Project Gutenberg's Histoire de France 1618-1661, by Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1618-1661
       Volume 14 (of 19)

Author: Jules Michelet

Release Date: December 4, 2009 [EBook #30602]

Language: French

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                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE




                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                      TOME QUATORZIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




                     HISTOIRE DE FRANCE




PRFACE


Les trente annes pnibles que je traverse en ce volume sont cependant
illumines par deux grandes lumires, des plus pures et des plus
sublimes, Galile et Gustave-Adolphe. (Voir le chapitre VI.) De
l'Italie, du Nord, cette consolation me venait en dbrouillant
l'nigme laborieuse de la politique franaise et de la guerre de
Trente ans, et elle m'a bien soutenu. Par un contraste singulier, dans
cette poque plissante o l'homme, de moins en moins estim et
compt, semble s'anantir dans la centralisation politique, ces deux
figures subsistent pour tmoigner de la grandeur humaine, pour la
relever par-dessus les ges antrieurs.

Leur originalit commune, c'est que chacun d'eux est au plus haut
degr le _hros_, le miracle, le coup d'en haut, ce semble, la
rvolution imprvue. Et, d'autre part, ce qui est bien diffrent, _le
grand homme harmonique_, o toutes les puissances humaines
apparaissent au complet dans une douce et belle lumire.

Chacun d'eux vient de loin, et le monde s'y est longtemps prpar.

Toutes les nations d'avance avaient travaill pour Galile. La Pologne
(par Kopernic) avait donn le mouvement; l'Allemagne, la loi du
mouvement (Keppler); la Hollande, l'instrument d'observation, et la
France celui du calcul (Vite). Florence fournit l'homme, le gnie qui
prend tout, se sert de tout en matre. Et Venise donna le courage et
la libert.

Jamais homme ne ralisa une chose plus complte. Ordinairement il faut
une succession d'hommes. Ici le mme trouva en mme temps: 1 _La
mthode_, entrevue par les mdecins, mais que Descartes et Bacon
cherchent encore vingt ans plus tard. Galile la proclame par le plus
grand triomphe qu'elle ait eu dans le cours des sicles.--2 _La
science_, une masse norme de faits, un agrandissement subit des
connaissances, une enjambe de compas qui alla de la petite terre et
du petit systme solaire aux milliards de milliards de lieues de la
voie lacte.--3 _Le calcul_ des faits, la mesure des rapports de ces
astres entre eux.--4 _Les applications pratiques._ Il montra tout de
suite le parti qu'en tirerait la navigation.

Mais ces rsultats scientifiques taient moins importants encore que
les consquences morales et religieuses. L'homme et la terre n'taient
plus le monde. Mme le systme solaire n'tait plus le monde. Tout
cela dsormais subordonn, mesquin, misrable et minime. Que notre
petit globe obscur dcidt, par ses faits et gestes, du sort de tous
les mondes, cela devenait dur  croire. Du ciel ancien, plus de
nouvelle. Sa vote de cristal tait creve, et elle avait fait place 
la merveille d'une mer insondable, d'un mouvement infiniment vari,
mais infiniment rgulier.--Thologie visible! Bible de la lumire,
ravissement de la certitude! L'universelle Raison rvle dans
l'indubitable et supprimant le doute. La promesse de la Renaissance
s'accomplissait dj: Fondation de la _Foi profonde_.

Du reste, au premier moment, personne n'y prit garde, except le bon
et grand Keppler, celui qui avait le plus servi et prpar Galile, et
qui le remercia pour le genre humain.

Gustave-Adolphe fut-il le Galile de la guerre? Non, pas prcisment.
Il en renvoie l'honneur  son matre, Jacques de La Gardie, originaire
de Carcassonne. Mais, dans cet art, celui qui applique avec gnie,
dans des circonstances toutes nouvelles et imprvues, n'est gure
moins inventeur que celui qui a trouv l'ide premire. Donc, nous
n'hsitons pas  proclamer Gustave un hros trs-complet en qui se
rencontra tout ce qui est grand dans l'homme: 1 _L'invention_, ou du
moins un perfectionnement inventif et original de la vraie guerre
moderne, guerre spiritualiste o tout est me, audace et
mouvement.--2 _L'action_, l'hroque application de l'ide nouvelle,
application heureuse et clatante, du plus dcisif rsultat.--3
L'admirable beaut du but, la guerre pour la paix, la victoire pour la
dlivrance, l'intervention d'un juste juge pour le salut de tous.--4
Et pour couronnement sublime, l'aurole d'un caractre plus haut
encore, plus grand que la victoire.

Il est intressant de voir le double courant qui fait le hros, qui
harmonise cette grande force individuelle avec le mouvement du monde,
de sorte qu'il n'est pas excentrique, et qu'il est libre cependant,
non dpendant de la force centrale. C'est sa beaut profonde d'avoir
cette qualit.--Celui-ci est Sudois. Il est homme d'aventures. Son
rve n'est pas l'Allemagne, mais la profonde Russie qu'il voulait
conqurir, et le chemin de l'Orient. C'est bien l, en effet, la
propre guerre sudoise. Petit peuple, si grand! le seul qui ait le
nerf du Nord (et bien plus que les Russes, population lgre,
d'origine et de caractre mridional.) Le vrai monument de la gloire
sudoise, ce sont ces entassements de terre au pied des forteresses
russes qu'ont bties les prisonniers sudois. Les Russes qui
connaissaient ces hommes, n'osrent jamais en rendre un seul, rendant
villes, provinces, et tout ce qu'on voulait, plutt qu'un seul
Sudois. Les os des prisonniers y sont rests, et tmoignent encore de
la terreur des Russes.--Mais, pour tre Sudois, Gustave n'en est pas
moins Allemand (par sa mre), protestant (de religion et de mission
spciale), enfin Franais par l'ducation militaire. Nul doute que
notre Languedocien, qui forma dix annes Gustave dans les guerres de
Pologne, de Russie, de Danemark, n'ait influ beaucoup sur son
caractre mme. L'tincelle mridionale n'est pas mconnaissable dans
ses actes et dans ses paroles. C'est la bont, l'esprit d'Henri IV, sa
parfaite douceur. Du reste, tout cela transfigur dans le sublime
austre du plus grand capitaine, qui donna tout  l'action, rien au
plaisir, et qui toujours fut grand. Un seul dfaut (et d'Henri IV
aussi), d'avancer toujours le premier, de donner sa vie en soldat, par
exemple, le jour o, contre l'avis de tout le monde, il passa seul le
Rhin.

On prodigue le nom de hros, de grands hommes,  beaucoup d'hommes
minents,  la vrit, mais pourtant secondaires. Cette confusion
tient  la pauvret de nos langues et  un dfaut de prcision dans
les ides. Du reste, les hommes suprieurs ne s'y trompent pas, et
n'ont garde d'aller sottement se comparer aux vrais hros. Turenne,
l'illustre stratgiste, Cond, qui, par moments, eut l'illumination
des batailles, le pntrant et judicieux Merci, le froid et habile
Marlborough, le brillant prince Eugne, auraient cru qu'on se moquait
d'eux si on les et compars au grand Gustave. Au nom du _roi de
Sude_, ils taient leur chapeau. C'tait un mot habituel entre eux:
_Le roi de Sude_ lui-mme n'et pas russi  cela... Il aurait fait
ceci, etc., etc. On voit que la grande ombre planait sur toutes
leurs penses.




CHAPITRE PREMIER

LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHS D'HOMMES LA BONNE AVENTURE

1618


L'histoire humaine semble finie quand on entre dans la guerre de
Trente ans. Plus d'hommes et plus de nations, mais des choses et des
lments. Il faut raconter barbarement un ge barbare, et prendre un
coeur d'airain, mettre en saillie ce qui domine tout, la brutalit de
la guerre, et son rude outil, le soldat.

Il y avait trois ou quatre marchs de soldats, des comptoirs
militaires o un homme dsespr, et qui ne voulait plus que tuer,
pouvait se vendre.

1 L'ancien march de l'Est, ou de Hongrie, des marches turques. Le
vieux Bethlem Gabor, qui avait pris part  quarante-deux batailles
ranges, se maintenait contre deux empires par la double force d'une
rsistance nationale et des aventuriers de toute nation. Tous les
costumes de guerre, les dguisements par lesquels on essaye de se
faire peur les uns aux autres, ont t trouvs l. Le monstrueux
bonnet  poil pour rivaliser avec l'ours, l'absurde et joli costume du
hussard qui porte des fourrures pour ne pas s'en servir, et, pour
sabrer, jette la manche aux vents, toutes ces comdies, fort bien
imagines contre la terreur turque, furent partout servilement copies
dans les lieux et les circonstances qui les motivent le moins.

Au total, la Hongrie, le Danube, taient la grande cole, le grand
enrlement de la cavalerie lgre. L, point de solde et point de
vivres, une guerre trs-cruelle, nulle loi, l'infini du hasard, le
pillage, la _bonne aventure_.

2 Exactement contraire en tout tait le petit march de la Hollande.
Peu d'hommes, et trs-choisis, trs-bien pays et bien nourris. Une
guerre lente, savante. Le plus souvent il s'agissait de siges. On
restait l un an, deux ans, trois ans, le pied dans l'eau,  bloquer
scientifiquement une mchante place. Il fallait la vertu de nos
rfugis huguenots, ou l'obstination britannique des mercenaires
d'Angleterre et d'cosse qu'achetait la Hollande, pour endurer un tel
ennui. Plusieurs eussent mieux aim se faire tuer. Mais ce
gouvernement conome ne le permettait pas. Il leur disait: Vous nous
cotez trop cher.

3 Ceux qui ne possdaient pas ce temprament aquatique perdaient
patience, et s'en allaient aux aventures du Nord. Ainsi fit un certain
La Gardie, de Carcassonne, homme d'un vrai gnie, qui, ayant su, par
les Coligny, les Maurice, tout ce qu'on savait alors, alla s'tablir
en Sude, et sur le vaste thtre de Pologne et de Russie, trouva la
grande guerre, la haute et vraie tactique. Son fils forma
Gustave-Adolphe.

4 Enfin, le grand, l'immense, le monstrueux march d'hommes, tait
l'Allemagne, lequel march, vers 1628, faillit absorber tous les
autres et concentrer tout ce qu'il y avait de soldats en Europe, de
tout peuple et toute religion.

Danger pouvantable. Si cela s'tait fait, il n'y avait nulle part 
esprer de rsistance srieuse. C'est ce qu'avait trs-bien calcul le
spculateur Waldstein, qui ouvrit ce march. Les anciens condottieri
avaient fait cela en petit; plus rcemment le Gnois Spinola, sous
drapeau espagnol, fit la guerre  son compte. Waldstein reprit la
chose en grand, avec ce raisonnement bien simple: Si j'ai quelques
soldats, je puis tre battu; mais, si je les ai tous, je ferai la
guerre  coup sr, n'ayant affaire qu'aux non-soldats, aux paysans mal
aguerris, aux moutons... Et j'aurai les loups!

Maintenant quel fut donc le secret de ce grand marchand d'hommes, de
ce puissant accapareur, l'appt qui leur faisait quitter les meilleurs
services et les mieux pays, le gras service de la Hollande? Comment
se faisait-il que toutes les routes taient couvertes de gens de
guerre qui allaient se vendre  Waldstein? Quels furent ses attraits
et ses charmes pour leur plaire et les gagner tous, les attacher  sa
fortune?

C'tait un grand homme maigre, de mine sinistre, de douteuse race. Il
signait Waldstein pour faire le grand seigneur allemand. D'autres
l'appellent Wallenstein, Walstein. Sa tte ronde disait: Je suis
Slave. Tout tait double et trouble en lui. Ses cheveux, demi-roux,
l'auraient germanis, si son teint olivtre n'et dsign une autre
origine. Il tait n  Prague, parmi les ruines, les incendies et les
massacres, et comme une furie de la Bohme pour craser l'Allemagne.
Quand on parcourt ce pays volcanique, ses roches rouges semblent
encore trempes de sang. De telles rvolutions tuent l'me. Celui-ci
n'eut ni foi ni Dieu; il ne regardait qu'aux toiles, au sort et 
l'argent. Protestant, il se convertit pour une riche dot, qu'il
ralisa en fausse monnaie d'Autriche, et acheta pour rien des
confiscations, puis des soldats, des rgiments, des corps d'arme, des
armes. L'avalanche allait grossissant.

Sombre, muet, inabordable, il ne parlait gure que pour des ordres de
mort, et tous venaient  lui. Miracle?... Non, la chose tait
naturelle... Il tablit le rgne du soldat, et lui livra le peuple,
biens et vie, me et corps, hommes, femmes et enfants. Quiconque eut
au ct un pied de fer fut roi et fit ce qu'il voulut.

Donc, plus de crimes, et tout permis. L'horreur du sac des villes, et
les affreuses joies qui suivent l'assaut, renouvels tous les jours
sur des villages tout ouverts et des familles sans dfense. Partout
l'homme battu, bless, tu. La femme passant de main en main. Partout
des cris, des pleurs. Je ne dis pas des accusations.

Comment arriver  Waldstein, inaccessible dans son camp? Le spectre
tait aveugle et sourd.

Les mes furent brises, aplaties, teintes, ananties. Quand le roi
de Sude vint venger l'Allemagne et voulut couter les plaintes, il
trouva tout fini. Ces gens, pills, battus, outrags, viols, dirent
que tout allait bien. Et personne ne se plaignait plus!

Un fort bon tableau hollandais, qui est au Louvre, montre aux genoux
d'un capitaine en velours rouge une misrable paysanne qui a l'air de
demander grce. Elle a le teint si plomb et si sale, elle a
visiblement dj tant endur, qu'on ne sait pas ce qu'elle peut
craindre. On lui a tu son mari, ses enfants. Eh! que peut-on lui
faire? Je vois l-bas au fond des soldats qui jouent aux ds, jouent
quoi? La femme, peut-tre, l'amusement de la faire souffrir. Elle a
encore une chair, la malheureuse, et elle frissonne. Elle sent que
cette chair, qui n'est plus bonne  rien, ne peut donner que la
douleur, les cris et les grimaces, la comdie de l'agonie.

Le pis, dans ce tableau funbre, c'est que ce capitaine, enrichi par
la guerre et en manteau de prince, n'a l'air ni mu ni colre. Il est
indiffrent. Il me rappelle un mot terrible par lequel Richelieu, dans
son portrait de Waldstein, termine l'loge qu'il fait de cet homme
diabolique: Et avec cela, point mchant.

Waldstein fut un joueur[1]. Il spcula sur la furie du temps, celle
du jeu. Et il laissa le soldat jouer tout, la vie, l'honneur, le sang.
C'est ce que vous voyez dans les noirs et fumeux tableaux de Valentin,
de Salvator.

         [Note 1: Quelle piti de voir Schiller poser ce spculateur
         en face de Gustave-Adolphe! Waldstein est grand comme flau,
         mais sa spculation tait fort simple, et la prime effroyable
         qu'il donna au soldat devait lui attirer tous les soldats de
         la terre. Gustave, le matre  tous, trop grand pour dnigrer
         personne, ne faisait pas cas des talents militaires de ce
         Waldstein. Il fit de petites choses avec des moyens normes.
         Son attitude d'acteur, sa tragi-comdie de solitude dans la
         foule, de taciturnit, etc., fait rire le grand Gustave. Il
         l'appelle sans faon: _Le fat_ (Narren)? ou peut-tre _le
         sot_. Mais tout cela imprime une respectueuse terreur au
         pauvre dramaturge. Il copie avec une admiration bourgeoise
         les vieux rcits allemands sur les magnificences de
         l'illustrissime coquin. Sa table tait de cent couverts; il
         avait tant de carrosses. Son matre d'htel _tait de
         premire qualit_, etc.--Pauvrets pitoyables. Ce qui est
         pire dans le livre de Schiller, ce qui fausse l'histoire 
         chaque instant, c'est un dplorable effort d'impartialit
         entre le bien et le mal. Reproche, au reste, qu'on peut faire
          plus d'un Allemand, entre autres  notre aimable, savant,
         ingnieux Ranke, qui nous a tant appris. Son Histoire de la
         papaut (je parle de l'original, et non, bien entendu, de la
         perfide traduction), avec tant de mrites divers, a le tort
         de grossir normment beaucoup de petites choses. Rome
         d'abord. Dans sa pitoyable dcadence, elle redevient le
         centre du monde. C'est comme un cadran solaire en bois de
         sapin qui dirait: Le soleil tourne  cause de moi. Mais,
         non, Rome ne s'y trompe pas. Elle est moins occupe des
         visions ambitieuses des Jsuites, ou du grand mensonge des
         missions, que de son pitre intrt italien.--Les jsuites,
         de mme, sont surfaits par Ranke. Leurs rves d'Armada, de
         conqutes d'Angleterre, etc., les montrent constamment
         chimriques. La dissidence de ceux d'Allemagne et de France,
         celle des Jsuites franais entre eux, que je note dans ce
         volume, n'est pas propre non plus  nous faire admirer la
         sagesse de l'ordre. Possevin, leur rus savantasse, me
         parat, en conscience, un bien petit hros.--Les Jsuites ont
         une chose dont on doit tenir compte: c'est la lente et
         patiente prparation de la guerre de Trente ans par la
         captation des familles nobles et princires, par la sduction
         des mres et la conqute des enfants. Ils obtinrent une
         varit imprvue de l'espce humaine, _le bigot_, vrai coup
         de gnie, comme celui de l'horticulteur qui a trouv la rose
         noire, sans parfum ni feuilles, un bton. Ce bton, c'est
         Ferdinand II. On ne savait pas bien en dtail comment ils
         s'en servirent. L'archiviste de Vienne, Hormayer (V. les
         intressants _extraits d'Alfred Michiels, Sicle_ de 1856),
         nous l'a compltement rvl. Nous savons maintenant comment
         ces Pres, tenant en haut l'Empereur, leur terrible
         marionnette, purent faire en bas de la dmocratie pour
         l'extermination du peuple. Leurs aptres, dans le carnage de
         Bohme, taient des bouchers bien pensants, de pieux laquais,
         de dvots tailleurs, etc. On massacrait, d'une manire
         intelligente, jamais dans des lieux contigus, mais loigns
         les uns des autres, toujours aux moments imprvus. Cela
         dsorientait la rsistance. Chacun, abattu, inquiet, se
         disait cependant: Le mal est encore loin. Chacun croyait
         avoir un meilleur numro dans cette loterie de la mort.
         11,000 communes sur 30,000 prirent entirement; les autres 
         moiti. Le pays offrait une profonde solitude. Les gens arms
         qui se hasardaient  le traverser rencontraient parfois sur
         le soir des paysans autour du feu, prparant leur souper, et
         un homme dans la marmite. _Hormayer, Taschenbuch fr die
         vaterlndische geschichte_, 1836.

         Voil des gens froces, direz-vous, mais enfin bien habiles.
         Attendez. Ceci n'est que le premier acte de la guerre de
         Trente ans, le moment du _bigot_. Voici venir le second acte;
         c'est le _Marchand d'hommes_, Waldstein, le spculateur en
         armes. Tout chappe aux Jsuites. Ils n'avaient pas prvu
         cela. Les voil tonns, effars, comme un hibou qui aurait
         couv un vautour. Lorsque Waldstein a t reint par
         Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent
         force. Par grande habilet? ils n'en ont pas besoin, ayant
         pour eux la miraculeuse vertu d'une rvolution territoriale
         qui offre  chacun le bien du voisin.]

Sort, fortune, aventure, hasard, chance, ce je ne sais quoi, cette
force brutale qui va sans coeur, sans yeux, voil l'idole d'alors. Le
dieu du monde est la Loterie[2].

         [Note 2: Nous possdons une curieuse histoire de la Loterie:
         _Del giuco del Lotto, opera del conte Petitti di Roreto_. 8
         1853, _Torino_. Elle commence en Italie au XIVe sicle, en
         Flandre en 1519, en France en 1539. L'auteur, admirateur des
         gouvernements protecteurs de la loterie, etc., n'en donne pas
         moins les faits les plus intressants sur les rsultats
         moraux de cette institution fiscale. En Lombardie,  Venise,
         les boulangers cuisent moins de pain la veille du tirage.--V.
         aussi _Delamare_, Police, _Savary_, Dict. du Commerce,
         l'_Encyclopdie_ (par matires), le _rpertoire de
         Favart-Langlade_, et _Boulatignier_, de la _Fortune
         publique_. Savary nous apprend que Saint-Sulpice, les
         Thatins, les Filles-Saint-Thomas, furent btis  l'aide des
         loteries ecclsiastiques. Le nom originaire de la loterie 
         Gnes est _Giuco del Seminario_.--Quant  l'histoire du Jeu
         en gnral, j'ai eu un moment la tentation de la faire en
         recueillant les textes innombrables que me fournissaient
         surtout les Mmoires du XVIIe sicle, le grand sicle du jeu.
         Gourville spcialement est ici inapprciable. Qu'il est fier!
         qu'il est noble! Comme il sent bien sa dignit de _beau
         joueur_, de croupier, d'homme de tripot! Son assurance
         impose. La vertu, la probit, la morale des petites gens,
         sont honteuses et baissent les yeux.]

Il est des moments, dit Luther, o Notre-Seigneur a l'air de
s'ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table.

Waldstein russit justement parce qu'il fut la loterie vivante. Il se
constitua l'image du sort. Pour rien il faisait pendre un homme; mais
pour rien il le faisait riche. Selon qu'il vous regardait, vous tiez
au haut, au bas de la roue; vous tiez grand, vous tiez mort. Et
voil aussi pourquoi tout le monde y allait. Chacun voulait savoir sa
chance.

La loterie proprement dite, aussi bien que les cartes, nous taient
venues d'Italie. Les gouvernements italiens taient gnralement des
loteries o les noms mis au sac, _imbursati_, jouaient aux
magistratures. La ville de l'usure, de la grosse usure maritime,
Gnes, imagina la premire de mettre sur ces bourses d'lections des
lots d'argent que l'on tirait. De l des fortunes subites, des ruines
aussi, de grosses pertes, des batailles financires, des morts et des
suicides de gens qui survivaient, mais pauvres, non plus hommes, mais
ombres, des millionnaires devenus _facchini_; comme un carnaval
ternel; bref, une socit mouvante, et toute en grains de sable, que
la Fortune d'un souffle drolatique s'amusait  souffler sans cesse, 
faire lever, baisser, tourbillonner.

Franois Ier, qui rapporta plusieurs maladies d'Italie, n'oublia pas
celle-l. Il trouva la loterie d'un bon rapport et l'tablit en
France. Mais,  part l'intrt du fisc, elle rpondait  un besoin de
cette socit. La grande loterie du bon plaisir se tirant en haut pour
les places, le caprice des dames faisant les gnraux, les juges et
les vques, il tait bien juste que les petits aussi eussent les
amusements du hasard, l'motion des surprises, la facilit de se
ruiner.

Un mot entre alors dans la langue, un titre qui fait passer partout et
qui tient lieu de tout, qui dispense de tout autre mrite: _Un beau
joueur_. Les portes s'ouvrent toutes grandes  celui que l'on annonce
ainsi. Des aventuriers trangers entrent par l, souvent sans esprit,
sans talent, mme grossiers, mal faits, malpropres et malotrus. _Le
joueur_ d'Henri IV, sa partie ordinaire, est un gros Portugais ventru,
le sieur de Pimentel, dont le mrite principal est de voler au roi
cent mille francs par soire. C'est encore l un des mrites du faquin
Concini. Son audace hroque  jouer ce qu'il n'avait pas tonna et
charma la reine presque autant que sa grce questre, son talent de
voltige. Dans la Fronde, un valet, Gourville, marche de front avec
tous les seigneurs. Et la grande fortune d'alors est celle d'un fripon
de Calabre, fils du fripon Mazarino.

Le gnral bigot Tilly, le tueur de la Guerre de Trente ans, entre ses
messes et ses Jsuites, n'est pas tellement dvot  la Vierge Marie,
qu'il ne songe encore plus  cette fille publique, la Fortune. Au
moment solennel o il lui faut marcher contre Gustave-Adolphe, quel
mot lui vient  la bouche? o prend-il son espoir? La guerre est un
jeu de hasard! Le gagnant veut gagner, s'acharne; le perdant veut
regagner, s'acharne aussi. Enfin, tourne la chance; le gagnant perd
son gain, jusqu' sa premire mise. C'tait l son augure pour croire
qu'il vaincrait le vainqueur.

L'homme le plus srieux du temps, le calculateur politique qui
s'effora de ne remettre que peu  la Fortune, Richelieu cependant
semble envisager la vie en gnral, comme un jeu de hasard. La vie de
l'homme, dit-il, surtout celle d'un souverain, est bien proprement
compare  un jeu de ds, auquel, pour gagner, il faut que le jeu en
die, et que le joueur sache bien user de sa chance[3].

         [Note 3: Cette parole et d rester prsente  ceux qui
         admirent avec raison les monuments de la politique d'alors,
         mais s'en exagrent la porte systmatique, la suite, la
         consquence. Nous avons fait effort dans ce volume pour faire
         apprcier dans son vrai caractre la volont trs-forte, mais
         non pas fixe, de Richelieu, et les variations fatales que lui
         imposrent les vnements. Mazarin va plus loin. Tout en
         passant sa vie  calculer son jeu,  ngocier, _ravauder_
         (comme dit Retz), il attribue tous ses succs  sa bonne
         fortune.

         Il se moquait de ceux qui se creusaient la tte pour en
         chercher les causes et croyaient qu'il avait des secrets, des
         recettes  lui. Il ne rclamait qu'un mrite, d'_tre
         heureux_.

         D'autre part, nous lisons dans les _Mmoires de Retz_, qu'un
         jour la reine lui disant: Le pauvre cardinal Mazarin est
         bien embarrass, il aurait rpondu: Donnez-moi le Roi pour
         deux jours, vous verrez si je le serai.

         Retz a raison. Avoir le Roi en main et jouer sur cette carte,
         c'est dans ce temps _tre heureux_  coup sr, et d'avance
         gagner la partie. Donc il faut que l'histoire suive
         attentivement l'_heureux_ joueur, n'oublie jamais l'intrigue
         de cour qui est alors le point principal, s'y place, regarde
         de l et l'administration intrieure, et la politique
         extrieure, s'attache au Roi,  la chambre du Roi, aux douze
         pieds carrs qui, disait Richelieu, lui ont donn plus de
         besogne que toute l'Europe.

         Cette mthode, absurde en d'autres sicles, comme nous
         l'avons dit ailleurs, est au XVIIe, non-seulement la
         meilleure, mais la seule possible. Elle en est la boussole.
         Autrement on se noiera dans l'ocan des actes et des paroles,
         dans la richesse souvent strile des vaines ngociations, des
         dits et contredits sans rsultat, des longs efforts pour de
         petits effets, d'essais et d'ides avorts. Ces rcits, ces
         crits, ces dpches, vous tentent trop souvent par le mrite
         littraire, la forme agrable, le charme, la clart du
         dtail. L'ensemble n'en est pas moins obscur. On est port 
         chaque instant  se mprendre et  donner aux choses une
         valeur propre, une porte qu'elles n'ont pas. Heureusement
         une claircie se fait du ct de la cour, un rayon du
         _Soleil_ (le Roi), et l'on voit que l'oeuvre complique,
         laborieuse d'en bas, n'est qu'un petit reflet capricieux de
         l'Olympe d'en haut.]

Lui-mme, entran par la force des circonstances hors des voies de
rforme qu'il avait annonces en 1626, jet dans les dpenses normes
du fatal sige, et d'une arme, d'une marine indispensables, o
allait-il? qu'esprait-il? Il jouait un gros jeu. L'affaire de La
Rochelle aurait manqu, faute d'argent; elle tint  un fil. Richelieu,
au dernier moment, emprunta un million en son nom et sur sa fortune.
Son passage des Alpes, dont nous allons parler, aurait manqu aussi,
et il serait rest au pied des monts, s'il n'et encore trouv au
moment des ressources imprvues. Bref, il tait lanc dans l'aventure,
dans les hasards d'une roulette o il mettait surtout sa vie.




CHAPITRE II

LA SITUATION DE RICHELIEU

1629


La grande victoire catholique sur La Rochelle et l'hrsie, fut fte
 Paris d'un triomphe paen. Selon le got allgorique du sicle,
Richelieu exhiba Louis XIII dguis en Jupiter Stator, tenant  la
main un foudre dor.

Que menaait le Dieu, et qui devait trembler? l'Espagne apparemment,
l'Autriche. L'Empereur voulait nous exclure de la succession de
Mantoue, nous fermer l'Italie. Et l'Italie, Venise, Rome, dans
l'attente terrible des bandes impriales, criait  nous, nous
appelait, envoyait courrier sur courrier.

Donc Louis XIII allait lancer la foudre, mais on pouvait se rassurer.
Ce maigre Jupiter  moustaches pointues, s'intitulant _Stator_ (qui
arrte), disait assez lui-mme qu'il ne voulait rien qu'arrter, qu'il
n'irait pas bien loin, s'arrterait aussi bien que les autres, et
foudroierait modrment, jusqu' un certain point.

Le foudre tait de bois. Il y manquait les ailes dont l'antiquit a
soin de dcorer celui de Jupiter. Ces ailes aujourd'hui, c'est
l'argent. Le dficit norme, accus en 1626, l'aggravation d'emprunts
faits pour le sige, semblaient rendre impossible le secours d'Italie.
Chaque effort de ce genre demandait un miracle, un coup de gnie. Et
encore, les miracles n'eurent pas d'effet quant au but principal.
Gustave-Adolphe le dit et le prdit  notre ambassadeur, qui faisait
fort valoir la puissance de son matre: Vous ne pourrez sauver
Mantoue.

L'histoire de Richelieu est obscure quant au point essentiel, les
ressources, les voies et moyens. De quoi vivait-il, et comment? on ne
le voit ni dans les mmoires ni dans les pices. Un ouvrage estimable,
qu'on vient de publier sur son administration, et qui s'tend fort sur
le reste, ne dit presque rien des finances. Comment le pourrait-il?
Tout ce qu'on a des comptes de Richelieu (3 vol. _manuscrits_,
_Bibl._, _fonds_ S. G. 354-355-356) ne comprend que quatre annes
(1636-38-39-40), et donne fort confusment les recettes ordinaires,
pousses  80 millions. Pas un mot de l'extraordinaire[4].

         [Note 4: La belle publication de M. Avenel (_Lettres de
         Richelieu_) tant peu avance encore, c'est  lui-mme que
         j'ai demand des renseignements. Personne,  coup sr, ne
         connat mieux cette poque. Mais nous n'avons pas de document
         qui claircisse ce point. J'ai t rduit aux trois volumes
         _manuscrits de la Bibliothque_, tellement
         insuffisants.--L'ouvrage estimable sur l'_Administration de
         Richelieu_, dont je parle dans le texte, est celui de M.
         Caillet. M. Caillet est savant, exact, judicieux (sauf le
         chapitre de l'ducation auquel je reviendrai).--Du reste, ce
         qui fait sentir partout les embarras financiers de Richelieu,
         ce sont ces licenciements de troupes au moment les plus
         graves, mesures absurdes si elles n'avaient t commandes
         par la ncessit.]

En 1636, quand la France fut envahie, on cra (ou plutt on
rgularisa) la _taxe des gens aiss_, et les intendants mis partout en
1637, avec triple pouvoir de justice, police et finances, la levrent
en toute rigueur. Mais on ne peut douter que bien auparavant quelque
chose d'analogue n'ait exist, surtout dans les passages d'armes par
certaines provinces. Autrement, on ne peut comprendre comment, avec un
tel dficit sur l'ordinaire, on put faire chaque anne des dpenses
(de guerres ou de subsides aux allis) extraordinaires et imprvues.

De l une action variable, intermittente, quelques pointes brillantes,
et des rechutes pour cause d'puisement. On ne pouvait avoir une arme
vraiment permanente.

Cela est frappant en 1629, quand Richelieu finit l'affaire des
huguenots; mais, celle d'Italie restant en pleine crise, il licencie
trente rgiments pour en lever d'autres six mois aprs. De mme en
1636, il licencie sept rgiments en janvier pour les refaire en
juin. conomie de cinq mois, force peut-tre, mais qui faillit
perdre la France; en juillet, rien n'tait refait, et l'ennemi arriva
 vingt lieues de Paris.

La souffrance du grand homme d'affaires qui menait cette machine
poussive  mouvements saccads devait tre cruelle. Et l'on comprend
trs-bien qu'il ft toujours malade. L'insuffisance des ressources,
l'effort continuel pour inventer un argent impossible, d'autre part,
l'intrigue de cour et je ne sais combien de pointes d'invisibles
insectes dont il tait piqu, c'tait de quoi le tenir dans une
agitation terrible. Mais ce n'tait pas assez encore; vingt autres
diables hantaient cette me inquite, comme un grand logis ravag, la
guerre des femmes, la galanterie tardive, plus la thologie et la rage
d'crire, de faire des vers, des tragdies!

Quelle tragdie plus sombre que sa personne mme! Auprs, Macbeth est
gai. Et il avait des accs de violence o ses furies intrieures
l'eussent trangl, s'il n'et, comme Hamlet, massacr ses tapisseries
 coups de poignard. Le plus souvent il ravalait le fiel et la fureur,
couvrait tout de respect, de dcence ecclsiastique.

L'impuissance, la passion rentre, s'en prenaient  son corps; le fer
rouge lui brlait au ventre, lui exasprait la vessie, et il tait
prs de la mort.

Son plus grand mal encore tait le roi, qui, d'un moment  l'autre,
pouvait lui chapper. L'Espagne, la cour, attendaient la mort de Louis
XIII. Sa femme, son frre, chaque matin, regardaient son visage et
espraient. Valtudinaire  vingt-huit ans, fivreux, sujet  des
abcs qui faillirent l'emporter en 1630, il avait beau se dire en
vie, agir parfois et montrer du courage, on soutenait qu'il tait
mort, du moins qu'il ne s'en fallait gure.

C'tait un curieux mariage de deux malades. Le roi aurait cru le
royaume perdu, si Richelieu lui et manqu. Et Richelieu savait que,
le roi mort, il n'avait pas deux jours  vivre. Ha tellement, surtout
du frre du roi, il devait s'arranger pour mourir avec Louis XIII. Et
c'est par l peut-tre qu'il plaisait le plus au roi, triste, dfiant
et malveillant, et qui ne l'aimait gure, mais qui toujours pouvait se
dire: Si je meurs, cet homme est pendu.

Cette double chance de mort o ses ennemis avaient leur espoir fut
justement ce qui le rendit fort et terrible. Il avait des moments o
il parlait et agissait comme en prsence de la mort; et alors le
sublime, qu'il cherche si laborieusement ailleurs, arrivait de
lui-mme.

Il y touche, en ralit, dans tels passages de l'allocution qu'il tint
au roi au retour de La Rochelle, par-devant ses ennemis, la reine mre
et le confesseur du roi, le doucereux Jsuite Suffren.

Il y dit tout, sa situation vraie, ce qu'il a fait et ce qu'il a reu,
ce qu'il possde, ce qu'il a refus. Il a de patrimoine vingt-cinq
mille livres de rente, et le roi lui a donn six abbayes. Il est
oblig  de grandes dpenses, surtout pour payer des gardes, tant
entour de poignards. Il a refus vingt mille cus de pension, refus
les appointements de l'amiraut (40,000 francs), refus un droit
d'amiral (cent mille cus), refus un million que les financiers lui
offraient pour ne pas tre poursuivis.

Il demande sa retraite, non dfinitive, mais momentane; on le
rappellera plus tard, s'il est encore vivant et si on a besoin de lui.
Il explique trs-bien qu'il est en grand danger, et qu'il a besoin de
se mettre quelque temps  couvert. Veut-il se rendre ncessaire, se
constater indispensable, et s'assurer d'autant mieux le pouvoir? Si
son but est tel, on doit dire qu'trange est la mthode, bien
tmraire. Il parle avec la franchise d'un homme qui n'a rien 
mnager. Il ose donner  son matre, peut-tre comme dernier service,
l'numration des dfauts dont le roi doit se corriger. Et ce n'est
pas l une de ces satires flatteuses o l'on montre un petit dfaut,
une ombre, un repoussoir habile pour faire valoir les beauts du
portrait. Non, c'est un jugement ferme et dur, fort tudi, comme d'un
La Bruyre, d'un Saint-Simon qui fouillerait  fond ce caractre cent
ans aprs, un jugement des morts, et par un mort. Promptitude et
lgret, soupons et jalousie, nulle assiduit, peu d'application aux
grandes choses, aversions irrflchies, oubli des services et
ingratitude. Il n'y manque pas un trait.

La reine mre dut frmir d'indignation, et aussi de terreur peut-tre,
sentant que l'homme qui osait une telle chose oserait tout; et que, si
ferme du haut de la mort, il comptait peu la mort des autres.

Le Jsuite dut tomber  la renverse, s'abmer dans le silence et
l'humilit.

Le roi sentit cela, et le reut comme parole testamentaire d'un malade
 un malade, et d'un mourant  un mourant.

Richelieu, pri, suppli, resta au ministre. Il tait difficile
qu'il se retirt en pleine crise. La guerre des huguenots durait en
Languedoc, et la guerre d'Italie s'ouvrait.

Richelieu, appel par le pape, autant que par le duc de Mantoue, avait
l une belle chance qui pouvait le sortir de tous ses embarras.
Vainqueur de La Rochelle, s'il sauvait l'Italie, il devait esprer que
le pape le nommerait en France lgat  vie, comme l'avaient t Wolsey
et Georges d'Amboise. Vrais rois et plus que rois, puisqu'ils unirent
les deux puissances, temporelle et spirituelle.

Les concessions normes que le pape avait faites sur les biens
ecclsiastiques  l'Espagne,  la Bavire,  l'Autriche, qui en usait
si mal et qui allait lcher ses bandes en Italie, les refuserait-il 
celui qui venait le dfendre de l'invasion des barbares? Ces bandes,
menes par leurs soldats, n'auraient pas plus mnag Rome que celles
du luthrien Frondsberg et du conntable de Bourbon.

La grande question du monde alors tait celle des biens
ecclsiastiques. L'vnement de l'Allemagne, cette anne, c'est
l'_dit de restitution_, qui les transmet partout des protestants aux
catholiques. En France, le clerg, le seul riche, ne donnait presque
rien. En viendrait-on  le faire financer malgr le pape ou par le
pape? C'tait tout le problme.

Richelieu, trs-probablement, en 1626, eut la premire ide. Mais, en
1629, les circonstances changes l'amenrent  la seconde.

Il dlaissa brusquement la politique gallicane qu'il avait suivie
dans la grande ordonnance que son garde des sceaux, Marillac, avait
compile de toutes les ordonnances gallicanes du XVIe sicle.

C'est une question dbattue de savoir si Richelieu, qui abandonna
cette ordonnance en 1629, l'avait conue et provoque en 1627. Je le
croirais. Il ne mnageait gure le pape alors. Il n'excepta point le
nonce de la dfense gnrale faite aux particuliers de visiter les
ambassadeurs. Le nonce en jeta les hauts cris; c'tait la premire
fois qu'on dfendait aux prtres de communiquer avec l'homme du pape.

Notez que l'auteur de l'ordonnance, le garde des sceaux, Marillac, et
son frre, depuis ennemis de Richelieu, taient ses cratures, et
alors ses agents,  ce point que le frre fut charg de l'affaire qui
lui importait le plus, la digue de la Rochelle. On ne peut gure
admettre que Marillac ait fait  cette poque une si importante
ordonnance  l'insu ou contre le gr de son protecteur Richelieu.

Cette ordonnance aurait t une grande rvolution. Elle fait pour les
curs justement ce que fit l'Assemble constituante; elle dote le bas
clerg aux dpens du haut. Elle entreprend de couper court  l'herbe
fatale et strile qui germait partout, d'arrter l'extension des
couvents, la multiplication des moines. On rforme les monastres. On
dsarme le clerg en lui dfendant de procder par censures contre les
juges laques. On ordonne aux juges d'glise de procder en franais.

Dans un acte du mme temps, Richelieu, sans oser retirer au clerg les
registres de morts, naissances et mariages, lui adjoint des
contrleurs laques, qui, de leur ct, publieront les bans  la porte
des glises.

Que devait attendre Richelieu de son ordonnance gallicane[5]?
Qu'apparemment les gallicans, pleins d'enthousiasme, les
parlementaires saisis de reconnaissance, se dclareraient pour lui, et
qu' la faveur de ce beau mouvement il entrerait aux Hesprides qui
avaient fait tout le rve du XVIe sicle, la participation de l'tat
aux biens ecclsiastiques.

         [Note 5: Quand il la fit faire par Marillac, elle tait tout
          fait en harmonie avec ses actes d'alors, l'invasion de la
         Valteline, la reconstruction de la Sorbonne, la dfense de
         communiquer avec le nonce, etc. En janvier 1629, il la fit
         recevoir au Parlement, voulant montrer encore les dents au
         pape, lorsqu'il allait le secourir, afin de le convaincre
         d'autant mieux de la ncessit de gagner un homme  la fois
         si utile et si redoutable, qui, dans un pli de sa robe,
         apportait la guerre et la paix. Le sens tait: Je maintiens
         l'ordonnance, prt  la sacrifier si l'on me fait lgat 
         vie. Il parat que la cour de Rome sut le leurrer un an de
         plus, et tirer de lui un dmenti de l'ordonnance gallicane,
         la dmarche violente contre Richer, vieux chef des gallicans.
         Cette dmarche publique semblait river pour toujours
         Richelieu dans l'ultramontanisme. Rome alors se moqua de lui,
         croyant qu'il ne pourrait changer. Mais il changea encore en
         1638, quand il lana Du Puy et son livre des _Liberts
         gallicanes_. Court moment, il est vrai. Il ne pouvait lutter
         srieusement contre Rome, sans troubler la conscience d'un
         roi si maladif, craintif de la mort, de l'enfer.--J'insiste
         sur ces _contradictions successives_ de Richelieu et aussi
         sur ses _contradictions simultanes_ (par exemple, ses trois
         traits en sens contraires d'avril 1631, V. plus loin).
         Personne n'a cherch davantage  sauver l'apparence,  garder
         la fire attitude d'un homme tout d'une pice et d'immuable
         volont. Le fameux _Testament_, les longs et laborieux
         _Mmoires_, sont combins pour cet effet. Ils russissent 
         donner l'admiration et le respect du grand labeur, de
         l'effort soutenu d'un homme qui fait route  travers tant
         d'obstacles; mais ils ne trompent nullement sur la fixit de
         sa politique.--Les _Mmoires_, bien examins, discuts et
         serrs de prs, faiblissent spcialement en trois points
         essentiels: 1 ils exagrent les forts petits succs des
         campagnes d'Italie, si misrables en comparaison des
         conqutes du XVIe sicle. Ici, quels rsultats? On secourt
         Casal, on prend Pignerol, on laisse prir Mantoue, et on se
         coule  fond dans l'opinion des Italiens. L'effet du _Pas de
         Suse_ et t grand, si l'on n'et, sur le champ, rentr en
         France et bientt licenci trente rgiments.--2 Les
         _Mmoires_ feraient croire que Richelieu, de bonne heure,
         agit srieusement avec Gustave (ce qui est faux, il ne
         pensait alors qu'au Bavarois). Ils feraient croire du moins
         qu'il lui procura sa trve de Pologne. Mais tout le monde y
         travaillait, surtout la Hollande; et le seul qui russit, ce
         fut Gustave, par une victoire qui dcouragea les
         Polonais.--3 Richelieu s'efforce d'obscurcir, d'abrger,
         d'effacer ce qui, au fond, est le plus admirable en lui, sa
         lutte dsespre contre l'intrigue espagnole des deux
         reines.]

Mais, en rformant le clerg, il entreprenait aussi de rformer la
justice. Opposition des parlements. Rsistance des gallicans au
projet le plus gallican.

Richelieu,  ce moment, tait au comble de la gloire. En ralit, la
victoire lui appartenait  lui seul. Il avait vaincu non-seulement la
Rochelle et les huguenots, mais les ennemis des huguenots, la cour,
les parlements, les grands seigneurs, la reine mre. Tous l'avaient
pouss  la chose, et tous l'y avaient dlaiss. Le clerg mme, en
cette guerre qui tait proprement la sienne, donna peu, et recula
vite. Les saints, le trop ardent Brulle, qui, par visions,
prophties, par raisons et par draisons, avaient travaill dix ans la
croisade, l'entravrent prcisment quand elle fut engage.

Nos Jsuites franais, qui d'abord attaquaient Richelieu (par le fou
Garasse), de concert avec ceux de Vienne, se rattachrent bien vite 
lui, au succs et  la victoire. La haute direction du _Ges_ de Rome
vit sans peine cette dissidence apparente de l'ordre, et trouva bon
d'avoir des Jsuites dans les deux camps, chez l'Empereur et contre
l'Empereur. Ceux d'Autriche guerroyrent avec l'pe impriale et
inondrent l'Allemagne de sang. Ceux de France conquirent
pacifiquement, avec l'appui de Richelieu; ils confessrent et
enseignrent partout. Il trangla pour eux la dfaillante universit
de Paris.

Nos Jsuites, moins guerriers d'action que ceux d'Allemagne, l'taient
autant d'esprit. L'me d'Ignace, romanesquement aventurire autant que
patiente et ruse, vivait toujours dans l'ordre. Plusieurs, dans leurs
chambrettes de la maison professe rue Saint-Antoine, craient des
flottes, des armes sur papier. D'autres, au grand collge de la rue
Saint-Jacques, la verge en main, faisaient la guerre aux hrtiques
absents, sur le dos de leurs coliers. Rome rpondait peu  cette
ardeur guerrire. Sa pitre politique de neveux ne menait pas 
grand'chose. Quand Sixte-Quint lui-mme avait pris de si mauvaise
grce l'invincible _Armada_, que pouvaient esprer ces belliqueux
Jsuites du Barberino Urbain VIII et des neveux Barberini? Richelieu,
au contraire, aprs le coup de la Rochelle, tait exactement l'idal,
le messie de leur dsir, le prtre militant, le prtre cavalier,
n'ayant d'aides de camp que des prtres, et pour arrire-garde et
rserve mettant partout des rgiments jsuites. Par lui, ils firent
leur entre triomphale  La Rochelle, plus tard dans toutes les
villes huguenotes du Languedoc et de Poitou. Il les fourra aux armes
mmes, pour donner des remdes et des bouillons aux soldats.

Il s'imaginait avoir conquis l'ordre.  tort. Les Jsuites confesseurs
du roi furent presque toujours contre lui. Dans les Jsuites
crivains, il eut quelques fanatiques, qui l'auraient voulu  tout
prix chef de l'glise de France, lgat du pape _ latere_,  vie. Un
ou deux poussrent si loin cette passion, qu'ils crivirent que Paris
pouvait avoir un patriarche, aussi bien que Constantinople (1638).

Vers 1629, tous les ordres religieux, moins un (l'Oratoire, cr par
Brulle), semblaient rallis au cardinal ministre. Les Carmlites
elles-mmes, amenes ici et diriges par Brulle,  sa mort, prirent
Richelieu d'tre leur protecteur. Il devint en ralit celui des
Bndictins de Cluny, de Cteaux, de Saint-Maur; celui des Prmontrs.
Il s'occupait trs-spcialement des Mendiants, des Dominicains et des
Carmes, les favorisait fort dans leurs affaires. Plusieurs de ses
meilleurs espions, aux crises dcisives, lui furent fournis par ces
deux derniers ordres.

Grande tentation pour un ministre si attaqu, si menac,  qui les
fonds manquaient pour organiser la police, que de trouver dans tous
ces moines une police officieuse! Partout, leur confessionnal devint
pour Richelieu un vrai trsor d'informations.

Les ordres voyageurs, ceux qui, sous vingt prtextes (mendicit,
prdication, missions, etc.), couraient, rdaient, vaguaient, taient
les diverses familles encapuchonnes de saint Franois, Mineurs,
Minimes, Capucins. En eux, il trouva des agents pour les affaires
extrieures, pour son espionnage d'Espagne, de Mditerrane. Le chef
de cette administration quivoque tait le fameux Du Tremblay, le
Capucin Joseph, vieilli dans la diplomatie, homme trs-dangereux, qui
servit longtemps Richelieu, mais qui faillit le perdre. Il avait le
got, le talent de la police; tous les espions lui rendaient compte,
et par son frre, gouverneur de la Bastille, le Capucin avait sous la
main les prisonniers d'tat. Sans admettre la part exagre que ses
biographes lui donnent dans la destine de Richelieu, il est certain
que Joseph avait contribu  son lvation, et qu'il eut longtemps
sous lui un grand pouvoir. Les apparences pauvres et austres du
Capucin imposaient fort  la simplicit de Louis XIII, qui mme lui
confia quelquefois ses petites affaires personnelles. Richelieu, dont
les moeurs furent souvent attaques, tirait quelque avantage de cette
couleur monastique d'un gouvernement de capucins, et par-devant
l'Europe catholique et surtout prs du roi.

Ds 1625, Joseph fut l'auxiliaire de Richelieu, vivant dans son palais
et dans son appartement mme. En 1631, il fut tout  fait
sous-ministre, ayant quatre capucins pour chefs des quatre divisions
de son dpartement.

Le curieux, c'est que ce politique avait eu pour vocation primitive
l'ide d'une potique croisade d'Orient, qu'il fit, du moins en vers,
sous le titre baroque de la _Turciade_. La croisade et t excute
par un nouvel ordre de chevalerie, qui, chemin faisant, et conquis
l'Allemagne. Toute cette chevalerie aboutit  une simple mission de
Capucins espions, que dirigeait le pre Joseph vers l'Orient et dans
tous les pays ennemis de la maison d'Autriche.

Par une alliance bizarre de tendances contradictoires, sous l'homme de
police, il restait du pote, du rveur chimrique. Le pre Joseph
avait grande confiance dans un fou de gnie, le Dominicain de Calabre,
Campanella, qui, tenu vingt-sept ans dans les prisons espagnoles de
Naples, crivit l sa _Cit du Soleil_, plan de communisme
ecclsiastique. Campanella, largi en mai 1626, mais toujours en
danger et poursuivi des Espagnols, fut rvr des ntres comme ennemi
capital de l'Espagne et comme oracle d'une politique nouvelle, plus
hardiment machiavlique que Machiavel. Il se mlait aussi
d'astrologie. Quand Richelieu fut prs de marier Monsieur 
mademoiselle de Montpensier (origine premire de la grande fortune des
maisons d'Orlans), il hsitait, sentant qu'un tel colosse de
proprit ferait ombre au trne mme et diviserait la France. Le pre
Joseph, dit-on, obtint de lui de consulter Campanella, alors  Rome.
Et l'oracle aurait rpondu: _Non gustabit imperium in ternum_. Il ne
sera pas roi de toute l'ternit.

Richelieu dit que Campanella lui fit donner en 1631 un avis essentiel
 sa sret. Il vint en France en 1635. Il y vcut trois ans dans son
clotre des Jacobins de la rue Saint-Honor, et y fut visit, consult
de Richelieu, probablement vers 1638, au moment o le ministre aux
abois sembla prs de se jeter dans une politique rvolutionnaire.

Mais tout cela est loin encore, et c'est  tort qu'on montre le
cardinal comme dj entr dans ces ides audacieuses dix ans plus tt,
en 1628.

Vainqueur de la Rochelle  cette poque, trs-vivement adopt des
moines (comptant tre lgat pour prix de la campagne qui allait sauver
l'Italie), il fut rellement et sincrement dans une politique
catholique. Le chef qu'il et voulu  l'Allemagne, c'tait le
catholique duc de Bavire, s'il avait pu l'opposer  l'Autriche. Il
fallut deux annes pour qu'il se dcidt  l'alliance du protestant
Gustave, qui servit de prtexte  Rome pour lui refuser tout. La
politique qu'il suivit ces deux ans, malgr l'clat de deux pointes
brillantes en Italie, n'aboutit pas. Le Bavarois craignait trop de se
compromettre. Et la prophtie de Gustave-Adolphe finit par se
vrifier: Vous ne pourrez sauver Mantoue.




CHAPITRE III

LA FRANCE NE PEUT SAUVER MANTOUE

1629-1630


L'clipse de la France, pendant deux ans qu'elle passa en maonnage, 
murer La Rochelle, profita  nos ennemis. Le Danois et la ligue
protestante succombrent. Le vieux chef hroque des marches turques,
Bethlem Gabor, mourut bientt. Leurs meilleurs hommes passrent, des
deux armes dissoutes, dans l'arme impriale. L'Espagne, notre allie
menteuse qui daignait nous tromper en 1627, n'en prend mme plus la
peine. De concert avec l'Empereur, elle travaille  force ouverte 
dpossder un Franais, le duc de Nevers, trs-lgitime hritier de
Mantoue et du Montferrat.

Petits pays, mais grandes positions militaires. La seconde (et sa
forteresse Casal), une clef des Alpes. La premire, je veux dire
Mantoue, la capitale des Gonzague, l'une des plus importantes places
fortes de l'Europe, couvrait  la fois le pape, la Toscane et les
Vnitiens. Le dluge barbare des armes mercenaires qui, d'un moment 
l'autre, pouvait inonder l'Italie, devait d'abord heurter Mantoue,
renverser cette digue. Ajoutez, ce qu'on ne voit gure dans les places
fortes, que celle-ci, sous les Gonzague, profitant de toutes les
ruines, abritant les arts fugitifs, concentrant les chef-d'oeuvres
ainsi que les richesses, tait devenue un trsor, un muse; c'tait,
avec Venise, le dernier nid de l'Italie.

L'Espagne avait certes le temps et la facilit de prendre Casal et
Mantoue. Richelieu et le roi taient  la Rochelle. Et qui tait au
Louvre en 1628? Qui rgnait effectivement? L'intime allie de
l'Espagne, la reine mre, son conseiller Brulle, qui voulait qu'on
livrt Casal. Ajoutez la jeune reine espagnole, Anne d'Autriche,
l'_inamorata_ de Buckingham, galante et paresseuse, que ses dames
intrigantes avaient mise partout dans la coalition d'Espagne et
d'Angleterre, de Savoie et Lorraine, en 1627. Les deux reines taient
pour l'Espagne; si elles n'osaient agir, elles pouvaient paralyser
tout.

Richelieu, sans quitter le sige, ni seconder encore directement le
duc de Nevers, avait favoris ses efforts personnels. Nevers tait
parvenu  lever en France douze mille hommes qu'on lui menait en
Italie (aot 1628). Mais le pieux Brulle, qui rvait avant tout un
bon accord entre le roi catholique et le roi trs-chrtien, craignit
qu'un succs de Nevers ne fcht trop les Espagnols et n'empcht la
paix. Il fit crire par la reine mre  Crqui, gendre et successeur
du roi du Dauphin (Lesdiguires), de faire manquer l'expdition.
Crqui refusa les vivres et les facilits que Nevers esprait. La
dsertion se mit dans cette arme trahie. Elle fut surprise  la
frontire par les Espagnols et le Savoyard, beau-frre de Louis XIII.
Bref, elle rentra, se dbanda. Richelieu n'y put rien. La Rochelle le
tint jusqu'en novembre. Tout fut remis  l'autre anne.

Ainsi Marie de Mdicis donna une arme  l'Espagne pour craser la
France en Italie.

Richelieu, revenu si fort, fut pri par le roi de rester au pouvoir;
la reine mre ne souffla mot. Elle attendit qu'il ft aux prises en
Italie pour agir encore par derrire. Il l'avait bien prvu, compris
qu'on empcherait tout, s'il n'emmenait le roi avec lui. Il l'enleva,
pour ainsi dire, le 4 janvier 1629, en plein hiver, l'enleva seul,
sans souffrir que personne l'accompagnt, pas un courtisan, pas un
conseiller qui pt lui travailler l'esprit.

Il remettait beaucoup  la fortune. La peste tait sur toute la route;
le froid trs-vif. Si ce roi, de sant si faible, tombait malade,
quelle responsabilit! Ajoutez que l'argent manquait. Il n'avait que
deux cent mille francs qu'il envoya de Paris. Est-ce avec cela qu'on
nourrit une arme? Toute sa richesse tait le roi. Il supposait que la
prsence du roi, son danger personnel  passer les Alpes en hiver,
arracheraient des provinces voisines les secours ncessaires. Crqui
en Dauphin, Guise en Provence, devaient tout prparer: Crqui aider
le passage des monts, Guise amener la flotte. Il y eut entre eux une
entente admirable pour ne rien faire, pour obir, non pas au roi, mais
 sa mre, c'est--dire  l'Espagne. Les intendants n'agirent pas
davantage. Le parlement de Dauphin mit ce qu'il put d'obstacles aux
approvisionnements. Point de vivres, point de mulets, point de canons,
point de munitions. Chaque soldat n'avait que six coups  tirer. Et
Richelieu persvra. Il ramassa le peu qu'il put de vivres, et se
prsenta au passage. Il avait devin d'un sens juste et hardi que le
Savoyard prendrait peur et qu'il n'y aurait rien de srieux.

Le fourbe croyait nous amuser. Il tait pour nous, disait-il, mais il
lui fallait du temps pour se dgager des Espagnols. Ce temps, il
l'employait  lever des barricades  Suse, de fortes barricades,
large foss, gros mur. Derrire, trois mille hommes, bien arms. Une
saison encore trs-mauvaise; partout la neige (6 mars 1629). On
attaqua gaillardement de face; et, ce qui fit plus d'effet, c'est que
les Savoyards virent derrire eux les pics couverts de montagnards
franais.

Cela finit tout, et le roi passa. Il envoya dire poliment au duc, son
bon parent, qu'il avait t dsol de le battre, qu'il ne demandait
que de passer, d'avoir des vivres en payant, de pouvoir ravitailler
Casal. Ce qui se fit en effet.

L'affaire surprit l'Europe et fit honneur au roi, qui, de sa personne
et en cette saison, avait frapp ce coup, tandis qu'aucun roi (moins
un, Gustave) ne sortait de son repos. L'empereur et le roi d'Espagne,
par exemple, qui guerroyaient toujours, partout et si cruellement, ne
bougeaient de leur prie-dieu.

L'effet moral aurait t trs-grand si le roi avait pu rester en
Italie. Mais il n'y laissa que cinq mille hommes, et en sortit. Ce
furent, au contraire, les impriaux qui y entrrent  ce moment (24
mai 1629). Ces bandes barbares tant redoutes, contre lesquelles le
pape nous avait appels d'avance, ce fut, tout au contraire, notre
courte apparition de six semaines qui acclra leur invasion. Ils
saisirent les Grisons, les passages essentiels qui liaient les tats
autrichiens avec le Milanais des Espagnols.

Le roi tait rentr en France, ds le 28 avril, pour achever la guerre
protestante. On concentra cinquante mille hommes autour de Rohan aux
abois, qui n'en avait pas douze mille, et qui tomba (3 mai 1629) 
l'expdient misrable, criminel, inutile, de conclure avec l'Espagne
un trait d'argent qu'on ne paya point. Les victoires de l'arme
royale se bornrent au massacre de la garnison de Privas, qui offrait
de se rendre, et qu'on gorgea. Des bourgeois mmes, bon nombre furent
pendus, tous dpouills, leurs biens confisqus. Cet exemple barbare
et t rpt sur d'autres villes si l'affaire d'Italie, plus
brouille que jamais, n'et donn hte de finir la guerre. Elle fut
conclue le 24 juin 1629, sous la condition de dmanteler toutes les
villes protestantes.

Richelieu, en quittant le Languedoc, recommanda la modration. Mais en
mme temps il tablit partout d'ardents convertisseurs qui suivirent
bien peu ce conseil, des Jsuites surtout, des Capucins. Cette paix
victorieuse, ces fondations de missions, le firent  ce moment l'idole
du parti. Les vques (une fois il en eut jusqu' douze) venaient sur
toute la route lui faire leur cour, et reconnatre leur chef et le
futur lgat.

Tout cela n'empchait pas les impriaux de russir en Italie. En
Allemagne, la situation tait chaque jour plus effrayante. Le Danois
n'avait eu la paix qu'en sacrifiant honteusement ses allis; notre
envoy n'y vint que pour tre tmoin de ce trait qui dsarmait
l'Allemagne. Richelieu se moque de nous en prtendant que ce fut le
roi de France qui eut l'_honneur_ de cette honte.

On sent ici, comme partout, que ce lent, lourd, prolixe chafaudage de
sagesse diplomatique qui caractrise ses Mmoires, comme tant d'autres
monuments de ce sicle bavard, n'a rien de srieux. Un hasard immense
plane sur les choses.

Il obscurcit,  force de paroles, des faits trs-simples qui sautent
aux yeux et dominent tout.

Waldstein grossissait d'heure en heure et ne pouvait plus s'arrter.
Du Danois dtruit, du Hongrois fini, d'immenses recrues lui taient
venues, et plus qu'il ne pouvait en nourrir. Son arme, pleine
d'armes, allait crever. Pour allgement, on avait envoy un corps en
Italie, on en prtait un  la Pologne, et on faisait sans cesse filer
des troupes sur le Rhin. La grosse masse restait vers la Baltique,
comme une baleine norme sur le rivage. Mais cette situation ne
pouvait pas se prolonger. En mangeant un pays mang, on ne trouvait
plus rien. Et le grand marchand d'hommes allait tre forc d'tre un
conqurant, ou de prir. Cette superbe comdie d'un esprit ou d'un
diable, invisible et muet, dans ce camp silencieux, il fallait qu'elle
fint. Il tait rest deux ans sans rien faire qu'un sige qui manqua
(Stralsund). Il avait eu le temps d'tudier  fond la _Grande Ourse_,
les toiles du Nord. La faim, irrmissiblement, allait le tirer de sa
contemplation, et, quoiqu'on dt qu'il voulait passer la Baltique, il
n'aurait trouv l-bas rien  manger que rocs et neiges, il et fallu
toujours qu'aprs une pointe en Sude, il retombt sur les pays qui
pouvaient le nourrir, sur le Rhin, sur les riches villes impriales,
sur Strasbourg et le gras vch de Metz qui le menait en France. Un
fou brillant, le duc de Lorraine ( qui nos reines envoyrent un
bonnet de fou), pris de la vie d'aventures, appelait le flau sur son
pays. Et les sclrats tourdis qui menaient Monsieur, frre du roi,
l'avaient mis en rapport de lettres avec Waldstein lui-mme, jouant au
jeu horrible de ramener en France, dans les champs de Chlons, cette
arme d'Attila.

Que faisait la France pendant que les bandes allemandes occupaient
Worms, Francfort, la Souabe, puis les environs de Strasbourg, puis
mme un fort dans l'vch de Metz? La France dsarmait. Richelieu, en
aot 1629, licencie trente rgiments, faute d'argent apparemment.

Il s'indigne de la dmarche qu'on fit faire au roi prs de l'Empereur,
pour obtenir de sa bonne grce l'investiture de Mantoue. Mais cette
dmarche n'tait-elle pas consquente, au moment o l'on dsarmait?

Qu'arriva-t-il? L'effet du _Pas de Suse_ se trouva tellement perdu,
que l'Empereur exigea que le roi, avant de savoir sa sentence, quittt
l'enjeu d'abord, livrt ce qu'il tenait, Casal. Et, d'autre part, ceux
qui voyaient nos misrables variations, qui voyaient Richelieu occup
de sa guerre intrieure contre sa vieille amante, Marie de Mdicis,
occup d'apaiser Monsieur  force d'argent, enfin, le pauvre roi
pleurant  chaudes larmes entre son ministre et sa mre, ceux, dis-je,
qui voyaient ce tableau d'intrieur, n'avaient garde de s'avancer pour
nous, pour tre abandonns demain. L'Italie n'osa rien. Le pape n'osa
rien. La Bavire n'osa rien. Et pas mme les Suisses, pour protger
leurs propres membres, les Grisons. Qui donc ralentissait les barbares
en Italie? La peste seule.

Je dis les barbares, et non les impriaux. Car, avec leur drapeau
imprial, ces bons allis et cousins de l'Espagne s'en allrent tout
droit piller la terre d'Espagne, le Milanais. De l, mthodiquement,
ils devaient manger les tats vnitiens, le Mantouan, s'assouvir sur
Mantoue. Le duc et Venise, notre pauvre unique allie, agonisaient de
peur, et demandaient au roi du moins une parole, la promesse qu'il les
dfendrait. Le roi ne disait mot.

Richelieu prtend avoir pris de grandes prcautions, mais quelles? 1
_Menacer la Savoie_ pour qu'elle menat l'Espagne. Mais l'Espagne
n'et pu arrter les barbares; 2 _Pousser la Bavire_  organiser
contre l'Empereur une rsistance catholique. Mais qu'et fait
l'Empereur? Il n'et pu arrter ni Waldstein vers la France, ni les
brigands qui allaient  Mantoue; 3 _Mnager la paix au Sudois et le
mettre en tat d'agir_. La Hollande y travaillait aussi, et une
victoire de Gustave sur les Polonais y fit plus que nos ngociations.
Une trve fut signe le 15 septembre 1629. Gustave put, ds lors,
songer  intervenir dans les affaires d'Allemagne. Ses prparatifs
prirent _huit mois_ (jusqu'en juin 1630). Et, pour _huit mois encore_,
il n'agit qu'au bord de la Baltique. Donc, les impriaux eurent plus
d'un an pour inonder la France, saccager l'Italie.

Quelles forces avait la France? Six rgiments de recrues en Champagne
(8,000 hommes), et neuf (12,000) de vieux soldats que Richelieu mena
aux Alpes.

Waldstein avait 160,000 hommes, les plus aguerris du monde; et cela
seulement sous sa main. Mais toutes les bandes campes sur le Rhin,
mme en Pologne, mme en Italie, lui seraient venues  coup sr, s'il
et signal une grosse proie, comme la France  ravager, le pillage de
Paris.

Aussi, cette fois, le roi resta au nord, et Richelieu, nomm son
lieutenant, alla, conntable en soutane et gnralissime, frapper
encore un petit coup aux Alpes. Il en tait comme dans ces ducations
de prince o, chaque fois que le prince manquait, on fouettait son
camarade. Si l'Espagne ou l'Empereur agissaient mal en Italie, on
fouettait le Savoyard qu'on avait sous la main. On se gardait bien
d'aller chercher en plaine des batailles de Pavie.

Richelieu improvisa encore l'hiver cette campagne avec une activit,
une vigueur admirables. Il y tait intress.

S'il et pu cette fois, par quelque moyen indirect, et sans quitter
les Alpes, faire rtrograder les barbares, le pape lui et sans doute
(il l'esprait, du moins) donn ce titre bienheureux de lgat  vie,
qui l'et fait roi de l'glise de France, et consolid, ternis dans
les ministres. Aussi, son premier soin, en dcembre, avant le dpart,
fut de forcer Richer, le clbre doyen de l'Universit,  se soumettre
au pape et renier sa foi gallicane. Il tait fort g. Le pre Joseph
alla, dit-on, pour terroriser le pauvre homme, jusqu' la comdie de
montrer des poignards, de dire qu'il fallait signer ou mourir.

Richelieu emmenait, comme hommes d'excution, des gnraux qu'il
croyait srs, Montmorency, Schomberg. Comme le vieux duc de Savoie,
notre parent et ennemi, tait toujours la pierre d'achoppement, le
cardinal avait imagin d'abrger tout en le prenant au corps, le
faisant enlever dans sa villa de Rivoli. L'affaire manqua par la
chevalerie de Montmorency, qui devait faire le coup et qui avertit le
duc. Alors on fit des siges, on prit Pignerol, et, plus tard,
Saluces, deux bonnes petites places. Mais on ne put entrer bien loin
dans l'Italie.

Ce n'tait pas ces petits succs-l qui pouvaient sauver Mantoue, et
l'honneur de la France. Nos ennemis taient aids admirablement par la
ligue des trois reines, de France et d'Angleterre. Henriette, de plus
en plus matresse de Charles Ier, le livrait  l'Espagne, lui faisait
demander la paix aux Espagnols, ds lors d'autant plus fiers et plus
insolents pour la France. Au Louvre, Marie de Mdicis avait repris son
fils, et, lorsque Richelieu obtint que le roi viendrait  l'arme,
Marie et Anne d'Autriche le suivirent, s'tablirent  Lyon pour
ralentir et paralyser la guerre.

Le prtexte des reines tait trs-bon. Elles craignaient pour la vie
du roi. Une peste pouvantable avait clat en Italie (celle que
Mansoni peint dans les _Promesi Sposi_). Elles priaient, suppliaient
le mdecin Bouvard de garder son malade contre Richelieu qui
l'entranait. Louis XIII poussa  Chambry,  Saint-Jean-de-Maurienne;
la Savoie fut prise, comme toujours. Mais tout cela ne sauvait pas
l'Italie. Les reines et le conseil, leur homme, le garde des sceaux
Marillac, vieux dvot, amoureux, qui traduisait l'_Imitation_ et
couchait avec la Fargis (la confidente d'Anne d'Autriche), toute cette
cour travailla si bien, que le roi revint de Savoie. On lui rappela le
danger de la Champagne, danger fort diminu pourtant, Gustave ayant
dbarqu le 20 juin en Allemagne et inquitant les impriaux.
N'importe, avec cela, on fit traner les choses. L'arme du roi ne
passa en Italie que le 6 juillet, trop tard pour y rien faire de
grand, assez tt pour apprendre la prise de Mantoue (18 juillet 1630).

Richelieu rejette sur Venise la faute du honteux et horrible
vnement. Cependant, par deux fois, elle avait ravitaill la ville
assige. Mais qu'tait-ce que Venise alors? et comment lui
reproche-t-on de n'avoir pu ce que le Roi de France lui-mme ne
pouvait? Il y avait fait passer furtivement trois cents hommes. Voil
un beau secours! Il est vident qu'au milieu de la peste et de tant de
misres les ntres se serrrent aux Alpes, et n'allrent pas voir au
visage les vieux soldats, les brigands redoutables, qui tenaient
Mantoue  la gorge. Les Vnitiens y allrent, furent battus. C'tait
le sort des Italiens. Leurs Spinola, leurs Piccolomini, leurs
Montecuculli, firent, en ce sicle, la gloire des armes trangres.
Mais, en Italie mme, ils ne pouvaient plus rien, sur cette terre de
dsorganisation et de dsespoir.

Il y avait quinze mois que les brigands avaient pris possession de
l'Italie, qu'ils mangeaient en long et en large, sans distinction
d'amis ou d'ennemis. Ils avaient dsol les Alpes des Grisons et la
Valteline, cruellement corch au passage le Milanais, les tats
Vnitiens; et alors ils taient  sucer lentement l'infortun pays de
Mantoue, la campagne de Virgile. Altringer et Gallas, deux chefs de
partisans, savants matres en ruines, qui dj avaient longuement
pill l'Allemagne, appliquaient leurs arts effroyables aux populations
plus dsarmes encore de l'Italie. Le paysan endura tout; les
pillages, les coups et les hontes, et souvent la mort par dessus, pour
une larme ou pour un soupir. Le grand vengeur des guerres, la peste,
impartiale, tait venue ensuite, fauchant et les uns et les autres,
les tyrans, les victimes. Le camp barbare se dpeuplait, et, d'autre
part, Mantoue perdit vingt-cinq mille mes. Les vivres n'y manquaient
plus pour une population tant diminue. La peste avait fait
l'abondance. Mais, en revanche, il y avait peu, bien peu de soldats
pour garder son enceinte immense. Le lac couvrait, il est vrai, la
ville, et ses longues chausses troites o l'on n'arrive qu'un  un.
Mais, le 17 juillet 1630, les assigeants, apprenant que notre arme,
le 6, tait enfin en Italie, voyant le roi derrire et croyant (bien
 tort) que ce nouveau Franois Ier irait en plaine se joindre aux
Vnitiens, sortirent de leur torpeur; ils quittrent leur camp, un
cimetire, pour attaquer l'autre cimetire, qui tait la ville. La
nuit, par une belle lune, ils passent en barques, attaquent sur un
point, en surprennent un autre, mal gard. Le duc de Mantoue capitule,
se sauve, lui et sa fille, laisse son peuple.

Y avait-il un peuple encore? Trop nombreux malheureusement. Si les
rues paraissaient dsertes, c'est que les familles malades, ou dans
l'agonie de la peur, s'taient blotties aux greniers ou aux caves,
dans les coins des palais. Les brigands surent bien les trouver. On
fit la chasse aux hommes. Les pauvres, gnralement, avaient dj
chapp par la mort. Ce furent les riches, les nobles, des gens
heureux longtemps, d'autant plus vulnrables, qui endurrent le long
supplice. La molle dlicatesse de l'Italie, les hommes de l'_Aminte_
et du _Pastor fido_, les princesses du Tasse, s'vanouirent devant la
face atroce d'un rustre roux, endurci vingt ans  tuer. Que dire  ces
bourreaux? Les madones vivantes furent aussi maltraites que celles
des muses que ces stupides jourent  mettre en pices, au lieu d'en
tirer des millions. La religion ne sauva rien. Les glises furent
violes. Tout cela sous le drapeau catholique de l'Empereur, qui avait
pous une princesse de Mantoue.

Une singularit d'horreur qui ne s'est vue nulle part, c'est que cela
ne se passa pas sur une ville rsistante, ni mme sur une ville
vivante, mais sur la population disperse, gisante, immobile, d'une
capitale demi-dserte. Tout se fit en grande paix, dans le calme et le
silence, sauf quelques cris de femmes ou ceux du patient qu'on
_chauffait_ pour qu'il dt o tait son argent. Ils eurent toute
scurit et tout le temps, trois longs jours, trois affreuses nuits,
pour torturer lentement, outrager  loisir. Et, quand on croyait avoir
puis tout, d'autres venaient, bourreaux tout neufs, pour recommencer
de plus belle. Ils ne respectrent rien, pas mme la peste, et
dsesprrent les mourantes, au risque de mourir demain.




CHAPITRE IV

LUTTE DE RICHELIEU CONTRE LES DEUX REINES[6]

         [Note 6: La scheresse des Mmoires est ici surprenante.
         Richelieu court comme sur du feu. Bassompierre, Brienne,
         Mareuil, Gaston, donnent quelques dtails accessoires,
         extrieurs, et point du tout le fond. Nul moyen de comprendre
         la _crise de Lyon_ ni la _journe des dupes_. Aprs cette
         journe (10 novembre 1630), on tire le rideau, on fait
         semblant de croire qu'elle finit tout, et l'on ne dit plus
         _rien pendant cinq mois_, sauf la fuite de Gaston et le
         trait de Sude. Ce trait sert de remplissage; on le place
         en janvier, quoiqu'il n'ait t alors que rdig, projet; il
         ne fut conclu qu'en avril. Ce silence de cinq mois, d'_une
         demi-anne presque_, est videmment convenu. C'est un mystre
         d'tat.

         Par un arrangement tacite, chacun a mieux aim luder,
         esquiver. Cela rend curieux. Mais, trs-probablement, ce sont
         choses terribles et prilleuses.

         Richelieu cependant avait la mauvaise habitude d'crire,
         d'crire toujours. Il ne rdigeait pas tous les soirs
         exactement, comme Mazarin, une note des faits de la journe.
         Il s'est fi gnralement  la grosse compilation de ses
         Mmoires qu'il faisait faire. Mais, pour cette priode si
         grave dont ses Mmoires parlent  peine, il ne s'est fi qu'
         lui-mme. Un terrible petit journal, crit par lui, en est
         rest. Il a t publi en 1649.

         Comment cette pice fut-elle dterre, publie? Je suppose
         qu'au moment o Cond se brouilla avec la cour,  la fin de
         1649, et se lia intimement avec l'hritier de Richelieu (en
         le mariant), qu' ce moment, dis-je, Cond reut de ce jeune
         duc le redoutable manuscrit de famille, et le lana dans le
         public par les imprimeurs hardis de la Fronde.

