The Project Gutenberg EBook of Essai historique sur l'origine des Hongrois, by 
Auguste Grando (de)

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Title: Essai historique sur l'origine des Hongrois

Author: Auguste Grando (de)

Release Date: November 2, 2009 [EBook #30395]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ORIGINE DES HONGROIS ***




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ESSAI HISTORIQUE
SUR
L'ORIGINE DES HONGROIS,

PAR

A. DE GERANDO.

Nullius sect.
Quint



Paris
AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS,
Quai Malaquais, 15

1844




ESSAI HISTORIQUE
SUR
L'ORIGINE DES HONGROIS.




PRAMBULE.


S'il est vrai qu'au point de vue historique, les renseignements pris sur
les lieux sont prcieux  recueillir, et qu'un crivain peut demander
d'utiles secours au peuple qui fait le sujet de ses tudes, il faut
reconnatre que c'est principalement en recherchant les origines de ce
peuple qu'il sera tenu de le consulter.

Une nation venue de loin s'empare d'une contre nouvelle; elle s'y
tablit, et combat pendant plusieurs sicles ses nouveaux voisins. Les
chroniques de ces derniers vous donneront peut-tre sur les guerres qui
auront t faites des claircissements suffisants. Mais qui pourra dire
d'o est sortie cette nation inconnue, qui vous apprendra son origine,
si ce n'est la nation elle-mme? Elle n'a pas encore d'annalistes. Mais
attendez qu'elle se fixe, qu'elle forme un tat stable: aussitt de
patients crivains vont se mettre  l'oeuvre, et rapporteront, sans mme
retrancher de leurs rcits les suppositions fabuleuses, les traditions
qui se sont encore conserves. De l l'importance, pour chaque peuple,
des historiens nationaux.

Les donnes de ces chroniqueurs ne seront pas vos seules ressources. Il
vous restera encore  voir cette nation elle-mme,  observer sa
physionomie, ses moeurs,  tudier sa langue,  la connatre enfin. Les
renseignements que vous puiserez ainsi seront plus srs que les
hypothses des peuples voisins qui ont vu camper tout  coup au milieu
d'eux une nation trangre.

Ce n'est pas dans le but de rechercher les origines des Hongrois que
j'ai primitivement visit la Hongrie. Mais il est impossible de faire un
long sjour dans le pays sans tudier cette question historique, l'une
de celles qui intressent au plus haut point le voyageur. J'tais arriv
avec des ides toutes faites. Je publie celles que j'ai rapportes.
Peut-tre obtiendront-elles la confiance du lecteur, puisque ce ne sont
pas les miennes, mais qu'elles appartiennent aux Hongrois eux-mmes.

La question de l'origine des Hongrois a t diversement rsolue.
Jornands fait descendre les Huns des femmes que Filimer, roi des Goths,
chassa de son arme, parce qu'elles entretenaient un commerce avec les
dmons. Cette origine diabolique, qui s'est tendue aux Hongrois, a eu
plus de dfenseurs qu'on ne serait tent de le croire, et bien aprs
Jornands un crivain ne trouvait pas d'autre moyen d'expliquer le mot
_magyar_ qu'en le faisant driver de _magus_, magicien[1]. Les uns
disent que les Hongrois sont des Lapons[2]; les autres crivent qu'ils
sont Kalmoucks[3], et pensent donner plus de force  leur opinion en
invoquant une ressemblance de physionomie imaginaire. Les Hongrois sont
d'origine turque, dit-on encore; leur langue le prouve: les empereurs de
Constantinople les nommaient [Grec: Tourkoi], et encore aujourd'hui les
Turcs les appellent de mauvais frres, parce qu'ils leur ont ferm
l'entre de l'Europe. Un autre les confond avec les Huns, et les fait
venir du Caucase sous le nom de Zawar[4]. D'autres enfin les appellent
Philistens ou Parthes, et leur donnent la Juhrie ou Gorgie pour
patrie. Les quinze ou vingt noms diffrents que dans diverses langues
les chroniqueurs ont donns aux Hongrois augmentent encore les
difficults qui entourent ncessairement une question de ce genre, quand
on veut rechercher leurs traces dans l'histoire.

[Note 1: Le nom de Hongrois vient du latin _Hungari_, qui lui-mme
drive de l'allemand _Ungarn_. Dans leur langue, les Hongrois se nomment
_Magyar_ (prononcez _Mdir_).]

[Note 2: Jos. Hager, _Wien_, 1793.]

[Note 3: Spittler, _Berlin_, 1794.]

[Note 4: Dankovski, _Pressburg_, 1823.]

C'est surtout en Allemagne qu'on s'est occup de l'origine des Hongrois.
En France on parat s'en tre rapport  nos savants voisins, qui,
placs plus prs de la Hongrie et pouvant puiser  des sources plus
certaines, semblaient appels  rsoudre le problme. Or en Allemagne on
a adopt l'opinion mise par Schloezer, illustre professeur de Gottingue,
qui n'hsite pas  donner aux Hongrois une origine finnoise; d'o il
suit que nous sommes ports  croire qu'ils sont effectivement Finnois
d'origine.

Je n'ai certes pas la prtention de dcider une question semblable: mon
seul but est de rappeler ce que les Hongrois ont pens et crit  ce
sujet, et dont, il faut l'avouer, on n'a gure tenu compte. Il a t dit
que les Magyars ont parfaitement admis l'origine qu'on leur suppose, et
qu'ils se donnent eux-mmes pour Finnois. Cela est inexact. Un petit
nombre d'entre eux, sduits par l'attrait d'une ide nouvelle, ont
crit, il est vrai, dans ce sens  la fin du sicle dernier. Mais ce
sont surtout les Slaves de la Hongrie, qu'il faut bien se garder de
confondre avec les Hongrois, qui ont adopt l'opinion de Schloezer: ils
mritent la mme confiance que les autres crivains trangers, ni plus
ni moins. Pour les Magyars, ils ont assez protest contre l'espce
d'arrt qu'on avait rendu sans les entendre; et ils ont protest, dans
ces derniers temps, en vue d'une ide srieuse. En effet, l'opinion des
savants a une consquence positive, qui, si elle devait chapper  des
hommes d'tude, frappe vivement tous les Hongrois, et aujourd'hui plus
que jamais: c'est--dire que, la Hongrie tant habite par cinq millions
de Finnois d'une part, et de l'autre par six millions de Slaves, les
empereurs de Russie, dans un avenir qui peut-tre n'est pas bien
loign, pourraient lever des prtentions sur ce royaume, ou au moins
le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande
famille slave et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition
d'exercer leur influence.

Ces prtentions, au reste, ne seraient pas nouvelles. Pierre le Grand
dit ouvertement au prince Rktzi, en Pologne, que les Hongrois taient
des _sujets fugitifs_ de son empire, partis de la Juhrie[5]; et il est
constat que, si Rktzi ne tira pas alors des Russes les secours qu'il
pouvait en attendre, ce fut parce qu'il se dfia de la pense intime du
tzar[6]. Il est galement hors de doute que les dissertations
historiques tendant  prouver que les Magyars sont les frres des
Finnois-Russes furent toujours extrmement gotes  Saint-Ptersbourg.
Schloezer reut une croix russe aprs avoir mis en avant l'ide de
l'origine finnoise. Samuel Gyarmathi ddia  Paul Ier l'ouvrage dans
lequel il s'efforait de dmontrer l'affinit des langues finnoise et
magyare[7], et l'empereur ne manqua pas de tmoigner  l'crivain toute
sa satisfaction. Enfin, dans l'anne 1826, l'Acadmie des sciences de
Saint-Ptersbourg, de sa propre inspiration ou non, prenait encore la
peine de rechercher l'origine des Hongrois, quoiqu'il y ait au coeur de
l'empire russe des populations dont l'origine et t bien plus
intressante  trouver.

[Note 5: Mathias Bel.]

[Note 6: V. les _Mmoires du prince Franois Rktzi_.]

[Note 7: _Affinitas lingu hungaric cum linguis fennic originis
grammatice demonstrata_. Gotting, 1799.]

Telle est l'importance politique, c'est l le mot, que l'on peut donner
 une question en apparence purement spculative.



 1.

LES HONGROIS SONT-ILS FINNOIS?


Nous arrivons  l'examen des preuves apportes par Schloezer et ses
partisans. Les crivains allemands invoquent,  l'appui de leurs
assertions, une phrase du chroniqueur russe Nestor, et l'affinit des
langues hongroise et finnoise.

Pesons leurs arguments. Recherchons ensuite si les deux langues ont une
affinit quelconque. Nous terminerons par une comparaison rapide des
deux races, qu'on a trop nglig de faire jusqu'ici.

       *       *       *       *       *

Voyons d'abord la phrase de Nestor:

Dans l'anne 898, les Hongrois passrent devant Kiew sur une montagne,
qui est appele aujourd'hui hongroise. Ils venaient du Dnieper, et
restrent l sous des tentes, parce qu'ils marchaient comme les
Polowtsi. Ils taient venus d'Orient, passrent de hautes montagnes
nommes montagnes hongroises, et commencrent  guerroyer avec les
Valaques et les Slaves qui habitaient l[8].

[Note 8: Nestor. _Russische Annalen, in ihrer Slowenischen
Grundsprache: erklrt und bersetz_ von Aug. Lud. V. Schloezer.
_Goettingen_, 1802. V. une brochure intitule _Abkunft der Magyaren_.
_Pressburg_, 1827.]

 cette phrase, qui a le mrite d'tre fort claire, on ajoute le
commentaire suivant: il y avait au treizime sicle, dans le pays des
Finnois, une contre o l'on parlait la langue magyare, et qui, avant
l'poque du trajet des Hongrois dcrit par Nestor, s'appelait Ugra,
Ugorskaja; par consquent les Hongrois ont d partir de ce pays,
puisqu'il portait leur nom avant qu'ils se missent en marche, et qu'ils
y ont laiss des compatriotes. On prouve que cette contre s'appelait
Ugra, Ugorskaja, avant l'migration des Magyars, en citant ce fait que,
dans la langue ds nouveaux arrivants, les hommes de Moscow reconnurent
celle des habitants d'Ugra. On prouve en outre qu'on y parlait hongrois
au treizime sicle en s'appuyant sur l'autorit de voyageurs, tels que
le moine Julian (1240), Plan Carpin (1246), envoy chez les Mongols par
le pape Innocent IV, et Rabruquis (1253), envoy par saint Louis, roi de
France, puis, quand les preuves manquent aux assertions, on a recours 
des tymologies incroyables: on dit, par exemple, que Magyar et Baschkir
sont un seul et mme mot.

Que les Hongrois aient camp dans cette partie de l'Europe comprise
entre le Jak, la mer Caspienne et le Volga, c'est ce dont personne ne
doute. Qu'une sparation ait eu lieu dans cette contre entre les bandes
migrantes, c'est encore ce que l'on peut soutenir. En effet, les
Magyars ont march vers la Pannonie en laissant en chemin des milliers
d'hommes, comme cela arrivait dans toute migration. On aurait tort de
penser que tous les Hongrois fixs aujourd'hui en Europe sont venus dans
le mme temps. Les Sicules de la Transylvanie, les Hongrois qui vivent
dans les _Puszta_, les Steppes, et ceux qui habitent la Moldavie, se
sont suivis  des sicles d'intervalle.

Ce fut une tradition non interrompue chez les Magyars, mme aprs qu'ils
se furent dfinitivement tablis en Pannonie, qu'une grande partie de
leurs frres s'taient spars d'eux pendant la route. Tant que les
Magyars cherchrent  s'avancer vers l'occident, c'est--dire jusqu'
Geyza, ils s'occuprent peu de ces compagnons loigns qui pouvaient les
rejoindre dans la suite; ils continurent  aller plus avant, sans y
penser davantage. Mais lorsqu'ils eurent renonc  la vie nomade et
aventureuse, quand le royaume de Hongrie se forma, s'organisa, les
Magyars commencrent  s'inquiter de ceux qui taient rests en chemin
et qui ne venaient pas. Diverses expditions furent entreprises dans le
but de les amener en Hongrie.

La premire parat avoir eu lieu deux sicles aprs Geyza. Quatre
moines se dirigrent vers l'Asie pour chercher leurs frres; ils
voyagrent long-temps par terre et par mer, bravant toutes sortes de
fatigues, mais sans succs. Un seul, nomm Othon, dans une contre
habite par des payens rencontra quelques hommes de sa langue qui lui
apprirent o se trouvaient les autres; mais il n'entra pas dans leur
pays, et revint au contraire en Hongrie pour prendre des compagnons et
tenter un nouveau voyage. Malheureusement il mourut huit jours aprs son
retour. Cette phrase est non pas traduite, mais tire d'un manuscrit du
Vatican qui donne le rcit de la seconde expdition.

Elle fut entreprise en 1240 sous Bla IV. Le moine hongrois Julian et
trois autres religieux firent route vers Constantinople, vogurent
trente-trois jours sur la mer Noire, arrivrent dans le pays de Sichia
(_terra Sichia_), et aprs une marche de treize jours dans un dsert, o
ils ne virent ni hommes ni habitations, ils atteignirent l'Alanie
chrtienne (_Alaniam christianam_). Ils y restrent six mois; mais,
ayant puis leurs ressources, et se trouvant rduits aux suprmes
ncessits, ils se rsolurent  vendre deux d'entre eux comme esclaves.
Ces deux moines ne savaient pas labourer et ne trouvaient pas
d'acheteurs: ils pensrent donc  retourner dans leur patrie. Les deux
autres traversrent pendant trente-sept jours un dsert o ils ne
rencontraient aucune route, et arrivrent  Bunda, ville du pays des
Sarrasins. Ils gagnrent ensuite une seconde ville du mme pays, o le
compagnon de Julian mourut. Julian, rest seul, devint esclave d'un
prtre avec lequel il se rendit dans une grande ville d'o pouvaient
sortir cinquante mille guerriers. L il rencontra une femme hongroise,
puis vers le Volga il trouva beaucoup de Magyars qui l'entourrent avec
joie et le questionnrent sur leurs frres chrtiens: ils parlaient la
pure langue magyare. Quoiqu'ils fussent payens, ils n'adoraient aucune
idole. Ils ne cultivaient pas la terre, se nourrissaient de viande de
cheval, et buvaient du sang et du lait de jument. Ils savaient par
tradition qu'ils taient les frres des Hongrois chrtiens; mais ils
ignoraient compltement o ces derniers taient tablis. Leur bravoure
les avait rendus redoutables: vaincus par les Tatars, leurs voisins, ils
avaient ensuite fait alliance avec eux et ravag ensemble quinze
royaumes. Julian rencontra parmi eux des Tatars, et l'envoy du khan
tatar, lequel parlait plusieurs langues (_ungaricum, rhutenicum,
cumanicum, teutonicum, sarracenicum et tartaricum_). Il fut sollicit
par ses frres de rester avec eux; mais deux raisons le dterminrent 
revenir en Hongrie: il craignit qu'en convertissant  la foi catholique
les Hongrois payens, il ne donnt l'veil aux rois barbares qui se
trouvaient placs entre eux et les Hongrois chrtiens; il craignit
galement de mourir avant de revoir ses compatriotes, et d'emporter le
secret de sa dcouverte. En consquence il quitta ses frres payens, et,
se faisant indiquer une route plus directe, il retourna en Hongrie aprs
avoir encore voyag par terre et par mer.

Vraisemblablement ces deux expditions, dont on n'aurait pas eu
connaissance sans le manuscrit du Vatican, ne furent pas les seules que
les Magyars tentrent. Bonfinio crit que Mathias Corvin, ayant appris
par des marchands qu'il y avait des hommes de sa race dans un pays
loign, rsolut de les appeler en Hongrie, et que la mort seule
l'empcha de mettre ce projet  excution.

Il est certain que les Hongrois qu'on cherchait taient rests dans
cette contre situe entre le Jak, le Volga et la mer Caspienne. C'est
en arrivant vers ces parages que le moine Julian trouve ses
compatriotes. Le tort des crivains allemands est de placer la
Grande-Hongrie, comme on l'appelle, aux sources du Volga, et de
s'appuyer sans raison sur les rcits des voyageurs, lesquels, comme il
est vident, font mention du pays situ  l'embouchure de ce fleuve[9].

[Note 9: Ces Hongrois se seront peut-tre fondus avec les Tatars,
auxquels, d'aprs le manuscrit de Vatican, ils taient dj runis au
treizime sicle. Peut-tre aussi auront-ils march vers le Caucase, o
se trouvent aujourd'hui encore des Magyars. (V. le voyage de Besse, dont
quelques extraits sont placs  la fin de ce travail.)]

Remarquons en effet la route suivie par les moines dans les deux
expditions. Les premiers voyagent trois ans par terre et par mer.
Ont-ils pris la route de Moscou? avidemment non. Ils se sont dirigs
vers l'Asie, comme le manuscrit le rapporte. Les seconds vont 
Constantinople s'embarquer sur la mer Noire, et traversent des dserts
pour arriver au Volga. Ont-ils pens  aller chercher leurs compatriotes
en passant devant Kiew et en gagnant Moscou? videmment non. Une phrase
du manuscrit montre qu'ils ne savaient pas  la vrit o les trouver.
_Inventum fuit in gestis Hungarorum christianorum quod esset alla
Ungaria major... Sciebant etiam per scripta antiquorum quod ad orientem
essent; ubi essent, penitus ignorabant_. Mais, s'ils ignoraient la
position certaine de cette Hongrie, ils taient srs du moins qu'elle
tait situe  l'orient, et non pas au coeur de la Russie, comme le
veulent les crivains allemands. Nestor crit: Ils taient venus de
l'Orient; il ne dit pas: Ils taient venus du Nord.

C'est donc dans cette contre dont nous avons fix les limites qu'avait
eu lieu la sparation entre les bandes. La plus grande partie des
migrants tait descendue vers le sud-ouest, tandis que quelques
milliers de guerriers avaient fait halte prs de la mer Caspienne. C'est
pourquoi les moines traversaient la mer Noire et cherchaient le Volga.

Ainsi, en disant que le peuple magyar partit du pays d'Ugra, passa
devant Moscou et alla guerroyer avec les Valaques et les Slaves, les
crivains allemands se trouvent en opposition frappante avec les
traditions hongroises, qui, au treizime sicle, taient encore assez
fortes pour que des hommes isols allassent,  travers mille dangers,
chercher leurs compatriotes  l'orient.

Plan Carpin dit que la Cumanie a immdiatement au Nord, aprs la
Russie, les Mardouins, les Bilres, c'est--dire la Grande-Bulgarie, les
Bastargues ou la Grande-Hongrie... Les noms des peuples qui environnent
la Grande-Hongrie prouvent qu'il n'est pas ici question des sources du
Volga, et on est confirm dans cette pense par une phrase de Plan
Carpin qui vient ensuite:  l'ouest sont la Hongrie et la Russie. Bien
certainement, si Plan Carpin a rencontr des Magyars prs du Volga,
c'est  l'embouchure de ce fleuve. En outre, dans l'atlas manuscrit de
Pierre Vesconte d'Ianna, dress en 1318, et qui se trouve dans la
bibliothque impriale de Vienne, ainsi que dans d'autres cartes du mme
sicle, on voit le nom de Comania ou Chumania au nord de la mer
d'Azow[10]. Si la Cumanie tait situe au nord de la mer d'Azow et la
Grande-Hongrie au nord de la Cumanie, immdiatement aprs la Russie,
c'est--dire vers l'est, il est clair que la Grande-Hongrie n'tait pas
loigne de l'embouchure du Volga, tandis qu'elle tait spare par une
grande distance des sources de ce fleuve.

[Note 10: Besse, _Voyage en Crime, au Caucase_, etc.]

Ce ne sont pas l les seuls faits sur lesquels nous nous appuyons. Nous
trouvons dans les historiens bysantins, qu'il faut toujours consulter
quand on parle des Hongrois, que les Magyars taient camps prs du
Volga et de la mer Caspienne  l'poque o on prtend qu'ils taient
encore runis aux Finnois. On lit en effet dans Simon, Lon le
Grammairien, Zonare et Mnandre, que l'ambassadeur de Justin,
Zemarchus, envoy chez Dsabul, chef des Turcs, rencontra les Hongrois
qui habitaient entre le Jak et le Volga. Il s'agit positivement ici
des Hongrois, car les historiens grecs ont soin de les distinguer des
Turcs. Cette ambassade est de 569. Or on prtend que les Magyars se
sparrent des Finnois en 625.

Les crivains allemands sont donc dmentis par les historiens bysantins,
lesquels montrent les Magyars ds 569 prs de la mer Caspienne. Ils sont
de plus combattus par les traditions hongroises, qui placent prcisment
dans cette contre la Grande-Hongrie, quand ils croient la trouver aux
sources du Volga. Est-il un argument ou un fait qui dmente des preuves
puises  deux sources si diffrentes? Aucun. Et quand on fait venir les
Magyars de la Laponie, de la Carlie ou de la Finlande, s'appuie-t-on
sur quelque autorit? Nullement. Ce prtendu voyage des Hongrois 
travers la Russie ne se retrouve dans aucun des historiens du Nord. Ni
Starcater, l'auteur le plus ancien, car il crivait au neuvime sicle;
ni Evinn Salda Piller, qui vivait au dixime; ni Adam de Brme, du
onzime; ni Saxo Grammaticus, du douzime; ni Snorro Sturleson, du
treizime; ni Petrus Teutoburgicus, du quatorzime sicle, n'en font
mention.

Notons en passant que les savants allemands sont loin de prsenter une
concordance d'opinion qui approche de cet accord signal entre les
historiens grecs et les traditions hongroises. Engel, par exemple,
crit: _Pars Hungarorum e Lebedia per Patzinacitas pulsorum directe
versus Persidem, tanquam in vetus aliquod et consuctum domicilium
properarunt_[11].

[Note 11: _Vienn_, 1791.]

Il ajoute que les Magyars restrent en Lebedie deux cent trois ans. Mais
l'anne de leur apparition en Hongrie est 884: de l tez 203, reste
681. Ce dernier chiffre, compar  625, l'anne de la prtendue
sparation, donne une diffrence de cinquante-six ans. Les Hongrois, qui
n'ont pu habiter la Perse qu'aprs avoir quitt les Finnois, ne seraient
donc rests que cinquante-six ans dans cette contre. Est-ce  un pays
habit cinquante-six ans qu'on donne le nom de _vetus et consuctum
domicilium_? Sur l'observation que cela est absurde, on s'empresse de
reculer la date de la sparation convenue jusque l: chacun la rejette
le plus loin possible, et, de sentiment en sentiment, de sicle en
sicle, nous arrivons jusqu' Gebhardi, qui la place avant l're
chrtienne. Accordez, s'il y a moyen, toutes ces opinions divergentes.

On a remarqu que jusqu'ici il n'a pas t parl des historiens
hongrois. C'est parce qu'on les accuse de dire tout autre chose que la
vrit. Nous avons consult les historiens grecs, dont on n'a pas encore
mis la vracit en doute, et les relations des voyageurs que les
crivains allemands s'empressent eux-mmes de citer. Mais puisque nous
sommes en droit de faire retomber sur Schloezer le reproche
d'inexactitude qu'il adressait  tous les historiens nationaux, nous
rappellerons que ces crivains ne parlent pas une seule fois des sources
du Volga, tandis qu'ils font camper les Hongrois  l'embouchure de ce
fleuve dans le mme temps que les historiens bysantins. En effet, qu'on
jette les yeux sur une carte d'Europe, on verra que les rivages de la
mer Caspienne taient un lieu de halte naturel entre l'Asie, d'o
venaient les Magyars, et la Pannonie, o ils sont arrivs.

En rsum donc, les crivains qui, compltant les renseignements fournis
par Nestor, font partir les Magyars d'une Hongrie place aux sources du
Volga et leur tracent une route  travers la Russie, avancent des faits
qui ne sont confirms par aucun historien du Nord, et qui sont dmentis
de la manire la plus formelle par les rcits des voyageurs, par les
traditions hongroises du treizime sicle, et par les historiens
hongrois appuys des historiens bysantins.

On peut faire une observation qui seule prouverait que les Hongrois
n'appartiennent pas  la race finnoise.

Il existe en Transylvanie deux cent mille hommes appels _Szkely_,
_Sckler_ ou _Siculi_, mais qui sont Hongrois, comme les Cumans et les
Jaziges de la Hongrie. Ils se donnent eux-mmes pour Hongrois, et ils
ont la mme langue, le mme caractre et la mme physionomie que les
Magyars. Ils sont fixs dans le pays depuis le cinquime sicle. C'est
un fait historiquement prouv. Or comment expliquer la prsence en
Transylvanie d'une tribu finnoise ds le cinquime sicle?

Il est impossible de rpondre  cette question. On ne s'explique la
prsence des Sicules qu'en acceptant les traditions hongroises et les
historiens hongrois.

       *       *       *       *       *

Passons  la seconde preuve produite par les crivains allemands,
l'affinit des langues.

On a dit qu'une foule de mots semblables se retrouvaient en hongrois et
en finnois, et que les deux langues avaient une mme grammaire.

