un logement.

--Quel logement te faut-il? Reste chez moi.

--Je ne le puis, je ne suis pas seul.

--Eh bien, amne aussi ton camarade.

--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.

--Avec une dame! o l'as-tu pche, frre?

Aprs avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous
les autres se mirent  rire, et je demeurai tout confus.

Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien  faire; je te donnerai un
logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme
l'autre fois. Hol! garon, pourquoi n'amne-t-on pas la commre de
Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstine? Dis-lui qu'elle n'a rien
 craindre, que le monsieur qui l'appelle est trs bon, qu'il ne
l'offensera d'aucune manire, et en mme temps pousse-la ferme par les
paules.

--Que fais-tu l? dis-je  Zourine; de quelle commre de Pougatcheff
parles-tu? c'est la fille du dfunt capitaine Mironoff. Je l'ai dlivre
de sa captivit et je l'emmne maintenant  la maison de mon pre, o je
la laisserai.

--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout  l'heure? Au
nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?

--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais  prsent, je t'en supplie,
rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effraye.

Zourine fit  l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-mme dans
la rue pour s'excuser auprs de Marie du malentendu involontaire qu'il
avait commis, et donna l'ordre au marchal des logis de la conduire au
meilleur logement de la ville. Je restai  coucher chez lui.

Nous soupmes ensemble, et ds que je me trouvai seul avec Zourine, je
lui racontai toutes mes aventures. Il m'couta avec une grande
attention, et quand j'eus fini, hochant de la tte:

Tout cela est bien, frre, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est
pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnte officier, en bon
camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le
mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien  toi de t'embarrasser d'une
femme et de bercer des marmots? Crache l-dessus. coute-moi, spare-toi
de la fille du capitaine. J'ai nettoy et rendu sre la route de
Simbirsk; envoie-la demain  tes parents, et toi, reste dans mon
dtachement. Tu n'as que faire de retourner  Orenbourg. Si tu tombes
derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en
dptrer encore une fois. De cette faon, ton amoureuse folie se gurira
d'elle-mme, et tout se passera pour le mieux.

Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que
le devoir et l'honneur exigeaient ma prsence dans l'arme de
l'impratrice; je me dcidai donc  suivre en cela le conseil de
Zourine, c'est--dire  envoyer Marie chez mes parents, et  rester dans
sa troupe.

Savliitch se prsenta pour me dshabiller. Je lui annonai qu'il et 
se tenir prt  partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commena par
faire le rcalcitrant.

Que dis-tu l, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
servira, et que diront tes parents?

Connaissant l'obstination de mon menin, je rsolus de le flchir par ma
sincrit et mes caresses.

Mon ami Arkhip Savliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas
tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la
servant, tu me sers moi-mme, car je suis fermement dcid  l'pouser
ds que les circonstances me le permettront.

Savliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupfaction
inexprimable.

Se marier! rptait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton
pre? et ta mre, que pensera-t-elle?

--Ils consentiront sans nul doute, rpondis-je, ds qu'ils connatront
Marie Ivanovna. Je compte sur toi-mme. Mon pre et ma mre ont en toi
pleine confiance. Tu intercderas pour nous, n'est-ce pas?

Le vieillard fut touch.

 mon pre Pitr Andritch, me rpondit-il, quoique tu veuilles te
marier trop tt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce
serait pcher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce
que tu dsires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en
toute soumission  tes parents qu'une telle fiance n'a pas besoin de
dot.

Je remerciai Savliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans
mon agitation, je me remis  babiller. D'abord Zourine m'couta
volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis
enfin il rpondit  l'une de mes questions par un ronflement aigu, et
j'imitai son exemple.

Le lendemain, quand je communiquai mes plans  Marie, elle en reconnut
la justesse, et consentit  leur excution. Comme le dtachement de
Zourine devait quitter la ville le mme jour, et qu'il n'y avait plus
d'hsitation possible, je me sparai de Marie aprs l'avoir confie 
Savliitch, et lui avoir donn une lettre pour mes parents. Marie
Ivanovna me dit adieu tout plore; je ne pus rien lui rpondre, ne
voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon me devant les gens qui
m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut
m'gayer, j'esprais me distraire; nous passmes bruyamment la journe,
et le lendemain nous nous mmes en marche.

