The Project Gutenberg EBook of Souvenirs militaires de 1804  1814, by 
M. le Duc de  Fezensac

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Title: Souvenirs militaires de 1804  1814

Author: M. le Duc de  Fezensac

Release Date: October 31, 2009 [EBook #30363]

Language: French

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SOUVENIRS MILITAIRES DE 1804  1814

PAR

M. LE DUC DE FEZENSAC

GNRAL DE DIVISION.

     Je dirai: _J'tais l; telle chose m'avint_.

     (LA FONTAINE.)

Ouvrage honor d'une souscription du Ministre de l'Instruction publique
pour les Bibliothques scolaires.

QUATRIME DITION




PARIS
LIBRAIRIE MILITAIRE.
J. DUMAINE, LIBRAIRE-DITEUR DE L'EMPEREUR, Rue et Passage Dauphine, 30.

1870




Le bienveillant accueil qu'a reu mon _Journal de la campagne de Russie_
m'encourage  publier la totalit de mes souvenirs militaires, depuis
mon entre au service en 1804, jusqu' la fin de l'Empire. J'ai hsit
longtemps  entretenir le public de tant de dtails personnels; mais ces
dtails se rattachent  de grands vnements militaires; ils peignent
les moeurs et l'esprit du temps. Sans avoir la pense de rien ajouter 
l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et moins encore la prtention
de partager son clatant et lgitime succs, un volontaire de 1804,
racontant ce qui s'est pass sous ses yeux, espre pouvoir rclamer du
moins un peu d'indulgence!




LIVRE PREMIER[1].

CAMP DE MONTREUIL.--CAMPAGNES D'ALLEMAGNE ET D'ESPAGNE JUSQU'A LA PAIX
DE TILSITT.




CHAPITRE PREMIER.

CAMP DE MONTREUIL.

PROJETS DE DESCENTE EN ANGLETERRE.--MON ARRIVE AU CAMP DU 59e
RGIMENT.--MON SERVICE DANS LES GRADES INFRIEURS.--JE SUIS NOMM
SOUS-LIEUTENANT.--LEVE DES CAMPS.--DPART POUR L'ALLEMAGNE.


Je suis entr au service en 1804,  vingt ans. J'avais depuis longtemps
le dsir d'embrasser la carrire militaire; diffrentes circonstances
empchrent mes parents d'y consentir plus tt. Il s'agissait de savoir
par o commencer.  vingt ans, l'cole militaire ne pouvait me convenir.
Je devais donc m'engager. Je pensais  la cavalerie, comme tous les
jeunes gens. M. Lacue, ami de ma famille, me proposa d'entrer au 59e
rgiment d'infanterie, dont il tait colonel; j'acceptai sans savoir ce
que je faisais, n'ayant aucune ide de la carrire que j'allais
entreprendre, et je n'eus pas lieu de m'en repentir: car c'est 
l'infanterie que j'ai d tout mon avancement. Je partis de Paris en
septembre 1804 pour me rendre  l'arme runie sur les ctes de l'Ocan
et dont le 59e faisait partie. Je dois d'abord raconter la composition
et l'emplacement de cette arme.

L'Empereur, pour frapper au coeur l'Angleterre, voulut l'attaquer chez
elle, et ne recula pas devant les difficults et les dangers d'une telle
entreprise. Il runit sur les ctes de l'Ocan trois corps d'arme
d'environ chacun vingt-cinq mille hommes et une rserve de quarante
mille hommes.

Ces corps d'arme campaient de la droite  la gauche:  Ambleteuse,
marchal Davout; Boulogne, marchal Soult; taples, marchal Ney.

La rserve se composait de la garde impriale, d'une division italienne,
de trois divisions de dragons. Indpendamment de ces diffrents corps,
il y avait  l'extrme droite douze mille hommes au camp d'Utrecht; 
l'extrme gauche dix mille  Brest. Ainsi le personnel de l'arme
s'levait au moins  cent cinquante mille hommes. On s'occupait d'armer
et d'atteler quatre cents bouches  feu de campagne et un grand parc de
sige. On fit venir de tous cts d'immenses approvisionnements, des
vivres de toute espce pour trois mois. Il s'agissait de transporter en
Angleterre une arme si nombreuse et son matriel en prsence de la
flotte ennemie. Aprs de nombreux essais, on rsolut d'employer des
chaloupes canonnires, des bateaux canonniers et des pniches.
Celles-ci, plus lgres ne portaient que de l'infanterie: les autres
portaient de l'artillerie, des vivres et quelques chevaux. Douze 
treize cents de ces btiments suffisaient pour transporter cent vingt
mille hommes, avec l'artillerie de campagne, des vivres et des munitions
pour quelques jours. Une autre flottille de transport, compose de
btiments servant au cabotage et  la pche, devait transporter les
chevaux, l'artillerie de sige, la totalit des vivres et des munitions.
Neuf cents ou mille btiments suffisaient. Plus tard, les divisions
runies  Utrecht et  Brest seraient embarques sur les flottes
franaise, hollandaise et espagnole.

Mais l'excution de ce plan prsentait des difficults devant lesquelles
aurait recul le gnie le plus aventureux et le plus intrpide. Il
fallait construire les btiments dans tous les ports de France, les
rassembler  Boulogne,  Ambleteuse,  taples,  travers les croisires
anglaises, mettre ces trois ports en tat de les recevoir, faire les
expriences d'embarquement et de dbarquement pour le matriel et pour
le personnel; il fallait construire sur la cte les magasins ncessaires
pour les vivres et les approvisionnements de l'arme, assurer les
subsistances et le service des hpitaux. On trouvera dans les historiens
du temps, et principalement dans M. Thiers, les dtails les plus
intressants sur tous ces objets. Je dirai plus tard par quels moyens et
 quelle poque on comptait oprer le dbarquement, les motifs qui
firent successivement ajourner l'entreprise et qui forcrent enfin d'y
renoncer.

Au mois de septembre 1804, o commence ce rcit, l'arme tait runie
dans les camps; le matriel achevait de s'organiser. Je dois d'abord
faire connatre la composition du camp de Montreuil dont le 59e rgiment
faisait partie, et qui formait la gauche de l'arme.

                         CAMP DE MONTREUIL.

                  MARCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.

+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+
|DIVISIONS |GNRAUX   |GNRAUX  |RGIMENTS       |OBSERVATIONS       |
|          |de division|de brigade|                |                   |
+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+
|1e Divis. |           |ROUGER    |9e lger,       |Les rgiments      |
|          |DUPONT.    |          |Colonel Meunier.|taient de deux    |
|          |           +----------+----------------|bataillons         |
|          |           |MARCHAND. |32e de  |95e de |complts  800    |
|          |           |          |ligne   |ligne  |hommes.            |
|          |           |          |DARRICAU|BARBOIS|                   |
+----------+-----------+----------+----------------+La cavalerie       |
|2e Divis. |           |VILLATTE. |6e de   |39e de |cantonne dans les |
|          | LOISON.   |          |ligne   |ligne  |environs.          |
|          |           |----------+----------------|                   |
|          |           |ROGUET.   |69e de  |72e de |Le total, en y     |
|          |           |          |ligne   |ligne  |comprenant         |
+----------+-----------+----------+----------------|l'artillerie et le |
|3e Divis. |PARTOUNEAUX|MARCOGNET |25e     |27e de |gnie, s'levait  |
|          |           |          |Lger   |ligne  |20,500 hommes.     |
|          |           |          |----------------|                   |
|          |PUIS       |          |50e de  |59e de |                   |
|          |           |          |ligne   |ligne  |                   |
|          |           |          |Colonel |Colonel|                   |
|          |MALHER     |LABASSE  |Lamarti-|Lacue |                   |
|          |           |          |nire   |       |                   |
+----------+-----------+----------+----------------|                   |
|Brigade   |           |          |10e Chasseurs,  |                   |
|de        |           |          |Colonel Colbert.|                   |
|cavalerie.|           |          |----------------|                   |
|          |           |          |3e Hussards,    |                   |
|          |           |          |Colonel LEBRUN, |                   |
|          |           |          |Fils de         |                   |
|          |           |          |l'architrsorier|                   |
|          |           |          |depuis duc de   |                   |
|          |           |          |PLAISANCE.      |                   |
+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+

Le marchal Ney est trop connu pour que j'aie  tracer ici son portrait,
j'en parlerai  l'poque o j'ai eu l'honneur de servir prs de lui; il
prit au camp de Montreuil l'habitude de remuer des masses et de
commander l'infanterie, arme pour laquelle il a tmoign tout le reste
de sa vie une grande prdilection.

Le gnral Partouneaux, commandant la division dont mon rgiment faisait
partie, venait de quitter l'arme,  la suite d'une discussion qu'il eut
avec le marchal  propos d'une manoeuvre. Les gnraux de brigade
Labasse et Marcognet, anciens militaires, le dernier fort original
ainsi qu'on le verra plus tard.

Le colonel Grard Lacue, commandant le 59e rgiment, runissait  un
excellent coeur beaucoup d'esprit et une imagination exalte. Le premier
consul, qui avait du got pour lui, le prit pour aide-de-camp. Mais les
principes rpublicains de Lacue et l'intrt qu'il tmoigna au gnral
Moreau  l'poque de son procs, lui attirrent la disgrce de son
gnral; et ce fut pour lui tmoigner son mcontentement qu'il lui donna
le commandement du 59e rgiment. _Je vous donne_, lui dit-il, _un des
plus mauvais rgiments de l'arme, il faut le rendre un des meilleurs_.
Personne ne convenait moins que Lacue  cette tche. Homme du monde
plus que militaire, il ignorait les dtails du mtier; il n'avait jamais
servi dans l'infanterie; il succdait  un colonel qui avait pill la
caisse de son rgiment, et qui ne craignait pas de dire que les
compagnies du centre pouvaient tre en guenilles, pourvu qu'il et de
beaux sapeurs, une belle musique et une belle compagnie de grenadiers.
Le mauvais tat de l'habillement valut mme au 59e le surnom de _Royal
dcousu_. Lacue, incapable de remettre l'ordre dans une pareille
administration, disait avec raison qu'il laissait faire le
quartier-matre parce que, quand il y regarderait, il n'en serait pas
moins attrap par lui. Les manoeuvres lui plaisaient plus que
l'administration, et au bout de peu de temps il apprit  bien commander
son rgiment. Quant  la partie morale, il y russit comme on devait
l'attendre d'un homme tel que lui. Cependant ses qualits mmes lui
furent quelquefois nuisibles. Il avait trop d'esprit pour ceux qu'il
commandait et ne savait pas toujours se mettre  leur porte. Ses loges
taient trop fins pour eux, ses reproches trop amers. Il n'en tait pas
moins aim de plusieurs officiers, honor et respect de tous.

J'arrivai au camp au commencement de septembre 1804. J'allai rendre
visite au colonel Lacue, qui m'emmena avec lui  Montreuil pour passer
quelques jours. Aprs avoir caus avec moi, il me dit qu'il tait frapp
de voir combien j'tais tranger au mtier que j'allais faire. En effet,
je conviens que mon ignorance tait telle que je fus tonn d'apprendre
qu'il y et des grenadiers au rgiment, parce que je croyais que les
grenadiers formaient des corps  part. Il me dit que: s'il ne consultait
que son attachement pour ma famille et pour moi, il me sauverait tous
les ennuis du mtier, que je lui servirais de secrtaire, et que ce
serait pour lui une socit agrable et bien douce au milieu de l'exil
o il tait condamn; mais qu'il s'agissait de moi, de mon avenir
militaire, qu'il fallait apprendre  connatre ceux que j'tais destin
 commander un jour, que le moyen d'y parvenir tait de vivre avec eux.
_En vivant avec les soldats, ajouta-t-il, on apprend  connatre leurs
vertus; ailleurs on ne connat que leurs vices._ Parole d'un grand sens
et dont j'ai bien reconnu la justesse. Il fallait donc me rsoudre 
tre entirement soldat,  faire mon service dans tous les grades sans
que rien me distingut des autres. Il fit appel  mon courage,  ma
patience,  ma rsignation pour cette cruelle preuve qui devait tre
longue. Je l'assurai de ma soumission et je partis pour le camp, n'ayant
aucune ide de ce qui m'attendait, mais dcid  tout braver et  aller
jusqu'au bout.

J'ai dit que le camp de Montreuil formait la gauche de l'arme de
l'Ocan. Il aurait d s'appeler le camp d'taples, car on avait tabli
les baraques prs de cette petite ville sur la rive droite de la Canche
et prs de son embouchure,  12 kilomtres de Montreuil: la premire
division derrire le village des Camiers, faisant face  la mer; la
deuxime par brigade  droite et  gauche d'taples; la troisime 
quinze cents mtres en arrire. Cette division, qui est la ntre,
campait dans l'ordre suivant: de la droite  la gauche le 25e lger, le
59e et le 50e. Le 27e dtach sur la rive gauche de la Canche, au
village de Saint-Josse, formant par consquent l'extrme gauche de toute
l'arme. On voit que l'ordre de bataille n'tait point rigoureusement
observ; mais quelques rgiments ayant t changs, on n'avait pas voulu
oprer de dplacements pour reprendre l'ordre des numros, ce qui tait
raisonnable.

Les trois rgiments campaient sur une seule ligne, et les camps taient
tracs d'aprs les principes de l'ordonnance. J'entre ici dans, quelques
dtails pour les personnes auxquelles les rglements militaires ne sont
point familiers.

Il y avait par compagnie quatre baraques construites sur deux rangs,
chacune pouvait contenir seize hommes, en tout soixante-quatre; c'tait
peu pour des bataillons complts  huit cents hommes, ce qui faisait
prs de quatre-vingt-dix pour chacune des neuf compagnies; mais
plusieurs hommes ayant la permission de travailler en ville, d'autres se
trouvant absents pour diffrentes causes, ce nombre tait suffisant. Les
cuisines, au nombre d'une par compagnie, taient places derrire;
ensuite les baraques des sous-officiers et des cantiniers sur la mme
ligne, et puis celle des officiers, enfin des chefs de bataillon
derrire leur bataillon respectif, et du colonel derrire le centre du
rgiment. Le rglement veut que les armes soient places sur des
chevalets en avant du premier rang des baraques. On avait drog  cette
rgle en les plaant dans les baraques mmes, ce qui valait mieux pour
ne pas exposer les fusils  toutes les intempries pendant la longue
dure du camp. Le rglement veut aussi que les sous-officiers soient
logs avec la troupe. Au camp de Montreuil, on les avait logs en
arrire, le sergent-major, le fourrier et les quatre sergents de chaque
compagnie occupant une mme baraque. Cela tait convenable, car le
sergent-major, dpositaire des fonds de la compagnie, avait besoin d'une
grande table pour tenir les critures. Quant  la discipline, cette
disposition avait son bon et son mauvais ct. Les sergents tant
spars des soldats, ne pouvaient pas exercer une surveillance aussi
active; dans mon apprentissage de simple soldat et de caporal, j'ai vu
bien des choses leur chapper. Mais on les respectait davantage en les
voyant moins souvent, et je crois, en dfinitive, que cela vaut mieux.
Les baraques taient creuses  un mtre sous terre, ce qui les rendait
fort humides. Le coucher se composait d'un grand lit de camp sur lequel
on tendait de la paille; par dessus, une couverture de laine. Chaque
homme se couchait sur cette couverture, envelopp dans un sac de toile,
le havre-sac servant d'oreiller; on tendait ensuite sur eux une autre
couverture de laine. C'tait coucher ensemble, et pourtant sparment.
Souvent un soldat abrgeait les longues nuits d'hiver en racontant une
histoire. Pour s'assurer qu'on l'coutait, il s'interrompait de temps en
temps pour dire _cric_, ceux qui ne dormaient pas rpondaient _crac_; si
tout le monde se taisait, le conteur s'endormait lui-mme. Les soldats
recevaient les vivres de campagne, le pain de munition et le pain blanc
de soupe, la viande, les lgumes secs, l'eau-de-vie et le vinaigre. Ils
n'achetaient au march que les lgumes frais et les pommes de terre. Ils
mangeaient avec les caporaux dans des gamelles de six  sept portions.
Les sergents, dans chaque compagnie, mangeaient entre eux. Les
sergents-majors seuls avec les adjudants vivaient en pension chez un
cantinier. Le repas de midi se composait d'une excellente soupe grasse
avec des lgumes, et d'une petite portion de boeuf; celui du soir, de
pommes de terre accommodes au mauvais beurre avec des oignons et du
vinaigre. Le pain de munition tait noir; le seigle qui entrait dans sa
composition lui donnait un got acide et dsagrable; l'eau-de-vie
servant  corriger l'eau, ne devait pas tre bue  part, dfense souvent
enfreinte, comme on le peut croire.

La tenue tait bizarre et irrgulire; on arrivait  une poque de
transition. La grande tenue tait celle de l'ancien rgime, sauf la
couleur: habit bleu  revers blancs et passe-poils rouges, coup  la
Franaise; longue veste blanche  basques, culotte blanche  long pont
sans bretelles, gutres noires montant au-dessus du genou, comme les bas
rouls des vieillards de la Comdie franaise, chapeau  trois cornes
coiff droit, cheveux coups en brosse avec une queue sans poudre. Les
officiers remplaaient les grandes gutres par des bottes  revers;
singulire mode pour l'infanterie. Cette tenue, contraire  toutes les
habitudes du temps, ne pouvait pas tre la tenue habituelle. En petite
tenue on portait une mauvaise capote de drap l'hiver, et l't un sarrau
de toile, un bonnet de police, un pantalon de toile ou de gros drap,
suivant la saison, attach par des bretelles, des gutres de toile
blanche ou grise. On tolrait, hors du service, quelques effets de
fantaisie et mme des bottes  ceux qui pouvaient s'en procurer. Enfin,
la tenue du sergent-major le plus lgant d'alors ferait honte au
dernier soldat d'aujourd'hui[2].

Voil quels devaient tre mon logement, ma toilette, mes repas, ma
socit.

M. Lacue me plaa dans la compagnie d'un bon capitaine, et mon dbut
fut assez ridicule. Aprs m'tre engag, mon capitaine eut la
complaisance de me mener au magasin pour me faire habiller. Je
recommandai au matre tailleur de m'envoyer mes effets le plus tt
possible. Il ne me rpondit que par un sourire. _Vous ignorez que nous
avons ici une habitude_, me dit le capitaine; _on ne porte point les
habits aux soldats; ce sont eux qui vont les chercher_. En retournant au
camp, je lui dis qu'avec un pareil costume, je croirais jouer la
comdie; plaisanterie fort dplace  faire  un officier, lui-mme
ancien soldat. _Je le conois_, me rpondit-il, mais j'ai peur que le
spectacle ne vous semble long; _et vous savez que les billets une fois
pris, on n'en rend pas la valeur_. Je suis bien aise d'tablir ainsi la
rputation d'esprit de mon premier capitaine, ft-ce mme  mes dpens.

Je m'installai ensuite dans ma baraque, o l'on me reut fort bien; et
ma belle montre, mon linge fin, ma bourse assez bien garnie, furent
l'objet de l'admiration gnrale. Le bruit se rpandit tout de suite
dans la compagnie que j'avais un louis  manger par jour. C'est la
manire des soldats d'exprimer la fortune. Comme l'heure de la soupe
tait passe, on m'avait gard ma portion dans un petit pot de terre. Je
fis l'loge du cuisinier, ne sachant pas encore que l'usage des
militaires est de crier contre tout le monde et de trouver mauvais tout
ce qu'on leur donne. Ds le lendemain ma mtamorphose tait complte.
Habill de pied-en-cap, j'avais mang  la gamelle et couch avec mes
camarades; je commenai  apprendre l'exercice pour lequel j'prouvai
quelques difficults, le fusil me semblant lourd par manque d'habitude,
et parce que j'ai eu toujours les bras assez faibles. Je russissais
mieux  la thorie qui semblait un jeu  mon intrpide mmoire; aussi
mes progrs dans ce genre me valurent de grands loges. Le colonel
affectait de ne me distinguer en rien; il ne m'invitait point  venir le
voir, quoiqu'en me recevant toujours trs-bien. Docile  ses
instructions, je faisais mon mtier de soldat sans murmure; except deux
choses, qu'il ne put obtenir; la premire tait de faire les corves. Je
comprenais l'avantage de faire moi-mme l'exercice, de dmonter et de
remonter mon fusil, d'en connatre toutes les pices, et d'apprendre la
thorie; mais balayer les rues du camp, nettoyer la baraque, faire la
cuisine, et sans doute si mal que personne n'aurait pu la manger,  quoi
cela pouvait-il me servir? Je rsistai donc et mes camarades en furent
charms, car pour quelques sous chacun d'eux me remplaait volontiers.
Ma seconde rsistance fut de couper mes cheveux en brosse et de prendre
une queue. Je n'osai pourtant pas rsister ouvertement; ma coquetterie
de vingt ans n'aurait pas trouv grce. Il fut donc convenu que l'on
attendrait que mes cheveux fussent assez longs, mais le perruquier de la
compagnie, d'accord avec moi, me les coupait tous les huit jours. Si je
me rvoltais contre les corves ennuyeuses, j'allais au-devant de celles
qui auraient pu paratre plus pnibles. Peu de jours aprs mon arrive,
il fallut transporter des pierres au camp; je sollicitai la faveur de me
joindre  ceux qui taient commands de corve  ce sujet, et je
m'attelai, comme les autres, aux petites charrettes prpares pour ce
transport. Deux jours aprs, il fut question d'une autre corve plus
pnible, dont je rendis compte, ainsi qu'il suit, dans une lettre  ma
mre: Il s'agissait de partir  l'entre de l'a nuit, et d'aller dans
un bois  deux lieues d'ici couper des perches trs-longues,
trs-paisses, par consquent trs-lourdes, et les rapporter au camp sur
nos paules; j'tais dispens de cette corve, mais je me la suis
impose volontairement, et d'abord rien ne m'a paru si pnible que de
marcher avec un pareil poids sur les paules. Cependant,  peine arriv
au camp, je n'ai ressenti ni douleur, ni fatigue, et j'ai recueilli
l'avantage de prouver  mes camarades mon courage et mon zle, de
trouver la nuit ma paille excellente, et le lendemain mon sac
trs-lger. Lorsque l'on est condamn par sa position  mener une vie
dure, ce qu'il y a de mieux  faire est de s'imposer volontairement
quelque chose de plus dur encore; alors, ce qui devait fatiguer repose,
et ce que l'on appelait un sacrifice devient un ddommagement.

Cette lettre eut beaucoup de succs dans ma famille, et M. Mol
m'crivit  cette occasion le billet le plus aimable; il m'assurait
qu'il aurait suivi mon exemple, si les souvenirs de sa famille ne
l'eussent point destin  la magistrature.

Je ne montai la garde qu'une seule fois comme soldat; on me mit en
faction  la porte du magasin d'habillement, et je quittai mon poste.
J'ajoute tout de suite que j'tais dans mon droit, car mon caporal y
tait et le trouvait bon. Ma deuxime faction a t, prs d'un
demi-sicle plus tard, comme garde national,  l'entre de la caserne de
la rue de la Ppinire, aprs 1848; et cette fois-l, je n'ai pas
dsert mon poste.

Avec ma rputation de fortune, il tait assez naturel de payer ma
bien-venue. Le colonel me dit que ce serait de bonne grce de ma part,
mais qu'il ne fallait pas me le laisser imposer. Les soldats m'en
parlrent, je rpondis que nous verrions plus tard; et, au moment o
l'on y pensait le moins, je donnai un grand repas. J'invitai les soldats
de ma baraque et tous les caporaux de la compagnie. Le repas se
composait de quelques plats de grosse viande, d'une salade, d'un plat de
pommes de terre, de la bire  discrtion, et de mauvais vin
d'ordinaire, dont j'offrais dans de petits verres. Le vin, qui cotait
vingt-cinq sous la bouteille, tait un objet du plus grand luxe. Un
verre d'eau-de-vie termina le repas. Nous tions quatorze et j'en fus
quitte pour 21 francs. Mais un djeuner que j'offris souvent  la
chambre se composait d'un petit pain avec un verre d'eau-de-vie pour
chacun; des soldats qui faisaient ce commerce nous les apportaient avant
que nous fussions levs, et nous prenions ce premier repas en causant,
chacun renferm dans son sac. Rien au monde ne leur faisait plus de
plaisir.

Un jeune caporal se chargeait particulirement de mon instruction. Ce
caporal, me trouvant fort novice pour l'tat militaire, croyait
apparemment mon ignorance gale en toutes choses. Un jour, nous
promenant ensemble sur les bords de la mer, il voulut m'apprendre ce que
c'tait que le flux et le reflux; pour le coup, ce fut  moi de prendre
ma revanche, et je lui dis que je me rappelais trs-bien que lorsque
Csar conduisit les lgions romaines sur les bords de l'Ocan, les
soldats furent tonns de ce phnomne qui n'a point lieu dans la
Mditerrane. Il resta stupfait.

Je fus nomm, le 18 octobre, caporal dans la mme compagnie. Il n'y eut
rien de chang dans ma manire de vivre, puisque je connaissais tout le
monde et que j'en tais connu. Ce fut cependant alors que je subis mes
plus fortes preuves. Mes premiers dbuts avaient t encourags par
beaucoup d'indulgence, mais on est ncessairement plus svre pour un
caporal qui doit rpondre des autres. Or, j'tais ngligent, souvent mal
tenu, sans ordre dans ma dpense et dans l'emploi de mon temps,
remettant tout au dernier moment, et souvent quand il tait trop tard.
Ces dfauts me firent punir plus d'une fois et rprimander plus souvent
encore. Mon colonel partit pour Paris vers le milieu de novembre, afin
d'assister au couronnement de l'Empereur. Le colonel se garda bien de me
donner la moindre esprance sur mes chances d'avenir, de me dire quand
il comptait me nommer sergent, quand je pourrais me flatter de devenir
officier. _C'est un temps d'preuves  passer_, me disait-il, _il faut
cacher les avantages de votre situation personnelle, oublier et faire
oublier aux autres que vous devez les commander un jour, enfin remplir
jusqu'au bout votre rle de soldat et de caporal. Vous saviez bien jouer
la comdie au Marais et  Mrville, que ne la jouez-vous ici!_ Je lui
rpondais qu'ici le spectacle tait long, la pice ennuyeuse, les
costumes affreux, les acteurs sans talent, et qu'enfin il n'y avait pas
d'actrices.

