Project Gutenberg's Les Rois Frres de Napolon Ier, by Baron Du Casse

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Title: Les Rois Frres de Napolon Ier
       Documents indits relatifs au premier Empire

Author: Baron Du Casse

Release Date: December 4, 2009 [EBook #30604]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROIS FRRES DE NAPOLON IER ***




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corriges. Les diffrentes orthographes n'ont pas t standardises,
de mme pour les noms propres et les noms de villes.]




LES ROIS

FRRES DE NAPOLON Ier


DOCUMENTS INDITS

RELATIFS AU PREMIER EMPIRE


PUBLIS PAR

LE BARON DU CASSE




PARIS

LIBRAIRIE GERMER BAILLIRE et Cie

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Au coin de la rue Hautefeuille


1883

_Tous droits rservs._




OUVRAGES DU MME AUTEUR:


_Mmoires du roi Joseph_, 10 vol. in-8 avec album de 20 batailles
graves. Perrotin, diteur.

_Histoire des ngociations relatives aux traits de Mortefontaine,
de Lunville et d'Amiens_, 3 vol. in-8. Dentu.

_Mmoires du prince Eugne_, 10 vol. in-8. Michel Lvy.

_Vandamme et sa correspondance_, 2 vol. in-8.

_Arrighi de Casa Nova, duc de Padoue_, 2 vol. in-8.

_Prcis des oprations de l'arme de Lyon en 1814_, 1 vol. in-8.

_Prcis des oprations de la guerre d'Orient en 1854_, 1 vol. in-8.

_Oprations en Silsie, 1806 et 1807_, 2 vol. in-8 avec atlas.

_Mmoires pour l'histoire de la campagne de 1812_, 1 vol. in-8.

_Histoire anecdotique du coup d'tat_, 1 vol. in-8.

_Souvenirs d'un officier du 2e zouaves_ (attribu  tort au gnral
Cler), 1 vol. in-12.

_Le duc de Raguse devant l'histoire_, 1 vol. in-8.

_Les erreurs militaires de M. de Lamartine_, 1 vol. in-8.

_Histoire anecdotique de l'empereur Napolon Ier _, 1 vol. in-12.

_Histoire anecdotique de l'ancien thtre_, 2 vol. in-8.


ROMANS:


_Rambures_, 1 vol. in-8.

_Du soir au matin_, 1 vol. in-8.

_Quatorze de dames_, 1 vol. in-12.

_Les suites d'une partie d'cart_, 1 vol. in-12.

_Le conscrit de l'an VIII_, 1 vol. in-12.

_Le marquis de Porzaval_, 1 vol. in-12.

_M. Putau_, 1 vol. in-12.

_Les varits militaires_, 1 vol. in-18.

_Les origines_, 1 vol. in-18.--Etc., etc., etc.

Sous presse: _Le Panthon flchois._




PRFACE


Dans les premires annes du second empire, commena  paratre  la
librairie Perrotin un ouvrage en dix volumes qui fit sensation dans
le monde littraire et politique, les _Mmoires du roi Joseph_, qui
donnaient sur l'empereur Napolon Ier, sur son rgne et sur
l'histoire de cette grande poque des aperus entirement nouveaux.
Des documents importants et irrcusables corroborant les faits se
trouvaient en grand nombre dans ces dix volumes, et, malgr le
succs de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ de M. Thiers, les
_Mmoires du roi Joseph_ furent accueillis avec une haute faveur
dans les rgions leves et savantes.

Peu de temps aprs l'entire publication de cet ouvrage, en parut un
autre du mme auteur et du mme genre, _Mmoires et correspondance
du prince Eugne_, galement en dix volumes.

Ces deux publications historiques capitales, faites avec
impartialit, donnrent la pense au gouvernement imprial de runir
en un magnifique ouvrage toutes les lettres crites ou dictes par
Napolon Ier, et de livrer  la publicit un admirable monument
d'histoire moderne. Malheureusement, le nombre considrable des
lettres et des documents collectionns dans les archives du
gouvernement et dans les archives des particuliers fit rejeter
l'ide de joindre  ces lettres de l'empereur les rponses et des
notes explicatives.

Immdiatement aprs la mort du dernier des frres de Napolon Ier,
en 1860, parut galement un ouvrage en sept volumes intitul:
_Mmoires du roi Jrme._

On serait en droit de penser que la collection de ces quatre grandes
publications est de nature  donner l'ide la plus complte de tous
les faits historiques qui s'accomplirent sous le premier empire, et
qu'ils mettent entirement  jour la politique du grand empereur. Il
n'en est cependant pas rellement ainsi.

Il faut du temps pour dbarrasser l'histoire de ses langes.

Tel document publiable  une poque loigne aurait eu des
inconvnients  tre publi  une poque plus rapproche. Mais ce
qui ne pouvait voir le jour il y a quelques annes peut paratre
aujourd'hui.

Tout n'a donc pas t insr dans les quatre ouvrages publis sous
le deuxime empire. Nous pouvons affirmer nanmoins que rien n'a t
chang dans les documents qui se trouvent aux Mmoires _Joseph_ et
_Eugne_, et que l'auteur s'est born  supprimer quelques phrases
et  les remplacer par des points; qu'un certain nombre des lettres
de Napolon Ier a t supprim dans la correspondance de l'empereur,
principalement celles crites au roi Louis, pre de Napolon III.
Quant aux _Mmoires du roi Jrme_ publis sous la direction de son
fils, le prince Napolon, et sans nom d'auteur, nous croyons savoir
que cet ouvrage est loin d'avoir la moindre prtention  la vrit
historique.

Rcemment, un volume intitul: _Napolon et le roi Louis_ a paru. Il
renferme la collection presque complte des lettres de l'empereur au
troisime de ses frres.

Ces ouvrages, qui ont une grande valeur historique, ne font pour
ainsi dire qu'effleurer plusieurs des grands faits du premier
empire. Ainsi, dans l'histoire du rgne du roi Louis, les dmarches
faites pour changer en royaut la rpublique batave, les
ngociations entreprises pour mener  bien la mission de M. de
Labouchre  Londres, sont  peine indiques. Cela vient de ce que
l'empereur traait ses intentions  ses agents,  ses ministres, 
ses frres  grands traits, laissant souvent  ces derniers le soin
des moyens  prendre pour l'excution de sa volont.

Nous avons eu la pense de recourir  la correspondance diplomatique
de cette poque pour complter, autant que possible, l'histoire des
frres de Napolon Ier qui est aussi l'histoire de la plupart des
tats de l'Europe. En outre, nous joindrons  ces documents un grand
nombre des lettres ou portions de lettres omises  dessein dans les
ouvrages publis sous le second empire, puis des pices curieuses
relatives  ces souverains et compltement inconnues.

Cet ouvrage, sorte de complment de ceux qui dj ont paru, et
intitul: _Les rois frres de Napolon_, comprend un grand nombre de
documents indits relatifs au premier empire.




LES FRRES

DE NAPOLON Ier




I.

LE ROI JOSEPH

(1797-1808).


Jusqu'au jour o la politique et la raison d'tat vinrent se mettre
en travers de ses affections naturelles, l'empereur Napolon Ier se
montra un frre dvou, principalement avec Joseph son an, qui, 
la mort de leur pre, Charles Bonaparte, tait devenu le chef de la
famille. N en janvier 1768, Joseph avait dix-huit mois de plus que
son second frre Napolon, n lui-mme en aot 1769. Lors de la
perte qu'ils firent de leur pre, l'un avait donc 17 ans, l'autre 15
ans et demi.

Jet de bonne heure au milieu des affaires publiques, devenu un
personnage politique important,  l'ge o l'on sort  peine de
l'adolescence, un gnral renomm  l'ge o l'on ceint  peine une
pe, Napolon, de fait le chef de sa famille, voulut associer ses
frres  sa grandeur. Une fois  la tte du gouvernement, il les
porta aux premires charges de l'tat; empereur, il voulut pour eux
des trnes, et, pour les y asseoir, pronona la dchance des
anciennes familles royales de l'Europe. Mais si l'ambition dominait
tout chez ce grand capitaine, chez ce puissant gnie, ses frres
n'avaient pas le mme amour des grandeurs. Deux d'entre eux, Joseph
et Louis, esprits modrs et clairs, n'acceptrent des couronnes
qu'aprs beaucoup d'hsitation, bien plus pour cder aux exigences
de leur frre, devenu le matre du monde, que pour obir  leurs
propres instincts. L'un d'eux, Lucien, se montra toujours rebelle 
cet gard aux volonts de Napolon. Il entendait vivre  sa guise,
sans se plier aux vues de l'empereur. Enfin, le quatrime, Jrme,
lger de caractre, ami du plaisir, acceptait volontiers la tutelle
fraternelle,  la condition de pouvoir puiser sans cesse dans le
trsor imprial.

Nous allons exposer les relations de Napolon avec ses frres 
diffrentes poques de leur carrire, en rtablissant certaines
parties de leur correspondance omises  dessein dans les ouvrages
publis jusqu' ce jour.

Commenons par Joseph, l'an des Bonaparte, successivement roi de
Naples et d'Espagne.

Nous croyons inutile de parler des premires annes de Joseph
Bonaparte. Nous allons le prendre au moment o il commena  entrer
dans la vie politique et  jouer un rle dans la diplomatie.

 la suite de sa brillante campagne de 1796 en Italie, le gnral
Bonaparte, dj tout-puissant, fit nommer Joseph ambassadeur dans
les tats romains. Celui-ci se rendit  Rome  la fin de 1797.
Conformment aux instructions de son frre et du Directoire, il fit
tous ses efforts pour maintenir l'harmonie entre le gouvernement
pontifical et la France. Il n'y put russir. Les relations entre les
deux tats s'envenimrent par la nomination d'un gnral autrichien
(Provera), trois fois prisonnier de l'arme de Bonaparte, comme
commandant de la troupe pontificale. Les justes plaintes de Joseph 
cette occasion enhardirent d'une autre part les rvolutionnaires
romains, qui se figurrent que nous ne pouvions faire autrement que
de les soutenir dans leurs tentatives pour renverser le gouvernement
pontifical. Cet tat de choses amena l'chauffoure du 7 dcembre,
qui cota la vie au jeune et brillant gnral Duphot, et ncessita
le dpart de Rome du ministre de la lgation de France. Joseph,
pendant son sjour dans la ville ternelle, changea avec son frre
une correspondance intressante; nous connaissons les lettres de
Napolon par le recueil officiel publi sous le second empire; les
dpches de Joseph, au contraire, n'ont t imprimes ni dans les
_Mmoires du roi Joseph_ ni ailleurs; nous choisissons les plus
curieuses pour les donner ici.


I.

                          Rome, 24 fructidor an V (10 septembre 1797).

  JOSEPH AU GNRAL EN CHEF BONAPARTE.

  J'ai reu, citoyen gnral, la lettre  laquelle taient jointes
  plusieurs pices relatives  l'arrestation de MM. Angeloni,
  Bouchard, Oscarelli[1], Vivaldi, etc. Les informations que j'ai
  prises sur eux, depuis que je suis  Rome, sont conformes  l'ide
  qu'on en donne dans les lettres qui vous ont t envoyes par le
  citoyen Monge; ils ont manifest le dsir et le projet de changer le
  gouvernement romain. S'ils ont senti et pens comme les Brutus et
  les grands hommes de l'antiquit, ils ont parl comme des femmes et
  agi comme des enfants; le gouvernement les a fait arrter. Comme ils
  n'avaient point de plan dtermin, on n'a rien trouv chez eux qui
  pt les accuser; mais on en avait trouv cinquante runis  la villa
  Mdicis; mais la ville entire connaissait les projets dont ils se
  vantaient sans avoir aucun moyen de les mettre  excution.

         [Note 1: Trois conspirateurs que le gnral Bonaparte voulait
         que l'on surveillt, tout en empchant le gouvernement du
         pape de les molester.]

  Quelques-uns d'entre eux, et prcisment ceux qui, par leurs
  talents, paraissent tre les chefs, taient munis de certificats
  honorables de la commission des Arts[2]; mais ces certificats et la
  liaison qu'ils ont eue avec les commissaires franais, loin d'tre
  cause de leur arrestation, l'ont suspendue durant quelques instants,
  et l'on n'a procd contre eux qu'aprs que le citoyen Cacault eut
  dclar que les certificats des commissaires prouvaient pour le
  pass et non pour l'avenir; qu'ils ne pouvaient d'aucune manire
  tre regards comme des actes de garantie pour des faits ignors et
  absolument trangers aux commissaires et  tout autre individu
  franais.

         [Note 2: Il y avait  Rome une commission des arts prside
         par Monge et qui,  l'exception de son prsident, se montrait
         un peu encline  favoriser les projets des ennemis du
         gouvernement pontifical.]

  Depuis cet vnement, on est convaincu dans Rome que les Franais
  n'ont aucun rapport avec ce qui s'est pass, et aucun d'eux n'a
  prouv le moindre dsagrment qui puisse le faire croire.

  Cependant, j'ai voulu pressentir quelles taient les intentions du
  gouvernement sur les individus arrts, et surtout sur ceux auxquels
  vous croyez devoir prendre un certain intrt: le secrtaire
  d'tat[3] m'a assur que Corroux et son frre n'ont point t
  arrts; que le juif Ascarelli venait d'tre mis en libert; qu'il
  croyait que Vivaldi allait l'tre bientt; que, quant  Angeloni et
  Bouchard, qui sont les plus compromis, avant la sentence dfinitive
  je serais inform de l'tat du procs, et que le gouvernement se
  prterait  ce que les Franais paratront dsirer.

         [Note 3: C'tait alors le cardinal Doria, hostile  la
         France.]

  Je ne pense pas que le systme de sang ou d'extrme rigueur qui a
  prvalu dans quelques tats voisins prenne ici; il y a bien quelques
  prtres influents du caractre des perscuteurs des Albigeois, mais
  ils n'osent pas encore se livrer  l'ardeur de la perscution. Le
  secrtaire d'tat, homme doux et honnte, les surveille. Tant qu'il
  pourra quelque chose, je ne crains pas les scnes de sang; mais il
  n'a pas, je pense, tout le crdit qu'il mrite.

  Il est inutile que j'entre dans plus de dtails: il suffit que je
  vous assure que je ne perdrai pas de vue le sort des personnes
  arrtes.


II.

                        Rome, 3 vendmiaire an VI (24 septembre 1797).

  JOSEPH BONAPARTE, AMBASSADEUR DE LA RPUBLIQUE, AU GNRAL EN CHEF
  BONAPARTE.

  Hier au soir, le pape[4] a t indispos; on esprait cependant
  qu'il serait en tat d'aller aujourd'hui, jour de dimanche, 
  Saint-Pierre; mais la fivre l'a saisi avec des attaques
  d'apoplexie; il a reu le viatique  trois heures aprs midi. Il est
  dans ce moment dans un tat presque dsespr, et l'on craint qu'il
  ne rsiste pas au redoublement de demain.

         [Note 4: Pie VI.]

  Cet vnement peut en faire natre plusieurs d'une nature bien
  diffrente, selon les impulsions que l'on donnera  l'opinion et aux
  affaires de cette ville.

  Vous connaissez, citoyen gnral, les instructions qui m'ont t
  donnes par le Directoire; mais sa situation, celle de la France et
  de l'Italie ne sont plus les mmes.

  Si les rpublicains qui existent  Rome, et dont quelques-uns sont
  encore arrts, s'branlent pour tenter un mouvement qui les
  conduise  la libert, il est  craindre que Naples ne profite d'un
  instant d'oscillation pour faire enfin un mouvement rel et pousser
  ses troupes jusqu' Rome. Dans ce cas, nul doute que le succs ne
  ft pour les partisans de la coalition dans Rome.

  Naples ne tentera jamais ce mouvement s'il craint d'tre prvenu par
  les troupes franaises. Il serait donc  dsirer que vous puissiez
  faire filer des forces du ct d'Ancne. Dans toutes les
  hypothses, leur prsence dans un point avoisin de Rome aura une
  influence morale ou absolue.

  Les cardinaux dont on parle le plus pour les porter au pontificat
  sont: Albani, Gerdil, pimontais, et Caprara[5]. Le premier parat
  avoir le plus d'influence, il est le centre de la faction impriale;
  Provera, qui, lui, est envoy ici par le nonce Albani, est un de ses
  moyens, et il les emploie tous. C'est un homme d'un extrieur
  sduisant: du tact, de l'usage, point d'instruction, point de talent
  transcendant, c'est le doyen des cardinaux.

         [Note 5: Albani, neveu du pape Clment XI;--Gerdil, cardinal,
         et l'un des membres les plus savants et les plus illustres du
         Sacr Collge;--Caprara, cardinal, archevque de Milan qui,
         en 1805, le 28 mai, sacra Napolon roi d'Italie dans la
         cathdrale de Milan.]

  Le cardinal Gerdil passe pour un saint homme, et un thologien
  consomm. C'est le choix des prtres non titrs et des dvotes.

  Caprara a des talents. Ennemi du pape actuel, il runit autour de
  lui les suffrages d'une partie des mcontents du gouvernement
  d'aujourd'hui. L'Espagne parat le porter. On croit en gnral qu'il
  runit aussi le voeu de la France.

  Il est impossible qu'avant la rception de votre lettre, je demande
  officiellement la libert des prisonniers et l'loignement du
  gnral Provera; cette mesure me sera dicte par les circonstances,
  si je les juge de nature  l'exiger.

  Plac plus au centre des grands intrts, vous serez plus  mme de
  me faire connatre quelles doivent tre les intentions du
  gouvernement et quels moyens il peut mettre en usage pour les
  remplir.

  Si le pape prolonge son existence, votre lettre me sera extrmement
  utile: dans l'hypothse contraire, je vous enverrai un exprs en
  poste. Je vous prie de me faire renvoyer sur-le-champ le courrier
  porteur de la prsente.

  Il serait peut-tre  propos que, pour tous les vnements, vous
  m'envoyassiez quelques officiers.


III.

                          Rome, 16 vendmiaire an VI (7 octobre 1797).

  JOSEPH, AMBASSADEUR, ETC., AU GNRAL EN CHEF BONAPARTE.

  J'ai reu, citoyen gnral, votre lettre du 8 vendmiaire par mon
  courrier de retour.

  Vous tes dj instruit du rtablissement de la sant du pape.

  Le gnral Provera, que l'on attendait ici depuis longtemps, est
  encore  Trieste, d'o le consul romain annonce au secrtaire d'tat
  son prochain dpart.

  J'ai eu une longue confrence avec le cardinal Doria; je lui ai
  annonc la volont prcise du gouvernement franais de ne pas
  souffrir au commandement des troupes du pape un gnral autrichien.
  Aujourd'hui, il a d lui crire pour lui donner l'ordre de suspendre
  sa marche. Ma dclaration verbale a t un coup de foudre pour lui;
  je l'ai accompagne de tous les raisonnements qui en font sentir la
  justice, et me suis plaint de plusieurs faits qui dclent la
  malveillance tacite des meneurs secrets de la cour de Rome. Vous
  remarquerez que, depuis le ministre du cardinal Rusca, rien n'a
  chang que lui-mme, son esprit y est rest; il dirige tous les
  travailleurs, commis et autres employs. Le cardinal Doria ne tient
  point essentiellement  la faction ennemie de la France; c'est un
  homme dont les manires franaises et la bonne foi ne peuvent plaire
  ni aux cardinaux ni  ses cooprateurs dans le ministre. Son
  lvation  ce poste est une preuve qu'il reste encore  Rome une
  partie de l'ancienne politique tnbreuse de cette cour: elle met en
  avant un homme honnte et loyal, incapable de souponner les
  intentions perfides de ceux qui gouvernent sous son nom, en le
  faisant agir dans leur sens, et, lorsqu'ils ne peuvent pas y
  russir, en lui faisant forcer la main par le pape, qui dteste son
  secrtaire d'tat.

  Les meneurs rels de la cour de Rome sont un monsignor Barberi,
  procureur fiscal, l'intime des cardinaux Rusca, Albani; Zelada,
  secrtaire d'tat lors du massacre de Basseville; Sparziani, premier
  commis du secrtaire d'tat Rusca, rest dans la mme place sous le
  cardinal Doria; c'est le rdacteur de la correspondance au nonce
  Albani, que vous ftes intercepter avant la dernire campagne contre
  Rome; c'est  cet homme qu'taient adresses les lettres du comte
  Gorri-Rossi de Milan, dont vous m'avez envoy les copies.

  Je n'ai point encore rclam officiellement les Romains dtenus
  depuis deux mois; j'ai puis tous les moyens de douceur auprs du
  secrtaire d'tat. Vous concevez, citoyen gnral, d'aprs ce que je
  vous ai dit ci-dessus de la puissance relle de ce ministre, que je
  n'ai d rien obtenir: ce n'est que par des dmarches fortes et
  officielles que l'on peut faire rentrer dans le devoir, amener  des
  principes de modration les meneurs et les travailleurs subalternes;
  c'est ce que je n'ai point encore cru devoir faire, d'aprs votre
  silence et celui du ministre des relations extrieures[6], que j'ai
  consult sur cet article.

         [Note 6: Talleyrand.]


IV.

                            Rome, 5 frimaire an VI (25 novembre 1797).

  JOSEPH BONAPARTE, ETC., AU GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'ITALIE.

  J'ai reu votre lettre du 24 brumaire. Le gnral Provera est parti
  le lendemain du jour de la rception de votre dpche, sans que
  j'aie eu besoin de faire pour cet effet de nouvelles dmarches
  auprs du gouvernement de Rome; il s'est retir  Naples.

  Les dtenus pour opinion politique ont t presque tous mis en
  libert. Je vous ai dj crit  ce sujet.

  Le cardinal secrtaire d'tat sort  l'instant de chez moi; il se
  plaint de la municipalit d'Ancne, qui a publi l'espce de
  manifeste dont vous trouverez ci-joint une copie. Le pape a t trs
  alarm de sa lecture, et il a ordonn  son ministre de vous
  dpcher un courrier et un autre  Paris pour rclamer la
  restitution d'Ancne; il serait possible que la dpche dont ce
  courrier sera porteur vous parvienne avant la prsente.

  L'officier cisalpin charg des dpches du ministre des relations
  extrieures n'a prouv aucune difficult pour la reconnaissance de
  la nouvelle Rpublique.

  Le secrtaire d'tat vient de me donner lecture de la lettre qu'il a
  crite  ce sujet au ministre des relations extrieures de la
  Rpublique cisalpine, et,  dire le vrai, Sa Saintet lui en avait
  donn l'ordre le premier de ce mois, d'aprs les instances du
  cardinal et ce que je lui en avais dit moi-mme dans la dernire
  audience.

  Vous saurez sans doute que le duc de Parme s'est enfin dcid 
  consentir au projet d'change auquel l'Espagne parat tenir
  beaucoup: c'est M. le comte de Valde Pariso, ministre d'Espagne prs
  l'infant, qui le mande  M. le chevalier Azara. Il est  dsirer que
  la dtermination de ce prince ne soit pas trop tardive, et que l'on
  soit  temps pour traiter avec le roi de Sardaigne.

  Je ne vous envoie pas encore votre courrier, n'ayant rien de trs
  pressant  vous marquer.


Aprs son retour  Paris en dcembre 1797,  la suite du meurtre du
gnral Duphot, Joseph reut du Directoire l'offre de l'ambassade de
Berlin qu'il refusa pour entrer au conseil des Cinq-Cents dont il
venait d'tre nomm membre par le collge du dpartement du Liamone
(Corse). Napolon tant parti pour l'expdition d'gypte, les deux
frres entrrent de nouveau en correspondance.

Le 25 juillet 1798, Napolon, tant au Caire, eut connaissance par
des lettres de Paris des bruits qui couraient sur Josphine. Il en
prouva un violent chagrin et crivit  son frre Joseph la lettre
ci-dessous qui n'a pas t insre dans la correspondance de
l'empereur et ne l'a t qu'en partie dans les _Mmoires du roi
Joseph_. La voici tout entire:


  Tu verras dans les papiers publics le rsultat des batailles et la
  conqute de l'gypte qui a t assez dispute pour ajouter une
  feuille  la gloire militaire de cette arme. L'gypte est le pays
  le plus riche en bl, riz, lgumes, viande, qui existe sur la terre;
  la barbarie y est  son comble. Il n'y a point d'argent, pas mme
  pour solder les troupes. Je puis tre en France dans deux mois.--Je
  te recommande mes intrts.--J'ai beaucoup de chagrin domestique,
  car le voile est entirement lev. Toi seul me restes sur la terre,
  ton amiti m'est bien chre, il ne me reste plus pour devenir
  misanthrope qu' la perdre et te voir me trahir... C'est une triste
  position que d'avoir  la fois tous les sentiments pour une mme
  personne dans un seul coeur... Tu m'entends.

  Fais en sorte que j'aie une campagne  mon arrive, soit prs de
  Paris ou en Bourgogne; je compte y passer l'hiver et m'y enfermer,
  je suis ennuy de la nature humaine! J'ai besoin de solitude et
  d'isolement, les grandeurs m'ennuient, le sentiment est dessch. La
  gloire est fade.  29 ans, j'ai tout puis, il ne me reste plus
  qu' devenir bien vraiment goste! Je compte garder ma maison,
  jamais je ne la donnerai  qui que ce soit. Je n'ai plus que de quoi
  vivre! Adieu, mon unique ami; je n'ai jamais t injuste envers toi!
  Tu me dois cette justice malgr le dsir de mon coeur de l'tre...
  Tu m'entends! Embrasse ta femme, Jrme.


Au mois d'octobre 1802, Napolon, qui dj songeait  faire
participer avec lui ses frres aux affaires de l'tat, crivit 
Joseph une courte lettre dans laquelle se refltent ses penses sur
son frre an. La voici; elle n'a pas encore t publie.


  J'estime qu'il est utile  l'tat et  moi que vous acceptiez la
  place de chancelier, si le Snat vous y prsente. Je jugerai le cas
  que je dois faire de votre attachement et de vous, par la conduite
  que vous tiendrez.


Dans le premier volume des _Mmoires du roi Joseph_, on trouve un
fragment historique que l'ex-roi de Naples et d'Espagne avait crit
pendant son sjour en Amrique. Il comprend la priode qui s'coule
de la naissance de Joseph  son arrive  Naples (1806).  la page
97, il est question de la mort du duc d'Enghien. On a supprim de ce
fragment les lignes suivantes que nous rtablissons:


  Ma mre tait tout en larmes, et adressait les plus vifs reproches
  au premier consul qui l'coutait en silence. Elle lui dit que
  c'tait une action atroce dont il ne pourrait jamais se laver, qu'il
  avait cd aux conseils perfides de ses propres ennemis, enchants
  de pouvoir ternir l'histoire de sa vie par une page si horrible. Le
  premier consul se retira dans son cabinet, et peu d'instants aprs
  arriva Caulaincourt qui revenait de Strasbourg. Il fut tonn de la
  douleur de ma mre qui se hta de lui en apprendre le sujet.  cette
  fatale nouvelle, Caulaincourt se frappa le front et s'arracha les
  cheveux en s'criant: Ah! pourquoi faut-il que j'aie t ml dans
  cette funeste expdition!

  Vingt ans se sont couls depuis cet vnement et je me souviens
  trs bien que plusieurs des personnes qui cherchent aujourd'hui  se
  laver d'y avoir pris part, s'en vantaient alors comme d'une fort
  belle chose, et approuvaient hautement cet acte. Pour moi, j'en fus
  trs pein  cause du respect et de l'attachement que je portais au
  premier consul; il me parut que sa gloire en tait fltrie.

  Quelques jours aprs, ma mre me dit qu'elle avait t assez
  heureuse pour faire parvenir  une dame que le prince affectionnait,
  son chien et quelques effets qui lui avaient appartenu.

  J'arrive maintenant au grand et important vnement qui plaa la
  couronne impriale sur la tte du premier consul; il s'coula
  plusieurs mois entre son lection et le couronnement. Pendant ce
  temps, l'empereur, voulant entourer le trne de toute la dignit et
  de tout le respect ncessaire au pouvoir monarchique, rtablit
  l'ancienne tiquette et la fit observer avec soin. Ds ce moment je
  cessai d'avoir des relations aussi intimes avec lui, et pendant
  quelque temps je me trouvai par mon grade et par mes fonctions
  relgu dans le salon d'attente le plus loign de ses appartements.

  Je n'en murmurai point et je concevais parfaitement que cela dt
  tre ainsi. Mais il ne manqua pas de gens, courtisans ou autres,
  qui, sous le masque de l'intrt, blmrent cette manire d'tre de
  Napolon  mon gard.


En 1805, pendant que l'empereur Napolon combattait les empereurs
d'Autriche et de Russie en Allemagne, Joseph, rest  Paris avec
pleins pouvoirs de son frre, crivit le 19 novembre  ce dernier la
lettre ci-dessous, omise dans la _Correspondance_ et les _Mmoires_:


  Jrme est parti hier. J'avais d lui donner lors de son premier
  dpart, il y a vingt jours, quarante mille francs. J'ai d lui en
  procurer soixante mille avant-hier, pour qu'il pt partir. Il lui
  aurait t impossible sans cette somme de quitter Paris. Si Votre
  Majest veut faire donner l'ordre de me rembourser cette somme de
  cent mille francs, elle me fera plaisir, parce que je ne suis pas
  dans le cas d'en faire longtemps l'avance  Jrme. Je suis honteux
  d'entretenir Votre Majest d'un si petit dtail.


Napolon trouva fort mauvais ce qu'avait fait Joseph et lui rpondit
de Schoenbrunn, le 13 dcembre 1805, la lettre suivante, galement
omise:


  Mon frre, j'ai lieu d'tre surpris que vous ayez tir des mandats
  sur un prpos de ma liste civile. Je ne veux rien donner  Jrme
  au-del de sa pension; elle lui est plus que suffisante et plus
  considrable que celle d'aucun prince de l'Europe. Mon intention
  bien positive est de le laisser emprisonner pour dettes, si cette
  pension ne lui suffit pas. Qu'ai-je besoin des folies qu'on fait
  pour lui  Brest? C'est de la gloire qu'il lui faut et non des
  honneurs. Il est inconcevable ce que me cote ce jeune homme pour ne
  me donner que des dsagrments et n'tre bon  rien  mon systme.
  Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

  Votre trs-affectionn frre.


Joseph, voyant que son frre s'tait mpris en partie sur ce qui
avait t fait  l'gard de Jrme, crivit de Paris le 22 dcembre
1805:


  Sire, j'ai reu la lettre de Votre Majest du 22 frimaire,
  relativement  Jrme. V. M. a t induite en erreur, je ne me suis
  pas permis de tirer des mandats sur aucun des prposs de sa liste
  civile, seulement j'ai demand  M. Lematre, prpos du trsorier,
  s'il trouvait des inconvnients  avancer  Jrme quatre mois de sa
  pension; sur son hsitation, je lui ai dit que si M. Estve le
  trouvait mal, je ferais remettre cette somme dans sa caisse
  sur-le-champ. Voil le fait. V. M. est trop juste pour ne pas voir
  que je n'ai rien pris sur moi qui pt lui dplaire. Jrme ne
  pouvait partir sans argent et mon intendant n'avait pas un sol que
  je puisse lui donner dans ce moment, au-del des quarante mille
  francs que je lui ai donns prcdemment.

  Je me suis plaint tout le premier au ministre de la police du
  journaliste qui avait parl des honneurs qu'on lui rendait. Sur mon
  ordre, le ministre a fait dfense aux autres journalistes de copier
  cet article qui effectivement n'a pas t rpt depuis.

  J'ai fait la mme plainte au ministre de la marine qui m'a dit qu'il
  avait une lettre de Jrme qui dmentait les assertions du
  journaliste et qu'il tait trs satisfait de lui[7].

         [Note 7: Jrme, en effet, avait t reu  Brest avec
         beaucoup d'clat. Il tait difficile qu'il en ft autrement.
         N'tait-il pas le frre de l'empereur? Peut-tre ce dernier
         aurait-il t fort mcontent si son frre n'avait pas t
         reu avec les honneurs dus  son rang.]

  Je suis, etc.


Jusqu'alors aucun diffrend un peu srieux ne s'tait lev entre
les deux frres. Napolon crivait avec quelque rudesse  son an,
mais toujours en lui montrant une grande affection. Ce fut quelque
temps aprs la cration de l'empire et les succs de la campagne de
1805, lorsque la politique fut en jeu, que survint la premire
msintelligence srieuse.

Napolon, une fois sur le trne, voulut mettre une couronne sur la tte
de Joseph et songea  fonder le royaume de Lombardie. L'an des
Bonaparte, peu ambitieux de sa nature, refusa obstinment, donnant pour
prtexte que son frre n'ayant pas d'enfant de son mariage avec
Josphine, il ne voulait pas aliner ses droits sur la couronne de son
propre pays. En vain l'empereur essaya-t-il de le faire revenir sur
cette rsolution, Joseph s'obstina, et le royaume d'Italie ayant t
fond, le beau-fils de Napolon, le prince Eugne de Beauharnais, en fut
nomm vice-roi par l'empereur. Toutefois, ce n'tait qu'une tape dans
les vastes projets du conqurant. Immdiatement aprs la bataille
d'Austerlitz et le trait de Presbourg, ds qu'il eut lanc de son camp
imprial de Schoenbrunn (27 dcembre 1805) le manifeste par lequel il
dclarait  la face de l'Europe que les Bourbons de Naples avaient cess
de rgner sur cette partie de l'Italie, Napolon nomma Joseph son
lieutenant-gnral dans le sud de la Pninsule, mit sous ses ordres
l'arme franaise destine  faire la conqute de ce royaume, bien
dcid, une fois que son frre serait  Naples,  mettre la couronne des
Deux-Siciles sur sa tte. Il laissa donc d'abord Joseph faire la
conqute et entrer  Naples; puis, ce prince ayant demand  avoir
auprs de lui pour les attacher  son service deux personnes qui lui
inspiraient une grande confiance, une vritable amiti, les conseillers
d'tat Miot de Mlito et Roederer, l'empereur les lui envoya. Avant
d'expdier le premier, il le fit venir dans son cabinet et lui dit:


  Vous allez partir pour rejoindre mon frre. Vous lui direz que je le
  ferai roi de Naples, qu'il restera Grand lecteur et que je ne
  changerai rien  ses rapports avec la France; mais dites-lui bien
  aussi qu'il ne faut ni hsitation ni incertitude. J'ai dans le
  secret de mon sein un autre tout nomm pour le remplacer, s'il
  refuse. Je l'appellerai Napolon. Il sera mon fils. C'est la
  conduite de Joseph  Saint-Cloud, son refus d'accepter la couronne
  de Lombardie, qui m'a fait nommer Eugne mon fils. Je suis rsolu 
  en faire un autre s'il m'y force encore. _Tous les sentiments
  d'affection cdent maintenant  la raison d'tat. Je ne connais pour
  parents que ceux qui me servent._ Ce n'est point au nom de Bonaparte
  qu'est attache ma famille, c'est au nom de Napolon. Je n'ai pas
  besoin d'une femme pour avoir un hritier. C'est avec ma plume que
  je fais des enfants[8]. Je ne puis aimer aujourd'hui que ceux que
  j'estime. Tous ces liens, tous ces rapports d'enfance, il faut que
  Joseph les oublie; qu'il se fasse estimer; qu'il acquire de la
  gloire; qu'il se fasse casser une jambe; qu'il ne redoute plus la
  fatigue; ce n'est qu'en la mprisant qu'on devient quelque chose.
  Voyez, moi, la campagne que je viens de faire, l'agitation, le
  mouvement m'ont engraiss. Je crois que si tous les rois de l'Europe
  se coalisaient contre moi, je gagnerais une panse ridicule.

         [Note 8: Nous adoucissons l'expression de l'empereur. Celle
         dont il se servit en parlant au futur ministre de Naples ne
         saurait tre crite. Cette conversation, recueillie par Miot
         de Mlito au sortir de son audience de dpart, se trouve
         telle quelle dans le manuscrit de cet homme d'tat.]

  Je donne  mon frre une bonne occasion. Qu'il gouverne sagement et
  avec fermet ses nouveaux tats; qu'il se montre digne du trne que
  je lui donne. Mais, ce n'est rien d'tre  Naples o vous le
  trouverez sans doute arriv. Je ne crois pas qu'il y ait eu de
  rsistance; il faut conqurir la Sicile. Qu'il pousse cette guerre
  avec vigueur; qu'il paraisse souvent  la tte de ses troupes; qu'il
  soit ferme, c'est le seul moyen de s'en faire aimer. Je lui
  laisserai 14 rgiments d'infanterie, 5 brigades de cavalerie,  peu
  prs 40,000 hommes. Qu'il m'entretienne cette partie de mon arme,
  c'est la seule contribution que je lui demande. Surtout, qu'il
  empche X..... de voler. Je veux que ce qu'il fera payer aux peuples
  du royaume de Naples tourne au profit de mes troupes et ne vienne
  pas engraisser des fripons. Ce qui a t fait dans les tats
  vnitiens est pouvantable. Ce n'est point une affaire termine.
  Qu'il le renvoie donc  la premire preuve qu'il aura de
  malversation.

  Quant  Roederer, je n'ai pas voulu le refuser  mon frre. C'est un
  homme d'esprit qui pourra lui tre utile. Il est dj assez riche.
  Que mon frre ne laisse pas dshonorer son caractre.

  Vous avez entendu, je ne puis plus avoir de parents dans
  l'obscurit. Ceux qui ne s'lveront pas avec moi ne seront plus de
  ma famille. _J'en fais une famille de rois qui se rattacheront  mon
  systme fdratif._


Ce discours familier tenu par Napolon  l'ami,  l'un des futurs
ministres de Joseph, nous parat rsumer la pense intime de
l'empereur et la ligne de conduite qu'il tait dcid, ds ce jour,
 suivre avec ses frres. Nous allons voir du reste qu'il ne s'en
carta plus.

Les recommandations relatives  X....., l'empereur les adressa  son
frre  plusieurs reprises, notamment dans une lettre date du 2
mars 1806. Dans cette dpche, un passage supprim dans les
_Mmoires du roi Joseph_ a t rtabli dans la _Correspondance de
l'empereur_ (page 146, 12e volume). Le voici: Soyez inflexible pour
les voleurs. X..... est ha de toute l'arme; vous devez bien vous
convaincre aujourd'hui que cet homme n'a pas l'lvation ncessaire
pour commander des Franais.

L'empereur, dans une autre lettre  Joseph, exigea que ce dernier
fit rendre les millions pris dans les tats vnitiens. Cette lettre,
en date du 12 mars, contient le passage suivant:


  X..... et Solignac ont dtourn six millions quatre cent mille
  francs, il faut qu'ils rendent jusqu'au dernier sou. En la
  recevant, Joseph, trs-li avec X....., le fit venir et lui demanda
  de restituer de bonne grce les millions qu'il avait dtourns.
  X..... ne paraissait pas dispos  ce sacrifice. coute, lui dit le
  roi de Naples, prends garde; tu connais mon frre, il te fera
  fusiller. Si donc tu ne veux pas rendre l'argent, embarque-le avec
  toi sur le navire amricain en ce moment dans le port de Naples et
  file dans le Nouveau-Monde. Si tu veux rendre, je te promets de te
  faire donner par l'empereur une partie de ce que tu restitueras.
  X..... consentit enfin. Quelque temps aprs eut lieu la prise de
  Gate. Reynier tait fort embarrass dans les Calabres. Joseph
  demanda  X..... de s'y porter avec 30 mille hommes. X..... commena
  par refuser si on ne lui laissait pas la facult d'agir dans ce pays
  comme bon lui semblait. En vain Joseph lui promit de lui faire
  donner par l'empereur lui-mme une grosse somme, il voulut rester
  libre de faire ce qui lui conviendrait.


Cela n'empchait pas Napolon de rendre justice au mrite de X.....;
aussi crivait-il au prince Eugne, le 30 avril 1809, aprs la
bataille de Sacile: X..... a des talents militaires devant lesquels
il faut se prosterner. Il faut oublier ses dfauts, car tous les
hommes en ont, etc. Mais revenons  Joseph.

Pendant presque tout le rgne  Naples du frre an de l'empereur,
les relations entre les deux souverains furent affectueuses, surtout
pendant l'anne 1806. De temps  autre, nanmoins, Napolon lanait
dans ses lettres quelques mots de blme  Joseph. Ainsi, le 24 juin
1806, il lui crit de Saint-Cloud la lettre ci-dessous, omise dans
la _Correspondance_ et aux _Mmoires_:


  J'ai reu votre lettre du 15 juin. Je vous prie de bien croire que
  toutes les fois que je critique ce que vous faites, je n'en apprcie
  pas moins tout ce que vous avez fait[9].

         [Note 9: C'tait en quelque sorte un exorde  la lettre fort
         dure que l'empereur devait crire  son frre en date du 12
         novembre 1807, relative  la Sicile.]

  Je vois avec un grand plaisir la confiance que vous avez inspire 
  toute la saine partie de la nation.

  Je ne sais s'il y a beaucoup de poudre  Ancne et  Civita-Vecchia,
  mais j'ai ordonn que, s'il y en avait, on vous en envoyt
  sur-le-champ.

  Le roi de Hollande est arriv  La Haye, il a t reu avec grand
  enthousiasme.

  Je vous ai dj crit pour l'expdition de Sicile qu'il fallait
  dbarquer la premire fois en force.

  Je vous prie de mettre l'heure de dpart de vos lettres, afin que je
  voie si l'estafette fait son devoir, etc.


La reine Julie n'avait pu encore rejoindre son mari avec ses
enfants; le roi l'attendait avec impatience, et l'empereur dsirait
son dpart. Joseph lui crivit la lettre suivante:


  Ma chre Julie, j'ai reu ta lettre du 11; je sais que ta sant
  n'est pas bonne, pourquoi t'obstines-tu  aller le dimanche et le
  lundi aux Tuileries? tu dois rester chez toi et ne t'occuper que du
  rtablissement de ta sant; tu sais que rien ne lui est plus
  nuisible que les veilles et la contrarit; reste donc chez toi avec
  tes filles et ta soeur et tes nices, amuse-toi avec elles, fais des
  contes  Znade,  Lolotte et  Oscar[10] et pense que c'est tout
  ce que tu peux faire de mieux pour elles, pour toi et pour moi,
  puisque tu rattrapes par l ta sant.

         [Note 10: Depuis roi de Sude.]

  Tout va bien ici, la ville est tranquille, je m'occupe beaucoup des
  affaires et je vois avec plaisir que ce n'est pas sans succs; je
  ferai l'expdition de Sicile ds que j'en aurai les moyens, mais tu
  ne dois avoir aucune inquitude pour moi. Cela fait, s'il entrait
  dans les arrangements de l'empereur de marier Znade ou Charlotte
  avec Napolon[11] au lieu d'un tranger, je m'estimerai heureux si,
  par l'adoption de notre neveu, l'empereur runissait sur lui seul
  toutes ses affections, sans que mon honneur en ft bless; je
  demanderai d'tre, moi, l'organe de sa volont au Snat; par ce
  moyen je reviendrai vivre avec toi  Mortefontaine, et je
  m'arracherai, avec plaisir,  cette vie que je ne mne que pour
  obir  l'empereur, soit qu'il me voult  la tte d'une arme, soit
  que s'y mettant lui-mme, il me laisst le soin d'tre l'organe de
  sa volont  Paris comme il l'a dj fait une fois. Je crois que
  l'intrt de toute la famille, de l'empereur surtout, qui reste seul
  expos aux complots ennemis, toutes ces affections de mon coeur se
  trouveraient runies dans ce projet.

         [Note 11: Fils an du roi Louis.]

  Il est plus que probable que nous n'aurons pas de garons; d'aprs
  cela, qu'y a-t-il de plus glorieux pour moi que de centraliser avec
  l'empereur toutes nos affections sur le mme enfant qui devient
  aussi le mien? Je crois que tu pourrais en dire deux mots 
  l'empereur, s'il t'en offre l'occasion.

  Je le rpte, il ne doit pas rester seul  Paris, la Providence m'a
  fait exprs pour lui servir de sauvegarde, aimant le repos, pouvant
  supporter l'activit, mprisant les grandeurs et pouvant porter leur
  fardeau avec succs; quelles que soient les brouilleries qui ont
  exist entre l'empereur et moi, il est vrai de dire, ma chre amie,
  que c'est encore l'homme du monde que j'aime le mieux. Je ne sais
  pas si un climat, des rivages en tout semblables  ceux que j'ai
  habits avec lui m'ont rendu toute ma premire me pour l'ami de mon
  enfance, mais il est vrai de dire que je me surprends pleurant mes
  affections de 20 ans comme celles de quelques mois; si tu ne peux
  pas venir tout de suite, envoie-moi Znade; je donnerais tous les
  empires du monde pour une caresse de ma grande Znade et une
  caresse de ma petite Lolotte; quant  toi, tu sais bien que je
  t'aime comme leur mre et comme j'aime ma femme; si je puis runir
  une famille disperse et vivre dans le sein de la mienne, je serai
  content et je m'adonne  remplir toutes les missions que l'empereur
  me donnera, comme gnral, gouverneur, pourvu qu'elles soient
  temporaires, et que je conserve l'espoir de mourir dans un pays o
  j'ai toujours voulu vivre.

  Je ne sais pas pourquoi je n'cris pas ceci  l'empereur, mais ce
  sera la mme chose si tu lui donnes cette lettre  lire, et je ne
  vois pas pourquoi je ne lui donnerais pas mon me  voir tout comme
   toi-mme.


Le 28 juillet 1806, Napolon, dans une autre lettre, reproche au roi
Joseph sa trop grande douceur et termine par cette phrase: Ce
serait vous affliger inutilement que de vous dire tout ce que je
pense. Et un _post-scriptum_: Au milieu de tout cela, portez-vous
bien, c'est le principal.

Le 9 aot, Napolon dit  son frre, au milieu d'une longue lettre:
Votre correspondance est rgulire mais insignifiante. Le 12
novembre 1806, ayant appris que Joseph montrait quelquefois ses
lettres  ses amis, il termine celle qu'il lui crit ce jour-l de
la manire suivante: Peut-tre ai-je tort de vous dire cela, mais
si vous montrez mes lettres pour des choses indiffrentes, j'espre
que celle-ci sera oublie par vous, immdiatement aprs que vous
l'aurez lue.

L'ide favorite de Napolon tait d'imposer  l'Europe un systme
fdratif de rois pris dans sa famille. Il avait plac successivement
Joseph sur le trne de Naples, Louis sur le trne de Hollande, Jrme
sur celui de Westphalie. Roi d'Italie, il avait fait son beau-fils,
Eugne de Beauharnais, vice-roi. Un seul de ses frres, Lucien,
persistait  se montrer rebelle  l'attrait du pouvoir suprme,
prfrant au sceptre une vie de famille douce et paisible. Depuis 1803,
il vivait  Rome dans une sorte d'exil, mari  une femme qui lui
convenait, mais que Napolon ne voulait pas reconnatre pour sa
belle-soeur. Un mot sur l'existence de Lucien jusqu' son entrevue avec
l'empereur  Mantoue, en 1807.

Lucien tait n  Ajaccio le 21 mars 1775. Oblig de se rfugier en
France par suite de la proscription que Paoli avait fait prononcer
contre la famille Bonaparte, Lucien, dont la mre tait compltement
ruine, sollicita et obtint un emploi dans l'administration des
subsistances de l'arme des Alpes-Maritimes, et, peu de temps aprs,
la place de garde-magasin des subsistances militaires de
Saint-Maximin, dans le dpartement du Var. Reu membre et bientt
lu prsident de la Socit populaire de cette ville, Lucien pousa
Mlle Christine Boyer, qui appartenait  une famille peu aise mais
trs honorable du pays. Nomm  la fin de 1795 commissaire des
guerres, il fut envoy deux ans et demi aprs, par le dpartement de
Liamone, au Conseil des Cinq-Cents en qualit de dput de la Corse.

Lucien n'avait alors que vingt-trois ans: l'ge lgal exig par la
Constitution tait vingt-cinq ans; mais la commission charge de la
vrification des pouvoirs, soit par sympathie pour le nouveau
membre, soit par considration pour le gnral Bonaparte qui venait
de conqurir l'Italie, passa sur l'illgalit de sa nomination.

Lucien tait n orateur: quelques jours lui suffirent pour faire
apprcier la puissance de sa parole. Il combattit avec force et
succs le Directoire, et ne cessa de signaler  la France les
consquences invitables des violations journalires faites  la
Constitution. Ce fut lui qui fit accorder des secours aux veuves et
aux enfants des soldats morts sur le champ de bataille, qui fit
repousser l'impt que le gouvernement voulait tablir sur le sel et
sur les denres de premire ncessit, et qui dcida le Conseil, le
22 septembre 1798,  renouveler son serment de fidlit  la
Constitution de l'an III. Convaincu qu'il sauvait la Rpublique en
arrachant le pouvoir aux hommes du Directoire, Lucien, qui venait
d'tre port  la prsidence des Cinq-Cents, seconda de toutes ses
forces le projet de son frre Napolon. Ce fut lui qui dcida, par
l'nergie de son caractre et la puissance de sa parole, le succs
des journes du 18 et du 19 brumaire. Nomm membre du Tribunat,
institu par la constitution consulaire, et peu de temps aprs
ministre de l'intrieur en remplacement de Laplace, Lucien dploya
dans cette nouvelle position toutes les ressources de son esprit, et
marqua son ministre par plusieurs actes importants. Ce fut sous son
administration que les prfectures furent dfinitivement organises
et que les arts et les sciences, ngligs par le gouvernement
directorial, attirrent de nouveau l'attention et la sollicitude du
pouvoir. Envoy en Espagne, en qualit d'ambassadeur extraordinaire
de la Rpublique, il dcida Charles IV  s'allier troitement  la
France, fora le Portugal  signer, le 29 novembre 1801, le trait
de Badajoz, conclut avec les deux pays plusieurs conventions trs
avantageuses  la France, et prit enfin une part importante  la
cration du royaume d'trurie et  la cession faite  la France des
duchs de Parme, de Plaisance et de Guastalla.

Rentr en France au commencement de 1802, Lucien fut charg par son
frre de prsenter le Concordat  la sanction du Tribunat; il
pronona,  cette occasion, un discours remarquable, dont la sagesse
et la modration furent loues par tout le monde. Le 18 mai suivant,
il fit adopter le projet d'institution de la Lgion d'honneur; son
discours, plein de vues suprieures, obtint les applaudissements de
toute l'assemble. Lucien fut nomm grand officier et membre du
grand conseil d'administration de l'ordre et enfin membre du Snat.
Peu de temps aprs, l'Institut national, rorganis sous ses
auspices par dcret du 3 fvrier 1803, l'lisait membre de la
classe des langues et de la littrature.

Lucien aimait rellement la Rpublique; il y voyait le salut de la
France et le seul gouvernement compatible avec les circonstances.
Ses vues diffraient de celles du premier consul, et plus d'une fois
cette diffrence avait provoqu de violentes discussions entre les
deux frres. galement tenaces, galement convaincus de la
supriorit de leurs ides, Napolon et Lucien dfendirent leurs
opinions politiques avec la mme force; et, comme on devait le
prvoir, n'ayant pu se convaincre mutuellement, ils se brouillrent.
Une affaire de famille acheva de sparer les deux frres. Lucien
avait perdu sa femme,  peine ge de vingt-six ans. Il voulait
pouser Mme Alexandrine de Bleschamp, alors une des femmes les plus
belles et les plus spirituelles de Paris, veuve de M. Jouberthon,
mort  Saint-Domingue o il avait suivi l'expdition du gnral
Leclerc. Le premier consul, soit qu'il prvt les grandes destines
rserves  ses frres et soeurs, soit qu'il et des vues secrtes
pour Lucien, voulut s'opposer au mariage de son pun; mais Lucien
pousa malgr lui la femme qu'il avait choisie. La rupture fut alors
complte entre les deux frres. Lucien quitta la France au mois
d'avril 1804, et alla se fixer  Rome, o il fut accueilli avec la
plus haute bienveillance par le vnrable Pie VII.

L'empereur cependant n'avait pas renonc  faire rentrer dans son
systme le seul de ses frres qui s'obstint  ne pas s'y associer.
Il fit faire officieusement par Joseph des avances  Lucien,
lorsqu' la fin de 1807, il se rendit lui-mme  Milan pour ceindre
la couronne de fer. Joseph, ayant vu Lucien  Modne, crivit de
cette ville  l'empereur, le 11 dcembre 1807:


  J'ai rencontr Lucien  Modne; il tait fort empress de se rendre
  auprs de vous, surtout d'aprs les dispositions de bont dans
  lesquelles je lui ai dit que vous tiez pour lui et pour celle de
  ses enfants en ge d'tre tablie. Il vient vous en remercier et il
  est dcid  l'envoyer  Paris ds que vous le jugerez ncessaire.

  Il persiste dans les assurances qu'il m'avait dj donnes  mon
  passage  Rome que, content de son tat, il ne dsirait en sortir
  qu'autant que cela pourrait tre utile aux vues de Votre Majest sur
  sa dynastie et compatible avec le devoir qu'il s'est impos de ne
  point abandonner une femme qu'il ne dpend plus de lui aujourd'hui
  de ne pas avoir, qui lui a donn quatre enfants et dont il n'a qu'
  se louer infiniment depuis qu'il vit avec elle.

  Quelles que soient les observations que je lui aie faites; quelque
  fortes que m'aient sembl les raisons que je lui ai donnes, je n'ai
  pu en tirer autre chose sinon qu'il avait mis son honneur  ne
  dsavouer ni sa femme, ni ses enfants, et qu'il lui tait impossible
  de se dshonorer, ne ft-ce qu' ses propres yeux. Du reste, prt 
  saisir tous les moyens qu'il vous plairait de lui offrir pour sortir
  de l'tat de nullit dans lequel il est. Il trouve juste que vous ne
  lui donniez aucun droit  l'hrdit en France, puisque vous ne
  reconnaissez pas les enfants ns de son mariage; mais qu'il lui
  semblait que dans un tablissement tranger, les considrations
  politiques n'taient pas les mmes et que votre indulgence pourrait
  bien laisser partager cet tablissement, quel qu'il ft,  sa femme
  et  ses enfants.

  Sur ce qu'il m'a dit qu'ils taient sur le point de se mettre en
  route pour aller se jeter  vos pieds, je l'en ai dissuad et l'ai
  engag  envoyer un courrier qui suspendt leur dpart.

  Je suis fch de n'avoir pas autre chose  vous apprendre; mais Dieu
  est grand et misricordieux et je reconnais tous les jours davantage
  qu'avec autant de bont que moi, vous avez tant de ressources dans
  l'esprit que tout ce dont vous vous mlez doit russir. Je fais bien
  des voeux pour cela.


 la rception de cette lettre, Napolon fit dire  Lucien de se
rendre  Mantoue o lui-mme irait le trouver.

Les deux frres se revirent aprs quatre ans de sparation.
Napolon, nous l'avons dit, regrettait l'loignement de Lucien et
par raison politique et par esprit de famille. Il n'avait pas
renonc  obtenir de lui une modification dans sa ligne de conduite,
en s'adressant de nouveau  son ambition. Mais il voulait d'abord le
dtacher de sa femme comme il l'avait fait pour Jrme, poux de
l'Amricaine Patterson.

Les deux frres arrivrent  Mantoue le 13 dcembre 1807, presque au
mme moment.  peine arriv, Lucien se rendit au palais et monta 
l'appartement de l'empereur, qui vint au-devant de lui en lui
tendant la main avec motion. Lucien la baisa, puis les deux frres
s'embrassrent. Rests seuls, Napolon aborda franchement la
conversation et fit connatre ses projets sans le moindre dtour. Le
royaume d'Italie fut offert  Lucien; mais celui-ci, sans dire qu'il
accepterait dans aucun cas, fit observer  son frre que, roi de ce
pays, il exigerait immdiatement l'vacuation des troupes franaises
et suivrait la politique qui lui semblerait la plus profitable  la
nation italienne. C'tait suffisamment dire qu'il rgnerait pour lui
et non suivant les vues de Napolon; cela ne pouvait convenir 
l'empereur. Celui-ci lui offrit alors le grand-duch de Toscane.
Sans se prononcer sur cette proposition, Lucien rpondit que, s'il
devenait duc de Toscane, il marcherait sur les traces de Lopold,
dont la mmoire tait reste si chre aux Toscans. En d'autres
termes, il dclarait cette fois encore qu'il ne gouvernerait que
dans l'intrt de ses sujets. Du reste, dans la pense de Napolon,
l'offre de la Toscane, comme celle de la couronne d'Italie, tait
subordonne  la condition que Lucien divorcerait avec Mme
Alexandrine de Bleschamp. Lucien repoussa cette demande avec
indignation. Napolon s'emporta; dans sa colre, il brisa une montre
en disant qu'il saurait briser de mme les volonts qui
s'opposeraient  la sienne; il alla mme jusqu' menacer Lucien de
le faire arrter; Lucien rpondit avec dignit  cette menace: Je
vous dfie de commettre un crime. Peu d'instants aprs, les deux
frres se sparrent, Lucien pour retourner  Rome, Napolon pour se
rendre  Milan.

 la suite de cette entrevue et de cette scne violente, Napolon
crivit  Joseph:


  Mon frre, j'ai vu Lucien  Mantoue, j'ai caus avec lui pendant
  plusieurs heures; il vous aura sans doute mand la disposition dans
  laquelle il est parti. Ses penses et sa langue sont si loin de la
  mienne que j'ai eu peine  saisir ce qu'il voulait; il me semble
  qu'il m'a dit qu'il voulait envoyer sa fille ane  Paris prs de
  sa grand'mre. S'il est toujours dans ces dispositions, je dsire en
  tre sur-le-champ instruit, et il faut que cette jeune personne soit
  dans le courant de janvier  Paris, soit que Lucien l'accompagne,
  soit qu'il charge une gouvernante de la conduire  Madame. Lucien
  m'a paru tre combattu par diffrents sentiments et n'avoir pas
  assez de force de caractre pour prendre un parti. Toutefois, je
  dois vous dire que je suis prt  lui rendre son droit de prince
  franais,  reconnatre toutes ses filles comme mes nices,
  toutefois qu'il commencerait par annuler son mariage avec Mme
  Jouberthon, soit par divorce, soit de toute autre manire. Dans cet
  tat de choses, tous ses enfants se trouveraient tablis. S'il est
  vrai que Mme Jouberthon soit aujourd'hui grosse, et qu'il en naisse
  une fille, je ne vois pas d'inconvnient  l'adopter, si c'est un
  garon,  le considrer comme fils de Lucien, mais non d'un mariage
  avou par moi, et celui-l je consens  le rendre capable d'hriter
  d'une souverainet que je placerais sur la tte de son pre,
  indpendamment du rang o celui-ci pourra tre appel par la
  politique gnrale de l'tat, mais sans que ce fils puisse prtendre
   succder  son pre dans son vritable rang, ni tre appel  la
  succession de l'Empire franais. Vous voyez que j'ai puis tous
  les moyens qui sont en mon pouvoir de ramener Lucien (qui est
  encore dans sa premire jeunesse),  l'emploi de ses talens pour moi
  et la patrie, je ne vois point ce qu'il pourrait actuellement
  allguer contre ce systme. Les intrts de ses enfants sont 
  couvert, ainsi donc j'ai pourvu  tout. Le divorce une fois fait
  avec Mme Jouberthon et Lucien tabli en pays tranger, Mme
  Jouberthon ayant un grand titre  Naples ou ailleurs, si Lucien veut
  l'appeler prs de lui, pourvu que ce ne soit pas jamais en France
  qu'il veuille vivre avec elle, non comme avec une princesse sa
  femme, et dans telle intimit qu'il lui plaira, je n'y mettrai point
  d'obstacle, car c'est la politique seule qui m'intresse; aprs cela
  je ne veux point contrarier ses gots ni ses passions. Voil mes
  propositions. S'il veut m'envoyer sa fille, il faut qu'elle parte
  sans dlai, et qu'en rponse il m'envoie une dclaration que sa
  fille part pour Paris et qu'il la met entirement  ma disposition,
  car il n'y a pas un moment  perdre; les vnements se pressent, et
  il faut que mes destines s'accomplissent. S'il a chang d'avis, que
  j'en sois galement instruit sur-le-champ, car j'y pourvoirai d'une
  autre manire, quelque pnible que cela ft pour moi, car pourquoi
  mconnatrais-je ces deux jeunes nices qui n'ont rien  faire avec
  le jeu des passions dont elles ne peuvent tre les victimes? Dites 
  Lucien que sa douleur et la partie des sentiments qu'il m'a
  tmoignes m'ont touch, et que je regrette davantage qu'il ne
  veuille pas tre raisonnable et aider  son repos et au mien. Je
  compte que vous aurez cette lettre le 22. Mes dernires nouvelles de
  Lisbonne sont du 28 novembre. Le prince-rgent s'tait embarqu pour
  se rendre au Brsil; il tait encore en rade de Lisbonne; mes
  troupes n'taient qu' peu de lieues des forts qui ferment l'entre
  de la rade. Je n'ai point d'autre nouvelle d'Espagne que la lettre
  que vous avez lue. J'attends avec impatience une rponse claire et
  nette surtout pour ce qui concerne Lolotte.

                                              Votre affectionn frre.

  _P.-S._--Mes troupes sont entres le 30 novembre  Lisbonne, le
  prince royal est parti sur un vaisseau de guerre, j'en ai pris cinq
  et six frgates. Le 2 dcembre, tout allait bien  Lisbonne. Le 6
  dcembre, l'Angleterre a dclar la guerre  la Russie. Faites
  passer cette nouvelle  Corfou. La reine de Toscane est ici. Elle
  veut s'en aller  Madrid.

  Milan, 20 dcembre  minuit 1807.


 l'poque o cette lettre fut crite, l'empereur commenait  se
proccuper des affaires d'Espagne. L'hritier prsomptif du trne,
Ferdinand, fils de Charles IV, lui avait fait faire des ouvertures
pour obtenir la main d'une Bonaparte. Napolon avait eu l'ide de
donner  ce prince, prt  se jeter dans ses bras, la fille de
Lucien. C'est ce qui explique la lettre ci-dessus.

Au reu de cette lettre, Joseph crivit  Lucien qui lui rpondit et
dont il envoya la lettre  l'empereur le 31 dcembre avec celle-ci:


  Sire,

  Je vous envoye la rponse que j'ai reue de Lucien, il veut mener sa
  fille lui-mme jusqu' Pescara o il la remettra  la personne que
  vous aurez charge de la conduire  Milan. J'ai fait inutilement
  l'impossible pour obtenir davantage de lui, pour son propre bien,
  pour celui de sa famille, et pour rpondre aux vues paternelles de
  Votre Majest.

  Sa femme n'est pas dcidment enceinte, ce que l'on avait dit n'est
  pas vrai.


Bientt, en vertu des ordres de l'empereur, eut lieu l'expdition de
Rome et la prise de possession de la ville ternelle par les troupes
du gnral Miollis, le Saint-Pre s'tant refus  observer le
blocus continental. Lucien se trouvait encore  Rome. Il crivit 
Joseph pour le prier de demander  l'empereur l'autorisation de se
retirer prs de Naples. Joseph manda  l'empereur le 4 fvrier 1808:


  Je reois vos lettres du 26. Nos troupes sont entres  Rome. Lucien
  me demande  se retirer dans une campagne aux environs de Naples
  avec sa famille; il me dit qu'il n'est pas en sret  Rome, que la
  populace croit qu'il a t dcid par Votre Majest, lors de son
  entretien avec elle  Mantoue, que les tats du Pape lui seraient
  donns. Je lui rponds qu'il ne m'est pas possible d'y voir sa
  femme, que je l'y verrai avec mes nices si cela est utile  sa
  sant, que je croyais devoir vous en crire, que les troupes
  franaises tant  Rome, je ne voyais pas ce qu'il avait  craindre
  s'il voulait y rester.


Le 11 mars, l'empereur rpondit de Saint-Cloud  Joseph:


  Mon frre, Lucien se conduit mal  Rome, jusqu' insulter les
  officiers romains qui prennent parti pour moi, et se montrer plus
  romain que le pape. Je dsire que vous lui criviez de quitter Rome
  et de se retirer  Florence ou  Pise. Je ne veux point qu'il
  continue  rester  Rome, et s'il se refuse  ce parti je n'attends
  que votre rponse pour le faire enlever. Sa conduite a t
  scandaleuse, il se dclare mon ennemi et celui de la France; s'il
  persiste dans ces sentimens, il n'y a de refuge pour lui qu'en
  Amrique. Je lui croyais de l'esprit, mais je vois que ce n'est
  qu'un sot. Comment  l'arrive des troupes franaises pouvait-il
  rester  Rome? Ne devait-il pas se retirer  la campagne? Bien plus,
  il s'y met en opposition avec moi. Cela n'a pas de nom. Je ne
  souffrirai pas qu'un Franais et un de mes frres soit le premier 
  conspirer et  agir contre moi avec la prtraille.

                                              Votre affectionn frre.


L'empereur exigea que son frre Lucien quittt Rome pour aller
s'tablir avec les siens  Florence, et Joseph fut charg de veiller
 ce changement de rsidence qui eut lieu  la fin d'avril 1808.

Lucien, fatigu des tracas que lui suscitait Napolon, fut sur le
point de se rendre en Amrique avec les siens. Il fit part de ce
projet  l'empereur et  Joseph. Ce dernier lui rpondit le 15 mai
1808:


  J'ai reu ta lettre, mon cher Lucien, j'espre que la rponse que tu
  auras attendue de l'empereur te fera changer de rsolution et que tu
  pourras rester en Europe. Je fais des voeux pour que cela soit ainsi
  et que tu sois plus heureux dans tes relations directes que tu ne
  l'as t par mon intermdiaire.

  S'il en tait autrement et que tu partisses rellement, ce qui me
  parat un vnement dplorable, tu ne dois pas douter que je ne
  remplisse tes vues. Je t'embrasse bien tendrement avec ta famille et
  j'espre que l'immensit des mers ne m'tera pas la possibilit de
  t'embrasser en ralit bientt.


Ce projet, abandonn alors, fut repris par Lucien en aot 1810. Le
10 de ce mois, il s'embarqua pour l'Amrique avec sa famille  bord
du trois-mts l'_Hercule_, frt par lui pour le voyage. Le btiment
avait  peine dpass la Sardaigne que, rencontr par les croisires
anglaises, il fut captur. Lucien et les membres de sa famille,
dclars prisonniers de guerre, furent conduits  Malte o ils
arrivrent le 24 aot, puis transfrs en Angleterre o ils
dbarqurent le 28 dcembre. Ils furent relgus  Ludlow
(principaut de Galles).

Pendant son rgne  Naples, Joseph eut encore  supporter, 
plusieurs reprises, des rebuffades de son frre; ainsi le 12
novembre 1807,  propos de l'expdition de Sicile, Napolon lui
crivit de Fontainebleau:


  Mon frre, je vois par votre lettre du 3 que vous avez 74,000 hommes
  soit Franais, soit Napolitains, soit Suisses; et cependant, avec
  ces forces, vous n'tes pas matre de Reggio et de Scylla; cela est
  par trop honteux. Je vous ritre de prendre Reggio et Scylla; si
  vous ne le faites pas, j'enverrai un gnral pour commander mon
  arme, ou je retirerai mon arme du royaume de Naples. Quant aux
  polissons que vous avez autour de vous, qui n'entendent rien  la
  guerre et qui donnent des avis de l'espce que je vois dans les
  mmoires qu'on me met sous les yeux, vous devriez m'couter de
  prfrence[12]. Quand votre gnral est venu me trouver  Warsovie,
  je lui ai dj dit alors: comment souffrez-vous que les Anglais
  s'tablissent  Reggio et  Scylla? Vous n'avez  combattre que
  quelques brigands; et les Anglais communiquent avec eux et occupent
  les points les plus importants du continent d'Italie. Cela me
  rvolte. Cette occupation d'ailleurs tranquillise les Anglais sur la
  Sicile; ils n'ont rien  craindre tant qu'ils ont ces deux points,
  et ds lors leurs troupes de Sicile peuvent entreprendre impunment
  tout ce qu'elles veulent. Mais il parat, vous et vos gnraux, que
  vous vous estimez heureux que les Anglais veuillent bien vous
  laisser tranquilles dans votre capitale. Ils ont 8,000 hommes et
  vous en avez 74,000. Depuis quand les Franais sont-ils si moutons
  et si inertes? Ne rpondez  cette lettre qu'en m'apprenant que vous
  avez fait marcher des troupes et que Reggio et Scylla
  m'appartiennent. Avec l'arme que vous avez, je voudrais non
  seulement dfendre le royaume de Naples et prendre Reggio et Scylla,
  mais encore garder les tats du Pape et avoir les trois quarts de
  mes troupes sur l'Adige. Du reste, vous n'avez des brigands dans le
  royaume de Naples que parce que vous gouvernez mollement. Songez que
  la premire rputation d'un prince est d'tre svre, surtout avec
  les peuples d'Italie. Il faut aussi en chercher la cause dans le
  tort qu'on a eu de ne point captiver les prtres, en ce que l'on a
  fait trop tt des changemens; mais enfin, cela n'autorise pas mes
  gnraux  souffrir qu'en prsence d'une arme aussi puissante les
  Anglais me bravent. Je ne me donne pas la peine de vous dire comment
  il faut disposer vos troupes; cela est si vident. Parce que le
  gnral Reynier a eu un vnement  Meida[13], ils croient qu'on ne
  peut aller  Reggio qu'avec 100,000 hommes. Il est permis de n'tre
  pas un grand gnral, mais il n'est pas permis d'tre insensible 
  un tel dshonneur. Je prfrerais apprendre la mort de la moiti de
  mes soldats et la perte de tout le royaume de Naples, plutt que de
  souffrir cette ignominie. Pourquoi faut-il que je sois oblig de
  vous dire si fortement une chose si simple?--Quand vous enverrez
  10,000 hommes  Reggio et  Scylla, et que vous en conserverez 6,000
   Cassano et  Cosenzia, que diable craignez-vous de toutes les
  armes possibles de l'Angleterre? Quant  Naples, la moiti de vos
  gardes suffit pour mettre la police dans cette ville, et pour la
  dfendre contre qui que ce soit. Je suppose que vous n'aurez pas
  laiss Corfou sans le 14e, et que vous avez fait excuter
  ponctuellement les ordres que je vous ai donns. Vous avez une
  singulire manire de faire. Vous tenez vos troupes dans les lieux
  o elles sont inutiles, et vous laissez les points les plus
  importants sans dfense.--Votre femme est venue me voir hier. Je
  l'ai trouve si bien portante que j'ai t scandalis qu'elle ne
  partt point, et je le lui ai dit, car je suis accoutum  voir les
  femmes dsirer d'tre avec leurs maris.

         [Note 12: Joseph avait envoy  son frre plusieurs mmoires
         dans lesquels tait traite la question de l'expdition de
         Sicile, et o taient exposes les difficults qu'elle
         prsentait.]

         [Note 13: Le gnral avait t repouss et avait subi un
         petit chec sans importance.]

                                              Votre affectionn frre.

  _P. S._--Ne me rpondez pas  cette lettre que Reggio et Scylla ne
  soient  vous.


Ces reproches, peu mrits par Joseph et que son frre lui adressait
pour l'exciter  terminer la conqute de la Sicile, n'empchaient
pas Napolon de lui crire quelques jours plus tard, le 22 du mme
mois, pour lui annoncer son arrive  Milan et lui faire connatre
son dsir de le voir. Ds l'anne prcdente, l'empereur, voyant
combien ses lettres, souvent acerbes, produisaient d'effet sur son
frre et lui faisaient de peine, lui avait crit la lettre du 24
juin 1806 que nous avons donne plus haut.

Le 17 fvrier 1808, Napolon adressa de Paris  Joseph la lettre
suivante[14]:

         [Note 14: Inutile de dire que ces lettres ne se trouvent ni
         dans la _Correspondance_ de l'empereur ni dans les _Mmoires_
         de Joseph.]


  Mon frre, je reois votre lettre du 11. Je ne conois pas que vous
  n'ayez pas voulu recevoir les cardinaux et que vous ayez eu l'air
  d'aller contre ma direction. Je ne vois pas de difficult que le
  cardinal Ruffo de Scylla, archevque de Naples, soit envoy 
  Bologne; que le cardinal qui commandait les Calabrais soit envoy 
  Paris et que ceux que vous ne voudrez pas garder soient envoys 
  Bologne. Mais il faut d'abord envoyer quelqu'un  Gate pour y
  recevoir leur serment, et ensuite les faire conduire en Italie.

  _P.-S._--Je suis surpris que les prtres  Naples osent bouger.


Le blme contenu dans cette dpche devint beaucoup plus vif
quelques jours aprs, lorsque Napolon apprit par un rapport du
gnral Miollis, commandant les troupes franaises  Rome, que
Salicetti, le ministre de la police de Naples, avait os contrevenir
 ses ordres. Aussi, le 25 mars, envoya-t-il, par courrier
extraordinaire,  son frre Joseph, la lettre suivante, o son
mcontentement est exprim de la faon la plus rude:


  Je ne puis qu'tre indign de cette lettre de Salicetti[15]. Je
  trouve fort trange qu'on rpande qu'on mettra en libert 
  Terracine des hommes que j'ai ordonn qu'on conduise  Naples. Il
  faut avouer qu'on est  Naples bien bte ou bien malveillant. Ces
  contre-ordres et cette ridicule opposition font sourire la cour de
  Rome et sont plus nuisibles  Naples qu'ailleurs. J'ai envoy les
  cardinaux napolitains  Naples pour y prter le serment  leur
  souverain lgitime. Cette formalit est ncessaire pour que je les
  reconnaisse pour cardinaux. Si vous redoutiez leur prsence 
  Naples, il fallait les envoyer  Gate et prposer quelqu'un pour
  recevoir leurs serments. Aprs cela, vous pouviez en faire ce que
  vous vouliez. Je ne voyais pas d'inconvnient  les laisser 
  Naples. Tant de faiblesse et d'ineptie, je ne suis pas accoutum 
  les voir o je commande; mais enfin s'il y avait de l'inconvnient 
  recevoir leur serment  Naples, il n'y en a point  Gate. Si vous
  avez voulu montrer  l'Europe votre indpendance, vous avez choisi
  l une sotte occasion. Ces prtres sont des gens contre lesquels je
  me fche pour vous. Vous pouvez bien tre roi de Naples, mais j'ai
  droit de commander un peu o j'ai 40,000 hommes. Attendez que vous
  n'ayez plus de troupes franaises dans votre royaume pour donner des
  ordres contradictoires aux miens, et je ne vous conseille pas de le
  faire souvent. Rien, je vous le rpte, ne pouvait m'tre plus
  dsagrable que de voir contredire ouvertement les mesures que je
  prends pour mettre Rome  la raison. Si c'est Roederer ou Miot qui
  vous a donn ces conseils, je ne m'en tonne pas, ce sont des
  imbciles. Mais si c'est Salicetti, c'est un grand sclrat, car il
  a trop d'esprit pour ne pas sentir combien cela est dlicat. Le
  _mezzo termine_ de retenir les cardinaux dans une place frontire
  tait si simple.

         [Note 15: Lettre du ministre Salicetti au gnral Miollis,
         date de Naples le 13 mars 1808.]


Cette lettre de Napolon, date du 25 mars, fut une des dernires
que l'empereur crivit  son frre Joseph  Naples. Au commencement
de mai l'empereur demanda  son frre Louis de renoncer  la
couronne de Hollande pour prendre celle d'Espagne. Louis ayant
rejet cette proposition, Napolon rsolut de placer Joseph sur le
trne de Charles IV et de donner celui de Naples  Murat, son
beau-frre. Il crivit  Joseph de se rendre  Bayonne, ce que
celui-ci fit dans les premiers jours de juin, tout en regrettant
d'abandonner le royaume de Naples et le beau ciel d'Italie.


(1808-1814).

Jusqu'au jour o, contraint par son frre, Joseph consentit 
changer le royaume de Naples contre celui de Madrid, les diffrends
entre Napolon et lui eurent peu d'importance. Napolon avait pour
son an la plus relle affection; Joseph aimait et admirait
Napolon. Nanmoins, si le premier prtendait faire servir  ses
vastes projets toutes les forces vives des tats dont il avait dot
son frre, ce dernier, pas plus que Louis, et mme parfois Jrme,
ne voulait consentir  abandonner entirement les intrts de son
peuple pour pouser compltement ceux de la France. Le blocus
continental tuait le commerce de la nation hollandaise qui ne vivait
que par le commerce; les leves, en Espagne, et l'entretien
dispendieux d'une arme nationale ou d'une nombreuse arme
franaise, n'allaient pas tarder  puiser la Pninsule dj ruine
par son ancien gouvernement. Pour faire sortir de l'abme ces deux
pays, il fallait de l'argent. Or, Napolon n'en voulait pas donner
aux rois ses frres, et entendait au contraire que la majeure partie
de leurs contributions vint augmenter le trsor franais. Il les
mettait donc dans la position la plus prcaire. Ils taient obligs
de rsister aux exigences du souverain de la France, non seulement
par amour-propre royal, non seulement pour conserver un peu de
l'affection de leurs sujets, mais encore parce qu'ils ne pouvaient
pas faire autrement, les sources de la prosprit tant taries.

Nous allons voir Joseph aux prises avec des difficults
insurmontables et rduit aux plus dures extrmits, dsirant, ds la
premire anne de son sjour  Madrid, quitter l'Espagne, regrettant
Naples o il avait fait un peu de bien, s'tait acquis de grandes
sympathies et n'osant, comme le fit Louis, abdiquer, pour ne pas
paratre abandonner un frre qui, enivr de ses victoires,
commenait  soulever contre lui l'Europe, dont il voulait, en
quelque sorte, faire la vassale de la France.

La junte assemble  Bayonne et ouverte le 15 juin 1808, sous la
prsidence de M. Azanza, ayant adopt pour l'Espagne la constitution
qui lui avait t prsente, ses membres,  la suite de cette mise
en scne, persuadrent facilement  Joseph que la nation tout
entire accueillerait avec enthousiasme le nouveau souverain, frre
du plus grand gnie, du plus puissant monarque du monde. Le nouveau
roi franchit la frontire et entra en Espagne par Saint-Sbastien
dans les premiers jours de juillet 1801[16], plein de confiance et
d'esprance. Il ne tarda pas  s'apercevoir qu'on l'avait induit en
erreur et que les sentiments de la nation taient loin d'tre tels
que les lui avaient dcrits  Bayonne des gens intresss  le
tromper, ou  se tromper. Cela ressort de diffrents passages des
lettres de Joseph  l'empereur, passages omis dans les _Mmoires_ de
ce prince. Ainsi, dans une lettre en date de Miranda, 14 juillet
1808, il crit  Napolon: _Il y a des assassins sur la route._
Dans une autre de Burgos, 18 juillet, on lit:

         [Note 16: Dans leur dernire entrevue  Bayonne, et au moment
         de se sparer de Joseph, Napolon dtacha de sa poitrine une
         petite croix d'officier de la Lgion d'honneur qu'il portait
         sur son uniforme des chasseurs de sa garde, et qu'il avait
         pendant les campagnes de 1805, de 1806, de 1807, 
         Austerlitz,  Ina,  Friedland. Il la donna  son frre qui
         la porta toujours et,  sa mort, la donna  son excuteur
         testamentaire, M. Louis Maillard, auquel il ordonna de la
         prendre immdiatement aprs son dcs; ce qui fut fait.]


  On n'a pu trouver un guide en offrant de l'or  pleines mains. Il y
  a peu de jours, un orfvre de Madrid a poignard de sa propre main
  trois Franais dans un seul jour;  Miranda, avant-hier, un seul
  homme a arrt une voiture dans laquelle se trouvaient un Espagnol
  et trois Franais. Ces trois derniers ont t poignards et n'ont
  point t dpouills. Ce dernier fait s'est pass sur la grande
  route.


Le 21 juillet, le lendemain de son arrive  Madrid et de la prise
de possession du palais de l'Escurial, Joseph mandait  l'empereur:
Vous vous persuaderez que les dispositions de la nation sont
unanimes _contre tout ce qui a t fait  Bayonne_[17]. Il entre
ensuite dans les dtails caractristiques suivants:

         [Note 17:  propos de ce qui avait t convenu  Bayonne,
         nous ne devons pas oublier de mentionner ici un article
         secret, le XIe, du trait de renonciation de Charles IV  la
         couronne d'Espagne; le voici:

         S. M. le roi Charles IV disposera _comme bon lui semblera_
         des diamants de la couronne d'Espagne qui taient  son usage
         et  celui de la reine.]


  Il y avait 2000 hommes employs dans les curies royales. _Tous_, 
  la mme heure, ont tenu le mme langage et se sont retirs. Je n'ai
  pas trouv un seul postillon dans toutes les curies,  compter
  d'hier matin  9 heures. Les paysans brlent les roues de leurs
  voitures, afin de n'tre pas obligs aux transports. Les domestiques
  mmes, des gens qui taient souponns de vouloir me suivre, les ont
  abandonns, etc., etc.....


Bientt l'empereur comprit qu'il devait se rendre lui-mme en
Espagne et y prendre le commandement de ses armes, s'il voulait
pacifier ce malheureux pays soulev de toutes parts contre les
Franais et o l'Angleterre allait faire dbarquer des troupes.
Partout on assassinait les Franais, et des gnraux, profitant du
pillage auquel se livrait souvent le soldat, exigeaient des
indemnits, prlevaient des impts  leur profit.

Ainsi on lit dans une lettre de Joseph  son frre, en date du 28
janvier 1809:


  J'envoie au marchal Bessires, pour tre employ dans un
  commandement o il puisse vivre comme un autre officier, le gnral
  La R..... qui exigeait 10,000 francs par mois en sus de ses
  appointements, pour vivre  Madrid, et qui a eu la sottise de
  frapper  toutes les portes pour cela. Voici la lettre qu'il a
  crite au corrgidor. Je l'ai remplac par le gnral Blondeau qui
  sera plus modeste.


Joseph crut devoir quitter Madrid pour se rapprocher de la France
dont il attendait des renforts. Napolon entra dans la Pninsule,
prit la direction des affaires militaires. Le roi le rejoignit avec
sa garde, mais l'empereur ne voulut pas avoir son frre prs de lui
 l'arme et le relgua sur les derrires, puis  Burgos. Cette
faon d'agir choqua Joseph et ses ministres. Il s'en plaignit dans
une lettre pleine de noblesse crite  son frre le 10 novembre, de
Miranda[18]. Il ne put rien obtenir et fut sur le point de revenir
en France abandonnant le trne des Espagnes. Il se rsigna 
attendre pour ne pas tre le premier  jeter la pierre  Napolon.
Ce dernier entra  Madrid le 4 dcembre 1808, et changeant de
nouveau de politique  l'gard de son frre et de l'Espagne, dans la
pense secrte de s'emparer de ce royaume et d'en annexer les
provinces du Nord, il proposa  Joseph de lui donner la couronne
d'Italie. Ce dernier, fatigu de ces changements perptuels, refusa,
eut plusieurs confrences avec l'empereur et revint dans sa capitale
o il fit une entre solennelle le 22 janvier 1809.

         [Note 18: _Mmoires du roi Joseph_, vol. V, p. 265.]

Ds son retour  Paris, Napolon montra de nouveau de la dfiance 
son frre Joseph, recommena  lui reprocher sa faon de gouverner,
mais sans vouloir le mettre  mme, en lui en donnant les moyens, de
sortir de l'impasse dans laquelle il le tenait. Le 9 fvrier 1809,
Joseph lui crivit:


  Vous coutez sur les affaires de Madrid ceux qui sont intresss 
  vous tromper, vous n'avez pas en moi une entire confiance. Et plus
  loin: Je serai roi comme doit l'tre le frre et l'ami de Votre
  Majest, ou bien je retournerai  Mortefontaine[19] o je ne
  demanderai rien que de vivre sans humiliation et de mourir avec la
  tranquillit de ma conscience, etc.

         [Note 19: Le chteau et le ravissant parc de Mortefontaine,
         prs Senlis, dans l'Oise, appartenaient alors  Joseph
         Bonaparte qui en aimait beaucoup le sjour. C'est l
         qu'habitait habituellement la reine Julie, sa femme.]


Les choses restrent dans cet tat en Espagne jusqu'au milieu de
1809; mais alors elles prirent, pour le roi, une tournure des plus
fcheuses, ainsi que cela rsulte des lettres de Joseph  sa femme,
la reine Julie. Nous donnerons plus loin ces intressantes lettres;
mais, avant, un mot encore sur les exactions de quelques gnraux
franais en Espagne et sur quelques affaires de l'poque, relatives
 Joseph. Le 24 fvrier 1810, il crit de Xrs au prince de
Neufchtel:


  La lettre de Votre Altesse me fait croire que l'empereur me croit
  instruit d'une contribution de quinze cent mille francs leve par le
  gnral Loison, j'aurais dsir savoir en son temps si l'empereur
  l'a ordonne et je prie S. M. de rprimer un pareil abus de pouvoir,
  si elle ne l'a pas autorise. Tous mes efforts choueront contre des
  vexations semblables que se permettraient des gnraux particuliers;
  le gnral Kellermann est aussi dans ce cas; l'ordre est impossible
  si des gnraux de division font ce que je ne me permettrais pas de
  faire et S. M. I. et R. est trop juste pour le vouloir.

  Tout est ici au mieux; les provinces de l'Andalousie sont pacifies,
  parce que la justice y rgne et que je n'ai qu' me louer des
  gnraux qui y sont.

  Je prie Votre Altesse d'agrer mon sincre attachement.

  Les ordres ont t donns au gnral Loison pour les 100,000 francs.


Le 2 mars il prvient l'empereur qu'il fait venir prs de lui sa
femme et ses enfants et ajoute:


  Kellermann, Ney, Thibaud sont des gens qui ruineront le pays qu'ils
  doivent administrer, etc.


Tout en signalant les officiers qui se permettaient des exactions,
Joseph aimait  rendre justice aux gens honntes. Ainsi le 21 avril
1810, il crit de Madrid au gnral Reynier:


  Je reois la lettre et le rapport que vous avez bien voulu
  m'adresser le 13. J'ai donn l'ordre de vous renvoyer tous vos
  dtachements, ils sont en marche. Je suis trs reconnaissant de tous
  les soins que vous vous donnez pour le meilleur service public et
  reconnais bien, dans vous, les principes d'un _honnte homme_ et
  l'intrt d'un ami.


Le lendemain 24, dans une longue lettre  l'empereur, Joseph signale
encore les autres gnraux pillards. Il dit: Il n'y a pas de
doublons exports par Ney ou par Kellermann qui ne cote une tte
franaise. De son ct dans une lettre  Berthier, date du 17
septembre 1810 et qui se trouve  la _Correspondance_, Napolon
signale Kellermann et Ney. Enfin, le 27 octobre, il ordonne 
Berthier de demander au ministre d'Espagne des notes prcises sur
les abus reprochs  Kellermann.

Lors du mariage de Napolon avec l'archiduchesse Marie-Louise, le
roi d'Espagne crivit et fit porter par son chambellan les deux
lettres suivantes:


  Monsieur mon frre,

  Connaissant la bienveillance dont Votre M. I. et R. a honor M.
  Azanza, duc de Santa-F, je l'ai nomm mon ambassadeur
  extraordinaire pour porter  V. M. mes flicitations  l'occasion du
  mariage de V. M. I. et R. et de S. A. I. et R. Mme l'archiduchesse
  Marie-Louise.

  V. M. me connat trop intimement pour ne pas deviner  l'avance tous
  les mouvements de mon coeur, je suis toutefois bien aise de saisir
  cette circonstance solennelle pour assurer V. M. I. de la joie que
  j'ai prouve par l'heureux lien qu'elle contracte dans la vue de
  perptuer le bonheur de tant de nations. V. M. trouvera ainsi le
  bonheur que la nature accorde au commun des hommes.

  Je supplie V. M. I. et R. d'agrer ces voeux et de les regarder ds
  aujourd'hui comme des prsages qui ne la tromperont pas, ce sont
  ceux de son premier ami  qui le coeur de V. M. I. est plus connu
  qu'elle ne pense.

  Je prie V. M. d'agrer l'hommage de ma tendre amiti.

                              De V. M. I. et R.,
                                          Le bon et affectionn frre.


  JOSEPH  MARIE-LOUISE.

                                             Grenade, le 28 mars 1810.

  Madame ma soeur, je prie Votre Majest impriale d'agrer mes
  flicitations les plus sincres,  l'occasion de son mariage avec S.
  M. l'empereur des Franais, roi d'Italie. Je fais des voeux bien
  vifs pour le bonheur d'une union d'o dpend le bonheur de tant de
  nations.

  Ne pouvant jouir, par moi-mme, de l'avantage de prsenter  V. M.
  I. et R. l'expression de mes sentiments, je supplie V. M. d'agrer
  tout ce que lui dira de ma part M. le duc de Santa-F que j'ai
  charg de cette honorable mission. Veuillez, Madame ma soeur,
  etc.[20].

         [Note 20: Joseph, ainsi que Louis, avait vu avec peine le
         divorce de Josphine. L'un et l'autre, nanmoins, n'avaient
         pas cru pouvoir se dispenser d'crire aux nouveaux poux des
         lettres de congratulation.]


Le 2 mai, Joseph crivit de Sville au duc de Feltre, ministre de la
guerre de Napolon:


  Monsieur le duc, j'ai reu la lettre par laquelle vous me proposez,
  de la part de S. M. I. et R., de faire entrer en Espagne le rgiment
  espagnol form  Avignon. Je juge cette opration fort utile; elle
  dtruira la croyance, gnralement rpandue, que les rgiments
  espagnols sont destins  servir au del des Pyrnes, et cette
  croyance rend difficile la formation de tout nouveau corps. Je vous
  prie, Monsieur le duc, de remercier S. M. I. et R. et de vouloir
  bien hter l'envoi en Espagne de ce rgiment[21].

         [Note 21: Le roi avait appris que le ministre de la guerre de
         Napolon, cdant  ses dsirs motivs, lui renvoyait un des
         rgiments espagnols que l'on avait fait venir en France. Il
         attachait avec raison un grand prix  cette mesure.]

  Nos affaires devant Cadix vont bien; la tranquillit se rtablit
  dans ces provinces. Le 4e corps est entr  Murcie. Le 2e corps a
  battu l'ennemi qu'il avait devant lui entre Merida et Badajoz.

  Vous connaissez, Monsieur le duc, l'ancien et sincre attachement
  que je vous ai vou.

                                                    Votre affectionn.


Le 8 fvrier 1810, pendant son voyage en Andalousie, Joseph, croyant
tre trs agrable  Napolon, lui crivit de Sville:


  Sire, je m'empresse de vous annoncer que je viens de recevoir, des
  mains de l'vque et du chapitre de cette ville, les aigles perdues
   Baylen. Je les envoie  V. M. par un officier.


L'empereur se borna  faire rpondre  son frre par le
major-gnral, auquel il adressa, le 26 avril 1810, la lettre
ci-dessous:


  Mon cousin, crivez au roi d'Espagne que je suis instruit qu'il veut
  envoyer les aigles retrouves  Baylen, par le gnral Dessolles;
  que cela ne m'est pas agrable, qu'il doit charger de cette mission
  un simple officier, un capitaine ou un lieutenant-colonel, mais non
  un officier du grade du gnral Dessolles qui est ncessaire en
  Espagne.

  Si le gnral Dessolles tait dj parti, prvenez le gnral
  Belliard, pour qu'il le retienne et l'empche de passer Madrid en
  lui faisant connatre mes motifs.


Au commencement de l'anne 1810, la situation, en Espagne,
s'amliorait, grce aux efforts du roi. Joseph pacifiait
l'Andalousie, mais, tandis qu'il entrait en vainqueur dans les
riches cits de cette belle province, l'empereur, sous prtexte que
le royaume de son frre lui cotait trop cher et qu'il fallait en
finir, en faisant administrer les provinces pour le compte de la
France, rendit le 8 fvrier un dcret en vertu duquel le pays fut
partag en grands gouvernements administrs par des gnraux
franais. Il retira donc le commandement des troupes  Joseph qui
devint par le fait un roi sans arme, sans finances, sans autorit.
Macdonald prit le commandement des troupes en Catalogne, Kellermann
en Aragon, Massna en Portugal, Soult en Andalousie; Joseph resta 
la tte de l'arme du Centre (19,000 hommes  peine). Il fut donc
rduit  ce faible corps,  sa garde et au gouvernement de la
province de Madrid, n'ayant plus le droit de s'immiscer dans les
affaires des autres gouvernements de son propre royaume.  partir de
ce moment, le rgne de ce malheureux prince ne fut plus qu'un long
martyr dont ses lettres  la reine Julie pourront donner une ide.

Des abus criants et sans nombre suivirent de prs cette organisation
nouvelle ou plutt cette dsorganisation complte de l'Espagne,
ainsi qu'on devait s'y attendre. Les commandants d'armes ne
voulurent pas se porter secours entre eux et prtendirent agir
seuls. Tous ne s'inquitrent plus que de leur seul intrt, levant
des contributions, pillant comme Kellermann ou refusant toute
obissance au roi, comme le fit le duc de Dalmatie, ainsi que nous
le prouverons un peu plus loin.

Nous allons faire connatre maintenant quelques lettres indites de
Joseph  sa femme.


                                           Madrid, le 21 janvier 1809.

  Ma chre amie, je reois ta lettre du 16. J'ai fait crire au pre
  de Mme de Frville que je le ferai employer ici, il peut amener sa
  fille avec lui si cela lui convient, il ne me convient pas qu'elle
  t'accompagne, elle ne pourrait pas tre ici une de tes dames, sa
  qualit d'espagnole serait loin de lui tre favorable, ce n'est pas
  dans ses rapports avec ce pays.

  Toutes les femmes de militaires qui te sont attaches seront bien
  ici avec toi; si tu peux faire  moins de mener Mme de Magnitot, tu
  feras bien de ne pas la conduire avec toi; M. Franzemberg, ton
  secrtaire, ne sera pas ici officier de la maison pas plus qu'il ne
  l'tait  Naples; quoique Ferri et Des Landes le soient devenus,
  ils taient dans les affaires depuis longtemps.

  Si tu pars bientt tu ne verras pas le mariage de.......[22]. Mme
  Bernadotte y veillera.

         [Note 22: Les mots manquants dans cette lettre et les
         suivantes ont t entirement effacs par le temps et surtout
         par l'humidit, lorsqu'en 1814 les papiers du roi Joseph
         furent enterrs dans le parc de Prangins.]

  N'amne que les petites Clary et les personnes dont tu as besoin
  avec toi, tu trouveras ici trois mille familles de Franais que je
  ne puis pas employer et qui sont trs malheureux et regrettent les
  positions dont elles taient pourvues  Naples.

  Fais en sorte que Laulaine, Bernardin de St-Pierre, Andrieux,
  Chardon, Lcui, pour ce qui lui est personnel, n'prouvent aucun
  retard dans le payement de leur pension, le reste suivra le cours de
  mes affaires financires qui me forcent  payer de prfrence les
  choses les plus presses.

  Tout ce que je t'cris de ces dames, c'est pour qu'ici tu n'aies pas
  de sujets de dgot en arrivant, pas plus qu'elles. Je t'embrasse
  avec mes enfants.

  Pour M. Franzemberg, il faut que chacun sache  quoi s'en tenir. Il
  est des opinions du pays que je ne veux pas heurter pour quelques
  individus.


  JOSEPH  JULIE.

                                        Madrilejos, le 3 juillet 1809.

  Ma chre amie, les affaires allaient ici trs bien, mais la
  msintelligence qui s'est mise entre Soult et Ney, au fond de la
  Galice, me fait prvoir des malheurs.

  Le marchal Jourdan est dgot et demande  se retirer. Je ne le
  remplacerai pas, quel que soit le successeur que l'empereur lui
  donne.

  Je t'embrasse, ma chre amie, avec Znade et Charlotte; je me porte
  bien.


  JOSEPH  JULIE.

                                            Waldemoro, le 6 aot 1809.

  Ma chre amie, j'ai reu votre lettre du 26, je me porte bien. Les
  40,000 hommes qui sont devant moi ont repass le Tage dont ils ont
  brl les ponts. Le 1er corps poursuit les Anglais, Soult avec
  50,000 hommes marche  eux, je ne doute pas aujourd'hui qu'il ne
  soit arriv sur le Titar o je l'esprais le 28. Je l'ai dbarrass
   Talaveyra de dix mille Anglais, il n'en aura pas plus de vingt
  mille,  compter d'aujourd'hui, et il aura pour cela ses 50,000
  Franais et 20,000 que lui amne le marchal Victor qui suit le
  mouvement de l'ennemi.


  JOSEPH  JULIE.

                                               Malaga, le 5 mars 1810.

  Ma chre amie, je reois ta lettre du 14 fvrier dont tait porteur
  (_nom illisible_). Elle me confirme dans mon opinion que tu dois me
  rejoindre le plus tt possible avec mes enfants et avant le
  commencement des chaleurs, donc le plus tt que tu pourras. Dans le
  cas o, malgr ta bonne sant, tu ne pourrais pas partir aussitt
  que je le dsire et qu'il convient, j'espre que tu ne souffriras
  pas que personne prenne ta place, le contre-coup en serait trop
  sensible et prjudiciable ici. Cette nation, qui aujourd'hui
  m'accueille avec un enthousiasme que tu ne conois pas, est
  tellement fire qu'elle serait humilie si nous ne restions pas 
  notre place, sois plutt malade et vite toute occasion; mais
  mieux.............. que toute cette scne d'tiquette commence.

  Porte avec toi tout ce que nous possdons  Paris ralis en effets
  sur l'tranger; tout papier sr est bon pour nous, qu'il soit 
  quelle chance qu'il soit, n'importe sur quelle place de l'Europe,
  pourvu qu'il soit bon. Renvoie-moi le courrier et dis-moi les
  personnes que tu prfres que je t'envoie  ta rencontre. Tu
  arrangeras l'affaire des papiers, il faut des papiers au porteur,
  les chances comme les papiers des banques de Paris, Londres,
  Vienne, ou actions ralisables et qu'on peut garder  volont.

  Dispose de toute autre chose dont je ne parle pas, comme tu
  l'entendras le mieux; rapporte-moi les papiers que Lance t'apporta;
  au moins ceux que tu jugeras plus ncessaires, prends des
  prcautions pour que tu puisses demander et ravoir les autres, donne
   Fesch tout ce que tu voudras.

  Je suis arriv ici hier,  travers des chemins jugs impraticables;
  la manire dont j'ai t reu ici surpasse toute ide; si on me
  laissait agir librement, ce pays serait bientt heureux et
  tranquille. Amne Roederer, il me serait bien utile et mme
  ncessaire, il s'en retournerait bientt  Paris. M. Lapommeraye
  peut venir........... cote .............. qu'il connat bien.


  JOSEPH  JULIE.

                                             Andujar, le 6 avril 1810.

  Ma chre amie, M. le duc de Santa-F[23] part dans l'instant, il est
  instruit de tout ce qui me regarde, mme des affaires particulires
  qui nous intressent, crois tout ce qu'il te dira, je dsire que
  tout ce que nous possdons en France puisse tre ralis en effets
  sans chances fixes sur l'tranger, Nicolas (Clary) pourrait nous
  servir dans ce cas. Je serai  Madrid avant toi, si je suis instruit
   temps de ton dpart  Paris. Je t'embrasse avec mes enfants.

         [Note 23: Le duc de Santa-F, grand d'Espagne, dvou 
         Joseph.]

  Tu verras quels sont les prsents que je compte faire pour le
  mariage et tu m'en parleras.


  JOSEPH  JULIE.

                                            Cordoue, le 10 avril 1810.

  Ma chre amie, je reois tes lettres du 18, 19 et 21. Gaspard et M.
  (nom illisible) sont arrivs depuis. Je n'ai rien  dire sur des
  mesures qui te sont ordonnes par des mdecins; mais M. Deslandes te
  dira quelles sont mes ides sur tout ce que je possde en France. Tu
  fais bien d'tablir ta nice avec le fils de M. Clment, puisqu'il
  te convient et qu'il la demande. Tu feras bien de donner  Tascher,
  Marcelle[24], ils se conviennent ainsi qu' leurs parents. Mme
  Salligny m'crit; je t'ai crit deux fois que je pensais qu'elle ne
  devait pas te suivre  Madrid o elle ne serait pas convenablement,
  nulles raisons vritables l'y appellent; elle est veuve, elle a une
  fortune indpendante, elle a sa mre, je ne sais pas comment elle
  pourrait se plaire  Madrid o ses relations la placeraient toujours
  dans une fausse position. Je ne dois pas donc te dissimuler que ce
  sont des dispositions inbranlables, ma position est dj assez
  difficile sans y ajouter d'autres embarras de tous les instants,
  ainsi que ceux qui me viendraient d'elle[25].

         [Note 24: Marcelle Clary, nice de la reine Julie. Tascher
         pousa la princesse de la Ligne.]

         [Note 25: Joseph ne voulait pas que la reine Julie ment de
         France des dames d'honneur, surcrot de dpenses, et ayant 
         lui en donner  Madrid.]


  JOSEPH  JULIE.

                                               Madrid, le 16 mai 1810.

  Ma chre amie, je n'ai pas de tes lettres depuis celle que m'a remis
  le courrier de Tascher, je t'ai crit que j'approuve tout ce que tu
  feras, j'ai donn procuration  James, et je la lui ai donne pour
  qu'il puisse s'en servir pour excuter les ordres que tu lui
  donneras. Tu n'as pas oubli comment la terre de Mortefontaine fut
  achete; dans ce que James fera, tu lui diras de te comprendre pour
  moiti, je prfre  tout que ce soit ton frre Nicolas qui s'en
  charge.

  Tascher doit t'avoir parl de ses affaires; je ne sais pas pourquoi
  tu ne m'en parles pas. Si ce jeune homme convient  ta nice et que
  ta nice convienne  ses parents, je prfre ce jeune homme  tous
  autres n'importe la fortune, etc.


  JOSEPH  JULIE.

                                           Madrid, le 16 juillet 1810.

  Ma chre amie, j'ai reu la lettre dont tait porteur Tascher; sa
  cousine[26] m'crit que l'empereur l'autorise  lui permettre de se
  marier avec ta nice Marcelle, si elle y consent. D'aprs ce que me
  disent ses frres, Tascher a aujourd'hui cinquante mille livres de
  rente en fonds de terre, il a un tat, c'est l'honneur mme, il ne
  faut pas hsiter  lui donner Marcelle; il est mille fois mieux que
  le parti que tu m'as propos, il ne serait pas juste qu'elles
  fassent toutes des mariages au-dessus de leur position; j'entends
  donc que Mlle Marcelle pouse M. Tascher, si elle le trouve bien. Je
  m'engage avec lui et sa cousine  laquelle je ne veux pas manquer de
  parole, moins aujourd'hui que dans tout autre temps. Rponds-moi
  d'une manire prcise. Tascher reviendra  Paris.

         [Note 26: L'impratrice Josphine.]

  Avant de partir il faut que tu saches  quoi t'en tenir sur les
  affaires d'Espagne. Fais de tout ce que nous possdons en France une
  vente dont nous puissions dtruire les preuves....... (quelques mots
  illisibles) est grand et j'en rends grces au ciel. Je t'embrasse
  avec Znade et Charlotte..... Je dsire cependant beaucoup savoir
  ce que devient l'Espagne avant que tu quittes Paris; quant  moi, je
  suis bien dcid  ne jamais transiger avec mes devoirs. _Si on veut
  que je gouverne l'Espagne pour le bien seulement de la France, on ne
  doit pas esprer cela de moi._ J'ai des devoirs de coeur et de
  besoins de reconnaissance envers la France qui est ma famille; mais
  jamais, mme dans la misre, je n'ai accoutum mon me  se dgrader
  pour le bien de ma famille.

  J'ai des devoirs de conscience en Espagne, je ne les trahirai
  jamais et je me complais trop dans le souvenir de ma vie passe pour
  vouloir changer d'allure aujourd'hui que je redescends la montagne.
  _Je serai et resterai donc homme de bien, homme vrai tant que mon
  coeur battra. Mon courage saura toujours se faire  tout, moins aux
  remords. Au reste je ne sais pas pourquoi je t'cris si au long. Tu
  me connais, crois que la royaut ne m'a pas chang, et que je suis
  toujours ce que tu m'as connu. Si tu n'as pas besoin de Deslandes,
  renvoies-le moi_ (Deux lignes effaces). _Je suis oblig de venir au
  secours de tant de provinces o l'on n'envoie plus rien et o la
  misre est profonde, parce qu' Avila,  Sgovie mme, des gnraux
  franais administrent mes provinces, renvoyent mes employs et que
  Madrid est le rendez-vous o tous les malheureux aboutissent et o
  s'adressent tous les besoins. Je sens que cet tat de choses me
  serait encore plus pnible toi et mes enfants tant ici, et que je
  n'aurai plus la ressource d'errer avec un quartier-gnral. Tout
  cela peut tre rpar d'un mot de l'empereur, qu'il trouve bon que
  je renvoie les dilapideurs, qu'il me rende l'administration de mes
  provinces et qu'il croye plus  ma probit qu' celle de Ney ou de
  Kellermann. Arriv ici avec mes enfants, il faut que je m'tablisse
  d'une faon dfinitive_  Madrid, il faut que je sache comment je
  pourrai y vivre, car aujourd'hui je ne le sais pas; l'Andalousie est
  absorbe par l'arme, les pays puiss par les insurgs, l'empereur
  ne sait rien, il faut qu'il connaisse ma position, qu'elle change sa
  justice ou que je la fasse changer par ma retraite des affaires; tu
  dois donc venir en Espagne avec la connaissance de ce que veut
  l'empereur avec le projet d'y rester ou rsolue  la quitter pour la
  vie prive. Il n'y a personne  Paris  qui je puisse crire.
  L'empereur a peu vu M. d'Azanza que j'avais charg de mes affaires.
  Quand tu en seras partie, il n'y aura plus aucun moyen de
  communication. Il est donc bon que tu saches bien avant de partir ce
  qu'il nous importe de savoir et que nous ne pourrons plus savoir
  aprs.

  Je reois une lettre de Lucien du 15 juin[27], quelque dplorable
  que soit son sort, je l'envie encore et je le prfre mille fois 
  la figure humiliante que je fais ici. J'ai  me louer beaucoup des
  habitants de Madrid et de tous les Espagnols qui me connaissent. La
  guerre serait bientt finie et l'Espagne pacifie si on veut me
  laisser faire.

         [Note 27: Lucien tait alors prisonnier des Anglais.]


(Plusieurs lignes de cette lettre enfouie dans la terre en 1814 sont
illisibles. Une minime partie seulement a t insre dans les
mmoires de Joseph.)


  JOSEPH  JULIE.

                                              Madrid, le 29 aot 1810.

  Ma chre amie, je reois tes deux premires lettres de..... Tu auras
  reu mes lettres dont tait porteur le marquis d'Almenara. Tu
  sentiras la ncessit de savoir  quoi t'en tenir sur notre sort
  avant de quitter Paris; je ne puis pas rester dans l'tat actuel, il
  faut savoir ce que l'empereur veut; s'il veut que je descende du
  trne d'Espagne, il faut lui obir; il faut savoir o il veut et
  comment il veut que nous vivions; je ne puis pas rester ici avec le
  nom de roi et humili par tous ces hommes qui tyrannisent les
  provinces de mon royaume; je ne veux pas vivre ainsi plus
  longtemps, j'attends donc tes lettres pour savoir  quoi m'en tenir.

  Je t'embrasse avec mes enfants. Fais partir Deslandes dont j'ai
  besoin.


  JOSEPH  JULIE.

                                        Madrid, le 1er septembre 1810.

  Ma chre amie, je reois tes trois premires de Paris, tu auras reu
  M. d'Almenara, j'ignore le rsultat de sa commission, j'cris de
  nouveau la lettre ci-jointe  l'empereur, que tu remettras ou que tu
  ne remettras pas selon la position o se trouveront mes affaires,
  lorsque cette lettre arrivera dans tes mains.

  Il est de fait que si l'empereur continue  me traiter comme il fait
  aujourd'hui, c'est qu'il ne veut pas que je reste au trne
  d'Espagne. Il me connat assez pour savoir que je ne serai jamais
  que ce que je paratrai tre, que roi d'Espagne, mes devoirs
  principaux sont ceux d'un roi d'Espagne, avant tout. Je suis homme
  et je mourrai comme j'ai vcu, ainsi, s'il m'impose des conditions
  que je ne peux pas admettre, c'est qu'il ne veut pas que je reste
  ici; dans ce cas, il faut se retirer le plus tt, c'est le mieux,
  parce que je puis le faire sans tre brouill avec lui et que devant
  me retirer il faut le faire de bonne grce et obtenir la paix
  intrieure puisque je ne peux pas dployer les qualits que la
  nature a mises en moi et qui suffiraient pour faire le bien de cette
  grande nation. Mais,  l'impossible nul n'est tenu et il est de fait
  qu'aujourd'hui je ne puis rien ici sans la volont et la confiance
  entire et absolue de l'empereur; je n'entre pas dans les dtails de
  ma retraite des affaires, tout sera bien ds que l'honneur m'en fera
  un devoir et que l'empereur trouvera bon que je me retire dans telle
  province qu'il voudra choisir. En Bourgogne et dans ce cas, j'ai en
  vue la terre de Morjan, prs Autun; je puis la louer ou l'acqurir,
  si les affaires prenaient cette tournure dfinitive, je ne voudrais
  pas aller  Paris, il ne me faudrait pas beaucoup d'argent, je
  voudrais une retraite absolue.

  Si l'empereur me voulait au del des mers, en Corse, par exemple,
  cela ne pourrait tre qu'autant que je conserverai une espce de
  cour, une existence telle que je puisse me suffire  moi-mme dans
  ce pays, ayant les moyens d'y faire beaucoup de bien, sans me mler
  d'aucunes affaires du gouvernement; aussi, dans ce cas, il me
  faudrait un tat bien au-dessus de celui de mon pre, et mme
  au-dessus de celui que j'avais au Luxembourg; j'approuverai tout ce
  que tu feras. Quant  mon tat actuel, je suis dispos  tout pour
  en sortir; mon me se trouve dgrade et je prfre la mort  cet
  tat.


 cette lettre, qui n'est pas aux mmoires de Joseph, se trouvait
jointe la lettre du roi d'Espagne  l'empereur en date du 31 aot
1810 (_Mmoires de Joseph._ Vol. VII, p. 325).


  JOSEPH  JULIE.

                                          Madrid, le 9 septembre 1810.

  Ma chre amie, j'ai reu ta lettre du 20, j'attends toujours le
  rsultat de tout ce que je t'ai crit, ainsi qu' l'empereur, depuis
  le dpart d'Almenara. D'une manire ou d'une autre ces choses
  doivent tre changes, elles ne peuvent pas rester longtemps dans
  l'tat o elles se trouvent, je fais ici une triste figure et j'en
  mriterais la honte si je permettais qu'elles se prolongent plus
  longtemps qu'il ne faut pour connatre la volont de l'empereur.

  1 Roi d'Espagne, je ne puis l'tre que tel que la constitution du
  pays m'a proclam.

  2 Retir de toutes affaires publiques en France ou dans un autre
  pays, il me convient de connatre mme sur cet article la volont de
  l'empereur.

  3 Retourner en France conservant quelque prrogative publique, il
  faut que je sache quels sont mes devoirs et mes droits avant de
  prendre un parti; je ne veux me dcider qu'en pleine connaissance de
  tout cela, je n'ai ni crainte, ni ambition, ni ressentiment, je sais
  que la politique fait tout, ainsi je pardonne tout; mais si en
  m'enlevant le trne d'Espagne, on m'offre un tat politique en
  France, je veux le connatre.

  4 Je ne veux aucun trne tranger. Je me rserve  me dterminer
  pour une retraite absolue si ce qu'on me propose en France ne me
  parat pas convenable; ce  quoi je suis bien dtermin aujourd'hui;
  c'est: 1 de ne pas rester ici sur le pied o je suis, 2 de ne pas
  accepter un trne tranger, 3 de rendre mon existence en France
  compatible avec mon honneur et la volont de l'empereur et l'intrt
  de la nation, si mon existence semi-politique peut encore lui tre
  utile, sans cependant vouloir jamais me mler d'administration
  d'aucun genre et vouloir jamais paratre  la cour. Si ce qu'on me
  propose ne me convient pas, retraite obscure et absolue; mais les
  demi-jours, les fausses positions ne sont pas dignes ni de mon nom
  ni de mon me, ni supportables avec mon esprit.

  Je t'embrasse avec mes enfants et t'engage  tre aussi contente que
  je le suis moi, au milieu des contrarits qui m'assigent, et
  j'prouve bien aujourd'hui que ce lait nourricier d'une bonne et
  vraie philosophie n'est pas aussi strile qu'on veut bien le dire,
  car, content de moi, je le suis de tout, et regarde en piti
  _toutes_ les passions trangres qui s'agitent, sans me blesser,
  autour de moi.


  JOSEPH  JULIE.

                                               Madrid, 7 octobre 1810.

  Ma chre amie, je reois ta lettre du 17. Je me porte bien,
  j'attends tes nouvelles et celles de Colette; mes affaires me
  paraissent aller bien mal  Paris o on ne sait pas le mal que l'on
  se fait  soi-mme. L'avenir prouvera si j'ai raison.


  JOSEPH  JULIE.

                                              Madrid, 3 novembre 1810.

  Ma chre amie, j'ai reu tes lettres des 9, 10, 12 octobre,
  renvoie-moi Gaspard avec des nouvelles sur les bruits qui courent
  ici et qui font prsager de nouveaux changements pour moi; dis-moi
  ce qu'il en est, tu sais tout ce que je t'ai crit. Si la retraite
  est possible, je la prfre  un nouveau trne; si cela est
  impossible, je prfre retourner  Naples plutt que de faire une
  nouvelle royaut quelle qu'elle soit.

  La position des affaires ici est horrible et bientt elle sera
  irrmdiable. L'empereur n'a rien rpondu  tout ce que je lui ai
  crit sur un sujet aussi important pour la gloire et le bonheur de
  deux grandes nations.

  Je t'embrasse avec mes enfants, je me porte bien.


  JOSEPH  JULIE.

                                              Madrid, 6 novembre 1810.

  Ma chre amie, j'ai reu tes lettres des 12 et 14, je t'ai dj
  crit que c'est toi plus que moi qui peut dcider s'il convient que
  tu viennes ici, ce voyage doit tre entrepris ou diffr selon que
  les affaires d'Espagne  Paris s'arrangent ou se brouillent, elles
  ne peuvent pas rester longtemps telles qu'elles sont, cette crise ne
  peut pas durer, il faut avancer ou reculer. Si je dois retourner en
  France, il est inutile que tu viennes en Espagne, si je dois rester
  en Espagne, il faut y venir. Mais, pour que je puisse y rester, il
  faut que l'empereur fasse ce que je lui ai crit par la lettre dont
  tait porteur M. d'Almenara,  laquelle il n'a pas rpondu.


  JOSEPH  JULIE.

                                             Madrid, 16 novembre 1810.

  Ma chre amie, je reois tes lettres des 22, 23 et 24, ma position
  est toujours la mme, je suis ici bientt un tre parfaitement
  inutile; tous les gnraux correspondent avec le major-gnral,
  prince de Neufchtel. Les habitants s'exasprent tous les jours
  davantage, le peu de succs que j'avais obtenu est effac tous les
  jours. L'empereur ne me rpond pas, il ne me reste donc qu' me
  retirer des affaires. Ma sant d'ailleurs toujours inaltrable
  commence  se ressentir de ma position quivoque, ridicule et
  bientt dshonorante, si je la supportais plus longtemps.

  Occupes-toi donc de me trouver  louer une grande terre  cent
  lieues ou soixante lieues de Paris; je suis dcid  m'y rendre et
  de tout quitter, puisque je ne puis pas faire le bien ici et que
  tout ce que j'ai dit et fait jusqu'ici devient inutile.


  JOSEPH  JULIE.

                                          Madrid, le 20 novembre 1810.

  Ma chre amie, j'ai reu ta lettre du 28 octobre, ma position est
  toujours la mme. J'attends Azanza pour prendre un parti dcisif et
  finir le rle honteux qu'on me fait jouer ici depuis mon retour de
  la conqute de l'Andalousie.

  Je t'embrasse avec mes enfants.

  Lucien a t men prisonnier  Malte.


  JOSEPH  JULIE.

                                             Madrid, 24 novembre 1810.

  Ma chre amie, point d'estafette depuis deux jours. Je n'ai pas de
  nouvelles directes de Massna et je ne suis pas sans inquitude sur
  son arme. Je me porte bien, j'attends des nouvelles dcisives de
  Paris. Je dsire que tu charges James ou mieux encore Nicolas, de
  savoir s'il serait possible d'acqurir la terre de Montjeu  une
  lieue d'Autun, aprs s'tre assur que le chteau est encore
  habitable,  moins que tu ne prfres une terre en Provence, je
  dsire un bois de chasse et de l'eau, c'est ce que je trouve 
  Montjeu; si tu prfres le midi, je te laisse le choix.


  JOSEPH  JULIE.

                                             Madrid, 28 novembre 1810.

  Ma chre amie, j'ai reu ta lettre du 4, je me porte bien, les
  affaires sont ici dans le mme tat. Je suis toujours sans rponse 
  tout ce que j'ai crit. Je ne pense pas pouvoir prolonger cet tat
  humiliant au del de cette anne. Je te prie de remettre  M.
  Bouchard[28] l'incluse; engage-le  partir sur-le-champ et de me
  rpondre de dessus les lieux. Il faut finir ceci d'une manire ou
  d'une autre; quoique je te dise que je me porte bien et que cela
  soit ainsi, cependant ma constitution n'est plus ce qu'elle tait et
  je sens qu'elle ne rsisterait pas  cet tat de choses qui n'est
  pas fait pour un homme tel que moi, toute la puissance de l'empereur
  ne peut pas faire que je reste ici dans la position du dernier des
  polissons. Tu peux voir par la lettre ci-jointe comment un gnral
  franais traite mes ministres. Un voleur effrn que j'ai renvoy
  d'ici, il y a trois mois, y revient triomphant. Ce misrable a caus
  le massacre de plus de cent Franais, victimes de l'exaspration des
  habitants de la province de Guadalaxara et Cuena o il commandait
  une colonne et o il ravageait tout. J'entre dans ces dtails pour
  que tu saches bien qu'on me force au parti que je prends et que je
  n'en ai pas d'autre  prendre.

         [Note 28: Un des secrtaires du roi, charg de ses affaires
         d'intrt et alors en France.]

  Marius Clary doit tre arriv, j'attendrai la rponse  la lettre
  que je t'ai crite par lui avant de partir.


La fin de l'anne 1810 et le commencement de 1811 ne furent pas plus
favorables  Joseph; aussi voit-on ses lettres  la reine contenir
sans cesse les mmes plaintes, justifies par la conduite de
l'empereur  l'gard de l'Espagne.


  JOSEPH  JULIE.

                                               Madrid, 8 janvier 1811.

  Ma chre amie, je reois tes lettres du 14 et 16, je suis pein de
  la perte de Mlle Antoinette qui t'tait attache depuis si
  longtemps; cette pauvre fille avait eu un grand malheur  mes yeux,
  celui d'avoir occasionn cet accident qui a eu tant d'influence sur
  notre destine; j'aurais bien dsir ne jamais me sparer de toi ni
  de mes enfants, pourquoi lorsque vous m'avez rejoint, il y a trois
  ans, ne suis-je pas rest avec vous? Ce fut alors ma faute. Pourquoi
  lorsque je t'crivais il y a un an, de Cordoue, de me rejoindre avec
  mes enfants, ne le fites-vous pas? Ce fut le seul moment heureux de
  mon existence depuis que je vous ai quittes  Naples et ce moment
  m'inspira le dsir de vous faire partager mon sort; tu n'as pas pu
  partir de Paris et sans doute ce fut alors un contretemps fcheux
  pour toi et pour moi. Depuis, j'ai couru de dsagrments en
  dsagrments, mon existence a t telle que je ne regrette pas ton
  absence ni celle de mes enfants, je n'ai plus vu d'avenir pour nous
  dans ce pays. Les funestes dcrets du 8 fvrier 1810[29] ont ananti
  tous les progrs que j'avais eu le bonheur de faire dans l'esprit
  d'un peuple brave et fier et m'ont remis dans la mme situation o
  je me suis trouv en arrivant  Madrid, il y a trois ans. J'ai
  depuis reconnu ce qui m'arriverait le lendemain et je me suis vu
  sans dplaisir, priv des seuls objets de mes plus tendres
  affections, car mon sort en et t plus cruel. Je n'ai ici rien de
  bon, de fixe  leur offrir, mais ils embelliraient le reste de ma
  vie. Quelque part qu'elle se termine, elle sera digne de moi. Je
  dsire donc que la politique cesse de se jouer de moi et tout me
  sera bon si je puis finir ma carrire avec toi et mes enfants dans
  une position naturelle, quelle qu'elle soit, tant ce que je
  paratrai tre et sortant de la position fausse et humiliante dans
  laquelle je persvre encore, malgr tout ce que je t'ai crit,
  attendant tous les jours un meilleur ordre de choses pour moi; il me
  parat impossible que la vrit et la raison ne percent  la fin.

         [Note 29: Ce dcret crait les grands gouvernements  la tte
         desquels Napolon mettait ses gnraux et humiliait
         compltement le roi.]


  JOSEPH  JULIE.

                                               Madrid, 6 fvrier 1811.

  Ma chre amie, j'ai reu tes lettres jusqu'au 20 janvier, ainsi que
  celles dont tait porteur Gaspard qui est arriv hier, je t'ai
  adress une lettre pour Bernadotte, dont tu devrais dj m'avoir
  accus la rception. Je crains qu'elle n'ait t gare, les bruits
  les plus tranges courent ici depuis hier, nous touchons  un
  dnouement quelconque, les choses sont tellement empires par les
  nouvelles de France qu'il faut avancer ou reculer. Des partis qu'on
  m'offre, le plus honorable sera toujours celui que je prendrai, tu
  ne dois pas en douter, et ds qu'il sera prouv que je ne puis plus
  rester ici, j'en partirai. Je t'crirai plus en dtail ds que
  j'aurai lu tout ce qui arrive de France et des provinces, car il est
  assez bizarre que je n'aie pas pu trouver encore ce temps-l, depuis
  hier; j'ai t occup tout le jour, depuis huit heures du matin, 
  des petits dtails pour que tous les services ne tombent pas  la
  fois, et les besoins du jour ne m'ont pas laiss d'autre temps; tu
  dois penser si je dsire que tout cela finisse.


Dans une autre lettre  sa femme, en date du 19 mars 1811, le roi,
aprs l'expos fidle de sa situation, dit:


  Dans cet tat de choses, rduit  l'tat d'abjection d'un criminel
  ou du dernier des hommes, je mriterais mon sort, si je le
  prolongeais volontairement.


Et plus loin:


  Sans doute je ne prendrai pas le parti de venir  Paris, si je
  pouvais faire autrement, mais ni toi, ni ceux qui me conseillent ne
  connaissent ma position ici, et ncessairement _elle finirait par un
  vnement tragique si elle ne finit pas par mon dpart volontaire_.


  JOSEPH  JULIE.

                                                 Madrid, 24 mars 1811.

  Ma chre amie, je reois tes lettres des 4, 6 et 8 mars; je t'ai
  crit en dtail il y a trois jours, je suis toujours dans le mme
  tat, il y a douze jours que je ne reois pas, ma sant ne le
  permettant pas; cependant, j'espre que la tranquillit me
  rtablira, mais j'en ai besoin, je compte me mettre en route dans
  quelques jours et ds que mes forces seront assez rtablies pour
  cela.

  Je t'embrasse avec mes enfants et j'espre te revoir bientt 
  Mortefontaine pour ne plus vous quitter.


L'empereur n'ignorait ni la position fausse ni les plaintes fort
justes de Joseph, ni son dsir d'abandonner la couronne d'Espagne.
Sa belle-soeur, la reine Julie, son ambassadeur de famille, le comte
de La Forest, le tenaient au courant de tout, mais il n'entrait pas
encore dans les vues politiques de Napolon de laisser la Pninsule
sans roi. Il aimait mieux que ce roi ft Joseph que tout autre. La
guerre devenait imminente avec le Nord, il lui paraissait utile
d'avoir son frre dans le Sud, car il connaissait son caractre
loyal, affectueux et son dvouement personnel pour lui. Il fit donc
crire par le cardinal Fesch  Joseph. Ce dernier rpondit  son
oncle, le 24 mars 1811, une lettre insre au 7me volume des
_Mmoires de Joseph_ et dont on a retranch cette phrase:


  Je ne veux pas que vous ignoriez que ma sant est telle que je l'ai
  craint toute ma vie. Je suis arriv  ce point que vous connaissez,
  aprs un rhume et une inflammation de poitrine.


En effet la sant de Joseph s'tait altre, au point que le mme
jour, 24 mars, il prvenait Napolon que la maladie le forait 
quitter l'Espagne. Cette lettre  l'empereur se terminait ainsi:


  Je saurai, comme vous le voudrez, vous aimer tout bas et ne pas vous
  importuner des sentiments que vous partagez ou _repoussez
  peut-tre_.


Le mme jour encore, Joseph crivait  la reine cette seconde
lettre:


                                                 Madrid, 24 mars 1811.

  Ma chre amie, l'aide de camp du duc de Dalmatie, qui te remettra
  cette lettre, te donnera de mes nouvelles. Je l'ai vu un moment. Je
  vais mieux, et j'espre tre sous peu en tat de partir. Je suis
  inquiet de trois dpches importantes dont tu ne m'as pas accus la
  rception. La premire, du 14 fvrier, porte par M. le chef
  d'escadron Clouet, la 2me du 19 mars et la 4me du 24.

  Le gnral Blaniac[30] ne voudrait pas que sa femme vnt le
  rejoindre, connaissant la situation des affaires, je crois aussi que
  ce n'est pas le moment.

         [Note 30: Un des aides de camp de Joseph, trs dvou  ce
         prince. Joseph redoutait la venue en Espagne de toutes les
         femmes des personnes attaches  sa maison, comprenant
         combien sa position tait prcaire.]


Malgr tout son dsir d'arriver en France le plus rapidement
possible, le roi dut diffrer son dpart de quelques jours. Il se
mit en route le 23 avril 1811, aprs avoir crit  la reine la
lettre ci-dessous:


                                             Madrid, le 16 avril 1811.

  Ma chre amie, je t'envoie le double de la lettre que je t'envoie,
  par l'estafette. Renvoies-moi le courrier qui te porte cette lettre
  et qui me trouvera en route. Pour mes incertitudes sur l'effet
  qu'aura produit la nouvelle de mon dpart quel qu'il soit, personne
  ne peut l'impossible et je suis rsign  tout; mais il est de fait
  que je ne puis rester dans le palais de Madrid sans domestiques,
  sans gardes, sans troupes et sans tribunaux; or, tout cela n'existe
  pas sans argent. Si c'est l'usage de complimenter l'empereur et
  l'impratrice sur la naissance du roi de Rome, remets ma lettre au
  prince de Massrano, je l'autorise aussi  prsenter la _Toison
  d'or_ au roi de Rome, aprs s'tre assur que cette offre serait
  agre. C'tait l'usage autrefois.

  Je suis dispos  faire tout ce qu'il est possible pour M. Michel.


L'empereur apprenant que Joseph, dcid  quitter l'Espagne, allait
se mettre en route pour Paris, et voulant sauver les apparences, se
hta de lui envoyer un officier, le gnral de France, pour le
prvenir qu'il tait dsign comme devant tre le parrain du _roi de
Rome_.

Dans la lettre du 21 avril qu'il crit  ce sujet  la reine, et
dans laquelle il annonce son dpart, on a retranch, aux _Mmoires_,
le passage suivant:


  Je ne puis pas te cacher que ma sant n'est plus la mme depuis deux
  mois. Je ne suis plus le mme homme. Au milieu de tant d'inquitudes
  qui m'assigent en quittant le pays, je viens d'prouver un chagrin
  bien vif par l'tat presque dsespr dans lequel se trouve le fils
  de Roederer, par une blessure mortelle qu'il a reue hier soir, dans
  une affaire particulire. Je trouvais quelque plaisir  mener ce
  jeune homme  son pre. Le destin en dcide autrement.


  JOSEPH  JULIE.

                               Santa Maria de la Nieva, 25 avril 1811.

  Ma chre amie, je reois tes lettres des 3, 4, 6 et 8 avril. Je t'ai
  crit par toutes les estafettes, et par quelques-unes de trs
  longues lettres; celle du 19 mars[31] t'annonait ma dtermination
  de me mettre en route pour la France; j'tais alors assez malade, je
  n'ai pas t bien depuis, je suis mieux depuis mon dpart de Madrid.
  Je reois aujourd'hui une lettre du prince de Neufchtel qui
  m'apprend que l'empereur a consenti  me faire un prt de 500,000
  francs par mois. J'cris  ce sujet  l'empereur la lettre que tu
  lui remettras ou lui feras remettre, j'arriverai peu de jours aprs
  cette lettre.

         [Note 31: Cette lettre du 19 mars avait t perdue.]

  Je t'ai crit il y a quelques jours par M. Jappi que tu dois m'avoir
  renvoy avec tes lettres.


Le mme jour qu'il crivait  la reine Julie les lettres ci-dessus,
Joseph adressait  son frre celle qu'on va lire, laquelle a t un
peu tronque dans les _Mmoires_. La voici intgralement:


                            Santa Maria de la Nieva, le 25 avril 1811.

  Sire,

  Je suis parti de Madrid le 23 sans avoir reu aucune rponse aux
  lettres que j'ai crites depuis 3 mois  Votre Majest,  la reine
  et au prince de Neufchtel. J'ai retard tant que j'ai pu mon
  voyage, mais la ncessit m'a enfin dcid et ce ne sera pas sans
  peine que les services se soutiendront  Madrid pendant 40 jours,
  quoique le trsor se trouve dcharg en grande partie de la dpense
  de ma maison. J'ai d craindre que Votre Majest ne se rappelt plus
  de moi et je n'ai vu de refuge que dans la retraite la plus obscure;
  aujourd'hui je reois une lettre du prince de Neufchtel du 8, qui
  m'annonce quelque secours; cette lettre me prouve que ma position
  vritable commence  tre connue et il n'est pas douteux que je
  n'aurai rien  dsirer de vous ds que je connatrai votre volont,
  puisque la mienne sera de m'y conformer autant que cela me sera
  possible.

  Je retournerai en Espagne si vous jugez ce retour utile, mais je ne
  puis y retourner qu'aprs vous avoir vu et aprs vous avoir clair
  sur les hommes et les choses qui ont rendu mon existence d'abord
  difficile, puis humiliante et enfin impossible et m'ont mis dans la
  position o je suis aujourd'hui.

  Je suis prt aussi  dposer entre les mains de Votre Majest les
  droits qu'elle m'a donns  la couronne d'Espagne, si mon
  loignement des affaires entre dans ses vues, et il ne dpendra que
  de vous de disposer du reste de ma vie, ds que vous aurez assez vu,
  pour avoir la conviction que vous connaissez l'tat de mon me et
  celui des affaires de ce pays o je ne pourrai retourner avec succs
  que nanti de votre confiance et de votre amiti, sans lesquelles le
  seul parti qui me reste  prendre est celui de la retraite la plus
  absolue; dans tous les cas, dans tous les vnements je mriterai
  votre estime. Ne doutez jamais de mon dvouement et de ma tendre
  amiti.


  JOSEPH  JULIE.

                                                 Burgos, 1er mai 1811.

  Ma chre amie, je reois tes lettres du 18, 20 et 22; je t'ai crit
  le 16 avril et le 26 d'Almeida. Le voyage est utile  ma sant, je
  sjournerai ici aujourd'hui pour ter toute inquitude que l'on
  aurait eue en regardant ce voyage comme un dpart dfinitif. J'ai
  dissip toutes ces craintes  Valladolid et sur toute la route et
  j'ai dit que je retournerai dans le mois de juin avec ma famille.
  Ainsi si les affaires prennent cette tournure  Paris, prpare-toi 
  venir bientt en Espagne et le plus tt est le mieux. Dans ce cas,
  mon absence ne saurait tre trop courte, le bien rel et celui de
  l'opinion qu'oprerait mon retour, dissiperait bientt la lgre
  inquitude occasionne par mon dpart et le bien serait dcuple du
  mal. Il y a beaucoup de choses  faire et plus encore  viter pour
  terminer les affaires d'Espagne d'une manire avantageuse aux deux
  nations; il ne dpendra pas de moi que tout cela ne russisse. Je
  serai dans neuf jours  Bayonne, je pourrai peu de jours aprs
  recevoir ta rponse  cette lettre. Je dsire descendre 
  Mortefontaine, j'ai avec moi 8 ou 10 personnes et 20 domestiques.


Dans cette lettre on voit le roi Joseph renatre  l'esprance; cela
provenait de ce que ce malheureux souverain, pendant son voyage,
venait de recevoir de Berthier la nouvelle que l'empereur
consentirait  lui faire un prt de 500,000 francs par mois, comme
il l'annonce  sa femme.

Joseph resta  Paris prs de son frre et de sa femme, pendant le
mois de mai et une partie de celui de juin 1811. L'empereur lui fit
beaucoup de promesses, ce qui le dtermina  retourner en Espagne.
Dans une circonstance assez secondaire, Napolon lui fit tmoigner
d'une faon fort dure son mcontentement. Le 11 juin 1811,
l'empereur crivit  Berthier:


                                         Saint-Cloud, le 11 juin 1811.

  Mon cousin, je vous prie d'aller voir le roi d'Espagne pour lui
  parler de la dernire audience diplomatique et de l'indcence avec
  laquelle s'y sont comports plusieurs Franais portant la cocarde
  espagnole. Ils sont entrs en forant la consigne et sachant bien
  que je ne reois pas les Franais qui sont  _un service tranger_.
  Heureusement je ne les ai pas vus, je les aurais fait chasser. Vous
  direz que j'avais entendu, par recevoir les Espagnols, recevoir les
  trois ministres et quelques chambellans espagnols que le roi a
  amens, mais que c'est sur la liste destine pour le _Moniteur_ que
  j'ai vu le nom de plusieurs Franais, entre autres celui du sieur
  Tascher qui n'a pas mme la permission de porter la cocarde
  espagnole, et qu' cette occasion, je ne comprends pas comment on
  puisse porter une cocarde trangre sans en avoir l'autorisation;
  que ce que je dsire, c'est que Clary, Miot, Expert et les autres
  Franais ports sur la liste, partent demain et se mettent en route
  pour Bayonne; que je ne m'oppose pas  ce que le roi en fasse ce
  qu'il veut en Espagne, mais que je ne puis m'accoutumer  voir des
  Franais venir faire de l'embarras  Paris sous un costume tranger.
  Le remde  tout, c'est qu'ils partent aujourd'hui ou demain,
  quoique je ne vois pas quelle ncessit il y avait  ce que le roi
  mne ce tas de gens avec lui; vous direz galement au roi que je ne
  vois pas d'objection  ce qu'il parte, que quant  mes dispositions,
  je persiste dans celles dont vous lui avez fait part, que votre
  lettre doit donc lui servir de rgle, que le temps prouvera par la
  conduite qu'il tiendra si le voyage de Paris lui a t utile et s'il
  a acquis la prudence ncessaire pour manier ces matires; que, quant
   l'argent, je fais donner au roi ces sommes sur les sommes
  mensuelles que je lui ai promises, mais que c'est bien mal employer
  son argent que celui destin  payer les voyages d'un tas de gens
  inutiles comme Miot, les Expert, etc.....


Joseph reut la visite de Berthier au moment o il partait pour
l'Espagne. Malgr cette dure leon, il quitta Paris plein
d'esprance, croyant avoir la certitude que son frre, selon ses
promesses, viendrait  son secours, avancerait les fonds ncessaires
 l'entretien et au salut de la Pninsule. Il ne tarda pas  tre
dsabus, ainsi qu'on va le voir par ses lettres  la reine,
laquelle ne l'avait pas suivi, attendant pour se rendre  Madrid
avec ses enfants que les choses eussent pris une meilleure tournure.

Joseph lui crivit le 23 septembre 1811:


  Ma chre amie, je reois ta lettre du 10. Tu connatras ma
  situation, elle est peu agrable; tu sais que je devais recevoir un
  secours d'un million par mois, je reois  peine la moiti, je ne
  pourrai pas tenir longtemps si cet tat de choses dure. Si ta sant
  te permet de venir, tche d'obtenir de l'empereur ce qui m'est d
  depuis juillet,  raison d'un million par mois, et mme une avance
  de quelques mois, afin que je ne sois pas dans l'inquitude comme
  aujourd'hui, lorsque vous serez arrives.


  JOSEPH  JULIE.

                                          Madrid, le 1er octobre 1811.

  Ma chre amie, je n'ai pas eu de tes lettres par le dernier
  courrier, les enfants m'ont crit que tu tais  Compigne; il m'est
  d prs de trois millions de francs sur le prt que l'empereur m'a
  promis d'un million par mois  dater du 1er juillet, aussi suis-je
  dans les plus grands embarras; cris-moi si tu comptes partir, ne te
  mets pas en route sans tre prcde ou accompagne par six millions
  au moins, afin que je puisse avoir l'esprit en repos pour quelque
  temps, faute de quoi il vaut mieux rester  Paris, car, sans argent,
  sans troupes, sans commandement vritable, il est impossible que ma
  position se prolonge longtemps; je me porte bien.


  JOSEPH  JULIE.

                                            Madrid, 1er novembre 1811.

  Ma chre amie, je n'ai pas reu de tes lettres par la dernire
  estafette, j'attends avec impatience de savoir que tu te portes bien
  et que l'empereur m'envoie effectivement l'argent que je lui ai
  demand, sans lequel je ne puis rien faire de bon ici, le million
  qu'il m'a promis comme avance  dater du 1er juillet et un autre
  million en remplacement du quart des autres arrondissements.

  Marius Clary a t trs malade, mais il est mieux, tu m'as parl de
  deux partis pour sa soeur, je ne connais pas le personnel du
  _civil_, mais, s'il est bon, je le prfre au _militaire_, dont tu
  me parles.


Le roi Joseph avait beaucoup d'affection pour le gnral Hugo,
employ  Madrid. Le gnral vivait en mauvaise intelligence avec sa
femme, il lui crivit le 30 janvier 1812:


  J'ai lu avec beaucoup d'intrt tout ce que vous m'avez crit, ainsi
  que Mme Hugo.

  Mon dsir le plus constant est que vous vous arrangiez de manire 
  tre heureux, je n'ai rien nglig pour cela, l'attachement que je
  vous porte m'en a fait un devoir; mais, si mes voeux ne se ralisent
  pas, je ne dois pas vous cacher que ma volont est que vous ne
  donniez pas ici un exemple scandaleux en ne vivant point avec Mme
  Hugo comme le public a droit de l'attendre d'un homme qui, par sa
  place, est tenu  donner le bon exemple.

  Quel que soit le regret que j'aurais de vous voir loign de moi, je
  ne dois pas vous cacher que je prfre ce parti au spectacle
  qu'offre votre famille depuis trois mois.


  JOSEPH  JULIE.

                                          Madrid, le 1er fvrier 1812.

  Ma chre amie, je n'ai rien de bon  t'crire aprs la prise de
  Valence; la rcolte a t mauvaise et le bl est trs cher, il y a
  beaucoup de misre ici; je reois  peine la moiti de ce qui
  m'avait t promis  Paris, et je serais impardonnable d'tre
  reparti si j'avais pu prvoir l'avenir qui m'attendait dans ce pays.
  Les avantages que je pouvais tirer de la reddition de Valence par le
  grand nombre de soldats qui abandonnent l'insurrection, vont bientt
  tre perdus par le dnment o je me trouve et d'argent et de moyens
  de m'en procurer; quelle sera la fin de tout ceci, je l'ignore et ne
  veux pas la prvoir: 1 l'unit dans le commandement et dans
  l'administration; 2 un but fixe et certain offert  toutes les
  provinces, pourraient encore sauver nos affaires et il faudrait que
  l'empereur fit encore beaucoup de sacrifices d'argent, sans cela
  tout ira mal et va dj si mal que, ne pouvant rien, je dois dsirer
  que cela finisse pour moi le plus tt possible.


  JOSEPH  JULIE.

                                           Madrid, le 21 fvrier 1812.

  J'ai reu ta lettre du 28 janvier et 1er fvrier. Je suis fch
  d'apprendre que ta sant n'est pas bonne, je n'ai aucune rponse
  directe aux lettres que j'ai crites, il est fcheux que cela soit
  ainsi; mais il serait encore plus fcheux pour moi que je crusse
  mriter d'tre trait comme je le suis, je dsire que tout ce qui se
  passe finisse bien, je le dsire sincrement plus que je ne
  l'espre.

  Ma sant n'est pas trs bonne, cependant je serais heureux de penser
  que la tienne ft de mme.


  JOSEPH  JULIE.

                                                  Madrid, 7 mars 1812.

  Ma chre amie, je reois ta lettre du 14; je n'ai aucune nouvelle de
  Paris, tu ne me dis rien des vnements qui sont arrivs ou dont
  nous sommes menacs, ma position ici est impitoyable; que je sauve
  l'honneur, je regrette peu le reste.

  Adieu, ma chre amie, cris-moi la vrit et embrasse nos enfants.


Vers cette poque une mesure prise bien tard sans doute, mais enfin
prise par l'empereur, prt  partir pour le Nord, rendit un peu de
courage  Joseph et lui donna quelque esprance. Il apprit que son
frre plaait sous son commandement unique toutes les troupes en
Espagne et lui donnait pour major-gnral le marchal Jourdan. Le
roi se mit immdiatement  la tte de ses armes, mais il s'aperut
bientt de la difficult qu'il aurait  se faire obir des
commandants des divers corps, accoutums  tre indpendants.

Ds qu'il fut entr en campagne, Joseph crivit  la reine un grand
nombre de lettres fort importantes. Il lui manda de Valence le 9
septembre 1812:


  Ma chre amie, tu pourras concevoir par la copie ci-jointe
  l'enchanement des vnements qui m'ont forc  quitter Madrid, la
  rsistance qu'a prouve l'excution de mes ordres au Nord et au
  Midi, la prcipitation qu'a mis l'arme de Portugal retire derrire
  le Duero  attaquer l'arme anglaise avant l'arrive des secours qui
  lui taient annoncs du Nord et du Centre. Massna arrive; s'il
  amne des troupes, si on envoie de l'argent, si les gnraux qui ne
  veulent pas obir et qui s'isolent dans leurs provinces sont
  rappels, les affaires se rtabliront bientt.

  Je me porte trs bien, je t'embrasse avec mes enfants, je dsire que
  vous vous portiez aussi bien que moi et vous revoir bientt, car la
  vie se passe.

  Si l'empereur ne rappelle pas les gnraux du Nord et du Midi, il
  n'y a rien de bon  esprer dans un tat de choses o il faut un
  commandement prompt, absolu, et o l'impunit encourage  la
  dsobissance et perptuera les malheurs jusqu' la perte totale de
  ce pays.


 cette lettre tait jointe la copie de la lettre de Joseph 
Berthier, en date du 4 septembre, qui ne se trouve pas aux Mmoires
et que voici. Elle est relative  la bataille de Salamanque.


                                         Valence, le 4 septembre 1812.

  J'apprends par une voie indirecte que le conseil des ministres ayant
  eu connaissance des rsultats de l'action qui a eu lieu le 21
  juillet dernier aux environs de Salamanque entre l'arme de Portugal
  et l'arme anglaise, avait donn des ordres pour faire passer en
  Espagne des renforts et remis  M. le prince d'Essling le
  commandement de l'arme de Portugal.

  En adressant  V. A. S. mes remerciements de l'empressement qu'elle
  et le conseil des ministres ont mis  prendre cette mesure, je crois
  devoir lui communiquer directement un sommaire des vnements et de
  la situation des affaires militaires avant et aprs cette poque, ma
  correspondance avec le ministre de la guerre en contient les dtails
  en quelque sorte jour par jour, mais dans la crainte qu'elle ne lui
  soit pas parvenue, il me parat utile d'en rassembler ici les
  principaux faits.

  Le marchal duc de Raguse ne s'tant pas cru en mesure d'attaquer
  les Anglais, aprs qu'ils eurent pass l'Agueda le 12 juin, se
  retira successivement entre la Torms et le Duero et finalement
  passa sur la rive droite de ce fleuve.

  L'arme de Portugal resta dans cette position en rappelant  elle
  toutes ses divisions.

  L'arme anglaise demeura en observation sur la rive gauche du Duero,
  et ne fit aucune tentative pour le passer.

  Il tait ais de prvoir que le sort de l'Espagne pourrait dpendre
  d'une affaire qui paraissait invitable et qu'il tait de la plus
  haute importance de mettre le duc de Raguse en tat de combattre
  avec les plus grandes probabilits de succs.

  Je pressai des secours de toutes parts, mais mes ordres ne furent
  pas excuts, le gnral en chef de l'arme du Midi[32] se refusa
  aux dispositions que j'avais prescrites, et ce ne fut qu'aprs
  beaucoup d'hsitations que celui de l'arme du Nord se dtermina 
  faire partir sa cavalerie et son artillerie que je lui avais ordonn
  d'envoyer au duc de Raguse.

         [Note 32: Soult.]

  Rduit par consquent  mes propres forces, je pris le parti
  d'vacuer toutes les provinces du Centre; je ne laissai de garnisons
  qu' Madrid et  Tolde et je formai un corps de 14,000 hommes avec
  lequel je partis de Madrid le 21 pour me porter sur le Duero et
  effectuer ma jonction avec l'arme du Portugal.

  J'appris en route que M. le marchal duc de Raguse avait dj pass
  ce fleuve, le 18,  Tordesillas, que l'arme anglaise s'tait
  replie sur Salamanque; je continuai  marcher avec la confiance
  d'oprer trs promptement ma jonction sur la rive gauche du Duero.

  Mais au moment o cette jonction allait avoir lieu, je reus le 25
  juillet,  Blasca-Sancho, des lettres de M. le marchal Marmont et
  de M. le gnral Clausel qui m'annonaient qu'il y avait eu le 22
  une affaire gnrale; comme ces lettres fixent d'une manire prcise
  les _vnements de cette journe o M. le marchal duc de Raguse, 
  la veille de recevoir des renforts qu'il attendait depuis un mois,
  a engag volontairement une action dont les rsultats ont t si
  graves_, j'en adresse une copie  Votre A. S.[33]

         [Note 33: Marmont s'tait empress de livrer bataille avant
         l'arrive de Joseph, ne voulant pas se trouver sous les
         ordres du roi et se croyant assez fort pour battre seul
         l'ennemi.]

  L'arme du Portugal faisait sa retraite en toute hte et sans
  chercher  s'appuyer des forces que j'avais avec moi, je ne pouvais
  plus que me retirer et tout ce qui me restait  faire tait de
  tenter de ralentir la poursuite de l'ennemi par ma prsence en
  attirant son attention sur moi.

  Je partis donc le mme jour, 25, dans l'intention de me replier 
  petites journes sur Madrid.

  Le 27 je fus rejoint par un aide de camp (M. Fabier) de M. le
  marchal duc de Raguse qui m'apportait des dpches de lui et du
  gnral Clausel. L'un et l'autre me mandait que la poursuite de
  l'ennemi tait ralentie et me tmoignaient le dsir de se runir 
  moi, si je voulais m'approcher d'eux.

  Quoique je sentisse tout le danger de ce mouvement, je ne m'y
  refusai pas et je me dirigeai sur Sgovie, o je restai quatre jours
  pour donner le temps  l'arme du Portugal de se porter sur moi;
  mais elle ne changea pas sa premire direction, soit que l'ennemi
  l'en ait empche, soit qu'elle n'ait jamais eu le dessein rel de
  s'loigner du Nord. Elle continua sa retraite sur le Duero qu'elle
  passa et se dtacha ainsi totalement de moi.

  En revenant  Madrid, le 3 aot, avec le petit corps de troupes que
  je ramenais, j'avais l'esprance d'tre joint par dix mille hommes
  de l'arme du Midi que, depuis le 9 juillet, j'avais donn l'ordre
  au duc de Dalmatie d'envoyer  Tolde. Je me flattais aussi que le
  corps du comte d'Erlon, de la mme arme, qui tait en Estramadure,
  aurait fait un mouvement pour se rapprocher du Tage, suivant mes
  instructions; avec ces ressources j'aurais pu dfendre et couvrir la
  capitale contre un dtachement que l'arme anglaise et fait sur
  moi, aprs avoir rejet l'arme du Portugal sur l'Ebre; mais toutes
  ces esprances s'vanouirent  la rception d'une lettre du duc de
  Dalmatie qui refusait positivement d'obir.

  D'un autre ct, j'apprenais que _l'arme du Portugal s'loignait de
  plus en plus du Duero et se retirait sur Burgos_; en mme temps tous
  les rapports annonaient que lord Wellington se prparait  marcher
  sur la capitale; toute la population y tait en mouvement.

  En effet, l'ennemi ayant pass les montagnes le 8 et le 9, plus de
  2000 voitures partaient de Madrid le 10, en se dirigeant vers le
  Tage.

  Je me portai le mme jour de ma personne sur le point o leurs
  divisions, aprs s'tre retires des dbouchs des montagnes,
  s'taient replies et je fis reconnatre l'ennemi qui les suivait;
  cette reconnaissance engagea un combat trs opinitre de cavalerie
  et dont les rsultats furent  notre avantage. L'ennemi perdit trois
  pices de canon, beaucoup de morts, de blesss et un assez grand
  nombre de prisonniers, dont les rapports ne me laissrent au surplus
  aucun doute sur le parti que j'avais  prendre.

  Je n'avais avec moi que huit mille hommes de disponibles, le reste
  escortait le convoi. Je passai le Tage le 12 aot au soir.

  Comme j'avais crit, ds que j'eus la nouvelle de l'affaire du 22
  juillet, de Sgovie au duc de Dalmatie d'vacuer l'Andalousie et de
  venir me rejoindre avec toute son arme, mon premier dessein avait
  t de marcher au devant de cette arme et de me runir  elle aux
  dbouchs de la Sierra-Morena, mais des nouvelles lettres que je
  reus de M. le marchal duc de Dalmatie ( 5 lieues d'Ocana), ne me
  laissant rien  esprer du moins pour le moment, je me dcidai  me
  retirer sur Valence.

  En prenant cette rsolution j'ai eu en vue deux objets principaux,
  l'un de mettre en sret l'immense population qui m'a suivi, l'autre
  de protger et de dfendre le royaume de Valence, menac par un
  dbarquement  Alicante de 13,000 Anglais, Siciliens et Majorcains,
  qui, runis aux forces de Freyre et d'O'Donnel, auraient form un
  corps de 25  30,000 hommes, capable d'inquiter srieusement
  l'arme d'Aragon.

  J'ai t assez heureux pour atteindre ce double but, le convoi est
  arriv  Valence et la prsence inopine des troupes que j'amenais
  avec moi a forc l'ennemi  se retirer sous Alicante et peut-tre 
  s'embarquer.

  J'ai trouv ici des nouvelles de France, dont j'tais priv depuis
  trois mois.

  L'arme se repose d'une route extrmement fatigante, je fais filer
  sur les derrires tout ce qui a jusqu'ici embarrass ma marche et je
  laisse partir pour la France les familles franaises qui dsirent y
  rentrer.

  S'il arrive des secours de France pour rparer les pertes du 22
  juillet et contre-balancer les renforts que l'ennemi reoit de la
  Mditerrane et de l'Ocan, si l'on m'envoie 15  20 millions en sus
  des versements habituels du trsor imprial, si, enfin, instruits
  par ce qui vient de se passer, les gnraux commandant les divers
  corps de l'arme excutent mes ordres, au lieu de les discuter, ce
  qui arrivera lorsque l'empereur leur tmoignera son mcontentement
  et en aura rappel quelques-uns, je ne doute pas que les affaires
  d'Espagne se rtablissent.

  Agrez, etc.

  _P. S._ Valence, le 8 septembre 1812. Au moment o je fais partir ce
  duplicata, je reois les papiers publics de Paris jusques au 21
  aot; je ne puis cacher  V. A. S. ma surprise sur la manire dont
  on y rend compte de l'affaire du 22 juillet. Comment M. Fabier, qui
  a port la nouvelle de cette action  Paris et qui m'a accompagn 
  Sgovie _o je suis rest quatre jours_, protgeant la retraite de
  l'arme du Portugal, a-t-il pu laisser ignorer mon mouvement et le
  dvouement personnel que j'ai mis  rester seul en prsence de
  l'ennemi, tandis que les dbris de l'arme du Portugal passaient de
  l'autre ct du Duero, ainsi que V. A. S. le voit par les dtails
  contenus dans cette lettre? _Je ne voulais pas m'appesantir sur
  cette mauvaise foi et cette perfidie. La bataille du 22 a t perdue
  parce que le marchal duc de Raguse n'a pas voulu m'attendre, ni
  attendre les secours qui lui venaient du Nord; ces secours et ceux
  que je lui amenais taient en mesure de le joindre le lendemain ou
  le surlendemain de l'affaire; mais il parat que, tromp par une
  ruse de lord Wellington_ qui a fait tomber entre ses mains une
  lettre au gnral Castanos, dans laquelle il lui mandait que sa
  position n'tait plus tenable et qu'il tait oblig de se retirer,
  M. le duc de Raguse a cru marcher  une victoire assure, et une
  soif dsordonne de gloire ne lui a pas permis d'attendre _un chef_.


Une fois encore la reine Julie et ses enfants durent se mettre en route
pour venir rejoindre le roi Joseph  Madrid, mais ce projet dut tre
abandonn pour l'instant. Le roi fut oblig de quitter sa capitale pour
chercher  se runir aux armes de Suchet et de Soult. Tandis que ce
dernier s'obstinait  rester en Andalousie et que Marmont avec l'arme
du Portugal se htait de livrer inconsidrment, prs de Salamanque, la
bataille des Arapiles, qu'il perdait pour n'avoir pas voulu attendre les
renforts en marche pour le rejoindre, Joseph ralliait Suchet  Valence,
apprenait par le plus singulier des hasards les infmes accusations du
duc de Dalmatie[34], portait son quartier-gnral  Valladolid, selon
les instructions de l'empereur, et crivait de cette ville, le 3 mai
1813,  la reine Julie:

         [Note 34: On trouvera un peu plus loin le rcit relatif 
         l'accusation porte par Soult sur Joseph.]


  Ma chre amie, j'ai reu ta lettre du 8 avril par des courriers qui
  portent des lettres de Paris  la date du 16. Je n'ai pas reu de
  lettre des enfants, je me persuade toutefois que vous vous portez
  bien toutes les trois. M. de la Forest[35] part pour les eaux, je
  pense que tu le verras  Paris, son langage est bon, mais il n'est
  pas second par quelques chefs qui en tiennent un diffrent. Les
  troubles du Nord de l'Espagne ne peuvent tre attribus qu'
  l'erreur dans laquelle on laisse les habitants sur leur sort futur;
  l'opinion a caus tout le mal et l'opinion continue  tre trompe
  et  causer cette rsistance nationale qui occupe une grande partie
  de nos forces. Du reste, l'opinion gnrale de toutes les provinces
  et de toutes les classes est uniforme: la paix..... qui conserve la
  paix avec la France et qui garantit l'intgrit et l'indpendance de
  la monarchie.

         [Note 35: Ambassadeur de France  Madrid.]

  Les oprations ne sont pas encore commences.


Le roi Joseph obtint enfin au commencement de 1813 le rappel du
marchal Soult. Il fut inform de cette disposition par une lettre
du duc de Feltre, auquel l'empereur, qui n'crivait plus directement
 son frre, avait envoy la dpche suivante, date de Paris, 3
janvier:


  Monsieur le duc de Feltre, le roi d'Espagne demandant qu'on rappelle
   Paris le duc de Dalmatie, et ce marchal le demandant aussi, ou au
  moins  revenir par cong, envoyez au duc de Dalmatie, par estafette
  extraordinaire, un cong pour revenir  Paris; le gnral Gazan
  prendra le commandement de son corps ou le marchal Jourdan. Il faut
  expdier ces ordres par duplicata et triplicata.

  Faites connatre au roi, en lui crivant en chiffres, que, dans les
  circonstances actuelles, je pense qu'il doit placer son quartier
  gnral  Valladolid, que le 29me bulletin lui aura fait connatre
  la situation des affaires du Nord qui exigent tous nos soins et nos
  efforts, qu'il peut bien faire occuper Madrid par une des extrmits
  de la ligne, mais que mon intention est que son quartier gnral
  soit  Valladolid; et que je dsire qu'il s'applique  profiter de
  l'inaction des Anglais pour pacifier la Navarre, la Biscaye et la
  province de Santander.


Nous allons placer ici l'affaire relative au duc de Dalmatie.

Le marchal tait l'homme qui avait le plus contribu au mauvais
succs des affaires d'Espagne. Depuis qu'il tait en Andalousie, se
trouvant matre des ressources de cette riche province, il ne
voulait pas quitter Sville et refusait d'obir aux ordres du roi,
lequel avait hte de concentrer ses forces. Dans le but de pallier
la faute qu'il commettait en n'obissant pas aux ordres du roi, son
chef militaire, puisque Joseph commandait toutes les armes dans la
Pninsule; dans le but d'chapper aux consquences de son refus de
joindre ses troupes  celles des autres corps oprant en Espagne, le
duc de Dalmatie imagina le plus singulier moyen. Il osa accuser le
roi Joseph de trahir la France et l'empereur et dclarer qu'il tait
de son devoir de ne pas obir au roi. Il osa envoyer  Napolon
lui-mme une dpche dans ce sens.

Voici  cet gard une note copie au journal du gnral Desprez,
colonel, aide de camp de Joseph en 1812, envoy au duc de Dalmatie
pour lui porter les ordres du roi, envoy ensuite  l'empereur, 
Moscou, pour lui remettre les dpches de Soult, si singulirement
tombes aux mains de Joseph  Valence, ainsi qu'on va le voir.

Le colonel Desprez avait t envoy  Sville par le roi, porter
l'ordre au marchal de partir avec l'arme du Midi pour le joindre.


   peine avais-je quitt l'Andalousie pour revenir prs de Joseph,
  crit-il, que le duc de Dalmatie s'tait occup de concilier sa
  propre sret avec une dsobissance formelle. Le moyen dont il
  s'tait avis peut servir  peindre son caractre. Les gnraux de
  division de son corps furent runis en conseil secret et l, d'une
  voix mue, il avait annonc qu'il allait leur faire des rvlations
  aussi pnibles qu'importantes: J'ai, leur avait-il dit, de fortes
  raisons de croire que le roi trahit les intrts de la France. Je
  sais d'une manire positive qu'il entretient des relations avec la
  rgence espagnole. Son beau-frre, le roi de Sude, lui sert
  d'intermdiaire. Celui-ci est devenu l'alli des insurgs et dj
  300 Espagnols destins  former sa garde se sont embarqus  Cadix.
  Sujet de l'empereur et gnral franais, je dois veiller, avant
  tout, aux intrts de mon souverain et  l'honneur de nos armes. Je
  puis recevoir des ordres qui les compromettront, alors la
  dsobissance deviendrait un devoir. Dans des circonstances aussi
  graves, je compte sur votre dvouement  l'empereur et sur votre
  confiance dans le chef qu'il vous a donn. Cette dmarche avait t
  habilement conue dans le cas o le marchal aurait voulu prendre un
  parti violent et se trouvait justifie aux yeux de l'arme.
  D'ailleurs, il connaissait trop bien le caractre de Napolon pour
  craindre que jamais cette excessive dfiance lui part un crime
  impardonnable. Pour se mettre entirement  couvert, il avait song
   prvenir le gouvernement franais des inquitudes qu'il avait
  conues et des prcautions que son dvouement lui avait dictes. Les
  communications par terre tant interrompues, il fit partir de Malaga
  un _aviso_ charg de ses dpches.  peine le btiment tait-il
  sorti du port qu'une corvette anglaise lui avait donn la chasse.
  Pour chapper  cette poursuite, il tait venu se jeter  la cte de
  Valence. Le capitaine s'tant prsent au duc d'Albufra, celui-ci
  prit ses dpches et les porta au roi; elles furent ouvertes
  sur-le-champ et on y trouva une longue lettre au ministre de la
  guerre, o Soult dnonait formellement celui dont il se disait
  l'ami le plus dvou. Je vis cette lettre et il est impossible de
  concevoir que l'hypocrisie aille plus loin. Aprs une longue
  numration de faits, le marchal faisait une vive peinture de la
  douleur qu'il avait prouve. Il aurait voulu se dissimuler la
  vrit, pargner  l'empereur des rvlations pnibles, mais le
  devoir avait parl plus haut que toute autre considration.

  Cette perfidie consterna Joseph. La haute opinion que le marchal
  semblait avoir conue de son esprit, les protestations de tendresse
  qu'il en recevait, avaient sduit un homme que l'amour-propre
  rendait excessivement crdule, mais de ce moment toute illusion fut
  dtruite.


Cette note, copie sur le journal du gnral Desprez, fut
communique  M. de Presle, le jour mme o l'aide de camp du roi
Joseph, devenu un des gnraux les plus distingus de l'arme
franaise, partit, en 1830, pour l'expdition d'Alger.

L'empereur ne tmoigna aucun mcontentement au duc de Dalmatie, ne
rpondit pas  son frre relativement  cette grosse affaire et se
borna  autoriser le retour en France du marchal Soult, comme on
l'a vu, par sa lettre du 3 janvier 1813, au duc de Feltre. Puis, ds
qu'il connut le rsultat de la bataille de Vittoria (24 juin 1813),
la retraite des armes d'Espagne sur les Pyrnes, l'empereur envoya
le mme duc de Dalmatie prendre le commandement de ses armes
d'Espagne, commandement que Joseph se hta de lui remettre.

Ainsi, le malheureux roi d'Espagne, comme l'avait t deux annes
auparavant le roi de Hollande, n'tait en quelque sorte qu'un
souverain nominatif, sans cesse dsavou par l'empereur, dsobi par
les gnraux mis sous ses ordres, et dont les provinces taient
dvastes, pilles par plusieurs de ces mmes gnraux. Napolon lui
promettait des subsides et trouvait toujours moyen d'luder une
partie de ce qu'il s'tait engag  lui fournir; ne rpondait ni 
ses lettres, ni  ses justes rclamations; ne le dfendait mme pas
des injurieuses et sottes accusations que portait contre lui un de
ses propres marchaux! Bien plus, il semblait admettre que ces
accusations pouvaient tre fondes, car il plaait ce mme marchal
 la tte de ses troupes.

En arrivant  Saint-Jean de Luz, le 1er juillet 1813, Joseph crivit
 la reine:


  Ma chre amie, M. Melito, que j'ai charg d'une lettre pour
  l'Empereur, te fera connatre exactement ma position; je ne pense
  pas que les affaires d'Espagne puissent se rtablir autrement que
  par la paix gnrale, je suis rest ici parce que la frontire est
  menace, mais ds que cette premire frayeur sera dissipe et que la
  dfensive sera bien assure, ma prsence tant inutile, je dsire me
  retirer soit  Mortefontaine, soit dans le Midi; je suppose que l'on
  formera ici deux armes, qui devront avoir deux chefs diffrents, je
  ne crois pas que j'aie ici rien  faire, ds que la premire
  impression sera passe, et que l'empereur aura pris ses mesures. Je
  ne dois pas te cacher non plus qu'aujourd'hui mme je me sens
  incapable de monter  cheval par mes anciennes douleurs qui m'ont
  pris cette nuit, soit  la suite des longues pluies que nous avons
  essuyes, soit  cause du changement de climat et je n'hsite pas 
  te dire que sous tous les rapports je dois dsirer de me retirer.
  D'un autre ct je suis ici avec une maison qui me cote encore
  trois cent mille francs par mois et je n'ai pas un sol pour la
  payer. Elle vit, depuis la funeste journe du 21, sur le peu
  d'argent que chacun de mes officiers ou de mes domestiques avait
  dans sa poche, et pour te donner une plus parfaite ide de ma
  position, je t'envoie la lettre que je reois  l'instant mme[36].

         [Note 36: Lettre d'un de ses serviteurs dvous qui lui
         demandait un peu d'argent pour subvenir  ses besoins.]

  En me retirant  Mortefontaine, je pourrai y vivre avec mon
  traitement de France que l'on t'a continu, et si l'empereur veut
  faire mettre  ma disposition une somme de quelques centaines de
  mille francs, je pourrai renvoyer tout mon monde avec une lgre
  gratification.

  Si l'empereur n'y pense pas, je compte sur Nicolas Clary. En
  ajoutant aux cent mille francs que je t'ai pri de lui dire de
  verser  M. James, encore quatre cent mille francs, je pourrai
  m'acquitter autant que les circonstances le permettent; je suppose
  que je serai rendu  Mortefontaine avant la fin du mois. La garde,
  les troupes espagnoles, les militaires des deux nations qui me
  suivent pourront tre habilement employs par l'empereur, et je ne
  doute pas qu'ils ne servent bien; il me reste le souci de quelques
  employs franais, mais le nombre en est trs restreint. Les
  rfugis espagnols sont en plus grand nombre, mais j'ai crit 
  l'empereur et fait crire au ministre et je ne doute pas que l'on
  n'adopte, en leur faveur, les mmes mesures qui furent prises dans
  d'autres temps pour les Bataves, les Belges et les Cisalpins. J'ai
  perdu quelques-uns des diamants qui restaient, mais j'en ai aussi
  conserv assez pour couvrir Nicolas des avances qu'il serait dans le
  cas de me faire encore. Au reste j'espre que je n'aurai pas besoin
  de recourir  lui pour peu que l'empereur connaisse ma position. Le
  traitement de prince franais sera bien suffisant pour la vie que je
  dois mener aprs tant de traverses.

  Je diminuerai la quotit des pensions que je faisais et les
  rpartirai sur les plus malheureux des hommes respectables que j'ai
  aujourd'hui le malheur de voir partir  pied pour Toulouse, Cahors,
  Tarbes, sans pouvoir leur donner un sou. Je suis rest avec un
  napolon dans ma poche aprs le massacre de Thibaut[37], je n'ai pu
  faire vendre  Bayonne de l'argenterie qui y avait t transporte
  avec des effets usuels, successivement de Madrid pour le palais de
  Valladolid et de Valladolid pour celui de Vittoria, d'o M. Thibaut,
  qui tait extrmement soigneux, conome pour mon service, les avait
  fait transporter. Tout cela se dirigera sur Paris, il y aura de
  l'argenterie pour cinquante mille cus que M. James peut faire
  vendre. J'ai fait voeu d'employer cette somme ainsi que toutes
  celles qui proviendront du peu que j'ai emport d'Espagne, en faveur
  des malheureux patients espagnols qui me suivent ou qui m'ont
  prcd en France.

         [Note 37: Trsorier du roi, tu dans la retraite de
         Vittoria.]

  J'espre que tu ne dsapprouveras rien de tout cela.

  Aprs tant d'orages, ma chre amie, l'ide du calme me donne quelque
  soulagement et je ne pense pas sans plaisir que je pourrai m'occuper
  de mes enfants pendant le peu de temps qui me reste  les voir avant
  leur tablissement.

  L'empereur me trouvera toujours s'il a besoin de moi et, dans tous
  les cas, s'il est vrai qu'il ne lui reste plus rien de fraternel
  dans l'me pour moi, je le forcerai  ne pas rougir d'un frre qui
  se sera montr impassible dans la bonne comme dans la mauvaise
  fortune.

  Il me reste  dsirer que tu ne te laisses pas affecter par tout
  ceci, que tu ramnes des eaux une meilleure sant et que tu croyes
  bien, quelque chose que tu m'aies dite souvent, que je n'ai d'autre
  ambition que de remplir ce que je crois mes devoirs; cela fait, je
  prfre et j'ai toujours vritablement prfr la vie prive aux
  grandeurs et aux agitations publiques, le prsent et l'avenir te
  prouveront ceci.

  Melito est parti avec le peu d'argent qu'il avait dans ses poches;
  je te prie de lui faire remettre 8000 francs, afin qu'il puisse
  faire convenablement sa route et revenir m'apporter la rponse de
  l'empereur le plus tt possible. Si tu te crois en mesure de lui
  crire pour la lui recommander, tu me feras plaisir. C'est le seul
  homme des anciens amis qui me soit rest attach jusqu' la fin. Je
  voudrais que l'empereur trouvt bon qu'il continut de porter le
  titre de comte de Melito que je lui donnai  Naples, o tu te
  rappelles qu'il servait bien comme ministre de l'intrieur.

  Adieu, etc.


  JOSEPH  LA REINE JULIE.

                                          Bayonne, le 13 juillet 1813.

  Ma chre amie, M. Roederer te donnera de mes nouvelles ou t'crira;
  je compte aller prendre les eaux de Bagnres o j'attendrai de tes
  nouvelles; je viendrai te rejoindre  Mortefontaine ou, si cela
  contrarie l'empereur, tu viendrais ou tu me donnerais rendez-vous
  dans une terre que tu aurais fait choisir dans le Midi de la France,
  tu amnerais nos enfants; je me porte assez bien.

  Les pertes de l'arme se rduisent  des canons, l'ennemi avoue
  avoir perdu beaucoup plus de chevaux et d'hommes que nous.

  Je laisse l'arme plus forte du double que celle que j'avais 
  Vittoria.

  Si tu dois venir me rejoindre, il serait bon que Nicolas y vnt avec
  toi; si je dois venir  Paris, je le verrai  Paris.


(1814-1841.)

Joseph n'tait pas encore arriv au port o il esprait se reposer
des tracas de la vie publique. Le sort lui rservait une autre
priode de tourments.

Revenu des eaux de Bagnres, o sa sant l'avait oblig  un court
sjour, en aot 1813, et install  Mortefontaine prs Paris, le
frre an de l'empereur apprit, dans un entretien qu'il eut avec
Napolon, que ce dernier tait sur le point de replacer Ferdinand
VII sur le trne d'Espagne. Aprs une longue discussion avec
l'Empereur, il crut devoir lui crire le 30 novembre 1813:


  Sire,

  La rflexion n'a fait que fortifier ma premire pense. Le
  rtablissement des Bourbons en Espagne aura les plus funestes
  consquences et pour l'Espagne et pour la France. Le prince
  Ferdinand, en arrivant en Espagne, ne peut rien en faveur de la
  France; il pourra tout contre elle, son apparition excitera d'abord
  quelques troubles, mais les Anglais s'en empareront bientt et ds
  qu'ils lui auront fait tourner les armes contre la France, il aura
  avec lui, et les partisans des Anglais et les partisans de la France
  que nous aurons abandonns et ceux qui tiennent au systme de voir
  leur pays gouvern par une branche de la maison de France, systme
  si heureusement profess  Bayonne et qui, depuis un sicle, a fait
  la tranquillit de l'Espagne. Tout homme de bien et de sens qui
  connat le caractre de la nation espagnole et la situation des
  hommes et des choses dans la Pninsule ne peut pas douter de ces
  vrits. Je prie V. M. de faire consulter quelques Espagnols
  clairs qui sont en France, entr'autres MM. Aranza, O'Farell, qui
  taient ministres, nomms par le prince Ferdinand.

  Quant  moi, Sire, que V. M. daigne un moment se supposer  ma
  place. Elle sentira facilement quelle doit tre ma conduite. Appel
  il y a dix ans au trne de Lombardie, ayant occup celui de Naples
  avec quelque bonheur, celui d'Espagne au milieu de traverses de tous
  les genres, et malgr cela ayant su me concilier l'estime de la
  nation, persuad comme je le suis que tant que la dynastie de V. M.
  rgnera en France, l'Espagne ne peut tre heureuse que par moi ou
  par un prince de son sang, je ne saurais m'ter  moi-mme les
  seuls biens qui me restent, les tmoignages d'une conscience sans
  reproches et le sentiment de ma propre dignit. Je ne puis donc que
  prsenter ces rflexions  V. M. I. et R., et, drobant au grand
  jour un front dpouill, attendre dans le sein de ma famille les
  coups dont il plaira au destin de frapper encore et l'Espagne et
  moi, et les bienfaits qu'il nous est permis d'esprer de la
  puissance de votre gnie et de la grandeur du peuple franais.


L'empereur ne rpondit pas  cette lettre. Un mois plus tard, le 29
dcembre 1813, Joseph, voyant le territoire suisse viol et la
France prte  tre envahie, crivit de nouveau  son frre pour se
mettre  sa disposition. Napolon lui rpondit durement, tout en
acceptant sa participation  la dfense de l'tat[38].  son dpart
pour l'arme, il le nomma son lieutenant-gnral  Paris.

         [Note 38: Lettre de Napolon  Joseph, en date du 2 janvier
         1814 (_Mmoires du roi Joseph_, vol. 10e, p. 3). On a
         supprim dans cette lettre la phrase suivante: Vous n'tes
         plus roi d'Espagne, je n'ai pas besoin de votre renonciation,
         puisque je ne veux pas de l'Espagne.]

L'ex-roi de Naples et d'Espagne eut avec son frre, tandis que ce
dernier tait  l'arme, une correspondance longue, suivie, des plus
importantes, publie d'abord dans les _Mmoires du roi Joseph_,
reproduite plus tard dans le grand ouvrage de la correspondance de
Napolon 1er (du moins quant aux lettres crites par l'Empereur 
son frre).

On a omis cependant dans ces deux ouvrages quelques fragments de
lettres; nous les ferons connatre au fur et  mesure,  leur date.

Joseph, ayant appris que, suivant son exemple et oubliant les
diffrends qu'il avait eus avec l'Empereur, Louis venait de se
mettre  la disposition de Napolon, crivit  l'ex-roi de Hollande
la lettre ci-dessous, date de Mortefontaine le 2 janvier 1814:


  Mon cher frre, tu sais comment je suis ici depuis dix mois. Quinze
  jours seulement aprs mon arrive, l'Empereur me dit qu'il voulait
  rtablir les Bourbons en Espagne. Il me demanda mon avis rflchi.
  Il est contenu dans la pice n 1 que je lui ai adresse deux jours
  aprs notre entrevue. Il y a huit jours, maman m'a dit que
  l'Empereur dsirait me voir. J'tais alors retenu dans ma chambre
  par le rhume violent qui m'y retient encore. J'appris en mme temps
  que l'Empereur avait dit aux snateurs qu'il avait reconnu Ferdinand
  et accrdit auprs de lui l'ambassadeur Laforest qui tait
  accrdit auprs de moi. J'crivis alors  l'Empereur la lettre dont
  ci-joint la copie sous le n 2[39].

         [Note 39: Voyez la lettre  l'Empereur du 30 novembre 1813.]

  Ma femme la lui remit et il lui dit: _Je suis forc  ceci._ Les
  vnements me paraissant de plus en plus graves, je lui ai crit de
  nouveau hier[40]. Le porteur a reu la mme rponse. Le fait est que
  je puis tout sacrifier  l'Empereur,  la France et  l'Europe,
  tout, hormis l'honneur. L'honneur ne me permet pas de me montrer
  autrement que comme roi d'Espagne, tant que je n'aurai pas abdiqu,
  ce que je ne puis et ce que je ne veux faire que pour la paix
  gnrale et aprs avoir assur ce que je dois aux Espagnols par un
  trait dans les mmes formes que celui qui me donna la couronne
  d'Espagne, trait dont a t ngociateur  Bayonne M. le duc de
  Cadore.

         [Note 40: Cette lettre est aux _Mmoires de Joseph_,  sa
         date (29 dcembre 1813).]

  Qu'on me traite en roi, ou qu'on me laisse dans l'obscurit.

  Maman qui ne sait rien de tout cela, n'est mue que par un sentiment,
  celui de la runion. Je suis trs pein, mon cher Louis, que ces
  circonstances retardent le plaisir que j'aurai  t'embrasser aprs
  tant de dsastres.


Le roi Joseph tait rentr en grce prs de Napolon, soit que
l'Empereur le prfrt  ses autres frres, soit qu'il et en lui
plus de confiance qu'en Louis et en Jrme. L'empereur continua 
traiter ces derniers avec rigueur, ne voulant les voir ni l'un ni
l'autre et crivant mme le 2 fvrier 1814  l'Impratrice pour lui
dfendre de recevoir le roi et la reine de Westphalie. Ce fait
rsulte de la lettre suivante:


  MARIE-LOUISE  JOSEPH.

                                                Paris, 3 fvrier 1814.

  Je reois  l'instant une lettre de l'Empereur du 2 fvrier qui me
  dfend, comme rponse  la mienne, de recevoir sous aucun prtexte
  le roi et la reine de Westphalie, ni en public, ni incognito.

  Je vous prierai donc, mon cher frre, de leur peindre tous les
  regrets que j'ai de ne pouvoir les voir demain et de croire  la
  sincre amiti avec laquelle je suis, mon cher frre,

  Votre affectionne soeur.

                                                               LOUISE.


 la fin de fvrier 1814, seulement, Napolon voulut bien se
rapprocher de ses frres Louis et Jrme. Il crivit  Joseph, de
Nogent-sur-Seine, le 21 fvrier, cette curieuse lettre[41]:

         [Note 41: Cette lettre, fort courte aux _Mmoires de
         Joseph_, volume 10e, page 139, a t compltement supprime 
         la correspondance de l'Empereur.]


  Mon frre, voici mes intentions sur le roi de Westphalie: je
  l'autorise  prendre l'habit de grenadier de ma garde, autorisation
  que je donne  tous les princes franais (vous le ferez connatre au
  roi Louis. Il est ridicule qu'il porte encore un uniforme
  hollandais). Le roi donnera des congs  toute sa maison
  westphalienne. Ils seront matres de retourner chez eux ou de rester
  en France. Le roi prsentera sur-le-champ  ma nomination trois ou
  quatre aides de camp, un ou deux cuyers et un ou deux chambellans,
  tous Franais, et pour la reine, deux ou trois dames franaises pour
  l'accompagner. Elle se rservera de nommer dans d'autres temps sa
  dame d'honneur. Tous les pages de Westphalie seront mis dans des
  lyces et porteront l'uniforme des lyces. Ils y seront  mes frais.
  Un tiers sera mis au lyce de Versailles, un tiers au lyce de Rouen
  et l'autre tiers au lyce de Paris. Immdiatement aprs, le roi et
  la reine seront prsents  l'Impratrice et j'autorise le roi 
  habiter la maison du cardinal Fesch, puisqu'il parat qu'elle lui
  appartient, et  y tablir sa maison. Le roi et la reine
  continueront  porter le titre de roi et reine de Westphalie, mais
  ils n'auront aucun Westphalien  leur suite. Cela fait, le roi se
  rendra  mon quartier-gnral d'o mon intention est de l'envoyer 
  Lyon prendre le commandement de la ville, du dpartement et de
  l'arme; si toutefois il veut me promettre d'tre toujours aux
  avant-postes, de n'avoir aucun train royal, de n'avoir aucun luxe,
  pas plus de 15 chevaux, de bivouaquer avec sa troupe, et qu'on ne
  tire pas un coup de fusil qu'il n'y soit le premier expos. J'cris
  au Ministre de la Guerre et je lui ferai donner des ordres. Il
  pourrait, pour ne pas perdre de temps, faire partir pour Lyon sa
  maison, c'est--dire une lgre voiture pour lui, une voiture de
  cuisine, quatre mulets de cantine et deux brigades de six chevaux de
  selle, un seul cuisinier, un seul valet de chambre avec deux ou
  trois domestiques, et tout cela compos uniquement de Franais. Il
  faut qu'il fasse de bons choix d'aides de camp, que ce soit des
  officiers qui aient fait la guerre, qui puissent commander des
  troupes, et non des hommes sans exprience comme les Verdrun, les
  Brongnard et autres de cette espce. Il faut aussi qu'il les ait
  tout de suite sous la main. Enfin il faudrait voir le Ministre de la
  Guerre et se consulter pour lui choisir un bon tat-major.

                                              Votre affectionn frre.


Dans une autre lettre  Joseph du 7 fvrier, on lit:


  Faites donc cesser ces prires de 40 heures et ces _Miserere_; si
  l'on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la
  mort. Il y a longtemps que l'on dit que les prtres et les mdecins
  rendent la mort douloureuse.


L'Empereur termine celle du 9 fvrier par ces mots:


  Priez la _Madona_ des armes qu'elle soit pour nous, Louis qui est
  un saint, peut s'engager  lui donner un cierge allum.


Ces deux passages ont t supprims dans les _Mmoires_ et  la
correspondance.

La veille, le 8 fvrier, Napolon avait envoy  son frre an une
trs longue lettre, des plus importantes, qui explique, avec une
autre du 15 mars, et justifie pleinement la conduite de Joseph au 31
mars. Plusieurs passages de la lettre du 8 fvrier, relatifs au roi
Louis, ont t supprims dans les ouvrages qui ont paru; nous
croyons devoir rtablir cette lettre _in-extenso_:


                         Nogent, le 8 fvrier 1814, 4 heures du matin.

  Mon frre, j'ai reu votre lettre du 7  11 heures du soir; elle
  m'tonne beaucoup, j'ai lu la lettre du roi Louis qui n'est qu'une
  rapsodie; cet homme a le jugement faux et met toujours  ct de la
  question.

  Je vous ai rpondu sur l'vnement de Paris pour que vous ne mettiez
  plus en question la fin, qui touche  plus de gens qu' moi. Quand
  cela arrivera je ne serai plus; par consquent ce n'est pas pour moi
  que je parle. Je vous ai dit pour l'Impratrice et le roi de Rome et
  notre famille ce que les circonstances indiquent et vous n'avez pas
  compris ce que j'ai dit. Soyez bien certain que si le cas arrivait,
  ce que je vous ai prdit arrivera infailliblement, je suis persuad
  qu'elle-mme a ce pressentiment[42].

         [Note 42: Que Marie-Louise pensait que Napolon se ferait
         tuer.]

  Le roi Louis parle de la paix, c'est donner des conseils bien mal 
  propos. Du reste je ne comprends rien  votre lettre. Je croyais
  m'tre expliqu avec vous, mais vous ne vous souvenez jamais des
  choses et vous tes de l'opinion du premier homme qui parle et qui
  vous reflte cette opinion.

  Je vous rpte donc en deux mots que Paris ne sera jamais occup de
  mon vivant, j'ai droit  tre cru par ceux qui m'entendent.

  Aprs cela, si, par des circonstances que je ne puis prvoir, je me
  portais sur la Loire, je ne laisserai pas l'Impratrice et mon fils
  loin de moi, parce que, dans tous les cas, il arriverait que l'un et
  l'autre seraient enlevs et conduits  Vienne, que cela arriverait
  bien davantage si je n'existais plus. Je ne comprends pas comment,
  pendant ces menes auprs de votre personne, vous couvrez d'loges
  si imprudents la proposition de tratres si dignes de ne conseiller
  rien d'honorable; ne les employez jamais dans un cas, mme le plus
  favorable[43]. C'est la premire fois depuis que le monde existe,
  que j'entends dire qu'en France une population de (_illisible_) mes
  assige ne pouvait pas vivre trois mois. D'ailleurs nul n'est tenu
   l'impossible, je ne peux plus payer aucun officier et je n'ai plus
  rien.

         [Note 43: Il voulait parler de Talleyrand, Fouch et autres.]

  J'avoue que votre lettre du 7 (fvrier)  quatre heures du soir m'a
  fait mal, parce que je ne vois aucune tenue dans vos ides et que
  vous vous laissez aller aux bavardages d'un tas de personnes qui ne
  rflchissent pas. Oui, je vous parlerai franchement: si Talleyrand
  est pour quelque chose dans cette opinion de laisser l'Impratrice 
  Paris dans le cas o l'ennemi se rapprocherait, c'est trahir; je
  vous le rpte, mfiez-vous de cet homme; je le pratique depuis
  seize ans, j'ai mme eu de la faveur pour lui, mais c'est srement
  le plus grand ennemi de notre maison,  prsent que la fortune l'a
  abandonne depuis quelque temps. Tenez-vous aux conseils que j'ai
  donns, j'en sais plus que ces gens-l.

  S'il arrivait bataille perdue et nouvelle de ma mort, vous en seriez
  instruit avant ma maison: _faites partir l'Impratrice et le roi de
  Rome pour Rambouillet; ordonnez au Snat, au Conseil d'tat et 
  toutes les troupes de se runir sur la Loire_. Laissez  Paris un
  prfet et une commission impriale, ou des maires.--Je vous ai fait
  connatre que je pensais que Madame et la reine de Westphalie
  pourraient bien rester  Paris loges chez Madame. Si le vice-roi
  est revenu  Paris, vous pourrez aussi l'y laisser, _mais ne laissez
  jamais tomber l'Impratrice et le roi de Rome entre les mains de
  l'ennemi_. Soyez certain que ds ce moment l'Autriche, tant
  dsintresse, l'emmnerait  Vienne avec un bel apanage, et sous le
  prtexte de voir l'Impratrice heureuse on ferait adopter aux
  Franais tout ce que le rgent d'Angleterre et la Russie pourraient
  leur suggrer. Tout parti se trouverait par l dtruit.

  Au lieu que, dans le cas oppos, l'esprit national du grand nombre
  d'intresss  la rvolte rendrait tout rsultat incalculable.

  Au reste, il est possible que l'ennemi, s'approchant de Paris, je le
  battrai, et cela n'aura pas lieu. Il est possible aussi que je
  fasse la paix sous peu de jours: mais il en rsulte toujours par
  cette lettre du 7  4 heures du soir que vous n'avez pas de moyens
  de dfense..... Pour comprendre ces choses je trouve toujours votre
  jugement faux; c'est enfin une fausse doctrine. L'intrt mme de
  Paris est que l'Impratrice et le roi de Rome n'y restent pas, parce
  que l'intrt ne peut pas tre spar de leur personne et que depuis
  que le monde est monde je n'ai jamais vu qu'un souverain se laisst
  prendre dans des villes ouvertes. Ce serait la premire fois.

  Ce malheureux roi de Saxe arrive en France, il perd ses belles
  illusions! (_Deux lignes indchiffrables._) Dans les circonstances
  bien difficiles de la crise des vnements, on fait ce qu'on doit et
  on laisse aller le reste. Or, si je vis on doit m'obir, et je ne
  doute pas qu'on s'y conforme. Si je meurs, mon fils rgnant et
  l'Impratrice rgente doivent, pour l'honneur des Franais, ne pas
  se laisser prendre et se retirer au dernier village.....

  Souvenez-vous de ce que disait la femme de Philippe V. Que dirait-on
  en effet de l'Impratrice? Qu'elle a abandonn le trne de son fils
  et le ntre; et les allis aimeraient mieux de tout finir en les
  conduisant prisonniers  Vienne. _Je suis surpris que vous ne
  conceviez pas cela!_ Je vois que la peur fait tourner les ttes 
  Paris.

  L'Impratrice et le roi de Rome  Vienne ou entre les mains des
  ennemis, vous et ceux qui voudraient se dfendre seraient
  rebelles!...

  _Quant  mon opinion, je prfrerais qu'on gorget mon fils plutt
  que de le voir jamais lev  Vienne comme un prince autrichien_, et
  j'ai assez bonne opinion de l'Impratrice pour tre aussi persuad
  qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une mre peuvent en
  tre.

  Je n'ai jamais vu reprsenter _Andromaque_ que je n'aie plaint le
  sort d'Astyanax survivant  sa maison et que je n'aie regard comme
  un bonheur pour lui de ne pas survivre  son pre.

  Vous ne connaissez pas la nation franaise. Le rsultat de ce qui se
  passerait dans ces grands vnements est incalculable.

  Quant  Louis, je crois qu'il doit vous suivre (sa dernire lettre
  me prouve toujours qu'il a la tte trop faible et vous ferait
  beaucoup de mal).


Voici maintenant la lettre du roi Joseph, en date du 7 fvrier 1814
(11 heures du soir),  laquelle rpond la lettre prcdente. Elle a
t supprime aux _Mmoires_.


                        Paris, le 7 fvrier 1814,  11 heures du soir.

  Sire,

  J'ai reu les deux lettres de V. M. d'hier. J'ai vu et crit au duc
  de Valmy. Il part ce soir pour Meaux. Il m'a communiqu une lettre
  du duc de Tarente date du 6. Il tait encore  pernay et n'avait
  aucune nouvelle de V. M. depuis 4 jours. Il avait abandonn Chlons
  aprs s'y tre dfendu quelque temps. L'artillerie avait t dirige
  sur Meaux. L'ennemi tait entr  Szanne. L'intendant et les
  caisses avaient chapp  l'ennemi.

  Voici l'itinraire exact de la 9e division d'infanterie de l'arme
  d'Espagne[44].

         [Note 44: Pice annexe.]

  J'ai envoy un aide de camp sur la route de Chlons par Vitry. J'ai
  charg le Ministre de la Guerre d'en envoyer un autre sur la route
  de (_illisible_).

  Le Ministre de la Guerre me mande qu'il avait fait envoyer ce matin
  2,000 fusils  Montereau.

  Je lui ai crit de (_deux mots illisibles_) ce soir.

  J'ai parl  Louis du projet de le laisser ici. Il me rpond par une
  longue lettre que je prends le parti d'envoyer  V. M. Il me semble
  que V. M. m'a dit que les princesses devaient suivre l'Impratrice;
  s'il en tait autrement, il faudrait qu'elle l'crive d'une manire
  positive. Je fais des voeux pour que le dpart de l'Impratrice
  puisse n'avoir pas lieu. Nous ne pouvons nous dissimuler que la
  consternation et le dsespoir du peuple pourront avoir de terribles
  et funestes rsultats. Je pense avec toutes les personnes qui
  peuvent apprcier l'opinion, qu'il faudrait supporter bien des
  sacrifices avant d'en venir  cette extrmit. Les hommes attachs
  au gouvernement de V. M. craignent que le dpart de l'Impratrice ne
  livre le peuple, de la capitale au dsespoir et ne donne une
  capitale et un empire aux Bourbons. Tout en manifestant ces craintes
  que je vois sur tous les visages, V. M. peut tre assure que ses
  ordres seront excuts pour ma part trs fidlement, ds qu'ils me
  seront arrivs.

  J'ai parl au gnral Caffarelli[45] pour Fontainebleau, ainsi qu'
  M. La Bouillerie[46] pour le million de la guerre et les autres
  objets.

         [Note 45: Gnral employ  Paris.]

         [Note 46: Intendant de la liste civile.]

  Je ne sais pas jusqu' quel point ce que j'ai cru remarquer peut
  paratre convenable  V. M.; mais je puis l'assurer qu'il importe de
  faire payer un mois d'appointements aux grands dignitaires,
  ministres, conseillers d'tat, snateurs. On m'en a cit plusieurs
  dans un vritable besoin et plusieurs seront bien embarrasss pour
  partir, si le cas se prsente, et l'on prvoit qu'ils resteront 
  Paris.

  J'ai eu la visite de M. le marchal Brune que je n'ai pu voir; je ne
  doute pas qu'il ne soit venu offrir ses services, je serais bien
  aise de connatre les intentions de V. M.

  Jrme est contrari que V. M. ne se soit pas encore explique sur
  la demande que j'ai faite pour lui dans deux de mes prcdentes
  lettres.

  On m'assure que M. de Lafayette a t un des premiers grenadiers de
  la garde nationale qui ait t en faction  l'Htel-de-Ville.

  Les barrires seront entirement fortifies demain et l'on
  commencera  y transporter de l'artillerie. Le gnral Caffarelli a
  rpondu au duc de Conegliano qu'il n'avait pas encore l'autorisation
  du Marchal du Palais  qui il avait crit (_mots illisibles_) la
  garde impriale fournit un poste de 25 hommes.

  P. S.--Je reois la lettre de V. M. en date d'aujourd'hui de Nogent.
  Les dispositions qu'elle prescrit ont dj t ordonnes et je
  tiendrai V. M. au courant,  mesure de leur excution.


Aprs la chute de l'Empire, quelques auteurs de mmoires, des
historiens mmes, comme M. de Norvins, ont reproch au roi Joseph
son dpart de Paris et celui de l'Impratrice; ces crivains ne
connaissaient pas videmment la lettre de l'Empereur, du 8 fvrier,
et ses ordres formels. Joseph, pendant son exil, crut devoir rfuter
ces assertions. Voici une note  cet gard, crite tout entire de
sa main:


  Il est faux que nul autre que Joseph et la copie de la lettre de
  l'Empereur qui prescrivait le dpart (celle du 16 mars 1814). Joseph
  resta  Paris d'aprs la proposition qu'il en fit au Conseil, ainsi
  que les Ministres de la Guerre, de la Marine, le premier inspecteur
  du gnie, afin d'attnuer le mauvais effet que devait produire le
  dpart de l'Impratrice, et pour reconnatre, par eux-mmes, les
  forces ennemies qui marchaient sur Paris et ne quitter la ville,
  pour rejoindre la rgente sur la Loire, qu'aprs s'tre assurs de
  l'incontestable supriorit de l'ennemi. Il est faux que Joseph se
  soit tabli aux Tuileries comme lieutenant de l'Empereur, il se
  rendit avec les Ministres qui taient rests avec lui en
  reconnaissance sur la route de Meaux, passa la nuit au Luxembourg,
  et le lendemain s'tablit hors des barrires de Paris pour tre 
  porte de recevoir les rapports des officiers qui taient en
  reconnaissance et prvenir l'exaltation qui pouvait tre excite
  parmi le peuple par l'arrive des courriers qui se succdaient 
  chaque moment. Lorsqu'il fut bien reconnu et _bien vident pour
  tous_ que l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince de
  Schwartzemberg taient  quelques milles de la ville; que le
  marchal de Marmont commandant en chef eut dclar qu'il ne pouvait
  pas tenir davantage contre des forces sans nulle proportion avec
  celles qu'il commandait; que si la nuit arrivait sans qu'on et pris
  un parti, il ne rpondait pas de pouvoir empcher les ennemis de
  s'introduire dans la ville, le roi Joseph, de l'avis des ministres
  qui se trouvaient avec lui, et pour sauver la capitale des dsastres
  qui la menaaient de la part de l'ennemi, approuva la proposition de
  capitulation qui lui tait faite par le marchal Marmont et ne
  partit que lorsqu'il vit les forces ennemies dans Saint-Denis, et
  ses partis prts  s'emparer des ponts sur la Seine, qu'ils
  occuprent effectivement peu de temps aprs son passage et celui des
  membres du Conseil qui, ayant satisfait  leur mandat, allaient
  rejoindre la rgente sur la Loire o elle devait se rendre en
  excution des ordres de l'Empereur.


En 1814 se termine le rle politique de Joseph. Retir  Prangins,
en Suisse, sur les bords du lac de Genve, pendant le sjour de
Napolon  l'le d'Elbe, il fut assez heureux pour pouvoir le faire
prvenir que deux misrables avaient jur de l'assassiner. L'un de
ces hommes fut arrt, en effet,  son dbarquement dans l'le.

Lorsque l'Empereur revint en France, en mars 1815, son frre,
prvenu, accourut et put le rejoindre  Paris. Aprs Waterloo, il
l'accompagna  Rochefort, essaya vainement d'obtenir de lui de
prendre sa place  l'le d'Aix pendant que lui-mme, Napolon,
passerait en Amrique. L'Empereur refusa et voulut se confier aux
Anglais, les considrant comme de nobles et loyaux ennemis. Joseph,
plus sage et plus heureux, put gagner New-York et se fixa, l'hiver 
Philadelphie, l't sur les bords de la Delaware dans une belle
proprit nomme Pointe-Breeze qu'il acheta.

On a vu quelles taient les intentions de Joseph en quittant
l'Espagne (lettre du 1er juillet 1813  la reine Julie) relativement
 l'argenterie et aux quelques valeurs que son trsorier, M.
Thibault, avait pu sauver, et qui taient parvenues  Bayonne.
Cependant, par la suite, des ministres espagnols ne craignirent pas
d'accuser le Roi d'avoir dtourn  son profit les diamants de la
couronne.

Voici la vrit sur ce fait:

Joseph avait, comme roi d'Espagne, une liste civile d'un million par
mois. Il devait toucher 500,000 fr. de l'Empereur et 500,000 fr. du
trsor espagnol. La plupart du temps, Napolon ne payait pas son
frre; en outre, le trsor d'Espagne tant obr n'avait pas
d'argent pour payer les 500,000 fr. mensuels. Dans ce cas, le
ministre des Finances faisait estimer, par des experts du pays, des
diamants pour la dite somme, et les remettait aux mains de Joseph.
Ces diamants lui appartenaient donc bien lgitimement, et l'on a vu
par sa correspondance avec sa femme dans quel tat de dnuement le
malheureux prince tait revenu en France. On a vu qu'il n'avait pas
hsit  emprunter  son beau-frre, Marius Clary, pour pouvoir
donner de l'argent aux serviteurs qui l'avaient accompagn sur la
terre de France et leur permettre de se rapatrier; on a vu mme
qu'il n'avait pas voulu dtourner,  son profit, une obole de
l'argent provenant de la vente de l'argenterie de la couronne, ce
qu'il et pu faire au lieu d'emprunter pour les Espagnols qui
l'avaient suivi. L'accusation porte contre lui tombe donc
d'elle-mme. D'ailleurs une partie de ces diamants, en vertu de
l'article XI du trait de Bayonne, avait t emporte par Ferdinand,
ainsi que nous l'avons dit plus haut.

L'Empereur Napolon Ier, pendant les annes prospres de son rgne,
alors qu'il tait l'arbitre des destines de l'Europe, avait reu
des souverains des lettres auxquelles il attachait une grande
importance. Il fit faire, dans son cabinet, deux copies de ces 250 
300 documents prcieux et dposa les originaux aux mains du duc de
Bassano, secrtaire d'tat au dpartement des Affaires trangres.

En 1815, aprs Waterloo, avant de quitter l'lyse pour se rendre 
la Malmaison, il dit  son frre Joseph, lequel demeurait alors rue
du Faubourg-Saint-Honor, 33 (aujourd'hui ambassade d'Angleterre),
qu'il venait d'envoyer  son htel une copie authentique des lettres
que les divers souverains lui avaient adresses pendant le temps de
sa prosprit, qu'il le priait de la conserver prcieusement. Joseph
lui ayant fait observer qu'il aimerait mieux avoir les originaux:
Non, rpondit Napolon, cela ne vous regarde pas, c'est l'affaire
de Maret (duc de Bassano), c'est son droit, il sait ce qu'il doit en
faire.

De retour  son htel, le roi Joseph trouva en effet les copies dans
son cabinet. Le Prince, se rendant  la Malmaison pour faire ses
adieux  son frre, chargea son secrtaire, M. de Presle, de diviser
ses propres papiers, de les mettre avec ces copies de lettres des
souverains dans des malles au milieu d'effets, et de les envoyer
chez des personnes o ces documents seraient en sret et pourraient
chapper aux recherches de la police.

Joseph se rendit  Cherbourg, vit son frre  l'le d'Aix, partit pour
New-York, se fixa sur les bords de la Delaware, et ne s'occupa plus de
ces papiers. En 1818, Napolon lui fit dire de Sainte-Hlne, par le
docteur O'Mara, de publier sa correspondance avec les souverains, comme
tant la meilleure rponse aux calomnies que l'on rpandait sur lui et
le meilleur moyen d'tablir,  l'aide de documents historiques
incontestables, le parallle entre sa conduite et celle des souverains
allis.

Joseph crivit  son secrtaire, M. de Presle, alors en Europe, de
lui expdier les dix caisses dans lesquelles ses papiers avaient t
placs. Les caisses arrivrent en Amrique, mais le Roi y chercha
vainement la copie des lettres des souverains. M. de Presle dclara
qu'il n'avait plus retrouv ces copies dans la bote o il les avait
caches, bien que la clef ne l'et pas quitt. Joseph crivit en
Europe, fit dmarches sur dmarches, aucune n'aboutit.

Maintenant, essayons de suivre la route qu'ont prise les originaux
et les copies de ces lettres des souverains:

1 _Les originaux_, laisss aux mains du duc de Bassano.

Le duc de Bassano partant pour l'exil, en 1815, fit enfermer ces
papiers (a-t-il dclar) dans des caisses en fer-blanc qu'il fit
cacher dans un chteau vendu depuis. De retour de l'exil, le duc ne
retrouva plus l'endroit o les botes avaient t enfouies par son
jardinier. Ce jardinier lui-mme tait mort.

Il n'en est pas moins positif que ces documents furent en tout ou en
partie vendus en Angleterre en 1822,  Londres, chez le libraire
Murray. Les lettres de l'empereur de Russie furent cdes 
l'ambassadeur, M. de Liven, pour la somme de 250,000 fr. Ces
lettres avaient t offertes d'abord au gouvernement anglais qui
avait refus d'en faire l'acquisition. On trouvera jointes ici
plusieurs lettres et notes relatives  ces originaux.

2 Celle des deux copies qui fut emporte par l'empereur Napolon
Ier lui fut vole  Cherbourg avec une caisse d'argenterie, sans que
l'on ait jamais pu dcouvrir l'auteur du vol.

3 La seconde copie, celle qui fut envoye au roi Joseph, place au
milieu de hardes et effets, dans une des dix caisses o M. de Presle
avait cach les papiers du roi, subit le sort suivant:

Les dix caisses furent envoyes d'abord de l'htel Joseph, les unes
chez le nomm Legendre, valet de chambre dvou, alors 
Villiers-sur-Marne; d'autres, chez M. Madaud, buraliste de loterie,
rue Saint-Andr-des-Arts, et beau-frre de M. Bouchard, un des
secrtaires du roi Joseph; d'autres encore chez diffrentes
personnes, parmi lesquelles la comtesse de Magnitaut. Les
dpositaires de ces papiers ne tardrent pas, craignant de se
compromettre,  demander qu'on les leur retirt; on les ft porter 
l'htel de la reine de Sude, rue d'Anjou-Saint-Honor, 28. C'est de
l que M. de Presle les expdia  Joseph, en Amrique.

Les caisses des papiers du roi, parmi lesquelles se trouvait celle
renfermant la copie des lettres des souverains, ont donc t
transportes de l'htel Joseph chez divers, de chez ces diverses
personnes  l'htel de la reine de Sude. C'est videmment dans l'un
de ces deux transbordements que ces copies prcieuses pour
l'histoire auront t soustraites.

On avait perdu en quelque sorte le souvenir de cette affaire qui
avait fait un certain bruit dans le principe, lorsqu'en 1855, un des
principaux libraires-diteurs de Paris proposa  un auteur qui
s'occupait de l'histoire du premier Empire de demander au
gouvernement de Napolon III d'acqurir, moyennant une somme assez
forte, la copie authentique de 150 lettres crites par des
souverains  Napolon Ier.

L'diteur dit  la personne qu'il avait choisie comme intermdiaire
dans cette affaire qu'il ne connaissait pas le possesseur de ces
lettres, qu'on en voulait 500,000 francs, qu'elles taient caches
en France. La personne  qui l'diteur s'adressa, craignant qu'on
crt qu'elle avait un intrt dans cette spculation, ne voulut
faire aucune dmarche.

Toutefois on peut conclure de ce qui prcde:

1 Que les originaux ont t vendus et probablement dtruits par les
intresss.

2 Que des deux copies voles, l'une existe encore.

Aprs avoir reu la lettre par laquelle O'Mara lui faisait
connatre le dsir de l'Empereur qu'on publit les lettres des
souverains, le roi Joseph rpondit au docteur:


                                        Philadelphie, le 1er mai 1820.

  Monsieur,

  J'ai reu la lettre que vous avez bien voulu m'crire le 1er mars.
  Je vous prie de vouloir bien faire vos efforts pour faire parvenir
  les deux incluses, dont l'une pour l'Empereur, et l'autre pour
  madame de Montholon, je suis bien fch des retards qu'elle prouve
   tre paye, je lui cris  ce sujet ainsi qu' l'Empereur.

  Je n'ai pas reu  Rochefort les lettres dont vous me parlez et dont
  le comte de Las Cases a aussi parl  ma femme, j'cris  ce sujet
  pour savoir  qui ces lettres ont t remises et par qui,
  malheureusement, je ne les ai pas reues, je regretterais vivement
  leur perte. L'ouvrage que vous avez publi a ici un succs
  prodigieux. J'ai perdu aussi, par l'incendie de ma maison, arriv le
  4 janvier, beaucoup de papiers. Les lettres dont vous me parlez
  eussent aussi t perdues, mais heureusement elles ne m'avaient pas
  t remises, j'ai fait, dans cette circonstance, d'autres pertes
  bien sensibles qui me forcent  me rappeler que j'en ai faites de
  plus grandes pour n'en avoir pas trop de regrets.

  Veuillez agrer, Monsieur, mon sincre attachement et ma
  reconnaissance.

  Votre affectionn,

                                                JOSEPH DE SURVILLIERS.

  P. S.--N'ayant aucun rapport personnel avec la reine d'Angleterre,
  une lettre de moi me paratrait moins convenable que de la part de
  mon frre Lucien ou de la reine de Naples qui ont eu occasion de la
  connatre personnellement.


Voici maintenant quelques documents relatifs aux lettres des
souverains, et d'abord une note tout entire de la main du roi
Joseph envoye  M. Francis Lieber, littrateur et professeur 
Boston:


                                        Pointe-Breeze, le 28 mai 1822.

  Je reois votre lettre du 24 mai. Je la trouve ici  mon retour d'un
  petit voyage. Je n'ai pas le temps de retrouver ces lettres qui
  constatent les dates prcises, mais vous pouvez tre certain du
  souvenir que ma mmoire me fournit, encore trs prsent.

  En 1815, avant son dpart de Paris, Napolon avait annonc  son
  frre Joseph que, parmi quelques papiers, renferms dans une caisse
  qu'il lui enverrait, se trouverait une copie des lettres qui lui
  avaient t adresses par les divers souverains. Il avait fait faire
  cette copie par prcaution, l'original restant aux archives.
  Quelques annes aprs, le docteur O'Mara, de retour de
  Sainte-Hlne, lui fit dire que le dsir de l'Empereur tait que
  cette correspondance ft publie, comme tant la meilleure rponse 
  toutes les calomnies dont il tait l'objet. Mais elle ne fut trouve
  dans aucune des dix caisses arrives aux tats-Unis, dans lesquelles
  on avait rparti les papiers contenus dans la premire caisse, en
  les cachant parmi des livres et des hardes, afin de les soustraire
  aux investigations de la police de Paris.  la mme poque, la
  maison de Joseph, aux tats-Unis, fut la proie des flammes.
  L'original de la correspondance fut vendu pour trente mille livres
  sterling  Londres. Elle avait t dpose chez un libraire de cette
  ville, M. Murray.

  Ceux qui ont dit que Napolon avait remis cette correspondance 
  Joseph,  Rochefort, sont dans l'erreur. Joseph n'a rien reu de
  Napolon  Rochefort, ni  l'le d'Aix o il fut le trouver.

  Il ne reste d'esprance que dans la double infidlit de ceux qui,
  ayant livr l'original  des gens intresss  les dtruire,
  auraient pu en garder copie, ou bien dans la dcouverte de la copie
  annonce par Napolon  Joseph avant son dpart de Paris, en 1815.
  S'il en arrive autrement, ce sera une perte de plus que les
  crivains consciencieux auront  dplorer.


Voici maintenant une autre note extraite du Journal du roi Joseph:

Extrait des notes d'un Amricain sur le _Commentaire de Napolon_,
par M. le comte de Bonacosci, qu'il avait adresses  celui-ci
lorsque cet ouvrage parut, et qu'il a depuis adresses  M. le major
Lee, auteur de l'histoire de Napolon (en dcembre 1834):


  L'auteur, Bonacosci, est dans la mme erreur que M. de Norvins. Les
  originaux autographes des lettres des souverains  Napolon n'ont
  pas t remis au roi Joseph. L'empereur Napolon dit au prince peu
  de jours avant son dpart: Par prcaution, j'ai fait faire une
  copie des lettres des souverains de l'Europe, qui seules peuvent
  rpondre  toutes les calomnies dont ils se servent aujourd'hui
  contre moi. Maret conserve les originaux, et c'est son droit,
  conservez ces copies  tout vnement. C'est  Paris et non 
  Rochefort que cette conversation et la remise de ces titres ont eu
  lieu. Joseph, en recevant en Amrique la caisse dans laquelle devait
  se trouver cette copie, l'a cherche inutilement. Napolon lui a
  fait dire par O'Mara, au retour de celui-ci en Europe, de faire
  publier ces lettres, comme seule et unique rponse  ce dbordement
  d'injures dont on assigeait alors le captif de Sainte-Hlne.
  Toutes les recherches ont t infructueuses; les lettres ont-elles
  t drobes par les dpositaires ou les dtenteurs momentans de la
  caisse o elles taient? Je l'ignore, mais toujours est-il constant
  que ce ne sont pas celles qui ont t vendues  Londres, puisque ce
  n'taient que des copies et que l'on assure que ce furent les
  lettres autographes qui furent vendues  Londres trente mille livres
  sterling; elles ont t offertes, par un inconnu venant de Suisse, 
  M. Murray, imprimeur des plus clbres de Londres, demeurant
  _Albermale Street_, pour trente mille livres sterling. Le
  gouvernement anglais n'en voulut pas. Ce fut le ministre de Russie
  qui acheta celles qui pouvaient intresser la Russie.

  Joseph, en quittant son frre  l'le d'Aix pour aller attendre 
  Royan la nouvelle du passage sans obstacle de Napolon  travers
  l'arme anglaise, avant de s'embarquer pour les tats-Unis, o ils
  devaient se retrouver, ne reut ni lettres, ni paquets d'aucune
  sorte; des quatre personnes qui l'accompagnaient dans la chaloupe
  dans laquelle il fit le trajet jusqu' Rochefort, trois vivent
  encore et leur mmoire est d'accord avec celle de Joseph sur cette
  circonstance importante. Si Napolon a eu l'intention de confier 
  son frre Joseph des objets dont d'autres se seraient empars au
  moment de son dpart de l'le d'Aix, Joseph ne peut ni l'assurer, ni
  le nier, mais ce qui est bien certain, c'est que malheureusement les
  originaux en question ne lui furent pas remis, pas plus que nulle
  autre chose, dans cette circonstance.


En 1837, le roi Joseph se trouvant en Angleterre,  Londres, et
ayant eu connaissance par le docteur O'Mara de la vente  la Russie
d'une partie de la correspondance des souverains, par le libraire
Murray, fit des dmarches pour s'assurer du fait. Il crivit  un M.
Charles Philipps trs li avec l'diteur Ridgway. L'diteur vit M.
Murray et rpondit la lettre ci-dessous  M. Philipps.


                                              Piccadilly, 4 mars 1837.

  Mon cher Monsieur,

  D'aprs votre dsir j'ai t voir M. Murray, l'minent diteur, dans
  _Albermale Street_, relativement  la correspondance originale de
  plusieurs souverains d'Europe avec l'empereur Napolon pendant son
  rgne. Il me dit que vers l'anne 1822, les lettres originales des
  diffrents souverains de l'Europe adresses  Napolon pendant
  l'empire lui furent offertes pour vendre; il refusa l'offre parce
  que quelques-uns de ses conseillers et amis doutaient de leur
  authenticit (le duc de Wellington fut un de ceux qui mettaient en
  question leur originalit), doutes qui  prsent ne paraissent pas
  avoir de fondation, et M. Murray regrette amrement son refus fond
  sur ces doutes.

  M. Murray dit encore que les lettres lui furent prsentes comme
  ayant t gardes par les soins d'un marchal de France, mais dont
  il avait oubli le nom, et en lui nommant le duc de Bassano, il dit:
  c'est cela!

  Les lettres crites par l'empereur de Russie ont t,  la
  suggestion de M. Murray, offertes pour vendre au prince de Lieven
  qui a pay dix mille livres sterling pour cette portion de la
  correspondance.

   vous bien sincrement,

                                                 Sign: J. L. RIDGWAY.


M. Philipps crivit alors  un serviteur dvou du roi Joseph, Louis
Maillard:


                                            49, Clanvery Lane, Samedi.

  Mon cher Monsieur,

  J'ai t si occup durant cette semaine depuis mon retour, que je
  n'ai pas eu le temps de faire mes respects  M. le Comte[47] comme
  je le dsirais beaucoup. M. Ridgway, comme vous le verrez par
  l'incluse, a fait quelque chose pour nous pendant mon absence. M.
  Murray est un homme impraticable, il a refus de donner par crit ce
  que cependant, heureusement pour nous, il avait dit verbalement
  avant que ne s'lvent ses scrupules.

         [Note 47: Joseph, comte de Survilliers.]

  M. Ridgway est un homme fort respectable, il est prt  tout moment
  d'avouer ce que M. Murray lui a dit et ce que je vous envoie crit
  de sa main. M. Ridgway se trouve donc dans cette affaire dans la
  mme position qu'aurait t notre pauvre O'Mara s'il vivait encore.

  Je tcherai par le moyen d'un ami de savoir ce que le duc de
  Wellington sait sur ce sujet, et je ne doute pas que s'il peut
  donner des informations, je puisse les obtenir.

  Il parat assez clair que le comte avait raison dans ses conjectures
  et que le marchal Maret tait la personne qui autorisait la vente
  de la correspondance.

  Avec mes compliments respectueux  M. le Comte.

   vous sincrement.

                                                          C. PHILLIPS.


Enfin, en 1850, M. Louis Maillard, l'excuteur testamentaire de
Joseph, consult par M. Ingerstoll, ami du roi, sur la question de
la correspondance des souverains, lui rpondit le 29 avril, de
Doylestown (Amrique), o il se trouvait encore pour la liquidation
de la succession de l'ancien roi.


  J'ai votre lettre du 25, je ne puis mieux y rpondre qu'en vous
  rcitant ce que j'ai entendu dire  M. le comte de Survilliers
  (Joseph) lui-mme  diverses fois.

  En 1815, la veille de quitter le palais de l'lyse pour aller  la
  Malmaison, l'Empereur me dit qu'il avait envoy chez moi, rue du
  Faubourg-Saint-Honor, o je demeurais alors, les copies des lettres
  des souverains allis pour que je les conserve de mon mieux; que les
  originaux seraient gards et soigns par le secrtaire d'tat, duc
  de Bassano; je trouvai effectivement ces copies dans mon cabinet de
  travail et les y laissai avec mes papiers; quelques jours aprs,
  lorsque je fus forc de quitter Paris pour suivre l'Empereur 
  Rochefort, je recommandai  ma femme et  mon secrtaire, M. de
  Presle, de ramasser tous mes papiers, de les fermer dans des malles
  et de les envoyer chez diverses personnes sres, de connaissance,
  afin de les sauver des mains de nos ennemis qui allaient entrer dans
  Paris; mes ordres furent excuts; mais, peu de temps aprs mon
  dpart, les amis chez lesquels taient dposes les malles,
  craignant les recherches chez eux par la police des Bourbons,
  prirent ma femme de faire reprendre ces malles; elles furent
  portes alors  l'htel de la Princesse royale de Sude o elles
  taient plus en sret. Plus tard, lorsque mon frre, l'Empereur,
  irrit du cruel traitement qu'il prouvait  Sainte-Hlne, me fit
  crire de publier les lettres des souverains, j'crivis  M. de
  Presle,  Paris, de m'envoyer, aux tats-Unis, par diverses voies,
  les malles d'effets et papiers m'appartenant, ce qu'il fit de son
  mieux, mais je ne trouvai point dans les malles envoyes les copies
  que je dsirais! Depuis je fis faire des recherches, toutes furent
  inutiles, on m'a dit que l'Empereur avait confi  une autre
  personne une seconde copie des lettres, mais je ne puis l'affirmer;
  quant aux lettres originales, si ce que j'ai appris  Londres est
  vrai, elles ont t vendues; la Russie aurait pay les siennes dix
  mille livres sterling par son ambassadeur Lieven, et c'est M. le
  libraire Murray d'Albermale Street qui tait charg de cette
  ngociation dont il a parl  diverses personnes qui me l'ont
  rapport fidlement.

  Voici, Monsieur, ce que je puis vous dire de plus positif sur cette
  affaire. M. Menneval se trompe, car M. de Presle, que j'ai vu
  souvent  Londres, Paris et Florence, m'a toujours dit qu'il n'avait
  trouv ni envoy les copies des lettres des souverains, que
  plusieurs malles avaient t ouvertes, ainsi qu'il croyait, etc.


Pour terminer cette notice relative aux lettres des souverains
trangers, nous dirons en deux mots que l'diteur charg de faire
vendre la copie dont il est ici question, tant parvenu  en faire
parler  Napolon III, ce dernier voulut le recevoir ainsi qu'un
membre de la commission de l'ouvrage intitul _La correspondance de
Napolon Ier _. Nanmoins ce souverain ne put causer avec ces deux
personnes qui, venues  trois reprises diffrentes, furent
conduites chaque fois sans tre admises, tant l'Empereur tait tenu
en chartre prive par son entourage. Il y a plus, Sa Majest ayant
prescrit que le membre de la commission ft prvenu qu'il tait
libre de s'arranger comme bon lui semblerait pour l'acquisition des
lettres, jamais cette autorisation de Napolon III ne lui fut connue
et il ne sut  quoi s'en tenir qu'aprs la mise en vente de
l'ouvrage: _La Correspondance_, lorsqu'il vit l'Empereur  cette
occasion.

Il ne nous reste plus qu' faire connatre encore quelques lettres
du roi Joseph se rattachant  divers sujets.

Nous avons dit que l'ex-roi de Naples et d'Espagne avait t assez
heureux,  la suite des vnements de 1815, pour trouver un refuge
en Amrique. Les autres frres de Napolon Ier taient exils hors
de France, dans les tats de l'Europe, poursuivis partout par la
haine des souverains allis. Jrme, rejet tantt dans les tats
autrichiens, tantt en Italie, resta plusieurs annes sans donner
signe de vie  l'an de ses frres. En 1818, Joseph lui crivit des
tats-Unis d'Amrique, le 10 juillet:


  Mon cher Jrme, je n'ai jamais eu de tes lettres depuis notre
  sparation, j'ai fini par penser que tu avais vu dans ma conduite
  quelque chose qui avait d te dplaire. Je l'ai mand  Julie qui
  m'assure du contraire. Peut-tre as-tu t gn dans ta
  correspondance avec moi. Quelles que soient les raisons de ton
  silence, je t'cris pour t'engager  le rompre, bien convaincu,
  comme je le suis, que tu ne peux pas douter de la tendresse de mon
  amiti pour toi. Je n'ai pas vu ici ton ancienne amie et son fils,
  je n'ai pas cru devoir aller  leur rencontre dans la position
  trange o je me suis trouv. J'ai pens que, dans l'adversit, il
  vaut mieux manquer par trop de susceptibilit que par trop
  d'abandon. Mande-moi ce que tu aurais dsir que j'eusse fait, ce
  que tu dsires que je fasse. Je pense que l'arrive de Znade
  changera ma position si dans l'abandon o Julie va se trouver aprs
  le dpart de sa fille ane, elle suit le conseil que je lui donne
  de se rapprocher de Vienne, je te la recommande, mon cher frre,
  ainsi qu' ta femme, dont elle ne cesse de m'crire tout le bien que
  l'on en dit. Les lettres  son pre ont t rptes dans tous les
  journaux. Elles sont dans la mmoire de toutes les mres et de
  toutes les pouses. Je te prie de lui dire combien, en mon
  particulier, je serais heureux d'apprendre qu'elle trouve quelque
  bonheur dans l'approbation d'elle-mme. Mille caresses  ton enfant,
  ne doutez jamais de ma tendre amiti.


En 1822, le 2 mars, 10 mars et 24 avril, Joseph crivit  la reine
Julie, de Pointe-Breeze, sa rsidence d't:


  Ma chre Julie, je t'ai crit il y a quelques jours en te tmoignant
  mes inquitudes sur le silence de Lucien[48] et le vtre au sujet du
  mariage de Znade.

         [Note 48: Lucien avait plusieurs enfants. L'an, Charles,
         prince de Canino, devait pouser Znade, fille du roi
         Joseph. Le mariage eut lieu en effet. Il eut un fils, le
         prince Joseph de Musignano, mort sous le second empire et de
         qui l'auteur des _Mmoires du roi Joseph_ tient les documents
          l'aide desquels il a fait son ouvrage. Le prince de Canino
         rendit la princesse Znade sa femme fort malheureuse. C'est
         lui qui a jou un triste rle sous la Constituante romaine,
         lors de l'assassinat du comte Rossi. Il est mort en 1857.]

  cris  Dsire[49] qu'elle se dshonore  jamais si elle reste plus
  longtemps  Paris, sa place est auprs de son mari; a-t-elle oubli
  qu'elle est reine de Sude? C'est aussi ton devoir de lui crire ce
  qui est. C'est dur, mais c'est la vrit.

         [Note 49: Dsire, femme de Bernadotte, tait la soeur de la
         reine Julie.]

  Ma chre Julie, l'occasion tant retarde, j'ai le temps de t'crire
  encore deux mots: j'ai reu une lettre du cardinal du 29 octobre. Il
  me dit que lui et Maman pensent que le mariage du fils de Louis
  serait possible si nous voulions que celle de nos filles qui
  l'pouserait reste avec mon frre Louis.

  1 Si Znade pouse Charles, il faut marier Lolotte avec le fils de
  Louis, par procuration, si on ne peut autrement. Dans ce cas je vous
  attends bientt.

  2 Si le mariage de Charles manque, il faut que Znade pouse le
  fils de Louis[50] et que, si cela est indispensable, elle reste avec
  eux quelque temps; dans ce cas, Lolotte pouserait celui des deux
  fils de Murat que tu choisirais pour son caractre.

         [Note 50: Le frre an de Napolon III, mort dans
         l'insurrection des Romagnes, en 1831.]

  Ma chre amie, le gnral Lallemand te remettra cette lettre. Je te
  le recommande. Il a pass ici quelques jours avec le fils de
  Jrme[51]. Pauline n'a pas conserv les mmes dispositions
  bienveillantes pour lui. Maman me le recommande et compte faire
  quelque chose pour lui. Je compte toujours sur le mariage du fils de
  Louis pour Charlotte et sur celui du fils de Lucien pour Znade.

         [Note 51: M. Paterson, qui vint en France, sous le second
         Empire, avec son fils, aujourd'hui officier dans l'arme
         franaise.]


Le prince Charles de Canino et sa femme vinrent, aprs leur mariage,
voir le roi Joseph en Amrique et restrent quelque temps auprs de
lui. La sant dlicate de la reine Julie ne lui permit pas de suivre
ses enfants. En 1826, des dmarches furent faites auprs du roi de
France pour le retour en Europe de Joseph, par le gnral Belliard,
auquel le baron de Damas crivit le 11 aot:


  Le baron de Damas a l'honneur de prvenir M. le comte Belliard que,
  d'aprs la demande qu'il lui a adresse dans sa lettre du 3 de ce
  mois, il vient, aprs avoir pris les ordres du roi, d'autoriser le
  Ministre de Sa Majest  Washington  comprendre M. et Mme Charles
  de Canino sur le passeport de M. le comte de Survilliers, qui pourra
  dbarquer  Anvers ou  Ostende.

  Le baron de Damas saisit avec empressement cette occasion de faire
  agrer  M. le comte Belliard les assurances de sa haute
  considration.


En apprenant en Amrique que le gouvernement des Bourbons ne mettait
pas d'obstacle  son retour en Europe, Joseph crivit le 29
septembre 1826  Madame de Villeneuve[52]:

         [Note 52: Une demoiselle Clary.]


  Ma chre belle-soeur,

  Je reois votre lettre du 5 aot; je n'ai jamais eu l'intention
  d'aller  Bruxelles; si l'on m'avait accord de bonne grce le
  sjour de la Toscane, j'aurais t volontiers y faire une visite 
  ma mre, avec l'espoir de ramener ma femme en Amrique o je suis
  trop bien pour ne pas dsirer d'en faire partager le sjour  Julie.