Gyarmathi, dans un ouvrage qui a t cit, donne une suite de pages
contenant des mots hongrois et finnois avec la traduction latine en
regard. Des dictionnaires comparatifs ont t publis. Au moment o l'on
ouvre ces livres, en voyant cette file imposante de colonnes, on est sur
le point de se croire convaincu. Mais que doit-on penser quand, en les
parcourant un instant, on trouve les mots suivants comme exemples de
similitude.

_Finnois_           _Hongrois_.

suma                homly            tnbres
sade                es               pluie
y                  j                nuit
olca                vll              paule
acca                id               temps
tuuli               szl              vent
usco                hit               croyance
vaetzi              ks               couteau
juuri               gykr            racine
aamu                reggel            matin
tuohi               hj               corce
owi                 ajto              porte
paju                fzfa             saule
walkaeus            virg             fleur
hiliaissus          szelidsg         douceur
waras               orv               voleur
huix                hai               cheveu
vatze               has               ventre

Gyarmathi a compar les vangiles crits en langue finnoise et magyare.
Il lui a t impossible dans beaucoup de chapitres de trouver la moindre
ressemblance de mots; et mme, dans les quelques uns qu'il donne, il a
omis  dessein un grand nombre de versets qui auraient nui  l'effet
qu'il veut produire. Celui que je transcris, quoiqu'il ne contienne que
neuf versets sur quarante-deux, est encore un des plus complets, car
souvent Gyarmathi n'a os citer qu'un seul verset par chapitre.

CHAPITRE X DE SAINT JEAN.

_Finnois_.         _Hongrois_.

1

se on waras ja     A ki nem az ajton     Celui qui n'entre pas
rywri.           megyen b az akolba;  par la porte dans la
                   az van oroz,          bergerie des brebis...
                   s gyilkos[12].       est un voleur et un
                                         larron.

[Note 12: Dans ces exemples, Gyarmathi a commis des erreurs
volontaires. Au lieu de citer simplement le texte hongrois de
l'vangile, il l'a dfigur de manire  le rapprocher le plus possible
du texte finnois. Comme le sens est toujours altr, je relverai chaque
fois le changement. Ici, par exemple, _van oroz_ n'a pas une tournure
hongroise. Les Hongrois sous-entendent toujours le mot _van_, est.
Gyarmathi l'a mis pour que le _v_ de ce mot correspondt au _w_ du
finnois _waras_, voleur. Au lieu de _van oroz_, il y a dans le texte
hongrois _lopo_.]

_Finnois_             _Hongrois_

3

Ja lambat cuulevat   s a' juhok haljk az   ... Et les brebis hnen oenens.
                      nekit[13]            entendent sa voix.

11

Mina olen se hyw    n vagyok a' hiv[14]    Je suis le bon pasteur.
paimen.              psztor.
Hyw paimen anda     A' hiv psztor adja     Le bon pasteur donne
hengens lammasten    maga juhai-rt lett.  sa vie pour ses brebis.
edest.

14

Min olen se hyw    n vagyok a' hiv         Je suis le bon pasteur,
paimen, joka tunnen  psztor, ki tudom[15]    et je connais mes
omani ja minu tutan  a' magamit s engem     brebis, et mes brebis
mys omildani.       is tudnak[16]            me connaissent.
                     a' magami.

[Note 13: _nekit_ veut dire son chant. Ce mot est mis  cause du
finnois _oenens_, quoique les deux mots ne se ressemblent gure. Il y a
dans le texte hongrois _szavt_, sa voix.]

[Note 14: _Hiv_ veut dire fidle. L'auteur l'a plac  cause du
finnois _hyw_. On lit dans le texte hongrois _j_, bon. Dans aucune
langue bon et fidle ne sont synonymes.]

[Note 15: Le texte hongrois dit _esmrem_, je connais. _Tudom_,
qui doit se rapprocher du finnois _tunnen_, veut dire je sais.--Je
sais mes brebis n'a pas de sens en hongrois.]

[Note 16: Il y a dans le texte hongrois _esmrtetem_, je suis
connu. _Tudnak_ signifie je suis su, et n'a pas de sens ici.]

_Finnois_              _Hongrois_

16

Minulla on mys        Nekem vannak ms          J'ai encore d'autres
muitta lambaita jotka  juhaim is kik nem valk   brebis qui ne sont pas
ei ole tst lammas    ezen brny honnybl[17]  de cette bergerie; elles
huonesta; ja he saawat s azok fogjk hallani    couteront ma voix,
cuulla minun neni:    az n nekemet[18]        et il n'y aura qu'un
ja pit oleman yxi     s kell lenni egy         troupeau et qu'un pasteur.
lammas huone, ja yxi   brny honnynak[19]
paimen.                s egy psztornak.

22
Ja Jerusalemis oli     s Jerusalembe vala       Or on faisait  Jrusalem
kirkomessu, ja talwi   templom szentel innep,   la fte de la ddicace,
oli.                   s tl vala.              et c'tait l'hiver.

[Note 17: _Honny_ veut dire patrie; _honnybl_, de la patrie.
Cette expression dans ce cas est absurde. On ne peut pas dire la patrie
des brebis pour dsigner le lieu o elles sont enfermes. Le texte
hongrois dit _akolbl_, de la bergerie.]

[Note 18: V. plus haut.]

[Note 19: V. plus haut.]

_Finnois._               _Hongrois._

31

Nijn Judalaiset poimit   Akkor a''Sidk ragadnak   Alors les Juifs prirent
taas kiwi hnd         megint kvet               des pierres pour
kiwittaexens.            tet kvezni.              le lapider.

32

Min osotin teiile    n mutattam nektek         J'ai fait devant vous
iseldaeni monda hyw  smnek[20] minden[21]     plusieurs bonnes oeuvres
tyoet.               hiv[22] tetteit            par la puissance
                      sok jo ttemnyeit.        de mon pre...

41

Ja monda tuli hnen      s minden tre[23]         Plusieurs vinrent l'y
tygns.                   hozzaja.                 trouver.

[Note 20: _smnek_ veut dire  mon anctre (c'est une tournure
hongroise, le datif au lieu du gnitif). Il y a dans le texte hongrois
_atymnak_  mon pre.]

[Note 21: _Minden_ signifie tous. On lit dans le texte hongrois
_sokan_, beaucoup. Dans aucune langue, ces deux mots ne sont
synonymes.]

[Note 22: V. plus haut.]

[Note 23: _Minden tre hozzja_ veut dire tous revinrent. Le texte
hongrois dit _sokan mennek_, beaucoup allrent, ce qui est tout
diffrent.]

Rappelons que c'est l peut-tre le chapitre qui contient le plus de
preuves de cette ressemblance qu'on prtend tablir entre les deux
langues. Qu'et pens le lecteur de cette affinit dont on parle tant,
si nous avions dit: Dans tout le chapitre XXV des actes des aptres, qui
contient vingt-sept versets, on n'a trouv que la ligne suivante qui
donnt des exemples de similitude, ou si nous avions copi l'un aprs
l'autre tous les chapitres dont on n'a rien cit du tout parce qu'avec
la meilleure volont du monde (nous pouvons employer cette expression),
il tait impossible d'y trouver la moindre ressemblance de mots?

_Finnois_.             _Hongrois_.

Huomena saat sin      Hnap fogod te tet      Demain tu l'entendras,
hnend cuulla,        hallani.

Celui qui parla le premier des rapports du hongrois et du finnois fut un
de ces Slaves de la Hongrie dont on a invoqu  tort l'opinion comme
tant celle des Hongrois, Sajnovicz. Dans la joie de sa dcouverte il
s'cria: _Demonstratio idioma Hungarorum et Lapponum idem esse_, et il
crivit une liste interminable de mots compars. Schloezer, on va le
voir, prit plus froidement les choses, et trouva le _idem_ beaucoup trop
fort. Ce fut, je crois, Sajnovicz qui donna cette chanson esthonienne
que les Hongrois devaient comprendre, et qui a toujours t pour eux
fort inintelligible[24].

[Note 24: Cette chanson a t reproduite en entier dans un article
de M. Andr Horvth (_Tudomnyos Gyjtemny_, 1823, 2k
_Ktet_.--Collection scientifique de Pesth), dont la lecture m'a t
fort utile. Il est intitul: Les Hongrois ne sont pas Finnois, _A'
Magyar nemzet nem Fenn_.]

_Finnois_.                      _Traduction hongroise_.

Jos mun tuttuni tullissi        O vajha kegyesem jnne,
Ennen nh tyni nkyissi!        Vajha a'jol ismert megjelenne!
Silen sunta suika jaissin       Mikpp rplne cskom ajka fel
Olis sun suden weness;         'S ha br rla farkasvr cspgne is;
Sillen ktt kpp jaissin      Mikpp szoritnm az  kezt
Jospa krm kmmen pss!      Ha br kigy tionn is!

         Oh! si mon bien-aim venait
         Si le bien connu arrivait!
         Comme mon baiser volerait vers sa lvre,
         Si mme elle dgotait du sang du loup!
         Comme je presserais sa main,
         Si mme un serpent l'entourait!

On se demande si c'est bien srieusement qu'on a suppos de l'analogie
entre le hongrois et le finnois, car il est impossible de trouver dans
tous ces exemples quatre mots semblables. Quand on lit le franais,
l'italien ou l'espagnol, on reconnat  chaque ligne le latin. Le
valaque mme, qui de tous les idiomes latins s'loigne le plus de la
langue-mre, a conserv des rapports vidents. J'ouvre le brviaire
valaque, et j'en copie la premire phrase compare avec la phrase
latine.

Pentru rugaciunile sntiloru      Propter rogationes sanctorum
Parintiloru nostri, Domne         Parentum nostrorum, Domine
Isuse Christose, Dumnedieulu      Jesu Christe, Domine Deus
Nostru, miluescene pre noi.       Noster, miserere nostrum.

Mais que dire de cette chanson esthonienne, et de ces vangiles, et de
ces dictionnaires comparatifs?

Au reste, pour rpondre aux crivains qui admettent que les deux langues
se composent des mmes mots, on peut se borner  rappeler ce qu'a dit
Schloezer, lequel a attach son nom  l'ide de l'origine finnoise. Dans
ce cas son jugement n'est pas suspect. La liste des mots compars de
Sajnovicz, dit-il, ne donne pas plus de cent cinquante-quatre exemples,
et si on retranche les drivs, il n'en reste pas mme la moiti.
D'aprs Schloezer lui-mme, il n'y a donc environ que soixante-dix
exemples sur lesquels on puisse s'appuyer. Mais qu'y a-t-il de
surprenant dans ce fait que les deux langues ont soixante-dix mots
communs? Il est certain que les Magyars ont t en contact avec les
peuplades finnoises. N'est-il pas naturel que des peuples si diffrents,
venus de si loin, apportant des ides si diverses, se soient pris
mutuellement quelques mots? Les Hongrois ont de mme dans leur langue
autant de mots allemands, plus encore; quelques uns sont emprunts au
latin, et mme, en cherchant bien, on trouvera dans la langue hongroise
soixante mots franais, outre que nous avons en franais une dizaine de
mots hongrois[25]. En conclurez-vous que les Magyars sont Allemands,
Latins ou Franais?

[Note 25: Heiduque, trabant, hussard, schako, kolback, dolman,
soutache, sont des mots hongrois franciss.]

Et d'ailleurs, peut-on nier qu'il existe entre toutes les langues une
certaine fraternit, de mme qu'il existe une fraternit de race entre
tous les hommes? De l vient qu'on a constat entre le hongrois et le
slave autant de rapports qu'entre le hongrois et le finnois.

La ressemblance d'une centaine de mots ne prouve pas l'affinit entre
deux langues, et montre seulement que les nations qui s'en servent se
sont pris mutuellement quelques expressions. Des peuples de mme race
doivent ncessairement avoir les mmes racines, les mmes mots
primitifs. Ils doivent au moins donner les mmes noms aux sentiments
ordinaires  l'homme. Ces analogies, il est impossible de les montrer
dans les langues hongroise et finnoise.

On objectera que les deux langues ont une mme grammaire: voyons donc
jusqu' quel point cela est vrai.

Leem, Fielstroem, Hoegstroem, Ganander, Comenius, Fogel, Eccard, et
beaucoup d'autres philologues, ont fait des conjectures sur la langue
hongroise, mais ne la savaient pas. Leurs inventions n'ont servi qu'
nous faire sourire, me disait un Hongrois; et, comme le remarque fort
bien Sajnovicz, on ne peut absolument rien tirer de leurs observations.
Heureusement le hongrois Gyarmathi a essay de prouver cette affinit.
Nous avons donc l quelque chose de srieux  examiner.

L'ouvrage de Gyarmathi est trs au dessous de son titre, qui est fort
ambitieux. Il consiste en prs de trois cents pages qui toutes
contiennent des colonnes de mots compars, dans le genre de ceux qu'on
vient de lire.  et l sont quelques remarques fort courtes, places en
tte des chapitres et qui aboutissent  dire: Voici comment se forment
dans les deux langues les terminaisons, ou bien: Voici comment se
forment les comparatifs. Ces lignes sont suivies d'exemples qui montrent
les comparatifs et les dclinaisons. De l vous passez aux colonnes
d'adverbes, de prpositions, etc. Mais quant  la dmonstration que ces
langues sont grammaticalement semblables, vous la cherchez en vain,
quoique le titre l'annonce hautement.

Quelques annes avant, quand il n'tait pas encore admis que les
Hongrois se rattachaient  la race finnoise, Gyarmathi, qui connaissait
parfaitement sa langue, avait publi un ouvrage dans lequel il en
faisait ressortir les principaux caractres. Il n'avait alors aucun but:
il n'crivait pas systmatiquement; il cherchait seulement  montrer le
gnie de la langue hongroise, qui, comme il le rappelait, a des
qualits qui lui sont propres et ne peut tre compare qu'aux langues de
l'Orient[26].

[Note 26: Gyarmathi, _Leons raisonnes de langue hongroise_.
Clausenbourg, 1794 (en hongrois).

Le gnie de la langue hongroise, sa construction naturelle, ses mots
primitifs, consistant d'une seule syllabe, ses affixes, ses inflexions,
tout enfin montre que c'est une langue orientale. Ou peut donc se la
figurer, par rapport aux idiomes de l'Orient, comme un de ces
petits-fils provenant d'un mme aeul, et dont les pres taient frres.
C'est ainsi que s'explique la ressemblance qu'on retrouve entre toutes
les langues orientales. Ppay, _tude de la littrature hongroise_,
1694 (en hongrois).]

On doit regretter que le premier ouvrage de Gyarmathi ait t publi en
hongrois et ne puisse pas tre lu facilement, car il est une rfutation
complte de celui qui l'a suivi. L'auteur lui-mme compte si peu sur ce
qu'il appelle sa dmonstration grammaticale, que c'est surtout par le
nombre de mots semblables qu'il compte frapper le lecteur, et il et
mieux fait d'intituler son livre Recueil de mots hongrois, finnois et
lapons, suivis de quelques observations.

Gyarmathi compare d'abord l'alphabet russe et l'alphabet hongrois, parce
que, dit-il, il a crit les mots finnois et lapons d'aprs l'orthographe
russe. Il et mieux fait de les crire d'aprs l'orthographe hongroise,
car la comparaison entre les mots aurait t plus facile. Il eut d  la
place faire connatre l'alphabet finnois: on aurait vu de suite que les
deux langues n'ont pas les mmes sons. L'auteur vite encore de parler
de l'ancienne criture magyare, qu'il a donne dans son premier ouvrage,
et qui ne ressemble  aucune criture connue.

Vient ensuite un chapitre sur les terminaisons. Il y a six pages de mots
lapons et hongrois, qui n'ont pas du tout le mme sens, mais qui, au
dire de l'auteur, prsentent des terminaisons semblables en _as_, _es_,
_is_, _os_, etc. Ces pages sont prcdes de quatorze lignes de texte
dans lesquelles il prie le lecteur de remarquer les similitudes. On peut
rpondre que, si mme les terminaisons se ressemblaient plus encore, il
ne faudrait pas en tirer une conclusion, car des mots peuvent se
terminer de la mme manire dans deux langues sans que ces langues
soient soeurs. Ce qui le prouve, c'est qu'entre la colonne laponne et la
colonne hongroise se trouve une colonne de mots latins, qui donnent le
sens des mots cits, et que parmi ces mots latins il y en a qui sont
termins en _es_, d'autres en _is_, lesquels font au pluriel _es_,
c'est--dire qui sont absolument termins comme les mots lapons.
Cependant on n'a jamais dit qu'il y et de l'affinit entre le latin et
le finnois. Exemples:

_Lapon_.                          _Hongrois_.

teiwes; _res_                     tetves, _pediculosus_
nelos, _hbes_                    nyeles, _manubriatus_
zjengalwudt, _profunditas_       tsinlat, _structura_
idedis, _matutinus_               ids, _vetustus_

Nous irions plus loin que Gyarmathi: nous pourrions trouver un grand
nombre de mots hongrois et franais qui n'ont pas non plus la mme
signification, mais qui se prononcent semblablement.

s    _qui signifie_ sel  _se prononce comme_ chaud
ft                       pice                         faute
br                       peau                          beurre
bor                       vin                           bord
k                        pierre                        queue
m                        art                           mue
sz                       mot                           sceau
r                        prix                          art
szer                      ordre                         serre
orr                       nez                           or
sr                       boue                          char
ser                       bierre                        chair
liszt                     farine                        liste
por                       poussire                     port
b                        large                         boeufs
szk                      troit                        suc
lng                      flamme                        langue

Cette remarque est donc sans valeur, et il n'y a l aucune rgle
grammaticale  tirer.

Nous arrivons aux dclinaisons. Ici Gyarmathi remarque que le hongrois
et le lapon n'ont qu'un seul genre: c'est une similitude. Mais il faut
se rappeler que les langues finnoises sont asiatiques et possdent
quelques uns des caractres des langues orientales. Il n'y a pas de
genre en hongrois: il n'y en a pas non plus en turc.

De ce qu'il n'y a pas de genre il rsulte que les adjectifs sont
invariables. C'est ce qui a lieu en lapon et en turc, aussi bien qu'en
hongrois.

L'auteur met en regard des exemples de dclinaisons hongroises,
finnoises et laponnes.

_Lapon_.                     _Hongrois_.

N. kabmak       soulier      makk         gland de chne
G. kabmak en                 makk 
D. kabmak i                  makk nak
A. kabmak eb                 makk ot
V. kabmak                    makk
A. kabmak est                makk ostl


_Finnois_.                   _Hongrois_.

N. cala         poisson      hal          poisson
G. cala n                    hal 
D. cala lle                  hal nak
A. cala a                    hal at
V. cala                      hal
A. cala sta                  hal astl

Je relis le plus consciencieusement du monde ces exemples, et il m'est
impossible d'en tirer une autre conclusion que celle-ci: le gnitif
finnois fait _an_ et le gnitif hongrois __; le datif finnois fait
_le_, et le datif hongrois _nak_; l'accusatif finnois est dtermin par
un _a_, et l'accusatif hongrois par un _t_. Je demande s'il y a l la
moindre similitude. Il est vrai que l'ablatif finnois _calasta_ se
rapproche du hongrois _halastl_; mais nous ferons observer que les
Hongrois n'ont pas d'ablatif: ils rendent ce cas au moyen de plusieurs
postpositions dont le choix est dtermin par les circonstances,
suivant, par exemple, qu'il y a mouvement ou non[27]. L'auteur a choisi
celle qui se rapproche le plus de la terminaison finnoise; mais
malheureusement pour lui _halastl_ ne veut pas dire du poisson comme
l'ablatif finnois, ce mot signifie avec le poisson. Il et d mettre
_haltl_. L encore nons constatons une erreur volontaire.

[Note 27: _Vros_ veut dire ville. Ce cas ablatif de la ville
pourra tre rendu de diffrentes manires: _a' vrosba_, _a' vrosban_,
_a' varosbl_, _a' vrostl_, _a' vroskoz_, etc.]

Les exemples de Gyarmathi sont suivis de quelques remarques fort
insignifiantes et qui peuvent s'appliquer  toutes les langues. Ainsi il
dit que les Lapons et les Hongrois se servent volontiers de rptitions.
Exemples:

_Lapon_.          _Hongrois_.

pekkest pekkai    diribrol darabra         _de frusto in frustum_
japest japai      esztendrl esztendre   _de anno in annum_

Mais comment l'auteur ne voit-il pas que cette observation n'a pas de
sens, puisqu'il traduit ses exemples en latin au moyen de rptitions
semblables?

Nous passons aux comparatifs. Quatre lignes de texte pour faire observer
qu'ils se forment de mme dans les deux langues, et une page d'exemples.

_Lapon_.           _Hongrois_.

lickogas           boldog             _felix_
lickogasab         boldogabb          _felicior_
lickuogasamus      leg boldogabb      _felicissimus_
nioska             nedves             _humidus_
nioskab            nedvesebb          _humidior_
nioskamus          leg nedvesebb      _humidissimus_

Voici une seconde similitude. Dans les deux langues les comparatifs
prennent pour terminaison le _b_ que nous avons dj signal 
l'accusatif des mots lapons. Mais remarquez que le superlatif est tout
diffrent, et que non seulement il est diffrent, mais qu'il prend en
lapon une terminaison latine. Et cependant, encore une fois, personne ne
fait driver le latin du finnois, ou rciproquement.

On s'attend  une longue discussion grammaticale sur les adjectifs, qui
sont trs remarquables en hongrois. En effet, de tout accusatif d'un nom
les Hongrois peuvent faire un adjectif en changeant le _t_ en _s_. Ex.:
_hz_, maison, accusatif _hzat_; adjectif _hzas_, qui a une
maison. De cet adjectif ils peuvent faire un adverbe, _hzason_, en
homme qui a une maison, en homme mari. De cet adverbe ils peuvent
faire un verbe, _hzasodni_, se marier. Gyarmathi devrait remarquer
ces particularits, qui font du hongrois une langue tout  fait
originale, et les montrer dans la langue finnoise: c'est ainsi qu'il
prouverait l'affinit; mais cela lui est impossible.

Sans dire un seul mot des adjectifs hongrois et finnois, qu'il et d de
bonne foi examiner, il passe aux noms de nombre. L encore quatre lignes
de texte pour dire que ces noms se ressemblent, et deux pages
d'exemples. Aprs les exemples de mots semblables qui ont t dj
transcrits, je ne me crois plus forc d'en citer un seul. Il faut
seulement avertir ceux qui consulteraient l'ouvrage de Gyarmathi qu'il a
commis, l comme partout, ce que j'ai appel innocemment des erreurs
volontaires. Pour avoir des ressemblances, il invente des noms de
nombre qui n'existent pas en hongrois. Ainsi, au lieu de compter comme
les hongrois: vingt-deux, vingt-trois etc., il fait dire: deux dix
un, deux dix deux, etc.. Cela peut tre conforme aux rgles finnoises,
mais les Hongrois n'ont jamais compt de cette faon. Ces erreurs
volontaires nuisent beaucoup  l'auteur, d'abord parce qu'il n'y aurait
pas recours s'il plaidait une bonne cause, puis parce qu'on est autoris
 croire qu'il en commet galement quand il cite les exemples finnois et
lapons.

Viennent ensuite les pronoms possessifs. Ici Gyarmathi signale une autre
similitude. En lapon et en hongrois, il n'y a pas proprement de pronoms.
On exprime le possessif au moyen de lettres places  la fin du mot. Le
_m_, par exemple, exprimera le possessif de la premire personne.

_Lapon_.           _Hongrois_.

snarbmam           ujjam            mon doigt

Ajoutons seulement, ce que ne dit pas Gyarmathi, que ce caractre se
retrouve dans beaucoup de langues asiatiques: il se retrouve en turc de
mme qu'en hongrois.

_Turc_.           _Hongrois_.

ana               anya              mre
anm              anym             ma mre

Nous arrivons aux verbes, aux postpositions, aux adverbes. Ici
l'embarras de l'auteur redouble. En effet, c'est surtout par la
formation des adverbes, l'emploi des postpositions, et les mille
transformations des verbes, que le hongrois a un caractre particulier.
Gyarmathi, dans son premier ouvrage, dmontre, en s'appuyant sur
l'autorit des philologues verss dans les langues orientales, que le
hongrois, sous ce rapport, se rapproche encore plus de ces langues.

En hongrois les prpositions, comme les pronoms possessifs, se mettent,
de mme qu'en turc,  la fin du substantif.

_Turc_.          _Hongrois_.

anadn           anytl           de la mre

De telle faon qu'un nom, ainsi que le remarquait autrefois Gyarmathi,
peut subir deux cent quarante-quatre variations. En lapon les
postpositions ne se joignent qu'au pronom: elles restent spares du
substantif, lequel ne peut prendre les nombreuses formes des substantifs
hongrois et turcs. C'est encore l une des originalits de la langue
hongroise. En voici un exemple que me fournit le premier livre de
Gyarmathi. Cette phrase: prenez de ce qui est  vos seigneurs, se
traduit en hongrois par deux mots: _vegyetek uraitokbl_ Voici
l'explication du dernier: _r_ veut dire seigneur; _urak_, les
seigneurs; _uratok_, votre seigneur; _uraitok_, vos seigneurs; __
indique le possessif et _bl_ signifie de. Les langues finnoises
prsentent-elles cette concision?