Je restai donc seul au milieu de tant d'hommes dont aucun ne pouvait
m'entendre; aucun ne savait mme le nom des personnes qui m'taient
chres, des lieux o j'avais pass ma vie. J'ai racont comment nous
tions nourris, vtus, logs. La mauvaise saison rendait la vie
matrielle plus pnible encore.  peine pouvions-nous sortir, et n'ayant
pas la permission d'avoir de la lumire, il fallait nous coucher quand
le jour finissait. J'avais plus de vingt ans; depuis deux ans j'tais
mon matre. Quel contraste avec la vie que l'on menait  Paris, et que
j'avais mene moi-mme l'hiver prcdent. La chute du jour me causait
une tristesse inexprimable; c'tait le moment o finissait notre journe
et o commenaient les soires de Paris, et depuis cette poque je n'ai
jamais entendu battre la retraite sans un serrement de coeur. Un soir, je
portais  souper  un sergent de garde, c'tait un des derniers beaux
jours de l'automne. Je m'assis  moiti chemin, je regardai le coucher
du soleil, dont les derniers rayons allaient disparatre; je pensai  la
vie du monde,  l'lgance des toilettes,  l'agrment de la
conversation, mes yeux se fixrent sur mes souliers ferrs, mon pantalon
et mon sarrau de grosse toile, le pot de terre qui renfermait le triste
souper de mon sergent, et je me mis  fondre en larmes.

Pourtant j'tais loin de me sentir dcourag. D'abord la lgret de
l'ge rendait mes impressions mobiles. La gat succdait  la
tristesse, les plaisanteries et les chansons des soldats m'amusaient
comme le premier jour. Mon emploi de caporal me donnait une petite
importance; j'tais fier du parti que j'avais pris, et je tenais 
honneur de ne pas cder. J'appris  cette poque que plusieurs jeunes
gens de mes amis venaient de jouer la comdie  Paris, et presqu'en
public, avec des femmes qui se destinaient au thtre. En prsence de
pareils divertissements je ne me plaignais pas d'tre caporal et de
manger  la gamelle.

On m'avait nomm caporal d'ordinaire, emploi bien pnible l'hiver; il
fallait par tous les temps aller  taples,  prs de deux kilomtres du
camp, pour acheter des lgumes. On sait qu'un soldat accompagne toujours
le caporal d'ordinaire pour tre tmoin des marchs. L'usage est que le
caporal et le soldat boivent la goutte ensemble aux dpens de la
compagnie; je donnai le bel exemple, fort peu suivi depuis, de payer
cette dpense, et la compagnie m'en sut beaucoup de gr. Les soldats ne
se faisaient aucun scrupule de tromper les marchands, et des hommes,
fort honntes d'ailleurs, trouvaient cela trs-simple. Persuads que
chacun les volait, depuis le ministre jusqu' leur sergent-major, depuis
les fournisseurs de l'arme jusqu'aux paysans, les petits vols qu'ils
pouvaient faire  leur tour leur semblaient une revanche trs-lgitime.

Le colonel Lacue revint au commencement de janvier, parut satisfait de
ma conduite et ne me parla point d'avancement. Chaque rgiment
fournissait pour la garde des bateaux canonniers  taples un
dtachement qu'on renouvelait tous les mois. Je fus dsign pour le
dtachement qui s'embarquait le 1er pluvise (22 janvier). Les
militaires connaissent leur tour, et ce n'tait pas le mien.

Je rclamai auprs de l'adjudant, qui me reut fort mal. Je m'en
plaignis au colonel, en lui reprsentant que j'tais caporal depuis
trois mois, que j'avais rempli ce grade dans la saison la plus
rigoureuse et de la manire la plus pnible, que je ne pouvais
comprendre l'avantage de passer un mois sur des bateaux o l'on tait
plus mal encore, sans aucune utilit pour ma carrire, et que s'il
fallait rester caporal, je dsirerais au moins que ce ft au camp, o
l'on pouvait apprendre quelque chose. _Vous apprendrez_, me dit-il, _
tre contrari_. Je l'assurai qu' cet gard, depuis quatre mois, il
avait bien complt mon ducation.

Je partis donc pour taples avec le dtachement, et l'on nous installa
dans une canonnire par un temps affreux, exposs  la pluie,  la neige
et aux vents; nous couchions dans des hamacs o l'on pouvait  peine se
garantir du froid. La marine se chargeait de nous nourrir et s'en
acquittait avec de mauvais fromage et des pois durs fricasss dans
l'huile. Les soldats, trs-mcontents, s'en vengeaient par des murmures
entremls d'histoires plaisantes et de chansons. Pour ma part j'tais
peu sensible  tout cela, et j'crivais  ma mre: _Je ne crains ni le
froid, ni la neige, ni le vent qui dsolent ici les soldats que je
commande. Les peines physiques, qui sont tout pour le commun des hommes,
ne sont rien pour celui qui veut se distinguer et qui a l'esprance d'y
russir; on a toujours assez de sant et de force quand on a du courage.
Je plains bien plus les soldats de l'quipage que moi; ils ont moins de
ressources et moins de motifs d'encouragement._ J'aime  retrouver les
mmes sentiments exprims  peu prs de mme dans des occasions plus
graves pendant la dure de ma carrire.

Mais je m'affligeais d'une situation qui me rendait toute occupation
impossible, et je ne pouvais comprendre par quelle manie mon colonel me
condamnait  une corve aussi inutile. J'en eus bientt l'explication,
car au bout de cinq jours on vint m'apprendre que j'tais nomm sergent
et que je devais rentrer au camp. C'tait donc une malice, une preuve
de patience pour mon caractre. J'aurais d m'en douter, connaissant mon
colonel; si j'avais t aussi fin que lui, et que j'eusse accepte cette
corve gaiement et sans rclamation, je me serais fait  ses yeux un
honneur infini.

La compagnie dans laquelle j'entrai tait commande par un capitaine,
trs-bon homme, insouciant dans son service, et ne sachant pas faire
servir les autres, ayant pour sergent-major un mauvais sujet accabl de
dettes, un fourrier qui ne valait pas mieux, des sergents fort braves
gens, d'un caractre doux. Nous logions dans la mme baraque, et nous
mangions ensemble.

Je pris la semaine en arrivant au camp, et comme c'tait jour
d'inspection je passai en revue, pour la premire fois de ma vie, toute
la compagnie, ce qui me flatta beaucoup. Je passai prs de deux mois
dans ce nouveau grade et ils furent fort employs; le sergent-major
tant en prison et suspendu de ses fonctions, un sergent dtach, un
autre embarqu, un troisime  l'hpital, je me trouvai seul dans une
compagnie aussi mal commande que mal administre. C'tait de la besogne
pour un dbutant, je m'en tirai le moins mal possible.

Ce fut  cette poque qu'on me chargea de dfendre devant le conseil de
guerre un soldat prvenu de dsertion, homme trs-born, et qui
rellement n'avait pas su ce qu'il faisait; je fis valoir auprs du
Conseil son peu d'intelligence qui l'empchait d'avoir la conscience de
sa faute, et je terminai par la proraison suivante:

_L'accus, Messieurs, n'a rien  ajouter aux explications que vous venez
d'entendre; c'est dans le simple expos de sa conduite qu'il trouvera sa
justification. S'il tait coupable, il tcherait d'mouvoir votre piti
en faveur de trois annes de service et dune conduite irrprochable
jusqu' ce moment. Mais il est innocent; il est accus d'un crime qu'il
n'a jamais eu l'intention de commettre, et comment n'esprerait-il pas,
lorsqu'au lieu d'implorer votre clmence, il rclame votre justice._
L'accus fut acquitt, et le capitaine-rapporteur, en lui lisant son
jugement, eut la bont d'ajouter qu'il lui conseillait de ne pas
recommencer, de peur de ne pas trouver un aussi bon dfenseur. Cet
vnement fit beaucoup d'effet dans la division, les soldats accuss
voulaient tous tre dfendus par moi. J'en acceptai quelques-uns, et je
russis toujours quand la cause n'tait pas trop mauvaise.

Mon sergent-major sortit de prison et reprit ses fonctions; mais ce ne
fut pas pour longtemps, et je fus la cause involontaire d'un nouveau
malheur qui acheva de le perdre. Dans les premiers jours de mars, ce
malheureux sergent-major m'invita  un dner que donnait un de ses amis
 taples; il y avait ce jour-l exercice des sous-officiers, le colonel
demanda pourquoi je n'y tais pas, l'adjudant rpondit que j'tais de
service, et j'tais en effet de planton au magasin d'habillement. Mais
un capitaine m'avait vu  taples avec mon sergent-major. Le lendemain,
mon colonel me fit venir, et aprs un long sermon sur ce que je sortais
tant de service, je rpondis qu'il ignorait apparemment ce qu'tait le
service de planton au magasin; qu'aprs avoir dfil la parade, le
sergent se prsentait chez le capitaine d'habillement pour lui demander
ses ordres, que le capitaine rpondait qu'il n'en avait point, qu'alors
le sergent rentrait au camp et se promenait pendant vingt-quatre heures,
qu'enfin cela durait ainsi depuis mon arrive, et que je n'avais fait
que suivre l'exemple gnral. Le colonel avait la prtention de savoir
tout ce qui se passait dans son rgiment, et rien ne l'impatientait plus
que d'tre pris en faute  ce sujet; il fut donc fort en colre, il
cassa le sergent qui m'avait prcd dans ce poste malencontreux, et qui
ne m'avait pas attendu pour me donner la consigne. Il fallait aussi me
casser en compagnie de tous les sergents du rgiment, car j'ai dj dit
qu'on ne faisait pas autre chose depuis un an. Quelque temps aprs le
sergent-major fut cass, et plac comme sergent dans une autre
compagnie. Pour moi, je ne fus pas mme consign; mais ce qu'il y a de
singulier, c'est que, quinze jours aprs, on me donna la place du
sergent-major, dont j'avais involontairement complt la disgrce.

Avant de parler de ce nouveau grade, je veux faire quelques observations
sur le rgiment que je commenais  bien connatre. Le 59e s'tait
distingu dans les guerres de la Rvolution, et faisait partie de la
division Desaix  Marengo; dix sous-officiers et soldats reurent des
fusils d'honneur pour leur conduite pendant cette journe. En 1802, ce
rgiment tenait garnison  Clermont-Ferrand, lorsque le nouvel vque,
M. de Dampierre, y fut install solennellement en vertu du concordat.
Nous ne pouvons pas comprendre aujourd'hui combien alors des crmonies
religieuses, des honneurs accords  un vque semblaient tranges.
Aussi le capitaine de musique imagina de faire jouer  la cathdrale les
airs les plus ridicules, tels que: _Ah! le bel oiseau, maman,_ en
choisissant de prfrence le moment de l'entre de l'vque; le rgiment
fut envoy  Luxembourg, o le dpt se trouvait encore. J'ai dit dans
quel dsordre le dernier colonel avait laiss l'administration;
l'instruction militaire n'avait pas t moins nglige, et tout tait 
refaire, ou plutt  crer. On a vu dans l'tat de la composition du
camp que les rgiments avaient deux bataillons complts  huit cents
hommes. Les deux chefs de bataillon taient MM. Savary, frre du duc de
Rovigo, vif, anim, colre, ingal dans sa manire de servir; et
Silbermann, Alsacien, froid, mthodique, d'une tenue parfaite. Tous
deux, devenus  leur tour chefs de corps, moururent au champ d'honneur,
comme leur colonel. Lacue voulait avoir une police, exemple que je n'ai
pas cru devoir suivre quand j'ai eu moi-mme l'honneur de commander un
rgiment. Les rapports de cette nature sont quelquefois faux, toujours
exagrs; on donne trop d'importance  des propos irrflchis, et il est
 craindre que le colonel ne puisse se dfendre de quelque injustice
envers de bons officiers. Il y a des paroles que l'on ne doit point
entendre, des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir. Je pourrais donner
l'tat nominatif des officiers du 59e, avec des notes sur chacun d'eux;
mais cette liste serait fastidieuse, et je me contenterai d'observations
gnrales en citant quelques noms. Les officiers sortaient des rangs des
sous-officiers; tous avaient fait la guerre, la plupart taient des gens
de peu d'ducation. Quelques-uns, pour rparer ce dsavantage, s'taient
donn une demi-instruction assez confuse. Leurs manires taient
communes, leurs politesses, des politesses de soldats. Le plus distingu
de tous, le capitaine Baptiste, devint le colonel du 25e lger. Le plus
original, le capitaine Villars, gascon de naissance et de caractre,
exagrait outre mesure le nombre de ses actions d'clat et de ses
blessures, quoique plusieurs des unes et des autres fussent
trs-relles. Saint-Michel, mon premier sous-lieutenant, devint gnral
de division commandant la division militaire de Toulouse.

Les sergents-majors avec qui j'ai vcu dans l'intimit pendant cinq mois
ne se distinguaient pas des officiers. Ceux-ci avaient t sergents; les
sergents pouvaient devenir officiers. Plusieurs auraient pu s'lever
au-dessus des autres, mais ils n'avaient qu'un commencement d'ducation,
aucune fortune, quelques-uns contractrent l'habitude de boire, et
arrivrent  peine au grade de lieutenant ou de capitaine. Rester
plusieurs annes soldat ou sous-officier est toujours une preuve pour
un homme bien lev. Dcours, jeune homme de mon ge, sergent comme moi
dans la mme compagnie, m'amusa beaucoup par son originalit. D'une
famille noble de Castillons (ce dont il se vantait beaucoup), je n'ai
connu que lui au rgiment qui et une vritable instruction. Il aimait
la littrature, et nous avons fait bien des lectures ensemble. Aussi
gascon que son origine, il et d tre le sergent-major de Villars. On
n'imagine pas toutes les histoires qu'il inventait sur lui et sur les
autres. Mais la bravoure n'tait pas en lui une gasconnade: brillant 
la guerre, je pourrais ajouter querelleur et duelliste en temps de paix,
s'il m'appartenait de m'appesantir sur les dfauts d'un camarade qui m'a
toujours tmoign une vritable amiti.

Les plus malheureux au camp taient sans contredit les sergents-majors
dpositaires des fonds de la compagnie, que le capitaine aurait d
garder dans sa baraque, o ils auraient t plus en sret. Aujourd'hui,
le rglement dfend avec raison aux capitaines de s'en dessaisir. Le
capitaine, toujours responsable, aurait pay en cas de dficit, mais il
s'en serait veng en faisant casser le sergent-major. Celui-ci craignait
donc sans cesse d'tre victime d'un vol, et le plus lger dficit
semblait grave  un militaire qui n'avait que sa faible solde. Ils
taient encore exposs  des dangers d'une autre nature, au danger des
tentations.  cette poque, on payait la solde pour les hommes de la
compagnie censs prsents, et au dernier prt du trimestre on retenait
la solde de toutes les journes d'absence. Ainsi le sergent-major avait
en sa possession, pendant trois mois, une somme d'argent souvent
considrable pour un soldat, et dont il ne devait compte qu' la fin du
trimestre; et ayant de l'argent  sa disposition, souvent accabl de
fatigue, par le froid, par la grande chaleur, ou aprs une journe de
pluie, il fallait se refuser, non pas une bouteille de vin, qui tait un
grand luxe, mais une bouteille de bire ou un petit verre d'eau-de-vie.
Ceux qui n'avaient point cette vertu se trouvaient embarrasss au moment
du rglement des comptes. Ainsi l'on convenait gnralement que les
sergents-majors ne pouvaient se tirer d'affaire avec leur faible solde,
et c'est bien  eux que s'appliquait le mot de M. de Talleyrand: _qu'il
ne connaissait personne qui pt vivre avec son revenu_. Plusieurs
capitaines le disaient franchement, en ajoutant qu'ils voulaient
connatre les petites ressources que le sergent-major se procurait.
C'taient quelques hommes absents que l'on comptait comme prsents,
quelques journes d'hpital que l'on cherchait  dissimuler. On se
montrait plus svre pour les manoeuvres dont le soldat aurait t
victime; par exemple, un conscrit qui ne savait pas ce qui lui tait d
et au compte duquel on portait des effets ou de l'argent qu'il n'avait
pas reus. Ainsi, voler les particuliers tait criminel; voler l'tat
n'tait qu'une faute vnielle: singulire morale  laquelle on tait
conduit par l'insuffisance de la solde. Les soldats connaissaient ces
tours de passe-passe et en faisaient justice. _Le sergent-major connat
l'arithmtique_, disaient-ils; _pose zro et retiens neuf_. D'ailleurs
le mauvais exemple porte toujours ses fruits? La quantit de bois
accorde pour la construction des baraques paraissant insuffisante, on
permettait aux soldats d'aller la nuit couper des arbres dans les forts
voisines; et pour mettre un terme  un pareil abus, il fallut les ordres
les plus svres de l'Empereur. Comment ensuite pouvait-on exiger des
sergents-majors et des caporaux d'ordinaire de la probit soit envers
les soldats soit envers les marchands. On a pris le parti de payer
convenablement les militaires, et alors on a le droit d'tre svre.
Pendant que j'tais sergent-major on me vola 300 francs. Mes camarades
m'en tmoignrent leurs regrets, en me demandant seulement la permission
d'ajouter qu'ils taient charms que ce malheur ft tomb sur moi plutt
que sur l'un d'eux; 300 francs taient un lger sacrifice pour ma
famille et aucun autre sergent-major n'et pu supporter une pareille
perte.

Le camp de Boulogne, dont celui de Montreuil formait la gauche, a laiss
de profonds souvenirs dans notre histoire contemporaine. L'avantage des
runions de troupes dans les camps est connu de tous les militaires. On
attribue au camp de Boulogne l'honneur des succs que nous avons obtenus
dans les campagnes suivantes: et l'on nous voit toujours occups de
travaux militaires, d'exercices de tous genres. J'tonnerai donc mes
lecteurs en leur disant combien, au camp de Montreuil, nos chefs
s'occupaient peu de notre instruction, comme ils profitaient mal d'un
temps si prcieux. Le marchal Ney commanda deux grandes manoeuvres dans
l'automne de 1804 et autant en 1805, j'y assistai comme simple soldat
puis comme officier. C'tait un grand drangement et une excessive
fatigue; nous partions avant le jour, aprs avoir mang la soupe, et on
rentrait  la nuit, n'ayant eu pendant la journe qu'une distribution
d'eau-de-vie. Le gnral Malher, qui remplaa le gnral Partouneaux,
runit  peine la division trois fois et l'on manoeuvra mal, il n'y eut
point de manoeuvre de brigade, le gnral ne venait mme jamais au camp.
Chaque colonel instruisait son rgiment comme il voulait; on faisait
quelques thories, on instruisait les conscrits, et au printemps de
chaque anne, on recommenait l'instruction pratique de tous les
sous-officiers, depuis la position du soldat sans armes. Le gnral
Malher annona mme un jour l'intention de faire prendre un fusil aux
officiers et de les faire exercer comme un peloton; on lui reprsenta
que les soldats se moqueraient d'eux et heureusement ce projet ne fut
pas mis  excution. Je trouvais dj assez ridicule de vouloir
instruire les sous-officiers comme des conscrits, de leur apprendre ce
qu'ils savent et ce qu'ils doivent enseigner aux autres; aussi rien ne
les impatientait davantage. Un jour l'adjudant-major dsignait un vieux
sergent pour instruire des recrues, celui-ci rpondit avec son accent
provenal: _Je ne suis pas dans le cas, monsieur. L'exercice, je ne la
sais pas. Si je la savais, on ne me la montrerait pas; si je ne la sais
pas, je ne peux pas la montrer_[3]. L'instruction ainsi commence pour
toutes les classes se prolongeait jusqu' l'cole de bataillon. Le
rgiment fut rarement runi pour manoeuvrer en ligne; on fit quelques
promenades militaires qui n'taient qu'une simple marche, comme une
petite journe d'tape; quelques tirs  la cible, sans aucune mthode,
point d'cole de tirailleurs, point d'escrime  la bayonnette, point de
salle d'armes. On n'imagina pas une fois de construire le plus simple
ouvrage de campagne. Aucun officier ne fut charg du moindre travail de
connaissance. Je ne parle pas d'coles rgimentaires, qu'il tait si
facile d'tablir et auxquelles on ne pensait point alors. Faire faire
l'arithmtique aux soldats ou leur apprendre l'orthographe et paru bien
trange. Il valait mieux s'enivrer quand on avait de l'argent, ou bien
dormir quand on n'en avait pas. Les rgiments nos voisins n'en faisaient
pas davantage, et je crois pouvoir en dire autant de la premire et de
la deuxime division, dont l'exemple nous et entrans malgr nous. Il
est fort heureux qu'une si longue oisivet n'ait pas enfant de plus
grands dsordres.

Au commencement de mars, on donna  chaque compagnie un petit jardin 
cultiver; trs-bon moyen pour occuper les soldats et pour leur procurer
sans frais des lgumes. Cependant ils s'en plaignirent, tant la paresse
a de charmes. Les soldats sont comme les enfants, hlas! comme la
plupart des hommes, il faut leur faire du bien malgr eux.

Ce fut  une des promenades militaires dont je viens de parler, que mon
sous-lieutenant me dit d'un ton dgag, en jouant avec son pe:
_Sergent, nous fons l une belle promenade.--Oui, mon lieutenant,
rpondis-je, mais moi qui ai un sac et un fusil  porter je trouve que
nous vons un peu loin_.

Qu'est-ce donc qui occupait toute cette jeunesse dans les moments non
employs  l'exercice, au nettoiement des armes, aux soins de propret
pour lesquels on se montrait du moins assez svre? Rien du tout, je
puis le dire. Dormir une partie du jour, aprs avoir dormi toute la
nuit, chanter des chansons, conter des histoires, quelquefois se
disputer sans savoir pourquoi, lire quelques mauvais livres que l'on
parvenait  se procurer; c'taient leur vie, l'emploi de la journe des
sergents comme des soldats, des officiers comme des sergents. Les moeurs
taient meilleures qu'on n'aurait pu le croire. D'abord on ne voyait pas
de femmes, nous n'allions jamais  Montreuil distant de trois lieues. Si
la ville d'taples offrait des ressources, elles taient prises par la
deuxime division, qui y campait. Sans doute on trouvait quelques
paysannes aux environs, mais ces paysannes avaient leurs parents, leurs
maris ou leurs amoureux et leurs confesseurs, et l'on ne pouvait les
compter que comme de rares exceptions. Je suis persuad que pendant
toute la dure du camp,  peine un homme sur cinquante a-t-il eu le
moindre rapport avec une femme. Dira-t-on que cette privation devait
engendrer des dsordres d'une autre nature? Il y en avait sans doute,
mais en trs-petit nombre. Je puis affirmer ce que j'avance; car quand
on est aussi rapproch les uns des autres, on sait ce qui se passe. Le
fait est qu'on n'y pensait gure. Cette exprience m'a fait croire bien
exagr ce que l'on raconte des mauvaises moeurs des couvents; d'autant
plus que les moines regardent comme un devoir d'loigner toutes les
ides que nous nous plaisions  entretenir. En effet, si nous tions
sages, c'tait par manque d'occasions; quand par hasard une seule femme
venait  paratre, on n'imagine pas l'excitation que causait sa
prsence; et ces soldats, si tranquilles au camp, auraient tous voulu en
garnison avoir une matresse.

Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'tait pas question de religion. Les
rgiments n'allaient  la messe que dans les villes; car par une
singulire contradiction, l'Empereur pensait que la pit convenait aux
femmes et non aux hommes. _Je n'aurais pas voulu, disait-il, avoir une
arme bigotte_; assurment, il devait tre satisfait  cet gard. Mais
j'ai eu lieu de remarquer combien il est fcheux de ne jamais parler
religion  une nombreuse runion d'hommes. Rien ne leur rappelle aucun
de leurs devoirs; et l'oubli de la pit amne bientt l'oubli de la
morale.

Cependant quelqu'incomplets que fussent les travaux vaux du camp,
l'arme ne retira pas moins de grands avantages du long sjour qu'elle y
fit. Le plus important de tous fut de s'accoutumer  vivre ensemble,
d'apprendre  se connatre. D'abord la vie du camp nous prparait aux
marches et aux campements. Un tablissement aussi incommode ne nous
rendait pas difficiles; et j'ai connu tel bivouac bien suprieur  nos
baraques. Ensuite les gnraux, officiers d'tat-major, officiers
suprieurs des diffrents corps, tant depuis longtemps ensemble, se
connaissaient, s'apprciaient mutuellement. Si dans une brigade les
colonels taient faibles, le gnral surveillait plus attentivement
l'excution de ses ordres; si au contraire traire le gnral tait peu
capable, les colonels s'entendaient entre eux, pour lui indiquer
trs-respectueusement ce qu'il fallait faire; et celui-ci, en suivant
leur direction, croyait commander. Les manies, les dfauts de caractre
qui, de la part d'un nouveau venu, auraient pu blesser ou inquiter,
taient apprcis  leur valeur. _Le gnral est un peu criard_,
disait-on, _il faut le laisser dire, tout  l'heure il n'y pensera
plus_. Le marchal Ney mit lui-mme  profit cette connaissance dans les
campagnes suivantes. Il savait que tel poste tait confi  un gnral
sur lequel il pouvait compter; il ne s'en occupait plus, et portait son
attention sur des points occups par des gnraux ou des chefs de corps
qui lui inspiraient moins de confiance. Des liens de fraternit, ainsi
qu'une noble mulation existaient entre les divers corps. Les 6e et 9e
lgers, 59e et 96e de ligne s'taient distingus  Marengo. L'Empereur
avait dit un jour, en parlant du 32e: _J'tais tranquille; la_ 32e
_tait l_. Les uns voulaient justifier de si belles renommes, les
autres en acqurir  leur tour. Ce sont cette union, cette confiance,
cette apprciation du mrite et du talent, des qualits, des dfauts
mme de chacun, qui ont contribu  nos succs; et c'tait le rsultat
du long sjour de l'arme dans les camps.