C'tait vers la fin du mois de fvrier. L'hiver, qui avait rendu les
manoeuvres difficiles, touchait  son terme, et nos gnraux
s'apprtaient  une campagne combine. Pougatcheff avait rassembl ses
troupes et se trouvait encore sous Orenbourg.  l'approche de nos
forces, les villages rvolts rentraient dans le devoir. Bientt le
prince Galitzine remporta une victoire complte sur Pougatcheff, qui
s'tait aventur prs de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur
dbloqua Orenbourg, et il semblait avoir port le coup de grce  la
rbellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait t dtach contre des
Bachkirs rvolts, qui se dispersrent avant que nous eussions pu les
apercevoir. Le printemps, qui fit dborder les rivires et coupa ainsi
les routes, nous surprit dans un petit village tatar, o nous nous
consolions de notre inaction par l'ide que cette petite guerre
d'escarmouches avec des brigands allait bientt se terminer.

Mais Pougatcheff n'avait pas t pris: il reparut bientt dans les
forges de la Sibrie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et recommena
ses brigandages. Nous apprmes bientt la destruction des forteresses de
Sibrie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de
l'usurpateur sur Moscou. Zourine reut l'ordre de passer la Volga.

Je ne m'arrterai pas au rcit des vnements de la guerre. Seulement je
dirai que les calamits furent portes au comble. Les gentilshommes se
cachaient dans les bois; l'autorit n'avait plus de force nulle part;
les chefs des dtachements isols punissaient ou faisaient grce sans
rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays tait mis 
feu et  sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une rvolte aussi
insense et aussi impitoyable!

Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint  fuir de
nouveau. Zourine reut, bientt aprs, la nouvelle de la prise du bandit
et l'ordre de s'arrter. La guerre tait finie. Il m'tait donc enfin
possible de retourner chez mes parents. L'ide de les embrasser et de
revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie.
Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les
paules: Attends, attends que tu sois mari; tu verras que tout ira au
diable.

Et cependant, je dois en convenir, un sentiment trange empoisonnait ma
joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes
innocentes et l'ide du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de
repos. Imla[62], Imla, me disais-je avec dpit, pourquoi ne t'es-tu
pas jet sur les baonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est
ce que tu avais de mieux  faire[63].

Cependant Zourine me donna un cong. Quelques jours plus tard, j'allais
me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprvu
vint me frapper.

Le jour de mon dpart, au moment o j'allais me mettre en route, Zourine
entra dans ma chambre, tenant un papier  la main et d'un air soucieux.
Je sentis une piqre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major
fit sortir mon domestique et m'annona qu'il avait  me parler.

Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquitude.

--Un petit dsagrment, rpondit-il en me tendant son papier. Lis ce que
je viens de recevoir.

C'tait un ordre secret adress  tous les chefs de dtachements d'avoir
 m'arrter partout o je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne
garde  Khasan devant la commission d'enqute cre pour instruire
contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.

Allons, dit Zourine, mon devoir est d'excuter l'ordre. Probablement
que le bruit de tes voyages faits dans l'intimit de Pougatcheff est
parvenu jusqu' l'autorit. J'espre bien que l'affaire n'aura pas de
mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te
laisse point abattre et pars  l'instant.

Ma conscience tait tranquille; mais l'ide que notre runion tait
recule pour quelques mois encore me serrait le coeur. Aprs avoir reu
les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma _tlga_[64], deux
hussards s'assirent  mes cts, le sabre nu, et nous prmes la route de
Khasan.

[Illustration]




[Illustration]

XIV

LE JUGEMENT


Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne ft mon loignement
sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisment me disculper, car,
non seulement on ne nous avait pas dfendu de faire des sorties contre
l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales
avec Pougatcheff semblaient tre prouves par une foule de tmoins et
devaient paratre au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais
aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes
rponses. Je me dcidai  dclarer devant les juges la vrit toute pure
et tout entire, bien convaincu que c'tait  la fois le moyen le plus
simple et le plus sr de me justifier.