         Son authenticit ne peut pas tre conteste. 1 Quoique ce
         soient de simples notes sches et brves, parfois obscures,
         quand on a beaucoup lu Richelieu, il est impossible de l'y
         mconnatre. Les faiseurs de la Fronde eussent fait un livre
         piquant; mais, entre eux tous, ils eussent travaill des
         annes sans rien faire qui, de prs ou de loin, rappelt ce
         terrible petit livre.--2 C'est un _memento_ personnel,
         extraordinairement srieux, d'un homme d'action qui se parle
          lui seul; il est si occup du fond, si inattentif  la
         forme, qu'il en oublie la grammaire; souvent il commence par
         la premire personne, il dit _je_, puis il continue par la
         troisime, et dit _le cardinal_.--3 Les rapports d'espions
         et de gens gagns qui lui rvlent les dtails d'intrieur
         font penser aux pices de police qu'on trouva au 9 thermidor
         chez Robespierre. Mais ce qui ajoute aux rvlations
         qu'obtient Richelieu un caractre bien plus naf, inimitable
         et impossible  feindre, ce sont les mots imprudents de la
         reine, ses chappes colres, ses petites bouderies, les
         faiblesses, les violences par lesquelles elle se perdait.--4
         Non-seulement les faits dominants y sont fortement indiqus,
         mais on y trouve marques de lgres nuances, peu importantes
         pour le rsultat total de l'histoire, fort importantes pour
         la critique qui y sent le dtail vivant et le trait prcis de
         la vrit (par exemple, la malveillance que les reines,
         ligues contre Richelieu, gardaient l'une pour l'autre, p. 34
         de l'd. des _Archives cur._, t. V).--5 Enfin, ce qui est
         bien plus dcisif que tout dtail, c'est la force avec
         laquelle cette pice essentielle vient juste s'encastrer dans
         la lacune, et s'adapter par tous ses angles aux angles prcis
         du lieu vide, lequel, si vous ne l'y mettez, restera comme un
         trou impossible  combler, et, bien plus, une nigme
         irrmdiablement obscure.

         Maintenant la reine avorta-t-elle rellement, comme les
         mdecins et les femmes de la reine le dirent  Richelieu, ou
         l'enfant vcut-il? Dans cette dernire hypothse, il faudrait
         faire remonter bien plus haut le commencement de la
         grossesse. Cet _an_ de Louis XIV aurait pu tre alors le
         fameux _Masque de fer_. L'histoire de celui-ci restera
         probablement  jamais obscure. Des crivains, du reste fort
         lgers, de peu d'autorit (Delort, Madame de Campan, etc.),
         en ont parl, je crois, pour l'obscurcir et pour donner le
         change. On en pensera ce qu'on voudra. Mais on ne me fera pas
         croire aisment qu'on et pris des prcautions tellement
         extraordinaires, qu'on et gard  ce point le secret
         (toujours transmis du roi au roi, et  nul autre) si le
         prisonnier n'avait t qu'un agent du duc de Mantoue! Cela
         est insoutenable. Si Louis XVI dit  Marie-Antoinette qu'on
         n'en savait rien, c'est que, la connaissant bien, il se
         souciait peu d'envoyer ce secret  Vienne.--Il est mme
         douteux que, si le prisonnier et t, comme d'autres
         pensent, un _cadet_ de Louis XIV, un fils de la Reine et de
         Mazarin, les rois qui succdrent eussent gard si bien le
         secret; mais trs-probablement l'enfant fut un an, et sa
         naissance obscurcissait la question (capitale pour eux) de
         savoir si Louis XIV, leur auteur, avait rgn lgitimement.]

Juillet-Octobre 1630


Richelieu, trop videmment, dans l'Europe catholique et le monde des
honntes gens, seul, tait l'ennemi. Sans lui, tout tait paix
profonde, ou du moins on ne demandait qu' se rconcilier. C'est ce
que le duc de Savoie fit dire au Roi. C'est ce qu'insinuait le pape,
devenu le compre des Espagnols et de l'Empereur, depuis leur horrible
succs de Mantoue. C'est, enfin, ce que vint dire  Louis XIII
l'envoy des deux reines, Valenay, un homme trs-brave, fort bien
choisi pour un conseil de lchet.

Tous taient pour la paix. Thoiras, qui dfendait Casal, disait qu'il
ne pouvait plus tenir. Nos gnraux, d'Effiat, Montmorency, sauf un
brillant combat, ne purent et ne firent rien. D'Effiat tait malade,
Montmorency tait, disait-il, ruin. Il et voulu devenir conntable.
Mais, s'il le devenait, Crqui, le roi du Dauphin, et bris son
pe. D'autre part, Guise tait en pleine guerre, avec Richelieu pour
son amiraut de Provence, Bellegarde pour un droit qu'il prtendait
comme gouverneur de Bourgogne, etc. Toutes ces plaintes, ces disputes,
ce procs gnral, entre la cour et Richelieu, retentissaient au roi
dans cette triste solitude des montagnes, et il en tait accabl. Une
forte tte, un homme bien portant, et succomb; combien plus Louis
XIII!

Il faut ici avoir piti de lui, et dire ce qu'il tait.

Plusieurs de ses trs-bons portraits (surtout celui de Philippe de
Champagne  Fontainebleau) le montrent au vrai, une longue figure de
teint trs-brun,  moustaches noires. Rien d'Henri IV, rien de Marie
de Mdicis. Les Espagnols,  son avnement, disaient que ce faux Louis
tait fils d'un des Orsini. Quoi qu'il en soit, il avait tous les
gots d'un prince italien de la dcadence, bon musicien et mme
compositeur passable, peintre, russissant dans je ne sais combien de
petits arts et de mtiers. La prodigieuse idoltrie de la royaut et
de lui-mme, o on l'leva pouvait en faire un vrai tyran. Il n'avait
pas beaucoup de coeur, tait sec, dur, parfois cruel. Petitement
dvot, sans tomber cependant  l'idiotisme des rois espagnols ni de
Ferdinand II, le terrible mannequin des Jsuites, Louis XIII avait une
conscience, n'tait pas insensible  l'ide du devoir. Sa gloire de
roi, l'_honneur de la couronne_ et l'honneur de la France se
confondaient dans son esprit. Richelieu tira parti de cela
admirablement, et de son vice, lui fit plusieurs vertus.

Le malheur tait qu'on ne pouvait compter sur rien avec une crature
si maladive, qui dj trois ou quatre fois avait touch  la mort, que
l'ennui consumait, que les soucis minaient, que les mdecins
ruinaient, exterminaient, par la mdecine du temps, implacablement
purgative, acharne  chasser cette humeur noire, qui tait sa vie
mme; chasse, elle et emport tout.

Le premier mdecin, Bouvart, de dvotion toute espagnole et vivant aux
glises, l'homme des reines, leur organe, ordonna le retour  Lyon (7
aot), l'oubli des penses de la guerre.  quoi les reines ajoutrent
de vives prires pour que le malade se rconcilit avec ses bons
parents, l'Espagnol et le Savoyard, avec l'Empereur. Quoi de plus
chrtien? Les rois de l'Europe, en ralit, sont une famille. On le
fit consentir  une trve qui, le 1er septembre, devait livrer Casal
aux Espagnols. Les Franais n'y gardaient qu'un fort, qu'encore ils
devaient livrer du 15 au 31 octobre s'ils ne recevaient secours.

Le roi promit de plus  sa mre,  sa femme, qu'il chasserait
Richelieu, mais seulement aprs la paix. Brulart et le pre Joseph
la ngociaient  Ratisbonne.

Richelieu, arrivant  Lyon, trouva la situation toute gte et malade
autant que le roi. Le roi tait encore debout; mais il avait si
mauvaise mine, qu'on voyait qu'il allait tomber. Le bon courtisan
Bassompierre, homme de la reine mre, Guise, Longueville, le vieux
duc d'pernon, ne perdirent pas de temps pour s'assurer du roi.
Lequel? Celui qui tait  Paris, le frre de Louis XIII. Le roi de
Lyon dj ne comptait plus.

Ils salurent la royaut nouvelle, prirent les ordres de Monsieur pour
l'arrestation de Richelieu. Les dames eussent voulu davantage. La
soeur de Guise (princesse de Conti) et prfr sa mort, et elle fit
acheter des poignards. Les Espagnols y avaient toujours song. Et
Campanella en avait fait avertir Richelieu. La reine Anne d'Autriche
n'y rpugnait pas trop. Elle disait seulement: Il est prtre.

Dans ses Mmoires, tout politiques, Richelieu couvre tout cela de
respect, de silence. Il mnage les deux reines, mnage les princes
trangers. Mais, dans le petit journal, crit par lui, pour lui,
chaque soir, et qui donne une mention des avis, des rapports
d'espions, de toutes les informations qui lui venaient, on y voit bien
plus clair. Ces tmoignages, du reste, sont pour la plupart confirms
par tous les mmoires, actes et lettres publis depuis.

Or, voici le dessous des cartes. L'intrigue et la guerre politique
couvraient une guerre de femmes.

Richelieu avait t l'amant de Marie de Mdicis, plus ge de vingt
ans. Et il ne l'tait plus. Ses ennemis ont fait mille contes
ridicules sur le libertinage de cet homme si occup, si maladif, si
espionn, observ spcialement par un roi trs-svre.

Dans la vrit, Richelieu avait alors une vie sombre et prudente,
trs-rserve. Comme tant d'autres ecclsiastiques, il ne se fiait
qu' une parente, une espce de fille adoptive, sa nice, madame de
Combalet, qui tenait sa maison et avait soin de lui. C'tait une
jeune femme, jolie, modeste, austre. Quand elle avait eu le bonheur
d'tre quitte d'un fort pauvre mari, pour ne plus y tre reprise, elle
fit voeu de se faire Carmlite, s'habilla comme  cinquante ans, prit
une robe d'tamine et ne montra plus ses cheveux. Seulement, comme son
oncle aimait fort les bouquets, elle ne manquait gure, en l'allant
voir, d'avoir des fleurs au sein.

Tout tait singulier dans cette jeune femme. On la disait malade
secrtement. Nul galant. Mais elle avait un grand attrait. Des dames
en taient prises et folles, jusqu' quitter mari, famille et tout,
pour s'tablir chez elle, la soigner et faire ses affaires. Pour elle,
elle semblait uniquement occupe de son oncle, qui eut longtemps la
prudence de ne point lui faire de dons excessifs. Ce ne fut que peu
avant sa mort qu'il fit tout d'un coup sa fortune, la fit duchesse
d'Aiguillon.

Il l'aimait fort. En 1626, quand la mort de Chalais exaspra la cour,
on pina Richelieu  cet endroit sensible. On fit scrupule  sa nice
de vivre avec ce damn prtre, cet homme de sang. Elle eut honte, elle
eut peur, renouvela son voeu. Le cardinal, troubl, consulta et
s'enquit si le voeu tait valable. Ses docteurs lui rpondirent: Non.
Mais elle n'tait pas plus tranquille, elle voulait se mettre au
couvent. L'oncle n'y sut remde que dans une trange dmarche. Quoique
fort mal avec le pape alors, il chargea notre ambassadeur d'obtenir de
Sa Saintet un bref qui interdt le couvent  sa nice. Elle n'en
garda pas moins  la cour, o elle tait dame de la reine mre, une
tenue de Carmlite, toujours fort srieuse et ne levant jamais les
yeux.

Les reines la hassaient, et pour son oncle, et comme espion, enfin
comme contraste  leur vie et reproche muet. Elles l'abreuvaient de
fiel et la mortifiaient tout le jour.

Une autre Carmlite rgnait, fleurissait  la cour, madame Du Fargis,
ne Rochepot, qui avait t trois ans au couvent de la rue
Saint-Jacques, mais, il est vrai, sans faire de voeu. Elle s'tait
lie (l sans doute) avec la nice du ministre, quoique connue dj
par maints scandales. On lui fit pouser ce Du Fargis, notre
ambassadeur en Espagne, qui y signa la paix contre ses instructions,
en 1626. Quand on chassa les dames complaisantes qui, au Louvre et
ailleurs, avaient si mal gard la jeune reine contre Buckingham, on
leur substitua la Fargis, plus complaisante encore et bien plus
dangereuse. Elle tait jolie, ardente, effronte, tout  fait propre 
aguerrir la reine par ses exemples. Agent de l'Espagne, elle lui
faisait des amis de tous ses amants. C'tait Crqui, c'tait Cramail,
c'tait le vieux garde des sceaux, etc. Tel tait, dans l'absence de
la Chevreuse, le Mentor de la jeune reine.

La vieille reine, non moins honteusement, tait mene par un Provenal
d'Arles, un musicien aventurier, qui, pour mieux gouverner la dame,
s'tait fait mdecin, et, pour l'assotir tout  fait, tudiait en
astrologie. Dans le petit journal de Richelieu, on voit toute
l'importance du docteur. Le rival du grand homme, son antagoniste en
Europe, ce n'est pas Spinola, ni Waldstein, ni Olivars. C'est
Vaultier. La reine mre crie et pleure pour Vaultier. La question
suprme est de savoir si Vaultier remplacera Richelieu, d'abord dans
la maison de la reine mre, puis dans l'tat, dans le gouvernement.

Le roi s'alita le 22 septembre, et le 30 fut  la mort. Au dedans, au
dehors, on agit vivement. On crivit en Bretagne, en Bourgogne, pour
que des deux bouts de la France il y et explosion contre Richelieu.
On crivit au prince de Cond qu'il se htt de quitter celui que tous
quittaient et qui allait prir.

Voyons un peu chez le roi comment les choses se passent. Du 20 au 30,
ce fut le plus grand trouble. La mdecine la plus violente, les
remdes les plus hroques ne pouvaient gurir Louis XIII. Il allait 
la selle quarante fois par jour et rendait le sang pur. L'intrpide
Bouvart tait  bout et constern. Saigne sur saigne, mdecine sur
mdecine, rien n'y faisait. La maladie semblait, malignement moqueuse,
augmenter d'heure en heure pour humilier la Facult.

C'tait un spectacle lamentable de voir ce moribond, tant de selles,
tant de sang. La cour tait fort mal loge, et l'tiquette au diable.
Chacun entrait, venait, voyait. Tel priait, tel pleurait. Le 1er
octobre, il y eut grande scne. Le roi mourant communia et demanda
pardon  tout le monde.

C'est de ce mot chrtien que Brienne voudrait abuser pour nous faire
croire que le roi fit satisfaction  sa femme. Et il ajoute, comme un
sot, que le mourant mme promit de se guider _par ses conseils_!...
Conseils d'une telle tourdie, si compromise et le jouet visible de
son entourage hont!

Tous les autres tmoins nous disent le contraire. Ils attestent que
le malade tait plus dfiant que jamais, qu'il dmlait trs-bien
l'intrt qu'on avait  sa mort.  ce point, qu'il refusait tout, sauf
ce qu'il recevait directement de la main de son premier valet de
chambre, un bon homme allemand, Bringhen.

Ce Bringhen devenait extrmement important. Et, si quelqu'un pouvait
_in extremis_ tirer quelque chose de la main mourante, vraisemblablement
c'tait lui. Ni le confesseur Suffren, ni le mdecin Bouvart,
n'exeraient d'ascendant.

Monsieur croyait succder  coup sr. Cependant un homme plusieurs
fois graci, not en des actes publics comme li aux ennemis de
l'tat, aurait t aisment contest, spcialement de Richelieu, sr
de prir si Monsieur tait roi.

Une autre personne craignait cet avnement: c'tait la jeune reine,
jadis bien avec Monsieur, alors mal, parce que le prince rieur et ses
bouffons s'gayaient sur les petites aventures de la reine et ses
fausses couches. Que n'tait-elle enceinte! Elle et t rgente, et
Monsieur tait cart! Mais, si elle ne l'tait pas, il ne lui restait
qu' pouser cet homme mpris, et qui riait d'elle tout le jour.
C'tait le plan de la reine mre, laquelle comptait bien gouverner. La
reine Anne serait reste dpendante et petite fille.

On dit qu'une chose violemment voulue et dsire se ralise, qu'un
vhment dsir parfois cre son objet. J'ignore ce qui en est. Ce qui
me semble sr, c'est que la reine, qui avait tant d'intrt  tre
grosse, le devint en effet.

Elle ne le dclara point. Mais, quatre mois aprs, la chose tant
visible pour tous, le confident mdecin Bouvart n'osa le nier. Elle
avorta en mars 1631, par un moyen artificiel, comme on verra, et
probablement  six mois.

Le roi l'avait quitte en mai 1630; il la revit  la fin d'aot, tant
dj malade et en pleine fivre. Ils se rconcilirent le jour o il
crut mourir, se brouillrent encore, restrent brouills. Je ne vois
pas quand il put tre pre.

N'importe. Qu'elle fut grosse au jour de la mort, elle tait sauve.
Elle restait reine rgente, ou du moins prsidant le conseil de
rgence. Elle subordonnait la reine mre et Monsieur, qui n'tait plus
que son premier sujet.

Il suffisait pour cela que le roi, s'il testait en forme ordinaire,
tout en reconnaissant son frre, laisst ajouter la petite rserve
naturelle, qui tait de _style_, quand le mourant tait un homme
mari: _Sauf le cas_ o notre trs-chre pouse seroit enceinte.

Mais, si le roi n'aimait pas son frre, il n'aimait gure non plus sa
femme. Dfiant comme il tait, il aurait bien pu tre assez malicieux
pour effacer ce mot.

Il tait bien essentiel qu'on s'assurt de l'homme qui, seul en ce
moment, paraissait lui inspirer un peu de confiance, de Bringhen, non
pas pour qu'il agt directement, mais seulement pour veiller les
moments o la haine du roi pour son frre serait plus forte que sa
malveillance pour sa femme. Ce moment, de lui-mme allait se
prsenter.  grand bruit, de Paris, arrivait une arme, les amis de
Monsieur avec tous leurs amis, les Guise, les Crqui et les
Bassompierre. Dj ils taient srs du gouverneur de Lyon, de sorte
qu'ils tenaient le roi dans leurs mains. Si le 2 ou le 3, le 4
octobre, dans leur impatience d'hritiers, ils venaient le troubler et
le faire tester pour Monsieur, les deux gardes du lit, Bringhen et la
veuve, n'avaient qu' surveiller le testament, et le mourant, plus que
jamais irrit contre Monsieur, n'et point fait  la reine l'injure de
lui biffer la rserve naturelle en tout hritage.

Comment acquit-on Bringhen? Comme on acquiert un jeune homme, faible
et doux, fort galant, sans dfense contre les femmes. Celle qui menait
l'intrigue, la confidente d'Anne, la Fargis, s'en saisit par un coup
d'audace. La cour tait campe  Lyon dans un htel troit. Chacun
couchait o il pouvait. Bringhen, dans les rares moments o la
fatigue l'obligeait de prendre un peu de repos, se jetait sur un
matelas,  deux pas de son matre, dans une pice de passage o on
allait et venait. La Fargis n'hsita pas. Sans crainte des passants,
sans pudeur du mourant, qui aurait pu entendre, elle alla s'tablir
dans le lit du valet de chambre, et on les vit entre deux draps.

Il ne manquait plus qu'une chose, c'tait que le roi se htt de
mourir. Les deux partis taient en prsence. La reine Anne tenait la
Chambre, et les amis de Monsieur tenaient la ville. Quel que ft le
vainqueur, Richelieu prissait. Il se trouva tout  coup seul. Il
avait parl  Bassompierre. En vain. Il parla  M. de Montmorency, 
qui il avait donn espoir de le faire conntable. Mais tout ce qu'il
tira de son caractre gnreux, ce fut l'offre de le faire sauver de
Lyon; offre trs-dangereuse, car c'tait le pousser  s'accuser
lui-mme. En le sauvant ainsi, il le perdait.

Les mdecins avaient saign six fois en six jours cet homme ple qui
n'avait point de sang. Ils essayrent encore de lui en tirer le 2
octobre.  ce moment, la nature le sauva. La vraie cause du mal,
ignore des docteurs, un abcs  l'anus, creva. Tout fut fini. Quoique
trs-faible, il se mit sur son sant, parla de se lever.

Le jour mme arrivaient Guise, Crqui, Bassompierre, reprsentants du
nouveau roi. Ils furent consterns, terrifis, de trouver cet homme
mort qui se levait de son tombeau. Richelieu tait prs de lui. Il lui
montrait que les impriaux se jouaient de lui  Ratisbonne. Il en
tira, le 2, un ordre ferme qui semblait annoncer la rsurrection de la
France, ordre  l'ambassadeur Brulart de revenir; le pre Joseph, son
auxiliaire, pouvait rester, n'ayant pas caractre pour signer un
arrangement. Du reste, Richelieu se croyait bien sr de Joseph, son
trs-intime confident.

L'Empereur, qui jusque-l empchait la paix en n'offrant qu'un trait
impossible, avait hte alors de la faire, d'abord parce que Gustave
avanait, deuximement, parce qu'il savait que Louis XIII avait
promis, ds la paix faite, de chasser Richelieu. Joseph et Brulart,
fort presss des impriaux et sans doute de nos deux reines, taient
dans un grand embarras. Il y a loin de Lyon  Ratisbonne. Joseph
reut-il les nouvelles du 1er octobre, la communion du roi mourant?
ou celles du 2, sa rsurrection? On l'ignore. Mais, quand il et eu
les dernires, mme le roi vivant, Richelieu pouvait prir si Joseph
consommait le trait de paix qui devait faire son expulsion.

Donc, au total, Joseph semblait tenir le fil des destines de
Richelieu[7]. C'tait son homme, mais il ne l'aimait pas. Joseph
croyait l'avoir cr, et avoir cr un ingrat. Le ministre ne faisait
pas ce qu'il voulait pour sa fortune. Avec ses sandales de capucin, sa
ceinture de corde, cette comdie d'humilit, il visait au chapeau, qui
sans doute lui et donn moyen de supplanter son ami. Richelieu qui le
voyait venir, essaya, ds 1628, de s'en dbarrasser, de le claquemurer
dans une ville morte,  La Rochelle, dont il l'et fait vque. Mais
Joseph, non moins fin, dclina l'honneur de cet enterrement, et
s'obstina  rester Capucin.

         [Note 7: Joseph tenait le fil des destines de
         Richelieu.--_Le vritable pre Joseph_, de Richard, est un
         livre lger, fait un demi-sicle aprs, et qui, dans certains
         points, mrite peu de confiance. Cependant l'auteur crivait
         d'aprs des manuscrits que nous n'avons plus, surtout d'aprs
         les _Mmoires d'tat_ de Joseph. Il y a nombre de faits fort
         vraisemblables, ailleurs obscurs et  peine indiqus, ici
         trs-clairs et mis en pleine lumire. Au reste, quoiqu'
         l'exemple de tous les biographes il donne  son hros une
         importance exagre, il ne surfait pas du moins sa vertu.
         Richard est amusant. Il semble nous promettre de beaux
         secrets de la politique du temps: on voit bien l'aiguille au
         cadran, dit-il; mais, si l'on voyait les roues et les
         ressorts cachs! Le dessous est beau en effet. Il montre son
         Joseph marchant toute sa vie de trahison en trahison. Il
         trahit Ornano. Il dcide Gaston  trahir Chalais. Il habille
         un jeune comte en Capucin pour aller  Bruxelles et
         surprendre les lettres qui mneront Chalais  la mort. En
         1632, il conseille de faire mourir Montmorency, de ne pas
         tenir parole  Gaston. Il trahit deux fois Richelieu, et en
         signant le trait de Ratisbonne (1630), et en tirant parole
         du roi de faire revenir sa mre, malgr le ministre (1638).

         Sur tout cela, Richard le croit le grand homme du
         temps.--L'ouvrage n'est pas moral, mais il est curieux.
         Richard, qui probablement copie le plus souvent Joseph,
         claire beaucoup de choses sans le savoir, sans souponner la
         porte de ce qu'il dit. On suit trs-bien chez lui la lutte
         discrte, la haine cache des deux grands _amis_ l'un pour
         l'autre, la duplicit de Joseph, qui, comme ministre de
         Richelieu, conseille des choses violentes et hasardeuses,
         mais qui, en dessous, travaille souvent le roi en sens
         contraire, qui parle pour et contre Gaston, pour et contre
         Marie de Mdicis, etc.]

En acceptant le trait de l'Empereur contre les instructions de
Richelieu, il avait deux chances pour une. Si le roi mourait, le
nouveau roi l'approuvait, le louait. Et, si le roi ne mourait pas, les
deux reines montraient au convalescent le trait de Joseph, et, la
_paix tant faite_, lui faisaient chasser Richelieu. Qui succderait 
celui-ci? Il n'y avait qu'un homme capable, Joseph encore. Il devenait
ministre, et, de plus, cardinal. Le pape se joignait  l'Empereur pour
le presser de faire la paix.

Le fameux Capucin tait un homme aimable, obligeant, qui, tout agent
qu'il ft de Richelieu, avait trouv moyen de rester bien avec tout le
monde. C'est lui qui, en 1626, fonda l'norme fortune d'Orlans, en
dcidant Richelieu, malgr sa rpugnance,  donner  Monsieur
mademoiselle de Montpensier. Monsieur l'aimait, et dit avec regret 
la mort de Joseph: C'tait l'ami des princes.

Il mrita ce titre  Ratisbonne. Press, pri, il consentit que
Brulart, son collgue, signt la paix. Lui, Capucin indigne, il
dclinait un tel honneur. Mais on lui mit la plume en main, et sans
doute on lui dit que le pape le voulait, qu'en s'abstenant il perdrait
pour jamais le chapeau. Il signa (13 octobre 1630).

Cet acte, oeuvre de Vienne, tait un monstre d'quivoques et de piges
qui compromettait tout:

1 L'_honneur_. En Italie, le commissaire de l'Empereur entrait 
Casal; les Franais et les Espagnols sortaient, mais avec grande
diffrence, les Espagnols pour rester  deux pas; notre duc de
Mantoue, sans protection et tout seul, restait comme un mouton  la
garde des loups;

2 Ce beau trait _compromettait la France_, lui interdisant
l'alliance avec les ennemis de l'Empereur (ds lors avec Gustave); il
ouvrait le royaume, il y avait une phrase qui et pu faire rendre 
l'Empire les Trois vchs;

3 La paix n'tait pas pour la seule affaire d'Italie, mais gnrale,
donc _comprenant l'Espagne_, qui n'avait rien demand, et qui restait
tout  fait libre de signer ou de ne pas signer. Le trait nous liait
les mains et n'obligeait pas l'ennemi.

Joseph a dit qu'il avait sign pour gagner du temps; que le roi
pouvait, aprs tout, ne pas ratifier. Trs-mauvaise raison. Dans le
dsir gnral de la paix, dans les rapides entranements de la France,
ce chiffon de trait une fois rpandu et connu, tout devait aller  la
drive, son premier et son grand effet tant justement d'carter la
main forte qui tenait la corde tendue.

Le tant dsir parchemin s'envole  Lyon, comme la colombe de l'Arche.
Saisi et bais des deux reines, il est bruit dans toute la ville,
clbr  cor et  cris. La paix! la paix!... Les feux de joie
s'allument. Les reines au balcon, croyant, dans la fume, voir
s'vanouir Richelieu.

Cela le 20. Et, le 26, le mme effet en Italie, sous Casal, effet
dcisif et terrible sur notre arme. Richelieu, du 2 au 26, avait
obtenu du roi rveill un effort dsespr; il avait de ses mains
arrach aux intendants, envoy l'argent ncessaire. Plus, des
renforts. Plus, l'ordre prcis du roi de donner la bataille, et, si on
la gagnait, de ne pas s'amuser  mnager l'Espagne, mais de finir ces
comdies et d'entrer dans le Milanais. Cette arme tait sous trois
marchaux, Schomberg et d'Effiat, deux hommes de talent et trs-srs,
le troisime suspect (l'agent des reines), Marillac, frre du garde
des sceaux. Mais ce Marillac dut marcher. Schomberg, ayant l'ordre
prcis et rpt, ne voulut plus attendre une heure, et mena l'arme 
l'ennemi. Les Espagnols taient perdus. Leur grand gnral Spinola
venait de mourir, et leur courage aussi. Les Franais, pleins d'lan,
allaient leur passer sur le corps, et d'autant plus srement qu'ils
avaient carte blanche, non plus pour secourir une mchante ville de
Pimont, mais pour s'en aller voir Milan, la Lombardie.

 ce moment, comme du ciel, un secours vient aux Espagnols, l'envoy
du pape, l'abb Mazarino. C'tait le 26, et, depuis plusieurs jours,
le trait fait le 13 avait t apport en Pimont. Une semaine
entire, probablement, Mazarin le garda en poche, devinant bien, le
rus comdien, le parti qu'il en tirerait. Aux premires salves,
faites de loin, sans danger encore, notre abb se prsente aux rangs
franais, court, se dmne, fait signe d'un mouchoir le long des
premiers rangs; il va, vient, voltige  cheval, criant: La paix! la
paix!

Ce n'tait pas assez pour arrter Schomberg, qui, le matin encore,
dans une dernire lettre du roi, avait lu qu'il ne reconnaissait pas
cette paix. Mais c'tait assez pour dtremper ceux (il y en a en toute
arme) qui ne marchent pas volontiers. C'tait assez pour faire crier
 Marillac que tout tait fini. Schomberg lui-mme se rangea  cet
avis, tant il vit les esprits changs et l'arme refroidie.

Le rsultat de cette farce tait de finir la rsistance de Casal.

Assigeants, assigs, Espagnols et Franais s'en vont. Mais les
impriaux (pires qu'Espagnols) y entrent, un commissaire de
l'Empereur, avec une arme de domestiques allemands.

Ce joli trait de Mazarin commena la carrire de ce grand Mascarille.

Tout le parti espagnol en Europe, et nos reines surtout, en firent, en
ornrent la lgende. Et quoi de plus touchant? Entre deux armes
engages, dans la premire furie, sous une grle de balles, ce jeune
homme intrpide (mousquetaire avant d'tre prtre) se prcipite, brave
mille morts pour arrter l'effusion du sang.

Tant de courage, d'humanit, de charit chrtienne... Tout  la fois
la lgende d'un saint et celle d'un hros de roman!...

Telle fut la noble et charmante aurole sous laquelle fut bientt
prsent  notre Espagnole Anne le sauveur de l'arme d'Espagne.
Admirable rencontre! mystrieuse prdestination! On fit remarquer  la
reine que cet ange de paix avait des traits du beau, du noble
Buckingham, du hros qu'elle avait aim.




CHAPITRE V

JOURNE DES DUPES.--VICTOIRE DE RICHELIEU SUR LES REINES ET MONSIEUR

De novembre 1630  juillet 1631


L'effort du grand ministre, les nobles vellits du roi  son rveil,
avaient donc avort. On devait croire le roi indign contre ceux qui
lui avaient enlev une victoire certaine, une conqute probable. Or,
le contraire advint. En gardant encore son ministre, il assura de
nouveau aux reines que, la paix faite, il le renverrait. (Fin
d'octobre 1630.)

Par quelle prise avaient-elles ressaisi le roi? Par la plus imprvue:
une femme, un amour... Cet insensible, ce malade saign  blanc, si
ple, qui faisait presque peur, on trouva l'art de le rendre amoureux!

L'aventurier Vaultier, musicien de la reine mre, qui s'tait fait
son mdecin et astrologue, tait un esprit pntrant. On lui doit cet
hommage. Il devina que ce moment o un homme chappe  la mort, o,
les cierges de l'extrme-onction s'teignant, il voit la vraie
lumire, se croit ren, il est infiniment sensible par sa faiblesse
mme, enfant, tendre et pote, sous l'enchantement de sa nouvelle
aurore.

Donc, il advint que cette aurore, cette belle lumire de vie dont la
nature se pare pour un mourant ressuscit, Louis XIII la vit un matin
tout anime, charmante, dans une demoiselle de quinze ans, une blonde
du Midi. L'avis Provenal avait cherch, trouv la petite fille au
fond du Prigord, l'avait fait venir avec sa grand'mre, qu'il gagna
en lui promettant de devenir dame d'atours de la mre du roi.

On savait parfaitement par quel concert d'loges, organis et
concordant comme par hasard, on pouvait faire aimer quelqu'un de Louis
XIII. On lui donnait de temps  autre un favori, un camarade
d'amusement ou de chasse. En hommes, c'tait assez facile, plus
difficile en femmes. Le sentiment qu'il avait de son insuffisance le
rendait plus timide. Mais ici, le grand intrt que les reines avaient
 la chose leur donna de l'adresse. On prpara le roi  voir cette
jeune merveille, et, quand il fit ses relevailles (pour ainsi dire) et
alla rendre grces  Saint-Jean de Lyon, le coup dsir fut frapp.

Le roi, plein de reconnaissance, ayant bien remerci Dieu, resta
encore  entendre un sermon. L, les yeux errants du convalescent
tombrent sur la nouvelle venue, mademoiselle de Hautefort.
L'_Aurore_ comme l'appelaient ses compagnes pour son teint rose, ses
cheveux rutilants, illumine sans doute du reflet des vitraux, apparut
un rayon d'en haut et la rsurrection elle-mme  ce Lazare. Il eut
honte d'avoir un carreau sous les genoux quand elle n'en avait pas,
et, sans s'inquiter de ce qu'on en dirait, il suivit son sentiment
potique et lui fit porter son carreau. Une fille du Nord et t
abme d'tonnement et d'embarras, et fait quelque gaucherie. Mais
celle-ci, d'une lgre rougeur, du vif clat de ses yeux bleus,
transfigure, prit le carreau, et, sans s'en servir, le posa prs
d'elle avec respect. Et tout cela d'un si grand air, d'une telle
noblesse virginale, que tout le monde en fut bahi.

Voil le roi, ds ce jour, sorti de la vie sauvage o l'avaient tenu
ses favoris de chasse et autres, Luynes, Baradas, rcemment
Saint-Simon. Le voil assidu dsormais chez les reines, sans cacher
aucunement qu'il y va pour mademoiselle de Hautefort. Il fait pour
elle des vers, de la musique, lui parle de sa chasse comme  un
camarade, de ses ennuis et mme des affaires du royaume, parfois de
son ministre. Elle, sans rechercher l'honneur de ces confidences, elle
y rpond modestement, avec adresse et prsence d'esprit. Parfaitement
dvoue aux reines,  sa chre matresse, Anne d'Autriche (si
innocente et si perscute), elle dit  merveille, d'une vivacit
nave et gasconne, les petits mots qu'on lui fait dire, du reste, ne
parlant qu'en chrtienne, pour l'union de la famille royale, pour le
soulagement du pauvre peuple et la fin de la guerre.

Richelieu se noyait. Et voil que cette enfant, innocente et
charmante, presque sans s'en douter, lui met la pierre au cou.

Le naufrag imagina de se reprendre  une vieille planche, la reine
mre,  son ancien attachement. Puisque, de toutes parts, le vent
tait  l'amour et que l'amour lui faisait la guerre, il entreprit d'y
recourir lui-mme. Il avait fort vieilli, il est vrai; il avait dj
les joues creuses, le poil gris, l'air fantme qu'on lui voit au
portrait du Louvre. Mais enfin, la bonne dame avait toujours vingt ans
de plus. Un homme de tant d'esprit, et qui avait cet esprit dans les
yeux, ne pouvait-il,  force de tendres respects, de mensonges,
rveiller au vieux coeur l'tincelle des beaux jours passs? Un
Vaultier tiendrait-il contre Richelieu en prsence? Celui-ci prit un
parti hroque, ce fut de s'tablir sur le terrain de Vaultier mme,
dans le propre bateau, l'appartement et l'alcve mouvante o la reine
descendait la Loire pour aller  Paris. Elle passait les jours au lit;
lui  ses pieds, agenouill sur des coussins, comme on faisait alors.

Spectacle intressant! Et quel dommage que Saint-Simon ne ft pas n!
La passion premire parut revenue tout  fait. C'tait un doux concert
de mots charmants en italien entre la vieille haineuse et le prtre
enfiell. _Amico del cor mio!_ disait-elle. Lui, il tait mu, rveur,
visiblement fervent et plein de religion, mais troubl sans doute de
tant de beaut.

Qui tromperait et mentirait le mieux? C'tait la question. La
Florentine avait l'mulation de Catherine de Mdicis. Mais, parmi ses
douceurs, telle venimeuse oeillade put rvler au grand observateur la
plaie qui lui restait et que rien ne gurit. La Fargis avait eu soin
de lui dire que le cardinal et sa nice (qui, comme tous les
caractres sombres, avaient des chappes bouffonnes) gayaient leurs
bats  faire la comdie des galants transports de la vieille en
baragouinage italien.

Long et pnible fut ce tte--tte du bateau. Ds qu'elle en
descendit, le cardinal partit grand train et rejoignit le roi 
Auxerre. Le roi, loin des beaux yeux d'_Aurore_, avait quelque peu
rflchi. Une chose le rendait soucieux, c'tait d'apprendre peu  peu
comme on avait travaill aux huit jours o il tait mort et dans
quelle tendre intimit on tait avec l'homme de l'Espagne, Mirabel,
alors  Bruxelles, qu'on fit revenir. Il avoua  Richelieu que la
reine mre tait toujours contre lui et n'oubliait rien pour le
perdre.

La bataille tait pour Paris. Le champ de bataille tait le
Luxembourg, o la reine mre promenait sa fureur dans sa galerie de
Rubens. Quoique le roi n'et rien promis _qu'aprs la paix_, elle
voulait sur l'heure qu'il chasst Richelieu (11 novembre 1630).
Celui-ci, averti, accourt, veut entrer, se dfendre; mais la porte est
ferme; il entre par une autre. Il s'explique, il prie et il pleure.
Une effroyable averse d'injures est la rponse. Le roi s'enfuit et se
sauve  Versailles.

On a dit que Richelieu, en ce moment, se crut perdu, qu'il fallut le
conseil, la fermet du cardinal de la Valette, pour lui rendre le
courage et le faire aller aussi  Versailles. J'en doute fort. Sa
tnacit indomptable est bien prouve. Il avait prs du roi un ami, il
est vrai, un petit ami, Saint-Simon, ex-page que le roi avait fait
premier cuyer. Ce favori obscur, sans grande action, avait pourtant
cela d'tre prs du roi  toute heure. Il n'avait pas les charmes et
les heureux moments de mademoiselle de Hautefort, mais en revanche
l'assiduit; nuit et jour, il tait le trs-discret cho, sourd, non
retentissant, des plaintes du roi. Il faisait profession de ne se
mler de rien, de n'avoir aucune initiative. Il savait dire: Oui,
Sire, donner la rplique, simple, indispensable. Le roi, s'affligeant
de son abandon et du fardeau d'affaires qu'allait lui laisser
Richelieu, aurait dit d'un ton de regret: O est-il, maintenant? 
ce mot, qui n'tait pas une demande, l'autre rpondit cependant:
Mais, Sire, il est ici.

Richelieu, comme de dessous terre, reparut et changea le roi. Il lui
montra avec respect, mais lui montra pourtant, qu'en France, en
Italie, partout, on se moquait de lui; qu'il avait perdu  Casal les
rsultats de deux campagnes, que l'Empereur en tait matre, donc
l'Espagnol (c'tait mme chose); que le pape tait devenu tout
imprial, que Venise demandait grce  l'Empereur, qu'ici l'homme des
reines, le vieux garde des sceaux, Marillac, l-bas, son frre le
gnral, taient excellents Espagnols; que sa cour, son conseil,
n'avaient pour chef rel que l'ambassadeur Mirabel, appel secrtement
par la reine Anne  Paris.

Le Paris de la Ligue avait eu pour roi Mendoza. Il ne tenait pas 
Mirabel qu'il ne jout le mme rle. Il trouvait dans le Parlement
force ttes pointues pour l'couter, ou des sots importants, ou des
fous imprudents qui auraient jou au jeu insens de s'appuyer sur
l'ennemi dans l'intrt des liberts publiques. Le roi eut honte,
eut peur d'une telle situation. Il reprit les sceaux au vieux
Marillac, l'exila, fit arrter l'autre Marillac  l'arme. Mais il
tait encore si incertain, qu'il lui fallut du temps pour se dcider 
donner les sceaux  Chteauneuf, un homme nergique et capable que lui
dsignait Richelieu. Il s'assura de Paris et de la police du Parlement
en nommant Lejay premier prsident.

Mais, comment la reine mre allait-elle prendre tout cela? C'tait
l'inquitude du roi. Il envoya quelqu'un,  deux heures de nuit, de
Versailles  Paris, pour rveiller le pre Suffren, au noviciat des
Jsuites, et le prier d'intervenir et de calmer sa mre.

Cette journe, qu'on appela _journe des dupes_ (11 novembre 1630), ne
fut point dcisive au fond, comme on l'a dit. Richelieu n'tait sr de
rien; le roi restait chagrin de voir que lui seul et raison.

Il n'avait pas eu assez peur. On n'avait pu, sur des preuves
certaines, lui faire voir, lire, toucher le complot. Heureusement pour
Richelieu, en surveillant la Lorraine, le centre ordinaire des
intrigues, il saisit sur la route (dcembre 1630) un mdecin du roi,
Senelle, charg et surcharg de lettres pour la reine Anne, pour la
Fargis et autres.

Que contenaient ces lettres? On ne le sait pas trop. Dans le procs
qu'on fit, on n'ose lever qu'un coin du voile. On parle de complots
contre la vie du roi, sans en allguer d'autres preuves que des
recherches astrologiques qu'on faisait pour savoir l'poque de sa
mort. Curiosit, il est vrai, mauvaise et trs-sinistre. On a vu que
les pronostics de la mort d'Henri IV y avaient trs-rellement
contribu, encourag les meurtriers, qui se crurent srs de le tuer au
jour prdit, marqu l-haut.

Les deux reines et Monsieur ne souhaitaient qu'une mort, celle de
Richelieu. On en avait souvent parl, mais toujours on disait que, si
Monsieur faisait tuer Richelieu, le roi le ferait mourir. Cela aurait
pu arriver. Louis XIII, malade, comme Charles IX, avait sous les yeux
son histoire. Ds son enfance, endoctrin par de Luynes, il tenait de
lui cette opinion que Charles IX fut empoisonn par Catherine, et
qu'il n'et pas pri s'il et fait prir son frre.

Donc, Monsieur devait y songer, attendre encore.

La mort de Richelieu exigeait la mort pralable du roi, qui, du reste,
semblait ne devoir tarder; il ne se rtablissait point. Mais les
valets parfois sont plus impatients que les matres; il se pouvait que
ceux de Monsieur ou des reines perdissent patience et donnassent au
roi malade quelque suprme mdecine. L'glise y et gagn, et l'me
aussi de Louis XIII. Car il allait se perdre, faire le grand pch
d'Henri IV qui lui cota la vie, l'alliance protestante. On le disait
partout depuis un an pour irriter les catholiques, quoiqu'en ralit
il ne traita que l'anne suivante.

Dans la riche collection de lettres qu'on saisit, parmi celles qui
taient crites  la reine, aux grands personnages, il y en avait une
pour une vieille bourgeoise, de nom fort significatif, mademoiselle du
Tillet.

Cette vieille tait un vrai bijou du Diable, dont elle avait l'esprit.
Une destine tout  rebours. Pour sa laideur, elle avait t adore du
duc d'pernon. Et, pour sa roture de petite bourgeoise, elle rgnait
dans la maison de Guise, faisait la pluie et le beau temps. Il y avait
quelque chose l-dessous. Elle ne bougeait du Luxembourg, o la reine
mre la traitait avec grande considration. C'tait une sibylle, une
espce d'oracle; on rptait et on retenait ses mots. On la consultait
en affaires, comme on fait des grands hommes qui, en leur temps, ont
accompli des choses ardues et hasardeuses. Comment s'en tonner? Elle
passait pour avoir t dans le secret de Ravaillac.

Mais elle tait trs-fine, et cette fois, pas plus que l'autre, on ne
put la prendre. Interroge, elle plut  Richelieu en parlant
outrageusement de la Fargis.

La dcouverte des lettres mit les trois cabales en droute et en
division. Chacun sacrifia les deux autres.

Monsieur traita, promit d'tre l'ami de Richelieu, qui acheta ses
favoris. Il promit  la reine de parler pour elle, et parla plutt
contre.

La reine mre traita aussi pour sauver son Vaultier. Elle envoya le
nonce du pape  Richelieu lui dire qu'il y avait moyen de s'arranger.
Puis, inquite, elle lui envoya encore le pre Suffren pour le prier
de venir, et, quand il fut venu, trs-douce, elle lui dit qu'elle
avait rflchi et qu'elle sentait bien que les affaires du roi ne
pouvaient se passer de lui. Elle consentit  aller au conseil, et l,
faisant bon march de la jeune reine, sa belle-fille, elle trouva fort
bon qu'on punt la Fargis, qui ne pouvait gure l'tre sans qu'Anne en
demeurt tache.

Mais la plus embarrasse tait la jeune reine, dont la grossesse
apparaissait. Elle ne fit pas beaucoup d'effort pour la Fargis; elle
pensa  elle-mme, et, avec la faiblesse d'une femme en cet tat,
chargea et dnona sa grande amie. Elle dit cette chose ridicule, trop
visiblement improbable, qu'elle (la reine Anne) avait dfendu le
cardinal, refus de le perdre, et que cette mchante Fargis avait
forg les lettres pour l'en punir et la perdre elle-mme.

Richelieu, absolument matre de la situation, montra pour la reine une
grande douceur. Il craignit de dchirer le rideau de gaze lgre qui
couvrait le triste intrieur de la famille royale. Il craignit de
rendre le roi ridicule. Il craignit peut-tre pour Anne elle-mme. Car
cet homme, qui semblait si sec, aimait les femmes pourtant. Il croyait
la reine fragile; il la voyait tombe jusqu' l'avilissante faiblesse
d'accuser son amie. Il espra dans cette mollesse de nature, et crut
qu'un jour ou l'autre, dans quelque embarras o l'tourdie se
jetterait encore, il l'aurait  discrtion.

Donc, il se contenta d'loigner cette Fargis. Il la laissa s'enfuir,
ce qui rendait le procs impossible. Mais, contre son attente, la
Fargis partie (30 dcembre 1630), la reine se dsola et s'emporta;
elle montra pour la perte de celle qu'elle venait d'accuser un
inexplicable dsespoir. Elle disait tantt qu'elle savait qu'on
voulait la renvoyer en Espagne, tantt la faire mourir pour que la
nice du cardinal pt pouser le roi. Elle priait, pleurait aussi,
pour conserver un valet d'intrieur auquel elle tenait d'une manire
tonnante, son apothicaire. Elle en fit une affaire d'tat. De
couronne  couronne, l'Espagne demanda  la France, par son
ambassadeur, que cet indispensable serviteur ft rendu  la reine. On
le lui rendit pour deux mois, et avec cette clause, qu'il ne la
verrait qu'au Louvre et en prsence d'une dame trs-sre.

Son embarras tenait  l'loignement de sa garde-malade et de l'homme
qui pouvait simplifier son tat. Il devenait visible. Richelieu,
malicieusement, envoyait voir souvent comment elle se portait.
Exaspre, elle dit: Mais qu'il vienne lui-mme!... Il sera le
trs-bienvenu!

Cet tat ne l'empchait pas de s'agiter, de recevoir des agents de
Lorraine ou de trotter aux Carmlites, pour voir Mirabel en cachette,
ou un anglais papiste, lord Montaigu, agent de sa belle-soeur
Henriette, et ml dans tous les complots.

Intrigues misrables, sans rsultat possible. L'Espagne n'avait aucune
chance de soulever le peuple en ce moment. Le seul complot qui et pu
russir, c'tait de profiter de la passion du roi pour mademoiselle de
Hautefort, de le faire succomber, et, par elle, de s'emparer de lui
entirement. Innocente, mais dvoue, passionne pour sa matresse,
cette enfant (de seize ans) et donn sa vie pour la reine, et
peut-tre un peu plus encore. L'intrt de l'glise, d'ailleurs, et
tout couvert. Quel beau texte pour les casuistes! une douce faiblesse
qui empchait un crime (l'alliance protestante), qui chassait
Richelieu, le dmon de la guerre, qui rendait la paix  l'Europe et
rconciliait la grande famille chrtienne!... Prs d'un tel
dvouement, qu'tait-ce que celui de Judith, qui ne sauva que
Bthulie?

La jeune victime tait toute leur ressource en ce naufrage. Vaultier
le dit ds Lyon. Son collgue, le pieux mdecin Bouvart, 
Saint-Germain, quand la reine fut visiblement grosse, n'osa plus
tarder, mit les fers au feu. Il se jeta un jour dans un long discours
 la Sganarelle, que le roi ne pouvait comprendre. Le sens qu'il
dmla  la fin, c'est qu'il n'tait malade que de chastet (comme un
de ses aeux qui en mourut, dit-on); mais que lui, ce serait grand
dommage s'il en mourait. Et, comme le roi s'impatientait, demandait o
il en voulait venir,  quel remde, saigne, mdecine ou lavement...
Bouvart, embarrass, insinua que la vraie mdecine, c'tait
mademoiselle de Hautefort.

Bouvart tait un sot. Un homme que lui-mme purgeait, dit-on, deux
cents fois par an, tait bien  l'abri de ces basses tentations. Il
fut scandalis. C'est tout ce qu'on gagna.

Cependant les choses pressaient. On fit un essai plus direct. Le fait
est trs-connu, mais de date incertaine. Je n'hsite pas  le placer
au moment o la reine, dans une situation urgente, eut besoin
d'emporter la chose.

Un jour, en souriant, mademoiselle de Hautefort tenait, laissait voir
un petit billet. Voil le roi curieux. Il veut savoir ce que c'est. En
badinant toujours, elle recule, et le roi avance, curieux et intrigu
de plus en plus. Il la prie de le laisser lire, avance la main pour
prendre. Elle le cache dans son sein. Le roi est arrt tout court et
ne sait plus que faire. Cela se passait devant la reine. Elle fit une
chose hardie, et qui pouvait avoir de grandes consquences. Elle prit
les mains de la jeune fille, et la tint pour que le roi pt la
fouiller.

Mais Louis XIII fut plus embarrass encore. Il recourut  l'expdient
(ridicule, excellent) de prendre de petites pincettes d'argent qui
taient l, et, chastement, de ce lieu dlicat, sans contact, enleva
la lettre.

Que serait-il arriv si les choses s'taient passes autrement? On
rira si l'on veut, on se moquera de ceux qui donnent aux petites
causes une grande porte. Il n'y a rien de petit au gouvernement
monarchique.

Si les pincettes ne s'taient trouves l, si Louis XIII n'et pas t
homme  les prendre, il serait arriv que le roi et senti la
dbonnairet de la reine, got sa complaisance, compris ce que dit
madame de Motteville: Que la reine dsirait qu'il aimt mademoiselle
de Hautefort. Enfin sa conscience dvote et cd, touffe par cette
connivence de la personne intresse.

Mademoiselle de Hautefort ne se ft pas sacrifie pour n'en retirer
rien. Aussi ardente et rsolue qu'elle avait t vertueuse, le pas
fait, elle aurait men bien loin le roi dans le sens de la reine.
Victoire complte de l'Espagne et du pape. Chute et procs de
Richelieu. Nulle alliance avec Gustave-Adolphe.

Mais Louis XIII ne fut pas assez inintelligent pour ne pas comprendre.
Il mprisa ceux qui l'entouraient, et se donna solidement et
fortement  Richelieu.

Celui-ci, qui connaissait mieux son homme et son malade, en contraste
avec l'impuissante corruption de la cour, russit par l'austrit. Le
roi aimait le Capucin Joseph.

Richelieu, non-seulement rappela Joseph, mais lui organisa un
ministre de Capucins. Joseph eut quatre principaux secrtaires de son
ordre, un tat de maison, des chevaux, des voitures, des logements aux
rsidences de la cour.

Mais rien ne fit meilleur effet auprs du roi que de voir le ministre
peupl de ces robes grises. Rien n'affermit mieux sa conscience et
dans ses svrits pour sa mre, et dans ses rsistances au pape, dans
l'alliance avec Gustave. Il crut que beaucoup de choses taient
permises  un roi qui faisait aller les Capucins en carrosse.

Du reste, Richelieu, qui connaissait Joseph et l'avait expriment le
premier fourbe de la terre, tout en le grandissant ainsi, le mit
parfaitement dans sa main. Il dit aimer tant ce cher frre qu'il ne le
logerait qu'avec lui. Lui et ses Capucins, ses employs, son petit
ministre, tout fut tabli chez le cardinal, au mme tage, dans son
appartement et sous ses yeux, de sorte qu'il pt toujours lui-mme
espionner ce chef des espions.

Le tenant de si prs, il l'employa  dire au roi certaines choses
difficiles,  ouvrir certains avis violents, se rservant pour lui des
dehors de modration. Le Capucin, n homme d'pe, passait pour en
garder l'esprit, et on en faisait cent histoires plaisantes. On
disait, par exemple, qu'un jour, disant sa messe, il reut un
officier qui venait prendre un ordre press pour une surprise de
place: Mais, s'ils font rsistance? dit l'officier. Alors tuez
tout, dit le bon pre, et il reprit sa messe interrompue.

Richelieu ne pouvait, sans une mauvaise couleur d'ingratitude, parler
contre son ancienne protectrice, la reine mre. Peut-tre fit-il
parler Joseph, et, par lui, enleva la grande mesure de la sparation
de la mre et du fils.

Monsieur, le 31 janvier, ayant repris la guerre par une sortie
furieuse et une bravade qu'il vint faire chez le cardinal, on acheva
de persuader au roi, excd de ces orages, qu'avec sa mre et son
frre il n'aurait jamais de repos.

Il alla  Compigne avec toute la cour, mais partit, y laissa sa mre
sous la garde de M. d'Estre, lui faisant dire qu'il la priait d'aller
 Moulins, d'y rester. On lui enleva Vaultier, pour le lui rendre,
disait-on, ds qu'elle serait  Moulins.

Le lendemain (25 fvrier 1631), on mit son fidle Bassompierre  la
Bastille.

La soeur de Guise, princesse de Conti, fut exile avec trois
duchesses, dont deux taient aussi de la maison de Guise.

Monsieur s'enfuit en Franche-Comt, sur terre espagnole, le 11 mars,
avec le secours de sa mre, qui lui remit les pierreries de sa dfunte
femme. Elle-mme, laisse sans gardes  Compigne, sur je ne sais quel
avis qu'on lui donna, s'enfuit aux Pays-Bas (18 juillet 1631).

C'est ce que voulait Richelieu.

Trois gouverneurs de provinces, Guise, Elbeuf et Bellegarde, avaient
quitt la France. On les fit condamner  mort par le parlement de
Dijon, ainsi que la Fargis, et Senelle aux galres. Le roi lui-mme
avait t  Dijon pour assurer la Bourgogne, gouvernement du fugitif
Bellegarde.

Le roi fit ce voyage en mars, et partit de Dijon le 2 avril, pour
revenir. Ce fut en mars que la reine avorta.

Richelieu avait eu la complaisance de laisser revenir prs d'elle la
Chevreuse, qui promettait de le servir dsormais.

Monsieur en plaisanta. Il dit dans son exil qu'on avait fait revenir
la Chevreuse pour donner plus de moyens  la reine de faire un
enfant. (_Journal de Richelieu, Arch. cur._, t. V, p. 71.)

On lit dans le mme journal, p. 41, cette note curieuse:

Madame Bellier a dit au sieur Cardinal, en grandissime secret, _comme
la reine avoit t grosse_ dernirement, qu'elle s'toit _blesse_,
que la cause de cet accident tait _un empltre_ qu'on lui avoit
donne, pensant faire bien. Depuis, Patrocle (cuyer de la reine) m'en
a dit autant, et le mdecin ensuite.

Le roi ignora-t-il cette grossesse? Et Richelieu ft-il tellement
magnanime pour sa belle ennemie, jusqu' la couvrir de son silence?

Je ne l'imagine pas.

Je crois plutt qu'il laissa ce triste secret arriver au roi, pensant
ne pouvoir s'affermir sur une meilleure base que sur le mpris de la
reine.

Ce qui est sr, c'est qu'Anne d'Autriche avorta en mars, et que
Richelieu, dfinitivement vainqueur et matre, osa, au mois d'avril,
clore et signer son trait avec Gustave, dress ds le mois de
janvier.




CHAPITRE VI

GUSTAVE-ADOLPHE[8]

         [Note 8: C'tait ici le lieu d'en parler; mais j'ai d  ce
         grand homme le respect de commencer par lui mes
         claircissements. Je ne pouvais d'ailleurs, dans une histoire
         de France, l'envisager que de profil. La vieille histoire
         d'_Arkenholz_, sortie des pices et des rcits originaux, est
         toujours excellente. Elle nous a sauv beaucoup de pices
         importantes qui, je crois, n'existent plus ailleurs. Je parle
         de celles qui racontent la mort de Gustave, le sac de
         Magdebourg, etc.]

1631


Voil quatre-vingts pages pour le rcit de trois annes. Et qu'ai-je
racont? Rien du tout.

Ce rien est quelque chose. Car c'est le fond du temps. La grandeur de
l'effort, le srieux des tentatives, la complexit des combinaisons,
l'ostentation savante d'une grosse machine politique et diplomatique,
entrave par la moindre chose, qu'il faut raccommoder sans cesse, et
qui crie, gmit, grince pour donner un minime effet, voil ce qu'on a
vu. Les infortuns machinistes, Sully et Richelieu, par une force
trs-grande de sagesse et de volont, atteignent de petits rsultats
phmres.

Que reste-t-il de Sully,  cette poque, des bonnes volonts d'Henri
IV? Et ce retour que Richelieu, en 1626, comptait faire aux conomies
de Sully, cet espoir de rforme, que sont-ils devenus? Louis XII et
Franois Ier conquirent la Lombardie avec moins de labeur que
Richelieu ces deux petites places de Pignerol et de Saluces qu'il nous
fait tant valoir. Le rsultat unique et rel qu'on ait obtenu, c'est
l'amortissement dfinitif d'une grande force vive par o jadis la
France fut terrible  l'Espagne; je parle du parti protestant, de la
marine protestante.

Du reste, l'impuissance est le trait marqu de l'poque. Chacun sent
nettement que quelque chose meurt, et on ne sent pas ce qui vient.

Les vigoureux gnies qui, dans ce sicle, ont un moment prolong
l'autre, Shakespeare et Cervants, ont une intuition fort nette de ces
penses de mort. Ils jouent avec la leur et ne regrettent rien.

Pleurez-moi seulement ce moment o la cloche tintera pour dire que je
vais loger avec les vers... Oubliez-moi et ne rptez point ce pauvre
nom de Shakespeare.

L'Espagnol est plus triste, car il s'obstine  rire. Aprs une
histoire fort plaisante: Je sens bien  mon pouls que dimanche il ne
battra plus. Adieu, gaiet! adieu, plaisanterie! adieu, amis! 
l'autre monde!

C'est la fantaisie, direz-vous, qui part avec Shakespeare et
Cervants. Une srieuse renaissance va commencer, de prose et de bon
sens. Voici venir les gens de Port-Royal, l'austrit du jansnisme,
des efforts mritoires pour mettre la raison dans la foi. Il est
curieux de voir pourtant comment les fondateurs eux-mmes jugeaient de
la situation. Jansnius et Saint-Cyran, jeunes en 1613,  l'occasion
de Gauffridi, _prince des magiciens_ (V. le volume prcdent),
concluaient que le temps de l'Antichrist tait venu, le dernier temps
du monde. Vers 1653, Saint-Cyran, au principe mme de la rforme de
Port-Royal, montre infiniment peu d'espoir. Il dit en propres termes 
Anglique Arnauld: Il se fera une rformation dans l'glise... Elle
aura de l'clat et blouira. Mais ce sera un clat qui ne durera pas
longtemps et qui passera.

En rsum, ce sicle mme,  sa bonne poque, dans ses vigoureux
commencements jusqu' Pascal, manque du haut et fcond caractre qui
marqua le XVIe sicle  son aurore. Je parle de l'_espoir_, du signe
dcisif o le hros se reconnat, la _joie_.

J'en ai parl fortement pour Luther, qui, parmi ses temptes, offre
pourtant ce signe, la grande joie rvolutionnaire, destructive et
fconde, et la charmante joie des enfants.

J'en ai parl pour le sublime fou de la Renaissance, l'engendreur du
Gargantua, qu'on range avec les fantaisistes, et qui, tout au
contraire, eut la conception premire du monde positif, du monde vrai
de la _Foi profonde_, identique  la science.

Je ne vois au XVIIe sicle que deux hommes gais, Galile et
Gustave-Adolphe.

Galileo Galilei, fils du musicien qui trouva l'opra, et musicien
lui-mme, lve des grands anatomistes de Padoue, qui lui apprirent 
fond le mpris de l'autorit, professait les mathmatiques. En
littrature, son livre, c'tait l'Arioste; il laissait l le Tasse et
les pleureurs.

Deux choses un matin lui tombent dans les mains, un gros livre
d'Allemagne et un joujou de Hollande. Le livre, c'tait l'_Astronomia
nova_ de Keppler (1609) et le joujou, c'tait un essai amusant pour
grossir les objets avec un verre double.

Keppler avait trouv les mouvements des plantes, affermi Copernic et
pressenti Newton. Galile, au moyen de l'instrument nouveau qu'il
organise, suit la voie de Keppler, et, derrire ses plantes, il voit
la profondeur des cieux (1610).

Foudroy et ravi, saisi d'un rire divin, il communique au monde la
joie de sa dcouverte. Il en fait un journal: _Messager des toiles_.

Puis les clbres dialogues. Nulle pompe, nulle emphase; la grce de
Voltaire et le style le plus enjou.

Voil la vraie grandeur.

Nous la trouvons la mme dans le matre de l'art militaire,
Gustave-Adolphe, crateur de la guerre moderne. Si l'on veut croire ce
qu'il disait, qu'il l'apprit d'un Franais, il restera du moins le
hros qui la dmontra.

Vrai hros et grand coeur, dont ses ennemis, terrasss, ne bnirent
pas moins la douceur et l'inaltrable clmence.

Ce qui tonnait le plus en lui, c'tait surtout son tonnante
srnit, son sourire en pleine bataille. La conception du bon
Pantagruel, du gant qui voit de haut les choses humaines, semblait
s'tre ralise dans ce vritable guerrier. Il n'eut ni le gnie
morose de notre Coligny, ni le froid srieux du Taciturne, ni l'pret
farouche du prince Maurice. Tout au contraire, une humeur gaie, des
traits de bonhomie hroque.

Cet enjouement de Galile et de Gustave-Adolphe, des deux hommes
vraiment suprieurs, est un trait fort spcial, fort tranger au
temps, et qui n'y a nulle influence. Le temps est sec, et triste,
sombre.

Gustave n'apparut que pour un jour, pour montrer une science nouvelle,
vaincre, prir. Galile, pendant trs-longtemps, influa peu; vingt ans
aprs sa dcouverte, le jeune Descartes, qui va en Italie, ne le
visite point et semble ignorer qu'il existe. La rvolution de Luther,
en l'autre sicle, a couru en un mois par toute l'Europe, et jusqu'en
Orient. Celle de Galile est nglige vingt ou trente ans, comme
serait un badinage astrologique. Personne n'en sent l'norme porte,
morale et religieuse.

Avant de faire connatre la rvolution militaire qu'opra
Gustave-Adolphe, il n'est pas mal de le montrer lui-mme.

C'tait un homme de taille trs-haute (quelques-uns disent le plus
grand de l'Europe). Trs-large front. Nez d'aigle. Des yeux gris
clairs (assez petits, si j'en crois les gravures), mais pntrants. Il
avait pourtant la vue basse, et il eut de bonne heure, tant Allemand
par sa mre, beaucoup d'embonpoint. Sa grande force d'me et de
corps, sa paix profonde dans le pril o il passait sa vie, et
l'absence absolue de trouble, n'avaient pas peu contribu  le faire
gras. Cela le gnait un peu; on ne trouvait gure de chevaux assez
forts de reins pour le porter. Mais cela le servait aussi. Une balle,
qui et tu un homme maigre, se logea dans sa graisse.

Il tait fort sanguin, et il avait parfois de petits moments de
colre, fort courts, aprs lesquels il se mettait  rire. Il
s'avanait aussi trop en bataille, comme un soldat. Sans ces dfauts,
les seuls qu'on lui reproche, on aurait pu le croire plus haut que la
nature humaine.

Il tait tonnamment juste, et trouvait bon que ses tribunaux sudois
le condamnassent en ses affaires prives. Il apparut dans cette
horrible guerre de Trente ans, o il n'y avait plus ni loi ni Dieu,
comme un divin vengeur, un juge, la Justice elle-mme.

L'approche seule de son camp, irrprochablement austre, tait une
rvolution. Un de ses hommes, qui venait de prendre les vaches d'un
paysan, sent une main pesante qui se pose sur son paule. Se
retournant, il reconnat le bon gant Gustave, qui lui adresse avec
douceur ces fortes paroles: Mon fils, mon fils, il te faut t'aller
faire juger. Ce qui voulait dire: Te faire pendre.

Il tait le reprsentant du principe opprim, le protestantisme, celui
de la libert de l'Europe. Car son pre ne fut roi de Sude que par la
ruine du catholique Jean. Il fut le roi de la dfense nationale contre
la Pologne et les Jsuites. Son pre le dsignait, enfant, comme le
vengeur de cette cause. Je n'achverai pas, disait-il; ce sera
celui-ci. L'Allemagne le comprit ainsi. Et, quand il eut vingt ans
(1614), les grandes villes impriales, si claires, Strasbourg,
Nuremberg, Ulm, voulaient dj le nommer leur dfenseur contre la
maison d'Autriche. Le landgrave de Hesse l'appelait aussi.

Il avait eu une ducation trs-forte. Il crivait et parlait
l'allemand et le hollandais, le latin, l'italien et le franais. Il
entendait le polonais et le russe. Mais ce qui tait plus important,
c'est que, dans la trve de douze ans entre la Hollande et l'Espagne,
nombre d'officiers, de toute nation, qui vinrent servir en Sude lui
apprirent  fond toute cette savante guerre de Hollande. Situation
trs-favorable. Il se trouva, en ralit, le successeur du prince
Maurice.

C'tait la guerre des siges, des canaux, des marais. Mais, pour la
stratgie proprement dite, la guerre des grandes manoeuvres en plaine,
le matre tait en Sude. Pontus de la Gardie (de Carcassonne) l'avait
entrevue, et son fils Jacques la trouva tout entire, la ralisa,
l'enseigna  Gustave.

N en 1585, Jacques avait dix ans de plus que lui. La ncessit de
faire face avec une petite infanterie  l'immense cavalerie polonaise
et aux profondes masses russes le fora d'avoir du gnie et
d'inventer. Il pntra jusqu' Moscou. Et ce qui prouve que l'homme en
lui fut aussi grand que l'homme de guerre, c'est que les Russes,
battus par lui, eussent voulu le canoniser.

La Sude parut quelque temps irrsistible. Elle reprit Calmar sur le
Danemark. Elle conquit la Finlande, imposa la paix  la Russie. Elle
conquit la Courlande, la Livonie, la Prusse polonaise, imposa la paix
 la Pologne.

En Pologne dj, Gustave se trouva en face des impriaux, venus comme
allis. Il allait les retrouver en Allemagne, sur la cte du Nord,
pour l'empcher d'accomplir, ce qui semblait le mouvement naturel de
sa conqute, le tour de la Baltique.

Ce n'tait pas une querelle accidentelle, mais naturelle, essentielle
et fondamentale; la Baltique, visiblement, allait appartenir 
quelqu'un;  Gustave?  Waldstein? Celui-ci assigeait Stralsund, et
Gustave la lui fit manquer (1628).

Ds 1625, la Sude, sous Jacques la Gardie et Gustave, avait plant le
drapeau de la rforme militaire, fait hardiment (elle si pauvre!) son
plan pour une arme de quatre-vingt mille hommes. Et quelle prime
offrait-elle? Un code d'une svrit extraordinaire. De plus, elle
supprimait presque les armes dfensives.

Un Franais avait trouv un principe de guerre oppos aux trois
guerres d'alors. On peut le formuler ainsi: que ce qu'il y avait de
plus fort, ce n'tait pas l'lan des Turcs, la tempte de cavalerie,
ce n'tait pas la pesanteur des cuirassiers impriaux, ni mme les
murs et les savantes fortifications de la Hollande,--mais bien les
murs humains, le ferme fantassin en plaine et la poitrine de l'homme.

Et, bien loin de faire des carrs pais comme ceux des Espagnols, des
Janissaires, des rangs serrs contre les rangs, qui, une fois rompus,
s'embrouillaient de plus en plus, il mit ses hommes en files simples,
et du vide derrire, disant: Si la cavalerie vous rompt, laissez
passer, et reformez-vous  deux pas.

Cette confiance extraordinaire  la force morale eut son effet. Et
cette belle tactique sudoise tenta les braves au point que beaucoup
quittaient des services lucratifs, et la Hollande mme, pour venir
prendre part  la guerre hasardeuse o, pour rempart, on n'avait que
le coeur.

Ainsi apparut dans la guerre le vrai gnie moderne qui mprise les
sens et la platitude du sens commun, qu'on appelle souvent le bon
sens, et qui, le plus souvent, est la routine. Les sens, le sens
commun, avaient dit que le ciel tait une vote de cristal  clous
d'or.

Galile n'en crut rien, y vit et y montra un abme infini. Les mmes
sens disaient que le plus sr en guerre tait de se mettre derrire
des cuirasses et des murs. Gustave n'en crut rien, et il crut, d'aprs
la Gardie, que le vrai mur, c'est l'homme ferme, et que cette fermet
mobile, dgage des armures de limaon sous lesquelles on tranait,
est le secret de la victoire.

Dans ces hardis joueurs qui venaient  cette noble loterie, on voyait
un bon nombre de nos Franais rfugis de Hollande. L'arme sudoise
tait surtout, avant tout, l'arme protestante. L'alliance franaise,
qui et t dsirable  Gustave en 1627, quand Richelieu faisait la
guerre au pape en Valteline, lui fut extrmement antipathique en 1629,
quand Richelieu, vainqueur de la Rochelle, appel par le pape en
Italie, tait chant et clbr par tout le parti catholique. Et,
d'autre part, le ministre, qui alors comptait sur Rome, et dj se
croyait lgat, n'et eu garde de tout gter par une telle alliance. Il
tenait cependant prs de Gustave un militaire distingu, Charnac, qui
ngociait, semblait vouloir traiter, se mlait fort des affaires de
Gustave (de sa trve avec la Pologne). Ce qu'il voulait surtout,
c'tait d'inquiter l'Empereur, de retenir Waldstein au Nord, tandis
que le duc de Lorraine et Monsieur l'appelaient en France.

Une alliance que prfrait Gustave tait celle de Bethlem Gabor, son
beau-frre, le chef des Marches turques, qui tenait l'Empereur par
derrire. Mais il mourut en novembre 1629. Gustave et volontiers pris
des subsides du roi d'Angleterre, directement intress aux affaires
d'Allemagne pour la spoliation de son parent, le Palatin. Mais
Charles, en lutte avec sa nation, et sous l'influence de sa femme
Henriette, n'tait nullement ennemi de la maison d'Autriche. Gustave
ne l'ignorait pas; il jugeait dj Charles comme aurait fait Cromwell,
et voyait dans son employ Vane un tratre, un employ de Madrid.

Quant au Danois, la terreur de sa dfaite l'avait mis si bas, que,
pour se sauver seul, il sacrifiait tous ses allis protestants. Bien
plus, il entrait (en dessous) dans un honteux trait avec
l'aventurier, le grand marchand de meurtres, Waldstein, et il allait
mler le sang de cet homme au sang royal en pousant sa fille, riche
des pleurs de l'Allemagne!

Donc, Gustave tait seul.

Richelieu ne vint srieusement  lui que fort tard, le 24 dcembre
1629. Ayant alors vaincu la cour par la dcouverte des lettres qui
dvoilaient les trois cabales,  cette poque aussi dcidment
dsabus du pape, il offrait de l'argent  Gustave pour qu'il passt
en Allemagne.  quelles conditions? En promettant de respecter
l'usurpation que la Bavire avait faite du Palatinat. Or, c'tait le
point grave dans les affaires de l'Allemagne. L'lectorat du Palatin,
transmis  la catholique Bavire, tait le signe suprme de la
victoire des catholiques. En respectant cela, quoi qu'on ft, on ne
faisait rien. Richelieu n'appelait Gustave en Allemagne qu'en
l'entravant, voulant qu'il s'abdiqut et s'nervt d'avance.

Et cela pour trois cent mille francs!... Richelieu offrait cette somme
_pour chaque anne_. Mais y aurait-il plusieurs annes? La premire,
dans une si grande et si terrible lutte, ne serait-elle pas la
victoire ou la mort?

La question fut dcide par le snat de Sude, indpendamment de la
France. Le chancelier Oxenstiern tait contre le passage. Le roi et le
snat furent pour: 1 parce qu'on avait dj un pied en Allemagne,
Stralsund, qu'on avait dfendu contre Waldstein et qu'on voulait
garder; 2 pour garder (chose grave pour un pays pauvre comme la
Sude) le gros revenu de la douane de Dantzig qu'on venait d'acqurir;
3 pour garder surtout la Baltique. Waldstein s'y tablissait
dcidment, comme matre du Mecklembourg. Il s'intitulait follement
_propritaire des mers du Nord_. Mais l'Espagne, mais la Hollande,
avec leurs grandes flottes, ne l'auraient pas laiss paisible. Elles
seraient venues se battre dans la Baltique, s'y faire des
tablissements. Et le Sudois n'et plus t chez lui.

Donc, on rsolut le passage. Le 20 mai 1630, Gustave apporta aux
tats de Sude son unique enfant dans ses bras (la petite Christine),
la leur remit, leur fit ses adieux, et il chanta son psaume (le
quatre-vingt-dixime): Rassasie-nous, le matin, de ta Grce... Nous
serons joyeux tout le jour!

Le 24 juin, il dbarqua en Allemagne, prs de l'le Rugen, avec quinze
mille hommes. Il crivit ses griefs  l'Empereur, l'appelant sans
souci de l'tiquette, dans sa bonhomie de soldat: Notre ami et cher
oncle.  quoi Ferdinand, exaspr, ne rpondit pas moins avec une
douceur jsuitique qu'il ne se rappelait pas avoir fait de la peine
au roi de Sude.

Celui-ci, en touchant ce rivage dsol de l'Allemagne, fut bien
surpris de voir que ce peuple, qui l'appelait depuis si longtemps, qui
semblait vouloir l'appuyer, le nourrir, qui lui aurait donn son
coeur mme  manger, ne bougea plus, se recula plutt de lui avec
terreur. Tant la tyrannie excrable de Waldstein les avait briss. Le
Pomranien, oblig de recevoir Gustave  Stettin et ne pouvant lui
rsister, en fit  Vienne les plus basses excuses. Les lecteurs de
Saxe, de Brandebourg, en qui il esprait, ne lui envoyrent personne.
Ils envoyrent  l'Empereur,  sa dite de Ratisbonne. Bref, Gustave
n'eut ni ami ni ennemi srieux. Il eut beau laisser tout ouvertes les
portes de Stettin pour inviter les impriaux  venir l'attaquer. Ils
restrent  distance. Il prit des villes, il prit l'embouchure de
l'Oder, et n'en fut pas plus fort. Sa guerre tait tout autre que
celle des impriaux. Ils prenaient tout et affamaient les villes. Lui,
il leur apportait du pain.

Cette situation dura presque une anne (de juin en juin). Les princes
protestants, au lieu de se joindre  Gustave, exploitrent seulement
sa prsence en Allemagne pour faire peur  l'Empereur  Ratisbonne, et
obtenir de lui la destitution de Waldstein.

Cette affaire fut pousse d'ensemble et par les protestants (Saxe et
Brandebourg) et par le catholique duc de Bavire, qui esprait
succder  Waldstein comme gnral des forces de l'Empire. Mais la
destitution de celui-ci n'tait que nominale. Simple particulier, il
n'en restait pas moins le chef secret de ces loups effrns qui
n'eussent jamais trouv un si bon matre, c'est--dire si cruel ni si
tolrant pour le crime.

On a dit  la lgre que le pre Joseph avait fait son beau trait 
Ratisbonne pour obtenir de l'Empereur la destitution. Chose prouve
fausse par les dates. Waldstein fut destitu en septembre, le trait
sign en octobre (1630).

En dcembre, Gustave tait encore fort seul dans le nord de
l'Allemagne, dans un affreux dsert. Il croyait y prir. Le 4, il
crit  son ami Oxenstiern en lui donnant courage, mais sans cacher
qu'il espre peu, et il lui recommande son enfant, sa mmoire. C'est
peu de jours aprs qu'il reut l'offre de Richelieu, un subside, une
entrave, un trs-faible subside; avec la condition de s'abstenir des
plus riches pays de l'Allemagne, des gras lectorats ecclsiastiques
du Rhin, et de respecter la Bavire. De janvier en mars, dans sa
grande misre, il rsista encore, dit Non. Cependant il avait contre
lui l'arme de Tilly. Et l'Empereur songeait  rappeler Waldstein en
lui donnant la dictature militaire de l'Allemagne. Deux armes
catholiques allaient se former contre lui, tandis que les princes
protestants tergiversaient. Il prit enfin la plume, signa et reut
l'argent catholique, secours minime et illusoire, trois cent mille
livres pour la premire anne, et libralement un million pour chaque
anne suivante, probablement aprs sa mort.

Il signa. Et pourquoi? Pour avoir le nom de la France. Il rendit
public, imprima cet acte que Richelieu voulait secret. L'effet en fut
immense. Ce nom, rellement, donna des ailes  sa fortune.