J'ai interrompu mon rcit pour faire quelques rflexions gnrales sur
le rgiment et sur la vie que l'on menait au camp; elles seront mieux
comprises aprs ce qui a prcd, et en mme temps elles clairciront ce
qui va suivre.

Je continuai donc mon apprentissage de soldat et de sous-officier, et je
dois convenir que si cette situation m'a caus quelquefois de
l'embarras, j'en ai recueilli l'avantage dans la suite de ma carrire.
En vivant avec les soldats, j'ai appris des choses que j'aurais toujours
ignores et qui m'ont t utiles quand j'ai t appel  les commander.

J'ai dit que je venais d'tre nomm sergent-major, et malheureusement
dans la mme compagnie, la plus mauvaise du rgiment. Un capitaine
insouciant et ne s'occupant d'aucuns dtails, point de lieutenant, un
sous-lieutenant vieux troupier, le sergent-major cass pour sa mauvaise
conduite, le fourrier paresseux, un trs-mauvais caporal gtant tous les
autres, des sergents, mes camarades de chambre, bonnes gens, sans
caractre, le plus distingu de tous, Dcours, dont j'ai parl plus
haut, d'une socit agrable, mais embarrassant par sa mauvaise tte:
voil tout ce qui me secondait. Je fus nomm le 1er germinal (22 mars).
Il fallait rgler le trimestre; mon prdcesseur devait  toute la
compagnie, et niait une partie de ses dettes; c'taient des rclamations
perptuelles, et le capitaine ne savait interposer son autorit ni pour
imposer silence aux soldats, ni pour leur faire rendre justice. Si l'on
et voulu remettre de l'ordre dans cette compagnie, il et fallu y
dpenser 500 francs. Quel dbut pour un jeune sergent-major, dont
l'avancement est dj un sujet de mcontentement et d'envie! Tant de
difficults et de mcomptes me rendaient dsagrable ce nouveau grade,
que j'avais tant dsir et qu'au fond j'tais trs-fier d'avoir obtenu.
Je dois donc le dire ici en toute vrit, je n'ai point t un bon
sergent-major, et le quartier-matre le dit un jour trs-nettement au
colonel, que cela mcontenta beaucoup. La vie de soldat et de
sous-officier commenait  me fatiguer. On m'avait fait esprer d'tre
officier au bout de quelques mois; et plus j'approchais du terme, plus
je voyais combien cela tait difficile. Je n'avais pas d'argent, et je
n'en demandais pas; il est vrai que je faisais des dettes. Cette
situation m'attristait, me mcontentait; au lieu de faire effort pour
vaincre les difficults, j'tais ngligent dans mon service, et mon
malheureux capitaine ne savait ni me diriger, ni m'encourager, n me
rprimander. Pourtant je touchais au moment le plus grave et qui et d
stimuler tout mon zle. Il y avait une place de sous-lieutenant vacante
au rgiment, au tour du choix des officiers par suite d'une loi
rpublicaine que l'Empire n'avait point encore abolie. Les
sous-lieutenants dsignaient au scrutin trois candidats parmi les
sous-officiers, et les lieutenants choisissaient un des trois. De mme
pour le grade de lieutenant, les lieutenants dsignaient trois
sous-lieutenants, et les capitaines en choisissaient un. Le colonel
avait toujours dsir me faire nommer de cette manire, elle tait en
effet plus flatteuse; mais comment l'obtenir d'officiers dj jaloux
d'un avancement que je n'avais pas trop bien justifi, surtout dans ces
derniers temps, et quand ces officiers avaient parmi les sous-officiers
des amis, d'anciens camarades qui attendaient depuis longtemps cette
distinction, si importante pour leur avenir, et qui tous la mritaient
mieux que moi? Cependant l'autorit du colonel, le dsir de lui tre
agrable, surtout la crainte de lui dplaire dans un temps o la
puissance des chefs de corps tait immense; tous ces motifs vainquirent
l'opposition, et je fus nomm sous-lieutenant le 26 mai. Mais avant
d'tre reu, il fallait la confirmation de l'Empereur, et jusque-l je
devais continuer mon service de sergent-major. En ce moment parut un
dcret qui exigeait quatre ans de service avant d'tre nomm officier.
Ce dcret, qui combla de joie les vieux militaires, me donna de vives
inquitudes. Ma nomination serait-elle confirme? Elle avait eu lieu
avant la promulgation du dcret fatal; mais l'Empereur comptait pour
rien les rgles, et peut-tre voudrait-il faire excuter tout de suite
un dcret qu'il avait rendu pour flatter les anciens. Mon colonel fut
d'avis d'attendre; au bout d'un mois, cependant, il se dcida  me faire
recevoir. L'inspecteur aux revues consentit  me payer avant le dcret
de confirmation. Tout se prparait pour la descente en Angleterre; on
parlait en mme temps de rupture avec l'Autriche; la guerre tait donc
imminente, et il pensa avec raison que l'on ne m'terait point mon grade
en prsence de l'ennemi. Je fus donc reu  la tte du rgiment, le 2
juillet, et cette nomination fut gnralement mieux accueillie qu'on
n'aurait pu le croire. D'abord on s'y tait toujours attendu; mon
service de soldat et de sergent tait un jeu, et l'on savait trs-bien
que je n'tais entr au rgiment que pour devenir officier. Cette
nomination faisait plaisir au colonel, que l'on voulait se rendre
favorable. Quelques sous-lieutenants, mieux levs que les autres,
taient bien aises de m'avoir pour camarade. Enfin, malgr la jalousie
que j'inspirais, malgr quelques reproches que l'on pouvait me faire,
j'tais aim au rgiment. On me savait gr d'avoir support de bonne
grce l'preuve que je subissais depuis dix mois, et l'on savait que ce
noviciat, bien court pour les autres, avait d me paratre terriblement
long. Mon bonheur tait donc parfait, lorsque ce mme soir il fut
troubl par un vnement bien funeste.

Le lendemain il devait y avoir un simulacre d'embarquement pour tout le
corps d'arme. Le 27e rgiment, dtach au camp de Saint-Josse, sur la
rive gauche de la Canche, vint passer la nuit dans nos baraques.
Officiers et soldats, chacun s'empressa de bien accueillir ces nouveaux
htes, et ce fut un jour de fte pour les deux rgiments. Le soir nous
nous runmes tous au caf, grande baraque construite  l'extrmit du
camp, et en entrant le bruit et la chaleur me portrent  la tte, je
n'eus donc pas de peine  achever de me griser, et nous y tions encore
 minuit au nombre de sept ou huit seulement. M. Lafosse, capitaine de
police, qui nous tenait compagnie, fit observer alors que le colonel se
promenait dans les rues du camp, que peut-tre il trouverait mauvais que
l'on restt si tard au caf, que d'ailleurs on prenait les armes de
grand matin et qu'il serait temps de nous retirer; je rpondis qu'il
n'avait point d'ordres  nous donner, qu'tant officier je n'tais plus
soumis  l'appel, que nous tions bien les matres de rester au caf
toute la nuit, et que si nous tions prts pour la prise d'armes, on
n'avait rien  nous dire. Le capitaine rpliqua et moi aussi. Un de mes
camarades me fit de la morale, et au bout d'un instant m'emmena sans
rsistance. Aprs mon dpart, quelques officiers blmrent ma conduite
avec une vivacit qu'eux-mmes avaient oublie le lendemain. Mais le
colonel avait tout entendu. On ne peut se figurer sa colre. C'tait
donc l la rcompense de tant de soins; il m'avait reu dans son
rgiment; il m'avait fait rapidement franchir les diffrents grades;
lorsqu'il fallut remettre de l'ordre dans l'administration d'une
compagnie, il m'avait presque impos au capitaine comme sergent-major.
J'avais rpondu  sa confiance en servant ngligemment et en faisant des
dettes. Loin de se dcourager, il avait obtenu des officiers de me
nommer sous-lieutenant; et, le soir mme de ma rception, je commenais
par un acte d'insubordination, par la dsobissance envers le capitaine
de police. Aussi, plus il m'avait tmoign de bont, plus il devait
maintenant se montrer svre. Ce n'tait plus pour m'apprendre mon
mtier, pour me faire le caractre, c'tait pour me punir et se
justifier lui-mme auprs des officiers. J'appris donc,  ma grande
surprise, aprs le profond sommeil qui suit toujours l'ivresse, j'appris
que j'tais aux arrts forcs avec un factionnaire  ma porte;
l'officier aux arrts paye ce factionnaire trois francs par jour; voil
comment on m'aidait  acquitter mes dettes. Cette rigueur dura quinze
jours et fut suivie de huit jours d'arrts simples. Dans cette occasion,
comme en d'autres, on manqua le but en le dpassant. La punition attira
l'attention sur la faute, qui n'tait rien par elle-mme, rien que
quelques propos d'homme ivre sans valeur, puisqu'aprs avoir refus de
m'en aller, j'tais sorti de moi-mme l'instant d'aprs. Le capitaine
Lafosse,  qui j'en ai parl depuis, quand nous tions, lui chef de
bataillon et moi gnral, m'a assur qu'il ne m'aurait pas mme mis aux
arrts.

Je logeais dans ma nouvelle baraque avec trois officiers. Ces baraques,
aussi malsaines que celles des soldats, taient au moins plus spacieuses
et plus commodes.

Les officiers aux arrts de rigueur ne reoivent personne, mais on ne
pouvait pas punir mes compagnons de chambre pour ma prtendue faute et
je profitais des visites qu'on leur faisait. L'un d'eux et t trs-bon
homme, s'il n'et eu pour son malheur un peu d'ducation qui l'avait
rendu un savantasse, mlant  tort et  travers du latin  tout ce qu'il
disait, devant les ignorants comme devant les savants,  peu prs comme
Partridge dans Tom Jones. L'autre, jeune homme sortant du Prytane,
paresseux d'esprit et de corps, passant la moiti de sa vie  garder les
arrts, l'autre  les mriter. Le troisime, bon militaire, ne sachant
que dormir, chasser et commander l'exercice, parvenu enfin  force de
travail au grade de sous-lieutenant, son _nec plus ultr_. Ces trois
hommes, si diffrents d'esprit et de caractre, n'en vivaient pas moins
en bonne intelligence, et j'eus galement  me louer d'eux. J'employai
cette longue captivit  tudier mon mtier, sans oublier la
littrature. Je me souviens encore combien m'intressaient les
commentaires de Voltaire sur Corneille. Je cherchais  lutter d'esprit
avec l'auteur, en faisant moi-mme dans ma tte un commentaire sur les
passages qu'il cite; et ma tmrit se trouvait assez punie, quand je
comparais les notes de Voltaire avec mes rflexions.

Mes arrts furent enfin levs et je me prsentai chez mon colonel avec
moins de crainte encore que de douleur de l'avoir afflig. Son accueil
fut froid, triste et svre: il ne voulait plus tre que mon colonel,
puisque l'amiti qu'il me tmoignait russissait si mal; il avait cess
toute correspondance avec ma famille, ne pouvant pas dire du bien de
moi, et n'en voulant pas dire de mal; sans doute cette affaire le
brouillerait avec mes parents, parce qu'on lui donnerait tort et il
regretterait de renoncer  une socit aussi aimable. Je fus charm de
pouvoir le rassurer  cet gard, en lui disant que loin d'excuser ma
conduite, dont j'avais dj instruit mes parents, ils penseraient sans
doute que j'tais coupable, puisqu'il me punissait, et que jamais rien
ne pourrait ni  leurs yeux ni aux miens diminuer la reconnaissance que
nous lui devions. Je me gardai bien d'ajouter combien sa rigueur me
semblait excessive. Au bout de peu de temps je retrouvai toute son
ancienne bont.


Au mois de juillet je fis partie d'un dtachement  Montreuil, et, le
1er fructidor (22 aot), j'embarquai sur les canonnires, cette fois
comme sous-lieutenant. Ce fut un plaisir pour moi de sortir du camp, de
voir d'autres objets que cette plaine sur laquelle nous tions camps,
et d'autres figures que celles de nos soldats. D'ailleurs, j'tais si
content, si fier de mon nouveau grade, que tout me semblait bon et beau.
Le moment le plus important dans la carrire d'un militaire est celui o
il devient sous-lieutenant. L'arme est divise en deux classes: les
officiers et la troupe, et un intervalle immense les spare. Or un
adjudant, le premier sous-officier du rgiment, fait partie de la
troupe, comme le dernier tambour; un sous-lieutenant fait partie des
officiers comme le doyen des marchaux de France. Si cette diffrence
est sensible en garnison, elle l'tait bien plus encore au camp, o nous
vivions entre nous, runis dans un petit espace et sans autre socit
que nous-mmes; aussi ces deux classes semblaient spares par un abme.
Plusieurs sous-lieutenants, qui dsiraient m'avoir pour camarade,
n'auraient pas pu me faire la plus simple politesse, avant que je fusse
devenu leur gal. J'ai vu des sous-officiers amis, anciens camarades,
compagnons de plaisir; l'un tait nomm sous-lieutenant, tout rapport
cessait entre eux. Quelquefois un mot de bont d'un ct, un remercment
respectueux de l'autre: voil tout ce qui restait de leur ancienne
intimit. C'est donc aprs avoir pass dix mois sans sortir du camp et
dans une telle infriorit vis--vis des officiers, que je me suis
trouv tout d'un coup leur gal, et que j'ai vu au-dessous de moi tout
le reste du rgiment, o j'avais si longtemps connu des camarades ou des
suprieurs. Ainsi sans parler mme de l'avancement auquel ce premier pas
donne des droits, c'est pour le prsent un avantage incalculable et l'on
en jouirait tous les jours de sa vie, si l'on devait toute sa vie rester
sous-lieutenant.


Cependant, au mois d'aot 1805, l'expdition tant annonce ne partait
point encore. J'ai dit au commencement de ce rcit avec quel bonheur et
quelle habilet tous les moyens de transport avaient t runis sur la
cte; mais comment transporter cette immense flottille en Angleterre?
Pouvait-on risquer le passage en prsence de la croisire ennemie?
Fallait-il attendre l'arrive de notre flotte qui et occup les Anglais
pendant que nous aurions pass? Ces deux partis furent longuement
discuts.


Il ne fallait que quarante-huit heures pour faire sortir des ports notre
flottille, traverser le dtroit. Il y a dans la Manche, en t, de longs
calmes pendant lesquels la croisire anglaise ne pouvait agir. Ainsi des
btiments construits pour marcher  la rame comme  la voile pouvaient
passer, mme en prsence de l'escadre anglaise. Les brumes de l'hiver
offraient le mme avantage. Dans ces deux cas on pouvait risquer la
descente sans le secours de notre flotte; mais,  l'aide de la flotte,
on pouvait la risquer dans toutes les saisons. Ainsi l'Angleterre tait
toujours tenue en alarme. On se croyait prt ds le mois de septembre
1803; la ncessit de complter l'quipement et l'armement, ainsi que
mille difficults qui se rencontrent toujours au dernier moment, firent
remettre l'expdition jusqu'en aot 1804.

Napolon se dcidait enfin  attendre l'arrive de nos flottes; ce parti
plus prudent promettait un succs presque infaillible. La mort des
amiraux Latouche-Trville et Brueys causrent de nouveaux retards.
L'amiral Villeneuve, qui remplaait Latouche-Trville, partit de Toulon
en janvier 1805; il devait se joindre aux flottes de Brest et de
Rochefort, attirer les Anglais dans la mer des Antilles et revenir
ensuite dans la Manche. Mais Villeneuve tait inquiet du mauvais tat du
matriel de la flotte et de l'inexprience des quipages. Une tourmente
dispersa les btiments, et causa de grands dommages. Aprs avoir fait
soixante-dix lieues, Villeneuve rentra dans Toulon, et le projet choua
encore. L'Angleterre commenait  ne plus croire  la descente, et le
voyage de l'Empereur  Milan, pour son couronnement comme roi d'Italie,
continua  entretenir cette illusion. Cependant Napolon ne pouvait pas
sans une ncessit absolue abandonner un plan qui, depuis deux ans,
occupait toutes ses penses, et dont il attendait de si immenses
rsultats. L'Espagne venait de dclarer la guerre  l'Angleterre et sa
flotte allait joindre la ntre; le moment tait donc venu de tenter un
dernier effort.

Villeneuve repartit de Toulon le 30 mars, rallia  Cadix l'amiral
Gravina et arriva  la Martinique, mais la flotte commande par
Ganteaume ne paraissait pas. Les vents contraires la retenaient  Brest,
toujours bloque par la flotte anglaise. Alors Villeneuve, au lieu
d'attendre  la Martinique la jonction de toutes les escadres, reut
l'ordre de venir dbloquer celles du Ferrol et de Brest, pour les
conduire enfin dans la Manche. Un combat naval eut lieu au Ferrol, il
fut indcis; le dcouragement de Villeneuve s'en augmenta. Personne ne
peut rvoquer en doute le courage personnel de ce malheureux amiral,
mais son caractre indcis et inquiet le disposait toujours  exagrer
les inconvnients et les dangers. Les Espagnols n'taient pour lui qu'un
embarras: ce sont eux, dit-il, qui nous ont conduits au dernier degr
des malheurs. Villeneuve ne croyait pas mme les Franais capables de
se mesurer en mer avec les Anglais, et il avouait au ministre de la
marine qu'avec ses vingt-neuf vaisseaux il craindrait de rencontrer
vingt vaisseaux ennemis. Villeneuve ignorait qu'en toute affaire, il ne
faut pas trop craindre les chances dfavorables, et qu' la guerre
principalement, qui ne risque rien n'a rien. Il partit donc de la
Corogne ayant l'ordre d'aller  Brest, mais ne sachant pas bien lui-mme
ce qu'il voulait faire.

Pendant ce temps Napolon,  Boulogne, prparait le dpart de l'arme.
Tout le matriel tait embarqu et l'on avait fait plusieurs essais
d'embarquement du personnel; chaque rgiment, chaque compagnie
connaissait son emplacement, et le dpart pouvait avoir lieu sans le
moindre embarras. En mme temps, on continuait  construire des baraques
et le bruit d'une guerre continentale prenait quelque consistance.
Irions-nous en Angleterre, en Allemagne; ou bien serions-nous condamns
 passer encore un hiver dans ce malheureux camp? Cette dernire
hypothse tait la seule qui nous effrayt. Napolon, tonn de ne pas
voir arriver Villeneuve, commenait  concevoir de l'inquitude, que le
ministre augmentait encore en lui faisant part des irrsolutions de cet
amiral. Enfin, on apprit, le 26 aot, que Villeneuve, au lieu de marcher
sur Brest, se dcidait  retourner  Cadix; et l'poque de la saison, la
runion des flottes anglaises empchaient alors de rien entreprendre.

Heureusement, la nouvelle coalition de l'Europe permit  Napolon de
remplacer cette expdition, si souvent et si inutilement annonce, par
une grande guerre europenne. Aussi, ds le lendemain 27 aot, aprs une
violente explosion de colre contre l'incapacit de l'amiral Villeneuve,
qui faisait manquer le plus beau plan du monde, il y renona
sur-le-champ, donna des ordres de dpart pour l'Allemagne et dicta le
plan de la campagne de 1805.

Ainsi se terminrent nos incertitudes. Les trois divisions du camp de
Montreuil, toujours sous le commandement du marchal Ney, partirent pour
Strasbourg le 1er septembre. J'tais ravi de faire la guerre comme
officier, et les fatigues de l'infanterie me semblaient lgres, n'ayant
plus que mon pe  porter. L'Empereur n'avait point confirm ma
nomination; mais j'tais tranquille, bien persuad qu'on ne me
dgraderait pas sur le champ de bataille.




CHAPITRE II.

CAMPAGNE DE 1805.




Ire PARTIE.

MARCHE EN ALLEMAGNE.--COMBAT DE GUNTZBOURG.--PRISE D'ULM.


La troisime division partit du camp de Montreuil le 1er septembre[4].
Les deux premires nous avaient prcds  un jour de distance. Ces deux
jours furent prcieux au moment d'un dpart si prcipit. Nous marchions
par division, la gauche en tte; ainsi les 59e rgiment, 50e, 27e et 23e
lger. Rien ne fatigue plus les troupes que la marche par division. Il
faut de la place pour loger huit mille hommes, et, aprs une longue
route, les compagnies se trouvaient souvent obliges d'aller chercher
par des chemins de traverse et  d'assez grandes distances le village
qu'on leur assignait.

Le 59e tant tte de colonne, M. le chef de bataillon Silbermann
commandait l'avant-garde, dont je faisais partie le jour du dpart avec
un autre sous-lieutenant. J'tais en retard, et mon camarade m'avait
imit. L'avant-garde se trouvait bien loin quand nous allmes prsenter
nos excuses au commandant, qui nous rpondit avec son sang-froid
alsacien: _Messieurs, je ne me fais jamais attendre et je n'attends
jamais personne; vous garderez les arrts_. Rien ne me contraria plus
que cette punition au dbut d'une campagne. Elle me parut un triste
souvenir du pass, un sinistre prsage pour l'avenir.

En vingt-six jours, la division atteignit les bords du Rhin  Seltz,
au-dessous de Strasbourg, en passant par Arras, La Fre, Reims, Chlons,
Vitry, Saint-Dizier, Nancy et Saverne. Nous marchions dans le plus grand
ordre par le flanc, sur trois rangs, les officiers constamment avec
leurs compagnies. Un jour que j'tais rest en arrire un quart d'heure
pour achever de djeuner  la halte, mon capitaine me dit que lui-mme
ne se serait pas permis ce que je venais de faire. Quand les officiers
donnent un pareil exemple, on peut tre sr que tout va bien. Aussi le
passage d'une arme aussi nombreuse ne donna lieu  aucune plainte. Il y
avait dans nos rgiments beaucoup de conscrits qui supportrent
admirablement cette longue marche; il y eut peu de malades, point de
tranards, et les hommes  qui l'on accorda des congs pour aller voir
un instant leur famille, rentrrent tous avant le passage du Rhin.

J'avais espr moi-mme une permission pour revoir mes parents aprs un
an d'absence et au moment d'entrer en campagne. Mon colonel l'avait
promis  ma mre, et je le vis avec surprise, le second jour de route,
partir pour Luxembourg, dpt du rgiment, sans me parler de rien. Il
nous rejoignit, le 15,  Saint-Dizier, et j'appris la cause de cette
rigueur. Le second jour de marche j'tais de service  l'arrire-garde,
corve fort ennuyeuse, car on doit faire filer devant soi tous les
bagages. Je causais avec une cantinire  la fin d'une longue tape, et
comme elle me dit qu'elle se sentait fatigue et un peu souffrante, je
lui offris mon bras sans y penser et comme  une dame de Paris. Le
gnral Malher nous vit et flicita mon colonel sur la galanterie des
officiers qui donnaient le bras aux cantinires. Il n'en fallait pas
tant pour exciter sa colre. Aprs m'avoir vivement reproch mon
tourderie, il me dit que cette sottise l'avait empch de me donner
plus tt une permission, mais que mes parents ne pouvaient pas tre
punis pour ma faute; que j'allais partir pour Paris,  la condition
d'tre de retour pour le passage du Rhin, le 26. Ainsi, en douze jours,
il fallait faire deux cents lieues en poste, car je ne pouvais pas
perdre un des instants consacrs  ma famille. N'ayant point de voiture,
je prenais  chaque poste un cabriolet, une carriole, une petite
charrette, o l'on attelait un cheval; le postillon assis  ct de moi,
courant ainsi jour et nuit sans arrter, prenant  peine le temps de
manger. Mon arrive  Paris fut un jour de fte pour ma famille et pour
moi.

Il faudrait avoir pass un an au camp pour comprendre ce que j'prouvai
 Paris. Ce sjour me parut enchant, je croyais rver; et pourtant, en
me retrouvant dans le lieu o j'avais pass mon enfance, je me demandais
quelquefois si le camp de Montreuil n'tait pas plutt un mauvais rve.
Quelqu'un disait qu'en lisant Homre, les hommes lui paraissaient avoir
six pieds de haut. On peut dire aussi que les gens bien levs semblent
des tres d'une autre nature, des espces de gnies suprieurs aux
hommes. La toilette des femmes, la conversation, le ton, les manires me
transportaient dans un nouveau monde. On avait fort approuv le parti
que j'avais pris, et qui tait dj couronn de succs, puisque j'tais
officier. D'ailleurs, M. Lacue tant l'ami de la maison, le numro du
rgiment augmentait encore l'affection qu'inspirait le jeune
sous-lieutenant. Ces moments de bonheur durrent peu. Arriv  Paris le
17 septembre, j'en devais partir de manire  arriver sur le Rhin le 26.

Mon voyage eut lieu, comme je l'ai dit, en charrette de poste, jour et
nuit; il fallait mon ge et ma sant pour supporter de pareilles
preuves. On attendait l'Empereur, et c'est  peine si je pouvais
obtenir le seul cheval dont j'avais besoin. Quelquefois un voyageur
demandait la permission de monter avec moi; j'y consentais, pourvu qu'il
donnt quelque chose au postillon et que la rapidit de la course ne ft
point ralentie.

J'arrivai  Seltz le 26, veille du passage du Rhin; mais dans quel
quipage! J'avais achet  Paris tout ce dont j'avais besoin; on le mit
 la diligence. La, rapidit de notre marche et notre changement de
direction m'empchrent de le recevoir. Je passai le Rhin avec une
paulette et une pe d'emprunt. C'est ainsi que j'ai toujours manqu de
tout dans le cours de ma carrire. J'ai t sergent-major sans argent
pour payer le prt, voyageur en poste sans voiture, officier sans
paulette ni pe, aide de camp sans chevaux. Je suis venu  bout de
toutes ces difficults, en les bravant hardiment, en ne doutant jamais
ni de moi ni de la Providence. La division passa le Rhin le 27 sur un
pont de bateaux, entre Seltz et Lauterbourg. Ce passage fut une
vritable fte. Les soldats portaient de petites branches d'arbres 
leurs habits, en guise de lauriers. Nous dfilmes de l'autre ct du
Rhin, devant les gnraux, au cri de: Vive l'Empereur!