  Je suis toujours bien reconnaissant, ma chre belle-soeur, des
  preuves sans cesse renaissantes de votre tendre amiti; Dsire et
  son mari sont aussi trs excellents pour moi; les bons consolent
  ainsi des indiffrents.


Pendant son exil en Amrique, le roi Joseph avait pris l'habitude de
mettre en note, dans une sorte de journal quotidien, tout ce qui se
passait autour de lui, et lui tait personnel. Nous trouvons dans ce
journal quelques mots relatifs  un homme, M. de Persigny, qui,
ministre et cr duc par Napolon III, a marqu sous le second
Empire. Voici les notes de Joseph, que M. Fialin de Persigny tait
venu trouver  Londres, en avril 1835, pour le dterminer  entrer
dans une sorte de complot bonapartiste:


  M. le vicomte de Persigny, rue d'Artois, n 48,  Paris, et 
  Londres  Grillion, htel _Albermale Street_, arrive avec un billet
  de M. Presle  M. Maillard; il est l'auteur du n 1 de l'_Occident
  franais_, il est g de 26 ans et parat plus jeune encore; il
  montra un excessif enthousiasme pour la mmoire de l'Empereur et
  mme pour le nom de sa famille, dans l'entretien d'une demi-heure
  que j'ai eu avec lui avant le dner. Je me retirai de bonne heure;
  il causa jusqu' deux heures du matin avec MM. Sari, Thibaud, etc.

  _5 Avril dimanche._ Je descends  djeuner, j'ai un long entretien
  avec M. de Persigny, il parat plein d'ardeur, il est partisan le
  plus absolu du caractre et des desseins de l'Empereur, il a pleur
  comme un enfant en voyant son criture; il s'exprime facilement et
  avec talent, cependant il ne m'est adress par personne que je
  connaisse, il se dit de Roanne sur la Loire, sa famille tient aux
  Bourbons dont il a entirement abandonn la cause.

  _6 Avril._ Je vais  Londres, j'y mne M. de Persigny, je descends
  avec Maillard chez le docteur O'Mara.

  _19 Avril_, jour de Pques. M. le vicomte de Persigny me parle
  encore de ses projets, je lui en fais sentir l'inopportunit
  actuelle; il me remet un crit que je ne lis qu' ma rentre dans ma
  chambre. Je promne avec lui, Sari et Maillard.

  20. Je fais prendre copie de l'crit sans signature, je rends
  l'original  M. de Persigny en lui rptant les mmes choses, je
  conviens de l'avantage national du but, mais je ne partage pas ses
  opinions sur l'efficacit des moyens, ainsi je l'engage  ne pas se
  compromettre sans esprance raisonnable; ses projets ne m'en
  prsentent aucune.

  28. M. le vicomte de Persigny est  la maison, je refuse de recevoir
  l'ami qui lui est arriv de Paris, je lui dclare que je n'entends
  pas me prter  l'excution de ses projets,  laquelle je rpugne
  invinciblement; tout pour le devoir, rien pour mon ambition, je n'en
  ai pas d'autre que celle de contribuer au bonheur de la France, si
  elle m'offre une chance de la servir, mais jamais rien par une
  minorit factieuse; il dne et couche  la maison.

  29. M. de Persigny part aprs djeuner, je lui rpte longuement les
  mmes choses.


Joseph tait encore  Londres, en 1833, lorsque son neveu
Louis-Napolon, le futur empereur Napolon III, lui envoya un petit
ouvrage qu'il venait de faire paratre; l'ex-roi lui crivit  ce
sujet, le 20 septembre:


  Mon cher neveu, j'ai reu avec ta lettre tes _Considrations sur la
  Suisse_. Je les ai lues avec un double intrt. Je regrette que tu
  ne puisses pas honorablement employer tes talents et ton application
   l'tude, au service de la patrie. Charlotte est beaucoup mieux
  depuis notre sjour  la campagne. Je me trouve par accident en
  ville aujourd'hui.

  Je te prie de me rappeler au bon souvenir de ta maman et de me
  croire bien tendrement

  Ton affectionn oncle,

                                                               JOSEPH.


Enfin, dans les premiers mois de 1841, Joseph put quitter Londres
pour habiter la Toscane. Il crivit  ce sujet au gnral duc de
Padoue, son cousin, le 8 mars:


  Mon cher Cousin,

  Je vous confirme ma lettre du 3 de ce mois. Je pense que vous avez
  vu la duchesse de Crs,  laquelle j'cris aussi dans le mme sens.
  Le jeune Maillard vous dira de ma part que ma demande se borne  ce
  que l'on ne mette pas d'obstacle  mon sjour en Toscane ou en
  Sardaigne et qu'on lgalise le passeport autrichien que vous avez
  obtenu pour moi l'anne passe, avec lequel je pourrai me rendre en
  Italie par le Rhin et la Suisse.

  Renvoyez-moi donc Adolphe[53] avec le passeport en rgle aussitt
  que vous le pourrez, il vous donnera des nouvelles plus en dtail.

         [Note 53: Fils de Louis Maillard.]

  Agrez ma vieille et constante amiti.

                                             Votre affectionn cousin.


M. Guizot, alors ministre des affaires trangres, auquel la nice
du roi Joseph par sa femme, la marchale Suchet, duchesse
d'Albufra, s'tait adresse pour que le roi Louis-Philippe ft
sollicit afin de permettre au comte de Survilliers (Joseph) de se
rendre en Italie, crivit le 9 avril 1841:


  Madame la Marchale,

  Le Roi ne fait pas la moindre objection  ce que M. le comte de
  Survilliers vienne vivre  Gnes ou  Florence; vous en tes
  probablement dj informe, mais je me donne le plaisir de vous le
  dire moi-mme.


 cette lettre tait jointe la note ci-dessous:


  Note:

  Le gouvernement non-seulement donne son adhsion  ce que M. le
  comte de Survilliers vienne s'tablir  Gnes, mais encore il
  exprime le dsir que toute facilit lui soit donne dans cette
  circonstance. C'est dans ce sens qu'il a rpondu  M. l'ambassadeur
  de Sardaigne et qu'il a expdi, il y a trois jours, ses
  instructions  son propre ambassadeur prs de Sa Majest sarde.

  En octobre dernier, le gouvernement franais a fait exprimer au
  gouvernement du grand-duc de Toscane les mmes dispositions de sa
  part  l'gard du comte de Survilliers, qui demandait  rsider 
  Florence; ces dispositions, il les maintient et les renouvellera
  mme au besoin si le gouvernement toscan l'exigeait. Il est vrai que
  le gouvernement napolitain, s'appuyant sur des dispositions des
  traits de 1815, prtend que lorsqu'il s'agit de la famille
  Bonaparte, il faut le concours simultan des quatre puissances;
  qu'aucune d'elles ne peut agir isolment; mais la France se regarde,
  depuis 1830, affranchie de l'obligation de cet accord commun; elle
  croit pouvoir agir seule, librement et comme il lui plat, et elle
  l'a constamment fait depuis cette poque.

  On croit que M. le comte de Survilliers, tabli  Gnes, pourra
  facilement ngocier pour venir ensuite  Florence; que l'Autriche
  prtera aisment son intervention pour aplanir les difficults que
  Naples oppose encore.


Nous terminons ici ce qui a trait au frre an de l'Empereur, dont
la vie politique avait cess depuis 1816. L'ex-roi mourut 
Florence, en 1843, aprs avoir fait hommage  la France, pour tre
placs sur le tombeau de Napolon Ier, des insignes et des armes du
grand homme qui lui taient chus en partage. Il avait nomm pour un
de ses excuteurs testamentaires M. Maillard (Louis) qui mritait
toute sa confiance et qui ne l'avait pas quitt depuis 1808.

Le roi Joseph avait 76 ans lorsqu'il s'teignit, entour de sa
famille et de quelques serviteurs fidles et dvous.

Deux annes avant sa mort, le roi Joseph prouva un vif chagrin. Il
avait pour son neveu, le prince Louis Napolon, fils de l'ex-roi de
Hollande, une grande affection. Lorsqu'il apprit  Florence que ce
jeune homme avait fait la tentative de Strasbourg, il le dsapprouva
hautement. Son pre agit de mme. La premire chose que fit le futur
empereur Napolon III, en arrivant en Amrique, fut d'crire une
longue lettre  son oncle Joseph pour lequel il avait une grande
vnration. Cette lettre tant venue aux mains de l'auteur des
_Mmoires du roi Joseph_, avec les autres papiers, cet auteur se
trouva assez embarrass, ne sachant s'il devait ou non publier cette
pice importante pour l'histoire. On tait alors en 1855, Louis
Napolon tait sur le trne. Il se dcida  la montrer  l'Empereur,
mais  lui seul. Reu un matin dans le cabinet de S. M., aux
Tuileries, il la lui donna. L'Empereur, aprs en avoir pris
connaissance pendant un quart d'heure, la lui rendit en disant: Je
ne puis pas la nier, elle est toute de ma main. Je la trouve bien
cette lettre.--Moi galement, Sire, se hta de dire l'auteur des
_Mmoires_, mais ne sachant pas s'il pouvait convenir  l'Empereur
sur le trne que le public et connaissance d'une lettre crite par
le proscrit de New-York, j'ai cru devoir la soumettre  Votre
Majest.--Bah, reprit en riant l'Empereur, rien n'empchera que je
n'aie fait la tentative de Strasbourg et de Boulogne, ce qui est
histoire est histoire, je ne m'oppose pas  ce que vous l'insriez
dans votre curieux ouvrage. Elle se trouve au 10e volume des
_Mmoires du roi Joseph_, page 370.




II.

LE ROI LOUIS.


I.

1778-1806.

Louis Bonaparte, troisime des frres de Napolon Bonaparte, naquit
 Ajaccio (Corse) le 2 septembre 1778, sous le rgne de Louis XVI.
Bien que la famille Bonaparte soit d'origine italienne, l'le de
Corse ayant t cde sous Louis XV  la France, Louis et ses frres
naquirent Franais et non Italiens, comme quelques auteurs l'ont
crit.

La longue carrire de Louis Bonaparte peut se diviser en trois
parties bien distinctes:

1 Celle qui s'tend du jour de sa naissance (1778) au moment o il
monta sur le trne de Hollande (1806), priode pendant laquelle on
le voit vivre auprs de son frre Napolon et se montrer entirement
dvou  ses projets.

2 Celle qui comprend les quatre annes de son rgne en Hollande,
son abdication, son exil volontaire, la chute de l'empire (de 1806 
1815).

3 Enfin, la partie qui embrasse l'exil forc des membres de la
famille de l'empereur aprs Waterloo, jusqu' la mort de Louis, 
Florence, le 25 juillet 1846.

Nous parlerons peu des premires annes de Louis. Lorsque Paoli livra
l'le de Corse aux Anglais, la famille Bonaparte vint s'tablir prs de
Toulon,  Lavalette, puis bientt aprs  Marseille. Louis, g de 14
ans, se trouvait au milieu des siens. Il n'avait pu faire, dans ces
temps de troubles, que de mdiocres tudes, mais son caractre, empreint
dj d'une teinte philosophique, s'tait dvelopp par les malheurs
mmes qui avaient, depuis sa naissance, accabl ses parents. lev par
Joseph, l'an de ses frres, devenu le chef de la famille  la mort de
leur pre Charles Bonaparte (23 septembre 1785), soutenu par Napolon,
officier d'artillerie, il entra en 1793 dans la vie active,  peine au
sortir de l'enfance. Napolon commandait l'artillerie au sige de
Toulon, il venait souvent  Marseille, soit pour hter les prparatifs
du sige, soit pour y voir sa famille. Dans un de ses voyages, il
dclara que Louis tait d'ge  se faire une carrire honorable, et
qu'il ne voulait pas le voir plus longtemps inactif. Il obtint de leur
mre que le jeune homme se rendrait  l'cole de Chlons pour subir
l'examen ncessaire  son admission dans le corps de l'artillerie. Louis
partit avec des passeports viss par les reprsentants du peuple, mais
en passant  Lyon, alors sous la terreur qu'inspiraient d'horribles
massacres, il courut de vritables dangers. Il ne put sortir de cette
malheureuse ville qu'avec peine et  la faveur de ses passeports. Il
continua sa route, se dirigeant vers Chlons-sur-Marne. 
Chalon-sur-Sane, on lui apprit la dissolution de l'cole d'artillerie.
Effray de ce qu'il avait vu, de son isolement (Louis avait alors 15
ans), le jeune homme revint dans sa famille. Aprs la prise de Toulon,
Napolon Bonaparte, cr gnral de brigade, vint  Marseille, prit avec
lui son frre Louis et se rendit  l'arme des Alpes-Maritimes o il
venait d'tre nomm commandant en chef de l'artillerie. Louis fut
adjoint  son tat-major avec le grade de sous-lieutenant. Le soir de la
prise de Toulon, Napolon, pour qui, depuis longtemps dj, tout tait
objet d'tude srieuse, avait fait visiter  son frre les attaques de
la ville. Il lui avait indiqu, sur le terrain mme, les fautes
commises, puis, lui montrant l'endroit o la terre tait jonche de
cadavres, il s'cria:

Si j'avais command ici, tous ces braves gens vivraient encore.
Jeune homme, apprenez par cet exemple combien l'instruction est
ncessaire et obligatoire pour ceux qui aspirent  commander les
autres.

Louis Bonaparte fit sa premire campagne  l'arme des
Alpes-Maritimes. Il assista  la prise d'Oneille (7 avril 1794), 
celle de Saorgio (29 avril), au combat de Cairo (21 septembre), et
fut nomm lieutenant dans une compagnie de canonniers volontaires en
garnison  Saint-Tropez. Une loi nouvelle exigeait que les officiers
d'tat-major rentrassent dans les rgiments. Il resta quelques mois
dans la petite ville de Saint-Tropez, puis il fut envoy  l'cole
d'artillerie de Chlons-sur-Marne pour y subir ses examens.

Aprs la journe du 13 vendmiaire (4 octobre 1795), Bonaparte,
devenu gnral en chef de l'arme de l'intrieur, donna l'ordre 
son frre de se rendre  son tat-major auquel il l'avait attach.
Louis refusa d'abord de quitter Chlons, dsireux de se faire
recevoir avant tout dans l'artillerie, mais il dut obir  l'ordre
formel qui lui fut envoy, et il se rendit  Paris en dcembre 1795.
Pendant la campagne de 1794 en Italie, les reprsentants du peuple,
trs dsireux de faire quelque chose d'agrable au gnral
Bonaparte, avaient voulu confrer  Louis le grade de capitaine;
Napolon s'y tait oppos,  cause de l'ge de son frre (16 ans 
peine). Cependant, il se plaisait  rendre justice  cet enfant
devenu bien vite un jeune homme plein de bravoure et de sang-froid.
Il racontait avec bonheur que le jour o Louis fut au feu pour la
premire fois, loin de montrer de la crainte ou mme de
l'tonnement, il avait voulu lui servir de rempart. Une autre fois,
Napolon et Louis se trouvaient  une batterie en barbette sur
laquelle l'ennemi faisait le feu le plus vif. Les dfenseurs
baissaient souvent la tte pour viter les boulets. Napolon
remarqua avec joie que son jeune frre, imitant son exemple, restait
droit et immobile. Il lui en demanda la raison:

Je vous ai entendu dire, repartit Louis, qu'un officier
d'artillerie ne doit pas craindre le canon; c'est notre arme!

Lorsque Napolon reut le commandement en chef de l'arme d'Italie,
en 1796, il rsolut de mener avec lui son frre Louis qui arrivait
de l'cole de Chlons. La guerre, pendant laquelle il s'tait montr
d'une grande bravoure personnelle, n'allait ni  ses instincts
humanitaires, ni  ses gots philosophiques, ni  ses ides dnues
de toute ambition. Ce fut pendant le peu de temps qui s'coula entre
le retour de Louis de l'cole de Chlons et son dpart pour Nice,
qu'il connut  Paris Madame de Beauharnais, Hortense et Eugne.

Louis avait 18 ans quand il commena sa seconde campagne. Il la fit,
non plus seulement comme attach  l'tat-major du gnral en chef,
mais en qualit de l'un de ses aides de camp. Il tait encore
lieutenant. Bien qu' un ge o tout ce qui est nouveau attire, o
tout ce qui est bruit, ambition, renomme, charme, Louis Bonaparte
sentait un vide dans son coeur. La carrire des armes lui paraissait
sans attrait. Il soupirait dj aprs l'tude, la retraite, la vie
paisible. Ces biens il ne devait pas les connatre pendant toute sa
longue existence. Son caractre encore rempli de contrastes tait 
la fois grave et romanesque, vif et flegmatique. Louis a de
l'esprit, fait-on dire  Napolon  Sainte-Hlne, il n'est point
mchant, mais avec ces qualits un homme peut faire bien des
sottises et causer bien du mal. L'esprit de Louis est naturellement
port  la bizarrerie et a t gt encore par la lecture de
Jean-Jacques. Courant aprs une rputation de sensibilit et de
bienfaisance, incapable par lui-mme de grandes vues, susceptibles
tout au plus de dtails locaux, Louis ne s'est montr qu'un _roi
prfet_[54].

         [Note 54: Lorsque le _Mmorial de Sainte-Hlne_, dans lequel
         se trouve le portrait du roi Louis, parut, la famille
         Bonaparte et ses partisans furent loin d'approuver le livre
         de M. de Lascases. Le bruit se rpandit et s'accrdita que le
         roi Louis XVIII n'tait pas tranger  cet ouvrage, qui lui
         avait t soumis par son auteur.

          cette poque, la reine de Westphalie, Catherine de
         Wurtemberg, crivit de Rome  une de ses amies, le 25 juin
         1823, une longue lettre dans laquelle on lit:

         Le jugement que vous portez sur l'ouvrage de M. de Lascases
         m'enchante. Il est  esprer que tous les gens senss et
         dnus de toute partialit seront de cet avis. Plus je le
         lis, plus je le mdite, et moins je me rends raison du motif
         qui l'a engag  le publier. Que de gens compromis! que de
         passions rveilles! que d'ennemis suscits! et  quelle fin
         tout cela? Ce qui me parat encore plus maladroit de sa part,
         c'est la bonhomie avec laquelle il assure que les seuls
         points sur lesquels il a pu se satisfaire  son aise, ont t
         des retranchements; aussi sont-ils fort nombreux et de plus
         d'une espce. C'est sur ce qui touche les personnes surtout
         qu'il a lagu avec profusion. Puisqu'il affirme une pareille
         chose, pourquoi ne s'est-il pas cru autoris  taire (si
         toutefois l'empereur lui a fait de pareilles confidences)
         tout ce qui pouvait faire du tort  la mmoire de l'empereur
         et  sa dynastie? Mon mari me prie de vous envoyer la copie
         de sa lettre  M. de Lascases, en vous priant toutefois de ne
         la publier avant que M. de Lascases lui rpondt s'il est
         dans l'intention de se rtracter. Cependant vous tes libre
         de la faire connatre  vos amis intimes. Il est  remarquer
         que le jugement port sur Louis par Mme de Rmusat, qui se
         fait l'cho des rancunes de la reine Hortense, s'accorde
         assez bien avec le jugement du _Mmorial_.]

Il est permis de douter que Napolon ait port un tel jugement sur
son frre. Louis tait fort peu dsireux d'une rputation
quelconque, et ses malheurs, depuis son avnement au trne de
Hollande, vinrent prcisment, ainsi qu'on le verra plus loin, de
n'avoir pas voulu tre un _roi prfet_. Louis, pendant la campagne
de 1796, fit preuve de bravoure en plusieurs circonstances, mais
(comme il le dit lui-mme dans l'ouvrage qu'il publia en 1820) il le
fit par boutade et sans s'occuper d'acqurir une rputation
militaire. Il montra du zle, du sang-froid, nul dsir d'avancer,
nulle ide d'ambition. Il avait surtout une rpugnance invincible
pour les excs de toute nature. Il cherchait  remplir ses devoirs,
ne se mnageant pas, mais sans tirer vanit de ses actions, sans
chercher  se faire valoir. Au passage du P (7 mai) il franchit le
fleuve un des premiers, avec le colonel Lannes;  la prise de
Pizzighettone (9 mai) il entra dans la place par la brche avec le
gnral d'artillerie Dommartin;  l'attaque de Pavie, ayant reu
l'ordre de suivre l'opration, d'examiner la position de l'ennemi et
d'en venir rendre compte  son frre, il resta seul,  cheval,
expos plus que tout autre au feu terrible des dfenseurs de la
ville. Pavie fut en partie pille, elle avait mrit ce juste
chtiment, cependant ce spectacle rvolta Louis, et  partir de ce
moment et pendant le reste de la campagne il fut triste, taciturne.
Il prit part  la bataille de Valeggio (12 aot), au passage de vive
force du Mincio,  l'investissement de Mantoue.  la tte de deux
bataillons, il fut charg de s'emparer du pont de San-Marco sur le
Chiese, au moment o Bonaparte, aprs quelques mouvements aussi
habilement conus que rapidement excuts, se prparait  livrer le
combat de Lonato (13 aot) et la bataille de Castiglione. La veille
de ces belles journes, Louis fut expdi par son frre au
Directoire pour rendre compte de l'tat des choses, et du retour
offensif des Autrichiens de Wurmser. Maintenant, dit-il  son
jeune aide de camp, tout est rpar: demain je livrerai la bataille;
le succs sera des plus complets, puisque le plus difficile est
fait, on doit tre entirement rassur, je n'ai pas le temps de
faire de longues dpches, dites tout ce que vous avez vu. Louis
tmoignait son regret de quitter l'arme dans un moment pareil. Il
le faut, ajouta Napolon, il n'y a que mon frre que je puisse
charger de cette mauvaise commission; mais avant de revenir, vous
prsenterez les drapeaux que nous conquerrons demain. Peut-tre
Napolon qui, quoi qu'on en ait dit, tait bon, sensible surtout
pour ses frres et pour ses soeurs, avait-il voulu loigner ce jeune
homme des champs de bataille dans lesquels il savait bien qu'il
devait, avec une poigne d'hommes, remporter la plus clatante
victoire ou prir lui et sa petite arme? Louis partit donc, remplit
sa mission, reut du Directoire le grade de capitaine et prsenta,
quelques jours aprs, ainsi que le lui avait promis son frre, les
drapeaux enlevs par nos soldats  Castiglione, drapeaux que
Bonaparte avait envoys par l'aide de camp Du Taillis. Louis se hta
ensuite de rejoindre son gnral et il put assister au troisime
acte du grand drame qui se jouait alors du P  la Brenta. Il prit
part  la bataille de ce nom, et une part des plus glorieuses aux
trois journes d'Arcole (15, 16, 17 novembre).  la premire
journe, Louis fut celui des aides de camp de son frre qui
contribua le plus  le sauver, lorsque le gnral tomba dans le
marcage au bas de la chausse, aprs les tentatives faites
inutilement pour dboucher de cette chausse troite, sur le village
d'Arcole. Voyant Napolon prt  disparatre dans les eaux
bourbeuses, il risqua sa vie avec Marmont pour le tirer de ce
mauvais pas; puis il tenta de nouveau, mais en vain, d'enlever le
pont[55]. Pendant la seconde journe d'Arcole, Louis non seulement
combattit vaillamment prs de son frre, mais il fut charg de la
mission difficile et dangereuse de porter des ordres de la plus
haute importance au gnral Robert. Il n'y avait pas d'autre chemin
pour remplir son prilleux devoir que de suivre une chausse balaye
par le feu des Autrichiens. En revenant auprs du gnral en chef
par la mme route, il courut les mmes dangers, dont cependant il
fut assez heureux pour se tirer sans blessures: Je te croyais mort,
lui dit son frre avec joie en l'embrassant.

         [Note 55: Marmont, dans ses Mmoires, parle des efforts de
         Louis pour retirer son frre du marcage, mais il omet la
         tentative du jeune officier pour s'emparer du pont.]

En effet, on tait venu annoncer que Louis avait t tu. Peu de
temps aprs, lorsque Napolon marcha sur Rivoli, au secours de
Joubert, Louis fut encore charg d'une mission pineuse  Peschiera.
Il rendit  cette occasion un grand service  l'arme, en ralliant
une colonne de fuyards et en arrtant l'ennemi qui s'avanait sur
ses derrires. Lorsqu'il revint auprs du gnral en chef, Napolon
lui tmoigna publiquement la satisfaction que lui faisait prouver
sa conduite pendant cette affaire de Rivoli (14 janvier 1797).

Jusqu'en 1796, Louis, d'une forte constitution, avait joui d'une
bonne sant; mais s'tant trop peu mnag pendant cette longue
campagne, ayant d'ailleurs t soumis trop jeune  de trop rudes
fatigues, ayant prouv plusieurs accidents, fait plusieurs chutes
de cheval, il commena  ressentir les effets d'une existence
au-dessus de ses forces physiques.  Nice, aprs le sige de Toulon,
il tait tomb de cheval par la faute de Junot, qui avait effray 
dessein sa monture pour voir s'il tait bon cavalier. Il s'tait
fait  l'oeil gauche une blessure grave dont il conserva toujours la
cicatrice. Aprs la paix de Campo-Formio, lors de son retour 
Paris, ses chevaux s'taient emports dans la descente de la
montagne de Saint-Andr, en Savoie; il s'tait dmis le genou.

Tout cela, joint aux fatigues de la campagne d'Italie, lui fit
dsirer de prendre, pendant quelque temps, les eaux de Barges
qu'on lui avait conseilles, mais il ne put excuter son projet.
Napolon s'apprtait  s'embarquer pour l'gypte, il avait dcid
d'emmener son frre, que d'ailleurs, pour une raison secrte, il ne
voulait pas laisser  Paris.

Pendant son dernier sjour en France, Louis avait t visiter  la
clbre pension de madame Campan,  Saint-Germain, sa soeur
Caroline, et s'tait pris d'une amie de cette soeur, fort jolie
personne, dont le pre avait migr. Il confia son penchant 
Casabianca, ami de son frre Napolon, ancien officier suprieur de
la marine, qui fut effray pour Louis des consquences de cette
passion naissante. Savez-vous, lui dit-il, que ce mariage ferait le
plus grand tort  votre frre, et le rendrait suspect au
gouvernement? Le lendemain Napolon fit appeler Louis et lui donna
l'ordre de partir immdiatement avec ses trois autres aides de camp
pour Toulon o ils devaient l'attendre et passer avec lui en
gypte[56]. Louis attendit quelque temps,  Lyon, son frre que le
Directoire avait retenu dans la crainte de voir la guerre se
rallumer avec l'Autriche,  la suite d'une imprudence de Bernadotte,
ambassadeur  Vienne.

         [Note 56: Aprs qu'il eut abdiqu la couronne de Hollande et
         pendant son sjour  Gratz, Louis retoucha une seconde
         dition d'un roman en trois volumes que dj il avait publi
         en 1800,  Paris, sous le titre de Marie ou les peines de
         l'amour. C'est un souvenir mlancolique de ce premier
         sentiment contrari par Napolon.]

Il suivit la division Klber jusqu'au Caire; mais Napolon, au
moment o il partit pour la Syrie, rsolut d'expdier en France un
homme sur lequel il pt compter pour faire connatre exactement au
Directoire l'tat des affaires en Orient et pour lui faire envoyer
des secours. Il choisit son frre Louis. Il savait que ce retour en
France tait sans inconvnient pour son coeur, puisque, aprs son
dpart de Paris, la jeune personne qu'il aimait avait t force de
se marier. Louis partit donc avec les drapeaux pris sur l'ennemi. Il
s'embarqua sur la plus petite, la plus vieille, la plus dlabre des
chaloupes canonnires. La flotte avait t dtruite  Aboukir.
Pendant deux mois, il eut  lutter contre la tempte,  viter les
vaisseaux turcs, russes, anglais, portugais croisant dans la
Mditerrane entre la France et l'gypte. Il fut retenu pendant 27
jours en quarantaine  Tarente; de nouvelles temptes l'assaillirent
quand il reprit sa route. Une seule et mauvaise pompe soutenait son
fragile navire qui faisait eau  chaque instant. La situation fut
un instant si dsespre qu'il donna l'ordre au capitaine de son
btiment d'entrer  Messine, bien qu'on ft en guerre avec Naples.
La force du vent ayant pouss le bateau hors du dtroit, une frgate
anglaise lui donna la chasse et il se dcida  jeter  la mer les
drapeaux qu'il devait prsenter au Directoire. Toutefois, aprs
avoir fait escale  Porto-Vecchio en Corse, il parvint  dbarquer
en France. Aussitt il fit toutes les dmarches en son pouvoir pour
avoir des secours, mais il ne put obtenir d'abord que l'envoi de
quelques avisos monts par des officiers porteurs de dpches. Le
gouvernement refusa d'expdier des troupes. Louis ne trouva d'aide,
au ministre de la guerre, que dans le gnral Dupont. Enfin, quand
on eut quelques dtails sur l'expdition de Syrie et sur la seconde
bataille d'Aboukir, le Directoire se dcida  envoyer des secours et
des troupes. Louis s'occupait des prparatifs du dpart, qu'il
htait de tout son pouvoir, lorsque l'on apprit le dbarquement 
Frjus du gnral Bonaparte. Louis partit aussitt pour aller avec
Joseph et le gnral Leclerc au devant de Napolon. Il tomba malade
 Autun et ne put rejoindre son frre qu' Paris. Il reprit
immdiatement, prs de sa personne, son poste d'aide de camp, et fut
promu chef d'escadron au 5e de dragons.

Aprs le coup d'tat du 18 brumaire, Louis fut immdiatement promu au
grade de colonel commandant le 5e rgiment de dragons. Ce rgiment
tenait alors garnison  Verneuil, tant charg d'aider  la pacification
de la Normandie. Louis fut oblig, fort  contre-coeur, de le rejoindre
dans cette ville. Le jeune colonel tait dsol d'tre employ  une
mission de ce genre,  l'intrieur. Il fit tout son possible pour viter
cette tche dsagrable, mais il ne put rien obtenir  cet gard du
premier consul.  son grand dsespoir, la ville de Verneuil ne tarda pas
 tre le thtre d'un horrible vnement, si commun dans les guerres
civiles. Quatre malheureux prisonniers amens par des soldats dans la
ville furent jugs par un conseil de guerre et condamns  tre passs
par les armes. Louis, press de prsider le conseil de guerre, refusa
avec indignation, repoussant prires, ordres, menaces. Il crivit  son
frre pour obtenir la grce des condamns. Il tait trop tard, on
procda  leur excution malgr toutes ses tentatives pour les sauver.
Cette tragdie l'mut au point de lui faire prendre en horreur le mtier
des armes. Il resta dans son logement, comme pour un jour de deuil,
ordonna  ses officiers d'en faire autant, et accueillit avec joie
l'ordre, arriv quelques jours plus tard, de se rendre en garnison 
Versailles et ensuite  Paris. Deux escadrons du 5e de dragons furent
alors organiss sur le pied de guerre et prts  faire partie de l'arme
de rserve qui se rassemblait  Dijon. Louis croyait en prendre le
commandement, mais ils furent mis sous son lieutenant-colonel et
lui-mme resta  Paris. Ce fut  cette poque que son frre commena 
lui parler de mariage et  le presser d'pouser la fille de Josphine.
Louis, soit qu'il ne voult faire qu'un mariage d'inclination, soit
qu'il crt  une incompatibilit d'humeur et de caractre entre lui et
Hortense, refusa. Peut-tre aimait-il encore au fond du coeur l'amie de
pension de sa soeur. Au retour de sa brillante campagne de Marengo, le
premier consul revint  ses ides d'union entre son frre et sa fille
d'adoption. Pour viter toute contrainte  cet gard, Louis demanda et
obtint de faire un long voyage sous le prtexte d'assister aux
manoeuvres de Postdam. Il devait mme ensuite complter ce voyage dans
le Nord, en visitant la Saxe, la Pologne, la Russie, la Sude et le
Danemark. Lorsque Louis arriva  Berlin, les manoeuvres taient
termines, mais il fut reu avec tant de bonne grce par le roi et la
reine Louise, qu'il sjourna un mois entier dans la capitale de la
Prusse. Il quitta cette ville pour se rendre  Dantzick et de l 
Saint-Ptersbourg.  Dantzick, il tomba malade, et comme, pendant les
trois semaines qu'il y fut retenu, la guerre clata de nouveau entre la
France et l'Autriche, il se dcida  revenir  Paris. Aprs quelques
jours passs  Brunswick o le duc rgnant le reut  merveille, il
revint prs de son frre. Le premier consul renouvela alors ses
instances pour lui faire pouser Hortense. Louis ne pouvait se dcidera
s'enchaner aussi jeune (il n'avait que 23 ans). Pour ne pas cder aux
sollicitations de Bonaparte et de sa belle-soeur, il fit comprendre son
rgiment de dragons dans le corps dirig sur le Portugal. Toutefois,
ayant t prendre cong de son frre  la Malmaison, il y fut retenu par
lui et par Josphine pendant prs de trois semaines. Un beau jour, il
partit brusquement pour Bordeaux et Mont-de-Marsan. Dans cette dernire
ville, on le reut avec de grandes dmonstrations, et on lui rendit
mme,  cause de sa parent avec le premier consul, de tels honneurs
que, fort modeste et trs simple de gots et de manires, il fut choqu
de toute la mise en scne dont il se trouvait tre l'objet. Le prfet
vint le complimenter  la tte des autorits du dpartement et le
prsident du tribunal, vieillard vnrable, commena d'un ton solennel
un discours dont les premiers mots taient: Jeune et vaillant
hros... Louis ne put en entendre davantage; il sauta en riant sur le
discours, l'arracha d'une manire vive mais familire des mains du
pauvre prsident auquel il rpondit tout haut: Je vois que ce discours
s'adresse  mon frre, je m'empresserai de lui faire connatre les bons
sentiments que vous avez pour lui. Je puis vous assurer qu'il y sera
trs sensible.

Louis entra en Espagne  la tte de son rgiment (1801), il passa
quelques semaines  Salamanque, vint  Ciudad Rodrigo, puis il se
rendit avec Leclerc, gnral en chef de l'arme franaise, au grand
quartier gnral de l'arme espagnole allie de la ntre. Joseph,
l'an des Bonaparte, ngociait alors la paix gnrale. Il y eut un
armistice, le jeune colonel conduisit son rgiment  Zamora. Il
obtint ensuite un cong pour prendre les eaux de Barges, que sa
jambe malade et un rhumatisme  la main droite rendaient ncessaires
 sa sant. Il resta aux eaux les trois mois de juillet, aot et
septembre 1801, et revint  Paris en octobre, au moment de la
signature des prliminaires de paix avec l'Angleterre (trait
d'Amiens).

Ni Bonaparte ni Josphine n'avaient abandonn leurs projets de
mariage pour Louis et Hortense. Louis plaisantait parfois de ce
projet dont il regardait l'excution comme impossible, cependant la
persistance de son frre et de sa belle-soeur finit par l'emporter.
Un soir, pendant un bal  la Malmaison, il donna son consentement et
le jour de la crmonie nuptiale fut fix au 4 janvier 1802. Le
contrat, le mariage civil, le mariage religieux furent hts. Tout
s'accomplit, mais sous les plus tristes auspices, tant tait grand
et rel le pressentiment secret des deux poux des malheurs qui
devaient dcouler pour eux d'une union presque force et mal
assortie. Louis avait 24 ans; sa constitution forme de bonne heure
et dj maladive tait en avance sur son esprit, sur son caractre
encore plein de navet et de bonne foi. C'est de ce moment que date
pour lui une sorte de tristesse, de dcouragement moral qui
contriburent  empoisonner son existence. Du reste, nous ne pouvons
mieux faire pour donner une ide exacte de cette union que de
renvoyer le lecteur  ce que le roi Louis, au commencement de son
ouvrage sur la Hollande, en dit lui-mme.

De 1802  1804, Louis resta presque constamment soit  son rgiment,
soit aux eaux thermales. En 1804, son frre le nomma gnral de
brigade en lui laissant le commandement du 5e de dragons.

Aprs la proclamation de l'empire (1804), Louis fut promu au grade
de gnral de division et entra en mme temps au conseil d'tat, 
la section de la lgislation. Le 2 dcembre 1804 eurent lieu le
sacre et le couronnement, puis le nouveau souverain pressa de tout
son pouvoir les prparatifs d'une descente en Angleterre. Louis,
devenu prince franais, reut le commandement de la rserve de
l'arme compose de deux rgiments de cavalerie et de deux divisions
d'infanterie. L'empereur le fit colonel gnral des carabiniers. Il
s'tablit avec ses troupes prs de Lille, et comme il se trouvait 
porte des eaux de Saint-Amand, il en profita pour en faire usage,
car sa sant devenait de plus en plus mauvaise. Il tait presque
paralys des doigts de la main droite, et les eaux de Plombires o
il avait t l'anne prcdente, loin de le soulager, avaient empir
sa situation. Celles de Saint-Amand ne lui russirent pas mieux.

Quand le projet de descente fut abandonn et la campagne d'Allemagne
entreprise (1805), Louis croyait devoir commander le corps de
rserve en Allemagne. L'empereur prfra lui confier, en son
absence, le commandement de Paris et donner la rserve  Murat
devenu marchal. Pendant toute cette glorieuse campagne et jusqu'
la fin de 1805, Louis resta charg des importantes fonctions qu'il
devait  la confiance de son frre. En mme temps son frre Joseph
gouvernait la France au nom de l'empereur.

Louis n'avait dans ses attributions que les affaires militaires.
Avec peu de troupes, il maintint l'ordre, malgr les embarras
financiers, les intrigues et l'agitation de tous les partis. Sous
prtexte de la pnurie des finances, du discrdit de la banque, dans
l'attente des vnements et peut-tre aussi pousss par quelques
factieux, des rassemblements considrables se montraient chaque nuit
sur divers points de la capitale. Le successeur de Murat au
commandement de cette grande ville, non seulement parvint  conjurer
les dangers qui pouvaient rsulter de ces attroupements, mais il
veilla aussi sur les ctes de l'Ouest, sur Brest, sur Anvers et sur
la Hollande. Il assistait au conseil des ministres et correspondait
journellement avec Napolon. Bientt une nouvelle occasion se
prsenta pour le jeune prince de dployer son activit. Les
Anglo-Sudois et mme les Prussiens menacrent assez srieusement
les ctes de la Hollande et le nord de la France pour que, de la
Moravie o il tait all combattre les armes austro-russes,
Napolon envoyt l'ordre  Louis de former le plus rapidement
possible une arme du Nord destine  couvrir les chantiers
d'Anvers et la Hollande. Le conseil des ministres trouvait de
grandes difficults  l'excution des volonts impriales, Louis les
leva toutes. Il agit avec tant de zle et d'intelligence, qu'un
mois, jour pour jour, aprs le dcret de Napolon, il put crire de
Nimgue au vainqueur d'Austerlitz que l'arme du Nord, compltement
organise sous son commandement, tait prte  tout. Cette arme se
composait des deux divisions Laval et Lorge  Juliers (sur le Rhin)
et de deux autres divisions, en position  Nimgue. Toutes ces
troupes taient sur les frontires de la Hollande et de la
Westphalie, elles couvraient le Rhin, la Hollande, Anvers et
pouvaient faire face sur tous les points  l'ennemi, de quelque ct
qu'il voult se prsenter. En moins d'un mois, les places du Brabant
furent mises en tat de dfense, les Hollandais reprirent courage,
et la Prusse qui, peu de jours avant, ne voyait pas un homme pour
lui disputer les frontires de la France, montra une extrme
surprise. La rapide formation de l'arme du Nord ne laissa pas que
d'avoir une certaine influence sur les ngociations avec la Prusse.
Napolon apprit avec joie que l'arme franaise du Nord avait
effray cette puissance au point que M. de Haugwitz, ministre du
cabinet de Berlin, commena par demander que l'ordre ft donn aux
troupes de Louis, alors sur les frontires du duch de Berg, de
s'arrter. L'empereur tmoigna  son frre sa satisfaction, non
seulement dans ses lettres particulires, mais encore dans un des
bulletins de la grande arme.  la nouvelle de la victoire
d'Austerlitz et de la paix, Louis renvoya  Paris les troupes tires
de cette ville, car l'empereur avait paru mcontent de ce qu'une
partie de ces troupes avait t renforcer les divisions en Hollande.
Le prince se rendit ensuite de sa personne  Strasbourg, au-devant
de son frre qui le reut froidement. Louis comprit plus tard d'o
venait cette froideur. Napolon, aprs l'avoir blm de ce qu'il
avait distrait des troupes de Paris pour les envoyer dans le Nord,
le blma d'avoir trop vite renvoy ces troupes en France. Enfin, il
lui sut mauvais gr de son prompt dpart de la Hollande. Quelques
mots chapps  l'empereur, sur ses projets futurs relativement  ce
pays, commencrent  l'clairer.


  Pourquoi l'avez-vous quitt? dit-il  Louis; on vous y voyait avec
  plaisir, il fallait y rester.--La paix une fois conclue, rpondit
  celui-ci, j'ai tch de rparer la faute que vous m'aviez reproche
  dans vos lettres, en renvoyant  leur poste les troupes que j'en
  avais fait sortir pour l'arme du Nord. Quant  moi,  qui vous avez
  laiss le commandement militaire de la capitale en votre absence,
  mon devoir tait de m'y trouver  votre retour, si je n'avais pas
  cru mieux faire en venant  votre rencontre. Je conviens,
  ajouta-t-il, que les bruits qui circulaient en Hollande sur moi et
  sur le changement du gouvernement dans ce pays ont ht mon dpart.
  Ces bruits ne sont pas agrables  cette nation libre et estimable,
  et ne me plaisent pas davantage.


L'empereur fit comprendre alors, par sa rponse, quelque vague
qu'elle ft, combien ces bruits taient fonds. Mais Louis s'en
inquitait peu; il tait persuad qu'il trouverait aisment moyen de
refuser le haut rang qu'on lui destinait, rang qu'il n'ambitionnait
pas et qui faisait l'objet des voeux les plus ardents de plusieurs
autres membres de sa famille.

Aprs le trait de paix, l'empereur se rendit de Strasbourg  Paris;
Louis l'y accompagna. On touchait au moment o Napolon allait
mettre une couronne sur le front de ce jeune homme dnu de toute
ambition, d'un caractre dj naturellement port  la tristesse, et
que son union mal assortie rendait plus taciturne encore. Aux tracas
intrieurs, allaient se joindre pour lui les soucis d'une royaut
dont il ne sut pas mieux se dfendre que de son mariage.

Nous devons dire ici quelques mots des ngociations relatives 
l'rection de la Hollande en royaume en faveur de Louis Bonaparte.

Aprs Austerlitz et la signature du trait de Presbourg, Napolon,
voulant assurer son systme du blocus continental, songea  riger en
royaume la rpublique batave. Des ngociations srieuses furent entames
entre le gouvernement imprial, reprsent  La Haye par le gnral
comte Dupont-Chaumont et le grand-pensionnaire Schimmelpenninck. Lorsque
Napolon crut les ngociations assez avances, et eut la certitude que
le chef de la rpublique batave tait dans ses intrts, il le fit
engager (lettre du commencement de janvier 1806)  envoyer  Paris une
dputation charge de s'entendre avec le gouvernement franais sur les
moyens  prendre pour _introduire plus de stabilit_ dans les affaires
de Hollande. Le 11 fvrier 1806, Schimmelpenninck crivit  M. de
Talleyrand, notre ministre des relations extrieures, pour l'assurer de
sa volont de se prter  toutes les vues de l'empereur, relativement 
l'affermissement de l'union de la France et de la Hollande. Quelques
jours plus tard, le 27 du mois de fvrier, et lorsqu'il crut l'effet de
sa lettre du 11 produit, le grand-pensionnaire demanda par une note
confidentielle un accroissement de territoire pour la Hollande, du ct
de la Prusse, accroissement promis, disait-il, et toujours ajourn. La
Hollande dsirait le pays situ entre l'Ems et le Wser (l'Ost-Frise, la
principaut de Jever, le bas vch de Munster, le comt d'Oldenbourg,
le comt de Bentheim, Steinvord, le haut vch de Munster, etc.), pour
reculer les frontires bataves jusqu' l'embouchure du Wser. Dans cette
note toute confidentielle et adresse  M. de Talleyrand, il est fait
appel  la gnrosit de l'empereur, pour lequel le dvouement du pays
sera inaltrable.--Le 29 mars, le gouvernement franais fut prvenu que
l'amiral Verhuell, de retour  La Haye de sa mission  Paris, avait eu
des confrences avec le grand-pensionnaire,  la suite desquelles la
convocation des tats avait t dcide pour le 1er avril. Le 31 mars,
Verhuell crivit  Talleyrand que l'impression produite sur le
grand-pensionnaire, relativement aux intentions de l'empereur, avait t
vive; qu'il ne pouvait rsoudre seul la question dclare _invariable_
par Napolon; que le prince Louis et sa femme seraient bien reus en
Hollande, et que les notables n'hsiteraient pas  se ranger autour
d'eux. Bientt, les intentions de l'empereur sur la Hollande commenant
 tre devines, des brochures contre la domination de l'tranger furent
publies dans ce pays. Napolon devint furieux[57]. Le 15 avril, le
gnral Dupont prvint que les tats allaient envoyer  Paris une
commission en tte de laquelle seraient Verhuell, Goguel, Van Styrum,
Six et Porentzel. En effet, la dputation arriva  Paris le 25 avril.
Verhuell se hta de voir Talleyrand avant la rception de la dputation.
L'empereur apprit alors qu'une assez violente opposition au gouvernement
monarchique se laissait entrevoir  La Haye; qu'une adresse se signait 
Harlem, demandant, au nom des prcdents du pays et de l'honneur
national, le maintien de la rpublique. Cela n'empcha pas la commission
de rdiger deux adresses  Napolon pour lui demander d'accorder  la
Hollande son frre Louis comme _chef suprme de la rpublique batave_,
roi de Hollande. Un trait fut alors conclu (le 24 mai  Paris, et
ratifi le 28  La Haye) pour l'adoption du gouvernement monarchique. Le
grand-pensionnaire refusa de ratifier le trait, mais il promit de
rester simple particulier  La Haye et d'y vivre tranquille. Il est
juste d'ajouter que l'avnement du roi Louis et de la reine Hortense au
trne de Hollande fut assez bien accueilli dans tout le pays. Un seul
cas d'opposition se prsenta. M. Serrurier, ministre franais, qui avait
remplac momentanment  La Haye le gnral Dupont en cong, rendit
compte de ce fait, dans une lettre du 14 aot,  Talleyrand. Une
tentative de rvolte eut lieu parmi les matelots de l'un des btiments
de la flotte,  l'occasion de la prestation de serment au roi. Le marin
qui portait la parole au nom de ses camarades fut tu sur place, d'un
coup de pistolet, par l'amiral De Winter. Tout rentra  l'instant dans
l'ordre, et le serment fut prt sans rsistance.

         [Note 57: L'une de ces brochures tait intitule: _Appel au
         peuple._ Elle fut rpandue  profusion en Hollande. Napolon
         en fit rechercher l'auteur. C'tait une femme nomme Marie
         Hulshorft, qui n'tait, de fait, qu'un prte-nom.]

La royaut fut tablie en Hollande, et fonde sur des lois
constitutionnelles. Le prince Louis ne fut pas consult. Il apprit
par des rumeurs sans authenticit qu'il tait fortement question de
lui pour cette nouvelle couronne. Les membres de la dputation
vinrent enfin le trouver (le 5 juin, aprs la dclaration faite par
l'empereur au Snat), ils l'informrent de tout, en l'assurant que
la nation serait heureuse de le voir  sa tte. Louis, fort peu
dsireux de s'expatrier, dpourvu d'ambition, refusa, donnant pour
prtexte les droits de l'ancien Stathouder. La dputation revint
bientt  la charge, en lui annonant la mort du Stathouder. Le
prince hrditaire, lui dit-elle, a reu Fulde en indemnit; vous
n'avez donc plus d'objection raisonnable; nous venons, appuys du
suffrage des neuf diximes de la nation, vous prier de lier votre
sort au ntre, et de nous empcher de tomber en d'autres mains.
Napolon fut plus explicite, il fit entendre  son frre qu'il avait
accept pour lui et que s'il ne l'avait pas consult, c'est qu'un
sujet ne pouvait refuser d'obir. Le prince rflchit alors que s'il
persvrait dans son refus, il lui arriverait sans doute ce qui
tait arriv  Joseph qui, aprs avoir rejet l'offre de l'Italie,
se trouvait  Naples. Il rsolut toutefois de faire une nouvelle
tentative et il crivit  Napolon que s'il tait ncessaire que ses
frres s'loignassent de la France, il lui demandait le gouvernement
de Gnes ou du Pimont. Napolon refusa. Quelques jours aprs, le
prince de Talleyrand, ministre des relations extrieures, vint lire,
 Saint-Cloud,  Louis et  Hortense, le trait avec la Hollande et
la constitution de ce pays. Le prince eut beau dire qu'il ne pouvait
juger sur une simple lecture un projet de cette importance,
qu'tranger aux discussions et au travail qui avaient eu lieu, il
ignorait si on ne lui faisait pas promettre plus qu'il ne lui serait
possible de tenir, il fallut accepter. Louis avait t nomm
grand-conntable de France, l'empereur dcida que cette dignit lui
serait conserve. Louis voulut tirer prtexte de sa sant, du climat
de la Hollande, Napolon rpondit qu'il valait mieux mourir sur un
trne que vivre prince franais. Il n'y avait plus qu' obir, c'est
ce qu'il fit en assurant qu'il se dvouerait  son nouveau pays avec
zle et qu'il chercherait  justifier, dans l'esprit de la nation,
la bonne opinion que l'empereur avait sans doute donne de lui. Le 5
juin avait t fix pour la proclamation du nouveau roi. Aprs un
discours de l'amiral Verhuell et une rplique de Napolon, ce
dernier, s'adressant  son frre, lui dit: Vous, prince, rgnez sur
ces peuples.... Qu'ils vous doivent des rois qui protgent ses
liberts, ses lois, sa religion; mais ne cessez jamais d'tre
Franais. La dignit de conntable de l'empire sera conserve par
vous et vos descendants; elle vous retracera les devoirs que vous
avez  remplir envers moi, et l'importance que j'attache  la garde
des places fortes qui garnissent le nord de mes tats et que je vous
confie. Louis rpliqua, et dans son discours on put remarquer cette
phrase: Je faisais consister mon bonheur  admirer de plus prs
toutes les qualits qui vous rendent si cher  ceux qui, comme moi,
ont t si souvent tmoins de la puissance et du gnie de Votre
Majest. Elle permettra donc que j'prouve des regrets en
m'loignant d'elle, mais ma vie et ma volont lui appartiennent.
J'irai rgner en Hollande, puisque ces peuples le dsirent et que
Votre Majest l'ordonne. Dans son message au snat,  propos du
royaume de Hollande, Napolon termine en disant: Le prince Louis,
n'tant anim d'aucune ambition personnelle, nous a donn une preuve
de l'amour qu'il a pour nous, et de son estime pour les peuples de
la Hollande, en acceptant un trne qui lui impose de si grandes
obligations.

On voit par ce qui prcde que le nouveau souverain avait fait pour
refuser la couronne tout ce qu'il tait humainement possible; que
loin de dsirer la haute position qui lui tait offerte, il la
redoutait; qu'en un mot, il sacrifiait  la politique de son frre
sa libert, son indpendance, ce qui lui restait de bonheur sur la
terre. Toutefois, ds qu'il eut accept, son intention bien arrte
fut de se consacrer entirement  sa nouvelle patrie, et de rgner
_pour la Hollande seule_; de l vinrent les tiraillements, puis
bientt aprs les discussions et enfin les rapports quasi-hostiles
qui ne tardrent pas  s'tablir entre les deux frres, entre les
deux souverains, et qui aboutirent finalement  l'abdication de
Louis et  la runion de la Hollande  la France.

En plaant sur la tte de Louis la couronne de Hollande, Napolon
entendait faire de lui un _roi-prfet_; en acceptant cette couronne,
Louis voulait tre un _roi-souverain_. La politique de l'empereur
jeta toujours du froid entre lui et ceux des membres de sa famille
qu'il mit sur les trnes. Cela ne pouvait tre autrement. Selon
qu'on se place  un point de vue diffrent, on voit les mmes choses
sous un aspect qui n'est pas le mme. Napolon partait de ce
principe, que tout souverain par sa grce  lui, l'empereur des
Franais, devenait par le fait mme, non seulement son oblig comme
homme, comme roi, mais encore qu'il devait contraindre les peuples
dont il lui donnait le gouvernement  tout sacrifier  la politique
franaise, mme les intrts les plus chers. C'tait partir d'un
principe injuste et inapplicable dans la pratique. En supposant
qu'un roi sur le trne consente  n'tre qu'un prfet couronn, ses
peuples n'ayant pas les mmes motifs pour suivre le sillon trac par
un tat voisin, pourront vouloir s'en carter. De l doit rsulter
forcment des levains de discorde, soit entre le souverain
protecteur et le souverain protg, soit entre le souverain protg
et les sujets. Voil pourquoi,  partir du jour o il se mit 
fabriquer des rois de famille, Napolon fut toujours en discussion
avec les siens. Un seul des princes qu'il leva prs de lui suivit
aveuglment sa politique, le prince Eugne; pourquoi? La raison en
est bien simple, c'est qu'Eugne n'tait que _vice-roi_ et non roi
d'Italie. Le jour o il et gouvern en son nom, Eugne, malgr son
affection profonde, son respect sans bornes pour son pre adoptif,
n'et probablement pas consenti  tout ce que voulait l'empereur.
Eugne, en restant vice-roi d'un tat dont la couronne tait sur la
tte de Napolon, remplissait son devoir, sans prouver aucune
rpugnance  agir comme il le faisait. Murat  Naples, Joseph en
Espagne, Louis en Hollande, Jrme en Westphalie, n'taient pas dans
la mme position. _Rois-prfets_, ils perdaient leur prestige aux
yeux de leurs sujets; _rois-souverains_, prenant les intrts de
leurs peuples, ils contrariaient souvent les vues de celui qui les
avait mis sur le trne, ils excitaient son ressentiment, se
faisaient accuser par lui d'ingratitude; puis, comme malgr son
affection pour les siens Napolon n'tait pas homme  abandonner,
pour quelque considration que ce pt tre, ses gigantesques
projets, il cherchait bientt  briser ceux qu'il avait levs. De
l ces lettres acerbes entre lui et ses frres, ces reproches
continuels, ces refus de sa part d'accder  leurs demandes,
quelquefois fort justes, et de remplir mme les engagements qu'il
avait contracts  leur gard. Joseph, en Espagne, avait beau tre
roi par la grce de son frre, pouvait-il abandonner les intrts de
l'tat dont on lui confiait les rnes, jusqu' accueillir, comme le
voulait l'empereur, la ruine financire d'abord, le dmembrement de
ses tats ensuite? Louis, roi malgr lui de la Hollande, pouvait-il
voir sans chagrin le dprissement du pays dont il avait jur de
maintenir les droits, parce qu'il entrait dans le systme de la
France de sacrifier tous les intrts commerciaux pour rduire
l'Angleterre?

Avec son accession au trne de Hollande, se termine la premire
partie de l'existence de Louis Bonaparte, priode heureuse si on la
compare  celles qui la suivirent.


II.

Juin 1806-1808.

Le roi et la reine quittrent Paris dans les premiers jours de juin
1806, et arrivrent dans leurs tats le 18. Ils descendirent d'abord
 la maison royale, dite _du Bois_,  une lieue de La Haye, o ils
reurent les dputations et les accueillirent avec la plus extrme
affabilit. Le 23 juin eut lieu l'entre solennelle des deux
souverains  La Haye. Le roi crut devoir ne s'environner que de
troupes nationales; il congdia, aprs l'avoir trs bien trait, un
corps franais mis  sa disposition par l'empereur. Ce dernier en
fut choqu, mais les Hollandais surent beaucoup de gr  Louis de sa
conduite  cette occasion. Bientt, malgr tout ce que purent faire
le roi et la reine, une certaine jalousie se fit sentir  leur
nouvelle cour entre les Franais et les Hollandais admis auprs
d'eux. La nation, de son ct, tout en reconnaissant la supriorit
de l'administration franaise que l'on commenait  introduire en
Hollande, se prit  regretter ses vieilles pratiques. Il y eut des
bals, des concerts, des ftes que la reine Hortense, femme des plus
aimables et des plus gracieuses, embellissait par la bienveillance
avec laquelle elle recevait indistinctement tout le monde. Le roi,
qui ne pouvait pas se dissimuler la division existant dj entre les
Hollandais et les Franais, semblait accueillir les premiers plus
volontiers que les seconds; les seconds au contraire paraissaient
plus agrables  la reine. En montant sur le trne, Louis prit trs
au srieux ses nouveaux devoirs envers la Hollande, mais il ne tarda
pas  comprendre combien il lui serait difficile de concilier les
intrts de la nation avec ce que l'empereur attendait de lui. Ce
fut sans doute parce qu'il tait rsolu  tout sacrifier  sa
nouvelle patrie qu'il avait dsir renoncer au titre de conntable.
Napolon, qui le devina, l'avait contraint, comme on l'a vu, 
conserver cette haute dignit militaire. Pour juger les actes du roi
Louis, il ne faut pas oublier cette position mixte et fausse dans
laquelle il se trouva pendant tout le temps de son rgne. On a vu
Louis refusant la couronne, on l'a vu l'acceptant malgr lui, on va
le voir maintenant dsireux d'user d'un pouvoir indpendant,
rsister  Napolon et essayer un instant de lutter. Il voulait
franchement le bien de ses sujets, cette pense l'occupait
constamment, mais ce qu'il voulait faire pour atteindre ce but
n'entrait nullement dans les desseins de l'empereur et presque
toutes les mesures du roi taient prcisment une sorte
d'opposition, de protestation contre le systme continental, par
lequel Napolon voulait contraindre l'Angleterre de cder  ses
volonts.

Louis s'entoura d'hommes de mrite et qu'il prit exclusivement parmi
les Hollandais. Il commena par faire subir quelques changements 
divers points secondaires de la constitution qu'il avait adopte,
puis il se mit  tudier la situation des affaires. Cette tude lui
rvla le dplorable tat du trsor et de l'administration des
digues, l'incohrence des lois judiciaires, la faiblesse de l'arme.
Seule, la marine tait dans d'assez bonnes conditions. Elle avait
deux flottilles, l'une pour la garde des ctes et des ports, l'autre
en station  Boulogne-sur-Mer. Le Helder, Amsterdam, Rotterdam
possdaient de beaux vaisseaux et de bons officiers pour les
commander. L'exercice des cultes tait libre, mais l'tat salariait
les ministres de la religion dominante (la religion rforme) et
laissait l'glise catholique dans le plus profond dnuement. Ceux
qui la professaient n'taient admis dans aucun emploi public; les
juifs taient rebuts, mpriss. Le commerce languissait, les
manufactures ne marchaient pas. Les universits taient dans un tat
assez satisfaisant. Tel tait l'tat moral et matriel de la
Hollande  cette poque. Le nouveau souverain ne perdit pas un
instant pour porter remde au mal, autant que cela tait en son
pouvoir. Afin d'allger les finances, il sollicita de l'empereur le
renvoi des troupes franaises et la diminution des armements
maritimes, crivant qu'il abdiquerait si la France ne s'acquittait
pas vis--vis de la Hollande, et si les troupes de Napolon
restaient plus longtemps  la solde de son royaume. L'empereur
mcontent accda nanmoins aux voeux de son frre, moins peut-tre
pour lui tre agrable que pour augmenter ses forces en Allemagne.
On touchait  la guerre avec la Prusse. Louis sentit la ncessit
d'organiser son arme pour pouvoir,  toute ventualit, se suffire
 lui-mme. Bientt la guerre tant dclare  la cour de Berlin, il
forma deux corps de 15,000 hommes, le premier dont il se rserva le
commandement et qu'il dirigea sur Wesel (fin de septembre 1806), le
second aux ordres du gnral Michaud et qui fut plac au camp de
Zeist. Il reut alors de l'empereur, par M. de Turenne, des dpches
dans lesquelles son frre mettait  dcouvert ses vastes conceptions
pour la campagne contre la Prusse. Napolon lui disait entre autres
choses:


  Vous ferez une diversion utile  Wesel, o je vous prie de runir
  votre arme grossie de troupes franaises. Cette arme portera le
  nom d'arme du Nord. Vous ferez en sorte qu'on la croie beaucoup
  plus forte qu'elle ne l'est. Si les Prussiens se jettent vers la
  Hollande et prennent le change, ils sont perdus; s'ils ne le font
  pas, ils le sont encore. Tandis qu'ils croient que j'tablis ma
  ligne d'opration paralllement  eux et au Rhin, j'ai dj calcul
  que peu d'heures aprs la dclaration, ils ne peuvent m'empcher de
  dborder leur gauche et de porter sur elle plus de forces qu'ils ne
  pourront en opposer, et qu'il n'est ncessaire pour sa destruction.
  La ligne rompue, tous les efforts qu'ils feront pour secourir leur
  gauche tourneront contre eux; spars, coups dans leur marche, ils
  tomberont successivement dans mes lignes. Les rsultats sont
  incalculables. Peut-tre serai-je  Berlin avant six semaines. Mon
  arme est plus forte que celle des Prussiens, et quand mme ils me
  battraient d'abord, aussitt aprs ils me trouveront sur leur centre
  avec 100,000 hommes de troupes fraches poursuivant mon plan, etc.,
  etc.


Tout en admirant l'habile stratgie du grand capitaine, Louis reut
avec dsespoir l'ordre d'amalgamer l'arme hollandaise avec l'arme
franaise. Chaque rgiment dut tre embrigad avec un rgiment
franais, sous les ordres d'un gnral franais; l'artillerie
hollandaise, quoique agissant en dehors de l'artillerie franaise,
reut un commandant franais; enfin Mortier,  la tte du 8e corps
stationn  Mayence, fut charg d'une expdition contre l'lecteur
de Cassel, avec lequel Louis vivait en trs bonne intelligence, et
le marchal eut, pour le soutenir, des troupes de Hollande  porte
de ses principales forces. Quoi qu'il en soit, le roi fit encore ce
que dsirait Napolon; il opra l'amalgame, laissa au camp de Zeist
le gnral Dumonceau, nomm commandant des troupes stationnes dans
le pays, et lui-mme, avec le gnral Michaud, rejoignit l'arme
franaise  la tte du corps directement sous ses ordres. Ce corps
hollandais prit position  Wesel. Le 15 octobre, le roi se porta en
Westphalie avec 20,000 hommes, 3,000 chevaux et 40 pices atteles.
Son arme avait pris le nom d'arme du Nord. Elle occupa Munster,
Osnabruck, Paderborn, tandis que la division Daendels envahissait
l'Ost-Frise. Au moment o les Hollandais allaient attaquer Hammeln
et Nienbourg, le marchal Mortier leur demanda de le soutenir. Le
roi marcha en personne sur la Hesse, ajournant ses oprations contre
les deux places fortes cites plus haut. Le 1er novembre, il tait
prs de Cassel, lorsqu'il fut joint par un cuyer de l'lecteur que
le roi Louis aimait et dont il envahissait  regret le territoire.
Le roi fit donner  l'lecteur le conseil de rester neutre, mais
Mortier tait dj  Cassel et l'lecteur n'eut d'autre parti 
adopter que la fuite. Louis vit le marchal et fut stupfait
d'apprendre de sa bouche qu'il avait ordre de mettre sous son
commandement tous les corps hollandais. Choqu, il revint
immdiatement avec ses troupes en Hollande, envoyant un aide de camp
 Berlin,  son frre, pour se plaindre et lui dire que tout allant
bien, et les Hollandais n'tant plus ncessaires, il les ramenait
dans leur pays.  la suite de plusieurs longues conversations qu'il
eut avec le gnral Dupont-Chaumont, ministre de France auprs du
gouvernement hollandais, il comprit que l'empereur ne considrait
pas les affaires de ce pays comme termines, et que pour lui il
devait se considrer  l'arme comme un prince franais.

 dater de ce moment, le systme de l'empereur relativement  la
Hollande commena  ne plus tre un mystre pour Louis. Du moins le
roi crut entrevoir que l'intention de son frre tait d'amener, 
force de rigueurs, ce malheureux pays  regarder comme un bienfait
sa runion  la France. Ds qu'il crut reconnatre chez Napolon ce
projet funeste  son royaume, il prit la rsolution de ne plus agir
qu'en souverain et dans toute la plnitude des devoirs que lui
imposait ce titre.

Ne pouvant ni _ne voulant_, disait-il, tenir tte  la France, 
force ouverte, il faut au moins que le public connaisse la vrit,
qu'il soit convaincu que si j'ai pu tre tromp, rien ne pourra me
dtacher d'un pays devenu le mien, auquel me lient les devoirs et
les serments les plus sacrs.

On conoit que de pareilles paroles rapportes  Napolon ne
pouvaient adoucir le tout-puissant empereur  l'gard de son frre
et de la Hollande. Se croyant,  tort ou  raison, clair sur les
projets ultrieurs de son frre, se montant peut-tre aussi la tte,
et attribuant  l'empereur des desseins non encore bien arrts dans
la pense de Napolon, desseins sur lesquels il est possible qu'une
sorte de soumission l'et fait revenir, Louis, de retour  La Haye,
ne voulant pas envoyer ses troupes en Prusse et voulant les occuper
prs de ses tats, fit bloquer les places de Hammeln et de Nienbourg
sans les faire attaquer. Le gnral Daendels occupa Rinteln sur le
Weser, entre Hammeln et Nienbourg. Le roi apprit alors que Blcher
avait t battu  Lubeck. Ne pouvant se faire  l'ide d'tre
considr  la grande arme comme un simple officier gnral, il
renvoya  Mortier toutes les troupes franaises qui se trouvaient
amalgames avec les troupes hollandaises, puis il fit venir le
gnral Dumonceau, auquel il confia le commandement gnral, le
chargea du blocus et crivit  son frre qu'il tait oblig de
retourner lui-mme en Hollande et ne pouvait se rendre ni en
Hanovre, ni  Hambourg comme l'empereur le voulait. Peu de jours
aprs, les places de Hammeln et Nienbourg se rendirent. Les
Hollandais furent heureux de revoir leur souverain. D'abord ils
aimaient dj rellement ce prince, ensuite ce que redoutait avant
tout la population de ce pays, c'tait un gouvernement militaire et
un roi aimant  faire la guerre.

La Hollande respirait  peine, qu'un nouveau malheur vint la
frapper, on apprit le fameux dcret de Berlin et les mesures prises
par Napolon pour le blocus continental. C'tait non seulement la
mort d'un pays qui ne vivait que par le commerce, mais ce devait
tre encore une cause de perptuelle dissension entre ce royaume et
l'empire franais. Louis en fut atterr. Il comprit que ce systme
pouss  l'extrme ruinerait peut-tre par la suite l'Angleterre,
mais qu' coup sr il ruinerait auparavant la Hollande et les tats
commerants. Il chercha  luder les dispositions les plus rigides
du dcret. Malgr ses efforts et sa prudence, il ne put russir 
donner le change  l'empereur. Ce dernier tait trop bien instruit
par ses agents de ce qui se passait chez ses voisins pour ignorer la
vrit. Furieux, il leva la voix plus despotiquement. Le roi dut se
rsigner  faire paratre le 15 dcembre 1806 un dcret rglant dans
ses tats le blocus continental. L'empereur nanmoins ne se montra
pas satisfait. Il avait une mfiance telle  l'gard de la Hollande
qu'il fut sur le point d'ordonner des visites domiciliaires dans ce
pays. Ses agents lui persuadaient que des relations commerciales
existaient toujours entre l'Angleterre et la Hollande, et de fait
ces rapports, peut-tre exagrs, taient cependant bass sur un
fonds de vrit.

Malgr tous les ennuis qui accablaient son me, Louis ne perdait pas
de vue les institutions pouvant tre utiles  son nouveau pays. Il
fit rdiger un code civil et un code criminel, il complta le
systme des contributions, systme tablissant une galit parfaite
entre tous les habitants. Il fit paratre de sages rformes sur les
corporations et sur les matrises. Il voulut ensuite instituer comme
en France de grands officiers du royaume, des marchaux, des
colonels gnraux, et enfin il proposa au corps lgislatif une loi
portant cration de deux ordres de chevalerie, l'ordre de l'_Union_
et celui du _Mrite_. L'institution des grands officiers dplut 
l'empereur.

Au mois de janvier 1807 une triste circonstance permit  Louis de
montrer ses sentiments d'humanit. Leyde prouva un pouvantable
dsastre. Un bateau charg de poudre fit explosion au milieu de la
ville. Il s'y rendit aussitt, prodigua les secours, les
consolations, dispensa les habitants de toute contribution pendant
dix ans, fit la remise aux dbiteurs des arrrages des impts non
acquitts. En un mot, sa conduite lui gagna tous les cours,  tel
point que la Socit philanthropique de Paris lui adressa
l'expression de sa vive admiration pour sa bienfaisance, et le pria
de permettre que la Socit offrit  la ville de Leyde les secours
dont elle pouvait disposer[58]. La France avait exig beaucoup de
sacrifices de la Hollande, de telle sorte que bien malgr lui le roi
fut oblig d'avoir recours  de nouveaux impts. L'esprit national
fut froiss, car pour tablir les impts, il fallait ncessairement
contrarier d'anciens usages, et la nation hollandaise est une de
celles qui tient le plus aux coutumes, aux moeurs, aux habitudes qui
lui ont t transmises par ses pres. Louis fut trs pein d'tre
forc d'agir ainsi, mais les circonstances taient trop imprieuses
pour qu'il lui ft permis de tergiverser. Il fit ensuite tablir un
nouveau cadastre et cra une direction des beaux-arts,  la tte de
laquelle fut plac le savant Halmon. Les mesures vexatoires et
blessantes pour l'amour-propre du roi, prises  son gard par
Napolon pendant la campagne de Prusse; les effets dsastreux pour
la Hollande du blocus continental, les lettres acerbes de l'empereur
aigrirent  tel point les relations entre les deux souverains, que
Louis en vint  tre convaincu que mme avant de mettre la couronne
de Hollande sur sa tte, son frre avait eu le projet de dmembrer
ce pays et de le runir  la France. Louis le rpte  chaque page
dans l'ouvrage qu'il publia plus tard sur la Hollande, ouvrage qui
choqua Napolon  Sainte-Hlne. Il est permis de douter que cette
pense ait rellement exist ds 1806 dans l'esprit de Napolon,
mais ce qu'il y a de positif, c'est que le roi Louis le crut et ne
mit plus de bornes  sa rsistance aux volonts du gouvernement
imprial. Avec un homme aussi absolu que l'empereur, c'tait une
lutte dangereuse. La Hollande envoya nanmoins une dputation au
chteau de Finkenstein. Napolon l'accueillit assez bien, mais se
plaignit de son frre, et le prince de Talleyrand, en recevant les
dputs  Berlin, leur dit: Votre roi veut donc favoriser
absolument les Anglais?

         [Note 58: Dans un voyage qu'il fit l'anne suivante, Louis
         ayant dit  la population de la petite ville d'Edam, runie
         autour de lui, qu'il esprait que les Hollandais oublieraient
         un jour qu'il n'tait pas n en Hollande, un vieillard lui
         rpondit: Nous l'avons bien oubli depuis Leyde.]

Tant que Louis fut  l'arme, la reine Hortense resta auprs de
l'impratrice, sa mre,  Mayence; elle revint au commencement de
1807 avec ses deux enfants auprs de son mari. On fut heureux de la
revoir, car son affabilit lui avait gagn tous les coeurs. Elle ne
tarda pas  prouver un malheur qui lui causa ainsi qu'au roi le
plus violent chagrin. Aprs un voyage fait par ce dernier dans ses
tats, ils perdirent leur fils, le prince royal, qui leur fut enlev
en quelques jours par le croup, le 5 de mai. La douleur de Louis et
d'Hortense fut affreuse et tellement profonde que l'empereur les en
blma. La reine, ne pouvant supporter la vue de ce qui lui rappelait
son enfant, partit pour les Pyrnes. Le roi se hla de pourvoir aux
affaires les plus importantes, telles que le compltement de
l'arme, la prparation des projets de lois  prsenter  la session
lgislative, et surtout les besoins du trsor; puis il rejoignit sa
femme. Louis, en fuyant les lieux qui lui retraaient l'image
toujours prsente  ses yeux de son fils, avait en outre deux motifs
pour s'loigner momentanment de la Hollande: rtablir sa sant que
le climat empirait visiblement; se soustraire au spectacle de la
dtresse cause dans le pays par le blocus continental. Ne pouvant
empcher les souffrances de son peuple, il voulait n'en pas tre le
tmoin. Le 30 mai 1807, il se rendit dans les Pyrnes en passant
par Paris. Les Hollandais, malgr la juste douleur du roi et le
besoin qu'il pouvait avoir de prendre les eaux, s'tonnrent de le
voir s'loigner de ses tats dans un moment aussi critique. En
effet, ce fut prcisment pendant son absence que fut sign le
trait de Tilsitt, aprs la victoire de Friedland, et  la suite
d'une campagne dans laquelle les troupes hollandaises s'taient fort
distingues.

Aprs Tilsitt, Napolon revint en France, Louis en fut inform aux
eaux, il se hta de quitter les Pyrnes.  son passage  Paris, il
vit l'empereur qui lui dit en riant qu'il ne devait pas tre tonn
si on lui rendait compte de l'entre sur le territoire de Hollande
de douaniers et de gendarmes franais chargs de punir les
contrebandiers. Au reste, ajouta-t-il, cela sera fait  cette
heure.

Le roi n'en entendit pas davantage, et prenant vivement  coeur ce
dont il venait d'tre instruit, il partit pour ses tats et voyagea
sans s'arrter jusqu' Anvers. L il eut des dtails sur ce qui
avait t fait. Des gendarmes dguiss s'taient introduits dans les
places de Berg-op-Zoom, de Breda, de Bois-le-Duc, et y avaient fait
des arrestations. L'indignation de Louis fut  son comble, il
destitua le gnral Paravicini de Capeln, gouverneur de
Berg-op-Zoom, le prsident de Breda, et sollicita, mais en vain,
l'largissement des prisonniers conduits en France.

Le 23 septembre 1807, il revint  La Haye[59]. La reine ne l'y
accompagna pas. Soit qu'il ne pt lui-mme habiter une ville o il
avait perdu son fils, soit pour un tout autre motif, cette ancienne
rsidence des stathouders lui dplut, il transporta le sige du
gouvernement  Utrecht. Il s'y rendit au mois d'octobre et s'y
installa fort mal, lui et sa cour, malgr tous les travaux qu'il fit
faire. Louis semblait poursuivi par le malheur, il portait partout
un visage triste que ne pouvaient parvenir  gayer ni les acteurs
franais venus de Paris, ni les bals et les runions qui se
succdaient autour de lui.

         [Note 59: On a souvent dit que le prince Louis-Napolon,
         devenu l'empereur Napolon III, n'tait pas le fils du roi
         Louis, mais de l'amiral Verhuell ou de tout autre. Voici des
         faits positifs et des dates prcises qui prouvent la fausset
         de ces assertions:

         Le 4 mai, le roi de Hollande perdit son fils, le prince
         royal. Hortense, au dsespoir, quitta le royaume et se rendit
         dans les Pyrnes,  Bagnres-de-Luchon, o son mari, aussi
         dsol qu'elle, la rejoignit le 30 du mme mois. Le roi et la
         reine vcurent deux mois ensemble  Luchon. Le 20 avril 1808,
         c'est--dire neuf mois aprs le sjour des deux souverains
         dans les Pyrnes, naquit le prince Louis-Napolon.]

D'ailleurs, l'absence de la reine frappait toutes les ftes d'une
sorte de langueur. On se souvenait combien  La Haye sa spirituelle
vivacit savait animer les cercles o elle brillait par le charme de
sa jeunesse et de sa bont. Le 11 novembre Louis obtint, aprs
beaucoup d'instances, un trait entre la France et la Hollande; mais
ce trait, sign  Fontainebleau et en vertu duquel la Hollande
cdait Flessingue, parut tellement onreux au roi, qu'il eut de la
peine  se dcider  le ratifier. Il ne le fit que dans l'esprance
de conjurer de plus grands malheurs et d'viter de plus grands
sacrifices. L'anne 1807 s'acheva pniblement et tristement pour ce
malheureux prince, qui cherchait en vain dans les beaux-arts une
distraction  ses chagrins. Des modifications eurent lieu dans son
ministre. L'amiral Verhuell, qui portait le titre de marchal,
quitta le portefeuille de la marine pour l'ambassade de
Saint-Ptersbourg. Le roi le trouvait trop dvou aux intrts de la
France et pas assez  ceux de la Hollande. Le ministre de la guerre
Hogendorp fut envoy  Vienne, et M. Van-Maanen, procureur du roi 
La Haye, prit le ministre de la police. L'amiral Verhuell n'alla
pas en Russie, l'empereur le rclama comme ambassadeur en France. Le
gouvernement franais envoya comme ambassadeur en Hollande M. de la
Rochefoucauld qui, au dire du roi Louis, avait la mission de
prparer la runion de la Hollande  l'empire.

La paix de Tilsitt fut loin d'apporter quelques adoucissements aux
rigueurs du blocus continental. Le systme gigantesque de Napolon
pour abattre l'Angleterre et l'amener  merci prit un dveloppement
plus considrable encore. Jusqu'alors la France et les tats qui
dpendaient en quelque sorte de cette puissance taient seuls
contraints  observer les mesures rigoureuses du blocus. Aprs
Tilsitt, l'Europe entire dut s'y soumettre. La Prusse y fut
contrainte et remplit ses engagements avec la plus grande nergie.
Le Danemark l'adopta avec joie, esprant venger le bombardement de
Copenhague. La Hollande excuta aussi par force les mesures
ordonnes, mais de mauvaise grce, parce que cela ruinait son
commerce et que son commerce c'tait son existence. L'empereur ne
pouvait pardonner au roi et au pays leur rpulsion pour son vaste
plan rendu plus rigoureux encore par le dcret dat de Milan le 17
dcembre. La conduite rcente des Anglais envers le Danemark, les
instances de la France avaient aussi dtermin la Russie  se
dclarer, en sorte que le tableau de l'Europe  cette poque tait
des plus singuliers. Les puissances continentales d'un ct,
l'Angleterre de l'autre, s'acharnaient  porter la ruine et la
dsolation dans le monde entier.

Au commencement de 1808, l'empereur Napolon en tait venu au point de
dclarer coupable de _haute trahison_ tout fonctionnaire qui
favoriserait les contraventions au dcret du blocus. Les 18 et 23
janvier, Louis, cdant aux injonctions de son frre, prit encore de
nouvelles dispositions plus rigides. Peu de temps aprs l'arrive en
Hollande de M. de Larochefoucauld, qui vint remplacer Dupont-Chaumont,
le bruit se rpandit de la cession du Brabant et de la Zlande en
change des villes ansatiques. Offens de cette nouvelle, que la
diplomatie franaise semblait prendre plaisir  accrditer dans l'ombre,
le roi s'en expliqua nettement avec Napolon, qui rpondit d'une manire
ironique et vasive, terminant sa courte lettre par cette phrase:
Encore une fois, puisque cet arrangement ne vous convient pas, c'est
une affaire finie. Il tait inutile mme de m'en parler, puisque le
sieur de la Rochefoucauld n'a eu l'ordre que de sonder le terrain.

Louis ft peut-tre parvenu  assurer la prosprit de son royaume
s'il n'et t contrecarr dans ses projets par les vastes desseins
de son frre, ou s'il et voulu suivre aveuglment la politique du
grand homme, car les mesures qu'il avait prises l'anne prcdente,
surtout les mesures financires, avaient eu un succs inespr.
Utrecht ne devait pas tre longtemps la rsidence du roi. Ce prince,
soit qu'il se ft vite dgot de ce sjour, soit qu'il penst
qu'Amsterdam, grand centre de population, remplt mieux les
conditions d'une capitale, y transporta le sige du gouvernement. 
cette mme poque, les affaires d'Espagne avaient pris un nouvel
aspect. Napolon songeait  placer un membre de sa famille sur le
trne de ce pays. Soit qu'il ft ennuy de la lutte du roi de
Hollande avec lui, soit qu'il et l'espoir que Louis suivrait mieux
la politique franaise  Madrid, soit qu'il ft bien aise d'avoir un
prtexte pour annexer la Hollande  ses tats, peut-tre aussi dans
le but d'arracher son frre  un climat contraire  sa sant,
l'empereur lui proposa la couronne d'Espagne. Le 27 mars 1808 il lui
crivit:


  Mon frre, le roi d'Espagne vient d'abdiquer. Le prince de la Paix
  a t mis en prison. Un commencement d'insurrection a clat 
  Madrid. Dans cette circonstance, mes troupes taient loignes de 40
  lieues de Madrid; le grand-duc de Berg a d y entrer le 23 avec
  40,000 hommes. Jusqu' cette heure le peuple m'appelle  grands
  cris. Certain que je n'aurai de paix solide avec l'Angleterre qu'en
  donnant un grand mouvement au continent, j'ai rsolu de mettre un
  prince franais sur le trne d'Espagne. Le climat de la Hollande ne
  vous convient pas. D'ailleurs la Hollande ne saurait sortir de ses
  ruines. Dans le tourbillon du monde, que la paix ait lieu ou non, il
  n'y a pas de moyen pour qu'elle se soutienne. Dans cette situation
  des choses, je pense  vous pour le trne d'Espagne. Vous serez
  souverain d'une nation gnreuse, de 11 millions d'hommes et de
  colonies importantes. Avec de l'conomie et de l'activit, l'Espagne
  peut avoir 60,000 hommes sous les armes et 50 vaisseaux dans ses
  ports. Rpondez-moi catgoriquement quelle est votre opinion sur ce
  projet. Vous sentez que ceci n'est encore qu'un projet, et que,
  quoique j'aie 100,000 hommes en Espagne, il est possible, par les
  circonstances qui peuvent survenir, ou que je marche directement et
  que tout soit fait dans quinze jours, ou que je marche plus
  lentement et que cela soit le secret de plusieurs mois d'oprations.
  Rpondez-moi catgoriquement: Si je vous nomme roi d'Espagne,
  l'agrez-vous? puis-je compter sur vous? Comme il serait possible
  que votre courrier ne me trouvt plus  Paris, et qu'alors il
  faudrait qu'il traverst l'Espagne au milieu des chances que l'on ne
  peut prvoir, rpondez-moi seulement ces deux mots: J'ai reu votre
  lettre de tel jour, je rponds oui, et alors je compterai que vous
  ferez ce que je voudrai; ou bien non, ce qui voudra dire que vous
  n'agrez pas ma proposition. Vous pourrez ensuite crire une lettre
  o vous dvelopperez vos ides en dtail sur ce que vous voulez, et
  vous l'adresserez sous l'enveloppe de votre femme  Paris. Si j'y
  suis, elle me la remettra, sinon elle vous la renverra.

  Ne mettez personne dans votre confidence et ne parlez, je vous
  prie,  qui que ce soit de l'objet de cette lettre; car il faut
  qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pens, etc.,
  etc.[60]

         [Note 60: Cette lettre, si importante pour l'histoire, ne se
         trouve pas  la correspondance de l'empereur.]


Le roi refusa, indign de ce qu'il considrait comme une spoliation
envers le malheureux Charles IV. Je ne suis pas un gouverneur de
province, disait-il  ce sujet, il n'y a d'autre promotion pour un
roi que celle du ciel, ils sont tous gaux. De quel droit
pourrais-je aller demander un serment de fidlit  un autre peuple,
si je ne restais pas fidle  celui que j'ai prt  la Hollande en
montant sur le trne?

L'empereur, mcontent de ce refus, donna la couronne d'Espagne 
Joseph; il continua  se plaindre de la Hollande, nation _souple_
et _fallacieuse_, dit-il dans un moment d'humeur, et chez laquelle
se fabriquent toutes les nouvelles qui peuvent tre dfavorables 
la France. Ses agents de police secrte, et ils taient nombreux,
mme  la cour du roi Louis, lui affirmaient que les Hollandais
faisaient avec l'Angleterre des affaires importantes par la
contrebande. Il en tait bien quelque chose, et le contraire et t
difficile. En vain les principaux organes de la presse criaient  la
calomnie, en dclarant faux tout ce qu'on rapportait  Napolon. Ce
dernier savait trs bien  quoi s'en tenir et rptait  qui voulait
l'entendre que tout le pays de Hollande tait entach d'anglomanie
et que le roi en tait le premier _smogleur_. Tous les rapports
affectueux entre les deux frres avaient cess, l'horizon politique
entre les deux pays s'obscurcissait, il tait impossible que la
Hollande ne reconnt pas qu'elle courait  une crise dangereuse pour
elle. Louis, press par une puissance formidable  laquelle il ne
pouvait opposer qu'une bien faible rsistance, fut oblig de se
rsigner. Une circonstance se prsenta de prouver  l'empereur qu'il
n'tait pas aussi dvou  l'Angleterre que Napolon voulait bien le
dire, il la saisit avec empressement.

Le roi tait all  Aix-la-Chapelle pour y voir Madame mre; l il
apprit que les Anglais occupaient l'le de Walcheren et qu'ils
cherchaient  s'emparer de la flotte franaise en station sur
l'Escaut. Il n'hsita pas un instant et expdia sur-le-champ l'ordre
 ses gnraux de se rapprocher avec leurs forces de la ville
d'Anvers, pour protger la flotte contre les entreprises des
Anglais; toutes les tentatives des Anglais eussent t vaines, si le
gnral Bruce, officier hollandais qui commandait le fort de Batz,
n'et trahi ses devoirs en secondant les vues de l'ennemi et en
laissant sans dfense ce fort o il pouvait longtemps se maintenir.
Les troupes hollandaises, furieuses d'une trahison  laquelle elles
n'avaient eu aucune part, reprirent le fort. Le gnral Bruce fut
destitu et jet en prison.

D'Aix-la-Chapelle, en passant par Amsterdam, le roi rejoignit ses
gnraux dans les environs d'Anvers, o il forma un corps d'arme.
Des troupes franaises se runirent aux hollandaises, et quoiqu'il
s'y refust de bonne foi vis--vis des gnraux franais, le roi fut
oblig de prendre le commandement des troupes rassembles sur ce
point. Il se rendit  la dfrence qu'on lui marquait, mais avec la
crainte qu'elle ne ft point approuve par l'empereur. Il ne s'tait
point tromp, le prince de Ponte-Corvo vint bientt prendre ce mme
commandement au nom de Napolon. Louis quitta aussitt Anvers,
emmenant sa garde et laissant le commandement de ses propres troupes
au gnral Dumonceau. Cette conduite de l'empereur tait mortifiante
pour le roi. Il pensa qu'on se mfiait de lui, et ses conjectures
sur des vnements qu'il pressentait depuis longtemps ne tardrent
pas  prendre de la consistance par la quantit de troupes
franaises que l'on rassemblait dans le Brabant.

La ville de Flessingue, bien dfendue, pouvait opposer une longue
rsistance et peut-tre mme en faire abandonner le sige; mais
aprs une dfense trs faible, le gnral Monnet, avec 4,000 hommes
de garnison, se rendit aux Anglais. Il fut mis en jugement.

Comme l'occupation de la Zlande par les Anglais n'avait pas altr
l'amour des Hollandais pour leur souverain, on clbra la fte du
roi Louis  Amsterdam et dans toute la Hollande avec les
dmonstrations de la joie, jamais la cour n'avait t plus brillante
que pendant ces trois jours de ftes.

 l'anniversaire de la fte de Sa Majest, on joignit la fte de
l'ordre de l'_Union_, le roi y distribua des dcorations. Parmi les
nouveaux chevaliers figuraient de braves officiers blesss  la
reprise du fort de Batz.

Cependant les Anglais, ds qu'ils eurent inond la Zlande de leurs
marchandises, l'vacurent. On les vit s'loigner avec peine, parce
qu'ils avaient raviv le commerce dans cette partie de la Hollande.
Les produits de fabrique anglaise refluaient jusque dans le palais
du roi, o tout le monde, depuis le grand dignitaire jusqu'au plus
simple serviteur, voulait en avoir et s'en parer: on en trouvait
partout et partout on en dsirait, en dpit du dcret du roi qui les
prohibait. Ainsi se trouvaient justifis en partie les rapports des
agents de l'empereur et le jugement que Napolon portait sur les
tendances des Hollandais.

Peu de temps aprs la conclusion de la paix avec la Prusse et la
Russie, une partie de l'arme hollandaise dut franchir les Pyrnes
pour aller combattre en Espagne. Les rgiments bataves dployrent
beaucoup de bravoure et montrrent une discipline remarquable. Le
roi, qui n'entrevoyait mme plus pour la suite une amlioration  la
fausse position de ses tats vis--vis de la France, n'en continuait
pas moins de travailler aux rformes intrieures, ainsi qu'on le
verra par le rcit des vnements en 1809.


III.

1809--Mai 1810.

En 1809, tandis que Napolon battait l'Autriche sur les bords du
Danube, que le prince Eugne faisait en Italie et en Hongrie les
brillantes campagnes qui illustrrent son nom, que le roi Joseph
luttait contre les Anglo-Espagnols, souvent avec succs, le roi
Louis s'efforait de vaincre les rpugnances d'une nation
stationnaire et de lui procurer les bienfaits d'une administration
analogue  celle de la France, et cependant en rapport avec les
moeurs et les coutumes des habitants. Le 13 janvier, il proposa au
Corps lgislatif un projet de loi relatif  l'introduction d'un
systme uniforme de poids et mesures, bas sur celui de l'Empire
franais; il fit adopter un nouveau code criminel qui devait avoir
force de loi  dater de fvrier 1810. Apprenant qu'une inondation
terrible ravageait la Hollande, il se rendit sur les lieux pour
s'assurer de la situation des choses, s'exposant  de vritables
dangers pour porter des secours et juger des mesures  prendre. 
Gorcum,  Nimgue, il paya de sa personne, tudiant avec soin le
systme d'endiguement qui fait la sauvegarde du pays; il visita, non
seulement les villes, mais encore les plus pauvres villages de cette
partie de la Hollande; il distribua des dcorations et des
rcompenses  plusieurs ministres de la religion, qui tous taient 
leur poste; il fit surseoir  la perception de tous les impts dans
les districts inonds, forma un comit central du Watterstadt,
comit qu'il composa des plus habiles ingnieurs pour confrer avec
eux sur les moyens de dresser un plan gnral d'amlioration pour
prserver les pays les plus exposs. Louis visita ensuite les digues
du Leek, et ne rentra  Amsterdam qu'aprs avoir pris connaissance
de tous les travaux  effectuer. Il s'occupa aussi d'un travail
important sur les cultes[61].

         [Note 61: Voici un trait qui peint la bont et l'esprit
         philosophique du roi Louis. Un jeune prtre s'tait permis
         contre un de ses actes une sortie des plus violentes, des
         plus ridicules et des plus injustes. Tout le monde demandait
         une punition exemplaire. Le roi le fit venir, exigea qu'il
         lui rptt les propos qu'il avait tenus, puis il le fit
         asseoir et lui exposa les motifs de la conduite de son
         gouvernement. Le jeune prtre le quitta confus et persuad.
         Il m'importait plus de le convaincre que de le punir, dit
         le roi  ceux qui demandaient son chtiment.]

Au commencement de mars, le roi fit un voyage dans le dpartement de
l'Over-Yssel. Son but tait d'inspecter le pays pour un grand projet
du Watterstadt (l'agrandissement du lit de l'Yssel), d'examiner
l'tat des finances communales et d'aplanir certaines difficults
entre les catholiques et les protestants, pour la possession des
glises. Pendant cette tourne dans ses tats, il reut 
l'improviste de l'empereur le dcret qui disposait du grand-duch de
Berg en faveur du prince royal de Hollande, Napolon-Louis. Ce
dcret se terminait ainsi: Nous nous rservons le gouvernement et
l'administration du grand-duch de Berg et de Clves, jusqu'au
moment o le prince Napolon-Louis aura atteint sa majorit; nous
nous chargeons ds  prsent de la garde et de l'ducation dudit
prince mineur, conformment aux dispositions du titre 3 du 1er
statut de notre maison impriale.. Le roi fut content de cette
donation, parce qu'il crut y voir l'intention secrte de son frre
d'en faire jouir la Hollande; cependant il ne put s'empcher d'tre
bless de n'avoir pas t prvenu et d'avoir appris la cession par
une simple lettre d'avis; mais ce qui lui fit un chagrin profond,
c'est de voir que sans son consentement, on sparait  jamais son
fils de lui, privant ainsi un pre de ses droits de tutelle et de
surveillance. Il ne tmoigna  l'empereur que sa gratitude, esprant
voir luire des jours plus heureux pour lui et pour son peuple. Lors
de son retour  Amsterdam, il runit le Corps lgislatif en session
extraordinaire, et l'on s'occupa d'un projet de loi relatif  la
noblesse, projet de loi qui fut adopt. Il diffrait des lois
franaises en ce que toute l'ancienne noblesse du pays fut reconnue,
en ce que la nouvelle n'eut pas de majorat, et enfin en ce que le
roi faisait riger un certain nombre de terres en comts ou
baronnies, et qu'il se rservait le droit de les donner aux
personnes qui mriteraient ces rcompenses,  condition que ces
domaines rentreraient  la couronne dans le cas o la succession
directe viendrait  manquer. C'est cette dernire disposition que le
roi regardait comme la seule et vritable base constitutionnelle de
la noblesse, dans un gouvernement monarchique, mais libre. Il
voulait mme qu' la mort d'un homme ayant bien mrit de la patrie,
et qui avait obtenu un comt, une baronnie, ce comt, cette baronnie
fissent retour  la couronne, ne pouvant passer en la possession du
fils sans une nouvelle donation du roi, faite  la majorit de ce
fils, s'il en paraissait digne. La noblesse n'est honorable et
relle, disait le roi Louis, que lorsqu'elle s'unit au mrite
personnel. Le fils du gentilhomme doit tre prfr  tout autre
pour succder  son pre,  mrite gal, jamais sans mrite et sans
autre titre que celui de la naissance. Seule la famille rgnante
doit tre excepte, parce qu'elle n'est pas tablie pour l'intrt
et l'avantage des membres de cette famille, mais pour l'utilit de
la socit; c'est donc, dans ce cas, une espce de magistrature.
Telles taient les ides de Louis sur la noblesse, et nous les
trouvons bonnes et rationnelles. La noblesse, prtendait
plaisamment le roi, ressemble  l'empreinte des monnaies, qui est
relle si le mtal qu'elle couvre a une valeur intrinsque, mais qui
est nulle et sans prix si le mtal est faux.

Le 10 avril, aprs la session extraordinaire du Corps lgislatif, le
roi partit d'Amsterdam pour visiter le Brabant et la Zlande. Dans
un des villages o il se rendit, rgnait une maladie contagieuse qui
rpandait la dsolation. 140 maisons sur 180 taient atteintes du
flau. Louis entra dans toutes les demeures infectes par la
contagion, adressant des paroles d'encouragement aux malheureux
habitants, distribuant lui-mme des secours; puis il ordonna de
faire venir  la hte tous les mdicaments ncessaires, et il quitta
ce malheureux village en disant au cur: Disposez sans mnagement
de tout ce qui est en ma puissance, quelque chose qu'exige la
maladie. Pendant tout son long voyage, comme dans ceux qui
l'avaient prcd, le roi fit un bien immense aux pays qu'il visita,
et se fit adorer de tous les habitants, qui ne pensrent jamais 
lui attribuer les malheurs rsultant pour eux du systme imprial.
Il revint  Amsterdam par Berg-op-Zoom, le 20 mai. Cependant, ainsi
qu'on l'a vu plus haut, la France et l'Autriche taient de nouveau
en guerre. Tandis que la grande arme de Napolon s'emparait de
Vienne (mai 1809), les Hollandais poursuivaient dans le nord de
l'Allemagne le partisan prussien Schill et le duc de Brunswick-Oels,
qui avait form un corps d'arme en Bohme, d'o il s'tait jet en
Westphalie o rgnait, depuis Tilsitt, Jrme, le plus jeune des
frres de Napolon. Les troupes hollandaises se mirent  la
poursuite de Schill qui, aprs plusieurs marches et combats, se
rfugia dans Stralsund. La ville fut enleve et le partisan prussien
y trouva la mort et la fin de ses aventures singulires. Aprs cette
expdition, une partie de l'arme hollandaise quitta Stralsund pour
se joindre aux troupes du roi Jrme et combattre le duc de
Brunswick. Les Hollandais formrent l'avant-garde de l'arme de
Westphalie et montrrent dans ces deux courtes campagnes le plus
brillant courage. Pendant que la Hollande envoyait ses enfants
combattre pour la cause franaise, des articles violents et injustes
taient insrs contre elle dans les journaux de France. Louis s'en
plaignit  l'empereur, qui lui rpondit, le 17 juillet, de
Schoenbrunn:


  Mon frre, je reois votre lettre du 1er juillet. Vous vous plaignez
  d'un article du journal.... c'est la France qui a sujet de se
  plaindre du mauvais esprit qui rgne chez vous. Si vous voulez que
  je vous cite toutes les maisons hollandaises qui sont les trompettes
  de l'Angleterre, ce sera fort ais. Vos rglements de douane sont si
  mal excuts, que toute la correspondance de l'Angleterre avec le
  continent se fait par la Hollande. Cela est si vrai que M. de
  Staremberg, envoy d'Autriche, a pass par ce pays pour se rendre 
  Londres.... La Hollande est une province anglaise.


Il y avait du vrai dans ces reproches de l'empereur, mais les
reproches de Napolon auraient d s'adresser moins  son frre qu'
la nation hollandaise, dont les intrts taient trop en souffrance
pour qu'elle ne chercht pas  luder les dispositions des dcrets
impriaux qui ruinaient son commerce.

L'Autriche, battue  Raab en Hongrie,  Wagram prs de Vienne,
traita de la paix, qui fut conclue le 15 octobre. L'empereur revint
 Paris, et y convoqua les souverains allis de la France. Le but
ostensible de cette runion tait le couronnement solennel des rois
crs par le trait de Presbourg. Louis rsolut de ne pas s'y
rendre, craignant qu'une fois en France on ne le laisst plus
revenir dans ses tats.

Tout  coup, l'amiral Werhuell arriva  Amsterdam, disant n'avoir
d'autre mission que de parler  son souverain de la position
particulire du pays, et cela de son propre mouvement; mais bientt
il chercha  dcider le roi  se rendre  Paris, et laissa percer
ainsi le vritable motif de son voyage. Les rois alors dans la
capitale de la France taient ceux de Saxe, de Bavire, de
Wurtemberg, de Westphalie, de Naples et le vice-roi d'Italie. Louis
refusa, prtextant qu'on ne l'avait pas engag. Quelques jours
aprs, il reut une invitation formelle de l'empereur. Le moment
tait critique; il tait dangereux de rien refuser  Napolon, il
paraissait dangereux  Louis de quitter la Hollande, car les troupes
franaises s'avanaient de plus en plus de la Zlande sur le
Brabant, s'tablissant dans le pays. Il fallait donc, ou lever le
masque et prparer la dfense du territoire contre un ennemi qui
faisait trembler l'Europe entire, ou essayer de prolonger une
existence pnible, en se pliant  la ncessit. Le roi consulta ses
ministres; un seul, celui de la guerre, fut d'avis d'opposer une
lgitime dfense. L'arme semblait dispose  ce parti violent. Pour
combattre avec quelque chance de n'tre pas crase, la Hollande
devait forcment s'allier avec l'Angleterre, et jouer en dsespre
son existence politique. Le roi tait fort embarrass; ses ministres
le pressrent, le conjurrent de cder, de partir pour la France. Il
cda, leur dclarant que c'tait contre son opinion.

Avant de se rendre  leurs voeux, il convoqua le Corps lgislatif, qu'il
laissa assembl pendant son absence, afin que la nation ft prte  tout
vnement. Dans son message, il dveloppa la situation du pays, et
annona son dpart. Il se mit en route le 27 novembre, emmenant son
ministre des affaires trangres, son grand marchal, un de ses aides de
camp, deux cuyers et un chambellan. En passant  Brda, il donna
l'ordre _crit_ aux gouverneurs de cette place, de Berg-op-Zoom et de
Bois-le-Duc, de n'obir qu' un _ordre sign par lui-mme_ et de
n'admettre aucune troupe trangre. On a vu que l'anne prcdente,
l'empereur avait propos la cession par la Hollande du Brabant et de la
Zlande, contre de grands ddommagements en Allemagne, et qu'ensuite,
sur le refus du roi Louis, Napolon avait paru abandonner ce projet. Il
n'en tait rien, ainsi que la suite le prouva. Ds les premiers jours de
1810, l'annexion de la Hollande tait rsolue, et le ministre de la
guerre recevait l'ordre de former l'arme du nord. Plein d'une dfiance
fort bien justifie contre le gouvernement franais, le roi convint
secrtement, avec ses ministres, que tout acte, toute pice qui ne se
terminerait pas par quelques mots hollandais ou par la devise de l'ordre
de l'Union, serait regarde comme nulle. Louis arriva  Paris, le 1er
dcembre 1809. Sa premire entrevue avec son frre fut orageuse. Il
tait descendu chez sa mre, au faubourg Saint-Germain. Il semblait en
disgrce, trs peu de personnes eurent le courage de le venir voir. La
session du Corps lgislatif allait tre ouverte par l'empereur. Le roi
ne fut pas engag  y paratre avec les autres princes de la famille
impriale. Le lendemain, il connut le passage du discours relatif  la
Hollande. La Hollande, avait dit Napolon, place entre la France et
l'Angleterre, en est galement froisse; elle est le dbouch des
principales artres de mon empire. Des changements deviendront
ncessaires, la sret de mes frontires et l'intrt bien entendu des
deux pays l'exigent imprieusement. Le ministre de l'intrieur fut
plus explicite, il s'exprima ainsi devant le mme Corps lgislatif: La
Hollande n'est rellement qu'une portion de la France... la nullit de
ses douanes, les dispositions de ses agents, et l'esprit de ses
habitants qui tend sans cesse  un commerce frauduleux avec
l'Angleterre, tout fait un devoir de lui interdire le commerce du Rhin
et du Weser... Il est temps que tout cela rentre dans l'ordre naturel.
En lisant ces passages, le roi comprit que son voyage tait une faute.
Il voulut cependant profiter de son sjour  Paris pour obtenir, de
concert avec la reine Hortense, une sparation de corps. Le conseil de
famille refusa. On demanda au roi son consentement  la dissolution du
mariage de Napolon avec Josphine; il voulut refuser, puis il cda; il
eut mme la faiblesse de paratre  la crmonie du mariage de Napolon
avec Marie-Thrse, ainsi qu' la fte d'adieu donne par la ville de
Paris. Il se trouva aussi  la crmonie du 1er janvier 1810, mais 
partir de ce jour, il ne parut plus en public pendant les cinq mois
qu'il resta  Paris. Alors commena pour le malheureux roi de Hollande
un vritable esclavage. Il fut emprisonn dans la capitale de la France.
En vain, il chercha  s'chapper pour retourner en Hollande, en vain il
essaya quelques courses  sa terre de Saint-Leu; il tait bien et dment
prisonnier, gard  vue, sous la surveillance d'une police qui faisait
chaque jour son rapport sur lui. Avant de quitter la Hollande pour se
rendre  Paris, Louis, agit de funestes pressentiments, craignant, une
fois aux mains de son frre, d'tre priv de son libre arbitre, ainsi
que cela arriva en effet, avait remis au ministre de la marine, Van der
Heim, prsident du conseil, l'ordre formel ci-dessous:


  M. Van-der-Heim, ministre de la marine et des colonies, je m'absente
  pour quelques jours et juge convenable de vous laisser la prsidence
  du corps des ministres. La manire dont les affaires doivent se
  traiter est rgle par les deux dcrets de ces jours; mais il reste
  un objet qui a besoin d'un ordre secret et confidentiel, et c'est le
  but de cette lettre.

  Je rends les ministres et vous et celui de la guerre
  particulirement, responsables si des troupes franaises entrent
  dans Amsterdam, ou si ma garde et le 5e rgiment d'infanterie,
  destins  la garde de ce poste important, n'y restent pas
  constamment employs. Le ministre de la guerre commandera pendant
  l'absence des gnraux _Tarrayre_ et _Travers_, toutes les forces
  militaires d'Amsterdam. Le gnral _Verdooren_ sera sous ses ordres;
  ne pouvant jamais donner un ordre que d'autres troupes que des
  troupes hollandaises occupent ma capitale et le palais, je vous
  ordonne de n'obir  aucune sommation que l'on pourrait vous faire
  pour occuper _Amsterdam_ et ses lignes, Naarden y comprises, et de
  donner au ministre de la guerre l'ordre de l'empcher par tous les
  moyens qui sont en son pouvoir, et de signifier  ceux qui
  pourraient tenter d'y vouloir pntrer par force qu'ils sont
  responsables des consquences, et vous leur ferez connatre que _je
  ne le veux point_; qu'on ait la certitude des ordres _que j'ai_
  donns  cet gard. Si de mme on veut occuper une autre partie
  quelconque du territoire, je vous ordonne de n'y consentir que sur
  un ordre crit de ma main en entier, sign en hollandais finissant
  par un ou deux mots: _doc Wel en Zic nict om_. Faites connatre aux
  ministres que chacun est responsable pour sa partie, pour tout ce
  qui ne pourrait pas avoir t prvu avant mon dpart, et qu'on doit
  regarder tout _acte_ de ma part comme nul, s'il n'est sign en
  hollandais et finissant par la devise: _doc Wel en Zic nict om_.


Cet ordre n'tait pas rest longtemps un secret pour l'empereur, car
la division franaise du gnral Maison s'tant prsente pour
entrer  Berg-op-Zoom, l'entre lui avait t refuse. (_Lettre du
duc de Feltre au roi Louis_, 20 janvier 1800.)

Indign de la conduite qu'on tenait  son gard  Paris, Louis fit
porter par un de ses cuyers, M. de Bilandt, l'ordre formel et
ritr de dfendre le pays au moyen des inondations, et surtout
d'empcher l'occupation d'Amsterdam. Napolon en fut inform, manda
son frre et eut avec lui une altercation violente. Le roi
maintenant les ordres qu'il avait envoys, l'empereur changea de
ton, et lui dit froidement: Eh bien! choisissez: ou contremandez la
dfense d'Amsterdam, destituez Krayenhoff et Mollerus (ministres de
la guerre et des affaires trangres), ou voici le dcret de runion
que je fais partir  l'instant mme, et vous ne retournerez plus en
Hollande; il m'est indiffrent que l'on me taxe d'injustice et de
cruaut, pourvu que mon systme avance: vous tes dans mes mains. 
ces mots,  la vue du dcret, Louis sentit qu'il ne pouvait se tirer
de ce mauvais pas qu'en gagnant du temps. Il rflchit un instant,
et prit la rsolution de cder, puis de s'vader pendant la nuit;
mais  peine rentr dans l'htel de Madame mre, il vit arriver
jusque chez lui des gendarmes d'lite, chargs de ne pas le perdre
de vue. Toutes les mesures pour l'empcher de retourner en Hollande
taient prises. Le ministre de la guerre, alors duc de Feltre, vint
 son tour se plaindre de ce que les commandants des places fortes
en avaient refus l'entre aux troupes franaises, et sur le refus
du roi de donner des explications, il se retira en disant: Ainsi
votre Majest dclare la guerre  la France et  l'empereur.--Pas de
mauvaise plaisanterie, a rpondit Louis, un prisonnier ne dclare
pas de guerre. Que l'empereur me laisse en libert et alors il fera
ce qu'il voudra. Ce mme jour, 18 janvier 1810, le ministre crivit
au roi une lettre par laquelle il le prvenait que l'empereur avait
donn ordre que les pays entre l'Escaut et la Meuse fussent occups
militairement par le duc de Reggio, et qu'on ft passer par les
armes quiconque y apporterait la moindre opposition. Forc dans ses
retranchements, le roi permit aux troupes franaises de cantonner
provisoirement dans les places, mais il ordonna de protester contre
toute usurpation de pouvoir ou d'autorit. Bientt on commena 
annoncer la runion du Brabant et de la Zlande  la France, ensuite
on en prit possession militairement. Le 24 janvier, Brda et
Berg-op-Zoom furent occupes par deux brigades franaises. Les
autorits hollandaises protestrent vainement; quelques jours aprs,
les autres places furent galement occupes et on exigea le serment
de fidlit  l'empereur. Les Hollandais le refusrent partout,
bravant les menaces et les mauvais traitements. Les journaux
franais ne tarissaient pas en invectives contre la Hollande, en
reproches adresss au roi. Ce dernier fit un message au Corps
lgislatif de Hollande, pour lui exprimer son chagrin et sa
position. Voici ce document, dat de Paris, 1e fvrier 1810.


    Le roi de Hollande, au Corps lgislatif.

  Messieurs, j'ai t tromp dans mon attente de revenir avant le 1er
  janvier; par les pices ci-jointes du _Moniteur_ d'hier (c'est celui
  du 31 janvier, et les pices se trouvent dans la _Gazette royale_
  des 5 et 6 fvrier, n 31-32), vous verrez que l'issue des affaires
  est subordonne  la conduite que tiendra le gouvernement anglais.

  Le chagrin que j'ai ressenti a t bien augment par la fausse
  accusation que l'on nous a faite, d'avoir trahi la cause commune,
  c'est--dire de n'avoir pas fidlement rempli nos engagements; et je
  vous cris ceci pour diminuer l'impression qu'une accusation si
  injuste et si criante fera natre dans vos coeurs et dans ceux de
  tous les vritables Hollandais.

  Tandis que pendant les quatre annes qui se sont coules depuis le
  commencement de mon rgne, la nation entire, et vous surtout,
  appels  veiller  ses intrts, avez support avec peine et
  patience l'augmentation des impositions, le redoublement de la dette
  publique tout aussi bien que les prparatifs de guerre beaucoup trop
  grands en proportion de la population et de la situation du royaume,
  nous pensions peu qu'on nous accuserait d'avoir trahi nos devoirs et
  de n'avoir pas assez fait; et cela dans un moment o la situation
  des affaires sur mer nous opprimait plus que tous les autres pays
  ensemble, et que pour surcrot de malheur, nous avions encore 
  endurer un blocus du continent. C'est le sentiment intrieur de ceci
  qui doit, Messieurs, nous animer  la docilit, jusqu'au moment o
  la justice de S. M. l'empereur, mon frre, nous dlivrera d'une
  accusation que nous sommes si loin de mriter.

  Je ne puis encore calculer combien de temps je serai empch de voir
  s'accomplir le premier et le plus ardent de mes souhaits: celui de
  retourner dans ma capitale et de me trouver au milieu de vous dans
  ces moments critiques. Quelque loign que soit ce moment, soyez
  assurs que rien ne sera en tat de changer mon attachement pour la
  nation, mon zle  travailler pour son intrt, ni mon estime et ma
  confiance en vous.

                                                                LOUIS.


Vers la mme poque, le gouvernement franais essaya par la Hollande
de faire une tentative auprs de l'Angleterre pour l'ouverture d'une
ngociation. Le ministre de France, M. de Champagny, duc de Cadore,
aprs avoir assur le roi Louis que l'empereur n'avait nulle envie
de runir la Hollande  l'empire, qu'il ne voulait pas mme prendre
le Brabant et la Zlande; que, loin de l, il augmenterait son
royaume du grand-duch de Berg, ajoutant que s'il voulait faire
preuve d'une obissance aveugle aux volonts de Napolon, tout
changerait; que Napolon, mcontent de la conduite de son frre,
demandait pour premire preuve que ce dernier tait dcid  suivre
dsormais la politique de la France, de se prter  un stratagme
qui consistait  envoyer quelqu'un en Angleterre pour voir si
l'apprhension de la runion de la Hollande ne dterminerait pas
cette puissance  entrer en pourparlers pour la paix. Alors M. de
Champagny mit sous les yeux du roi le modle d'une lettre que Louis
devait crire  un de ses ministres. Louis rejeta d'abord avec
indignation cette rdaction, parce qu'on lui faisait dire qu'il
tait convaincu de la ncessit de la runion, puis sur les
instances qu'on fit auprs de lui, sur l'assurance qu'on lui donna
que tout cela n'avait d'autre but que de faire bien comprendre aux
Anglais l'imminence d'une runion, il se dcida  rdiger dans ce
sens une lettre  ses ministres.

Nous allons donner toutes les pices, tous les documents relatifs 
cette haute comdie politique imagine par Napolon et dans laquelle
le roi Louis, alors sous l'entire dpendance de l'empereur  Paris,
fui contraint, bien malgr lui, de prendre un rle. Comme nous
venons de le dire, le tout-puissant souverain de la France, 
l'apoge de son pouvoir et dsireux de la paix maritime, crut, au
moyen d'une mise en scne habile, en faisant craindre au
gouvernement britannique une runion prochaine de la Hollande  son
vaste empire, arriver  l'ouverture de ngociations pour la
cessation de la guerre. Louis rdigea un projet de lettre destin 
ses ministres en Hollande, lesquels devaient se runir pour laborer
une sorte de procs-verbal  expdier au prsident du conseil en
Angleterre, sir Arthur Wellesley, afin de prvenir le gouvernement
du danger qui menaait les les britanniques si l'empereur Napolon
donnait suite au projet qu'il semblait prt  excuter, de runir la
Hollande  ses tats et d'en faire un dpartement franais. En
effet, cela doublait la puissance maritime de l'empire. Or, rien ne
pouvait empcher cette runion si Napolon l'ordonnait.
L'indpendance de la Hollande ne pouvait tre indiffrente pour
l'Angleterre, et dans ces conditions une paix maritime pouvait tre
avantageuse pour la France, pour la Hollande, et pour l'Angleterre
elle-mme. Telle tait l'opinion de l'empereur.

Le 9 janvier, le roi Louis crivit donc de Paris la lettre
ci-dessous.


    Louis  ses ministres.

  Messieurs,

  Depuis six semaines que je suis auprs de l'empereur, mon frre, je
  me suis constamment occup des affaires du royaume. Si j'ai pu
  effacer quelques impressions dfavorables ou du moins les modifier,
  je dois avouer que je n'ai pu russir  concilier dans son esprit
  l'existence et l'indpendance du royaume avec la russite et le
  succs du systme continental, et en particulier de la France contre
  l'Angleterre. Je me suis assur que la France est fermement dcide
   runir la Hollande malgr toutes les considrations, et qu'elle
  est convaincue que son indpendance ne peut plus se prolonger si la
  guerre maritime continue. Dans cette cruelle certitude, il ne nous
  reste qu'un espoir, c'est celui que la paix maritime se ngocie;
  cela seul peut dtourner le pril imminent qui nous menace. On
  propose la cession du Brabant et de la Zlande, de fournir 14
  vaisseaux et 25,000 hommes, et j'ai la certitude que mme aprs cela
  le reste de la Hollande serait bientt demand. Ainsi l'intention
  claire et formelle de la France est de tout sacrifier pour acqurir
  la Hollande et augmenter par l, quelque chose qui doive lui en
  coter, les moyens maritimes  opposer  l'Angleterre. Je suis
  oblig de convenir que l'Angleterre aurait tout  craindre d'une
  pareille augmentation de ctes et de marine pour la France. Il est
  donc possible que leur intrt porte les Anglais  viter un coup
  qui peut leur tre aussi funeste. Faites donc en sorte, de
  vous-mmes, sans que j'y sois nullement mentionn, que le ministre
  anglais soit prvenu du danger imminent de votre pays. Mais il n'y a
  pas de temps  perdre. Envoyez de suite quelqu'un du commerce, sur
  et discret, en Angleterre, et envoyez-le-moi de suite ds qu'il sera
  de retour. Faites-moi savoir l'poque  laquelle il pourra l'tre,
  car nous n'avons pas de temps  perdre, il ne nous reste plus que
  peu de jours. Deux corps de la grande arme marchent sur le royaume.
  Le marchal Oudinot vient de partir pour en prendre le commandement.
  Faites-moi savoir ce que vous aurez fait en consquence de cette
  lettre et quel jour je pourrai avoir la rponse de l'Angleterre.

  Sur ce, Messieurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.


Projet de lettre jointe  celle du roi, et devant tre adresse au
marquis de Wellesley:


  Quelque trange que puisse paratre la dmarche d'une nation qui,
  pour se sauver d'un pril imminent qui la menace, croit ne trouver
  d'autre moyen de salut qu'en s'adressant  la puissance mme avec
  laquelle cette mme nation se trouve en tat de guerre ouverte, tel
  est cependant le rsultat des circonstances qui ont amen l'tat
  actuel des choses sur le continent, que cette dmarche
  extraordinaire est devenue indispensable pour ceux qui, pendant
  l'absence de leur souverain, composent le gouvernement de Hollande.

  Si d'une part ce n'est pas sans peine (pourquoi le
  dguiserions-nous?) que nous nous voyons rduits  une dmarche 
  laquelle aucune autre considration que celle de la perte de notre
  existence politique n'aurait t capable de nous engager; d'un autre
  ct, ce n'est que dans la conviction la plus intime d'agir
  conformment au plus sacr des devoirs politiques que nous devons
  croire pouvoir nous y dterminer et passer sur toutes les raisons
  qui ont pu nous arrter un instant, au risque mme de voir notre
  conduite dsavoue, pour ne pas dire davantage, par le monarque mme
  dont la conservation en fait un des principaux motifs, mais dont
  l'urgence du danger ne nous a point permis de demander
  l'approbation.

  En effet, M. le marquis, il ne s'agit dans ce moment de rien moins
  que la Hollande soit raye de la liste des nations et d'en faire une
  province de la France.

  Depuis longtemps, un orage nous menaait, et le roi, convaincu que
  le seul moyen de l'carter tait une entrevue avec son auguste
  frre, n'a pas hsit un seul instant de se rendre auprs de lui,
  lorsqu'il voyait toute autre tentative inutile. Mais quelqu'aient
  t les efforts qu'il a employs, les sacrifices auxquels il a voulu
  se rsigner, rien n'a t capable de concilier dans l'esprit de
  l'empereur Napolon l'existence et l'indpendance de la Hollande
  avec la russite du systme continental.

  Les nouvelles informations officielles qui nous sont transmises de
  Paris nous assurent que la France est fermement dcide  runir la
  Hollande, et que l'poque de ce grand vnement n'est loigne que
  de quelques jours. Dj, le marchal destin  l'excution de ce
  plan, vient de partir. Dj l'arme sous ses ordres parat
  s'approcher de nos frontires, sans qu'aucune instance de notre part
  soit capable d'en arrter les progrs. Dans cette cruelle certitude,
  un seul espoir nous reste, c'est celui d'une prompte ngociation de
  paix entre la France et l'Angleterre. Cela seul peut dtourner le
  pril qui nous menace, et sans la russite de ces ngociations, c'en
  est fait de l'existence politique de la Hollande, qui, une fois
  perdue, ne saurait lui tre rendue sans un bouleversement total de
  l'ordre actuel des choses sur le continent, circonstance  laquelle
  il nous parat aussi difficile de croire qu'impolitique de la
  dsirer. Il est possible que nous nous faisions illusion, mais
  l'exprience du pass nous engage  croire que toutes les
  puissances, surtout l'Angleterre, sont intresses  la conservation
  de notre existence politique et  ne ngliger aucun moyen convenable
  pour parer le coup qui nous menace. La Hollande, puissance
  indpendante, ne pourra jamais porter le moindre ombrage  la grande
  force  laquelle l'Angleterre a su s'lever; runie au contraire 
  la France, et les grandes forces qu'elle possde encore mises  la
  disposition du monarque qui gouverne ce vaste empire, et dont Votre
  Excellence est trop juste elle-mme pour ne pas reconnatre le gnie
  transcendant, la Hollande pourra donner indubitablement  la France
  les moyens de prolonger encore bien longtemps une lutte qui a dj
  trop dur pour le malheur des nations.

  Ce n'est pas tout: l'indpendance mme de l'Angleterrre dans ses
  relations directes avec le continent nous parat menace pour
  toujours du moment que la Hollande sera irrvocablement runie  la
  France, et l'Angleterre par consquent rduite  l'alternative de ne
  cultiver ses relations que par des voies longues et dtournes ou de
  se soumettre  tous les inconvnients que pourra prouver son
  commerce, en prenant par les tats de la puissance la plus
  prpondrante du continent.

  Pardonnez, M. le marquis, notre zle nous emporte trop loin, mais
  nous croyons qu'il est d'un intrt si majeur pour l'Angleterre de
  ne point voir la Hollande devenir province franaise, que nous osons
  demander en considration srieuse  Votre Excellence de contribuer,
  pour tout ce qui dpend d'elle,  prvenir ce dsastre par une
  prompte ouverture de ngociations de paix. Nous sentons qu'une
  pareille dmarche peut paratre au premier abord contraire  la
  juste fiert du gouvernement anglais, mais lorsque nous considrons
  que la premire base sur laquelle reposeront ces ouvertures serait
  d'exiger formellement que tout restt relativement  la Hollande sur
  le pied actuel, nous pensons, au contraire, que bien loin de
  blesser la fiert de votre gouvernement, des ouvertures de paix de
  sa part ne sauraient que lui tre glorieuses.

  Voil ce que le dsir de notre conservation nous a suggr de
  soumettre immdiatement  Votre Excellence. Nous aurions pu sans
  doute nous tendre davantage, si nous n'eussions craint de faire
  tort  sa pntration, en entrant dans des dveloppements
  ultrieurs.

  Au cas o Votre Excellence penserait que ce que nous avons dit
  mrite quelque attention du gouvernement anglais, qu'elle veuille
  bien se persuader qu'il n'y a pas de temps  perdre, chaque instant
  est infiniment prcieux.

  Nous terminerons cette lettre par l'expression de l'espoir que nous
  aurons pour oprer auprs de Votre Excellence la mme conviction qui
  rside auprs de nous  l'gard du contenu.

  Cela tant, nous aimons  nous flatter du plus heureux succs, la
  sagesse connue de Votre Excellence nous est le sr garant qu'elle
  saura trouver les moyens de conduire l'important ouvrage dont il
  s'agit  une fin heureuse. Et aprs une gloire militaire acquise 
  si juste titre, quelle ne serait pas la satisfaction pour Votre
  Excellence elle-mme de voir pendant son ministre actuel luire le
  jour heureux  l'humanit souffrante, dont la justice ne saurait
  manquer de reconnatre en elle un des grands hommes d'tat auxquels
  il tait rserv de raliser l'espoir des nations.


L'empereur, peu satisfait de ce projet de lettre, crivit  ce sujet
le lendemain, 17 janvier, au duc de Cadore:


  Monsieur le duc de Cadore, vous trouverez ci-joint une lettre du roi
  de Hollande avec un projet de dpches au ministre des affaires
  trangres d'Angleterre. Vous ferez connatre au roi que je
  n'approuve point ce projet de dpche, et que je n'approuve point
  non plus qu'il retourne en Hollande. Cela serait contraire aux
  circonstances actuelles. Mes troupes ont dj reu l'ordre de se
  diriger sur Dusseldorf et d'entrer en Hollande. Je vous envoie
  ci-joint trois pices: 1 un projet de note que vous remettrez  M.
  de Roll, le ministre des affaires trangres de Hollande; 2 un
  projet de procs-verbal d'une sance du conseil de Hollande; 3 un
  projet de lettre du prsident de ce conseil au prsident du conseil
  d'Angleterre.


L'empereur attachait une telle importance  cette affaire, que
lui-mme ft crire, sous sa dicte, la note ci-dessous:


    Note dicte par l'empereur et sans date.

  Je pense qu'il est convenable que quinze ou vingt des plus notables
  de la nation hollandaise se rendent  Paris. L, on leur fera
  connatre la situation des choses et la volont o je suis de runir
  leur pays, en leur disant tout ce que j'ai fait pour leur bien-tre.

  Si la guerre maritime dure encore, l'indpendance de leur pays est
  impossible, mais que l'empereur demande que cette dmarche soit
  faite, pour faire connatre la position de la Hollande au
  gouvernement anglais. Enfin, si on veut faire la paix ou plus tt ou
  plus tard, la paix se fera. En la faisant aujourd'hui, la Hollande
  conservera son indpendance.

  Cette dmarche aussi peut frapper Londres, et mettre dans l'embarras
  les ministres anglais.

  Que le Corps lgislatif fasse faire des dmarches en Angleterre pour
  faire connatre que la paix peut conserver l'indpendance de la
  Hollande.

  Il faut pour cela que le discours soit fait de faon  prouver que
  la Hollande sent l'impossibilit de conserver son indpendance si la
  guerre dure. La runion du Brabant est indiffrente  l'Angleterre.

  Causer de cela avec le ministre des affaires trangres et
  l'ambassadeur, et voir le parti  prendre.

  Que la Hollande se donnera franchement  la France si on ne fait
  rien avec l'Angleterre.


Alors le duc de Cadore ft rdiger un second projet, qui, revu avec
beaucoup de soin et corrig de la main de l'empereur, fut envoy de
Paris  MM. Van der Heim, Mollerus et autres ministres de Hollande.

Voici ce document:


    Projet de procs-verbal.

  Que si l'Angleterre connaissait le sort qui menace la Hollande, ce
  pourrait tre pour la Grande-Bretagne une occasion de se relcher de
  ses mesures et d'ouvrir au moins une ngociation provisoire par
  laquelle la France serait engage  renoncer aux dcrets de Berlin
  et de Milan, et l'Angleterre  ses ordres du conseil et  ses
  prtentions relatives aux droits de blocus; et que ce simple
  arrangement rendant  la guerre le caractre qu'elle avait il y a
  trois ans, la Hollande pourrait en consquence exister comme elle
  existait alors, en commerant avec les neutres, sans nuire aux
  intrts du continent: que les Anglais jugeraient peut-tre que le
  moment est favorable pour entamer les ngociations d'une paix qui
  serait utile  l'Angleterre, Sa Majest assurant l'indpendance
  d'une nation dont le voisinage lui est si avantageux, et qui est la
  plus directe et la plus courte communication avec le continent; que
  dans ces circonstances il est vident que des ngociations de paix
  ou du moins des arrangements provisoires peuvent seuls conserver 
  la Hollande son existence politique, et qu'en consquence il sera
  envoy le plus promptement possible auprs du gouvernement anglais
  un agent secret charg de lui faire connatre la situation de la
  Hollande, et de lui communiquer la note du ministre des relations
  trangres de France et le prsent procs-verbal. Que si
  l'Angleterre ne consentait pas  profiter de cette circonstance pour
  faire des ouvertures de paix, elle pourrait, du moins, rtablir les
  choses telles qu'elles taient avant les ordres du conseil et
  s'entendre pour une ngociation relative  l'change des prisonniers
  de guerre; et que par l elle rendrait  la guerre actuelle le
  caractre d'une guerre ordinaire, et viterait les malheurs qui
  menacent la Hollande. Que si, au contraire, l'Angleterre est
  inaccessible  ces considrations, la nation hollandaise n'aura pas
  d'autre parti que de se soumettre avec dvouement au grand homme qui
  veut la runir  son empire, en lui laissant son organisation
  intrieure et en ouvrant  son commerce tout le continent europen.

  Quelques dputs au Corps lgislatif et autres personnes notables
  pourront tre convoqus  ce conseil et signer ce procs-verbal.


Le roi Louis, qui avait voulu d'abord dcliner toute participation
dans ce projet et refuser un rle dans cette haute comdie
politique, circonvenu, avait fini par se rendre, comme on l'aura vu,
et tait devenu l'me de l'affaire. Il fit passer en Hollande le
projet de lettre ci-dessous,  joindre avec les dpches  expdier
en Angleterre.

Projet de lettre que le prsident du conseil des ministres de
Hollande devra crire au prsident du conseil d'Angleterre:


  J'ai l'honneur de vous envoyer une note du ministre des affaires
  trangres de France, ainsi que le procs-verbal d'une sance du
  conseil tenu en consquence. Votre Excellence reconnatra trop bien
  par le but de ma dmarche, pour que j'aie besoin de lui dire  quel
  point l'indpendance de la Hollande est menace; et elle sait
  combien la runion de la Hollande  la France serait funeste pour
  l'Angleterre. Les rsolutions de l'empereur ne peuvent tre
  dtournes que par un trait de paix, o l'on mettrait pour
  condition qu'il ne serait rien fait de nouveau  l'gard de la
  Hollande; o, par une ngociation provisoire relative  l'change
  des prisonniers de guerre, et  la suppression des dcrets de Berlin
  et de Milan, et des ordres du conseil d'Angleterre, l'on mettrait
  galement pour condition qu'il ne serait rien fait de nouveau 
  l'gard de la Hollande. Si les deux puissances ne voulaient pas
  s'entendre pour rendre la paix et le bonheur  l'humanit, elles
  pourraient, du moins, par un arrangement, tablir des principes sur
  le commerce des neutres et l'change des prisonniers, ce qui terait
   la guerre ce caractre farouche et dsespr qu'elle a pris
  depuis quelques annes: arrangement d'autant plus avantageux pour
  l'Angleterre qu'il sauverait l'indpendance de la nation
  hollandaise. Mais si tant de considrations d'humanit et de
  politique ne peuvent rien sur le gouvernement britannique, il ne
  nous restera qu' nous rallier de bonne foi au grand empereur qui
  veut nous admettre dans son empire, et reconnatre que les actes
  qu'il fait contre notre indpendance ne sont point le rsultat du
  caprice et de l'ambition, mais celui de l'inflexible ncessit.

  Il me reste  vous prier de ne donner aucune communication de cette
  lettre, afin qu'elle ne parvienne pas aux oreilles de notre
  souverain. J'espre, lorsque j'aurai reu la rponse de Votre
  Excellence, lui faire agrer la dmarche que je fais dans ce moment.
  Sa Majest reconnatra la puret de mes motifs, mais encore est-il
  convenable qu'elle ne l'apprenne pas par d'autre que moi-mme.


Enfin, le 24 janvier 1810, un troisime projet de note fut remis au
baron de Roll. L'empereur avait revu avec soin cette note, dont
l'original porte des corrections de sa main. Voici ce dernier projet
qui fut confi  un Hollandais, M. Labouchre, et port par lui 
Londres:


                                                      24 janvier 1810.

  Le soussign, ministre des relations extrieures de France, est
  charg de faire connatre  Son Excellence M. le baron de Roll,
  ministre des affaires trangres de Hollande, la dtermination 
  laquelle la situation actuelle de l'Europe oblige Sa Majest
  impriale. Si cette dtermination est de nature  contrarier les
  voeux d'une partie de la nation hollandaise, si elle afflige le
  coeur de son roi, l'empereur en est fch sans doute, et ne le prend
  qu'avec regret, mais l'impitoyable destine qui prside aux affaires
  de ce monde et qui veut que les hommes soient entrans par les
  vnements, oblige Sa Majest de suivre d'un pas ferme les mesures
  dont la ncessit lui est dmontre, sans se laisser dtourner par
  des considrations secondaires.

  Sa Majest impriale, en plaant un de ses frres sur le trne de
  Hollande, n'avait pas prvu que l'Angleterre oserait proclamer
  ouvertement le principe d'une guerre perptuelle, et que, pour la
  soutenir, elle adopterait pour base de sa lgislation les monstrueux
  principes qui ont dict ses ordres du conseil de novembre 1807.
  Jusqu'alors son droit maritime tait sans doute combattu par la
  France et repouss par les neutres; mais enfin il n'excluait pas
  toute navigation et laissait encore une sorte d'indpendance aux
  nations maritimes. Il y avait peu d'inconvnient pour la cause
  commune  ce que la Hollande commert avec l'Angleterre, soit par
  l'entremise des neutres, soit en employant leur pavillon. Marseille,
  Bordeaux et Anvers jouissaient du mme avantage. L'Angleterre avait
  encore  mnager les Amricains, les Russes, les Prussiens, les
  Sudois, les Danois, et ces nations formaient une sorte de lien
  entre les puissances belligrantes.

  La quatrime coalition a dtruit cet tat de chose. L'Angleterre,
  parvenue  runir contre la France la Russie, la Prusse et la Sude,
  ne s'est plus vue oblige  tant de mnagements; c'est alors
  qu'abusant et des mots et des choses, elle a lev la prtention de
  faire taire et disparatre tous les droits des neutres devant un
  simple dcret de blocus. L'empereur s'est vu forc d'user de
  reprsailles, et,  son arrive  Berlin, il a rpondu au blocus de
  la France par la dclaration du blocus des les britanniques. Les
  neutres et surtout les Amricains demandrent des explications sur
  cette mesure. Il leur fut rpondu que, quoique l'absurde systme de
  bloquer un tat tout entier fut une usurpation intolrable,
  l'empereur se bornerait  arrter sur le continent le commerce des
  Anglais; que le pavillon neutre serait respect sur mer; que ses
  btiments de guerre et ses corsaires ne troubleraient point la
  navigation des neutres, le dcret ne devant avoir d'excution que
  sur terre. Mais cette excution mme, qui obligeait de fermer les
  ports de la Hollande au commerce anglais, blessait les intrts
  mercantiles du peuple hollandais et contrariait ses anciennes
  habitudes. Premire source de l'opposition secrte qui commena
  d'exister entre la France d'un ct, et de l'autre le roi et la
  nation hollandaise. Ds lors Sa Majest entrevit avec peine que le
  moyen qu'elle avait choisi entre des partis extrmes, pour concilier
  l'indpendance de la Hollande avec les intrts de la France, ne
  remdierait  rien et qu'il faudrait un jour tendre les lois
  franaises aux dbouchs de la Hollande et runir ce royaume 
  l'empire. La paix de Tilsitt eut lieu. L'empereur de Russie,
  provoqu par les outrages que l'Angleterre avait faits  son
  pavillon pendant qu'il combattait pour elle, et indign de
  l'horrible attentat de Copenhague, fit cause commune avec la France.

  La France espra alors que l'Angleterre verrait dsormais
  l'inutilit d'une plus longue lutte et qu'elle entendrait  des
  paroles d'accommodement; mais ces esprances s'vanouirent bientt.
  En mme temps qu'elles s'vanouissaient, l'Angleterre, comme si
  l'expdition de Copenhague lui et t toute pudeur et et bris
  tous les freins, mettait ses projets  dcouvert et publiait ses
  ordres du conseil de novembre 1807, acte tyrannique et arbitraire
  qui a indign l'Europe. Par cet acte, l'Angleterre rglait ce que
  pourraient transporter les btiments des nations trangres, leur
  imposait l'obligation de relcher dans ses ports, avant de se rendre
   leur destination, et les assujettissait  lui payer un impt.
  Ainsi, elle se rendait matresse de la navigation universelle, ne
  reconnaissait plus aucune nation maritime comme indpendante,
  rendait tous les peuples ses tributaires, les assujettissait  ses
  lois, ne leur permettait de commercer que pour son profit, fondait
  ses revenus sur l'industrie des nations et sur les produits de leur
  territoire, et se dclarait la souveraine de l'Ocan, dont elle
  disposait comme chaque gouvernement dispose des rivires qui sont
  sous sa domination.

   l'aspect de cette lgislation, qui n'tait autre chose que la
  proclamation de la souverainet universelle, et qui tendait sur
  tout le globe la juridiction du Parlement britannique, l'empereur
  sentit qu'il tait oblig de prendre un parti extrme et qu'il
  fallait tout employer plutt que de laisser le monde se courber sous
  le joug qui lui tait impos. Il rendit son dcret de Milan, qui
  dclare dnationaliss les btiments qui ont pay le tribut 
  l'Angleterre qui tait impos. Les Amricains, menacs de nouveau de
  se trouver soumis au joug de l'Angleterre, et de perdre leur
  indpendance si glorieusement acquise, mirent un embargo gnral sur
  tous leurs btiments et renoncrent  toute navigation et  tout
  commerce, sacrifiant ainsi l'intrt du moment  l'intrt de tous
  les temps, la conservation de leur indpendance.

  Le succs des vues de l'empereur dpendait surtout de l'excution
  universelle et sans exception de ses dcrets. La Hollande a t un
  obstacle  cette excution. Elle ne s'est soumise qu'en apparence 
  ces dcrets. Elle a continu de faire le commerce interlope avec
  l'Angleterre. De frquentes reprsentations ont t faites au
  gouvernement hollandais; elles ont t suivies de mesures de rigueur
  qui attestaient le mcontentement de l'empereur. Deux fois les
  douanes franaises ont lev une barrire entre la France et la
  Hollande. L'empereur voulait tout tenter avant de se rsoudre 
  dtruire l'indpendance d'une nation qu'il avait protge et
  favorise, en lui donnant pour souverain un prince de son sang. Il a
  cherch  puiser tous les moyens de conciliation, afin de pouvoir
  se rendre ce tmoignage qu'il ne cdait qu' l'imprieuse ncessit.

  Le moment est venu de prendre un parti. Dj l'empereur a fait
  connatre  la nation franaise,  l'Europe, la ncessit d'apporter
  quelques changements  la situation de la Hollande, puisque la
  nation hollandaise, loin d'avoir le patriotisme dont les Amricains
  ont fait preuve, ne parat guide que par une politique purement
  mercantile et l'intrt du moment prsent. C'est de la part de
  l'empereur une rsolution inbranlable que de n'ouvrir jamais ses
  barrires au commerce de la Hollande; il croirait les ouvrir au
  commerce anglais. La Hollande peut-elle donc exister dans cet tat
  d'isolement, spare du continent et cependant en guerre avec
  l'Angleterre?

  D'un autre ct, l'empereur la voit sans moyens de guerre et presque
  sans ressources pour sa propre dfense. Elle est sans marine, les
  seize vaisseaux qu'elle devait fournir ont t dsarms. Elle est
  sans arme de terre. Lors de la dernire expdition des Anglais,
  l'le de Walcheren, Bath et le Sud-Beveland n'ont oppos aucune
  rsistance. Sans arme, sans douane, on pourrait presque dire sans
  amis et sans allis, la nation hollandaise peut-elle exister? Une
  runion de commerants, uniquement anime par l'intrt de leur
  commerce, peut former une utile et respectable compagnie, mais non
  une nation. L'empereur est donc forc de runir la Hollande  la
  France, et de placer ses douanes  l'embouchure de ses rivires.
  Laisser les embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut  la
  Hollande, n'est-ce pas les livrer au commerce anglais, et ces grands
  fleuves ne sont-ils pas les artres de la France, comme la Hollande
  est une alluvion de son territoire?

  Sans les ordres du conseil de novembre 1809, la France se serait plu
   maintenir l'indpendance de la Hollande, parce qu'elle tait
  compatible avec la sienne; mais depuis lors, rien de ce qui favorise
  le commerce anglais n'est compatible avec la souverainet et
  l'indpendance des puissances du continent.

  Sa Majest dsire la paix avec l'Angleterre. Elle a fait  Tilsitt
  des dmarches pour y parvenir, elles ont t sans rsultat. Celles
  qu'il avait concertes avec son alli  Erfurth, l'empereur de
  Russie, n'ont pas eu plus de succs. La guerre sera donc longue,
  puisque toutes les dmarches tentes pour arriver  la paix ont t
  inutiles. La proposition mme d'envoyer des commissaires  Morlaix
  pour traiter de l'change des prisonniers, quoique provoque par
  l'Angleterre, est reste sans effet, lorsqu'on a craint qu'elle pt
  amener un rapprochement.

  L'Angleterre, en s'arrogeant par ses ordres du conseil de 1807 la
  souverainet universelle, et en adoptant le principe d'une guerre
  perptuelle, a tout bris et a rendu lgitimes tous les moyens de
  repousser ses prtentions. Par sa runion avec la France, la
  Hollande s'ouvrira le commerce du continent, et ce commerce utile 
  la cause commune deviendra une source de richesses pour ses
  industrieux habitants.

  Deux voies se prsentent pour oprer cette runion: la ngociation
  ou la guerre. L'empereur dsire s'entendre avec la nation
  hollandaise, lui conserver ses privilges et tout ce qui, dans son
  mode d'existence, serait compatible avec les principes qu'il a
  constamment soutenus, et ne pas tre _rduit  fonder son droit sur
  les plus lgitimes de tous: la ncessit et la conqute_.


En excution des ordres du roi Louis, les ministres du gouvernement
hollandais envoyrent M. Labouchre  Londres, avec mission de faire
connatre au ministre britannique l'tat des choses, de lui faire
envisager combien il serait avantageux  l'Angleterre que la
Hollande ne ft pas runie  la France, enfin de l'engager  entrer
en ngociation pour une paix gnrale.

M. Labouchre, riche et honorable commerant trs connu et trs
estim  Londres, devait envoyer le rcit dtaill de ses dmarches,
des rponses qui lui seraient faites, et revenir en Hollande avant
de se rendre  Paris prs du roi. Les instructions donnes  M.
Labouchre sont libelles en date du 1er fvrier. Le 12 du mme
mois, sir Arthur Wellesley rpondit: que l'Angleterre compatissait
aux maux de la Hollande, que la mission de M. Labouchre n'tait pas
de nature  donner lieu  aucune observation sur une paix gnrale;
que la France n'avait encore manifest aucun symptme, ou d'une
disposition  la paix ou d'une tendance  se dpartir de ses
prtentions, prtentions qui jusqu'alors avaient rendu nulle la
volont si bonne du gouvernement de la Grande-Bretagne pour mettre
fin  la guerre.

En recevant cette rponse  Londres, M. Labouchre s'empressa de
rendre compte au gouvernement hollandais de l'inutilit de ses
dmarches et de la persuasion o il tait que toute tentative
chouerait.

Ainsi se termina ce singulier pisode politique. On voulut essayer
de le reprendre, et le 20 mars l'empereur crivit  son frre de
renvoyer  Londres M. Labouchre, non plus au nom du ministre
hollandais, mais en son nom, avec une note non signe et non d'une
criture connue. Cette note, jointe  la lettre de l'empereur, se
trouve  la page 319 du 20e volume de la correspondance de Napolon
Ier. Vers cette poque on rpandit en Hollande le bruit de la mort
du roi et de la rgence de la reine. Ce bruit venait de ce que
Louis, dont la sant tait fort dlabre dj, n'avait pu subir
toutes les vexations auxquelles il avait t soumis sans tomber
srieusement malade. Il fut retenu assez longtemps au lit par une
fivre nerveuse. Tous les souverains et les princes alors  Paris
s'empressrent de le venir voir. Napolon seul s'en abstint quelque
temps. Il parut enfin un beau matin, brusquement, en se rendant  la
chasse. La conversation des deux frres fut assez amicale. Ni l'un
ni l'autre n'aborda la question des grands intrts politiques.
Pendant la maladie du roi, les troupes franaises continuaient 
s'approcher d'Amsterdam. Louis trouva moyen d'envoyer encore des
ordres formels pour qu'on mt cette capitale dans le plus imposant
tat de dfense[62]. Une fois  peu prs rtabli, il voulut
s'assurer par lui-mme s'il tait encore prisonnier en France. Il
se rendit  son chteau de Saint-Leu. Le doute ne lui fut pas
permis. On n'avait pas encore arrach  ce malheureux prince toutes
les concessions que l'on dsirait. On ne tarda pas  lui faire  cet
gard des ouvertures qu'il commena par repousser, comme d'habitude,
et puis qu'il finit par couter, attendu qu'il ne pouvait faire
autrement sans mettre dans le plus grand pril l'indpendance de la
Hollande. Or, Louis esprait toujours que de la force du mal
natrait le bien, que les mesures du blocus pousses  l'extrme
amneraient une paix maritime, que lors de cette paix la Hollande
pourrait sortir de ses ruines. Il voulait donc gagner du temps pour
atteindre  cette paix. La question la plus importante,  ses yeux,
c'tait de faire vivre de la vie politique, et  l'tat de nation,
un royaume  qui la France enlevait chaque jour un lambeau. Pour
maintenir les Hollandais sur le tableau des puissances europennes,
le roi consentit  tout ce qu'on voulut,  l'exception de la
conscription, coutume qui rpugnait par trop  son peuple, et de
l'imposition sur la rente, mesure qu'il considrait comme
quivalente  une banqueroute. Interdiction de tout commerce et de
toute communication avec l'Angleterre, mise sur pied, entretien
d'une flotte considrable, d'une arme de terre de 25,000 soldats,
suppression de la dignit du marchalat, destruction de tous les
privilges de la noblesse contraires  la constitution donne par
l'empereur, tout fut accord.

         [Note 62: L'empereur fut bientt inform des projets du roi.]

Le 24 fvrier 1810, avait paru au _Journal officiel_ un article
virulent contre la Hollande. Le roi en fut trs affect et chargea
Werhuell d'en parler au duc de Cadore, et de prier ce dernier de
demander  l'empereur de faire connatre ses intentions pour que le
gouvernement hollandais accdt  ses dsirs, si la chose tait
possible. Werhuell crivit dans ce sens au duc de Cadore, et ds le
lendemain le roi Louis reut de son frre un projet de trait.

En marge de ce trait le roi Louis crivit: _Je consentirai  tous
les sacrifices que l'empereur exigera, pourvu que je puisse tenir
les engagements que je contracterai; pourvu encore que le reste de
la Hollande puisse exister, et surtout si ces sacrifices tent tout
sujet de mcontentement de la part de mon frre et me donnent la
possibilit de regagner son amiti et sa bienveillance; et c'est par
cette raison que je dsirerais qu'on omt des considrants ces mots:
diffrents survenus entre eux._ Je n'ai pas d'autre diffrent que la
peine de voir l'empereur et mon frre fch contre moi.

Ce trait se composait de 15 articles, pour quelques-uns desquels le
roi demanda des modifications. Il proposa ensuite neuf articles
additionnels. L'empereur consentit  quelques-unes des modifications
proposes par son frre et rejeta les autres.

Dat du 16 mars, ce trait contenait en outre les quatre articles
secrets suivants:


  1 Le roi ne s'oppose pas  ce que le corps de 18,000 hommes du
  deuxime article soit command par un gnral nomm par l'empereur.

  2 Il consent  ce que les btiments chargs de contrebande qui
  arriveraient dans les rades de Hollande y soient arrts et dclars
  de bonne prise, et toutes les marchandises anglaises et coloniales
  confisques, sans gard  aucune dclaration.

  3 Qu'il est dans le projet du roi d'loigner de sa personne les
  ministres qui ont eu l'intention de dfendre Amsterdam, et n'ont pas
  craint de provoquer la colre de la France. Sa Majest veillera  ce
  que dans aucun discours ou publication quelconque il n'y ait rien
  qui tende  favoriser les sentiments haineux de la faction anglaise
  contre la France.

  4 Sa Majest s'engage  cesser insensiblement d'entretenir des
  ministres en Russie et en Autriche, de manire  ce que cette mesure
  ne soit pas un sujet de remarque et que les cours ne puissent s'en
  formaliser.


Aprs tre tomb d'accord sur le trait avec son frre, le roi Louis
envoya  ses ministres en Hollande la lettre ci-dessous, qui fut lue
en sance du Conseil d'tat, en prsence de tous les membres du
cabinet, par le vice-prsident du Conseil.


                                               Paris, 21 fvrier 1810.

    Le roi au Conseil d'tat.

  Quoique le troisime mois aprs mon dpart tire dj  sa fin, il
  n'y a encore rien de dcid au sujet de l'tat de nos affaires. Je
  ne puis cependant mieux employer le premier moment de ma gurison
  qu'en vous renouvelant l'assurance que j'emploierai continuellement
  tous les moyens possibles pour conserver l'existence de ce royaume.
  Il ne faut pas le feindre, ceci nous cotera des sacrifices grands
  et pnibles; mais s'il y a seulement une lueur de possibilit qui
  nous assure la continuation de l'existence de la Hollande aprs tout
  ce qu'on exige d'elle, je n'hsiterai pas un moment de me reposer
  sur la magnanimit de l'empereur mon frre, dans l'espoir que les
  raisons de mcontentement une fois remdies, nous obtiendrons le
  ddommagement que nous pouvons prtendre  si bon droit et dont nous
  aurons besoin plus que jamais.

  Mon intention, en me conformant  tout ce que l'empereur, mon frre,
  exigera de nous, est de lui montrer que nous avons beaucoup
  d'ennemis, que nous sommes la victime du vice, de viles passions et
  d'intrts; mais que nous n'avons cess de continuer toujours
  d'admirer l'empereur et de nous comporter comme des amis et des
  allis fidles de la France, et prouvs par mille sacrifices. Si,
  comme j'ai raison de me flatter, je puis russir dans mes intentions
  relles, le reste suivra de soi-mme, tandis que ce doit tre
  l'intrt et le dsir de la France de protger et d'agrandir la
  puissance de ses amis, au lieu d'y apporter atteinte. Je vous invite
  ainsi de runir tous vos efforts pour prvenir les migrations dans
  les pays trangers ou autres dmarches dsespres et d'animer la
  nation  attendre, avec la modration qui fait le fond de son
  caractre, et convient  sa juste cause, le dcret que l'empereur
  donnera pour notre sort. Il ne m'est pas inconnu tout ce que chacun
  souffre. J'ai fait pour plaider notre cause tout ce qui tait en mon
  pouvoir; ni la perte de mon temps, ni la mauvaise russite de mes
  peines n'ont pu me dcourager, aussi ai-je tout _espoir d'esprer_
  que si nous pouvons faire un arrangement qui n'exclue pas
  entirement la possibilit de notre existence, la Hollande pourra
  encore chapper  cette tempte, surtout si aprs tout cela il ne
  reste, non seulement aucun sujet de mcontentement, mais aucun
  prtexte de msentendu ou de mcontentement, et c'est  quoi je
  tche de faire aboutir tous mes efforts.

  Votre roi,

                                                                LOUIS.


Cet acte, connu du marchal Oudinot, fut envoy par lui au major
gnral, le 3 mars, de Bois-le-Duc, avec la lettre suivante:


  Monseigneur, j'ai l'honneur d'adresser  Votre Excellence copie de
  deux lettres[63] du roi de Hollande, au Corps lgislatif et au
  Conseil d'tat de son royaume. En lisant ces lettres, Votre
  Excellence ne sera point surprise des obstacles que l'on m'oppose et
  des esprances des Hollandais. Il n'est pas douteux qu'outre ces
  lettres, le roi n'envoie des ordres secrets pour qu'il soit pris des
  mesures qui reculent le moment de notre entre en Hollande, et pour
  que les magistrats se refusent  tout ce qui aura l'air de prise de
  possession.

         [Note 63: Lettres dates de Paris, 1er et 21 fvrier 1810.]

  La tranquillit continue de rgner dans le Brabant, mais le pays
  n'est pas riche; il a souffert par les inondations dans les annes
  prcdentes, et l'arme ne pourra gure y vivre qu'au jour le jour.

  J'attends toujours une dcision relativement au squestre des
  caisses publiques et aux hussards hollandais qui sont  Brda et
  dont le corps est en Espagne.

  _P.-S._--Je reois  l'instant un rapport de M. le gnral Dessaix,
  qui m'annonce que quelques troupes hollandaises sont sur la rive
  droite du Wahal et ont ordre de ne laisser passer aucun militaire
  tranger.

  Leurs hussards bordent la rive droite et paraissent destins 
  observer nos mouvements, et  en donner la nouvelle.

  J'ai ordonn que l'on mt en tat le pont volant qui est  Nimgue;
  il peut porter 300 hommes  la fois.

  Les eaux de la Meuse ont considrablement augment cette nuit et
  l'on ne peut communiquer que trs difficilement avec Bommel et
  Gorcum.


Lorsque Napolon eut obtenu tout ce qu'il dsirait pour l'instant,
la surveillance qui pesait sur le roi cessa par son ordre, et
lui-mme chercha  rtablir entre eux des rapports d'amiti.
L'empereur lui tmoigna mme le dsir qu'il ft jusqu' Soissons
au-devant de l'archiduchesse Marie-Louise, pour l'accompagner au
chteau de Compigne. Louis, dont la sant s'tait un peu amliore,
se livra  quelques distractions et assista  une partie des ftes
qui eurent lieu  l'occasion du mariage de Napolon, bien qu'il ft
loin d'approuver le divorce, car il aimait beaucoup l'impratrice
Josphine. Arriv  Compigne le 24 mars, dans la matine, le roi
apprit bientt que ses appartements taient contigus  ceux de la
reine Hortense. On semblait vouloir exiger un rapprochement qui
n'tait pas dans ses ides. Pour viter toute discussion  cet
gard, le 30 mars, deux jours aprs que l'empereur et l'impratrice
furent au chteau, il donna ordre de prparer ses quipages pour son
dpart la nuit mme. Un incendie, qui eut lieu au moment o il
allait s'loigner, le retint encore quelques jours. Enfin, le 8
avril, aprs une dernire entrevue avec son frre, entrevue dans
laquelle Napolon annona  Louis que la reine le suivrait dans ses
tats avec le prince royal, le roi de Hollande put quitter la
France. Il se dirigea sur Amsterdam par Aix-la-Chapelle, tandis que
Hortense prit la route ordinaire. Le retour du roi causa la plus
vive sensation dans tout le pays, surtout lorsqu'on sut que la reine
allait arriver galement. On adorait cette princesse et l'on
esprait que la bonne intelligence ne serait plus trouble entre les
deux poux. Hortense arriva en effet avec le prince royal; mais, par
ordre de Louis, toutes les communications entre les appartements de
cette princesse et les siens furent mures, la sparation de corps
fut rendue ostensible, le roi mme sembla prendre  tche de prouver
son loignement pour la reine, en sorte que les courtisans ne
savaient plus s'ils avaient tort ou raison, dans leur intrt,
d'aller rendre leurs hommages  Hortense. Cette contrainte ne dura
pas longtemps, Hortense rsolut de quitter la Hollande, mais son
mari ne lui en laissa pas d'abord la possibilit. Il fit pour elle
ce que l'empereur avait fait pour lui, tout rcemment,  Paris. Ce
ne fut que quelque temps aprs, en employant la ruse, aprs un court
sjour au chteau de Lao, en laissant son fils qu'elle adorait, que
la reine put s'chapper. On crut que le roi serait furieux en
apprenant son dpart ou plutt sa fuite; il n'en fut rien. Il se
montra trs calme, ne parla pas d'Hortense, et ne quitta plus le
jeune prince royal. En vertu du trait du 16 mars 1810 entre la
France et la Hollande, trait impos au roi, sign par Werhuell, et
ratifi conditionnellement par Louis, qui avait ajout de sa main:
_autant que possible_, les troupes franaises, vers la fin d'avril,
occuprent Leyde et La Haye. D'autres troupes furent diriges sur la
Frise, et le duc de Reggio, commandant en chef, tablit son quartier
gnral  Utrecht. Il tait clair qu'on voulait s'emparer du pays,
mais qu'opposer aux volonts de Napolon? la raison du plus fort
n'est-elle pas toujours la meilleure? Le roi, indign des
usurpations d'autorit qui se renouvelaient sans cesse, se plaignit
au marchal. Ce dernier rpondait en montrant les ordres de
l'empereur[64].

         [Note 64: Le marchal duc de Reggio, comme le duc de
         Plaisance plus tard, montra dans sa difficile mission un
         tact, une convenance, dont le roi et les Hollandais lui
         furent toujours reconnaissants.]

Le 29 avril, Napolon et la nouvelle impratrice se rendirent 
Bruxelles, pour gagner de l les frontires enleves  la Hollande
et nouvellement annexes  la France. Louis quitta Amsterdam le 4
mai pour tre le 5  Anvers et les y recevoir. Sa visite faite, il
repartit. Chacun voyait bien que sa couronne chancelait sur sa tte.
Il n'tait plus qu'un semblant de roi. Le marchal exerait, au nom
de l'empereur, une puissance absolue. Napolon crivit  cette
poque (20 mai)[65] une lettre tellement forte  son frre, que
l'ide d'abdiquer ou de se dfendre dans la capitale de ses tats
commena  germer en son me. Un vnement presque ridicule
prcipita la crise devenue imminente. Un cocher de l'ambassadeur de
France eut une dispute suivie d'une rixe dans la rue prs du palais
de l'ambassade. M. de la Rochefoucauld jeta feu et flammes, demanda
une rparation ostensible; l'empereur prtendit qu'on avait insult
son ambassadeur en insultant sa livre, et prtexta de l pour
crire au roi une nouvelle et dernire lettre plus dure encore que
la prcdente, et qui se trouve galement  la page 276 de l'ouvrage
de M. Rocquain.

         [Note 65: Cette lettre n'est pas dans les lettres publies
         sous le second empire, mais elle se trouve  la page 273 du
         livre de M. Rocquain (_Napolon Ier et le roi Louis_).]

Le roi venait  peine de recevoir cette lettre, lorsqu'il apprit 
son pavillon de Haarlem, o il se trouvait alors, que le duc de
Reggio demandait l'occupation de la capitale et l'tablissement de
son quartier gnral  Amsterdam[66].  cette foudroyante nouvelle,
Louis, frmissant d'indignation, rsolut de dfendre sa capitale
jusqu' la dernire extrmit. Il comptait sur le peuple et sur
l'arme, mais pour excuter un semblable projet, il fallait d'abord
inonder le pays, exposer les habitants  toutes les horreurs, et
sans espoir de ne pas succomber un jour. Les ministres, les gnraux
furent d'un avis oppos au sien; lui-mme, naturellement d'un
caractre doux et bon, lorsqu'il envisagea froidement les
consquences de sa rsolution extrme, sentit son coeur touch de
compassion pour ses peuples. Il crut donc faire mieux en abdiquant
en faveur de ses enfants, sous la rgence de la reine, assiste d'un
conseil de rgence.

         [Note 66: Le bruit de cette nouvelle exigence du gouvernement
         franais s'tait rpandu dj depuis quelque temps. Le roi
         avait demand une explication catgorique  M. Serrurier,
         charg d'affaires de France. M. Serrurier avait rpondu le 16
         juin,  M. Roll, ministre des affaires trangres de
         Hollande, qu'il tait charg par l'empereur de dsavouer le
         dessein de mettre une garnison franaise  Amsterdam, mais
         que toute attitude hostile serait considre comme une
         dclaration de guerre. Dans cette mme lettre, le charg
         d'affaires revenait sur la demande de rparation de l'outrage
         fait au cocher de l'ambassadeur.]


  Je vais mettre, dit-il, l'empereur au pied du mur, et le forcer de
  prouver  la face de l'Europe et de la France le secret de sa
  politique envers la Hollande et envers moi, depuis cinq annes. Je
  mets mon fils  ma place. Si toutes les querelles faites  moi et 
  mon gouvernement sont vritables, il reconnatra mon fils, qui lui
  laissera tous les moyens de faire tout ce qu'il veut relativement au
  commerce et  l'Angleterre, puisque, par la constitution du royaume,
   mon dfaut, la rgence lui appartient de droit.

  Si, au contraire, il profite de mon abdication pour s'emparer de la
  Hollande, il sera prouv incontestablement aux yeux de tous les
  Franais que toutes les accusations taient des querelles
  d'Allemand, que c'tait l o l'on en voulait venir; et du moins ni
  le droit de conqute, ni une cession, ni une soumission quelconque,
  ne donneront la moindre ombre de lgalit  cette usurpation de la
  Hollande; je ne craindrai plus que l'on se serve de mon nom pour
  s'en emparer avec quelque apparence de droit.


Le roi rdigea ensuite de sa main un message au Corps lgislatif. Ce
message tait violent: c'tait l'histoire des griefs de la Hollande
contre la France. Il tait de nature  exasprer l'empereur,  nuire
au pays,  la rgence de son fils; toutes ces considrations
l'engagrent  en rdiger un autre. Il crivit aussi son acte
d'abdication et une proclamation au peuple. Dans son message 
l'Assemble lgislative, il laissa deviner qu'il abdiquait parce
qu'il n'avait pu se dfendre; dans son acte d'abdication, il eut la
gnrosit de se laisser envisager comme le seul obstacle au bonheur
de la Hollande; dans sa proclamation au peuple, il annona l'entre
des Franais  Amsterdam, en recommandant de voir en eux des amis.
Pour viter qu'on ne chercht  s'emparer de sa personne, le roi
voulut que tous ces actes, dats de Haarlem le 1er juillet 1810, ne
fussent publis qu'aprs son dpart.

Il mit ensuite ordre  ses affaires d'intrt, puis  minuit, aprs
avoir inond son fils de ses larmes, il sortit de son pavillon 
pied, par le jardin, pour gagner sa voiture. Il fit une chute dans
le foss, chute qui faillit l'empcher de partir. Enfin, ce bon et
malheureux prince quitta la Hollande, regrett de tout le monde. Il
informa l'empereur de sa rsolution extrme. Napolon, sans
prcisment regretter l'abdication de son frre, fut pniblement
affect de son dpart, qui n'tait nullement dans sa politique. Les
troupes franaises entrrent  Amsterdam, et le 11 juillet la
Hollande fut runie  la France.

Lorsque Louis Bonaparte tait mont sur le trne de Hollande, de par
la volont de Napolon, le pays avait une population de 2,100,000
habitants. Aprs le trait du 16 mars 1810, ayant perdu le Brabant
hollandais, la Zlande, y compris l'le de Schouwen, la Gueldre
situe sur la rive gauche de la Meuse, elle avait t rduite 
1,667,000 habitants, et son territoire s'tait trouv diminu de
1322 lieues carres.

Voil quel avait t, en dfinitif, l'avantage que ce pays avait
retir du protectorat de la France. On comprend que, dans d'aussi
tristes conditions, le roi Louis ait cru devoir faire le sacrifice
d'une couronne qu'il avait accepte parce qu'il ne pouvait faire
autrement, et avec l'intention formelle d'tre utile  sa nouvelle
patrie.


IV.

Juillet 1810-1846

En apprenant l'abdication et le dpart du roi Louis, l'empereur
envoya prendre par un de ses aides de camp (le gnral de Lauriston)
le jeune prince royal. Il le remit aux mains de sa mre  son
arrive  Paris, et lui dit:


  Venez, mon fils, je serai votre pre, et vous n'y perdrez rien. La
  conduite de votre pre afflige mon coeur; sa maladie seule peut
  l'expliquer. Quand vous serez grand, vous paierez sa dette et la
  vtre. N'oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma
  politique et l'intrt de mon empire, que vos premiers devoirs sont
  envers moi, vos seconds envers la France. Tous vos devoirs, mme
  ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent
  qu'aprs.


Ici se termine la seconde partie de l'histoire du roi Louis de
Hollande. Nous avons expos longuement les diffrentes phases de son
rgne si court et pourtant si plein de pripties, nous avons montr
les causes qui rendirent ce rgne malheureux pour le roi. Nous
n'avons pas  nous prononcer sur le plus ou moins de loyaut de la
conduite de Napolon  l'gard de Louis, sur le plus ou moins de
raisons qu'avait Louis pour rsister  la grande politique de
Napolon. D'un ct, si la politique excuse bien des choses, d'un
autre ct, un roi ne comprend pas ses devoirs de la mme faon
qu'un simple particulier. Quoi qu'il en soit, le rgne du roi Louis
ne fut pas inutile pour la Hollande et strile pour le pays.

En quittant la Hollande, le roi Louis fit connatre, par une
circulaire adresse aux diverses cours de l'Europe, les motifs et
les conditions de son abdication. En outre, un conseiller d'tat fut
expdi  la reine Hortense, alors  Plombires. On a vu que
Napolon avait rendu inutiles toutes ces prcautions pour assurer la
couronne au prince royal et,  son dfaut, au second des enfants de
Louis. Avant de partir, le roi avait vendu la petite terre
d'Ameliswerd, situe prs d'Utrecht, et avait laiss ses revenus du
mois de juin  son fils, n'emportant que dix mille florins en or et
ses dcorations en brillants. Il se dirigea sur Toeplitz o il
arriva le 9 juillet, prenant des prcautions pour n'tre pas arrt
en route par ordre de l'empereur. Il avait choisi le titre de comte
de Saint-Leu, voulant retourner plus tard en France, dans la terre
de ce nom, si on reconnaissait son fils; mais lorsqu'il eut appris
ce qu'avait fait Napolon, le doute n'tant plus permis, il se
dcida  habiter un pays neutre. Il hsita entre l'Amrique, la
Suisse ou l'Autriche. Jusqu' ce qu'il pt vivre  Rome, dont le
climat tait ncessaire  sa sant, il choisit les tats
autrichiens. Il crivit donc  l'empereur Franois II, dclarant
qu'il dsirait rester indpendant de Napolon, mais non son ennemi.

Il traversa Dresde et se rendit ensuite aux eaux de Toeplitz. Le 11
juillet 1810, il crivit de cette dernire ville  M. de Bourgoing,
ambassadeur de France:


  Monsieur de Bourgoin, je suis pass avant-hier  Dresde; mais, comme
  je dsire vivement rester inconnu, je ne vous ai point fait avertir.
  Je suis aux bains de Toeplitz, o je compte rester, s'il m'est
  possible, toute cette saison; je n'ai pas voulu que l'ambassadeur de
  l'empereur ft instruit par d'autres que par moi de mon arrive dans
  ce pays, du but de mon voyage et de mon projet. Vous serez peut-tre
  instruit,  l'heure qu'il est, que j'ai abdiqu en faveur de mon
  fils an. Je ne devais pas faire autrement, les choses tant venues
  au point qu'il m'aurait fallu me dshonorer, et ravaler entirement
  l'autorit royale en mettant ma capitale sous les ordres d'un
  officier, ainsi que tout le pays, simulacre inutile et peut-tre
  plus. Je ne pouvais souffrir cette dernire humiliation, surtout
  aprs avoir mis toute la rsignation possible en acceptant le trait
  command par mon frre, sans couter aucun sentiment d'orgueil,
  d'amour propre ou d'intrts personnels. La politique de mon frre
  ou de la France commandant l'anantissement de mon gouvernement,
  ainsi qu'il tait impossible de me le celer, j'ai d, ou sacrifier
  mon rang et descendre du trne, ou rsister, c'est--dire succomber
  en dfendant la juste cause d'un pays malheureux et injustement
  maltrait; mais si j'avais pu oublier que la Hollande serait devenue
  le thtre de toutes les horreurs de la guerre, seul flau que j'ai
  pu parvenir  carter de son sol durant mon rgne, je ne pouvais
  oublier que c'est  cette terrible extrmit que les ennemis de la
  Hollande et les miens, et ceux de l'empereur, auraient voulu rduire
  le pays; mais j'ai tout fait pour viter un si grand malheur, et mon
  frre, s'il est bien inform, doit tre bien convaincu que, seul,
  j'ai empch l'explosion du mcontentement et du dsespoir mme d'un
  peuple maltrait et vex chaque jour davantage d'une manire aussi
  peu politique qu'elle tait injuste et contraire, non seulement au
  droit des gens et aux gards qu'on doit  un pays paisible, mais
  encore entirement contraire aux stipulations prcises du trait du
  16 mars de cette anne. Si j'avais pu me dissimuler que, loin d'tre
  sauv par la rsistance, mon royaume aurait t ruin de fond en
  comble, comment aurais-je pu oublier que j'tais n Franais, que
  mes enfants le sont comme moi, que je suis conntable et prince
  franais, et qu'enfin, malgr tant de peine et de calomnies, j'tais
  parvenu  concilier  la France les habitants malheureux et ruins
  de la Hollande, gmissant sous le poids des barrires du commerce et
  de la navigation? Je ne pouvais pas faire perdre  la Hollande le
  fruit de tant de sollicitudes, et j'ai t persuad comme je le
  suis, et le serai toujours, que je n'avais pas d'autre parti 
  prendre que celui de l'abdication. Par l, la rgence qui gouvernera
  au nom de mon fils fera entirement la volont de S. M. l'empereur
  et de ses ministres, ce que je ne pouvais faire qu'autant que
  j'tais convaincu que cela n'tait pas contraire  mon devoir. Si
  mon fils tait majeur, j'eusse renonc pour lui aussi; mais comme il
  ne l'est pas, j'espre qu'avant sa majorit la paix maritime sera
  arrive et le pillage des douaniers et des corsaires fini. D'ici l,
  mon frre s'apercevra qu'il m'a accus injustement, que je ne lui ai
  rien dit que de vrai sur la Hollande, et mon fils sera plus heureux
  et plus tranquille que son pauvre pre. D'aprs ce petit expos,
  vous voyez que je ne pouvais rester en Hollande, ne rgnant plus.
  Forc  un parti qui m'a profondment afflig, j'ai d songer 
  obtenir une retraite entire o je sois inconnu, et c'est ce qui m'a
  fait choisir ce lieu jusqu' la fin de la belle saison.

  J'ai rendu compte  mon frre de mon abdication; j'ai tout lieu de
  penser qu'il l'approuvera, puisque j'ai assur plusieurs fois, par
  crit, verbalement et par des actes officiels faits au gnral
  franais en Hollande, crit  la lgation franaise  Amsterdam, et
   celle de Hollande  Paris, que si l'on ordonnait toujours un
  trait si dur par lui-mme, comme on a commenc d'abord  le faire,
  surtout si l'on faisait occuper la capitale par les troupes
  franaises, je regarderais cela comme la dissolution de mon
  gouvernement, et que, quand mme je pourrais tre assez aveugle pour
  ne pas le sentir davantage, cela arriverait de fait, le commandant
  des troupes franaises, des miennes, comme celui de ma capitale
  n'tant plus sous mes ordres. Je vous prie, M. de Bourgoing, de
  vouloir rendre compte  S. M. l'empereur de mon arrive ici, de mon
  vif dsir de rester dans les environs pour y soigner tranquillement
  ma sant, et que je le prie de me permettre ensuite de rsider tout
   fait dans les environs de Dresde, d'o je pourrais venir aux eaux
  chaque anne et m'y prparer durant l'hiver par le rgime et la
  retraite. Cela n'est sujet  aucun inconvnient. J'ai pris le nom de
  Saint-Leu; je suis fermement rsolu  passer le reste de ma vie dans
  la plus profonde retraite, quelque chagrin que je puisse en
  prouver. Je vous prie surtout de plaider ma cause: le plus grand
  malheur de ma position, c'est de ne pouvoir pas rentrer en France,
  o je devrais paratre dans mon rang et avec des fonctions
  quelconques, ce qui est impossible et le sera toujours; je n'ai
  qu'un voeu, rester simple particulier le reste de ma vie. J'ai
  choisi Dresde sous le rapport de la salubrit de l'air et des eaux;
  cependant, si l'empereur voulait que je sois ailleurs, je m'y
  rendrai avec soumission. Je vous prie de ne me connatre et de ne me
  parler, si je vous vois, que sous le nom de M. de Saint-Leu; vous me
  feriez beaucoup de peine en faisant autrement.

  Adieu, Monsieur, recevez l'assurance de ma considration.


M. de Bourgoing se hta de transmettre au duc de Cadore la lettre du
roi. Le ministre des relations extrieures de France lui crivit le
27 juillet:


  Votre lettre n 319,  laquelle vous aviez joint votre rponse au
  roi de Hollande, m'est parvenue promptement. Elle m'a t remise par
  M. de Langenau. J'ai attendu ensuite avec une impatience que
  l'empereur a partage, la lettre prcdente qui devait renfermer les
  premires nouvelles du roi de Hollande dont nous ignorions encore la
  retraite. Elle n'est arrive que trois jours aprs. Vous n'aviez
  envoy votre courrier qu' Francfort. L, la lettre a t mise  la
  poste, je ne sais par qui, et elle n'est arrive au ministre que
  deux jours aprs les lettres que j'ai prsum tre parties de
  Francfort  la mme poque. Le prince d'Eckmul a t instruit par le
  gnral Compans de l'arrive de votre courrier  Francfort et des
  nouvelles qu'il apportait deux jours avant celui o j'ai reu votre
  lettre.

  Je n'entre dans ce dtail, Monsieur, que pour vous faire sentir la
  ncessit d'envoyer directement vos courriers  Paris, surtout
  lorsqu'ils doivent annoncer des vnements importants dont je vous
  suppose jaloux de donner les premires nouvelles. C'est par M. de
  Langenau que l'on a appris  Paris que le roi de Hollande tait 
  Toeplitz; jusque-l nous ignorions o il tait.

  Vous vous tes renferm en lui rpondant dans les bornes
  convenables. Vous ferez bien, si l'occasion s'en prsente  vous
  d'une manire naturelle, de reprsenter  ce prince que sa place
  n'est pas en pays tranger, que sa dignit, les titres auxquels il
  n'a pas renonc et sa qualit de Franais et de prince franais le
  rappellent en France, que son retour lui est prescrit par ses
  devoirs envers l'empereur, chef de sa famille et son souverain,
  envers sa famille et son pays. Vous lui direz les choses comme de
  vous-mme et avec toutes les formes de respect propres  faire
  excuser la libert que vous oserez prendre. Vous pourrez mme lui
  dire:--Je ne sais ce que l'empereur a pu crire  Votre Majest,
  mais si mon respect et mon dvouement pour l'empereur, que j'ai
  l'honneur de servir, et mon attachement  votre personne pouvaient
  m'autoriser  m'expliquer avec franchise, j'oserais dire  V. M.,
  etc., etc. Je vous invite d'ailleurs  transmettre avec exactitude
  les dtails qui vous parviendront sur le sjour du roi  Toeplitz et
   prendre des mesures pour en bien connatre toutes les
  circonstances. L'empereur prend trop d'intrt au sort de son frre,
  quels que puissent tre ses torts envers lui, pour ne pas dsirer
  d'tre fidlement instruit de tout ce qui le concerne, et si vous
  parveniez  dterminer le roi  rentrer en France, l'empereur vous
  saurait gr de cette preuve de votre zle  le servir.


En vain, notre ministre  Dresde fit auprs de Louis toutes les
dmarches pour l'engager  se rendre en France, le roi de Hollande
refusa, et M. de Bourgoing ayant fait connatre ces refus ritrs,
M. de Cadore lui crivit:


                                            De Paris, le 30 aot 1810.

  Monsieur, j'ai reu votre lettre du 18 aot dans laquelle vous me
  rendez compte des efforts que vous avez faits pour vous rapprocher
  du roi de Hollande et lui faire la communication que je vous avais
  indique dans ma lettre du 27 juillet. Cette lettre, Monsieur, ne
  vous prescrivait pas de n'entretenir le prince que verbalement; elle
  ne vous dfendait pas de vous adresser  lui par crit. Vous y avez
  trouv cette expression: _dire ces choses comme de vous-mme_,
  etc. Mais le mot _dire_, dans un sens figur, s'applique aussi  ce
  que l'on crit. On dit par crit comme verbalement. Ce que je vous
  recommandais surtout tait de chercher une occasion naturelle de
  faire ces reprsentations. Un rendez-vous aux frontires, que vous
  aviez sollicit du roi, n'tait pas une occasion naturelle; on en
  aurait beaucoup parl. L'occasion naturelle tait une rponse que
  vous auriez pu faire  une lettre du roi. Il est fort heureux que le
  roi ait refus l'entrevue que vous lui avez fait demander. Il n'est
  pas probable que vous puissiez trouver maintenant une occasion trs
  naturelle de donner au prince les conseils indiqus dans ma lettre,
  et l'empereur dsire que vous ne preniez plus aucune part  cette
  affaire. S. M. veut que, si vous tes consult encore par le comte
  de Saint-Leu, vous vous absteniez de lui rpondre, que vous lui
  laissiez faire ce qu'il dsire et que vous ne vous mettiez plus en
  peine de ce qui le regarde, ce qui ne doit pas empcher de faire
  connatre ce que vous apprendrez de lui.


Louis tait tellement las des grandeurs et excd de tout ce qu'il
avait souffert sur le trne, qu'il souhaitait avant toute chose le
repos; aussi le 20 juillet crivit-il  son oncle, le cardinal
Fesch, la curieuse lettre suivante:


  Mon cher oncle, je suis aux eaux de Toeplitz depuis dix jours; j'en
  prouve beaucoup de bien. J'ai crit  maman et  Pauline, mais je
  suis si loin que je crains, avec raison, que mes lettres ne leur
  parviennent pas. Vous tes  prsent peut-tre le seul de la famille
  auprs de l'empereur. Dites-moi, je vous prie, si vous croyez qu'il
  me permette enfin de vivre tranquille et obscur. C'est l tout mon
  dsir. Aprs les malheurs que j'ai prouvs, je ne puis plus rien
  tre, et si l'empereur le veut, je vous prierai de me vendre vos
  biens en Corse et j'irai m'y tablir; mais comme je suis rsign 
  tout plutt qu' tre quelque chose, aprs n'avoir pu rester sur le
  trne de Hollande, je crains qu'il n'y consente pas. Si je pouvais
  obtenir de m'y retirer avec le plus jeune de mes enfants, je me
  trouverais bien heureux, puisque je serais  jamais tranquille.
  Veuillez, mon cher oncle, vous en informer directement chez mon
  frre et me dire sa rponse et votre opinion. J'attends votre
  rponse avec impatience.


Ce malheureux prince commenait en effet  goter un repos
salutaire, aprs tant de pripties. Lorsqu'il apprit la runion de
la Hollande  la France, dsespr de voir les droits de ses enfants
mconnus, il ne put qu'adresser  toutes les cours une protestation
dans laquelle il tablissait qu'ayant accept le trne sans
conditions, ayant excut toutes ses conventions avec la France,
n'ayant abdiqu qu' la dernire extrmit, aprs avoir t
contraint par la force  signer le trait du 16 mars 1810, Napolon,
son frre, n'avait pas le droit de runir la Hollande  l'empire et
de frustrer de la couronne le prince son fils.

Le roi ne tarda pas  prouver quelques chagrins d'une autre nature
et qui, pour tre d'un ordre moins lev que les chagrins de la
politique, n'en jetrent pas moins dans son coeur une affliction
relle et un profond dgot de la nature humaine. Il ne s'tait fait
accompagner dans son exil volontaire que par deux hommes, le gnral
Travers et le contre-amiral Bloys, qui lui devaient tout et qu'il
avait choisis parmi une foule de personnes loyales et sres; ces
deux hommes le quittrent au bout de quelque temps, le laissant
seul, sans famille, presque sans relation d'aucune espce, sur une
terre trangre. Tout  coup il vit paratre prs de lui le
chevalier (plus tard duc) Decazes, son ancien secrtaire de cabinet,
jadis secrtaire des commandements de Madame mre, alors conseiller
 la cour de justice de Paris. M. Decazes venait l'engager  rentrer
en France. Louis fut inbranlable dans sa rsolution de ne pas
revenir dans sa patrie, et comme les climats temprs lui taient
favorables, il quitta Toeplitz pour se rendre  Gratz en Styrie,
partie la plus mridionale des tats autrichiens. Il et prfr
Rome ou Naples, mais Rome n'tait plus indpendante, et Naples tait
sous l'influence de Napolon. M. Decazes l'accompagna  Gratz,
renouvelant sans succs les tentatives qu'on l'avait charg de faire
pour persuader au prince de rentrer en France.

Pendant ce court voyage, il fut rejoint par M. Lablanche, secrtaire
de l'ambassadeur franais  Vienne, qui lui apportait une sommation
de se rendre  Paris.


  Sire, disait M. Otto[67] dans cette lettre du 12 octobre, l'empereur
  m'ordonne d'crire  Votre Majest dans les termes suivants: Le
  devoir de tout prince franais et de tout membre de la famille
  impriale est de rsider en France, et il ne peut s'absenter qu'avec
  la permission de l'empereur. Aprs la runion de la Hollande 
  l'empire, l'empereur a tolr que le roi rsidt  Toeplitz, sa
  sant paraissait lui rendre les eaux ncessaires; mais aujourd'hui
  l'empereur entend que le prince Louis, comme prince franais et
  grand dignitaire de l'empire, y soit rendu au plus tard au 1er
  dcembre prochain, sous peine d'tre considr comme dsobissant
  aux constitutions de l'empire et au chef de sa famille, et trait
  comme tel.

         [Note 67: Ambassadeur de France  Vienne.]

  Je remplis, Sire, mot pour mot, la mission qui m'est confie, et
  j'envoie le premier secrtaire d'ambassade pour tre assur que
  cette lettre aura t remise exactement.

  Je prie Votre Majest d'agrer l'hommage de mon profond respect.


Louis resta sourd  cette sommation, comme il tait rest sourd aux
prires; il esprait tre enfin dlivr de cette perscution d'un
nouveau genre, il n'en tait rien. Son ancien secrtaire, M.
Decazes, lui fut envoy de nouveau et ne russit pas mieux qu' son
premier voyage. Il y avait  peine deux mois que l'ex-roi de
Hollande habitait Gratz, lorsqu'il connut tout  coup, par le
_Moniteur_ du 15 dcembre, le snatus-consulte du 10 du mme
mois[68]. Indign, il envoya le 30 au snat la protestation
suivante:

         [Note 68: Ce snatus-consulte lui donnait un apanage autour
         de sa terre de Saint-Leu en ddommagement de la Hollande.]


  Snateurs, le _Moniteur_ du 15 arrive; j'tais loin de m'attendre au
  coup mortel,  l'atteinte ineffaable que me porterait le
  snatus-consulte du 10 dcembre.

  Je dois au nom de l'empereur, qui est aussi le mien,  mes enfants
  et au peuple  qui j'appartiens depuis le 5 juin 1806, de dclarer
  publiquement, comme je dclare en ce moment:

  Que, li  jamais, ainsi que mes enfants, au sort de la Hollande, je
  refuse pour moi, comme pour eux, l'apanage dont il est fait mention
  dans ledit snatus-consulte. J'ordonne, par le prsent acte que je
  porte  sa connaissance,  la reine, de refuser pour elle, comme
  pour ses enfants, la moindre partie d'un tel don, et de se contenter
  de ses proprits particulires jointes aux miennes.

  J'ordonne, par le prsent acte, au sieur Tivent, intendant gnral
  de la couronne,  qui j'ai confi l'administration de ces
  proprits, comme charg de mes affaires particulires, de mettre la
  reine en possession de tout ce qui m'appartient individuellement,
  consistant dans toutes les acquisitions qui, depuis le 5 juin 1806,
  n'ont pas t runies au domaine de la couronne par l'acte d'achat.

  Je dclare, en outre, que je dsavoue toutes les accusations,
  lettres et crits quelconques, lesquels tendraient  faire croire
  que j'ai trahi mon pays, mon peuple, moi-mme, ou manqu  ce que je
  devais et aimerai toujours  devoir  la France, ma premire patrie,
  que j'ai servie, depuis mon enfance, de coeur et d'me. Plac sur le
  trne de la Hollande, _malgr moi_, mais li  ses destines par mes
  affections, mes serments et les devoirs les plus sacrs, je ne veux
  et ne peux vouloir que rester Hollandais toute ma vie. En
  consquence, je dclare le don dudit apanage nul et de nul effet
  pour moi, comme pour mes enfants, et pour leur mre, annulant
  d'avance tout consentement ou acceptation donns, soit directement,
  soit indirectement.

  En foi de quoi j'ai rdig le prsent acte crit et sign de ma
  main. Je prie le Snat de le recevoir et de faire agrer mon refus 
  l'empereur.


Le mme jour, il crivit  la reine:


  Ma douleur et mon malheur seraient  son comble si je pouvais
  accepter l'apanage honteux que me destine, ainsi qu' mes enfants,
  le snatus-consulte que je vois dans le _Moniteur_ du 15 de ce mois.
  Je vous ordonne de refuser jusqu' la moindre partie de ce don vil
  et douloureux. J'annule d'avance toutes les acceptations ou
  consentements que vous pourriez donner, soit pour vous, soit pour
  mes enfants. Toutes mes proprits particulires sont  votre usage
  et  celui de mes enfants. Je vous autorise, par l'crit ci-joint, 
  vous en mettre en possession; cela, joint  vos propres biens, vous
  suffira pour vivre en simple particulire. Reine, pouse, mre, sous
  tous les rapports, tout autre don vous offenserait, et je vous
  dsavouerais en tout temps comme en tout lieu.


Deux annes s'coulrent, pendant lesquelles le roi gota enfin
quelque tranquillit; il en profita pour se livrer  son got
dominant, l'tude des arts et de la littrature.

La campagne de Russie amena le dsastre des armes franaises dans
le Nord, comme l'injuste guerre d'Espagne avait amen les dsastres
de l'arme franaise dans le Midi. La fortune se lassait de suivre
Napolon. Profondment afflig des malheurs de sa patrie, Louis,
rest toujours bon Franais, crivit le 1er janvier 1813 
l'empereur la lettre ci-dessous:


  Sire, profondment afflig des souffrances et des pertes de la
  Grande-Arme, aprs des succs qui ont port les armes franaises
  jusqu'au ple; pouvant aisment juger combien vous tes press,
  combien il est urgent de runir tous les moyens de dfense
  possibles, au moment enfin o une lutte terrible va continuer et se
  prpare encore plus furieuse; convaincu qu'il n'y eut jamais pour la
  France, pour votre nom, pour vous, de moment plus critique, je
  croirais manquer  tous mes devoirs  la fois, si je ne cdais  la
  vive impulsion de mon coeur. Je viens donc, Sire, offrir au pays
  dans lequel je suis n,  vous,  mon nom, le peu de sant qui me
  reste et tous les services dont je suis capable, pour peu que je
  puisse le faire avec honneur. Je suis, de Votre Majest, le
  respectueux et tout dvou frre.


Cette lettre fut envoye par l'ambassadeur de France  Vienne et
place dans une autre lettre crite  Madame mre. L'empereur y
rpondit, le 16 janvier 1813, qu'il voyait avec plaisir les
sentiments qui animaient Louis, mais qu'il lui avait fait connatre
dj que ses devoirs envers l'empereur, sa patrie et ses enfants,
exigeaient son retour en France; qu'il le recevrait comme un pre
reoit son fils, qu'il avait des ides fausses sur la situation des
affaires, que lui, Napolon, avait un million d'hommes sur pied,
deux cents millions dans ses caisses, que la Hollande tait
franaise  jamais, etc. Cette lettre, d'un style plus modr que
les prcdentes, contenait cependant encore quelques expressions
personnelles blessantes pour le roi. C'tait, du reste, la premire
que Louis recevait de Napolon depuis celle de mai 1810, finissant
par ces mots: c'est la dernire lettre de ma vie que je vous
cris. Le roi, dont les propositions n'avaient pas t acceptes,
fit un voyage au mois de juin 1813 aux bains de Neuhans, prs de
Gratz, pour sa sant. Il en revint au mois de juillet, et le 8 il se
dcida  faire des dmarches auprs du congrs dont on annonait
l'ouverture  Prague, sous la mdiation de l'Autriche. Des
protestations, des notes envoyes  tous les souverains, n'eurent
aucun rsultat. Voyant la guerre prte  clater entre l'Autriche et
la France, Louis ne voulut pas rester plus longtemps dans les tats
de l'empereur Franois II, malgr les bienveillantes instances de ce
souverain pour l'y retenir. Il crut donc devoir se rapprocher de sa
patrie, et le 10 aot il partit pour la Suisse[69].

         [Note 69: Dans un petit volume de posies publi par Louis, 
         Lausanne, on trouve les adieux suivants au sjour de Gratz:

            Adieu florissante contre
            O nul ne comprit tous mes maux,
            Mais o, l'me triste, plore,
            J'ai souvent rv le repos...
            Mais rien n'est pour un long usage
            Dans ce monde trop incertain;
            Le temps est un bac de passage
            O nos pas s'attachent en vain.
            Confidents d'un coeur solitaire,
            Jeunes arbres, mes seuls amis,
            Puisse votre ombre hospitalire
            Mieux abriter d'autres proscrits.]

En arrivant  Ischl, il crivit  Napolon:


  Sire,

  Les approches de la guerre avec la France m'avaient fait songer,
  depuis plusieurs mois,  quitter ce pays; voulant tre sr de ne
  point me trouver enferm dans un pays ennemi, je suis parti le 10
  aot. Je vous cris des frontires de la Bavire.

  Le duc d'Otrante, que j'ai vu  son passage par Leybach, m'a
  beaucoup parl; je lui ai cach mon dessein, parce que je voulais
  que vous l'apprissiez par moi seul.

  Sire, j'avais le projet de me rendre dans une retraite sre et
  dfinitive dont j'ai plus besoin que jamais. La Bosnie m'tait
  ouverte; comme un pays tranquille, amie naturelle de la France, elle
  me convenait sous tous les rapports, mme sous celui du climat;
  mais, Sire, quand j'tais au moment de partir, j'ai appris les
  malheurs d'Espagne, j'ai appris que les ennemis taient de ce ct
  sur les frontires, j'ai vu que la guerre tait imminente, que vous
  alliez avoir un million d'hommes arms contre vous... Je ne me suis
  pas cru le matre de me soustraire  la crise imminente et terrible
  qui se prpare. Je suis peu de chose, mais ce que je suis je le dois
   la Hollande, et aprs  la France et  vous. Je vais donc en
  Suisse pour pouvoir en tre appel par vous, quand vous croirez
  pouvoir le faire sans m'ter l'espoir de rentrer en Hollande  la
  paix gnrale, ni d'une manire contraire au serment que je lui ai
  prt, car, comme il est cependant impossible que vous ayez voulu
  faire de moi et de mes enfants des tres provisoires, il est
  impossible que Votre Majest ne veuille pas leur rtablissement et
  le rtablissement de la Hollande, quand toutes les affaires
  relatives au commerce et  la navigation seront termines. Enfin,
  Sire, si je puis jamais tre utile et  la France et  V. M., elle
  saura mieux que moi la manire dont cela convient  celui de ses
  frres qui est devenu roi de Hollande... Si cela n'est jamais le
  cas, je serai dans un pays qui, du moins, ne cessera jamais d'tre
  ami de la France; quand je suis venu en Autriche, j'tais persuad
  que le pays de l'impratrice de France ne serait de longtemps en
  guerre avec elle, et  coup sr de mon vivant.

  Je vous prie de faire attention, Sire, que je viens  vous pour
  souffrir; que je le dsire plus vivement  mesure que le pril
  augmente; que, dans la malheureuse position o m'ont plac les
  vnements, j'ai d ne plus partager la prosprit de ma maison,
  mais non me soustraire  ses dangers. Puissent, Sire, ceux qui la
  menacent, n'tre pas aussi rels que je le crains! Mais les
  armements sont immenses, et dans un tout autre ordre et esprit que
  prcdemment. Tout le monde gmit et rclame la guerre contre la
  France. Sire, je fais mon devoir, et envers la Hollande, et envers
  la France, et envers vous, en me rapprochant de tous trois, en me
  mettant plus  votre porte. Jamais je n'aurai  me reprocher de les
  avoir privs par ma faute de mes faibles efforts, quels qu'ils
  puissent tre, et cette conviction me consolera, quelque chose qui
  arrive.


Cette lettre resta sans rponse. Louis fit quelques courses pour
visiter la Suisse, puis il attendit  Saint-Gall les suites des
vnements qui grossissaient de toutes parts. Aprs la malheureuse
bataille de Leipsick, Murat, ayant quitt l'arme franaise pour
revenir  Naples, passa par la Suisse; il vit le roi son beau-frre
et lui conseilla de rentrer en Hollande par le secours des
allis[70]. Louis rpondit qu'il ne le ferait pas, attendu qu'on
n'admettrait jamais la neutralit de la Hollande et qu'il ne
voudrait, pour aucun trne du monde, faire la guerre  son pays.
Toutefois, voulant profiter des circonstances pour une nouvelle
tentative faite bien moins dans son intrt que dans celui de ses
enfants, il envoya un des officiers de son ancienne garde attendre
Napolon  son passage  Mayence, avec mission de lui remettre une
lettre.

         [Note 70: C'est le roi Louis lui-mme qui, dans son ouvrage
         sur la Hollande, t. III, page 324, nous fait connatre ce
         fait.]

Louis demandait qu'on le laisst retourner en Hollande et qu'on lui
permit de traverser la France pour se rendre  Amsterdam. Persuad
qu'au point o en taient les affaires, l'empereur serait ravi de
lui cder de nouveau un pays qui allait tomber aux mains des allis,
et qu'il croyait tre seul  mme de sauver et de soustraire  la
coalition, l'ex-roi de Hollande vint jusqu' Pont-sur-Seine, aprs
avoir crit  l'impratrice rgente et au prince Cambacrs; mais, 
son grand tonnement, il apprit qu'on refusait de le recevoir 
Paris. Il rentra donc en Suisse, et l fut rejoint par l'officier
envoy  Napolon. Cet officier, et bientt aprs les lettres de
Berthier et du duc de Vicence, lui firent connatre la rponse de
l'empereur.

J'aime mieux que la Hollande retourne sous le pouvoir de la maison
d'Orange, avait dit Napolon, que sous celui de mon frre.

Malgr tous les checs, malgr tous les dboires, Louis crut encore
devoir faire une tentative en octobre 1813, lorsqu'il connut les
vnements qui venaient d'avoir lieu en Hollande, l'insurrection de
ce pays contre la France, son abandon par les troupes de l'empereur
et l'tablissement d'une espce de gouvernement provisoire exerc
par les magistrats d'Amsterdam. En consquence, il adressa, le 29
novembre, de Soleure,  ce gouvernement provisoire, une longue
lettre dans laquelle, passant en revue toutes les phases de son
rgne, il relatait ses droits et ceux de ses enfants. Il n'avait ni
dsir, ni recherch la couronne, il ne s'tait dcid  l'accepter
que sur l'instance de la dputation batave, et dans l'espoir
d'assurer  son pays d'adoption la protection puissante de la
France; il avait fait tout ce qui tait humainement possible pour
maintenir l'intgrit du territoire, l'indpendance de la nation; il
avait cherch  faire jouir les peuples des bienfaits de lois
quitables, il n'avait abdiqu qu'en faveur de son fils, tout
rcemment il avait voulu se rendre  Amsterdam pour mettre la nation
hollandaise  mme de se prononcer librement pour lui ou pour la
maison d'Orange.

Louis commenait ce long, intressant et vridique plaidoyer en
disant que les nouvelles circonstances dans lesquelles se trouvait
la Hollande l'obligeaient  sortir de sa retraite, que ces
circonstances devaient ou complter les obligations qui
l'attachaient au pays depuis huit ans, ou l'en dgager entirement.
Il terminait en promettant d'achever ce qui n'avait t qu'esquiss
par l'acte d'union d'Utrecht, en assurant une constitution plus
tendue, et en affirmant qu'il ferait tous ses efforts pour
maintenir l'tat de paix et de neutralit. Quelques personnes lui
proposrent de se rendre en Hollande pour y dcider le peuple en sa
faveur, il refusa. Je ne puis y rentrer, rpondit-il, que rappel
par la nation; il ne convient ni  mon caractre ni au bien de la
Hollande que j'y rentre par la guerre ou par les troubles! Je dois
me borner  faire savoir aux Hollandais que mon dvouement au pays
est toujours le mme, le reste les regarde.

Sa dmarche auprs des magistrats d'Amsterdam n'obtint aucun succs,
la maison d'Orange fut rtablie sur le trne. Ds lors, Louis se
considra comme entirement dgag de toute obligation envers la
nation hollandaise, et il rsolut de rentrer chez lui,  Saint-Leu,
esprant qu'on l'y laisserait jouir de la tranquillit qui semblait
le fuir en tous lieux. Le prince de Talleyrand lui ayant fait
connatre l'entre des allis en Suisse, l'ex-roi de Hollande hta
son dpart, et le 22 dcembre 1813, aprs avoir fait une dclaration
conforme  sa lettre du 29 novembre, il se rendit  Lyon et de l 
Paris, o il arriva le 1er janvier 1814. Il descendit chez Madame
mre, mais il ne put voir l'empereur. On lui insinua mme l'ordre de
s'loigner  quarante lieues de la capitale de la France. Il refusa
d'obir, personne, dit-il, n'ayant le droit de m'empcher de
demeurer chez moi. Enfin le 10 janvier, il put tre admis auprs de
l'empereur, grce  la mdiation de l'impratrice. L'entrevue fut
froide, les deux frres ne s'embrassrent pas. Louis pria Napolon
d'carter toujours, dans leurs conversations, ce qui pouvait
concerner la Hollande. Quelques jours auparavant, le roi avait reu
de l'empereur la lettre autographe ci-dessous:


  Mon frre, j'ai reu vos deux lettres et j'ai appris avec peine que
  vous soyez arriv  Paris sans ma permission. Vous n'tes plus roi
  de Hollande depuis que vous avez renonc et que j'ai runi ce pays 
  la France. Vous ne devez plus y songer. Le territoire de l'empire
  est envahi et j'ai toute l'Europe arme contre moi. Voulez-vous
  venir comme prince franais, comme conntable de l'empire, vous
  ranger auprs du trne? Je vous recevrai, vous serez mon sujet; en
  cette qualit, vous y jouirez de mon amiti et ferez ce que vous
  pourrez pour le bien des affaires. Il faut alors que vous ayez pour
  moi, pour le roi de Rome, pour l'impratrice, ce que vous devez
  avoir. Si, au contraire, vous persistez dans vos ides de roi et de
  Hollandais, loignez-vous de quarante lieues de Paris... Je ne veux
  pas de position mixte, de rle tiers. Si vous acceptez, crivez-moi
  une lettre que je puisse faire imprimer.


Le roi dsirait ardemment tre employ, tre utile  la France dans
ce moment de crise, sans recevoir ni rang, ni apanage, ni titres,
lesquels eussent t en opposition avec sa dclaration de Lausanne,
lesquels l'eussent empch de s'loigner de France dans le cas o la
victoire et rendu la Hollande  celle-ci, et qui, dans ce cas,
eussent t un assentiment tacite  la runion, mais il prouva avec
une cruelle amertume combien, dans l'exil et le climat froid de la
Styrie, trois annes d'isolement et de chagrin avaient dlabr sa
sant. Il essaya vainement de se tenir  cheval, il ne pouvait mme
rester debout quelque temps.

Il vit une seconde fois son frre, la veille du dpart de Napolon
pour l'arme, le 23 janvier 1814. L'empereur semblait dcid  faire
la paix aprs la premire victoire, mais il se laissa entraner
ensuite dans un systme oppos. Louis, d'accord avec Joseph, lui
adressa presque journellement des lettres dans lesquelles il le
suppliait de traiter le plus vite possible avec les allis. Le 16
mars, il lui crivit: Si Votre Majest ne signe pas la paix,
qu'elle soit bien convaincue que son gouvernement n'a gure plus de
trois semaines d'existence. Il ne faut que du sang-froid et un peu
de bon sens pour juger l'tat des choses en ce moment[71].

         [Note 71: C'est  cette lettre, transmise par Joseph, que
         Napolon rpond en crivant que Louis a l'esprit faux, etc.
         (Voir Joseph en 1814).]

Ces mots taient prophtiques.

Louis demeura  Paris les mois de janvier, fvrier et mars, jusqu'au
30 de ce dernier mois, qu'il suivit l'impratrice  Blois. Il
insista pour que celle-ci n'abandonnt pas la capitale malgr
l'entre des allis, mais elle ne l'osa pas.

L'empereur, dans ses instructions, dclarait tratres tous ceux qui
resteraient  Paris dans le cas o cette ville serait occupe par
l'ennemi, et mme tous ceux qui conseilleraient  l'impratrice de
le faire..... Louis arriva  Blois avec Marie-Louise, qu'il avait
rejointe  Rambouillet, tant parti aprs elle. Il sjourna  Blois
jusqu'au 9 avril, poque  laquelle le retour des Bourbons fut
connu. Des officiers de l'arme allie tant venus chercher
l'impratrice, l'ex-roi de Hollande prit cong d'elle et revint en
Suisse. Il parvint le 15 avril  Lausanne. On lui avait fait dire
avant son dpart de Blois qu'il pouvait habiter la France; il pensa
que son devoir s'y opposait, et qu'il devait partager la mauvaise
fortune de sa famille. Peu de temps aprs la rentre de Louis 
Lausanne, le gouvernement des Bourbons rigea la terre de Saint-Leu
en duch, sans mme l'en prvenir.  cette nouvelle et  celle du
trait de Fontainebleau, le prince fit une protestation, dclarant
qu'il renonait  tous les avantages qui lui taient faits par la
convention du 11 avril, qu'il y renonait galement pour ses
enfants; que, simple particulier depuis son abdication, vivant comme
tel, tranger  toute autre position, ayant refus toutes les
offres, ayant rejet l'apanage qu'on lui voulait donner par le
snatus-consulte du 10 dcembre 1810, il n'entendait conserver
d'autres dpendances  sa proprit de Saint-Leu que celles qui y
taient en 1809, et qui, seules, lui appartenaient. Louis resta en
Suisse jusqu'au mois de septembre, prolongeant son sjour dans ce
pays, par l'espoir d'obtenir de sa mre qu'on lui remt son fils
an. Toutes ses dmarches ayant t inutiles, il se retira  Rome,
o le Saint-Pre le reut avec joie. Le chef de l'glise n'avait
point oubli la conduite du roi Louis  son gard, les offres de
service qu'il lui avait faites, les tmoignages d'affection et de
fidlit qu'il lui avait fait donner par le prlat Ciamberlani,
suprieur des missions en Hollande, et cela ds le commencement des
diffrends du pontife avec l'empereur Napolon. Le prince arriva 
Rome le 24 septembre 1814, et il s'empressa de rclamer hautement
l'an de ses fils. Il recourut mme aux tribunaux qui, le 7 mars
1815, lui donnrent gain de cause; mais le 20 du mme mois, Napolon
tait remont sur le trne, tous les statuts de famille furent remis
en vigueur, en sorte que ce qui concernait les Bonaparte dpendit
encore uniquement de la volont de l'empereur qui s'opposa au dsir
de son frre. Enfin, aprs la seconde abdication, le malheureux roi
Louis obtint de la reine Hortense son fils an qui, ds lors,
demeura avec lui. Pendant les cent-jours, Louis, dont la sant tait
gravement altre, qui avait un imprieux besoin de repos, de
tranquillit et de soins, qui n'avait plus de devoirs  remplir,
rsista aux pressantes sollicitations de se rendre auprs de sa
soeur  Naples, ou bien  Paris. Il pensait d'ailleurs que le
premier devoir social, que le caractre distinctif des gens de bien,
la maxime la plus essentielle  la conservation,  l'ordre et au
repos de la socit, consiste dans le respect le plus profond envers
les gouvernements tablis.

C'est vraisemblablement en vertu de ce principe qu'il professait
hautement, que le roi Louis blma les tentatives de son fils 
Strasbourg et  Boulogne, ainsi qu'on le verra plus loin.

Le roi Louis, philosophe par nature, supporta la chute de sa
famille et la sienne avec rsignation, dignit et grandeur d'me.
Mprisant le luxe, n'aimant pas la puissance du rang suprme, dans
laquelle il ne voyait qu'obligations et devoirs, il se livra sans
partage  l'tude des belles-lettres. Si des ides tristes
interrompaient souvent la srnit habituelle, la douceur normale de
son me, c'est que sa tendresse paternelle s'inquitait pour
l'avenir de ses enfants. Il quitta Rome pour le beau climat de la
Toscane et le ciel pur de Florence. En 1831, il prouva une immense
douleur, il perdit l'an de ses deux enfants, le prince
Napolon-Louis, mort dans l'insurrection des Romagnes. Lorsque
l'ancien roi de Naples et d'Espagne, Joseph, vint des tats-Unis 
Londres, pour essayer, aprs 1830, de soutenir les droits du fils de
Napolon au trne de France, Louis eut avec son frre an de
frquentes correspondances.

Avant la fin de sa longue et pnible carrire, l'ex-roi de Hollande
devait prouver encore deux profonds chagrins, qui htrent ses
derniers instants. Le premier fut la tentative de Strasbourg, faite
par le dernier de ses enfants, le prince Louis-Napolon, suivie
bientt aprs de la tentative de Boulogne; le second fut le refus
des gouvernements de France et d'Angleterre de permettre  ce fils
de venir lui fermer les yeux.

Lorsque l'ex-roi de Hollande connut les tentatives de son fils, il
tait malade  Florence. Il n'avait cess d'tre en relation suivie
avec le duc de Padoue, son parent. Il lui crivit le 15 novembre
1836:


  Mon cher cousin,

  Je m'adresse  vous avec confiance dans le nouveau malheur que
  j'prouve et qui tombe sur moi comme un coup de foudre. Malgr le
  malheur que j'ai eu il y a six ans de perdre mon fils an, par
  suite d'une intrigue et d'une sduction infernale, son frre, qui
  fut compromis aussi alors, s'est laiss de nouveau entraner dans
  une action aussi folle que grave. Vous savez mon tat de sant, vous
  savez qu'il m'est impossible d'agir par moi-mme. Veuillez donc, je
  vous prie, faire des dmarches en mon nom auprs du gouvernement et
  des personnes que j'ai connues autrefois, telles que le duc de
  Cazes, s'il est  Paris, le comte Mol et tous ceux que vous croirez
  tre plus accessibles  mes prires, pour les engager  obtenir du
  gouvernement que mon fils soit renvoy en Angleterre avec sa mre.
  On peut oublier son incartade en considration de la folie et je
  dirai presque du ridicule d'une telle tentative et de ce qu'elle n'a
  cot la vie  personne.

  Il est inutile que je vous parle de la reconnaissance que je vous
  aurai d'un tel service, la gravit de la chose parle assez
  d'elle-mme.

  Je me persuade que vous ne me refuserez pas un service aussi
  important; en tout cas, veuillez me faire parvenir votre rponse le
  plus promptement possible.

  Adieu, mon cher cousin, recevez l'assurance de mon sincre
  attachement.


 la mme poque, le 21 novembre 1836, la reine Hortense crivait
d'Arenenberg  M. de Padoue:


  Monsieur le duc, en revenant chez moi, on m'a remis votre lettre.
  Elle et t d'une grande consolation pour moi, et peut-tre
  n'aurais-je pas entrepris un voyage aussi pnible, si j'avais su 
  temps que la vie de mon fils n'tait pas en danger, mais cette
  incertitude tait affreuse, et j'en allais appeler  vous tous, 
  vos anciens sentiments, pour m'aider  obtenir une vie qui m'tait
  si chre, lorsque j'ai appris qu'il n'y avait rien  craindre pour
  elle. Je ne me suis pas montre, je n'ai pas mme t jusqu' Paris;
  je ne voulais troubler personne, sans cela j'aurais t charme de
  vous revoir ainsi que votre fille[72]. Vous devez penser qu'elle
  m'est toujours chre, que son bonheur m'intresse et que je serai
  toujours heureuse de vous assurer tous deux de mes sentiments.

         [Note 72: Madame Thayer.]


Le prince Louis-Napolon, tant parvenu  s'chapper du chteau de
Ham avant la mort de son pre, espra pouvoir passer en Italie et
arriver assez  temps pour le voir une dernire fois. L'Angleterre
ne le permit pas, les passeports ncessaires lui furent refuss. Le
malheureux pre mourut  Florence le 25 juillet 1846,  la suite
d'une congestion crbrale, sans avoir pu recevoir les embrassements
d'un enfant ador. Il avait 68 ans, tait toujours en exil et spar
de tous les siens. Ses restes furent dposs d'abord dans l'glise
de Santa-Croce  Florence. En 1848, un des premiers actes de son
fils, ds que les portes de la France s'ouvrirent devant lui, fut de
remplir les intentions testamentaires du roi son pre en faisant
placer son corps dans l'glise de Saint-Leu, prs de celui de
Charles Bonaparte. En 1835,  propos des bruits accrdits par
quelques journaux du mariage du prince Louis-Napolon avec la jeune
reine de Portugal, Dona Maria, le fils du roi Louis trouva occasion
de faire connatre l'impression profonde que la belle conduite de
son pre avait laisse dans son coeur. Il crivit au rdacteur d'un
de ces journaux la lettre suivante:


                                      Arenenberg, le 14 dcembre 1835.

  Monsieur le rdacteur, plusieurs journaux ont accueilli la nouvelle
  de mon dpart pour le Portugal comme prtendant  la main de la
  reine Dona Maria. Quelque flatteuse que soit pour moi la supposition
  d'une union avec une jeune reine, belle et vertueuse, veuve d'un
  cousin qui m'tait cher, il est de mon devoir de rfuter un tel
  bruit, puisqu'aucune dmarche qui me soit connue n'a pu y donner
  lieu.

  Je dois mme ajouter que, malgr le vif intrt qui s'attache aux
  destines d'un peuple qui vient d'acqurir sa libert, je refuserais
  l'honneur de partager le trne de Portugal, si le hasard voulait que
  quelques personnes jetassent les yeux sur moi.

  La belle conduite de mon pre, qui abdiqua en 1810 parce qu'il ne
  pouvait allier les intrts de la France avec ceux de la Hollande,
  n'est pas sortie de mon esprit. Mon pre m'a prouv, par un grand
  exemple, combien la patrie est prfrable  un trne tranger. Je
  sens en effet qu'habitu ds mon enfance  chrir mon pays
  par-dessus tout, je ne saurais rien prfrer aux intrts franais,
  persuad que le grand nom que je porte ne sera pas toujours un titre
  d'exclusion aux yeux de mes compatriotes, puisqu'il leur rappelle
  quinze annes de gloire; j'attends avec calme dans un pays
  hospitalier et libre que le peuple rappelle dans son sein ceux
  qu'exilrent en 1815 douze cent mille trangers. Cet espoir, de
  servir un jour en France comme citoyen et comme soldat, fortifie mon
  me et vaut,  mes yeux, tous les trnes du monde.


Le roi Louis publia plusieurs ouvrages d'un mrite rel, en voici la
liste:

1 En 1800, un roman en 3 volumes, intitul _Marie ou les peines de
l'amour_. Nous avons dj dit un mot de ce roman, dont il fit
paratre une 2e dition en 1814, sous le titre de _Marie ou les
Hollandaises_.

2 En 1813, un livre de posies, intitul _Odes_, qui fut dit 
Vienne. C'est une de ces odes dont nous avons cit quelques jolis
vers, les adieux  Gratz.

3 En 1814, un mmoire sur la versification, en rponse  une
question propose par la deuxime classe de l'Institut. Ce mmoire
imprim  Rome en 2 volumes, en 1825, sous le titre d'_Essai sur la
versification_, remporta le prix de la question mise au concours.
Dans cet ouvrage, l'auteur demande la suppression de la rime dans
les vers, la conservation de la csure et l'ancien nombre de
syllabes. Il complte leur rhythme par une distribution rgulire
des accents, ce qui les fait essentiellement diffrer des vers
blancs. Il note pour cette accentuation la pnultime des mots
finissant par des e muets et la finale de tous les autres. Il
appliqua lui-mme ce systme, dont il est l'inventeur, en faisant
une tragdie, une comdie, un opra, une ode, et en s'excusant de
n'avoir pas pouss jusqu' l'pope.

4 En 1820, trois volumes, intituls _Documents historiques sur le
gouvernement de la Hollande_[73].

         [Note 73: Nous avons eu plusieurs fois recours  ce curieux
         et intressant ouvrage pour la rdaction de notre travail.]

5 L'_Histoire du Parlement anglais_, depuis son origine en 1234,
jusqu' l'an VII de la Rpublique franaise, suivi de la grande
charte avec des notes autographes de Napolon. Ce livre, un volume,
parut en 1820,  Paris.

6 En 1828, une rponse  sir Walter Scott sur son histoire de
Napolon, brochure de 160 pages.

7 En 1834, une brochure d'une cinquantaine de pages, intitule
_Observations sur l'histoire de Napolon par M. de Norvins_. C'est
une rfutation sans rplique d'un assez grand nombre de faits
avancs inconsidrment par cet historien trop officieux de
l'empereur.

Nous terminerons ce travail sur le roi Louis par une lettre qui lui
fut crite de Londres par son frre Joseph, le 1er aot 1834, et qui
nous parat de nature  faire connatre le caractre de ces deux
princes.


  Mon cher frre, je n'ai pas rpondu plus tt  ta lettre du 3
  juillet, je suis encore convalescent d'une douloureuse esquinancie
  qui m'a tenu plus de quinze jours au lit et dont les suites me
  tiennent encore  la maison,  cause du temps humide et nbuleux qui
  rgne depuis ma convalescence.

  Personne n'est moins dogmatique que moi, et si tu es d'humeur 
  rgayer le tableau que tu fais si sombre de la vie par de nouveaux
  rapports qui puissent embellir le dclin de ta vie, personne n'en
  sera plus heureux que moi, chacun a le sentiment et la mesure de ce
  qu'il peut et doit pour son propre bonheur, et on fait lgitimement
  de tenter un sort meilleur lorsqu'on en espre du bonheur.

  Je ne m'appesantirai pas davantage sur la thse du mal ou du bien de
  cette vie, je crois la vrit dans le mlange de quelques plaisirs
  et de plus de douleurs; mais on multiplie, on aggrave les douleurs
  en s'tudiant  voir tout en mal et on ne remdie  rien par de la
  mauvaise humeur; sans doute et le bonheur et la vertu sont en
  minorit sur la terre, j'en conviens, et il faut s'y soumettre,
  c'est notre lot, celui qui se soumet  ce qu'il ne peut empcher est
  le moins malheureux et le plus sage. Faire de ncessit vertu,
  considrer plus bas que nous pour se trouver moins malheureux, se
  consoler dans la bonne conscience, si on croit  une autre vie, ne
  voir que le vrai bonheur: tu sais tout cela mieux que moi, mais je
  rpte les appuis sur lesquels je me suis appuy dans ma longue vie.

  J'ai eu une bonne femme et je n'ai pas vcu avec elle depuis trente
  ans; j'ai sans cesse combattu sans ambition les brigands, les
  ennemis de mon pays, des exigences que je n'approuvai pas; l'homme
  le plus aimant de la terre a pass sa vie sans sa famille, dans un
  autre monde; depuis 1830, j'ai dpens pour la cause de mon neveu
  plus d'un million de francs, c'tait la moiti de ce qui me restait
  de disponible aprs l'incendie de ma maison en Amrique, en 1820. Je
  crois tre assur que c'est la politique qui a mis le feu  ma
  maison pour y dtruire les lettres que Napolon m'avait confies.
  Revenu en Europe sur l'invitation de Julie et la tienne, j'ai comme
  toi voulu aider Caroline et Jrme; j'ai cru que toute querelle
  domestique se dissiperait  ma voix fraternelle et je puis dire
  paternelle. Qu'ai-je recueilli de mes soins, de ma bonne volont?
  Caroline, par ses soupons, par son abngation de toute fiert, les
  autres, par leur peu de sympathie et l'appui qu'ils paraissent avoir
  donn  ses calomnies contre mon oncle le cardinal, contre moi-mme,
  m'ont fait sentir qu'il tait encore de plus grands maux que ceux
  que nous devons  la perscution des rois conjurs contre nous; ton
  fils mort tait aussi mon fils; celui qui a pous mon ane je l'ai
  vu, comme Caroline, aux pieds de nos ennemis... Ce qui m'empche
  d'aller en Italie, c'est qu'on sait que je possde des secrets que
  vous ignorez. Je lutte contre la mauvaise fortune et je n'en suis
  pas abattu; ma sant faiblit, il est vrai, mais j'ai 71 ans: combien
  sont plus infirmes que moi! Julie, mes filles, toi, m'avez conserv
  votre coeur dans toute sa puret; ton fils, ma soeur, Charles, mes
  neveux, que de sujets de douleurs! Notre oncle m'et rest ami, sa
  soeur lui a laiss les portraits de famille sous toutes les formes,
  sous toutes les reliures; l'homme qui m'a dit de la part de notre
  mre, sous le plus inviolable secret, qu'il tait charg de vendre
  le collier qu'elle destinait au roi de Rome pour 200,000 francs,
  prix qu'elle n'avait pas trouv  Rome, me dit aussi qu'elle avait
  dispos du mdaillon contenant le portrait de l'empereur, valant
  plus de 60,000 francs, il a t trouv: le collier a t vendu par
  l'ordre de Madame, elle a dispos du prix, elle l'a voulu et
  personne n'a rien  y voir: le cardinal n'y est pour rien, le
  cardinal n'a pas voulu risquer des funrailles dignes de la mre de
  Napolon et de nous tous pour la mme raison que moi-mme en
  Amrique je n'ai pas d affronter les prventions et les mes
  toutes puissantes de la Sainte-Alliance, par la mme raison que tu
  n'as pas d ni pu rendre  notre fils les honneurs funraires qui
  lui taient dus; mais notre oncle m'a souvent entretenu du monument
  somptueux qu'il a l'intention de consacrer  sa soeur, mais o?
  quand? et ne lui faut-il pas l'assentiment de nous tous? Je lui ai
  crit qu'en sus de ce qu'il ferait, j'y contribuerais aussi pour ma
  part. Je ne doute pas que tu ne fasses comme moi, mais o? Faut-il
  suivre l'exemple que tu as donn  Florence, o est mort ton fils?
  Faut-il suivre celui qu'a donn ta femme  l'occasion de ton autre
  fils et demander en grce que notre mre soit enterre o nous ne
  pouvons ni vivre ni mourir? Le cardinal a pens  Ajaccio, mais cela
  est-il convenable? Notre oncle n'est pas un gnie de premier ordre,
  mais on le calomnie lorsqu'on lui refuse les qualits du coeur et
  des talents et des connaissances dont s'honoreraient bien des
  ecclsiastiques considrs dans ce monde.

  Si tu crois  mes paroles,  ma probit,  mon honneur, crois que tu
  t'es tromp sur notre oncle le cardinal Fesch; je dsire te
  convertir  ma croyance, parce que je suis sr de ce que je dis, que
  j'ai connu notre oncle lorsque vous ne pouviez pas l'apprcier dans
  votre enfance, lorsque nous tions tous orphelins de notre pre, et
  notre mre a toujours dispos de ce qui appartenait  son frre pour
  le bien de la famille  son grand contentement, lorsque la mort
  prmature de notre pre nous laissa dans les embarras occasionns
  par les dpenses au-dessus de sa fortune qu'il avait t oblig de
  faire dans ses missions de Paris et  Versailles[74].

         [Note 74: Sur ces derniers faits, voy. le 1er vol. de Jung,
         _Bonaparte et son temps_.]

  Je suis fatigu, la tte me tourne, je t'embrasse de tout mon coeur,
  mon cher Louis.




III.

LE ROI JRME.


De 1784  1808.

Jrme Bonaparte, le dernier des fils de Charles Bonaparte et le
plus jeune des frres de l'empereur Napolon Ier, a parcouru une
longue carrire et assist aux plus grands vnements.

Non seulement il fut tmoin, mais souvent acteur dans le grand drame
de 1800  1815. Le rle important qu'il y a jou ne s'est pas
termin avec le premier empire, car son nom se rattache galement 
la seconde lvation de sa famille. Il est peu de vies o les
alternatives de grandeur et de mauvaise fortune se soient aussi
brusquement succd.

 neuf ans, il est rejet de la Corse, sa patrie, sur la terre de
France, fuyant exil avec sa famille. Un de ses frres s'lve par
son gnie aux premiers rangs de la hirarchie militaire et lui fait
donner une ducation brillante; mais ce frre veut que Jrme, dont
les premires annes ont t consacres  l'tude, devienne vite un
homme et un homme utile  la France. Il en fait un marin, bientt
aprs un gnral, puis un prince, puis un roi.  vingt-trois ans le
jeune homme ceint son front d'une couronne royale. Six ans plus
tard,  l'ge o l'on n'est pas encore sorti de la jeunesse, ce
souverain par les conqutes des Franais est contraint d'abandonner
un trne qui s'croule, entran dans les dsastres de la France.
Jusqu'alors il s'est lev, il redescend. Il se souvient de son
premier mtier, laisse tomber le sceptre du roi pour ressaisir
l'pe du soldat. Le dernier sur le champ de bataille de Waterloo,
il y verse son sang et rallie les dbris de la grande arme, prt 
les mener  de nouveaux combats, si telle est la volont du gnie
devant lequel il s'est toujours inclin.

De 1784, poque de sa naissance,  1813, poque de la chute du
royaume de Westphalie, Jrme monte les degrs, s'levant sans
cesse. De 1813  1847, il les descend. Proscrit par la politique de
l'Europe coalise contre le plus grand gnie des temps modernes,
brutalement repouss par la famille de sa femme, les princes de
Wurtemberg, dpouill par des gens qui le flattaient au temps de sa
prosprit et qui lui devaient tout, traqu par les gouvernements de
l'Autriche, de l'Allemagne et de l'Italie, ne sachant o reposer sa
tte, il voit enfin dans sa patrie clater une rvolution qui lui
donne l'espoir d'y rentrer bientt. Illusion trompeuse, le temps
n'est pas venu. Proscrit depuis quinze ans, la fortune ne lui a pas
fait assez expier les faveurs qu'elle lui a accordes pendant la
premire partie de sa vie.

Dix-sept ans encore les portes de la France lui sont fermes ainsi
qu'aux siens. Ses enfants n'ont connu jusqu'alors que l'exil. Sa
vertueuse femme ne doit plus revoir sa seconde patrie. Enfin des
dmarches incessantes, une lutte courageuse triomphent de tous les
obstacles, il peut venir s'asseoir au foyer qui lui rappelle de si
grands souvenirs.

Jrme commence  remonter les degrs qu'il a descendus depuis 1813.

Quelques mois aprs son retour en France, une rvolution plus
radicale que celle de 1830 clate de nouveau. Un membre de la
famille Bonaparte, son neveu, par la magie de son nom, est lev au
premier rang. Jrme va reprendre une grande position dans l'tat.
Le grade conquis par son pe et par ses services militaires lui est
rendu, il devient le gardien des cendres du grand homme et le
gouverneur de l'htel consacr aux soldats mutils. Il se retrouve
avec les vieux compagnons d'armes dont plusieurs ont suivi ses pas
sur les champs de bataille du premier empire. Il est mis ensuite 
la tte du premier corps de l'tat. Enfin, le second empire le place
sur les degrs mmes du trne. Jrme a donc remont un  un tous
les degrs de l'chelle sociale lorsque la mort vient terminer sa
carrire.

Telles sont,  grands traits, les principales phases de cette
existence que l'on peut dire tout exceptionnelle et qui embrasse
dans son ensemble le consulat, l'empire, les cent-jours, les deux
restaurations, le gouvernement de juillet, la rpublique de 1848 et
les huit premires annes du second empire.

Depuis sa naissance jusqu'au moment o il entra dans la marine, nous
avons peu de choses  dire sur Jrme Bonaparte.

Il naquit  Ajaccio, le 15 novembre 1784, de Charles Bonaparte et de
Ltitia Ramolino. Son enfance se passa comme celle de tous les
enfants qui naissent les derniers dans une famille nombreuse. Il
fut en quelque sorte le Benjamin, non seulement de sa mre (son pre
mourut avant qu'il le pt connatre), mais de son oncle, plus tard
cardinal Fesch, et de ses autres frres. Napolon surtout avait pour
Jrme un faible qui pera toujours. Cette prdilection ne se
dmentit dans aucune des circonstances de sa vie militaire et
politique.

 l'ge de neuf ans, comme nous l'avons dit, Jrme dut abandonner
la maison paternelle pour un premier exil dont il comprit dj les
douleurs. Sa famille, bannie de l'le de Corse, se retira en France,
et il fut plac au collge de Juilly pour y faire ses tudes. On
tait en 1793. La rvolution menaait de s'tendre sur l'Europe
entire ligue contre elle. Personne ne se doutait alors que dans
les rangs des dfenseurs de la Rpublique combattait l'homme
prodigieux qui devait bientt la dominer.

Pour le jeune Jrme, six annes s'coulrent (de 1793  1799), dans
les tudes et les plaisirs du lyce. Aprs le 18 brumaire (9 nov.
1799), il sortit du collge pour continuer son ducation sous les
yeux de ce frre que six annes avaient grandi de faon  attirer
sur lui les regards du monde entier.