Avril 1631 est mmorable par les traits contraires que fit la France
en mme temps.

Le 22 avril fut ratifi le trait avec Gustave-Adolphe contre
l'Empereur.

Le 6 avril, avait t conclu,  Chrasco, un trait de la France avec
l'Empereur. Ce trait pour l'Italie seule, il est vrai, mais qui
permettait  Ferdinand de retirer une arme d'Italie et de l'envoyer
contre Gustave.

Troisimement, en mai, Richelieu fit un trait secret avec la Bavire
(rival secret de l'Empereur, ennemi public de Gustave), que la France
et voulu faire respecter du roi de Sude pendant que le Bavarois
envoyait contre lui Tilly.

Honteuse politique et misrable imbroglio. Mais les vnements
dchirrent les fils brouills de cette toile d'araigne.

D'abord, le cabinet jsuite de Ferdinand, trs-sottement rus pour ne
tromper personne, dclare aux protestants qu'il renonce  leur faire
des procs _religieux_ pour les restitutions; on ne fera que des
procs _civils_; les gens de loi de l'Empereur vont s'tablir chez
chaque prince et s'immiscer partout dans le rgime intrieur des
tats. En ralit, plus de princes, plus de gouvernements; la justice
impriale aurait remplac tout.

Il s'leva un cri d'indignation contre une telle hypocrisie. Et, au
mme moment, un fait horrible pera le coeur de l'Allemagne,
Magdebourg brl et quarante mille hommes gorgs par Tilly au cri de
_Jsus! Maria!_ Lui-mme crit paisiblement: On n'a rien vu de tel
depuis la ruine de Jrusalem.

Ce fut le fruit des hsitations de l'ivrogne lecteur de Saxe, qui,
parmi les brouillards du vin, croyait tenir la balance entre Gustave
et l'Empereur, ne faisait rien et paralysait tout.

Tilly marcha vers lui, et, dans sa peur, il fallt bien alors que le
Saxon se rfugit sous la main de Gustave. Celui-ci entrana encore le
Brandebourg, et il avait dj le Mecklembourg, la Pomranie. Le
courageux landgrave de Hesse, si loin de sa protection, seul sur le
Rhin, se dclarait aussi pour lui.

L'approche de Tilly s'annona  la Saxe par l'incendie de deux cents
villages. Il n'tait pas loin des armes sudoises et saxonnes. Mais
il voulait attendre l'arme des bourreaux de Mantoue pour en fortifier
celle des bourreaux de Magdebourg. Notre trait de Chrasco lui
faisait esprer ce gros renfort. Gustave ne lui donna pas le temps de
le recevoir. Le 7 septembre, il le dfit et l'anantit  Leipzig. Ce
fut le solennel essai de la tactique nouvelle.

Gustave fit un usage habile, heureux, d'une rapide et mobile
artillerie lgre. Il dit aux fantassins: Ne tirez pas avant d'tre
assez prs pour voir le blanc des yeux. Et, comme la masse pesante
des cuirassiers impriaux pouvait les alarmer, il dit: Poignardez les
chevaux.

Les vieux rgiments de Tilly combattirent avec une fureur
inexprimable, d'autant qu'ils perdaient leur mtier, que ds lors la
chance tait aux Sudois. Mais ils furent crass. Leur fuite fut plus
sanglante encore que la bataille. Car la terre dlivre, la terre se
souleva, les montagnes du Hartz fondirent sur eux, et les pierres sur
tout le chemin semblrent s'tre changes en paysans arms pour
consommer cette juste vengeance et cette punition de Dieu.

Il n'y eut jamais victoire si belle. C'tait celle du peuple, celle de
l'humanit, de la piti, de la justice.

Gustave pouvait faire ce qu'il voulait, aller o bon lui semblerait, 
droite ou  gauche;--ou tout droit au midi, par la Bohme ruine,
aller frapper l'Autriche  Vienne;--ou bien, au sud-ouest, aller
s'tablir et se refaire dans les pays non ruins, dans les bonnes
terres de prtres sur le Rhin, et, s'il le fallait, en Bavire.

Le chancelier Oxenstiern, qui tait loin, et voulu qu'on allt 
Vienne. Gustave, qui tait prs, jugea qu'il fallait aller vers le
Rhin.

Tous l'en blment. Moi, non. Ce misrable Empereur, qui avait fait de
ses mains une Arabie de la Bohme, qui avait puis ses tats
patrimoniaux et bu leur sang, d'o tirait-il un peu de moelle encore?
Des pays de l'ouest, des princes-prtres qui l'aidaient malgr eux. La
main mise sur ceux-ci, et la perfidie bavaroise tant neutralise,
d'un seul revers  gauche, Gustave et abattu l'Autriche.

Il chargea donc la Saxe d'envahir le dsert de Bohme, et il s'en alla
vers le Rhin, guerroyant  son aise, mnageant tout le monde, riant
avec les prtres, dont ses Sudois buvaient le vin. Il tait sr de
russir s'il n'avait d'obstacle que ses ennemis.

Mais il pouvait aussi trouver obstacle en ses amis, en ses allis
malveillants. En approchant du Rhin, il allait toucher Richelieu.




CHAPITRE VII

COMMENT RICHELIEU PROFITA DES VICTOIRES DE GUSTAVE

1632


Quand Richelieu vit son ami Gustave venir  lui  travers toute
l'Allemagne, faire sans obstacle deux cents lieues vers l'Ouest et
arriver au Rhin, il fut tonn, j'allais dire effray. Quel
drangement de l'quilibre! quelle norme prpondrance du parti
protestant! Il n'avait devin en rien ce roi de Sude. Il l'avait
mesur  la mesure de Spinola, de quelque autre bon gnral, et il
avait compt sur une guerre hollandaise o les deux partis, faisant
pied de grue, restaient des dix ans  se regarder.

Gustave tait bien plus qu'un gnral. C'tait une rvolution.

Bien vite Richelieu fit trois choses:

Il poussa son roi en Lorraine ds le lendemain de la bataille de
Leipzig, pour profiter, happer quelque dpouille (octobre 1631). Chose
peu difficile dans ce grand moment de terreur.

Deuximement, il avertit les catholiques, et en gnral les princes
d'Allemagne, de se rfugier tous sous la garantie du trait de France,
dans une neutralit arme, de n'aider ni Gustave ni l'Empereur.
Neutralit qui, plus tt aurait t favorable  Gustave, mais qui,
lorsqu'il tait vainqueur, devenait son obstacle. S'avanant seul et
si loin, il avait besoin d'tre aid si l'on voulait que sa victoire
ft srieuse, durable, fatale  la maison d'Autriche.

Enfin Richelieu invita Gustave mme  ne pas profiter de son succs, 
laisser ces prtendus neutres garder leurs forces entires et se tenir
arms, au profit rel de l'Autriche, dont ils restaient les secrets
allis, et demain les auxiliaires actifs, au premier revers du
Sudois.

Il semble qu'il et cru, pour ses trois cent mille francs, avoir
acquis Gustave pour le diriger, l'arrter, le mener ici et l. Voil
que, sans avoir rien fait, on voudrait limiter, dtourner la conqute
de cet Alexandre le Grand. Il ne touchera pas  la Bavire, vitera
l'Alsace, tournera Trves, respectera Mayence, n'ira pas en Lorraine,
dont le duc tait all le provoquer et se faire battre.

Gustave eut la bont de rpondre qu'il ne lui tait pas facile
d'pargner tous ces princes amis de l'Autriche; que le Bavarois jouait
double, armait en faisant ngocier; qu'on savait ses penses, et par
lui-mme, ayant intercept ses lettres; que l'ennemi, d'ailleurs, qui
venait de lui disputer l'Allemagne  Leipzig, tait le Bavarois Tilly.

Gustave n'avait pas la moindre ide de se dtourner en Lorraine. La
protection dont Richelieu couvrait un pays que l'on n'attaquait pas
n'tait qu'un prtexte pour y prendre des gages, s'y tablir comme
protecteur. Quant  l'Alsace, Gustave pensait certainement 
Strasbourg, qui l'avait appel, comme bien d'autres villes. Richelieu
n'y pouvait trouver  redire, lui qui, aux derniers dangers de
Strasbourg, n'avait os lui donner des secours que l'autorisation
d'emprunter quelque argent aux marchands de Paris!

La protection que Richelieu offrait aux catholiques d'Allemagne
n'tait pas srieuse. Il n'tait pas arm encore, et, quoiqu'il se
vante d'avoir eu au printemps suivant cent mille hommes, on a peine 
le croire. En comptant bien les trois armes qu'il eut, on n'en trouve
que cinquante mille. Mais alors,  la fin de 1631, il n'avait encore
presque aucune force. C'tait par le nom seul du roi qu'il voulait
arrter Gustave et lui faire respecter ces petits princes. Tous leurs
ambassadeurs vinrent se grouper auprs de Louis XIII. Ils en tirrent
une sotte confiance. Les moindres en prirent une assurance ridicule
pour chicaner, marchander avec une force irrsistible.

On le vit  Francfort. Les Francfortois le prirent de passer son
chemin, disant que, s'il leur faisait manquer  la fidlit qu'ils
devaient  l'Empereur, ils pourraient bien tre privs du privilge de
leurs foires. Ce qui leur valut la verte semonce qu'on va lire: Vous
ne parlez que de vos foires; mais vous ne parlez pas de conscience et
de libert... Si j'ai trouv la clef des places, de la Baltique au
Rhin, je trouverai bien encore celle de Francfort... Suis-je venu ici
pour moi-mme? Non, c'est pour vous et pour les liberts
publiques.--Que Votre Majest nous permette du moins de consulter
monseigneur l'archevque de Mayence...--C'est moi qui suis monseigneur
de Mayence. Et, comme tel, je vais vous donner une bonne absolution
qui vaudra bien la sienne... Pour la Bavire, n'y pensez pas; j'ai
dj pris de ses canons que je pourrais vous faire entendre...--L,
les voyant tout blmes, il reprit sur un ton plus gai: Je ne suis pas
votre ennemi. Mais j'ai besoin de votre ville... Votre Allemagne est
un vieux corps malade; il faut des remdes hroques. S'ils sont un
peu forts, ayez patience. Moi, j'en ai bien. Je ne suis pas ici pour
me divertir. Je couche sur la dure avec mes hommes, tandis que j'ai
l-bas une belle jeune femme avec qui je n'ai pas couch depuis
longtemps... Bref, Messieurs de Francfort, vous me tendez le bout du
doigt; moi, je veux votre main entire pour vous donner la main. Je
vois bien la manoeuvre... mieux que je ne vois celle de vos braves
soldats. Pour des paroles, la seule  quoi je me fie, c'est celle de
Dieu; il est ma garantie, avec ma propre prvoyance.

Il avait dit: Je suis lecteur de Mayence et duc de Franconie. Il
jugeait avec raison que l'Empire tait fini. On le voyait crouler  la
premire impulsion.

Les deux mensonges s'en allaient.

Le mensonge autrichien (de tant de peuples unis d'eux-mmes,
disait-on) tait violemment dmenti, et par la Bohme qui, en deux
mois, passa  la Saxe, et par la Hongrie, demi-souleve, et par
l'Autriche elle-mme qui voulait armer contre l'Autrichien.

Et le grand mensonge allemand, la fiction du saint-empire, la sotte
comdie d'lire un prince rellement hrditaire, tout cela finissait
aussi. Tous ces princes et principicules, valets-ns du plus fort,
qui, sous l'ombre du grand vautour, mangeaient, suaient le plus
patient des peuples, il leur fallait quitter le jeu. Un vengeur et un
protecteur arrivait  l'Allemagne pour briser  la fois et ses faux
protecteurs, et le flau de l'arme des brigands. Il avait t droit 
Francfort, au champ d'lection, pour couper court avant tout  la
vieille farce qu'ils allaient jouer encore, de faire un faux roi des
Romains dans le fils de l'Autriche. Gustave, avec son titre de prince
des Goths que portent les rois de Sude, assurait ne connatre rien au
vieux droit de l'Empire. Son droit, c'tait Leipzig, la vengeance et
la dlivrance de l'Allemagne, prouve si incapable de se dlivrer
elle-mme.

Nul doute qu'en prsence du flau excrable qui rongeait le pays,
l'arme gnrale des voleurs qui se refaisait sous Waldstein, il ne
fallt un gardien de l'Allemagne qui campt, l'pe nue, non pas sur
la Baltique au petit bord, mais au coeur, sur le Rhin. Un grand
royaume arm du Rhin tait la seule condition de salut pour cette race
infortune, si Dieu avait assez piti d'elle pour conserver
Gustave-Adolphe.

La Sude lui est-elle trangre? Elle parle un dialecte germanique,
et Gustave spcialement tait Allemand par sa mre. D'o vint donc
cette rpulsion, cette antipathie, cette froideur? D'elle-mme,
l'Allemagne est jalouse. Si grande et si fconde, matrice et cerveau
de l'Europe en plusieurs de ses grandes crises, elle ne devrait rien
jalouser. Et le Sudois encore moins qu'autre chose. Grand vainqueur,
mais trs-petit prince, trs-pauvre, une force passagre qui ne
pouvait tirer consistance et dure que d'une extrme bonne volont de
l'Allemagne. Elle lui manqua rellement. Les princes, ceux du moins
qui ne furent pas forcs par la prsence de Gustave, suivirent de leur
mieux le conseil de Richelieu, de rester impartiaux et de garder une
juste balance entre Dieu et le Diable, entre leur sauveur et leur
exterminateur. La bourgeoisie des villes impriales, qui, quinze
annes plus tt, avait appel Gustave, lui venu, se montra prudente,
fine et avise, politique, aidant le moins possible celui qui
combattait pour tous, chicanant au librateur ce que le lendemain elle
donna gnreusement aux brigands.

Il me faut bien ici laisser les grandes choses pour conter les
petites, voir maintenant comment Richelieu, en entravant Gustave,
profita de ses victoires, exploita habilement la terreur de son nom et
grappilla sur sa conqute.

L'histoire est identique ici  l'histoire naturelle. L'astucieux
corbeau suit l'aigle ou va devant, attentif  se faire sa part,
s'invitant au repas et relevant les restes mme avant la fin du
festin.

L'attention qu'il a dans ses Mmoires  brouiller son rcit, 
intervertir les dates de mois et jours, empche d'observer que chaque
pas de Louis XIII suit chaque victoire de Gustave; que nos succs sont
les contrecoups naturels des grands succs de l-bas. Il est bien
entendu que la plupart des auteurs de mmoires et historiens ont
reproduit soigneusement ce dsordre. Rtablissons le synchronisme des
affaires d'Allemagne et de celles de France qui en taient les
rsultats.

Richelieu ne bougea avant que Gustave et gagn sa bataille de Leipzig
(7 septembre 1631).  l'instant, il emmena le roi avec quelques
troupes qu'il avait en Champagne (23 octobre), et fondit sur la
Lorraine allemande, investit Moyenvic, petite forteresse de l'vch
de Metz, que les soldats de l'Empereur occupaient et fortifiaient. Le
drapeau imprial flottant sur Moyenvic n'empcha pas le roi d'y entrer
(27 dcembre 1631). Aprs la dchirure qu'y venait de faire  Leipzig
l'pe du roi de Sude, ce drapeau n'tait qu'un lambeau.

L'tourdi duc de Lorraine avait pris justement ce temps pour provoquer
 la fois les deux rois. D'une part, il avait chez lui le frre de
Louis XIII et le mariait secrtement  sa soeur. De l'autre, il s'en
allait, dans ce moment terrible o le torrent de Sude emportait tout,
se mettre devant. reint et jet au loin, il ne rentra chez lui que
pour y voir le roi de France. Le roi eut pourtant la bont de le
recevoir, de lui dire qu'il le protgerait contre Gustave (qui ne
songeait gure  l'attaquer), mais que, pour rassurer Gustave sur les
intentions du duc de Lorraine, lui Louis XIII prendrait _en dpt_ sa
ville de Marsal et ses salines, le meilleur de son revenu (6 janvier
1632).

Le duc de Lorraine mritait cela, et pis. On ne peut qu'applaudir 
une ruine si mrite. Cependant Richelieu mit  sa spoliation
successive, qui dura deux ans, un luxe de ruse et d'astuce absolument
inutile avec ce petit prince qui ne pouvait ni se dfendre ni se faire
dfendre par les impriaux ou Espagnols. Il prit la Lorraine en trois
fois, par trois cessions successives, tenant, ce semble,  ne rien
prendre que par le consentement forc du spoli, et non comme
conqute, mais comme amende et punition. Enfin il le dsespra au
point qu'il alla se faire retre.

Le second grand coup de Gustave, la dfaite, la mort de Tilly (5 avril
1632), donna  Richelieu une force inoue au dehors, au dedans, pour
frapper ici les amis, l les allis de l'Espagne.

L'Espagne, battue sur le Rhin par un petit parti sudois, tombait dans
le ridicule. Et ses malheurs la faisaient radoter. Elle en tait 
faire sa cour au pape pour qu'il tirt le glaive spirituel, octroyt
la croisade contre le prince des Goths. Elle priait Venise et la
Toscane de vouloir bien faire avec elle une ligue italienne. Venise
s'en moquait et soudoyait Gustave-Adolphe.

On comprend le mpris avec lequel Richelieu reut l'intervention des
deux protgs de l'Espagne, la reine mre et Gaston, dans le procs
qu'il faisait faire au marchal Marillac. Ils avaient cru faire peur
aux juges, effrayer la commission qui procdait. Richelieu prit sur
lui le danger possible et futur. Il rassura les juges en leur laissant
l'excuse de pouvoir dire plus tard, s'il le fallait, qu'il les avait
forcs. Il fit faire le procs chez lui-mme  Rueil. Marillac, comme
gnral, s'tant fort mal conduit, avait montr une inertie perfide
dans les moments critiques. La trahison pourtant tait difficile 
prouver. Il fut condamn comme voleur, ayant dtourn de l'argent,
l'argent des vivres, gagn sur la vie du soldat. Sa condamnation et sa
mort, malgr les menaces insolentes qu'on faisait de Bruxelles, furent
une victoire sur l'Espagne, sur ses allis, la mre et le fils (10 mai
1632).

L'Espagne ne dsesprait pas d'oprer ici par nos tratres une petite
diversion. En mettant Gaston  la tte d'une bande de deux mille
coquins de toute nation (qu'on disait Espagnols), on le lanait en
France, o les Guise, les Crqui, les d'pernon, et autres, mme
Montmorency, faisaient esprer de le soutenir. Les Espagnols
promettaient tout, une arme aux Pyrnes, une flotte en Provence,
etc. Et cela au moment o, de toutes parts, ils taient enfoncs,
battus, perdus, ne pouvaient plus se reconnatre. Louis XIII en fut si
peu inquiet, qu'il prit ce moment pour mordre encore un bon morceau
dans la Lorraine. Allguant que Gaston avait fait en Lorraine sa
petite arme, il passa au fil de l'pe deux rgiments lorrains, campa
devant Nancy (23 juin). Le duc, non secouru, est rduit encore 
traiter, et, cette fois, cde trois forteresses.

Lui et Gaston avaient agi comme des enfants. Au dfaut de l'Espagne,
ils comptaient sur Waldstein; ils appelaient Waldstein, comme s'il et
pu bouger, tant alors en face de l'pe de Gustave. Seulement, comme
celui-ci tait oblig de se concentrer devant Waldstein, il tait
faible sur le Rhin, presque autant que les Espagnols. Cela permettait
 Richelieu d'avancer entre les uns et les autres, de profiter de la
terreur des princes-prtres et de se garnir les mains. Les Sudois
avaient prpar, Richelieu recueillait. Il arrivait, comme protecteur
des catholiques, pour escamoter les conqutes, le prix du sang des
Sudois. C'est ainsi que ceux-ci, ayant battu les Espagnols dans
l'archevch de Trves, et croyant avoir pris Coblentz, virent sur la
forteresse flotter le drapeau d'une garnison franaise que
l'archevque y mit lui-mme.

Telle tait l'union de ces bons allis. Mais l'effet moral de
l'alliance n'en tait pas moindre. Ces deux puissances jointes
ensemble, dit Richelieu, on sentoit qu'il n'y avoit rien en terre qui
pt rsister. Donc, le pauvre Gaston put continuer en France son
plerinage solitaire. Pas une province ne bougea, pas une ville
n'ouvrit ses portes. Les gouverneurs qui avaient donn espoir,
d'pernon, Crqui, se gardrent bien de se dclarer. Une seule chose
tait dangereuse, c'est que Valenay, qui tenait Calais, avait promis
de l'ouvrir  l'Espagne. Mais l'Espagne n'y fut pas plus  temps
qu'elle ne le fut aux Pyrnes pour soutenir Montmorency, gouverneur
du Languedoc. Celui-ci s'tait brouill avec Richelieu, fort
maladroitement, pour un chevalier comme il tait, sur une question
d'argent. Richelieu et d'Effiat, son surintendant des finances,
avaient fait l'entreprise d'introduire en Languedoc, comme dans tous
les pays d'tats, _l'impt rgl par les lus_. Impt, il est vrai,
non vot, donc d'un arbitraire lastique, mais en revanche dgag des
surcharges insenses, honteuses et monstrueuses, que les tats
votaient pour dons aux gouverneurs et autres grosses ttes de
l'assemble. Montmorency y perdait cent mille francs. Belle et noble
occasion pour faire la guerre civile!

Montmorency n'entrana les tats que par la force en emprisonnant les
rcalcitrants. Mais il n'entrana pas du tout nos protestants des
Cvennes, ni ceux des villes, Narbonne, Nmes, Montpellier. Ils
n'avaient garde d'armer contre Richelieu, qu'ils croyaient ami de
Gustave.

Qui croirait que Gaston, Montmorency, ces pitoyables fous, eurent
l'ide ridicule d'crire  Gustave, d'imaginer que, n'tant pas
content de Richelieu, il leur enverrait des secours? autrement dit,
que Gustave cooprerait avec les Espagnols?

Gaston n'tait qu'un page, et ne mritait que le fouet. Son frre,
pour chtier ou ramener cet enfant prodigue, lui envoya, pour
pdagogues, deux protestants, la Force et Schomberg, avec quelques
mille hommes. Leur besogne ft peu difficile. Gaston tait plus fort
que Schomberg, comme nombre. Mais, comme force morale, il tait nul;
il apportait  la bataille le dcouragement de l'Espagne, sa reculade
universelle et l'entrain des dfaites. Schomberg avait, tout au
contraire, la France et le roi derrire lui, plus l'alliance du
redout vainqueur, la lointaine terreur et l'invincibilit de Gustave.
Gaston le sentait bien. Montmorency peut-tre aussi. Mais il n'osa pas
reculer, et, les yeux ferms,  peine suivi, ce vaillant fou plongea
dans les rangs de Schomberg. Il n'eut pas le bonheur d'tre tu; il
fut bless et pris (1er septembre 1632).

Schomberg tait trop politique pour faire prisonnier l'hritier du
trne. Gaston pouvait s'enfuir. S'il et fait retraite vers la mer, il
aurait reu au rivage six mille Napolitains que l'Espagne lui faisait
passer. Mais Schomberg ngocia avec lui, lui fit esprer que, s'il ne
fuyait pas, il aurait de bonnes conditions. Il resta, les posa
lui-mme comme s'il et t vainqueur, exigeant des choses excessives,
qui auraient t la honte du roi, des places de sret pour lui, le
rtablissement des condamns, entre autres, celui de la Fargis prs de
la reine Anne. Pendant ce temps, on le tournait, on l'enveloppait, on
passait au midi entre lui et l'Espagne. Il lui fallut baisser de ton.
Bullion, homme de Richelieu, arriva, et lui dit qu'il n'avait de salut
que dans une soumission complte. Mais quelle? La plus dshonorante,
avec deux clauses terribles: promesse de dnoncer  l'avenir les
complots qu'on fera pour lui, engagement de ne prendre aucun intrt 
ceux qui l'ont suivi et de ne pas se plaindre s'ils subissent ce
qu'ils mritent.

Gaston ( en croire ses lettres et ses mmoires crits par un des
siens) avait peur et horreur d'avaler cette infme mdecine. On lui
dit que c'tait la seule chance d'apaiser son frre et de sauver
Montmorency. La femme du prisonnier pria Gaston elle-mme de trahir
son mari en paroles pour le sauver en acte. Le roi pourtant ne fut pas
engag, Bullion n'ayant pouvoir ni caractre pour promettre la grce
en son nom.

La situation tait analogue  celle d'Henri IV dans l'affaire de
Biron, avec cette diffrence que Montmorency n'avait rien de la
noirceur de l'autre, qu'il tait aim de tout le monde et mritait de
l'tre pour ses charmantes qualits. C'tait un pauvre esprit, lger
et indcis (comme sa parole mme, il bredouillait un peu), mais le
coeur sur la main, un attrait tout particulier de navet
chevaleresque. Toute la cour, toute la noblesse de France, taient 
genoux devant le roi et priaient pour lui. Faire prir un tel homme,
et dans son Languedoc mme, o il tait ador, et dont lui et ses
pres taient gouverneurs depuis si longtemps, cela paraissait un
horrible coup. Et un coup qui serait veng. Monsieur avait dit que, si
l'on touchait  cette tte, il connaissait plus de trente
gentilshommes qui poignarderaient Richelieu.

Celui-ci nous a conserv la dlibration. On y voit qu'il donna les
raisons pour et contre, faisant valoir surtout les raisons pour la
mort, l'avantage de dcourager  jamais le parti de Monsieur, la
grande difficult de garder un tel prisonnier; puis se dmentant tout
 coup, et concluant  le garder comme otage.

Il est trop vident qu'il voulait que le roi et seul la
responsabilit d'un pareil acte. Mais le roi n'avait rien de spontan,
nulle initiative. On avait beau lui arranger la chose, lui bien
montrer la question. Il fallait que quelqu'un le pousst par un avis
exprs, lui ft signer la mort. Le pangyriste du pre Joseph,
crivain ailleurs trs-peu grave, mrite ici quelque attention quand
il affirme, d'aprs des mmoires srs, que le Capucin eut l'honneur
de la chose, qu'il mena toute l'affaire, d'abord la trahison de
Bullion, l'espoir dont il leurra Monsieur, puis le conseil de mort.
Richelieu mit Joseph en avant et le fit parler avant lui. Il le
connaissait vain, aimant  se faire fort d'nergie machiavlique et 
faire blanc de son pe. Joseph parla d'autant plus ferme, qu'il
sentait trouver faveur et appui dans le coeur de Louis XIII, port de
sa nature  la svrit. Montmorency, condamn au Conseil, le fut
immdiatement par le Parlement de Toulouse, dcapit le mme jour (30
octobre 1632).

L'tonnement fut extrme en France et en Europe. On ne l'et jamais
cru, et personne ne l'aurait prvu. Chacun baissa la tte, et sentit
bien qu'aprs ce coup il n'y avait de grce  attendre pour personne.
L'effet fut plus terrible que celui de la mort de Biron. Montmorency
tait si aim, que ce fut pour beaucoup comme une perte de famille, un
coup tout personnel, l'effet d'un frre dcapit.

On fit comme pour Biron. On calma les parents en leur donnant les
biens du mort. Le mari de sa soeur, le prince de Cond, le plus avare
homme de France, tendit la main, reut. Principale origine de cette
norme fortune des Cond. Celui-ci en 1609 n'avait pas dix mille
francs de rente. Sa femme l'enrichit, puis la mort de son beau-frre,
qui lui valut couen, Saint-Maur et Chantilly. Richelieu, dj malgr
lui, avait fond les Orlans (1626) et fonda encore les Cond.
Montmorency, qui mourut comme un saint, lana pourtant, par testament,
une rude pierre au front de Richelieu. Il lui fit un don, lui lgua
un tableau de prix.

Plusieurs des amis de Montmorency, de ses principaux gentilshommes,
furent mis  mort, et leur fidlit punie. Chose nouvelle qui
scandalisa, indigna. Elle brisait les vieux attachements de vassal 
seigneur, de client  patron, de _domestique_  matre. Nul matre
dsormais que le roi et l'tat.

Svrit terrible, mais ncessaire. C'tait le commencement du rgne
de la loi. Et, dans les moeurs, dans l'opinion d'alors, il y avait 
oser cela et pril et grandeur.

L'effet voulu fut obtenu. Pour longtemps les partis restrent
dcapits, la guerre civile impossible, et l'Espagne n'eut plus de
prise. Les complots furent rduits aux chances de l'assassinat.

Ds ce jour, beaucoup dsirrent violemment la mort de Richelieu. Et
cela, il faut le dire, moins encore pour son audace que pour le
mlange d'une basse cruaut de robe longue qu'on crut y voir ml. On
trouva monstrueux qu'un des gentilshommes de Montmorency ft envoy
aux galres ramer avec les forats. Pour l'chafaud,  la bonne heure.
On trouvait mme que l'acte hardi de la mort de Montmorency avait t
fait lchement. Il l'avait voulue sans nul doute, et n'avait pas os
la conseiller. Il y avait montr le courage d'une me de prtre, ne
frappant pas lui-mme, mais poussant le couteau.

Il se sentit trs-seul. Le spectacle de cette cour terrifie, mais
dsole, tait effrayant pour lui-mme. Le roi avait tenu bon au
moment dcisif. Mais n'aurait-il pas de retour? Par un revirement
surprenant et qu'on put croire timide,  ce moment de grande audace,
Richelieu envoya  Madrid et fit des ouvertures aux Espagnols.

Gustave-Adolphe avait pli, et Richelieu, par un sens froid, exact, de
la destine du hros, jugeait qu'il tait temps de l'abandonner.
Waldstein et l'arme des brigands avaient ressuscit, et l'Allemagne
ne secondait pas srieusement son librateur. Quand Gustave vint
contre Waldstein dfendre Nuremberg, la capitale du commerce et
l'arche sainte du gnie allemand, on le laissa deux mois languir,
s'puiser l de misre et de maladies.

Richelieu calcula qu'il fallait profiter d'une situation encore
entire et de l'effet moral qu'allait avoir ce coup de vigueur sur
Montmorency. Avant l'excution, il fit partir Beautru (le bouffon,
l'_esprit fort_ et l'excellent espion), de manire qu'il ft  Madrid
quand la nouvelle de la mort arriverait,  temps pour voir la mine
piteuse des Espagnols et pour en profiter. Beautru les trouva en effet
abattus, dtremps, d'autant plus tendres aux avances imprvues de
Richelieu. Il saisit ce moment pour dire qu'aprs tout on n'tait pas
ennemi, et il prsenta les prisonniers espagnols que renvoyait le
cardinal. On s'arrangea, d'abord pour l'Italie.

Chose agrable  l'Espagne, qui pourrait en tirer des forces pour agir
sur le Rhin contre les Sudois. Agrable, honorable au pape, qui,
depuis quatre ans, s'entremettait fort pour la paix, faisait trotter
son Mazarin et jouait son petit rlet. Enfin chose agrable  notre
jeune reine espagnole,  sa cour, qui, par mademoiselle de Hautefort,
n'tait pas sans influence sur le roi. La bonne entente avec Rome et
l'Espagne allait peut-tre attnuer l'effet du sang vers, adoucir
quelque peu les haines, faire rentrer le cardinal dans le concert des
honntes gens.

Il semblera bien tonnant, bizarre, absurde, que justement alors
Richelieu, couvert d'un tel sang, voult plaire  la reine! On ne peut
pourtant en douter. Ce qu'on a dit du got qu'il avait pour Anne
d'Autriche et de ses tentatives prs d'elle est incertain pour le
temps qui prcde et dmenti pour le temps qui va suivre. Mais, pour
ce moment o nous sommes, la chose est sre et constate.

On l'a vu en avril 1631 l'espionner, la dsesprer, en surveillant sa
grossesse. On le verra en 1635 demander son divorce  Rome et vouloir
la chasser. Mais aujourd'hui (novembre 1632) il est galant prs
d'elle, lui fait sa cour, semble en tre amoureux.

Tyrannique esprit de cet homme, de prcipitation sauvage et sans
respect du temps. La tte de Montmorency vient de tomber le 30
octobre, presque sous les yeux de la reine. Et il lui faut sourire et
accepter des ftes, descendre avec lui la Garonne, se laisser promener
en France, et loger et coucher chez lui!

Il semblait esprer justement dans le deuil de la reine, dans sa
terreur et son abaissement. Depuis l'avortement d'avril 1631, sa
situation tait fort humble. Le roi n'en tenait pas le moindre compte,
et venait tous les soirs chez elle pour mademoiselle de Hautefort sans
lui dire un seul mot. On l'avait amene au voyage du Midi, moins comme
reine que comme otage, comme une prisonnire suspecte qu'on ne
pouvait laisser  Paris. Elle semblait n'tre venue que pour aller
d'excution en excution, sur le Rhne d'abord, puis en Languedoc.
L'trange demande de Gaston de rendre la Fargis  la reine disait
assez qu'il restait encore quelque lien entre la reine et son
beau-frre. L'indiffrence haineuse du roi dut s'en accrotre. Il la
laissa aux mains de Richelieu, et s'en alla droit  Paris.

 celui-ci d'en faire ce qu'il voudrait, de la rgaler et fter dans
l'intrt du trait espagnol. C'est le prtexte qui couvrit son
changement  l'gard de la reine. Changement inespr, douce surprise
pour elle, rassure tout  coup. Surprise forte pour un coeur de
femme. Elle pouvait dfaillir et mollir, laisser prendre de grands
avantages  l'audace d'un homme tout-puissant, d'un vainqueur, disons
d'un matre, et qui voulait ce qu'il voulait.

Richelieu n'tait beau ni jeune, et ne ressemblait pas  Buckingham.
En revanche, il l'avait battu; le brillant fanfaron tait mort
ridicule. Richelieu, au contraire, ncessaire aux Sudois, et dsir
des Espagnols, semblait l'arbitre de l'Europe, grandi des victoires de
Gustave, des succs de Lorraine, de la dfaite de Monsieur. Mme la
tragdie de Toulouse, pour laquelle on avait pleur, elle le servait
peut-tre au fond. Les femmes aiment qui frappe fort, et parfois ceux
qui leur font peur.

Donc ce triomphateur, menant la cour vaincue, la reine souriante et
tremblante, descendait doucement de Garonne en Gironde.  Bordeaux, sa
victoire devait doubler encore par la mortification, le dsespoir du
vieux gouverneur, le duc d'pernon. Il touchait aux quatre-vingts ans.
La fte et t belle si la rage remonte l'et expdi et que le
cardinal et pu l'enterrer en passant.

Vain espoir!  Bordeaux, tout change.

Vicissitude trange de la destine qui s'amuse  nous prendre au plus
beau moment, en pleine fte et couronns de fleurs, pour nous tordre
le cou!... Les violentes motions de Richelieu, sa proccupation
terrible, l'effort qu'il avait fait, son audace craintive, enfin,
par-dessus tout, le tourment de l'espoir, tout cela fut plus fort que
lui. Et il fut frapp  Bordeaux.

Il n'y avait pas  lutter avec ce mal. L'irritation de la vessie,
l'impossibilit d'uriner, semblent du premier coup l'approcher de la
mort. L'augure fcheux d'une mort subite vient le frapper, Schomberg
mort en soupant. Et dj, en Allemagne, il a perdu d'Effiat, gnral,
financier, homme universel, son autre bras droit. Tout s'assombrit. La
reine part en avant. Les ftes qu'il lui prparait chez lui (
Brouage) et dans sa conqute sur son champ de gloire  la Rochelle,
tout se fera sans lui. Pour comble, le vieux coquin d'pernon,
insolent d'tre en vie, vient chaque matin,  grand bruit, avec toute
une arme de spadassins, pour lui tter le pouls et le voir au visage,
lui aigrissant son mal par ces accs de peur. Qui l'empche, en effet,
d'enlever le malade, de le mettre au chteau Trompette, sinon dans
l'autre monde? Le roi et t en colre, mais on l'et entour, calm,
flicit, et, dans la joie universelle, il et accept les faits
accomplis.

La reine, quitte  si bon march, continuait joyeusement son voyage,
profitait pleinement des ftes du cardinal, que sa prsence aurait
gtes. Il y eut  la Rochelle des magnificences incroyables, arcs de
triomphe, joutes, combat naval, des danses et des concerts. Une
extrme gaiet, car on disait qu'il tait mort ou qu'il allait mourir.
On dansait. Cependant la reine, qui palpitait d'espoir, impatiente,
envoya son bon La Porte, un confident valet de chambre, pour s'assurer
de l'heureux vnement. Je le trouvai, dit La Porte, entre deux
petits lits, sur une chaise o on le pansait. Et on me donna le
bougeoir pour l'aider  lire les lettres que je lui apportais. Il
interrogea fort La Porte pour savoir ce que faisait la reine, si M. de
Chteauneuf, le garde des sceaux, y allait souvent, _et s'il y restait
tard_, s'il n'allait pas ordinairement chez madame de Chevreuse, etc.
Mais il ne s'en rapporta pas au valet de chambre, et recueillit des
notes exactes sur ceux qui avaient ri et sur ceux qui avaient dans.

Le bal ne dura pas, et la joyeuse cour revint au srieux tout  coup,
apprenant deux nouvelles qui changeaient le monde. Richelieu avait
urin, et Gustave-Adolphe tait mort (16 novembre 1632).




CHAPITRE VIII

RICHELIEU, CHEF DES PROTESTANTS--SES REVERS--LA FRANCE ENVAHIE

1633-1636.


Le monde a vu et perdu une chose bien rare, un vrai hros, et, avec
lui, une admirable chance de salut. Si Gustave-Adolphe et vcu, on
arrivait dix ans, quinze ans plus tt,  la paix de Westphalie.

Il ne fit qu'apparatre, et n'en reste pas moins un bienfaiteur du
genre humain. Sa victoire eut deux rsultats qu'on n'a pas assez
remarqus. Elle sauva les villes impriales, non-seulement Nuremberg,
mais Strasbourg, mais Augsbourg et toutes, que l'arme des brigands
aurait certainement visites. La sienne, la primitive arme
libratrice, s'puisa devant Nuremberg et y laissa ses os; mais elle y
eut le succs admirable de dtruire en mme temps le monstre
militaire, l'arme de Waldstein. Celui-ci,  Lutzen, ayant perdu ses
hommes de confiance, fut en ralit reint pour jamais. Il ne les
remplaa que par de petits officiers, brigands de troisime ordre,
parmi lesquels l'Autriche trouva sans peine un assassin.

Rptons-le, Gustave ne mourut pas en vain. Il fit la grande chose
pour laquelle il tait n. Il coupa la tte au dragon, au gouvernement
de soldats qui et ananti la civilisation de l'Europe.

La menue monnaie de Waldstein, toute cette populace de bons gnraux
qui continueront la guerre de Trente ans, perptuent les misres, mais
ne renouvellent pas le danger du monde.

Chaque fois que j'entre dans Strasbourg ou Francfort, dans Nuremberg,
ce grand muse, dans la splendide Augsbourg, dans ces puissants foyers
du gnie allemand d'o jaillirent Goethe et Beethoven et tant d'autres
lumires, je me remmore avec un sentiment de religion le grand soldat
Gustave, qui sauva l'Allemagne, et qui sait? la France peut-tre.

Et je dis  ces villes: O seriez-vous sans lui?... Dans les ruines
et les dcombres, les cendres o finit Magdebourg.

Tout ce que l'histoire fabuleuse avait cont du hros fut accompli ici
et  la lettre: Sauver le monde, mourir jeune et trahi.

On sait sa mort.  cette furieuse bataille de Lutzen, il accable
Waldstein, le bat, le blesse, le crible, le renverse, lui tue ses
fameux chefs, l'homme surtout qui fut la guerre mme, ce Pappenheim,
qui, en naissant, eut au front deux pes sanglantes. Il revenait,
paisible et pacifique, confiant comme  l'ordinaire, de la terrible
excution. Il n'avait avec lui qu'un Allemand, un petit prince qui
avait pass, repass plus d'une fois d'un parti  l'autre. Un coup
part, et Gustave tombe. L'homme suspect qui l'accompagnait s'enfuit et
alla droit  Vienne (16 septembre 1632).

Il avait fait beaucoup, et beaucoup lui restait  faire. S'il et vcu
quelques annes de plus, non-seulement il et impos, forc la paix,
mais il et obtenu un rsultat moral immense; il et imprim au coeur
abaiss de l'Europe un idal grand, fort, fcond.

L'allgresse hroque qui fit ce bon gant calme et serein, et joyeux
tout le jour, elle et t comme une aurore morale dans cette sombre
poque. C'est l'effet d'une telle force de tout rassrner et de tout
lever  soi. Chacun regarde, admire, et grandit d'avoir regard. La
moyenne gnrale change. Tous gagnent un degr; mme les moindres sont
moins petits. Le vrai hros, de loin, et l mme o il n'agit pas, par
cela seul qu'il est, imprime  tous une gravitation par en haut; le
monde aspire et monte, hausse vers le niveau de son coeur.

Le politique, le grand homme d'affaires, comme fut Richelieu, ou tel
grand militaire, tel soi-disant hros, n'ont point du tout cette
influence. Leur forte tension, et le bras d'airain, par lesquels ils
serrent les ressorts, bandent la machine  casser presque, n'ont
aprs, pour effet dfinitif, qu'une dtente dplorable, une nervation
gnrale. Et le monde en reste aplati.

L'ide de Richelieu, celle de l'quilibre et du balancement des
forces, tait-elle une ide vitale qui renouvelt l'esprit europen?
Point du tout. L'quilibre peut avoir lieu entre vivants ou entre
morts. Le trs-faux semblant d'quilibre qu'on obtint  la longue par
le trait de Westphalie, on ne l'eut rellement que par l'puisement
dfinitif et par voie d'extermination.

Maintenant, osons le dire, Richelieu se mprit sur le fond de son ide
mme. En cherchant l'quilibre entre protestants et catholiques, il ne
s'aperut pas que les protestants isols, dbands, n'taient pas mme
un parti, tandis que les catholiques avaient la force et l'unit d'une
faction.

Quand Rome, Vienne, Madrid, les Jsuites, illuminrent et firent des
ftes pour la bataille de Lutzen, ce n'tait pas seulement pour la
mort de Gustave, mais pour la ruine de Waldstein, qui, rendu et fini,
bientt tu, allait restituer  l'Empereur son rle de chef des armes
catholiques et donner  ce parti, li si fortement, l'unit
absolue[9].

         [Note 9: Un rcit curieux et indit de cet vnement est
         celui que l'abb Fontana crit  monseigneur Panzirole la
         mme anne 1634. Il l'appelle _Valestayn_. Mais le clbre
         gnral signait lui-mme _Waldstein_.--Il y donne d'abord la
         version officielle des impriaux, avec des circonstances
         nouvelles, puis il ajoute: Plusieurs rpandent que la
         trahison de Waldstein n'est point avre; que ce sont ses
         ennemis, les Espagnols et Bavire (sans doute le duc de
         Bavire), qui ont tout fait pour le faire paratre coupable.
         (_Extraits des Archives du Vatican_, conservs  nos
         _Archives de France_, carton L, 386.)]

Qui dit l'Empereur, dit les Jsuites. Ils sont les vainqueurs des
vainqueurs.

La guerre, mene par des hommes de paix, par des hommes qui n'y vont
pas, ne peut manquer d'tre ternelle. La mdiocrit, la platitude et
la bassesse, centralises au cabinet jsuite, vont de Vienne s'tendre
partout comme un pesant brouillard de plomb.

O est le gnral en chef aprs Waldstein? Au prie-dieu, entre deux
Jsuites. En rponse  cette question, ceux-ci avec satisfaction vous
auraient montr l leur ouvrage, leur crature et leur proprit, un
petit homme gras, qu'ils tiennent jour et nuit, gardent  vue, mnent,
ramnent de l'oratoire  la chapelle. Crature tonnante! Il serait
curieux d'expliquer comment ces pres ont couv, fait clore cette
espce jusque-l inconnue en histoire naturelle. On avait bien le
fanatique, mais on n'avait pas le _bigot_. Heureux mlange du sot, du
furieux, combinaison savante d'aveugle docilit et de stupidit
sauvage. Le fanatique tait terrible; mais enfin il avait des yeux; il
risquait par moments d'entrevoir des lueurs. Mais rien ici; le sens de
la vue manque. Aussi quelle force et quelle roideur! Nulle courbe; une
droite ligne de frocit sotte qu'on n'et imagine jamais.

On ne peut contester qu'il n'y ait l une puissance relle. L'absence
de doute et de scrupule, la parfaite unit automatique, garde cet tre
 part des tergiversations humaines. En lui est scelle l'unit du
parti catholique. Parti trs-fort, qui ne peut se disjoindre. Que le
pape ait des vellits pour la France, que l'Espagne parfois soit
tente de traiter  part, ces petites inconsquences n'ont aucune
porte. L'un et l'autre essentiellement sont unis  l'Autriche. Mme
le Bavarois, rival jaloux de l'Autrichien, comment s'en
sparerait-il? Richelieu, bien  tort, a bti sur cette esprance.
Comment ne voit-il pas la fatale unit, l'indissolubilit de ce parti,
o la Bavire et tous, par la grande question de spoliation
territoriale, sont lis, attachs, colls et ciments ensemble. Le
drapeau de l'Empereur, c'est _l'dit de restitution_.

Les protestants, qu'taient-ils en substance? La transition du
christianisme  la libert, la libert naissante, sous forme encore
chrtienne.

La libert, c'est la varit spontane du gnie humain. Elle arrivait
avec vingt masques qui ne se reconnaissaient pas encore dans leur
unit intime. Les calvinistes,  chaque instant, taient maudits,
trahis par les luthriens et les anglicans. Le grand tratre, c'tait
l'Angleterre de Charles Ier, au jugement de Gustave. Entre les
luthriens, le Danemark frapp, effray, laissa les autres; la Saxe,
mme le Brandebourg, ne furent pas plus fidles. L'Allemagne
luthrienne, en masse, tait jalouse des Sudois, applaudissait peu
leurs victoires.

Les protestants, si faibles par leur division ncessaire, furent un
moment lis par un miracle. Ce miracle est Gustave-Adolphe.

Il fallait le laisser aller. Richelieu ne le pouvait pas avec son roi
dvot. Et il ne le voulait pas non plus, tant prtre, cardinal, lgat
de Rome en esprance. Il soutint, fortifia moralement les catholiques,
c'est--dire les plus forts. Voil quel fut son quilibre en 1632.

Somme toute, ce grand homme d'affaires ne montra pas beaucoup de
prvoyance. Il ne prvit pas le rapide succs de Gustave, puis se
l'exagra. Il ne prvit pas la mort de Gustave, et agit comme s'il
devait vivre toujours, comme si un homme mortel, un hros toujours en
bataille, tait le danger futur de l'Europe plus que la faction
durable de Vienne. Il ne prvit pas la fidlit force de la Bavire 
l'Autriche. Il ne prvit pas l'infidlit de Saxe et de Brandebourg,
qui le poussrent  la guerre, et puis le plantrent l.

Frapp par la mort de Gustave, par la mort de Waldstein, qui unifiait
le parti catholique et lui restituait sa prpondrance intrinsque, il
fallut bien alors, tellement quellement, qu'il supplt Gustave, qu'il
entreprt le rle trange et impossible de chef des protestants, lui
cardinal; que d'abord il payt la guerre, puis la ft. Avec quoi? Avec
des officiers tellement ses ennemis, qu'ils aimaient mieux les
Espagnols et dsiraient tre battus.

En janvier 1633, quand on le rapporta  Bordeaux, et que Louis XIII
alla dix lieues au devant du malade, il paraissait trs-fort. Il
frappa ses ennemis, frappa ses faux amis. Mais maintenant quels seront
les vrais? Nous avons vu comment le P. Joseph l'avait trahi 
Ratisbonne. Montmorency, nagure ami  Lyon dans la crise de 1630, a
tourn et pri. Chteauneuf, son ami  la Journe des dupes, mais
depuis gagn par les dames, a dans pour sa mort; il le fait arrter.
Son instrument, d'Estres, qui, en 1631, se fit pour lui garde,
presque gelier de la reine mre, d'Estres mme, cette fois, est du
complot. Il a peur et se cache. Richelieu est forc de le chercher, de
le rassurer, de le reprendre;  quel autre se fierait-il mieux?

Il est trop vident que personne ne croit que Richelieu puisse durer.
Il mourra, ou le roi mourra. Et d'ailleurs le roi peut changer.
Comment lui reste-t-il? C'est ce qu'on a peine  comprendre. Comment
supporte-t-il la vie que lui fait Richelieu?

Premirement, celui-ci lui a chass sa mre, la tient dehors, et ferme
solidement la porte, lui faisant, pour rentrer, la condition
impossible de livrer son confesseur qui, dit-on, veut faire tuer le
cardinal.

Deuximement, il maintient le roi en dfiance de l'unique personne
qu'il aime, lui dmontrant sans peine que la gracieuse Hautefort est
au fond l'espion de la reine, et lui redit tout ce qu'il dit.

Au moins ce roi dvot s'panchera-t-il au confessionnal? Point du
tout. On lui prouve que le Jsuite Suffren appartient  sa mre, et
tout  l'heure que Caussin, l'un de ceux qui succdent, intrigue pour
Anne d'Autriche.

Voil un roi bien seul, bien ennuy. De moins en moins, sa sant lui
permet la chasse. Et Richelieu, de plus en plus, lui interdit d'aller
 la guerre.

Par quoi donc le tient-il? Serait-ce par le douteux Joseph, si peu sr
en lui-mme, par le ministre capucin?

La ncessit politique le pousse  chaque instant  des choses qui
devraient tre intolrables  la conscience du roi. En janvier 1633,
pour l'affaire Montmorency, il lui faut proscrire cinq vques. Il lui
faudra bientt agir contre le pape, qui approuve le mariage de
Monsieur avec une Lorraine, qui accorde  l'Espagne les moyens de la
guerre, l'argent de l'glise espagnole, en refusant  Richelieu de
faire payer le clerg franais.

Richelieu mnagea au roi l'amusement d'achever l'affaire de Lorraine
en entrant lui-mme  Nancy.

La conqute fut mene comme une saisie judiciaire; le prtexte en
justice, passablement grotesque, fut le _rapt_ commis sur Gaston, un
homme de trente ans, par la jeune princesse de Lorraine, qui en avait
dix-huit.

En ralit, le roi tait men par la force des choses  se saisir de
la Lorraine, comme chemin de l'Allemagne, o il devenait le chef rel
du parti protestant.

Il avait travaill l'hiver  refaire l'unit discordante de ce pauvre
parti, qui paraissait s'abandonner lui-mme. En avril 1633, il signa
une ligue avec quatre cercles d'Allemagne, et avec les Sudois,  qui
il promettait un million par anne. Secours insuffisant. On le lui
dit. Et il y parut bientt  Nordlingen, o Bernard de Weimar, gnral
allemand des Sudois, fut battu par les Impriaux (aot 1634).
L'Allemagne,  la discrtion de l'empereur, priait Richelieu de
prendre Brisach, Philipsbourg, le haut Rhin, mais d'armer et
d'intervenir, de descendre en champ clos, de remplacer Gustave.

Ainsi l'attraction fatale de cette guerre terrible, affame d'hommes,
entranait la France. Et personnellement Richelieu, par son intrt de
ministre et ses passions d'homme, n'y tait pas moins attir.
L'Espagne le minait au Louvre. Serait-ce toujours impunment que le
roi irait chaque soir chez la reine couter cette fille dvote,
dangereuse et charmante, qui lui parlait pour sa matresse? Le plus
fort levier de l'Espagne tait  Paris mme. Richelieu lui avait dj
t la prise de la reine mre. Il devait lui ter encore celle que lui
donnait la petite cour de la reine Anne. Cette cour, qu'on voudrait
croire dlicate, lgante, n'en tait pas moins la fabrique des
plaisanteries fort sales et fort grossires qui couraient sur le
ministre, sur sa vessie, ses urines, sur un ulcre cach qu'aurait eu,
disait-on, sa nice. On n'y pargnait rien pour faire arriver au roi
cent contes ridicules sur ses mauvaises moeurs, ses dclarations  la
reine, ses visites  Marion Delorme, les escapades invraisemblables
d'un malade de cinquante ans, et si souvent au lit. Ces sottises, lors
mme qu'on les prouve fausses et controuves, diminuent un homme  la
longue, l'avilissent, fatiguent ceux qui le dfendent; ils finissent
par croire que, dans tant de choses fausses, il y a un peu de vrit.

En 1634, Richelieu avait pris enfin deux grandes dcisions: rupture
ouverte avec l'Espagne, renvoi de la reine espagnole.

Cette dernire mesure et t un grand coup en Europe. Elle et
indiqu qu'on faisait peu de cas des forces de l'Espagne, puisqu'on ne
craignait pas de rompre sans retour avec elle, par un outrage
personnel, d'homme  homme et de roi  roi.

Une dpche de Philippe IV (arch. Simancas, ap. Capefigue) montre
qu'il fut extrmement effray. Elle nous apprend que Louis XIII tait
tout dcid, qu'il voulait faire entendre raison  la reine par
l'ambassade mme d'Espagne, en lui faisant craindre un procs
scandaleux qui l'et couverte de honte, et qui l'et perdue en
Espagne mme, dans sa famille humilie. Cette terreur agit si bien sur
Philippe IV, qu'il charge son ambassadeur d'une dmarche assez basse
prs de Richelieu, voulant l'apaiser _par tous les moyens_, lui
offrant tout, lui faisant dire qu'un esprit si vaste, si avide de
gloire, ne pouvait trouver un champ digne de lui qu'auprs du roi
d'Espagne et dans les moyens infinis de la monarchie espagnole.

La mme dpche nous apprend que M. de Crqui, le gouverneur du
Dauphin, homme si important, et influent en Italie, tait envoy 
Rome pour le divorce. Vaine ambassade. Il tait vident que le pape,
mme sous la pression du parti franais, n'en viendrait jamais  faire
une telle injure au roi d'Espagne,  la maison d'Autriche, avec qui
ses rapports secrets taient bien plus intimes.

En tout, sur tout,  ce moment, le pape tait contre la France. Il lui
refusait l'argent qu'il donnait  l'Espagne. Richelieu, pour obtenir
un don du clerg de France sans l'autorisation de Rome, fit valoir aux
vques qu'il n'allait commencer la guerre que pour dlivrer un
vque, l'lecteur de Trves, enlev par l'Espagne et prisonnier 
Vienne. Cette pieuse croisade devait s'excuter par l'pe protestante
des Sudois et des Hollandais. Par son trait avec ceux-ci, Richelieu
leur donnait moiti des Pays-Bas, s'adjugeait l'autre.

Richelieu accuse Henri IV d'avoir imprudemment voulu la guerre au
moment de sa mort. Henri y tait pourtant mieux prpar, plus en tat
d'y frapper de grands coups. Il dit  tort qu'il avait assez
d'argent, de troupes, des places en bon tat. Fontaine-Mareuil et
autres disent le contraire, et l'vnement ne prouva que trop bien
qu'ils avaient raison.

Il ne vit pas, ne prvit pas. Ce qu'il aurait pu voir, c'tait son
isolement rel, combien il tait ha, et le profond bonheur que tout
le monde aurait  le faire chouer. Et il ne prvit pas que l'argent
manquerait ds la seconde anne, que la France, au lieu d'envahir,
serait elle-mme envahie.

Il y avait du jeune homme en ce grand homme, et de fortes chaleurs de
coeur. Deux fois l'audace en choses improbables lui avait russi, et
dans la tentative de dompter la mer  la Rochelle (n'ayant pas de
marine encore), et dans celle de forcer les Alpes au Pas de Suze
(n'ayant pas mme de poudre). Donc, il se remit  la chance, dans
cette guerre contre l'Espagne, guerre contre la reine, guerre contre
la cour, contre tous ses ennemis.

Pour leur crever le coeur, le jour mme o il envoya la dclaration de
guerre  Bruxelles, il exigea que l'on rt  Paris. Il fit reprsenter
une comdie sur son thtre, dont il fit l'ouverture (16 avril 1635).
Il voulut voir la mine que ferait cette cour ennemie, et si elle
oserait ne pas rire. La pice, les _Tuileries_, avait t esquisse
par lui-mme, crite par Rotrou, Corneille et trois autres. Mais le
drame tait l'auditoire, et les spectateurs taient le spectacle.
Devant la face ple du pntrant esprit, du revenant qu'on voyait au
fond de sa loge et qui surveillait tout, on travaillait  tre gai.

Plus d'un de ses applaudisseurs se vengrent de leur lchet de
courtisans par leur perfidie  l'arme. Ils y vinrent impatients de se
faire battre et prchant la dsertion.

Il y avait bientt quarante ans que la France n'avait fait la grande
guerre. Et personne ne la savait plus. Nos gentilshommes duellistes
n'taient pas du tout des soldats. Pas un gnral srieux, sauf Rohan,
Thoiras, qui moururent, sauf peut-tre le jeune Feuquires et le
trs-vieux La Force. Turenne est encore un enfant. Personne qui mrite
confiance. Richelieu, en 1630, avait trois gnraux  l'arme
d'Italie, qui commandaient chacun son jour. En 1635, il suit une
mthode moins absurde, mais mauvaise encore, deux gnraux  chaque
arme, et l'un d'eux un parent ou ami du ministre qui observe l'autre,
l'empche de trahir. Au nord, ce fut Brz, son beau-frre, et sur le
Rhin, le cardinal la Valette. Prtexte pour ne point obir. La
noblesse ne veut prendre l'ordre d'un gnral prtre. L'arme, arrive
 Mayence, lui signifie qu'elle n'entrera pas en Allemagne.  quoi
bon? Le parti protestant qu'on veut secourir est dissous, puisque Saxe
et Brandebourg ont trait avec l'Empereur. Loin de pouvoir rejoindre
les Sudois, la Valette est forc de faire une retraite dsastreuse.
Aux nouveaux corps qu'on envoie, les anciens prchent la rvolte.
L'arrire-ban, convoqu, vient ajouter l'insolence fodale d'une
chevauche de gentilshommes qui veulent bien servir le roi en France,
mais non ailleurs, et encore faire seulement leurs quarante jours, le
petit service de l'_ost_, d'aprs les _us_ de saint Louis. Ni guet, ni
garde; tout cela est au-dessous de la noble gendarmerie. Charger, 
la bonne heure; une bataille, et aujourd'hui, sinon ils retournent
chez eux.

Tout manqua de tous les cts. La grande invasion des Pays-Bas n'eut
d'autre effet que la ruine d'une ville, l'horrible saccagement de
Tirlemont. En Italie, quoiqu'on et pour soi le Savoyard, on resta, on
choua devant une bicoque.

Bref, la premire campagne resta de tout point ridicule. Madrid dut
tre satisfaite. Mais le Louvre l'tait bien plus, et la cour nageait
dans la joie.

Richelieu russirait-il mieux en 1636? Il n'y avait pas d'apparence.
L'argent manquait. Il avait entrepris, en commenant la guerre, une
chose hardie, et rvolutionnaire alors, d'allger quelque peu la
taille du peuple en faisant payer quelques exempts, les gros
bourgeois pour une partie de leurs fiefs, les ecclsiastiques
propritaires pour ce qu'ils possdaient d'tranger  l'glise.
Trs-vive irritation. Elle ne fut pas moindre dans les gens d'pe
quand, pour punir l'arme du Rhin, il dclara dgrads de noblesse
ceux qui quittaient l'arme; les officiers non nobles envoys aux
galres, et les soldats punis de mort.

Il lui avait fallu licencier cette arme. Et, d'autre part, celle du
Nord tait retenue en Hollande au service des Hollandais, qui ne la
renvoyrent qu'en plein t. Donc, la France tait dcouverte. Une
invasion n'tait pas improbable. Le divorce demand  Rome, le plan
pour partager les Pays-Bas, c'taient deux crimes, deux injures
personnelles que la maison d'Autriche brlait certainement de venger.

Richelieu fit visiter nos places du Nord par un homme qu'il croyait
trs-sr, par Sublet Du Noyer[10]. C'tait un petit homme, de mchante
mine cagote et d'me pire, mais un boeuf de labour qui, ni jour ni
nuit n'arrtait, qui satisfaisait le matre de quelque charge dont on
charget son dos. Il faisait toujours plus, il faisait toujours trop.
Un ministre homme d'esprit,  qui les affaires n'taient nullement
l'ambition littraire, trouvait bien doux de trouver l toujours les
grosses paules votes de ce Sublet pour y mettre tout ce qu'il
voulait. La facilit plate d'expdier passablement une foule de
matires qu'il ne connaissait point rendait ce terrible commis en tat
de suffire  tout. On lui mit dessus la marine o il ne savait rien,
et il s'en tira assez bien. On ajouta la guerre, et tout alla
trs-mal; mais tait-ce sa faute?

         [Note 10: Richelieu doit tre jug relativement aux
         difficults infinies de sa position. La dvotion du roi, ses
         mnagements pour Rome, l'espoir de devenir lgat, lirent le
         ministre aux Jsuites, et l'empchrent d'tre ce que la
         fiert de son gnie l'aurait fait tre, un gallican, un
         sorboniste (lui, fondateur de la Sorbonne nouvelle). Ce qui
         tonne le plus, c'est que dans sa politique et son intrieur
         mme, il les subit par l'ascendant croissant d'un homme
         affili  la Socit, d'un sot fieff, dangereux, haineux,
         venimeux, mais le scribe des scribes et d'un travail norme:
         Sublet du Noyer. Richelieu le fit, en 1633, secrtaire d'tat
         de la guerre, le chargea fort imprudemment d'inspecter nos
         places en 1636, crut aux rapports de l'ignorant, ce qui nous
         valut l'invasion et les faciles succs de l'ennemi qui vint
         presque  Paris. Cette bvue, qui devait le faire chasser,
         fut au contraire rcompense. Il fut charg de fortifier des
         places, de diriger des siges, d'organiser la marine: il eut
         la surintendance des btiments et manufactures, la
         surveillance de l'imprimerie royale, etc. Richelieu, accabl,
         malade, ne s'occupait plus que de l'extrieur, et bien plus
         encore des complots dont il tait environn. Sublet rgna, 
         tort et  travers; il a laiss partout des marques de son
         gnie, l'rection des glises jsuites  pots de fleurs, la
         destruction des oeuvres les plus hautes de la Renaissance,
         spcialement de la sublime _Lda_ de Michel-Ange, l'unique
         tableau qu'il et peint  l'huile, qui tait  Fontainebleau.
         Cet animal, charg de recevoir le Poussin que Richelieu
         appelait de Rome et logeait aux Tuileries, eut l'impertinence
         de lui tailler la besogne, exigeant qu'il lui ft tant de
         chefs-d'oeuvre par mois. Le Poussin se sauva 
         Rome.--L'attraction des sots pour les sots rendait Sublet
         trs-cher au roi. Ils disaient leur rosaire ensemble. Cela
         enhardit fort le petit homme, si bien qu'en dessous il
         commenait tout doucement  trahir le roi pour la reine,
         croyant tre par elle archevque de Paris. Le mourant le mit
          la porte. Et la reine, une fois rgente, ne se souvint plus
         de Sublet, qui prit la chose  coeur, et, comme le pauvre
         pre Joseph, creva d'ambition rentre (1645).]

Par l'entranement des affaires, peu  peu, tout alla  lui. Il avait
deux choses pour lui: son norme travail, qui semblait consciencieux,
et sa bassesse de nature, peinte en sa face de hibou, qui empchait de
croire qu'il pt avoir aucune prtention leve. Au total, un homme
tnbreux, haineux et dangereux, qui ruinait sourdement ses
concurrents, et qui,  la longue, et bien pu oser miner Richelieu
mme, car il plaisait au roi par sa dvotion, et secrtement il tait
aux Jsuites.

Ce commis ne connaissait rien aux places de guerre. Il rapporta 
Richelieu ce que dsirait le ministre, que tout tait en bon tat. Et
celui-ci, tranquille sur le Nord, regarda au sud-est, o le prince de
Cond, gouverneur de Bourgogne, lui proposait d'envahir la
Franche-Comt. Le prince le flattait de l'espoir qu'en cette campagne,
la Meilleraie, un bon soldat, parent du cardinal, claterait sous lui,
justifierait la faveur singulire du ministre, qui venait d'obtenir du
vieux Sully sa dmission de grand-matre de l'artillerie pour donner
cette haute charge au brave et peu capable la Meilleraie.

Pour faire russir celui-ci, on met dans cette arme deux officiers
solides, trs-fermes et trs-forts sur leurs reins, dj vieux dans la
guerre de Trente ans, soldats du grand Gustave, que le roi venait
d'acqurir. L'un, l'Allemand Rantzau; l'autre, le Barnais Gassion. On
croyait surprendre, emporter Dle; elle prise, la province et suivi;
la Meilleraie revenait couvert de gloire, le premier gnral du
sicle.

Pendant ce temps, une chose facile  prvoir est arrive au nord. La
France est envahie.

L'ambassadeur d'Espagne, en ce moment, gouvernait ceux qui
gouvernaient Ferdinand II. Il obtint qu' vingt mille fantassins
espagnols qui iraient vers Lige (sous prtexte d'une rvolte),
l'Empereur joindrait quinze mille cavaliers sous Piccolomini et Jean
de Werth. Pendant ce temps, le duc de Lorraine entrait en Bourgogne,
et Gallas, autre gnral de l'Empereur, allait par la Franche-Comt.
Union pour la premire fois, parfaite entente, accord actif de
l'Espagne et de l'Autriche.

Le gouverneur des Pays-Bas, le cardinal infant, menait l'arme du Nord
en France (1er juillet 1636).

Il assige et prend la Capelle. Nul obstacle. Des places non
approvisionnes, dmanteles. Des gouverneurs tremblants, que les
habitants forcent de se rendre. Un indicible effroi dans les
campagnes. Toute la barbarie des guerres turques; incendie, pillage et
massacre. Jean de Werth remplissant tout de son nom et de sa terreur.
La grande masse espagnole s'arrte  assiger Corbie, qui est prise
(15 aot). Le torrent roule vers Paris. Les Croates vont jusqu'
Pontoise. Paris, pouvant, dmnage, fuit vers Orlans.

Richelieu, ce gnie si srieux et si attentif,  qui l'on supposait le
don de prescience, souffrait ici plus qu'un revers; il semblait
convaincu d'tourderie. C'tait l'astronome tomb dans un puits,
c'tait le prophte aveugle qui se voit aval au ventre de la baleine.
Il avait cru prendre, et il tait pris. Il sentait les rises du
Louvre, la joie sournoise du monde de la reine. On dit que le coeur
lui manqua, qu'il fut troubl de voir un peuple immense qui
remplissait les rues, qui, pour la premire fois, parlait. Ce fut,
dit-on encore, le Capucin Joseph qui le releva, le ranima. J'en doute.
 ce moment, ce personnage double s'tait fait l'avocat de la mre du
roi, le doucereux rconciliateur de la famille royale. Loin
d'encourager son ami  rester et tenir ferme, il l'et plutt pouss 
bas et aid  sa ruine.

Richelieu, comme tout homme d'imagination, en telle rencontre, tait
trs-agit. Mais, homme d'esprit avant tout, il comprit bien qu'en ce
pays de France, sous les croises moqueuses du Louvre, il fallait de
l'aplomb et une belle contenance. Il sortit en voiture,  peu prs
seul, traversa en tous sens cette foule qui jusque-l le maudissait et
qui ne sut plus qu'applaudir.

Paris, en ce moment, fut trs-beau. Il y a toujours d'tranges
ressources avec ce peuple. Les mtiers, reus par le roi dans la
grande galerie du Louvre, montrrent un noble enthousiasme et
promirent une arme. On la leva rellement avec l'aide du Parlement et
de toute la bourgeoisie, qui donna sans compter.

Nos troupes grossissaient. Et celles de l'ennemi fondaient chaque
jour. Les cavaliers d'Allemagne, enrichis de pillage, laissaient le
camp et s'vanouissaient chaque nuit. Voil pourquoi le cardinal
infant tranait et hsitait pour s'enfoncer en France. Il ne profita
pas des perfidies secrtes de nos gnraux princes du sang, le comte
de Soissons et Monsieur, qui craignaient de trop russir contre les
Espagnols et tramaient un complot pour tuer Richelieu. Il ne tenait
qu' eux, et sa vie tait dans leurs mains. Monsieur, se rappelant
sans doute ce qu'on disait, que, Richelieu tu, le roi pourrait bien
le tuer lui-mme, Monsieur, dis-je, cette fois encore, saigna du nez,
tourna le dos au moment o les conjurs le regardaient et attendaient
son ordre.

En six semaines, Richelieu et le roi reprirent Corbie, une mchante
petite place qu'on aurait pu enlever en vingt-quatre heures, et  qui
on fit les honneurs d'un sige.

La tempte du Nord dissipe, celle de l'Est et pu nous emporter
encore si le duc de Lorraine et Gallas, qui arrivaient par deux
chemins, eussent combin leur invasion. Mais Gallas, affaibli aussi
par la dsertion des pillards, vint s'aheurter au sige d'une petite
place, Saint-Jean de Losne, dont la population, attendant les
dernires horreurs des brigands impriaux, fit une dfense incroyable,
les femmes comme les hommes. Rantzau parvint  s'y jeter, et ds lors
rgala les Allemands de sorties furieuses. La Sane se mit de la
partie et dborda. Les assigeants taient dans l'eau, et ne
rchappaient qu' la nage. Cette ville fut dlivre le jour o Corbie
fut reprise (14 novembre 1636).

On peut dire que la France s'tait sauve elle-mme. Ce gouvernement,
fort, dur, pesant, s'tait vu dsarm, et, loin de protger, c'est lui
qui, dans la crise, fut protg par la nation.

Mais comment la nation le put-elle, appauvrie qu'elle tait et
dshabitue de la guerre? Il faut l'avouer franchement, parce que
l'invasion n'tait pas srieuse, et que les conqurants se souciaient
peu de conqurir. Les bandes qui entrrent par le Nord, par la
Lorraine et la Franche-Comt, sous le drapeau de l'Espagne et de
l'Empereur, ne se battaient ni pour l'un ni pour l'autre; elles ne
voulaient rien que piller. C'est ce qu'elles firent  leur aise,
non-seulement en France, mais en Franche-Comt sur terre espagnole.
Puis, charges, surcharges, ayant dmnag, vid, ruin le pays de
fond en comble, elles plantrent l leurs gnraux.

Nous pmes triompher  notre aise de leur dpart que nous n'avions pas
fait, mais triompher dans le dsert sur nos propres ruines.

La Franche-Comt, jusque-l protge par une neutralit tolre, tait
pleine de biens. Elle prit alors, et ne s'en est jamais bien releve.
La Picardie entra dans le terrible _crescendo_ de famine que l'on
verra plus tard. La Lorraine resta rase comme la main, et tout le
pays  l'Est. L'invasion des Barbares, attendue depuis dix ans,
retarde par Gustave quand il brisa Waldstein, ne fut pas une
conqute, comme elle l'et t sous ce chef, mais un grand pillage
anarchique. Tous retournrent  leurs camps d'Allemagne, ramenant
chacun sa charge de vol, qui un cheval, qui un ne, qui une grosse
charrette pleine. Ils ne laissrent  manger que les pierres. On
assure qu'en deux ans, dans l'Est seulement, un demi-million d'hommes
mourut de misre et de faim (V. l'historien jsuite et autres,
rapprochs par Bonnemre, _Histoire des Paysans_).

Donc Richelieu n'empcha rien. Sa petite combinaison d'opposer la
Bavire  l'Autriche ayant chou compltement, tous les princes
allemands se soumirent, et firent roi des Romains le fils de
l'Empereur, consolidrent la couronne impriale dans la maison
d'Autriche.

En France mme, les Espagnols prirent  notre barbe et gardrent
longtemps nos les de Provence, tenant nos ctes en crainte et nos
flottes en chec.

En remontant  la cause premire de nos revers de 1636, on trouvait
que Richelieu, priv de son arme du Rhin et ne pouvant ravoir celle
de Hollande, employant le peu qu'il avait de forces en Franche-Comt,
n'avait pas eu  temps l'argent qu'il et fallu pour recruter l'arme
du Nord.

Donc, l'argent, l'argent, et de suite, c'tait le seul moyen pour
viter de grands malheurs en 1637. Mais, l'impt tant augment, la
Guyenne ruine par les armes.

Devant ce dsespoir d'une misre trop relle, le parlement de Toulouse
faiblit, dispensa de payer.

Un certain Boismaill offrit  Richelieu de lui apprendre  faire de
l'or, et de lui faire trouver deux cent mille cus par semaine. Tels
taient sa dtresse, son abattement et son inquitude, que, tout
srieux qu'il ft, il ne repoussa pas cette chimre, et se mit au
creuset pour travailler en alchimie.




CHAPITRE IX

LA TRILOGIE DIABOLIQUE SOUS LOUIS XIII--LES RELIGIEUSES DE LOUDUN

1633-1634.


La terrible _anne de Corbie_ (on appela ainsi 1636) et l'anne encore
qui suivit ne donnent nul autre rsultat que de dmontrer la faiblesse
d'un gouvernement forc qui paraissait fort. Retournons un peu en
arrire, et regardons dessous. Nous serons tonns de voir les
discordes morales, les tnbreux abmes, les gouffres, crevasses et
fondrires, dont la plane unit de cette monarchie catholique tait
mine rellement.

La formule accepte et rpte de plus en plus en ce sicle, c'est que
la France est une, depuis la prise de la Rochelle. Les protestants,
s'ils ne sont pas convertis, vont se convertir. Richelieu en est
convaincu, et y travaille par de grosses sommes qu'on fait passer par
les mains des jsuites et qui gagnent quelques ministres. Il y
travaille encore par ses oeuvres de controverse qu'il tend, fortifie,
perfectionne jusqu' la mort. Il emploie volontiers les protestants 
l'arme, et ailleurs, comme officiers ou _gens de lettres_. C'est  ce
dernier titre qu'il accueille les ministres et leur donne sa
protection. L'Acadmie franaise, ouverte chez un protestant
(Conrart), fut, dans les ides du ministre, un honorable asile et une
douce tentation aux littrateurs convertis, comme un hpital du
protestantisme.

Un zle si patient ne plat pas  Aubry, son historien. Il veut faire
croire que le grand cardinal, s'il et vcu, et gal la gloire de
Louis le Grand, employant le fer et le feu pour exterminer l'hrsie;
qu'il et mme, avec une arme, converti l'Angleterre. Du reste, pas
la moindre preuve. Avec bien plus de vraisemblance, d'autres auteurs
du mme sicle attribuent ce zle vhment, cette prcipitation
guerrire au fougueux pre Joseph, romanesque et violent, autant que
rus.

Du reste, la matire manquait  la perscution.

Les protestants taient alors les plus fidles sujets du roi; il y
avait paru dans l'affaire de Montmorency. Les missions violentes,
insolentes, qu'on faisait parmi eux, comme on et fait en pays turc,
ne parvenaient pas  lasser leur admirable patience. Les Jsuites, les
Capucins et moines de toute sorte avaient en vain organis contre eux
une machine populaire trs-provoquante. On voyait frquemment
l'artisan paresseux, menuisier, perruquier, laisser l son mtier, se
faire aptre; emport d'un excs de zle, il allait dresser son
trteau dans telle ville, et puis dans une autre, et prcher en plein
vent contre les huguenots. Ils taient la bourgeoisie riche dans
plusieurs lieux, et presque partout le commerce; ces sermons taient
fort gots comme appel au pillage, au massacre peut-tre, sous un
gouvernement plus faible; mais Richelieu ne l'aurait pas souffert, il
et fait pendre les aptres.

Donc, c'tait d'un autre ct que devait se tourner le zle ardent du
Capucin.

Les philosophes, athes et esprits forts, que l'on brlait de temps 
autre, taient trop peu nombreux, des individus isols. Une affaire de
ce genre ne pouvait faire la fortune d'un homme. La dernire, la
perscution de Thophile, chass  mort en 1623 par le jsuite Arnoult
et par tous les curs de France, n'avait pas grandi le Jsuite. Pour
que Joseph clatt et brillt comme vengeur de l'glise, pour que Rome
ft force de lui donner le dsir chapeau, il lui aurait fallu une
classe nombreuse  perscuter, quelque grande, nouvelle, dangereuse
hrsie, qui motivt une croisade de Capucins.

La dvotion du roi y et mordu, et, Richelieu n'osant y contredire, la
France entire devenait un thtre o ces bruyants acteurs eussent
parad devant les foules, rempli tout du tumulte de leurs enqutes
dramatiques, terroris les simples. Un pouvoir nouveau se ft
constitu, une inquisition capucine, un grand inquisiteur, Joseph.

D'abord Torquemada, mais bientt Ximns, il et jet bas Richelieu.