J'arrivai  Khasan, malheureuse ville que je trouvai dvaste et presque
rduite en cendres. Le long des rues,  la place des maisons, se
voyaient des amas de matires calcines et des murailles sans fentres
ni toitures. Voil la trace que Pougatcheff y avait laisse. On m'amena
 la forteresse, qui tait reste intacte, et les hussards mes gardiens
me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler
un marchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant  froid.
De l, on me conduisit dans le btiment de la prison, o je restai seul
dans un troit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une
petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil dbut ne prsageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon
courage ni l'esprance. J'eus recours  la consolation de tous ceux qui
souffrent, et, aprs avoir got pour la premire fois la douceur d'une
prire lance d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis
paisiblement, sans penser  ce qui adviendrait de moi.

Le lendemain, le gelier vint m'veiller en m'annonant que la
commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, 
travers une cour,  la demeure du commandant, s'arrtrent dans
l'antichambre et me laissrent gagner seul les appartements intrieurs.

J'entrai dans un salon assez vaste. Derrire la table, couverte de
papiers, se tenaient deux personnages, un gnral avanc en ge, d'un
aspect froid et svre, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus
une trentaine d'annes, d'un extrieur agrable et dgag; prs de la
fentre, devant une autre table, tait assis un secrtaire, la plume sur
l'oreille et courb sur le papier, prt  inscrire mes dpositions.

L'interrogatoire commena. On me demanda mon nom et mon tat. Le gnral
s'informa si je n'tais pas le fils d'Andr Ptrovitch Grineff, et, sur
ma rponse affirmative, il s'cria svrement:

C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement
indigne de lui!

Je rpondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui
pesaient sur moi, j'esprais les dissiper sans peine par un aveu sincre
de la vrit. Mon assurance lui dplut.

Tu es un hardi compre, me dit-il en fronant le sourcil; mais nous en
avons vu bien d'autres.

Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et  quelle poque
j'tais entr au service de Pougatcheff, et  quelles sortes d'affaires
il m'avait employ.

Je rpondis avec indignation qu'tant officier et gentilhomme, je
n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait
charg d'aucune sorte d'affaires.

Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le
gentilhomme ait t seul graci par l'usurpateur, pendant que tous ses
camarades taient lchement assassins? Comment s'est-il fait que le
mme officier et gentilhomme ait pu vivre en fte et amicalement avec
les rebelles, et recevoir du sclrat en chef des cadeaux consistant en
une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'o provient une si trange
intimit? et sur quoi peut-elle tre fonde, si ce n'est sur la
trahison, ou tout au moins sur une lchet criminelle et impardonnable?

Les paroles de l'officier aux gardes me blessrent profondment, et je
commenai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'tait
faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un
ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grce  la prise de la
forteresse de Blogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accept de
l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais j'avais dfendu la
forteresse de Blogorsk contre le sclrat jusqu' la dernire
extrmit. Enfin, j'invoquai le nom de mon gnral, qui pouvait
tmoigner de mon zle pendant le sige dsastreux d'Orenbourg.

Le svre vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit 
lire  haute voix:

En rponse  la question de Votre Excellence, sur le compte de
l'enseigne Grineff, qui se serait ml aux troubles et serait entr en
relations avec le brigand, relations rprouves par la loi du service et
contraires  tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de dclarer
que ledit enseigne Grineff s'est trouv au service  Orenbourg, depuis
le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 fvrier de la prsente anne, jour
auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus
reprsent. Cependant, on a ou dire aux dserteurs ennemis qu'il
s'tait rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagn  la
forteresse de Blogorsk, o il avait t prcdemment en garnison. D'un
autre ct, par rapport  sa conduite, je puis...

Ici le gnral interrompit sa lecture, et me dit avec duret:

Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?