Les verbes peuvent se transformer, en hongrois, au point d'exprimer les
changements ou tournures que nous rendons dans nos langues par plusieurs
mots. Ex.: _ltok_, je vois; _ltlak_, je te vois; _lthatok_, je
puis voir; _lthatlak_, je puis te voir; _lttatok_, je fais voir;
_lttathatok_, je puis faire voir; _ltdogaltathatok_, je puis
souvent faire voir.

Certes, voil des particularits bien remarquables dans une langue. Je
les indique  peine; mais Gyarmathi ne manque pas de les relever, de les
numrer toutes dans son premier ouvrage. Il va sans dire qu'il les
passe entirement sous silence dans son second. Au lieu de ses
observations, qui s'appliquent au turc aussi bien qu'au hongrois, il
aurait d faire ressortir dans les langues finnoise et magyare les mmes
caractres, qui font que ces deux langues, semblables entre elles,
diffrent parfaitement des autres. Mais, nous l'avons dit, cela tait
impossible.

Nous avons parcouru l'ouvrage de Gyarmathi. Aprs les verbes et les
pages d'exemples, viennent, sous le nom de syntaxe, quinze observations
qui ne peuvent nullement satisfaire le lecteur, car la syntaxe hongroise
est d'une tonnante originalit et repousse toute comparaison; puis
soixante pages de mots qui passent pour semblables.  la suite de ces
mots Gyarmathi a plac quelques remarques sur les langues finnoises qui
lui furent inspires par de nouvelles lectures, aprs qu'il eut fini son
livre. Il refait le travail que nous avons analys, mais en comparant
cette fois le hongrois et l'esthonien. Pour ce qui regarde cette seconde
partie, nous ne croyons pas devoir faire autre chose que de rappeler ce
qui a t dit plus haut. Pour dmontrer grammaticalement que deux
langues sont soeurs, il faut faire voir dans ces deux langues non pas
quelques similitudes et quelques terminaisons semblables plus ou moins
dfigures, mais les mmes racines, les mmes caractres, les mmes
originalits, le mme gnie.

Nous nous bornons l. Mais, aprs avoir montr que les preuves de
Gyarmathi sont nulles, nous pourrions signaler les mille diffrences qui
sparent les deux langues et qui empchent qu'elles ne puissent tre
srieusement confondues.

Peut-tre me suis-je trop tendu sur le livre de Gyarmathi; mais deux
raisons me foraient  entrer dans quelques dtails. L'auteur, sachant
parfaitement le hongrois, a crit sous l'inspiration et avec le secours
de philologues qui pouvaient lui donner sur les langues finnoises des
renseignements prcieux, et il tait  mme de prouver l'affinit des
deux langues, si elle et pu tre prouve. En outre les crivains
allemands s'appuient sur cette affinit beaucoup plus que sur les
preuves historiques: il fallait en consquence s'y attacher davantage.

Une des choses les plus curieuses qui se puissent lire dans les longues
et nombreuses dissertations qui ont t crites sur l'origine des
Hongrois, c'est la manire dont Sajnovicz dmontre que les noms de
nombre dans les deux langues sont semblables. _Ixi_, dit-il, veut dire
en finnois un. N'est-ce pas l le mot hongrois _egy_? Il suffit de
mettre l'_e_  la place de l'_i_, le _g_  la place de l'_x_, et voil
le mot! Sajnovicz n'a pas encore le mot, et il le sait bien. Il faut de
plus qu'il change l'_i_ en _y_. En effet l'_y_ et l'_i_, en hongrois, ne
sont pas une mme lettre. Le mot _egi_, que Sajnovicz obtiendrait
d'aprs son procd, se prononcerait _aigui_, tandis que le mot hongrois
_egy_, un, se prononce comme le mot franais _aide_, auquel on
ajouterait un _i_ entre le _d_ et l'_e_, _aidie_. Sajnovicz devrait
donc, pour avoir son mot, changer toutes les lettres.  coup sr, si
l'affinit n'a pu tre prouve par des crivains aussi dtermins, on
peut prdire qu'elle ne le sera jamais.

Il tait crit que ceux-l mme qui voulaient tablir l'analogie des
deux langues fourniraient  leurs adversaires les meilleures armes pour
les combattre. Gyarmadhi, par son impuissance  dmontrer la
ressemblance grammaticale, a prouv jusqu' l'vidence qu'elle n'existe
pas, et une exprience faite par Sajnovicz prouve encore qu'il est
impossible d'admettre une ressemblance quelconque. Sajnovicz a parcouru
les pays habits par des hommes de race finnoise. Il leur a parl
hongrois, et ils ne l'ont pas compris. Ils lui ont parl leur langue, et
il ne les a pas compris. D'abord Sajnovicz ne se dcouragea pas. Il
pensa que, les premires diffrences reconnues, il lui serait facile de
retrouver le hongrois. Il resta donc prs d'un an dans ces pays. De
retour en Hongrie, il avoua avec bonne foi que, malgr son hongrois et
son sjour, il n'tait jamais parvenu  entendre le lapon, c'est--dire
le dialecte finnois qui se rapproche le plus de la langue magyare,
suivant les crivains allemands[28].

[Note 28: _Ingenue profiteor me Lappones Finnmarchi non
intellexisse..._]

Aprs un fait aussi dcisif, d'autres eussent t convaincus que la
ressemblance tait imaginaire; mais cette exprience dsesprante ne
dcouragea personne. On croira que Sajnovicz du moins, qui l'avait
faite, abandonna son ide favorite: erreur. Sajnovicz fut encore
persuad que les deux langues avaient une affinit vidente. Il expliqua
ce qui lui tait arriv en disant que les langues s'altrent avec le
temps.

 cela on peut rpondre victorieusement: Ou ce sont les Magyars qui ont
conserv la vraie langue finnoise, que les Finnois ont perdue; ou ce
sont au contraire les Magyars qui l'ont transforme. L'une ou l'autre de
ces hypothses est ncessaire, car tous les dialectes finnois ont de
l'analogie; or toutes deux sont absurdes. En effet, comment supposer,
dans le premier cas, que les Hongrois, qui ont travers tant de pays et
ont t en contact avec tant de peuples, aient gard la pure langue
finnoise, que cette immense nation qui occupe, selon Sajnovicz, tout le
nord de l'Europe jusqu' l'Asie, n'aurait pu conserver dans sa propre
patrie? Et, dans le second cas, comment supposer que les Hongrois, qui
ont occup  diffrentes poques diverses contres o ils sont encore,
la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, qui ont habit entre tant de
nations, aient partout chang la langue finnoise au point d'en faire une
nouvelle langue qui prsente les mmes caractres dans tous ces pays, et
qui est devenue inintelligible pour les Finnois? Cette transformation
aurait d s'oprer en cinquante-six ans, puisque, d'une part, les
Hongrois se sparrent, dit-on, des Finnois en 625, et que, de l'autre,
les moines de 1240 comprenaient parfaitement les Magyars de la
Grande-Hongrie, lesquels avaient quitt leurs frres quand ceux-ci se
rendirent matres de la Lbdie (en 681, d'aprs Engel).

Notez bien en outre 1 que, ds le cinquime sicle, les Sicules de la
Transylvanie parlaient hongrois; 2 que la langue hongroise s'est si peu
altre, grce  ce fait que la nation ne s'est mle  aucun autre
peuple, qu'aujourd'hui encore les rudits hongrois lisent sans trop
d'effort le biographe de sainte Marguerite[29].

[Note 29: Ce livre date du sicle mme du moine Julian, c'est--dire
qu'en dfinitive il est crit en hongrois du septime sicle.]

En rsum donc, les crivains qui admettent entre les deux langues une
affinit quelconque, soit en s'appuyant sur une prtendue ressemblance
de mots, dont Schloezer lui-mme a fait justice, soit en supposant
certains caractres, certaines analogies, qu'il a t impossible 
Gyarmathi de montrer, avancent un fait qui a t dmenti de la manire
la plus formelle par l'exprience de Sajnovicz.

Rappelons, avant de passer outre, que certains philologues ont compar
la langue magyare et la langue turque, et se sont prcisment appuys
sur l'analogie de ces idiomes pour dire que les Hongrois sont Turcs
d'origine. Il est fort remarquable que les savants se soient contredits
de la sorte. De l'avis mme des Magyars, c'est encore avec le turc que
la langue hongroise a le plus de rapports. Cette opinion a t depuis
long-temps exprime en Hongrie,  l'poque o les Hongrois et les
Transylvains taient tributaires de la Porte et parlaient le turc. Leur
avis doit avoir d'autant plus de valeur que parmi les crivains qui ont
voulu prouver l'affinit du hongrois et du finnois il ne s'en trouvait
pas un qui connt les deux langues.

       *       *       *       *       *

Quoique cette discussion soit dj fort longue et ait dpass les
limites que je m'tais proposes, je ne puis m'empcher de la terminer
par quelques remarques qui ont chapp aux crivains allemands, mais qui
viendront  l'esprit de quiconque aura habit la Hongrie et connatra
quelque peu les Hongrois.

Chaque race a son gnie, son caractre, sa physionomie, c'est--dire sa
langue, son histoire, son type. Tous les peuples d'une mme race ont
certaines analogies frappantes, lors mme qu'ils se sont spars de
bonne heure les uns des autres, et se sont mlangs avec des peuples de
race diffrente. C'est pourquoi notre Bretagne, province franaise,
produit des hommes qui ne ressemblent pas plus aux hommes de la
Lorraine, autre province franaise, que les habitants du Barn ne
rappellent ceux de la Provence: l, les races sont diverses. La France
domine partout, et il existe un peuple franais qui a absorb toutes les
races, pourtant les caractres et les physionomies ont conserv leur
force et leur originalit.

Examinons donc si, en comparant les hommes de race finnoise avec les
Magyars, on peut trouver ces analogies que je signale, et si cette
comparaison donne de la force  l'opinion des crivains allemands, ou
lui fait perdre encore plus de terrain.

Ouvrons d'abord l'histoire. Que disent les historiens des Finnois et des
Magyars au moment o ces derniers paraissent sur la scne?

Les Magyars se montrent comme vainqueurs des Bulgares, des Bissniens,
des Russes, et conqurants de la Pannonie. Ils sont dans une priode
ascendante. Ils diffrent tellement des peuples qui les entourent, qu'au
lieu de s'unir  eux, ils conservent leur nationalit, qu'ils ont
prcieusement garde jusqu' ce jour. Ils marchent sous la conduite de
leurs _vezrs_[30], de leurs chefs; ils ont parmi eux des hommes chargs
de la police du camp qui terminent les diffrends et punissent les
voleurs[31]. Les historiens modernes ont cherch les traces des
invasions hongroises dans les monuments des nations attaques: rien de
mieux. Mais ils ont eu le tort de dpeindre les Magyars d'aprs le
portrait exagr par la peur que ces nations nous ont laiss. Si on veut
les voir fidlement dcrits, il faut lire ce que disent d'eux les
auteurs grecs et arabes qui les ont mieux connus. Ces historiens
signalent la probit des Magyars et la puret de leurs moeurs; ils nous
les montrent habitant des villes sous l'autorit d'un chef, se servant
de vaisselle d'or artistement travaille, et pratiquant la justice aussi
svrement que les Romains. Ils parlent encore de la finesse de leur
got, de l'clat de leurs costumes, et de leur penchant pour tout ce qui
est magnifique. videmment ce peuple l ne venait pas du nord.

[Note 30: En persan et en turc _vizir_.]

[Note 31: Verbczi, _Decretum tripartitum_, p. 1, tit. 3,  2.]

L'empereur Lon appelle les Magyars un peuple libre, noble qui tche de
surpasser ses ennemis en bravoure, dur au travail et aux fatigues, et
qui supporte gament la privation des choses les plus ncessaires. Le
_Derbend-Namh_ histoire de Derbend, crite par
Mahommed-Aiwabi-Achtachi, parle clairement des Magyars qui avaient bti
la ville de Kizylar, aujourd'hui nomme par les Russes Kizlar, dont les
difices, dit l'historien arabe, paraissent de loin comme des monceaux
de neige  cause de leur blancheur blouissante[32]. Il ajoute que parmi
tous les peuples du Caucase les Magyars s'taient distingus par leur
caractre paisible, leur habilet dans l'exercice des mtiers
ncessaires  la communaut, leur belle taille, leur courage[33]... En
un mot, l'historien arabe les place au dessus de tous les autres peuples
leurs voisins[34]. Regino lui-mme, quoique allemand, crit, dans le
portrait peu flatt qu'il trace des Hongrois: Il n'y a pas de crime
plus grave  leurs yeux que le vol. Ils mprisent l'argent. Jamais ils
ne connurent le joug tranger. Le courage de leurs femmes les a rendus
aussi clbres que celui des guerriers. Pray montre que les Hongrois
avaient dj des hommes lettrs en Asie[35]. Quand ils taient encore
nomades, on voyait parmi eux des potes qui pendant les ftes chantaient
les exploits des _vezrs_. Les dputs de Dsabul portrent 
Constantinople, de la part des Hongrois, des prsents dignes d'un
empereur et une lettre crite en langue scythe. videmment encore, les
Magyars n'taient pas un peuple sans culture.

[Note 32: Les paysans hongrois, aujourd'hui encore, ont coutume de
blanchir leurs maisons  certaines poques solennelles de l'anne.]

[Note 33: Besse, _Voyage au Caucase_, etc., p. 344.]

[Note 34: _Ibid._, p. 150]

[Note 35: _Literas etiam didicere, quarum deinceps usum ad Mogolos
itidem propagarunt, quos hodie etiam vetustis Iugurorum characteribus
uti compertum est._ (Pray, p. 32.)]

Les Finnois,  la mme poque, sont vaincus et dompts par les nations
trangres, et, sans jamais recouvrer leur indpendance, ils n'ont fait
que changer de matres jusqu' ce jour. Et dans quel tat se
trouvent-ils aprs que les crivains bysantins et arabes ont fait des
Magyars la description qu'on vient de lire? Lorsque les Sudois ont
subjugu les Finnois et les ont faits chrtiens, ceux-ci taient rudes
et sauvages, vivant sans chefs, traitant tyranniquement leurs
femmes[36].....  coup sr, ds cette poque, les Magyars et les
Finnois se ressemblent trop peu pour qu'on puisse les confondre. Les
crivains allemands n'ont pas tenu compte de ces diffrences, ou en ont
parl avec une lgret inconcevable. Gebhardi, par exemple, prtend que
les Hongrois et les Finnois avaient les mmes idoles; et Cornides a
prouv[37] que les Hongrois n'avaient ni idoles ni dieux particuliers,
mais adoraient un tre suprme. Le manuscrit du Vatican nous les montre
encore ainsi au treizime sicle: _Pagani sunt..., sed nec idola
venerantur_.

[Note 36: _Lnder und Voelker-Kunde_, 4e vol., p. 419.]

[Note 37: _De religione veterum Hungarorum_. Vienn, 1791.]

Ds l'origine, il n'y a donc aucune ressemblance  constater entre les
Magyars et les Finnois. Et quelle analogie dcouvrirez-vous aujourd'hui?
Il est vident que ceux qui font venir les Hongrois, par les sources du
Volga, du nord de l'Europe ou du nord-ouest de l'Asie, n'ont pas song 
la physionomie des Magyars ni  leur caractre. Il faut parcourir la
Hongrie, non pas en aveugle, en nommant Hongrois tous les hommes qu'on
rencontre sur sa route, mais en s'arrtant dans la contre o se sont
fixs les Magyars, notamment dans ce qu'on appelle les Villes
Haidonicales et la Cumanie. Il est impossible de ne pas tre frapp de
la beaut de cette race. Les Magyars sont grands, lancs, musculeux:
leurs yeux et leurs moustaches sont noirs; ils ont le nez aquilin, les
traits rguliers, et cet air de dignit qui est l'apanage des Orientaux.
Au reste les crivains allemands n'avaient qu' lire ce que disent les
chroniqueurs des chefs magyars. Le Notaire Anonyme dpeint ainsi Almos:
_Erat enim ipse Almus facie decorus, sed niger, et nigros habebat
oculos, sed magnos, statura longus et gracilis_...

Nous pourrions conduire le lecteur en Laponie, d'o beaucoup d'crivains
font partir les Hongrois, et lui rappeler les descriptions que donnent
les voyageurs des habitants de ce pays glac. Nous les considrions,
dit Regnard, depuis la tte jusqu'aux pieds: ces hommes sont faits tout
autrement que les autres; la hauteur des plus grands n'excde pas trois
coudes, et je ne vois pas de figure plus propre  faire rire. Mais,
sans aller si loin, peut-on tablir le moindre parallle entre les
Magyars, tels que je viens de les reprsenter, et les Esthoniens, aux
cheveux blonds, aux yeux bleus,  l'allure calme, au corps grle et au
vtement grossier? Peut-on comparer les hameaux esthoniens, forms de
quelques maisons groupes au hasard, avec les villages hongrois (et ceci
est bien remarquable), qui s'tendent sur une seule ligne comme un camp?
Vous ne trouverez dans aucun pays de l'Europe un peuple qui ait conserv
ce caractre belliqueux, qui du premier au dernier homme soit minemment
cavalier comme _A' vitz magyar nemzet_, la vaillante nation magyare,
ainsi qu'on dit toujours. Il n'en est pas qui ait acquis une telle
rputation de loyaut, d'hrosme et de bravoure chevaleresque.

Et ce superbe costume hongrois, le plus magnifique peut-tre que les
hommes aient jamais trouv, ce costume d'une splendeur asiatique, qui a
tout l'clat de celui des Turcs sans en avoir la mollesse, les Magyars
l'ont-ils apport du Nord? Savez-vous quelles sont les pithtes qui,
dans les glorieuses chroniques, comme dans les posies nationales, comme
dans la bouche de tous, accompagnent ncessairement le nom de Hongrois?
Les voici: _A' prduczos vitz Magyar_, le vaillant Magyar couvert de
peaux de panthre; _a' kaczagnyos vitz Magyar_, le vaillant Magyar
couvert de peaux de tigre. Est-ce l la parure des hommes du nord?
Certes, nous voil loin des loups de la chanson esthonienne! Et puisque
nous parlons encore de cette chanson, disons qu'elle n'est pas du tout
dans le got des chansons hongroises, qui rappellent beaucoup celles des
Persans et des Arabes. La langue hongroise est colore, pleine d'images
et de mtaphores. Le paysan appelle sa femme _csillagom_, mon toile;
_gyngym_, ma perle. Quand il vient demander la protection de son
seigneur, il lui dit: Je me place sous vos deux ailes tendues, etc.,
etc. Ces expressions, que l'on citerait par milliers, sont
caractristiques dans la bouche du cavalier magyar, qui porte sur sa
physionomie les signes certains de son origine orientale.

Ajoutons que ni dans les contes ou souvenirs populaires, ni dans les
chants nationaux, il n'est fait mention d'un pays semblable  celui que
les crivains allemands donnent pour berceau aux Hongrois; tandis qu'une
foule de proverbes et de comparaisons habituelles indiquent que la
langue hongroise a d se former dans un tout autre climat[38]. Les
Finnois n'ont pas de mots pour certains objets qu'ils n'ont jamais vus,
et que les Hongrois dsignent par un nom tout particulier, parce qu'ils
les ont connus dans leur patrie premire. Ex.: _oroszlny_, lion;
_szvr_, mulet; _teve_, chameau; _srkny_, dragon; _bibor_,
pourpre; _brsony_, velours; _poroszka_, dromadaire[39].

[Note 38: Un seul exemple. Quand les Hongrois veulent marquer la
beaut d'un objet, ils le comparent  une perle: _gyngy-orszg_, un
beau pays, mot  mot un pays-perle; _gyngy-let_, une vie-perle,
une belle vie. (V. la note plus loin.) Cette expression est
littralement populaire. Elle paratrait nave dans la langue des
salons, qui doit se ressentir du contact des idiomes trangers.
L'adjectif _gynyr_ signifie magnifique.]

[Note 39: Les Hongrois appellent _poroszka-l_ le cheval qui va 
l'amble, parce que l'amble est l'allure du dromadaire.]

Disons enfin que dans les vers affectionns et rpts par le peuple, en
Hongrie, il est souvent parl de la beaut physique. Ce n'est pas autre
chose que cette adoration de la forme commune  tous les Orientaux.
Seulement ici elle est pure par des sentiments plus levs, inspirs
par une civilisation meilleure. Il est certain que cette peinture et
cette admiration de la beaut ne se retrouveront ni chez les Lapons, ni
chez les Ostiacks, ni chez les Samoydes, et cela pour des motifs que
chacun saura deviner.

Peut-tre faut-il tenir compte de ces remarques et de celles qu'un
observateur plus attentif ferait encore, tout autant que des preuves
tires des livres. Si mme les historiens et les philologues
dmontraient dans leurs ouvrages que les Magyars sont des Finnois,
malgr les protestations d'une nation entire qui, pour dire la vrit,
sait mieux que tous les crivains du monde ce qu'elle est et d'o elle
vient; si, dis-je, ils le dmontraient, et ils ne le dmontrent pas, la
question ne serait pas encore dcide. Les hommes d'tude auraient pour
adversaires, et pour adversaires opinitres, les voyageurs, ceux qui ont
lu, et qui de plus ont vu. Or les voyageurs ne manquent pas; il en est
beaucoup qui prennent la peine de parcourir les pays habits par des
hommes que l'on appelle frres et d'aller achever leurs ides dans la
chaumire du paysan. Ceux-l ne peuvent croire que les Magyars soient de
race finnoise, quand ils observent ces hommes venus du Nord, leur
physionomie, leur allure, leurs costumes, leurs villages, leurs gots,
leurs moeurs, et qu'ils entendent leur langue.

Quoi! on retrouve au coeur de la France, on reconnat encore  leur
physionomie et  leur langue les fils des Celtes et ceux des Romains,
malgr mille invasions, mille mlanges, et vous admettez que le peuple
magyar, qui s'est toujours conserv pur de toute fusion avec les autres
peuples, qui habite depuis dix sicles dans ce capharnam des nations
qu'on appelle la Hongrie, sans tre jamais uni  aucune d'elles, qui
dans plusieurs pays parle la mme langue et montre le mme type, vous
admettez que ce peuple se soit partout chang au point d'tre
prcisment l'oppos de ce qu'il tait auparavant? Mais cela est
impossible.

Si vous ne l'admettez pas, vous devez supposer une autre chose
impossible: c'est que ce costume clatant des Hongrois, cette langue
pleine d'images et de mtaphores, ces figures orientales, ce caractre
ardent, cette bouillante valeur, soient venus de la Laponie, de la
Finlande ou de la Sibrie!

Un Hongrois  ce sujet retournait les vers d'Horace

                   _... Neque imbellem feroces
                   Progenerant aquil columbam,_

et s'criait que l'aigle n'est pas couv par la colombe.

Nous le dirons donc avec assurance, les Magyars ne sont pas Finnois.

Mais  quelle race appartiennent-ils?



 2

TRADITIONS HONGROISES


 quelle race appartiennent les Magyars?

Il m'arriva un jour de soulever cette question devant un Hongrois et un
Allemand que je savais tre d'avis oppos. J'avais dit  peine quelques
mots que la discussion commena entre eux: c'tait prcisment ce que je
voulais; de ce choc d'ides j'esprais tirer quelques lumires.  la fin
l'Allemand, pouss  bout, s'cria: Mais, si vous n'tes pas Finnois,
qu'tes-vous donc?--Nous sommes, repartit son adversaire, ce que nous
avons toujours t, et ce que nous serions encore  vos yeux, si vos
savants s'en rapportaient  nous, des Huns.

Rptons ici avec tous les historiens nationaux, et avec les traditions
que les deux cent mille Sicules de Transylvanie conservent depuis treize
sicles dans leurs montagnes, que les Hongrois sont des Huns[40].

[Note 40: Il tait gnralement reconnu que les Hongrois taient
frres des Huns, quand parurent les ouvrages de Fischer et de Beyer.
Leurs ides furent combattues; et, l'lan tant donn aux esprits, on
vit se former une foule de systmes, dont j'ai indiqu en commenant les
plus raisonnables. Les premiers crivains avancrent que les Hongrois
taient trangers aux Huns, et se rattachaient  la race finnoise.
Depuis, quelques auteurs ont admis que les Huns appartenaient galement
 cette race: cependant leur opinion tait dmentie  l'avance par
l'ouvrage de Deguignes.]

La tradition qu'ils taient frres des Huns s'est conserve chez les
Magyars de la Hongrie jusque aprs le moyen ge, jusqu'au moment o la
monarchie hongroise tomba  Mohcs et que les glorieux souvenirs
s'effacrent. Il n'est pas un crivain hongrois avant cette poque, o
il tait encore possible de consulter les documents originaux et de
recueillir les traditions, il n'est pas un crivain qui, en parlant de
l'histoire de son pays, ne confonde toujours  dessein les Huns et les
Hongrois. Le Notaire Anonyme et Kza, qui vivaient au treizime sicle,
ne laissent pas de doute  cet gard. Thurczi et Bonfinio, qui
crivirent sous Mathias Corvin, commencent l'histoire des Hongrois 
Attila. Le Cujas de la Hongrie, Verbczi[41], va chercher le germe des
institutions hongroises jusque sous les tentes des Hongrois et des Huns:
_Hungari sive Hunni_, dit-il.