Pour bien pousser cette guerre  l'intrieur, il et fallu finir la
guerre extrieure et s'arranger, sacrifier la petite question
politique et la balance de l'Europe  la grande question de la foi.
Pour cela, il fallait replacer prs du roi le bon conseil d'Espagne,
la reine mre. Et c'est  quoi Joseph commenait  travailler
timidement. Il recevait les lettres de Marie de Mdicis, ses prires
pour rentrer, et les montrait au roi.

Le Capucin avait plus d'une chance prs de Louis XIII et dans le
public mme. Ce qui tuait le roi et tout le monde sous Richelieu,
c'tait l'ennui. L'ternelle guerre d'Allemagne o la France puise
entrait, la misre ternelle (avec certitude de crotre), c'tait
toute la situation. L'air, d'anne en anne, plus pesant et moins
respirable. Un brouillard monotone couvrait la scne o l'on ne
distinguait qu'un seul acteur, cette grande figure de plomb. Joseph
aurait bien autrement occup le thtre. L'intrt dramatique et tenu
chacun veill. Les tragdies de l'autre sicle auraient recommenc,
incidentes par le gnie burlesque, italien, des cappuccini.

Dans les _Mmoires d'tat_ qu'avait crits Joseph, qu'on ne connat
que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment supprims comme
trop instructifs, ce bon pre expliquait qu'en 1633 ou 1634 il avait
eu le bonheur de dcouvrir une hrsie, une hrsie immense, o
trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs.

Les Capucins, lgion admirable des gardiens de l'glise, bons chiens
du saint troupeau, avaient flair, surpris, non pas dans les dserts,
mais en pleine France, au centre,  Chartres, en Picardie, partout, un
terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illumins ou
quitistes), qui, trop perscuts l-bas, s'taient rfugis chez
nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents,
glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos.

La merveille, c'tait qu'on n'et pas su plus tt la chose. Elle ne
pouvait gure tre cache, tant si tendue. Les Capucins juraient
qu'en la Picardie seule (pays o les filles sont faibles et le sang
plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante
mille professeurs. Tout le clerg en tait-il? tous les confesseurs,
directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels
nombre de laques s'adjoignirent, brlant du mme zle pour le salut
des mes fminines. Un de ceux-ci qui clata plus tard avec talent,
audace, est l'auteur des _Dlices spirituelles_, le trop fameux
Desmarets de Saint-Sorlin.

Que les couvents fussent corrompus, ce n'tait pas l une grande
nouvelle. Il n'tait ncessaire de supposer que la corruption vnt
d'Espagne, qu'elle ft un fruit propre  tel pays,  telle poque. Au
temps de saint Louis, l'un de ses confidents, Eudes Rigault, homme
trs-austre, qu'il avait fait archevque de Rouen, ayant entrepris la
visite des couvents de Normandie, crivait chaque soir ce qu'il avait
vu dans le jour. Son journal fait frmir. Il trouva chez les moines
toute la violence fodale, un libertinage effrn, leurs nonnes
pleines, et sans pudeur, sans rserve, publiquement, n'imaginant pas
mme qu'il y et l rien  cacher.

Qui ramena quelque dcence? Surtout la satire hrtique, la
concurrence des glises nouvelles, et le vis--vis du protestantisme.
Il fallut un peu de tenue en face de cette austrit. Les confesseurs
s'abstinrent, mais le Diable ne s'abstint pas. C'tait un de ses jeux
au XVIe sicle de prendre la figure du pauvre confesseur pour le
calomnier et le perdre, de faire sous son visage et sa parfaite
ressemblance l'amour aux religieuses. Dans le fameux procs des
Augustines du Quesnoy, l'une d'elles avoua que cette ruse du Diable
l'avait trompe quatre cent trente-quatre fois, et dans l'glise mme.
Le pre tait en fuite. Tout retomba sur elle; jete pour toujours 
l'_in pace_, elle n'y languit pas du moins: elle y mourut au bout de
quelques jours (V. Masse. 1540). Nous retrouvons ceci au couvent de
Louviers exactement un sicle aprs.

Au XVIIe, l'intervention du Diable est bien moins ncessaire. Toujours
puissant dans les campagnes, il n'est appel dans les couvents que
comme un auxiliaire fort accessoire. Dans les trois grands procs
d'Aix, Loudun et Louviers (Gauffridi, Grandier et Pinart), le Diable
arrive pour donner l'intrt dramatique, l'effet de la finale. Mais on
voit trop qu'avant qu'on produise cet acteur populaire, la pice tait
bien avance, quoiqu'on ait eu l'attention de laisser dans un
demi-jour les premiers actes, trop naturels, pour faire valoir la fin
surnaturelle et diabolique.

On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les
religieuses, cent fois plus matre alors qu'il ne le fut dans les
temps antrieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles.

La rforme du concile de Trente pour la clture des monastres, fort
peu suivie sous Henri IV, o les religieuses recevaient le beau monde,
donnaient des bals, dansaient, etc., cette rforme commena
srieusement sous Louis XIII. Le cardinal de la Rochefoucauld, ou
plutt les jsuites qui le menaient, exigrent une grande dcence
extrieure. Est-ce  dire que l'on n'entrt plus aux couvents? Un seul
homme y entrait chaque jour, et non-seulement dans la maison, mais 
volont dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires,
surtout par David  Louviers). Cette rforme austre et cette clture
ferma la porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tte--tte
au directeur et l'influence unique.

Qu'en rsulterait-il? Les spculatifs en feront un problme, non les
hommes pratiques, non les mdecins. Ds le XVIe sicle, le mdecin
Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son
livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et,
dans son livre III, un prtre espagnol estim qui,  Rome, entr par
hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant qu'pouses de
Jsus, elles taient les siennes, celles du prtre, vicaire de Jsus.
Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnt la grce d'pouser
bientt ce couvent. (Wyer, lib. III. c. VII.)

Si cette visite passagre eut cet effet, on peut comprendre quel put
tre l'tat du directeur des monastres de femmes quand il fut seul
chez elles, et profita de la clture, put passer le jour avec elles,
recevoir  chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs,
de leurs faiblesses.

Les sens ne sont pas tout dans l'tat de ces filles. Il faut compter
surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir
d'une vie monotone par quelque cart ou quelque rve. Que de choses
nouvelles  cette poque! Les voyages, les Indes, la dcouverte de la
terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au
dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante
uniformit de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans
assaisonnement que de quelque sermon nasillard?

Les laques mme, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent
de leurs confesseurs la varit du plaisir, l'absolution de
l'inconstance.

Le prtre est entran, forc de proche en proche. Une littrature
immense, varie, rudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout
permettre. Littrature trs-progressive, o l'indulgence de la veille
paratrait svrit le lendemain. Courbs sur Navarro, Sanchez,
Ovando, Escobar et autres, les confesseurs plissent  scruter ces
mines immenses d'expdients, de fines et subtiles ressources pour
exterminer le pch, je veux dire pour le nier, en supprimer partout
l'ide. Des hommes si charitablement occups nuit et jour  trouver
des moyens pour autoriser le plaisir, ne garderont-ils pas pour eux
une part de tant d'absolutions?

Les mondains exigeaient de l'art; ils n'acceptaient pas l'indulgence,
 moins que le confesseur ne l'assaisonnt d'un sophisme. Mais
tait-ce la peine de ruser, de faire tant de frais avec les pauvres
religieuses, faibles et convaincues d'avance?

La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents.

Les fines recettes et les _distinguo_ de la premire ne sont pas
ncessaires ici. La mystique n'a que faire de ces pointes d'aiguille,
ayant la flamme d'amour pour brouiller, brler tout, dans sa dvorante
quivoque.

L'anantissement de la personne et la mort de la volont, c'est le
grand principe mystique. Desmarets nous en donne trs-bien la vraie
porte morale. Ces dvous, dit-il, immols en eux et anantis,
n'existent plus qu'en Dieu. _Ds lors ils ne peuvent mal faire._ La
partie suprieure est tellement divine, qu'elle ne sait plus ce que
fait l'autre.

Doctrine trs-ancienne qui reparat souvent dans le Moyen ge. Au
XVIIe, elle est commune dans les couvents de France et d'Espagne,
nulle part plus claire et plus nave que dans les leons d'un ange
normand  une religieuse (affaire de Louviers).

L'ange enseigne  la nonne premirement le mpris du corps et
l'indiffrence  la chair. Jsus l'a tellement mprise, qu'il l'a
expose nue  la flagellation, et laiss voir  tous...

Il lui enseigne l'abandon de l'me et de la volont, la sainte, la
docile, la toute passive obissance. Exemple, la sainte Vierge, qui ne
se dfia pas de Gabriel, mais obit, conut.

Courait-elle aucun risque? Non. Car un esprit ne peut causer aucune
impuret. Tout au contraire, il purifie.

 Louviers, cette belle doctrine fleurit ds 1623, professe par un
directeur g, autoris, David. Le fond de son enseignement tait de
faire mourir le pch par le pch, pour mieux rentrer en innocence.
Ainsi firent nos premiers parents.

On devait croire que le zl Joseph, qui avait pouss si haut le cri
d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas l, qu'il y
aurait une grande et lumineuse enqute; que ce peuple innombrable,
qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait
connu, examin de prs. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a
pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonns. Mais nul
procs, un silence profond.

Selon toute apparence, Richelieu se soucia peu d'approfondir la chose.
Sa tendresse pour les Capucins ne l'aveugla pas au point de les suivre
dans une affaire qui et mis dans leurs mains l'inquisition sur tous
les confesseurs.

En gnral, le moine jalousait, hassait le clerg sculier. Matre
absolu des femmes espagnoles, il tait peu got de nos Franaises
pour sa malpropret; elles allaient plutt au prtre, ou au Jsuite,
confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait
lch la meute des Capucins, Rcollets, Carmes, Dominicains, etc., qui
et t en sret dans le clerg? Quel directeur, quel prtre, mme
honnte, n'avait us et abus du doux langage des quitistes prs de
ses pnitentes? Leur grand accusateur Bossuet, dans ses lettres  une
femme qu'il mne parfois durement (la veuve Cornuau), ne peut
lui-mme s'abstenir des molles douceurs, des quivoques malsaines, des
mots  double entente.

Richelieu se garda de troubler le clerg lorsque dj il prparait
l'assemble gnrale o il demanda un don pour la guerre. Un procs
fut permis aux moines, un seul, contre un cur, mais contre un cur
magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en
l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun
directeur, ne s'y reconnt, et que chacun, en scurit pleine, pt
toujours dire: Ce n'est pas moi.

Grce  ces soins tout prvoyants, une certaine obscurit reste en
effet sur l'affaire de Grandier. Son historien, le Capucin Tranquille,
prouve  merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable, et il est
nomm dans le procs (comme on aurait dit d'Astaroth) _Grandier des
dominations_. Tout au contraire, Mnage est prs de le ranger parmi
les grands hommes accuss de magie, dans les martyrs de la libre
pense.

Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier  part,
mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il
ne fut qu'un second acte, l'clairer par le premier acte qu'on a vu en
Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume o prit
Gauffridi, l'clairer par le troisime acte, par l'affaire de
Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copi), et qui eut 
son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.

Les trois affaires sont une et identiques. Toujours le prtre
libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on
fait parler le Diable, et le prtre brl  la fin.

Voil ce qui fait la lumire dans ces affaires, et qui permet d'y
mieux voir que dans la fange obscure des monastres d'Espagne et
d'Italie. Les religieuses de ces pays de paresse mridionale taient
tonnamment passives, subissaient la vie de srail, et pis encore (V.
Del Rio, Llorente, Ricci, etc.). Nos Franaises, au contraire, d'une
personnalit forte, ardente, exigeante, furent terribles de jalousie
et terribles de haine, vrais diables (et sans figure), partant
indiscrtes, bruyantes, accusatrices. Leurs rvlations furent
trs-claires, et si claires vers la fin, que tout le monde en eut
honte et qu'en trente ans, en trois affaires, la chose, commence par
l'horreur, s'teignit dans la platitude, sous les sifflets et le
dgot.

Ce n'tait pas  Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous
leurs yeux et leurs railleries, dans la ville mme o ils tenaient
leurs grands synodes nationaux, qu'on et attendu une affaire
scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les
vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, en
libert trs-grande, pensant avec raison que des gens souvent
massacrs, tout rcemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun
catholique (magistrats, prtres, moines, un peu de noblesse et
quelques artisans) vivait  part de l'autre, en vraie colonie
conqurante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par
l'opposition du prtre et du moine.

Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait
le haut du pav contre les protestants et confessait les dames
catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune cur, lve des
Jsuites, lettr et agrable, crivant bien et parlant mieux. Il
clata en chaire, et bientt dans le monde. Il tait Manceau de
naissance et disputeur, mais mridional d'ducation, de facilit
bordelaise, hbleur, lger comme un Gascon. En peu de temps, il sut
brouiller  fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les
hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent
et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes
les Carmes, dblatrait en chaire contre les moines en gnral. On
s'touffait  ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage
apparaissait dans les rues de Loudun comme un pre de l'glise, tandis
que la nuit, moins bruyant, il glissait aux alles ou par les portes
de derrire.

Toutes lui furent  discrtion. La femme de l'avocat du roi fut
sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui
en eut un enfant. Ce n'tait pas assez. Ce conqurant, matre des
dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses. Il y
avait partout alors des Ursulines, soeurs voues  l'ducation,
missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient
les mres, attiraient les petites filles. Celles de Loudun taient un
petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent
lui-mme; en les fondant, on ne leur donna gure que la maison, ancien
collge huguenot. La suprieure, dame de bonne noblesse et bien
apparente, brlait d'lever son couvent, de l'amplifier, de
l'enrichir et de le faire connatre. Elle aurait pris Grandier
peut-tre, l'homme  la mode, si dj elle n'et eu pour directeur un
prtre qui avait de bien autres racines dans le pays, tant proche
parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on
l'appelait, tenait la suprieure. Elle et lui en confession (les dames
suprieures confessaient), tous deux apprirent avec fureur que les
jeunes nonnes ne rvaient que de ce Grandier dont on parlait tant.

Donc, le directeur menac, le mari tromp, le pre outrag (trois
affronts en mme famille!) unirent leurs jalousies et jurrent la
perte de Grandier. Pour russir, il suffisait de le laisser aller. Il
se perdait assez lui-mme. Une affaire clata qui fit un bruit  faire
presque crouler la ville.

Les religieuses, en cette vieille maison huguenote o on les avait
mises, n'taient pas rassures. Leurs pensionnaires, enfants de la
ville, et peut-tre aussi de jeunes nonnes, avaient trouv plaisant
d'pouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantmes, aux
apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mlange de petites
filles riches que l'on gtait. Elles couraient la nuit les corridors.
Si bien qu'elles s'pouvantrent elles-mmes. Quelques-unes en taient
malades, ou malades d'esprit. Mais, ces peurs, ces illusions, se
mlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le
revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu,
senti la nuit prs d'elles, audacieux, vainqueur, et s'tre rveilles
trop tard. tait-ce illusion? taient-ce plaisanteries de novices?
tait-ce rellement Grandier qui avait achet la portire ou risqu
l'escalade? On n'a jamais pu l'claircir.

Les trois ds lors crurent le tenir. Ils suscitrent d'abord dans les
petites gens qu'ils protgeaient deux bonnes mes qui dclarrent ne
pouvoir plus garder pour leur cur un dbauch, un sorcier, un dmon,
un esprit fort, qui,  l'glise, pliait un genou et non deux; enfin
qui se moquait des rgles, et donnait des dispenses contre les droits
de l'vque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'vque de
Poitiers, dfenseur naturel du prtre, et livrait celui-ci  la rage
des moines.

Tout cela mont avec gnie, il faut l'avouer. En le faisant accuser
par deux pauvres, on trouva trs-utile de le btonner par un noble. En
ce temps de duel, l'homme, impunment btonn, perdait dans le public;
il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup.
Comme en tout il aimait l'clat, il alla au roi mme, se jeta  ses
genoux, demanda vengeance pour sa robe de prtre. Il l'aurait eue d'un
roi dvot; mais il se trouva l des gens qui dirent au roi que c'tait
affaire d'amour et fureur de maris tromps.

Au tribunal ecclsiastique de Poitiers, Grandier fut condamn 
pnitence et  tre banni de Loudun, donc dshonor comme prtre. Mais
le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore
pour lui l'autorit ecclsiastique dont relevait Poitiers,
l'archevque de Bordeaux, Sourdis. Ce prlat belliqueux, amiral et
brave marin, autant et plus que prtre, ne fit que hausser les paules
au rcit de ces peccadilles. Il innocenta le cur, mais en mme temps
lui conseilla sagement d'aller vivre partout, except  Loudun.

C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du
triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il
rentra dans Loudun au grand jour,  grand bruit; toutes le regardaient
des fentres; il marchait tenant un laurier.

Non content de cette folie, il menaait, voulait rparation. Ses
adversaires, ainsi pousss,  leur tour en pril, se rappelrent
l'affaire de Gauffridi, o le Diable, le pre du mensonge,
honorablement rhabilit, avait t accept en justice comme un bon
tmoin vridique, croyable pour l'glise et croyable pour les gens du
roi. Dsesprs, ils invoqurent un Diable, et ils l'eurent 
commandement. Il parut chez les Ursulines.

Chose hasardeuse. Mais que de gens intresss au succs! La suprieure
voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientt les yeux de la
cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur
victoire sur leurs rivaux, les prtres. Ils retrouvaient ces combats
populaires livrs au Diable en l'autre sicle, souvent (comme 
Soissons) devant la porte des glises, la terreur et la joie du peuple
 voir triompher le bon Dieu, l'aveu tir du Diable, que Dieu est
dans le Sacrement, l'humiliation des huguenots convaincus par le
dmon mme.

Dans cette comdie tragique, l'exorciste reprsentait Dieu, ou tout au
moins c'tait l'archange terrassant le dragon. Il descendait des
chafauds, puis, ruisselant de sueur, mais triomphant, port dans
les bras de la foule, bni des bonnes femmes qui en pleuraient de
joie.

Voil pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les
procs. On ne s'intressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours
le voir sortir du corps en crapaud noir (comme  Bordeaux en 1610).
Mais on tait du moins ddommag par une grande, superbe mise en
scne. L'pre dsert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans
l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succs. Loudun eut
pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande arme
d'exorcistes diviss en plusieurs glises. Enfin, Louviers, que nous
verrons, pour raviver un peu ce genre us, imagina des scnes de nuit
o les diables en religieuses,  la lueur des torches, creusaient,
tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachs.

L'affaire commena par la suprieure et par une soeur converse  elle.
Elles eurent des convulsions, jargonnrent diaboliquement. D'autres
nonnes les imitrent, une surtout, hardie, reprit le rle de la Louise
de Marseille, le mme diable Lviathan, le dmon suprieur de chicane
et d'accusation.

Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs
s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par
quatre. Ils se partagent les glises. Les Capucins  eux seuls en
occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet
auditoire effray, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des
diables; six filles de la ville sont possdes. Et le simple rcit de
ces choses effroyables fait deux possdes  Chinon.

On en parla partout,  Paris,  la cour. Notre reine espagnole,
imaginative et dvote, envoie son aumnier; bien plus, lord Montaigu,
l'ancien papiste, son fidle serviteur, qui vit tout et crut tout,
rapporta tout au pape. Miracle constat. Il avait vu les plaies d'une
nonne, les stigmates marqus par le Diable sur les mains de la
suprieure.

Qu'en dit le roi de France? Toute sa dvotion tait tourne au Diable,
 l'enfer,  la crainte. On dit que Richelieu fut charm de l'y
entretenir. J'en doute; les diables taient essentiellement espagnols
et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'et t contre
Richelieu. Peut-tre en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya
sa nice pour tmoigner intrt  la chose.

La cour croyait. Mais Loudun mme ne croyait pas. Ses diables, pauvres
imitateurs des dmons de Marseille, rptaient le matin ce qu'on leur
apprenait le soir d'aprs le manuel connu du pre Michalis. Ils
n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, rptition soigne
de la farce du jour, ne les eussent, chaque nuit, prpars et styls 
figurer devant le peuple.

Un ferme magistrat, le bailli de la ville, clata, vint lui-mme
trouver les fourbes, les menaa, les dnona. Ce fut aussi le jugement
tacite de l'archevque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il
envoya un rglement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur
arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les
trouva point possdes, ni folles, ni _malades_. Qu'taient-elles?
Fourbes  coup sr.

Ainsi continue dans ce sicle ce beau duel du mdecin contre le
Diable, de la science et de la lumire contre le tnbreux mensonge.
Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan
continua bravement  Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire
n'tait que ridicule.

Le Dmon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais
les passions taient trop animes pour que la chose en restt l. Le
flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis
devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut
pris  partie par une riche demoiselle de la ville, qu'il disait tre
matresse du cur. Comme calomniateur, il fut condamn  l'amende
honorable.

La suprieure tait perdue. On et aisment constat ce que vit plus
tard un tmoin, que ses stigmates taient une peinture, rafrachie
tous les jours. Mais elle tait parente d'un conseiller du roi,
Laubardemont, qui la sauva. Il tait justement charg de raser les
forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger
Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accus tait cur et ami
de la _Cordonnire de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de
Mdicis; qu'il s'tait fait le secrtaire de sa paroissienne, et, sous
son nom, avait crit un ignoble pamphlet.

Du reste, Richelieu et voulu tre magnanime et mpriser la chose,
qu'il l'et pu difficilement. Les Capucins, le Pre Joseph,
spculaient l-dessus. Richelieu lui aurait donn une belle prise
contre lui prs du roi s'il n'et montr du zle. Certain M. Quillet,
qui avait observ srieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais
celui-ci craignit de l'couter, et le regarda de si mauvais oeil, que
le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie.

Laubardemont arrive le 6 dcembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir
illimit. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une
horrible massue, pour craser une mouche.

Les magistrats furent indigns, le lieutenant civil avertit Grandier
qu'il l'arrterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit
arrter. Enlev  l'instant, sans forme de procs, mis aux cachots
d'Angers. Puis ramen, jet o? dans la maison et la chambre d'un de
ses ennemis, qui en fait murer les fentres pour qu'il touffe.
L'excrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier, en lui
enfonant des aiguilles pour trouver la marque du Diable, est fait par
les mains mmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur
vengeance pralable, l'avant-got du supplice!

On le trane aux glises en face de ces filles,  qui Laubardemont a
rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamn
solait de ses breuvages, les jetant en de telles furies qu'un jour
Grandier fut prs de prir sous leurs ongles.

Ne pouvant imiter l'loquence de la possde de Marseille, elles
supplaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des
prtendus diables, pour lcher devant le public la bonde  la furie
des sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait
our l, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais.

Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant. Le peu qu'on leur
soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public
trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrime_. Les
Capucins, sans se dconcerter, dirent que, si ces dmons taient
faibles en latin, ils parlaient  merveille l'iroquois, le
topinambour.

La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre,
apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et
tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lche. Il
fit payer les exorcistes, payer les religieuses.

Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout  fait folle.
Aprs les paroles insenses vinrent les actes honteux. Les exorcistes,
sous prtexte de la fatigue des nonnes, les firent promener hors de la
ville, les promenrent eux-mmes. Et l'une d'elles en revint enceinte.
L'apparence du moins tait telle. Au cinquime ou sixime mois, tout
disparut, et le dmon qui tait en elle avoua la malice qu'il avait
eue de calomnier la pauvre religieuse par cette illusion de grossesse.
C'est l'historien de Louviers qui nous apprend cette histoire de
Loudun (Esprit, p. 135).

On assure que le pre Joseph vint secrtement, mais vit l'affaire
perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jsuites vinrent aussi,
exorcisrent, firent peu de chose, flairrent l'opinion, se drobrent
aussi.

Mais les moines, les Capucins, taient si engags, qu'il ne leur
restait plus qu' se sauver par la terreur. Ils tendirent des piges
perfides au courageux bailli,  la baillive, voulant les faire prir,
teindre la future raction de la justice. Enfin ils pressrent la
commission d'expdier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller.
Les nonnes mme leur chappaient. Aprs cette terrible orgie de
fureurs sensuelles et de cris impudiques pour faire couler le sang
humain, deux ou trois dfaillirent, se prirent en dgot, en horreur;
elles se vomissaient elles-mmes. Malgr le sort affreux qu'elles
avaient  attendre si elles parlaient, malgr la certitude de finir
dans une basse-fosse (c'tait l'usage encore, voir Mabillon), elles
dirent dans l'glise qu'elles taient damnes, qu'elles avaient jou
le Diable, que Grandier tait innocent.

Elles se perdirent mais n'arrtrent rien. Une rclamation gnrale de
la ville au roi n'arrta rien. On condamna Grandier  tre brl (18
aot 1634). Telle tait la rage de ses ennemis, qu'avant le bcher ils
exigrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantt partout l'aiguille
pour chercher la marque du Diable. Un des juges et voulu qu'on lui
arracht mme les ongles, mais le chirurgien refusa.

On craignait l'chafaud, les dernires paroles du patient. Comme on
avait trouv dans ses papiers un crit contre le clibat des prtres,
ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mmes esprit fort. On se
souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pense
avaient lances contre leurs juges, on se rappelait le mot suprme de
Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui dit que,
s'il tait sage, on lui sauverait la flamme, qu'on l'tranglerait
pralablement. Le faible prtre, homme de chair, donna encore ceci 
la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien sur le chemin
et rien sur l'chafaud. Quand on le vit bien li au poteau, toute
chose prte, et le feu dispos pour l'envelopper brusquement de flamme
et de fume, un moine, son propre confesseur, sans attendre le
bourreau, mit le feu au bcher. Le patient, enrag, n'eut que le temps
de dire: Ah! vous m'avez tromp! Mais les tourbillons s'levrent et
la fournaise de douleurs... On n'entendit plus que des cris.

Richelieu, dans ses Mmoires, parle peu de cette affaire et avec une
honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui
vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant
les exorcistes, en lchant bride aux Capucins, en les laissant
triompher par la France, encourag, tent la fourberie. Gauffridi,
renouvel par Grandier, va reparatre encore plus sale dans l'affaire
de Louviers.

C'est justement en 1634 que les diables, chasss de Poitou, passent en
Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans
invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Lviathan de
Provence, contrefait  Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se
tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues
de Sodome. Hlas! tout  l'heure,  Louviers, il perd son audace mme;
il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit.




CHAPITRE X

LES CARMLITES--SUCCS DU CID

1636-1637


Nous ne sortons pas des couvents ni du surnaturel. L'histoire de ce
temps va de miracle en miracle. Au clotre se fait et se dfait par
voie occulte le noeud brouill des plus grands intrts. Le fil qu'une
politique savante croit diriger aux _cabinets des princes_, une main
ignorante de femme le coupe en se jouant. Richelieu propose; la Vierge
dispose. Tous les calculs du Palais-Cardinal sont bafous par le
Val-de-Grce.

Un mot d'avance qui contient tout, qui enveloppe le sicle mme.

La question du sicle, c'est le mariage espagnol, redout d'Henri IV,
accompli par sa femme, presque bris par Richelieu.  l'intrieur, 
l'extrieur, Richelieu sue  combattre l'Espagne et la maison
d'Autriche. Mais, malgr lui, le mariage espagnol porte dcidment son
fruit. Une grossesse miraculeuse met dans le trne de France le sang
de Charles-Quint, _Dieudonn_, ou Louis XIV, lequel ne combattra
l'Espagne que pour prendre son rle et la continuer par la ruine de la
Hollande et de la France protestante.

C'est la victoire d'un mort sur un vivant, celle de l'Espagne sur la
France; l'esprit espagnol, en un sicle, mne celle-ci  sa mutilation
et  sa banqueroute de trois milliards.

Est-ce  dire que ce mort, ce blme et faible revenant, ait eu
directement cette victoire sur les puissances de la vie? Non,
l'Espagne n'aurait pas eu prise si la France elle-mme ne s'tait
ouverte et livre par l'admiration de cette vieille ruine, employant
la vivacit d'un rveil de gnie  relever l'Espagne dans l'opinion.
Il y fallut Corneille, il y fallut le _Cid_ et son succs national;
vnement norme, d'une porte qui n'a jamais t sentie jusqu'ici.

Examinons. En 1635,  la rupture, lorsque l'ambassadeur d'Espagne,
Mirabel, partit de Paris, o resta le foyer de l'intrigue espagnole?
Aux Carmlites de la rue Saint-Jacques. C'est alors, dit Laporte,
valet de chambre de la reine, qu'elle renoua correspondance avec son
frre Philippe IV. Elle crivait dans ce couvent.

Cette colonie de Carmlites avait t, sous Henri IV, une vraie
invasion espagnole. On a vu leur entre triomphale  Paris sous les
auspices des Guises. Elles tablirent rue Saint-Jacques leur dvot
ermitage, leur dsert extatique, au lieu le plus peupl et sur la
grande route du Midi, la plus frquente de France. Ce fut un autre
Escurial  un quart d'heure du Louvre.

Nous devons  M. Cousin de connatre les pieuses origines de ces
solitaires[11]. Il est heureux. Au revers du critique qui croyait
_dnicher_ des saints, il a trouv, rtabli dans leur niche, je ne
sais combien de saintes, acceptant de confiance ce que les
religieuses elles-mmes ont crit de leur propre saintet, leur
donnant la publicit de ses livres charmants, crits sur les femmes et
pour elles.

         [Note 11: Ici, et plus haut, je suis la Vie anonyme de madame
         de Hautefort, publie par M. Cousin.--On lui a trs-amrement
         et trs-justement reproch son culte pour les Chevreuse, les
         Longueville, etc. Il est triste, en effet, de voir cet ancien
         et illustre matre, loquent initiateur de la jeunesse au
         stocisme de Kant et de Fichte, de le voir, dis-je, aux
         genoux de ces coureuses dont les intrigues noyrent la France
         de sang. Elles avaient de l'esprit, je le veux bien. Qui n'en
         avait? Elles parlaient  merveille. Celui qui parlerait mal
          la cour, dit La Bruyre, aurait le mrite d'un savant dans
         les langues trangres.--Avec tout cela, M. Cousin a publi
         des textes indits dont on doit profiter, rvl des faits
         curieux. On ne connaissait bien ni madame de Hautefort, ni
         mademoiselle Lafayette, ni mme la reine Anne. La fameuse
         affaire du Val-de-Grce n'tait pas bien claircie. On sait
         maintenant (_Chevreuse_, p. 52) que, le jour de l'Assomption,
         la _reine communia et jura par l'Eucharistie_ qu'elle avait
         dans l'estomac, _qu'elle n'avait pas correspondu avec
         l'Espagne_. Puis elle avoua _qu'elle avait menti et qu'elle
         s'tait parjure_, qu'elle avait averti son frre de l'envoi
         d'un espion franais en Espagne, et des traits que
         l'Angleterre et le duc de Lorraine allaient faire avec la
         France pour que l'Espagne pt les empcher.

         Partout ailleurs, la partialit de M. Cousin pour la galante
         reine est bien nave. Il doute du succs de Buckingham auprs
         d'elle. Et pourquoi? Parce que Tallemant n'en a rien dit (il
         a omis bien d'autres choses), parce que la Rochefoucauld n'en
         a rien dit. Mais la Rochefoucauld, le chevalier personnel de
         la reine, si dvou, qu'elle voulait se faire enlever par lui
          Bruxelles, n'avait garde de parler d'une telle aventure.
         Retz, qui la conte, la tenait de la meilleure source, de la
         Chevreuse, de celle mme qui livra la reine  Buckingham dans
         le jardin du Louvre.--M. Cousin, dans un autre passage
         (_Hautefort_, p. 28, etc.), dnature les faits et les
         obscurcit par une simple intervention chronologique. Il parle
         de la retraite de Lafayette, de la grossesse de la reine, de
         la naissance de Louis XIV (1638) _avant de parler_ du danger
         de la reine, de l'affaire du Val-de-Grce, de l'expulsion de
         Caussin, etc. C'est placer les causes aprs les effets. On
         n'y comprend plus rien. Ds que l'on rtablit les dates dans
         leur ordre svre, la clart reparat. C'est parce qu'en 1637
         elle se crut perdue par deux fois (en aot au Val-de-Grce,
         et le 9 dcembre par l'chec de Caussin), c'est pour cela
         qu'on fit le 9 la tentative extrme. Sa grossesse, qui date
         de cette nuit, fit son salut et lui donna quinze ans de
         rgne.--Une chose singulire, et qu'on peut vrifier 
         Westminster sur l'effigie de Buckingham, c'est que Louis XIV
         ressemblait (un peu lourdement, il est vrai)  ce bel
         Anglais, mort dix ans avant sa naissance. Dira-t-on que la
         reine, qui toute sa vie garda ce souvenir, l'eut prsent 
         l'esprit au moment de la conception? Du reste, si elle fut
         enceinte en 1628 du fait de Buckingham, comme elle le
         craignit (V. Retz), il ne serait pas tonnant que l'enfant de
         1638 lui et ressembl. Le premier amant (dit M. Lucas,
         _Hrdit_) dtermine souvent le type des enfants futurs qui
         natront de ses successeurs.]

Moi, je suis moins heureux. Sur ma route, je vois sortir de l
d'tranges rputations, la Fargis, par exemple. J'y vois que les
saintes elles-mmes, fort occupes du monde, mirent toute leur ferveur
 avancer les affaires de l'Espagne.

Richelieu y avait l'oeil. Il avait cru se donner une prise sur
l'ordre en se faisant nommer protecteur des Carmlites, et sur la
maison de Paris en lui donnant pour suprieure une de ses parentes.
Parente ou non, elle tait femme, et, comme telle, dans la ligue
universelle des femmes contre Richelieu. La reine trouva l une sret
qu'elle n'avait nulle part. Elle put y crire tout le jour  son aise.
Elle put y voir  la grille qui elle voulait, des inconnus, de faux
pauvres, les agents que Mirabel envoyait de Bruxelles, le lord papiste
Montaigu; un joli cavalier aussi, qui, dans ses grandes crises, lui
venait  propos pour lui donner courage. Le cavalier n'tait autre que
la Chevreuse, qui vint parfois de son exil, faisant trente lieues en
une nuit.

Entrait-on dans ce monastre? Un passage curieux de mademoiselle de
Montpensier nous apprend que les couvents de fondation royale
n'avaient point de clture pour les officiers des princesses.
Elle-mme,  douze ans, entrant dans un monastre, tous les hommes de
sa suite y entraient sans difficult.

Que pouvait-elle donc tant crire, n'entrant pas au conseil et tenue
hors des affaires? La rponse n'est pas difficile. Le couvent, ml de
noblesse, de bourgeoisie ligueuse, et visit par tant de gens, tait
un grand centre d'informations. Et plus directement encore, la reine,
par mademoiselle de Hautefort, savait chaque matin ce que le roi avait
dit le soir. Plus d'un secret d'tat pouvait, par cette voie, aller
droit  Madrid.

Il faut bien se rappeler la situation. L'Espagne puise se voyait
faire la guerre par la France puise.  chaque anne, elle esprait
que Richelieu n'en pourrait plus, serait tari, fini. Elle le crut en
1636, o, faute d'argent, il ne put refaire  temps son arme du Rhin
et du Nord. La violente dictature des intendants, qu'il mit partout
alors, lui donna des ressources, mais  l'instant provoqua des
rvoltes. L'Espagne comptait l-dessus, le guettait, l'attendait.

Mais les temps taient bien changs. Les rvoltes, isoles, partielles
et sans concert, ne rappelaient en rien la Ligue. Les insurrections de
paysans qui clatrent ici et l en 1638, la sournoise rsistance (de
bourgeoisie surtout) qui se fit sous forme religieuse et s'appela le
jansnisme, n'auraient pas fait grand chose. L'homme tant dtest n'en
ft pas moins rest fort et haut dans l'opinion. On voyait sa terrible
route  travers tant d'obstacles, et les rsultats (mdiocres au fond)
qu'il obtenait taient lous avec raison pour la grandeur de volont,
l'invincibilit que l'on sentait en lui. Mais voici qu'un matin, sous
forme littraire, sans pouvoir tre arrt, rprim, un coup moral
inattendu lui est port par la main d'un enfant, la main innocente et
aveugle du bonhomme Corneille. Coup oblique, indirect, qui entra
d'autant mieux. Tout fut chang, et le public, et peut-tre Richelieu
lui-mme. Il ne s'en est jamais relev. Il faut dire que ce coup fut
assn au jour le plus critique, en 1636, le lendemain de l'invasion,
quand la France entame douta du gnie du ministre et l'accusa
d'imprvoyance. Elle eut  ce moment un accs fou qu'elle a parfois,
celui d'admirer l'ennemi. Et, par un terrible -propos (que l'auteur,
certes, n'avait pas calcul), l'Espagne clata au thtre et y fut
glorifie.

Richelieu, essentiellement homme de lettres, aimait, nourrissait ses
confrres, qui alors ne pouvaient vivre de leur plume. Malgr la
dtresse publique, il soutenait les bons crivains du temps, la Mothe
le Vayer, Rotrou, Corneille, Benserade, Renaudot, l'historien Mzeray,
l'amusant Boisrobert, l'honnte et savant Chapelain. Il faisait plus
que de les payer, il les honorait. Par exemple, il ne souffrait pas
que Desmarets lui parlt dcouvert; il le faisait couvrir, asseoir.
Nanmoins sa nature violente et la violence de son gouvernement, qu'il
le voult ou non, touffait la littrature. Sa manie de faire faire
des pices, dont il faisait le plan et rimait quelques scnes, tait
despotique, irritante; ces pauvres rimeurs  grand'peine tiraient la
charrue sous l'aiguillon de ce terrible camarade.

Un petit juge de Rouen, Pierre Corneille, avait, ds 1629, relev, ou
plutt cr le thtre, par une mauvaise pice, _Mlite_, qui eut un
succs immense. La libert d'esprit, chasse du monde rel, sembla
vouloir se rfugier dans celui des fictions, dans le drame d'intrigue.
Trois thtres surgirent. Richelieu eut l'ambition de conqurir encore
cet asile de la fantaisie et de la libre opinion.  son confident
Boisrobert il attela quatre hommes, Corneille, Rotrou, l'toile et
Colletet, et les regarda travailler. Le plus indpendant fut Colletet
(de pauvret proverbiale); il repoussa le plan du tout-puissant
ministre. Corneille essaya de rsister, puis obit et fit ce qu'il
voulut, mais se retira  Rouen (1635).

L, un vieux secrtaire de Marie de Mdicis, grand admirateur de
l'Espagne, lui montra, lui recommanda une pice espagnole, le _Cid_,
de Guilain de Castro; il l'engagea  porter ce beau sujet sur notre
scne. Il y avait une difficult; la pice tait la glorification du
duel, si svrement puni par les dits,  ce point qu'on y sacrifia en
1626 la tte mme d'un Montmorency. Svrit, du reste, qui indigna et
fut prise dans l'opinion comme un trait des plus odieux de ce
gouvernement de prtre. Plus de gnral prtre! Ce fut le cri de la
noblesse en 1635.

Glorifier le duel, c'tait, dans les ides du temps, attaquer,
dtrner le prtre et relever le gentilhomme.

Dans une pice, du reste, mdiocre, _Mde_, que Corneille venait de
faire jouer l'anne mme de l'invasion, on avait admir et applaudi
ces vers.

  Dans un si grand revers, que vous reste-t-il?--Moi,
  Moi, dis-je, et c'est assez.

Mot fort et trs-profond, bien plus que ne le sentit l'auteur. Le
sort, la pense de la France et son tat moral taient dans cette
formule. La tempte d'ides et d'opinions qui battit le XVIe sicle
avait laiss un calme morne; plus de protestantisme; le catholicisme
strile (sauf un fruit sec, le jansnisme). Il ne restait gure que
l'individu.

Des moeurs religieuses en dessus, fort gtes en dessous. Et, avec
tout cela, cette France gardait une tincelle d'ides? Non, d'nergie,
une certaine pointe du moins, la langue acre, l'pe prompte. Un
brillant coup d'pe,  cela vritablement se rduit l'idal du temps.

Que vous reste-t-il?--Moi. Ce mot n'tait que le duel.

Prcisment la chose que le ministre poursuivait, punissait de mort.

Comment ce pauvre petit juge de Rouen, fonctionnaire craintif,
bourgeois de moeurs et d'habitudes, s'emporta-t-il  cet excs
d'audace? Et fut-ce bien le vieux secrtaire de la reine mre qui fit
cette malice de relever par l nos ennemis les Espagnols? Non,  coup
sr. Il y a une autre explication, meilleure, je crois. C'est que
Corneille tait dans un moment o les hommes ne se connaissent plus,
et font parfois, sans savoir ce qu'ils font, de sublimes imprudences.
Il aimait, aimait sans espoir. Sans cette folie-l, il n'et jamais
fait l'autre.

Une autre chose  expliquer, c'est de savoir comment cet homme de
robe, ce juge de Rouen, eut la pense des gentilshommes, l'me de la
noblesse plus qu'elle ne l'avait elle-mme. L'esprit bourgeois tait
trs-belliqueux. Des Arnauld, avocats, nous voyons surgir cet Arnauld,
capitaine, qui fit le fort Louis contre La Rochelle et forma le
renomm rgiment de Champagne. Du parlement de Pau sortit l'homme que
Richelieu appelait _la Guerre_, le fameux Gassion. Le fils du
prsident de Thou, cet Auguste de Thou qui doit prir, va comme
amateur  la guerre, en partie de plaisir, avec ses amis de la cour,
aux endroits les plus dangereux, et s'amuse  se faire blesser.

Corneille amoureux fit Chimne. Corneille escrimeur fit Rodrigue. Je
veux dire escrimeur d'esprit et disputeur normand. Ses drames, sauf
les moments sublimes, ne sont qu'escrime et polmique.

Le _Cid_, prsent comme une imitation de l'espagnol, allait droit 
la reine. Il fut reprsent chez elle au Louvre. Richelieu fut
surpris. Cet incident si grave chappa  sa surveillance.

Le coup parti, tout fut fini; impossible d'y revenir. Ds la premire
reprsentation, les applaudissements, les trpignements, les cris, les
pleurs, un frntique enthousiasme. Jou au Louvre, jou  Paris, jou
chez le cardinal mme, qui le subit sur son thtre, supposant
trs-probablement que sa dsapprobation souveraine, toujours si
redoute, tuerait la pice, ou tout au moins verserait aux acteurs,
aux spectateurs, une averse de glace; que, les uns n'osant bien jouer
ni les autres applaudir, le _Cid_ prirait morfondu.

Phnomne terrible! Chez le cardinal mme et devant lui, le succs fut
complet. Acteurs et spectateurs avaient pris l'me du _Cid_. Personne
n'avait plus peur de rien. Le ministre resta le vaincu de la pice,
aussi bien que don Sanche, l'amant ddaign de Chimne.

Contre cette erreur du public, le tout-puissant ministre, n'ayant
nulle ressource en la force, fut oblig de faire appel au public mme,
au public des lettrs contre celui des illettrs, aux crivains contre
la cour et la ville ignorantes. Une compagnie littraire,  l'instar
des acadmies italiennes, s'tait forme vers 1629. Chapelain et
autres bons esprits se runissaient chez un protestant aim de
Richelieu, le savant Conrart. En 1634, le ministre eut l'ide d'en
faire une socit qui s'occupt de mots (jamais d'ides), qui
consacrt ses soins  polir notre langue. Ce fut l'Acadmie franaise.
Nul pril. L'innocente et honnte socit devait la protection du
cardinal  son fou Boisrobert, un bouffon de beaucoup d'esprit. Et
elle avait pour chancelier un homme qui tait tout  lui, Desmarets de
Saint-Sorlin.

Le 10 juillet 1637, au moment o Richelieu recommenait encore contre
l'Espagne une campagne laborieuse, au moment o la cour l'entourait de
complots, son me littraire, plus occupe encore du succs de
Corneille, clata toute dans une solennelle ouverture qu'il fit chez
lui de l'Acadmie franaise contre le _Cid_ et le public.

L'Acadmie naissante ne se souciait nullement de dbuter par
contredire l'opinion. Il fallut les ordres prcis, et mme une menace
brutale du ministre, pour qu'elle obt: Je vous aimerai comme vous
m'aimerez, dit-il. videmment il menaait de supprimer leurs
pensions.

On sait le jugement, faible et froid, mdiocre, parfois judicieux,
parfois timidement complaisant, que l'Acadmie publia, et l'insultante
critique du ridicule capitan Scudry, et les lches injures de Mairet,
jusque-l matre de la scne, qui s'avoua jaloux et releva encore par
l le succs de Corneille.

Aurait-on pu, en 1637, aprs le _Cid_, ce qu'on avait pu en 1626,
punir de mort l'obstin duelliste revenu pour se battre sous les
croises du roi? Non, l'dit tait aboli, la scne avait vaincu les
lois; sur Richelieu planait Corneille.

La campagne s'ouvrait. De quel coeur la noblesse allait-elle se battre
contre les descendants du _Cid_, ces Espagnols aims et admirs?
Franais et Espagnols allaient penser galement que l'ennemi n'tait
qu' Paris, l'ennemi commun, Richelieu.

Tout en voulant apaiser le ministre et lui demandant pardon d'avoir
russi, Corneille allait de crime en crime. Pas une de ses pices qui
n'et l'effet d'une conspiration. _Horace_, quoique ddi au cardinal,
fut avidement saisi par les Romains du Parlement, les Cassius de la
grand'chambre et les Brutus de la basoche. _Cinna_, la _Clmence
d'Auguste_, sous cet homme inclment, parut une sanglante satire.
_Polyeucte_ fut reprsent au moment o le ministre venait de mettre 
la Bastille le Polyeucte jansniste, l'abb de Saint-Cyran. Les femmes
de Corneille sont dj les frondeuses, et ce sont elles qui firent
celles-ci. La Palatine se croyait milie. Madame de Longueville disait
de sang-froid,  Coligny,  la Rochefoucauld, ce que Chimne dit, dans
son transport, ne se connaissant plus:

  Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix.

Mais la Chimne surtout, ce fut la reine. Avec ses trente-sept ans,
notre reine espagnole, oublie, peu compte, un peu moque pour ses
couches douteuses, refleurit jeune et pure par la vertu du Cid. Sur
elle, aux reprsentations, se fixent tous les yeux,  elle reviennent
les bravos et l'enthousiasme public. Tout imite l'Espagne, se drape 
l'espagnole, pour tre bien vu de Chimne. Elle accepte ce rle, et,
quoique l'auteur inquiet ait ddi le Cid  la nice du cardinal, la
reine se pose sa patronne. Elle demande, obtient de Richelieu qu'on
donne la noblesse au pre de Corneille, et il n'ose refuser.
Contradiction flagrante. Il le fait honorer, il le fait condamner,
subissant malgr lui l'arrt de l'opinion, si bien formul par Balzac:
Si Platon le met hors de sa cit, il ne peut le chasser que couronn
de fleurs.




CHAPITRE XI

DANGER DE LA REINE

Aot 1637


La reine Anne d'Autriche, en 1637, n'tait plus jeune. Elle tait 
peu prs de l'ge du sicle. Mais elle avait toujours une grande
fracheur. Ce n'tait que lis et que roses. Ne blonde et
Autrichienne, elle brunissait un peu de cheveux, tait un peu plus
Espagnole. Mais, comme elle tait grasse, son incomparable blancheur
n'avait fait qu'augmenter. Flore devenait Crs, dans l'ampleur et la
plnitude, le royal clat de l't.

Elle fut plus tard fort lourde. Retz la trouve,  quarante-huit ans,
une grosse Suissesse. Mais nous sommes encore en 1637.

Elle nourrissait un peu trop sa beaut, mangeait beaucoup et se levait
fort tard, soit paresse espagnole, soit pour avoir le teint plus
repos. Elle entendait une ou deux messes basses, dnait solidement 
midi, puis allait voir des religieuses. Sanguine, orgueilleuse et
colre, elle n'en tait pas moins faible; ses domestiques la disaient
_toute bonne_. Elle avait eu (jeune surtout) un bon coeur pour les
pauvres. Coeur amoureux, crdule et ne se gardant gure. La Chevreuse,
qui la connaissait, disait  Retz: Prenez un air rveur; oubliez-vous
 admirer sa belle peau et sa jolie main; vous ferez ce que vous
voudrez.

Sa parfaite ignorance et son esprit born la livraient infailliblement
aux amants par spculation et aux ruses friponnes qui s'en faisaient
un instrument.

Par deux fois, dans deux grands dangers de la France, on la mit en
rapport avec l'ennemi. En 1628, quand l'alliance monstrueuse de
l'Angleterre et de l'Espagne se faisait sous main contre nous, et
qu'on poussait Waldstein  l'invasion de la France, elle sollicita le
duc de Lorraine de nous abandonner, c'est--dire d'ouvrir la porte 
Waldstein (chose avoue par un des Guises). Et, quand l'invasion se
ralisa, en effet, dans l'anne 1636, o la grande arme des voleurs
impriaux entra par le Nord et par l'Est, o commena en Lorraine et
au Rhin l'immense destruction dont nous avons parl, nous retrouvons
notre grosse tourdie aux Carmlites, crivant aux Espagnols, qui
viennent  dix lieues de Paris!...

Elle trahissait et elle flattait. Elle s'tait rapproche de
Richelieu. Elle lui demandait des grces. Elle se laissa mme aller,
pour l'enivrer et l'aveugler, jusqu' aller le voir chez lui  Ruel,
o elle accepta ses ftes galantes et ses collations, les concerts et
les vers qu'il faisait faire pour elle.

Il n'tait pas tout  fait dupe. Un si grand changement l'inquitait
plutt. Et,  ce moment mme, il accueillait l'ide d'un petit complot
qui et cart mademoiselle de Hautefort, l'avocat de la reine, son
vertueux espion. Saint-Simon et quelques autres avaient entrepris de
changer les platoniques amours du roi et de lui faire aimer une fille
plus jeune, Lafayette, moins jolie, toute brune, mais nature tendre,
amoureuse, leve, de celles qui ravissent les coeurs. Le confesseur
du roi, le Jsuite Caussin, que l'on croyait un simple, entrait dans
cette intrigue. Le fond du fond, ce semble, que Richelieu n'aperut
que plus tard, tait que, Lafayette tant proche parente du pre
Joseph, son succs prs du roi et fait l'lvation du fameux Capucin,
donc la chute de Richelieu.

Les choses allrent trs-loin. La haine de la reine, un essai fort
grossier qu'elle fit pour humilier la pauvre fille en surprenant cette
nymphe idale dans nos basses fonctions de nature, ne firent
qu'irriter, chauffer le roi. Sa rserve, sa dvotion, cdrent une
fois dans sa vie. Il eut un vrai transport, et proposa  Lafayette de
venir s'tablir _chez lui_, dans son petit Versailles, et d'tre toute
 lui.

Elle aurait fort bien pu tre reine de France. Le roi ne pouvait avoir
qu'une pouse, non une concubine. Tous furent saisis, surpris,
pouvants.

Richelieu commenait  voir  qui l'affaire profiterait. Et les
parents de Lafayette commencrent  prendre peur,  craindre d'tre
sacrifis, si le roi, toujours incertain, n'allait pas jusqu'au bout.
Ils abandonnrent Lafayette, firent dire par la jeune fille qu'elle
voulait se retirer  la Visitation. Le roi pleura, mais, de toutes
parts, on veilla ses scrupules, on fit appel  sa dvotion. Lafayette
pleura encore plus, mais s'en alla (19 mai 1637). Le pre Caussin, qui
ne lchait pas prise, insinua au pnitent royal qu'il pouvait sans
pch continuer de la voir  la grille. Religieuse et toujours aime,
elle n'en et t que plus puissante peut-tre pour amener le roi o
l'on voulait.

La reine triomphait du dpart de Lafayette. Cependant, au mois d'aot,
elle fut frappe  son tour. Un avis positif permit  Richelieu de
saisir enfin sa correspondance. On arrta Laporte, qui ne la trahit
pas. Ce fut elle qui trahit Laporte, avoua, et, de plus, se laissa
dicter une lettre pour lui ordonner de tout dire. Amen devant le
ministre, il nia fermement. On ne poussa pas trop. Richelieu se montra
doux et courtois jusqu' envoyer de l'argent  madame de Chevreuse,
qui s'enfuyait et partait pour l'Espagne. Il fit visiter le couvent,
ne trouva rien que haires, cilices et disciplines. Il est faux et
absurde qu'en cette visite le chancelier ait fouill la reine
effrontment, mis la main dans son sein. Elle n'tait pas mme 
Paris, mais  Chantilly, prs du roi.

 quoi tint son salut?  ce qu'on ne trouva pas les pices
essentielles?  ce que mademoiselle de Hautefort alla dguise  la
Bastille, et avertit Laporte de ce qu'il devait dire? Il y eut tout
cela, mais encore autre chose. La douceur de Richelieu pour Laporte
(qui ne fut pas mis  la question), les loges mme que le ministre
donna  sa rsistance,  sa fidlit, montrent assez qu'alors il
mnagea la reine. Pourquoi? Elle tait  ses pieds et elle avait
demand grce.

Il l'avait terrifie d'abord, lui faisant croire qu'il avait trouv
tout. Et alors, perdant la tte, elle l'avait pri d'loigner les
tmoins et de rester seul avec elle. Le manuscrit cit par Capefigue,
quoique de la main du cardinal, est si naf, qu'on n'y peut
mconnatre ce que dut sentir la femme effraye. Par sa trahison de
Laporte, par celle qu'elle fit (plus haut) de la Fargis, on voit comme
elle tait peureuse. Elle fut d'autant plus caressante, plus qu'une
reine, plus qu'une femme ne pouvait l'tre avec sret: Quelle bont
faut-il que vous ayez, monsieur le cardinal!... Tirez-moi de l; je ne
ferai plus de faute  l'avenir. Elle avanait, offrant sa main
tremblante. C'tait fait de la fire Chimne. Au vainqueur de dicter
les conditions.

Au grand tonnement de la reine, Richelieu recula. Il ne prit point
cette main, s'inclina humblement et dit qu'il allait demander les
ordres du roi. Que dire des contradictions humaines? La faveur que,
cinq ans plus tt, en novembre 1632, il avait cherche, dsire, il la
dcline en 1637. Y vit-il une perfidie, un pige fminin pour le
perdre? Ou peut-tre, malade, vieilli, il se jugea, se contenta de
tout pouvoir.

Revenu, rapportant l'ordre du roi, il la retrouve humilie, anantie.
Comme une petite fille, elle crit devant lui une confession de ses
rapports avec l'Espagne, une promesse de ne plus rcidiver, de se
conduire selon son devoir, _de ne rien crire qu'on ne voye_, de ne
plus aller aux couvents, du moins seule, et de n'entrer dans les
cellules qu'avec telle dame qui en rpond au roi.

Pice grave, qui pouvait servir si l'on allait jusqu'au divorce.
Mais, mme en donnant cet acte contre elle, elle n'eut pas grce
entire du roi. Il ne lui parla plus. Tout le monde s'loigna d'elle.
Les courtisans qui entraient dans la cour de Chantilly tenaient les
yeux baisss, afin qu'on ne pt dire qu'ils regardaient les fentres
de la reine. Elle touffait de honte et de douleur, et, les deux jours
qui suivirent son pardon, chose inoue pour elle, elle ne put manger.

Trois personnes lui restaient fidles et travaillaient pour elle en
dessous; d'abord deux femmes gnreuses, Hautefort par dvouement,
Lafayette par dvotion; enfin le pre Caussin, qui, sous son air bat,
saisissait adroitement toute occasion de faire scrupule au roi de
vivre mal avec sa femme, de tenir sa mre en exil et de continuer la
guerre. Pour s'amender des trois pchs, une chose suffisait: renvoyer
Richelieu.

Les Jsuites, qu'on croit de si grands politiques, satisfont peu ici.
Ils se montrent flottants et peu d'accord. Plusieurs taient pour
Richelieu. Plusieurs, un pre Monod, qui gouvernait la rgente de
Savoie et qui influait sur Caussin, Caussin mme et d'autres sans
doute voulaient renverser Richelieu. Mais qui eussent-ils mis  la
place? On a dit le vieux Angoulme, btard (fort mpris) de Charles
IX; j'ai grand'peine  les croire si sots. Angoulme peut-tre aurait
suffi comme drapeau et mannequin; mais dessous, trs-probablement,
tait en embuscade le seul homme capable, le pre Joseph, que sa
parente Lafayette et mis sans peine au ministre.

Quoi qu'il en soit, ces souterrains, ces mines, pousss d'aot en
dcembre, avaient russi chez le roi. Il tait pris. On le voit par
une lettre craintive de Richelieu o il lui explique qu' tort le pre
Caussin _dit qu'il dsire se retirer_; il le fera _quand la paix sera
faite_. Humble manire de conjurer l'orage et de gagner du temps.

Il arriva pour Angoulme ce qui tait arriv pour les parents de
Lafayette. Il s'effraya de cet honneur de succder  Richelieu. La
terrible rputation du cardinal le servit encore cette fois. Angoulme
lui dnona tout. Richelieu le mena lui-mme au roi, demanda si
vraiment c'tait lui qui le remplaait. Le roi balbutia, s'excusa. Et
Richelieu resta plus matre que jamais.

C'tait le 8 ou le 9 dcembre. Tous les fils laborieusement ourdis par
la cabale se trouvaient  la fois rompus. Tous les moyens humains,
Caussin, Hautefort et Lafayette, les avertissements, les prires, les
suggestions de l'amour et de la dvotion, avaient chou. Il fallait
un coup d'en haut pour trancher le noeud, un miracle. Il se fit.




CHAPITRE XII

LA NAISSANCE DE LOUIS XIV

1636-1637


Les origines des grandes choses ne sont pas toujours claires. Le Nil
cache sa source, et l'on peut disputer sur celles du Danube et du
Rhin. Ne nous tonnons pas si les vraies origines du Messie de la
monarchie sont restes un peu troubles, si son fameux Nol n'en est
pas moins louche. Pour bien y voir, il manque l'toile d'Orient.

Ce qui nous permet l'examen et mme l'encourage, c'est la conduite du
roi, qui se montra tellement dsintress de la chose, subit
patiemment le miracle, mais n'en fut pas mieux pour la reine, ne
s'mut point de ses souffrances, enfin, ne l'embrassa pas, comme
c'tait l'usage, aprs l'accouchement.

Le sceptique Henri IV s'tait montr bien autre  la naissance de
Louis XIII. Tout en le proclamant aussi un don de Dieu, il avait
prouv par sa joie qu'il se jugeait l'instrument du miracle; il avait
embrass la mre, vers des larmes paternelles.

Mais ici rien pour la nature. Dieudonn est le fils de la raison
d'tat.

La date est importante et trs-dlicate  fixer. Si l'on en croyait la
dame qui crit la vie de mademoiselle de Hautefort, celle-ci et fait
parler le confesseur au roi et dcid le rapprochement des poux la
_veille d'une grande fte_, videmment Nol (25 dcembre 1638). Date
improbable, qui, admise, ferait natre l'enfant avant terme, ce qu'on
n'a jamais dit. Date plutt certainement fausse; au 25, le confesseur
Caussin tait chass; son successeur, donn par Richelieu, n'aurait
pas conseill au roi de se rapprocher de la reine.

Le calcul exact des neuf mois[12] nous reporte, au contraire,  une
date bien plus vraisemblable, au 9-10 dcembre, au moment de la grande
crise, au jour o Richelieu vainquit Caussin et dut le faire partir le
lendemain.

         [Note 12: Louis XIV natra le 5 septembre 1638. Anne
         d'Autriche a-t-elle conu le 5 dcembre 1637? Non. Les mois
         n'ont pas tous trente jours. Il faut ajouter six jours pour
         les six mois qui ont trente et un jours; mais, comme le mois
         de fvrier n'en a que 28, il faut ter deux de ces six jours,
         c'est--dire n'en _ajouter que quatre au calcul
         total_.--Donc, en ajoutant au 5 dcembre quatre jours, on
         obtient le 9 dcembre, la veille de l'exil du Jsuite
         Caussin, le jour mme o Richelieu lui fit prononcer son
         exil, et o la reine, ayant chou dans cette dernire
         intrigue, n'eut plus de salut que dans une grossesse.]

Il en advint  Paris en 1637, comme  Lyon en 1630. L'enfant apparut
au moment o la mre se croyait perdue si elle n'tait enceinte. Il
vint exprs pour la sauver. C'est l'_Ultima ratio_ des femmes, c'est
le _Deus ex machin_, qui vient trancher le noeud qu'on ne peut
dnouer.

Rappelons-nous les terribles secousses par lesquelles elle avait pass
dans cette seule anne 1637. Nous en comprendrons mieux l'extrmit o
elle se trouva en dcembre. Elle s'tait vue tour  tour trs-haut,
trs-bas. D'espoirs en dsappointements et de triomphes en chutes,
elle avait trouv finalement le fond du dsespoir.

Le _Cid_ en janvier a remis l'Espagne en honneur,  la mode. Chimne a
glorifi, relev Anne d'Autriche.

Mais un astre nouveau s'est lev, plus qu'une matresse,--une reine
possible, la jeune Lafayette. Cela dure quatre mois. Volontairement
l'astre s'teint. La reine est rassure (mai).

 tort. L'affaire du Val-de-Grce la met  deux doigts de sa perte
(aot). Pardonne, crase, elle a chance encore contre Richelieu, si
Caussin, si les dames peuvent russir auprs du roi. Mais Richelieu
l'emporte.

Richelieu, irrit de nouveau en dcembre, poussera son avantage, fera
valoir pour le divorce les aveux qu'elle a faits, les pices qu'elle a
donnes contre elle.

Elle tait descendue o peut descendre une femme. Elle s'tait
humilie (et j'allais dire offerte), avait tendu la main. On avait
recul.

Cruel affront au sang d'Autriche! L'ge aussi, pour la premire fois,
dut lui venir  l'esprit, et la quarantaine imminente; surprise
inattendue, amre...

Plus jeune, elle avait dit  ceux qui parlaient de le tuer: Mais il
est prtre. L'et-elle dit alors aprs un si cruel ddain?

Peut-tre elle s'en ft tenue, comme faible femme, au chagrin et aux
pleurs. Mais ceux qui la poussaient (je parle des agents espagnols),
ceux-l, dis-je, ne pouvaient s'en tenir l. Ils la voyaient bientt 
quarante ans sans avoir encore pris racine en France. Chose honteuse
pour l'habilet du cabinet de Madrid d'avoir eu si longtemps ici une
infante et de n'en avoir tir aucun parti. La Fargis n'tait plus l,
comme  Lyon, pour pousser la reine aux aventures. Mais madame de
Chevreuse, de son exil de Tours, venant au Val-de-Grce, y venait-elle
en vain? Le mot fort et amer de Gaston (V. 1631) indique assez que la
Chevreuse lui disait ce que l'oncle de Marie de Mdicis lui dit au
dpart: Sois enceinte.

On sait que, bien souvent, des femmes condamnes  mort usrent de ce
remde pour gagner du temps. Celle-ci risquait plus que la mort. Elle
risquait, non-seulement de ne plus tre reine de France et de rentrer
dans l'ennui de Madrid, mais, par un procs scandaleux, d'irriter sa
famille, dshonore par elle, et de se trouver perdue, mme  Madrid.
Si les confidents de la reine, en mars 1631, n'osrent cacher 
Richelieu ni son avortement ni ce qui le provoqua, l'auraient-ils
soutenue, couverte jusqu'au bout dans un procs pouss  mort par le
ministre tout-puissant? Que de choses on et sues! Quelle et t
l'indignation de la prude maison d'Autriche contre son imprudente
infante, quand on et vu combien la dvotion espagnole tait une
gardienne peu sre, une dugne infidle de la vertu des reines!

C'tait justement cette dugne qui moyennait ici les choses. De quoi
s'agissait-il? De sauver l'glise en Europe, l'intrt catholique
aussi bien qu'espagnol. Un tel but sanctifiait les moyens. Le Jsuite
Caussin n'tait nullement tranger,  coup sr,  l'art que les grands
casuistes professaient depuis quarante ans. L'ingnieux Navarro, le
savant et complet Sanchez, les nombreux clectiques, comme Escobar et
autres, avaient creus et raffin. En cent cas, l'adultre, pour une
femme mal marie, tait un pch vniel.

Il est curieux de savoir quels serviteurs de confiance entouraient
notre reine  ce moment. Son cuyer Patrocle la trahissait; elle ne
l'ignorait pas. Laporte tait  la Bastille. Bouvart, le mdecin
dvot, peu scrupuleux (qui ordonnait au roi une matresse), n'tait
pas trs-sr pour la reine; il avait avou l'avortement (1631).

Au total, l'homme sr  qui la reine pouvait se fier tait Guitaut,
capitaine de ses gardes. Guitaut n'tait pas jeune, et il avait
souvent la goutte. Il devait tre suppl dans ces moments par celui
qui avait la survivance de sa charge, son neveu Comminges, un beau
jeune homme, brave et spirituel, vrai hros de roman (V. Arnauld
d'Andilly). C'est lui, pendant la Fronde,  qui la reine donna la
prilleuse commission d'arrter l'idole du peuple, le conseiller
Broussel. Mais Mazarin (jaloux, sans doute) ne le laissa pas prs de
la reine, et l'envoya mourir en Italie.

La familiarit royale avec ces hauts _domestiques_ tait extrme
alors. La disposition mme des appartements tait telle, que les
princes et princesses,  tout moment en vidence et dans les choses
que nous cachons le plus, vivaient (tranchons le mot) dans un trange
ple-mle. L'exhaussement mme de la royaut, la divinisation des
personnes royales, qui eut lieu en ce sicle, les enhardissaient fort,
et leur faisaient accorder aux simples mortels qui les entouraient une
trop humaine intimit.

Mais laissons tout ceci. Sortons des conjectures, voyons les faits,
les dates prcises.

Le 8 dcembre, Caussin fit prs du roi la dmarche dernire et le
suprme effort contre Richelieu. Angoulme avertit celui-ci, qui, le
matin du 9, vit le roi, le reprit, exigea la promesse qu'il renverrait
Caussin. Le roi, reconquis et forc, rentrant en esclavage, pour fuir
la cour peut-tre et les reproches muets de mademoiselle de Hautefort,
pour s'excuser aussi  mademoiselle de Lafayette, partit de
Saint-Germain, se proposant de la voir  Paris  la Visitation, mais
de ne pas revenir, de continuer le faubourg Saint-Antoine, et d'aller
coucher  Saint-Maur, chez les Cond, amis de Richelieu.

Tout cela ne fut pas si prompt qu'on ne pt faire avertir Lafayette
pour qu'elle retnt le roi, l'empcht d'aller s'endurcir et
s'obstiner dans ce dsert, pour qu'enfin, dans ce jour suprme, s'il
se pouvait, elle fondt son coeur.

La reine courut aprs le roi. Sous je ne sais quel prtexte d'affaires
ou de dvotion, elle vint au Louvre, attendre, souper, coucher et
profiter peut-tre de ce qu'aurait fait Lafayette.

La partie tait extraordinairement monte. La reine n'avait pas cach
sa vive inquitude. Des couvents taient en prires (on le sut le
lendemain).

La jeune Lafayette, innocente complice d'une affaire si peu innocente,
fit d'autant mieux ce qu'on voulait. Elle tint le roi longtemps,
trs-longtemps, deux heures, trois heures, quatre heures, tant que ce
fut soir. On devine bien ce qu'elle dit. Elle pria pour la reine,
supplia, et pour le roi mme, pour sa conscience et son salut. Nol
allait venir. Pourrait-il bien, dans un tel jour o Christ vient
apporter la paix, ne pas donner la paix  sa femme et  sa famille, 
la France en pril s'il ne lui venait un Dauphin? Dernier point
dlicat o cette enfant de dix-sept ans ne put ne pas rougir. Une
jeune sainte charmante, demandant, implorant un Dauphin pour la
France, belle de sa honte et de son trouble, de son effort suprme
pour obir et dire ce qu'on lui faisait dire, c'tait une scne plus
forte que celle des pinces d'argent.

Louis XIII, qui semblait de bois, sortit pourtant si anim, qu'il s'en
allait perdu  Saint-Maur par une nuit glace, un effroyable temps
d'hiver. Le bonhomme Guitaut, qui, depuis quatre heures, se morfondait
l  l'attendre, lui demanda lamentablement s'il tait d'un roi
chrtien de faire courir ses gens par ce temps-l. Le roi n'entendait
rien. Deux fois, trois fois, il fit la sourde oreille, quoiqu'on lui
dt et rptt que la reine, avec un bon feu, tait au Louvre, qui
bien volontiers lui donnerait  souper,  coucher. Enfin l'obstination
de Guitaut l'emporta. Tout entier  ce rve,  ces brlantes paroles,
 cette image enflamme du rayon de Dieu, il se laissa mener au
Louvre. Tout tait prt, et il soupa. Le journal de son mdecin
malheureusement ne va pas jusque-l; nous saurions quel fut le menu,
quel le dessert, si les fameux _diavoletti_ y furent servis, ou les
breuvages d'illusion qu'on donnait au sabbat. Quoi qu'il en soit, le
roi coucha au Louvre dans le lit de la reine, s'en alla le matin.
Quand elle se leva pour dner, un suprieur de moines se trouva sur la
route pour lui annoncer que la nuit un simple, un bon frre lai, avait
su par rvlation ce bonheur de la France. Et il lui dit en souriant:
Votre Majest est enceinte.

Toute la cour tait pour la reine. On entoura le roi, on le flicita,
on le persuada. Eh! que ne peut la sainte Vierge? N'tait-ce pas
elle-mme que ce jour-l il avait vue dans mademoiselle Lafayette,
toute divine et transfigure? De l l'acte clbre. Le 13 janvier, par
un lan de chevalerie extatique qui revient, je crois, tout entier 
la gloire de la jeune religieuse, il mit le royaume de France  la
protection de la Vierge.

Neuf mois sont longs. La reine avait  craindre qu'en ces neuf mois un
mot, une plaisanterie calcule de Gaston (qui, aprs tout, perdait le
trne), n'assombrt fort le roi et n'clairt les souvenirs confus qui
lui restaient de cette nuit. La fille de Gaston, alors enfant, nous
apprend que la reine la faisait venir, ne se lassait pas de la
caresser, lui disant et lui rptant: Tu seras reine, tu seras ma
belle-fille. Ou bien: C'est ton petit mari.

Cela calma Gaston, lui fit avaler l'amre pilule. Il avait fait une
protestation secrte contre la lgitimit de l'enfant. Mais il
n'clata pas, ne troubla pas le doux concert des flicitations dont on
flattait l'amour-propre du roi. Lafayette soutenait sa foi, et, d'une
bouche pure et non menteuse, affirmait, clbrait le miracle de la
Vierge. Mais, plus directement encore, mademoiselle de Hautefort
reprit et empauma le roi. Audacieuse de son dvouement, sre
d'ailleurs de ne risquer gure, la vive Prigourdine lui fit des
avances innocentes. Elle le refit son chevalier. Il se remit  faire
pour elle des vers, de la musique. Il aimait  la voir manger avec les
autres demoiselles; il les servait  table; il parlait mal du
cardinal. Bref, il n'oubliait rien pour plaire.

De temps  autre, pour l'veiller un peu, elle le piquait, le
querellait; il passait tout le temps  crire ces petites disputes,
les dits et les rpliques.

On gagna ainsi les neuf mois. Enfin, le jour venu (5 septembre 1638),
on aurait voulu que le roi ft mu, qu'il montrt des entrailles de
pre. La Hautefort ne s'pargna de l'branler, le mettre en mouvement.
Elle y perdit son temps. La reine eut beau crier. On eut beau mme
dire,  tort ou  raison, qu'elle tait en danger. Le roi resta calme
et paisible.

Il ne fut pas pourtant inhumain pour l'enfant. La Hautefort, pleurant
et lui reprochant sa froideur: Qu'on sauve le petit, lui dit-il. Vous
aurez lieu de vous consoler de la mre.

Si je ne craignais de faire tort  ce pauvre roi, je dirais que,
malgr ses sentiments chrtiens, il se ft consol sans peine de voir
crever son Espagnole. La Franaise tait l (non plus Lafayette
impossible), mais cette vive Gasconne, qui le tenait alors. La dame
qui crit son histoire assure que toute la nuit, pendant que la reine
criait, il se faisait lire l'histoire des rois veufs, qui, comme
Assurus, pousrent leurs sujettes.




CHAPITRE XIII

MISRE--RVOLTES--LA QUESTION DES BIENS DU CLERG[13]

         [Note 13: Les tableaux de l'administration de Richelieu, que
         nous trouvons dans les ouvrages gnraux de MM. Avenel
         (Introd.), Chruel, Bailly, Doniol, Dareste, etc., ne
         pouvaient tre que sommaires. Pour la premire fois, les
         faits, les dates, ont t runis et donns au complet avec de
         nombreuses citations des actes, dans l'ouvrage spcial de M.
         Caillet. Je l'ai eu constamment sous les yeux, en crivant ce
         chapitre. On y suit  merveille les tergiversations et les
         contradictions de Richelieu, et pour la leve de l'impt (par
         lus, par trsoriers, par intendants), et pour ses tentatives
         de faire aider l'tat par le clerg. M. Caillet ne tire
         aucune conclusion. Celle qui ressort des faits, c'est que,
         Richelieu tant dfinitivement repouss, et le clerg (le
         grand propritaire de France) ne donnant rien qu'un _don
         gratuit_ minime, ni l'tat, ni la Charit, ne pourront se
         constituer. Richelieu mourra  la peine, Vincent de Paul fera
         trs-peu de chose (six cent mille livres en six annes pour
         des millions d'affams). Puis, va venir Colbert qui mourra 
         la peine. L'tat s'enfonce dans la mendicit. La bureaucratie
         progresse dans l'extermination du peuple. Mais, ce n'est pas
         assez. C'est quand la terre elle-mme semble extermine et ne
         produit plus, qu'arrive par les grandes famines la Rvolution
         de 89.--Sur les rvoltes des _va-nu-pieds_ de Normandie, des
         _croquants_ de Guyenne, voyez les textes intressants runis
         par M. Bonnemre, _Histoire des paysans_. Gassion, qui
         extermina les premiers, ne put s'empcher d'admirer leur
         valeur hroque. Voir aussi l'importante _Histoire du
         Parlement de Normandie_, par M. Floquet, et spcialement son
         _Diaire du voyage du chancelier Sguier,  Rouen_.]

1638-1640


L'enfant fut un garon, donc un roi. Gaston perdit le trne. La France
en fut folle de joie. Heureuse d'chapper  un autre Henri III, elle
acceptait aveuglment les chances d'une royaut de femme, la sinistre
loterie d'une rgence trangre o elle avait dj gagn deux Mdicis.

Richelieu demeura sans voix. Sa fatalit tait dsormais d'avoir pour
matres l'infant de la maison d'Autriche, la rgente espagnole. Dans
le compliment sec, en deux lignes, qu'il fait  la reine, les paroles
lui restent  la gorge: Madame, les grandes joies ne parlent pas...

L'avenir tait trs-obscur. Richelieu, il est vrai, n'avait plus 
craindre Gaston. Mais quels seraient les amants de la reine? C'tait
la question. Ha d'elle  ce point, pourrait-il lui faire accepter un
homme  lui? Un homme sans famille et sans racine aucune, un tranger,
un prtre, un aventurier sans naissance, lui valait mieux qu'un autre.
C'est, si je ne me trompe, la raison principale qui lui fit adopter
bientt un Italien que lui-mme lui prsenta comme ressemblant 
Buckingham, le fin, le dli, le beau Mazarini.

Il avait apparu en 1630, comme on a vu, pour sauver l'arme espagnole.
Cependant le pre Joseph l'avait fait accepter de Richelieu comme
pouvant tre utile  Rome, Mazarin tant _domestique_ de celui des
neveux du pape qui tenait le parti franais. La mort du pre Joseph,
en dcembre 1638, rendit sa place vide; bientt Mazarin succda.

Joseph, cette anne mme, appuy par sa jeune parente Lafayette, avait
hardiment travaill contre Richelieu. Il avait tir du roi promesse de
rappeler sa mre, et la demande au pape de le faire cardinal. Le pape
n'osait. Il savait que Richelieu, sous main, contre Joseph, poussait
le client de Joseph, ce Mazarin, qu'il croyait  lui maintenant, et
qu'il voulait faire cardinal. Joseph vit bien qu'on l'amusait. Le
dsespr Capucin sentit que le chapeau, l'ambition de toute sa vie,
ne lui viendrait jamais, et comprit que son Mazarin le lui soufflait.