Jrme, alors g de quinze ans, vint, au commencement du consulat,
loger au chteau des Tuileries,  l'entresol, au-dessous des
appartements occups par le premier consul au pavillon de Flore. Ds
cet instant il laissa percer, avec la fougue naturelle  la
jeunesse, les qualits et les dfauts d'un caractre que le temps et
les diverses phases par lesquelles il passa ne modifirent qu'en
partie. Un esprit juste, un jugement solide, une grande bravoure
personnelle, une vritable noblesse, surtout dans l'adversit, de la
bienfaisance, de l'esprit naturel, la passion des plaisirs, une
vivacit tournant quelquefois  l'tourderie, une certaine lgret
qui paralysait souvent ses belles qualits, l'amour de la
reprsentation et du faste, tels sont les traits dominants du
caractre de ce prince. Toujours port au bien lorsqu'il suivait
l'impulsion de son coeur, Jrme en tait parfois dtourn quand sa
nature impressionnable l'entranait dans des carts qui alors
n'influaient du reste que sur sa conduite prive.

Lorsque le gnral Bonaparte revint d'Italie aprs Marengo, il fit
entrer son frre Jrme dans la garde consulaire, aux chasseurs 
cheval. L'enfant, g de seize ans, eut une altercation avec le
frre de Davout; ils se battirent, et,  la suite de cette aventure,
Bonaparte ordonna  Jrme de quitter son rgiment.

Le premier consul,  cette poque, commenait  donner une srieuse
attention  tout ce qui se rattachait  la marine. Il prvoyait sa
lutte avec l'Angleterre, il voulait battre par ses armes l'ternelle
et implacable rivale de la France. Pour cela il fallait commencer
par rendre  la marine franaise cette confiance en elle que
l'migration et ses derniers revers lui avaient fait perdre; il
fallait relever le personnel tout en activant les rparations du
matriel et les nouvelles constructions. Or, rien n'tait plus fait,
d'aprs lui, pour concourir  ce rsultat et pour prouver au corps
des officiers et des matelots son estime, que de placer dans ses
rangs son propre frre, dont le caractre audacieux se prtait aux
aventures de la carrire maritime. Jrme tait fort heureux de
cette rsolution. Ce fut donc avec une joie vritable qu'il reut sa
nomination d'aspirant de 2e classe, date du 29 novembre 1800.

 peine revenu de la campagne de Marengo, le premier consul tourna
ses regards vers l'gypte dont il dsirait secourir l'arme. Ce
n'tait pas chose facile; la marine franaise,  cette poque, tait
fort peu en tat de lutter avec avantage contre la marine de la
Grande-Bretagne dont les flottes bloquaient nos ports.

Non seulement il fallait, pour jeter des troupes sur les ctes
d'Alexandrie, embarquer dans le plus grand secret des hommes et un
matriel considrable, mais il tait ncessaire de trouver un marin
ou assez habile pour tromper la surveillance fort active des
croisires anglaises, ou assez audacieux pour passer  travers les
btiments ennemis. Bonaparte fit choix pour cette dangereuse mission
du contre-amiral Ganteaume, qui avait t assez heureux pour le
ramener d'gypte malgr les Anglais. Il lui confia une escadre
compose de sept vaisseaux de ligne, de deux frgates et d'un
lougre[75]. Le jeune Jrme Bonaparte fut plac avec son grade
d'aspirant de 2e classe sur le vaisseau amiral.

         [Note 75: _L'Indivisible_, de 80 canons, vaisseau amiral; _le
         Formidable_, de 80 (mont par le contre-amiral Linois);
         _l'Indomptable_, de 80 (capitaine Moncontu); le _Desaix_, de
         74 (capitaine de Lapallire); _le Dix-Aot_, de 74 (capitaine
         Bergeret); _le Jean-Bart_, de 74 (capitaine Meyne); _la
         Constitution_ (capitaine Faure); la _Crole_, frgate
         (capitaine de vaisseau Gourrige); _la Bravoure_, de 18
         (capitaine de frgate Dordelin); le lougre _le Vautour_ (le
         lieutenant de vaisseau Kerimel).]

Il accompagna Ganteaume dans cette campagne maritime o, malgr son
habilet et son courage, l'amiral ne russit pas  porter en gypte
les renforts qu'attendait Bonaparte.

Jrme fit bravement ses premires armes, le 24 juin, dans le combat
livr entre Candie et l'gypte par _l'Indivisible_ et _le Dix-Aot_,
au vaisseau anglais de 74, _le Swiftsure_, un des plus beaux de
l'escadre de l'amiral Keith. Ce vaisseau venait de quitter l'escadre
ennemie au mouillage d'Aboukir et faisait route pour Malte. Aprs
l'avoir chass quelques heures, _l'Indivisible_ et _le Dix-Aot_ le
joignirent  porte de pistolet, l'attaqurent et s'en emparrent
aprs un combat des plus vifs.

Le premier consul accueillit avec joie la nouvelle de ce combat, et,
pour rcompenser les deux quipages qui y avaient pris une part
glorieuse, il rendit un dcret en date du 22 aot 1801, accordant
deux grenades, deux fusils et quatre haches d'honneur pour les
hommes qui s'taient le plus distingus dans cette affaire.

Le contre-amiral Ganteaume, voulant tmoigner  Jrme Bonaparte sa
satisfaction de sa conduite pendant l'action, ne crut pouvoir mieux
faire que de lui confier l'honorable mission de se rendre  bord de
la prise, de l'amariner et de recevoir l'pe du capitaine.

Aprs ce combat, ddommagement assez faible de la non-russite de
l'expdition, l'escadre fit voile pour Toulon. Elle captura
plusieurs btiments de commerce anglais d'une petite valeur, et vint
mouiller sur la rade de Toulon au commencement d'aot 1801, ayant
deux cents prisonniers anglais avec l'tat-major et le commandant du
vaisseau _le Swiftsure_.

En rentrant  Toulon Ganteaume fit son rapport au premier consul et
rendit bon compte de la conduite de Jrme, car le 16 aot le
gnral Bonaparte crivit  son frre une lettre des plus
flatteuses[76].

         [Note 76: _Mmoires du roi Jrme_, vol. Ier, p. 51.]

Telle fut la premire campagne maritime de Jrme Bonaparte.
Quelques jours aprs son arrive  Toulon, le 26 aot 1801, il
dbarqua et fut rejoindre son frre  Paris. Il tait rest  bord
de _l'Indivisible_ depuis le 28 novembre 1800, c'est--dire 8 mois
et 28 jours. C'tait, pour un marin aussi jeune, un assez rude
apprentissage.

Lorsque Jrme Bonaparte revint de sa premire expdition, le 26
aot 1801, il n'avait pas encore atteint sa dix-septime anne.
Malgr sa jeunesse, il s'tait fait remarquer par sa bravoure, son
intelligence et ses dispositions pour le mtier de marin. Il sentait
que, frre du chef de l'tat, tous les yeux taient fixs sur lui,
et il mettait  remplir ses devoirs un zle qui disposait en sa
faveur.

Aprs son dbarquement  Toulon, l'aspirant se rendit  Paris, o il
fut accueilli avec joie par le premier consul. Il sjourna deux mois
aux Tuileries, puis, le 29 novembre 1801, il fut nomm  la premire
classe de son grade et reut l'ordre de se rendre  Rochefort pour
tre embarqu sur l'un des btiments destins  l'expdition de
Saint-Domingue.

 cette poque, Joseph Bonaparte, charg de la conclusion du trait
de paix avec l'Angleterre, tait prt  se rendre  Amiens ainsi que
lord Cornwallis, plnipotentiaire de la Grande-Bretagne. Les
prliminaires avaient t changs  Londres le 12 octobre, et rien
ne s'opposait  ce que le gnral Bonaparte, devenu l'arbitre de
l'Europe, diriget ses flottes vers nos colonies des Antilles, qui
cherchaient  chapper  la domination franaise.

En vue de ce but, une grande expdition avait t dcide. Elle devait
se composer de trois divisions navales portant des troupes de
dbarquement. La premire division, organise  Brest, tait sous les
ordres de l'amiral Villaret-Joyeuse, runissant  son commandement celui
des deux autres divisions. Il avait mis, le 29 octobre, son pavillon sur
le vaisseau _l'Ocan_. La seconde division, en rade de Rochefort, sous
le contre-amiral Latouche-Trville, avait pour vaisseau amiral _le
Foudroyant_, sur lequel Jrme allait s'embarquer. Cette division avait
 rallier une escadre de six vaisseaux espagnols alors en rade de Cadix,
sous l'amiral Gravina. La troisime division tait compose de btiments
hollandais rassembls  Flessingue.

Le gnral Leclerc, beau-frre du premier consul et mari de Pauline
Bonaparte, commandait en chef l'expdition. Son chef d'tat-major
tait le gnral Dugua. Leclerc arriva  Brest le 19 novembre 1801,
et passa une grande revue des troupes le 20.

La longue lutte que nous venions de soutenir si pniblement contre
les flottes de la Grande-Bretagne avait vivement proccup le
premier consul. Ds que la paix avec l'Angleterre fut assure, il
donna une attention toute particulire  la marine de guerre.
Convaincu qu'on pouvait beaucoup attendre et obtenir de nos marins,
aussi bien que de nos soldats de l'arme de terre, il rsolut de
tout mettre en oeuvre pour viter  l'avenir les fautes qui, depuis
le commencement de la Rvolution, avaient concouru  affaiblir notre
puissance maritime; ce n'tait plus l'organisation mdiocre dont on
s'tait content depuis 1789 qu'il fallait  Bonaparte, mais une
organisation forte, un matriel puissant, une discipline solide, une
union parfaite entre les quipages et les troupes. D'aprs lui, un
des grands moyens d'obtenir sur mer des succs semblables  ceux
obtenus sur le continent, c'tait d'exciter l'mulation chez les
matelots, de leur inspirer, de leur _souffler_ cet enthousiasme
auquel nos soldats avaient d, en grande partie, leurs victoires.

Le premier consul avait t, du reste, merveilleusement second en
cela par l'amiral Villaret-Joyeuse. Ce dernier avait,  force de
persvrance, introduit sur les vaisseaux de son escadre une
discipline parfaite.

Les trois divisions navales partirent de Brest, de Rochefort et de
Flessingue; celle de Villaret-Joyeuse devait rallier les deux
autres, mais la division batave ne put le joindre  cause des vents
contraires. Elle mit le cap directement sur Saint-Domingue, en ayant
soin de ne pas se montrer avant les vaisseaux de l'amiral commandant
en chef la flotte. La division de Latouche-Trville, au lieu de
porter sur Belle-Isle ainsi que cela lui tait prescrit, fit route 
l'ouest en sortant de Rochefort.

L'aspirant de 1re classe Jrme Bonaparte, embarqu sur le vaisseau
_le Foudroyant_, mont par Trville, arriva avec le contre-amiral au
Cap, vers la fin de 1801. Il y resta jusqu'au 9 fvrier 1802. Le 4
mars, en vertu des ordres du gnral en chef Leclerc, il passa avec
le grade d'enseigne[77] sur le vaisseau _le Cisalpin_ (capitaine
Bergeret[78]), btiment envoy en France.

         [Note 77: Nomm enseigne le 15 janvier par Villaret-Joyeuse,
         Jrme fut confirm dans ce grade par le premier consul, et
         il prit rang dans les cadres  dater du jour de sa
         promotion.]

         [Note 78: Le prince Jrme a toujours conserv pour le brave
         Bergeret, plus tard amiral et mort il y a peu d'annes, une
         affection vritable et une estime profonde.]

Le jeune officier de marine fut charg de dpches presses qu'il
devait remettre au premier consul. Bien qu'il donnt de belles
esprances, il est permis de penser que ce ne furent ni sa capacit
ni sa parent avec le premier consul et le gnral en chef qui le
firent choisir pour une mission de haute importance. Il est 
prsumer que Leclerc, voyant la maladie dcimer les troupes et les
quipages, prit,  l'insu de Jrme lui-mme, un prtexte pour
l'envoyer en France et le soustraire  la pernicieuse influence d'un
climat sous lequel il devait succomber bientt lui-mme.

Quoi qu'il en soit, le jeune Bonaparte embarqua au Cap sur _le
Cisalpin_, ayant pour compagnon d'armes Halgan, plus tard amiral,
avec lequel il se lia ds lors d'une vritable amiti. Le 5 mars le
vaisseau mit  la voile, et le 10 avril les vigies signalrent le
feu d'Ouessant. Le lendemain,  dix heures du matin, le navire
entrait dans le port de Brest.

 peine dbarqu, Jrme songea  se rendre  Paris pour remettre ses
dpches au premier consul. Il prit une chaise de poste, emmena avec lui
Halgan, devenu son ami, et franchit rapidement la distance qui le
sparait de Nantes, en passant par Quimper, Vannes, Laroche[79]. 
quelques lieues de Nantes il eut une aventure qui peint son caractre
dtermin. Le postillon qui conduisait sa voiture refuse tout  coup
d'aller plus loin. Il met pied  terre et s'assied tranquillement sur le
bord du foss de la route. Jrme et Halgan descendent de leur chaise de
poste et, presss d'arriver, ils essaient de faire remonter  cheval
leur capricieux conducteur. C'est en vain. Prires, promesses, menaces,
tout choue devant son enttement breton. Jrme, voyant qu'il
n'obtiendrait rien, pousse Halgan dans la voiture et, s'adressant au
postillon, lui dit: Veux-tu nous conduire, oui ou non?--Non, rpondit
ce dernier.--Alors je me charge de ce soin, reprend le jeune officier.
Et, bien qu'en culotte courte et en bas de soie (tenue qu'il a toujours
affectionne), Jrme saute en selle aprs avoir ramass le fouet et
enlve les chevaux qu'il lance au grand galop sur la route de Nantes. Il
fait en ville une entre triomphale, tte nue, en uniforme de marin,
avec son compagnon dans la chaise de poste, le 13 avril 1802.

         [Note 79: Le prince fit le mme voyage cinquante annes plus
         tard, lorsqu'il parcourut la Bretagne, dsireux de revoir
         avant de mourir le petit port de Concarneau.]

Jrme, laissant Halgan  Nantes, se dirigea vers Paris o il remit
ses dpches au premier consul, qui le garda prs de lui jusqu'au
commencement de juin 1802. Pendant son sjour aux Tuileries, ami
fidle et dvou, Jrme plaida si chaudement la cause d'Halgan prs
du gnral Bonaparte, qu' son dpart pour embarquer de nouveau il
eut le bonheur d'emporter  Nantes la nomination du lieutenant de
vaisseau, son camarade du _Cisalpin_, au commandement du brick
_l'pervier_.

Le premier consul, dsireux de perfectionner l'ducation maritime de
son jeune frre et de le mettre  mme d'tudier les colonies
franaises, avait dcid qu'il ferait un voyage aux Antilles sur le
brick _l'pervier_, et qu'il visiterait toutes les positions
importantes de cette partie de l'Ocan. En consquence, Jrme
revint  Nantes le 7 juin 1802. Il devait prendre la mer, comme nous
l'avons dit, sur le brick _l'pervier_, sous les ordres d'Halgan.
Les officiers de ce brick, ses camarades, taient MM. Vincent
Meyronnet, qui joua par la suite un certain rle en Westphalie, Gay,
le chirurgien M. Rouillard[80]. Le btiment avait pour destination
la Martinique. Jusqu' la fin d'aot, Halgan et Jrme restrent 
Nantes, attendant les ordres de dpart.

         [Note 80: Le prince le retrouva en 1852  Concarneau, o il
         vivait en retraite.]

Ce temps se passa pour eux en ftes, car c'tait  qui des habitants
notables ou des autorits de la ville recevrait le plus jeune des
frres du premier consul et son ami.

Le 29 aot, le brick appareilla et vint mouiller sur la rade de
Minden; le 31, il fit voile en suivant les ctes, et, par suite d'un
gros temps, vint relcher le 4 septembre en vue du port de Lorient,
dans la rade. Le 6, il entra dans le port. Jrme, jeune et ami du
plaisir, profitant de ce qu'on tait oblig de passer quelques jours
 Lorient pour faire au btiment des rparations indispensables,
partit le 5 pour Nantes, o il passa quelques jours.

Le 18 septembre il tait  son poste et le brick appareilla. Le 25,
on tait en vue de Lisbonne, l'amiti d'Halgan fut mise  une rude
preuve. Jrme voulut visiter cette capitale et demanda au
commandant de relcher dans ce port. Halgan refusa et l'on continua
 faire voile pour la Martinique. Le 28 octobre,  midi, la terre
tait en vue.  5 heures du soir _l'pervier_ mouilla au fort
Diamant o rgnaient la fivre jaune et une grande mortalit.

Ds le lendemain 29, Halgan et Jrme furent rendre visite au
capitaine gnral, l'amiral Villaret-Joyeuse, le mme officier
gnral auquel avait t dvolu le commandement dans l'expdition de
Saint-Domingue. Le contre-amiral Villeneuve, commandant les forces
navales stationnes aux les du Vent et  Cayenne, tait alors
absent. Il revint quelques jours plus tard au fort Royal, sur son
vaisseau _le Jemmapes_. Dans l'intervalle, voici ce qui avait eu
lieu:

Jrme tait parti de France comme aspirant de lre classe et en
qualit d'officier du brick command par Halgan; mais  peine arriv
 la Martinique, le capitaine gnral Villaret, soit qu'il et des
instructions secrtes (chose trs probable) manant du premier
consul, soit parce qu'il crt bien faire, nomma le jeune Bonaparte
lieutenant de vaisseau, par dcision du 2 novembre 1802; puis, sans
doute pour suivre un plan convenu, Halgan s'tant trouv subitement
indispos ou ayant d se trouver hors d'tat de commander le brick,
le commandement du navire fut remis provisoirement au nouveau
lieutenant de vaisseau qui se trouva donc,  l'ge de 18 ans,  la
tte d'un btiment d'une certaine importance[81]. Sans doute on
avait pens que Jrme trouverait de plus grandes facilits pour son
voyage d'exploration dans la nouvelle position qui lui tait faite.

         [Note 81: Nous devons dire que nulle part nous n'avons trouv
         trace d'instructions secrtes donnes  Villaret, dans le
         sens de la nomination de Jrme comme lieutenant de vaisseau
         et commandant du brick; mais la chose nous parat si probable
         et du reste si naturelle, que nous croyons qu'il en a t
         ainsi.]

Le contre-amiral Villeneuve, pour qui le frre du premier consul
avait une lettre du ministre de la marine, confirma ce qu'avait fait
Villaret-Joyeuse. Il se rendit  bord de _l'pervier_ le 21
novembre, donna quelques conseils et des instructions dtailles 
Jrme, et lui prescrivit de partir le 29 novembre pour aller
d'abord  Sainte-Lucie, colonie franaise des les du Vent, au sud
de la Martinique, puis  Tabago, qui faisait partie des les sous le
Vent, au nord-est de la Guyane. Bien qu'on ft  la fin de novembre,
la temprature tait trs leve. Jrme, plein d'ardeur et n'ayant
pas la prudence qui convient dans les climats dangereux o rgnent
si souvent des fivres terribles, se fatigua outre mesure en
explorant Sainte-Lucie et en montant sur une soufrire dans le fort
de la chaleur du jour. Il fut pris par une fivre violente qui
inquita les officiers du brick au point qu'ils crurent devoir
revenir  Saint-Pierre (Martinique), en faisant prvenir le
contre-amiral Villeneuve de ce qui venait d'arriver. Villeneuve
courut immdiatement auprs du malade, et reconnut avec joie que
l'accident n'aurait aucune suite fcheuse. Il en rendit compte au
ministre Decrs qui avait remplac Forfait.

Jrme, hors du danger caus par son imprudence, tait moins
dsireux de reprendre la mer pour continuer son voyage. L'quipage
de son btiment avait t, en moins d'un mois, tellement dcim par
la maladie, qu'il se trouvait  la fin de dcembre compltement
dsorganis.  la maladie s'tait jointe aussi la dsertion, en
sorte qu'il fut contraint de renoncer  l'ide de faire voile pour
Tabago. Villeneuve attendait la frgate _la Consolante_ et voulait
lui offrir de se rendre avec lui, sur ce btiment, dans les
diffrentes colonies qu'il avait  visiter encore; mais Jrme,
fatigu des ennuis, du tracas qu'il avait prouv sur son brick,
sollicita de quitter son commandement. Villeneuve en crivit 
Decrs qui, le 25 fvrier 1803, rpondit  ce sujet: Il faut,
gnral, dterminer Jrme  garder son commandement et  faire aux
colonies le sjour que le premier consul dsire de lui. Je joins ici
une lettre pour lui. On constitua alors tant bien que mal un
quipage au brick _l'pervier_ qui put enfin partir. Ce btiment
mouilla  la Basse-Terre (Guadeloupe, nord-ouest de la Martinique).
Il fut reu par le contre-amiral Lacrosse, capitaine gnral de
cette colonie, qui lui fit visiter le pays dans le plus grand
dtail[82].

         [Note 82: Le contre-amiral Lacrosse tait pre du snateur du
         second empire. Le prince Jrme a rappel bien souvent au
         baron Lacrosse cette visite  la Guadeloupe.]

Du 8 fvrier au commencement d'avril 4803, Jrme termina ses
voyages dans les diffrentes colonies qu'on lui avait donn mission
de visiter en dtail, car le 4 avril, le contre-amiral Villeneuve,
dans une dpche au ministre, rend compte du prochain dpart de
Jrme Bonaparte et de sa rpugnance  passer par Saint-Domingue, o
son beau-frre, le gnral Leclerc, tait mort.

Le brick _l'pervier_ cependant n'tait pas encore parti le 27
avril, puisqu' cette date le capitaine de vaisseau Lafond,
commandant par intrim les forces navales stationnes aux les sous
le Vent et  Cayenne, crivait de Saint-Pierre de la Martinique, 
bord de la frgate _la Didon_, au ministre de la marine:

Le brick _l'pervier_, command par le lieutenant de vaisseau
Bonaparte, est toujours en station au fort de France. Le gnral
Villeneuve, avant son dpart[83], m'a dit qu'il lui avait donn
l'ordre de s'en retourner en France, et que par consquent il ne
faisait plus partie de la station.

         [Note 83: Villeneuve avait t remplac par Villaret.]

Pendant un mois encore _l'pervier_ resta  la Martinique. Plusieurs
circonstances fatales avaient empch Jrme de quitter l'Amrique,
et ces circonstances eurent, ainsi qu'on le verra bientt, une
influence trs grande et trs singulire sur les premires annes de
sa vie. D'abord, la maladie et la dsertion avaient dpeupl son
bord et l'on n'avait pu recruter l'quipage de faon  mettre le
btiment en tat d'entreprendre un long voyage pour regagner
l'Europe, ensuite Jrme tait tomb malade au commencement de mai.
Cela ressort du passage d'une longue lettre crite le 19 juin du
port du Passage par le capitaine Lafond au ministre de la marine,
lettre dans laquelle on lit:

Lors de mon dpart du fort de France (8 mai 1803), le brick
_l'pervier_ tait mouill  Saint-Pierre. Jrme avait la fivre,
mal  la tte et aux reins, symptmes de la fivre jaune; mais, au
moment de mettre sous voile, son mdecin a fait dire qu'il allait
mieux. Il avait crit au gnral Villaret qui, vraisemblablement,
vous donnera des dtails sur sa maladie.

Lorsqu'au mois de juin 1803 on fut  peu prs par et que Jrme se
trouva  mme de mettre  la voile, les relations entre la France et
l'Angleterre taient devenues d'une nature telle que la guerre semblait
imminente. En effet, le trait d'Amiens ne tarda pas  tre rompu, et
ds lors les Anglais, qui savaient Jrme encore dans les colonies,
attachrent une importance relle  s'emparer de sa personne, d'autant
qu'ils taient furieux de ce qu'en reprsailles d'hostilits commises
sur mer par les vaisseaux de la Grande-Bretagne sans dclaration
pralable, le premier consul avait retenu tous les Anglais alors en
France.

Les choses en taient l, et cependant la rupture entre les deux
grandes nations n'tait pas encore connue en Amrique lorsque Jrme
eut l'ordre formel de Villaret de prendre la mer pour regagner
l'Europe, s'il en tait temps encore. Le 1er juin il mit  la voile.
Un coup de tte du jeune homme l'arrta court dans son voyage. Voici
ce qui s'tait pass. Jrme avait soumis  une visite, en mer, un
gros btiment qu'il supposait Franais et qui tait Anglais. Effray
des consquences que pouvait avoir cette affaire, il en avait rendu
compte  Villaret-Joyeuse. Ce dernier le blma et lui donna l'ordre
de revenir en France. Jrme fit quelques observations tellement
justes  l'amiral que ce dernier s'opposa  son dpart, ce qui fut
fort heureux, car le brick _l'pervier_, ayant pris la mer le 20
juillet sans Jrme, fut captur le 27 par les Anglais.

Jrme Bonaparte ne quitta pas l'Amrique et, le 20 juillet 1803, il
abandonna le commandement de son brick. Nous l'avons laiss  la
Pointe--Pitre (Martinique), le 15 juin 1803; nous le retrouvons 
Baltimore, dans l'tat de Maryland (tats-Unis d'Amrique),  la fin
de juillet de la mme anne.

Le 26 juillet il crivit de cette ville au citoyen Pichon,
commissaire gnral des relations commerciales de la France aux
tats-Unis, pour lui faire connatre que le lieutenant Meyronnet,
commandant en second _l'pervier_, avait quitt le brick, charg
d'une mission de son commandant pour ngocier leur passage sur un
btiment de commerce amricain _le Clothier_, dont l'armateur
refusait de s'arrter en Espagne; que, dcid  cder  la ncessit
et  suivre la destination de ce btiment pour Bordeaux, il
renvoyait Meyronnet  Philadelphie pour faire hter l'expdition du
navire sur lequel il se hasarderait  revenir en Europe; enfin qu'il
attendait  Baltimore que le btiment  bord duquel il devait
prendre passage ft au bas de la rivire du Patapsco, qui se jette
dans la baie de Chesapeake.

Ainsi,  la fin de juillet 1803, Jrme tait prt  s'embarquer sur
un btiment amricain et  braver les croisires anglaises pour
retourner en France. Il tait _incognito_ aux tats-Unis d'Amrique,
o il entretenait une correspondance assez suivie avec notre consul
gnral, M. Pichon. Ce dernier mettait beaucoup de dfrence dans
ses relations avec le frre du premier consul, jeune homme qui, bien
que n'ayant pas encore dix-neuf ans rvolus, avait dj les allures
princires qu'il ne devait plus abandonner. Il lui fournissait des
sommes assez considrables, htait de tous ses moyens le moment de
l'embarquement et lui donnait mme au besoin des conseils que Jrme
paraissait assez peu dispos  suivre.

Cependant son _incognito_ ne pouvait tre bien longtemps observ.
Les Anglais,  l'afft de ce que devenait l'ancien commandant de
_l'pervier_, ne tardrent pas  savoir o il se trouvait et 
donner son signalement sur toute la cte  leurs btiments. Un
capitaine Murray, alors  Baltimore, dvoila la prsence dans cette
ville de Jrme, en sorte que les difficults devenaient de plus en
plus grandes pour lui de quitter l'Amrique. M. Pichon cependant le
pressait de s'embarquer, rpondant de l'armateur et du capitaine de
navire amricain qui devait le mener en France. Il l'engageait 
faire monter  bord les personnes de sa suite[84] et  suivre le
btiment sur un bateau pilote jusqu' la sortie de la baie pour
pouvoir, soit revenir  terre, soit s'embarquer dfinitivement,
selon ce que ferait la croisire anglaise. Les choses en taient l,
au commencement d'aot, lorsque Jrme, qui comprenait quel effet
dplorable pouvait produire en France la nouvelle de la capture, par
les Anglais, du frre du premier consul, rsolut d'attendre les
ordres du chef de l'tat, et d'envoyer pour les prendre son
lieutenant Meyronnet qui, lui, passerait plus facilement et pourrait
donner connaissance de la position dans laquelle il se trouvait aux
tats-Unis.

         [Note 84: Jrme avait alors prs de lui M. Meyronnet, qu'il
         appelle dans toutes ses lettres son lieutenant, un secrtaire
         particulier, M. Le Camus, qui joua par la suite un certain
         rle ainsi que Meyronnet en Westphalie, un mdecin et le fils
         du conventionnel Rewbel, plus tard officier gnral.]

Pichon, en apprenant la nouvelle dtermination du jeune officier de
marine, l'engagea  quitter Baltimore et  faire un voyage instructif
dans l'ouest. Le consul gnral franais avait-il dj connaissance de
la passion naissante qui devait aboutir  un mariage et voulait-il en
dtourner Jrme, ou bien pensait-il remplir les intentions du premier
consul  l'gard de son frre en l'engageant  voyager? c'est ce que
rien ne fait pressentir dans sa correspondance. Toujours est-il que
Jrme ne suivit pas le conseil qui lui tait donn, pas plus que celui
de cesser ses rapports avec un M. Barny, chez lequel il tait log 
Baltimore et contre lequel le consul gnral cherchait  le mettre en
garde.

Le 30 aot, Pichon crivit au ministre des relations extrieures une
longue lettre relative au jeune Bonaparte. Cette dpche, fort
curieuse, rsume tout ce qui a rapport au frre du premier consul
depuis le 22 juillet 1803[85].

         [Note 85: _Mmoires du roi Jrme_, vol. Ier, p. 227.]

Jrme tait arriv  Georgetown[86], y avait pass trois jours,
avait cherch divers moyens de retourner en Europe, tantt voulant
passer  bord d'un navire de commerce, puis  bord d'une frgate
amricaine qu'il emprunterait aux tats-Unis, enfin comme passager
sur un btiment de guerre destin  la Mditerrane.

         [Note 86: Georgetown, ville et port de mer des tats-Unis,
         tat de la Caroline du sud, tait la rsidence du consul
         gnral Pichon.]

Tous ces projets n'avaient pu avoir de suite. Il n'tait possible
d'en accueillir aucun, pas mme le dernier, auquel il s'tait
arrt, de demander passage sous son nom. Pendant ce temps _le
Clothier_, en partance de Philadelphie le 7 aot, avait mis  la
voile.

Jrme passa le mois de septembre 1803  Baltimore. Fort pris de
Mlle Paterson, trs jolie jeune personne, fille d'un des riches
ngociants de cette ville, il lui fit une cour assidue  laquelle
Mlle Paterson fut loin d'tre insensible. Les choses en vinrent au
point qu'on commena, vers le mois d'octobre,  parler de mariage.
Quoique la France et encore un gouvernement qui conservait le nom
et un semblant de formes rpublicaines, tout le monde en Europe,
comme en Amrique, comprenait que cet tat cesserait sous peu et que
l'homme qui avait reconstruit l'difice social tait destin 
monter sur le trne. Personne n'ignorait la bont, la faiblesse du
premier consul pour son jeune frre; or une union contracte dans
ces conditions avec Jrme tait, pour une famille de ngociants
d'Amrique, une fortune inoue. Aussi, loin de s'opposer  la
ralisation de ce projet, les Paterson, le pre lui-mme, semblaient
y prter les mains. La jeune personne, fort prise, tait dcide 
tout pour pouser celui qu'elle aimait. Toute cette petite intrigue
ne tarda pas  tre connue du consul gnral.

Pichon fut effray des consquences d'un mariage que le chef de
l'tat n'approuverait certainement pas, puisqu'il tait contraire 
toutes les lois franaises. En effet, Jrme, loin d'avoir atteint
vingt et un ans, n'avait pas alors dix-neuf ans rvolus, et mme en
et-il eu vingt et un, il ne pouvait se passer du consentement de sa
mre pour que l'acte ft valide.  peine le reprsentant de la
France aux tats-Unis fut-il inform de ce qui avait lieu 
Baltimore, qu'il crivit: 1  Jrme pour le prvenir que l'union
qu'il voulait contracter tait _nulle_ aux yeux de la loi; 2  M.
Paterson le pre, pour mettre sous ses yeux la loi franaise; 3
enfin  M. d'Hebecourt, l'agent consulaire franais dans le
Maryland, pour lui donner des instructions en cas qu'on voult
passer outre et ne pas tenir compte de ses observations.

Jrme eut connaissance aussi par Pichon des lettres crites  MM.
Paterson et d'Hebecourt[87], puis le ministre des relations
extrieures de France (Talleyrand) reut communication de toutes les
pices relatives  cette affaire. Ceci se passait pendant le mois
d'octobre 1803. Ces dmarches du consul gnral, ces observations
fort justes parurent produire un certain effet, car le mariage de
Jrme sembla quelque temps un projet abandonn. Pichon en profita
pour engager vivement le jeune officier  s'embarquer sur une
frgate franaise, _la Poursuivante_, alors en relche  Baltimore.
Mais la famille Paterson, d'accord avec Jrme, abusait le consul
gnral; le mariage, s'il avait t un instant rompu, s'tait
renou. Jrme ne songea plus  retourner en France pour le moment.
Il dclara formellement qu'il ne se rendrait pas  bord de _la
Poursuivante_ et qu'il attendrait  Baltimore les ordres du premier
consul. Au reste, ajoutait-il, il tait en mission et n'avait
d'ordre  recevoir que du ministre.

         [Note 87: Remplac bientt aprs par Sottin.]

Pendant ce temps-l Decrs, ayant connu par le lieutenant Meyronnet
la position de Jrme aux tats-Unis, avait soumis l'affaire au
premier consul, qui lui prescrivit d'expdier de nouveau le
lieutenant de Jrme avec des instructions pour le retour en France
de ce dernier. Meyronnet partit donc pour se rendre en Amrique
prcisment  l'poque o l'affaire du mariage se dnouait
inopinment  Baltimore.

Ainsi que nous l'avons dit, Pichon tait persuad que sur ses
observations fort judicieuses, la famille Paterson et Jrme
lui-mme avaient compltement abandonn leurs projets. Il tait donc
fort tranquille de ce ct lorsque, le 25 dcembre, il apprit tout 
coup par M. Lecamus que le jeune Bonaparte,  qui il avait envoy
une somme assez considrable, venait de faire clbrer son mariage 
Baltimore, quatre jours auparavant, le 21. Bien plus, il fut inform
par l'agent consulaire franais, M. Sottin, que l'union, renoue
tout  coup, avait eu lieu en sa prsence, parce qu'il n'avait pas
cru devoir faire au premier consul l'affront de refuser d'assister 
cet acte.

Pichon s'empressa de tmoigner  Sottin son mcontentement de ce
qu'il avait assist au mariage et de ce qu'il avait sign un acte
contraire  la loi franaise, et donn l'apparence lgale  un acte
nul aux yeux de cette loi. Il rendit compte ensuite de toute cette
affaire au ministre des relations extrieures; puis, quelques
semaines plus tard, le 20 fvrier, il crivit de nouveau une lettre
des plus curieuses relative  Jrme,  Mlle Paterson et  la
famille de cette dernire.

La nouvelle de ce mariage, contract malgr la loi, malgr toutes
les reprsentations du consul franais, arriva  Paris lorsque
Napolon avait chang son titre de premier consul contre une
couronne impriale. Furieux de voir que son jeune frre tait le
premier  enfreindre les lois de son pays, il dfendit immdiatement
de reconnatre cette union.

On trouve  cet gard, au _Moniteur_ du 13 vendmiaire an XIII (4
mars 1805), la note suivante:


  Par un acte de ce jour, dfense est faite  tous officiers de l'tat
  civil de l'Empire, de recevoir sur leurs registres la transcription
  de l'acte de clbration d'un prtendu mariage contract en pays
  tranger, en ge de minorit, sans le consentement de sa mre, et
  sans publication pralable dans le lieu de son domicile.


En outre, quelques jours plus tard, l'empereur rendit, comme chef de
la famille impriale, le dcret suivant:


  Napolon, empereur des Franais,  tous ceux qui ces prsentes
  verront, salut;

  Aussitt que nous avons t inform d'un prtendu mariage, contract
  dans les pays trangers par notre frre Jrme Bonaparte, encore
  mineur, sans aucun consentement de nous, ni de madame notre mre, et
  contre les dispositions des articles 63, 148, 166, 168, 170 et 171
  du code civil, nous avons cru devoir, pour le maintien des lois et
  de la subordination qu'elles tablissent dans les familles, faire,
  par notre dcret du 11 ventse an 13, dfenses  tous les officiers
  de l'tat civil de l'Empire, de recevoir sur leurs registres la
  transcription de l'acte de clbration dudit mariage prtendu.

  Ces prcautions ne nous ayant point paru suffisantes pour garantir
  de toute atteinte la dignit de notre couronne, et pour assurer la
  conservation des droits, qu' l'exemple de tous les autres princes,
  nous exerons sur tous ceux qui ont l'avantage de nous appartenir,
  nous avons jug qu'il importait au bien de l'tat et  l'honneur de
  notre famille impriale, de dclarer d'une manire irrvocable la
  nullit dudit prtendu mariage, comme aussi de prvenir et de rendre
  vaines toutes tentatives qui seraient faites pour y donner suite ou
  effet.

   ces causes nous avons ordonn et dcrt, ordonnons et dcrtons
  ce qui suit:


Suit le dcret en 5 articles qui rend nul le mariage de Jrme et
dclare les enfants illgitimes, etc., etc.

Neuf ans plus tard, en 1812, bien aprs le mariage de Jrme, devenu
prince franais et roi de Westphalie, avec la princesse Catherine de
Wurtemberg, l'assemble gnrale de Maryland dclara l'union de ce
prince avec Mlle Paterson nulle et sans effet, et les deux
contractants divorcs, mais sans que cela puisse illgitimer
l'enfant issu de cette union.

Ainsi, pour rsumer cette singulire union: un enfant, ayant
dix-neuf ans  peine, devient pris d'une jeune personne. Sans gard
pour les observations qui lui sont faites, sans prendre souci des
lois de son pays, dont il est loign, sans prvenir mme sa
famille, il pouse, _du consentement du pre qui n'ignore ni les
consquences ni les nullits de cet acte_, la fille d'un homme
honorable. Ce pre a t bien et _dment prvenu que le mariage est
nul aux yeux de la loi franaise_.

La mre du jeune homme proteste, le chef de la famille, devenu chef
de l'tat et qui a le devoir de faire excuter les lois, dclare non
seulement le mariage nul, mais les enfants  natre _illgitimes_;
neuf ans plus tard, le divorce est prononc dans le pays mme o
l'union a t contracte, et cela par l'assemble juge en pareille
matire, lorsque dj le mari a pous une autre femme.

Tel est le rsum de cette bizarre affaire, que l'on peut considrer
comme ayant eu pour cause, d'un ct le coup de tte d'un jeune
coeur amoureux, d'un autre l'ambition d'une famille qui voit dans ce
mariage, qu'elle espre faire reconnatre un jour ou l'autre, un
motif de puissance  venir[88].

         [Note 88: Toute la correspondance Pichon, toutes les pices
         et documents qui se trouvent au vol. I des _Mmoires Jrme_
         font trop bien connatre cette affaire pour que nous croyions
         devoir entrer dans de plus grands dveloppements. Rcemment
         Mme Paterson a publi elle-mme des mmoires et des lettres
         qui ne sont point de nature  augmenter la sympathie que ses
         malheurs pouvaient inspirer.]

Jrme Bonaparte et Mlle Paterson se trouvaient dans une position
assez quivoque. Le mariage n'tant pas valide devant la loi
franaise, les reprsentants de la France en Amrique ne pouvaient
l'admettre. Tous deux vcurent dans la famille de la jeune personne
jusqu' l'poque o l'on apprit l'avnement de Napolon au trne
imprial. Aussitt Jrme songea  retourner en France, d'autant
plus que dans l'intervalle il avait reu, par le lieutenant
Meyronnet, les instructions du ministre de la marine. Il fut donc
rsolu qu'il s'embarquerait sur la frgate _la Didon_. Pichon
esprait enfin le voir quitter l'Amrique, mais il n'en devait tre
encore rien. _La Didon_ se trouva bloque par des forces
suprieures, et Jrme, ayant reu des lettres de sa famille qui lui
faisaient sans doute connatre que son mariage ne serait pas
reconnu, ne voulait plus partir.

Le projet de dpart fut remis au mois d'octobre. Le capitaine de
vaisseau Brouard se trouvait prt  mettre  la voile avec les
frgates qu'il commandait. Jrme avait promis de partir; mais tous
les jours c'tait de la part du jeune officier des objections, des
tergiversations. Si, d'une part, en prvision des grands vnements
qui se prparaient en Europe, il tardait  Jrme de courir auprs
de son frre pour jouer un rle digne de lui et pour obtenir son
pardon, d'un autre, il tait retenu en Amrique par la famille
Paterson  laquelle il avait promis de ne pas abandonner sa femme
avant d'avoir obtenu la reconnaissance de son mariage.

 la fin de dcembre cependant, Jrme s'embarqua avec Mlle
Paterson,  l'insu de tout le monde, sur un btiment amricain nomm
_le Philadelphie_; mais ce navire se perdit au bas de la rivire. Il
avait t frt par Jrme Bonaparte lui-mme, pour le ramener en
France avec sa jeune femme et la tante de cette dernire. Pichon,
inform de cette circonstance, se hta de se rendre auprs d'eux,
dans l'tat de Delaware.

Bientt aprs le jeune homme fit une autre tentative pour son retour
en France. Il monta  bord du _Prsident_, frgate franaise; mais
une frgate anglaise tant venue se placer en face du btiment, Mlle
Paterson eut peur et voulut descendre. Jrme et elle revinrent
encore une fois  Baltimore.

En 1804, le consul gnral franais, rappel en France  cause du
mariage Paterson, crivit au ministre des relations extrieures (31
mars) la longue lettre ci-dessous relative  cette affaire:


  Citoyen Ministre,  la suite de la correspondance que j'ai eu
  l'honneur de suivre avec vous relativement  M. Bonaparte, j'ai
  celui de vous adresser ci-inclus l'extrait d'une dpche que j'ai
  crite au ministre de la marine. Cette dpche avait pour objet
  d'informer ce ministre, dans le dpartement duquel la chose
  rentrait, de ce que j'avais fait vis--vis de M. Bonaparte en
  consquence des instructions que je vous ai communiques dans la fin
  de ma dpche du 30 pluvise. Je me proposais, comme je vous l'ai
  marqu, de presser M. Jrme de s'embarquer sur la _Poursuivante_
  quand elle serait prte. C'est, comme vous le voyez et comme vous
  l'aurez appris longtemps avant par l'arrive de la frgate, ce que
  j'ai fait, mais sans succs.

  C'est postrieurement  mes instances  cet gard envers M. Jrme,
  citoyen Ministre, que votre lettre du 4 frimaire m'est parvenue. Je
  ne l'ai reue que le 4 de ce mois; M. Bonaparte avait reu
  antrieurement les dpches du ministre de la marine. Si votre
  lettre me ft parvenue plus tt, citoyen Ministre, je me serais
  abstenu de donner  M. Jrme aucun conseil; quant  celui que j'ai
  donn, qui n'a pas obtenu votre approbation, les vnements
  subsquents indpendamment des circonstances qui dans le temps m'y
  dterminrent, l'auront, je l'espre, compltement justifi  vos
  yeux.

  Depuis quinze jours, citoyen Ministre, j'ai l'avis que le
  gouvernement en nommant un ministre plnipotentiaire a cru devoir
  aussi, en consquence des lettres de M. Jrme, me donner un
  successeur comme consul gnral. L'attente o j'ai t journellement
  de cette nouvelle mission m'a empch de vous crire ultrieurement
  sur cet officier et sur l'embarras o je me trouve quant aux
  demandes d'argent qu'il m'a adresses  mon dernier voyage 
  Baltimore. J'esprais qu'une nouvelle lgation m'terait de
  l'alternative excessivement fcheuse o je me suis trouv
  constamment par rapport  lui de faire trop ou trop peu. J'ai avanc
  depuis le mois de dcembre  M. Jrme 13,000 dollars, dont 3,000
  pendant mon dernier sjour  Baltimore vers la fin de fvrier.
  Depuis il m'a fait presser de payer trois  quatre mille dollars de
  dettes qu'il avait contractes et au payement desquelles je croyais
  qu'il avait appliqu les fonds que je lui avais remis
  antrieurement. La considration du service public qui devient de
  jour en jour plus onreux ici, l'impossibilit de se procurer des
  fonds sur des traites, la crainte d'tre trop facile en avances et
  le dsir de me dcharger sur mes successeurs de ces demandes
  embarrassantes, m'ont fait prier M. Bonaparte d'attendre quelque
  temps. L'intervalle qui s'est coul depuis les avis que j'ai reus
  de France et les instances des cranciers de M. Jrme me
  dtermineront  faire des avances ultrieures qui, j'ose le croire,
  seront approuves du premier consul. Je serai en outre oblig de
  faire  M. Bonaparte des payements pour pourvoir  son existence
  d'une manire convenable.

  J'ai appris que M. Jrme se plaignait beaucoup de mes derniers
  refus d'argent ou plutt de mes rponses dclinatoires et qu'il les
  attribuait  de la pique rsultant de mon rappel. J'ose croire que
  vous me connaissez trop, citoyen Ministre, pour penser que je sois
  accessible  ces motifs. Les torts de M. Bonaparte envers moi n'ont
  pas pris un caractre plus grave par l'effet qu'ils ont pu produire.
  Du moment o je les ai connus, quelles qu'en pussent tre les
  suites, j'ai su quelle opinion m'en former; mais, comme vous l'avez
  vu, ils n'ont eu aucune influence sur ma conduite envers lui; j'ai
  fait aux convenances publiques le sacrifice des sentiments que j'ai
  d prouver; j'ai mme attendu pour m'en exprimer avec vous, citoyen
  Ministre, comme je le dois  moi-mme, que les rsultats en fussent
  connus, dsirant laisser une libre action aux rapports de M.
  Bonaparte.  prsent que l'effet est produit, vous me permettrez,
  citoyen Ministre, d'en appeler  vous sur ce que j'ai d sentir
  quand j'ai appris qu'un jeune homme de 19 ans que j'ai reu  ma
  table, qui m'a reu  la sienne, avec qui j'ai pass deux jours
  entiers, le dernier surtout, dans une sorte de familiarit, qui, ce
  dernier jour, m'a demand et a obtenu de moi de bons offices
  personnels qui supposent une bienveillance rciproque, que ce jeune
  homme qui m'a quitt en me serrant la main, ait pu, deux jours
  aprs, fabriquer dans l'ombre des interprtations calomnieuses et
  malignes  des conversations de table auxquelles vous devez croire
  que l'ge de M. Bonaparte ne m'a pas permis de prendre un bien grand
  intrt.

  Si j'avais eu le temps de vous rendre, citoyen Ministre, toutes les
  interpellations singulires et excentriques que M. Bonaparte m'a
  faites  son arrive et auxquelles j'ai d rpondre en lui faisant
  voir l'inconvenance et l'impossibilit d'y satisfaire, vous auriez
  eu la clef des dlations de M. Bonaparte.

  L'excessive familiarit qu'il tait probablement habitu  prendre
  avec tout le monde dans les colonies m'aurait, je vous l'assure,
  port  ne me tenir prs de lui que le temps ncessaire pour lui
  rendre les services et les devoirs de ma place, si, par dfrence
  pour sa famille et pour sa position, je n'avais cru devoir, dans
  l'isolement o il tait, lui tenir littralement compagnie; je dois
  dire que, sous ce dernier rapport, M. Jrme a chang en mieux
  depuis son sjour aux tats-Unis. Mais outre que je ne me sentais
  nullement dispos  vous rendre compte des choses que l'ge excuse
  et qui auraient eu l'air, de ma part, d'un rapport, comme je n'avais
  aucun motif ni dans ma conscience, ni dans la conduite de M.
  Bonaparte envers moi, qui pt me faire craindre des dmarches comme
  celles qu'il a faites, je n'ai pu songer  anticiper sur leurs
  effets. Si j'eusse pu prvoir par quelque indice ces dlations,
  j'aurais ds lors, comme depuis j'en ai ou parler, eu trop de
  confiance dans votre justice, citoyen Ministre, et dans celle du
  premier consul, pour croire que sur des reprsentations que l'ge de
  l'officier et sa position devaient discrditer, mon sort, comme
  homme public, pt tre dcid sans me donner l'occasion de me
  justifier d'accusations que j'ignore encore, surtout quand j'ai la
  confiance que ma conduite comme agent du gouvernement n'a pu que me
  mriter son approbation.

  Je dis que j'ignore encore sur quoi portent les dlations de M.
  Jrme, car je ne puis croire que ce qu'il m'a envoy trois mois
  aprs, sur un reproche indirect que je lui en fis, soit une copie
  exacte de ce qu'il a crit et de ce dont il n'a probablement dans le
  temps pas gard de minute; ce qu'il m'a communiqu me prte des
  choses qui n'ont pas de sens et entre autres il me faire dire qu'il
  n'y a en France ni droit civil, ni droit militaire.

  Au surplus, citoyen Ministre, je vous demande pardon de vous avoir
  entretenu si longtemps de choses qui me concernent. C'est pour me
  dispenser de vous en parler  Paris et n'avoir qu' vous prier, en
  tout cas, de remercier le premier consul de la faveur qu'il m'avait
  faite en me confiant cette place et  vous assurer de ma
  reconnaissance pour la bienveillance que vous m'avez tmoigne.


Pichon, appel plus tard par Jrme en Westphalie, devint un de ses
conseillers d'tat.

En fvrier 1805, sans faire connatre son projet aux autorits
franaises, Jrme prit passage sur l'_Ering_, en destination pour
Lisbonne, avec sa femme et son beau-pre.

Cette fois, il revit l'Europe aprs une traverse heureuse. Il vint
dbarquer  Lisbonne le 8 avril, et, laissant dans cette ville sa
femme et M. Paterson, il partit  franc trier pour Madrid, courant
nuit et jour pour rejoindre l'empereur, alors au couronnement 
Milan.

Le _Moniteur_ du 9 mai 1805 annonait le fait par la note suivante:


                                               Lisbonne, 8 avril 1805.

  M. Jrme Bonaparte est arriv ici sur le btiment amricain sur
  lequel taient comme passagers M. et Mlle Paterson. M. Jrme
  Bonaparte vient de prendre la poste pour Madrid et M. et Mlle
  Paterson se sont rembarques. On les croit retourns en Amrique.


Le 24 avril il tait  Turin, et il ne tarda pas  rejoindre son
frre auprs de qui il rentra bientt en grce, ainsi qu'on le
verra. Quant  Mlle Paterson, elle dut renoncer  toute ide de
reconnaissance et de validation de son mariage. En compensation,
elle reut une pension viagre de 60,000 francs. L'empereur ne lui
permit pas de dbarquer en France et donna  cet gard des
instructions secrtes[89].

         [Note 89: _Mmoires du roi Jrme_, 1er volume.]

Sottin, blm, essaya de se justifier dans une lettre adresse 
Pichon. Quant  Jrme, une fois en Europe, il fit tenir 
l'empereur une lettre de soumission et de regret qui lui valut le
pardon de son frre. Ce dernier l'appela prs de lui  Milan, et
ordonna que tous les ports de France fussent ferms  la famille
Paterson. Il chargea ensuite son oncle le cardinal Fesch de se
rendre auprs du pape pour obtenir l'annulation du mariage religieux
contract  Baltimore.

Le 9 juin 1805, le cardinal crivit  Napolon:


  Sire, j'ai prsent hier la tiare[90]  Sa Saintet. Elle vous en
  remerciera par sa lettre. Je suis arriv  temps pour faciliter et
  claircir les doutes de Sa Saintet sur le mariage de Jrme. Aprs
  des recherches faites dans les bureaux de la Propagande, l'vque de
  Baltimore est simplement vque de l'endroit sans avoir de pouvoirs
  plus tendus, ainsi, le cas de nullit par suite de la prsence du
  propre pasteur a lieu, mais on objecte que le concile de Trente
  n'ayant point t publi dans ces pays-l, on doit rgler les
  mariages comme en Hollande, o les mariages clandestins sont
  valides, selon la dclaration de Benoit XIV. Cependant, j'ai trouv
  l'autorit du savant Estins appuye par le concile de Cambrai qui
  dclare que dans le cas que des trangers se marient dans un pays o
  le concile de Trente n'a pas t publi, il faut dclarer leur
  mariage nul par dfaut du propre cur; lorsque dans leur pays natal,
  ou de rsidence, cette obligation existe. Jrme est n en Corse o
  ce concile a t publi, il rside  Paris o cette obligation
  existe, par une loi expresse, qui publie cette disposition
  particulire du concile de Trente sur la prsence du propre cur,
  ainsi, nul doute que ce mariage ne soit dclar nul selon les
  autorits susdites.

         [Note 90: Tiare envoye en cadeau au pape.]

  Le pape voudrait bien dcider l'affaire en dclarant la nullit;
  mais il est encore dans l'indcision et le doute. On a prsent les
  questions sous un autre nom et en secret. Le pape voudrait mettre
  tout le monde d'accord. V. M. doit tre bien convaincue du zle et
  de l'activit que je mets dans cette affaire. J'espre de n'avoir
  pas t inutile[91].

         [Note 91: Cette lettre du cardinal Fesch, qui ne se trouve
         nulle part, semble prouver que le pape ne voulut pas casser
         le mariage religieux de Jrme aux tats-Unis. Cet acte fut
         toujours refus par le saint-pre et cependant ce dernier,
         non seulement reconnut le mariage de Jrme avec la princesse
         Catherine, mais il reut, aprs 1815, les deux poux avec une
         bienveillance toute particulire.]


Pour terminer ce qui dans l'histoire du dernier des frres de
Napolon a trait  sa premire femme, Mlle Elisa Paterson, nous
donnerons encore ici deux lettres envoyes par Napolon, la premire
date d'Alexandrie, 2 mars 1805, et adresse  l'archichancelier
Cambacrs; la seconde du 9 dcembre 1809, adresse au ministre des
affaires trangres duc de Cadore. Voici la premire:


  Je ne conois rien  vos jurisconsultes. Ou Mlle Paterson est marie
  ou non. Non, il ne faut aucun acte pour annuler son mariage, et si
  Jrme voulait contracter un nouveau mariage en France, les
  officiers de l'tat civil l'admettraient et il serait bon.


Voici la seconde:


  crivez au gnral Thurreau[92] que je l'autorise  donner tous les
  fonds dont Mlle Paterson pourrait avoir besoin pour sa subsistance,
  me rservant de rgler son sort incessamment; que du reste, je ne
  porte aucun intrt en cela que celui que m'inspire cette jeune
  personne; mais que si elle se conduisait assez mal pour pouser un
  Anglais, alors mon intrt pour ce qui la concerne cesserait, et que
  je considrerais qu'elle a renonc aux sentiments qu'elle a exprims
  dans sa lettre et qui seuls m'avaient intress  sa situation.

         [Note 92: Le gnral Thurreau tait alors ministre de France
         aux tats-Unis d'Amrique.]


Jrme ne revit plus qu'une seule fois Mlle Paterson. Ce fut pendant
son exil, longtemps aprs la chute du premier empire et la mort de
Napolon Ier. Ils se rencontrrent par hasard  Florence et ne
s'adressrent pas la parole, mais le prince conserva toujours une
correspondance pistolaire avec son fils Jrme Bonaparte-Paterson,
pour qui la reine Catherine montra une grande bienveillance, et
qu'il vit  Paris sous le second empire, en 1853, l'empereur
Napolon III l'ayant fait venir en France, ainsi que son fils, qui
eut un grade dans l'arme. Mme Jrme Bonaparte-Paterson a survcu
plusieurs annes  son mari, car elle est morte seulement en 1879.

Cependant Napolon, loin d'avoir abandonn ses vastes projets
maritimes, donnait  cette poque plus de soins que jamais  cette
partie des forces vives de son vaste empire. Les flottes reformes
de la France commenaient, grce  lui,  lutter avec avantage
contre celles de l'Angleterre. La plus belle arme et la mieux
discipline qui se ft encore vue campait sur les ctes de la
Manche, les yeux tourns vers la Tamise, et n'attendant que le
signal pour s'lancer de l'autre ct du dtroit. L'empereur avait
fait de deux de ses frres, Joseph et Louis, des colonels; Lucien,
franchement rpublicain et rebelle  sa main puissante, s'tait
dtach de lui; Jrme devait continuer son mtier de marin, mtier
dans lequel il avait rellement donn dj des esprances. Telle
tait la volont puissante d'un gnie qui trouvait alors bien peu de
contradiction. Jrme tait tout dispos  reprendre la mer. Aussi
accepta-t-il avec joie de se rendre  Gnes pour y commander la
frgate _la Pomone_.

Napolon fit connatre au ministre de la marine Decrs son intention
 l'gard de son jeune frre par une longue instruction en date du
18 mai.

Jrme devait prendre non seulement le commandement de _la Pomone_,
mais aussi celui de deux bricks. Aprs s'tre rendu avec sa division
 Toulon, il devait croiser dans les eaux de Gnes pour exercer ses
quipages et presser tous les matelots de la Corse et de l'le
d'Elbe. L'empereur recommandait au ministre de faire en sorte que la
division commande par son frre ne s'loignt pas trop de la cte
et que le second  bord de _la Pomone_ ft un bon marin.

Dans cette instruction dicte et signe par Napolon lui-mme, on
peut  notre avis reconnatre chez l'empereur la crainte d'exposer
un frre bien jeune encore, le dsir de lui faire acqurir de la
gloire en le mettant en vue, et aussi celui d'tre utile  sa marine
de guerre en faisant comprendre  tous qu'un membre de la famille
impriale serait un jour  la tte des flottes.

Une autre lettre, crite galement par l'empereur  son ministre de
la guerre Berthier, descend dans les dtails les plus curieux sur la
conduite que le jeune commandant de _la Pomone_ doit tenir  son
bord. On y lit en tte: Mon cousin, faites connatre  M. Jrme
qu'il tudie bien les manoeuvres du canon, parce que je lui ferai
commander l'exercice, etc.

Jrme recevait en mme temps ses instructions et le brevet de
capitaine de frgate[93].

         [Note 93: Le ministre de la marine fait dater la nomination
         de capitaine de frgate du prince Jrme de juin 1803; c'est
         une erreur que redresse suffisamment la correspondance
         officielle ainsi qu'on le verra.]

Jrme, une fois  la tte de sa division  Gnes, trouva sans doute
que le frre de l'empereur devait tre plus qu'un simple capitaine
de frgate, et surtout que son rang ne lui permettait pas de n'avoir
point table ouverte, car il prit de son autorit prive les insignes
de capitaine de vaisseau, se crut le droit de nommer aux emplois de
son bord et se fit payer ses frais sur le pied des officiers de ce
grade. Une trs singulire correspondance rsulta de ce sans-gne du
jeune officier. Le ministre de la marine, inform par Jrme
lui-mme, lui crivit:


  J'ai reu, Monsieur, votre lettre du 12, par laquelle vous
  m'informez que vous avez reu de S. M. l'empereur l'ordre de garder
   bord de _la Pomone_ le capitaine Charrier. Vous avez pens devoir
  prendre les marques distinctives du grade de capitaine de vaisseau
  et vous y ajoutez de trs justes observations sur ce qui rsulterait
  d'inconvnient  les quitter, aprs avoir t reconnu dans ce grade
  par la division sous vos ordres.

  Je ne puis, Monsieur, que soumettre  S. M. cette circonstance trs
  srieuse sur laquelle elle seule peut prononcer. Mais je dois
  improuver la facilit avec laquelle vous avez prjug ses intentions
   cet gard.

  Je dois vous prvenir aussi que S. M. donne seule en Europe des
  avancements mme provisoires dans la marine, et qu'en consquence
  celui de M. Chassriau doit ncessairement tre ajourn jusqu' ce
  que S. M. le lui ait confr, car par dcret du 30 vendmiaire an
  VI, elle a dfendu qu'aucun titre ou grade ne ft valable et ne
  donnt lieu  appointements qu'autant qu'il a t donn et confirm
  par elle.

  Au reste, l'intrt que vous inspire l'enseigne Chassriau me
  persuade qu'il a des droits au grade suprieur. Je vais les
  examiner, et je dsire qu'ils soient tels que je puisse proposer 
  S. M. de le lui confrer.


Le 6 fructidor an XIII (24 aot 1805) on crivit de Boulogne au
ministre de la marine:


  L'inspecteur de marine  Gnes observe que M. Jrme Bonaparte a
  reu son traitement de table comme capitaine de vaisseau, quoique
  cet officier n'ait rellement que le grade de capitaine de frgate.

  Il demande  ce sujet les ordres de Monseigneur.

  Point de doute qu'il n'y ait lieu  improuver le paiement fait  M.
  Jrme; cependant avant de prsenter un projet de lettre en
  consquence  Son Excellence, on la prie de donner ses ordres.


Le ministre de la marine crivit au-dessous de cette note, de sa
main: _Traitement selon son grade._


  _crire_: Il est ridicule qu'on me fasse entrer dans ces dtails.
  Chacun sait qu'on ne doit toucher que le traitement de son grade,
  or, j'ai fait connatre celui que S. M. a bien voulu accorder  M.
  Bonaparte. Ainsi, que l'inspecteur fasse son devoir et refuse de
  signer.


Le 27 brumaire an XIV (48 novembre 1805), le prfet maritime  Gnes
adresse l'tat des sommes payes dans ce port au commandant Jrme.

Il rsultait de cet tat que le bureau des armements  Gnes lui
avait pay ses frais de table 24 fr. par jour comme capitaine de
vaisseau de 2e classe, parce que le bureau l'avait trouv inscrit en
cette qualit sur le rle lors de la prise de service, le 15
messidor an XIII, et que le bureau des revues l'avait trait comme
capitaine de frgate, 20 fr., parce qu'il n'tait port qu'avec ce
titre sur son livret.

Cela venait de ce qu'au passage de l'empereur  Gnes, le bruit
public avait couru que Jrme tait nomm capitaine de vaisseau, et
que le jeune homme en avait pris les insignes[94].

         [Note 94: L'empereur trouva fort mauvais ce qu'avait fait son
         frre et crivit dans ce sens, au ministre de la marine
         Decrs, une lettre assez violente qui se trouve au 1er vol.
         des _Mmoires de Jrme_, p. 360.]

Peu de temps aprs avoir donn le commandement de la petite division
alors  Gnes, l'empereur lui annona  lui-mme, 3 juin, de Milan,
qu'il l'avait nomm au grade de capitaine de frgate. On voit dans
cette lettre et dans celles qu'il lui crivit  cette poque quel
cas il faisait de son caractre.

Bientt Napolon se rendit  Gnes et mit deux frgates de plus
(_l'Uranie_ et _l'Incorruptible_) sous le commandement de son jeune
frre. Le 5 juillet il lui envoya une instruction trs prcise sur
ce qu'il avait  faire avec son escadre lgre.

Jrme devait complter ses quipages, se rendre  Bastia, y prendre
tous bons matelots, recueillir des renseignements sur la situation
des Anglais aux les de la Madeleine, ctoyer ensuite la Sardaigne
jusqu'aux trois quarts de la cte, s'emparer des btiments qui se
trouveraient dans le port de la Madeleine, se prsenter devant
Alger, exiger qu'on lui remette les esclaves gnois, italiens et
franais dtenus dans les prisons du dey, et revenir soit  Toulon,
soit  Gnes, en ayant soin de ne pas rester plus de six jours sur
les ctes d'Afrique.

Ce fut  cette poque que Napolon Ier revit son frre Lucien, dont
il dsapprouvait le mariage, comme il avait dsapprouv celui de
Jrme. Ce dernier ayant cru pouvoir lui crire pour lui parler de
Lucien une lettre qui ne nous est pas parvenue, l'empereur lui
rpondit durement le 9 juin 1805, de Milan:


  Mon frre, j'ai reu votre lettre. Je ne tarderai pas  me rendre 
  Gnes. Tout ce que vous pouvez me dire ne peut influer en rien sur
  ma rsolution. Lucien prfre une femme...  l'honneur de son nom et
  de sa famille. Je ne puis que gmir d'un si grand garement d'un
  homme que la nature a fait natre avec des talents, et qu'un gosme
  sans exemple a arrach  de belles destines et a entran loin de
  la route du devoir...--Mlle Paterson a t  Londres, ce qui a t
  un sujet de grand mouvement parmi les Anglais.--Elle ne s'en est
  rendue que plus coupable.


Vers le milieu de juillet, la division navale de Gnes fut en tat
de prendre la mer. Elle allait mettre  la voile, lorsque des
nouvelles de Livourne annoncrent qu'Alger avait t envahi par les
tribus des montagnes ou Kabales. Jrme crut devoir diffrer son
dpart et demander de nouveaux ordres. Le ministre lui fit connatre
que l'empereur ne croyait pas  la vrit de ces nouvelles, mais que
les faits fussent-ils bien rels, il n'y voyait qu'un motif de plus
pour son frre de hter son dpart et de remplir sa mission.

Jrme se tint prt  appareiller. Il avait pris  peu prs de force
des matelots sur d'autres navires pour complter ses quipages, et
bien que ses caronnades ne fussent pas encore toutes arrimes, il
rsolut de faire terminer ce travail en mer et de mettre  la voile.
En effet, dans la nuit du 6 au 7 aot il leva l'ancre et mit le cap
sur la Corse, mais il fut d'abord contrari par un calme et de
petits vents jusqu'au 9, ensuite par une bourrasque de l'ouest qui
occasionna des avaries  la division et le fora de venir relcher 
Toulon pour avoir des pices de rechange.

Aprs un sjour de soixante-douze heures employes  se rparer, la
division commande par Jrme partit de nouveau. Elle se composait alors
des trois frgates _la Pomone_, _l'Uranie_ et _l'Incorruptible_, des
bricks _l'Endymion_ et _le Cyclope_, auquel le prfet maritime voulut
bien adjoindre le brick _l'Abeille_, bon marcheur destin  servir
d'claireur.

Le jeune capitaine de frgate remplit la mission que l'empereur
venait de lui confier avec la plus grande nergie et le plus grand
succs; aussi Napolon et Decrs lui tmoignrent-ils combien ils
taient satisfaits de sa conduite dans cette circonstance.

Le 11 septembre 1805, Decrs crivit  Jrme, de Paris:


  Monsieur le commandant, la plus brillante russite vient de
  couronner la mission que S. M. l'empereur vous avait confie; vous
  portant rapidement de Toulon sur Alger, l'arrive inattendue de
  votre division ainsi que la fermet de vos demandes ont affermi la
  considration de la Rgence pour le pavillon de S. M. Vous avez
  bris les fers d'un grand nombre de Liguriens qui depuis longtemps
  souffraient les horreurs de la captivit et votre retour  Gnes a
  t marqu par les bndictions des nouveaux Franais.

  Personne ne pouvait, et  plus de titres que moi, prendre plus de
  part  des succs aussi flatteurs pour vous et je m'empresse de
  joindre mes sincres flicitations  celles qui vous ont dj t
  offertes.


De la main du ministre:


  Toute l'Europe a les yeux sur vous et particulirement la France et
  la marine de S. M. Vous devez  celle-ci de lui donner l'exemple de
  l'activit et du dvouement  votre mtier. Vous le concevez comme
  moi-mme et ce sera pour moi un devoir agrable  remplir que de
  faire remarquer  l'empereur le dveloppement de ces qualits dans
  toutes les oprations dont vous chargera sa confiance.


L'empereur ne laissa pas  son frre le temps de prendre un peu de
repos. Aprs sa campagne  Alger, il lui donna le commandement du
vaisseau de 74 _le Vtran_, le meilleur de l'escadre du
contre-amiral Willaumez, escadre charge de se rendre en Amrique et
de faire le plus de mal possible  la marine et aux colonies
anglaises.

Willaumez, avant de partir, reut du ministre des instructions trs
prcises pour tenir sa mission secrte vis--vis tout le monde[95],
et pour traiter Jrme Bonaparte en simple capitaine de vaisseau;
mais  peine en mer, il crut devoir s'carter de ses instructions.
Soit pour flatter le jeune frre de l'empereur et se le rendre
favorable, soit parce qu'il avait reconnu en lui l'toffe d'un marin
de grand mrite, il le nomma son second, bien qu'il ft le moins
ancien des commandants de vaisseau de la flotte, il lui fit
connatre le but de l'expdition et crivit  Decrs que Jrme
avait t dsign par les autres officiers pour le poste qu'il lui
confiait, comme tant reconnu le plus capable.

         [Note 95: Voici le _post-scriptum_ de la dpche en date du 2
         octobre 1805 de Decrs  Willaumez (de la main du ministre):
         Je vous informe que votre mission n'est connue de personne
         que de l'empereur, de moi, du secrtaire intime qui a
         transcrit les instructions de S. M. et de vous. Il vous est
         prescrit de garder le plus grand secret  cet gard, S. M.
         vous dfendant toute communication  ce sujet avec quelque
         personne et sous quelque prtexte que ce puisse tre.]

Cette violation du secret de l'expdition fit comprendre  Jrme
que la flotte devait tenir la mer beaucoup plus longtemps que le
ministre ne le lui avait dit et l'indisposa d'une faon violente. Le
jeune homme, ami des plaisirs, n'tait pas d'humeur  s'terniser 
son bord.

Il tmoigna son mcontentement, et Willaumez en vint bientt 
craindre que Jrme, assez peu patient de sa nature, n'crivt 
Decrs une lettre violente. Aussi crut-il devoir essayer d'arrter
le jeune homme dans cette voie, en lui adressant, en date du 14
dcembre 1805, une longue dpche que l'on trouvera plus loin.

Donnons d'abord deux lettres relatives  l'expdition, l'une du
ministre au prfet maritime, en date du 12 novembre, l'autre de
Willaumez au ministre en date du 6 dcembre 1805.


  Je rponds, Monsieur,  vos dpches des 11, 13 et 15 courant,
  relativement aux escadres expditionnaires.

  Le motif de la substitution de _l'ole_ au _Jupiter_ n'a eu d'autre
  objet que de mettre un vaisseau plus solide dans la division
  Willaumez  la place d'un autre qui l'tait moins. Ainsi, si par les
  rparations faites au _Jupiter_, ce vaisseau est aussi solide que
  _l'ole_, il n'y aura pas lieu  cette substitution.

  Je ne vois aucun inconvnient  mettre _l'Indienne_  la place de
  _la Comte_, si celle-ci n'est pas prte.

  Le motif qui m'avait empch de comprendre _l'Indienne_ au nombre
  des frgates en partance tait fond sur le peu d'opinion que
  j'avais de ses qualits; ainsi je vous laisse libre d'employer cette
  frgate au lieu de _la Comte_, si vous la croyez plus propre  une
  longue campagne. Je vous prie de concerter cela avec le gnral
  Lassgnez.

  Par votre lettre du 13, vous m'annoncez qu'on procde  la formation
  des quipages, cette opration doit tre acheve aujourd'hui.

  Il faut que les btiments qui partent soient bien arms, et je ne
  puis m'abstenir de vous recommander particulirement _le Vtran_.

  L'un des deux contre-amiraux a lev la question si M. Jrme
  Bonaparte commanderait en second ou s'il prendrait rang dans le
  commandement d'aprs l'anciennet de son grade?

  M. Jrme est capitaine de vaisseau en date du 1er vendmiaire de
  cette anne, an XIV.

  L'empereur n'ayant donn aucun ordre qui lui ft particulier
  relativement au commandement, la rgle ordinaire du service doit
  naturellement tre suivie.

  Si dans la division de Gnes que M. Jrme a commande, il a eu sous
  ses ordres des officiers plus anciens en grade que lui, cela a t
  une suite d'un ordre particulier de Sa Majest, qui n'a point eu
  lieu dans le cas prsent.

  Je remarque dans votre lettre du 15 qu'il est quelques vaisseaux
  auxquels vous ne compltiez d'abord que 100 jours d'eau. Je ne puis
  qu'approuver la successive progression de ce complment, mais il
  importe que toute l'escadre ait dfinitivement 4 mois d'eau au
  moment du dpart.

  J'ai lieu d'esprer que le 30, les deux divisions seront enfin
  prtes  mettre  la voile, ne ngligez rien pour devancer ce terme,
  s'il est possible, et continuez  m'informer par chaque courrier du
  progrs des travaux.

  Ds que les escadres seront prtes, vous m'en avertirez par le
  tlgraphe; ni l'une, ni l'autre ne devront appareiller avant
  d'avoir reu, soit par le tlgraphe, soit par courrier, l'ordre de
  mettre sous voiles, en rponse  votre lettre tlgraphique.


L'amiral Willaumez au ministre de la marine (6 dcembre 1805):


  Monseigneur, le vent est faible et variable depuis plusieurs jours,
  du nord-ouest  l'ouest. Aujourd'hui, il est au sud-ouest, le ciel
  est brumeux et quoique le baromtre soit haut, l'opinion gnrale
  est que nous aurons un coup de vent du sud-ouest. Ce sera aprs ce
  temps, lorsqu'il viendra  souffler de la partie du nord, que je
  pourrai appareiller et faire bonne route. Je dsire trs ardemment
  que ce moment arrive bientt. Je dois dire  Votre Excellence que
  c'est aussi le voeu de toute l'escadre, particulirement de M. le
  commandant Jrme. Il se tient  son bord, y surveille les exercices
  avec la plus grande exactitude et ne cesse de donner l'exemple du
  zle, de l'activit, du talent. Il me disait hier: Une demi-heure
  aprs votre signal d'appareiller, je suis sous voiles. Je verrai
  avec grand plaisir qu'avant mon dpart, S. M. veuille mettre M.
  Jrme  la tte des capitaines de vaisseau. Je suis persuad,
  Monseigneur, que vous reconnatrez dans cette demande que j'ai suivi
  avec une attention particulire et sans prjugs, la conduite de
  votre ami dans le service, et que c'est cette conduite qui seule a
  fix mon jugement.


Voici maintenant la lettre de Willaumez  Jrme:


  Cette lettre particulire que j'ai l'honneur de vous crire est
  dicte par les circonstances et mon attachement pour votre personne.
  Souffrez que je vous parle d'amiti.

  Je vous engage  ne pas crire au ministre avec humeur, vous pouvez
  bien lui faire sentir que vous jugez devoir tre plus longtemps
  dehors qu'il ne vous l'avait fait esprer, mais conservez-le comme
  un ami chaud qui a de l'esprit et qui ne laisse pas chapper les
  occasions de vous servir auprs de S. M. Vous sentez, d'un autre
  ct, que vous me mettriez mal avec S. E. si elle apprenait tout ce
  que vous savez de confidentiel sur mes instructions.

  N'oubliez jamais, je vous en supplie, que tous les regards des
  marins sont tourns vers vous, particulirement dans l'escadre; de
  votre exemple peuvent suivre ses succs ou sa perte.

  Je ne considre pas ici mon intrt particulier auprs de l'honneur
  de notre marine et de la gloire des armes de notre magnanime
  souverain; il est nul, mais je ne puis vous dissimuler que si on
  venait  s'apercevoir de votre mcontentement, il en pourrait
  rsulter une influence fcheuse sur mes oprations et comme vous, un
  des premiers afflig si nous ne russissions pas dans toutes nos
  entreprises, je ne doute nullement que vous ne contribuiez autant
  par votre conduite que par vos moyens  animer chacun
  d'encouragement, de dtermination et de rsolution  bien faire
  jusqu'au dernier jour.

  L'escadre est bien compose, l'esprit des hommes de toutes classes
  est fort bon; nous pouvons faire de grandes choses. Nous parcourons
  des climats doux et une navigation facile nous conduit
  infailliblement  faire beaucoup de mal aux implacables ennemis de
  la France.

  L'exprience que vous acqurez chaque jour vous sera trs utile pour
  le service de votre pays et la prosprit de la marine  la tte de
  laquelle vous tes destin  vous trouver.

  coutez les conseils d'un homme qui aime sa patrie, qui est tout
  dvou au service de notre empereur et qui vous affectionne de
  coeur depuis plusieurs annes.

  Faites-moi l'amiti de croire que je n'ai dans cette conduite que
  l'amour de la gloire que me tracent les instructions de S. M. et
  votre intrt personnel. Un sacrifice de quelques mois vous vaudra
  nombre d'annes de bonheur et vous fera obtenir de votre auguste
  frre toutes sortes de satisfactions.


Jrme rpondit  Willaumez:


  Monsieur le gnral, je reois votre lettre, je ne puis vous savoir
  mauvais gr de ce que vous m'y dites. Cependant, je croyais vous
  avoir plus que persuad que rien ne me dtournerait de mon devoir et
  que j'ai un intrt trop direct  la russite de nos oprations pour
  afficher un mcontentement que je n'ai point. La tenue de mon
  vaisseau et de mon quipage, la manire dont l'un et l'autre
  manoeuvrent ont d vous prouver que si tous les vaisseaux et
  quipages de l'escadre imitaient mon exemple, les uns et les autres
  y gagneraient.

  Monsieur le gnral, quant aux peines morales, vous savez qu'elles
  ne se gurissent pas facilement. Je vous remercie du sentiment qui a
  dict votre lettre, et la seule chose qui puisse m'y dplaire c'est
  que vous m'ayez pu croire un enfant susceptible de faire partager
  aux autres les contrarits que je puis prouver.


Nous ne raconterons pas la campagne de Willaumez qui ne fut pas
heureuse. Nous dirons toutefois que cet amiral, aprs avoir commis
la faute de faire connatre  Jrme des choses qu'il devait tenir
secrtes, aprs avoir dsign pour son second ce jeune homme, aprs
l'avoir consult sur ses oprations, eut le tort de ne pas suivre
les avis du capitaine du _Vtran_, qui montra alors une grande
sagacit.

_Le Vtran_, s'tant trouv spar de l'escadre, revint seul en
France, chappa aux vaisseaux anglais, se mit  l'abri dans la baie
de la Fort, sur les ctes de Bretagne, prs Concarneau.

Decrs, mcontent du retour de Jrme et n'tant pas loign
d'admettre que le jeune capitaine s'tait gar volontairement,
semblait dispos au blme; mais tel ne fut pas l'avis de l'empereur
qui, ayant des vues sur son jeune frre, le reut  merveille, puis
lui donna le titre de prince, le grand cordon de la Lgion d'honneur
et le nomma contre-amiral.

Bientt il ordonna son passage de l'arme de mer dans l'arme de
terre, le fit gnral de division et lui confia un corps de Bavarois
et de Wurtembergeois,  la tte duquel le jeune prince fit, pendant
la guerre de Prusse, en 1806 et 1807, la conqute des places fortes
de la Silsie. Il fut trs utile  la grande arme oprant contre
les forces de la Prusse et de la Russie, car cette arme lui dut en
plusieurs circonstances son ravitaillement, et par contre la
possibilit des succs qui amenrent la paix de Tilsitt et la
cration du royaume de Westphalie.

La campagne de Silsie comme celle de Willaumez sont deux pages
d'histoire qui ont trouv une large place dans les deux premiers
volumes des _Mmoires du roi Jrme_ et dans les deux volumes
intituls: _Oprations du 9e corps de la grande arme en 1806 et
1807._

Nous rsumons seulement en quelques mots la campagne de Willaumez.
Les instructions de Napolon  l'amiral intiment: de tenir la mer
quatorze mois avec ses six vaisseaux et ses deux frgates, de se
rendre de Brest dans l'Ocan Atlantique mridional, de faire relche
au Cap un mois pour s'y refaire; de rpandre le bruit qu'il se
rendait  l'le-de-France, et, au lieu de prendre  l'est, de
revenir vers l'ouest,  vingt lieues de Sainte-Hlne, d'y tablir
une croisire pour enlever les convois anglais venant des Indes; de
se porter ensuite vers les Antilles, de saccager aux Barbades les
tablissements anglais; de remonter sur Terre-Neuve pour en dtruire
les pcheries, et de revenir dans un port de France sur l'Ocan,
aprs avoir attaqu partout l'ennemi trouv infrieur en forces.

Willaumez remplit mal les intentions de l'empereur. Il commena par
envoyer une de ses frgates prendre  Sainte-Croix de Tnriffe
quelques prisonniers faits dans les premiers jours de la navigation.
Au moment o la frgate arriva  Sainte-Croix, cette colonie tant
tombe aux mains des Anglais, elle se rendit au Cap, o elle fut
capture. Le contre-amiral,  cette nouvelle, renonant  la relche
au Cap, se porta autour de Sainte-Hlne, manqua le passage des
convois des Indes et se rendit  San-Salvador pour y faire de l'eau.
Il resta vingt jours dans la baie de Tous-les-Saints, et le 23 avril
mit le cap sur Cayenne, puis sur la Martinique, ayant renonc  son
excursion sur les Barbades. Le 15 aot, une forte tempte dispersa
ses btiments. Dj le 29 juillet Jrme avait perdu l'escadre. Ses
vaisseaux eurent diffrents sorts, lui-mme revint  grand'peine 
Brest au commencement de 1807 sur _le Foudroyant_.

Le vaisseau _le Vtran_ avait pour second le capitaine de frgate
Halgan, ancien commandant du brick _l'pervier_, devenu amiral,
homme de mer consomm et ami de Jrme. Il fut charg par le
ministre de faire allger le btiment et de le faire entrer dans le
port de Concarneau.

Ce brave officier avait  son bord le fils de M. de Salha, autre
marin dont le pre joua un rle en Westphalie. M. de Salha pre,
aide-de-camp du prince Jrme pendant la campagne de Silsie, en
relation avec son ancien camarade Halgan, lui crivit le 27 mai
1807, du quartier gnral de Jrme, alors  Schweidnitz, une lettre
qui nous a paru avoir une certaine importance. La voici:


  Si mon fils avait t aussi prompt  suivre sa route qu' quitter
  Brest, il serait ici depuis longtemps. Je l'ai attendu avec la
  dernire impatience depuis le 1er de ce mois, il arriva  Breslau le
  16  6 heures du soir, deux heures aprs mon passage, ayant t
  expdi du camp de Frankeinstein pour aller porter  l'empereur la
  nouvelle d'un assez joli succs de notre petit corps d'arme...
  L'empereur est au chteau de Finkenstein,  une vingtaine de lieues
  de Dantzick, j'ai d attendre pendant plusieurs jours la rponse 
  mes dpches, j'arrivai hier et le prince au moment o il recevait
  la petite relation de mon voyage fit entrer Prosper qui fut bientt
  dans mes bras. Arriv depuis huit  dix jours, il a fait dj deux
  fois le service d'officier d'ordonnance et a t combl de caresses
  par le prince et tout ce qui l'entoure. Ce dbut enchante mon jeune
  homme; un habit de hussard, des chevaux, c'est de quoi tourner une
  tte de 18 ans, mais,  ma grande satisfaction, cela ne le distrait
  pas du sentiment de la reconnaissance. Il prononce la sienne pour
  vous avec une frquence et une vivacit qui me persuadent de son bon
  coeur, qualit qui n'est pas aujourd'hui bien commune. Vous lui avez
  fait, mon cher capitaine, quelques avances dont il croit le montant
  de 540 francs. Son exactitude pourrait tre en dfaut  cet gard et
  je vous prie de la redresser en rclamant le remboursement qui vous
  est d de Mlle Christine Dapot, demeurant  Bayonne, laquelle sera
  prvenue par ce courrier de vous faire toucher  Paris ou partout
  ailleurs le montant de vos dbours pour Prosper.

  Il m'et t plus agrable, mon cher camarade, de m'acquitter ici.
  Ma lettre prcdente vous a prouv que je l'esprai. L'empereur a
  rpondu en propres termes et de sa main qu'un capitaine comme vous
  tait trop intressant  conserver dans le commandement d'un
  btiment pour qu'on vous donnt actuellement l'ordre de prendre
  votre poste auprs de notre jeune prince. Cet honorable tmoignage
  doit vous consoler un peu, votre place ici est assure et le genre
  de service que vous suivez aux yeux de S. M. et du prince
  consolident vos droits qui n'ont pas besoin de l'tre dans le coeur
  du prince. Ne vous affectez donc pas, mon cher camarade, la
  contrarit est pour vos camarades qui se flicitent de complter
  leur runion en vous recevant.

  J'ai rapport ici la nouvelle de la reddition trs prochaine et sans
  doute dj effectue de Dantzick dont la dfense a t trs
  honorable pour le septuagnaire Kalkreuth. Sa place manquant de
  poudre, la corvette le _Dauntlen_ a essay,  travers mille coups de
  canon, d'en introduire 200 milliers. Le vent secondait
  merveilleusement son audace, cette corvette est arrive toutes
  voiles dehors assez prs des murs de la place, mais, ayant touch,
  elle a d se rendre; les rouges de Paris montrent  l'assaut pour
  dshabiller l'quipage. Cet vnement tait la conversation du
  chteau. La possession de Dantzick amnera de nouveaux vnements.
  L'empereur n'est pas sans projets vastes sur la Baltique. Les Danois
  nous aideront de tout leur pouvoir, les Prussiens branlent au manche
  par la msintelligence bien marque entre les Russes et eux. S. M.
  veut des officiers de marine sur les bords de la Baltique, etc.

  Prosper parle avec admiration de la tenue de votre frgate, agrez
  les tmoignages bien vrais de sa reconnaissance et de la mienne.
  Prsentez mes hommages  tout ce qui appartient  la famille du
  respectable gnral Cafarelli.

  _P. S._--Meyronnet, aprs un mois de sjour auprs du roi de
  Hollande, vient d'arriver; je lui ai transmis votre souvenir.


Le trait de Tilsitt, sign le 7 juillet 1807, reconnut dans
l'Europe centrale un nouveau royaume, celui de la Westphalie, et
pour souverain de cet tat le plus jeune des frres de Napolon,
Jrme, alors g de vingt-trois ans.

La Westphalie fut forme: 1 de toute la Hesse lectorale; 2 de
contres enleves  la Prusse par la conqute, savoir: l'Eichsfeld,
le Hohnstein, le Hartz, Halberstadt, Quedlinbourg, la Vieille
Marche, le cercle de la Saale, Hildesheim, Paderborn, Minden et
Ravensberg; 3 de contres dmembres de l'lectorat: la Haute et
Basse-Hesse, savoir: Hersfeld, Fritzlar, Ziegenhain, Pleisse,
Schmalkalden.

Ces diffrentes provinces furent unies entre elles par: le duch de
Brunswick au nord, par le comt de Schaumbourg  l'ouest, celui de
Wernigerode  l'ouest, le comt d'Osnabruck au nord-ouest, pays qui
firent partie intgrante du nouveau royaume. On divisa le territoire
en huit dpartements: 1 de l'Elbe au nord-est, chef-lieu
Magdebourg; 2 de la Fulde au sud, chef-lieu Cassel, capitale du
royaume; 3 du Hartz  l'est, chef-lieu Heiligenstadt; 4 de la
Leine au centre, chef-lieu Gottingen; 5 de l'Ocker au nord,
chef-lieu Brunswick; 6 de la Saale au sud-est, chef-lieu
Halberstadt; 7 de la Werra au sud-ouest, chef-lieu Marbourg; 8 du
Weser au nord-ouest, chef-lieu Osnabruck.

Pour la Westphalie comme pour Naples, l'Espagne, la Hollande,
l'empereur consentait bien  affubler ses frres du manteau royal, 
poser sur leur tte la couronne et  leur laisser le titre de roi,
mais il n'en voulait faire rellement que les premiers prfets de
son vaste empire. Les contributions, les impts, d'aprs ses ides,
devaient venir grossir les revenus de la France, les pays conquis et
cds devaient entretenir une partie de ses armes. Peu lui
importait que les tats de ses frres fussent accabls, pressurs,
ruins et incapables de subsister, il n'entendait donner qu'un
citron dont il avait exprim le jus.

Ce fut surtout pour le royaume de Westphalie qu'il dploya toutes
les rigueurs de son systme de fer; aussi le jeune Jrme, pendant
les sept annes de son rgne, ne fut-il, par le fait, qu'un roi _in
partibus_ toujours dans la main puissante de son frre et n'osant se
permettre, sans l'autorisation de l'empereur, la rvocation d'un
agent, le choix d'un ministre.

La correspondance des Franais envoys par le gouvernement imprial
en Westphalie, correspondance que nous allons publier en grande
partie, fera comprendre mieux que toute autre chose la pression
exerce par Napolon Ier sur le nouveau royaume et sur son jeune
souverain.

L'empereur commena par dicter un projet de constitution par lequel
il se rservait la moiti des domaines allodiaux des princes
dpossds, fixait le contingent du royaume  25,000 hommes de
toutes armes, dont moiti fournis par la France, mais _solds_ et
_entretenus_ par la Westphalie; le conseil d'tat, les tats du
royaume taient constitus. Le projet, en outre, imposait le Code
Napolon, la conscription comme loi fondamentale et dfendait
l'enrlement  prix d'argent.

Cette constitution, signe de lui le 15 novembre 1807, il l'envoya
au roi son frre, avec ordre de la promulguer telle quelle et de la
faire excuter, lui laissant pour toute facult celle de la
complter par des rglements discuts en son conseil d'tat.

Le conseil d'tat fut divis en trois sections: justice et
intrieur, finances, guerre; les tats furent composs de cent
membres; la Chambre des comptes de vingt membres laisss  la
nomination du roi; le ministre de six ministres  portefeuille:
secrtairerie d'tat et des relations extrieures, justice et
intrieur, finances, commerce et trsor, guerre, haute police.

En attendant l'arrive  Cassel du nouveau roi, une rgence
administra au nom de l'empereur, percevant les impts, faisant
rentrer les contributions de guerre et payant les dpenses des
troupes franaises qui occupaient le territoire. Les membres de
cette rgence taient: le comte Simon, le comte Beugnot et M.
Jollivet, conseillers d'tat, le gnral de la Grange, gouverneur de
la Hesse. Elle eut ordre de fonctionner jusqu'au 1er dcembre; mais,
comme l'empereur n'avait pas rvoqu les administrateurs franais,
les malheureuses provinces continurent  tre pressures au milieu
d'un conflit incessant. Tantt les ordres de la rgence taient
mconnus par les agents de l'autorit impriale, tantt ces derniers
taient forcs de cder le pas au gouvernement provisoire.

Ds qu'il eut connaissance des intentions de Napolon  son gard et
du trait de Tilsitt, Jrme, impatient d'avoir des notions exactes
sur le royaume dont la couronne lui tait donne, fit partir deux de
ses aides de camp, les colonels Morio et Rewbell, avec mission de se
rendre en Allemagne et de lui faire des rapports sur les provinces
composant ses tats.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur deux lettres de Morio et
une de Rewbell, adresses  Jrme avant l'arrive de ce dernier en
Westphalie:


  MORIO  JRME.

                                                  Minden, 2 aot 1807.

  Votre Majest sait que Hildesheim est une belle et riche province.
  Le comt de Schauenburg est encore plus beau. Ce pays est, ainsi que
  Lippe, Buckeburg, cultiv comme un jardin. Il a des mines de
  houille, peu productives  la vrit, mais qui peuvent peut-tre
  gagner avec une administration plus claire. Les jolis bains de
  Nenndorf qui ne sont qu' trois milles d'Hanovre dpendent de
  Schauenburg.

  J'ai oubli de dire  Votre Majest que les habitants de Hildesheim
  voulaient prter de suite, en mes mains, le serment de fidlit 
  Votre Majest. J'ai rpondu que le serment se prterait avec la
  prise de possession qui aurait lieu le 1er septembre.

  Toutes les provinces attendent avec impatience ce moment de prise de
  possession. Effectivement, il arrtera les rquisitions, la sortie
  d'argent; et ce jour-l seulement votre peuple se croira un corps
  de nation. Partout l'intendant gnral ou l'administrateur gnral
  de la grande arme ont ordonn de vendre tout ce qui tait en
  magasin, et de presser la rentre des fonds, comme si ces pays
  devaient tre rendus  un ennemi.

  Votre royaume, Sire, ne cesse pas d'tre franais, en passant dans
  les mains de Votre Majest. Aussi les ressources de l'tat sont 
  mnager par la France comme par nous. La remise au 15 aot, de
  toutes les sommes dues, ferait un bien grand effet en faveur de
  Votre Majest. Au reste plus de la moiti des provinces a pay la
  totalit de l'imposition de guerre.

  Schauenburg sera runi  Minden pour former un dpartement. Tous
  s'accordent  me dire que Harvensberg doit aussi entrer dans le mme
  arrondissement.

  Je vais ce matin visiter l'abbaye de Corvey[96] pour remplir
  l'instruction de Votre Majest relativement  la dotation de son
  ordre de chevalerie.

         [Note 96: Ancienne abbaye de Bndictins d'Allemagne,  15
         lieues de Minden, sur la rive gauche du Weser.]

  Minden tait tout prussien il y a huit jours. La nouvelle certaine
  de la paix et du trait qui la cde  Votre Majest, l'a change
  totalement. Elle attend avec joie votre arrive; elle se promet de
  grands avantages: 1 du rapprochement de la capitale; 2 de la
  runion au royaume, de Brunswick, de Hildesheim, de Schauenburg; 3
  du commerce avec la France; 4 des routes qu'elle croit voir
  tablies par la ville pour les communications du Rhin avec l'Elbe.

  Minden est beaucoup mieux place que Hammeln pour tre place de
  guerre. Ainsi, ds que l'empereur fait raser la place hanovrienne,
  il sera plus simple et plus militaire de fortifier un jour Minden,
  si l'on veut un point fort sur le Weser. Nienburg hanovrien est
  totalement ras depuis quelque temps.

  Les provinces de Minden et de Harsewinkel envoient aussi des dputs
   Paris.

  On est trs content ici de l'intendant M. Sicard, sous-inspecteur
  aux revues. Il m'accompagne  Corwey et  Paderborn qui sont de son
  ressort.

  Je serai peut-tre ce soir  Paderborn; dans tous les cas je serai
  le 4 au soir de retour  Cassel et partirai le 5 ou le 6 pour Paris,
  o j'arriverai le 12.

  La population de vos sujets ne s'levant qu' 1,900,000 et celle des
  vassaux  300,000 mes au plus, il serait possible que l'empereur
  augmentt votre pays. Alors, Sire, tous les hommes clairs
  dsirent d'abord quelques arrondissements dans le Hanovre, ensuite
  le cours de l'Ems.

  Osnabruck n'a que 36,000 mes; et cependant je devrais en faire un
  dpartement. Le Teklenburg est aux portes de la ville mme
  d'Osnabruck. Si Votre Majest pouvait obtenir cette petite province,
  elle arrondirait ce dpartement coup par Teklenburg. En gnral, on
  voudrait avoir le cours de l'Ems depuis sa naissance dans la
  principaut de Ravensberg jusqu' son entre dans la principaut
  d'Arenberg. Cela vous donnerait une petite portion de la province de
  Mnster avec Teklenburg et Lingen. Je parlerai plus au long de cela
  dans mon mmoire.

  Dans ma premire lettre de Cassel, j'ai parl de l'importance de
  Schmalkaden, situ prs Eisenach,  cause de la fabrique de fusils.
  Votre Majest trouvera au Harz les btiments d'une ancienne fabrique
  qui a t dtruite par les Franais, sous le marchal prince
  Bernadotte, et dont les ouvriers ont t envoys en France. Votre
  Majest pourra la rtablir.

  J'ai oubli de dire  Votre Majest qu'elle avait  Brunswick un
  thtre franais soutenu des fonds du feu duc.

  Les forts de Minden sont mal entretenues. Le grand matre des
  forts n'est pas bon. Au reste, dans la plupart des provinces
  prussiennes, les bois n'ont pas une police trs svre. Les agents
  sont pourtant instruits. Il manquait la volont du gouvernement.


  MORIO  JRME.

                                               Paderborn, 3 aot 1807.

  Corvey me parat trs propre  la dotation et au dpt de votre
  ordre de chevalerie. Les btiments sont beaux et spacieux, situs
  sur le Weser, au centre du royaume. J'aurai l'honneur d'en parler 
  Votre Majest, en dtail,  mon arrive  Paris.

  Corvey et Paderborn manquent de route. Le premier pays a plus de
  5000 mes par mille.

  Dans ces deux provinces, j'ai t reu en _triomphateur_, au son des
  cloches et par les magistrats  la tte de tout le peuple des lieux
  que je traversais.  Paderborn surtout, on m'a rendu des honneurs et
  fait des ftes extraordinaires. Le directeur des postes est venu 
  la tte d'une douzaine de postillons jouant du cor, m'attendre  une
  lieue. J'ai trouv une garde d'honneur  cheval  trois quarts de
  lieue de la ville, et toute la garde nationale  pied en dehors de
  la ville, avec un peuple immense, criant: Vive l'empereur! Vive le
  roi Jrme! On avait plac des signaux sur la route par laquelle
  j'arrivais et envoy des estafettes au-devant de moi.

  J'ai t conduit en triomphe au milieu de toute la ville jusqu'au
  palais du comte de Wesghall, chez qui j'tais log. Le peuple s'est
  jet sur ma voiture et l'a dtele. Tout ce que j'ai pu faire alors,
  a t de mettre pied  terre pour viter des honneurs que j'ai cru
  n'appartenir qu' la personne mme de Votre Majest et non point 
  son agent. Le peuple n'en a pas moins conduit ma voiture jusqu'au
  palais qui m'tait destin. Un arc de triomphe avait t dress en
  verdure; on y lisait en latin et en allemand: _Vive Jrme Napolon,
  roi de Westphalie._

  Toutes les autorits de la province, toutes les corporations sont
  venues complimenter en moi l'empereur Napolon, et leur nouveau roi.
  J'ai conserv une foule d'adresses en franais que je porterai 
  Votre Majest. Toutes respirent l'enthousiasme pour le grand
  empereur et pour son digne et auguste frre; mais toutes ces
  adresses sont froides  ct de l'ivresse populaire. Jusqu'aux
  enfants de quatre ans qui taient _en corps_ avec des drapeaux, des
  branches d'arbres. On a jet des fleurs sur mon passage dans vingt
  endroits. Sur mon palier taient places des jeunes filles vtues de
  blanc, qui ont couvert les marches de fleurs, au moment de mon
  passage.

  Le prince vque m'a ensuite donn un trs beau dner auquel ont
  assist les premires personnes de la province. Tout le peuple tait
  sous les fentres avec une musique nombreuse qu'il a interrompue
  cent fois par des vivat.

  Je le rpte encore aujourd'hui  Votre Majest, je ne conois pas
  ce qu'on pourra faire pour elle, aprs ce qu'on a fait pour son
  envoy.

  On donne ce soir un grand bal pour moi.

  J'ai visit la rsidence qui est  trois quarts de lieue de la
  ville. C'est un vieux chteau qui n'est plus propre qu' une
  caserne.

  Cette province est presque toute catholique. Elle m'a demand, comme
  les autres, la permission d'envoyer des dputs  Paris, porter 
  vos pieds, Sire, l'hommage d'un peuple entirement dvou et
  remercier Sa Majest l'empereur du cadeau qu'elle leur a fait de son
  auguste frre.

  Les eaux minrales de Briburg sont susceptibles d'un grand
  accroissement. Votre Majest a cinq eaux minrales frquentes dans
  son royaume, outre une dizaine d'autres sources qui pourraient tre
  exploites galement.

  Ce sont deux bonnes provinces que Corvey et Paderborn; mais il reste
  beaucoup  faire pour elles. Point de dbouch, point d'industrie,
  point de commerce. Tout le monde demande des grandes routes. J'ai
  assur que c'tait un des premiers objets dont s'occuperait Votre
  Majest.

  Paderborn a pay toute sa contribution de guerre. Cette capitale est
  la seule o je n'aie pas trouv l'accise tablie. Les Prussiens
  n'avaient pas encore os l'introduire.

  Je partirai demain matin  3 heures pour Cassel o je serai le soir.
  Je visiterai en route deux maisons royales de Hesse.

  Une chronique fort plaisante et fort extraordinaire est la sienne.
  C'est le 24 juillet 1802 que l'on apprit  Paderborn la fcheuse
  nouvelle de la runion de cette province  la monarchie prussienne;
  et ce fut le 3 aot suivant que le premier agent prussien (gnral
  comte Schlamberg) parut dans cette ville. C'est aussi le 24 juillet
  1807 que l'on sut  Paderborn la runion de cette province  la
  Westphalie; et c'est encore le 3 aot que le premier agent du roi de
  Westphalie est venu dans Paderborn. Il n'y a eu de diffrence que
  dans la rception. Toutes les portes et fentres taient fermes
  pour l'entre des Prussiens, et des arcs de triomphe ont t dresss
  pour recevoir les Franais.

  Le jour mme de l'entre des Prussiens, les agents de cette cour
  firent ter de la grande salle de la rgence tous les tableaux
  (assez mal peints d'ailleurs) qui s'y trouvaient. Un seul, jug un
  peu meilleur, fut conserv. Ce tableau y est encore, et il se trouve
  que c'est un saint Jrme.


  REWBELL  JRME.

                                                  Cassel, 5 aot 1807.

  Votre Majest m'ayant ordonn de lui rendre compte des moindres
  dtails de ses rsidences, j'ai l'honneur de lui envoyer l'tat du
  linge de table et de lit qui se trouve dans les chteaux de Cassel
  et de Wilhelmshoehe.

  Le major Zurwenstein est arriv aujourd'hui vers les quatre heures
  avec les chevaux de Votre Majest. Tous sont en fort bon tat. Le
  passage continuel des troupes par Cassel, la pauvret des habitants
  m'a entirement dtourn de l'ide de loger militairement les gens
  de l'curie. J'ai donc pris le parti de conseiller au major
  d'accorder un traitement de 8 gros  chaque palfrenier, en outre de
  ses gages, pour sa nourriture. J'espre, Sire, que cette mesure sera
  approuve par vous, et qu'elle se trouvera d'accord avec vos
  sentiments. Je continuerai ce traitement jusqu' ce qu'il plaise 
  Votre Majest de fixer les salaires d'une manire dfinitive de sa
  maison, ou jusqu' ce qu'il lui plaise d'en ordonner autrement.

  Les chevaux des aides de camp et leurs domestiques ont t placs
  provisoirement dans les curies du chteau de Wilhelmshoehe o ils
  seront surveills trs svrement. Cette mesure m'a encore paru
  ncessaire pour viter, dans les premiers moments, toute espce de
  dsordre et de mcontentement. La grande surcharge de logement qui
  pse particulirement sur Cassel m'enhardit, quoique Votre Majest
  ne m'ait charg que du gouvernement de Cassel et de Wilhelmshoehe, 
  lui communiquer quelques rflexions tendantes au bien gnral de son
  royaume.

  La route militaire depuis plus de sept mois traverse la Hesse; il y
  a quatre gtes: _Marbourg_, _Hosdoy_, _Wabern et Cassel_; dans ce
  dernier toutes les troupes qui viennent de France ont sjour.

  Les fournitures en tous genres auxquelles les habitants ont d
  pourvoir ont puis ce pays, qui aujourd'hui peut esprer quelques
  soulagements. Le moyen de les lui procurer serait d'obtenir une
  division de la route militaire, surtout pour le retour de l'arme;
  et cette division peut aisment avoir lieu en dirigeant tout ce qui
  doit se rendre dans le midi de la France par Marbourg et Strasbourg,
  ce qui doit se rendre dans l'intrieur, partie par Erfurt, Hanau,
  Mayence, partie par Brunswick, Cassel et Mayence, et ce qui doit
  aller dans le Nord, par la Westphalie et Wesel.

  Il y aurait parce moyen, Sire, quatre routes: celles de Wurtzbourg,
  de Cassel, d'Erfurt et de Wesel. Toutes  la vrit traverseront
  encore une partie des tats de Votre Majest; mais au moins la
  charge sera partage, le fardeau en sera plus supportable,
  l'coulement des troupes plus facile.

  Il restera  organiser le service sur les diffrents points d'tape,
  et  savoir s'il conviendrait mieux de faire un service rgulier,
  que de laisser les administrations locales y pourvoir, comme cela se
  pratique aujourd'hui.

  En Hesse, les magasins de l'tat prsentent des ressources, que
  peut-tre on ne trouve pas dans les autres provinces; et alors sans
  approvisionnements forms d'avance, il est  craindre que le service
  ne manque, surtout s'il se prsente des masses.

  Toujours est-il, je crois, Sire, avantageux de faire fixer les
  routes que l'arme prendra et les gtes o elle recevra ses
  subsistances, sauf  prendre ensuite telles dispositions que Votre
  Majest jugera convenable.


Morio ne se borna pas  envoyer des lettres et des rapports au roi,
il prit des dispositions relatives aux finances, mesure que
l'intendant gnral Daru trouva fort mauvaise et dont il rfra 
l'empereur par la lettre ci-dessous, crite de Berlin, en date du 5
aot 1807:


  Par suite des dispositions gnrales prescrites pour la vente de
  tous les objets qui appartiennent  l'arme, l'administration
  franaise tait au moment de traiter pour les _sels fabriqus_ qui
  existent dans l'arrondissement de Magdebourg, lorsque M. Morio,
  colonel aide de camp de Sa Majest le roi de Westphalie a invit au
  nom de ce prince M. l'administrateur gnral des finances  faire
  surseoir  ces ventes, en lui annonant qu'on faisait  cet gard
  des dmarches auprs de Votre Majest.

  Je supplie Votre Majest de me faire connatre si ce sursis doit
  tre maintenu, ou si je dois faire procder  la vente des sels et
  autres objets qui doivent tre raliss au profit de l'arme dans la
  partie de la Prusse chue  Sa Majest le roi de Westphalie, de la
  mme manire que dans les autres provinces prussiennes, pour tout ce
  qui a t reconnu tre la proprit de l'arme, et inventori avant
  l'poque o la remise des provinces sera faite au roi.


L'empereur envoya l'ordre  Daru de ne rien changer aux dispositions
prises, et nous ne serions pas tonn que de l date le peu de
sympathie que Napolon tmoigna toujours depuis  Morio.

Le roi Jrme arriva  la rsidence de Wilhelmshoehe, prs Cassel, 
laquelle il donna le nom de Napolonshoehe, le 7 dcembre 1807; il
adressa une proclamation  ses sujets, choisit neuf conseillers
d'tat et nomma ministres provisoires: MM. Simon (justice et
intrieur), gnral Lagrange (guerre), Beugnot (finances), Jollivet
(trsor et comptes). Il dcrta en outre que les fonctions de la
rgence du royaume cesseraient  dater de ce jour, et donna l'ordre
de tenir  sa disposition les fonds existant dans les caisses de
l'tat depuis le 1er dcembre. Toutes ces dispositions paraissaient
fort naturelles et Jrme ne devait pas supposer que son frre
voult le faire roi d'un pays puis par les exigences de la France
et hors d'tat de faire face mme aux premires et aux plus
indispensables dpenses. C'est cependant ce qui arriva.

Daru, l'intendant gnral de la grande arme, homme strict, dur,
ayant d'ailleurs des instructions prcises, fut charg de faire
verser les contributions de la Westphalie dans les caisses de
l'arme franaise. Il refusa de laisser excuter l'ordre du roi pour
les fonds rclams par le jeune souverain et en rfra de nouveau 
Napolon qui approuva sa conduite.

Jrme, sans un sou pour l'tat, n'ayant pour lui-mme que dix-huit
cent mille francs emprunts  la caisse des dpts et consignations
de Paris, se dcida  faire exposer  l'empereur par ses nouveaux
ministres, anciens membres de la rgence, la position financire de
la Westphalie.

MM. Beugnot, Jollivet et Simon firent un rapport duquel il
ressortait que le pays tait en dficit de six millions; que
l'entretien des troupes franaises coterait trois millions de plus
que la somme affecte au budget de la guerre, et que, par
consquent, le nouveau roi allait commencer son rgne avec une dette
de neuf millions, somme norme,  cette poque, pour un royaume
comme la Westphalie. Ce rapport exposait en outre: que l'on ne
pouvait esprer soutenir les recettes en 1808 sur le pied de l'anne
1807, surtout si l'empereur exigeait l'acquittement de la
contribution extraordinaire de guerre; qu'il tait impossible
d'augmenter les impts dans un pays priv de tout commerce, o
l'agriculture tait en souffrance, o les peuples n'taient pas
jadis imposs, les souverains remplacs par le roi, vivant avec
leurs revenus et soldant les dpenses de l'tat.

Les ministres du roi concluaient  un emprunt et imploraient la
bienveillance de l'empereur. Napolon, avant de prendre une
dcision, fit tudier la question par son propre ministre des
finances qui lui adressa un contre-rapport duquel il rsultait: 1
que les revenus de la Westphalie pouvaient tre estims  quatre
millions de plus; 2 que la dpense pour la perception tait
exagre; 3 que nanmoins il tait impossible d'exiger
immdiatement la contribution extraordinaire de guerre et la
contribution ordinaire; 4 que la proposition d'un emprunt devait
tre prise en srieuse considration.

 cet expos de l'tat pitoyable des finances westphaliennes
ajoutons encore: qu'il tait d un arrir de trois mois dans tous
les services; que le roi rclamait le paiement des six premiers mois
de sa liste civile, fixe  cinq millions, et le paiement, par
anticipation, des six derniers; que les agents impriaux avaient
touch d'avance les revenus et n'avaient acquitt aucune dpense.

Au moment o l'tat des choses tait ainsi expos  Napolon, ce
dernier apprit par son frre lui-mme un acte de gnrosit qui lui
parut dplac et ridicule. Jrme l'informa par lettre du 28
dcembre qu'il venait de crer comte de Furstenstein et de donner
une terre de quarante mille livres de rente  son secrtaire Le
Camus[97]. L'empereur s'empressa de tmoigner son mcontentement 
Jrme par une lettre en date du 5 janvier 1808, et dclara que si
son frre trouvait de l'argent pour payer des favoris et des
matresses, il saurait bien en trouver pour solder ses dettes.

         [Note 97: Le Camus, cr par le roi comte de Furstenstein,
         puis devenu ministre d'tat, tait un jeune crole que Jrme
         avait trouv dans un de ses voyages maritimes et dont il
         avait fait son secrtaire particulier. Ce Le Camus avait
         trois soeurs fort jolies dont l'une pousa le gnral Morio
         en premires noces, et en seconde, l'amiral Duperr, et la
         seconde, M. Pothau, qui joua un rle en Westphalie. La
         chronique prtendait que Le Camus tait toujours prt 
         favoriser les vellits amoureuses de son jeune matre qu'il
         avait accompagn en Amrique et dans toutes ses courses. Il
         devint un des personnages du royaume et l'empereur, aprs
         avoir refus longtemps  son frre la faveur de donner  ce
         ministre le grand cordon de la Lgion d'honneur, finit par
         avoir la faiblesse de le lui accorder, sur les instances du
         roi.]

Ce don de la terre de Furstenstein  M. Le Camus ne fut nullement
bien vu des Allemands, ainsi que le prtendait le roi Jrme dans sa
lettre  l'empereur. Cette affaire lui fit le plus grand tort dans
l'esprit positif et organisateur de Napolon. Il devait en tre
ainsi. En effet, n'est-il pas singulier de voir le jeune roi
annoncer pompeusement, dans sa lettre du 28 dcembre, qu'il a cru
devoir imiter ses prdcesseurs dans cette circonstance et faire un
don de quarante mille livres de rente  son secrtaire, lorsque
trois jours auparavant, le 25, il crivait pour exposer sa misre,
disant qu'il n'avait pas un sou dans sa caisse[98]?

         [Note 98: Ces lettres, des 25 et 28 dcembre 1807, se
         trouvent au 3 volume des Mmoires du roi Jrme; celle de
         Napolon, en date du 5 janvier 1808, manque.]

Outre ce sujet de mcontentement contre son frre, l'empereur en
trouva un autre dans une lettre en forme de note qui lui fut
adresse de Cassel, par M. Jollivet,  la fin de dcembre 1807; la
voici:


  Le peuple de Cassel s'est singulirement refroidi depuis l'arrive
  du roi. On chante misre, on se plaint. Les choses ne vont pas comme
  on se l'tait promis.

  Les Franais qui s'taient rendus en Westphalie se retirent en foule
  et entirement mcontents. On se dsole  la ville, on se dplat 
  la cour o il n'y a, dit-on, ni argent, ni plaisir. Tout le monde
  est triste.

  Le roi ne reoit pas beaucoup de tmoignages de respect. Rarement le
  salue-t-on dans les rues o il passe souvent  cheval. Il a perdu
  dans l'opinion publique. Quelques affaires de galanterie lui ont
  dj nui. On sait dans le public qu'une des femmes de la reine a t
  renvoye  cause de lui. Le premier chambellan (M. Le Camus) avait
  nanmoins trouv moyen de retenir cette femme  Cassel pour le
  compte de son matre. La reine a insist pour qu'elle en sortt. La
  police l'en a enfin dbarrasse. M. le Camus passe pour un serviteur
  complaisant de son roi. Une comdienne de Breslau, que le roi y
  avait connue pendant sa campagne de Silsie, doit avoir t attire
   Cassel par les soins de M. Le Camus et par ordre de son matre.
  On raconte quelques autres histoires du mme genre. Les mres de
  Cassel qui ont de jolies filles craignent de les laisser aller aux
  bals et aux ftes de la cour. La reine est aime. On craint beaucoup
  pour son bonheur domestique.

  Le chef de la police de Cassel (M. La Jarriette) passe pour un
  brouillon et pour un bavard. Sa police est le secret de la comdie
  et elle ne sert qu' indisposer tout le monde. C'est un homme
  tranchant, plein de jactance et qui veut que personne n'ignore ce
  qu'il fait. Il parat surtout attacher de l'importance  tre matre
  de tous les secrets de la poste et il s'y prend de manire  ce que
  tout le monde le sache. Puis il s'amuse  colporter les histoires
  d'amour qu'il a surprises; puis il cherche  se donner les airs d'un
  homme qui a toute la confiance du roi, toute celle de la reine et
  toute celle des ministres. On le regarde comme un intrigant et comme
  un sot. Du reste, il ne contribue pas peu  indisposer les habitants
  de Cassel contre la cour et  leur faire prendre une mauvaise ide
  du gouvernement. Le tout va fort mal.


Ce genre de lettre en forme de note ou _bulletin_ tait fort souvent
employ par les agents de l'empereur sur son dsir, et nous verrons
bientt l'ambassadeur de France  la cour de Cassel, M. le baron de
Reinhard, agir de mme, par ordre.

Napolon, loin de venir en aide  son frre Jrme, maintint ses
prtentions sur les domaines, sur la contribution de guerre de
vingt-six millions payable en douze mois, et l'intendant-gnral
Daru ainsi que M. Jollivet[99] reurent des instructions trs
positives pour exiger une rente de sept millions sur les revenus des
domaines. Le dernier, en vertu d'un dcret du 3 janvier 1808, fut
charg, sous la direction immdiate de Daru, de l'excution des
articles relatifs aux arrangements avec la Westphalie pour la
fixation des contributions arrires ordinaires et de guerre, pour
le partage de tous les domaines dont moiti pour l'empereur et
moiti pour le roi, et eut dfense d'occuper aucun emploi dans le
nouveau royaume.

         [Note 99: Jrme avait une grande antipathie pour Jollivet,
         parce qu'il voyait en lui, non sans raison, un espion de
         Napolon et que d'ailleurs ce conseiller d'tat s'tait
         montr fort hostile  son frre Lucien qu'il aimait
         beaucoup.]

Jrme et la reine Catherine quittrent Napolonshoehe et firent
leur entre  Cassel, fort bien accueillis par la population; mais,
ainsi que nous l'avons dit, en montant sur le trne le jeune roi se
trouva immdiatement aux prises avec les grandes difficults de la
grosse question financire.

La Westphalie pouvait produire un revenu net d'une quarantaine de
millions, en y comprenant ceux des domaines; mais les dpenses du
budget s'levaient  trente-sept millions, il fallait servir trois 
quatre millions pour l'intrt de la dette et l'empereur rclamait
vingt-cinq millions de la contribution de guerre. Comment faire face
 de pareilles exigences avec une aussi modique ressource?

Depuis le jour o les troupes franaises taient entres dans les
pays devant former le royaume de Westphalie, c'est--dire depuis le
1er octobre 1806 jusqu'au 1er octobre 1807, le trsor franais avait
encaiss tous les revenus, ne payant que la partie la plus
indispensable des choses locales. Un arrir considrable existait
donc dj au 1er octobre 1807, et il n'y avait rien dans les caisses
du royaume. La rentre des contributions ordinaires tait en outre
paralyse par la concurrence que lui faisait la perception de la
contribution de guerre, et le roi lui-mme, avec les dix-huit cent
mille francs de son emprunt  Paris, ne pouvait aller bien loin.
Aussi le jeune prince dut-il avoir recours, pour sa personne,  un
emprunt de deux millions qu'il fit ngocier  des conditions
onreuses avec un banquier juif nomm Jacobson.

Daru, appel  Cassel auprs de Jrme, eut un entretien trs long
avec lui, mais ne cda sur aucune question. Il fut convenu que ce
qui restait d de la contribution de guerre serait acquitt par la
Westphalie par douzime,  dater du 1er juillet 1808, au moyen
d'obligations; que le roi conserverait la gestion des domaines
jusqu'au partage dfinitif.

M. Jollivet pour l'empereur, M. de Malchus pour le roi, furent
chargs des dtails de la liquidation qui trana encore en longueur
et fut un sujet de mcontentement exprim sans cesse par l'empereur
 son frre. Enfin la convention fut signe,  la date du 22 avril
1808, sous le nom de trait de Berlin. La dette de la Westphalie fut
totalise  vingt-six millions, pour l'acquittement desquels il fut
remis d'abord douze millions cent trente mille francs d'obligations
avec premire chance au 1er mai 1808. Sept millions de revenus
annuels furent assurs  l'empereur sur les biens des domaines.

Par la suite, pour s'acquitter envers la France, le gouvernement de
Jrme dut recourir  un emprunt forc de vingt millions.

Au commencement de janvier 1808, Jrme prouva une sorte de
satisfaction en recevant la dcoration de la Couronne de fer; il
crivit le 18  l'empereur,  cette occasion:


  Sire, je viens de recevoir par M. Mareschalchi la dcoration de la
  Couronne de fer que Votre Majest a bien voulu m'envoyer. Cette
  faveur m'est bien prcieuse parce qu'elle me donne une preuve
  certaine de la continuation des bonts de Votre Majest.


Nous allons donner une srie de lettres crites en 1808, que nous
annotons, et qui n'ont pas trouv place, pour un motif ou pour un
autre, soit dans la correspondance de l'empereur, soit dans les sept
volumes des Mmoires du roi Jrme. Voici d'abord une lettre
particulire de M. de Salha  Halgan qui jette un certain jour sur
la cour de Cassel et sur le nouveau royaume.

M. de Salha, capitaine de frgate, embarqu avec Jrme et Halgan,
devenu un des aides de camp du roi, brave marin, mais esprit
ordinaire, nomm en 1809 comte de Hoene, fut d'abord gouverneur des
pages, puis ministre de la guerre aprs le gnral d'Albignac.
Halgan, rest au service de France, y devint amiral. Il avait
command le brick _l'pervier_ et tait second sur le vaisseau _le
Vtran_, pendant la campagne de Willaumez. Salha et Halgan taient
fort lis. Ce dernier revit le prince Jrme  Paris, sous le second
empire.


                                              Cassel, 18 janvier 1808.

  Je tiens trop  votre amiti, mon cher Halgan, pour diffrer une
  rponse  votre lettre des premiers jours de cette anne, je le
  suppose, car elle est sans date. Mes regrets de ne vous avoir pas
  trouv  Paris sont des plus grands. Cette circonstance et donn
  peut-tre une direction diffrente au courant qui m'a men en
  Westphalie. Le roi a exig rigoureusement en partant ma dmission.
  J'ai fait un vrai sacrifice en renonant  mon titre d'officier
  franais. Prosper[100] a t pour beaucoup dans cette dtermination
  qui peut me laisser encore des regrets  venir. Les vtres pendant
  quelques instants ont pu avoir des motifs contraires; s'ils
  existaient encore, je vous dirais que les vnements vous ont
  parfaitement bien servi. Votre position est mille fois prfrable 
  toute autre ici. Vous conservez un titre rel prs de S. M. et vous
  jouissez en mme temps des avantages d'un tat dont rien ne vous
  aurait ddommag dans ce lieu d'exil; la gne de la cour, la
  contrainte d'une tiquette rigoureuse, l'embarras des places, le
  caractre de courtisan enfin n'avait pas de quoi vous plaire. Le roi
  travaille de son mieux  organiser et  prparer des moyens de
  prosprit pour l'avenir, ils ne se raliseront pas tant que l'on
  exigera svrement la rentre des contributions dont ce pays tait
  grev  notre arrive. Notre liste civile de 5 millions est bien
  maigre pour deux jeunes souverains galement magnifiques dans leurs
  gots. Il nous faudrait les coudes franches, au lieu de cela nous
  sommes contraris par les volonts du roi des rois, qui a retenu une
  inspection suprme sur ce nouveau royaume. Nous rgnons  demi dans
  une rsidence dont il est bien difficile d'carter l'ennui. Le roi
  donne souvent des bals, des parties ou courses de traneaux, nous
  avons aussi une Comdie franaise sous la surintendance de Le Camus,
  connu aujourd'hui sous le nom de comte de Furtenstein, titre
  accompagn d'une terre, fief de la couronne, de 11,000 cus valant
  de revenu net 40,000 francs de France pour lui et ses hritiers.
  C'est de quoi obtenir la main de la plus belle et de la plus noble
  Westphalienne. Le grand marchal Megronnet est aussi press par le
  roi de se marier, le docteur Garnier[101] leur en donne l'exemple;
  il pouse la fille d'un payeur, nomm M. Balti, ne  Bayonne;
  l'amoureux docteur sera au comble de ses voeux d'aujourd'hui en huit
  et recevra sans doute des tmoignages sensibles des bonts de nos
  jeunes souverains.

         [Note 100: Fils de Salha, embarqu sur le btiment command
         par Halgan.]

         [Note 101: Mdecin du prince Jrme sur _le Vtran_.]

  En arrivant ici, le roi m'a nomm colonel, ainsi que la plupart de
  ses aides de camp; de plus il m'a donn la direction en chef de la
  maison des Pages, de fort bons appointements, mais qui se fondent
  ici avec une rapidit extraordinaire, en sorte qu'aucun de nous ne
  peut se flatter au bout de l'anne d'avoir cent louis pour aller
  chercher des jouissances dont on ressent si fort la privation au
  milieu d'un peuple apathique si tranger  notre caractre et  nos
  usages. Ceci est une vritable migration; quand reverrons-nous
  notre heureuse patrie? La maladie, dite du pays, atteint les
  Franais en Hollande,  Naples, et comment y chapper en Westphalie?

  crivez-moi quelquefois, mon cher Halgan, parlez de moi au gnral
  Cafarelli et  toute sa famille pour qui je conserverai toute la vie
  les sentiments du plus grand attachement et d'une parfaite
  reconnaissance. Combien j'ai t pein de ne pas m'tre trouv 
  Paris avec le digne prfet et de n'avoir pu causer avec lui, je l'ai
  dit plusieurs fois  l'ami Rouillard dans le peu d'instants o nous
  nous sommes vus.

  Je ne veux pas me laisser entraner plus longtemps au plaisir de
  causer avec vous. Prosper vous offre les voeux d'un coeur
  reconnaissant, et moi ceux de l'attachement le plus durable. Je ne
  puis vous parler de M. de Chambon parce qu'il est toujours  Paris.

  Un mot de souvenir  Dupetit-Thouars, quand vous le verrez.


M. Branger, directeur de la caisse d'amortissement de Paris, 
laquelle Jrme avait emprunt, avant son dpart pour Cassel, une
somme de dix-huit cent mille francs, ayant rclam le versement de
cette somme au ministre des finances de Westphalie et n'en ayant
pas reu satisfaction, envoya  Napolon la note ci-dessous:


                                                         17 mars 1808.

  _Caisse d'amortissement,_

  Sire, il n'y a pas eu de variations sensibles dans le cours des
  effets. Je viens de recevoir une lettre du ministre des finances de
  Westphalie qui me renvoie au trsorier de la Couronne pour le
  paiement des termes chus de l'emprunt de 1,800,000 francs.


L'empereur crivit de sa main en marge de cette note:


  Renvoye au roi de Westphalie pour se faire rendre compte pourquoi
  son ministre se moque ainsi de ses engagements et tire sur une
  caisse qui n'est pas, j'espre,  ses ordres.

  Paris, 17 mars 1808.

                                                             NAPOLON.


  JRME  NAPOLON.

                                               Cassel, 2 fvrier 1808.

  Sire, je viens de recevoir du gnral de division
  Lefebvre-Desnouettes, grand-major de ma couronne, la communication
  d'une lettre du marchal Bessires par laquelle je vois qu'il a plu
   Votre Majest de l'appeler auprs d'elle en qualit de colonel des
  chasseurs de sa garde[102].

         [Note 102: Napolon n'aimait pas laisser au service de ses
         frres ses bons officiers gnraux, aussi ne voulut-il pas
         abandonner en Westphalie Lefebvre-Desnouettes, qu'il
         considrait comme un des meilleurs officiers de cavalerie
         lgre. Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs de la
         garde, rfugi en Amrique aprs Waterloo, prit, le 22 avril
         1822, dans le naufrage du paquebot _l'Albion_, sur lequel il
         s'tait embarqu pour la Belgique.]

  J'avouerai  Votre Majest que j'avais toujours regard le gnral
  Lefebvre comme devant rester  mon service, que j'tais assur  cet
  gard par son contentement personnel et par la lettre de passe qui
  lui avait t expdie par ordre de Votre Majest et que, l'ayant
  nomm depuis gnral de division et grand cuyer du royaume, cette
  nouvelle m'a vivement affect.

  Ce n'est pas, Sire, que je ne me regarde toujours comme heureux de
  faire quelque chose qui soit agrable  Votre Majest, mais elle
  sentira encore que j'aurais eu le droit d'attendre, avant tout
  autre, une communication plus officielle de cette dcision.

  Dans cet tat de choses, j'attendrai  connatre le dsir de Votre
  Majest avant que de me rsoudre  laisser partir le gnral
  Lefebvre de mes tats, mais je crois ne pas devoir laisser ignorer
   Votre Majest combien j'tais loin de m'attendre  ce changement.


  JRME  NAPOLON.

                                              Cassel, 23 fvrier 1808.

  Sire, je reois  l'instant la lettre que Votre Majest a bien voulu
  m'crire de Paris, en date du 16[103]. Je prie Votre Majest de
  croire que je n'ai absolument en vue que de faire tout ce qui peut
  lui convenir; si j'ai mal fait dans cette circonstance, c'est par
  ignorance. Je ferai cependant observer  Votre Majest que je
  n'avais dsign un ministre pour Vienne que d'aprs la lettre de M.
  de Champagny, crite de Milan, dont j'ai envoy la copie  Votre
  Majest. J'ai eu tort de choisir M. de Merweld, mais j'ignorais
  absolument ce qui se passe. Il m'avait fait cette demande, il est
  riche et avait des parents  Vienne; j'ai encore cru bien faire,
  j'en ai rendu compte  Votre Majest qui ne m'a rien rpondu;
  cependant il ne partira pas, mais je dsirerais savoir (comme il
  tait dj dsign pour aller  Vienne), si Votre Majest croit
  qu'il y aurait de l'inconvnient  l'envoyer  Munich. J'attendrai
  au reste  connatre les intentions de Votre Majest. Je le rpte,
  Sire, je n'ai qu'un dsir, celui de faire tout ce qui peut convenir
   Votre Majest.

         [Note 103: Cette lettre de Napolon nous manque. Elle tait
         relative  M. de Merweld, dont l'empereur croyait avoir  se
         plaindre.]

  Quant  M. d'Hardenberg, il m'a t propos par les conseillers de
  Votre Majest, ainsi que les sept autres prfets, et, comme je n'en
  connaissais aucun, j'ai approuv le travail parce que je ne pouvais
  le juger, sauf  le rectifier par la suite. Au reste, je puis dire 
  Votre Majest que je suis fort content de M. d'Hardenberg et qu'il
  n'est pas le frre de celui de Prusse, mais un parent trs loign.

  Je prie Votre Majest d'tre persuade que si je recevais plus
  souvent de ses lettres, je ferais tout ce qu'elle dsire, ne m'tant
  propos en montant sur le trne que de rendre mes peuples heureux et
  de contenter en tout Votre Majest auprs de laquelle je serais bien
  plus heureux.


  JRME  NAPOLON.

                                              Cassel, 26 fvrier 1808.

  Sire, tant inform que M. Jollivet doit se plaindre  Votre Majest
  de n'avoir pas t invit  la fte qui a eu lieu pour
  l'anniversaire de la naissance de la reine, j'ai voulu prvenir
  Votre Majest des motifs qui m'ont dcid, afin d'viter le plus
  lger doute sur mes intentions qui seront toujours d'tre agrable 
  Votre Majest.

  La fte qui s'est donne tait tout  fait intime et dans une trs
  petite maison de campagne, cependant deux conseillers d'tat
  franais y taient invits, tandis que mon ministre de la guerre ne
  l'tait pas. Ce motif aurait t suffisant, mais il en existe un
  autre. Il est arriv plusieurs fois que M. Jollivet, invit  la
  cour, n'y venait point, non plus que sa femme; que d'autres fois ils
  s'y rendaient bien, mais se permettaient de sortir du cercle avant
  que la reine ni moi en fussions sortis, quoique cela leur ait t
  plusieurs fois reproch.

  Je ne rends compte de cette circonstance  Votre Majest que parce
  que mon plus vif dsir est de la persuader que je n'ai d'autre but
  que de lui plaire.


  JRME  NAPOLON.

                                                 Cassel, 12 mars 1808.

  Sire, je viens de recevoir la lettre du 6 mars que Votre Majest a
  bien voulu m'crire. Les reproches qu'elle m'adresse sur l'audience
  des Juifs ne me sont pas applicables; c'est M. Simon qui les a
  convoqus  mon insu et je les ai reus dans mon cabinet, sans
  aucune crmonie, et ignorant absolument tout ce qu'ils allaient me
  dire. Ceux aussi que Votre Majest me fait relativement au _Moniteur
  Westphalien_ doivent galement tre appliqus  MM. Simon et
  Beugnot. Ils m'ont propos une gazette officielle, ils l'ont dirige
  et je me suis born  leur dire de faire ce qu'ils jugeraient
  convenable  ce sujet.

  M. Beugnot a sollicit depuis huit jours la permission de retourner
   Paris pour le mariage de sa fille et pour des affaires
  particulires, et il n'est rest jusqu' ce jour  Cassel que parce
  que j'ai dsir qu'il assistt au Conseil d'tat pendant la
  discussion du projet sur les forts qui est de la plus grande
  importance sous le rapport des finances[104].

         [Note 104: M. Beugnot fut remplac au ministre des finances
         de Westphalie par M. de Bulow, qui passait pour aimer peu les
         Franais.]

  M. Simon parat dsirer rester auprs de moi et je le garde avec
  autant de plaisir que j'en aurais eu  conserver M. Beugnot, s'il
  l'avait accept.

  Je prie Votre Majest de croire que dans toutes les circonstances je
  chercherai toujours  faire ce qui pourra lui tre agrable.


  JRME  NAPOLON.

                                                 Cassel, 13 mars 1808.

  Sire, je viens de recevoir  l'instant la nouvelle de Vienne que le
  comte Charles de Grne, nomm ministre de l'Autriche prs de moi,
  tait sur son dpart pour Cassel. Je supplie Votre Majest de me
  dire qui je dois envoyer  Vienne.

  Le roi de Prusse auquel je n'ai fait d'autre communication que celle
  de mon avnement au trne, a jug  propos de m'crire, en outre de
  la rponse  cette notification, une lettre particulire dans
  laquelle il m'exprime le dsir qu'il a que nous tablissions le plus
  tt possible entre nous les communications qu'il dsire de voir
  subsister. Comme j'ignore o nous en sommes avec ces deux cours, je
  dsire que Votre Majest veuille me dire ce que je dois faire et
  qu'elle soit persuade, quant aux insinuations faites  Vienne par
  l'entremise du ministre de Hollande, que c'est une lgret de ma
  part dont je sens la consquence et qui n'est due qu' la prsence
  de ce ministre auprs de moi que j'ai charg, lors de son dpart
  pour Vienne et sans rflexion, de ma communication.

  J'espre que Votre Majest n'a pu me supposer d'autres motifs ni
  intentions dans cette circonstance et je me plais  croire qu'elle
  connat trop bien la puret de mon coeur et de mes sentiments pour
  me taxer un seul instant d'ingratitude.


On voit par cette lettre combien le jeune roi se faisait petit
auprs de son frre, sous la dpendance duquel il tait en tout et
pour tout. La lettre suivante corrobore ce que nous avanons:


  JRME  NAPOLON.

                                          Napolonshoehe, 14 mai 1808.

  Sire, le comte de Wintzingerode, mon sujet, m'a t prsent
  dernirement. Il m'a demand d'tre envoy comme ministre
  plnipotentiaire prs la cour de Vienne. Cette mission m'ayant paru
  trop dlicate pour me dcider sur le champ, je m'empresse de
  consulter Votre Majest afin qu'elle me fasse connatre ses
  intentions  cet gard.

  J'attendrai la rponse de Votre Majest avant de donner une solution
  au comte de Wintzingerode.


Le comte de Wintzingerode, ministre de Westphalie  la cour de
France en 1810, fut trs hostile, aprs 1815,  son ancien souverain
et  la reine.

Au commencement de juin 1808, l'empereur fit crire par Berthier au
roi Jrme pour se plaindre de ce que les soldats franais taient
vexs, refuss dans ses hpitaux, et que, si cela continuait, il
enverrait dans le pays quinze mille hommes.

Les rapports faits  Napolon  cet gard taient faux. Ajoutons que
les mmes reproches, aussi injustes, taient adresss  la mme
poque aux rois d'Espagne et de Hollande. Il est permis de penser
que c'tait une sorte de: _garde  vous!_ envoy  ses frres par
l'empereur.

Jrme rpondit le 12 juin au prince de Neufchtel:


  Mon cousin, j'ai reu la lettre que V. A. S. m'a crite de la part
  de Sa Majest l'Empereur et Roi, mon auguste et trs honor frre.
  J'ai charg mon ministre de la guerre de rpondre  V. A., quant 
  ce qui concerne les fausses calomnies que l'on se plat  dbiter
  sur le mauvais traitement qu'prouvent les Franais dans mon
  royaume.

  V. A. S. m'ajoute que si ces prtendues vexations continuent, S. M.
  l'Empereur enverra 15,000 Franais dans mes tats! S. M. peut le
  faire sans doute! mais ne doit-elle pas tre convaincue que, malgr
  l'extrme pauvret de mes sujets, si les Franais ne pouvaient plus
  exister dans les pays au del de l'Elbe, je n'attendrais aucun ordre
  pour partager avec eux ce qui pourrait me rester!..... N'est-elle
  pas bien persuade encore, que le titre qui m'est le plus cher, est
  celui de prince franais, et que je regarde comme mon premier devoir
  celui de les faire respecter!

  Je rpondrai toutefois  V. A. que je suis instruit par mes
  ministres, et que je me suis assur par moi-mme, dans la tourne
  que j'ai faite dans mes tats: que toutes les plaintes, que toutes
  les rixes qui ont eu lieu et qui ont indispos mes sujets, n'ont
  exist que parce que, depuis mon avnement au trne, les officiers,
  soldats, voyageurs et courriers franais ont continu dans mes tats
  les mmes vexations qu'ils y exeraient en temps de guerre, sans
  rflchir ni avoir gard  l'inviolabilit et au respect dus  un
  royaume aussi troitement alli que dvou entirement  la France;
  mais pouvais-je l'empcher?

  J'ai charg mon ministre de la justice de mettre sous les yeux de V.
  A. S. les diffrentes plaintes qui sont parvenues au pied du trne,
  dans l'espace de deux semaines; V. A. y verra que des officiers se
  logent de force chez les bourgeois; que des soldats battent des
  paysans et des citoyens paisibles; que des courriers maltraitent ou
  tirent des coups de fusils  des postillons; que des douaniers
  insultent jusqu' des officiers et les menacent de leur ter leur
  pe; que des canonniers forcent des corps de garde, etc.; et tout
  cela par la seule raison qu'ils sont Franais, et que les
  Westphaliens sont faits pour leur obir.

  Ce que j'ai fait en Silsie en de pareilles circonstances, ce que
  j'ai fait, dans toutes les occasions o j'ai command sous Sa
  Majest l'Empereur, je n'ai pas voulu le faire comme roi de
  Westphalie; j'ai ferm les yeux sans agir (et la lettre de V. A. S.
  me prouve que j'avais bien prvu), parce que j'ai craint que S. M.
  ne m'accust de partialit.

  Cependant l'Empereur peut-il croire que j'oublie un instant que ma
  premire patrie est la France, et que je regarde comme ma plus
  grande gloire celle de ne l'avoir quitte que pour lui servir
  d'avant-garde!

  J'espre et je me plais  croire que V. A. S., en mettant sous les
  yeux de S. M. l'Empereur ma lettre et celles de mes ministres, la
  convaincra que non seulement les rapports qui lui ont t faits sont
  faux, mais encore qu'ils sont mchants; et que si quelque chose de
  ce genre pouvait exister, ce ne serait qu' moi seul, comme
  souverain gouvernant par moi-mme, et non par mes ministres, qu'il
  faudrait s'adresser.


Si le roi Jrme consentait volontiers  excuter en tout et pour
tout les volonts de son frre et  reconnatre sa suprmatie mme
sur les affaires intrieures de ses tats, comme il aimait le faste
et la reprsentation, il lui sembla que la cration d'un ordre de
chevalerie dans le genre de l'ordre de la Lgion d'honneur de France
ferait bien en Westphalie et attirerait sur son royaume une certaine
considration. Il imagina donc une dcoration et consulta l'empereur
 cet gard par la lettre suivante, date de Napolonshoehe, 11
juillet 1808.


  Sire, je soumets  l'approbation de Votre Majest l'institution d'un
  ordre royal de Westphalie. L'assemble des tats, dont je suis dj
  fort content, devant terminer sa mission dans un mois, je dsirerais
  lui communiquer ce projet avant cette poque, si Votre Majest y
  consentait.

  Je sais que cette institution plaira beaucoup aux Allemands. Votre
  Majest connat leur caractre; beaucoup d'entre eux ont t obligs
  de quitter leurs dcorations, et rien ne leur sera plus agrable que
  de voir fonder un nouvel ordre de leur royaume.

  J'ai conserv depuis le commencement de l'anne, pour la dotation de
  cet tablissement, les revenus de l'abbaye de Quedlimbourg et ceux
  de la grande prvt de Magdebourg s'levant  300,000 fr. par an;
  ainsi rien ne m'arrtera de ce ct.

  Les grand'croix, les commandeurs et les chevaliers jouiront d'un
  revenu annuel de 2,000 fr., et, indpendamment de la croix que je ne
  compte pas donner aux simples soldats  moins de circonstances
  extraordinaires, j'ai l'intention de crer des mdailles d'or et des
  mdailles d'argent: les premires, du revenu de 150 fr.; les autres,
  de 100 fr.[105].

         [Note 105: Nous ne serions pas tonn que cette pense des
         mdailles militaires d'un revenu de 100  150 fr. n'ait t
         l'ide mre de la mdaille cre par Napolon III  son
         avnement au trne.]

  En outre de cette base gnrale, il serait nomm parmi les
  grand'croix et les commandeurs dix grandes et vingt petites
  commanderies: les premires, du revenu de 10,000 fr.; les secondes,
  de celui de 5,000 fr.

  Je remets  Votre Majest le dessin de cet ordre; elle y verra
  l'aigle comme la marque distinctive de notre maison, et le gros
  bleu comme la couleur du royaume. Je n'ai pas encore adopt de
  devise.

  Au reste rien n'est fait et ne le sera que Votre Majest ne m'ait
  rpondu. Je lui prsente seulement mes premires ides sur ce
  projet, d'aprs la connaissance que j'ai du bon effet qui
  rsulterait de son excution.


On prtend que l'empereur, qui avait souvent le mot pour rire, en
examinant le dessin trs surcharg de la croix de Westphalie, dit en
plaisantant: _Il y a bien des btes dans cet ordre-l._

Nanmoins l'ordre de Westphalie fut cr, suivant le dsir de
Jrme, mais il ne subsista pas longtemps.

Le retard de Jrme dans le paiement  la caisse des dpts de son
emprunt de dix-huit cent mille francs indisposa  tel point
l'empereur contre son frre qu'il lui adressa plusieurs dpches
trs dures. Jrme rpondit, le 28 juillet 1808, de Napolonshoehe,
une lettre trs digne que voici:


  Sire, je reois les diffrentes lettres que Votre Majest m'a
  crites en rponse  celles que j'ai eu l'honneur de lui adresser.
  Je ne m'attendais pas  la rponse qu'elle m'y fait. Que puis-je
  rpondre, Sire,  Votre Majest, lorsqu'elle me dit que ce que je
  fais n'est pas d'un homme d'honneur! Sans doute, dans ce cas, je
  suis bien malheureux puisque je ne peux mourir aprs l'avoir lu.

  Si je n'ai pas pay les 1,800,000 fr. que je dois  la caisse
  d'amortissement, c'est que je ne les avais pas et que je pensais que
  l'intention de Votre Majest n'tait pas que je payasse des intrts
  ruineux pour m'acquitter envers elle; mais, Sire, je viens
  d'ordonner qu'un emprunt gal  cette somme ft fait de suite,
  n'importe  quel taux; et, avant trois mois, mes billets seront
  retirs. Sire, je suis de votre sang, et jamais je ne me suis cart
  de la route de l'honneur que Votre Majest m'a trace, et, dans les
  circonstances difficiles, elle trouvera en moi un frre prt  tout
  lui sacrifier.

  Si Votre Majest veut me faire l'honneur de croire ce que je lui
  dis, je puis lui donner ma parole que je n'ai pas entendu parler ni
  reu de lettres de M. Hainguerlot[106] depuis mon dpart de Paris.

         [Note 106: M. Hainguerlot, banquier enrichi dans les
         fournitures, tait un ami de Jrme; sa soeur avait pous un
         des aides de camp du jeune roi. L'empereur n'aimait ni le
         banquier ni sa famille et avait fait dfense  son frre de
         le recevoir. Le gendre de M. Hainguerlot fut, par la suite,
         un M. de Vatry, brillant officier de hussards qui, en 1815, 
         Waterloo, tait l'un des aides de camp du prince Jrme, et
         qui ne contribua pas peu, par ses relations et ses dmarches
         sous le gouvernement de juillet,  aplanir les difficults
         pour le retour en France de la famille Jrme Bonaparte.]


Une nouvelle inconsquence de Jrme indisposa encore beaucoup
Napolon  son gard. Le jeune prince aimait le luxe, les ftes,
l'tiquette. Tout en se plaignant de la modicit de sa liste civile,
il ne fut pas plus tt sur le trne qu'il se donna une cour
fastueuse copie sur celle des Tuileries et fort en dehors de toute
proportion avec l'exigut de ses tats; qu'on en juge.

Il cra: un grand marchal du palais, Meyronnet, son ancien lieutenant 
bord de _l'pervier_, qu'il fit comte de Willingerode; deux prfets du
palais, Boucheporn et de Reyneck; trois marchaux ou fourriers du
palais, les colonels de Zeweinstein et Bongars, M. Barberoux-Wurmb; un
grand-chambellan, le comte de Waldenbourg-Truchsess; quinze chambellans,
Le Camus, le comte de Bohlen, le baron de Hammerstein, le baron Bigot de
Villandry, le comte de Wesphallen, M. d'Esterno, le baron de Hartz, le
comte de Velsheim, Cousin-Marinville, le baron de Munchenhausen, le
baron de Sinden, le baron de Spiegel, le baron d'Assebourg, le comte de
Meerveld, le baron de Doernberg; un grand-matre des crmonies, le
comte de Bocholtz; huit matres ou aides des crmonies, MM. de Courbon,
Marseille-Laflche, Beugnot, baron de Gondmain, Gardine, comte de
Pappenheim; plus de vingt aides de camp ou officiers d'ordonnance, le
colonel de Salha, gouverneur des pages, Grard, le prince de Hesse
Philipsthal, de Spaderborn, Morio, Rewbell, d'Albignac, plus tard
ministre de la guerre, Lefebvre-Desnouettes, que nous avons vu rappel
par l'empereur, le colonel Danstoup-Verdun, les gnraux Du Coudras et
Usslar; un grand-cuyer, six cuyers d'honneur, le comte de
Stolberg-Wernigerode, le baron Lepel, le colonel Kloesterlein; un
premier aumnier, l'vque baron de Wend; des aumniers, des chapelains
en grand nombre, trois secrtaires des commandements, Marinville, de
Coninx, Bercagny; un grand-veneur, le comte de Hardenberg.

La maison de la reine fut installe sur un pied tout aussi splendide
et non moins nombreux: une grande-matresse, la comtesse de
Truchsess; sept dames du palais, la comtesse de Gilsa, dont le mari
tait directeur des haras, la baronne de Pappenheim, MMmes Morio,
Blanche Laflche, Du Coudras, de Witzleben, la princesse de
Hohenlohe-Kirchberg; plusieurs chambellans, les barons de
Bodenhausen, de Pappenheim, de Bischoffshausen, de Schele;
plusieurs cuyers d'honneur, le marquis de Maubreuil, le baron de
Menguersen de Busche, M. de Malsbourg, le baron de Mesenholm; un
secrtaire des commandements, M. de Pfeiffer.

On comprend que Napolon Ier fut choqu d'un pareil dvergondage de
gens inutiles que son frre payait fort cher, lui l'homme de guerre
dont les prodigalits allaient toujours chercher les gens utiles
dans toutes les professions, ou ceux qui risquaient sans cesse leur
existence sur les champs de bataille.

Aussi a-t-on vu qu'il avait tanc son frre d'une faon bien
vigoureuse, puisqu'il l'accusait presque de manquer  l'honneur.
Avec un peu plus de rflexion et de tenue, le jeune roi et pu faire
sur sa liste civile de cinq millions, surtout en Allemagne, au
milieu d'un peuple simple et aux ides antiques, des conomies qui
lui eussent permis de payer son emprunt, ce qui et en outre dispos
favorablement Napolon en sa faveur.

Malgr les proccupations constantes que donnaient  Jrme l'tat
dplorable des finances du royaume et la rigidit inflexible de
l'empereur  cet gard, malgr les remontrances incessantes de son
frre, le jeune roi menait assez joyeuse vie  Cassel et 
Napolonshoehe, entour de la vertueuse reine, d'un essaim de jolies
femmes, de favoris toujours prts  excuter ses moindres
fantaisies.

Vers le commencement d'aot 1808, quelques changements eurent lieu
dans les rangs levs. La secrtairerie d'tat, d'abord confie au
savant Jean de Muller, passa aux mains de Le Camus, comte de
Furtenstein, mari  la fille du grand-veneur, comte de Hardenberg,
riche seigneur allemand. Le gnral Morio, un instant ministre de la
guerre, cda son portefeuille  M. de Bulow, dj ministre des
finances depuis la rentre en France de M. Beugnot. Jrme fait
connatre les motifs du changement de Morio  son frre, par une
lettre en date du 16 aot[107]. Ce qui ne l'empcha pas de rendre le
portefeuille au gnral quelques jours plus tard.

         [Note 107: Lettre publie aux Mmoires.]

Au mois de septembre 1808, une sorte de petite meute cause 
Brunswick, chef-lieu de l'Ocker, par une circonstance insignifiante,
clata tout  coup. Rapport fut fait au roi, qui envoya cette pice
 son frre en lui demandant ses ordres:


  JRME  NAPOLON.

                                     Napolonshoehe, 8 septembre 1808.

  Sire, j'ai l'honneur d'adresser  Votre Majest un rapport qui vient
  de m'tre fait par mon ministre des finances, charg provisoirement
  du dpartement de la Guerre, relativement  un vnement fcheux qui
  a eu lieu les 4 et 5  Brunswick.

  Quelque grands que soient dans cette affaire les torts des gendarmes
  franais, je n'ai rien voulu ordonner  leur gard, sans connatre
  les intentions de Votre Majest.

  Je soumets donc  Votre Majest le rapport de mon ministre, ainsi
  qu'il me l'a prsent, et je la prie de me faire connatre la
  conduite qu'elle dsire que je tienne en cette circonstance.


RAPPORT AU ROI JRME.


  Sire, je reois des lettres du prfet de l'Ocker, du commandant de
  place de Brunswick et du colonel Mauvillon, commandant le 2e
  rgiment de ligne, dont je m'empresse de prsenter l'extrait  Votre
  Majest; elles confirment les dtails des vnements fcheux qui ont
  eu lieu  Brunswick dans les journes du 4 et du 5.

  Il rsulte uniformment de ces divers rapports que le brigadier de
  gendarmerie Lefvre, accompagn des gendarmes Deligny et Chastelan,
  eut au foyer de la Comdie une dispute avec quelques bourgeois. Ces
  militaires n'taient point en uniforme et paraissaient ivres. La
  querelle s'tant continue au sortir du spectacle, le brigadier
  Lefvre courut chez lui prendre son sabre, et, revenant arm  la
  rencontre des bourgeois qui ne l'taient pas, frappa le nomm
  Lietge, matre vitrier, et le tua sur la place.

  Le brigadier Lefvre meurtri au bras de plusieurs coups de bton
  qu'il venait de recevoir dans cette querelle fut,  l'instant mme,
  arrt sur la place par un dtachement de la garde qui rtablit la
  tranquillit dans la rue, et l'ordre fut donn au juge de paix dans
  l'arrondissement duquel venait d'tre commis ce meurtre, de
  commencer sur le champ l'instruction de l'affaire.

  Cependant le chef d'escadron Bteille, commandant la gendarmerie
  franaise, fit mettre le meurtrier en libert, et ne voulut point
  dfrer  la rquisition du commandant d'armes et du maire de la
  ville de Brunswick qui demandaient l'arrestation des deux autres
  gendarmes.

  Ce dni de justice produisit une impression fcheuse, et la populace
  laissa entrevoir le projet form d'arracher le gendarme Lefvre de
  la maison o il tait retir. Le colonel Schraidt se dcida  le
  faire transporter  l'hpital dans une chaise et  l'accompagner
  lui-mme avec l'adjudant de place, le maire de la ville, le
  commissaire de police et quelques autres fonctionnaires publics. La
  vue de ces magistrats ne put contenir une multitude furieuse, et une
  grle de pierres fut lance contre la chaise et le cortge. Le
  gendarme Lefvre en fut presque accabl. Bientt l'attroupement qui
  s'tait form autour de l'hpital fut dissip par les soins et les
  instances du commandant Schraidt, mais ayant appris dans la soire
  que le peuple voulait encore forcer l'hpital et immoler le gendarme
  Lefvre  sa vengeance, il fit demander la force arme, et le
  colonel Mauvillon envoya un dtachement de 30 hommes. Cette troupe
  fut assaillie elle-mme par les pierres qu'on lanait de plusieurs
  maisons et par les injures de la populace.

  Le colonel Mauvillon doubla alors son dtachement et marcha lui-mme
  en bon ordre avec son rgiment  la hauteur de l'hpital. Cependant
  plusieurs soldats ayant t blesss par le peuple, il ft tirer
  quelques coups de fusil en l'air pour l'effrayer. Toutes les avenues
  furent occupes, et, aprs plusieurs tentatives, fermes et prudentes
   la fois, on parvint  dissiper les attroupements; une femme a t
  tue et un bourgeois bless; le colonel Mauvillon pense que c'est
  par les bourgeois eux-mmes qui,  ce qu'il dit, ont tir plusieurs
  coups de fusil de leur ct. La ville fut parcourue toute la nuit
  par des patrouilles, et la tranquillit n'a plus t trouble.

  Il parat que les autorits civiles et militaires ont parfaitement
  rempli leur devoir, et qu'elles ont t constamment animes du
  meilleur esprit. Le colonel Mauvillon fait le plus grand loge du
  zle et de l'activit qu'ont dploys le commandant et l'adjudant de
  place; il s'applaudit aussi de la discipline et du calme manifests
  par les soldats du 2e rgiment, en butte aux coups et aux insultes
  de la populace; le dernier des recrues est demeur ferme  son rang
  et a obi avec intelligence et promptitude  tous les ordres de son
  chef.

  Aussitt que l'ordre a t rtabli, on a fait arrter les htes des
  maisons d'o ont t lances les pierres contre la force arme.

  Tous les rapports attestent que les gendarmes franais qui ont donn
  lieu  ce dsordre ont eu le premier tort; plusieurs tmoins
  certifient que la dispute a t provoque par eux, et que l'effet en
  a t d'autant plus prompt et d'autant plus funeste qu'ils taient
  depuis longtemps has des bourgeois  cause de leurs vexations et de
  leur insolence.

  Le colonel de Bongars[108], envoy sur les lieux par Votre Majest,
  est parti hier et lui transmettra un rapport plus circonstanci sur
  ces vnements.

         [Note 108: Aide de camp du roi, chef de la gendarmerie.]

  Cassel, 8 septembre 1808.


Napolon lui rpondit, le 14 septembre, qu'il fallait punir le
gendarme franais, mais surtout l'allemand qui avait t cause de
l'meute; qu'on l'assurait que la police tait mal faite en
Westphalie; que bientt il aurait des meutes plus srieuses, et que
si les gendarmes franais lui taient inutiles, il n'avait qu' les
renvoyer en France.

tant  Erfurt, l'empereur donna l'ordre de dsigner pour la
Westphalie, comme ministre de famille, le baron de Reinhard,
diplomate distingu, qui se rendit immdiatement de Coblentz  Paris
pour y recevoir du duc de Cadore, ministre des relations
extrieures, les instructions les plus dtailles et les plus
prcises. Le baron de Reinhard arriva  Cassel  la fin de dcembre
1808. Il trouva le corps diplomatique compos des ministres dont les
noms suivent: de Wurtemberg, baron de Geinengen; de Saxe, comte de
Schoenburg; de Bavire, comte de Leichenfeld; de Hollande, chevalier
de Huygens; de Darmstadt, baron de Moronville; de Prusse, M. Kuster;
du prince primat, comte de Beust; du grand-duc de Bade, baron de
Seckendorff, charg aussi des affaires de Francfort; d'Autriche,
comte de Grne; de Russie, prince de Repnin.

Un peu avant l'arrive de Reinhard, le roi Jrme, bless des actes
arbitraires et du sans-faon des agents franais, mme infimes,
expdia son aide de camp, le gnral Girard,  l'empereur, avec les
deux lettres ci-dessous, dates du 11 dcembre:


  Sire, le gnral Girard, mon aide-de-camp, aura l'honneur de
  remettre cette lettre  Votre Majest; je le charge de passer au
  dpt du 1er rgiment des chevau-lgers[109] pour tcher de remonter
  les hommes  pied; j'espre que Votre Majest est plus contente de
  mon rgiment.

         [Note 109: Les escadrons de ce rgiment, dans lequel servait
         le fameux marquis de Maubreuil, taient alors en Espagne et
         son dpt dans une ville de la Westphalie.]

  J'ai crit plusieurs fois  Votre Majest, et je n'ai pas reu un
  mot de rponse; j'espre cependant qu'elle n'est pas fche contre
  moi, car je n'ai rien fait pour cela, et qu'au contraire le but de
  toutes mes actions est de vous plaire.

  Ma sant est tout--fait rtablie, on me conseille cependant de
  changer d'air pendant quelques semaines; si Votre Majest n'est pas
  de retour  Paris en janvier et qu'elle l'approuve, j'irai passer
  huit jours  Amsterdam,  la fin du mois de janvier.

  Sire, en m'abstenant de toutes rflexions, j'ai l'honneur de mettre
  sous les yeux de Votre Majest plusieurs notes plus arbitraires
  l'une que l'autre, en la priant de vouloir bien mettre ses dcisions
  sur chacune d'elles et de me les faire connatre.

  J'espre que Votre Majest voudra bien arrter les prtentions, tous
  les jours plus fortes, de ses agents en Westphalie, dont les titres
  trs-subalternes de quelques-uns ne modrent pas des mesures
  humiliantes pour moi et d'aprs la continuation desquelles, il me
  serait impossible de gouverner plus longtemps ce pays.


Habituellement, l'empereur ne rpondait pas aux justes rclamations
de ce genre que lui adressaient ses frres. C'est ce qui eut lieu
encore dans cette circonstance et fora Jrme  envoyer de nouveau
 Paris, au commencement de fvrier, un autre de ses aides de camp,
le gnral Morio.

Ds son arrive  Cassel, Reinhard avait envoy au duc de Cadore
(Champagny) de longues lettres publies au 3e volume des Mmoires du
roi Jrme.

Champagny lui rpondit de Paris, les 21 et 26 janvier 1809:


  Monsieur, j'ai reu les diffrentes dpches que vous m'avez fait
  l'honneur de m'adresser depuis le n 1 jusqu'au n 6 inclusivement.
  J'ai eu soin de rendre compte  Sa Majest Impriale des dtails les
  plus intressants qu'elles renfermaient.

  Vous tes charg, Monsieur, d'appeler l'attention de Sa Majest le
  roi de Westphalie sur la rdaction des gazettes qui se publient dans
  ses tats. Il est important qu'elle soit confie  des hommes
  habiles et srs qui, lisant avec soin les gazettes de Vienne et de
  Presbourg, s'attachent  rfuter et  combattre surtout par l'arme
  toute puissante du ridicule les articles de ces gazettes qui
  pourraient tre dirigs contre la France ou la Confdration du
  Rhin. Ceux qui prtent des ides de guerre  l'Autriche, se plaisent
   faire une longue numration de ses forces militaires, ignorant
  apparemment ou plutt feignant d'ignorer que la France a encore
  150,000 hommes en Allemagne, qu'un mme nombre de troupes franaises
  se trouve en Italie, que la Confdration du Rhin peut mettre au
  premier signal 120,000 hommes sur pied, que la conscription qui
  s'organise en ce moment donnera 80,000 hommes de nouvelles leves,
  et qu'enfin la retraite des Anglais permet  Sa Majest Impriale de
  disposer en cas de besoin d'une grande partie des troupes qui se
  trouvent en Espagne.

  En vous faisant connatre les intentions de Sa Majest Impriale, je
  suis sr que vous ne ngligerez rien pour en assurer la complte et
  parfaite excution. Je vous prierai seulement de vouloir bien
  m'instruire des mesures qui seront prises  cet gard par le
  gouvernement westphalien.

  J'ai reu, Monsieur, vos dpches des 13 et 15 janvier n 8 et 9. Sa
  Majest les a eues l'une et l'autre sous les yeux et a lu la seconde
  avec plaisir. Son intention est que vous entriez dans les plus
  grands dtails sur toutes les parties de l'administration du royaume
  de Westphalie, que vous parliez de la conduite du Roi, de celle des
  ministres, des oprations du gouvernement. Elle veut tre informe
  de tout avec la plus grande exactitude afin de pouvoir clairer et
  guider, si besoin est, la marche d'un gouvernement qui l'intresse 
  tant de titres. Elle me charge de vous dire que vos dpches ne
  seront point vues, et qu'on ignorera la source des renseignements
  que vous aurez donns et dont elle croira faire usage. La
  dlicatesse qui vous fait craindre d'employer les chiffres aurait
  l'inconvnient extrme de gner votre franchise. Sa Majest veut
  donc que vous criviez souvent en chiffres; ds que vous vous en
  servirez habituellement, cela paratra tout simple; qui, d'ailleurs,
  peut y trouver  redire? et comment mme le saura-t-on,  moins
  qu'on ne viole le secret de vos dpches, et qu'on ne prouve ainsi
  combien la prcaution de chiffrer est ncessaire?

  Dans les cas graves, s'il en survenait, et pour faire connatre des
  actes trs importants du gouvernement du Roi, vous expdieriez des
  courriers extraordinaires.

  Sa Majest dsire encore qu' vos dpches vous joigniez des
  bulletins non signs, et contenant les nouvelles de socit, les
  bruits de la ville, les rumeurs, les anecdotes vraies ou fausses qui
  circulent, en un mot une sorte de chronique du pays propre  le bien
  faire connatre.

  Une autre lettre que vous recevrez en mme temps que celle-ci, vous
  instruit des intentions et vous transmet les ordres de Sa Majest
  relativement aux Franais qui sont ou qui voudraient entrer au
  service du Roi.


Ainsi, il ressort bien nettement de ces deux lettres de Champagny 
Reinhard que l'empereur voulait avoir auprs de Jrme, comme auprs
de ses frres Joseph et Louis, sous le nom de ministres de famille,
des hommes chargs d'une sorte d'espionnage politique et
particulier.

 dater de la rception des ordres de Champagny, la correspondance
entre lui et Reinhard ne fut plus interrompue.

Reinhard crit de Cassel, le 3 fvrier 1809:


  Monseigneur, Votre Excellence peut tre assure que dans tout ce qui
  dpendra de moi, son intention sera remplie, et je ne cesserai point
  d'insister auprs du gouvernement westphalien pour que la mesure
  propose reoive sa prompte excution.

  M. d'Esterno, ministre du roi  Vienne, ayant demand un cong pour
  affaires de famille, on a saisi cette occasion pour y envoyer M. le
  baron de Linden, ministre de Westphalie prs le prince Primat, et
  qui est regard ici comme une des colonnes de la diplomatie
  Westphalienne. M. de _Linden_ connat dj Vienne; il s'y est rendu
  sous le prtexte de terminer un procs. Sa mission est secrte, et
  ce n'est pas M. de Furstentein qui m'en a fait la confidence.
  Cependant il m'a fait lecture d'une lettre crite de Munich et de
  Vienne que j'ai facilement reconnue comme tant l'ouvrage de cet
  agent. Elle m'a paru crite avec justesse. M. de Linden attribue en
  grande partie les faillites qui ont eu lieu en Autriche,  ce que
  les spculations en denres coloniales que plusieurs maisons avaient
  faites, sur la foi de l'engagement pris par leur gouvernement de
  prohiber l'entre des marchandises anglaises, avaient t trompes
  par l'admission dans le port de Trieste d'une trs grande quantit
  de ces marchandises. Il fait un tableau qui me parat assez vrai de
  la fermentation guerrire qui s'est empare des ttes autrichiennes,
  et de la faiblesse du gouvernement qui, incapable de diriger le
  mouvement des esprits, risque d'en tre compromis et d'y cder
  peut-tre, s'il ne le partage point, et donne la mesure de son
  incapacit et de son irrsolution  ses propres sujets s'il le
  partage. Il dit que deux dputs des insurgs espagnols ont t
  admis rcemment  Trieste. Il ajoute que les tats des diffrentes
  provinces ont t convoqus pour dlibrer sur une solde  accorder
  aux milices, et que comme on avait promis  la France que cette
  milice n'en aurait point, la curiosit publique attendait le
  gouvernement  la tournure qu'il donnerait  sa proposition.

  Quant  M. le comte de Grne, nomm par la cour de Vienne pour
  rsider  Cassel, il dclare qu'il est prt  partir, mais que
  n'ayant pas encore reu ses lettres de rappel, du poste de
  Copenhague, il est oblig d'attendre que sa premire mission soit
  termine dans les rgles. M. de Grne attendra; son gouvernement
  attendra; il n'y a que la France qui soit prte.


Nous arrivons maintenant aux curieux bulletins prescrits par
l'empereur et dans lesquels se refltent les petites intrigues de la
cour de Westphalie:


  BULLETIN.

                                            Cassel, ce 5 fvrier 1809.

  Monsieur le comte de _Wernigerode_, grand-marchal du Palais, part
  demain pour Marseille.

  Eh bien! grande-matresse, dit-il en riant il y a quelques jours 
  Madame la comtesse de Truchsess, je pars; tchez de mettre ce temps
   profit, je resterai un mois, et si vous ne l'empchez, je
  reviendrai!--Un mois! grand Marchal! c'est bien court, mais nous
  verrons. Le mois ne sera pas mis  profit; car Madame la Comtesse
  aussi part aujourd'hui pour aller revoir Monsieur son pre, en
  attendant que son mari la rejoigne pour son voyage d'Italie. Ce
  voyage et la dmission accepte de Madame la grande-matresse se
  trouvent dans le _Moniteur Westphalien_ d'hier. Voici un mois de la
  vie de Madame de Truchsess.


  BULLETIN.

                                                       5 fvrier 1809.

  La semaine dernire a vu se renouveler dans l'intrieur du palais
  les tracasseries qui avaient dj eu lieu avant l'arrive de la
  lgation franaise  Cassel. Mme de Launay, fille de M. Simon,
  ayant profit au premier bal masqu de la libert du dguisement,
  avait fait quelques plaisanteries  M. de Pappenheim. Ces choses,
  fort innocentes d'elles-mmes, furent le lendemain rapportes  la
  Reine, non telles qu'elles avaient t dites, mais empoisonnes et
  commentes avec la charit qu'on a dans les cours, en sorte que le
  lendemain il n'tait bruit que des propos de Mme de Launay et du
  mcontentement de la reine contre elle.

  M. Simon en fut aussi afflig que sa fille: il alla trouver le roi
   qui il se plaignit dcemment de _Mme de Truchsess_, auteur de ces
  bruits. Le Roi s'emporta contre elle; il dit que c'tait une
  _faiseuse d'histoires_, qu'elle mentait, que son pre mentait, que
  son frre mentait, et qu'il n'y avait que le mari qui valt quelque
  chose dans la famille.

  Le soir, la grande-matresse ayant paru devant le roi, en fut
  froidement accueillie: elle pleura, jeta les hauts cris, s'vanouit.
  En dernier rsultat, elle a offert sa dmission qui a t accepte
  avec plaisir par le roi, mais (on croit) avec peine par la reine qui
  lui est fort attache.

  Mme de Truchsess joint  de la beaut beaucoup de grce et de
  sduction dans l'esprit. Elle tait l'ornement d'une cour qui
  pourtant n'est pas dpourvue de beauts, mais son got pour
  l'intrigue et pour les tracasseries gte toutes ses heureuses
  qualits. Il parat que le but secret de toutes ses manoeuvres tait
  de regagner le coeur du roi. On ne peut expliquer que de cette
  manire plusieurs parties de sa conduite qui, sans cela,
  paratraient hors de toute mesure. Il est vrai qu'on ne serait pas
  juste non plus, si on la jugeait d'aprs ce qu'en disent ses
  ennemis.

  Son got pour crire ne peut tre ni aussi vif ni aussi actif qu'on
  le suppose: il y a certainement eu dans sa conduite beaucoup de
  choses tourdies qu'on a revtues de fausses couleurs; comme elle
  maltraitait tout le monde, tout le monde la traitait avec rigueur,
  et souvent d'innocentes plaisanteries ont pu tre donnes pour un
  secret dsir de perdre ce qui l'entourait. Quoi qu'il en soit, comme
  elle passait presque toutes ses journes en tte--tte avec la
  reine  qui elle avait persuad qu'il n'tait pas de sa dignit de
  vivre avec les autres dames, on disait que pour charmer l'ennui de
  cette solitude, elle amusait la reine en lui racontant des histoires
  et des anecdotes qui n'avaient pas tout--fait pour objet de mettre
  les Franais en grand crdit auprs de Sa Majest.

  Elle annonce qu'elle accompagnera son mari qui part sous peu de
  jours pour l'Italie. Mais elle est si redoute qu'on n'ose se livrer
   la joie, et en effet il se pourrait qu'elle se dcidt, pour le
  plaisir de dsoler ses ennemis,  ne pas dsemparer.

  Avant-hier, 3 fvrier, il y a eu bal masqu  la cour. La reine y a
  dans dans un quadrille polonais compos de toutes personnes de
  l'intrieur. Comme le nombre de celles prsentes  la cour est trs
  born, on tait convenu d'admettre au bal beaucoup d'trangers.
  L'ordre tait de ne se point dmasquer: le roi s'y est fort amus,
  il s'est travesti plusieurs fois; la reine a paru galement prendre
  part au divertissement o on a pu voir que le gnie et la varit
  des travestissements taient entirement dirigs vers le but de
  plaire  Leurs Majests.


La comtesse de Truchsess, grande-matresse de la maison de la reine,
tait jolie et intrigante. Elle avait t bien, disait-on, avec le
jeune roi. La reine l'aimait beaucoup. On l'appelait plaisamment sa
gouvernante. M. de Truchsess tait un brave homme qui, renvoy dans
ses terres  cause des intrigues de sa femme, fut remplac  la
cour, dans ses hautes fonctions, par le colonel Salha. L'ancien
capitaine de frgate Salha tait de Marseille, o il avait de la
famille et des intrts. Voil ce qui explique les deux bulletins de
Reinhard, du 5 et 6 fvrier, et le troisime du 16 du mme mois.


  BULLETIN.

                                                      16 fvrier 1809.

  Mme la comtesse de Truchsess avait donn sa dmission le 3 au soir.
  Le lendemain en s'veillant, elle la trouva accepte sur sa table de
  nuit. On prtend qu'elle ne s'y attendait pas. Le dimanche aprs, 5
  fvrier, il y eut cercle et bal  la Cour; on prtend qu'elle avait
  demand  y tre reue dans son rang de grande-matresse. Elle fut
  invite: quant au rang, on lui dclara qu'elle aurait celui de femme
  de grand dignitaire: elle vint pourtant. En entrant dans la grande
  salle,  chaque pas qu'elle faisait en avant, on aurait dit qu'elle
  allait en faire un autre en arrire. Sa figure dcompose
  travaillait  prendre une contenance: elle aborda en hsitant les
  premires dames; elle se remit aprs quelques saluts qui lui furent
  rendus. Pour entrer dans la salle du bal o taient le roi et la
  reine, les dames furent appeles par classes: les dames du palais;
  les dames des grands dignitaires; Mme de Truchsess allait entrer
  seule: elle hsita. Enfin il s'en trouva une seconde; les dames des
  ministres d'tat; les dames des ministres trangers; les dames
  prsentes; les demoiselles invites. Il y en avait d'assez
  vieilles; malgr cela, le bal tait fort beau.

  Mme de Truchsess joua son rle admirablement pendant le reste de la
  soire. Le surlendemain, son mari en donna une chez elle; les
  billets portaient qu'il y aurait un violon. C'tait pour ouvrir sa
  maison, dont l'ameublement venait d'tre achev. Du corps
  diplomatique on n'avait invit que le ministre de France avec sa
  femme, et celui de Bavire avec la sienne, parente de Mme de
  Truchsess, et qui, la veille, avait port un toast : _ce qui vient
  d'arriver_. Il y eut un violon et point de bal; des tables de jeu
  et point de jeu; des groupes et point de conversation; un souper
  pourtant, car on mangea beaucoup pour sortir d'embarras.  en croire
  Mme de Truchsess, elle tait enchante de ce que cela s'tait enfin
  arrang: elle projetait le voyage d'Italie, de Naples surtout o
  elle trouverait ses parents (avec lesquels elle tait encore
  brouille la veille); celui de Paris srement, si la Cour y tait;
  celui de Koenisgsberg o son mari a des terres. _Elle craignait
  seulement qu'on ne le presst trop de revenir._ En attendant, on la
  pressait de partir, et elle choisit pour son dpart le jour o M.
  Simon donna un bal masqu auquel le roi et la reine ont assist.

  Mme de Launay avait reu du Roi un cadeau de quelques schaals et
  d'une robe magnifique. Le jour du bal de son pre, la Reine lui fit
  un accueil extrmement gracieux. Sous tous ces rapports, son
  triomphe fut complet. L'assemble n'tait pas nombreuse, mais elle
  tait choisie. La gaiet, l'lgance, le bon got y rgnaient.

  Le jour mme du dpart de Mme de Truchsess, le roi envoya
  l'intendant-gnral de la liste civile pour faire l'inventaire des
  meubles de son palais. Cet htel avait t occup par le ministre
  des finances qui, pour faire place  Mme de Truchsess, alors en
  faveur, avait t oblig de l'_vacuer en vingt-quatre heures_;
  aussi M. D'Albignac, grand-cuyer, dit-il au roi: _Vive ce dpart,
  il vous donne quatre-vingts mille livres de rente._

  Les ftes du carnaval se terminrent par un grand bal masqu donn
  par le marchal du palais. Mille billets avaient t distribus:
  neuf cents personnes au moins furent prsentes; le roi avait envoy
  des billets aux notables de Mnden, petite ville  quelques lieues
  de Cassel, qui s'tait distingue dernirement par la promptitude et
  l'activit des secours qu'elle avait ports  un village incendi.
  Ils arrivrent soixante-quinze en dix voitures: ils se crurent
  transports dans un monde enchant; un d'eux avait perdu son billet,
  et son dsespoir tait de penser  ce que dirait le roi de son
  impolitesse lorsqu'il s'apercevrait de son absence. Le roi et la
  reine furent reus par des bergers et des bergres portant des
  guirlandes, et formant un berceau sous lequel passrent Leurs
  Majests. Le bal fut ouvert par un quadrille espagnol. Il est
  impossible de peindre la varit, l'lgance et le mouvement de
  cette fte. M. le gnral Du Coudras fit jouer des pantins avec un
  talent unique. La reine avait arrang une foire. Dans une douzaine
  de boutiques, ses dames distribuaient de petits cadeaux. La reine
  avait une cassette remplie de bijoux; elle tait d'une gaiet
  dlicieuse; quelques-uns prtendaient que sans s'en douter elle se
  rjouissait de n'avoir plus _de gouvernante_. Le bal se prolongea
  jusqu' cinq heures du matin.

  Comme on avait engag tout le monde  faire quelques folies, les
  membres du corps diplomatique s'taient runis pour reprsenter un
  jeu d'checs, et, puisqu'il devait y avoir un roi battu, on tait
  convenu de prendre le costume de mameluck. Seize enfants devaient
  faire les pions. Cependant  la Cour on trouva avec raison que dans
  une telle foule un tel nombre d'enfants pourrait avoir des
  inconvnients, et le projet fut abandonn. Le ministre de France,
  invit par une dputation de ses collgues  se mettre  la tte
  d'une mascarade reprsentant un bey d'gypte avec son harem, y
  consentit. La procession se prsenta devant le Roi et la Reine;
  quelques prsents, quelques vers furent offerts et agrs: tout se
  passa en pantomime; le Roi trouva l'excution noble: elle parut
  faire plaisir gnralement.

   une heure, quelques personnes choisies se rendirent au souper dans
  l'appartement de la Reine: dans ce nombre furent les ministres de
  France et de Hollande. Les pouses des autres ministres y furent
  invites sans leur mari. Cette distinction fut trs-sensible  ces
  derniers. Le ministre de Saxe s'en plaignit  M. de Furstenstein;
  celui de Bavire avait fait un voyage exprs, dit-on, pour ne point
  risquer d'tre exclu du souper. M. de Furstenstein a rpondu qu'il y
  avait eu erreur. D'autres sans doute et avec raison ont cru y voir
  une distinction faite en faveur des ministres de famille; mais comme
  la Cour ne s'est point explique  cet gard, les prfrences et les
  exclusions ont l'apparence d'tre personnelles.


Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le roi, ne recevant pas de
rponse de l'empereur relativement  ses justes rclamations 
l'gard des agents franais en Westphalie et dsirant mettre son
frre bien au courant de la situation financire du pays, lui
expdia son premier aide de camp, le gnral Morio, avec la lettre
ci-dessous:


  JRME  NAPOLON.

                                               Cassel, 3 fvrier 1809.

  Sire, j'envoie auprs de Votre Majest le gnral Morio, mon premier
  aide de camp; il a t un de mes ministres, il tait prsent  tous
  mes conseils d'administration, et connat trs bien la situation de
  mon royaume. Votre Majest pourra avoir de lui tous les
  renseignements qu'elle dsirera prendre sur l'tat du trsor, comme
  sur les autres parties d'administration.

  Je ne puis prendre de biais avec Votre Majest ni la tromper en
  aucune manire dans une circonstance aussi majeure, mais il est
  certain que le royaume de Westphalie ne peut rsister plus de 6 mois
  au mauvais tat des finances.

  Quant  moi, Sire, je me trouverai toujours bien partout o je serai
  plac par Votre Majest, si je conserve toute son amiti.


L'empereur tait peu port  aimer et  estimer les officiers qui
quittaient son service pour celui de ses frres; il rpondit 
Jrme, le 11 fvrier 1809:


  Je suis tonn que vous m'envoyiez le gnral Morio, qui est une
  espce de fou. Vous trouverez bon que je ne le voie pas. Quant  la
  situation de votre trsor et de votre administration, cela ne me
  regarde pas. Je sais que l'un et l'autre vont fort mal. C'est une
  suite des mesures que vous avez prises et du luxe qui rgne chez
  vous. Tous vos actes portent l'empreinte de la lgret. Pourquoi
  donner des baronnies  des hommes qui n'ont rien fait? Pourquoi
  taler un luxe si peu en harmonie avec le pays et qui serait seul
  une calamit pour la Westphalie par le discrdit qu'il jette dans
  l'administration? Tenez vos engagements avec moi, et songez qu'on
  n'en a jamais pris qu'on ne les ait remplis. Ne doutez jamais du
  reste de tout l'intrt que je vous porte.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                              Cassel, 18 fvrier 1809.

  Dans une dpche prcdente[110] j'ai rendu compte des recettes et
  des dpenses prsumes de la liste civile. Quant aux finances de
  l'tat, on m'assure que le dficit de l'anne passe est de douze
  millions et qu'une crise est invitable, peut-tre dans six mois. Il
  est certain que les Juifs ont prt de l'argent. On parle de trois
  millions. Pour remplir le dficit, on s'occupe surtout  pousser
  l'exploitation du sel aussi loin qu'elle peut aller. On compte sur
  un grand dbit en Hollande. Avant la dernire leve, le Roi
  entretenait huit mille hommes de troupes. On parle d'une forte
  rduction dans sa garde. Si la guerre a lieu, on ne doute pas que le
  dsir du Roi d'tre appel  l'arme ne soit rempli. L'on s'en
  promet des moyens de faire de grandes conomies pendant son absence.

         [Note 110: Publie dans les _Mmoires du roi Jrme_.]

  Sa Majest Impriale a voulu que je lui rendisse compte de la
  conduite des ministres. Le premier en ligne est M. _Simon_: il
  runit  l'amour du travail et  la probit des connaissances, des
  talents et de l'amabilit. Il est peut-tre le seul qui avant de
  flchir devant la volont suprme ose se permettre quelquefois des
  reprsentations, qui ne sont pas toujours bien accueillies. En
  public, il a constamment t trait avec une grande distinction, et
  l'on croit que la faveur lui est revenue. Son dpartement marche. Le
  gnral _Ebl_[111] est infatigable au travail. Il se trouve,
  dit-il, au milieu d'un chaos  dbrouiller, de fripons  djouer;
  entrav par une triple administration, celle de l'arme, de la garde
  et des troupes franaises, il ne sort presque point, mais tout son
  extrieur montre une sant fortement drange; s'il continue ainsi,
  le travail le tuera dans un an.

         [Note 111: Avait remplac Morio  la guerre.]

  Le comte de _Furtenstein_ a grandi depuis que je l'ai vu  Dresde.
  Il est de tous les ministres le plus constamment prs de la personne
  du Roi. Son ministre lui laisse encore quelques loisirs pour les
  plaisirs. Il a les formes aimables et il se met peu  peu au niveau
  de sa position. On s'aperoit de temps en temps, mme dans des
  occurrences de routine, que le chef et les employs ont besoin
  d'exprience. On rend justice  la droiture de son caractre. Les
  soins  prendre pour sa famille font partie de ses occupations. Ce
  qui le justifie, c'est que les soeurs sont aimables, les
  beaux-frres des hommes de mrite.

  M. _Bulow_ tait employ dans l'administration prussienne 
  Magdebourg. Sa probit est intacte, mais on le dit peu capable de
  sortir de la route ordinaire. Il serait peut-tre  sa place si les
  affaires taient  la leur. Mais il les y fera venir difficilement.
  On l'accuse de ne point aimer les Franais; est-ce par aversion ou
  seulement parce qu'il est ministre des finances?

  M. _de Volfradt_[112] est un homme de bien et de mrite, un peu
  doucereux et probablement sans nergie comme son ancien matre.
  L'organisation de son ministre l'occupe tout entier. Il est encore
   l'preuve et c'est ce que le Roi lui-mme, dit-on, lui a dclar.

         [Note 112: Ministre de l'intrieur.]

  Parmi les prtendants  la place de ministre, on nomme toujours M.
  Pothau[113] pour l'intrieur, M. Bercagny pour les finances ou la
  justice. On prtend que M. de Truchsess visait  celui des relations
  extrieures.

         [Note 113: Mari d'une des soeurs de Le Camus.]

  Parmi les membres du corps diplomatique, le ministre de Bavire a
  une rputation de malignit et d'orgueil; celui de Hollande, de
  petites finaceries et d'conomie batave; celui de Saxe, bon, souple,
  n courtisan, tremble d'avoir des affaires; celui de Wurtemberg,
  poli et rserv, laisse dans le doute si sa nullit est de nature ou
  de calcul; celui de Darmstadt, avec de la mesure, a une tournure de
  franchise et de loyaut militaire; le charg d'affaires de Prusse,
  avec ses profondes rvrences et son trs modeste extrieur, est
  vrai reprsentant d'un roi de Prusse: d'ailleurs il est instruit,
  honnte homme, on se loue ici de sa conduite.

  M. _Bercagny_, sans avoir le titre de ministre d'tat, l'est
  peut-tre plus que les autres: les talents, les connaissances
  administratives, la finesse, l'activit ne lui manquent point; on
  craint seulement que cette dernire qualit ne l'entrane  faire
  natre des affaires pour rendre sa place plus importante. On
  attribue au Roi un penchant naturel pour faire, sous tous les
  rapports, l'essai et l'usage de son pouvoir; et le mrite de M.
  _Bercagny_ sera d'autant plus grand, s'il reste fidle 
  l'institution de la police qui est de prvenir les occasions de
  punir. Tous les Westphaliens ne sont pas contents, tous ne sont pas
  fidles, mais ils ne conspirent point. Ce sont plutt des indices
  que des faits qui donnent lieu  ces remarques; mais on craint dans
  une matire aussi grave des vnements possibles qui pourraient
  changer la marche sage et mesure du gouvernement, ou le
  dveloppement d'un systme qui pourrait le dnaturer.

  On parle ici d'un parti allemand et d'un parti franais; parmi les
  Allemands il existe un parti de l'ex-lecteur et un parti du roi;
  mais si dans le parti du roi on distingue un parti allemand et un
  parti franais, on commet une erreur qui pourrait conduire  des
  consquences fcheuses. Le vrai parti franais sera celui qui,
  comptant sur l'inbranlable solidit du nouvel ordre de choses, se
  reposera sur le temps pour acqurir de la fortune et des
  distinctions et ne voudra pas recueillir dans une premire anne ce
  qui doit tre le fruit d'une longue carrire de travail et de
  fidlit.


  CHAMPAGNY  REINHARD.

                                            Paris, le 23 fvrier 1809.

  Monsieur, S. M. l'Empereur et Roi a eu sous les yeux vos dpches
  des 3, 5 et 9 fvrier, ns 13, 14 et 15, et les deux bulletins y
  joints, et m'a donn un ordre qu'il m'est agrable de remplir, celui
  de vous tmoigner sa satisfaction pour ces dpches et de vous
  mander qu'il les a lues avec intrt.

  Bien que les dpenses du roi n'aient pas t aussi grandes que vous
  l'avez d croire, ignorant que le Roi ne touchait point son
  traitement de prince franais, comme elles ont de beaucoup dpass
  sa liste civile, l'Empereur lui a crit pour lui en tmoigner son
  mcontentement; mais le Roi s'en excuse en niant la vrit du
  reproche. Sa Majest sent combien il est ncessaire d'inspirer  ce
  prince un esprit d'conomie et elle vous charge de profiter des
  occasions que le Roi, s'entretenant avec vous, vous fournira pour le
  faire, avec l'-propos et la mesure qui vous sont propres.

  Du reste, S. M. croit utile que vous sachiez que ce que le Roi vous
  a dit d'une question que l'Empereur lui aurait faite  votre sujet
  et de sa rponse n'est qu'une forme plus aimable donne par ce
  prince  un compliment auquel vous ne sauriez mieux rpondre qu'en
  redoublant d'attention et de vigilance.

  Quant aux doutes que ma lettre du 25 janvier vous avait laisss, Sa
  Majest me charge de vous faire connatre que les Franais employs
  dans le palais au service du Roi et naturaliss Westphaliens, tels
  que M. le comte de Frstenstein et autres qui peuvent tre dans le
  mme cas, n'tant plus Franais sont libres d'accepter les
  dcorations qui leur sont donnes. Tous les autres n'en peuvent
  accepter sans l'autorisation de Sa Majest I. et R.

  Sa Majest vous recommande de voir souvent M. Simon et le gnral
  _Ebl_ pour connatre leur opinion et leur position et la lui faire
  connatre.


Des symptmes assez srieux commenaient  faire prvoir une prise
d'armes de l'Autriche et il tait  craindre que des troubles ne
vinssent  clater en Westphalie. Jrme, prvenu par divers
rapports et par quelques correspondances, en crivit  l'empereur.
On trouvera aussi plus loin,  la date du 24 fvrier, une lettre de
Reinhard  ce sujet, adresse  M. de Champagny.


  JRME  NAPOLON.

                                              Cassel, 23 fvrier 1809.

  Sire, j'envoie  Votre Majest, par courrier extraordinaire, deux
  dpches chiffres que j'ai reues hier, non pas d'un agent
  secondaire, mais d'un homme jouissant d'une grande fortune en ce
  pays qui m'est entirement dvou et qui a des relations intimes
  avec les personnes les plus distingues de Vienne.

  Bien que je pense que Votre Majest soit dj instruite d'une partie
  des dtails contenus dans ces dpches, j'ai cru ne pas devoir les
  lui laisser ignorer et j'y joins un tat des forces de l'Autriche.

  Les rgiments westphaliens, dont j'ai annonc le dpart  Votre
  Majest, sont arrivs  Mayence. Il y a eu quelques dserteurs parce
  qu'on leur a fait croire sur la route qu'ils allaient tre dsarms
   Mayence et envoys dans les les. Je vais les remplacer sur le
  champ et porter cette division  8000 hommes[114].

         [Note 114: Cette division tait dirige sur l'Espagne o elle
         prit presque tout entire. Le gnral Morio, qui la
         commandait, ne reconquit pas la faveur impriale, car on
         assure que ce malheureux officier s'tant prsent aux
         Tuileries,  son retour de la Pninsule, Napolon lui dit
         brusquement: Qui tes-vous?--Le gnral Morio.--Vous
         gnral? Dans mon arme vous ne seriez pas caporal.]

  J'ai donn le commandement de cette division au gnral Morio que je
  veux mettre  mme de prouver  Votre Majest ses vritables
  sentiments.

  Sous ses ordres seront les gnraux de brigade Weber et Boerner et
  le chef d'tat-major Hersberg.

  Je viens d'ajouter une seconde compagnie d'artillerie.


  JRME  NAPOLON.

                                                 Cassel, 19 mars 1809.

  Sire, quoique bien persuad que Votre Majest soit instruite de tous
  les projets de l'ennemi, je ne crois pas devoir me taire sur le
  rapport qui vient de m'tre fait par des officiers de ma maison,
  ayant, pour leurs affaires personnelles, des relations troites en
  Hanovre.

  D'aprs ce rapport il parat que les Anglais ont form le projet de
  dbarquer 30  40 mille hommes sur les ctes de Hanovre pour
  attaquer ce pays et pntrer en Hollande.

  J'annonce avec satisfaction  Votre Majest que la leve de la
  conscription se fait avec le plus grand zle dans la majeure partie
  de la Westphalie et principalement dans les dpartements de l'Elbe
  et de l'Ocker dont l'esprit est excellent.

  Quant au pays de l'ancienne Hesse, il est dcidment mauvais et je
  dsirerais bien que Votre Majest m'autorist  rpartir dans cette
  partie de mon royaume un des rgiments franais qui sont 
  Magdebourg, afin de dissiper les esprits remuants et de contenir les
  malveillants.

  Si Votre Majest consent  cette demande, j'enverrai en remplacement
   Magdebourg un rgiment westphalien de mme force.

  Je prie Votre Majest de me rpondre sur cet objet.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                           Cassel, le 24 fvrier 1809.

  M. le comte de _Furstenstein_ m'a fait part des nouvelles qu'il a
  reues de Vienne et qui ont dtermin le Roi  envoyer hier un
  courrier  Sa Majest l'Empereur. Il m'a parl aussi d'une lettre de
  M. _Hesstinger_  Darmstadt, qui, ayant  crire  M. _Pothau_,
  l'informe en confidence du mcontentement gnral qui, d'aprs les
  renseignements parvenus  M. _Hesstinger_ et qu'il dit avoir fait
  connatre  Votre Excellence, rgnerait en Westphalie et qui selon
  lui pourrait amener une explosion gnrale. M. de _Furstenstein_ m'a
  dit qu'il n'attachait pas une grande importance  cet avertissement;
  que la police tait parfaitement faite en Westphalie; que le peuple
  tait bon; que les nobles taient fidles; que le Roi tait aim et
  qu'il tait d'ailleurs exactement inform de tout ce qui se passait
  dans son royaume. Quoique je partage  plusieurs gards cette
  opinion de M. de _Furstenstein_, je me rserve cependant,
  Monseigneur, de revenir sur cet objet sous le double rapport des
  faits et des rflexions qui s'y rapportent.


On voit que M. Reinhard, moins optimiste que M. de Furstenstein,
tait aussi plus clairvoyant. On touchait aux aventures de Schill,
du duc de Brunswick et  la guerre avec l'Autriche.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                           Cassel, ce 28 fvrier 1809.

  J'ai annonc  Votre Excellence que j'aurais quelques dtails 
  ajouter au compte que j'ai rendu dans ma lettre n 17 de l'audience
  particulire que j'ai eue de Sa Majest westphalienne. M. le comte
  _de Furstenstein_ tait venu me dire que je n'aurais qu' m'adresser
  au chambellan de service et que le Roi me recevrait immdiatement.
  Je suppose, ajouta-t-il, que vous avez quelque chose de particulier
   dire  Sa Majest. Non, dis-je, il ne s'agit que de communiquer
  les vues de l'Empereur concernant l'organisation du contingent
  westphalien: je suis un ignorant qui ira prendre une leon chez un
  matre consomm dans l'art militaire. Sur cela M. _de Furstenstein_
  m'apprit que le Roi avait mal dormi.--C'est qu'on veille un peu tard
  (il y avait eu deux nuits de bal pour l'anniversaire de la
  Reine).--Oui, dit M. _de Furstenstein_, le Roi travaille souvent
  fort avant dans la nuit.

  Lorsque j'arrivai, M. le comte _de Furstenstein_ tait avec le Roi.
  Je fus introduit ds qu'il fut sorti. Ce n'est, dit le Roi, qu'une
  circulaire, qu'une note diplomatique. Quand je l'eus inform que le
  mme courrier m'avait apport l'ordre de proposer aux princes de
  Waldeck et de la Lippe quelques changements relatifs 
  l'organisation de leur contingent, le Roi me cita l'exemple de
  quelques soldats westphaliens enrls dans le pays de Schauenbourg.
  J'ai fait dire au prince, ajouta-t-il, que s'il ne les rendait pas,
  j'enverrais des gendarmes pour les faire chercher et que je pourrais
  bien le faire venir lui-mme. (Le prince vint en effet  Cassel pour
  s'excuser.) Ces petits princes m'ont propos de m'envoyer des
  ministres, je n'en ai pas voulu.

  Par une transition un peu brusque le Roi me parla ensuite des
  comptes de M. _Jollivet_, o se trouve port jusqu' l'herbe qui
  crot sur la place Frdric et sous les croises du chteau sur les
  bords de la Fulde.

  Il parat que cet article et plusieurs autres que Sa Majest me cita
  avec une irascibilit qui m'a paru lgitime, s'taient trouvs
  compris dans la moiti des domaines rserve  Sa Majest l'Empereur
  et qu'ils avaient t valus  une certaine somme dont M.
  _Jollivet_, par une raison de devoir aussi trs lgitime, demandait
  le remboursement. J'aurais pu envoyer ces beaux comptes 
  l'Empereur; mais je n'ai pas voulu faire tort  M. _Jollivet_ dans
  l'esprit de mon frre: Cependant, je sais que M. _Jollivet_ est mon
  espion.  quoi bon crire  Paris que j'ai donn un diamant, que
  j'ai couch avec une belle? Un ministre ne doit point s'occuper de
  ces bagatelles; il doit mander que le Roi se porte bien, que la
  Westphalie marche dans le systme de la France, et voil tout. Que
  rsulte-t-il de cet espionnage? Cela peut donner un instant
  d'humeur; des frres peuvent se brouiller un instant et peut-tre
  cela m'est-il dj arriv; mais ils se rconcilient. J'aime et je
  respecte l'Empereur comme mon pre; l'Empereur dans un moment de
  vivacit peut me faire quelques reproches, mais ensuite on
  s'explique et l'on sait mauvais gr  celui qui a t la cause de la
  brouillerie.--Votre Majest, dis-je, a daign me dire qu'elle tait
  contente de moi; j'ose me flatter qu'elle l'est encore et je la
  supplie surtout de croire que ma conduite tendra constamment 
  entretenir les sentiments d'amour qui lient les deux augustes
  frres.--Oui, dit le Roi, et puis revenant aux comptes de M.
  _Jollivet_, et puis l'apostrophant et vitant avec une adresse
  admirable de me donner le droit de m'expliquer ce vous qui semblait
  cependant me regarder aussi: si vous mandez jusqu' ce qui se passe
  dans ma cuisine, je vous traiterai comme le ministre de Bavire,
  comme le ministre de Wurtemberg, et non comme ministre de famille;
  je ne vous admettrai chez moi que dans les occasions de crmonie
  (le Roi, me demandai-je, aurait-il lu mon dernier bulletin? Il tait
  parti par cette voie peu sre d'Hanovre); d'ailleurs M. _Jollivet_
  n'a jamais t accrdit prs de moi; je pourrais le regarder comme
  tranger; je pourrais mme, s'il voulait me tracasser, le prier de
  partir; cependant c'est un honnte homme, c'est un brave homme, mais
  il se noie dans les dtails. Si vous tiez chez le roi de Bavire,
  chez le roi de Wurtemberg (toujours M. _Jollivet ou moi_?) alors, 
  la bonne heure, il faudrait tout observer, tout crire; mais tout ce
  que mon frre voudra savoir je le lui crirai moi-mme, et pour tre
  bien avec l'Empereur il faudra tre bien avec moi. Je saisis ces
  dernires paroles: Sire, Votre Majest me fait la leon; elle
  prche un converti, et je la prie d'tre convaincue que ce que je
  dsire ardemment, c'est d'obtenir et de mriter sa confiance. Cette
  conversation, Monseigneur, qui dura prs d'une demi-heure et dans
  laquelle je me sais gr de m'tre restreint  ce peu de mots que
  l'abondance et peut-tre une intention prmdite du Roi me
  permirent de placer, m'a paru devoir tre rapporte parce qu'elle
  peint et le caractre du Roi et ma situation. J'ai eu pendant un
  instant le projet de dire  M. de _Furtenstein_ qu'il n'avait qu'
  consulter Wicquefort ou Burlamaqui, pour se convaincre que l'ide
  que le Roi se faisait des devoirs d'un ministre tait un peu trop
  troite, mais j'ai rflchi que la sagacit de Sa Majest s'tait
  prmunie contre toute objection. C'est parce qu'il est frre de
  l'Empereur que le Roi trouve qu'il est inutile qu'on crive ce que
  sa confiance le porterait au besoin  crire lui-mme. C'est parce
  qu'il est frre de l'Empereur que Sa Majest impriale veut tre
  informe de tout; et dans cette diffrence d'opinion mon devoir est
  trac, il consiste  obir  mon souverain.

  Cependant, depuis cette audience, j'ai pris occasion de demander 
  plusieurs personnes qui m'ont parl de l'tat des finances, et mme
   M. _Bercagny_, si personne n'avait propos au Roi de mettre la
  vritable situation de ses affaires sous les yeux de Sa Majest
  impriale? Qu'il me semblait que c'tait l le seul moyen de sortir
  d'embarras et d'viter de grands inconvnients; enfin qu'instruire
  l'Empereur tait rendre le plus grand service au Roi. M. _Bercagny_
  m'a rpondu qu'il croyait qu'un enchanement malheureux de
  circonstances avait empch que cela ne se ft jamais fait d'une
  manire dtaille et lumineuse; que M. _Beugnot_, l'homme le plus
  propre  faire un pareil expos, s'en tant charg et tant tomb
  malade, avait trouv Sa Majest impriale partie pour Bayonne; que
  depuis le Roi n'avait envoy  Paris que des aides-de-camp et qu'en
  gnral il tait difficile de trouver ici un homme capable de
  rpondre, sous ce rapport,  l'attente de l'Empereur.

  Le lendemain de mon audience, M. de _Bulow_, ministre des finances,
  me dit: Votre visite d'hier va nous coter encore quelques
  millions.--Je rpondis qu'il n'y avait dans les intentions de Sa
  Majest impriale rien qui dt amener ce rsultat.--Mais le Roi l'a
  dit.--Au contraire, dans ce que le Roi a dit vous pourriez y trouver
  une pargne; car si le contingent doit toujours tre de 25,000
  hommes et qu'il soit question de former deux divisions
  westphaliennes; le Roi se proposant de demander, dans la mme
  proportion, une diminution des troupes franaises  votre solde, y
  gagnerait tout ce que, selon lui, un pareil nombre de troupes
  westphaliennes cote de moins.

  C'est depuis quelques jours, Monseigneur, que les dolances sur
  l'tat des finances westphaliennes me parviennent de toutes parts.
  Tous les ministres et un grand nombre de conseillers d'tat m'en ont
  parl,  l'exception de M. _de Furstenstein_ qui s'en tient  la
  politique et qui, du reste, voit tout en couleur de rose. C'est que
  peu  peu les tats de recette et de dpense de l'anne passe se
  compltent, que le bilan se fait et que l'abme est devant les yeux.
  Il peut s'tre gliss dans les renseignements que j'ai dj transmis
   Votre Excellence, des inexactitudes de dtail; mais les rsultats
  sont certains. Pour l'anne courante, le ministre des finances
  espre 38 millions; il en promet 36. Sur cette somme, il faudra pour
  les troupes westphaliennes 13  14 millions que le ministre de la
  guerre espre de rduire  onze ou  douze; pour les troupes
  franaises huit millions. Or les autres dpenses sont values par
  le budget:

     Dette publique, intrts, 3,700,000 fr.}
                                            }      4,500,000 fr.
     Amortisation,               800,000    }

     Liste civile,                                 5,000,000

     Conseil d'tat,                                 322,000

     Ministre de la justice et de l'intrieur,    5,000,000

       --  des finances, du commerce et du trsor, 8,463,000

       --  du secrtaire d'tat et des rel. ext.,  1,090,000

       --  de la guerre,                          20,000,000
                                                 ---------------
                              Total,              44,375,000 fr.

  On porte  un million la dette flottante de la liste civile. Si
  celle-ci doit encore puiser dans le trsor public, voil le tonneau
  des Danades; et comment ds cette seconde anne les conomies du
  Roi peuvent-elles faire rentrer la dpense dans les limites qui ont
  t si fortement excdes?

  Les sujets de la Westphalie payent 19  20 francs par tte. De tout
  temps cette proportion tait en Allemagne; en temps de guerre, sans
  commerce et sans la possibilit d'tablir un systme productif et
  bien combin d'impositions indirectes, elle pourra difficilement se
  maintenir, au moins il sera impossible de la dpasser. Et que
  pourra-t-on attendre de la ressource des emprunts?

  Dans ma dpche n 16 j'ai inform Votre Excellence qu'on comptait
  beaucoup sur le dbit des sels westphaliens en Hollande. Depuis
  quelques jours MM. _Vanhal_ et _Grellet_, ngociants d'Amsterdam,
  sont arrivs ici. Il s'agit, autant que je puis en juger dans ce
  moment, d'une espce de trait de commerce, en vertu duquel ces
  maisons feraient des avances en argent qui leur seraient rembourses
  par des sels, des cuivres, des fers et d'autres minraux qu'ils
  auraient la facult d'extraire de la Westphalie. L'avance dont on
  parle est de 6 millions. Le ministre de Hollande a prsent ces
  ngociants  M. le comte de _Furstenstein_; hier ils ont eu avec le
  ministre des finances une confrence o leurs propositions ont t
  acceptes; aujourd'hui le tout sera soumis  l'approbation de Sa
  Majest. Ils se sont prsents chez moi pour me demander des lettres
  de recommandation pour les agents franais  Brme par o
  l'exportation doit se faire en suivant le Weser. Je leur ai promis
  ces lettres; mais je les ai prvenus que mon devoir serait de rendre
  compte de cette transaction  mon gouvernement. Ils m'ont dit que M.
  _de Furstenstein_ se proposait de m'en parler.

  M. le baron de Linden, ministre plnipotentiaire de Westphalie prs
  le prince-primat, vient d'tre nomm ministre plnipotentiaire 
  Berlin. M. _Simon_ fils, qui depuis trois mois y tait arriv comme
  charg d'affaires, a t nomm ministre plnipotentiaire  Darmstadt
  et charg d'affaires  Francfort. Le Roi a fait cette distinction
  parce qu'il est survenu que le prince-primat n'avait point encore
  accrdit de ministre auprs de la cour de Westphalie. M. _de
  Norvins_, secrtaire gnral du ministre de la guerre, a t nomm
  charg d'affaires prs la cour de Bade. On dit que M. _d'Esterno_
  par ordre du Roi a d retourner  Vienne. Lorsque M. _de
  Furstenstein_ me parla du retard de l'arrive du comte de Grne, je
  lui demandai si ce retard avait influ sur la permission donne  M.
  _d'Esterno_ de s'absenter de son poste? Il me rpondit que non. M.
  _de Linden_, de son ct, est sur le point de quitter Vienne. Ses
  dernires lettres annoncent que les troupes autrichiennes se mettent
  en mouvement, que la guerre est rsolue  Vienne, que l'archiduc
  _Charles_ commandera en Allemagne une arme qu'on dit tre de
  120,000 hommes et qui pourra tre de 130,000; que l'archiduc _Jean_
  commandera 100,000 hommes du ct de l'Italie; l'archiduc
  _Ferdinand_ l'arme de Bohme.--C'est ainsi que la destine poursuit
  sa marche et que les dcrets de la providence s'excutent, lorsque
  l'heure de la chute des empires a sonn!


La guerre avec l'Autriche devenant de jour en jour plus probable,
l'empereur voulut avoir des notions certaines sur le contingent
westphalien, et fit envoyer l'ordre au baron Reinhard de lui faire
connatre exactement l'tat des troupes de Jrme. Vers le
commencement de mars, le ministre adressa, sur ce sujet,  M. de
Champagny, une trs longue lettre que nous allons analyser.

M. Reinhard s'tant adress, pour avoir des renseignements exacts,
 M. de Norvins, alors secrtaire-gnral au dpartement de la
guerre, et le gnral Ebl, ministre, ayant refus de communiquer
les tats de situation, M. de Norvins avait tir de sa mmoire les
chiffres et les notions d'o il rsultait: que l'arme westphalienne
tait forte de 12  13 mille hommes dont 500 officiers, prsents
sous les drapeaux, que sur ce nombre 7000 taient en marche et en
Espagne, et 2500  Cassel; que le matriel d'artillerie, fort
pauvre, consistait en dix-huit bouches  feu donnes par l'empereur;
que le gnral Morio venait d'acheter vingt-deux caissons et leurs
attelages, que les gnraux taient pour la plupart vieux, uss,
incapables, etc. La lettre de Reinhard se terminait ainsi:


  Le gnral _Ebl_, Monseigneur, est venu m'entretenir de ses
  chagrins et de ses sollicitudes. Il craint, malgr toute la
  persvrance de son travail, de n'tre pas en tat de mettre de
  l'ordre dans l'administration et dans l'organisation de l'arme
  westphalienne et de remplir l'attente de S. M. I. Le Roi, dit-il,
  n'est pas toujours dispos  s'occuper des dtails. Beaucoup
  d'heures se perdent  attendre dans l'antichambre. On est distrait
  et l'on ne donne pas assez d'attention  ce qui n'amuse pas assez.
  Souvent mme une chose a t convenue et le lendemain c'est 
  recommencer, parce que M. le comte de Bernterode (Du Coudras)
  peut-tre s'y est oppos. Au conseil d'tat (et ceci ce n'est pas le
  gnral Ebl qui me l'a dit) le ministre de la guerre, qui n'est pas
  orateur, fait sa proposition. Un orateur, par exemple le gnral
  Morio, parle contre avec loquence. Le gnral Ebl hausse les
  paules et se tait. Souvent l'loquence l'emporte. Souvent aussi le
  roi dit: Morio, vous n'y tes pas!--Mais voici ce que le gnral
  Ebl m'a racont, et ce qui lui a fait de la peine.

  Au dernier conseil, le comte de Hardenberg, grand-veneur, dit, au
  sujet d'une certaine affaire: Je m'arrangerai l-dessus avec le
  ministre de la guerre--Ce n'est pas cela, dit le roi en plein
  conseil, vous tes grand-officier et c'est au ministre de la guerre
   s'arranger avec vous. Il semble que si cette maxime est bonne, il
  faudrait au moins pour la proclamer attendre que le temps et l'usage
  l'eussent consacre?

  M. _d'Albignac_, grand-cuyer, en dplorant comme le gnral Ebl
  les dsordres des finances, l'impossibilit de continuer les
  dpenses de la cour sur le pied o elles sont, est rduit  la
  ncessit de se renfermer dans un respectueux silence aprs s'tre
  fait dire souvent: Ce ne sont point l vos fonctions. Il m'a
  exprim le dsir ardent de voir le Roi appel  l'arme. Il ne voit
  que ce seul moyen d'esprance et presque de salut. Au retour
  d'Erfurt, m'a-t-il dit, le Roi tait un tout autre homme. Ses
  conversations avec l'Empereur l'avaient chang, mais huit jours
  aprs, les femmes, la Reine, les intrigants l'avaient de nouveau
  circonvenu.--Et comment fait, lui demandai-je, le trsorier-gnral
  M. Du Chambon qui parat tre un trs honnte homme?--Il se dsole
  et puis il s'tourdit, dit-il.

  Il est de mon devoir, Monseigneur, non d'accuser M. _de Bulow_,
  ministre des finances, mais de dire que beaucoup de personnes
  l'accusent. Aux yeux de M. _Jollivet_, c'est un ennemi des Franais,
  qui n'est jamais de bonne foi. Aux yeux de M. _d'Albignac_, c'est un
  Prussien qui nous trahit et qui dans cette vue augmente le dsordre
  et favorise les dpenses. Aux yeux du Roi lui-mme, m'a-t-on dit,
  c'est un homme qui ment avec un sang-froid imperturbable.

  Le gnral _Ebl_ aussi m'a dit que sa conduite commenait  lui
  inspirer des doutes; qu'ils taient convenus de faire en commun au
  Roi des reprsentations sur l'tat des finances et sur
  l'impossibilit de faire ou de continuer certaines dpenses; mais
  qu'au moment dcisif M. _de Bulow_ avait flchi et qu'il avait fini
  par dire qu'il y avait moyen de trouver de l'argent. M. _de Bulow_
  est celui des ministres que je connais le moins, et qui, quoique je
  ne laisse pas de causer souvent avec lui, se tient assez en rserve
  avec moi.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 10 mars 1809.

  J'tais dj inform que le Roi ne touchait point son traitement de
  prince franais; mais je n'ai point rectifi cette erreur, parce
  qu'elle se rectifiait d'elle-mme: quant  la dpense de la liste
  civile que j'ai porte  13 millions en treize mois, je l'ai value
  ainsi sur l'autorit de deux ministres d'tat. D'autres
  renseignements, comme j'ai eu l'honneur de l'crire  Votre
  Excellence, la restreignaient  dix ou douze millions. J'ai ensuite,
  dans une autre dpche, port le dficit du trsor public pendant
  l'anne passe  douze millions. Le dficit est entre le trsor
  public et la liste civile, et celui du trsor public, proprement
  dit, n'est que de six millions.

  Que le Roi soit parvenu  porter la recette de sa liste civile, au
  moins pour l'anne passe,  sept millions et demi, jusqu' huit
  millions, c'est ce qui m'a t assur de trop de cts, pour que je
  puisse lgitimement en douter. On m'a cit comme non compris dans
  l'arrir des six millions du trsor public:

     1 Obligations souscrites par le Roi et remises 
        la caisse d'amortissement de Paris,              1,500,000 fr.

     2 Restitutions et charges concernant les domaines
        rservs  Sa Majest l'Empereur,                1,500,000

     3 Emprunts du Roi,                                 2,000,000

     4 Dette flottante de la liste civile d'aprs l'autorit
        d'un ministre d'tat (le gnral Ebl) (un million);
        d'aprs d'autres renseignements,                   500,000
                                                       -----------
                                                         5,500,000

     En y ajoutant la liste civile et supplment,        7,500,000
                                                       -----------
     Le total sera de                                   13,000,000 fr.

  D'aprs le mme calcul le total du dficit du trsor public et de la
  liste civile sera de 11,500,000 fr.  12 millions.

  Il se peut que dans cette valuation mme il y ait encore quelque
  double emploi, et que, par exemple, une partie de l'emprunt ait t
  employe  teindre des obligations, et je suis d'autant plus port
   croire que ma premire valuation a t exagre, que le Roi,
  ayant la rputation d'tre vrai, aurait certainement ddaign de
  nier ce qui aurait t d'une parfaite exactitude.

  J'tais, je l'avouerai, un peu effray, lorsqu'aprs avoir valu,
  en vertu d'informations qui dataient de la fin de dcembre et du
  commencement de janvier,  deux millions seulement l'excdant des
  dpenses de la liste civile, j'appris de plusieurs cts qu'elles
  avaient mont en totalit  une somme de 13 millions. Mon devoir me
  pressa d'en informer Sa Majest, et en ce moment-ci je prfre de
  rpondre promptement  la lettre de Votre Excellence dj trop
  retarde, par des claircissements encore incomplets, plutt que
  d'attendre ceux que des recherches ultrieures pourraient me
  fournir, et que je me rserve de transmettre. L'administration
  directe des finances de la Westphalie est entre les mains des
  Allemands qui, par plus d'un motif que je dois ou respecter ou
  excuser, se tiennent vis--vis de moi dans une rserve qui ne m'a
  pas encore permis de chercher  puiser abondamment dans les sources
  d'informations dont ils sont dpositaires, et je ne dois pas
  brusquer une confiance qui ne m'est pas refuse, mais qui n'ose pas
  passer les bornes du devoir ou de la circonspection. D'un autre
  ct, tant que je conserverai l'esprance d'obtenir mes
  renseignements de la persuasion qui devrait tre celle de tout
  Westphalien, que c'est l'identit d'intrt, que c'est l'amiti pour
  le souverain et pour le pays qu'il gouverne, qui les rclament pour
  en faire le meilleur usage, je rpugnerai  employer des moyens dont
  le moindre inconvnient est d'offrir peu de garantie pour
  l'exactitude.

  Je n'ose pas non plus me flatter, Monseigneur, que le Roi me
  fournisse des occasions frquentes de lui donner des conseils
  d'conomie;  l'exception d'une seule occasion dont je me suis
  empar, je n'ai encore eu l'honneur de voir Sa Majest que dans les
  cercles de cour, et Votre Excellence aura pu se convaincre par la
  conversation dont je lui ai rendu compte et dont sa dpche vient de
  me donner la clef, que dans l'opinion de Sa Majest, des
  communications de cette nature avec le ministre de France
  sembleraient droger  une intimit  laquelle le Roi attache un
  prix si lgitime. Peut-tre votre correspondance ultrieure,
  Monseigneur, m'ouvrira-t-elle quelques facilits  cet gard,
  peut-tre pourrai-je saisir quelque circonstance o faisant
  connatre au Roi les sentiments de mon me, je le disposerai 
  m'accorder une confiance que je m'tais prpar d'avance  ne point
  esprer aprs un sjour de deux ou trois mois seulement. Quelque
  dlicate que puisse tre ma mission, je n'y vois point de devoirs
  incompatibles, mais seulement des devoirs de premire et de seconde
  ligne: ils sont tous dans ce que Sa Majest, avec une bont qui m'a
  pntr d'admiration, a daign me faire rpondre au sujet du
  compliment que m'a fait Sa Majest westphalienne.

  L'conomie personnelle du roi, insuffisante sans doute pour remdier
   la pnurie des finances de l'tat, aurait cependant sur leur
  amlioration une influence incalculable, et cette vrit est
  tellement sentie, qu'il y a peu de jours, un des plus estimables
  conseillers d'tat m'a dit que si, en doublant la liste civile, on
  pouvait tablir la certitude d'un ordre parfait et invariable, et
  celle d'intresser le roi aux finances de l'tat autant qu'aux
  siennes propres, on ferait le march le plus avantageux pour la
  Westphalie.

  Les discussions relatives  la ngociation de l'emprunt ou du trait
  hollandais ne sont pas encore termines. Avant-hier, en allant chez
  M. le comte de Furstenstein, je rencontrai l'un des ngociants qui
  avait rendez-vous chez ce ministre pour la mme heure: il me dit que
  la ngociation avait rencontr quelques difficults, qu'elle faisait
  jaser, qu'on prtendait que les intrts monteraient  onze ou douze
  pour cent (d'autres disent treize), tandis qu'ils ne seraient que de
  six. Les deux manires de compter au reste peuvent se concilier.
  L'emprunt, m'a-t-on dit, doit se faire rellement  6 pour cent
  d'intrts; mais les prteurs auront en mme temps, pour le compte
  du gouvernement, la rgie de l'extraction et de la vente des sels et
  mtaux dont ils seront nantis, et sous ce rapport, il leur sera
  allou des provisions et des frais. Quoi qu'il en soit, Monseigneur,
  le besoin d'argent pour le trsor de Westphalie est imprieux et
  urgent. Les difficults qui se sont leves semblent prouver qu'on
  ne veut pas y procder lgrement. Le crdit de la Westphalie, le
  commerce de Hollande y sont intresss; les deux rois en dsirent le
  succs; quant  moi j'attends toujours qu'on m'en parle. L'emprunt
  sera de six millions de francs.


  BULLETIN.

                                                 Cassel, 10 mars 1809.

  Depuis les ftes de l'anniversaire de la reine, il n'y a point eu de
  cercle  la cour. Au second bal, Sa Majest en valsant avec le roi
  se trouva mal. Elle eut une suffocation qui cependant passa
  heureusement et ne laissa point de suite. Dans la semaine passe, la
  reine pendant quelques jours se tint enferme dans ses appartements.
  Le roi a souffert et souffre encore d'un rhumatisme auquel il tait
  dj sujet l'anne passe: un peu de fivre s'y joint vers la nuit.
  Il y a eu quelques concerts dans l'intrieur.

  M. le comte de _Bernterode_ (gnral du Coudras) donna quelques
  jours un bal pour la fte de Mme la comtesse: on tira un feu
  d'artifice dans la cour; la maison tant situe au milieu de la
  ville, le roi, pour maintenir les rglements de police, condamna M.
  de _Bernterode_  une amende de 25 frdrics, et M. _Bercagny_ fut
  condamn  la mme amende pour avoir t tmoin de l'infraction, et
  ne s'y tre pas oppos. Mme de Bernterode ce jour-l reut de la
  Reine un beau prsent consistant en colliers et en pendants
  d'oreille de perles et d'amthystes.

  Le Moniteur westphalien d'hier annonce que M. le comte de
  _Truchsess_ tant oblig de rsider sur ses terres, prs de
  Koenigsberg, Sa Majest avait accept la dmission qu'il avait
  donne de sa place de grand-chambellan. Il y avait encore des
  personnes qui croyaient aux revenants. Toutes les personnes de la
  cour se louent de l'affabilit de la reine, depuis que Mme de
  _Truchsess_ est partie. On s'tonne comment avec tant d'esprit cette
  dame a pu trouver le secret de ne point laisser un seul ami.

  M. le comte et Mme la comtesse de _Boehlen_, tous deux attachs  la
  cour, vont la quitter pour rsider dans leurs terres. M. de
  _Boehlen_ avait la direction de la garde-robe que le valet de
  chambre, Louis, chass il y a quelque temps, avait exploite  son
  profit. M. de _Boehlen_ tait absent depuis deux mois.

  Hier, dit-on, les officiers de la garde ont t convoqus pour tre
  avertis de se tenir prts  entrer en campagne. On en infre que le
  roi lui-mme se dispose  partir pour l'arme.

  Un vnement extraordinaire arriva dernirement  Brunswick. Le
  valet de chambre du gnral de Helleringen, commandant du
  dpartement de l'Ocker, entre en plein jour dans l'appartement de
  son matre assis devant une table de manire  lui tourner le dos;
  il s'en approche, passe une corde autour du cou du gnral et
  cherche  l'trangler. Le gnral se lve, lutte avec l'assassin et
  se dbarrasse de la corde. Celui-ci sort, rentre et tire  bout
  portant un coup de pistolet dont le gnral est bless. Dans
  l'intervalle on accourt et l'assassin est saisi. Il est en prison et
  l'on ne conoit pas encore la cause de cet attentat.

  M. le baron de _Keudelstein_ (_La Flche_) est en ce moment 
  Brunswick pour se concerter avec les autorits de cette ville, sur
  les rparations  faire au chteau que le roi a promis d'habiter
  pendant quatre mois de l'anne.

  Sous le rapport de l'industrie, comme sous plusieurs autres, la
  ville de Cassel est bien en arrire de celle de Brunswick. On cite
  des habitants de la premire des traits de paresse qui sont
  incroyables. Les artisans refusent d'augmenter le nombre de leurs
  ouvriers, du moment o ils ont assez d'ouvrage pour gagner leur
  subsistance journalire. Il s'agissait de faire faire des galons, il
  y en avait de diffrentes largeurs. Ceux  qui on proposa la
  fourniture la refusrent en entier, uniquement par la raison que des
  galons de petite largeur leur donnaient trop de peine, quoique du
  reste ils eussent les mtiers et les instruments ncessaires pour
  les faire.

  La reine a fait l'acquisition d'une petite maison de campagne sur le
  chemin de Napolonshoehe o elle se propose d'tablir une vacherie
  suisse.

  Le second jour de la fte il y eut  Napolonshoehe un petit opra
  intitul le _Retour d'Aline_, o joua M. le comte de Furstenstein.
  Le feu d'artifice fut contrari par la neige et par quelques
  accidents.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 16 mars 1809.

  Impatient d'claircir la question si embrouille de l'tat des
  finances westphaliennes, je me suis prvalu du nouveau titre que les
  intentions de Sa Majest l'empereur me donnaient auprs de M.
  _Simon_. Je lui ai fait part des informations que j'avais
  recueillies  ce sujet, et je lui ai demand les siennes. Voici la
  rponse de M. _Simon_: il y a eu pour l'anne passe excdant et
  dficit  la fois. Le budget, rdig encore sous M. _Beugnot_, avait
  valu les recettes  23 millions. Les dpenses des ministres
  avaient t rgles en consquence: elles devaient tre, par
  exemple, de 5 millions pour le ministre de l'intrieur et de la
  justice. Mais M. _Bulow_ trouva que l'valuation avait t trop
  forte et qu'il fallait la rduire  18 millions. Chaque ministre
  subit en consquence une rduction proportionnelle. Celui de
  l'intrieur et de la justice ne devait recevoir que 3 millions 1/2;
  cependant comme au bout de l'anne les recettes se trouvrent avoir
  mont  22 millions, il y eut un excdant de 4 millions. Mais
  l'administration peu conomique du gnral Morio et l'excdant des
  dpenses que causait l'entretien des troupes franaises, avaient
  produit dans le dpartement de la guerre un dficit qui absorba non
  seulement l'excdant de 4 millions, mais bien au-del. La
  liquidation des dpenses de ce dpartement n'tant pas encore
  acheve, on ne peut connatre le montant prcis du dficit.

  Ayant dit  M. _Simon_ que la source des renseignements qui
  portaient le dficit des finances de l'tat  6 ou mme  12
  millions remontait au conseiller _Malchus_, directeur de la caisse
  d'amortissement, il m'a rpondu que M. _Malchus_ tait l'ennemi
  dclar de M. de _Bulow_, et qu'on avait tort d'ajouter une foi
  entire  ce qu'il disait au dsavantage de son antagoniste.

  Quant  M. de _Bulow_ lui-mme, M. _Simon_ m'en a dit beaucoup de
  bien, il a ajout que quand il y aurait des reproches  lui faire,
  il serait absolument impossible de le remplacer dans le moment
  actuel; mais il m'a confirm ce qui m'avait dj t rapport des
  prventions qui ont t inspires au roi contre la vracit et mme
  contre la probit de ce ministre.

  M. _Lefebvre_[115] et moi ayant cherch des occasions d'entretenir
  M. de _Bulow_ directement de la situation des finances, ce ministre
  s'est fortement rcri contre l'imputation d'un dficit de l'anne
  passe. Il a assur que tout ce qui concernait cet exercice tait
  parfaitement en rgle et assur; mais il a confirm en mme temps
  tout ce que j'ai dj crit sur le dficit de l'anne courante. Il a
  ajout que quant aux dpenses de la liste civile, c'tait autre
  chose, et que cela ne le regardait ni pour le pass, ni pour
  l'avenir. Cependant il a soutenu que le roi n'avait rien pris sur
  les budgets des dpenses de l'tat. Enfin il m'a remis la note
  ci-jointe sur les finances de 1808. Elle est, dit-il, le rsum du
  tableau qui sous peu sera mis sous les yeux du public.

         [Note 115: Premier secrtaire remplaant M. Reinhard en cas
         d'absence.]

  Votre Excellence a maintenant sous les yeux un tableau officiel et
  ostensible qui ne concide nullement avec les autres renseignements,
  au moins jusqu' ce qu'on puisse juger de quoi s'est compose la
  recette. Je crois, Monseigneur, devoir terminer l mes informations
  prliminaires, et ne reprendre cette matire que lorsque le temps et
  les circonstances m'auront permis d'y apporter un plus grand jour.
  Ma position ne me permet pas d'tablir en ce moment une espce de
  confrontation qui d'ailleurs ne pourrait donner que des rsultats
  incomplets. Votre Excellence me permettra seulement de lui soumettre
  les observations suivantes.

  M. de _Bulow_ m'a dit lui-mme qu'une rentre de 12 millions sur
  l'emprunt forc de 20 millions s'tait trouve assure au premier
  janvier, et qu'il comptait sur la totalit des 20 millions. Tous les
  autres tmoignages ne portent la recette qu'on peut esprer de
  l'emprunt forc qu' 8 ou 9, tout au plus  10 millions: ainsi dans
  cette circonstance, au moins, il parat hors de doute ou que M. de
  _Bulow_ se serait trop flatt, ou qu'il n'aurait pas dit la vrit.
  M. _Simon_, qui d'ailleurs ne parat s'tre occup des finances que
  par aperu, croit  la probabilit d'un dficit de 5  6 millions
  pour l'anne passe; M. _Jollivet_ en assure l'existence et le porte
   6.

  Si la recette de 29,700,000 fr. se compose effectivement de revenus
  rels et imputables  l'anne 1808, il est  prsumer que la crainte
  du dficit de l'avenir, caus par les dpenses du dpartement de la
  guerre, aura fait exagrer le mauvais tat des finances, mme pour
  le pass, surtout aux yeux des Allemands; que cette clameur gnrale
  qui s'est leve, se sera gare dans son objet, et qu'elle aura t
  en partie artificielle pour dcrditer M. de Bulow.

  Quant aux paiements arrirs qui existent rellement dans plusieurs
  parties et qui, par exemple, dans quelques branches de l'instruction
  publique, comprennent jusqu' huit mois, outre que cet arrir peut
  avoir des causes locales, M. de _Bulow_ m'a dit qu'il en existait
  sans doute, puisque les rentres, quoique assures, n'taient pas
  encore toutes ralises, mais que positivement ces rentres feraient
  face  tout.

  J'ai fait observer  ce ministre que puisque les revenus de l'anne
  avaient si heureusement excd l'estimation, c'tait preuve que la
  Westphalie avait de grandes ressources, et qu'on pouvait esprer
  que, son systme financier tant actuellement organis, elle
  supporterait mme une forte augmentation de dpenses.