[Note 41: Mort en 1542.]

Les crivains postrieurs  cette poque n'avaient pas les ressources de
leurs prdcesseurs: ils ont rpt ce qu'avaient dit leurs devanciers,
ou se sont attachs  raconter les faits prsents qui avaient un intrt
immense. Car depuis le commencement de la domination autrichienne
jusqu' Joseph II, la Hongrie a t le continuel champ de bataille o
les empereurs et les sultans mesurrent leur ambition et leur force,
pour le malheur des Hongrois, sur lesquels pesaient toutes les
victoires.  la fin du sicle dernier, des crivains distingus par leur
science ont donn pour la premire fois quelques histoires critiques de
la Hongrie,  l'aide des vieilles chroniques et des mmoires crits dans
les temps modernes par des hommes qui avaient pris part aux vnements.
Il faut tenir compte sans doute de leurs travaux; mais par cela mme que
ces histoires sont critiques, raisonnes, elles sont faites sous
l'influence de certaines ides. Pray lui-mme a t souvent induit en
erreur par les crivains allemands. Ce n'est donc pas dans les
historiens modernes que nous chercherons les traditions hongroises, car
ils ont souvent puis  des sources trangres, et d'ailleurs ils ne
pouvaient rien ajouter aux donnes des premiers chroniqueurs.

En mme temps que ceux qui crivaient l'histoire, proccups des
vnements qui s'accomplissaient sous leurs yeux, laissaient de ct les
origines des Hongrois, les vieilles traditions, les vieux souvenirs
s'effaaient dans le peuple, en prsence des calamits terribles qui
l'accablaient et qui frappaient les esprits bien autrement que les
rcits des temps passs. On m'a assur, en Transylvanie, que les Magyars
de la Hongrie (j'entends ici les paysans) rptent le nom d'Attila comme
celui d'un ancien _vezr_. Je n'ai pu vrifier ce fait, ayant non pas
habit mais seulement travers la contre qu'ils habitent. Cependant je
suis port  croire que les souvenirs sont on peu affaiblis dans la
Hongrie mme, car parmi les ouvrages qui ont paru  Pesth et  Presbourg
en rponse  ceux des crivains allemands, il y en a plusieurs qui
contiennent sur l'origine des Hongrois des ides contraires aux vieilles
traditions comme aux rcits des historiens. Il est trs concevable, en
effet, que les accusations dont les historiens nationaux ont t l'objet
aient lev certains doutes dans l'esprit de quelques Magyars, et que
ces derniers, s'abstenant de les consulter, aient suppl par des
conjectures aux renseignements qui leur manquaient.

C'est l un mauvais systme. Il ne faut pas rejeter les crivains
nationaux parce qu'on les a accuss. On doit au contraire s'en rapporter
 eux, puisque leurs rcits suffisent pour dmentir une opinion
videmment fausse: c'est une premire preuve qu'ils disent vrai. Si les
traditions manquent en Hongrie, on les trouve vivantes en Transylvanie,
parmi les Sicules. La force des souvenirs est si grande chez cette
fraction du peuple magyar, que, dans le sicle o nous vivons, bien
qu'il y ait quatorze cents ans que leurs pres ont quitt l'Asie, trois
hommes sont partis courageusement, seuls,  pied, pour chercher le
berceau des Hongrois, ou, comme ils disaient, des Huns, et sont alls
jusqu'en Perse, jusqu'au Thibet. L'un tait Csoma de Krs, qui est mort
 la peine. Les deux autres, qui sont moins connus, MM. de Szemere et
***, sont retourns en Transylvanie, o ils vivent encore.

Il est naturel que les traditions se soient conserves dans toute leur
force chez les Sicules. Dbris des Huns, comme on le verra tout 
l'heure, poursuivis par les nations autrefois soumises, les Sicules,
pour se soustraire  leur vengeance, se retirrent dans le pays qu'ils
occupent encore aujourd'hui: il parat mme qu'ils y furent subjugus.
Isol, au milieu de hordes ennemies qui le pressaient de toutes parts,
un jour vainqueur et matre, le lendemain vaincu et dompt, ce peuple a
d cruellement souffrir et se renfermer plus encore dans sa nationalit.
Relev un instant par l'apparition de cette seconde arme de Huns qu'on
appela Avars ou Abars, puis enfin par l'arrive des Hongrois, qui
domptrent  leur tour les possesseurs de la Dacie, les Sicules ne
s'unirent pas aux nouveaux arrivants, qui se rpandirent sur l'Occident
pendant prs d'un sicle. Tandis que les Magyars ajoutaient  la liste
de leurs exploits les courses aventureuses qu'ils firent presque
annuellement en Allemagne, en France et en Italie, les Sicules restaient
dans leurs montagnes avec leurs souvenirs, qu'ils se sont fidlement
transmis jusqu' cette heure. Quoiqu'ils aient le coeur hongrois et
qu'ils ressentent pour la patrie commune cet ardent amour qui anime tout
Magyar, cependant il est rest en eux un certain esprit de tribu, reste
de l'ancien esprit de nationalit, qui les a soutenus dans l'adversit.
Rappelant la position qu'ils occupent dans une contre recule, qui ne
nourrit pas d'hommes de race trangre, et faisant allusion  la
situation des autres Hongrois qui sont environns de nations diverses,
les Sicules disent avec fiert: Les vrais Magyars, c'est nous; ceux du
reste de la Transylvanie sont des Valaques, et ceux de la Hongrie, des
Allemands.

Or, qui se sentira le droit de dire  une tribu sans mlange: Vos
traditions perptues depuis treize sicles affirment que vous tes des
Huns. On doit les regarder comme certaines, car vous habitez un pays
loign o rien d'tranger ne pntre. Elles s'accordent
merveilleusement avec les rcits des historiens nationaux et ceux des
historiens trangers qui parlent de la Dacie du cinquime sicle.
Cependant j'affirme que vous tes dans l'erreur depuis treize cents ans,
et c'est  moi de vous apprendre qui vous tes.

Ou qui osera dire  cette tribu: Je reconnais que vous tes des Huns,
mais je n'admets pas que vous soyez Hongrois. Il m'est impossible
d'expliquer pourquoi, aprs avoir gard si firement votre nationalit
depuis la mort d'Attila, vous tes devenus tout  coup Hongrois;
pourquoi, dans cette Dacie o chacun parlait et parle encore sa langue,
vous avez subitement quitt la vtre et adopt celle des nouveaux
arrivants, qui n'ont pas pntr jusqu' vous, et par quel hasard vous
avez prcisment le mme caractre et la mme physionomie que les
Magyars. Cependant j'affirme que vous n'tes pas Hongrois.

Il faudrait un courage surnaturel pour tenir l'un ou l'autre de ces
discours. Que si l'on prfre s'abstenir, la question est singulirement
simplifie, car elle acquiert une prcision mathmatique.

En effet, s'il est constat que les Sicules sont  la fois des Hongrois
et des Huns, on en conclura que les Huns et les Hongrois ne forment
qu'un seul peuple.



 3

RELATIONS DES HISTORIENS NATIONAUX.


Combinons les rcits de Kza, du Notaire Anonyme, de Thurczi et de
Bonfinio; et, en corrigeant ces historiens l'un par l'autre, recherchons
quels furent les commencements des Hongrois[42].

[Note 42: Il faut tenir compte des exagrations et des confusions
que ces chroniqueurs n'ont pu viter. Cette rserve est ncessaire quand
on consulte les premiers historiens d'un peuple, dans quelque langue et
dans quelque pays qu'ils aient crit.]

Sans remonter  la confusion des langues, comme les chroniqueurs dont je
parle, disons seulement que les Huns entrent en Europe par le Caucase et
la mer d'Azow (374). Ils paraissent en Dacie (376), en Pannonie (378),
et livrent prs de Polentiana (380) une bataille o prissent, selon
Thurczi, cent vingt-cinq mille Huns et deux cent dix mille Romains.

Matres de la Pannonie, les Huns ont une suite de chefs, puis
choisissent ce guerrier fameux que les Hongrois ont appel Ethele et les
Occidentaux Attila. Kza parle en dtail de ce hros national. Il vante
sa force, sa bravoure, sa gnrosit, voire mme sa propret et sa
courtoisie. Il dcrit ses habitations, dont l'une, dcore avec un got
extraordinaire, tait orne de colonnes dores enrichies de pierres
prcieuses. Les harnais de ses chevaux taient superbes; sa table,
magnifiquement pare. Il avait sur sa bannire un aigle couronn, armes
que les Hongrois ont gard jusqu'au temps de Geyza. Enfin Attila tait
le plus grand roi du monde.

Nous ne suivrons pas les chroniqueurs hongrois dans le rcit des
victoires d'Attila, dont l'histoire est trop connue. Rappelons seulement
qu'il tait n, disent quelques uns, en Transylvanie,  Enyed, et qu'il
partagea d'abord le pouvoir avec Buda ou Blda, son frre: il le tua en
445.

(Les Sicules de la Transylvanie ont religieusement gard les noms et les
autres souvenirs de cette glorieuse poque. Ils affectionnent la ville
d'Udvarhely, parce que la tradition rapporte qu'Attila y a camp. Ils
nomment une montagne situe prs de cette ville, _Bud' vra_, fort de
Buda, parce que le frre d'Attila y a construit des retranchements qui
se voient encore. Ils appellent _Kadcisfalva_, village de Kadicsa, un
village voisin, fond par Kadicsa, un des quatre chefs sous lesquels les
Huns entrrent en Europe. Attila n'est pas seulement un hros national
pour les historiens hongrois: il l'est encore aujourd'hui pour les
Sicules[43].)

[Note 43: Il y a mme une famille, les barons Apor, qui passe aux
yeux de tous pour tirer son origine d'Attila.

Il m'est arriv un jour de regarder une copie de ce tableau de Rubens ou
de Rembrandt que l'on appelle, si je ne me trompe, _le Porte-tendard_,
en prsence d'un paysan sicule, qui certes n'tait pas savant. Ce paysan
me voyant en face du tableau, s'cria: _Attila, Szkely kirly_,
Attila, roi des Sicules. En effet, le nom d'Attila se lisait  ct du
drapeau. Ce nom seul disait beaucoup. Je fus charm d'entendre cet homme
parler ainsi, et, pour le mettre  l'preuve, je haussai les paules en
disant: _Attila nem vlt Szkely_, Attila n'tait pas Sicule.--_Nem?_
non?... rpliqua-t-il aussitt. _Attila Magyar kirly._ Attila, roi
des Hongrois, cria-t-il alors, pensant que que je lui accorderais cela
plus facilement; et il me regarda fixement, pour deviner ma rponse, de
l'air d'un homme auquel on a fait tort.]

Aprs la dfaite de Chlons et la destruction d'Aquile, Attila revient
dans ses tats--la Hongrie et la Transylvanie--et meurt. Ds cette
poque les Huns s'affaiblissent. Leur puissance va bientt tomber.

Attila laisse trois fils: Ellak, qui du vivant de son pre tait roi des
Acatzes, prs de la mer Noire; Dengezisch et Irnak.

(Les historiens parlent encore d'un Chaba ou Kaba qui serait le
quatrime fils d'Attila. C'est une erreur. Kaba et Dengezisch ne sont
qu'un seul personnage. Les Huns donnrent  Dengezisch le surnom de
Kaba,  cause de ses guerres malheureuses. _Kba_ veut dire _en
hongrois_ fou, tourdi[44].)

[Note 44: _Transsilvania, sive magnus Transsilvani principatus,
olim Dacia Mediterranea dictus, auctore_ Jospho Benk,
_Transsilvano-Siculo_. Claudiopoli, _edit. sec._, 1834.]

Les fils d'Attila se disputent le pouvoir. Les nations soumises
profitent de ces discordes pour se rvolter. Ellak est battu et tu par
les Gpides. Dengezisch, qui lui succde, est vaincu par les Goths. Une
partie des Huns gagne la Petite-Scythie: l'autre se fait battre par les
Grecs. Dengezisch,  la tte de ce qui reste de Huns, attaque les Goths:
vaincu, il se jette sur les Grecs, prouve une seconde dfaite et trouve
la mort. Les Huns se dispersent, ils mettent  leur tte Kuturg Ur et
Uturg Ur. Ceux qui obissent  Uturg restent dans la Scythie, o s'tait
tabli Irnak, troisime fils d'Attila.

(La Scythie prend alors le nom d'_Hunnivr_[45], qui signifie _en
hongrois_ citadelle des Huns.)

[Note 45: Du Buat, _Hist. anc. des peuples de l'Europe_, t. 8, ch.
3.]

Les guerriers de Kuturg vont au del de la mer d'Azow. Les uns et les
autres s'unissent aux Avars, qui ne tardent pas  arriver. De l on les
appelle _Hunni-Avares_.

(La dernire expdition de Dengezisch en Grce a donn lieu  un
proverbe _hongrois_ bien remarquable. Pour exprimer un temps qui ne doit
jamais venir, on dit: Quand Kaba reviendra de Grce. Je ne sais si ce
proverbe est encore usit aujourd'hui, mais il l'tait au temps de
Mathias Corvin, comme on le voit par ce passage de Bonfinio[46]. _Hi
Chabam In Grcia interiisse reputarunt; unde orta proverbialis oratio,
adhuc per Ungarorum ora vagatur: Tum redeas quando Chaba e Grcia
revertetur_.)

[Note 46: _Decad._ 1, _lib._ 7.]

Un petit nombre de Huns prfre rester en Dacie, selon le tmoignage de
Jornands, plutt que de s'aventurer dans de nouvelles courses. Ils
occupent les valles de la Maros et de l'Aluta. Ceux-l, ajoutent les
historiens nationaux, sont aujourd'hui nos Sicules. ils habitent
toujours les mmes lieux. Ils les conservrent encore aprs l'invasion
des Avars; aussi quelques crivains les font-ils venir avec ces
derniers. Ces crivains ont t induits en erreur par ce fait que
Sicules et Avars taient des hommes de mme race. Les Sicules paraissent
tre rests en Dacie sous deux chefs, Elmedz Ur et Ultindz Ur.

(Les historiens modernes crivent  tort Kuturgur, Uturgur..., d'o on a
fait ces noms de peuple Kuturgures, Uturgures, etc. Il faut crire
Kuturg Ur, Uturg Ur, Elmedz Ur, Ultindz Ur, Kotrig Ur, Utrig Ur, etc. Le
mot _ur_ qui se trouve aprs les noms huns se met _en hongrois_  la
suite des noms propres, et signifie seigneur. D'ordinaire les Hongrois
disent simplement les noms de personnes. Mais quand ils veulent marquer
une certaine dfrence pour celui dont ils parlent, ils ajoutent le mot
_r_  son nom. _Andrsi r_, par exemple, se traduira mot  mot
Andrsi, seigneur, et pourra se rendre  peu prs par Monsieur
Andrsi. C'est la coutume de tous les peuples orientaux de mettre aprs
le nom de la personne son titre ou sa dignit. On dit encore en
hongrois: _Mtys Kirly_, le roi Mathias; _Bir kapitny_, le
capitaine Bir. Les Turcs disent galement _Ibrahim pacha, Slim bey_.)

Les Sicules se retirrent dans les montagnes qu'ils occupent encore
aujourd'hui, soit pour se soustraire aux perscutions des Goths et des
Gpides, soit parce que les Huns pendant leurs expditions laissaient
dans ces lieux leurs femmes et leurs enfants. Ils devinrent tributaires
des Gpides.

(La tradition sicule assurait depuis treize sicles que le reste du
trsor d'Attila, form des tributs pays par les rois vaincus, tait
cach au pied d'une montagne. Eh bien! elle disait vrai. Il y a moins de
dix ans que ce trsor a t trouv au coeur du pays des Sicules, prs de
Korond. Il se composait surtout de pices d'or de Bysance[47].)

[Note 47: Les laboureurs qui l'ont dcouvert se sont enrichis en le
vendant en dtail. Celui qui crit ces lignes a pu encore se procurer
une des dernires pices.]

En 583, les Avars affranchissent les Sicules en battant les Gpides, de
concert avec les Lombards. Ceux-ci sont appels en Italie par l'eunuque
Narss. Les Avars restent seuls matres de la Dacie. Un certain nombre
de Huns qui s'taient fixs en Illyrie viennent les rejoindre. Tous
ensemble attaquent l'empire d'Orient. Leur roi ou kagan meurt, et est
remplac par Kursz ou Krsz, qui fonde la ville de _Krsz kirly
rka_[48].

[Note 48: Benk, _Transsilvania_.]

(Ce nom veut dire _en hongrois_ Foss du roi Krsz. On se rappelle
quels taient les retranchements des Avars. videmment ce sont les Avars
qui ont donn  la ville ce nom, que les Hongrois ont trouv et
conserv.)

Krsz fait une guerre sanglante contre Maurice, empereur d'Orient. Les
Avars assigent Constantinople en 626. Le chan Bajan, leur chef,
succombe dans une grande bataille. Ds lors ils dcroissent, et
Charlemagne les dompte en 803. L'arrive des Hongrois, qui viennent,
comme les Huns et les Avars, par le Caucase et la mer d'Azow, assure
l'indpendance des Avars et des Sicules. Ceux-ci restent dans leurs
montagnes; mais les premiers unissent leurs bandes  celles des
Hongrois. Tout  l'heure ils taient appels dans les chroniques latines
_Hunni-Avares_: ils prennent maintenant le nom hongrois
d'_Abar-Magyarok_.

Les Hongrois se dirigent vers la Pannonie, simplement pour suivre la
trace des Huns. _Tunc elegerunt sibi qurere terram Pannoni, quam
audiverant, fama volante, terram Athil regis esse, de cujus progenie
dux Almus, pater Arpad, descenderat_[49].  leur approche les peuples
qui ont connu les Huns s'empressent de faire leur soumission. _Sclavi
vero, habitatores terr, audientes adventum eorum, timuerunt valde, et
sponte sua Almo duci se subjugaverunt, eo quod audiverant Almum ducem de
genere Athil regis descendisse_...[50]. Tous les habitants apportent
des vivres  l'arme envahissante, s'efforcent de captiver la
bienveillance des chefs, leur racontent ce qui est arriv aprs la mort
d'Attila, car ils retrouvent dans les nouveaux venus ces mmes Huns qui
ont laiss une si terrible mmoire[51].

[Note 49: _Anonymus Bel Regis Notarius_, cap. 5.]

[Note 50: _Anonymus Bel Regis Notarius_, cap, 12.]

[Note 51: _Id., ibid._]

(La tradition sicule consacre aujourd'hui encore ce fait que, en
apprenant l'arrive d'hommes qui parlaient leur langue, les Sicules
marchrent au devant d'eux pour les guider, et les conduisirent en
Dacie. Cette tradition subsistait encore chez les Magyars de la Hongrie
au temps de Mathias Corvin. Je cite encore Bonfinio[52]. _Multi Siculos
qui extremam Daci partem cum Attila occuparunt et hucusque tenerant,
quam Transsilvaniam nunc appellant, his in Roxolanos usque, audito
cognatorum adventu, et Amaxobios, quos nunc Ruthenos Rossiosve dicunt,
occurrisse referunt_.)

[Note 52: _Dec._ 1, lib. 9]

Les Hongrois s'emparent de la Pannonie et se jettent sur l'Occident.
Pendant prs d'un sicle ils ravagent sans relche l'Allemagne, la
France et l'Italie. Ce n'est pas ici le lieu de retracer leurs
incursions. J'emprunterai cependant un fait  M. Dussieux, qui a crit
l'histoire des invasions hongroises. Les Hongrois sont battus prs
d'Augsbourg par l'empereur d'Allemagne Henri l'Oiseleur. Parmi les
prisonniers taient Leel et Bolchu, clbres par leur naissance et par
leur courage. L'empereur voulut voir ces deux guerriers, et leur demanda
quel outrage ils avaient reu des chrtiens pour venir ainsi dvaster
leurs terres. Nous sommes, dirent-ils, comme le fut Attila, les flaux
de Dieu. Enfin les Hongrois quittent la vie aventureuse, sous Gejza, et
entrent dans la grande famille europenne. C'est ici que je dois
m'arrter.

On a vu, dans ce rsum succinct qui vient d'tre fait, que les
_Hun-Abar-Magyarok_, pour parler comme les Hongrois, sont venus par le
mme chemin,  intervalles rguliers, et ont conquis tour  tour les
mmes contres. Ils marchent tous sous la conduite de chefs librement
lus. Ces chefs ont souvent les mmes noms. Le nom de Bla, port par
plusieurs rois hongrois, est celui d'un chef des Huns. Attila a pour
frre Buda: c'est un Buda qui s'arrte prs du Danube  la tte des
Hongrois, et fonde la ville de Bude. Les dbris des armes disperses
recherchent avec empressement celles qui arrivent. Les Huns accourent de
l'Illyrie pour s'unir aux Abars. Ceux-ci, ainsi que les Sicules,
marchent au devant des Hongrois. Les nations vaincues par les Huns
reconnaissent des Huns dans les Hongrois, et se soumettent  l'avance.
De leur ct les Hongrois ne sont conduits en Pannonie que par le
souvenir d'Attila, dont ils veulent reconqurir le royaume, et c'est
encore le souvenir d'Attila qui les lance sur l'Allemagne, l'Italie et
la France.

Je demande s'il est rien de plus simple, de plus naturel, de plus
consquent que les relations des chroniqueurs hongrois. Il fallait
vraiment qu'il y et un parti pris de les rfuter, pour mettre leur
vracit en doute. Certes, il y a bien des faits avrs historiquement
qui ne sont pas confirms par des preuves aussi fortes. Et quand les
rcits des historiens nationaux sont si clairs et si simples, o est la
ncessit d'aller chercher si loin, pour les Hongrois, une origine 
laquelle ils n'ont jamais song, et de les convertir en Lapons, en
Esthoniens, en Kalmoucks, en Baschkirs, en Gronlandais, etc., etc.,
etc., car on a peine  suivre l'imagination teutonique dans toutes les
rgions o il lui a plu de s'garer. Il faut avoir visit l'Allemagne
pour comprendre comment certaines erreurs naissent et prennent
consistance dans cette docte et studieuse contre. Il faut avoir vu les
hommes de talent, vivant disperss dans de petites villes, au milieu
d'un cercle de partisans, et s'attachant d'autant plus  leurs opinions
qu'elles sont moins contestes autour d'eux.

Admettons donc ce premier point: en disant que les Hongrois sont des
Huns, les historiens nationaux sont appuys par les traditions
hongroises. Il reste  dmontrer qu'ils sont galement d'accord avec les
historiens trangers. Mais avant de sortir des preuves tires des
monuments hongrois, essayons de rpondre  ceux qui les ont repousses.

On s'est attaqu principalement aux Sicules: car, s'il faut reconnatre
en eux les restes des Huns, l'origine des Hongrois n'est plus douteuse.
Quelques rudits ont ni qu'ils aient habit la Transylvanie ds le
cinquime sicle, comme dbris des Huns. Ils ont os dire  des hommes
dont l'amour national est le plus fort des sentiments que leur
attachement  la mmoire des Huns tait chose fort absurde, par
l'excellente raison qu'ils taient d'avis, eux crivains, que les Huns
et les Sicules n'avaient aucune espce de parent.

Un jsuite allemand, Fasching[53], rappelant ce passage des historiens
nationaux qui porte  trois mille le nombre des Huns rests en
Transylvanie, trouve impossible que trois mille hommes aient occup la
Dacie, quand les Romains, avec toutes leurs forces, ne purent la
conserver. Il suppose que les Sicules sont simplement des Jazyges,
placs par Bla IV aux frontires, dans le treizime sicle, pour
dfendre le pays contre les Tatars.

[Note 53: Je cite avec quelques dtails les opinions de Fasching et
d'Engel, parce qu'elles ont t gnralement adoptes. Ce fut aprs eux
que les crivains allemands dvelopprent hardiment leur systme.]

En niant qu'un petit nombre de Huns soient rests en Dacie, Fasching
n'est pas seulement en contradiction avec les chroniqueurs hongrois, il
l'est encore avec Jornands, dont il faut se mfier quand il parle des
Goths, mais dont la vracit du reste est des mieux constates, et il
l'est de plus avec tous les crivains sicules, qui ont constamment
affirm le mme fait. En outre Kza et Thurczi, en donnant ce chiffre
de trois mille, font entendre qu'il s'agit seulement des guerriers. Or
ces guerriers avaient leurs femmes et leurs enfants, ce qui porte 
quinze mille environ le nombre des Huns rests en Dacie. Est-il donc
absurde de croire que ces quinze mille individus, qui, suivant Kza,
absorbrent les Valaques qui se trouvaient parmi eux, aient pu vivre
dans des montagnes recules, jusqu' l'arrive des Avars et des
Hongrois, et qu'ils se soient multiplis en treize sicles au point de
former une tribu  part de deux cent mille mes? Fasching trouve
impossible que trois mille Huns occupent la Dacie, que les Romains avec
toutes leurs forces ne purent conserver. Il a certes parfaitement
raison. Mais, loin de le supposer, nous disons au contraire qu'ils se
retirrent dans les montagnes pour se faire oublier, qu'ils payrent un
tribut aux Gpides, et qu'ils ne furent dlivrs que par l'arrive de
leurs compatriotes. Enfin Fasching, en avanant que les Sicules ont t
placs aux frontires par Bla IV, commet une erreur trs grave. En
effet, saint tienne, qui fonda le royaume de Hongrie et divisa en
comitats le territoire hongrois, ne compte tout le pays occup par les
Sicules que comme un seul comitat. De l le titre de _comes Siculorum_
que portrent aprs lui les rois de Hongrie, et que portent de nos jours
les empereurs d'Autriche. Cela est constat dans les lois hongroises. Ce
fait montre qu'au temps de saint tienne les Sicules avaient dj le
pays qui porte leur nom et qu'ils occupent toujours. Est-il besoin
d'ajouter que saint tienne a vcu au commencement du onzime sicle, et
que par consquent les Sicules n'ont pu tre posts aux frontires sous
Bla IV dans le courant du treizime?