Il touffa, il trangla; une attaque d'apoplexie le frappe en mai. Et
chacun dit: Il est empoisonn. Il confirma ce bruit tant qu'il put
en quittant l'htel du cardinal et se rfugiant  son couvent.

Richelieu l'y calma un peu en lui faisant venir la promesse tant
dsire _pour la premire vacance_. Mais le pape tait averti. Joseph
fut jou jusqu'au bout. Le roi seul tait srieux dans l'affaire, il
insistait contre le ministre. Ordre aujourd'hui et contre-ordre
demain. Le pauvre martyr n'y tint pas. Une mauvaise nouvelle qui vint
de Rome l'acheva, et il mourut deux heures aprs (18 dcembre 1638).

Entre la naissance du Dauphin et la mort de Joseph, Richelieu rgala
la cour d'une grande fte. Il fit danser le _ballet de la flicit
publique_. Chose hardie au moment o de toutes parts il avait des
revers. Impuissance complte en Italie. En Espagne, un honteux chec,
Cond, Sourdis en fuite. Au Nord, nouveau projet de conqurir les
Pays-Bas avec le prince d'Orange, et, pour tout rsultat, la reprise
d'une petite place. Richelieu n'avait russi que l o il n'tait pas.
Le gnral aventurier, Weimar, qui guerroyait aid de quelque argent
de la France, battu, battant, avait pourtant  la fin quatre fois
dfait l'ennemi, pris Brisach. Il songeait  se faire, entre nous et
l'Empire, un petit royaume d'Alsace.

Richelieu assurait qu'il avait pris Brisach pour nous. Mais Weimar
montra le contraire. Il garda sa conqute, et il allait devenir un
danger pour la France quand une fivre nous en dlivra (18 juillet
1639). On admira encore que les ennemis de Richelieu mourussent ainsi
toujours  temps.

L'invincible ennemi dont on ne pouvait se dfaire, c'tait
l'puisement du royaume, l'abme de la misre publique qui se creusait
de plus en plus. Le gouvernement tait srieux, nullement
dilapidateur, le ministre conome, le roi avare. Il avait rduit 
rien les libralits royales. Les grands revenus de Richelieu ne
paratront pas excessifs si l'on songe que sa maison tait rellement
un ministre des arts qui pensionnait les gens de lettres (nullement
nourris par leurs ouvrages alors). Ajoutez-y les ftes et les diverses
dpenses de reprsentation que Richelieu prenait sur lui. Au milieu de
cette guerre dvorante, de cet effort immense pour refaire l'arme
chaque anne, il avait russi pourtant  crer une marine. Dans tout
cela, il y avait certes beaucoup  admirer, et les loges de Balzac et
de tant d'autres ne sont pas entirement draisonnables. Madame de
Motteville, comparant Richelieu  Mazarin, le voleur, le prodigue, si
justement mpris et ha, a t jusqu' dire cette parole excessive et
absurde: Richelieu tait ador.

Il dit dans ses Mmoires qu'il avait augment l'impt _modrment_.
Cela est vrai relativement, eu gard  l'immensit des dpenses.
D'anne en anne se succdent des dits sages pour mieux rgler la
rpartition des taxes. Mais toute cette sagesse devait chouer contre
ce que nous avons dit ailleurs: _il ne pouvait toucher au grand corps
riche_, au clerg, pas davantage  la noblesse, obre, ruine,
mendiante. Il s'efforait d'atteindre la bourgeoisie par sa _taxe des
gens aiss_, et par un examen svre des exemptions sans titre et de
la fausse noblesse.

La bourgeoisie propritaire se revengeait sur ses fermiers, mtayers,
paysans, haussait les baux, suait et resuait la terre. En dernire
analyse, c'tait sur le cultivateur que l'impt retombait d'aplomb.

En 1635 et 1639, les parlements de Toulouse et de Rouen rvlrent le
cruel mystre de ce gouvernement. Mme quand le chiffre des taxes
n'augmentait pas, elles devenaient chaque anne plus pesantes.
Pourquoi? Parce qu'en chaque commune, ce que ne payaient pas les
insolvables, les ruins, les pauvres gens en fuite, ceux qui restaient
solvables le payaient. Mais, crass par cette solidarit dsolante,
ils devenaient peu  peu moins solvables, grossissaient le nombre des
ruins et des gens en fuite. Des villages devenaient dserts.

On saisissait, on prenait, vendait tout, jusqu'aux jupes des femmes.
Le parlement de Normandie dit qu'elles ne vont plus  la messe,
n'osant montrer leur triste nudit. La saisie principale, malgr les
ordonnances d'Henri IV, tombait gnralement sur les bestiaux. On
enlevait le troupeau du village. Et ds lors, plus d'engrais; la terre
jenait, ainsi que l'homme, ne se rparait plus. Le maigre laboureur
semait chaque anne dans un sol plus puis, plus maigre. Voil la
route o nous entrons, o nous irons de plus en plus. Vauban et
Boisguilbert la dplorent sous Louis XIV. Mais on n'y va pas moins
jusqu'en 89.

Une guerre sans lan moral, et faite  contre-coeur, ne se soutenait
qu' force d'argent. On n'entrait en campagne que par l'emploi nouveau
de quelque expdient violent, une fois en saisissant la rente et ne
payant pas les rentiers, qui s'ameutrent et qu'on emprisonna. Une
autre fois, on fait croire aux provinces, manges, foules par les
logements de troupes, qu'en payant elles seront quittes de ces
misres. Elles paient, et les soldats n'en sont pas moins logs chez
l'habitant.

La _taxe des gens aiss_, accepte au moment de l'invasion comme une
rigueur passagre, subsista, s'tendit, et toute la bourgeoisie fut
tenue sous la terreur d'un arbitraire indfiniment lastique, qui
croissait ou baissait  la volont des commis. Ces commis gouvernrent
en 1637 sous le nom d'_intendants_, arms d'un pouvoir triple de
justice, police et finances, suspendant, entravant et les anciens
pouvoirs de Gouverneurs, d'tats, de Parlements, supprimant
brusquement les lus par qui Richelieu avait voulu d'abord rgler
l'impt, mais dont l'action lente ne donnait pas les rentres sres,
rapides, que demandait la guerre. Un seul roi reste en France, arm
des trois pouvoirs, c'est l'Intendant, l'envoy du ministre; un homme
gnralement inconnu et de peu de poids, un cadet de famille de juges
ou de la cour des aides, de la chambre des comptes. Petit jeune homme
en habit court, qui fera faire taire les robes longues, menacera les
Parlements, qui sait? par une accusation, fera mener  la Bastille
monseigneur le Gouverneur mme de la province et les plus grands noms
de la monarchie.

Il est curieux de voir la versatilit de ce gouvernement. Richelieu,
pendant six annes, de 1630  1636, emploie toute sa vigueur 
introduire partout l'_impt lev par les lus_, par trois mille
notables de France. Il brise, pour y russir, les rsistances des
tats provinciaux et des Parlements.

La guerre venue, il quitte brusquement ce systme et fait lever
l'impt (rvolutionnairement, on peut le dire) par trente-cinq
dictateurs sous le nom d'Intendants. L'ordre y gagne; les pouvoirs
locaux sont crass. Mais l'action violente, prcipite, d'un
gouvernement si terrible, dcide l'explosion du dsespoir. Rvoltes,
non contre le roi, mais contre le fisc. Les _croquants_ du Midi sont
massacrs par la Valette, et les _nu-pieds_ normands sont massacrs
par Gassion, beaucoup pendus, plusieurs rous vifs  Rouen
(1639-1640).

Tout cela fait, rien de chang. L'impossibilit de payer est la mme.
Et le roi, dans une ordonnance de novembre 1641, avoue, les larmes
aux yeux, ce sont ses termes, prcisment les mmes maux dont se
plaignaient les insurgs, prcisment l'horreur de cette solidarit de
ruine qu'ont accuse les Parlements. Mais quel remde propose-t-il? Il
n'ose articuler le seul qui serait efficace.

La grande question du monde en ce sicle et aux trois derniers, c'est
celle des biens ecclsiastiques. Elle domine toute la guerre de Trente
ans. En Allemagne, en France, partout, c'est la question, plus ou
moins formule, ici parlante et l muette.

Il tait vident que les biens donns  l'glise servaient au Moyen
ge diverses utilits publiques, coles, hpitaux, entretien des
pauvres, etc. L'tat n'existant pas alors ( proprement parler),
l'tat rel, srieux, tait dans l'glise. Celle-ci, peu  peu, se
dgagea des charges, garda les avantages, s'enfona dans son repos,
donnant pour tout secours  l'tat... ses prires.

L'tat, charg de plus en plus par l'organisation de tous les services
publics, et frmissant de faim, tournait tout autour du clerg, et
rencontrait de toutes parts une merveilleuse clture. Les grands
siges dont on parle depuis celui de Troie, l'Anvers du prince de
Parme et l'Alesia de Csar, sont fort peu de chose  ct.

Franois Ier crut pntrer dans la place par la connivence du pape. Ce
fut le Concordat. Le roi mit les siens dans l'glise, paya en
bnfices des emplois, des retraites. Mais on put voir la vertu
singulire des terres d'glise pour transformer les hommes.  peine
mis dessus, les serviteurs du roi n'taient que prtres et dfendaient
les biens sacrs.

Au premier mot que l'Hpital risqua pour demander un tat de ces biens
(mai 1561), le clerg appela l'Espagne. Mais les huguenots taient l.
Il eut peur, il jeta un os, une rente d'un million  peu prs pour la
dette du roi  l'Htel de Ville. Somme minime au sicle suivant, o
toute valeur avait chang.

Henri II et Henri IV imaginaient avoir trouv une fente, une troite
fissure. Au nom de la charit, ils priaient que les abbayes reussent,
_comme frres convers_, de vieux soldats mutils. Les pauvres diables
y furent reus si mal, qu'ils aimaient mieux s'en aller et tendre la
main aux passants. Leurs places n'en furent pas moins remplies. Les
grands abbs y mettaient leurs domestiques en retraite, leurs favoris,
les parents de Jeannette.

Aux assembles qui prcdrent le sige de La Rochelle, puis la
rupture avec l'Espagne pour dlivrer l'archevque de Trves, le
clerg donna quelque chose, comme une subvention de croisade. En 1638,
Richelieu, aux abois, les dents aiguises par la faim, et peut-tre
pouss par les conseils hardis du moine rvolutionnaire Campanella,
sembla dtermin  exiger davantage. On peut croire, toutefois, que,
de longue date, il avait prvu ce moment, ayant encourag un long
travail, l'immense compilation des _Liberts gallicanes_ de Pierre Du
Puy. Ce savant archiviste, excellent instrument de guerre que
possdait le cardinal, l'avait arm de pices pour prendre la
Lorraine. Et il lui prpara un arsenal d'actes et de vieux livres,
rimprims en trois in-folios, pour battre le clerg en brche. Le
sens total fut rsum hardiment par Du Puy dans ce grand axiome:
L'glise ne peut pas possder.

Contradiction trange. En 1629, quand Richelieu crut devenir lgat, il
obligea le doyen de Sorbonne d'abjurer les doctrines gallicanes. Il
les ressuscite aujourd'hui, en 1638. Il les pousse  leur dernire
consquence. On concluait  Rome qu'il voulait se faire patriarche.
J'en conclus seulement qu'il prissait faute d'argent, et qu'il
voulait ranonner le clerg. La dvotion du roi ne permettait pas une
rvolution srieuse. Richelieu, pour gagner le roi, trouva un Jsuite,
Cellot, qui appuya Du Puy; un autre, Rabardeau, pour soutenir et
autoriser cet pouvantail du patriarcat. Mais tout cela rassurait peu
la conscience de Louis XIII.

Ce qu'on pouvait lui faire entendre, c'est que ce clerg conome, qui
disputait une aumne  l'tat, tait effroyablement riche. Son revenu
de trois cents millions d'alors a t valu trs-mal douze cents
millions d'aujourd'hui. C'est s'arrter au pur rapport des valeurs
mtalliques. Mais il faut tenir compte aussi de l'avilissement des
denres (personne ne pouvant acheter dans cette misre), tenir compte
de la position du seul riche, du seul acheteur, du seul qui et de
l'argent pour faire toute bonne affaire et pouvoir s'enrichir encore.

Pour parer le coup, Rome avait choisi pour nonce le doux, le charmant
Mazarin. Celui-ci obtint en effet de Richelieu une surprenante
reculade, un arrt du conseil contre son propre livre; le livre qu'il
avait command  Du Puy. Mazarin, par ce grand service, croyait
charmer le pape, enlever le chapeau. Mais, en mme temps, pour plaire
 Richelieu, il l'engagea  envoyer  Rome un ambassadeur militaire
qui pousst le pape, Rome tant du temprament des belles qui ne
hassent pas une douce contrainte. Richelieu envoya d'Estres, l'homme
mme qui avait chass le pape de la Valteline. Enhardie par l'Espagne,
Rome manqua  d'Estres et rappela Mazarin. En octobre 1639,
l'ambassadeur interrompit ses relations avec le saint-sige.

Donc la petite guerre commena. Dj Richelieu avait cr des
procureurs du roi dans les tribunaux ecclsiastiques pour les
surveiller. Il fit dcider par le Parlement que l'enqute ordinaire
sur les moeurs des nouveaux bnficis se ferait par les vques, non
par les nonces de Rome.

Enfin le modr Marca, jusque-l contraire  Du Puy, dpassa Du Puy en
un point; il enseigna que les glises, ayant droit d'lire leurs
vques, pouvaient donner ce droit au roi. Louis XIII aurait eu les
pouvoirs d'Henri VIII. Ces vques royaux, en concile, eussent pu
crer un patriarche.

Le roi (le 16 avril 1639), acceptant, proclamant comme siennes les
hardiesses de Du Puy qu'il a dsavoues, dclare que le clerg _est
incapable de possder_ et peut tre contraint de vider tout immeuble
un an aprs l'acquisition. Mais il veut bien ne pas le dessaisir; il
se contentera d'exiger les droits d'amortissement. Fire et
redoutable menace, mais bien peu soutenue. Le 7 janvier 1640, on avoue
platement que le roi s'en tiendrait  un petit don de trois millions.

Le roi est donc vaincu? Du Puy ne l'est pas, et il continue la
bataille, aid surtout par l'ennemi, par les pamphlets papistes qui
indignent le public, relvent le courage du ministre. Trois millions
ne sont plus assez; il lui faut le _sixime du revenu_ pendant deux
ans (_cent millions de ce temps-l_), 6 octobre 1640. Une commission,
cre par Richelieu pour tablir ce droit, sur le refus des pices,
fait enfoncer les portes des archives que lui fermaient les agents du
clerg. La bataille est bien engage.

Et,  ce moment mme, Richelieu fait dcidment le plongeon. Il se
rsigne  demander cinq millions et demi, une fois pays (1641).

Il marqua sa mauvaise humeur en faisant renvoyer dans leurs diocses
les cinq ou six vques dont la rsistance avait tout arrt. Ils
partent, mais vainqueurs. La question, ds ce jour, est finie pour
jamais.

Le clerg sera quitte ds lors pour donner peu ou rien. Ds lors, le
grand riche est exempt, et l'on ne prendra rien qu'aux pauvres.

Si Richelieu veut soutenir la guerre, si le gouvernement a des besoins
croissants de toute sorte, qu'il demande  ceux qui n'ont rien.

Si l'on est oblig d'organiser la charit publique, en prsence du
nombre effroyable de ceux qui demandent l'aumne, les biens d'glise,
fonds pour cet usage, ne contribueront pas. Vincent de Paul et
autres chercheront des ressources fortuites pour les tablissements
nouveaux.

Ni Richelieu pour le gouvernement, ni Vincent pour la charit, ne
feront rien de grand ni de solide.

Rsumons en trois mots les trois chapitres prcdents.

Richelieu, vaincu dans l'opinion par le drame espagnol et le succs du
Cid, vaincu dynastiquement par la grossesse de la reine et l'enfant du
miracle, reste vaincu encore dans la question d'argent par la
rsistance du clerg.

D'autant plus pesant il retombe sur le peuple, et d'autant plus
maudit.




CHAPITRE XIV

RICHELIEU RELEV PAR LES RVOLUTIONS TRANGRES--LES FAVORIS, MAZARIN,
CINQ-MARS

1639-1641


L'Europe, puise, haletante, se mourait du dsir de la paix. Mais la
France malade, l'Espagne agonisante, l'Empire extermin, ne s'y
dcidaient pas. Pourquoi? Nulle question essentielle n'avanait, ni la
question de proprit, ni la question religieuse. Pas un de ceux qui
avait pris ne voulait rendre. Le pape demandait un congrs, et
lui-mme le rendait impossible, en refusant d'y paratre si l'on
admettait un seul protestant. On passa sept annes  discuter la forme
du congrs,  rgler l'tiquette, les passeports, etc.

Notre campagne de 1639 ne valut gure mieux que les autres. Richelieu
n'aboutit, avec sa principale arme et le roi en personne, qu' donner
 la Meilleraye, son parent, le petit succs de prendre Hesdin. Et
l'on n'y arriva qu'au prix d'une diversion trs-malheureuse  l'Est,
o on fora le brave Feuquires d'attaquer sans avoir des forces,
c'est--dire de se faire tuer.

Le favori de Richelieu, Cond, en Catalogne, eut chec sur chec. Si
nous russmes en Savoie par la bravoure d'Harcourt et du jeune
Turenne, ce petit succs fut terni par la spoliation de la duchesse de
Savoie, fille d'Henri IV et soeur de Louis XIII, que l'on protgea
comme on avait protg la Lorraine, en occupant ses places qu'on prit
et qu'on garda.

La scne change en 1640. Mais comment? Par des circonstances
extrieures, o, quoi que l'on ait dit, Richelieu eut bien peu de
part.

L'Angleterre, alli timide, mais efficace, de l'Espagne, tombe en
pleine rvolution. Le jugement commence sur le grand tratre du parti
protestant, dj dnonc par Gustave.

L'Empire espagnol tombe en pices, la France n'aura qu' ramasser.

Je ne crois pas ce que dit Temple, que Richelieu ait donn deux
millions aux Convenantaires pour renverser Charles Ier. Il n'avait
gure d'argent. Mais la faveur marque de ce roi pour l'Espagne, mais
son opposition  notre invasion des Pays-Bas espagnols, jeta
certainement Richelieu dans les rsolutions les plus sinistres. Ses
checs au dehors, au dedans, l'avaient aigri. Il encouragea partout la
rvolution, employant dsormais contre ses ennemis des moyens
dsesprs.

Notre succs en Catalogne fut trs-trange. Nous russmes  force
d'tre battus. La rsistance nationale que nous avaient faite les
Catalans mritait des couronnes;  la place, ils reurent d'Olivars
des garnisaires. Il mit en logement chez eux une arme de brigands qui
venaient d'Italie, habitus  tout prendre et tout faire. Les Catalans
turent leur vice-roi, appelrent les Franais, qu'ils craignaient
d'autant moins qu'ils venaient de les battre.

Il n'y avait pas  marchander avec ce peuple, dans un si grand bonheur
et si inespr. C'est ce qu'on fit pourtant. Louis XIII accepta, non
la protection d'une rpublique catalane qu'ils auraient dsire, mais
la royaut du pays, allguant que la Catalogne avait appartenu aux
Francs de Charlemagne.

La rvolution de Portugal suivit de prs. Elle fut toute spontane.
Richelieu y avait pens, et il cherchait un prtendant. Mais
l'explosion se fit d'elle-mme et pour Bragance (1er dcembre 1640).

Elle nous valut le gain de dix batailles. L'Espagne, trangle
dsormais entre deux rvolutions, nous laissa faire partout. Elle ne
put empcher ni Harcourt de prendre Turin, ni la Meilleraye de prendre
Arras. Cette dernire affaire trana pourtant et nous mit en pril.

Pendant qu'on fait le sige en rgle,  la faon de la Rochelle, en
entourant la place d'une circonvallation de cinq lieues, les Espagnols
ont le temps de ramasser des forces et d'assiger les assigeants.
Enfin, sans la lenteur qu'ils mirent de leur ct  attaquer le
secours qu'on envoya, il ne serait pas arriv, et, malgr tant de
circonstances favorables, nous aurions chou encore.

L'intrieur change aussi bien que l'Europe. Richelieu met en scne
deux acteurs nouveaux qu'il croit siens. Il donne au roi pour favori
un joli page, un colier  lui, le jeune Cinq-Mars. Et en mme temps
il tablit en France le beau Mazarin, le futur mari de la reine.

La vengeance que l'Italie a tire de la France pour avoir tant de fois
tromp sa confiance a t d'y mettre la peste qui s'exhalait de son
tombeau. Les plus grands corrupteurs des moeurs et de l'opinion nous
sont venus toujours d'Italie, nombre d'aventuriers funestes, de
_bravi_ sclrats, de sduisants coquins. Les uns russissent, et les
autres avortent. Mais tous nous pervertissent. Concini rgne ici sept
ans, Mazarin quinze. Et le Corse Ornano, gouverneur de Gaston, s'il ne
ft mort  temps, peut-tre lui aussi et t roi de France.

La France du XVIIe sicle procde de deux caducits, de la vide
enflure espagnole, de la pourriture italienne. Aussi, dans la
littrature, le moment vigoureux du sicle, son milieu, est marqu des
rides de la dcadence. La proccupation ridicule de la forme dpare,
non-seulement les Balzac et autres rhteurs, mais les plus srieux
crivains. Richelieu, si net et si fort, n'en est pas moins souvent
burlesque. Saint-Cyran, ingnieux, parfois profond, se noie
frquemment dans un galimatias nigmatique. Qui pourrait lire
Corneille, sauf ses quatre chefs-d'oeuvre? Le grand succs de l'poque
est _Cllie_, long, ennuyeux roman, crit par une Sicilienne,
mademoiselle Scudry. Et la dictature littraire est au salon d'une
Romaine, ne Pisani, madame de Rambouillet.

L'opra nous vient d'Italie cette anne mme; ses machines d'abord
pour les ftes de Rueil; puis la musique tout  l'heure, sous la
rgente et Mazarin.

Richelieu connut-il celui qu'il mettait en France? Parfaitement. Il le
crut un faquin, et c'est pour cela qu'il le prit. Il l'avait vu double
et ingrat pour l'homme qui l'avait introduit, le pre Joseph. Il le
savait trs-bas, propre aux coups de bton. Il raille sa bravoure et
ses reculades subites dans une lettre spirituelle (1639).  Paris,
Jules Mazarin avait donn des conseils de vigueur et fait le Jules
Csar, enhardi Richelieu  envoyer d'Estres et menacer le pape. Mais,
rappel  Rome, il eut grand'peur. Richelieu l'en plaisante, voudrait
qu'il prt coeur, qu'il restt. Convenons, dit-il, qu'il n'y a que
les Italiens pour savoir faire les choses, pour jeter en paix les
parfums, les poudres odorifrantes, les fulminantes en guerre, etc.

Mazarin, dans sa poltronnerie, voulait que Richelieu cdt et recult
brusquement. Mais Richelieu persiste. Alors Mazarin n'y tient pas. Il
se sauve de Rome sans dire adieu, se rfugie en France.

La peur tait mle d'espoir et de spculation. Le rus avait calcul
que son bon protecteur, le pre Joseph, tant prs de mourir, il
fallait se trouver l, prendre la place chaude et s'y fourrer. Il lut
domicile chez son intime ami, Chavigny, qu'il trahit plus tard, comme
Joseph. Chavigny, fils de Bouthilier, passait pour fils du cardinal.
Ce tnbreux jeune homme, sombre reflet de Richelieu, malgr sa
dfiance et sa pntration, accueillit le fourbe Italien. Il venait,
disait-il, se donner corps et me au grand matre de la politique,
tudier sous un tel professeur. Richelieu, qui, dans sa grandeur,
n'avait pas moins des cts de pdant, le prit au mot sur cette
ducation, l'accepta pour lve. Lui-mme le disait  sa nice un jour
qu'elle sortait du thtre: Pendant que vous tes  la comdie, je
forme un ministre d'tat.

Quand Mazarin rfugi vint ainsi se mettre  l'cole, Richelieu sentit
le parti qu'on en pouvait tirer. Lui qui voyait tant d'hommes, il
n'avait jamais vu un homme ni si fin ni si bas. S'il ne s'y fia pas,
il crut cependant qu'avec un tel valet il n'y avait du moins pas grand
danger de rvolte, qu'on le tiendrait tout au moins par la peur. Il
rsolut de le pousser, de le mettre au plus haut, insista prs du
pape, et tant, qu' la longue il arracha pour lui le chapeau. Mais je
crois qu'il fit plus. Il y avait six mois  peu prs qu'il avait donn
au roi son joujou, le petit Cinq-Mars. Rpugna-t-il  ce que Mazarin,
bien vu ds longtemps de la reine, intressant alors par son malheur,
son dvouement pour nous, s'avant, russt prs d'elle? Les ftes de
dcembre et janvier, les repas qu'on y fait, sont des temps
d'attendrissement pour les dames qui aiment la table. Ce qui est sr,
c'est qu'elle fut enceinte de la nuit de Nol (1639), et qu'au 22
septembre suivant elle accoucha de son second fils, d'un prince tout 
fait italien. C'est le frre de Louis XIV.

On a dit que ce roi fut fils de Mazarin;  tort certainement; il fut
Franais, lest d'Autriche. Mais son frre, le duc d'Orlans, tout
comme le premier, Gaston, ne fut rien qu'Italie, pour l'esprit, pour
les moeurs. Il fut tout aussi Mazarin que Gaston tait Concini.

Je sais bien les difficults. Les contemporains croient qu'elle ne se
donna  lui que plus tard. Il y a eu tout au moins un entr'acte dans
sa faveur. Richelieu l'avait prsent comme ressemblant 
Buckingham, et pour qu'il russt. Ressemblance invincible, mais
prsentation trop suspecte. Il put tre favoris d'amour plus que de
confiance. Lui-mme fut peut-tre effray du succs, et recula vers
Richelieu.

Mais revenons au roi et  Cinq-Mars, histoire plus ridicule encore.

Louis XIII, on l'a dit, n'tait pas Henri III. Je le crois bien. C'est
un temps bien plus vieux. La virilit baisse encore. Tous les rois de
l'Europe n'en peuvent plus, et, si Anne d'Autriche n'et
vigoureusement relev la race, les ntres en seraient venus au
rachitisme de Charles II d'Espagne.

Cette misre physique et cet puisement gnral se marque par l'usage
trs-grand des excitants, vieux ou nouveaux. Les crivains du sicle
buvaient beaucoup de vin; la plupart se grisaient (V. le dner connu
d'Auteuil). Le caf va bientt donner l'ivresse sobre. Le _scocolato_
espagnol est reproch par Richelieu au cardinal son frre, comme une
drogue nouvelle et funeste qu'il a apporte de Rome.

Mais, si les forces baissent, les passions restent, ou du moins les
vellits. L'admiration de la beaut (admiration non pure, mais
abstinente) est le vice singulier des princes du temps, tous Italiens
dgnrs. Le faible et gras Jacques Ier (fils reint du chanteur
Rizzio) n'a aucun besoin de matresse. Il lui suffit d'aimer une jeune
me, docile et imparfaite encore, que lui, matre Jacques, formera,
rendra parfaite; cette me est Buckingham. Le _castoiement_ (comme dit
le Moyen ge), le plaisir, non de chtier avec des coups, mais de
gronder, de corriger, d'humilier, de faire pleurer, de se brouiller
toujours pour se raccommoder sans cesse, c'est tout l'amusement de ces
rois. Louis XIII (Orsini?) n'avait d'autre plaisir. Jusque-l peu
heureusement. Son premier ami, Baradas, jeune homme grand et fort,
tait un rustre qu'on ne pouvait mener ainsi. Saint-Simon fut trop
nul. Et mademoiselle de Hautefort, au contraire, eut trop d'esprit
gascon, de nerf et de saillie; il n'y avait pas plaisir  la gronder;
elle rendait les coups; elle ne pleurait pas; elle riait. Et c'tait
le roi qui s'en allait pleurer chez Richelieu.

Celui-ci, grand admirateur des Jsuites, et spcialement de leur
pdagogie, n'ignorant nullement le secret de leurs succs, comprit
qu'au got du roi c'tait un vrai colier qu'il fallait[14]. Il le
fallait joli, fantasque, vicieux, mais susceptible de rforme, tel
que le roi entreprt de le _castoyer_ et de le refaire. Son ami
d'Effiat, en mourant, avait laiss un enfant charmant, le jeune
Cinq-Mars, et une fille qui pousa la Meilleraye, parent de
Richelieu. Cinq-Mars tait presque alli de celui-ci. Il arrivait 
dix-sept ans. Il allait porter l'pe et entrer dans les grades.
Nouvel amusement pour le roi, n caporal, et qui ne parlait que de
soldats, mme  mademoiselle de Hautefort. La vive demoiselle endurait
cet excs d'ennui assez patiemment. Mais combien mieux le roi
pouvait-il parler d'armes, de chasse et de tout  un jeune militaire!
Donc, le cardinal le lana, bien instruit, bien styl, pour _observer_
le roi d'abord, et peu  peu pour lui plaire s'il pouvait.

         [Note 14: Et cependant il ne suit pas leur plan d'tudes dans
         son collge. On disait, et on dit encore, qu'ils enseignaient
         _les sciences_ aussi bien que les langues. Les langues,
         c'est--dire le latin (peu ou point de grec), s'enseignaient
         en six classes et au moins en six ans; et, _dans une seule_,
         entre la rhtorique et la thologie, ils enseignaient un peu
         de philosophie, de mathmatiques et de physique. Le plan que
         Richelieu traa pour son collge modle de Richelieu diffre
         essentiellement, en ce qu' chaque classe et chaque anne, de
         la sixime  la philosophie, les sciences sont toujours
         enseignes et en franais.  la classe du matin, quand
         l'attention des enfants est neuve et frache encore, on leur
         enseigne l'histoire, la gographie, la physique, la
         gomtrie, la musique, la mcanique, l'optique, l'astronomie,
         la politique et la mtaphysique.  la classe du soir, ils se
         dlassent par les potes et les orateurs, les auteurs
         pistolaires, les livres de dialogues, la prosodie et la
         grammaire. Enseignement tout  fait diffrent de celui des
         Jsuites; celui de Richelieu y donne la grande part, _plus de
         la moiti_, aux sciences, qui, dans les collges de La Flche
         ou de Clermont, n'entraient au total _que pour un douzime_.

         L'originalit relle de leur collge de Clermont (rue
         Saint-Jacques) tait surtout en ceci, qu'il y avait  peu
         prs autant de matres que d'lves, _trois cents Jsuites_,
         profs ou aspirants, pour _quatre cents coliers_. Je parle
         des coliers _internes_ seulement, des seuls auxquels on ft
         attention, et qui taient les enfants des plus grandes
         familles. La mcanique de leurs collges tait trs-forte, en
         ce sens que le mme professeur suivait l'enfant de classe en
         classe, le prenait en sixime et le menait en rhtorique.
         L'lve maltrait ne pouvait dire: Dans un an, je suis
         quitte de ce professeur. S'il dplaisait malheureusement, si
         son matre le prenait en grippe, on le fouettait six ans de
         suite. Cela rendait peureux, flatteur; on craignait
         extrmement un matre  perptuit. Les enfants pauvres, les
         boursiers, sous cette perspective, et suivis ainsi de la
         verge, devaient travailler ou prir. La vieille Universit de
         Paris, qui fouettait tant, reproche cependant aux Jsuites de
         ne fouetter que les pauvres, ces malheureux boursiers, tenus
         au collge par leur subsistance.

         Voil qui est bien dur, diront les mres. Et comment tant de
         grandes dames confiaient-elles  ces terribles Pres leur
         douce progniture? Rassurez-vous. Autant leur mcanique, vue
         par l, tait dure, autant, d'un autre ct, elle tait
         douce. Tous les Jsuites n'taient pas professeurs, beaucoup
         taient _amis_. L'amiti tait une position, un mtier, une
         profession spciale. Parmi ces Jsuites non enseignants, mais
         amateurs, qui causaient, conseillaient, observaient, se
         promenaient, faisaient de la littrature, l'enfant pouvait se
         choisir _un ami_. Quoi de plus rassurant pour la pauvre mre
         qui amenait son nourrisson et s'en allait en larmes, que de
         le confier  ce bon Pre qui en faisait son pupille, se
         chargeait de le recommander, d'intervenir pour lui, d'adoucir
         le pdant, de sauver un enfant si tendre! N'ayez pas peur,
         madame. Tout cela est pour nos boursiers, des enfants rudes
         qui ne vont que par l... Mais ce beau cher petit seigneur!
         j'en rponds, et rassurez-vous, disait le Pre.--Un pre?
         bien mieux, une mre tendre qui partageait ses jeux mieux que
         n'et fait sa mre, l'aidait dans son devoir, le menait au
         jardin, et cueillait avec lui des fleurs. Inutile de dire que
         cet homme charmant devenait pour l'enfant un confident aim,
         indispensable; l'colier le cherchait, ds qu'il tait libre,
         lui disait toutes ses penses. L'_ami_ savait le fond du
         fond, dix fois plus que le confesseur. Il renseignait
         parfaitement la Compagnie, et sur l'enfant, ses qualits, ses
         vices, ses tendances, son caractre, et sur tout ce que
         l'enfant pouvait savoir ou entrevoir des secrets de sa
         famille. Le connaissant  ce point-l, il avait sur lui les
         plus fortes prises, s'en emparait de plus en plus. Tellement,
         qu'au grand tonnement de la mre, quand elle venait voir son
         enfant, il tait froid, rveur, distrait, visiblement ennuy
         d'elle, et fort impatient d'aller _jouer_ avec son _ami_.
         Mais on jouait bien moins qu'on ne causait. Les Jsuites
         taient fort caillettes, commres intarissables, aussi
         bavards que curieux.--Il y avait, en cette institution, du
         bien, du mal. Sans nul doute, la socit douce et bonne d'un
         homme d'esprit peut affiner bien vite; c'est ce qu'il y a de
         plus fort pour mrir en serre chaude et donner de prompts
         rsultats. La concurrence tait extrme et pousse par tous
         les moyens. On faisait de petits parleurs, des acadmiciens
         de douze ans, et des acteurs de treize pour les comdies de
         collge.

         Voil le bien, si c'en est un. Le mal tait ceci: Dans
         l'ducation ordinaire, un mme homme tant oblig d'alterner
         la rigueur et l'indulgence, cumulant les deux rles de Grce
         et de Justice, neutralise par l'une les effets de l'autre; il
         influe moins comme homme que comme doctrine et ne prend
         d'autorit que celle de la raison. Mais ici, l'homme de la
         Grce n'ayant point  svir jamais, tant toujours un
         camarade aimable, un aide utile, un protecteur surtout,
         dfendant l'enfant de la peur, infailliblement gagnait tout
         le coeur de la petite crature. Ce qui en advenait, on le
         sait trop.

         Si des rsultats moraux et de l'ducation nous passons 
         l'instruction, examinons quelle tait la valeur relle de
         leur enseignement. On le devine par leurs trs-mdiocres
         commentaires sur les auteurs anciens. Grande chute! quand on
         arrive l en sortant de la vigoureuse et mle rudition du
         XVIe sicle, qui retrouva parfois l'me mme de l'Antiquit.
          qui fera-t-on croire que de plats crivains, grotesques et
         ridicules, comme ils furent gnralement, ont pu tre de
         vrais interprtes du noble gnie antique? Cent ans avant
         Pascal, Rabelais note d'un trait vigoureux l'aurore de cette
         belle littrature (la Savatte de pnitence, la Pantouffle
         d'humilit, etc.). Elle fleurit de plus en plus. N'inventant
         plus rien, on dite, on ramasse, on balaye, on compile. Les
         gros recueils commencent avec je ne sais combien de mauvais
         livres de classe. Dans ces catacombes de l'ennui, l'on
         recueille religieusement tout l'inutile, le _detritus_ et le
         _caput mortuum_.  ct fourmille, frtille la fausse vie
         plus morte encore, les pigrammes galantes, la dvotion en
         madrigal, etc. Pour carter les sottises honteuses et ne
         parler que des choses fades, qui peut lire sans nause une
         seule page du livre capital et triomphant de la Socit, si
         somptueusement dit, l'_Imago primi sculi Societatis Jesu_,
         1640?--Mariana confesse que son ordre est trs-corrompu. Eh
         bien, la corruption morale se rflchit dans celle du got.
         Leurs doctrines et leurs moeurs firent leur littrature, et
         celle-ci qui subsiste, tmoigne contre leur enseignement. M.
         Caillet a tort de suivre ici, les yeux ferms, M. mond, dans
         son _Histoire du Collge Louis-le-Grand_. Il a tort aussi (p.
         412) de rvoquer en doute l'assertion de l'Universit: que
         les Jsuites _traitaient mal les boursiers, les coliers
         pauvres_ (_Mss. de la Bibl. Mazarine_). Cela parat bien
         vraisemblable quand on lit dans Ranke (Papaut) l'expresse
         recommandation du lgat _de mieux traiter les coliers nobles
         et riches_.]

Le roi vit bien venir la chose, et, trouvant cet enfant qui dormait ou
faisait semblant dans les coins des appartements, il devina qu'il
dormait pour le cardinal, pour couter et rapporter. Cela mme lui
donna piti de la jeune me qu'on corrompait ainsi, et qui, logeant
dans ce beau corps, devait tre mieux doue de Dieu, appele par lui 
autre chose. De l une tentation naturelle de convertir Cinq-Mars et
d'en faire un honnte garon, un parfait gentilhomme. Il tait tard.
Car l'tourdi tait dj fort engag dans la jeune socit noble du
temps, le monde du _Marais_, comme on disait, autrement dit des
lgants, des esprits forts, des gens qui ne croyaient  rien et ne se
gnaient gure.

Cette proccupation du roi commence vers juin 1639 au sige d'Hesdin,
o mademoiselle de Hautefort n'avait pu venir. Il y prit habitude
d'avoir toujours l Cinq-Mars pour le prcher. Et voil qu'il ne
pouvait plus s'en passer.  la moindre absence, il criait: O est
Cinq-Mars? Richelieu usa sur-le-champ de cette premire fleur de
passion. L'enfant gt dit qu'il aimait le roi, mais voulait tre
seul, c'est--dire qu'il n'aimt plus la Hautefort. Cela promis, ce
ne fut plus assez. Pria-t-il? pleura-t-il? On ne sait; mais le roi,
pour l'apaiser, eut la faiblesse de promettre qu'il la chasserait de
la cour. Chose plus facile  promettre qu' faire. Car nulle
prcaution n'y servit; elle se mit, malgr tous les ordres, sur le
passage du roi, et fit rougir le pauvre Sire.

Le cardinal, vainqueur, ayant un si bon instrument, et sachant que ces
choses-l durent peu, poussait son petit homme au grand galop. Il
l'engageait  exiger, faire le difficile et se faire valoir. Le roi,
ayant voulu lui donner la place qu'avaient eue Saint-Simon, Baradas,
le jeune insolent dit: C'tait bon pour eux, de petits gentilhommes.
Il fallut que le roi ngocit avec le vieux M. de Bellegarde pour
satisfaire sa volont, qui fut d'abord d'tre grand cuyer. Dans la
langue de cour, ce petit polisson fut appel _Monsieur le Grand_.

Louis XIII avait jusque-l paru un homme sec, mais assez raisonnable.
Il avait eu deux lueurs potiques, l'apparition premire de
mademoiselle de Hautefort et la transfiguration de Lafayette.
Mouvements excusables de coeur, courts lans de jeunesse dans un homme
n vieux, mais enfin tout cela tait d'humanit, de nature, donc non
ridicule. Un ct de son caractre qui l'tait davantage, c'est qu'il
avait du temps pour tout, sauf pour la royaut. Il crivait des plans
de campagne, envoyait de petits articles  la _Gazette de France_,
faisait de petits airs et des chansons en bouts rims. Son extrme
dsoeuvrement lui donna parfois des curiosits peu royales, celle, par
exemple, d'apprendre la cuisine; il prit des leons pour savoir
larder.

Pauvrets, ennui, innocence. L'excuse, c'tait Richelieu, un autre
roi, qui, en le consultant toujours avec respect, n'et pas souffert
qu'il ft rien de srieux.

Ce qui le mit plus bas que sa lardoire, ce fut son radotage pour un
enfant qui se moquait de lui. Il donna l des signes d'imbcillit
caduque,  quarante ans. Les froideurs de Cinq-Mars, ses rebuffades,
un simple oubli d'crire dans les absences, faisaient pleurer le roi.
Mais, quand on voit ses lettres  Richelieu pour faire chapitrer
l'colier, lettres si pesantes et si sottes, on est du parti de
l'enfant, on trouve qu' bon droit il fuyait l'ternelle gronderie et
plus encore les burlesques tendresses de son royal Jsuite. Mieux
valaient les verges et le fouet.

Il chappait tant qu'il pouvait. Parfois, aux antichambres, ce garon,
que le roi et voulu marchal de France, passait le temps  lire le
roman de Cyrus avec les valets. Parfois, la nuit, il se sauvait de
Saint-Germain, galopait  Paris, au quartier lgant,  la place
Royale, dans les belles ruelles et les conversations galantes. On l'y
travaillait fort. Les dames politiques n'pargnaient rien pour le
gter, lui brouiller la cervelle, le rendre fou et tratre.
L'intrigante Marie de Gonzague en faisait son _Petit Jean de Saintr_,
et par le roman le menait  l'histoire (la plus triste). Le roi avait
beau le tenir, le garder, le coucher dans son lit, avec lui; il
fuyait, s'vanouissait.

Cependant l'influence occulte se rvla. Il ne se tint pas satisfait
d'un grand titre ni de la faveur. Il prtendit avoir part aux
affaires. Richelieu fut bien tonn lorsque, le roi tenant conseil
chez lui (il tait malade  Rueil), Cinq-Mars resta, sigea. Le
cardinal refusa de parler devant lui, et le lendemain le tana fort de
son outrecuidance. Mais ceux qui menaient le jeune homme, loin de
reculer, avancrent, lui firent demander... quoi? un bijou? une arme!
et dans le moment le plus difficile pour secourir notre camp d'Arras,
menac par les Espagnols. Le roi tait si faible, que, sans Richelieu,
il cdait. Du moins il lui donna  conduire le corps des volontaires,
toute la jeune noblesse de France. Il eut un cheval tu, se crut
Alexandre le Grand. Le roi ne souffrit plus qu'il se hasardt
davantage.

Les Espagnols battus regagnaient par l'intrigue ce que perdaient leurs
armes. La ligue universelle des femmes tait pour eux. Marie de
Mdicis en Angleterre, aux Pays-Bas, la Chevreuse  Madrid,  Londres,
les filles d'Henri IV, Henriette, Christine, ne travaillaient pas
seules. Le duc de Lorraine avait pous (sa femme vivant encore) une
Italo-Flamande, qui le mena aux genoux du roi pour rentrer chez lui et
trahir. Le jeune Guise, archevque de Reims, un brillant duelliste,
s'tait mari deux ou trois fois, et suivait la sagesse de la
Palatine. Le duc de Bouillon, longtemps gnral de Hollande, et qui
passait pour une forte tte, ayant vieilli dans les affaires, avait
pous sur le tard une catholique qui le fit catholique, le jeta dans
tous les casse-cous.

En 1641, la partie fut lie  merveille. Madame de Bouillon fit de son
vieux mari goutteux le centre, la clef de vote d'une ligue
universelle. L'Empereur fournit des troupes, et l'Espagne en promit.
Mais, pour donner  l'invasion trangre un air national, un prince du
sang, le comte de Soissons, rfugi chez Bouillon, prit le
commandement de l'arme. Les migrs franais, de tout parti, devaient
partir de Londres et faire une descente en France. Il leur semblait
faire la guerre  coup sr, ayant Paris d'avance o le jeune Gondi et
surpris la Bastille, ayant la cour, les voeux de la reine, ayant le
cabinet du roi et son secret par son enfant gt, Cinq-Mars,  qui il
disait tout. L'arme mme que Richelieu leur opposait tait en grande
partie pour eux. L'arme, la France, tout le monde tait gagn par le
mot sducteur que l'ennemi avait mis sur son drapeau: La paix.

Richelieu, en si grand pril, fit d'abord procder le Parlement contre
Guise et Bouillon. Soissons tant prince du sang, on ne pouvait le
juger, mais bien le faire tuer. Le dvot et scrupuleux Dunoyer, homme
trs-discret, se chargea, dit-on, de ngocier l'affaire. Il partit,
emporta une forte somme pour payer l'assassin.

Des deux cts, les choses se passrent comme on pouvait le prvoir.
Soissons battit sans peine une arme qui voulait tre battue. Mais,
d'autre part, pendant que ce vainqueur, autre Gustave-Adolphe,
regardait la droute, il lui advint comme  Gustave, il fut frapp 
mort sans que l'on st par qui (6 juillet 1641).

Jamais mort d'homme n'eut un plus grand effet. Le gnral franais
tant tu, l'affaire changeait de caractre; elle reparaissait tout 
fait trangre, c'tait une invasion, et elle manquait. Sept mille
impriaux pour conqurir la France, ce n'tait pas assez. Les
Espagnols n'arrivaient pas. Et la descente des migrs de Londres ne
se fit pas non plus. Bref, Bouillon demanda pardon, et jura au roi une
fidlit ternelle. Richelieu fit semblant d'y croire, et, pour
l'loigner de France, lui promit le commandement de l'arme d'Italie.

Il savait tout. Il les avait tous sous la main, et, s'il ne frappait
pas, c'est qu'il n'y avait gure de tmoins ni de preuves. Tous
s'entendaient et tous taient coupables. Le roi mme l'tait en un
sens, par ses plaintes, ses protestations d'tre excd de Richelieu.

Cinq-Mars tait dans l'affaire de Soissons. La reine en
tait-elle[15]? On ne peut en douter quand on voit la subite, la
violente irritation que Richelieu montra alors contre elle, et que
n'explique aucun auteur du temps. Il fit crire (et crivit, dit-on)
la pice de _Mirame_, pleine d'allusions  la situation,  sa victoire
sur tous ses ennemis, insultante surtout pour la reine qu'on y
reconnaissait dans mille traits injurieux. Il avait bti tout exprs,
au Palais-Cardinal, un thtre qui ouvrit par _Mirame_, et qui resta
le Thtre-Franais.

         [Note 15: Campion le dit expressment. Le 15 aot 1641, il
         rassure la Chevreuse en lui disant qu'il a brl les lettres
         de la reine. M. Cousin, le dfenseur ordinaire de ces dames,
         nous apprend pourtant, et dans sa _Hautefort_, et dans sa
         _Chevreuse_, toute la gravit du complot et la part qu'y
         prenait la reine. La Hautefort, par l'ordre d'Anne, y tait
         entre. La Chevreuse,  Londres, avait form l'association
         des _migrs franais et des royalistes d'Angleterre_
         (Holland, gnral de Charles Ier, Montaigu, conseiller
         d'Henriette, ardent papiste), et la ligue des uns et des
         autres _avec l'Espagne et le pape_.  Bruxelles, elle y
         associa encore le duc de Lorraine et le comte de Soissons.
         Complot trop vaste, trop ml d'lments nombreux et
         complexes, qui devaient marcher mal ensemble. Cette grande
         politique, la Chevreuse, tait un esprit romanesque,
         nullement positif. Ceci rappelle les complots fous et
         visionnaires des Jsuites avant l'Armada. On choua. Puis on
         reprit la chose plus follement encore par le petit Cinq-Mars.
         Le srieux de l'chafaud a trop relev ce favori ridicule, si
         outrecuidant, si absurde. Il voulait, lui, ce garon de vingt
         ans, que le roi le laisst _tuteur du dauphin_. Cela fit
         connatre le personnage comme mannequin de la cabale, et
         dgota entirement Louis XIII.]

La reine y assista, la cour y assista, et personne n'osait y manquer.
On subit le ministre, mais on punit l'auteur. Un silence de glace, un
ennui calcul, lui revinrent de toute la salle et le morfondirent dans
sa loge. On traita le malade comme tant mort dj. Il sentit le froid
du linceul, frissonna dans sa bire. Supplice inou et cruel pour une
me brlante, affame d'immortalit: on affecta de l'oublier vivant.




CHAPITRE XV

CONSPIRATION DE CINQ-MARS ET DE THOU

1642


Les choses inclinaient vers leur terme (janvier 1642). Le cardinal
tait toujours malade, mais le roi beaucoup plus. Les mdecins ne lui
donnaient pas six mois  vivre. Pour une solution si prochaine, chacun
songeait  se pourvoir.

C'tait fait des mnagements. Richelieu fit exclure Cinq-Mars de tout
conseil, et engagea le roi  retirer le Dauphin des mains de la reine.
Laisser le roi futur dans une main espagnole, c'tait risquer de
revoir l'tranger rgner encore au Louvre, comme Henri V aux temps de
Charles VI.

Le trs-intelligent Fontrailles, notre auteur principal ici, assure
que la reine en pril dsirait qu'il y et un complot[16], et y
contribuait de son mieux, ne pouvant qu'y gagner, quel que ft celui
qui prt, Richelieu ou Gaston, l'un ou l'autre de ceux qui pouvaient
 la mort du roi lui ter la rgence.

         [Note 16: Et on peut dire que, pour son compte, elle en
         tramait un elle-mme. Son plan tait d'enlever ses enfants, 
         la mort de Louis XIII. Elle chargea de Thou de demander au
         duc de Bouillon de la mener  Sedan (Cousin, _Chevreuse_, p.
         101). Bouillon, comme on le voit dans toute la Fronde,
         appartenait essentiellement aux Espagnols. La reine ne
         voulait pas moins que mettre le roi de France entre les mains
         du roi d'Espagne. Quoi de plus criminel?--De Thou fut
         trs-coupable. Richelieu venait de lui pardonner dj sa
         participation  un complot de la Chevreuse.--M. Cousin se
         trompe (avec bien d'autres, il est vrai), en disant, p. 105
         de sa _Chevreuse_, que Richelieu eut le trait le 11 juin.
         Les notes crites  Tarascon par Richelieu mme, tablissent
         que, le 7 juillet, il n'avait pas encore cette pice
         essentielle.]

tait-elle capable d'un si grand machiavlisme? Par elle-mme? Non,
mais peut-tre par la Chevreuse, qui lui donna alors un homme  elle,
non pas pour conspirer, mais pour lier entre elles les conspirations
diffrentes, s'entremettre de l'une  l'autre, et, du moins
indirectement, pousser  l'action.

Bouillon, pardonn, exil au gnralat d'Italie, tait plus que jamais
pouss par sa femme orgueilleuse  se venger de Richelieu.

Cinq-Mars, chass par lui du conseil, et avec outrage, pleurait et
sanglotait, ne songeait qu' le faire tuer.

Gaston allait tre emmen par Richelieu  la guerre du Midi, mais sans
emploi, sans titre. Il disait  Fontrailles: Ne le tuera-t-on
pas?--On lui rpondait: Oui, devant vous, sur votre ordre, mais non
autrement.

Il n'tait pas jusqu'au roi qui ne part contre lui. Il ne cessait de
dire qu'il voudrait _s'en dfaire_. Mot quivoque, traduit
diversement.  tout ce qu'on disait, il n'objectait qu'une chose:
Comment le renvoyer? Il est matre de tout...--Mais, Sire, on le
tuera...--Un prtre! un cardinal!... Je serais excommuni!-- quoi un
de ses mousquetaires, Troisville (homme estim qui fut plus tard de
Port-Royal), rpondait en riant: Ordonnez seulement, laissez-moi
faire... Je m'en irai  Rome, o j'aurai mon absolution.

L'homme de la Chevreuse, qui devint celui de la reine, l'intermdiaire
des mcontents et le trait d'union des partis, tait un homme de
mrite, au fond sans importance, mais parent du duc de Bouillon,
familier de Cinq-Mars, li avec Fontrailles et les hommes de Monsieur.

Auguste de Thou, fils de l'illustre historien, tait jeune, candide,
dvou, honnte, non sans lvation, et l'on s'tonne de le rencontrer
avec ces gens-l. C'tait un savant, comme son pre; il tait
conseiller et bibliothcaire du roi, mais, de plus, intendant d'arme,
ce qui le mla aux grands seigneurs,  la jeune noblesse, avec qui
volontiers il s'exposait en amateur. De nature tendre et gnreux, il
ne recula point devant l'occasion romanesque de se hasarder pour une
grande reine, si malheureuse,  qui on voulait ter ses enfants. Il
lia Cinq-Mars et Bouillon, jusque-l sans rapport, alla, vint,
s'entremit, porta de l'un  l'autre des paroles, des propositions.

De Thou n'tait nullement intress, point ambitieux. Mais c'tait un
homme dclass, hors de tout, hors de la robe sans tre de l'pe,
n'ayant le pied ferme nulle part. Il tait fils de l'_impartialit_
historique et de l'indcision. Lui-mme, s'il tait quelque chose, il
tait l'agitation mme. Ses amis l'appelaient en riant: Votre
_inquitude_.

Ce n'est pas un tel homme qui pouvait penser  un assassinat. Que
voulait-il? Rien que sauver la reine, finir la guerre europenne. Or,
on croyait  tort que la guerre, c'tait Richelieu, que l'Espagne
voulait la paix.

La paix! quelle belle parole! dit Jean Gerson, comme elle emplit la
bouche de miel!... Il faut se souvenir des terribles malheurs qui
avaient dpeupl des provinces entires. Cinq cent mille hommes
taient morts de misre en Lorraine et au Rhin. C'tait le tour de la
France du Nord. Les familles les plus honorables (et c'taient les
parlementaires, la bonne bourgeoisie) ressentaient cette douleur. Des
femmes charmantes, excellentes, femmes de prsidents, de simples
conseillers, se runirent bientt autour d'un petit homme (rest si
grand), Vincent de Paul, et elles envoyaient quelques secours, hlas!
bien peu de chose, une goutte d'eau sur un grand incendie. La paix
seule pouvait attnuer ces maux. Mais pouvait-on la faire? C'tait la
question.

Telle fut l'illusion de de Thou et d'autres parlementaires. Je ne leur
reproche rien. Quoique leur conduite ait t tantt coupable et tantt
ridicule, je comprends leur fluctuation. Ils ne sentirent pas assez,
sans doute, que la France et pri sans cette violente dictature,
qu'elle et t engloutie par Waldstein, puis par les menus brigands,
les Gallas et les Jean de Werth; ils ne virent pas que Richelieu,
malheureux  la guerre, nous aguerrit pourtant et prpara Rocroy.
D'autre part, quand on sait, par l'horrible affaire de Loudun, la
force et la furie que les tyrannies secondaires dployaient avec les
pouvoirs de la grande tyrannie centrale, on excuse les parlementaires
d'avoir (sans droit, sans mission, n'importe) tent de suppler les
garanties publiques qui n'existrent jamais dans ce misrable pays.

Pour revenir, le pauvre de Thou se vit men plus loin qu'il ne
croyait. Les hommes de Gaston, spcialement Fontrailles, homme
d'esprit, sans conscience, un furieux bossu, dont Richelieu s'tait
moqu, organisaient deux choses. D'abord, le cardinal devant suivre le
roi qui partait pour la guerre d'Espagne, il fut rgl qu'on le
tuerait  Lyon; Gaston devait y aller tout exprs, et, brave cette
fois, donner lui-mme le signal. Mais Richelieu tu, restaient ses
hommes et ses parents, tant de gens qu'il avait placs, les Brz, les
la Meilleraye, les Chavigny, en tte les Cond, dont le fils venait
d'pouser sa nice. Les grands militaires de l'poque, Gubriant,
Harcourt, Fabert, Gassion, tenaient personnellement  Richelieu, et se
seraient rallis aux Conds pour faire face  Gaston. Celui-ci,
mpris, n'avait pas grande chance hors de l'assistance trangre. M.
de Bouillon l'exigeait, Fontrailles tira de Gaston une lettre o il
s'engageait  faire livrer aux Espagnols une place forte (c'tait
Sedan) pour les enhardir  entrer en France. La reine ne donna point
de lettre, ne signa rien, resta derrire.

Les Espagnols hsitaient fort, pour cette raison. Ils voyaient la
rgence qui allait leur venir par Anne d'Autriche. Avaient-ils besoin
de Gaston? Et, s'il russissait par eux, ne publierait-il pas sa
secrte protestation pour dtrner le fils de leur infante? Cependant
les succs de Richelieu en Allemagne, une bataille qu'il gagna sur le
Rhin, le voyage du roi pour prendre Perpignan, le Roussillon, la
Catalogne, les dcidrent, et le trait se fit. Ils promirent secours
 Gaston (mars 1642).

Comment de Thou resta-t-il dans l'affaire lorsqu'elle devenait si
criminelle? Une lettre qu'il crivit  sa mort nous le fait deviner.
Il tait alors amoureux d'une dame trs-aime de la reine, jolie
petite princesse  tte lgre, madame de Gumen. Elle tait
jansniste, et refusait tout  de Thou. Il tait roux, il tait homme
de robe, etc. Elle fut vertueuse pour lui, mais non pour Retz. Elle
prodigua au prtre libertin (et fort laid) ce qu'elle avait refus 
l'amour, au culte d'un homme suprieur qui, dans un meilleur temps,
et t peut-tre un grand homme, qui avait mis son idal en elle, et
dont elle fut la suprme pense.

Ce fut, je crois, le vain espoir de flchir les rigueurs de cette
cruelle qui aveugla de Thou, lui cacha l'normit de sa faute, et le
rendit, non pas tmoin seulement, comme on a dit, mais acteur
trs-actif dans cette affaire coupable qu'il croyait celle de la
reine.

Gaston,  son ordinaire, manqua de parole. Les conjurs l'attendaient
 Lyon; il resta  Blois. Les deux malades, le roi en avant, le
cardinal derrire  quelques lieues, continurent d'avancer au Midi.
Mais,  Narbonne, le dernier, craignant, sur les rapports qu'il
recevait, que le roi ne permt sa mort, dit ne pouvoir aller plus
loin. Son incertitude tait grande; tout en se disant incapable de
bouger, il partit de Narbonne sans trop savoir o il irait. Le
gouverneur de Provence le reut dans un abri sr, au chteau de
Tarascon, d'o il pouvait toujours s'embarquer et gagner la mer, puis,
en tournant l'Espagne, aller s'enfermer  Brouage qu'il avait
fortifi. Dans sa mortelle inquitude, il fit prier le prince d'Orange
d'intercder pour lui, et fit dire au vaillant colonel Gassion que le
moment venait o il faudrait _qu'on se dclart_, qu'on distingut ses
amis de ses ennemis.

Le roi n'tait pourtant nullement dcid contre lui. L'impertinence de
Cinq-Mars, qui bravait, dmentait les meilleurs officiers, provoqua
une explosion. Le roi lui dit: Je vous vomis. Souvent il lui ferma
sa porte. Une dfaite prouve dans le Nord, qui jeta la panique
jusqu' Paris, fit vivement sentir l'absence de Richelieu.

Cependant le roi semblait si malade, qu'on se croyait au moment
dcisif. De Thou, qui tait  l'arme, pensa qu'il tait bon que la
reine s'assurt des chefs, et, comme il tait difficile de deviner de
loin quelles conditions ils feraient, il la priait de lui envoyer des
blancs seings qu'il pt remplir selon les circonstances. Elle l'aurait
fait tourdiment. Brienne se donne l'honneur de l'en avoir empche.
Je crois qu'auprs de Richelieu mme elle eut un autre conseiller qui
la renseigna et la dirigea. Mazarin trs-probablement. Il put lui
faire entendre que les choses n'en taient pas o on le lui disait,
que le roi vivait, que Richelieu vivait et tenait encore les armes,
que le danger, d'ailleurs, de la future rgente, tait Gaston bien
plus que Richelieu, que Gaston se noyait dans une entreprise manque,
qu'au lieu de se lier  lui il fallait l'enfoncer plutt et aider au
naufrage.

Selon Fontrailles, selon Voiture et autres, ce fut la reine _qui fit
trouver_ le trait. Chavigny, sans le dire, fit un jour entendre la
mme chose.

Elle envoya un homme sr au cardinal (dit Monglat), et, sans doute par
cette voie, lui donna connaissance du trait. La paix se fit entre eux
 ce prix. Elle garda ses enfants.

Le roi malade avait quitt le sige et tait revenu  Narbonne quand
l'homme de Richelieu, son ombre, Chavigny, vint le trouver et lui
dvoila tout. Le roi saute au plancher. Quelle preuve cependant?
Chavigny ne lui donnait pas le trait (comme on l'a dit  tort); il
apportait seulement l'affirmation de Richelieu. Le roi hsitait fort.
Il fallut que l'on s'adresst  sa conscience. Chavigny alla trouver
le confesseur, le pre Sirmond, le fit parler. Sirmond, le cas pos,
dcida qu'en un grand pril de l'tat, un roi ne pouvait se dispenser
d'agir prventivement, d'arrter l'accus.

Cinq-Mars eut un jour pour s'enfuir et n'en profita pas. En voyant
Chavigny, il avait devin sa perte. Il eut l'ide,  tout hasard, de
le faire poignarder avant qu'il pt parler au roi. Mais dj il tait
trop tard. Il aurait pu encore, en sautant  cheval, passer les portes
de Narbonne. Mais il perdit la tte, et on eut le temps de les
fermer.

On fit crier peine de mort pour qui cacherait Cinq-Mars. Une femme
l'avait cach dans son lit mme. Mais le mari alla le dnoncer. On
arrte Cinq-Mars et de Thou. Ordre envoy  l'arme d'Italie, o
commandait Bouillon, pour l'arrter et l'envoyer en France (13 juin
1642).

Ce qu'on craignait le plus, c'tait que Gaston ne s'enfut et qu'on
n'et pas son tmoignage. Le roi, pour le tromper, lui crivit que
c'tait pour ses insolences que Cinq-Mars tait arrt.

Richelieu tait en pril peut-tre autant que Cinq-Mars mme. On voit,
par ses notes crites  Tarascon le 5 et le 7 juillet, qu'il faisait
commencer le procs sans preuves ni tmoins, donc sur la simple
rvlation verbale qui lui venait de la reine. Mais il ne pouvait
avouer cette source. Il parle dans ces notes comme s'il et _devin_
l'existence du trait. Il dit qu'il faut l'avoir, l'acheter  tout
prix d'un confident de Gaston.

Avec un homme moins peureux que Gaston on n'et rien obtenu, et
Richelieu, n'ayant nulle pice, et t conspu, chass pour calomnie,
poursuivi  son tour. Mais Chavigny, qu'il lui envoya, le terrifia en
assurant qu'on avait le trait, une copie du moins, trouve par des
pcheurs dans une barque choue en Catalogne.  lui, Gaston, de
mriter sa grce en dlivrant l'original. C'est ce qu'il ne pouvait
plus faire; dans sa peur, il l'avait brl. Mais il offrit d'y
suppler par la confession la plus complte; confession terrible,
meurtrire, o il allait dire les pchs des autres, ne risquant pour
lui que la honte; un fils de France ne peut aller en Grve.

Le roi avait combl sa terreur en crivant que, si sa confession tait
incomplte, _on le poursuivrait avec des troupes et qu'on
l'enfermerait_; mais que, s'il disait tout, on le laisserait aller
libre  Venise en lui faisant une pension.

Il parla tout au long, et chacun de ses mots tuait,--d'abord
Cinq-Mars, Bouillon, Fontrailles, puis de Thou mme.

La reine, sans le vouloir ni le savoir peut-tre, en mettant Richelieu
sur la voie de tout dcouvrir, avait perdu de Thou. Il fallait bien au
moins une tte  la justice. Or Gaston ne pouvait prir. Bouillon,
arrt, eut sa grce en livrant sa place, Sedan. Fontrailles tait en
fuite. Si le roi sauvait Cinq-Mars, un seul mourait: c'tait de Thou.

Pour elle, elle n'avait rien  craindre. Elle pouvait dormir
paisiblement, attendre la rgence. On la croyait perdue. Madame de
Lansac, que Richelieu avait faite gouvernante du Dauphin, vint
triomphante le matin lui dire qu'on tenait Cinq-Mars et de Thou. Elle
faisait la dormeuse entre ses rideaux. La Lansac les tira, mais la
trouva fort calme. Elle connaissait bien de Thou, savait qu'il
mourrait sans parler.

Quant  Gaston, ce qui aurait fait son supplice, c'et t qu'on le
mt en face de ceux qui s'taient immols pour lui et qu'il faisait
prir. Mais les magistrats complaisants assurrent qu'il n'y avait nul
exemple qu'un fils de France ft confront. On le fit venir  deux
lieues de Lyon, et comme  la porte du tribunal, pour en tirer au
besoin ce que demanderait le procs. Principal accus, il ne figura
que comme tmoin, et ce tmoin dispensa des pices mmes, puisqu'on
n'avait que des copies, des chiffons de papier, et sans caractre
authentique.

Cinq-Mars essaya de nier, et attesta Bouillon qu'il croyait loin. 
l'instant mme, on le lui prsenta pour le dmentir. On l'avait pris
cach dans une meule de foin et amen  Lyon, o Mazarin lui conseilla
en ami de faire comme Gaston, de se sauver par la lchet. Le roi lui
laisserait sa tte et ne lui prendrait que Sedan.

De Thou montra du courage, mais il aurait plus honor sa mort s'il et
moins chican sa vie par des fins de non-recevoir de procureur. Il se
retrancha trop habilement sur une chose fausse, qu'il avait eu _une
simple connaissance_ de la chose, n'avait pu trahir ses amis. En
ralit, il avait agi, dirig mme, indiquant tous les rendez-vous, y
conduisant les conjurs, les faisant entrer, sans entrer lui-mme, et
restant  la porte.

Amen, dit-on, devant Richelieu, il prtendit avoir ordre du roi.
Nul crit,  coup sr; des paroles vagues,  la bonne heure.

De Thou fut bien jug. Un coeur comme le sien ne pouvait manquer de le
reconnatre. Lorsque Cinq-Mars et lui allrent  la mort, leurs juges
(dont tait l'illustre Marca) taient sur leur passage, et les
condamns les remercirent de la juste sentence qui, lavs et
purifis, allait les envoyer  Dieu.

Cinq-Mars, si beau, si jeune, de Thou, si estim jusque-l, si pur
(moins une erreur), excitrent dans la foule un intrt
extraordinaire. La maladresse d'un bourreau novice qu'on employa
ajouta encore  l'motion. Quand la tte de Cinq-Mars tomba, il
s'leva de toute la place un horrible cri de douleur. De Thou, manqu
d'abord et trs-cruellement gorg, jeta la foule dans un accs de
fureur frntique. Des pierres volrent sur l'chafaud. Ce bon peuple
de France maudit cette justice qu'il appelait vengeance, et pleura
amrement les coupables qui l'avaient trahi.




CHAPITRE XVI

ISOLEMENT ET MORT DE RICHELIEU--MORT DE LOUIS XIII

1642-1643


Richelieu avait fait lui-mme sa dernire maladie. Par propret
galante, il avait supprim un flux d'hmorrhodes, drivatif utile de
maux plus graves, qui le tenait en vie. Immdiatement un abcs parut 
la main, au bras, d'autres ailleurs. Ds lors, rien n'y servit; il eut
beau faire; il tait mort.

De toute faon, Cinq-Mars l'avait tu. Son matre le hassait
dsormais sans retour. L'auteur primitif du complot avait t le roi.
Tout avait commenc par ses paroles imprudentes qui semblaient
demander qu'on le dlivrt de son ministre. Il avait t dcouvert par
les aveux des accuss; et, lorsque, revenant au Nord, il lui fallut 
Tarascon comparatre devant Richelieu, il y vint comme un accus.

Malade, on le mit sur un lit en face du malade, et, quelque soin que
prt le cardinal de le rassurer, de lui donner le change, ni l'un ni
l'autre ds lors ne s'y trompa. C'taient deux ennemis.

Le roi revint seul  Paris avec les mmes hommes qui, mme avant
l'affaire Cinq-Mars, offraient, au premier ordre, de le dfaire de
Richelieu.

Dans ce triste chteau de Tarascon, plus tard fameux par les
massacres, au bruit monotone du flot qui sanglote en passant, la
petite cour du cardinal avait t un moment rduite  quatre hommes
trop compromis pour le quitter vivant. Ses instruments d'abord et
sous-ministres, Chavigny, Dunoyer, Mazarin. Le premier seul tait bien
sr; seul il reprsentait, excutait sa violente volont. Dunoyer, le
boeuf, le Jsuite, ne pouvait manquer tt ou tard, par sa dvotion, de
tourner  l'Espagne, c'est--dire  la reine; c'est ce qui arriva.
Pour Mazarin, le plus douteux de tous, il avait bien servi pour
espionner Cinq-Mars, pour faire parler Bouillon; il marchait droit
sous l'oeil du matre; mais son zle apparent, son patelinage italien,
son caressant baragouinage, n'inspiraient pas, comme on va voir,
grande confiance  Richelieu.

Le quatrime personnage, sur lequel il faut s'arrter, tait un homme
de vingt ans qui n'avait rien de jeune. Trs-sinistre figure d'oiseau
de proie, la plus bizarre du sicle. Point de front et nez de vautour;
des yeux sauvages et fort brillants; rien d'homme, quelque chose de
moins ou de plus, et d'une espce diffrente. Animal froce et docile,
servile en ses dbuts, plus servile  la fin. Ce personnage trange,
nourri par Richelieu dans sa mnagerie, va clater dans l'histoire.
C'est Cond.

Ces Conds taient sombres et bas, et semblaient toujours inquiets.
Frappant contraste avec les Conds d'autrefois, avec celui des guerres
civiles, celui de la chanson (le Petit Homme tant joli, qui toujours
chante et toujours rit...). Mais ceux-ci taient contests. On a vu la
terrible affaire du pre du grand Cond, n en prison d'une mre
accuse d'empoisonnement. On le disait l'oeuvre furtive d'un page
gascon qui se sauva. Henri IV, sans enfant alors, fit rformer le
jugement de la mre, prit le petit pour vrai Cond et lui fit sa
fortune en lui donnant mademoiselle de Montmorency.

Les deux poux se dtestaient. Il n'aimait pas les femmes; tous ses
amours taient dans l'Universit de Bourges (Lenet). Cependant, quand
il fut mis  la Bastille par le marchal d'Ancre, il joua  sa femme
le tour de dire qu'il ne pouvait se passer d'elle. Elle, glorieuse,
mit son honneur  accepter, et elle s'enferma avec lui. Homme
d'esprit, mais bas, sale, avare, portant sur le visage son me
d'usurier, il avait tout ce qu'il fallait pour loigner une femme.
Mais la prison, l'ennui, firent un miracle. Elle devint enceinte, et
fit tout  sa ressemblance la trs-jolie madame de Longueville, la
future reine de la Fronde. Puis un garon, cette figure crochue du
grand Cond; enfin Conti, prtre et bossu, que sa soeur fit gnral de
Paris.

Les deux garons naquirent amoureux de leur soeur. Cond, perdument,
jusqu' lui passer tout, adopter ses amants, puis jusqu' la har.
Conti, sottement, servilement, se faisant son jouet, ne voyant rien
que ce qu'elle lui faisait voir, dup, moqu par ses rivaux. Cond le
pre maria son an, qu'on appelait alors Enghien,  une nice du
cardinal, croyant que le ministre allait  sa Bourgogne ajouter je ne
sais combien de gouvernements, refaire en lui Charles le Tmraire. Il
lui devait dj la dpouille de son beau-frre, Montmorency, dcapit.
Puissance merveilleuse des maris sur les femmes. Cond dressa la
sienne  faire sa cour au cardinal,  lui faire visiter, pour affaire
et pour intrt, les juges qui avaient envoy son frre  la mort.

Le serviteur du grand Cond, Lenet, nous apprend que cette famille, si
mendiante auprs de Richelieu, tchait pourtant  tout hasard de se
crer contre lui des moyens de rsistance. De temps  autre, sous
diffrents prtextes, ils ajoutaient aux fortifications d'une bonne
place qu'ils avaient en Bourbonnais au carrefour des routes de quatre
provinces. Madame la princesse, par tout moyen, attirait la noblesse 
sa cour. Quand le petit prince monta  cheval, on ouvrit  porte de
la rsidence un march de chevaux, pour que, sous ombre d'achats, les
gentilshommes vinssent, montassent au chteau pour faire leurs
hommages, devinssent clients de la maison.

L'enfant fut lev d'une manire populaire et ambitieuse. On le mit au
collge  Bourges, sous un Jsuite, parmi nombre d'enfants de
gentilshommes qui s'attachrent  lui. Il eut l'ducation varie,
littraire, que donnaient les Jsuites, sans fond moral, mais bien
combine pour l'effet; les langues, les exercices publics, des thses
o l'colier brillait. Mais, aprs le collge, son pre voulut encore
qu'il st un peu d'histoire, de mathmatiques. On entendait par l
surtout la fortification, l'art de l'ingnieur.

Son couronnement d'ducation fut d'tre envoy par son pre pour tenir
sa place en Bourgogne, pour s'informer de tout, et du militaire, et de
la justice, pour caresser le Parlement.

Il fut du premier coup trs-brave (campagne d'Arras, 1640). Son pre
voulait le pousser au commandement et lui faire avoir une arme. C'est
pour cela surtout qu'il lui fit pouser malgr lui mademoiselle de
Brz. Il avait vingt ans, elle douze. Il fut trs-dur pour elle,
vivant  ct d'elle sans en tenir compte et tout  fait  part. En
ralit, maladif (il fut un moment  la mort), ambitieux comme sa
mre, avare comme son pre, il visait de loin la grande hritire,
mademoiselle de Montpensier, l'norme fortune d'argent que feraient
les biens d'Orlans par-dessus les biens des Cond et des Montmorency.
Seulement le roi y consentirait-il? Ce jeune homme d'aspect si
sauvage, mais excellent calculateur, trouva moyen d'aller au coeur du
roi en s'associant  sa mre,  sa soeur, dans leur zle pour les
Carmlites. Il quta pour leur faire avoir un reliquaire fort riche.
Chose rare qu'un jeune militaire et une dvotion si prcoce.

Richelieu le voyait venir, et il en tait indign. Cette chastet
persvrante, ce divorce dans le mariage pour en prparer un plus
riche, montraient en celui-ci un homme qui passerait son pre. Il y
avait l avarice, insolence, l'orgueil et la haine secrte qu'il
avait sucs de sa mre, soeur de Montmorency. Quoi! le sang de
Richelieu tait-il donc si vil, qu'un prince d'une princerie fort
douteuse ddaignt d'y mler le sien? Qu'avait-elle fait, cette enfant
innocente? tait-ce sa faute si elle tait nice du plus grand homme
de l'Europe, et si le prvoyant ministre refusait d'armer les Conds
de ces moyens de guerre civile dont tant de princes en notre histoire
ont si cruellement abus?

Les cardinaux sont protecteurs des trnes. Richelieu, comme cardinal,
avait la prtention de ceux d'Espagne et d'Italie, qui passent devant
les princes. Visit par la reine, il restait assis devant elle. La
pourpre qu'il portait, lui et son frre, l'archevque de Lyon, lui
semblait l'galer aux rois.

Ha de Richelieu et le lui rendant bien, Enghien eut pourtant la
prudence de se garder de l'affaire de Cinq-Mars. Il ne varia pas, ne
douta pas un moment de la victoire du cardinal,  ce point qu'il
quitta le sige, laissa le roi et revint  Tarascon.

C'tait s'offrir  Richelieu. Mais celui-ci n'en tait pas moins
envenim. L'injure faite  son sang lui cuisait d'autant plus, qu'il
se sentait mourir. Que serait-ce aprs lui si, lui vivant, on
mprisait les siens? Il voulut  tout prix que le rang suprieur des
cardinaux, admis par les Conds, les ment  avouer qu'il n'y avait
point msalliance du sang d'un cardinal au sang d'un prince. Pour la
mme raison, Enghien se rservait cette cause de divorce. Quand il
passa  Lyon, il vita de voir l'archevque, frre de Richelieu et
cardinal, n'accepta pas la fte qu'il avait prpare, ne coucha pas
chez lui. Richelieu, port aux eaux de Bourbon, semblait prs de sa
fin. Il n'en fut que plus furieux, ne put se contenir; devant ses
domestiques, il jura si terriblement, qu'ils en eurent horreur.

Le pre d'Enghien, cependant, avait pris peur. Il envoie son fils
demander pardon. Mais nul moyen d'apaiser le cardinal. Il en tait 
regretter Gaston. Il ne le laissa pas aller  Venise, lui fit dire
qu'il pouvait rester  notre frontire de Savoie. Visiblement il
aimait mieux son mortel ennemi que les Conds ingrats.