  M. de _Bulow_ m'a rpondu que la constitution avait fait tarir
  plusieurs sources de revenu; qu'on ne pouvait pas compter ds les
  premiers moments sur un succs complet des oprations nouvelles; que
  les provinces les plus riches taient surcharges de frais
  d'entretien des gens de guerre, qu'elles s'en ressentaient dj au
  point de faire craindre qu'elles ne pourraient bientt plus payer
  leurs impositions; et tout--coup il s'est rejet sur le chapitre
  des dpenses que causaient les troupes franaises. On dit, a-t-il
  ajout, que je suis l'ennemi des Franais: mais je suis ministre des
  finances, je dois dfendre les intrts qui me sont confis, et
  lorsque je vois, d'un ct, les soldats franais logs et nourris
  chez les habitants, les transports faits par rquisition; lorsque
  d'un autre je vois accourir ici tant de Franais qui cherchent 
  faire une fortune rapide et accaparer toutes les places et tous les
  profits, m'est-il permis de rester indiffrent?

  Il me reste  dire, Monseigneur, que lorsque j'ai valu les
  dpenses de l'anne courante  45 ou 46 millions, les nouveaux
  rgiments qui se lvent, et les dpenses qu'exige la mise en
  activit du contingent entier, n'y taient pas compris, et que le
  tableau de la totalit des dpenses qui a t mis sous les yeux du
  roi monte  52 millions. Vous voyez toujours, Monseigneur, cette
  alternative: ou bien il n'y a point eu d'arrir pour l'anne
  passe, mais le dficit de l'anne courante sera d'autant plus fort;
  ou bien il y a eu du dficit l'anne passe, et celui de l'anne
  courante sera d'autant moindre; et l'intrt de ce pays-ci c'est de
  soutenir que les dpenses de l'arme et de la guerre sont les seules
  causes de dsordre. Quant aux dpenses de la liste civile, rien n'a
  contredit jusqu' prsent les renseignements que j'ai transmis.

  Dans cette situation des choses, l'opration qui se fait avec la
  Hollande pourrait tre un vritable bienfait. Hier l'approbation de
  Sa Majest hollandaise est arrive, et le trait ne tardera pas 
  tre conclu. Il est vrai que les conditions seront un peu onreuses.
  Les voici: intrts 6 pour cent et en outre un et demi pour cent en
  loterie; commission 2 pour cent; frais de l'opration, au moins 5
  pour cent; les frais, disent les prteurs, seront de premire mise:
  ils n'auront pas besoin d'tre renouvels, quand l'opration
  durerait pendant vingt ans. L'emprunt actuel sera de 3 millions de
  florins en actions de 1000 florins pour lesquelles on s'inscrira 
  la bourse d'Amsterdam. Les Hollandais recevront les denres au lieu
  du dpt; ils se chargeront de leurs transports aux frais de la
  Westphalie. Sa Majest le roi de Hollande en permettra l'importation
  et le dbit.

  D'un autre ct, on a calcul que le prix des sels en Hollande tait
  en ce moment quadruple de celui qu'ils ont aux lieux de dpt en
  Westphalie, et comme ils font l'objet principal de l'opration
  entire, on a trouv que six mille lafts suffiraient  peu prs pour
  couvrir l'emprunt.

  M. le comte de _Furtenstein_, comme je le prvoyais, ne m'a parl de
  rien. Cependant les ngociants hollandais tant revenus pour me
  demander des lettres de recommandation pour les agents franais 
  Bremen, j'ai d'autant moins hsit  leur confirmer ma promesse, que
  Votre Excellence tant instruite depuis 15 jours de cette opration,
  se trouvera en mesure de faire parvenir ses ordres soit  moi, soit
   M. Legau.

  Les ngociants hollandais m'ont dit que le succs de cette opration
  avait prouv ici beaucoup de difficults. On prtend que la
  jalousie contre M. de _Bulow_ en a t la cause; que les prventions
  du roi contre ce ministre viennent de M. de _Furstenstein_ et de M.
  _Bercagny_, et que le projet de placer des Franais  la tte des
  finances et de l'intrieur existe toujours. Sa Majest I. et R. m'a
  recommand de lui faire connatre l'opinion et la situation de M.
  _Simon_ et de M. le gnral _Ebl_. J'ai dj en partie satisfait 
  cet ordre, voici ce qu'il me reste  ajouter.

  La situation de M. _Simon_ s'est beaucoup amliore: il a regagn
  du crdit et de l'influence. Son fils, que le roi n'avait pas trop
  bien trait, a obtenu un poste plus avantageux. Il parat certain
  qu'on avait propos au roi un projet d'aprs lequel le directeur de
  la haute police aurait t une espce de premier ministre, et que le
  roi l'a rejet. L'opinion de M. _Simon_ sur le roi est celle de
  tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Il rend une justice
  entire  son coeur et  son esprit: il admire la droiture et la
  noblesse de l'un, la sagacit et la pntration de l'autre; il ne
  dissimule point quelques dfauts de caractre ou d'inexprience. Le
  roi lui parat trop imprieux sans tre toujours ferme. Les ides
  qu'il se fait des droits et des devoirs de la royaut lui paraissent
  encore ou incomplets ou errons; il craint qu'entour par trop de
  mdiocrits dans son intrieur, le roi ne se laisse trop aller  des
  ministres, et qu'il ne lui soit difficile d'acqurir ce coup d'oeil
  de monarque qui embrasse l'ensemble, et qui sait mettre toutes les
  choses  leur vritable place. Quant aux finances, M. _Simon_ pense
  aussi que la Westphalie ne pourra pas supporter  la longue les
  charges qui psent sur elle en ce moment-ci; sur les dpenses de la
  liste civile, il s'en rapporte  la voix publique.

  Le gnral _Ebl_ se plaint de ce que le roi, dans son cabinet, ne
  donne pas toujours aux dtails des affaires la mme attention qu'il
  leur donnerait au conseil d'tat. Il trouve de la difficult 
  concilier toujours ses devoirs comme ministre de la guerre en
  Westphalie et comme gnral franais dans des questions concernant
  les frais d'entretien, ou la conduite des troupes auxiliaires. Il
  m'a avou que cette considration avait influ aussi sur la demande
  qu'il avait faite  M. le comte de _Hunebourg_ d'tre employ
  activement en cas de guerre. Il m'a charg surtout de faire
  connatre  Sa Majest I. et R. sa fidlit de tous les temps et son
  entier dvouement. Il value les dpenses accessoires  faire pour
  mettre le contingent sur le pied ordonn par Sa Majest  3 millions
  sur lesquels M. de _Bulow_ lui a accord un acompte de 500,000 fr.

  _P.-S._--Le roi, il y a quelques jours, demanda au gnral _Ebl_ un
  tat de situation de ses troupes. Le gnral le lui porta. Il n'est
  pas exact, dit le roi.--Mais, Sire, il est conforme aux tats qui se
  trouvent dans mes bureaux.--Enfin le roi insista, et le ministre fut
  oblig d'y faire diffrents changements dont le rsultat tait une
  diffrence de 7  800 hommes au plus.


  BULLETIN.

                                                 Cassel, 17 mars 1809.

  Le roi est sorti hier pendant quelques minutes en voiture. Le temps
  tait pluvieux; il devait aller le soir au spectacle en grande loge.
  Mais un accs de fivre assez forte l'a pris. On croit que c'est une
  suite des douleurs de ses rhumatismes.

  S. M. depuis quelque temps n'avait pas l'air d'une parfaite sant.

  Le Roi,  cause de son indisposition, n'avait pas non plus reu la
  cour dimanche dernier. Le mme jour, il fit publier dans le palais
  un ordre par lequel les entres journalires auprs de Leurs
  Majests furent restreintes aux grands officiers et aux personnes de
  service du jour. Depuis cet ordre, on a vu paratre pour la premire
  fois en fracs, dans les soires de la ville, les personnes attaches
  au palais et M. le comte de _Furstenstein_. On assure que Mme de
  X... jouit en ce moment de la confiance du roi. Elle attend son mari
  qui sera, dit-on, nomm aide de camp de S. M.

  Depuis quelque temps, Mme de X... parat rarement dans les socits
  ou les quitte  neuf heures. On _prtend qu'elle ne s'est point
  encore rendue_. Si elle se fait dsirer longtemps, et si la passion
  du roi est assez forte pour ne point chercher  se distraire
  ailleurs, elle aura bien mrit de ce jeune prince.

  M. de _Marinville_, secrtaire intime du roi, qu'on dit tre employ
  aussi pour une certaine partie des plaisirs de S. M., est devenu
  gardien de la cassette du roi,  la place de M. _Duchambon_, dont
  les reprsentations quelquefois un peu importunes avaient dplu.
  Cependant M. _Duchambon_ reste trsorier gnral de la couronne. M.
  le comte de _Lerchenfeld_, ministre de Bavire, a fait, il y a
  quelques jours, pour la troisime fois depuis deux mois, une course
  qui parat encore devoir aboutir  Francfort. L'objet de la premire
  tait un rendez-vous, moiti d'amour, moiti de politique, avec Mme
  la _princesse de la Tour et Taxis_. Il en revint malade. Dans la
  seconde il avait vu le _prince-primat_. Il en revint rempli de
  fausses nouvelles qu'il dbita avec beaucoup d'assurance, mme  M.
  le comte de _Furstenstein_, et qui se trouvrent dmenties trois
  jours aprs. On ne sait pas encore ce qu'il rapportera de la
  troisime. Cependant, comme le gouvernement westphalien ne s'est
  point formalis de ces voyages hors du pays o il est accrdit, il
  y a lieu de croire qu'ils ont t autoriss, et que le roi est au
  moins en partie dans le secret de ces absences.

  La foire de Cassel a commenc lundi dernier: elle durera quinze
  jours. Elle est frquente par un assez grand nombre de marchands.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 21 mars 1809.

  M. _Bercagny_ m'a parl longtemps contre M. de _Bulow_ et ne m'a pas
  cach qu'il avait accus ce ministre auprs du roi lui-mme. Voici
  les principaux, ou plutt les seuls griefs que M. _Bercagny_ ait
  articuls. M. _Beugnot_ tait dans l'usage de laisser dans les
  caisses dpartementales tous les fonds ncessaires aux dpenses
  locales. Il entretenait souvent S. M. de la pnurie du trsor et de
  la ncessit de mnager les ressources de la Westphalie. M. de
  _Bulow_ n'eut rien de plus press que de se faire valoir par
  l'abondance avec laquelle il savait faire affluer l'argent au
  trsor; il y fit venir celui rserv par M. _Beugnot_; il en fit
  l'talage aux yeux de S. M. En attendant, un grand nombre d'employs
  dans les dpartements ne furent pas pays. Les juges de paix, les
  officiers de police furent laisss dans la misre. Les plaintes
  arrivrent aussi de tous cts; il fallut  grands frais renvoyer
  l'argent. M. de _Bulow_ a accumul aussi les recettes communales
  avec celles du trsor public. Enfin M. de _Bulow_ est un charlatan,
  un intrigant du grand genre. Le roi s'est moins contenu dans ses
  dpenses, parce qu'on lui a persuad que cela tait moins
  ncessaire. M. _Bercagny_ craint que M. de _Bulow_ ne parvienne  se
  faire renvoyer par une boutade; qu'alors il ne soit regrett et il
  ne dissimule point que ce n'est que son grand cordon de la lgion
  d'honneur qui le protge. Mais, dis-je  M. _Bercagny_, M. de
  _Bulow_ a obtenu un excdant dans les recettes de l'an
  pass?--Excdant, dit M. _Bercagny_ en haussant les paules...,
  mais il n'entra dans aucun dtail. Quoi qu'il en soit, Monseigneur,
  M. _Bulow_ peut avoir t faible; il peut avoir os se permettre ce
  qu'un conseiller d'tat franais pourrait prendre sur lui; il peut
  avoir succomb  l'envie de plaire et de faire autrement que son
  prdcesseur; aujourd'hui du moins son langage a chang, et il dit
  hautement que si les dpenses continuent sur le pied actuel, il ne
  reste qu' mettre la clef sous la porte.

  L'affaire de l'emprunt hollandais n'est point encore termine. On
  parle sourdement d'un projet de banque territoriale ou plutt d'une
  banque  billets hypothqus sur des immeubles. Je persiste  penser
  que, mme aux conditions onreuses que j'ai fait connatre,
  l'opration de l'emprunt est bonne pourvu qu'on n'en abuse pas. Elle
  serait dtestable si, pour obtenir beaucoup d'argent  la fois, elle
  dpouillait le royaume de ses produits bruts, si l'on encombrait les
  marchandises de la Hollande et si l'on anticipait ainsi peut-tre
  sur les revenus de plusieurs annes.

  Je suis convaincu, Monseigneur, que vous rendrez justice  la
  sollicitude avec laquelle je m'appesantis sur l'tat des finances.
  C'est le ct faible du pays, et j'ose ajouter du roi. Le pays peut
  tre sauv d'embarras imminents; il en est temps encore; le roi peut
  tre sauv d'une situation pnible, d'un dcouragement qui dj le
  gagne et du regret de cder  la ncessit tandis qu'on est digne
  d'acqurir la gloire d'une rsolution libre et gnreuse.

  Votre Excellence peut prvoir aussi deux vnements dont l'un ou
  l'autre, ou tous les deux peut-tre, peuvent arriver dans l'espace
  d'un mois: le dpart du Roi pour l'arme et un changement important
  dans les projets. Dans les deux cas, je croirai devoir me prvaloir
  de l'autorisation qui m'a t donne de vous en informer,
  Monseigneur, par un courrier extraordinaire.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 29 mars 1809.

  J'ai reu la dpche par laquelle Votre Excellence me charge de
  donner communication  la cour de Cassel de la disposition que Sa
  Majest impriale a faite du grand duch de Berg, en faveur du fils
  an de S. M. le roi de Hollande. Je me suis acquitt de cet ordre,
  et j'ai adress une copie de l'acte  M. le comte de _Furstenstein_.

  J'ai demand au gnral _Ebl_ dans quelle intention le roi avait
  ordonn, dans l'tat de situation de ses troupes, que le
  prince-conntable lui avait demand, les changements dont j'ai parl
  dans le post-scriptum de mon n 24. Ce ministre m'a dit que ce
  n'tait point dans la vue de porter un plus grand nombre d'hommes
  effectifs que celui qui existait rellement, mais dans celle de
  montrer que son arme entire tait, jusqu'aux moindres dtails,
  organise sur le modle franais, et en tat de marcher.

  Les monnaies, Monseigneur, m'amnent naturellement aux finances,
  mais ce sera, je l'espre, pour en sortir au moins pour quelque
  temps. J'ai trouv l'occasion de prendre connaissance d'une pice
  authentique et officielle qui ne laisse aucun doute sur le dficit
  des finances de l'tat. C'est un rapport fait par une commission
  spciale du conseil d'tat sur les dpenses de l'arme et sur les
  moyens de les rduire  une proportion convenable avec les revenus.
  Dans ce rapport, les dpenses de l'arme pour l'anne courante sont
  values comme suit:

     Troupes westphaliennes,                            14,250,000 fr.

     Troupes franaises,                                 7,990,000

     Arrir du dpar{t} de la guerre pour l'anne
       passe,                                           6,000,000
                                                       -----------
                                                        28,240,000

     En y ajoutant les autres dpenses de l'tat,
       telles que je les ai dj fait connatre dans
       mon n 19,                                       24,375,000
                                                       -----------
     La dpense totale sera de                          52,615,000 fr.

  Dans les dpenses de la guerre ainsi nonces, se trouvent comprises
  celles de la conscription nouvelle et de la leve des deux nouveaux
  rgiments.

   l'gard de l'arrir de 6,000,000 le rapport s'exprime ainsi:
  Quand il serait vrai qu'une partie de ce dficit sera couverte par
  un excdant dans les recettes, etc.. Mais d'un autre ct le
  gnral _Ebl_ estime que l'arrir ira  7 millions et au-del.

  En valuant en consquence l'arrir de l'tat entre 5 et 6
  millions, et l'arrir de la liste civile, tel que je l'ai nonc
  dans mon n 22, entre 4 et 6 millions, l'arrir total de l'anne
  passe sera toujours entre 10 et 12 millions, et rien ne m'autorise,
  jusqu' prsent,  me dpartir de cette estimation. Or, Monseigneur,
  les recettes prsumes de l'anne devant monter au plus 
  38,500,000, l'arrir de l'tat pour l'anne sera de 14,000,000.

  Je reviens au rapport qui a t soumis  Sa Majest, mais sur lequel
  il n'a t et dans les circonstances actuelles il n'a pu tre pris
  aucune dtermination. Ce rapport met en principe que, dans la
  proportion des recettes de l'tat, les dpenses de la guerre ne
  peuvent excder 13 millions. Il prouve par des faits que, dans le
  systme allemand, l'entretien de 25,000 hommes ne coterait que 10 
  11; et que dans le systme prussien il ne coterait que 8 millions.
  Il recherche les causes qui augmentent les dpenses pour l'arme
  westphalienne, et il indique les moyens de les rduire. Les causes
  d'augmentation, il les trouve principalement en ce qu'une arme de
  25,000 hommes pour l'entretien et l'administration a t organise
  entirement sur le pied de l'arme franaise, qui est de 600,000
  hommes; en ce que la garde par son nombre, par ses dpenses et par
  son administration spare, est hors de proportion avec le reste de
  l'arme et avec les moyens du royaume (la garde est de 2473 hommes,
  elle cote, selon le rapport, 1,800,000 fr.; les frais de premire
  mise des deux nouveaux rgiments en cotent autant); en ce que
  toutes les fournitures se font par entreprise et rien par conomie;
  en ce que le matriel et le personnel de l'arme n'tant point
  spars, il n'existe aucun contrle pour les dpenses, et que les
  facults du ministre de la guerre le plus probe, le plus actif, ne
  sauraient suffire  une pareille surveillance, etc., etc. Les moyens
  de rduction seraient de rendre le soldat allemand  ses anciens
  usages pour le pain, pour l'habillement, pour les masses, de
  rtablir surtout l'usage des retenues, ce qui produirait l'pargne
  de plus d'un tiers sur la solde.

  Le gnral _Ebl_ pense que la dernire conscription de 7000 hommes
  suffira  peine pour remplir tous les cadres, le vide qu'a laiss la
  dsertion, et les nouveaux corps accessoires devenus ncessaires
  pour organiser les deux divisions conformment aux vues de Sa
  Majest I. et R. Sa modestie est telle, que malgr son travail
  infatigable, quoiqu'il ne se permette presque pas un seul moment de
  distraction, il craint que ses moyens ne soient au-dessous de sa
  place; qu'on ne lui fasse ce reproche, et que tandis que ses
  camarades vont recueillir de la gloire sous les yeux de l'empereur,
  il n'ait  lutter infructueusement dans une situation difficile et
  peut-tre ingrate. Ce qui l'afflige surtout, c'est qu'il croit
  remarquer que le roi n'a pas assez confiance en lui. Je l'ai
  rassur sur tous les points: je lui ai fait sentir qu'au moins le
  roi ne lui refuserait pas la confiance de l'estime. Je l'ai consol
  par mon propre exemple, et en effet, Monseigneur, c'est la mme
  nuance de caractre de Sa Majest qui, pour le gnral _Ebl_ et
  pour moi, produit les mmes effets. Elle ne nous empchera pas de
  sentir, d'aimer et d'admirer ses excellentes qualits, et pour ce
  qui me concerne personnellement, s'il est certain que plus de
  confiance de la part de Sa Majest me rendrait plus heureux, je dois
  dire en mme temps que la manire dont la plupart des personnes qui
  approchent du jeune monarque se conduisent  mon gard ne me laisse
  rien  dsirer.

  L'affaire de l'emprunt hollandais est termine. Les deux ngociants
  sont partis sans me demander de lettres pour M. Lagau. Ils doivent
  revenir. Ils devaient fournir sur-le-champ 2 millions d'argent
  comptant; ils sont alls chercher un troisime.

  M. de Moronville, ministre de Darmstadt prs cette cour, est parti
  ce matin en cong. Il sera charg de conduire  l'arme l'un des
  fils du grand-duc. Son dpart laisse des regrets  ceux qui l'ont
  connu.

  La police a recueilli plusieurs indices de menes secrtes qui ont
  lieu en ce moment, dans une partie de la Westphalie, sous les
  auspices de l'ancien lecteur. Il y a des missaires, des affiches,
  des promesses pour les militaires qui voudraient quitter le service
  de la Westphalie. L'effet de ces manoeuvres est suffisamment
  neutralis par la marche imposante des troupes franaises qui
  successivement traversent ce pays. Le 25e rgiment d'infanterie et
  deux rgiments de cuirassiers ont pass par Cassel.


On tait  la veille de la singulire aventure du major prussien
Schill et des soulvements de quelques parties du nouveau royaume.
La police avait vent de quelques trames en cours de prparation,
mais ne tenait nullement le fil de la machination.


  BULLETIN.

                                                 Cassel, 29 mars 1809.

  Le Moniteur westphalien fait mention aujourd'hui d'une excursion que
  le roi fit dernirement pour Mnden o Sa Majest alla voir un yacht
  que le roi de Hollande lui avait envoy. La modestie du roi n'a pas
  permis qu'on y parlt des bienfaits qu'il a rpandus sur sa route.
  Il s'est entretenu familirement avec des habitants de la ville et
  de la campagne qui taient accourus pour le voir. Il a fait
  manoeuvrer un bataillon westphalien qui se trouvait l; et comme
  c'tait un jour de dimanche, il lui a fait distribuer 25 frdrics
  qui ont t reus aux cris de: Vive le Roi! Il rencontra, au retour,
  des conscrits cheminant gaiement et criant: _Vivat der Knig!_
  d'aussi loin qu'ils purent l'apercevoir, il les encouragea et leur
  fit galement donner une petite gratification.

  D'un autre ct, M. le colonel Bongars[116] pargna dernirement au
  roi quelques frdrics, sous prtexte d'avoir mal entendu. Le roi,
  un soir, voulant aller  l'Orangerie avec la reine, et ne trouvant
  aucune de ses voitures prtes, commanda qu'on ft avancer le premier
  cocher qu'on trouverait: il ordonna ensuite au colonel Bongars de
  donner  cet homme 25 frdrics; M. Bongars en donna 5.

         [Note 116: Chef de la lgion de gendarmerie.]

  La sant de Sa Majest parat assez bien rtablie: la reine  son
  tour a t incommode pendant quelques jours.

  Il y a eu concert et cercle jeudi pass  la cour, pour la premire
  fois depuis un mois.

  M. de _Lerchenfeld_, ministre de Bavire, est dsol de l'habitude
  que le roi a prise depuis quelques semaines de donner  souper aux
  personnes attaches au palais, les jours d'assemble chez ce
  ministre. Il parle de faire un quatrime voyage de plus longue dure
  que les autres, et dans lequel il emmnerait sa femme. On prtend
  que le souper auquel celle-ci avait t invite par la reine, sans
  son mari, et o elle manqua seule de toutes les femmes des autres
  ministres, a donn lieu  ces soupers qui dsolent M. de
  _Lerchenfeld_.

  M. le comte de _Furstenstein_ vient de se fiancer avec la fille
  ane de M. le comte de _Hardenberg_, conseiller d'tat et
  grand-veneur. Ce mariage parat bien assorti et d'une bonne
  politique. Il attachera au roi une famille considre, mais dont la
  fortune a beaucoup souffert, et qui n'avait pas la rputation
  d'aimer beaucoup les Franais.

  Le gnral _Ebl_ aussi attend Mlle Freteau pour l'pouser: elle
  appartient  une famille infiniment respectable de l'ancienne robe
  de Paris, mais elle n'a, dit-on, que 18 ans, et le gnral Ebl en a
  plus de cinquante. Et son ministre?


  BULLETIN.

                                                Cassel, 15 avril 1809.

  Le Moniteur westphalien d'hier donne des nouvelles du voyage de LL.
  MM.; on dit aujourd'hui que leur retour n'aura lieu que le 23.

  Avant-hier a pass un courrier extraordinaire venant du
  quartier-gnral de M. le duc d'_Auerstaedt_ et portant des dpches
  pour le roi. Le dpartement des relations extrieures ayant reu
  hier de Stuttgard, par estafette, la nouvelle qu'un corps
  considrable a pass l'Inn prs de _Braunau_, je prsume que les
  dpches de ce courrier auront donn  Sa Majest connaissance de
  cet vnement important. Voil donc la guerre commence! Si la
  justice de notre cause et le nom de Napolon doivent dj faire
  pressentir, mme  nos ennemis, que les arrts de la destine seront
  accomplis; si dj la grande catastrophe qui se prpare n'appartient
  plus au domaine de l'incertitude, qui ne peut plus tomber que sur
  les vnements qui l'amneront, c'est cependant avec un frmissement
  involontaire qu'on entend retentir au loin ce premier coup de canon;
  nouveau signal de la fureur aveugle, de la mort et de la chute d'un
  empire!

  Un courrier westphalien, renvoy de Vienne par M. d'_Esterno_, a
  port la nouvelle de l'entre dans cette capitale du ministre
  anglais et la proclamation de l'_archiduc Charles_, aussi remplie
  d'illusions que d'impostures. M. d'_Esterno_ explique ce qui y est
  dit des troupes trangres qui, dans une union intime, vont
  combattre  ct des armes autrichiennes, par un dbarquement que
  les Anglais vont faire  Trieste.

  Il n'est pas douteux, Monseigneur, que parmi ces frres allemands
  qui, encore en rangs paisibles, attendent leur dlivrance,
  l'Autriche ne compte surtout un grand nombre de Westphaliens. Des
  faits dont j'ai dj rendu compte, des renseignements venant de
  Vienne, et de nouvelles correspondances interceptes, en offrent la
  preuve. Du reste, les vnements qui pourraient faire quitter  ces
  rangs leur attitude paisible ne sont gure dans l'ordre des
  probabilits, et les derniers placards d'insurrection dont j'ai
  rendu compte  Votre Excellence, sont, ainsi que ceux qui les
  avaient prcds, rests sans effet.

   la suite de l'attentat de _Stendal_, plusieurs habitants de cette
  ville ont t arrts. J'apprends qu'un d'eux s'est tu dans sa
  prison; mais ce qui donne une nouvelle importance  cette affaire,
  ce sont les rvlations faites par un homme, porteur de
  correspondances suspectes, revenant de Berlin, et arrt 
  Magdebourg. C'est un paysan des environs de Bielefeld qui avait
  entrepris le second voyage, sur l'instigation de quelques anciens
  baillis de son canton. Il fut adress deux fois au major _Blcher_
  et au major _Schill_, tous deux au service actuel de Prusse. Ce fut
  le major _Schill_, le mme qui avait acquis quelque clbrit dans
  la dernire guerre, qui le fit loger et nourrir gratis, et habiller
   neuf. Dans sa seconde course, ds qu'il fut entr sur le
  territoire prussien, et qu'il se fut annonc comme porteur d'un
  message pour le major _Schill_, il fut escort de poste en poste par
  des hussards du corps de cet officier, except la dernire station
  qui prcde Berlin. Il portait des billets du major _Schill_
  adresss  quatre baillis, billets insignifiants en apparence, mais
  qui expriment l'esprance de se revoir bientt. En mme temps, le
  major, qui se croit sans doute un hros, envoye son portrait aux
  quatre baillis. Le major Blcher avait remis au messager une espce
  de lettre circulaire o il exhorte au courage et  la persvrance.

  Un fait, Monseigneur, qui avait dj frapp mon attention, lorsque
  je l'ai lu dans les papiers allemands et que j'ai relu hier dans la
  feuille du _Publiciste_ d'avril, me parat avoir un rapport assez
  marqu avec l'vnement de _Stendal_ et avec la dposition de ce
  paysan. Le voici: Berlin, 27 mars. Le 16, les hussards de _Schill_
  sont partis inopinment de cette capitale pour aller prendre des
  cantonnements dans les environs, du ct de Lichtenberg. On croit
  que ce corps est charg d'observer les traneurs des troupes qui
  traversent actuellement la moyenne Marche et d'empcher qu'elles ne
  s'cartent de la route militaire pour se rpandre dans les campagnes
  et y commettre des excs[117].

         [Note 117: C'tait le brusque dpart de Schill pour son
         expdition.]

  J'ai fait part de cette circonstance  M. _Simon_ qui tait venu
  m'informer de l'arrestation faite  Magdebourg. Elle lui a paru
  d'autant plus remarquable que le prisonnier avait aussi dpos qu'il
  avait rencontr, en revenant de Berlin, ces hussards qui s'taient
  soigneusement informs du nombre de troupes qui pouvaient tre 
  Magdebourg.

  Le prfet du dpartement de l'Elbe avait adress son rapport au
  ministre de l'intrieur qui l'a reu cachet du sceau du cabinet du
  roi. Il est en consquence probable que Sa Majest aura dj pris
  connaissance des faits, et l'on attribue  cette circonstance
  l'ordre qu'a reu avant-hier M. _Bercagny_ de se rendre  Brunswick.
  Le ministre de la justice, de son ct, y a adress son rapport, et
  il a dj donn des ordres pour l'arrestation provisoire des quatre
  baillis et de quelques autres personnes compromises. On se demande,
  Monseigneur: serait-il possible que le gouvernement prussien et
  connaissance de ces manoeuvres et y connivt, ou bien est-ce l'or
  anglais qui,  l'insu de ce gouvernement, entrane  une conduite
  aussi criminelle des hommes inconsidrs et prsomptueux? Si cette
  dernire hypothse est fonde, elle prouve dans quel tat dplorable
  de dconsidration et d'impuissance doit tre tomb un gouvernement
  dont les chefs de la force arme osent se permettre des actes qui
  peuvent compromettre jusqu' l'existence de leur patrie.

  Ce qui indispose particulirement en ce moment-ci un grand nombre
  d'habitants de la Westphalie, c'est la contribution personnelle
  porte  4,400,000 francs, et destine  entrer dans la caisse
  d'amortissement. On la peroit actuellement pour l'anne passe;
  dans un mois elle devait tre perue pour l'anne courante; c'est du
  moins ce qu'on m'a assur. Cet impt, qui est une espce de
  capitation, est reconnu par l'administration mme comme ayant t
  assis sur des bases entirement fautives, et les inconvnients qu'a
  fait dcouvrir sa perception, sont si graves, que, malgr le besoin
  extrme qu'on a d'acclrer les rentres, on est oblig de s'occuper
  des moyens d'y remdier en changeant le principe de l'imposition.
  Dans le mme temps, un dcret royal a accumul le paiement de deux
  douzimes de la contribution foncire, en ordonnant qu' l'avenir
  les douzimes seraient pays d'avance.

  Des rclamations lamentables ont t adresses ici de Marbourg
  depuis qu'on y a appris que l'universit tait menace de sa
  dissolution. Les autres universits se montrent plus rsignes 
  leur sort, parce qu'il tait plus prvu. On espre que Sa Majest se
  laissera flchir, et que la suppression de Marbourg n'aura pas lieu,
  du moins en ce moment-ci.

  Le ministre des finances attend d'un jour  l'autre le retour d'un
  des ngociants hollandais avec lesquels il a ngoci l'emprunt de 6
  millions. Il craint que la dclaration de guerre ne nuise  cette
  opration, et mme il vient de me dire qu'il n'y compte plus. Il se
  plaint aussi des effets momentans d'une opration financire du
  gouvernement franais qui, dit-il, a soutir, dans l'espace de dix
  jours,  la Westphalie seule, plus de 6 millions, et qui entrave
  singulirement la perception des impts. Cet embarras est passager,
  mais il survient dans un moment o dj l'on n'est pas trop  son
  aise.

  Depuis le dpart de M. le comte de _Furstenstein_, le
  secrtaire-gnral des relations extrieures, autoris par ce
  ministre, me communique assez exactement les nouvelles qui arrivent
   son dpartement; et j'en sais d'autant plus de gr  M. de
  _Furstenstein_ que l'poque est plus importante. C'est dans ces
  communications que j'ai trouv aussi la solution de ce qui avait t
  une nigme pour moi, c'est--dire la cause de cette froideur dont
  j'ai dit un mot  Votre Excellence dans mes ns 29 et 30. Sous la
  mme date que celle de votre lettre  laquelle tait jointe la copie
  de la lettre de Sa Majest  l'empereur d'Autriche, M. de
  _Wintzingerode_ avait rendu compte de plusieurs communications
  confidentielles que Votre Excellence lui avait permis de prendre; et
  quoique le texte mme de la lettre de l'empereur soit assurment une
  chose plus prcieuse que l'extrait un peu informe qu'en avait fait
  M. de _Wintzingerode_, je ne sais quelle jalousie avait fait croire
  qu'il tait de la dignit du roi de recevoir de pareilles
  communications plutt par le ministre de Westphalie que par le
  ministre de France. Je sais que M. de _Furstenstein_ s'est expliqu
  dans ce sens. Comme  son retour j'aurai des remercments  faire 
  ce ministre, je saisirai l'occasion pour faire un premier essai, en
  abordant cette matire dlicate.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                                Cassel, 20 avril 1809.

  J'ai reu la lettre de Votre Excellence du 10 avril, par laquelle
  elle me charge de faire souvenir Sa Majest westphalienne et M. le
  prince de Waldeck des arrangements au moyen desquels il leur sera
  facile de couvrir les avances que le trsor public a faites pour
  leurs contingents; je me suis empress d'excuter vos ordres.

  M. le comte de _Furstenstein_ est revenu de Brunswick hier. Le roi,
  qui n'est point all  Magdebourg, est attendu aujourd'hui. Le
  courrier qui lui a t expdi de Strasbourg, par Sa Majest
  l'empereur, a pass par Cassel le 17 au soir. Il s'est rencontr
  avec le courrier de l'arme venant de Donawert et charg par Sa
  Majest d'un paquet de monseigneur le prince de _Neufchatel_. On
  croit que ce papier renferme les instructions concernant le
  commandement qui a t confi  Sa Majest et dont on dit qu'elle
  est extrmement satisfaite, aprs l'extension qui parat y avoir t
  donne.

  Des lettres rcentes de Hollande annoncent _que l'emprunt sera
  rempli_. Seulement sa concurrence avec quelques oprations
  financires qui en ce moment ont lieu en Hollande mme, retardera un
  peu l'entire excution de celle qui concerne la Westphalie; cette
  nouvelle est trs heureuse, car la pnurie du trsor public  Cassel
  se fait de plus en plus pniblement sentir.

  _P. S._--LL. MM. sont revenues aujourd'hui  midi: elles ont fait
  leur entre au bruit du canon. On fixe au 25 le nouveau dpart du
  roi, en consquence des instructions plus rcentes venues de
  Strasbourg.


Vers le mois de mars 1809, lorsque la guerre avec l'Autriche parut
imminente, une rumeur sourde se rpandit au centre de l'Allemagne,
dans la Hesse lectorale, dans le duch de Brunswick, dans la
Vieille-Marche et dans la plupart des dpartements du royaume de
Westphalie. Le gouvernement franais avait su, ds le mois d'aot
1808, par la lettre intercepte de Stein au prince de Wittgenstein,
qu'il existait un vaste rseau d'associations politiques occultes,
n'attendant qu'une occasion, un signal, pour faire clater un
soulvement contre nous. Les mesures prises par Napolon pour
l'abolition des socits secrtes n'eurent qu'un rsultat, celui de
les rendre plus prudentes, plus dissimules et, partant, plus
dangereuses.

La Prusse tait le foyer principal de ces socits et cela se
comprend; l'Empereur n'avait-il pas rduit ce royaume  sa plus
simple expression? n'avait-il pas ruin ses finances? ananti ses
armes? ne soulevait-il pas chaque jour des difficults nouvelles
pour retarder l'vacuation de ses places fortes et pour maintenir
ses armes franaises dans les provinces laisses par le trait de
Tilsitt au roi Frdric-Guillaume III?

Voici quel tait au commencement d'avril l'tat des troupes
franaises et de la confdration ainsi que de leurs emplacements.
En Westphalie, huit  neuf mille hommes de l'arme de Jrme; 
Magdebourg, un rgiment franais et un westphalien; dans les villes
fortes de Stettin, de Glogau, de Custrin, dix mille soldats franais
vivant chez l'habitant; la division hollandaise Gratien, 
Lunebourg, au nord-est du Hanovre;  Stralsund dans la Pomranie
sudoise, deux bataillons du duc de Mecklembourg-Schwerin et un de
Mecklembourg-Strelitz (treize cents hommes).

Lorsque Napolon partit pour se mettre  la tte de la Grande Arme,
il prescrivit la formation d'un 10e corps pour tre plac sous les
ordres de son frre Jrme, et compos des troupes westphaliennes en
Allemagne, de la division Gratien, des troupes saxonnes du colonel
Thielmann. Ce 10e corps avait mission de couvrir la Westphalie, la
Saxe, et la partie orientale de l'Allemagne. Il pouvait tre
renforc par l'arme de rserve du vieux duc de Valmy (quartier
gnral  Dessau), charge d'empcher les Autrichiens de prendre 
revers les corps de Napolon oprant sur le Danube.

Le 3 avril 1809, dans la nuit, une centaine de militaires allemands
ayant pour chef un M. de Katt, ancien capitaine aux hussards de
Schill, venant de Spandau, ville prussienne, pntrrent dans la
petite place de Stendal, se formrent en bataille sur le march,
prirent les chevaux et les armes des gendarmes westphaliens, et
pillrent les caisses. Le 4,  huit heures du matin, ils se
dirigrent sur Bourgstadt, cherchant, mais inutilement,  entraner
les paysans, dont un trs petit nombre les suivit.

Cette singulire et intempestive leve de boucliers tait la
consquence d'un plan d'insurrection gnrale suscite par les
socits secrtes, insurrection  la tte de laquelle se trouvaient
le major Schill, le duc de Brunswick-Oels, le capitaine de Katt. Ce
dernier, n'ayant pas eu la patience d'attendre le signal du
soulvement, brusqua la prise d'armes, esprant entraner le
gouvernement prussien  dclarer la guerre  la France, pendant que
Napolon tait encore en Espagne et allait se trouver aux prises
avec l'Autriche. L'chauffoure ridicule de Katt fut dsavoue par
le gouvernement prussien, et n'eut d'autre suite que de compromettre
le major Schill et de hter son mouvement, ainsi que nous le verrons
plus loin.

Pendant que Napolon, traversant l'Espagne et la France en toute
hte, courait se mettre  la tte de sa grande arme, en Allemagne,
le roi Jrme quittait Cassel le 9 avril avec la reine pour visiter
les deux dpartements de l'Ocker et de l'Elbe, et les villes de
Brunswick et de Magdebourg. Reinhard rendit compte de ce voyage par
une lettre en date du 15 avril:


  Leurs Majests sont arrives dimanche dernier au soir  Weende,
  domaine royal prs de Goettingen. Elles y ont pass la nuit. Le
  lendemain elles ont couch  Seesen dans la maison de M. Jacobsohn,
  prsident du Consistoire juif. M. Jacobsohn est un ngociant trs
  estimable et trs estim; il a form  Seesen,  ses frais, pour les
  jeunes gens de sa nation, un tablissement d'instruction qui se
  distingue par la nouveaut de l'objet et par les bons principes qui
  le dirigent.

  On dit que la Reine en arrivant  Brunswick s'est trouve
  incommode. On n'apprend pas encore que le Roi soit parti pour
  Magdebourg. Immdiatement aprs leur arrive  Brunswick, LL. MM.
  ont envoy ici des ordres pour faire venir des lits et plusieurs
  valets de chambre et de pied. Mme la baronne de Keudelstein et Mme
  d'Otterstedt qui, il y a un mois, croyait dj tre parvenue au
  terme de sa grossesse, ont accompagn la Reine. Les personnes
  principales qui sont avec le Roi sont: M. le comte de Furstenstein,
  M. Cousin de Marinville, M. le baron de Keudelstein, M. Bongars. M.
  le comte de Willingerode, grand-marchal du Palais, revenu le 10 de
  Marseille et de Paris, est aussi all rejoindre Sa Majest.


 peine de retour dans sa capitale, Jrme fut inform par son
ministre de la police de la fermentation que l'on remarquait dans
les diffrentes provinces de son royaume. Inquiet pour la reine,
sentant qu'il serait beaucoup plus fort pour rsister  l'orage,
lorsque sa femme serait  l'abri de tout danger, ayant bientt
d'ailleurs  se mettre  la tte du 10e corps, il crut devoir se
sparer momentanment de la princesse qu'il envoya rejoindre
l'impratrice Josphine de qui elle tait tendrement aime.

Catherine arrive  Francfort crivit de cette ville, le 26 avril
1809,  Napolon:


  Sire, le Roi rend compte  Votre Majest des motifs qui le portent 
  veiller  ma sret en m'envoyant auprs de S. M. l'Impratrice;
  l'insurrection qui s'augmente de moment en moment et qui est
  gnrale dans tout le Royaume, la ncessit o le Roi se trouve de
  ne point diviser le peu de forces qu'il a pour veiller  ma sret
  m'ont engage  consentir  me sparer de lui dans un moment aussi
  critique; si ce n'tait pour lui laisser la libert ncessaire de
  veiller  sa propre sret et  celle de ses tats, je n'aurais pu
  m'y dcider et j'aurais pour moi la confiance dans les succs de
  Votre Majest, mais c'est un sacrifice ncessaire  la sret et 
  la tranquillit du Roi.


 peine la reine avait-elle quitt Cassel qu'une conspiration  la
tte de laquelle tait un des colonels de la propre garde de Jrme
fut dcouverte par le plus grand des hasards. M. de Doernberg, le
principal conjur qui trahissait son souverain, quoiqu'il ft combl
de ses bienfaits, devait pntrer la nuit dans le palais du Roi,
l'enlever, ce qui et t trs facile, et le livrer aux Anglais.

M. Reinhard rendit compte des vnements de Cassel  l'Empereur par
une notification en date du 26 avril envoye par le comte de
Frstenstein, et par une lettre du 29 au duc de Cadore. Voici ces
deux documents:


  BERCAGNY  REINHARD.

                                                        26 avril 1809.

  Le samedi, 22 avril, le gouvernement fut averti que plusieurs
  rassemblements de paysans se formaient sur les hauteurs de
  Napolonshoehe, ainsi qu' Homberg, et dans divers autres villages
  environnant Cassel. Le Roi envoya de suite quelques dtachements de
  sa garde pour dissiper ces attroupements et faire rentrer les
  paysans dans le devoir, mais ceux-ci excits par quelques
  malveillants, parmi lesquels on distinguait le sieur Doernberg,
  colonel des chasseurs de la garde, qui s'tait mis  leur tte, et
  quelques autres personnes moins marquantes, refusrent obstinment
  d'obir. On fut oblig de les y contraindre par la force; plusieurs
  des insurgs furent tus, et un grand nombre amens prisonniers 
  Cassel. Le lundi 24, tout tait entirement disparu.

  Il parat que cette insurrection, prpare depuis longtemps par des
  agents secrets de l'lecteur, devait tre gnrale; mais les mesures
  promptes et vigoureuses prises par le gouvernement l'ont arrte
  dans sa naissance. Les insurgs avaient peu de fusils, et n'taient
  arms, pour la plupart, que d'instruments aratoires. On les avait
  entrans par l'espoir du pillage et la menace d'incendier leurs
  maisons s'ils refusaient de marcher. On s'tait efforc de leur
  persuader que tout tait dispos en Westphalie pour une rvolution,
  et qu'ils allaient tre appuys par des armes prtes  entrer dans
  le royaume; mais bientt, revenus de leur garement, ils se sont
  empresss de rentrer dans leurs foyers et de reprendre leurs
  travaux. Les rapports qui arrivent aujourd'hui des divers points o
  l'insurrection avait clat annoncent que la tranquillit est
  rtablie partout. Quelques-uns des principaux moteurs sont arrts;
  et il parat que S. M. aura la consolation de n'avoir qu'un petit
  nombre de coupables  punir.

  Les habitants de Cassel, loin de prendre aucune part  ces
  dsordres, ont saisi cette circonstance pour donner des preuves
  particulires de leur dvouement  leur souverain; et toutes les
  classes de citoyens ont sollicit la faveur de servir Sa Majest, et
  d'tre employs  maintenir la tranquillit dans la ville, et  la
  dfendre si elle tait attaque.


Le soussign, en adressant, d'aprs l'ordre du Roi, la prsente
communication  Son Excellence M. Reinhard, envoy extraordinaire et
ministre plnipotentiaire de France, saisit cette occasion pour lui
renouveler les assurances de sa haute considration.


  REINHARD  CADORE.

                                                Cassel, 29 avril 1809.

  Ce fut une estafette, envoye par le roi de Wurtemberg  la reine
  dj partie, qui apporta le bulletin de la bataille du 21
  (Landshut); une autre estafette envoye par le roi de Wurtemberg 
  son ministre prs cette cour, porta le bulletin de la bataille du 22
  (Eckmuhl), et un courrier de retour, du ministre de Bavire, apporta
  celui du 23, crit sur le champ de bataille de Ratisbonne. Il serait
  impossible de peindre l'impression produite par des vnements qui
  semblent clipser jusqu'aux miracles d'Austerlitz et d'Ina, et dj
  j'apprends que ceux qui espraient diffremment disaient
  aujourd'hui: _Dieu le veut._

  Ni les nouvelles, Monseigneur, ni les troupes qui taient dj en
  nombre suffisant, n'ont t ncessaires pour dissiper les
  attroupements du 22 et du 23; mais ce sont nos victoires seules qui
  dtruiront jusqu' la pense d'une rvolte dans les esprits les plus
  mal intentionns. C'est le feu du ciel qui est tomb ainsi sur tous
  les projets dloyaux et insenss.

  Un rgiment hollandais venant d'Altona, et l'avant-garde de deux
  mille hommes venant de Mayence avec six canons, sont entrs hier 
  Cassel.

  J'ai annonc  Votre Excellence l'arrestation de deux anciens
  serviteurs de l'lecteur dont les noms avaient t mis, par les
  meneurs des rebelles, au bas d'une proclamation. Ce sont MM. de
  Lenness et de Schmeerfeld, homme d'un ge dj avanc. Il ne s'est
  point trouv de preuves contre eux; mais comme anciennement suspects
  ils ont t conduits  Mayence o ils seront dtenus en prison.
  Plusieurs officiers des cuirassiers ont t arrts ou destitus.
  C'est le seul rgiment qui se soit mal conduit, et dans lequel il y
  ait eu des dfections. Plusieurs autres arrestations ont eu lieu,
  celle d'un cur par exemple qui avait bni des drapeaux, celle de
  la femme d'un officier qui avait envoy  son mari par la poste une
  charpe pour le garantir en cas de danger. D'autres ont dj t
  relchs. Une centaine de paysans a pri. Cent cinquante environ ont
  t entasss dans les prisons de Cassel. Le comte et la comtesse de
  Boehlen de la Pomranie ci-devant sudoise, l'un chambellan, l'autre
  dame de la reine, ont reu l'ordre de quitter Cassel dans les
  vingt-quatre heures et de rendre leurs dcorations. Ce qu'on sait du
  motif, c'est que le Roi a reproch  M. de Boehlen de s'tre promen
  au parc  huit heures du soir avec un inconnu, et d'avoir dit en le
  quittant: Je dsire que ce plan russisse.

  La dame  l'charpe de garantie demeurait  Homberg, petite ville o
  il y a un chapitre protestant de dames nobles. L'abbesse tait soeur
  de l'ex-ministre Stein. La soeur d'un ex-ministre de l'lecteur en
  tait aussi. Cette petite ville tait le foyer de l'insurrection.
  Les chanoinesses ont t arrtes et conduites  Cassel.

  M. le comte de Furstenstein m'a adress par ordre du Roi une note
  concernant cette insurrection. J'ai l'honneur, Monseigneur, de vous
  en transmettre ma copie, ainsi que celle de ma rponse.

  Je n'ai rien  ajouter pour le moment aux causes qui ont amen cet
  vnement, et dont ma correspondance a rendu compte  Votre
  Excellence. Mais il faut sans doute vous entretenir des fortes et
  pnibles impressions qu'ils ont produites et des consquences qui
  peuvent en rsulter. Qu'un attentat qui parat avoir eu pour objet
  la personne sacre du Roi ait profondment affect l'me gnreuse
  et confiante de ce jeune monarque; que les Franais qui l'entourent
  aprs avoir craint pour lui et pour eux-mmes, indigns, exalts, se
  fassent un mrite exclusif de leur fidlit; que les dfiances, les
  soupons s'tendent au del des bornes lgitimes; que beaucoup
  d'Allemands consterns ne se croient pas assez protgs par le
  sentiment de leur innocence; que lis avec des coupables par des
  relations de famille ou de socit, ils craignent de paratre
  coupables eux-mmes; qu'il en rsulte un tat d'anxit, voil ce
  qui n'est que trop naturel.

  Mais quelles sont les maximes qu'adoptera dsormais le gouvernement?
  Sera-ce la svrit ou la clmence que la politique conseillera de
  faire prvaloir? Des passions subalternes et quelques intrts
  particuliers ne s'empareront-ils pas de la circonstance pour amener
  des changements, soit dans les personnes, soit dans le mode de
  l'administration?

  M. Bercagny, dont la place en ce moment acquiert une grande
  importance, m'a parl  ce sujet dans un sens qui me parat
  extrmement sage. Il m'a dit qu'il avait calm lui-mme des
  mouvements trop fougueux de quelques Franais, et qu'il sentait
  toute l'importance qu'il y avait  ce qu'il ne s'tablt point de
  scission ni de distinction entre les sujets ou les serviteurs de Sa
  Majest sous le rapport de la nation  laquelle ils appartiennent.

  J'en tais l, Monseigneur, lorsqu'il m'a t annonc de la part de
  Sa Majest qu'Elle me recevrait en audience particulire pour lui
  remettre la lettre par laquelle Sa Majest l'empereur des Franais,
  roi d'Italie, lui annonce l'heureux accouchement de S. A. I. madame
  la vice-reine d'Italie, lettre que j'avais reue avant-hier. Je
  reviens de cette audience. Le Roi m'a tmoign son tonnement de ce
  que le courrier qu'il avait envoy au quartier-gnral imprial
  n'tait pas encore revenu. Il m'a ensuite parl des vnements du
  jour; et je lui ai dit que toute la conduite qu'il a tenue dans ces
  circonstances pnibles, que surtout tous les actes qui portent
  l'empreinte de l'impulsion de son propre esprit et de son caractre,
  ont d lui attirer l'amour et l'admiration, et c'est trs
  certainement l'effet qu'ils ont produit sur moi. En effet sa
  rsolution de monter  cheval et de se montrer du ct mme o l'on
  avait vu paratre les rebelles au moment o dans leurs
  rassemblements on le disait dj prisonnier; celle de ne point
  quitter sa rsidence au moment terrible o rien ne semblait encore
  garantir la fidlit de ses gardes; son allocution aux officiers;
  les deux proclamations qu'il a dictes; les mots qu'il a dits et
  dont j'ai cit quelques-uns; tout cela est vraiment royal. Il est
  certain, m'a dit Sa Majest, que sans la dcouverte de M. de
  Malmsbourg, je me trouvais surpris. Les rebelles devaient arriver
  dans la nuit, les conjurs entraient dans mon appartement sans
  obstacle et sans dfiance; et croiriez-vous qu'il y avait une foule
  de gens qui savaient le complot, et qui ne se croyaient pas obligs
  de le rvler. Cependant, a ajout Sa Majest, l'Allemand par son
  caractre n'est pas tratre.--C'est une manire de voir fausse et
  criminelle, ai-je rpondu, par laquelle ceux dont parle Votre
  Majest se sont fait illusion  eux-mmes, et cependant oserais-je
  dire  Votre Majest,  prsent que le danger est pass, que les
  esprances coupables ne renatront plus, que le sentiment mme qu'on
  peut supposer en avoir t la cause, une certaine tnacit
  d'attachement, tournera au profit de votre rgne, et que plus le
  temps et les vnements s'loigneront du pass, plus la fidlit 
  Votre Personne et  Votre Dynastie deviendra inbranlable et
  assure.

  On ne peut, Monseigneur, arrter sa pense sans frmir sur les
  malheurs qui seraient tombs sur ceux-l mme qui, dans leur
  aveuglement, dsiraient peut-tre le succs de l'insurrection.
  Aujourd'hui en punissant les perfides d'action et les tratres, il
  sera facile d'tre gnreux envers les coupables d'intention ou
  d'garement. J'apprends que l'intention de Sa Majest est de publier
  une amnistie gnrale pour tous les paysans. Les autres seront mis
  en jugement, et mme  l'gard de ceux-ci, il parat que l'intention
  du Roi est de faire prvaloir la clmence.

  Sa Majest a fait la rponse la plus terrible et la plus sublime aux
  manifestes d'insurrection de l'Autriche, en se servant du courage
  et du dvouement de ces mmes Allemands, qu'on voulait sduire, pour
  craser les armes autrichiennes. Il y aura solidarit de destine,
  et ce sera une glorieuse rcompense de la fidlit des uns,
  lorsqu'elle obtiendra le pardon ou repentir des autres. J'ose avouer
   Votre Excellence que lorsque j'ai vu le Roi dj port 
  pressentir que tel serait le systme qu'adopterait son auguste
  frre, je me suis abandonn moi-mme  ces beaux pressentiments.

  Sa Majest m'a fait l'honneur de me parler de son voyage prochain 
  Hambourg. Je dsirerais beaucoup, Monseigneur, de recevoir vos
  ordres pour savoir si de prfrence je dois suivre le Roi ou rester
   Cassel. Jusqu' prsent rien n'annonce que l'intention de Sa
  Majest soit de se faire accompagner par les membres du corps
  diplomatique, et s'il m'est permis d'opter, je ne quitterai point
  cette rsidence. Mais il peut arriver des cas o des instructions
  ventuelles seraient pour moi d'un grand prix pour diriger ma
  conduite.


Ainsi, le mois d'avril 1809 avait vu se produire, en Westphalie: la
ridicule quipe du capitaine de Katt  Stendal, et la conspiration
plus srieuse du colonel de Doernberg. Le 28, commena la singulire
course du major de Schill, et bientt aprs l'entreprise dsespre
du duc de Brunswick-Oels. Les affaires de Schill et du duc de
Brunswick sont rapportes longuement et trs exactement dans le
quatrime volume des Mmoires du roi Jrme. Nous n'en ferons pas
l'historique, nous nous bornerons  donner quelques lettres et
bulletins qui y ont trait:


  BULLETIN.

                                                   Cassel, 3 mai 1809.

  Le mariage du comte de Furstenstein avec Mlle de Hardenberg a t
  clbr dimanche dernier au palais. La socit a t peu nombreuse,
  la corbeille riche et magnifique. Il y a eu souper et bal. Le lit
  nuptial a t dress dans une pice attenante  la salle du
  conseil.--M. de Gilsa, ancien grand-cuyer de l'lecteur, pre de
  treize enfants vivants, et n'ayant d'autre moyen d'existence que les
  appointements des places que son pouse et lui remplissent  la
  cour, a profit de cette circonstance pour demander au Roi la grce
  de son gendre, le sieur de Buttlar, compris dans l'art. 1er du
  dcret du 29. S. M. la lui a promis.--La soeur de Mme de Stein
  soutient son rle d'hrone. Elle ne sort point; elle provoque son
  supplice. Elle est du reste vieille, laide, contrefaite. Une soeur
  de Mme de Gilsa, dignitaire du mme chapitre, a refus la permission
  que le Roi avait donne  son frre de la prendre chez lui.--Le Roi
  a fait plusieurs nominations d'officiers pour remplacer ceux qui ont
  t destitus ou arrts.--On a trouv parmi les papiers Doernberg
  un paquet cachet et portant l'inscription: _ ouvrir aprs ma
  mort_. On dit que ce paquet ne renferme que des lettres d'amour,
  dont quelques-unes de Mme de P. Cet homme, peu de jours avant sa
  dfection, avait fait venir sa femme et ses trois enfants qui
  rsident  Brunswick et qui se trouvent aujourd'hui dans la misre.
  Quatre mille francs que le roi lui avait donns se sont trouvs
  intacts dans son secrtaire. Il parat que ce n'est pas sans combats
  intrieurs qu'il s'est charg du rle de tratre; il y a dans sa
  conduite prsomptive dlire et inconsquence.--Pendant la crise, la
  ville de Cassel paraissait plus calme qu' l'ordinaire. Le peuple
  semblait apathique, mais il montrait une grande incrdulit sur nos
  victoires.--Quelques mauvais sujets avaient excit des mouvements
  dans une commune du dpartement du Harz. Ils furent arrts, et le
  prfet manda au ministre de l'intrieur qu'il avait pris les mesures
  les plus efficaces pour empcher que la contagion ne gagnt le
  dpartement de la Werra. C'tait dans ce dernier dpartement
  qu'tait le foyer de l'insurrection.--Le baron de Wendt, aumnier du
  Roi, envoy dans les communes catholiques de la Hesse, qui en effet
  n'ont pas remu, dit  son retour qu'il les avait exhorts  ne
  point se mler de ces affaires,  labourer leurs champs et  laisser
  faire les autres. Il n'y entendait pas malice.

  MM. de Malsbourg et de Coninx, conseillers d'tat, allant l'un et
  l'autre dans ses terres, l'un vers Paderborn pour calmer les
  esprits, furent arrts tous les deux et coururent quelques dangers.
  Le second fut sauv par une ancienne femme de chambre de sa femme,
  qu'il rencontra voyageant en compagnie avec un tudiant. Elle lui
  fit prendre le rle et le costume de son amant, et ce fut sous son
  escorte qu'il revint  Cassel.


  BULLETIN.

                                                          15 mai 1809.

  Un membre du Conseil d'tat disait dernirement qu'il fallait
  chasser tous les Allemands de la Wesphalie.--Un chef du dpartement
  des relations extrieures a propos gravement au ministre de Saxe de
  troquer le royaume de Wesphalie.--M. de Wolfradt, ministre de
  l'intrieur, ayant obtenu par le canal de M. Bercagny un emploi pour
  un Allemand qu'il lui avait recommand, lui exprima sa
  reconnaissance avec un tel lan de sensibilit qu'il alla jusqu'
  lui baiser la main. Je suis d'autant plus touch de cette faveur,
  ajoute M. de Wolfradt, que c'est la premire que vous ayez accorde
   un Allemand. M. Bercagny, furieux, lui rpondit: Monsieur, si tout
  autre qu'un ministre d'tat m'avait fait un pareil compliment, je
  l'aurais jet hors de la porte.--La commission spciale a condamn
   mort un marchal-des-logis des cuirassiers convaincu d'avoir
  assist  l'enlvement d'une caisse par les paysans rvolts. Elle a
  condamn  la mme peine un jeune homme de vingt-un ans, officier du
  mme rgiment. Il a t excut avant-hier. Il avait demand de
  commander lui-mme l'exercice pour son excution. On eut le tort de
  le lui permettre; il mourut avec beaucoup de courage.--La
  gendarmerie avait ramass quatre-vingt-treize conscrits qui avaient
  dsert aprs la publication du premier dcret prononant la peine
  de mort contre ce crime;  cause des circonstances actuelles, ils
  furent tous condamns. Assembls sur le lieu de l'excution, on leur
  dclara que deux seulement seraient fusills, et que le sort en
  dciderait. Cette clmence, tempre par une svrit ncessaire, a
  produit un trs bon effet. Malheureusement, le sort se montra
  injuste, l o le Roi s'tait montr si bon, il tomba au sort les
  deux plus doux, peut-tre les plus innocents de la troupe.--M. de
  Buttlar, gendre de M. de Gilsa, a obtenu sa grce. Il n'a perdu que
  son emploi, et a t conduit en France. Il sera dtenu pendant deux
  ans.--Le Roi fait souvent passer la revue des troupes. Il se promne
  beaucoup  cheval et quelquefois  pied dans le beau parc de Cassel
  qui a t interdit au public pendant certaines heures de la journe
  et de la soire.--On avait fait esprer  un des rgiments de
  cuirassiers franais qui traversaient la Wesphalie que le Roi le
  passerait en revue. Le rgiment attendit pendant deux heures  la
  pluie  la porte de Cassel, et la revue n'eut pas lieu. Quelqu'un en
  parla  Sa Majest:--J'tais, dit le Roi, embarrass de dcider 
  qui j'accorderais la droite. Si c'tait aux cuirassiers,
  j'affligerais ma garde, et elle n'avait encore rien fait pour la
  mriter.


Nous allons faire connatre de quelles forces disposait le roi
Jrme  cette poque critique:

Du 10e corps dont il avait le commandement et qui tait compos: 1
de trois mille cinq cents hommes en garnison sur l'Oder ou dans la
Pomranie; de quatre cents hommes (gnral Liebert)  Stettin; de
onze cents hommes (gnral Coudras)  Stralsund; de deux mille
hommes  Custrin; de la division westphalienne d'Albignac  la
poursuite de Schill; de la division hollandaise Gratien galement en
marche sur Stralsund, et recevant des ordres tantt de son
souverain, tantt de Jrme; de la division westphalienne de la
garde (deux mille cinq cents combattants), commande par les
gnraux du Coudras comte de Bernterode, Bongars pour les gardes du
corps, colonel comte de Langenswartz pour les grenadiers  pied,
major Fulgraff pour les chasseurs  pied, colonel Wolff pour les
chevau-lgers, prince de Philipsthal pour les chasseurs
carabiniers, envoys  Halberstadt. Quartier gnral  Cassel, chef
d'tat-major gnral le gnral Rebwell. La division westphalienne
de la ligne avait ses trois rgiments d'infanterie  Magdebourg, 1er,
5e, 6e; le rgiment de cuirassiers  Halberstadt. La division
Gratien forte de deux brigades, d'un rgiment de cuirassiers et de
trois compagnies d'artillerie, tait  Stralsund o elle dtruisit
les bandes de Schill. Enfin  Cassel et  Magdebourg se trouvaient
encore, sous le colonel Chabert, des dtachements franais et du
rgiment Grand-Duch de Berg envoy de Mayence lors des troubles,
environ trois mille hommes.

Tout cela composait bien un corps d'environ seize mille combattants,
mais la garnison de Magdebourg en immobilisait cinq mille, mais
l'empereur redemandait dans toutes ses lettres le renvoi du rgiment
Grand-Duch de Berg, mais la division hollandaise ne devait pas
tarder  recevoir de son roi l'ordre de rentrer en Hollande  cause
du dbarquement des Anglais aux bouches de l'Escaut, en sorte que,
par le fait, Jrme ne pouvait mettre en ligne plus de huit  neuf
mille hommes, en y comprenant deux mille Saxons  Dresde sous les
ordres du colonel Thielmann.

Il y avait bien aussi  Dessau, sous le nom de Corps d'observation
de l'Elbe, deux divisions aux ordres du duc de Valmy, mais ce
dernier avait dfense de disposer d'un homme sans l'ordre formel de
l'empereur,  moins que ce ne ft pour la dfense de Mayence.

Cependant le duc de Brunswick-Oels, second par l'Autriche, tait
parvenu  lever  ses frais, en Bohme, une lgion qui, revtant
l'uniforme noir, prit le nom de: _Arme de la Vengeance_, et le duc
dpossd de Hesse leva galement une autre lgion de sept  huit
cents hommes portant l'uniforme vert.

Vers le milieu de mai 1809, ces deux lgions, soutenues par quelques
troupes autrichiennes, s'tablirent vers Neustadt, Gabel et Rmburg
sur la frontire de Bohme, menaant la Saxe.  cette nouvelle,
notre alli, le roi de Saxe, se retira  Leipzig, au nord-ouest de
ses tats, vers la Westphalie, demandant  Jrme de marcher  son
secours, affirmant que la Prusse avait dclar la guerre, que
l'avant-garde de Guillaume marchait sous les ordres de Blcher.
Napolon, recevant cette nouvelle de son frre Jrme, rpondit que
les Prussiens n'taient pour rien dans cette leve de boucliers, que
le 10e corps suffisait pour tenir tte  l'ennemi du ct de Dresde,
ville qu'il fallait occuper et garder. Il dfendit au duc de Valmy
de dplacer ses divisions.

Sur les ordres de Jrme, le colonel Thielmann, avec ses deux mille
Saxons, se porta de Dresde sur la frontire de la Lusace, livra
quelques combats au duc de Brunswick dans les montagnes, le chassa
de Zittau et de Rmburg. Mais voyant l'ennemi manoeuvrer pour gagner
les dfils de Leitmeritz et de Toeplitz et se porter sur Dresde par
la route de Dippoldiswalde, il se hta de se replier sur la capitale
du royaume pour la dfendre. En effet, un corps autrichien de six
mille hommes, command par le gnral Am-Ende, s'tait rendu 
Leitmeritz pour appuyer le duc. Le 10 juin, les Autrichiens et les
bandes de Brunswick, ayant opr leur jonction, marchrent sur
Dresde. Le 11, ils y entrrent. Thielmann, se voyant trop infrieur
en force pour lutter dans la ville, prfra tenir la campagne. Il
avait pris la rsolution de se replier sur le 10e corps, lorsque
dans la nuit du 11 au 12 juin il crut pouvoir essayer de surprendre
les bivouacs du duc. Aprs un combat des plus vifs, la cavalerie
autrichienne de Am-Ende fora les Saxons  se replier sur Leipzig
par Wilsdruf. Thielmann ne fut pas d'abord poursuivi, le gnral
autrichien ayant voulu recevoir du gouvernement de la Bohme
l'autorisation de se porter sur Leipzig. Le 19, cette autorisation
tant arrive permit aux deux allis de suivre Thielmann qu'ils
rencontrrent prs de la ville. La lutte ne fut pas longue, le
colonel saxon avait trop peu de monde, il passa l'Elster et se
replia par Lutzen sur la Saale. Le 22, il fut joint  Weissenfels
par les troupes du roi Jrme. Ce dernier, ayant  Cassel le
rgiment grand duc de Berg et sa garde (trois mille hommes), expdia
l'ordre  Albignac et  Gratien, l'un  Domitz, l'autre  Stralsund,
de le venir joindre  marches forces  Sondershausen, en descendant
l'un par Magdebourg, l'autre par Brunswick. Lui-mme avait
l'intention de se porter sur Sondershausen avec sa garde, et de l
sur Dresde. Mais les oprations contre Schill n'ayant pas permis 
ses deux gnraux de se mettre en marche pour la Westphalie avant
les premiers jours de juin, le Roi modifia ses projets primitifs.
Cependant, en apprenant le 15 juin l'entre  Dresde des
Autrichiens, il fit partir le 16 ses troupes, et le 18 il se mit
lui-mme en marche aprs de nouveaux ordres envoys  Albignac et 
Gratien.

L'empereur ne plaisantait pas pour ce qui avait trait aux affaires
de la guerre. Il crivait  Eugne, le vice-roi d'Italie: Mon fils,
la guerre est une chose srieuse;  Joseph,  Naples: Les tats de
situation de mes troupes sont les romans que je lis avec le plus de
plaisir. Aussi les ngligences de Jrme  cet gard lui
taient-elles trs sensibles. Le 16 juin 1809, il manda au prince de
Neufchatel:


  Mon cousin, crivez au roi de Westphalie, commandant le 10e corps
  d'arme, que je n'ai aucune situation, que je ne reois aucun
  rapport, que j'ignore o sont mes troupes, que depuis dix-sept jours
  que l'affaire de Schill s'est passe, je n'en ai pas encore reu de
  rapport officiel; que si, comme commandant du 10e corps, il ne
  correspond pas frquemment avec vous et ne vous rend pas compte de
  tout ce qui intresse ce corps d'arme, je me verrai oblig d'y
  nommer un autre commandant.


Jrme crut de sa dignit de mener avec lui  l'arme, non seulement
un grand nombre d'quipages, de gens de cour, chambellans et autres,
mais mme les ministres plnipotentiaires trangers accrdits
auprs de sa personne. Averti de cette circonstance par les lettres
de Reinhard, Napolon, qui aimait  voir faire la guerre
srieusement, comme il la faisait lui-mme, trouva fort mauvaise
cette manire d'agir de son frre.

Cependant le 21 juin, les divisions Albignac et Gratien aprs des
marches rapides se joignirent aux autres troupes de Jrme qui se
trouva ainsi  la tte d'une douzaine de mille hommes. Le 22,
Albignac rallia les Saxons sur la Saale  Weissenfels, et les
oprations commencrent.

Nous donnerons plus loin quelques lettres de M. Reinhard relatives 
cette campagne de Saxe pendant laquelle il ne quitta pas le quartier
gnral du Roi, campagne qui mcontenta fort l'empereur; mais avant,
analysons rapidement les vnements militaires.

Le 24 juin, Jrme, ayant ralli les troupes du 10e corps et tant
arriv de sa personne  Querfurt, passa la Saale et poussa l'ennemi
sur Leipzig qu'il vacua le lendemain. Le Roi entra le 26  Leipzig,
pendant que le gnral d'Albignac continuait  pousser les
Autrichiens sur Dresde. Un petit engagement eut lieu  Waldheim, et
pendant la nuit le duc de Brunswick se sparant de Kienmayer avec
ses bandes fila sur Chemnitz au sud-est pour gagner Bayreuth et la
Westphalie, tandis que les landwehr de Kienmayer se ralliaient sur
Dresde, et que lui-mme avec ses troupes rgulires prenait la route
de Bayreuth. Le 29, tout le 10e corps tant concentr  Waldheim,
Jrme marcha sur Dresde. Le 30, le colonel Thielmann commanda
l'avant-garde du 10e corps, et le gnral d'Albignac pntra 
Dresde o le Roi fit son entre le 1er juillet.

 Dresde, Jrme apprit que ses tats paraissaient peu tranquilles,
qu'une expdition anglaise semblait menacer les ctes de la
Hollande, et que le duc de Brunswick se dirigeait sur la Westphalie.
Ces nouvelles le dterminrent  abandonner Dresde o l'empereur
voulait qu'il se maintnt. Le 4, il quitta cette ville, faisant
engager fortement le roi de Saxe  rentrer dans sa capitale.

Reinhard crivit  Champagny, de Mersebourg et de Leipzig le 26
juin, et de Dresde le 1er juillet, les deux lettres suivantes:


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                             Mersebourg, 26 juin 1809.

  Le Roi est arriv  Querfurt avant-hier matin  onze heures (24
  juin); hier,  dix heures du matin, il est arriv  Mersebourg.

  La division du gnral Gratien, le rgiment de Berg et une grande
  partie de la garde marchent avec Sa Majest. La totalit de ces
  troupes est entre 6 et 7,000 hommes; celles du gnral d'Albignac,
  en y comprenant les Saxons, montent au mme nombre dans lequel il y
  a 1,300 chevaux. L'artillerie des deux corps est de 52 pices; celle
  des Hollandais surtout est trs belle et parfaitement tenue. Le
  corps hollandais et environ 800 Franais, rpartis entre les deux
  divisions, sont ce que nous avons de mieux en officiers et en
  soldats. D'aprs des renseignements qu'on a lieu de croire exacts,
  les forces du duc d'Oels montent en tout  9,080 hommes. Sa bande
  noire, qui s'appelle la _Lgion de la Vengeance_, est une mauvaise
  troupe; quelques escadrons d'Uhlans, du rgiment de Blankenstein,
  mritent un peu plus de considration. Le 23, le duc d'Oels fit un
  mouvement en avant, et les troupes saxonnes furent obliges de
  reculer jusqu' Weissenfels. Ce mouvement avait pour objet de
  masquer la retraite. En effet, ds le 24, l'ennemi vacua Leipsig o
  nos troupes sont entres hier au soir  deux heures. Ce matin toutes
  nos troupes se sont portes en avant: le Roi partira  onze heures.

  On a intercept une lettre o l'archiduc Charles reproche au duc
  d'Oels les excs commis en Saxe par sa troupe, qui doit, dit-il,
  tre entirement soumise aux lois de la discipline autrichienne,
  aussi longtemps qu'elle aura besoin d'tre soutenue par les
  Autrichiens. Dj le duc d'Oels tait subordonn au gnral
  autrichien Am-Ende, et c'est  celui-ci qu'il adressa la dputation
  de Dresde qui tait venue  sa rencontre.

  Le gnral Gratien a prsent hier au Roi les principaux officiers
  de sa division; Sa Majest s'est entretenue pendant longtemps avec
  eux. Il rgne une grande activit au quartier-gnral. Le gnral
  d'Albignac a t fidle  l'ordre de ne rien hazarder. Depuis que
  les ennemis se retirent, quelques personnes pensent qu'il aurait pu
  se porter sur leur derrire: il valait encore mieux ne commettre
  aucune imprudence.

  La ville de Cassel est tranquille. Cependant, le gnral Ebl a pris
  occasion d'un mouvement qui a eu lieu  Carlshaven contre des
  gendarmes, pour crire en deux mots au Roi: que jamais la Westphalie
  n'a t aussi prs d'une insurrection gnrale. Une preuve des
  manoeuvres clandestines qui continuent  y avoir lieu, c'est qu'on a
  arrt dernirement une voiture charge d'armes et de poudre  canon
  au moment de son passage par Homberg. Dans une lettre intercepte de
  l'lecteur de Hesse, il est dit qu'on ne fera rien de bon aussi
  longtemps que cet entt de roi de Prusse ne se dclarera point. Il
  est certain que les matires combustibles sont entasses partout;
  mais toutes les tincelles ne seront point propres  y mettre le
  feu.


                                               Leipzig, le 26 au soir.

  Le Roi est entr  Leipzig  deux heures du soir,  cheval et  la
  tte de ses troupes. Il ne reste plus de doute sur la retraite des
  ennemis et sur la difficult qu'il y aura  les atteindre. Sa
  Majest partira demain: le corps diplomatique ne le suivra pas
  immdiatement.

  Ce soir le Roi m'a fait entrer dans son cabinet: il m'a rpt que
  depuis Sundershausen il n'avait pas eu le temps d'crire  S. M.
  l'Empereur. Comme il a paru attacher quelque intrt  ce que
  j'crivisse, j'expdierai cette lettre par estafette jusqu'
  Stuttgard.


                                          Dresde, ce 1er juillet 1809.

  Le Roi partit de Leipzig le 28  onze heures du matin: la division
  hollandaise l'avait prcd la veille. Sa Majest passa la nuit 
  Grimma. Le lendemain 29, le quartier-gnral devait tre transport
   Waldheim, petite ville situe dans un dfil. Le Roi tait en
  arrire, et nos voitures l'avaient cette fois prcd, lorsqu' une
  demi-lieue de Waldheim nous rencontrmes le gnral d'Albignac qui
  ordonna aux bagages de rebrousser chemin. Les ennemis ayant fait un
  mouvement sur leur gauche s'taient ports sur Chemnitz. Le
  quartier-gnral fut tabli  Hartha, village en arrire de
  Waldheim. Hier  deux heures de l'aprs-midi, le Roi est arriv 
  Nossen d'o il est parti ce matin  cinq heures.  dix heures, Sa
  Majest a fait son entre  Dresde  la tte de ses gardes et des
  cuirassiers saxons, au bruit des canons du rempart et des cloches de
  la ville. Elle s'est loge au palais de Brhl.

  Les ennemis avaient quitt Dresde avant-hier. Le gnral Kienmayer,
  arriv depuis quelques jours, avait tabli un camp. Ce camp a t
  lev hier et il n'est pas douteux que ds demain les ennemis seront
  rentrs dans les frontires de la Bohme. Nos hussards leur ont
  dj enlev quelques chariots.  la tte de la colonne qui s'est
  montre  Chemnitz et qui avant-hier encore poussait des patrouilles
  d'uhlans jusqu' Penig, o est le duc d'OEls. Il a peu de troupes
  rgles avec lui: sa bande noire qui s'est trs mal comporte
  partout, et ce qui est  la solde de l'lecteur de Hesse, parat en
  composer la partie principale. Cependant, la retraite vers la Bohme
  de ce corps qui avant-hier encore se trouvait en quelque sorte sur
  nos derrires, ne parat pas bien constate. Du reste, il est peu
  probable qu'il risquera de prolonger son incursion. Quand le duc
  d'OEls qui n'est point, comme on l'avait dit, entirement subordonn
  au gnral autrichien, mais qui est considr comme une espce
  d'alli, voudrait, en profitant de l'absence du roi, se jeter dans
  la Westphalie, ce serait probablement parce que ses allis
  voudraient en tre quittes; il serait abandonn par les troupes
  autrichiennes et il ne lui resterait qu'une bande moins dangereuse
  que celle de Schill. Ce nouveau librateur de l'Allemagne, ivre de
  tabac et de bire et de quelques vivat de la populace de Leipzig,
  voulait enrler sous ses drapeaux tous les tudiants de cette
  universit. On lui a ri au nez. Par reprsailles il a lev une
  contribution de 6,000 thalers  Leipzig et de 5,000  Dresde. Les
  Autrichiens se sont partout conduits avec beaucoup de mnagements.
  Leur retraite au reste, et mme quelques bruits que nous avons
  trouvs ici circulant, semblent prouver qu'il s'est dj pass
  quelque vnement important sur le Danube, et c'est vers ce ct-l
  que nous ne cessons de tourner nos regards.

  Il y a eu le 28 un petit engagement entre les troupes du gnral
  d'Albignac et celles du duc d'OEls, en avant de Waldheim. Il parat
  que c'tait une affaire de reconnaissance et que le tout s'est
  rduit  quelques blesss de part et d'autre. Le gnral d'Albignac
  a repris le commandement de la cavalerie et c'est le colonel
  Thielmann, qui dj avait remplac le gnral Dyherrn dans le
  commandement des troupes saxonnes, qui commande aujourd'hui
  l'avant-garde. Le prince de Hesse a t commandant de la ville de
  Dresde. Sous les Autrichiens c'tait le prince de Lobkowiz,
  commandant les milices de Bohme.

  Je vous ai dj parl, Monseigneur, d'un mouvement qui avait clat
   Carlshaven: il a t dissip par quelques gendarmes. Celui qui a
  eu lieu  Marbourg a t plus srieux: quatre ou cinq cents paysans
  sont entrs dans la ville, mais ils en ont t promptement chasss
  par la garde dpartementale. Cet vnement a donn lieu 
  l'arrestation d'un inconnu qui se nommait Ermerich, qui rsidait 
  Marbourg depuis trois mois, et qu'on dit avoir t colonel en
  Angleterre. M. Lefebvre m'a envoy et j'ai l'honneur de vous
  transmettre la copie d'une lettre qu'on a trouve dans ses papiers.
  C'est un homme de soixante-quatre ans: il nie encore tout.

  Ces mouvements, Monseigneur, ont t sans doute la cause d'une
  certaine inquitude que vous aurez pu remarquer dans la dernire
  conversation du roi dont j'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre
  Excellence. Du reste, quelque vastes que puissent tre les vues des
  meneurs, il est certain que les paysans n'ont pu tre sduits que
  par des causes locales; c'est la contribution personnelle qui a
  occasionn le petit dsordre de Carlshaven; ce sont les droits de
  consommation qui ont conduit les paysans  Marbourg et l'on me mande
  que ce sont eux-mmes qui ont arrt et livr l'inconnu dont je vous
  ai parl. Ce qui doit rassurer entirement, c'est que 1,500 hommes
  de l'arme de rserve se sont rendus  Marbourg du moment o une
  lettre du prfet de la Werra avait donn  Hanau connaissance de ce
  mouvement.

  Le roi avait expdi de Leipzig un de ses officiers d'ordonnance au
  roi de Saxe pour l'inviter  revenir dans ses tats. Cet officier
  est revenu avant-hier. Je ne connais point directement le rsultat
  de sa mission; mais le ministre de Saxe croit savoir que l'intention
  de sa Majest n'est point de revenir aussi promptement que nous
  l'esprions. Le roi lui a encore hier crit par un autre officier.

  J'apprends qu'on suppose rellement au duc d'OEls le projet de se
  porter en Westphalie. Le gnral Bongars a t dtach de Nossen
  avec deux rgiments de cuirassiers et un bataillon franais pour se
  mettre  sa poursuite.

  Le roi m'a dit que l'empereur prsumait qu'il aurait pris position 
  Erfurt. Il m'a dit que dans quinze jours il comptait tre 
  Hambourg. Au quartier-gnral et mme dans les propos du comte de
  Furstenstein, il n'est question que d'aller en Bohme.  Cassel, on
  attend Sa Majest dans cinq ou six jours en vertu de la promesse que
  Sa Majest a donne. Le roi a dit lui-mme que depuis son absence,
  tout est en stagnation et en dsordre.

  Le roi a voulu que les ministres trangers l'accompagnassent,
  d'aprs le principe qu'il nous a exprim hier qu'ils n'taient
  attachs qu' sa personne. Il n'en est pas moins vrai que de temps
  en temps nous nous sentons ici un peu dplacs et nous le serions
  bien davantage s'il s'agissait d'entrer en Bohme. Quant  moi je
  n'ai d'autre volont que de connatre mon devoir et vos ordres.
  Jusque-l mon devoir est certainement de ne point m'loigner du
  frre de l'empereur; et s'il s'agissait rellement de s'avancer en
  Bohme, le mot que le roi lui-mme m'a dit sur la position  prendre
   Erfurt suffirait peut-tre pour me faire couter. Un jour, nous
  avions t abandonns au milieu des bagages. Nous fmes au comte de
  Furstenstein des reprsentations concernant notre considration et
  notre sret: elles ont t coutes et nos trois voitures suivront
  dsormais immdiatement celle du roi.


Cependant l'expdition d'Am-Ende et du duc de Brunswick se
rattachait  une autre opration sur la Bavire et sur la Bohme. Le
gnral autrichien Radiwowitz avec 10,000 hommes, occupant Bayreuth
le 10 juillet, coupa la route de Ratisbonne au Danube, tandis
qu'Am-Ende entrait  Dresde.

L'empereur,  cette nouvelle, envoya le duc de Valmy  Strasbourg,
et le remplaa  la tte de son corps d'arme, qui devint _rserve
de l'arme d Allemagne_, par Junot, qu'il destina  oprer de
conserve avec le roi Jrme.

Le duc d'Abrants eut ordre de rtablir la route de Ratisbonne, puis
de pntrer en Bohme avec son corps et le 10e. Arriv le 27 juin 
la tte de ses troupes, il porta la division Rivaud sur Nuremberg,
dont elle chassa les Autrichiens et les fora  se replier vers la
Bohme par Bayreuth et Hof.

Le mme jour, 27 juin, Kienmayer avait pris le commandement des deux
corps autrichiens, Am-Ende et Radiwowitz, et les avait ports sur
Hof et sur Bayreuth.

Pendant ce temps, Junot poussa l'ennemi vers le nord par Nuremberg,
Jrme le poussa vers le sud sur la mme route, mais bientt le duc
d'Abrants se trouvant seul en prsence des 25,000 hommes de
Kienmayer fut oblig de se replier sur Amberg. Le 10 juillet,
Jrme, auquel Junot a donn pour lieu de runion Hof afin d'agir de
concert, ne trouve plus les troupes du duc d'Abrants, et seul  son
tour, devant les forces imposantes de l'adversaire, il opre sa
retraite par Schleiz sur Leipzig pour couvrir son royaume.

Jrme tait rest trop ou trop peu de temps  Dresde. En se mettant
immdiatement  la poursuite des Autrichiens d'Am-Ende, ne les
quittant pas, oprant sur le sud et Junot sur le nord, ils prenaient
peut-tre l'ennemi entre deux feux. En se maintenant  Dresde, il
obissait aux ordres de l'empereur, qui attachait avec raison  la
conservation de cette capitale une grande importance.

Nous allons continuer  donner quelques lettres crites par Reinhard
pendant les premiers jours de cette campagne.


                                          Freyberg, ce 4 juillet 1809.

  Le roi est parti de Dresde ce matin  huit heures: il est arriv ici
   deux. Le colonel Thielmann s'est port en avant de Pirna, le
  gnral Bongars doit se trouver en avant de notre ct, puisque le
  roi a appris hier que le duc d'OEls se retirait en grande hte vers
  la Bohme.  notre arrive  Freyberg on disait qu'il n'tait qu'
  cinq lieues de distance de Marienberg. On assurait  Dresde qu'il
  avait reu trois courriers qui le rappelaient en Bohme. L'intention
  du roi ce matin tait de passer ici la journe de demain.

  Le chef de l'tat-major m'avait dj dit qu'avant d'entrer dans ce
  pays ennemi, le roi attendrait les ordres de Sa Majest Impriale.
  M. le comte de Furstenstein m'ayant dit ensuite que nous allions 
  Freyberg et de l probablement  Altenbourg, je lui ai tmoign mon
  extrme satisfaction de ce que cette marche concidait si bien avec
  les vues de l'empereur que je ne connaissais au reste que par le roi
  lui-mme; que sans nous loigner de l'ennemi nous nous approchions
  ainsi de la contre o nous pourrions donner la main au corps du duc
  d'Abrants, et mme des frontires westphaliennes. M. de
  Furstenstein m'a rpondu que Sa Majest l'empereur ne paraissait pas
  supposer que le roi pt disposer d'une aussi grande force; qu'au
  reste Sa Majest n'entrerait point en Bohme avant d'avoir connu les
  intentions de son auguste frre. J'ai saisi cette occasion pour
  assurer M. de Furstenstein que mon inclination autant que mon devoir
  me prescrivait de suivre le roi partout o il irait.

   Dresde, le roi est all  l'opra le jour de son arrive: le
  lendemain on a chant un _Te Deum_ dans toutes les glises. Pendant
  ce temps il y a eu cercle  l'htel de Brhl et Sa Majest s'est
  fait prsenter les officiers civils et militaires du roi de Saxe.
  Hier elle a pass en revue les troupes qui se trouvaient  Dresde.
  Le ministre de Saxe en Westphalie a ngoci pour le compte du roi un
  emprunt de 80,000 francs destins  l solde des troupes. Il s'est
  rendu utile pendant la marche par les moyens d'informations qu'il a
  procurs.

  Je n'ai point encore entretenu Votre Excellence des inquitudes du
  ministre de Hollande qui en effet ne paraissent point tre sans
  fondement. De tous les ministres qui accompagnent le roi, M. de
  Huygens seul n'a point encore eu l'honneur de dner avec Sa Majest;
  mais ce qui l'a surtout afflig c'est qu'un certain article du
  journal de l'empire, o la Hollande est reprsente comme la source
  de tous les bruits faux et malveillants contre la France, a t
  rimprim par ordre du roi dans la gazette de Leipzig[118]. Le
  lendemain M. de Huygens prit occasion de l'autorisation qu'il avait
  reue de suivre Sa Majest pour se plaindre de la publication de cet
  article qui ferait une peine extrme  son matre. Quoi qu'il en
  soit, d'aprs les informations que j'ai pu obtenir, ce qui en ce
  moment s'est interpos entre les deux frres, c'est un peu d'humeur
  qui se dissipera, et il n'est gure probable que les choses iront
  jusqu'au rappel de M. de Huygens, comme celui-ci parat le craindre.
  Quant au rappel de M. Munchhausen, il est certain que le roi de
  Hollande l'avait demand: il l'a dit lui-mme  ce ministre qu'il a
  toujours bien trait et qu'il traite bien mme,  son dpart. Ce ne
  fut qu' la dernire audience qu'il lui demanda s'il ne devinait
  point le motif qui lui avait attir ce que Sa Majest avait cru
  devoir faire? M. de Munchhausen ayant rpondu que cela lui tait
  impossible, le roi ne s'en est point expliqu davantage.

         [Note 118: Une petite msintelligence s'tait leve,  la
         suite de la course de Schill, entre Jrme et Louis, le
         second ayant pris parti pour Gratien, le premier pour
         d'Albignac accus, non sans raison, de lenteur et de mauvais
         vouloir par le gnral hollandais.]

  Le Conseil priv de Dresde avait envoy un M. de Manteufel pour
  recommander le sort de la Saxe  l'empereur d'Autriche. Cette
  dmarche, qui pouvait tre excusable de la part d'un conseil
  municipal, ne l'est point de la part d'un conseil de ministres
  d'tat. Aussi,  l'audience de dimanche, le roi en a-t-il hautement
  exprim sa surprise et son indignation. Il a dit que si cela tait
  arriv dans un autre pays que la Saxe dont le souverain tait connu
  par sa loyaut et son attachement  la cause commune, les suites
  pourraient en tre trs graves; mais que srement le roi de Saxe
  serait celui qui se montrerait le plus pniblement affect de cette
  mission dplace.  ct de l'ordre du jour de Sa Majest
  westphalienne que j'ai transmis  Votre Excellence avec ma dernire
  expdition, tait affiche partout une proclamation de Sa Majest
  saxonne dont j'ai l'honneur de joindre ici la traduction quoique je
  doive supposer que M. de Bourgoing vous l'aura dj envoye[119]. Le
  roi a t plus content de sa rception  Dresde que de celle qu'on
  lui avait faite  Leipzig: cette dernire ville en sa qualit de
  ville de commerce a son esprit d'gosme, sa manufacture de fausses
  nouvelles, sa populace oisive et souffrante.  Dresde, d'ailleurs,
  la proclamation du roi de Westphalie avait dj produit un bon
  effet. Depuis que la Prusse n'est plus compte au nombre des
  puissances, les Saxons, peu flatts dans tous les temps de partager
  leur souverain avec les Polonais, affectent par une sorte
  d'opposition de se montrer attachs  l'Autriche; mais le gnie de
  cette nation polie, spirituelle et nerve, diffre essentiellement
  de celui des Autrichiens; aussi n'ai-je nullement partag
  l'inquitude du roi sur la fidlit des troupes saxonnes. Un homme
  de lettres, Adam Muller, un des coryphes de cette cole moderne qui
  fait dpendre le salut de l'Europe du rtablissement du
  catholicisme, connu d'ailleurs  Dresde et en Allemagne par un cours
  de lectures publiques o l'on trouve de l'esprit de nologisme et
  des paradoxes, avait servi de secrtaire au prince de Lobkowiz. Il a
  reu l'ordre de quitter la Saxe et s'est rendu  Berlin.

         [Note 119: Deux pices sans nulle importance.]

  M. le colonel Clary, charg par le roi d'Espagne de porter  S. M.
  westphalienne l'ordre de la Toison d'or, a obtenu la permission
  d'accompagner, de suivre le roi dans cette campagne: il a suivi le
  quartier-gnral depuis Sondershausen. Le roi, de son ct, vient
  d'instituer une dcoration de mdailles d'or et d'argent pour
  rcompenser, parmi les sous-officiers et les soldats de son arme,
  le mrite et les services militaires. Une pension de 100 fr. est
  attache  la mdaille d'or et une de 50 fr.  la mdaille d'argent.
  Je n'ai pu prendre copie du dcret d'institution qui aura dj paru,
  vu qu'il paratra dans le _Moniteur westphalien_.


                                                         Ce 4 au soir.

  Le corps du duc d'OEls tient encore entre Schauberg et Zwickau. Avec
  les milices et les uhlans on le croit encore fort de 6  7,000
  hommes. Ce partisan a enlev toutes les armes  feu qu'il a pu
  saisir dans cette contre o la libert de la chasse fait attacher
  du prix  de bons fusils. Le gnral Bongars est  Leipzig, ce qui
  probablement a fait dire ce matin  Dresde que le duc d'OEls tait 
  Halle. Des avis de la frontire parlent du corps de l'lecteur de
  Hesse comme devant venir se joindre  celui du duc d'OEls. Il parait
  que c'est le corps qui avait pntr dans Bayreuth et que l'approche
  du gnral Rivaud, qui, le 28, tait  Wurtzbourg, aura forc de
  rentrer en Bohme. Le roi s'est inform des routes de la Bohme, de
  la Franconie et de la Thuringue: laquelle prendra-t-il?

  M. de Malsbourg, cuyer de S. M. envoy  Francfort auprs du roi de
  Saxe depuis notre entre  Dresde, et le retour de M. de Courbon
  nous fera connatre sans doute la rsolution dfinitive de ce
  souverain. M. Bigot, officier d'ordonnance, est parti hier pour le
  quartier gnral imprial, o M. Guriot, parti de Leipzig dix-huit
  heures aprs l'expdition de mon estafette du 26, doit dj tre
  arriv.


                                          Freyberg, ce 5 juillet 1809.

  J'ai reu la lettre du 22 juin par laquelle Votre Excellence
  m'accuse rception de mes lettres ns 51 et 52, et me transmet les
  ordres que Sa Majest Impriale a daign me faire ritrer dans
  cette occasion. Je m'efforcerai, Monseigneur, dans ma position
  actuelle, de les remplir de mon mieux, quelque indigne que je sois
  de rendre compte des oprations militaires. Heureusement le ministre
  de Saxe, remplissant les fonctions de chef d'espionnage, est assez
  au courant des mouvements dont on fait un grand mystre au
  quartier-gnral  nous autres profanes du corps diplomatique. Le
  ministre des affaires trangres porte l'habit et prend quelquefois
  le langage d'officier d'ordonnance; il ne nous appartient plus et
  c'est presque de vive force que j'ai t oblig d'emporter
  avant-hier un moment de conversation avec lui. Le roi l'avait
  charg en ma prsence de me communiquer les bulletins; il ne l'a pas
  fait; le chef d'tat-major m'avait promis la communication de ses
  rapports: je me suis lass de les demander. Comme au reste ces
  informations parviendront  Sa Majest Impriale par un autre canal
  et que Votre Excellence pourra lire les bulletins un peu plus tard
  dans le moniteur westphalien, il n'y a point d'inconvnients et je
  suis mme trs loign de me plaindre d'une situation qu'il tait
  facile de prvoir et qui ne me rend responsable que de mes propres
  erreurs.

  C'est par le ministre de Saxe que j'ai appris que les troupes
  saxonnes dtaches  la poursuite du gnral Kienmayer, qui s'tait
  retir au-del de Peterswalde avec 3,000 hommes environ de troupes
  rgles, avait ordre de se rapprocher d'ici et que le gnral
  Bongars tait  Leipzig. J'ai pens que ce pourrait tre pour aller
   la rencontre du roi de Saxe; d'autres disent que c'est pour se
  procurer plusieurs objets qui manquent  ses cuirassiers; d'autres
  qu'une partie de sa cavalerie a eu ordre de se rendre  Cassel.
  J'apprends que le gnral Bongars aussi doit se rapprocher de nous.
  La position de Freyberg est plus centrale en effet; cependant
  _Dresde, o n'est reste aucune troupe, sera de nouveau livre aux
  incursions ennemies_.

  Le roi, depuis qu'il est  l'arme, a donn tout son temps  ses
  occupations: il a fait presque toute la route  cheval. Le gnral
  Rewbell, chef de l'tat-major, et le comte de Bernterode du Coudras,
  capitaine de ses gardes, sont habituellement auprs de lui; le comte
  de Furstenstein ne quitte point sa personne. Le gnral
  Klosterlerod, les colonels Chabert, de Lepel, Verdun, de Borstel, de
  Schlosheim, Zeweinstein, de Laville, Villemereuil, le prince de
  Salm, font le service du quartier-gnral. MM. de Soudressons, l'un
  marchal de la cour, l'autre prfet du palais, M. de Marinville,
  secrtaire du cabinet, et deux pages composent le reste de sa suite.

  Aux membres du corps diplomatique, s'est joint depuis hier au soir
  le ministre de Prusse, qui, quoique  peine rtabli, s'est mis en
  route immdiatement aprs avoir reu de Berlin l'ordre de suivre Sa
  Majest.

  Il n'est plus douteux que le corps ennemi a t constamment plus
  faible que le ntre et qu'en y comprenant la Landwehr il n'a jamais
  dpass 10,000 hommes. Une msintelligence constante a rgn entre
  les Autrichiens et le corps du duc d'OEls.

  Le gnral Rewbell se plaint de la jalousie qui rgne chez nous,
  entre les Saxons, les Hollandais et les Westphaliens. En Saxe, on
  prtend que les Autrichiens ont tenu une meilleure discipline que
  les ntres sans exception. Cependant il n'y a point d'excs graves;
  les gardes par besoin ont, dit-on, enlev ou chang quelques
  chevaux. Le comte de Bernterode a fait couper la queue  un cheval
  qu'il se destinait. Le gnral Rewbell l'a fait rendre.

  Le gnral d'Albignac a beaucoup perdu de sa rputation. Le gnral
  Gratien avait offert son concours  Doemitz pour ne laisser chapper
  aucun ennemi: l'autre a voulu avoir seul la gloire et l'ennemi s'est
  chapp. Le ministre de Hollande m'a assur que Gratien avait reu 
  Rostock l'ordre de ne point attaquer Schill et de revenir, mais que
  c'tait cet ordre en poche qu'il avait march sur Stralsund. Les
  gnraux hollandais se distinguent par leur tenue et leur maturit
  dans une position difficile. Le rgiment de Berg (officiers et
  soldats) est mal disciplin. Rewbell se plaint du comte de
  Bernterode qui, dit-il, ne fait que des bvues. Le gnral Allix se
  plaint du gnral Rewbell pour avoir laiss son parc d'artillerie 
  Dresde sans aucune troupe pour le protger. Comme notre marche est
  devenue un peu incertaine, les soldats commencent  penser qu'on n'a
  pas grande envie de se battre.

  Le gnral Royer a fait enlever de Marbourg le nomm Ermerich et les
  autres prisonniers, probablement pour les mettre  l'abri d'un coup
  de main de quelque bande insurge. M. Simon les a rclams;
  j'apprends qu'ils vont tre ramens  Cassel.

  Pour donner  Votre Excellence une ide de l'esprit de cette ville,
  je ne saurais mieux faire que de transcrire quelques passages de la
  correspondance de M. Lefebvre.

  Le roi a visit ce matin les btiments o se fait la fonte ou
  l'amalgame du minerai. J'avais parl  M. de Furstenstein de M.
  Werner comme d'un homme du mrite le plus distingu et comme du
  premier minralogiste de l'Allemagne. Mais un chef des mines qui ne
  savait pas le franais a conduit Sa Majest, et le prince de Salm a
  servi d'interprte.

  Les gnraux hollandais, le gnral d'Albignac et le colonel
  Thielmann se sont runis ici aujourd'hui; on attend demain le
  gnral Bongars et un rgiment hollandais venant de Magdebourg.

  Le roi nous a dit qu'il avait fait crire au gnral Kienmayer pour
  lui demander si le duc d'OEls tait  la solde de l'Autriche: que
  dans le cas contraire il ne pourrait le traiter que comme un
  aventurier.

  La gazette de Leyde, en imprimant l'article dont j'ai parl dans mon
  numro prcdent, l'accompagne d'une rfutation. M. de Huygens vient
  de demander  M. de Furstenstein, comme le seul moyen de rendre
  justice et satisfaction  Sa Majest hollandaise, que la rfutation
  aussi soit imprime dans les gazettes qui sont sous l'influence du
  gouvernement westphalien. Ce ministre l'a promis.

  Depuis que je suis au quartier-gnral j'ai envoy toute ma
  correspondance  Votre Excellence par estafette, mon n 55, le 24
  juin, de Querfurt  Francfort; mon n 56, le 26  minuit, de Leipzig
   Stuttgard. Un officier saxon, que le roi avait retenu et qui est
  parti de Dresde le 2 juillet au matin pour Francfort, s'est charg,
  sous les auspices de M. de Furstenstein et sous l'enveloppe de
  ministre de Westphalie  Francfort, de mon n 57. Je me propose
  d'envoyer la prsente expdition par estafette, de Chemnitz, o nous
  allons demain matin,  Stuttgard: c'est un dtour sans doute, mais
  je n'ose pas encore m'carter de la route de Francfort, dans
  l'incertitude o je suis sur l'tat des affaires en Franconie.

  _P.-S._                                                Ce 5 au soir.

  Un courrier du roi, revenant de Cassel, m'apporte  l'instant, de la
  part de M. Lefebvre, la dpche que Votre Excellence m'a fait
  l'honneur de m'adresser le 26 du mois pass. Je me flicite,
  Monseigneur, d'avoir pressenti et prvenu les intentions de S. M.
  Impriale. Votre Excellence aura pu se convaincre que je n'ai jamais
  t incertain sur le parti que j'avais  prendre, quoique dans un
  temps o il n'tait point question de s'loigner des frontires de
  la Westphalie et o l'on assurait que l'on n'entrerait point en
  Saxe, j'ai cru devoir chercher quelque expdient pour ne rien
  prjuger sur les ordres de Sa Majest l'empereur quels qu'ils
  puissent tre.

  Je me suis empress de communiquer  M. le comte de Furstenstein et
  les bulletins que M. Lefebvre avait dj copis pour les faire
  imprimer  Cassel, et le contenu de votre dpche. J'ai dit  ce
  ministre que, quoiqu'il n'y soit question que du langage ostensible
  que j'avais  tenir, il en rsultait cependant que dj la marche du
  roi rpondait parfaitement aux vues de Sa Majest Impriale, et que
  la rponse confidentielle et positive que Sa Majest allait recevoir
  pouvait en quelque sorte tre prvue. M. de Furstenstein a paru
  incertain s'il convenait que le roi entrt personnellement en
  Bohme. Comme il s'agit aujourd'hui de trois corps, l'opration aura
  besoin d'tre concerte: on ne courra plus le risque de s'aventurer,
  et si le roi entre en Bohme, il y paratra d'une manire glorieuse
  et digne de sa personne. C'est du reste  Chemnitz qu'il faudra
  prendre une rsolution, et la lettre de Votre Excellence ne pouvait
  arriver plus  propos. Le courrier de M. Bourgoing, en remettant
  votre paquet  M. Lefebvre, a dit de vive voix qu'on disait 
  Francfort que le roi de Saxe en partirait mercredi 6, mais qu'il
  n'irait que jusqu' Leipzig. J'ai inform M. de Furstenstein de ce
  oui-dire, mais je n'ai pu deviner ce que signifiait le sourire avec
  lequel il l'a reu. Il signifiait  peu prs qu'on n'tait pas trs
  content de Sa Majest saxonne et qu'on ne croyait pas  son retour.

  Lorsque j'ai annonc au ministre de Saxe que toutes les
  contributions leves par des bandes ou patrouilles autrichiennes
  seraient restitues aux dpens des pays hrditaires, il m'a demand
  en riant si les dpenses occasionnes par la prsence des troupes
  amies retomberaient aussi sur l'Autriche. Il a ajout aussi qu'il
  esprait que je reprsenterais  Sa Majest impriale mon matre
  combien cette marche tait coteuse pour la Saxe. Il m'a paru que
  cette observation lui avait dj t faite de Francfort, et sa
  position en effet est dlicate.


                                          Schleiz, ce 12 juillet 1809.

   peine mes collgues et moi avions-nous fait partir un exprs de
  Werdau pour porter  Gra nos paquets, d'o ils ont t expdis par
  une estafette  Francfort, que nous apprmes par hasard, comme 
  l'ordinaire, que le roi allait partir, non pour Gra, mais pour
  Reichenbach. Ce dpart fut annonc le 10,  onze heures du matin; il
  eut lieu  midi. D'aprs tout ce que j'ai pu recueillir depuis, le
  motif de ce changement subit de dtermination tait qu'on avait
  appris vaguement que le duc d'Abrants s'tait retir et mme qu'il
  avait prouv un chec. Quoiqu'il se soit pass trois jours depuis
  que ce prtendu vnement aurait eu lieu, tout ce qui me parat
  constat, c'est que le duc d'Abrants ne s'avance point  notre
  rencontre, qu'il n'y a point eu de jonction, ni peut-tre de
  communication directe entre les deux corps. Le roi au reste dit
  positivement que le duc d'Abrants est sous ses ordres; il a mme
  assur avant-hier que c'tait lui-mme qui avait donn  ce gnral
  l'ordre de se retirer pour serrer d'autant plus srement l'ennemi
  entre les deux corps. Cette manire ingnieuse de justifier
  ventuellement la retraite du duc d'Abrants est un trait de
  gnrosit, et c'est par la mme impulsion que le roi a fait son
  mouvement en avant[120].

         [Note 120: Reinhard avait vu juste.]

  Lorsqu'on fut arriv  Reichenbach, on afficha un ordre du jour qui
  dfendit  toutes les voitures de suivre l'arme,  l'exception de
  celles du roi et de celles qui auraient une permission expresse du
  chef de l'tat-major. Aprs une conversation avec M. le comte de
  Furstenstein dans laquelle ce ministre nous rpta que le roi
  verrait toujours avec plaisir que nous le suivissions, rien ne fut
  chang  l'gard de l'ordre donn pour les voitures du corps
  diplomatique, et le lendemain matin, 11 juillet  quatre heures, on
  se mit en marche pour Plauen. Dans la journe d'hier, les ennemis
  tenaient encore  Hof; il y eut mme une affaire de reconnaissance
  avec un dtachement du gnral d'Albignac, contre lequel les ennemis
  firent sortir de Hof trois escadrons et deux bataillons d'o l'on
  infra qu'ils y taient en force. Ce n'est qu'hier au soir ou dans
  la nuit passe qu'ils ont vacu cette ville. Cependant au moment de
  notre entre  Plauen, un dtachement de sept hussards noirs parut
  encore  OElsnitz  deux lieues de Plauen.

  Aujourd'hui, le roi a voulu partir de Plauen  trois heures du
  matin: il n'a pu en sortir qu'aprs quatre heures,  cause des
  bagages et des colonnes qui dfilaient.  midi, son quartier-gnral
  s'est trouv tabli  Schleiz. Trois trains d'artillerie, tous les
  gnraux, tous les corps, except les Saxons et le colonel
  Thielmann, sont runis ici. Les Saxons mmes, qui de Marienberg
  devaient se porter  Dresde, ont eu ordre de se rapprocher de nous.
  Le gnral Bongars nous avait joints  Reichenbach.

  Ce matin, la nouvelle tait que le gnral Klenau avec 3,000 hommes
  tait venu de Bohme joindre le gnral Kienmayer. Cette nouvelle
  par plusieurs raisons parat apocryphe.

  Nous voici maintenant sur la grande route de Gra et de Hof, ainsi
  que sur la route de Ina. Le roi reviendra-t-il  son premier projet
  dont il me parla  Werdau? Ou se portera-t-il de nouveau sur Hof?
  C'est ce que nous n'apprendrons peut-tre que demain matin.

  Sa Majest a reu  Reichenbach les dpches de Sa Majest le roi de
  Saxe portes par un officier. Ce souverain n'a pas encore jug 
  propos de quitter Francfort; et il est  peu prs dcid maintenant
  qu'il n'y aura point d'entrevue. On dit que c'est le mouvement que
  les Autrichiens avaient fait sur Chemnitz qui l'a fait changer de
  rsolution. Le roi qui avait constamment tenu S. M. saxonne au
  courant de sa marche et des points o l'entrevue pourrait avoir
  lieu, parat avoir reu cette nouvelle avec un certain dplaisir. Il
  a dit  l'officier que peut-tre dans deux ou trois jours ses
  promenades en Saxe finiraient par l'ennuyer et qu'alors il
  retournerait  Cassel. Sa Majest vient d'expdier pour sa capitale
  un courrier charg, comme on croit, d'y annoncer son arrive
  prochaine.

  Ce matin, avant de partir de Plauen, le roi m'a dit qu'il avait reu
  des nouvelles de S. M. Impriale; que le passage du Danube avait eu
  lieu, et que dj 3,000 Autrichiens avaient t faits prisonniers.
  Le capitaine Gueriot, tant parti du quartier-gnral imprial le 4,
  la veille du passage, a appris les nouvelles subsquentes en route
  par un officier wurtembergeois.

  Le ministre de Prusse, toujours malade et invit par nous tous 
  retourner, a pris  Reichenbach le parti de s'en aller  Gra. Le
  ministre de Saxe, tomb malade aussi, est rest  Plauen. Ce matin,
  le roi a charg M. le comte de Furstenstein, en notre prsence,
  d'annoncer  M. de Schoenbourg qu'il pouvait retourner  Cassel. Ce
  ministre ayant dit galement au ministre de Hollande que rien
  n'empchait les autres membres du corps diplomatique de partir
  aussi, je pense que notre retour pour notre rsidence ordinaire ne
  sera plus gure diffr.


                                              Weimar, 13 juillet 1809.

  Hier au soir les ministres de Bavire et de Hollande se rendirent au
  quartier du roi pour demander  M. de Furstenstein une explication
  positive sur les intentions de Sa Majest concernant notre dpart.
  Je n'avais pas voulu les accompagner, parce qu'il m'avait paru qu'il
  me convenait d'tre le dernier  demander cette explication et que
  M. de Furstenstein jugerait peut-tre convenable de me la donner de
  son propre mouvement.

  Mes collgues trouvrent ce ministre accompagnant Sa Majest dans
  une promenade au jardin, bien mal entretenu, du prince de
  Reuss-Schleiz. Il n'y avait qu'un jeu de quilles, le roi y joua avec
  gat. Dans ce moment arriva le major Sand, annonant qu'il avait
  rencontr l'ennemi en avant de Plauen; que les tirailleurs l'avaient
  poursuivi, lui avaient tu six chevau-lgers; qu'il estimait de
  10,000 hommes les deux colonnes qu'il avait vu descendre des
  hauteurs et qu' neuf heures du matin l'ennemi tait entr  Plauen.

  Le ministre de Wurtemberg vint m'annoncer cette nouvelle; je montai
  au chteau. Bientt le gnral Rewbell vint au-devant de moi. Que
  nous sommes heureux, dit-il, d'tre sortis de ce mauvais trou de
  Plauen! Mes cheveux se dressrent sur ma tte, lorsque je vis cette
  position dtestable. Encore dans la marche de ce matin, l'ennemi
  avait diverses routes pour nous couper; par l'une,  moiti chemin
  entre Plauen et Schleiz, il tombait sur le milieu de notre colonne:
  il nous anantissait par l'autre,  la jonction de la grande route;
   notre route de traverse, il nous devanait ou nous empchait de
  prendre position. Cela est fort heureux sans doute, mais pourquoi
  les cheveux du chef de l'tat-major ne se dressent-ils que lorsqu'on
  est dj arriv dans la position qu'il a d reconnatre, indiquer et
  ordonner?

  Un instant aprs, le major Borstell nous annona que l'ordre du roi
  tait que toutes les voitures sortissent  l'instant de la ville
  pour tre parques  un quart de lieue de la ville, et que nous
  avions  nous dpcher. Je rpondis qu'avant tout j'avais besoin de
  consulter M. le comte de Furstenstein pour savoir si je devais me
  sparer de ma voiture; que ne croyant pas pouvoir la laisser en
  ville, je pourrais me trouver oblig d'en sortir aussi, et que
  jusque-l je priais que l'ordre ne me ft point appliqu.

  M. de Furstenstein parut. Nous l'entourmes tous; mais je ne crus
  devoir parler que pour moi. Je dis  ce moment qu'attendu l'ordre
  concernant les voitures, j'tais prt  envoyer la mienne 
  l'instant mme  Cassel, sous la conduite d'un domestique prouv,
  _ainsi que tout ce qu'elle renfermait_, et  suivre Sa Majest avec
  plaisir, par devoir et par dvouement; seulement que je devais dans
  ce cas prier Sa Majest de me donner les moyens de l'accompagner
  (le roi avait promis de me prter une de ses calches). M. de
  Furstenstein alla sur le champ en parler au roi et revint
  immdiatement nous annoncer que, dans les circonstances actuelles,
  Sa Majest trouvait bon que nous retournassions  Cassel. Je
  demandai en consquence qu'il nous ft permis de prendre cong de Sa
  Majest. Nous fmes admis sans dlai: il tait dix heures:

  Eh bien! Messieurs, dit le roi, vous voulez partir?--Votre Majest,
  rpondis-je, veut que nous partions.--Oui, dit le roi, vous
  m'embarrasseriez. Il parla ensuite de la situation des choses: Je
  m'attendais, nous dit-il,  tre attaqu  deux heures (c'est ce que
  nous avait dj dit le gnral d'Albignac). J'irai au devant d'eux,
  c'est--dire je chercherai  les attirer dans la position que j'ai
  choisie, o je rponds d'eux, et o je pourrai tenir pendant trois
  jours contre 20 et mme 30,000 hommes. Il faut esprer que le duc
  d'Abrants les suit: je ne sais ce qu'il fait; il s'endort, je crois
  (ce n'est qu' Ina que nous avons appris que le duc d'Abrants
  tait entr  Bayreuth le 6; il parat certain qu'aucune
  communication directe et suivie n'existe entre le roi et ce
  gnral). S. M. nous parla ensuite de la position de Plauen et du
  bonheur de l'avoir quitte,  peu prs dans les mmes termes que le
  gnral Rewbell; Elle nous congdia en nous invitant  partir
  promptement. Le roi nous avait propos de prendre la route de
  Saalfeld; je proposai celle de Neustadt, de Kahla et de Ina. C'est
  cette dernire que nous avons prise. Nous sommes partis de Schleiz 
  minuit; nous sommes arrivs  Weymar ce soir  deux heures, sans le
  moindre accident et surtout sans la moindre inquitude. En effet,
  comme on ne saurait douter que le passage du Danube n'ait eu lieu,
  les ennemis qui depuis plusieurs jours pouvaient en connatre le
  rsultat devaient chercher, dans ce moment de confusion o je les
  suppose,  loigner le corps du roi de leurs frontires; ils ne se
  porteront pas en avant de Plauen, mais longeant la Bohme et
  cherchant mme  gagner Dresde, ils se tiendront sur la dfensive.
  Le roi, de son ct, avant d'entreprendre quelque chose de dcisif,
  attendra les nouvelles du Danube.

  Le ministre de Bavire nous a dj quitts pour se rendre 
  Francfort. Les ministres de Wurtemberg et de Hollande sont ici avec
  moi. Ce dernier voyageait dans la voiture du ministre de Saxe, o il
  laissa tous ses effets. M. de Schoenbourg, avec la fivre et sans
  chevaux, n'ayant pu quitter Plauen, nous sommes inquiets de ce qui
  lui sera arriv.

  Je me propose d'attendre ici un ou deux jours; M. le colonel Clary
  aussi doit venir nous joindre: ensuite je continuerai ma route pour
  Cassel.

  C'est ainsi, Monseigneur, que s'est termin pour nous ce voyage
  militaire o, je l'avoue, nous nous sentions tous, sans exception,
  un peu dplacs et o moi, personnellement, je crains d'autant plus
  de l'avoir t que je ne puis esprer d'avoir t capable de vous
  transmettre sur les vnements de la campagne, et,  leur dfaut,
  sur les mouvements des troupes, des notions dignes de fixer
  l'attention de Sa Majest Impriale.


On comprend qu'en lisant les dpches de Reinhard, l'empereur ait
trouv assez mauvais la manire dont le jeune roi menait ses troupes
et excutait ses ordres, aussi lui crivit-il de Schoenbrunn, le 17
juillet  six heures du soir:


  Mon frre, le major-gnral m'a mis sous les yeux votre lettre du 7
  juillet. Je ne puis que vous rpter que les troupes que vous
  commandez doivent tre toutes runies  Dresde. Il n'y a  la guerre
  ni frre de l'empereur ni roi de Westphalie, mais un gnral qui
  commande un corps.

  Dans les 18,000 hommes dont vous faites le compte, vous ne comprenez
  pas la brigade La Roche, qui est d'un millier de dragons. Vous
  pouvez y joindre en outre le 22e de ligne.

  Pendant la dure de l'armistice, les Saxons peuvent se recruter de
  quelques milliers d'hommes et remonter leur cavalerie.

  Vous pouvez attirer  vous tous les Hollandais, de sorte que vous
  puissiez vous prsenter  l'ouverture des hostilits avec 25,000
  hommes sur les frontires de la Bohme, ce qui obligera l'ennemi 
  vous opposer une pareille force, et, comme le thtre de la guerre
  sera ncessairement port de ce ct, nous serions bientt en mesure
  de nous joindre par notre gauche ou par notre droite.


Jrme, arriv  Cassel le 19 juillet 1809, crivit  Napolon le
20:


  Sire, je reois la lettre que Votre Majest a bien voulu m'crire de
  Schoenbrunn en date du 14. La retraite du duc d'Abrants sur le
  Danube m'avait forc de prendre position  Schleitz et de quitter
  l'offensive, l'ennemi tant ds lors trs suprieur  moi. J'tais
  dans cette position lorsque j'appris la nouvelle des grandes
  victoires de Votre Majest et le dbarquement des Anglais. Je jugeai
  ds lors que je n'avais pas  craindre que le corps autrichien
  m'attaqut. Je n'tais pas assez fort pour le poursuivre en Bohme,
  ce qui me dcida  me porter tout d'un coup sur la Baltique par deux
  marches de onze lieues chacune. J'arrivai le 17  Erfurt; l'ennemi
  ne fit pas un seul pas pour me suivre et il ne le pouvait, d'aprs
  la dfaite de l'arme autrichienne. Le 18, j'ai appris l'armistice;
  cela m'a fait persvrer dans ma marche sur le Hanovre, puisque je
  n'avais rien  craindre pour la Saxe pendant six semaines, et que
  dans les quinze jours rservs pour la dnonciation de l'armistice,
  j'avais le temps de me reporter du Hanovre sur les frontires de la
  Bohme. J'ignorais totalement que Votre Majest pt tenir  ce que
  j'occupasse Dresde, et, craignant mme qu'elle n'y dsapprouvt mon
  sjour, je n'y tais rest que le temps ncessaire pour faire
  rafrachir mes troupes. La division hollandaise, qui est rduite
  presque  rien (les quatre rgiments d'infanterie n'ayant pas 900
  bayonnettes chacun et le rgiment de cavalerie n'ayant que 280
  chevaux), est reste  Erfurt pendant que le gnral Gratien est
  occup  rgler l'armistice avec le gnral autrichien qui est 
  Plauen. Je compte faire rejoindre cette division  Hanovre, quand
  j'aurai la certitude que les Anglais dbarquent en force, ce qui me
  parat bien douteux d'aprs tous les vnements.

  D'aprs les intentions de Votre Majest, j'ai donn l'ordre au
  rgiment de ligne franais et aux chevau-lgers polonais qui sont
  dans les forteresses de l'Oder de rejoindre mon arme  Hanovre;
  mais je ferai observer  Votre Majest que ces villes vont se
  trouver presque sans garnison.

  J'augmente mes troupes tant que je puis; mais, je puis l'assurer 
  Votre Majest (et elle peut s'en convaincre par les rapports de
  toutes les personnes qui connaissent la situation actuelle de la
  Westphalie), ce royaume ne peut aller encore quatre mois tel qu'il
  est, comme je l'ai dj crit  Votre Majest que je ne trompe
  jamais. Depuis trois mois, la liste civile, les ministres et les
  fonctionnaires publics ne sont pas pays et n'ont reu que de
  faibles -comptes sur leurs traitements, et la solde des troupes
  sera suspendue dans deux mois si Votre Majest ne change pas l'tat
  du royaume. Cependant, il est impossible d'y mettre plus d'ordre et
  d'conomie que je ne le fais. Aucun budget n'est atteint, mais les
  rentres relles sont bien loin des recettes prsumes. Enfin la
  Westphalie ne peut se soutenir si elle continue  payer le restant
  de la contribution de guerre, ce qui fait sortir annuellement 7
  millions de numraire de la circulation.

  La Westphalie ne peut exister sans la France; mais aussi la
  Westphalie peut tre d'une trs grande utilit au systme politique
  de Votre Majest.

  Je prie Votre Majest de croire que tout ce que je lui dis l n'est
  que la stricte et exacte vrit.


Les explications donnes par le roi Jrme  Napolon ne
convainquirent nullement ce dernier et ne le firent pas changer
d'avis, car le 27 juillet 1809, M. de Champagny, alors auprs de
l'empereur  Vienne, crivit  Reinhard la lettre suivante:


  Sa Majest m'avait charg de vous faire connatre combien Elle avait
  t afflige du rsultat de l'expdition du 10e corps d'arme en
  Saxe et en Franconie. Elle me charge encore de vous crire une
  seconde fois sur ce sujet. Si des fautes ont t commises, si le
  rsultat n'a pas t, comme l'empereur l'avait espr, d'enrichir la
  rputation militaire de son auguste frre, l'empereur pense que
  c'est moins le tort de Sa Majest westphalienne, dont la jeunesse ne
  peut faire supposer une grande exprience, que celui des personnes 
  qui Elle avait accord sa confiance. L'empereur veut donc que vous
  parliez  M. le comte de Furstenstein,  M. le gnral Rewbell et 
  M. le gnral d'Albignac, et que vous leur fassiez entendre que,
  s'ils ne veulent point tre l'objet du mcontentement et de la
  svrit de Sa Majest, ils doivent s'attacher  ce que l'influence
  qu'ils exercent ait pour rsultat d'amener dans la marche des
  affaires, soit militaires, soit civiles, le srieux et la suite
  qu'elles exigent. L'abandon de la Saxe et de Dresde, le retour 
  Cassel lorsque l'objet de la campagne n'tait pas rempli, le cortge
  du corps diplomatique avec une arme o l'empereur ne veut que des
  soldats, sont des choses que l'empereur dsapprouve. Ce serait un
  malheur qui nous affligerait tous que l'empereur remt en d'autres
  mains le commandement de ce corps d'arme[121]. Que tous les amis du
  roi (et qui le connat lui est srement attach) se runissent donc
  pour prvenir ce malheur et concourent  donner aux affaires et
  surtout aux oprations militaires une direction plus ferme. Vous
  savez quel prix l'empereur met  la gloire militaire, et tout ce qui
  pourrait porter la plus lgre atteinte  celle des armes
  franaises, plus que toute autre chose affecterait vivement Sa
  Majest.

         [Note 121: C'est prcisment ce qui arriva quelques jours
         plus tard.]


Au mcontentement caus  l'empereur par la conduite un peu lgre
de son frre, pendant la campagne de Saxe, vint bientt se joindre
le mcontentement que lui firent prouver la question financire en
Westphalie et le non acquittement des obligations de ce pays envers
la France. Et cependant!... Un tat min ds l'origine et ne
parvenant  se procurer des ressources pour son existence
journalire qu' l'aide de subterfuges pouvait-il faire face  des
exigences pareilles  celles qu'imposait Napolon? N'tait-ce pas
demander des choses impossibles  ce pays?... Revenons un instant 
la question de finance.

Le 21 juillet M. Jollivet crivait de Cassel:


  Le mal est empir depuis que, par une dpche du 4 avril dernier,
  j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence de l'tat financier de
  ce pays-ci et des dispositions peu courtoises du gouvernement
  westphalien relativement aux intrts de Sa Majest Impriale et 
  ceux de ses donataires.

  Par un ordre particulier du roi, la caisse d'amortissement a cess
  ses paiements envers l'empereur.

  En consquence, les bons de caisse dlivrs en paiement de la dette
  reconnue par le trait de Berlin du 22 avril 1808, et montant 
  500,000 fr. par mois, n'ont point t acquitts pour les mois de mai
  et de juin derniers.

  Ceux du mois de juillet, dont le dernier est chu hier et que Son
  Excellence le ministre du trsor public  Paris vient d'adresser au
  sieur Brichard pour en faire le recouvrement, ne le seront pas
  davantage: on a t oblig de les protester.

  Il en sera de mme du mois d'aot et des suivants. En un mot, le
  gouvernement ne fait ni ne parat vouloir faire aucune disposition
  pour sortir de cette lthargie.

  Ds le premier refus, je me suis empress de rclamer auprs de Sa
  Majest le roi de Westphalie. Le roi m'a rpondu qu'il avait rendu
  compte  Sa Majest l'empereur de l'impossibilit o il se trouvait
  de faire honneur  cette dette, que l'empereur, connaissant sa
  situation, avait trouv bon cet ajournement et qu'il tait inutile
  que j'insistasse l-dessus.

  De son ct, M. Malchus, directeur de la caisse d'amortissement,
  craignant d'tre accus d'avoir mal dfendu sa caisse, a donn et
  fait agrer sa dmission. On lui savait, de plus, trs mauvais gr 
  la cour d'avoir concouru avec moi  la conclusion du trait de
  Berlin.

  Il est remplac par M. de Malsbourg, auparavant directeur du trsor
  public, place dont celui-ci a cru devoir donner sa dmission, parce
  que, n'y ayant habituellement de fonds que jusqu' concurrence de la
  moiti ou du tiers des sommes ncessaires au service, il a trouv
  moins affligeant de passer  la caisse d'amortissement o il n'y a
  plus maintenant  se dfendre contre personne, et qui n'est
  aujourd'hui qu'une espce de rservoir o puise le ministre des
  finances pour ajourner, s'il est possible, la catastrophe.

  Il faut qu'en ce moment la crise soit bien violente, puisque la
  liste civile, qui a le pas sur tous les autres services, est
  arrire d'un mois et demi, et que le roi s'est trouv oblig, dans
  l'expdition qu'il vient de faire en Saxe pour repousser les
  Autrichiens, d'emprunter 70,000 fr. d'un banquier saxon.

  Quinze jours ou trois semaines avant l'ouverture de cette campagne,
  le roi avait dtach M. le commandant Rewbell pour Bremen et
  Hambourg. On ignorait l'objet de cette mission qui a t tenu fort
  secret. Mais des lettres de commerce, venues de Hambourg  Cassel et
  Francfort, en ont fait connatre le but. Il s'agissait de proposer
  aux magistrats de ces deux villes de recevoir garnison franaise ou
  de s'en exempter  prix d'argent. Ces magistrats ont refus, ne
  voulant obir qu' un ordre formel de S. M. l'empereur que M.
  Rewbell n'a pu leur montrer.

  Hier matin, Sa Majest le roi de Westphalie a annonc qu'il venait
  de recevoir l'ordre de Sa Majest Impriale de former  Hanovre un
  camp de 15,000 hommes pour couvrir l'embouchure de l'Elbe et du
  Weser et d'envoyer des garnisons  Bremen et  Hambourg.

  Il est assez vraisemblable que, dans la pnurie extrme d'argent o
  l'on se trouve ici, M. Rewbell, s'il n'y a pas ncessit urgente d'y
  laisser des garnisons, s'empressera de renouer la ngociation
  manque il y a six semaines. C'est du moins l'opinion de l'un des
  ministres du roi de qui je tiens ces dtails et qui m'a ajout qu'on
  esprait en tirer 5  6 millions, soit  titre d'emprunt, soit tout
  autrement, attendu qu'il ne fallait plus compter sur l'emprunt de
  Hollande qui, en effet, a manqu totalement.

  Cette dernire circonstance avait dtermin le ministre des finances
   proposer la suppression de plusieurs monastres de religieuses et
  la vente de leurs biens. Elle a t effectue moyennant 2,200,000
  fr.; mais le banquier Jacobson, qui les a achets, a retenu sur le
  prix une somme de 1,200,000 fr. en reste de 1,500,000 fr. qu'il
  avait prts au roi et qui ne figurent point dans ma dpche du 4
  avril dernier, parce que cet emprunt avait t tenu fort secret et
  qu'il n'a perc qu' l'occasion de la vente des monastres dont il
  s'agit.

  Ces monastres n'ont donc aid le trsor royal westphalien que
  jusqu' concurrence d'un million.

  Le ministre des finances vient encore d'en mettre d'autres en vente;
  mais personne ne se prsente pour les acheter, et, s'il les vend, ce
  ne pourra tre qu' trs vil prix.

  Tandis que les sources tarissent de toutes parts, le roi ne nglige
  point d'augmenter sa liste civile. Par dcret du 1er juin dernier,
  Sa Majest y a ajout les biens de l'ordre teutonique, non sans
  opposition de plusieurs de ses ministres et de son Conseil d'tat;
  mais il a fallu cder, parce que (a trs bien observ le roi) ce
  n'est pas  l'tat, mais au prince qu'il a t dans l'intention de
  Sa Majest l'empereur de donner les biens de l'ordre teutonique
  supprim par son dcret du 24 avril prcdent.

  On prsume ici que le revenu des biens de l'ordre teutonique situs
  en Westphalie s'lve de 3  400,000 fr. par an.

  J'ai fait connatre  Votre Excellence l'espce de guerre  mort
  qu'ont voue aux domaines impriaux le ministre des finances
  westphaliennes et les divers agents sous ses ordres. Sa conduite, 
  cet gard, est un vritable dvergondage. Il n'y a pas jusqu' des
  pots de vin, qui autrefois et trs abusivement se prlevaient sur
  les fermiers lors du renouvellement des baux  loyer et des
  adjudications de dmes, qu'il ne veuille aujourd'hui faire revivre
  au profit du trsor public westphalien, et cela sur les domaines
  impriaux, nonobstant le trait de Berlin qui les fait passer dans
  la main de Sa Majest Impriale et dans celle des donataires qu'Elle
  a bien voulu en gratifier, francs et quittes de toutes dettes et
  charges.

  Ci-inclus la copie de la lettre du directeur imprial  Cassel, du
  20 de ce mois, qui rend compte  son suprieur de cette nouvelle
  prtention et des moyens dont le ministre des finances a us envers
  les agents infrieurs pour la faire russir.

  Je vais tcher, s'il en est temps encore, de prvenir le mal qui
  peut en rsulter. Mais j'ai peu d'esprance de dtruire ou de
  modifier une influence qui s'accrot dans la mme proportion que les
  besoins du chef de l'tat; et je persiste  croire que le remde ne
  peut venir que de l'exercice de la toute-puissance de Sa Majest
  Impriale.

  Cette opinion est fonde sur ce que les alentours du roi ont, depuis
  plus de six mois, tellement berc Sa Majest de l'ide que le
  royaume de Westphalie ne pouvait supporter une distraction d'un
  revenu de 7 millions en faveur des donataires de l'empereur, que le
  roi lui-mme a fini par croire que la force des choses amnerait
  l'anantissement de cette disposition du trait de Berlin, d'o
  rsulte, comme si la chose tait dj arrive, dfaut absolu de
  protection, et, de la part du ministre des finances, malveillance
  entire aussitt qu'il s'agit de l'intrt de Sa Majest l'empereur
  et de ses donataires.

  En consquence, les domaines impriaux sont impitoyablement frapps
  de toutes sortes de rquisitions; les fermiers en rclament la
  dduction sur leurs fermages. Dj quelques tribunaux l'ont
  prononce ainsi.

  Le Sr Barrois, directeur gnral de ces domaines, qui a succd au
  Sr Ginoux, craint la contagion de cet exemple et n'ose aller en
  avant. Pendant cette incertitude, le recouvrement est ralenti; le
  roi lui-mme garde et ne veut pas rendre des domaines de Sa Majest
  Impriale qui sont entrs dans des dotations; les donataires se
  plaignent de tous cts de ne rien recevoir; le directeur gnral ne
  peut faire connatre  chacun d'eux leur vraie situation
  relativement au gouvernement westphalien, sans risquer d'en voir
  natre un clat qui pourrait ne pas se trouver dans la politique de
  l'empereur.

  En un mot, les choses  cet gard prennent  bas bruit une tournure
  si grave que le Sr Barrois a rsolu de se rendre demain  Hanau,
  prs de Villemanzy, ou pour faire accepter sa dmission, ou pour en
  obtenir un plan quelconque de conduite qui le mette  l'abri de tout
  reproche de ngligence.

  Tels sont, Monseigneur, les renseignements qu'il me fallait ajouter
   ceux contenus dans ma dpche du 4 avril dernier, afin que Votre
  Excellence se trouve en mesure, si elle le juge ncessaire, de les
  mettre sous les yeux de Sa Majest Impriale.

  _P. S._ J'oubliais de dire ici que la liste civile recevait en ce
  moment un nouvel accroissement par le sequestre des domaines du
  prince de Kaunitz-Rittberg, de Vienne, situs au comt de Rittberg
  enclav dans le royaume de Westphalie. Le revenu n'en est point
  encore connu.

  J'apprends  l'instant: 1 que les monastres achets par le
  banquier Jacobson lui ont t vendus comme produisant un revenu de
  28,000 thalers faisant 108,780 fr., et que dans la quinzaine il les
  a lous 34,000 thalers faisant 132,090 fr.;

  2 Que ce bon march le dtermine  se mettre sur les rangs pour
  acheter les autres biens qui sont  vendre.


Aprs la rception des dpches du duc de Cadore relatives  la
campagne de Saxe et au mcontentement de l'empereur, M. Reinhard,
assez embarrass pour jouer le rle dlicat qui lui tait impos,
eut plusieurs conversations avec les personnes faisant l'objet des
lettres de Champagny et rpondit au ministre des relations
extrieures de France les deux lettres suivantes, dates de Cassel
les 4 et 8 aot 1809:


  La dpche chiffre par laquelle Sa Majest daigne me faire
  connatre, pour mon instruction seule, le jugement qu'Elle a port
  de l'expdition de Sa Majest westphalienne en Saxe et m'ordonne de
  nouveau de l'instruire de tout ce qui est propre  faire apprcier
  le gouvernement de la Westphalie auquel Elle prend un si vif
  intrt, me laisse dans la ligne qui m'avait t trace jusqu' ce
  moment par les instructions de Votre Excellence.

  La seconde dpche, qui me charge de faire connatre directement 
  M. le comte de Furstenstein et  MM. les gnraux Rewbell et
  d'Albignac le mcontentement de Sa Majest, me fait sortir de cette
  ligne: elle m'impose de nouveaux devoirs et une responsabilit
  nouvelle.

  Ds hier et avant-hier je me suis acquitt des ordres qui m'ont t
  donns auprs de M. le comte de Furstenstein et de M. le gnral
  d'Albignac. Le gnral Rewbell est absent. Ds hier et avant-hier je
  me suis occup des lments d'un nouveau rapport  soumettre  Votre
  Excellence sur l'tat actuel de la Westphalie. Mais plus la
  circonstance me parat grave et importante, et plus, Monseigneur, je
  sens le besoin de me recueillir afin que le rapport que j'ai  faire
  soit digne d'tre mis sous les yeux de Sa Majest impriale, non
  seulement par sa scrupuleuse fidlit, mais encore par l'exactitude
  de ses aperus. Les reproches que Sa Majest impriale adresse aux
  personnes dsignes ne sont que trop fonds; mais si l'on peut
  esprer qu'ils produiront sur leur conduite personnelle un effet
  salutaire, il n'en rsulterait peut-tre pas encore une amlioration
  trs sensible dans la marche des affaires gnrales, puisque
  l'influence de ces personnes sur le Roi n'est qu'indirecte,
  partielle et intermittente. Comme il s'agit avant tout d'pargner un
  chagrin pnible au roi, chagrin qui affligerait profondment et ses
  serviteurs (et, comme le dit avec vrit Votre Excellence, tous ceux
  qui le connaissent lui sont attachs), je n'ai point hsit, et
  d'aprs votre lettre mme, et de l'aveu de M. le comte de
  Furstenstein,  en entretenir M. Simon et M. le gnral Ebl.

  Toutes ces conversations, Monseigneur, n'ont encore amen aucun
  rsultat de dtermination: elles n'en amneront peut-tre aucun de
  fait, puisqu'en dernire analyse, tout dpend de la volont du Roi
  qui est forte et absolue, sans tre ferme et constante.

  Dans cet tat de choses, quelques jours encore me paraissent
  ncessaires pour laisser fermenter et claircir les sensations et
  les ides; et ce sera dans le courant de la semaine prochaine que
  j'aurai l'honneur d'adresser  Votre Excellence une expdition o,
  je l'espre, Votre Excellence trouvera au moins de mon ct la
  preuve de l'absolu dvouement avec lequel j'ai  cour de servir Sa
  Majest l'Empereur, mon bienfaiteur et mon matre.


                                                       Le 8 aot 1809.

  J'ai  vous rendre compte des conversations que j'ai eues d'aprs
  les ordres de Sa Majest impriale avec M. le gnral d'Albignac et
  M. le comte de Furstenstein. Le premier allait partir pour son
  expdition, lorsque j'ai saisi une occasion qui se prsentait 
  propos pour le faire prier de passer chez moi. Aprs lui avoir parl
  en termes gnraux de la commission dont j'tais charg, je lui ai
  montr la lettre de Votre Excellence. M. d'Albignac en a t
  profondment afflig. Je ne me mlerai point, a-t-il dit, de ce qui
  regarde les autres personnes qui ont aussi encouru le mcontentement
  de Sa Majest impriale. Pour moi, je dirai que je ne suis que
  soldat et que je ne sais qu'obir. D'ailleurs, comment ai-je pu
  devenir l'objet des reproches de Sa Majest l'Empereur, moi qui
  pendant toute la campagne n'ai vu le roi que trois ou quatre fois et
  pendant autant de quarts d'heure?--Vous avez, ai-je rpondu, t
  charg de l'expdition contre Schill, votre nom a paru souvent et
  pendant que vous commandiez l'avant-garde, il a paru souvent seul
  dans les bulletins de l'expdition en Saxe. Sa Majest impriale a
  d penser, en consquence, que vos conseils avaient influ sur la
  conduite des affaires.--Des conseils, a dit M. d'Albignac, le roi
  n'en reoit de personne, c'est l'homme le plus absolu que je
  connaisse.--Et cependant, ai-je repris, comment se fait-il qu'il y
  ait eu tant d'ordres et de contre-ordres dont vous vous plaigniez
  vous-mme? D'o vient ce systme vacillant dont Sa Majest impriale
  se plaint avec tant de raison? M. d'Albignac a gard le silence.
  Le roi, ai-je dit, a le coup d'oeil vif, prompt et juste; il le
  sait, peut-tre s'y fie-t-il trop, et de l ce qu'il y a de prompt
  et d'absolu dans ses volonts. Peut-tre ses ides manquent-elles
  quelquefois de liaison. L'objet n'a pas t considr sur toutes ses
  faces; la justesse de son esprit le lui fait apercevoir, et de l
  cette versatilit. Avec un esprit comme le sien il y a de la
  ressource, et cette versatilit mme donne les moyens d'influer sur
  ses dterminations.--Oui, quand on y est, ou qu'il n'est pas trop
  tard; mais, a-t-il ajout avec le mouvement d'un homme pntr,
  comment me justifier, lorsque je ne le pourrais qu'en accusant le
  Roi? Encore une fois je ne suis que soldat et je ne fais
  qu'obir.--Cela ne vous sauvera pas; encore une fois, le roi est
  jeune et vous avez sa confiance.--Le roi a dclar qu'il ne
  reconnatrait aucune supriorit: d'ailleurs comment pourrais-je
  m'en arroger, moi dont l'avancement trop rapide pour mon mrite ne
  me donne aucun droit de prtendre  aucune supriorit ni
  d'exprience ni de lumires?--Oui vous tiez tous dans ce cas, et le
  sentant vous-mme et pouvant prvoir la responsabilit qui pserait
  sur vous, pourquoi n'avez-vous pas engag Sa Majest  emmener le
  gnral Ebl?--Je l'ai dsir, demandez au gnral Ebl ce que je
  lui ai dit  ce sujet avant de partir? Que me reste-t-il  prsent,
  qu' me faire tuer ou  rentrer dans l'arme de l'empereur comme
  simple lieutenant de cavalerie.--Mais pensez donc au roi, vous lui
  tes attach: nous avons  craindre tous un coup sensible qui
  pourrait le frapper.--Monsieur, m'a dit le gnral d'Albignac, j'en
  suis au dsespoir, mais je vous le rpte, je n'ai point
  d'influence; aucun de nous n'en a et n'en aura.--Il s'est lev en
  me serrant la main et les larmes aux yeux pour aller se mettre  la
  tte de son dtachement.

  Le gnral d'Albignac, Monseigneur, a la rputation d'un homme franc
  et d'un honnte homme. Il s'est souvent prononc contre des abus et
  surtout contre l'excs des dpenses, lors mme qu'elles concernaient
  son propre dpartement. Il brlait d'ambition de se faire une
  rputation militaire et il est profondment affect de l'avoir
  manqu, autant que je puis me permettre de juger. Je crains que
  malgr l'esprit qu'il a, ses moyens ne rpondent pas  ses dsirs.
  Son caractre, d'ailleurs, est d'une vhmence qui souvent avoisine
  la brutalit, et lorsque dans sa dernire campagne contre Schill il
  s'est trouv aux prises avec le flegme allemand, ou avec les
  formalits des employs civils, son emportement quelquefois n'a plus
  connu de bornes: de l des plaintes et des reproches rciproques; et
  tandis que le gnral d'Albignac ne voyait dans les autorits
  civiles que des partisans de l'ennemi et des tratres, celles-ci
  trouvaient en lui un despote dont le pays avait  souffrir plus que
  de l'ennemi. La jalousie de mtier l'avait brouill avec le gnral
  Gratien: il s'en est corrig, et pendant la campagne de Saxe, je
  lui ai entendu faire l'loge de l'expdition de Stralsund; mais une
  forte animosit a clat entre lui et le gnral Rewbell. On s'est
  querell mme en prsence du roi, voil du moins un choc d'o
  pouvait jaillir la lumire, et il semble que le roi qui l'a souffert
  souffrirait aussi des conseils.

  Je dis  M. de Furstenstein que j'avais reu deux dpches de Votre
  Excellence: que dans la premire S. M. I. me faisait connatre pour
  mon instruction seule qu'elle n'approuvait pas la manire dont avait
  t conduite l'expdition en Saxe; que j'aurais renferm
  scrupuleusement en moi-mme cette communication, si par la seconde
  dpche je n'avais point t charg d'une commission pnible: que Sa
  Majest pensait que si des fautes avaient t commises, il fallait
  moins les attribuer au roi qu'aux personnes auxquelles il accordait
  sa confiance. Cela, me dit M. de Furstenstein en m'interrompant, ne
  peut me concerner en aucune manire: je suis tout  fait tranger
  aux affaires militaires.--Je demande pardon  Votre Excellence,
  les vues de Sa Majest s'tendent plus loin, et les personnes  qui
  je suis charg de parler sont les gnraux d'Albignac et Rewbell, et
  M. le comte de Furstenstein.--Pour les affaires civiles je ne m'en
  mle pas plus que des affaires militaires, et je me tiens exactement
  renferm dans mes fonctions. D'ailleurs, le roi ne souffre pas qu'on
  lui donne des conseils et il chasserait celui qui l'oserait. Je suis
  attach  Sa Majest, je cherche  la servir fidlement, mais je
  n'ai aucune influence.--Sa Majest suppose avec raison de
  l'influence  celui qui est constamment auprs de la personne du roi
  et qui vit dans une certaine intimit avec Sa Majest. L'influence,
  d'ailleurs, consiste ou  donner des conseils ou  empcher l'effet
  de ceux qui ne seraient pas bons,  provoquer certaines mesures ou 
  s'y opposer.--Mais comment peut-on croire que je donne des
  conseils perfides, moi qui donnerais ma vie pour le roi?--J'ose
  dire que personne ne le croit; mais (voyant que je n'avanais point)
  je dois vous demander, monsieur le Comte, la permission de vous
  montrer, comme j'y suis autoris, la lettre de M. de Champagny.

  La lecture de cette lettre fit une forte impression sur M. de
  Furstenstein. Si j'ai eu le malheur, dit-il, de dplaire  Sa
  Majest impriale, il ne me reste qu' donner ma dmission.--Non:
  il ne suffirait pas de ne s'occuper ici que de soi-mme puisqu'il
  s'agit de nous runir tous pour pargner un chagrin au roi, et je
  prie Votre Excellence de me seconder comme je la seconderai autant
  que cela est en moi.--Monsieur Reinhard, ce que vous savez depuis
  hier, le roi le sait depuis trois jours; je savais aussi que Sa
  Majest impriale est mcontente de moi, et depuis deux jours j'en
  suis malade, mais comment faire? Le roi crira  l'empereur: il le
  priera de lui dire ce qu'il veut qu'il fasse, et il fera tout ce que
  Sa Majest impriale voudra.--Cela est trs bien: l'empereur est
  le frre an ou, pour me servir d'une expression de Sa Majest
  elle-mme, le pre du roi. L'empereur est celui auquel personne au
  monde ne peut se comparer, enfin il est le matre. Mais ds ce
  moment il existe ici deux hommes qui appartiennent au roi et qui
  appartiennent aussi  l'empereur: c'est M. Simon et M. le gnral
  Ebl. Pourquoi ne se concerterait-on pas avec eux dans une
  circonstance aussi importante? M. de Furstenstein n'est point entr
  dans cette ide: du moins il ne lui a pas donn de suite et il m'a
  paru que c'tait parce que, comme MM. Simon et Ebl eux-mmes, il
  n'en attendait pas beaucoup de succs. Pourquoi, continuai-je, le
  roi n'a-t-il pas emmen pour l'expdition de Saxe le gnral
  Ebl?--Le gnral Ebl tait trop ncessaire ici. D'ailleurs, si
  le roi n'a t entour que de jeunes officiers, ce n'est pas sa
  faute, il avait demand des officiers de mrite  Sa Majest
  impriale[122]. On a, m'a dit ensuite M. de Furstenstein, fait
  beaucoup de faux rapports  l'empereur. Par exemple?--M. de
  Furstenstein aprs un moment d'hsitation: Par exemple on a mand
  que le roi avait crit une lettre inconvenante au gnral Kienmayer
  (mais vous n'y tiez plus alors), tandis que le roi n'a point crit,
  mais qu'il a seulement envoy un officier avec un message verbal;
  (aprs un moment d'hsitation encore) on a aussi mand que le roi
  amenait avec lui six voitures atteles de six ou huit
  chevaux.--Moi je n'ai parl que des voitures du corps
  diplomatique, et j'ai dit que nous en avions trois.--Le roi,
  Monseigneur, n'avait que deux calches, l'une pour lui et l'autre
  pour ses valets de chambre. Les fourgons appartenant  la bouche,
  etc. pouvaient tre au nombre de quatre, mais indpendamment de
  cela, le train tait hors de proportion avec le corps d'arme. En
  Saxe, il fallait 1,800 chevaux de rquisition: celle qui parvint 
  Gotha, pendant que nous y tions, tait encore de 1,300. Les
  Hollandais surtout avaient un train norme.

         [Note 122: Cela tait vrai.]

  Ma conversation avec M. de Furstenstein s'est prolonge pendant prs
  d'une heure. Sans gard pour les chevaux attels, je me sentais
  press d'obtenir quelque chose, et qui nous aurait vus aurait dit
  que c'tait moi qui recevais les reproches. Le ton de M. de
  Furstenstein devenait quelquefois confidentiel, mais sans abandon,
  et surtout il n'est entr dans aucun dtail d'explication ni de
  justification. Le gnral d'Albignac avait t surpris 
  l'improviste: il n'avait pris conseil que de ses sentiments. M. de
  Furstenstein s'tait prpar: il avait pris conseil d'autrui.


Suit dans la lettre de Reinhard le portrait du comte de Furstenstein
insr au liv. XIII (4e volume) des Mmoires de Jrme.


  Pour ce qui concerne le gnral Rewbell, Monseigneur, je ne l'ai
  gure vu qu' la cour, et, pendant la campagne de Saxe, on disait
  ici gnralement qu'il s'tait distingu en Silsie. Pendant tout
  l'hiver dernier il avait t cart, lorsque le comte de Bernterode
  avait la faveur: quand elle lui est revenue, il n'a montr que de la
  morgue et de la fatuit. Il faut voir les hommes en position pour
  les juger.

  Je venais, Monseigneur, d'achever ce paragraphe, lorsqu'on est venu
  me dire, encore sous grand secret, que le gnral Rewbell avait
  crit au roi pour demander une indemnit pour sa troupe,  laquelle
  il avait promis, lui Rewbell, le pillage de la ville de Brunswick.
  La ville de Brunswick, Monseigneur, o se tient en ce moment une
  foire clbre depuis plusieurs sicles et qu'un usage sacr met plus
  minemment en ce moment sous la protection du droit des gens, la
  ville de Brunswick, seconde ville du royaume, seconde rsidence du
  roi, s'tait conduite avec une sagesse admirable pendant les
  derniers vnements. Dans une population de 30,000 hommes, aucun
  habitant n'avait manqu  son devoir; la populace mme n'avait pas
  commis le moindre dsordre. Le duc d'OEls avait respect les lieux
  o avait vcu son pre il n'avait rien exig, il n'avait compromis
  personne. Aprs son dpart les proclamations qu'il avait fait
  afficher furent arraches sur-le-champ; et le gnral Rewbell avait
  promis le pillage de cette ville aux troupes westphaliennes!

  Il faut rendre justice au roi: il a t profondment affect de
  cette inconcevable dmence. Le conseil des ministres s'est occup
  hier de la rdaction d'un dcret qui destitue le gnral Rewbell et
  le dclare incapable  jamais de servir Sa Majest. Le gnral
  Bongars a t envoy pour prendre le commandement de sa troupe. Le
  dcret n'a point encore t sign: il sera probablement adouci si le
  gnral Rewbell dans l'intervalle est encore parvenu  bien mriter
  contre le duc d'OEls. M. Simon voulait qu'on se bornt  la
  destitution. Les autres ministres ont insist pour la svrit
  entire, et je jurerais, Monseigneur, que dans leur me ils n'ont
  t guids que par l'horreur que leur inspirait son action.

  Il me reste  rendre compte  Votre Excellence de mes conversations
  avec M. Simon et avec M. le gnral Ebl. Ces deux ministres
  confirment ce que m'ont assur les deux premiers interlocuteurs, que
  personne n'exerce une influence directe et soutenue sur l'esprit du
  roi; que ses volonts changent souvent, mais qu'elles sont toujours
  absolues. Malheureusement, il n'y a point l de contradiction, mme
  apparente. Tout s'explique par l'ide exagre que le roi se fait de
  la puissance souveraine, par le dsir de rgner seul, par son ge et
  par ses habitudes. Avec un jeune prince comme lui, personne n'a
  d'influence, et tout le monde en a. Croyant toujours agir d'aprs
  lui-mme, il n'agit que d'aprs des inspirations prises au hasard,
  et comme la plupart de ses rsolutions sont plutt dictes par un
  aperu prompt et rapide que par l'tude et la rflexion, la justesse
  mme de son esprit le rend vacillant, lorsqu' une ide qui lui
  paraissait bonne il en trouve  substituer une qui lui parat
  meilleure. En vain les bien intentionns voudraient-ils se
  concerter, le roi se dfie des concerts: la malveillance s'en
  prvaudrait, ce serait le moyen de tout perdre. Avoir des volonts,
  c'est  ses yeux avoir du caractre, tandis que trop souvent c'est
  en manquer. L'empereur aime que l'on ait du caractre, voil son
  refrain lorsqu'on lui reprsente les consquences d'une certaine
  manire de penser et d'agir qui semblerait blesser ses rapports
  personnels avec son auguste frre; tant il est vrai que lors mme
  qu'un esprit mal entendu d'indpendance ou d'opposition semble
  diriger sa conduite, le roi ne s'y livre que dans la persuasion
  d'tre d'accord avec la pense secrte de l'empereur.

  Pour moi, dans toutes les occasions soit publiques, soit
  particulires, o j'ai l'honneur d'approcher Sa Majest, je n'ai
  reconnu que des preuves d'une vnration profonde dont le roi est
  pntr pour Sa Majest impriale. Jamais je n'ai aperu en lui un
  mouvement qui ne ft dict par le respect, ou par la confiance, ou
  par l'orgueil de lui appartenir. Je me suis convaincu que tout ce
  qui paratrait contraire  ces sentiments intimes ne vient que d'une
  erreur de l'esprit et que cette erreur s'est dj affaiblie.
  J'oserais dire que les fautes commises dans l'expdition de Saxe ont
  t prvues et en quelque sorte expies par l'aveu qu'il m'a fait 
  Leipzig, que, si au lieu de vingt-quatre ans il en avait eu trente,
  il ne l'aurait pas entreprise.

  C'est  cette pense, c'est  cette conviction que l'exprience
  s'acquiert et ne s'anticipe point que, comme Sa Majest impriale
  l'a dj fait avec tant de sagesse dans la lettre que Votre
  Excellence m'a crite, il convient de le ramener. Le roi prend trop
  la mesure de sa supriorit sur ceux qui l'entourent habituellement.
  Il lui en cote de reconnatre celle de l'ge, de l'exprience et
  des tudes, et parce que souvent son rsum vaut mieux qu'un long
  rapport, qu'une longue discussion, parce que les qualits minentes
  qu'un roi possde sont bientt reprsentes par la flatterie comme
  les seules qu'un roi doive possder, Sa Majest mconnat la
  longueur du chemin et la grandeur des efforts qu'il lui restait 
  faire pour arriver  la perfection. Elle m'a dit deux fois en
  voyage: Depuis que je ne suis plus  Cassel, tout y va mal: la tte
  y manque. Elle l'a dit sans amour-propre, parce qu'elle le croyait
  et parce que dans un certain sens elle avait raison. Les
  circonstances pnibles o elle s'est trouve et o elle se trouvera
  encore pourront devenir une source de biens. La sagesse de Sa
  Majest impriale saura y puiser le remde de l'avenir.

  La gloire militaire intresse directement et minemment Sa Majest
  impriale. Une autre crise se prpare pour ce royaume par l'tat des
  finances auquel Sa Majest impriale est aussi directement
  intresse. Si la paix qui parat prochaine doit donner le repos aux
  peuples d'Allemagne, si elle doit consolider la Confdration du
  Rhin, ce bienfait encore ne peut maner que des mains de Sa Majest
  l'empereur. Tout ce que je me permettrai d'ajouter, Monseigneur,
  c'est que je suis convaincu de la ncessit de venir au secours des
  intentions et des mesures du roi et qu'aucun des sujets de Sa
  Majest impriale qui sont ici ne saurait remplir dans toute son
  tendue et sous tous les rapports de convenance une si haute
  mission.

  _P. S._--Votre Excellence trouvera dans le moniteur westphalien du 8
  une lettre du ministre de l'intrieur au prfet de Brunswick: elle
  fait allusion au dcret de destitution du gnral Rewbell; mais ce
  dcret n'est point encore imprim. Il avait t envoy 
  l'imprimerie, compos et traduit: M. de Bercagny ayant attendu
  jusqu' minuit l'ordre positif d'insertion ne voulut pas passer
  outre. Le considrant est trs fort et presque infamant contre cet
  officier; le dispositif a t restreint  la destitution. On dit
  qu'hier il est arriv  Minden  quatre lieues de Cassel, et que de
  l il a crit  Sa Majest.

  Le gnral Bongars crit que les troupes dont il venait de prendre
  le commandement se livrent  des excs et au pillage dans le pays de
  Hanovre, et que les habitants en sont exasprs. Le duc d'OEls doit
  avoir pass Nienbourg. Le gnral Gratien a reu un courrier du roi
  de Hollande: on croit que son corps a t rappel  cause du
  dbarquement des Anglais.


Nous avons dit que le 27 juin le duc de Brunswick s'tait spar de
ses allis et avait pris la route de la Westphalie. Lorsque
l'armistice de Znam fut conclu, le gouvernement autrichien lui fit
dire de cesser les hostilits. Il refusa, ne se regardant pas comme
engag par les mesures du cabinet de Vienne, et rsolu  tenir seul
la campagne. Le roi Jrme mit  ses trousses le gnral Rewbell. Le
duc se dirigea de Plauen sur Zwickau, esprant faire soulever les
anciens tats et au pis aller donner la main aux Anglais. Le 22
juillet il se mit en marche de Zwickau sur Leipzig, adressa une
allocution aux officiers d'abord, aux soldats ensuite de sa lgion,
pour leur faire savoir qu'il tait dcid  persvrer dans son
entreprise, les laissant libres de dposer les armes s'ils le
voulaient. Un petit nombre se retira, mais il lui resta une troupe
dvoue et rsolue de prs de 3,000 combattants, dont 700 cavaliers
avec quelques bouches  feu.

Le 25 juillet, il parut devant Leipzig sans avoir t inquit. Le
26, il poursuivit sa route sur Brunswick par Halle et Halberstadt.

Cette marche tait audacieuse et pleine de danger. En effet, la
division hollandaise Gratien tait  Erfurth,  vingt lieues sur sa
gauche; les Saxons de Thielmann  Dresde; au nord, la garnison de
Magdebourg; enfin, la division Rewbell de Westphalie, ancienne
d'Albignac, forte de 6,000 hommes, tait entre Brme et Celle, dans
le Hanovre, prte  se porter aux bouches du Weser ou de l'Elbe, sur
la route mme que le duc devait tenir pour gagner la mer. En
apprenant la marche en avant de la lgion noire, Thielmann partit de
Dresde, Gratien partit d'Erfurth, tous deux se runirent en arrire
de Leipzig. Rewbell, sur l'ordre de Jrme, se concentra  Celle et
s'avana sur Brunswick. Le 29 juillet, le duc s'approcha
d'Halberstadt. Le 5e de ligne westphalien aux ordres du colonel
comte de Willingerode (Meyronnet, grand marchal du palais de Jrme
et un de ses favoris, envoy de Magdebourg  Hambourg), venait
d'arriver  Halberstadt. Surpris par le duc d'OEls qui enfona les
portes de la ville  coups de canon, le rgiment, aprs une
rsistance honorable de trois heures, fut fait prisonnier ainsi que
son colonel bless pendant l'action. Les officiers furent remis aux
mains des Anglais, les soldats renvoys,  l'exception de 300 qui
grossirent les rangs de la lgion.  la suite de ce succs,
Brunswick hta sa marche sur la capitale de ses anciens tats. Il
adressa deux proclamations aux habitants, mais sans effet.  son
approche les autorits avaient quitt la ville. Le 1er aot, Gratien
et Thielmann rallis entraient  Halberstadt, et Rewbell s'avanant
par la route de Brunswick atteignait OElpern. Le duc marcha
rsolument  la rencontre de Rewbell, lui tendit habilement une
embuscade, le battit et le fora  passer l'Oker. Le malheureux
gnral westphalien parvint  rallier les dbris de sa division aux
forces de Gratien et de Thielmann  Wolfenbuttel (deux lieues de
Brunswick). Le duc ayant  quelques lieues derrire lui les 10,000
hommes de Gratien, Thielmann et Rewbell, et personne devant lui, se
hta de gagner de vitesse ses ennemis et d'atteindre les bouches du
Weser. Il parvint avec beaucoup d'habilet  entrer au petit port
d'Elsfleth, sur le Weser,  six lieues de Brme, et  se rembarquer
avec sa lgion, aprs avoir fourni la course la plus audacieuse. Le
14 aot il dbarqua en Angleterre o il fut accueilli avec la plus
haute distinction.

Tous les vnements qui avaient eu lieu en Westphalie n'taient pas
de nature  satisfaire Napolon qui crut devoir enlever  son frre
le commandement du 10e corps. Prvenu par le major-gnral et fort
attrist de cette dcision, Jrme crivit de Napolonshoehe, le 25
aot 1809,  l'empereur:


  Sire, le major-gnral, par sa lettre du 13, me fait connatre
  l'ordre de Votre Majest du 11, qui forme un 8e corps aux ordres du
  duc d'Abrants et m'te le commandement de la Saxe et des troupes
  saxonnes.

  Votre Majest a voulu par l m'ter rellement tout commandement
  militaire; car 6,000 recrues westphaliennes et quelques dpts qui
  se trouvent dans la place de Magdebourg, etc... ne sont pas
  susceptibles de me mettre  mme de faire la guerre activement et
  mme de dfendre Magdebourg que les Prussiens ne manqueraient pas
  d'attaquer si les hostilits recommenaient, car ils y ont beaucoup
  d'intelligences.

  Il ne me restera donc que le chagrin de ne pouvoir prendre part 
  la guerre si elle a lieu.


L'anne 1809 s'coula assez tristement pour le jeune roi  qui
Napolon n'crivait plus et  l'gard duquel il montrait en toute
circonstance une froideur, disons mme une raideur souvent peu
justifie et qui causait un vritable chagrin  Jrme.

Le ministre Reinhard continuait, par ses bulletins directs 
l'empereur, par ses lettres au duc de Cadore,  relater tout ce qui
se passait, tout ce qui se disait en Westphalie.

Le 10 aot, il envoya  Paris le bulletin suivant:


  Les gazettes ont annonc que le roi tant  Grimma avait retir de
  l'eau un soldat de sa garde qui se noyait dans la rivire de Mulde.
  Voil ce qui s'est pass. Les gardes du corps traversaient la
  rivire tout prs du pont pour faire abreuver leurs chevaux. En
  revenant, deux ou trois chevaux perdirent terre ou se couchrent;
  les cavaliers tombrent dans l'eau. Le roi se trouvait  quelque
  distance causant avec le ministre de Hollande. Ds l'instant o l'on
  entendit des cris, le roi se jeta dans une nacelle avec les
  ministres de Hollande et de Bavire. Arriv sur les lieux, il trouva
  les hommes dj retirs. Toute la cour tait accourue; M. de
  Furstenstein et quelques autres taient sur le pont. Le ministre de
  Hollande, en homme prudent, quitta la nacelle. Le roi seul avec
  celui de Bavire s'obstina  remonter la rivire. M. de Furstenstein
  du haut du pont lui cria de ne point s'exposer.--Ah! voil, dit le
  roi, la diplomatie qui s'en mle; envoyez-moi une note.--Aprs
  avoir pass le pont trs habilement, le courant poussa la nacelle
  contre un pilier o elle resta colle. Enfin, les officiers du roi
  de droite et de gauche entrrent dans la rivire. Le roi sauta hors
  du bateau ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Peut-tre ce jeu
  n'avait-il pas t sans danger; mais le roi, dans ce moment, tait
  si gai, si bon, si aimable, que l'impression que cette scne me
  donna ne me laissa pas penser aux inconvnients qu'elle pouvait
  avoir.-- l'poque de son mariage, M. de Furstenstein rompit une
  liaison avec Mme de P. On prtend que dans cette occasion, il fit
  l'loge de sa vertu au roi, ce qui inspira  ce dernier le dsir
  d'en triompher. Depuis cette poque, toutes les distinctions furent
  pour elle. Des ngociations, dit-on, furent entames. Le roi partant
  pour la Saxe promit de revenir dans dix jours. Aprs son retour, on
  disait qu'un contrat avait t sign et que ce contrat tait un peu
  cher, lorsqu'on vit Mme de P. partir pour Weymar. Elle est revenue
  depuis le retour de la reine. Son mari, premier chambellan, avait
  reu, il y a quelques jours, une mission pour Aix-la-Chapelle. Il en
  est dj revenu et l'on peut encore croire  la vertu de Mme de
  P.--La petite maison de la reine est achete, on en value l'achat 
  100,000 thalers et l'on trouve cette dpense un peu forte, parce
  qu'il est incertain que la reine y mettra jamais les pieds.--Le roi
  tant all djeuner dernirement dans une maison de campagne du
  banquier Jordis dit en sortant au jardinier: Cette maison
  m'appartient. Le march fut conclu pour 30,000 thalers. Elle en
  avait cot 7,000  M. Jordis. On estime les amliorations  5,000.
  On a dj trac une alle qui y conduit depuis la grande route.
  Quoique la distance ne soit pas grande, il faudra encore acheter le
  terrain par o passera l'alle.--Une caisse venant de Paris,
  contenant pour le roi des bijoux d'une valeur considrable et
  adresse  M. Cousin de Marinville, avait t remise  un homme de
  la poste allant au quartier gnral. Sa voiture s'tant rompue, il
  remit  un matre de poste la caisse dont il ignorait la valeur.
  Celui-ci l'expdia pour Plauen o elle tomba directement aux mains
  du gnral Kienmayer.

  Le roi annona lui-mme le sort du gnral Rewbell  sa femme. Elle
  tait  foltrer avec les dames de la cour, lorsque le roi lui dit:
  Betty, j'ai  vous parler. Elle fut atterre; elle demanda s'il n'y
  avait aucune grce  esprer? Tout ce que je puis vous dire de
  consolant, dit le roi, c'est qu'il vaudrait mieux pour vous et pour
  lui que votre mari ft mort. Elle fut ramene  la ville. Mme
  Rewbell est amricaine, jolie, nave, ne sachant contraindre ni
  dissimuler aucun de ses mouvements. Quelques jours auparavant elle
  avait t dsole d'une petite disgrce qui lui tait attribue. Le
  roi lui ayant retir ses entres pendant quelques jours pour avoir,
  sans sa permission, pass la nuit en ville o elle tait alle pour
  voir ses enfants, elle ne put se pardonner les larmes que cet ordre
  un peu inhumain lui avait fait verser. Le roi lui a fait conseiller,
  dit-on, de se rendre provisoirement  Bernterode, terre du gnral
  Ducoudras.--Le gnral alla, il y a peu de jours, annoncer  M.
  Simon que le roi lui avait fait don de la terre de
  Bernterode.--Mais elle est donne. Le roi veut l'acheter  tout
  prix, il veut que vous vous occupiez des formalits du contrat.--Le
  directeur de l'instruction publique, dans sa dernire expdition 
  Goettingue, avait dfendu aux tudiants de porter des bonnets d'une
  certaine forme et couleur, ainsi que des moustaches, signes de
  ralliement des associations (_Bundsmannschaften_). Depuis cette
  poque, les tudiants portent des bonnets de femme et des chapeaux
  de paille. Ils envoyent leurs moustaches coupes au pro-recteur. Des
  plaisanteries pareilles ont t de tout temps l'effet de pareilles
  dfenses, mais on dit que prs de 400 tudiants des pays trangers
  ont pris l'engagement de quitter Goettingue  la fin du trimestre
  suivant et de se rendre  Heidelberg.--Le spectacle allemand vient
  d'tre congdi, il sera remplac par un ballet venant de Paris.


Le mme jour, 10 aot 1809, Reinhard crivit  Champagny:


  J'ai d'autant moins hsit  confier  M. Lefebvre la mission qui va
  le conduire auprs de Votre Excellence, qu'outre l'importance des
  circonstances qui m'a paru la rendre ncessaire, il m'avait tmoign
  le dsir de faire ce voyage qu'il croit pouvoir devenir utile  ses
  intrts personnels.

  Je m'en rapporte avec une entire confiance au compte qu'il vous
  rendra, Monseigneur, de la situation des choses de ce pays-ci.
  L'tude que nous en avons faite nous a t commune et nos aperus
  ont rarement diffr. La ncessit indispensable de venir au secours
  des affaires prouve un grand obstacle par le caractre du roi. Les
  mnagements  employer sont du ressort de la sagesse et de la
  prvoyance; mais la question est de savoir si, malgr tous les
  mnagements, ce caractre permettrait le succs d'une mesure
  quelconque dont le but ou l'effet serait de restreindre son
  autorit.

  J'avoue que je l'ai pens. Il a reu la leon des vnements. Des
  crises pnibles menacent son royaume: il s'agit de maintenir la
  gloire d'une couronne.

  Cependant, l'opinion des personnes qui approchent Sa Majest de plus
  prs et plus souvent que moi, la conversation mme que vient d'avoir
  avec elle M. Lefebvre, prouvent qu'il est difficile de calculer ce
  que serait capable de faire ou de sacrifier un roi absolu de
  vingt-cinq ans dont les passions seraient irrites ou qui se
  croirait bless dans sa dignit. Sous ce rapport, il est ais de
  pressentir l'effet pnible que pourrait avoir pour nous deux le
  voyage de M. Lefebvre, si, je ne dis pas en consquence, mais  la
  suite de ce voyage, il arrivait des vnements qui ne seraient point
  agrables  Sa Majest.

  Je ne saurais non plus dissimuler  moi-mme ni  Votre Excellence
  que, par les ordres que j'ai eu  excuter en vertu de votre
  dpche du 27 juillet, ma position a chang et qu'elle est devenue
  plus dlicate que jamais.

  Je dois peut-tre  l'opinion que le roi a de mon intgrit de
  n'avoir point dplu et de n'avoir t souponn que lgrement. Je
  devrai  mon entire soumission aux ordres de l'empereur,  la
  maxime qui sera toujours sacre pour moi, de dire la vrit telle
  que je l'aperois, telle que je la vois,  l'tude constante de
  faire mes rapports (_sine ira et studio_), la continuation de la
  protection et de la bienveillance de Sa Majest impriale.


M. Reinhard ayant fait connatre au ministre des relations
extrieures de Westphalie que l'empereur avait t fort mcontent de
ce que la cour diplomatique avait suivi le roi pendant la campagne
de Saxe, le comte de Furstenstein lui crivit le 10 aot 1809:


  L'empereur n'a point approuv que MM. les membres du Corps
  diplomatique aient suivi le roi en Saxe. Aucune invitation formelle
  ne les avait engags  cette dmarche: ils avaient t laisss
  libres d'agir d'aprs les instructions de leurs cours respectives.
  Sa Majest pensait alors que son absence de Cassel serait de trs
  courte dure et qu'elle ne serait pas oblige de passer de sa
  personne les frontires pour chasser l'ennemi de la Saxe, mais les
  ministres furent congdis aussitt que les oprations militaires
  firent sentir que leur prsence tait dplace. Je restai auprs du
  roi pour recevoir et expdier d'aprs ses ordres le travail des
  ministres qui arrivait journellement de Cassel. Je ne suis point
  militaire et je suis absolument tranger  tout ce qui s'est pass
  dans cette campagne.

  Les affaires intrieures ont fix l'attention de S. M. I. et elle
  voit avec dplaisir leur affligeante situation. La cause ne peut
  m'en tre impute. Ministre secrtaire d'tat et des relations
  extrieures, je n'ai point d'administration et je n'exerce point de
  contrle sur mes collgues. Je ne conus jamais l'ambition d'tre un
  ministre dirigeant, je n'en ai point le talent, et le caractre
  connu de S. M. ne permet pas de croire que personne puisse en avoir
  l'influence. La crise actuelle ne provient que de causes trangres
   la manire d'administrer. Elle se trouv dans les troubles qui ont
  agit l'tat, la misre qui y rgne depuis longtemps et l'extrme
  raret du numraire. Les charges du royaume sont fortes et le
  dpartement de la guerre seul absorbe plus de la moiti des revenus.
  Le moment actuel n'admet point un systme d'conomie dans cette
  partie de l'administration, et les dpenses ne peuvent qu'augmenter.
  Dans cet tat de choses Votre Excellence jugera facilement des
  entraves que doit prouver le gouvernement dans sa marche.


Cette sorte de justification du comte de Furstenstein n'tait pas
exacte sur tous les points. Les ministres trangers avaient suivi
Jrme en Saxe pour obir  la volont de ce prince et ne l'avaient
quitt qu' son retour  Cassel. La crise financire n'tait pas la
consquence des troubles intrieurs du royaume, mais des exigences
de l'empereur  l'gard de ce malheureux pays. Napolon, d'ailleurs,
ne pouvait pardonner  Jrme quelques dpenses inutiles, quelques
gnrosits intempestives.

M. Lefebvre, premier secrtaire d'ambassade, envoy auprs de
l'empereur, tant arriv et ayant remis sa dpche, le duc de Cadore
crivit, le 21 aot 1809,  Reinhard:


  M. Lefebvre arriv ici le 18, m'ayant remis vos dpches du 8 et du
  10 aot, ns 70 et 71, et vos trois lettres non numrotes du 6 et
  du 9, je les ai envoyes le jour mme  Sa Majest l'empereur et
  roi.

  Sa Majest me donne l'agrable commission de vous mander qu'Elle les
  a lues avec attention et avec intrt.

  Elle me charge aussi de vous faire connatre qu'en sa qualit
  d'auteur et de garant de la Constitution du royaume de Westphalie,
  Elle imputera les violations que cet acte aurait prouves aux
  ministres dont le devoir non seulement est d'en suivre, mais encore
  d'en maintenir religieusement les dispositions, et que, _si contre
  le voeu de la Constitution la liste civile est accrue_, Elle en
  rendra responsables les ministres des finances et du trsor public.

  Il convient, Monsieur, que vous tourniez l'attention de ces
  ministres sur ce genre de responsabilit auquel ils n'ont peut-tre
  pas song; mais vous choisirez pour le faire l'occasion et la forme
  qui vous paratront propres  remplir cet objet sans alarmer la
  susceptibilit du roi.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                           Cassel, 1er septembre 1809.

  M. Lefebvre est revenu  Cassel le 29 au soir, ayant achev son
  voyage en moins de six jours. Il m'a remis les deux dpches du 21.
  Sa Majest impriale en daignant me faire connatre qu'Elle a lu mes
  rapports avec attention et intrt m'a accord une rcompense dont
  je n'ai jamais senti l'inestimable valeur plus profondment que dans
  les circonstances actuelles. Je me rserve, Monseigneur, de vous
  rendre compte de l'excution de vos ordres concernant
  l'accroissement de la liste civile. Pour aujourd'hui, je me borne 
  vous informer d'un objet qui m'a attir la visite de M. de Bercagny.
  Le roi, m'a-t-il dit, est bless du dcret imprial qui tablit une
  ligne de douanes franaises au travers de ses tats; il aurait
  dsir qu'au moins le ministre de France et t charg d'en donner
  connaissance. Il a donn ou va donner l'ordre de s'opposer 
  l'tablissement de cette ligne et sa volont est dans ce moment
  tellement forte que toute reprsentation serait inutile. Si j'avais
  su cela par le roi, a ajout M. de Bercagny, mon devoir serait de me
  taire; mais je l'ai su indirectement, puisque la police doit savoir
  tout, je crains qu'il n'en rsulte un nouveau sujet de malaise pour
  Sa Majest. J'ai remerci M. de Bercagny de sa confidence, et j'ai
  dit que s'il ne s'agissait que d'une question de forme, je
  m'empresserais de demander  'Votre Excellence l'ordre de faire au
  roi la communication officiel du dcret imprial; mais que
  j'apprendrais avec peine que l'opposition portt sur le fond.
  J'apprends au reste que la ligne des douanes est dj tablie.

  J'ai oubli de dire dans mon avant-dernire dpche que, pendant les
  deux jours que j'ai passs  Napolonshoehe, le roi s'est abstenu de
  me parler d'aucun autre objet que de ce qui se rapportait
  immdiatement  la solennit du jour, et que je n'ai pas cru qu'il
  m'appartnt de prendre l'initiative.

  Il parat que l'ordre donn par Sa Majest Hollandaise au gnral
  Gratien de revenir en Hollande avec sa division, le refus de Sa
  Majest le roi de Westphalie d'autoriser formellement le dpart de
  ce gnral, et les incertitudes qui en sont rsultes dans la marche
  de la division, sont devenus un nouveau sujet de discussion entre
  ces deux frres. M. Huygens a t charg de remettre au roi une
  lettre de son souverain, qu'on dit crite avec une sensibilit
  voisine de l'amertume.

  M. de Gilsa, ci-devant grand cuyer de l'lecteur de Hesse et
  continu dans les fonctions du mme dpartement sous les ordres du
  grand cuyer d'aujourd'hui[123], vient d'tre nomm envoy
  extraordinaire de Westphalie auprs de Sa Majest le roi de
  Hollande, aux appointements de 36,000 fr. et sa femme conservant
  ceux de dame d'honneur. C'est un homme de bien, pre de treize
  enfants vivants, et trs heureux de sa mission qu'il n'a accepte
  qu'aprs avoir confess au roi qu'il allait faire ses premires
  armes en diplomatie. On dit que M. Girard, gnral, est nomm
  ministre du roi  Munich, en remplacement de M. Schoell.

         [Note 123: Le gnral d'Albignac.]


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                             Cassel, 8 septembre 1809.

  Le roi est parti mardi dernier pour faire un voyage aux mines du
  Harz; il s'est fait accompagner par les ministres des finances et de
  la justice. M. le comte de Furstenstein, aprs avoir annonc au
  corps diplomatique que le voyage ne serait que de cinq ou six jours,
  a profit de l'absence de Sa Majest pour passer quelques jours dans
  les terres du comte de Hardenberg, son beau-pre.

  Avant-hier,  quatre heures du matin, est arriv un courrier du roi
  portant ordre de faire marcher sur-le-champ  Hanovre les
  chevau-lgers de la garde et les chasseurs carabiniers. Dans le mme
  temps s'est rpandu dans le public le bruit que les Anglais avaient
  fait une descente  Brme. Ce bruit tait faux, mais on continue 
  parler d'une affaire que le gnral Bongars aurait eue avec les
  Anglais. Le ministre de la guerre ne parat avoir aucune
  connaissance d'un pareil vnement et il ignore les motifs de
  l'ordre donn pour la marche des troupes. On croit en mme temps, et
  avec un peu plus de vraisemblance,  un voyage du roi  Hanovre et 
  Hambourg.

  Le Harz et ses mines sont un objet trs intressant et pour la
  curiosit et pour l'administration. Le travail des mines entretient
  une population de 30,000 mes; cependant le produit en est presque
  nul, du moins lorsqu'on porte en compte le prix du bois ncessaire 
  leur exploitation. Ce n'est que parce que cette denre se trouve 
  porte et qu'il serait difficile d'en faire un autre emploi que le
  produit des mines peut tre regard comme avantageux, mme sous le
  simple rapport du revenu. Du reste, le nouveau mode d'administration
  qui n'est en activit que depuis peu de mois, et les amliorations
  qu'il sera possible de faire, suffisent pour faire attendre de ce
  voyage des rsultats utiles et importants.

  Je suis inform que M. de Bulow a propos au Conseil des ministres
  un projet d'emprunt  faire aux villes de Hambourg et Brme et il
  parat que ce voyage aux mines du Harz est li  ce projet. Dans le
  public on dit qu'il s'agit de les vendre et M. de Bercagny n'est pas
  loign de croire  cette mesure qui pourrait dpopulariser ses
  antagonistes et compromettre leur responsabilit. Selon toute
  apparence, il s'agit d'hypothquer les revenus des mines pour cet
  emprunt, qui ne russira point,  moins d'employer une sorte de
  violence. Il y a dans tout ceci quelque chose qu'on me cache, ainsi
  qu'au public. On dit mme que le comte de Furstenstein s'est oppos
  au projet en question, et, d'aprs toutes ces donnes, je souponne
  qu'il s'agit d'une chose qu'on prvoit qui pourrait dplaire  Sa
  Majest impriale.

  Le dpart de M. de Bulow m'a empch de lui parler  fond sur la
  liste civile; je devais avoir avec lui un rendez-vous qui aura lieu
  aprs son retour. Mais je me suis dj entretenu avec M. Simon qui,
  plus d'une fois, m'avait tmoign son regret de ce que la liste
  civile dpassait la ligne constitutionnelle.

  M. Pothau a fait imprimer un mmoire en rfutation du rapport du
  ministre des finances sur l'administration des postes. Celui-ci
  s'est plaint au roi de ce que son rapport fait par ordre et dans la
  supposition qu'il ne serait pas publi a t imprim par M. Pothau.
  Le rapport et la rponse tant en contradiction absolue sur tous les
  faits et sur tous les principes, une commission du Conseil d'tat
  compose de MM. de Martens et de Malsbourg a t nomme pour
  vrifier les uns et pour discuter les autres.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                         Cassel, le 15 septembre 1809.

  Le roi est revenu de son voyage hier au soir  huit heures. Sa
  Majest quittant le Harz avait pass par Goslar, Brunswick et
  Hildesheim et s'tait arrte pendant trois jours  Hanovre.

  Comme vraisemblablement je ne verrai, avant le dpart de cette
  lettre, aucune des personnes de la suite de Sa Majest, je dois m'en
  rapporter provisoirement aux paragraphes du moniteur westphalien, ne
  connaissant encore que quelques dtails du sjour que le roi a fait
   Goettingen.

  Une fermentation nouvelle avait clat parmi les tudiants de cette
  universit. Le cheval d'un gendarme avait t heurt par celui d'un
  tudiant allant au galop et trop mauvais cavalier apparemment pour
  pouvoir le retenir. L'tudiant se sentant poursuivi se sauva dans
  une maison: le gendarme le pistolet  la main le prit au collet et
  le conduisit en prison. Tous les tudiants prirent le parti de leur
  camarade, la police prit celui du gendarme; des rapports, des
  estafettes furent envoys  la capitale. Il fut dcid que le
  gendarme serait dplac, mais qu'en mme temps il serait avanc en
  grade. Le gendarme avant de quitter Goettingen ne manqua pas de s'y
  montrer avec les marques de son nouveau grade; grande rumeur parmi
  les tudiants. Des listes furent colportes; 400 jeunes gens
  signrent l'engagement de quitter l'universit aprs l'expiration du
  semestre d'tudes.

  Le roi fit appeler le pro-recteur: il lui parla avec beaucoup de
  bont et de condescendance, et le chargea d'tre l'interprte auprs
  des tudiants. Il convint que le gendarme avait eu tort;  la
  remarque du pro-recteur qu'il avait t avanc en grade, il rpondit
  que c'tait une mesure du gouvernement, trangre  la question: il
  dit que son ge le rapprochait un peu de la jeunesse des tudiants
  pour pouvoir se mettre  leur place; qu'il voulait que l'universit
  de Goettingen ft la premire de l'Allemagne; que ces complots de
  dpart taient ridicules, et que quand 200 s'en iraient, il serait
  assez puissant pour en attirer 400 autres.

  Les dclarations de Sa Majest, transmises par le pro-recteur,
  avaient produit le meilleur effet, lorsque les tudiants apprirent
  que six d'entre eux venaient d'tre relgus. C'taient ceux qui
  avaient colport les listes de dpart; alors les jeunes ttes se
  rallumrent, et l'on dit qu'une centaine d'tudiants trangers a
  dj quitt l'universit pour n'y plus revenir.

  Il parat que le projet tait d'aliner pour douze ans les mines du
  Harz soit  la ville d'Hambourg si l'emprunt russissait, soit au
  banquier Jacobson, et que le roi a voulu attendre  Hanovre le
  rsultat de la ngociation avec Hambourg. Si cela est, la marche des
  troupes westphaliennes sur cette ville s'explique assez. Quand de
  pareils projets pourraient russir dans les circonstances actuelles,
  ce seraient toujours des palliatifs ruineux, peut-tre mme
  illgitimes, sans le concours des tats que le roi voudrait
  convoquer, mais auxquels les ministres ne savent que proposer.

  Le gnral Berner, officier de mrite, est revenu d'Espagne. Le
  gnral Morio, tomb devant Girone malade d'une fivre putride, et
  transport  Perpignan, est all se rtablir  Montpellier. Le
  ministre de Bavire est revenu de sa campagne dans un tat de sant
  tellement dlabr qu'il reste peu d'espoir de sa gurison. Le
  gnral Rewbell s'est embarqu  Emdem avec sa famille pour
  Baltimore. La vente de son mobilier n'a point suffi pour payer ses
  dettes. M. de Furstenstein s'est rencontr dans la terre de son
  beau-pre avec M. de Hardenberg, l'ancien ministre d'tat prussien.
  Ils n'auront pu se trouver ensemble longtemps: car immdiatement
  aprs le dpart du premier, un courrier tait venu l'appeler auprs
  du roi,  Hanovre.


En septembre 1809, le roi et la reine firent un voyage aux mines du
Hartz. Jrme, de retour, crivit de Napolonshoehe  l'empereur le
20 du mme mois:


  Sire, je suis de retour d'un voyage que j'ai fait dans le Harz;
  j'ai en mme temps visit deux rgiments de mes troupes qui sont 
  Hanovre. La misre est porte  un tel point dans tout le royaume
  (personne ne pouvant tre pay) que si Votre Majest ne vient  son
  secours, il ne peut aller encore deux mois; comme j'ai dj eu
  l'honneur de l'annoncer  Votre Majest, les troupes ne sont plus
  entirement soldes et si je n'avais eu la facult de les mettre
  dans les villes hansatiques et dans le Hanovre, je serais hors
  d'tat de les nourrir. Malgr tous les soins que je porte  mon
  administration, je crois qu'il est impossible de la soutenir plus
  longtemps, et je prie Votre Majest de me permettre de me retirer en
  France. L, comme ailleurs, je m'efforcerai de lui prouver qu'elle
  n'a personne qui lui soit plus entirement dvou que moi. Toutes
  les mesures que Votre Majest croira devoir prendre pour fixer le
  sort de mes tats, je les approuverai et les seconderai de tout mon
  pouvoir.


On voit que par son systme l'empereur Napolon Ier rendait
impossible le rgne de ses frres dans les tats qu'il leur avait
octroys. Joseph en Espagne, Louis en Hollande, Jrme en
Westphalie, sombraient sous la question financire.

Nous continuons  donner quelques lettres ou extraits de lettres de
Reinhard au duc de Cadore.


                                         Cassel, ce 21 septembre 1809.

  J'avais  entretenir M. le ministre des finances du domaine de
  Rittberg, et la conversation tant tombe sur d'autres objets,
  l'occasion de m'acquitter de l'ordre que Votre Excellence m'avait
  donn par sa dpche du 21 s'est prsente naturellement. M. de
  Bulow me parla de la mission de M. de Bocholtz[124] dont il prtend
  n'avoir eu aucune connaissance: il me parut douter si M. de Bocholtz
  serait l'homme propre  donner sur l'tat des finances des
  renseignements aussi exacts et aussi complets qu'on pouvait le
  dsirer. Il pensait, et j'tais fort de son avis, que le meilleur
  parti  prendre serait de se conduire dans l'hypothse o la
  Westphalie serait rduite  ses propres ressources, et qu'en
  dernire analyse tout dpendait de l'esprit de sagesse de son
  gouvernement. D'ailleurs, lui dis-je, avant de se relcher sur des
  engagements que le gouvernement westphalien a contracts envers la
  France et qu'il parat tre en ce moment dans l'impossibilit de
  remplir, Sa Majest impriale serait en droit de s'informer des
  causes qui ont amen cet tat de dtresse; et s'il rsultait de ces
  informations qu'une partie des revenus de l'tat a t dtourne de
  sa vritable destination; que ceux de la liste civile, par exemple,
  ont t tendus au-del des limites lgitimes, elle pourrait pour
  intervenir faire valoir son titre d'auteur et de garant de la
  Constitution.--Il me semble, me dit alors M. de Bulow, que vous
  avez quelque chose  me dire, et je vous prie de me le faire sans
  dtour. Auriez-vous  me faire une communication de la nature de
  celles que vous avez t charg de faire  quelques
  militaires?--Point du tout, lui dis-je, les circonstances ne se
  ressemblent point, mais puisque vous le savez dj, je vous dirai
  que je suis prvenu qu'en sa qualit d'auteur et de garant de la
  Constitution du royaume de Westphalie, Sa Majest imputera les
  violations que cet acte aurait prouves aux ministres, et que cette
  disposition pourrait s'appliquer particulirement aux accroissements
  donns  la liste civile.--En faisant serment d'obissance  mon
  souverain, me rpondit M. de Bulow, j'ignorais que j'tais encore
  responsable envers un autre souverain; mais cette responsabilit
  mme, je n'ai point  la craindre, et il est certain que sous mon
  administration, il n'est pas sorti du Trsor un seul denier en
  augmentation de la liste civile.--Cet autre souverain, repris-je,
  est l'auteur et le garant de la Constitution en vertu de laquelle le
  roi rgne et les ministres prsident  l'administration. Sa Majest
  l'empereur a le droit d'en surveiller le maintien autant et plus
  encore que s'il s'agissait de l'excution d'un trait. M. de Bulow
  entendit cela,--mais, dit-il, en vertu de mon serment je suis
  oblig de ne rien laisser ignorer au roi, et vous me permettrez de
  lui donner connaissance de notre conversation.--Si vous croyez,
  rpliquai-je, que le devoir vous y oblige, je ne saurais m'y
  opposer. Je vous prie seulement de considrer qu'il est de notre
  intrt commun que cet avertissement, qui en temps et lieu peut
  produire un excellent effet, n'en produise pas un mauvais, et que la
  susceptibilit du roi soit mnage. En consquence la confidence que
  j'ai l'honneur de vous faire est livre  votre sagesse et  votre
  discernement.--Connaissez-vous le roi, me demanda M. de
  Bulow?--Je crois le connatre assez, quoique moins bien que
  vous.--Eh bien! croyez-vous qu'il souffre qu'on lui rsiste?--Et
  quand on rsiste la Constitution  la main.--Et mme la
  Constitution en main. Il y avait un temps, m'a dit M. Simon, o le
  roi disait ne vouloir gouverner que par la Constitution, mais il a
  chang de langage. Aprs ces prliminaires, M. de Bulow entra en
  matire. Aprs m'avoir rpt, ce dont je l'assurais, que je ne
  doutais pas que le roi n'avait jamais touch du trsor public que
  les prorata de cinq millions,  l'exception cependant du mois
  d'octobre et du mois de novembre 1807, antrieurs  l'administration
  de M. de Bulow, il me fit l'numration des autres articles qui
  composent aujourd'hui la liste civile. La voici:

         [Note 124: Mission Auprs De L'empereur  Paris.]

     1 Intrts des capitaux donns par Sa Majest l'empereur. 500,000 fr.
     2 Domaines de la couronne.                                350,000
     3 Ordre Teutonique.                                       300,000
     4 Redevance d'un pour cent des fiefs dclars allodiaux.  400,000
     5 Sept domaines repris sur des donataires franais.       250,000
     6 Domaines rclams par le roi pour complter un million
     de revenus en sus de la liste civile.                      650,000

  Or, dit M. de Bulow, tous ces articles ont constamment t
  trangers  mon administration, et la Constitution ne dit pas que ce
  que Sa Majest tient d'une autre source doive tre dfalqu des cinq
  millions de la liste civile. Quant aux domaines de la couronne, la
  dignit du roi exige qu'il y en ait. Le produit de ceux dont Sa
  Majest jouit est peu considrable, et nous nous promettons bien
  qu'Elle se dsistera de la prtention des 650,000 francs, dont Elle
  n'a pas encore joui, et qu'il parat qu'on a ports en compte
  lorsqu'on a fait monter les revenus de la liste civile  7,500,000
  francs. Les biens de l'Ordre Teutonique et les redevances pour les
  fiefs dclars allodiaux ont t attribus au roi par des dcrets
  rendus au Conseil d'tat, les uns parce que le texte du dcret
  imprial ne paraissait pas au moins s'opposer  ce que le roi se les
  approprit, et les autres parce que Sa Majest trouvait juste d'tre
  indemnise des avantages dont Elle aurait profit en cas de
  mouvance. Les deux dcrets ont t rendus contre mon avis, mais je
  n'ai pu pousser plus loin mon opposition, parce que ni l'un ni
  l'autre objet n'taient encore entrs dans mes attributions. Quant
  aux sept domaines pris sur plusieurs donataires impriaux, j'ignore
  s'ils seront remplacs ou restitus soit en nature, soit en argent.
  Mais cet article encore n'est point de ma comptence. Je n'ai rien
   ajouter, Monseigneur,  la justification de M. de Bulow, si ce
  n'est qu'il a port plus bas l'valuation des articles ns 3 et 4,
  que je ne l'ai fait dans ma lettre n 71, d'aprs l'assertion de M.
  Simon. Celle des redevances, en effet, ne peut gure tre connue
  que par approximation, et il est possible que les biens de l'Ordre
  Teutonique, en ce moment o il reste des pensions et des indemnits
   payer, ne rapportent  la liste civile que le revenu net tel que
  l'a estim M. de Bulow. Ce que M. de Bulow m'a dit sur les finances
  de l'tat est vague et n'ajoute rien aux aperus que Votre
  Excellence connat dj. Il se nourrit encore de la gloire de son
  excdant de cinq millions de l'anne passe. Pour l'anne courante
  il n'en espre que trente au lieu de trente-huit. Cependant il est
  convenu que l'absence des troupes franaises causait au trsor un
  grand soulagement, et que l'pargne qui en rsultait pouvait
  balancer et au-del les pertes que les incursions ennemies avaient
  causes  la Westphalie. Il m'a dit que la contribution personnelle
  pour l'an 1808 tait rentre, mais qu'on n'avait pu mettre encore en
  recouvrement celle pour l'an 1809. De l vient la dtresse pour la
  caisse d'amortissement que cette contribution est destine 
  alimenter. Malheureusement les fonctionnaires publics, surtout ceux
  du culte et de l'instruction publique, ne sont pas pays davantage
  que les cranciers de l'tat, et le ministre de la guerre continue 
  se plaindre amrement de ce que ses ordonnances ne sont pas
  acquittes.

  Malgr tous ces embarras le ministre des finances, qui a la
  rputation d'esprer toujours, persiste  dire que les ressources de
  la Westphalie sont assez grandes pour suffire  un tat de dpenses
  bien ordonn et au paiement des dettes et de leurs intrts. Ce qui,
  plus que tout autre chose, lui parat tre hors de proportion avec
  les revenus, c'est l'tat militaire. Le projet concernant les
  smestriers a t adopt par le roi; mais comme le dcret entier,
  qui embrasse plusieurs objets d'administration militaire, prsente
  un ensemble de dispositions lies entr'elles, il faut en attendre
  l'adoption dfinitive. M. de Bulow a fait imprimer le compte des
  recettes et des dpenses de l'anne passe. Ce compte, qui ne
  renferme que les mouvements du trsor public, ne peut tre contrl
  que par celui du ministre des finances dont le ministre promet
  aussi la publication; et ce ne sera que lorsque cette dernire
  publication aura paru que mes recherches diriges par des donnes
  certaines pourront me conduire  un rsultat digne d'tre soumis 
  Votre Excellence.

  M. de Bulow m'a parl aussi de l'emprunt qui se ngocie en ce moment
   Hambourg. Il s'agissait, m'a-t-il dit, de le conclure sur les
  mmes bases que celui qui avait t projet en Hollande, 
  l'exception des sels cependant dont Hambourg n'a pas besoin. Or, ces
  sels taient l'objet principal de la ngociation hollandaise. Quoi
  qu'il en soit, il est en ce moment question du produit des mines
  dont il parat qu'on propose d'aliner l'exploitation pour un temps
  dtermin. M. de Bulow prtend tre tranger  cette affaire qui se
  traite aujourd'hui directement par le cabinet et par l'entremise du
  banquier Jordis, homme sans fortune, sans crdit et sans
  considration. Je ne connais, ajouta M. de Bulow, que deux manires
  de traiter cette affaire: ou bien qu'un banquier connu et estim se
  mette  la tte et donne l'exemple en souscrivant pour une somme
  importante, ou bien qu'un agent avou prsente au nom du
  gouvernement les srets, offre les conditions et traite sous les
  auspices de la foi publique, M. de Bulow ne croit point au succs
  de cet emprunt.

  Le public ne sait pas encore bien s'expliquer le dernier voyage du
  roi  Hanovre, et je ne suis pas plus instruit  cet gard que le
  public. Le passage du duc d'OEls et ses consquences peuvent y tre
  entrs pour quelque chose. On parle aussi de quelques fournitures,
  de souliers par exemple, faites ou commandes dans cette occasion.
  Le gnral Bongars et le banquier Jordis y sont venus de Hambourg
  rendre compte de leur ngociation. Dans le public on s'attendait 
  une prise de possession. Sa Majest a t trs satisfaite de la
  cordialit avec laquelle Elle a t reue par les habitants du Harz.
   Brunswick on a cru s'apercevoir d'une froideur qui contrastait
  avec la joie que les habitants de cette ville avaient tmoigne dans
  d'autres occasions. Au moment de son arrive  Brunswick le roi
  ordonna au ministre des finances de payer tous les arrrages. J'ai
  prvenu les ordres de Votre Majest, rpondit M. de Bulow, tout est
  pay. En effet, il avait fait arriver d'avance tout l'argent des
  caisses des environs.

  Dans la conversation que le roi eut avec M. Lefebvre aprs son
  retour de Vienne, Sa Majest ne manqua pas de lui reparler de ses
  soupons contre M. Jollivet. Ces soupons, Monseigneur, je l'avoue,
  sont pnibles pour moi, et je prie Votre Excellence de croire que,
  mme au risque de les attirer sur moi, je dsirerais que le roi ne
  les ait pas conus. M. Jollivet remplit parfaitement son devoir dans
  l'administration qui lui est confie, et si notre position est
  dlicate, nous ne pouvons tous les deux prendre pour rgle de
  conduite que notre dvouement  S. M. I. Du reste cette matire ne
  me parat point tre de nature  me permettre de m'en expliquer
  jamais avec M. Jollivet.

  M. de Bercagny doit aller  Mayence au devant de sa femme que le roi
  lui a ordonn de faire venir. Il parait que dans ces derniers temps
  plusieurs circonstances ont nui  M. de Bercagny dans l'esprit de S.
  M., et si cette diminution momentane de son influence peut
  l'engager  faire un retour sur lui-mme et  se prescrire des
  rgles fixes et quitables pour sa conduite, il en rsultera un
  grand bien. Malheureusement je viens d'apprendre un trait qui m'en
  fait dsesprer. La haute police prtend savoir d'aprs plusieurs
  indices que feu M. de Mller avait eu connaissance de la
  conspiration de Doernberg. J'oserais, moi, donner un dmenti formel
   cette assertion au nom de M. de Mller dans la tombe, non
  seulement  cause de la connaissance que j'avais de son caractre,
  mais encore d'aprs toute sa manire d'tre dans les circonstances
  d'alors. Quoi qu'il en soit, la haute police ne peut vouloir
  fouiller ainsi dans la cendre des morts qu'avec le projet de
  dterrer quelqu'accusation contre les vivants; et lorsqu'elle aura
  tir le voile qui couvre encore le mystre, on verra que M. de
  Bercagny, et deux ou trois associs qui le valent, sont les seuls
  serviteurs vraiment fidles et ncessaires de Sa Majest.


On a vu que l'empereur avait fait tablir en Westphalie (o les
marchandises anglaises commenaient  tre introduites) une ligne de
douanes. Jrme s'tait oppos  cette mesure. Reinhard crivit 
l'empereur le 25 septembre 1809:


  Il est pnible pour moi d'avoir  revenir sur ce qui se passe en
  Westphalie, relativement  la nouvelle ligne de douanes dont Elle a
  ordonn l'tablissement; mais je ne crois pas pouvoir me dispenser
  de mettre sous vos yeux, Sire, le nouveau rapport qui m'est fait par
  M. Collin, afin que Votre Majest puisse donner les ordres qu'Elle
  jugera convenable sur cet important objet.


D'aprs l'ordre de l'empereur, Cadore crit  Reinhard, de Vienne,
le 3 octobre:


  Sa Majest l'empereur avait ordonn en Westphalie l'tablissement
  d'une nouvelle ligne de douanes, pour s'opposer avec plus
  d'efficacit  l'introduction des marchandises anglaises. Les
  brigades de Neukirchen et d'Alfaugen (?) ayant t obliges, le 9
  septembre, de cesser leurs fonctions, il s'est introduit sur leurs
  postes, du 9 au 13 inclusivement, plus de trois cents voitures de
  marchandises anglaises, escortes pour la plupart par des gendarmes
  westphaliens et des paysans arms. J'ai l'honneur de vous envoyer
  une copie du rapport qui rend compte de ces faits et qui a t mis
  sous les yeux de l'empereur.

  Sa Majest vous charge de faire les plus vives instances pour que
  le gouvernement de Westphalie cesse de s'opposer  l'tablissement
  de cette ligne de douanes. Sa Majest use de son droit de
  protecteur, en prenant des mesures pour fermer tout accs au
  commerce de l'Angleterre dans les tats de la Confdration. Elle a
  t tonne de ce que, dans les moyens qu'elle prenait pour faire la
  guerre  l'Angleterre, la Westphalie tait le pays o elle prouvait
  des obstacles. Je vous prie, Monsieur, de m'informer du rsultat de
  vos dmarches.


Quelques mois plus tard, Champagny crivait encore  ce sujet (de
Paris, le 8 fvrier 1810):


  Je viens d'tre instruit par Son Excellence le Ministre des
  finances qu'un mouvement sditieux a eu lieu en Westphalie contre le
  service des douanes impriales. Le 15 novembre dernier,  la suite
  d'une saisie faite par les prposs de Cuxhaven, pour contravention
  au dcret du 29 octobre prcdent, de dix-neuf petites embarcations
  charges de sucre, caf et autres denres, les objets saisis
  composant le chargement de trente-trois voitures furent conduits 
  Bremerlehe, sous l'escorte d'un dtachement de cuirassiers
  westphaliens. Le convoi arriva en bon ordre, mais l'heure ne permit
  pas d'oprer immdiatement le chargement sur bateau pour Brme. On
  mit donc provisoirement les marchandises en magasin  Bremerlehe
  mme, avec d'autant plus de confiance que l'escorte tait forte,
  qu'il y avait dans la ville une garnison westphalienne et qu'on
  pouvait ainsi esprer secours et protection en cas de tentatives
  d'enlvement de la part du peuple, mais cette garnison, cdant 
  l'impulsion de la multitude, qui ne tarda point  manifester ses
  mauvaises intentions, fut la premire  favoriser le pillage et
  enleva elle-mme des marchandises.

  Les soldats de l'escorte prirent part aussi  ce pillage au lieu de
  s'y opposer, et une patrouille envoye par le commandant et les
  prposs ne put empcher qu'une partie des marchandises (480 bches
  de bois de teinture, 64 sacs et un tonneau de sucre rafin, ainsi
  que 4 sacs de caf) ne ft enleve.

  Je vous prierai, monsieur le baron, de vouloir bien porter ces
  faits  la connaissance du gouvernement westphalien et de demander
  que les auteurs de ce dsordre soient recherchs et punis. Vous
  voudrez bien me faire part du rsultat de vos dmarches  cet
  gard.


Le ministre des finances du royaume de Westphalie, M. de Bulow,
tait, en sa qualit d'allemand, en butte  la haine du parti
franais. Reinhard, dans ses lettres et dans ses bulletins, laisse
pressentir sa prochaine disgrce.


  BULLETIN.

                                         Cassel, le 28 septembre 1809.

  La cour est revenue de Napolons-Hoehe  Cassel mardi dernier.
  Quoique la dtermination en ait t prise subitement, elle a t
  suffisamment motive par le temps froid et pluvieux qui ne cessait
  de rendre le sjour de Napolons-Hoehe malsain et dsagrable.

  L'exemple de la France et de la Hollande, o les gardes nationales
  ont montr une si noble ardeur  marcher contre un ennemi dj en
  prsence, avait inspir  M. Bercagny l'ide de faire paratre
  devant le roi, le jour de sa fte, la garde nationale de Cassel.
  Comme elle est compose d'un corps d'arquebusiers en uniformes, et
  du reste de la bourgeoisie qui n'en a point, il s'agissait de donner
  des uniformes  toute la garde. Une souscription devait tre ouverte
  en faveur de ceux qui n'avaient pas assez de fortune pour s'en
  procurer de leurs propres moyens. On esprait que quatre ou cinq
  cents hommes pourraient se prsenter en uniforme le jour o le roi
  les passerait en revue. Dimanche dernier, M. Bercagny vint
  m'entretenir de son projet comme d'une chose qui plairait srement 
  l'empereur. Il en exposa les avantages avec enthousiasme. Il tait
  sr que tous les dpartements s'empresseraient d'imiter la cour et
  la capitale. J'ai propos au roi, me dit-il, d'ordonner que toute
  la cour prt l'habit de garde national; il est vrai que Sa Majest
  me rpondit que cela ne prendrait point, et que ce ne serait qu'un
  habit de plus. Je convins avec M. Bercagny que son ide tait
  excellente; cependant je l'avertis de n'y point mettre trop de
  chaleur, parce que le flegme allemand n'aimait point  tre trop
  press.

  Le lendemain matin, je vis passer dans la rue et j'entendis des
  cris qui me parurent tre des _vivat_; voil, dis-je, M. Bercagny
  qui a donn de bonne heure  boire  sa garde nationale; je me
  trompais. La bourgeoisie assemble par le maire avait refus de se
  mettre en uniforme, et les cris que j'entendais taient des cris
  d'opposition.

  Il parat que la crainte vague de prendre un engagement dont on ne
  connaissait pas assez ni l'objet ni le terme, et une jalousie dj
  existante entre les arquebusiers et le reste de la garde ont t la
  cause de ce refus qui heureusement n'a heurt que les esprances
  trop vives de M. Bercagny. Le gouvernement, qui ne s'tait pas
  encore prononc, s'est dcid sagement  ne donner pour le moment
  aucune suite  cette affaire. Je suis persuad qu'on pourra la
  reprendre avec succs, si l'on y met le temps ncessaire, et
  peut-tre aussi en la faisant manier par des personnes plus
  populaires que M. Bercagny. Le roi ce jour-l vint en ville sans
  escorte et sans garde, et cette dmarche simple prouva aux gens qui
  taient dj tents de crier  la rvolte, qu'il tait tranger 
  cet incident et qu'il n'y mettait aucune importance.

  Il parat que les troupes westphaliennes ont quitt la ville de
  Hambourg et qu'elles sont revenues  Hanovre. Le cinquime rgiment,
  le mme qui s'tait trouv  Halberstadt, est revenu de Magdebourg 
  Cassel. On dit que le nombre d'hommes sous les armes dont il est
  compos n'excde pas encore 800.

  La ngociation du gnral Bongars et du banquier Jordis parat
  avoir abouti  deux cent mille francs pour acclrer le dpart des
  troupes. J'ai une lettre d'Hambourg o il est question de dix-sept
  cent mille francs, mais je crois qu'il y a un zro de trop. Quant 
  l'emprunt, le snat de Hambourg propose toujours des conditions
  telles que le conseil du roi a d ncessairement les refuser.

  M. de Bulow affirme que les recettes vont en ce moment assez bien;
  cependant  Brunswick encore, il s'tait trop press en annonant
  que tout avait t pay. M. de Wolfradt ne manqua pas de montrer au
  roi une lettre du prfet qui assurait le contraire. M. de Bulow
  rpondit qu'il avait fallu quelques jours pour excuter les ordres
  donns; M. de Wolfradt soutient que c'est encore un mensonge. M. de
  Bulow  contre lui un trs fort parti compos  peu prs de la
  totalit des Franais et mme de plusieurs Allemands. Il est accus
  de fournir au roi tout l'argent qu'il demande pour ses dpenses, ce
  qui est faux et absurde; d'augmenter  dessein le dsordre et la
  dtresse des finances, pour amener des troubles et la ruine de
  l'tat, ce qui est chimrique. On a dit au roi qu'il avait profit
  de sa place pour payer ses dettes. Il en avait: elles provenaient de
  ses anctres, il en a toujours mis l'tat sous les yeux de Sa
  Majest, en prouvant que sa fortune relle les excdait de beaucoup.
  On m'assure que depuis qu'il est ministre elles n'ont point t
  diminues. Je ne tiens point  ma place, me dit dernirement M. de
  Bulow, mais j'y resterai aussi longtemps que le roi voudra me la
  conserver, parce que je suis certain que je serais remplac par un
  imbcile ou par un fripon. On est au reste gnralement persuad
  qu'il ne se soutiendra plus longtemps. La tournure que prendra
  l'affaire des postes, o la famille de M. de Furstenstein fait cause
  commune, peut en dcider, car, quoiqu'il soit plus que probable que
  M. de Bulow a raison dans le fond, il parat avoir exagr quelques
  dtails. On dit que le roi pense encore de temps en temps  M.
  Hainguerlot.

  Les ordres pour le mouvement des troupes continuent  tre donns 
  l'insu de M. le ministre de la guerre. Il en est de mme des
  nominations militaires, sur lesquelles on dit que le comte de
  Bernterode exerce une plus grande influence. On cite la nomination
  d'un colonel pour le sixime rgiment. C'est un certain Laruelle ne
  sachant ni l'allemand ni le franais et recommandable seulement pour
  avoir le mme bon ton que M. de Bernterode. On craint une
  nomination pareille pour le premier rgiment. Le comte Bernterode,
  ajoute-t-on, veut se faire nommer inspecteur gnral de l'arme. Le
  gnral Boermer est nglig. Les officiers allemands sont dgots
  de tant de passe-droits. Il convient de citer mon autorit: c'est le
  gnral d'Albignac. Mais ce que j'ai dit du peu d'influence du
  gnral Ebl, je le tiens de ce ministre lui-mme  qui je n'ai pu
  m'empcher de dire qu'un homme de son mrite tait assez fort pour
  lutter et pour l'emporter. Encore un trait que m'a racont le
  gnral Ebl. Dans un groupe de courtisans  Napolons-Hoehe, il
  tait question de Sa Majest l'empereur et du roi de Hollande. Et
  nous aussi, dit, en se frottant le menton, le comte de Bernterode,
  nous nous raccommoderons.

  L'esprit des dpartements ne s'est pas encore amlior. Aucune
  dpense n'est paye; les impts ne rentrent qu' force d'excutions
  militaires. Voil le refrain.  Brunswick, on vend le portrait, on
  porte les couleurs du duc d'Oels, on y attend les Anglais. On ne les
  attendra plus quand la paix sera signe.

  On a fait des rparations au palais. On allait y btir une salle de
  spectacle; mais on a trouv que le local ne s'y prtait point et
  l'on se borne  continuer la construction de celle de
  Napolons-Hoehe. D'un autre ct, on prend quelques mesures
  d'conomie; la table du marchal a t restreinte  douze couverts.
  Le palais de Brunswick n'est pas encore achev et il parat certain
  que la cour ne s'y rendra point pendant l'hiver prochain.


Le 12 octobre Reinhard envoie de Cassel la lettre suivante:


  Le 3 octobre, l'avant-veille de mon dpart, s'est pass  Cassel un
  vnement dont il est de mon devoir de rendre un compte dtaill 
  Votre Excellence. Le ministre des finances tait ce jour-l  dner
  avec quelques autres ministres et conseillers d'tat chez le grand
  veneur, M. le comte d'Hardenberg, revenu le mme jour de sa
  campagne. Pendant le dner il reoit un billet de sa femme; il se
  lve de table, disant qu'un vnement dsagrable arriv dans son
  intrieur l'oblige de se rendre chez lui. On se perd en conjectures,
  on envoie pour savoir de ses nouvelles; il fait dire qu'une affaire
  survenue avec la police l'empche de revenir. Voici le fait.

  Le sieur Schalch, commissaire gnral de la haute police  Cassel,
  avait propos au valet de chambre de M. de Bulow de lui procurer
  l'entre du cabinet de son matre. Le domestique en informa non M.
  de Bulow, mais Madame, qui lui ordonna d'accepter la proposition en
  se faisant donner une promesse par crit. Le sieur Schalch la donna
  signe de son nom et scelle du sceau de la haute police. Un nomm
  Dumoulin, d'une famille prussienne et commis dans les bureaux de M.
  de Bulow, tait charg d'examiner et d'enlever les papiers. Le jour
  o M. de Bulow allait dner chez M. de Hardenberg parat une
  occasion favorable. Le valet de chambre introduit le sieur Dumoulin
  dans le cabinet du ministre et Mme de Bulow le surprend assis au
  bureau de son mari, examinant ses papiers. M. de Bulow arrive, et,
  muni du billet du sieur Schalch, se rend immdiatement chez le roi.
  Il reprsente  Sa Majest que l'attentat qui vient d'tre commis ne
  concerne point sa personne, mais celle du roi, que les papiers qui
  se trouvaient dans le cabinet d'un ministre d'tat ne sont pas les
  siens, mais ceux du roi; qu'en consquence il n'a rien  demander
  personnellement, et qu'il appartient entirement  Sa Majest de
  faire justice.

  Le roi se montre indign; il donne sur le champ l'ordre de faire
  arrter les sieurs Schalch et Dumoulin. Le premier est mis au
  castel; le second s'tant rfugi, dit-on, chez M. Bercagny, est
  rclam par le prfet de Cassel. M. Bercagny rpond qu'il ne sait
  pas o est ledit Dumoulin, et que d'ailleurs un ordre du prfet ne
  suffirait pas pour le faire mettre en prison. L'ordre en consquence
  est expdi par le ministre de la justice; le sieur Dumoulin aussi
  est conduit au chteau. J'appris ces faits le lendemain de M. de
  Coninx qui avait assist au dner. M. de Bulow me les confirma en
  masse; il me rpta ce qu'il avait dit au roi. Du reste il avait
  l'air modestement heureux d'un homme qui avait djou un complot
  dangereux et qui avait t plus fin que ses ennemis.

  Le mme jour, au spectacle, j'entendis M. le gnral Ebl demander
  au ministre de l'intrieur qui n'est nullement ami du ministre des
  finances: Que pensez-vous de l'affaire de M. de Bulow?--Je pense,
  dit M. de Wolfradt, que M. Schalch n'a pas agi sans l'autorisation
  de M. Bercagny, et que M. Bercagny n'a pas agi sans....... Ici la
  phrase fut interrompue. M. Lefebvre, pendant mon absence, ayant
  crit jour par jour tout ce qui s'est pass  la suite de cet
  vnement, je ne saurais mieux faire, Monseigneur, que de vous
  envoyer l'extrait des notes qu'il m'a remises lors de mon retour.
  Votre Excellence jugera facilement de la satisfaction que cet
  vnement a produite, et peut-tre, dans aucune circonstance, un
  esprit de parti qui ne devrait pas exister ne s'est montr plus
  ouvertement et plus mal  propos que dans celle-ci. Le sieur
  Dumoulin s'obstinant dans son refus de rpondre, le ministre de la
  justice avait ordonn de lui mettre les menottes. M. de Wolfradt
  vient de me dire qu'aujourd'hui, au lever du roi, plusieurs Franais
  l'ont interpell pour savoir si le fait tait vrai, et qu'ils en
  jettent les hauts cris.

  Faut-il remonter aux causes de cet attentat? Ma correspondance
  antrieure en a dit assez pour me dispenser ici de fatiguer Votre
  Excellence par des conjectures; mais je dois citer un fait qui m'a
  t rapport en confidence. Dans une conversation sur la querelle
  qui existe entre M. Pothau et M. de Bulow, quelqu'un demanda au
  premier pourquoi il tait si difficile d'entamer un homme ennemi des
  Franais et contre lequel il s'levait de si fortes prventions?
  Ah! dit M. Pothau, si nous pouvions nous procurer deux pices que
  nous savons tre dans son cabinet, nous prouverions bien qu'il est
  tratre, mais il faudrait une autorisation.

  Quoi qu'il en soit, Monseigneur, la doctrine professe par le sieur
  Schalch, et dans son interrogatoire et dans une lettre qu'il a
  crite au ministre de la justice, est aussi celle de M. Bercagny,
  qui donnait une trop grande latitude  quelques expressions du roi
  sur une attribution de surveillance gnrale contre laquelle tous
  les ministres protestent depuis un an, et voudrait mme insinuer que
  cette doctrine est conforme  l'opinion de Sa Majest. Si j'avais
  russi, disait M. Bercagny, encore ce matin (je cite M. de
  Wolfradt), j'aurais obtenu un grand cordon; j'ai chou....... Mais
  abstraction faite de la moralit de l'entreprise, un directeur de la
  haute police doit-il chouer ainsi?

  Le sieur Schalch est natif de Schaffouse; c'est un homme d'une
  rputation tare; on m'en a racont un trait qui mriterait non le
  cordon, mais la corde. Un autre Suisse avait reu d'un oncle une
  traite qui ne suffisait point  ses besoins; il s'en plaignit. Eh
  bien! dit le sieur Schalch, ajoutez un zro!--Il sera destitu et
  banni du royaume.

  La direction de la haute police va rentrer provisoirement dans les
  attributions du ministre de la justice. Les commissaires gnraux
  de police seront subordonns aux prfets. M. Bercagny sera prfet de
  police  Cassel. Le dcret qui cre une direction spare de la
  haute police subsiste. Si la ncessit l'exige, un nouveau directeur
  pourra tre nomm. M. Simon m'a dit qu' prsent les plaintes
  contre M. Bercagny pleuvaient et qu'il en rsultait en toute
  hypothse que c'tait un homme qui n'avait exerc son emploi que
  dans la vue de se faire une fortune dans deux ans. Le roi est trs
  prvenu contre Mme de Bulow; il l'appelle un monstre, pour avoir
  jou un rle insidieux qui dgradait son caractre de femme. Que ce
  soit elle ou non, il est certain que ce rle qu'elle a jou ou
  qu'elle s'est laiss attribuer a quelque chose qui rpugne  la
  dlicatesse. Mais sans le flagrant dlit, comment obtenir la preuve?

  J'ai oubli d'informer Votre Excellence que M. B. Huygens, ministre
  de Sa Majest hollandaise, est rappel et qu'il a t nomm
  conseiller d'tat. On dit qu'il ne sera remplac que par un charg
  d'affaires.


Par suite de cette maladresse de la police dans l'affaire Bulow,
Bercagny fut remplac dans ses fonctions par le gnral Bongars,
chef de la gendarmerie, le commissaire gnral Schlach fut expuls
du royaume, et une scission eut lieu dans le cabinet. Le parti
allemand reprsent par Blow, plus puissant que jamais, aprs
Simon, entra en lutte avec le parti franais reprsent par le
comte de Frstenstein et M. de Salha, devenu comte de Hoene et
ministre de la guerre. Mais Blow par son influence, Simon par son
talent, taient autrement forts que MM. Le Camus et de Salha,
ministres assez mdiocres.

Revenant sur l'affaire relative  M. Hainguerlot, Reinhard crivit
le 17 octobre 1809, de Brme, o il se trouvait, au duc de Cadore:


  La dpche que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire sous
  la date du 9 a t envoye  Cassel par estafette par M. Durand. M.
  Lefebvre me l'a expdie par un courrier. J'ai trouv tous les
  cachets intacts. Je dois vous rendre compte, Monseigneur, du fait
  qui m'a donn lieu d'crire le mot concernant M. Hainguerlot. Je
  tiens de M. Lefebvre que M. Courbon lui a dit que lorsqu'au mois
  dernier le roi l'expdia pour Vienne auprs de Sa Majest
  l'empereur, le roi qui tait seul dans son cabinet appela devant lui
  M. de Marinville, son secrtaire intime, et lui demanda: Avez-vous
  crit ce que je vous ai dit au sujet de M. Hainguerlot? Et que M.
  de Marinville lui rpondit: Oui, Sire; qu'aprs un moment de
  silence, Sa Majest lui dit: Non, toute rflexion faite, ne
  l'crivez point.

  Cette circonstance m'avait t raconte  l'poque  peu prs de la
  rdaction de ma dpche et il parat en effet que, dans la crise o
  tait alors la situation de M. de Bulow, le nom de M. Hainguerlot
  avait t prononc, non dans le public, non par des personnes de
  l'administration, mais trs dans l'intrieur de la cour; et voil
  comment, tant loin d'y attacher toute l'importance que la chose
  mritait, j'ai t conduit  crire la phrase en question. Si j'ai
  crit: _on dit_, je ne saurais justifier ce mot dans toute son
  exactitude, j'aurais d crire: _il parat_. Comme toutes les
  circonstances du fait qui a t racont par M. de Courbon  M.
  Lefebvre ne sont plus prsentes  ma mmoire, j'engage ce dernier,
  qui ne verra point cette rponse,  vous en rendre compte
  directement dans une lettre particulire; et je me borne  lui
  crire, comme je me bornerai  lui dire, qu'une phrase que je vous
  avais crite au sujet de M. H. vous avait engag  me demander
  quelques claircissements  ce sujet.

  Je me permettrai seulement d'ajouter, Monseigneur, que, si dans la
  circonstance dont je parle, le souvenir de M. Hainguerlot s'est
  prsent dans l'esprit de Sa Majest, le souvenir d'autres
  particularits que j'ignore s'y est prsent aussi et l'a emport;
  que ce fait est antrieur  la nomination de M. Girard pour
  Carlsruhe o Mme Girard[125] s'est rendue quinze jours aprs le
  dpart de son mari, et que, si le nom de M. Hainguerlot a t
  prononc aprs cette poque, il est plus que douteux que le roi en
  ait donn la moindre occasion.

         [Note 125: Soeur du fournisseur et banquier Hainguerlot que
         l'empereur n'aimait pas et qui tait un des amis du roi
         Jrme.]


Le 18 octobre, M. Reinhard manda de Cassel au duc de Cadore:


  L'attention de Sa Majest a t si souvent appele sur les finances
  de la Westphalie, que ce n'est pas sans un sentiment de rpugnance
  qu'on se voit oblig de ramener sans cesse sa rflexion sur ce
  triste tableau. Des rformes de valets ont eu lieu dans l'intrieur
  du palais, mais on ne peut raisonnablement se flatter d'en attendre
  une amlioration dans les finances. Quelques rductions partielles
  ne forment point un systme complet d'conomie. Ce qu'une sage
  administration doit se prescrire, c'est de ne point charger sa
  dpense au del des forces de son budget. Mais, Monseigneur,
  l'conomie est une vertu dont le got viendra tard ici; elle choque
  les penchants d'un jeune roi n avec de nobles et gnreuses
  inclinations qui met la libralit au premier rang des qualits d'un
  souverain, et qui, comme il m'a fait l'honneur de me le dire 
  moi-mme, n'a d'abord vu dans la royaut que le plaisir de donner.
  Toutefois, Sa Majest impriale peut tre sous ce rapport sans
  inquitude. Tous les ministres sont d'accord pour combattre le
  penchant du roi  des dpenses peu proportionnes avec les forces de
  l'tat. Le ministre des finances, veill par le dernier et srieux
  avertissement qu'il a reu, ne souffrira aucune application des
  revenus publics  des objets qui ne seraient pas autoriss par la
  Constitution. M. de Bulow est un homme franc, plein de ressources,
  et peut-tre, quoi qu'on en publie, celui de tous les ministres qui
  est le mieux  sa place.

  Le roi, sur la demande de la ville de Brme, a supprim une foule
  de droits aussi injustes qu'onreux que s'taient arrogs sur le
  commerce les commandants qui avaient t successivement stationns
  dans cette ville. Il a galement rduit au-dessous des demandes et
  des esprances du snat les dpenses de table du gnral qui y
  commande; enfin si Sa Majest s'est vue dans l'obligation d'envoyer
  une partie de ses troupes vivre momentanment chez ses voisins, il
  est du moins de la justice de dclarer que la conduite de ces
  troupes a t partout exempte de reproches.

  Le charg d'affaires qui doit remplacer M. le ministre de Hollande
  tant arriv hier, M. le chevalier de Huygens se propose de demander
  demain son audience de cong et de quitter Cassel vers le
  commencement de l'autre semaine.


Lefebvre, qui remplaait Reinhard  Cassel pendant le voyage de ce
dernier  Brme, crivit, le 20 octobre, au duc de Cadore:


  M. Reinhard, en me faisant passer la rponse ci-jointe  la dpche
  que je lui avais transmise  Brme d'aprs vos ordres, m'crit qu'il
  aurait bien dsir que j'eusse pris sur moi de l'ouvrir et que la
  chose principale regardait M. Hainguerlot; que Sa Majest impriale
  a t frappe d'un passage de la correspondance qui le concerne: On
  dit que le roi pense de temps, en temps encore  M. Hainguerlot;
  que Votre Excellence dsire quelques claircissements sur ce qui a
  donn lieu  cette phrase; enfin M. Reinhard me mande qu'il rpond 
  Votre Excellence, en lui racontant le fait autant qu'il peut se le
  rappeler. Mais, comme c'est  moi que la chose a t communique
  dans le temps, il m'engage  vous en crire, Monseigneur, dans une
  lettre particulire.

  Voici les faits aussi exacts que je puis me les rappeler moi-mme:

  Je m'entretenais un jour avec M. Simon (et non avec M. de Courbon,
  comme M. Reinhard m'crit qu'il l'a mand  Votre Excellence), je
  m'entretenais, dis-je, avec M. Simon des finances de ce pays, du
  parti qui devenait tous les jours plus violent contre M. de Bulow et
  de la complaisance avec laquelle le roi commenait  couter les
  accusations contre ce ministre; je demandai alors  M. Simon  qui
  il pensait que pt tre remise une commission si difficile dans le
  cas o Sa Majest se dciderait  retirer le portefeuille  M. de
  Bulow. Je ne vois, dit-il, personne ici qui ait les paules assez
  fortes pour un tel fardeau. Tous ceux qui crient contre le ministre
  actuel auraient lieu de crier bien davantage contre son successeur.
  On dit que l'on a fait demander il y a quelque temps l'abb Louis 
  Sa Majest impriale; mais le roi s'accommoderait mal de l'humeur
  dure et de l'esprit exact de l'abb Louis. Le roi voudrait bien sans
  doute qu'il lui ft permis de faire venir Hainguerlot, mais
  l'empereur ne souffrirait jamais cet homme ici. Voil, Monseigneur,
  dans quel sens la chose a t dite, et celui aussi dans lequel doit
  tre entendue la phrase de M. Reinhard. Cette phrase ne veut point
  dire que le roi pense  appeler M. Hainguerlot, mais qu'il
  l'appellerait s'il ne savait point qu'il s'exposerait au
  mcontentement et qu'il encourrait la disgrce de Sa Majest
  impriale.