La plupart des crivains qui n'ont pas voulu reconnatre dans les
Sicules les dbris des Huns se sont accords  dire qu'ils n'taient
autre chose qu'une fraction de Cumans, lesquels s'emparrent de la
Moldavie (Atelkouzou) dans le mme temps que les Magyars d'rpd se
rendaient matres de la Pannonie. On a suppos que plusieurs milliers de
Cumans avaient pass les montagnes de la Moldavie et taient venus
s'tablir en Transylvanie sous le nom de Sicules. Engel, en sa qualit
d'Allemand un peu magyaris, arrange toute une histoire en s'appuyant
sur la langue hongroise. Mais cette opinion n'est pas fonde. D'abord on
ne trouve dans aucun historien ni dans aucun document quelconque cette
transmigration de Cumans. De plus, une pareille hypothse est en
contradiction avec les faits.

Les diffrentes tribus hongroises qui marchrent vers l'Europe se firent
en chemin la guerre. Cela est arriv au reste  toutes les tribus des
grandes nations. Elles se sont toujours battues entre elles, soit dans
la patrie mme, quand la population devenait trop nombreuse, soit en
route, quand elles se disputaient un nouveau sol. Les tribus hongroises
se combattirent ds l'Asie, et continurent  se faire la guerre en
Europe. Les Cumans, par exemple, dfendirent la ville russe de Kiew
contre les Magyars. Il est vrai qu'ils s'unirent le lendemain de la
bataille. Aprs que le royaume de Hongrie fut fond, l'esprit de tribu
dura encore. Les Magyars, qui marchaient sous rpd, avaient pris plus
d'importance que les autres tribus, et le pays s'tait appel royaume
Magyar, _Magyar orszg_. Tous ne formaient plus qu'un seul peuple. Mais
il restait encore dans chaque bande un esprit de tribu, et des rvoltes
clatrent parmi ceux qui n'taient pas Magyars. Les Cumans se
soulevrent sous Ladislas IV, vers la fin du treizime sicle. Ils
habitaient plusieurs points du royaume. Partout et en mme temps ils
prirent les armes, car ils obissaient tous  cet esprit de tribu qui
tait alors dans toute sa force et qui n'a pas entirement disparu de
nos jours. Or, entre les Hongrois rests fidles, quels furent ceux qui
se levrent les premiers pour comprimer la rvolte? Les Sicules, que
l'on veut confondre avec les Cumans; les Sicules, qui se rvoltrent
aussi de leur ct,  d'autres poques. Voici le commencement d'une
charte accorde le 17 septembre 1289 aux Sicules par Ladislas IV,
laquelle fait compltement justice de l'opinion que nous combattons en
ce moment:

_Consideratis fidelitatibus et meritorum servitiis Siculorum nostrorum
qu primo Domino Regi Stephano, patri nostro carissimo, et per
consequens nobis, cum summo ardore fidelitatis laudabiliter
exhibuerunt:--nam, cum Comani, versi in perfidiam, ausu temerario
elevato vexillo, crimen ls majestatis non formidantem in Houd[54]
contra personam nostram insurrexerant, convenerant; iidem Siculi, dubios
eventus fortun non verentes, nobis cernentibus, contra ipsos Comanos,
et aciem eorumdem, se viriliter et laudabiliter opposuerunt, et in eodem
prlio nobis multipliciter meruerunt complacere_...[55].

[Note 54: Vieux mot hongrois pour _Had_, guerre.]

[Note 55: Benk, _Transsilvania_.]

Il faut remarquer avec quelle assurance les crivains allemands avancent
que les Sicules sont tantt des Cumans, tantt des Jazyges, et cela sans
aucune espce de preuves. On ne s'tonnera pas alors qu'Engel, marchant
sur les traces de ses devanciers, ait compos une vritable histoire.
Dans l'anne 893, dit-il, les Magyars se trouvaient dans la grande
Moravie, o Arnoulf les avait appels; ils avaient laiss leurs
vieillards dans la Moldavie suprieure, sous la garde de quelques
guerriers, quand les Bulgares et les Petchngues fondirent sur leurs
terres. Les guerriers s'enfuirent et se rfugirent dans les montagnes
qui sparent la Transylvanie de la Moldavie. Telle est l'origine des
Sicules. Les Magyars les retrouvrent quand ils vinrent en Transylvanie,
et, comme ils taient prodigues de sobriquets, il est _probable_ qu'ils
les nommrent _Szkely_ (de _szkni_, fuir). C'est pour cette raison
qu'ils furent condamns  marcher  l'avant-garde des armes hongroises,
et qu'ils furent appels dans les annales _nequissimi_ et
_vilissimi_[56].

[Note 56: Les Sicules sont appels en hongrois _Szkely_, parce que,
dit-on, les Huns laissaient leurs femmes et leurs enfants dans les
montagnes qu'ils occupent aujourd'hui, et qui furent appeles _Szk
hely_, lieu de la demeure. D'autres pensent que les Magyars, trouvant
l'administration sicule toute organise, appelrent le pays des Sicules
_Szk hely_, ce qui veut dire aussi lieu de siges. Le jsuite Timon
prtend que _Szkely_ dans le vieux hongrois signifiait gardien, et
que les Sicules reurent ce nom parce qu'ils gardaient les frontires.
Verbczi crit que les Sicules sont appele ainsi par corruption de
Scythules (_Scythuli_), parce qu'ils taient venus de la Scythie, comme
tous les Huns.]

Aucune preuve ne vient appuyer le rcit d'Engel: il est au contraire
dmenti par plusieurs faits. Les Sicules ont reu quelquefois des
pithtes peu flatteuses,  cause de leurs rvoltes, et de l'envie
qu'excitaient leurs privilges; mais tous les documents hongrois
signalent leur bravoure. Ils sont appels dans le dcret Tripartit[57]
_rerum bellicarum expertissimi_, et dans le Diplme de Lopold[58]
_genus hominum bellicosissimum_. Pour mettre  profit leur humeur
belliqueuse, les rois de Hongrie leur imposrent le service militaire,
en les exemptant de toute autre charge. Ce service consistait  marcher
 l'avant-garde des armes hongroises pendant la guerre, et  garder les
frontires pendant la paix. Il est trange qu'Engel, oubliant
l'histoire, trouve cette singulire explication aux devoirs militaires
des Sicules. Les Hongrois d'ailleurs n'auraient pas commis l'imprudence
de mettre  l'avant-garde les hommes les plus lches de l'arme.

[Note 57: Livre de lois hongroises.]

[Note 58: Charte de Transylvanie.]

Voil les objections qui ont t faites aux Sicules. Ils rpondent, ce
nous semble, suffisamment. De la discussion historique qui prcde
ressort ce fait que les Sicules occupent la Transylvanie ds le
cinquime sicle, fait qu'il est impossible d'expliquer si on repousse
les crivains hongrois.

Nous arrivons donc, en tudiant l'histoire, aux mmes conclusions qu'en
consultant la tradition,  savoir que, les Sicules tant reconnus pour
des Huns et pour des Hongrois, il en rsulte que les Hongrois sont des
Huns.



 4.

RELATIONS DES HISTORIENS TRANGERS.


Consultons maintenant les chroniques des diffrentes nations qui ont eu
successivement  se dfendre contre les Huns, les Avars et les Hongrois.
N'ont-elles pas reconnu les mmes ennemis dans les armes qui les
attaquaient sous ces trois noms?

Voyons d'abord les historiens bysantins. Jean Malala et Thophane
appellent les Avars un peuple hunnique. Simocatta crit d'eux, aprs les
avoir nomms Avars: Ces Huns, voisins du Danube, forment le plus fourbe
et le plus avide des peuples nomades.

Lon Diacre, en parlant des Hongrois qui firent en 961 la guerre 
l'empire, dit: Ils portent le nom de Huns. Cinname et Thophane
donnent continuellement le nom de Huns aux Hongrois. Nicphore Grgoras,
en racontant l'irruption mongole de 1224, qui mit le royaume de Hongrie
 deux doigts de sa perte, dit que les peuples qui habitaient alors prs
du Danube s'appellent Huns et Cumans. Enfin Ducas, qui crit au
quinzime sicle, dsigne encore les Hongrois sous le nom de Huns.

Que les premiers annalistes, au moment de l'apparition des Magyars,
aient crit des erreurs sur leur origine, il n'y a personne qui s'en
tonne. Qu'un certain nombre d'crivains bysantins aient donn  ces
nouveaux venus le nom de Turcs, c'est encore ce que l'on peut expliquer:
les Grecs appelaient ainsi tous les peuples nomades[59]. Mais au
quinzime sicle, au temps de Jean Hunyade, quand les relations entre
Bude et Constantinople taient si frquentes, des crivains
pouvaient-ils commettre une erreur aussi grossire? Et s'ils se
servaient prcisment du nom de Huns, n'tait-ce pas parce qu'ils se
savaient bien informs?

[Note 59: De mme que les historiens chinois, arabes, et, en
gnral, tous les crivains orientaux, ils appliquent indistinctement
aux peuples nomades la dnomination de _Turcs_. Ce mot, dans les langues
orientales, signifie migrants. En langues chaldenne et syriaque,
_tarek_ (adjectif) et _tiruk_ (substantif): en arabe _tharaka_ veut dire
abandonner. Il est  remarquer que le nom de Turc, qui se retrouve
souvent dans les historiens, n'tait port par aucun des peuples
auxquels on l'a donn. Les _Turcs_-Hongrois se nomment Magyars. Les
_Turcs_ de Constantinople s'appellent _Osmanlis_, etc. Etienne Horvat,
Pesth.]

Les historiens occidentaux ne sont pas moins clairs que les crivains
bysantins. Ouvrons les recueils de dom Bouquet pour la France, de Pertz
pour l'Allemagne, de Muratori pour l'Italie, et voyons si les
occidentaux avaient retrouv des Huns dans les Avars.

La Chronique de Verdun, les Annales d'Eginhard, les Annales Ptaviennes,
les fragments d'Annales de 768  806, donnent toujours aux Avars le nom
de Huns. Dans les Annales de Fulde, la Chronique de Sigebert, les
_Annales Francorum_ de 714  817, nous trouvons tantt le nom de Huns,
tantt celui d'Avars. Les auteurs de ces chroniques ne commettent ici
aucune confusion. C'est toujours de ce peuple habitant la Pannonie, au
milieu des Slaves, qu'ils veulent parler. Quelquefois ils nous
avertissent qu'il porte les deux noms. La Chronique d'Herman, par
exemple, nous dit: _Hunni, qui et Avares, a Caroli vincuntur exercitu_.
Nous lisons dans Paul Diacre: _Alboin vero cum Avaribus, qui primum
Huni, postea a regis proprii nomine Avares appellati sunt_... Au
troisime livre des Gestes des Franais d'Aimoin, on trouve: _Tunc
temporis Huni, qui et Avares dicuntur, a Pannonia egressi, in Thoringam
bella gravissima cum Francis gesserunt_. Qu'on ne s'imagine pas que les
annalistes aient t induits en erreur parce que les Huns et les Avars
venaient de la Pannonie. Ils les distinguaient prcisment des autres
peuples qui ont possd cette contre entre les diverses invasions
hunniques.

Il n'est pas ncessaire de multiplier les citations. Disons seulement
que les Annales de Saint-Gall, les _Annales Francorum_ de 761  814, les
Annales de Metz, la Vie de saint Rudpert, les vers de Thodulfe, ceux du
pote Saxon, et d'autres crits encore, constatent ce fait, avec les
chroniques dj cites, que les Avars taient reconnus pour des Huns. Il
en est de mme des Hongrois.

L'auteur des Gestes de Louis le Dbonnaire, aprs avoir dit que
l'empereur passa le Rhin pour yverner en un lieu qui en Tyois est
apelez Franquenoforth, ajoute: L fist assembler un parlement de
toutes les nations qui de l le Rim obissent au roiaume de France: ovec
les princes dou pas ordena en ce parlement de toutes les choses qui
apartenaient au porfit de la terre. En ce parlement o et congea dui
manires de messages des Normans et des Avares, qui or sont apel
Hongre, si com aucun volent dire. Remarquez combien notre chroniqueur
est exact. Ces vnements se passent en 822: aussi a-t-il conserv le
nom d'Avars. Mais comme au temps o il crit les Avars sont oublis et
remplacs par les Hongrois, il prvient son lecteur, pour plus
d'claircissements, que les deux peuples n'en font qu'un. Le chroniqueur
du monastre de Saint-Wandrille donne des dtails aussi circonstancis.
Il dit positivement que les Huns, les Avars et les Hongrois, ne sont
qu'un seul peuple. Quand il raconte le partage de l'empire franais
entre les fils de Louis, _Ludovicus_, dit-il, _prter Noricam, id est
Bajoariam, quam habebat, tenuit regna qu pater suus illi dederat, id
est Alemanniam, Turingiam, Austrasiam, Saxoniam, et Avarorum, id est
Hunnorum seu Ungarorum, regnum_. Les Annales de Fulde appellent toujours
les Magyars des Avars auxquels on donne le nom de Hongrois, _Avari qui
dicuntur Hungari_.

J'abrge et ne fais pas mention des chroniqueurs ni des potes qui
emploient les mots _Hunni_ ou _Avares_ quand ils parlent des Hongrois.
Il y en a beaucoup[60].

[Note 60: V. entre autres, dans _Muratori_, le pangyrique de
Brenger et les notes, ainsi que les additions  la chronique de
Salerne: _Hunni et Avares eadem gens fuere qui postea Hungri seu Hungari
appellati sunt, et adhuc appellantur..._]

Les crivains que nous venons de citer ont commis, il est vrai, bien des
fautes par ignorance. Mais ils nous paraissent bien informs quand ils
confondent  dessein les Huns, les Avars et les Hongrois. Il est
impossible de comprendre comment les chroniqueurs franais, allemands et
italiens, crivant dans des temps et des pays divers, commettraient
prcisment les mmes erreurs que les annalistes hongrois et bysantins,
dont ils taient fort loigns. Si tous s'accordent, c'est parce qu'ils
disent vrai.



 5.

PARALLLE ENTRE LES HUNS, LES AVARS ET LES HONGROIS.


Aux citations qui viennent d'tre reproduites nous joindrons quelques
remarques qui les compltent et qui aideront  faire connatre les
peuples hunniques.

Nous avons dit que les Huns et les Hongrois avaient les mmes tendards.
De plus, ils maniaient les mmes armes, _arcus, cultros et lanceas_,
disent les chroniques. Les soldats qui composaient ces grandes armes
migrantes avaient pour costume le pantalon flottant de toile blanche,
qui tait port de temps immmorial par certains peuples de l'Asie (les
Persans entre autres), la courte chemise, les bottes, chaussure
ordinaire des cavaliers, et une peau d'animal: c'est absolument de cette
faon que s'habillent aujourd'hui les paysans magyars[61]. Quant aux
_vezrs_, ils avaient les bottines, particulires aux chefs asiatiques,
et cet habit serr au corps qui descend jusqu'aux genoux et s'attache
sur la poitrine, que portent mme aujourd'hui les gentilshommes
hongrois, et qu'on appelle encore, d'un bout de la Hongrie  l'autre, un
_attila_; ils jetaient sur l'paule la _mente_ ou une peau de tigre.
Rpandez l'or et les pierreries sur cet habit de guerrier et de
chasseur, et vous avez ce magnifique costume hongrois dont l'clat
frappait les Grecs raffins de Constantinople, et qu'on peut voir, en ce
moment mme,  la dite de Presbourg.

[Note 61: Ce pantalon est si large, qu'il figure un jupon. De l
vient qu'Ammien Marcellin a crit des Huns: Ils s'habillent avec de
petits jupons, sans songer qu'un peuple cavalier ne peut pas se
costumer ainsi.

Les Avars avaient la coutume hongroise de se tresser les cheveux.

           _... colubrimodis Avarum gens dira capillis._
                                                         (Corippe.)


         ... Du reste ils taient habills comme les Huns.
                               (Deguignes, _Hist. des Huns_, liv. 4.)]

On a remarqu que, si un nom de Hun ou un nom avar a un sens quelconque,
c'est  l'aide de la langue hongroise qu'on peut l'expliquer. Nous
ajouterons que les Huns et les Hongrois avaient le mme alphabet.
L'alphabet connu sous le nom de huno-scythe, qui est reproduit dans les
ouvrages de Mathias Bel, de Gyarmathi et de Besse, tait, les savants
l'ont dit, l'alphabet des Huns. Or il rend parfaitement tous les sons de
la langue hongroise et n'en rend pas d'autres. Personne n'ignore que les
premiers rois chrtiens de Hongrie s'empressrent d'adopter les lettres
envoyes de Rome, et de faire disparatre la vieille criture magyare.
Ce fut surtout chez les Sicules que l'criture nationale se conserva.
Gyarmathi, dans son premier ouvrage, a donn une inscription hongroise
du treizime sicle qui se trouvait grave sur une glise du sige
sicule de Csik. Cette inscription consiste purement en lettres
empruntes  l'alphabet des Huns, et Gyarmathi, avec la clef de cet
alphabet, est parvenu  la dchiffrer.

Nous pouvons reconnatre que les peuples hunniques sont venus de l'Asie,
 ce fait qu'ils apparaissent en Europe par hordes immenses de cavaliers
fougueux, parcourant l'espace avec une rapidit incroyable. Comme les
autres peuples asiatiques, ils estimaient peu les richesses qu'ils
conquirent si rapidement: ils ne furent pas amollis par le luxe. Les
Grecs s'tonnaient de retrouver toujours aussi intrpides des guerriers
qui couvraient de plaques d'or et de pierres prcieuses leurs habits,
leurs selles et les harnais de leurs chevaux. Ce furent les dissensions
intestines qui perdirent les Huns, les Avars, et qui firent tomber le
royaume de Hongrie.

L'organisation des bandes tait la mme chez les Huns et chez les
Hongrois. L'empire des Huns tait gouvern par vingt-quatre principaux
officiers qui commandaient chacun un corps de dix mille cavaliers. Ils
avaient sous leurs ordres des chefs de mille hommes, de cent hommes, de
dix hommes[62]. Telle est la base de l'administration tablie en
Hongrie par saint tienne. Le lgislateur n'organisa si vite son royaume
que parce qu'il appliqua  la formation de l'tat les rgles qui
rgissaient son arme.

[Note 62: Deguignes, _Hist. des Huns_, liv. I, p. 26.]

En parlant de la religion des Huns, Deguignes crit: Tous les jours le
Tanjou ou chef sortait de son camp, le matin pour adorer le soleil, et
le soir la lune...[63]. Mnandre rapporte ainsi le serment prononc par
le Chagan des Abars: Si je manque  ma parole, que le glaive
m'extermine, moi et ma nation; que le dieu Feu, qui est dans le Ciel,
nous frappe...[64]. Les Hongrois avaient les mmes croyances. Venus
aprs les Huns et les Avars, ils apportrent seulement des ides plus
pures. Suivant Cornides, ils adorrent d'abord le soleil, puis ne virent
en cet astre qu'un symbole de la divinit, et furent amens ainsi 
reconnatre l'unit de Dieu. En effet, on ne peut douter que les
Hongrois n'aient ador le soleil, si on remarque que leurs croyances
religieuses se rapprochaient de celles des Persans. Comme eux, ils
sacrifiaient des chevaux blancs  leur divinit. Le nom mme qu'ils
donnaient  Dieu, _Isten_, drive du persan _Iesdn_. Aujourd'hui encore
nous appelons _Isdaniens_ les peuples gubres de la mer Caspienne.

[Note 63: Deguignes, _Hist. des Huns_, l. 1, p. 26.]

[Note 64: _De Legat._, lib. 2.]

Ces analogies,  dfaut des chroniques, suffiraient pour tablir la
communaut de race entre les Huns, les Avars et les Hongrois.

Il nous semble enfin qu'on pourrait adresser une question fort difficile
 ceux qui repoussent les traditions hongroises et les relations de tous
les historiens. Les armes qui ravagrent l'Occident sous Attila
n'taient pas seulement composes de Huns. Les Huns ne fournissaient
qu'un certain nombre de cavaliers, particulirement dvous  Attila,
mais qui ne formaient pas mme la moiti des combattants. Le reste tait
compos de Gpides et autres barbares que les Huns entranaient avec
eux. Ce fait est non seulement prouv par le rapport des historiens,
mais il sera vident pour quiconque se souviendra qu'aussitt aprs la
mort d'Attila le vaste empire des Huns disparut. Pour expliquer cette
disparition subite et complte, il faut admettre que les Huns se
retirent, et que chacun des peuples qui, de gr ou de force, suivaient
Attila, reprend son indpendance.

Maintenant peut-on supposer que les Huns, qui occupaient, suivant
Deguignes, un empire tendu, et formaient un des peuples les plus
formidables de l'Asie, disparaissent compltement de la terre parce que
les guerriers d'Attila ont pri? Qu'on exagre les chiffres des
historiens, qu'on admette que plus d'un million de soldats obissaient 
Attila, on n'osera pourtant pas avancer que la moiti ou le tiers de
cette arme ft tout ce qui restait de ce peuple formidable. En lisant
attentivement l'histoire des Huns, en observant les vicissitudes de
cette nation, qui a jou un si grand rle en Asie, on se dit malgr soi
que tout n'est pas fini, que la droute d'Attila n'est qu'une affaire
d'avant-garde, et on pressent l'arrive de ces bandes innombrables qui,
du sixime au dixime sicle, viennent sous des noms diffrents se
retrouver en Pannonie.

On a dit que les Huns, les Avars et les Hongrois, n'eussent eu qu'un
mme nom s'ils avaient form un seul peuple. Avant d'examiner la valeur
de cette remarque, peut-tre n'est-il pas hors de propos d'indiquer les
tymologies que l'on a donnes  ces diffrents noms.

Les Huns sont appels par quelques crivains _Chuni_, _Urgi_, _Ugri_,
_Massaget_. Philippe Melanchton pensait que le mot _Hun_ venait de
l'hbreu _hana_, camper. C'est un nom purement hongrois: _Hun_, au
pluriel _Hunok_. Les Cumans, en hongrois, se nomment _Kun_, _Kunok_[65].
Les Avars ont t ainsi appels, selon les uns,  cause de leurs fameux
retranchements. En hongrois, _vr_ signifie forteresse, comme en
hbreu. Selon d'autres cette dnomination vient du nom d'un de leurs
chefs, _Var_. Nombre d'crivains les appellent _Varchuni_ (peut-tre
Huns des forteresses?). On a aussi crit que les Bohmes les nommaient
_Obor_, gants,  cause de leur grande taille. Enfin on dit encore que
les Avars se nommrent ainsi, parce qu'ils taient la rserve des Huns,
des Huns tus et disperss: _Avar_, en hongrois, signifie l'herbe qui
reste sur la prairie et qu'on ne coupe pas. Le nom de _Magyar_ est
hongrois. Quant  celui de _Hungari_, qui a t reproduit avec une foule
de variantes, le Notaire Anonyme le fait venir de la ville de Hungu.
Fessler pense que ce nom a t adopt par les Europens parce que les
Ostiaks appelrent les Magyars _Ogur_, _Ugor_,  cause de leur taille
lance; ce qui correspond  l'_Obor_ des Slaves. Il y a une quantit
d'explications diffrentes.

[Note 65: Dans le vieux hongrois, le _k_ tait trs aspir: on le
confondait presque avec l'_h_.]

Voil bien des noms en effet. Mais n'avons-nous pas vu que les Hongrois
qui ont conquis la Pannonie taient diviss en tribus, lesquelles
avaient chacune leur nom distinct? D'ailleurs il est trs naturel que
des hordes trangres qui vinrent,  plusieurs poques, ravager nombre
de contres, aient reu des uns et des autres une foule de noms
diffrents. Plus de vingt ou vingt-cinq noms divers ont t donns aux
Hongrois seuls, grce aux confusions et  l'ignorance des chroniqueurs.
Ce peuple qui depuis tant de sicles occupe le centre de l'Europe, et
qui dans sa langue se nomme _deutsch_, est appel par les Franais
_allemand_, par les Anglais _german_, par les Italiens _tedesco_, par
les Hongrois _nmet_, par les Turcs _nemtze_, etc.