Enghien, dsespr, faisait sa cour  madame d'Aiguillon, la
trs-puissante nice, la priait de dicter ce qu'il avait  faire. Elle
lui dit: Aimez votre femme. Il obit sur l'heure, vole  Paris, et
aime. La petite femme fut enceinte.

Mais ce n'tait pas tout. Il fallut boire le fond du vase, le plus
amer. Richelieu ne le tint pas quitte qu'il n'allt faire excuse 
Lyon au cardinal, et, pour mieux mater le jeune homme, le rancuneux
ministre envoya son frre en Provence, afin que d'Enghien, qui courait
aprs, et tout le royaume  traverser.

Tel est le chemin de la gloire.  ce prix, d'Enghien esprait obtenir
une arme. Mais on pouvait sans peine augurer qu'un jeune homme,
chaste par avarice et servile par ambition, ne mnagerait rien, et
que, s'il avait des succs, il en abuserait cruellement pour
brouiller, troubler le royaume.

C'est dans ces penses sombres que Richelieu revenait vers Paris,
rapport par ses gardes, revenait vers la mort. Il rapportait ce
sentiment amer que le roi dont il avait tant honor le rgne tait son
plus grand ennemi, entour de ses ennemis, et peut-tre de ses
assassins.

Le roi n'allait gure  Rueil, et Richelieu n'osait aller 
Saint-Germain. Il voyait le roi entour prcisment des officiers qui
avaient offert de le tuer  Lyon. Il priait, insistait, pour qu'on les
loignt, dclarant qu'autrement il ne pouvait entrer qu'avec ses
propres gardes. Prcaution fort raisonnable, mais que le roi trouvait
injurieuse. Longue fut cette ngociation. Elle fut pousse  bout par
l'insistance de Chavigny, que le roi n'aimait pas, mais que ds lors
il prit en grippe, et qui dcidment, comme on verra, fut perdu pour
tout l'avenir.

Chavigny, fils de Bouthilier et d'une mre aime de Richelieu, passait
pour fils du cardinal, et il tait la seule personne  qui il se fit.
Il le mritait en ralit, l'ayant servi en ce dernier moment, comme
il avait besoin de l'tre, avec un pre dvouement, sans rserve, sans
considration de l'avenir ni de sa fortune. Richelieu le croyait un
grand esprit, et le plus grand du monde, dit Tallemant. En ralit,
c'est lui qui lui donna le conseil de mnager Gaston, de le garder
contre la reine et les Conds, de le retenir  porte pour pouvoir, au
jour ncessaire, les neutraliser les uns par les autres.

Quant  Mazarin, le rus s'est pos, donn  l'histoire comme l'lve
chri de Richelieu, une espce de fils adoptif. Le croire serait faire
peu d'honneur  la pntration du grand ministre,  son exprience des
hommes. Il voyait, comprenait trs-bien o visait cette glissante
couleuvre dans ses douces ondulations et son frtillement. Mais il
tait tellement seul! Il ne voyait gure mieux autour de lui. Il
flottait entre deux penses, l'loigner, l'employer. Parfois il
voulait l'envoyer au pape, le tenir hors de France; il demanda aux
commis de la marine s'il y avait un vaisseau prt. Pas encore, mais
bientt, dirent-ils.

D'autre part, le sachant si lche, il crut le gouverner encore aprs
sa mort, et le tenir par Chavigny. Il voyait celui-ci antipathique au
roi, et pensait que peut-tre, Mazarin (cr par Chavigny) lui
demeurant uni, l'un ferait passer l'autre, que l'Italien compenserait
la roideur du Franais par ses grces et par sa bassesse.

Dans les instructions qu'il laissait par crit au roi, et o il lui
formait son conseil, il y donna place  Mazarin, mais en ralit
Chavigny aurait domin, ayant deux voix, celle de son pre Bouthilier
et la sienne. On pouvait croire que l'homme de travail, l'universel
commis, Dunoyer, qui faisait la grosse besogne dans une docilit
servile, continuerait de labourer sous Chavigny et Mazarin, qui, ayant
besoin l'un de l'autre, continueraient d'ensemble la pense de
Richelieu.

Voil tout ce que le mourant put prvoir, arranger dans l'intrt
public. Il ne lui restait plus qu' s'acquitter de la grande et
commune fonction humaine. Il s'en tira fort honorablement, mourut
d'une manire consquente  sa vie, en thologien catholique et en
controversiste, faisant honneur  ses livres (qu'il aimait plus que
chose au monde) par la fermet de sa foi. Assist du cur de
Saint-Eustache, qui l'engageait  pardonner  ses ennemis, il dit
cette parole noble et, je crois, vraie: Je n'en eus pas d'autres que
les ennemis de l'tat.

Que ses actes le jugent. Ne nous amusons pas  ces portraits o, pour
concentrer les _grands traits_, on fait abstraction des dtails
nombreux et complexes o est justement la vie propre, l'intime
individu. Encore moins nous jetterons-nous dans les vagues
comparaisons qui obscurcissent en voulant claircir. Richelieu,
quoiqu'on l'ai tant dit, ne ressemble gure  Louis XI. Et combien
moins au dernier roi de France qu'on appelle la Convention!

Qu'il ait eu un gnie systmatique et centralisateur, cela est vrai.
Moins pourtant qu'on n'a dit, car ce qu'il fit de plus grand dans ce
sens (la cration des _intendants_), cela, dis-je, se fit le lendemain
de l'invasion, sous l'empire d'un besoin pressant, non d'aprs une
ide prmdite. Celle-ci mme tait contraire  celle que Richelieu
essayait de faire prvaloir depuis plusieurs annes (la leve de
l'impt par les _lus_).

En cela, comme en bien d'autres choses, il fit toute autre chose que
ce qu'il avait projet. Mais la grandeur visible de son me et de sa
forte volont, l'immensit de son labeur, la dignit sinistre de sa
fire attitude, couvraient, sauvaient les sinuosits, les misres
infinies de ces contradictions fatales.

Le premier homme d'un mauvais temps ne peut gure tre que mauvais. En
celui-ci, il y eut des laideurs, des caricatures, le prtre cavalier,
les ridicules d'un pdant de Sorbonne, d'un rimeur pitoyable; plus,
des chappes libertines, communes chez les prlats d'alors, mais plus
choquantes dans un homme d'un si terrible srieux.

Il eut des crets de prtre. Il eut, comme politique, des furies de
joueur acharn  gagner _quand mme_, qui met sa vie sur une carte, la
vie des autres aussi. Et cependant fut-il vraiment cruel? Rien ne
l'indique. Les quarante condamns qui prirent sous lui, en vingt ans,
furent mal jugs sans doute (comme on l'tait alors, par des
commissions), mais n'en taient pas moins coupables, et la plupart
taient des tratres qui nous livraient  l'tranger.

Il ne pardonna gure. Mais il n'et pardonn qu'aux dpens de la
France.

Il aimait fort ceux qu'il aimait. Il n'oublia jamais un bienfait, et
il n'y eut jamais un meilleur ami. Mme  l'gard de ceux qu'il
n'aimait pas, il essayait parfois de se dominer  force de justice.
Fontenelle cite de lui un fait trs-beau et curieux.

Richelieu, comme auteur, avait une misrable jalousie de Corneille,
et, comme politique (on l'a vu), il avait reu de lui, au jour de ses
revers, le plus sensible coup, l'Espagne glorifie par le _Cid_.

Toutes les pices de Corneille semblaient des dnonciations indirectes
de guerre au tout-puissant ministre. Il le pensionnait cependant et le
recevait mme. Un jour, il le voit arriver d'un air fort abattu,
triste, rveur. Vous travaillez, Corneille?--Hlas! je ne puis plus,
monseigneur. Je suis amoureux. Et il explique qu'il aime, mais une
personne si haut, si haut place, qu'il n'a aucun espoir. Et qui
encore?--La fille d'un lieutenant gnral (des finances) de la ville
d'Andely.

N'est-ce que cela? dit Richelieu. C'tait justement le moment o
l'on venait de jouer _Cinna_. Richelieu prit l'me d'Auguste. Il fit
crire au pre de venir sur l'heure  Paris. Le bonhomme, tonn,
effray, se prsente. Et le ministre lui fait honte de refuser sa
fille au grand Corneille. Celui-ci fut mari de la main de son ennemi.

Il mourut tellement redout, qu'on n'osait nulle part dire qu'il ft
mort, mme dans les pays trangers (Monglat). On aurait craint que,
par dpit, par un terrible effort de volont, il ne s'avist de
revenir.

Le roi le hassait. Et il eut mme,  sa dernire visite o Richelieu
mourant lui renouvela le don du Palais-Cardinal, l'indignit de s'en
emparer sur-le-champ et d'y mettre ses gardes. Et, avec tout cela, il
lui obit de point en point aprs sa mort, refusant tout aux
prisonniers, aux exils, si durement, que, madame de Vendme priant
pour son mari, il lui dit: Si vous n'tiez femme, je vous mettrais 
la Bastille.

De toutes les personnes perscutes, la plus suspecte au roi, c'tait
la reine. Des trois ministres, Dunoyer, Mazarin, Chavigny, le premier
se crut fort par les prdilections dvotes du roi pour sa dvotion; il
commena  travailler sourdement pour la reine. Il comptait arriver
par elle  l'archevch de Paris. Cela le perdit prs du roi, qui le
traita si mal, qu'il lui fallut demander sa retraite.

Mazarin, Chavigny, ne se maintinrent qu'en paraissant trs-contraires
 la reine. Monsieur, fltri nagure, dclar incapable de toute
charge et mal voulu du roi, n'et pu songer  la rgence.

Ils dirent au roi habilement que, si on la faisait rgente, il
fallait la lier et la subordonner, lui mettre sur la tte un conseil
souverain, et _non destituable_: Monsieur, Cond, Mazarin, et le pre
et le fils, Bouthilier, Chavigny. Tout se dciderait  la pluralit
des voix. Le tout, ordonn par le roi, formul en dclaration,
enregistr au Parlement.

Mais, en mme temps, Mazarin faisait dire  la reine, par le nonce
Grimaldi, que cette ordonnance, si svre pour elle, en ralit la
sauvait, lui assurait le point essentiel: _que son mari mourant ne
l'cartt pas de la rgence_, part l'en juger digne. Avec cela, elle
allait tre matresse et ferait ce qu'elle voudrait.

Le flot montait si fort pour elle, que le roi, vers la fin, n'eut plus
la force de soutenir la digue. Les prisonniers sortirent, les exils
revinrent, toute la vieille cabale  la file. On fit scrupule au
mourant de persister jusqu' la fin.

Tout d'ailleurs le fuyait, lui chappait. Enghien,  qui il venait de
donner la grande arme du Nord, s'offre secrtement  la reine. 
Saint-Germain et  Paris, on travaille pour elle les gardes suisses et
les gardes franaises. On lui offre d'occuper le Palais avant mme que
le roi expire, de crainte que Monsieur n'y soit le premier. Quand le
roi enfin meurt (14 mai 1643), le chteau o il meurt est dj  la
reine, et le Parlement, et la ville. Le roi femelle occupe tout.




CHAPITRE XVII

LOUIS XIV--ENGHIEN--BATAILLE DE ROCROY

1643


La rgente espagnole ouvre son rgne de quinze ans par un chemin de
fleurs. Ce peuple singulier, qui parle tant de loi salique, est tout
heureux de tomber en quenouille. Sans qu'on sache pourquoi ni comment
cette trangre est adore.

Elle est femme et elle a souffert. Les coeurs sont attendris d'avance.
Elle est faible. Chacun espre en profiter. Ce sera un rgne galant.
Mais o sera la prfrence? Cette loterie d'amour autorise l'infini
des rves. Quel qu'il soit, le nouveau Concini ira plus loin que
l'autre avec une Espagnole fort mre qui va tourner  la dvotion,
aux scrupules,  la fixit des attachements lgitimes. Que sera-ce si
elle finit par devenir fidle, pour la ruine de la France?

En attendant, tout tourne  son profit. Les favoris du dernier rgne,
les Conds, gagnent une bataille  point pour elle, et font  Rocroy
la brillante prface du rgne emphatique de Louis XIV[17]. C'est
l'enfant qui en a la gloire, c'est la sage rgente. Heureuse reine qui
gagne des batailles en berant son fils?

         [Note 17: Cond n'est pas sans droit  cette gloire; car,
         sans lui, Gassion et les autres officiers infrieurs eussent
         t paralyss par L'Hospital. Il y a droit encore par son
         allgresse hroque qui anima les troupes et par la part
         qu'il prit  la vigoureuse excution. L'excellent historien
         militaire Montglat, mestre de camp du rgiment de Navarre,
         contemporain (mort en 1675), trs-capable et trs-inform,
         explique parfaitement que la bataille fut _gagne par
         Gassion_, qui agit et s'arrta  point dans l'action, _et par
         Sirot_, qui refusa d'agir  contre-temps, et dsobit  un
         ordre imprieux du prince.--Le rcit de Lenet, serviteur des
         Conds, n'est que ridicule.--La vie de Sirot, fort romanesque
         en certains points, est fort srieuse ici o elle s'accorde
         avec Montglat. Du reste, elle n'est pas, comme on l'a dit, un
         roman moderne. Elle est cite par l'abb Arnaud (fils
         d'Arnaud d'Andilly), qui fut carabinier sous Louis XIII.]

Le jeune duc d'Enghien, nous l'avons vu, assez mal vers la fin avec
Richelieu, avait, par sa dvotion, gagn le coeur de Louis XIII, celui
du grand commis Dunoyer, si avant dans le parti dvot, qui, seul avec
le roi, faisait le travail de la guerre. On avait tout l'hiver arrang
ce travail de manire  prparer une campagne au duc d'Enghien. Il en
fut justement comme en 1638, o l'on avait grandi la Meilleraye 
l'arme du Nord, en immolant Feuquires  l'arme de Lorraine. De
mme, cette fois, on mit toutes les forces  l'arme royale que menait
Enghien. Aucun renfort  l'arme d'Allemagne, o Rantzau, Gubriant
venaient de gagner des batailles, de sauver les Sudois, de rsister
aux efforts combins des impriaux et Bavarois. La fameuse arme de
Weimar, achete par nous et si bien mene par Gubriant, s'usa, tomba
 six mille hommes qui se maintinrent  grand'peine en Alsace.

Enghien eut seize mille fantassins, sept mille chevaux, surtout des
mentors admirables, vieux soldats de Gustave-Adolphe. Le succs tait
vraisemblable. Il tait ncessaire. C'tait rellement la seule forte
arme de la France, la seule qui la couvrt de l'ennemi.

La France, qu'on dit si incrdule, si sceptique et si positive, a
pourtant toujours besoin d'un miracle, du miracle humain, le hros. Il
lui faut adorer quelqu'un ou quelque chose qui lui semble au-dessus de
l'homme. Nous avons dj, pour Franois de Guise  Metz et  Calais,
observ la fabrique, les recettes pour faire des hros. Quand ce
royaume norme, qui s'est fait de douze royaumes, centralise sa force
pour un gnral favori, il ne peut gure manquer de frapper un grand
coup. Le miracle se fait.

Un hros est tomb du ciel. Le peuple est  genoux.

Si un malencontreux critique cherche les cordes et les machines qui,
par derrire, ont aid au miracle, c'est un envieux, un dnigreur; on
lui en sait trs-mauvais gr.

Lisez le grand Bossuet, lisez l'historien de famille, l'homme
d'affaires des Cond, Lenet, vous verrez qu'Enghien seul nous fit la
victoire de Rocroy. Lenet craint tellement que ses lieutenants y aient
la moindre part, qu'il les note en passant de stigmates fcheux. Il
voudrait fltrir mme la probit de Gassion.

Nous avons ailleurs heureusement des sources plus sres, des dtails
plus exacts, plus dignes de l'histoire.

Les Espagnols, sachant le roi  l'extrmit, crurent que le moment
tait bon, laissrent l la Hollande, et, ramassant toutes leurs
forces sous deux excellents gnraux, D. Francisco de Mello et le
vieux comte de Fontaine, firent mine d'entrer en Picardie, mais
tournrent, percrent les Ardennes, envelopprent Rocroy.

Le roi et Dunoyer, qui devaient mler  tout leur mdiocrit, avaient
eu soin, en lanant le duc d'Enghien, de le paralyser. Ils lui avaient
adjoint un _sage_ gnral (frre de Vitry, qui tua l'Ancre), camarade
fort aim du roi qu'il voulut faire marchal avant sa mort, Hallier ou
L'Hospital. Son _sage_ conseil tait qu'on s'affaiblt en mettant des
secours dans cette mchante petite place, qu'on jett l des gens pour
les faire prendre, et qu'on vitt la bataille. On et t ensuite
pouss  reculons par l'Espagnol, qui, avanant toujours, ayant sur
nous l'avantage de l'offensive, nous et de proche en proche
dcourags, dconcerts, battus.

Un conseil fut tenu, et heureusement les marchaux de camp qui avaient
fait les guerres d'Allemagne et vu Gustave-Adolphe, le trs-avis
Gassion, le ferme et fort Sirot, dirent qu'il fallait combattre.

Un mot de ces deux hommes. Lorsque le grand Gustave dbarqua en
Allemagne, le premier homme qu'il vit au rivage fut ce petit gascon,
Gassion, qui venait se donner  lui. Il fut le plus ardent de tous les
amoureux de ce gant qui ravissait les coeurs et les grandissait  sa
taille.

Il plut fort  Gustave. Va-t'en  Paris, lui dit-il, achte-moi des
Franais. Gassion en ramena une centaine qui firent bonne figure au
sublime moment de Leipzig.

Quant au Bourguignon Sirot, un peu vantard, quoique si brave, il
contait volontiers qu'il avait fait le coup de pistolet avec trois
rois, et mme avec celui que personne n'osait regarder. Il avait mis,
disait-il, une balle dans le chapeau de Gustave, ramass ce chapeau
que Gustave laissa derrire lui.

Richelieu, qui connaissait les hommes, prit  lui ces deux-ci, et en
mme temps un brave ivrogne allemand, le clbre Rantzau, qui se
mnageait peu et laissait un membre  chaque bataille.

Pour revenir, ces hommes d'exprience, et qui ne s'tonnaient de rien,
comprirent que cette arme, comme ordinairement celles d'Espagne,
n'tait pas espagnole, sauf quelques milliers d'hommes, un petit
bataillon. C'tait un mlange italien, allemand, wallon, flamand. Ils
insistrent pour la bataille. Et le duc d'Enghien se mit avec eux. Un
nouveau rgne commenait, celui de la reine, point du tout amie des
Conds. Il y avait  parier qu'on ne donnerait plus  celui-ci une
occasion pareille. L'Hospital se trouva tout seul de son avis. Le roi,
son protecteur, tant mort, son autorit n'tait pas forte. Le
marchal d'hier et eu mauvaise grce de s'obstiner contre des gens
qui avaient tant vu et tant fait.

Le roi avait laiss carte blanche  L'Hospital et au conseil du
prince. Mourant, il avait eu, dit-on, pressentiment de la bataille. Il
crut la voir. Il dit agonisant: Ils sont aux mains. Enghien les
bat... Apportez-moi mes pistolets.

Il meurt le 14 mai. La bataille a lieu le 19.

Les Espagnols taient fort tranquilles autour de Rocroy, leurs corps
disperss, et bien loin de croire que la France, malade et alite sans
doute avec le roi, vnt les dranger l. Du reste, ils taient
couverts de tous cts par ces bois infinis de petits chnes qu'on
appelle la fort des Ardennes, et dont le triste Rocroy, sur sa basse
colline, est une clairire peu tendue. Pour y venir, par o qu'on
vienne, il faut arriver  la file par les troites avenues de ces
bois. Opration assez scabreuse. Gassion se la rserva, passa le
premier avec quinze cents chevaux. Pendant que les Espagnols, un peu
tonns, s'appellent, se runissent, Enghien passe, et tout passe, si
bien que, quand l'arme d'Espagne se trouve enfin en ligne, la
franaise lui fait vis--vis. Autre surprise pour eux. Ils avaient cru
d'abord que Gassion venait seulement pour se jeter dans la place. Mais
voici l'arme tout entire. On se canonne, on se salue (18 mai).

La nuit, un transfuge nous apprit que, le lendemain matin, les
Espagnols, dj plus forts que nous, recevraient de surcrot une
petite arme de mille cavaliers, trois mille fantassins. Nouvel
argument pour Gassion, et dcisif pour la bataille.

Le 19, vers trois ou quatre heures,  l'aube, Enghien, fort gai, passa
au front des troupes, n'ayant que sa cuirasse, sur la tte force
plumes blanches. Pour mot d'ordre de la bataille, il donna son nom
mme, Enghien.

Les Espagnols ne bougeaient. Nous marchmes. Et la bataille fut en un
moment gagne  la droite, perdue  la gauche.

 droite, Gassion et le duc marchrent vers un petit rideau d'arbres
o les Espagnols avaient cach mille mousquetaires pour nous fusiller
en flanc quand nous irions  eux.

Gassion les tailla en pices, et, ce bois bien purg, tomba sur la
cavalerie ennemie, enfonant le premier rang, le renversant sur le
second et mettant tout en fuite.

Grande tentation pour le prince d'imiter l'autre Enghien de Crisoles,
de se lancer  la poursuite. Gassion ne le permit pas, n'alla que
bride en main, se rallia, se ramassa.

 l'autre aile, L'Hospital fut battu, bless, son lieutenant pris, et,
chose plus grave, notre canon aussi.

Cette aile paraissait si malade, qu'Enghien, qui vit de loin le
dsastre, envoya dire  la rserve que Sirot commandait de marcher au
secours.

Le vieux soldat comprit que, s'il obissait, si ses troupes venaient 
la file, il ne ferait ajouter qu'au dsastre et serait battu en
dtail. Il dit: Il n'est pas temps.

Un officier de cette aile battue vint pour la seconde fois branler
Sirot: Monsieur, la bataille est perdue... Retirons-nous...--Monsieur,
rien n'est perdu. Car Sirot reste encore.

 ce moment, l'ennemi fondit sur lui, le trouva tout entier et ferme.
Sans reculer d'une semelle, il tint, tant bien sr que Gassion
venait.

Celui-ci, en effet, ayant termin sa besogne, c'est--dire pass sur
le corps de toute la fausse Espagne (l'infanterie d'autres nations),
revint en face de Sirot, et chargea par derrire ceux qui le
chargeaient par devant.

Ces vainqueurs de notre gauche furent vaincus  leur tour.

Restait la vraie Espagne, la fameuse infanterie, comme un gros
hrisson de piques, o on ne mordait pas.

On y donna de tous cts, et, pour l'entamer srement, on y fit sur un
flanc une perce  coups de canon, par o on y entra. D. Francisco
chappa. Mais le vieux comte de Fontaine, qui avait la goutte et qui
se faisait porter ici et l dans sa chaise l'pe  la main, ne la
posa pas, fut tu.

On ne fit pas la faute de Ravenne, o Gaston de Foix s'obstina 
massacrer et prit. Nos Franais, qui, ds ce jour, avaient pris
l'avantage et pour jamais, respectrent, admirrent ces pauvres
diables, qui avaient la mort dans le coeur.

L'infanterie franaise resta, reste la premire du monde. Et cela
indpendamment de ses gnraux. Il y parut bientt. Quiconque l'eut
avec soi vainquit. Harcourt, un bon soldat et gnral passable, fut
assez heureux pour battre Cond ds que celui-ci n'eut plus avec lui
l'invincible infanterie. Dans la comdie de la Fronde, on vit, chose
plus comique encore, Mazarin gnral et vainqueur de Turenne.
L'espigle avait vol l'pe de la France endormie.




CHAPITRE XVIII

L'AVNEMENT DE MAZARIN

1643


Ce grand bonheur fit deux malheurs. Il cra un hros insatiable et
insupportable, mont sur des chasses et prt  tout tuer pour la
moindre prtention d'orgueil ou d'intrt. D'autre part, il glorifia
l'avnement de Mazarin, il sacra le roi des fripons.

C'est une grande simplicit de croire qu'un vnement aussi prvu que
la mort du roi ait trouv la reine au dpourvu, qu'elle n'ait su o
donner de la tte, qu'elle ait srieusement offert le pouvoir 
celui-ci,  celui-l. Toute l'affaire tait certainement rgle
d'avance. Et par quoi? Par son indolence qui lui disait qu'un lit tout
fait lui valait mieux pour s'allonger, dormir, qu'un arrangement
nouveau qui l'obligerait de vouloir, de penser.

Elle voyait prts  partir de Londres, de Bruxelles ou Madrid, je ne
sais combien d'exils, se disant tous martyrs de la cause de la reine,
et venant exiger la couronne de ce martyre. Comment les satisfaire?
Son oreille tait tout ouverte  celui qui lui enseignait les douceurs
de l'ingratitude.

Mazarin ici tait admirable. Il a bien vari, mais jamais sur ce
point. Son caractre offre la beaut d'un type bien soutenu qui ne se
dment pas. Ingrat pour ses auteurs, Joseph et Chavigny qui le
crrent en France, il se tira d'affaire deux fois pendant la Fronde
par le mme moyen, ingrat pour Cond, puis pour Retz. Enfin il
couronne sa vie par le plus fort, l'ingratitude pour la reine, sa
vieille amoureuse.

Rappelons ses prcdents. En 1631, il plut; Richelieu, en le
prsentant, fit valoir qu'il ressemblait  Buckingham. En 1639,
rfugi et fix en France, il fut favoris, ce semble, au moins un
moment. En 1642, il devint matre de la reine, _aprs le trait
d'Espagne_, dit Tallemant, ce qui signifie, selon moi, _quand il lui
conseilla de rvler le trait_, pour obtenir de garder ses enfants.

Les hommes de Richelieu, odieux et dtests, les Chavigny, les
Bouthilier, se trouvaient impossibles. Mazarin tait tranger, sans
racine ici et prt  partir ds qu'il aurait mis la reine au courant.
Il faisait ses paquets. Bon moyen pour rester.

Mais que n'et-on pas dit si l'on et prvu Mazarin? La reine parut
fort incertaine. Elle consulta beaucoup, hsita beaucoup, alla jusque
dans l'Oratoire demander  Gondi, pre de Retz, s'il voulait le
ministre. En attendant, elle suivait les avis d'un simple, un vieux
bonhomme d'vque de Beauvais.

Une concurrence plus srieuse pour Mazarin fut celle de la maison de
Vendme, de leur cadet Beaufort. Ce petit-fils de Gabrielle en avait
la beaut. Il tait jeune, brave, tout fleuri, en longs cheveux d'or,
un Phbus Apollon. C'est celui qui bientt sera le roi des halles,
dont les poissardes raffolaient.

Facilit brillante pour le galimatias, loquence grotesque, un torrent
de non-sens. Il ne lui manquait rien pour charmer une sotte.

Femme avant tout et tendre, la reine eut un moment pour lui. Le jour
mme de l'avnement, elle l'avait prs d'elle, et, pour faire retirer
la foule qui l'touffait, elle employa Beaufort, qui, pour son coup
d'essai de maladresse, parla comme le matre de la maison, et se fit
une affaire avec le vieux Cond. Ce fut encore  lui qu'elle se remit
pour aviser  la sret du roi et l'amener  Paris dans ce moment
douteux o elle pouvait craindre encore les tentatives du parti
d'Orlans.

Donc, Beaufort, un moment, eut l'attitude et l'apparence du favori, du
prfr. Deux choses l'empchrent d'en avoir le rel. D'abord, il fut
conquis  grand bruit par Vnus, la Vnus effronte du temps, madame
de Montbazon, beaut superbe et colossale, qui reconnut bientt les
petits moyens de Beaufort, et dit partout que, pour les dames, _cet
innocent_ n'avait aucun danger. Moins jeune, Mazarin valait mieux.
Mais il ne parut pas d'abord, et resta derrire le rideau jusqu' ce
que la reine ft rgente absolue.

Gaston, assez piteusement, puis Cond, renoncrent  l'autorit que
leur donnait le feu roi; les autres  plus forte raison. M. Talon,
avocat gnral, _requit_ qu'elle ft rgente, mais libre de se faire
assister par qui elle voudrait, et sans tre oblige de suivre la
pluralit des voix.

Donc, le tour tait fait. Deux heures aprs, Cond vint dire 
Mazarin, prt  partir, que la reine le faisait chef du conseil,
gardant aussi Chavigny et son pre, le chancelier Sguier, le mme qui
avait fait contre elle l'enqute de 1637.

Coup mortel pour Beaufort et les Vendmes, les amis de la reine. Quand
ils lui demandrent explication, elle dit que Mazarin ne lui ferait
point oublier ses amis, qu'il tait au courant des choses, tranger,
donc peu dangereux, qu'il tait amusant, mais surtout _dsintress_.

Ce dsintressement alla au point, et ce pauvre homme resta si pauvre,
qu'au bout de peu d'annes, quand on le chassa, et qu'il voulut
rentrer, il put lever une arme de son argent.

Pour revenir  l'avnement, Mazarin commena ds lors l'ducation de
la reine, enferm toutes les soires avec elle pour lui apprendre les
affaires. La cour, la ville, ne jasaient d'autre chose.

La nouvelle de Rocroy, qui arriva deux jours aprs pour faire une fte
publique, tait  point pour Mazarin. Il se serrait sous les Cond. Il
crivit au jeune vainqueur qu'il ne serait que son chapelain, et
ferait tout ce qu'il voudrait. Le vieux Cond, sa femme, lui
rendaient le service d'exclure du ministre le seul homme qu'il
craignt pour concurrent, le trs-capable Chteauneuf, prisonnier si
longtemps pour la cause de la reine. Lorsque madame de Chevreuse,
l'ancienne amie de coeur, revint, proposa Chteauneuf, Mazarin
rpondit que la princesse de Cond ne laisserait jamais arriver celui
qui avait fait couper la tte  son frre, M. de Montmorency.

Il y avait un autre homme que Mazarin brlait de perdre, celui
naturellement  qui il devait le plus, son bienfaiteur fils de son
bienfaiteur, Chavigny (fils de Richelieu?). On l'entama par son pre
officiel, Bouthilier, que l'on renvoya du conseil. Puis madame de
Chevreuse imposa  Mazarin d'loigner Chavigny, et, quoique son coeur
en saignt, il lui fallut immoler son ami.

Pour avoir un ministre harmonique et bien homogne, il fit bientt
contrleur des finances un Italien, meri de Particelli, homme
d'esprit, d'expdients, qui, jeune, avait eu le malheur d'avoir
affaire avec la justice et d'tre pendu  Lyon (en effigie). C'tait
le temps o Mazarin, alors soldat du pape, commenait ses campagnes en
pipant et volant au jeu.

Pour faire accepter ce gouvernement de _Trivelino principe_, il y eut
une profession de grces extraordinaire, un dbordement de faveurs, un
dchanement de prodigalits. Les admirateurs des faits accomplis
appellent cela la dtente _naturelle_ du rgne tendu de Richelieu; ils
diraient presque _lgitime_. Nul doute cependant que, si la reine
n'et pas pris son amant si bas, si elle n'et pas appel au suprme
pouvoir ce bouffon italien, elle et eu moins  faire et  donner
pour se faire pardonner son choix. Chteauneuf,  meilleur march, et
t chef du ministre. Il ne dplaisait pas aux ennemis de Richelieu,
et il avait t jadis l'ami du grand ministre; il avait sa tradition.

Mais il faut avouer que la reine fut embarrasse pour excuser son
choix, et qu'il lui fallut l'expier, l'excuser, l'acheter, en jetant
tout  tous, livrant la France en proie.

Mazarin n'y et pas suffi s'il n'et trouv moyen de se dbarrasser de
tous les amis de la reine. C'est  quoi le servit admirablement leur
imprudence, celle de Beaufort et de sa Montbazon, qui irritrent 
plaisir les Cond, surtout la soeur du hros, madame de Longueville.
Et cela au moment o Rocroy faisait le frre et la soeur rois de la
cour, rois de l'opinion, o la reine et Mazarin taient leurs
protgs. Madame de Longueville, la belle, la prude, la prcieuse, une
desse de l'Empyre, du haut de son nuage, favorisait fort Coligny. La
Montbazon eut la malice de se procurer deux lettres de cette divinit
o elle descendait de l'autel, s'humanisait pour son adorateur. Ds
lors, explosion. Les critures confrontes chez la reine,  l'honneur
de madame de Longueville (cependant un ami de celle-ci crut prudent de
brler les lettres). La Montbazon, condamne aux excuses par la reine
(donc, par Mazarin). De l une rage extraordinaire. Je ne sais combien
de gentilshommes, jusqu' quatorze princes, viennent offrir leur pe
 la Montbazon contre le ministre.

Non pas que cette belle et vraiment tant de chevaliers. Mais on tait
dj assomm de la tyrannie des Cond et de leur ami Mazarin, de la
vertu immacule de madame de Longueville, de sa princerie
prtentieuse. Dans sa modestie fausse, on sentait dj l'insolence du
hros que l'on attendait.

L'ancienne cabale de Monsieur, abandonne par lui, les Fontrailles et
les Montrsor, maintenant amis de Beaufort, et que la cour appelait
les _importants_, avaient, ds Richelieu, leurs traditions violentes,
la politique d'excution pour trancher les noeuds embrouills. Ils
furent d'avis de tuer ce nouveau Concini, srs que la chose serait
reue avec applaudissement. D'accord avec les dames de Chevreuse et de
Montbazon, ils mirent cela en tte de l'_innocent_ Beaufort. L'affaire
tait trs-bien monte et infaillible. Elle manqua par madame de
Chevreuse, qui, pour viter un combat, avertit un intime ami qui
commandait au Louvre de faire le sourd s'il y avait du bruit aux
portes. Mazarin, averti, obtint de la reine qu'elle fit arrter
Beaufort et ses amis. Elle obit, et donna l'ordre, en pleurant 
chaudes larmes sur Beaufort, comme sur un amant sacrifi. Mais dj
Mazarin avait le pouvoir d'un mari[18] (2 septembre 1643).

         [Note 18: Le mariage secret de la reine et de Mazarin n'est
         affirm positivement que par la duchesse d'Orlans, mre du
         Rgent. Cependant il me semble  peu prs certain. La reine,
         dj fort dvote, et de plus en plus, n'et pas tellement
         montr sa passion si elle ne l'et crue lgitime. Elle
         l'affiche pendant la Fronde avec une assurance
         extraordinaire. Elle l'avoue dans ses lettres  Mazarin,
         absent, avec l'effusion toute charnelle d'une pouse
         entirement asservie par l'exigence du temprament (Ravenel,
         _Lettres_; Walckenar, _Svign_, deuxime partie, p. 471;
         Cousin, _Hautefort_, p. 95, et 471-482. Voir aussi dans les
         _Appendices de Saint-Simon_, t. XII, dition de
         Chruel).--Les Mmoires tmoignent que Mazarin se conduisait
         avec elle, nullement avec les gards d'un amant, mais avec la
         rudesse d'un mari indlicat, brutal.--Reste  expliquer
         comment Mazarin, cardinal, a pu l'pouser. Mais il y a des
         exemples de princes cardinaux que Rome a dcardinaliss,
         lorsqu'une ncessit politique les obligeait de se marier. Il
         est trs-possible que l'attachement dvou et fidle de
         Mazarin pour les Barberini tnt au secret de cette dispense
         qu'ils lui avaient sans doute obtenue de leur oncle. Du
         reste, il n'est pas ncessaire d'tre prtre pour devenir
         cardinal. Mazarin, d'abord officier dans l'arme du pape,
         puis ngociateur, tait alors un _abbate_. Mais ce titre
         n'engage  rien en Italie. Je ne pense pas qu'il y ait
         preuve que Mazarin ait jamais t prtre. Je n'en trouve
         aucune trace. Cette assertion est grave; elle est du savant
         et exact M. Chruel, l'diteur de _Saint-Simon_. Combien nous
         avons  regretter que sa grande publication des _Lettres de
         Mazarin_ n'ait point paru encore!]




CHAPITRE XIX

GLOIRE ET VICTOIRE--TRAIT DE WESTPHALIE

1643-1648


_Puer triomphator._ C'est la devise d'une mdaille qui ouvre le grand
rgne. Le nourrisson royal reoit les clefs de trente villes ou
villages du Rhin, o l'on n'entra que pour sortir. C'est de cette
fume que Mazarin nourrit la France et la tint cinq longues annes
immobile pendant qu'il la saignait  blanc.

Sous Richelieu, on n'en pouvait plus; son sage et conome surintendant
Bullion ne savait comment vivre. Mais l'homme de Mazarin, meri, le
sait; Fouquet, tout  l'heure, le saura en doublant, triplant les
dpenses. Des emprunts usuraires, l'impt vendu d'avance, toutes les
ressources de l'avenir compromises ou dtruites, un gouvernement de
joueur qui ne mnage rien, de joueur furieux, mais non pas tant
aveugle, qu'en jetant l'or par les fentres il ne remplisse aussi ses
poches.

Ce gouvernement trouve, en pleine famine, cinq cent mille cus pour
crer l'Opra. Quel besoin plus urgent? Il faut en effet des
surprises, des changements  vue, des rves et des illusions, tous les
mensonges de la scne, pour distraire d'une ralit dsespre.

La grande scne du temps, le triomphe du faux, c'est la guerre. Le
machiniste, c'est Cond.

Sans Cond, Mazarin n'et pu se soutenir. Il ft mort touff dans le
mpris public. La bassesse frappante dans sa figure de beau laquais,
son langage grotesque, son insolence alterne de tristes reculades,
ses petites noirceurs de femme pour brouiller les gens entre eux, tout
cela l'et bientt perdu, malgr la reine. On savait trop comment il
fallait lui parler. Miossens,  qui il avait promis de le faire
marchal, le rencontre sur le Pont-Neuf, l'arrte, lui promet cent
coups de bton.  la bonne heure, dit-il, voil qui est parler! Il
signe sa nomination. Miossens est _marchal d'Albret_.

Pour qu'il durt, il fallait qu'on pt dire: C'est un lche, un
fripon, un escroc. Mais il _russit_. Lui-mme n'eut pas d'autre
idal. Quand on lui proposait un gnral, il ne demandait pas s'il
tait brave, habile, mais seulement: Est-il _houroux_ (heureux)?

tre heureux, c'tait chaque anne frapper un coup brillant qui saist
l'opinion.  quel prix? Peu importe. En concentrant tout sur un point,
dans une seule arme, et laissant le reste au hasard, par un grand
sacrifice d'hommes, chaque anne, on frappait ce coup. Une bataille
sanglante, de nom sonore, occupait l'opinion. Qu'elle restt strile,
sans rsultat, qu'elle ft mme suivie de revers, cela n'y faisait
rien. On avait le coup de trompette, le changement  vue, et le
miracle d'opra.

La chose tait plus facile qu'il ne semble. Il tait arriv en petit 
Richelieu ce qui arriva plus tard en grand  la Rvolution, de mourir
 la peine, mais en mourant de laisser une pe, l'pe enchante,
infaillible, pour gagner les batailles. En 1635, au dbut de la
guerre, Richelieu n'avait eu personne. Mais, en huit ans, par les plus
dures preuves et de sanglants revers, un personnel s'tait cr
d'officiers admirables et de passables gnraux, plus, le matre des
matres, le modeste, le grand Turenne.

Il tait jeune encore et en sous-ordre. Ce n'tait point du tout
l'homme qu'il fallait  Mazarin. Il lui fallait non-seulement un
heureux capitaine, mais un trs-grand acteur, qui, d'instinct, de
passion, avec une terrible pret, jout chaque printemps la scne
mouvante que l'on attendait.

 vingt-deux ans, Cond avait dj tout de la guerre, le brillant, le
srieux, l'lan et la rflexion; de plus, la chose rare, trs-rare
dans un jeune homme, une tnacit indomptable, une rsolution fixe et
forte qui l'enracinait au champ de bataille. Tout cela parut 
Fribourg.

Nanmoins, la justice exige qu'on fasse une distinction quand on le
compare aux matres de la guerre de Trente ans, aux persvrants
militaires qui, toute leur vie, restrent sur le terrain, et crrent
l'art de la guerre; je parle des Mercy, des Turenne. Il fut un gnral
d't.

Je m'explique. Ces savants gnraux, les martyrs de leur art, avec des
armes peu nombreuses qu'il leur fallait industrieusement nourrir,
abandonns pendant de longs hivers, firent face  des difficults
incroyables, et souvent,  force de vertu militaire, de talent, de
gnie, n'arrivrent qu' tre battus. N'importe, en suivant bien leurs
campagnes, leur science profonde, leur divination surprenante des
penses de l'ennemi, tonnent, remplissent de respect. On admire
jusqu' leurs revers.

Telle ne fut pas la carrire de Cond. On le lanait aux beaux
moments,  l'instant favorable de la belle saison, avec de grands
moyens, qui, amens par lui subitement, jets sur le terrain, emports
dans sa fougue, relevaient tout, opraient la victoire.

Il ne faut pas dire seulement que les Cond taient en faveur. Ils
taient matres, et se donnaient les moyens qu'ils voulaient. Le vieux
Cond profitait des victoires de son fils pour grossir, gonfler sans
mesure sa monstrueuse fortune. Sous Richelieu, au moment o il attrapa
la dpouille de Montmorency, il demandait humblement,  genoux, des
terres, des abbayes, toute espce de choses lucratives. Sous Mazarin,
Cond, mendiant fier et redoutable, exigea qu' sa Bourgogne on
joignt le Berry et l'norme gouvernement de Champagne, long de
cinquante lieues. Son gendre, Longueville, avait la riche Normandie.
Mais ce n'tait pas assez. Il rvait le Midi, rvait l'amiraut, la
mer aussi bien que la terre. Il n'y avait pas  marchander; il
avanait toujours, il voulait tout.

La grosse arme, l'arme privilgie, celle qu'on nourrissait (les
autres jenaient), tait chaque anne celle du duc d'Enghien. En mai
ou juin, emmenant une troupe leste, un gros renfort, parfois de huit
ou dix mille hommes, plus un tourbillon de noblesse, tous les jeunes
volontaires de France, il partait de Paris, volait  l'ennemi. Une
telle mise en scne exigeait un succs immdiat. Donc, sans tourner ni
rien attendre, souvent par le point difficile, on attaquait sur
l'heure, et on l'emportait  force de sang.

C'est l'histoire uniforme de Fribourg, de Nordlingen, de Lens.

La boucherie de Fribourg dura trois jours. Cond, qui avait en face la
trs-petite arme du trs-grand gnral Mercy, voulut attaquer par le
ct le plus glorieux, c'est--dire par l'inaccessible. Il refusa,
comme indigne d'un prince, l'offre qu'on faisait de le conduire
derrire et de lui faire tourner l'ennemi. Il amena tout son monde
heurter aux palissades impntrables de Mercy, qui, derrire, tuait 
l'aise. Des masses normes prirent l (3 aot 1644). La nuit, Mercy
se droba, et avec une habilet, un ordre admirable, se posta mieux
encore sur la Montagne-Noire, qui domine Fribourg. Nouvelle attaque
infructueuse. Cond revient tout seul  petits pas, tous ses amis
tus.  l'un d'eux qui vivait encore: Ce n'est rien, dit-il, nous
allons recommencer, et nous y prendre mieux. Alors, sept fois de
suite, on charge, quoi?... du bois, les abatis dont Mercy s'tait
entour, et l'on se retire  grand'peine.

Mercy tait si bien o il tait, qu'il n'en et boug de sa vie. Il
laissait les Franais triompher de leur chec et s'empester de leurs
propres morts.  la longue, craignant pour ses vivres, il marcha, mais
si bien, choisissant son terrain si habilement, qu'on ne pouvait le
joindre qu'en marchant  la file. On le fit. On reut de ce prtendu
fugitif une charge terrible, o il nous prit plusieurs drapeaux.

Cela s'appelle la victoire de Fribourg.

Nous perdmes bien plus que Mercy. Mais il y eut un rsultat moral.
L'Europe fut effraye de la docilit du soldat franais qui avait obi
 ce point-l, s'aheurtant sans murmure  une chose impossible. Et on
fut effray du courage tenace, froid et furieux, impitoyablement
cruel, de cet homme de vingt ans qui enterrait l un monde de soldats,
de noblesse, tous ses amis, plutt que de lcher prise. Toutes les
petites villes du Rhin, dans cette terreur, ouvrirent, et Mayence
mme, qu'on rendit, il est vrai, bientt.

Pendant ce temps, chec en Italie, chec en Catalogne. On ne parla que
de Fribourg.

L'anniversaire de la bataille, le 3 aot (1645), mme histoire 
Nordlingen. Turenne languissait trs-faible et venait d'avoir un
revers quand le secours lui vint, mais conduit par celui qu'on
chargeait tous les ans de gagner la bataille. Mercy, cette fois
encore, sut nous faire combattre quand et o il lui plut. Une fois, 
l'improviste, il nous coupe la route, nous canonne derrire un marais.
Une autre fois, tromps encore, nous le voyons qui nous attend dans un
poste trs-fort, sur une colline. On l'attaque sur l'heure, de peur
qu'il ne se fortifie. Le terrain est mal reconnu. Enghien, repouss 
gauche, tire des troupes de sa droite, et tant, que la droite
affaiblie entre en pleine droute. Nos cavaliers coururent jusqu'
deux lieues. La gauche, forme de nos Allemands, restait seule entire
sous Turenne[19]. Enghien, dsespr, la prend, et charge avec succs.
Mercy tait tu. On ne sait autrement comme et tourn l'affaire (3
aot 1645).

         [Note 19: Le beau et modeste rcit des Mmoires de Turenne
         indique fort bien cependant qu'avec le corps Hessois qu'il
         commandait, il sauva tout. Dans sa lettre  sa soeur, il lui
         annonce avec une satisfaction contenue que Cond, dans
         l'effusion de sa reconnaissance, le remercia solennellement
         devant l'arme. Cond n'en reste pas moins dans l'histoire
         le vainqueur de Nordlingen.]

La perte fut gale, quatre mille hommes de chaque ct. Et l'ennemi
s'en alla firement, sans tre molest, ayant dtruit nombre de nos
canons. Tous nos officiers gnraux tus ou blesss. On n'en fut pas
moins joyeux  la cour, la reine surtout. Mazarin fut plus grave.
Chaque victoire de Cond augmentait sa servitude, l'exigence et la
rapacit de cette famille. On ne savait plus trop,  force de donner,
s'il resterait au roi quelque chose.

Enghien tait un matre insupportable, mme pour ceux qui l'avaient
fait, qui avaient commenc sa gloire. Sur une observation de Gassion,
il lui adressa devant toute l'arme ces paroles brutales qui resteront
sur sa mmoire: Ce n'est pas  vous  raisonner, mais  obir. Je
suis votre gnral, et j'en sais plus que vous. Je vous apprendrai 
obir comme au dernier goujat.

La vengeance de Gassion, qui lui avait donn sa victoire de Rocroy,
fut de le faire triompher encore. Dans la campagne de Flandres, que
le duc d'Orlans commena et o Enghien eut l'adresse de le remplacer,
Gassion prit Furnes pour lui et l'aida  prendre Dunkerque (11 octobre
1646) en le couvrant de sa personne contre les Espagnols qui venaient
dgager la place.

Un an aprs, il fut tu. Ce grand homme de guerre, nullement
courtisan, et protestant jusqu' la mort, n'en avait pas moins t
honor de Richelieu. Il l'appelait _la Guerre_. Il ne fut, ne voulut
jamais tre autre chose. Sa vie passa comme un boulet de fer, n'ayant
molli jamais. Il n'eut aucune connaissance des femmes, ne fut jamais
amoureux que du grand Gustave. Quelqu'un voulait le marier. Je
n'estime pas assez la vie, dit-il, pour vouloir la donner  personne.

Puisque nous sommes  parler de grands guerriers, parlons de Mazarin.
Ancien soldat du pape, voici qu'il fait la guerre au pape (Innocent
X). Non sans cause, vraiment. Le pape ne veut pas faire cardinal un
sot moine, frre de Mazarin. Celui-ci, qui n'a pas d'argent pour
nourrir nos armes, en trouve pour une si belle cause. Il arme une
grande flotte  Toulon, il y met six mille hommes, et expdie le tout,
non pas  Rome mme, il est vrai, mais  ct, sur un point que
tenaient les Espagnols. Quelle joie d'effrayer Rome! quelle gloire
pour les Mazarini rests l-bas! Malheureusement tout manque. L'amiral
est tu. Le vent loigne les vaisseaux. La petite arme mazarine
s'enfuit par la Toscane. norme dpense perdue.

Croyez-vous que cela l'arrte? Que fait l'argent  un grand coeur? Il
recommence, et il en vient  bout. La signora Olympia, qui rgnait
pour le pape, apaise ce conqurant  bon march, lui jette le
chapeau.

L'amiral tu tait beau-frre d'Enghien. Celui-ci demande sa
succession comme chose due, l'amiraut et la Rochelle. Mazarin, fort
embarrass, ne trouve qu'un expdient, c'est de faire la reine
amirale. Enghien, devenu Cond alors, ne se paye point de cela. Il
insiste, il exige. La brouille est imminente.

Mazarin timidement avait imagin de lui crer un concurrent. Il avait
envoy en Catalogne Harcourt, illustr par Turin. Bien arm et bien
appuy, il eut quelques succs, mais vint chouer devant le roc de
Lrida, place dj funeste aux Franais. Les amis des Cond crirent
qu'il y fallait Cond. Il se laissa persuader. Mazarin malicieusement
l'y envoya. Il y avait plus d'un obstacle. Le principal, c'est que les
Catalans ne voulaient plus de nous. Ils savaient qu'au congrs de la
paix europenne, Mazarin offrait tous les jours de les livrer, voulait
les vendre. Donc, la Catalogne tourna. L'Aragon arma contre nous.
Cond, avec sa confiance ordinaire, ouvre la tranche avec des
violons. Le commandant de Lrida, aussi poli que brave, envoie au
prince des glaces pour le bal et des oranges tous les jours. D'autres
oranges toutefois pleuvaient comme grle, et l'on n'avanait pas. Le
fer de nos mineurs rebroussait sur ce roc. L'arme d'Aragon
s'avanait. Bref, la chaleur venait, les maladies. Cond dsespr fut
oblig de s'en aller, et, pour se soulager le coeur, gorgea tout dans
une petite ville qu'il prit sur son passage. Il et bien mieux aim
gorger Mazarin.

Avec nos fameuses victoires, il tait vident que l'Espagne avait
pourtant l'avantage. Deux ou trois fois, nous nous tions heurts 
cette porte redoutable, Lrida, et toujours en vain. Nous ne nous
relevmes que par les rvolutions imprvues de Naples et de Sicile,
dont l'Espagne vint pourtant  bout. Rsurrections tardives des
nationalits antiques. Le sublime corroyeur de Sicile, qui menait
tout, prit. Et de mme, Mazaniello, le pcheur roi de Naples. Elle
appela les Franais, qui y coururent sous Guise, plus fou que le
pcheur. Mazarin promit tout, ne tint rien, et fit le plongeon.

Ce grand ministre, aussi longtemps qu'il eut un sou, voulut la guerre
europenne, la continuation du gchis militaire o il pouvait, de cent
faons, escroquer, faire sa main. Mais enfin meri lui dit qu'il avait
tout vendu, que personne,  aucun prix, ne voulait plus prter, qu'il
fallait s'arranger. Mazarin, ds ce jour, se sentit pour la paix un
coeur humain, chrtien. Il l'avait jusque-l effrontment retarde de
toutes ses forces[20]. Nous avions fait attendre tout le monde au
congrs, o nous sigemes les derniers, et fmes mille insolences
calcules pour rompre tout[21]. Nous y suivmes la maxime admirable
que notre ambassadeur rappela  celui de Sude: Qu'on tait convenu
de se relcher sur l'intrt public,  proportion qu'on serait
satisfait sur ses intrts particuliers.

         [Note 20: Quand on n'aurait pas l-dessus le tmoignage de
         Brienne et autres contemporains, on jugerait trs-bien que
         les rles de nos plnipotentiaires avaient t arrangs, que
         les impertinences du belliqueux Servien, en opposition avec
         la pacifique d'Avaux, taient voulues par Mazarin pour gagner
         du temps et attendre quelque bonne circonstance. Celle qui
         vint, ce fut la paralysie financire, la ruine, la
         banqueroute, qui le mit hors d'tat de profiter des
         rvolutions de Naples et de Sicile. Puis, par-dessus tomba la
         Fronde, la rvolution de Paris. Mazarin n'avait rien
         prvu.--La guerre avait dur si longtemps qu'on en avait
         oubli la cause, la spoliation du Palatin, l'oppression du
         Rhin (ce paradis devenu un dsert. V. Turenne _passim_),
         l'excrable extermination de la Bohme. Tout fut approuv,
         sanctionn au profit de l'Autriche et de la Bavire. Victoire
         relle des catholiques allemands sur nos allis protestants.
         Que signifie donc ce sot enthousiasme de quelques-uns sur
         l'impartialit du trait de Westphalie, sur cette fondation
         de l'quilibre de l'Europe, sur la gloire de la France, etc.?
         Il n'y eut aucun quilibre. Le parti catholique resta le plus
         fort en Europe, jusqu' ce que l'Angleterre et fini sa
         longue trahison, jusqu' ce que la France, ruine par Louis
         XIV, et cd l'ascendant aux puissances protestantes.]

         [Note 21: Mazarin continuait la guerre, mais la reine et
         fort dsir s'arranger avec l'Espagne. Cela ressort des
         lettres indites et fort amusantes d'un gnral des Capucins,
         Innocent de Calatagiron, qui se charge de rtablir la paix de
         l'Europe. Il explique lui-mme avec beaucoup d'audace et de
         forfanterie comment il se glisse partout et fait la leon aux
         reines et aux rois. Il s'adresse au duc d'Orlans,  sa fille
         Mademoiselle, aux dames d'honneur, etc. Il croit les avoir
         toutes _remplies du saint dsir de la vengeance de la
         religion en Allemagne_ et de la ncessit de la paix
         gnrale. Les moyens de cette paix sont peu pacifiques. _Il
         en faut d'extraordinaires et de terribles_, il faut
         exterminer ce qui n'est pas catholique. La reine Anne
         d'Autriche lui dit qu'elle ne demanderait pas mieux que de
         faire la paix et de se rapprocher des Espagnols. _Alors, mon
         caractre, mon habit, me firent tout oser_; je lui dis qu'il
         ne suffisait pas de le dsirer, qu'il fallait le faire,
         l'ordonner  ses ministres, etc. Ailleurs, la reine lui dit
         qu'elle a donn ses ordres  ses plnipotentiaires: _Je me
         mis alors  genoux pour rendre grce au ciel. Elle
         s'agenouilla aussi et ne voulut se relever qu'aprs
         moi._--Le Capucin croit alors avoir tout fait. Il finit
         firement en disant: _Ego plantavi.... Illustrissimus
         dominus Nuntius rigabit._--Ce Capucin infatigable court et
         va partout, en Bretagne,  Bordeaux, en Espagne. La foule le
         suit, l'environne comme un messager de paix, l'touffe
         presque: C'est sans doute en punition de mes pchs, mais
         ils devinent toujours o je vais passer. Ce concours de
         monde est chose incroyable, effrayante: c'est comme une
         insurrection. Et il y en aura une, si on fait trop attendre
         la paix. (E, 1035.) Extraits des _Archives du Vatican_,
         conservs  nos Archives de France, carton L, 386.]

Je reviendrai sur ce grand repltrage o tout le monde, excd et
lass, se dsista de ce qu'il avait si longtemps dfendu. Nous
gardmes les conqutes de Richelieu sur l'Empire, quelques morceaux
d'Alsace. Mazarin resta un grand homme et un politique profond qui
avait finalement tendu le royaume.

Mais pouvait-on garder ce qu'on avait pris  l'Espagne? La question
restait tout entire. Elle ne fut nullement tranche par la bataille
de Lens, une des meilleures de Cond qui firent admirer le plus et son
tact militaire, et son hroque intrpidit.

Avec cela, il avait le coeur gros, et il en voulait mortellement 
Mazarin, croyant qu'il l'avait perfidement envoy contre ce roc de
Lrida pour s'y casser le nez.

Un soir,  je ne sais quelle comdie o tait le prince, un
impertinent siffle. On voulait l'empoigner. Il s'vanouit dans la
foule en dcochant ce trait: On ne me prend pas.... Je suis Lrida.

Cette rage de Cond n'a pas peu aid  la Fronde.




CHAPITRE XX

LE JANSNISME--LA FRONDE

1648


La France de Mazarin, dcore au dehors des drapeaux de Rocroy, et au
dedans dvaste, ruine, me rappelle ces vieux palais dlabrs de
Venise dont le perron triomphal de vingt marches de marbre et dont la
porte aussi me semblaient faire bonne figure sous leurs armes
hroques[22]. Mais au rez-de-chausse, jadis plein d'amiraux, de
vaillants capitaines, vous ne trouviez que trois coquins qui y
prenaient le frais. Par un escalier magnifique, vous montiez, l'odorat
saisi (chaque palier servant de latrine). Et, dans cette salet, sous
des toiles d'araigne, quelque bon vieux tableau pourtant, tout
noirci, se montrait encore. En cherchant bien, vous trouviez dans un
bouge un escroc d'intendant avec un brocanteur, vendant les derniers
meubles.  force de monter, vous auriez dcouvert dans quelque galetas
l'hritier, joli garon malpropre et mal peign, vautr tout le jour
sur un lit dont les draps passent  l'tat de dentelle,  quoi
travaille de son mieux le jeune seigneur, prenant plaisir  agrandir
les trous, y passant le pied ou la jambe, ou enfin se levant le soir
pour s'amuser  quelque farce o il jouera Mascarille ou Scapin. On
travaille du reste  son ducation. L'_abbate_ le rgale de contes
gras, et, le soir, l'intendant, s'il ne lui fait courir les filles, le
travestit en fille et le mne je n'ose dire o.

         [Note 22: Ce que je dis ici de Venise est un souvenir bien
         ancien de ma premire jeunesse. Grce  Dieu, ce peuple
         hroque s'est bien relev. La Venise de Manin n'a gure
         ressembl  celle-l.]

Nous venons presque de redire, mot  mot, ce que Laporte, valet de
chambre dvou, confident de la reine, raconte de l'ducation que
Mazarin donnait au jeune roi, de l'abandon, de la misre o il tait,
du plaisir qu'il avait  jouer les valets, etc., etc.

La reine disait en 1643 que Mazarin n'tait pas dangereux pour les
femmes, qu'il avait _d'autres moeurs_. Deux ans aprs, elle lui confie
son fils.

La lutte du pauvre valet de chambre pour garder cet enfant (dans
l'abandon dnatur o le laisse sa mre) pour en faire un honnte
homme, malgr tout le monde, est une chose trs-belle  lire.

Laporte essaye d'apprendre un peu d'histoire de France au roi de
France; il lui lit Mzeray. Mais Mazarin se fche. On verra ce qu'il
lui apprit.

Le jeune roi tait trs-beau, bien n et bien dou, sans grand clat
d'esprit, mais d'un bon jugement. Il prfrait Laporte, malgr toutes
ses svrits. Il leur fallut chasser cet honnte homme pour que
l'enfant cdt aux vices.

On verra, Laporte chass, comment allrent les choses, et dans quel
bourbier allait tomber l'enfant, si de bonne heure il n'et eu des
matresses. Les femmes le sauvrent de l'effroyable ducation de
Mazarin.

La rvolution de la Fronde, songeons-y bien, fut une rvolution
morale. On a fort obscurci ceci. Mais il faut le tirer  clair. Plus
on tait dvot au culte,  l'idoltrie royale, moins on pouvait
laisser cette innocente idole, sur qui portait la destine d'un
peuple, aux mains d'un homme dont la reine elle-mme ne contestait pas
l'infamie.

La Fronde, au total, fut la guerre des honntes gens contre les
malhonntes gens[23].

         [Note 23: Par quelle faiblesse d'esprit, par quelle
         impuissance de critique, nos contemporains ont-ils t
         admirateurs exagrs de Port-Royal, etc., et dnigreurs
         mprisants de la Fronde? Et qui ne voit que c'est la mme
         chose? Il y eut des deux cts de bonnes intentions, de
         l'honntet, des vertus (vertus intrigantes, cabaleuses,
         disputeuses, si l'on veut). Au total, un mdiocre gnie. La
         grande fureur d'Arnauld contre les calvinistes est ridicule,
         avec tant de cts communs. Le jansnisme, faible
         rsurrection de saint Paul, de saint Augustin, et, en
         plusieurs points, de Calvin et Luther, a nui beaucoup, en ce
         qu'il a donn une petite porte  l'esprit de libert qui
         s'est fait tout petit pour passer l. Un seul, bizarre et
         contrefait, mais grand, Pascal, s'est fait craser au
         passage.--Du reste, il faut appliquer  toute l'glise du
         XVIIe sicle ce que j'ai dit en parlant de la guerre, au
         sujet des petits grands hommes compars aux vrais gants.
         Qu'est-ce que c'est que ses prdicateurs illustres, ses
         loquents controversistes, devant Newton et Galile? Gloire,
         gloire aux inventeurs! Les autres doivent rester bien loin
         derrire et en grande modestie.]

Lenet, l'homme des princes et l'ennemi des parlementaires, qui ne
dguise pas leurs sottises, dclare pourtant qu'ils furent en gnral
des hommes de _grande vertu_.

Que la corruption d'ides entrt dans ces familles, mme celle des
moeurs chez les jeunes magistrats qui imitaient la cour, je ne le nie
pas. Mais les habitudes taient honntes et rgulires, et la vie
srieuse, laborieuse. Et tranchons tout d'un mot dont on sentira la
porte: la _vie noble_, la fainantise, avait tout envahi; les
_magistrats seuls travaillaient_.

Regardez sur la Seine, au quai de la Cit, en vue de la Grve, une
vieille maison triste et tourne au nord. L demeurait celui dont les
Mmoires se moquent, le courageux Broussel, un bon, digne et grand
citoyen.

Harlay et Mol, intrpides, n'en ont pas moins molli, on l'a vu et on
va le voir, au vent corrupteur de la cour. Leurs enfants en furent
cause, et leurs mauvaises affaires, et leur besoin d'argent. Ils
avaient cent mille francs par an. Broussel n'eut pas de tels besoins;
il avait quatre mille livres de rente, et ne voulut point davantage.
Avec cela, il leva une grosse famille et vcut honorablement.

Ce n'tait plus le temps des grands jurisconsultes. On n'aurait plus
vu des princes d'Empire rgler des successions d'tats indpendants
sur la consultation d'un avocat de Paris. Un radotage immense
d'ordonnances non excutes entravait, embrouillait le champ lgal,
laissait aux juges un arbitraire sans bornes. Pauvres, ils donnaient 
qui ils voulaient des millions, et voyaient la cour  leur porte.
Jamais le Parlement n'eut plus besoin de probit.

Broussel ferma sa porte, ou ne l'ouvrit qu'aux pauvres. Il avait alors
soixante-quatorze ans, dont trente-six en 1610,  la mort d'Henri IV.
Il en garda l'impression, et pour toujours resta l'adversaire de la
cour, l'ennemi des ennemis de la France.  sept heures du matin, ce
doyen des grondeurs venait siger au Parlement, auprs du rveur
Blancmnil, pur utopiste et fou, non loin de l'ambitieux et
trs-dissimul Longueil, du prsident Charton, honnte, born et
violent, d'une vulgarit proverbiale, qui finissait toujours par un
mot attendu et risible: J' dis a.

Broussel n'tait pas ridicule. Tous ses avis taient marqus d'un
caractre de simplicit forte et courageuse, nullement exagre, quoi
qu'on ait dit. C'est le dfaut contraire qui le fit chouer, lui et le
Parlement. Les rvolutions trangres qui avaient lieu alors, loin
d'enhardir, terrifirent ces pauvres gens de bien. Celle d'Angleterre
leur fit horreur en leur montrant le billot de Charles Ier. Celles de
Naples et de Sicile leur firent peur; ils crurent voir de la Grve ou
de la Grenouillre sortir un Mazaniello. Bref, leur modration les
mena, par une voie trange, au terrorisme; quand les princes
gorgrent Paris, ils se trouvrent sans force, sans espoir ni
ressource que de subir le Mazarin.

Broussel tait-il jansniste? Je ne le vois pas. Mais il l'tait de
moeurs. L'austrit du jansnisme, sinon son dogme, avait fait
d'honorables progrs dans le Parlement.

Cette fronde religieuse avait prcd la fronde politique, et
indirectement y aida fort. Le jansnisme tait l'an. Dj alors il
tait constitu. Il avait son Pathmos au monastre des vertueuses et
disputeuses dames de Port-Royal. Son saint Jean fut le grand martyr
Duvergier de Hauranne, le prisonnier de Richelieu. Sa nuit de
Pentecte est celle o, le corps du martyr tant encore expos 
Saint-Jacques, la mre Anglique arme son chapelain d'un rasoir, et
lui dit: Je veux, je veux les mains de M. de Hauranne, les mains qui
consacraient le pain de Dieu pour moi. Il obit. Le sacrilge pieux
s'accomplit dans l'glise. Et, du moment que la relique est dpose 
Port-Royal, les langues se dlient, le gnie polmique, jusque-l
contenu dans les nigmes de Du Hauranne, clate, strident et
provocant, par la voix des Arnauld.

Le manifeste fut le beau livre, grave et fort, incisif, contre la
_Frquente communion_, contre la prostitution quotidienne que les
Jsuites faisaient de l'hostie, faisant litire du corps de Jsus et
le prodiguant aux pourceaux. L'effet fut saisissant, le contraste
violent et terrible, le Calvaire retrouv pour l'effroi des marchands
du Temple, la ple tte du Crucifi et sa sainte maigreur foudroyant
l'embonpoint ventru du pre Douillet. Les Jsuites tombent  la
renverse. perdus, sachant trop que leur galimatias ne les sauvera pas
de ce livre, ils trottent  Saint-Germain, vont pleurer chez la reine,
chez le bon cardinal. De fripons  fripons, on s'aide et on s'entend.
Ce Mazarin, qui fait la guerre au pape pour que son frre ait le
chapeau, ds qu'il ne s'agit que de Dieu, est plus Romain que Rome; il
lche et cde tout. Scandaleuse ignorance de la tradition de la France
dans un homme qui la gouvernait. Il fait dcider par la reine qu'un
Franais doit aller  Rome, et soumettre sa doctrine au pape,
c'est--dire aux Jsuites, contre qui son livre est crit.

La Sorbonne rclame. Le Parlement rclame, toutes les chambres du
Parlement veulent s'unir, s'assembler. Alors notre homme prend peur.
Vite il s'explique, excuse sa sottise par une sottise: il n'a pas
voulu soumettre un Franais au jugement de l'tranger, mais _claircir
 l'amiable_ un point de thologie (1644).

Il faut la guerre pour pcher en eau trouble. Mazarin vivait de la
guerre et d'une victoire annuelle de Cond, qui lui donnait la force,
 l'intrieur, de faire la guerre aux bourses:

1 Guerre aux propritaires. Il trouve un vieil dit fait le lendemain
de l'invasion de Charles-Quint quand on venait de craindre un sige,
lequel dfend d'tendre les faubourgs. Mais Paris, en cent ans, avait
grossi, grandi, dbord de tous cts. Les pauvres logeaient dans
cette banlieue, sous des maisonnettes de boue qu'ils se faisaient
eux-mmes. Un matin, les gens du roi, avec des troupes, viennent
_toiser_ ce Paris nouveau qu'on va abattre si l'on ne paye sur
l'heure. L'effet fut si terrible, que Mazarin d'abord eut peur et
recula. Cond lui mit du coeur au ventre par sa bataille de
Nordlingen. Mazarin reprend le marteau. Tous ces infortuns accourent
au Parlement, pleurent, se mettent  genoux, prient qu'on ne les
jette pas dans la rue pour camper l'hiver sous le ciel. Un homme
s'attendrit, le prsident Barillon, vieil ami et dfenseur de la reine
dans ses adversits. Il plaide pour ces pauvres propritaires
mendiants, et le soir il est enlev avec quatre ou cinq autres,
enferm, non en France, mais  Pinerolo, sous la neige et le vent des
Alpes, et il y meurt dans quelques jours (1645).

On se le tint pour dit. Le Parlement, tout  coup raisonnable,
enregistre devant le roi, non-seulement la ruine de Paris, mais une
fourne de dix-huit autres dits.

2 Cet impt et dix autres, spcialement un emprunt forc, ayant mis 
sec les propritaires, on passe aux _non-propritaires_. On frappe une
_entre sur les vivres_ (1646). Bel impt, disait meri (l'homme de
Mazarin), impt gal pour tous, qui fait payer les riches. Comme si
c'tait mme chose pour celui qui n'a rien et qui cherche chaque jour
le pain qu'il mettra sous la dent! La Sicile avait arm pour l'impt
des farines, Naples pour celui des fruits, le dernier aliment du
pauvre (1647). Paris, sans un pareil motif, n'et pas eu le mouvement
universel et violent qui dcida les Barricades.

L'_entre_ sur les consommations rendit la tyrannie sensible, expliqua
la rvolution. Paris, sans ide, sans parti, dans la torpeur de la
misre, se rveilla par l'estomac.

Mazarin, cette fois, ne craignit pas le Parlement. Il croyait tenir
les magistrats par leur fortune mme et l'avenir de leurs enfants. La
Paulette, la garantie qui leur assurait la succession des charges
achetes, expirait le 1er janvier 1648. Ils avaient tout  craindre.
Ils n'en dfendirent pas moins courageusement toute une anne le pain
du peuple[24].

         [Note 24: Voil la moralit de la Fronde parlementaire, et la
         gloire de nos magistrats. MM. les rieurs peuvent rire  leur
         aise. Cela est trs-beau et trs-srieux, et cela est
         incontestable. Il faut seulement bien remarquer les dates.
         Nos pauvres magistrats ne montrrent pas beaucoup de gnie,
         dans toute l'affaire, mais une incontestable honntet. Retz
         ne montre ni l'un ni l'autre, quand il se moque du bon
         prsident Blancmesnil, qui, admis au conciliabule et voyant
         sur la table le trait avec l'Espagne, crut voir
         l'holocauste du Sabbat. Le niais ici, c'est Retz. Comment ne
         voit-il pas que l'Espagnol se moquait de lui? Si la
         conscience ne lui dit rien, le bon sens devrait lui dire que
         le chat emploie sa patte de singe pour tirer les marrons du
         feu. Il est curieux de voir un homme d'autant d'esprit tre
         le jouet de tous, surtout des femmes. Madame de Bouillon
         (avec permission de son mari) l'amuse et le captive, lui lie
         le pouce, lui tire du sang, etc. Madame de Longueville se
         joue de lui aussi, dans l'intrt de ses amants. Il n'est pas
         jusqu' la _grosse Suissesse_ (Anne d'Autriche) qui ne fasse
         de la coquetterie avec lui, dans leurs nocturnes rendez-vous,
         au profit de Mazarin. C'est le plus spirituel de tous dont
         justement rit tout le monde.]

L'inquitude tait gnrale dans une classe nombreuse, et vraiment la
plus respectable. Il y avait en France quarante-cinq mille familles
qui, directement ou indirectement (veuves, enfants, parents, allis),
pouvaient tre ruines par le refus de cette garantie. Mazarin employa
ce moyen de terreur, il refusa la garantie, envoya le roi au
Parlement, et fit enregistrer de force sept dits qui craient de
nouveaux magistrats ou bien affamaient les anciens. On ne leur
continuait les charges achetes qu'en les empchant d'en vivre, les
laissant quatre annes sans gages. Beaucoup ne vivaient d'autre chose;
on leur ordonnait de mourir de faim.

Toutes les compagnies souveraines de Paris, soumises au mme
retranchement, les Aides, les Comptes et le Grand Conseil, envoient
demander au Parlement association, _union_. Une assemble gnrale se
formera par dputs dans la Chambre de Saint-Louis, et l'on y
appellera les dputs du Corps de ville. Le but est pos nettement: la
rformation de l'tat (13 mai 1648).

Que la Chambre des Comptes, celles des Aides, ces compagnies
paisibles, eussent quitt leurs dossiers, leurs calculs, pour
commencer la guerre; que l'instrument de la cour, le Grand Conseil,
s'unt avec le Parlement! cela renversait toute ide, c'tait la fin
du monde. Les choses mortes elles-mmes, les papiers et les chiffres,
s'taient levs d'indignation et avaient pris la voix.




CHAPITRE XXI

LE PREMIER GE DE LA FRONDE--LES BARRICADES--LA COUR, APPUYE SUR LA
FRONDE, EMPRISONNE COND

1648-1650


Une chose grave  observer dans l'histoire des rvolutions, c'est de
savoir si les acteurs parlent avant ou aprs le repas. Aux assembles
publiques, les sances du soir, pour cette raison, sont toujours
orageuses. Anne d'Autriche dnait  midi, et dnait fort (Motteville).
De l, ses paroles violentes, ses hasardeux _spropositi_, qui, dans
une rvolution plus srieuse, l'eussent mise sur la voie de Charles
Ier.

Au dbut de la Fronde, elle lana,  l'tourdie, un mot qui pouvait
faire crouler le trne, faire regarder en face l'infaillibilit
royale: Dites-moi, avant tout, prtendez-vous borner les volonts du
roi?

Qu'et rpondu Cromwell? Heureusement pour elle, elle avait affaire 
Talon. Ce bon avocat gnral, au nom des magistrats, recula; il
frmit d'_entrer en_ _jugement_ avec le souverain.... Ils ne peuvent,
ils ne doivent dcider une telle question, pour laquelle il faudrait
_ouvrir les sceaux et les cachets de la royaut, pntrer dans le
secret de la majest du mystre de l'Empire_.

Le galimatias de Talon couvrit l'imprudence de la reine. Elle put, 
son aise, braver, gourmer le Parlement, lui donner des nasardes. Un
jour, elle voulait le faire pendre. Et quand? Prcisment au jour o
peut-tre, sans lui, le peuple aurait forc le Louvre.

On dit que le Parlement fit la Fronde. Il serait bien plus vrai de
dire qu'il l'empcha et la fit avorter. La question, sans lui, se
serait pose autrement. La reine, allant tous les lundis our la messe
 Notre-Dame, y trouvait  la porte un peuple de femmes qui lui
criaient:  Naples! la menaant d'une rvolution radicale et
napolitaine. La presse fut tout d'abord trs-franche et trs-sincre.
Nombre de petits livres racontrent la vie intime de la reine sous
Louis XIII. Mais le Parlement tint pour elle et tcha de la protger.
En laissant courir les mazarinades, il chtia, et mme de mort, les
crits trop sincres. Il voulut  tout prix sauver le _secret de la
majest du mystre de l'Empire_. Deux imprimeurs auraient pri en
Grve si le peuple ne les et sauvs.

Donc, contemplons, sans trop nous mouvoir, une rvolution sans issue,
sans rsultat possible, dont la strilit confirma la France dans
l'amour du repos _quand mme_, la rsignation  la mort, que dis-je?
l'amour pour la mort mme et pour l'anantissement. Rien autre chose
qu'une rptition un peu vive de la danse ternelle, du triste menuet,
que le Parlement excute devant la royaut, s'avanant deux pas,
reculant de trois, enfin tournant le dos.

Le Parlement, sans bien sans rendre compte, trahit le peuple, lui-mme
amus et trahi par ses chefs, le prsident Mol, et le trs-remuant,
trs-brouillon Retz, coadjuteur de l'archevque de Paris. Le vieux
Mol, men par ses enfants, jouait sa compagnie en parlant fort et
haut pour elle, mais, en toute chose grave, suivant l'intrt de la
cour.

Mazarin attendait l'arme. Aprs un petit essai de violence qui ne
russit pas, il sentit qu'il n'y avait rien  faire qu' mentir et
plier, gagner du temps. La reine eut beau pleurer tout une nuit. Il
cda, tolra l'arrt d'_union_, permit aux compagnies de s'assembler,
de rformer l'tat.

Le pouvaient-elles rellement? Une constitution, btie en l'air, sans
base (ni lection, ni jury, etc.), crite sur le sable par des gens
qui avaient achet leurs charges, serait-elle srieuse?

Ils y crivirent, il est vrai, les deux garanties principales, _celle
de la personne_ (nul arrt sans tre interrog dans les vingt-quatre
heures); _celle des biens_, nul impt sans vrification parlementaire.

Mais, mme dans les choses bonnes, leur incapacit parut. En vertu du
dernier article, ils firent prcisment ce que dsirait Mazarin,
annulrent ses traits avec les financiers. La cour n'osait faire la
banqueroute. Le Parlement la fait pour elle, la sanctifie, la canonise
par le grand mot de bien public. Mazarin avait emprunt  tout le
monde, et ne pouvait ni ne voulait payer. Le Parlement, tte baisse,
se jette sur les financiers, sans voir que derrire eux se trouve la
masse des petites gens qui, par leurs mains, ont prt  l'tat.
Dispense de les rembourser. Bref, le gouvernement est libr, et la
reine, plus douce, commence  croire qu'il y a quelque bien dans la
rvolution.