  Si, aprs cette explication, Votre Excellence voulait me permettre
  d'ajouter quelque chose de moi-mme, je n'hsiterais point 
  l'assurer que, quel que puisse tre un reste d'attachement que le
  roi conserve pour cette famille, jamais ce prince, rempli de
  reconnaissance comme il l'est et de vnration pour son auguste
  frre, ne se permettrait une telle dmarche dans l'tat de discrdit
  o est tomb M. Hainguerlot, et aprs que Sa Majest impriale a
  fortement exprim sa volont de ne le point souffrir auprs de la
  personne du roi. Sa Majest a sans doute un sentiment trs vif de
  l'indpendance, je dirai mme une volont passionne d'tre et de
  paratre roi. Ce prince semble bless de tout ce qui arrte son
  autorit ou lui indique qu'elle a des bornes. C'est l son ct
  faible. Plus on va et plus on rencontre en lui une disposition
  prompte  se raidir contre tout ce qui peut indiquer un pouvoir hors
  de lui. Mais en avouant cela il faut aussi convenir que cet esprit
  d'indpendance flchit sans rsistance devant la volont de Sa
  Majest impriale dans tout ce qui peut intresser la gloire de ses
  armes et tendre  l'accomplissement de ses hauts desseins, et il
  parat que ce n'est de la part de ce prince ni soumission force, ni
  rsignation ne du calcul de sa faiblesse, mais que cette
  obissance, en tant qu'elle se rapporte  des choses de quelque
  haute importance, est le rsultat d'un systme puis autant dans les
  sentiments de reconnaissance et de vnration dont il m'a toujours
  paru pntr pour Sa Majest impriale que dans le sentiment d'un
  intrt commun.


L'empereur, qui voulait tout savoir, avait auprs de son frre
Jrme deux hommes chargs de lui faire connatre tout ce qui se
passait en Westphalie, M. Reinhard, sous le nom d'ambassadeur de
famille, le comte Jollivet, charg de liquider la partie financire
concernant la France. Jrme, espionn jusque dans l'intrieur de
ses appartements par les agents secondaires des agents de son frre,
ayant dcouvert par hasard  quelles menes il tait en butte,
crivit le 20 octobre, de Cassel,  l'empereur qui avait cess de
rpondre  ses lettres:


  Sire, malgr l'oubli total dans lequel Votre Majest parat dcide
   me laisser, puisque je ne reois aucune rponse  mes lettres, je
  ne puis m'empcher de lui faire part de la conduite scandaleuse que
  l'un de ses agents se permet de tenir, non seulement vis--vis de
  moi et de mon gouvernement, mais encore par rapport  mes affaires
  particulires. Votre Majest aura de la peine  croire que, depuis
  un mois, quatre de mes domestiques, tant de la chambre que de la
  bouche et des curies, ont t renvoys parce qu'ils ont t
  convaincus d'tre les espions du comte Jollivet.

  Enfin, Sire, le scandale est port  un point tel qu'il n'est plus
  de la dignit de votre frre de le souffrir! Moi-mme j'ai surpris
  un de mes huissiers feuilletant mes papiers sur mon propre bureau,
  et l'ayant somm de me dclarer qui lui faisait commettre une action
  aussi criminelle, il m'a dclar, en se jetant  mes pieds, que
  depuis un an il tait pay par le comte Jollivet qui lui avait dit
  que c'tait par ordre de l'empereur! C'est le nom de Votre Majest
  qu'on employait pour engager  une pareille action! C'est un agent
  de Votre Majest que j'ai toujours combl de bonts qui la faisait
  commettre! Loin de donner de l'clat  une pareille action, je l'ai
  touffe et me suis content de renvoyer ces domestiques infidles
  en laissant mme ignorer au comte Jollivet la cause de leur renvoi.

  Mais, Sire, c'est  Votre Majest que je m'adresse pour demander le
  rappel de M. Jollivet; il est impossible que Votre Majest veuille
  mon dshonneur  ce point! Je serais indigne de vous appartenir si
  je souffrais chez moi et avais l'air de mnager plus longtemps un
  homme aussi mprisable. Je prie Votre Majest de croire que, malgr
  la triste situation dans laquelle je me trouve et l'abandon total
  dans lequel elle me laisse, elle n'a personne qui lui soit plus
  tendrement attach que moi.


Ne recevant pas de rponse de l'empereur, Jrme se dcida  lui
crire de nouveau le 30 octobre:


  Sire, malgr l'abandon dans lequel me laisse Votre Majest et que
  je n'ai rien fait pour m'attirer, je vous demanderai de la prier de
  dcider de ma situation qui est tout--fait fausse comme roi de
  Westphalie. Daignez dcider, Sire, si je dois me conduire comme
  sujet ou comme souverain. Le choix de mon coeur est et sera toujours
  d'tre sujet de Votre Majest, je n'aime ni l'allemand ni
  l'Allemagne, et je suis tout franais. Cependant, je ne puis tre
  ces deux choses  la fois et Votre Majest conviendra avec moi que
  lorsque des douaniers viennent  main arme et de force s'tablir
  chez un souverain sans que celui-ci en ait la moindre connaissance
  par trait, ni par notification officielle,  moins qu'il ne ft un
  lche et un malheureux proscrit, il a d les renvoyer; quand mme je
  n'aurais t, Sire, que gouverneur pour Votre Majest, certes vos
  ministres et vos conseillers d'tat n'auraient pas tabli dans mon
  gouvernement des lignes de douanes sans ma participation; d'autant
  plus, Sire, que ce n'est pas au milieu du pays d'Osnabruck que l'on
  peut esprer d'empcher la contrebande, mais sur les frontires.
  Voil cependant, Sire, le crime que l'on ose m'imputer  vos yeux;
  et, pour avoir fait ce que tout homme et fait  ma place, ce que
  Votre Majest et certainement fait elle-mme, on ose dire que je ne
  vous aime pas, que je ne suis pas franais! Comme si mon pays
  n'tait pas la France, et que je ne respectasse pas dans Votre
  Majest mon frre et mon bienfaiteur!

  Sire, je suis de votre sang et, aussi longtemps que Votre Majest
  laissera sur ma tte la couronne qu'elle a daign y poser, je ne
  saurais agir autrement que ne doit le faire un roi, frre de
  l'empereur. Tout m'impose l'obligation d'tre jusqu'au dernier
  souffle de ma vie li  votre systme politique,  celui que vous
  avez cr pour votre famille et pour la France, mais, m'asseyant
  vous-mme sur un trne, vous avez entendu que je serais indpendant
  pour les affaires intrieures du royaume que vous me donniez. Je le
  rpte, Sire, je n'aime ni l'Allemagne ni l'allemand, mais, dans
  toutes les circonstances de ma vie, je suivrai la route de l'honneur
  que Votre Majest m'a si bien trace.

  J'ai dsir sans doute d'avoir un peuple  gouverner; je l'avoue 
  Votre Majest, je prfrerais vivre en particulier dans son empire 
  tre comme je suis souverain sans nation. Votre nom seul, Sire, me
  donne l'apparence du pouvoir, et je le trouve bien faible quand je
  songe que je suis dans l'impossibilit de me rendre utile  la
  France, qui, au contraire, sera toujours oblige d'entretenir cent
  mille bayonnettes pour tayer un trne sans importance.

  Je finis, Sire, avec la conscience intime que, quels que soient les
  torts dont on cherche  me noircir, Votre Majest ne peut pas
  persister, avec rflexion,  me croire coupable d'indiffrence et
  d'ingratitude.


Peu de temps aprs, le roi obtint la permission de se rendre 
Paris. Lefebvre, charg de remplacer Reinhard, crivit de Cassel, le
10 novembre 1809, au duc de Cadore:


  Je n'ai pas rendu compte  Votre Excellence, dans ma dernire
  dpche, d'un entretien que le gnral Ebl a eu avec Sa Majest, la
  veille mme de son dpart pour Paris. Je n'en connaissais alors que
  ce qui m'avait t rapport par M. Simon, qui m'avait demand le
  secret, et j'ai mieux aim attendre de savoir tous les dtails par
  le ministre de la guerre lui-mme, pour n'avoir rien  mander que
  d'exact  Votre Excellence.

  Elle a pu voir, par la correspondance de M. Reinhard, que depuis
  longtemps le gnral Ebl prouve des dgots. Il cherchait
  l'occasion de demander au roi la permission de se retirer en France,
  lorsque le roi qui en avait appris quelque chose, je ne sais
  comment, ni par qui, lui dit, il y a quelques semaines: Eh bien!
  gnral, on prtend que vous voulez nous quitter?--Cela est vrai,
  Sire, rpondit le gnral Ebl; j'ai dj eu l'honneur de dire 
  Votre Majest qu'on ne pouvait bien servir deux matres  la fois,
  j'ai cru longtemps que je pourrais concilier mes devoirs envers
  l'empereur, mon souverain, et Votre Majest; je vois malheureusement
  que cela est impossible.--Mais qu'esprez-vous donc? Le snat?
  Est-ce que vous tes sr de l'obtenir?--Sr, non pas, Sire, mais
  mes services passs me donnent le droit de prtendre  cette
  honorable rcompense, et les bonts de l'empereur, celui de
  l'esprer.--Vous pourriez vous tromper dans vos esprances, ce que
  je vous offre est plus sr, vous tes mari, votre femme est ici,
  la voil grosse; restez avec moi, j'aurai soin de vous, d'elle et de
  vos enfants. Je ne vous demande point aujourd'hui votre dernier mot,
  pensez-y; nous en reparlerons.

  Le jour du dpart de Sa Majest, le gnral Ebl tant all prendre
  ses ordres, le roi lui dit: Eh bien! voulez-vous toujours me
  quitter?--Mes raisons sont toujours les mmes, Sire, rpliqua le
  ministre.--Vos raisons!... reprit le roi, avec un air de bont:
  croyez-moi, restez avec moi. Je remettrai, puisque vous le voulez,
  votre lettre  l'empereur, mais je ne veux pas que vous me quittiez.
  Je n'ai pas mrit ce procd. Aprs tout, rien ne presse, n'est-il
  pas vrai?--Non, Sire.--Attendez mon retour et nous verrons
  aprs. Le gnral Ebl m'a dit qu'il y avait consenti et que les
  choses en taient demeures l. C'est ce que m'a aussi confirm M.
  Simon.

  La cause des dgots de M. le gnral Ebl n'est peut-tre pas
  aise  assigner, Monseigneur. D'aprs tout ce que j'ai pu
  recueillir de lui-mme, il parat que l'impossibilit de faire ici
  tout le bien qu'il aurait dsir est la plus forte. D'un ct il se
  plaint des envahissements tous les jours plus grands de M. le comte
  de Bernterode, qui s'est cr, dit-il, comme un second ministre, et
  a lev, pour ainsi dire, autel contre autel.  cet objet de plainte
  se rattachent aussi, si j'ai bien jug, les ordres que, sans les lui
  communiquer, le roi adresse souvent de son cabinet aux gnraux ou
  chefs de corps employs hors de ses tats. Ces ordres contrarient
  souvent ceux donns par le ministre. De l, selon lui, versatilit
  dans les dispositions gnrales ou de dtail, confusion dans les
  mouvements des troupes, et dconsidration de son autorit. Enfin il
  parat que l'inexactitude du trsor public  acquitter les
  ordonnances de la guerre drange sans cesse les plans du gnral
  Ebl, ruine ses dispositions et s'oppose  l'conomie svre qu'il
  serait si essentiel d'tablir dans toutes les parties du service
  dont il est charg. Ces raisons peuvent tre vraies au fond,
  Monseigneur, mais il est galement certain que sa retraite porterait
  un grand prjudice aux intrts de Sa Majest. Le gnral Ebl est
  un homme laborieux, exact, svre et qui sera trs difficilement
  remplac ici. Il a rtabli l'ordre dans le dpartement de la guerre,
  o avant lui il n'y avait que pillage. De grandes conomies ont t
  faites sur toutes les parties; d'autres ne peuvent manquer d'avoir
  lieu, s'il continue de garder le portefeuille; enfin tout ce qu'avec
  des moyens borns, mais distribus avec sagesse et intelligence, on
  a pu obtenir, a t obtenu.

  Peut-tre aussi, et je ne craindrais pas de le dire  M. le gnral
  Ebl, y aurait-il un peu d'ingratitude de sa part  quitter ainsi le
  service du roi. Sa Majest a pour lui (et il en convient lui-mme)
  la plus haute estime; jamais il n'a cess d'tre trait avec tous
  les gards dus  son ge et  son exprience. Il a mme prouv peu
  de ces ngligences qui sont si fort dans le caractre du roi, je
  dirai plus, il est vraisemblable (et je n'en veux pas faire une
  accusation contre ce ministre) que le crdit du gnral comte de
  Bernterode n'aurait pas t port aussi loin, si le gnral Ebl,
  comme l'a exprim M. Reinhard dans sa correspondance, avait su
  dfendre son travail devant le roi ou rclam avec plus d'insistance
  contre l'abus de ce pouvoir tranger. Mais enfin, de quelque manire
  qu'on envisage la chose, le chagrin de ne pas faire tout le bien
  qu'on voudrait n'est pas un motif suffisant de retraite, et je
  conserve encore l'esprance, qu'au retour du roi, M. le gnral Ebl
  se laissera aller  prendre une autre dtermination.

  La reine a fait toutes ses dispositions pour partir, dans le cas o
  elle serait appele par le roi  Paris, ce qu'elle paratrait
  dsirer vivement.


 la suite de conversations sur le royaume de Westphalie, Napolon
ayant demand  Jrme une note sur ce que l'on pourrait faire pour
tirer ses tats de la position prcaire dans laquelle ils se
trouvaient, Jrme lui crivit le 6 dcembre:


  Le royaume de Westphalie ne peut se soutenir si, avec le Hanovre,
  Fulde, Hanau et tous les petits princes enclavs dans son
  territoire, l'empereur ne lui donne point un dbouch quelconque
  pour son commerce;

  Si l'empereur ne fait point la remise de la contribution arrire,
  que les faibles revenus de l'tat empchent d'acquitter, ainsi que
  celle des domaines dont l'empereur n'a point encore dispos et qui
  se montaient,  mon dpart de Cassel,  400,000 francs.


La cession du Hanovre par la France fut dcide en principe, et
Jrme dut croire que cette augmentation de territoire, de
population, de revenus, viendrait en ddommagement des exigences de
son frre. Le comte de Frstenstein qui, sur de nouvelles instances
du roi, venait d'tre nomm par l'empereur grand'croix de la Lgion
d'honneur, fut charg de traiter de la remise avec le duc de Cadore,
mais lorsqu'on arriva  la cession, on fut bien oblig de
reconnatre que les avantages de cette cession n'en compensaient pas
les inconvnients. L'empereur, en annexant  la Westphalie la
province du Hanovre, se rservait d'en distraire des territoires
ayant quinze mille habitants, et un revenu de quatre millions cinq
cent soixante mille francs, exempts de tous impts pendant dix
annes. Les agents stipulrent en outre: que les six dotations
institues dans le royaume de Jrme, en vertu du trait de Berlin,
du 22 avril 1808, et toujours contestes par le jeune roi, seraient
remises aux donataires ainsi que le montant des revenus s'levant 
prs de trois cent mille francs; les dettes du pays de Hanovre
seraient  la charge de la Westphalie; l'arrir de la contribution
de guerre due  la France serait arrt  seize millions et acquitt
par le versement  la caisse du domaine extraordinaire de cent
soixante bons de cent mille francs avec intrt  cinq pour cent et
payables par dixime d'anne en anne; le contingent militaire du
royaume serait port  vingt-six mille hommes, dont quatre mille de
cavalerie et deux mille d'artillerie; jusqu' la fin de la guerre
maritime, la Westphalie s'engagerait  _entretenir_ six mille hommes
de troupes franaises, en outre des douze mille cinq cents qui lui
taient imposs par le trait de Berlin. Pour que le mot
_entretenir_ ne pt donner lieu  de fausses interprtations, le duc
de Cadore en envoyant ses instructions au baron Reinhard, charg de
la remise du Hanovre, lui manda: L'expression _entretenir_ dont le
trait s'est servi, en parlant des dix-huit mille cinq cents hommes
de troupes franaises, tant peut-tre trop gnrale et par cette
raison point assez prcise, ce qui pourrait donner lieu  des
difficults, le procs-verbal devra en fixer le sens et dire:
qu'_entretenir_, c'est solder, nourrir, habiller ces troupes et
pourvoir  tous leurs besoins quelconques, comme le trsor public de
France solde, nourrit, entretient les troupes des armes qui restent
en Allemagne.

Reinhard se conforma  cet ordre du ministre, mais cela ne parut pas
suffisant  l'empereur qui refusa de sanctionner le trait parce
qu'il n'y tait pas spcifi que les troupes franaises entretenues
par la Westphalie auraient les prestations du pied de guerre.
Toutefois cette difficult fut promptement aplanie.

Sans doute par cette annexion les tats de Jrme acquraient un
territoire assez considrable, une population de prs de trois cent
mille mes, une zone maritime importante entre les embouchures de
l'Elbe et du Weser. La Westphalie prenait rang en tte des tats de
la Confdration, mais l'obligation d'entretenir dix-huit mille
hommes au lieu de douze, la dette hanovrienne considrable, laisse
 la charge de la Westphalie, annulaient et au-del les avantages.
On reconnut bientt que le nouveau territoire coterait dix millions
de plus qu'il ne rapporterait. Ainsi donc, loin d'allger les
charges pcuniaires des tats de son frre, l'empereur augmentait
ses embarras. Le trait fut cependant sign le 14 janvier par le
comte de Frstenstein et le duc de Cadore.

Le 20 dcembre, Reinhard, rest  Cassel pendant le voyage du roi,
adressa  Champagny la lettre ci-dessous:


  Un courrier du roi, expdi le 14 dcembre 1809, a confirm la
  nouvelle du dpart prochain de Sa Majest, et les ordres concernant
  sa rception dans ses tats et dans sa capitale. Le roi se propose
  d'arriver  Marbourg le 24, o tous les ministres d'tat seront
  obligs de se rendre (Marbourg est loign de Cassel de neuf bons
  milles d'Allemagne). Le lendemain, Sa Majest djeunera  Wabern,
  village  trois milles de Cassel, o se trouve un chteau royal. Le
  26, il y aura audience du corps diplomatique. Un appartement dans le
  palais se prpare pour la rception du grand marchal nomm en
  remplacement du comte Willingerode. La curiosit cherche en vain 
  deviner le nom de ce nouveau dignitaire. Le gnral Launay, gendre
  de M. Simon, les barons Dumas et Damas entreront au service
  militaire de Sa Majest. Le gnral Morio est dj arriv, revenant
  d'Espagne, et rtabli de sa maladie. Le conseil d'tat s'assemble
  frquemment pour prparer les projets de loi qui seront prsents
  aux tats. Puisqu'on croit savoir aujourd'hui que l reine restera 
  Paris, on prsume qu'aprs quelque sjour  Cassel le roi y
  retournera aussi, et qu'il accompagnera Sa Majest impriale dans
  son voyage en Espagne.

  Le roi trouvera ses sujets impatients de son heureux retour et
  pleins d'esprances dans les rsultats de son absence, qu'ils
  pourront appeler heureuse aussi, puisque Sa Majest reviendrait avec
  de nouveaux moyens de prosprit pour ses tats, avec de nouvelles
  ides de bienfaisance et de gloire, puises dans cette source
  intarissable d'o nous voyons maner toutes les conceptions
  cratrices, tous les actes conservateurs qui appartiennent au sicle
  de Napolon.

  Dj quelques passages des lettres crites par le roi ont fait
  prsager combien la Westphalie aura  se fliciter de son voyage, et
  dj ces prsages se trouvent en partie confirms par le discours
  adress au Corps lgislatif de France par M. le ministre de
  l'intrieur.

  J'essaierais en vain, Monseigneur, de vous peindre l'impression que
  propagent au loin ces paroles d'immense valeur prononces par la
  bouche impriale, ces discours qui en sont les commentaires et qui
  droulent le pass et l'avenir; mais qu'il me soit permis de saisir
  un mot qui appartient  la sphre o Sa Majest impriale a bien
  voulu essayer l'emploi de mes faibles moyens. Il est dit que les
  villes Ansatiques conserveront leur indpendance, et qu'elles
  serviront en quelque sorte de moyens de reprsailles envers
  l'Angleterre. Cette ide, j'ose le dire, tait constamment devant
  notre esprit. De l la distinction que nous proposions de faire
  entre le temps de paix et le temps de guerre, de l cette
  proposition de laisser dans leurs rapports  venir une certaine
  latitude, un certain vague qui permettrait de les modifier selon
  les circonstances; mais l'impression lumineuse nous manquait: elle a
  t trouve et le problme est rsolu.


Nous continuerons  faire connatre les lettres les plus importantes
de Reinhard et ses bulletins, comme offrant le rsum le plus
curieux et le plus impartial de l'histoire de la Westphalie et de
son jeune souverain.

Le 17 janvier 1810, il crit de Cassel  Cadore:


  M. de Marinville est arriv samedi dernier. Il a annonc que le
  retour de M. le comte de Furstenstein ne pourrait gure avoir lieu
  que vers la fin de cette semaine. Il en est rsult que le jour de
  l'ouverture des tats, dont les membres sont runis ici depuis le
  1er janvier, n'a pu tre encore dtermin. En attendant, le Conseil
  d'tat, dont les sances ont t frquentes pendant quelque temps,
  et les dpartements ministriels, ont prpar leur travail, le
  compte du ministre des finances s'imprime, et ceux qui en ont dj
  connaissance en disent beaucoup de bien.

  Ces premiers jours qui se sont couls depuis le retour de LL. MM.
  ont t ceux d'une satisfaction rciproque, et en mme temps ceux
  d'une attente gnrale des claircissements qu'on recevra sur les
  destines de la Westphalie, soit par ce qui aura t conclu  Paris,
  soit par ce qui sera annonc et propos  l'assemble des tats. Je
  partage cette attente, Monseigneur, et jusqu' ce qu'elle soit
  remplie je me vois restreint  vous faire le simple rcit des
  vnements du jour.

  Le roi a accord le titre de comte  MM. de Bulow et de Wolfradt,
  ministres d'tat;  M. de Lepel, son premier cuyer d'honneur, le
  mme qui l'avait accompagn  Paris, et  M. de Pappenheim, son
  premier chambellan. MM. de Leist, conseiller d'tat et directeur de
  l'instruction publique, de Coninx, conseiller d'tat et directeur
  des domaines, et Marinville, secrtaire intime du cabinet, ont
  obtenu le titre de baron.

  Le roi s'est charg de transmettre  Sa Majest impriale la lettre
  par laquelle M. le gnral Ebl lui demande son agrment pour donner
  sa dmission de la place de ministre de la guerre. Il parat que M.
  le gnral d'Albignac, grand cuyer, sera charg, par intrim, du
  portefeuille.

  Le gnral de Bernterode, malade depuis longtemps, et dont la
  maladie avait empir dans ces derniers temps, a t forc de
  demander un cong de quelques mois pour se rendre en France, et pour
  tcher de rtablir sa sant. C'est M. le gnral de Launay, gendre
  de M. Simon, qui le remplace par intrim dans ses fonctions.

  C'est aussi par intrim que M. le gnral Morio est charg des
  fonctions de grand marchal. Il occupe un appartement dans le
  palais.


  REINHARD  CADORE.

                                           Cassel, le 24 janvier 1810.

  M. le comte de Furstenstein est arriv samedi dernier. Il a paru le
  lendemain au bal masqu de la cour. C'est l, et hier, chez le
  ministre de Russie, que j'ai eu l'honneur de le rencontrer. Chez moi
  il a fait sa visite par cartes, et je ne l'ai point trouv lorsque
  je suis all la lui rendre en personne. Il en rsulte que je ne sais
  pas un mot de ce que M. de Furstenstein a pu porter de Paris. Il est
  vrai que les lieux o nous nous sommes rencontrs, n'taient gure
  favorables  une conversation d'affaires, mais ce ministre, trs
  poli d'ailleurs et trs aimable avec moi, ne paraissait avoir nulle
  envie d'entretenir une pareille conversation.

  Il est possible que le roi ait ordonn de garder le secret des
  arrangements convenus jusqu'au jour de l'ouverture des tats. Ce
  jour, avant le retour de M. de. Furstenstein, avait t fix au 28,
  dimanche prochain, et les membres des tats l'attendent avec
  impatience. Sur cent membres, soixante-seize seront prsents  la
  session. Treize taient morts dans l'intervalle; les autres sont
  absents par cong ou pour cause de maladie. Les membres des comits
  ont dj t lus, et depuis huit jours ils sont entrs en
  communication avec les ministres pour prparer le travail.

  M. Pichon[126] est arriv quelques jours avant M. de Furstenstein.
  M. de Norvins[127] aussi est revenu.

         [Note 126: Le mme qui se trouvait consul gnral aux
         tats-Unis d'Amrique lors du mariage Paterson.]

         [Note 127: L'auteur de l'_Histoire de Napolon_.]

  Pour ne rien laisser en arrire sur cet objet, je dirai que dans la
  conversation que Sa Majest eut avec moi au mois de mars dernier, et
  dont je rendis compte  Votre Excellence, le roi, parmi ses autres
  griefs contre M. le comte Jollivet, me cita celui d'avoir refus de
  dner  la table de son grand marchal, et d'avoir dit qu'il n'tait
  point fait pour cela. Le roi m'assura que ce refus avait t port 
  la connaissance de Votre Excellence, et que vous l'aviez
  dsapprouv; qu'ensuite M. Jollivet avait sollicit comme une grce
  d'tre admis  la table du grand marchal.


  REINHARD  CADORE.

                                              Cassel, 30 janvier 1810.

  L'ouverture des tats du royaume a eu lieu avant-hier. La crmonie
  a t belle et imposante. Le roi a prononc le discours du trne
  lentement, avec prcision et noblesse. Les auditeurs n'en ont pas
  perdu une seule parole.

  Le discours dont j'ai l'honneur de vous adresser un exemplaire est,
  comme me l'assure M. le comte de Furstenstein, entirement l'ouvrage
  du roi,  quelques changements prs relatifs seulement au style et
  au poli des phrases. Il est certain du moins que ni M. Simon, ni
  aucun autre ministre, ne l'a rdig, et ceux qui en attribuent la
  rdaction  M. de Bruyre assurent que le paragraphe o le roi parle
  de la distinction qu'on voudrait faire entre sa personne et entre la
  France lui appartient exclusivement.

  La manire dont le roi parle de ses relations avec son auguste frre
  agrandit le roi lui-mme et montre sous le jour le plus vrai et le
  plus beau les intrts de sa personne et ceux de sa politique.
  J'ajouterai qu'on m'a assur que ce que Sa Majest professe ici
  solennellement devant tout son peuple est une maxime que, depuis son
  retour de Paris, on lui a entendu rpter souvent dans ses
  conversations et pendant le travail de son cabinet.

  M. le comte de Furstenstein m'a dit que conformment aux intentions
  de Sa Majest Impriale la runion du pays de Hanovre  la
  Westphalie ne serait point encore annonce au public. Il m'a dit
  aussi que la dette contracte pour l'entretien des troupes
  westphaliennes en Espagne tait comprise dans les arrangements
  conclus  Paris. Nanmoins je n'ai pas manqu de lui adresser copie
  de la lettre par laquelle Votre Excellence m'informe que cette dette
  monte aujourd'hui  la somme de 581,043 fr. 66 c.


  REINHARD  CADORE.

                                               Cassel, 2 fvrier 1810.

  Le discours du roi a djou l'attente gnrale, en ce qu'il n'a
  point annonc littralement les arrangements conclus  Paris. Comme
  on tait gnralement persuad que le retard de l'ouverture des
  tats tait caus par le retard du retour du ministre des relations
  extrieures, on en a infr que le roi lui-mme avait espr de
  pouvoir faire connatre  cette poque des dtails qui intressent
  tout le royaume; et comme on croit tre certain de la runion du
  pays de Hanovre  la Westphalie, on se persuadera que ce silence
  provisoire pourrait avoir rapport avec des ngociations entames
  avec l'Angleterre.

  Le roi est revenu de ce voyage avec une certaine fracheur de bont
  et de contentement. Son temps est partag, comme par le pass, entre
  le travail et les plaisirs. Dernirement, il fut question, au
  Conseil d'tat, des embarras que causait le systme adopt pour les
  corves. Le roi dclara qu'il en apercevait bien les vritables
  causes; que c'tait l'intrt des propritaires qui tait parvenu 
  laisser incompltes et  rendre vagues les dispositions de la loi;
  que de l naissait une multitude de procs et que le but qu'on
  s'tait propos tait manqu. Il ajouta que le devoir d'un roi tait
  de considrer les masses et non les individus et qu'il veillerait 
  ce qu' l'avenir ses intentions fussent mieux remplies. Le roi avait
  raison.

  Les spectacles, les promenades  Napolons-Hoehe et  Schnfeld,
  petite campagne achete il y a quelque temps du banquier Jordis; les
  bals, les bals masqus surtout, auxquels le roi et la reine prennent
  galement plaisir, remplissent les soires de Leurs Majests. La
  reine a eu, dit-on, rcemment un double chagrin: elle dsirait qu'on
  payt ses dettes, ce qui n'a point t accord. Elle voulait, le
  jour de l'ouverture des tats, paratre sur le trne avec le roi,
  qui lui fit l'observation que dans une crmonie de cette nature
  cela ne serait pas conforme  l'usage. Elle fut place sur un
  fauteuil en face du trne. Dans ses apparitions publiques, un
  certain embarras, que les uns prennent pour de l'orgueil et que ceux
  qui connaissent mieux Sa Majest n'attribuent qu' la timidit, n'a
  point encore quitt la reine. Dans les petites runions, elle se
  montre charmante, pleine d'esprit et d'amabilit.

  Le roi montre une grande satisfaction de la runion du pays de
  Hanovre. Quelques-uns de ses conseillers pensent que les avantages
  et les charges de cet agrandissement se compenseront peut-tre
  pendant longtemps encore; ils craignent la masse des dettes dont le
  pays est accabl, la misre dont les sources pourront tre taries
  difficilement pendant la dure de la guerre, la diminution des
  revenus par la sparation des domaines, peut-tre aussi la ncessit
  de partager les emplois avec les survenants hanovriens. Quelques-uns
  ont pens que pendant un certain temps il faudrait donner au Hanovre
  une administration spare.

  Il parait tre question de le sparer en quatre dpartements;
  d'autres prtendent qu'il serait avantageux de ne le diviser qu'en
  deux. Quoi qu'il en soit, une accession de territoire qui tendra le
  royaume de Westphalie jusqu' la mer, entre deux rivires
  navigables, une population de 600,000 mes de plus, une jeunesse
  propre au service militaire et laisse en rserve depuis plusieurs
  annes: voil certainement des avantages suffisants pour faire
  considrer dsormais la Westphalie comme une puissance.

  M. le gnral bl a remis hier au gnral d'Albignac sa signature
  du ministre. Le roi lui avait exprim le dsir de le conserver
  jusqu' ce que toutes les dispositions concernant les troupes
  franaises dont l'arrive est attendue fussent prises. Il a cd 
  la reprsentation que lui fit le gnral bl qu'il vaudrait
  peut-tre mieux les accoutumer d'emble  la signature du chef qui
  doit le remplacer. Cependant le gnral d'Albignac ne parat pas
  tre destin  le remplacer dfinitivement, et les amis mme de ce
  dernier qui lui ont conseill d'accepter le portefeuille par intrim
  comme une distinction honorable, pensent que ses forces et son
  caractre naturellement fougueux pourraient ne pas suffire 
  soutenir longtemps un pareil fardeau. Aussi le dcret royal dit-il
  seulement que le gnral d'Albignac aura la signature en l'absence
  du ministre, dont la dmission dfinitive reste subordonne 
  l'agrment de Sa Majest Impriale qu'il se propose d'aller
  solliciter en personne. Il n'y a qu'une voix sur le compte du
  gnral bl et sur la perte peut-tre irrparable que ferait en le
  perdant la Westphalie. Cette opinion, le roi la lui a exprime
  lui-mme, et ce ministre m'a tmoign encore hier combien il en
  tait touch, mais il en revient toujours  son refrain qu'il ne lui
  est pas possible de servir deux matres.

  Depuis le retour du roi, on croit remarquer dans M. Simon un
  chagrin mal cach qu'on attribue gnralement  ce qu'il avait
  vritablement espr de recevoir dans cette circonstance quelque
  tmoignage de la bienveillance de Sa Majest Impriale. J'ignore
  s'il s'en est ouvert  quelqu'un. Pour moi dj, depuis quelque
  temps, il a fallu me rsigner  le trouver plus rserv, et j'ai
  pens que ce pouvait tre en partie parce que depuis la restriction
  des fonctions de M. Bercagny il se regardait un peu comme ministre
  de la police. Depuis que son fils et son gendre se trouvent placs
  au service de Westphalie, il doit se regarder comme y tant attach
  lui-mme par des liens plus troits, et quelques personnes pensent
  qu'il pourrait finir par s'y attacher tout  fait. Le roi continue 
  le traiter avec une grande distinction, sans peut-tre avoir pour
  lui une trs haute estime. Son caractre flexible, que d'autres
  appellent faible, une urbanit qui ne dpare point, mais qui fait
  trop ressortir ses cheveux gris, la diminution d'un ascendant qui
  plie sous la dpendance toujours croissante de sa situation peuvent
  en tre la cause. Cependant, M. Simon, qui de tous les Franais est
  certainement celui qui a le mieux russi en Westphalie, m'a toujours
  paru et me parat encore,  cause de ses dfauts mmes, le plus
  propre  russir. Sans connatre un mot de la langue, sans avoir
  rapproch en aucune manire ses ides et ses habitudes du gnie
  allemand, le calme et l'quit de son caractre, sa manire de
  penser librale, l'ensemble de ses lumires et de ses connaissances
  ont suffi pour lui donner, presque par instinct, ce discernement de
  ce qui convient ou ne convient pas dans les circonstances
  actuelles, ce tact du milieu  garder entre deux extrmes, cette
  propension  maintenir l'quilibre parmi les passions, les opinions
  et les intrts opposs qui le font chrir et respecter par tous, et
  surtout par les Allemands.

  M. le comte de Bulow n'a point encore cess d'tre l'objet des
  soupons et de la haine de la plupart des Franais employs en
  Westphalie. M. de Bercagny, quoique simple prfet de police de
  Cassel, continue  travailler directement et frquemment avec le
  roi. Depuis que dans les dpartements les commissaires de police ont
  t subordonns aux prfets, la marche des affaires s'est videmment
  simplifie et est devenue plus aise. On n'entend parler ni de
  dsordres, ni de mauvaises dispositions. Il n'en parat tre rest
  quelques traces que dans ce malheureux dpartement de la Werra. M.
  Delius, prfet d'Osnabruck, dont l'innocence a t pleinement
  reconnue, a t renvoy  son poste.

  M. le comte Jollivet annonce son dpart pour le 1er avril. Depuis
  quelque temps, il se montre peu, et l'on se montre peu chez lui. Les
  dispositions du roi  son gard ne paraissent pas avoir chang.  la
  premire audience, aprs le retour du roi, aprs que Sa Majest
  m'eut dit un mot sur mon voyage de Hambourg, elle se tourna vers M.
  Jollivet: Et vous, Monsieur, dit-elle, pendant ce temps-l, vous
  n'avez pas boug! On prtend, au reste, que l'affaire de l'huissier
  surpris en fouillant les papiers du roi a t claircie, et que ce
  n'est plus M. Jollivet qui est souponn, mais M. Bercagny. Il m'a
  toujours paru qu'il ne pouvait pas y avoir la moindre raison de
  souponner M. Jollivet[128].

         [Note 128: Reinhard tait dans l'erreur ou ne disait pas ce
         qu'il pensait.]


  BULLETIN.

                                                      12 fvrier 1810.

  Depuis le retour du roi, il y a eu deux bals pars et deux bals
  masqus  la cour, et un bal masqu chez M. le comte de
  Furstenstein. Celui d'hier, qui s'est donn au palais, a t
  extrmement brillant. On avait rpandu  tort qu'on n'y serait point
  admis en domino; mais ce bruit s'tant accrdit, on a vu paratre
  d'autant plus de masques de caractre. La cour a paru d'abord en jeu
  de piquet, mascarade plus savante que spirituelle; mais bientt de
  ce ple-mle fantasque sortit une belle ordonnance de rivires et de
  villes dansantes. Le roi de Trfle se changea en rivire du Weser,
  et les villes d'Hameln et de Hanovre vinrent fraterniser avec celles
  de Brunswick et de Magdebourg. Une lite de dames de la cour,
  changeant de masque une troisime fois, reparurent en gyptiennes
  pour former un quadrille avec le roi. Dans la foule, des chevaliers
  teutoniques taient en templiers, Mme Dumas en jardinire, M. Hugot
  en paysan, M. de Bercagny en innocent; les membres des tats en
  dominos modestes formaient une espce de parterre. Le jour de
  l'ouverture des tats et de la reprsentation de _Revanche_(?), le
  roi se retira du bal vers minuit et alla passer la nuit 
  Schoenfeld[129]. _On n'a pas remarqu qu'une dame de la cour se ft
  absente._ Hier matin, le roi a paru au cercle de la cour dans le
  costume de l'ordre de la couronne de Westphalie. C'est un habit
  franais de couleur grise qui fait ressortir la couleur du ruban de
  l'ordre, avec des brandebourgs et des broderies en argent. Les
  dcorations ne sont toujours pas encore arrives de Paris. Un
  chapitre de l'ordre est annonc pour le 15. Au bal masqu que donna
  M. de Furstenstein, M. Mollerus, charg d'affaires de Hollande,
  affecta de se faire passer pour le roi, et il y russit assez. M. de
  Norvins, tout fier d'tre pris sous le bras par Sa Majest, se
  croyait dj sr pour le lendemain d'une place de ministre
  plnipotentiaire. On dit que le roi a trouv la conduite de M.
  Mollerus impertinente. Pour M. de Norvins, il n'est pas mme sur la
  liste des chevaliers de l'ordre.....

         [Note 129: C'tait une petite maison prs Cassel.]

  Le ministre de Russie avec sa famille est parti aujourd'hui pour
  Weimar o l'on clbrera dans quelques jours la naissance de la
  Grande-Duchesse. Son absence sera de quinze jours. Le public de
  Cassel, toujours bnvole, rpandait, ds avant son dpart, qu'il
  partait en vertu d'une dclaration de guerre entre la France et la
  Russie. M. de Rechberg, charg d'affaires de Bavire  Berlin, nomm
  ministre plnipotentiaire en Westphalie, est attendu ici d'un jour 
  l'autre.

  Le prince Repnin donnait chez lui des assembles deux fois par
  semaine. Elles languissaient d'autant plus, que presque jamais on
  n'y voyait paratre les dames de la cour.  cet gard, le prince
  Repnin parat avoir hrit du guignon de M. Lerchenfeld, et Sa
  Majest se plat quelquefois  faire prouver de pareilles
  contrarits. Dernirement, ce fut le tour du ministre de France,
  qui avait invit les ministres et plusieurs membres des tats  un
  dner donn  l'occasion du retour du comte de Furstenstein.  cinq
  heures, M. de Furstenstein et M. Simon envoyrent dire que le roi
  les avait nomms pour aller dner avec lui  Schoenfeld.

  Depuis le commencement de cette anne s'est tabli  Cassel un
  casino o l'on se runit pour la lecture de feuilles politiques et
  littraires de France et d'Allemagne. Toute la ville de Cassel y a
  pris part. C'est le premier tablissement de ce genre form dans
  cette capitale qui, sous le rapport de la civilisation littraire,
  si l'on peut s'exprimer ainsi, ne parat pas appartenir au nord de
  l'Allemagne.


  BULLETIN.

                                                           23 fvrier.

  Le bal masqu chez M. Simon a surpass les autres en lgance. La
  cour y a paru en double mascarade, d'abord en _Mariage de Figaro_,
  et aprs le souper en _Caravane du Caire_. Le roi, en costume de
  Figaro, a dans, au son des castagnettes, une danse espagnole avec
  Mme de Boucheporn[130] et distribuait des fleurs. Le gnral
  Hammerstein et la comtesse de Bochholz (orne des diamants de la
  reine) reprsentaient le comte et la comtesse Almaviva. Mme
  Delaunay[131] a reu du roi, dans cette occasion, un beau collier de
  diamants: elle est heureuse de sa grossesse et de l'arrive de son
  mari.

         [Note 130: Trs jolie personne, femme d'un prfet du palais.]

         [Note 131: Femme du gnral de Launay, fille de Simon.]

  Dimanche prochain, nouveau bal masqu chez M. le comte de Bochholz.
  Les membres des tats, gravement assis, en dominos, ont l'air de
  dresser actes de toutes ces merveilles pour en faire le rcit aprs
  le retour dans leurs foyers. (_Prlia conjugibus loquenda._)

  Dans le premier bal par de la cour, qui eut lieu aprs le retour du
  roi, on avait envoy des billets d'invitation  quelques dames de la
  ville, de rputation un peu quivoque. Le roi s'tant fait prsenter
  la liste ne voulut point qu'elles fussent admises. Il resta
  inexorable, et les chambellans furent obligs d'avertir les dames en
  question qu'il y avait une mprise dans l'envoi des billets. Mme
  Delaunay, dans ses invitations, a t moins scrupuleuse.

  Un des frres de M. de Furstenstein, arriv d'Amrique dans l't
  dernier, est reparti pour Amsterdam o il doit se rembarquer. Un
  autre frre, qui est chambellan du roi, l'a accompagn. On suppose
  que ce voyage de M. Lecamus concerne les anciennes relations du roi
  avec Mlle Paterson[132].

         [Note 132: C'tait la vrit.]

  On parle d'un prochain voyage du roi pour Paris  l'occasion du
  mariage de Sa Majest l'Empereur. On prtend mme que le jour en est
  fix au 18 mars.


  BULLETIN.

                                                          9 mars 1810.

  Le mercredi des Cendres a commenc par un djeuner splendide  la
  cour, lequel a termin  six heures du matin le bal masqu qui a
  fait la clture du carnaval. En remontant, il faudrait rendre compte
  d'un bal masqu chez M. de Pappenheim, qui n'a pas eu lieu, parce
  que la reine tait incommode; d'un bal masqu et par chez M. le
  gnral d'Albignac; d'un bal chez le ministre de Russie; d'un bal
  masqu chez M. le comte de Bochholz. Il faudrait faire l'loge d'un
  quadrille chinois, d'un ballet des quatre parties du monde; d'un
  superbe ballet, les Noces de Gamache, dans lesquels le roi et la
  reine ont figur. Il faudrait montrer la reine en vieille juive, en
  sauvage amricaine, en paysanne de la Fort-Noire; le roi changeant
  de dominos et de masques en vritable camlon; les plus belles
  dames de la cour dguisant leurs attraits sous l'accoutrement de
  vieilles laides. Il faudrait faire mention de l'apptit merveilleux
  des masques du Mardi-Gras et de la fureur avec laquelle ils ont
  dvast les buffets royaux; et en se rjouissant avec les marchands
  qui ont vendu jusqu' leurs fonds de boutique, il faudrait gmir en
  mme temps avec ceux qui, faisant leurs comptes en Carme,
  s'aperoivent avec effroi de ce que leur a cot le carnaval.


  REINHARD  CADORE.

                                                 Cassel, 12 mars 1810.

  La dputation hanovrienne ne sera prsente que demain. Tous ceux
  qui la composent, et qu'on dit tre au nombre de soixante, ne sont
  pas encore arrivs. En consquence, le roi ne partira
  qu'aprs-demain.

  Aujourd'hui s'est faite par M. de Leist, et au nom du roi, la
  clture de la session des tats. Le Code de procdure a t la
  dernire loi qui leur a t propose.

  Le cortge qui, cette fois, suivra Leurs Majests  Paris est trs
  nombreux et trs brillant. La reine n'avait emmen que Mmes de
  Bochholz et de Loewenstein; hier sont parties Mmes de Keudelstein,
  Morio et de Pappenheim; aujourd'hui Mme de Boucheporn. M. de
  Marinville et le comte de Meerveldt ont dj prcd le roi.

  Hier a eu lieu la distribution de l'ordre de Westphalie. Tout s'est
  pass conformment au programme imprim dans le _Moniteur
  Westphalien_. Le roi a prononc un petit discours plein de
  convenance et de dignit. Celui de M. le comte de Furstenstein sera
  probablement imprim, et j'aurai l'honneur, Monseigneur, de vous
  l'envoyer. Plus de cent chevaliers ont reu la croix et prt le
  serment  genoux devant l'vangile qui,  la vrit, n'tait qu'un
  missel catholique. C'tait peut-tre une supercherie de la part de
  Mgr l'vque de Wend, mais les protestants (et le plus grand nombre
  des chevaliers tait de cette confession) ne s'en sont pas
  formaliss.


Dans une autre lettre au mme personnage, du 28 avril, Reinhard
parle des abus commis par des officiers de la cour:

Il existe ici, outre le beau parc de Napolons-Hoehe, un parc plus
prs de la ville qui, de tout temps, a t ouvert au public. Que la
reine ait fait entourer de barrires une partie de celui de
Napolons-Hoehe et qu'elle l'ait rserv pour ses promenades
particulires, rien de plus naturel, et personne n'y a trouv 
redire. Mais le parc, qui est au bas de la ville, est devenu presque
tout  fait inaccessible au public. Depuis quelque temps, les
voitures en sont totalement exclues; en t, il n'est ouvert que
pendant les heures les plus chaudes de la journe, et mme alors
tous les sentiers en sont interdits. C'est que M. le grand veneur
veut protger les couves de perdrix.

Un livre ne peut-il plus arriver au march que muni d'un certificat
d'origine? C'est que M. le grand veneur veut procurer au roi
quelques cus de revenu sur les produits de la chasse.

 quatre lieues de Cassel sont les bains d'Hof-Geismar, appartenant au
roi, assez frquents autrefois, et qui les jours de dimanche et de fte
servaient de lieu d'amusement  toute la population  la ronde. Il y
avait deux chambres de bain  bassins: c'taient les deux plus
agrables; mais l'une d'elles a t couverte de planches parce que M.
l'intendant de la maison voulait y placer l'argenterie dont il n'y
existe pas encore une seule pice. Un restaurateur  privilge exclusif
est all s'y tablir l'anne dernire: il a ranonn cruellement tous
les trangers. Aprs avoir fait dserter tout le monde, il a fini par
faire banqueroute. Son successeur, dj banqueroutier, ranonnera, fera
dserter et finira de mme. C'est que M. l'intendant de la maison veut
avoir la gloire d'en tirer un gros bail, sans compter peut-tre le pot
de vin. Une troupe franaise et une troupe allemande jouaient
alternativement dans la mme salle. La troupe allemande ne laissait pas
de faire des recettes, lorsque la troupe franaise allait jouer 
Napolons-Hoehe. La troupe allemande a t renvoye. Il n'y a plus de
bonne musique, mais il y a un mauvais ballet. Le parterre est dsert et
le public est mcontent, mais toutes ces loges ont t prises par
abonnement, parce que le roi l'a dsir. On dit que le roi y dpense
400,000 francs et qu'ils ne couvrent pas les frais. Mais M. de Bruyre,
directeur du spectacle, avait trouv que les Allemands, mauvais
observateurs des rgles de l'unit, changeaient trop souvent de
dcorations.

La raideur des habitants de Cassel, leur peu d'empressement 
construire des maisons et leur avidit  hausser le prix des loyers
avaient dplu au roi. Pour les en punir, sur le conseil de M. le
gnral d'Albignac, on y a mis en garnison deux rgiments, outre la
garde, qui est dj assez nombreuse. Il en rsulte que les habitants
sont crass et que les loyers ont renchri. Cependant on a exempt
d'imposition et de logement de gens de guerre les maisons nouvelles
qui seraient bties, et il est question de renvoyer les rgiments.

Les foires sont un lment assez important du commerce d'Allemagne.
Les poques o elles ont lieu dans les diffrentes villes sont
combines. De Brunswick, les marchands vont  Cassel, de Cassel 
Francfort, de Francfort  Leipzig. Malgr l'absence de la cour, la
dernire foire de Cassel a t assez frquente et les marchands
n'ont pas t mcontents de leurs ventes. Mais ces marchands, malgr
le dbit qu'ils ont trouv, jurent de n'y point revenir. C'est que
tous leurs profits sont absorbs par les impts, mis d'abord pour le
roi, ensuite pour la ville, enfin et surtout pour M. de Bercagny.

M. de Bercagny ne nglige aucun petit profit. Tous les joueurs de
vielle, les aveugles, joueurs de violon sont obligs de lui payer
quatre sols par jour, et la musique des rues ne dsempare pas. Les
meneurs d'ours et de singes sont de plus assujettis au droit de
patentes. Il y a eu dernirement au conseil d'tat une grave
discussion de plusieurs heures sur tous ces objets d'industrie.

Un misrable pamphlet sur le duc d'OEls, crit en style de gargotte,
est colport par une vieille femme  Brunswick. Le gnral Bongars
en fait une conspiration: il en importune le roi jusque dans Paris
et provoque toute sa svrit. Il arrache  la faiblesse de M.
Simon un projet de dcret sur les cartes de sret.

Il s'agit de donner de la considration aux gendarmes. Un gendarme
abuse de son pouvoir  Goettingue: on lui sacrifie l'Universit, et
quatre cents tudiants trangers la quittent. Cependant, il y a peu
de jours, un gendarme passa la mesure  Marbourg. Il perce de son
sabre un conscrit qui fumait et qui n'avait pas obi assez vite au
commandement d'ter sa pipe. Il parat qu'on a l'intention de faire
fusiller le meurtrier, mais il y a conflit de juridiction, et l'on
ne sait pas encore qui l'emportera de M. Simon ou de M. le gnral
d'Albignac. On m'a dit que M. Simon avait adress dernirement au
roi un rapport trs vhment contre MM. d'Albignac et Bongars. C'est
peut-tre un malheur que M. Simon ait perdu beaucoup de sa
considration. Il parat que son influence se trouvera  peu prs
circonscrite dans les fonctions de son ministre.

Le roi a cart M. de Marinville de son cabinet. On dit qu'il a
trouv des infidlits  lui reprocher. M. de Norvins a demand et
obtenu son cong. C'est un homme d'esprit et de talent, mais d'une
vanit et d'une prtention excessives. On assure que dans cette
occasion le roi a nonc une maxime qui me paratrait trs
dangereuse. Il ne veut, dit-on, avancer que des Franais qui, ne
tenant plus  la France par aucun lien, lui soient entirement
attachs et ne puissent attendre leur fortune que de sa protection.
Ce serait vouloir n'attirer en Westphalie que des aventuriers, et
nous n'en manquerons point; c'est la maxime contraire qu'il serait 
dsirer que le roi suivit.

Ceux qui sont revenus de Paris, et quelques autres dont on annonce
le retour prochain, ne paraissent pas avoir t satisfaits de leur
voyage. On cite quelques mots de Sa Majest Impriale sur le luxe
des habits, sur la rapidit des avancements. Ces mots ont retenti 
Cassel. Qui les aurait dits ici aurait t accus de mcontentement
ou d'envie. Cependant, tous les Allemands aiment M. Simon, tous les
Allemands regrettent amrement la perte du gnral bl. Qu'ils
voient  ct du roi des Franais dignes de l'estime et de la
confiance, et capables de quelque indulgence pour les habitudes
nationales, et ils les porteront aux nues.

Je n'ai point encore parl  Votre Excellence de M. Pichon. Il
s'occupe beaucoup de l'tude des finances du pays: il nonce
quelquefois au conseil d'tat des ides saines et qui porteront
fruit. Mais il ne doit pas trop se presser; il a le dsir du bien,
mais il est jeune, il est vif, quelquefois tranchant, et il manque
encore d'exprience.


On voit par le tableau trac dans cette lettre que l'Empereur tait
parfaitement au courant de ce qui se passait en Westphalie  tous
les points de vue. Le bulletin suivant du 19 mai 1810 est relatif
aux intrigues du trop clbre marquis de Maubreuil avec la baronne
de Keudelstein.


  Avant-hier, la poste de Cassel a distribu des lettres qu'on dit au
  nombre de seize, timbres de Paris et renfermant une _ptre 
  Blanche_. Parmi les personnes qui ont reu cet envoi se trouvent le
  prfet de la police, Mme la comtesse de Furstenstein, le ministre de
  France et son secrtaire de lgation, Mme la comtesse de
  Schoenbourg, amie de Blanche, enfin Blanche elle-mme et son mari,
  M. Laflche, baron de Keudelstein, qui, heureusement, se trouvait en
  voyage.

  Il est inutile de caractriser cette production qui se trouve jointe
   ce bulletin. Elle est calomnieuse en toute hypothse et elle ne
  peut inspirer que de l'indignation.

  Quant  l'auteur de ces envois, les soupons ne peuvent se porter
  que sur un M. de Maubreuil, amant de Blanche ou de Jenny, sa
  belle-soeur, ou de toutes les deux. On prtend que l'auteur des
  envois ne peut tre celui des vers, puisque M. de Maubreuil n'en
  fait point. On souponne un M. de Boynest, aide des crmonies
  renvoy par le roi; mais on dit que s'il fait des vers il en fait de
  plus mauvais que ceux de l'ptre. On se souvient que M. de Norvins
  en fait d'assez bons; mais on le croit trop homme de bien pour
  prostituer son talent dans une pareille circonstance. _L'indigne
  amant de ta soeur_, c'est M. de Courbon. Pendant le carnaval pass,
  dans un des bals de la cour, lorsque tout le monde se fut  peu prs
  dj retir, M. de Maubreuil, qui tait alors officier aux gardes,
  fit une scne publique  M. de Courbon, en lui reprochant sa liaison
  avec Mme Jenny Laflche. Son emportement ayant pass toutes les
  bornes de la dcence, le colonel Laville, charg de la police du
  palais, le mit aux arrts; le duel qui devait s'ensuivre fut empch
  par ordre suprieur, et M. de Maubreuil reut pour voyager un cong
  indfini, quivalant  une dmission. On prtend que ce M. de
  Maubreuil qui, d'ailleurs, ne manque pas de courage, est un terrible
  amant, et qu'il avait pour coutume de s'introduire le sabre en main
  chez quiconque osait adresser la parole aux dames qui taient ou
  qu'il lui prenait fantaisie de dclarer ses matresses.

  Le prince Repnin avait fait venir de Ina le docteur Starke, pour
  accoucher sa femme. En arrivant, il trouva d'abord  accoucher Mlle
  Delaitre, actrice du thtre westphalien. Il se trouva ensuite
  press de partir pour accoucher Mlle Jgermann, actrice du thtre
  de Weimar. On prtend que les deux petits princes des deux actrices
  sont d'une plus noble extraction que le petit prince russe.

  Mme Blanche ne sort point depuis qu'elle est revenue de Paris. Elle
  avait annonc qu'elle resterait chez elle pendant deux mois. _Et
  c'tait avant la lettre!_


Dans une autre lettre au duc de Cadore, du 26 mai, Reinhard revient
sur la pnurie des finances westphaliennes. La dette publique de la
Westphalie, crit-il, sans y comprendre celle du Hanovre, monte,
telle qu'elle est  peu prs constate,  93 millions; celle du
Hanovre, les rptitions  faire au nom de S. M. l'Empereur, la
feront monter  180 au moins; et, le Hanovre compris, les revenus du
royaume de Westphalie ne pourront jamais tre ports beaucoup au
del de 40 millions. Et il ajoute:


  Sans parler de ce que, dans les circonstances actuelles, tant de
  sources de profits et de revenus sont obstrues, l'tat, toujours
  press par des besoins imprieux, ne peut rien faire pour soulager
  ceux qu'il voit dans la dtresse; il est mme oblig de revenir sur
  des soulagements qu'il avait annoncs, et toute sa ressource est
  dans les efforts qu'il fait pour rpartir galement le fardeau.
  C'est ainsi qu'aprs avoir reconnu qu'il valait infiniment mieux
  payer par abonnement les frais de table des officiers; aprs avoir
  assign 1,200 francs par mois au gnral de division, 700 au gnral
  de brigade, 60 au capitaine et 50 au lieutenant, on a rparti sur la
  totalit du dpartement de l'Elbe des dpenses qui, pour la seule
  ville de Magdebourg o trois cents maisons restent dsertes, montent
  par mois  22,000 francs. On sera oblig d'employer le mme
  expdient  Brunswick, o le prfet a dclar que les frais de
  logement et d'entretien des gens de guerre amneraient
  l'impossibilit absolue de payer les impts ordinaires. C'est ainsi
  qu'aprs un dcret royal qui proclame une amnistie pour les
  conscrits rfractaires dont le nombre avait t trs grand pendant
  les troubles de l'anne passe, le gnral d'Albignac, annonant
  aujourd'hui que cette amnistie s'applique aux peines et ne s'tend
  pas aux amendes, exige de ceux mmes qui sont rentrs sous les
  drapeaux ces amendes qui, pour les seuls districts de la Fulde et de
  Paderborn, montent  la somme de 323,000 francs. Encore ces amendes
  sont-elles exiges d'aprs l'ancien tarif qui en fixait le minimum 
  250 francs, tandis que le nouveau tarif l'a fix  100, aprs qu'on
  et reconnu l'impossibilit de faire payer une plus forte somme 
  des paysans pauvres et ruins.


Reinhard termine cette lettre en rappelant les loges que certaines
feuilles publiques et surtout les gazettes littraires de
Goettingue et de Halle trs rpandues en Allemagne donnaient au roi
pour tout le bien qu'il avait fait  ces universits:


  Leist me disait dernirement: C'est par l'universit de Goettingue
  et par l'clat qu'ils lui ont donn, que Georges II et son ministre,
  M. de Mnchhausen, ont acquis l'estime dont ils jouissaient auprs
  de leurs contemporains et qui a t transmise  la postrit. Pour
  ce qui concerne M. de Mnchhausen, l'tablissement de l'universit
  de Goettingue faisait l'occupation de sa vie entire; pour Georges
  II, les contemporains et la postrit l'ont sans doute jug d'aprs
  d'autres donnes encore; mais il n'en est pas moins vrai que ce que
  le Roi a fait pour Goettingue remplit une des pages les plus
  honorables et les plus ineffaables de son histoire.


Une lettre au duc de Cadore du 4 juin donne des dtails sur la
rpugnance des Hanovriens  fournir des soldats au roi de
Westphalie. Reinhard pense qu'il faudra user de quelques
prcautions pour amener  se soumettre une population qui s'obstine
 ne point renoncer  l'esprance de rentrer sous la domination
anglaise. Il annonce, d'aprs le n 66 du _Moniteur Westphalien_,
une nouvelle vente de 6 couvents dont la valeur tait estime 
2,200,000 francs. Aprs les couvents viendra le tour des chapitres;
en attendant, ce sont les capitaux qui s'en vont, et la caisse des
conomats restera bientt  sec.

Le 12 juin, il revient sur cette grave question des finances
westphaliennes:


  Un dcret royal dat de Rouen[133] met  la disposition du ministre
  des finances une somme de 250,000 fr.  prendre sur le produit de la
  vente prochaine des couvents et  ngocier en attendant  un demi
  pour cent par mois et  un pour cent de commission pour servir 
  l'indemnit des donataires impriaux dpossds auxquels s'applique
  l'article 5 du trait du 14 janvier. L'emploi de cette somme ne peut
  avoir pour objet que de leur payer les revenus arrirs; et cette
  disposition ne saurait tre regarde comme un arrangement dfinitif.
  Du reste, M. de Bulow exprime dans ses dernires lettres son regret
  extrme d'avoir chou dans l'ensemble de son projet concernant
  l'acquisition des domaines impriaux. Mais il lui reste toujours la
  ressource d'allcher les grands donataires par sa fidlit 
  s'acquitter de ses engagements envers ceux de 4,000 fr. et
  au-dessous; et, sous ce rapport, le refus de cder  la Westphalie
  la totalit des domaines me parat tre un bienfait pour les
  possesseurs des petites donations.

         [Note 133: Jrme et la reine se trouvaient alors en France.]


Le lendemain, il revenait sur le mme sujet:


  Je viens de recevoir la visite de M. Malchus et je lui fais une
  amende honorable. Nous avons caus longtemps ensemble et j'en ai t
  fort content.

  Il m'a d'abord donn des claircissements satisfaisants sur tous les
  objets de rclamation relatifs  son administration. Le solde de ce
  qui nous revenait sur les postes et sur les douanes a t
  entirement rgl et acquitt, sans mme que l'administration
  franaise ait eu besoin de faire usage de la lettre que je lui avais
  crite. Il m'a expliqu ce qui pouvait avoir donn lieu aux
  prtentions des fermiers dont parlait votre lettre du 8 mai. Pour
  les charges extraordinaires de guerre les fermiers avaient t
  imposs  un tiers et les propritaires  deux tiers. Aprs la prise
  de possession du Hanovre le gouvernement westphalien dchargea les
  domaines et laissa  la charge des fermiers le tiers, comme un impt
  personnel qui ne peut ni ne doit tre  celle des donataires. Quant
  aux fonds destins  l'entretien des troupes franaises, cet objet
  aussi, d'aprs l'attestation mme de M. le gnral Brugres, parat,
  pour le moment, entirement en rgle.

  M. Malchus m'a entretenu de l'tat du pays et de l'esprit de ses
  habitants. Il croit entrevoir encore des ressources qui ne
  permettent pas de dsesprer de son rtablissement. L'esprit de la
  noblesse et des classes qui tenaient immdiatement  elle par un
  intrt commun lui parat incorrigible; en effet ce sont des
  souverains dtrns.

  De deux projets de division territoriale que M. Malchus avait
  envoys au Roi, S. M. a approuv celui que M. Malchus prfrait
  lui-mme, et il croit que cette approbation a t donne sous les
  auspices de S. M. Imp. On a essay de lever par enrlement
  volontaire les deux rgiments de cavalerie que M. le gnral
  Hammerstein est charg d'organiser dans le Hanovre; mais on doute
  que ce mode russisse; et il faudra plus tard avoir recours  la
  conscription.


La lettre suivante, du 9 juillet, est relative  l'abdication du roi
Louis de Hollande:


  La nouvelle de l'abdication de Sa Majest le Roi de Hollande m'a t
  donne par le ministre de Russie dont le collgue  Amsterdam avait
  charg d'une lettre pour le Prince Repnin le courrier qu'il
  expdiait pour Saint-Ptersbourg. La veille, M. de Bercagny tait
  venu m'en parler comme d'un bruit qui se rpandait, et plutt pour
  sonder la lgation franaise, si elle en tait dj instruite, que
  pour lui communiquer franchement les circonstances de cet vnement
  qui tait dj parvenu  sa connaissance.

  En effet, M. de Gilsa, ministre de Westphalie en Hollande, avait
  envoy M. de Trott, son secrtaire de lgation, charg de ses
  dpches et porteur des proclamations qui ont t publies dans
  cette circonstance. M. Hugot l'avait sur-le-champ envoy au-devant
  du Roi; mais M. de Trott lui avait racont le fait. J'ai t, je
  l'avoue, pein de cette rserve mal entendue qui m'exposait 
  apprendre un vnement de cette nature par le canal du ministre de
  Russie qui, au reste, lui-mme ne parat l'avoir appris que par
  quelques lignes crites  la hte et ne renfermant aucun dtail.

  Il parat que Sa Majest Westphalienne avait fait prparer, il y a
  dj quelque temps, un appartement aux bains de Neudorf, pour le Roi
  de Hollande. Quoiqu'on soit convaincu ici que le projet de se rendre
  aux bains de Neudorf n'avait rien de commun avec la rsolution que
  Sa Majest Hollandaise a prise depuis, on croit cependant  la
  possibilit de son excution. On parle d'une visite que Madame mre
  se propose de faire  son fils  Cassel. Les gens senss voient avec
  douleur que des conseils maladroits ou perfides aient empch le Roi
  de Hollande de concilier avec Sa Majest Impriale le dsir qu'il
  avait de faire le bien de son royaume; ils regardent comme un grande
  erreur de l'esprit la prtention de vouloir s'isoler dans une lutte
  gnrale; ils pensent que dans un vaste plan de campagne, chacun
  doit garder le poste qui lui est assign; que s'carter des ides
  directrices, c'est compromettre le succs de l'ensemble; et que le
  pouvoir qui mconnatrait sa source serait un effet qui ne voudrait
  pas dpendre de sa cause. M, de Trott inculpe les conseils de MM.
  Mollerus et Huygens. Ce dernier est un esprit troit qui, se noyant
  dans de petits dtails, est peu capable de s'lever  des ides
  gnrales. J'avoue que je le croyais peu susceptible de prdilection
  pour un systme quelconque, et encore moins la prsomption tmraire
  d'influer sur une dtermination importante.


La lettre suivante, du 13 juillet, se rapporte au mme objet:


  Je venais d'achever ma dpche que je me proposais de faire partir
  aujourd'hui par le courrier ordinaire, lorsque le Roi m'a envoy M.
  le baron de Boucheporn, marchal de sa cour, pour m'inviter  me
  rendre au nouveau btiment des curies o je rencontrai Sa Majest
  qui dsirait de me parler. M. de Boucheporn revenait d'Amsterdam par
  Deventer et Osnabruck; il venait de descendre de voiture et de
  rendre compte au Roi de son voyage.

  Sa Majest, m'ayant aperu, me fit l'honneur de m'appeler, et me
  permettant de l'accompagner dans sa promenade, me dit qu'Elle avait
  envoy M. de Boucheporn d'Aix-la-Chapelle  Amsterdam, pour porter
  au Roi, son frre, une lettre contenant une commission que Sa
  Majest l'Empereur lui avait donne, et dont il tait inutile de me
  parler, puisqu'Elle avait dj envoy la copie de cette lettre  Sa
  Majest Impriale; que M. de Boucheporn avait trouv le Roi parti,
  et qu'il tait parti lui-mme d'Amsterdam aprs le retour de M. le
  colonel Richerg que le Roi son frre avait envoy  l'Empereur pour
  lui donner connaissance de son abdication; qu'en route il avait eu
  des nouvelles du voyage du Roi  Deventer et  Osnabruck, d'o il
  s'tait rendu directement  Cassel, et que tous les renseignements
  qu'il avait recueillis semblaient indiquer que le Roi de Hollande
  s'tait embarqu.

  M. de Boucheporn a racont  Sa Majest les dtails suivants: le Roi
  avait fait jusqu' onze heures du soir une partie de jeu avec
  quelques dames, parmi lesquelles tait madame de Huygens: en se
  levant il leur avait dit adieu avec une expression qui ne les a
  frappes qu'aprs l'vnement. Aprs avoir embrass son fils, il
  monta dans une voiture de place, pour se rendre  Amsterdam. Arriv
   son palais, il fit le triage de ses papiers; il en brla beaucoup,
  il en emporta d'autres; il emporta aussi ses ordres, except celui
  de France, et il crivit sa dmission de la dignit de conntable.
  Personne (c'est du moins ce dont M. de Huygens a charg M. de
  Boucheporn d'assurer Sa Majest) n'avait t mis dans le secret. Le
  Roi doute mme si M. Mollerus, qui est ici, a pu tre instruit de
  quelque chose par son pre.

   Osnabruck, la trace du voyage ultrieur semble se perdre. Le Roi a
  envoy un courrier  Neudorf pour s'assurer positivement si son
  frre est arriv; mais il lui parat impossible que, si cela tait,
  on et ignor  Cassel un fait qui ne pouvait plus tre cach depuis
  que l'officier qui courait aprs avait publi que le comte de
  Saint-Leu, c'tait le Roi de Hollande.

  Sa Majest ne m'a point dit sur quels renseignements se fonde la
  crainte o elle parat tre que son frre ne se soit embarqu.
  Lorsque M. Boucheporn passa par Osnabruck, on devait y savoir dj,
  par le retour des postillons, si la direction que la voiture a prise
  la rapprochait ou l'loignait des bords de la mer. Je dois ajouter
  que le Roi m'a nomm Batavia et qu'il a paru se rappeler que les
  penses de son frre se portaient quelquefois vers cette colonie
  loigne.

  Voil, Monseigneur, les notions que Sa Majest m'a command de
  transmettre  Votre Excellence. Elle se propose d'adresser, demain
  ou aprs-demain, un courrier  Sa Majest Imp. Ce courrier suivra de
  prs le mien, et portera la confirmation entire de ce qui ne parat
  dj gure douteux, que Sa Majest Hollandaise ne s'est point rendue
   Neudorf.


En apprenant le dpart du roi de Hollande et en recevant copie de la
lettre que son frre Jrme lui avait adresse, Napolon crivit 
ce dernier le 13 juillet, de Rambouillet, la lettre suivante, omise
aux _Mmoires de Jrme_ et  la _Correspondance_ de l'Empereur:


  Mon frre, j'ai reu votre courrier. Je vous remercie des
  communications que vous me faites. Votre lettre au Roi de Hollande
  est fort, bien, et vous avez bien exprim ma pense. Je ne crains
  qu'une chose pour le Roi; c'est que tout cela ne le fasse passer
  pour fou, et il y a dans sa conduite une teinte de folie. Si vous
  apprenez o il s'est retir, vous lui rendrez service de l'engager 
  revenir  Paris et  se retirer  Saint-Leu, en cessant de se rendre
  la rise de l'Europe. Entremettez-vous pour cela. On me fait
  entrevoir d'Amsterdam que le Roi pourrait se rendre en Amrique, et
  qu'il s'est procur  cet effet un passeport par un officier qu'il
  aurait envoy  Londres. S'il vous est possible de vous opposer  ce
  projet insens, mme par la force, faites-le. J'ai envoy Lauriston
  prendre le grand duc de Berg  Amsterdam pour le ramener  Paris.

  _P. S._ La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne
  conduite. Tout cela ne donnera pas d'elle une bonne opinion en
  Europe. Heureusement que j'ai tout lieu de penser que l'Impratrice
  est grosse.


N'osant pas recevoir dans ses tats le Roi Louis, sans en avoir reu
l'autorisation de Napolon, Jrme crivit  ce dernier de
Napolonshoehe, le 28 juillet 1810:


  Sire, j'ai reu hier soir les premires nouvelles du roi de Hollande
  contenues dans deux lettres, l'une du 16 et l'autre du 21 juillet.

  Dans la premire, il me dit que non seulement son intention n'a pas
  t en abdiquant de se soustraire  l'autorit de Votre Majest,
  mais au contraire qu'il dsire savoir si vous lui permettez d'aller
  vivre en particulier  Saint-Leu. Je prie Votre Majest de me faire
  connatre ses intentions afin que je puisse lui rpondre  ce sujet.

  Dans la seconde, il m'exprime le dsir de vendre pour cinq cent
  mille francs de diamants qu'il possde, ce qui prouve qu'il est loin
  d'avoir emport beaucoup d'argent. Comme il m'est impossible de
  disposer d'une pareille somme, je ne pourrai que lui rpondre
  ngativement.

  Dans le cas o Votre Majest trouverait convenable qu'il retournt 
  Saint-Leu, aprs la saison des eaux, approuvera-t-elle que je
  l'engagea passer par Cassel?

  Je compte partir dans trois jours avec la reine pour Hanovre o
  j'espre recevoir la rponse de Votre Majest.


Jrme partit le 31 juillet de Cassel pour se rendre  Hanovre et
visiter les nouvelles provinces annexes  son royaume. D'aprs une
lettre de Reinhard, du 3 aot, il parat y avoir reu un bon
accueil. Il clbra la fte de l'empereur  Hanovre mme, et le
lendemain le roi crivait  son frre:


  Sire, je suis arriv avant-hier  Hanovre de mon retour des ctes;
  le pays que j'ai parcouru est susceptible de grands accroissements
  sous le rapport du commerce; un canal pour joindre l'Elbe et le
  Weser pourra tre commenc et fini dans trois annes. La position de
  mes tats me rend entirement matre du commerce de ces deux
  fleuves, et l'Oste et la Gueste peuvent, avec quelques travaux,
  recevoir et abriter mme pendant l'hiver des btiments de cinq cents
  tonneaux et des frgates. La position de Cuxhaven permet d'en faire
  un port trs essentiel, surtout pendant l'hiver; il peut avec
  quelques dpenses offrir un refuge  une frgate, mais j'observe 
  Votre Majest qu'il faut une anne de travail.

  J'ai pass en revue  Wenden les 2e et 9e de cuirassiers, 
  Lunebourg le 3e et  Hanovre le 12e. Il est impossible, Sire, de
  trouver une division mieux tenue pour les hommes ainsi que pour les
  chevaux. J'ai t reu par ces braves gens avec enthousiasme. Je les
  ai fait manoeuvrer.

  J'ai galement pass la revue d'une de mes brigades d'infanterie;
  elle tait forte de 4,500 hommes. Ils se conduisent trs bien et
  sont tous fiers de se trouver les compagnons des Franais, avec
  lesquels ils vivent en frres. Le service, d'aprs le rapport du
  gnral Morand, se fait avec exactitude et aucun homme ne dserte.

  Je ne puis assez supplier Votre Majest de diminuer les troupes
  franaises. Je sais bien, Sire, qu'il est de toute justice que ces
  troupes soient dans mes tats puisque c'est la teneur du trait,
  aussi ce n'est que comme une faveur que je fais cette demande 
  Votre Majest, et surtout d'aprs l'tat d'puisement o je vois le
  pays.

  Je prie Votre Majest d'agrer avec bont l'expression de mon tendre
  et inviolable attachement.


Les trois lettres suivantes, des 24, 28 et 30 septembre, mentionnent
la dmission du gnral d'Albignac, ministre de la guerre, qui
venait, quelques mois auparavant, de remplacer le gnral Ebl.
Cette dmission, offerte avec l'espoir qu'elle serait refuse, fut
accepte sur-le-champ, et le gnral Salha nomm  la place
d'Albignac. Reinhard trace le portrait suivant du nouveau ministre:


                                         Cassel, le 30 septembre 1810.

  Il me parat certain que parmi les Franais qui sont  son service
  en Westphalie, le Roi n'aurait pas pu faire un meilleur choix que
  celui de M. le gnral Salha. C'est un homme d'un jugement mr et
  solide, d'un caractre ferme, et qui se distinguait  la cour par la
  dignit de sa conduite. Il y paraissait plus estim qu'aim,
  quoiqu'il porte dans sa physionomie et dans ses yeux quelque chose
  qui invite  l'attachement. Pour ce qui concerne ses talents
  administratifs, il faut l'attendre  l'preuve. Il y a peu de temps
  qu'ayant fait l'acquisition de la terre de Hoene, le Roi lui accorda
  des lettres patentes de comte.


Le nouveau ministre de la guerre allait, comme tous ses
prdcesseurs, se trouver en face d'une situation financire fort
compromise. Le mme jour, 2 octobre, Champagny crivait  ce propos
 Reinhard deux lettres fort pressantes; il rclamait surtout
imprieusement le paiement de l'arrir de solde d aux troupes
franaises que la Westphalie devait entretenir. Reinhard s'empressa
d'aller trouver les ministres, et, dans une dpche du 8 octobre, il
rend compte au duc de Cadore de son entrevue avec eux:


  Je leur ai dit que toute rponse autre que celle qui noncerait les
  mesures prises pour acquitter sur-le-champ les sommes qui restent
  dues serait un _non_. Ils m'ont assur que sur le budget de 747,000
  francs par mois, pour l'entretien des troupes franaises, 600,000
  francs avaient constamment t pays: qu'ainsi l'arrir pour six
  mois n'allait pas  un million. Cependant il rsulte du tableau
  ci-joint des dpenses faites pour le ministre de la guerre sous
  l'administration du gnral d'Albignac que pendant ces six mois, sur
  5,231,044 francs qui auraient d tre pays, il n'a t pay que
  3,617,409 francs. Ce qui laisserait un dficit de 1,613,687 francs.

  Votre Excellence me rend la justice de croire que je n'ai rien
  nglig pour obtenir que cet objet ft mis entirement en rgle.
  Aussi en sentais-je toute l'importance. La rception de vos lettres,
  aussi pressantes que multiplies, a t suivie immdiatement de la
  transmission par crit de vos rclamations au ministre des relations
  extrieures, et quelquefois en mme temps au ministre de la guerre
  directement. En outre j'ai saisi toutes les autres occasions qui se
  prsentaient pour entretenir de vive voix et ces deux ministres et
  celui des finances. M. le gnral d'Albignac me disait encore en
  partant que c'tait sur ce budget de 747,000 francs, si le ministre
  des finances l'avait pay en entier, qu'il avait espr de faire des
  conomies pour payer 100,000 fr. d'-compte pour la solde arrire
  des troupes westphaliennes en Espagne; comment se ferait-il donc,
  s'il tait vrai qu'on et pay sur ce budget 600,000 francs par
  mois, que la solde des troupes franaises en Westphalie soit
  arrire de prs de quatre mois? Mais la preuve qu'on n'a pay
  qu'environ 517,000 francs par mois est dans le tableau des dpenses
  du gnral d'Albignac.

  _ dix heures du soir_, M. le comte de Bulow s'tait fait annoncer
  chez ma femme, sans doute pour tre prsent lorsque la rponse du
  gouvernement westphalien me serait apporte. Je l'ai reue. J'ai
  conduit M. de Bulow dans mon cabinet, et je l'ai lue devant et avec
  lui. M. de Bulow m'a dit qu'il ne doutait pas que Sa Majest
  Impriale y verrait la bonne volont du Roi; que faire quelque chose
  au-del tait absolument impossible; que ce qu'on promettait de
  faire tait d'une difficult extrme; mais qu'il en avait calcul la
  possibilit et qu'il en rpondait. J'ai dit  M. de Bulow que
  j'allais la transmettre telle que je la recevais, et qu'il dpendait
  de Sa Majest Imp. de dcider si elle renfermait un _oui_ ou un
  _non_.

  Mais comment, a dit M. de Bulow, nous payons et nous payons tout,
  et Sa Majest Impriale ne nous demande que cela.--Elle vous
  demande de payer sur-le-champ le mois tout en entier, tous les mois
  suivants en entier.--Mais payer sur-le-champ l'arrir serait
  impossible, sans faire manquer les services suivants et encourir de
  nouveau le mcontentement de l'Empereur.--Puisqu'il ne s'agit que
  d'un million, pourquoi ne l'empruntez-vous pas, et mme
  provisoirement sur les budgets des ministres?--Nous ne pouvons
  pas emprunter, personne ne veut nous prter; et emprunter sur les
  budgets des ministres ce serait dsorganiser tous les
  services.--Sa Majest l'Empereur vous a fait dclarer, ds le mois
  d'avril, que le trsor public de France ne ferait aucune avance pour
  cette dpense. En laissant en arrire un million ce serait donc le
  trsor public de France qui serait oblig de faire l'avance.
  Croyez-vous que Sa Majest Impriale reviendra sur une dtermination
  qu'Elle a prise?--Le trsor de France n'aura besoin de faire
  aucune avance. Les troupes ont reu la moiti de leur solde chue.
  Elles vont recevoir la solde entire des mois suivants: elles sont
  loges, nourries, habilles; un arrir de la solde de six mois et
  plus est presque d'usage, mme en France. Je vous proteste que les
  troupes sont et seront contentes.--Enfin, M. le comte, c'est  Sa
  Majest Impriale  prononcer. Mais en toute hypothse, gare
  l'inexactitude  remplir les engagements solennels que vous
  contractez pour l'avenir!

  Je n'ai rien  ajouter, Monseigneur, pour l'engagement de payer
  cette dette, sans objection, sans rserve, le oui est positif; mais
  c'est un million qui reste en arrire.


Cependant un autre dsastre menaait le royaume de Westphalie.
L'empereur ayant chou dans toutes ses intentions de paix avec
l'Angleterre revint rsolu de ne s'en rapporter qu' sa puissance
pour la stricte observation du blocus continental, cette mesure
pouvant, d'aprs lui, amener la Grande-Bretagne  merci. Il dcida
donc qu'il annexerait  la France non seulement la Hollande, mais
aussi les embouchures des principales rivires du Nord, la majeure
partie du Hanovre et un peu de la Westphalie, en donnant  son frre
de ridicules compensations territoriales.

Le duc de Cadore lui remit le 11 octobre 1810 une note qui se trouve
_in extenso_  la page 491 du 4e volume des _Mmoires de Jrme_; et
quelques jours plus tard, le 25 octobre 1810, aprs avoir reu les
ordres de l'empereur, il fit tenir au ministre du roi de Westphalie
 Paris la note suivante dont il envoya le mme jour une copie 
Reinhard avec la courte lettre qui la prcde:


  J'adresse aujourd'hui  M. le comte de Wintzingerode, par ordre
  exprs de Sa Majest, la lettre dont je joins ici copie.

  Vous direz  M. le comte de Furstenstein qu'il recevra par le
  Ministre du Roi  Paris la rponse  la note qu'il vous avait
  remise. Vous ne lui cacherez point que vous en avez connaissance; et
  si elle ne lui tait pas encore parvenue, vous lui feriez lire la
  lettre que j'ai l'honneur de vous adresser et qui est cette rponse.

  Vous rpterez  M. le comte de Furstenstein ce que j'ai crit  M.
  de Wintzingerode, que le Roi peut toujours continuer d'administrer
  le Hanovre; mais que l'Empereur ne se tient plus pour engag[134].

         [Note 134: C'est--dire que l'empereur laissait purement et
         simplement les charges  la Westphalie.]


Note  M. le Comte de Wintzingerode, ministre de Sa Majest le roi
de Westphalie. Cette note a t soumise  l'approbation de
l'empereur; la dernire phrase souligne est de la main de Sa
Majest.


  Je me suis empress de porter  la connaissance de Sa Majest
  l'Empereur et Roi la note en date du 6 de ce mois par laquelle
  Votre Excellence demande au nom de sa cour que l'acte dress le 11
  mars pour la remise du Hanovre soit approuv et confirm par Sa
  Majest Impriale et Royale.

  Deux articles de cet acte, l'un relatif  l'entretien des troupes
  franaises en Westphalie, l'autre concernant les domaines rservs
  dans le Hanovre et les revenus de ces domaines, ayant t rdigs de
  manire  paratre susceptibles d'une interprtation abusive et
  totalement contraire  l'esprit du trait de Paris, Sa Majest
  voulut tre rassure par des dclarations positives et prcises
  faites au nom du Roi, dclarations que je fus charg de demander et
  qui furent aussi demandes par le ministre de Sa Majest  Cassel.

  Sur le premier objet, la dclaration du gouvernement westphalien ne
  laissa rien  dsirer.

  Mais relativement aux domaines, au lieu de dclarer que leurs
  revenus devant, pendant l'espace de dix annes,  compter du jour de
  la remise du Hanovre, rester identiquement les mmes, aucune loi
  gnrale ou particulire du royaume de Westphalie, aucun acte du
  gouvernement westphalien dont l'effet serait de changer la nature
  des dotations ou d'en diminuer et rduire les revenus, ne pourraient
  leur tre, et ne leur seraient, dans aucun cas, et sous aucun
  prtexte, appliqus avant l'expiration de ces dix ans, le ministre
  westphalien ne s'est exprim que d'une manire indirecte, en termes
  vagues et plus propres  confirmer qu' dtruire les craintes que
  l'article de l'acte de remise avait inspires; et toutes les
  instances du ministre de France  Cassel n'ont pu en obtenir une
  dclaration plus franche et plus conforme  la juste attente de Sa
  Majest l'Empereur et Roi.

  Pendant que le gouvernement westphalien semblait ainsi vouloir se
  mnager les moyens d'luder un de ses principaux engagements, un
  autre plus essentiel encore n'tait pas excut.

  La solde et les masses des troupes franaises en Westphalie
  n'taient pas acquittes. Des rclamations multiplies et presque
  journalires lui ont t adresses et l'ont t sans fruit. Loin de
  satisfaire  un engagement qu'il devait regarder comme doublement
  sacr, il n'en promet pas mme l'accomplissement. Il n'annonce que
  l'impuissance absolue o il dit tre de le remplir.

  Par l'effet de ces deux circonstances, Sa Majest l'Empereur et Roi,
  loin de pouvoir approuver et confirmer l'acte de remise du Hanovre,
  se voit  regret dans la ncessit, non de reprendre et de retirer
  au Roi l'administration du Hanovre, mais de regarder le trait si
  avantageux pour la Westphalie, par lequel il lui avait donn ce
  pays, comme rompu par le fait de la Westphalie elle-mme; et _en
  consquence se croit en droit de disposer  l'avenir du Hanovre
  comme le voudrait la politique de la France_.


En lisant cette note comminatoire, le roi Jrme comprit les
intentions de son frre. Toutefois, il donna des ordres  ses
ministres, surtout au comte de Frstenstein, pour que l'on rassurt
Reinhard. Ce dernier crivit le 1er novembre au duc de Cadore:


  Sur l'article de l'identit des revenus des domaines hanovriens
  pendant dix ans, M. de Furstenstein a protest que jamais
  l'intention du gouvernement westphalien n'avait t de tergiverser
  ou d'luder; et que la preuve qu'on avait attach aux termes de sa
  note du 29 juillet le mme sens que je leur avais suppos dans ma
  note du mme jour, tait qu'on n'avait pas contredit la mienne. Il a
  ajout que sans doute la lettre de Votre Excellence au comte de
  Wintzingerode affligerait beaucoup le Roi; mais Sa Majest Impriale
  le trouverait toujours soumis  ses volonts.

  Dans la mme confrence, j'ai fait connatre  M. de Furstenstein
  les intentions de Sa Majest l'Empereur concernant le titre de
  colonel-gnral de la garde westphalienne. Ce ministre m'a rpondu
  qu'en effet il se rappelait que dj, il y a quatorze ou quinze
  mois, le Roi en avait eu des indications et qu'il tait convaincu
  que Sa Majest se conformerait entirement  cet gard  la manire
  de voir de Sa Majest Impriale.

  M. de Furstenstein m'a cit aussi quelques traits d'une conversation
  que vous etes, Monseigneur, avec M. le Comte de Wintzingerode et o
  vous parliez de diffrentes dpenses du Roi qui paraissent avoir t
  remarques comme inutiles ou excessives par Sa Majest l'Empereur.
  On a reproch au Roi, m'a dit ce ministre, d'avoir fait restaurer
  son palais et de vouloir btir une ville. Il s'agit d'une rue
  nouvelle de vingt maisons dont la liste civile ferait les
  avances.--Les dpenses, quelles qu'elles soient, a continu M. de
  Furstenstein, concernent uniquement la liste civile, et sont par
  consquent trangres aux engagements contracts par le trsor
  public du royaume. Cela est vrai, Monseigneur, cependant la remarque
  faite par Sa Majest Impriale ne porte point  faux, puisqu'un peu
  plus d'conomie dans les dpenses de la liste civile, soit celles
  que Votre Excellence a cites, soit d'autres, aurait dispens de la
  ncessit de songer  aliner une somme de 2,500,000 francs de
  capitaux, pour payer des dettes urgentes.

  J'ai revu hier au soir M. le comte de Furstenstein. Il m'a dit que
  le Roi avait reu ma communication avec une rsignation entire; et
  que Sa Majest rpondait directement  Sa Majest Impriale[135];
  qu' cet effet il expdierait aujourd'hui un courrier dont il m'a
  invit  profiter.

         [Note 135: Lettre du 30 octobre. _Mmoires de Jrme_, vol.
         IV, p. 497.]


Cependant malgr la dtresse des finances, malgr les charges
nouvelles que les envahissements de l'empire franais allaient faire
peser sur le nouveau royaume, on songeait  y faire de grosses
dpenses militaires: le roi, frapp des travaux dfensifs accomplis
 Anvers, voulait mettre Cassel, sa capitale,  l'abri d'un coup de
main en l'entourant de murailles et de larges fosss, qui
serviraient en mme temps comme de rservoir pour recevoir le trop
plein des eaux de la Fulda. Il avait commenc  grands frais la
formation d'un camp de troupes westphaliennes. Ce dernier projet
surtout irrita l'empereur, et l'on dut se hter d'annoncer au
_Moniteur Westphalien_ que le camp tait dissous. En annonant ce
rsultat au ministre (13 octobre), Reinhard revenait sur l'entretien
des troupes franaises en Westphalie stipul par le trait du 14
janvier, mais que le gouvernement du roi Jrme se dclarait
incapable d'assurer pour l'anne 1811.


  Il est  remarquer que l'engagement contract par ce trait comprend
  tout le temps qui s'coulera jusqu' la paix maritime, et qu'ainsi
  c'est mal  propos qu'on affecte de mettre en question si
  l'intention de Sa Majest Impriale sera de faire sjourner ses
  troupes en Westphalie au-del de l'anne courante: quoi qu'il en
  soit, le Conseil des Ministres avait propos une rdaction qui
  dclarait d'une manire bien plus positive encore cette
  impossibilit vraie ou prtendue; mais le Roi s'y est oppos. Ce
  qui, m'a dit M. de Furstenstein, augmentera encore les embarras,
  c'est qu'en Hanovre on pouvait entretenir les troupes franaises du
  produit d'une contribution de guerre que le Roi a laisse subsister
  pour l'anne courante, mais qu'il faudra ncessairement faire cesser
  pour l'anne prochaine. Aussi ceux des ministres qui, dans le temps,
  avaient conseill au Roi de ne point accepter le pays d'Hanovre aux
  conditions proposes, prtendent aujourd'hui que tous les embarras
  de la Westphalie viennent de cette runion, et M. de Furstenstein
  m'a dit lui-mme que, quelqu'avantageuse qu'il la crt sous le
  rapport de la politique, il commenait cependant  se repentir du
  trait du 14 janvier.

  Je reprends ma conversation avec M. de Bulow: Tant que je serai
  ministre du Roi, mon devoir sera de faire marcher l'administration
  qui m'est confie, et de conserver au trsor les moyens de payer les
  dpenses sans lesquelles il n'y aurait plus de gouvernement. Ceci
  me conduisit  lui demander si toutes les dpenses taient
  ncessaires et lgitimes? M. de Bulow protesta que dans toutes il
  mettrait la plus stricte conomie; que pour celles du Roi il avait
  sa liste civile qui sans doute n'tait pas dans une proportion
  exacte avec les revenus du royaume et qui l'engageait  entretenir
  sa cour avec un clat peu ncessaire en Allemagne; que le luxe
  auquel on s'tait habitu avait encore l'inconvnient de faire
  sortir beaucoup d'argent du royaume; qu'en dernire analyse, ce
  n'tait pas le Roi qui en profitait, mais l'intendant de la liste
  civile, marchand failli avec tous les fripons dont il tait entour;
  que sans la dmarcation trace entre les revenus du Souverain et
  ceux de l'tat, il tait sr que Sa Majest se serait contente de
  moins et serait galement heureuse. Je lui demandai si au moins la
  liste civile n'empitait pas sur les revenus de l'tat? Je lui
  rappelai la responsabilit dont je l'avais entretenu dans une autre
  occasion, et je le priai de me dire s'il tait vrai que tous les
  fonds des relations extrieures se versaient dans la caisse du
  trsor de la couronne et que M. de Furstenstein les tirait par une
  ordonnance en bloc. M. de Bulow me dit que pour lui les ordonnances
  de M. de Furstenstein le mettaient en rgle et qu'il me priait d'en
  parler  ce dernier; enfin qu'il tait ministre du Roi et qu'il ne
  pouvait pas se croire soumis  une double responsabilit. Le
  lendemain, M. Simon, envoy sans doute par M. de Bulow, revint sur
  cet objet et m'assura que la seule dpense o la liste civile avait
  empit sur le trsor public tait que le Roi avait fait indemniser
  les propritaires des cinq domaines dont M. de La Flche s'tait
  empar, sur le produit d'une vente de couvents, et que par un
  arrangement qui datait encore du temps de M. Beugnot, beaucoup trop
  magnifique dans ses arrangements financiers, il avait t convenu
  que le produit des conomats au-del de la somme de 500,000 francs,
  qui serait verse  la caisse d'amortissement, tournerait au profit
  du Roi.

  Par un mouvement spontan, M. de Bulow me dit encore que, si le Roi
  voulait l'couter, il se ferait des ides diffrentes sur la nature
  de sa royaut, et qu'il ne se croirait pas dans la mme position que
  par exemple un Roi de Danemark. Je lui rpondis qu'il me semblait
  cependant, et que plusieurs circonstances prouvaient qu' cet gard
  les ides du Roi s'taient beaucoup rectifies. Oui, dit-il, aussi
  sa position est-elle devenue plus difficile, et quoiqu'assurment je
  n'aie pas la mission de vous dire cela, savons-nous ce que nous
  allons devenir?

  Dans toute cette conversation, Monseigneur, M. de Bulow m'a montr
  beaucoup d'adresse, beaucoup d'incohrence, l'envie de rsister, le
  dsir de plaire; enfin comme son caractre, elle n'a pas t d'un
  seul jet. Il m'avait parl de la pesanteur du fardeau qu'il avait 
  supporter. Oui, lui dis-je, j'admire et j'aime la facilit avec
  laquelle vous le supportez. Sans compliment, je ne connais personne
  qui soit capable d'en faire autant. Vous marchez  travers les
  difficults en vous jouant; mais, au nom de Dieu, ne vous jouez pas
   l'Empereur. Ce mot, Monseigneur, l'affligea et il me rpondit ce
  que le respect le mieux senti dut lui inspirer.

  M. de Bulow runit  un vrai talent un travail infatigable et
  l'adresse d'un homme du monde  beaucoup de dsintressement
  personnel. Il veut faire sa place de la manire dont il l'a conue.
  Il se persuade qu'il la quittera sans regret, lorsqu'il ne la croira
  plus tenable. Il n'est pas homme  grandes conceptions, soit que les
  difficults du moment l'absorbent, soit qu'il pense que l'heure n'en
  est pas encore venue. L'espce d'empire qu'en dpit de tant
  d'ennemis acharns il exerce sur le Roi, me parat reposer sur des
  motifs honorables  tous les deux. M. de Bulow connat les Allemands
  et les Franais: il tient des uns et des autres. Nous pourrions
  facilement trouver un ministre plus traitable; mais en
  trouverions-nous un aussi facilement qui nous mnaget, pendant
  aussi longtemps, autant de moyens?

  Quant aux recettes, M. Pichon pense qu'il ne serait pas absolument
  difficile de les augmenter de quatre ou cinq millions. Il prtend,
  par exemple, que les droits de consommation rendent huit millions au
  lieu de sept, et qu'on pourrait aisment trouver deux millions de
  plus sur le prix du sel vendu dans l'intrieur et surtout dans
  l'tranger. Il dit que le ministre des finances convient de la
  possibilit d'augmenter les recettes; mais qu'il ne veut y venir
  qu' la dernire extrmit.

  On a renonc dfinitivement au projet de rendre plus productive la
  contribution personnelle qui ne rendra que 2,500,000 francs. Mais
  comme, d'aprs les nouveaux calculs de M. Malsbourg, la caisse
  d'amortissement aura besoin de 6,500,000 francs, on se propose de
  trouver quatre millions par une espce d'imposition de guerre; et
  c'est ce qui occupe en ce moment la section des finances.


Sur cette double question financire et militaire, Champagny
rpondait le 12 novembre  Reinhard:


  J'ai reu et mis sous les yeux de l'Empereur les deux dernires
  dpches que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

  Sa Majest Impriale s'est arrte principalement au compte que vous
  rendez de vos conversations avec les ministres des finances et de la
  guerre, avec le ministre secrtaire d'tat sur la composition de
  l'arme westphalienne. Sa Majest n'a pu s'empcher de remarquer que
  tandis que le Roi et les ministres renouvelaient leurs
  protestations, les choses n'en restaient pas moins toujours dans le
  mme tat. Souvent l'Empereur a rpt au Roi son frre qu'il ne
  devait point avoir de rgiments de cuirassiers, parce que cette arme
  est trop dispendieuse, que les chevaux du pays n'y sont pas
  propres; et que d'ailleurs des rgiments de cavalerie lgre et de
  lanciers, plus faciles  lever et d'un entretien moins dispendieux,
  conviendraient beaucoup mieux au systme militaire de l'Empire ainsi
  qu'aux intrts du trsor westphalien. Cependant le Roi ne parat
  point avoir suivi ce conseil: il multiplie inutilement les cadres et
  les armes, et se voit entran par l  de nouvelles dpenses.

  Lorsque Sa Majest Impriale a envoy 18,000 Franais en Westphalie,
  son but a t en partie de dispenser le Roi d'entretenir un trop
  grand nombre de troupes et tant d'officiers sur la fidlit desquels
  on ne peut point compter. Les troupes westphaliennes sont en effet
  les moins sres de la confdration; et on les a vues se battre
  contre nous avec ardeur, par l'effet d'une haine ancienne qu'ils ont
  contracte en servant dans les rangs anglais. Sa Majest Impriale
  ne veut plus en envoyer en Catalogne: ce serait recruter les bandes
  ennemies. Les Rois de Bavire et de Saxe, le Grand-Duc de
  Hesse-Darmstadt, dont les tats sont anciennement constitus,
  peuvent avec plus de raison compter sur la fidlit des leurs;
  cependant ils ne s'amusent point  crer de nouveaux corps, et ne
  cherchent au contraire qu' faire reposer tranquillement leurs
  troupes.

  En dfinitif l'intention de Sa Majest Impriale est que le Roi
  renonce  ses rgiments de cuirassiers et qu'il n'augmente point des
  troupes qu'il ne peut nourrir et sur lesquelles il ne peut se fier.

  Au reste Sa Majest Impriale ne prend  cela qu'un intrt
  d'affection pour le Roi et de sollicitude pour un tat qu'Elle a
  fond. Ce qui lui importe, et ce qu'Elle veut, c'est que l'on tienne
  les engagements pris avec Elle et que la solde de ses troupes soit
  paye, tant pour le prsent que pour l'arrir.

  Sa Majest Impriale a vu avec dplaisir que le gouvernement
  westphalien chercht  s'attribuer une espce de droit d'inspection
  sur les troupes franaises stationnes en Westphalie, en demandant 
  nos gnraux des tats de situation des corps sous leurs ordres. Sa
  Majest Impriale a blm ceux de ses gnraux qui se sont prts au
  voeu du gouvernement westphalien. Aucune autorit trangre ne peut
  exercer d'inspection sur les troupes franaises.

  La Westphalie s'est engage  entretenir jusqu' la fin de la guerre
  maritime un corps de dix-huit mille cinq cents Franais; et pour
  remplir cet engagement, elle n'a pas besoin de connatre la position
  exacte de ces troupes. Il suffit que le nombre fix ne soit point
  excd, ce qu'on reconnatra toujours facilement par les tats de
  rcapitulation que fournira l'tat-major gnral.


Pouss dans ses derniers retranchements,  bout de patience, aussi
bien que ses frres Joseph et Louis, en prsence du systme de
l'Empereur, le roi Jrme crivit la lettre suivante, digne, vraie
et respectueuse,  laquelle il ne reut aucune rponse, comme pour
celle du 30 octobre:


  Sire, mon dsir le plus prononc est de tenir tous les engagements
  que j'ai pris envers Votre Majest, et tous mes efforts ne tendront
  jamais qu' ce but, mais je la prie de me permettre quelques
  observations qui me sont dictes par la situation affligeante o je
  me trouve et qu'il ne peut tre dans les desseins de Votre Majest
  de prolonger.

  Votre Majest n'a point ratifi l'acte de cession du Hanovre et
  cependant, tandis que je suis priv des diverses branches des
  revenus publics de cette province, je me vois charg des frais de
  son administration et de l'entretien de 6,000 cavaliers franais
  qui, au terme des traits, doivent tre solds et nourris par elle.
  Il est impossible que Votre Majest ait voulu m'imposer les charges
  sans me donner les moyens d'y subvenir. Ce poids entier retombe
  maintenant sur mes anciennes provinces et elles sont hors d'tat de
  le porter. Je prie Votre Majest de prendre en srieuse
  considration la situation de la Westphalie et de me faire connatre
  positivement ses intentions. Si elle daigne se faire remettre sous
  les yeux ma lettre du 31 octobre dernier, elle y verra relativement
  au Hanovre l'expos sincre de mes sentiments; s'il convient aux
  desseins politiques de Votre Majest de m'ter ce qu'elle m'a donn,
  je suis prt  satisfaire  tous ses dsirs,  me contenter de
  toutes ses volonts,  m'imposer moi-mme et de bon coeur, comme un
  gage de ma reconnaissance envers elle, tous les sacrifices qui
  pourraient lui tre utiles ou seulement agrables, c'est l ce que
  je rpterai  Votre Majest dans tous les instants de ma vie, mais
  si elle me laisse dans le rang o elle m'a fait monter, qu'elle ne
  me prive pas des moyens de m'y maintenir avec honneur et sret,
  qu'elle me permette de faire parvenir jusqu' elle les souffrances
  de mes peuples, et qu'elle me laisse l'esprance de les voir
  soulager  mes sollicitations.

  Oui, Sire, je le rpte, les douanes, les forts, les postes, toutes
  les principales branches des revenus publics du Hanovre sont entre
  les mains des agents de Votre Majest, et tandis que cette province
  m'est trangre puisque le trait par lequel elle m'est cde n'est
  point ratifi, je me vois contraint d'en salarier les
  administrations et d'y entretenir les troupes qui ne doivent tre
  qu' sa charge.

  J'ose penser qu'il suffit de ce simple expos des faits pour que
  Votre Majest prenne  cet gard une dtermination que je sollicite
  avec ardeur, et cet objet tant pour moi et pour mon pays de la plus
  haute importance, j'expdie cette lettre  Votre Majest par un
  courrier extraordinaire.


Les observations prsentes  l'empereur et au duc de Cadore taient
si vraies, les rclamations du gouvernement westphalien si justes
que le ministre des relations extrieures de France crut devoir
mettre sous les yeux de Napolon un long mmoire dat du 24 dcembre
1810 et duquel il ressort: Que le snatus-consulte qui avait runi 
l'empire la plus grande partie du dpartement du Wser enlevait  la
Westphalie 23 mille sujets et 5 millions 460 mille francs de
revenus; que les parties du Hanovre destines  tre donnes en
compensation  la Westphalie suffiraient pour le nombre de sujets et
pour les revenus, si les contributions pouvaient tre maintenues,
mais que le gouvernement westphalien tenait pour impossible le
maintien de la contribution de guerre; que les domaines encore
disponibles n'existaient pas, qu'il n'y avait donc d'autre moyen
d'indemniser le roi que de diminuer les troupes franaises
entretenues par la Westphalie et de faire remise au pays des revenus
et des contributions arrirs. Le mmoire du duc de Cadore demandait
que la France prt  sa charge la dette du Hanovre, et la Westphalie
celle de la province du Wser, que le contingent westphalien ft
fix  20 mille hommes.

Ces conclusions ne furent pas adoptes par l'empereur. Le roi trs
abattu des dernires mesures prises par son frre, envoya  Paris M.
de Bulow pour y remplacer le baron de Mulcher et discuter ses
intrts.

L'anne 1811 commena  Cassel sous de tristes auspices pour le
jeune roi et ses malheureux tats. Jamais la fable du loup et de
l'agneau n'avait reu une application plus vraie. Aprs avoir fait
valoir des prtextes de toute nature, Napolon auprs duquel la
raison politique l'emportait sur toute considration, dcid  ne
pas laisser le Hanovre  son frre, lui fit savoir, par son agent,
qu'il enlevait cette province  la Westphalie, ainsi qu'une partie
du dpartement du Wser, pour les runir  la France, attendu que
les conditions du trait n'ayant pas t excutes par le Roi, il
considrait ce trait comme rompu de fait. L'empereur daignait
promettre des compensations qui furent illusoires comme d'habitude.
Un dcret en date du 22 janvier ordonna la prise de possession
immdiate du territoire annex, et le versement dans la caisse de
l'empire franais de tous les revenus de ces territoires depuis le
1er janvier. En vertu de l'article 3, une partie du duch de
Lunebourg tait cde au Roi, mais avec cette restriction que les
revenus, les domaines affects  des dotations taient excepts de
la cession. D'aprs ce devis, le Hanovre semblait n'avoir jamais
fait partie du royaume de Westphalie. On cdait, en compensation du
dpartement du Weser, une partie d'une province dj annexe depuis
un an aux tats de Jrme. Ce dernier ne voulut pas d'abord accepter
cette compensation fictive et chargea  part le comte de Bulow, son
ministre des finances, de ngocier et d'obtenir des ddommagements
rels.

Pendant que M. de Bulow essayait d'entrer en arrangement avec le
gouvernement franais, Reinhard, toujours  Cassel et  l'afft de
toutes les nouvelles, de tous les vnements importants ou non, qui
se passaient dans ce malheureux pays, continuait  rendre compte
directement  l'Empereur ou  son ministre, le duc de Cadore.

Voici quelques-unes des dpches et des bulletins de l'ambassadeur
franais  Cassel.


  REINHARD  CHAMPAGNY.

                                                      29 janvier 1811.

  Le crmonial du dernier bal a fait une trop grande sensation et
  dans le corps diplomatique, et dans la ville, pour que je puisse me
  dispenser de demander  ce sujet les ordres de Votre Excellence.
  Dj au bal prcdent le premier chambellan avait exig que les
  dames se tinssent debout, tandis que M. de Furstenstein leur disait
  de s'asseoir. Cette fois, le Roi lui-mme, qui plus que jamais
  s'occupe d'tiquette, a coup le noeud. M. de Furstenstein devait
  annoncer cette dcision aux femmes des ministres; et le hasard
  voulut que ma femme ft seule prsente. Il ne le fit cependant pas,
  disant que ce n'tait pas l'usage de la cour de France. Quant au
  privilge d'tre seul assis que le Roi a accord  ce ministre, Sa
  Majest le fonde sur ce qu'ayant le collier de l'ordre, M. de
  Furstenstein est son _cousin_ et doit tre assimil aux grands
  dignitaires. C'est une manire d'luder la difficult, et M. de
  Furstenstein sans porter le titre de prince en aura tous les
  privilges. J'ignore encore si le ministre saxon, qui n'existe qu'
  la cour et pour la cour et dont la femme courant aprs toutes les
  ftes et aprs toutes les faveurs s'est trouve absente, avait t
  prvenu de tout ce qui arriverait. Il m'avait demand en entrant ce
  que j'avais rsolu de faire pour le souper et j'avais rpondu que
  nous serions debout et les femmes assises. La femme du ministre de
  Prusse tait malade. Votre Excellence voit au reste que, mme dans
  ces occasions-l, le Roi a soin de distinguer le ministre de France.
  Pour cette fois, je m'abstiendrai entirement d'noncer dans la
  socit mon opinion sur ce qui s'est pass, prcisment parce que
  j'attends les instructions de Votre Excellence.

  Je n'avais appris toutes ces circonstances que vers la fin du
  souper. M. Jacoul a fait une terrible grimace en voyant assis M. le
  comte de Furstenstein, qui d'ailleurs avait l'air plutt confus que
  glorieux de la distinction qui lui tait accorde.


Lorsque l'Empereur eut pris connaissance de la dpche de Reinhard
et de la nouvelle mesure d'tiquette introduite  la cour de son
frre pour M. Lecamus devenu comte de Furstenstein, il fut choqu de
cette innovation et crivit le 20 fvrier au duc de Cadore la lettre
ci-dessous, omise  la _Correspondance de Napolon Ier _:


  Monsieur le duc de Cadore, je vous renvoie trois portefeuilles de
  votre correspondance. Qu'est-ce que cette prrogative de M. de
  Furstenstein de s'asseoir aux cercles de la cour de Cassel devant le
  corps diplomatique et les grands de l'tat? Demandez des
  renseignements plus dtaills que cela. Il n'y a pas d'objections 
  ce que le Roi exige que les femmes se tiennent debout quand il
  danse. En gnral, un Roi ne doit pas danser, si ce n'est en trs
  petit comit. Cependant, cet usage ne choque aucune convenance. Mais
  vous devez charger mon ministre de s'opposer formellement  ce que
  le comte de Furstenstein soit appel _cousin_ et s'assoie devant le
  corps diplomatique et les grands de l'tat. Cette prrogative ne
  peut appartenir  qui que ce soit en Westphalie, parce qu'elle est
  contraire  toute ide reue, et que je ne veux pas qu'elle existe.
  Personne en France ne s'asseoit  la cour parmi les princes du sang.
  Les marchaux ne s'asseyent pas. Quant aux grands dignitaires, cela
  tient au _dcorum_ de l'Empire, et quels sont les grands
  dignitaires? Lorsque le Roi d'Espagne, le Roi de Naples, le Vice-Roi
  d'Italie, qui sont revtus de grandes dignits, s'asseyent, il est
  juste que les premiers grands du plus grand Empire du monde qui leur
  sont assimils s'asseyent; mais il est absurde de donner ce
  privilge dans une petite monarchie. Cela est contre l'opinion de
  toute l'Europe, et il y a dans cette conduite un peu de folie. Il
  faut donc que mon ministre fasse connatre au ministre des Relations
  extrieures de Westphalie que mon intention n'est pas de souffrir
  ces aberrations du Roi, et que j'exige qu'il ne soit donn aucune
  suite  cette innovation. Parlez de ceci  M. de Wintzingerode et 
  M. de Bulow. Faites-leur connatre que le Roi ferait bien mieux de
  modeler son tiquette sur celle de la Cour de Saxe que de faire  sa
  tte et de se faire tourner en ridicule. Parlez srieusement  M. de
  Wintzingerode l-dessus; il devrait donner des conseils  sa cour
  sur ce, etc., etc.


L'empereur, non content de sa dpche au duc de Cadore, crivit
lui-mme  son frre le mme jour 10 fvrier. Le roi Jrme
rpondit le 17 du mme mois une lettre respectueuse, dans laquelle
il ne laisse pas de faire ressortir les injustices dont on s'est
rendu coupable  son gard. Cette lettre, que voici, ne se trouve
pas aux _Mmoires de Jrme_:


  Sire, je reois la lettre que Votre Majest a bien voulu m'crire,
  en date du 10 fvrier; tout ce qu'elle contient est vrai, seulement
  j'aurais dsir qu'on ne laisst pas ignorer  Votre Majest que le
  soir o le comte de Furstenstein a t assis, _je n'y tais pas_,
  que c'tait dans un salon particulier et que c'tait une erreur du
  prfet qui n'avait pas senti que les ministres trangers pouvant
  entrer, ce n'tait plus _un salon particulier_; cela ne s'est jamais
  fait et ne _se fera plus_. Quant au titre de cousin, comme ayant le
  grand collier de l'ordre, je ne le donne qu'en crivant une lettre
  de chancellerie de l'ordre, pour _rassembler_ le chapitre ou faire
  une _promotion_, mais jamais je n'ai eu assez peu de sens ni
  d'esprit pour ne pas sentir que si j'eusse pu faire comme on l'a dit
   Votre Majest, j'aurais mrit les petites maisons.

  Je le rpte, Sire, je ne fais jamais un pas sans avoir Votre
  Majest en vue, sans dsirer de lui plaire, et surtout sans
  ambitionner qu'elle puisse dire: jamais mon frre Jrme ne m'a
  donn de chagrin. C'est bien le fond de ma pense, Sire, et si je me
  trompe, un conseil paternel de Votre Majest est plus que suffisant,
  non seulement pour me faire changer, mais pour me convaincre que
  j'avais tort. Pourquoi donc Votre Majest est-elle si avare de ses
  conseils? et pourquoi suis-je le seul qui lui inspire assez peu
  d'intrt pour qu'elle ne veuille pas m'crire ce qui peut lui
  dplaire? Dans les circonstances critiques o je me trouve, Votre
  Majest n'a pas mme daign me dire: faites _ce que je dsire, cela
  me sera agrable_; c'est par le moniteur que j'apprends que je perds
  _le quart de mes tats_ et _le tiers de mes revenus_, et le dbouch
  de mes rivires, sans qu'un seul mot de Votre Majest vienne me
  rassurer et me dire: c'est telle ou telle conduite que vous devez
  tenir; avouez, Sire, que Votre Majest est bien svre pour moi qui
  n'ai jamais dsir et ne dsirerai jamais que de contribuer  votre
  contentement.

  Je finis, Sire, car je me vois, par l'abandon de Votre Majest,
  entour d'cueils sur lesquels je ne pourrai manquer de me perdre,
  si elle persiste dans cette indiffrence pour moi. Que Votre Majest
  se mette un instant  ma place, souverain d'un pays ruin, accabl
  sous le faix des charges extraordinaires, auquel on dit: je vous
  prends le quart de vos tats, de vos revenus, et cependant je ne
  vous te aucune charge, ni vous donne aucun ddommagement, que
  feriez-vous, Sire? ce que je fais, vous laisseriez prendre, vous ne
  vous opposeriez  rien; au contraire, mais en conscience vous ne
  feriez pas comme le roi de Hollande, qui a dit  ses sujets: je cde
  une partie de mes tats, parce que l'on me les demande.

  Je vous prie, Sire, au nom de votre ancienne amiti pour moi, de me
  diriger et ne pas m'abandonner, car vous seriez fch un jour
  d'avoir perdu un tre qui vous aime plus que sa vie.


 peine cette lettre tait-elle partie que le jeune roi, avide
d'tiquette et toujours prt  singer le gouvernement imprial,
donnait encore prise aux critiques fort justes et aux boutades
souvent un peu svres de Napolon qui, tout en ayant pour lui une
affection relle, le traitait en fort petit personnage. Le 49
fvrier, Jrme avait mis  l'ordre de son arme le rglement
suivant:


  1 Trois de nos aides de camp seront dsigns chaque trimestre pour
  faire le service auprs de Notre Personne; 2 le ministre de la
  guerre fera mettre leur nom  l'ordre du jour de l'arme; 3
  lorsqu'un de nos aides de camp de service arrivera, soit dans une
  division, soit dans une place forte ou  l'arme, l'ordre qu'il
  transmettra de notre part, par crit ou verbalement, sera
  obligatoire. Cependant, les gouverneurs, les gnraux et les
  commandants de place pourront, dans les circonstances qu'ils
  jugeront importantes, exiger que l'aide de camp leur transmette par
  crit l'ordre qu'il aura t charg de leur signifier, et il ne
  pourra alors s'y refuser; 4 l'aide de camp de service en mission,
  recevra, soit  l'arme, soit dans les divisions ou les places
  fortes, les honneurs que l'on rend au plus haut grade militaire.


Puis, croyant tre trs agrable  son frre, il adressait (5 mars)
une proclamation maladroite aux populations que lui enlevait le
dcret du 22 janvier 1811:


  Habitants du territoire westphalien, runis  l'empire franais!

  Les circonstances politiques m'ayant dtermin  vous cder  Sa
  Majest l'empereur des Franais, je vous dgage du serment de
  fidlit que vous m'avez prt. Si quelquefois vos coeurs ont su
  apprcier les efforts constants que j'ai faits pour votre bonheur,
  je dsire en recueillir la plus douce rcompense en vous voyant
  porter  Sa Majest l'empereur et  la France le mme amour, le mme
  dvouement et la mme fidlit dont vous m'avez si souvent donn des
  preuves, et particulirement dans les circonstances critiques des
  dernires annes.

  Mes voeux les plus ardents sont et seront toujours de vous voir
  jouir, sous votre nouveau matre, d'un bonheur aussi parfait que le
  mrite votre caractre brave et loyal.


L'empereur trouva fort mauvaise la mesure prise pour les aides de
camp et critiqua beaucoup de passages de la proclamation, ainsi
qu'on le verra dans les lettres suivantes:


  CHAMPAGNY  REINHARD.

                                               Paris, le 19 mars 1811.

  Sa Majest m'ordonne de vous communiquer quelques rflexions qu'elle
  a faites sur plusieurs actes du gouvernement westphalien. Elle a
  relev certaines expressions de la proclamation du roi aux habitants
  de la partie de la Westphalie cde  l'empire. Ces mots: _je vous
  cde_ lui ont paru inconvenants. On ne cde pas des hommes comme on
  cde un troupeau de moutons, ou du moins on ne le leur dit pas.
  Cette autre phrase: _ayez pour l'empereur l'amour que vous avez pour
  moi_, semble prsomptueuse. Ces pays ont-ils t assez longtemps
  sous la domination westphalienne pour lui tre bien profondment
  attachs? Je ne parle pas du rapprochement entre l'empereur et le
  roi dont Sa Majest a lieu de se formaliser.

  Mais ce qui a paru plus trange  l'empereur, c'est un ordre du roi
  de Westphalie que Sa Majest a vu dans une gazette et par lequel ce
  prince exprime sa volont que ses aides de camp auxquels il donne
  des missions commandent partout o il n'est pas, et de prfrence 
  toute autorit existante. Sa Majest voit dans cette disposition le
  bouleversement de tout ordre public. Des aides de camp qui sont plus
  que des ministres et qui exercent, partout o le Roi n'est pas, une
  autorit sans limites! Jamais l'empereur n'a remis entre les mains
  de personne un pouvoir aussi discrtionnaire. Sa Majest a beaucoup
  employ ses aides de camp qui, forms par elle, taient dignes de
  toute confiance; mais elle ne leur donnait que des missions
  d'informations dans lesquelles ils n'avaient aucune autorit 
  exercer.

  Faites ces rflexions, Monsieur, aux ministres du Roi, mais avec
  rserve et mnagement. L'empereur les accuse de ces erreurs que
  l'inexprience du Roi peut, quels que soient son esprit, son tact et
  ses lumires, lui faire quelquefois commettre et qui devraient tre
  vites par des ministres qui joignent  l'habitude des affaires la
  connaissance de la manire dont on doit les traiter. L'empereur est
  persuad qu'une reprsentation juste sera toujours coute par son
  auguste frre dont il connat et le bon esprit et le dsir de faire
  tout bien.


Reinhard rpondit  Champagny, le 24 mars 1811:


  Votre Excellence m'a communiqu quelques rflexions que Sa Majest
  impriale a faites sur plusieurs actes du gouvernement westphalien.
  Sa Majest a trouv inconvenantes certaines expressions de la
  proclamation du Roi aux habitants de la partie de la Westphalie
  cde  l'empire. Cette proclamation, Monseigneur, m'a toujours pes
  sur le coeur; elle a t rdige dans le cabinet de Sa Majest. Les
  ministres n'ont pu obtenir que le changement de quelques phrases; et
  encore n'ont-elles pas t changes au gr de leurs dsirs.
  L'intention du Roi tait bonne; il voulait montrer en mme temps et
  sa dfrence pour son auguste frre, et l'accord parfait avec lequel
  tout s'tait pass. Mais l'amour-propre s'en est ml et ds lors on
  n'a pas voulu toucher  la part qu'il s'tait faite. Quant  moi, ne
  voulant pas analyser les expressions qui m'avaient frapp, j'avais
  pri M. le comte de Furstenstein d'engager le Roi  ne point faire
  de proclamation. Quelques jours aprs, Sa Majest me demanda si je
  l'avais lue; je rpondis que oui et que mme M. le comte de
  Furstenstein me l'avait montre avant l'impression. Sur le reste, je
  gardai le silence, et il me parut que le Roi comprenait ce que ce
  silence voulait dire.

  Quant aux pouvoirs extraordinaires donns aux aides de camp de Sa
  Majest, on m'avait assur que cette mesure avait t discute et
  arrte au conseil d'tat, et que plusieurs personnes s'en taient
  affliges. Mais, je ne crois point qu'elle ait t publie dans
  aucun papier westphalien; et la gazette dans laquelle Sa Majest
  impriale l'a lue m'est reste inconnue. Je viens d'en parler  M.
  le comte de Furstenstein qui m'a dit que c'tait un ordre du jour
  qu'il me communiquerait.

  Je me suis, en effet, dj acquitt auprs de ce ministre de la
  commission dont Votre Excellence m'a charg pour les ministres du
  Roi, et je crois l'avoir fait entirement dans l'esprit de vos
  instructions. Dj hier, j'avais dit au Roi que dans les dpches
  que le courrier m'avait portes, j'avais trouv des expressions
  pleines d'amiti et d'estime pour Sa Majest. Le Roi me rpondit que
  j'tais moi-mme tmoin de tout ce qu'il faisait, et qu'il me
  rendrait juge de ses intentions et de ses sentiments. C'est par la
  mme route que je suis entr en matire avec M. le comte de
  Furstenstein. Mais, ai-je ajout, plus Sa Majest impriale rend
  justice au caractre et au bon esprit de son auguste frre, et plus
  elle est naturellement dispose  imputer  ses ministres ce que
  peut-tre elle ne trouve pas digne de son approbation dans les actes
  de ce gouvernement, et je suis convaincu, Monsieur le Comte, qu'elle
  a entirement raison. M. de Furstenstein m'a rpondu par son
  refrain ordinaire que je ne connaissais pas assez le caractre du
  Roi, qui ne se laissait pas conseiller.--Je juge, lui ai-je dit, du
  caractre du Roi, par la manire dont il s'est constamment montr 
  mes yeux. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de m'entretenir avec
  lui, je lui ai trouv de la mesure, de la justesse, de la prudence,
  enfin beaucoup de pouvoir sur lui-mme. Il se peut,  la vrit, que
  le maintien qu'il prend vis--vis du ministre de France ne soit pas
  exactement le mme que celui qu'il a vis--vis de ses serviteurs qui
  lui sont directement subordonns; mais avec un coeur et un esprit
  comme le sien, il y a constamment de la ressource. On peut laisser
  passer un premier mouvement, et je suis persuad qu'avec un peu
  d'insistance et de courage, la vrit et la raison finiront toujours
  par tre coutes. Aprs avoir parl ainsi en thse gnrale, M. de
  Furstenstein m'a demand si quelque acte particulier du gouvernement
  avait donn lieu  ces rflexions. Je lui ai cit ceux dont il
  s'agit. M. de Furstenstein m'a beaucoup remerci. Il m'a dit sous
  combien de rapports il tait intress  ce que le Roi mritt
  l'approbation constante de Sa Majest impriale, et avec un certain
  lan il a ajout qu'il se promettait bien de ne point laisser
  chapper cette occasion pour faire sentir  Sa Majest que les
  ministres n'avaient pas si grand tort d'oser quelquefois lui faire
  des reprsentations. Au sujet de la proclamation, il m'a assur que
  le Roi s'y tait dtermin d'aprs une lettre de M. de Malchus qui
  lui avait crit: _que M. le gnral Compans le dsirait_, et qu'en
  s'y refusant, le Roi aurait craint d'tre accus de susceptibilit.
  Il m'a demand si Sa Majest impriale en tmoignait un fort
  mcontentement; je lui ai rpondu qu'au contraire elle avait  coeur
  sur cet objet de ne point blesser la sensibilit du Roi, et qu'en
  m'autorisant  en dire quelques mots  ses ministres, elle me
  recommandait de le faire avec beaucoup de rserve et de mnagement.

  Votre Excellence se rappellera peut-tre qu'en lui rendant compte,
  au mois d'aot 1809, de la situation des choses d'alors, je terminai
  ainsi une de mes dpches: Tout ce que je me permettrai d'ajouter,
  c'est que je suis convaincu de la ncessit de venir au secours des
  intentions et des mesures du Roi, et qu'aucun des sujets de Sa
  Majest impriale qui sont ici (j'y comprenais alors M. Simon et M.
  le gnral Ebl) ne pourrait remplir dans toute son tendue et sous
  tous les rapports de convenance une aussi haute mission.

  La sagesse de Sa Majest impriale a certainement mieux senti que
  moi tous les inconvnients que devait avoir une mesure pareille 
  celle que je voulais indiquer. Aujourd'hui, elle aurait encore celui
  d'tre tardive dans un sens et prmature dans un autre. Mais j'ai
  la persuasion qu'elle est devenue moins ncessaire. En comparant le
  Roi tel qu'il tait il y a deux ans, avec ce qu'il est aujourd'hui,
  je suis convaincu qu'il a gagn, si j'ose m'exprimer ainsi, surtout
  en docilit. Mais ses ministres craignent tous un premier mouvement
  et quelque rsolution subite, difficile  rtracter, d'un souverain
  dont ils dpendent. Il a trop su les habituer  cder  sa volont
  fortement prononce. Il leur manque d'oser revenir  la charge. Pour
  leur donner un courage qu'ils n'ont point, je ne connais qu'un seul
  moyen: c'est d'tre assurs  tout vnement de la protection de Sa
  Majest impriale. Cette assurance de protection resterait un
  secret entre le ministre de France et celui des ministres du Roi
  auquel elle daignerait accorder une aussi haute preuve de confiance;
  un seul suffirait.

  Mais lequel? M. le comte de Hoene, trs honnte homme, n'est qu'un
  troisime commis. Il prend  la lettre toutes les paroles du Roi. Il
  n'entend pas ce qu'on voudrait lui faire comprendre. De tous les
  ministres, il est celui qui se tient le plus en garde contre la
  lgation franaise. M. le comte de Wolfradt, trs honnte homme
  aussi, est trop timide et trop peu adroit; il ne sait pas assez la
  langue franaise. M. le comte de Furstenstein est l'homme du Roi;
  pour lui, il suffit du ressort de la responsabilit. M. le comte de
  Bulow a trop une marche et une manire  lui; mais on peut compter
  sur lui dans des circonstances dtermines. M. Simon est un peu sec
  quelquefois, et toutes les affaires ne sauraient tre de son
  ressort; mais il apportera  toutes de la maturit et de
  l'exprience, et c'est prcisment ce dont il s'agit ici. Sa qualit
  de Franais, son ge, son bon sens et la modration de son esprit
  peuvent le faire croire capable de prendre de l'ascendant sur le
  Roi, sans perdre sa confiance et sans en abuser; et comme le Roi
  n'aime point  consulter, il y aurait deux maximes de gouvernement 
  tablir. L'une, que l'excution de toute mesure quelconque partt de
  celui des ministres qu'elle concerne, et l'autre, que lorsque des
  actes quelconques manent directement du cabinet, les ministres
  eussent le temps de faire des reprsentations lorsqu'ils le
  jugeraient ncessaire.


Sans nous arrter sur une lettre du 24 mars o Reinhard raconte
divers incidents survenus  la cour de Cassel, nous extrayons d'une
lettre adresse par le mme  Champagny (23 mars) une conversation
que Reinhard eut avec le roi. Le ministre des finances de
Westphalie, M. de Bulow, avait t envoy  Paris pour tcher
d'obtenir des adoucissements  la triste condition faite par
l'empereur au malheureux royaume. Aprs un prambule que nous
omettons, Reinhard s'exprime ainsi:


  Le comte de Furstenstein, ai-je dit, m'a laiss dans le doute si M.
  de Bulow doit _terminer_ et revenir, ou signer et revenir. Il n'y a
  rien  signer, a dit le Roi. Lorsque toutes les conditions sont
  dictes par une seule des parties et qu'elles sont avantageuses 
  une seule, ce n'est pas un trait. Que l'empereur ordonne: tout ce
  qu'il ordonnera sera fidlement excut; mais qu'il ne demande pas
  que je me dshonore.--Cependant, Sire, l'empereur offre des
  avantages  Votre Majest: d'abord ses domaines en Westphalie non
  encore donns; ensuite l'arrir des revenus du Hanovre.--Oui, dit
  le Roi, les domaines non donns et _non destins_, ce qui les rduit
   un revenu de 2 ou 300,000 fr. tout au plus, tandis que je perds
  12 millions et 600,000 mes. Les revenus arrirs du Hanovre sont
  peu de chose: deux ou trois millions tout au plus, peut-tre
  rien.--Encore, Sire, sont-ce l des avantages que Votre Majest
  n'obtiendra qu'en signant, et qui constituent la rciprocit. Alors
  le Roi s'est rcri sur ce qui s'est pass  la suite du trait
  concernant le Hanovre, et je l'ai interrompu en disant que c'tait
  toujours avec peine que je rappelais  Sa Majest que sa manire de
  voir et celle de Sa Majest impriale sur la cession du Hanovre
  taient diffrentes.--Mais tout cela n'tait qu'un prtexte, m'a
  dit le Roi, parlons franchement: rien ne sortira de ce
  cabinet.--Parlons franchement, Sire, supposons que ce ne soit
  qu'un prtexte; mais Votre Majest connat le _motif_. L'empereur a
  chang d'intention, parce que les circonstances lui en ont fait la
  loi; il en a chang quant au Hanovre et quant aux villes
  ansatiques. La politique de l'empereur ne reste pas stationnaire;
  Votre Majest marche  ct de lui: voudrait-elle rester en
  arrire?--Eh bien, que l'empereur me dise son motif et qu'il ne
  fasse pas valoir seulement le prtexte.--Et quand ce prtexte,
  Sire, serait un caprice, pourquoi n'aimeriez-vous pas  y
  dfrer?--Oui, si c'tait de frre  frre, alors l'empereur sait
  bien que tout est  sa disposition, tout mon royaume, ma vie mme;
  mais _tout cela se traite diplomatiquement et je ne puis cder_. Je
  viens d'crire  Bulow mon dernier mot: les domaines de l'empereur
  non donns; et quant aux 12,500 hommes de troupes franaises, que la
  Westphalie se charge de leur nourriture et _la France de leur solde
  et de leur entretien_, afin que je puisse montrer un avantage  mon
  peuple.--Je suis fch, Sire, que ce soit votre dernier mot, car
  le duc de Cadore m'a crit que l'empereur a dit aussi le sien. Du
  reste, Sire, officiellement je n'ai rien  dire, ce n'est que par
  forme de bon office et dans les intrts mme de Votre Majest; et
  comme M. de Furstenstein m'a dit que M. de Bulow serait ici dans
  deux ou trois jours, au fond toutes mes rflexions sont tardives et
  inutiles.--Furstenstein vous a dit que Bulow revenait? Bah,
  Furstenstein ne sait rien, c'est moi seul qui conduis toute la
  ngociation, qui cris toutes les lettres de mon cabinet. Ainsi,
  Monseigneur, je dois croire que M. de Bulow est encore  Paris, et
  Votre Excellence jugera si,  lui ou  son matre, on pourra faire
  passer le Rubicon. Si c'est  lui, sans le consentement du Roi, il
  est perdu.

  Je dois vous dire, Monseigneur, le secret de la pense et de la
  conduite du Roi. Il m'a dit  moi-mme que Sa Majest impriale
  avait accus le roi Louis, son frre, de lchet pour avoir cd par
  un trait une partie de son royaume. Aussi rpondit-il aux instances
  de tous ses ministres:--Vous ne savez ce que vous dites, je ne
  signerai pas, l'empereur me msestimerait.


La conversation puise sur ce point, Reinhard aborda ensuite un
sujet plus dlicat. Le roi s'tait fait livrer des lettres o le
secrtaire gnral du dpartement des finances, nomm Provenal,
appelait M. de Bulow le messie, le sauveur de la Westphalie. Ce
Provenal et un autre commis de M. de Bulow avaient t aussitt
destitus comme Prussiens. Reinhard estimait que ces lettres
taient bien sottes, mais que le roi venait de trahir le secret de
l'ouverture des lettres. C'est sur ce point qu'il amena
l'entretien:


  Aprs cet objet termin, il y a eu quelques moments de silence, et
  j'attendais le Roi; craignant d'tre congdi, j'ai rompu le
  silence, d'autant plus qu'avec beaucoup de bont, le Roi m'avait
  invit  lui parler  coeur ouvert.--Dans une si belle
  circonstance, Votre Majest aura quelque grce  faire d'_hier
  matin_. Le Roi m'a fait rpter ma phrase:--Ah! vous parlez de ces
  lettres! Ce sont des btises, vous sentez bien que ce n'tait qu'un
  prtexte, et je n'ai fait qu'excuter un dessein que j'avais depuis
  trois mois. J'avais aussi peu envie de me mettre en colre que vous
  en avez  prsent. Ce Provenal et ce Sigismond sont des Prussiens.
  Depuis six mois, j'avais donn une dcision qui renvoyait les
  Prussiens de mon service: Je ne veux avoir  mon service que des
  Westphaliens et des Franais.--Des Prussiens, Sire, que M. de
  Bulow a pris  Magdebourg.--Non, qu'il a fait venir de Berlin.
  Cela est vrai, quant  Sigismond, homme d'un grand talent, mais
  d'une mauvaise rputation. M. Provenal, dont M. de Bulow ne se
  servait que pour la rdaction, est un ancien ministre protestant. M.
  de Bulow l'en raillait quelquefois, et de l ces expressions en
  style de bible qui avaient tant dplu au Roi. M. de Furstenstein a
  donn cette explication au roi, moi-mme je l'ai confirme; aussi
  ces lettres ne sont-elles plus qu'un prtexte.--Ce Sigismond est un
  espion; il a crit  Berlin des lettres _que Linden m'a renvoyes_
  et pour lesquelles je pourrais le faire pendre. Mais cela irait plus
  haut, et je ne veux pas en faire une affaire. Imaginez-vous qu'il
  rendait compte de chaque conscrit, du mouvement de chaque compagnie,
  enfin de tout ce qui se fait chez moi.--Ce n'taient donc pas des
  lettres particulires?--Oui, particulires; mais vous sentez
  qu'elles allaient  une autre adresse. Quant  l'autre, je savais
  que Bulow avait une correspondance secrte, qu'il ne se servait ni
  de ma poste ni de mes courriers; qu'on lui envoyait son valet de
  chambre qui remettait les lettres  la poste de Giessen. J'ai voulu
  savoir ce que c'tait; il y a eu 39 numros, je les ai tous lus.
  J'envoyais dans le pays du grand-duc de Hesse des gendarmes
  dguiss; je faisais prendre et copier les lettres, et puis on leur
  donnait cours. On y parlait de tout ce que je faisais, vrai ou faux,
  n'importe. Je ne pouvais pas (je vous en demande pardon), pis...
  sans que Bulow n'en ft inform. Ceci, Monseigneur, est la seconde
  version: hier le Roi disait que c'tait la direction gnrale des
  postes  Paris qui lui avait envoy ces lettres, parce qu'elle en
  avait t indigne. Le fait est que M. de Bercagny tient ses
  dcacheteurs de lettres  sept lieues d'ici; que d'autres ont t
  ouvertes  Giessen, et que la lettre  _Messie_ avait t remise au
  secrtaire du cabinet du Roi, il y a deux jours.

  On parle d'intrigues, a dit le Roi, j'en ris. Si je laissais faire,
  les Franais craseraient les Allemands, et les Allemands
  chasseraient les Franais.--Cela est vrai, Sire, Votre Majest
  tient assez l'quilibre; mais elle est place trop haut pour ne pas
  voir autrement ce qui se passe au-dessus d'elle que ceux qui sont
  placs  distance. Ceux-ci, voyant certains hommes approcher souvent
  et journellement de votre personne, leur attribuent une influence
  qu'ils n'ont pas.--Ah, Bercagny! Il est officier de la maison...
  Bercagny! je n'ai aucune confiance en lui. Vous savez ce que j'en
  pense, c'est un bavard; il couche toutes les nuits avec des filles.
  Il va jouer au reversi avec mes chambellans, pour faire dire qu'il
  va au palais, et va chez Brugnire pour faire croire qu'il entre
  dans mon cabinet. Il fait comme le duc de Richelieu qui faisait
  arrter sa voiture  la porte des honntes femmes, pour qu'on dit
  qu'il couchait avec elles.--Sire, c'est au moins celui qui remue le
  plus.--Jamais je n'ai rien pu savoir de lui sur la police.--Je suis
  enchant que Votre Majest confirme mon opinion; il m'a paru que,
  dans certaines crises, sa police n'tait pas merveilleuse.--_Aussi,
  ce n'est pas par lui que j'ai eu ces lettres._

  La conversation est ensuite tombe sur M. de Bulow. Le Roi m'a dit
  que les Franais ne lui en voulaient pas, puisqu'aucun d'eux ne
  dsirerait, ni n'tait capable d'avoir sa place.--Il y en a
  quelques-uns cependant, et  vous dire vrai, Sire, depuis deux ans
  que je suis ici, j'ai vu M. de Bulow l'objet d'un acharnement
  perptuel.--Ce sont plutt les Allemands. Du reste, c'est un homme
   grands moyens.--Sire, M. de Bulow a une certaine lgret dont
  j'ai t quelquefois dans le cas de me plaindre moi-mme; il sent sa
  supriorit dont il abuse peut-tre quelquefois. Du reste, il est
  homme d'honneur et fidle serviteur.--Le croyez-vous?--Oui,
  Sire.--Croyez que pour changer de serviteurs, il faut que je me
  retourne plus d'une fois sur mon oreiller. D'ailleurs, c'est un
  homme difficile  remplacer.--Oui, Sire, il fait aller sa machine,
  et ce n'est pas une chose aise en Westphalie. (J'aurais voulu,
  Monseigneur, rengainer ce mot qui, je m'en apercevais, ne faisait
  pas une bonne impression.) Votre Majest ne peut s'occuper de tous
  les dtails.--Il le faut pourtant, car je veux voir clair. Le Roi
  l'a ensuite accus de n'avoir pas fait  Paris aussi bien qu'il
  aurait pu faire.--Cependant, Sire, tout son intrt y
  tait.--D'ailleurs, il y avait un ennemi, si je l'avais su, je ne
  l'aurais pas envoy.

  Dans cette conversation, le Roi a pass en revue tous ses serviteurs
   peu prs, Franais et Allemands, et sur presque tous, il disait 
  peu prs ce que j'en pense. M. Pichon, avocat et colier, croit
  qu'il sera ministre des finances; ce serait une plaisanterie. M.
  Pothau, c'est un pauvre homme; il m'a dit lui-mme que s'il tait
  plac au Trsor, il serait un homme perdu et que mme il ne voulait
  rien pour les postes, que sa vritable place tait au tribunal
  d'appel. Le gnral Morio! J'en ai t mcontent comme ministre de
  la guerre, peu content comme gnral en Espagne, pas trop content
  comme capitaine de la garde, mais il est excellent grand cuyer; il
  a diminu le nombre de mes chevaux, en me donnant deux attelages de
  plus, et il a dj fait une conomie de 200,000 francs. La Flche:
  il me fait perdre 150,000 fr. dont il a dpass son budget, sans
  rime ni raison; je l'pargne parce qu'il m'est personnellement
  attach, mais je ne puis payer cette dette qui me ruine, ou du moins
  ne puis la payer qu'en deux ou trois ans. Furstenstein ne prend
  jamais l'initiative; il m'est personnellement dvou, l'empereur
  lui-mme l'a distingu en l'admettant  sa table; c'est un homme
  modeste qui ne demande qu' tre auprs de ma personne, qui se
  contenterait de tout, et qui est si peu remuant qu'il ne fait mme
  pas tout ce qu'il devrait faire dans sa place.

  _P. S._--J'adresse  Votre Excellence la dcision du Roi concernant
  ses aides de camp en mission, telle que M. de Furstenstein me l'a
  transmise. Il n'y est pas question d'autorits civiles; il faut
  qu'il y ait l-dessous quelque malentendu que je ne puis encore
  expliquer.


Le duc de Cadore mit en note au bas de cette lettre de Reinhard, de
sa main:


  (_Note du Ministre._) L'empereur veut qu'on fasse connatre  M.
  Reinhard que l'ordre du jour du Roi du 19 janvier 1811 est absurde
  dans tous les points et contraire  tous les usages, ainsi qu'
  toutes les rgles observes dans tous les pays. L'empereur n'est pas
  content de cette conversation de M. Reinhard.


Une lettre de Champagny, adresse de Paris le 3 avril, accentua
encore davantage ce sentiment de dsapprobation. Aprs avoir essay
de se justifier, Reinhard continue de tenir le ministre au courant
de tout ce qui se passait en Westphalie. Il lui crivit le 11 avril:


  J'ai fait hier  M. le comte de Furstenstein la question
  confidentielle que j'avais annonce  Votre Excellence dans mon
  numro 220. Ce ministre m'a rpondu que Sa Majest impriale avait
  t prvenue par le Roi de la dmission donne  M. de Bulow
  immdiatement aprs l'vnement par un courrier parti le mme jour
  (par consquent le 9); que depuis un certain temps dj, le Roi
  n'avait plus en lui la mme confiance, et qu'avant tout il voulait
  voir clair dans ses finances, ce qu'il n'avait jamais pu obtenir.
  J'ai dit que sans doute le Roi tait le matre de donner ou de
  retirer sa confiance; qu'au reste M. de Bulow, ayant l'honneur
  d'tre dcor du grand cordon de la Lgion, appartenait sous ce
  rapport un peu  Sa Majest l'empereur et mritait quelques gards.
  Cela m'a conduit  dire un mot du traitement qu'on fait prouver 
  ses employs. La rponse a t la mme que le Roi avait fait donner
   M. de Bulow par M. Simon. Je ne vous parlerai plus de ces
  dtails, Monseigneur. Quand une fois on est engag  marcher 
  petits pas dans ce petit labyrinthe, on n'en sort plus,  moins de
  faire un pas d'homme pour le franchir.

  J'avais cru devoir diffrer ma visite chez M. de Bulow jusqu'aprs
  ma conversation avec M. de Furstenstein. J'y suis all. Cet
  ex-ministre m'a dit qu'il attachait beaucoup de prix  ma visite,
  parce qu'il avait dsir de m'entretenir de sa conduite depuis son
  retour, afin de ne point paratre sous un faux jour aux yeux de mon
  gouvernement. Il m'a fait un rcit abrg de sa longue conversation
  avec le Roi, du langage dont il s'est servi pour lui dmontrer la
  ncessit de signer la convention, du tableau qu'il a fait  Sa
  Majest des rgles de conduite, des moyens de garantie et des
  ressources pour l'avenir; enfin de ce que le salut du Roi et du
  royaume tait dans un plan d'conomie svre et dans une soumission
  entire  Sa Majest l'empereur; des explications, des panchements
  et des assurances qu'il a obtenus de la bouche du Roi, et des
  illusions sur le retour entier de sa confiance qu'il se faisait en
  sortant de cette conversation au moment o l'on arrtait ses
  employs. Au Conseil des ministres, a-t-il ajout, j'ai expos les
  dsavantages et les avantages de deux projets de convention que j'ai
  rapports de Paris, les instructions du Roi et les volonts de Sa
  Majest impriale. Le Roi ne semblait couter que moi. Lorsqu'il a
  t question de signer, j'ai pri d'en tre dispens. Je craignais
  d'tre renvoy  Paris et de rester une seconde fois en butte  mes
  ennemis. J'ai propos M. de Wintzingerode; il a t arrt que je
  signerais ici et que je ne retournerais pas  Paris.

  Quand nous en tions l, M. Simon est arriv. M. de Bulow s'est
  plaint alors avec amertume de la nue d'espions de police qui
  entouraient sa maison, qui, montre et tablettes en main, notaient
  ouvertement tous ceux qui entraient et qui sortaient, enfin qui
  avaient l'air de le garder comme un criminel. Il a dit que M. Simon
  tant ministre de la police, lui, devenu particulier, ne pouvait
  regarder ces indignits que comme autorises par M. Simon. Nous lui
  avons conseill d'ignorer ces incidents, dont srement le Roi
  n'tait pas instruit. Aussi je les ignore, a-t-il dit, et ce n'est
  que mon estime pour vous qui m'a engag  en parler. M. Simon lui a
  promis de reparler au Roi de ce qui concernait ses employs.

  J'ai fait part  M. de Bulow, devant M. Simon, de la question que
  j'avais faite  son sujet  M. de Furstenstein. M. de Bulow m'a
  interrompu. Quoique je me tienne infiniment honor, m'a-t-il dit,
  par la dcoration que Sa Majest l'empereur a daign m'accorder, je
  ne crois cependant appartenir qu'au Roi seul.--Par cette
  dcoration donne par Sa Majest l'empereur, ai-je rpondu, vous
  appartenez un peu  son intrt, et s'il et t possible qu'une des
  inculpations qu'on vous a faites ft fonde, Sa Majest impriale
  n'aurait pu y rester indiffrente. Quant  moi qui ai l'honneur de
  porter la mme dcoration dans un grade infrieur, je vous dois une
  considration qui s'accorde parfaitement avec l'estime que m'inspire
  votre mrite, et voil le motif de la visite que j'ai cru devoir
  vous faire publiquement, et comme particulier, et comme ministre de
  France.

  Quand M. Simon fut parti, j'ai demand  M. de Bulow comment le Roi
  avait pu tre induit  croire  la rtrocession de la ville de
  Lunebourg? J'ai en effet, a-t-il dit,  me justifier  cet gard
  auprs de vous, et il m'a expliqu la chose comme il m'a assur
  l'avoir explique  Votre Excellence. Il m'a parl ensuite du prix
  infini qu'il attachait  pouvoir se dire dans sa retraite que mon
  gouvernement lui rendait justice, et que les efforts qu'on ferait
  peut-tre pour le dnigrer  ses yeux ne produiraient aucun effet.
  Enfin il m'a protest combien il se sentait heureux d'tre soulag
  du fardeau qui l'avait accabl et que dans aucune hypothse il ne
  dsirerait reprendre.

  J'ai trouv, Monseigneur, M. de Bulow dans un tat d'exaltation qui
  lui donnait de la fiert et presque de la raideur; mais, au degr
  prs, je l'ai trouv le mme qu'il s'est toujours montr. Ce qui est
  certain  mes yeux, c'est que M. de Bulow est un homme qui a
  profondment la conscience de la puret de ses intentions et de sa
  conduite.


M. de Bulow avait t disgraci pour avoir consenti  signer  Paris
les conventions qui dmembraient le royaume de Westphalie; le bruit
courut mme un moment qu'il avait t arrt par ordre du roi. Il
n'en tait rien. Reinhard s'y opposa d'ailleurs de toute son
autorit. Plusieurs de ses lettres du mois d'avril sont tout
entires consacres  ces incidents. Celle du 13 se termine ainsi:


  Je ne crois pas, Monseigneur, que les vnements et mes ides sur
  l'avenir aient acquis assez de maturit pour que ds aujourd'hui je
  puisse mettre sous vos yeux le tableau de la situation nouvelle des
  choses. Je me bornerai en consquence  complter mon rcit de ce
  qui s'est pass et  vous peindre l'attitude actuelle des personnes
  influentes.

  M. de Bulow a dit au Roi, dans sa conversation, que pour tre roi de
  ses sujets, il devait se considrer uniquement comme vice-roi de
  l'empereur; que quelque dsavantageuse que ft la convention 
  signer, elle renfermait une garantie prcieuse de la convention du
  royaume; que le royaume avait en lui-mme les moyens financiers
  ncessaires pour se maintenir, mais que ces moyens ne pouvaient tre
  raliss que _par une conomie et un ordre svres_; que les deux
  conventions contenaient la volont immdiate de Sa Majest
  impriale; que si les conditions en taient peu avantageuses, elles
  l'taient plus que celles que plusieurs autres tats avaient
  obtenues; que quand Sa Majest impriale aurait voulu favoriser le
  Roi davantage, elle n'aurait pas pu le faire dans le moment actuel;
  que les esprances pour l'avenir restaient entires, etc.

  Celui des griefs du Roi que M. de Bulow m'a cit consistait en ce
  _qu'il se faisait trop aimer et qu'il se faisait un parti_. Il a t
  question de lettres interceptes. M. de Bulow a justifi celles dont
  il avait connaissance; son dsir jusqu'au dernier moment tait de
  mettre sous les yeux du Roi la liasse de celles qu'il avait reues
  et surtout toutes les lettres numrotes de M. Provenal.

  Dans la courte conversation qu'il a eue avec moi, avant sa
  catastrophe, il ne m'a point montr l'esprance dcide de parvenir
   effacer toutes les prventions du Roi; mais aux personnes avec
  lesquelles il vivait dans une grande intimit, il a dit qu'il
  croyait tre sr d'en venir  bout. Aprs la conversation mme, il
  en est sorti rayonnant.

  Le Roi, dans cette conversation, avait-il dj le projet dtermin
  de renvoyer le lendemain M. de Bulow? Forc par l'avis unanime de
  son Conseil  signer la convention, a-t-il voulu marquer son
  mcontentement en disgraciant le ngociateur? Je ne crois ni l'un ni
  l'autre. C'est par un retour sur la conversation qui venait d'avoir
  lieu, que les vrits fortes qu'il avait entendues lui auront fait
  une impression douloureuse, de mme que quelquefois on ne sent pas
  une blessure au moment o le coup a t port. Ceux dont l'intrt
  tait de forger le fer pendant qu'il tait chaud l'auront ensuite
  entran d'un mouvement acclr.

  Il me parat certain que les lettres interceptes ont t le levier
  le plus puissant dont s'est servi M. de Bercagny pour n'y voir qu'un
  moyen d'information. Le Roi a manqu d'impassibilit; il a reproch
  publiquement jusqu' des lettres d'amour  un jeune officier.
  Cependant, dans tout ce qui a transpir, on ne cite absolument rien
  qui ait pu rellement blesser la dignit du Roi ou qui prouve que
  des secrets de son palais aient t trahis.

  Le Roi n'a cru et n'a voulu agir que par lui-mme. Il a blm
  quelques maladresses de M. de Bercagny; mais pour ne point le faire
  souponner de partialit, il lui avait adjoint MM. de Bongars et de
  Gilsa. Il a voulu que l'ensemble des mesures ft regard comme tant
  man de sa volont suprme.

  M. Simon s'est conduit avec fermet et sagesse. Il a fait au roi
  des reprsentations et ne s'est arrt qu' la limite o il aurait
  cru ou manquer de soumission, ou risquer de se perdre lui-mme. Il a
  dit hautement sa pense et ses sentiments  ses collgues et surtout
   M. de Furstenstein. Il n'a point abandonn M. de Bulow. C'est dans
  le rapport,  la suite duquel le sieur Hortsmann a t relch,
  qu'il a fait voir au Roi le nant de tous les fantmes dont on
  l'avait entour et dont celui du cocher dguis n'est qu'un faible
  chantillon. Le Roi a charg M. de Furstenstein de dire  M. Simon,
  s'il croyait devoir lui donner des conseils, qu'il ne lui en
  demandait pas.--N'importe, les conseils ont produit leur effet.

  M. de Furstenstein tait prvenu de tout ce qui devait arriver, mais
  il n'a point voulu s'en mler. Il a dit qu'il se trouvait bien comme
  il tait, et qu'il n'avait rien contre M. de Bulow; il a dtourn le
  Roi de faire mettre les scells sur ses papiers. Vis--vis de moi,
  il a pris le langage d'un homme qui dfend les mesures de son
  matre.

  Il n'en est pas de mme de M. Hugot, son secrtaire gnral. Les
  passions grossires de cet homme qui n'est ni aim, ni estim, le
  poussent  l'excs de l'absurdit. Il a quelque talent pour la
  rdaction et la mmoire des lois franaises et westphaliennes; il
  est ncessaire  M. de Furstenstein, mais l'aversion du Roi contre
  lui, la tournure de son esprit et de sa personne lui interdisent 
  jamais l'espoir de sortir de son rang subalterne. Sa mchancet est
  gratuite; elle est l'effet du caractre haineux et vindicatif d'un
  prtre.

  M. de Wolfradt a vu ces vnements avec douleur; il est rest
  passif. Le public s'obstine  croire que son tour viendra bientt.
  M. le comte de Hoene est nul. M. Morio se cache. M. Pichon, pendant
  la crise, a vit toutes les socits, et surtout la mienne. M. de
  Malmsbourg ayant laiss dans la caisse d'amortissement un fond de
  3,500,000 francs pour commencer les paiements au premier juillet, le
  public attend son successeur  l'preuve.

  M. de Bercagny est plus aimable et plus spirituel que jamais; il a
  donn hier un dner de vingt couverts. Le nomm Savagner, son
  secrtaire gnral, est un sclrat que lui-mme avait t oblig de
  chasser et qu'il a repris aprs le renvoi de Schalch. Soit pudeur,
  soit bon esprit, M. de Bercagny pse au Roi. Il avait eu le projet
  de le nommer prfet d'Hanovre. M. de Wolfradt effray l'en
  dtourna, tandis que M. Simon ne demandait pas mieux; ou bien y
  aurait-il de la dissimulation?

  M. de Malchus devait son entre au Conseil d'tat  M. de Bulow. Il
  est revenu de Paris, accusant le ministre d'avoir voulu le perdre.
  Il ne s'est point montr chez moi depuis le retour de la transaction
  avec M. le gnral Compans. Il a vcu depuis quelque temps dans
  l'intimit de M. de Bercagny. Il a jur  M. de Bulow de n'avoir
  point contribu  sa chute. Il a affect de s'opposer  sa
  nomination dfinitive, et ce n'est que depuis hier qu'il a accept
  le titre d'Excellence.

  M. de Malchus passe pour tre un bon travailleur, mais se perdant
  dans les dtails et incapable de saisir un ensemble. Le Roi ne
  l'estime et le public ne l'aime point. On le dit sans me et
  ambitieux  l'excs avec un extrieur calme et simple.

  L'emprunt forc devant tre employ aux dpenses courantes, on ne
  prvoit pas d'embarras pendant les six mois prochains. Les
  obligations westphaliennes sont fortement tombes pendant la semaine
  dernire. Celles  4 0/0 sont au-dessous de 40; mais ce n'est qu'un
  signe de l'impression profonde qu'ont faite les circonstances qui
  ont accompagn la disgrce de M. de Bulow.

  Cette disgrce, Monseigneur, fait le triomphe d'un parti: ce
  parti-l n'est point le parti franais auquel,  peu d'exceptions
  prs, appartiennent tous les bons serviteurs du Roi. Par une assez
  sage distribution des places, le Roi a pourvu  ce que, pour le
  moment, les vainqueurs ne pussent pas trop abuser de la victoire.
  Les consquences se dvelopperont plus tard.

  Aussi, tout en prsageant que, par les derniers vnements, la
  situation de la Westphalie s'est dtriore, quand ce ne serait que
  parce que, dans cette disette de talents, il y aura un homme de
  talent de moins, je regarde les derniers arrangements comme les
  moins mauvais qu'on ait pu faire dans cette circonstance. _Mais il
  est  dsirer que le Roi se dfasse de M. de Bercagny._

  J'ai de forts indices pour souponner que ma dpche, o je traais
  tout le plan qui s'est ralis depuis, a t livre par celui de mes
  valets que j'avais charg de la porter  Mayence, et qui depuis est
  devenu l'espion de ma maison. Comme je n'ai rien  cacher, et que le
  moment actuel ne parat point propice pour faire un clat, je le
  garderai pendant quelques jours encore. Mais si j'obtenais la
  certitude ou plutt la preuve de la trahison de la dpche,
  suffirait-il de le chasser?


Aprs les petites intrigues d'intrieur du gouvernement westphalien,
revint la grosse question des finances. L'empereur ordonna,  cette
poque, au prince d'Eckmlh de rclamer de la Westphalie la
rparation des importantes fortifications de Magdebourg et
l'approvisionnement de sige de cette place. Or, c'tait une dpense
de trois millions, et Napolon avait dcid le 29 janvier que cette
dpense serait couverte par le produit des droits imposs aux
denres coloniales. Reinhard fut charg de rclamer du gouvernement
de Jrme l'excution de la mesure relative  Magdebourg. Il fit des
dmarches auprs du comte de Furstenstein et auprs du roi, puis il
rpondit le 7 mai au duc de Bassano qui avait remplac le duc de
Cadore au ministre des relations extrieures:


  M. le comte de Furstenstein, en me disant que la demande
  d'approvisionnements de sige pour Magdebourg serait le coup de
  grce pour les finances westphaliennes, ajouta que du budget des
  finances pour l'anne 1811 qui, aprs plusieurs sances, avait t
  arrt dans le conseil d'administration de dimanche, rsultait un
  dficit de 14 millions, et que pour l'anne prochaine, ce dficit
  serait incalculable. M. Pichon vient de me donner le commentaire de
  ces paroles.

  Voici ce que M. Pichon m'a dit: le dficit de l'anne 1811 est de 14
  millions au moins; selon lui, il sera de 18, et en toute hypothse,
  il le sera en ajoutant les frais d'approvisionnements de Magdebourg.
  L'arrir de 1810 est de 9 millions, ce qui fait en total 27
  millions. Il s'agissait de couvrir ce dficit. Le travail sur cet
  objet a t renvoy samedi,  7 heures du soir,  l'examen d'une
  commission prside par M. de Malchus, laquelle s'est spare 
  minuit. M. Pichon a pass la nuit  travailler.

  Pour couvrir le dficit, on emploiera d'abord le produit de
  l'emprunt forc qui sera de huit millions. M. Pichon dit que cette
  somme rentrera en entier, puisqu'elle sera leve sur les rles de
  l'emprunt forc de 1808, et que les contribuables seront dans
  l'alternative de payer ou de s'en aller. Or, ces rles ont t faits
  dans l'assurance que l'emprunt forc serait pay une seule fois, et
  les contribuables ont cru alors payer la totalit. Il se trouve
  aujourd'hui que, parce qu'on avait valu par erreur  20 millions
  l'emprunt forc qui, dans la ralit, n'en a produit que dix, les
  contribuables n'en ont pay que la moiti.

  Les intrts de la dette exigibles  la caisse d'amortissement
  jusqu' la fin de 1811 sont de dix millions. Ces dix millions ne
  seront pas pays. M. de Malchus proposait de les capitaliser. L'avis
  de M. Pichon tait de nantir la caisse d'amortissement, pour le
  paiement de ces intrts, d'une valeur de dix millions en domaines
  nationaliss par le dcret du 1er dcembre 1810, et d'admettre les
  coupons d'intrts  l'achat de ces biens. _S'il y avait une
  garantie_, m'a dit M. Pichon, on pourrait calculer que les
  possesseurs de coupons perdront vingt pour cent tout au plus.

  Les neuf millions restant du dficit seront rejets sur l'anne
  prochaine.

  On croit obtenir pour l'anne prochaine une augmentation de quatre
  millions dans les impts.

  On value  40 millions la totalit des domaines nationaliss
  disponibles. Avec ce fonds, tant qu'il durera, on pourra encore
  marcher. Il y a encore moyen de trouver des acheteurs. Un M.
  Godefroi, ngociant  Hambourg, a fait sonder les dispositions de M.
  Malchus pour un achat de quatre  cinq millions.

  Et que deviendront, ai-je demand  M. Pichon, les
  obligations?--Elles n'auront plus de cours, elles tomberont  nant.
  Voil donc table rase pour le grand livre!

  Il faut maintenant, a continu M. Pichon, que le Roi, connaissant
  parfaitement l'tat de ses finances, s'y conforme. Il est impossible
  d'entretenir une arme westphalienne de 30,000 hommes, qu'on compte
  augmenter encore. Le Roi dit que Sa Majest l'empereur le veut
  ainsi. Vous avez dit le contraire, que faut-il croire?--Le Roi,
  ai-je rpondu, ne m'a jamais dit que Sa Majest le voulait ainsi,
  mais seulement qu'elle ne dsapprouvait pas son tat militaire
  actuel. Cette approbation me parat conditionnelle. L'obligation de
  remplir ses engagements envers la France est la premire; qu'ensuite
  le Roi entretienne une arme si ses finances peuvent y suffire, Sa
  Majest impriale, sans doute, n'a aucun motif pour s'y opposer. Je
  dois dire cependant que la conduite des troupes westphaliennes en
  Espagne n'a pas donn une haute opinion de la confiance qu'on peut y
  placer; mais,  dire vrai, je doute que vous dterminiez Sa Majest
   diminuer son arme. Le Roi,  cet gard, ressemble  un joueur qui
  poursuit une grande chance, laquelle doit ou l'enrichir ou le
  ruiner. Une fois engag, il peut se croire oblig  doubler la mise.

  Le Roi, a poursuivi M. Pichon, persiste  exiger que sa liste civile
  soit de six millions: cela est impossible. D'ailleurs vous n'ignorez
  pas que ses revenus ne se bornent point  cette somme, et que par
  diffrents moyens il a su les augmenter encore considrablement.
  Tels sont les capitaux ci-devant hessois qui d'aprs le trait de
  Berlin ont une destination particulire. Tels sont les domaines
  impriaux dont il s'est empar et dont le trsor public a fourni ou
  doit fournir l'indemnit. Les revenus de ses propres domaines ne
  sont pas compris non plus dans les six millions. Enfin la liste
  civile doit 600,000 francs  la caisse d'amortissement.

  Voici, Monseigneur, ce que j'ai appris de M. Pichon sur cette dette.
   la fin de l'anne dernire (probablement  l'poque o il y avait
   mettre au courant l'arrir de la solde et de la masse des troupes
  franaises), le trsor se trouvant sans fonds pour payer la liste
  civile se fit avancer 400,000 francs par la caisse d'amortissement.
  Il y a eu depuis, dit M. Pichon, une reculade pour le
  remboursement. Il parat donc que le trsor s'tant acquitt envers
  la liste civile, la dette envers la caisse d'amortissement est
  reste  la charge de celle-ci.  quelle poque cela a-t-il eu lieu?
  Je l'ignore. J'ignore galement comment de 400,000 francs la dette
  est monte  600,000 francs.

  J'ai dit, Monseigneur, dans une lettre antrieure, qu'avec 3,200,000
  fr. en caisse, M. de Malsbourg se proposait de payer au premier
  juillet les coupons d'intrt  bureau ouvert, et que c'tait l que
  le public attendait M. Pichon. Je sais qu'avec son air de
  nonchalance ordinaire, M. Morio parlant du dficit de M. de Laflche
  a dit que c'et t un bon moment pour restreindre les dpenses et
  pour devenir sage; mais la liste civile ayant russi  faire un
  emprunt de 4,500,000 francs, on ne songeait qu' btir et  faire
  des folies; qu'ainsi tait le Roi, que ds qu'il avait de l'argent
  comptant, cela s'coulait entre ses mains. Or personne n'a pu me
  dire o et comment la liste civile a fait un emprunt de 4 ou 500,000
  francs. Je poursuis.

  J'ai conseill au Roi, m'a dit M. Pichon, de mettre son budget sans
  rserve sous les yeux de l'Empereur et de lui dire: Sire, voil o
  j'en suis, conseillez-moi, aidez-moi. Le Roi n'a pas voulu.....
  Enfin le Roi se perd, si l'Empereur ne vient pas  son secours, s'il
  n'interpose pas son autorit.

  Ensuite M. Pichon me disant que sa place _actuelle_ tait sans
  responsabilit, et me rappelant ce que je lui avais dit dans le
  temps, que comme garant de la Constitution westphalienne, Sa Majest
  Impriale s'en prendrait  la responsabilit des ministres, m'a
  demand si  ce sujet j'avais fait une notification par crit. J'ai
  rpondu que non, mais que dans plusieurs circonstances j'avais
  rappel  tous et un chacun cette responsabilit.--Mais, a dit M.
  Pichon, si les ministres n'agissent que par ordre du Roi? Le Roi
  doit avoir au moins le mme pouvoir dont jouit un marchal ou un
  gouverneur gnral.--Cela peut, ai-je rpondu, n'tre que
  comminatoire; mais aussi cela peut un jour tomber sur la tte de
  quelqu'un comme un coup de foudre.--Cela m'est gal, a dit M.
  Pichon, je dirai toujours la vrit au Roi: je viens de la lui dire
  fortement sur l'tat dplorable des finances de sa maison: je lui
  demanderai la permission d'aller  Paris. L je lui dirai  quelles
  conditions je pourrai le servir. Ses bienfaits m'ont mis au niveau
  de mes dpenses. D'ailleurs avant tout je reste franais: jamais je
  ne prterai un serment qui puisse me perdre cette qualit.

  M. Pichon, Monseigneur, jouit en ce moment de la confiance presque
  exclusive du Roi. Ce que cette conversation m'a dmontr, c'est
  qu'il se regarde dj comme ministre des finances, mais qu'il se
  fait encore illusion. M. Pichon est plein de franchise. Il est
  infatigable au travail, son caractre honnte, ses connaissances
  sont vastes, ses vues tendues; mais son esprit est souvent faux, et
  son ambition gale sa prsomption. Il m'a accus d'avoir voulu
  l'carter des affaires: il a mconnu les conseils de l'amiti. Son
  impatience et une malheureuse inquitude, que lui avaient donne ses
  premires dpenses, l'ont jet dans une fausse route. En le
  plaignant, en prvoyant qu'il court  sa perte, mon opinion est et
  doit tre aujourd'hui qu'il n'y a que M. Pichon qui parmi les
  aspirants que peut offrir la Westphalie puisse tre ministre des
  finances. Il est l'auteur des projets dont l'excution va commencer;
  l'impulsion est donne, il est franais, il fera prvaloir toutes
  les ides d'administration franaise. Il dira au Roi la vrit ou ce
  qu'il croira tel, par instinct et sans rflchir. Il s'opposera
  souvent  ses volonts: ses collgues s'accoutumeront  ses vues et
   sa manire d'tre. Si le Roi me consultait, ce qu'il ne fera point
  assurment, jamais je ne lui dirais qu'il faut nommer M. Pichon, je
  ne veux pas avoir M. Pichon sur mon me; mais quand il l'aura nomm,
  je lui dirai que c'est l ce qu'il fallait faire pour tre
  consquent.

  Du reste, Monseigneur, si Votre Excellence se fait rendre compte de
  ma correspondance, elle trouvera que M. Pichon ne m'a appris rien de
  nouveau sur le _dficit_, et qu'aprs l'cart concernant la caisse
  d'amortissement, on rentre dans l'ornire de M. de Bulow.

  Mais cet cart, Monseigneur, ne peut pas laisser d'entraner des
  consquences funestes. Dans la stagnation actuelle de toutes les
  affaires, avec le bas prix des grains dans un tat agricole qui
  tirait de leur exportation la plus grande partie de son numraire,
  avec la vigueur qu'il faudra employer pour faire rentrer les impts,
  et ce qui reste  percevoir de l'emprunt forc, la cessation absolue
  du paiement des intrts de la dette publique, vnement inou en
  Allemagne, accrotra ncessairement  un degr difficile  calculer
  les embarras et la misre. On combinera avec cette mesure
  l'isolement du Roi et le camp de Catharinenthal (qui au reste n'est
  compos que de quelques bataillons de la garde). Mais le Roi en
  partant pour Paris[136] laissera-t-il entre les mains de M. de
  Bongars un pouvoir sans contrle? Hlas! faudra-t-il prvoir des
  malheurs que peuvent causer dans la nouvelle crise qui menace la
  Westphalie des mesures qui ne seraient point guides par la sagesse?

         [Note 136: Il avait t invit  venir avec la Reine assister
         au baptme du Roi de Rome.]


Dans une autre lettre du 17 mai, Reinhard rapporte un entretien
qu'il eut avec le roi, au sujet de l'approvisionnement  Magdebourg,
et le refus absolu que Jrme opposa  toutes ses demandes sur ce
chapitre. Cependant le sjour que le roi fit  Paris lors des ftes
pour le baptme du roi de Rome fit flchir ses rsolutions qui
semblaient si fermes. Comme le dit Reinhard: On a toujours remarqu
que le roi rapportait de Paris des maximes saines et des rsolutions
parfaites, qui ne durent pas toujours (lettre  Bassano, du 8
juillet); et il ajoute: On a d discuter au conseil des ministres
les moyens d'approvisionnement. On tchera de trouver des fonds pour
l'acquisition des objets les plus pressants, qu'il faudra payer
comptant. On se procurera les grains par voie de rquisition, et au
moyen de bons payables en deux ans.

La mme lettre jette un jour assez curieux sur la haute police en
Westphalie:


  Depuis que la haute police est  peu prs dtache de la prfecture,
  celle-ci prend son essor contre les contraventions  ses rglements
  dans les rues et dans les cabarets. Comme elle tire ses fonds
  principaux des amendes et d'autres revenant-bons qu'elle s'est
  crs, son industrie s'exerce de mille manires. Elle a pour maxime
  de laisser vieillir ses rglements pour faire donner dans le pige
  plusieurs contrevenants  la fois. Alors les amendes pleuvent sur de
  malheureux paysans ou ouvriers qui expient un dlit commis par
  ignorance par la perte du gain d'une semaine. La haute police, de
  son ct, ne respecte pas davantage la libert personnelle. Une
  circulaire rcente du gnral Bongars ordonne  tous les maires du
  royaume de faire arrter sur-le-champ toute personne qui leur
  paratra suspecte. C'est le besoin de crer des contraventions et
  des dlits qui se commettent par des employs franais; la rgle est
  de les renvoyer en France, lorsqu'ils s'en sont rendus coupables
  d'une manire trop clatante, afin d'en soustraire la connaissance
  aux tribunaux du pays. C'est ainsi que dernirement le chef du
  bureau de recrutement au ministre de la guerre fut renvoy en
  France pour des malversations normes. Cela peut n'tre pas trs
  lgal et peut avoir d'autres inconvnients encore; mais cela est
  conforme  la prudence.

  P. S.--Le retour de Mme Savagner n'a rien de commun avec la disgrce
  de son mari. Voici le fait. M. de Bercagny demandait  M. Savagner
  des rapports trs importants: celui-ci en demandait  ses
  subalternes. L'un de ces hommes, voyant qu'on cherchait absolument
  des indices de conspiration, imagina d'en forger une dans laquelle
  il impliqua plusieurs personnages importants. Ce mange ayant dur
  pendant quelques mois, le Roi eut enfin l'esprit de se douter que M.
  Bongars et M. Bercagny taient pris pour dupes. L'homme aux rapports
  fut arrt, menac, confront avec son commettant et finit par
  avouer qu'il avait invent toute la conspiration pour se faire
  valoir. Sur cela le Roi a rsolu de supprimer la prfecture de
  police et l'on me dit que M. de Bercagny sera cr chambellan, ayant
  la surintendance du spectacle[137].

         [Note 137: On l'envoya plus tard prfet  Magdebourg.]


Quelques jours aprs, nouvelle arrestation! C'est une lettre de
Reinhard  Bassano, de Cassel, 15 juillet 1811, qui nous l'apprend:


  Il s'est pass il y a trois jours un vnement qui a beaucoup occup
  l'attention du public  Cassel. M. Savagner, secrtaire gnral de
  la prfecture de police, a t arrt pendant la nuit de jeudi
  dernier, dans son lit, et ses papiers ont t visits. Le lendemain
  on lui a signifi sa destitution et son bannissement de la
  Westphalie. Il doit partir demain.

  Il existe plusieurs versions sur la cause de cette disgrce. On
  l'attribue  des malversations dcouvertes,  des propos offensants
  tenus sur la personne du Roi (et en effet quelques personnes ont
  subi des interrogatoires  ce sujet);  la dnonciation faite par M.
  Savagner d'une prtendue conspiration qui s'est trouve sans
  fondement; enfin  des poursuites diriges contre lui par le
  gouvernement franais pour d'anciennes malversations commises en
  France.

  La lettre du Roi, adresse  ce sujet au ministre de l'Intrieur et
  que j'ai lue, porte: que le sieur Savagner ayant, par des pratiques
  hautement reprhensibles, cherch  surprendre notre religion et 
  abuser de la confiance que nous accordons  toutes les autorits
  institues par nous, Nous ordonnons, etc.


Une affaire d'une autre nature vint  cette poque (juillet 1811)
indisposer l'empereur contre les agents du roi de Westphalie. Un
certain Hermann, commissaire  Magdebourg, ft, le 9 de ce mois, un
rapport  M. de Sussy sur la conduite du prfet de Magdebourg.

Napolon prit connaissance de cette pice et la transmit au duc de
Bassano avec la lettre suivante omise  la _Correspondance_:


                                             Trianon, 20 juillet 1811.

  Je vous envoie une lettre du sieur Hermann, commissaire  Magdebourg
  pour la rception des marchandises coloniales provenant de la
  Prusse. Vous y verrez quelle est la conduite du prfet de
  Magdebourg. Parlez-en au ministre de Westphalie; crivez  mon
  ministre  Cassel de porter plainte contre le prfet de Magdebourg;
  chargez-le d'exprimer  cette cour tout mon mcontentement que dans
  une ville que j'ai conquise et o sont mes troupes, on tienne une
  conduite aussi contraire  mes intrts; qu'on n'aurait point os se
  comporter ainsi dans un pays ennemi.


Voici maintenant le rapport du sieur Hermann, en date de Magdebourg,
9 juillet 1811:


  Permettez-moi d'appeler un moment votre attention sur un objet dont
  j'ai dj eu l'honneur de vous entretenir plusieurs fois. C'est le
  dfaut d'emplacement et la mauvaise volont de M. le comte de
  Schullembourg, prfet de cette ville.

  Cet administrateur a tmoign cette mauvaise volont dans toutes les
  occasions depuis le premier jour o il a t question de faire ici
  l'entrept des marchandises coloniales.  chaque demande j'ai
  prouv un refus. Pour chaque grenier de la douane, pour chaque
  emplacement il m'a fallu faire intervenir l'autorit du gouverneur
  de Magdebourg et le prfet a sembl prendre  tche de jeter par l
  de l'odieux sur l'opration dans la ville, et de la rendre
  dsagrable au gouvernement de Cassel.

  Le 4 de ce mois, me voyant  la veille de manquer tout  fait
  d'emplacement, j'ai t voir M. le prfet pour lui demander une
  glise convenable: il me l'a refuse sous un prtexte. Je lui en ai
  propos trois autres: il me les a refuses sous d'autres prtextes.
  Tout avec lui est embarras. Enfin, voulant viter de faire usage de
  l'autorit militaire, j'ai crit  M. le prfet la lettre que vous
  trouvez ci-jointe. Il m'a rpondu le lendemain. Il est impossible en
  lisant sa lettre de se dissimuler que M. le prfet est plein d'un
  venin secret qu'il ne peut s'empcher de rpandre lorsqu'il s'agit
  de la France. En rponse je lui ai adress le numro 3 et j'ai tch
  de lui faire sentir le plus doucement possible combien ses
  observations taient dplaces. Il m'a rpliqu par le numro 4. Il
  est impossible de faire une proposition plus absurde  un
  commissaire de Sa Majest l'Empereur, de lui prescrire des
  conditions d'une manire plus imprative. J'ai rpondu  cela par
  une lettre n 5 et il a fini par m'envoyer celle n 6, dans laquelle
  il se plat encore  s'escrimer contre les fonctionnaires publics
  qui lui ont, dit-il, souvent manqu de parole.

  Je pourrais encore laisser  M. le prfet la consolation de se
  dmener contre les Franais et les fonctionnaires publics de la
  France, mais il me dclare positivement, dans sa lettre n 4, que
  dans aucun cas il ne peut plus rien faire pour l'opration dont je
  suis charg, c'est--dire qu'il ne me donnera plus aucun
  emplacement. L'glise Sainte-Catherine que je me suis vu forc de
  prendre est une des plus petites de la ville. Elle est dans un
  grand loignement, elle est vote en dessous, et par consquent a
  besoin d'tre mnage. Elle ne contiendra pas les 10,000 quintaux
  mtriques environ qu'il me reste  faire dbarquer de
  l'arrondissement de Stettin; mais il me faudrait deux glises encore
  pour mettre  couvert les 40,000 quintaux mtriques qui doivent
  venir de Koenigsberg. Par la mal-faon du prfet, aujourd'hui dj
  il a fallu suspendre le dchargement et il ne pourra tre repris
  qu'aprs-demain, parce que l'glise ne peut tre vacue plus tt.
  Les Prussiens ne se plaignent pas d'un si petit retard; mais si, 
  l'arrive des barques de Koenigsberg, il y avait un retard de quinze
  jours seulement, ils auraient droit, ce me semble, de demander un
  ddommagement.

  Ayez la bont, je vous prie, Monsieur le comte, de faire un rapport
   ce sujet  Sa Majest l'Empereur et de la supplier de vouloir bien
  charger son ministre  Cassel de demander au gouvernement
  westphalien qu'il soit adress ordre au prfet de Magdebourg de
  mettre  ma disposition les emplacements qui me seront ncessaires
  et de mettre  cela autant de bonne volont qu'il en a mis de
  mauvaise jusqu' prsent; autrement je ne puis rpondre de rien. Le
  prfet semble prendre  tche de forcer le gnral  user de
  l'autorit militaire pour pouvoir crier  la tyrannie. Le gnral ne
  se soucie pas de se faire trop de querelles avec le gouvernement
  westphalien. En consquence je risque de rester avec les bateaux en
  panne sur l'Elbe sans pouvoir rien mettre  terre.

  Je crains aussi qu'en faisant tant de bruit pour une glise on
  n'indispose la canaille et qu'elle ne cherche  mettre le feu 
  quelque magasin. Je crois qu'il serait bon de faire quelques
  largesses aux pauvres de la paroisse de l'glise Sainte-Catherine.
  Si vous m'y autorisez, je leur ferai donner 2 ou 300 cus, ce qui
  est beaucoup moins que le loyer que coterait un pareil emplacement,
  et lorsque je serai forc de demander une autre glise, les pauvres
  de la paroisse qui s'attendront aussi  un bienfait s'en rjouiront
  au lieu de s'en affliger. Il n'y a pas un meilleur moyen de rpondre
  aux sarcasmes du prfet.


Envoy  Brunswick pendant la foire importante qui se tenait chaque
anne dans cette grande ville, pour observer les dispositions des
habitants, Reinhard y sjourna quelques semaines, rendit compte de
ce qu'il avait observ et reprit,  son retour  Cassel, sa
correspondance avec le duc de Bassano.

Au commencement de dcembre 1811, les bruits de guerre avec la
Russie ayant pris une certaine consistance, le roi Jrme crut
devoir adresser une longue lettre  son frre, pour mettre sous ses
yeux le tableau fidle de la situation de ses tats. Il lui crivit
donc de Cassel le 5 dcembre une lettre[138], o Jrme donnait 
son frre, dans un langage cette fois vraiment noble et lev,
presque prophtique, des avertissements auxquels Napolon rpondit
par cette lettre sche et dure (10 dc. 1811), qui n'est ni dans la
_Correspondance_, ni aux _Mmoires de Jrme_:

         [Note 138: Lanfrey en cite un fragment au dernier vol. de son
         _Histoire de Napolon_, V, 502.]


  Mon frre, je reois votre lettre du 5 dcembre. Je n'y vois que
  deux faits: 1 que les propritaires  Magdebourg,  Hanovre
  abandonnent leurs maisons pour ne pas payer les surcharges que vous
  leur imposez;--2 que vous croyez n'tre pas sur de vos troupes et
  que vous m'avertissez de ne pas compter sur elles. Quant au premier
  objet, il ne me regarde pas. Je vous ai constamment recommand
  d'avoir pour principe de contenir les ennemis de la France, de ne
  point leur donner une excessive confiance, d'assurer la place
  importante de Magdebourg en accordant plus de confiance aux gnraux
  qui y commandent, enfin de mettre de la suite et de l'conomie dans
  le systme des finances de la Westphalie.

  Quant au second objet, c'est ce que je n'ai cess de vous rpter,
  depuis le jour o vous tes mont sur le trne: peu de troupes, mais
  des troupes choisies et une administration plus conomique auraient
  t plus avantageuses  vous et  la cause commune. Quand vous aurez
  des faits  m'apprendre, j'en recevrai la communication avec
  plaisir. Quand, au contraire, vous voudrez me faire des tableaux, je
  vous prie de me les pargner. En m'apprenant que votre
  administration est mauvaise, vous ne m'apprenez rien de nouveau.


L'empereur n'en prit pas moins en srieuse considration ce que
Jrme lui crivait, car il manda le mme jour, 10 dcembre 1811, 
son ministre des relations extrieures:


  Monsieur le duc de Bassano, je vous envoie pour vous seul une lettre
  du roi de Westphalie que vous me renverrez. Tirez-en la substance,
  non sur la forme d'une lettre du Roi, mais comme extrait d'une
  communication de la Cour de Cassel. Vous enverrez cet extrait  mon
  ministre  Cassel, et vous le chargerez d'avoir des confrences avec
  les ministres du Roi, pour connatre les faits, ce qui a donn lieu
   cette opinion qui parat tre celle du Roi, enfin quel est le
  remde. Si les troupes ne sont pas sres,  qui en est la faute? Le
  Roi lve trop de troupes, fait trop de dpenses et change trop
  souvent ses principes d'administration. Mon ministre fera vrifier
  les faits  Magdebourg,  Hanovre; la France ne tire cependant rien
  de ces pays. Vous lui recommanderez d'avoir des confrences
  srieuses avec les ministres du Roi, de bien asseoir son opinion sur
  ces diffrentes questions et de vous les faire connatre.


Les lettres qui suivent prsentent un intrt moins gnral:


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                             Cassel, 19 dcembre 1811.

  La haute police du royaume dploie en ce moment une activit assez
  grande. La nomination des commissaires de police, mme dans les
  petites villes, qui jusqu' prsent avait appartenu au ministre de
  l'intrieur, sera dsormais du ressort de la haute police. Elle fait
  tenir par la gendarmerie jusque dans les bourgs et dans les villages
  des registres o le nom et la fortune de presque tous les habitants
  se trouvent inscrits et o il y a une colonne d'observations.
  Plusieurs arrestations, dit-on, ont eu lieu, soit ici, soit
  ailleurs. Quelques employs des postes surtout ont t ou arrts ou
  renvoys, soit pour avoir favoris des correspondances suspectes,
  soit pour s'en tre permis eux-mmes qui ne convenaient point. Un
  jeune tudiant de Goettingue a t conduit  Cassel pour avoir crit
  une lettre o il racontait avec une inexprience enfantine
  l'histoire du transparent. Comme il n'a que dix-huit ans, qu'il
  n'est venu  l'Universit que depuis six semaines et qu'il a de bons
  tmoignages concernant la rgularit de sa conduite et son assiduit
  aux tudes, il a t relch avant-hier aprs une dtention de
  quinze jours. Ils s'appelle Westphal et est natif de Berlin. Le
  ministre de Prusse avait intercd en sa faveur. On nomme aussi
  quelques personnes, du reste insignifiantes, dont on a examin les
  papiers.

  Il parat, cependant que, dans certaines circonstances, le zle de
  la haute police passe un peu la mesure. Un baron d'Elking, natif de
  Brme, dont le pre avait t syndic de cette ville, arriv ici avec
  ses propres chevaux et deux domestiques, ayant pris des chambres
  dans une maison particulire et averti qu'il fallait se munir d'une
  carte de sret, avait envoy son chasseur chez M. de Bongars, qui
  connaissait sa famille, pour demander cette carte et pour lui
  annoncer sa visite pour le lendemain. La commission fut mal faite
  et, au milieu de la nuit, M. d'Elking fut oblig de quitter son lit
  et fut conduit  la police. Il semble que, dans ce cas, ce sont
  d'abord les propritaires qui sont responsables, qu'ensuite,
  lorsqu'il s'agit de simples claircissements, la police en prenant
  ses prcautions pourrait attendre le jour pour se les faire donner.
  Quoi qu'il en soit, M. d'Elking s'tant prsent chez moi comme
  sujet franais et m'ayant racont ce fait, j'ai cru devoir dire au
  commissaire gnral de police que si pareille chose arrivait encore
   un sujet franais, je serais oblig de m'en plaindre  sa cour et
   la mienne.

  On croit ici que la haute police, en redoublant en ce moment de
  surveillance, suit les directions de M. le marchal prince d'Eckmuhl
  et que ces mesures sont lies  celles de l'arrestation du sieur
  Becker  Gotha.


Le 24 dcembre, le gnral Morio, grand cuyer, fut assassin dans
les curies du Roi par un marchal-ferrant: Reinhard rendit compte
de cet vnement et de la mort du gnral par une lettre en date du
25, dont nous extrairons un passage:


  Le gnral Morio est tomb victime d'une vue sage et dicte par
  l'esprit de justice qui l'avait port  employer dans son
  administration des ouvriers allemands, concurremment avec les
  ouvriers franais. Il avait adjoint un marchal ferrant d'Hanovre 
  son assassin qui, bless encore par un refus d'augmentation de
  gages, demanda et obtint son cong. Cet homme tait au service du
  Roi depuis sept ans: il parat qu'il se sentit humili, soit de
  rester ici sans emploi, soit de rentrer en France. On avait toujours
  remarqu quelque chose de sournois dans son caractre; aussi le
  gnral, tombant du coup, s'cria: C'est Lesage qui me tue.

  Comme en histoire naturelle on croit utile de faire la description
  de certains monstres, on doit attacher quelqu'intrt  connatre
  l'action monstrueuse de cet homme dans ses motifs et dans ses
  dveloppements. Il est n  Tarascon, pays, dit-on, fertile en
  contrebandiers et o les assassins ne sont nullement inconnus. On
  ignore s'il a jou un rle dans la Rvolution; mais au service du
  Roi il s'est toujours bien conduit; aussi n'avait-on pas fait la
  moindre difficult de lui accorder le certificat de bonne conduite
  qu'il demandait pour rentrer en France. On lui offrit des frais de
  voyage qu'il refusa avec hauteur, mais le lendemain il revint dire 
  M. de Saint-Sauveur qu'il avait rflchi sur ce qu'on trouverait son
  refus insolent et qu'il accepterait l'indemnit. Il possdait une
  paire de pistolets: il en acheta une seconde sous le prtexte qu'on
  volait du fer dans son atelier, ou plutt ce vol tait vritable, et
  ce fut le gnral Morio qui donna l'ordre de lui fournir des armes.
  Charg de chanes, voici ce qu'il a dclar au gnral Bongars dans
  son interrogatoire:

  Depuis plus d'un mois, j'tais dtermin  tuer ou le gnral Morio
  ou M. de Gilsa et ensuite  me tuer moi-mme; mais c'est depuis le
  19 que ma rsolution tait de les tuer l'un et l'autre, Gilsa parce
  qu'il a donn le mauvais conseil, Morio le premier parce qu'il l'a
  excut. Depuis le 19, le gnral Morio se trouva plusieurs fois 
  porte de mon pistolet; mais je voulais attendre qu'ils fussent
  runis. Lorsque j'ai voulu tirer le second coup sur Gilsa, j'ai
  trouv dans mon point de mire M. de Saint-Sauveur qui est honnte
  homme, c'est ce qui a sauv Gilsa. Son second coup n'a point t
  tir contre M. de Saint-Sauveur, mais contre un palefrenier qui l'a
  chapp par un miracle. La balle s'est coupe en deux contre une
  petite clef qu'il avait dans sa poche et qui s'est dessine sur sa
  chair.--Mais comment, dit M. de Bongars, avez-vous pu commettre un
  pareil crime pour une bagatelle?--Mon honneur a t outrag; vous,
  dans ce cas, lui auriez demand raison; et il aurait t oblig de
  vous la faire. Moi, on m'aurait jet dans un cul de basse-fosse et
  chass du royaume. Ainsi ne pouvant le tuer par devant je l'ai tu
  par derrire.--Mais il ne mourra pas, dit M. de Bongars.--Il
  mourra, dit le sclrat, j'ai vu le trou o la balle est entre.

  On a trouv chez lui le testament qu'il avait annonc. Il y est dit
  que Morio et Gilsa tant deux coquins qui trompaient le Roi, il a
  voulu en faire justice. Lorsque je ferrais seul les chevaux,
  disait-il encore, pas un clou ne portait  faux; depuis que ce
  misrable Allemand m'est adjoint, il y a toujours six chevaux au
  moins qui couchent sur la litire.

  Depuis qu'il est arrt, il n'a voulu ni manger ni boire. Les
  formalits de mon procs, dit-il, seront assez longues pour me
  donner le temps de mourir de faim et de n'tre pas dshonor par la
  mort sur l'chafaud. Il a mang depuis.

  Tous, Franais et Allemands trouvent un adoucissement au chagrin que
  cause cette catastrophe en ce que l'assassin n'est pas un Allemand.
  Tous frmissent de l'ide des consquences qu'aurait pu entraner le
  mme coup si l'on avait pu l'attribuer  l'esprit de parti.

  La dissection du cadavre a montr la balle dans la moelle pinire
  mme. Aussi le gnral s'est-il cru mort du premier moment. Toute la
  partie infrieure de son corps tait sans sentiment. Dans son
  testament, qu'il a dict et sign, il a lgu les trois quarts de
  son bien  sa femme enceinte et l'autre quart  ses frres qui sont
  sans fortune.


La mort tragique du gnral Morio causa un vif chagrin au jeune roi;
dans un bulletin expdi  Paris par Reinhard, le 9 janvier 1812, il
est question de la somme dpense au service funbre.


  Depuis la mort du gnral Morio on regarde comme les hommes les plus
  influents les gnraux Bongars et Allin. Le roi lui-mme a dit  ce
  dernier qu'il esprait qu'il remplacerait Morio. C'est un excellent
  officier d'artillerie, du reste trs sourd au physique et au moral
  et ne connaissant que ses mathmatiques. Son nom, trs probablement,
  reparatra quelquefois dans ma correspondance.

  Le roi est toujours inquiet des conspirations. M. Bongars doit avoir
  dcouvert  Brunswick un embaucheur et fait arrter un fermier
  charg de fournir les fonds. Il est trs vrai que sur les revenus
  des dotations hanovriennes il n'y a que 300,000 francs de pays, et
  que le reste est assign sur des marchs conclus dont le produit
  n'est pas encore tout  fait disponible.  plus forte raison, je ne
  puis croire au paiement du premier terme du capital. On se flatte
  ici que l'indemnit pour la nourriture de nos troupes sera impute
  sur les 2,400,000 francs dus en 1812 pour la contribution de guerre,
  et c'est ainsi qu'on fait les fonds pour la dette la plus presse.
  J'en ai la preuve sous les yeux.

  On se montre une liste des cadeaux faits par le roi depuis
  l'incendie du chteau. La voici: la maison et mobilier au comte de
  Bochholtz, 100,000 francs; la maison et mobilier au comte de
  Loewenstein, 80,000 francs; gratification aux cinq ministres sur le
  produit des bulletins des lois, 50,000 francs;  Mme Morio: en or,
  36,000 francs, plus un mdaillon en diamants avec les portraits du
  roi et de la reine, 10,000 francs, enterrement du gnral Morio,
  20,000 francs; sur le budget du ministre de l'intrieur, loterie de
  bijoux  Catharinenthal, 25,000 francs;  la reine, en perles,
  36,000 francs; budget du grand cuyer, 850,000 francs.


Quelques jours aprs l'envoi de ce bulletin, le 23 janvier 1842,
Reinhard terminait une longue lettre au duc de Bassano par les deux
phrases suivantes omises aux _Mmoires de Jrme_:


  Il parat que depuis les dernires reprsentations faites lors de
  l'enterrement du gnral Morio, le roi boude le corps diplomatique.
  Entre les bals masqus qui se donnent chez les ministres de Sa
  Majest, il y en a de masqus et de pars  la cour mme, dont les
  ministres trangers sont exclus. Cela fait beaucoup de peine au
  ministre d'Autriche qui a t mon principal instigateur (?), mais
  qui n'en aime pas moins  savoir o passer ses soires.

  Le public de Cassel, qui a entendu parler des dernires libralits
  du roi et qui est tmoin des plaisirs du Carnaval, prtend que la
  cour jette l'argent par les fentres parce que le roi sait que
  Cassel ne sera pas longtemps sa rsidence.


En mme temps que ces lettres et ces bulletins de Reinhard taient
mis sous les yeux de l'empereur, ce dernier recevait de son frre
une dpche en date du 11 janvier (_Mmoires du roi Jrme_, vol.
5e, page 179), dans laquelle le roi, exposant la situation prcaire
des finances de son royaume, implorait un dgrvement. On conoit
que les rapports du ministre de France  Cassel n'taient pas de
nature  engager Napolon  satisfaire au dsir du roi de
Westphalie.

Vers cette poque la guerre avec la Russie devenait de jour en jour
plus probable. Napolon manda  tous les princes de la Confdration
qu'ils eussent  prparer leur contingent. Jrme s'empressa de
seconder de tout son pouvoir, dans ses tats, les intentions de son
frre.

Le 17 janvier 1812, Reinhard crivit  ce sujet au duc de Bassano:


  On lit dj dans le _Moniteur westphalien_ quelques nominations qui
  semblent indiquer que l'arme va tre mise sur le pied de guerre. Le
  roi a nomm deux payeurs-gnraux et plusieurs officiers
  d'ordonnance parmi lesquels on cite MM. de Lowenstein et de
  Badenhausen, chambellans, et un comte de la Lippe. Le prince de
  Hesse-Philippsthal dont le mariage avec sa nice va se clbrer
  aujourd'hui sera un des aides-de-camp de Sa Majest. On dit dans le
  public que le quartier gnral du roi sera  Erfurth. Le gnral de
  Hammerstein se dispose  partir pour prendre le commandement de
  l'avant-garde. Tous les officiers, toute la cour, s'il tait
  possible, voudraient joindre l'arme.

  Il y a eu pendant le Carnaval six bals masqus chez les ministres du
  roi et les grands officiers, deux bals masqus et deux bals pars 
  la cour, dans ce qu'on appelle l'intrieur, et un bal par aussi
  dans l'intrieur chez M. de Furstenstein. Le roi a dfendu que le
  dernier bal masqu qui devait se donner hier au thtre et lieu,
  attendu que le carme a commenc.

  La remise des cinq dotations, montant  un revenu de 145,000 francs
  dont le roi s'tait empar en 1809 et que plusieurs traits avec la
  France l'avaient forc de rendre, a enfin t effectue. J'avais
  annonc dans mes numros 263 et 264 que le roi s'en tait indemnis
  pour une somme de 3 millions d'obligations provenant de crances du
  roi d'Angleterre sur le pays d'Hanovre dont M. Pichon avait fait
  cadeau  Sa Majest; mais il y a eu double indemnit. La direction
  des domaines de l'tat a cd au roi pour 2 millions de biens du
  clerg de Hildesheim; elle a reu en change une dotation qui devait
  tre restitue, et c'est elle qui ensuite l'a rendue au donataire.
  Un contrat formel a t pass  ce sujet entre le roi et M. Malchus.
  En rcompense ce ministre a reu du roi, le 9 de ce mois, 20,000
  francs de sa cassette et 100,000 francs en obligations de l'emprunt
  forc, bonnes  employer comme argent comptant dans l'acquisition de
  la terre de Marienborn dont M. Morio n'avait pas consomm l'achat.
  La manire dont les intrts de Mme Morio ont t stipuls dans
  cette occasion m'est encore inconnue.  ces faits qui, ainsi que
  plusieurs dont j'ai dj fait mention, sont tous connus du public,
  il faut en ajouter d'autres qu'on ne croit ici pouvoir expliquer que
  par la supposition que le roi a cess entirement de prendre intrt
   la situation de son royaume. Il a donn au sieur Roulland, son
  deuxime chirurgien, 100,000 francs en obligations, pour lui faire,
  dit-il, 4,000 francs de revenu. Cet homme,  qui le roi n'avait
  presque jamais adress la parole, est tomb des nues. Un comte de
  Blumenthal, ancien maire de Magdebourg, ensuite chambellan, retir
  dans ses terres, enfin revenu  Cassel pour s'y tablir, a reu
  12,000 francs.

  Je regarde, Monseigneur, ces dernires prodigalits comme l'effet de
  l'impression qu'ont fait sur l'esprit du roi les communications
  rcentes que j'ai t charg de faire. Il se raidit en se punissant
  lui-mme contre les reproches trop fonds qui lui ont t adresss.
  Il regarde la Westphalie comme perdue pour lui. Il met toutes les
  chances dans son arme et dans le commandement qu'il espre obtenir.
  Tous ses regards se tournent sur la Prusse et sur la Pologne; mais
  l'impression que tout cela fait sur le public et sur tous ses
  serviteurs honntes est inexprimable. Le public date cet abandon ou
  le laisse aller de l'incendie du chteau. D'un autre ct, il n'est
  que trop vrai que depuis l'entre au ministre de M. de Malchus,
  depuis le travail du budget qui a mis  nu son impuissance et la
  disproportion entre les recettes et les dpenses, le dsordre et la
  corruption se rpandent d'une manire effrayante dans toutes les
  branches de l'administration.

  Les administrations militaires subalternes en sont surtout
  infectes. M. Pichon garde le silence depuis qu'il habite le palais
  le mieux meubl de Cassel; mais au moins il travaille. Les
  conseillers d'tat allemands sont tous sans la moindre influence.
  L'abattement est dans toutes les mes.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                              Cassel, 30 janvier 1812.

  Si tout ce que je viens d'allguer tend  prouver que la Westphalie
  en ce moment possde encore des moyens pour faire ce que lui
  prescrit une politique sage et dvoue en ne dsorganisant point le
  service accoutum et rgulier des fournitures  faire aux troupes
  franaises, Votre Excellence d'un autre ct est assez informe par
  mes rapports journaliers que la dtresse des finances westphaliennes
  est relle, qu'elle va en croissant, et qu'un surcrot d'avances 
  faire les puiserait totalement dans un avenir trs prochain. Pour
  faire juger Votre Excellence  quel point on se procure ici des
  ressources, je n'ai qu' citer ce que je tiens de Sa Majest
  elle-mme, que les domaines de l'tat se vendent  neuf et  huit
  fois le revenu. Une dprciation pareille aurait probablement lieu
  si l'on se pressait de vendre  la fois une trop grande quantit des
  produits des mines qui peuvent tre encore disponibles. Le banquier
  Jacobson avec lequel on a conclu les derniers marchs parait avoir
  fait une spculation dans l'hypothse d'une guerre prochaine. C'est
  la mme hypothse qui a fait monter assez considrablement le prix
  des grains.

  Un observateur plac hors de la Westphalie, mais dans le voisinage,
  que j'avais interrog sur la disposition des esprits et que je crois
  digne de confiance, m'crit: Je suis sr, comme vous, qu'il n'y a
  pas encore de danger pressant. Il n'y a ni foyer de mcontents, ni
  point de ralliement, ni chef de parti; au contraire, il n'y aurait
  ni plainte, ni lan si on montrait de la confiance aux nouvelles
  grandes familles et si on allgeait les impts; aussi longtemps que
  rgnera une parfaite cordialit, une tranquille aisance, il n'y a
  rien  craindre dans ce qui est soumis au grand empereur. On admire,
  on craint, on respecte dans les petites souverainets autrichiennes
  (j'excepte Coethen). On aime et on se tranquillise; mais c'est la
  Westphalie o le mcontentement est bien grand. L'ide qu'on a du
  luxe, de la pompe asiatique de la cour, au lieu d'en imposer, aline
  les esprits. On ne croit pas  la puret des moeurs. On exagre sans
  doute dans les contes qu'on en fait; mais tout cela attire une
  grande msestime, et puis les impositions toujours nouvelles
  occasionnent des plaintes aussi toujours nouvelles et mnent au
  dsespoir. Les pays de Hesse, Paderborn ne sont pas riches du tout.
  Ils n'ont pas de ressources, ils n'ont que des pleurs. Si le coeur
  compatissant du roi savait la pure vrit, tout changerait bientt
  de face. De plus, on s'imagine que le matre actuel pourra recevoir
  une autre destination. Le manque d'hritier augmente les
  inquitudes. Si on fait des contes dangereux en parlant
  d'insurrections qui clateront, on ne peut nier qu'il y en a des
  germes. Peut-tre si on avait  faire  d'autres pays qu'
  l'Allemagne, ce serait bien pire; mais vous savez que le Germain est
  tranquille, patient, ami de l'ordre, peu fait pour les rvolutions;
  seulement il ne faut pas le pousser  bout.

  Si le roi, au lieu de se ddire des fournitures, avait dit: Tous
  les fonds de l'tat sont insuffisants aux dpenses courantes; mais
  le moment presse; voil ma liste civile de six millions. J'en
  consacre un pour l'entretien des troupes de mon frre. Plus de bals
  masqus, plus de cadeaux pour les costumes jusqu' ce que j'aie
  pourvu  l'essentiel. L'emploi des capitaux qui m'ont t cds par
  l'empereur sera pour l'arme. Mais au lieu de cela on montre une
  avidit scandaleuse pour faire payer d'avance le cadeau de 400,000
  francs qu'on a fait offrir par la ville  la reine; et on laisse l
  des casernes  moiti acheves. On se fait remplacer par des
  domaines de l'tat les cinq domaines qu'il a fallu restituer aux
  donataires impriaux; et dans la crise la plus importante on vit
  dans une dissipation de dpenses et d'amusements qui fait dire dans
  la ville de Cassel et dans tout le royaume que le roi n'agit ainsi
  que parce qu'il se voit au dernier jour de son rgne.

  Il est douloureux, Monseigneur, d'avoir  dire ces vrits, mais je
  serais coupable en les dissimulant.


Continuant ses investigations sur la conduite et les libralits du
jeune roi, M. Reinhard adresse encore au duc de Bassano les lettres
suivantes:


                                           Cassel, le 20 fvrier 1812.

  J'ai reu en mme temps une lettre pour M. le ministre de la guerre
  de Westphalie o Monseigneur le major gnral de la grande arme
  demande l'tat de situation du contingent westphalien qu'il value
  environ  21,000 hommes, 3,400 se trouvant  Dantzig et 600 en
  Espagne. M. le comte de Hoene m'a dit que les troupes mises sur le
  pied de guerre atteignaient de bien prs ce nombre. Il a observ, au
  reste, qu'il fallait porter  1,200 celui des troupes qui se
  trouvaient en Espagne, savoir: un bataillon de 600 hommes en
  Catalogne et un rgiment de cavalerie lgre de 600 hommes  l'arme
  du Midi. Je lui ai demand si le roi regardait son contingent comme
  devant tre compos en entier de Westphaliens?--Sans doute, a-t-il
  rpondu, puisque nous n'avons aucune autorit sur les 12,500 hommes
  de troupes franaises.--Je ne fais, ai-je dit, cette question que
  pour mon instruction particulire, elle n'a point d'autre objet. Du
  reste, M. le comte de Hoene ne m'a point dissimul que le mot
  _contingent_ dont la France avait soin de se servir en parlant de
  l'arme westphalienne ne lui paraissait pas d'un heureux augure pour
  le dsir du roi d'obtenir un commandement particulier.

  On se flatte de faire russir  Francfort la ngociation d'un
  emprunt de deux millions contre un dpt de la valeur de trois
  millions en produit des mines. Il est aussi question d'une vente de
  sels  l'extrieur pour la valeur d'un million. M. Pichon prvoit un
  dficit de vingt millions, seulement pour les six premiers mois de
  cette anne.

  Le roi a envoy, le jour des noces du prince de Hesse-Philippsthal,
   la marie une corbeille magnifique et au prince, dit-on, un
  portefeuille contenant deux cent mille francs en obligations. Je ne
  saurais encore garantir ce dernier fait qui s'est accrdit dans le
  public, sans doute pour rester en proportion des autres libralits.


                                              Cassel, 27 fvrier 1812.

  L'emprunt de deux millions ngoci  Francfort pour le gouvernement
  westphalien par le banquier Jordis au moyen d'un dpt en produits
  des mines parat avoir russi, on dit mme qu'il pourra tre port 
  trois millions. Je n'en connais encore les conditions que trs
  imparfaitement. On ne croit point qu'elles soient fort avantageuses,
  mais les besoins taient urgents. On me fait esprer positivement
  qu'une partie de cet argent sera employe  remplir les obligations
  contractes envers la France, et particulirement  payer les
  400,000 francs sur la contribution de guerre chus au 31 janvier.

  Le roi continue  faire des donations entre vifs, en obligations qui
  lui appartiennent sur l'tat. M. le comte de Furstenstein a encore
  reu deux cent mille francs le jour de la fte de la reine. M.
  Malchus a fait pour M. Simon l'acquisition d'une terre dont il
  parat que le roi avancera les fonds et qui a t adjuge  168,000
  francs. Ces obligations sont au porteur. Elles ne sont qu'au cours
  de 44; mais il parat que le roi autorise quelquefois  les faire
  valoir davantage en acquisitions de domaines. M. Pichon a remis au
  roi, il y a peu de temps, pour 500,000 francs de ces obligations; il
  vient d'en signer d'autres pour 600,000 qui seront mises  la
  disposition de Sa Majest. Voil la raison pourquoi le systme d'un
  grand livre  inscriptions et transferts n'a pas t adopt. Le roi
  se croyait dvoil par cette formalit; cependant le secret n'en est
  pas mieux gard et les libralits qui se font n'en peuvent pas
  moins tre constates. Le roi se regarde en ce moment (ce sont les
  expressions de plusieurs de ses serviteurs) comme un gouverneur qui
  va quitter sa province et qui se dbarrasse des effets qu'il ne peut
  ou ne veut pas emporter.


Dans une lettre du 12 mars 1812, Reinhard donne encore un exemple de
la prodigalit du roi:


  Le roi a donn  la fille du conseiller d'tat Coninx, ancien
  intendant des domaines royaux, une dot de deux cent mille francs en
  obligations. Abstraction faite de tout ce qu'on peut dire pour ou
  contre les motifs qu'il a pour faire de tels dons, provenant d'une
  telle source, il est au moins certain qu'ils ont une influence
  funeste sur le crdit des papiers de l'tat, puisque ceux qui
  reoivent des obligations n'ont rien de plus press que de s'en
  dfaire. Le domaine acquis par M. Malchus s'appelle Marienrode et
  non Marienborn. Son acquisition n'a rien de commun avec les intrts
  de Mme Morio. Il parat aussi que les cinq domaines enlevs aux
  donataires impriaux et cds par le roi  l'tat ne seront pas
  restitus en nature, mais en argent.


Peu de temps aprs, Jrme fut appel _incognito_  Paris par
Napolon. Il rentra bientt  Cassel, et eut la satisfaction
d'annoncer que son frre lui avait confi le commandement en chef de
toute la droite de la grande arme (60,000 hommes); les
Westphaliens, sous les ordres de Vandamme, composaient le 8e corps.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter la part honorable que prit
Jrme aux oprations qui signalrent le dbut de la mmorable
campagne de 1812; on en trouvera tous les lments dans les
_Mmoires du roi Jrme_, et dans un volume intitul _Mmoire pour
servir  la campagne de 1812_[139]. Il suffit de dire qu' la suite
de dissentiments avec l'empereur, Jrme fut relev de son
commandement. Citons cependant la lettre qu'avant cet vnement il
crivait de Grodno le 5 juillet  sa femme, la reine Catherine,
qu'il avait laisse  Cassel, rgente du royaume:

         [Note 139: P. 356.]


  Ta dernire lettre est du 22, je ne l'ai reue qu'hier. Tu vois que
  je suis arriv  Grodno avec ma cavalerie lgre. J'ai aussi t
  oblig d'y rester quelques jours qui n'ont fait de mal  personne.

  L'empereur est entr  Vilna le mme jour que je suis entr 
  Grodno. Ainsi, il ne pourra qu'tre, j'espre, satisfait de son aile
  droite. Ma cavalerie est  vingt ou trente lieues en avant, mais les
  Russes ayant quelques jours de marche, nous ne pouvons les attaquer,
  et,  l'exception de quelques convois et quelques Cosaques, nous ne
  faisons qu'user nos souliers.

  L'arme russe, par les savantes manoeuvres de l'empereur, est
  entirement coupe en trois; aussi, je ne sais pas trop o elle se
  runira,  moins que ce ne soit derrire leurs marais ou la Dwina,
  encore je doute que celle de Bagration, qui m'est oppose, puisse y
  parvenir; du moins, je ferai tout pour tcher de l'empcher.

  Tu sais sans doute que la dite de Varsovie s'est dclare dite
  gnrale du royaume de Pologne et a proclam son existence, etc.

  Je jouis de la meilleure sant; l'empereur ne s'est jamais si bien
  port; il est dans son centre; il n'a mme pas besoin de jouer
  serr; il pelotte en attendant partie, et je crois qu'il finira
  quand cela lui conviendra, car c'est bien le cas de dire que mme
  sur l'opinion il peut ce qu'il veut.

  J'ai t oblig d'ter  Vandamme le commandement du 8e corps; il en
  faisait de toutes les couleurs, pillant, volant, donnant des
  soufflets, des coups de pied  tout le monde, etc. C'est incroyable
  la haine que son nom inspire dans ce pays, les habitants en ont une
  frayeur inconcevable. Je prsume que l'empereur le renverra chez lui
  ou lui donnera un commandement sur les derrires.

  Je compte partir aujourd'hui et j'espre dans quelques jours
  rejoindre l'empereur, cela me rendra bien heureux.


La veille du jour o il allait tre relev de son commandement, il
crivait encore  sa femme de Mir, 13 juillet 1812, midi:


  Je rpondrai cette fois, ma chre Toinette,  ta lettre du 27, sur
  tous les points, c'est ce que je fais toujours; mais tu prtends
  que je dchire tes lettres avant ou sitt aprs les avoir lues.

  1 Il n'est pas douteux que les ministres ne doivent te communiquer
  les rapports qu'ils m'adressent; il me semble mme que c'est ce
  qu'ils font, puisque je les reois presque toujours et par toi et
  par eux.

  2 M. Simon a pu tenir dans sa maison le conseil des btiments,
  puisque ce n'est qu'une affaire de maison, qui n'a rien de commun
  avec l'tat; mais pour tenir ce conseil, il fallait le convoquer; et
  pour le convoquer, il a fallu que Boucheporne, qui fait les
  fonctions de secrtaire du cabinet, prt tes ordres; car il n'y a
  que le secrtaire du cabinet qui puisse convoquer un conseil
  d'administration de la maison. Il ne faut pas te gner et le dire
  clairement  M. Simon.

  3 M. Simon _ne peut_ tenir un conseil des ministres chez lui: 1
  parce qu'il faut prendre tes ordres pour le rassembler; 2 parce que
  c'est directement dfendu par une instruction, tous les conseils
  _doivent tre tenus dans mon palais_.

  4 Il doit te rendre compte de tout ce qu'il fait et reoit, comme
  il le ferait pour moi, et je ne conois pas comment il a pu se
  permettre de donner une permission, soit aux conseillers d'tat,
  soit aux ministres de France et d'Autriche, sans prendre tes ordres;
  tes rapports avec moi ne l'empchent nullement de te rendre compte
  _de tout, il faut l'exiger_.  l'ge de M. Simon, on n'est plus
  dirig que par deux passions: l'avarice et l'ambition; il faut
  rprimer la dernire, et pour cela, il suffit d'un peu de fermet.

  Je ne veux pas des plans que l'on m'a envoys. Je veux, puisqu'il
  faut dpenser huit  dix millions en six ans, que l'on construise
  sur l'emplacement de la rue Royale, o demeure la comtesse d'Oberg,
  un peu plus en arrire. Donnes-en l'ordre  Moulard pour qu'il se
  fasse faire le plan. J'espre que pour cette fois j'ai rpondu 
  toutes les affaires.

  Maintenant parlons de nous:

  Tu ne dois pas t'tonner si tu reois de mes nouvelles beaucoup plus
  rarement, car je suis aux frontires de l'ancienne Pologne,
  poursuivant le prince Bagration qui se retire avec 80,000 hommes. Il
  y a deux jours que 3,000 hommes de cavalerie de mon avant-garde ont
  eu un engagement srieux avec l'arrire-garde ennemie ici-mme; les
  Polonais se sont battus comme des diables, et s'ils avaient eu la
  patience d'attendre l'arrive des cuirassiers et des hussards,
  l'ennemi n'aurait pas emport ses oreilles; mais ils ont voulu aller
  toujours en avant, et comme l'ennemi tait beaucoup plus fort, ils
  n'ont pu que lui faire beaucoup de mal, mais sans aucun rsultat.

  Dans peu de jours, les Russes auront vacu toute l'ancienne
  Pologne, ce qui est inconcevable; le pays est assez beau, mais il
  faut y tre oblig pour y rester, car c'est au bout du monde.

  Tu as sans doute reu mes lettres de Grodno, etc.; les postes vont
  trs doucement, et je crois mme tre  peu prs le seul qui reoive
  aussi souvent des nouvelles de chez moi.

  Je vais partir pour Nesvig, assez jolie petite ville de Pologne; car
  celle-ci est assez misrable.


 quelques jours de l, la situation avait bien chang, et c'tait
sur un autre ton que Jrme crivait  Napolon, de Tourets, 17
juillet,  8 h. du matin:


  Sire, je reois  Touretz la lettre que V. M. m'a fait l'honneur de
  m'crire en date d'hier. J'ai quitt Nesvig, ayant t prvenu que
  les Autrichiens allaient y arriver.

  La manire dont j'ai reu l'ordre d'tre sous le commandement du
  prince d'Eckmhl sans en avoir t prvenu ni par V. M., ni par le
  prince de Neufchtel; la lettre dure que V. M. m'a crite en date du
  10, dans laquelle elle me disait que je n'avais qu' m'en aller,
  qu'elle ne mettait point d'obstacle  mon dpart; l'extrme inimiti
  que le prince d'Eckmhl m'a toujours porte; le msentendu qui avait
  exist entre ce prince et moi avant l'arrive de V. M.  l'arme, et
  enfin le malheur que j'avais de ne m'attirer que des reproches et de
  ne jamais russir  contenter V. M. malgr ma bonne volont; tout
  m'a fait croire qu'Elle voulait que je quittasse le commandement
  comme Elle semblait me le dire dans sa lettre du 10.

  Dieu m'est tmoin, sire, que jamais une mauvaise ide n'est entre
  dans mon me et que vous et l'honneur avez toujours t mes seuls
  guides.

  Actuellement, il dpend de V. M. d'achever de me perdre ou de me
  sauver, puisqu'ayant remis le commandement depuis trois jours, ayant
  fait avec ma garde des marches rtrogrades et annonc que V. M.
  m'appelait sur un autre centre, je ne puis plus retourner. V. M.
  pourrait, la retraite du prince Bagration s'effectuant sur Mogouir,
  me donner un commandement sur les ctes en cas de descente des
  Anglais et de mouvement dans cette partie, ou enfin toute autre
  destination qu'il lui plaira. J'espre encore que dans une
  circonstance comme celle-ci d'o dpend le sort de toute ma vie,
  elle ne m'abandonnera pas.


Le 28 juillet, nouvelle lettre du roi  la reine, crite de
Bialistok:


  J'ai reu ce matin  Bialistok tes lettres du 17 et du 20 en mme
  temps. Tu peux bien penser que, si je retourne, c'est que je dois le
  faire, c'est que je ne puis faire autrement, sans me dshonorer.
  Comment, moi qui commande l'aile droite, compose de quatre corps
  d'arme, on m'ordonne, en cas de runion ou de bataille, d'tre sous
  les ordres d'un simple marchal qui ne commande qu'un seul corps?
  L'empereur a bien senti que ce ne pouvait tre, car c'et t
  m'afficher aux yeux de toute l'Europe, comme un homme incapable, et
  n'et-on pas dit avec raison: Quand il s'agit de parades et de
  marches, le roi est assez bon pour commander; mais quand il s'agit
  de se battre, il doit et ne peut qu'obir? Il et autant valu me
  donner un coup de pistolet que de me dshonorer de la sorte. Et de
  quelle manire je reois cet ordre par le prince d'Eckmhl! Cet
  ordre est dat du 6. Je reois des lettres de l'empereur et du
  prince de Neufchtel des 6, 7, 8, 9, 10 et 11, et on ne m'en dit pas
  un mot; on ne me le fait pas mme souponner, et c'est lorsque je me
  bats avec l'ennemi, lorsque je fais le reproche au prince d'Eckmhl
  de ce qu'il perd du temps, et lui mande que s'il veut faire deux
  marches de tel ct, Bagration tait  nous; c'est alors, dis-je,
  pour toute rponse qu'il m'envoie l'ordre qui me met sous ses
  ordres. Tu sens bien que je n'ai pu que le transmettre  mes
  gnraux et me retirer. L'empereur n'et pas fait autrement. Je ne
  pouvais autrement agir sans me dclarer incapable aux yeux de
  l'arme et de l'Europe; je n'ai pas mis la moindre humeur dans ma
  conduite et l'empereur ne pourra, lorsqu'il sera de sang-froid, que
  me rendre justice, et sentir qu'il a de grands torts vis--vis de
  moi dans cette circonstance.

  Bref, l'essentiel en ce moment, ce que l'_empereur dsire le plus_,
  c'est qu'il n'y ait pas le moindre clat, et que cela paraisse une
  chose simple; d'ailleurs, rien ne l'est effectivement davantage, on
  veut que je serve, moi qui commande la droite, sous les ordres d'un
  marchal; je ne le veux ni ne le peux vouloir, voil tout; je me
  retire, c'est tout simple.

  Du reste, c'est mon arme seule qui a eu quelques engagements, qui a
  arrt l'ennemi; il n'y a pas eu un coup de fusil tir depuis mon
  dpart, et je crains bien qu'il n'y en ait pas de sitt, car les
  Russes ont dclar vouloir toujours se retirer.

   mon retour, je t'en dirai davantage; tu dois toujours bien dire
  qu'ayant demand  revenir chez moi, l'empereur l'a trouv tout
  simple, les premires oprations tant termines.

  Je t'crirai demain plus en dtail aprs le retour du baron de
  Sorsum que j'ai envoy auprs de l'empereur.


Cependant Reinhard, rest  Cassel, continuait de tenir l'empereur
et le duc de Bassano au courant de ce qui se passait en Westphalie:
le 2 mai il expdiait le bulletin suivant:


                                                   Cassel, 2 mai 1812.

  On parle beaucoup  Cassel de la nomination,  la place du receveur
  gnral du dpartement de la Fulde, d'un sieur Alexandre, conome de
  la maison des pages du roi. C'est le pre d'une demoiselle fort
  jeune et fort jolie qui, aprs avoir pous pour la forme, dit-on,
  un Escalonne, employ aux postes de l'arme, est partie pour le
  quartier gnral de Kalisch. Son dpart ayant concid avec celui du
  roi, le public voit en elle la matresse de camp de Sa Majest.

  On dit que les gardes-du-corps vont revenir, attendu qu'ils sont
  trop peu nombreux pour servir en ligne et qu'ils jouissent de
  distinctions que Sa Majest impriale n'a accordes  aucun corps de
  sa propre garde. Leur colonel, M. le chevalier Wolf, vient d'tre
  nomm gnral de brigade.


                                                         30 juin 1812.

  M. le comte de Pappenheim, premier chambellan du roi, frre du
  ministre de Darmstadt  Paris, tait atteint depuis plusieurs
  semaines d'un drangement d'esprit qui, aprs quelques accs de
  fureur, a amen un abattement assez voisin de l'imbcillit. Il a
  t conduit  Paris. Sa femme, dame du palais, est partie pour une
  terre que M. de Waldener, son pre, possde dans le dpartement du
  Bas-Rhin. Les uns attribuent la maladie de M. de Pappenheim  des
  causes physiques, les autres  des causes morales. Ce n'tait jamais
  un homme d'un grand esprit; mais il parat avoir t lev dans des
  principes svres dont on dit que l'ambition de devenir grand
  chambellan l'avait fait dvier, en connivant  certains arrangements
  qui concernaient Mme de Pappenheim.

  Mme la baronne de Bigot est partie pour aller joindre son mari,
  ministre du roi,  Copenhague. Un voyage qu'elle avait fait  Paris,
  sans la permission de Sa Majest, et quelques dmarches qu'elle y
  fit, dont le roi eut connaissance, avaient dplu. Aprs son retour,
  elle avait t exclue de la cour: nanmoins, elle semblait prfrer
  l'tat d'abandon o sa disgrce la plaait  Cassel  l'honneur de
  faire les affaires du roi en Danemark, lorsque tout  coup M. Simon
  reut les pleins pouvoirs de son mari pour le divorce. M. de
  Furstenstein lui ayant mand que le roi, justement irrit de la
  conduite et des liaisons affiches de Mme Bigot, ne voulait point
  qu'elle allt  Copenhague crire les dpches de son mari, ses amis
  lui ont conseill de partir sur le champ, et, par l'intercession de
  M. Simon, M. Bigot a consenti  la recevoir.

  La demoiselle Alexandre, marie Escalonne, qui avait prcd de peu
  de jours le roi partant pour Glogau, est revenue subitement avec sa
  mre, pendant qu'on tait encore occup  expdier d'ici des cadeaux
  que le roi, disait-on, lui destinait. On ne sait pas encore comment
  expliquer cette sparation soudaine, lorsque Mme Escalonne
  paraissait encore jouir d'une faveur trop prononce pour faire
  croire que le moment tait arriv o Sa Majest s'en dgoterait.
  Mme Morio, qui la semaine dernire avait reu une invitation pour
  tre du voyage de Napolons-Hhe, s'en tant excuse parce qu'elle
  tait au terme de sa grossesse, avait t contrainte de s'y rendre
  par ordre de la reine, et ce ne fut que sur une attestation des
  mdecins qu'elle obtint la permission de retourner  Cassel.

  D'un autre ct, M. le comte de Bochholtz s'tant trouv absent de
  Cassel, lors du retour de la reine de Dresde, a reu avis que
  pendant l't il ne serait jamais du voyage. En consquence, il est
  retourn dans ses terres. On dit que Mme la comtesse de Loewenstein,
  dame du palais, est la seule qui ait obtenu du roi la promesse
  qu'elle le suivrait dans le cas o il serait roi de Pologne. Ce qui
  est certain, c'est que Mme de Loewenstein se distingue de ses
  compagnes par ses moyens, par son ton et par son esprit de conduite.
  Quoi qu'il en soit, il est douteux si M. de Bongars fera tarir les
  pleurs que la crainte d'tre dlaisses en Westphalie fait verser 
  certaines dames de la cour, qui, ayant attach leur sort et celui de
  leur mari au roi, ne prvoient point quelle existence pourrait
  compenser celle qu'elles perdraient dans le cas o leurs
  apprhensions se vrifieraient.

  M. Simon vient de me prvenir confidentiellement que d'aprs une
  invitation reue de S. M. l'impratrice la reine partira pour Dresde
  ce soir  onze heures. M. de Collignon, son cuyer, ayant t charg
  de la prcder de quelques heures pour fliciter Leurs M. I., je
  profite de son dpart pour transmettre de mon ct la nouvelle du
  voyage de la reine  V. Exc. M. Simon en donnera demain matin
  connaissance officielle au Corps diplomatique.

  Il est arriv avant-hier un nouveau courrier du roi. Sa M. n'a point
  ratifi le projet de vente du domaine de Barby, dont l'ancien
  fermier avait offert 1,050,000 en argent comptant. L'administration
  est embarrasse de ce refus qui fait manquer une ressource sur
  laquelle on avait compt. M. le Ministre des finances a convoqu
  hier la section du conseil d'tat pour proposer plusieurs projets
  d'augmentation de recettes et particulirement de la contribution
  foncire. Il s'occupe aussi d'une vente d'une partie considrable
  des dmes appartenant  l'tat. Il se pourra aussi qu'on ait recours
   un emprunt forc qui serait le troisime depuis l'avnement du
  roi. Mais plusieurs personnes regardent ce projet comme
  impraticable. La suspension du paiement des intrts de la dette du
  premier semestre ne parat pas douteuse: on en proposera
  probablement pour la seconde fois la capitulation.

  La reine coute avec une grande attention les rapports qui lui sont
  faits. Elle montre beaucoup d'application au travail. Elle parat
  saisir avec discernement le noeud des affaires. Cette espce
  d'initiation ne peut avoir que des suites trs heureuses. Tout ce
  que j'apprends  ce sujet confirme la haute ide que j'ai toujours
  eue de ses moyens intellectuels.

  M. le comte de Schulembourg, prfet de Magdebourg, le mme qui,  la
  suite de quelques diffrends qu'il avait eus avec le gnral
  Michaud, avait t loign pendant quelque temps de ses fonctions,
  vient d'tre nomm conseiller d'tat en remplacement de M. de
  Henneberg, dcd. On ne sait pas encore qui lui succdera.

  On dit que le gnral comte de Wellingerode reviendra de l'arme. M.
  le gnral Allin a t nomm gnral de division. On dit ici que le
  roi lui confiera ou lui a confi le commandement de toute
  l'artillerie du corps d'arme qu'il commande.


Le 19 mai nouvelle lettre au duc de Bassano. Lettre importante sur
les finances de la Westphalie:


  La question insoluble qui cause l'embarras du gouvernement
  westphalien, rduite aux termes les plus simples, est toujours
  celle-ci: les dpenses de la Wesphalie tant de soixante millions et
  les recettes tant de quarante, comment porter la recette  vingt
  millions de plus, puisqu'on ne veut ou ne peut pas rduire la
  dpense?