J'allais continuer comme j'avais commenc et rvler ma liaison avec
Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un
dgot invincible  faire une telle dclaration. Il me vint  l'esprit
que, si je la nommais, la commission la ferait comparatre; et l'ide
d'exposer son nom  tous les propos scandaleux des sclrats interrogs,
et de la mettre elle-mme en leur prsence, cette horrible ide me
frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient couter mes rponses avec une certaine
bienveillance, furent de nouveau prvenus contre moi par la vue de mon
trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confront avec le
principal dnonciateur. Le gnral ordonna d'appeler le _coquin d'hier_.
Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon
accusateur. Quelques moments aprs, on entendit rsonner des fers, et
entra... Chvabrine. Je fus frapp du changement qui s'tait opr en
lui. Il tait ple et maigre. Ses cheveux, nagure noirs comme du jais,
commenaient  grisonner. Sa longue barbe tait en dsordre. Il rpta
toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'aprs lui,
j'avais t envoy par Pougatcheff en espion  Orenbourg; je sortais
tous les jours jusqu' la ligne des tirailleurs pour transmettre des
nouvelles crites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'tais
dcidment pass du ct de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse
en forteresse, et tchant, par tous les moyens, de nuire  mes complices
de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter
des largesses du rebelle. Je l'coutai jusqu'au bout en silence, et me
rjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononc le nom de Marie.
Est-ce parce que son amour-propre souffrait  la pense de celle qui
l'avait ddaigneusement repouss, ou bien est-ce que dans son coeur
brlait encore une tincelle du sentiment qui me faisait taire moi-mme?
Quoi que ce ft, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la
fille du commandant de Blogorsk. J'en fus encore mieux confirm dans la
rsolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandrent ce que
j'avais  rpondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai  dire
que je m'en tenais  ma dclaration premire, et que je n'avais rien 
ajouter  ma justification. Le gnral ordonna que nous fussions
emmens; nous sortmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne
lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva
ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la
prison, et depuis lors je n'eus plus  subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas tmoin de tout ce qui me reste  apprendre au lecteur;
mais j'en ai entendu si souvent le rcit, que les plus petites
particularits en sont restes graves dans ma mmoire, et qu'il me
semble que j'y ai moi-mme assist.

Marie fut reue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur tait
offerte de donner asile  une pauvre orpheline, ils voyaient une grce
de Dieu. Bientt ils s'attachrent sincrement  elle, car on ne pouvait
la connatre sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie mme 
mon pre, et ma mre ne rvait plus que l'union de son Ptroucha  la
fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d'pouvante toute ma famille.
Cependant, Marie avait racont si navement  mes parents l'origine de
mon trange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en
taient pas inquits, mais que cela les avait fait rire de bon coeur.
Mon pre ne voulait pas croire que je pusse tre ml dans une rvolte
infme dont l'objet tait le renversement du trne et l'extermination de
la race des gentilshommes. Il fit subir  Savliitch un svre
interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son matre avait t
l'hte de Pougatcheff, et que le sclrat, certes, s'tait montr
gnreux  son gard. Mais en mme temps il affirma, sous un serment
solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les
vieux parents se calmrent un peu et attendirent avec impatience de
meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle tait trs agite, et ne se
taisait que par modestie et par prudence.

Plusieurs semaines se passrent ainsi. Tout  coup mon pre reoit de
Ptersbourg une lettre de notre parent le prince B... Aprs les premiers
compliments d'usage, il lui annonait que les soupons qui s'taient
levs sur ma participation aux complots des rebelles ne s'taient
trouvs que trop fonds, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait d
m'atteindre, mais que l'impratrice, par considration pour les loyaux
services et les cheveux blancs de mon pre, avait daign faire grce 
un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant,
elle avait ordonn qu'il ft envoy au fond de la Sibrie pour y subir
un exil perptuel.

Ce coup imprvu faillit tuer mon pre. Il perdit sa fermet habituelle,
et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amres. Comment!
ne cessait-il de rpter tout hors de lui-mme, comment! mon fils a
particip aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'o ai-je vcu?
L'impratrice lui fait grce de la vie; mais est-ce plus facile 
supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aeul
a pri sur l'chafaud pour la dfense de ce qu'il vnrait dans le
sanctuaire de sa conscience[65], mon pre a t frapp avec les martyrs
Volynski et Khouchtchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son
serment, qu'il s'unisse  des bandits,  des sclrats,  des esclaves
rvolts,... honte, honte ternelle  notre race! Effraye de son
dsespoir, ma mre n'osait pas pleurer en sa prsence et s'efforait de
lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de
l'opinion; mais mon pre tait inconsolable.