La diffrence de noms ne serait donc pas ici une objection. Mais cette
diffrence n'existe pas. Bien au contraire, entre tous les noms que nous
avons numrs il y a un certain rapport qui indique entre chaque membre
de la grande nation une parent vidente. Dans tous se trouve le nom
_Hun_ ou _Kun_, sous lequel sans doute fut dsigne cette nation
orientale. Les Huns n'en ont pas d'autre. Les Cumans, je le rpte,
s'appellent _Kunok_. Les Avars sont aussi nomms _Varchuni_. Enfin cette
fraction qui, dans sa langue, porte le nom de Magyar, a reu de tous les
trangers celui de _Hungari_. Ce nom, dit Lebeau, marque leur
descendance des Huns.

Engel avance que dcidment les Hongrois sont trangers aux Huns, parce
que les Huns taient trop laids. L'objection est singulirement
flatteuse pour les Hongrois; mais nous la combattrons, car on l'a prise
au srieux. On a parl du type particulier des Huns, on a rappel ce
qu'a crit Ammien Marcellin: Leurs membres gros et courts, avec un
petit col fort pais, donnent  tout leur corps une apparence si
grossire, qu'on les prendrait pour des monstres  deux pieds, ou pour
des poteaux grossirement taills...

Nous avons dit plus haut que les Huns ne formaient qu'une partie de
l'arme d'Attila. Il est certain que tous les peuples de l'Asie se
trouvaient dans son camp. La description d'Ammien Marcellin peut
s'appliquer  plusieurs d'entre eux.

Sait-on d'ailleurs quelle description certains auteurs ont faite des
Hongrois du dixime sicle? On possde la date prcise  laquelle les
Hongrois ont mis fin  leurs expditions aventureuses dans l'Occident.
On connat exactement le sol o vivent aujourd'hui leurs fils: c'est ce
qu'on nomme les _Puszta_, les Steppes. On sait en outre que les Hongrois
ne se sont pas mls aux vaincus, puisqu'ils ont pris possession des
plaines, fidles aux gots qu'ils apportrent de l'Asie, et que ceux-ci
se sont rfugis dans les montagnes. Vous rencontrerez donc en Hongrie
les vritables descendants de ces guerriers qui dans le courant du
dixime sicle jetrent l'pouvante dans nos contres. Voyez-les. Vous
ne tarderez pas  reconnatre que les Magyars forment une des plus
belles races qui existent. Puis, avant que vos impressions s'effacent,
lisez ce que nos crivains du moyen ge ont crit de leurs pres. Ces
chroniques nous reprsentent les Hongrois comme des hommes _de petite
taille_, mais d'une vivacit extraordinaire, ayant la tte entirement
rase, pour ne donner aucune prise  leurs ennemis, _les yeux enfoncs_
et tincelants, _le teint jaune_ et basan. _Leur seul aspect
pouvante_, car leur visage, _vritable amas d'os, est couvert_ de
cicatrices et _de difformits_; les mres, disait-on, pour habituer
leurs enfants  la douleur et les rendre terribles  voir, les frappent
et les mordent au visage ds qu'ils sont ns[66]. Ajoutons, avec les
lgendes allemandes, qu'elles se livraient  cet exercice  l'aide d'une
grosse dent, semblable  une dfense de sanglier, qui leur pendait au
ct gauche de la bouche....

[Note 66: Dussieux, _Essai historique sur les invasions des
Hongrois_.]

Si l'on peut rejeter les portraits que les chroniqueurs ont tracs des
Hongrois, est-il permis de prendre au srieux les descriptions qu'ils
nous ont donnes des Huns?

Les peuples attaqus par les Huns et par les Hongrois ont d les
regarder avec terreur. En les voyant sur le champ de bataille ou dans la
ville prise, couverts du sang de leurs frres massacrs, ils ont eu pour
eux une horreur profonde. Joignez  ces sentiments ce qu'ajoutaient la
renomme et l'imagination, et vous vous tonnerez que les Huns et les
Hongrois ne nous apparaissent pas plus hideux encore. L'ennemi est
toujours affreux.

Il est galement fort concevable que les vaincus nous les reprsentent
comme une horde de brigands, vivant sans Dieu, sans lois, et n'ayant
d'autre jouissance que celle d'gorger: _Hungarorum gentem cupidam,
audacem, omnipotentis Dei ignaram, scelerum omnium non insciam, cdis et
omnium rapinarum solummodo avidam_[67]... Aussi n'est-ce pas dans nos
annales que nous tudierons les moeurs des peuples hunniques. En effet,
tandis que nos auteurs du moyen ge ne parlent qu'avec une sainte
horreur

                   des Hongres, que Dieu puist malir!

plusieurs historiens grecs et arabes les peignent comme un des peuples
les plus polics[68].

[Note 67: _Luitprandi historia_, cap. 5.]

[Note 68: V. page 52.]

Sans doute, en leur qualit de peuple nomade et guerrier, ils vivaient
du fruit de leurs victoires. Ils pillaient, ils cherchaient  s'emparer
du sol. C'en tait assez pour qu'ils devinssent odieux aux nations de
l'Europe. Mais faut-il, sur le simple rapport de nos annalistes, les
regarder comme des barbares placs au dernier degr de la civilisation?
Faut-il oublier qu'ils ne marchaient jamais sans chefs librement lus
par eux? qu'ils avaient tous droit  dlibrer dans les dites gnrales
que les _Vezrs_ convoquaient chaque fois qu'une dcision importante
tait  prendre? qu'ils avaient des lois, dont l'excution tait confie
 certains guerriers revtus d'un caractre presque sacr? que les
disputes taient promptement termines et les vols svrement punis par
ces magistrats? Faut-il oublier que leurs croyances religieuses taient
beaucoup plus belles que celles des Grecs et des Romains, puisqu'ils
adoraient un seul Dieu? Quand ils pntrrent en Pannonie, ils
envoyrent un de leurs guerriers  la dcouverte. Le messager revint au
camp, au bout de plusieurs jours, portant un peu de terre et une corne
remplie d'eau du Danube. rpd montra  ses soldats l'eau et la terre,
qui furent trouves bonnes; puis, s'adressant au Dieu des Hongrois, il
lui sacrifia un cheval blanc, en le priant d'accorder  ses serviteurs
la possession de ce sol fertile.

Nos chroniqueurs, en parlant des Magyars, omettent ces faits ou les
expliquent d'une manire trange, car ils sont sous l'impression des
rcits exagrs qu'ils entendent. Aprs avoir dit que le vol tait
svrement puni parmi les Hongrois, qu'adviendrait-il, en effet, s'ils
se volaient entre eux?, ajoutent-ils. _Nullum scelus apud eos furto
gravius; quippe sine tecti munimento pecora et armenta alimentaque
habentibus, quid prter sylvas superesset, si furari liceret_[69]?
L'explication n'est pas srieuse. Il serait arriv ce qui a t vu chez
tous les peuples nomades que ne rgissaient pas certaines lois. Aprs
avoir pill les vaincus, les vainqueurs se disputaient le butin. C'est
ce que font de nos jours les Arabes que nous combattons en Algrie.

[Note 69: _Annales Mettenses_, 889.]

Ceux mme qui ne veulent ajouter foi qu' nos annalistes devraient avoir
une certaine rserve. Qui ne sentira quelque doute en lisant ce que
Rgino a crit des Hongrois? _Vivunt non hominum sed belluarum more,
carnibus (ut fama est) crudis vescuntur, sanguinem bibunt, corda hominum
quos capiunt particulatim dividentes, veluti pro remedio devorant, nulla
miseratione flectuntur, nullis pietatis visceribus commoventur... Ut
fama est_, dit Rgino. Eh! qui a jamais cru la renomme? C'est la
renomme qui a appris aux paysans hongrois que les Tatars n'avaient pas
un visage d'homme: de l l'invitable pithte _Kutya fej Tatr_,
Tatar  tte de chien. Aujourd'hui encore, dans nos chaumires de la
Champagne, la renomme rpte d'tranges choses sur les Cosaques de
1815.

En supposant que les Hongrois taient les plus grossiers des barbares,
les historiens modernes n'ont pas remarqu qu'ils se posaient un
problme insoluble. En effet, aussitt que la lumire du christianisme
pntre parmi les Hongrois, et qu'ils renoncent  la vie nomade, nous
les voyons former une socit rgulire, soumis  une administration
bien suprieure au rgime fodal[70], et se placer tout d'abord au
premier rang des nations. Ce progrs s'opre en quelques annes. Comment
expliquer que ces mmes hommes, qu'on nous reprsente comme des espces
de brutes, aient pu, en un quart de sicle, former un tat et une
socit semblables, s'ils n'avaient dj une certaine civilisation? Ce
changement prodigieux devient facile  concevoir si on s'en rapporte aux
crivains grecs et arabes que nous avons cits plus haut. Il suffit de
dire que les lois qui rgissaient les bandes errantes gouvernent aussi
la nation devenue europenne, et qu'au lieu de vivre de pillage, les
Hongrois commencent  cultiver le sol.

[Note 70: Nous expliquerons ailleurs l'administration de saint
tienne, qui est trop peu connue.]

On peut croire que ce qui vient d'tre dit des Hongrois doit galement
s'appliquer aux Huns. Les descriptions qu'on nous a laisses des Huns
nous tonnent peu; mais nous devons tenir compte du sentiment qui les a
dictes, et n'emprunter  nos crivains que les dtails gnraux des
victoires d'Attila. Il n'est pas ncessaire de rflchir beaucoup pour
se convaincre que tout ce qu'on raconte du chef des Huns a un caractre
fabuleux. On nous le reprsente en effet comme une bte altre de sang:
quand on l'a appel tigre on ne trouve plus rien  dire de lui; et
cependant on ne peut s'empcher de reconnatre qu'il tait dou du gnie
militaire et politique. Il aimait la guerre; mais lorsque, parvenu  un
ge mr, il fut mont sur le trne, la conqute du Nord fut plutt
l'ouvrage de son gnie que celui de ses exploits personnels[71]. On
doit admirer l'ordre avec lequel il administrait cet immense empire, que
composaient vingt nations barbares de l'Asie et de l'Europe.

[Note 71: Gibbon, chap. 34.]

Il faut avouer qu'Attila a eu dans son sein toutes les passions
violentes de l'Orient, passions d'autant plus terribles qu'elles taient
senties par un homme arm d'un pouvoir sans limite; mais il rpugne de
croire qu'une intelligence aussi vaste que la sienne ait t mise au
service d'une bte farouche. Le fameux surnom de flau de Dieu que lui
donnrent les peuples terrifis ne marque, aprs tout, que ses nombreux
succs. Aussi s'en glorifiait-il; aussi les Hongrois l'ont-ils compt
entre les titres qui commandaient leur admiration. Ses victoires taient
sanglantes, il est vrai; mais peut-on s'tonner des horreurs commises
par les armes du cinquime sicle, quand on connat les dtails de la
guerre de Trente ans? Tous faisaient alors la guerre d'une manire
odieuse, les agresseurs comme ceux qui taient attaqus. Le seul tort
des Huns et des Hongrois est d'avoir t plus braves et plus heureux que
les autres peuples envahissants. Les historiens modernes, sans tre
favorables  Attila, reconnaissent qu'il tait d'une justice parfaite,
gardait la foi jure et dtestait les tratres. Il tenait
inviolablement sa parole aux ennemis suppliants qui obtenaient leur
pardon; et les sujets d'Attila le regardaient comme un matre quitable
et indulgent[72]. On nous dit qu'il se laissa flchir par le pape Lon,
et on nous reprsente comme un animal sauvage l'homme qui respecte la
ville ternelle, et on nous dpeint comme un ramas de brigands sans
discipline cette innombrable arme, qui,  la voix de son chef,
rebrousse chemin et oublie les trsors de Rome!

[Note 72: Gibbon, chap. 34.]

Les historiens rapportent encore qu'aprs avoir eu la certitude que
Thodose avait conspir contre ses jours, Attila eut la gnrosit de
pardonner non seulement  l'empereur, mais mme aux obscurs assassins
qu'il avait en son pouvoir. On doit galement reconnatre qu'il existait
chez les Huns certaines maximes de droit public et mme certains
principes d'humanit qui ne s'accordent pas avec l'ide que nous avons
d'eux. Un barbare pouvait maltraiter, dans un moment de colre,
l'esclave dont il tait le matre absolu; mais les moeurs des Huns
n'admettaient pas un systme d'oppression, et ils rcompensaient souvent
par le don de la libert le courage et l'activit de leur captif[73].
Les anciens Huns, dit Deguignes, n'avaient aucune connaissance de l'art
d'crire; mais leur bonne foi tait si connue, que, dans leurs traits,
tout barbares que ces peuples nous paraissent, leur bonne foi
suffisait[74]. Enfin, quand on lit Gibbon, en voyant d'un ct la
bassesse et la lchet de la cour de Bysance, de l'autre la loyaut et
la bravoure des Huns, il semble qu'on penche un peu pour ceux qui sont
appels les Barbares.

[Note 73: Gibbon, chap. 34.]

[Note 74: _Histoire des Huns_, liv. 1. Deguignes parle ici des Huns
quand ils taient encore voisins de la Chine. Dans la suite ils
connurent l'criture. (V. p. 101.)]

Du Buat[75], aprs de srieuses tudes sur les Huns, entreprit de
rhabiliter en quelque sorte cette nation. Il cita en entier la relation
de Priscus, laquelle en effet est venue fort  propos pour arrter
l'imagination de certains crivains. Aprs nous avoir donn le
signalement complet d'Attila et avoir fait une figure grotesque du roi
des Huns, qui, certes, n'avait rien de comique, on nous aurait
probablement dpeint dans le mme got sa manire de vivre et son
habitation. La relation de Priscus tonne, parce qu'on ne retrouve pas
ces mmes Huns que l'on a l'habitude de voir en scne. Aussi Du Buat
l'a-t-il transcrite pour faire connatre, dit-il, un prince et une
nation trop long-temps abhorrs. Aprs avoir rapport les dtails de la
mort d'Attila, Du Buat ajoute: Je ne ferai point ici l'loge d'Attila:
son histoire mieux connue le justifie assez de la frocit qu'on lui a
reproche; et le peu que nous savons de l'intrieur de ses tats n'a pas
besoin d'tre dvelopp par mes rflexions pour prouver que son empire
ne fut point une horde de Tartares errants, sans arts, sans moeurs et
sans lois[76].

[Note 75: _Histoire ancienne des peuples de l'Europe_.]

[Note 76: Chap. 21.]

Deguignes, qui, grce  ses connaissances dans les langues orientales, a
pu faire une histoire des Huns fort dtaille, n'ignorait pas ce que les
Hongrois ont crit au sujet de leur origine. Les Hongrois se regardent
comme descendus des Huns, dit-il en commenant; puis il passe outre,
parce que leurs historiens ne s'accordent pas toujours avec les auteurs
qu'il a consults. Ce ddain des traditions locales nous parat fort
condamnable. Il faut lire et lire beaucoup sans doute; mais, en voyant
et en coutant  propos, on s'affranchit de bien des prjugs. L'homme
se proccupe de ce qu'il a sous les yeux: il a donc besoin de changer
quelquefois de point de vue. Deguignes a cru devoir s'en rapporter
exclusivement aux historiens orientaux: il s'est tellement pntr de
ces crivains, qu'il a rejet tout ce qui ne s'accordait pas exactement
avec leurs rcits.

Mais, sans le vouloir, il prend la dfense des chroniqueurs hongrois. Au
moment de commencer l'histoire gnrale des Tatars, il rappelle que les
premires annales d'un peuple contiennent toujours des invraisemblances
et des contradictions. Quelle est la nation dont l'histoire, si nous en
exceptons les crits de Moyse, ne commence pas par des fables[77]? Sans
doute, les premiers historiens commettent des erreurs et des
exagrations invitables. Cependant, comme Deguignes l'a crit ailleurs,
le tmoignage le plus authentique que l'on puisse avoir sur l'origine
d'une nation doit tre tir de ses archives[78]. Dgageons les
traditions des peuples de ce qu'elles ont d'incroyable, comme nous
retranchons des historiens ce qui s'y trouve de fabuleux, il restera,
dans l'un et l'autre cas, une vrit incontestable. Si Deguignes avait
fait plus de cas des traditions locales, il n'et pas pens que les
Valaques sont venus du Turkestan[79]. Pour connatre l'origine des
Valaques, il suffit de parcourir leur pays. En examinant leur
physionomie, en coutant leur langue, en observant leurs moeurs, il n'y a
personne qui ne soit convaincu que les Valaques sont d'origine romaine.
La tradition, ici encore, est certaine. Demandez  chaque paysan
valaque: _Ce esti tu?_ il vous rpondra: _Romn_[80].

[Note 77: Liv. I.]

[Note 78: Liv. XXII.]

[Note 79: Liv. VI.]

[Note 80: Le nom de _Valaque_ est tout  fait inconnu du peuple
auquel nous le donnons.]

Au reste, Deguignes se dment en plusieurs endroits. Il rejette les
historiens magyars parce qu'ils ont commis des exagrations, et il admet
que les Huns et les Hongrois forment deux nations spares. Pourtant
certains passages de son histoire contredisent clairement cette opinion,
et prouvent que parmi les crivains chinois qu'il consultait il s'en
trouvait plusieurs qui admettent entre les deux peuples une communaut
d'origine. Ces passages donnent gain de cause  l'orientaliste hongrois
Besse, lequel assure que les traditions de son pays sont confirmes par
les historiens orientaux.



 6.

MARCHE SUIVIE PAR LES HONGROIS.


Il faudrait dire prsentement d'o sont sortis les peuples hunniques.
Ici les traditions hongroises se taisent. Les traditions turques, il est
vrai, assurent que les Turcs et les Magyars ont eu une mme patrie[81].
Mais comment dcouvrir la patrie premire d'une nation nomade? Cette
question, qui ne saurait tre dcide dans l'tat actuel de la science,
peut rester toujours sans solution. Cependant on a vu combien le dsir
de retrouver leur berceau proccupe, inquite les Hongrois. Non
seulement Csoma, M. de Szemere, et un autre Sicule dont le nom m'est
malheureusement chapp, ont pntr sparment jusqu'en Perse, jusqu'au
Thibet, pour rechercher les traces des Hongrois; non seulement M. de
Besse, malgr son ge avanc, a entrepris pour le mme objet un voyage
au Caucase; mais, rcemment encore, M. de Reguly vient de partir pour
l'Asie, o il doit rester long-temps, dans le seul espoir de jeter
quelque lumire sur les origines de sa nation. Peut-tre de nouveaux
travaux, de nouveaux voyages, amneront-ils quelque dcouverte
inattendue. Remarquons seulement que ces intrpides voyageurs se
dirigent tous vers l'Asie centrale.

[Note 81: Besse, _Grammaire turque_, avant-propos. Pesth, 1829.]

Toutefois nous essaierons de tracer, autant qu'il est permis de le
faire, l'itinraire que les Hongrois ont suivi. Il est possible de
reconnatre, de loin en loin, leur diverses stations, tantt en
consultant les historiens des nations voisines, tantt en examinant la
langue hongroise.

Les historiens chinois placent les Huns au nord de la grande muraille.
L'empire des Huns, en Tartarie, tait born du ct du midi par celui
des Chinois; les guerres continuelles que ces deux peuples se sont
faites ont oblig les Chinois  parler souvent des Huns[82].

[Note 82: Deguignes, _Hist. des Huns_, prface.]

Et ailleurs:

Les _Hiong-nou_ (ou Huns), une des plus nombreuses nations de la
Tartarie occidentale, erraient dans ces vastes campagnes qui sont au
del de la Chine, nourrissaient de nombreux troupeaux et habitaient sous
des tentes[83].

Les mmes historiens montrent galement prs de la Chine et au milieu
des Huns les Igours ou Ouigours, qui, tantt allis, tantt ennemis des
Huns, commencent ces dissensions que nous voyons se perptuer jusqu'en
Europe[84], car ces Ouigours sont les Hongrois: une foule d'historiens
les nomment ainsi.

[Note 83: Liv. V.]

[Note 84: Liv. I.]

Il est  prsumer que cette grande nation nomade, avant de se diriger
vers la Chine ou de se tourner vers l'Europe, a err dans l'Asie
centrale et a port ses tentes d'une contre  l'autre: c'est ce qu'on
peut constater par les emprunts de la langue hongroise. Ainsi, les
Magyars ont d se rapprocher de l'Inde,  en juger par certaines
expressions qu'ils ont conserves. Ex.: _blvny_, idole; _vsr_,
march; _anya_, mre; _gt_, digue; _tbor_, camp; etc. Le nom
de _Buda_, si commun chez les vieux Hongrois, est indien. Plusieurs noms
de lieux, comme _Svr_, _Pennavr_, etc., se retrouvent galement dans
l'Inde et en Hongrie[85].

[Note 85: Benkovich, _der Ungern Stamm und Sprache_. Pressburg,
1836.--Le nom de _Buda_, dans le veux hongrois, signifiait peut-tre
savant, comme en sanscrit.]

Csoma avait trouv des exemples d'analogie entre des mots hongrois et
tibtains. Il est  jamais regrettable que ce voyageur, aussi savant que
dvou, aprs avoir souffert les plus cruelles privations et s'tre
livr pendant sa vie entire aux tudes les plus difficiles, ait t
arrt par la mort au moment peut-tre de voir son entreprise couronne
du succs. On sait qu'il avait eu le projet de dcouvrir le berceau des
Hongrois. Le baron Charles Hgel, qui l'avait connu  Calcutta, a publi
sur lui dans l'_Observateur autrichien_ un intressant article. Il a
fait connatre les ides de Csoma, qui heureusement s'tait ouvert,
quelques jours avant sa mort,  M. Campbell, agent anglais 
Dardjilling, dans le pays de Sikkim.

Csoma dcouvrit dans les historiens arabes, persans et turcs, les traces
d'un peuple appel Jugur, Ugur, Wugur, qui campait au milieu de l'Asie,
et qui par ses moeurs se rapprochait des Hongrois. Il pensait, d'aprs
ces crivains, que le berceau de ce peuple tait le Tibet. Certain de
trouver  Lassa le vritable foyer de la science orientale, il avait
pris le chemin de cette ville, quand il fut attaqu de la maladie qui
l'emporta. Il demanda  M. Campbell si le nom de Hung, qui se trouve
dans l'ouvrage du ministre anglais, avait donn lieu aux Indes 
quelques recherches, et si les Hung et les Huns n'avaient pas une mme
origine. M. Campbell rpondit que selon lui la patrie des Hung tait la
contre septentrionale de l'Himalaya, et Csoma dit alors que l aussi,
dans son opinion, se trouvait le berceau des Huns et des Hongrois.

On ne peut nier que les ides d'un homme qui a consum sa vie entire 
poursuivre un but ne soient d'un grand poids lorsqu'il s'agit de l'objet
qui attirait toutes ses penses. Nous croyons donc signaler un fait
important quand nous disons que Csoma porta ses regards vers le Tibet
pour y chercher le berceau des Hongrois.

En leur assignant cette contre pour patrie ou pour station, on
s'explique les analogies de la langue hongroise avec la langue
tibtaine. De l, les Huns et les Hongrois seraient remonts vers le
nord, et auraient port leurs tentes sur les frontires de la Chine, o
nous les montrent les historiens chinois.

 partir de la Chine, nous ne sommes plus rduits  faire des
conjectures: nous consultons l'histoire. Les luttes que les Huns ont eu
 soutenir contre les Mongols et les Tatars sont dtailles dans
l'ouvrage de Deguignes, qui les mne jusqu'en Europe. Nous y renvoyons
le lecteur, quoique Deguignes ait commis de graves erreurs, selon nous,
en indiquant la marche des Huns.

Pour les Hongrois, nous pouvons leur assigner une seconde station en
Perse. Plusieurs historiens assurent que les Magyars s'y sont
arrts[86]. Engel lui-mme le reconnaissait, comme le prouve une phrase
qui a t cite plus haut. Du Buat rapporte que les rois de Perse, au
cinquime et au sixime sicle, avaient des Huns dans leurs armes. Or,
 cette poque, ceux que nous dsignons sous le nom de Huns taient
crass et disperss en Europe. Il est ici question des Hongrois. Ce qui
est non moins significatif que les preuves historiques, c'est que les
Hongrois avaient emprunt aux Persans leurs croyances religieuses, et
mme jusqu'au nom par lequel ils dsignaient Dieu. Il faut se rappeler
la quantit de mots persans que contient la langue magyare[87]. MM. de
Szemere et *** ont vu en Perse des montagnes, des fleuves, qui portent
des noms hongrois. D'ailleurs les Hongrois, par leur physionomie, se
rapprochent des Persans plus que de tout autre peuple.

[Note 86: V. la chronique de _Kza_, le plus ancien des annalistes
hongrois.]

[Note 87: Les Hongrois ont toujours compar leur langue aux langues
orientales. Rcemment encore M. Horvt (_Tudomnyos Gyjtemny_, 1833,
6ik, 7ik _Ktet_. Collection scientifique de Pesth), a montr les
rapports du hongrois et du turc. M. Valentin Kis (_Magyar Rgisgek_,
_Pesten_, 1839, Antiquits hongroises) a fait voir les analogies du
hongrois et du persan, etc. Nous reproduirons ces ides dans un ouvrage
spcial.]