  La dpense de la guerre, en y comprenant tous les frais d'entre en
  campagne, est de vingt-huit millions, peut-tre de trente. Quand
  mme la volont expresse du roi ne dfendrait pas d'y faire des
  retranchements, les circonstances actuelles doivent interdire  tout
  homme sens d'en proposer. Si, dans le cours de la seconde moiti de
  l'anne, les vnements doivent amener en tout ou en partie cette
  diminution sur laquelle compte M. de Malchus, il est au moins
  dmontr qu'elle arrivera trop tard pour influer efficacement sur la
  crise du mois de juin.

  Il est encore interdit de faire tomber la diminution des dpenses
  sur la liste civile qui est de six millions, telle qu'elle tait en
  1810, lorsque le royaume comptait onze dpartements.

  J'ai dj indiqu combien les ressources qu'offriront les recettes
  extraordinaires consistant uniquement en vente des domaines
  resteront au-dessous de ce qu'elles devaient produire pour ramener
  l'quilibre.

  Il parat qu'on a reconnu l'impossibilit d'un troisime emprunt
  forc dans lequel d'ailleurs, de toute ncessit, il faudrait
  recevoir ce qui n'est pas encore rentr des obligations du dernier.

  Reste l'augmentation des recettes ordinaires.

  S. M. veut que tous les traitements soient rduits de moiti, 
  l'exception de la liste civile et des traitements militaires. C'est
  cette proposition qui a t discute pendant quatre heures, dans un
  conseil des ministres qui s'est tenu samedi dernier. De fortes
  objections y ont t faites. On a dit que quand cette mesure
  pourrait s'appliquer aux traitements un peu considrables, la plus
  grande partie des traitements,  cause de leur modicit, ne pourrait
  y tre assujtie sans les plus graves inconvnients, ni mme sans
  danger pour la morale et pour la tranquillit publique; qu' la
  vrit les traitements des juges taient un peu plus considrables
  en Westphalie qu'en France; mais que c'tait d'aprs des
  considrations importantes et sur la demande expresse des tats
  qu'on les avait augments, parce qu'en Allemagne, de gnration en
  gnration, des familles entires, sans fortune, mais riches d'une
  considration hrditaire, ne vivaient que de leurs emplois, que la
  dsolation et la misre qui rsulteraient de la diminution de ces
  traitements alineraient du gouvernement cette classe de ses
  serviteurs les plus immdiatement en contact avec le peuple, enfin
  que l'pargne qu'on pourrait faire par ce moyen ne monterait
  peut-tre pas  500,000 francs, qu'au reste, il convenait d'en faire
  le calcul, et c'est ce dont a t charg M. le Ministre des
  finances.

  Pour ce qui concerne la liste civile, on a remarqu que dans une
  aussi grande dtresse, si les ministres, les conseillers d'tat, les
  autres fonctionnaires suprieurs devaient faire un aussi grand
  sacrifice, il serait assez tonnant que les officiers de la cour,
  pour des fonctions honorables sans doute, mais peu pnibles,
  conservassent la totalit de leurs larges traitements; que cette
  liste civile, qui constitutionnellement ne devrait tre que de cinq
  millions, en y comprenant les revenus des domaines de la couronne,
  tait dj dans une proportion trop forte avec les revenus du
  royaume; qu'elle avait ensuite t porte  six millions, lorsqu'en
  1810 le royaume se trouva compos de onze dpartements;
  qu'aujourd'hui le royaume tant rduit  huit dpartements, elle
  restait toujours la mme; qu'il fallait ajouter  ces six millions
  prs d'un million d'autres revenus que la couronne s'tait
  successivement appropris, ce qui portait la proportion de la liste
  civile avec la totalit des revenus de l'tat au sixime. Enfin, on
  a demand si, lorsqu'on allait retrancher le ncessaire aux juges,
  aux curs, aux instituteurs publics, on pourrait, avec justice,
  laisser subsister  la charge de l'tat une dpense de 400,000
  francs pour le spectacle franais. C'est jeudi prochain que le
  ministre des finances donne son avis et ses moyens au conseil des
  ministres. M. Pichon, de son ct, prpare un travail sur le mme
  objet.

  M. Pichon, partant de la supposition qu'on ne puisse pas diminuer
  les dpenses, en conclut avec beaucoup de logique qu'il faudra donc
  hausser les recettes jusqu'au niveau des besoins. La base de son
  travail sera donc une augmentation d'impts de douze  quinze
  millions. Il soutient que, pour imposer un pays, il n'est pas
  ncessaire de connatre les localits, que sans y avoir gard les
  nouveaux dpartements allemands aprs leur runion ont t sur le
  champ assimils  la France; que les premiers fonctionnaires sont
  des Franais ne connaissant pas mme la langue; qu'on peut augmenter
  les impts  volont, pourvu que la rpartition soit gale; que la
  rgle et l'uniformit feront tout et que c'est l ce qui manque  la
  Westphalie. Il a dit  la reine qu'il allait lui rvler tout le
  secret de l'artifice par lequel ses serviteurs dtournaient le roi
  de l'augmentation des impts: qu'entre eux ils disaient: le roi est
  dissipateur, toute augmentation de recette sera dvore et
  s'engloutira surtout dans la dpense pour l'arme, tandis qu'ils
  disaient au roi: si vous augmentez les recettes, l'empereur est l
  qui en profitera pour tendre les ressources qu'il tire de votre
  royaume.

   cela on rpond que les maximes d'ordre et d'uniformit peuvent
  tre bonnes pour un tat de choses permanent, tranquille et prospre
  et non lorsqu'on est tellement talonn par le besoin qu'on ne peut
  marcher qu'au jour la journe; qu'en semant l'alarme partout, M.
  Pichon fait tarir les ressources disponibles; que si les charges
  locales pour l'entretien, pour le passage des troupes, les
  rquisitions, la suspension du paiement des intrts ou leur
  capitalisation peuvent tre regardes comme des impts ingalement
  rpartis, ils pourvoient  la ncessit du moment et permettent
  d'attendre celui o l'on pourra employer le seul remde qui sera la
  rduction des dpenses; que parmi ces charges il en est de plusieurs
  millions que la Westphalie supporte sans qu'elles entrent dans le
  compte des recettes gnrales; qu'ainsi, en les remplaant par des
  impts rguliers, uniformes, on ne se procurerait pas une ressource
  disponible: que tout impt a sa nature qu'il tait dangereux et
  impossible d'excder, et que mille faits semblent prouver que dans
  la plupart des impts la Westphalie est dj parvenue  ce maximum;
  qu'en Westphalie une contribution foncire de 11,500,000 francs
  quivaut exactement au taux de cette mme contribution telle qu'elle
  est tablie en France; et qu'en gnral il est absurde de prendre
  pour exemple la France riche de mille moyens qui manquent  ce
  royaume.

  Comme, d'aprs la connaissance que j'ai de ce pays-ci, il m'est
  impossible de croire  l'efficacit du remde hroque que propose
  M. Pichon, je ne pourrais, en croyant  ses pronostics, que
  rtracter entirement ce que j'ai eu l'honneur de vous dire dans mon
  n 336: que je croyais qu'au milieu des difficults la Westphalie
  pourrait cependant aller sans secousses jusqu' la fin de l'anne,
  et ds lors il faudrait vous faire prvoir des troubles et des
  dsordres qu'il me semble important d'viter dans les circonstances
  actuelles. Nanmoins, je ne me rtracterai point encore et,
  quelqu'illusion que puisse se faire  certains gards M. le ministre
  des finances, je me tranquilliserai par l'assurance avec laquelle
  encore aujourd'hui il m'a dit que le rsultat du travail qu'il
  proposerait au conseil prouverait la possibilit de surmonter la
  crise de juin et les embarras de l'anne.


                                                                Du 22.

  Dans le conseil des ministres qui s'est tenu hier, M. le ministre
  des finances a prouv que dans les quatre premiers mois de l'anne
  il avait, par des moyens tant ordinaires qu'extraordinaires, fait
  rentrer plus de dix-sept millions (ce qui joint aux trois millions
  et demi qui taient en caisse au 1er janvier fait prs de vingt-un
  millions), et que d'aprs cette proportion, la recette serait de
  cinquante-un millions au bout de l'anne, sur cinquante-neuf
  millions de dpenses. Il est convenu,  la vrit, que dans les
  circonstances actuelles il ne se flattait point de pousser le
  produit des ventes des domaines aussi loin qu'il l'avait espr;
  mais il a assur que nanmoins il ferait face aux besoins du mois de
  juin. Il a propos des moyens d'augmentation des impts pour trois
  millions, moiti sur la contribution directe, moiti sur les impts
  indirects. Une partie des dpenses locales qu'en 1810 le trsor
  public avait prises  sa charge, sera en mme temps de nouveau
  rejete sur les communes. Quant  la contribution foncire, il a
  dmontr qu'au taux de douze millions, elle tait porte plus haut
  en Westphalie qu'en France, puisqu'en Westphalie, outre les dmes
  qu'on payait encore partout, il y avait encore quatre millions de
  revenus des domaines impriaux situs dans le ci-devant Hanovre qui
  en taient exempts en vertu des traits. Enfin, il a calcul qu'en
  charges locales non comprises dans les recettes du trsor, la
  Westphalie payait au moins dix millions par an.

  M. Pichon, sans avoir l'air de trop dsapprouver les projets du
  ministre des finances, s'est tenu sur la rserve. La diminution des
  traitements a t trouve inadmissible d'une commune voix. Le tout a
  t adress  la reine par un courrier qui est parti ce matin. On
  attend maintenant la dcision du roi.


La nouvelle de la disgrce du roi fit prouver un grand chagrin  la
reine; suivant le dsir de Jrme, elle ne divulgua pas cette
affaire, mais elle ne put dissimuler sa tristesse. Tout le monde en
fut frapp, et Reinhard crivit le 23 juillet de Cassel:


  La reine est toujours triste et inquite. Le marchal de la cour lui
  demanda dernirement si elle n'ordonnerait pas une petite fte dans
  son intrieur pour le jour anniversaire de son mariage. Pour toute
  rponse, elle fondit en larmes. Dans le 4e bulletin, elle a cru
  trouver je ne sais quelle intention dans ce passage: Le roi de
  Westphalie est arriv  Grodno avec les 7e et 8e corps et avec le
  corps du prince Poniatowsky, puisqu'on dsignait le corps polonais
  par le nom de son chef, tandis que les deux autres corps n'taient
  dsigns que par leurs numros. Elle a fait part de sa peine  tous
  ses ministres qui se sont efforcs en vain de lui prouver qu'elle se
  chagrinait sans raison.


Dj la reine Catherine avait reu la lettre du roi en date du 15.
Bientt elle en reut une nouvelle de Bialistock du 28 juillet, 8 h.
du matin; c'est  cette dernire que fait allusion Reinhard dans la
lettre suivante au duc de Bassano:


                                           Cassel, le 30 juillet 1812.

  Aux inquitudes habituelles de la reine parat se joindre, depuis
  quelques jours, un nouveau sujet d'alarme. Elle parat craindre que
  la retraite du gnral Vandamme n'ait produit une impression
  fcheuse sur l'esprit de S. M. imp., avec d'autant plus de raison
  que c'tait le roi lui-mme qui avait demand que ce gnral ft mis
   la tte des troupes westphaliennes, et cette crainte est partage
  par les ministres de S. M. On sait que Monseigneur le prince
  d'Eckmhl est arriv  Minsk o l'on s'attendait que le roi
  dirigerait sa marche. On lit dans quelques gazettes que les Saxons
  se joindront au corps du prince de Schwartzemberg; on est incertain
  si les Polonais, dont on dit que deux rgiments s'avanant avec trop
  de prcipitation contre des Cosaques soutenus par l'infanterie russe
  ont reu un lger chec, se trouvent encore sous son commandement;
  on croit mme savoir que l'une des deux divisions westphaliennes a
  reu une destination nouvelle. Hier, la reine ne vint au spectacle
  qu' huit heures, et le public accoutum  ces retards attendait
  qu'on comment, avec sa rsignation habituelle. Cette fois,
  cependant, le retard avait t caus par une lettre du roi que M. de
  Pothau venait de lui porter et dont la reine n'a point communiqu le
  contenu. Dj il lui tait chapp de dire _combien il serait
  fcheux que le roi ne ft pas bien avec S. M. l'empereur ou qu'il
  revint de l'arme_; et la pense mme de cette possibilit avait
  effray.

  Dj, aprs son dernier retour de Paris, le roi s'expliquait sur le
  compte du gnral Vandamme avec moins de faveur qu'auparavant; 
  peine arriv  l'arme, on apprenait qu'il y avait eu entre eux une
  explication assez vive, mais qui avait t suivie d'une
  rconciliation. On craint ici que l'inconsquence et les prtentions
  de certains officiers ne sachant pas distinguer entre leur position
  de cour et leurs devoirs comme militaires n'aient entran le roi
  toujours trop accessible  des impressions qui touchent  son
  amour-propre, et l'on sent profondment combien il aurait mieux valu
  supporter, mme, au besoin, quelques lgers dsagrments de la part
  d'un homme qu'on avait choisi soi-mme que de s'attirer un nouveau
  reproche de versatilit et d'inconstance.


Reinhard attribuait  la tristesse de la reine une cause (le
diffrend du roi avec Vandamme) qui n'tait pas la vritable. Cette
princesse connaissait l'affaire du prince d'Eckmuhl. Aussi, malgr
son dsir de voir le roi de retour  Cassel, elle ne se faisait pas
illusion sur les consquences fcheuses que pouvait avoir ce retour.

Par le fait, l'empereur, mcontent d'abord de la dtermination de
son frre, finit par reconnatre sans doute que les torts taient du
ct de Davoust, car il lui fit crire une lettre de blme par le
major gnral et laissa Jrme agir  sa guise, lui recommandant
seulement le silence sur cette affaire. Toutefois, la nouvelle ne
tarda pas  s'en rpandre en Westphalie et le duc de Bassano
l'annona  Reinhard par la lettre suivante, en date du 31 juillet
1812, crite de Vilna:


  Je ne vous envoie pas les bulletins, parce qu'il est impossible au
  moment o ils arrivent d'en faire plus d'une ou deux copies qui ont
  une destination marque; mais je vous enverrai, dsormais, de
  courtes notices, indpendamment de celles que vous recevez
  rgulirement.

  Les pressentiments de la reine se ralisent: le roi a eu, en effet,
  des torts qui le mettent dans une position trs pnible. Lorsque son
  arme s'est trouve runie  celle du prince d'Eckmhl, ainsi que
  l'arme polonaise, le marchal a eu le commandement de toutes les
  forces qui se trouvaient ainsi rassembles. Une arme de 120,000
  hommes exigeait un chef d'une grande exprience, et tous les
  avantages de cette nature appartenaient certainement au prince
  d'Eckmhl. Le roi a aussitt dclar que s'il n'avait pas le
  commandement, il se retirerait. Les reprsentations de Sa Majest,
  qui n'aurait pu cder  des considrations et  des affections
  particulires sans exposer de si grands intrts, n'ont pas produit
  d'effet. Le roi a oubli que, lorsqu'il demanda  servir, il fut
  bien entendu qu'il ne serait pas roi  l'arme, et il a persist 
  l'tre. Il va partir, et il a d recevoir  Varsovie l'ordre de
  retourner  Cassel.


Arriv  Varsovie au commencement d'aot 1812, le roi Jrme crivit
 la reine:


  Je reois  Varsovie ta longue lettre de conseils du 26; je te
  remercie pour ton intention; mais je croyais n'avoir jamais laiss
  douter que je ne suis pas de ceux qui se _dshonorent_, et que je ne
  fais que ce que je dois faire. Je trouve aussi qu'il est un peu
  hasard  toi, ma chre amie, de parler si longuement sur une
  question que tu ne connais nullement, et j'avais le droit de penser
  t'avoir inspir assez de confiance pour te _rassurer entirement_
  sur ma conduite qui n'est jamais dirige ni par l'humeur, ni par un
  coup de tte.

  L'empereur ne m'a jamais t le commandement de mes troupes, ni des
  Saxons, ni d'aucun autre de mes corps; ainsi tu vois que ce que tu
  me dis sur ce sujet dans ta lettre du 23 est encore un des cent
  mille contes absurdes qui se dbitent  Cassel, de mme que la
  destruction du 2e rgiment de cuirassiers, qui n'a pas donn (encore
  aujourd'hui) _un seul coup de sabre_, il n'y a que la cavalerie
  lgre polonaise qui ait pu atteindre la cavalerie ennemie qui se
  retirait et qui, _depuis_ mon dpart, est entirement hors
  d'atteinte.

  Je ne veux pas faire davantage le grondeur, quoique j'en aurais
  sujet, car tu ne sais peut-tre pas que M. Pothau, qui ne se doute
  de rien, crit au comte de Furskeinstein que rien n'a transpir de
  la dpche du roi apporte par l'estafette, mais _qu'il a remarqu
  que la reine tait triste_, ce qui est justement le contraire de mes
  intentions et de celles de l'empereur qui veut que tout ceci n'ait
  pas le moindre clat.

  L'empereur a bien senti que je ne pouvais rester aprs l'ordre
  inconcevable qu'il m'avait donn, car c'est _alors que je me serais
  dshonor_, puisque j'aurais dit moi-mme  toute l'Europe: Je ne
  suis bon que pour passer des revues et des parades, mais lorsqu'il
  faut se battre, je sens que je dois obir et, quoique commandant la
  droite et quatre corps d'arme, je suis sous les ordres d'un
  marchal qui n'en commande qu'un seul.

  D'ailleurs, l'affectation  ne parler, dans les bulletins, que du
  prince Poniatowski, la manire de dire: le roi est arriv  Grodno,
  comme on l'aurait dit de Louis XIV, lorsqu'il allait avec toute sa
  cour au sige de Philipsbourg, prouve seulement que l'empereur ne me
  voulait plus  l'arme.

  Et  te parler franchement, je te dirai que je crois que l'empereur
  me voulait donner d'abord le trne de Pologne, _que je ne dsire
  nullement_, et que dans ce moment il a chang de pense, et comme je
  commandais les Polonais, il tait fch de me voir o j'tais et o
  j'ai t trs bien pour lui.

  Actuellement, il faut tout simplement dire que j'ai demand 
  revenir chez moi, ne pouvant supporter l'inconstance du climat, et
  que l'empereur l'a permis.

  Je t'envoie l'article  mettre dans le _Moniteur_ et surtout prends
  garde de laisser paratre de la tristesse, car alors on fera cent
  contes, qui ne seront plaisants ni pour l'empereur, ni pour moi, ni
  pour toi.

  Quant  l'article finances, pour l'anne prochaine, j'y mettrai tant
  d'ordre que cela ira, j'en rponds.

  Je voulais que tu vinsses  Brunswick; mais j'ai rflchi que cela
  fera un grand drangement pour toute la maison, une grande dpense
  et beaucoup d'embarras par rapport aux chevaux, surtout dans ce
  moment de rcolte.

  Le ministre de l'intrieur doit se prparer  venir m'attendre 
  Halle; je lui enverrai l'ordre par le courrier Viantex, car celui
  que tu m'as envoy va trs doucement.

  Tu dois faire pour le 15 aot ce que tu me disais dans ta dernire
  lettre; tu dois aussi recevoir les flicitations le matin et donner
  audience au ministre de France et  sa femme les premiers. Tout le
  monde doit tre en grande tenue, bien entendu que les hommes ne
  doivent pas avoir le manteau qui ne sert que dans une crmonie du
  Trne.

  Tu peux faire dner avec toi M. et Mme Reinhard, avec la grande
  matresse, la dame de service et le ministre de la justice.

  Tu donneras la droite au ministre de France, la gauche au ministre
  de la justice, etc.

  Je te presse sur mon coeur et aurai grand bonheur  t'embrasser,
  mais ce ne pourra tre avant le 18.

  _P. S._--Je me hte d'ouvrir ma lettre pour t'annoncer une dpche
  de l'empereur, _trs satisfaisante_. S. M. parat s'tre convaincue
  que je pouvais faire autrement, m'engage  retourner dans mes tats
  avec mes gardes du corps, mais _met_ pour _condition que rien ne
  transpirera_, et que je dirai, et tu dois le dire toi-mme, que ma
  sant n'a pu supporter le climat.

  Je t'envoie un article pour le _Moniteur_; en consquence, aie bien
  soin de songer que la continuation de l'amiti de l'empereur _est
  attache  ce que l'on croie_ que c'est cette seule raison qui me
  _fait quitter_.


Le 4 aot, Reinhard manda de Cassel:


  La reine a reu hier un paquet de M. de Marinville,  Varsovie, qui
  lui apprend que les Russes ont quitt le camp retranch de Dryssa et
  se sont retirs de la Dwina. Elle n'a point voulu montrer la lettre,
  disant qu'elle contenait encore autre chose. On ignore si dans le
  mme paquet il y avait des lettres du roi. Le secrtaire-gnral des
  relations extrieures, M. Hugot, a reu une lettre de M. le comte de
  Furstenstein date de Novogrodek. Ce fait a transpir et n'a pas
  caus peu de surprise. M. Simon s'explique  ce sujet avec beaucoup
  de rserve. Du reste, j'ai lieu de croire que si quelqu'un est
  instruit ici de la vritable situation du roi, concernant son
  commandement, c'est tout au plus la reine.


M. Reinhard tait dans l'erreur, l'affaire du roi tait le secret de
la comdie; tout le monde  Cassel la connaissait, mais vitait d'en
parler. La reine, malgr les lettres rassurantes de son mari, ne
pouvait surmonter le chagrin que lui faisait prouver son brusque
retour. Elle lui avait mme crit  ce sujet une lettre des plus
fortes, le 30 juillet, en apprenant ce qui s'tait pass.

On aurait tort de croire, malgr les prtendues lettres de Napolon
 Jrme, malgr celles que ce dernier crivait  sa femme, que
l'empereur pardonna facilement  son frre son coup de tte. Il lui
tint bien longtemps rancune, il ne se remit entirement bien avec
lui qu'en 1815,  Waterloo; il refusa constamment de lui donner des
commandements de quelque importance. Il cessa presque entirement sa
correspondance avec lui et, le 31 juillet 1813, il crivit au major
gnral la lettre ci-dessous qui nous parat caractristique[140]:

         [Note 140: Jrme avait pri Berthier de solliciter pour lui
         de l'empereur un commandement.]


  NAPOLON  BERTHIER.

                                             Mayence, 31 juillet 1813.

  Mon cousin, rpondez au roi de Westphalie que jamais il n'aura aucun
  commandement dans l'arme franaise si: 1 il ne fait connatre
  qu'il dsapprouve la conduite qu'il a tenue l'anne passe en
  quittant l'arme sans ma permission et qu'il en est fch, et 2 si
  en prenant du service dans mon arme, il ne se soumet  obir  tous
  les marchaux commandant des corps d'arme, que je n'aurais pas
  spcialement mis sous ses ordres; ne devant avoir d'autre grade dans
  mon arme que le grade de gnral de division, et ne devant
  commander de droit, en cas de circonstances imprvues, qu' des
  gnraux de division.--Que ce qui vient d'arriver en Espagne fait
  connatre de plus en plus l'importance de tenir  ces principes; que
  la guerre est un mtier, qu'il faut l'apprendre; que le roi ne peut
  pas commander, parce qu'il n'a jamais vu de bataille; que le roi
  d'Espagne  qui j'ai fait dans le temps de semblables observations,
  en est aux regrets et aux larmes de ne pas les avoir
  comprises.--Vous ajouterez que, vu toutes les difficults qui ont eu
  lieu pour la convocation, j'ai pris le parti d'en faire un ordre du
  jour; qu'il m'a paru urgent de dcider ainsi cette affaire, vu que
  dj des dtachements destins pour Cassel taient partis de
  Mayence.--Faites d'ailleurs remarquer au roi que j'ai pris un ordre,
  parce qu'un ordre est un ordre d'un gnral en chef, et que la
  Westphalie et le roi lui-mme font partie de mon arme; que c'est
  par un ordre que j'ai rgl ce qui est relatif  Leipzik, et
  qu'enfin c'est de cette manire que j'opre, surtout sur le
  territoire alli.

  _P.-S._--Cet ordre ne doit pas tre publi.


Mais reprenons la suite des faits, dont cette lettre nous a
dtourns. Le 12 aot, Reinhard annonait au duc de Bassano
l'arrive du roi:


  Avant-hier,  sept heures du matin, le canon a annonc au public
  l'heureuse arrive de S. M. le roi, qui avait eu lieu dans la nuit
  au palais de Napolons-Hhe.

  S. M. le roi a reu le mme jour,  son lever, les officiers de sa
  maison. Toutes les personnes qui jouissent des grandes entres ont
  eu la faveur d'y tre admises. Le soir, tous les habitans de Cassel
  ont illumin leurs maisons.

  Par dcret royal, dat de Varsovie le 2 aot, M. le colonel baron de
  Borstel a t nomm gnral de brigade, charg du commandement de la
  1e brigade de la 1re division des troupes westphaliennes.

  Le colonel Lageon du 7me rgiment d'infanterie de ligne a t nomm
  chef d'tat-major de la garde royale.

  Aprs avoir copi ces articles du _Moniteur westphalien_, qui sont
  les seuls concernant le roi et le royaume qui ont paru depuis le
  retour de S. M., je continue les rapports que j'ai  faire  V.
  Exc., et qui ne seront encore gure plus importants.

  Le roi se porte bien. Il a reu toute sa cour avec autant
  d'affabilit que de gaiet. Il y a eu spectacle  Napolons-Hhe
  avant-hier et hier dans les appartements intrieurs. Hier matin, S.
  M., aprs avoir djeun  sa petite maison de Schoenfeld, est venue
  en ville. Elle est entre dans son palais, s'est rendue chez son
  peintre, et de l au chteau incendi. Son architecte a fait trois
  plans de construction d'un nouveau palais: le premier se rapporte 
  la reconstruction de l'ancien chteau; le deuxime transforme en
  palais royal le palais actuel des tats; d'aprs le troisime on
  construirait un palais entirement nouveau hors de l'enceinte de la
  ville. Dans les deux premiers on a suivi des vues d'conomie, il ne
  s'agirait gure que d'une dpense de trois ou quatre millions. On
  m'a dit que le roi encore hier s'tait expliqu dans le mme sens
  qu'il m'avait parl, il y a quelques mois, et qu'il avait dclar
  qu'il n'habiterait plus l'ancien chteau; mais qu'en attendant que
  ses moyens lui permettent d'en btir un nouveau, il le ferait
  arranger pour y donner de grandes audiences dans des occasions
  solennelles.

  Je n'ai encore vu ni le roi, ni personne de sa suite, except le
  chambellan comte d'Oberg et le comte de Furstenstein. Ce dernier m'a
  parl de la maladie que le roi avait eue  Varsovie et dont il tait
  maintenant rtabli. Comme je ne me croyais pas en ce moment charg
  de prendre aucune initiative, notre conversation s'est promptement
  dtourne sur des sujets indiffrents. M. de Furstenstein avait le
  maintien modeste; il ne portait mme aucune dcoration.

  Ces deux courtisans se sont beaucoup plaints des Polonais, de leur
  esprit de dsordre et de pillage, de la haine qu'ils portaient aux
  Allemands et de la perfidie avec laquelle ils accusaient les autres
  des excs qu'ils commettaient eux-mmes. Ce langage o peut-tre ils
  n'avaient pas entirement tort me parat avoir t tenu avec
  intention.

  Voil, monseigneur, tout ce que m'ont appris mes communications
  directes. Voici ce que j'ai appris indirectement:

  Le roi, ou ne parle point du tout  ceux qui taient rests  Cassel
  de ce qui s'est pass et a amen son retour, ou il leur dit qu'il
  est au mieux avec S. M. l'empereur, que surtout le dernier courrier
  qui a dtermin son dpart acclr de Varsovie, lui en a port
  l'assurance et que bientt on en verra les preuves. La reine mme,
  depuis le retour du roi, a beaucoup pleur pendant deux jours.

  Aujourd'hui a t tenu le premier conseil des ministres. J'ignore
  encore ce qui s'y est pass; mais, d'aprs ce qui s'est trait au
  conseil d'administration qui s'est tenu aprs, je vois qu'entre
  autres choses, il y a t question de la lettre que j'avais remise
  hier concernant les diverses rclamations du domaine extraordinaire.
  Le roi veut que l'tat de ses finances soit dbrouill dans trois
  mois: c'est ce qu'il a dj voulu souvent.

  Quant  ceux qui sont revenus avec lui, tous le blment et tous
  cherchent  se disculper. Le gnral Chabert fait valoir une lettre
  qu'il a crite au roi, en commun avec le gnral Allin, pour amener
  S. M.  des rsolutions plus sages. Ils n'ont pas laiss ignorer le
  contenu de celle qu'a porte au roi ce courrier par lequel il dit
  avoir reu de si heureuses assurances.

  Le courrier dit tre parti du quartier gnral imprial deux jours
  aprs M. de Brugnires (secrtaire du cabinet du roi), et avoir t
  oblig de se cacher vingt-quatre heures dans des marais. Arriv
  auprs du roi, il a t fort tonn de ne point trouver M. de
  Brugnires. Voil ce que raconte le gnral Chabert qui le croit
  pris. M. de Furstenstein dit qu'il arrivera incessamment.


La fin de l'anne 1812 fut triste pour le roi Jrme que son frre
continua  battre froid. Revenu dans ses tats, il y trouva plus que
jamais les embarras financiers et la misre, l'empereur lui
demandant toujours de nouveaux sacrifices et opposant aux justes
rclamations du gouvernement westphalien une fin de non recevoir qui
se traduisait par la morale de la fable du loup et de l'agneau.

La correspondance de M. Reinhard avec Napolon et avec le duc de
Bassano mettra les lecteurs au courant de ce qui se passa dans le
petit royaume de Jrme, royaume vou  une dissolution prochaine.

Quant  l'arme leve avec tant de soin et au prix de tant de
sacrifices par le roi, il n'en devait plus tre question;  la
retraite de Russie, aprs les batailles o cette arme avait
illustr son drapeau, elle fut anantie compltement.

Nous allons donner les lettres ou les extraits de lettres les plus
essentielles omises aux Mmoires de Jrme:


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                                  Cassel, 8 aot 1812.

  Dans mes numros prcdents, j'ai inform V. Exc. que
  progressivement, d'abord la Reine, ensuite ses principaux
  serviteurs, enfin le public avaient reu des alarmes sur la
  situation du Roi.

  Cependant, avant-hier encore, Elle fit dfendre  M. Hugot par M.
  Pothau de parler  qui que ce soit de la lettre du ministre
  westphalien  Dresde et Elle engagea M. Simon  faire passer au Roi
  un projet de constitution espagnole envoy par M. de Wintzingerode,
  en disant que cette pice l'intresserait. Mais en refusant ses
  confidences  M. Simon, Elle les avait faites  d'autres et je
  savais depuis hier que M. de Marinville attendait le Roi  Varsovie
  le 29 et trs positivement le 30.

  Ce matin, aprs avoir reu vos dpches du 27 et du 31 juillet, je
  me suis rendu chez M. Simon, et me prvalant de l'autorisation de
  communiquer les nouvelles que je recevais du gouvernement
  westphalien, je lui ai fait remarquer cette expression le corps que
  commandait le Roi de Westphalie qui se trouve dans votre dpche du
  27. M. Simon de son ct avait  m'apprendre qu'hier, dans la nuit,
  Messieurs d'Oberg et Schlikler, chambellans de S. M., taient
  arrivs et avaient port  la Reine la nouvelle du retour prochain
  du Roi. Il m'a montr en mme temps un bulletin qui aurait dj d
  paratre aujourd'hui et qui paratra demain dans le moniteur
  westphalien o il est dit que le Roi revient pour cause de sant.

  Je me suis alors permis, Monseigneur, de mettre M. Simon au fait du
  vritable tat des choses qu'il ne pressentait que trop. J'ai ajout
  que ce serait lui seul  qui je ferais cette rvlation en le
  laissant le matre de l'usage qu'il voudrait en faire auprs de la
  Reine. Il m'a rpondu qu'il ne lui en dirait rien pour ne point
  l'affliger davantage.

  M. Simon, depuis l'arrive des chambellans, n'avait point vu la
  reine, mais Elle avait montr la lettre du Roi au marchal du
  Palais, M. de Boucheporn. Il parat, m'a dit M. Simon, que la Reine
  lui avait crit fortement, puisque dans sa lettre le Roi dit qu'il
  est trs bien avec S. M. l'empereur; qu'aprs avoir chass au loin
  le prince Bagration, l'objet de sa campagne est rempli et qu'il ne
  lui reste plus rien  faire; que d'ailleurs sa sant ne supporte
  point le climat et quant aux finances qu'il les raccommodera
  aisment dans l'espace de deux ans.

  On sait aussi, j'ignore si c'est par la lettre du Roi ou par le
  rapport des chambellans, qu'une espce de dyssenterie obligeant S.
  M. de voyager  petites journes, Elle n'arrivera ici que le 18.
  Plusieurs personnes  la suite du Roi ont crit  leur femme,
  entr'autres le gnral Chabert; mais toutes les lettres sont sans
  date.

  Je m'empresse, Monseigneur, de vous donner ces nouvelles
  prliminaires d'un retour caus par des circonstances o il doit
  tre si difficile au roi de se dissimuler ses torts  lui-mme.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                                 Cassel, 10 aot 1812.

  La journe d'hier ne nous a rien appris de nouveau. Quoiqu'on soit
  inform que le retour du roi ne doit avoir lieu que le 18, on se
  flatte, et moi surtout j'espre qu'il reviendra pour le 15. Au moins
  ce serait ce que le roi pourrait faire de plus conforme  l'opinion
  qu'il parat dsirer lui-mme que le public prenne de sa situation
  actuelle. M. le comte de Bocholtz, qui est revenu de sa campagne et
  qui pendant cette semaine ainsi que M. Simon encore sera du voyage
  de Napolonshhe, m'a offert de demander  la reine ses intentions
  concernant la clbration de la fte du 15, afin que de mon ct je
  puisse prendre mes arrangements en consquence. J'ai appris depuis
  par M. Simon qu'il y aurait ce jour-l grande audience du corps
  diplomatique le matin, et le soir cercle, spectacle et souper.

  Du reste, Monseigneur, quelles que puissent tre les dispositions du
  roi, en revenant dans ses tats, et sans m'inquiter de ce qui dans
  ces circonstances pourrait rendre pnible ma position personnelle,
  c'est prcisment le moment actuel qui semble m'imposer le devoir
  indispensable de remettre sous les yeux de V. Exc. l'tat o se
  trouve la Westphalie.

  Aprs avoir sacrifi le bien-tre de son royaume  la cration d'une
  arme qu'on ne lui demandait pas et qui, tout compris, monte au
  nombre de 36,000 hommes, le roi par sa dplorable inconsistance perd
  aujourd'hui le fruit de tous ses soins et se voit rejet loin de
  toutes ses esprances. Il trouvera son trsor puis, ses sujets
  accabls, ses ministres dsols, sa considration entame, le crdit
  ananti, les ressources de l'avenir dvores d'avance.

  J'aime  me persuader que la facilit avec laquelle dans l'espace de
  deux ans le roi espre rtablir ses finances est la preuve d'une
  rsolution fortement prise et non d'une prsomption naturelle  son
  ge; mais alors mme, combien de victoires aura-t-il  remporter sur
  ses gots et sur ses habitudes, et combien aura-t-il  regretter de
  s'tre priv lgrement de tant de moyens qui auraient suffi pour
  conserver l'aisance  son royaume et la splendeur  son trne, et
  qui n'existent plus! Comment russira-t-il  s'affectionner pour ses
  tats qu'il a si souvent paru trouver trop troits pour son
  ambition!

  Mais en admettant que son dsir de bien faire ait pris un nouveau
  degr d'nergie, comment et par qui sera-t-il second? Et quand il
  existerait autour de lui des hommes dignes de sa confiance, comment
  se prservera-t-il  l'avenir des mauvais conseils et des influences
  funestes qu'il lui sera si difficile d'viter, parce qu'il se croit
  au-dessus de leur atteinte?

  Dj ceux qui dans cette campagne paraissent avoir joui de la
  confiance particulire de S. M. ne sont pas ceux que l'opinion
  publique aurait dsigns de prfrence. M. le gnral Chabert,
  quoique trs bon pour dresser des recrues, n'avait pas fait ses
  preuves pour remplir la place de chef d'tat-major, ni le comte de
  Wickenberg, homme sans talents et sans ducation, n'avait t jug
  capable de jouer un premier rle dans de grandes oprations
  militaires. Quant  M. de Furstenstein qui doit son existence de
  favori  son dvouement sans doute, mais avant tout  son
  infriorit, il est certain qu'en se dsolant autant qu'il en est
  capable, il n'aura jamais os sortir de sa nullit.

  Revenu dans sa rsidence, qui le roi retrouverait-il? M. Simon, bon
  dans sa partie, sage dans ses vues et dans ses conseils, mais sans
  fermet et paralys par son ge et par sa position? Messieurs de
  Hne et de Wolfradt, pleins d'excellentes intentions, mais sans
  coup-d'oeil, incapables d'nergie ou de conqurir une confiance
  qu'ils n'ont point? M. de Malchus, homme sans conceptions et sans
  entrailles, indiffrent au mpris et  la haine qui le poursuivent?
  M. Pichon, capable de bouleverser l'tat pour satisfaire son
  ambition ou pour faire triompher un avis mal dirig, dont la
  conduite rend de plus en plus suspects les motifs de son zle, dont
  le caractre et la moralit paraissent tourments d'une crise
  constante et violente et qui, jouissant d'une trs grande influence
  et n'ayant encore russi qu' porter la confusion dans la
  comptabilit dont il fait et refait journellement le systme, a
  toujours pour ressource de dire qu'on ne l'a pas cout? Enfin, M.
  de Bongars dont les mains manient la police comme un enfant
  manierait un rasoir, qui pour augmenter les fonds de son dpartement
  assujettit toute l'universit de Gttingue  se munir de cartes de
  sret, tablit  Brunswick trois maisons de prostitution  la fois,
   Hanovre des maisons de jeu o vont se runir toutes les servantes
  et qui expose le royaume au danger continuel de passer de la
  terreur au dsespoir et du dsespoir  la rvolte?

  Je ne vous retrace point, Monseigneur, le tableau des finances; vous
  savez que je n'ai point os porter ma prvoyance plus loin que la
  fin de l'anne. Vous savez  quel prix on s'est procur des
  ressources insuffisantes. Puisse S. M. I. daigner jeter un regard de
  commisration sur ce malheureux pays et ne point abandonner un jeune
  roi, dont les dfauts en partie proviennent de ses qualits, aux
  difficults de sa position,  l'amertume de ses chagrins et aux
  erreurs de son ge!


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                                 Cassel, 15 aot 1812.

  J'ai reu hier au soir la circulaire de Votre Excellence, du 7, qui
  nous fait connatre les dernires nouvelles de l'arme et qui nous
  fait prsager les nouveaux succs du grand mouvement en avant qui
  s'est prpar sous les plus heureux auspices.

  M. Brugnire est revenu: je ne l'ai point vu encore; mais j'apprends
  qu'il n'a pas mme pu pntrer jusqu' Wilna, de manire que son
  courrier seul avait des dpches  rapporter et qu'on conoit
  comment il a pu ne pas se presser de revenir. Il a racont avec
  indignation des mdisances que les Polonais se sont permises sur le
  compte du roi et que M. le comte de Furstenstein m'a rptes. Non
  seulement ils l'accusaient de s'tre fait donner de l'argent en
  Pologne, chose qui n'est nullement dans le caractre de Sa Majest,
  mais l'insolence a t pousse  Varsovie au point d'envoyer un
  commissaire dans les curies o taient les chevaux du roi pour
  chercher s'il ne s'en trouvait point qui appartinssent aux Polonais.
  Sur la plainte du roi, ce commissaire a t mis aux arrts, o il
  est rest pendant un mois. On sait en effet qu'il y a dans le
  caractre national des Polonais une disposition  l'ingratitude et 
  la jalousie contre les trangers quels qu'ils soient et que c'est de
  gat de coeur qu'ils aiment  nuire, surtout  ceux aux pieds
  desquels ils se prosternent pendant la faveur, lorsqu'ils croient
  s'apercevoir que la faveur s'en est dtourne.

  Tous les bruits de dbarquement, soit d'Anglais, soit de Sudois ou
  de Russes, se sont tout  coup calms. On assure aujourd'hui que la
  Sude a lev l'embargo qu'elle avait mis sur les btiments franais
  et qu'aprs avoir touch deux mois de subsides des Anglais elle leur
  a dclar qu'ils demandaient des choses trop difficiles.

  M. Pichon me dit que son successeur est dj nomm et dsign et que
  ce sera M. Dupleix, de retour de son emploi d'intendant de l'arme
  Westphalienne. Il revenait d'une conversation qu'il avait eue avec
  le roi, aprs un conseil d'administration o il avait prsent
  l'tat de distribution du mois de septembre. Je sais qu'en allant 
  ce conseil M. Pichon entrevoyait encore la possibilit de rester,
  mais qu'en sortant elle l'avait abandonn. Quant  M. Dupleix, sa
  rputation est celle d'un homme actif et intelligent, mais il n'a
  pas au mme degr celle d'intgrit.


                                              Cassel, le 16 aot 1812.

  En adressant  V. Exc. le n 194 du Moniteur westphalien, contenant
  le programme de la fte qui s'est donne hier  Napolonshhe,
  j'ajouterai quelques dtails qui ne s'y trouvent point.

  Avant la rception du corps diplomatique, Leurs Majests m'ont reu
  en audience particulire. Le teint du roi est un peu hl; il parat
  avoir maigri un peu; du reste, il jouit d'une bonne sant. En
  entrant, j'ai dit que je venais fliciter S. M. de l'anniversaire de
  la naissance de l'empereur, son frre, et y joindre tous mes voeux
  pour la gloire de S. M. impriale et pour le bonheur de son auguste
  maison. Le roi m'a prvenu qu'il m'enverrait une lettre pour S. M.
  impriale que je devais faire passer par l'estafette. Je ne l'ai
  point reue encore. En parlant des nouvelles de l'arme, il a dit
  qu'on voyait que l'arme du prince Bagration tait plus forte que
  l'empereur ne l'avait suppos. Il n'a t question, en aucune
  manire, des vnements qui ont prcd ou caus son retour. Le
  front du roi tait un peu voil: le mien l'tait peut-tre un peu
  aussi. Je crois que tous les deux nous cherchions  cacher un
  sentiment pnible. On avait reu, la veille, une lettre de M. Bigot
   Copenhague. Le roi s'est expliqu sur la conduite du prince royal
  de Sude en des termes qui prouvaient combien il sentait tout ce
  qu'elle avait d'inconsquent et d'inconcevable. J'en ai profit pour
  abonder dans son sens. M. Bigot avait mand que le duc d'OEls et
  Drnberg taient arrivs  Stockholm; et le roi m'a appris que ce
  dernier avait t  Prague et avait demand deux millions pour faire
  soulever la Hesse  l'ancien lecteur qui avait rpondu que, tant de
  fois tromp, il les donnerait lorsqu'il serait rtabli  Cassel. La
  reine m'a charg trs expressment de transmettre  S. M. impriale
  ses flicitations et ses expressions d'attachement et de respect.

  Tous les membres du Conseil d'tat sont venus me porter leurs
  flicitations. J'ai trouv peu disposes  converser les personnes
  revenues avec le roi. En gnral, le sentiment de la situation o le
  roi s'est plac paraissait tellement dominer toute la cour, qu'on
  peut dire que dans ce beau jour la joie ne battait que d'une seule
  aile. L'illumination n'avait pas t commande, mais toutes les
  autorits et un grand nombre de particuliers ont illumin de leur
  propre mouvement.

  Depuis le retour du roi, je n'ai point encore trouv l'occasion de
  parler  M. Simon; mais M. Pichon a eu avec moi une conversation
  qui m'a paru sense. Il m'a dit que le roi nourrissait dans son
  intrieur un sentiment profond de chagrin et d'amertume, et que pour
  son bonheur et son avenir il paraissait importer extrmement que ce
  sentiment ft adouci; que malheureusement, soit lgret, soit
  faiblesse, les personnes qui l'entouraient de plus prs avaient,
  dans les circonstances comme celles o il se trouve maintenant,
  quelquefois l'air de lui donner raison ou du moins ne lui donnaient
  pas entirement tort; que son amour-propre s'en prvalait et s'en
  raidissait; qu'il fallait en ce moment qu'aucun de ses vrais
  serviteurs ne le flattt ou ne l'entretnt dans des illusions, et
  qu'il appartenait  S. M. impriale seule de temprer pour le gurir
  une juste svrit par la tendresse, par l'indulgence et par la
  gnrosit.


  BULLETIN DE REINHARD.

                                                 Cassel, 26 aot 1812.

  Tandis que les changements rsolus dans le ministre paraissent
  provisoirement ajourns, il en est arriv un dans l'intrieur du
  palais auquel on ne s'attendait pas. Mme la baronne d'Otterstadt,
  dame du palais, soeur du comte de Zeppelin, ministre des relations
  extrieures  Stuttgard, confidente unique de la reine, a donn et
  reu sa dmission. Elle va quitter Cassel dans 3 ou 4 jours.

  Son mari, inspecteur gnral des forts, espce d'aventurier, le
  plus circonspect et le plus fin des hommes en thorie et le plus
  tourdi en pratique, avait reu, il y a quelque temps, la dfense de
  paratre  la cour, hors les jours des grandes audiences. Mme
  d'Otterstadt qui, de son ct, avait reu plusieurs dgots, demanda
  que cette dfense ft leve et menaa, dit-on, de donner sa
  dmission que le roi s'empressa d'accepter.

  M. de Furstenstein dit que M. d'Otterstadt s'tait ml de choses
  sales, c'est--dire il s'tait entremis dans une correspondance
  entre le prince royal de Wurtemberg et Mme Blanche Laflche, baronne
  de Keudelstein. Un certain Delorme, porteur de la correspondance,
  fut arrt par le commissaire de police de Mayence, sur la
  rquisition de M. de Bongars. Aprs la lecture des lettres, le roi
  fit expdier  Mme Blanche, qui est actuellement  Gnes, l'ordre de
  ne point revenir et de renvoyer son chiffre, marque distinctive des
  dames du palais. Il ne parat point qu'elle ait de pension et on
  craint que les secours qui servaient  lever les enfants  Paris ne
  soient supprimes.

  Le public, se souvenant d'anciennes mdisances, attribue la disgrce
  de Mme d'Otterstadt  des papiers trouvs dans le portefeuille du
  gnral comte de Lepel, mort  Mojaisck.

  La reine, dit-on, en annonant cette dmission  la grande
  matresse, fondait en larmes: en public, elle s'est contenue. Mme
  d'Otterstadt tait son amie d'enfance, elle remplissait toutes ses
  heures solitaires; et ce qu'on ne conoit pas, c'est que Mme
  d'Otterstadt ait pu remplir un vide. C'est une femme sans ducation,
  sans esprit, sans amabilit, mais bonne et tellement rserve que
  c'est  elle qu'il faut attribuer l'ignorance presque absolue o la
  reine est reste sur _les inconstances du roi_. Si la reine prouve
  jamais le besoin de remplacer cette confidente, elle n'en pourra
  choisir aucune qui convienne au roi autant que Mme d'Otterstadt sous
  ce rapport, si ce qui est incroyable est vrai, que la reine soit
  jalouse jusqu' l'emportement et que son calme ne soit que l'effet
  de sa scurit, le dpart de cette dame pourra amener des suites
  d'une grande influence sur le caractre de la reine et sur les
  relations de l'intrieur du palais.

  Mme d'Otterstadt tenait de la cour de Wurtemberg une pension de
  3,000 francs dont le roi s'tait charg et qu'il a double. Elle va
  se retirer provisoirement  Francfort. Le ministre de Wurtemberg est
  fort affect de ce dplacement.

  Le jour de la disgrce de Mme d'Otterstadt, Mme la comtesse de
  Lowenstein, aprs quelques jours d'absence, a reparu  la cour avec
  une robe neuve et tellement lgante qu'elle a fait le dsespoir des
  dames du palais. Mme de Lowenstein poursuit la marche honorable
  qu'elle s'est trace pour parvenir  une faveur exclusive. Le
  premier but qu'elle aura  atteindre sera d'tre nomme dame
  d'atour.

  On l'a vue dernirement se promener  Napolonshhe entre le comte
  et la comtesse de Blumenthal, tandis que leur fille se promenait
  avec le gnral Wolf dans une entrevue d'preuves. Mlle de
  Blumenthal, peu jolie au reste, venait d'atteindre sa seizime
  anne: ses parents, dit-on, s'taient empresss de faire hommage au
  roi de ses prmices, le gnral Wolf devait l'pouser en
  consquence. C'est un juif baptis: la gnalogie ne pouvait pas
  faire obstacle, plus de seize quartiers y taient. Mais cet officier
  dclara qu'il ne croyait pas que Mlle de Blumenthal pt lui
  convenir. Bon pre, M. de Blumenthal, chambellan du roi, avait t
  maire de Magdebourg; il parat que c'est en cette qualit qu'il a
  obtenu la croix de la Lgion d'honneur.

  Mme la comtesse de Pappenheim est revenue  la cour et est loge
  vis--vis le palais, dans le dernier appartement qu'a occup le
  grand marchal. Son mari est toujours  Paris, entre les mains du
  docteur Pinel.


  BULLETIN DE REINHARD.

                                             Cassel, 4 septembre 1812.

  C'est Mme la comtesse de Lowenstein qui depuis le retour du roi a
  joui des faveurs de Sa Majest. Il y a eu, dit-on, une petite
  distraction en faveur de Mlle Alexandre, marie Escalonne, revenue
  du camp de Pologne. Mais Mme de Lowenstein a pris son mal en
  patience et le roi lui est revenu. Cette dame se distingue par son
  esprit de conduite: malgr cela elle russira difficilement  rendre
  le roi constant.

  On annonce l'arrive d'une Polonaise dont le logement en ville est
  dj prpar. Un officier polonais, qui s'tait attach au roi comme
  officier d'ordonnance et qui tait venu avec M. Brugnire, tant
  reparti, on croit qu'il sera all au devant de sa compatriote.

  Mmes Blanche et Jenny Laflche, femmes de l'ex-intendant de la liste
  civile et de son frre le chambellan, partent pour se rendre  Gnes
  par Paris. Il est incertain si elles reviendront.  la cour on
  prtend qu' la suite d'un engagement pris avec le prince royal de
  Wurtemberg, Mme Blanche ira habiter les bords du lac de Constance.
  Cette famille est extrmement dchue. Le conseiller d'tat est un
  tourdi, le chambellan est un mauvais sujet. Cependant les dames ont
  toujours conserv une amie ardente en Mme la comtesse de Schomberg,
  femme du ministre de Saxe.

  On parlait pendant quelques jours d'une espce de disgrce o tait
  tomb M. le comte de Furstenstein. Il n'en est rien et il est
  certain qu'il occupera le magnifique htel qui sera dlaiss par M.
  et Mme Pichon. Ce qui est vrai, c'est que le roi avait insist de
  nouveau pour que Mme de Furstenstein demandt une place de dame du
  palais et qu'elle et son mari s'y sont de nouveau refuss.

  Le comte de Pappenheim a t atteint  Paris de plusieurs attaques
  d'apoplexie qui font esprer que sa fin sera prochaine. On ne croit
  point que Mme de Pappenheim doive revenir  la cour de Westphalie et
  l'on assure que M. de Waldener son pre s'y oppose. Quant au comte
  de Wellingerode, on le dit entirement abandonn des mdecins.

  On avait prpar pour Mme la duchesse de Rovigo l'appartement de la
  comtesse de Pappenheim; mais  la porte de la ville on avait oubli
  de dire que cette dame tait absente. Mme la duchesse, dclarant
  qu'elle n'aimait pas la socit des femmes, alla descendre 
  l'auberge de la Maison-Rouge o l'aubergiste ne voulut pas la
  recevoir, ni mme, dit-on, la laisser reposer dans son salon. Sur
  ces entrefaites, M. de Bongars survint, et sur la plainte de M.
  Bourienne il en fit le rapport au roi qui ordonna la punition de
  l'aubergiste, telle qu'elle est nonce dans l'arrt ci-joint du
  commissaire de police.

  La manire dont l'aubergiste a racont  M. Simon comment la chose
  s'tait passe est un peu diffrente. Du reste, depuis longtemps cet
  homme tait signal comme n'aimant pas les Franais. Son ancienne
  enseigne tant _ l'lecteur_, aprs l'avoir te, il n'en mit point
  d'autre et son auberge ne fut connue que sous le nom de la
  Maison-Rouge.

  La femme du ministre de Prusse n'a point obtenu la permission de
  prendre avant son dpart cong de la reine.

  Le musicien Rode et le danseur Duport sont ici. Le premier a dj
  jou devant la cour et donnera un concert au public. Duport, dit-on,
  ne dansera point pour avoir fait dire dans une gazette de Berlin
  qu'il se rendait  Cassel sur une invitation du roi.

  Pendant les courses de la cour sur la Fulde et sur le Weser, elle
  est escorte sur les deux rives par des gardes du corps et des
  lanciers. On prtend que c'est parce que M. de Bongars rve toujours
  encore conspiration.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                            Cassel, 18 septembre 1812.

  Voici comment, dans le dernier voyage de Brunswick, le roi a racont
  confidentiellement  l'un de ceux qui l'y ont accompagn les motifs
  de son dpart de l'arme.

  L'aile droite de la grande arme avait une destination particulire
  et spare, celle de couper le corps de Bagration. Cette destination
  a t remplie. Aprs que ce but fut atteint, Sa Majest l'empereur
  jugea  propos de renforcer le centre. Des corps furent dtachs de
  l'arme que le roi avait commande jusqu'alors. Ds lors, cette
  arme spare fut subordonne  la direction gnrale et la prsence
  du roi devint sans objet. Sa Majest l'empereur a senti parfaitement
  que le roi ne pouvait tre sous le commandement de personne et c'est
  d'accord avec lui que le roi est revenu.

  J'ai eu plusieurs fois occasion de dire  Votre Excellence un mot
  sur les irrgularits qui se commettent en Westphalie dans la vente
  des domaines de l'tat. Mais celles qui se commettent dans la vente
  des dmes dans le district de Hildesheim sont tellement publiques,
  tellement indcentes et paraissent tellement constates que je dois
  en faire une mention particulire. Je savais dj par M. Pichon que,
  soit qu'il voult seulement se procurer des renseignements, soit
  qu'il et rellement le projet de faire une acquisition trs
  profitable, il s'tait adress  un homme en place dans ce pays-l,
  pour s'informer du prix courant des dmes et pour lui donner la
  commission d'en acheter. Cet homme lui rpondit qu'aucune vente ne
  se faisait en public et que le beau-frre de M. de Malchus engageait
  tous les amateurs  s'adresser directement au ministre des finances
  o on leur ferait de meilleures conditions. Cela n'est pas trs
  lgal, cependant cela pouvait s'excuser par la pnurie du trsor et
  par le besoin o l'on tait de se procurer de l'argent promptement
  et  tout prix. Mais j'ai su depuis par une source trs authentique
  que toute cette transaction dont l'objet se monte  prs de deux
  millions est exclusivement entre les mains de deux beaux-frres et
  d'un parent de M. de Malchus, dont l'un fait l'estimation des dmes,
  l'autre en conclut les marchs et le troisime en reoit le prix.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                            Cassel, 28 septembre 1812.

  Vendredi dernier, le roi me fit encore appeler dans son cabinet. Il
  n'est pas besoin de dire que la victoire de Mojaisk, la part qu'y
  ont eue les troupes westphaliennes, le problme de l'entre ou
  paisible ou sanglante dans Moscou furent le thme principal de cet
  entretien qui ensuite est devenu aussi vague que la conversation
  prcdente dont j'ai rendu compte  Votre Excellence. Cependant, un
  des ministres du roi m'a fait la confidence que le roi avait voulu
  me sonder sur certaines dispositions ou intentions de Sa Majest
  impriale qu'assurment je ne m'tais jamais vant de connatre.
  Quoi qu'il en soit, cette fois encore je suis rest fidle  la
  maxime de ne point prendre l'initiative sur les choses dlicates qui
  concernent la campagne que Sa Majest a faite en Pologne; et comme
  le roi de son ct n'a pas pris l'initiative, j'ignore s'il a infr
  de notre conversation que j'tais instruit de quelque chose ou que
  je ne savais rien. Du reste, quelque effort que fasse le roi pour
  cacher la situation intrieure de son me, il me parat certain que
  plus les vnements de la campagne sont glorieux et plus l'ide d'en
  tre loign le tourmente. Aussi croit-on s'apercevoir que Sa
  Majest souffre et maigrit; et je vous avoue, Monseigneur,
  qu'attach comme je le suis  ce prince dou de tant d'heureuses
  qualits et reconnaissant de la bienveillance qu'il m'a souvent
  tmoigne, je ne puis que me sentir attrist et de sa situation qui
   la fois lui impose la gne de voiler ses torts et lui te les
  moyens de les rparer, et de la mienne qui me dfend de lui donner
  des conseils qu'on ne me demande point ou de lui tmoigner un
  intrt dont on ne veut pas tre cens avoir besoin. Aussi,
  Monseigneur, serait-il bien heureux pour moi le jour o interprte
  de la bont gnreuse de Sa Majest impriale, je pourrais lui
  porter la seule consolation capable de gurir sa blessure.


  BULLETIN.

                                              Cassel, 19 octobre 1842.

  Tandis qu'une salle de spectacle se construit au palais du roi, le
  lieu des sances du Conseil d'tat a t transport dans le palais
  des tats o sera aussi loge une partie des artistes au service du
  roi qui habitaient jusqu' prsent le garde-meuble. Ce mme palais
  renferme une bibliothque et plusieurs collections assez
  intressantes ou curieuses. Ces dernires ont dj beaucoup diminu,
  on dit qu'elles vont tre transportes on ne sait o. Il se trouvait
  au chteau de Napolonshhe la bibliothque  l'usage personnel de
  l'ancien lecteur, trs bien choisie et compose de livres de prix;
  elle pourrit aujourd'hui dans un galetas du garde-meuble, entasse
  dans des corbeilles et  la merci du premier venu.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                             Cassel, 21 novembre 1812.

  La cour est revenue mardi dernier du voyage de Catharinenthal. Elle
  a assist le mme jour en grande loge  la 1re reprsentation de
  l'opra de la Vestale donn avec une magnificence qui approchait
  bien prs de celle de Paris. Seulement le thtre a paru un peu trop
  troit pour le char triomphal attel de quatre chevaux blancs.

  La petite salle de spectacle construite dans l'intrieur du chteau
  a t inaugure avant-hier. Le roi a achet autour de cette
  rsidence provisoire plusieurs maisons nouvelles dont on a dj
  dmoli et dblay l'intrieur. Ces changements continuels, ces
  dpenses trs considrables pour agrandir et embellir un local qui
  n'en est pas susceptible et qui ne doit servir que par intrim, la
  clrit nuisible avec laquelle le roi veut que les ordres qu'il
  donne  cet gard soient excuts, dsolent l'intendant de sa
  maison, mais le roi dit que c'est l sa jouissance. Nanmoins cet
  intendant assure que la totalit des budgets pour la maison de S. M.
  o les curies seules absorbent 12  1,300,000 francs n'excde pas
  la somme de 4,700,000 francs.  la vrit ces constructions et les
  dpenses de la cassette n'y sont pas comprises. La rpugnance de la
  reine surtout  faire rparer l'ancien palais incendi et  revenir
  l'habiter parat invincible.

  Quant au budget de l'tat, M. de Malchus, dit-on, se propose de ne
  le soumettre au roi qu'au mois de dcembre. Pour le moment le trsor
  est assez  l'aise, principalement parce que la solde de plusieurs
  mois n'a pas encore t paye  l'arme.

  Je reois  l'instant la lettre de V. Exc. du 11 novembre, avec la
  lettre jointe de M. le duc de Rovigo. J'aurai l'honneur d'y rpondre
  incessamment.


Les lettres et bulletins de ce genre donnaient beaucoup d'humeur 
Napolon qui voyait son jeune frre gaspiller l'argent pour des
futilits, tandis qu'il et voulu que tout ft consacr alors 
entretenir la guerre et  faire de nouveaux armements; cela explique
en quelque sorte la fin de non recevoir qu'il opposait aux demandes
incessantes et justes de la Westphalie.


  JRME  NAPOLON.

                                             Cassel, 16 dcembre 1812.

  Sire, j'apprends  l'instant le passage de Votre Majest par Dresde,
  je m'empresse de lui exprimer mon dsir bien naturel sans doute
  d'aller en personne lui prsenter les expressions de mon tendre et
  inviolable attachement.

  Je serai heureux si Votre Majest veut me permettre d'aller passer
  quelques jours auprs d'elle.


  BULLETIN.

                                             Cassel, 17 dcembre 1812.

  Un dcret royal a aboli la charge de grand matre de la reine: celle
  du chevalier d'honneur y a t substitue. On la croyait
  gnralement destine  M. de Maupertuis, et tout annonce que la
  famille Fursteinstein s'en flattait. Elle a t, dit-on,
  dsoriente, lorsqu'il y a quelques jours, le roi dclara que ce ne
  serait point M. de Maupertuis. On nomme aujourd'hui M. le comte de
  Busche, ancien ministre de Westphalie  Saint-Ptersbourg. On dit
  que Mme Mallet, premire lectrice de la Reine, a repris un certain
  ascendant et qu'il y a eu une explication de la reine avec le roi.
  Quelques indices pourraient mme faire penser que le roi de
  Wurtemberg est intervenu. Il est du moins certain qu'il a crit
  dernirement une lettre au roi, son gendre. En mme temps, M. de
  Gemmingen, ministre de Wurtemberg, a t appel subitement 
  Stuttgard; il est parti ce matin. Plusieurs personnes pensent qu'il
  ne reviendra point; quant  lui, il ne parat se douter de rien. Les
  motifs qui avaient dict au roi de Wurtemberg le choix d'un ministre
  bonhomme, mais sans esprit et sans influence, peuvent avoir t trs
  bons sous plusieurs rapports: ils ont cependant eu ce rsultat
  fcheux pour la reine qu'elle s'est un peu trop abandonne
  elle-mme; cette apathie ternelle, vraie ou apparente, a quelque
  chose qui nuit et qui fait de la peine; et c'est dj un mal que le
  mieux qu'on puisse dire de cette princesse soit qu'elle ne fait
  point de mal.


  JRME  NAPOLON.

                                             Cassel, 18 dcembre 1812.

  Sire, je m'empresse d'adresser  Votre Majest,  l'occasion de la
  nouvelle anne, mes flicitations et l'expression sincre de mes
  sentiments inaltrables. Je serais particulirement heureux, sire,
  si Votre Majest me permettait d'aller l'assurer de vive voix de mon
  tendre et inviolable attachement.

  J'attends la rponse de Votre Majest avec bien de l'impatience.


L'empereur ne permit pas  son frre de se rendre  Mayence pour son
passage. Le jeune roi, de plus en plus affect de sa disgrce auprs
de son frre, resta  Cassel, qu'il allait  la fin de 1813
abandonner sans retour.

 la fin de dcembre 1812, l'empereur ayant dsir avoir des notions
vraies et confidentielles sur plusieurs des ministres et des
principaux personnages du royaume de Westphalie, M. Reinhard envoya
 Paris, sur chacun de ces personnages, des aperus curieux et
sincres.

Nous allons faire connatre ce qui concerne les plus en vue de ces
hommes d'tat:


                                             Cassel, 29 dcembre 1812.

  1 M. le comte de WOLFRATH, ministre de l'intrieur, grand croix de
  l'ordre de Saxe, commandeur de l'ordre de la Couronne.

  Il a commenc sa carrire comme avocat  Brunswick o, par
  l'intgrit de son caractre, il s'attira la faveur du dernier duc
  qui le nomma d'abord conseiller de la cour, ensuite directeur de la
  chancellerie de justice, et  la fin, ministre.  la formation du
  royaume, il fut nomm ministre de l'intrieur. Quelque grand et
  sincre que ft jadis son attachement  la maison de Brunswick, on
  ne peut pas lui reprocher la moindre bvue politique depuis la mort
  de son ancien matre. Il est un des plus fidles serviteurs du roi
  de Westphalie dont l'intrt ainsi que celui du royaume lui sont les
  plus sacrs. Il est seulement  plaindre que, par une ancienne
  habitude, il soit encore trop attach aux anciens usages et formes
  dont il lui est presque impossible de se dfaire. C'est lui qui est
  cause que tant d'anciennes choses se conservent encore, lesquelles,
  d'aprs la constitution, ne devraient plus exister. On lui reproche
  aussi une lenteur terrible dans les expditions qui se font  ses
  bureaux. Son principe est que les rglements franais sur
  l'administration intrieure sont excellents pour la France, mais
  moins bons pour les peuples d'Allemagne.

  Il voudrait admettre partout des restrictions qui produisent un
  mlange affreux. Il est un des plus grands admirateurs de
  l'empereur. Ceux qui le connaissent particulirement soutiennent
  qu'il l'aime encore plus qu'il n'ose le dire, de crainte de paratre
  par l trop bon franais et de perdre l'affection du roi qui ne veut
  apercevoir en ses ministres que des gens qui lui soient uniquement
  attachs. C'est par cette raison mme que son influence sur les
  prfets, sous-prfets, maires de canton et maires de commune n'a
  jamais t avantageuse pour le gouvernement franais. Il a toujours
  cru devoir leur faire sentir  toute occasion le grand avantage de
  n'tre pas soumis aux droits runis,  l'enregistrement, etc. M. de
  Wolfrath est un de ceux qui pour faire aimer le gouvernement
  westphalien sacrifieraient tout autre intrt. Les Franais attachs
   la Westphalie l'estiment assez  l'gard de son caractre, mais
  ils lui reprochent aussi sa lenteur et son enttement de conserver
  tant d'anciennes formes.

  2 M. le baron MALCHUS, comte de MARIENRODE, ministre des finances,
  commandeur de l'ordre de la Couronne.

  Il y a seize ans qu'il n'tait que gouverneur des enfants de M. de
  Brabeck, prs de Hildesheim, par l'intercession duquel il obtint la
  place de syndic auprs du chapitre dans cette ville.

  Lorsque le pays de Hildesheim, en conformit du trait de
  Ratisbonne, fut occup par les Prussiens, M. Malchus rvla  la
  commission prussienne le secret de tous les capitaux que le chapitre
  avait eu soin de soustraire aux perquisitions des organisateurs. En
  rcompense de ce service, le roi de Prusse le nomma conseiller de la
  guerre et des domaines en la chambre des domaines  Halberstadt. 
  l'poque de la fondation du royaume de Westphalie, M. Malchus
  s'empressa de mettre le gouvernement en tat de s'emparer de
  plusieurs capitaux galement inconnus. Le roi le nomma conseiller
  d'tat, sur la proposition de M. de Bulow, ministre des finances. M.
  Malchus sut bientt gagner la confiance du roi, tantt par des
  propositions financires, tantt par des sommes qu'il savait faire
  entrer dans la caisse royale par ses recherches. Il fut nomm 
  plusieurs commissions extraordinaires, entre autres  l'organisation
  du pays d'Hanovre. Aprs cette organisation, il fut envoy  Paris
  pour obtenir quelques avantages dans les domaines. Enfin, lorsque M.
  de Bulow fut dpos de la place de ministre des finances, M. Malchus
  l'obtint, au grand tonnement de toute la cour qui avait dsign le
  conseiller d'tat Pichon pour successeur du comte de Bulow. M.
  Malchus n'avait jamais t aim de personne. Sa nomination de
  ministre fit une impression dsagrable sur tous les employs au
  service. Il fut regard comme une sangsue qui n'pargnerait rien
  pour se confirmer dans l'opinion du roi et qui n'oublierait pas non
  plus son intrt particulier.

  Le roi le nomma ministre des finances, du trsor et du commerce; il
  continua  tre  la tte de ces trois dpartements sans aucun
  contrle; mais cela ne dura pas longtemps. Il fut nomm, au grand
  dpit de M. Malchus, un intendant gnral du trsor public, en la
  personne de M. Pichon, conseiller d'tat. Tout le monde
  applaudissait  cette nomination qui faisait d'autant plus de
  plaisir que M. Pichon runissait tous les suffrages et qu'il tait
  gnralement connu pour le meilleur intendant et le plus
  dsintress serviteur du roi.

  J'ai dj cit dans l'histoire de l'esprit public le dsordre qui
  rgne dans les finances. Les cabales et intrigues qui commencrent
  entre M. Malchus et M. Pichon le mirent  son comble. Celui-ci
  voulait introduire l'administration du trsor purement sur le pied
  franais, tandis que celui-l y voulait conserver les formes
  adoptes et se rserver d'y mettre du sien  son aise. M. Pichon,
  dgot de toutes ces tracasseries, demanda enfin au roi d'tre
  nomm ministre du trsor. Le roi refusa cette prire, et M. Pichon
  donna sa dmission qui fut accepte, au grand triomphe de M. Malchus
  et au grand dpit du public. M. Pichon va s'en retourner en France.
  Il a la satisfaction d'tre le plus estim Franais qui ait t au
  service de la Westphalie.

  M. Malchus est un homme dont l'gosme dpasse toute ide. Pourvu
  qu'il russisse en ses projets particuliers, il servira tout aussi
  bien le dey d'Alger que le roi d'Angleterre. Sa souplesse l'aidera 
  se pousser partout. Comme il ne doute point que la fin de son
  ministre ne soit trs proche, il a eu soin de se mettre en tat
  d'attendre l'avenir sans inquitude. Il s'est mis en possession du
  beau domaine de Marienrode qu'il vient d'acheter au roi, lequel pour
  preuve de sa satisfaction, lui a fait encore un cadeau de 120,000
  francs. Le public est tonn que M. Malchus ait pu payer la somme
  norme de presque un million de francs le domaine de Marienrode.
  Tout le monde sait qu'il n'a jamais eu de fortune. On dit qu'il a
  gagn par les manoeuvres de papiers publics dont il rglait les
  chances.

  M. Malchus a pour habitude de relancer sur la France les demandes
  qu'il fait au peuple westphalien. Les besoins de l'arme lui servent
  toujours de prtexte, et comme cette arme, dit-il, n'existe que
  pour l'empereur Napolon, c'est  celui-ci que les Westphaliens
  doivent s'en prendre.

  Il est vrai qu'il est difficile d'avoir toujours  sa disposition
  les sommes dont le roi a besoin pour couvrir les frais normes que
  le luxe de la cour et ses autres dpenses exigent. Mais il n'est
  pas moins vrai que les mesures de M. Malchus ne sont calcules que
  pour les besoins du moment et qu'il est bien loin d'tablir un
  systme financier tel que la Westphalie l'exigerait.

  3 M. SIMON, ministre de la justice, commandant de la Lgion
  d'honneur, grand-croix de l'ordre de Saint-Hubert, grand commandeur
  de la couronne de Westphalie.

  Il est le plus estim de tous les ministres. La partie judiciaire va
  si bien en Westphalie qu'on croirait que le code Napolon y est dj
  introduit depuis dix ans.

  M. Simon est rput trs bon franais. Il est  plaindre qu'il ne
  soit pas  la tte des autres parties de l'administration. Il est
  prsident de la commission du Sceau des Titres.

  4 M. le comte de FURSTENSTEIN, ministre des relations extrieures,
  secrtaire d'tat, grand commandeur de l'ordre de la Couronne,
  grand-croix de l'ordre de Saint-Hubert, de l'lphant, de
  l'Aigle-Noir, des Sraphins, de l'Aigle-d'Or wurtembergeois.

  Il a le surnom de Furstenstein de la dotation d'une partie de biens
  considrables du ci-devant ministre hanovrien Dide de Furstenstein
  que le roi lui a confrs. Au commencement de sa nomination, on ne
  doutait point qu'il ne serait le premier favori du roi et le
  _factotum_ dans le gouvernement. Il est rellement un des premiers
  favoris du roi; mais quant  son autorit, il ne l'emploie jamais
  qu'aux affaires qui regardent son ministre, de manire que ses plus
  proches parents ne puissent compter sur sa protection. Il a pous
  la fille du comte de Hardenberg, grand veneur westphalien.

  5 Le prince Ernest de HESSE-PHILIPSTHAL, grand officier de la
  Couronne, grand-croix de l'Aigle-Noir.

  Il est le fils du prince Adolphe de Hesse Philipsthal Barchfeld,
  prince apanage de l'ancienne maison de Hesse Philipsthal et dont la
  fortune a t toujours trs mdiocre. Il s'est mari avec une
  princesse de Hesse Philipsthal d'une autre ligne collatrale de
  l'ancienne maison rgnante.

  Le grand chambellan est un homme sans prtention, loyal et beaucoup
  estim. Il ne peut pas briller par l'tendue de son esprit, mais il
  ne manque pas d'instruction. Son attachement au roi de Westphalie
  est hors de contestation. Il aimerait galement la France s'il y
  vivait. Sa soeur est marie avec le comte Laville-sur-Illion,
  gouverneur du palais de rsidence. L'un et l'autre ne peuvent pas
  tre compts pour des gens qui signifient grand'chose.

  6 M. le comte de HARDENBERG, grand veneur, grand-croix de l'ordre
  des Deux-Siciles, commandeur de l'ordre de la Couronne, Hanovrien de
  naissance.

  Il tait ci-devant bailli hanovrien  Rotenkirchen et, dans le
  dernier temps de l'lectorat, gouverneur du chteau royal 
  Hanovre. Sa fortune est trs grande et ses revenus seraient trs
  grands, s'il tait possible d'introduire l'ordre dans son conomie.
  Malgr ses biens immenses, il n'a jamais d'argent et il emprunte 
  tout le monde.

  Il a deux frres, dont l'un, le comte de Hardenberg, tait autrefois
  prsident d'une cour de justice et membre de la commission du
  gouvernement  Hanovre; et l'autre, gentilhomme  la cour de
  Hanovre.

  L'an de ces deux frres a pous une fille naturelle du dernier
  duc de Courlande, et se trouve  prsent  sa terre de Rannewitz en
  Mecklembourg. Il a sollicit trs vivement la place du premier
  prsident de la cour impriale,  Hambourg; aussi, la commission du
  gouvernement l'a propos. N'ayant pas russi en ce projet  Paris,
  il a,  prsent, l'intention d'aller  Vienne o son frre, le
  ci-devant gentilhomme, a tabli un bureau de banquier.

  Tous ces trois frres taient connus autrefois pour tre anims d'un
  esprit entirement dvou  l'Angleterre. Le banquier viennois se
  dtachait le premier de ce sentiment, croyant avoir raison de se
  plaindre qu'on ne l'avant pas d'aprs son mrite. Le grand veneur
  suivit cet exemple  l'poque de la fondation du royaume de
  Westphalie. Il a dclar publiquement son convertissement politique
  en donnant sa fille pour pouse  M. Lecamus, depuis comte de
  Furstenstein. Le comte de Hardenberg de Rannewitz, piqu de ce qu'on
  n'a pas voulu de lui, conserve encore son dvouement  l'Angleterre.
  Sa fille est marie au jeune comte de Platen, neveu de M. le comte
  de Munster, rsidant aussi en Mecklembourg. Le voyage de M. de
  Hardenberg  Vienne m'a paru, au commencement, un peu suspect; mais
  je ne doute plus, d'aprs les renseignements que j'ai eu l'occasion
  de me procurer, qu'il n'ait d'autres intentions qu' voir s'il
  pourra s'associer avec son frre le banquier.

  7 M. le comte de BOCHHOLZ, grand officier de la Couronne, grand
  matre des crmonies, conseiller d'tat, grand aigle de la Lgion
  d'honneur, commandeur de l'ordre de la Couronne.

  Il est natif de Munster o son pre tait autrefois prvt du
  chapitre. Il passe pour le plus riche particulier attach  la cour.

  Son inclination inne pour l'Autriche est encore trs vive. Il n'a
  jamais cru le trne de France bien affermi qu'aprs le second
  mariage de l'empereur. Il est honnte homme et incapable de malices
  quelconques.

  8 M. de BIEDERSEE, conseiller d'tat, commandeur de l'ordre de la
  Couronne, Prussien de naissance.

  Il tait ci-devant prsident de la rgence de Halberstadt, et l'est
  maintenant de la cour d'appel  Cassel. Il est honnte homme, mais
  un peu goste. Son ancien attachement  la Prusse s'effaa sitt
  qu'il se trouva dans une position  ne plus avoir  craindre pour
  sa subsistance. La seule pense d'un changement de gouvernement le
  fait trembler, puisqu'il craint d'en souffrir des pertes
  particulires. Ce n'est que cette peur qui lui inspire de la
  rpugnance contre la France. Il passe pour un homme instruit, juste
  et trs appliqu. La cour d'appel jouit, sous sa prsidence, d'une
  parfaite rputation. Il n'est pas riche et ne pourra vivre sans tre
  employ.

  9 M. le baron de LEIST, conseiller d'tat, directeur gnral de
  l'instruction publique, chevalier de l'ordre de la Couronne. Il est
  le fils d'un ci-devant bailli hanovrien qui demeure encore 
  Ebstorf, prs de Lunebourg.

  Il s'est appliqu, ds sa premire jeunesse, tellement aux sciences,
  qu'il fut dj jug un savant avant d'avoir frquent l'universit
  de Gttingue o, ses tudes finies, il s'tablit comme professeur en
  droit. Sa renomme de savant lui attira l'attention des ministres de
  Bulow et de Wolfrath qui le proposrent au roi pour conseiller
  d'tat en la section de la justice et de l'intrieur. Sa
  connaissance en coles et universits lui procura la direction
  gnrale de l'instruction publique.

  Il a le grand mrite d'avoir banni des universits westphaliennes
  tous ces ordres, associations et agrgations qui s'y taient
  manifests parmi les tudiants, et lesquels y causaient les plus
  grands dsordres.

  Il a su insinuer galement d'une manire trs adroite aux
  professeurs qu'il ne leur convient pas du tout de se mler des
  affaires de politique. Les universits de Marbourg et de Gttingue
  me paraissent tre entirement mtamorphoses depuis deux ans. MM.
  les professeurs, instruits que la police de M. de Leist les observe
  partout, se gardent bien de n'ouvrir leur coeur qu'aux personnes de
  la plus intim connaissance, de sorte qu'il est impossible que les
  lves soient entichs de la fivre de fronder et se prparer leur
  propre malheur, comme  Heidelberg.

  M. de Leist est un homme d'une ambition sans bornes: il est plein de
  cette prsomption dont les professeurs allemands sont si facilement
  saisis. C'est son faible de s'entendre louer, et quiconque sait
  toucher adroitement cette corde disposera bientt de M. de Leist. Sa
  nomination de conseiller d'tat l'blouissait tellement que ds ce
  jour-l son ancien vrai attachement au gouvernement hanovrien
  changea en une haine si forte qu'il ne sut trouver des propos assez
  durs pour tmoigner sa rpugnance. Il s'imagina longtemps que le roi
  de Westphalie n'avait pas besoin de la protection de la France. Sa
  fausse politique l'a sduit mme quelquefois, au point de concevoir
  les ridicules ides que le gouvernement westphalien ne ft point
  oblig de recevoir des prceptes de l'empereur.

  Le public l'accuse de fausset en ses principes et prtend qu'il
  serait capable de sottises encore plus grandes, pourvu que le roi
  les prt pour marques d'attachement  sa personne.

  M. de Leist craint beaucoup que le royaume ne soit incorpor
  incessamment  l'empire. L'on a remarqu qu'il parle avec
  enthousiasme de la France, depuis que le roi est revenu de l'arme.

  Il a pour pouse la fille d'un ci-devant secrtaire du ministre
  hanovrien, M. Klackenbring, qui est mort en dmence. Sa fortune est
  mdiocre; son frre unique est secrtaire-gnral de la prfecture 
  Gttingue.

  10 M. le comte de MEERVELDT, conseiller d'tat, matre-gnral des
  requtes, commandeur de l'ordre de la Couronne. Il est natif du pays
  de Paderborn et fut ci-devant sacristain de la cathdrale de
  Hildesheim, place  laquelle ne pouvaient arriver que les nobles
  d'un certain nombre de quartiers.

  Il est li avec la famille des comtes de Meerveldt, en Autriche,
  sans cependant les connatre personnellement. M. de Meerveldt est un
  des plus honntes hommes qui entourent le roi. Son aversion pour les
  Prussiens en a fait un bon serviteur westphalien. Il fait ses
  fonctions avec une exactitude ponctuelle et s'est fait estimer de
  tout le monde. Sa fortune est trs considrable; il n'est pas mari.
  Son attachement au roi de Westphalie est sincre. Il aime moins la
  France parce qu'il croit que le roi, son matre, a des raisons de se
  plaindre de la France.

  11 M. de SCHULTE, conseiller d'tat, membre de la commission du
  sceau des titres, chevalier de l'ordre de la Couronne. Il est
  Hanovrien; son bien de souche est  Burgoittensen, petit endroit
  dans le dpartement des Bouches de l'Elbe. Sa fortune est une des
  plus considrables du royaume.

  Ayant achev ses tudes  Gttingue, il fut employ comme auditeur
  et puis comme conseiller  la chancellerie de la justice  Stade,
  capitale de l'ancien duch de Bremen.

  Ensuite, il fit un voyage en Angleterre et obtint d'tre nomm
  conseiller  la Chambre des domaines,  Hanovre. Du temps de
  l'occupation franaise, sous le gouvernement du gnral Lasalcette,
  il fut nomm membre de la commission du gouvernement, rsidant 
  Hanovre.  l'poque de la runion du pays d'Hanovre  la Westphalie,
  M. de Schulte fut fait conseiller d'tat,  cause de sa fortune
  qu'on voulut qu'il manget  Cassel.

  On ne peut pas lui disputer de l'esprit et de l'instruction; mais il
  serait difficile de trouver un homme plus froid et plus fier que
  lui. Son aversion pour la France s'est adoucie un peu depuis que ses
  biens sont en France. Il est, nanmoins, trs sujet  caution, et
  quand les circonstances exigeraient jamais de mettre en sret les
  personnes disposes  soutenir les projets des Anglais ou des
  sditieux quelconques, je serai d'avis de ne point oublier M. de
  Schulte.

  Il s'est mari trois fois: sa premire femme fut une demoiselle de
  Bothmer, d'Hanovre, dont il a eu une fille; celle-ci tant morte, il
  pousa une demoiselle de Busche Munch, fille du feu chambellan de
  Busche,  Hanovre, qui est morte en couches;  prsent, il a pour
  troisime femme la fille du ci-devant gnral de Wangenheim.

  M. de Schulte a touch  chaque mariage des dots considrables, de
  sorte que sa fortune en a considrablement grossi. Son oncle est le
  gnral anglais de Schulte, qui a pour rsidence la terre de
  Burgoittensen.

  12 M. le baron de HARDENBERG, conseiller d'tat, chevalier de la
  Couronne, grand-croix de l'ordre de Sainte-Anne.

  Il est le frre du ministre-chancelier de Hardenberg,  Berlin, dont
  il partage toujours les maximes et principes. Sa carrire ancienne
  fut celle des baillifs hanovriens. Il eut le beau bailliage de
  Grohude, prs de Hameln, dont il est encore fermier gnral. Ses
  finances sont ordinairement trs embrouilles. Ayant pour femme la
  soeur du feu ministre hanovrien, de Steinberg, il partageait
  l'attachement gnral de tous les Hanovriens  leur gouvernement;
  mais cet attachement a cess depuis qu'il est persuad que le pays
  d'Hanovre ne sera plus rendu  l'Angleterre.

  Il ne voudrait pas que le royaume soit runi  la France: voil le
  seul point qui lui fasse de la peine. Je rponds cependant qu'il
  n'entreprendra jamais rien contre la France.

  13 M. de MALSBOURG, conseiller d'tat, prsident de la section des
  finances, commandeur de l'ordre de la Couronne. Hessois de
  naissance, il fut ci-devant conseiller intime de l'lecteur de
  Hesse. Ses compatriotes l'aimaient assez.

  En l'absence du ministre des finances, c'est lui qui en tient le
  portefeuille. Il est un homme droit et de bonne volont, mais dans
  l'esprit duquel les nouvelles formes ont encore bien de la peine
  d'entrer aisment. Il n'est pas mari; sa fortune est mdiocre.
  tant avec ses amis intimes, il aime  laisser passer le temps pass
  devant son imagination: il le regrette de temps en temps; mais il
  est trop honnte homme pour n'tre pas un fidle serviteur du roi.

  14 M. le baron de WITZLEBEN, conseiller d'tat, directeur gnral
  des eaux et forts, chevalier de l'ordre de la couronne.

  Il est natif du pays de Nassau et fut ci-devant grand veneur  la
  cour de Hesse-Cassel. Il fait son service avec exactitude et jouit
  de la rputation d'un bon homme. Du reste, c'est un homme qui ne
  s'occupe que de son mtier et qui est trs insignifiant par rapport
   la politique.

  Son ancienne carrire tait celle de professeur en droit des gens, 
  Gttingue, o il tait beaucoup estim. Il est parfait honnte homme
  et jouit aussi  la cour d'une trs bonne rputation. Le
  gouvernement franais pourra compter sur la justesse de ses
  principes et son zle  lui tre utile.

  15 M. le comte de PATJE, conseiller d'tat, prsident de la Chambre
  des comptes, commandeur de l'ordre de la Couronne.

  Il commena sa carrire comme secrtaire  la Chambre des domaines,
   Hanovre. Ses talents et son application le distingurent bientt
  si avantageusement que le roi d'Angleterre le ft venir  Londres
  pour concerter avec lui les mesures financires qu'il eut
  l'intention d'introduire. Aussi est-il rest fidle  la partie des
  finances jusqu' la fin de l'existence de l'lectorat d'Hanovre.

  Lorsque les Franais vinrent occuper le pays d'Hanovre en 1803, et
  qu'une dputation des membres des tats fut charge du gouvernement,
  le ministre nomma M. Patje membre de cette dputation, dans le
  dessein de faire surveiller par lui la conservation des droits
  royaux pendant l'occupation franaise. Les manires insinuantes et
  la connaissance parfaite du pays lui attiraient la faveur et la
  bienveillance de tous les gnraux et des autorits franais,
  prussiens, russes, hollandais, espagnols, etc., qui venaient occuper
  le Hanovre. Ses relations avec le prince de Ponte-Corvo tinrent
  d'une vraie amiti.

  Pendant la courte apparition que M. de Munster fit dans le Hanovre
  en 1805, M. Patje fut nomm conseiller intime du cabinet. En 1809,
  le gouverneur gnral Lasalcette le nomma prsident de la commission
  du gouvernement qui remplaa la dputation des membres des tats, et
  ce fut en cette qualit qu'il se prsenta au roi de Westphalie 
  l'poque o le Hanovre fit partie de son royaume.

  Le roi tmoigna beaucoup de confiance  M. de Patje, ce qui fut
  cause d'une mtamorphose totale qui s'opra sur le systme politique
  qu'il avait adopt fidlement jusqu'alors. D'un trs fidle partisan
  anglais, M. Patje devint tout  coup l'ennemi dclar du
  gouvernement des insulaires. Il s'est dvou si entirement  la
  Westphalie qu'il a oubli mme que le royaume tient son existence de
  l'empereur. La perte des domaines qu'il a administrs depuis plus de
  trente ans lui cause bien du chagrin. Il trouve injuste cette
  privation des revenus si considrables et voit avec dpit les
  donataires franais se mettre en possession de ces domaines sans
  lesquels il s'imagine que le roi ne pourra subsister.

  M. de Patje se trouve en ce moment-ci  Hambourg o il travaille
  avec M. le comte de Chaban  la sparation de la dette publique
  entre la France et la Westphalie.

  Il est de l'ge d'environ soixante-dix ans. Sa fortune est trs
  considrable; il n'a qu'une petite-fille, Mlle de Wense, pour
  hritire. Son beau-fils, M. de Wense, ancien capitaine hanovrien,
  vit en particulier  Hildesheim.

  16 M. le baron de BERLEPSCH, conseiller d'tat, chevalier de
  l'ordre de la couronne.

  Hanovrien et ancien prsident de la cour de justice aulique 
  Hanovre. Il a jou un rle assez singulier  l'poque de la
  Rvolution franaise. Sa prdilection pour les rvolutions en
  gnral fut si marque, et ses mesures si inconsidres commencrent
   devenir tellement choquantes qu'il fut destitu de sa place et
  ray de la liste des membres des tats. M. de Berlepsch alla se
  plaindre de cet attentat contre le gouvernement hanovrien  la
  chambre de justice de Wetzlar. Le procs a dur jusqu' la runion
  du pays  la Westphalie o M. de Berlepsch fut nomm d'abord prfet
   Marbourg, puis conseiller d'tat. Il est encore aujourd'hui un
  terrible raisonneur, surtout quand il s'agit de censurer les mesures
  du gouvernement. Quoiqu'il soit assez connu et qu'on n'ait rien 
  craindre de ses exploits, je crois pourtant qu'il serait utile de
  contenir sa langue, s'il devenait sujet franais. Sa fortune est
  assez considrable. Il s'est spar de sa femme qui pendant quelque
  temps ft quelque figure par ses posies, et laquelle s'est remarie
   un nomm Harns, fermier dans les environs de Gttingue.

  M. de Berlepsch a l'esprit enjou et caustique: on se divertit 
  l'entendre radoter.

  17 M. de REINECK, conseiller d'tat, membre de la commission du
  sceau des titres, chevalier de l'ordre de la Couronne, prfet de
  Cassel.

  Il tait autrefois conseiller de rgence  Aroldsen dans le pays de
  Waldeck. C'est un homme qui runit beaucoup d'adresse  autant
  d'instruction. Son administration du dpartement va trs bien; il
  jouit d'une bonne rputation dans Cassel, mais on dit gnralement
  qu'il a une grande aversion pour la France. Je ne le connais pas
  assez pour en juger avec certitude. On m'a assur que c'est lui qui,
  pour confirmer les Westphaliens dans la confiance de leur
  gouvernement, donna toujours des couleurs sombres  la position des
  sujets franais. On l'accuse d'tre cause, par ce tableau, de la
  peur panique qu'a veille la possibilit d'tre runi  l'empire.

  18 M. le comte de SCHULENBOURG, conseiller d'tat du service
  extraordinaire, grand-aigle de la Lgion d'honneur, grand-croix des
  ordres de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge.

  Sa carrire est assez connue. D'ancien gnral de la cavalerie
  prussienne et ministre d'tat, il s'est laiss faire d'abord
  gnral de division et puis conseiller d'tat westphalien, parce que
  sa terre de Kehnert est situe dans le royaume. Il y vit trs
  retir, rongeant son dpit contre le monde entier et ne pouvant pas
  encore concevoir comment il se soit fait que la Prusse ait pu
  succomber  la France. Il ne s'occupe que de l'exploitation de ses
  biens et ne voit presque personne. Il ne sera jamais dangereux pour
  la France.

  19 M. de REIMANN, conseiller d'tat du service extraordinaire,
  chevalier de l'ordre de la Couronne, prfet du dpartement de
  l'Oker,  Brunswick.

  Il est n Prussien et tait ci-devant employ  la Chambre des
  domaines  Minden en qualit de conseiller des guerres. Lorsque la
  Prusse prit possession du pays de Paderborn, c'est M. de Reimann qui
  fut charg de l'organisation de ce pays. Il s'en est acquitt
  parfaitement,  la satisfaction du gouvernement et de la province. 
  l'avnement du roi de Westphalie, il fut nomm prfet et
  l'administration de son dpartement pouvait servir de modle  tous
  les autres. Il est  prsent  Brunswick o sa prsence fut juge
  ncessaire pour mettre un terme aux querelles qui s'taient tablies
  entre les Franais et les Westphaliens. Il a su trouver les moyens
  de parvenir  son but. M. de Reimann est un homme clair qui sait
  trs bien que le sort de la Westphalie dpend de notre empereur. Il
  ne s'est jamais compromis ni par des expressions, ni par des faits
  inconsidrs.

  20 M. le comte DE LEPEL, gnral de brigade, conseiller d'tat,
  prsident de la section de la guerre, chevalier de l'ordre de la
  Couronne.

  Il est ancien Hessois et a t dj gnral au service de l'lecteur
  de Hesse.

  Il n'y a pas de doute que M. de Lepel est beaucoup attach au roi de
  Westphalie; mais il est trs douteux qu'il ait les mmes sentiments
  pour l'empereur.

   l'occasion de la sparation des dpartements hansatiques, il
  s'est permis de si fortes expressions et a pris aussi dans la suite
  si peu de prcautions en parlant de la France en gnral, qu'il est
  impossible de lui accorder la moindre confiance. Il est dtest 
  Cassel pour ses manires rudes et outrageantes. Son orgueil et la
  faon dont il en use avec ses subordonns lui ont attir une haine
  gnrale. Le roi lui veut du bien. On se disait pendant quelque
  temps que la reine ne se sentait aucun loignement  le voir, mais
  ce bruit s'est bientt perdu.

  21 M. DE DOHM, conseiller d'tat du service extraordinaire,
  commandeur de l'ordre de la Couronne.

  Cet ancien ministre prussien s'est fait connatre assez en Allemagne
  par le nombre considrable des commissions dont son ancien
  gouvernement l'a charg. Son systme en ce temps-l tait
  entirement anti-franais. Enrag de ce que la Prusse n'ait pas fait
  la guerre  la France en 1805, il ne manqua pas de mettre en
  mouvement tout ce qui dpendait de lui pour faire russir celle de
  1806. L'issue de cette guerre le fora de quitter le service
  prussien et d'embrasser celui de la Westphalie puisqu'il avait tout
  son bien dans ce royaume. Le roi de Westphalie le traita avec
  beaucoup de bont, il le nomma mme ambassadeur  la cour de Dresde.
  M. de Dohm ne pouvait cependant rsister  l'envie de se retirer du
  service. Il obtint la permission du roi de s'en aller dans sa terre
  prs de Nordhausen o il mne aujourd'hui encore la vie la plus
  retire. Il n'est que Prussien, les autres nations lui sont
  indiffrentes; il n'aime pas du tout les Anglais. S'il tait
  possible de rendre  la Prusse son ancienne grandeur, il serait le
  premier  y contribuer. Cette esprance choue, on peut considrer
  M. de Dohm comme un tre innocent qui ne fera aucun mal. Son rle
  est fini, son ge avanc demande ce repos qu'il a trouv.


L'anne 1813, qui devait tre la cinquime et la dernire du rgne
de Jrme, s'annona  ce prince sous de tristes auspices.

Dans les premiers jours de janvier, Napolon fit savoir  son frre
qu'il devait runir  Magdebourg, la place la plus importante de ses
tats, un des points essentiels de la base d'opration ou de dfense
des armes franaises, des approvisionnements considrables pour une
forte garnison et pour le ravitaillement d'armes d'opration.

Jrme, tout en protestant de son dsir de remplir les volonts de
l'empereur, fit valoir le dnment complet de la Westphalie, qui
avait fait des sacrifices normes depuis 1811, son puisement total,
l'impossibilit absolue de rien faire si on ne lui venait en aide,
soit en lui remboursant ses avances  l'empire franais, soit en lui
donnant quelques millions. Longtemps Napolon fit la sourde oreille,
puis il accorda de mauvaise grce un faible et ridicule secours de
500,000 francs, rduit  250,000, dont l'envoi prsenta de longues
difficults. Cet argent arriva trop tard.

La correspondance diplomatique roula d'abord sur l'affaire de
Magdebourg, et comme le baron Reinhard, dans presque toutes ses
dpches, dans ses bulletins  l'empereur et au ministre des
relations extrieures, duc de Bassano, laissait percer une sorte de
critique sur la conduite de Jrme, sur ses dpenses inutiles, sur
le luxe de la cour de Westphalie, enfin sur les aventures galantes
du jeune roi, Napolon, dont toutes les ides taient alors tournes
 la conservation de ses conqutes, au maintien de son influence en
Europe, ne pardonnait pas  son frre la lgret de sa conduite,
disant, non sans quelque raison, que si le roi de Westphalie
trouvait bien de l'argent pour btir des chteaux, des salles de
spectacle, et pour faire des cadeaux  ses matresses, aux dames de
sa cour,  ses favoris, il en devait trouver, _a fortiori_, pour des
dpenses de premire ncessit, d'o dpendait l'existence de ses
tats.

Le fait est, nanmoins, qu'un lger sacrifice d'argent de la part de
Napolon, une bonne division franaise envoye  Cassel, eussent
suffi, selon toute apparence, pour sauver Cassel et la Westphalie.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                               Cassel, 2 janvier 1813.

  Ce que la seconde dpche me charge de faire connatre
  particulirement  la cour de Westphalie, je l'ai dj fait entrer
  dans une conversation provisoire que j'ai eue avec M. le comte de
  Furstenstein au moment de son dpart pour Catharinental. Ce ministre
  m'a assur qu'une conomie svre et beaucoup de retenue pendant
  l'hiver et le carnaval entraient dans les plans du roi. Il est
  certain, Monseigneur, que depuis l'loignement de M.
  Laflche-Keudelstein qui vient de partir pour Paris par cong, comme
  on dit, mais trs probablement pour ne point revenir, on aperoit
  plus d'ordre et de sagesse dans l'administration et l'emploi des
  fonds de la liste civile; et qu'en ce moment, la seule dpense
  importante, d'une inutilit reconnue, consiste dans ce que fait le
  roi pour embellir et pour agrandir l'habitation provisoire qu'il
  occupe depuis l'incendie du chteau. Mais, ce sur quoi j'insisterai
  beaucoup et que je prsenterai comme un devoir indispensable 
  remplir et comme un titre  acqurir  l'approbation de Sa Majest
  impriale, c'est l'armement et l'approvisionnement de la place de
  Magdebourg, et, certes, il est impossible que le roi ne sente pas
  que, dans les circonstances actuelles, il lui convient davantage de
  construire un arsenal qu'un palais.


  LE DUC DE BASSANO  REINHARD.

                                       Fontainebleau, 26 janvier 1813.

  J'ai mis sous les yeux de Sa Majest vos dpches des 18 et 20 de ce
  mois, ns 418 et 420. Elle est satisfaite des dmarches que vous
  avez faites et du compte que vous en rendez.

  Je vous envoie la copie d'un dcret sur l'approvisionnement de la
  place de Magdebourg. Cet approvisionnement doit tre pour 15,000
  hommes et 2,000 chevaux pendant un an, tant en vivres qu'en effets
  d'habillement, pour une garnison de cette force et pour un hpital
  extraordinaire de 2,000 malades.

  Dans la rigueur du droit, cet approvisionnement devrait tre fait
  par le royaume de Westphalie; mais Sa Majest veut mnager les
  moyens du roi afin qu'il ne nglige pas la formation de son
  contingent. Elle prend en consquence  sa charge la moiti de
  l'approvisionnement de Magdebourg.

  Elle laisse le roi le matre de faire lui-mme et par ses agents
  cette moiti de l'approvisionnement qui serait pay comptant 
  proportion des versements. Elle a pens que le roi pourrait trouver
  quelque avantage  se charger de cette opration en employant ou des
  moyens de crdit ou des revirements commodes pour ses finances, ou
  tout autre expdient qui lui conviendrait.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                           Cassel, le 28 janvier 1813.

  Le roi n'a pas tard  faire rpondre  ma note du 14 janvier,
  concernant l'approvisionnement de la place de Magdebourg.

  Avant de recevoir cette rponse, j'avais reu une lettre de M. le
  ministre, directeur de l'administration de la guerre, qui, en me
  chargeant d'employer tous mes soins pour que les mesures les plus
  promptes soient prises pour approvisionner au complet la place de
  Magdebourg, m'envoyait un tat des denres ncessaires pour
  l'approvisionnement d'un an pour 15,000 hommes et 500 chevaux. Je me
  suis empress de faire passer cet tat avec une nouvelle note  M.
  le comte de Furstenstein, et ce ministre le tenait dj lorsque je
  suis arriv pour lui parler de la sienne.

  Votre Excellence trouvera la copie de cette note ci-jointe. Elle
  n'est qu'une rptition des mmes offres que le roi avait dj
  faites  M. le comte de Narbonne, sans avoir gard  l'tat de la
  question, telle que je l'avais pose d'aprs vos ordres; et ce que
  mon devoir tait surtout de ne pas laisser passer sans
  contradiction, c'est la demande renouvele de 3,770,000 francs[141]
  qu'on prtend avoir dpenss en 1811 pour l'entretien des troupes
  franaises, en sus de la compensation qu'on avait obtenue:
  arrangement sur lequel, d'aprs les intentions connues de Sa Majest
  impriale, il n'y avait plus  revenir.

         [Note 141: Cette somme tait due en effet par la France  la
         Westphalie.]

  Toutes ces considrations m'ont engag  prier ce ministre de
  reprendre sa note. M. de Furstenstein m'a rpondu que la forte
  rsolution du roi de tenir religieusement ce qu'il promettait le
  dterminait  ne rien promettre au-del de ce qu'il pourrait tenir;
  que sa note disait exactement les mmes choses que le roi avait dj
  crites  Sa Majest l'empereur; que les 3,700,000 francs ne
  comprenaient pas seulement l'excdent des avances faites en 1811,
  mais encore d'autres sommes que la Westphalie avait  rclamer,
  telles que la part qui lui avait t promise dans le produit des
  denres coloniales squestres  Magdebourg, etc.; que ce n'tait
  pas prcisment au paiement de cette somme que le roi tenait, mais 
  un secours,  une avance quelconque de la part de la France, soit en
  argent comptant, soit en moyens de crdit. J'ai nanmoins insist 
  ce qu'il reprit sa note. Je l'ai engag de nouveau  en parler au
  roi et ajoutant que quoique je ne pusse me flatter d'avoir sur
  l'esprit de Sa Majest une influence gale  la sienne, je
  n'hsiterais pas  lui demander une audience pour le mme motif. M.
  de Furstenstein m'y a beaucoup encourag, non sans protester contre
  l'influence que je supposais qu'il avait sur l'esprit du roi. Dans
  ma conversation, j'tais surtout parti de ce point, que le roi avait
  calcul les offres qu'il faisait et pour la recomposition de son
  contingent et pour l'approvisionnement de Magdebourg, sur les moyens
  tant ordinaires qu'extraordinaires qui taient  sa disposition:
  qu'ainsi il n'y avait pas impossibilit absolue de porter plus haut
  l'approvisionnement de Magdebourg; mais qu'il s'en suivrait
  seulement que le roi ne pourrait pas employer  la formation de son
  contingent la totalit des sommes qu'il voulait y consacrer; que ds
  lors il s'agissait de savoir lequel de ces deux objets tait pour le
  moment le plus important et le plus press, et que j'avais lieu de
  penser que Sa Majest l'empereur attachait la plus haute importance
   l'approvisionnement le plus prompt et le plus complet de
  Magdebourg, tandis que le roi prfrerait peut-tre employer ses
  plus grandes dpenses pour la rorganisation de son arme. J'aurai
  tout--l'heure  rendre compte  Votre Excellence du rsultat qu'a
  produit ce raisonnement.

  De chez M. de Furstenstein, je suis all chez M. le ministre des
  finances qui, tandis que le premier m'avait fait les dmonstrations
  accoutumes d'une bonne volont impuissante, m'a parl en vrai
  ministre des relations extrieures. Il m'a entretenu de tous les
  sacrifices faits par la Westphalie, de toutes les conventions, de
  toutes les promesses faites et non tenues par la France, de ses
  efforts pour porter le budget de 1813  44 millions de revenu qu'il
  aurait rduit  40, si avant de le mettre sous les yeux du roi il
  avait connu le 29e bulletin, de l'impossibilit de rester ministre
  des finances, en admettant des demandes aussi vagues et aussi
  illimites que les ntres. Au milieu de tout cela, je lui ai parl
  de l'approvisionnement de Magdebourg. M. de Malchus m'a dit qu'il
  s'engageait formellement qu'au 5 fvrier il y aurait  Magdebourg un
  approvisionnement complet pour trois mois et pour 15,000 hommes,
  conformment  l'tat envoy par M. le comte de Cessac, et qu'en
  outre M. le ministre de la guerre se chargeait, par le moyen de ses
  fournisseurs ordinaires, d'un autre approvisionnement de deux mois.
   l'objection que j'ai faite que je savais que cet approvisionnement
  n'avait t dans les derniers temps que pour 2,400 hommes, il a
  rpondu que cela regardait M. le ministre de la guerre; mais M. le
  comte de Hne m'a promis depuis, sur sa responsabilit, que cet
  approvisionnement de deux mois serait pour 12,500 hommes et mme
  pour 15,000. Le roi a charg M. de Malchus exclusivement de tout ce
  qui concerne le nouvel approvisionnement de Magdebourg; mais comme
  le march que M. de Hne a fait avec des fournisseurs tient encore,
  il parat que ce sera sur les fonds qui restent  la disposition du
  ministre de la guerre que sera pris cet approvisionnement de deux
  mois. Le budget de ce ministre pour 1813 est de 19,400,000 francs,
  dont 17 millions pour les troupes westphaliennes et 200,000 francs
  par mois pour l'entretien des troupes franaises. La vanit de M. de
  Malchus l'a fait convenir qu'il avait fait des pargnes pendant
  l'anne passe, et sans elles, m'a-t-il dit, le roi n'aurait pas pu
  faire les offres qu'il a faites  l'empereur. Quant  M. de Hne, il
  prtend que toutes les pargnes qu'il a pu faire sur la solde ont
  t absorbes par le matriel qu'il a fallu fournir  l'arme
  entrant en campagne et par la formation des nouveaux rgiments.

  Tel tait, Monseigneur, l'tat des choses, lorsque M. Balthazar,
  aide de camp de M. le duc de Feltre, est arriv. La lettre qu'il m'a
  porte de la part de Son Excellence indiquait quatre objets
  principaux de sa mission: l'approvisionnement de la place de
  Magdebourg, le compltement de sa garnison, la formation de nouveaux
  cadres et de nouveaux corps westphaliens et, en outre, la formation
   Magdebourg de nouveaux magasins considrables qui puissent
  alimenter une arme nombreuse pendant plusieurs mois.

  Comme pisode tenant au sujet, je dois dire  Votre Excellence que
  j'tais charg par M. le duc de Feltre de prsenter M. Balthazar 
  la cour de Westphalie, et de lui faciliter les moyens de parvenir
  jusqu'au roi avec lequel il serait bien qu'il et une conversation.
  Je m'acquittai de ce double devoir en prvenant en mme temps le
  chambellan de service que je prsenterais M. Balthazar  l'audience
  du corps diplomatique qui devait prcisment avoir lieu hier matin;
  et M. de Furstenstein que je dsirais que Sa Majest accordt  cet
  officier une audience particulire. Le roi fit dire  M. Balthazar
  de s'adresser au ministre de la guerre. J'insistai: M. Balthazar
  ajouta qu'il avait non seulement une lettre  remettre  Sa Majest,
  mais encore des choses particulires  lui dire sur des mesures non
  patentes encore qu'on prenait en France. En attendant que M. de
  Furstenstein ngocit, nous allmes chez le ministre de la guerre
  que nous engagemes de son ct  obtenir une audience pour M.
  Balthazar.

   mon retour chez moi, je trouvai M. Simon que le roi m'envoyait
  extra-officiellement pour confirmer son refus de voir M. Balthazar,
  pour me dire d'aller passer au cabinet et pour me prvenir de la
  rponse que Sa Majest allait faire  M. le duc de Feltre. J'avais
  pens que l'embarras de rpter  M. Balthazar toutes ses
  dclarations prcdentes et la crainte d'tre trop press par cet
  officier taient les seules causes de ce refus; mais Sa Majest ne
  m'a pas laiss ignorer que si elle accordait des audiences  un aide
  de camp de l'empereur, il n'en tait pas de mme d'un major aide de
  camp du ministre de la guerre. Et puisque dans un moment aussi grave
  le roi n'oublie point l'tiquette, il faudra bien, Monseigneur, dire
  un mot sur une petite contestation qui s'est leve pendant que M.
  de Narbonne tait ici. Le roi avait choisi le seul jour ou je
  pouvais esprer voir ce gnral  dner chez moi, pour nous faire
  inviter  la table du marchal de la cour. Je refusai, comme une
  lettre de M. le duc de Frioul m'en donnait le droit; mais comme M.
  de Furstenstein  qui nous avions dit nos raisons et qui s'tait
  charg de la ngociation revint pour me dire que je ferais plaisir
  au roi en y allant, je dclarai que j'y voyais un ordre de Sa
  Majest et je me rendis  la table du marchal en laissant  la
  mienne ceux de mes convives que les ordres du roi ne m'avaient pas
  enlevs. Nous emes ensuite l'honneur de faire au cercle la partie
  de Leurs Majests, d'assister au spectacle de la cour et de souper 
  la table de la reine.

  Je reviens  mon sujet. Dans la confrence avec M. le comte de Hne,
  M. Balthazar a reu l'assurance d'un approvisionnement de
  Magdebourg, au moins pour cinq mois, et de 18,000 hommes qui au 1er
  mai seraient  la disposition de Sa Majest impriale. Quant aux
  magasins  former pour des armes, M. de Hne, ainsi que les autres
  ministres, en a dclar l'impossibilit. Ce ministre n'a vu aucune
  difficult  ce que le roi ft entrer ds  prsent  Magdebourg le
  9e rgiment ainsi que plusieurs dpts qui pourraient y recevoir
  leurs conscrits, il y a mme vu des avantages. Mais tant all le
  soir mme en parler  Sa Majest, il a trouv que le roi avait de la
  rpugnance  donner ces ordres immdiatement. Je ne doute au reste
  aucunement que ces ordres ne soient donns ds que Sa Majest
  l'empereur l'exigera.

  Il me reste  rendre compte  Votre Excellence de ma conversation
  avec le roi. Sa Majest m'a fait lecture de sa lettre  M. le duc de
  Feltre o, aprs avoir commenc par renouveler ses premires offres,
  elle dclare que, si Sa Majest l'empereur le prfre, le roi fera
  l'approvisionnement de Magdebourg pour un an et pour 20,000 hommes;
  mais qu'alors il ne pourra mettre  la disposition de l'empereur
  que 6,000 hommes d'infanterie et 800 chevaux. Je me chargerai
  ensuite, a-t-il ajout, d'entretenir de mes propres moyens une force
  suffisante (de 4  5,000 hommes) pour la sret de ma personne et
  pour celle du pays, mais il me faudrait alors une garantie que ces
  troupes resteront  ma disposition et ne pourront m'tre enleves
  par aucun ordre. Le roi parlait d'abord d'une convention, ensuite
  d'une promesse officielle et enfin d'une garantie quelconque.


La Westphalie n'avait pas assez de ressources pour faire 
Magdebourg de grands approvisionnements et pour mettre en mme temps
sur pied une arme d'une vingtaine de mille hommes. Il fallait
opter. L'empereur devait videmment prfrer qu'un de ses
boulevards, Magdebourg, ft en tat de faire une longue dfense;
Jrme, qui savait bien que Napolon finirait toujours par faire
l'approvisionnement, tait naturellement plus enclin  se crer une
arme qui pt le dfendre lui et son royaume.

Vers cette poque les armes ennemies gagnant du terrain vers le
Nord, Jrme commena  tre inquiet pour la reine et dsira son
dpart pour Paris. M. Reinhard crivit  ce sujet au duc de Bassano.

Ayant eu  cette poque plusieurs conversations d'un certain intrt
avec le roi, le ministre en rendit compte par la lettre suivante au
duc de Bassano, date de Cassel 1er mars 1813, 3 heures aprs midi.


  Oui, a dit le roi, il y va de votre propre intrt et je vous en
  avertis. Lorsque la Westphalie succombera de misre et que les
  habitants aimeront mieux se faire tirer des coups de fusil que de
  donner leur dernier morceau de pain, c'est  vous qu'on reprochera
  de n'en avoir pas fait connatre la vritable situation. Votre
  devoir est de dire la vrit, mme au risque de dplaire, d'tre
  rappel, d'tre disgraci: aprs trois mois on vous rendra justice.

   ce discours qui a t trs long, j'ai rpondu que Sa Majest
  impriale connaissait par moi et sans moi la situation de la
  Westphalie: que, lorsqu'il s'agissait de remplir mon devoir, je ne
  manquais ni de franchise, ni de fermet; qu'assurment je n'avais
  rien dissimul et de ce que le roi m'avait dit, et de ce que je
  pensais moi-mme sur l'insuffisance des moyens de la Westphalie;
  qu'avant tout il importait de bien convaincre Sa Majest l'empereur
  que toutes les ressources quelconques de ce pays taient
  consacres..... Ici le roi m'a coup la parole.--Eh! vous voyez
  bien, avec plus de trois mois d'approvisionnement pour Magdebourg,
  avec mon contingent entier  rorganiser, avec 40,000 hommes de
  troupes franaises dans le royaume.

  Je n'ai peut-tre pas tort, Monseigneur, en considrant cette
  attaque personnelle que le roi m'a faite, comme une espce de
  riposte  la lettre que j'avais crite avant-hier  M. de
  Furstenstein. Aussi c'est avec calme que j'invoque le tmoignage de
  toute ma correspondance avec Votre Excellence. Mais je me permettrai
  une seule observation. Quant au pass, je dirai avec vous,
  Monseigneur, qu'il est sans remde, mais quant au prsent il serait
  possible que Sa Majest impriale, frappe de quelques notions de
  dtails que j'ai cru de mon devoir de donner, par exemple d'une
  rserve du trsor qui existait  la fin de l'anne, de la
  prdilection du roi pour sa garde, des projets des fournisseurs, de
  leur intelligence avec des protecteurs, etc., en conclt que le roi
  ne veut pas faire en ce moment tout ce qu'il peut, ou que ses
  ministres sacrifient la clrit et l'ensemble du service  leur
  intrt personnel. Je dois rpter ici, et je crois fermement que
  les circonstances sont devenues trop graves pour ne point les
  absoudre de cette accusation et que ce qui peut rester  leur charge
  est d'une faible importance en comparaison des dpenses immenses et
  simultanes qu'exige le moment actuel. Je dois particulirement
  rendre au ministre de la guerre la justice d'assurer que, si c'est
  lui qui semble ralentir les oprations et qui passe des marchs
  onreux, c'est prcisment lui qui est le moins souponn de
  concussions ou de vues intresses: que c'est un trs honnte homme,
  trs laborieux, trs dvou  l'empereur et au roi; mais que c'est
  un homme faible, susceptible de recevoir toutes les impressions
  qu'on lui donne, et seulement au niveau de sa place lorsque les
  vnements le sont aussi. Enfin les fournisseurs refusent et
  voudraient tre en dehors de leurs marchs, quelque avantageux
  qu'ils puissent tre: et ce n'est pas l une grimace! Je crois que
  c'est tout dire.


Extrait d'une lettre du roi arrive le 6 mars  6 heures du soir, et
adresse  l'ambassadeur de Cassel  Paris:


  Les vnements se pressent. La grande arme va tre runie derrire
  l'Elbe. 30,000 hommes et 3,000 chevaux sont  l'entour de
  Magdebourg. Pass le 15 mars, si l'empereur ne m'envoie pas
  d'argent, il me sera impossible de les nourrir. _Il faudra qu'ils
  soient  discrtion chez l'habitant._ Qu'en arrivera-t-il? Trois
  mois d'approvisionnement viennent d'tre faits par la Westphalie. Le
  quatrime est sur le point d'tre achev.

  Les contributions, entre autres, du dpartement de l'Elbe ne
  rentrent presque plus. Si l'empereur ne nous fait pas payer quatre
  millions  compte sur ce qu'il nous doit, la marche du gouvernement
  se trouvera arrte _tout--coup_, et les suites en sont
  incalculables.

  Mon peuple est bon: tant qu'il aura quelque chose, il le donnera.
  Mais quand chaque sujet se trouvera _vis--vis de rien_, n'ayant
  plus que le choix de mourir de faim ou d'un coup de fusil, il n'est
  pas douteux qu'il ne prfre courir la dernire chance.


Le roi ayant obtenu de l'empereur de faire partir la reine
Catherine, Reinhard crivit de Cassel le 8 mars 1812 au duc de
Bassano:


  D'aprs ce que le roi m'avait dit hier sur le dpart de la reine, je
  ne m'attendais pas  lire dans le moniteur westphalien d'aujourd'hui
  que la reine partait pour Paris sur l'invitation de Sa Majest
  impriale, et que ce dpart aurait lieu aprs-demain. Le roi m'avait
  dit que Sa Majest l'empereur l'autorisait  faire partir la reine,
  lorsque l'empereur Alexandre ou Kutusoff serait  Berlin ou 
  Dresde. Il est vrai que, par son courrier de retour, le prince
  vice-roi l'avait inform que, les Russes passant l'Oder en force et
  ayant dj sur la rive gauche 80 pices de canon, il se dcidait 
  quitter la position de Berlin pour n'tre pas coup par sa droite.

  Le prfet du palais, Boucheporn, partira demain avec une partie du
  service; mesdames de Bocholtz, de Furstenstein, de Pappenheim,
  d'Oberg, la princesse de Philippsthal, M. le comte de Busche,
  chevalier d'honneur, M. le comte d'Oberg, premier cuyer d'honneur
  de la reine, seront du voyage. Il y a en ce moment conseil des
  ministres.

  On dit que c'est hier au soir que le roi, tant au spectacle, a reu
  une lettre par le prince vice-roi, porte par un officier
  d'ordonnance de Sa Majest impriale allant en courrier  Paris.
  Aprs le spectacle, M. Pothau a t appel et les ordres ont t
  donns. M. de Furstenstein assure que le roi n'a point reu de
  lettre du vice-roi.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                              Cassel, le 11 mars 1813.

  La reine est partie hier aprs midi,  deux heures, par la route de
  Wetzlar. Le roi l'a accompagne jusqu' Wabern. La princesse de
  Philippsthal a obtenu la permission de rester, comme venant de se
  relever de ses couches et se trouvant encore indispose. Le baron de
  Boucheporn, marchal de la cour, l'a prcde: il a d arriver 
  Paris quelques jours avant Sa Majest.

  Ce sont les nouvelles que M. Athalin avait portes de Berlin et du
  quartier gnral du vice-roi qui ont amen la dtermination de ce
  prompt dpart. Le roi m'a dit lui-mme que deux heures avant
  l'arrive de M. Athalin, lorsque j'avais eu l'honneur de voir Sa
  Majest, il n'en avait pas encore eu la pense. Le lendemain matin,
  le passeport d'un inspecteur des postes qui me fut port pour tre
  vis m'en donna le premier soupon qui fut converti en certitude
  quelques minutes aprs, lorsque je reus le moniteur westphalien
  annonant que la reine partait sur l'invitation de Sa Majest
  impriale.


  JRME  NAPOLON.

                                                 Cassel, 24 mars 1813.

  Sire, je reois la lettre de Votre Majest en date du 14 courant et
  je m'empresse de lui envoyer ci-jointe la copie du dcret que j'ai
  sign et fait expdier depuis le 20. Elle y verra que tout ce
  qu'elle dsire est fait, mais, Sire, je vous supplie de ne pas
  laisser succomber par le manque de quelques millions un pays tel que
  le mien, qui vous est d'une si grande utilit.

  Le dficit sur les revenus du mois pass pour les dpartements de
  l'Elbe, de la Saale et de l'Oder est de trois millions, ce mois-ci
  il sera du double: nous sommes au 24 et 500,000 francs ne sont pas
  encore rentrs; cependant, Sire, confiant dans la parole de Votre
  Majest, mon arme s'organise, tout se fait et se livre, mais le
  mois prochain rien ne pourra tre pay, si Votre Majest ne vient 
  mon secours.

   la fin de la semaine prochaine, 10 bataillons d'infanterie, plus
  2,000 cavaliers bien monts et quips et 24 pices de canon
  pourront partir avec moi pour Brunswick et se porter jusque sur
  l'Elbe si Votre Majest le dsire.


M. Reinhard crit tantt que le roi ne veut pas de commandement,
tantt que le roi dsire un commandement.

Le roi Jrme dsirait ardemment un commandement assez important
pour que cette position le mt en relief. Dou d'une grande
confiance en son aptitude militaire, et d'un amour-propre excessif,
il ne mettait pas en doute qu'il ne ft aussi capable que le prince
Eugne et tous les marchaux de l'empire, sans en excepter un seul,
de gagner des batailles et de rappeler la victoire sous nos
drapeaux. Mais telle n'tait pas l'opinion de l'empereur qui, tout
en apprciant la bravoure et les belles qualits militaires de
Jrme, tait loin de lui reconnatre le gnie ncessaire  un chef
d'arme. En 1854, lors de la guerre d'Orient, sous le second empire,
le vieux prince crut un instant que son neveu lui donnerait le
commandement en chef de son arme, attendu, disait-il, que lui seul
en France avait l'habitude de la grande guerre et des grands
commandements et tait en tat de remuer des masses.


  JRME  NAPOLON.

                                                Cassel, 14 avril 1813.

  Sire, je viens d'apprendre l'arrive de Votre Majest  Mayence et
  m'empresse d'envoyer auprs d'elle mon ministre des finances, il est
  plus  mme que personne de faire connatre  Votre Majest notre
  situation financire; elle est telle, Sire, que, depuis le 11,
  toutes les ordonnances qui ne sont pas pour la solde et les
  traitements ont t suspendues au trsor, et qu' la fin du mois, je
  dois opter entre le paiement de l'arme ou celui des fonctionnaires
  publics. La suppression du paiement des ordonnances tires par les
  ministres a fait un tel mauvais effet que l'habillement et le
  harnachement, la livraison des chevaux ont t totalement suspendus.

  Je vous supplie, Sire, de ne point nous laisser tout  fait crouler
  et de nous envoyer quelques millions afin de nous soutenir; quel
  chagrin pour moi, Sire, de me voir dtruit par celui mme qui m'a
  cr!


  BULLETIN.

                                                Cassel, 12 avril 1813.

  Le roi, inform par moi que M. le marchal duc de Valmy envoyait
  quatre bataillons  Wetzlar sur les confins de la Westphalie et du
  grand duch de Berg, a dsir que M. le marchal en envoyt deux
  autres  Marbourg et m'a charg de lui faire connatre ce dsir.

  Le roi a pass la journe d'hier  Napolonshhe: le temps tait
  magnifique. Le soir il y a eu spectacle et souper: la runion tait
  nombreuse. On disait que le roi avait voulu montrer qu'il n'avait
  pas fait emballer les meubles de ce chteau et qu'il avait voulu
  faire dballer aux dames peureuses leurs manteaux de cour.


On commenait  craindre les conspirations en Westphalie,
principalement  Cassel, que l'ennemi savait fort mal gard, et
autour du roi, dj  cette poque hors d'tat de dfendre sa
rsidence et son royaume.


  REINHARD  L'EMPEREUR.

                                                   Cassel, 8 mai 1813.

  Le roi m'a fait communiquer par le gnral Bongars un rapport du
  sieur Delagre, chef d'escadron de la gendarmerie westphalienne,
  concernant plusieurs mesures de prcaution et de svrit que M. le
  marchal, prince d'Eckmhl, a prescrites au gnral Bourcier revenu
   Hanovre aprs avoir vu le marchal  Minden.

  Le roi m'ayant fait appeler ensuite m'a fait lecture de la lettre
  qu'il se proposait d'envoyer  M. le marchal. Sa Majest dclare au
  prince qu'elle ne peut croire que de pareils ordres aient t donns
  et qu'elle les regarde comme entirement contraires aux intentions
  de Votre Majest. Elle pense que si des mesures de svrit sont
  ncessaires dans son royaume, elles doivent tre prises par le
  souverain qui a dj tabli des commissions militaires  Wanfried
  (o quelques habitants avaient livr  l'ennemi quelques chevaux et
  un gendarme),  Lichtenau prs Paderborn (o des voitures du roi et
  des voyageurs franais avaient t insults). Elle fait entendre que
  de pareils procds pourraient la conduire  prendre un parti
  extrme, etc., etc.

  J'ai cherch, Sire,  dissuader le roi de l'envoi de cette lettre.
  Les ordres du prince semblaient dater de la fin d'avril: peut-tre
  renoncerait-il de lui-mme  leur excution. Il me paraissait
  prfrable de notifier au gnral Bourcier que, s'il y avait des
  mesures  prendre, des coupables  punir dans son royaume, le roi
  s'en chargerait. Mais le roi me rpondit que cette manire d'agir ne
  serait point gnreuse, qu'elle compromettrait le gnral Bourcier
  qui tait subordonn au marchal; que, d'ailleurs, des troupes
  franaises taient dj arrives  Hanovre et qu'il voulait que le
  prince s'expliqut catgoriquement sur les ordres qu'il avait
  donns. Sa Majest a dsir en mme temps que je rendisse compte de
  cet incident  Votre Majest. La lettre du roi au marchal a d
  partir hier par courrier; j'ignore si elle est partie. Quant  la
  ville de Hanovre et aux Hanovriens, l'enqute portera-t-elle sur
  leurs voeux et sur leurs esprances, ou sur leurs dmonstrations et
  sur leurs actions? Tous les rapports de la police semblent les
  absoudre d'actions criminelles: l'ordre public n'a t troubl nulle
  part; les dmonstrations mmes ont t ou contenues ou rprimes; et
  si, dans une effervescence d'opinions, la responsabilit cesse
  d'tre personnelle, la fidlit et l'obissance ne suffiront plus
  pour discerner l'innocent du coupable.


Le roi Jrme crivit de Cassel, au commencement de juin 1813, au
gnral Dombrowski  Wittemberg de se rendre  Hersfeld le 10 juin,
et il lui dit:

D'aprs les instructions que j'ai reues de S. M. l'empereur, vous
devez diriger vos deux bataillons d'infanterie et votre artillerie
de Hersfeld par Rothembourg  Eschwege et vos deux rgiments de
cavalerie de Hersfeld sur Kreutzbourg, afin qu'ils puissent s'unir 
moi et chasser l'ennemi de l'autre ct de l'Elbe.

Le duc de Valmy, auquel Dombrowski soumit cette lettre en demandant
des ordres  son chef immdiat, crivit  l'empereur pour avoir ses
ordres. Ce dernier manda  Berthier le 10 juin: Le roi de
Westphalie a crit la lettre ci-jointe au gnral Dombrowski.
crivez  ce gnral pour lui faire connatre la marche qu'il doit
suivre. Et en post-scriptum: crivez au roi de Westphalie pour lui
faire connatre l'inconvenance d'employer mon nom pour changer la
direction de la marche des troupes; que cela peut mettre les
gnraux dans l'embarras; que c'est contraire  toutes les formes;
que personne n'a le droit de prendre mon nom et de supposer que j'ai
donn des ordres quand ce n'est pas.


  BULLETIN DE REINHARD.

                                               Cassel, le 2 juin 1813.

  On dit que les ennemis annoncent le projet de faire une pointe sur
  Cassel. Enfls par quelques succs, il ne serait pas en effet
  impossible qu'ils poussassent leur tmrit  ce point. Il est vrai
  qu'avec ce qui est parti pour Minden nous aurions 4  5,000 hommes
  d'infanterie et environ 1,000 chevaux  leur opposer: mais quelles
  troupes et comment diriges? Si cela continue, de surprise en
  surprise, ou mme avertis mais mal informs, sans prudence, sans
  ensemble, nous serons dtruits en dtail.

  Depuis plus de trois mois que le roi est  Napolonshhe, je n'ai eu
  l'honneur d'approcher de Sa Majest qu'une seule fois. Mais M. de
  Furstenstein continue  tre invisible: son cabinet est au salon de
  service. M. Simon est toujours, M. de Hne, M. de Bongars sont tour
   tour du voyage. M. de Hne avait t malade: il est retourn
  aujourd'hui  Napolonshhe. Il doit, dit-on, proposer au roi de
  mettre toutes ses forces disponibles sous les ordres du gnral
  Teste. Il est  prvoir que cette proposition ne sera point agre.
  Le roi parat se trouver de nouveau dans un de ces accs de dgot
  o, se livrant  l'apathie, il cherche des distractions dans des
  plaisirs dont le secret n'est pas assez gard pour ne point faire
  une impression fcheuse sur le public. Je ne mconnais point ce
  qu'en ce moment la situation du roi a de pnible sous tant de
  rapports que je connais et peut-tre sous quelques rapports que
  j'ignore: mais le travail et le dvouement surmonteraient facilement
  des peines qu'on ne se serait pas attires soi-mme, et ce sont ces
  dernires qui sont poignantes et qui dcouragent. Au milieu de tout
  cela, on se croit trop petit souverain avec deux millions d'mes: on
  s'en spare d'affection et d'intrts. On est jaloux des conseils,
  on s'impatiente de la vrit. Voil prs de cinq ans depuis que Sa
  Majest impriale a daign me confier la mission de Westphalie; et
  laissant  part ce qui doit tre imput  des vnements qui n'ont
  pas dpendu du gouvernement de ce royaume, je ne puis me dissimuler,
  je ne puis, quelque chagrin que j'en aie, dissimuler  Votre
  Excellence qu'en principes d'administration, en talents et en
  connaissances, en moralit surtout, les choses y sont toujours
  alles en empirant.


  BULLETIN.

                                                  Cassel, 20 mai 1813.

  Une semaine passe en voyage  Napolonshhe me met  porte d'en
  dcrire les usages et de rendre compte du genre habituel de vie que
  le roi a adopt dans cette rsidence d't.

  Le costume de voyage est un petit uniforme bleu, brod en argent,
  pantalon bleu et bottes  l'cuyre. On garde ce costume jusqu'
  l'heure du dner except les dimanches et jeudis, jours o tous ceux
  qui ont les grandes entres paraissent au lever du roi.

  La semaine de voyage commence dimanche au soir et finit le dimanche
  suivant aprs le spectacle. Les invits sont rarement au-dessus du
  nombre huit, quatre hommes et quatre femmes. _Rarement les femmes et
  les maris sont invits ensemble._ Dans la semaine passe, nous
  tions au nombre de six. Le ministre de la guerre, le baron de
  Schulte, conseiller d'tat, la comtesse de Furstenstein, madame la
  comtesse de Jagow, femme d'un chambellan du roi, madame Chabert,
  femme du capitaine de la garde, madame de Schlicher, dame du palais,
  taient de semaine.

  Le lever a lieu vers les dix heures.  11 heures, djeuner;  6
  heures 1/2, dner. Il n'y a rien de recherch, ni dans les plats, ni
  dans les vins; la table est bien servie, mais sans profusion. Le roi
  djeune et dne seul: il est cependant d'usage d'inviter une fois 
  dner et une fois  djeuner  la table de S. M. les personnes du
  voyage. Le djeuner eut lieu  Schnfeld, petite maison de campagne
  du roi situe entre le parc de Cassel et Napolonshhe, et le dner
   Mouland, petit village chinois bti par l'ancien lecteur et dont
  les maisons, encore en tat de servir, viennent d'tre rpares et
  remeubles avec une simplicit lgante.

  Aprs le djeuner, jusqu' deux heures, promenade devant le chteau
  et entretiens du roi avec les personnes qu'il fait appeler. Aprs 2
  heures, le roi se retire, ou bien il y a promenade en voiture.
  Pendant la semaine dernire, le roi a pass deux revues, l'une des
  grenadiers de sa garde et l'autre des cuirassiers: il a prsid une
  fois son conseil d'tat. Il est all deux fois  Cassel pour voir
  les travaux de son palais.

  Lorsque le temps le permet, le roi dne en plein air ou dans un
  petit pavillon du jardin de la reine. Aprs le dner, on reste
  devant le chteau avec ou sans le roi.  9 heures on se runit soit
  dans les appartements de Sa Majest, soit dans la petite salle de
  spectacle. Ces jours passs, il y avait un petit concert de trois ou
  quatre musiciens et jeu ou spectacle. Le jeu dominant, c'est le
  whist. Le genre de spectacle que le roi prfre, c'est la comdie.
  La petitesse de la salle de l'intrieur ne permet pas de donner de
  grandes pices qui sont rserves pour le dimanche.

   10 heures du soir, tout est fini et le roi se retire. Le roi est
  toujours aimable: on dirait cependant qu'il est devenu plus grave.
  L'ordre et la dcence rgnent partout. La table du marchal est de
  dix-huit  vingt personnes.

  La princesse de Lwenstein tant dans son huitime mois de grossesse
  a cess de paratre  la cour. Elle vint cependant dimanche en robe
  du matin et partit le lendemain aprs avoir djeun avec le roi.
  Cette dame, par beaucoup d'esprit de conduite, s'est fait une
  existence  part qui ressemble un peu  celle d'une favorite en
  titre. Aucune des dames invites ne pouvait avoir de prtentions.

  On dit que le roi se souvient encore quelquefois de madame Escalonne
  qui avait t avec lui pendant sa dernire campagne de Pologne.

  Sa Majest prenait depuis quelques jours des bains pour lesquels on
  faisait venir l'eau de Pyrmont.


Le danger devenant de jour en jour plus imminent pour la Westphalie
et pour Cassel, Reinhard, sur les instances de Jrme, envoya au
gnral Lemoine une dpche pour qu'il vint  Cassel avec sa
division. Cette mesure fut dsapprouve par Napolon, qui fit crire
 Reinhard de Dresde, le 10 aot 1813, par M. de Bassano:


                                                 Dresde, 30 aot 1813.

  L'empereur a pris lecture de votre lettre du 27, qui annonce que
  vous avez invit le gnral Lemoine  se porter avec son corps sur
  Cassel. Sa Majest n'approuve point cette dmarche: les
  circonstances n'exigent point un pareil mouvement; et la prsence du
  corps du gnral Lemoine sur le Weser est trop ncessaire pour qu'il
  doive se dplacer lgrement. Ce gnral a ses instructions: il faut
  dans votre correspondance avec lui vous borner  l'instruire de
  l'tat des choses et des nouvelles qui vous parviennent.

Le mme jour, l'empereur crivit de Dresde  Berthier: Mandez 
Lemoine de ne pas aller du ct de Cassel, de rester  Minden pour
faire exercer ses troupes et former sa petite division. Que son
premier but doit tre de couvrir Wesel et qu'il est autoris
galement  se porter sur Magdebourg si le gnral Lemarrois se
trouvait avoir une garnison trop faible; enfin qu'il doit avoir de
la troupe en observation sur le Weser; mais qu'il ne doit pas se
remuer lgrement.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                            Cassel, 12 septembre 1813.

  Le roi me dit  l'instant qu'il envoie un courrier  Sa Majest
  impriale avec les nouvelles qu'il a reues du ct de Brunswick. Ce
  ne sont  la vrit que des rapports de gendarmes, mais ils viennent
  de diffrents cts: ils s'appuient et se confirment. Il parat
  qu'un corps ennemi, qu'on porte  15,000 hommes avec 16 pices de
  canon et dans lequel se trouve de la cavalerie anglaise venant de
  Domitz, a pass l'Elbe le 9. On annonait en mme temps pour le 11
  le passage d'un autre corps destin  occuper Haarbourg, le prince
  d'Eckmhl tant revenu  Hambourg. Le roi transmet ces nouvelles
  directement  Sa Majest impriale et lui demande des ordres
  ventuels.

  Le gnral Lemoine doit avec son corps arriver aujourd'hui 
  Brunswick dont des patrouilles ennemies, depuis quelques jours, se
  sont approches jusqu' quatre lieues. Monseigneur le major gnral,
  en m'annonant que Sa Majest impriale n'avait point approuv la
  lettre que j'avais crite  ce gnral pour l'engager  venir
  couvrir Cassel, m'crivit qu'il _tait ncessaire sur le Weser_.
  J'ignore en consquence si le mouvement qu'il fait sur Magdebourg o
  il est appel par le gnral Lemarrois est conforme aux intentions
  de Sa Majest. Je n'ai reu de lettres, depuis plusieurs jours, ni
  de l'un ni de l'autre de ces gnraux. J'ignore si le gnral
  Lemoine a emmen toutes les troupes, hors celles qui sont sous les
  ordres du gnral Laubardire et qui sont peu considrables.

  En ce moment, Monseigneur, je suis moins rassur que dans les jours
  du mois d'avril dernier, dans le cas o l'ennemi menacerait la ville
  de Cassel qui est certainement un point trs important sous les
  rapports militaire et politique. Le roi pense que l'ennemi ne peut
  se hasarder  ce point, et ses raisonnements sont fort justes; mais
  nous vivons d'une crise pleine d'vnements imprvus et je voudrais
  au moins voir le roi entour, outre ses hussards, de quelque
  infanterie franaise[142].

         [Note 142: Cette importante dpche ayant t intercepte par
         l'ennemi et publie dans un journal autrichien donna sans
         doute  Tchernicheff la pense de marcher sur Cassel.]


Nous voici arriv au moment de l'entre  Cassel du gnral
Tchernischeff et  l'vacuation de cette ville par Jrme.

Cet pisode, racont tout au long et dans les plus grands dtails
par le roi dans sa lettre du 4 octobre 1813 au ministre duc de
Feltre, dans l'espce de prcis historique que M. Hugot fit alors
avec M. Reinhard, l'est galement dans une lettre du roi 
l'empereur. Ce dernier document n'ayant pas trouv place aux
_Mmoires de Jrme_, nous allons le donner ici, mais nous le ferons
prcder de la dpche suivante de M. Reinhard, laquelle contient
une assez singulire conversation du roi:


  Ds le 12, aprs avoir reu des nouvelles alors exagres des forces
  ennemies qui avaient pass  Danneberg, le roi envoya un courrier 
  Sa Majest l'empereur pour demander des ordres ventuels sur ce
  qu'il devait faire, si l'ennemi menaait sa capitale. Ayant appris
  les passages du ct de Dessau, que les rapports annonaient comme
  tant ceux d'un corps d'arme entier, Sa Majest me dit qu'elle
  n'avait point reu et que probablement elle ne recevrait pas
  d'ordres de l'empereur, et me demanda ce que je pensais qu'il
  convenait de faire. Aprs plusieurs prambules, le roi me pressant
  toujours, je conclus qu'il faudrait se retirer quand le danger
  serait imminent et certain. Mais, dit le roi d'un air assez
  dlibr, si je faisais comme les petits princes, si je restais? Mon
  intention est de rester.--Mais Votre Majest s'exposerait.--Sans
  doute, dit le roi, il faudrait que l'ennemi le voult. Je changeai
  de conversation et quelque temps aprs je revins  la circonstance.
  Je citai le grand-duc de Toscane qui en 1799 avait voulu rester, et
  qui en 24 heures reut l'ordre de partir. Sa position, dit le roi,
  tait diffrente de la mienne.--Oui, dis-je, peu de semaines
  auparavant, il avait pay deux millions pour sa neutralit.
  J'ajoutai que, si l'ennemi permettait aux petits princes de rester,
  c'tait dans l'esprance qu'ils embrasseraient ce qu'ils appellent
  la cause commune; et c'est, dis-je, ce que Votre Majest ne peut ni
  ne voudra faire. La conversation en resta l, et je crus
  m'apercevoir que le roi tait satisfait de ce que je venais de dire.
  Nanmoins, quelque soit l'intention avec laquelle il a mis cette
  ide en avant, elle m'a paru trop extraordinaire pour que je puisse
  me dispenser d'en rendre compte  Votre Excellence. Du reste, on
  prend au chteau des prcautions  tout vnement. Il y a mme trois
  chevaux sells pour le roi qui y entrent toutes les nuits.


Il est difficile d'admettre que la possibilit de rester dans ses
tats ft jamais passe par la tte du roi. Son attachement  la
France et  son frre, la rectitude de son jugement, la loyaut de
son caractre ne permettent pas de le supposer. Jrme a dit depuis
que Tchernischeff lui avait propos de rester et qu'il avait
repouss avec indignation cette proposition[143]; mais ce qui ne
permet pas d'admettre non plus que les souverains ligus contre
Napolon aient pu avoir cette pense, c'est que le but avr du
gnral russe tait de faire Jrme prisonnier  Cassel.

         [Note 143: _Mmoires du roi Jrme_, 6e vol., p. 215.]

Voici maintenant la lettre du roi, de Wetzlar, 29 septembre 1813.


  Sire, le 24, j'appris que l'ennemi tait entr  Mulhausen, avec
  4,000 chevaux, 2,000 chasseurs et 16 pices de canon; en mme temps
  le gnral Lemarrois annonait au ministre de France que 3 rgiments
  d'infanterie russe, 800 chevaux et 12 pices de canon avec lesquels
  une division s'taient battue  Wollmerstadt se dirigeaient sur
  Brunswick. Il ne me parut plus douteux qu'ils ne voulussent faire
  une tentative sur Cassel. J'en prvins le duc de Valmy et l'engageai
   faire passer par Cassel sa 34e colonne de marche forte de 3,200
  hommes, en lui observant que, si mes craintes n'taient pas fondes,
  cette colonne ne perdrait qu'un jour de marche et que, s'il en
  arrivait autrement, elle servirait soit  repousser l'ennemi de
  Cassel o j'tais dcid  l'attendre, soit  assurer ma retraite en
  cas de ncessit. Le 26, le gnral Bastineller qui observait dans
  le Harz les mouvements de l'ennemi m'annona qu'il se portait au
  nombre de 7,000 hommes sur Eschwege, et le gnral Zandt qui tait
  en position  Goettingen me rendit compte en mme temps que l'ennemi
  tait entr en force dans Brunswick. Cependant, comptant sur
  l'arrive de la colonne franaise que j'avais demande au duc de
  Valmy, je fis mes dispositions de dfense. Je donnai ordre au
  gnral Bastineller d'appuyer sa gauche  Witzenhausen et sa droite
   Melsungen afin que l'ennemi ne pt intercepter la route de
  Francfort en passant le gu qui est prs de ce dernier endroit.

  Le gnral Bastineller ne put excuter assez promptement ce
  mouvement, l'ennemi tant en forces devant lui. Il me rendit compte
  que 800 chevaux et 4 pices de canon taient parvenus  tourner sa
  droite et se htaient d'arriver sur Cassel. Le 27, je lui donnai
  l'ordre de prendre position en avant de Cassel. Le mme ordre fut
  donn au gnral Zandt, mais l'ennemi les gagna de vitesse, renversa
  le mme jour  11 heures du soir les avant-postes qui taient  Elsa
  et  Kauffungen et hier 28,  4 heures du matin, j'en reus la
  nouvelle. Je fis sur-le-champ prendre les armes au peu de troupes
  que j'avais avec moi. J'envoyai 25 hussards, 2 compagnies de
  chasseurs de la garde pour reconnatre l'ennemi, au milieu duquel
  ils se trouvrent un quart d'heure aprs tre sortis de la ville. Le
  brouillard tait si pais que l'on pouvait  peine se voir  deux
  pas. Ce dtachement se replia sur la porte de Leipsick en assez bon
  ordre, quoiqu'il et perdu la moiti de son monde par l'artillerie
  ennemie. Deux pices de canon que j'avais places  la porte de
  Leipsick ripostaient vivement  l'ennemi dont les boulets
  traversaient la ville, mais ces deux pices furent dmontes en peu
  de temps et aprs une demi-heure de combat. Pendant ce temps, je
  faisais barricader le pont qui communique du faubourg  la ville. 
  peine cette opration fut acheve que l'ennemi enfona la porte 
  coups de canon et vint braquer une pice vis--vis du pont, ouvrit
  la prison d'tat qui en est prs et fit sortir tous les prisonniers.
  Je perdis sur ce point beaucoup de monde. Une partie de mes
  hussards, ne sachant point encore monter  cheval et n'tant point
  quips, me demandrent des fusils et dfendirent ce pont, ma
  dernire ressource.

  Pendant ce temps, 400 chevaux avaient pass la Fulde  gu et
  venaient par la porte de Francfort. Le moment tait critique, je me
  mis  la tte de mes gardes du corps, de deux escadrons de hussards,
  je fis longer la rivire  mes grenadiers de la garde pour s'emparer
  du gu. Je sortis par la porte de Francfort.  peine avais-je fait
  deux cents pas qu'un peloton d'avant-garde m'annona que l'ennemi
  tait en bataille devant lui. Je m'avanai de suite au galop pour le
  reconnatre, mais le brouillard tait si pais que je me trouvais au
  milieu de lui  pouvoir faire le coup de sabre; je le fis charger
  aussitt par le 2e escadron de hussards pendant que je le faisais
  tourner par sa droite par les gardes du corps, afin de le rejeter
  sur les grenadiers qui occupaient dj le gu. Cela me russit, il
  fut mis en droute et les grenadiers en turent un bon nombre. Ce
  mouvement fora l'ennemi d'vacuer la partie de la ville qu'il
  occupait du ct de la porte de Leipsick, craignant que je ne le
  prisse  dos en passant moi-mme le gu, ce que j'tais loin de
  vouloir faire, tant convaincu que cette avant-garde allait tre
  fortement soutenue.

  Aprs avoir ainsi dgag la ville, je pris position  une demi-lieue
  en arrire avec mes gardes du corps, mon bataillon de grenadiers et
  400 hussards, les seuls qui fussent en tat de se tenir  cheval et
  de donner un coup de sabre. J'attendis dans cette position, depuis
  10 heures que le combat avait cess jusqu' 3 heures, esprant 
  chaque instant, mais en vain, voir dboucher les colonnes des
  gnraux Zandt et Bastineller. Ne les voyant pas paratre, je
  renforai les postes de la ville par une compagnie de chasseurs
  carabiniers et deux pices d'artillerie et, comme l'ennemi remontait
  la Fulde pour arriver  Wabern avant moi, je me repliai sur Jesberg,
  dcid  m'y tenir et  attendre la colonne franaise que je ne
  doutais pas que le duc de Valmy m'envoyt. Quel fut mon tonnement
  en recevant  10 heures du soir, par le retour de mon courrier, une
  lettre en rponse  la mienne, par laquelle le duc de Valmy
  m'annonce ne pouvoir prendre sur lui une pareille mesure. Dans cet
  tat de choses, il ne me restait d'autre parti  prendre, ne pouvant
  point tenir chez moi ni compter sur des secours, que de me retirer
  vers Coblentz, mais je ne passerai point le Rhin avant de connatre
  les intentions de Votre Majest.

  Je runirai mes troupes  Wetzlar. J'aurais prfr rester avec
  elles  Marbourg, mais l'esprit public y tant trs mauvais, la
  dsertion se mettrait parmi le peu de soldats qui me restent.

  Il est bien entendu, Sire, que si j'apprenais que quelque corps
  franais marcht pour me soutenir, je pourrais rentrer  Cassel dans
  peu de temps.

  Mon rgiment de hussards franais s'est conduit pendant toute la
  journe d'hier avec beaucoup de valeur; j'ai d malheureusement en
  perdre beaucoup qui, n'ayant pas l'habitude du cheval, tombaient en
  chargeant l'ennemi.


La correspondance de Reinhard et celle de M. de Malartie, son
secrtaire de lgation, du 10 octobre au 10 novembre 1813, feront
connatre les vnements qui eurent lieu en Westphalie pendant le
dernier mois du rgne de Jrme, la rentre du roi dans sa capitale
et sa retraite dfinitive.


  MALARTIE AU DUC DE BASSANO.

                                         Coblentz, le 10 octobre 1813.

  La lettre ci-jointe de M. le baron Reinhard instruira Votre
  Excellence de la rsolution qu'il a prise de me faire partir hier
  matin pour Coblentz, afin que je fusse  porte de l'informer de la
  marche du roi et de l'poque prsume de son retour dans la
  capitale.

  Je suis arriv ici hier  midi; ce matin  8 heures j'ai vu M. le
  comte de Furstenstein et le prfet du dpartement.

  Dj beaucoup de serviteurs du roi sont retourns  Cassel. Je
  citerai entre autres le directeur gnral des postes, le prfet de
  police, le ministre des finances, l'intendant gnral du Trsor,
  l'intendant de la maison du roi.

  Le roi a des nouvelles du gnral Allix qui a d quitter Cassel
  avant-hier pour suivre le gnral Czernischeff. Sa Majest a envoy
  un courrier au gnral Allix pour lui ordonner de s'arrter, mais je
  ne crois pas que le gnral ait besoin d'instructions  cet gard.
  Il n'a avec lui que 4,000 hommes et, si je me rappelle bien les
  conversations que nous avons eues souvent ensemble en pesant
  l'hypothse que malheureusement nous avons vue se raliser, son
  plan est de prendre position en avant de Gttingen, prs
  d'Heiligenstadt, peut-tre mme du ct d'Halbertstadt; de
  s'clairer avec le plus grand soin et de manoeuvrer de manire 
  couvrir Brunswick et Cassel contre des attaques d'ennemis qui ne
  peuvent russir que dans des coups de main et qui doivent tre
  eux-mmes tout tonns de leurs succs passagers. Je fais seulement
  des voeux pour que la sant du gnral Allix se soutienne. Mais ce
  sont les mouvements de la grande arme et ceux du prince de la
  Moskowa qui dcideront du sort ultrieur de la Westphalie.

  Je ferai mon possible, Monseigneur, pour recueillir des dtails
  exacts sur ce qui s'est pass  Cassel pendant l'occupation. Jusqu'
  prsent les rapports sont ou exagrs ou contradictoires. Le roi
  s'est montr bien douloureusement affect de la conduite de quelques
  personnes qu'il avait combles de bienfaits, et qui ont paru en
  avoir perdu le souvenir: mais on ne sait encore rien de positif.

  Il est pour moi extrmement dlicat, Monseigneur, d'avoir  parler 
  Votre Excellence de la position gne o se trouve le roi 
  Coblentz. Le bruit est que S. M. part ce soir et l'on fait des
  prparatifs dans sa maison. D'un autre ct, M. de Furstenstein a
  dit positivement  M. Duntzau et  moi que le roi ne partait point
  encore. Il m'a dit de plus que S. M. avait crit  M. le duc de
  Valmy qu'il voulait savoir sur combien de troupes franaises il
  pouvait compter pour se maintenir dans son royaume et pour ne plus
  tre expos  en sortir. Je lui ai demand si le roi avait des
  nouvelles de l'empereur. Oui, m'a-t-il rpondu. S. M. a de
  l'empereur une lettre du 4. L'empereur ne lui parle point de
  l'vnement de Cassel. Il l'ignorait encore. Le roi ne peut pas
  concevoir cela. Je n'avais rien  dire, Monseigneur, je me suis tu.

  M. Duntzau, prfet de Coblentz, que je connaissais d'ancienne date,
  m'a paru sentir parfaitement l'importance de tous les diffrents
  devoirs qui lui sont imposs dans la circonstance prsente. Sa
  douceur et son amnit lui ont procur le bonheur de plaire au roi.

  Mme la princesse de Lwenstein, la comtesse de la Ville-Illion, Mme
  de Furstenstein, Mme Chabert sont ici. Ces dames dnent avec le roi
  et S. M. passe la soire avec elles et les officiers de sa maison.

  Du reste, le roi vit d'une manire fort retire.--J'ai dit  M. de
  Furstenstein que je suivrai ses conseils pour savoir si je devais
  demander que S. M. m'admt  l'honneur de lui faire ma cour.


                                         Du 13,  dix heures du matin.

  Le roi vient de partir. M. Duntzau a accompagn S. M. jusqu'aux
  frontires du dpartement et est revenu enchant de toute
  l'amabilit dont il a t combl.

  Le roi compte coucher  Wetzlar. Je le suivrai dans la journe. Je
  suis parti d'auprs de M. de Reinhard sans argent et sans voiture.
  Il faut que je m'occupe un peu de moi-mme. D'ailleurs, il n'y a
  plus de chevaux  la poste. Mme de Lwenstein, Mme de la
  Ville-Illion, Mme de Furstenstein restent ici pour le moment. M.
  Simon partira dans quelques jours pour Paris. Ce respectable
  vieillard ne quitte le roi qu'avec un regret qui fait autant
  d'honneur au souverain qu'au ministre. Surtout, quoique depuis
  longtemps il songet au repos, ce n'tait pas dans une circonstance
  critique qu'il et voulu se sparer du roi dont il a vu poindre la
  jeunesse et auquel il a rendu tant de services essentiels. Le roi
  sentira peut-tre trop tard que M. Simon tait un des appuis de son
  trne. Le peuple n'en est pas  le sentir. Je ne sais, mais la
  vieillesse de M. Simon, de longtemps encore, n'approchera de la
  caducit, et si l'empereur rendait au ministre qu'il avait prt 
  son frre l'honneur de siger au conseil, il est  croire qu'il
  trouverait en lui un serviteur d'autant plus clair qu'un sjour de
  six ans en Allemagne a d augmenter la masse de ses connaissances et
  donner  ses rflexions un nouveau poids.

  M. de Wolfradt sera son successeur.

  On m'a assur, mais je ne voudrais pas garantir cette assertion, que
  M. de Czernischeff avait un plan exact du chteau qu'habitait le
  roi, qu'il est arriv sans guide jusqu' la chambre de Sa Majest,
  et qu'il a dit que si un gendarme ne s'tait pas chapp de ses
  mains il prenait le roi dans son lit[144].

         [Note 144: Donc aucune proposition n'avait pu tre faite au
         roi pour conserver sa couronne.]


 cette date s'arrte, dans les _Mmoires du roi Jrme_, ce qui est
relatif  ce prince en Westphalie.

Les mmoires ne reprennent qu'en 1814. Il nous a t possible, 
l'aide de la correspondance diplomatique, de combler cette lacune.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                           Cassel, le 18 octobre 1813.

  Le roi a nomm le gnral Allix son lieutenant, parce qu'il ne croit
  pas pouvoir se mettre en personne  la tte de 4,000 hommes. Il
  regrette d'tre revenu. Si l'ennemi marche de nouveau contre Cassel,
  ou si les troupes qui sont ici ont ordre de marcher ailleurs, il se
  retirera d'un pays mri partout pour la rvolte, et en attendant,
  lorsque tout est dsorganis, lorsque le service de S. M. I. exige
  qu'on ne s'occupe que de rassembler toutes les parties parses pour
  pourvoir aux besoins les plus urgents de l'arme, il ne mdite que
  des projets de vengeance! Ses premiers dignitaires sont arrts,
  exils pour n'avoir pas toujours port l'ordre, pour n'avoir pas
  suivi sa personne, etc. La commission nomme par Czernischeff,
  compose des hommes les plus estimables, fonctionnaires du roi, se
  dvouant  la circonstance, mais absolument incapables d'en sentir
  les difficults, et commettant des fautes graves de forme, qu'on
  convertit en crimes de lse-majest, seront traduits  une
  commission militaire; son intention, j'en suis persuad, est de
  faire grce, mais il veut qu'ils soient condamns  mort.

  Ces penses tout  fait trangres au moment, qui exige d'autres
  soins, l'absorbent lui et son lieutenant. M. Simon voulait revenir,
  c'est le roi qui n'a pas voulu, parce qu'il craignait d'en tre
  contrari. Toutes les prisons sont pleines. La terreur rgne, et le
  seul excs criminel qui ait t commis l'a t par un tranger
  portant en poche un brevet de duc.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                           Cassel, le 19 octobre 1813.

  Il a fallu interrompre ma lettre d'hier pour me livrer aux visites,
  aux rapports, aux lamentations qui de toutes parts affluent autour
  de moi. Depuis les ministres du roi jusqu'aux particuliers, personne
  ne connat le but de cette commission militaire appele  juger la
  commission de Cassel nomme par l'autorit du conseil municipal sous
  l'autorisation du gnral russe. Pour m'clairer enfin, je me suis
  dcid  aller directement chez le gnral Allix, unique moteur de
  cette mesure, puisque le roi l'a prise sur ses rapports et puisque
  c'est encore sur son rapport qu'elle a t maintenue hier au conseil
  des ministres.

  Aprs une conversation de deux heures qui est devenue d'autant plus
  vive que je comprenais moins le gnral Allix se tournant toujours
  dans un cercle vicieux et n'osant pas prononcer le mot qui
  trancherait la difficult, il s'est trouv que tandis que d'aprs
  l'unanimit des rapports je n'avais vu dans tout ce qui s'est pass
  le 30, lors de la reddition de la ville, que la peur des bourgeois,
  craignant de voir leur ville et leurs maisons incendies et
  convaincus de l'absurdit de dfendre une place ouverte avec moins
  de 300 hommes de troupes, le gnral Allix posait en fait que Cassel
  avait t en pleine rvolte. Ce fait pos, il n'y avait plus rien 
  dire, et la commission militaire tait de droit. Mais malheur 
  l'homme capable de sacrifier en ce moment la vie d'une vingtaine
  d'hommes respectables et, par l'effet que cette procdure peut
  produire sur un peuple exaspr, celle des Franais dans le cas
  d'une seconde retraite, peut-tre la sret du roi, peut-tre les
  ressources les plus prcieuses pour la grande arme  un
  amour-propre irrit.

  Et que c'est l l'unique cause qui a fait tablir comme principe la
  rvolte de Cassel, le gnral Allix lui-mme m'en a donn la
  conviction intime. Il m'est impossible, Monseigneur, d'entrer dans
  des dtails dont la discussion entranerait des journes entires:
  je dois pour cette fois me prvaloir de ma qualit d'honnte homme
  et d'homme de sens et demander  tre cru sur ma parole. Aussi ne
  suivrai-je pas plus loin le gnral Allix. Je dirai seulement que
  tandis qu'il soutient que cette procdure est ncessaire pour
  l'exemple, je soutiens, moi, que les hommes dont il s'agit,
  eussent-ils mrit de perdre la tte, ce n'est pas le moment de les
  mettre en jugement.

  Si aprs cela je disais que le gnral Allix a montr du zle et du
  caractre en dfendant la ville et surtout en s'empressant d'y
  rentrer, il faudrait dire aussi que le gnral Allix a laiss  une
  lieue de la ville, sous la garde d'une sentinelle, six canons que
  l'ennemi a enlevs le 28 avec leurs munitions, et que le
  commandement de 4  5,000 hommes de troupes franaises lui inspire
  des projets d'un cervel.

  Avant d'aller voir le gnral Allix, j'avais vu M. de Marienrode,
  qui m'a montr sur toutes ces affaires la mme manire de penser que
  moi. Je lui ai demand s'il avait dj commenc l'envoi des trois
  cents quintaux de farine par jour demands pour Erfurth. Il m'a
  rpondu qu'il en avait fait la rpartition entre les dpartements en
  omettant ceux qui dans ce moment taient hors d'tat d'y contribuer,
  mais qu'il ne lui avait pas encore t possible de faire commencer
  les livraisons.

  Les contributions ne rentrent plus, les contribuables demandent
  qu'on aille les chercher. Depuis son retour le roi n'a pu runir
  cent mille francs dans son trsor. Les prfets craignent de donner
  des nouvelles des mouvements de l'ennemi. La prsence du roi et le
  devoir de garder sa personne et sa capitale paralysent l'activit de
  nos troupes. Il ne les commandera point, il ne s'en sparera point.
  J'apprends cependant que M. le duc de Feltre a crit au comte de
  Salha que ces troupes doivent tre sous les ordres immdiats du roi.
  J'ai trouv le roi beaucoup plus calme aujourd'hui qu'hier, comme
  s'il avait reu des nouvelles de S. M. I. Il en recevait en ma
  prsence du gnral Amey qui lui annonce l'entre de Tettenborn 
  Brme le 15. Un bataillon suisse s'y est rendu par capitulation. Il
  sera conduit en France. Un second bataillon s'est retir avec le
  gnral Lauberdire sur Leipzig.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                           Cassel, le 24 octobre 1813.

  Le roi m'a fait appeler hier soir  onze heures. Le colonel
  Lallemand venait d'arriver. Il avait laiss S. M. l'empereur le 18
  sortant de Leipzig  la tte de sa garde impriale. Il tait arriv
   Erfurth au milieu des troupes qui revenaient. Il s'tait gliss 
  Gotha  travers les cosaques. Il m'a port votre lettre du 6
  octobre, que je conserverai ternellement comme le mouvement le plus
  touchant et le plus honorable de votre bienveillance et de votre
  intrt.

  L'intention du roi est de se retirer  Marbourg aprs avoir reu des
  nouvelles de S. M. impriale,  moins qu'il ne soit forc de le
  faire plus tt. Il a distribu les 8,000 hommes en colonnes mobiles,
  en gardes pour sa personne, et en garnison pour Cassel. Il est 
  craindre que les vnements ne permettent pas  Sa Majest impriale
  de les lui laisser plus longtemps. Prvenu par M. de Feltre qu'elles
  devaient tre sous son commandement immdiat, il en a donn le
  commandement sous ses ordres au gnral Rigaut, qui est ici. Le
  gnral Allix, bless de se le voir ter, a fait de nouvelles
  folies. Elles ont indispos le roi qui lui a donn sa dmission; cet
  homme pourrait devenir notre perte; en ce moment, il est ncessaire
  de l'carter de toute influence politique.

  Aucun mouvement srieux ni combin n'a clat en Westphalie. Mais
  nous sommes cerns partout. Un nouveau corps de 10,000 hommes avait
  dirig, dit-on, sa marche sur Cassel. Il l'a suspendue. Les cosaques
  occupent toute l'autre rive de la Werra. Il en arrive des
  patrouilles nocturnes jusqu' quelques portes de fusil de la ville.
  L'ennemi est devant Minden; on s'y est fusill au pont, mais il ne
  parat pas assez nombreux.

  Que dire? que faire? Ah! si nous pouvions avoir un mot de S. M.
  impriale. Nous savons du moins qu'elle se porte bien. Ma conduite
  est simple. C'est de partager la destine du roi.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                           Cassel, ce 25 octobre 1813.

  Le roi, dcid  quitter Cassel, soit  cause des inconvnients de
  la guerre, soit  cause des embarras de l'administration auxquels il
  ne peut remdier, inform en outre ce matin par le gnral Rigaut
  que l'ennemi est runi en force  Duderstadt, prendra demain la
  route d'Arolsen et ensuite celle de Paderborn et de Lippstatt, au
  lieu de la route de Wabern et de Marbourg qu'il tait rsolu de
  prendre encore ce matin. Je prcderai S. M. de quelques heures,
  surtout parce qu'avec ses troupes et  cheval elle prendra une route
  peu praticable pour les voitures. Cette lettre partira aprs notre
  dpart et je l'cris au clair, parce qu'il serait possible que
  lorsqu'elle rencontrera Votre Excellence, elle ne se trouvt pas 
  porte de ses archives. Mon coeur est oppress, mais le courage et
  la confiance ne m'ont point abandonn.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

          Arnsberg, dans le grand-duch de Darmstadt, 28 octobre 1813.

  J'envoie cette lettre sous le couvert de M. le duc de Valmy; et
  comme, lorsqu'elle parviendra  Votre Excellence, vous aurez reu
  celles que, depuis notre retour  Cassel, je vous avais adresses
  par l'entremise de M. d'Hdouville, je ne remonterai dans mon rcit
  qu' la veille du second dpart du roi de sa capitale. Ce ne sera
  mme qu'un trs court rsum, en attendant la direction que Votre
  Excellence me donnera pour les rapports qu'il me reste  lui faire.

  Ds que le roi eut appris par le colonel Lallemand les vnements
  militaires jusqu'au 18 et l'arrive du prince de la Moskowa 
  Buttelstadt, il se dcida d'autant mieux  partir de Cassel, que
  d'un ct il se sentait favoris par l'embarras de ses finances
  auquel il ne pouvait remdier, et que d'un autre ct les rapports
  qu'il recevait mettaient hors de doute qu'un nouveau corps ennemi
  aussi nombreux tait en marche sur Cassel.

  Dans la matine du 26, jour du dpart, le canon fut distinctement
  entendu  Cassel  deux et  six heures.  six heures, le roi partit
  de Napolonshhe  cheval, prcd et entour des troupes qu'il
  avait dsignes pour former sa garde, et qui taient composes d'un
  bataillon d'infanterie lgre, de 2  300 grenadiers de la garde, de
  60 gardes d'honneur, d'une compagnie de cuirassiers, d'une de
  dragons, tous Franais, et d'environ cent gardes du corps,
  Westphaliens.

  Les premires mesures avaient t prises pour se retirer par
  Marbourg. Le roi prfra ensuite la route directe de Cologne ou de
  Dusseldorf par les montagnes. Celle qui conduit de Napolonshhe 
  Arolsen tant impraticable pour les voitures, le roi, comme je n'ai
  pas l'habitude du cheval, m'engagea  prendre la route de poste et
  me chargea de dire au prince de Waldeck qu'il dsirait d'tre reu
  sans crmonie et de pouvoir tre  Arolsen comme s'il tait chez
  lui. J'avouerai, Monseigneur, que je ne trouvai aucune difficult 
  porter la cour de Waldeck  se conformer aux dsirs de S. M. Le roi
  prtend savoir que, lors de la premire apparition des Russes, le
  prince a fait avec eux un trait de neutralit. Quoi qu'il en soit,
  la peur de se compromettre et le malaise o l'arrive du roi mettait
  cette petite cour se sont montrs par plusieurs traits, dont
  quelques-uns dans d'autres circonstances mriteraient d'tre
  relevs.

  Nous trouvmes  Arolsen les ministres de Saxe et de Darmstadt. Le
  premier, qui y tait avec sa famille, paraissait dcid  ne point
  retourner encore en Saxe, le second manifestait le dsir de se
  rendre promptement auprs de son matre.

  Le 27, le roi partit  7 heures du matin par Jadsbrogne pour
  Bridsove dans l'ancien duch de Westphalie, route de neuf  dix
  lieues, par des chemins presqu'impraticables. Aujourd'hui, S. M. est
  arrive par Meschede  Arnsberg, capitale du mme duch. Demain,
  elle se rendra  Iserlohn, dans le grand-duch de Berg, sept lieues;
  aprs demain, sept lieues,  Hagen, o elle attend ses quipages qui
  viennent par Paderborn, Lippstadt et Hamm. Le 31, on ira  Lennep,
  neuf lieues, et le 1er novembre  Cologne.

  Les trois journes depuis Cassel ont t fatigantes pour les
  troupes, aussi l'infanterie est-elle reste  Meschede. Ce sera 
  Hagen que les troupes se trouveront toutes runies.

  Le roi n'a eu,  ma connaissance, de nouvelles directes de Cassel
  que par une seule lettre du gnral Rigaut. Ce gnral n'avait plus
  laiss d'avant-poste qu' Liebenau; il comptait vacuer Cassel
  aujourd'hui en se retirant par Paderborn; c'est par cette route que
  s'est retir tout ce qui n'a pas suivi le roi. Les ministres sont
  partis comme nous, mardi 26, mais  six heures du soir. Le
  lendemain, M. de Malartie est arriv avec eux  Paderborn. Une
  escorte de 250 hussards Jrme-Napolon les accompagnait; ds qu'ils
  ont t passs, les paysans ont commenc  commettre des excs;
  quelques Franais ont t pills.

  Le gnral Allix est parti pour la France.

  Le 25, le prince d'Eckmuhl tait encore  Ratsbourg. Le 21, le
  gnral Lauberdire tait rentr  Bremen.

  J'expdierai, Monseigneur, cette lettre d'Iserlohn et j'y ajouterai,
  s'il y a lieu, ce que la journe de demain pourra apporter de
  remarquable.

  Le roi n'ayant reu  Iserlohn aucune nouvelle et la poste n'tant
  pas partie, je continue ma lettre d'ici, o S. M. est arrive 
  quatre heures du soir. Ses quipages l'avaient jointe  Hagen. Elle
  avait fait  cheval, heureusement, par un temps assez beau, toute
  cette route, o nous avons pass par les chemins les plus
  abominables que j'aie jamais rencontrs.

  Le gnral Wolff et le colonel Verges, partis le 24 d'Eisenach d'o
  ils ont encore ramen 50 cavaliers du beau rgiment des
  chevau-lgers, sont arrivs aujourd'hui de Cassel, qu'ils avaient
  quitt dans la matine du 27. Alors tout y tait calme; le gnral
  Rigaut ne paraissait pas encore dispos  partir et l'ennemi, qui
  s'tait avanc contre lui, paraissait avoir pris une autre
  direction.

  Le comte Beugnot est arriv de Dusseldorf pour prendre les ordres du
  roi. Ce matin encore, l'intention de S. M. tait de se rendre
  directement  Cologne; j'ignore si elle en a chang. Comme demain
  les troupes doivent se runir et se reposer  Elberfeld, il est
  possible que le roi passe aussi la journe dans cette valle si
  remarquable par les enchantements que l'industrie et la libert du
  commerce y avaient produits.

  Le roi tant en correspondance suivie avec M. le duc de Valmy et ne
  m'ayant pas prvenu de l'envoi de ses courriers ni de ses officiers,
  dont l'un a t expdi au roi de Naples, je dois d'un ct supposer
  Votre Excellence dj instruite du voyage de S. M., et les cinq
  jours depuis notre dpart de Cassel s'tant passs en route, sans
  vnements et sans nouvelles, j'ai d'un autre ct jug inutile de
  prendre une voie extraordinaire pour vous transmettre des dtails
  sans intrt.

  J'apprends  l'instant que M. le comte Beugnot est reparti
  subitement pour Dusseldorf et qu'il doit revenir demain, j'en
  conclus que le roi aura pris la rsolution de partir pour
  Dusseldorf, o il pourra en mme temps trs convenablement laisser
  ses troupes.


                                                                Ce 31.

  M. le comte Beugnot est retourn hier  Dusseldorf, parce que dans
  les circonstances actuelles et charg de l'approvisionnement de
  Wesel, il ne peut gure s'en absenter. Le roi passera la journe
  ici. Il est un peu incommod, mais demain il se rendra droit 
  Cologne.

  J'ai reu des nouvelles de M. de Malartie de Lippstadt. Il est parti
  de Cassel le 26 aprs les ministres et aprs avoir mis ordre  tout
  ce dont je l'avais charg. Il a prouv que si, lors de la premire
  surprise, il n'avait pas encore l'habitude du danger, il lui avait
  t trs facile de la prendre; et j'ai lieu d'tre satisfait sous
  tous les rapports de sa conduite.

  J'ai reu aussi de Mme la princesse de Detmold une lettre qui est un
  document trs convenable de son dvouement  la Bavire et  la
  cause de S. M. l'empereur. Les deux officiers franais dont j'ai
  parl  Votre Excellence, chargs d'organiser le contingent de la
  Lippe et partis de Cassel le 20, ne sont arrivs  Detmold que le
  25. Votre Excellence pensera srement qu'en ce moment leur mission a
  cess d'tre utile.

  Le roi parat persuad que le gnral Rigaut a vacu Cassel le 27.
  S. M. craint qu'il ne se soit trop press.

  J'prouverai, Monseigneur, un bonheur extrme en recevant les
  premires nouvelles qui m'annonceront votre heureuse arrive 
  Mayence. J'attends soit  Cologne, soit auprs du roi, si S. M.
  quitte cette ville, les ordres que vous aurez la bont de me faire
  parvenir.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                          Cologne, le 3 novembre 1813.

  Le roi est arriv  Cologne le 1er  quatre heures du soir; je l'ai
  suivi de prs. Hier sont arrivs les comtes de Hne, de Wolfradt, de
  Marienrode, M. de Bongars, etc., qui avaient pris la route de
  Paderborn. M. de Malartie, qui tait avec eux, est arriv ce matin.
  Je viens de voir le roi aprs M. de Rumigny, auquel S. M. tait trs
  impatiente de parler. Elle avait reu hier une lettre de M. le duc
  de Valmy, crite au nom de S. M. impriale, et qui lui annonait que
  M. le duc de Tarente allait prendre le commandement des troupes sur
  toute la ligne du Rhin depuis Mayence jusqu' Wesel. Le roi m'a dit
  qu'il attendrait certainement M. le marchal  Cologne, mais inform
  par M. de Rumigny que S. M. impriale partait pour Paris, il m'a
  montr un grand dsir de la suivre ds que M. le duc de Tarente
  aurait pris le commandement. Ce sera une chose  concerter entre S.
  M. et S. Exc.

  Quant  la mission de M. de Rumigny, il n'est que trop douteux s'il
  pourra la remplir dans toute son tendue. Le roi m'a dit que le
  gnral Amey, runi au gnral Lauberdire, a quitt Minden, que les
  avant-postes et l'arrire-garde du gnral Rigaut ont dj t
  attaqus par les Russes  Lippstadt, j'ignore quel jour,
  probablement le 31, et que le prince d'Eckmuhl ayant demand  se
  retirer sur le Rhin, l'ennemi lui a rpondu qu'il fallait se rendre
  prisonnier. M. de Rumigny crit en ce moment  Votre Excellence,
  chez moi. Il continuera ensuite sa route par Wesel. Les affaires de
  la conscription avaient conduit M. le prfet de la Roer  Cologne.
  Le roi l'a trouv ici. Les lettres dont M. de Rumigny est porteur
  pour lui lui ont t remises. Il les a lues en notre prsence, et 
  chaque paragraphe il a dit que c'tait fait.

  Le roi a congdi la plupart de ses gardes du corps qui l'avaient
  suivi jusqu' Cologne. Avant de quitter Cassel, il leur avait laiss
  la libert de le suivre ou de rester. Cependant en route, lorsqu'on
  approchait du Rhin, plusieurs, mme les officiers, avaient dsert.
  Les Westphaliens qui restaient avaient demand la permission de
  retourner chez eux. Refuse d'abord, elle vient de leur tre
  accorde.

  Le roi attend dcidment M. le duc de Tarente  Cologne. Si, comme
  on nous l'assure, l'ennemi est  Montabaur, il est  craindre que M.
  le marchal ne s'arrte  Coblentz.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                          Cologne, le 5 novembre 1813.

  Le roi est parti ce matin  neuf heures pour Aix-la-Chapelle. J'ai
  vu S. M. hier en sortant d'une longue confrence qu'elle avait eue
  avec M. le duc de Plaisance, qui tait arriv la veille et lui avait
  port une lettre de S. M. impriale. Il rsulte de ce que le roi m'a
  dit que S. M. impriale ne dsire point qu'il choisisse le moment
  actuel pour se rendre  Paris, et qu'elle prfre que le roi
  tablisse sa rsidence provisoirement dans l'un des quatre
  dpartements du Rhin. Le roi, aprs avoir confr avec M. le prfet
  de la Roer, s'est dcid pour Aix-la-Chapelle. Dans le commencement
  de sa conversation avec moi, S. M. disait qu'elle y passerait deux
  ou trois jours; vers la fin, elle a parl de trois semaines ou d'un
  mois, et comme l'ordre a t donn d'y louer pour le roi une maison
  entire, je ne doute point que son intention ne soit d'y attendre
  les directions ultrieures de son auguste frre.


  BASSANO  REINHARD.

                                          Mayence, le 4 novembre 1813.

  Je n'apprends qu'en ce moment que S. M. l'empereur a crit de
  Westphalie au roi par M. le duc de Plaisance, que son intention est
  que S. M. s'tablisse dans un chteau des dpartements de la Save,
  de la Roer ou du Rhin-et-Moselle et qu'elle y fasse venir la reine.
  Les dispositions de S. M.  cet gard sont prcises, et elle dsire
  que le roi ne s'en carte point. Elles sont dtermines par des
  considrations telles que si le roi ne s'y conformait pas,
  l'empereur serait oblig de prendre, mme envers sa personne, des
  mesures pour en assurer l'excution. S. M. juge convenable que vous
  vous expliquiez avec le roi  ce sujet, en mettant dans cette
  explication toutes les formes et tous les mnagements possibles. Le
  but sera rempli si le roi est bien persuad des intentions bien
  positives de l'empereur.

  L'empereur a t galement mcontent de ce que le roi a fait et de
  ce qu'il n'a pas voulu faire. Il ne veut pas donner  Paris et  la
  France le spectacle d'un roi dtrn qui, dans son malheur, n'a pas
  la consolation d'avoir laiss des amis dans le pays qu'il a
  gouvern. Il ne permet pas au roi de venir  Mayence. Le roi n'ayant
  jamais voulu suivre les conseils de l'empereur ni faire aucune des
  choses qui importaient si entirement  son intrt et  celui de sa
  couronne, ses entrevues avec S. M. ne pouvaient, d'aprs de telles
  dispositions, qu'tre pnibles et sans objet.

  La reine, par la conduite qu'elle tient  Paris, a dplu 
  l'empereur. Le roi prviendra des dsagrments et de nouveaux
  chagrins dans sa position actuelle, en faisant venir la reine prs
  de lui.

  S. M. a su rcemment, et n'a pu l'apprendre qu'avec mcontentement,
  que la reine s'occupe avec des gens d'affaires  acheter pour le roi
  des maisons de plaisance aux environs de Paris, et notamment le
  chteau de Stains. D'aprs le statut de famille, un prince sur un
  trne tranger ne peut rien possder en France sans la permission de
  l'empereur. Les projets du roi sont donc irrguliers. Ils sont
  d'ailleurs l'objet de la rise publique. On comprend difficilement
  comment un roi dans sa position, et lorsque la France n'est occupe
  que des sacrifices  faire pour soutenir l'honneur national, se
  livre  des projets qui lui sont personnels.

  Ce qu'il y a de mieux dans les circonstances actuelles, c'est que ni
  le roi ni la reine ne fassent parler d'eux. Moins ils feront de
  bruit, mieux cela vaudra. Le roi est  sa place dans un dpartement
  voisin de ses tats. Il serait, par exemple, d'une manire trs
  convenable au chteau de Bruhl. La manire d'tre la plus simple et
  l'attitude la plus modeste sont les convenances imprieuses du
  moment. S. M. fait sans doute une grande diffrence entre le roi de
  Westphalie et le roi d'Espagne; cependant elle a voulu que ce
  dernier ne vnt point  Paris, restt  Mortefontaine, n'y vt ni
  les ministres, ni les snateurs, ni aucun des fonctionnaires
  publics, et se tnt dans l'incognito le plus complet.

  S. M. m'a ordonn d'entrer avec vous dans ces dtails pour votre
  gouverne. Elle a pour but que le roi sache bien  quels dsagrments
  il s'exposerait en s'cartant de ses volonts. Usez du reste de ces
  communications avec prudence et pour prvenir des fautes contre
  lesquelles S. M. devrait svir; mais ayez soin de n'aigrir ni
  humilier personne. S. M. s'en repose sur votre tact et votre
  excellent esprit.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                          Cologne, le 6 novembre 1813.

  Le courrier qui m'a apport les deux dpches de Votre Excellence,
  dates du 4, m'a trouv  ma campagne, o j'tais all ce matin avec
  l'intention de revenir ce soir. Ma lettre d'hier vous aura inform,
  Monseigneur, que le roi est parti hier pour Aix-la-Chapelle.
  J'ajouterai qu'il avait envoy le marchal de sa cour pour y louer
  une maison pour un mois, aux conditions dont il tait convenu avec
  M. le prfet du Roer et, comme il parat, aprs avoir fait tomber M.
  le duc de Plaisance d'accord avec lui sur la convenance de ce
  sjour. Quant  la reine, le roi m'avait dit lui-mme que S. M.
  impriale lui avait crit qu'il tait le matre de la faire venir
  auprs de lui s'il voulait.

  Ce qui m'importe le plus, Monseigneur, c'est d'tre assur que le
  roi ne quittera pas Aix-la-Chapelle avant que je ne me sois acquitt
  auprs de S. M. des ordres que j'ai reus de Votre Excellence.
  Malgr la certitude qui parat rsulter des donnes que je viens
  d'exposer, je serais parti cette nuit mme si M. le prfet de la
  Roer, prcd d'un courrier, ne partait pas demain matin, et dans
  l'impossibilit o je prvois que je serais d'aller plus vite que
  lui, je suis convenu avec lui de lui remettre une lettre pour M. de
  Furstenstein, que son courrier portera ds le moment de son arrive,
  et qui, je n'en doute point, produira l'effet que je dsire, dans le
  cas mme, si improbable qu'il soit, o le roi, changeant encore de
  rsolution, aurait voulu quitter Aix-la-Chapelle aprs-demain.

  Par ce moyen, je gagnerai la journe de demain pour remplir l'autre
  commission dont Votre Excellence m'a charg. Attendu la difficult
  de trouver des hommes propres aux genres d'informations que vous
  demandez, je regrette infiniment de n'avoir pas reu vos ordres
  seulement deux fois vingt-quatre heures plus tt. J'aurais alors pu
  retenir quatre ou cinq gendarmes westphaliens, gens prouvs et
  Allemands, que le roi a congdis et qui ont repass le Rhin hier.
  Je fais en ce moment prendre des informations pour connatre tous
  les Westphaliens de cette classe, ou  peu prs, qui peuvent encore
  se trouver  Cologne. Je laisserai M. de Malartie ici pour suivre
  cet objet pendant mon absence  Aix-la-Chapelle, o peut-tre je
  trouverai moi-mme une partie de ce que je cherche.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                  Aix-la-Chapelle, le 9 novembre 1813.

  Hier, aprs mon arrive, je suis all voir M. le comte de
  Furstenstein; il me suffisait d'avoir encore honor le roi. Je me
  suis born  dire  son ministre que les instructions de S. M. I.
  taient positives sur deux points: le premier que le roi lirait
  pour sa rsidence quelque chteau situ dans un des trois
  dpartements de la Roer, de la Save et de Rhin-et-Moselle, et le
  second que S. M. fit venir la reine auprs d'elle. M. de Furstentein
  m'a dit que le roi me recevrait  son lever.

  Je m'y suis rendu, il n'y a point eu de lever. Le gnral Wolff
  venait d'arriver de Mayence.  onze heures j'ai obtenu d'tre
  annonc et le roi m'a fait dire qu'il me recevrait  une heure.

  Il est deux heures. Le roi m'a reu avec une espce de crmonial.
  Je suis entr en matire en lui disant exactement ce que j'avais
  dj dit  M. de Furstenstein; j'ai ajout que, d'aprs ce que S. M.
  m'avait dit elle-mme, ce que renfermait la lettre de Votre
  Excellence devait dj en grande partie lui tre crit. Le roi m'a
  rpondu que quant au choix de sa rsidence, le gnral Wolff, parti
  de Mayence soixante heures aprs ma dpche, lui avait port des
  propositions diffrentes, et qu'il lui tait impossible de faire
  venir la reine aux avant-postes. J'ai insist sur les deux points;
  j'ai dit que les instructions de S. M. I.  cet gard taient
  positives et dictes par des considrations de la plus haute
  importance et que j'avais l'ordre de le dclarer. J'ai rpliqu 
  plusieurs observations que le roi avait faites, comme par exemple
  qu'il tait toujours souverain, et peut-tre le seul souverain rest
  fidle, qu'on voulait attenter  sa libert personnelle, aux droits
  qu'un mari avait sur sa femme, etc. J'y ai rpliqu, dis-je, avec
  modration, et par des raisonnements fort aiss  trouver, mais le
  roi s'est emport de plus en plus.--Au surplus, a-t-il continu,
  c'est une affaire de famille entre l'empereur et moi; et si
  l'empereur vous charge de me dire quelque chose, adressez-vous  M.
  le comte de Furstenstein.--C'est  Votre Majest, ai-je dit, que
  j'ai t charg de faire connatre les volonts de l'empereur, et
  puisque c'est une affaire entre lui et V. M., elle ne voudra pas y
  faire intervenir un tiers. Il me suffit au reste que V. M. ait bien
  entendu la mission dont j'tais charg, et il ne me reste qu'
  rendre compte de la rponse qu'elle vient de me faire. Mais V. M. me
  permettra-t-elle de lui dire qu'il est impossible que ce qu'elle a
  entendu de moi et ce qui est si pleinement dans les convenances
  politiques et dans les vtres, sire, ait produit sur elle l'effet
  que je vois?

  Alors le roi m'a dit: Oui, j'ai le coeur plein d'amertume et je ne
  le montre qu' vous. Je sais qu'on traite en ce moment de mon
  royaume, qu'on en traite sans moi, et peut-tre on l'a dj cd.
  J'ai demand comment le roi le savait. L'empereur l'a dit, ou  peu
  prs, au gnral Wolff, et je le sais encore par d'autres sources.
  Comment l'empereur justifiera-t-il ce procd envers un souverain et
  frre si fidlement dvou, aux yeux de l'Europe?--J'ai rpondu
  qu'aux yeux de l'Europe le roi ne pouvait jamais avoir raison contre
  l'empereur, que suppos qu'il ft vrai, qu'il fallt cder, ce que
  le frre de l'empereur perdait, l'empereur le perdait galement, et
  que c'tait peut-tre le moment de lui rappeler que dans d'autres
  poques il m'avait souvent tmoign que la couronne lui pesait.

  Dans une autre occasion, je me suis permis de lui dire qu'en ce
  moment S. M. ne devait pas s'tonner si S. M. I. considrait moins
  ce que le roi avait fait que ce qu'il n'avait pas fait. Ce mot a
  chang la tournure de la conversation.--Oui, a dit le roi,
  l'empereur est dans un moment malheureux; il est contrari, je le
  sens; aussi n'crivez rien qui puisse dplaire. Je ne dfends que
  mes droits personnels.--Quant aux propositions portes par le
  gnral Wolff, le roi m'a parl du chteau de Pont o S. M. I. lui
  permettrait de se rendre lorsqu'il le demanderait. Cette retraite,
  m'a-t-il dit, conviendrait  la reine et beaucoup moins  moi, qui
  prfre Aix-la-Chapelle; pour appeler la reine prs de lui, c'est le
  chteau de Laeken (prs Bruxelles) qui runit toutes les
  convenances; jamais mon intention n'a t de me rendre en ce moment
   Paris, etc.

  La poste me presse, Monseigneur, je n'ai ici ni estafette ni
  courrier hors celui que m'offre le roi. Je rserve pour demain
  plusieurs particularits.

  En rsum, je dois dire que le roi me parat dcid  ne point faire
  venir la reine  Aix-la-Chapelle. Quant au sjour de Pont, ses
  objections m'ont paru faibles; mais j'ai cart toute discussion 
  ce sujet comme tant trangre  ma mission.

  J'ai dit au roi tout ce qui pouvait se dire dans les limites de ma
  mission et dans la situation actuelle de son me. J'ai d'ailleurs pu
  me convaincre que ce qu'il avait appris par d'autres sources ne lui
  permettait point de se mprendre sur l'esprit de mes instructions et
  qu'il n'ignorait pas mme ce qui concerne la ncessit ventuelle
  des mesures  prendre contre sa personne.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                    Aix-la-Chapelle, 10 novembre 1813.

   peine ma lettre de ce jour avait-elle t envoye  la poste pour
  Mayence, que le roi m'a fait appeler pour me dire qu'un de ses
  courriers avait rencontr S. M. I.  Verdun, et qu'il lui avait
  parl. Il parat que l'intention du roi est d'aller  Pont, comme
  d'aprs ce que S. M. m'a dit hier. Elle en avait reu la proposition
  de S. M. l'empereur par le gnral Wolff. Quant  moi qui ne connais
  que mes ordres, je ne puis faire autre chose que de les rpter au
  comte de Furstenstein et de mettre sur sa responsabilit personnelle
  ce qui pourrait se faire de contraire aux instructions de S. M. I.
  dans une circonstance o le roi m'assure que des indications
  postrieures qu'il a reues de S. M. I. ont rendu mes instructions
  superflues. Ce ministre sort de chez moi. Je dois rendre justice 
  sa manire de voir,  ses alarmes,  ses efforts. Je porterai cette
  lettre  S. M., qui est presse d'envoyer son courrier; je la lui
  lirai, je la conjurerai d'attendre au moins une lettre de son
  auguste frre, qui ne saurait tarder. Dieu veuille que nous soyons
  couts.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                    Aix-la-Chapelle, 10 novembre 1813.

  Il tait vident que le roi avait diffr de me recevoir pour se
  recueillir aprs les nouvelles que lui a portes le gnral Wolff et
  pour prendre une dtermination pralablement  son entretien avec
  moi. Je me flattais qu'il aurait renonc au chteau de Laeken et que
  la seule question importante serait de savoir si S. M. I. consentait
   ce que le roi restt  Aix-la-Chapelle. Je ne prvoyais aucune
  difficult sur le voyage de la reine. M. de Furstenstein avait dj
  parl  Cologne de la proposition d'habiter le chteau de Brhl.
  Deux considrations importantes ont empch le roi de l'occuper:
  l'une qu'il n'est qu' la distance d'une petite lieue des bords du
  Rhin, et qu'il aurait fallu une force arme pour mettre S. M. 
  l'abri des incursions des partisans; l'autre que le chteau n'est
  pas meubl et se ressent fortement de l'abandon total o l'a laiss
  le prince d'Eckmuhl depuis qu'il en est possesseur. Si le roi tait
  venu l'habiter, ma maison de campagne, ancienne dpendance de ce
  chteau, aurait servi d'avant-garde, et je me serais trouv fort
  heureux d'tre le voisin et en quelque sorte le vassal de Sa
  Majest.

  Lorsque j'ai parl au roi de quelque chteau dans les trois
  dpartements indiqus et voisin de ses tats, il m'a parl de
  chteaux voisins de Paris. C'est prcisment des chteaux voisins
  de Paris que l'empereur ne veut pas que l'on habite en ce moment-ci.
  L'empereur sait qu'on s'y occupe dj des acquisitions de chteaux
  pour V. M., ce qu'il trouve irrgulier  cause du statut de famille
  et inconvenable dans les circonstances actuelles.--Le statut de
  famille, me rpondit le roi, n'a pas empch le roi d'Espagne
  d'habiter Mortefontaine.--Mais il l'aura acquis de l'agrment de
  l'empereur et il l'habite sans voir personne et dans le plus grand
  incognito; c'est mme ce que je suis charg de reprsenter  V.
  M.--Sans voir personne? Le roi d'Espagne va seulement coucher
  toutes les nuits  Paris et ce n'est pas pour conjurer, c'est pour
  s'amuser. Jamais je ne ferai venir la reine  Aix-la-Chapelle: 500
  cosaques peuvent arriver par Dusseldorf, rien ne les en empche. La
  place de la reine n'est pas aux avant-postes, tandis qu' Laeken
  elle est  quatre-vingts lieues du Rhin. J'ai rpondu que les
  cosaques n'arriveraient point plus facilement  Aix-la-Chapelle qu'
  Laeken. Oui, c'est comme quand on tait  Dresde, on disait qu'ils
  ne passeraient pas l'Elbe. Si l'empereur veut que je fasse venir la
  reine, pourquoi ne fait-il pas venir l'impratrice?--Parce que
  l'impratrice est chez elle et que la reine est chez l'empereur,
  qu'elle en reoit l'hospitalit et qu'elle ne peut pas la recevoir
  malgr lui.--Eh! bien, je lui ordonnerai d'aller chez elle; je la
  suivrai, mais ce sera moi seul qui commanderai  ma femme. Je sais
  que je suis sous la puissance du plus fort; mais on sait que j'ai du
  caractre; je m'exposerai plutt  une esclandre, et il faudra que
  celui qu'on m'enverra pour me forcer soit bien ferme sur ses
  triers. Que l'empereur attende encore quinze jours, et il verra ce
  qu'il peut se promettre des autres membres de sa famille. Je vois
  des tratres (comme ce roi de Sude) affermis sur leur trne, et moi
  seul, constamment rest fidle, je perds le mien. On m'a fait des
  propositions pour rester  Cassel; je les ai rejetes; l'empereur le
  sait, il l'a dit au gnral Wolff. (Si Votre Excellence a reu ma
  dpche n 527 du 22 septembre, elle y aura trouv le rcit d'une
  conversation avec le roi qui semble s'y rapporter.) Je pourrais
  passer le Rhin aujourd'hui, je pourrais retourner dans mes tats, et
  j'y serais bien reu! Je me suis born  rpondre que S. M. serait
  bien malheureuse spare de l'empereur comme une branche de son
  tronc[145].

         [Note 145: Le roi a prtendu plus tard avoir reu des
         propositions pour rester dans ses tats et avoir rpondu
         entre autres choses: _Quand le tronc est mort les branches
         tombent._ Nous avons fait connatre plus haut pourquoi nous
         n'admettons pas que ces propositions aient t faites, et
         d'ailleurs le roi n'en parle dans aucune de ses lettres 
         l'empereur.]

  C'est lorsque le roi me vantait les services qu'il avait rendus  S.
  M. I. que je lui ai dit qu'en ce moment l'empereur considrait moins
  ce que le roi avait fait que ce qu'il n'avait pas fait. Soit
  adresse, soit promptitude, le roi a pris pour un assentiment ce qui
  tait un reproche, et je n'ai pas jug convenable de contrarier le
  changement de ton qui s'en est suivi.

  J'ai pens, Monseigneur, qu'il importait  Votre Excellence de
  connatre  fond les dispositions actuelles de l'me du roi. Je puis
  l'assurer qu'elle tait telle antrieurement  sa conversation avec
  moi; peut-tre mme tait-ce son dessein de me la montrer exalte;
  d'ailleurs il s'est assez dit des paroles (le roi lisait des lettres
  que lui a portes le gnral Wolff) pour m'expliquer ce qui se
  passait en lui. Je l'ai laiss calme, cartant l'attitude du roi
  vis--vis du ministre, parlant de son auguste frre avec des
  expressions et des sentiments o j'ai retrouv sa raison et son
  coeur et esprant tout d'un dlai de quelques jours.

  Le roi me disait hier qu'il tait toujours roi, toujours souverain.
  Souverain, ai-je rpondu, V. M. ne l'est pas ici.--Oui, je le
  suis ici, et mme plus qu' Cassel. J'ai rsolu de ne plus aller 
  la cour que lorsque le roi me ferait appeler. Je me suis dfendu 
  Cassel de l'habitude des salons de service dont M. de Furstenstein
  est le pilier. Il parat qu'il a voulu me la faire prendre hier,
  mais il me trouvera indocile. Ces petites considrations n'influent
  certainement pas sur ma manire de traiter les affaires; mais depuis
  Cologne les choses ont t pousses assez loin pour qu'il soit bon
  que Votre Excellence en soit informe. La manire dont ce favori
  tait avec le roi pendant le dernier voyage tait assez curieuse. Il
  boudait visiblement  cause des disgrces que le roi aurait fait
  prouver  son frre et  la famille de son frre; il prenait mme
  la libert de contredire et d'aller quelquefois en voiture lorsque
  le roi voulait impitoyablement qu'il allt  cheval. Le roi le
  caressait en l'agaant. Pendant les repas il lui lanait des
  boulettes de pain; il l'appelait tratre et perfide. Enfin la paix a
  t faite.

  Il parat que tous les officiers rests en arrire sont actuellement
  runis autour du roi. Les gnraux Lajou, Zandt, comte de Wittenberg
  et plusieurs autres officiers sont arrivs aprs avoir quitt le
  gnral Rigaut  Elberfeldt. Ils esprent tous d'entrer au service
  de S. M. I. et je crois qu'en gnral l'acquisition sera trs bonne.
  Ce sont des Franais,  l'exception de six ou huit Allemands dont la
  fidlit a t prouve par les vnements.

  De tous ces officiers, le seul qui m'ait paru jouer un rle
  maussade, c'est le capitaine-gnral de gardes.

  Le prince de Lwenstein, pauvre prince, pauvre mari, pauvre
  officier, est auprs du roi en qualit de premier chambellan, 
  cause de la princesse son pouse, seule dame  la suite de S. M. Le
  comte de Furstenstein la craint, et il la dit trs mchante, trs
  intresse, et il peut avoir raison; il croit qu'il sera bien
  difficile de l'loigner du coeur du roi, et en effet c'est la seule
  femme de la cour qui se soit toujours conduite avec adresse et en
  poursuivant un but qu'elle est parvenue  atteindre.

  Le roi a fait vendre  Cologne, au plus vil prix, un assez grand
  nombre de chevaux, parmi lesquels tait un bel attelage de six
  chevaux qui ont t vendus pour 1,900 fr. On a vu avec regret que
  dans ces ventes on avait compris les chevaux des gardes du corps,
  que le roi renvoyait aprs leur avoir fait ter leurs uniformes, que
  plusieurs taient hors d'tat de remplacer par d'autres habits, et
  sans leur faire payer la solde qu'il avait cependant touche du
  trsor. C'est dsesprs de ce dlaissement et se proposant de le
  publier partout que ces jeunes gens sont partis.

  Le gnral Bongars est encore ici, quoique rduit  une parfaite
  nullit. Il avait amen cinq gendarmes qu'il a t oblig de mettre
   la disposition du comte de Malsbourg, grand cuyer. J'en ai
  demand quelques-uns au roi, pour m'en servir pour la commission
  dont Votre Excellence m'a charg. Le roi me les a refuss, disant
  qu'il en avait besoin pour escorter ses bagages. Toutes les
  communications entre les deux rives du Rhin tant dj  peu prs
  rompues, je crains que M. de Malartie ne trouve beaucoup de
  difficults pour remplir les vues de Votre Excellence. Les
  correspondances de commerce sont les meilleures; je lui ai indiqu
  quelques maisons, mais je me suis convaincu qu'il vaudra mieux
  profiter des nouvelles qu'elles reoivent pour leur compte que
  d'effaroucher leur pusillanimit en leur demandant des services
  directs. M. le duc de Tarente m'a promis aussi de faire connatre 
  M. de Malartie ce qui parviendrait  sa connaissance. Ici nous
  sommes sans nouvelles, le roi lui-mme n'en a point.


  REINHARD AU DUC DE BASSANO.

                                    Aix-la-Chapelle, 11 novembre 1813.

  Je viens de recevoir un billet officiel de M. le comte de
  Furstenstein qui me prvient que le roi partira cette nuit pour
  Pont-sur-Seine. J'ai l'honneur d'en transmettre la copie  Votre
  Excellence, ainsi que celle de ma rponse. C'est tout  fait malgr
  moi que j'ai crit dans cette circonstance pnible et dlicate, mais
  le roi m'y a forc. Si je n'eusse pas rpondu au billet de M. de
  Furstenstein, il aurait pris tout ce qui s'tait pass verbalement
  pour de vaines paroles. Il a fallu employer pour le retenir, s'il
  tait possible, le seul moyen qui me restait.

  Voil, Monseigneur, ma mission termine. Peut-tre les circonstances
  nouvelles justifieront-elles l'impatience du roi. Mais il est
  malheureux qu'il n'ait pas voulu sentir ce qu'il devait au moins aux
  apparences pour montrer le prix qu'il mettait  sa couronne. C'est
  l encore ce que je m'tais efforc de lui reprsenter; mais,
  pntr de l'ide qu'on traitait de la cession de son royaume, il
  s'est surtout irrit, non contre la proposition de rsider dans un
  des trois dpartements dsigns, mais contre le motif comme tant
  voisin de ses tats.

  Je n'ai rien  ajouter  ma lettre d'hier. Je ne prendrai pas cong
  du roi,  moins que S. M. ne me fasse appeler.

  _P. S._--J'apprends par le ministre de la guerre (car je ne suis
  point all aujourd'hui  la cour et je n'ai point vu M. de
  Furstenstein) que le roi laisse ici sa maison avec tous les
  services, sous la direction de M. le comte Marienrode (Malchus).

  Le nombre des officiers venus avec le roi ou venus le joindre, et
  devant toucher leur solde, est de quatre-vingt-treize. Ils seront
  tous pays jusqu'au 1er novembre. M. Hne estime  soixante-dix le
  nombre de ceux qui demanderont  servir en France.

  On attendait aujourd'hui les ennemis  Deutz, vis--vis de Cologne.


  COPIE DU BILLET DE M. DE FURSTENSTEIN.

                                    Aix-la-Chapelle, 11 novembre 1813.

  J'ai l'honneur de prvenir V. Exc. que le roi mon matre se mettra
  en route cette nuit pour se rendre au chteau de Pont-sur-Seine,
  appartenant  S. A. I. Madame Mre, ce lieu ayant t jug
  convenable pour la rsidence du roi par S. M. l'empereur[146].

         [Note 146: L'inverse et t vrai.]


  REINHARD AU COMTE DE FURSTENSTEIN.

                                    Aix-la-Chapelle, 11 novembre 1813.

  Je viens de recevoir le billet que V. Exc. m'a fait l'honneur de
  m'crire pour me prvenir que S. M. le roi se mettra en route cette
  nuit pour se rendre au chteau de Pont-sur-Seine appartenant  S. A.
  I. Madame Mre, ce lieu ayant t jug convenable pour la rsidence
  du roi par S. M. l'empereur. Aprs les communications verbales que
  j'ai eu  faire  V. Exc. et aprs la connaissance que j'ai eu
  l'honneur de donner directement  S. M. des intentions de l'empereur
  mon matre, il ne me reste qu' rpter que les volonts de S. M.
  I., telles que M. le duc de Bassano me les a fait connatre par une
  dpche du 4 novembre envoye par courrier, sont positives sur deux
  points; le premier que S. M. s'tablisse dans un chteau des
  dpartements de la Sarre, de la Roer ou du Rhin-et-Moselle; et le
  second qu'elle y fasse venir la reine. Cette dpche ajoute que les
  intentions de S. M. impriale sont dtermines par des
  considrations telles que, si le roi ne s'y conformait pas,
  l'empereur serait oblig de prendre des mesures pour en assurer
  l'excution.

  Mon devoir, Monsieur le comte, se bornait  faire bien entendre  S.
  M. que telles sont les volonts de son auguste frre. Je ne puis
  m'carter de ce devoir, quelles que soient les communications
  directes que le roi a pu recevoir depuis. Aprs avoir satisfait,
  dans cette circonstance pnible, autant qu'il tait en moi,  ma
  responsabilit et  ma conscience, il ne me reste qu' rendre compte
   mon gouvernement de la dtermination que le roi a prise.


Le brusque dpart de Jrme de l'arme en 1812, aprs l'ordre secret
de l'empereur dont le prince d'Eckmlh s'tait si brutalement
prvalu, avait irrit Napolon contre son frre au point de
l'empcher d'avoir pour lui les mmes gards qu'autrefois.

Les lettres du baron Reinhard, empreintes d'une grande vrit, ses
rapports secrets n'taient pas de nature  ramener l'harmonie entre
les deux frres. Napolon n'crivait plus que trs rarement, et pour
les affaires de politique et de guerre,  Jrme. Il lui refusait
les moyens de soutenir, de sauver la Westphalie, ne s'attachant qu'
la conservation des places-fortes (comme celle de Magdebourg) qui
pouvaient jouer un grand rle dans son systme.

 la fin de 1813, la dsobissance du roi aux ordres qu'il lui avait
fait donner par le duc de Bassano pour sa rsidence, ordres dont
Jrme s'tait affranchi, malgr tout ce qu'avait pu faire et crire
l'empereur, le froissa de plus en plus. Les choses en arrivrent 
ce point que ce dernier ne voulut recevoir  Paris ni son frre ni
la reine Catherine, qu'il aimait et estimait beaucoup.

Jrme partit d'Aix-la-Chapelle avec quelques personnes de sa suite
le 11 novembre 1813, malgr les reprsentations du baron Reinhard,
pensant bien que Napolon n'userait pas de violence pour le retenir.
Il passa quelques instants au chteau de Pont-sur-Seine chez Madame
Mre et rejoignit sa femme chez le roi Joseph, au chteau de
Mortefontaine, prs Senlis.

Le 29 novembre, il fit demander  l'empereur de le recevoir.
L'empereur refusa. Alors Jrme, qui avait fait l'acquisition du
joli chteau de Stains, prs Saint-Denis, une des causes, on l'a vu,
qui avaient mcontent l'empereur, fut avec sa femme y fixer sa
rsidence.

Napolon quitta Paris pour se rendre  l'arme. L'impratrice
Marie-Louise lui ayant tmoign le dsir de voir Jrme, il lui
dfendit de recevoir le roi et la reine de Westphalie. L'impratrice
adressa le 4 fvrier 1814  Joseph, lieutenant-gnral du royaume,
la lettre ci-dessous:


                                                Paris, 4 fvrier 1814.

  Mon cher frre, je reois  l'instant une lettre de l'empereur du 2
  qui me dfend, comme rponse  la mienne, de recevoir sous aucun
  prtexte le roi et la reine de Westphalie, ni en public ni
  incognito.

  Je vous prierai donc, mon cher frre, de leur peindre tous les
  regrets que j'ai de ne pouvoir les voir demain et de croire  la
  sincre amiti avec laquelle je suis, mon cher frre,

  Votre affectionne soeur,

                                                        Sign: LOUISE.


Joseph, ayant demand  Napolon quelques jours plus tard de lui
faire connatre ses intentions  l'gard de Jrme, reut la lettre
suivante:


                                 Nogent-sur-Seine, le 21 fvrier 1814.

  Mon frre, voici mes intentions sur le roi de Westphalie. Je
  l'autorise  prendre l'habit de grenadier de ma garde, autorisation
  que je donne  tous les princes franais; vous le ferez connatre au
  roi Louis. Il est ridicule qu'il porte encore un uniforme
  hollandais. Le roi Jrme donnera des congs  toute sa maison
  westphalienne. Ils seront matres de retourner chez eux ou de rester
  en France. Le roi prsentera sur-le-champ  ma nomination trois ou
  quatre aides-de-camp, un ou deux cuyers et un ou deux chambellans,
  tous Franais; et pour la reine deux ou trois dames franaises pour
  l'accompagner. Elle se rservera de nommer dans d'autres temps sa
  dame d'honneur. Tous les pages de Westphalie seront mis dans des
  lyces et porteront l'uniforme des lyces. Ils y seront  mes frais.
  Un tiers sera mis au lyce de Versailles, un tiers au lyce de Rouen
  et l'autre tiers au lyce de Paris. Immdiatement aprs, le roi et
  la reine seront prsents  l'impratrice et j'autorise le roi 
  habiter la maison du cardinal Fesch, puisqu'il parat qu'elle lui
  appartient, et  y tablir sa maison. Le roi et la reine
  continueront  porter le titre de roi et de reine de Westphalie,
  mais ils n'auront aucun Westphalien  leur suite. Cela fait, le roi
  se rendra  mon quartier-gnral, d'o mon intention est de
  l'envoyer  Lyon prendre le commandement de la ville, du dpartement
  et de l'arme, si toutefois il veut me promettre d'tre toujours aux
  avant-postes, de n'avoir aucun train royal, aucun luxe; pas plus de
  quinze chevaux; de bivouaquer avec sa troupe, et qu'on ne tire pas
  un coup de fusil qu'il n'y soit le premier expos.--J'cris au
  ministre de la guerre et je lui ferai donner des ordres. Il
  pourrait, pour ne pas perdre de temps, faire partir pour Lyon sa
  maison, c'est--dire une lgre voiture pour lui, une voiture de
  cuisine, quatre mulets de cantine et deux brigades de six chevaux de
  selle; un seul cuisinier, un seul valet de chambre avec deux ou
  trois domestiques, et tout cela compos uniquement de Franais. Il
  faut qu'il fasse de bons choix d'aides-de-camp; que ce soient des
  officiers qui aient fait la guerre et puissent commander des
  troupes, et non des hommes sans exprience comme les _Verduns_, les
  _Brugnres_ et autres de cette espce. Il faut aussi qu'il les ait
  tout de suite sous la main. Enfin il faudrait voir le ministre de la
  guerre et se consulter pour lui choisir un bon tat-major.

                                              Votre affectionn frre.


La rapidit avec laquelle se prcipitrent les vnements pendant le
mois de mars 1814 empcha sans doute Jrme de se rendre  l'arme
de Lyon. Il se trouvait encore  Paris lors du dpart de
l'impratrice pour Blois le 29 mars. Il la suivit, ainsi que
Catherine qui ne voulut pas la quitter, et n'abandonna Marie-Louise
que quand cette princesse se fut remise elle-mme avec le roi de
Rome aux mains de son pre l'empereur d'Autriche,  Orlans, le 9
avril. Le 10, la reine Catherine revint  Paris pour voir le prince
royal de Wurtemberg, son frre, qui,  Cassel, avait t combl par
elle et par son mari. Le prince ne voulut pas la recevoir, et le
vieux roi leur pre fit demander  Catherine par son ambassadeur, le
comte de Wintzingerode, d'abandonner son mari. Indigne d'une telle
proposition, la reine rpondit par un refus nergique  cette
singulire ouverture.

Elle ne trouva un bon accueil qu'auprs de son parent l'empereur
Alexandre. La proposition du roi de Wurtemberg  sa fille ayant fait
comprendre  cette vertueuse princesse ce que l'on tramait contre
elle et contre son mari, elle ne songea plus qu' rejoindre ce
dernier. Jrme de son ct partit pour la Suisse et de l gagna
Trieste, dans les tats autrichiens. La reine Catherine quitta
l'htel du cardinal Fesch dans la nuit du 17 au 18 avril,
accompagne du comte de Frstenstein et de la comtesse de Bocholz.
Des voitures de suite portaient ses domestiques et ses bagages. Elle
se dirigea vers Orlans. Arrive la nuit  tampes, elle y trouva un
message de son mari la prvenant que, menac par le parti royaliste,
il avait cru prudent de s'loigner au plus vite et qu'il se rendait
 Berne, o il lui donnait rendez-vous. Catherine continua sa route.

En passant  Dijon, elle rencontra l'empereur conduit  l'le
d'Elbe, y reut ses derniers embrassements et gagna Nemours le 21.
Le 22 avril, en arrivant au relai de Frossard, elle fut arrte et
compltement dvalise par le marquis de Maubreuil, l'ancien
officier aux chevau-lgers westphaliens, l'ancien cuyer du roi
Jrme, l'amant de Blanche Carrega. Force de revenir une fois
encore  Paris, la malheureuse princesse ne put se runir que plus
tard  son mari.

Tous deux se trouvaient  Trieste avec le jeune prince dont la reine
venait d'accoucher (frre an de la princesse Mathilde et du prince
actuel Jrme-Napolon) lorsqu'on apprit dans cette ville, au mois
de mars 1815, le dbarquement de l'empereur sur les ctes de France
et son retour  Paris.

Trompant la surveillance de la police autrichienne, Jrme, dcid 
rejoindre  tout prix son frre, s'embarqua sur un petit navire, et
 la suite de mille dangers, aprs avoir vu Murat  Naples, il
parvint auprs de Napolon qui, cette fois, l'accueillit avec
bienveillance et lui donna le commandement de la 6e division (2e
corps, gnral Reille) par une dcision impriale en date du 3 juin.
Le gnral de division Guilleminot, un des meilleurs officiers
d'tat-major de l'arme, fut dsign pour remplir les fonctions de
chef d'tat-major de la division Jrme. L'ex-roi de Westphalie
reut deux jours plus tard la lettre suivante de Napolon:


  AU PRINCE JRME.

                                                   Paris, 5 juin 1815.

  Mon frre, j'ai reu votre lettre; je ne puis pas consentir  ce que
  vous paraissiez  l'arme franaise entour d'Allemands. De tous
  ceux qui sont avec vous, vous n'en pouvez conserver qu'un qui sera
  votre cuyer[147]. Je leur donnerai des grades et des traitements en
  France. Envoyez au ministre de la guerre leurs tats de service.
  Vous aurez un marchal de camp pour premier aide-de-camp, et deux
  chefs de bataillon et quatre capitaines pour aides-de-camp; vous
  n'avez pas besoin d'officiers d'ordonnance.

         [Note 147: Ce fut le gnral Wolff.]


Aprs la bataille de Waterloo (18 juin), pendant laquelle le prince
Jrme dploya une grande nergie et la plus brillante valeur, ce
prince, fortement contusionn par une balle, fut un instant investi
par son frre du commandement en chef des dbris de l'arme, dont il
rallia quelques tronons. Il vint ensuite  Paris. L, traqu,
recherch, il fut sauv par Fouch, ministre de la police, qui,
sachant le danger qu'il courait et tant li avec lui, lui procura
les moyens de passer  l'tranger et de rejoindre la reine.

De la fin de 1815  la fin de 1847, Jrme resta en exil
quasi-prisonnier tantt en Wurtemberg, tantt sur le sol autrichien,
puis dans les tats pontificaux, enfin  Florence, en Suisse et en
Belgique. Sa femme lui donna une fille (la princesse Mathilde) en
1820 et un fils (le prince Napolon-Jrme) en 1823. Il blma la
conduite de ses neveux les deux fils du roi Louis dans l'affaire des
Romagnes contre le pape, de qui sa famille avait reu le plus
sympathique accueil.

Voici, relativement  cette affaire, quatre lettres qui nous ont
paru intressantes. Elles sont adresses par Jrme  ses neveux les
princes Napolon et Louis (ce dernier depuis l'empereur Napolon
III), au roi Louis leur pre,  la reine Hortense et  la duchesse
de Rovigo, avec laquelle l'ex-roi tait rest en relation
pistolaire.


  JRME AUX PRINCES NAPOLON ET LOUIS.

                                                Rome, 25 fvrier 1831.

  Mes chers neveux, cette lettre vous sera remise par le baron de
  Stlting, qui vous entretiendra de toute la position actuelle. C'est
  avec le plus profond chagrin que j'ai appris qu'envisageant mal
  votre position et celle de toute votre famille, vous vous tes
  laiss entraner au milieu du mouvement. Que dirait l'empereur s'il
  pouvait voir ses neveux, destins  tre un jour le soutien de sa
  dynastie, payer l'asile que le saint-pre accorde  toute sa famille
  en s'armant contre ce mme souverain et en compromettant ainsi le
  sort de ses parents!

  Songez, mes chers neveux, au chagrin,  l'affliction de votre pre
  et mre, de votre respectable grand'mre, si vous persistiez dans
  une dmarche o un moment d'enthousiasme a pu vous entraner, mais
  que la raison comme la politique vous font une loi d'abandonner.

  Je vous en conjure, coutez la voix d'un vieux soldat et d'un oncle
  qui vous aime comme ses propres enfants et qui ne vous conseillerait
  pas une dmarche contraire  l'honneur ni  votre caractre d'homme.

  Songez que ce n'est que de cette manire que vous devez entrer dans
  la carrire des armes; le temps viendra peut-tre o vous pourrez le
  faire avec honneur, et alors, si vous persistiez dans votre
  dmarche, vous vous teriez tout moyen de reparatre un jour sur la
  scne politique avec honneur, et vous vous attireriez la maldiction
  de vos parents.

  Adieu, mes chers neveux, je nourris l'espoir que vous ne vous
  refuserez pas  suivre les conseils d'un oncle qui vous chrit
  tendrement.


  JRME AU COMTE DE SAINT-LEU.

                                                Rome, 26 fvrier 1831.

  Mon cher frre, aussitt que M. Bressieux m'a rendu compte de la
  position de vos enfants  Spoletto, je n'ai pas balanc  faire une
  dmarche que vous eussiez faite  ma place pour mes enfants. Je me
  suis, sans perdre de temps, rendu chez le pape et le secrtaire
  d'tat; j'ai t vraiment touch de la manire dont Sa Saintet et
  son ministre ont envisag la question; ils taient non seulement au
  courant de tout, mais encore m'ont appris que le prince Louis avait
  eu la veille un petit engagement  Otricoli, et que le fils du
  prince de Canino s'tait enfui de la maison paternelle.

  J'ai reprsent  S. S. que les princes se rendaient au-devant de
  leur mre, lorsqu' Peruggia, ils ont t reconnus et se sont laiss
  entraner par l'enthousiasme populaire, mais sans prmditation de
  leur part ni sans plan arrt, puisqu'ils se trouvent manquer des
  objets les plus ncessaires. J'ai pri S. S. de me donner des
  passeports pour le baron de Stlting, que j'ai expdi sur-le-champ
  avec une lettre pour les princes que vous trouverez ci-jointe, ainsi
  que pour les colonels Armandi et Sircognani que je connais
  particulirement. Je fais remettre en mme temps aux princes les
  fonds ncessaires pour retourner  Florence, ayant appris par M.
  Bressieux qu'ils en taient dpourvus.

  J'espre, mon cher frre, avoir rencontr votre approbation en
  accomplissant ce que j'ai considr comme mon devoir, quelle qu'en
  puisse tre l'issue. Le cardinal a crit une lettre dont le baron de
  Stlting a t galement charg.

  Madame, qui est trs afflige de ce qui se passe, me charge de vous
  dire qu'elle n'crit pas par ce courrier, mais que sa sant est
  bonne.


Le prince Jrme crit le mme jour  la reine Hortense deux mots
dans le mme sens.


  JRME  LA DUCHESSE DE ROVIGO.

                                                   Rome, 15 mars 1831.

  ..... Les troupes du pape sont  Civita-Castellana au nombre de
  2,000 hommes, que l'on peut compter comme autant de troupes pour les
  constitutionnels. L'enthousiasme depuis Bologne jusqu' Otricoli est
  incroyable; s'il y avait des armes, dj 60,000 hommes seraient en
  ligne.

  Vous serez bien tonne, chre duchesse, de savoir que c'est ce mme
  Sircognani que vous ayez vu si souvent faire votre partie d'cart
  qui est le hros du jour. C'est lui qui fait trembler Rome et qui,
  probablement avant une dizaine de jours, y entrera. On aime le
  saint-pre, qui le mrite sous tous les rapports; mais on excre le
  gouvernement des prtres, lesquels, s'ils venaient  triompher,
  commettraient les plus horribles cruauts. Pendant un instant qu'ils
  ont cru  l'entre des Autrichiens, ils ne parlaient que de pendre,
  fusiller et confisquer. Qu'arrivera-t-il de tout cela, Dieu seul le
  sait!

  Quant  moi, je me tiens absolument loign de tout ce mouvement et
  suis un observateur impartial, qui voit, entend et juge sans jamais
  mettre une opinion. Lorsque le temps viendra de se montrer avec
  honneur, ce ne sera jamais que comme Franais, d'autant plus qu'il
  m'est clairement dmontr que c'est  notre belle patrie que chacun
  en veut. J'espre qu'elle sortira triomphante de cette lutte et
  apprendra au monde que c'est elle qui doit donner la loi et non la
  recevoir.

  La mre de mes neveux (la reine Hortense) s'est rendue  Bologne
  pour les conduire en Suisse.


  JRME  LA DUCHESSE DE ROVIGO.

                                                   Rome, 31 mars 1831.

  C'est avec un bien vif chagrin que vous et votre famille aurez
  appris la mort de notre cher Napolon; il a expir  Forli le 17,
  par suite d'une rougeole mconnue. Son frre le prince Louis seul
  tait auprs de lui, sa malheureuse mre n'tant arrive que le
  lendemain. Elle est  Ancne avec le seul fils qui lui reste; o
  ira-t-elle? je l'ignore. Depuis un mois, les communications directes
  avec les Marches tant interrompues, c'est par suite de tous ces
  troubles que les lettres de Pompe ne vous seront pas parvenues.

  Les insurgs se sont battus contre les Autrichiens devant Forli avec
  quelque avantage; ils ont fait une capitulation avec le cardinal
  Benvenuti qui se trouve  Ancne, mais cette capitulation n'a pas
  t ratifie.  Modne, on fusille, on pend, on exile, on confisque.
  Le pape, qui est bon, voudrait accorder un pardon entier, mais il y
  a des cardinaux tellement nergumnes que l'on peut douter si le
  pape et son secrtaire d'tat pourront faire ce qu'ils dsirent tous
  deux, pardonner.

  Les constitutionnels sont exasprs contre la France, qui les a
  sacrifis,  ce qu'ils disent. Le fait est qu'il ne reste gure 
  cette arme d'insurgs qu' se faire tuer, si l'on n'intervient en
  leur faveur, au moins en ngociation. Quant  moi, je soupire aprs
  ma patrie, car il est affreux de ne savoir sur quoi ni sur qui
  s'appuyer.


Dans une lettre du 12 avril au duc de Rovigo, le roi crit: Il est
certain que le fameux Sircognani a trahi les siens pour 10,000
piastres et un passeport; on assure qu'Armandi et Bussy en ont fait
autant et ont sacrifi ce malheureux Zucchi qui s'est fi  de
pareilles canailles. Du reste, ils n'ont que ce qu'ils mritent.

Jrme, comme ses frres Joseph et Louis, n'approuva pas les coups
de tte de son neveu Louis-Napolon  Strasbourg et  Boulogne. Il
ne cessa, surtout depuis la rvolution de Juillet et la mort de la
reine (29 novembre 1835  Lausanne), de revendiquer ses droits de
Franais et l'autorisation de rentrer dans sa patrie.

Il obtint enfin de revenir  Paris  la fin de 1847 et allait
recevoir une rente viagre de cent mille francs, lorsque la
rvolution de 1848 jeta hors de France la dynastie de Juillet.

L'ex-roi Jrme et son fils s'empressrent d'envoyer au gouvernement
provisoire leur adhsion  la Rpublique.


CONCLUSION.

Nous avons dit que pendant sa longue carrire, si mouvemente, si
singulire, le dernier des frres de Napolon Ier semble avoir t
condamn par le destin  des vicissitudes plus extraordinaires
encore que celles des autres frres de Napolon.

Depuis l'abandon de ses tats en 1813, il avait pass par toutes les
phases du malheur, conservant toujours une certaine dignit et de la
gnrosit dans le caractre. La rvolution de 1848 allait le faire
remonter aux plus hautes dignits.

Son neveu le prince Louis-Napolon ayant t lu prsident de la
Rpublique, Jrme devint un des principaux personnages de l'tat,
et pour que rien ne part manquer  l'originalit de cette destine
unique de l'ancien souverain, il occupa, pendant les douze ans qui
s'coulrent de 1848  l'poque de sa mort en 1860, les positions
les plus bizarres.

Le prsident lui rendit son grade de gnral de division, grade
auquel il avait t nomm en 1806, il y avait quarante-deux ans, en
sorte qu'il devint le plus ancien divisionnaire des armes
europennes. Il eut ensuite le poste de gouverneur des Invalides,
gardien des cendres de son frre dposes  l'htel des vieux
soldats. Quelques mois plus tard, le prince Louis, cdant aux
suggestions d'un membre de la famille Bonaparte et croyant tre
agrable  son oncle, lui envoya le bton de marchal de France. 
la formation du Snat, il eut la prsidence de ce premier corps de
l'tat.

Ainsi, de roi, Jrme tait devenu gnral, marchal, snateur.
Singulires transformations pour une tte couronne!

Mari rgulirement  une noble Florentine, la marquise Bartholini,
qui vint habiter avec lui en France, il se trouvait avoir eu trois
femmes, dont deux existaient encore.

Lorsque le prince Louis mit la couronne sur sa tte, Jrme devint
prince imprial et fut plac sur les marches du trne. Il reut 
Paris son fils et son petit-fils Messieurs Patterson Bonaparte, que
l'empereur Napolon III avait appels en France et dont le dernier,
beau et brillant jeune homme, entra dans notre arme o il ne tarda
pas  se distinguer.

Enfin, avant sa mort, Jrme fit un voyage en Bretagne, revit la
baie de Concarneau, dna dans la ville de pcheurs, ayant  ses
cts la mre du matelot (Furic) qui avait sauv le vaisseau _le
Vtran_,  laquelle il assura une pension sur sa cassette
particulire. Il put assister au mariage de l'empereur,  la
naissance du prince imprial et  l'union de son fils avec la
vertueuse princesse Marie-Clotilde.

Enfin, dernier bonheur, il put voir la France impriale redevenue la
puissance prpondrante du monde, aprs les guerres d'Orient et
d'Italie, et il chappa  la douleur d'assister  ses dfaites de
1870 ainsi qu' la chute de sa dynastie par la mort de Napolon III
et du jeune prince imprial.

Certes, nous le rptons, jamais destine ne fut plus singulire que
celle de cet homme dont le caractre offre un si trange mlange de
dfauts et de qualits, et qui, malgr ses fautes, montra en mainte
occasion un caractre fier et chevaleresque.




APPENDICE


CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE

RELATIVE  LA HOLLANDE

PENDANT LE RGNE DU ROI LOUIS

De juin 1806  juillet 1810.


ANNE 1806.

Cette correspondance tant trs volumineuse, nous l'avons analyse
en partie, principalement celle de 1806  1808, ne donnant _in
extenso_ que les pices importantes. Cette correspondance eut lieu
entre M. de Champagny, duc de Cadore, ministre des affaires
trangres de France, le gnral Dupont-Chaumont, puis le comte de
la Rochefoucauld, tous deux ministres de famille de l'empereur
auprs du roi Louis; l'amiral Werhuell, ambassadeur du roi de
Hollande  Paris; M. de Roll, ministre des affaires trangres de
Hollande, et en 1810 avec le marchal duc de Reggio, commandant
l'arme du Nord.