Le 30, le corps d'arme se runit  Stuttgard, en passant par Carlsruhe
et Prorsheim. Nous y sjournmes jusqu'au 3 octobre.

Il faut maintenant raconter la position de l'ennemi, expliquer les
projets de Napolon. On verra ensuite quelle part fut rserve au
sixime corps, dans leur excution, quel rle joua le 59e dans les
oprations du corps d'arme, enfin la part trs-minime que j'ai prise
aux exploits de ce rgiment.

La coalition forme par les Anglais, les Autrichiens, les Russes, les
Sudois et les Napolitains, esprait attirer les Bavarois, tout le reste
de l'Allemagne et la Prusse elle-mme. Plusieurs attaques se prparaient
par la Pomranie, la Lombardie et le midi de l'Italie. La seule dont
j'aie  m'occuper devait suivre la valle du Danube; elle tait confie
aux Autrichiens et aux Russes, mais les Russes taient en arrire. Si
l'arme autrichienne se ft porte  leur rencontre, elle et dcouvert
l'Allemagne, que Napolon aurait envahie et force de se joindre  lui.
Le gnral Mack, qui commandait l'arme autrichienne, rsolut de le
prvenir; il traversa la Bavire et vint prendre position, la droite 
Ulm, la gauche  Memmingen, couvert par l'Iller. Il supposait que
Napolon l'attaquerait de front par les dfils de la fort Noire, entre
Strasbourg et Schaffouse; il comptait pouvoir se dfendre
avantageusement dans la forte position qu'il avait prise; et, en
supposant mme qu'il ft vaincu, il oprerait sa retraite en se
rapprochant des Russes. Il avait dtach le gnral Kienmeyer 
Ingolstadt pour observer les Bavarois et se lier avec les Russes qu'on
attendait par la route de Munich.

Mais Napolon forma un tout autre plan. Il ne se proposait pas de battre
les Autrichiens, mais de les envelopper et de les dtruire, pour marcher
lui-mme au-devant des Russes. Il organisa son arme en sept corps, et
lui donna pour la premire fois le nom de Grande Arme, ce nom devenu si
clbre. Chaque corps d'arme se composait de deux ou trois divisions
d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et d'un peu d'artillerie. Le
marchal Bernadotte commandait le premier, Marmont le deuxime, Davout
le troisime, Soult le quatrime, Lannes le cinquime, Ney le sixime,
Augereau le septime. La grosse cavalerie, compose de carabiniers, de
cuirassiers et de dragons, tait runie en un seul corps, que commandait
habituellement le prince Murat; la garde impriale formait la rserve.
La Grande Arme prsentait une masse de cent quatre-vingt-six mille
combattants,  laquelle allaient bientt se joindre vingt-cinq mille
Bavarois, huit mille Badois et Wurtembergeois, car l'lecteur de
Bavire, aprs beaucoup de perplexit, avait fini par s'unir franchement
 la France.

Voici les dispositions que prit Napolon pour excuter son plan:

Le 23 septembre, Murat avec une partie de la cavalerie et quelques
bataillons du cinquime corps, paraissant faire l'avant-garde de
l'arme, passa le Rhin  Strasbourg et se prsenta aux dfils de la
fort Noire, pour faire croire au gnral Mack qu'il allait tre attaqu
de ce ct; les fausses nouvelles, les achats de vivres, rien n'avait
t nglig pour confirmer son erreur. Pendant ce temps, les corps de la
Grande Arme franchissaient le Rhin de la droite  la gauche: le sixime
 Lauterbourg; le quatrime  Spire; le troisime  Manheim; les premier
et deuxime arrivrent de la Hollande et du Hanovre  Wurtzbourg. Tous
ces corps se dirigeaient sur le bas Danube, pour le passer  Donauwerth,
s'emparer du pays situ entre le Lech et l'Iller, forcer le passage de
cette rivire, afin d'investir Ulm par la rive droite; le marchal Ney,
avec le sixime corps, devait rester sur la gauche et s'approcher d'Ulm
le plus possible.

Ainsi, nous partmes de Stuttgard le 3 octobre pour suivre la grande
route d'Ulm. La troisime division logea pendant deux jours dans de
mauvais villages. Le 5, au soir, avant d'arriver  Geislinigen, elle
tourna  gauche pour suivre le mouvement des autres corps, sur le bas
Danube. Nous marchmes la nuit et la journe suivante avec quelques
moments de repos, et sans manger. L'Empereur avait ordonn de faire
porter aux soldats du pain pour quatre jours, et d'avoir pour quatre
jours de biscuit dans les fourgons. Je ne sais ce qui avait lieu dans
les autres corps, mais, quant  nous, nous n'avions rien; et comme le
59e marchait le dernier par son ordre de numro, il n'arriva qu'
l'entre de la nuit au bivouac prs de Giengen, ville o logeait le
gnral Malher. Le colonel lui dit que son rgiment arrivait aprs une
marche de trente-six heures, et lui demanda la permission de faire une
rquisition de vivres. Le gnral refusa, parce qu'il avait promis de
mnager la ville, mais c'tait autoriser tous les dsordres: aussi les
villages environnants furent saccags; et le premier jour de bivouac
devint le premier jour de pillage. Le colonel, qui mourait de faim
lui-mme, trouva les grenadiers faisant rtir un cochon. Sa prsence
causa d'abord de l'embarras; au bout d'un instant, un grenadier plus
hardi lui offrit de partager leur repas, ce qu'il fit de grand coeur, et
le pillage se trouva autoris.

Le lendemain 7 nous bivouaqumes prs d'Hochstedt. Ce mme jour, le
marchal Soult passait le Danube  Donauwerth. Le marchal Ney reut
l'ordre de revenir sur ses pas pour se rapprocher d'Ulm, et de s'emparer
des ponts de Guntzbourg et de Leipheim, afin de resserrer la place et de
faciliter la communication entre les deux rives.

La troisime division fut charge de cette opration. Il fut impossible
d'aborder le pont de Leipheim,  cause des marais impraticables qui
l'entouraient. Le gnral Marner, avec la brigade Marcognet, entreprit
l'attaque du grand pont de Guntzbourg en face de la ville. Le lit du
Danube, en cet endroit, est coup par diffrentes les; elles furent
toutes enleves avec rsolution. Mais il fut impossible de franchir le
grand bras du Danube, qui touche  la ville. Une trave du pont avait
t dtruite, et les travailleurs, exposs aux coups des Autrichiens
placs de l'autre ct du fleuve, ne purent russir  rtablir le pont.
Il fallut se retirer dans les les boises et renoncer  cette
opration, qui avait dj cot prs de trois cents hommes.

Le gnral Labasse, avec le 59e, reut l'ordre d'enlever un autre pont
situ au-dessous de Guntzbourg[5]. Le rgiment arriva, le 8, fort tard 
la petite ville de Gundelfingen. La journe fut pnible; plusieurs
soldats, fatigus par les marches prcdentes, restrent en arrire. Le
colonel assembla les sergents-majors et leur parla vivement sur le
devoir pour des militaires de supporter sans se plaindre la fatigue, le
manque de nourriture et tous les genres de souffrances. _Il ne suffit
pas d'tre braves_, ajouta-t-il, _nous le sommes tous, et moi-mme, je
puis tre tu demain_; paroles, hlas! bien tristement prophtiques. Le
lendemain 9, le deuxime bataillon marchait en tte; le soir, pour la
premire fois, nos conscrits parurent devant l'ennemi; les tirailleurs
chassrent les Autrichiens des bois qui sont en avant du pont; ce pont
lui-mme fut enlev au pas de charge. Le colonel plaa en rserve 
l'entre du pont les trois dernires compagnies du premier bataillon:
c'taient les sixime, septime et huitime[6]; la mienne tait la
septime. Nous gardmes longtemps cette position, fort impatients de ne
pouvoir partager la gloire et les dangers de nos camarades. Lefvre,
adjudant du bataillon, nous tenait compagnie. _Vous me voyez  mon
poste_, me dit-il, _au demi-bataillon de gauche_. C'est en effet la
place de l'adjudant; mais je ne pus m'empcher de penser que lorsqu'il y
avait en avant un bon chteau, l'adjudant ne gardait pas si
scrupuleusement son poste[7]. L, nous vmes quelques blesss et un
assez bon nombre de prisonniers, que la huitime compagnie fut charge
de conduire  Gundelfingen.  l'entre de la nuit, nous emes enfin
l'ordre de rejoindre le rgiment. Le pont tant  moiti coup, on ne
pouvait passer qu'homme par homme. Quand vint notre tour de suivre la
sixime compagnie, mon capitaine passa et se mit  courir sans regarder
derrire lui; le premier sergent, les soldats le suivirent comme ils
purent. Pour moi, j'oubliai en cette occasion que le premier soin d'un
jeune officier qui dbute devant l'ennemi doit tre d'tablir sa
rputation; je ne pensai qu'au succs de l'affaire, et au lieu d'agir en
sous-lieutenant, je me mis  faire le gnral. Je crus qu'il fallait,
avant tout, faire passer les soldats, et comme la nuit venait, que la
compagnie se trouvait la dernire, beaucoup d'hommes pouvaient rester en
arrire; je les fis donc tous passer devant moi, et je passai ainsi
moi-mme le dernier du rgiment. Aussi, quand je rejoignis mon capitaine
sur le terrain, il se mit  rire, et ce rire voulait dire: _Vous voil,
j'y comptais; mais il commenait  tre temps._ Je n'ai compris cela que
longtemps aprs.

Nous trouvmes le rgiment assez en dsordre. Il avait rsist aux
charges de cavalerie, comme au feu de l'infanterie, et cette journe lui
fit beaucoup d'honneur. Pour dire la vrit, je ne crois pas que les
attaques de l'ennemi aient t bien vives. Je trouvai les officiers
agits et inquiets, s'occupant d'encourager les soldats et de tcher de
remettre de l'ordre, les compagnies se trouvant mles; car, comme je
l'ai dit, il avait fallu passer le pont un  un, et en arrivant dans la
plaine recevoir les coups de l'ennemi avant d'avoir le temps de se
mettre en dfense. Je suis persuad qu'il y eut un moment o une attaque
 la baonnette et une charge de cavalerie sur nos flancs nous eussent
ramens et prcipits dans le Danube. Dans cette situation, nos deux
compagnies de rserve auraient pu tre d'un grand secours. Mais les
capitaines, presss de se rendre sur le champ de bataille, n'avaient
point voulu se donner le temps de les former aprs le passage du pont,
et le rgiment les et entranes dans sa droute. Heureusement, il
faisait nuit, les Autrichiens ignoraient notre petit nombre, et je crois
mme qu'ils ne combattirent que pour assurer leur retraite. Le feu cessa
bientt; le 50e vint nous rejoindre, et il est  regretter qu'il ne soit
pas venu plus tt. Nous passmes la nuit sous les armes, sans allumer de
feu. J'ai appris alors que le colonel avait reu une blessure grave; il
mourut quand on le transportait de l'autre ct du pont. Son dernier mot
fut d'ordonner  l'officier qui le conduisait de le laisser mourir et de
retourner au combat. Au point du jour, nous entrmes dans Guntzbourg,
que l'ennemi avait vacu; nous y prmes quelques heures de sommeil.

La perte du colonel Lacue fut vivement sentie dans l'arme et
particulirement dans son rgiment. Ceux qui l'aimaient le moins, ceux
que lui-mme traitait le plus svrement, rendaient justice  ses belles
et nobles qualits. Il fut enterr le jour mme dans le cimetire de
Guntzbourg: les rgiments qui se runissaient dans cette ville y
assistrent; mon capitaine pronona un petit discours que je regrette de
n'avoir pas conserv. Le colonel Colbert, ami particulier de Lacue,
voulut avoir sa dragonne, et par un souvenir tout militaire de son
affection il se promit bien de donner avec elle un bon coup de sabre, et
il a bien tenu parole. Pour moi, je n'ai pas besoin de dire que j'en
prouvai une vive douleur. Il m'avait tmoign la tendresse d'un pre;
je lui devais ma nomination d'officier, et la lettre que j'crivis ce
jour-l mme  ma mre fut souvent interrompue par mes larmes.

Dans cette premire affaire, chacun donna des preuves de son caractre,
de sa bravoure et quelquefois de sa faiblesse. Le capitaine Villars ne
manqua pas l'occasion de faire une gasconnade; nous le retrouvmes
bless dans une maison de Guntzbourg. Il nous raconta qu'il avait t
renvers par terre et qu'on lui donnait des coups de sabre et de
baonnette. _Je riais en moi-mme_, ajoutait-il, _et je me disais: Ils
sont bien attraps; ils croient que je vais me rendre, et je ne me
rendrai pas._ On le fit prisonnier cependant, mais comme le gnral
Cambronne  Waterloo, lorsqu'il ne fut plus en tat de se dfendre. Le
sergent Dcours, mon ancien camarade, alors sergent-major, se conduisit
de la manire la plus brillante. Il reut une lgre blessure et fut
nomm lgionnaire. La premire affaire est une preuve pour les jeunes
gens. Un sergent de ma connaissance se cacha, et ne fut pas le seul[8].
Chaque compagnie avait  cet gard une histoire  raconter. Les affaires
de nuit sont commodes; on se perd dans les bois, on tombe dans un
ruisseau, et j'ai admir dans le cours de ma carrire militaire le
talent de gens qui s'esquivent toujours au moment du danger, et toujours
sans se compromettre.

Le rgiment eut  l'affaire de Guntzbourg douze hommes tus, en comptant
le colonel et deux sous-lieutenants, et une quarantaine de blesss, y
compris le capitaine Villars. M. Silbermann, le plus ancien des deux
chefs de bataillon, prit le commandement du rgiment.

Pendant ce temps les autres corps d'arme passaient le Danube sur
plusieurs points, occupaient le pays compris entre l'Iller et le Lech.
Un brillant combat eut lieu, le 8,  Westingen; le marchal Soult entra
le mme jour  Augsbourg: le marchal Bernadotte, ayant termin sa
longue marche, s'approchait de Munich. Napolon, qui tait rest
plusieurs jours  Donauwerth (les 7, 8 et 9), se rendit  Augsbourg,
pour apprendre des nouvelles de l'arme russe et diriger les mouvements
de tous les corps d'arme. Il laissa dans les environs d'Ulm le marchal
Ney, le marchal Lannes et le prince Murat, en donnant le commandement 
ce dernier. Cette faveur, que Murat devait  son titre de prince et 
l'honneur d'tre beau-frre de l'Empereur, dplut beaucoup aux deux
marchaux, qui ne s'entendirent point avec lui. Depuis la prise du pont
de Guntzbourg, nous nous trouvions matres des deux rives du Danube; le
gnral Dupont occupait seul la rive gauche, en position  Albeck. Le
marchal Ney voulait le soutenir avec les deux autres divisions du 6e
corps; et bientt l'vnement lui donna raison. Dupont, qui avait ordre
de s'approcher d'Ulm, et qui se croyait appuy, se trouva avec six mille
hommes en face de soixante mille Autrichiens; il eut l'audace de
commencer l'attaque, ce qui fit croire aux Autrichiens que sa division
formait l'avant-garde de l'arme. Aprs avoir soutenu toute la journe
un combat ingal, il se retira le soir  Albeck, emmenant quatre mille
prisonniers. Mais les Autrichiens pouvaient renouveler l'attaque avec
toutes leurs forces, craser la division Dupont et nous chapper en se
retirant en Bohme. Si l'Empereur avait ordonn de s'emparer des ponts
de Guntzbourg, il n'avait point prescrit au 6e corps de rester sur la
rive droite. Cette rive tait assez bien garde par tous les corps
d'arme; toutefois le prince Murat s'obstina  nous laisser sur la rive
droite, et l'Empereur, arrivant d'Augsbourg le 13 au matin, donna raison
au marchal Ney. Il lui reprocha seulement d'avoir laiss la division
Dupont s'engager tmrairement sur les hauteurs d'Ulm. Maintenant, pour
rparer la faute commise et repasser sur la rive gauche, l'Empereur
ordonna au marchal Ney de s'emparer du pont et des hauteurs d'Elchingen
situs au-dessus de Guntzbourg,  environ 7 kilomtres d'Ulm. Cette
opration offrait le double avantage de resserrer la place et de frapper
le moral des ennemis par un nouveau triomphe. Mais l'entreprise offrait
des difficults. Les traves du pont avaient t enleves. Il fallait
les rtablir sous un feu meurtrier, enlever ensuite le village et le
couvent situs sur une hauteur. Le marchal Ney entreprit cette
opration avec la plus grande vigueur. Il tait mcontent de quelques
reproches de l'Empereur, plus mcontent encore d'un propos du prince
Murat, qui, quelques jours auparavant, ennuy de ses explications, lui
avait dit qu'il ne faisait jamais de plans qu'en prsence de l'ennemi.
Le matin, le marchal Ney, au moment de l'attaque, lui prit le bras et
lui dit en prsence de l'Empereur et de tout l'tat-major: _Prince,
venez faire avec moi vos plans en prsence de l'ennemi_; et il se
prcipita au milieu du feu. La 1re division, qui n'avait rien fait
encore, fut charge de cette opration et s'en acquitta de la manire la
plus brillante. Le pont fut rpar tant bien que mal, et franchi
aussitt; le village et le couvent enlevs, la cavalerie disperse, les
carrs enfoncs. L'ennemi se retira sur les hauteurs du Michelsberg, qui
dfendent les approches de la place d'Ulm.

Nous marchions en rserve ce jour-l, et nous voyions revenir les
blesss, soit  pied, soit sur des charrettes. Ce spectacle est pnible
pour un rgiment qui compte beaucoup de conscrits, et le dispose mal 
entrer en ligne  son tour. Un vieux soldat les amusait en leur disant
que nous tions loin encore, puisque les musiciens se trouvaient  notre
tte. Au mme instant, nous en vmes revenir deux; ce fut une joie
gnrale.

Le mme jour, le gnral Dupont avait rencontr le corps du gnral
Werneck, sorti d'Ulm pour tcher de trouver une direction par laquelle
l'arme autrichienne pt oprer sa retraite. Le gnral Dupont le battit
et l'empcha de rentrer dans la place.

Le lendemain 15 vit complter l'investissement. Le marchal Ney enleva
les hauteurs du Michelsberg, le marchal Lannes celles du Frauenberg,
qui toutes deux dominent la place. On s'avana jusque sur les glacis, et
mme un bastion fut un instant occup; mais l'attaque tait prmature,
et il fallut se retirer. L'Empereur remit au lendemain la capitulation
ou l'assaut.

Qu'aurait donc pu faire le gnral Mack pour viter d'tre rduit aune
pareille situation? Il est certain qu'en s'y prenant  temps, il aurait
pu essayer de gagner le Tyrol par la rive droite du Danube, ou mieux
encore la Bohme par la rive gauche. L'archiduc Ferdinand, qui
commandait une division de l'arme, le voulait. Il obtint du moins la
permission de sortir pour son compte; et le 14 au soir, jour de la
bataille d'Elchingen, il alla joindre le gnral Werneck, ce qui privait
le gnral Mack de vingt mille hommes, et le rduisait  trente mille.
Murat fut charg de les poursuivre avec la division Dupont, les
grenadiers Oudinot et la rserve de cavalerie. En quatre jours il
dpassa Nuremberg, en passant par Meustetten, Heidenheim, Neresheim et
Nordlingen; chaque jour fut marqu par un combat, ou plutt par un
triomphe. Le gnral Werneck fut forc de capituler; l'archiduc
Ferdinand se sauva en Bohme avec deux mille chevaux. Jamais on ne vit
une telle rapidit, jamais une suite de succs si clatants.

Il ne restait plus au malheureux gnral Mack qu' capituler avec ses
trente mille hommes. Mack ne pouvait obtenir d'autre condition que celle
de mettre bas les armes. Les soldats devaient tre conduits en France,
les officiers rentreraient en Autriche avec parole de ne pas servir.
Tout le matriel tait livr  l'arme franaise. Le gnral Mack
conservait jusqu'au dernier moment l'espoir d'tre secouru, soit par
l'arme russe, soit par l'archiduc Charles, oppos en Italie au marchal
Massna. Il ne pouvait renoncer  cette pense, qui l'avait engag  se
tenir enferm dans Ulm, sans essayer de se faire jour  travers l'arme
franaise, quand il en tait temps encore.  peine les assurances les
plus positives et la parole donne par le marchal Berthier furent-elles
suffisantes pour lui prouver que, d'aprs les positions respectives des
armes, tout secours tait impossible. Il fut donc convenu que la place
serait remise le 25 octobre  l'arme franaise, si elle n'tait pas
secourue  cette poque; cela faisait huit jours depuis le 17, poque de
l'ouverture des ngociations. Mais le 19, Napolon, ayant appris la
capitulation du gnral Werneck, reprsenta au gnral Mack que ce dlai
tait parfaitement inutile et ne faisait que prolonger les souffrances
et les privations des deux armes. Il obtint que la place ft rendue le
lendemain 20,  condition que les troupes du marchal Ney ne sortiraient
point d'Ulm avant le 25. Ce fut une coupable faiblesse et bien
inexcusable, car on ne pouvait, exiger de lui que d'excuter la
capitulation; et avec un adversaire tel que Napolon, il n'tait pas
indiffrent de gagner quatre jours. Quoi qu'il en soit, cette clause
nous a privs de l'honneur d'tre  Austerlitz.

Ainsi, le 20 octobre, la garnison d'Ulm, au nombre de vingt-sept mille
hommes, dont deux mille de cavalerie, sortit avec les honneurs de la
guerre, et dfila entre l'infanterie et la cavalerie franaises.
Napolon tait en avant de l'infanterie, et assista pendant cinq heures
 ce beau triomphe. Il fit appeler successivement tous les gnraux
autrichiens, conversa avec eux, leur tmoigna beaucoup d'gards, mais en
s'exprimant durement et avec menaces sur la politique de l'empereur
d'Autriche.

J'ai toujours regrett de n'avoir point assist  cette belle journe.
J'avais t envoy, deux jours auparavant, dans un village pour une
rquisition de bestiaux, et c'est  peine si je pus arriver  Ulm le 22.

Tel fut le rsultat de cette campagne si courte et si brillante. On
croit rver quand on pense que le 1er septembre nous tions encore au
camp de Boulogne, et que, le 20 octobre, soixante mille Autrichiens se
trouvaient en notre pouvoir, avec dix-huit gnraux, deux cents bouches
 feu, cinq mille chevaux et quatre-vingts drapeaux.

Je n'ai pas voulu interrompre ce rcit trs-succinct des oprations, et
j'y ajoute maintenant quelques rflexions.

Cette courte campagne fut pour moi comme l'abrg de celles qui
suivirent. L'excs de la fatigue, le manque de vivres, la rigueur de la
saison, les dsordres commis par les maraudeurs, rien n'y manqua; et je
fis en un mois l'essai de ce que j'tais destin  prouver dans tout le
cours de ma carrire. Les brigades et mme les rgiments tant
quelquefois disperss, l'ordre de les runir sur un point arrivait tard,
parce qu'il fallait passer par bien des filires. Il en rsultait que le
rgiment marchait jour et nuit, et j'ai vu pour la premire fois dans
cette campagne dormir en marchant, ce que je n'aurais pas cru possible;
on arrivait ainsi  la position que l'on devait occuper, sans avoir rien
mang et sans y trouver de vivres. Le marchal Berthier, major gnral,
crivait: _Dans la guerre d'invasion que fait l'Empereur, il n'y a pas
de magasins, c'est aux gnraux  se pourvoir des moyens de subsistance
dans les pays qu'ils parcourent_. Mais les gnraux n'avaient ni le
temps ni les moyens de se procurer rgulirement de quoi nourrir une si
nombreuse arme. C'tait donc autoriser le pillage, et les pays que nous
parcourions l'prouvrent cruellement. Nous n'en avons pas moins bien
souffert de la faim pendant la dure de cette campagne.  l'poque de
nos plus grandes misres, une colonne de prisonniers traversa nos rangs;
l'un d'eux portait un pain de munition, un soldat du rgiment le prit de
force; un autre lui en fit des reproches, et il s'tablit une discussion
entre eux pour savoir s'il tait loyal d'ter les vivres  un
prisonnier; le premier allguant le droit de la guerre, nos propres
misres, le besoin de nous conserver; l'autre le droit de possession et
l'humanit. La discussion fut longue et trs-vive. Le premier,
impatient, finit par dire  l'autre: _Ce qui arrivera de l, c'est que
le ne t'en donnerai pas.--Je ne t'en demande pas, rpondit celui-ci, je
ne mange point de ce pain-l_. Pour apprcier la beaut de cette rponse
et la noblesse de ce sentiment, il faut penser que celui qui l'exprimait
tait lui-mme accabl de fatigue et mourant de faim.

Un autre jour, un petit soldat de la compagnie,  qui j'avais rendu
quelques services, me donna en cachette un morceau de pain de munition
et la moiti d'un poulet, qu'il avait envelopp dans une chemise sale.
Je n'ai de ma vie fait un meilleur repas.

Le mauvais temps rendit nos souffrances plus cruelles encore. Il tombait
une pluie froide, ou plutt de la neige  demi fondue, dans laquelle
nous enfoncions jusqu' mi-jambes, et le vent empchait d'allumer du
feu. Le 16 octobre en particulier, jour o M. Philippe de Sgur porta au
gnral Mack la premire sommation, le temps fut si affreux que personne
ne resta  son poste. On ne trouvait plus ni grand'garde ni
factionnaire. L'artillerie mme n'tait pas garde: chacun cherchait 
s'abriter comme il le pouvait, et,  aucune autre poque, except la
campagne de Russie, je n'ai autant souffert, ni vu l'arme dans un
pareil dsordre. J'eus occasion de remarquer alors combien il importe
que les officiers d'infanterie soient  pied et s'exposent aux fatigues
aussi bien qu'aux dangers. Un jour, un soldat murmurait; son capitaine
lui dit: _De quoi te plains-tu? tu es fatigu, je le suis aussi. Tu nos
pas mang, ni moi non plus. Tu as les jambes dans la neige,
regarde-moi._ Avec un pareil langage, il n'est rien qu'on ne puisse
exiger des soldats, rien qu'on ne soit en droit d'attendre d'eux. C'est
la clbre rponse de Montzuma: _Et moi! suis-je donc sur un lit de
roses?_

Toutes ces causes dvelopprent l'insubordination, l'indiscipline et le
maraudage. Lorsque par un temps pareil des soldats allaient dans un
village chercher des vivres, ils trouvaient tentant d'y rester. Aussi le
nombre d'hommes isols qui parcouraient le pays devint-il considrable.
Les habitants en prouvrent des vexations de tous genres, et des
officiers blesss qui voulaient rtablir l'ordre furent en butte aux
menaces des maraudeurs. Tous ces dtails sont inconnus de ceux qui
lisent l'histoire de nos campagnes. On ne voit qu'une arme valeureuse,
des soldats dvous, rivalisant de gloire avec leurs officiers. On
ignore au prix de quelles souffrances s'achtent souvent les plus
clatants succs. On ignore combien, dans une arme, les exemples
d'gosme ou de lchet s'unissent aux traits de gnrosit et de
courage.