Marie se dsolait plus que personne. Bien persuade que j'aurais pu me
justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait
garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle
cachait  tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au
moyen de me sauver.

Un soir, assis sur son sofa, mon pre feuilletait le _Calendrier de la
cour_; mais ses ides taient bien loin de l, et la lecture de ce livre
ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une
vieille marche. Ma mre tricotait en silence, et ses larmes tombaient de
temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la mme
chambre, dclara tout  coup  mes parents qu'elle tait force de
partir pour Ptersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les
moyens. Ma mre se montra trs afflige de cette rsolution.

Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller  Ptersbourg? Toi aussi, tu veux
donc nous abandonner? Marie rpondit que son sort dpendait de ce
voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprs des gens en
faveur, comme fille d'un homme qui avait pri victime de sa fidlit.

Mon pre baissa la tte. Chaque parole qui lui rappelait le crime
suppos de son fils lui semblait un reproche poignant.

Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
obstacle  ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnte homme, et
non pas un tratre tach d'infamie!

Il se leva et quitta la chambre.

Reste seule avec ma mre, Marie lui confia une partie de ses projets:
ma mre, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une
heureuse russite. Peu de jours aprs, Marie partit avec Palachka et le
fidle Savliitch, qui, forcment spar de moi, se consolait en pensant
qu'il tait au service de ma fiance.

Marie arriva heureusement jusqu' Sofia, et, apprenant que la cour
habitait en ce moment le palais d't de Tsarsko-Slo, elle rsolut de
s'y arrter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet
derrire une cloison. La femme du matre de poste vint aussitt babiller
avec elle, lui annona pompeusement qu'elle tait la nice d'un
chauffeur de poles attach  la cour, et l'initia  tous les mystres
du palais. Elle lui dit  quelle heure l'impratrice se levait, prenait
le caf, allait  la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient
alors auprs de sa personne: ce qu'elle avait daign dire la veille 
table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna
Vlassievna[67] semblait une page arrache aux mmoires du temps, et
serait trs prcieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'coutait avec
grande attention. Elles allrent ensemble au jardin imprial, o Anna
Vlassievna raconta  Marie l'histoire de chaque alle et de chaque petit
pont. Toutes les deux regagnrent ensuite la maison, enchantes l'une de
l'autre.

Le lendemain, de trs bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le
jardin imprial. La matine tait superbe. Le soleil dorait de ses
rayons les cimes des tilleuls qu'avait dj jaunis la frache haleine de
l'automne. Le large lac tincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de
s'veiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna
se rendit au bord d'une charmante prairie o l'on venait d'riger un
monument en l'honneur des rcentes victoires du comte Roumiantzeff[68].
Tout  coup un petit chien de race anglaise courut  sa rencontre en
aboyant. Marie s'arrta effraye. En ce moment rsonna une agrable voix
de femme.

N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.

Marie aperut une dame assise sur un petit banc champtre vis--vis du
monument, et alla s'asseoir elle-mme  l'autre bout du sige. La dame
l'examinait avec attention, et, de son ct, aprs lui avoir jet un
regard  la drobe, Marie put la voir  son aise. Elle tait en
peignoir blanc du matin, en bonnet lger et en petit mantelet. Cette
dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en
couleur, exprimait le calme et une gravit tempre par le doux regard
de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la premire le
silence:

Vous n'tes sans doute pas d'ici? dit-elle.

--Il est vrai, madame; je suis arrive hier de la province.

--Vous tes arrive avec vos parents?

--Non, madame, seule.

--Seule! mais vous tes bien jeune pour voyager seule.

--Je n'ai ni pre ni mre.

--Vous tes ici pour affaires?

--Oui, madame; je suis venue prsenter une supplique  l'impratrice.

--Vous tes orpheline; probablement vous avez  vous plaindre d'une
injustice ou d'une offense?

--Non, madame; je suis venue demander grce et non justice.

--Permettez-moi une question: qui tes-vous?

--Je suis la fille du capitaine Mironoff.

--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de
la province d'Orenbourg?

--Oui; madame.

La dame parut mue.

Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me
mler de vos affaires. Mais je vais  la cour; expliquez-moi l'objet de
votre demande; peut-tre me sera-t-il possible de vous aider.

Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit
dans sa poche un papier pli; elle le prsenta  sa protectrice inconnue
qui le parcourut  voix basse.

Elle commena par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses
mouvements, fut effraye de l'expression svre de ce visage si calme et
si gracieux un moment auparavant.

Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glac. L'impratrice ne
peut lui accorder le pardon. Il a pass  l'usurpateur, non comme un
ignorant crdule, mais comme un vaurien dprav et dangereux.

--Ce n'est pas vrai! s'cria Marie.

--Comment! ce n'est pas vrai? rpliqua la dame qui rougit jusqu'aux
yeux.

--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je
vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est expos  tous les
malheurs qui l'ont frapp. Et s'il ne s'est pas disculp devant la
justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mle  cette
affaire.

Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait dj.

La dame l'coutait avec une attention profonde.

O vous tes-vous loge? demanda-t-elle quand la jeune fille eut
termin son rcit. Et en apprenant que c'tait chez Anna Vlassievna,
elle ajouta avec un sourire:

Ah! je sais. Adieu; ne parlez  personne de notre rencontre. J'espre
que vous n'attendrez pas longtemps la rponse  votre lettre.

 ces mots elle se leva et s'loigna par une alle couverte. Marie
Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante esprance.

Son htesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle,
pendant l'automne,  la sant d'une jeune fille. Elle apporta le
_samovar_, et, devant, une tasse de th, elle allait reprendre ses
interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armorie s'arrta
devant le perron. Un laquais  la livre impriale entra dans la
chambre, annonant que l'impratrice daignait mander en sa prsence la
fille du capitaine Mironoff.

Anna Vlassievna fut toute bouleverse par cette nouvelle.

Ah! mon Dieu, s'cria-t-elle, l'impratrice vous demande  la cour.
Comment donc a-t-elle su votre arrive? et comment vous prsenterez-vous
 l'impratrice, ma petite mre? Je crois que vous ne savez mme pas
marcher  la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne
faudrait-il pas envoyer chercher la fripire, pour qu'elle vous prtt
sa robe jaune  falbalas?

Mais le laquais dclara que l'impratrice voulait que Marie Ivanovna
vnt seule et dans le costume o on la trouverait. Il n'y avait qu'
obir, et Marie Ivanovna partit.

Elle pressentait que notre destine allait s'accomplir; son coeur battait
avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrta devant
le palais, et Marie, aprs avoir travers une longue suite
d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir
de l'impratrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine,
ouvrirent respectueusement passage  la jeune fille. L'impratrice, dans
laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:

Je suis enchante de pouvoir exaucer votre prire. J'ai fait tout
rgler, convaincue de l'innocence de votre fianc. Voil une lettre que
vous remettrez  votre futur beau-pre.

Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impratrice, qui la releva
et la baisa sur le front.

Je sais, dit-elle, que vous n'tes pas riche, mais j'ai une dette 
acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur
votre avenir.

Aprs avoir combl de caresses la pauvre orpheline, l'impratrice la
congdia, et Marie repartit le mme jour pour la campagne de mon pre,
sans avoir eu seulement la curiosit de jeter un regard sur Ptersbourg.

Ici se terminent les mmoires de Pitr Andritch Grineff; mais on sait,
par des traditions de famille, qu'il fut dlivr de sa captivit vers la
fin de l'anne 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que
celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec
la tte qui, un instant plus tard, fut montre au peuple, inanime et
sanglante. Bientt aprs, Pitr Andritch devint l'poux de Marie
Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk.
Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre
autographe de Catherine II, encadre sous une glace. Elle est adresse
au pre de Pitr Andritch, et contient, avec la justification de son
fils, des loges donns  l'intelligence et au bon coeur de la fille du
capitaine.

[Illustration]




NOTES


[1: Clbre gnral de Pierre le Grand et de l'impratrice Anne.]

[2: Qui veut dire matre, pdagogue. Les instituteurs trangers l'ont
adopt pour nommer leur profession.]