Dans sa premire lettre, date du 15 juin 1806, Dupont-Chaumont fait
part au duc de Cadore des dispositions bienveillantes, pour le roi
Louis et la reine Hortense, du corps diplomatique. L'esprit public,
dit-il, un peu tonn d'abord de la promptitude des vnements,
commence  revenir, la population vit en bonne intelligence avec le
soldat franais. Une garde d'honneur s'organise pour recevoir Leurs
Majests. Le 23 juin, Dupont envoie des dtails sur cette
rception. Bientt l'ambassadeur ayant obtenu un cong pour venir
en France, M. Serrurier, charg d'affaires, prend l'intrim. Le 29
juillet, l'empereur crit de Paris  son frre la premire lettre de
reproche ci-dessous.


                                         Saint-Cloud, 29 juillet 1806.

  Au roi de Hollande.

  Je lis dans les journaux que vous suspendez toute excution  mort
  dans votre royaume. Si cela est, vous avez fait une grande faute. Du
  droit de faire grce ne drive pas la ncessit de reviser tous les
  procs. C'est une manie d'humanit dplace. Le premier devoir des
  rois, c'est la justice.


Dans une lettre du 10 aot, Serrurier fait connatre au ministre le
dsir des Hollandais d'un accroissement de territoire, et, dans une
autre en date du 14, il raconte la tentative d'insoumission d'un
btiment de la flotte hollandaise, lorsque le serment de fidlit au
nouveau roi a t exig des matelots. Le 17 septembre, le duc de
Cadore reoit une note sur la composition de l'arme hollandaise,
forte de 12  15,000 combattants disponibles. Le roi semble dcid 
porter  25,000 hommes l'effectif de ses troupes, mais par des
enrlements volontaires. Il ne veut pas entendre parler de la
conscription comme le dsirerait l'empereur. Cet usage est
antipathique  la Hollande.

Le 13 dcembre, Dupont-Chaumont rend compte au duc de Cadore d'une
conversation qu'il vient d'avoir avec le roi et dont voici la
substance: Le roi, crit-il, se plaint de l'opinion de l'empereur
qui semble l'accuser de montrer peu de zle pour le succs de ses
armes.--La grande plaie est le mauvais tat des finances.--Son
gouvernement est ruin par les dpenses antrieures, les
anticipations d'impts. On lui conseille de suspendre le paiement
des rentes; mais il dsapprouve ce moyen, d'ailleurs inefficace. Il
voudrait que l'empereur envoyt en Hollande un financier expriment
qui prt connaissance des choses et en rendit compte. Il espre
porter l'arme  25,000 hommes, c'est--dire 18,000 prts 
combattre; mais c'est  peine suffisant pour dfendre le pays contre
une invasion anglaise.

Le 14 dcembre, Dupont transmet  Cadore une plainte porte contre
les douaniers franais qui, sans ordres, ont franchi la frontire
batave, pill une maison, chass les habitants  coups de fusil. Le
roi est affect de ces dsordres. Dupont dclare qu'il est temps de
faire un exemple pour mettre fin  ces exactions. Le duc de Cadore,
par ordre de l'empereur, rpond que les plaintes du gouvernement
hollandais _ne sont pas fondes_.

Cependant, le dcret sur le blocus continental ne tarde pas  tre
connu en Hollande.

L'empereur en recommande la stricte application. Le 28 dcembre,
Dupont fait connatre: que les Hollandais mettent beaucoup
d'hsitation  le faire excuter; que les villes maritimes sont
plonges dans le dsespoir; que le roi est dans le plus grand
embarras; que le parti anglais se remue et intrigue; que le frre de
l'empereur est souffrant.

Ici commence rellement la msintelligence entre l'empereur et le
roi Louis. Nul doute que sans le blocus continental, les deux
souverains eussent vcu  peu prs d'accord, malgr les exigences
politiques de Napolon.

 la fin du mme mois de dcembre 1806, le 29, Dupont transmet de
nouveau  Cadore des plaintes du gouvernement hollandais
relativement  des fraudes nombreuses qui ont lieu  Flessingue, au
prjudice du trsor, sous le couvert de la marine franaise. Il fait
connatre galement les ennuis que cause au roi la question de la
_dfense de Flessingue_ et le peu d'accord qui existe entre les
gnraux franais. L'empereur, dcid  donner tort  son frre, 
ne pas accueillir ses reprsentations, commence  songer au
remplacement du gnral Dupont-Chaumont, qui lui parat beaucoup
trop dans les intrts du gouvernement de Louis.


ANNE 1807.

Le 8 janvier 1807, le ministre de Hollande se plaint de nouveau des
douaniers franais qui ne cessent de violer le territoire batave. Le
22, Dupont atteste que la situation des esprits s'amliore et
annonce que le roi va crire  l'empereur, relativement  la
question du blocus. Le 26, Werhuell mande  Cadore qu'une dputation
va tre envoye  l'empereur en Prusse. Dupont annonce le 5 fvrier
1807 le retour de la reine  La Haye, le bon effet produit par sa
prsence. Le lendemain 6, Cadore engage le gouvernement hollandais 
envoyer la dputation par Varsovie ou Berlin  Clarke, qui lui
donnera les moyens d'arriver jusqu' l'empereur  Feinkestein.

Le 14 avril, Dupont dclare  Cadore que la majorit du conseil des
ministres paraissait tenir pour le parti anglais et s'efforait de
faire admettre au roi que la Hollande avait intrt  se dtacher de
l'alliance franaise. Le 26, il crit qu'en l'absence du roi le
conseil a supprim la _Gazette franaise_ pour que le rsultat des
confrences et moins de retentissement en France, et qu'on
laborait secrtement un projet de rgence. Le 7 mai, l'ambassadeur
fait connatre la mort du prince royal et le dpart du roi et de la
reine. Quatre jours plus tard, il dclare qu'en l'absence de Sa
Majest, la France ne saurait compter sur les ministres de Hollande.

Le 9 juin, il annonce que la reddition de Dantzig met fin aux
inquitudes du roi, lequel est estim de tous les partis. Le 23, le
ministre de France fait connatre qu'une escadre anglaise parat
vouloir menacer Stralsund, et que le marchal Brune en a reu avis.
Le 12 juillet, Cadore crit  Dupont de faire connatre au
gouvernement hollandais que tout navire de la marine franaise
entrant  Flessingue devra faire connatre  la douane son
chargement. Le 8 aot, le cabinet franais presse Dupont d'obtenir
de la Hollande de faire terminer _ ses frais_ les travaux de
Flessingue. Le 10 aot, l'ambassadeur de France prvient que
plusieurs divisions anglaises sont sorties du 20 au 26, que d'autres
sont prtes galement  quitter les ports de la Grande-Bretagne, que
la totalit de ces forces est value  40,000 hommes et que les
troupes hollandaises se sont rapproches de Brune. Le 14 aot,
l'empereur fait crire  Dupont qu'il est inform que des
communications frquentes ont lieu entre la Hollande et
l'Angleterre, qu'il fasse connatre aux ministres du roi que si
toute relation de commerce et de correspondance ne cesse pas entre
les deux pays, des troupes franaises entreront en Hollande. Le
gouvernement du roi Louis,  cette menace, demande une note crite;
Dupont la refuse. Les ministres dclarent que si des infractions aux
ordres du roi concernant l'Angleterre ont exist, cela ne pouvait
avoir eu lieu que par surprise; que les pouvoirs des ministres
n'allant pas au-del de l'excution des lois existantes, il allait
tre expdi un courrier  Sa Majest, absente, pour prendre ses
ordres. Le 19 aot, Cadore crit de nouveau  Dupont que les
plaintes contre les douaniers franais ne paraissent nullement
fondes. Ainsi, d'une part, menaces de l'empereur et refus de ses
ministres d'admettre les griefs de la Hollande contre les agents
franais; d'autre part, assurance que l'on fait tout ce que l'on
peut faire pour l'excution du blocus. Les plaintes de la France
continuent. Le gouvernement du roi Louis y rpond en imposant les
btiments franais qui remontent l'Escaut  destination d'Anvers.
L'empereur, furieux, ordonne le remboursement des droits perus et
dfend d'en payer  l'avenir. Nouvelle note des ministres hollandais
pareille  la premire (24 aot). Le 31 aot, le charg d'affaires
crit  Cadore que le roi a appris avec douleur les plaintes de son
frre, et qu'il rend un dcret pour une surveillance plus svre; le
mme jour on annonce que les finances sont dans le plus mauvais
tat. Le 4 septembre, Dupont fait connatre la publication du dcret
royal contre le commerce avec l'Angleterre et dclare que toute la
responsabilit doit tomber sur M. Goguel, ministre des finances.

Cette correspondance acerbe continue entre les agents des deux
gouvernements.

La question du blocus paraissant termine, le ministre de France en
soulve une nouvelle. Il crit  l'ambassadeur de Hollande:
L'empereur a prouv un vif mcontentement, en apprenant que les
malades franais avaient t renvoys des hpitaux de la Hollande
sous prtexte d'conomie; il ne peut voir dans cette mesure qu'une
manoeuvre du parti anglais, et si malgr la bonne volont du roi les
fonctionnaires hollandais continuaient  agir de la sorte,
l'empereur, _usant du droit de conqute_, sera contraint de faire
rgir la Hollande par une administration franaise. M. de Cadore ne
dit pas que les finances de la Hollande sont obres par les
exigences de la France, par l'entretien des troupes franaises; que
l'empereur ne rembourse aucune avance et ruine les tats dont il a
impos la royaut  son malheureux frre.

Aux plaintes injustes de l'empereur, le gouvernement batave rpond:
qu'on a admis dans les hpitaux autant de malades que ces
tablissements en pouvaient contenir; qu' Middelbourg on a tabli
un nouvel hpital; qu' Flessingue, qu' Walcheren on a fourni aux
troupes tous les objets ncessaires; que, vu l'obration des
finances, on n'avait pu crer de nouveaux tablissements; que depuis
les plaintes du gouvernement imprial, le roi avait donn l'ordre de
fournir aux soldats et marins franais malades tout ce dont ils
auraient besoin; que les hospices hollandais, dans cette saison, ne
pouvaient suffire aux malades nationaux. Bientt le gouvernement
franais adresse, par l'entremise de Dupont, de nouveaux reproches 
la Hollande. Les facilits qu'on accorde au commerce anglais, crit
M. de Cadore  l'ambassadeur, ont accru le mcontentement de
l'empereur, qui trouve cette condescendance honteuse au moment o
les Anglais brlent les btiments hollandais  Batavia. Vous devez
insister pour que sans dlai il soit mis un terme  cet tat de
choses, et dclarer qu'au besoin l'empereur enverra 30,000 hommes en
Hollande pour en garder les ctes. Il est permis de croire que
l'empereur en voulait venir l d'abord, puis  l'annexion. Le 24,
Dupont fit connatre la rponse des ministres  sa note. Le conseil
dclarait que dj il avait t rpondu que les infractions aux lois
prohibitives de tout commerce avec l'Angleterre ne pouvaient tre
attribues qu' un dfaut de surveillance des employs, dont
plusieurs avaient t dj incarcrs. C'tait donner un prtexte 
l'empereur pour faire exercer la surveillance par ses propres
agents. Cela ne devait pas tarder  avoir lieu. Le 6 octobre, Cadore
fait dire au ministre de Hollande que la frontire du ct de la
France tant un foyer de contrebande et donnant un dbouch aux
marchandises anglaises, l'empereur prend des mesures svres pour y
mettre fin. Le 16, il fait savoir  ce mme ministre que l'empereur,
inform que des marchandises anglaises sont reues par l'Elbe et le
Weser, a donn l'ordre de visiter tout btiment naviguant sur ces
fleuves, et veut que des mesures analogues soient prises en
Hollande. Le 26, Cadore apprend que le roi a rendu un dcret
prohibant toute navigation le long des ctes depuis le Dollart
jusqu'au Weser, tant bien rsolu  prendre toutes les mesures de
rciprocit avec la France.


ANNE 1808.


  CADORE  DUPONT.

                                                    Paris, 14 janvier.

  Monsieur, Sa Majest l'empereur et roi vient d'apprendre avec autant
  de mcontentement que de surprise, que l'on reoit dans les ports de
  Hollande des btiments sudois, chargs de marchandises que l'on
  tente de faire passer en France, et que pour expliquer des procds
  aussi tranges on allgue une raison bien plus trange encore,
  savoir que la Hollande et la Sude ne sont point en guerre. Sa
  Majest n'a pu comprendre que des relations de paix continues
  jusqu' prsent entre la Hollande et la Sude, aient pu paratre une
  chose si naturelle et si simple que vous ayez nglig d'en rendre
  compte. Quand bien mme l'alliance qui subsiste entre la France et
  la Hollande, quand les liens plus troits qui unissent les deux
  tats auraient pu permettre  la Hollande de considrer comme amie
  une puissance ennemie de la France, le continent tout entier
  n'est-il pas uni aujourd'hui dans un mme voeu, dans un mme
  intrt, dans une mme cause? La Sude n'est-elle pas seule excepte
  de ce concert gnral? N'est-elle pas la seule allie de
  l'Angleterre? N'est-elle pas en cette qualit l'ennemie du
  continent? Et la Hollande a-t-elle pu la regarder comme amie, sans
  abandonner en quelque sorte la cause commune? L'intention de Sa
  Majest est que: dans les vingt-quatre heures qui suivront la
  rception de cette lettre, la Hollande _dclare la guerre_  la
  Sude et traite les Sudois et leur commerce comme ennemis. Sa
  Majest vous charge d'en faire la demande dans les termes les plus
  prcis et d'insister sur une rponse immdiate et catgorique. Vous
  voudrez bien m'informer sur le champ de cette rponse.

  P. S.--L'empereur, Monsieur, se rappelle que les troupes
  hollandaises se sont battues  Stralsund contre les Sudois, et
  n'admet point cet tat de paix de la Hollande avec la Sude. Il vous
  ordonne en consquence de requrir l'arrestation des btiments
  sudois qui sont dans les ports de Hollande et le squestre des
  marchandises qu'ils ont apportes. Son intention est aussi que les
  Sudois soient arrts comme prisonniers de guerre et que les agents
  de cette nation soient renvoys. Dans le cas o la Hollande
  refuserait de se mettre en guerre contre la Sude, l'empereur vous
  ordonne de quitter La Haye.


  CADORE  DUPONT.

                                                    Paris, 16 janvier.

  Monsieur, le 4 dcembre dernier, un convoi de cinq btiments
  hollandais, escort par trois chaloupes canonnires de Sa Majest le
  roi de Hollande, a mouill  l'embouchure du Weser. Le 5 au matin,
  le convoi ayant appareill, il fut tir de la batterie de Carlestadt
  deux coups de canon  poudre pour indiquer que le convoi ne pouvait
  la dpasser sans avoir arraisonn. Les canonnires assurrent leur
  pavillon, mais le convoi n'en continua pas moins sa route. Alors la
  batterie tira  boulets et ce ne fut qu'au huitime coup que les
  btiments mouillrent. Au mme instant quatre autres navires de la
  mme nation, qui entraient dans le fleuve escorts pareillement par
  une canonnire, jetrent l'ancre auprs du premier convoi. Le
  capitaine de l'une des deux canonnires descendit  terre pour se
  plaindre du procd du commandant de la batterie. La rponse du
  commandant fut qu'il n'agissait que conformment  ses instructions,
  d'aprs lesquelles tout btiment, sans exception, devait tre
  assujetti  la visite. Le capitaine hollandais demanda cette
  dclaration par crit. On la lui donna et il retourna  bord aprs
  avoir donn sa parole qu'il ne mettrait point  la voile sans avoir
  rempli les formalits requises; mais dix minutes aprs il leva
  l'ancre et se rendit  Brolke. On lui crivit pour se plaindre de sa
  conduite et pour rclamer les btiments qui taient monts  la
  faveur de son escorte en forant le passage. Il rpondit qu'il
  n'avait fait que suivre trs scrupuleusement les instructions qui
  lui avaient t donnes d'aprs les ordres de Sa Majest le roi de
  Hollande.

  Le 6 du mme mois, un autre convoi hollandais escort par des
  canonnires, descendit le Weser et mouilla  l'embouchure du fleuve.
  Le mauvais temps empcha d'aller  bord. Le 7 au matin, il
  appareilla et partit malgr le feu de la batterie. Ces faits, dont
  il a t rendu compte  Sa Majest l'empereur, ont excit son
  mcontentement. Elle vous charge d'en porter plainte au gouvernement
  hollandais et de demander que les capitaines et officiers de la
  marine marchande soient tenus de se conformer  toutes les
  ordonnances de police maritime rendues dans les pays occups par les
  armes franaises. S'il en tait autrement, Sa Majest se verrait
  dans la ncessit de faire punir les personnes qui chercheraient 
  enfreindre ses ordres.

  Vous voudrez bien me faire connatre, Monsieur, l'effet que
  produiront les reprsentations que vous tes charg d'adresser  cet
  gard au gouvernement prs duquel vous tes accrdit.


  WERHUELL  CADORE.

                                                    Paris, 25 janvier.

  Je m'empresse, par suite des ordres de ma cour, de rpondre  la
  note que V. Excellence a adresse  mon prdcesseur M. le ministre
  Brantven, en date du 5 janvier dernier, et par laquelle elle l'a
  honor de la communication des mesures que Sa Majest l'empereur et
  roi avait prescrites dans son dcret du 19 dcembre concernant le
  blocus de l'Angleterre et des les de la Grande-Bretagne.

  Dj, avant la rception de cette note, le ministre de France
  rsidant  La Haye avait officiellement communiqu les dispositions
  dudit dcret, et Sa Majest s'tait aussitt dtermine  adopter de
  pareilles mesures. Elle chargea, par un ordre de cabinet du 8 de ce
  mois, son ministre des finances de considrer comme proprit
  anglaise et de dclarer par cela mme de bonne prise tout vaisseau
  ou btiment quelconque _sans exception_, qui, aprs avoir t visit
  par des btiments de guerre anglais, ou avoir t dans un port
  anglais, ou avoir pay le moindre droit au gouvernement anglais,
  serait pris par des vaisseaux de guerre ou des corsaires
  hollandais, et le mme ordre rendit le ministre des finances
  responsable de la stricte excution de cette mesure.

  Ces dispositions convaincront V. Excellence combien le roi est
  pntr de la ncessit de s'opposer avec la plus grande nergie aux
  vexations toujours croissantes des ministres britanniques, et
  combien il dsire de seconder de toutes ses forces les mesures que
  son trs auguste frre l'empereur croit devoir prendre pour les
  combattre.


  WERHUELL  CADORE.

                                                    Paris, 30 janvier.

  Par suite des ordres que je viens de recevoir de ma cour, je
  m'empresse de communiquer  V. Excellence les nouvelles mesures que
  le roi a ordonnes pour empcher toute relation entre son pays et la
  Sude.

  Elles sont contenues dans le dcret du roi, en date du 18 de ce
  mois, dont ci-joint la copie.

  En priant V. Excellence de porter ces dispositions sous les yeux de
  l'empereur et roi, j'ose me flatter que Sa Majest y verra une
  nouvelle preuve que le roi mon matre est plus que jamais dispos 
  traiter en ennemis tous les tats qui seraient en guerre avec la
  France, et  concourir de tous ses moyens au succs des vastes
  projets que son auguste frre mdite pour les forcer  accepter  la
  fin des conditions de paix compatibles avec la sret et l'honneur
  des puissances de l'Europe.

    Dcret du roi de Hollande dat d'Utrecht, 18 janvier.

  Louis Napolon, par la grce de Dieu et la constitution du royaume,
  roi de Hollande, conntable de France.

  Sur les informations que les mesures ordonnes pour le blocus des
  les Britanniques ne seraient pas suivies avec la mme rigueur par
  rapport  quelques btiments sudois, et considrant que la guerre
  existe entre ce pays et la Sude comme avec l'Angleterre;

  Nous avons dcrt et dcrtons ce qui suit:

    Article 1er.

  Tout btiment sudois qui pourrait s'tre introduit dans les ports
  du royaume sera sequestr immdiatement, de mme que toute
  marchandise appartenant  cette nation.

    Article 2.

  Tout Sudois qui aurait rempli prcdemment des fonctions
  diplomatiques ou d'agent commercial, et qui pourrait se trouver
  encore dans ce royaume, sera tenu d'en sortir immdiatement aprs
  la publication du prsent dcret.

    Article 3.

  Tous les Sudois qui pourraient se trouver dans les ports ou
  quelques autres endroits du royaume, seront arrts immdiatement et
  traits comme prisonniers de guerre.

    Article 4.

  Les mesures actuellement en vigueur pour le blocus des les
  Britanniques seront galement et sans exception applicables  la
  Sude.

    Article 5.

  Nos ministres des finances et de la justice et police sont chargs
  de l'excution du prsent dcret qui sera publi partout o besoin
  sera.

  Donn  Utrecht le 18 janvier de l'an 1808, de notre rgne le
  troisime.

                                                                LOUIS.


  WERHUELL  CADORE.

                                                     Paris, 2 fvrier.

  Je suis expressment charg de communiquer officiellement le dcret
  ci-joint  V. Excellence et de l'inviter  vouloir bien en donner
  immdiatement connaissance  Sa Majest impriale et royale. Sa
  Majest le roi de Hollande se flatte que son auguste frre verra
  dans les dispositions de ce dcret une clatante preuve de son
  invariable volont de concourir de tous ses moyens aux mesures qui
  peuvent hter le moment si dsir de la paix, et un touchant
  tmoignage de son amour pour sa personne, de sa confiance absolue
  dans sa haute sagesse. Je ne m'attacherai point  faire valoir
  l'tendue des nouveaux sacrifices que ce rigoureux dcret impose 
  mon pays. On sent facilement qu'il entranerait sa ruine totale si
  la guerre tait prolonge. Dans des circonstances aussi imprieuses,
  Sa Majest, irrvocablement dtermine  rendre impossible toute
  communication de ses sujets avec l'ennemi, vient de prohiber le
  commerce que les habitants de la Zlande faisaient sur les ctes
  anglaises, quoique par sa nature ce commerce, tout  l'avantage de
  la Hollande, ft extrmement nuisible  l'Angleterre. Sa Majest a
  voulu que son peuple renont  des bnfices qui ne pouvaient se
  concilier avec le systme actuel de la guerre. Il n'chappera pas
  sans doute  V. Excellence que les mesures adoptes ne laissent aux
  Anglais aucun moyen possible de communiquer avec la Hollande,
  puisque le roi a galement ordonn de squestrer mme les navires
  qui, quoique non visits, auraient abord dans un port britannique.

  Sa Majest a cru que la nation, pour qui la paix devenait le
  premier, le plus pressant des besoins, devait l'acheter par les
  plus rigoureux sacrifices, bien convaincue que le gnie de son
  illustre frre y mettra bientt un terme, et que sa justice et sa
  gnrosit sauront honorablement ddommager la Hollande de ses
  privations et de ses pertes.


  DUPONT  CADORE.

                                                   La Haye, 8 fvrier.

  Les travaux se poursuivent  Amsterdam pour la rception du roi.
  L'occupation de l'htel de ville, o se trouvent la banque et tous
  les grands dpts, a tonn d'abord et fait baisser les fonds, parce
  que le moment a t mal choisi. Mais on peut attendre pour l'avenir
  d'heureux rsultats, s'il rsiste aux difficults que lui attire le
  passage du gouvernement par Utrecht, et la contrarit dans les
  habitudes, si puissantes dans ce pays.

  La svrit du blocus a prouv de lgres atteintes; des btiments
  chargs de poisson sal se sont prsents  Amsterdam et y ont t
  refuss. Ils sont entrs  Anvers o ils ont vendu leur cargaison
  parce qu'ils taient en rgle; mais des Amricains chargs de
  marchandises ou peut-tre de denres coloniales et appartenant  des
  Hollandais, ont mu la sensibilit du gouvernement et obtenu
  l'entre des ports. Vraisemblablement ils n'taient pas chargs de
  marchandises prohibes. Aussi ne cit-je ces faits que pour rpondre
   l'observation officielle qui m'a t faite par Son Excellence le
  ministre des affaires trangres, que son gouvernement avait t au
  del des mesures prises par la France, en fermant ses ports  toute
  espce de navires.


  DUPONT  CADORE.

                                                  La Haye, 13 fvrier.

  J'ai l'honneur de vous crire par un retour de courrier qui m'a t
  dpch par S. Excellence le vice-amiral Decros, avec une lettre de
  l'empereur pour Sa Majest le roi de Hollande.

  Le gouvernement hollandais s'est depuis quelques jours
  ostensiblement relch de la svrit du dcret du 23 janvier, en
  ordonnant aux commandants militaires de ne plus repousser les
  btiments qui se prsenteraient dans les rades et les ports; d'y
  placer des sauvegardes et d'attendre des ordres.

  Il y a encore de l'humeur et du mcontentement  Amsterdam. On
  l'attribue  la transformation de la maison de ville en palais
  royal; mais la stagnation des affaires et un peu de misre dans la
  classe des ouvriers en est peut-tre la vritable cause. Toujours
  faut-il convenir que le roi n'est aid ni servi par personne dans
  son projet de changer sa rsidence. Ce qui fait natre des
  difficults sans nombre et propage les murmures de la multitude. La
  demande que vient de faire l'empereur arrive  propos pour occuper
  les oisifs et imprimer un mouvement utile dans les ports. J'avais,
  dans mes conversations non officielles, l'anne dernire, observ
  aux ministres du roi que l'on ngligeait bien la marine, et surtout
   l'poque du dernier licenciement des marins: on objectait la
  pnurie des finances. Aujourd'hui que les matelots ont t disperss
  par la misre, et qu'il y en a beaucoup d'enlevs par l'Angleterre,
  il serait difficile de complter les quipages, s'il est ncessaire
  d'armer un certain nombre de vaisseaux.


Ici doivent prendre place deux longues lettres de l'amiral Werhuell
et dont nous allons donner la substance. Dans la premire, l'amiral,
au nom du roi, demande que l'artillerie de la ville de Flessingue
soit rendue  la Hollande, puisque la ville a t cde  la France
le 6 fvrier. L'empereur s'y oppose et fait dire qu'il comptera avec
la Hollande.

Dans la seconde lettre, le roi fait rappeler  l'empereur
l'engagement du gouvernement franais de rembourser  la Hollande le
prix des frais d'quipement des recrues hollandaises appeles 
faire partie de la grande arme. L'empereur se borne  rpondre que
ce dbours doit rester  la charge de la Hollande (singulier
exemple de bonne foi!).


  CADORE  LAROCHEFOUCAULD[148].

         [Note 148: M. de la Rochefoucauld venait d'tre nomm
         ministre plnipotentiaire en Hollande en remplacement du
         gnral Dupont-Chaumont, des services duquel l'empereur
         n'tait pas satisfait, le trouvant trop dans les eaux de son
         frre. M. de la Rochefoucauld arriva  son poste le 19
         avril.]

                                                       Paris, 16 mars.

  J'ai l'honneur de vous faire part d'une dcision de Sa Majest
  impriale relativement aux Franais qui se trouvent actuellement au
  service de S. M. le roi de Hollande.

  Tous les sujets de S. M. impriale actuellement au service de S. M.
  le roi de Hollande et qui auront prt serment comme sujets du roi,
  cesseront d'tre considrs comme Franais, et pourront demeurer au
  service du roi en se munissant d'une autorisation spciale de S. M.
  l'empereur.

  Vous voudrez bien informer de cette dcision le gouvernement prs
  duquel vous tes accrdit.


  SERRURIER[149]  CADORE.

         [Note 149: M. Serrurier faisait pour la seconde fois
         l'intrim, en l'absence de l'ambassadeur Chaumont parti pour
         Paris.]

                                                     La Haye, 17 mars.

  Ce serait peut-tre ici la place de tracer  V. Excellence un
  tableau succinct de l'tat o je retrouve les affaires au moment de
  mon retour en Hollande; mais l'ambassadeur, que j'apprends tre
  arriv  deux ou trois journes de La Haye, remplira  cet gard les
  vues de V. Excellence beaucoup mieux que je ne pourrais faire. Je me
  bornerai  lui annoncer que le roi est fort occup en ce moment des
  moyens de remplir les vues de son auguste frre relativement  la
  marine. M. Roll, dans une assez longue conversation o le hasard
  nous engagea hier, s'exprima  cet gard de la faon la plus
  satisfaisante. Il parat que le roi veut pousser ses prparatifs
  dans le silence, et rserve une surprise gnrale  l'empereur. Je
  trahis un peu Sa Majest et M. Roll, par cet avis, mais c'est mon
  mtier et l'on devra me le pardonner.


  WERHUELL  CADORE.

                                                       Paris, 21 mars.

  Depuis quelque temps le commerce que la Hollande fait par les
  rivires le Weser et l'Elbe avec le nord de l'Allemagne et les pays
  avoisinants, prouve de fortes entraves de la part des douaniers
  franais tablis  l'embouchure de ces rivires et sur les ctes.

  Ces douaniers empchent le passage des productions des fabriques
  hollandaises en se fondant sur les dispositions de l'article 2 du
  dcret imprial du 2 aot dernier, qui assimile aux marchandises
  anglaises toute marchandise quelconque de la nature de celles que
  l'Angleterre peut produire ou fournir,  moins qu'elles ne viennent
  de la France. Comme c'est presque l'unique commerce que la Hollande
  a conserv depuis que ses ports sont entirement ferms, le roi, mon
  matre, m'a charg de porter cet objet  la connaissance de V.
  Excellence, en la priant de le mettre sous les yeux de S. M.
  impriale.

  Le roi se plat  croire que son trs auguste frre daignera
  ordonner que les dispositions du dcret susdit, videmment rendu
  dans l'intention de nuire  l'ennemi commun, ne soient pas
  applicables aux marchandises hollandaises; mais que celles-ci
  puissent entrer sans obstacle, toutesfois qu'elles seront duement
  munies de certificats d'origine, dlivrs par les magistrats des
  lieux o elles auront t fabriques, ou d'o elles auront t
  expdies, ou moyennant telles autres mesures de prcaution que S.
  M. impriale jugera convenable d'admettre.


  CADORE  LAROCHEFOUCAULD.

                                                       Paris, 31 mars.

  Sa Majest l'empereur et roi est informe qu'il est arriv 
  Amsterdam deux btiments amricains chargs de denres coloniales et
  venant d'Angleterre. Sa Majest est pareillement informe que cent
  cinquante autres btiments amricains sont maintenant en chargement
   Londres o ils prennent aussi des denres coloniales dans le
  dessein de les transporter en Hollande. En consquence, Sa Majest
  vous charge, M. l'ambassadeur, de redoubler d'attention et de
  vigilance, de prendre toutes les prcautions et de faire toutes les
  dmarches ncessaires, pour que des btiments amricains ainsi
  chargs de contrebande, ne pntrent point en Hollande, ou n'y
  pntrent pas du moins impunment. Vous devez partir de ce principe
  que tout btiment amricain charg de denres coloniales est
  suspect, ces dernires ne pouvant pas tre apportes des tats-Unis,
  puisqu'il existe un embargo gnral et qu'aucun btiment n'en peut
  sortir.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 13 mai.

  Avant-hier soir, il y eut cercle  la cour, et dans une longue
  conversation que j'eus avec le ministre des affaires trangres, je
  lui observai que c'tait  regret que je ne voyais pas ici dans la
  direction gnrale des affaires l'esprit que je dsirais y trouver,
  que ce n'tait pas assez pour la Hollande de prendre les mesures qui
  lui taient demandes pour l'intrt commun, mais qu'il fallait les
  faire excuter avec le zle qui en assurait le succs. Je lui citai
  plusieurs preuves de mon assertion, en lui dmontrant l'inconvenance
  et appuyant sur le mal que la Hollande se ferait, si les choses ne
  changeaient pas entirement de face. Le ministre me parut abonder
  dans mon sens et m'a parl comme regardant le sort de la Hollande
  dans les mains de l'empereur, et comme n'attendant que de lui le
  bonheur de sa patrie. J'ignore si M. Roll rendit compte au roi de
  notre conversation, mais hier Sa Majest me fit prier de venir lui
  parler.

  Je me rendis au palais  quatre heures, et restai avec S. M. jusqu'
  six heures. Le roi m'engagea de lui parler franchement sur tout ce
  que je voyais, en me priant mme de ne rien lui cacher. J'eus donc
  l'honneur de lui rpter tout ce que j'avais dit la veille au
  ministre. J'allai mme plus loin, en communiquant au roi des faits
  dont j'avais trouv plus convenable de ne pas parler  M. Roll.
  J'observai  S. Majest que l'attachement qu'on lui portait pouvait
  beaucoup lui servir pour diriger l'opinion publique; que lorsqu'on
  verrait que sa conduite est vritablement franaise, et qu'il est
  mcontent de celui qui n'en a pas une prononce dans le mme sens,
  alors en peu de temps le gouvernement prendrait la mme direction;
  qu'il ne m'appartenait pas de me mler du choix de ses agents, que
  je ne devais connatre que le rsultat de leurs travaux; mais
  qu'avec les moyens personnels qu'il avait, il me paraissait
  impossible que Sa Majest ne distingut pas, quand elle le voudrait,
  celui qui la sert dans l'une ou l'autre ligne.

  Le roi eut la bont de me traiter avec toute sorte d'indulgence en
  me promettant de lui parler aussi franchement; il se plaignit de sa
  position, des peines qu'il tait oblig de se donner pour arriver
  malheureusement  de bien petits rsultats. Il me rpta combien le
  peuple qu'il gouvernait tait  plaindre, et en mme temps combien
  il tait difficile de le diriger, puisque n'tant pas susceptible
  d'enthousiasme, les chiffres devenaient la seule base de leur
  opinion. Cependant, le roi me demanda ce qu'il devait faire. Il me
  rpta que son dsir tait de deviner, s'il tait possible, les
  dsirs de l'empereur, et il m'autorisa non-seulement  le prvenir
  de ce qui pourrait se faire de rprhensible, mais mme encore me
  promit de faire gnralement tout ce que je pourrais croire utile
  aux vues de l'empereur. C'est maintenant  votre Excellence de me
  faire connatre les ordres de S. M. impriale et royale. Je ne puis
  douter de la vrit des intentions que le roi m'a manifestes; mais
  il dpend de l'empereur d'en acqurir la certitude. Je tous promets
  de porter dans ma mission l'oeil le plus vigilant, et de tout faire
  pour oprer ici un changement de systme. J'aime  me flatter
  qu'aid du roi, j'y parviendrai. V. Excellence sait ce qu'il y a 
  faire. Moi je n'envisage que le plaisir, en faisant mon devoir,
  d'tre utile  l'empereur. Je suis en mesure d'excuter ses ordres,
  soit qu'ils portent sur les choses ou les personnes. J'attends donc
  avec impatience la rponse de V. Excellence. Je ne puis finir ma
  dpche sans vous rpter  quel point j'ai t content de ce que le
  roi m'a fait l'honneur de me dire.


  ROLL  LAROCHEFOUCAULD.

                                                    Amsterdam, 19 mai.

  J'ai mis sous les yeux du roi mon matre la lettre que V. Excellence
  m'a fait l'honneur de m'crire aujourd'hui au sujet de quelques
  vaisseaux nouvellement entrs dans les ports de ce royaume malgr
  les lois prohibitives  cet gard.

  Sa Majest n'a pu voir qu'avec peine se renouveler une plainte
  qu'elle se flattait d'avoir entirement carte par les dispositions
  prises relativement  la fermeture des ports. Cependant, n'ayant
  point de raisons suffisantes pour rvoquer en doute la vracit des
  informations parvenues  V. Excellence au sujet des btiments
  susdits, elle s'est empresse d'expdier aussitt un courrier
  extraordinaire pour se faire rendre un compte exact sur cette
  affaire, et, sans attendre le rsultat des recherches, elle a dcid
  que non-seulement les btiments indiqus par V. Excellence devront
  se remettre en mer sans aucun dlai, mais aussi que la clture des
  ports, prcdemment dcrte, sera maintenue avec la plus grande
  rigueur, et l'entre dfendue  tout btiment marchand, quels que
  soient son pavillon et sa cargaison, et sans avoir gard  d'autres
  considrations quelconques, si ce n'est celle du gros temps, 
  l'exception cependant d'un seul, parti d'ici depuis dix-huit mois
  pour Canton, avec la promesse positive de S. Majest de ne trouver
  aucun empchement pour la rentre dans nos ports, et au sujet duquel
  elle se propose d'entretenir verbalement V. Excellence, en vous
  faisant part de cette dtermination du roi, par laquelle il se
  flatte d'avoir dtruit jusqu' la' possibilit de tout abus
  ultrieur. Je suis charg particulirement de vous communiquer en
  mme temps que si, d'un ct, S. Majest n'a pu voir qu' regret une
  plainte quelconque faite de la part de son auguste frre, elle a su,
  d'un autre ct, apprcier la nouvelle preuve de franchise et de
  loyaut que V. Excellence vient de donner dans la manire dont elle
  a dirig la dmarche  laquelle les informations reues l'ont
  oblige.

  S. Majest est si loigne de se plaindre de la dmarche mme
  qu'elle dsire au contraire, que si, contre son gr, il y avait
  encore  l'avenir quelque chose qui puisse tre dsagrable  son
  auguste frre, et qu'il soit en son pouvoir de prvenir ou de faire
  cesser, V. Excellence veuille, sans dlai et sans rserve, faire
  parvenir par mon organe ses informations  cet gard  la
  connaissance de S. Majest, laquelle, tout pnible que soit dans ce
  moment pour ses sujets l'tat o son royaume se trouve, est trop
  convaincue que les sacrifices actuels sont le seul moyen de voir
  renatre les avantages d'une paix prompte et durable, pour ne pas
  persvrer avec une constance inbranlable dans toutes les mesures
  dont ils sont la consquence.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 23 mai.

  Le roi m'entretint l'autre jour de la dcision de S. M. impriale et
  royale sur les Franais qui taient  son service. Il me dit qu'il
  ne voulait parler  aucun de cet objet, qu'il lui suffirait de leur
  avoir fait crire une lettre pour connatre le parti qu'ils
  voulaient prendre. Sa Majest me parut trs froide, ayant mme peu
  d'intrt pour eux. Les Franais sont de leur ct mcontents;
  plusieurs m'en ont parl dans des ternies trs convenables; et
  maintenant qu'il s'agit de prendre un parti dfinitif, presque tous
  ne voudraient pas perdre leur vritable patrie pour en adopter une
  nouvelle. La gloire et l'attachement pour l'empereur les appellent;
  la reconnaissance et le devoir les retiennent. Ils craignent d'tre
  mal vus de l'empereur s'ils quittent le service de la Hollande, et
  cependant plusieurs ne peuvent se dcider  signer qu'ils consentent
   n'tre plus Franais. Ce qui me parat certain, c'est que
  plusieurs de ces messieurs ont cru obir  S. M. impriale et royale
  en venant ici et n'ont jamais imagin s'loigner entirement de la
  France. V. Excellence conoit bien que je n'ai rien rpondu de
  positif et que je me suis born  leur dire qu'il m'tait impossible
  de les conseiller dans une circonstance aussi dlicate. Les
  Hollandais, jaloux des Franais, cherchent  leur donner
  continuellement des dsagrments et ceux-ci ne sont pas soutenus par
  le roi. Dans cette position je voudrais connatre le dsir de
  l'empereur afin de leur faire prendre la ligne qu'il ordonnera. Le
  gnral Demaray, qui commandait l'artillerie, vient encore de
  quitter le service de la Hollande, n'y pouvant plus tenir.

  Ayant une occasion sre pour faire passer cette dpche en France,
  j'en profite pour parler  V. Excellence de la contrebande qui se
  fait en Zlande. Il parat que l'le de Walcheren est principalement
  le point sur lequel se dirigent les contrebandiers.  mon passage 
  Anvers, on m'en parla dj, et l'on ne me cacha point que par
  l'Escaut il s'introduisait beaucoup de marchandises anglaises, mais
  que l'on accusait davantage les autorits hollandaises qui
  paraissaient se prter  ce commerce illicite. Depuis que je suis en
  Hollande, les principaux agents du gouvernement avouent la
  difficult et presque l'impossibilit d'empcher entirement ce
  genre de commerce en Zlande, mais aussi les mmes agents prtendent
  que les douaniers et mme les autorits franaises favorisent ceux
  qui leur font partager les bnfices de ce commerce. Le rsultat me
  parat tre une impossibilit reconnue de gurir ce mal. Ne
  serait-il pas possible qu'en coupant le noeud de la difficult
  l'empereur y remdit en runissant l'le de Walcheren  la France,
  et Sa Majest ne pourrait-elle pas porter cette runion jusqu' la
  Meuse? Alors la frontire deviendrait telle qu'il serait facile de
  la garder, et le Brabant hollandais, habit par des catholiques, se
  trouverait heureux d'tre runi  l'empire franais. Votre
  Excellence sait,  quel point l'intolrance est porte dans ce pays:
  ce qui ne parat point devoir diminuer, le roi venant de placer
  l'ex-ministre de l'intrieur, M. Mollerus,  la tte des cultes.
  Cette intolrance fera donc toujours Franais tous les catholiques
  hollandais. Quant  une indemnit  donner  la Hollande, l'empereur
  peut  cet gard tre aussi gnreux qu'il lui conviendra. Je
  soumets ces observations  V. Excellence comme le moyen que je
  croirais le plus sr d'aplanir les difficults qui surviennent tous
  les jours et qui tiennent  la position de la frontire.

  Au sujet de la contrebande, le roi vient dans l'instant de m'envoyer
  un secrtaire du cabinet pour me communiquer une liste que S. M.
  impriale et royale lui a envoye d'une certaine quantit de maisons
  ou d'individus hollandais accuss de faire la contrebande. S.
  Majest y a fait joindre la rponse du ministre des finances avec
  copie de l'interrogation que l'on a fait subir aux prvenus. Il en
  rsulte qu'un d'eux est mort depuis un an, deux autres sont aux
  galres depuis quatre ans et tous les autres sont innocents. Quant 
  cette dernire partie, je ne puis m'empcher d'observer  V.
  Excellence que l'interrogatoire peut tre trs exact, mais qu'il est
  fait de manire  ne trouver aucun coupable, puisque tous ces
  individus ont t appels et que l'on s'est content de leur
  demander ce qu'ils avaient fait, et d'envoyer ensuite leur rponse.
  Il est cependant possible que d'autres recherches aient t faites;
  c'est ce que je tcherai d'apprendre.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 9 juin.

  D'aprs ce que j'apprends par MM. les consuls, il y a encore une
  communication avec l'Angleterre, mais elle parat peu considrable
  et vient des petits ports qui ne sont pas surveills. C'est
  principalement par la Zlande que l'on suppose que les passagers
  peuvent s'embarquer pour l'Angleterre et s'introduire en Hollande.
  Il est certain que le comte de Bentinck a t arrt au moment o il
  s'embarquait  Cathvyck, et qu'il n'a t relch que sur
  l'exhibition d'un ordre du roi; il a fait un voyage en Angleterre et
  en est revenu il y a deux jours. On dit qu'il tait envoy pour
  faire un arrangement qui permt  une certaine quantit de bateaux
  hollandais de pcher le hareng. J'en ai parl  M. Roll qui m'a
  assur n'en tre pas instruit. Ce M. de Bentinck doit, dit-on, tre
  grand cuyer.

  Le ministre des affaires trangres a envoy hier et avant-hier la
  circulaire  tous les Franais au service de la Hollande, pour
  connatre le parti dcisif qu'ils voulaient prendre. Cette liste est
  d'environ 500 personnes dont il parat que la plus grande partie
  rclamera les bonts de l'empereur pour rentrer au service du roi,
  sans perdre leur qualit de Franais. L'autorisation donne par S.
  Majest pour la sortie des beurres et fromages n'a pas atteint son
  but. Aucun ngociant n'a voulu donner la caution exige. J'ai
  appris, de mon ct, aux maisons qui se sont adresses  moi que
  j'ignorais absolument les motifs qui avaient dcid le roi  prendre
  cette mesure. Il me semble que, par son effet, elle doit tre
  regarde comme nulle.


  CADORE  BERTHIER.

                                                     Bayonne, 22 juin.

  S. M. impriale voulant donner au commerce de la Hollande toutes les
  facilits compatibles avec l'excution des grandes mesures adoptes
  contre l'Angleterre, a consenti  autoriser le commerce de cabotage
  sur les ctes de l'Allemagne septentrionale depuis l'embouchure de
  l'Ems jusqu'au canal de Holstein. Les btiments destins  ce
  commerce suivront la cte, escorts par des chaloupes canonnires de
  la marine hollandaise. Ils ne pourront transporter aucune espce de
  denres coloniales, bien moins encore des marchandises anglaises.

  Cette navigation a pour objet d'tablir par le canal de Holstein une
  communication avec la Baltique, d'o la Hollande pourra tirer des
  bois de construction, des chanvres et autres approvisionnements
  ncessaires  sa marine.

  V. A. S. jugera sans doute convenable d'instruire les gnraux
  franais commandant dans le nord de l'Allemagne des intentions de S.
  M. pour qu'ils ne mettent point d'obstacle  une navigation
  autorise par elle.


  CADORE  LAROCHEFOUCAULD.

                                                     Paris, 9 juillet.

  Monsieur l'ambassadeur, j'ai reu vos deux dpches numrotes 13 et
  14. Il m'en est parvenu d'autres qui sont encore dans le
  portefeuille de S. Majest et auxquelles je rpondrai plus tard.

  Je dois aujourd'hui vous recommander, d'aprs les ordres de
  l'empereur, de ne point perdre de vue les instructions qui vous ont
  t donnes et de veiller avec un soin constant  l'excution des
  mesures du blocus. Vous ne cesserez de faire sentir au gouvernement
  hollandais, au roi mme, quand vous en trouverez l'occasion, combien
  il importe de ne laisser  l'Angleterre aucun dbouch pour ses
  marchandises sur le continent. Il faut attaquer son commerce,
  puisque son commerce est la source de ses revenus, puisque c'est l
  qu'elle puise les moyens de prolonger la guerre. Toutes les
  puissances de l'Europe se sont runies dans le mme but, et le
  succs des mesures qu'elles ont prises ne peut tre douteux, si
  partout on les fait excuter avec persvrance et svrit.

  S. M. impriale a t informe que des smoggleurs, sortant
  journellement des ports de la Hollande, entretiennent des
  communications avec les Anglais qu'ils instruisent de tout ce qui se
  passe  Flessingue et dans l'Escaut. Vous appellerez l'attention du
  gouvernement hollandais sur ces manoeuvres qui peuvent avoir des
  consquences dangereuses et qu'il importe de prvenir. Les
  smoggleurs qui communiquent avec les Anglais doivent tre considrs
  et traits comme espions.

  Il est un autre objet que S. Majest recommande  vos soins, c'est
  de faire en sorte que les Franais de l'ge de la conscription qui
  cherchent  se rfugier en Hollande ne puissent y tre admis, et que
  ceux qui y seront trouvs soient immdiatement anots et remis aux
  autorits franaises. Vous voudrez bien m'instruire du rsultat des
  dmarches que vous aurez faites dans le terme des directions que je
  suis charg de vous transmettre.


  CADORE  WERHUELL.

                                                  Bayonne, 12 juillet.

  Lorsque S. Majest, usant d'un juste droit de reprsailles, eut
  dclar les les Britanniques et leurs colonies en tat de blocus,
  la presque totalit des puissances du continent, galement blesses
  par les prtentions exagres de l'Angleterre, se runirent
  successivement  S. Majest et rsolurent, d'un commun accord, de
  suspendre toute communication entre leurs tats et les les
  Britanniques. Votre gouvernement adopta le premier les mesures qui
  avaient t prises par l'empereur.

  Aujourd'hui l'Angleterre ne compte plus qu'une puissance amie sur le
  continent. Tous les ports de l'Europe,  l'exception des ports de
  Sude, sont ferms  son commerce. Les tats-Unis d'Amrique ont
  renonc  toute communication commerciale avec elle, et il ne lui
  reste plus de dbouchs pour ses marchandises, de moyens
  d'approvisionnement pour sa marine que dans ses propres colonies et
  dans le Brsil, qui ne lui offre que de bien faibles ressources.
  Plus son commerce est gn, plus elle met d'activit, de soin et
  d'adresse pour verser sur le continent, par le moyen de la
  contrebande, ses marchandises et les denres coloniales dont ses
  magasins sont encombrs. Simulation de pavillon, papiers faux,
  certificats d'origine publiquement contrefaits, tout est employ;
  et, sans une surveillance active et continuelle de la part de toutes
  les puissances du continent, les grandes mesures qu'elles ont
  adoptes n'tant qu'imparfaitement excutes n'obtiendront point
  tout l'effet qu'on devait en attendre. Il ne suffit pas de fermer
  tout dbouch au commerce de l'Angleterre, et puisqu'elle est
  spare des autres puissances du continent en refusant de
  reconnatre les principes du droit maritime qui les rgit, il faut
  maintenir l'interdiction qu'elle a prononce elle-mme, et que le
  continent rompe toute communication avec elle. S. Majest, en me
  chargeant d'appeler l'attention de votre gouvernement sur ces deux
  objets, se persuade que le roi son frre se fera un plaisir de
  seconder ses vues et prendre les mesures les plus propres  djouer
  les tentatives de la contrebande, et  empcher toute communication
  quelconque entre ses sujets et les Anglais.

  Je prie V. Excellence de vouloir bien porter  la connaissance de sa
  cour les communications que j'ai l'honneur de lui adresser
  aujourd'hui.


  CADORE  LAROCHEFOUCAULD.

                                                  Bayonne, 19 juillet.

  Dans une de vos dernires dpches, vous avez nonc une ide qui a
  fix l'attention de S. Majest. Vous parliez de la difficult de
  prvenir le versement des marchandises de contrebande de Hollande en
  France, difficult qui tenait principalement  la nature des
  frontires actuelles entre les deux tats, et qui ne cesserait que
  lorsque la frontire de l'Europe franaise aurait t porte jusqu'
  la Meuse. Sa Majest n'a point mconnu la justesse de vos
  observations, et elle entrevoit volontiers un arrangement avec le
  roi son frre pour parvenir  une rectification de frontires qui
  faciliterait l'action des douanes et aurait le grand avantage de
  donner  la France une ligne non interrompue de limites naturelles.
  Il est loin des ides de S. M. de demander des cessions gratuites 
  la Hollande; elle ne veut mme faire aucune proposition d'change
  avant de savoir si elle pourrait convenir au roi.

  Je vous invite en consquence, Monsieur l'ambassadeur,  vouloir
  bien sonder l'opinion du gouvernement hollandais  cet gard, vous
  vous attacherez surtout  connatre quelles indemnits la Hollande
  dsirerait, dans la supposition o elle nous cderait soit les
  territoires  la gauche de la Meuse, soit mme tout ce qui est  la
  gauche du Vaal. Le plus important pour la France est d'obtenir une
  frontire fixe et bien dfinie, ce qu'elle trouve dans la Meuse et
  encore plus dans le Vaal, soit que la Zlande fasse ou ne fasse
  point partie de la cession.

  La Hollande peut trouver une compensation dans les pays d'Allemagne
  qui sont encore  la disposition de Sa Majest. Le grand-duc de Berg
  est dans cette classe. Les souverains des petits tats qui touchent
   la Hollande pourraient, au moyen d'arrangements particuliers, tre
  transports ailleurs. Je ne vous en dis point davantage, Monsieur
  l'ambassadeur, j'attends que vous m'ayez fait connatre les
  dispositions dans lesquelles vous aurez trouv le ministre
  hollandais. Votre premier soin doit tre de dcouvrir ses vues, de
  savoir ce qui peut tre  sa convenance, et, lorsque vous m'en aurez
  instruit, j'aurai l'honneur de prendre et de vous faire connatre
  les intentions de Sa Majest; mais ne faites aucune proposition
  directe.


  WERHUELL  CADORE.

                                                    Paris, 20 juillet.

  Les circonstances actuelles de l'Europe et les liens troits qui
  unissent la Hollande  la France, joints  la haute bienveillance
  dont Sa Majest l'empereur honore son auguste frre le roi, mon
  matre, ont naturellement fait natre dans le coeur de tout bon
  Hollandais le dsir de voir son pays partager les nouveaux liens qui
  rapprochent d'autres tats encore plus intimement de la France.
  Lorsque la Hollande confia ses destines au monarque chri qui la
  gouverne, elle voulut, en croyant assurer par l son intgrit, son
  indpendance et son bonheur, prouver  la fois d'une manire
  clatante sa vive affection pour la France et son profond respect
  pour le plus magnanime des monarques de l'univers. Constamment
  anime de ces sentiments et fortement pntre de tout ce qu'elle
  doit  l'alliance sacre qui l'unit au peuple franais, la Hollande
  serait flatte d'en resserrer encore les liens, et l'on se persuade
  d'atteindre ce but, si S. M. impriale et royale daignait regarder
  comme un nouvel hommage de dvouement  son auguste personne le
  dsir de voir le royaume de la Hollande admis dans la confdration
  du Rhin.

  Le poste minent et honorable que Votre Excellence occupe auprs de
  Sa Majest la met plus que personne  mme de savoir si l'expression
  officielle de ce voeu de mon souverain ne dplairait point 
  l'empereur. J'attacherais beaucoup de prix  tre instruit par Votre
  Excellence des intentions bienveillantes de S. M. l'empereur et roi
   cet gard, et je m'estimerais trs heureux si j'avais l'honneur
  d'tre choisi par mon souverain pour tre auprs du magnanime
  protecteur de la Confdration rhnane l'organe d'une demande
  inspire par le respect, la reconnaissance et un amour sans bornes.

  Me reposant sur la noblesse de caractre qui illustre Votre
  Excellence et qui m'a inspir depuis longtemps une confiance
  illimite, j'ose la prier de regarder ma demande comme n'ayant pas
  t faite, si elle croit qu'elle ne serait pas agrable  S. M.
  l'empereur.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 8 aot.

  J'ai pu enfin m'acquitter jeudi dernier des ordres de l'empereur. Je
  suis parvenu, aprs bien de vaines tentatives,  rejoindre M. Roll
  qui tait au Loo depuis huit jours. J'ai parl au ministre de l'ide
  d'changer le Brabant jusqu' la rive gauche de la Meuse, et plus
  encore du Vaal, contre des pays en Allemagne qui restaient  la
  disposition de S. M. impriale et royale, en y comprenant le
  grand-duch de Berg. J'ai fait sentir au ministre combien le systme
  des douanes souffrait de la mauvaise frontire qui existait
  maintenant entre la Hollande et la France, combien nos agents
  avaient rejet souvent sur les autorits hollandaises les atteintes
  portes aux lois franaises, et combien les deux gouvernements
  avaient d'exemples du rsultat dsagrable de ce genre de
  discussion; que l'empereur, en se donnant de ce ct une frontire
  naturelle, ne voulait rien faire qui ft contre les intrts du
  royaume de Hollande; que c'tait dans cette ide que Sa Majest ne
  fixait pas un change, mais dsirait avant tout savoir ce que le roi
  de Hollande jugerait quivaloir  la partie de son royaume qu'il
  devait cder. M. Roll commena par me dire qu'il lui tait
  impossible de rpondre  une proposition aussi inattendue, que le
  roi pouvait seul donner une dcision dans cette circonstance. Il me
  laissa cependant entendre qu'il tait personnellement contre cette
  ide, et son opinion me parut base sur cinq points principaux:

  Le 1er tait la difficult ou presque l'impossibilit de s'entendre
  sur les travaux de mer indispensables dans les les pour garantir le
  midi de la province de Hollande, travaux sur lesquels les ingnieurs
  d'un mme gouvernement avaient dj bien de la peine  tre du mme
  avis, et sans lesquels la Hollande courrait les plus grands dangers.

  2 Le ministre regarde le cours des rivires comme la seule richesse
  de ce pays, et par consquent le tharvlweg du Vaal comme ruineux
  pour la Hollande.

  3 Il estime le revenu du Brabant  cinq millions de florins, et
  regarde que ce revenu augmente journellement.

  4 Son opinion est que pour pouvoir sauver sa patrie il est
  ncessaire que le revenu territorial soit augment de cinq  six
  millions, ou au moins de moiti, et qu'un change amnerait
  difficilement cet avantage; qu'il verrait donc avec peine le roi
  perdre d'anciens sujets sans acqurir la certitude que la Hollande y
  gagnerait une existence stable et indpendante.

  5 Enfin M. Roll m'a fait sentir qu'il y avait eu de grandes
  discussions lorsqu'il s'agit, l'anne dernire, de l'change de
  Flessingue, et qu'il ne savait pas jusqu' quel point le roi
  pourrait mme traiter seul cet objet.

  Je rpondis  ces observations:

  1 Que l'on pourrait laisser  la Hollande les les; que par
  consquent les travaux de mer resteraient dans ses mains.

  2 Que le cours de la petite Meuse serait seul perdu pour la
  Hollande, et que ses deux ports principaux, Amsterdam et Rotterdam,
  lui resteraient toujours ainsi que sa navigation intrieure.

  3 Que je regardais le revenu du Brabant comme trs exagr; qu'au
  surplus ceci tait une affaire de dtail  laquelle je n'avais pas 
  rpondre puisqu'il ne s'agissait que d'asseoir le principe
  d'change, mais nullement de discuter la valeur des objets proposs.

  4 Que je venais de rpondre  sa quatrime observation, et qu'enfin
  la cinquime me paraissait d'autant moins fonde qu'une fois la
  chose arrte du commun accord des deux parties et  leur avantage
  rciproque, l'on prendrait la forme que l'empereur jugerait
  ncessaire.

  Votre Excellence sentira que cette conversation nous mena trs loin.
  Le ministre rappela les sacrifices de la Hollande, en me faisant
  entendre que le roi s'attendrait dans cette circonstance  une
  augmentation de territoire, et que Sa Majest prfrerait un moins
  grand avantage  un change qui lui assurerait des revenus plus
  considrables. Je suis tomb d'accord avec le ministre sur la
  position malheureuse de ce pays, qui souffrait plus que le reste du
  continent des mesures ncessites par les circonstances; mais en
  mme temps je lui ai rappel que le gouvernement n'avait rien fait
  pour mriter les bonts particulires de l'empereur, puisque son
  esprit tait mauvais, sa direction habituellement vicieuse, et que
  ce n'tait qu'en insistant et par la crainte que l'on pouvait
  l'amener  des mesures et  une conduite dont il cherchait 
  s'carter dans toutes les occasions; que j'en tais habituellement
  tmoin, et que certainement ce n'tait pas ainsi que l'on acquerrait
  le droit d'attendre une existence indpendante du souverain qui
  pouvait tout; que le gouvernement hollandais tait d'autant plus
  rprhensible que c'tait de lui seul que venaient les torts,
  puisque le pays tait bon et souffrait avec une rsignation qui lui
  faisait le plus grand honneur. M. Roll m'a rpt qu'il me priait
  de regarder comme une simple conversation ce qu'il venait de me
  dire, attendant les ordres du roi pour me communiquer sa rponse. Il
  m'a tmoign son embarras d'en parler  Sa Majest et m'a demand
  quelque chose par crit: ce que j'ai refus. On annonce l'arrive
  du roi pour jeudi. J'imagine qu'alors j'aurai l'honneur de le voir
  et de savoir la dtermination de Sa Majest. On dit que le roi
  donnera des ftes pour le jour de saint Napolon. Rien n'est
  cependant encore connu. Je verrai M. Roll aujourd'hui et pourrai
  peut-tre rendre compte  Votre Excellence de ce qu'il m'aura dit 
  ce sujet.

  La cte est bien garde. On a arrt dernirement plusieurs
  passagers venant d'Angleterre. Il n'entre pas de marchandises. Nous
  avons cependant assez rgulirement les nouvelles de Londres, et les
  journaux du 28 sont en ville. Les nouvelles qu'ils contiennent sont
  bien tristes sur l'Espagne. J'aime  les croire fausses. Je ne doute
  pas que l'empereur reoive tous ces journaux. Si Sa Majest les
  dsirait, je puis les avoir sans me compromettre.

  Votre Excellence sait combien je surveille la fermeture des ports,
  et elle doit supposer combien les mesures prises et excutes
  doivent tre contraires  la majeure partie des habitants
  d'Amsterdam. C'est donc avec une vritable peine que j'apprends que
  les mmes mesures ne sont pas excutes partout avec la mme
  svrit. J'ai la certitude positive qu'il entre  Brme une norme
  quantit de marchandises anglaises et que l'on ne fait rien pour
  l'empcher. Les ngociants hollandais se plaignent alors d'un poids
  qu'ils supportent seuls. Je ne puis rien rpondre aux preuves qu'ils
  me prsentent et ma position devient dsagrable. Je suis aussi
  fch de voir dans les journaux franais l'arrive dans nos ports de
  navires amricains chargs de denres coloniales. Le prtexte qu'ils
  ne sont pas entrs en Angleterre n'en est pas un admis ici, et l'on
  a la certitude que beaucoup de navires ont des journaux doubles, et
  que l'on imite si bien en Angleterre les signatures et les papiers
  que les prtendus signataires ne peuvent pas mme les reconnatre.

  J'apprends  l'instant que M. Roll est encore  Utrecht. Je ne puis
  donc rien mander de plus  Votre Excellence.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                   Amsterdam, 11 aot.

  J'arrive dans l'instant de chez le roi qui est  Amsterdam depuis
  hier soir. Sa Majest m'a fait crire par son ministre des affaires
  trangres de me rendre  son palais,  deux heures. J'ai excut
  cet ordre et n'ai pas t peu tonn en entrant dans le cabinet du
  roi d'y trouver M. Roll, ce qui n'tait jamais arriv depuis que je
  suis en Hollande, Sa Majest m'ayant entretenu toujours seul. J'ai
  donc pens qu'il s'agissait d'une rponse officielle  l'ouverture
  que j'avais t charg de faire au sujet de l'change propos par
  l'empereur comme rectification des frontires, et je ne me suis pas
  tromp dans mon pressentiment. Le roi m'a rpt absolument tout ce
  que M. Roll m'avait dit il y a quelques jours, m'a dclar son
  loignement pour la cession propose par l'empereur. Sa Majest m'a
  annonc que, dans son opinion, cette proposition tait aussi
  dsavantageuse pour lui personnellement que pour le pays qu'il
  gouverne; qu'il serait perdu aux yeux des Hollandais; qu'ainsi, s'il
  en tait le matre, il ne pouvait l'accepter; qu'il ne pouvait
  renoncer  d'anciens sujets; qu'enfin il m'enverrait une rponse par
  crit qui dvelopperait plus en dtail les diffrents points de vue
  sous lesquels il envisageait cette affaire. J'ai eu l'honneur
  d'observer au roi que l'avantage de la Hollande consistait dans
  l'change qui serait fait; qu'ainsi il paraissait difficile  Sa
  Majest de prvoir qu'il serait dsavantageux  son royaume
  puisqu'il n'tait pas connu; que, quant  lui personnellement, il me
  semblait que dans la position o taient les finances de l'tat, il
  ne pouvait lui tre prjudiciable d'admettre un principe qui aurait
  pour but de les amliorer et de sauver son pays qui, de son propre
  aveu, marchait journellement  sa ruine. J'ai eu la douleur
  d'entendre le roi me tenir un langage d'indpendance absolument
  nouveau. J'imagine que S. M. s'y est crue oblige en prsence de son
  ministre. J'ai rpondu avec la dignit que j'ai cru qui convenait 
  l'ambassadeur de l'empereur, mais en mme temps avec tout le respect
  que je dois  tant d'gards au frre de mon souverain. Je n'ai dit
  que ce que je voulais dire; mais j'ai fait sentir au roi que d'aller
  au devant d'une ide qui paraissait agrable  l'empereur ne me
  paraissait pas devoir tre si loign de sa pense, surtout
  lorsqu'elle tait prsente par ma cour avec une modration qui
  prouvait son intention de ne faire aucun tort  la Hollande. Je n'ai
  voulu entrer dans aucun autre dveloppement. M. Roll tait prsent,
  c'tait une raison de plus de ne pas aller plus loin. J'aurai donc
  l'honneur d'adresser  Votre Excellence la rponse du roi, si elle
  me parvient avant le dpart du courrier. Je n'tais pas heureux
  aujourd'hui, car il m'est survenu un autre objet sur lequel je n'ai
  pu tomber d'accord avec le roi. Il a t question des soldats de sa
  garde que Sa Majest a licencis et de la pension que l'empereur
  exige qui soit faite  ces soldats. Le roi m'a dit que ces
  militaires taient partis parce qu'ils ne voulaient plus rester 
  son service; qu'ainsi il n'tait tenu  leur donner aucune pension;
  qu'il leur avait fait demander s'ils avaient de quoi vivre en
  France; qu'ils avaient rpondu affirmativement et avaient ajout
  qu'ils taient trs contents. J'ai eu l'honneur d'observer au roi
  qu'ils avaient tenu un autre langage dans ma chancellerie o ils
  s'taient plaints de leur licenciement, en disant qu'ils ne
  partaient que parce qu'ils ne voulaient pas devenir Hollandais. Sa
  Majest me dit les avoir fait parler, et me cita le gnral de Brac,
  grand marchal du palais, comme ayant t charg de s'assurer
  qu'ils partaient entirement de leur consentement. Le roi sonna
  aussitt, fit appeler M. de Brac qui dit qu'ils avaient tous rpondu
  qu'ils quittaient  regret le service du roi; mais que ds qu'ils
  devaient devenir Hollandais pour y rester, ils prfraient retourner
  dans leur patrie. J'ajoutai alors que cette rponse cadrait
  parfaitement avec le dire des soldats, puisqu'ils n'avaient quitt
  le service du roi que pour obir  l'option qui leur avait t
  faite. J'eus l'honneur de prendre cong de Sa Majest, qui reste
  encore quelques jours dans sa capitale, et qui donnera lundi, jour
  de saint Napolon, un concert et un bal. Le mme jour j'ai engag
  dans un grand dner les ministres du pays et trangers, ainsi que
  les chefs des autorits civiles et militaires.

  P. S. Le roi ne m'ayant rien envoy, je suis oblig de fermer ma
  dpche. J'imagine que Sa Majest expdiera un courrier 
  l'empereur.

  P. S. J'ouvre ma dpche pour envoyer  Votre Excellence la note de
  M. Roll.


Le duc de Cadore remit cette lettre  l'empereur aprs l'avoir fait
suivre de la note ci-dessous:


  Je renouvelle au sujet de cette lettre l'observation dj faite que
  M. de Larochefoucauld a t au del de ses instructions lorsqu'il a
  fait la proposition directe d'un change sur lequel il tait
  seulement charg de connatre les dispositions du gouvernement
  hollandais.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                   Amsterdam, 15 aot.

  Je n'ai que le temps, avant le dpart du dernier courrier, d'envoyer
   Votre Excellence la rponse officielle du roi transmise par M.
  Roll. Je l'ai dj trouve plus mesure que ce que j'avais entendu
  quelques heures auparavant, et j'ai su que le roi avait senti la
  position fausse dans laquelle il s'tait plac, ainsi que moi,
  lorsqu'il me parla devant son ministre. J'ai eu l'honneur de revoir
  Sa Majest avec laquelle j'eus une longue confrence, et je dois 
  la vrit d'assurer  Votre Excellence que je l'ai trouve
  absolument diffrente dans son opinion, du moins dans la manire de
  l'exprimer. Le roi m'a dit que son ide, en rendant M. Roll tmoin
  de sa rponse, tait, dans une affaire aussi majeure, qu'elle ft
  connue de son ministre. Je lui ai observ que ceci ne me paraissait
  pas tre le meilleur moyen d'atteindre son but; car son ministre
  pouvait me rpondre s'il ne s'agissait uniquement que de me faire
  connatre sa dtermination; mais que, me faisant l'honneur de
  m'appeler, je devais supposer que Sa Majest voulait discuter la
  proposition, ce qui devenait inutile ds que sa rponse tait
  concerte d'avance. Nous avons repris l'objet en question; nous en
  avons discut les avantages pour la Hollande ainsi que les
  dsavantages, et j'ai vu que la rpugnance du roi  cet change
  tenait plutt  l'impossibilit o il se croyait de cder une partie
  de ses sujets, et au doute qu'il avait que cette proposition plt ou
  convnt  la nation qu' aucune autre raison; qu'ainsi il ne pouvait
  pas le demander, mais qu'il ne s'y opposerait pas et en serait
  peut-tre bien aise, si le rsultat tait un avantage dont ce pays
  ne peut se passer. Le roi m'a dit avoir crit  l'empereur. Je puis
  ajouter  Votre Excellence que plusieurs personnes m'ont parl de
  cette affaire, quelques-unes comme la dsirant, regardant que leur
  patrie a besoin de possessions en Allemagne pour se soutenir pendant
  la guerre; d'autres comme esprant de la gnrosit de l'empereur un
  avantage pour ce pays; enfin d'autres comme jugeant ncessaire de
  faire une cession qui convenait  l'empereur, et par cela mriter
  ses bonts et changer l'opinion que l'on suppose  S. M. impriale
  et royale sur la Hollande. Enfin, comme j'ai eu l'honneur de vous le
  mander dans une de mes dpches prcdentes, l'on commence  sentir
  que l'on ne peut plus rien attendre que de la France. Le rsum de
  cette dpche est donc que l'empereur peut faire l'change s'il le
  dsire, et que Sa Majest attirera  elle tout ce pays-ci si elle
  juge devoir l'aider  sortir de la crise o la stagnation du
  commerce le met. Le roi m'a trait avec beaucoup de bont la
  dernire fois que j'ai eu l'honneur de le voir. Je lui ai rappel
  diffrents griefs pour telle ou telle affaire particulire que
  j'avais eu  traiter. Sa Majest a eu la bont de m'en claircir
  plusieurs. J'espre, dans ce voyage, avoir fait quelques pas vers le
  but que je me propose; il y a certainement du mieux. Il n'entre pas
  de btiments, et c'est beaucoup. Je dsire pouvoir bientt mander 
  Votre Excellence que ce mieux est devenu un bien. Je n'pargne rien
  pour y parvenir. Je vais aller au _Te Deum_ que le roi fait chanter
   sa chapelle.

  Dans mon premier numro j'aurai l'honneur de vous rendre compte de
  la manire dont la journe se sera passe[150].

         [Note 150: Les ambassadeurs franais accrdits auprs des
         rois frres de l'empereur prenaient le nom d'ambassadeurs de
         famille, et avaient mission de faire connatre  Napolon
         toute la conduite prive et publique des souverains.]

  M. le gnral Brunot, aide de camp du roi, vient d'tre nomm grand
  cuyer.

  M. le comte de Turkheim Montmartin, ministre de la cour de
  Wurtemberg, vient d'obtenir son rappel, M. de Munch, son secrtaire
  de lgation, vient d'arriver. Il restera charg d'affaires, en
  attendant une nouvelle nomination.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                   Amsterdam, 18 aot.

  Je me suis rendu le 15 de ce mois  la chapelle du roi o j'ai
  entendu la messe et ensuite le _Te Deum_ chant pour la fte de
  l'empereur. Le roi y a assist; mais la cour n'tait pas en grande
  crmonie, et le service ordinaire tait simplement prsent. Le roi
  a travaill avec ses ministres dans la matine. J'ai ensuite donn
  un grand dner  tous les ministres du roi, aux grands officiers du
  royaume et du palais, aux premiers fonctionnaires publics, civils et
  militaires, et  tout le corps diplomatique. De toutes les personnes
  qui entourent le roi, M. le marchal de Brac et M. de Heckeren,
  grand veneur, se sont seuls rendus  mon invitation. Au dessert, le
  ministre des affaires trangres a, d'aprs l'offre que je lui en ai
  faite, port le toast de l'empereur et y a joint l'expression de son
  dsir que S. M. impriale et royale veuille bien penser au bonheur
  de sa patrie. Tout le monde tait oblig de se rendre de trs bonne
  heure  la cour, ce qui m'a forc de runir en un seul toast: au
  roi,  la paix maritime et au bonheur de la Hollande.

  Quant aux gazettes anglaises, je n'avais pas t plus loin avant
  d'avoir la rponse de Votre Excellence; mais hier j'ai pris de plus
  amples informations. On m'offre les papiers, les notes des
  ministres, les ordres donns dans les diffrents ministres, etc.;
  mais pour cela l'on demande prs de 3,000 fr. par mois; pour les
  gazettes seulement moiti, ou un peu plus. Alors deux fois par
  semaine vous pourriez les recevoir, et je les enverrais par exprs
  jusqu' Anvers, pour que cette correspondance ft  l'insu du
  gouvernement hollandais qui pourrait bien l'empcher. Je ne
  paratrais nullement, et Votre Excellence peut s'en rapporter  ma
  prudence et tre sre que je ne ferais rien qui puisse blesser le
  moins du monde le systme gnral. Rpondez-moi, je vous en prie, le
  plus promptement possible en m'indiquant la latitude que je puis
  prendre.


  CADORE  LAROCHEFOUCAULD.

                                                       Paris, 26 aot.

  J'ai reu votre dpche du 18 aot, n 27. Je vois avec satisfaction
  que vous avez heureusement termin l'affaire des deux prises
  conduites  Helvot-Huyr, et avec regret que le roi ait l'intention
  d'insister dsormais sur le principe mme qui avait fait natre la
  difficult. Je sens bien tout l'inconvnient qu'il y aurait 
  admettre ce principe et c'est ce que vous devez vous garder de
  faire. Mais il y a de plus pour le combattre des raisons solides. Si
  la Hollande tait neutre, elle aurait en cette qualit des
  obligations pour lesquelles le droit qu'elle rclame lui pourrait
  tre ncessaire. Mais elle est allie de la France et son allie 
  perptuit, son allie envers et contre tous. Non seulement les deux
  pays ont les mmes amis et les mmes ennemis, mais dans l'un et
  l'autre les rglements concernant la navigation des neutres sont
  entirement et parfaitement les mmes. La nature des choses veut
  donc que lorsqu'il s'agit, soit de poursuivre l'ennemi commun, soit
  d'empcher les prvarications des neutres, les deux territoires,
  quoique distincts, soient considrs comme un seul et mme; et,
  comme il ne peut tre dans l'intention du gouvernement de Hollande
  de protger ses propres ennemis, il est vident qu'il ne peut
  empcher les oprations des armateurs franais et vouloir les
  enlever  leurs juges naturels, sans aller lui-mme contre ses vues
  autant que contre son intrt. Telles sont les considrations que
  vous aurez  faire valoir lorsque l'occasion s'en prsentera.

  Des deux offres qui ont t faites relativement aux papiers anglais,
  je n'accepte que celles qui regardent les gazettes. Je vous prie de
  vouloir bien donner vos soins  me les procurer avec exactitude.
  Vous pouvez, comme vous le proposez et si vous le jugez utile, les
  envoyer par exprs  Anvers. Toutes les avances que vous aurez
  faites pour cet objet vous seront rembourses  votre premire
  demande.


  CADORE AU MINISTRE DE LA MARINE.

                                                       Paris, 26 aot.

  Au moment o je recevais la lettre que Votre Excellence m'a fait
  l'honneur de m'crire le 22 de ce mois, il m'en parvenait une de M.
  de Larochefoucauld o il m'annonce qu'il a termin, selon vos dsirs
  et les siens, l'affaire des deux prises conduites par des corsaires
  franais  Helvot-Huyr. Le roi a pass sur la violation du
  territoire hollandais reproche aux deux corsaires, mais en
  dclarant, par l'organe de son ministre des affaires trangres,
  que, si dans cette occasion il se dsistait de son juste droit,
  c'tait uniquement pour donner une nouvelle preuve de sa constante
  dfrence  ce que paraissait dsirer S. M. l'empereur, son auguste
  frre; mais que cette condescendance ne pourrait jamais tirer 
  consquence et qu' l'avenir tous les cas de mme nature seront
  dcids suivant les statuts et les lois du royaume.

  Les Hollandais ont constamment soutenu et soutiennent que tout
  tranger, mme d'un pays leur alli, qui fait des prises dans leurs
  eaux, viole leur territoire, ou, ce qui est la mme chose, attente 
  leur souverainet et commet un dlit dont la connaissance appartient
  exclusivement au souverain offens et dont la premire consquence
  est de rendre la prise illgale et nulle. Il faut l'avouer, ce ne
  sont pas les Hollandais seuls qui ont profess cette doctrine. Elle
  a t celle de toutes les puissances maritimes dans les dernires
  guerres. Elle me semble admise par nos propres ordonnances, et c'est
  en vertu de ce principe que nous-mmes nous avons exig et obtenu de
  diverses cours, et nagure encore du Danemarck, des indemnits pour
  des btiments franais pris dans leurs eaux.

  Sa Majest le roi de Hollande, se montrant jaloux de son droit et
  annonant la rsolution de ne s'en point dsister  l'avenir, il me
  paratrait dsirable, pour viter dsormais des discussions
  dsagrables, qu'il ft enjoint aux corsaires de ne saisir dans les
  eaux de la Hollande,  une distance des rivages moindre que la
  porte du canon, aucun btiment sous pavillon neutre (car pour les
  prises sous pavillon ennemi, il ne s'lverait, je prsume, aucune
  difficult, ou elles seraient aisment aplanies), ou du moins de ne
  pas conduire dans les ports hollandais les btiments saisis  une
  moindre distance, et cela sous peine d'tre privs de l'intervention
  et de l'appui du gouvernement franais.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                   Amsterdam, 29 aot.

  J'ai eu l'honneur, dans un de mes numros, d'informer Votre
  Excellence que j'avais un moyen d'envoyer en Angleterre une personne
  qui pourrait me rendre compte de la vritable situation de ce pays
  et sonder ses intentions. Je prie Votre Excellence de me mander
  simplement si S. M. impriale et royale dsire que je conserve ce
  moyen ou si elle veut que je l'abandonne. Ne voulant pas
  compromettre ma cour, je retarde de donner une rponse, prtextant
  mon dsir de voir l'issue de quelques vnements avant de ne rien
  entreprendre; mais ceci a ses bornes, et je craindrais que la
  personne regardt ce retard prolong comme une manire de se jouer
  d'elle; ce qui me priverait d'un agent qui est bon et m'a dj t
  souvent utile. Je demande donc simplement  Votre Excellence un oui
  ou un non sur cet article.

  On a attendu ici le roi le 1er septembre; Sa Majest donnera le 2 un
  grand bal pour son jour de naissance. Le ministre des affaires
  trangres a invit le corps diplomatique  un grand dner pour le
  mme jour.

  Il y a quelques jours que les Anglais vinrent  Zandvoort, prs de
  la cte,  quatre lieues d'ici, demander du poisson. Sur le refus
  que l'on fit de leur en donner, ils tirrent sur ce village environ
  80 coups de canon. Le dommage, que l'on avait dit tre trs
  considrable, est presque nul.

  Je viens d'tre inform que le roi venait d'accorder la libre sortie
  de tous les produits de la Hollande. Le ministre Roll, qui sort de
  chez moi et  qui j'en ai parl, m'a assur l'avoir aussi entendu
  dire, mais n'en rien savoir positivement. Il m'a simplement inform
  qu'il savait que l'on s'tait adress au roi pour l'engager  donner
  un coulement  la garance et aux avoines qui taient tombes en
  baisse par la quantit prodigieuse qu'il y en avait dans le pays. Je
  ne doute pas que le roi n'ait mis des bornes  cette permission, qui
  paratrait bien vague et dangereuse quant  ses consquences.

  On commence  organiser le commerce de cabotage le long de la cte
  du Nord. On est inform ici que l'on charge des btiments en Russie
  pour la Hollande, et le commerce espre dans ce nouvel essai
  prouver quelques adoucissements  la triste position dans laquelle
  il se trouve rduit.


  ROLL  CADORE.

                                              Amsterdam, 28 septembre.

  J'avais l'honneur de m'adresser il y a peu de jours  Votre
  Excellence pour la solliciter de se servir de toute son influence
  auprs de S. M. impriale et royale afin d'obtenir  ce royaume un
  accroissement de territoire, en ddommagement des sacrifices normes
  que les habitants ont dj faits depuis longtemps et font encore
  pour la cause commune. J'osais me flatter alors que S. M. impriale
  et royale serait convaincue elle-mme, d'un ct, de la ncessit
  absolue de cet agrandissement, sinon pour nous tirer d'affaire, au
  moins pour nous soulager dans l'tat pnible o nous nous trouvons;
  et que, d'un autre ct, elle serait si intimement persuade de la
  stricte observation du systme de blocus dans ce royaume, que
  lorsque l'occasion s'en prsenterait, elle daignerait manifester son
  contentement  ce sujet, comme elle l'a dj fait une fois, il y a
  quelques semaines,  l'ambassadeur Werhuell par l'organe de Votre
  Excellence.

  J'tais donc loin de prvoir alors que, si peu de temps aprs, je
  serais dans le cas de m'adresser  Votre Excellence sur le coup si
  terrible qui vient de nous frapper dans le dcret imprial du 16 de
  ce mois, contenant une prohibition de faire entrer en France des
  denres coloniales venant de l'Espagne ou de la Hollande, et une
  confiscation de tous les btiments qui entreraient dans la Sude;
  dcret qui, en supposant une facilit d'introduction de ces denres
  dans ce royaume et par l mme une communication commerciale avec
  l'ennemi, a fait la sensation la plus pnible parmi les habitants,
  et a presque entirement dtruit l'espoir qu'ils avaient de trouver
  dans les dispositions bienveillantes de S. M. l'empereur et roi
  envers leur patrie une garantie puissante du prix qu'ils recevraient
  un jour des sacrifices auxquels ils se sont assujettis avec tant de
  rsignation.

  En effet, que faut-il de plus pour succomber entirement sous le
  triste sentiment de sa destruction que de se voir assimil sous
  certains rapports  une nation qui, au lieu de reconnatre ce grand
  et salutaire but de l'empereur et roi dans la part qu'il prend 
  l'amlioration de leur existence, pousse l'ingratitude et
  l'aveuglement assez loin pour se dclarer son ennemi ouvert, et de
  s'y voir assimil non seulement dans une communication de
  gouvernement  gouvernement, mais dans une pice qui, par sa nature
  mme, devait tre publique, et par l  la face de l'Europe entire.

  Et, si tel est l'effet de ce dcret sur la nation, quel ne doit donc
  pas tre celui qui en rsulte auprs de l'auguste frre du souverain
  qui l'a rendu? Que V. Excellence veuille juger elle-mme. Avoir
  satisfait  toutes les demandes qui ont t faites de la part de S.
  M. impriale et royale, avoir t mme au del de ses dsirs en
  allant encore plus loin qu'en France mme, et tre dnonce aprs
  cela indirectement, comme manquant de bonne foi,  l'univers entier,
  voil des choses dont l'effet peut bien se sentir mais ne pas se
  dcrire.

  Comme le roi mon matre crit lui-mme  S. M. impriale et royale,
  je crois ne devoir pas occuper plus longtemps l'attention de V.
  Excellence sur l'effet que le dcret dont il s'agit vient de
  produire ni sur les observations  faire sur son contenu, puisque M.
  le chevalier Bourdeaux, qui aura l'honneur de remettre cette lettre
   V. Excellence, est charg de faire des reprsentations  ce sujet.
  Je me borne donc  la prier qu'elle veuille bien les recevoir comme
  officielles, et qu'ajoutant foi  tout ce que pourra lui dire M.
  Bourdeaux sur la manire dont le blocus s'observe dans ce royaume,
  elle veuille bien intercder auprs de S. M. impriale et royale
  pour que le dcret soit modifi de manire  ce qu'il n'en reste
  aucune impression dsavantageuse ni pour le roi ni pour ses sujets,
  ou que du moins il plaise  S. Majest de faire voir par un
  tmoignage public de son contentement et de sa bienveillance  notre
  gard, que le but du dcret n'a rien qui doive inspirer de la peine
  ou de l'inquitude aux habitants de ce royaume.

  Qu'avant de finir V. Excellence me permette de lui transmettre
  encore une seule rflexion particulire: c'est que, d'aprs ma
  manire de voir, un sentiment pareil  celui dont j'ai parl
  ci-dessus ne saurait manquer d'tre toujours mis  profit par
  l'ennemi pour faire natre un mauvais esprit l o il n'existe pas,
  et que c'est mme une raison de plus pour ceux qui ont de bonnes
  dispositions de souhaiter de voir carter tout ce qui peut produire
  un effet si peu dsirable.


  CADORE  ROLL.

                                                  Erfurth, 12 octobre.

  M. le chevalier Bourdeaux m'a remis la lettre que vous m'avez fait
  l'honneur de m'crire. Je lui ai procur sans dlai une audience de
  l'empereur, et il a eu l'honneur de remettre  S. Majest la lettre
  de S. Majest le roi de Hollande. J'avais prcdemment entretenu S.
  M. l'empereur du sujet de la mission de M. le chevalier Bourdeaux et
  je lui avais lu la lettre que vous m'avez adresse. Je suis autoris
   vous dclarer que rien ne serait plus mal fond que la supposition
  qu'on aurait voulu comparer et mettre sur la mme ligne les peuples
  de la Hollande et de l'Espagne, un peuple patient, soumis, clair,
  qui supporte avec courage de grands sacrifices, et des hommes
  aveugles, gars par l'ignorance et la violence de leurs passions,
  et qui repoussent dans leur dlire le bien qui leur est offert. Le
  dcret qui vous a donn lieu de faire cette supposition est tout 
  fait tranger aux affaires politiques. Il a t propos par le
  ministre des finances, discut au conseil d'tat; c'est un dcret
  d'administration intrieure dict par les intrts de cette
  administration. L'empereur en a plus particulirement fait connatre
  les motifs au chevalier Bourdeaux. Je ne reviens pas sur ce qu'a dit
  Sa Majest, M. Bourdeaux en rendra compte au roi. J'ajoute seulement
  que, dans le moment o nous cherchons  tablir par des btiments
  qu'on a appels _aventuriers_ des relations directes avec nos
  colonies, on ne doit pas tre tonn que nous cherchions 
  dcourager les importations des denres coloniales qui sont faites
  par les trangers. Sa Majest l'empereur m'a annonc l'intention de
  rpondre  Sa Majest le roi et de charger M. le chevalier Bourdeaux
  de cette rponse[151].

         [Note 151: En effet, M. Bourdeaux rapporta au roi une lettre
         de l'empereur date d'Erfurth, 12 octobre, lettre toute de
         persiflage et frisant l'impertinence, contenant le refus de
         remplacer prs de lui l'ambassadeur comte de Larochefoucauld.
         Les relations entre les deux souverains ne pouvaient tre
         plus tendues.]


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                               Amsterdam, 29 dcembre.

  J'avais t surpris d'apprendre que Sa Majest avait termin
  l'affaire de la prise de _l'America_ au moment mme o je recevais
  la rponse de V. Excellence et avant que ma dernire note ait pu
  parvenir au ministre; mais m'tant aperu depuis longtemps que
  toutes les dpches de V. Excellence taient ouvertes avant de
  m'tre remises, je me suis assur que celle-ci avait eu le mme
  sort. Il devient donc plus que probable que les ministres hollandais
  auront craint de continuer une opposition devenue inutile et auront
  engag le roi  prendre une dcision conforme au dsir de
  l'empereur. Au reste, V. Excellence n'entendra plus parler de cette
  affaire, le vice-consul ayant touch les fonds.


Nous terminerons cette curieuse correspondance diplomatique relative
aux affaires de la Hollande en 1808, par deux lettres, crites les 3
et 24 septembre d'Amsterdam par le prince Dolgorouki, ministre de
Russie en Hollande,  M. le comte de Romanzoff, ministre des
relations extrieures de Russie; toutes deux avaient t copies 
la poste. Ainsi, M. de Larochefoucauld avait trouv moyen d'obtenir
des copies de dpches trangres importantes. On a vu, par la
lettre prcdente, que le gouvernement hollandais agissait du reste
de la mme manire  l'gard de la France.


  Avant-hier le roi de Hollande arriva vers les huit heures du soir 
  Amsterdam et y fut reu aux plus vives acclamations d'une foule de
  peuple immense. Des inquitudes sur l'tat de sa sant, le bruit
  qu'on s'tait plu  rpandre qu'il avait t mand  Paris pour
  assister  une runion de famille, et plus que cela, un passage mal
  rdig du programme de la fte  clbrer le 2 de ce mois, avaient
  fait craindre qu'il n'y viendrait pas, et cette crainte redoubla
  l'expression de la joie qu'on a prouve  le revoir. La journe
  d'hier lui a prouv  quel point il tait aim; des gens de
  diffrents partis et d'opinions opposes se sont empresss de se
  rendre  la cour, et l'on a remarqu qu'il y avait au moins deux
  fois plus de monde qu' la fte du 15 aot. Ce jour-l le roi
  portait l'ordre de Hollande et celui de la Toison d'or; mais hier il
  n'tait dcor que du seul ordre de Saint-Andr. S. Majest me dit
  au cercle diplomatique: Monsieur le prince Dolgorouki, j'aurai bien
  des choses  vous dire la premire fois que nous causerons ensemble.
  Mon ministre m'a transmis tout ce que l'empereur Alexandre lui a dit
   mon sujet, et j'en suis pntr de la plus vive reconnaissance; je
  n'ai pu aussi qu'tre trs flatt de la manire dont S. M.
  l'empereur a bien voulu distribuer les cordons de Hollande que
  j'avais mis  sa disposition; aussi, pour clbrer ma fte, je n'ai
  pas cru pouvoir mieux faire que de me dcorer de l'ordre de mon
  frre Alexandre. J'ai un secret pressentiment que c'est  lui que
  nous devons la paix gnrale. C'est le plus beau rle  jouer que
  celui de pacificateur du monde, et ce rle lui est rserv. Je fais
  continuellement des voeux pour qu'il loigne de nous toute ide de
  guerre.

  M. Roll me souffla  l'oreille que M. de Six[152] avait dn chez
  l'empereur, mon matre; qu'il avait apprci cette distinction,
  qu'il en tait tout glorieux et qu'on avait t enchant ici de ses
  dernires dpches.

         [Note 152: L'ambassadeur de Hollande  Saint-Ptersbourg.]

  Le roi revint ensuite  moi pour m'annoncer que le bataillon de
  Gorcum serait prt dans quatre jours. Il m'engagea  tre indulgent,
  ajoutant qu'il aurait voulu faire davantage, mais que le temps
  manquait et qu'il avait pens qu'il serait plus utile d'en presser
  le dpart avant la mauvaise saison.

  Le ministre de la guerre, faute de logement, a donn hier un grand
  dner dans une auberge. M. Roll, moins mal log, a invit chez lui
  le corps diplomatique. Les envoys de Danemark et de Bavire, tous
  deux trs malades, n'y sont pas venus. S. Majest voulait dner avec
  les ministres de famille, mais le baron de Munchhausen, envoy de
  Westphalie, eut seul cet honneur, dont l'ambassadeur de France n'a
  pas pu profiter, tant attaqu d'une inflammation de la vessie.

  Le bal de la cour a t trs nombreux et trs brillant; les quatre
  nouvelles dames du palais ont t prsentes. Le roi a paru trs
  gai, trs bien portant et a fort bien support les fatigues de cette
  journe qui a t termine par un souper de quatre cents couverts,
  auquel cependant il n'assista point. Ma femme et moi nous fmes
  placs  la table de S. Majest, dont le grand marchal fit les
  honneurs. Le palais, ainsi que les principaux difices de la ville,
  ont t illumins; les thtres furent ouverts gratis et 20,000
  florins furent distribus aux pauvres.


  Deuxime lettre.

  Le _Moniteur_ du 13 septembre nous rapporte le discours du comte
  Regnault de Saint-Jean-d'Angly relatif  la conscription de 1810.
  Dj, y est-il dit, les ctes de France, de Russie, d'Italie,
  d'Allemagne, de Turquie, sont interdites  la Grande-Bretagne.


Comme dans ce passage il n'est pas fait mention des ctes de la
Hollande, on ignore si cette omission provient de ce que les ctes
hollandaises sont censes appartenir  la France, ou bien qu'on ne
les croit pas entirement interdites  la Grande-Bretagne. Cette
dernire supposition acquiert un plus haut degr de probabilit par
un nouveau dcret de l'empereur, qui dfend d'introduire en France
les denres coloniales qu'on pourrait vouloir y faire passer
d'Espagne, de Portugal ou de Hollande. Les bons Hollandais,
scrupuleux observateurs des lois et des ordonnances de leur pays,
voient avec douleur que l'empereur les assimile ainsi aux Espagnols
et aux Portugais, avec lesquels ils n'ont rien de commun. Car il est
bien certain qu'il n'y a aucun rapport ni aucune relation entre la
Hollande et l'Angleterre,  moins qu'on ne regarde comme tels
l'arrive ou le dpart de quelques individus qui, de temps  autre,
parviennent, au risque de leur vie,  se soustraire  la vigilance
des douaniers et des gardes-ctes, ce qui est trs rare et ne pourra
jamais tre empch par des mesures plus strictes que celles qu'on
emploie maintenant. Il y a quelque temps qu'un particulier s'tant
jet dans une nacelle  Sendvaart pour passer en Angleterre, fut tu
d'un coup de fusil par un douanier hollandais. Un autre particulier,
plus heureux, aprs s'tre tranquillement promen le long des dunes
de Schvesingen, s'est prcipit  la mer et a gagn un cutter
anglais  la nage. Ces faits prouvent bien  quel point est pousse
la surveillance, puisqu'on est oblig de recourir  des moyens si
violents pour s'y soustraire. Enfin, comme je l'ai dj dit, il n'y
a ici ni marchandises ni gazettes anglaises, sinon de loin en loin,
et par pices et morceaux, et le plus souvent arrivant par Anvers.

L'existence de la Hollande parat  tous gards pricliter de plus
en plus. Onze cent millions de dettes qui absorbent annuellement
quarante millions d'intrt, et les fortes impositions que le dfaut
de commerce met dans l'impuissance d'acquitter, doivent
ncessairement amener dans peu une banqueroute gnrale. Le manque
de numraire commence dj  se faire sentir, ainsi que celui des
lingots d'or et d'argent regards comme marchandises.


ANNE 1809.


  DE LAROCHEFOUCAULD AU DUC DE CADORE.

                                           Amsterdam, 23 janvier 1809.

  Monsieur, j'ai l'honneur d'accuser rception  V. Excellence de la
  lettre par laquelle elle m'enjoint de notifier  la cour de Hollande
  l'intention de S. M. impriale et royale que le roi son auguste
  frre imite son exemple en ne recevant pas, de la cour de Rome, les
  cierges bnits qu'elle est dans l'usage d'envoyer aux diffrentes
  cours catholiques.

  J'ai excut  cet gard les ordres de V. Excellence, et j'aurai
  l'honneur de lui transmettre la rponse que je recevrai du
  gouvernement hollandais.


Le 13 fvrier, le ministre de Hollande prvient le ministre de
France que le roi ne recevrait pas les cierges bnits, se plaint de
la froideur polie du roi  son gard et ajoute:


  Il est vrai qu'ignorant les intentions de l'empereur j'ai cru devoir
  me mettre en mesure d'excuter tels ordres qu'il plairait  ma cour
  de me donner; j'ai donc dsabus le commerce et presque la totalit
  des Hollandais de la fausse ide que l'empereur tait la cause de
  leurs malheurs et voulait leur ruine.

  J'ai spar ce que l'on devait attribuer  la force des vnements
  de ce qui tenait  la conduite blmable du gouvernement hollandais;
  j'ai assur que la multiplicit des dcrets dont on se plaignait
  n'tait pas ordonne par l'empereur, comme on cherchait  le faire
  croire; enfin j'ai prouv  la saine partie de la nation que son
  vritable intrt tait d'tre attache  mon souverain, la Hollande
  ne pouvant attendre de salut que des bonts de l'empereur. Je crois
  pouvoir assurer  V. Excellence que j'ai pleinement russi.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                 Amsterdam, 6 fvrier.

  Monsieur, nos occupations sont maintenant bien tristes en Hollande.
  La plus grande partie des provinces mridionales de ce royaume est
  submerge et les dtails qui nous arrivent journellement sont loin
  d'tre rassurants, etc.

  Le roi qui, comme j'ai eu l'honneur de le mander  V. Excellence,
  est parti il y a prs de quinze jours, aprs s'tre arrt 24 heures
   Utrecht, a t jusqu' la ville de Gorcum. Il parat que dans
  cette dernire ville S. Majest a couru de grands dangers et que les
  ordres qu'elle a donns, ainsi que le courage, que la prsence du
  souverain impose toujours, ont fortement contribu  garantir de
  l'inondation la partie de la ville de Gorcum situe dans la province
  de Hollande. La partie gueldroise de cette ville tait dj sous
  l'eau, et ce n'est qu' force de monde qu'on a pu prserver la digue
  qui spare les deux parties de cette mme ville. Je regrette
  qu'aprs avoir termin ce voyage, qui fait d'autant plus d'honneur
  au roi que sa sant est dlicate, S. Majest n'ait pas cru devoir
  revenir dans sa capitale. Le roi est rest  Utrecht o il est
  depuis plusieurs jours et o il a fait venir une grande partie de sa
  maison. Tous les ministres ont t appels avant-hier. D'un autre
  ct, la prorogation des sances du Corps lgislatif, qui retient 
  Amsterdam les plus riches propritaires, ne leur avait fait aucun
  plaisir, et l'absence du roi leur fait craindre que l'poque fixe
  au 15 mars ne soit encore insuffisante...

  Il existe donc un mcontentement qui balance les justes loges que
  l'on se plat  rendre  la conduite personnelle du roi.


Le ministre terminait cette lettre en se plaignant de ce que le roi
avait voulu recevoir un Franais alors en Hollande, M. Faypault,
ancien prfet, sans qu'il soit prsent  son audience par lui,
comte de Larochefoucauld, ministre de France. L'empereur fit
rpondre, le 24 fvrier, que le roi son frre pouvait,  cet gard,
agir comme bon lui semblait[153].

         [Note 153: On voit, d'aprs cela, qu'il y avait pique entre
         le roi et le ministre de France.]


  Dpche secrte.

  WERHUELL  ROLL.

                                                Paris, 3 fvrier 1809.

  La situation dplorable de la Hollande est connue et apprcie 
  Paris.--On voudrait y porter remde pourvu qu'on n'enfreignit pas le
  systme du blocus.--Il y a d'ailleurs dfaut de confiance dans le
  gouvernement hollandais. Il faudrait demander quelles sont les
  intentions prcises de l'empereur sur le blocus.--En se bornant aux
  mesures prises en France, on obtiendrait une amlioration relle. Ce
  qu'on a fait en plus a paru illusoire et suspect.--Une convention
  fixe devrait stipuler les moyens de surveillance. Il ne pense pas
  qu'on se contente d'une surveillance purement hollandaise. On
  voudrait y adjoindre sans doute temporairement une inspection
  franaise;  ce prix on pourrait obtenir l'abaissement des tarifs
  sur divers objets et faciliter l'change entre les deux pays.--Le
  cabotage pourrait se faire sous protection de bateaux arms.--Il
  faudrait dresser une liste d'objets sur lesquels porterait
  l'abaissement des tarifs, pour les prsenter dans un mmoire tendu
  sur la situation de la Hollande.--Le point dlicat est l'inspection
  franaise de la surveillance; mais il croit qu'il n'y a rien  faire
  sans cela.


Cette dpche tant parvenue au roi par l'entremise de son ministre
des affaires trangres, Sa Majest crivit au-dessous:


                                           Amsterdam, 20 fvrier 1809.

  Nous renvoyons le rapport ci-joint  notre ministre des affaires
  trangres pour rpondre au marchal Werhuell de donner la note
  diplomatique d'aprs laquelle il a fait sa dpche, parce qu'il
  m'est impossible de croire que le marchal soit assez jeune homme
  pour ne pas sentir que ce n'est pas dans ce sens qu'on doit crire.
  Quelle que soit son opinion, c'est la ntre qu'il doit embrasser.

  Il est l pour la faire valoir et la dfendre, et pour ne jamais
  donner tort  son pays, quelque chose qui s'y fasse. Notre ministre
  susdit lui fera connatre de plus que nous avons particulirement
  marqu la phrase: _Car Sa Majest l'empereur ne souffrira pas qu'on
  se serve, etc._, phrase qui peut appartenir au ministre de
  l'empereur de dire, mais qui n'appartient  qui que ce soit d'autre
  de nous adresser, et principalement  un Hollandais, quand cela
  vient de notre ambassadeur, cela nous parat tout  fait
  incomprhensible.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                Amsterdam, 13 fvrier.

  Sa Majest est arrive hier d'Utrecht  7 heures du matin. On
  m'assure que le roi n'est pas incommod des fatigues qu'il a
  souffertes dans ses diffrentes courses. Enfin il est pnible de
  voir que, lorsque le pays est si bien dispos, le gouvernement le
  soit aussi peu  rendre justice aux Franais, ce qui m'oblige 
  rclamer trs souvent pour des objets qui ne devraient pas faire la
  moindre difficult. Le gouvernement hollandais est inquiet; mille
  choses me le prouvent. Non seulement l'on m'a fait plusieurs
  questions, mais encore l'on s'est adress  d'autres personnes que
  l'on supposait instruites. L'ambassadeur n'crit rien et son silence
  tonne et afflige.--Si le gouvernement attend avec impatience et
  crainte ce que l'empereur dcidera, les vrais Hollandais ne sont pas
  moins tourments de l'incertitude de leur situation politique. Les
  ttes sages regardent l'absence de la reine comme une preuve de
  l'instabilit de leur position. Plusieurs personnes marquantes m'en
  ont parl souvent dans ce sens. Elles craignent pour leur patrie
  tant que leur souveraine n'est pas au milieu d'eux, comme un gage
  des bonts de Sa Majest impriale et royale pour la Hollande. Cette
  opinion est gnrale, elle occupe tous les amis de l'indpendance de
  ce pays-ci, qui savent et reconnaissent qu'ils ne peuvent avoir
  d'autre systme politique que celui de la France et qui voient 
  regret que leur gouvernement dpasse souvent les hautes conceptions
  de l'empereur sans jamais en atteindre le but.


Dcret de l'empereur (3 mars) cdant en toute souverainet au prince
Napolon-Louis, fils an du roi de Hollande, le grand-duch de Berg
et Clves, qui lui tait rtrocd par Murat par suite du trait de
Bayonne du 15 juillet 1808[154].

         [Note 154: Ce prince Napolon-Louis tait le second fils du
         roi. Le premier tait mort l'anne prcdente; le second,
         celui-ci, mourut en 1831, de la rougeole,  Forli, ou
         empoisonn pendant l'insurrection des Romagnes, o il avait
         pris parti contre le pape avec son frre, plus tard
         l'empereur Napolon III.]


  WERHUELL  CADORE.

                                                    Paris, 28 fvrier.

  Votre Excellence connat tout l'empressement que le roi mon matre a
  mis  concourir aux mesures du blocus des les Britanniques
  dcrtes par S. M. impriale et royale. Elle sait galement que Sa
  Majest n'a pas born ses dispositions  celles qui existaient  ce
  sujet en France, mais que, pour ter  ses sujets jusqu' la
  possibilit mme d'entretenir des relations de commerce avec
  l'ennemi, elle a cru devoir fermer pendant quelque temps ses ports 
  toute espce de navigation et suspendre l'exportation des produits
  du sol et de l'industrie nationale, mme pour les ports neutres et
  amis.

  En imposant  son peuple des sacrifices dont l'histoire n'offre
  gure d'exemple, Sa Majest a donn la plus clatante preuve de la
  puret de ses intentions et de son dvouement  la personne de S. M.
  impriale et royale. Mais un systme qui te  un peuple commerant
  tous les moyens de faire le commerce ne saurait tre suivi que
  pendant un trs court espace de temps, et Sa Majest est maintenant
  convaincue de l'impossibilit d'y persister davantage sans que la
  ruine d'un trs grand nombre de ses sujets n'en soit le rsultat
  invitable.

  N'ayant cependant et ne pouvant mme avoir d'autre volont que celle
  d'entrer dans les mesures que son auguste frre a conues pour le
  continent, Sa Majest a rflchi sur les moyens de concilier les
  dispositions du blocus avec les besoins de son peuple, et elle s'est
  dtermine  adopter pour son pays toutes les mesures que le
  gouvernement franais a prises ou pourrait prendre encore durant
  cette guerre  l'effet d'empcher les communications avec
  l'Angleterre et avec les possessions britanniques dans les deux
  Indes, mais  accorder aussi  ses nationaux les mmes avantages que
  S. M. impriale et royale laisse au commerce franais.

  Charg d'avoir l'honneur d'informer V. Excellence des dispositions
  que Sa Majest compte introduire avec le commencement du mois
  prochain, je m'en acquitte par la prsente et profite en mme temps
  de l'occasion pour lui exprimer de nouveau les voeux de ma cour,
  qu'il plaise  S. M. impriale et royale de supprimer le dcret du
  16 septembre dernier et de rtablir les relations du commerce entre
  les deux pays sur le mme pied o elles taient avant cette poque.
  Le roi m'a autoris  donner les assurances les plus positives qu'il
  emploierait tous les moyens qui sont en son pouvoir  surveiller la
  stricte excution des mesures adoptes pour empcher toute
  communication avec l'ennemi. L'organisation actuelle des douanes
  hollandaises, au sujet de laquelle V. Excellence m'a demand
  quelques renseignements que j'ai l'honneur de lui adresser
  ci-joints, offre  cet effet bien des ressources. Sa Majest les
  augmentera de toute manire et elle recevra avec reconnaissance les
  projets d'amlioration que le gouvernement franais voudra bien lui
  soumettre.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 6 mars.

  On a reu plusieurs fois des nouvelles du roi. Sa Majest, le jour
  mme de son dpart, a t au Loo, d'o elle a fait quelques petites
  excursions. Elle est partie trois jours aprs pour Zvol et l'on
  suppose qu'elle continuera sa tourne pour l'Over-Yssel et que
  peut-tre elle reviendra par le Brabant. Le roi voyage avec le
  ministre de l'intrieur et celui des cultes. Sa Majest est en outre
  accompagne des officiers de sa maison que j'ai eu l'honneur de
  dsigner  V. Excellence dans mon dernier numro. On assure que le
  roi est bien portant et content de son voyage. Le ministre de
  Wesphalie a reu un courrier du roi Jrme. Il est en consquence
  parti sur-le-champ pour rejoindre Sa Majest le roi de Hollande. Les
  communications entre ces deux cours sont trs frquentes. V.
  Excellence sait mieux que personne que Varel[155] est rendu  S. A.
  le duc d'Oldenbourg; M. Berger, qui tait charg ici de suivre cette
  ngociation, est sur le point de repartir. Il doit remettre
  aujourd'hui  M. Roll une bote avec le portrait du duc. Je
  rappellerai  V. Excellence la ncessit d'empcher que cette
  restitution ne nuise  l'ensemble des mesures prises pour empcher
  la contrebande. Varel peut devenir trs nuisible s'il n'est pas bien
  gard. On m'a assur qu'il serait occup par des troupes franaises:
  de cette manire, tout est bien. Dans le cas contraire, il
  deviendrait indispensable de surveiller la communication entre Varel
  et Helgoland. On s'occupe ici d'un nouveau crmonial,
  malheureusement les grands officiers de la couronne qui sont chargs
  de ce travail sont peu propres  remplir sur cet objet les
  intentions du roi. Aucun n'a connu les cours trangres et, par
  consquent, ne peut juger du bien ou des inconvnients de telles ou
  telles tiquettes. Au reste nous avons grand besoin d'un changement,
  car rien n'est fix. Il y a quelques jours, le corps diplomatique
  avait t invit au bal du roi par le chambellan de service, et l'on
  apprit par le ministre des affaires trangres,  6 heures du soir,
  que le bal n'aurait pas lieu le mme jour,  8 heures; et la note
  officielle qui annonait ce changement prvenait aussi qu'une
  audience diplomatique qui devait prcder le bal tait ajourne,
  tandis que personne n'avait connaissance de cette audience.

         [Note 155: Varel, ville situe prs des embouchures du Vezer,
          30 kil. nord d'Oldenbourg.]

  Je regrette de n'avoir pu remplir les ordres de V. Excellence,
  relativement  l'article qu'elle m'avait charg de faire insrer
  dans la gazette hollandaise la plus rpandue; mais il avait paru
  dans la _Gazette royale_, deux jours auparavant, un article que j'ai
  l'honneur de vous envoyer. Il avait t publi par ordre du roi,
  d'aprs, ce que l'on assure, les informations venues  Sa Majest
  par M. Jacobson, son ministre prs S. A. I. le prince Primat. Les
  diffrents rdacteurs ont eu peur que l'on ne regardt cet article
  comme une rfutation de celui de la _Gazette royale_, et, comme ils
  sont sujets  une censure svre, ils ont demand qu'on les garantt
  de ce qu'on pourrait leur dire  ce sujet. J'ai pens que cela ne
  remplissait pas le but de V. Excellence, et je me suis content de
  faire passer, par une main sre, ce mme article  Hambourg, o il
  sera rendu public et d'o il reviendra en Hollande sans que l'on
  puisse souponner qu'il vienne de moi. Au surplus, j'ai employ des
  personnes si sres, que je puis rpondre que personne n'a
  connaissance de ce que j'ai fait et voulu faire.

  On rpandait hier en ville que la vritable raison du dpart du roi
  tait une entrevue que Sa Majest devait avoir avec le roi de
  Westphalie. On disait aussi que le baron de Mnchhausen n'tait
  parti que pour rejoindre son souverain.

  On croit ici  la guerre. Les lettres de Paris et celles de Vienne
  en contiennent l'assurance. On ne peut plus placer aucun papier sur
  cette dernire place,  quel taux que ce soit. On parle aussi d'une
  expdition du Danemark contre la Sude, et l'on assure qu'une
  immense quantit de marchandises anglaises et coloniales trouve un
  dbouch en Russie. Au reste, toutes ces nouvelles sont des _on dit_
  que V. Excellence peut apprcier mieux que personne. Ce qui n'est
  pas une chose incertaine, c'est la position affreuse de la Hollande
  et la ncessit de s'occuper de son sort. Toute la ville assure que
  le retour de la reine est trs prochain, et cette ide plat
  gnralement.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                              23 mars.

  Le dernier dcret de l'empereur au sujet du grand-duch de Berg a
  t l'objet de toutes les conversations et chacun s'est permis d'en
  tirer des consquences. On aurait dsir que la Hollande retirt
  quelques avantages prsents de cette donation.

  Je n'ai pas  me plaindre maintenant de la marche des affaires,
  elles se traitent mieux qu'elles ne le faisaient anciennement, et,
  depuis quelque temps, je crois que la contrebande continue et
  qu'aucun btiment n'est admis dans les ports; mais cette situation
  ne peut durer longtemps. Le besoin d'exportation se fait sentir tous
  les jours davantage, et on me parle souvent du dcret qui empche
  l'entre en France des denres coloniales et autres. Je rappelle
  souvent cet objet  Votre Excellence, mais j'y suis forc, tant
  continuellement press de solliciter les bonts de l'empereur  ce
  sujet.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                              30 mars.

  ... Le roi m'a paru pein d'avoir appris que l'empereur croyait que
  les communications de la Hollande avec l'Angleterre taient
  rtablies. Il me dit que faisant autant, il tait fch de voir la
  mme opinion subsister encore. Il me fit ensuite l'honneur de
  m'annoncer que S. M. impriale et royale n'ayant pas rpondu  son
  projet d'exportation, elle regardait ce silence comme une
  approbation et donnait des ordres en consquence.--Je dois avoir
  l'honneur d'affirmer  Votre Excellence que, quoique j'exerce la
  plus grande surveillance sur ce qui se passe dans les ports de la
  Hollande, je ne me suis aperu d'aucune entre de btiments chargs
  de marchandises prohibes; que certainement il se fait quelque
  contrebande surtout par la Frise et Helgoland, mais que cette
  introduction est si peu considrable que tous les articles dfendus
  n'prouvent aucune baisse  la bourse. Enfin je ne puis que rpter
  la satisfaction que j'ai prouve de trouver le roi dans de bonnes
  dispositions et de m'tre aperu que Sa Majest paraissait sentir
  que les choses n'avaient pas t jusqu' prsent comme nous avions
  lieu de le dsirer et qu'il tait dans l'intention de changer ce qui
  pouvait avoir dplu  l'empereur. Il est possible que je me flatte
  et que cette bonne direction ne soit pas de longue dure. J'espre
  le contraire et ferai mon possible pour entretenir le roi dans cette
  nouvelle marche.--Votre Excellence aura vu, dans les papiers
  anglais, la dfense de laisser en Angleterre les beurres, les
  fromages et les genivres venant de Hollande. Ceci me paratrait
  prouver que les mesures contre l'introduction des marchandises
  anglaises sont bien excutes dans ce pays-ci.


  WERHUELL  CADORE.

                                                      Paris, 11 avril.

  J'ai reu les ordres les plus pressants du roi mon matre, de
  communiquer confidentiellement  Votre Excellence les inquitudes
  dans lesquelles Sa Majest se trouve au sujet des prparatifs
  secrets qui se font actuellement dans les ports de l'Angleterre et
  qui pourraient bien tre dirigs contre les ctes de la Hollande.

  Ce qui parat autoriser cette ide, c'est que depuis quelque temps
  les Anglais prennent et amnent nos pcheurs, qu'ils s'approchent
  plus constamment et plus prs des ctes, qu'enfin, depuis quelques
  jours, ils reconnaissent les ctes et sont occups  sonder partout
  o elles prsentent des facilits pour un dbarquement.

  Les forces que le roi a de disponibles pour s'opposer  un projet de
  dbarquement quelconque sont extrmement faibles; il ne reste  Sa
  Majest que ses gardes et deux bataillons qu'elle a donn l'ordre de
  concentrer et de faire camper pour en tirer le meilleur parti en cas
  de besoin. Elle fait armer en mme temps la garde nationale, mais
  elle ne se dissimule pas combien peu elle doit se reposer sur ces
  deux ressources, et que son pays serait essentiellement expos si
  elle ne peut pas augmenter son corps d'arme, n'ayant d'ailleurs
  pour la garde des ctes que quelques canonniers et quelques hussards
  de distance en distance.

  Je prie Votre Excellence de mettre cet tat de choses sous les yeux
  de S. M. l'empereur, qui saisira d'un coup d'oeil tous les dangers
  de la Hollande, et accueillera, je l'espre, les sollicitations du
  roi pour que les troupes hollandaises, actuellement dans le nord de
  l'Allemagne, puissent rejoindre le pays et contribuer  sa dfense.
  Le roi m'a charg de demander cette faveur avec d'autant plus
  d'instance qu'elle regarde que la runion de ces troupes  celles
  qui lui restent lui donnera  peine les forces suffisantes pour
  faire une rsistance convenable  une attaque ventuelle[156].

         [Note 156: L'empereur refusa de rendre les troupes
         hollandaises.]

  Le roi mon matre, en me donnant les ordres ci-dessus noncs, m'a
  envoy en mme temps deux lettres pour son trs auguste frre, et
  m'a enjoint de solliciter une audience particulire de Sa Majest
  pour avoir l'honneur de les lui remettre. Je serais trs flatt si
  Votre Excellence voudrait en faire part  S. M. impriale et royale
  et m'obtenir cette grce.


  WERHUELL  CADORE.

                                                        Paris, 23 mai.

  Les nouvelles entraves qu'prouve de toutes parts le commerce
  hollandais m'imposent le devoir de renouveler  Votre Excellence
  avec les plus vives instances les dmarches que j'ai dj eu
  l'honneur de faire plus d'une fois pour obtenir de S. M. l'empereur
  et roi que les relations commerciales entre la France et la Hollande
  soient rtablies sur le mme pied o elles taient avant les mesures
  prohibitives manes de France dans le mois de septembre dernier.

  Votre Excellence sait que l'implacable ennemi de la prosprit
  hollandaise vient de dclarer de nouveau en tat de blocus tous les
  ports de la Hollande. Il empche galement la sortie des btiments
  neutres chargs de productions hollandaises, et comme la saison o
  nous sommes entrs permet  ses nombreuses croisires d'observer
  toute l'tendue de nos ctes d'un bout  l'autre, le peu de commerce
  qui restait encore  ce pays est par l entirement dtruit.

  L'inimiti entre les deux nations est  son comble, et si
  l'Angleterre pouvait anantir aujourd'hui toute la Hollande, elle y
  emploierait tous ses moyens et regarderait la destruction de son
  ancienne rivale comme la plus grande conqute remporte sur
  l'industrie des autres nations.

  Il parat que ce nouvel acharnement est une suite de la svrit
  avec laquelle le roi a fait excuter dans les ports de son royaume
  les mesures du blocus. Les Anglais ont cru devoir s'en venger. Mais
  le peuple hollandais, habitu depuis longtemps aux plus grands
  sacrifices, toujours ferme et inbranlable dans ses principes, ne
  ralentira pas ses efforts pour la cause commune. Il aime  nourrir
  l'espoir qu'il trouvera dans ses relations avec la France une
  compensation  ses pertes.

  Le roi mon matre, plaant dans cet tat de choses, comme toujours,
  sa confiance entire dans l'amiti de son trs auguste frre, se
  flatte que S. M. impriale et royale voudra bien prendre en
  considration qu'il est impossible que la Hollande reste entre deux
  prohibitions, et dsire vivement qu'elle accorde la suppression du
  dcret du 16 septembre dernier qui pse si fcheusement sur les
  liaisons commerciales entre les deux pays et est si nuisible  leurs
  intrts rciproques.

  Votre Excellence connat particulirement la fcheuse impression et
  les funestes rsultats que ce dcret a produits en Hollande; je la
  prie donc instamment de vouloir profiter de la premire occasion
  favorable pour mettre le contenu de cette lettre sous les yeux de S.
  M. impriale et royale et d'honorer ma demande de son appui.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                  Amsterdam, 30 avril.

  Les affaires continuent  suivre une bonne direction, et je commence
   croire que vritablement l'intention du gouvernement hollandais
  est change. Le roi envoya hier  son ministre des affaires
  trangres le dcret relatif  la sortie et  l'entre des
  marchandises indiques dans ce dcret. Il lui enjoignait de me le
  communiquer; une fois le principe admis, je crois que la rdaction
  des articles doit prvenir tous les abus.

  N'ayant reu aucune rponse de Votre Excellence au sujet de ce
  dcret, je dois supposer que S. M. impriale et royale y donne son
  assentiment. Je n'ai donc pas cru devoir discuter le principe, mais
  prendre simplement toutes les prcautions possibles pour que le
  systme gnral de l'empereur ne souffre aucune atteinte. J'ai lieu
  d'esprer que le gouvernement hollandais sera svre, qu'il punira
  de la manire la plus forte toute espce de fraude. Je lui ai fait
  entendre qu'il tait indispensable pour le bien du commerce que
  cette svrit ne souffrt aucune exception, et je crois l'avoir
  persuad.

  Le roi, par un dcret du 2 de ce mois, vient de sparer
  l'administration des douanes du ministre des finances.

  Sa Majest a nomm M. Van Meuwen, conseiller d'tat dans la section
  des finances, son administrateur gnral des douanes. M. Van Meuwen
  est du Brabant. L'opinion gnrale me parat tre qu'il mettra du
  zle et de l'exactitude dans ses fonctions. Quant  ses moyens, ils
  sont peu connus, du moins des personnes  qui j'en ai parl. Je sais
  de la manire la plus positive que ce dcret du roi a t pris dans
  l'intention d'entrer dans les vues de l'empereur et que Sa Majest
  l'a dcid sans en parler  ses ministres; celui des finances n'en
  ayant t inform que lorsque le nouveau directeur gnral des
  douanes est venu lui porter la lettre du roi qui lui annonait sa
  nomination.

  Sa Majest est attendue aujourd'hui pour dner. Demain, il y a bal 
  la cour, et, dans peu de jours, je crois que le roi ira en Zlande
  et retournera  Utrecht.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                     Amsterdam, 8 mai.

  Je prie Votre Excellence de vouloir bien, lorsque l'occasion s'en
  prsentera, parler  l'empereur du dcret du 16 octobre qui
  interdit en France l'entre de toutes les denres coloniales venant
  de la Hollande. Ce dcret, indpendamment qu'il affecte beaucoup le
  roi, nuit essentiellement au commerce de ce pays, qui ne trouve pas
  de dbouch pour les objets qu'il a encore en magasin. Il a de plus
  l'inconvnient d'habituer les Hollandais  un commerce de
  contrebande qui s'tablit du ct du grand-duch de Berg.

  J'ai de plus la certitude qu'il serait trs agrable au roi que
  l'empereur reconnt, et, plus encore, portt, ne ft-ce qu'un
  instant, l'ordre que Sa Majest a fond. Si Votre Excellence pouvait
  tre autorise  m'crire quelques mots  ce sujet, je crois que
  cela ferait grand plaisir au roi.

  Le roi s'occupe maintenant  mettre la Zlande en tat de dfense.
  Sa Majest avait donn ordre que l'on dsarmt l'le de Gore; mais
  sur les reprsentations qui ont t faites au roi, Sa Majest a
  rapport cette dcision, et la batterie de Borschin, juge une des
  plus importantes de la Zlande, vient d'tre augmente. Le colonel
  Domrat, aide-de-camp du roi, commande le gnie dans cette partie de
  la Hollande.

  Les camps ne sont pas encore tablis. Les troupes sont cantonnes
  dans les environs de Naarden et de Wesesp, c'est--dire trs prs
  d'Amsterdam. Le gnral Tarayre est toujours destin  commander le
  camp qui doit tre de 25,000 hommes. La division hollandaise qui
  tait  Brme, Hambourg, etc., est en marche pour se rendre 
  Goettingue. Elle n'a laiss qu'environ 3,000 hommes pour garder les
  positions qu'elle occupait.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 12 mai.

  Le roi est arriv avant-hier  4 heures du matin. J'ai eu l'honneur
  de voir Sa Majest le mme jour. Je l'ai trouve en parfaite sant
  et point fatigue de ses voyages, malgr la chaleur touffante qu'il
  fait ici depuis trois semaines. Il parat que le projet du roi est
  de rester peu de jours  Amsterdam. Sa Majest doit aller 
  Southdeck et au Loo, mais elle reviendra souvent dans sa rsidence
  o sa prsence ne peut produire qu'un bon effet. Le roi a t 
  Flessingue. Il me semble que Sa Majest m'a dit qu'elle avait crit
   l'empereur. Elle a admir notre flotte qui est maintenant compose
  de dix vaisseaux de ligne; mais elle n'a pas t contente ni de
  l'tat dans lequel elle a trouv la place ni de l'attitude de notre
  amiral qui,  ce que j'ai appris, n'a rendu au roi que les honneurs
  de prince franais, mais pas ceux dus  son rang, ce qui m'a fait
  d'autant plus de peine que, dans les circonstances prsentes, le roi
  marchant franchement au mme but que l'empereur, il est utile et
  ncessaire d'entourer Sa Majest d'une force d'opinion dont elle a
  besoin pour maintenir la tranquillit qui rgne dans son royaume, et
  que la bonne intelligence entre les deux cours et la grande
  dfrence pour le roi est l'arme la plus forte que l'on puisse
  mettre dans les mains de Sa Majest. J'ai donc soin de rejeter et
  d'oublier tout ce qui s'est pass, mme ce qui pourrait encore me
  blesser, pour dfendre le roi, ds que l'on cherche  attaquer
  quelques-unes de ses actions. J'ai rendu compte  Votre Excellence
  des pamphlets et des libelles qui ont circul ici. De trs mauvais
  propos ont t dits et rpts  Amsterdam et des lettres anonymes
  ont t crites au roi. Sa Majest a mpris toutes ces attaques
  indirectes. Une seule femme qui rpandait ces libelles a t arrte
  et est encore maintenant dans les mains de ta justice. L'exemple de
  la Westphalie a, je crois, fait une grande impression sur le roi.
  J'ai eu l'honneur de causer longtemps avec Sa Majest, sur ce sujet;
  je l'ai trouve telle que je pouvais le dsirer, et bien franchement
  le frre de l'empereur. Le point sur lequel le gouvernement
  hollandais doit avoir les yeux le plus ouverts est l'Ost-Frise o il
  rgne le plus mauvais esprit. Heureusement les Anglais ne cherchent
  pas  y dbarquer, car il est triste de penser qu'ils y seraient
  reus  bras ouverts. Plusieurs propositions d'actes de svrit ont
  t faites au roi, mais S. M. les a trs sagement cartes. Elle ne
  se fait pas illusion sur la position de l'Ost-Frise et sur la
  contrebande qui s'y fait depuis cet hiver. Mais ce malheur
  momentan, et qui n'a pas de grandes consquences, ne peut pas
  entrer en comparaison avec le danger d'exciter des troubles, qu'il
  serait peut-tre ensuite difficile d'apaiser. La Hollande est
  dpourvue de troupes. La formation de la garde nationale a souffert
  de grandes difficults. Il deviendrait donc impossible d'employer de
  grands moyens de rpression dans un pays o il n'y a plus d'esprit
  public. Le roi se contente de diminuer le mal autant que possible,
  en attendant une poque plus heureuse pour l'extirper entirement.
  Les finances sont toujours l'objet de la plus grande sollicitude; le
  commerce diminue, les moyens s'affaiblissent, et j'ignore comment
  l'on fera ici si cet tat de choses doit durer longtemps. Nous
  aurions besoin en Hollande d'une preuve d'approbation de l'empereur,
  et d'un de ces mots que S. M. impriale et royale sait dire si 
  propos pour donner du courage et de la force aux gouvernements et de
  l'esprance aux habitants. V. Excellence ne doute pas que l'espoir
  de nos ennemis soit dans le peu de confiance qu'ils croient que nous
  devons avoir dans la Russie. Il est donc malheureux que nous n'ayons
  pas ici un ministre de cette nation plus prononc. Le prince
  Dolgorouki, sans tenir ouvertement une conduite oppose  notre
  cour, n'est pas tel que je pourrais le dsirer, et sa manire de
  partager nos succs quivaut  un regret d'tre forc de les
  admirer. Il lve habituellement des doutes sur le rsultat de la
  campagne. Maintenant ses prtendues inquitudes sont portes sur
  Schill, qu'il regarde comme pouvant dtruire l'arme franaise.
  Heureusement, comme je crois dj avoir eu l'honneur de vous le
  mander, il ne jouit ici d'aucune espce de crdit. Ainsi ses paroles
  ont peu de poids; mais le petit effet qu'elles produisent est
  mauvais. Il a dj reu, je crois, une forte rprimande de sa cour:
  une seconde serait trs bien place.

  Les troupes hollandaises sont maintenant campes  quelques lieues
  d'ici. Les camps d'Harlem et de La Haye sont regards comme
  l'avant-garde de celui qui couvre Amsterdam. Tous sont sous le
  commandement du gnral Tarrane, capitaine des gardes. Un autre
  capitaine des gardes commande la cavalerie.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 13 mai.

  Je profite de l'occasion de M. de Vaux, qui est appel au quartier
  gnral de S. M. impriale et royale, pour faire parvenir cette
  dpche  Votre Excellence.

  Depuis quelques jours il s'est rpandu ici plusieurs pamphlets
  crits dans un trs mauvais esprit: ils ont t saisis par la
  police. Celui que l'on rpandait avec la plus grande profusion tait
  une espce de manifeste du prince d'Orange qui, rappelant aux
  Hollandais leur ancienne splendeur et le bonheur dont ils
  jouissaient sous son gouvernement, les invitait  le rappeler au
  milieu d'eux, promettant d'y venir sur le champ et de les dfendre,
  aid par les Anglais, contre les dangers qu'ils pourraient redouter.
  Ces pamphlets n'ont produit aucune fermentation; mais l'opinion
  publique est bien molle et l'absence du roi fait un bien mauvais
  effet. On est tonn et fch de voir le voyage du roi se prolonger
  dans des circonstances aussi importantes. Le roi perd dans l'opinion
  publique, et je crains que les personnes qui entourent Sa Majest ne
  l'engagent  s'loigner de sa capitale que pour lui nuire et le
  perdre. J'ai de fortes raisons de croire qu'ils me craignent, et ils
  caressent les anciennes ides du roi, en ne lui faisant voir
  d'indpendance que lorsqu'il est loign des Franais. Je me fais
  rendre compte de tout ce qui se passe, et si je voyais le moindre
  danger, je me rendrais sur le champ auprs du roi pour djouer les
  mauvais esprits qui l'entourent. Tout est tranquille ici. La
  garnison d'Amsterdam est au camp de Naarden. La garde du roi est
  mme partie, et le palais, ainsi que la ville, n'a plus qu'un
  bataillon de vtrans qui occupent tous les postes. Le ministre est
  dans de trs bonnes dispositions et je l'y maintiendrai. V.
  Excellence peut donc tre bien tranquille; je lui cris aujourd'hui
   la hte et aurai l'honneur de lui rendre un compte plus dtaill
  au premier moment.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                    Amsterdam, 29 mai.

  Malheureusement, malgr toutes les peines que je prends et tout le
  dsir que j'ai de voir rgner une bonne harmonie entre le
  gouvernement hollandais et ma cour, je me trouve forc de rendre
  compte  V. Excellence d'un nouvel incident qui fait suite  ceux de
  mme nature que j'ai supports depuis quinze mois et dont je n'ai
  pas parl; mais celui-ci devient plus grave par la grandeur de
  l'vnement auquel il a rapport et par l'effronterie que l'on a eue
  d'en faire un article de la Gazette royale d'aujourd'hui.

  V. Excellence sait peut-tre que le dimanche est en Hollande le jour
  que l'on passe ordinairement  la campagne, comme le seul dont les
  ngociants puissent disposer. J'tais invit dans les environs de la
  ville et je devais partir samedi soir. Ayant appris qu'il devait y
  avoir un _Te Deum_  la cour, j'crivis samedi  M. Roll qu'ayant
  des projets de campagne, je dsirais savoir si le Corps diplomatique
  tait invit au _Te Deum_, pour rgler ma marche d'aprs sa rponse.
  Le ministre me rpondit d'abord qu'il allait s'en informer
  positivement. Deux heures aprs il m'crivit un billet par lequel il
  me prvenait que M. le baron de Pallandt, chambellan de service,
  venait de lui mander que mon invitation tait dj expdie. Je
  restai donc en ville, ignorant si le _Te Deum_ aurait lieu le matin
  ou le soir, et ne voulant pas en aucun cas y manquer. La matine se
  passa sans recevoir aucune lettre de la cour, enfin  une heure et
  demie M. de Pallandt m'envoya un valet de chambre pour me prvenir
  que le _Te Deum_ venait d'tre chant, et pour me demander si je
  n'avais pas reu d'invitation. Je rpondis au valet de chambre que
  je n'avais rien reu, et que probablement elle n'avait pas t
  expdie. J'crivis ensuite  M. Roll pour me plaindre d'un pareil
  oubli, et de la manire leste et peu convenante dont il avait t
  rpar. Le ministre me rpondit une lettre d'excuse dans laquelle il
  s'effora de m'assurer qu'il n'y avait eu aucune intention de me
  manquer, mais un simple oubli. Le roi me fit appeler  la cour. Je
  me rendis aux ordres de Sa Majest. Elle voulut bien me tmoigner
  ses regrets, me dit des choses obligeantes, m'assura avoir fortement
  rprimand les auteurs de cette faute, et quoique j'aie trouv le
  roi enclin  prendre le parti de son chambellan, je n'ai pas eu  me
  plaindre. Je rappelai seulement  Sa Majest combien j'avais
  support de petites choses de ce genre, et combien il me paraissait
  ncessaire qu'elle voult bien y mettre ordre. Le roi partait ce
  matin. J'eus donc l'honneur de prendre cong de Sa Majest. Ma
  confrence se termina en parlant au roi de plusieurs affaires qui se
  traitaient  prsent et aprs avoir renouvel  Sa Majest
  l'assurance de mon zle  faire valoir la marche nouvelle qu'elle
  avait prise, et je ne parlai plus de l'affaire du matin. Mais tout 
  l'heure, en lisant la Gazette royale, je lis: Il a t chant hier
  dans la chapelle royale, en prsence de toute la cour, un _Te Deum_
  en l'honneur des tonnantes victoires de l'arme franaise. Son
  Excellence l'ambassadeur de France devait y assister, mais une
  indisposition l'en empcha.

  J'crivis sur le champ au ministre des affaires trangres la lettre
  dont j'ai l'honneur d'envoyer copie  V. Excellence, et j'aurai
  celui de vous faire part de la rponse du ministre ds qu'elle me
  sera parvenue. Je me dcidai ensuite  dmentir le fait insr dans
  la Gazette. V. Excellence trouvera bon, j'espre, que je sois
  fortement bless d'tre ainsi rcompens de la conduite plus que
  modre que je tiens en Hollande, elle approuvera que je n'aie pas
  laiss croire aux Hollandais, qui me voient journellement, que je
  n'aie pas voulu assister au _Te Deum_ chant pour des vnements
  aussi marquants et qui intressent aussi directement mon souverain
  et mon pays. Je prendrai cette occasion d'avoir l'honneur de vous
  assurer que tout ce qui est fait ici en l'honneur de nos victoires
  l'est d'une manire peu conforme  la grandeur des vnements. Le
  canon fut tir il y a trois jours pour notre entre  Vienne, mais
  personne n'en fut inform que par la gazette. Car les ordres furent
  donns de le tirer  six heures du matin et absolument  une
  extrmit de la ville. Il n'y eut aucune fte  la cour, aucune
  audience extraordinaire; enfin le _Te Deum_ fut chant hier
  simplement  la chapelle du roi. Il n'y avait que deux ou trois
  dames du palais et les personnes qui tiennent au service personnel
  du roi. Le Corps diplomatique n'y tait mme pas invit. Je devais
  tre le seul admis  faire ma cour au roi dans cette circonstance
  marquante. Que V. Excellence veuille bien ajouter  ceci que les
  bulletins de notre arme ne sont pas publis en Hollande tels qu'ils
  sont rellement, mais que l'on en donne uniquement un extrait, ayant
  soin d'en ter tout ce qu'ils contiennent de rflexions politiques.
  Quant  M. de Pallandt, dont je viens d'avoir l'honneur de vous
  parler, ce chambellan est une des personnes qui professent les
  opinions les plus opposes  la France et  l'empereur. Il se vante
  d'influencer le roi et de le diriger d'aprs ses opinions. Tous les
  Franais en sont et en ont toujours t mcontents. Enfin il serait
  trop long de rpter  V. Excellence tous les propos qu'il a tenus
  dans toutes les circonstances qui se sont prsentes.


Les justes observations faites  l'empereur sur le triste sort de la
Hollande, non seulement par les agents de ce malheureux pays, mais
par ceux de la France, finirent par tre coutes. Napolon, par un
dcret dat d'Ebersdorf, 4 juin 1809, rapporta celui du 16 septembre
1808. En voici la teneur:


  Les relations commerciales entre la France et la Hollande seront
  rtablies sur le mme pied qu'avant notre dcret du 16 septembre
  1808.


Cette nouvelle, parvenue  Amsterdam le 16 juin 1809, rpandit la
joie dans le royaume. Le duc de Cadore l'annona  Larochefoucauld
par la lettre suivante, du 5 juin:


  M. l'amiral Werhuell m'avait adress au nom de sa cour de nouvelles
  instances pour la rvocation du dcret du 16 septembre. J'ai
  entretenu Sa Majest de cet objet et elle a bien voulu rtablir les
  relations entre les deux pays sur le pied o elles taient
  antrieurement.

  Je n'ai point laiss ignorer  M. Werhuell que l'empereur avait t
  dtermin par ce que vous avez mand de l'exactitude avec laquelle
  les mesures contre le commerce anglais taient excutes depuis un
  certain temps. Sa Majest a t trs surprise et mme peu satisfaite
  d'apprendre que M. Janssins, l'un des ministres du roi, ait t
  charg d'une mission (sans doute publique) auprs de S. A. S. Madame
  la grande-duchesse de Toscane, qui n'est point _souveraine_.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                 Amsterdam, 6 juillet.

  J'ai eu l'honneur de mander  V. Excellence que les btiments
  amricains continuaient  entrer dans les ports de la Hollande. Le
  roi n'a pas encore pris de rsolution formelle  cet gard, mais on
  assure que le dcret qui autorise l'arrive de ces btiments est
  dj rendu et qu'il sera bientt public.

  Il y a trois jours qu'une scne fort dsagrable arriva au Texel. Un
  corsaire franais s'empara de deux navires amricains. Les
  stationnaires hollandais se rendirent sur les prises, en arrachrent
  le pavillon franais et empchrent le capitaine du corsaire de
  communiquer avec ses prises. V. Excellence verra par le rapport
  ci-joint les dtails de cet vnement. Comme je n'ai pas encore de
  rponse de V. Excellence  ma dpche du 19 juin, je me suis born 
  crire  M. Roll la lettre dont je joins une copie. Je n'ai pas
  voulu aller plus loin, mais il est pnible de voir mes esprances
  s'vanouir chaque jour davantage. Les affaires, au lieu de prendre
  une tournure satisfaisante, empirent  chaque instant. La
  contrebande augmente d'une manire effrayante. La mauvaise marche du
  gouvernement reprend un nouvel essor, et l'on dirait que l'acte de
  bont de l'empereur n'a servi qu' rveiller une conduite aussi
  blmable qu'insense. Le commerce souffre beaucoup et dsapprouve
  tout ce qui se passe maintenant. De fortes reprsentations ont t
  faites, mais malheureusement tout est inutile, et nous sommes
  retombs dans la mme position que l't dernier.

  Le roi est au Loo. Sa Majest voit ses ministres tous les 15 jours
  ou toutes les trois semaines. Elle est entoure des dames du palais
  et des officiers de sa maison, et s'occupe dans la matine des
  affaires et de l'arrangement de ses jardins. Le soir, il y a concert
  ou spectacle. Personne n'est admis au Loo que les Hollandais qui y
  sont invits, et je regarde ces voyages prolongs comme une des
  causes de ce dont j'avais  me plaindre. Le roi y est livr 
  quelques personnes qui abusent de sa bont. Les ministres mmes ne
  sont pas l pour faire des observations  Sa Majest, et les
  affaires y sont dcides sans cet ensemble qui est indispensable
  dans la direction d'un gouvernement.

  Des nouvelles que je reois dans le moment me forcent  reparler 
  V. Excellence de l'affaire arrive dernirement au Texel. Un second
  corsaire franais vient d'adresser au consul gnral un rapport qui
  est absolument conforme  celui que j'envoie  V. Excellence; mais
  des lettres d'un des armateurs, qui est au Helder, ajoutent que les
  Hollandais maltraitent les Franais qui sont  bord des prises,
  qu'ils les empchent de venir  terre, tandis qu'ils accordent cette
  permission aux Amricains; qu'enfin les papiers de ces prises
  viennent d'tre envoys au directeur gnral des douanes ou au
  ministre de la marine; qu'ainsi il deviendra trs difficile de
  rfuter l'objection qui sera faite que ces navires ont t pris dans
  les eaux du royaume de Hollande. Il est au reste prouv que ces
  btiments ont t visits par les Anglais, et constant que tous les
  Amricains sont escorts par des bricks anglais jusqu' la passe du
  Texel. M. le gnral Knobelsdorff, ministre de Prusse, sort de chez
  moi. Il est venu m'apporter une lettre que son souverain lui crit
  au sujet de l'emprunt; par cette lettre le roi, croyant trs
  difficile de l'effectuer, me prie de certifier  l'empereur
  l'impossibilit de trouver cette ressource en Hollande. J'ai rpondu
  au ministre que M. de Nieburg, charg de cet emprunt, m'avait assur
  qu'il avait contract un engagement avec une maison de commerce
  d'Amsterdam, que cet engagement tait soumis  l'approbation de la
  cour de Prusse et  l'autorisation du roi de Hollande; que depuis
  cette poque je n'avais plus entendu parler de cette affaire, et que
  j'attendais, pour tmoigner au roi le dsir de l'empereur que cet
  emprunt s'effectut, que M. de Nieburg m'et assur que cette
  opration tait prte, sauf cet agrment. Je priai donc M. de
  Knobelsdorff de rpondre  S. M. le roi de Prusse que je ne pouvais
  crire  S. M. impriale et royale dans le sens qu'il dsirait, que
  dans le cas o le roi de Hollande refuserait de permettre cet
  emprunt, ce que je suis loin de supposer.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                 Amsterdam, 6 juillet.

  J'annonais  Votre Excellence, par le dernier courrier, que j'tais
  inform que S. M. le roi de Hollande avait pris une rsolution qui
  permettrait l'entre des ports de son royaume aux navires
  amricains. V. Excellence en trouvera ci-joint la traduction, ainsi
  que celle d'une seconde rsolution prise le mme jour, 30 juin, qui
  augmente de six articles ceux autoriss par le dcret du 31 mars
  dernier. Ces deux rsolutions ont t sanctionnes  mon insu, et
  jusqu' ce moment elles ne me sont pas parvenues officiellement. Le
  ministre ne m'en a mme jamais parl; probablement il ne les
  connaissait pas lui-mme. Quant  la premire de ces rsolutions, je
  l'ai passe sous silence, ayant voulu attendre les ordres de
  l'empereur avant d'agir, et, ne m'tant pas formellement oppos 
  l'entre des navires amricains, il et t inconsquent, avant
  d'avoir reu de nouvelles instructions, de faire une leve de
  boucliers contre un dcret qui admet ces btiments. J'ai t plus
  embarrass sur le second objet. Si S. M. le roi de Hollande n'et
  pas t le frre de l'empereur, ma conduite et t si ferme et si
  positive, que le dcret eut t rapport. Mais les circonstances
  m'ont paru mriter des mnagements, et le respect pour tout ce qui
  tient  l'empereur m'a retenu. Je me suis donc content de demander
  un rendez-vous au ministre par la lettre dont copie est ci-jointe,
  et lui ai donn trois jours pour qu'il puisse me rpondre et qu'il
  ait le temps de prvenir le roi de cette confrence. Le but
  principal de cet entretien est de savoir si le roi a consult S. M.
  impriale et royale, ce dont je doute beaucoup. Si cependant je me
  trompe, et que l'empereur ait trouv bon l'introduction des sucres,
  cafs et cotons, ds ce moment je n'ai plus rien  dire; mais dans
  le cas contraire, il me parat impossible de permettre l'entre en
  France de ces denres coloniales avant d'y tre autoris. Je viens
  donc provisoirement de prescrire aux consuls de ne dlivrer aucun
  certificat d'origine pour les six nouveaux articles, avant le jour
  o je dois avoir une explication avec M. Roll. Le prtendu serment
  exig du capitaine amricain est un article de forme qui ne sert 
  rien, car quel peut tre le capitaine qui fasse saisir son btiment,
  pour ne pas affirmer qu'il n'a pas t en Angleterre et qu'il n'a
  t visit par aucun btiment de cette nation? Je ne puis pas non
  plus me fier au gouvernement hollandais, car j'ai de fortes raisons
  de croire que des navires avec licences anglaises ont t admis, et
  j'ai acquis la certitude que des bricks anglais escortaient tous les
  amricains qui sont entrs en Hollande dans le mois dernier. Ce fait
  est tellement avr que tout le commerce et la marine en sont
  informs.

  Pour me rendre raison de cette nouvelle mesure prise par le roi, je
  suppose que les Hollandais auront renouvel leurs plaintes de voir
  les productions de leurs colonies vendues  vil prix en Angleterre,
  et qu'ils auront obtenu de Sa Majest cette dernire rsolution qui
  va inonder la France et l'Allemagne de ces articles, surtout depuis
  que S. M. impriale et royale a rapport le dcret du 16 septembre,
  car avec la meilleure volont, il est trs difficile aux consuls de
  n'tre pas souvent tromps sur l'origine des articles qui leur sont
  prsents, et en outre, ces derniers objets tant autoriss par le
  roi, il leur sera impossible de les refuser. C'est pour couper court
   ces inconvnients que je me suis dcid  enjoindre aux consuls de
  n'autoriser l'entre en France d'aucun des objets qui me paraissent
  en entire opposition avec les intentions de l'empereur, et qui le
  sont avec mes anciennes instructions qui m'enjoignent d'empcher
  l'entre en Hollande de navires amricains chargs de denres
  coloniales, et mme de dclarer que je quitterais le royaume si le
  gouvernement hollandais persistait dans cette conduite.

  Si S. M. impriale et royale et t  Paris, je ne me serais pas
  port  cette mesure, qui a quelque chose de dsagrable pour le
  roi, mais d'un autre ct j'ignore ce qui s'est pass en Autriche
  depuis dix jours. L'empereur est peut-tre encore plus loign de
  nous, et avant que je ne puisse recevoir les ordres de V.
  Excellence, les magasins d'Anvers seront remplis de denres
  coloniales. Il me parat difficile ensuite de remdier  cet
  inconvnient, tandis qu'en conservant les choses en _statu quo_,
  l'empereur peut dcider, et si je n'ai pas agi conformment  ses
  instructions, le tort ne retombe que sur moi, et les affaires
  reprennent leur marche ordinaire. J'envoie cette dpche par
  estafette  M. le comte Beugnot, afin qu'elle parvienne plus
  promptement  V. Excellence.

  La bourse d'Amsterdam est dans une grande agitation. Ces nouvelles
  rsolutions donnent beaucoup d'inquitude. Quelques propritaires ou
  consignataires des btiments amricains sont contents, mais la
  grande majorit des ngociants fera de grandes pertes si l'admission
  des Amricains est maintenue. Hier on ne pouvait rien vendre; les
  denres sont  vil prix.

  Quant  la contrebande, V. Excellence verra par un rapport de M.
  Sadet, que le gouvernement hollandais ne la surveille que trs
  faiblement. En tout les affaires prennent une marche bien
  dsagrable et qui, je vous assure, m'afflige beaucoup. Le roi est
  parti de Loo le 3 de ce mois, il a t  Harlem, a dn chez le
  prfet, a achet  la foire de cette ville une quantit de
  marchandises, a paru  un bal qu'une des personnes les plus riches
  de la ville donnait, et est reparti le lendemain matin pour Loo. Je
  devais tre  ce bal; mais des affaires m'ayant appel ici, je n'ai
  pu y assister. Pour me rsumer, j'ai donc l'honneur de prvenir V.
  Excellence que si j'apprends que l'empereur n'a aucune connaissance
  des dernires rsolutions du roi, je ferai suspendre la dlivrance
  des certificats d'origine pour les articles compris dans la dernire
  dcision, jusqu' ce que je reoive les ordres de S. M. impriale et
  royale, et j'en informerai M. Roll.


  CADORE  LAROCHEFOUCAULD.

                                                   Vienne, 17 juillet.

  Monsieur l'ambassadeur, le dcret par lequel le roi de Hollande a
  ouvert les ports de son royaume aux navires et aux productions des
  tats-Unis a caus  S. M. l'empereur un vif dplaisir.

  C'est pour ainsi dire au moment mme o la Hollande obtenait de Sa
  Majest une faveur qu'elle avait ardemment dsire, qu'elle a pris
  elle-mme une mesure contraire aux vues et aux intrts de la
  France, autant qu'elle est favorable aux desseins de l'ennemi.

  Sa Majest vous charge de demander la rvocation instante, immdiate
  de ce dcret. Elle vous charge de faire connatre que la Hollande ne
  doit pas se flatter de pouvoir tenir en fait de commerce maritime
  une ligne de conduite qui ne soit pas entirement conforme  celle
  de la France et du reste du continent; qu'elle doit tre
  indissolublement unie  la France, partager son sort, sa bonne et sa
  mauvaise fortune, n'avoir d'autre systme que celui de la France, le
  suivre sans dviation; qu'autrement, si elle veut sparer sa cause
  du continent, l'empereur,  son tour, se sparera d'elle.

  Sa Majest veut que vous mettiez la plus grande nergie dans votre
  langage, ce que vous saurez faire en gardant tous les gards que
  vous avez pour le roi et que vous lui devez. Mais il faut que tous
  les ministres et tous ceux qui ont la confiance du roi sentent que
  non seulement un refus, mais de simples hsitations, pourraient
  avoir les consquences les plus srieuses. Vous iriez mme s'il le
  fallait (mais je suppose que cela ne sera pas ncessaire), vous
  iriez, dis-je, jusqu' dclarer que si la Hollande ne se remet pas
  sur le champ sur le mme pied que la France, et ne rentre pas dans
  son systme pleinement et sans rserve, vous ne pouvez pas garantir
  qu'elle ne cessera pas d'tre considre comme allie et comme amie,
  ni rpondre de la continuation de l'tat de paix.

  _P. S._--Cette lettre crite, j'ai reu celle que vous m'avez
  adresse le 6 de ce mois. J'en ai rendu compte  Sa Majest, qui
  approuve la mesure que vous avez prise de dfendre aux consuls
  franais de donner des certificats d'origine pour les objets dont le
  roi de Hollande vient de permettre l'introduction.


  ROLL  LAROCHEFOUCAULD.

                                                    Amsterdam, 8 aot.

  Je me suis fait un devoir de mettre sous les yeux du roi les
  diffrentes rclamations que V. Excellence m'a fait l'honneur de
  m'adresser au sujet de plusieurs navires capturs par des corsaires
  franais; je me suis galement empress de soumettre  Sa Majest
  les observations contenues dans la lettre de V. Excellence du 31
  juillet, relativement  la marche adopte depuis quelque temps en
  Hollande de renvoyer sur un simple ordre du roi l'quipage franais
  des prises qu'on regarde comme irrgulires.

  La mesure contre laquelle V. Excellence a cru devoir rclamer a t
  provoque par les excs des corsaires qui, se comportant en vrais
  pirates, s'arrogent le droit de s'emparer de tous les navires sans
  distinction,  l'embouchure de nos rivires et dans les eaux mmes
  de la Hollande, sans aucun respect pour la souverainet
  territoriale. C'est ainsi que le 1er du mois pass, le corsaire _le
  Furet_ s'est empar d'un navire popembourgeois, de _Trree
  Gebroeders_, capitaine _Jennis Pieters_, charg de sel, venant de la
  Norvge; les dclarations unanimes des gardes-signaux des ctes ne
  laissent aucun doute que cette prise n'ait t faite dans les
  limites du royaume. Le lendemain, les corsaires _l'Hb et la
  Revanche_ ont conduit au Texel cinq autres btiments sous pavillon
  neutre, chargs de sel et destins pour des ports hollandais. Les
  prises ont t galement faites  l'embouchure de nos rivires.

  Quelque extension que l'on veuille donner aux droits de la guerre,
  ils ne pourront jamais servir  justifier la violation des droits
  sacrs d'une puissance amie et allie, et toutes les fois que des
  armateurs se permettent des voies de fait dans l'enceinte de la
  juridiction maritime d'un tat, le souverain territorial a le droit
  de punir et de rprimer leurs excs.

  Leurs prises tant par elles-mmes des actes d'hostilit, ils ne
  peuvent plus invoquer la protection des formes lgales, mais ils
  doivent tre soumis  l'action immdiate du gouvernement qui peut
  sans aucune forme de procdure leur faire lcher prise. De mme
  lorsque les corsaires s'avisent de surprendre des btiments sortants
  ou entrants avec permission, le pouvoir excutif a galement le
  droit de connatre administrativement de ces prises.

  D'aprs ces principes avrs par les publicistes les plus clairs,
  c'est donc  tort que les corsaires franais se plaignent d'une
  mesure que leurs propres dsordres ont provoque. Aussi Sa Majest
  a-t-elle dcid qu'il n'y a pas lieu de revenir sur le pass ni de
  soumettre les affaires dj termines  un nouvel examen.

  Cependant, pour donner une nouvelle preuve de se rendre autant que
  dpendra d'elle aux voeux de V. Excellence, Sa Majest a bien voulu
  ordonner qu' l'avenir la discussion sur la validit des prises
  conduites dans les ports de Hollande sera porte au Conseil pour les
  affaires maritimes et de commerce (Raad van Indication), et que mme
  dans le cas o les corsaires viendront  tre accuss d'avoir viol
  le territoire du royaume, la prise ne sera adjuge que sur une
  dcision motive du dit Conseil, qui dclare la prise bonne et
  lgitime, ou qui condamne le corsaire, aprs avoir mis les
  intresss  mme de faire valoir leurs droits.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                   Amsterdam, 23 aot.

  Par ma lettre particulire du 19 de ce mois, j'ai eu l'honneur de
  prvenir V. Excellence que Sa Majest est arrive le 17 ici. Depuis
  cette poque le roi n'a vu personne. On dit que la sant de Sa
  Majest est un peu altre. Elle s'occupe journellement de la
  dfense du pays. Quinze cents soldats de la garde, aprs tre rests
  vingt-quatre heures  Amsterdam, sont retourns au camp o ils
  taient lorsqu'ils furent envoys  Berg-op-Zoom. On attend au mme
  camp la division du gnral Gratien qui doit maintenant tre entre
  en Hollande, en revenant d'Hanovre.

  Les gardes nationales s'organisent ainsi que quelques corps de
  volontaires; mais les bourgeois hollandais ont de la peine  devenir
  soldats. Demain douze compagnies de 100 hommes chacune doivent
  sortir de la ville pour aller aux lignes. Cet essai donnera une ide
  de la possibilit d'utiliser cette milice. On se plaint de la
  manire dont ces compagnies ont t formes. Les officiers ont
  choisi les hommes sans aucun gard pour leur famille ni pour leur
  ge, mais uniquement en consultant leur passion. Il y a donc une
  foule de rclamations dont plusieurs ont t coutes.

  On parle d'un dcret que le roi doit prendre, par lequel Sa Majest
  recevra tous les navires amricains en faisant recharger les
  marchandises dposes dans les magasins royaux. Mais V. Excellence
  sera surprise d'apprendre que les magasins sont vides, que tout a
  t rendu aux propritaires ou consignataires; qu'ainsi cette
  dcision, qui parat tre trs forte, n'aura aucun but rel. Les
  cafs et les sucres qui ont t apports par des btiments
  amricains ont probablement t tous reconnus production de l'le de
  Java. La ligne de douaniers franais qui cerne dans ce moment la
  Hollande a fait un grand effet en bourse. Les marchandises ont
  beaucoup baiss. Les premires qualits de caf de 3 et 4 sont
  tombes  50 c. Les cotons ont prouv la mme baisse. Il devient
  impossible d'exporter aucune denre coloniale, mme en Allemagne, et
  le commerce est dans une crise fcheuse.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                              Amsterdam, 17 septembre.

  Rien ne finit, et malgr les demandes que j'ai faites au ministre de
  me donner une rponse, je ne puis en obtenir. Le roi a, dit-on,
  envoy un courrier  l'empereur. J'ignore si la lettre de Sa Majest
  est relative aux objets dont je suis charg, car cette dmarche du
  roi ne m'a pas t annonce officiellement. Je ne puis donc avoir
  rien de nouveau  transmettre  V. Excellence; il m'est pnible de
  ne pas pouvoir excuter les ordres de l'empereur. Il est vrai que
  dans les circonstances prsentes qui servent de prtexte  la
  mauvaise volont du gouvernement hollandais, je ne le presse pas
  autant que je l'eusse fait dans un autre moment. Cependant la
  Hollande parat ne plus rien avoir  craindre, et les nombreux
  changements qui se font dans l'organisation militaire ne tiennent
  pas  la dfense du pays, mais  la volont du roi. Depuis la
  descente des Anglais, l'on a form la garde nationale dans les
  principales villes du royaume. La leve des deux rgiments a t
  dcrte, mais les moyens de dfense sont bien peu de chose et la
  volont bien faible. En tout je ne vois pas de possibilit que la
  Hollande reste comme elle est maintenant. Il n'y a aucun ensemble
  dans le gouvernement et aucune tenue dans aucun systme suivi. Il
  n'existe donc qu'un amour-propre mal plac qui l'empche de devenir
  franais.

  Dans une des dernires confrences que j'eus avec M. Roll, lorsque
  je lui parlais du systme du gouvernement hollandais, je lui dis que
  je voyais d'autant moins d'espoir de le ramener  une marche plus
  raisonnable, que jusqu' prsent je ne pouvais pas deviner la base
  du principe qui le faisait agir avec aussi peu de mesure, puisque
  continuellement il nuisait  ses plus chers intrts. Press de
  s'expliquer, ce ministre me rpondit qu'tant ministre, il ne lui
  tait pas permis de satisfaire  ma demande, mais que le jour o il
  ne le serait plus il me dirait le mot de l'nigme. Je dsirerais
  donc que M. Roll quittt le ministre, car il me semble que ce
  changement procurerait plus de lumires que nous n'en avons obtenu
  pendant tout le temps de son administration.

  M. le comte d'Hunebourg vient d'envoyer au roi le chef de bataillon
  Leclerc. Il est encore  Harlem et il se chargera de cette dpche.
  Je ne doute pas qu'il ne rapporte des assurances faites pour plaire.
  Mais les faits jusqu' prsent rpondent bien faiblement aux
  paroles.

  M. le baron de Gilsa, rcemment nomm envoy extraordinaire de S. M.
  le roi de Westphalie, a eu l'honneur de remettre au roi ses lettres
  de crance. C'est un homme entirement nouveau dans la carrire
  diplomatique.

  Esprons que je serai dans quelque temps assez heureux pour pouvoir
  adresser  V. Excellence un rapport satisfaisant. Croyez, je vous
  prie, que je le dsire vivement, mais que je doute d'en venir  ce
  point avant que l'empereur n'ait jet un regard sur la Hollande, et
  que S. M. impriale et royale n'ait trouv un moyen de tarir la
  source du mal.

  Il parat que Sa Majest rappelle le marchal Dumonceau et que le
  gnral Brune commandera les troupes hollandaises en Zlande. On
  assure que le roi ne veut pas que ce marchal serve sous les ordres
  du prince de Ponte-Corvo. Il doit y avoir en Zlande environ 10,000
  hommes. Dans le reste du royaume il y a peut-tre de 3  4,000
  hommes. Mais depuis que le gnral Krayenhoff est ministre, Sa
  Majest fait de nombreuses promotions. L'tat-major de l'arme et le
  corps d'officiers ne sont pas en proportion des hommes. Je crois que
  l'on pourrait cependant porter l'arme  20,000 hommes; mais il
  serait difficile d'aller plus loin, le recrutement se faisant avec
  beaucoup de peine.

  Le ministre de la marine est dans une position moins bonne, car 
  l'exception des chaloupes canonnires il n'y a pas d'armement. Les
  quipages ont t licencis. Cependant la Hollande pourrait en trois
  mois armer neuf ou dix vaisseaux de ligne, mais il n'y a pas
  d'argent. Enfin, soit par une cause, soit par une autre, il en
  rsulte que la Hollande n'a sous les armes qu'environ 14,000 hommes,
  quelques gardes nationales non exerces, deux vaisseaux de ligne ou
  trois, en comptant le _Chatam_, qui est en rivire de Meuse,
  quelques bricks, golettes et des chaloupes canonnires. Il en reste
  en outre les douaniers et gardes-chasse.

  Je reois  l'instant la lettre que V. Excellence m'a fait l'honneur
  de m'crire d'Altenbourg le 4 de ce mois.

  Je vais notifier  M. de l'Angle le dcret de S. M. Impriale et
  royale.


  LAROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                Amsterdam, 28 octobre.

  J'arrive de Loo o je devais aller parler au roi, comme j'ai eu
  l'honneur d'en prvenir V. Excellence. J'ai communiqu  Sa Majest
  les intentions formelles de l'empereur. J'ai dit au roi que son
  auguste frre demandait que la division hollandaise ft porte dans
  l'le de Sud-Beveland  16,000 hommes, et que 200 chaloupes
  canonnires, pniches, etc., fussent diriges vers le mme point
  pour employer ces forces  agir dans l'le de Walkeren et en chasser
  les Anglais. Sa Majest m'a rpondu que le corps de troupes
  hollandaises, maintenant sous les ordres de M. le marchal
  Dumonceau, tait sur le papier de beaucoup de plus de 16,000 hommes,
  mais que les maladies rgnaient tellement dans l'arme, que presque
  la moiti des rgiments se trouvait dans les hpitaux; que toutes
  ses troupes taient aux ordres de l'empereur, qu'il n'avait par
  consquent qu' indiquer les postes qu'elles devaient occuper: que
  si dans l'le de Sud-Beveland il ne se trouvait que 3,000 hommes,
  cela venait uniquement de l'intention du roi de diminuer, par ce
  moyen, le nombre des maladies, mais que les troupes taient si prs
  de ce point, qu'en peu de jours elles pouvaient y tre portes. Le
  roi ajoute que les deux seuls rgiments qui avaient t distraits de
  ce corps d'arme avaient t envoys, l'un en Ost-Frise pour y
  rprimer la contrebande, et l'autre en Nord-Hollande pour que ce
  point intressant ne ft pas entirement dgarni; qu'ainsi Sa
  Majest allait donner ses ordres pour que 10,000 hommes effectifs,
  commands par M. le marchal Dumonceau, se dirigeassent et agissent
  conformment aux ordres qu'ils recevraient de M. le marchal duc
  d'Istrie.

  Que, quant aux chaloupes canonnires, etc., ce n'taient pas autant
  les btiments qui manquaient que les marins qui taient impossibles
   trouver; que le roi ne pouvait donc porter en Zlande que 100
  petits btiments qui y seraient rendus sous peu de jours, Sa Majest
  venant de donner des ordres positifs pour remplir  cet gard les
  intentions de l'empereur.

  Nous en vnmes ensuite  la seconde dpche de V. Excellence, dont
  je dis le contenu au roi, en observant  Sa Majest que j'tais
  charg d'insister formellement sur la demande que la question des
  eaux ne ft plus mise en avant, que tous les navires capturs par
  des corsaires franais fussent jugs par les tribunaux franais; que
  toutes les prises trouves en contravention aux dcrets de
  l'empereur fussent reconnues bonnes et valables; enfin j'ajoutai que
  la contrebande tait porte  un point qui avait fix les regards
  de S. M. impriale et royale, que l'empereur prtendait qu'elle ft
  rprime par des moyens efficaces, et qu'il avertissait que si les
  choses ne changeaient pas, il se verrait forc non seulement de
  faire occuper les passes par ses troupes, mais mme de faire saisir
  par elles les denres coloniales qui, entres en contrebande, se
  trouvaient dposes dans les magasins d'Amsterdam.

  Je passai ensuite au systme gnral,  la conduite des ministres du
  roi,  l'inexcution des dcrets de Sa Majest, enfin  la manire
  extrmement oppose  la France dont toutes les affaires se
  traitaient en Hollande; j'observai au roi la ncessit de changer
  entirement de marche et de revenir  des principes qui seuls
  pouvaient sauver la Hollande. Pour donner plus de force  ce que je
  venais de dire, je crus devoir lire  Sa Majest une partie de la
  dpche de V. Excellence; alors elle sentit que loin d'ajouter aux
  ordres de l'empereur, je cherchais toujours les moyens de les lui
  rendre moins svrement.

  Le roi me rpondit que quant  la question du territoire, il serait
  perdu aux yeux de son peuple s'il l'admettait; que l'empereur
  n'aurait pas d lui faire une demande  laquelle il ne pouvait pas
  accder, et que celle-ci tait de ce nombre. Je rpondis au roi que
  Sa Majest ne devait pas perdre de vue que les demandes de
  l'empereur n'taient que le rsultat de tout ce qui avait t fait 
  l'gard de nos corsaires et de leurs prises; qu'ainsi ce n'tait pas
  seulement comme question de droit qu'il fallait l'envisager, mais
  encore comme question de fait, et que, sous ce dernier point de vue,
  Sa Majest ne pouvait pas se dissimuler, et m'avait avou elle-mme,
  que l'on avait ici commis de grandes fautes. Le roi ne put nier ce
  point, mais il revenait toujours sur l'impossibilit d'accder au
  dsir de l'empereur, sur la manire dont ce serait trahir ses
  devoirs que d'abandonner une partie des droits de son peuple, enfin
  sur la dcision rcente du Conseil d'tat.

  Quant  la contrebande, Sa Majest me dit qu'elle esprait beaucoup
  des nouveaux ordres donns par elle  ce sujet, et qu'elle prendrait
  encore de nouvelles mesures si celles-ci n'taient pas suffisantes;
  qu'elle exigerait des certificats d'origine pour les denres
  coloniales venant d'Ost-Frise, et qu'elle tirerait mme une ligne de
  douanes qui sparerait l'Ost-Frise du reste de la Hollande, si la
  chose devenait indispensable. Sa Majest se rcria fortement contre
  l'ide de faire excuter en Hollande les dcrets de l'empereur,
  contre celle de voir des troupes franaises venir faire la police 
  Amsterdam, enfin contre la volont d'influencer et de diriger mme
  la conduite de ses ministres. Elle me dit qu'elle voyait bien que
  tout ceci lui tait personnellement adress, que ses ministres
  n'taient que ses agents et qu'ils ne faisaient que ce qu'elle
  voulait (je citai  cette occasion quelques exemples du contraire
  qui embarrassrent le roi), qu'ainsi c'tait l'attaquer directement
  que de parler d'eux; que si l'empereur voulait runir la Hollande,
  il n'avait qu' le dire sur le champ, parce qu'il voyait
  parfaitement bien que c'tait l le but de toutes les demandes qui
  lui taient faites. Enfin, dans la chaleur de la discussion, le mot
  d'abdication sortit de la bouche du roi. J'observai  Sa Majest que
  dans tout ce que j'avais eu l'honneur de lui dire, il n'avait t
  nullement question de runion, mais seulement de prcaution pour
  empcher les abus qui s'taient trop souvent reproduits. La
  confrence fut longue, mais  la fin le roi sentant, je crois, la
  force de mes observations et l'impossibilit de m'loigner du
  vritable but de la question, me pria simplement de ne pas exiger
  une rponse officielle et positive avant qu'il et crit 
  l'empereur. Je crus devoir consentir  la demande de Sa Majest, et
  la priai simplement de me remettre sa lettre qui servirait de preuve
  que j'avais excut les ordres qui m'avaient t donns. J'ai donc
  l'honneur, Monsieur le comte, de vous expdier en courrier M.
  Amelin, attach  mon ambassade, qui rapportera la rponse de
  l'empereur et les ordres de V. Excellence.

  Dans cette conversation, ce que j'ai observ plus particulirement,
  et ce que le roi ne m'a pas cach, est sa crainte qu'en Hollande on
  le croie Franais, et qu'on le regarde uniquement comme un agent de
  l'empereur. J'ai cherch  en venir  persuader  Sa Majest que
  c'tait sa qualit de frre de l'empereur d'o dpendait le maintien
  de sa couronne et l'obissance de ses peuples; que toute sa force ne
  venait que de son auguste frre; que le bonheur de la Hollande tait
  attach  la manire dont il tait personnellement avec l'empereur,
  de qui seul elle pouvait attendre son existence; que j'tais si loin
  d'admettre la crainte d'tre accus de partialit envers la France,
  que je savais au contraire que la saine partie de ses entours, de
  ses ministres et de son peuple voyait avec peine tout ce qui se
  faisait contre les intentions de l'empereur, calculant que la
  Hollande marchait ainsi  sa ruine; et que Sa Majest se tromperait
  fortement si elle voulait juger de l'opinion publique sur celle de
  quelques personnes places prs d'elle, dont la seule ide et le
  seul dsir taient de lui plaire, et qui, par cette raison,
  abondaient dans les assertions qu'elles croyaient lui tre
  agrables. Je finis par dire au roi que je croyais bien connatre la
  Hollande et l'esprit de ses habitants, et que j'tais certain que
  les mmes personnes qui le flattaient aujourd'hui, seraient demain
  contre lui, si l'empereur n'tait pas aussi puissant. Le roi ne me
  rpondit rien, mais son systme m'a paru enracin et difficile 
  dtruire. V. Excellence en sentira facilement toutes les
  consquences. Au surplus, je dsirerais que cette dernire partie de
  ma dpche ne ft pas regarde comme officielle, le roi m'ayant
  parl confidentiellement de ses ides et de son systme. J'ai
  l'honneur d'en rendre compte  Votre Excellence, comme le croyant
  ncessaire au bien de la mission dont je suis charg.

  Au reste, j'ai parl aux diffrents ministres, que j'ai trouvs tous
  au Loo; mais, en abondant dans le systme franais, ils m'ont fait
  observer qu'ils ne pouvaient qu'obir aux ordres et aux dcrets du
  roi, dont ils excutaient la teneur avec toute l'exactitude
  possible, et il fut rpondu  toutes mes observations et  mes
  avertissements par des assurances de redoubler de zle. J'ai parl
  fortement et ne leur ai rien cach.

  Le ministre de la marine m'a dit que les contrles de son ministre
  ne montaient qu' 5,000 hommes employs  la marine, et qui, par
  consquent, ne formaient mme pas les quipages de 200 petits
  btiments demands par l'empereur, dont chacun devait tre mont par
  28 hommes, car il faut dduire des contrles les malades, les
  employs aux chantiers, etc. Maintenant, il n'existe pas, en
  Hollande, un seul vaisseau de ligne en armement, et les magasins
  sont dpourvus de fer et de goudron. Votre Excellence a vu, dans une
  dpche prcdente, l'tat du ministre de la guerre. L'intrieur
  souffre beaucoup, puisque les finances sont au-dessous de zro. Il
  est sr que les lignes de douanes nuisent au commerce et aux
  ressources du gouvernement, mais je croirais que le rapport des
  dcrets de l'empereur ne doit pas tre un encouragement, mais une
  rcompense.

  Lorsque je pris cong du roi, Sa Majest ne me cacha pas sa grande
  inquitude et son impatience de recevoir la rponse de l'empereur;
  elle me pria mme de la lui porter au Loo, pour en causer avec elle.
  J'ai donc l'honneur de vous prier, monsieur le comte, de me
  rexpdier M. Amelin le plus tt possible.

  J'ai laiss le roi encore un peu faible, mais bien rtabli. La
  fivre a quitt Sa Majest depuis cinq jours.


L'empereur n'accepta pas le compromis offert par l'ambassadeur au
sujet de la juridiction des prises, et fit donner l'ordre 
Larochefoucauld de revenir  sa premire proposition.

La lettre de Cadore en date du 12 octobre se termine ainsi:


  Vous dclarerez que la volont de Sa Majest est que tout btiment
  qui sera trouv avoir contrevenu  ses dcrets soit dclar de bonne
  prise, et que si l'on ne pourvoit pas efficacement, en Hollande, 
  la rpression de la contrebande, non seulement elle fera occuper les
  passages des troupes, mais encore, elle enverra des colonnes mobiles
  saisir jusque dans Amsterdam les marchandises anglaises.

  Sa Majest y est, en effet, bien dtermine. Elle est dcide  ne
  point souffrir que la Hollande trahisse la cause commune. Il
  serait, m'crit-elle, prfrable de voir la Hollande en alliance
  ouverte avec l'Angleterre que de la voir favoriser sourdement son
  commerce et la guerre qu'elle fait contre nous.

  Sa Majest rend toute justice aux intentions du roi son frre. Elle
  sait que ses intentions sont droites; mais elle reproche  ceux qui
  devraient les seconder de tout leur pouvoir de n'tre occups qu'
  les rendre vaines, de la sorte que si elle devait en juger par la
  marche du gouvernement, elle en prendrait une ide tout oppose. Les
  ministres ne lui semblent pas prvoir quel doit tre le rsultat
  final de leur conduite. Elle veut que vous les avertissiez et que
  vous leur fassiez comprendre que ce rsultat sera la perte de leur
  existence.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                               Amsterdam, 23 novembre.

  Hier, il y eut cercle diplomatique au palais. Le roi m'y parla de
  quelques affaires particulires, et Sa Majest m'engagea  revenir
  le soir pour causer avec elle sur des objets plus importants. Elle
  me prvint en mme temps qu'elle venait de recevoir des lettres de
  M. le duc de Feltre.

  En sortant de l'audience, je rencontrai M. le colonel Leclerc,
  aide-de-camp de M. le ministre de la guerre, et c'est par lui que
  j'ai l'honneur d'envoyer cette lettre  Votre Excellence.

  Je me rendis chez le roi  sept heures, et fus, sur-le-champ,
  introduit dans le cabinet de Sa Majest, avec laquelle je restai
  prs de trois heures. Le roi me dit qu'on lui demandait une
  augmentation de troupes et de btiments pour l'expdition de
  Walcheren, mais qu'il lui tait impossible de fournir un contingent
  plus considrable; que, d'aprs l'tat des situations reu le matin
  de Mauchaunu, Dumonceau et Dewinter, les forces de terre sous les
  ordres du premier taient de 10,000 hommes, en y comprenant les
  corps et les renforts qui sont en marche, et que le second mandait
  avoir sous les yeux 100 chaloupes ou bateaux canonniers, qu'il en
  attendait encore quelques-uns, indpendamment des 300 petits
  btiments arms dont il est question dans la rponse de M. Roll. Le
  roi m'assura qu'il lui tait impossible de faire davantage; que,
  sans de graves inconvnients, il ne pouvait dgarnir la cte, qui
  tait  peine dfendue, et que, quant  sa garde, elle tait
  ncessaire  Amsterdam, dont elle composait la garnison; que Sa
  Majest se trouvait dans une position bien fcheuse, sa capitale
  tant remplie de gens sans emploi et sans pain, l'hiver tant au
  moment d'augmenter la misre, et le roi oblig de doubler les impts
  pour combler le dficit; qu' ce tableau alarmant, il fallait
  ajouter que les rentiers n'taient pas pays, et qu'il n'avait pas
  le premier sou pour faire face aux dpenses courantes; que je devais
  donc en sentir que s'il dgarnissait Amsterdam du peu de troupes qui
  y taient maintenant, sa personne ne serait pas en sret, qu'il
  existait un grand mcontentement dont il tait fort inquiet.

  Je rpondis au roi que ce n'tait pas le moment de revenir sur les
  causes de son malheur, mais plutt de chercher les moyens d'y
  remdier; que l'empereur tait mcontent du systme gnral de la
  Hollande, du peu de ressources qu'elle offrait, et de la mauvaise
  volont que l'on mettait  cooprer  l'expdition projete; que le
  marchal Dumonceau, sous prtexte d'tre oblig de demander des
  ordres, ajournait l'excution de ceux qu'il recevait; qu'il
  annonait souvent avoir fait ce que, deux jours aprs, il crivait
  n'avoir pu excuter, et que Sa Majest devait sentir combien il
  tait indispensable de donner  ce marchal des ordres assez
  illimits pour qu'il ft autoris  obir sur-le-champ  M. le
  marchal duc d'Istrie. Aprs une longue discussion, le roi m'assura
  qu'il allait donner de nouveaux ordres et que j'y pouvais compter.

  Nous en vnmes ensuite  une augmentation de troupes, et, tout en
  entrant dans les inquitudes du roi, je lui dis cependant qu'il
  fallait faire quelque chose, et qu'il ne pouvait pas renvoyer
  l'aide-de-camp du ministre de la guerre avec un refus. Nous
  entrmes,  ce sujet, dans des discussions trop longues pour tre
  rptes  Votre Excellence, et, aprs de grands efforts, je parvins
   dcider le roi  mettre aux ordres de l'empereur, si Sa Majest
  l'exigeait, un bataillon qui gardera la cte. Le roi me dit qu'il
  ferait remplacer ce bataillon par une partie de sa garde; que, quant
  au corps d'lite, il ne consentirait jamais  le diviser, et que je
  devais sentir l'impossibilit que Sa Majest restt  Amsterdam  la
  merci de la populace. Enfin, le roi me tmoigna le dsir de voir
  l'empereur et l'empressement qu'il aurait eu d'aller  Anvers si Sa
  Majest Impriale et Royale y tait venue, mais qu'il craignait de
  se trouver dans la mme ville que la reine. Autoris par cette
  phrase, je crus pouvoir revenir sur ce sujet, dont j'avais dj
  parl au roi l'anne dernire, et je cherchai  le ramener  une
  conduite plus convenable pour lui et plus avantageuse pour la
  Hollande; mais je perdis mon temps et mes paroles. Sans rpondre aux
  vrits que je lui disais, Sa Majest se contenta de me rpondre
  qu'elle irait plutt au bout du monde que de se rapprocher de la
  reine, que jamais il ne voulait en entendre parler, qu'il ferait 
  la Hollande tous les sacrifices except celui-l, etc., etc. Enfin,
  aprs avoir parl longtemps sur ce sujet, le roi persista dans son
  dsir de voir l'empereur, dsir que Sa Majest doit exprimer dans la
  lettre qu'elle crit  son auguste frre.

  Le reste de la confrence fut employ en plaintes de Sa Majest sur
  son affreuse position, sur son dsir de quitter la Hollande, s'il ne
  parvenait pas  regagner l'amiti de l'empereur; sur son opinion
  prononce qu'il devait tre Hollandais, et que, tant qu'il serait
  roi, il devrait dfendre ses sujets; sur l'ide qu'on l'accusait
  d'tre Franais, et qu'il devait ne pas le paratre; enfin, sur
  l'chafaudage d'un systme faux et dsastreux, mais tellement
  enracin dans la tte de Sa Majest que je crois qu'il n'existe,
  peut-tre, que l'empereur qui puisse l'en faire revenir.  cette
  malheureuse opinion, j'ai trouv ml un grand attachement 
  l'empereur; l'intention, si Sa Majest quittait la Hollande, d'aller
  trouver son auguste frre, de faire tout ce qu'il voudrait et de
  demeurer le plus fidle de ses sujets. J'ai pu facilement pntrer
  que le roi exprimait ce qu'il pensait, et que Sa Majest tait
  vraiment malheureuse. J'ai cherch  dtruire le systme du roi; je
  lui ai reprsent ses entours comme autant d'intrigants qui avaient
  surpris sa religion; qui, n'osant pas lui dire d'tre anti-Franais,
  avaient su lui persuader qu'il devait tre Hollandais, pour parvenir
  au mme but. J'ai rpt au roi que, couronn par l'empereur, il
  devait suivre le systme politique et commercial de la France; que,
  sans les bonts de Sa Majest Impriale et Royale, la Hollande
  prissait au milieu de son opulence et de ses richesses; que jamais
  gouvernement n'avait t dans une position plus alarmante par le
  tableau mme que Sa Majest venait de me faire, et que, d'aprs son
  opinion, l'empereur ne pourrait sauver la Hollande que lorsqu'il
  serait assur que ce gouvernement lui serait utile au lieu de
  contrecarrer continuellement toutes ses dispositions. Le roi
  m'couta avec bont, et j'oserai mme dire avec amiti. Il ne nia
  pas les faits que j'avanais ni les accusations que je portais; mais
  il en revenait  son premier principe: qu'il serait perdu s'il avait
  l'air d'tre l'agent et l'instrument de l'empereur.

  Sa Majest me tmoigna une grande peine de ne pas recevoir de
  rponse de l'empereur, une grande inquitude sur sa position et une
  grande peine de la suite des vnements qui se prparaient.

  Maintenant, Votre Excellence est bien au fait de la cause de tout ce
  qui arrive dans ce pays-ci. Depuis longtemps, j'ai eu l'honneur de
  vous les faire pressentir. Il fallait la position prsente et l'aveu
  du roi pour que j'osasse vous le dire plus clairement. Quant au
  remde, l'empereur peut seul le trouver, et il ne m'appartient pas
  d'mettre mon opinion  cet gard. Dans le cas o le roi irait 
  Paris et o Sa Majest me demanderait de l'accompagner, je prierais
  Votre Excellence de me mander ce que je dois faire.

  Lorsque la confrence fut termine, le roi me prvint qu'il avait
  t inform que l'empereur admettait en France les btiments
  amricains chargs de coton; qu'ainsi, il avait annonc au commerce
  que, lorsqu'il lui serait prouv que l'empereur avait donn une
  telle permission, il en permettrait l'entre en Hollande, pourvu que
  les marins prouvassent qu'ils n'ont pas t en Angleterre, et
  l'origine des cotons. Je prie Votre Excellence de me donner des
  nouvelles  cet gard.

  Le roi m'a demand plusieurs fois si M. Amelin tait de retour, et
  m'a paru trs inquiet de ce retard.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                          25 novembre.

  Le marchal Werhuell, arriv  Amsterdam depuis trois jours, a eu
  avec le roi une longue confrence, dans laquelle rien n'a t
  dcid.--Son but tait de rendre compte de l'audience particulire
  que l'empereur lui avait accorde, et d'engager le roi  venir 
  Paris.--L'ambassadeur l'a mis au courant de la situation des
  choses.--On prpare les voitures de voyage du roi.--La contrebande
  diminue un peu, depuis que le roi a dfendu que l'on dlivrt des
  passeports d'intrieur pour toutes les marchandises qui viennent
  d'Ost-Frise; mais les magasins d'Amsterdam sont pleins de denres
  coloniales et de marchandises anglaises. La communication avec
  l'Angleterre est trs frquente, et des passagers viennent
  habituellement de l'autre ct du Rhin. Les derniers arrivs disent
  que l'on peut compter sur l'vacuation de l'le de Walcherem, les
  Anglais n'ayant pas 2,000 hommes en tat de se battre.

  Le roi se plaint de la conduite des corsaires franais, qui ont pris
  deux bcherons en dedans des limites.

  Je n'ai rien pu rpondre  Sa Majest, mais je n'ai pas blm les
  corsaires, les dernires instructions de Votre Excellence
  m'enjoignant de ne plus reconnatre de limites en dedans desquelles
  les corsaires ne devaient pas exercer une police svre contre les
  navires chargs de marchandises prohibes.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                                          27 novembre.

  Le roi est revenu hier d'Harlem, a reu le Corps lgislatif, a
  annonc officiellement son dpart pour Paris.

  Il a eu une dernire entrevue avec le roi, qui lui a dit qu'il
  s'tait dcid  partir sur ce que le marchal Werhuell lui avait
  annonc le dsir que l'empereur avait tmoign de le voir; qu'il
  n'avait t arrt dans ce voyage que par la peine de se rendre dans
  la ville que la reine habitait, et que son intention premire tait
  d'aller loger chez Madame-Mre.

  J'observai au roi combien cette dmarche me paraissait
  prcipitamment adopte, et je pris la libert d'en dire les
  inconvnients  Sa Majest, qui me parut dcide  aller 
  Saint-Leu.

  Le roi trouve qu'il ne peut revenir sans apporter une preuve
  clatante de son rapprochement avec l'empereur.

  --Il emmne M. Roll, qui se dit malade d'avance.

  --M. Mollerus, homme d'esprit, trs prononc dans un systme oppos
   la France, ce qui est connu depuis longtemps. M. Roll est nomm
  prsident du conseil des ministres, et charg du portefeuille des
  affaires trangres.

  On est gnralement fch, dans le gouvernement, du dpart du roi.
  On craint que Sa Majest ne change de marche; mais la gnralit des
  habitants d'Amsterdam espre beaucoup des rsultats de ce voyage.

  Le roi lui-mme est parti tourment. La position de Sa Majest est
  certainement pnible. La Hollande souffre, et l'esprit public n'est
  pas aussi bon qu'il pourrait l'tre. Je vois cependant de grandes
  ressources si la cause est complte, mais de nouveaux malheurs si
  elle n'tait pas entire.

  Le 5 dcembre 1809, le ministre duc de Cadore crit  La
  Rochefoucauld en lui envoyant le discours de l'empereur au Corps
  lgislatif, annonant d'autres destines pour la Hollande.--Il
  prescrit  l'ambassadeur d'observer l'effet produit sur les diverses
  classes de la population, et d'en rendre un compte impartial 
  l'empereur, en indiquant les mesures  prendre pour satisfaire aux
  voeux lgitimes des Hollandais.

  --Quels avantages ils dsirent voir assurer  leur pays; de quels
  maux ils souhaitent d'tre garantis? Quel est enfin l'arrangement
  auquel ils sont prts  souscrire?


    RAPPORT DU DUC DE CADORE  S. M. L'EMPEREUR ET ROI.

                                                      6 dcembre 1809.

  Le roi de Hollande a fait appeler ce matin le ministre des
  relations. Il lui a tmoign sa profonde douleur de la communication
  que venait de lui faire Sa Majest l'empereur de ses vues sur la
  Hollande et de l'ordre dj donn  40,000 hommes de troupes
  franaises d'y entrer pour en oprer la runion avec le grand
  empire. Sa Majest le roi paraissait, en effet, dans un abattement
  voisin du dsespoir. Ce n'tait pas son propre sort qu'elle
  dplorait. Elle avait prouv sur le trne tous les soucis et les
  inquitudes de la royaut, et le mal non moindre de son isolement
  loin de son auguste frre, de sa famille, de la France, et dans un
  pays contraire  sa sant.  la voix de son frre, elle descendrait
  volontiers du trne, et elle demandait mme avec instance que
  l'empereur y plat ou la reine ou toute autre personne investie de
  sa confiance. Ce n'tait donc que pour l'intrt de la France, pour
  l'intrt de l'empereur, que le roi de Hollande rclamait la
  conservation de l'indpendance nominale qui avait t laisse
  jusqu' ce jour  ce pays. Elle est l'objet de tous les voeux des
  Hollandais; pour la conserver, ils feraient les plus grands
  sacrifices, et c'est pour elle qu'ils paient, en imposition, les
  trois quarts de leurs revenus. La runion, opre contre leur voeu,
  excitera un mcontentement gnral. Sans doute, les Hollandais se
  soumettront  la force; mais l'action de cette force sera
  continuellement ncessaire pour les maintenir dans la soumission. Il
  faudra, dsormais, qu'une arme franaise rside dans le pays. La
  confiance perdue loignera les capitaux, anantira l'esprit
  d'industrie qui a donn  ce pays une existence presque miraculeuse.
  Il deviendra  la charge de la France, loin de lui tre utile, et
  l'Angleterre profitera de toutes les pertes que fera la Hollande.

  Le roi voudrait, au prix de tout son sang, dtourner tant de maux.
  Il accdera, si l'intention de l'empereur est qu'il rgne encore, 
  un arrangement propre  donner  son auguste frre l'assurance que
  la Hollande marchera dsormais dans le systme de la France. Il
  propose de cder  la France tout ce qui est sur la rive gauche de
  la Meuse, esprant que l'empereur voudrait le ddommager par
  quelques concessions en Allemagne, et il indique le grand duch de
  Berg. Il consentirait  avoir auprs de lui un agent de l'empereur,
  sans caractre ou revtu d'un titre propre  dguiser ses vritables
  fonctions, lequel agent serait charg de l'avertir des actes de son
  administration qui pourraient tre contraires aux intentions de
  l'empereur, et il se conformerait aux indications de cet agent.
  Enfin, il offre d'annuler, ds ce moment, les modifications
  apportes au tarif de ses douanes, de rapporter ses dcrets sur la
  noblesse; enfin, de rvoquer d'autres actes de son administration
  qui auraient pu blesser l'empereur. Mais il croit ne pouvoir tendre
  sa condescendance jusqu' _prononcer la banqueroute et
  l'tablissement de la conscription_. Il offre de faire faire par la
  Hollande les recrutements qui pourront lui tre demands.

  Ces propositions doivent tre faites au ministre des relations par
  le ministre et l'ambassadeur du roi de Hollande; elles seraient mme
  rdiges par crit. Les ides nonces dans ce rapport ne sont qu'un
  premier jet; il est possible que quelques heures de mditation les
  tendent ou les modifient.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                               Amsterdam, 12 dcembre.

  J'ai eu l'honneur d'expdier hier  Votre Excellence le courrier
  Lourdet avec la rponse aux demandes qu'elle m'a adresses. Le peu
  de temps que j'ai eu pour la rdiger ne m'a pas donn la possibilit
  d'entrer dans le dtail des moyens d'excution qui n'ont pu qu'tre
  indiqus, ni de parler des ressources immenses que prsente ce pays;
  elles sont tellement considrables que, la confiance une fois
  rtablie, et malgr la dette, il peut encore offrir  la France de
  grands avantages, et lui fournir mme du numraire si l'empereur le
  dsirait; mais je crois qu'il faut le rassurer, principalement sur
  son incorporation, car les fonds que l'on ralise iront en
  Angleterre; le change est dj mont de 3% et le papier anglais est
  recherch.

  Votre Excellence sait peut-tre dj que quelques feuilles
  hollandaises ont os retrancher du discours de l'empereur l'article
  qui regarde ce pays, et que celles qui ont rendu compte fidlement
  de tout le discours sont dfendues. Cet ordre a t donn par le
  ministre de la justice et de la police. M. de Styrum, prfet du
  dpartement, a ordonn que la _Gazette de Harlem_ laisst l'article
  en blanc.

  L'inquitude est grande; les fonds de tous les pays baissent. Tous
  les yeux sont tourns vers moi, et tous les esprits se livrent  des
  conjectures qui sont loin de les rassurer.

  Le 15 dcembre 1809, l'amiral Werhuell crit au duc de Cadore que
  c'est avec une vritable douleur que le roi a vu l'empereur et son
  ministre parler au Corps lgislatif de changements prochains en
  Hollande. Sa Majest espre que l'empereur n'a en vue que des
  changements propres  consolider un trne qui est son ouvrage.--Il
  aime  croire, d'ailleurs, que l'empereur fera connatre promptement
  tous les changements projets.


Le 16 dcembre, Larochefoucauld rsume en quatre questions et
rponses la lettre du ministre en date du 5 dcembre:

1 Quels sont les voeux des Hollandais?

Maintenir leur nationalit; viter les banqueroutes des deux tiers,
la conscription et l'occupation franaise.

2 Quels avantages dsirent-ils?

Le duch de Berg en change de la Zlande et du Brabant.

3 Quels maux veulent-ils viter?

Tout systme qui serait en opposition avec celui de la France.

4  quel arrangement souscriraient-ils?

 voir diffrer un tiers et plus de la dette, et  tous ceux qui
conviendraient  l'empereur s'ils obtenaient les trois points
indiqus plus haut.


ANNE 1810.


  NAPOLON  CLARKE.

                                                     Paris, 5 janvier.

  Donnez l'ordre au marchal Oudinot de se rendre  Anvers, pour
  prendre le commandement de l'arme du Nord.


  CLARKE  OUDINOT.

                                                    Paris, 20 janvier.

  Monsieur le marchal, j'ai mis sous les yeux de l'empereur la lettre
  que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 16 courant,
  et Sa Majest m'a charg de vous tmoigner qu'elle n'tait pas
  satisfaite d'apprendre que vous eussiez fait revenir sur territoire
  franais les troupes que vous aviez envoyes  Brda et 
  Berg-op-Zoom. L'empereur me charge,  cette occasion, de vous
  ritrer les observations que je vous ai faites, par ma lettre du
  11, sur les mesures que vous aviez prises, relativement  ces deux
  places. Sa Majest pense que Votre Excellence aurait d commencer
  par y faire entrer ses troupes et en prendre possession aprs;
  c'tait la meilleure manire de parvenir  votre but. Quant aux
  moyens  employer pour russir, Votre Excellence doit comprendre que
  c'est au gnral en chef, qui est sur les lieux,  faire les
  dispositions convenables pour bien remplir les vues du gouvernement,
  et qu'on ne peut lui prescrire des mesures de dtail qu'il est dans
  ses attributions de combiner et de faire excuter de la manire la
  plus propre  en assurer le succs.

  Relativement aux gardes nationales, je vois, par la lettre de Votre
  Excellence, qu'elle n'a fait revenir que la division Gouvion, et que
  deux bataillons ont t placs  Malines et  Bruxelles. L'intention
  de l'empereur est que Votre Excellence dispose de toutes les gardes
  nationales de l'arme du Nord, mme de celles qui sont  Bruxelles,
  pour les placer en entier sur le territoire hollandais, o vous
  devez aussi porter votre quartier gnral. Vous voudrez donc bien
  donner vos ordres en consquence, et vous occuper de remplir avec
  activit les intentions de l'empereur. Votre Excellence verra,
  d'ailleurs, que ces dispositions ne changent rien aux mesures
  prescrites par ma lettre du 18, dont je vous confirme le contenu en
  son entier, en vous invitant  ne rien ngliger pour en assurer
  l'excution.


  CLARKE AU ROI DE HOLLANDE.

                                                    Paris, 20 janvier.

  Sire, Sa Majest l'empereur et roi m'a charg de faire connatre de
  nouveau  Votre Majest la peine que lui a cause la manire dont
  les choses se sont passes en Hollande, relativement  l'entre
  demande pour ses troupes dans les places de Brda et de
  Berg-op-Zoom. Le mauvais effet que produit en Hollande et en France
  un pareil clat ne peut chapper  Votre Majest, et je dois croire
  qu'elle en souffre autant que l'empereur. Il est malheureusement
  devenu le rsultat invitable des ordres de Votre Majest aux
  commandants de place, et cette mesure ne pouvait produire, dans
  aucun cas, un bon effet.--La lettre close qui a t prsente 
  Berg-op-Zoom, au gnral Maison, contenant un ordre particulier de
  Votre Majest de ne remettre la place  qui que ce ft sans un ordre
  du ministre de la guerre ou du roi lui-mme, a d ncessairement
  frapper l'empereur, en annonant que Votre Majest s'tait depuis
  longtemps dcide  opposer de la rsistance  l'excution des
  mesures que Sa Majest Impriale pourrait avoir  prendre au sujet
  de ces villes. J'espre, toutefois, que Votre Majest aura pris
  enfin le parti que la sagesse et la rflexion ont d lui dicter, en
  rvoquant les ordres qu'elle avait donns, pour viter une
  rsistance inutile. Elle sentira que l'empereur ne peut revenir sur
  des dispositions arrtes aprs mres rflexions, et fondes sur de
  grandes vues politiques, dont l'accomplissement est ncessaire au
  repos de l'Europe. Les maux qu'une rsistance plus longtemps
  prononce causerait  la Hollande elle-mme doivent tre, aux yeux
  de Votre Majest, un motif dterminant pour l'engager  flchir en
  cette matire. Le seul parti, aujourd'hui, est de prendre les
  mesures les plus prcises pour viter les fcheux rsultats que ses
  premiers ordres ont d produire, et terminer promptement une lutte
  aussi ingale qu'elle serait ncessairement dsastreuse pour les
  tats de Votre Majest.


  CLARKE  NAPOLON.

                                                    Paris, 25 janvier.

  Votre Majest trouvera ci-joint, en original, la dpche que je
  reois  l'instant du marchal duc de Reggio, en date du 28. Elle
  rpond  la mienne du 20, qui lui avait transmis les derniers ordres
  de Votre Majest. Le marchal a pris toutes les mesures ncessaires
  pour les excuter, et a d se rendre, le 24, de sa personne 
  Berg-op-Zoom. Il envoie une copie de l'ordre du roi de Hollande,
  adress au gouverneur de Berg-op-Zoom, dont il rsulte que l'entre
  de nos troupes ne souffrira pas de difficults, mais que les
  dispositions ultrieures ordonnes par Votre Majest pourront
  prouver des obstacles. Le duc de Reggio assure, d'ailleurs, qu'il
  les lvera tous. Cependant, il attendra de nouveaux ordres pour la
  prise de possession et le serment  exiger des autorits. Il doit
  les attendre  Breda, o il se rendra en sortant de Berg-op-Zoom;
  mais il pense qu'il devrait revenir ensuite  Anvers, dont la
  position est la plus centrale pour pouvoir diriger les oprations le
  long de la Meuse. Votre Majest remarquera, parmi les dispositions
  prises par le duc de Reggio pour la rpartition de ses troupes,
  qu'il a dispos de la division Lamarque en entier et d'un bataillon
  de la division Chambarland, quoique ces sept bataillons fussent
  compris dans le dcret du 22, qui ordonne leur licenciement. Je
  supplie Votre Majest de vouloir bien me faire connatre ses
  intentions  cet gard, de mme que sur les autres objets de la
  lettre du marchal duc de Reggio qui exigent une dcision.


  CLARKE  NAPOLON.

                                                           27 janvier.

  J'ai l'honneur de transmettre  Votre Majest, en original, la
  dpche que je reois  l'instant du marchal duc de Reggio, date
  de Berg-op-Zoom, le 24 courant, par laquelle il annonce son arrive
  dans cette ville de mme que l'entre du gnral du Roure  Breda.
  Votre Majest remarquera que le gnral hollandais qui commande 
  Berg-op-Zoom a refus de laisser prendre possession de la place, en
  allguant les ordres du roi. Le duc de Reggio n'en a pas moins fait
  toutes ses dispositions pour excuter les premiers ordres de Votre
  Majest; mais il en attend encore avant d'effectuer la prise
  dfinitive de possession, et, d'ici  l'poque o il pourra les
  recevoir, il aura runi les troupes dont il a besoin pour consommer
  cette entreprise.


  CLARKE  OUDINOT.

                                                           28 janvier.

  Monsieur le marchal. Vous trouverez ci-joint une copie du dcret de
  Sa Majest l'empereur, dat des Tuileries, le 20 janvier, et que Sa
  Majest vient de me faire connatre. L'intention de l'empereur est
  que vous fassiez une proclamation, pour faire connatre que vous
  prenez possession militaire des pays situs entre la Meuse et
  l'Escaut; que les troupes hollandaises, de mme que les troupes
  franaises, ne devront obir qu' vos ordres, et que telle est la
  volont de l'empereur.

  Vous devez parler trs haut aux militaires hollandais et savoir ce
  qu'ils prtendent faire. La mise des places en tat de sige
  annulera, par le fait, la possibilit de tout acte inconsidr de la
  part des autorits civiles. L'empereur veut que vous vous empariez
  des magasins  poudre et des munitions de guerre et de bouche. Votre
  Excellence annoncera l'arrive prochaine de 60,000 Franais et fera
  former des magasins pour leur subsistance.

  Sans rien crire  ce sujet, Votre Excellence fera entendre que la
  sret des frontires de France obligera peut-tre l'empereur 
  runir dfinitivement  la France la partie de la Hollande situe
  entre la Meuse et l'Escaut, et qu'en attendant, il est de l'intrt
  des habitants de bien se comporter.

  L'empereur permet, monsieur le marchal, que je vous confie, sous le
  secret, qu'en ralit, son intention est de faire prendre d'abord
  _possession militaire_ des pays en question, et d'en faire prendre
  aprs _possession civile_, ce qui, toutefois, ne pourra avoir lieu
  avant que vous receviez de nouveaux ordres. Sa Majest a arrt
  irrvocablement dans sa pense _la runion  la France des pays
  compris entre la Meuse et l'Escaut_; mais, en ce moment, elle veut
  que vous vous borniez  en prendre la possession militaire entire
  et absolue.

  Vous devez avoir l'oeil sur les magasins de marchandises anglaises
  et de denres coloniales, afin que la saisie puisse s'en effectuer
  au premier ordre et  la fois; il faudra marcher contre les
  rassemblements de contrebandiers hollandais et leur donner des coups
  de fusil, s'il en est besoin.

  Le 7 fvrier, une division franaise du 4e corps de l'arme
  d'Allemagne doit arriver  Dusseldorf et doit continuer
  immdiatement sa route pour tre sous vos ordres. Vous devez laisser
  peu de monde  Anvers et sur la rive gauche de l'Escaut, et, ds que
  les chaloupes et bateaux canonniers franais qui sont dans nos
  canaux pourront servir, vous les ferez venir et vous vous en
  servirez. Enfin vous ferez, monsieur le marchal, des rglements
  svres pour tous les objets qui en sont susceptibles. Vous ne
  parlerez jamais de runion d'une manire absolue, mais seulement de
  possession militaire. Vous ferez publier et afficher partout le
  dcret ci-joint.

  Un de vos premiers soins sera de mettre garnison dans toutes les
  places o il doit y en avoir. Vous notifierez aux gnraux
  hollandais que leurs troupes font partie de l'arme de l'empereur,
  et vous donnerez la plus grande attention  les placer dans des
  endroits o elles ne puissent pas nuire. Vous veillerez surtout  ce
  qu'elles ne repassent pas en Hollande, et, au moindre soupon, vous
  les ferez dsarmer. Vous ferez ces notifications aux marchaux
  hollandais, que vous appellerez  votre quartier gnral.

  L'intention de l'empereur est que toutes les gardes nationales de
  l'arme du Nord et les autres troupes qui en dpendent se dirigent
  sur votre quartier gnral. L'empereur m'ordonne de vous ritrer
  l'ordre de tenir toutes vos troupes runies, en vous conformant,
  d'ailleurs,  ce qui vous est prescrit par mes dpches de ce jour.

  Le gnral Vandamme reoit l'ordre de se rendre sans dlai 
  Berg-op-Zoom, pour servir sous vos ordres dans l'arme du Brabant.

  _P.-S._--M. le capitaine Markey, mon aide-de-camp, est charg de
  remettre mes dpches  Votre Altesse.


                                Palais des Tuileries, 20 janvier 1810.

    DCRET.

  Voulant pourvoir  la sret des frontires du nord de notre empire,
  et mettre  l'abri de tout vnement nos chantiers et arsenaux
  d'Anvers;

  Nous avons dcrt et dcrtons ce qui suit:

    Article 1er.

  Il sera form une arme sous le nom d'_Arme de Brabant_.

    Art. 2.

  Tous les pays situs entre la Meuse, l'Escaut et l'Ocan formeront
  le territoire de la dite arme.

    Art. 3.

  Toutes les troupes franaises et allies, de terre et de mer, qui se
  trouvent dans cet arrondissement, feront partie de l'arme de
  Brabant.

    Art. 4.

  Les places de guerre situes entre la Meuse et l'Escaut seront mises
  en tat de sige.

    Art. 5.

  Les commandants militaires et les autorits franaises et
  hollandaises se conformeront aux prsentes dispositions.

    Art. 6.

  Notre ministre de la guerre est charg de l'excution du prsent
  dcret.

  NAPOLON, etc., etc.

    Article 1er.

  Toutes les marchandises anglaises existant dans les villes et places
  situes entre la Meuse et l'Escaut sont confisques.

    Art. 2.

  Le produit de la vente de ces marchandises sera employ moiti 
  rparer les dgts faits  Flessingue, et moiti  indemniser les
  habitants des pertes qu'ils ont essuyes par le bombardement.

    Art. 3.

  Toutes les marchandises coloniales seront mises sous squestre.

    Art. 4.

  Nos ministres de la police et des finances sont chargs de
  l'excution du prsent dcret.


  CLARKE  NAPOLON.

                                                           29 janvier.

  Votre Majest trouvera ci-joint une lettre du marchal duc de
  Reggio, du 26 courant, date de Berg-op-Zoom, par laquelle il rend
  compte de l'opposition toujours soutenue du gouvernement hollandais,
  qui a refus de laisser prendre connaissance des magasins de la
  place: le duc de Reggio, aprs avoir fait sortir les troupes qui
  appartenaient au corps du marchal Dumonceau, a d, ds le
  lendemain, dpossder le gouverneur et s'emparer des magasins.

  En attendant que cette opration ft consomme, le marchal duc de
  Reggio a fait faire une reconnaissance de la place qui lui a procur
  quelques renseignements. 240 bouches  feu se trouvent dans la
  place, et, en approvisionnements de sige, de quoi nourrir 2,000
  hommes pendant six semaines. Du reste, il n'y a ni manutention, ni
  hpitaux, ni casernes, ni fournitures, et le duc de Reggio pense
  qu'il est instant de rgler sans dlai tout ce qui tient aux
  administrations, ainsi que d'assurer tous les services de l'arme
  qui sera en Hollande.

   cette lettre est joint un croquis de la place de Berg-op-Zoom,
  avec un prcis de ce qu'on a pu voir de cette place, les ingnieurs
  hollandais ayant refus toute espce de renseignements.


  CLARKE  NAPOLON.

                                                           31 janvier.

  J'ai l'honneur d'adresser  Votre Majest une lettre du duc de
  Reggio, date de Breda, le 28 janvier. Il rend compte qu'
  Berg-op-Zoom comme  Breda, la prise de possession des magasins
  d'artillerie, du gnie et des subsistances a eu lieu le 27, comme
  il l'avait annonc. Les gouverneurs de ces places ont persist dans
  leur opposition jusqu'au dernier moment; ils n'ont cd qu' la
  force. Ils ont ensuite refus tous deux de remplir aucune fonction
  et attendent une nouvelle destination de la part de leur souverain.

  Le duc de Reggio demande maintenant des instructions positives,
  relativement aux autorits du pays et aux habitants; le dcret que
  je lui ai envoy le 28 lvera les obstacles qu'il craint de
  rencontrer de leur part.

  Le marchal fait observer que les bataillons de gardes nationales
  qui font sa principale force sont diminus par la dsertion et fort
  loigns de l'instruction et de la discipline que la circonstance
  exigerait. En outre, ils sont presque nus, ce qui contribue  les
  dcourager. Les dmarches faites  ce sujet au ministre directeur
  n'ont pas mme obtenu de rponse. Le duc de Reggio insiste avec
  force sur la ncessit d'apporter un prompt remde  cet tat de
  choses, dont la fcheuse influence ne saurait chapper  la sagesse
  de Votre Majest.

  Une autre lettre du mme, en date du 26, rend compte de la dsertion
  qui a eu lieu  Namur dans les bataillons de la Meurthe et de la
  Moselle, dont il a t dj rendu compte  Votre Majest. Le
  marchal ajoute que le dpart pour Lille de la majeure partie des
  officiers a dsorganis ces bataillons, et qu'on doit peu compter
  sur eux dans une circonstance difficile.


  CLARKE  OUDINOT.

                                                          1er fvrier.

  Monsieur le marchal, j'ai eu l'honneur de faire connatre  Votre
  Excellence, par une dpche du 28 janvier, dont le capitaine Markey,
  mon aide-de-camp, a t porteur, les intentions de l'empereur
  relativement  la prise de possession des places hollandaises
  situes entre la Meuse et l'Escaut. Aujourd'hui, je suis charg par
  Sa Majest de vous envoyer l'ordre de prendre possession militaire
  de toutes les places situes entre le Rhin et l'Escaut. Pour cet
  effet, il sera ncessaire que Votre Excellence commence par
  s'assurer des points qui couvrent sa gauche: ce sont les forts de
  Steenbergen, de Wilehelmstadt, de Klundoert et les villes de
  Gertruydenberg et Heusden, qu'il faudra faire occuper par des
  dtachements. Bois-le-Duc et le fort de Crvecoeur doivent tre pris
  en mme temps, et cette mesure prliminaire tant consomme,
  l'arrive prochaine de la division du 4e corps destine  passer
  sous vos ordres vous permettra de suivre votre opration par la
  droite. Cette division, qui sera  Dusseldorf, doit tre dirige de
  Dusseldorf sur Venloo, d'o elle marchera directement sur Grave et
  de l sur Nimgue, qui doivent tre pareillement occups, de mme
  que le fort de Schenk. Quand vous aurez, par l, votre droite et
  votre, gauche assures, vous pourrez continuer votre marche en
  avant, pour aller occuper, sur votre gauche, la Zeelande ainsi que
  les les de Jose et de Worms, ce qui vous conduira  prendre
  possession de Zricke, de la Brille, d'Helvoest-Lyns et de
  Dordrecht. Vous aurez alors, en avant de votre route, le
  Bommel-Waard et la place de Garcum  occuper, au moyen de quoi votre
  grand mouvement se trouvera termin, et vous aurez votre droite au
  fort de Schenk prs du Rhin et votre gauche  l'le de Gore. Il
  sera ncessaire de procder, dans ces diffrentes places, de la mme
  manire qu' Breda et  Berg-op-Zoom, en y nommant un commandant
  militaire franais et en renvoyant les troupes hollandaises qui
  pourraient s'y trouver en garnison dans des endroits o elles ne
  puissent pas nuire. Il faudra aussi s'emparer des magasins
  d'artillerie et des subsistances, et dclarer les places en tat de
  sige pour annuler entirement l'action des autorits civiles.
  Toutes ces oprations doivent tre consommes successivement, mais
  avec beaucoup d'ensemble et de clrit pour en faciliter
  l'excution, et je prie Votre Excellence de vouloir bien m'informer
  sans dlai des mesures que vous aurez prises pour remplir,  cet
  gard, les intentions de l'empereur.


Le 2 fvrier 1810, en prsence des exigences du duc de Reggio
excutant les ordres de l'empereur, un conseiller d'tat du roi
Louis, le chevalier Elout, adressa au marchal la lettre ci-dessous:


                                                     Breda, 2 fvrier.

  Monsieur le duc, charg d'une mission auprs de Votre Excellence,
  j'ai appris avec regret que Votre Excellence se trouvait  Anvers.
  Priv d'un entretien que j'avais dsir vivement, il est toutefois
  de mon devoir de faire connatre  Votre Excellence l'objet spcial
  de la mission qui m'a t confie, et dont j'ai l'honneur de
  m'acquitter par celle-ci.

  Je n'ai pas besoin d'entrer en beaucoup de dtails; mais je dois,
  cependant, prendre la libert de rappeler  Votre Excellence que,
  quoique l'on n'a pas cru pouvoir accorder  sa demande d'tre mise
  en possession d'une partie du territoire hollandais, on n'a pas
  hsit un moment, lorsque Votre Excellence a tmoign le dsir d'y
  mettre les troupes de Sa Majest l'empereur et roi en cantonnement,
   recevoir ces troupes dans les places fortes de Breda et de
  Berg-op-Zoom, comme celles d'une puissance amie et allie, ainsi que
  le dictaient les ordres du roi, mon matre, qui taient connus
  d'avance  Votre Excellence et qui doivent tre la seule rgle de
  conduite pour tout fonctionnaire hollandais. Le gouvernement
  hollandais se reposait ainsi, avec toute la confiance possible, sur
  les assurances donnes par Votre Excellence, qu'elle dsirait d'tre
  admise sur ce point que les places resteraient sous les ordres de
  leurs gouverneurs respectifs, et que l'administration civile serait
  intacte.

  Il vous sera donc facile, monsieur le marchal, de sentir la vive
  douleur qu'a d prouver mon gouvernement lorsqu'il a t inform
  qu'on avait pris possession de la ville et du territoire de
  Berg-op-Zoom au nom de Sa Majest l'empereur Napolon; qu'il avait
  t exig des autorits constitutives de se considrer comme sujets
  de ce monarque; qu'il avait t interdit d'administrer la justice au
  nom du roi, leur souverain lgitime; qu'on avait enfin donn les
  ordres les plus prcis aux receveurs de ne pas disposer des deniers
  publics sans un ordre du gouvernement franais, douleur qui est
  accrue par ce qui est arriv  Brda.

  La gloire de bien servir son matre est si naturelle, et tellement
  inhrente  tout Franais, que je croirais manquer  Votre
  Excellence d'en presser le devoir; que Votre Excellence juge donc si
  les sentiments de tout homme d'honneur ne doivent pas s'accorder
  avec ce devoir mme! Qu'ainsi, il lui est impossible de se dpartir
  de la fidlit qu'il doit  son souverain, et dont ce souverain peut
  seul le dgager.

  Votre Excellence sent profondment (j'en ai la conviction intime)
  l'tat cruel et pnible o se trouvent les bons et fidles
  serviteurs du roi, en se voyant presss de violer leurs serments et
  de manquer ainsi  leurs devoirs les plus chers et les plus sacrs
  et se rendre par l mprisables aux yeux de tout homme de bien,
  sentiment de mpris que partagerait Votre Excellence elle-mme qui
  est trop pntre, sans doute, de la noblesse des sentiments d'amour
  et de fidlit que je viens de professer pour vouloir attribuer les
  difficults qu'elle aurait pu avoir rencontres de la part de ces
  individus  d'autre cause qu' ses sentiments.

  Je crois pouvoir ajouter encore avec confiance, que d'aprs les
  intentions manifestes par l'empereur lui-mme et les ordres les
  plus positifs du roi, que Votre Excellence a prouv, par sa conduite
  antrieure, connatre  fond que l'entre des troupes franaises sur
  le territoire hollandais ne peut tre considre que sous un point
  de vue militaire, mais jamais comme devant signifier la prise de
  possession au nom de Sa Majest l'empereur et roi, et qu'encore pour
  cette raison aucun habitant ne doit ni ne peut se considrer comme
  sujet de Sa Majest l'empereur Napolon, mais que tous sans
  exception ne dsirent respecter que les ordres qui leur seront
  donns de la part de Sa Majest le roi de Hollande dans les formes
  usites et lgitimes.

  Je dois insister plus spcialement encore sur ce qui regarde
  l'administration des finances. Votre Excellence doit sentir le grand
  embarras et la stagnation funeste que doivent faire natre les
  ordres donns  ce sujet, ce dont les suites sont incalculables dans
  ce royaume.

  J'ose donc prier Votre Excellence qu'elle veuille se rendre aux
  reprsentations que j'ai l'honneur de lui faire d'aprs mes
  instructions et de donner les ordres pour que les conditions poses
  en principe par Votre Excellence elle-mme soient respectes, et
  qu'il ne soit rien exig d'un sujet hollandais qui serait contraire
   son devoir, mais qu'il lui soit permis d'attendre sur toutes
  choses les ordres de son roi, et que Votre Excellence veuille faire
  rvoquer le plus tt possible les ordres donns aux receveurs
  gnraux, en un mot que tout ordre qui n'mane pas des principes
  militaires relativement au cantonnement, soit rvoqu et mis hors
  d'effet.

  Je viens d'exposer l'objet de ma mission, Monsieur le duc, et me
  fondant sur votre caractre personnel autant que sur la haute
  qualit dont Votre Excellence est investie, j'ose esprer que le
  gouvernement hollandais ne se sera pas flatt en vain que Votre
  Excellence se rendrait  une demande juste dans sa nature,
  intressante dans ses consquences et peu faite sans doute pour
  inspirer les moindres apprhensions.

  Je prie Votre Excellence de m'en donner l'assurance afin que je
  puisse communiquer  mon gouvernement un rsultat qu'il attend avec
  confiance et qui sera propre  conserver et  augmenter la bonne
  harmonie entre les individus des deux nations intimement lies.

  J'ai charg Monsieur Siberg, auditeur du roi, de remettre cette
  dpche  Votre Excellence et de me rapporter la rponse qu'elle
  voudra me faire parvenir. Agrez, Monsieur le duc, l'assurance de ma
  haute considration.


  LE MINISTRE DE LA GUERRE DE HOLLANDE  OUDINOT.

                                                 Amsterdam, 3 fvrier.

  Monsieur le duc, les ordres que j'ai reus du roi mon matre et que
  M. de Byland, son aide de camp, m'a apports, ont fait cesser en
  effet l'obligation pnible o j'tais de lutter contre les mesures
  de Votre Excellence, et maintenant que je me trouve autoris  vivre
  en harmonie avec elle, je n'aurai rien de plus  coeur que de faire
  de mon ct tout ce qui peut tendre  la maintenir.

  Je sens que les troupes franaises qui vont occuper la partie du
  royaume situe entre la Meuse et l'Escaut auront besoin d'y trouver
  des moyens de subsistance. Ce service est assur, pour les troupes
  hollandaises, par l'entrepreneur gnral des vivres, qui fournit 
  tous leurs besoins. J'ai propos  Sa Majest de le charger aussi de
  la nourriture des troupes franaises, et j'attends les ordres
  qu'elle voudra bien me donner  cet gard. Si, dans l'intervalle,
  Votre Excellence juge  propos de requrir l'intervention des
  autorits locales, j'ai l'honneur de la prvenir que cette mesure
  serait trangre  mon dpartement et ressortirait entirement du
  ministre de l'intrieur.


  DE LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                           Amsterdam, 15 fvrier 1810.

  Croyant qu'il peut tre agrable  Votre Excellence d'avoir
  quelques dtails sur l'opinion gnrale et sur la situation des
  esprits en Hollande, je vais avoir l'honneur de vous faire part de
  mes observations.

  L'esprit public est gnralement bon, c'est--dire que la masse de
  la nation est susceptible de prendre telle direction qu'il plaira 
  son gouvernement de lui donner. Le Hollandais aime sa patrie et fera
  de grands sacrifices pour elle. Il prend donc une part trs relle 
  ce qui intresse la chose politique et l'honneur national.

  Le grand penchant qui existe pour l'Angleterre ne tient qu'au
  besoin de commerce et aux ressources avantageuses que l'on retire
  des relations avec ces insulaires. Mais favorisez le commerce,
  montrez de l'intrt pour la Hollande, faites-lui entrevoir une
  prosprit future et une protection prsente, ds lors vous verrez
  la Hollande devenir Franaise, car elle ne tient  l'Angleterre ni
  de cour, ni de got, mais uniquement d'intrt, et parce que,
  n'tant pas heureuse sous la direction franaise, elle croit que ce
  qui lui est oppos doit tre pour elle un bien. Il existe ici trois
  opinions plus ou moins opposes les unes aux autres. Celle du
  commerce et des gens  argent qui n'admettent et qui n'aiment que ce
  qui leur procure un avantage; celle des propritaires fonciers, de
  l'ancienne noblesse et de leurs agents, qui furent attachs  la
  maison d'Orange, qui en conservent des souvenirs, qui jusqu'
  prsent penchaient pour l'Angleterre, en loignant tout ce qui tait
  Franais, mais que l'on peut faire revenir  des sentiments plus
  raisonnables avec de la douceur et avec de la fermet; enfin, celle
  des Patriciens et de la masse du public qui suit ordinairement la
  direction du gouvernement et dont l'on peut facilement disposer en
  se rendant matre de leurs chefs. Le gouvernement est compos de la
  seconde classe, d'une partie de la troisime et de quelques
  individus de la premire qui, pour obtenir des avantages personnels,
  ont quitt la droite ligne du commerce pour devenir courtisans.
  Cette seconde classe s'tait tellement empare de l'esprit du roi
  que Sa Majest croyait en avoir besoin et qu'ils avaient su se
  rendre indispensables. Ils avaient travaill l'esprit public, et
  soit par sduction, soit par peur ou par dsir d'obtenir des
  emplois, soit enfin par des grces, des dcorations, ils taient
  parvenus  rendre la Hollande anti-franaise. Les honntes gens
  souffraient et mme quelques voix ont os se faire entendre, mais
  elles ont t touffes, et l'homme qui voulait se prononcer tait
  si maltrait qu'il tait  tous les autres le dsir et mme la
  pense de suivre un exemple qui le ruinait lui et les siens. Enfin,
  l'opinion publique tait altre; on gmissait en secret des fautes
  du gouvernement, mais il avait soin de rejeter le mal sur
  l'empereur. Le roi passait pour une victime de son dvouement  sa
  nouvelle patrie et pour n'tre trait froidement par son auguste
  frre que parce qu'il dfendait la Hollande[157]. Enfin, toutes les
  apparences taient contre ce pays-ci, et il fallait se donner la
  peine d'examiner le mal de bien prs et avec soin pour dcouvrir
  qu'il tait uniquement au gouvernement, ou plutt  quelques
  personnes qui avaient d faire prendre la marche qui favorisait
  leurs intrts particuliers. Ces vrits sont connues de tout le
  monde, elles sont mme avoues des agents du gouvernement qui ne
  nient pas le mal, mais qui prtendent n'en tre pas la cause et qui
  la rejettent sur tel ou tel autre individu.

         [Note 157: De fait, l'opinion publique tait dans le vrai.]

  L'empereur a donc atteint un premier but bien intressant qui est
  celui d'avoir ouvert les yeux  tous les partis; et chacun voit 
  prsent que le mal qui les accable vient de la marche vicieuse du
  gouvernement. On rend toute la justice qui est due aux intentions du
  roi; mais ceux mmes qui ont conseill Sa Majest sentent la faute
  qu'ils ont commise ou plutt ils en craignent les effets. Mais que
  Votre Excellence me permette de lui observer combien il serait
  dangereux de se fier trop vite  un pareil repentir. Srement, il ne
  faut punir personne; mais il faut loigner des gens trop marquants,
  qui ne peuvent prcher sans honte un systme oppos  celui qu'ils
  ont profess publiquement. L'loignement peut n'tre que momentan;
  mais il est indispensable pour asseoir le gouvernement dans de bons
  principes et pour lui faire prendre une marche dont il ne doit plus
  s'carter. C'est un point trs intressant; mais, je le rpte, il
  faut une certitude de stabilit. Sans cela, il n'y a plus de
  Hollande et je prie Votre Excellence de vouloir bien en tre
  persuade. Mais ici nous avons atteint ce point si le roi est bien
  convaincu de l'indispensable ncessit de suivre une marche
  invariable; si Sa Majest s'entoure de gens de talent et de
  conduite, qu'elle daigne accueillir avec sa bont ordinaire toutes
  les opinions, mais en laissant le temps  ceux qui ont profess
  l'ancienne doctrine de se reconnatre et d'ouvrir les yeux. Enfin
  si,  son retour, le roi se prononce comme celui de Westphalie
  parat l'avoir fait; si l'empereur est sr que Sa Majest runira 
  une pense ferme un plan de conduite fixe; si enfin le systme de la
  France est suivi, et qu'en Hollande le plus grand malheur et le plus
  grand dsavantage ne soit plus d'tre franais, alors ce pays peut
  se rtablir. L'esprit public qui est bon et qui n'a t gt que par
  quelques individus se remettra. Le commerce et les capitalistes,
  voyant qu'ils ne sont plus maltraits, mais que l'on assimile les
  premiers aux ngociants franais, tandis que l'on protge les
  seconds dans leurs rapports avec les cours trangres, verront leurs
  intrts se rapprocher de S. M. impriale et royale et la bniront.
  La noblesse bien traite, favorise de quelques ordres et titres,
  employe selon les preuves qu'elle donnera de son zle et de son
  attachement  la nouvelle direction, se verra force, pour obtenir
  des avantages de la cour, de prcher la seule doctrine qui y sera
  admise. Enfin, les Patriciens, amis de leur pays, qui ne dsirent
  que son bien, et qui sont  prsent malheureux, se rallieront
  facilement au gouvernement quand ils verront une certitude de
  stabilit, et ils attireront aprs eux la masse du public qui sent
  son mal et qui a besoin de le voir finir. Mais que Votre Excellence
  ne se dissimule pas  quel point ce mal est port. Chacun gmit et
  se plaint. Le commerce est au moment d'prouver des pertes
  considrables. Les propritaires qui ont tous des rentes sur l'tat
  sont ruins par la chute des effets publics. La saisie des
  marchandises a jet l'alarme dans la seconde et la troisime classe
  du peuple. Tout ce qui tient  la cour et au gouvernement craint
  pour son existence personnelle. Enfin, les auteurs du mal
  s'enveloppent de la misre publique. Ils ne parlent que de la nation
  en gnral, que de son affreuse position, et ils se sauvent sous le
  nom de la Hollande, tandis qu'eux seuls sont auteurs du mal dont
  tout le monde est puni. Je ne voudrais pas, Monsieur le duc, que
  Votre Excellence crt qu'il entre aucune personnalit dans ce que
  j'ai l'honneur de lui mander. Ce ne serait mme pas mon opinion de
  faire une raction. Je la croirais nuisible, et la Hollande a besoin
  d'tre tenue, mais en mme temps d'tre mene doucement et sans
  secousse. Toute inquitude trop forte lui te la confiance et nuit
  au bien gnral; mais il faut lui inspirer cette confiance, la bien
  convaincre que ce qui sera tabli durera, que les lois qu'on lui
  donnera seront stables et que son gouvernement ne variera plus.
  Enfin, il faut, pour la lui inspirer, commencer par lui en faire
  sentir la possibilit; et jamais avec les mmes agents on ne croira
   une pareille marche. On regardera toute condescendance comme une
  feinte, et l'on sera sr d'tre en butte  de nouveaux tiraillements
  si nuisibles  l'intrt gnral. Je le rpte donc, la difficult
  n'est pas d'obtenir tout ce que l'empereur voudra, et mme de voir
  tout le monde l'adopter avec empressement, mais le but  atteindre
  est de s'assurer que cela durera et que l'esprit du gouvernement est
  chang, car sans cela la confiance ne se rtablira pas, et alors les
  finances, objet si essentiel et question si dlicate  traiter, ne
  pourront tre rgles de manire  sauver la Hollande d'une
  banqueroute complte. Je regarde donc que l'esprit est bon, qu'il
  est prt  tout, que le ministre mme verra son loignement sans
  peine, croyant la chose ncessaire, et que l'empereur gagnera tous
  les cours et attirera la Hollande  lui, si, en la traitant comme la
  France, il oblige son gouvernement  devenir et  rester franais.