La prompte reddition d'Ulm mit bientt fin  tant de dsordres. Les
soldats isols rentrrent  leurs corps, et quelques-uns reurent de
leurs camarades une punition militaire. J'ai mme vu dans l'occasion les
capitaines donner quelques coups de canne. Il est certain qu'il y a des
hommes dont on ne peut pas venir  bout autrement; mais il faut tre
sobre de ce moyen de correction, et surtout savoir  qui l'on s'adresse:
car il y a tel soldat qui se rvolterait  moins; il est vrai que
ceux-l n'ont pas besoin de pareilles leons.

Le 6e corps passa six jours  Ulm en vertu des capitulations. Ce sjour,
bien long pour cette poque, nous reposa de nos fatigues, en nous
prparant  celles qui devaient suivre.




CHAPITRE III.

CAMPAGNE DE 1805.

IIe PARTIE.


CONQUTE DU TYROL.--MARCHE SUR VIENNE.--PAIX DE
PRESBOURG.--CANTONNEMENTS SUR LES BORDS DU LAC DE CONSTANCE EN 1806.


Aprs avoir dtruit l'arme autrichienne, l'Empereur se hta de marcher
au-devant des Russes. Il voulait les prvenir  Vienne, que les
Autrichiens ne pouvaient plus dfendre, et leur livrer ensuite bataille.
On sait avec quelle rapidit il excuta ce plan, et combien la fortune
seconda encore son gnie. Vienne fut occupe, et, le 2 dcembre, 
Austerlitz, l'arme russe dtruite comme l'arme autrichienne l'avait
t  Ulm. Je n'ai point  raconter de brillants succs auxquels le 6e
corps ne prit aucune part, mais on va voir qu'en d'autres lieux sa
coopration ne fut pas inutile.

En effet, plus l'arme dans sa direction sur Vienne s'avanait entre les
montagnes de la Styrie et le cours du Danube, plus il convenait
d'assurer sa marche en couvrant ses flancs. Le marchal Ney fut donc
charg de la conqute du Tyrol. Le 6e corps ne se composait plus que de
deux divisions, la deuxime (gnral Loison), la troisime (gnral
Malher), la division Dupont ayant reu une autre destination; j'ignore
mme pourquoi la division Loison se trouvait alors rduite  sa seconde
brigade (69e et 76e). En y ajoutant cent cinquante chevaux des 3e
hussards et 10e chasseurs, ainsi que quelque artillerie, le tout ne
s'levait pas  neuf mille hommes. Il fallait la confiance qu'inspirait
l'audace du marchal Ney, pour lui confier cette opration avec d'aussi
faibles moyens. Vingt-cinq mille Autrichiens occupaient le Tyrol, sans
compter la milice; car, dans ce pays, la guerre tait nationale, les
habitants, dvous  l'Autriche, craignant d'tre donns  la Bavire,
ce qui eut lieu en effet. Ils taient commands par l'archiduc Jean, le
gnral Jellachich et le prince de Rohan.

Pour pntrer dans le Tyrol, on n'avait que le passage de Fuessen, celui
de Scharnitz et celui de Kufstein. Le marchal choisit Scharnitz, point
intermdiaire entre les deux autres et que traverse la route directe
d'Insbrck.

Nous partmes d'Ulm le 26 octobre, et ds le premier jour de marche, je
ne reconnus plus le rgiment. La capitulation d'Ulm ayant mis  la
disposition de l'arme un grand nombre de chevaux, on permit aux
capitaines d'infanterie d'en prendre, et ce fut un malheur. Les chevaux
ne marchant pas du mme pas que les hommes, les capitaines se trouvaient
 la tte ou  la queue du bataillon. Un capitaine ne doit jamais
quitter ses soldats; plus les marches sont longues et fatigantes, plus
sa prsence est ncessaire. Il soutient leur courage par son exemple; il
apprend  les connatre en coutant leurs conversations. Un mot de lui
peut prvenir une querelle; la gaiet augmente si le capitaine s'en
amuse. Les lieutenants et sous-lieutenants, toujours  pied,
remplaaient les commandants de compagnie, mais avec moins d'autorit.

Le 4 novembre, nous tions devant Scharnitz. Le fort qui porte ce nom
est une demi-couronne taille dans le roc, avec un large foss appuy 
sa droite par le fort de Leutasch. On devait enlever ces deux postes
pour pntrer dans le Tyrol et les enlever promptement, afin de cacher 
l'ennemi notre petit nombre et ne pas lui laisser le temps de se runir.
Le 69e rgiment de la division Loison attaqua le fort Leutasch. La
colonne, guide par des chasseurs de chamois, s'engagea dans des
sentiers qu'on jugeait impraticables. Surpris par cette attaque
imprvue, le commandant se rendit avec trois cents hommes. Alors le
gnral Loison envoya le 76e  Seefeld, pour tourner Scharnitz. En mme
temps, le 69e gravit les hauteurs presque inaccessibles du ct de
Leutasch, malgr les balles et les pierres lances par les chasseurs
tyroliens. Les soldats, en s'accrochant aux arbustes, aux racines, en
enfonant les baonnettes dans les fentes des rochers, parvinrent au
sommet o ils plantrent l'aigle du rgiment.  cette vue, la troisime
division commena l'attaque de front; en peu d'instants le 25e lger,
soutenu par le 27e, emporta le fort d'assaut.

La seconde brigade (50e et 59e) restait en rserve. On prit dans
Scharnitz mille huit cents hommes et seize pices de canon. Le marchal
Ney se hta d'arriver  Insbrck, o l'on trouva beaucoup de pices
d'artillerie, seize mille fusils et un grand approvisionnement de
poudre. Par une heureuse circonstance, le 76e y reprit ses drapeaux
qu'il avait autrefois perdus dans le pays des Grisons.

La veille de l'attaque de Scharnitz fut l'poque de la cration des
compagnies de voltigeurs. On en avait fait l'essai au camp de Montreuil,
sous le commandement de M. Mazure, mon capitaine.  ce titre le
commandement de la nouvelle compagnie lui appartenait dans le premier
bataillon. On choisit les hommes les plus petits, les plus lestes, et le
bataillon se trouva encadr entre deux compagnies d'lite, les
grenadiers  droite, les voltigeurs  gauche. Ds les premiers instants
on sentit l'avantage de cette cration: aussi, tout le monde sait les
services qu'ont rendus les voltigeurs, la rputation qu'ils ont acquise.

Je ne regrettai point le capitaine Mazure, dont j'avais  me plaindre et
qui ne me comprenait point. Je dois dire que c'tait un des meilleurs
officiers du rgiment. La vivacit de son caractre, son extrme
activit faisaient oublier sa petite taille, son air chtif. L'tude et
l'application supplaient tant bien que mal  l'ducation qui lui
manquait. Prtentieux, susceptible, jaloux des avantages qu'il n'avait
pas, il ne voyait en moi qu'un jeune homme de Paris que la faveur de
notre pauvre colonel avait fait nommer officier et pour lequel on devait
se montrer svre[9]. Je gagnai au change de toutes manires. M. Jacob,
lieutenant, dtach depuis longtemps pour une mission, revint prendre le
commandement de la compagnie. Fils d'un bourgeois de Paris, il avait
fait lui-mme son ducation et il portait toujours avec lui un recueil
d'extraits de nos meilleurs auteurs, qu'il avait choisis avec
intelligence et qu'il aimait  relire. Jacob, d'un caractre froid,
srieux, mais doux et bienveillant, me tmoigna toujours une grande
amiti. Son extrieur rserv cachait assez d'ambition; je le revis en
1813 trs-content d'tre devenu officier suprieur. Il fut tu peu aprs
 Lutzen,  la tte du bataillon qu'il tait bien digne de commander.

Les trois dernires compagnies du 1er bataillon, 6e, 7e et 8e, furent
charges de la garde des forts de Scharnitz et Leutasch. J'ai dj dit
que la 7e compagnie tait la mienne. Le sous-lieutenant de la 6e
Lonchamps, lev au Prytane, faisait partie du petit nombre d'officiers
qui ne sortaient pas des rangs de l'arme (j'ai parl de lui dans mon
journal du camp de Montreuil, p. 41); son excessive paresse nuisait 
son avancement, et dans un moment d'humeur il donna sa dmission. Plus
tard il voulut reprendre du service, et m'crivit  ce sujet.
L'Empereur, qui n'aimait pas les dmissionnaires, refusa net. En 1813, 
Dresde, Lonchamps s'estimait heureux d'un emploi dans les vivres. M.
Isch, son ancien capitaine, alors lieutenant-colonel dans la garde
impriale, l'engagea  venir me voir. Le pauvre garon n'osa jamais se
prsenter chez son ancien camarade devenu gnral de brigade.

Chautard, sous-lieutenant de la 6e, pouvait passer pour un des meilleurs
officiers du rgiment. Sa belle figure, sa force et sa tournure
militaire le faisaient remarquer, et chez lui les qualits morales
rpondaient aux avantages physiques. Il a pass dans la garde impriale,
et la douleur que lui a cause la chute de l'Empereur l'a rendu fou. Je
lui croyais la tte plus forte.

J'ai dit que ces trois compagnies gardrent les deux forts que nous
venions de conqurir. Les 6e et 8e  Scharnitz, la 7e  Leutasch.

Nous passmes dix jours dans ce triste lieu, o je restai mme seul  la
fin avec vingt-cinq hommes. Jamais je ne me suis tant ennuy; je n'avais
pour socit qu'un gardien qui pouvait  peine nous procurer de quoi
vivre. Le moindre livre m'aurait paru un chef-d'oeuvre; le premier ou la
premire venue, un homme aimable, une femme charmante. Ne sachant pas
l'allemand, j'avais pour interprte un vieux sergent de la compagnie qui
rpondait  tout: _ma foi oui, ma foi non._ On l'et pris pour le type
de Pandore dans la chanson des _Deux gendarmes_. Toutefois j'aimais tant
mon mtier que je ne pouvais me trouver  plaindre, et j'crivais  ma
mre que, quelque ennui que j'prouvasse, mieux valait commander un fort
que danser une contredanse.

Le lendemain de notre arrive au fort de Leutasch, une femme vtue de
deuil, et dont le mari, officier dans l'arme autrichienne, avait t
tu dans l'attaque de la ville, vint nous demander la permission de
rechercher son corps. Quelques renseignements indiquaient l'endroit o
il avait t enterr. Nous lui rendmes volontiers ce triste service, et
les soldats aidrent les paysans qu'elle avait amens pour ce travail.
Les morts taient enterrs assez prs les uns des autres et ce fut un
spectacle cruel que de la voir chercher  distinguer parmi tous ces
cadavres celui de son mari. Aussitt qu'elle l'eut reconnu, elle
l'embrassa, lui parla comme s'il pouvait l'entendre, et tomba vanouie
en le tenant encore serr dans ses bras. Les soldats restrent
silencieux et vivement mus. Au bout d'un instant, l'un d'eux hasarda
une plaisanterie sur cette tendresse si extraordinaire, et tous se
mirent  rire, oubliant que l'instant d'auparavant ils taient prs de
pleurer.

Je reprends le rcit des oprations militaires.

Aprs la prise du fort de Scharnitz et l'occupation d'Insbrck, capitale
du Tyrol, nous tions matres de la grande route de Trente, et l'ennemi
se trouvait rejet ou par sa gauche sur le Voralberg, ou par sa droite
sur le Tyrol italien. L'archiduc Jean, sans attendre les autres corps,
se hta de suivre cette dernire direction. L'archiduc Charles,
commandant l'arme d'Italie, commenait sa retraite sur la Hongrie par
Laybach. L'archiduc Jean se joignit  lui. Le marchal Ney manoeuvra dans
le Tyrol pour empcher le gnral Jellachich et le prince de Rohan de
prendre la mme route et pour les rejeter par leur gauche dans le
Voralberg, o ils allaient rencontrer le marchal Augereau qui suivait
les bords du lac de Constance. Le gnral Malher prit la grande route de
Trente sur Brixen, et se porta ensuite sur Menan, dans la valle de
l'Adige. Le 50e rgiment alla jusqu' Landeck sur l'Inn. Le gnral
Jellachich se retirait devant eux, et comme en ce moment le marchal
Augereau, avec le 7e corps, htait sa marche par Landau et Brgentz,
Jellachich n'eut d'autre ressource que de se retirer dans le camp
retranch de Feldkirck. Il y fut cern par Augereau, et capitula le 16
novembre avec six cents hommes. Les troupes rentrrent en Bohme avec
promesse de ne point servir contre nous pendant un an. Au moment o la
troisime division combattait avec succs le gnral Jellachich, la
deuxime avait  son tour la mission de couper la retraite au prince de
Rohan. Le gnral Loison, qui avait t rejoint par sa premire brigade,
devait porter six bataillons  Botzen, sur la route de Trente, lieu o
se runissent les grandes valles de l'Adige, de l'Eisack, et par lequel
l'ennemi devait ncessairement passer. J'ignore quelle mprise ou quelle
ngligence fut cause que Loison n'en envoya que deux. Le prince de
Rohan, aprs une marche hardie autant que rapide, tomba, le 27 novembre,
sur ces deux bataillons, les fora de rtrograder, et s'ouvrit ainsi la
route de l'Italie, en se dirigeant sur Venise.

Le marchal Massna, qui poursuivait l'archiduc Charles, avait laiss le
gnral Saint-Cyr devant Venise. Celui-ci se porta au-devant du prince
de Rohan, et aprs un combat trs-vif, le fit prisonnier avec six mille
hommes, sept drapeaux et douze pices de canon. Enfin, la place de
Kuffstein, qui ferme l'entre du Tyrol  droite comme Feldkirck et
Brgentz  gauche, se rendit sans combat au gnral bavarois Deroy. La
garnison conserva ses armes et alla rejoindre l'arme autrichienne.
Ainsi, en un court espace de temps, le Tyrol tait conquis, les troupes
qui l'occupaient faites prisonnires. La faute du gnral Loison troubla
le bonheur que ce triomphe causait au marchal Ney. Il ne pouvait lui
pardonner d'avoir laiss chapper le prince de Rohan, et par ce moyen
d'avoir procur  d'autres l'honneur qui devait nous appartenir.

Quant  l'Empereur, sa joie fut sans mlange. Le succs tait complet,
et pourvu que ses ennemis fussent dtruits, peu lui importait celui de
ses gnraux qui en avait le mrite. Un ordre du jour trs-flatteur
rcompensa le 6e corps et son illustre chef.

Pour nous, soldats du 59e nous prmes notre part d'une gloire qui nous
avait peu cot  acqurir: le rgiment ne tira pas un coup de fusil. On
a vu que nous tions en rserve  la prise de Scharnitz, nous restmes
de mme en observation aux environs de Brixen pendant le reste de la
campagne. Ma compagnie occupa Sterzingen du 21 novembre au 3 dcembre;
et sans parler de la gloire, nous aurions volontiers chang un peu de
fatigue contre tant d'ennui. Telle fut souvent la destine du 59e. On le
remarquera dans les campagnes suivantes. Il tait par son rang de numro
le dernier de la dernire division; et quoi qu'on fasse pour galiser
entre les rgiments les dangers comme les fatigues, ceux qui marchent
habituellement les premiers se trouvent plus souvent en face de
l'ennemi.

Aprs la conqute du Tyrol, si heureusement, si brillamment termine, le
6e corps se rapprocha de la Grande Arme. Il prit la direction de
Vienne, en passant par Insbrck, Sell, Saint-Jean, Lauffen, Rastadt,
Klagenfurth et Judenbourg. Cette marche dura depuis le 4 dcembre
jusqu' la fin de l'anne. Par ce moyen, le 6e corps liait l'arme
d'Allemagne  l'arme d'Italie, et quoique, ds les premiers jours, la
nouvelle de la bataille d'Austerlitz ft juger que notre concours ne
serait pas ncessaire, on n'en continua pas moins la marche, pour
appuyer par des forces imposantes les ngociations dj entames. Cette
longue route n'aurait eu rien de remarquable pour moi sans un vnement
singulier arriv le dernier jour de l'an.

Nous logions, avec la huitime compagnie, dans le petit village de
Unsmarck. Le soir je jouais aux cartes avec les deux officiers de cette
compagnie. Une discussion sur le jeu survint entre eux, je ne sais 
quel propos; mais ce que je sais, c'est qu' la troisime phrase ils en
taient  se dire les injures les plus grossires et  se jeter  la
figure tout ce qu'ils trouvaient sous la main. Il fallut me ranger, pour
ne pas avoir moi-mme un flambeau  la tte. M. Isch, leur capitaine,
qui se chauffait tranquillement, accourut, et leur imposa silence. Le
lendemain matin, comme de raison, il fut question de se battre; mais le
capitaine leur dfendit de sortir. Les compagnies se mirent en route, et
le capitaine me tmoigna sa surprise d'une pareille lubie, de la part
d'officiers d'un caractre doux et vivant trs-bien ensemble. Il ajouta
qu'il y avait bien de quoi se battre, mais que lui ne permettrait pas 
ces messieurs d'en parler en sa prsence, son devoir comme suprieur
tant de l'empcher. Cet exemple aurait d servir de leon  des
officiers d'un grade plus lev que j'ai vus avec surprise,
non-seulement permettre, mais autoriser, mais ordonner des duels. Il
faut que l'autorit militaire soutienne la loi, et il est scandaleux de
voir des gnraux ordonner ce que le ministre de la guerre dfend. On
peut tolrer, fermer les yeux plus ou moins suivant les circonstances,
sans jamais aller au del. Au reste, ces messieurs ne se sont point
battus; ils n'en avaient envie ni l'un ni l'autre, et je crois qu'ils
ont fait sagement. Ils devaient tre honteux d'un pareil accs de folie,
et tous deux, galement coupables, pouvaient galement se pardonner.

Cette aventure m'en rappelle une autre du mme genre, que j'aurais pu
raconter plus tt, mais qui trouve ici sa place. Quand j'tais caporal
au camp de Montreuil, je fus tmoin d'une querelle entre un
sergent-major de grenadiers et son fourrier avec qui il vivait assez
mal. Nous tions  boire avec le sergent-major de ma compagnie, et quand
l'autre fut un peu gris, il se mit  dire  son fourrier les choses les
plus dsagrables en le menaant d'une _calotte_, ce qui, dans la langue
des soldats, veut dire un soufflet. L'autre l'en dfia, et le
sergent-major ne le manqua pas. Je suis convaincu qu'ils ne se battirent
pas; car ni l'un ni l'autre n'eut une gratignure, et ils continurent 
vivre mal ensemble. Or, dans les usages des soldats, un coup de sabre
raccommode tout, et quelle qu'ait t l'irritation, on se retrouve bons
amis. Rien n'est plus bizarre que les histoires de duel. On en voit pour
des motifs frivoles, lorsque quelquefois les offenses les plus graves
n'ont point de suite.

La paix fut signe  Presbourg le 26 dcembre. L'Autriche donnait au
royaume d'Italie, et par consquent  Napolon, les tats de Venise, le
Frioul, l'Istrie et la Dalmatie;  la Bavire, les Tyrols allemand et
italien. Elle recevait comme ddommagement la principaut de Saltzbourg,
donne en 1803  l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane, et
que ce prince changeait alors contre Wurtzbourg, que lui cdait la
Bavire. L'Autriche payait quarante millions de contributions, au lieu
de cent millions que l'on voulait d'abord exiger d'elle. Elle cdait
deux mille canons et dix mille fusils contenus dans l'arsenal de Vienne.
Ce trait de paix avait t prcd d'un trait d'alliance entre la
France et la Prusse, trait qui, en tant  l'Autriche l'espoir d'tre
secourue de ce ct, l'avait force de souscrire  de si dures
conditions.

Ainsi, au 1er septembre, nous quittions  peine les ctes de la Manche,
l'Autriche et la Russie nous dclaraient la guerre; la Prusse, mal
dispose, pouvait suivre leur exemple; les tats d'Allemagne hsitaient
encore, et  peine au bout de quatre mois, la Prusse s'alliait  nous,
l'arme autrichienne tombait tout entire en notre pouvoir, l'Autriche
s'estimait heureuse d'obtenir la paix en perdant quatre millions de
sujets sur vingt-quatre, et quinze millions de florins de revenu sur
cent trois. Enfin, ce qui tait plus cruel encore, l'Autriche, par
l'abandon de Venise et du Tyrol, perdait son influence en Suisse et en
Italie; Bade, le Wurtemberg, la Bavire, devenus nos allis,
s'agrandissaient  ses dpens; la Russie, dont l'arme avait t
dtruite, se prparait  traiter elle-mme. De pareils succs, obtenus
en aussi peu de temps, tiennent du prodige, et l'histoire n'en offrait
pas d'exemple.

La paix tant faite, nous nous arrtmes  Judenbourg, distant de Vienne
d'environ trente-cinq lieues. Ds le 1er janvier 1806, nous
rtrogradmes pour occuper la principaut de Saltzbourg, qui d'aprs le
trait devait appartenir  l'Autriche. Le 59e arriva  Saltzbourg le 16
janvier, en passant par Rotenmann, Ischl et Saint-Gillain; la division
cantonna aux environs. Le 39e faisait partie de la garnison de la ville
o se trouvait le marchal Ney. Nous y restmes six semaines, jusqu'au
27 fvrier. M. Dalton vint  Saltzbourg prendre le commandement du
rgiment. Ce nouveau colonel n'avait servi que dans les tats-majors;
mais il annonait de l'aptitude, du got pour l'tat militaire, de
l'activit, du zle; il devint bientt un excellent colonel, et plus
tard il se fit remarquer comme gnral par ses connaissances en
manoeuvres et son habilet  commander l'infanterie  la guerre.  part
de ses qualits militaires, Dalton, bon, obligeant, d'une humeur facile,
obtenait tout de son rgiment. Dans l'tat militaire, plus que partout
ailleurs, la raison, la justesse d'esprit, l'galit de caractre et la
suite dans les ides sont les qualits les plus importantes. L'esprit
est un avantage sans doute, mais pourvu que le caractre soit bon et que
l'esprit lui-mme ne soit pas trop domin par l'imagination.

MM. Savary et Silbermann, nos chefs de bataillon nomms colonels, nous
quittrent  cette poque, et eurent pour successeurs MM. Rousselot et
Beaussin, officiers de mrite, surtout le dernier. Le capitaine Renard
arrivant du dpt vint prendre le commandement de notre compagnie.
C'tait un _petit noir_, comme il se dsignait lui-mme, manquant
galement d'esprit et d'instruction, bon homme, quoique colre sans
savoir pourquoi, quand le sang lui montait  la tte; il ne signait rien
qu'avec rpugnance, de crainte de se compromettre, parce que, disait-il,
_les paroles sont des femelles et les crits des mles_.

Nous nous amusmes beaucoup  Saltzbourg. Il y avait un bon opra
allemand et des bals par souscription. Ma nomination de juge au conseil
de guerre me donna des occupations moins frivoles. Pourtant ces graves
fonctions devenaient pour nous des parties de plaisir. La division
occupant des cantonnements tendus, il fallait faire un voyage dans de
fort beaux pays pour se rendre au lieu o sigeait le conseil. L nous
tions reus, mme fts par les officiers qui y logeaient, et, comme
toujours, nourris et hbergs aux frais du pays.

Le 27 fvrier, le 6e corps quitta Saltzbourg pour se rendre  Augsbourg.
Le territoire autrichien se trouvait compltement vacu, et nous
rentrions dans les tats de la Confdration du Rhin, en nous
rapprochant de la France. Nous arrivmes  Augsbourg le 7 mars, en
passant par Aibling et Landsberg. La route par Munich que nous laissions
 droite aurait t plus courte, mais on voulait viter le passage des
troupes par la capitale du roi de Bavire notre alli. J'ignore quels
arrangements l'Empereur avait pris avec les princes de la Confdration
du Rhin; ce qu'il y a de certain, c'est que nous vivions l comme en
pays ennemi, logs et nourris aux frais des habitants, usant et souvent
abusant de leur bonne volont. Le 89e rgiment tint encore garnison 
Augsbourg jusqu'au 24 mars. Nous partmes le 25, et nous tions le 29 
Ravensbourg aprs avoir pass par Memmingen. Je crois qu'alors
l'intention de l'Empereur tait de ramener l'arme en France. On le
disait du moins gnralement, et le lendemain, nous devions partir pour
Stokach. On assurait que nous passerions le Rhin  Neuf-Brisach pour
tenir garnison dans les dpartements voisins de la rive gauche du
fleuve. Quoi qu'il en soit,  peine tions-nous partis le 30 mars, qu'un
nouvel ordre nous fit rentrer dans la ville et reprendre nos logements.
Nous avions t reus la veille  merveille dans cette petite ville, et
jamais le rgiment n'a t mieux trait nulle part. Mais quand les
habitants virent que cette occupation qui ne devait durer qu'un jour
allait se prolonger, ils se montrrent un peu moins gnreux; ce qui
mcontenta tellement les soldats qu'il faillit y avoir une rvolte.