Une autre faute insigne du Parlement, c'est de vouloir supprimer les
_intendants_, la grande cration du dernier rgne. Ces rois commis, il
est vrai, taient lourds, et, sous Mazarin, aussi voleurs que leur
matre. Cependant, en les supprimant, qui et pris le pouvoir? Les
gouverneurs de provinces, les vieilles puissances fodales qu'avait
crases Richelieu.

Avec quelques concessions, Mazarin endormait le Parlement, quand la
question suprme fut prcise, formule par le vieux conseiller
Broussel: 1 _remise au peuple d'un quart des tailles_; 2 l'_intrt
de tous les parlements ml_, et soutenu par le Parlement de Paris;
refus de celui-ci d'tre seul garanti pour la possession de ses
charges (4 aot 1648).

La ruse tait vaincue par la sincrit. Mazarin fit le mort. Il
attendit son salut de l'arme. Quoiqu'il ft mal avec Cond, une
victoire de Cond le relevait. On pouvait l'esprer. Car l'Espagne,
accable par ses quatre rvolutions (Portugal, Catalogne, Naples,
Sicile), oblige de faire face de tous cts, n'avait pas grande force
en Flandre. L'archiduc, tant sans argent, sans vivres, sans
munitions, fut lent  se mouvoir. Cond put faire une marche
hasardeuse en dfilant par les marais; il eut le temps de faire six
lieues de circonvallation pour prendre une ville. L'archiduc
cependant, lui ayant pris Lens, l'avait oblig (19 aot)  une
retraite difficile qui fut prs d'tre une droute. Le 20, il
l'attaqua. Cond certainement tait pri, press par la cour de livrer
bataille. Voyant les Espagnols quitter leur bonne position et venir 
lui, il hasarda de faire ce que fit le roi de Sude  Lutzen; il
commanda aux Franais de recevoir le feu et de ne pas donner 
l'ennemi le temps de recharger. Notre infanterie gala la sudoise. La
premire ligne fut rompue. Lui-mme attaqua la seconde dix fois de
suite, et fut admirable de valeur et de prsence d'esprit. Victoire
complte, cinq mille prisonniers, trois mille morts.

La reine, ivre de joie, ayant reu soixante-treize drapeaux espagnols,
ne daigna plus rien mnager et se moqua des peurs de Mazarin. Celui-ci
voulut toutefois que, si on se jetait dans les hasards de violence, on
ne le ft que sur l'avis de l'homme qu'il dtestait le plus, Chavigny
(fils de Richelieu?), sur qui il pt se rejeter si la chose tournait
mal.

Chavigny avait souffl le feu de son mieux dans le Parlement. Consult
pour l'teindre, il fut pourtant fidle aux traditions violentes de
l'autre rgne, et dit, ce que voulait la reine, qu'il fallait arrter
les chefs.

Cela tait trs-hasardeux. La reine en chargea, non le vieux Guitaut,
mais son neveu, un jeune homme  elle, Comminges (dont nous avons
parl), et le chargea de lui donner, au pril de sa vie, cette
jouissance et cette vengeance personnelle. En sortant  midi du _Te
Deum_, elle lui dit d'une voix mue: Va et que Dieu t'assiste!

Il n'y avait pas loin  aller. Des six qu'on devait arrter, le plus
populaire, Broussel, demeurait  deux pas, sur la Seine, au port
Saint-Landry. Il n'avait pas t au _Te Deum_ de la bataille (_De
profundis_ des liberts publiques). Il venait de faire son sobre
repas; il tait au milieu de sa famille, cinq enfants, dont deux
jeunes demoiselles  marier. Comminges entre et montre son ordre; il
faut partir, Broussel doit le suivre tel qu'il est, en pantoufles.
L'ane des demoiselles prie en vain. Comminges n'entend rien et
l'enlve.

Il tait fort aim; ses domestiques poussrent des cris affreux. Il
n'en avait que deux: une vieille servante, qui, par la croise sur la
Seine, appela les mariniers, et un petit clerc, qui se mit  courir
aprs la voiture de Comminges, criant: Aux armes! aux armes! on
enlve M. Broussel! Rue des Marmousets, un banc de notaire fut jet
par la fentre, et ailleurs autre chose, si bien qu'au quai des
Orfvres le carrosse tomba en pices. Comminges prit celui d'une dame
qui passait. Le marchal de la Meilleraye, soldat brutal  qui ce
gouvernement d'Arlequin venait de donner les finances, craignant les
pierres, fit tirer aux fentres. Une femme et deux hommes furent tus.
Alors ce fut une grle. La Meilleraye ne s'en tira qu'en tuant encore
un crocheteur d'un coup de pistolet.

 point se trouvait l le coadjuteur de l'archevque, Gondi (ou Retz),
qui confessa le crocheteur agonisant dans le ruisseau. Le peuple fut
touch, et pria le prlat d'aller au Louvre et de demander Broussel.

C'est justement ce qu'il voulait. Il s'tait mis l tout exprs, dans
ses habits pontificaux, devant la statue d'Henri IV, pour bnir et
prcher la foule. Les Gondi, crs par Catherine et conseillers
principaux de la Saint-Barthlemy, durent  ce grand exploit d'tre 
peu prs hrditaires dans l'archevch de Paris. Mais ce dernier
Gondi et voulu davantage, tre en mme temps gouverneur de Paris,
unir les deux puissances.

Il travaillait la ville par les curs, qui, dans cette grande misre,
matres absolus de l'aumne, distributeurs de pains, de soupes, etc.,
tranaient aprs eux des masses affames. Avec un archevque
gouverneur de Paris, ils croyaient y rgner, comme au temps de la
Ligue.

Cela les rendait aveugles et sourds quant aux moeurs du petit prlat.
Fanfaron, duelliste, plus que galant, basset  jambes torses, laid,
noiraud; un nez retrouss. Mais les yeux faisaient tout passer,
tincelants d'esprit, d'audace et de libertinage. Peu furent cruelles
 ce fripon; il supprimait les pralables et sauvait l'ennui des
prfaces.

Il croyait qu'au Palais-Royal on solliciterait son secours. Mais la
reine se moqua de lui. Il eut le chagrin et la rage de prcher la paix
en s'en allant, quand il voulait la guerre. Il calma un moment le
peuple, mais pour mieux l'exciter la nuit.

La cour avait fait dire que les bourgeois s'armassent. Ils arment le
27, contre la cour. Malheur  ceux qui ne l'eussent fait! Le peuple
tait lev, et il fit un ouvrage norme, _douze cents barricades en
douze heures_[25]. Il n'avait gure besoin de Retz. Ce fut toutefois
une de ses matresses, la soeur d'un prsident, femme d'un capitaine
bourgeois, qui, ayant chez elle le tambour du quartier, le fit battre
et donna l'exemple. Un des amis de Retz, capitaine aussi de quartier,
le matre des comptes Miron, battit le tambour de son ct. La journe
fut lance.

         [Note 25: Cela est srieux et suppose une redoutable
         unanimit. Rien d'analogue jusqu'au grand jour de la prise de
         la Bastille. Que serait-il arriv si Retz et le Parlement
         avaient rellement lch la Rvolution, la presse, non contre
         le faquin tranger, mais contre la reine, de manire 
         tablir ses trahisons, ses avis donns  l'ennemi, etc. On
         tenait  Paris deux femmes qui savaient tout et auraient tout
         dit, madame de Chevreuse et madame de Gumn. La reine
         n'avait aucune ide de la prise qu'on avait sur elle. Tandis
         que la Fronde mettait des gants pour la combattre, elle
         montra une violence, une frocit que sa vie antrieure n'et
         pas fait deviner. Elle insista plusieurs jours pour faire
         mourir le premier qu'on fit prisonnier. Elle l'et fait. Mais
         les siens avertirent ceux de Paris, qui prirent la reine
         d'pargner ce malheureux, en faisant entendre pourtant tout
         doucement qu'eux aussi ils avaient des prisonniers qu'ils
         pourraient faire mourir. (Retz, p. 100.)--Elle savait  qui
         elle avait affaire. Ni Retz, ni le Parlement, ni Cond, ne
         voulaient d'tats gnraux, ni de rvolution srieuse.
         Cromwell, qui avait envoy  Retz un homme sr, vit bien vite
         que toute l'affaire tait ridicule. Ce Catilina
         ecclsiastique, men par les femmes, avait pour agents des
         curs et des bedeaux, des habitus de paroisse. Il veut
         relever les liberts de France; avec quoi? avec un clerg et
         une assemble du clerg qui, par son obstination  fermer sa
         bourse, s'est montr et dclar le vritable ennemi de
         l'tat. Au moment de l'explosion, Retz ne sait ce qu'il fera,
         il l'avoue. Il allait crire  l'Espagne, dit-il? mais _il
         attend Cond_; puis, sur quelques coquetteries de madame de
         Longueville, il se jette de ce ct-l, et croit, contre
         Cond, pouvoir crer l'automate Conti. Et c'est dans cette
         indcision pitoyable qu'il fait le fier contre Cromwell, _le
         mprise_, dit-il. Cromwell avait dit un mot fort et profond,
         modeste, qui semblait un aveu: On ne monte jamais si haut
         que quand on ne sait o l'on va. Ce mot, dit Retz, 
         l'horreur que j'avais pour lui ajouta _le mpris_.--Lui, le
         petit bonhomme, il sait bien o il monte et ce qu'il veut: il
         veut monter d'abord  devenir _gouverneur de Paris_. Premire
         chute; l'Italien rus, au premier pas, lui fait donner du nez
          terre. Puis, ce profond ambitieux veut tre _cardinal_ de
         Rome, et c'est pour cela qu'il fait l'amour  Anne
         d'Autriche. Seconde chute; ce chapeau, pour lequel il trahit
         la Fronde, lui tombe sur la tte et l'crase dfinitivement.
         On le fait cardinal, mais c'est pour le mettre 
         Vincennes.--Tous ces ridicules de conduite et cette petitesse
         de nature n'empchent pas que ses confessions (c'est plus que
         des Mmoires) ne soient le livre capital et primordial de la
         nouvelle langue franaise. Ce pitre politique est un
         admirable crivain.]

Le Parlement, la veille, avait dcrt contre Comminges. Le 27,  six
heures, la cour, audacieuse et timide, prenant l'heure matinale et
croyant que Paris n'est pas lev encore, envoie le chancelier casser
l'arrt. La foule est dj l. On le poursuit, on le pousse. Il se
cache. Il tait mort s'il ne se ft jet dans un htel; le chef de la
justice ft trop heureux d'entrer dans une armoire.

La Meilleraye le dgage. Pouss lui-mme, en grand pril, le
maladroit, d'un coup de pistolet, tua une femme qui portait une hotte.
Le peuple s'empara, au quai de la Ferraille, de tout ce qui tomba sous
sa main.

Cependant le Parlement va en corps au Palais-Royal redemander ses
membres  la reine. Elle venait de dner. Rouge, emporte, elle dit
avec un geste de furie: Je les rendrai, mais morts. Et elle passe
dans sa chambre grise, claquant la porte au nez du Parlement.

Ils reurent cela tte basse. Mais il fallait retourner. Pour faire
ouvrir la premire barricade, ils mentirent, dirent que la reine
donnait espoir, et ils mentirent aussi  la seconde.  la troisime,
un garon rtisseur, mettant sa broche au ventre du prsident Mol,
lui dit: Retourne, tratre! Tu seras massacr si tu ne nous ramnes
Broussel ou Mazarin!

Vingt ou trente conseillers s'enfuirent par les ruelles. Le reste
retourna. Mais cette femme insense, pleine de viande (et peut-tre de
vin), parlait de faire accrocher aux fentres cinq ou six des
parlementaires qui venaient la sauver. Les princesses, qui se
mouraient de peur, se mirent  genoux devant elle, et Monsieur mme.
Mazarin tremblait et priait. Ce qui la dcida, ce fut la reine
d'Angleterre, qui avait dj vu de pareilles ftes  Londres, et dit
que Mazarin touchait au destin de Strafford.

Il se le tint pour dit, fit sceller une lettre de cachet pour dlivrer
Broussel. Et, pendant que le peuple tait tout occup de cette lettre
et de sa victoire, notre homme, dguis sous la perruque et l'habit
gris, avec des bottes de campagne, alla respirer hors Paris.

Le 28,  dix heures, ramen dans le carrosse du roi, Broussel fit son
entre. Les barricades tombaient devant lui, et le peuple attendri
baisait ses mains et ses habits. Le bon vieillard pleurait  chaudes
larmes. Il reprit place au Parlement, en grande modestie, et proposa
qu'on dcrtt la suppression des barricades.

Funeste excs de confiance. Le peuple, tout en obissant, sentait
trop que rien n'tait fait. Mazarin ta dix millions de tailles. Mais
l'arme revenait. Quand il l'aurait en main, que ferait-il? Au moment
mme, le peuple prit une masse de poudre qu'on tirait de la Bastille.
La cour arme pendant qu'il dsarme, et dj prpare au jour de la paix
le moyen de le massacrer.

Les scrupules des parlementaires faisaient obstacle  tout.
Blancmesnil, mand par Retz  un conciliabule de rsistance, vint,
mais dit: Les ordonnances veulent qu'un magistrat n'opine que sur les
fleurs de lis, en public, et sans consulter.

Mazarin avait tout rejet sur Chavigny. Il le fit arrter (13
septembre). Cela tonna, effraya les amis qu'il avait au Parlement, et
le prsident Viole, renvoyant terreur pour terreur, demanda qu'on
renouvelt l'ordonnance contre Concini pour dfendre aux trangers de
se mler du gouvernement.

Le Parlement sortit comme d'un songe. Il saisit, il comprit enfin ce
que la foule disait depuis un mois: Il faut aller au Mazarin.

Le peuple des barricades, le 28 aot, avait manqu d'un chef. Mol,
Retz, l'avaient amus. Cette rvolution, aveugle et sans yeux, n'ayant
de chef sincre qu'un pauvre octognaire, dtourne de son but par
l'intrigue des curs, ayant pour centre un avorton de prtre, ne
pouvait qu'tre une triste contre-preuve d'un triste original, la
tragi-comdie de la Ligue. L'ascendant des donneurs d'aumnes la
baptisait assez de son vrai nom, une insurrection de misre et la
rvolution du ventre.

Cependant le jour mme un lment nouveau surgit. Le Parlement,
apportant  la reine ses remontrances, trouve prs d'elle l'insolence,
la violence, la brutalit militaire. Ce jour, 22 septembre, Cond
tait revenu. Il menace le Parlement. Il suivait son instinct, la
haine de la loi; car lui-mme ne savait pas encore ce qu'il ferait.
D'une part, il avait besoin de Mazarin pour dpouiller son frre
Conti, en hriter, le jeter dans l'glise et lui donner le chapeau.
L'avarice le mettait du ct de la cour. Mais l'ambition lui faisait
couter les paroles de Retz, qui le tirait au Parlement, et le mena la
nuit chez Broussel. Enfin le prince  double face comprit que, pour
forcer le Parlement  accepter un chef militaire, pour s'emparer de la
rvolution, vierge encore et trop scrupuleuse, il fallait d'abord tre
du parti de la reine, assiger et forcer Paris.

C'est le vrai sens de la conduite de Cond. Mazarin et voulu viter
la violence. Il traita  Munster, 24 octobre, et, le mme jour, il fit
accepter les articles du Parlement. Mais le premier tait la
diminution de l'impt, la dfense de le vendre d'avance aux partisans.

Article viol aussitt qu'accept. Donc, point de paix. L'arme
enveloppe Paris, insultant, ravageant comme en pays ennemi. La reine,
 trois heures du matin, le 6 janvier 1649, emmne le roi hors de sa
capitale. Elle est libre, elle est gaie et toute  sa vengeance. Ordre
au Parlement d'aller siger  Montargis.

Le Parlement, toujours inconsquent, n'ouvre point la lettre royale,
et il envoie au roi. Il proteste de sa soumission, et il arrte qu'on
se munira d'armes et de subsistances. Il en charge l'Htel de Ville,
dvou  la cour, prt  trahir Paris.

Comment rsister  Cond? La premire ide de Retz fut d'appeler
contre lui les Espagnols; la seconde fut de lui opposer sa soeur mme,
madame de Longueville, qui tenait sous la main, gouvernait Conti, son
jeune frre, fortement pris d'elle.--Ide sotte. La soeur et Conti
n'avaient de crdit, d'importance, que comme un reflet de Cond.

N'importe. Le gnralissime sera le bossu Conti, ou bien plutt sa
soeur, alors enceinte, qui campe et accouche  l'Htel de Ville.

Cet htel, fort petit alors, entasse et runit je ne sais combien de
puissances contraires,--d'abord la trahison, le prvt des
marchands;--madame de Longueville, le roman et le bel esprit;--madame
de Bouillon, ou l'intrigue espagnole;--enfin, le pauvre vieux Broussel
et quelques conseillers chargs de surveiller. Ce sera bien merveille
si ces influences opposes ne s'annulent l'une par l'autre. Nous
sommes srs d'avoir une rvolution parleuse et sans action.

La fuite du roi avait effray le Parlement, mais point le peuple. Il
n'eut que de la fureur, nul abattement. Donc, on pouvait tourner bien
autrement les choses, briser l'Htel de Ville d'abord, y mettre une
autorit sre, au lieu de le remplir de femmes, et, tout en armant
Paris, acheter l'arme allemande que commandait Turenne. Paris l'et
eue pour un million (et qu'est-ce qu'un million pour Paris?). Il n'en
cota pas la moiti  Cond et  Mazarin pour la dbaucher.

Le Parlement, en tout cela, agit faiblement, gauchement. Le blme en
est surtout au vrai chef de Paris,  son petit prlat, son tribun
tonsur, qui, sous sa calotte, couvrait plus d'esprit que de sens,
plus de saillies que de cervelle.

Leur langage  tous est curieux ds qu'on parle du peuple. Cond dit:
Si je ne m'appelais Louis de Bourbon... Mais je suis prince du sang,
et je dois mnager le trne. Retz dit: Si je n'tais le chef du
clerg de Paris.... Il a peur videmment d'aller trop loin et de
faire tort  l'hrdit piscopale de la dynastie des Gondi, surtout
de manquer le chapeau.

Le sige de Paris dura trois mois (janvier, fvrier, mars). Peu de
combats, beaucoup d'intrigues. Le peuple, au dbut, avait reu, adopt
avec enthousiasme le beau et blond Beaufort, chapp de prison, brave
et sot, tourdi, bavard, ne sachant couvrir sa nullit de discrtion
et de silence. Ses non-sens et son ineptie ne dplurent pas au peuple.
La candeur apparente lui fait pardonner tout.

Paris tait trahi dans les deux sens, pour la cour, pour l'Espagne. Le
prvt des marchands et autres taient pour Mazarin. Madame de
Bouillon, souveraine absolue de l'esprit de son mari, ne voulait rien
que recouvrer Sedan, et croyait l'obtenir en faisant peur des
Espagnols. Elle obtint de Bruxelles, non un ambassadeur, mais un moine
qu'elle habilla en cavalier et fit recevoir du Parlement (19 fvrier
1649). Cet envoy assura hardiment que le roi d'Espagne avait tant de
respect pour le Parlement de Paris, qu'il le voulait arbitre de la
paix gnrale, juge entre les couronnes. Le Parlement ne mordit pas 
cet excs de flatterie. Il tait inquiet. Huit jours auparavant, la
cour avait dclar qu'on se passerait de lui, que les tribunaux
infrieurs jugeraient sans appel, et que l'_on convoquerait les tats
gnraux_. Cet pouvantail des tats, la menace de la suppression des
charges qui faisaient leur fortune, dcourageaient fort les
parlementaires.

Le hros, d'autre part, Cond, qui n'avait pas fait grand exploit,
inclinait lui-mme  la paix. Le 5 mars, on ouvre des confrences. Et,
brusquement, le 11, le prsident Mol dclare au Parlement qu'il a
sign le trait.

Il avait sign sans pouvoir. Avec un autre matre plus srieux que le
parlement, il l'aurait pay de sa tte. Il tait vident qu'en
prcipitant les choses on livrait tout. Mazarin, qui tenait le roi,
n'avait qu' donner des paroles; nulle garantie; la Fronde tant
dissoute, il allait se moquer de la crdulit des ngociateurs.

Il et fallu attendre encore. Les provinces, plus lentes, se
dcidaient, suivaient Paris. Les parlements accdaient un  un. M. de
la Trmouille promettait d'envoyer du Poitou dix mille hommes, et
Longueville autant de la Normandie. On et pu, par cette terreur,
obtenir quelques garanties. Ce trait finit tout. L'arme de Turenne,
voyant mollir Paris, traita avec la cour et s'arrangea pour quelque
argent avec Mazarin et Cond.

La France put savoir alors ce qu'il en cote d'avoir fait un hros,
un prince  la Corneille, vivant dans le sublime, ne parlant aux
mortels que du haut des trophes. Sa soeur, madame de Longueville, de
mme tait passe  l'tat de desse. L'un et l'autre, dans l'Empyre,
ne distinguaient plus les humains de si haut qu'avec un sourire de
mpris. Les grands attendaient  leur porte, et des heures. Quand on
tait reu, c'tait avec des billements.

En ralit, que voulait Cond? Se faire le chef de la noblesse contre
la cour? Les nobles trouvaient dur d'tre traits ainsi. Commencer une
nouvelle Fronde? Il et fallu mnager les parlements; il menaa les
dputs de celui d'Aix de les faire prir sous le bton. Visait-il 
une principaut indpendante, comme plus tard il la voulut des
Espagnols? Ou bien songeait-il  enlever  Monsieur la lieutenance
gnrale? Il est difficile de deviner ce qui se passait dans cette
tte bizarre.

Il ne tenait  rien. On vit plus tard qu'il et trs-volontiers chang
de religion, s'offrant alors d'une part  Cromwell pour se faire
protestant et avoir une arme anglaise, de l'autre au pape pour qu'il
l'aidt  se faire lire roi de Pologne.

Les Conds, en 1609, avaient dix mille livres de rente, et en 1649,
outre les terres de Montmorency, ils tenaient une partie norme de la
France:

1 Par le grand Cond, ils avaient la Bourgogne, le Berri, les marches
de Lorraine, une place dominante en Bourbonnais qui surveillait quatre
provinces;

2 Par Conti, la Champagne;

3 Par Longueville, mari de leur soeur, la Normandie;

4 Enfin l'amiraut, et Saumur, place dominante d'Anjou, taient au
frre de la femme de Cond; ils vaqurent par sa mort et furent
revendiqus par eux comme un hritage de famille.

Plus tard, ils ngocirent pour la Guienne et la Provence.

Cette furieuse faim des Conds, qu'on ne savait comment apaiser,
servit d'excuse  Mazarin pour se crer aussi quelque tablissement.
La reine comprit bien qu'un contrepoids devenait ncessaire, qu' la
dynastie des Conds il fallait opposer la dynastie des Mazarins.

Jusque-l c'tait un homme seul, sans famille, sans racine en France.
Un matin, il fait arriver sept nices  la fois. La premire sera pour
Mercoeur, l'un des Vendmes; la seconde, pour le fils du duc
d'pernon. Ce pauvre homme pour doter l'une trouve six cent mille
livres. Pour l'autre, il s'attire sur les bras la haine de tout le
Midi que foulait d'pernon, il hasarde la guerre civile.

Cond lui fit beau jeu, allant de sottise en sottise. Pour une
question de tabourets, il blesse toute la noblesse.

Pour faire donner une place  Longueville, il met la main sur Mazarin,
lui tire la barbe et lui dit: Adieu, Mars.

Enfin il se fait fort de donner un amant  la reine, l'oblige par
menace de recevoir un fat, Jarzay, qui lui fait sa dclaration.

Brouill avec la cour, le sage prince se brouille encore avec la
Fronde. Mazarin lui fait croire que les frondeurs veulent
l'assassiner. Cond accuse Retz et Beaufort, sur ce prtexte absurde,
au moment o ils auraient pu l'appuyer contre Mazarin (dcembre 1649).

On croit crire l'histoire de Charenton, mais moins folle encore que
honteuse. Le procs de Cond tombe au milieu d'un soulvement des
rentiers, contre lesquels le Parlement autorise une suspension de
payement. Et ce procs rvle une cration nouvelle de Mazarin, qui
depuis a fleuri, celle des agents provocateurs et des tmoins gags.

Cond avait tenu, dans l'affaire de Jarzay, la conduite d'un fou
furieux. Il dit: Je le ramnerai, le tenant par le poing; je forcerai
la reine  le recevoir. Cet excs d'insolence la dcida. Elle crivit
 Retz de venir la trouver la nuit. Elle lui offrit le cardinalat,
s'appuya de cette Fronde, tant dteste, contre le tyran commun. On
rsolut d'arrter les trois princes, Cond, Conti et Longueville. On y
fit consentir Monsieur.

Mais Mazarin n'et pas trouv la pice bonne s'il n'y et ml une
farce. Il tira de Cond, sous un prtexte, sa signature pour une
arrestation, s'amusa  lui faire ordonner sa captivit.

Ce grand acte se fit fort aisment et sans crmonie. Les princes
vinrent d'eux-mmes se mettre dans la souricire. Arrts par Guitaut
et Comminges, ils furent mens la nuit par une petite escorte de vingt
hommes  Vincennes (18 janvier 1650).

La soeur de Cond, la fire madame de Longueville, nagure si
populaire, fut trop heureuse de se sauver. Mais, avant de partir, elle
eut le temps de voir l'allgresse publique, les transports du peuple
et les feux de joie.




CHAPITRE XXII

SECOND GE DE LA FRONDE.--LA COUR, APPUYE PAR LA FRONDE, CHASSE COND

1650-1651


Le hros sorti de la scne, elle appartient aux hrones. Nous allons
voir les femmes,  peu prs seules, mener la guerre civile, gouverner,
intriguer, combattre. Grande exprience pour l'humanit. Belle
occasion d'observer cette translation galante de tout pouvoir d'un
sexe  l'autre. Les hommes tranent derrire, mens, dirigs, en
seconde ou troisime ligne.  la tte de chaque parti, je vois ces
nobles amazones, les Clorindes et les Herminies.

S'il n'y a pas beaucoup de suite, si tout remue, varie, ne vous
tonnez pas. Elles sont filles d'ole et tournent volontiers au vent
de la passion. Ne les blmons pas trop. Le vrai tort est  la nature.
Ces brillantes guerrires n'en sont pas moins soumises aux rvolutions
de Phoeb. La femme la plus hroque est pourtant sous le poids d'une
fatalit naturelle; dlicate de corps, d'imagination vive, faible
souvent, et parfois lunatique.

La premire hrone, comme toujours, est madame de Chevreuse, mre
complaisante, qui, fournissant sa fille au jeune prlat de Paris, plus
que personne mne la Fronde.  elle l'honneur principal de cet acte
hardi, l'arrestation du grand Cond.

Mais la plupart des femmes sont du parti de celui-ci. Son malheur, un
roman tout fait, remue les coeurs gnreux et sensibles. La gloire
sous les verrous! Le hros pris en trahison et prisonnier de qui? De
l'abbate Mazarini. Toute la dpouille des Conds distribue aux sbires
du favori, la Normandie  Harcourt, la Champagne  L'Hospital, etc.
Une alliance monstrueuse entre le roi et le peuple. La reine maintient
la Bastille dans les mains du fils de Broussel; elle donne aux
magistrats les hauts emplois, et, ce qui est plus fort, aux rentiers
mme la surveillance des rentes! Renversement de toutes choses! La
noblesse de France ne va-t-elle pas se soulever?

Mais rien ne bouge. Ni les clientles militaires de Cond, ni ses
nombreuses seigneuries, ni ses places, ses gouvernements, ne prennent
parti. Bien loin de l, madame de Longueville, qui croit remuer la
Normandie, y est repousse partout. Elle fuit aux Pays-Bas, tourne 
l'est; elle englue Turenne, mais ni lui ni elle ne peuvent rien qu'en
s'adressant aux Espagnols, pour qui madame de Bouillon travaille de
son mieux  Paris. Pendant que la belle amazone perd son temps,
chevauche et parade, un secours plus direct et bien plus nergique fut
donn  Cond du ct o il et espr le moins, de sa maison de
Chantilly. Il y avait laiss sa vieille mre et sa jeune femme, son
fils g de sept ans. Mazarin hsitait  faire arrter ces deux
femmes, craignant l'opinion. La mre vint se cacher  Paris, et, un
matin, apparut dans le Parlement, suppliante, versant force larmes,
descendant aux prires, aux flatteries et jusqu'aux bassesses.

Mais le plus tonnant fut le courage inattendu de la femme de Cond,
cette jeune nice de Richelieu, tant mprise, avec qui il coucha par
ordre, et dont l'enfant fut fils des volonts absolues du ministre.
Elle s'tait confie  un homme de capacit, l'auteur des beaux
Mmoires, Lenet. Il la sauva de Chantilly avec son fils, la mena
d'abord  Montrond, forte place des Conds, puis, craignant d'y tre
assig, droit  Bordeaux. Le parlement de Guienne tait brouill 
mort avec le Mazarin, qui soutenait le gouverneur, cet pernon  qui
il s'obstinait d'allier sa famille. Grande fut l'motion de la ville
et du Parlement de voir cette dame de vingt-deux ans, sous les habits
de deuil, cet enfant innocent, qui, port dans les bras, les prenait
par la barbe de ses petites mains, leur demandant secours pour la
libert de son pre. Le cortge de la princesse n'y gtait rien, form
de grandes dames, jeunes pour la plupart et charmantes.

L'explosion fut vive, comme toujours, dans les foules du Midi. Mais
le rcit mme de Lenet laisse voir parfaitement le peu de fond
qu'avait ce semblant de rvolution populaire. Le peuple, misrable,
esprait avoir par les princes des dbouchs  l'tranger qui feraient
mieux vendre les vins et l'aideraient  vivre. Il domina le Parlement,
emporta tout par la terreur. Bouillon et la Rochefoucauld, les
conseillers de la princesse, taient d'avis de laisser mettre en
pices un envoy du roi. Lenet craignit que cet acte, un peu vif, ne
la rendt moins populaire. Deux ou trois fois le peuple faillit
gorger le Parlement, dont la minorit fut tenue sous le couteau.
L'Espagne promettait de l'argent, et l'on avait la simplicit de la
croire. Elle donna  peine une petite aumne. Cependant Mazarin, ayant
paisiblement occup et la Normandie et la Bourgogne, les gouvernements
des Conds, s'acheminait vers la Guienne avec l'arme royale. Les
Bordelais se montrrent intrpides, un peu troubls pourtant de voir
que les soldats allaient vendanger  leur place. Tout se mit  la
paix. La princesse ne se maintenait plus que par l'appui des
va-nu-pieds, qu'elle faisait boire et danser la nuit, et qui lui
hurlaient aux oreilles cent choses sales contre le Mazarin; ils les
lui faisaient rpter,  elle et  son fils. Cet avilissement o elle
tombait lui fit dsirer la paix  elle-mme, accepter la permission de
sortir de la ville qu'on lui donnait, avec de vagues promesses de la
libert de Cond (3 octobre 1650).

Bien loin de les tenir, Mazarin, au contraire, loigna ses prisonniers
de Paris, les transporta au Havre. La fortune semblait travailler pour
cet homme. Dans cette anne o il avait tout oubli, tout nglig
pour l'affaire de Bordeaux, presque perdu la Catalogne, compromis la
Champagne mme, dlaisse, sans dfense, il fut sauv de l'invasion
par un vnement fortuit, l'obstination hroque d'un certain Marois,
qui arrta quarante jours les Espagnols devant Mouzon, une mauvaise
place,  peine fortifie. Ils rentrrent en quartier d'hiver. Mazarin
eut beau jeu pour guerroyer seul  coup sr. Matre de tout, rien ne
l'arrte. Il ramasse en dcembre tout ce qu'il a de force au Nord,
avec son arme de Guienne. Son homme, Du Plessis, entranant sous ses
yeux cette grosse avalanche, fond sur Rethel, la prend avant que les
Espagnols eussent remu. Turenne, qui tait avec eux, ne venait pas 
bout de leur lenteur. Ils viennent tard et mal. Mazarin veut, exige
que Du Plessis attaque; il lui faut,  tout prix, rapporter  Paris
une belle bataille contre les amis de Cond. Drision de la fortune:
c'est Turenne qui est battu. Mazarin a dfait Turenne (15 dcembre
1650)!

Ingrat de sa nature, Mazarin s'tait mconnu, avait tourn le dos aux
frondeurs ds qu'il eut mis ses prisonniers loin de Paris. Son succs
de Bordeaux, sa victoire de Rethel, lui portrent  la tte. Il crut
dcidment qu'il n'avait que faire d'eux. Qui cependant avait gard
Paris pendant sa longue absence, qui, sinon les chefs de la Fronde,
sinon Retz, la Chevreuse? Ils avaient endormi et trahi la rvolution,
sur l'espoir du cardinalat promis par Mazarin  l'amant de
mademoiselle de Chevreuse.

Une chose parut cependant, c'est qu' ce moment mme o Mazarin
paraissait le plus fort, rapportait dans Paris les drapeaux espagnols,
il n'y avait de force relle que dans la Fronde, trahie, vendue,
tournant au vent des intrts de ses chefs.

En un mois, ce vainqueur, ce hros mont sur sa victoire, a perdu
pied; il glisse, il enfonce, il se noie.

Le 30 janvier 1651, sur quelques mots hardis du Parlement, notre
homme, se croyant trs-fort, compare cette compagnie au parlement de
Londres; il s'emporte devant Monsieur, parle de Cromwell et de
Fairfax. La reine, violente d'elle-mme et violente de servilit pour
son heureux vainqueur, folle de son laurier de Rethel, met les ongles
au nez de Monsieur, qui se sauve perdu, jure qu'il ne remettra jamais
les pieds chez cette furie.

On saisit ce moment. Retz et les amis de Cond s'taient rconcilis.
Conti devait payer la libert que lui rendrait la Fronde en prenant
une fille salie, la jeune Chevreuse, avec qui vivait le coadjuteur. La
vieille Fronde de Retz et des Chevreuse adopte la nouvelle Fronde des
amis de Cond, des gens d'pe, des nobles. Ce monstre des deux
Frondes, associant deux choses hostiles et inassociables, naquit dans
le lit de mademoiselle de Chevreuse, par les soins de sa mre, qui la
livrait et faisait de sa honte le lien des partis.

Quoi qu'il en soit, le monstre htrogne n'en clata pas moins avec
une invincible forme. Les gens d'pe, en nombre, s'assemblent. Au
Parlement, sur cette injure de Cromwell et Fairfax, s'lve l'aigre
cri des Enqutes, et bientt le tonnerre du peuple. Mazarin, sans
savoir comment, se sent lev de terre, et si lger, qu'il ne tient
plus  rien. Bref, le 6 fvrier, il perd la tte, il part seul du
Palais-Royal, seul, lorsqu'il pouvait sans obstacle emmener le roi.
Les portes taient ouvertes, nul obstacle. Par excs de prudence, il
jugea qu'une femme, un enfant, retarderaient sa fuite, en rendraient
le succs douteux.

Comme on admire toujours ce qui russit, plusieurs sont parvenus 
trouver dans cette lchet une politique profonde. Qui ne voyait
pourtant que les portes, ouvertes le 6, pourraient tre fermes le 9,
le jour o il avait remis la fuite de la reine et du petit roi?

En contant cette belle histoire, on est tent de croire qu'il n'y a
plus de mles en France, plus de virilit que sous la jupe. Il faut
une femme pour dire qu'on doit fermer les portes de Paris; c'est la
jeune Chevreuse. Il faut une femme, celle de Monsieur, pour signer
l'ordre; il n'ose le faire. On s'agite, on s'veille, on s'arme la
nuit du 9; on pntre au Palais-Royal. Mais une femme suffit pour
finir tout et endormir le peuple. La reine, avertie, a le temps de
dbotter l'enfant royal, de le remettre au lit. Il dort ou fait
semblant. Les innocents bourgeois admirent ce bel enfant, leur roi
(dj si bon acteur); ils retiennent leur souffle, s'en veulent
d'avoir troubl ce sommeil d'innocence, et, s'coulant sur la pointe
du pied, maudissent ceux qui les ont tromps et leur font passer la
nuit blanche (9 fvrier 1651).

Mazarin courait vers le Havre, voulant devancer les frondeurs, et
lui-mme dlivrer les princes.  quoi bon? Ceux-ci voyaient bien qu'il
agissait contraint, forc. Ils rentrent dans Paris, et ils le trouvent
charm de les revoir. Cond sortait refait et rajeuni par son
malheur, embelli du roman de sa vaillante petite femme. Les plus
hardis des siens lui parlaient d'enfermer la reine et de se faire
rgent, roi. Mais Mazarin en fuite avait, comme les Parthes, dcoch
derrire lui un trait aigu qui vint passer  travers les partis, les
disjoindre, les affaiblir tous.

Deux assembles existaient  Paris, dont on pouvait tirer parti contre
le Parlement. La noblesse tait runie aux Cordeliers, et le clerg
aux Augustins. La premire assemble comptait huit cents messieurs des
plus gros bonnets du royaume, princes, ducs, seigneurs. Les voil qui
raisonnent, qui cherchent aux vieux temps, qui se rappellent les hauts
_plaids_ fodaux qui gouvernaient jadis, qui se demandent comment le
gouvernement est maintenant aux mains sales des gens de chicane, des
procureurs crotts. Ils en viennent  cet axiome: La loi est
au-dessus du roi, au-dessus de la loi les tats gnraux.

Chose admirable. Le clerg fait cho. Il adopte, sans sourciller, le
principe rvolutionnaire. videmment, la facilit des tats de 1614,
le peu de peine que les privilgis avaient eue  les luder, les
enhardirent cette fois, et ils n'hsitrent pas  prononcer le mot
qui, dans un autre temps, leur et fait dresser les cheveux.

Mort, bien mort tait donc le matre (nous voulons dire le peuple,
nous voulons dire la France), pour que les valets orgueilleux, les
dilapidateurs de cette pauvre maison ruine, risquassent de prononcer
le nom redout du dfunt et de danser sur son tombeau!

L'effet fut excellent. Le faquin l'avait bien prvu de la frontire,
quand il envoya ce mot d'ordre. Le Parlement informe sur les injures
de la noblesse. La noblesse veut jeter le Parlement  l'eau (mars
1651).

La reine prisonnire se retrouve si bien matresse, qu'elle ne daigne
consulter Monsieur, et seule change le ministre (3 avril). Qui pourra
y trouver  dire? Elle prend justement pour ministres les ennemis de
Mazarin, entre autres Chavigny, un ami de Cond. Elle lche aux Conds
la Guienne, tout  l'heure la Provence. Elle lcherait le royaume pour
brouiller Monsieur et Cond, briser l'unit des deux Frondes.

Cond, sorti de sa prison tel qu'il y est entr, born, brutal,
aveugle, aide  cela, bien loin d'y mettre obstacle. Il oublie que la
vieille Fronde lui a seule ouvert la prison. Il ne veut plus que son
frre paye la ranon convenue, qui tait d'pouser la matresse du
coadjuteur. On rompt brusquement et avec outrage avec les deux
Lorraines, les Chevreuse, mre et fille. Les valets, les agents
populaires du parti Cond, un savetier, Maillard,  la vue de ces deux
infantes, crient dans les rues ce que Paris savait. La demoiselle
s'vanouit presque. Du sang, il faut du sang, et le sang de Bourbon
n'est pas trop pour laver l'affront fait au sang de Lorraine. Il et
fallu que le coadjuteur pt faire assassiner Cond. Il rpugnait au
guet-apens. Toute la rparation qu'il imagine, c'est de remplir le
Parlement de gens arms  lui et de coupe-jarrets, qui, au besoin,
pourraient faire un massacre. Les Conds filrent doux. Les deux
dames aux tribunes purent  leur aise triompher. Conti plia les
paules en passant devant elles. Son savetier reut quelques coups de
bton. Retz, en contant cet exploit immortel, termine par ce grotesque
mot: L'vnement pouvait tre cruel, me perdre de fortune et de
rputation... Je ne m'en suis pourtant pas fait reproche. Car ce sont
de ces choses que la politique condamne et _que justifie la morale_.

Ce prlat respectable tait alors de nouveau recherch par la reine,
qui le caressait fort dans sa jeune Chevreuse, qu'elle baisait sur
les deux joues. Il allait la nuit au palais en cavalier et en plumet.
On le rattrapait par l'espoir du chapeau, et par une ide qu'on lui
croyait fort agrable, comme devant venger les Chevreuse, l'assassinat
du grand Cond. La reine n'tait pas moins altre de vengeance. Cond
la jetait dans le dsespoir en l'attaquant sur Mazarin, rvlant ses
correspondances, la montrant gouverne par lui dans ses actes et dans
ses paroles, cachant ses envoys aux greniers du Palais-Royal.

Jusque-l, Mazarin n'avait jamais paru froce, il semblait moins
violent que la reine. Cependant la persvrance avec laquelle celle-ci
ngocia la mort de Cond avec la Fronde, fait croire qu'il n'en
repoussait pas l'ide. Elle ne faisait rien de sa tte, rien sans
l'ordre du matre absolu. Ne pouvant vaincre les rpugnances de Retz,
elle lui envoya, pour le convertir, d'abord ceux qui s'offraient pour
faire le coup, Hocquincourt et Plessis, enfin M. de Lyonne, agent
direct de Mazarin, qui lui fit honte de sa timidit. Ces braves
n'osaient agir,  moins que Retz n'assurt que son peuple, le peuple
frondeur, les sauverait du peuple des Conds.

Au total, la manoeuvre gnrale de la cour atteste la direction du
grand matre en friponnerie, qui du Rhin menait le Palais-Royal. La
reine avait d'abord tout lch  Cond pour le perdre auprs de la
Fronde; puis, tourn aux frondeurs, pour tuer ou arrter Cond. Retz
ayant refus, on fit croire  Cond que c'tait Retz qui demandait sa
mort.

D'autre part, celui-ci nous explique  merveille qu'il n'tait gure
moins faux et gure moins hypocrite. Il tait prlat populaire tout le
jour et frondeur; la nuit, il tait cavalier empanach et royaliste,
conseillant au Palais-Royal les mesures qui devaient le lendemain
annuler tout l'effet des mensonges et du bavardage qu'il allait faire
au parlement.

J'ai trop grand mal au coeur  conter tout cela. Il faut lire les
Mmoires du prlat, le voir triompher de sa honte, dire comment, sous
les yeux de sa Chevreuse, il disputait le pav  Cond. O cela, je
vous prie? Au sanctuaire de la Justice mme, dans la premire cour du
royaume et sur les fleurs de lis. Le prince, retir  Saint-Maur et ne
se sentant plus appuy dans Paris que par des criailleurs gags,
revient pourtant avec ses gentilshommes menacer le coadjuteur.
Celui-ci est en force. Il ne craint pas de pousser aux dernires
preuves la patience de Cond. Quatre mille pes sont tires. Les
amis de Cond essayent d'touffer, d'trangler le petit prlat entre
un mur et une porte. Enfin, par un miracle, les pes rentrent au
fourreau. Le galant prtre peut retourner vainqueur  Notre-Dame et
triompher chez la Chevreuse.

Cond a perdu terre. Il ne lui reste plus que la guerre civile,
l'appel aux rvoltes de provinces, dj manques et improbables,
l'appel  l'Espagne impuissante,  l'Empereur,  Cromwell ou au
Diable.

La Fronde ayant rendu  Mazarin le service de chasser Cond, il
pouvait  son aise se moquer de la Fronde, manquer aux paroles
donnes, bafouer Retz et le parlement, rire du public,  qui on a
promis les tats gnraux.

Ces tours de gobelet n'taient pas difficiles. La fatigue tait
excessive. La France, accable, alourdie, ne sentait plus sa tte,
n'avait plus conscience d'elle-mme, et de bon coeur consentait  tre
trompe. Jamais escamoteur n'eut spectateurs si dbonnaires.

 treize ans et un jour, le roi tait majeur et capable de gouverner.
Prcocit miraculeuse de la dynastie des Capets! Louis XIV, n le 5
septembre 1638, a atteint ses treize ans. Il entend rgner dsormais.
Quel besoin d'tats gnraux? Un bon roi, pour son peuple, est la
premire des liberts.

Le 8 septembre 1651, grande fte. Amples distributions de vivres. Le
vin pleut sur les places, et les saucissons pleuvent; on se bat pour
les ramasser. Le beau jeune roi,  cheval, ayant son petit frre 
ct (un joli visage de fille), s'en va au parlement avec la reine,
Monsieur, toute la cour. Il remercie la reine, la fait chef du
conseil, innocente Cond (absent cependant par prudence), mais dclare
Mazarin coupable et seul coupable. Lui seul a fait le mal dans la
rgence. Dfense au susdit Mazarin de revenir jamais dans le royaume.
Le roi entend qu'il soit banni et proscrit ternellement.

Le second acte de la Fronde finit en 1651, comme le premier en 1649.

Impuissante deux fois, la cour n'a garrott le lion  la premire, ne
l'a chass  la seconde, que par le secours des frondeurs. C'est la
rvolution, quoique avorte au premier acte et agonisante au second,
qui reste encore plus forte et plus vivace, plus prte  l'action.
C'est par elle que l'enfant royal peut rentrer dans Paris, et, par
ordre de Mazarin, amuser les frondeurs de la proscription de Mazarin.

Douce situation pour celui-ci, qui, d'avance, par la force du peuple,
a bris l'pe de Cond. Que lui reste-t-il, sinon de faire encore
comme il a toujours fait pour ceux qui l'ont servi, de perdre Retz et
d'tre ingrat?




CHAPITRE XXIII

FIN DE LA FRONDE[26]--COMBAT DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE

         [Note 26: Pourquoi ai-je abrg la Fronde? Pour l'claircir.
         Jusqu'ici elle reste obscure, parce que l'histoire y est
         reste l'humble servante des faiseurs de mmoires et des
         anecdotiers. L'histoire a t blouie de tant d'esprit, de ce
         feu d'artifice de bons mots, de saillies; et moi, j'en levais
         les paules. Un flau me poursuit dans cette Fronde, le vrai
         flau de la France, dont elle ne peut se dfaire, la race des
         _sots spirituels_. Dans la trs-vieille France, il n'y avait
         que certains terroirs, surtout nos hbleurs du Midi, qui nous
         fournissaient des _plaisants_; mais, depuis Henri IV et
         l'invasion gasconne, tout pays en abonde. Tout le royaume,
         dans la Fronde, se met  hbler. Le plus triste, c'est que,
         de nos jours, les historiens de la Fronde, de ses hros et de
         ses hrones, admirant, copiant ce torrent de sottises bien
         dites et bien tournes, gayant ces gaiets ineptes de leurs
         lgrets assez lourdes, ont russi  faire croire  l'Europe
         que la France, plus vieille de deux sicles, et moins
         amusante,  coup sr, n'a pas beaucoup plus de cervelle.]

1651


La Fronde est rpute, non sans cause, pour une des priodes les plus
amusantes de l'histoire de France, les plus divertissantes, celle o
brille d'un inexprimable comique la vivacit lgre et spirituelle du
caractre national. Cent volumes de plaisanteries! toute une
littrature pour rire! Des bibliothques entires de facties!
n'est-ce pas rgalant? Et on en retrouve tous les jours. En voici
quelques-unes qu'un jeune savant, M. Feillet, vient de retrouver  la
Bibliothque:

Il n'y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse
exprimer, point d'oreille qui puisse entendre ce que nous avons vu (
Reims,  Chlons, Rethel, etc.). Partout la famine et la mort, les
corps sans spulture. Ceux qui restent ramassent aux champs des brins
d'avoine pourrie, en font un pain de boue. Leurs visages sont noirs;
ce ne sont plus des hommes, mais des fantmes... La guerre a mis
l'galit partout; la noblesse sur la paille n'ose mendier et
meurt.... On mange les lzards, des chiens morts de huit
jours....--Ailleurs, en Picardie, on rencontre un troupeau de cinq
cents enfants orphelins et de moins de sept ans.--En Lorraine, les
religieuses affames quittent leur couvent pour mendier. Les pauvres
cratures se donnent pour un morceau de pain (1651).

Nulle piti. Une guerre excrable, acharne, sur les faibles. Une
chasse pouvantable aux femmes. En pleine ville de Reims, une belle
fille chasse par les soldats dix jours de rue en rue; et, comme ils
ne l'attrapent pas, ils la tuent  coups de fusil. Prs d'Angers, 
Alais,  Condom, sur toutes les routes de Lorraine, tout viol, femmes
et enfants, et par des bandes entires,  mort! Elles expirent, noyes
dans leur sang.

Quoi de plus gai? Le duc de Lorraine, ce chevalier errant qui prfra
la guerre au trne, rgale les nobles dames de ces rcits honntes;
son arme galante, dit-il, est la providence des vieilles, etc. (V.
Haussonville).

Cond, sur un grand champ de mort, avait montr aussi une trange
gaiet: Bah! ce n'est qu'une nuit de Paris.

Qui donne les dtails de famine que l'on a vus plus haut?
Principalement les missionnaires envoys de Paris par Vincent de Paul
pour porter  ce pauvre peuple les aumnes des dames charitables.
Secours minimes, en tout, six cent mille livres en six annes.

En Picardie, on donne trois cents livres par mois pour dix-huit cents
personnes; donc, pour chacune, trois sous et demi par mois.

Vincent fut admirable, quelque peu qu'il ait fait. Ce qui tonne
seulement, c'est qu'ayant tant de coeur, dans ces extrmits qui font
tout oublier, il n'oublie pas son caractre de prtre, et fait de la
confession catholique une condition de l'aumne.  sa recette des
soupes conomiques que l'on distribuera aux pauvres, il ajoute qu'en
distribuant on leur lira des prires en latin, des _Pater_, des
_Confiteor_, des _Ave_, des _Credo_, et qu'on les leur fera rpter
et apprendre par coeur. Mais quoi! si cet homme affam est luthrien,
calviniste, anglican, faut-il qu'il meure? faut-il qu'il abjure pour
manger?

Les dames continuent glorieusement leur gnralat. Elles remontent 
cheval, et elles donneront des quenouilles aux hommes lasss ou
pacifiques, entre autres au grand Cond. L'intrigue de Paris, l'ennui
du Parlement, ses duels ridicules avec le petit prtre, tout cela
l'avait rendu malade: J'ai assez, disait-il, de la guerre des pots de
chambre. Il tait rellement un sauvage officier de la guerre de Trente
ans, et il se ft dprincis pour s'en aller, comme le duc de Lorraine,
avec une bonne bande de voleurs aguerris, batailler en Allemagne. Ne le
pouvant, tenu, li par sa matresse, madame de Chtillon, qui muselait
ce dogue, il et accept volontiers l'offre de Mazarin, de le laisser,
roi du Midi, dormir tranquillement en Guienne. Mais sa soeur ne le
voulait pas. Il et fallu que madame de Longueville sortt du roman,
tombt au rel, rentrt en puissance de mari, dans l'ennui de la
Normandie. Donc, quand Cond fut en campagne, sa soeur et ses amis
firent entre eux un trait o ils l'abandonnaient, s'il faiblissait, et
lui substituaient, comme gnral, son petit frre bossu, Conti, lev
pour l'glise, uniquement dvot aux beaux yeux de sa soeur.

Cond cda, et madame de Longueville emmena triomphante ses deux
frres, la Rochefoucauld, enfin ses lieutenants,  la conqute du
Midi.

Mais, contre son drapeau de couleur isabelle, la reine, au nord,
dploie le drapeau blanc, et, favorise par la Fronde, mne une arme
au-del de la Loire. Elle n'avait que quatre mille soldats, il est
vrai aguerris, de plus le roi, la jeune et blonde image de la royaut
pacifique, et du repos futur pour lequel soupirait la France. Cond
vit aller en fume tout ce que ses amis lui promettaient pour
l'entraner. Tout sur la route suivit l'enfant royal. Les recrues ne
tinrent pas devant notre vieille infanterie de Rocroy qu'alors menait
Harcourt. Cond n'eut un petit secours des Espagnols qu'en livrant une
place prs Bordeaux et se brouillant avec ce parlement. Celui de Paris
n'osa refuser d'enregistrer la dclaration qui le disait tratre et
l'alli de l'tranger.

Ceci le 4 dcembre 1651. Et, le 18, le Parlement apprend par une
lettre polie de Mazarin que, pour reconnatre les obligations qu'il a
au roi et  la reine, il vient les dlivrer; il a lev une bonne arme
de dix mille hommes et la conduit en France.

Lev? avec quoi, s'il vous plat? Avec son argent personnel, sur la
fortune d'un homme arriv sans un sou en 1639. L'examen des registres
de son banquier Cantarini venait d'tablir qu'il avait vol neuf
millions (quarante, tout au moins, d'aujourd'hui).

L'homme qui offrait d'assassiner Cond, Hocquincourt, avait lev et
conduisait cette bande, sous la noble _charpe verte_ de Giulio
Mazarino.

Le Parlement a condamn Cond le 4. Le 30, il condamne Mazarin, qui
vient faire la guerre  Cond. Le Parlement veut qu'on arme les
communes pour arrter le Mazarin, mais dfend de prendre l'argent
ncessaire pour cet armement. Il ordonne aux troupes de marcher et
prohibe les moyens de pourvoir  leur subsistance, etc.

Sous sa grande fureur (simule? ou sincre?), un sentiment contraire
va se fortifiant, le dsir de la paix. Un serviteur de Monsieur ayant
hasard le simple petit mot d'_union_ entre Monsieur et le Parlement,
ce mot, qui rappelait la Ligue, eut un effet terrible. La tendresse
de coeur pour l'autorit royale, la pense de ces temps maudits,
firent repousser, dtester l'_union_....

Pour achever la Fronde, en touffer le faible souffle, un pesant
teignoir tombe dessus, le chapeau rouge, qui coiffa Retz, l'anantit.
Mazarin avait cru en faire la feinte seulement pour le perdre dans le
peuple. Mais le pape hassait Mazarin. Il fit Retz cardinal, pensant
le faire plus fort; et ce fut le contraire, il le tua deux fois: dans
la cour, dans le peuple (18 fvrier 1652).

Le hros, le vainqueur de ce moment, c'est Mazarin. Il va de succs en
succs, Cond de revers en revers. On se dispute en France la main de
ses nices; ses pas victorieux sont marqus par des mariages. Les
pernon dj sont  lui. Les Vendmes ont ambitionn de mler le sang
d'Henri IV au sang des Mancini. M. de Bouillon, pour son an, pour
l'hritier de sa principaut, recherche une autre nice; ce qui
donnera au Mazarin le frre de M. de Bouillon, Turenne, pour arrter
Cond. Celui-ci, perdu en Guienne, ne se voyant au nord qu'une petite
arme d'Espagnols que conduisaient fort mal deux tourdis, Beaufort et
Nemours, traverse toute la France et reprend son arme. Voil Cond
devant Turenne.

Cond avait trouv une auxiliaire inattendue. Une femme encore avait
pris la grande initiative. Mademoiselle de Montpensier, fille de
Monsieur, mais fort indpendante de son pre par sa fortune immense,
tait dpite,  vingt-cinq ans, de n'tre pas marie. Elle avait le
coeur haut, la grande mulation des reines clbres, les Christine de
Sude et les Henriette d'Angleterre. Elle voulait un trne, et
d'abord elle s'tait propose  l'Empereur.  la rigueur, elle et
descendu  prendre l'archiduc pour rgner sur les Pays-Bas. Mais son
rve favori, c'tait le mot d'Anne d'Autriche sur Louis XIV, avant sa
naissance et pendant la grossesse: C'est ton petit mari. L'enfant
avait quatorze ans, elle, vingt-cinq. Et cette grosse diffrence
allait encore augmentant; Mademoiselle perdait de sa premire fleur;
son teint rougissait trop, son grand nez devenait ros. Donc, elle
imagina, dans sa sagesse, que le meilleur moyen d'pouser le roi,
c'tait de le battre; que Cond, chassant Mazarin, payerait sa
vaillante allie en la faisant asseoir sur le trne de France.

Pour mettre les choses au pis, la princesse de Cond, souvent malade,
ouvrait une autre chance; si Cond tait veuf, qui pouserait le
hros, sinon l'hrone qui l'aurait soutenu? Donc, en se jetant dans
la guerre, cette intelligente Clorinde pouvait y gagner deux maris.

C'est dans ses Mmoires qu'il faut lire la grotesque pope, son
intrpidit dans une occasion sans pril. Elle y montra du moins que,
pour vouloir, oser et se mettre en avant, il suffit de ne rien savoir,
de ne rien voir, de peu comprendre. Elle ferma les portes d'Orlans,
et donna  Louis XIV, pour premier dbut de son rgne, la
mortification de reculer devant une femme, la chance d'tre vaincu,
peut-tre enlev par Cond, ce qui fut trs-prs de se faire
(Laporte).

Cond eut un grand avantage, il entra  Paris. Il croyait ds lors
tenir, dominer, entraner Monsieur et le Parlement. Mais son
tonnement fut grand en voyant, au Parlement, et  la Cour des Aides,
o il alla, les magistrats lui reprocher en face et son trait avec
l'Espagne, et l'argent de l'Espagne qu'il venait de recevoir, et son
audace  se reprsenter devant les tribunaux qui venaient de le
dclarer coupable de lse-majest. Il se troubla, s'emporta, mais ne
put rien nier. Un simple prsident des Aides l'accabla, lui parlant de
par la loi, de par la France, bravant la sinistre figure qui respirait
le meurtre. Il fut bien clair ds lors que les magistrats sentaient
derrire eux la bourgeoisie arme, qu'ils repousseraient Mazarin, mais
n'adopteraient pas Cond, et que, si celui-ci mettait dans Paris sa
petite arme trangre, ce serait  force de sang.

C'est ce qui rendait si bonne et si forte la position de Mazarin. Le
ministre italien semblait encore, ayant le roi de son ct, contre
l'alli de l'Espagne et l'arme espagnole, reprsenter le vrai parti
franais. La question de nationalit, mise en jeu, prime toujours et
domine la question de libert. Plus d'un frondeur sincre, plutt que
d'ouvrir Paris aux drapeaux de Philippe IV, l'aurait ouvert au
Mazarin.

Celui-ci tait fort tranquille. Il avait sous la main Turenne, et plus
loin la Fert avec une seconde arme. Le duc de Lorraine vint un
moment aider les princes, mais fut aisment renvoy, ou par terreur ou
par argent. N'ayant de bien que son arme, il hsitait beaucoup  la
risquer en agissant contre Turenne. Il partit le 16 juin.

Cond, dsespr, retomba sur Paris, son unique ressource, tant sr
de prir s'il n'en venait  matriser la ville,  s'y loger
militairement,  l'exploiter  fond par sa fausse Fronde, mi-canaille
et mi-gentilshommes, faux savetiers, faux maons qu'il jetait dans le
peuple, et qui, sous cet habit, taient de vieux soldats, ns et
habitus dans le sang, et tout prts aux plus mauvais coups.

Dj cette terreur avait russi contre Monsieur. Un de ces maons de
Cond tira sur lui deux coups de pistolet par-devant tout le peuple
aux portes du Palais de Justice. Monsieur s'enfuit  toutes jambes.
Depuis ce temps, il aima fort Cond et ne put lui rien refuser.

Monsieur dompt, il fallait dompter le Parlement. Le 25 juin, une
foule immense assige le Palais. Le peuple veut qu'on en finisse.
D'abord, malentendu entre des compagnies bourgeoises, qui tirent l'une
sur l'autre. Les gens de Cond en profitent. Ils nettoyent le grand
escalier  coups de pistolet, tuent trente personnes, en blessent un
nombre infini dans cette foule compacte. Les magistrats veulent
sortir. On leur saute  la gorge. On les fait rentrer pour voter. On
bat, on gourme, on trane les conseillers plus morts que vifs. Les
arrts dsormais seront rendus dans le dsert, sans prsident ni
conseillers, par quelques jeunes gens des Enqutes.

Ce qui rend ceci plus horrible, c'est ce qu'explique fort bien
Mademoiselle, la grande allie de Cond. En frappant ce coup sur le
Parlement pour l'empcher de traiter, il voulait traiter lui-mme. Il
prtait une oreille crdule aux vaines propositions dont l'amusait le
Mazarin. Mais celui-ci employait ce temps; de tous cts, il
rassemblait des troupes, fortifiait Turenne. Une rvlation curieuse
nous montre qu' ce moment il tait occup de l'intrieur de la petite
cour, autant et plus que de Paris. Le jeune roi avait quatorze ans. On
pouvait le croire assez prs d'une crise de nature qui donnerait prise
sur lui. Sa mre le garderait-elle? ou Mazarin s'en emparerait-il?
C'tait dj la question.

Mazarin avait honteusement, indignement nglig l'enfant, et il
portait la mre sur ses paules. Il tait excd des assiduits d'une
grosse femme de cinquante ans. Tendre, en ralit trop tendre, elle
avait pris dans son absence assez patiemment les galanteries du
factieux Retz. Cela et t loin si elle n'et su qu'on en rptait
tous les soirs la comdie chez les Chevreuse. Bref, Mazarin,  son
retour, ne fut plus le doux, le charmant cardinal, l'ancien Mazarin,
mais un rude et brusque mari, ne daignant mme mnager les convenances
du rang, et disant  la pauvre reine devant tmoins: Il vous sied
bien,  vous, de me donner des avis!

Il n'avait rien fait jusque-l pour gagner le jeune roi. Il le
laissait sans argent dans la poche, ne renouvelait pas mme ses
habits, si bien qu' quatorze ans il avait ceux de douze, beaucoup
trop courts. Il n'aimait que sa mre, tait trs-caressant pour elle.
 vrai dire, elle achetait cela par une complaisance sans bornes,
faible et molle, soumise  ses moindres caprices. On pouvait croire
qu'elle le voulait garder dpendant,  force de tendresse. La grande
affaire de cour tant dispute entre les dames, la question de savoir
laquelle donnait la chemise au lever, avait t tranche; elle ne la
prenait que des mains de son fils. Dj grand, il voulait, exigeait
qu'elle le baignt avec elle. Il le voulut un jour, ayant trs-chaud,
au risque de sa vie, et, sans le mdecin, elle hasardait la chose,
plutt que de lui rsister.

Dj il recherchait les dames, se plaisait au milieu des filles de la
reine. Il y avait  parier qu'il choisirait bientt, qu'il aurait
quelque favorite. Mais s'il avait un favori? C'est  quoi songea
Mazarin.  la Saint-Jean (prcisment la veille du massacre fait au
Parlement), Mazarin invite l'enfant  dner. On dnait vers midi. Il
revint  sept heures du soir. Que se passa-t-il dans cette longue
fte? On ne le sait; mais il revint triste, dit Laporte; il voulut se
baigner, et Laporte vit bien de quoi il toit triste.

Laporte sut les choses, mais non pas les personnes. L'enfant ne
dnona pas l'auteur du fait, celui avec qui le pervers avait cru le
lier par une complicit de honte. Je ne vois prs de Mazarin de jeunes
gens que ses neveux. L'un fort petit, lev aux Jsuites, dans leur
collge de Clermont. L'autre, dj hors de pages, n'avait que deux ans
de plus que le roi, et pouvait tre un camarade. Il tait fort aim de
tout le monde pour sa douce et jolie figure, et pour un charme
d'esprit et de bont. Ces deux neveux prirent trs-misrablement. Le
petit, que son oncle avait mis au collge pour se populariser, fut
bern par ses camarades sur une couverture, mais tomba par terre, fut
tu. L'autre, cette brillante fleur d'Italie par laquelle il croyait
tenir le roi, prit victime de l'impatience qu'il avait de l'avancer.
Il l'exposa au combat du faubourg Saint-Antoine, l'y fit lieutenant
gnral  dix-sept ans, et au moment il fut tu.

Pour revenir, Laporte comprit bien que, de toute faon, il tait
perdu, qu'il parlt ou ne parlt pas. Mais cet homme honnte et
courageux, qui avait risqu sa vie pour la reine, s'immola encore,
l'avertit. Il tait sr que, dans sa misrable servilit pour Mazarin,
elle ne garderait pas le secret. Et, en effet, bientt Laporte fut
chass en perdant (sans indemnit) la petite charge qui tait l'unique
patrimoine de sa famille.

Elle profita de l'avis toutefois. L'enfant, fort diffrent de son
jeune frre, aimait les femmes et n'aimait qu'elles. Sa mre parat
l'avoir confi de bonne heure  la maternit galante d'une dame fort
laide, madame de Beauvais, sa premire femme de chambre, pas jeune et
qui n'avait qu'un oeil. Elle n'en fut pas moins, dit Saint-Simon, la
premire aventure du roi.

Voil donc la situation  la Saint-Jean. Admirable de tous cts.
Sodome  Saint-Germain. Et au Palais, l'avant-got du carnage qui eut
lieu quelques jours aprs. Ici la boue, et l le sang.

Pendant qu'un prtre, puis un chartreux, et encore une belle dame,
matresse de Cond, ngocient pour lui  la cour, Mazarin a enfin ses
deux armes et peut agir. Cond va se trouver  Saint-Cloud pris entre
les deux. Il entreprend de filer sous les murs et d'aller se poster au
confluent de Charenton. Opration scabreuse devant un gnral aussi
attentif que Turenne, qui, de Montmartre, de Mnilmontant, de
Charenton, pouvait  chaque pas le foudroyer. Cond remit tout  la
chance, et compta sur son danger mme, pensant qu'il dciderait Paris
 le recevoir. Mais le contraire advint. Il frappa  toutes les
portes. Aucune n'ouvrit.  la porte Saint-Denis, Turenne tait l,
pouvait l'craser de boulets. Il lui tua peu d'hommes d'arrire-garde,
et le laissa passer jusqu' la porte Saint-Antoine.

Cond envoyait coup sur coup presser, prier Monsieur. Sa fille aussi
priait, pleurait. Monsieur faisait le malade, et tous les gens de sa
maison riaient, pensant que Cond serait tu. Cependant Monsieur,
sentant bien qu'il se compromettait par son inaction, sans agir,
crivit. Il donna une lettre vague  Mademoiselle pour l'autoriser 
demander  l'Htel de Ville les _choses ncessaires_. Avec ce mot,
l'audacieuse princesse pouvait ce qu'elle voulait. Le gouverneur de
Paris L'Hospital et le prvt des marchands lui taient fort
contraires. Ils voulurent ajourner. Leur rsistance ne dura pas le
temps d'une messe basse qu'elle prit en passant par morceaux. La Grce
agit, surtout par les cris de la Grve, o l'on entendait nettement:
Entrons, noyons ces Mazarins.

Donc Mademoiselle emporta ce qu'elle voulait, un secours pour Cond,
et, le plus difficile, sa retraite  travers Paris. Elle avance
bravement au bruit des canonnades dans la rue Saint-Antoine,
rencontrant des morts, des blesss, la plupart ses amis. Elle s'meut,
mais sans se troubler.

Cond a fait des efforts surhumains, mais fait des pertes normes. Il
trouve Mademoiselle tablie dans une maison tout prs de la Bastille.
Elle lui offre de lui ouvrir Paris. Il refuse de reculer. Il tait
dans un tat pitoyable. Deux doigts de poussire sur le visage, ses
cheveux mls, sa chemise sanglante, sa cuirasse pleine de coups,
l'pe nue  la main (ayant perdu le fourreau).... Il pleurait....

Mademoiselle, pendant qu'il retourne au combat, lui envoie des
renforts, fait filer les bagages, reoit, fait soigner les blesss.
Mais tout cela ne suffisait pas. Une seule chose pouvait sauver
celui-ci, c'tait que la Bastille prt parti tirt de ses tours et le
reut sous son canon.

Les Broussel tenaient la Bastille. Un fils du vieux Broussel en tait
gouverneur. Se dcida-t-il en ce jour sans l'aveu de son pre, sans
l'aveu des frondeurs, des Miron, Charton, Blancmesnil, de la vieille
et pure Fronde? Je ne le pense pas. La dsertion du cardinal de Retz,
qui s'tait fait ermite  Notre-Dame depuis qu'il avait le chapeau,
n'avait pas enterr avec lui le parti. Il existait disloqu,
discordant. On le voit bien, malgr l'ombre fatale que jette ici la
partialit des Mmoires.  croire ceux-ci, Mademoiselle a tout fait.
Qui lui permit de faire? Celui qui lui baissa le pont-levis et qui la
mit dans la Bastille. Et qui celui-l? C'est la Fronde.

La vieille Fronde avait  choisir entre la brutalit militaire du
parti de Cond et l'infamie de Mazarin. Elle choisit, et sauva Cond.

Il tait temps. Car on voyait la seconde arme royaliste qui, de la
Seine, venait pour prendre en flanc Cond, dj trop faible contre
celle de Turenne. Encore dix minutes, il tait perdu.

On voyait tout cela des tours distinctement. Et le fils de Broussel
fut trop heureux quand Mademoiselle lui montra l'ordre, faux ou vrai,
de Monsieur pour tirer _sur l'ennemi_.

Quel ennemi?

Les canons braqus sur la ville furent tourns vers Charonne, o tait
le roi. Qui allait tirer sur le roi?

Ce fut un conseiller nomm Portail, donc le Parlement, qui tira.

Il n'y eut que trois voles et trois petits boulets. Mais, si la
Fronde n'et t dj divise et morte par l'abandon de Retz, ce
n'tait plus la Fronde, mais la rvolution d'Angleterre. Et c'tait
le _Long Parlement_.




CHAPITRE XXIV

FIN DE LA FRONDE--LE TERRORISME DE COND--MASSACRE DE L'HTEL-DE-VILLE

1652


Au messager qui porta la nouvelle et lui montra les tours couronnes
de fume, Cond dit: Tu me donnes la vie. Et il faillit l'touffer
de ses embrassements.

Ce feu ne pouvait gure pourtant intervenir de prs dans le combat. Il
n'et pas empch Cond d'tre cras aux pieds des tours. Il ne
portait qu'au loin. Il tait admirable pour frapper  Charonne sur le
roi et sur Mazarin.

Cela mme effraya. On le prit comme la voix de Paris, comme menace de
la grande ville, comme signification dfinitive que la Fronde adoptait
Cond, que la Rvolution ne reculerait plus, mais se transformerait
et frapperait la royaut.

Mazarin fut surpris, atterr.  toutes les portes, il avait cru avoir
des gens  lui. Il tait sr d'entrer, et ne songeait qu' amener la
reine et les dames en triomphe. Il resta aplati, ne profita pas de ses
forces. S'il et permis  Turenne de droite,  la Fert de gauche, de
pousser leurs armes, de s'unir en formant un coin, ils entraient
infailliblement; ils peraient  travers Cond, peraient jusqu'
Paris, ayant de moins en moins  craindre les boulets qui volaient
par-dessus leurs ttes. Ils auraient ri sous ces canons tirs dans les
nuages, et trouv  la porte Saint-Antoine un monde de gens impatients
de la leur ouvrir. Mais Mazarin perdit la tte. Turenne, je crois,
garda la sienne. Pour la seconde fois, il pargna Cond. Froid, calme
et prvoyant, il se soucia peu, pour faire triompher Mazarin, de
marquer dans l'avenir de sa maison, celle de Bouillon, du sang d'un
prince, et du carnage horrible o allaient prir ple-mle nombre des
grands seigneurs de France.

La porte Saint-Antoine s'ouvrit, non sans peine,  Cond. Il y fallut
des prires, des menaces, et l'intrt aussi qu'excitait sa bravoure
hroque. Voulez-vous faire prir M. le Prince? Cela emporta tout.

Mais,  la porte Saint-Denis, on n'entra que de force et en cassant la
tte  l'officier bourgeois qui commandait, d'un coup de pistolet.

L'entre ne fut pas gaie. C'taient des vaincus qui entraient et qui
venaient chercher asile. Une arme moiti espagnole, et des faux
Espagnols de Flandres. Des files de bagages infinis et des blesss
sans nombre, un encombrement dsolant. Rien de moins rassurant,
d'ailleurs, que de mettre dans une ville si riche tant d'hommes de
pillage et de sang. On les logea entre Saint-Victor et Saint-Marcel,
dans un faubourg mur, gard par la Seine et la Bivre; on pouvait
dire qu'ils taient dans Paris et qu'ils n'y taient pas. Mais les
bourgeois ne s'aperurent que trop du voisinage de ces troupes mal
disciplines, battues, mais impudentes et de mauvaise humeur, qui
n'auraient pas mieux demand que d'avoir sur leurs htes le succs
qu'elles n'avaient pas eu sur l'ennemi.

Cond trouva la ville fort change et fort partage. La Fronde mme,
qui venait de le sauver, n'tait nullement d'accord pour lui. Sans
parler de la Fronde inerte du cardinal de Retz, cach  Notre-Dame, il
y avait la Fronde orlaniste, attache  Monsieur; la Fronde
royaliste, qui voulait le retour du roi et de la cour, et n'excluait
que Mazarin. Celle-ci, c'tait vraiment presque toute la ville. Peu
voulaient Mazarin, et peu voulaient Cond.

Cond n'avait qu'une chance, frapper un coup sanglant, se relever par
la terreur, compromettre Monsieur. Qui donna ce conseil sinistre? Qui
fit croire  Cond que cet excs d'ingratitude, de frapper qui l'avait
sauv, de punir Paris, son asile, de sa gnreuse hospitalit, lui
porterait bonheur? On l'ignore. Peut-tre un sot et dur soldat, de ces
ignorants capitaines, borns comme un boulet. Ou bien serait-ce
l'homme de Richelieu, lev aux choses violentes, le malencontreux
Chavigny, un fils de la fatalit, n pour aller de faute en faute, de
malheur en malheur, qui mourut peu aprs, fort pnitent, fort
jansniste? Il serait mort, dit-on, des reproches que lui fit Cond
d'avoir trait pour lui; mais, qui sait? ces reproches avaient
peut-tre un autre sens.

Le prvt des marchands avait convoqu  l'Htel de Ville une
assemble pour le 4 juillet, six magistrats et six bourgeois de chaque
quartier, de plus tous les curs, redevenus, comme Retz, grands amis
de la paix. Les magistrats frondeurs taient srs d'y tre envoys, et
l'on pouvait prdire que la majorit serait frondeuse. Mais frondeuse
de quelle nuance? De celle qui voulait le _roi sans Mazarin_.

Cette Fronde-l avait sauv Cond, mais elle ne voulait pas terniser
pour lui la guerre.

Le 3 juillet, Cond prit son parti, et chargea ses soldats de _faire
peur_  cette assemble. Il fit louer le soir chez les fripiers deux
cents habits d'ouvriers dont il affubla pareil nombre de ses tueurs
les plus dtermins. On loua  la Grve quelques chambres, o l'on
pratiqua dans les murs des meurtrires qui rpondraient juste aux
fentres de la salle de l'Htel de Ville, qui taient en face. On jeta
un mot d'ordre dans la population misrable du quartier, les maons
sans ouvrage, les bateliers qui ne naviguaient plus: on dit partout la
nuit qu'il fallait en finir avec les Mazarins. La chaleur tait
grande. Pour donner l'lan  l'affaire, on eut soin d'amener en Grve
cinquante pices de vin  dfoncer.

Talon, un honnte homme et un consciencieux magistrat, affirme qu'un
des amis du prince, M. de Rohan, sut la nuit cet affreux secret; que,
le 4 au matin, il pria, supplia Cond de ne point faire cette chose
insense et horrible. Elle devait lui donner un jour de force, mais le
lendemain l'horreur universelle, la haine de Paris, qui s'ouvrirait au
Mazarin. Pouvait-il bien, d'ailleurs, envelopper dans ce carnage les
plus ardents frondeurs, les gens de son parti, du parti qui venait de
lui sauver la vie en le couvrant du feu de la Bastille.

Le second de Broussel, Charton, allait se trouver l. L'an des
barricades, Miron, celui qui, le premier, fit battre le tambour au
jour o naquit la Fronde, Miron, allait aussi en aveugle  la mort.
Mais, outre ces frondeurs, il y avait des gens, le conseiller Ferrand,
l'chevin Fournier, qui taient purement et simplement amis des
princes et des sdes de Cond. N'tait-ce pas une chose norme et
monstrueuse de ne pas les avertir? On et bruit le secret,
dira-t-on. Mais il tait dj communiqu  tant de gens! Rohan ne fut
pas cout. Apparemment les conseillers du prince jugrent qu'en cette
vieillesse des partis, les amis trop anciens sont tides, cependant
exigeants, et qu'on est trop heureux de ces purgations fortuites qui
expulsent un sang refroidi.