Nous retrouvons ensuite les Magyars au Caucase, o leur sjour est
attest non seulement par les traditions des peuples ainsi qu'on peut le
voir dans les notes qui suivent, mais encore par les rcits de
l'historien arabe Mahommed-Aiwabi-Achtachi. Les Hongrois enfin ont
occup la Scythie, puis la Lbdie, ce dont tout le monde convient, et
ont paru en Pannonie.

Si nous ne pouvons suivre les Magyars pas  pas, du moins nous est-il
permis de leur assigner ces trois grandes stations: le nord de la Chine,
la Perse et le Caucase.

Cet itinraire s'accorde parfaitement avec tout ce que nous avons dit
jusqu'ici.

Rsumons en effet cette esquisse.



 7.

RSUM GNRAL.


Nous avons recherch si les Hongrois sont venus de l'Asie du nord-ouest
ou du nord de l'Europe et s'ils ont suivi  travers la Russie la route
que leur assignent plusieurs crivains; nous avons vu que cette opinion
n'tait pas fonde. En outre nous avons tabli ce fait qu'une tribu
hongroise occupait la Transylvanie ds le cinquime sicle, fait qu'il
est impossible d'expliquer si on admet que les Hongrois se rattachent 
la race ouralienne.

En examinant les langues finnoise et magyare, nous avons reconnu que les
racines et les mots primitifs n'avaient aucune analogie, et nous avons
dit, avec Schloezer, que ces idiomes ne s'taient pris mutuellement qu'un
nombre restreint d'expressions. Nous avons signal entre les deux
langues des rapports qui existent d'ailleurs entre plusieurs langues
asiatiques; mais nous avons vu que les caractres spciaux de la langue
hongroise, les particularits par lesquelles elle se distingue des
autres idiomes, ne se retrouvent pas dans les langues finnoises. Nous
avons cit l'exprience dcisive de Sajnovicz, qui dmontre que le
hongrois et le finnois sont trangers l'un  l'autre, car il est
impossible qu'un idiome qui s'est mdiocrement altr en dix sicles ait
subi une transformation complte en cinquante-six ans.

Comparant ensuite les deux races, nous avons rappel que la race
finnoise a t constamment passive et sans importance, et que le peuple
hongrois est au contraire minemment historique. Nous avons dit que la
physionomie des Hongrois dnote leur origine orientale, et que la langue
hongroise a le caractre potique des langues de l'Orient. Enfin nous
avons cit plusieurs expressions populaires et quelques mots primitifs
qui manquent aux Finnois, et qui indiquent d'une matire certaine que
les Hongrois ont d habiter les contres mridionales de l'Asie.

Nous croyons donc avoir dmontr que les Magyars sont trangers  la
race ouralo-finnoise.

Nous avons reconnu, avec les traditions hongroises, avec les historiens
hongrois, bysantins, allemands, italiens et franais, que les Hongrois
appartiennent  cette nation belliqueuse qui a paru en Europe, au
cinquime sicle sous le nom de Huns, et au sixime sous celui d'Avars.

En tudiant dans l'histoire les moeurs et les croyances religieuses de la
nation hunnique, nous avons signal chez cette nation certains
caractres communs  tous les peuples asiatiques. Il nous a sembl juste
de dire qu'elle n'a pas t aussi barbare que les historiens l'ont
prtendu.

Enfin nous avons recherch l'itinraire suivi par les peuples hunniques.
Nous les avons montrs aux frontires de la Chine, en Perse et au
Caucase. De plus nous avons constat, d'aprs Csoma, les analogies des
langues hongroise et tibtaine.

Tous ces faits sont venus corroborer l'opinion que nous avions mise en
examinant la langue et la physionomie des Hongrois.

Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache  ce
groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux
appellent indistinctement Turcs, c'est--dire migrants, et qui errrent
long-temps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refouls par la race
mongolique, se jetrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie
occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les
Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.

Nous sommes confirm dans cette pense lorsque nous comparons les dates
des invasions hunniques avec celles des invasions ottomanes. Ces
migrations, qui suivent des voies diffrentes, sont motives par la mme
cause, l'irruption des Mongols. Ceux-ci apparaissent derrire les
Hongrois et viennent porter l'effroi, au treizime sicle, jusque dans
l'Europe orientale.

Il reste  tudier l'histoire des peuples hunniques ds leur sjour en
Asie, en les sparant des autres peuples nomades,  montrer leurs
principaux tablissements, et  rechercher les dtails et les rsultats
de leurs invasions diverses. C'est une lacune que nous tenterons un jour
de remplir.




NOTES.


_Page_ 15.--Ces Hongrois se seront peut-tre fondus avec les Tatars,
auxquels, d'aprs le manuscrit de Vatican, ils taient dj runis au
treizime sicle. Peut-tre aussi auront-ils march vers le Caucase, o
se trouvent aujourd'hui encore des Magyars.

Un Hongrois, M. Jean-Charles de Besse, a parcouru, en 1829 et en 1830,
le Caucase, pour y chercher les traces des Magyars. Il y a trouv des
tribus entires composes d'hommes qui se donnaient eux-mmes pour
Magyars, et qui le virent avec la plus grande joie en apprenant qu'il
tait un de ces Hongrois tablis prs du Danube. Les hommes des autres
tribus lui ont assur que la tradition universellement raconte dans le
Caucase tait que les Magyars avaient autrefois possd ce pays. M. de
Besse a retrouv en outre une quantit de mots hongrois qui dsignent
encore les fleuves, les montagnes, et mme des noms propres ports
aujourd'hui encore par des familles hongroises. (V. le chap. 10.)

Comme un grand nombre d'crivains allemands, et Klaproth entre autres,
ont ni que les Hongrois aient domin dans le Caucase, et comme cette
domination est atteste par les traditions hongroises que j'ai souvent
mentionnes, je ne pense pas qu'il soit inutile de citer les passages
suivants du livre que M. de Besse a publi lui-mme en franais[88]. Ce
voyageur connaissait non seulement toutes les langues d'Europe, mais
mme les langues orientales; et il a t  mme de recueillir les
traditions locales et de consulter les Europens des diverses nations
qu'il a rencontres.

[Note 88: _Voyage en Crime, au Caucase, en Gorgie, en Armnie, en
Asie mineure et  Constantinople, en 1829 et 1830, pour servir 
l'histoire de Hongrie, par Jean-Charles de Besse_. Paris, Delaunay,
Palais-Royal. Marseille, Sens, diteur.]

Pour passer du Khersonnse en Crime, je pris ma route  travers les
Steppes, au lieu de courir la poste sur le grand chemin.... Comme il ne
fallait plus penser ni  une auberge ni  un abri quelconque, je me
couchai tranquillement au milieu de la cour, ouverte  tous les vents.
Mon Tatare, voyant mon embarras, m'engagea  remonter dans son _madjar_,
ajoutant que je n'avais rien  risquer, et que je pourrais m'y reposer
en toute sret.

Je fus bien surpris d'entendre profrer le mot _madjar_ par la bouche
d'un Tatare; mais je le fus bien plus encore quand Mhmet (c'tait le
nom de mon cocher) me raconta que depuis le passage des Magyars par la
Crime,  l'poque de leur migration, suivant la tradition qui rgne
parmi les Tatares, cette sorte de chariot conservait le nom qui lui
avait t donn par les Magyars, lesquels avaient de semblables chariots
o ils plaaient leurs femmes, leurs enfants, et leurs effets
indispensables pour un long voyage. En effet, ces chariots sont trs
commodes dans leur genre; ils ont neuf  dix pieds de longueur,
etc.[89].

Profitant de la prsence des vieillards et du mollah, je les
questionnai sur ce qu'ils savaient par tradition au sujet des Magyars;
ils me rpondirent qu'ils avaient appris des anciens de la peuplade que
les Magyars avaient pass par la Crime en venant du ct de la mer
d'Azow, et qu'ils s'taient dirigs vers le _Duna_ (c'est ainsi qu'ils
appellent le Danube), mais qu'ils n'en savaient pas davantage[90].

[Note 89: Page 27.]

[Note 90: Page 29.--Les Hongrois appellent aussi le Danube _Duna_.]

Il parat que les traditions se perptuent chez les peuples qui n'ont
ni livres ni monuments, et que par consquent leurs entretiens, pendant
l'hiver, ne roulent que sur des rcits vrais ou fabuleux des anciens de
la famille. C'est ainsi que ces Tatares m'ont diverti en racontant des
traditions au sujet du passage des Magyars. Notre petit cercle fut
bientt augment par l'arrive du mollah du lieu, qui me confirma tout
ce que ses compatriotes venaient de me raconter. Ce mollah, qui
connaissait bien le turc, me dit avoir lu aussi l'histoire turque,
renfermant entre autres des renseignements dtaills sur la domination
des Magyars; qu'il avait souvent entendu rpter, dans son village, que
les Magyars avaient domin le long de la mer d'Azow; qu'aprs avoir
travers la Crime, ils s'taient dirigs vers l'ouest et avaient
conquis un grand pays sur le Duna, mais qu'on ignorait ce qu'ils taient
devenus depuis[91].

[Note 91: Page 32.]

 l'approche de l'expdition, les habitants des montagnes voisines
(Besse se dirige vers l'Elbrouz avec une colonne russe), alarms  la
vue des troupes, envoyrent des dputs pour connatre le but de cet
appareil militaire. Les premiers qui se prsentrent taient les
Karatcha, suivis de leur mollah; ils eurent bientt lieu de se
tranquilliser par la manire affable, amicale et rassurante, du gnral
en chef. Ces dputs ne nous quittrent plus, se contentant de renvoyer
le mollah pour rassurer leurs commettants, et ils nous accompagnrent
jusqu'aux limites de leur territoire.

Je m'entretenais avec eux en prsence de l'interprte de l'expdition,
qui parlait le turc et le russe, quoique tcherkesse de nation. Je ne fus
pas peu surpris de la joie qu'ils firent clater en apprenant que
j'tais magyar, et que mon but tait de chercher le berceau de mes
anctres; mais je le fus bien davantage de les entendre protester qu'ils
taient aussi de la race des anciens Magyars, qui jadis avaient occup,
suivant la tradition de leur pays, les terres fertiles depuis l'Azow
jusqu' Derbend. Ils ajoutrent que leur nation avait demeur au del du
Kouban, dans les steppes occupes aujourd'hui par les Cosaques de la mer
Noire; que dans ces temps-l ils avaient pour voisin un peuple puissant
qui les opprimait, et exigeait d'eux un tribut, consistant en une vache
blanche  tte noire; ou,  dfaut de cela, ils devaient lui fournir
trois vaches ordinaires par chaque famille; qu'tant excds des
exactions de leurs voisins, ils rsolurent de passer sur la rive gauche
du Kouban et de se retirer dans des montagnes inaccessibles, afin d'y
vivre dans l'indpendance; qu'enfin ils taient venus s'tablir dans
leurs demeures actuelles, sous la conduite d'un chef nomm Karatcha,
dont toute la peuplade prit le nom, qu'elle a gard jusqu' ce jour,
quoique la famille Karatcha soit dj teinte. Ils dirent ensuite qu'
la distance de trois journes de notre camp, il y avait cinq villages ou
peuplades qui sont galement de la souche des Magyars: ce sont les
Orouspi, Bizinghi, Khouliam, Balkar et Dougour; que ces peuplades
parlaient une langue toute diffrente que celle des autres habitants du
Caucase; qu'elles demeuraient sur les montagnes les plus leves, et
qu'elles communiquaient avec leurs voisins les Osstes et les
Emrtiens.

Dans nos conversations avec les Karatcha, croyant leur faire plaisir,
je leur dis qu'il existait en Hongrie une famille qui portait le mme
nom; qu'un gnral Karatcha avait servi dans l'arme de l'empereur
d'Autriche, notre roi actuel, et qu'il est probable que cette famille
hongroise tait allie par le sang avec leur ancien chef Karatcha. 
ces paroles, je remarquai qu'ils se regardrent entre eux avec un air
inquiet, et ils me quittrent brusquement sans prendre cong de la
compagnie; ce ne fut qu'au bout de quelques heures que j'appris le sujet
de leur alarme.

L'interprte du gnral en chef, qui avait assist  nos conversations,
alla lui dire que les Karatcha, en sortant de mon kibitka, s'taient
mis  dlibrer entre eux, donnant des marques d'une vive inquitude;
que, pour savoir le sujet de leurs gesticulations et de leurs
chuchotements, il vint  eux et apprit bientt que leurs dbats
roulaient sur la crainte que leur inspirait mon arrive si prs de leur
territoire; que, d'aprs ce que j'avais dit, mon but ne pouvait tre
autre que de rclamer l'hritage de la famille Karatcha pour les
Karatcha de Hongrie. L'interprte ajouta que mes discours avaient fait
natre des soupons chez les dputs, et qu'il tait ncessaire de les
dsabuser.

Le gnral, que ce rcit amusa beaucoup, me pria de ne plus leur parler
 ce sujet, mais de tcher de les tirer de leur erreur[92]; ce que je
fis quelques moments aprs en leur rendant une visite dans leur tente.
Ils parurent tre trs satisfaits de la tournure que je donnai  mes
paroles prcdentes, ainsi que de mes dmonstrations d'amiti pour eux,
puisque une heure aprs ils me firent une seconde visite, et, en prenant
tranquillement leur tcha, ils protestrent de nouveau qu'ils taient
mes compatriotes, et ds ce moment ils ne cessrent de m'appeler
_Kardache_, me serrant la main toutes les fois qu'ils me rencontraient.

[Note 92: Cette crainte de la part de ces Magyars prouve videmment
leur origine magyare, comme on le verra galement par de nombreuses
citations contenues dans cet ouvrage.]

C'est  cette occasion que le chef des Orouspi, Murza-Khoul, que les
Russes appellent _Knjs_ ou prince, vieillard vert et robuste malgr son
ge avanc, me raconta l'anecdote suivante, qu'il dit avoir entendu
raconter par son pre et par plusieurs des anciens de sa tribu, et
qu'ils redisaient cette anecdote toutes les fois qu'ils parlaient de
leurs anctres les Magyars, qui avaient domin, rpta-t-il encore, sur
le pays depuis la Kouma jusqu' la mer Caspienne, et dans la partie
septentrionale et occidentale du Caucase jusqu' la mer Noire.

       *       *       *       *       *

_Anecdote fabuleuse d'un prince magyar._

Il existait jadis, dit Murza-Khoul, un jeune Magyar, fils du chef qui
gouvernait les pays situs vers la mer Noire; il s'appelait
Tuma-Marien-Kban. Ce jeune homme aimait la chasse avec passion. Un jour,
se livrant  ce plaisir dans la compagnie de quarante jeunes gens, et
poursuivant le gibier jusqu'au bord de la mer, il aperut,  quelque
distance, un petit navire lgamment pavois et orn de banderoles
flottant au gr du vent. Le navire, pouss vers la cte par une lgre
brise, s'approchait insensiblement, et Tuma-Marien, de son ct, se
dirigea avec ses compagnons vers le rivage; mais quelle fut leur
surprise de voir sur le pont des femmes seules, vtues de riches robes,
et demandant du secours par des signes suppliants. Le jeune prince
ordonna aussitt d'attacher le bout d'une corde  une flche, qu'on
dcocha si heureusement, qu'elle tomba aux pieds des femmes, qui,
saisissant la corde avec empressement, l'attachrent par un bout au
frle mt de leur navire, tandis que, par l'autre bout, les chasseurs le
tirrent  terre dans un instant.

Le prince aida  descendre l'une des jeunes filles, pour laquelle ses
compagnes paraissaient avoir beaucoup de respect; il la regarda avec
admiration sans pouvoir profrer une parole, tant fut grande
l'impression que la beaut extraordinaire de la jeune trangre fit sur
son coeur. Cependant, revenu de sa surprise, il la conduisit, ainsi que
ses compagnes,  la rsidence de son pre, qui, ayant appris la haute
naissance et l'histoire de la jeune personne, consentit au mariage de
son fils avec elle.

Voici l'histoire tonnante de cette jeune trangre: elle se nommait
Almlie; elle tait fille de l'empereur grec qui rgnait alors 
Bysance. Ce monarque, d'un caractre bizarre, fit lever sa fille unique
dans une le de la mer de Marmara[93], sous la surveillance d'une
matrone; il la fit accompagner par quatorze jeunes filles pour la
servir, en dfendant svrement  la dugne de laisser jamais approcher
de sa fille un homme quel qu'il ft.

[Note 93: En effet,  l'entre de la mer de Marmara, entre Scutari
et le Sera-Bouroun (srail du grand seigneur), on voit un lot, avec un
chteau appel par les Europens la Tour de Landre. Cette tour existe
encore aujourd'hui; elle est appele par les Turcs Kiz-Koulh, la Tour
des filles. Dernirement on y a tabli un hpital pour les pestifrs
confis aux soins du docteur Boulard.]

La princesse croissait en beaut et revtait chaque jour des charmes
inexprimables; et  ce charme elle joignait encore une innocence et une
douceur qui la faisaient adorer de ses compagnes d'exil.

Un jour, la princesse s'tant endormie sur son divan, les croises
ouvertes, les rayons du soleil, plus brillants ce jour-l que jamais,
qui arrivaient jusqu' elle, produisirent le merveilleux effet de la
rendre enceinte. Sa grossesse ne pouvait rester long-temps cache aux
yeux de l'empereur, son pre: il devint furieux de cet outrage fait 
son honneur. Pour drober  l'empire la connaissance d'un vnement
fltrissant qui aurait pes sur sa famille impriale, il prit la
dtermination de soustraire sa fille  la vue de tout le monde, en la
bannissant de son empire. Pour cet effet, il fit construire un petit
navire, le chargea d'or et de diamants, et y fit embarquer sa fille, ses
suivantes et sa dugne, abandonnant ainsi ces innocentes cratures aux
caprices des vents et aux prils de la mer. Toutefois, cette mer,
ordinairement si en courroux contre ceux qui osent troubler ses eaux,
respecta la princesse, et un vent lger poussa le navire vers la cte
hospitalire des Magyars.

La princesse ne tarda pas d'accoucher d'un prince, et donna par la
suite  son poux Tuma-Marien-Khan deux autres fils. Aprs la mort de
son pre, le jeune prince lui succda et vcut heureux. Il fit lever le
premier n des deux fils qu'il eut de la princesse Almlie sous sa
surveillance paternelle. Avant de mourir, il leur recommanda l'union et
la paix; mais ceux-ci, devenus leurs matres aprs la mort de leur pre,
se disputrent la succession et allumrent la guerre civile. Ce fut
cette discorde intestine entre les Magyars qui amena la ruine et la
dispersion de leur nation, jadis libre et puissante, dont, ajouta en
soupirant le narrateur, il ne reste parmi nous que le souvenir de leur
grandeur passe, souvenir que nous conservons au milieu des rochers o
nous avons fix notre retraite pour maintenir notre indpendance, seul
hritage de nos pres, et pour laquelle nous sommes toujours prts 
mourir, ainsi que nos enfants.

C'est ainsi que cet intressant vieillard termina sa narration, qui fut
accompagne de gestes assortis  son sujet. Quoique je ne comprisse que
faiblement ses paroles, j'coutais avec un plaisir tout particulier son
rcit,  mesure que l'interprte me le rendait en turc. Murza-Khoul
narrait avec facilit et avec une vivacit qui charmait ses auditeurs.
Pour moi, je ne saurais exprimer quelles taient mes sensations en
coutant ce prince, devenu, ds ce moment, l'objet de mes attentions
particulires. Cet aimable vieillard ne nous quitta plus jusqu'
l'Elbrouz.

Les Karatcha, ayant  leur tte leur _vali_[94] Jolam-Krym-Chowhali,
accompagnaient galement l'expdition. Tous ces hommes taient
proprement vtus  la manire des Tcherkesses, dont le costume a t
adopt non seulement par tous les habitants du Caucase, mais encore par
les officiers cosaques de la ligne. Ils montent  cheval parfaitement et
manient leurs chevaux avec dextrit, on peut dire mme avec grce; ils
sont trs agiles et excellents tireurs.

[Note 94: Vali, ou prince, titre exclusivement attribu au chef des
Karatcha.]

Ce peuple se distingue par sa bonne tenue, sa physionomie expressive,
par de beaux traits et une taille lance. J'ai remarqu que, sous ce
rapport, aucune nation ne ressemble autant aux Hongrois que les
Karatcha et les Dougours, que j'ai vus plus tard sur le Naltchik, et
dont il sera fait mention ci-aprs. Leur langue est celle des Tatars, et
leur religion celle de Mahomet, qu'ils professent suivant leur bon
plaisir, except les jenes, qu'ils observent scrupuleusement. Je pense
qu'il ne serait pas difficile de faire des proslytes parmi eux.

La pluralit des femmes est permise, mais ils ont rarement plus d'une
pouse. Ils passent pour tre bons maris et bons pres. Du reste, on ne
doit pas les regarder comme des demi-barbares: car ils montrent beaucoup
d'intelligence, cultivent les arts introduits chez eux, et ne paraissent
s'tonner de rien. J'ai remarqu que les hommes ont les pieds petits et
bien proportionns, ce qui doit tre attribu  leurs chaussures lgres
sans semelle et  leur habitude de marcher peu et d'tre presque
toujours  cheval[95].

[Note 95: Page 66 et suiv.]

... Nous retrouvons Murza-Khoul au moment o l'expdition  laquelle
notre voyageur s'est runi excute l'ascension de l'Elbrouz. Dans les
instants o Besse s'arrte pour reprendre haleine (il avait plus de
soixante-cinq ans quand il entreprit son courageux voyage), Murza-Khoul
l'encourage en lui disant qu'il est hongrois. Cette fiert nationale que
l'on remarque en Hongrie, chez les Magyars de toute condition, se
retrouve chez ceux du Caucase. Chacun, muni d'un bton ferr pour lui
servir d'appui, se portait  pas lents en avant. Murza-Khoul tait en
tte de la colonne, le gnral derrire lui, et moi, appuy sur mon
sabre, je les suivais immdiatement.  chaque dixime pas il fallait
nous arrter pour prendre haleine. Murza-Khoul, cet aimable vieillard,
pour nous animer, s'criait de temps en temps: Hajde, Magyar! haide!
c'est--dire: En avant, Magyars! courage! Et il ajouta avec emphase:
_Kardache_ (mon frre), souvenez-vous que jamais les Magyars ne sont
rests en arrire[96].

[Note 96: Page 91.]

... L'expdition se dirige ensuite vers le pays occup par les Abazes,
au nord-ouest du Caucase. On dresse le camp sur les bords du Kouban, et
on se livre  des explorations que Besse mentionne en dtail. En
retournant  notre camp, continue-t-il, nous trouvmes sur notre route,
prs du Kouban, une carrire d'albtre de la plus belle blancheur, et
presqu' la surface du sol; plus loin, nous en trouvmes encore dans une
petite montagne, qui paraissait en contenir une grande quantit. Le
major qui commandait la redoute voisine, et qui nous avait accompagns
au Pont de pierre, indiqua encore d'autres endroits, o il avait depuis
peu dcouvert de riches carrires d'albtre. Cet officier, n
Tcherkesse, d'un teint fort basan, avait t lev pour le service de
l'arme; il nous assura que, se trouvant encore dans la maison
paternelle chez les Tcherkesses, il avait maintes fois entendu rpter
que les Magyars ou Ugors avaient autrefois domin dans le Caucase, et
que cette tradition tait gnrale parmi les habitants de ces
montagnes[97].

[Note 97: P. 113.]

... Au retour, lorsque l'expdition s'loigne de l'Elbrouz, elle campe
prs de la rivire Tarkatche. Nous fmes bientt joints dans notre camp
par Beslin-Taganow, prince tatare-nogal, issu d'une trs ancienne
famille: il est jeune, bien fait, et il nous surprit par sa contenance
noble et ses manires aises. Je remarquai que, parmi les autres chefs
qui nous accompagnaient, ce jeune homme avait les traits du visage les
plus ressemblants aux Hongrois. Il me raconta au sujet des Magyars ce
que les Ouzdens avaient si souvent rpt, c'est--dire que les peuples
du Caucase septentrional sont persuads, suivant leurs traditions,
qu'ils descendent tous des Magyars qui avaient domin dans ces pays; et
ce jeune prince se glorifiait d'tre n dans une famille qui tenait  la
mme souche. Il ajouta que le bruit s'tait rpandu chez eux qu'un
Magyar tait arriv au Caucase pour visiter ses frres (ce sont ses
propres expressions), et que cette nouvelle leur avait fait beaucoup de
plaisir[98].

... Ailleurs Besse va visiter M. Petterson, de la mission cossaise 
Karas, lequel lui lit quelques fragments de sa correspondance avec la
mission cossaise  Saint-Ptersbourg, relativement  quelques peuples
du Caucase septentrional. M. Petterson pense que les Karatcha, les
Balkar, les Bizinghi, etc., sont les descendants des Magyars, et raconte
une tradition fabuleuse sur la fameuse ville de Magyari[99].