  Quant  l'opinion des individus qui composent le gouvernement, elle
  est dans ce moment-ci toute franaise en apparence. Tout le monde
  avoue qu'il n'y a pas un autre systme  suivre. Tout le monde a
  peur et est devenu souple. On ne prononce plus le nom de l'empereur
  qu'avec respect, et chacun craint son juge; mais cet esprit du
  gouvernement est l'effet du moment. C'est le mme individu qui tient
  publiquement un langage raisonnable et qui, comme homme public,
  professe cette religion, parle tout diffremment quand, revenu dans
  les cercles particuliers, dans sa famille ou chez ses amis, il peut
  mettre sa vritable opinion. Le ministre est compos de Messieurs
  Roll, Mollerus, Van der Heim, Cambier, Hugenpoth, Van Capellen,
  Krayenkoff et Apellius. Le premier, Votre Excellence le connat;
  elle peut le juger; mais cependant je dois lui observer qu'il est
  haineux et vindicatif, qu'il a toujours tourn en drision tout ce
  qui tait franais, et que, sans avoir une mauvaise opinion
  prononce, il est un de ceux qui ont nui  un changement de systme.
  Le second est fin, adroit, instruit. Il a toujours t attach 
  l'Angleterre, o ses enfants taient encore employs il y a peu de
  temps. Il se met rarement en avant, mais il fait mouvoir d'autres
  personnes et d'autres ministres, notamment M. Roll. Sa conversation
  est  prsent dans une bonne direction. Il regrette, je crois,
  d'avoir peut-tre contribu  la perte de son pays. C'est un chef 
  caresser,  bien traiter, mais  loigner du timon des affaires,
  parce que tout le monde le regarde comme une des personnes qui a le
  plus dirig le roi en sachant adroitement obtenir la confiance de Sa
  Majest et en faire un mauvais usage. M. Van der Heim,
  officiellement, parat tre Franais; mais c'est un homme rserv,
  ne manquant pas de moyens, n'nonant jamais une opinion et sachant
  obtenir par des voies indirectes ce qu'il n'oserait pas demander
  d'une manire positive. Il fait tout en dessous et l'on ne peut s'y
  fier. Son ministre est celui o il rgne le plus mauvais esprit, et
  je crois qu'il en est cause. Cependant on pourrait tirer parti de
  ses talents. Il se rallierait  un gouvernement dont il se verrait
  forc de suivre la marche. Monsieur Cambier est un honnte homme,
  attach  son pays, loyal dans son systme modr, sur qui l'on
  pourrait compter s'il avait pris un engagement. Il n'est pas
  Franais de got, parce qu'il est malheureux de la crise o se
  trouve sa patrie, et qu'en convenant des torts que l'on a eus, il
  trouve la punition forte, et, si j'ose le dire, il se plaint qu'une
  nation tout entire souffre d'une mauvaise direction  laquelle elle
  ne pouvait rien. Je connais peu M. Cambier, mais je le regarde comme
  un homme estimable et bon  employer.

  M. Hugenpoth, ministre de la police, est un jeune homme qui tait
  petit avocat  Arnheim, sortant de finir de bonnes tudes. Il n'est
  donc rien en politique et tonn d'occuper un poste auquel il aurait
  pu peut-tre convenir plus tard, mais qui dans ce moment-ci est
  au-dessus de ses moyens. Le ministre de l'intrieur, Van Capellen,
  tait prfet de l'Ost-Frize, et, en cette qualit, a protg
  ouvertement la fraude, la contrebande. Les plaintes devinrent si
  fortes qu'il fut rappel et nomm successivement aux places de
  conseiller d'tat et de ministre. Il est alli  de bonnes familles.
  Il a des opinions peu prononces, mais mauvaises. C'est au reste un
  jeune homme qui est conduit et qui suit l'impulsion du reste du
  gouvernement. M. le gnral Krayenkoff est un topographe instruit et
  voil tout. Il parat certain qu'il a t choisi par le roi, faute
  d'autres personnes qui professent la mme opinion et qui fussent
  propres  tre ministre de la guerre. Enfin M. Appelius, qui tait
  secrtaire du cabinet, est bon financier sans avoir peut-tre les
  qualits ncessaires pour tre ministre; c'est un homme  employer;
  il avait une opinion trs prononce contre la France; mais je dois
  dire que dans plusieurs circonstances il s'est bien conduit et
  notamment dans l'affaire de l'emprunt de Prusse.

  Par les dtails que je viens d'avoir l'honneur de donner  Votre
  Excellence, elle voit que le ministre est faible, et que deux ou
  trois hommes mnent le gouvernement. Quant au conseil d'tat, il est
  compos de gens instruits et propres  remplir les places qu'ils
  occupent. Ils sont dcids presque gnralement  suivre une bonne
  ligne, et,  quelques individus prs, on peut y compter. Le Corps
  lgislatif, compos de propritaires et de nobles, est absolument de
  l'opinion du gouvernement et du roi dont il attend honneur et
  faveur. Ainsi, il sera ce que Sa Majest voudra. Quant  la cour,
  qui contribue beaucoup  tablir l'opinion des socits, elle est
  gnralement dans le plus mauvais esprit. C'est des antichambres du
  roi que partaient les propos les plus ridicules contre la famille de
  leur souverain. C'tait la mode de critiquer l'empereur et son
  gouvernement, de rpandre les plus mauvaises nouvelles et de s'en
  rjouir, de tourmenter tous les Franais sans exception: et encore
  depuis le dpart du roi, le mme esprit a rgn et il perce dans
  toutes les occasions, mais cette classe de la socit a cru plaire.
  Elle a tenu cette conduite par ton et d'un seul mot, elle changera
  si elle est sre de flatter en prenant un autre systme.

  Votre Excellence voit donc que l'on peut rparer facilement tout le
  mal, que l'on peut faire marcher le gouvernement et rtablir les
  finances, parce que le Hollandais viendra volontairement au secours
  de son gouvernement quand il reprendra confiance. Elle voit que
  l'opposition tient  l'ancienne marche, qu'il n'existe pas de
  rsistance, que l'loignement que l'on manifeste contre la France
  tient au malaise o l'on se trouve, enfin que la Hollande est dans
  la main de l'empereur et que Sa Majest Impriale et Royale peut en
  faire ce qu'elle voudra et mme s'attirer l'affection d'un peuple
  qui attend tout de sa justice et de sa bont.

  Avant-hier, plusieurs courriers de Paris ont ranim la confiance.
  On a rpandu que le roi s'tait promen avec l'empereur, que tout
  tait arrang, que la Hollande restait indpendante et que le roi
  arriverait incessamment. Les fonds ont mont en deux heures de 20 
  50 p. 100; hier ils sont retombs presque au point o ils taient
  avant cette hausse subite. On est cependant inquiet de ce qui se
  passe dans le Brabant o l'on se plaint de nos troupes, surtout 
  Dorp, o l'on accuse le gnral franais d'une svrit qui
  indispose, et contre lequel on m'a port des plaintes dont je n'ai
  pas voulu me charger. Ce qui console un peu le commerce, c'est la
  quantit d'argent qui arrive d'Angleterre. C'est, je crois, une des
  guerres les plus avantageuses que nous puissions faire, et je serais
  d'avis de fermer les yeux sur l'entre des btiments qui ne
  rapportent que des guines de Londres.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                           Amsterdam, 28 fvrier 1810.

  Lorsque j'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Excellence, dans
  mes derniers rapports, que l'on travaillait l'esprit public, que
  l'on cherchait  gagner les troupes, que l'on discutait dans le
  conseil des ministres les projets les plus absurdes; quand enfin je
  me plaignais des membres du gouvernement et surtout du ministre de
  la guerre, j'avais dj de forts indices du projet insens qui avait
  t arrt de dfendre Amsterdam contre les troupes de l'empereur.
  Je ne pouvais cependant avancer un fait aussi extravagant avant
  d'avoir acquis la certitude que ce n'tait ni la peur ni l'esprit de
  parti qui faisaient circuler ces bruits, mais qu'ils taient
  rellement fonds. Je cherchai donc  acqurir des preuves, et,
  occup depuis trois semaines de cet objet, ce n'est qu'hier que j'ai
  obtenu le dernier renseignement qui m'tait ncessaire. Tous les
  ministres sont lis par serment de ne rien dire de ce qui se passe
  dans les confrences. Les ministres sont composs de gens discrets
  et qui craignent de perdre leur emploi; enfin, je n'ai aucun des
  moyens d'argent qui m'eussent t si utiles pour lutter contre des
  gens si mal intentionns, et je ne pouvais me fier aux propos d'un
  public qui adopte sans discernement tout ce qui flatte ou tout ce
  qui est oppos  son dsir ou  son intrt. Je me contentais donc
  de garder le plus grand secret sur mes premiers renseignements, de
  rire d'une pareille folie sans avoir l'air de l croire possible, de
  voir peu les ministres, de ne pas leur parler d'affaires, mais de
  faire suivre leurs moindres dmarches et d'avoir un compte exact des
  propos qu'ils tenaient. J'appris successivement les discussions qui
  eurent lieu, les marchs faits par les ministres de la guerre et de
  la marine, la raison qui avait dtermin l'arrive des troupes dans
  la capitale; enfin, je m'assurai que l'on travaillait la nuit aux
  fortifications des lignes et ouvrages avancs, qu'avant-hier on
  avait encore fait venir de l'artillerie et des munitions et qu'une
  grande quantit d'ouvriers avaient t enrls. Alors, sr de mon
  fait, je fis demander une confrence  M. Mollerus, et, aprs lui
  avoir numr tous les ordres qui avaient t donns et lui avoir
  montr que j'tais au fait de tout, je lui remis la lettre dont j'ai
  l'honneur d'envoyer copie  Votre Excellence.

  Le ministre fut visiblement dconcert. Je lui parlai avec force,
  je lui reprochai une conduite aussi monstrueuse, tant par son
  inconsquence que par ses rsultats; enfin je lui signifiai la
  responsabilit du conseil des ministres et de tous ses membres, si
  tous les prparatifs n'taient pas sur le champ dtruits et annuls.
  Je finis par obliger M. Mollerus  me dire la vrit, et il m'avoua
  tout ce que j'avanais en me disant qu'il ne pouvait pas me rpondre
  sans avoir assembl ses collgues et pris leur avis. Son embarras et
  son inquitude prouvaient assez combien la position o il se
  trouvait lui paraissait pnible. Il ne me cacha donc rien; mais,
  dans ses rponses, il chercha  me faire entendre que le conseil
  n'agissait que par des _ordres suprieurs_. Je repoussai une
  pareille ide et je lui dis mme que quand il me montrerait l'ordre
  du roi, je croirais encore que l'on a surpris et imit la signature
  de Sa Majest; que la chose n'tait pas possible et que je ne
  regardais cette dfense de leur conduite que comme un moyen de
  sortir d'embarras. Alors le ministre, voyant que je le prenais sur
  ce ton, m'assura que ce n'tait pas cela qu'il voulait dire et se
  tira de cette confrence en m'assurant qu'il allait assembler ses
  collgues et qu'il me donnerait ce matin la rponse  la lettre que
  je venais de lui remettre. J'aurai donc l'honneur de la joindre 
  cette dpche.

  Je viens d'envoyer M. de Caraman porter la lettre ci-jointe  M. le
  duc de Reggio, et j'expdie  Paris M. Hamelin qui aura l'honneur de
  vous remettre ce paquet. Je le recommande ainsi que M. de Caraman
  aux bonts de l'empereur pour les places d'auditeurs que j'ai
  sollicites pour eux et auxquelles ils ont quelques droits pour les
  services qu'ils ont dj rendus.

  Au reste, la plus grande tranquillit rgne ici. On ne se doute pas
  du projet de dfense. Quand j'aurai la rponse des ministres, je
  ferai circuler adroitement quelques bruits qui paralyseront les
  projets du ministre. Mais il serait intressant qu'au moins
  provisoirement nous eussions un ou deux hommes srs qui pussent
  combattre le mauvais esprit et qui me missent au courant de ce qui
  se passe. Le Moniteur du 22 a t donn dans toutes les mains. Il a
  jet l'alarme, et le premier jour les fonds publics ont baiss, mais
  24 heures aprs on s'est rassur, et les papiers de l'tat que je
  regarde comme le thermomtre de l'opinion publique sont maintenant
  plus hauts qu'ils n'taient avant cette crise.

  Depuis que j'ai commenc cette dpche, j'ai reu encore une foule
  de renseignements. On parle dj du projet extravagant du ministre
  de la guerre. J'attends la rponse du Conseil pour arrter la
  conduite que j'aurai  tenir. Peut-tre si les choses vont trop loin
  et si les prparatifs ne cessent pas malgr la promesse que l'on
  doit m'en donner, peut-tre, dis-je, sera-t-on oblig d'ter au
  gnral Krayenkoff tout moyen d'excuter son indigne projet. Il
  n'est pas douteux que l'on fabrique des cartouches de calibres, que
  toute la nuit des caissons ont pass dans la ville. Mais les
  honntes gens commencent  prendre une couleur et j'espre arrter
  le mal. Votre Excellence peut tre bien sre que je ne me laisserai
  pas intimider. Rien ne peut me coter, quand il s'agit de bien
  remplir le poste qui m'est confi par l'empereur.

  J'attends le bourgmestre et le commandant suprieur de la garde
  nationale. Je vais les engager  s'assurer de l'esprit public et 
  maintenir les mauvais sujets. Je voudrais qu'une dputation partt
  pour Paris, charge de prvenir le roi de l'abus qu'on fait de sa
  confiance et du crime que l'on commet en se servant de son nom pour
  agir d'une manire aussi coupable.

  Je viens de voir le bourgmestre d'Amsterdam. Il m'a dit ne rien
  savoir officiellement du projet de dfense; mais il m'a assur avoir
  fait de nombreuses rclamations contre la quantit de poudre qui
  entre dans la ville et contre le nombre de troupes que l'on y
  runissait. Il porte la garnison  3,200 hommes, dont une partie
  loge chez les bourgeois. Le commandant suprieur de la garde
  nationale ainsi que le bourgmestre m'ont assur de leur dvouement 
  leur pays et se sont engags  calmer les esprits et  prvenir le
  mal.

  Voici la rponse du ministre hollandais dont vous trouverez,
  Monsieur le duc, une copie cote n 3. Ils dclarent leur projet de
  dfense, mais s'engagent  suspendre tous les travaux. Je
  surveillerai avec soin la conduite des ministres et j'aurai
  l'honneur de vous faire connatre la suite de cette affaire. Je vais
  redoubler d'activit et crois pouvoir vous rpondre de rendre
  inutiles les projets de ces malveillants.


  DE LA ROCHEFOUCAULD AU DUC DE CADORE.

                                             Amsterdam, 1er mars 1810.

  Les travaux paraissent suspendus et les ordres ont t donns
  d'arrter ceux qui allaient commencer; on avait fait abattre la nuit
  des arbres qui gnaient la dfense; les cartouches se fabriquaient
  dans l'intrieur du palais, et il tait temps d'arrter les excs o
  l'on paraissait vouloir se porter. Le principal instrument que l'on
  a employ est le ministre de la guerre qui prtendait se faire un
  nom en dfendant la ville et en prenant l'Angleterre pour retraite.
  Ses deux collgues les ministres des finances et de la police
  appuyaient ses opinions exagres. Il y eut dans le Conseil
  plusieurs scnes scandaleuses o le gnral Krayenkoff dclara avoir
  des ordres suprieurs et ne vouloir rien discuter avec les autres
  ministres. Il s'absenta mme pendant plusieurs jours du Conseil. M.
  Tovent (dont j'ai oubli de parler  Votre Excellence dans mon
  numro 120) soutint fortement son opinion contre celle du ministre
  de la guerre; il fut appuy par M. Mollerus. Quant au ministre de la
  marine, il dclara ne vouloir rien faire sans un ordre crit de ses
  collgues. Le ministre de la police proposa de m'inviter  sortir
  d'Amsterdam, mais cette sotte motion fut touffe. Enfin, on me fit
  parvenir des avis qui devaient, d'aprs ces Messieurs, m'effrayer et
  me faire partir. On parla dans le public de venir casser mes vitres
  et mille sottises de ce genre. Je n'y ai pas pris garde; je ne
  changeai pas de marche ni de conduite, et maintenant ces bruits sont
  presque apaiss. Je dois dire  Votre Excellence que j'ai t fort
  content de toutes les personnes que j'ai avec moi. J'ai trouv du
  zle, du dvouement pour le service de l'empereur et de
  l'attachement pour moi. Je dsirerais que Votre Excellence voult
  bien saisir une occasion favorable de parler  l'empereur de M.
  Serrurier qu'une place de matre des requtes rendrait heureux, si
  un avancement dans la carrire diplomatique n'tait pas possible. Le
  consul gnral a mis une activit au-dessus de son ge; enfin tous
  les Franais qui sont ici se sont bien conduits. J'ai trouv aussi
  dans les ngociants et les capitalistes une masse de bonne volont 
  laquelle je ne m'attendais pas. Des personnes du gouvernement que je
  ne puis nommer en ce moment se sont bien montres. Enfin j'ai t
  content de l'ensemble d'Amsterdam et de la Hollande, et j'ai acquis
  la certitude que le mal ne tient qu' quelques individus et qu'en
  tablissant ici un gouvernement sage et ferme, l'empereur sera
  promptement convaincu des ressources que Sa Majest Impriale et
  Royale peut tirer de ce pays.


  CLARKE AU ROI DE HOLLANDE.

                                                      Paris, 28 avril.

  Sire, S. M. Impriale m'a renvoy la lettre que Votre Majest lui a
  adresse relativement  l'excution du trait, et m'a charg d'avoir
  l'honneur de rpondre aux diffrentes observations qu'elle contient.

  L'empereur m'a fait connatre ses intentions d'une manire qui ne
  peut laisser aucune incertitude. L'intention de Sa Majest est que
  toutes les conditions du trait soient ponctuellement excutes, et
  d'aprs cela, Votre Majest jugera elle-mme que plusieurs de ses
  demandes ne pourront tre admises.--Les embouchures des rivires
  devant tre occupes par les troupes, il en rsulte ncessairement
  qu'elles peuvent tre cantonnes dans les villes de l'intrieur, 
  porte des ports, puisque ceux-ci seraient insuffisants pour loger
  le nombre de troupes mentionnes et qu'elles deviendraient beaucoup
  plus  charge au pays et  ces ports mme s'il fallait les runir
  dans un petit nombre d'endroits. Cette mesure tend donc au
  soulagement des habitants comme  celui des troupes. Elle ne parat
  ne devoir contrarier en rien les vues de Votre Majest. Quant au
  nombre de troupes hollandaises  employer  la garde des ports de la
  Hollande, il est hors de doute que celles qui sont en Espagne ne
  sauraient y tre comprises sans changer tout  fait l'une des
  stipulations du trait; mais ces troupes n'en serviront pas moins 
  assurer l'excution des lois et la police intrieure, but pour
  lequel elles ont t principalement cres. Les fonctions dont elles
  sont charges, en excution du trait, ne peuvent prjudicier  leur
  utilit pour l'intrieur du pays.

  Quant  ce qui est relatif au quartier gnral du corps
  d'observation de la Hollande, l'empereur permet que la dsignation
  en soit faite d'accord avec Votre Majest, et, pourvu qu'il soit
  plac dans un point central, c'est tout ce que le bien du service
  exige. Ainsi l'on n'insistera nullement pour qu'il soit tabli dans
  l'un des deux lieux de la rsidence de Votre Majest, et le duc de
  Reggio a reu  cet gard les instructions ncessaires. Il
  s'entendra facilement pour cela avec le ministre de la guerre de
  Votre Majest.


  CADORE  LA ROCHEFOUCAULD.

                                                    Paris, 7 mai 1810.

  Monsieur l'ambassadeur, j'ai mis sous les yeux de l'empereur la
  dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 27 avril et
  dont M. de Caraman tait porteur. Sa Majest, d'autant plus sensible
  aux dsagrments de votre position qu'ils paraissent tre une suite
  de votre zle mme pour son service, a voulu les faire cesser en
  vous accordant le cong que vous avez vous-mme dsir. Vous pouvez
  donc profiter de ce cong aussitt que vous aurez fait les
  arrangements que vos intrts particuliers peuvent ncessiter; car
  je dois vous prvenir que l'intention de S. M. est de ne point vous
  faire retourner en Hollande et de ne point vous y donner de
  successeur. Mais cela ne doit y tre connu qu'aprs votre retour 
  Paris. M. Serrurier restera comme charg d'affaires, et vous voudrez
  bien le prsenter en cette qualit.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                             Amsterdam, 16 avril 1810.

  Par la dpche que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire
  le 6 de ce mois, elle m'invite  lui rendre compte de l'effet que le
  trait du 16 du mois dernier a produit ici. Tout le monde, M. le
  duc, en a t attr. Chacun reconnat l'impossibilit de son
  excution et l'on regarde que l'on a voulu terminer la crise pnible
  o l'on se trouvait sans calculer la suite des vnements; enfin,
  les bons Hollandais sont dcourags, les faibles se taisent et les
  intrigants se soutiennent. On avait rpandu trs imprudemment que le
  trait tait effectivement fort dsavantageux  la Hollande, mais
  qu'il existait des articles secrets qui attnuaient en grande partie
  ceux rendus publics et que le roi apportait ces heureux changements
  ainsi que l'indemnit accorde par l'empereur. Cette esprance
  trompeuse a contribu puissamment  empcher tout l'effet que l'on
  pouvait esprer du retour du roi. Sa Majest a t reue sans aucune
  preuve de satisfaction de la part d'aucune classe des habitants de
  sa rsidence, et le mme souverain que l'on aurait regard, il y a
  deux mois, comme le sauveur de la patrie, a maintenant perdu cette
  popularit qui lui serait si ncessaire. La confiance, au lieu de
  renatre, s'loigne du gouvernement. Les fonds publics ont baiss de
  15 p. 100, et le change sur l'Angleterre a prouv une hausse qui
  effraie les gens senss. On croit gnralement que l'tat prsent
  est un provisoire, et, comme j'ai eu souvent l'honneur de l'observer
   Votre Excellence, ds que l'on ne voit pas de salut, le
  dcouragement augmente le mal et le gouvernement se trouve paralys.
  Je crois juger avec la plus grande impartialit; je fais tous mes
  efforts pour oublier deux ans de dsagrments et de dgots, mais je
  ne vois rien de chang. Je n'aperois point la moindre petite chose
  qui dnote un retour sincre  une autre marche. Les mmes hommes
  entourent le roi, et c'est avec eux et par eux que Sa Majest
  emploie tous ses moments et tous ses moyens  chercher le bien de
  son peuple. Je ne doute pas que l'envie de plaire  l'empereur ne
  soit sincre; je veux mme bien croire que la ncessit est sentie;
  mais ce n'est pas assez, il faut rorganiser pour rendre cette
  Hollande utile  la France ou, sans cela, elle est nuisible. Un
  trait n'est rien s'il n'est pas excut, et, pour se mettre dans le
  cas de remplir ses engagements, il faut que le gouvernement puisse
  marcher. Peut-tre mes moyens sont-ils mauvais; mais je les
  abandonnerais sans regret si je voyais qu'ils fussent remplacs par
  d'autres plus efficaces; mais si l'ancienne routine recommence, tout
  est fini, et ce pays malheureux ne peut plus supporter une nouvelle
  crise. Je connais trop la Hollande pour n'tre pas sr que les
  agents qui ont ngoci ou sign le trait savaient trs bien que
  leur patrie ne pouvait pas remplir les engagements qu'ils
  contractaient.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                             Amsterdam, 21 avril 1810.

  Votre Excellence aurait de la peine  se faire une ide de la
  manire dont les opinions changent en Hollande, depuis que l'on voit
  ce qui se passe; chacun est intimid du prsent et effray de
  l'avenir; et les mmes hommes qui ne voulaient pas entendre parler
  de runion en parlent aujourd'hui comme d'une chose dsirable. Je
  suis tonn moi-mme de tout ce que l'on vient de me dire, et,
  lorsque j'ai eu l'honneur d'crire  Votre Excellence que le dgot
  et le dcouragement s'empareraient promptement des Hollandais si
  dans les premiers moments ils n'entrevoyaient pas un but
  tranquillisant, je n'ai fait que lui prdire une vrit qui se
  vrifie tous les jours. Les honntes gens sans fortune se taisent,
  font leur devoir sans me et sans zle; ceux qui ont une existence
  indpendante du gouvernement se retirent ou cherchent  obtenir leur
  dmission, et l'on se dit tout bas que cette runion, si effrayante
  il y a quatre mois, peut seule sauver les dbris de ce pays. J'ai eu
  l'honneur de vous prvenir, Monsieur le duc, qu'un associ de la
  maison Hope tait parti pour l'Angleterre avec toute sa famille.
  Hier j'ai sign les passeports de la famille Hope, dont le pre est
  dj  Londres, et qui, sous prtexte d'aller en Suisse, est assure
  vouloir le rejoindre. Enfin, M. Labouchre, troisime associ de
  cette maison, dont la femme et les enfants sont chez nos ennemis,
  s'y rendra srement incessamment. Beaucoup d'argent passe en
  Angleterre, l'on cache le reste.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                             Amsterdam, 27 avril 1810.

  J'envoie M. de Caraman  Paris. Je le charge de remettre cette
  dpche  Votre Excellence et de rester  sa disposition aussi
  longtemps, Monsieur le duc, que vous le jugerez convenable. J'ai
  donc l'honneur de prier Votre Excellence de lui donner ses ordres.

  M. de Caraman est charg de prvenir sa famille que le roi vient de
  refuser  son frre, capitaine d'artillerie au service de la
  Hollande (qui se trouve  Paris par cong uniquement pour pouser sa
  cousine), la permission de conclure ce mariage. Sa Majest avait
  cependant eu  Paris la bont de le permettre, et ce n'tait que
  d'aprs cette assurance verbale que les choses avaient t aussi
  loin. Maintenant ce jeune homme se trouve oblig, ou de perdre son
  emploi, ou de renoncer  une alliance aussi convenable
  qu'avantageuse. Je ne cacherai pas  Votre Excellence que la peine
  que j'en prouve se trouve double par la persuasion o je suis que
  les soins que j'ai toujours pris de M. de Caraman contribuent  lui
  procurer ce dsagrment.

  Ma position empire puisqu'elle se prolonge. Je n'ai pas encore vu
  le roi ni la reine  qui cependant j'ai eu l'honneur d'crire et qui
  srement n'a pu me recevoir. Tout le corps diplomatique dit
  hautement qu'il n'est pas admis chez le roi  cause de moi. Depuis
  le retour du roi, aucun ministre, sans en excepter M. Roll, n'est
  venu chez moi et aucune personne attache  la cour n'a os s'y
  prsenter. Chacun assure qu'il serait disgraci s'il me voyait et
  l'on me fuit pour ne pas en courir le risque. On rpand  plaisir
  que tout le mal de la Hollande vient de moi et l'on cherche 
  rejeter sur mes rapports la position de ce pays, mais l'on commence
   voir trop clair pour que je craigne cette accusation. Je puis mme
  dire que je suis estim ici et que l'on rend justice  ma
  modration. Enfin, Monsieur le duc, tout le monde sait que je n'ai
  pas t reu chez LL. MM. Je suis l'objet de toutes les
  conversations et l'on en tire la triste consquence que l'empereur
  est mal avec le roi. Je puis cependant affirmer que je n'ai pas eu
  un tort, que j'ai une patience qui ne tient qu' mon profond respect
  pour l'empereur et au sentiment de mon devoir; enfin je n'ai rien
  fait pour mriter cet trange traitement; mais que Votre Excellence
  ne pense pas que je ne puisse supporter ces dgots; j'ai un
  caractre trop prononc pour rien craindre tant que j'ai les bonts
  de l'empereur; je suis donc prt  tout et j'excuterai dans tous
  les temps et dans toutes les positions ce que Sa Majest l'empereur
  et roi m'ordonnera.

  J'ai reu ce matin la dpche chiffre de Votre Excellence
  relativement  l'emprunt de Prusse; j'entends parfaitement le point
  que je ne dois point dpasser, mais je voudrais que Votre Excellence
  voult bien me mander si je puis crire soit au ministre de Prusse,
  soit  la maison de commerce, que je suis autoris  dclarer que
  l'empereur approuvera l'emprunt, etc., etc., et aller jusqu' dire
  que Sa Majest l'empereur et roi, dans aucun cas, ne priverait les
  bailleurs de fonds de leurs hypothques. On a ici la plus grande
  confiance dans l'empereur, et, pour verser des fonds, on n'attend
  qu'une dclaration de ce genre que je pourrais, je crois, tourner de
  manire  rassurer sans engager ma cour. Si Votre Excellence veut
  m'honorer d'une prompte rponse, je terminerai cet objet, car le
  temps presse et je craindrais que cette affaire ne russt pas si
  elle trane encore quinze jours. La reine a reu le 24 les
  diffrents corps de l'tat. Depuis ce temps, Sa Majest a de la
  fivre et n'avait vu presque personne. Au reste, tout se passe au
  palais de la manire la plus convenable. Ce matin, M. le chevalier
  de Tran, ministre d'Espagne, a remis au roi ses lettres de crance.

  Le gnral Desaix est arriv  la Haye avec une partie de sa
  division.

  On m'assure que l'amiral de Winter, un des hommes les mieux
  pensants et que l'on aurait pu employer avec le plus de succs pour
  l'armement de la marine, va partir pour l'Espagne.

  Le gnral Vichery, le seul Franais qui soit encore  la cour,
  vient de perdre le gouvernement de la cour.

  Les fonds baissent et sont  23 1/2.


  WERHUELL  CADORE.

                                                    Paris, 7 mai 1810.

  Votre Excellence sait  combien de plaintes amres la conduite que
  tiennent les corsaires franais dans les ports de la Hollande a
  donn lieu depuis quelque temps.

  Le roi, mon matre, ne pouvait certainement fournir une preuve plus
  convaincante de son intrt qu'en donnant  ces corsaires asile et
  protection, et en dfrant, comme il l'a fait,  la seule dcision
  de son trs illustre frre le jugement de toutes les difficults
  qui, en cas de doute, natraient au sujet de la validit des prises
  faites par ces corsaires sur les ctes de la Hollande.

  Mais si le roi a donn dans cette occasion une nouvelle preuve de
  sa dfrence pour son trs illustre frre, il se tient aussi
  persuad que Sa Majest Impriale et Royale ne permettra pas que ces
  corsaires outrepassent les bornes du respect qu'ils doivent au
  souverain chez lequel ils reoivent asile et protection, en
  commettant des faits aussi rvoltants que ceux que je suis charg
  de dnoncer  Votre Excellence.

  J'ai dj eu l'honneur de vous observer dans une note antrieure
  que ce n'est point en haute mer que ces corsaires s'emparent des
  btiments qu'ils conduisent dans les ports de la Hollande, mais que
  c'est  l'entre des mmes ports, dans les passes de nos rivires,
  et quand, pour la plupart du temps, ils ont dj les pilotes  leur
  bord. Ils ont aujourd'hui invent un nouveau moyen de prendre ces
  navires sans aucun risque; ils tablissent les canots de leurs
  btiments le long des ctes pour mettre en mer quand un navire
  marchand approche de nos ports, dont alors ils s'emparent et le font
  chouer. Cette manoeuvre ne peut manquer d'attirer une plus grande
  attention de l'ennemi sur nos ctes, et, si cela continue, nos
  pauvres pcheurs et les villages qui avoisinent la mer en
  prouveront les suites les plus fcheuses.

  D'autres se placent  l'embouchure de nos rivires comme vaisseaux
  de garde et se permettent de visiter tous les navires qui entrent.
  Ce ne sont donc plus des gens qui remplissent le but de la course,
  mais qui exercent pour ainsi dire une police des ctes et des
  postes, fonctions qui ne sont dans aucun cas de leur comptence et
  ne peuvent certainement l'tre aujourd'hui o les employs de Sa
  Majest Impriale et Royale concourent avec ceux du roi mon matre 
  surveiller les mesures de blocus et l'excution des lois
  prohibitives. Ce qui ajoute  l'inconvenance de la conduite de ces
  corsaires, ce sont les violences rprhensibles qui, trs souvent,
  accompagnent la visite des btiments. C'est ainsi que tout rcemment
  deux de ces corsaires qui s'taient mis en station tout prs de la
  Brielle, ayant visit un navire qui entrait et n'ayant rien trouv 
  son bord qui pt donner lieu  la confiscation, ont extorqu au
  capitaine tout son numraire, au point qu'tant venu au bureau de la
  douane, il ne put acquitter les droits ordinaires d'entre, quoique
  trs modiques.

  Le roi mon matre croirait faire tort aux principes justes,
  gnreux et bienveillants de son trs illustre frre s'il admettait
  les moindres doutes sur l'attente que S. M. Impriale mettra 
  rprimer des excs qui ne peuvent jamais avoir son approbation. Je
  prie Votre Excellence de mettre cet expos sous les yeux de Sa
  Majest et de contribuer par ses bons offices  obtenir qu'il soit
  prescrit  ces corsaires une manire de se conduire plus analogue 
  leur mission et plus compatible avec ce qu'ils doivent  un
  souverain qui leur accorde asile et protection.


  LE MAJOR GNRAL AU MINISTRE DE LA GUERRE.

                                              Middelburg, 12 mai 1810.

  L'empereur, Monsieur le duc, expdiant un officier en Hollande,
  m'a ordonn d'adresser moi-mme, directement pour plus de clrit,
  des instructions  M. le marchal duc de Reggio. Je prie Votre
  Excellence de prendre connaissance de ces instructions dont je joins
  ici copie.


    INSTRUCTIONS DONNES  MONSIEUR LE MARCHAL DUC DE REGGIO.

                                              Middelburg, 12 mai 1810.

  L'empereur m'ordonne, Monsieur le duc, de vous faire connatre que
  vous ne devez rendre aucun compte de ses troupes  S. M. le roi de
  Hollande ni au ministre hollandais; que les corsaires doivent vous
  faire des rapports de tout ce qui vient  leur connaissance; que les
  marchandises anglaises doivent tre poursuivies et saisies partout,
  mme _dans les rades_; enfin, que Sa Majest ne veut souffrir aucun
  commerce de la Hollande avec l'Angleterre. L'intention de Sa Majest
  est que, dans toutes les occasions, vous vous en expliquiez dans ce
  sens et que vous rptiez dans la conversation que, si la Hollande
  n'arme pas au plus tt les neuf vaisseaux qu'elle doit fournir
  d'aprs le trait, elle rendra le trait nul.

  L'empereur vous recommande, Monsieur le duc, d'crire au ministre
  de la guerre tous les jours sur tout ce qui parviendra  votre
  connaissance.

  Toute prise qui serait faite par les corsaires ou les douanes de
  l'empereur ne doit tre relche que par son ordre et la dcision
  doit en tre soumise au jugement de Sa Majest; l'exprience donne
  lieu de penser  l'empereur que les bons procds sont insuffisants
  envers le gouvernement hollandais et qu'il est indispensable d'avoir
  recours aux menaces pour le faire marcher.

  Telles sont, Monsieur le marchal, les instructions que Sa Majest
  m'a ordonn de vous adresser directement. J'en donne connaissance 
  Son Excellence le ministre de la guerre.


M. de La Rochefoucauld s'tait rendu  Anvers lors du passage de
l'empereur dans cette ville. Le 12 mai, une dpche du duc de
Bassano lui enjoignit de partir pour Amsterdam et de laisser au
gouvernement hollandais une note pour demander: 1 La remise des
vingt-un btiments amricains avec leurs cargaisons, qui en
excution du trait appartenaient  la France; 2 L'armement
immdiat des vaisseaux que la Hollande s'tait engage  fournir; 3
La cessation de son commerce avec l'Angleterre; 4 Le paiement
capital et intrts de la dette de la Zlande comme dette
hollandaise.

L'ambassadeur franais avait ordre en outre de dclarer son dpart
(en vertu d'un cong) huit jours aprs son retour, de prsenter M.
Serrurier comme charg d'affaires, et de prvenir les consuls que
toutes les prises, mme celles faites dans les rades, devaient tre
juges  Paris.

La tendance du gouvernement de l'empereur ressort assez clairement
des dpches qui prcdent. Il est impossible de ne pas voir que
Napolon est prt  saisir le premier prtexte, ou mme  en faire
natre un, pour briser le royaume de Hollande et runir ce pays  la
France.


  SERRURIER  ROLL.

                                               Amsterdam, 13 mai 1810.

  Une nouvelle insulte plus grave que toutes les prcdentes vient
  d'tre faite  la livre de l'ambassadeur de l'empereur.

  Aujourd'hui, vers deux heures, le cocher de l'ambassadeur, en
  livre, revenant d'entendre la messe, traversait la place du Palais;
   l'endroit o cette place se resserre entre le palais et l'glise,
  il fut assailli par une foule de gens du peuple qui insultrent avec
  de fortes injures sa livre, qu'ils dclarrent reconnatre pour
  celle de l'ambassadeur de France, et voulurent l'en dpouiller avec
  force. Cette insulte n'avait t provoque par aucune querelle, et
  le cocher ne connaissait aucun des assaillants. Au moment o il se
  dfendait de l'attaque de l'un d'eux, il reut d'un autre un violent
  coup  la tte, et comme leur nombre grossissait  chaque instant,
  dans l'impossibilit de se dfendre contre tant d'assassins, cet
  homme courut vers la sentinelle du palais, et lui demanda
  protection; mais celle-ci, fidle  sa consigne qui ne lui
  permettait pas de se mler de choses trangres  la garde du
  chteau, lui tourna le dos et refusa de l'entendre. Il s'adressa
  alors au sergent de garde qui, sur le rcit qu'il lui fit, se prta
   l'accompagner jusqu' ce que sa prsence eut dissip
  l'attroupement.

  Voil, monsieur, le fait tel qu'il s'est pass, en plein jour,
  devant le palais, et  la vue de deux cents tmoins et de la garde.
  Je m'abstiens de rflexions; elles sont assurment bien inutiles.
  Sur un pareil vnement, je ne doute pas que Votre Excellence ne
  partage l'indignation qu'il excitera dans tous les esprits honntes.
  Le droit des gens et les usages reus dans toutes les cours vous
  dicteront ce que vous avez  proposer  votre gouvernement dans
  cette circonstance. Pour moi, je me borne  informer Votre
  Excellence et  lui demander une satisfaction clatante et telle
  qu'elle mette fin pour jamais  de pareilles indignits.

  Je ne ferai partir qu'aprs-demain la dpche par laquelle je dois
  instruire ma cour de ce fait; et j'attacherai, Monsieur, j'aime 
  vous le dclarer, une satisfaction toute particulire  pouvoir lui
  dire que la punition n'a t ni moins prompte ni moins clatante que
  l'insulte, et que cette affaire est termine comme il convient  nos
  deux gouvernements.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                               Amsterdam, 15 mai 1810.

  J'ai eu l'honneur d'crire d'Anvers  Votre Excellence, et de la
  prvenir que Sa Majest impriale et royale, aprs m'avoir permis
  d'aller lui faire ma cour, m'avait donn ordre de la suivre 
  Berg-op-Zoom. L'empereur n'ayant pas eu le temps de me parler
  m'emmena dans la Zlande, d'o je suis revenu avant-hier soir. J'ai
  rendu compte  Sa Majest de tout ce qui se passe en Hollande, et je
  n'ai rien cach  l'empereur sur la position o se trouve ce
  royaume. J'ai eu la satisfaction de voir Sa Majest impriale et
  royale approuver ma conduite, et elle m'a donn les ordres qui ont
  t communiqus  Votre Excellence par M. le duc de Bassano. J'ai
  rempli ds hier les intentions de l'empereur, en demandant que la
  totalit des cargaisons des vingt-un amricains ft remise  M. le
  directeur des douanes impriales nomm pour les recevoir.

  J'ai port plainte de la lenteur des armements.

  Hier, j'ai reu une lettre de M. Roll qui, en m'assurant de
  l'indignation que le roi a prouve en apprenant l'insulte faite 
  ma livre, me prvient des ordres svres donns par Sa Majest pour
  punir les coupables. Je ne donnerai plus de suite  cette affaire
  qui, bien certainement, en restera l.

  J'ai eu l'honneur de remettre hier au roi la lettre de l'empereur
  que Votre Excellence m'avait envoye. Mon audience a t trs
  courte. De l je passai dans les appartements de la reine que je
  trouvai bien souffrante. Sa Majest a une fivre continue qui
  l'affaiblit de jour en jour. Je l'ai trouve extrmement change,
  quoiqu'il n'y et qu'un an que j'ai eu l'honneur de la voir. La
  reine ne m'a rien dit de particulier, mais il circule dans les
  entours de la cour des bruits qui feraient croire que Sa Majest est
  loin d'tre heureuse.

  Malgr les immenses ressources qui existent dans ce pays-ci,
  l'embarras du gouvernement ne diminue pas. La commission charge
  depuis six semaines d'un rapport gnral sur la position de la
  Hollande et sur les moyens d'y remdier n'a pas encore termin ce
  pnible travail. On s'attend  une rduction de moiti sur la rente.
  Ce sera,  mon opinion, une mesure indispensable; mais dans l'tat
  de choses, elle n'atteindra pas le grand but que l'on s'en propose.
  Je persiste  croire que si cette rduction est suffisante sur le
  papier, elle ne peut sauver la Hollande qu'autant qu'elle serait
  jointe  un systme oppos  celui que l'on suit ici. Au reste le
  malheur agit en raison inverse du gouvernement, et chacun commence 
  se convaincre qu'il n'y a de salut que dans l'empereur, et que
  d'tre gouvern par Sa Majest serait le plus grand bonheur.


Il est permis de supposer que l'ambassadeur avait devin l'intention
de l'empereur, de runir la Hollande  la France.


  LOUIS  NAPOLON.

                                                    Amsterdam, 16 mai.

  Sire,

  La situation de ce pays s'aggrave de jour en jour; le trait n'est
  plus suivi. Dans cette position malheureuse, je viens demander 
  Votre Majest impriale sa dernire volont. Ma soumission lors du
  trait du 16 mars lui a prouv combien je m'en rapportais
  entirement  elle. Actuellement, je la supplie de croire que si je
  ne demande qu' voir ce pays hors des tourments et des souffrances
  de sa position actuelle, c'est par la fin de la dfaveur de Votre
  Majest impriale, et en connaissant prcisment la volont de Votre
  Majest, que j'ai d et voulu seulement atteindre ce but. Je supplie
  donc instamment Votre Majest de me faire savoir ses intentions. Si,
  au contraire, je le croyais hors d'tat de pouvoir supporter les
  conditions nouvelles qu'on exige de lui, je le dirai franchement 
  Votre Majest et me soumettrai sans hsitation  tout ce qu'il
  plaira  Votre Majest d'ordonner.

  Je supplie Votre Majest impriale de recevoir cette lettre; et,
  puisqu'un accident malheureux est cause du malheur dont je suis
  menac de ne plus recevoir de lettres de Votre Majest, de ne pas
  m'ter  moi tout moyen de faire parvenir mes plaintes  Votre
  Majest, et  elle-mme le seul moyen d'couter ma justification.


L'empereur rpondit le 20 mai; sa lettre, omise dans la
correspondance publie sous le second empire, est au texte de ce
livre.

Le lendemain du jour o l'ambassadeur de France en Hollande crivait
sa lettre du 18 mai  Cadore, ce dernier lui mandait: que l'empereur
ayant appris l'insulte faite  sa livre lui ordonnait de partir
immdiatement sans mme prsenter le charg d'affaires, lui
annonant que Werhuell recevait l'ordre de quitter Paris, regrettant
que ce renvoi tombt sur l'amiral dont l'empereur apprciait les
bons services.

Ainsi, il devint de la dernire vidence que l'empereur saisit le
premier prtexte pour arriver  ses fins; que ni la soumission de
son frre, ni les concessions du gouvernement hollandais n'ont pu
dtourner, lui faire abandonner ses projets de runion du pays  la
France. Depuis longtemps, Napolon cherche  son frre Louis une
querelle d'Allemand, et il est permis de se demander si Lucien n'a
pas t le mieux inspir des frres Bonaparte, en se faisant une
existence en dehors de celle impose par l'empereur aux membres de
sa famille. Il nous parat trs positif que l'insulte faite  la
livre de l'ambassadeur de France par un homme du peuple ne saurait
entrer en ligne de compte pour la retraite d'un ambassadeur, surtout
lorsque toute satisfaction est offerte.


  BERTHIER  OUDINOT.

                                                   Lille, 23 mai 1810.

  L'empereur m'ordonne de vous faire connatre, Monsieur le marchal,
  qu'il est fort mcontent de la conduite des habitants d'Amsterdam et
  qu'il se verra forc, d'ici  fort peu de temps, de faire entrer de
  nouvelles troupes en Hollande. Sa Majest vous recommande d'avoir
  les yeux sur tout ce qui se passe  Amsterdam et dans le pays; son
  intention est que vous n'ayez aucune relation avec le peuple et que
  vous ne souffriez pas qu'aucun officier de votre arme en ait.


  LA ROCHEFOUCAULD  CADORE.

                                               Amsterdam, 25 mai 1810.

  Votre Excellence sera srement tonne que ce soit encore moi qui
  lui crive, mais depuis quatre jours j'attends une rponse du
  ministre pour savoir si le roi me recevra  Harlem, o Sa Majest
  est maintenant. J'ai cru que, dans les circonstances prsentes, plus
  peut-tre que dans toute autre, je devais ne pas partir sans avoir
  pris les ordres du roi, qu'une irrgularit de formes aurait un air
  de lgret qui ne conviendrait pas; mais si la journe
  d'aujourd'hui se passe dans le mme silence, je prviendrai M. Roll
  que devant me trouver  Paris  l'poque o S. M. impriale et
  royale y arrivera, je me vois forc de quitter la Hollande sans
  avoir eu l'honneur de faire ma cour au roi. Il est donc plus que
  probable que je partirai aprs-demain. Je verrai en passant M. le
  duc de Reggio qui est  Utrech.

  D'aprs un rapport que je reois de M. Gohier, il parat qu'un de
  nos corsaires vient de faire une prise importante, par la nature des
  papiers trouvs  bord, qui prouvent les intelligences suivies qui
  existent entre les ctes et les Anglais. Je ne doute pas que ce ne
  soit  l'insu de la police. Le seul reproche  lui faire est de
  l'avoir ignor depuis si longtemps qu'elle en est avertie. M.
  Serrurier vous rendra compte de la suite de cette affaire.

  _P.-S._ J'apprends  l'instant qu'il y a eu du bruit  Rotterdam,
  que nos troupes ont t insultes, mais qu'elles se sont conduites
  avec la plus grande sagesse. J'envoie  Votre Excellence la
  proclamation du bourgmestre. Ceci est, comme le reste, l'effet des
  mauvais propos que l'on souffre, et mme que l'on protge. Cet
  esprit du gouvernement se cache sous des notes et des paroles, mais
  agit en dessous, car je rponds que le pays n'est pas mauvais, et
  que, bien dirig, l'empereur en serait parfaitement content.

  Je suis aussi inform par M. le consul gnral que cette prise, si
  intressante par les renseignements qu'elle donnera, est retenue au
  Texel, malgr les demandes formelles qui ont t faites. Je vais
  crire  M. Roll pour l'engager  prier le roi d'ordonner que sous
  aucun prtexte l'on arrte les prises faites par les corsaires
  franais.


  OUDINOT  CLARKE.

                                                 Utrecht, 26 mai 1810.

  Monseigneur, j'ai eu l'honneur d'instruire Votre Excellence de tout
  ce qui s'est pass en Hollande depuis que j'y suis; mais ma position
  devient tous les jours plus dlicate, tant vis--vis du roi que
  vis--vis du pays, si Votre Excellence ne me donne pas trs
  promptement une rgle de conduite fixe pour ce qui concerne les
  marchandises anglaises ou denres coloniales existant chez le
  particulier.

  Je ne suis point embarrass pour celles qui seront arrtes
  cherchant  s'introduire dans le pays.

  Plusieurs btiments hollandais, chargs de marchandises anglaises
  ou denres coloniales, ont t arrts par les douaniers franais 
  Harting, en Frise; mais les douanes hollandaises ont de suite
  rclam ces marchandises comme ayant t saisies, il y a plusieurs
  mois, par les douaniers hollandais et qu'on dit appartenir au roi.

  Des ngociants d'Amsterdam se prsentent journellement  ces
  magasins pour y acheter ces marchandises, d'aprs les rglements du
  royaume.

  Enfin, les marchandises anglaises ou denres coloniales, vendues
  prcdemment et lgalement, circulent dans l'intrieur de la
  Hollande, et comme rien ne les signale des marchandises achetes
  par contrebande, il doit en rsulter beaucoup d'abus qu'il n'est pas
  facile de distinguer.

  Les rapports que je reois journellement me font connatre que la
  contrebande se faisait dans ce pays avec la plus grande facilit, et
  je suis mme port  croire (sans cependant l'assurer) que les
  douaniers hollandais ne sont point trangers  ce brigandage; aussi
  j'exerce une grande surveillance sur leur conduite.


  WERHUELL  CADORE.

                                                   Paris, 27 mai 1810.

  J'ai t profondment afflig de la communication que Votre
  Excellence a bien voulu me faire par son office du 26 de ce mois. Je
  ne tcherai pas d'excuser un fait qui, s'il a eu lieu, mrite la
  plus svre punition, et j'ose d'avance assurer Votre Excellence que
  le roi, mon matre, ne reposera pas jusqu' ce qu'on ait trouv les
  moteurs de cette fcheuse affaire, pour leur faire prouver tout ce
  que la svrit des lois inflige en pareil cas, afin de montrer 
  tout l'univers combien Sa Majest est loigne de souffrir qu'on
  fasse les moindres insultes, dans ses tats, aux sujets de son
  auguste frre et surtout aux personnes attaches  son ambassadeur.

  Il me parat cependant que le rcit que l'on a fait  Sa Majest
  impriale est considrablement exagr. Je prie Votre Excellence de
  permettre que je lui communique les renseignements qui me sont venus
  de la Hollande, par voie directe, relativement  cette affaire.

  Un des domestiques de S. E. Monsieur l'ambassadeur de France se
  trouvait devant l'glise catholique. Sa grande livre attira
  l'attention de quelques jeunes gens de la plus basse classe du
  peuple qui, peu habitus  une pareille magnificence, en
  tmoignrent leur tonnement et ajoutrent peut-tre quelques
  observations de leur genre. Le domestique se crut offens, leur
  imposa silence et les menaa mme de les frapper; ces menaces furent
  bientt suivies de voies de fait auxquelles les autres ripostrent.
  La foule s'tant insensiblement augmente, le domestique crut
  prudent de se retirer; il s'adressa alors  un factionnaire pour
  qu'il le conduist chez lui; mais celui-ci, ne pouvant s'loigner de
  son poste, lui indiqua la garde qui tait tout prs, o il s'est
  rendu et a trouv tout le secours qu'il demandait, l'officier
  commandant lui ayant donn un sous-officier pour l'accompagner 
  l'htel.

  Ces dtails prsentent l'affaire sous un tout autre jour; j'ai cru
  devoir le faire connatre  Votre Excellence, et j'espre qu'elle
  aura bientt elle-mme la conviction que ce fait ne mrite pas
  l'importance que l'on semble vouloir y attacher.

  Je supplie, en attendant, Votre Excellence d'employer ses bons
  offices auprs de Sa Majest impriale pour que cette affaire n'ait
  pas de suites fcheuses, et pour que Sa Majest suspende toute
  mesure prcipite de vengeance qui ne pourra que jeter les plus
  vives alarmes en Hollande, et aggraver infiniment la fcheuse
  position o se trouve dj le roi, de voir attirer de nouveau, sur
  son pays, le mcontentement de son auguste frre pour une affaire
  qui est si loin d'tre approuve par aucune classe de la nation
  hollandaise.


  SERRURIER  CADORE.

                                               Amsterdam, 28 mai 1810.

  Le courrier que Votre Excellence a dpch  M. le comte de La
  Rochefoucauld, le 25 de ce mois, est arriv ce matin au moment o
  l'ambassadeur venait de monter en voiture. Aprs avoir pris lecture
  de ses dpches et m'avoir donn ses dernires instructions sur leur
  contenu, l'ambassadeur, n'y voyant qu'un motif de plus pour
  acclrer son dpart, s'est aussitt mis en route. Il doit tre en
  ce moment  Utrecht, chez le marchal duc de Reggio, avec qui il
  avait  s'aboucher; et, si ses calculs ne sont pas drangs par des
  accidents, il se flatte d'avoir l'honneur de saluer Votre Excellence
  dans la journe du 2 juin.

  En consquence de vos ordres, Monseigneur, galement en date du 25
  de ce mois, je me suis rendu chez le ministre des affaires
  trangres et lui ai remis la lettre de Votre Excellence, qui
  m'accrdite auprs du gouvernement hollandais comme charg
  d'affaires de S. M. impriale et royale. J'ai dit  M. Roll que,
  sur le compte que j'avais eu l'honneur de rendre  Votre Excellence,
  de l'outrage fait  l'ambassadeur de l'empereur dans la personne
  d'un de ses gens, et, d'aprs le retard apport  la satisfaction
  demande par l'ambassade, satisfaction qui n'a t accorde dans
  aucune circonstance analogue de cet hiver, Sa Majest, justement
  irrite, avait ordonn  M. le comte de La Rochefoucauld de quitter
  sur le champ Amsterdam; que, de plus, elle avait dcid de
  n'entretenir dsormais qu'un charg d'affaires de France en
  Hollande, comme de n'admettre qu'un charg d'affaires d'Hollande en
  France. Je lui ai galement fait connatre que Sa Majest avait
  rsolu de prendre des mesures pour que les malveillants d'Amsterdam
  ne pussent pas se flatter de l'offenser impunment; enfin, j'ai
  demand que l'ancien bourgmestre ft rtabli dans sa place, et que
  tous ceux qui ont fait partie du rassemblement qui a insult les
  gens de l'ambassadeur fussent remis au pouvoir de Sa Majest.

   cet nonc des instructions de l'empereur, M. Roll a paru
  attr. Il a cherch  disculper son gouvernement, en me rappelant
  la note qu'il m'avait adresse le 14  l'ambassade, en rponse  mon
  office du 13  ce sujet, note, m'a-t-il dit, o il n'avait pu
  retracer que bien faiblement la vive indignation que le roi avait
  ressentie, et o il annonait que la police allait faire les
  enqutes ncessaires. Je rpondis au ministre qu'il ne m'appartenait
  pas d'lever des doutes sur les sentiments du roi dans cette
  circonstance; que ce n'tait pas de cela qu'il s'agissait, mais du
  fait en lui-mme, et que l'expression strile de l'indignation tait
  insuffisante aprs tout ce que l'ambassadeur avait prouv, dans ce
  genre, depuis plusieurs mois; que dans les usages de toutes les
  cours, une injure publique,  laquelle la considration du
  gouvernement tait attache; que l'honneur franais avait toujours
  t, sur ce point, d'une sensibilit extrme, et que l'on ne pouvait
  pas se croire autoris, sans doute,  redouter moins  cet gard du
  souverain actuel de la France que de ses prdcesseurs; que si la
  bonne volont et t ce qu'il annonait, le gouvernement aurait
  autoris le ministre des affaires trangres  se rendre chez
  l'ambassadeur et  lui dclarer qu'il avait ordre de s'entendre avec
  lui sur le genre de satisfaction qu'il pourrait dsirer. Je lui fis
  observer que, cependant, rien de semblable n'avait t fait, que pas
  un individu n'tait arrt, pas une enqute ordonne, et que le
  gouvernement, qui se plaint toujours d'avoir des ennemis, lui avait
  donn cette occasion de plus de l'accuser de n'avoir de complaisance
  que pour les ennemis de l'empereur.

  M. Roll m'ayant demand mon sentiment sur ce qu'il y avait  faire
  dans cette occasion pour apaiser l'empereur, je lui dis qu'il ne me
  convenait pas de donner des conseils, que ce n'tait point l ma
  mission, que cette affaire avait t trop nglige pour pouvoir tre
  arrange par la voie des ngociations, et qu'il me paraissait
  qu'elle devait dsormais tre traite directement entre le roi et
  l'empereur; que pour moi, je me bornais  lui transmettre mes
  ordres. Toute cette discussion fut trs vive; contre son ordinaire,
  M. Roll tait extrmement mu; je vis mme un moment des larmes
  dans ses yeux. Il me recommanda les intrts de sa malheureuse
  patrie, me dit que son systme personnel avait toujours t de
  s'attacher  l'empereur, et de tout placer en lui comme de tout
  attendre de lui; mais il avoua que cette manire de voir n'tait pas
  gnrale dans tous les ministres, et en dfendant son dpartement,
  il laissa fort  dcouvert celui de la police dont la conduite lui
  parut  lui-mme si mauvaise qu'il n'essaya pas mme de la dfendre.

  M. Roll me demanda de lui remettre mes demandes par crit afin
  qu'il pt les soumettre au roi. Je le fis; je le prvins que je
  faisais repartir demain, dans la matine, le courrier de Votre
  Excellence, et je le priai de me mettre  mme de lui transmettre
  les dterminations o le gouvernement hollandais s'arrterait dans
  cette circonstance.

  Je dois  la nation hollandaise de dire que, dans cette occasion,
  elle a manifest un sentiment gnral de rvolte contre une pareille
  infamie et que tous les honntes gens d'Amsterdam ont vu cet
  vnement comme on l'a pu voir  Paris. M. Roll est revenu
  plusieurs fois sur ce que son caractre personnel et l'esprit de son
  dpartement ne permettaient pas de douter sur la manire dont il
  voyait cette affaire; et il me semblait attacher un fort grand prix
   ce que Votre Excellence en prit cette opinion.

  Je crois assurment ce ministre incapable d'avoir aucune part 
  tout ceci; le grand tort de M. Roll, et peut-tre le seul, est
  d'tre faible et de ne savoir pas s'exposer  dplaire et  perdre
  mme sa place pour servir son souverain.

  Il est certain, Monseigneur, que M. de La Rochefoucauld ne vous a
  rien dit de trop  cet gard, que depuis trois mois plus
  particulirement, l'erreur et l'inexactitude semblent prsider 
  toutes les dlibrations du gouvernement hollandais; qu'il est sans
  arme, sans marine, sans argent et sans crdit; qu'aucune
  stipulation importante du trait ne s'excute; que la confiance et
  le respect des peuples s'alinent tous les jours, et que tous les
  espoirs se tournent vers l'heureuse France et vers son monarque; que
  ces provinces si prospres autrefois, et maintenant si dchues,
  n'attendent dsormais que de lui seul leur salut; que le parti
  franais s'accrot de tous les hommes clairs qui ne voient pas
  suivant leurs passions, mais suivant leurs intrts, et que les plus
  opposs  la France d'inclination y sont revenus par conviction et
  par systme.

  M. Roll m'crit  l'instant pour me demander de venir le voir
  demain,  11 heures, et pour me prier de ne point faire partir mon
  courrier avant cette entrevue. Je ne fermerai donc ma dpche qu'en
  sortant de chez M. Roll.


                                                    Ce 29 mai,  midi.

  Je quitte M. Roll. Ce ministre m'a dit qu'il avait fait part au
  roi de la lettre que Votre Excellence lui avait fait l'honneur de
  lui adresser, des communications que je lui avais faites et de mes
  demandes. M. Roll m'a annonc que le roi avait appris avec une
  extrme douleur la manire dont Sa Majest l'empereur, son auguste
  frre, avait ressenti l'insulte faite  son ambassadeur; que son
  intention avait toujours t de faire punir les coupables que toutes
  les recherches n'avaient pu faire dcouvrir. L'intention du roi, m'a
  dit le ministre, est que cette affaire soit entame ds ce moment
  devant le tribunal des chevins de cette ville, et poursuivie par le
  grand bailli comme accusateur public. Demain ou aprs, le
  gouvernement publiera une dclaration solennelle de son dsir de
  donner une satisfaction clatante  l'empereur et de punir
  exemplairement les coupables. Sa Majest, a ajout M. Roll, ne
  serait pas mme loigne d'accorder une rcompense  celui qui
  dcouvrirait les coupables.


  ROLL  CADORE.

                                               Amsterdam, 29 mai 1810.

  Ce n'est qu'avec un sentiment de profonde douleur que le roi, mon
  matre, a appris les motifs qui ont dtermin Sa Majest impriale
  et royale  rappeler auprs d'elle son ambassadeur en Hollande et 
  dclarer qu'il n'y aurait plus d'ambassadeur de Hollande  Paris,
  mais que les affaires seraient dsormais traites rciproquement par
  des chargs d'affaires dans les deux pays.

  Le roi tait si loign de pouvoir s'imaginer que l'insulte qu'on
  se plaint avoir t faite  un des domestiques de M. le comte de La
  Rochefoucauld aurait pu provoquer une pareille mesure, que Sa
  Majest s'tait au contraire flatte que le gouvernement franais
  aurait vu dans la conduite de celui de Hollande une preuve non
  quivoque de son dsir de donner toute la satisfaction que l'insulte
  exigeait. Si l'on et fait envisager ce qui a eu lieu sous son
  vritable point de vue, je me tiens persuad que Sa Majest
  impriale et royale, tout en insistant sur la recherche et la
  punition des coupables, n'aurait vu dans le retard qui a eu lieu 
  cet gard qu'une suite naturelle des circonstances et nullement un
  manque de zle  donner la satisfaction demande,  laquelle au
  contraire le gouvernement hollandais devait tre port aussi bien
  par intrt que par conviction.

  Voici le cas, et que maintenant Votre Excellence juge. Dimanche 13
  de ce mois, un des gens de l'ambassadeur passe, ce qui est dit, dans
  le voisinage du palais. On lui demande s'il appartient  l'ambassade
  de France, et, sur sa rponse affirmative, on lui applique des
  coups. Un attroupement se forme aussitt; la personne en question
  s'adresse  la sentinelle voisine: celle-ci ne se croyant pas
  autorise  se mler de l'affaire, il rentre dans le corps de garde,
  demande du secours et l'obtient, de manire que l'attroupement se
  disperse aussitt.

  Tel est, Monsieur le Duc, en peu de mots, le rcit du fait tel
  qu'il se trouve dans l'office, qui m'a t adress le mme soir par
  M. le secrtaire de l'ambassade, en l'absence de l'ambassadeur.
  Votre Excellence sentira que je n'ai rien de plus empress que de
  demander aussitt des renseignements au ministre de la police qui,
  n'ayant reu aucune information sur ce qui venait de se passer,
  selon l'office de M. Serrurier, prit sans dlai toutes les mesures
  pour avoir des renseignements ncessaires et pour atteindre,
  d'aprs cela, ceux qui se seraient trouvs suspects de l'attentat.

  Je fis part de tout ceci  M. Serrurier, le lendemain matin,
  lorsqu'il me fit l'honneur de passer chez moi, en lui faisant sentir
  en mme temps la difficult qu'il y aurait  trouver aussitt qu'il
  serait  dsirer les coupables que la personne insulte elle-mme
  disait ne point connatre. Je lui observai cependant que, par le
  concours de la lgation avec le ministre de la police, je me
  flattais qu'on finirait par en venir  bout.

  Le mme jour, j'adressai  l'ambassadeur l'office suivant que sans
  doute il aura eu soin de porter  la connaissance de Votre
  Excellence, et dont le contenu lui aura pu faire voir l'indignation
  qu'prouva le roi  la nouvelle de ce qui venait d'arriver et le
  dsir de Sa Majest de donner aussi promptement que possible la
  satisfaction demande, qui tait la punition des coupables. Mais
  pour parvenir  cette punition, il fallait d'abord les atteindre;
  pour les atteindre, il fallait les connatre, et pour les connatre,
  il fallait l'assistance de celui qui se disait la personne lse. 
  cet effet, le grand bailli de la capitale, dans les attributions de
  qui seul, et non dans celles du bourgmestre (dont les fonctions sont
  simplement et purement administratives), est compris tout ce qui
  regarde le maintien du bon ordre, a fait demander ds les premiers
  jours, chez lui, la personne en question, afin d'avoir d'elle-mme
  quelques notions prcises sur l'endroit et l'heure o le fait devait
  avoir eu lieu, ainsi que sur les circonstances qui devaient l'avoir
  accompagn. Ses instances,  cet effet, ayant t vaines, j'ai t
  pri d'en entretenir l'ambassadeur et de demander  Son Excellence
  s'il y avait des difficults, de sa part,  ce que cet homme se
  rendt chez le grand bailli  l'effet indiqu. Son Excellence
  m'ayant assur qu'elle ne s'y opposerait en aucune manire, et
  connaissance de ceci ayant t donne de ma part au grand baillif,
  celui-ci a fait demander depuis,  diffrentes reprises, que la
  personne indique voult se rendre auprs de lui, mais jusqu'ici,
  sans le moindre succs, ayant t rpondu de sa part, encore hier
  matin, qu'il se trouvait trop occup ce jour-l pour venir, ainsi
  qu'il constate par le procs-verbal de la personne charge de lui
  parler.

  Voil donc plus de quinze jours d'couls que l'ambassadeur de
  France se plaint d'un attentat commis envers un de ses gens et dont
  elle demande avec raison une satisfaction clatante, sans qu'on ait
  pu parvenir encore  obtenir que cette personne veuille fournir 
  l'autorit comptente les notions si ncessaires pour russir dans
  les perquisitions.

  Que faut-il penser, Monsieur le duc, d'une pareille conduite? Elle
  a caus au roi un sentiment d'autant plus pnible que le retard de
  la satisfaction demande devait naturellement donner lieu 
  l'opinion qu'on n'attachait point de prix  la dcouverte du
  coupable, dont cependant le contraire est prouv par tout ce qui a
  dj t mis en oeuvre pour y parvenir.

  Je n'occuperai pas davantage pour le moment l'attention de Votre
  Excellence sur cette malheureuse affaire. Je me bornerai  l'inviter
  de mettre ce que j'ai eu l'honneur de lui communiquer sous les yeux
  de S. M. impriale et royale, dont le roi se flatte que la religion,
  claire par le vrai expos de ce qui a eu lieu, ne voudra pas faire
  excuter une dtermination qui ne saurait tre attribue qu' des
  informations moins exactes sur l'affaire dont il s'agit et  l'gard
  de laquelle le roi se flatte que son auguste frre finira par lui
  rendre la justice que les expressions contenues dans mon office, du
  15 de ce mois,  l'ambassadeur de France ne sont point de vaines
  paroles, mais extrmement conformes  ses sentiments.

  En consquence, je prie Votre Excellence de vouloir engager
  l'empereur et roi  consentir que non seulement la lgation
  franaise en Hollande soit remplie de nouveau par un ministre de
  premier rang, mais aussi que l'ambassadeur de Hollande  Paris
  puisse continuer  y exercer provisoirement ses fonctions actuelles,
  dans lesquelles il a eu le bonheur de se rendre, en mme temps,
  utile  son souverain et agrable  celui auprs duquel il est
  accrdit.

  En attendant, je me fais un plaisir d'assurer Votre Excellence que
  la personne  laquelle Sa Majest daignera confier les fonctions de
  charg d'affaires en Hollande sera toujours agrable au gouvernement
  hollandais qui ne manquera pas d'ajouter foi et crance entire 
  tout ce qu'elle sera dans le cas de lui dire de la part de son
  souverain. Quant  moi, en particulier, Votre Excellence peut se
  tenir persuade que M. Serrurier rencontrera dans la question des
  affaires qui lui seront demandes toutes les prvenances auxquelles
  a droit de s'attendre l'agent d'une puissance aux intrts de
  laquelle ceux de ma patrie sont si intimement lis, et dont la
  bienveillance est sans doute le plus ferme fondement de notre
  prosprit.

  Avant de finir cette lettre, je suis charg de relever un passage
  qui se trouve dans la note par laquelle Votre Excellence a fait
  connatre  l'ambassadeur Werhuell les intentions de Sa Majest
  impriale, savoir, celui o il est dit que si l'on n'et pas renvoy
  l'ancien bourgmestre, qui tait un homme sage, l'affaire en question
  n'aurait pas eu lieu. Sans doute, Monsieur le duc, le bourgmestre
  Van-de-Poll est un homme clair et sage, dont le roi a toujours su
  apprcier les mrites, mais ses fonctions, comme je l'ai dj
  observ plus haut, n'tant que purement administratives et n'ayant
  rien de commun avec la police, il est difficile de se persuader que,
  s'il ft rest en place, il aurait t en tat de prvenir des
  injures quelconques que des malintentionns se seraient aviss de
  faire. Et quant  la dmission de ce magistrat, qui parat avoir t
  reprsente  Votre Excellence comme un renvoi, il suffira
  d'entendre le bourgmestre mme pour tre convaincu que, bien loin de
  pouvoir tre considre comme telle, cette dmission n'a t que la
  suite d'instances ritres de sa part, faites dj avant le dpart
  du roi pour Paris, mais auxquelles le bourgmestre a renonc alors
  sous la condition expresse que Sa Majest ne se refuserait pas  lui
  accorder sa dmission et son repos aussitt qu'elle pourrait
  entrevoir le terme de son absence, de sorte que le roi, en la lui
  accordant  cette poque, n'a fait que remplir les engagements
  contracts avant son dpart, et je doute si aucun moyen pour engager
  M. Van-de-Poll  reprendre ses fonctions de bourgmestre serait
  capable de l'y dterminer.


  LE ROI LOUIS  L'EMPEREUR.

                                               Amsterdam, 31 mai 1810.

  Sire,

  Je supplie Votre Majest de vouloir ordonner qu'on s'en tienne au
  trait. Ce pays, exaspr de toutes les manires, est pouss au
  dsespoir chaque jour davantage. On veut aujourd'hui que je reoive
  des douaniers  Diemer,  Ruysdaal et  Menden, au centre du pays,
  et j'invoque l'assurance, que Votre Majest m'a ritre plusieurs
  fois, qu'elle ne voulait pas dpasser le trait ni entraver le
  commerce intrieur  ce point. Sous le prtexte d'ordres suprieurs,
  enfreindre un trait si nouvellement conclu, ce n'est point servir
  Votre Majest impriale, quels que soient ses projets; c'est perdre
  gratuitement un peuple au dsespoir. J'ai reu et ordonn que l'on
  facilitt toutes les mesures de surveillance des douaniers, au
  Helder, au Texel, sur toute la cte de Frise, comme  Katuyk, 
  Schevelingen, l'le de Voorne, la Brille, Helvact, en un mot, toute
  la cte sans exception; mais les villes intrieures et les canaux ne
  peuvent y tre sujets en aucune manire. Je prie instamment Votre
  Majest de contremander des mesures qui sont trop contraires au
  trait qu'elle a prescrit elle-mme, comme  tout motif raisonnable
  pour pouvoir tre excut sans les plus fcheuses consquences pour
  ce pays. Votre Majest n'a pas l'intention que ses agents soient
  cause des plus grands malheurs, elle ne veut pas qu'un pays qui lui
  doit l'existence soit perdu  jamais pour s'tre sacrifi aux
  conditions prescrites par le trait. Je supplie donc Votre Majest
  impriale d'ordonner qu'on ne cherche pas  dissoudre de force un
  gouvernement qui est son ouvrage, qu'on ne lui enlve pas tout moyen
  d'exister au moment o l'on exige qu'il fasse des dpenses normes
  et qu'il supporte patiemment un tat de guerre qui le ruine; mais,
  au contraire, Sire, veuillez calmer des esprits vivement agits et
  leur prouver que le trait que j'ai ratifi pour eux, en me confiant
  entirement  la parole et  la volont de Votre Majest impriale,
  ne pouvait tromper leur espoir et leur rsignation absolue. Quelle
  que soit l'indisposition de Votre Majest contre son frre, je la
  prie de rpondre au roi de Hollande et de considrer que c'est dans
  la plus grande anxit que le pays et moi attendons la rponse de
  Votre Majest.


  SERRURIER  CADORE.

                                               Amsterdam, 2 juin 1810.

  Mes craintes se confirment: de funestes conseils prvalent dans
  l'esprit du gouvernement et semblent prts  l'garer. On a dclar
   gens srs, de qui je le tiens, qu'on se battrait si on voulait
  mettre garnison  Amsterdam. Peut-tre n'est-ce qu'un premier
  mouvement. Les projets du gnral Krakuhoff sont remis sur le tapis;
  on assure mme qu'ils ont t proposs en conseil et que la majorit
  des ministres a fait la plus forte opposition. Heureusement, ces
  projets extravagants ne s'appuient que sur 3,000 hommes de garde mal
  srs et dont les chefs y regarderont  deux fois avant de tirer
  l'pe.


  SERRURIER  CADORE.

                                               Amsterdam, 3 juin 1810.

  Le gouvernement hollandais parat arrt au projet de s'opposer 
  l'occupation d'Amsterdam; en vain les ministres ont-ils suppli le
  roi de ne pas livrer sa personne, sa ville et tout son peuple  une
  perte certaine, pour satisfaire la passion de quelques furibonds,
  ennemis de sa gloire, et qui seront les premiers  l'abandonner
  quand ils l'auront compromis. Ces reprsentations sages n'ont pas
  t coutes, et les conseils violents ont prvalu. Heureusement,
  cette lutte scandaleuse, s'il est impossible de l'viter, ne peut
  tre longue, ni douteuse, ni sanglante. Le gouvernement hollandais
  dispose au plus de 3,000 hommes de garde. Il a fait venir hier, de
  La Haye, un bataillon du 5e rgiment; voil, avec deux escadrons de
  cavalerie, toute son arme. Une partie couvre Harlem et l'autre
  Nardem et les points d'attaque du ct d'Utrecht. Il n'y a pas un
  officier habile qui voudra prendre sur lui la responsabilit
  horrible de couvrir sa patrie de sang et de la ruiner pour un but
  aussi monstrueux et sans aucune esprance de succs. Le gnral
  Travers commande la garde. C'est un homme plein d'honneur, attach
   son prince par reconnaissance, mais Franais avant tout. Il ne
  peut se prononcer qu'au moment; mais sa conduite n'est pas douteuse,
  si on lui montre des Franais au bout de ses baonnettes. Le gnral
  Brunot pense de mme, et je crois pouvoir rpondre de ces deux
  officiers. Le marchal duc de Reggio se croit sr du gnral
  Dumonceau. Ainsi, point de chef capable pour cette petite troupe
  d'enfants perdus que l'on prtend opposer  l'arme franaise.

  La seule chose  craindre est qu'on ne cherche parmi ce dsordre 
  remuer l'horrible populace d'Amsterdam, et qu'on ne la porte  des
  excs qu'il serait sans doute ais de punir, mais qui pourraient
  entraner de fort grands inconvnients dans une aussi grande ville.
  Le moyen le plus sr de les viter paratrait tre que la marche des
  corps destins  occuper Amsterdam ft tellement rapide qu'on n'et
  ni le temps de dlibrer ni celui de remuer le peuple. Cette manire
  aurait encore l'avantage de fixer les irrsolutions et d'aider aux
  gens de cour, retenus par les austrits de la discipline,
  incertains encore de ce que l'on veut d'eux et qui se prononceraient
  dans un mouvement rapide et dcid.

  Mais, le premier avantage sans doute de cette rapidit serait
  d'arracher l'auguste personne qui se trouve jete si dplorablement
  au milieu des rebelles, aux fureurs de ces conseils,  ses propres
  emportements, et de diminuer pour elle les dangers auxquels, dans
  son funeste garement, elle croirait de sa gloire de s'exposer.

  Ce n'est pas, Monseigneur, sans un profond sentiment de douleur que
  je traite une pareille matire, si loigne de tout ce dont se
  devrait composer une correspondance de famille; mais mes premiers
  devoirs sont envers l'empereur, et quelque pnibles qu'ils soient,
  j'ai jur de les remplir.

  Votre Excellence concevra que je ne lui cris, comme je le fais,
  que sur les avis positifs qui me sont venus d'Utrecht.

  Les renseignements que je reois  l'instant par une voie secrte
  et sre, du ministre de la guerre, s'accordent sur les ordres
  donns de dfendre les lignes.


  SERRURIER  CADORE.

                                               Amsterdam, 5 juin 1810.

  Je me suis rendu hier soir chez le roi, d'aprs l'invitation que
  j'en avais reue. J'ai trouv Sa Majest seule. Je vous ai fait
  appeler, Monsieur, me dit le roi, pour m'entretenir sur l'tat
  gnral de nos affaires, sur ma position, sur celle du pays que je
  gouverne, et sur les moyens d'y porter remde, s'il en est temps
  encore. Votre mission sera belle, Monsieur, si vous voulez et si
  vous pouvez concourir  ce but. J'ai rpondu au roi que j'tais
  sans instructions sur les objets de discussion que Sa Majest
  pouvait vouloir traiter avec moi; que cette audience, o elle
  daignait m'appeler, n'ayant pas t prvue, Sa Majest ne devait pas
  tre tonne de me trouver entirement au dpourvu sur les
  ouvertures qu'elle aurait  me faire; que jusqu'ici je n'avais t
  autoris qu' transmettre des demandes que Votre Excellence m'avait
  charg d'adresser au ministre des affaires trangres, et que
  j'tais sans pouvoirs et sans direction pour tout ce qui aurait le
  caractre d'une ngociation ou mme d'une discussion; mais que
  j'couterais avec respect et que je transmettrais avec fidlit 
  Votre Excellence tout ce que Sa Majest me ferait l'honneur de me
  dire. Ces bases poses, le roi entra en matire.

  Sa Majest me retraa d'abord l'tat dans lequel elle avait trouv
  le royaume  son avnement  la couronne, les sacrifices immenses
  que ce petit pays avait faits  la cause commune, la ruine de son
  commerce, l'puisement de ses finances, les malheurs successifs qui
  l'avaient frapp dans ces trois dernires annes plus
  particulirement, les efforts qu'il avait faits pour la guerre de
  Prusse, le dvouement de ses troupes en Pomranie et en Espagne, les
  cessions considrables du dernier trait, et enfin la remise de
  toute l'tendue de ses ctes et de la meilleure partie de son
  territoire au pouvoir et  la garde de l'arme franaise.

  Voil pour mon pays, me dit le roi, et quant  moi, que veut-on de
  plus que de remplir avec fidlit tous mes engagements envers la
  France? Sans doute, ils sont grands ces engagements: frre de
  l'empereur et son ouvrage, comment a-t-on pu s'imaginer que je
  pensasse  m'en sparer par un systme d'isolement impossible 
  raliser? et qu'aurais-je donc  attendre des ennemis de mon frre
  que mpris et abandon? Je dois tout  ce titre; je lui dois les
  respects de mon peuple et la considration de l'Europe, et je sais
  que je ne puis rien que par lui. Par quelle fatalit prtend-on donc
  toujours me classer parmi les ennemis de sa puissance; puis, que me
  veut-on? s'cria brusquement le roi. Je n'ai pas sans doute la
  prtention d'avoir sign un trait avec l'empereur, mais, enfin,
  j'ai ratifi une convention qui cde  mon frre une partie de mon
  territoire dj si born et remet  ses troupes la meilleure partie
  de l'autre. Est-ce la conduite d'un rebelle? J'ai rempli, de mon
  ct, autant que j'ai pu, toutes les conditions du trait, mais
  quelle extension la France ne donne-t-elle pas  cette convention?
  Un article porte que les douanes seront places  toutes les
  embouchures des rivires. J'ai donn l'ordre de les y recevoir; mais
  aujourd'hui on m'annonce des douaniers  Maarchen, Muyden et jusqu'
  Diemen, espce de faubourg d'Amsterdam, et l'on veut en tablir,
  aussi bien que des troupes, dans ma capitale. J'ai rpondu au
  marchal duc de Reggio qu'il tait assurment bien le matre de
  donner de pareils ordres et d'envoyer ses douaniers, mais que je ne
  les recevrais pas, puisque cela tait contraire aux stipulations de
  mon dernier trait. Si l'on veut plus de moi, pourquoi ne pas le
  faire connatre par la voie des ambassadeurs respectifs? C'est pour
  cet objet plus particulirement, continua le roi, que j'ai dsir
  m'entretenir avec vous, Monsieur; si mes sacrifices ne suffisent pas
  encore, qu'on me le dise: je suis prt  signer une nouvelle
  convention, et l'empereur pourra en dicter les conditions. Je n'ai
  pas la chimre de traiter d'gal  gal avec mon frre; il me
  permettra seulement que je plaide pour mon peuple. Je souscrirai
  tout ce qu'il voudra, mais qu'il daigne faire connatre ses
  intentions. Une occupation militaire n'est gure compatible avec la
  marche d'une bonne administration; l'empereur en jugera. Veut-il que
  je montre  l'Europe que je ne rougis pas d'attacher ma couronne 
  la sienne par un lien vassalitique ou par un tribut? Je suis prt 
  y souscrire pourvu que l'on conserve  cette bonne nation, que je
  chris, non pas son indpendance, chimre depuis longtemps
  abandonne, mais son administration spare. Je ferai tout, je
  consentirai  tout pour remettre mon peuple et moi dans les bonnes
  grces de l'empereur.

  Telle a t, Monseigneur, la substance, et autant que ma mmoire
  est fidle, les expressions du discours du roi. Une extrme
  agitation se lisait sur la figure de Sa Majest, dans ses gestes et
  sur toute sa personne. J'coutai le roi dans le plus profond
  silence, et quand Sa Majest eut cess de parler, je lui dis que
  j'aurais l'honneur de transmettre  Votre Excellence, avec
  exactitude et ds ce matin, tout ce que Sa Majest m'avait fait
  l'honneur de me dire, que je prierais Votre Excellence de prendre 
  cet gard les ordres de l'empereur et de me les faire connatre, et
  que j'aurais tout l'empressement possible  lui faire part de la
  rponse que je recevrais.

  Je croyais mon audience finie et pensais  me retirer; mais le roi
  voulut avoir mon opinion et mes conseils. Je rpondis qu'il n'tait
  pas dans ma position de pouvoir lui offrir rien de semblable et lui
  rptai que j'tais sans instructions. Eh bien, me dit le roi, je
  ne parle plus au charg d'affaires, et je cause avec M. Serrurier
  confidentiellement. Que pensez-vous et que croyez-vous que je doive
  faire? Press dans mon dernier retranchement, il fallut bien
  rpondre. Je dis au roi que, puisqu'il lui fallait mon opinion
  personnelle dgage de tout caractre officiel, je ne me refusais
  pas  la lui donner, puisque aussi bien ce que je lui dirais,
  n'tant pas avou de mon gouvernement ni inspir par lui, n'avait
  ds lors aucune importance politique.

  Je rappelai donc au roi que j'tais dj en Hollande  l'poque o
  Sa Majest fut appele  y rgner, et que j'avais t tmoin des
  fausses routes dans lesquelles Sa Majest avait t jete ds les
  premiers jours de son rgne; que, dans mon opinion, Sa Majest
  aurait d asseoir son trne sur le parti franais et ensuite
  admettre  rsipiscence et  pardon tous les gens d'honneur du parti
  oppos, mais avec un sage temprament, de manire  fondre tous les
  partis dans celui qui l'avait demand  l'empereur et lui tait
  dvou par systme et par besoin; qu'au lieu de cela, Sa Majest
  avait accueilli, caress le parti oppos aux sentiments secrets de
  son cour, aux intrts de la France et consquemment aux siens,
  puisque son premier besoin est d'tre bien avec elle; que de l
  tait n un systme d'opposition  l'empereur, que chaque jour avait
  dvelopp davantage, et qu'il avait fait perdre  la Hollande toute
  la grce et tout le prix de ses efforts que l'on n'avait plus, ds
  lors, d attribuer qu' sa position oblige; que c'tait  ce
  malheureux systme d'opposition, longtemps sourde et depuis  peu
  prs ouverte, qu'il fallait attribuer le mcontentement de
  l'empereur, la perte de ses bonnes grces et d'une protection sans
  laquelle il n'existe pas de Hollande; que de l taient sorties
  toutes les mesures de dfiance et de prcaution que Sa Majest avait
  cru devoir  la sret de son empire, et peut-tre cette alination
  des sentiments de Sa Majest impriale pour un frre que ce titre
  avait lev si haut et qu'une reconnaissance ternelle devait lui
  attacher; que jamais dans son esprit (puisque S. M. exigeait que je
  lui exprimasse franchement mes opinions) les titres de frre de
  l'empereur et de conntable de France n'auraient d tre spars de
  celui de roi de Hollande, et que c'tait dans leur accord qu'il
  aurait d chercher le bonheur de ses sujets. Je lui rappelai toutes
  les fausses mesures sur lesquelles l'ambassade avait eu sans cesse 
  rclamer, l'affaire des Amricains, si dommageable  ceux-l mmes
  qui l'avaient inspire, la mauvaise impulsion donne  l'esprit
  public, et tant d'autres fautes enfin accumules sans mesure. Je dis
  encore  Sa Majest que ce dernier trait, sur lequel elle
  prtendait s'appuyer, ne s'excutait pas dans ses stipulations les
  plus intressantes pour la France, la remise des cargaisons
  amricaines et l'armement des forces maritimes du royaume. Puis,
  venant  l'tat prsent des affaires, je dis au roi que mon opinion
  personnelle tait qu'il ne restait plus  Sa Majest, dans la
  position o elle s'tait place, que de s'adresser directement 
  l'empereur et de se jeter dans ses bras, et de remettre  sa grande
  me ses destines et celles de son peuple. Le roi m'interrompit ici
  pour me protester que c'tait son voeu le plus ardent, mais qu'il
  n'avait plus la confiance d'crire  Sa Majest impriale, de qui
  ses lettres n'taient plus reues, et qu'il me demandait de faire
  parvenir  Votre Excellence, et par elle  l'empereur, cette
  expression de ses sentiments et de ses voeux.

  Le roi m'ayant parl avec exaspration des douaniers qu'on lui
  envoyait chaque jour, sans qu'il en ft prvenu, et de tous les
  dsordres qu'il prtendait tre commis par eux, je demandai  Sa
  Majest si elle faisait entrer en comparaison ces dommages
  particuliers et accidentels avec l'effroyable terreur que jetait
  dans le public le bruit qui s'y rpandait que des ordres de
  s'opposer aux mouvements des troupes franaises fussent donns sur
  toute la ligne et avec les suites qu'ils pourraient entraner. Le
  roi nia qu'il et donn l'ordre de tirer sur les Franais dont il
  n'oublierait jamais, me dit-il, qu'il tait le conntable; mais il
  insista cependant sur ce point qu'il ne pourrait permettre que des
  troupes franaises entrassent dans sa capitale. Il ne pouvait pas
  sans doute l'empcher, mais il regarderait, par ce seul fait, le
  gouvernement comme dissous. Sa Majest demandait que l'empereur
  daignt, du moins, comme dj elle me l'avait demand, lui faire
  connatre ses intentions avant de les faire excuter.

  Enfin, le roi me dit qu'il sentait qu'il avait peu  vivre, mais
  qu'il dsirait assurer l'existence de ses enfants; que, dj, ils
  avaient perdu de bien beaux droits en France, et que, du moins, il
  souhaitait leur laisser un hritage quelconque qui leur rappelt la
  sollicitude de leur pre pour eux.


  SERRURIER  CADORE.

                                               Amsterdam, 8 juin 1810.

  Prvenu hier par le chambellan de service que le roi me recevrait
  ce matin,  9 heures, je me suis empress de me rendre aux ordres de
  Sa Majest. Le roi m'a d'abord rpt tout ce qu'il m'avait fait
  l'honneur de me dire, quatre jours avant, sur la position de son
  pays, sur ses sentiments personnels pour l'empereur, et sur le dsir
  qu'il avait de mettre sa personne, ses enfants et son pays entre les
  mains de son auguste frre. Le fond des choses tait  peu prs le
  mme; mais la manire tait beaucoup meilleure; toute trace de dpit
  et de rigueur avait disparu; l'me du roi, frappe des calamits
  qu'entranerait un systme d'opposition ouverte, branle par les
  reprsentations que ses ministres et ses principaux sujets lui ont
  faites, et revenue  ses sentiments naturels pour l'empereur et pour
  la France, ne semblait occupe que du besoin de se livrer  ce
  retour des premires affections des hommes si fortes sur les cours
  bien ns. Le ton du roi, je le rpte, disait plus encore que ses
  paroles, et je dois dclarer avec la mme franchise que j'ai mise
  dans mes accusations, qu'il est impossible de montrer une rsolution
  plus absolue aux volonts de l'empereur que Sa Majest n'en a fait
  clater devant moi dans cette circonstance.

  Ma position tait extrmement difficile. Je savais bien ce dont il
  tait dsirable, que le roi me charget pour Votre Excellence, pour
  viter des malheurs; mais je ne pouvais rien provoquer, n'ayant ni
  pouvoirs ni instructions de l'empereur. Heureusement, le roi, me
  parlant des bruits que l'on avait rpandus sur un prtendu projet de
  dfense, fut naturellement amen  se prononcer  cet gard; quant 
  ses dterminations, Sa Majest me dit donc: Il m'est  peu prs
  vident que la runion sera le rsultat de tout ceci. Il n'est ni
  dans mes devoirs, ni dans mes intrts, ni dans ma position,
  assurment, de m'y prter, et l'on ne peut me blmer de dsirer tout
  autre arrangement; mais voici, Monsieur, ma rsolution que je vous
  communique officiellement pour le cas possible, et que la
  correspondance du duc de Reggio me fait prvoir. Si des patrouilles
  se prsentent  mes lignes, on leur dira de s'loigner, puisque le
  trait ne porte pas qu'il n'y aura jamais de garnison franaise dans
  ma capitale. Si un corps de troupes se prsente hostilement, et sans
  que j'aie rien reu de l'empereur mon frre, on fermera les portes
  et les barrires; mais on ne tirera pas et on se laissera forcer. Je
  ne puis faire qu'une rsistance passive et protester contre ce qui
  aurait lieu en pareil cas sans un arrangement convenu avec mon
  frre. Je tenais beaucoup, Monseigneur,  avoir cette dclaration
  du roi, que je ne pouvais demander, mais que je dsirais vivement
  avoir  transmettre  Votre Excellence.

  Le roi revint  me dire que l'empereur ne voulant plus recevoir ses
  lettres, il n'osait plus s'adresser directement  Sa Majest
  impriale; mais que la connaissance qu'il avait du caractre de
  Votre Excellence le portait  mettre toute sa confiance en elle;
  qu'il me priait, en consquence, de lui expdier un courrier porteur
  de ses dterminations dans ces circonstances. Je suis, m'a dit le
  roi, attach  la Hollande comme on peut l'tre  sa famille, et
  plus ses malheurs sont grands, plus je crois me devoir tout entier 
  elle. Elle n'a que moi pour intercesseur auprs de l'empereur. Je ne
  dserterai point un pareil devoir. Je dsire donc rester au milieu
  de ce peuple; mais, comme je vous l'ai dj dit, je suis prt 
  souscrire  toute espce d'arrangement qui me rattacherait plus
  fortement  l'empereur. Je livre les ctes du royaume  la garde de
  l'arme franaise et  ses douanes, non que ce systme ne me
  paraisse insoutenable  la longue et qu'un tribut ne me part
  prfrable, mais parce que mon frre le veut ainsi. Je ne demande
  qu' vivre tranquille dans ma capitale,  conserver  mon peuple ce
  qui lui reste d'existence et  transmettre  mes enfants l'hritage
  qu'ils doivent aux bienfaits de l'empereur. On ne peut pas en
  conscience me demander la runion. Tout ce que je puis est de n'y
  apporter qu'une rsistance morale, et je le promets.

  J'ai encore, Monseigneur, une bien faible connaissance des hommes
  et il ne m'appartient pas de prtendre lire dans le coeur des rois;
  mais ce que je puis assurer, c'est que si jamais la vrit a un
  caractre auquel il soit possible de la distinguer, j'ai cru la
  reconnatre aux paroles, au ton et  toute l'expression de la
  personne de Sa Majest au moment o elle me parlait ainsi.

  Le roi se mit ensuite  parcourir les diffrends, griefs ou
  malentendus qui existaient entre nous. Il me dit, sur l'affaire des
  gens de M. le comte de La Rochefoucauld, qu'il avait donn les
  ordres les plus svres, mais que le cocher avait toujours refus de
  comparatre et qu'enfin il tait parti pour Paris avec les voitures
  de son matre; que cependant il tait impossible de commencer une
  affaire de ce genre sans la prsence de la partie principale et
  lse; qu'il dsirait qu'on renvoyt cet homme et qu'aussitt son
  retour cette procdure serait entame avec clat et de faon 
  satisfaire l'empereur.

  On accusait, m'a-t-il dit encore, le contre-amiral Lemmers d'avoir
  laiss prendre les quatre corsaires franais; mais ils l'ont t en
  rade ouverte et par ngligence, et quand l'escadre s'est avance au
  secours il n'tait plus temps. M. Gohier m'a confirm le fait de la
  ngligence des corsaires.

  Quant aux douanes, Sa Majest dsirait que leurs excs fussent
  rprims et qu'elles fussent places dans les ports et embouchures
  des rivires, mais non pas dans l'intrieur o, selon Sa Majest,
  elles ne causent du mal  personne du pays. Elle ne demandait pas
  mieux que d'admettre  Amsterdam une espce d'_inspecteur du blocus_
  qui connatrait tout ce qui entre et sort des ports et  la
  disposition de qui le roi remettrait ses propres douaniers.

  Le roi me parlant de la patrouille franaise arrte  Harlem a
  prtendu n'avoir fait que ce qu'un gnral d'une division militaire
  fait  l'gard des troupes de sa nation qui, n'tant pas munies
  d'ordres  sa connaissance, se prsenteraient devant une de ses
  places. Sa Majest a saisi cette occasion pour me manifester toute
  l'horreur que lui inspirait la pense qu'on pt se croire autoris
  de ses ordres pour tirer sur un des Franais. Sa Majest s'exprima 
  cet gard trs convenablement et comme on pouvait s'attendre du
  conntable de France.

  Je me suis, Monseigneur, dans ce second entretien comme dans le
  premier, born  couter ce que Sa Majest m'a dit sans y prendre
  une part que mon manque d'instructions m'interdisait. Je me permis
  seulement d'engager le roi  envoyer lui-mme un agent muni de ses
  pleins pouvoirs  Paris; mais Sa Majest prtendit prfrer que je
  me chargeasse de ses intrts auprs de Votre Excellence, et,
  d'aprs ses instances plusieurs fois rptes, j'ai promis au roi
  que j'allais expdier  Votre Excellence M. de Caraman. Ce sera donc
  lui, Monseigneur, qui aura l'honneur de vous porter cette dpche et
  que je prie Votre Excellence de vouloir charger de la rponse
  qu'elle sera autorise  y faire. J'ai promis au roi que M. de
  Caraman serait parti dans quatre heures. L'impatience de Sa Majest
  est extrme et elle m'a rpt plusieurs fois qu'elle ne pouvait
  pas exister dans l'insoutenable pense de la disgrce de l'empereur
  et dans la position o son pays et elle-mme se trouvaient placs.

  J'cris par M. de Caraman un mot au duc de Reggio pour l'informer
  de ce que je juge ncessaire qu'il sache de ce nouvel tat de choses
  et j'attends, Monseigneur, les ordres de l'empereur et vos
  instructions.

  P.-S. J'ai rempli, Monseigneur, dans cette dpche, le devoir d'un
  historien fidle. Je suis garant que tout ce qu'elle renferme a t
  dit; mais Votre Excellence concevra que ma garantie ne peut aller
  plus loin. L'opinion continue de se prononcer et d'appeler  haute
  voix sur ce peuple les regards et la protection de l'empereur.

  Je ne serais pas tonn que M. Walkenar, homme d'une grande
  capacit, charg de l'emprunt de Prusse et qui a jou dans le temps
  un grand rle en Espagne que votre ministre a cru devoir faire
  cesser, ft envoy demain  Paris, charg d'une mission du roi
  auprs de Votre Excellence.


  CLARKE  L'EMPEREUR.

                                                   Paris, 8 juin 1810.

  Votre Majest trouvera ci-joint sous le n 1 une lettre du marchal
  duc de Reggio, du 1er juin, o il rend compte que les lignes qui
  environnent Amsterdam sont pourvues de grosse artillerie avec les
  munitions et les canonniers ncessaires tandis que les ctes ne sont
  point armes sous prtexte que toute l'artillerie est au pouvoir des
  Franais. Il parat qu'on n'a pas abandonn les anciens projets de
  dfense et que si nos troupes voulaient entrer  Amsterdam il
  pourrait y avoir quelque soulvement. Le duc de Reggio annonce aussi
  l'arrestation faite sur la cte de deux individus venant
  d'Angleterre dont il m'a envoy l'interrogatoire; je l'ai fait
  passer au ministre de la police gnrale.

  Sous le n 2 est une seconde lettre du duc de Reggio, du 2 juin,
  dans laquelle il donne des dtails sur l'meute qui a eu lieu 
  Rotterdam le 23 mai. Il parat qu'elle a t prmdite et qu'elle
  pourrait facilement se renouveler si quelque circonstance y donnait
  lieu. Votre Majest remarquera ce que mande le duc de Reggio au
  sujet de la gendarmerie et le grand besoin qu'il en aurait. Il
  sollicite fortement  cette occasion l'avancement du capitaine de
  gendarmerie Linas qui est auprs de lui.

  Enfin, sous le n 3, Votre Majest trouvera un rapport et rsum
  gnral de la reconnaissance militaire des ctes du dpartement
  d'Amsterland et de partie de celles de Zlande, faite par le
  capitaine Daupias, adjoint  l'tat-major gnral, avec une analyse
  des observations qu'il a faites sur ces pays-l. Cette pice mrite
  attention par l'importance des objets qu'elle traite et je supplie
  Votre Majest de vouloir bien en prendre lecture d'autant plus
  qu'elle est peu susceptible d'analyse.


  CADORE  SERRURIER.

                                                   Paris, 9 juin 1810.

  Monsieur, Sa Majest me charge de vous faire savoir qu'elle ne
  songe point  faire occuper Amsterdam[158] par ses troupes et que ce
  n'est pas son intention, qu'il ne faut donc pas le faire ni mme le
  laisser craindre aux Hollandais. Mais en mme temps elle nous charge
  de dclarer que si l'on faisait en Hollande les moindres prparatifs
  guerriers, ces prparatifs ne pourraient tre regards que comme une
  insulte  la France, que vous avez pour ce cas l'ordre ventuel de
  demander vos passeports et de quitter la Hollande, et que toute
  attitude hostile attentatoire  la France sera considre par Sa
  Majest comme une dclaration de guerre.

         [Note 158: Voir les lettres des 23 et 25 du mme mois.]

  Sa Majest vous prescrit encore d'insister sur la rparation due
  pour l'outrage fait  son ambassadeur, de dire qu'une satisfaction
  incomplte ne peut lui suffire, qu'il la lui faut entire et que
  sans cela le roi doit renoncer pour toujours  sa protection et 
  son amiti.


  CADORE  SERRURIER.

                                                   Paris, 9 juin 1810.

  Monsieur, Sa Majest m'ordonne de vous faire connatre que vous
  pouvez aller chez S. M. le roi de Hollande ou chez ses ministres
  toutes les fois que vous y tes appel pour affaires. Mais vous
  devez vous abstenir de toute audience diplomatique, prtendant les
  jours d'audience, une indisposition et vous abstenant effectivement
  de sortir de chez vous de tout le jour.


  CADORE  SERRURIER.

                                                   Paris, 9 juin 1810.

  Monsieur, Sa Majest est persuade que vous ne rendez compte 
  personne de ce qui se passe en Hollande et que vous n'en crivez
  qu' moi seul. Vous savez trop bien que vous permettre  ce sujet la
  moindre correspondance avec tout autre serait une faute capitale.
  Mais sans croire que vous puissiez vous carter de l'une des rgles
  les plus essentielles que vous ayez  suivre dans la carrire o sa
  confiance vous a plac, elle veut que je vous fasse connatre
  qu'elle met le plus grand prix  ce que cette rgle soit
  religieusement observe.


    NOTE POUR LE MARCHAL OUDINOT.

                                                              12 juin.

  Il semble qu'on ait dj cherch  rpandre des bruits  Amsterdam
  qui puissent dplaire au bas peuple de cette ville et le prparer 
  un soulvement; cette partie de la population, compose de matelots,
  de porte-faix, etc., etc., est dj indispose et serait furieuse si
  l'on parvenait  les tromper assez pour les dcider  se soulever.
  Les autres habitants d'Amsterdam, qui ont des proprits, voient
  avec chagrin et effroi les dispositions du roi qui paraissent tre
  d'opposer de la rsistance  l'occupation de cette ville par les
  troupes franaises. Le roi, qui d'abord avait intress par ce qu'on
  appelait ses malheurs, loigne de sa personne celles qui semblaient
  lui tre les plus dvoues par ses caprices continuels et la folie
  de sa conduite. Une grande quantit de personnes sont prtes  se
  dvouer  l'empereur et  s'opposer  des dmarches qui n'ont jamais
  eu leur approbation, mais elles voudraient tre avoues et n'avoir
  pas  redouter un retour de faveur du roi prs l'empereur qui pt
  les perdre pour toujours. Une grande partie des ministres seraient
  de ce parti. Les gnraux Bruneau et Travers, le premier grand
  cuyer, le deuxime colonel gnral des gardes, ne peuvent oublier
  qu'ils sont Franais et que leur premier devoir est envers leur
  patrie. Tous deux d'ailleurs sont mcontents; il y a trois jours que
  le gnral Travers offrit sa dmission au roi parce qu'il en avait
  t publiquement maltrait  la manoeuvre.

  Un homme intressant par son nom et son caractre, sensible  la
  malheureuse position de son pays, offre, _toujours sous condition
  d'tre avou_, de se mettre  la tte des gens honntes et de coeur
  et de contenir la populace dans un cas pressant; c'est M. de
  Hogendorp. L'amiral de Winter, franais de coeur, estim et chri de
  tous les marins, les empcherait de se livrer aux excs qu'on en
  pourrait redouter, et les ramnerait  des sentiments honntes. Son
  caractre trop connu parat l'avoir fait loigner _avant-hier_
  d'Amsterdam. Il existe fort peu d'enthousiasme pour le roi. Le
  peuple ne le salue point et semble n'prouver aucune satisfaction 
  le voir. Il parat certain qu'il y a trois jours des ordres furent
  donns pour s'opposer militairement  l'entre de troupes franaises
  sur le territoire d'Amsterdam. On dsire que les douaniers ne
  viennent dans cette ville que lorsque nous l'occuperons; on craint
  que leur arrive ne donne occasion, _saisie avec empressement_,
  d'animer le peuple.

  Les btiments amricains doivent tre escorts jusqu' leur remise.

  La garde du roi, toute  Amsterdam, est de 3,000 hommes.


  LE ROI LOUIS  CADORE.

                                              Amsterdam, 14 juin 1810.

  Monsieur le duc, l'empereur ne veut point que je corresponde avec
  lui. Je n'ai plus d'ambassadeur  Paris; il faut donc que je
  m'adresse directement  vous lorsqu'il y a des affaires aussi
  importantes qu'en ce moment. Je ne vous parlerai point de la
  situation du pays, vous la connaissez sans doute assez. J'esprais
  que l'excution serait adoucie et, loin de l, elle s'est aggrave
  et s'aggrave tous les jours davantage. Je ne puis me dissimuler
  actuellement que le trait n'empche point que l'existence de la
  Hollande ne soit fortement menace. L'empereur s'en prend  moi de
  toutes les disputes et rixes qui arrivent; le nombre des troupes
  dans le royaume augmente sans cesse; il faut pourvoir  leurs
  besoins dans un moment o les _habitants_ n'ont presque aucun moyen
  de pourvoir  leur existence. J'ignore compltement les intentions
  de l'empereur. Dans cette position je dois me rsigner et chercher
  seulement  viter de nombreux malheurs dans ce pays. Veuillez me
  dire, Monsieur le duc, s'il est un moyen de finir compltement et 
  jamais tous les dmls et tracasseries; s'il existe quelque chose
  que je puisse faire pour cela, il n'y a rien que je ne fasse, si
  j'ai la certitude que tous ces dmls seront finis  jamais et que
  le pays en tirera quelque avantage.

  Le porteur est reconnu pour tre ami et aim des membres de la
  lgation franaise  Amsterdam; je l'ai choisi pour cette raison
  pour vous porter cette lettre et vous demander s'il n'y aurait pas
  quelque moyen de finir  jamais tous les dmls et les contrarits
  qui semblent s'augmenter mme depuis le trait.

  Veuillez, Monsieur le duc, prendre intrt  ma position,  celle
  de mon fils et surtout  celle du pays, et croire que si vous pouvez
  me faire connatre ce qui peut la rendre supportable ou la terminer
  entirement, ce sera le plus grand service que vous puissiez me
  rendre. Dites-moi des choses prcises  faire, et non, je vous prie,
  des choses gnrales comme on l'a fait toujours. Croyez que tous les
  diffrents naissent de la difficult de ma position, et que mon
  frre reconnatra, trop tard peut-tre, combien on est injuste
  envers ce pays. Je le rpte, Monsieur le duc, je suis prt  tous
  les sacrifices que l'empereur dsire, s'ils peuvent tre utiles  ce
  pays et viter les maux qui le menacent encore.


    AVIS DU MINISTRE DE LA JUSTICE ET DE LA POLICE.

                                              Amsterdam, 17 juin 1810.

  Comme tous les efforts mis en oeuvre pour dcouvrir celui ou ceux
  qui se sont rendus coupables d'une grave insulte faite, d'aprs la
  communication officielle de la lgation franaise,  un des
  domestiques en livre de Son Excellence l'ambassadeur, dans les
  environs de l'glise neuve, le 13 mai de cette anne, vers les deux
  heures aprs-midi, ont t jusqu'ici entirement infructueux, et
  qu'il est hors de doute que toutes insultes commises envers des
  personnes appartenant  des missions trangres sont d'autant plus
  coupables que, non seulement elles peuvent compromettre comme toutes
  les autres le repos public de l'endroit o elles se commettent, mais
  qu'elles pourraient tre aussi considres comme (lsives) pour la
  puissance  la lgation de laquelle ces personnes appartiennent, et
  avoir encore par l les suites les plus dsagrables;

   ces causes, le ministre de la justice et de la police,  ce
  spcialement autoris par le roi, offre une rcompense de mille
  ducatons  celui qui fera connatre l'auteur ou les auteurs du fait
  susdit, de manire qu'ils soient remis entre les mains de la justice
  et convaincus du dlit, le nom du dlateur pouvant rester secret, au
  cas que celui-ci le dsire.

  Le ministre susdit fait connatre en sus, par ordre exprs du roi,
  le grand mcontentement et indignation de Sa Majest de ce qui a eu
  lieu, sentiments d'autant plus profonds, qu'elle attache un plus
  grand prix  l'amiti et  la bienveillance de son auguste frre, et
  par consquent  prvenir tout ce qui pourrait tre dsagrable  Sa
  Majest impriale et royale. Le ministre saisit en mme temps cette
  occasion pour avertir et exhorter un chacun de s'abstenir
  particulirement de faire, soit par des paroles soit par des voies
  de fait, la moindre chose qui pourrait tre lsive  quelque
  personne ou personnes appartenant  des missions trangres, sous
  peine d'tre puni, selon l'exigence du cas d'aprs toute la svrit
  des lois.

                          _Le ministre de la justice et de la police_,

                                                        VAN HUGENPOTH.


  CADORE  SERRURIER.

                                                  Paris, 18 juin 1810.

  Monsieur, S. M. impriale et royale a eu sous les yeux les dpches
  que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser du 5 au 10 de ce mois,
  et par lesquelles vous rendez principalement compte des entretiens
  que le roi a eus avec vous, des explications dans lesquelles il est
  entr, des sentiments qu'il a manifests et des questions qu'il vous
  a faites.

  Sa Majest me charge de vous faire connatre que vous devez vous
  borner  dclarer qu'une satisfaction suffisante, c'est--dire
  complte et telle que Sa Majest l'a demande pour l'outrage fait 
  son ambassadeur, doit ncessairement prcder toute discussion
  d'affaires entre les deux gouvernements; c'est aussi la rponse que
  je ferai  M. le charg d'affaires de Hollande.


  CLARKE  OUDINOT.

                                                       Paris, 23 juin.

  Monsieur le marchal, en conformit des ordres de l'empereur, j'ai
  l'honneur de prvenir Votre Excellence que l'intention de Sa Majest
  est que vous fassiez sans perte de temps vos dispositions pour
  former un camp  Utrecht, et que vous vous teniez prt  marcher,
  avec le 1er rgiment de chasseurs et les deux autres rgiments de
  cavalerie  vos ordres (16e de chasseurs et 8e de hussards) le 56e,
  le 93e, le 24e lger et le 18e de ligne et avec 12 pices de canons,
  sur Amsterdam, que l'empereur trouve ncessaire d'occuper. Vous
  voudrez bien me faire connatre, par le retour de l'officier charg
  de la prsente, quand vous serez prt pour cette expdition, S. M.
  se proposant de vous envoyer des ordres sur la conduite que vous
  devez tenir.


  SERRURIER  CADORE.

                                              Amsterdam, 23 juin 1810.

  Votre Excellence pourra voir, par l'office ci-joint de M. Roll
  dont je lui remets copie, l'inquitude que donne au gouvernement
  hollandais l'arrive de nouveau corps franais dans le royaume. J'ai
  rpondu  ce ministre que j'allais transmettre  Votre Excellence
  les observations qu'il m'adressait  cet gard et que je
  m'empresserais de lui faire connatre la rponse que je recevrais.

  M. Roll est venu me faire ses adieux. Il m'a dit sur la situation
  de son pays et les dterminations du roi des choses fort touchantes
  que je ne rpartirai point  Votre Excellence, parce que je suppose
  qu'elle les aura entendues de sa propre bouche au moment o cette
  dpche lui parviendra, le projet de M. Roll tant de traverser
  Paris pour se rendre aux eaux et de faire une visite  son passage
   Votre Excellence. M. Roll n'est pas sans doute chaudement dans le
  systme franais et il a des torts en arrire; mais je lui dois
  cette justice que, depuis un mois, et particulirement dans les
  affaires de l'insulte faite  l'ambassadeur et des cargaisons
  amricaines, il a montr beaucoup de rondeur et les obstacles qui
  les ont retardes ne sont pas venus de lui. Les affections ne seront
  pas, de longtemps peut-tre, franaises en Hollande, mais la
  conviction et la raison nous ramnent tous les jours quelques
  esprits.

  Le portefeuille des affaires trangres, dans l'absence de M.
  Roll, est confi  M. Van der Heim, ministre de la marine et des
  colonies, dj connu de Votre Excellence par la correspondance de M.
  le comte de La Rochefoucauld. C'est un homme d'une grande
  exprience, de beaucoup de droiture et d'honntet, mais chez qui
  les inclinations, les vues et les ides sont bien anciennement
  anglaises, et par l difficiles  draciner. Son dpartement a t
  jusqu' ce moment le plus mauvais de tous par l'esprit qui y rgne.
  Votre Excellence va pouvoir bientt juger de ce que pourra sur son
  esprit l'empire des circonstances. J'ai eu hier ma premire
  conversation avec M. Van der Heim. M'abandonnant  peu prs le
  pass, il s'est arrt  l'tat prsent des affaires et m'a fait sa
  profession de foi. Il ne conoit plus qu'un systme et qu'une voie
  de salut pour la Hollande, c'est de s'abandonner sans rserve 
  l'empereur. M. Van der Heim prtend que le roi lui parat
  entirement arrt dans cette rsolution, et si je dois l'en croire,
  la conviction du ministre  cet gard est tellement unanime, que
  l'on ne doit plus craindre la dviation de ce nouveau systme. Le
  temps apprendra quelle confiance on peut placer dans ces
  protestations.

  Dans une dernire confrence avec M. Roll, je lui avais dit qu'il
  m'tait revenu que l'on continuait  Haarlem de visiter les barques
  pour s'assurer s'il ne s'y trouvait pas de Franais. Je lui avais
  fait sentir tout ce que ces prcautions ont de ridicule et
  d'injurieux pour Sa Majest l'empereur, qui, s'il et t dans ses
  desseins d'occuper Amsterdam, y aurait fait entrer ses troupes, non
  pas furtivement et dans des barques, mais en plein jour et par les
  portes, et combien ces mesures taient peu d'accord avec ce que l'on
  m'avait charg de transmettre. J'avais ajout  M. Roll que, s'il
  devait me revenir plusieurs faits de ce genre, je serais oblig d'y
  voir cette intention d'insulte et cette attitude hostile prvues par
  mes instructions. Le roi, m'a dit M. Van der Heim, inform de mes
  plaintes, a svrement rprimand les ordonnateurs des visites et
  expressment dfendu qu'elles eussent lieu  l'avenir. Je
  m'assurerai si les intentions du roi sont remplies.

  M. Van der Heim m'a aussi parl de son dpartement et des efforts
  qu'il faisait pour armer ses trois escadres, dont deux taient  peu
  prs disponibles. Il me cita particulirement celle de M. l'amiral
  de Winter,  Helvot, compose du _Royal hollandais_ et du _Chatam_.
  Je lui demandai s'il regardait comme en effet disponibles deux
  vaisseaux  trois ponts qui n'avaient pas 200 hommes d'quipage,
  quand il en faudrait plus de 600 pour les faire manoeuvrer. Je
  venais d'apprendre ce fait d'un officier attach  l'tat-major de
  l'amiral. Le ministre parut frapp de l'exactitude de mes
  renseignements et se rejeta sur le manque d'argent et la difficult
  des enrlements,  quoi j'eus encore bien des observations  lui
  faire, et il ajouta enfin, qu'au besoin on n'y mettrait des soldats.

  M. Van der Heim me tmoigna qu'il croyait au roi le dsir de
  m'entretenir sur les affaires, et m'assura que je serais reu par Sa
  Majest, toutes les fois que je le souhaiterais,  Haarlem comme 
  Amsterdam. Je me montrai extrmement sensible  cette honorable
  facilit qui m'tait donne. Je rptai  M. Van der Heim ce que
  j'avais dit  M. Roll de mon empressement  me rendre aux ordres du
  roi, toutes les fois que Sa Majest me ferait l'honneur de
  m'appeler, mais je lui fis sentir qu'il y aurait de l'inconvenance 
  ce que j'allasse dranger le roi pour les moindres affaires, et,
  j'ajoutai que, pour l'instant, je n'avais de mon ct, rien d'assez
  intressant  communiquer  Sa Majest pour m'autoriser  profiter
  du privilge qu'elle daignait m'accorder. Je me flatte que Votre
  Excellence approuvera ma rserve.

  Je reois du dpartement des affaires trangres des plaintes
  continuelles contre les douanes franaises. J'ai dj rpondu, et je
  vais insister sur ce point, que les douanes n'tant point, comme les
  Consulats, places sous ma surveillance, mais bien sous celle de M.
  le Marchal, duc de Reggio, c'est multiplier trs inutilement les
  critures que de m'adresser des rclamations que je ne peux que
  transmettre sans prendre aucune part aux dcisions qu'elles
  provoquent. Mais je dirai en mme temps au ministre des affaires
  trangres, que dans les cas o l'on ne pourrait pas s'entendre
  entre Utrecht et Amsterdam, et o l'on voudrait s'adresser
  officiellement  Sa Majest impriale et royale, je serai prt 
  transmettre ce qui me serait crit par le gouvernement hollandais.

  J'ai reu hier une lettre de M. Roll par laquelle il m'annonce
  l'envoi d'un mandat de 2,000 florins, pour mon droit aux indemnits
  des ministres trangers dans cette cour, en vertu de l'article 5 du
  rglement sur cet objet. Cette indemnit remplace les franchises
  dont les ambassadeurs jouissent dans les autres cours, mais qui sont
  incompatibles avec le systme financier de ce pays. Le rglement
  fixe cette indemnit  une somme une fois paye de 4,000 florins
  pour les ambassadeurs, 2,000 pour les ministres et 1,000 pour les
  chargs d'affaires. On s'tait donc tromp en doublant cette somme
  pour moi, et plus encore en oubliant que je l'ai dj reue, il y a
  deux ans,  l'poque du premier intrim qui suivit le rglement. Je
  viens donc de renvoyer au ministre son mandat, en me bornant  lui
  rappeler les dispositions de ce mme rglement dont on s'autorise
  pour me l'offrir. J'ignore s'il y a eu, dans cette librale
  ngligence de la caisse des affaires trangres, des intentions dont
  je pourrais me blesser; mais dans tous les cas, j'ai trouv plus de
  dignit  ne pas en montrer le soupon.


  CLARKE  OUDINOT.

                                                       Paris, 25 juin.

  M. le Marchal, j'ai eu l'honneur de faire connatre  Votre
  Excellence, par ma lettre du 23 courant, les intentions de
  l'empereur, relativement aux forces que vous devez runir  Utrecht
  et je vous ai prvenu que Sa Majest se proposait de vous envoyer
  des ordres sur la conduite que vous auriez  tenir; je viens
  aujourd'hui vous les transmettre.

  Aussitt que vous aurez runi  Utrecht assez de troupes pour
  marcher sur Amsterdam, vous voudrez bien crire au charg d'affaires
  de Sa Majest l'empereur, que les troupes franaises ayant t
  insultes, et les portes d'Harlem leur ayant t fermes, vous
  demandez rparation de cette offense.

  Que les Aigles franaises peuvent aller dans tous les pays amis et
  allis;

  Que, depuis 15 ans, les troupes franaises ont constamment pu
  parcourir toutes les parties de la Hollande;

  Que le trait ne fait exception d'aucun point; que c'est donc un
  outrage gratuit que les Hollandais ont fait aux troupes franaises;

  Que l'empereur y a t trs sensible et a ordonn que de nouvelles
  forces entrassent en Hollande.

  Vous ferez observer en outre que vos instructions ne vous
  prescrivaient point d'occuper Amsterdam, o vous n'aviez rien 
  faire, mais, que le dfi port aux troupes franaises, en leur
  fermant les portes, les intrigues anglaises, tendant  armer les
  Hollandais contre les Franais, ont provoqu l'ordre que vous avez
  reu de vous prsenter devant les portes d'Amsterdam; que c'est aux
  Hollandais  voir s'ils veulent nous traiter en amis et allis, ou
  en ennemis; s'ils veulent se livrer aux conseillers perfides qui
  s'agitent autour du roi pour perdre leur pays.

  L'empereur veut que vous vous arrangiez de manire  tre devant
  Amsterdam deux jours aprs l'envoi de votre lettre au charg
  d'affaires de France.

  Sa Majest me charge encore de vous dire, qu'il n'y a qu'un moyen
  pour la ville d'Amsterdam de prvenir tout embarras; c'est de
  recevoir les troupes franaises en triomphe et de leur donner une
  fte qui fasse disparatre toutes les acrimonies; l'empereur ne
  voulant souffrir dans aucun pays, qu'on ait l'air de repousser et
  d'insulter les troupes franaises.

  Vous voudrez bien me faire connatre, en rponse, les dispositions
  que vous aurez prises pour l'excution des ordres de Sa Majest.


  CADORE  SERRURIER.

                                                  Paris, 25 juin 1810.

  Monsieur, ainsi que j'eus l'honneur de vous l'crire le 9 de ce
  mois, Sa Majest n'avait point l'intention de faire occuper
  Amsterdam et n'y avait pas mme song. Mais, une mesure qu'elle
  avait juge inutile, si le gouvernement de Hollande n'et pas montr
  un dessein formel de s'y opposer et n'et pas fait dans cette vue
  des prparatifs, a t rendue ncessaire par ces prparatifs
  mmes[159]. Comme chef de la ligue continentale, Sa Majest doit
  constater et maintenir son droit de porter des forces partout o le
  bien de la cause commune l'exige. Elle avait d'ailleurs  venger,
  outre l'offense faite dans Amsterdam  son ambassadeur et qui n'a
  point t rpare, l'outrage que l'on a fait  Haarlem aux Aigles
  Impriales, en leur refusant le passage et en menaant de tirer sur
  elles. L'ordre a t en consquence donn  M. le Marchal, duc de
  Reggio, de se porter sur Amsterdam et d'occuper cette ville. En
  l'annonant au ministre du roi, vous vous attacherez bien moins 
  combattre ou  prvenir des ides de rsistance, car je ne puis
  supposer que l'on en ait aucune de cette espce, qu' faire sentir
  que le gouvernement de Hollande peut profiter de cette circonstance
  pour rparer ses torts et recouvrer les bonnes grces de Sa Majest
  impriale et royale. Si les troupes franaises arrivent  Amsterdam,
  y sont reues en triomphe, si la ville donne un grand repas aux
  soldats, si le roi et la cour donnent l'exemple des prvenances et
  des gards envers la France, nul doute que la meilleure intelligence
  ne rgne aussitt entre les deux nations, et que l'empereur n'oublie
  volontiers des torts ainsi rpars. Mais, c'est l le seul moyen de
  les lui faire oublier, et vous aurez soin de l'insinuer aux
  ministres du roi.

         [Note 159: Aprs cette lettre le doute n'est plus permis sur
         les intentions de l'empereur d'occuper Amsterdam, d'annexer
         la Hollande, de forcer son frre  abandonner la partie.
         Napolon, on le voit, profite des moindres causes pour en
         faire des prtextes  envahissements. En vain le roi en passe
         par toutes ses volonts. Une exigence satisfaite en amne une
         autre et le gouvernement franais ne craint pas, pour envahir
         la Hollande, de s'appuyer sur la ridicule affaire du cocher
         de l'ambassadeur.]

  Aprs que l'expdition de M. le Marchal, duc de Reggio, sera
  consomme, vous demanderez que tous les canons soit transports sur
  les ctes et qu'on cesse de s'occuper des lignes.

  Tels sont, Monsieur, les ordres que Sa Majest me charge de vous
  transmettre.


  AU ROI DE HOLLANDE.

  D'autres troupes entrent par Nimgue. L'empereur qui, par
  mnagement pour Votre Majest, n'avait pas voulu occuper Amsterdam,
  s'est maintenant dcid  y faire entrer ses troupes. Il a regard
  comme un dfi le projet de dfendre cette ville et les lignes qu'on
  a fortifies autour de son enceinte. Rien ne l'indigne comme ce
  projet; en vain on essaye actuellement de le dsavouer. L'empereur
  en trouve la preuve dans ce que Votre Majest a dit au charg
  d'affaires de France, qu'elle ferait fermer les portes d'Amsterdam,
  afin que les Franais ne puissent y entrer que par force, quoiqu'on
  ne pt leur opposer que cette rsistance passive, qui servirait au
  moins  constater la violence dont ils useraient; et ici, que Votre
  Majest me pardonne encore de lui dire des choses si pnibles.
  L'empereur se rcrie sur cette conduite inconvenable, dit-il, de la
  part de mon frre, d'un prince franais, de celui qui devrait
  regarder comme son premier titre de franais, que j'ai lev, que
  j'ai fait roi. Insulter mes Aigles! fermer les barrires devant
  elles! Dans toute l'Europe continentale, depuis le golfe de Finlande
  jusqu'au Tage, depuis la Vistule jusqu' la Sarre, l'Aigle Impriale
  est accueillie et honore, et une telle injure lui serait faite par
  la Hollande, conquise par les armes franaises, et dont
  l'indpendance est un bienfait de la France!

  Si cette menace, ajoutait l'empereur, avait t faite par
  l'Autriche ou la Russie, la guerre en aurait t la suite. Si
  c'tait le roi de Prusse, ou de Bavire, ou de Wurtemberg, qui se
  ft port  cette indignit, la perte de son trne en aurait t le
  rsultat. C'est pour la repousser que j'occupe Amsterdam. Je n'ai
  aucun intrt  augmenter le nombre de mes troupes dans la Hollande,
  pays malsain, mais il faut punir la folie de ceux qui ont pouss la
  tmrit jusqu' calculer le petit nombre de troupes que j'avais
  dans ce pays.

  Sire, je vous exprime d'une manire vive mais vraie l'indignation
  de l'empereur. Je crois qu'il est encore au pouvoir de Votre Majest
  de l'apaiser. Que les troupes franaises soient reues en triomphe 
  Amsterdam; que Votre Majest soit la premire  donner l'exemple
  d'un accueil honorable et amical; que cet exemple soit suivi; que
  les Hollandais traitent les soldats franais comme des frres; ils
  trouveront en eux des amis.

  Les insultes faites  Rotterdam  des officiers franais n'ont pas
  moins irrit l'empereur. Il a donn des ordres svres  l'gard de
  cette ville qu'il sait tre habite par des partisans des Anglais.
  Le premier cart qu'ils se permettraient serait puni avec rigueur.

  Tels sont, Sire, les motifs de courroux de l'empereur. Il ne
  s'apaisera, et Sa Majest ne recevra quelque ouverture de la
  Hollande, que lorsque les fortifications leves autour d'Amsterdam
  auront t dtruites, les canons transports sur les ctes, les
  coupables de l'insulte faite  la livre de l'empereur punis de
  mort, le ministre de la police renvoy, l'ancien bourgmestre
  rappel. Tel est, Sire, le rsum de ce que m'a dit l'empereur.
  J'exprime de nouveau  Votre Majest l'extrme regret que j'prouve
   lui communiquer ces douloureux dtails.

  Je dois actuellement lui parler de la mission de M. Valkenaer.

  Il m'a dit que Votre Majest offrait de prter  l'empereur foi et
  hommage, comme  son souverain. Sire, cette forme n'est plus de nos
  jours, et quant  la dpendance qu'elle exprime, l'empereur, qui la
  regarde comme dj existante de droit et de fait, ne pourrait y voir
  une concession. L'empereur, souverain du grand empire, chef de la
  ligue continentale, et devenu par la force de ses armes et de son
  gnie l'arbitre de l'Europe, peut se regarder comme le suzerain de
  plusieurs princes, mais il a surtout cette opinion  l'gard du roi
  de Hollande, conqute de la France, et il croit devoir exercer des
  droits bien plus tendus sur ce pays, que sa position entre la
  France et l'Angleterre rend si intressant pour lui. L'empereur a
  mme vu dans cette offre la suite de ces fausses ides par
  lesquelles il prtend qu'on sduit et qu'on entrane Votre Majest,
  et qui tendent toutes  isoler la Hollande de la France et  lui
  attribuer une indpendance incompatible avec ses devoirs et sa
  position.

  M. Valkenaer m'a aussi parl du tribut auquel se soumettait Votre
  Majest. Sans doute, M. Valkenaer s'est tromp d'poque; il s'est
  cru encore au temps du Directoire. L'empereur, fort d'un revenu de
  800 millions et d'une rserve de 600 millions, n'a besoin ni
  d'argent, ni de crdit, ni de papier. Ce n'est point de l'argent
  qu'il demande  la Hollande, ce sont des vaisseaux et des soldats,
  conformment au trait. On m'a dit que Votre. Majest rclamait  ce
  prix le commandement des troupes. Que Votre Majest me pardonne si,
  connaissant le profond mcontentement de l'empereur, je n'ai pas os
  placer cette demande sous ses yeux. L'empereur se plaint de ce
  qu'aucune condition du trait n'est remplie. Lorsque je lui ai
  rendu compte des progrs de vos armements, que me faisait connatre
  votre charg d'affaires, il m'objecta qu'il n'y avait pas un
  quipage form. Lorsque je lui ai soumis la liste des btiments
  amricains dont les cargaisons devaient tre mises  sa disposition,
  il a observ que ces cargaisons n'taient pas compltes, que la plus
  grande partie en avait t dtourne, qu'on avait grossi la liste
  des prises faites par nos corsaires, comme si la Hollande voulait
  s'acquitter  leurs dpens. L'empereur exige que tout soit rendu.
  L'empereur reproche au gouvernement hollandais d'avoir donn des
  licences et autoris par l un commerce interlope blmable en
  lui-mme et contraire au trait. Tels sont les motifs des nouvelles
  dispositions de l'empereur et de l'entre en Hollande d'une plus
  grande masse de troupes franaises. L'empereur dit qu'il n'a pas
  voulu laisser gorger les 6,000 Franais qu'il y avait placs. Il
  dit encore que dans cette occasion il a d faire taire la voix de la
  nature et tous les sentiments de son coeur pour n'couter que les
  intrts de son peuple en maintenant tous les droits de son trne.

  Sire, je viens de remplir une tche pnible, la justice de Votre
  Majest me rpond qu'elle ne mconnatra pas ce qu'il m'en a cot.
  J'aurais trahi sa confiance et celle de l'empereur si j'avais tenu
  un autre langage; mais il m'est consolant de pouvoir ajouter qu'en
  donnant  l'empereur la satisfaction qu'il dsire, en loignant les
  conseils auxquels il aime encore  attribuer les erreurs et les
  torts dont il se plaint, en soumettant  son influence
  l'administration de la Hollande, enfin en gouvernant d'aprs ses
  principes et ses voeux, et en restant fermement attache  son
  systme, Votre Majest peut encore reconqurir la bienveillance de
  son auguste frre et rgner heureux et tranquille en faisant le
  bonheur de son peuple, regard alors comme l'ami et l'alli de la
  nation franaise dont il partagerait les destines.


  OUDINOT  CLARKE.

                                                Utrecht, 26 juin 1810.

  Monseigneur, si, comme S. M. l'empereur parat l'avoir dcid, je
  suis destin  entrer  Amsterdam, je vous conjure de me mettre 
  mon aise pour ma conduite envers le roi de Hollande.

  Jusqu'alors j'ai, _sans m'carter de mes devoirs et de ma
  fidlit_, su respecter le sang, et je continuerai dans ces
  principes,  moins que je n'aie un ordre contraire de la part de mon
  souverain: enfin, dsignez-moi dans cette circonstance, si
  l'empereur lui-mme ne me dicte pas ma rgle de conduite.


  SERRURIER  CADORE.

                                              Amsterdam, 26 juin 1810.

  Le roi est toujours  Haarlem, attendant le retour de mon courrier
  et le rsultat du double voyage de M. Valkenaer et de M. Roll. On
  dit que Sa Majest viendra demain  Amsterdam. J'apprends que l'on
  se flatte ici d'une prochaine dislocation des troupes destines pour
  la Hollande. Je dsire sans doute, Monseigneur, que S. M. Impriale
  juge pouvoir accorder les voeux de ce pays avec les grands intrts
  de son empire, mais ce que j'ai pu acqurir de connaissance des
  hommes et des choses, en Hollande, me fait souhaiter que la
  distribution des troupes franaises dans ce royaume, et surtout dans
  le rayon de sa frontire, n'prouve pas de changement, jusqu'au
  moment o les dterminations de Sa Majest auront t arrtes par
  elle, mises  excution, et les garanties donnes, s'il y a lieu,
  car l'esprit du gouvernement est encore, malgr ses protestations,
  bien loin de ce que l'on doit dsirer.

  Le roi vient de faire de grandes rformes et qui sont, suivant le
  vieux systme, tombes presque en entier sur les Franais  son
  service. On les renvoie avec toutes sortes de dgots. Je
  maintiendrai en leur faveur l'article du dcret par lequel S. M.
  l'empereur, en autorisant ses sujets  rester au service de cette
  couronne, stipule qu'ils ne pourront tre renvoys sans pension ou
  retraite.

  Le gouvernement est fort occup de la formation de son budget. Ses
  embarras sont excessifs. Le roi a diminu assez considrablement sa
  maison, mais cette conomie est peu sensible parmi les besoins
  extrmes du moment. L'tat des finances du royaume est dplorable au
  del de ce qui peut se concevoir. La ressource ruineuse des arrirs
  et des anticipations est puise, et l'on ne trouverait pas dix
  millions  emprunter. Qu'est-ce, en effet, qu'un tat qui n'a pas de
  revenu et qui n'a point de crdit pour s'en procurer un artificiel?
  ou qui l'a perdu, ce qui est pis encore. Je dis qui n'a point de
  revenu, puisqu'il est absorb en entier par l'intrt de sa dette.
  Je me rserve, Monseigneur, de dvelopper mes opinions  cet gard 
  Votre Excellence, lors du rapport que j'aurai l'honneur de lui faire
  dans quelques jours sur le budget qui aura t arrt.

  On ne parle plus de la dfense. Cependant les lignes restent
  toujours gardes comme on pourrait faire en prsence de l'ennemi. Je
  souhaiterais des ordres  cet gard.

  On annonce un cercle pour demain. J'aurai soin d'tre indispos.

  _P.-S._--M. de Caraman arrive. Il m'a redit, Monseigneur, les
  instructions verbales dont Votre Excellence l'a charg pour moi.
  Votre Excellence peut tre assure que je les suivrai  la lettre.
  J'attends demain des visites d'affaires. J'aurai l'honneur d'crire
   Votre Excellence.


  M. VAN-DER-HEIM  SERRURIER.

                                              Amsterdam, 28 juin 1810.

  Sa Majest me charge, Monsieur, de vous faire connatre que,
  d'aprs la conversation qu'elle a eue avec vous, elle a ordonn 
  son ministre de la police et justice de vous donner connaissance de
  l'tat de la procdure contre le malheureux qui, excit par l'appt
  de gagner la prime promise pour la dcouverte de l'individu qui a
  insult le cocher de M. l'ambassadeur, s'est dnonc tre le
  coupable, afin que vous puissiez tre assur de l'activit avec
  laquelle elle se poursuit et laquelle sera encore acclre aussitt
  le retour dudit cocher.

  Sa Majest a d mme forcer l'ancien bourgmestre  rentrer dans la
  place qu'il n'avait quitte que sur ses instances ritres. Elle
  dsire vivement que vous fassiez parvenir le plus promptement
  possible  Sa Majest impriale et royale la nouvelle assurance que,
  se reposant entirement sur l'quit de Sa Majest impriale et
  royale, le roi n'a t et n'est occup qu' chercher tous les moyens
  possibles d'excuter le trait et mme de faire de plus tout ce qui
  est en son pouvoir, qui soit agrable  l'empereur.

  C'est dans cette intention que, malgr les difficults des
  finances, il a conserv toutes les troupes sous les ordres du duc de
  Reggio et complt les 12,000 hommes. Les marchandises amricaines
  sont  la disposition des douaniers franais.

  On a mis toute l'activit possible  l'armement de l'escadre, de
  sorte qu' la fin de juillet six vaisseaux de ligne seront en rade;
  les trois autres ne pourront l'tre qu'au mois d'octobre; tous les
  autres btiments sont prts.

  Le roi vous prie d'engager Mgr le duc de Cadore  faire valoir les
  bonnes intentions et les efforts du roi et de le bien assurer que
  son unique but est et sera  jamais d'obtenir l'amiti de Sa Majest
  impriale et royale.


  SERRURIER  CADORE.

                                              Amsterdam, 29 juin 1810.

  On s'tait tromp en m'annonant qu'il y aurait aujourd'hui grand
  cercle  la cour. Sa Majest recevra,  la vrit, mais un petit
  nombre de nationaux et point d'trangers.

  J'avais depuis longtemps le dsir d'aller rendre ma visite de
  voisinage  M. le marchal duc de Reggio. J'ai ralis hier matin ce
  projet. Aprs avoir djeun avec M. le marchal et pass quelques
  moments encore avec Son Excellence, je suis mont en voiture et suis
  revenu dner  Amsterdam.

  Le soir, il y eut cercle chez le grand-chambellan. J'y rencontrai
  M. Van-der-Heim qui, apprenant que M. Caraman tait arriv la
  veille, vint me demander s'il m'avait rapport une rponse de
  l'empereur aux ouvertures que le roi m'avait charg de transmettre 
  Sa Majest impriale et royale. Je dis  M. Van-der-Heim que M. de
  Caraman ne m'avait rien rapport, que seulement j'tais instruit que
  Sa Majest impriale et royale gardait un sentiment profond de
  l'insulte faite  son ambassadeur et du retard apport  la
  satisfaction que j'avais t charg de demander, comme aussi de
  l'accueil hostile fait  la patrouille franaise devant Haarlem, et
  que Sa Majest attendait la satisfaction qui lui tait due pour ces
  graves outrages. M. Van-der-Heim me mit alors en avant la
  proclamation publie au sujet de l'insulte faite aux gens de M. de
  La Rochefoucauld et de l'intention o l'on tait de suivre cette
  affaire aussitt l'arrive du cocher. Je rpondis que la
  proclamation tait  la vrit une mesure convenable mais tardive et
  surtout insuffisante, que les demandes que j'avais formes de la
  remise des coupables et de la rintgration de l'ancien bourgmestre
  n'avaient pas eu d'effet jusqu'ici, et que Sa Majest impriale et
  royale n'tait satisfaite sur aucun point; comme il m'allguait que
  l'on avait abandonn ici toute espce d'attitude hostile, je lui
  demandai comment je devais donc considrer ce cercle trac en avant
  de l'arme franaise, ces redoutes, ces canons et tout cet appareil
  qui semble annoncer qu'on est en prsence d'ennemis. Je lui demandai
  si on ferait autre chose en Hollande dans le cas d'une descente des
  Anglais. M. Van-der-Heim me rpta ses protestations de l'intention
  o est le gouvernement de s'en remettre entirement  la gnrosit
  de l'empereur et de renoncer  toute attitude qui pourrait offenser
  Sa Majest impriale et royale. Je rpondis que dans ces sortes de
  choses les paroles ne suffisaient pas et que les faits continuaient
  d'tre contre le gouvernement.

  M. Van-der-Heim me parla sur un ton trs amer de la conduite de nos
  corsaires qui, selon lui, ne respectaient rien, et me dit que si
  cela devait continuer, il serait impossible d'empcher les paysans
  de jeter ces gens  la mer. Je rpondis avec hauteur que le jour o
  un pareil attentat serait commis serait un jour bien funeste pour la
  Hollande et surtout pour les hommes qui, loin de chercher  adoucir
  les aigreurs, se seraient montrs zls  les dvelopper; que pour
  moi j'tais tranquille sur le sort des Franais en Hollande; que Sa
  Majest impriale et royale trouverait le moyen de faire respecter
  ses sujets ou de les venger, s'ils taient insults, et, pour
  montrer que je ne souffrirais pas que l'on me parlt, en Hollande,
  sur ce ton de menaces, je quittai brusquement M. Van-der-Heim et
  allai m'asseoir  la partie qui m'tait destine. M. Van-der-Heim a
  de la raideur, mais j'espre lui prouver que j'en sais trouver
  aussi, quand les formes de la politesse et de la modration ne
  suffisent pas.

  Plusieurs personnes, parmi lesquelles des ministres trangers, sont
  venues hier  moi pour me demander s'il tait vrai que Sa Majest
  l'empereur et roi demandt  la Hollande un emprunt de cinquante
  millions. Je vis l'intention et me htai de rpondre que ce fait
  n'tait pas  ma connaissance et que j'avais toute raison de ne pas
  y croire, que je savais parfaitement que ce que mon souverain avait
  toujours demand  la Hollande n'avait pas t de l'argent, dont Sa
  Majest impriale et royale n'avait assurment pas besoin, mais une
  conduite et un systme franchement franais, et que jamais jusqu'ici
  un voeu aussi raisonnable n'avait pu tre rempli.

  M. Van-der-Heim vient de rpondre  la lettre par laquelle je lui
  avais renvoy son mandat. Il prtend qu'il ne me l'a envoy que
  parce que la chambre des comptes avait jug que cette somme m'tait
  due, comme tant de nouveau charg d'affaires. Telle n'est point
  certainement l'intention du rglement. Cependant, il est possible
  qu'il n'y ait pas eu en ceci d'arrire-pense. Mais en tout tat de
  choses, je ne regrette point le refus que j'en ai fait.

  On me demande  l'instant chez le roi. Demain matin j'aurai
  l'honneur de rendre compte  Votre Excellence de cette nouvelle
  audience.


  SERRURIER  CADORE.

                                              Amsterdam, 29 juin 1810.

  Je me suis rendu hier  quatre heures chez le roi, d'aprs
  l'invitation que j'en avais reue du chambellan de service. Sa
  Majest m'a tmoign la douleur qu'elle avait ressentie d'apprendre
  que M. de Caraman n'et point apport de rponse aux ouvertures
  qu'elle m'avait charg de transmettre de sa part  Votre Excellence.
  Le roi me dit que s'tant jet dans les bras de l'empereur et lui
  ayant remis son sort, celui de ses enfants et de son pays, il avait
  attendu avec confiance les rsultats de sa dmarche, et qu'elle
  tait profondment afflige qu'elle n'ait rien obtenu sur le coeur
  de son auguste frre. Je rpondis au roi qu'en effet je n'avais
  point reu de rponse  la lettre dont j'avais charg M. de Caraman.
  Je rptai  Sa Majest ce que j'avais dit  son ministre, que
  seulement il tait  ma connaissance que S. M. l'empereur tait
  toujours profondment bless de l'outrage fait  son ambassadeur,
  outrage qui n'tait point encore rpar, et de l'insulte plus
  rcente faite  ses aigles en avant de Haarlem; que les
  protestations taient ncessairement insuffisantes dans des choses
  qui touchaient d'aussi prs  l'honneur des gouvernements et que des
  faits seuls et des rparations clatantes pouvaient satisfaire des
  souverains. Le roi me demanda quelle tait donc cette satisfaction
  clatante que dsirait l'empereur, ajoutant qu'il la donnerait,
  quelle qu'elle pt tre, tant dtermin  faire tout pour apaiser
  son auguste frre. Je rpondis  Sa Majest qu'elle trouverait ce
  moyen de satisfaire S. M. impriale dans les deux demandes que
  j'avais eu prcdemment l'honneur de lui faire, savoir: la
  rintgration de M. Van-der-Poll et la remise des coupables, dans
  l'affaire des gens de l'ambassadeur, entre les mains des autorits
  franaises. Ici, le roi montra une profonde rpugnance  la
  rinstallation de M. Van-der-Poll, que Sa Majest prtendit avoir
  demand sa dmission et s'tre refus  rentrer dans sa place. Elle
  me dclara que toute autre satisfaction lui serait moins pnible et
  serait, dans son opinion, moins avilissante pour son autorit. Sa
  Majest ajouta cependant de suite que si l'empereur l'exigeait, elle
  forcerait ce magistrat  reprendre sa place.

  Le roi vint ensuite  l'affaire de l'ambassadeur. Sa Majest
  m'annona que la procdure tait entame, que dj un homme tait
  venu se dclarer le coupable, que c'tait un malheureux dont la
  famille tait ruine et que l'on supposait avoir fait cette dmarche
  pour avoir les mille ducatons promis; que, cependant, on allait
  l'examiner, et qu'il serait confront de suite avec le cocher de
  l'ambassadeur aussitt son arrive; mais que la prsence de cet
  homme tait indispensable pour les confrontations. Sa Majest me
  pria de l'envoyer au grand bailli aussitt son retour.

  Le roi me montra aussi le dessein de renvoyer  Paris M. l'amiral
  Verhuell, comme simple particulier, pour porter aux pieds du trne
  imprial l'expression de ses sentiments et de ses voeux.

  Le roi m'ayant parl de ses lignes, je lui reprsentai combien
  cette attitude tait injurieuse pour les armes impriales et le
  scandale qu'elle prsentait  l'Europe. Sa Majest me reprsenta
  qu'elle avait renvoy tous les canonniers qui les occupaient aux
  batteries des ctes et qu'elles avaient entirement perdu de vue ce
  qu'on avait pu y voir de menaant. Elle ajouta qu'elle n'avait
  jamais eu la pense d'arrter les mouvements des troupes franaises,
  mais que le dernier trait, ne portant pas qu'elles occuperaient
  Amsterdam, elle se croyait oblige  ne point y donner son
  consentement. Que, du reste, l'empereur tait assurment bien le
  matre d'en user comme Sa Majest le jugerait convenable. Je
  rpliquai au roi qu'il tait  ma connaissance que Sa Majest
  impriale n'avait aucunement pens  mettre garnison dans Amsterdam
   l'poque o l'on prit occasion de cette supposition pour prendre
  l'attitude hostile o l'on se trouvait plac vis--vis d'elle.

   la suite de cette explication, je quittai le roi, qui me
  renouvela la demande instante de transmettre tout de suite  Votre
  Excellence le rsultat de cette audience et de la prier d'tre
  encore une fois, auprs de Sa Majest impriale, l'interprte de ses
  dterminations dans ces circonstances. Sa Majest dsire que Votre
  Excellence veuille rpter  S. M. l'empereur qu'elle est prte 
  souscrire  tous les engagements qu'elle voudra lui prescrire pour
  rentrer dans ses bonnes grces.

  Je me sers, Monseigneur, autant que je le puis, comme Votre
  Excellence peut le concevoir, des expressions mmes du roi, sans
  vouloir y ajouter ou y retrancher, pareilles communications ne
  pouvant tre rendues avec trop de fidlit. Je ne cacherai point 
  Votre Excellence que ces audiences du roi me gnent extrmement et
  que j'aurais souhait que mon ordre d'tre indispos se ft tendu
  jusqu'aux jours o je suis demand chez Sa Majest, je sens que je
  serais fort  l'aise et traiterais facilement avec un prince de
  naissance et de toutes les plus puissantes maisons de l'univers;
  mais ce titre si grand, si imposant pour un Franais, de frre de
  l'empereur, se prsente toujours  ma pense au moment o je discute
  avec le roi de Hollande. Il dtermine ces mnagements et ces gards
  sur lesquels je sais bien que Votre Excellence ne se trompe pas,
  mais que S. M. impriale pourrait attribuer  de la faiblesse, et si
  je n'avais pas dj le bonheur de pouvoir montrer  mon souverain
  que je ne connais pas ce sentiment quand il y va de son service.

  Le roi me fait annoncer  l'instant que, par suite de notre
  conversation, Sa Majest vient d'obliger l'ancien bourgmestre 
  rentrer dans ses fonctions.


  SERRURIER  CADORE.

                           Amsterdam, 30 juin 1810, 7 heures du matin.

  La journe d'hier s'est passe sans communication du gouvernement.
  M. Van-der-Heim est parti de grand matin pour Haarlem o j'ai su que
  tous les ministres avaient t convoqus en grand conseil. Dans la
  journe, il m'est venu de la Bourse beaucoup de gens alarms que
  j'ai rassurs en leur disant qu' la vrit il se prparait des
  vnements intressants pour leur ville, mais que l'on devait tout
  attendre de la clmence de S. M. l'empereur, si l'on se conduisait
  dans ces circonstances d'une manire convenable envers la France. Je
  suis persuad que le commerce se montrera bien et que le marchal en
  sera content.

   quatre heures m'est arriv un aide de camp de M. le marchal duc
  de Reggio qui m'apportait la demande que fait le marchal d'une
  satisfaction clatante pour l'insulte faite devant Haarlem  ses
  aigles, et m'annonait son arrive devant les portes d'Amsterdam
  pour le 4. J'ai envoy aussitt chez M. Van-der-Heim, qui n'tait
  pas encore de retour. Craignant qu'on ne voult gagner du temps et
  m'chapper, j'crivis  huit heures  M. Van-der-Heim que je devais
  absolument le voir le soir mme ou aujourd'hui de trs bonne heure,
  et que l'importance des communications que j'avais  lui faire tait
  telle que, s'il devait tre retenu  Haarlem, j'irais l'y trouver.
  Je reus  minuit une rponse. Il m'annonait son retour et
  m'offrait de me recevoir le lendemain  neuf heures; j'acceptai. Je
  ne rexpdierai l'aide de camp du marchal qu'aprs avoir vu M.
  Van-der-Heim et tre convenu de tout avec lui.

  L'inquitude pour les fonds a d s'augmenter parmi ces
  circonstances, surtout dans l'ignorance o l'on tait des
  dterminations de la cour, et je n'y vois pas un trs grand mal. Ils
  sont tombs  18, mais en gnral l'esprit est bon, et tout le monde
  dsire voir la fin de toutes ces msintelligences. On demande et
  l'on souhaite universellement que les Franais soient bien reus, et
  chacun s'y prtera.

  J'ai vu hier chez moi le brave de Winter. Il allait partir pour les
  eaux, mais sur le bruit de ce qui se prparait, il s'est dcid 
  rester. Ce n'est pas un homme  loigner dans un moment de crise. Je
  l'ai engag  se rendre  Haarlem et  aller y donner de bons
  conseils. Il sort  l'instant de chez moi et sera chez le roi dans
  deux heures. J'ai t on ne peut plus content de sa conversation, et
  son noble caractre ne se dment pas. Voil les loyales et dignes
  inspirations auxquelles je voudrais voir l'esprit du roi livr. Je
  ne rencontre pas depuis hier un honnte homme, un homme d'autorit
  et de lumires, que je ne l'envoie  Haarlem combattre les mauvais
  conseils qui pourraient tre donns au roi.

  L'amiral souhaite que Sa Majest l'envoie  Utrecht pour arranger
  toutes choses avec le marchal duc de Reggio, et je le dsire avec
  lui, car alors je suis bien sr que les choses se feraient
  convenablement. Je tmoignerai tout  l'heure  M. Van-der-Heim que
  ce choix me serait agrable, et je ne doute pas qu'il ne le ft 
  Utrecht.

  J'ai fait prvenir tous les Franais militaires et civils,
  autoriss ou non autoriss, de se bien conduire, et j'ai toute
  raison de compter sur eux.

  Je vais suspendre ma dpche jusqu'au moment de ma confrence avec
  M. Van-der-Heim.


                                                         onze heures.

  Je sors, Monseigneur, de chez le ministre des affaires trangres.
  Je lui ai fait les communications dont M. le marchal duc de Reggio
  m'a charg pour lui. M. Van-der-Heim m'a rpondu que l'occupation
  d'Amsterdam rpondait  toutes les satisfactions que je pouvais
  exiger. J'ai demand au ministre quelles taient les intentions du
  roi pour la rception des troupes. Il m'a annonc qu'elles taient
  toujours telles qu'il avait t autoris  me les annoncer; que le
  roi recevrait les troupes franaises en conntable. Je dis  M.
  Van-der-Heim que je dsirais savoir en dtail ce que Sa Majest
  comptait faire dans cette circonstance, et je le priai de me le
  faire connatre. Il m'annona alors que le roi avait charg M. le
  ministre de la guerre, homme parfaitement bien intentionn, de
  rgler avec M. le marchal duc de Reggio tout ce qui concerne
  l'entre des troupes et leur rception. J'applaudis  cette
  dcision, mais n'en insistai pas moins pour avoir ce soir
  communication des dterminations du roi dans cette circonstance si
  dcisive. J'excitai le zle de M. Van-der-Heim, en lui disant que
  j'attendais beaucoup pour le roi et pour le pays de ses conseils;
  qu'il dpendait de lui que j'eusse un bon rapport  faire  S. M.
  impriale et les moyens de rendre la nation et le gouvernement
  intressants  l'empereur. M. Van-der-Heim m'a promis de me
  rapporter ce soir une rponse positive.

  J'ai dit  ce ministre que j'apprenais que les canonniers taient
  encore aux pices hier, malgr l'annonce que le roi m'avait faite de
  l'ordre donn de les envoyer sur les ctes. M. Van-der-Heim me
  rpliqua qu' la vrit Sa Majest avait donn cet ordre, mais que
  le ministre de la guerre lui avait observ que l'on ne pouvait
  renvoyer les canonniers sans emmener le matriel et qu'il craignait
  que ce mouvement ne donnt de l'ombrage au marchal et n'inquitt
  le peuple; qu'on les avait laisss pour cette raison, mais que
  toutes les sentinelles avaient t retires, et l'ordre donn de
  laisser tout passer; qu'hier une patrouille franaise avait
  librement travers les lignes.

  J'ai dit  M. Van-der-Heim que si l'on jugeait ne pas devoir
  dplacer les pices d'artillerie, je croyais qu'il convenait au
  moins de rappeler les canonniers en arrire et de laisser
  provisoirement la garde des pices au peu d'hommes d'infanterie que
  l'on jugerait ncessaires pour cela. Il m'a promis d'en faire la
  proposition au roi.

  Demain matin j'espre pouvoir annoncer  Votre Excellence que tout
  est arrang selon les voeux du marchal et  mon contentement.


  CADORE AU ROI LOUIS.

                                                       2 juillet 1810.

  Sire,

  M. Vekenaer m'a remis la lettre que Votre Majest m'a fait
  l'honneur de m'adresser. Il a aussi laiss entre mes mains celle qui
  tait destine  S. M. l'empereur. Je la lui ai prsente.
  L'empereur m'a dit qu'il ne pouvait en prendre connaissance que
  lorsque les outrages dont il se plaint auraient t entirement
  rpars. Cela me donne, Sire, une tche pnible  remplir. Je dois,
  pour rpondre  la lettre de Votre Majest et  la confiance dont
  elle m'honore, lui faire connatre les sujets de plaintes de
  l'empereur son frre. Je ne puis mieux le faire qu'en empruntant ses
  propres expressions. Votre Majest voudra bien se souvenir que dans
  ce que j'aurai l'honneur de lui dire, c'est l'empereur bien plus que
  moi qui lui parle.

  L'empereur est profondment mcontent; il se regarde comme outrag
  et ne veut entendre  aucun arrangement avec la Hollande et mme 
  aucun pourparler avant d'avoir eu satisfaction:

  1 Sur l'offense faite par la populace d'Amsterdam  la livre de
  son ambassadeur, sans qu'aucune punition ait t inflige.
  L'empereur regarde mme comme aggravant l'insulte cette proclamation
  tardive qui annonait  toute l'Europe l'impunit dont avait t
  accompagne cette insulte publiquement faite  un souverain. Elle ne
  peut tre lave que par le sang.

  2 Sur le traitement fait  son charg d'affaires la premire fois
  qu'il a paru en cette qualit  l'audience de Votre Majest, et sur
  le silence injurieux gard envers lui, et cela en prsence des
  ministres de Russie, d'Autriche et de toute l'Europe que l'on
  rendait tmoin de l'humiliation du reprsentant de l'empereur;
  aussi, et je dois le faire connatre  Votre Majest, le charg
  d'affaires a reu la dfense de paratre dsormais  l'audience de
  Votre Majest.

  3 Le refus fait  une patrouille franaise de la laisser entrer
  dans la ville de _Haarlem_. Du moment o l'empereur en a t
  instruit, il a ordonn au gnral Molitor de se rendre avec sa
  division de Hambourg en Hollande.


  SERRURIER  CADORE.

                                            Amsterdam, 2 juillet 1810.

  L'amiral de Winter est descendu hier chez moi deux heures aprs
  l'expdition de ma dpche. Il arrivait d'Haarlem. Il avait trouv
  le roi en conseil dlibrant sur les circonstances. L'me du roi
  paraissait livre  la plus profonde amertume, et l'amiral entra
  dans sa douleur pour l'adoucir et donner plus d'autorit aux
  conseils qu'il venait offrir. Il dit donc au roi qu'il croyait que
  l'on devait attribuer le malheur des circonstances au mauvais
  systme o le gouvernement s'tait jet ds l'origine, et qu'il s'en
  tait toujours franchement exprim, mais qu'il ne s'agissait plus
  du pass, dont on n'tait plus le matre, mais de l'avenir qui nous
  appartenait encore; qu'en fidle sujet il venait offrir au roi sa
  personne, sa vie et ses loyales opinions; que, soit que le
  gouvernement et des torts envers l'empereur ou qu'il se crt
  calomni auprs de Sa Majest, ce moment pouvait redresser toutes
  les opinions et prouver que le roi tait toujours ce qu'il devait
  tre pour son auguste frre et pour la France, que le roi devait
  recevoir les troupes franaises en conntable, les fter, les
  accueillir  la tte de son peuple, de ses troupes et de toutes les
  autorits, et que ce jour du 4, qui paraissait  quelques-uns si
  calamiteux, pouvait de cette faon devenir un jour de rconciliation
  entre les deux souverains et fixer sur la nation hollandaise les
  regards bienveillants de l'empereur. L'amiral fut soutenu,  ce
  qu'il m'a dit, avec beaucoup de force, par le gnral Dumonceau, que
  le marchal duc de Reggio venait d'envoyer au roi et dont, depuis
  quelque temps, l'ambassade n'avait pas eu  se louer. Il parat
  qu'il s'est bien montr dans ce moment. Les ministres de la guerre
  et de la marine, quoiqu'avec moins d'nergie, exprimrent des
  opinions raisonnables, et il n'y eut pas un conseil dcidment
  mauvais.

  Le roi dclara  ses ministres et  ses grands officiers ce que
  dj il m'avait fait annoncer par le ministre de la marine, qu'il en
  userait dans cette journe en prince franais et en conntable, mais
  quand on lui demanda le dtail de ses intentions, il dit qu'il
  prescrirait de faire les choses pour le mieux et de faon  donner 
  l'empereur l'opinion qu'il dsirait que Sa Majest prt de son
  peuple; et comme on lui demandait encore quelles dispositions il
  prescrirait pour son palais et pour sa personne, il montra la
  rsolution inbranlable de rester dans son pavillon de Haarlem
  jusqu'au retour du courrier qu'il venait d'expdier  l'empereur.
  L'amiral fit les plus grands efforts pour branler cette rsolution'
  dont il prvoyait tout le mauvais effet. Le roi lui dit que la
  fatalit l'entranait, que rien ne pouvait dsormais lui regagner le
  coeur de son frre, qu'il tait dcid  cder  la destine et
  qu'il resterait  son pavillon de Haarlem jusqu'au retour de son
  courrier. L'amiral m'ajouta que Sa Majest s'tait exprime
  confidentiellement sur les dterminations graves que ce courrier
  avait d porter au pied du trne imprial. Il fut impossible
  d'amener le roi  se trouver  Amsterdam le jour de l'entre des
  troupes. Du reste, il fut dcid par le roi que le gnral Bruno
  prendrait le commandement des gardes et recevrait le marchal  leur
  tte; que toutes les autorits seraient prsentes, que le
  bourgmestre, M. Van-der-Poll, qui venait enfin de consentir 
  reprendre son poste, ferait toutes les dispositions pour que la
  ville et dans cette grande circonstance l'attitude qu'elle devait
  avoir, et qu'enfin une fte serait donne aux soldats par la garde
  et par les citoyens. L'amiral se proposait en me quittant de se
  rpandre dans la ville o il est fort connu et d'inspirer aux
  citoyens de toutes les classes les sentiments que l'on devait avoir
  et montrer dans cette occasion si intressante. Cet avis de l'amiral
  me fut fort utile et le soir, aussitt que j'eus appris le retour de
  M. Van-der-Heim, je me htai de me rendre chez lui. Je lui dis qu'il
  m'tait revenu que le projet du roi tait de rester le 4  son
  pavillon de Haarlem, et que je ne pouvais croire  une dtermination
  qui terait  la fte projete toute la grce qu'il tait si
  dsirable pour tout le monde de lui donner. M. Van-der-Heim me
  rpondit que personne autour du roi n'en avait pens ainsi et que
  dans l'tat de brisement o tait son me on n'avait pas cru devoir
  lui demander encore ce sacrifice qui ne semblait pas ncessaire pour
  le bon accueil des troupes; que srement le roi s'y serait dtermin
  s'il l'et cru aussi convenable que je le pensais. Il m'objecta
  d'ailleurs que le roi, frre de l'empereur et conntable de France,
  ne pouvait habiter une ville o il ne commanderait pas, qu'il y
  aurait  tout moment conflit d'autorit, et que Sa Majest, qui ne
  serait pas matresse de la ville, ne pourrait rpondre des
  mouvements que la malveillance pourrait chercher  y faire natre.
  Je rpondis  M. Van-der-Heim que, comme dj je le lui avais dit,
  l'affaire du commandement et du mot d'ordre tait une affaire que je
  croyais facile  rgler entre le roi et le marchal, et
  qu'assurment le roi pouvait, de la part du marchal, compter sur
  les respects et les gards qu'il tait  tant de titres en droit
  d'en attendre; qu' la rigueur, si cet objet prsentait des
  difficults que je ne prvoyais pas, le roi serait toujours le
  matre, aprs avoir reu le marchal et les troupes dont il est le
  conntable, de retourner  son pavillon pour y suivre ses desseins
  et attendre le retour de son courrier. Je priai M. Van-der-Heim de
  retourner cette nuit mme  Haarlem ou d'y envoyer quelqu'un de ses
  collgues pour reprsenter toutes ces choses au roi, reprsentations
  qui,  la vrit, venaient de moi, puisque ce cas n'avait pas t
  prvu par mes instructions, mais qui m'taient inspires par le
  dsir de voir les choses s'arranger au contentement gnral et de la
  manire qui pourrait rapprocher davantage Sa Majest du coeur de son
  auguste frre. M. Van-der-Heim m'a promis d'envoyer un courrier
  cette nuit. J'aurai la rponse dans la journe. Je vais expdier M.
  de Caraman  Utrecht pour informer M. le marchal. Voici donc,
  Monseigneur, en rsum l'tat des choses:

  Il n'y aura point de rsistance.

  Les troupes seront reues en triomphe par la garde, ayant le
  gnral Bruno (Franais)  sa tte, et par la bourgeoisie ayant  la
  sienne son ancien bourgmestre.

  Toutes les autorits seront prsentes et en grand gala. Une fte
  sera donne aux troupes par la ville.

  Je tcherai d'obtenir plus, et surtout la prsence du roi. Votre
  Excellence peut tre assure que j'en sens l'extrme inconvenance
  et que je ferai tout ce qui pourra dpendre de moi pour y dterminer
  Sa Majest.

  J'ai, Monseigneur, des excuses  faire  Votre Excellence pour
  l'extrme dsordre de mes dpches, depuis ces quinze derniers jours
  plus particulirement, mais je suis oblig d'crire beaucoup et en
  courant, de sortir et de recevoir beaucoup de monde, et c'est 
  peine si j'ai le temps de mettre quelque ordre dans mes ides. J'ai
  besoin de toute votre indulgence et j'ose la rclamer.

  _P.-S._--J'apprends  l'instant un fait que l'amiral de Winter n'a
  pas voulu me dire, c'est que la cour a d'abord fort mal accueilli la
  chaleur de ses conseils et l'a mme assez maltrait, mais que ce
  brave homme n'en a pas moins soutenu son noble rle et ses efforts
  pour sauver son pays et son roi du danger des premiers mouvements et
  des rsolutions irrflchies. J'ai aussi beaucoup  me louer de M.
  de Lagendorp, ancien ministre de la guerre.

  Je n'ai pas encore de certitude sur ce que feront les
  fonctionnaires publics, mais je crois  ce que j'ai annonc. Je
  verrai ce soir le bourgmestre. Je joins ici la pice oublie de
  l'avant-dernier numro.


  SERRURIER  CADORE.

                                            Amsterdam, 3 juillet 1810.

  M. Van-der-Heim, ministre de la marine et des colonies, charg du
  portefeuille des affaires trangres, sort  l'instant de chez moi.
  Il tait en grand costume et couvert de tous ses ordres. Ce ministre
  est venu m'annoncer que le roi avait abdiqu en faveur de son fils
  an, et que l'acte de son abdication avait t adress par Sa
  Majest au Corps lgislatif; que par cet acte la reine tait nomme
  rgente, qu'un conseil provisoire de rgence tait nomm, qu'il
  tait compos en grande partie du ministre et des grands officiers;
  que deux personnes de marque avaient t dpches en courrier, le
  premier pour porter cette communication  Sa Majest l'empereur, et
  le second  la reine.

  M. Van-der-Heim m'assura que tout ce qui approche la personne du
  roi avait tout tent pour le dtourner de cette dtermination et
  pour l'engager  paratre demain  Amsterdam et  remettre son
  projet  un moment plus convenable; mais le roi tait demeur
  inbranlable.

  M. Van-der-Heim m'annona encore que le roi tait parti cette nuit
  sans prendre cong de personne, qu'on croyait qu'il avait travers
  Amsterdam et qu'il tait all se jeter aux pieds de l'empereur. Ce
  ministre finit en me disant qu'il tait charg par la rgence
  provisoire de me faire part de ce grand vnement et de me dclarer
  officiellement que le gouvernement et la nation se remettaient
  entirement et avec un abandon absolu  Sa Majest l'empereur et roi
  des destines de la patrie.

  J'ai rpondu au ministre que je ne pouvais admettre la
  communication qu'il voulait me faire sur une dtermination qui, par
  sa nature, tait aussi grave et aurait exig,  mes yeux, le
  concours et l'assentiment de Sa Majest l'empereur et roi, comme
  chef de la famille impriale. M. Van-der-Heim me quitta en
  protestant du profond respect et du dvouement de tous les membres
  du conseil pour Sa Majest impriale et royale, comme de leur
  intention de se conformer  tout ce qu'elle jugerait propre 
  assurer la tranquillit et le bien-tre du pays.

  J'apprends  l'instant qu'une triple proclamation vient d'avoir
  lieu. La premire est l'acte mme d'abdication. On m'assure qu'elle
  est conue dans des termes tout  fait inconvenants; mais je ne puis
  rien affirmer jusqu' ce que j'aie la traduction. Je ne pourrai
  peut-tre pas me la procurer avant le dpart de monsieur de Caraman
  que je vais expdier  Votre Excellence en courrier; mais je viens
  de l'engager  sortir une seconde fois pour la relire et en prendre
  des notes qu'il portera  Votre Excellence; demain je lui en
  enverrai le texte. La seconde renferme les adieux du Roi  son
  peuple et l'invite  bien recevoir les Franais. La troisime est du
  conseil de Rgence provisoire et prvient de son installation.

  Depuis cet tat de choses, Monseigneur, je ne me considre plus
  comme accrdit auprs du gouvernement hollandais, et j'interromps,
  ds ce moment, toutes mes communications avec lui.

  J'informe par monsieur de Caraman le marchal duc de Reggio de tout
  ceci, et le prviens d'tre prt  tout vnement,  arriver ici
  avec sa cavalerie, si les circonstances exigeaient qu'il brusqut
  son entre. J'apprends que le peuple se prcipite en foule pour lire
  la triple proclamation. Je vais faire venir le bourgmestre,
  l'inviter  veiller sur la ville et le rendre responsable des
  dsordres qui pourraient arriver cette nuit si la malveillance
  pouvait chercher  tirer parti de cet tat de choses.

  Demain l'autorit militaire commencera; je recevrai monsieur le
  marchal et vais attendre en particulier les ordres de l'empereur.


  SERRURIER  CADORE.

                                            Amsterdam, 4 juillet 1810.

  L'arme impriale a fait aujourd'hui  trois heures son entre
  triomphale  Amsterdam, ayant son marchal  sa tte. Les choses se
  sont passes trs convenablement. Le marchal fait partir ce soir
  un de ses aides-de-camp porteur de cette bonne nouvelle pour le
  ministre de la guerre, et j'en profite pour informer galement Votre
  Excellence. Demain j'aurai l'honneur de lui donner des dtails.

  J'ai reu ce matin de M. Van-der-Heim la communication dont copie
  ci-jointe. Je n'ai pas cru pouvoir en accuser rception, non plus y
  rpondre. Je joins galement ici le numro du courant qui renferme
  les diffrentes proclamations du gouvernement. Je n'ai point le
  temps de les faire traduire, mais je suppose qu'on le pourra faire
  dans les bureaux de Votre Excellence, et au besoin M. de Caraman en
  pourrait donner la traduction.

  La cour, la ville, le gouvernement, la nation entire, tout est aux
  pieds de Sa Majest l'empereur et roi, et implore sa clmence et sa
  protection; j'attends les ordres de Sa Majest impriale et les
  directions de Votre Excellence.


  LE DUC DE REGGIO AU DUC DE FELTRE.

                                  Amsterdam, 5 juillet 1810 (au soir).

  Monseigneur, le roi tant parti sans dire  personne o il allait,
  il circule dans le public de cette capitale les bruits les plus
  tranges sur le lieu qu'il doit avoir choisi pour sa retraite. Les
  agioteurs et les malveillants ont voulu accrditer l'absurde
  nouvelle que Sa Majest tait passe en Angleterre, et les moins
  draisonnables en Amrique; mais je suis, de concert avec le
  ministre de la police, occup  dtruire cette calomnie et mme  la
  recherche de ceux qui ont rpandu de tels bruits.

  Je viens d'crire au ministre de la police que je dsirerais
  absolument savoir o le roi s'tait retir, avoir des dtails sur la
  sant de Sa Majest, enfin des renseignements dtaills sur tout ce
  qui s'est pass dans cette singulire circonstance.


  SERRURIER  CADORE.

                                            Amsterdam, 6 juillet 1810.

  Sa Majest impriale et royale a d recevoir par M. le marchal duc
  de Reggio le dtail de son entre  Amsterdam, des honneurs civils
  et militaires qui lui ont t rendus, des discours qui lui ont t
  adresss et des dispositions gnralement bonnes qui lui ont t
  montres. Cette circonstance vient  l'appui de ce que j'ai souvent
  eu l'occasion de dire  Votre Excellence, que la nation est bien
  dispose et facile  conduire, et que la direction seule des
  affaires a t trs mauvaise. La ville n'a jamais t plus
  tranquille.  la premire stupeur succde l'espoir que Sa Majest
  impriale et royale n'abandonnera plus une si bonne nation 
  elle-mme et qu'elle daignera la placer dsormais sous sa protection
  et sa direction la plus immdiate que possible. C'est le cri gnral
  de toutes les classes et surtout du commerce. Si l'on rencontre
  encore une crainte, c'est de ne pas obtenir  cet gard des
  dterminations tout  fait dfinitives.

  Le marchal m'avait fait prvenir par son chef d'tat-major de
  l'heure o il se prsenterait devant les portes. Je suis all une
  demi-lieue au-devant de Son Excellence, que je n'ai pas tard 
  apercevoir  la tte de son tat-major et de sa cavalerie. Je suis
  alors descendu de voiture, le marchal a mis pied  terre et nous
  sommes entrs dans une cabane de pcheurs, au pied de la digue, o
  nous nous sommes entretenus assez longuement sur l'tat o j'avais
  laiss la ville et celui o probablement le marchal allait la
  trouver, sur l'abdication et le dpart du roi et l'impression que
  cet vnement avait produit, et enfin sur l'ensemble des affaires.
  L'arme avait suspendu sa marche. Aprs avoir tout concert pour le
  mieux, le marchal est remont  cheval, je suis remont en voiture,
  et les troupes franaises ont fait leur entre comme le portait le
  programme. Le marchal s'est montr particulirement satisfait de la
  conduite du lieutenant gnral Bruno et du bourgmestre.

  L'avant-veille de son dpart j'avais t averti que Sa Majest
  avait fait des questions sur ses voitures et que le grand cuyer lui
  avait rpondu dans une bonne intention qu'aucune n'tait en tat. Je
  prvins le jour mme le marchal de cette circonstance par M. de
  Caraman, quoique je susse que cet avis ne pouvait rien empcher,
  mais c'tait tout ce que je pouvais. Le roi fit acheter une voiture
  qu'il alla joindre vers une heure du matin  pied avec le gnral
  Travers. La princesse Dolgorouki, qui habite une maison prs du
  chteau, ayant remarqu diffrents transports de portefeuilles, eut
  l'veil et vit le roi au moment o il traversait un petit foss pour
  aller gagner sa voiture. Personne ne sait positivement quelle route
  a suivie Sa Majest. On assure l'avoir vue au Gueldre, du ct
  d'Arnheim; d'autres personnes parlent d'embarquement et d'Amrique.

  Avant-hier une dputation de la rgence est alle complimenter le
  jeune prince. Mme de Boubers, sa gouvernante, dit  Son Altesse
  royale qu'elle devait saluer, mais ne faire aucune rponse, et
  dfendit aux officiers attachs  sa personne de l'appeler autrement
  que Monseigneur et Votre Altesse royale, jusqu'au moment o elle
  aurait reu des ordres de l'empereur.

  Je prvoyais depuis quelques jours que quelque grande faute allait
  tre faite, et c'est pour la dtourner qu'outre ce que je pouvais
  faire de dmarches officielles, j'avais envoy  Harlem l'amiral de
  Winter et quelques autres braves gens pour combattre les mauvaises
  rsolutions et donner de bons conseils. J'avais fait plus; j'avais
  dit  M. Van-der-Heim, pour l'branler et aprs avoir puis tous
  les moyens de persuasion, qu'il ne fallait pas qu'il se ft illusion
  et que si des dterminations contraires  la gloire du roi pouvaient
  prvaloir, jamais Sa Majest l'Empereur ne pourrait croire qu'elles
  eussent eu leur source dans le coeur de son frre et du conntable
  de France, et que Sa Majest en attribuerait trs naturellement le
  blme  ses mauvais conseillers. M. Van-der-Heim me rpondit qu'il
  voyait o allait ce langage, qu'il avait tout tent pour amener le
  Roi  recevoir le marchal et  faire les choses comme il convenait,
  mais que cela fait, il obissait  son souverain en honnte homme et
  sans examiner s'il y avait du danger attach  l'exercice de ses
  devoirs. C'est, je crois, le 30 juin ou le 1er juillet que M.
  Van-der-Heim me rpondit ainsi, et le Roi partit dans la nuit du 2
  au 3 juillet.

  Le secret de sa proclamation a t gard par les ministres, et je
  n'en ai pu avoir connaissance que lorsque dj elle tait affiche 
  tous les coins de rue.

  La lettre du Roi au Corps lgislatif est de sept pages et renferme,
  dit-on, des choses trs fortes. Ses membres se sont engags par
  serment  n'en donner aucune communication. On me l'a promise pour
  ce soir ou demain matin: je l'enverrai tout de suite  Votre
  Excellence.

  Je vais dner aujourd'hui avec le marchal chez les magistrats de
  la ville. J'ai dclar que j'y paratrais comme Franais et comme
  particulier, mais sans caractre diplomatique.

  Quelqu'un qui arrive  l'instant de Harlem m'assure que le Roi a
  nomm un conseil d'administration avec pouvoir illimit pour vendre
  et aliner le mobilier de la couronne  Utrecht, Soesdyck,
  Harlem-le-Loo, etc. Sa Majest a rendu aussi un dcret pour liquider
  les deux millions qu'elle a emprunts sur ses domaines de
  l'Ost-Frise. Le dcret doit tre communiqu demain et dat du 30
  juin. Je vais en prvenir M. le marchal duc de Reggio pour que l'on
  fasse suspendre jusqu'au retour des courriers.

  _P.-S._--Je joins ici le numro du courant qui renferme le dtail
  de l'entre de nos troupes et de l'accueil qui leur a t fait. On
  me fait craindre de ne pouvoir me procurer la copie promise de la
  lettre du Roi. J'ai promis au marchal de lui en donner un double si
  je l'obtiens. On y remarque, m'assure-t-on, cette phrase: Je vais
  mener le reste de mes jours une vie errante et fugitive. On croit
  que Sa Majest s'est dirige du ct de Farmurigue. Il y a sur cette
  cte beaucoup de navires amricains.


Ds que l'empereur connut l'abdication et le dpart de son frre, il
ordonna au duc de Cadore de lui prparer un projet de note 
adresser au ministre des affaires trangres de Hollande, le baron
de Roll.

Le duc de Cadore envoya le 5 juillet  Napolon le projet
ci-dessous:


  Dans ma note du... j'ai eu l'honneur de vous exposer quelle avait
  t la conduite de la Hollande et combien elle avait nui  la cause
  commune en se livrant  un commerce interlope contraire  ses
  engagements avec la France, contraire au systme que les ordres du
  conseil d'Angleterre de novembre 1807 avaient forc l'empereur
  d'adopter, et je montrais  Votre Excellence comment cette suite
  d'erreurs o la Hollande a t prcipite par l'Angleterre
  ncessitait sa runion  l'empire.

  Cependant l'empereur, quoique bien convaincu que tel tait l'unique
  remde aux maux dont il se plaignait, a cd aux voeux de son
  auguste frre en concluant avec lui le trait du 16 mars qui
  conservait l'indpendance de la Hollande et ne lui occasionnait que
  les sacrifices indispensables pour le maintien du systme et
  l'intrt de la cause continentale. Ce trait aurait pu atteindre
  son but si ses clauses avaient t fidlement observes. Mais aucune
  condition n'a t remplie, except celles auxquelles le gouvernement
  hollandais ne pouvait s'opposer, comme la cession de quelques
  provinces qu'occupaient dj les troupes franaises. De faibles
  efforts ont t faits pour armer l'escadre promise et elle n'a pas
  encore d'quipage: les cargaisons amricaines n'ont t livres qu'
  moiti et l'on a donn  leur place les prises des corsaires
  franais. Le commerce interlope a continu; des licences ont t
  donnes pour le favoriser. Le gouvernement a montr le mme esprit
  de haine et d'opposition  la France. Il a cherch  rendre cette
  disposition populaire; la populace de quelques villes a insult les
  soldats franais, celle d'Amsterdam a insult l'empereur, dans sa
  livre porte par le cocher de son ambassadeur, et cet attentat
  commis en plein jour est rest impuni. Le charg d'affaires de
  France a t l'objet d'une modification offensante pour le souverain
  qu'il reprsentait. L'aigle impriale, qui dans toute l'Europe est
  reue en triomphe, a t repousse d'Harlem, insulte qu'aucun
  souverain de la terre n'aurait pu faire impunment. Si ces griefs
  multiplis ont justement indign l'empereur, il a encore t plus
  touch de la dplorable situation o se trouve la Hollande. Les
  douaniers franais y sont tablis et les douanes franaises sont
  fermes au commerce hollandais. Les uns loignent toutes les
  importations du dehors; celles-ci repoussent toute exportation de la
  Hollande. La misre la plus profonde doit tre le rsultat de cet
  tat de choses, et cet tat ne peut tre chang. Pour l'intrt de
  la Hollande, on ne peut sacrifier la cause du continent. La
  rvocation des ordres du conseil d'Angleterre aurait pu seule rendre
  l'indpendance de la Hollande compatible avec l'intrt de la France
  et de l'Europe.

  L'empereur, lorsque cet intrt est si violemment bless, lorsque
  les peuples de Hollande prouvent par leur isolement ncessaire une
  si grande misre, ne peut donc tarder de prendre un parti. On
  satisfait  toutes les convenances, remdie  tous les maux, celui
  de la runion de la Hollande  l'empire franais. Une absolue
  ncessit en impose l'obligation. Je dois donc faire connatre 
  Votre Excellence que Sa Majest s'est dcide  _rappeler auprs
  d'elle son auguste frre_  qui les circonstances ont t la
  possibilit de remplir l'objet pour lequel l'empereur l'avait lev
  sur le trne de Hollande et qui tait si bien dans son coeur, celui
  de faire le bonheur de la nation hollandaise, en servant les
  intrts de la France.


Cette note rsume tous les _prtextes_ saisis par l'empereur pour
expliquer l'annexion de la Hollande. Une des dernires phrases
explique pourquoi Napolon fit tant d'efforts pour obtenir de son
frre qu'il revnt prs de lui en France.


  OUDINOT  CLURKE.

                                            Amsterdam, 7 juillet 1810.

  Monseigneur, le gnral Pir que j'ai envoy ce matin  Harlem pour
  prsenter mes hommages au prince royal et me rapporter des nouvelles
  de sa sant me rend compte que Son Altesse impriale jouit d'une
  trs bonne sant. Elle a beaucoup pleur en apprenant le dpart du
  Roi, mais elle est tranquille maintenant et ne fait plus de
  question.

  On parat croire  Harlem que le Roi a pris la route de Brme et
  que son intention est de s'embarquer pour l'Amrique avec un
  passeport anglais que Sa Majest s'est procur en envoyant il y a
  quelque temps un officier  Londres.

  Le gnral Travers accompagne Sa Majest ainsi que le contre-amiral
  Bloys avec un seul valet de chambre. On assure que le Roi a tromp
  ces deux officiers, qu'ils ne savaient rien de ses projets avant son
  dpart.

  Le Roi a emport avec lui tout l'argent qu'il a trouv dans les
  caisses des diffrents services; on value la somme, tant en or
  qu'en bijoux,  600,000 florins, dont 250,000 florins en lettres de
  changes[160].

         [Note 160: Ceci tait faux; Louis n'avait emport que mille
         florins lui appartenant.]

  Sa Majest voyage dans une mauvaise voiture de poste du pays.

  Elle doit avoir fait, la veille de son dpart, de fausses
  confidences  presque tous les officiers de sa maison pour les
  tromper sur les motifs de son absence, particulirement  son grand
  marchal  qui elle a prescrit quelques dispositions pour sa
  rception au palais de Loo, en lui faisant donner sa parole
  d'honneur de n'en rien dire  personne.

  On a reu au palais de Loo un billet du gnral Travers qui
  annonait que Sa Majest faisait un petit voyage et qu'elle
  arriverait incessamment, et qu'on ne ft point inquiet. Ce billet
  tait sans date et sans dsignation du lieu o il avait t crit.

  Le grand marchal du palais et le grand cuyer assurent que les
  ministres doivent avoir t prvenus la veille du dpart du Roi,
  attendu qu'un officier appel Goty ou des Goty a remis dans la nuit
  du 2 au 3 au ministre de la guerre et dans le conseil des ministres
  qui tait assembl un mot du Roi ainsi conu: _Je pars, et au
  moment o vous lisez ce billet je traverse Amsterdam._ Sa Majest
  n'est point entre en ville comme elle l'crivait, mais l'a
  seulement tourne.

  Le Roi a t reconnu par un Juif  Naarden au moment o le gnral
  Travers menaait un postillon de le tuer s'il ne voulait doubler.

  Il parat que le Roi craignait d'tre reconnu en relayant.

  Un courrier venu d'Aix-la-Chapelle doit avoir t charg par Son
  Altesse impriale Madame Mre de dire au Roi: _Dites  mon fils que
  je ne lui cris pas parce que j'ai peur que vous ne soyez arrt en
  route_, mais que tout est prt ici pour le recevoir et que j'espre
  l'embrasser bientt.

  Le Roi a donn ordre de vendre les proprits qui lui appartiennent
  et mme quelques proprits de la couronne pour payer ses dettes.
  L'intendant de la couronne a dj commenc ses oprations  cet
  gard en vertu d'un dcret antidat.

  Votre Excellence trouvera ci-joint copie de la lettre crite par le
  Roi au Corps lgislatif avant son dpart.

  _P.-S._-- l'instant o je fermais ma lettre, je reois celle
  incluse de Mme de Boubers. Je vous prie d'assurer Sa Majest de tout
  mon zle et de mes prcautions en pareille circonstance. Je vais
  mme monter en voiture pour Harlem d'o j'aurai l'honneur de ramener
  le Roi pour peu que cela me semble ncessaire. Quant  ses besoins,
  j'y aurai pourvu de la manire qu'on doit attendre de mon
  dvouement. Ci-joint une autre lettre du ministre de la police du
  royaume de Hollande; c'est un Orangiste dont j'ai peine  obtenir
  les renseignements qui me sont ncessaires.


  MME DE BOUBERS  OUDINOT.

                                               Harlem, 6 juillet 1810.

  Monseigneur, la situation dans laquelle je me trouve est trs
  embarrassante. J'attends avec la plus grande impatience les ordres
  de Sa Majest l'Empereur, auquel je vous prie de vouloir faire
  connatre la position du prince.

  Le palais de Harlem, dans lequel il demeure, doit tre vendu, ainsi
  que toutes les maisons que le Roi son pre avait. Tous les mobiliers
  d'Amsterdam, de Loo, d'Utrecht, etc., dans peu de jours; le prince
  peut tre sans asile; je ne pense pas que l'empereur souffre cela,
  il est trs ncessaire que Sa Majest en soit inform le plus tt
  possible.

  On me laisse avec le prince, sans le moindre argent pour lui,
  n'ayant pas de quoi envoyer un courrier si la ncessit l'exigeait.
  On dit les coffres vides, le Roi ayant emport tout ce qu'il a pu.
  Personne n'est pay ici depuis trois mois, et je ne serai pas
  tonne que d'un moment  l'autre on refuse de fournir la maison du
  prince.

  Dans le cas o Sa Majest l'Empereur ordonnerait que le prince
  revnt en France, il me serait de toute impossibilit de faire le
  voyage. Je vous prie, Monseigneur, de vouloir m'indiquer le moyen de
  me procurer les fonds qui me seront ncessaires ou de demander  Sa
  Majest l'Empereur ses ordres  ce sujet.

  Je n'ai pu entrer dans ces dtails avec M. Pire[161] que vous avez
  envoy au prince. Il tait entour de plusieurs personnes de la
  cour; ne pouvant lui parler en particulier, j'ai pris le parti de
  vous crire pour vous informer de la situation du prince.

         [Note 161: Le gnral Pire.]

  Quant aux prcautions pour sa sret, le gnral de Bruno, mon
  beau-frre, a pris toutes celles qu'il jugeait convenables; mais
  dans ce moment c'est une grande responsabilit dont je sens toute
  l'importance.


  OUDINOT  CLURKE.

                                            Amsterdam, 7 juillet 1810.

  Monseigneur, j'ai dj eu l'honneur de rendre compte  Votre
  Excellence des diffrentes versions qui circulaient ici sur la
  retraite du Roi. Celle qui s'accrdite le plus en ce moment est que
  Sa Majest se rend en Amrique; je n'ai point encore de certitude 
  ce sujet, mais je fais faire toutes les diligences ncessaires pour
  tre bientt  mme de pouvoir faire connatre  Votre Excellence
  le lieu o Sa Majest s'est retire.

  Je viens d'avoir des nouvelles du Prince Royal; Son Altesse se
  porte trs bien; j'aurai l'honneur d'adresser tous les jours  Votre
  Excellence le bulletin de sa sant.

  L'esprit public de la ville d'Amsterdam est bon et la meilleure
  harmonie continue  rgner entre les troupes franaises et les
  habitants.


  OUDINOT  CLURKE.

                                                 Amsterdam, 7 juillet.

  Monseigneur, au reu de la lettre par laquelle Votre Excellence me
  fait connatre l'intention de l'Empereur pour le dsarmement des
  lignes d'Amsterdam, j'ai de suite donn l'ordre au commandant de
  l'artillerie de faire les dispositions ncessaires pour enlever les
  pices qui s'y trouvent et les conduire  Anvers.

  D'aprs un tat d'armement que je me suis procur de ces lignes, il
  se trouvait au 6 de ce mois 215 pices de diffrents calibres en
  batteries, tant en bronze qu'en fonte. Des officiers sont occups en
  ce moment  en faire le relev, que j'aurai l'honneur d'adresser 
  Votre Excellence aussitt qu'il me sera parvenu.

  J'ai galement donn l'ordre de faire dmolir tous les ouvrages qui
  ont t levs contre nous.


  OUDINOT  CLURKE.

                                                            7 juillet.

  Monseigneur, par le rapport que j'ai eu l'honneur d'adresser 
  Votre Excellence pour lui annoncer mon arrive  Amsterdam, je l'ai
  prvenu que j'avais accept un dner qui m'tait offert par les
  magistrats de cette ville. Ce dner a eu lieu hier; je me suis rendu
  avec tous les gnraux, les colonels et officiers suprieurs des
  corps et d'tat-major. Les ministres, le corps diplomatique et les
  chefs des diverses autorits civiles et militaires y avaient t
  invits. Le bourgmestre Van-der-Poll qui le prsidait en a fait les
  honneurs aux Franais avec les gards qu'il se plat  leur marquer
  dans toutes les circonstances. Il a t port un toast  Leurs
  Majests Impriales et Royales qui a t accueilli avec enthousiasme
  ainsi que celui de l'arme franaise. J'ai cru devoir en porter un 
  la prosprit de la ville d'Amsterdam.

  Cette runion o une apparente cordialit a rgn ne peut
  qu'ajouter  la bonne opinion que j'ai dj des magistrats qui
  administrent cette ville seulement.


  OUDINOT  CLURKE.

                                            Amsterdam, 7 juillet 1810.

  Monseigneur, Votre Excellence a d voir par toutes les lettres que
  j'ai eu l'honneur de lui crire depuis mon entre  Amsterdam, que
  je n'ai qu' me louer, jusqu' prsent, des magistrats de cette
  ville et du bon esprit qui anime ses habitants. J'ai donc cru
  convenable d'adopter envers eux un systme de conciliation que je
  crois dans le sens des volonts de l'Empereur; si cependant il en
  tait autrement, je prie Votre Excellence de me tracer la rgle de
  conduite que je dois suivre pour remplir les intentions de Sa
  Majest.


Le 9 juillet, un dcret imprial en douze articles ordonne la
runion de la Hollande  la France et nomme le duc de Plaisance
lieutenant gnral de ce pays. Une circulaire dans ce sens est
envoye aux divers reprsentants  Paris des puissances trangres
pour leur expliquer les motifs qui ont ncessit l'annexion. Le
surlendemain, 11 juillet, M. de Hauterive reoit l'ordre de partir
pour Amsterdam afin d'y prendre les papiers des relations
extrieures, les archives, et de les rapporter  Paris.


  OUDINOT  CLURKE.

                                            Amsterdam, 9 juillet 1810.

  Monseigneur, n'ayant pu jusqu' prsent avoir aucune communication
  officielle avec le gouvernement provisoire institu par le Roi et
  que je n'ai pas cru devoir reconnatre avant d'avoir reu les ordres
  de l'Empereur, j'ai pens que l'tat de crise dans lequel cet tat
  de choses pouvait jeter la capitale exigeait que je prisse la haute
  main sur tous les militaires de ce pays et qu'aucun mouvement de
  troupes hollandaises ne pt avoir lieu sans mon consentement; j'ai
  crit dans ce sens au ministre de la guerre et au gouvernement
  d'Amsterdam pour leur faire connatre mes intentions  cet gard, de
  manire que je devienne responsable moi-mme des vnements qui
  arriveraient en attendant la dcision ultrieure de l'Empereur, que
  j'attends ainsi que le pays avec une grande impatience. Du reste
  tout est calme et les fonds gagnent tous les jours.


  OUDINOT  CLURKE.

                                                      10 juillet 1810.

  Monseigneur, la Hollande est toujours dans le calme dont j'ai eu
  l'honneur d'entretenir Votre Excellence dans mes prcdents
  rapports. Ce pays attend avec une grande impatience la dcision de
  son sort. La majeure partie des habitants croit  la runion et 
  voir consolider la dette au taux o elle est baisse. Les autres
  demandent le maintien du gouvernement royal et la confirmation d'une
  rgence, mais non de celle qui existe; car les personnages qui la
  composent sont pour la plupart accuss d'avoir contribu  la
  situation actuelle des choses.

  J'ai eu l'honneur d'aller hier saluer le Prince Royal; je l'ai
  laiss bien portant. J'ai consenti  ne point faire transporter Son
  Altesse royale  Amsterdam, tant  cause des justes observations que
  m'a faites Mme de Roubers sur la sant de Son Altesse royale que sur
  ce que je me suis assur qu'elle est convenablement  Harlem et en
  sret. J'ai de Son Altesse royale une garde d'honneur franaise qui
  a son poste au palais et un de mes aides de camp qui fait le service
  de concert avec les officiers de la maison. Enfin cela se passe avec
  les mesures qu'il fallait apporter en pareille circonstance.

  Les fonds n'ont pas vari depuis avant-hier, quoiqu'on ait fait
  courir plusieurs bruits plus ridicules les uns que les autres.

  Par ma dernire dpche, j'ai mand  Votre Excellence que je
  mettais un rgiment  Harlem, celui qui y tait destin viendra
  occuper les trois villes les plus prs d'Amsterdam, afin d'y tre en
  masse et comme rserve pour cette ville qui, quoique tranquille, a
  besoin de savoir que nous sommes l.

  Quand Sa Majest l'Empereur voudra connatre les principaux
  contrebandiers de ce pays, il me sera facile de les signaler, car
  outre les renseignements que je m'tais dj procurs tant sur leur
  nom que sur la nature et la valeur approximative des affaires qu'ils
  ont faites, c'est  qui des bons ngociants viendra les dnoncer. Je
  crois alors qu'une bonne contribution particulire frappe sur eux
  ne serait pas une injustice.

  Je pense que Votre Excellence n'aura pas manqu de faire connatre
   l'Empereur que l'abdication, les proclamations placardes et le
  dpart du Roi ont eu lieu avant mon entre  Amsterdam, et que Sa
  Majest me rend assez de justice pour penser que si je fusse arriv
   temps j'aurais intervenu et peut-tre empch l'excution de cet
  vnement extraordinaire.


  CLURKE  OUDINOT.

                                                      10 juillet 1810.

  Monsieur le Marchal, j'ai dj eu l'honneur d'informer Votre
  Excellence par une dpche que je lui ai adresse aujourd'hui par
  courrier extraordinaire que, d'aprs un dcret imprial rendu 
  Rambouillet le 9 juillet, la Hollande se trouve ds ce moment runie
   la France.

  Je joins ici, Monsieur le Marchal, ampliation de ce dcret
  imprial, afin de mettre Votre Excellence  porte de connatre les
  dispositions que Sa Majest impriale et royale a dtermines
  provisoirement relativement  l'administration de cette portion de
  l'empire.

  Votre Excellence verra par l'article 5 que l'Empereur a nomm M. le
  duc de Plaisance, architrsorier de l'empire, son lieutenant
  gnral, et que Son Altesse impriale doit se rendre en cette
  qualit  Amsterdam. Vous voudrez bien, en consquence, Monsieur le
  Marchal, prendre les ordres de Son Altesse seigneuriale le prince
  architrsorier, en sa qualit de lieutenant gnral de l'Empereur,
  pour tout ce qui aura rapport au service de Sa Majest dans
  l'tendue de votre commandement.


  ZAPFFEL, CHEF DE BATAILLON, AIDE DE CAMP DE CLURKE.

                                           Amsterdam, 11 juillet 1810.

  Monseigneur, j'ai remis hier  dix heures du soir au marchal duc
  de Reggio les dpches que Votre Excellence m'avait donnes pour
  lui. Je profite du dpart d'un aide de camp du marchal pour vous
  donner le peu de renseignements que j'ai pu me procurer jusqu'
  prsent. Tout est tranquille en Hollande et principalement 
  Amsterdam. Le Prince Royal est  Harlem avec une garde d'honneur
  compose d'une compagnie d'lite du 16e de chasseurs, sous le
  commandement d'un aide de camp du marchal qui ne perd pas de vue
  Son Altesse royale.

  Le lieu de la retraite du Roi est encore inconnu. Les uns disent
  qu'il est parti pour l'Amrique et qu'il s'est embarqu 
  Bremen-Lech, les autres assurent qu'il est en Westphalie. Le
  ministre de la police dit que Sa Majest a t vue le 6  Hanovre.
  Le bruit court aussi que le Roi doit avoir une entrevue avec Madame
  Mre. Il a emport tout l'argent qui se trouvait dans les caisses
  publiques et pour une trs forte somme de lettres de change. Le
  ministre de Krayendorf a disparu; on dit qu'il s'est embarqu pour
  l'Angleterre. M. le Marchal s'occupe de le trouver. Il parat que
  l'opinion gnrale de Hollande n'est pas contraire  la runion.

  Ce qui leur dplat, c'est l'incertitude o ils sont sur leur sort
  futur. Ils paraissent aussi craindre le systme de la conscription;
  ils demandent galement si l'Angleterre continuera  leur payer les
  intrts des fonds qu'ils y ont placs et les intrts se montent,
  dit-on,  40 millions de florins par an.

  Je n'ai pas encore vu M. Serrurier. L'aide de camp du marchal
  part  l'instant et je n'ai que le temps de vous renouveler
  l'assurance de mon respectueux et bien sincre attachement.


  OUDINOT  CLURKE.

                                           Amsterdam, 11 juillet 1810.

  Monseigneur, la surveillance sur la cte a t observe avec autant
  de scrupule que Sa Majest peut l'avoir dsir, et qui que ce soit
  n'est all en mer,  ma connaissance, depuis le dpart du Roi, 
  moins que ce ne soit l'ex-ministre de la guerre, Krayenhof, que je
  cherche partout et que je ne puis dcouvrir, mais sur lequel je n'ai
  d'autres indices, sinon qu'il serait depuis plusieurs semaines sur
  les ctes pour y travailler  sa carte qu'on sait qu'il levait au
  nom du Roi. Je n'ai tant cherch ce fonctionnaire que parce qu'il
  passe pour un homme perfide et ennemi de la France, qu'enfin j'ai
  toujours suppos que l'Empereur le poursuivrait un jour pour sa
  conduite pendant son ministre; au reste, s'il est encore en
  Hollande, je ne puis manquer de le dcouvrir, car j'y ai des
  intelligences partout.

  Ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander  Votre Excellence par mes
  dpches successives, le Prince Royal est en sret et se porte
  bien; Son Altesse royale est traite en prince de sa maison et  la
  disposition exclusive de l'Empereur.

  Je n'ai pas manqu de rassurer le pays par tous les moyens qui sont
  en moi et qui peuvent l'amener  voir la runion d'un oeil
  tranquille. J'ai constamment parl dans ce sens, par consquent dans
  celui que vous m'ordonnez au nom de l'Empereur, j'ose mme assurer
  que ces prcautions ont eu leur utilit et que _si ce n'est chez les
  personnages en places, qui ont peur de les perdre, on trouvera des
  applaudissements_.

  Sa Majest sait srement qu'il n'a pas dpendu de moi d'empcher
  que les proclamations du Roi, qui exprimaient si singulirement ses
  dernires volonts, ne fussent rendues publiques, puisque c'est le 3
  qu'il les a fait lui-mme placarder dans Amsterdam et mettre dans
  les journaux, tandis que je ne suis entr que le 4, mais aussitt
  entr, je me suis occup  faire arracher ce qui ne l'tait pas
  encore.

  Les derniers renseignements que j'ai obtenus sur la marche du Roi,
  c'est qu'il aurait travers le 6 la ville de Hanovre, ce qui me fait
  esprer qu'il se retire  Cassel o certains personnages d'ici
  assurent qu'il tait attendu.

  L'embargo existe en Hollande depuis que j'y commande, je pense que
  celui que vous m'ordonnez ne s'tend pas aux pcheurs qui, au reste,
  sont surveills, mais qu'on ne pourrait, ce me semble, empcher de
  faire ce mtier, sans un grand prjudice,  cette classe nombreuse
  qui n'existe que par ce moyen, cependant je dsire  cet gard une
  explication de Votre Excellence. On est occup du dsarmement et de
  l'importation des pices; le pays n'a point donn des signes de
  mcontentement  cet gard, seulement le ministre de la guerre a
  rclam, et je n'ai, bien entendu, tenu aucun compte de sa
  protestation, qu'il ne faisait, au reste, que parce qu'il pense, que
  la mesure est de mon invention.

  Les fonds ont hauss d'une manire sensible  la bourse d'hier.


  OUDINOT  CLURKE.

                                                Amsterdam, 12 juillet.

  Monseigneur, je n'ai reu qu'aujourd'hui,  midi seulement, la
  lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser pour
  m'annoncer que Sa Majest l'Empereur avait nomm Son Altesse
  seigneuriale le prince architrsorier son lieutenant gnral en
  Hollande, et que l'intention de l'Empereur tait que le prince
  trouvt partout sur son passage des escortes de cavalerie, depuis
  Nimgue jusqu' Amsterdam.  la rception de la lettre de Votre
  Excellence, je me suis empress de donner des ordres pour
  l'excution des dispositions qu'elle m'a transmises. Comme je n'ai
  pas de cavalerie au-del d'Utrecht, je crains fort que les
  dtachements que j'ai fait commander ne puissent arriver  temps
  pour escorter Son Altesse  son dpart de Nimgue; cependant j'ai
  ordonn que la troupe mt la plus grande diligence dans sa marche,
  afin de se conformer aux dsirs de Sa Majest.

  Votre Excellence peut tre persuade que tout sera dispos au del
  d'Utrecht pour rendre au prince les honneurs dus  son rang.


  SERRURIER  CADORE.

                                                      12 juillet 1810.

  Si l'on en doit croire les entours du Roi, personne autre que les
  compagnons de sa fuite n'a t dans la confidence de Sa Majest, et
  tout le monde prtend y avoir t tromp. Beaucoup de MM. les gens
  de la cour qui caressaient lchement les faibles et les erreurs du
  Roi l'accusent aujourd'hui avec la mme lchet, et c'est  qui
  renchrira de dtails et de chefs d'accusation: ces messieurs sont
  fidles  leur caractre.

  Il est certain que le Roi avait fait de fausses confidences  ses
  officiers, telles que son projet d'aller au Lao, o il avait fait
  tout disposer pour le recevoir, et  Aix-la-Chapelle o il s'tait
  fait annoncer et qu'il a excut son dessein avec une profondeur de
  secret dont on n'et pas cru Sa Majest capable. On assure que deux
  ou trois de ses ministres au plus ont t dans la confidence; cela
  me parat difficile. Mais au moins aucun fonctionnaire, douteux pour
  la cour et surtout du parti franais, n'a t admis au secret.
  J'aurais pu tre inform par eux seuls, car pour les moyens
  d'argent, cet agent excellent pour arracher les secrets de bureau
  n'aurait pu prendre sur des hommes de parti et sur des ministres,
  sans doute gars au moins, mais honntes gens hors de l et
  suprieurs  de pareilles sductions. Puis la cour tait  Harlem,
  et l'on avait su, par autorit ou par peur, loigner encore une fois
  de moi tout ce qui aurait pu m'instruire. Cet extravagant projet
  d'abdication sans le concours de Sa Majest impriale et royale et
  le scandale de la proclamation n'avaient d ni pu entrer dans la
  pense de personne, et avec tous j'y ai t pris au dpourvu. J'ose
  penser que de beaucoup plus habiles ministres l'auraient t
  galement, et je crois avoir fait dans cette circonstance tout ce
  qui tait humainement possible pour dtourner le Roi de mauvaises
  rsolutions et pour lui faire inspirer celles que je croyais
  conformes  sa gloire et  son intrt. J'ai eu le bonheur d'obtenir
  du reste tout ce que j'avais t charg de demander, mais l'esprit
  du Roi tait hors de ma porte et de mon pouvoir.

  Quand j'ai t instruit, il tait trop tard pour rien empcher. Le
  mal tait fait. J'aurais inutilement montr du ressentiment et mes
  cris d'effroi, et j'aurais compromis mon autorit sans rien arrter.
  J'ai prfr en laisser l'odieux  la cour, la responsabilit aux
  ministres et me borner  dclarer froidement que mes fonctions
  avaient cess jusqu'au retour de mon courrier.

  Le rsultat de tant de fautes est que le mot de runion s'articule
  enfin tout haut  Amsterdam. C'est par le commerce que ce voeu
  commence  se prononcer. Longtemps comprime par le respect
  qu'inspirait une autorit mane du trne imprial, l'autorit
  affranchie par le dpart du Roi commence  s'noncer avec force et
  libert, et, pour peu qu'elle reoive d'encouragement, elle
  deviendra un cri gnral. Ce n'est pas qu'il n'y ait en Hollande un
  sentiment profond de la patrie et un regret amer de ne pouvoir plus
  former une nation, mais les gens raisonnables se demandent o est
  cette patrie? et ils ne la trouvent ni dans cette marine
  hollandaise, jadis si puissante, aujourd'hui nulle, ni dans l'arme
  rduite  10,000 hommes et bientt sans recrutement, ni dans ses
  institutions dgnres, ni dans ses moeurs si diffrentes de celles
  des premiers confdrs d'Utrecht, ni surtout dans aucune des
  circonstances intrieures et extrieures de cet tat, et qui lui ont
  valu, dans le pass, une pisode brillante, mais passagre, de
  prosprit. C'est l'intrt qui forme les socits politiques, et
  c'est lui qui les dissout; et c'est parce que les Hollandais ne
  trouvent plus dans leur parti social la sret, la protection et
  les grands avantages qu'il leur garantissait autrefois qu'ils sont
  amens  en dsirer la dissolution et  souhaiter d'entrer dans
  cette grande famille qui prsente aujourd'hui, par-dessus toutes les
  autres, cet attrait et cette garantie  ses voisins. Beaucoup de
  ngociants sont venus me parler dans cet esprit. J'ai applaudi 
  leur zle et au sentiment juste qu'ils me montraient de l'tat rel
  de leur patrie. Je leur ai rpondu que j'ignorais l'accueil qu'un
  pareil voeu recevrait de mon souverain, mais que j'tais assur que,
  quelque dcision qui lui ft  cet gard inspire par l'intrt de
  son empire, Sa Majest impriale n'apprendrait jamais sans
  satisfaction le nom des trangers qui plaaient leurs esprances
  dans sa protection. J'attendrai pour rpondre plus positivement les
  instructions de Votre Excellence, et sur toutes choses j'aurai
  l'honneur de me concerter avec M. le marchal duc de Reggio.

  Je viens de dire, Monseigneur, que l'intrt bien entendu tait le
  principe qui dterminait le sentiment d'une nation sur son
  institution, et j'ai expliqu par l comment c'est aujourd'hui le
  commerce qui exprime le premier ce voeu de runion. Je n'ai pas pour
  cela prtendu dire qu'il n'y et pas de nobles exceptions  cette
  loi de l'intrt, et je n'en avais pas besoin, puisque les
  exceptions n'ont jamais dtruit un principe. Oui, sans doute, il est
  partout des mes privilgies parmi les hommes qui, indpendamment
  de tout calcul, tiennent  leur patrie par un aveugle, mais noble
  instinct, et la Hollande, malgr son esprit mercantile, renferme
  encore de nobles citoyens. Mon avis est qu'il faut les admirer et
  les acqurir, mais qu'ils ne changent rien aux calculs gnraux que
  l'on doit faire sur une nation.

  Le nivellement des lignes et l'vacuation du matriel de
  l'artillerie sur Anvers ne rencontrent aucune difficult. Le
  ministre de la guerre a d'abord fait quelques reprsentations, mais
  le marchal n'a pas tard  lui faire expdier les ordres
  ncessaires  cette opration. Tout le monde voit avec plaisir la
  destruction de ces lignes, source de tant de chagrins et de fautes.
  Elles furent commences en 1787,  l'occasion des Prussiens qu'elles
  n'arrtrent pas, et il a fallu la dmence de don Quichotte
  Krayenhoff pour imaginer qu'elles dussent arrter les aigles
  impriales. Amsterdam ne demande qu' rester la premire banque de
  l'Europe et  se livrer tout entire,  l'ombre d'une grande
  puissance,  son industrie et  son commerce.

  Les ministres s'abstiennent de tout acte de rgence, et le marchal
  les tient en respect.

  _P.-S._--Le ministre de la police se prtend instruit que le Roi a
  pass  Hanovre le 6. Depuis l, la trace de Sa Majest est
  incertaine. Quelques-uns prtendent qu'il se rend par Lumbourg 
  Altona o les embarquements pour l'Amrique sont faciles. Peut-tre
  en saurai-je plus demain.


  SERRURIER  CADORE.

                                                      13 juillet 1810.

  J'ai reu hier  midi le courrier que Votre Excellence m'a fait
  l'honneur de m'expdier de Rambouillet le 9 de ce mois. J'ai fait
  part aussitt  M. le marchal duc de Reggio des grandes
  dispositions que votre dpche renferme.

  De concert nous avons vu les principaux fonctionnaires et nous
  sommes satisfaits de la disposition d'esprit dans laquelle le dcret
  de runion a t reu. Dj comme Votre Excellence le verra par mon
  numro d'hier, le voeu commenait  s'exprimer hautement pour la
  runion, et la nouvelle en a t fort bien accueillie. La runion
  est aujourd'hui considre par les esprits froids comme le port de
  salut de la Hollande, et si l'on a un regret, c'est qu'elle n'ait
  pas eu lieu quelques annes plus tt, mais alors les vnements
  n'taient pas encore mrs.

  Je me suis prsent hier soir chez M. Van-der-Heim; j'y retournerai
  ce matin pour concerter tout ce qui a rapport  l'arrive de
  monseigneur l'architrsorier. Le marchal a donn des ordres pour la
  rception de Son Altesse, et nous irons dans sa voiture  une
  demi-lieue au-devant d'Elle.

  Le bourgmestre continue de se conduire fort bien. Il a mieux reu
  que je ne m'y attendais la nouvelle de la runion. Je savais qu'il
  craignait d'en tre considr par ses compatriotes comme
  l'instrument. Le marchal a t galement fort content de lui 
  cette occasion. M. Van-der-Poll fait toutes ses dispositions pour
  bien recevoir le prince. Son exemple a de l'autorit dans Amsterdam
  et entranera toute la magistrature. Je croirais d'un bon effet que
  Sa Majest impriale et royale juget devoir faire quelque chose
  pour ce magistrat.

  Le commerce est satisfait. L'article 2, qui dclare Amsterdam la
  troisime ville de l'empire, flatte l'orgueil national et adoucit le
  chagrin de cesser de former une nation. La mesure de 50 % sur les
  denres coloniales en les laissant aux propritaires a beaucoup
  tranquillis le commerce et contente tout le monde. Elle donnera
  beaucoup au fisc et personne ne s'en plaindra.

  L'article de la rdaction blesse cruellement les propritaires de
  rentes, mais cette mesure tait devenue invitable. On en gmit plus
  qu'on ne s'en plaint, et la certitude de payements rguliers aidera
   adoucir cette plaie. Il faut s'attendre qu'elle produira un vide
  sensible dans les contributions  venir, mais l'intention de
  l'Empereur tant de les rduire, cet inconvnient sera moins
  sensible.

  Les Hollandais sont galement trs frapps de la magnifique
  reprsentation que Sa Majest impriale leur accorde dans les trois
  grands corps de l'tat; ils ne s'attendaient pas  plus de moiti.
  Cette disposition fait plus de bien encore qu'on n'en avoue. Elle
  ouvre la porte  bien des ambitions et  bien des esprances qui
  n'osent pas encore clater parmi les regrets de la patrie, mais qui
  germent dj profondment.

  En gnral, tout le monde s'accorde  admirer les sages
  dispositions de ce dcret de la runion si promptement conu et
  arrt.

  Votre Excellence peut compter sur mon empressement  aider Son
  Altesse l'architrsorier de l'empire de ce que je puis avoir acquis
  de connaissance du pays et des personnes.

  Je rendrai un compte journalier  Votre Excellence, comme elle le
  demande. Je suis fort aise d'apprendre qu'une estafette va tre
  tablie de Paris  Amsterdam. Elle portera  Votre Excellence un
  bulletin de tous les jours. Jusque-l, il n'a pas dpendu de moi que
  mes dpches parvinssent rapidement  Votre Excellence, je ne
  pouvais que les envoyer au quartier gnral et les recommander
  fortement.

  Le coeur de l'amiral de Winter saigne. Ce brave homme regrette que
  les fautes de son gouvernement aient amen la runion de son pays,
  et il croyait encore  la possibilit de lui conserver une
  administration spare et de la rattacher insparablement  la
  France. Du reste, c'est un intrpide soldat, un Franais de systme
  dj depuis quinze ans, admirateur enthousiaste de l'Empereur, et
  qui sera consol quand il verra son pays heureux sous les lois d'un
  si grand prince. C'est un de ces hommes dont je parlais hier  Votre
  Excellence. Le marchal le juge comme moi.

  Je ne rexpdierai mon courrier que ce soir  Votre Excellence. Je
  dsire pouvoir lui faire connatre les dispositions que le ministre
  m'aura montres, mais je ne doute pas que tant de clmence ne les
  touche profondment.

  J'interromps ma dpche.

  M. Van-der-Heim sort de chez moi. Il tait fort mu; il m'a dit
  qu'il n'attendait que svrit de la part de Sa Majest impriale,
  et que le ministre n'en prouvait, au contraire, dans ces
  circonstances si pnibles pour tous, que des marques de grandeur et
  de gnrosit. Il n'avait pas d'expression pour me rendre combien il
  tait frapp et touch de la grandeur d'un pareil traitement. Tous
  ses collgues partageaient ses sentiments et sa reconnaissance. Ils
  feront tout, m'a dit M. Van-der-Heim, pour justifier l'estime que Sa
  Majest impriale daigne leur montrer. Tout le monde interroge M.
  Janssens et sort charm de ses rponses.

  Le palais est prpar pour recevoir le prince architrsorier, et M.
  Van-der-Heim m'a dit que le conseil avait dcid de faire rendre 
  Son Altesse seigneuriale les plus grands honneurs qui soient 
  accorder.

  Un courrier du prince, descendu chez le marchal, lui annonce sa
  prochaine arrive. Je dne chez M. le duc, et, aussitt que nous
  serons avertis de l'approche de Son Altesse seigneuriale, nous
  monterons en voiture pour aller au-devant d'elle.

  M. Van-der-Heim m'a dit qu'il avait eu ici des nouvelles de Hanovre
  du Roi; que sa sant tait  cette poque bonne; qu'on le supposait
  dans le voisinage; que le Roi tmoignait le dsir d'apprendre si les
  Franais avaient t bien reus et si ses ordres  cet gard avaient
  t remplis; qu'il ne croyait pas, lui ministre,  un embarquement,
  et que Sa Majest avait, lors de l'abdication, montr  la vrit le
  dsir d'tre en Amrique, mais une juste rpugnance  courir la
  chance d'tre amen en Angleterre. M. Van-der-Heim ajouta avec
  sensibilit que le dernier voeu, mais bien ardent de ses anciens
  sujets, tait que Sa Majest impriale pt lui pardonner et le
  rapprocher d'elle. Il persista dans l'opinion que le Roi n'tait
  point embarqu; mais je ne pus en obtenir l'aveu qu'il connt le
  lieu de sa retraite.

  Je verrai ce soir et demain beaucoup de fonctionnaires, de
  militaires et de ngociants, et je remplirai les intentions de Sa
  Majest impriale et royale. La garde est enchante.

  _P.-S._--On a rpandu ici le bruit que Sa Majest l'Empereur,
  indign des faux rapports qui lui avaient t faits par M. de
  Larochefoucauld sur la Hollande, l'avait fait arrter et conduire au
  Temple. Je ne rends compte  Votre Excellence de ce bruit ridicule
  que parce qu'il a occup hier et avant-hier tout Amsterdam.


  SERRURIER  CADORE.

                                                      14 juillet 1810.

  Monseigneur, l'architrsorier de l'empire est arriv ce matin; le
  marchal duc de Reggio a fait rendre  Son Altesse seigneuriale tous
  les honneurs dus au lieutenant gnral de Sa Majest l'Empereur et
  Roi, et le gouvernement provisoire avait de son ct fait les
  dispositions pour bien recevoir Son Altesse. Le bourgmestre et le
  prsident des ministres l'ont complimente. Son Altesse a paru
  satisfaite de sa rception. Elle est descendue au palais.

  J'ai reu ce matin, par un courrier extraordinaire de M. le comte
  de Lavalette, l'annonce du dcret imprial du 10 de ce mois, qui
  ordonne l'tablissement d'un service journalier en estafette de
  Paris  Amsterdam et d'Amsterdam  Paris. Ce courrier tait la
  premire expdition, et dsormais ce service ne souffrira plus
  d'interruption. J'ai fait parvenir sur-le-champ au prince
  architrsorier les dpches qu'elle m'a apportes pour lui. J'ai
  aussi fait remettre celle qui tait  l'adresse de M. le marchal
  duc de Reggio. L'expdition de l'estafette se fera dsormais de chez
  le prince.

  Parmi le tumulte des premires prsentations je n'ai pu encore
  entretenir bien srieusement le prince. Je dois ce soir me rendre
  chez Son Altesse, aprs l'expdition de l'estafette, pour parler
  affaire avec un peu plus de suite.

  J'ai annonc  Son Altesse l'arrive de M. d'Auterive, charg d'une
  mission spciale de Sa Majest impriale. Je proposerai ce soir au
  prince les moyens les plus propres  assurer le succs de son
  opration. Si des papiers ont d tre soustraits, l'enlvement en
  aura t fait dans ces huit premiers jours, mais ce qui existe sera
  conserv, et peut-tre sera-t-il possible de retrouver la trace de
  ce qui a t enlev. Je ne puis encore rien garantir  cet gard.

  La seule affaire importante dont j'ai trouv le moment de parler au
  prince a t le moyen que j'imagine le meilleur pour arriver  la
  trace du Roi. M. de La Tour, son mdecin, a reu de M. Van-der-Heim
  l'ordre de joindre Sa Majest. Mais, soit scrupule envers la France,
  soit timidit ou tout autre motif, il a refus jusqu'ici de partir.
  M. de La Tour a l'ordre de se rendre  un point quelconque o il
  recevra de nouveaux ordres qui le conduisent jusqu'au roi. En
  faisant partir le mdecin et en le faisant suivre, on trouverait
  srement la trace de Sa Majest,  moins que la dfiance ne l'ait
  fait renoncer  son docteur et changer les indications donnes. Le
  prince archichancelier est entr dans cette ide. Son Altesse a dit
   M. de La Tour que son opinion tait que Sa Majest l'empereur ne
  trouverait pas mauvais que le mdecin du roi l'attacht  ses pas,
  et son projet est de le faire suivre.

  J'ai caus ce matin avec les principaux personnages et les
  ministres. Tout le monde a plus ou moins pris son parti, et toutes
  les esprances se trouvent du ct du nouvel ordre de choses. Les
  ministres m'ont dit que tout tait facile  arranger, except les
  finances. Leur opinion tait que le service de ces six derniers mois
  d'exercice provisoire prsenterait les plus extrmes embarras. Ils
  se proposaient d'en rendre immdiatement compte au prince
  architrsorier.

  La ville est parfaitement tranquille, et c'est  peine si l'on
  s'aperoit que le pays a chang de domination. Le marchal a donn
  les ordres pour l'embargo et pour empcher l'migration.


  OUDINOT  CLARKE.

                                                      14 juillet 1810.

  Monseigneur, le ministre de la marine, prsident du Conseil des
  ministres, questionn par quelqu'un sur la retraite du roi, a
  dclar qu'il croyait Sa Majest  Hanovre; sur l'observation qui
  lui fut faite que le bruit tait gnralement rpandu dans le public
  que Sa Majest s'tait embarque pour l'Amrique, il rpondit qu'au
  moment de l'abdication on avait agit dans le Conseil des ministres
  la question de savoir o il serait convenable que Sa Majest se
  retirt et, qu'entre autres opinions mises  cet gard, quelqu'un
  avait parl de l'Amrique. Sur quoi le roi avait dit: _Ah! oui, je
  voudrais bien tre en Amrique._ Mais que l'ide de la possibilit
  d'tre pris en mer par les Anglais et conduit  Londres l'avait
  empch de s'embarquer et dcid  se retirer  Loo. Un courrier,
  expdi au roi par le prsident de la Rgence, s'tant rendu dans ce
  chteau et n'ayant point trouv Sa Majest, a si bien suivi la trace
  de sa route qu'il l'a atteint  Hanovre o il lui avait remis ses
  dpches. Ce courrier a rapport que Sa Majest se portait bien,
  qu'elle avait demand avec beaucoup d'intrt des nouvelles de la
  Hollande et des dtails sur la rception des Franais  Amsterdam.

  Le ministre de la marine a dclar qu'il n'avait pas de raison de
  croire que Sa Majest avait quitt Hanovre.


  LE DUC DE REGGIO AU DUC DE FELTRE.

                                           Amsterdam, 14 juillet 1810.

  Monseigneur, S. A. le prince architrsorier de l'empire est arriv
  ce matin en bonne sant. Elle a reu partout les honneurs dus  son
  rang. Elle n'a point tenu la route de Nimgue, ainsi que Votre
  Excellence me le mandait, mais bien celle de Mardick et par Gauda.

  On a remarqu avec satisfaction la garde nationale sous les armes
  mler ses tmoignages  ceux des troupes franaises et
  ex-hollandaises, ce qui signifie, ainsi que je l'ai prdit, que le
  pays sera bientt  l'unisson des Franais. Le bourgmestre, M. Van
  der Poll, homme essentiel dans son poste, qui n'a cess de donner
  des garanties sur ses sentiments pour l'empereur, n'a raccept son
  emploi qu'ensuite de la promesse qu'il pourrait obtenir sa dmission
  aprs quinzaine. Il demande qu'on lui tienne parole, mais je compte
  insister prs du prince pour que ce magistrat respectable soit de
  nouveau invit  continuer ses fonctions. Il tablit sa demande sur
  sa mauvaise sant. Le vritable motif est qu'il n'est pas assez
  courageux pour rsister aux apostrophes que lui font les Orangistes
  de s'tre abandonn au systme franais, qu'enfin il voudrait en se
  retirant  la campagne y jouir du repos qu'il rclame.

  Si l'empereur, dont on apprcie tous les bienfaits de son dcret en
  faveur de la Hollande, pouvait donner l'espoir d'une visite dans
  cette nouvelle partie de son empire, cela donnerait l'lan qu'il
  faut pour le napoloniser entirement. Au reste, la tranquillit
  rgne et personne, je pense, n'osera la troubler.

  M. le duc de Plaisance tant charg de l'organisation du pays et
  des finances, je crois qu'il serait dsormais superflu de m'en
  occuper et d'entretenir Votre Excellence d'autres choses que du
  militaire.

  M. le gnral comte de Lauriston, aide de camp de l'empereur,
  recevra, ce matin, Son Altesse le grand-duc, qui sera ensuite
  conduit  Amsterdam. Ce prince trouvera ici les mmes honneurs qu'
  Harlem.

  Je ne puis m'empcher de ritrer  Votre Excellence une demande de
  quatre gnraux de brigade et deux ou trois adjudants-commandants,
  de quelques officiers d'tat-major et du gnie, et enfin d'un
  service en chef de sant, et de demander M. le gnral Maison pour
  une de mes deux brigades vacantes et les adjudants-commandants
  dsigns par mes prcdentes; tous sont dans leurs foyers, quand je
  pourrais les employer ici utilement.

  On est occup  faire la reconnaissance des les dsignes par la
  lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 9 de
  ce mois. Ci-joint un mmoire sur celle de Schouren dont je vous ai
  adress un exemplaire dans les temps; l'auteur mrite un certain
  crdit.

  Demain je passe en revue la garde et le jour suivant celle de deux
  rgiments de ligne. Cette troupe prtera le serment et d'avance je
  garantis de l'enthousiasme.

  Maintenant, mon cher duc, que les intentions de l'empereur seront
  remplies relativement  ce pays, ne pourriez-vous pas solliciter en
  ma faveur un cong de vingt  vingt-cinq jours? il m'en faudrait 10
  pour l'aller et le retour et le reste pour arranger mes affaires qui
  sont en si mauvais tat, faire lever les scells et enfin prendre de
  nouveaux termes avec mes cranciers qui me perscutent et troublent
  mon repos. Voyez, je vous prie, si vous voulez me rendre ce
  service.


  OUDINOT  CLARKE.

                                                      14 juillet 1810.

  Monseigneur, M. le gnral Lauriston s'est rendu ce matin  Harlem,
  prs de S. A. S. le grand-duc de Berg, qui lui a t remis par M. le
  gnral Bruno. Toutes les dispositions prescrites par la lettre que
  Votre Excellence m'a fait l'honneur de vous crire le 10 de ce mois,
  pour faire escorter le prince jusque sur le territoire franais, ont
  t excutes. J'ai galement prvenu l'intendant-gnral du roi que
  les domaines appartenant  la couronne ne devaient pas tre vendus
  et que toute disposition faite  cet gard par ordre de Sa Majest,
  avant l'arrive du prince architrsorier, serait dclare nulle, et
  je l'ai invit  suspendre l'effet de toutes les ventes qui auraient
  pu tre faites avant cette poque.


  LE DUC DE REGGIO AU DUC DE FELTRE.

                                           Amsterdam, 24 juillet 1810.

  Monseigneur, je reois  l'instant de Hambourg les renseignements
  suivants sur la route qu'aurait tenue le roi de Hollande. Sa Majest
  doit avoir pass le 5 de ce mois  Osnabruck et le 12  Dresde, se
  rendant aux bains de Toeplitz et de Carlsbaden en Bohme.




TABLE DES MATIRES


                                                  Pages

     PRFACE                                          I

       I. LE ROI JOSEPH                               1

      II. LE ROI LOUIS                               86

     III. LE ROI JRME                             164


     APPENDICE. Correspondance diplomatique relative
        la Hollande pendant le rgne du roi Louis,
      de juin 1806  juillet 1810                     i






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access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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