L'tat-major du rgiment passa tout le mois d'avril  Ravensbourg, et
les compagnies aux environs; la mienne occupait l'ancienne abbaye de
Weissenau. Le 6e corps cantonna ainsi dans la Souabe mridionale pendant
six mois, et jusqu'au moment de la dclaration de guerre de la Prusse,
qui eut lieu  la fin de septembre. On s'tendit dans le pays pour
mnager les habitants; et au bout de quelque temps les compagnies
allaient loger dans les villages qui n'avaient point encore t occups.
L'tat-major du rgiment fut plac successivement  Mersbourg, Lindau,
et enfin Uberlingen, sur les bords du lac de Constance. Le rgiment,
formant l'extrme gauche, occupait tous les bords du lac et les villages
environnants. Les autres rgiments s'tendaient dans la direction d'Ulm.
Des cantonnements ainsi dissmins n'taient pas favorables 
l'instruction. La runion des rgiments, mme des bataillons, devenait
difficile. La brigade fut runie une seule fois pour une revue. C'est
alors que l'on eut la singulire ide de faire excuter ensemble les
diffrents mouvements de la charge  volont, comme _passer l'arme 
gauche, bourrer, porter l'arme._ Il est ridicule de faire  l'exercice
ce qu'on ne pourrait pas faire  la guerre. Le nom mme de _charge 
volont_ indique qu'elle doit tre excute librement et par chaque
homme comme s'il tait seul.

L'instruction se bornait donc  l'cole de peloton, que chaque capitaine
dirigeait  sa volont, car les chefs de bataillon nous visitaient
rarement. Ce n'est que le 1er juin que les cantonnements parurent
dcidment fixs. Ma compagnie fut place  l'ancienne abbaye de
Salmansweiler, o nous passmes prs de quatre mois, et c'est ici le
lieu d'entrer dans quelques dtails sur notre tablissement, sur la vie
que nous menions, sur nos rapports avec les habitants.

       *       *       *       *       *

L'abbaye de Salmansweiler est situe  neuf lieues du lac de Constance.
L'abb, qui portait le titre de prlat, exerait une petite
souverainet. On voit dans le clotre de l'abbaye les portraits des
abbs avec une notice en latin sur leurs rgnes. Le dernier s'appelait
Constantin. C'tait un prlat de mrite qui employa tous ses efforts 
adoucir pour ses sujets les maux des guerres de la Rvolution; et, par
une hyperbole un peu forte, sa notice se termine par ces mots: _Hic fuit
Constantinus ver magnus_. Son successeur, atteint par la
scularisation, habitait alors une ville du voisinage. L'abbaye et ses
domaines appartenaient au grand-duc de Bade, et un bailli l'administrait
en son nom. L'glise tait fort belle et l'tablissement princier. On y
trouvait une magnifique bibliothque, un cabinet de physique, plusieurs
corps de logis et un petit hameau pour les dpendances de l'abbaye.
C'est dans ce lieu que j'ai pass quatre mois avec mon capitaine, et je
dois faire connatre la famille avec laquelle j'ai vcu dans une douce
intimit.

M. de Seyfried avait t chancelier des tats de Souabe. Ag de plus de
soixante ans  cette poque, il passait pour avoir t fort aimable,
avant que la douleur de la mort de sa femme et dtruit sa gaiet sans
altrer la douceur de son caractre. Ses deux fils vivaient avec lui
ainsi que ses deux petites-filles, dont la mre tait marie  Ulm. Le
bailli, son fils an, instruit et bien lev, s'est fait remarquer
depuis dans la chambre des dputs de Bade. Il avait pous sa nice,
l'ane des deux soeurs dont j'ai parl. M. de Seyfried le cadet, assez
misanthrope, chagrin et morose, n'avait jamais voulu se marier par got
d'indpendance autant que par la mauvaise opinion qu'il avait des
femmes. Il n'en connaissait pas une bonne, disait-il, et sa svrit
n'pargnait pas ses deux nices. Catherine, la cadette, par une
combinaison malheureuse, avait peu d'esprit et une grande exaltation.
Ses parents contrarirent un attachement qu'elle avait eu pour un jeune
homme du pays. Le chagrin qu'elle en ressentit la rendait ingale,
rveuse, capricieuse, quoique toujours douce et bonne. Elle avait alors
vingt ans, et j'ai appris depuis que sa raison s'tait mme altre et
qu'aprs quelques annes de traitement elle avait fini par se marier en
Bavire, o elle menait une vie triste et dcolore.

Nanette, sa soeur ane, ge de vingt-deux ans, avait pous son oncle.
Plus jolie et plus spirituelle que sa soeur, elle aurait pu tre une
femme du monde trs-aimable; mais leur manire de vivre, leur manque
absolu de toilette, l'isolement de toute cette famille, qui ne recevait
personne et qui n'allait nulle part, tout cela dparait un peu les deux
soeurs  mes yeux. Je leur ai souvent reproch tant de ngligence. Les
moeurs patriarcales du pays le voulaient ainsi. Le grand-pre, blmait la
moindre recherche de toilette, disant qu'une femme marie ne devait pas
chercher  plaire.

Nous vivions avec eux en famille, dnant  midi et soupant le soir; les
visites taient rares et toujours en grande crmonie. Si les chemins de
fer s'tablissent dans l'intrieur de la Souabe, ils en changeront bien
les habitudes. Le vieux chancelier avait une fille marie  quinze
lieues de l sur les bords du lac de Constance. Elle venait voir son
pre deux fois par an et  poques fixes; le grand voyage se composait
de trois semaines, le petit voyage de cinq jours: jamais moins, jamais
plus. Les doctrines philosophiques avaient pntr dans ce pays, et j'ai
vu tel homme aller  l'glise avec Voltaire pour livre de prires. Je ne
puis comprendre cette conduite de la part d'un honnte homme, cette
imprudence de la part d'un homme d'esprit, dont la femme avait besoin de
bons conseils et de bons exemples. L'irrligion, blmable en tous lieux,
m'a toujours choqu en Allemagne plus qu'ailleurs. Elle s'accorde mal
avec la simplicit de moeurs et la vie de famille qui distinguent encore
ce pays.

Le long sjour de l'arme franaise en Souabe rompit la monotonie de
leurs habitudes. Pour mnager les habitants, on avait fort tendu les
cantonnements, chaque rgiment occupant prs de vingt-cinq lieues. Les
officiers allaient se voir souvent et portaient dans les logements de
leurs camarades des nouvelles de leurs htes. Ils se chargeaient de
lettres, de commissions, de paquets, et ces voyages perptuels
entretenaient des relations entre les gens du pays. Ces rapports leur
taient agrables, et j'ai su qu'aprs notre dpart l'isolement dans
lequel ils taient retombs leur avait sembl plus pnible
qu'auparavant.

Mais le sjour prolong de l'arme en Allemagne eut pour le pays des
inconvnients de plus d'un genre.  la fin de mars, l'arme rentrait en
France, lorsque l'attitude menaante de la Prusse dcida l'Empereur  la
laisser en Allemagne. On vivait aux frais de ses htes et  peu prs 
discrtion. Il et mieux valu donner aux soldats des rations, aux
officiers des frais de table, et acquitter exactement la solde; ce que
l'on ne faisait point. Par ce moyen, on et pu runir les troupes dans
un plus petit espace, ce qui valait mieux pour la discipline et pour
l'instruction. Au lieu de cela, les soldats mangeaient chez leurs htes,
et l'on peut comprendre avec quelles exigences, quand on connat le
caractre des Franais, leur avidit, leur gourmandise, qui n'exclut pas
la friandise, leur got pour le vin et le ddain qu'ils ont toujours
tmoign aux trangers. La dpense pour l'habillement n'tait pas plus
paye que la solde, afin que l'arme, en rentrant en France, trouvt des
conomies et des habillements neufs. En attendant, le soldat n'tait pas
vtu, et l'on rpondait aux rclamations des chefs de corps qu'ils
devaient y pourvoir le mieux possible. Voici ce que nous fmes  cet
gard. Dans les commencements, l'habitant donnait au soldat par jour une
petite bouteille de vin du pays. Les capitaines en demandrent la valeur
en argent,  la condition de faire savoir aux habitants qu'ils n'taient
plus tenus de donner de vin. L'argent fut employ  acheter des
pantalons dont les soldats avaient grand besoin. Mais ils n'y perdirent
rien. Quelques-uns assez tapageurs se faisaient craindre de leurs htes.
D'autres en plus grand nombre, trs-bons enfants, travaillaient aux
champs, faisaient la moisson, dansaient avec les filles, et le paysan,
le soir, leur donnait  boire. Nous avions donc  la fois l'argent et le
vin. Les officiers trop loigns des soldats ne pouvaient pas rprimer
les abus; d'ailleurs, la plupart d'entre eux donnaient l'exemple de
l'exigence et de l'indiscrtion. Quand on voulait sortir, on demandait
une voiture et des chevaux que l'on ne payait jamais. On recevait des
visites, on donnait  dner  ses amis, toujours aux frais du pays.
Pendant la dure des cantonnements, j'ai t faire un voyage  Constance
et un autre  Schaffouse, sans autre dpense que des pourboires aux
postillons. Si chacun de nous faisait l'historique de tout ce qui est 
sa connaissance dans ce genre, on pourrait en remplir des volumes. Un
officier d'un grade lev voulut aussi aller  Schaffouse; il lui
fallait quatre chevaux, que l'on relayait de distance en distance. Dans
un de ces relais, o on le fit attendre, il envoya par punition
vingt-cinq hommes de plus loger au village.

Un autre voult donner un grand dner le jour de la fte de l'Empereur.
Il fit demander dans toutes les maisons du vin de Champagne et du vin de
liqueurs. Il invita ensuite les autorits de la ville, auxquelles il
offrait leur vin. Il porta lui-mme la sant de l'Empereur: _Puisse-t-il
vivre longtemps,_ dit-il, _pour la gloire de la France, le repos de
l'Europe et la sret de nos allis._ L'ironie paratra forte, mais il
le disait bonnement, trouvant cela tout simple.

Le gnral Marcognet commandait en ce moment notre brigade. J'ai parl
de son originalit; en voici un exemple. Le jour de la prise du fort de
Scharnitz, que sa brigade attaquait de front, il ordonna  un tambour de
rester prs de lui en portant une tte de chou au haut d'une perche et
de l'abattre s'il tait tu. Il dit ensuite  haute voix au 25e lger,
qui allait escalader le rempart: _Tant que vous verrez la tte de chou,
vous direz: Pierre Marcognet est l; si vous ne la voyez plus, le
colonel prendra le commandement._

Je n'ai pas racont plus tt ces anecdotes, pour ne pas interrompre la
narration de la courte campagne du Tyrol. Je reprends maintenant le
rcit de nos cantonnements en Souabe.

 part mme des vexations pour la nourriture et pour le logement, les
autorits locales taient souvent traites sans aucun gard. S'il
survenait une discussion, le soldat avait toujours raison, l'habitant
toujours tort. Un soldat de la 6e compagnie prtendit qu'on lui avait
vol trente francs, et, sans examen, son capitaine exigea que cette
somme lui ft rendue. Les femmes seules savaient adoucir tant de
rudesse. Malheur aux habitants si le chef du cantonnement n'tait pas
amoureux! et le capitaine ne l'tait pas.

En effet, on pense bien que la galanterie ne fut point oublie, et
qu'avec un si long sjour et une telle intimit elle devait mme jouer
un grand rle. On peut dire que presque dans chaque logement il y avait
quelque intrigue de ce genre; il en rsulta des querelles de mnage, des
scnes de jalousie. Quelques maris plus sages, plus heureux si l'on
veut, ne voyaient ou ne voulaient rien voir. Ainsi l'on craignait  la
fois et l'on dsirait notre dpart. On le craignait, parce que beaucoup
d'entre nous se faisaient aimer, soit d'amour, soit d'amiti, soit
quelquefois d'amiti et d'amour; on le craignait, parce que nous
apportions dans ces intrieurs froids et solitaires un mouvement, une
gaiet, une animation inconnue, et auxquels les femmes surtout
paraissaient fort sensibles. On dsirait notre dpart, parce qu'au fait
les habitants ne se sentaient plus matres chez eux, parce que nous
avions mancip les femmes, en exigeant des frres et des oncles une
politesse et des gards dont ils n'avaient aucune habitude. On le
dsirait surtout, parce que le pays ne pouvait plus supporter une charge
si lourde et si longtemps prolonge. Dans les premiers temps de notre
sjour  Salmansweiler, quelques rapports donnrent lieu de craindre un
soulvement. M. de Seyfried, le bailli, me rassura  cet gard; mais, au
bout de trois mois, ce fut lui qui me tmoigna de vives inquitudes. Les
paysans taient pousss  bout; on ne pouvait les calmer qu'en les
assurant que l'occupation touchait  son terme, et ce terme n'arrivait
pas. L'poque des vendanges approchait, c'tait la plus grande ressource
du pays. Rien ne pourrait empcher les soldats de manger le raisin, et
qui oserait rpondre alors de paysans rduits au dsespoir?

L'Empereur n'ignorait pas cela, et il aurait peut-tre pris un parti
sans la dclaration de guerre de la Prusse,  laquelle il s'attendait,
et qui arriva vers la fin de septembre. Nous le savions d'une manire
vague, comme des gens qui ne lisent point les journaux, qui n'ont point
de correspondances et qui quittent peu leurs cantonnements. L'ordre du
dpart arriva donc brusquement le 25 septembre pour le lendemain. Ce ne
fut pas sans regret que je quittai une maison o j'avais vcu quatre
mois comme dans ma famille. Nos htes eux-mmes ne parurent sensibles
qu'au chagrin de nous quitter. Le vieux chancelier m'embrassa comme un
petit-fils, quand j'allai prendre cong de lui. Il s'enferma ensuite
dans sa chambre, pour ne pas nous voir partir, _ne voulant pas,_
disait-il, _recommencer son sacrifice._ C'tait assurment bien de la
bont.

Je suis rest quelque temps en correspondance avec cette famille,
particulirement avec Mme de Seyfried. Elle est morte en 1810, 
vingt-cinq ans, laissant une fille. Le chancelier l'avait prcde d'un
an. Son mari, qui s'tait remari, est mort lui-mme longtemps aprs.

En partant de Salmansweiler, la 7e compagnie se rendit au cantonnement
de la 8e pour se runir  elle. L, je fus encore tmoin d'adieux mls
de larmes. Le capitaine avait adouci pendant tout ce temps-l la fiert
de son caractre. Il mnagea le pays, et sa compagnie ne donna lieu 
aucune plainte. Il logeait aussi chez une baillive, et les baillives
taient toutes-puissantes.

Le premier jour de marche, le rgiment se trouva pour la premire fois
runi. Les moments de halte furent employs  faire le rcit de ce long
temps pass dans les cantonnements. Chacun voulait raconter son
histoire, ses relations dans le pays, la bienveillance ou la mauvaise
grce de ses htes, ses bonnes fortunes vraies ou fausses, et d'autant
plus suspectes qu'on en parlait davantage. En dix jours de marche nous
atteignmes Nuremberg, le 6 octobre. Ce jour fut marqu par un grand
changement dans ma position.

La mort du colonel Lacue, en affligeant ma famille, lui avait inspir
de vives inquitudes sur mon sort. D'abord on m'avait cru tu avec lui,
le bruit s'tait rpandu que le rgiment avait t cras; et
l'ignorance naturelle aux femmes pour tout ce qui tient  l'tat
militaire faisait qu'on ne savait plus mme comment m'adresser des
lettres. Aprs que mes parents furent rassurs  ce sujet, ils se
tourmentrent de me voir sans protecteur. On fit des dmarches auprs du
marchal Bernadotte et du gnral Nansouty, pour obtenir d'eux de me
prendre pour aide de camp. Ils rpondirent poliment, mais sans rien
annoncer de positif. J'aurais regrett moi-mme de quitter le rgiment
tout de suite aprs la mort du colonel, ne voulant pas qu'on crt que
j'avais besoin d'appui dans un rgiment o je servais depuis un an, et
o j'tais gnralement aim. Mais on avait aussi parl de moi au
marchal Ney, dont la rponse bienveillante parut plus positive. En
effet, le 6 octobre, en arrivant  Nuremberg, mon colonel reut l'ordre
de m'envoyer  son quartier gnral pour faire auprs de lui le service
d'aide de camp non commissionn, mais comptant toujours  mon rgiment,
ce que l'on nomme aujourd'hui officier d'ordonnance. Mon premier
sentiment fut le regret de quitter un rgiment que j'aimais, avec lequel
je m'tais presque identifi, dont la gloire tait devenue la mienne. Au
moins, je restais au 6e corps, mon apprentissage d'aide de camp me
serait plus facile dans une arme qui m'tait connue, et je ne serais
pas loign du rgiment dont je continuais  porter l'uniforme. Restait
une grave difficult; je n'avais pas de chevaux, pas d'quipages, fort
peu d'argent. M. Baptiste, ancien capitaine au 59e, alors chef de
bataillon au 50e, qui dans la campagne prcdente avait fait le mme
service auprs du marchal, m'engagea  le rejoindre sur-le-champ. Le
marchal me saurait gr de mon empressement. Si je n'avais pas de
chevaux, j'en trouverais. L'Empereur ne connaissait pas d'obstacle, il
fallait que chacun l'imitt. Cette tmrit tait assez de mon got. Je
partis donc pour le quartier gnral, comme l'anne prcdente pour le
camp de Montreuil, sans savoir ce qui m'attendait, sans aucune ide du
service que j'allais faire, sans comprendre comment je me procurerais ce
qui m'tait ncessaire, mais, cette fois-l encore, bien dcid  braver
les obstacles et  aller jusqu'au bout. Comme alors aussi, je n'eus
point  m'en repentir.




CHAPITRE IV.

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.

1e PARTIE.


GUERRE AVEC LA PRUSSE.--JE SUIS NOMM OFFICIER D'ORDONNANCE DU MARCHAL
NEY.--SON TAT-MAJOR.--BATAILLE DE INA.--PRISE DE MAGDEBOURG.--LE 6e
CORPS  BERLIN.


Rien ne se ressemble moins que le service d'un officier d'tat-major et
le service d'un officier de troupe. Chacun des deux sait ce que l'autre
ignore, chacun ignore ce que l'autre sait. L'officier d'infanterie (je
parle de mon arme) sait diriger les soldats dans les marches, dans les
camps, dans les combats. Habitu  vivre au milieu d'eux, il leur parle
la langue qui leur convient, il les soutient, les encourage, leur mnage
le repos dont ils ont besoin; mais dans les grades infrieurs surtout,
l'officier de troupe comprend peu les oprations militaires; son
rgiment marche sans qu'il sache pourquoi. Le moindre mot d'un gnral
l'inquite. Il ne sait pas qu'il y a tel ordre qui ne doit tre excut
qu' moiti; il a peine  saisir le moment o l'officier livr 
lui-mme doit prendre sur lui d'agir.

L'officier d'tat-major, au contraire, vivant avec les gnraux, les
connat comme le commandant de compagnie connat ses soldats; il voit
l'ensemble des mouvements, il comprend la porte des ordres qu'il est
charg de transmettre; il apprend  attnuer la svrit d'un reproche,
 modifier un ordre quelquefois inexcutable; mais il ignore  son tour
les dtails intrieurs d'un corps, et la partie morale si importante
surtout dans l'arme franaise.  ses yeux, un rgiment est une machine
que l'on fait mouvoir  son gr, en tout temps comme en tout lieu. Une
opration militaire ne reprsente qu'une partie d'checs; aussi, pour
devenir un bon gnral, mme un bon chef de corps, il faut avoir servi
dans un rgiment, et dans un tat-major. J'aurais peine  dire lequel
des deux m'a t le plus utile dans la suite de ma carrire.  l'poque
dont je fais le rcit, je pouvais regarder mon apprentissage d'officier
de troupe comme termin, aprs deux ans passs sans interruption dans le
59e rgiment. C'tait le moment d'apprendre le service d'tat-major, et
j'ai d  la bienveillance de M. le marchal Ney de commencer cette
nouvelle cole sous ses ordres et dans un moment aussi important.

J'ai eu d'abord, en arrivant au quartier gnral, une nouvelle espce
d'hommes  connatre. Les officiers d'tat-major sont gnralement
suprieurs aux officiers de troupe. D'abord un officier qui a de
l'ducation ou de la fortune cherche toujours  entrer  l'tat-major.
Le service y est plus agrable; les gnraux sont disposs  traiter
favorablement leurs aides de camp,  s'occuper de leur avancement.
Ensuite, vivant familirement avec des officiers d'un grade plus lev,
ils profitent de l'instruction que ces derniers ont acquise. Je vais
faire connatre la composition actuelle du 6e corps, et spcialement des
aides de camp du marchal Ney, avec lesquels j'ai eu le plus de
rapports.

                  MARCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.

               GNRAL DUTAILLES,  CHEF D'TAT-MAJOR.

+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
|DIVISIONS    | BRIGADES      | RGIMENTS    | OBSERVATIONS.           |
|et noms des  | et noms des   |              |                         |
|gnraux     | gnraux      |              |                         |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
|             | 1re brigade.  | 6e Lger,    |Le gnral Maucune       |
|             | Liger-Belair. | Colonel      |commandait d'abord le    |
|1re Division | Maucune.      | Laplane.     |6e lger.                |
|d'infanterie.|               +--------------+                         |
|             |               | 39e de ligne.|                         |
|             +---------------+--------------|                         |
|             |               | 69e de ligne.|                         |
|Marchand.    | 2e brigade.   +--------------+                         |
|             |	Villatte.     | 76e de ligne,|                         |
|             | Roguet.       | Colonel      |                         |
|             |               | Lajonchre   |                         |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
|             |               |              |Le gnral Malher, en    |
|             | 1re brigade.  | 25e Lger    |cong pendant les        |
|             |               +--------------+cantonnements, ne revint |
|2e Division. | Marcognet.    | 27e de ligne.|plus.                    |
|             +---------------+--------------+                         |
|             |               |              | Le gnral Marcognet    |
| Malher.     |               | 50e de ligne,|commandait par interim.  |
|             |               |              |                         |
|             |               | Colonel      |Le gnral Vandamme      |
| Vandamme.   |               | Lamartinire.|commanda pendant le sige|
|             |               |              |de Magdebourg seulement. |
|             |               |              |Son orgueil et la        |
| Gardanne.   |               |              |violence de son caractre|
|             | 2e brigade.   +--------------+ne permettaient pas de le|
|             |               |              |laisser longtemps sous   |
| Bisson.     | Labasse.     | 59e de ligne,|les ordres du marchal   |
|             |               |              |Ney.                     |
|             |               | Colonel      |                         |
|             |               | Dalton.      |Le gnral Gardanne,     |
|             |               |              |ancien officier de       |
|             |               |              |l'arme d'gypte, tait  |
|             |               |              |us au physique comme au |
|             |               |              |moral et devenu tout    |
|             |               |              |fait incapable. Le       |
|             |               |              |marchal Ney le renvoya  |
|             |               |              |d'autorit. Il alla se   |
|             |               |              |plaindre  l'Empereur,   |
|             |               |              |qui l'envoya se reposer |
|             |               |              |Paris et ne reprocha pas |
|             |               |              |mme au marchal une     |
|             |               |              |conduite aussi trange.  |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
|             |               | 3e hussards, |                         |
|             | Brigade       | Colonel      |Depuis gnral de        |
|             | de cavalerie. | Lebrun.      |division et grand        |
|             |               +--------------+chancelier de la Lgion  |
|             | Colbert.      |10e chasseurs,|d'honneur.               |
|             |               | Colonel      |                         |
|             |               | Subervic.    |                         |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
|             |               |              | _Note sur l'infanterie_.|
|             |               |              |                         |
|             | Artillerie.   |              |Il y avait de plus       |
|             |               |              |un bataillon de          |
|             |               |              |grenadiers et un de      |
|             | Gnie.        |              |voltigeurs forms des    |
|             |               |              |compagnies d'lite des   |
|             |               |              |troisimes bataillons des|
|             |               |              |rgiments du corps       |
|             |               |              |d'arme.                 |
|             |               |              |                         |
|             |               |              |Le tout s'levait au plus|
|             |               |              | 20,000 hommes.         |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+

On voit que la composition tait la mme qu'au camp de Montreuil[10]:
seulement, la premire division (gnral Dupont), en avait t retire,
et le 6e corps rduit  deux divisions d'infanterie et une brigade de
cavalerie.

Le long sjour au camp de Montreuil avait tabli des rapports de
confiance entre les rgiments. Plusieurs officiers s'taient lis
d'amiti, on jugeait le mrite des gnraux et des officiers
d'tat-major avec cette sagacit qui distingue le militaire franais. La
campagne d'Autriche avait redoubl les liens qui unissaient cette grande
famille. Aprs avoir vcu longtemps ensemble dans les baraques du camp
de Montreuil, nous venions de faire la campagne la plus brillante, nous
en avions partag la gloire, les fatigues, les dangers, nous nous tions
mutuellement apprcis sur le champ de bataille. Il faut dire que cette
apprciation n'avait pas t galement favorable  tous nos chefs. Nous
comptions d'excellents colonels, entre autres Maucune, du 6e lger;
Lamartinire, du 50e; Dalton, du 59e; mais il y avait des gnraux bien
faibles. Ils n'en taient ni moins aims, ni moins estims, et, par une
espce de convention tacite, les colonels dirigeaient la brigade, et le
gnral lui-mme suivait cette direction sans s'en rendre compte. Je
regarde cette confiance mutuelle, cette union entre les rgiments, entre
les officiers de tous grades, comme une des grandes causes de nos
succs.

Le changement de situation du marchal Ney s'tendit  son entourage, et
ses aides de camp d'alors ne ressemblaient pas plus  leurs
prdcesseurs que le marchal de l'Empire au gnral rpublicain.

Parmi son tat-major je citerai:

Labrume, chef d'escadron, amusant, spirituel, fin, d'un caractre
agrable[11]; Saint-Simon, lieutenant, que sa fortune mettait au-dessus
des autres et qui contribua par son exemple  donner  cet tat-major
une tenue et des manires plus distingues. Il est aujourd'hui snateur;
d'Albignac, faisant le service d'aide de camp, quoiqu'il ne ft encore
qu'adjudant, comptant dans un rgiment de dragons. Son corce un peu
rude cachait un excellent coeur et des qualits distingues[12]; Cassin,
secrtaire intime du marchal, et, depuis, intendant militaire, homme
rempli d'esprit et de coeur, et dont les sages conseils ont souvent t
utiles. Il a t secrtaire gnral du ministre de la guerre sous le
marchal Saint-Cyr, en 1817.