[3: Ce mot signifie _qui n'a pas encore sa croissance_. On appelle ainsi
les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.]

[4: Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique
est insparable du prnom, et bien plus usit que le nom de famille.]

[5: Diminutif de Pitr, Pierre.]

[6: Anastasie, fille de Garasim.]

[7: Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie
d'Europe, et qui s'tend mme en Asie.]

[8: Pelisse courte n'atteignant pas le genou.]

[9: Jean, fils de Jean.]

[10: Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent,
quatre francs de notre monnaie.]

[11: Pierre, fils d'Andr]

[12: Espce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.]

[13: Ouragan de neige.]

[14: Tapis fait de la seconde corce du tilleul et qui couvre la capote
d'une _kibitka_.]

[15: Parrain du mariage.]

[16: Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.]

[17: Fleuve qui se jette dans l'Oural.]

[18: Bouilloire  th.]

[19: Cafetan court.]

[20: Les paysans russes portent la hache passe dans la ceinture ou
derrire le dos.]

[21: Lit ordinaire des paysans russes.]

[22: Allusion aux rcompenses faites par les anciens tsars  leurs
boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.]

[23: Maisons de paysans.]

[24: Grossires gravures enlumines.]

[25: Jean, fils de Kouzma.]

[26: Formule de politesse affable.]

[27: Officier subalterne de Cosaques.]

[28: Alexis, fils de Jean.]

[29: Basile (au fminin), fille d'Igor.]

[30: Jean, fils d'Ignace.]

[31: Diminutif de Maria.]

[32: Soupe russe faite de viande et de lgumes.]

[33: En russe, on dit tant d'mes pour tant de paysans.]

[34: Pote clbre alors, oubli depuis.]

[35: Ils sont crits dans le style surann de l'poque.]

[36: Pote ridicule, dont Catherine II s'est moque jusque dans son
_Rglement de l'ermitage_.]

[37: Manire mprisante d'crire le nom patronymique.]

[38: Formule de consentement.]

[39: Environ trois pouces.]

[40: De Catherine II.]

[41: Jurement tatar.]

[42: Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie pouvantail.]

[43: Robe pare; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts
dans leurs plus riches habits.]

[44: Ceintures que portent tous les paysans russes.]

[45: Pierre III.]

[46: Petite armoire plate et vitre o l'on enferme les saintes images,
et qui forme un autel domestique.]

[47: Chef militaire chez les Cosaques.]

[48:  vapeur.]

[49: Pice de cinq kopeks en cuivre.]

[50: Le premier des faux Dmtrius.]

[51: Allusion aux anciennes formules des suppliques adresses au tsar:
Je frappe la terre du front, et je prsente ma supplique  tes yeux
lucides....]

[52: Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a t
abolie par l'empereur Alexandre.]

[53: Blanc-bec.]

[54: Il y a galement dans le russe un mot forg avec le verbe
suborner.]

[55: Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.]

[56: Nom d'un clbre bandit du sicle prcdent, qui a lutt longtemps
contre les troupes impriales.]

[57: Pour la torture.]

[58: Lgre escarmouche o l'avantage tait rest  Pougatcheff.]

[59: Nom donn  Frdric le Grand par les soldats russes.]

[60: Titre d'un officier suprieur.]

[61: Nom gnral des tablissements mtallurgiques de l'Oural.]

[62: Diminutif de Imliane.]

[63: Aprs s'tre avanc jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait
peut-tre enlev si son audace n'et faibli au dernier moment,
Pougatcheff, battu, avait t livr par ses compagnons pour cent mille
roubles. Enferm dans une cage de fer et conduit  Moscou, il fut
excut en 1775.]

[64: Petit chariot d't.]

[65: Un aeul de Pouschkine fut condamn  mort par Pierre le Grand.]

[66: Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impratrice Anne; ils
furent tous deux supplicis avec barbarie.]

[67: Anne, fille de Blaise.]

[68: Roumiantzeff, vainqueur des Turcs  Larga et  Kagoul, en 1772.]











End of the Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by 
Aleksandr Sergeevich Pushkin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***

***** This file should be named 30638-8.txt or 30638-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/0/6/3/30638/

Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rnald Lvesque
and the Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