... Enfin, se trouvant  Tiflis, Besse se met en rapport avec quelques
dputs des Avars et des Lesghis, qui lui rapportent qu'on connat
parfaitement la demeure des Magyars qui occupent les hautes montagnes du
Caucase, et que chez eux la tradition est connue suivant laquelle ce
peuple avait t autrefois matre de tous les pays au del du Caucase,
entre la mer Noire et la mer Caspienne[100].

[Note 98: P. 122.]

[Note 99: P. 142.]

[Note 100: P. 339.]

Ainsi donc, voila les traditions hongroises appuyes par celles de tous
les peuples du Caucase,  quelque nation qu'ils appartiennent, et par
l'opinion des Europens rsidant dans le pays. Voil des faits qui
contredisent puissamment les assertions de Klaproth, sur lequel on s'est
beaucoup appuy. Je ne sais pourquoi M. Klaproth, malgr l'opinion de
plusieurs historiens russes, est si obstin  nier l'ancienne domination
des Magyars dans la partie septentrionale du Caucase. En citant
Derbend-Namh, il ne produit que les passages qui conviennent  son but,
sans faire mention de ceux qui dtruisent ses fausses
observations[101].

[Note 101: Page 131.]

Et maintenant, aprs avoir entendu les peuples du Caucase qui ne sont
pas Hongrois, il faut couter les cinq tribus qui, avec les Karatcha,
descendent des Magyars. Besse les met en scne fort souvent; il montre
quelle ardente affection ils ont garde  leurs pres, et combien est
fort le sentiment de nationalit qui les anime. Ils s'inquitent de la
position de la Hongrie, de sa distance, car ils expriment le vif dsir
d'aller voir leurs frres. Ils font promettre  Besse d'envoyer l'anne
suivante deux Hongrois en costume national, afin que ce costume puisse
tre adopt par les tribus magyares du Caucase. Ils racontent toutes les
traditions qu'ils ont soigneusement gardes sur leurs glorieux anctres.
De son cot, Besse les examine avec attention. Il trouve que dans leur
taille, leurs gestes, leur regard, le jeu de leur physionomie, par tous
ces caractres enfin qui constituent la manire d'tre d'une nation, les
hommes de ces tribus, qui se donnent pour Magyars, et sont regards
comme Magyars par tous les habitants du Caucase, ressemblent en effet
d'une manire frappante aux Magyars de la Hongrie. Les citations
seraient ici trop longues. Je renvoie le lecteur  l'ouvrage de Besse,
qui est d'ailleurs intressant, et spcialement au chapitre 23, o il
parle en dtail des Dougours, une des cinq tribus magyares.

_Page_ 45.--Pour dmontrer grammaticalement que deux langues sont soeurs,
il faut faire voir dans ces deux langues non pas quelques similitudes et
quelques terminaisons semblables plus ou moins dfigures, mais les
mmes racines, les mmes caractres, les mmes originalits, le mme
gnie.

Personne ne s'avisera de dire que nous sommes Magyars; pourtant il y a
dans les langues hongroise et franaise plusieurs mots qui ont une
certaine similitude. Par exemple:

_ki_           signifie     _qui_
_ut_ (prononcez _oute_)     _route_
_k_ (prononcez _euk_)      _eux_
_fi_[102]                   _fils_
_tanya_                     _tanire_
_sohaitani_                 soupirer, _souhaiter_
_tiz_                       _dix_
_r_                        prix, _arrhes_, _arrha_, [Grec: arraboi].

[Note 102: Correspondant au _wicz_ slave.]

videmment tout ces mots sont originaux dans les deux langues. On ne
peut les confondre avec ceux que les Hongrois nous ont emprunts, et qui
tous dsignent des objets venus de France, comme _mdaille_, _parasol_,
_chemisette_, _pantalon_, _salon_, _canap_, etc. Car ces mots, qui font
maintenant partie de la langue hongroise, n'ont pas chang. Les Hongrois
les ont adopts sans leur donner une tournure magyare: la diffrence ne
consiste que dans l'orthographe.

Comment des langues si diverses ont-elles quelques mots  peu prs
semblables? Cela vient, comme nous l'avons dit, de ce qu'il existe entre
toutes les langues comme entre toutes les races une fraternit
incontestable. En outre, il peut exister des ressemblances fortuites.
Les Grecs disaient [Grec: deka], les Latins _decem_, et nous disons
_dix_. C'est par hasard que le mot latin, devenu franais, s'est
rapproch du hongrois _tiz_. Je dpasserais le nombre de Schloezer si je
voulais reproduire, comme Sajnovicz, les mots hongrois et franais qui
ont par hasard une syllabe semblable comme:

a_dok_          je _do_nne
asz_tai_        _ta_ble
_marni_         _mor_dre
etc.            etc.

On peut montrer des centaines d'exemples pareils qui ne prouvent qu'un
seul fait: c'est que le hasard produit souvent des rsultats dont on
s'efforce de retrouver les causes en dpensant plus ou moins
d'rudition.

Puisque je parle des rapports qui existent entre le franais et le
hongrois, je ferai remarquer que ces langues ont une analogie trs
grande en un point: c'est qu'elles se composent des mmes sons. Les sons
les plus originaux de la langue hongroise, qui la rendent si difficile
pour les autres trangers, se retrouvent dans la ntre.

_gy_ a le son de      _di_ (dans _Dieu_)
_ly_                  _ll_ mouilles
_ny_                  _gn_
__                   _eu_
_s_                   _ch_
_ty_                  _ti_ (dans _piti_)
__                   _u_
_zs_                  _j_

Plusieurs de ces sons manquent  l'allemand,  l'anglais,  l'espagnol
ou  l'italien. Les Hongrois ont en outre un son particulier: ils
prononcent l'_a_ entre l'_a_ et l'_o_. Ce son, quoiqu'il nous soit
tranger, ne nous est cependant pas inconnu. Le peuple de Paris dans une
foule de cas prononce l'_a_ de cette manire[103]. Il est fort singulier
que le hongrois, langue primitive apporte de l'Asie, ait cette analogie
avec une langue occidentale et mlange comme la ntre. Le hongrois est
la seule langue trangre que nous puissions prononcer hardiment. Cette
circonstance que les deux langues se composent, pour ainsi dire, des
mmes sons, fait qu'une foule de mots se prononcent d'une manire
semblable sans avoir, il est vrai, la mme signification. V. p. 36.

[Note 103: Les Hongrois ont de plus le _cs_ ou _ts_, qui se prononce
_tch_, et le _cz_ ou _tc_, qui se prononce _t_.]

Certains crivains ont fourni des armes aux ennemis de la philologie en
montrant combien cette science peut s'garer si elle n'est guide par la
rflexion. Ils supputaient le nombre de mots que les Hongrois ont
emprunts aux Allemands, et, remarquant que _hz_, par exemple, qui
signifie maison, se rapproche de l'allemand _haus_, ils en concluaient
que c'tait un mot allemand devenu hongrois. Vainement leur rpondait-on
que les Magyars avaient bti au Caucase la ville de Kizylar, dont les
maisons, suivant les historiens arabes, taient d'une blancheur
blouissante, et que par consquent ils devaient possder le mot _hz_
pour les dsigner. Les philologues s'en tenaient  la ressemblance du
mot, sans rien couter. Il fallut qu'on Hongrois orientaliste expliqut
que le mot _hz_ venait du persan _hazed_.

Voici encore un exemple qui montre qu'il peut exister des ressemblances
de mots produites par le hasard seul. Il y a en Hongrie une petite ville
nomm _Kots_ o ont t fabriques dans l'origine certaines voitures
fort lgres dont on se sert dans le pays. On les a appeles _kotsi_
parce qu'elles venaient de Kots. De l on a nomm _kotsis_ celui qui
conduisait ces voitures. _Kotsis_ (prononcez _kotchich_) signifie donc
_cocher_. Qui ne serait tent de faire driver ce mot du franais, ou de
l'allemand _Kutscher_?

       *       *       *       *       *

_Page_ 59. Disons enfin que dans les vers affectionns et rpts par
le peuple, en Hongrie, il est souvent parl de la beaut physique,
etc...

Voici entre autres un petit pome bien rpandu, dont je ne puis prciser
l'poque, mais qui remonte au temps o les Hongrois guerroyaient contre
les Turcs. L'auteur exalte avec une admiration nave toutes les
qualits, mais surtout la beaut de sa nation.

La nation magyare.

La nation magyare est superbe: elle l'emporte sur beaucoup d'autres.

Cela a toujours t vrai, et sera toujours vrai.
Si tu cherches une belle nation, celle-l l'est assez.
Son lite est la garde hongroise, la plus belle de toutes les gardes.
Je suis sr que tu es de mon avis?... Je ne m'tonne pas,
Car des beaux Magyars chaque peuple a la mme opinion.
--Tour de Saint-tienne, sois mon tmoin et dis mieux que moi!
Ou plutt rfute-moi si je ne dis vrai.
Le jour de Saint-tienne, combien de nations, combien de religions
                                                   voyais-tu runies?

N'avaient-elles pas toutes une mme voix sur les beaux Magyars?
Ce jour-l, comme  l'ordinaire, le roi a paru:
Est apparue aussi la garde hongroise,
Qui a form une troupe expose  l'admiration,
La voiture du roi tait magnifique[104],
On voyait encore d'autres carrosses dors;
Mais toute cette pompe tait bien inutile,
Car l o il a des Magyars, il n'y a plus rien  regarder.
Le peuple de Vienne ne pouvait assez contempler, admirer le Magyar.
Qui surpassait tous les autres par sa beaut.
Oh! que j'tais content de le voir louer! car j'aimerais mieux mourir
Que d'entendre sur lui une parole de blme.
Ce qu'il y a de beau dans le Magyar,
C'est que, quand tous les spectateurs l'admirent,
Il ne s'tonne pas, il ne regarde pas autour de lui,
Mais il redresse sa taille et lve la tte.
De l bien des gens pensent qu'il est fier
Quand au contraire ceci est une marque de ses belles qualits.
Chez lui ce n'est pas fiert, c'est caractre national.

Sans contredit le Magyar est aussi beau  cheval qu' pied,
Dans sa _mente_ de crois coup  sa taille,
Dans tout son costume, qui est national,
Le _kalpag_, la ceinture, la plume de hron, la sabretache, ce qui
                                                      lui va si bien!
Qu'il est beau quand il cingle sa ceinture sur son dolman!
Il faut admirer tout son costume.
Et quand ils sautent  bas de leurs chevaux,
On croirait que chacun d'eux est une fleur.
Qu'ils sont beaux aussi quand ils marchent en rang!
On le sait mieux que je ne puis le dire.
Leur moindre mouvement, comme il est d'aplomb!...
Ce n'est donc pas tonnant qu'ils enlvent beaucoup de coeurs tendres.
Tout leur corps est d'une harmonie parfaite,
De sorte qu'on le prendrait pour un chef d'oeuvre de la nature.

La danse des Magyars plat aussi  bien du monde,
Parce que gament s'agitent chaque membre, chaque fibre et chaque
                                                               veine.

On peut appeler noble la danse de cette nation,
Car dans aucune autre on ne voit des mouvements plus entranants.

[Note 104: Il y a dans le texte hongrois _gyngy kotsi_,
voiture-perle.]

Je voudrais rendre le ton digne et en mme temps naf du pote
populaire. Ces vers, qui paratront insignifiants  la plupart des
lecteurs, frapperont peut-tre ceux qui connaissent la Hongrie et qui
savent avec quelle gravit les paysans hongrois parlent d'ordinaire. Ce
sont de ces choses qu'il faut entendre, et non lire: encore moins
faut-il les juger d'aprs une mauvaise traduction.

Le pote parle encore de la bravoure des Magyars, de leur
dsintressement, de leur fidlit, de leur ardeur dans l'amour; puis il
ajoute:

J'avoue qu'il y a beaucoup de belles langues;
Mais l'lgante langue magyare se distingue entre toutes.
Si c'est la beaut qui classe les langues,
Je suis sr qu'elles viennent toutes aprs la langue magyare.
Le scrutateur n'y trouvera pas ces vilains dfauts
Que les autres langues peuvent se reprocher.
Les seigneurs allemands ne comprennent pas le peuple.
En Hongrie, tout le monde a la mme langue:
Pauvres et riches, petits et grands, tous se comprennent;
Ce n'est pas l que la langue change  chaque mille.

Ici le pote revient encore  son ide favorite, la beaut. Cette fois
il s'agit des Hongroises. Il va sans dire qu'il les trouve srieusement
les plus belles femmes du monde. Il les flicite surtout d'avoir repris
la coiffure nationale:

Qu'elles sont belles surtout, depuis qu'elles ne mprisent plus leurs
                                                               bonnets!
Depuis qu'elles ne chargent plus leur tte de ces citadelles de gaze!

Ce qui fait penser qu'il crivait au sicle dernier, dans un de ces
moments de raction o la noblesse hongroise s'loignait de la cour de
Vienne et reprenait les moeurs nationales. Le pote vante ensuite la
force des Magyars, cette force qui leur est si prcieuse dans la guerre
o ni le hurlement du Turc ni l'clat de cent mille lances ne peuvent
l'intimider. Sa force et sa bravoure en font un ennemi terrible; de l
vient que

Si on fait la guerre avec les Magyars,
L'ennemi craint d'avance sa dfaite.
On n'a qu' se figurer un brave Magyar avec ses grandes moustaches,
Pour avoir le portrait d'un hros.

_Page_ 126.--Csoma avait dcouvert des exemples d'analogie entre des
mots hongrois et tibtains, Il est  jamais regrettable que ce voyageur,
aussi savant que dvou, aprs avoir souffert les plus cruelles
privations et s'tre livr pendant sa vie entire aux tudes les plus
difficiles, ait t arrt par la mort au moment peut-tre de voir son
entreprise couronne du succs.

J'extrais les lignes suivantes d'un journal hongrois qui a reproduit et
complt les dtails que le baron Hgel a donns dans l'_Observateur
autrichien_:

Dardjilling, o est mort Csoma de Krs, est une ville peu connue du
pays de Sikkim qui se trouve dans les valles mridionales de
l'Himalaya. Ce pays a environ huit milles allemands de longueur et douze
milles de largeur. Il est entour par le Bengale, le Npaul, le Boutan,
et au nord par le Tibet, dont il est spar par les Alpes de Khawa
Karpola, et ne contient que deux villes, Sikkim et Dardjilling. Les
habitants suivent en grande partie la religion de Buddha. Le roi, qui
dans la langue du pays se nomme _gielpo_, habite Sikkim et s'est plac
sous la protection des Anglais. Dans la guerre que la Grande-Bretagne
fit au Npaul de 1814  1816, le roi de Sikkim fut son fidle alli: le
royaume du _gielpo_ fut agrandi par les Anglais, qui espraient
soumettre plus facilement le Npaul. Depuis ce temps Sikkim est toujours
en rapport avec le gouvernement anglais des Indes orientales. Ce pays
est aussi en relation avec Lassa, o rside un gouverneur chinois, et
des ambassades, dont les Anglais savent profiter, vont frquemment d'un
pays  l'autre.

Pendant la guerre contre la Chine, l'intrt des Anglais voulut que les
liens qui attachaient Sikkim  leur empire des Indes fussent encore
resserrs. C'est pourquoi ils tablirent  Dardjilling un agent et une
faible garnison. Cet agent, qui se nommait Campbell, fut tmoin de la
mort de Csoma et lui rendit les derniers honneurs. Csoma arriva 
Dardjilling le 24 mars: il voulait y sjourner jusqu' ce qu'il pt tre
prsent au _gielpo_ de Sikkim, par la recommandation duquel il esprait
passer  Lassa. Il comptait trouver dans cette ville d'importants
ouvrages, capables de lui donner des renseignements prcieux sur
l'origine des Hongrois. Ce but qu'il a poursuivi pendant sa vie entire,
et qui lui a fait quitter son pays, tait constamment l'objet de ses
penses. Il esprait que l'affinit des langues l'aiderait  dcouvrir
la patrie premire de sa nation.

... Csoma de Krs avait vou une grande partie de sa vie  l'tude de
la langue tibtaine, parce qu'il esprait trouver dans les chroniques de
cette langue quelques claircissements sur l'origine des Hongrois. La
circonstance qu'il dcouvrit plusieurs mots tibtains qui avaient de
l'analogie avec des mots hongrois le confirmait dans son hypothse. Il
avait raison de croire qu'il trouverait  Lassa, capitale du Tibet, et
patrie du Lama, reprsentant de la Divinit, le foyer de la science de
ce pays, dont il n'avait pu voir que des fragments dans le Ladak et le
Kaman.... M. Campbell,  qui Csoma fit part de son projet, espra qu'en
prsentant au _gielpo_ notre voyageur, qui ne s'tait jamais ml
d'aucune affaire politique ou religieuse, il lui serait facile d'arriver
au but de ses efforts. Il envoya chez Csoma le _valki_ ou ministre du
_gielpo_  Dardjilling, pour que celui-ci pt se convaincre du savoir du
voyageur hongrois et comprendre ses intentions. Le _valki_, qui lui-mme
tait fort savant, fit sa visite  Csoma, s'tonna beaucoup de sa
parfaite connaissance de la langue tibtaine et admira surtout les
connaissances qu'il avait acquises sur la littrature et la religion du
pays. M. Campbell, en outre, fit connatre au ministre la vie de Csoma,
et lui persuada que le _gielpo_ n'avait aucune raison de craindre la
visite d'un homme qui voyageait dans un but scientifique et qui
d'ailleurs n'tait pas Anglais; il ajouta que le gouverneur des Indes
lui en aurait de l'obligation, parce qu'il s'intressait  l'entreprise
du voyageur.

Dans ces circonstances, Csoma dsira rester  Dardjilling jusqu' ce
que le _gielpo_ eut fait une rponse favorable. Il parlait souvent de
l'avenir  M. Campbell, et lui disait que tous ses dsirs seraient
combls s'il pouvait parvenir jusqu' Lassa. On peut dire que ses
derniers jours furent les plus heureux de sa vie.

Le 6 avril, M. Campbell alla le voir. Il tait dj mal, mais ne voulut
prendre aucun remde, affirmant qu'il avait eu plusieurs fois la fivre
aux Indes et qu'il se gurissait avec la rhubarbe. Sur les prires de M.
Campbell, il promit de faire le lendemain usage des remdes, s'il ne se
sentait pas mieux. Il refusa de le faire le jour mme, disant qu'il
tait trop tard, puisque le soleil dclinait. Le lendemain M. Campbell
le trouva mieux. Mais cet tat ne dura pas: les symptmes du mal ne
tardrent pas  se montrer. Dans ce climat, il n'y a que des remdes
violents qui puissent faire cesser la fivre, et si on ne parvient pas 
l'arrter, la troisime rechute cause la mort. Csoma refusa encore
obstinment de prendre mdecine. Le 9 avril, M. Campbell conduisit chez
le malade le docteur Griffith; mais le mal avait tellement augment,
qu'il tait dans le dlire. Dans cet tat, ce ne fut qu'avec beaucoup de
peine qu'on lui fit prendre quelque remde. Le 10, la fivre revint, et
emporta toutes les forces du malade, qui mourut le 11 avril 1842,  cinq
heures du matin. Sa manire de vivre depuis plus de vingt ans avait
tellement affaibli et amaigri son corps, qu'il fut hors d'tat de
vaincre la maladie.

Les dpouilles mortelles de notre Csoma furent dposes le 12 avril, 
huit heures du matin, en prsence de tous les Anglais, dans le cimetire
de Dardjilling. M. Campbell pronona lui-mme un discours pour honorer
sa mmoire. C'est ainsi que notre illustre compatriote, que la mort a
frapp  cinquante-sept ans, repose dans une petite ville des Indes
orientales toute aussi inconnue que le lieu de sa naissance, un village
du Hromszk, nomm Krs.

La succession de Csoma consiste en quatre caisses de livres et de
manuscrits, un habit bleu d'ancienne faon qu'il porta toujours et dans
lequel il mourut, quelques chemises et un vase de cuisine en cuivre. Il
laissa en outre cinq mille roupies en papier d'tat, trois cents roupies
en billets de banque, deux cent vingt-quatre roupies en diverses
monnaies et vingt-quatre ducats cousus dans sa ceinture. Csoma ne
manquait pas d'argent, grce  l'empereur d'Autriche et aux deux tables
de la dite de Hongrie, qui lui envoyrent des secours pour l'aider dans
ses recherches scientifiques. Lorsqu'au commencement de fvrier, il
partit de Calcutta, il lgua cinq mille roupies  la Socit asiatique
de cette ville, au cas o il ne reviendrait pas du Tibet. Cette somme
est destine  quelque but littraire.

Csoma avait un genre de vie trs simple. Sa nourriture consistait en
th, qu'il aimait beaucoup, et en riz lgrement prpar: encore en
prenait-il fort peu. Il se tenait toujours sur une natte de paille, qui
lui servait tout  la fois de lit et de table pour manger et travailler.
Il ne se dshabillait pas pour dormir et ne quittait que rarement sa
demeure. Il ne buvait jamais ni vin, ni boissons spiritueuses; il ne
faisait usage ni du tabac ni de l'opium.

Le baron Hgel rencontrait souvent Csoma  Calcutta. Il remarqua avec
admiration que notre voyageur ne parlait jamais des privations qu'il
avait supportes pendant ses plerinages en Asie. Dans les frquents
entretiens qu'ils eurent ensemble, il observa cependant une fois que sa
vie lui tait aussi chre qu'aux autres hommes qui s'engagent dans des
entreprises extraordinaires. L'expression de ses sentiments tait
occasionne par la dcouverte que la langue tibtaine tait subordonne
au sanscrit. Il avait donc vcu tant d'annes, aux frontires du Tibet,
loin de toute socit humaine, enferm dans un clotre et en proie  la
misre, pour apprendre un sanscrit corrompu ou plutt un dialecte de
cette langue! Il faut noter ici que Csoma avait pass onze annes dans
un clotre du Kaman: sa demeure tait une chambre de neuf pieds carrs;
et quoique la temprature, pendant le tiers de l'anne, soit de quinze
degrs au dessous de zro, il crivait et lisait tous les jours sans
feu. Il couchait sur le plancher de sa chambre, dont les murs seuls le
garantissaient du froid. Dans cette misrable situation, il ordonna
quarante mille mots tibtains, et crivit le dictionnaire et la
grammaire de la langue tibtaine. Dcouvrant, ainsi que nous l'avons
dit, quelque analogie entre cette langue et le hongrois, il avait espr
trouver  Lassa la solution du problme qu'il avait cherche toute sa
vie. Toutes les forces de son me taient concentres sur ce seul point.
Lorsque M. Campbell parla de ce sujet pour la dernire fois, il lui
ouvrit son coeur et lui fit part de ses vues, etc.

Certes, on peut admirer cette nergie, cette persvrance  poursuivre
un but! Pour achever de faire connatre Csoma de Krs, je rapporterai
un trait qui m'a t racont par celui qui pouvait le mieux m'informer.
Csoma avait quitt son pays pour commencer son grand voyage et il tait
sur le point de sortir de Transylvanie, quand il s'arrta dans
l'habitation d'un Magnat qui rside prs de la frontire. Au moment du
dpart, on lui demanda naturellement o il allait.--En Asie,
rpondit-il.--Qu'est-ce que cela? demanda innocemment le seigneur, qui,
voyant un jeune homme en petite jaquette, avec un mince bagage sur le
dos, croyait qu'il s'agissait de quelque valle voisine. O est
l'Asie?--Mais... de l'autre ct de l'Oural.--Quoi! c'est vritablement
en Asie, en Asie, que vous allez?--Assurment.--Et qu'y voulez-vous
faire?--Mon but est de chercher le berceau de notre nation.--Votre
projet est trs beau, sans doute. Il est naturel que tout Hongrois s'y
intresse. M. de Humboldt partira bientt pour l'Asie; mes amis
obtiendront de lui qu'il vous emmne.--Merci. Il faudrait encore
attendre, et je suis dj en route. J'irai seul.--Savez-vous les langues
orientales?--Non, mais je les apprendrai.--Je suppose alors que vous
savez quelques langues europennes. L'anglais vous sera ncessaire aux
Indes.--Je ne connais pas ces langues-l, mais je les
apprendrai.--Avez-vous au moins quelques renseignements sur la route que
vous devez suivre? Avez-vous quelques lettres?--Aucunement.--Et vous
partez si intrpidement, quand vous savez quels obstacles vous
attendent?--Je chercherai et je trouverai. Ces obstacles seraient
insurmontables pour un autre, mais ma volont est arrte. En effet,
franchissant un seuil qui m'est bien connu, il partit, lger de bagage
et d'argent, quittant  jamais sa famille, ses amis, son pays, pour se
vouer  une entreprise qui devait inutilement consumer sa vie!

                            TABLE DES MATIRES.


     Prambule.
 1. Les Hongrois sont-ils Finnois?
 2. Traditions hongroises.
 3. Relations des historiens nationaux.
 4. Relations des historiens trangers.
 5. Parallle entre les Huns, les Avars  et les Hongrois.
 6. Marche suivie par les Hongrois.
 7. Rsum gnral.
     Notes.


IMPRIMERIE DE GUIRAUDET ET JOUAUST,
rue Saint-Honor, 315.





End of the Project Gutenberg EBook of Essai historique sur l'origine des
Hongrois, by Auguste Grando (de)

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page at http://pglaf.org

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