Tel tait cet tat-major au moment o j'allai le rejoindre, le 6
octobre, en avant de Nuremberg. On sait que nous tions en pleine marche
contre la Prusse; et avant de continuer mon journal, il faut raconter
trs-sommairement la situation des deux armes, et le plan de campagne
qui commenait  s'excuter.

La Prusse, aprs avoir gard la neutralit dans les guerres prcdentes,
venait de prendre son parti de nous attaquer. Elle choisissait le moment
o l'Autriche, vaincue, ne pouvait se joindre  elle. Elle comptait sur
l'alliance de la Russie; mais l'arme russe tait loigne, et la Prusse
allait seule affronter la puissance de Napolon. C'est la faute qu'avait
faite l'Autriche l'anne prcdente, faute plus grave encore, car on
avait vu  Ulm et  Austerlitz de quoi l'arme franaise tait capable.

Le croirait-on cependant? une pareille imprudence n'inquitait nullement
la cour du roi Frdric-Guillaume. L'arme franaise, disait-on, avait
d ses succs  une valeur tmraire et au peu d'habilet de ses
ennemis; mais elle tait hors d'tat de se mesurer avec l'arme
prussienne, avec des gnraux hritiers de la tactique du grand
Frdric. Je me souviens que, peu de jours avant la bataille d'Ina, mon
hte me parlait avec un loge pompeux de l'arme prussienne, qu'il
portait  cent cinquante mille hommes, dont cent mille d'lite; en
ajoutant ironiquement que si nous finissions par la vaincre, cela serait
long et difficile.

Toutefois ces gnraux auraient d sentir qu'ils taient rests
trangers aux progrs que la guerre avait faits depuis quinze ans. Dj,
malgr leur jactance, le nom de Napolon commenait  leur inspirer
quelque inquitude: aussi la discussion sur le plan de campagne
s'leva-t-elle tout de suite entre les vieux, reprsents, par le duc de
Brunswick, neveu et lve de Frdric, qui recommandait la prudence; et
les jeunes, tels que le prince de Hohenlohe, qui voulaient payer
d'audace.

Voici quelle tait la composition des deux armes.

La Grande Arme franaise se composait de six corps:

1er corps, marchal Bernadotte           20,000 hommes.

3e    --      --    Davout               27,000   --

4e    --      --    Soult                32,000   --

5e    --      --    Lannes               22,000   --

6e    --      --    Ney                  20,000   --

7e    --      --    Augereau[13]         17,000   --

Rserve de cavalerie, commande par le
prince Murat, alors grand-duc de Berg    28,000   --

                                        -------

                            Total       166,000 hommes.

Ces six corps, avec la rserve, s'levaient  170,000 combattants; en y
ajoutant la garde impriale, qui n'tait pas arrive en entier, on
pouvait porter le total  190,000 hommes.

Le point important tait de passer l'Elbe, afin d'enlever la Saxe  la
Prusse et de pntrer au coeur du pays. Pour y parvenir, Napolon avait 
choisir entre les dfils qui conduisent de la Franconie dans la Saxe,
en laissant  droite la fort de Thuringe, ou bien la direction  gauche
de la fort par Fulde, Weimar et Leipzig. Il choisit la premire, parce
que ses troupes s'y trouvaient naturellement portes, et puis, parce
qu'en appuyant  droite, il esprait tourner la gauche des Prussiens,
les sparer de la Saxe et les prvenir sur l'Elbe. Mais il employa tous
ses soins  laisser les Prussiens dans l'incertitude  cet gard, et les
dmonstrations qu'il fit faire sur sa gauche, ainsi que de faux rapports
d'espions, donnrent lieu de croire aux ennemis qu'il prendrait la route
de Weimar; ce qui contribua encore  augmenter leur irrsolution et
l'inquitude qu'ils commenaient  prouver.

L'arme prussienne se composait de cent soixante mille hommes, que les
rserves allaient porter  cent quatre-vingt mille. Dans ce nombre
figuraient vingt mille Saxons. Elle tait donc infrieure en nombre 
l'arme franaise. Le duc de Brunswick commandait en chef. Mais le
prince de Hohenlohe,  la tte d'un corps  part, se prtendait
indpendant du gnralissime. La sagesse aurait conseill de faire 
Napolon une guerre dfensive, de se retirer d'abord derrire l'Elbe,
ensuite, s'il le fallait, derrire l'Oder, pour en dfendre les
passages. Par ce moyen, on se rapprochait de l'arme russe, on fatiguait
l'arme franaise, on l'attirait dans des pays difficiles, surtout pour
la mauvaise saison. Telle tait l'opinion de Dumouriez, qui crivait
dans ce sens. Napolon lui-mme n'en doutait pas, et qualifia
d'extravagance la marche des Prussiens sur la rive gauche de l'Elbe.
Mais se retirer sans combattre, abandonner la Saxe, livrer Dresde et
peut-tre Berlin, cela n'tait pas possible aprs tant de jactance.

Ce n'est qu'en 1813 que l'Europe a compris qu'elle ne pouvait vaincre un
ennemi si redoutable qu'en l'crasant de ses forces runies.

L'exprience de l'Autriche en 1805 fut alors perdue pour la Prusse,
comme l'exemple de la Prusse elle-mme fut encore perdu pour l'Autriche
en 1809.

On se dcida donc  prendre l'offensive et  marcher au-devant, de
l'arme franaise. Les Prussiens se concentrrent sur la haute Saale, en
plaant en avant un corps pour observer les trois dfils qui y
conduisent. Notre droite, compose des corps des marchaux Stult et Ney
(4e et 6e), devait dboucher par le chemin de Bayreuth  Hof; le centre,
form des corps de Bernadotte et Davout (1er et 3e), ainsi que la
rserve de cavalerie, se dirigeait de Kronach sur Schleitz. La gauche
(5e et 7e corps), marchaux Lannes et Augereau, revenait de Cobourg pour
dboucher sur Saalfeld.

Telle tait la situation au moment o je rejoignis le marchal Ney pour
commencer prs de lui mon service d'aide de camp. Je reprends maintenant
mon journal, en priant mes lecteurs de ne jamais oublier qu'il s'agit du
6e corps.

Je trouvai le marchal le 6 octobre dans un chteau prs de Nuremberg.
Il me reut bien, sans s'informer si j'avais rien de ce qui m'tait
ncessaire pour commencer mon nouveau service. J'ai dit que j'tais sans
chevaux, sans quipage, presque sans argent. Il m'aurait fallu huit
jours de repos et les ressources qui me manquaient pour me procurer le
ncessaire, et c'tait pendant des marches continuelles qu'il fallait me
mettre en tat de devenir aide de camp. Enfin, je trouvai un cheval
isabelle, qui heureusement ne me cota pas cher; je le bridai et le
sellai, Dieu sait comment. Ce fut mon compagnon fidle pendant les
marches comme  la bataille d'Ina. On et dit que le pauvre animal
sentait combien il m'tait ncessaire. Mdiocrement soign, mal nourri
dans ce brillant tat-major o chacun ne pensait qu' soi, jamais il ne
me fit dfaut, et je lui dois d'avoir pu faire, tant bien que mal, un
service improvis dans de telles circonstances.

Le 6e corps marchait sans s'arrter. L'avant-garde se composait du 25e
lger, des deux bataillons de grenadiers et de voltigeurs runis, et de
la brigade de cavalerie (10e chasseurs, 3e hussards). On y avait joint
quelques pices d'artillerie lgre, le tout command par le gnral
Colbert. Rien n'galait l'ardeur de ces rgiments, leur mulation, leur
dsir de se distinguer. Le gnral Colbert, ancien colonel du 10e
chasseurs, qui faisait partie de sa brigade, se trouvait fier  juste
titre d'exercer un commandement important, qui et fait honneur  un
gnral plus ancien d'ge et de services. Il est vrai que ce
commandement ne pouvait tre en meilleures mains. Le 6e corps marchait
derrire le 4e, tous deux formant, ainsi que je l'ai dit, la droite de
la Grande Arme. Nous arrivmes le 8  Bayreuth, le 10  Hoff, sur la
Saale, premire ville de Saxe, et nous devions suivre le 4e corps 
Plauen, pour nous diriger sur l'Elbe dans la direction de Dresde ou de
Leipzig; mais,  peine arrivs  Hoff, nous remes l'ordre d'en
repartir sur-le-champ pour prendre  gauche la direction de Schleitz.
Nous pmes  peine y arriver le 11 au soir.  Schleitz, la route se
partage: celle de droite conduit  Leipzig par Gra, celle de gauche 
Weimar par Ina. Nous devions suivre la direction de droite, et dj le
gnral Colbert, avec l'avant-garde, tait tabli en avant, prs d'un
village qui conduit  Auma, route de Gra. J'tais de service 
Schleitz;  peine arriv, le marchal me donna un ordre de mouvement 
porter au gnral Colbert. Je voulus demander o je devais aller. _Point
d'observations,_ me rpondit-il, _je ne les aime pas._ On ne nous
parlait jamais de la situation des troupes. Aucun ordre de mouvement,
aucun rapport ne nous tait communiqu. Il fallait s'informer comme on
pouvait, ou plutt deviner, et l'on tait responsable de l'excution de
pareils ordres. Pour moi en particulier, aide de camp d'un gnral qui
ne s'tait pas inform un instant si j'avais un cheval en tat de
supporter de pareilles fatigues, si je comprenais un service si nouveau
pour moi, l'on me confiait un ordre de mouvement  porter au milieu de
la nuit, dans un moment o tout avait une grande importance, et l'on ne
me permettait pas mme de demander o je devais aller. Je partis donc
avec mon fidle cheval isabelle, que tant de fatigues ne dcourageaient
pas plus que son matre, et qui avait de moins l'inquitude morale de ne
pouvoir bien accomplir des missions si singulirement donnes. On
m'avait indiqu un village dans la direction d'Auma, je n'y trouvai que
des cendres et des ruines; enfin, par un rare bonheur, je rencontrai un
chasseur qui portait aussi des dpches au gnral Colbert, et qui
savait o il tait camp. Je le suivis, et aprs avoir remis mon ordre,
je retournai  Schleitz, bien fier d'avoir russi dans ma premire
mission. Deux heures aprs, je fus envoy de nouveau pour faire marcher
le gnral Colbert, et toujours avec mon isabelle; mais, cette fois du
moins, je connaissais ma route. Le 12, nous arrivmes  Auma.

L'Empereur en tait parti la veille et arrivait  Gra. Nous venions de
prendre cette direction le 13, lorsque l'ordre arriva d'appuyer encore 
gauche et de marcher sur Ina. Voici la cause de ces divers mouvements.

L'arme franaise traversait ces trois dnis qui conduisent en Saxe,
ainsi que je l'ai dit. Le centre et la gauche rencontrrent l'ennemi, et
remportrent sur lui d'clatants succs  Schleitz[14] et surtout 
Saalfeld[15]. La droite, dont nous faisions partie (4e et 6e corps),
arrivait sans obstacle  Plauen et  Hoff. Ces deux affaires portrent
le trouble au quartier gnral prussien, non-seulement  cause des
pertes que l'on avait essuyes, mais surtout  cause du dsordre avec
lequel les colonnes prussiennes s'taient retires, du dcouragement et
de la terreur dont les soldats prussiens et surtout les Saxons
semblaient tre frapps. Le prince de Hohenlohe, dcourag de tenter
l'offensive, se retira derrire la Saale; Napolon se hta d'en occuper
les passages  Ina, Dornburg, Naumbourg, soit pour empcher l'ennemi de
la traverser dans son mouvement de retraite sur l'Elbe, soit pour livrer
bataille sur la rive gauche si l'on osait l'y attendre. Mais le duc de
Brunswick crut voir Napolon marcher lui-mme sur l'Elbe, le tourner,
l'envelopper et le prendre comme le gnral Mack l'anne prcdente 
Ulm. Il partit de Weimar avec la grande arme et se dirigea sur
Naumbourg, o il comptait forcer le passage de la Saale et atteindre les
bords de l'Elbe de Torgau  Magdebourg suivant les circonstances. Il
chargea le prince de Hohenlohe de dfendre le passage de l'Elbe  Ina
et de le suivre ensuite. Le gnral Rchel ferait l'arrire-garde en
partant le dernier de Weimar. Napolon, instruit de tous ces mouvements,
rapprocha du centre sa droite et sa gauche pour les concentrer vers
Ina. Voil pourquoi nous avions quitt successivement la direction de
Plauen et de Gra pour prendre la route de cette dernire ville. Le 13,
nous tions en marche; le marchal, impatient d'apprendre des nouvelles,
devanait son avant-garde, que les deux divisions suivaient  une grande
distance. Dans un petit village,  deux lieues de Roda, il reut la
lettre suivante du major gnral:

     Au bivouac devant Ina, le 13 octobre,  4 heures du soir.

     L'ennemi a runi ses forces entre Ina et Weimar; faites porter ce
     soir votre corps d'arme en avant de Roda, le plus prs possible
     d'Ina, afin d'y arriver demain matin. Tchez vous-mme de venir 
     Ina ce soir, afin d'tre prsent  la reconnaissance que
     l'Empereur fera dans la nuit sur l'ennemi. Je compte sur votre
     zle.

     Le prince de Neufchtel,

     ALEXANDRE BERTHIER.

Le marchal envoya des copies de cette lettre aux gnraux Colbert,
Marchand et Marcognet, et partit sur-le-champ pour Ina, avec deux
officiers qui seuls avaient d'assez bons chevaux pour le suivre.

Je remis moi-mme au gnral Colbert,  son passage au village o
j'tais rest, la copie qui lui tait destine. Il marcha sans
s'arrter, traversa Roda, arriva la nuit  Ina, et campa en avant de la
ville. Les aides de camp du marchal Ney couchrent  Roda; le 14, 
deux heures du matin, nous tions  cheval. Quel que ft notre
empressement de rejoindre notre gnral, nous marchmes au pas jusqu'
Ina, pour mnager des chevaux qui, dans la journe, devaient avoir fort
 faire.

Pendant que l'arme prussienne cherchait  passer la Saale pour gagner
l'Elbe, Napolon songeait  s'tablir sur la rive gauche, pour vaincre
des ennemis qu'il trouvait enfin runis. Les marchaux Bernadotte et
Davout (1er et 3e corps) devaient dfendre le passage de la Saale contre
la grande arme,  Dornburg et Naumbourg. L'Empereur lui-mme passait la
Saale  Ina pour combattre le prince de Hohenlohe. Arriv de sa
personne le soir du 13  Ina, il reconnut la position avec le marchal
Lannes, qui l'y avait devanc. Dj les tirailleurs du 5e corps
s'taient empars des hauteurs principales qui, de ce ct, dominent la
ville d'Ina. On y plaa le 5e corps et la garde impriale; on travailla
toute la nuit  largir une route troite et escarpe, pour transporter
l'artillerie. L'arme prussienne, place entre Ina et Weimar, pouvait
les prcipiter dans la Saale; mais le prince de Hohenlohe croyait
n'avoir affaire qu'aux 5e et 7e corps (Lannes et Augereau), dont il
comptait avoir bon march le lendemain. Le duc de Brunswick et lui,
persuads que Napolon se dirigeait sur l'Elbe, ne craignaient aucune
attaque srieuse sur la rive gauche de la Saale. Le matin du 14, le
marchal Lannes repoussa le gnral Tauenzien, commandant l'avant-garde,
et conquit sur les plateaux l'espace ncessaire pour dployer l'arme.
Le prince Murat accourait avec la cavalerie. On attendait les marchaux
Ney et Soult. De son ct, le prince de Hohenlohe, jugeant l'affaire
plus srieuse qu'il ne l'avait cru d'abord, arrivait de Weimar avec
toute son arme. Le combat fut interrompu quelque temps.

Le marchal Ney tant arriv  Ina de sa personne trs-tard dans la
soire du 13, ses aides de camp, venus de Roda au point du jour, le
cherchaient en vain au milieu d'un pais brouillard. Saint-Simon, ayant
rencontr un escadron prussien, vint  bout de lui chapper par sa
bravoure et son adresse; il nous rejoignit avec deux blessures. Nous
fmes plus heureux, nous retrouvmes notre gnral  la tte de son
avant-garde. Celle-ci, grce  l'activit du gnral Colbert, traversa
Ina dans la nuit, et vint camper sur les hauteurs, prs de la garde
impriale, place au centre de la position, entre le 5e corps  droite
et le 7e  gauche. C'tait le moment o le prince de Hohenlohe arrivait
avec toutes ses troupes. Le marchal l'attaqua vers dix heures, avant
mme, dit-on, d'en avoir reu l'ordre de l'Empereur. On sait que
l'avant-garde ne se composait que du 25e lger, de deux bataillons de
compagnies d'lite, et de la brigade de cavalerie lgre. Cette troupe
fit des prodiges de valeur. Le 3e hussards et le 10e chasseurs
chargrent  plusieurs reprises une cavalerie bien plus nombreuse, et
qui ne put jamais entamer nos faibles carrs. Jamais aussi le marchal
ne s'exposa davantage. Deux officiers d'ordonnance furent blesss  ses
cts; et j'admire encore que nous n'ayons pas tous t tus par le feu
des tirailleurs, au milieu duquel il s'lana comme un caporal de
voltigeurs. L'affaire tant engage un peu prcipitamment, nous restmes
pendant quelque temps exposs seuls aux efforts de l'ennemi. Mais
bientt nous fmes soutenus par le marchal Lannes, appuys  droite par
le marchal Soult,  gauche par le marchal Augereau. L'arme prussienne
commena  flchir. Napolon alors ordonna une attaque gnrale,
soutenue par la garde impriale. La droute devint complte. Les efforts
hroques des gnraux prussiens ne purent l'arrter. Le corps du
gnral Rchel, qui arrivait un peu tard de Weimar, fut entran  son
tour, deux brigades saxonnes obliges de mettre bas les armes. Quinze
mille prisonniers, deux cents pices de canon furent le prix de la
victoire. Pourtant la moiti de l'arme franaise tait encore en
arrire.  peine cinquante mille hommes avaient combattu contre
soixante-dix mille Prussiens.

Le prince Murat entra dans Weimar ple-mle avec les fuyards; il logea
au palais o la grande-duchesse tait reste. Le marchal le suivit de
prs, mais ne voulut pas loger au palais, o il y avait de la place pour
tout le monde. Il conservait une ancienne rancune contre Murat, dont la
qualit de prince l'offusquait un peu. Il s'tablit dans une auberge 
l'extrmit de la ville. Un gnral, qui nous accompagnait dans ce
moment, proposa quelques mesures pour empcher le pillage. Mais,  vrai
dire, de pareils dsordres sont presque invitables dans une ville
ouverte, avec des soldats fiers de leur victoire et affams. D'ailleurs
le premier besoin pour nous tait celui du repos. J'ai dit que nous
tions monts  cheval  Roda  deux heures du matin; nous en
descendmes  Weimar  sept heures du soir. Ayant  peine la force de
manger, et dj  moiti endormi, je me couchai sur une planche, et ne
me rveillai de mon premier somme que le lendemain  midi. Mon cheval
isabelle avait support cette fatigue avec un courage digne de lui.
Heureusement, au milieu de la bataille, je trouvai dans un ravin un
caisson qui renfermait de l'avoine. Je lui en fis manger, et je dus 
cette rencontre la vie de mon compagnon et peut-tre la mienne. J'ai dit
que l'avant-garde seule du 6e corps prit part  la bataille; les deux
divisions ne purent arriver  Weimar que dans la nuit. On le comprendra
sans peine, en se rappelant que le 13 elles campaient dans la direction
de Gra, et que, dans la nuit du 14, elles arrivaient  Weimar, aprs
avoir fait plus de quinze lieues. Les officiers du 59e m'ont racont
qu'ils n'avaient jamais vu les soldats si  bout de leurs forces. Il
fallut une demi-heure pour les dcider  allumer du feu et  chercher
des vivres.

On se rappelle que la grande arme prussienne marchait sur Naumbourg
pour y passer la Saale et continuer sa retraite, et que le marchal
Davout (3e corps) tait charg de lui en disputer le passage. Le
marchal Bernadotte devait occuper Dornbourg, entre Ina et Naumbourg,
mais avec l'ordre de seconder le marchal Davout. Il se trouvait 
Naumbourg, lorsque l'on reut l'avis que la grande arme prussienne se
dirigeait tout entire de ce ct. Mais, malgr les instances de son
collgue, il voulut absolument se rendre  Dornbourg, o il tait
vident qu'il n'avait rien  faire. Il prtexta l'ordre de l'Empereur,
qui pourtant tait subordonn aux circonstances; et, s'il est vrai que
sa jalousie pour Davout, qu'il dtestait, ait t la cause de sa
dtermination, il en a t bien puni, car il a procur  son rival
l'occasion d'acqurir une gloire immortelle. Le marchal Davout n'avait
que trois divisions d'infanterie et trois rgiments de cavalerie lgre,
qui s'levaient  peine  vingt-six mille hommes. Il prit position sur
les plateaux qui dominent la rive gauche de la Saale, autour du village
de Hassenhausen; il repoussa constamment les attaques de l'infanterie,
les charges de la cavalerie ennemie, et finit par les forcer  la
retraite. Elle se fit en bon ordre, protge par deux divisions
prussiennes qui n'avaient pas combattu. Il tait question de recommencer
le combat. Mais le roi de Prusse, qui avait bien pay de sa personne
dans cette journe, effray des pertes que lui avait fait prouver un
ennemi si infrieur en nombre, dcourag par la mort du duc de Brunswick
et du marchal Mollendorf, tus  ses cts, jugea plus prudent de se
retirer. Il comptait, en marchant sur Weimar, se runir au prince de
Hohenlohe, qu'il croyait vainqueur  Ina, ou du moins en tat de
protger sa retraite. Mais il rencontra bientt les dbris de l'arme du
prince, qui cherchaient eux-mmes un abri auprs de l'arme du roi.
Toutes deux se retirrent dans un dsordre inexprimable, partie 
Erfurt, partie plus  droite, dans la direction de Sommerda. Dans cette
journe, qu'on appelle la bataille d'Auerstadt, vingt-six mille Franais
avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens, dont dix mille
taient hors de combat, et trois mille prisonniers, ainsi que cent
quinze canons.

Napolon attendit la veille de cette grande journe pour rpondre  la
sommation de repasser le Rhin, que lui avait adresse le roi de Prusse
au commencement des hostilits. _Sire_, disait-il, _cette lettre n'est
pas de vous; des intrigants, des brouillons l'ont dicte. Faisons la
paix, il en est temps encore. Votre Majest sera vaincue; qu'elle se
rappelle que j'ai donn le mme conseil  l'empereur de Russie la veille
d'Austerlitz_. Jamais on ne vit de prdiction plus promptement et plus
compltement vrifie. Le 25 septembre, nous tions cantonns en Souabe,
sans ordre de dpart, et le 15 octobre l'arme prussienne tait
dtruite, la monarchie sans dfense. On comprend que l'arme franaise,
conduite par Napolon, l'emportt sur l'arme prussienne; mais la
destruction de cette arme semble incomprhensible. Cela tient d'abord 
la supriorit de Napolon en manoeuvres,  son adresse  tromper
l'ennemi sur la direction qu'il devait suivre,  la rapidit avec
laquelle les diffrents corps de son arme placs  d'normes distances,
se runissaient sur le champ de bataille pour se disperser ensuite dans
diverses directions, s'il s'agissait de poursuivre un ennemi vaincu.
L'arme prussienne, hritire des traditions de la guerre de Sept ans,
manoeuvrait bien, mais lentement, mthodiquement, avec un nombre infini
de bagages; cinq ou six lieues semblaient une forte journe. L'arme
franaise ne s'embarrassait ni des distances, ni des vivres; il est vrai
qu'elle ravageait le pays, mais je ne parle que du succs sans justifier
les moyens. L'ennemi apprenait avec surprise qu'un corps d'arme, qu'il
croyait  dix lieues, arrivait sur le champ de bataille. Il ne savait
pas que ce n'taient que des ttes de colonne portant le nom du 6e
corps; l'impression tait produite. Enfin l'arme prussienne avait perdu
l'habitude de la guerre, et l'arme franaise, enflamme par ses
victoires, avait acquis le droit de se croire invincible.

Le 15, Napolon se rendit  Weimar, o la grande-duchesse, dont le mari
servait dans l'arme prussienne, le reut avec courage et dignit. Il
assembla les officiers saxons prisonniers, et leur tmoigna le dsir de
faire la paix avec leur souverain. Il traita plus svrement l'lecteur
de Hesse, et s'empara de ses tats. Aprs avoir ainsi priv la Prusse de
ses deux allis, il s'occupa de tirer parti des clatantes victoires
qu'il venait de remporter, et de poursuivre les dbris de l'arme
prussienne avec assez d'activit pour les empcher de se rorganiser
nulle part.

Les 3e corps (Davout), 5e (Lannes) et 7e (Augereau), qui avaient le plus
souffert, prirent quelques jours de repos. Le 1er corps (Bernadotte) se
dirigea vers l'Elbe, par Halle et Dessau, formant ainsi la droite de
l'arme. Le 5e corps (Soult) poursuivit l'arme vaincue  travers la
Thuringe, par Sommade et Nordhausen. Le prince Murat, suivi du marchal
Ney, arriva le 15 au soir devant Erfurt, et somma la place. Le marchal
tmoigna beaucoup d'humeur de se trouver encore avec le prince Murat,
qui allait lui ravir l'honneur de la prise d'Erfurt. Cette conqute lui
appartenait, car il commandait l'infanterie. Aussi fit-il nommer
gouverneur le gnral Dutaillis, son chef d'tat-major, qui, en cette
qualit, devait rgler les conditions. Mais l'Empereur y envoya
sur-le-champ le gnral Clarke avec tous les pouvoirs. Nous passmes du
moins une bonne journe, dans d'excellents logements. On prit  Erfurt
quinze mille Prussiens, dont six mille blesss, un matriel et un butin
considrables.