Soit que le secret transpirt, soit pressentiment vague, plusieurs
hsitaient d'y aller. Un marchand de la rue Saint-Denis, fort estim,
aim, tait retenu par sa femme. Il dit: Je suis nomm, c'est mon
devoir d'aller. Mais il se confessa et communia, pensant aller  la
mort.

Les deux princes arrivrent fort tard  l'Assemble (Conrart dit  six
heures). Cond sans doute priait, poussait, ds le matin, Monsieur,
peu curieux de cette fte. Un trompette du roi arriva en mme temps
pour demander qu'on remt l'assemble. Elle s'insurgea contre, et
parut trs-frondeuse, mais non dans l'intrt des princes, demandant
seulement que le roi rentrt sans Mazarin. Les princes mcontents se
levrent, descendirent.

Est-il sr qu'ils aient dit  la foule: Ce sont des Mazarins,
faites-en ce que vous voudrez? On l'a dit, mais j'en doute. Ce signal
de mort tait superflu. Cond, croyant peut-tre se laver les mains de
la chose en la rejetant sur un autre, avait log le roi des Halles, le
mannequin Beaufort, dans une boutique des ruelles qui vont  la Grve
pour surveiller l'excution. Chose curieuse qu'atteste Conrart, malgr
les cinquante tonneaux de vin, l'affaire ne prenait pas. Quelques
coups de fusil partirent bien de la Grve, tirs en haut, donc
innocents. Le peuple tait plutt triste, et plus sombre que furieux.
Les plus mchants n'attaquaient point. Qui voulut fuir d'abord
chappa sans grande peine.

Mais il se trouvait l aussi des gens moins incertains, venus de chez
Cond, et de ses propres domestiques. Ses soldats dguiss, qui
buvaient depuis le matin avec les bateliers, ne souffrirent pas non
plus que la chose avortt. Ils attaqurent en hommes d'exprience,
d'une part tirant d'en face par les trous faits exprs sur les larges
fentres de la salle de l'Htel de Ville; d'autre part, attaquant d'en
bas, de prs et du plus grand courage les dfenses improvises que les
archers de la ville avaient faites au vestibule et  l'entre du
fameux escalier. Ces archers, peu nombreux, et n'ayant gure de
poudre, firent cependant une trs-belle rsistance, tirant quatre par
quatre, et chaque fois tuant quatre soldats. Ceux-ci taient
dsesprs; ils entrrent en fureur. L'un d'eux, ayant dj trois
balles, s'acharnait de son bras mourant  arracher un pieu; il fut tu
dessus  coups de hallebardes, d'pes et de poignards.

Le gouverneur de Paris, L'Hospital, le prvt, tous les royalistes,
craignaient beaucoup, mais non pas les frondeurs. Des hommes idoltrs
du peuple, le prsident _J'dis a_ (Charton), le bouillant colonel et
matre des comptes Miron, n'imaginrent pas un moment qu'on voult
s'attaquer  eux. Charton se mit sur une fentre, cria qu'on
s'arrtt, qu'il rpondait de tout; mais on tira sur lui. Il
descendit, il s'offrit pour otage. En un moment, il fut coiff de cinq
cents coups, s'arracha  grand'peine et se cacha aux lieux d'aisance.
Miron fut moins heureux encore. Il entreprit de se faire jour pour
aller faire armer ses gens et dlivrer l'Htel de Ville. Vous
prirez, lui dit-on.--Il n'importe! que je prisse en faisant mon
devoir.  peine sur la Grve, il crie: Je suis Miron. Il est jet 
terre par un savetier qu'il avait nagure empch de tuer un
magistrat. Un cuisinier et un petit laquais de Cond frappent dessus;
il est perc de coups.

Les amis que Cond avait dans l'assemble, fort tonns de voir
massacrer les frondeurs, se htent de faire un criteau en grosses
lettres, y crivent _Union_, esprant dsarmer l'meute. Mais l'meute
tait ivre de vin, de sang, n'y voyait plus. Ferrand, l'un d'eux, qui
descendit, fut tu  ct de Miron.

Cependant Cond et Monsieur taient entours de personnes qui
priaient, suppliaient, pleuraient pour qu'on envoyt au secours. Le
laquais d'un des partisans dvous de Monsieur, qui tait  l'Htel de
Ville, arriva jusqu'au prince. Il le trouva paisible qui sifflait.
Monseigneur, ils vont tuer mon matre! Le voyant sourd, paralytique,
aveugle, il perdit tout respect, l'empoigna par le bras, croyant le
faire lever... Mais toujours ce bras retombait....

Un homme cependant arrive essouffl. Le feu est  l'Htel de Ville!
Monsieur dit  Cond: Mon cousin, ne pourriez-vous pas aller mettre
ordre  cela?--Monseigneur, dit Cond, je ne m'y entends point. Je me
sens poltron pour ces choses.--Eh bien, dit Mademoiselle, j'irai. Il
faut sauver le gouverneur, et le prvt.--J'irai avec vous, dit
Cond. Mademoiselle l'en empcha. Elle n'alla pas jusqu'au bout. Au
pont Notre-Dame, on lui dit qu'ils taient enrags  ce point qu'ils
avaient tir sur le Saint-Sacrement qu'un cur apportait en Grve. Ses
gens la supplirent de ne pas avancer.

Le feu n'avait pas pris. Il n'y eut qu'une grande fume dont les
enferms touffaient. D'autre part, un cur parvint jusqu' Beaufort,
et lui fit honte de ce mlange horrible o il confondait ses amis. Il
avana alors, sauva quelques personnes. Mais ce qui fut plus efficace,
c'est que, les soldats furieux de Cond ayant t tus ou blesss en
grand nombre, il ne restait gure sur la Grve que de la canaille. Ces
meurt-de-faim, fort peu passionns, imaginrent qu'il y avait l une
grosse affaire pour eux  dpouiller les richards qui seraient trop
heureux de n'tre que vols. Ils montrent, trente d'abord d'un mme
flot. Et ils trouvrent l'affaire encore meilleure. Ces gens, qui
n'attendaient que la mort, non-seulement se laissrent voler
trs-volontiers, mais leur proposrent des traits, deux cents francs,
trois cents francs, pour tre ramens chez eux. Ce commerce honteux,
misrable, des vies humaines, qui s'tait fait  la Saint-Barthlemy,
se revit dans Paris. Les dfenseurs pays se croyaient si autoriss
d'en haut, qu'ils ne faisaient difficult de dire leurs noms, leurs
mtiers, leur adresse, et venaient froidement toucher le lendemain le
prix convenu de la veille.

Mademoiselle, qui, dans tout cela, montre un coeur de princesse, et
point du tout de femme, donne la belle excuse qu'elle fit chercher un
trompette pour l'envoyer devant et obtenir passage, mais qu'il ne s'en
trouva pas dans tout Paris. Elle tait revenue au Luxembourg. Son
pre, aprs avoir eu peur d'agir, commenait  avoir peur de n'agir
pas. Il l'obligea de retourner. Il tait minuit, et tout fini. Elle ne
rencontra gure de vivants, mais des morts empils dans une charrette,
et si ngligemment jets, que les jambes et les bras roidis passaient
d'ici et de l. Je ne fis que changer de portire, dit-elle, de
crainte que les pieds ou les mains ne me donnassent par le nez. La
nuit tait trs-belle, fort chaude. Cette fille sensible rit fort en
rencontrant des marchandes en chemise qui causaient sur la porte avec
leurs bons amis en costume plus simple encore. La Grve tait moins
gaie. Je ne vis jamais, dit-elle, un lieu plus solitaire. Beaufort
la fit passer sur les poutres fumantes. Elle trouva dans un cabinet le
prvt, et le sauva d'un danger qui n'existait plus.

Il tait presque jour. Paris se reconnaissait. On commenait partout 
raconter la chose. Et tout retombait sur Cond. Il y eut un mouvement
d'horreur, dit Joly.--Et Mademoiselle elle-mme: Ce fut le coup de
massue pour le parti. Et le prudent Omer Talon ne fait pas difficult
de dire: Le coup le plus barbare, le plus sauvage qui se soit fait
depuis l'origine de la monarchie[27].

         [Note 27: J'adopte ce mot de Talon. Il est incontestable. Le
         massacre de la Saint-Barthlemy s'explique (sans se
         justifier) par un horrible accs de fanatisme, celui de
         septembre 93 par la panique de l'invasion et la furie de la
         peur. Mais celui du 4 juillet 1652 n'est videmment qu'un
         acte de sclratesse et de calcul.--Peu importe qu'il y ait
         eu peu ou beaucoup de morts. Il n'y eut que trente morts
         considrables, et cent en tout,  ce qu'il parat, du ct
         des assigs. Les assaillants perdirent bien plus de monde
         par la rsistance hroque des archers de la Ville.--Cond
         ngociait, et c'tait pour aider aux ngociations, et
         amliorer son trait en se faisant croire matre de Paris,
         qu'il organisa le massacre.--Mademoiselle elle-mme ne dit
         pas non,--Talon et Conrart affirment positivement. Leur rcit
         est confirm par celui des _Registres de l'Htel de Ville_,
         t. III, p. 51-73. Le procureur du roi, Germain Pitre, veut
         qu'on le rappelle dans Paris. L'assemble murmure au dpart
         des princes, leurs partisans disent dans la foule qu'il n'y a
         rien  esprer de l'assemble, et dchanent la Grve contre
         l'Htel de Ville, etc.]

Cond fit l'exprience du changement terrible qui s'tait fait pour
lui. Son partisan, le conseiller Leboult, vint trouver les deux
princes  la tte de plusieurs des victimes chappes, et, quand ils
le pressrent d'articuler qui l'on croyait coupable, il dit
fermement: Vous.  quoi Cond ne dit rien autre chose, sinon que
personne ne dirait cela qu'il ne le ft prir.

Un autre de ses partisans, le conseiller Croissy, se dclara hardiment
contre lui quand il voulut faire recevoir son ami Rohan duc et pair.
Cond en vint  bout par la menace, et, comme il raillait Croissy en
sortant et disait qu'aprs tout il n'agissait que pour chasser les
Mazarins, Croissy, en levant les paules, lui dit: Je voudrais que
personne n'et pas plus d'intelligence que moi avec lui. Mot sanglant
qui notait cette duplicit excrable: un massacre opr pour traiter
plus facilement, et la Fronde gorge pour pouvoir mieux trahir la
Fronde.

L'indignation, l'horreur de son propre parti, l'obligrent de donner
quelque satisfaction  l'opinion. Il fit dire aux glises qu'on
rvlt ce qu'on saurait des auteurs du massacre. Ils n'taient pas
difficiles  trouver.

On prit tout d'abord le petit laquais et le cuisinier de Cond. On les
avait vus frapper Miron  terre. Le rapporteur de l'affaire trouve un
matin crit sur sa porte: Si vous les faites mourir, vous tes mort!

Mais, en les dfendant, Cond se fut spar de la Fronde. L'assemble,
charge de nommer un nouveau prvt, nomma Broussel  l'unanimit, et
l'une des victimes chappes du 4, Charton, brouill avec les princes
et dsormais leur ennemi, eut presque autant de voix que Broussel.
Celui-ci, octognaire, maladif et de plus en plus, tait incapable
d'agir. Sa fermet, sa probit connue, portent  croire cependant
qu'il n'accepta qu'autant que l'on ferait justice. Les deux meurtriers
furent pendus.

La dsertion avait rduit Cond de cinq mille hommes  deux mille cinq
cents. Et il n'osa plus mme les tenir camps  Saint-Victor, o les
bourgeois, pills et irrits, eussent fini par les assommer. Les
bouchers et nombre d'hommes pareils, pour garantir Retz, disaient-ils,
avaient fait du clotre Notre-Dame une place d'armes. Les tours
taient pleines de poudres, de balles et de grenades. La terreur,
lance par Cond, lui revint  lui-mme. Il offrit aux bourgeois de
faire pendre ceux qu'ils voudraient, et finalement loigna ses soldats
et les mit hors Paris en jurant qu'ils ne prendraient pas un pi de
bl.

Cependant le massacre avait eu son effet. Les ngociations furent plus
faciles. Mazarin se prit platement  croire que Cond tait fort,
qu'il tait matre de la ville, et, comme le prtexte unique et
dernier de la rsistance tait sa prsence  la cour, il fit encore la
comdie de se retirer pour un temps.

Cond semblait fou de fureur, de dgot de lui-mme. Pendant que la
grande folle Mademoiselle essaye de le soutenir d'argent, il se rue
dans l'orgie avec une comdienne, si bien qu'il en tombe malade. On
croit relire l'histoire de Charles IX, qui se tue sur Marie Touchet.

Il put s'apercevoir que le respect tait perdu. Rieux, un de ses
partisans, lui rsistant en face, il lui donne un soufflet, reclaqu
sur-le-champ  la joue de Cond. On les prit tous les deux au corps,
ce qui n'empcha pas qu'ils ne pussent encore changer les gourmades.

Tout le monde, sous ses yeux, avait quitt la _paille_, signe de son
parti, pour mettre au chapeau le _papier_, le signe royaliste. Paris
et lui taient las l'un de l'autre. Les Espagnols avaient pay le duc
de Lorraine pour venir le secourir. Il partit de bon coeur pour aller
le rejoindre. Il enviait la vie errante de ce massacreur mercenaire,
joyeux, plaisant dans les horreurs d'une guerre anthropophage.

Voil Cond et Mazarin partis. Et Cond est perdu. Mazarin mme,
quoique tenant le roi il tienne tout, aurait peine  se relever (comme
on verra) sans l'pe de Turenne.

Que reste-t-il de la Fronde? Rien matriellement qu'une prodigieuse
misre. Et moralement? Pis encore: le dgot de l'action, l'horreur
d'agir jamais.

Est-ce tout? Oui, pour le prsent. Pour l'avenir et pour l'effet
lointain, une chose reste: _une langue_, un esprit.

Si l'on nous passe une comparaison un peu trop familire, et basse, si
l'on veut, mais nette, et qui explique tout, la France avait eu
jusque-l comme ce frein charnu de la langue qu'on coupe quelquefois
aux enfants pour leur donner la libert d'organe. La Fronde nous coupa
le filet.

On put croire que la France allait tre lance cent ans plus tt dans
une audace extraordinaire d'esprit. Mazarino et son baragouinage
avaient dchan la verve comique, et le burlesque mme. L'idoltrie
royale fut atteinte un moment, et ce fut un fou rire d'avoir vu les
visages sous les masques, surpris les dieux dans la bassesse humaine,
l'Olympe sur la chaise perce. On ne s'arrta pas au mari de la reine.
La reine elle-mme, la bonne Suissesse, comme dit Retz, que le
peuple appelait sans faon _Madame Anne_, elle fut chansonne, et,
bien plus, raconte. Le _Rideau du lit de la reine_, c'est le titre
d'un de ces pamphlets. Mais voici le plus fort, Richelieu sort de son
tombeau. Son petit journal (d'une authenticit terrible, sign de la
griffe du lion) dit au nom de l'histoire la comdie intime, bien plus
forte et bien plus comique que n'auraient pu l'imaginer le faible
Marigny et le bonhomme Scarron.

L'autel n'impose pas beaucoup plus que le trne. Les _esprits forts_,
brls nagure, sont en faveur dans la Fronde, hors la Fronde. Ils se
prlassent au Louvre. L'intime ami du cardinal de Retz, le joyeux
Brissac, qui, la nuit, court les rues avec ses amis, las de battre le
guet, trouve plus amusant de battre Dieu. Voyant le Crucifix, il y
court l'pe haute, en criant: Voil l'ennemi!

Le favori de Richelieu, Beautru l'athe, n'en est pas moins toujours
chez la dvote reine, comme un animal domestique, chien ou chat
favori. Ses bons mots sont clbres. Un jour,  la procession, il te
son chapeau devant le Crucifix. Quoi! dit-on, vous, Beautru?--Oh!
dit-il, nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas.

Est-ce Vanini qui ressuscite! ou bien est-ce dj Diderot? Rien de
tel? Les grandes rvoltes sont ajournes. La petite affaire jansniste
va absorber les plus hardis.

Tant d'agitations inutiles ont excd l'esprit public. C'en est fait
de la comdie pour quelque temps. On souffle les chandelles, et la
farce est joue. L'auditoire est heureux d'tre mis  la porte. Il
bille et va se mettre au lit. Les bouffons de la pice,
pamphltaires, satiriques, rieurs gags, n'y gagnant plus leur vie,
tournent bientt au madrigal, plus lucratif, soupirent  tant par
vers, et riment pour les ballets du roi.

Ce roi jeune et galant, qui danse le _Zphyr_, qui  lui seul joue les
_Jeux et les ris_, qui tout  l'heure sera Phbus, ou le Soleil
(soleil d'amour des Mancini, des La Mothe et des La Vallire), voil
l'idole de la paix, le culte nouveau de la France. Si elle est
vraiment amoureuse, elle est femme, et ne rira plus.

Qui trouvera-t-on qui rie encore? qui garde l'esprit de la Fronde? Un
seul homme peut-tre. Dans un triste htel du Marais, non loin de
Marion Delorme et de la jeune Ninon, l'Homre grotesque, le Virgile
cul-de-jatte, Scarron, fait le _Roman comique_. Rieur obstin,
intrpide, il rit sur son grabat, sur ses propres ruines, sur les
ruines du monde. Il se divertit  conter la vie aventureuse d'une
socit de carnaval, aussi morale, aussi range que l'administration
de Mazarin et de Fouquet. Peinture divertissante et basse. Mais plus
basse, de beaucoup, est la ralit de ce temps-l, lorsque Ragotin
trne au Louvre.

La meilleure farce, au reste, de Scarron, c'est celle qu'il a faite
sans en deviner la porte. Je parle de son mariage. La jeune Aubign,
qu'il nourrit, qu'il lve (jolie petite prude qu'il prend, ma foi,
pour lui), comme il rirait s'il prvoyait qu'il la prpare pour le
grand roi! Tant pis pour celui-ci, qui n'y pense que trente ans trop
tard. Scarron doit passer avant lui.

Que ft-il devenu, le pauvre homme, si d'avance il et lu les deux
inscriptions qu'on voit aux votes de la chapelle de Versailles, et
qui disent si bien les deux religions de l'poque: le _roi_ le dieu du
peuple, et _madame Scarron_ dieu du roi!

_Intrabit in templum suum dominator._ Le roi entrera dans son temple.

_Rex concupiscet decorem tuum._ Ta beaut remplira le roi de dsir et
de concupiscence.

Voil pourquoi la foule, en ces derniers temps de Louis XIV,
s'obstinait, dit Racine,  demander et faire jouer les farces de
Scarron. On l'voquait pour voir cette vengeance de la Fronde. Scarron
ne revint pas. Il et trop ri. Il et eu l'aventure de l'Artin, qui,
dans un tel accs, tomba  la renverse et se cassa la tte. Il ft
mort une seconde fois.




CHAPITRE XXV

TURENNE RELVE MAZARIN.--RGNE DE MAZARIN

1652-1657


Les Mmoires vridiques du modeste Turenne et ceux de son jeune
lieutenant York (depuis Jacques II) nous apprennent que, sans la
fermet de ce grand militaire, la cour et Mazarin lchaient pied,
cdaient tout. N'tant reus ni  Paris, ni  Rouen, _ni dans aucune
ville de France_, sans lui, ils fuyaient jusqu' Lyon.

C'est--dire que Paris, que la France, qui vomissait Cond, ne voulait
pas pour cela ravaler Mazarin. Excessif tait le dgot, et la nause
mortelle. Pour qu'on subt cette odieuse mdecine, il fallut un peu
d'aide. Il fallut la douce contrainte d'une excution militaire par
trois armes (de Turenne, de Cond et des Lorrains), qui fit de la
banlieue,  dix lieues  la ronde, un dsert comparable  ceux de
Picardie et de Lorraine.

Turenne, qui s'efface partout ailleurs, dit ici nettement (et je le
crois) qu'il eut les grandes initiatives du temps:

1 Il arrta la cour, effraye de l'entre des Espagnols qui venaient
secourir Cond; _il l'empcha de fuir_ (juillet 1652).

2 Mazarin, s'loignant encore pour apaiser et faire cder les
rsistances de Paris (aot), Turenne prit toute prcaution pour que
cet loignement ne ft pas dfinitif et _pour assurer son retour_.

3 Il inquita les Espagnols, qui n'allrent pas plus loin que Laon.
Il prit une bonne position  Villeneuve-Saint-Georges, et y _tint un
mois en chec Cond et les Lorrains_ (septembre).

4 Enfin, il donna  la cour,  la reine et au jeune roi le courage de
_rentrer dans Paris_, qu'ils redoutaient toujours.  ce point
qu'arrivs aux portes, et sachant que Monsieur y tait encore, la peur
qu'ils eurent de ce peureux leur et fait rebrousser chemin si Turenne
n'avait insist, se mettant au mme carrosse, et les couvrant de la
prsence du redoutable gnral qui venait de primer Cond (21
octobre).

La chose russit. Le peuple applaudit fort le roi. Dj le clerg de
Paris, Retz en tte, les corps de mtier, l'avaient pri de revenir.
Le 22, le Parlement est mand au Louvre, dans une salle pleine de
soldats et sous l'oeil de Turenne. L, ce beau jeune roi, qui la
veille avait t si prs de rebrousser chemin, fait lire aux
magistrats, vaincus sans combat, la dfense de se mler d'aucune
affaire publique, ni spcialement de ses finances, ni entreprendre
contre ceux  qui il confie l'administration. C'est la proclamation
solennelle et dfinitive de la monarchie absolue, du grand rgne, et
de l'ge d'or, qui, parti de la banqueroute, aboutit en un demi-sicle
 la sublime banqueroute des trois milliards qui rasa le pays.

Le cardinal de Retz, qui, ds septembre, a reu le chapeau, est
accueilli, caress et choy. La reine lui dclare que lui seul a mis
le roi dans Paris (loge vrai, il divisa la Fronde). Et lui seul aussi
est frapp. Le 18 dcembre, on le met  Vincennes. Alors Mazarin,
rassur, hasarde de rentrer  Paris (fvrier 1653).

Ce qui rend dans tout cela l'initiative de Turenne bien tonnante,
c'est que, _seul_  la cour, il s'obstina pour Mazarin. La reine tait
entoure de gens lasss et excds de lui. Elle avait sous la main un
homme digne et capable, Chteauneuf, qui l'et remplac. L'aimait-elle
encore vritablement? Elle venait de sentir son ingratitude, sa
perversit (dans la tentative de lui enlever le jeune roi par le got
des plaisirs honteux). Ds son premier voyage, elle avait paru
vacillante. Combien plus au second! Par quoi la tenait-il?
Trs-probablement par le mariage. Mangeuse et fort sanguine, sensuelle
et dvote, le temprament, les scrupules, la ramenaient  cet homme
mpris, odieux, dont elle avait besoin. Elle le dit nettement dans
une lettre, comme les femmes n'en crivent gure (V. Ravenel,
Walckenar, _Svign_, et Cousin, _Hautefort_). Elle y avoue qu'elle
n'en peut plus.... Et il sait bien de quoi.

Turenne, trs-bon observateur, vit cela, et conclut que, de toute
faon, Mazarin finirait par revenir. Il craignit de compliquer la
rsistance militaire par une rvolution de cour.

Cela semblait d'un esprit positif, d'une politique prudente, basse, il
est vrai, mais sre. Si ce coquin tait indispensable, si le salut, la
paix taient en lui, il fallait bien le prendre. Mais on et pu
cependant objecter que Turenne, en portant si haut le drapeau de
Mazarin, en voulant mme,  son dpart, _qu'on dclart qu'il
reviendrait_, se crait, par la force de ce nom dtest, une
difficult trs-relle et au roi un obstacle. Il n'y parut pas dans le
Nord, mais beaucoup dans le Centre, et encore plus dans le Midi.
Tandis qu'on avait si peu de forces devant l'invasion espagnole, il
fallut employer des troupes en Bourbonnais, et bien plus en Guienne,
o la rsistance contre Mazarin dura un an encore. Pourquoi? Il
s'obstinait, dans ce grand pril de la France,  faire recevoir 
Bordeaux le fils du duc d'pernon, plus dtest que Mazarin mme, mais
qui devait pouser sa nice!

Hors de la guerre, Turenne tait un trs-pauvre homme, tout  fait
terre  terre, et, s'il ne fit jamais de mauvaise manoeuvre, il fit
bien des fausses dmarches.

 lire ce qui prcde, on le croirait un Machiavel, un goste et
hardi courtisan, qui et calcul que, cadet et pauvre, simple vicomte
de Turenne, il arriverait plutt au commandement gnral des armes
en se donnant pour matre un tranger isol, mpris. Mais ce n'est
pas cela. Ses vrais motifs furent autres, tout militaires. Pour les
comprendre, il faut connatre les hommes de la guerre de Trente ans.

Turenne et sa petite arme taient une mme personne, presque autant
que l'arme de Lorraine et son duc, l'aventurier clbre. Chacun des
avis de Turenne et de ses conseils  la cour fut absolument relatif 
la position et au salut de cette arme. Quand il empcha, en juillet,
la cour de fuir  Lyon, on allait l'affaiblir encore, lui prendre une
escorte de deux mille hommes; et cette arme, ainsi mutile, frappe
moralement par l'abandon du roi, et bientt cess d'exister. Quand il
exigea, en octobre, que le roi hasardt de rentrer  Paris, ce fut,
dit-il, parce que, sans cela, il n'y et eu pour l'arme ni argent ni
quartier d'hiver. Les officiers quittoient dj tous les jours, faute
de subsistances.

Comprenons bien ce que c'est que Turenne.

Les trs-bons portraits qu'on en a donnent une tte assez forte,
mdiocre, bourgeoise, o personne ne devinerait le descendant des
Turenne du Midi, ni le frre de M. de Bouillon. C'est un terne visage
hollandais (il l'tait de mre et d'ducation), qui tournerait au
bonasse s'il n'avait la bouche fort arrte, rserve, mais
trs-ferme.

Cet homme de si grande rsolution tait hsitant de parole, trivial,
ennuyeux, filandreux. L'tat d'infriorit o il fut longtemps, comme
cadet et bas officier dans les armes de la Hollande, resta en lui
toute sa vie. Il tait fort modeste, fort serr, non avare, mais
extrmement conome. Ses lettres de jeunesse le disent assez. Il y
parle et reparle de son habit _qui passe_. Lui-mme il tait n rp.

Son flegme tait extraordinaire, et rien, pas mme la plus brusque
surprise, ne l'en faisait sortir. Tout le monde sait l'anecdote
suivante, qui, du reste, lui fait honneur. Il se levait de fort bonne
heure. Un matin qu'il prenait l'air  la fentre, un de ses gens,
voyant un homme accoud l en bonnet de coton, le prend pour son
camarade, et lui applique amicalement un norme soufflet au bas du
dos. L'homme se retourne, et c'est Turenne. Monseigneur, s'crie le
frappeur  genoux, j'ai cru que c'tait _Georges_...--Mais, quand
c'et t _Georges_, dit Turenne en se frottant, il ne faut pas
frapper si fort.

L'homme tait excusable. Et tout le monde croira voir _Georges_ si
vous mettez  ses portraits un bonnet de coton.

En ce temps d'emphase espagnole et de hros  la Corneille, la prose
apparut dans Turenne. On vit que l guerre tait chose logique,
mathmatique et de raison, qu'elle ne demandait pas grande chaleur,
tout au contraire, un froid bon sens, de la fermet, de la patience,
beaucoup de cet instinct spcial du chasseur et du chien de chasse,
parfaitement conciliable avec la mdiocrit de caractre.

Les Mmoires de Turenne n'indiquent pas qu'il ait jamais eu une
motion, jamais aim, jamais ha. On dira que ce sont des Mmoires
militaires, et qu'il n'a voulu qu'expliquer ses oprations. Cependant
il est surprenant de voir que mme les matres de son art, le grand
Gustave, l'habile et savant gnral Merci (son vrai matre en
ralit), n'obtiennent  leur mort, d'un crivain si prolixe, pas un
mot de sympathie. Une ligne pour Gustave dans une lettre, une pour
Merci dans les Mmoires, et voil tout. Cependant,  Nordlingen, si
Merci n'et t tu, Turenne n'et pas sauv Cond, et la bataille
tait perdue.

Il est bien entendu que les effroyables vnements qu'il traverse,
l'tat du peuple que son arme dvore, lui sont parfaitement
indiffrents. Il y a de temps en temps une ligne funbre, mais rien de
plus. Pas un paysan dans les villages (d'Alsace, p. 363).--On passe
cent villages sans rencontrer un homme (en Palatinat, p. 342).--Dans
ce pays (de Moselle), il n'y a pas de quoi nourrir quatre hommes (p.
399).

Quant aux environs de Paris, on sait, mais non par lui, dans quel tat
ils se trouvaient, pills et repills, ravags, affams, outrags par
les trois armes, puis empests des cadavres innombrables d'hommes et
de chevaux. Les belles dames de Paris s'en vont, en se bouchant le
nez,  travers les charognes, faire collation dans ces armes, et
Turenne fait taire le canon quand Mademoiselle va visiter Cond. Mais
ces galanteries ne diminuent point l'horreur de la guerre. Depuis
cinq ans, ni moisson ni vendange (V. Feillet). Nous rencontrons des
hommes si faibles, qu'ils rampent comme des lzards sur les fumiers.
Ils s'y enfouissent la nuit comme des btes, et s'exposent le jour au
soleil, dj remplis et pntrs de vers. On en trouve gisant
ple-mle avec leurs morts, dont ils n'ont pas la force de
s'loigner. Ce que nous n'oserions dire, si nous ne l'avions vu, ils
se mangent les bras et les mains, et meurent dans le dsespoir[28].

         [Note 28: M. Feillet a donn dans la _Revue de Paris_ (15
         aot 1856) un trs-prcieux extrait de l'_Histoire du
         pauprisme_ qu'il prpare. Cet extrait rsume les enqutes et
         rapports, manuscrits ou imprims, que firent sur l'effroyable
         tat de la France, pendant la Fronde, _et jusqu' la mort de
         Mazarin_, les envoys de Vincent de Paul et autres personnes
         charitables.--Rien de plus douloureux. On peut juger, par
         cette lecture, si M. de Saint-Aulaire est excusable d'appeler
         les plaintes de ce temps de vaines dclamations!]

Le duc de Lorraine, en ces choses, tait admirable. Il disait que son
arme ne pouvait manquer de vivres, parce qu'au besoin elle mangeait
les morts ou les blesss. Il tait bon et indulgent pour les jeux du
soldat. Un de ces jeux,  Lagny, c'est de rtir un enfant au four;
ailleurs, de voir lequel du mari ou de la femme, tous deux fouetts
d'pines  mort, mourra le premier dans son sang. Cette arme tait
gaie, comme son chef, et factieuse. On s'y amusait fort. Une des
raisons dcisives qui firent quitter Paris  Cond, nous assurent les
plus graves tmoins, c'est qu'il s'amusait beaucoup plus dans cette
vie d'agrable aventure.

Turenne n'aimait pas les gaiets excessives, non par souci du peuple,
mais parce qu'elles ensauvagent le soldat et le rendent
indisciplinable. Il aimait les hommes rangs, laborieux, patients, 
son image, et il les faisait tels pour l'intrt du service. Aux
batailles et aux campements, il ne se fiait pas aux bas officiers,
comme les Espagnols, ni dans les siges aux ingnieurs, comme les
Hollandais. Il allait le matin  la tranche; il y allait le soir, et
il y retournait pour la troisime fois aprs souper. Lui-mme, il
instruisait sans cesse les capitaines de ce qu'il y avait  faire.
C'tait un matre autant qu'un gnral. Il les formait soigneusement,
ne les traitait nullement comme des machines. Parfois mme, cet homme
serr, conome, pour s'assurer d'un officier qui pouvait tre utile,
allait jusqu' ouvrir sa bourse personnelle et le remontait de son
argent.

Il connaissait parfaitement l'ennemi, et devinait heure par heure ce
qu'il faisait ou voulait faire. Il comprit, en juillet 1652, quand,
avec sept mille hommes, il marcha contre trente mille, que les
Espagnols ne voulaient pas srieusement l'invasion, qu'ils ne
voulaient pas faire Cond roi de France, qu'ils ne s'amuseraient pas 
conqurir ici pour rendre bientt, et qu'ils tenaient bien plus 
reprendre leurs places de Flandre. Il savait qu'au moment o ils
faisaient Cond leur gnral, ils s'en dfiaient, et que l'assurance
mme de Turenne  marcher si faible contre eux augmenterait leurs
soupons. Ce qui pouvait y ajouter, c'est que tous deux entretenaient
(par pur amour de l'art) une correspondance. Turenne n'avait pas un
succs que respectueusement il ne ft juge son ancien gnral des
soins qu'il prenait pour le battre.

Si Cond mritait d'tre puni pour avoir pass aux Espagnols, il le
fut  coup sr. Ils le firent gnral, mais en le liant, l'entravant.
Des lieutenants comme un gouverneur des Pays-Bas, ou un duc de
Lorraine, ne pouvaient obir. Et d'ailleurs, la vieille tactique
espagnole des temps de Charles-Quint, leur mthode des campements
romains, retranchs chaque soir, mettait obstacle  tout. La
hirarchie tait inflexible, l'tiquette immuable,  l'arme tout
comme  Madrid. Un jour que Turenne observait leur camp de trs-prs,
ses lieutenants s'tonnrent de voir un homme si sage se hasarder
ainsi. Il rpondit: Soyez tranquille. Le commandant de ce quartier,
Fernand de Solis, n'entreprendra rien de son chef. Il enverra demander
permission au gnral Fuensaldgne, lequel ne fera rien sans en avertir
l'Archiduc. Mais l'Archiduc a tant d'gards pour le prince de Cond,
qu'il le fera prier de dcider avec lui en conseil de guerre sur ce
qu'on pourrait faire. Donc, nous avons le temps d'observer. Nous ne
risquons rien, sauf peut-tre un coup de canon.

Ce fut encore bien pis quand Don Juan d'Autriche, le fils du roi
d'Espagne, vint succder  l'Archiduc.  chaque campement, en
arrivant, il se mettait au lit. L'occasion la plus favorable de livrer
bataille fut perdue une fois, parce qu'on n'osa pas l'veiller.

Turenne crut qu'en combattant des gens si sages on pouvait tre hardi.
En 1653-1654, n'ayant encore que des moyens trs-faibles, il prit les
places de Champagne que possdait Cond, et qui taient le vrai chemin
de l'invasion, comme il l'explique. Puis, lorsque Cond, fortifi de
deux armes, espagnole et lorraine, essaya par la Picardie ce qu'il ne
pouvait plus par la Champagne, Turenne audacieusement (et seul de son
avis) ne couvrit point Paris. Il passa derrire l'ennemi, et se mit
entre lui et les Pays-Bas. Cependant,  Pronne, Cond crut pouvoir
l'accabler. Mais le gnral espagnol, qui avait peut-tre dfense de
livrer bataille, exigea un conseil de guerre. Or, pendant le conseil,
Turenne, qui avanait toujours, tait dj en sret.

Ses misres n'taient pas finies. Dans les annes qui suivent, il
opra avec des armes bien plus fortes. Mais son indigne matre,
Mazarin, comprit si peu le signal bonheur qu'il avait eu d'tre sauv
par un tel homme, qu'il lui donna toujours pour gaux dans le
commandement le mdiocre La Fert, qui arrivait toujours trop tard,
s'tonnait, s'embrouillait. Bien plus, le brutal Hocquincourt, un
soldat inepte et perfide, dont le mrite unique tait d'avoir offert
d'assassiner Cond et d'avoir ramen Mazarin[29].

         [Note 29: Turenne le dit, dans ses Mmoires, d'une manire
         indirecte, avec beaucoup de douceur et de finesse. M. de
         Turenne _pria_ M. de la Fert...._pria_ M. Hocquincourt.
         etc. Il constate ainsi qu'il ne pouvait leur _commander_, et
         par consquent qu'il n'est pas responsable de leurs lenteurs,
         de leurs revers.--Nos _Archives gnrales_ possdent
         plusieurs autographes de Turenne (ancienne section M), et
         plusieurs pices fort intressantes pour l'histoire de son
         frre, le duc de Bouillon, spcialement des lettres
         loquentes et touchantes de sa mre, fille de Guillaume le
         Taciturne. Dans l'une, elle le prie de ne pas se perdre par
         ses intrigues. Dans plusieurs autres, elle rampe aux pieds de
         Richelieu pour sauver la tte de son fils.--_Archives_, K,
         carton 123, n 29.]

On voit trs-bien, dans les rcits, quoique modestes et fort doux de
Turenne, jamais accusateur, combien ces gnraux de Mazarin lui furent
embarrassants et dangereux. En 1654, la grande arme des Espagnols
voulant reprendre Arras, Turenne exigea, dcida qu'on forcerait leurs
lignes. La Fert, Hocquincourt, ne s'en souciaient pas, et croyaient
la chose impossible. Ils s'y prirent de manire qu'elle le devint
presque en effet. L'attaque gnrale devait se faire la nuit; ils
n'arrivrent qu'au jour. Mais dj Turenne seul avait forc les lignes
et dfait l'ennemi.

Cela ne dcourage pas Mazarin. Il maintient La Fert pour commander
avec Turenne. Il en rsulte  Valenciennes (1656), qu'ils
assigeaient, le plus terrible vnement. Les Espagnols, ayant rompu
les cluses des marais voisins, attaquent,  la faveur de cette
inondation, le corps de la Fert, ne rencontrent nulle garde avance,
prennent le gnral, tous les officiers, tuent quatre mille hommes.
Tout cela en un quart d'heure. Jamais le sang-froid de Turenne ne
parut davantage. Lui seul, il n'eut pas peur, n'prouva aucun trouble,
retira son canon, et s'en alla au petit pas. L'arme croyait rentrer
en France, et dj le bagage en avait pris la route. Mais Turenne le
fit arrter, resta en pays ennemi, campa prs du Quesnoy. Les ennemis,
ayant eu du renfort, semblaient devoir venir  lui. Les ntres taient
d'avis de ne pas les attendre. Turenne ne bougea, attendit. Les
Espagnols respectrent son repos.

Notons un fait piquant. Dans une occasion (Mm. d'Yorck, p. 589),
Turenne a peur, Mazarin n'a pas peur.

Les prtres et les femmes ne craignent rien. Il s'agissait de passer
une rivire sous le feu de l'ennemi; mais devant la rivire il y avait
encore des marais et des retranchements, des fosss, et l'on
n'arrivait au passage que par une troite chausse. Mazarin soutenait
que, le roi tant l en personne, on devait braver tout, passer.
Turenne objecta qu'on perdrait trop de monde. Mais cela n'et gure
arrt s'il n'et montr la chose comme absolument inutile, parce
qu'on pouvait passer plus bas.

tait-ce humanit? Non, prudence et bon sens. Des romanciers ont
travesti Turenne en je ne sais quel philanthrope, un Fnelon guerrier.
Il n'y a rien du tout de cela. La ralit est que la guerre de Trente
ans, ayant perdu ses fureurs, ses chaleurs, ayant us cinq ou six
gnrations de gnraux, de plus en plus indiffrents, sans passions
et dgags d'ides, a fini par produire l'homme technique ou l'art
incarn, lumire, glace et calcul. Nulle motion ne reste plus. C'est
la guerre quasi pacifique, mais non moins meurtrire.

Un froid mortel saisit; une Sibrie  geler le mercure. On voyage dans
la nuit des ples, plus lumineuse que le jour, o l'on voit des
batailles de glaces heurtant les glaces, de cristaux brisant des
cristaux. Un grand dsert. Plus d'hommes, et pas mme de morts. Et
mme on ne s'en souvient plus.




CHAPITRE XXVI

PAIX UNIVERSELLE.--TRIOMPHE ET MORT DE MAZARIN

1658-1659


Mazarin, on l'a vu avant la Fronde, avait pendant cinq ans exploit le
royaume par la force d'opinion que lui donnait alors une victoire
annuelle de Cond. Pendant sept ans (aprs la Fronde), il se releva,
brilla, grandit par les solides rsultats des succs de Turenne. Il en
tira cette gloire qu' la dernire campagne l'Espagne, srieusement
menace de la perte des Pays-Bas, rechercha, demanda (1658) la paix
que Mazarin avait d'abord offerte.

Donc, par deux fois le gnie militaire couvrit devant l'Europe la
honte d'un gouvernement vil, trompa sur son habilet.

Ce qui est vident, c'est qu'au temps du plus grand pril (1652), et
constamment dans les annes qui suivent, Mazarin subordonna
entirement les affaires de la France: 1 au placement de sa famille,
au mariage de ses nices; 2  son avarice,  la cration d'une norme
fortune, la plus monstrueuse qu'aucun ministre et eue jamais. Ni
Concini, ni Luynes, ne sont rien  ct.

Pour faire cardinal son frre, il avait presque fait la guerre au
pape, et ce frre, un moine imbcile, il le fit vice-roi de Catalogne.
Pour cette position si importante, si prcieuse, qui nous mettait au
coeur de l'Espagne, on et d mnager le peuple catalan  tout prix.

Pour marier une nice au fils du duc d'pernon, il aigrit, prolongea
la guerre de Guienne, la rsistance de Bordeaux.

Pour dcider le prince de Conti  pouser une autre Mancini, il donna
 ce prince, lev pour l'glise, contrefait, qui, d'ailleurs, n'avait
point vu la guerre, l'arme des Pyrnes, celle qui, par la Catalogne
et l'Aragon, devait prendre l'Espagne corps  corps.

Une autre nice pouse le frre du duc de Modne, qui, avec la Savoie,
nous fait attaquer et manquer Pavie. C'est par un mariage semblable
que le prince Thomas de Savoie gagne le coeur de Mazarin. Son fils, le
comte de Soissons, pouse Olympe Mancini, dont il aura le prince
Eugne, le futur flau de la France.

Au total, il avait sept nices, qui toutes eurent des dots normes, la
moindre six cent mille livres (d'alors) et le gouvernement
d'Auvergne. La plus riche, dont le mari s'appela duc de Mazarin, eut,
 la mort de l'oncle, un million et demi de rentes (six millions de
rentes d'aujourd'hui).

M. de Sismondi, savant conomiste, s'efforce d'expliquer comment la
France, aprs la guerre civile, _put se remettre_ sous Mazarin. Vaines
explications. Les faits montrent qu'_elle ne se remit pas du tout_.

Huit ans aprs la Fronde, l'anne mme o meurt Mazarin (1660), les
rapports, cits par M. Feillet, nous apprennent cette chose lamentable
que, _non-seulement aux provinces frontires_ (Bourgogne, Picardie,
Champagne, Lorraine), mais dans _celles de l'intrieur_, par exemple
dans l'Angoumois, la misre tait la mme qu'_aux environs de Paris_.
Les pauvres mangeaient encore, comme au temps de la Fronde, les btes
jetes  la voirie, les disputaient aux chiens.

On a vu l'impuissance, l'insuffisance et la misre des secours
qu'essaya d'organiser l'excellent Vincent de Paul, les trois sous _par
mois_ qu'on donna dans l'anne la plus dure aux populations les plus
affames. Ajoutez-y les soupes conomiques (d'herbe et d'eau claire,
c'tait  peu prs tout), les _magasins charitables_, o chacun doit
porter ce qui ne lui sert pas. La liste des objets donns est
curieuse; on rirait si l'on ne pleurait: Dix-neuf lanternes,
vingt-six douzaines de chapelets, des vieux peignes, vingt-trois
seringues, etc., etc. (Feillet.)

Du jour o Richelieu voulut toucher aux biens d'glise, ne put et
recula, la Charit, aussi bien que l'tat, devait perdre  jamais
l'espoir. Et les petites aumnes tires par cette glise si riche du
bon coeur de nos dames et de leurs petites conomies, ne purent tre
que ridicules devant le monstrueux flau qui peu  peu but le sang de
la France.

Quel flau? Deux pompes aspirantes d'incalculable force.

1 La grande pompe centrale du fisc, l'exploitation violente de la
France par un coquin pour un coquin. Je parle de Mazarin et de
Fouquet,  qui il confia les finances.

2 La pompe universelle de toutes les tyrannies locales. Elles
ressuscitent sous un gouvernement faible et fripon, qui se sent trop
coupable pour accuser aucun coupable; les campagnes livres aux
seigneurs, avides, ncessiteux et luxueux. Nous aurons pour l'Auvergne
le rcit aimable et badin du jeune abb Flchier, qui montre en ce
pays la sauvage horreur du temps fodal, aggrave des caprices d'une
tyrannie malicieuse, dont les temps barbares n'eurent jamais l'ide.

Que les peuples soient exploits, vols, c'est la chose ordinaire. On
n'y ferait pas attention s'il n'y avait eu ici dans le vol une lche
audace, une intrpidit de bassesse, qu'on nous passe ces mots, toute
nouvelle et originale, qui ne s'est peut-tre vue qu'une fois.

On vit en huit ans cette chose surprenante, miraculeuse, absurde: _un
homme qui tait matre et roi_, prenait ce qu'il voulait, _et qui
pourtant volait le roi_, c'est--dire se volait lui-mme.

Il tait l'tat en ralit (autant que le fut jamais Louis XIV). Et en
mme temps il faisait des affaires avec l'tat, s'tait fait
financier, partisan, munitionnaire. Il trafiquait des vivres,
spculait sur l'artillerie, gagnait sur la marine. Il avait pris  son
compte la maison du roi.

Quoiqu'il et tant d'esprit pour l'intrigue et le _ravaudage_ (dit si
bien Retz), il n'avait ni intelligence ni connaissance de la France
qu'il exploitait. De sorte qu' chaque instant, sans tact ni pudeur, 
l'aveugle, il faisait des choses immondes. Il avilit les charges, les
dignits, en les vendant et les multipliant. Il aimait mieux faire
dix ducs et pairs que donner dix cus.

Peu avant sa mort, il promet un sige de prsident  un homme aim de
la reine. L'homme vient le remercier: Oui, mais j'en veux cent mille
cus. La reine eut beau faire et beau dire; il n'en dmordit pas,
disant toujours: J'en veux cent mille cus. Tout en disant cela, il
mourut. Et on l'eut pour rien (Montglat).

On ne pouvait arriver  lui,  moins d'tre joueur. Il tait fort
adroit aux tours de carte, et n'avait jamais pu se corriger d'avoir la
main trop vive et trop habile. On dit qu'il choisissait les pices
fausses ou rognes pour les passer au jeu.

Il inventa un jeu nouveau, la spculation sur la guerre. Il ne
comprenait pas d'abord grand'chose aux affaires militaires. Ce qui le
prouve, ce sont ses choix ridicules et d'avoir gal un Hocquincourt
au premier gnral du sicle.  mesure cependant qu'il aperut qu'il
avait en Turenne un gnie infaillible, un joueur qui gagnait toujours,
il voulut tre de la partie; il joua sur Turenne, s'associa d'avance
 ses victoires, se fit son fournisseur de vivres, ralisa sur ses
conqutes de gigantesques bnfices.

Vers la fin, il avait fait encore un pas. Il avait pris un intrt
dans l'entreprise honnte des pirates et des flibustiers qui faisaient
la course sur le commerce des Hollandais, nos allis. Excellente
spculation. On prit en moins de rien trois cents vaisseaux. La
Hollande indigne envoya le grand Ruyter, qui prit tout simplement une
petite reprsaille, deux vaisseaux seulement. Mazarin redevint souple,
aimable, offrit satisfaction, promit mille choses qu'il ne donna
jamais.

On a parl beaucoup de l'habilet de Mazarin, de sa subtile politique,
de sa fine diplomatie, de sa persvrance  continuer la tradition
d'Henri IV et de Richelieu. On le redit, parce qu'on l'a dit. Ce sont
choses convenues que tout le monde rpte. Examinons pourtant. Henri
IV et Richelieu cultivrent, mnagrent, se rallirent les petites
puissances. Le premier s'assura des Suisses, et fut troitement uni
avec les Hollandais. C'est avec ceux-ci que Richelieu et voulu
partager les Pays-Bas. Mazarin se brouilla avec les uns et les autres.

Dans la crise si grave o la rivalit maritime commenait entre
l'Angleterre et la Hollande, c'tait le moment ou jamais de s'attacher
celle-ci. Mazarin ne voit l qu'une facilit de pirater. Noble
commencement de cette longue srie de sottises par lesquelles Louis
XIV russit  rattacher solidement la Hollande  l'Angleterre.

Cromwell, tout Cromwell qu'il pt tre, avec sa rpublique viagre,
n'avait pas fait grand'chose, tant que l'invincible Ruyter promenait
sur les mers le pavillon de Hollande. Cromwell tait prs de sa mort,
et Charles II de sa restauration. L'Angleterre allait retomber. Qui
fonda sa grandeur? La politique profonde de Mazarin, hostile  la
Hollande, la politique profonde de Louis XIV, qui fait de notre
ancienne et de notre meilleure allie une chaloupe  la remorque du
vaisseau britannique.

Littrairement,  coup sr, la diplomatie franaise est charmante. Les
dpches de Mazarin, de Lyonne, etc., ne sont gure au-dessous des
lettres de madame de Svign. Est-ce assez pour justifier l'admiration
sans bornes qu'on a montre pour cette diplomatie aux derniers temps?
Regardons, je vous prie, surtout les rsultats.

On pouvait s'y tromper en avril 1657,  la mort de l'empereur
Ferdinand III. La France ne put faire lire son candidat, le duc de
Bavire. Mais les princes du Rhin et autres, s'alliant  la France et
 la Sude, n'lurent l'Autrichien Lopold qu'en lui faisant signer
l'engagement de ne donner aucune aide aux Espagnols.

Ce succs de la France, poussant ceux-ci au dsespoir, pouvait les
dcider  l'alliance monstrueuse de Cromwell,  unir le drapeau de
l'tat _catholique_ entre tous  celui de la rpublique _puritaine_.
On assure qu'ils offraient au Protecteur d'assiger avec lui Calais
pour y faire rentrer les Anglais, les rtablir en France, gurir la
plaie dont l'orgueil britannique saignait depuis cent ans.

Cromwell, dont le ferme et froid regard voyait trs-bien, malgr les
succs de Turenne, l'puisement rel de la France, la faiblesse
misrable d'un gouvernement dilapidateur, demande  Mazarin ce qu'il
lui donnera  la place. Et celui-ci est trop heureux que l'Anglais
accepte Dunkerque, Mardick et Gravelines, trois ports pour un, que
Mazarin se fait fort de conqurir sur l'Espagne pour les lui donner.

Trait, au fond, fort triste, qui faisait de la France la servante de
l'Angleterre, lui faisait employer son sang  conqurir pour sa
rivale. Avec quel rsultat? D'tablir les Anglais sur le
continent.--Non pas  Calais, il est vrai, mais  deux pas de Calais.

Qui ne voit que Dunkerque, en Flandre, mais si prs de la France,
n'tait gure moins dangereux, permettant galement la descente d'une
arme qui pouvait  son choix tomber sur nous ou sur les Pays-Bas?

Le but de Mazarin, dit-on, tait d'abaisser  la fois l'Espagne et la
_Hollande_. Son trait avec l'Angleterre et eu le rsultat d'humilier
la premire sur terre, la _seconde sur mer_. Politique admirable,
zle pour la marine anglaise!

Turenne eut des succs rapides. Il gagna sur les Espagnols la bataille
des Dunes (14 juin 1658), qui nous donna le bel avantage de mettre les
Anglais dans Dunkerque. Puis, on prit Gravelines, Ypres, Oudenarde,
Menin. On tait matre du chemin de Bruxelles. Si l'on y et t, si
l'on et procd srieusement  la conqute des Pays-Bas, on aurait
vu bien vite les rsultats du trait qui mettait l'Anglais 
Dunkerque. Il et fait volte-face, n'et jamais permis un tel
agrandissement de la France, et, profitant de la descente qu'il avait
par nous sur le continent, notre excellent ami nous et pris par
derrire.

La mort de Cromwell qui survint (septembre 1658) put rassurer sur ce
danger. Et, d'autre part, une victoire du Portugal sur l'Espagne
encourageait notre conqute. La grande barrire des Pays-Bas avait t
brise par la prise de tant de places. Mais ce fut alors qu'on traita.

La France, nagure allie de Cromwell, retomba dans ses attractions
catholiques, dans le vieux rve de ses reines, toujours le mariage
espagnol. Marie de Mdicis y avait tout sacrifi. Combien plus Anne
d'Autriche, Espagnole elle-mme, et dont le fils tait Espagnol par sa
mre! La femme ne, de Louis XIV, prdestine et lgitime, tait
l'infante, sa cousine.

Autant Anne le dsirait, autant Philippe IV. Il aurait fait ce mariage
 tout prix. On pouvait croire qu'une telle union fortifierait
l'ascendant moral, dj si fort, des Espagnols, tant moqus des
Franais, mais toujours copis. Du reste, cet excellent pre, pour
procurer ce grand mariage  sa fille, faisait bon march de l'Espagne
mme. N'ayant qu'un fils  la mamelle, trs-frle et maladif, il
envisageait sans effroi l'hypothse o sa fille (malgr la
renonciation qu'elle fit) hriterait de l'empire espagnol. Cette
nation si fire n'et plus t qu'une dpendance de la France
(Motteville).

Les Castillans hassaient moins celle-ci. Leur haine et leur furie
tait toute contre les Portugais, leurs vaillants frres, qui les
battaient. Ils croyaient, le lendemain de la paix avec la France,
exterminer le Portugal, comme ils avaient dj soumis les Catalans.

Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il
sacrifia le Portugal. C'est la base relle de son Trait des Pyrnes
(7 novembre 1659).

Encore un sacrifice du faible au fort, le sacrifice d'un alli aussi
prcieux contre l'Espagne, que l'tait la Hollande contre les Pays-Bas
espagnols.

L'abandon de la Catalogne et du Portugal, celui de Naples et de la
Sicile dans leur grande crise de 1647, c'taient les solides services
par lesquels Mazarin pouvait se vanter d'avoir ressuscit l'Espagne,
si elle ressuscitait jamais.

Il prvoyait, dit-on, que l'infante ou ses enfants hriteraient.--Oui,
soixante ans aprs, et au prix d'effroyables guerres. Les deux pays
tant quasi extermins, un des morts se coucha sur l'autre. Rsultat
si lointain, si coteux, d'avantage si contestable, qu'on a tort d'en
tant triompher. Que l'Espagne devnt si franaise, cela n'a gure paru
en 1808, et depuis.

Ce qui poussa Mazarin  abandonner le Portugal, et  prcipiter le
mariage (plus que les Espagnols qui le dsiraient tant), c'tait la
pnurie d'argent. On avait touch le fond et le tuf. Le financier de
Mazarin, le petit Fouquet, son noir diablotin (qu'on voit 
Versailles), tait  bout de ses tours. Un nouveau gouffre s'tait
ouvert, qui mangeait autant que la guerre. Ce gouffre tait le jeune
roi. Depuis deux ou trois ans, ses divertissements, ftes, bals,
concerts, carrousels, avaient pris un vol effrn. Le colossal recueil
des dessins des _Ballets du roi_ que possde la Bibliothque, fait
deviner combien il en cotait pour ces folles reprsentations.

Mazarin le tenait par cet tourdissement des ftes. Ses nices en
faisaient l'ornement. L'une d'elles, Olympe Mancini, qui avait pris le
coeur du roi, en tait l'me et la desse. Mazarin, nous dit-on, en
fut trs-afflig. Je ne le pense pas.  cette mme poque, il faisait
les plus grands efforts pour en faire une (Hortense) reine
d'Angleterre, tentant le vnal Charles II par une dot de six millions.
Et l'on veut qu'il n'ait pas saisi l'espoir de faire Olympe reine de
France! L'obstacle rel fut Anne d'Autriche. Il avait tout fait pour
loigner d'elle son fils, et lui ter toute influence. Elle le punit,
ce jour-l, de son ingratitude. Sa fiert espagnole se releva. Elle
dit: Si mon fils est assez bas pour faire cela, je me mettrai contre
lui avec mon second fils,  la tte de tout le royaume.

Il ne resta  Mazarin qu' faire le magnanime. Il crivit au roi,
contre ce mariage, les belles lettres de dsintressement austre
qu'on a tant admires.

Je laisse les amateurs de ngociations s'amuser  celles du mariage
d'Espagne, qui tait fait d'avance par la violente envie que les deux
partis avaient de le faire  tout prix. La France y garda les
conqutes de Richelieu, l'Artois, le Roussillon, mais peu ou rien des
conqutes de Mazarin. Elle rendit les places fortes de Flandre, le
prix des victoires de Turenne.

Cond rentra et recouvra ses biens, mais non pas ceux de ses amis,
qui restrent sacrifis. Il se retrouva prince du sang, gouverneur de
Bourgogne, mais perdu pour tout l'avenir.

On assure que Mazarin, en rendant tant de places de l'intrieur des
Pays-bas, et pu obtenir de garder Cambrai, mais que l'Espagne le
gagna en lui donnant l'espoir de le soutenir au premier conclave, de
lui donner la papaut. Rien d'invraisemblable en cela. L'habitude si
longue qu'il avait de tromper, de mentir et trahir, put le rendre
prenable  ce vain leurre qui, dans son tat de sant, devenait
pourtant ridicule.

Rien de plus gai que Mazarin au moment o il signe le grand trait 
la Bidassoa. Il crit  Paris: Tout va tre fini. Je ne ferai pas
grand sjour au pays basque,  moins que je ne m'amuse  leur voir
pcher la baleine,  apprendre le basque ou  sauter comme eux.

Cependant le sauteur, au milieu de ces joies, est pinc par la goutte.
La poitrine se prend. Il continue au lit sa vie habituelle. Le lit du
moribond, couvert de cartes, est la table du jeu, le comptoir  vendre
les places. Cartes et sacrements allaient ple-mle. La seule
rparation de ses vols qu'il imagina, ce fut de tout offrir au roi,
bien sr qu'il refuserait. Ce refus le tranquillisa entirement, et il
continua en toute scurit son jeu et ses dvotions. Tous en furent
difis, et trouvrent qu'il faisait une bonne fin. Du moins,
consquente  sa vie. Il vcut, mourut en trichant (9 mars 1661)[30].

         [Note 30: J'ajourne au volume suivant les visites de
         Christine et plusieurs faits des dernires annes de Mazarin.
         Ils ne peuvent tre bien clairs que par ses lettres mmes,
         que l'excellent diteur de Saint-Simon, M. Chruel, promet de
         donner au public. J'ai eu recours plusieurs fois  son
         obligeance, dans le cours de ce travail, pour
         l'claircissement de quelques points obscurs. Pour d'autres,
         il vaut mieux attendre son importante publication.]

Il croyait tricher l'avenir. Heureux joueur, il avait eu la partie
toute faite. L'augure de sa jeunesse s'tait trouv rempli. Il avait
apparu,  vingt-cinq ans, sur un champ de bataille, criant: La Paix!
la Paix! ce qui fut le premier escamotage de sa vie. Aux grands et
srieux travailleurs qui sont morts  la peine en lui prparant tout,
il escamote encore la gloire de la paix triomphante de Westphalie, des
Pyrnes. Richelieu travailla. Mazarin recueillit. L'un fit
l'administration, l'arme, la marine et mourut justement la veille de
Rocroi. L'autre gta tout, et russit en tout. Grand par Cond et plus
grand par Turenne, affermi par l'orage mme et l'avortement de la
Fronde, il a ce dernier bonheur qu'on fait honneur  son gnie de la
paix force et fatale o l'on tomba par lassitude. Ce pidestal lui
reste. Il garde, aprs la mort, ce masque de l'ange de la paix.

Vraiment, est-ce une paix? Elle arrivait trop tard. L'Allemagne,
agonisant sur ses ruines, ne trouva pas la paix dans le trait de
Westphalie. L'Espagne, finie et dfunte, n'tait plus en tat de
ressentir la paix des Pyrnes. Et la France elle-mme, qui entre par
l dans un procs de cinquante ans pour la succession d'Espagne, la
France va trouver dans cette paix et la guerre fiscale au dedans et la
guerre sanglante au dehors[31].

         [Note 31: Un gnie pntrant, le sorcier hollandais
         Rembrandt, qui sut tout deviner, dans son tableau lugubre,
         dat de la grande joie du trait de Westphalie (1648), a
         parl mieux ici que tous les politiques, tous les historiens
         (le _Christ  Emmas_, que nous avons au Louvre).--On oublie
         la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tir de
         si loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrs,
         et cette mlodie funbre flotte et pleure dans l'oeil du
         pauvre homme, qui rompt le pain du peuple.--Il est bien
         entendu que la tradition du Moyen ge est finie et oublie,
         dj  cent lieues de ce tableau. Une autre chose dj est 
         la place, un ocan dans la petite toile. Et quoi?... L'me
         moderne.--La merveille, dans cette oeuvre profonde,
         d'attendrissement et de piti, c'est qu'il n'y a rien pour
         l'esprance. Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils
         sont si affams! Mais il ne l'attend gure, et tout indique
         ici que la faim durera.--Ce misrable poisson sec qu'apporte
         le fivreux htelier n'y fera pas grand'chose. C'est la
         maison du jene, et la table de la famine. Dessous, rit,
         grince et gronde un affreux dogue, le Diable, si l'on veut,
         une bte robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres
         gens-l sont maigres. Il a sujet de rire, car le monde lui
         appartient.--V. la description de ce tableau dans _La Foi
         nouvelle cherche dans l'Art_, par Alfred Dumesnil.

         De cette paix date la guerre qui nous divise et en France et
         ailleurs. Les deux peuples qui sont en ce peuple conservaient
         jusque-l un reste d'unit. Mais la dualit clate. D'une
         part, un petit peuple franais, petit monde de cour,
         brillant, lettr et parlant  merveille. D'autre part,
         trs-bas, plus bas que jamais, la grande masse gauloise des
         campagnes, noire, hve,  quatre pattes, conservant les
         patois. L'cartement augmente, le divorce s'achve, par le
         progrs mme de la haute France. Elle se trouve si loin de la
         basse, qu'elle ne la voit plus, ne la connat plus, n'y
         distingue plus rien de vivant, et pas mme des ombres, mais
         quelque chose de vague, comme un zro en chiffre. Des mots
         nouveaux commencent, d'abstraction terrible, meurtrire, o
         disparat tout sentiment de la vie.--Plus d'hommes, mais des
         _particuliers_,--tout  l'heure des _individus_.]

J'ai dit ailleurs ce que je pensais du prtendu systme d'quilibre au
XVIIe sicle. J'ai hasard de dire aussi que Richelieu n'y comprit
rien, croyant que les protestants, si faiblement lis (par les ides),
faisaient un contrepoids au parti catholique, fortement li (par les
intrts). Du reste, quand on voit dans ses Mmoires les conditions
misrables, accablantes, qu'il fait au Palatin pour le rtablir sur le
Rhin, sa partialit pour la Bavire, on sent qu'une telle paix n'et
t qu'une amende honorable des Protestants demandant grce  genoux,
la corde au cou, et que, bien loin d'tablir l'quilibre, elle aurait
fait dans l'avenir leur irrmdiable dchance.

On peut prvoir que, si ce grand, ce ferme Richelieu se tient si peu
dans l'quilibre, la France des Louvois, des Chamillart, etc., ira de
plus en plus gauchissant d'un ct, jusqu' verser tout  fait dans
l'ornire de la _Rvocation_. Louis XIV succde  Philippe II, et la
France  l'Espagne. Elle marche  la mme ruine.

Cela se voit de loin, et, ds le commencement. Le beau roi de seize
ans, revenant de la chasse, en bottes  l'cuyre et le fouet  la
main, dfend au Parlement de demander jamais aucune conomie. Il
commence la guerre  l'argent. Avec Fouquet, plus tard avec Louvois
(malgr les efforts de Colbert), il ouvre contre la France la campagne
victorieuse o il vint  bout dfinitivement de la fortune publique,
emportant pour dernier trophe l'immortelle banqueroute de trois
milliards  Saint-Denis.

Toute autre nation, aprs les Mazarin, les Fouquet, les Louvois, tant
de guerres, tant de gloire, tant de hros, tant de fripons, resterait
assomme  ne se jamais relever. Et celle-ci pourtant dure encore.

Ce brevet d'immortalit, cette Jouvence nationale, comment les
expliquer? Le pauvre Sismondi se gratte ici la tte, et ne trouve
rien, sinon que peut-tre,  force de tuer, les hommes tant plus
rares, le salaire croissait pour les survivants, qui souffraient un
peu moins. Je ne vois point cela. Vauban et Boisguilbert semblent dire
plutt le contraire dans les lugubres pitaphes qu'ils font de la
France de Louis XIV.

La seule explication, je l'ai trouve dans un auteur anglais du XVIIe
sicle, qui, traversant nos plaines  cette poque, vit, non sans
peur, une grande foule dguenille de gens tiques, une ronde de vingt
ou trente mille gueux, qui dansaient de tout leur coeur. Ces
squelettes, n'ayant pas soup, au lieu de se dsesprer, faisaient un
bal le soir. C'tait une arme de Louis XIV.

Oublier, rire de tout, souffrir sans chercher de remde, se moquer de
soi-mme et mourir en riant, telle fut cette France d'alors. La
chanson continue, et la comdie vient. Les grands consolateurs sont
nos comiques.

Leur instrument, la nouvelle langue franaise, ne des _Mazarinades_,
y est dj tincelante. Elle est dans le _Roman comique_. Elle est
dans les _Mmoires de Retz_, qu'il commena certainement  Vincennes
(1652). Elle va clater dans le pamphlet mordant, puissant,
victorieux, de la Fronde religieuse, les _Provinciales_ (1657). Et
dj aux portes est _Tartufe_ (1664).

Adieu le gaulois. Salut au franais.

La belle forte langue du XVIe sicle, qui si souvent vibre du coeur,
tait un peu pdante. Elle s'accrochait dans les plis de sa robe, se
retardait dans les asprits (pittoresques, admirables) dont elle est
hrisse. Ce n'tait pas langue de gens presss, de gens d'affaires,
de combattants qui visent  frapper vite, et ne demandent  la parole
que vigueur et clrit.

C'est l le srieux de la Fronde. Elle ne laisse nul rsultat visible,
palpable, matriel. Elle laisse un esprit, et cet esprit, log dans un
vhicule invincible, ira, pntrera partout.

Elle a fait, pour l'y mettre, une trange machine, la nouvelle langue
franaise.

Cette langue a subi comme une transformation chimique. Elle tait
solide, et devient fluide. Peu propre  la circulation, elle marchait
d'une allure rude et forte. Mais voici que, liqufie, elle court
lgre, rapide et chaude, admirablement lumineuse. Si quelques
capricieux (des Montesquieu, des La Bruyre) en exploitent surtout
l'tincelle, le grand courant, facile et pur, n'en va pas moins d'une
fluidit continue, de Retz en Svign, et de l en Voltaire.

La Fronde a fait cette langue. Cette langue a fait Voltaire, le
gigantesque journaliste. Voltaire a fait la Presse et le journalisme
moderne.

Mais faut-il dire que cette puissance soit celle d'une langue
nationale? Non, c'est la langue europenne, accepte par la diplomatie
de tous les peuples, reine hier par Voltaire et Rousseau, et
aujourd'hui si absolue, que les autres langues vaincues subissent peu
 peu sa grammaire.

Ce terrible engin d'analyse claire tout, dissout tout et peut tout
mettre en poudre, broyer tout, formalisme, lois, dogmes et trnes. Son
nom, c'est: _La raison parle_.

Un si fort dissolvant, que je ne suis pas sr que mme, pendant le
beau et solennel rcitatif de Bossuet, on n'ait pas ri sous cape. La
France tait, n'tait pas dupe. Les deux choses sont peut-tre vraies,
et pourraient bien se soutenir. L'enfant est grave en berant sa
poupe (sincre mme), la baise et l'adore, mais il sait bien qu'elle
est de bois.

Fatalit de la lumire! Elle va pntrant, par cette maudite langue
franaise, qu'on n'arrtera pas. Plus d'asile aux tnbres. Plus de
mystre, et plus de sanctuaire obscur. La _Nuit divine_ (d'Homre) est
supprime. Une telle langue, c'est la guerre aux dieux.


FIN DU TOME QUATORZIME




TABLE DES MATIRES




PRFACE............................................................. i


CHAPITRE PREMIER

    LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHS D'HOMMES.--LA BONNE
      AVENTURE...................................................... 1
      Les marchs d'hommes.......................................... 2
      Gustave-Adolphe............................................... 3
      Waldstein..................................................... 4
      La loterie, le jeu............................................ 6


CHAPITRE II

    LA SITUATION DE RICHELIEU. 1629................................ 13
      Il vcut d'expdients........................................ 14
      Son allocution au roi........................................ 17
      Changement de sa politique en 1629........................... 19
      Il rallie le clerg. Sa police de capucins................... 24


CHAPITRE III

    LA FRANCE NE PEUT SAUVER MANTOUE. 1629-1630.................... 28
      Le Pas de Suse, 6 mars 1629.................................. 31
      Paix des huguenots........................................... 32
      Les impriaux en Italie. Sac de Mantoue. 18 juillet 1630..... 33


CHAPITRE IV

    RICHELIEU CONTRE LES DEUX REINES. 1630......................... 42
      Le roi. La maladie du roi.................................... 46
      Il est  la mort (1er octobre). Intrigues des reines......... 50
      Joseph traite  Ratisbonne................................... 54
      Mazarin sauve l'arme espagnole.............................. 58


CHAPITRE V

    JOURNE DES DUPES.--VICTOIRE DE RICHELIEU. 1630-1631........... 61
      Mademoiselle de Hautefort.................................... 62
      La _journe des Dupes_ ne dcida rien (10 novembre), mais
        Richelieu saisit les lettres des reines (dcembre)......... 67
      Fuite de Gaston et de la reine mre. 1631.................... 75


CHAPITRE VI

    GUSTAVE-ADOLPHE. 1631.......................................... 78
      Tristesse de Cervants et de Shakespeare..................... 79
      Joie hroque de Gustave et de Galile....................... 80
      Gustave comme juste juge..................................... 82
      Son matre Jacques de la Gardie, crateur de la guerre
        moderne.................................................... 84
      Richelieu s'entend avec Gustave, peu, tard et mal............ 87
      24 juin 1631, Gustave dbarque en Allemagne.................. 89
      7 septembre, sa victoire  Leipzig, dlivrance de
        l'Allemagne................................................ 92


CHAPITRE VII

    RICHELIEU PROFITE DES VICTOIRES DE GUSTAVE. 1632............... 95
      Gustave ne pouvait sauver l'Allemagne qu'en s'y tablissant.. 99
      Richelieu envahit la Lorraine............................... 101
      Richelieu bat et dcapite Montmorency....................... 107
      Son amour, sa maladie....................................... 111


CHAPITRE VIII

    RICHELIEU CHEF DES PROTESTANTS.--SES REVERS.--LA FRANCE ENVAHIE.
      1635-1636................................................... 115
      Mort de Gustave, 16 novembre 1632........................... 117
      Mort de Waldstein, 1634..................................... 118
      Richelieu eut-il une vraie notion de l'quilibre?........... 121
      Il est forc de succder  Gustave, 1633.................... 123
      Il veut rompre avec l'Espagne et renvoyer la reine.......... 124
      checs de 1635.............................................. 128
      La France envahie, 1636..................................... 131


CHAPITRE IX

    LA TRILOGIE DIABOLIQUE SOUS LOUIS XIII.--RELIGIEUSES DE LOUDUN.
      1633-1639................................................... 137
      De la direction des mystiques............................... 139
      Le diable et les couvents................................... 141
      Procs et mort d'Urbain Grandier............................ 149


CHAPITRE X

    LES CARMLITES.--SUCCS DU CID. 1636-1637..................... 160
      Le centre de l'intrigue espagnole........................... 164
      Le Cid, glorification de l'Espagne.......................... 169
      L'_Acadmie_................................................ 170


CHAPITRE XI

    DANGER DE LA REINE. Aot 1637................................. 173
      Lafayette et le pre Caussin................................ 175


CHAPITRE XII

    CONCEPTION ET NAISSANCE DE LOUIS XIV. 1637-1638............... 180
      Situation dsespre de la reine en dcembre 1637........... 182
      Lafayette sauve la reine (9 dcembre 1637).................. 185
      L'accouchement, 5 septembre 1638............................ 188


CHAPITRE XIII

    MISRE.--RVOLTES.--LA QUESTION DES BIENS DU CLERG.
      1638-1640................................................... 190
      Solidarit de ruine......................................... 194
      _Va-nu-pieds_ et _Croquants_................................ 196
      Richelieu menace le clerg, n'en tire rien, recule.......... 201


CHAPITRE XIV

    RICHELIEU RELEV PAR LES RVOLUTIONS TRANGRES.--LES FAVORIS,
      MAZARIN, CINQ-MARS. 1638-1641............................... 203
      Le Portugal et la Catalogne contre l'Espagne................ 205
      Influence italienne. Fortune de Mazarin..................... 207
      Naissance de Monsieur (1639)................................ 208
      Richelieu donne au roi Cinq-Mars qui le trahit.............. 212
      Conspiration de Soissons. 1641.............................. 219


CHAPITRE XV

    CONSPIRATION DE CINQ-MARS ET DE THOU. 1642.................... 221
      La reine et Gaston les trahissent........................... 228


CHAPITRE XVI

    ISOLEMENT ET MORT DE RICHELIEU.--MORT DE LOUIS XIII.
      1642-1643................................................... 233
      Ingratitude des Conds pour Richelieu....................... 235
      Les deux mourants voudraient lier la future rgente......... 241


CHAPITRE XVII

    LOUIS XIV.--ENGHIEN.--BATAILLE DE ROCROY. 1643................ 246
      Gassion et Sirot gagnent la bataille........................ 252


CHAPITRE XVIII

    L'AVNEMENT DE MAZARIN. 1643.................................. 255
      La reine, pour le garder, donne tout  tous, emprisonne ses
        amis...................................................... 259


CHAPITRE XIX

    GLOIRE ET VICTOIRE.--TRAIT DE WESTPHALIE. 1643-1648.......... 263
      Mazarin vcut de l'clat d'une victoire annuelle que
        l'on arrangeait pour Cond................................ 264
      Ses efforts pour empcher la paix........................... 272


CHAPITRE XX

    LE JANSNISME.--LA FRONDE. 1648............................... 275
      La Fronde fut une rvolution morale, aussi bien que
        la Fronde religieuse du jansnisme........................ 277
      Le Parlement, quoique menac, dfend le peuple.............. 279


CHAPITRE XXI

    LE PREMIER GE DE LA FRONDE.--LES BARRICADES.--LA COUR, APPUYE
      PAR LA FRONDE, EMPRISONNE COND............................. 285
      Le Parlement pose la garantie des personnes et des
        proprits................................................ 287
      Gondi (depuis cardinal de Retz)............................. 291
      Paris deux fois trahi....................................... 298
      Folie de Cond. Sa prison................................... 300


CHAPITRE XXII

    SECOND GE DE LA FRONDE.--LA COUR, APPUYE PAR LA FRONDE,
      CHASSE COND. 1650-1651..................................... 304
      Les hrones................................................ 306
      Mazarin bat Turenne......................................... 308
      Personne ne veut des tats gnraux......................... 315


CHAPITRE XXIII

    FIN DE LA FRONDE.--COMBAT DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE. 1652..... 317
      Horreur et plaisanteries.................................... 318
      Massacre  Paris, Sodome  la cour.......................... 326
      Cond sauv par la Fronde................................... 330


CHAPITRE XXIV

    FIN DE LA FRONDE.--LE TERRORISME DE COND.--SECOND MASSACRE
      ( L'HTEL DE VILLE). 1652.................................. 332


CHAPITRE XXV

    TURENNE RELVE MAZARIN.--RGNE DE MAZARIN. 1652-1657.......... 348
      Mazarin tait perdu sans Turenne............................ 349
      Froide et infaillible habilet de Turenne................... 352
      La guerre anthropophage..................................... 357


CHAPITRE XXVI

    PAIX DES PYRNES.--TRIOMPHE ET MORT DE MAZARIN. 1658-1661.... 361
      La misre et la famine jusqu' la mort de Mazarin........... 363
      Sa politique contraire  celle de Richelieu................. 366
      L'Espagne ambitionne un second trait de mariage
        avec la France. 1659...................................... 369
      Mort de Mazarin, 1661....................................... 372
      Cette paix n'est pas une paix............................... 373
      Essor de la nouvelle langue franaise....................... 376






End of Project Gutenberg's Histoire de France 1618-1661, by Jules Michelet

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