J'ai dit avec quelle rapidit l'on poursuivait l'arme prussienne dans
toutes les directions. Le 4e corps se dirigeait sur Magdebourg en
passant par Langensalza, Nordhausen, Halberstadt et Wansleben. Le 6e
corps le suivait  un jour de distance. Jamais on n'a poursuivi plus
vivement une arme plus compltement battue. Un gnral habile n'aurait
pas pu rallier dix mille Prussiens, et l'Empereur, bien suprieur 
Annibal, a su galement vaincre et profiter de la victoire. Jamais aussi
le pillage ne fut port plus loin que pendant cette route, et le
dsordre alla jusqu' l'insubordination.  Nordhausen en particulier, le
colonel Jomini[16] et moi pensmes tre tus par des soldats dont nous
voulions rprimer les excs. Il fallut mettre le sabre  la main et
courir ainsi la ville. Le marchal en rendit compte  l'Empereur, en
demandant l'autorisation de faire dans l'occasion des exemples svres.
Cela prouve combien il est dangereux de laisser les soldats secouer le
joug de la discipline et difficile de les arrter quand ils ont fait le
premier pas. Notre subordination n'est pas appuye sur des bases aussi
solides que celles de quelques armes trangres. Dans celles-ci, le
soldat est un esclave et l'officier son matre. Chez nous, au contraire,
le soldat obit  l'officier comme  son chef; il sait le respect qu'il
lui doit en cette qualit, mais il n'ignore pas que l'officier lui doit
 son tour au moins des gards. Il est homme comme lui; l'officier a t
soldat, le soldat peut devenir officier, tout cela tablit entre eux une
sorte d'galit de droit; presque comme entre le colonel et l'officier.
Voil ce qu'il ne faut jamais perdre de vue avec nos soldats. On doit
les traiter avec fermet sans duret, avec bont sans faiblesse. La
duret les irrite, la faiblesse excite leurs moqueries. C'est cette
mesure, ce juste milieu, cette fraternit paternelle, si l'on peut
s'exprimer ainsi, que nos officiers observent tous plutt par instinct
que par calcul et dont les trangers seraient incapables. Des Franais
peuvent seuls commander  des Franais.

En partant de Nordhausen le 19 pour nous porter sur Halberstadt, le 6e
corps marcha sur deux colonnes, l'tat-major et la premire division par
Hasefeld, la deuxime division par Benneckenstein. La premire route est
remplie de dfils; dix mille hommes y arrteraient facilement une arme
nombreuse, mais les Prussiens n'eurent ni le temps, ni peut-tre la
prvoyance de chercher  s'y dfendre. Ils n'taient occups qu' fuir 
toutes jambes pour se jeter dans Magdebourg. Le corps d'arme se runit
le 20  Halberstadt, et marcha runi le 21  Hamersleben, le 22 
Groswantzleben. Le marchal Soult, qui tait parti avant nous de
Nordhausen, se trouvait dj dans cette ville, et commenait  entourer
Magdebourg.  notre arrive, nous restmes chargs du sige; le marchal
Soult passa l'Elbe  Tangermnde, au nord de Magdebourg, pour prendre la
route de Berlin. Le marchal Ney porta son quartier gnral 
Schonebeck,  deux lieues de Magdebourg, et commena, le 25 novembre,
l'investissement de la place. Le gnral Kleist, vieillard octognaire,
infirme, et pouvant  peine monter  cheval, rpondit pourtant  la
premire sommation qu'il ne pouvait se rendre qu'aprs avoir acquis la
preuve que l'on possdait les moyens de l'y contraindre; mais la
garnison affaiblie et dcourage, le nombre des blesss et des malades
qui remplissaient la ville, le mcontentement des habitants, qui
craignaient de se voir sacrifis  une cause dj perdue, tous ces
motifs n'annonaient pas une dfense longue et opinitre. Le marchal
Ney n'en fit pas moins ses dispositions, comme s'il et eu affaire 
l'ennemi le plus redoutable. Bientt l'investissement fut complet. Les
deux divisions occupaient la rive gauche de l'Elbe depuis Farmersleben
jusqu' Barleben, et communiquaient par un pont de bateaux avec la rive
droite occupe par le gnral Colbert et l'avant-garde. On manquait
d'artillerie de sige; quelques mortiers envoys d'Erfurt en tinrent
lieu; on menaa la ville d'un bombardement, en commenant par incendier
le village de Krakau, que les assigs occupaient sur la rive droite. Le
gouverneur se voyant investi, sachant que Berlin tait en notre pouvoir,
calculant qu'une plus longue rsistance ne sauverait pas la Prusse, et
n'aurait d'autre rsultat que de faire maltraiter la ville, peut-tre
d'obtenir de plus dures conditions pour ses troupes et pour lui-mme,
prit enfin le parti de capituler; faiblesse sans doute condamnable, les
travaux du sige n'tant pas mme commencs. Mais la droute d'Ina, la
conqute de la Prusse, avaient entirement dcourag les Prussiens;
peut-tre doit-on les blmer moins que les plaindre. On convint de
remettre la ville aux Franais, les officiers et feld-webels ayant la
permission de retourner dans leur pays sur parole, en conservant leurs
armes, les soldats prisonniers de guerre. La veille du jour de notre
entre dans la place, le marchal passa en revue le corps d'arme. Les
troupes taient parfaitement belles. Aprs la revue, nous allmes rendre
visite au gouverneur, qui nous reut avec politesse. La conversation
roula sur les malheurs de la guerre, l'imprudence du gouvernement
prussien et, en particulier, de la reine, qui avait provoqu cette
fatale campagne, l'loge des troupes prussiennes et de la sagesse du
gouverneur, qui ne s'obstinait point  prolonger une dfense inutile. Le
lendemain, jour de notre entre  Magdebourg, l'arme prit les armes de
bonne heure. Les deux divisions d'infanterie, formes en bataille,
faisaient face aux remparts, la gauche du 59e vis--vis la porte par
laquelle devait sortir la garnison. La brigade Colbert avait sa gauche
appuye  cette mme porte. Le marchal avec son tat-major,  la droite
de la brigade dans la mme direction, et formant le ct du carr avec
l'infanterie, toute l'arme dans la plus grande tenue.  l'heure
marque, la garnison sortit, les gnraux et colonels  la tte de leurs
troupes. Le gnral Kleist, plac  ct du marchal, lui nommait chaque
officier suprieur qui le saluait en passant. La garnison dfilait en
portant les armes au son de la musique franaise, et, aprs avoir pass
devant la cavalerie et l'tat-major, faisait un changement de direction
 gauche, passait devant l'infanterie et dposait les armes  la droite
de la ligne. La cavalerie suivit l'infanterie. Le tout se montait 
dix-huit mille hommes. Jamais je n'ai assist  un plus magnifique
triomphe, que l'clat du soleil embellissait encore. Les officiers
prussiens paraissaient accabls de tristesse, et, pour comble
d'humiliation, quelques-uns furent insults par leurs soldats, au moment
o ceux-ci dposaient les armes en se sparant d'eux. Les prisonniers,
diviss en trois colonnes, partirent sur-le-champ pour Mayence. Des
compagnies tires de tous les rgiments, et commandes par le gnral
Roguet, furent charges de les conduire. Les malheureux firent plus de
douze lieues ce mme jour.

Nous entrmes dans Magdebourg, dont les 50e et 59e rgiments formrent
la garnison, le reste logeant aux environs.

Le sixime corps se rendit bientt aprs  Berlin, en laissant le 59e en
garnison  Magdebourg. L'Empereur passa successivement en revue les
diffrentes brigades, qu'il combla d'loges et de rcompenses.
Saint-Simon, aide de camp du marchal,  peine rtabli des blessures
reues  Ina, fut nomm capitaine.

Pendant le sige de Magdebourg, les autres corps d'arme compltaient la
destruction de l'arme prussienne et la conqute du pays. Il ne
m'appartient pas de raconter en dtail ces marches rapides, ces
brillants succs. J'en dirai seulement deux mots, selon mon habitude,
pour que ceux qui voudront lire ce journal puissent suivre l'ensemble
des oprations.

Le 20 octobre, six jours aprs la bataille d'Ina, le marchal
Bernadotte (1er corps) passait l'Elbe  Barby; Lannes (5e corps) 
Dessau; Davout (3e corps)  Wittemberg. L'honneur d'entrer le premier 
Berlin fut rserv  Davout, en rcompense de la bataille
d'Auerstadt[17]. Les historiens racontent qu'il refusa les clefs de la
ville et un logement au palais pour en faire hommage  l'Empereur. On
m'a assur qu'il accepta le don d'un million, mais pour en faire don
lui-mme aux hpitaux de Berlin. Cette conduite serait digne de lui. Le
mme jour, Spandau se rendait sans rsistance.

Quelque morcele que ft l'arme prussienne, elle et pu encore
combattre, si on lui et laiss le temps de se runir. Ce n'est pas en
quelques jours que l'on dtruit une arme de cent soixante-dix mille
hommes. Les dbris des diffrents corps, commands par le prince de
Hohenlohe, s'levaient  cinquante mille hommes, qui cherchaient 
gagner l'Oder pour le passer  Stettin et se rapprocher de l'arme
russe. Poursuivi  outrance par la cavalerie de Murat, par l'infanterie
de Lannes, qui semblait fatiguer les chevaux, le prince de Hohenlohe fut
cern  Prenzlow et forc de mettre bas les armes. Plusieurs rgiments
d'infanterie et de cavalerie eurent le mme sort  Passewalk. Pendant ce
temps, la place de Stettin se rendait  un rgiment de cavalerie lgre
command par le gnral Lasalle. Restait le gnral Blcher, qui,
poursuivi de tous cts dans le Mecklembourg, finit par entrer de vive
force dans la ville neutre de Lubeck, esprant embarquer ses troupes
pour les transporter dans la Prusse orientale, non occupe par les
Franais. Cette dernire ressource lui fut encore enleve. Le 7
novembre, les 1er et 3e corps (Bernadotte et Davout) occuprent de vive
force les ouvrages qui dfendaient la ville, et, aprs un combat acharn
dans les rues, les Prussiens furent chasss et se retirrent vers les
frontires danoises. L, le manque de vivres et de munitions fora
Blcher de capituler  son tour avec quatorze mille hommes. Il avait
laiss  Lbeck mille morts et six mille prisonniers.

J'ajoute, pour complter le tableau, que, pendant que Stettin se rendait
 un rgiment de cavalerie lgre, un bataillon d'infanterie faisait
capituler Cstrin.

Ainsi en un mois de campagne une arme de cent soixante-dix mille hommes
avait disparu, vingt mille Saxons rentraient dans leurs foyers. On
comptait vingt-cinq mille Prussiens tus ou blesss, cent mille
prisonniers; le reste tait dispers, sans armes, errant dans le pays.
Huit capitulations avaient eu lieu, les unes en rase campagne, les
autres dans des places fortes sans livrer de combat. Tout le matriel en
armes, munitions, chevaux, approvisionnements, appartenait  l'arme
franaise. Cstrin, Stettin nous rendaient matres de la ligne de
l'Oder.

Napolon visita Postdam, et enleva l'pe du grand Frdric, qu'il
envoya aux Invalides. Il fit ensuite son entre triomphale  Berlin.
Ainsi fut termine la premire partie de la campagne de 1806.

Avant de parler de la campagne d'hiver contre les Russes, je veux entrer
dans quelques dtails sur notre service d'aides de camp. Ils
s'appliqueront galement  la campagne qui venait de se terminer et 
celle qui va suivre.

Le marchal Ney nous tenait  une grande distance de lui. Dans les
marches, il tait seul en avant et ne nous adressait jamais la parole
sans ncessit. L'aide de camp du jour n'entrait jamais dans sa chambre
que pour affaire de service, ou bien quand il tait appel, et c'tait
la chose la plus rare que de voir le marchal causer avec aucun d'entre
nous. Il mangeait seul, sans inviter une fois aucun de ses aides de
camp. Cette fiert tenait  sa nouvelle situation, au dsir de garder
son rang. Les premiers marchaux nomms en 1804 taient des gnraux de
la Rpublique. La transition tait brusque. En 1796,  l'poque du 18
fructidor, le gnral Augereau reprochait aux officiers de s'appeler
_Monsieur_. Et quelques annes plus tard, les gnraux rpublicains
devenaient eux-mmes marchaux, ducs et princes. Ce changement
embarrassa quelquefois le nouveau marchal, qui d'ailleurs croyait avec
raison que son lvation excitait l'envie. Il crut ne pouvoir se faire
respecter qu' force de hauteur, et il alla quelquefois trop loin  cet
gard. Toutefois la familiarit aurait eu de plus graves inconvnients,
et,  dfaut de la juste mesure, toujours difficile  observer,
peut-tre a-t-il pris le meilleur parti. Les aides de camp ne s'en
plaignaient pas; ils se trouvaient plus  leur aise en vivant ensemble,
et se livraient sans contrainte  la gaiet qui caractrise la jeunesse,
la jeunesse franaise, la jeunesse militaire. Nous faisions trs-bonne
chre, car suivant les circonstances on ne manquait ni de force pour
s'emparer des vivres, ni d'argent pour les payer. J'ai souvent admir
comment, en arrivant le soir dans une misrable cabane, le cuisinier
trouvait moyen, au bout de deux heures, de nous donner un excellent
dner de Paris. Mais cette manire de vivre avait de grands
inconvnients pour notre service. Restant trangers  tout ce qui se
passait, n'ayant communication d'aucun ordre, nous ne pouvions ni nous
instruire de notre mtier, ni bien remplir les missions dont nous tions
chargs. Plusieurs causes diverses rendaient quelquefois ces missions
difficiles  excuter. En voici un exemple:

Au commencement du sige de Magdebourg, je fus envoy un matin au
gnral commandant une division de dragons momentanment attache au 6e
corps. Il devait tre  Egeln, distant de quatre lieues du quartier
gnral de Schonebeck. En arrivant, j'appris qu'il avait quitt Egeln
depuis trois jours pour s'tablir  Kloster-Meyendorf,  six lieues au
nord. Je m'y rendis sur-le-champ; j'y arrivai le soir. Le gnral en
tait parti le matin pour aller  Gros-Salza,  six lieues au sud, du
ct oppos de Magdebourg. Mon cheval avait besoin de repos, et je
passai deux heures  Kloster-Meyendorf, grand couvent de femmes qui, par
parenthse, venait d'tre ravag par une centaine de soldats franais.
J'y ai cependant trouv un assez bon souper, et j'en suis parti 
l'entre de la nuit. Je passai par Gros-Wantsleben et Sulldorf, et
j'arrivai  Gros-Salza, o je trouvai enfin le gnral que je cherchais.
Ainsi un gnral changeait trois fois de cantonnement  de grandes
distances sans en prvenir. Pourtant il ne fut ni rprimand ni puni. 
mon retour, le marchal se contenta de dire, en haussant les paules:
_Quelle manire de servir!_

Les grandes missions se faisaient en voiture, avec des frais de poste
que quelques-uns mettaient dans leur poche, en se servant de chevaux de
rquisition, mauvaise manire  tous gards; car,  part du peu de
dlicatesse, on tait plus mal servi et l'on perdait un temps prcieux.
Quant aux missions  cheval, j'ai dj dit qu'on ne s'informait pas si
nous avions un cheval seulement en tat de marcher quand il s'agissait
d'aller au galop, si nous connaissions le pays, si nous avions une carte
(et nous en manquions toujours). L'ordre devait tre excut, et l'on ne
s'embarrassait pas des moyens. Je le ferai remarquer dans des occasions
importantes. Cette habitude de tout tenter avec les plus faibles
ressources, cette volont de ne rien voir d'impossible, cette confiance
illimite dans le succs qui avait d'abord t une des causes de nos
avantages, ont fini par nous devenir fatales.

Comme je me rendis seul de Magdebourg  Berlin, j'eus l'occasion d'aller
 Postdam visiter la demeure du grand Frdric, et j'en profitai
d'autant plus volontiers que les voyages de plaisir sont rares  la
guerre. Nous nous reposmes quelques jours  Berlin avant d'entreprendre
la nouvelle campagne dont je vais faire le rcit.




CHAPITRE V.

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.

IIe PARTIE.


MARCHE SUR LA VISTULE.--BATAILLE DE PULTUSK.--BATAILLE D'EYLAU.


L'orgueil de Napolon, sa confiance en sa puissance, avaient t ports
au comble par la conqute de la Prusse. Rien ne lui semblait impossible,
et, dans ses vastes projets, il ne connaissait plus de limite que celle
de sa volont. Matre de la ligne de l'Oder, il allait franchir ce
fleuve et se porter au-devant de l'arme russe, qui s'avanait sur la
Vistule. La plus redoutable de ses ennemies, l'Angleterre, tait la
seule qu'il ne pt prendre corps  corps. Mais il regardait les
puissances de l'Europe comme vassales de l'Angleterre. En les attaquant,
c'tait elle qu'il croyait combattre. Il dclara donc qu'il ne ferait la
paix avec la Prusse et la Russie que si elle tait commune 
l'Angleterre, et qu'il ne rendrait aucune de ses conqutes que lorsque
l'Angleterre restituerait les colonies qu'elle avait prises, soit  la
France, soit  la Hollande ou  l'Espagne, nos allis. Il voulait, selon
son nergique expression, _reconqurir les colonies par la terre_.
Pourtant la rsolution de s'avancer vers la Vistule, et peut-tre au
del, prsentait de graves difficults. Plus on s'loigne de son pays,
plus les embarras augmentent. Il fallait non-seulement rparer les
pertes qu'avait faites l'arme, mais augmenter son effectif, pourvoir 
son entretien, assurer ses communications, lui procurer des subsistances
dans un pays pauvre et  l'approche de la mauvaise saison. On doit lire
dans les historiens le rcit des moyens employs pour obtenir ces
rsultats, l'admirable intelligence, la prodigieuse activit dployes
en cette occasion par Napolon. La Grande Arme, dont l'effectif au
moment du dpart de Boulogne tait de quatre cent cinquante mille hommes
et de cinq cent mille au commencement de la guerre avec la Prusse, se
trouva porte  cinq cent quatre-vingt mille. Or la campagne d'Autriche
et celle de Prusse ayant  peine cot chacune vingt mille hommes,
l'arme augmentait  chaque campagne au lieu de diminuer; car on sait
que les librations n'taient pas admises pendant la guerre.

Ajoutons qu'en s'avanant autant dans l'intrieur de l'Allemagne,
Napolon se trouvait entour, sinon d'adversaires dclars, au moins de
neutres ou d'allis bien suspects. On ne doit pas se le dissimuler, tous
les tats de l'Europe taient nos ennemis, et on l'a bien vu en 1813. Il
fallait donc effrayer les uns par des menaces, attirer les autres par
des promesses. C'est ainsi que la Saxe, notre ennemie dans la campagne
prcdente, devint notre allie par son admission dans la confdration
du Rhin.

Il est vrai que nous pouvions trouver en Pologne des allis plus
sincres. Pour arriver  la Vistule et nous approcher de Varsovie, il
fallait traverser le duch de Posen. Il est vident que la prsence de
nos troupes allait faire soulever le pays, dans l'esprance de recouvrer
son indpendance. Mais cela seul devait inquiter l'Autriche, qu'il nous
importait de mnager. Dj cette puissance faisait connatre que toutes
les pertes qu'elle avait essuyes ne lui permettaient pas de prendre
part  la lutte, que la neutralit lui tait donc impose; et, en
attendant, elle runissait un corps de soixante mille hommes pour
protger ses frontires. On sait que ces corps d'observation deviennent
bientt des corps d'arme actifs, et qu'une circonstance que l'on croit
favorable change la neutralit en hostilit. Napolon s'expliqua avec
l'Autriche. Il fit entendre que dans le cas du rtablissement de la
Pologne, on pourrait lui donner la Silsie en compensation de la
Gallicie; si cet arrangement ne convenait pas, il promit que, tout en
favorisant l'insurrection de la Pologne russe et prussienne, ce qui
tait conforme aux droits de la guerre, il n'entreprendrait rien contre
les intrts de l'Autriche. Il annona d'ailleurs qu'il tait prt 
tout vnement, et fort dispos  combattre l'Autriche, si, malgr les
dispositions bienveillantes qu'il lui tmoignait, elle voulait entrer en
lutte.

Enfin, des msintelligences s'tant leves entre la Turquie et la
Russie, msintelligences entretenues habilement par Napolon, la Russie
s'tait vue oblige d'envoyer un corps de soixante mille hommes sur les
bords du Dniester.

Ainsi Napolon allait recommencer la guerre contre la Russie, seconde
par l'Angleterre, la Sude, et vingt mille Prussiens, dbris de leur
arme. Nous avions pour allis la confdration du Rhin, et bientt la
Turquie. L'Autriche restait inquite et silencieuse. La Pologne agite
s'apprtait  se joindre  nous. Telle tait la situation au moment de
la reprise des hostilits.

Depuis l'Oder jusqu' la Vistule nous ne devions pas rencontrer
d'ennemis. Les Prussiens occupaient Thorn, les Russes approchaient
seulement de Varsovie. Voici notre ordre de marche de la droite  la
gauche.  l'extrme droite, le prince Jrme, second du gnral
Vandamme, devait occuper la Silsie, faire le sige des places situes
sur le haut Oder, telles que Glogau et Breslau, pour nous rendre
entirement matres du cours de ce fleuve, le franchir ensuite et
couvrir la droite de l'arme en s'appuyant  la frontire d'Autriche. Le
marchal Davout (3e corps) se dirigeait de Cstrin sur Posen.  sa
gauche venait le marchal Augereau (7e corps), et, plus  gauche encore,
le marchal Lannes (5e corps), partant de Stettin. Tous ces corps runis
formaient quatre-vingt mille hommes. Les 1er, 4e et 6e corps, avec la
garde impriale et la rserve de cavalerie restes en arrire,
composaient une autre arme de quatre-vingt mille hommes, qui devait
appuyer le mouvement de la premire.

Ce fut alors que se prsenta la question du rtablissement de la
Pologne. Le marchal Davout fut reu  Posen avec un grand enthousiasme.
Le duch de Posen appartenait  la Prusse, et cette province semblait
plus impatiente que les autres de secouer le joug tranger. Notre
arrive leur parut le signal de leur indpendance, et, quoique aucun mot
n'et t dit  cet gard, la cause de la Pologne paraissait lie 
celle de la France. Les mmes sentiments se manifestrent plus tard 
Varsovie. On ordonna des leves d'hommes qui se firent d'abord avec
facilit. Mais bientt la haute noblesse polonaise se demanda o la
conduirait un entranement irrflchi. La fortune des armes pouvait nous
devenir contraire, et alors ils retombaient sous le joug des Prussiens
et des Russes, irrits de leur rvolte. Ils auraient donc voulu que
Napolon prt l'engagement de reconstituer la Pologne, en lui donnant
pour souverain un prince de sa famille. La proposition lui en fut faite
formellement en leur nom par le prince Murat, lorsqu'il eut, fait son
entre  Varsovie. Cette dmarche mcontenta Napolon. Il comprit
trs-bien que ce souverain tait Murat lui-mme, que l'enthousiasme des
Polonais, son esprit chevaleresque et son costume dj  demi polonais,
dsignaient assez; or, il ne voulait pas qu'on lui ft de conditions.
Lui-mme tait embarrass des suites que pouvait avoir une dmarche
aussi significative. La paix devenait plus difficile  conclure avec la
Prusse et la Russie. D'ailleurs qu'tait-ce que le rtablissement de la
Pologne sans la Gallicie, et pouvait-on s'exposer  s'attirer l'Autriche
sur les bras? Napolon voulait donc que les Polonais se donnassent  lui
unanimement, sans rserve, sans conditions. Il voulait qu'un grand
mouvement national fort pour ainsi dire la destine, et que le
rtablissement de la Pologne devnt une ncessit. Il n'y avait pas
moyen de s'entendre, puisque, comme le dit fort bien M. Thiers: _les
Polonais demandaient  Napolon de commencer par proclamer leur
indpendance, et que Napolon leur demandait de commencer par le
mriter._ D'ailleurs, leur concours pouvait-il inspirer une grande
confiance? J'en doutais un peu pour mon compte, et cette opinion ne
m'tait point particulire. Les marchaux Lannes et Augereau, marchant 
gauche de Posen, trouvaient dans les campagnes les Polonais peu disposs
 s'insurger. Ils reprsentaient  l'Empereur qu'il ne _fallait pas se
laisser blouir par l'enthousiasme factice des nobles de Posen; qu'au
fond, on les retrouverait toujours lgers, diviss, anarchiques, et
qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on puiserait
inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidit et sans
dure._ Aussi Napolon, vitant de les encourager ou de les dcourager
entirement, ne voulut point paratre  Varsovie. Il trouva en eux des
auxiliaires utiles, quitte  les sacrifier dans l'occasion, ce qu'il ne
manqua pas de faire. Aprs l'entre  Posen, on avait march sur
Varsovie. L'arme russe qui l'occupait n'essaya point de la dfendre;
elle repassa la Vistule en dtruisant le pont.

Je reprends l'historique du 6e corps.

J'ai dit que ce corps d'arme faisait partie de la rserve. Nous
partmes  notre tour de Berlin. L'tat-major se rendit en poste 
Posen, o nous arrivmes le 15 novembre, pendant que les troupes
faisaient leur mouvement. Nous logions chez Mme de Zastrow, femme de
l'ancien gouverneur prussien de cette ville, qui avait suivi le roi 
Koenigsberg. Je l'ai vue plusieurs fois; c'tait une personne douce et
aimable; on pense bien qu'elle tait triste et proccupe. Les malheurs
de la Prusse, l'incertitude de la destine de son mari, la surveillance
de trois grandes filles jeunes et belles au milieu d'une arme telle que
la ntre, taient des motifs suffisants de trouble, et l'on sent combien
devait tre pnible pour la femme du gouverneur prussien de Posen le
spectacle de l'enthousiasme qu'y excitait notre prsence. L'Empereur
arriva le 27 novembre au soir sans le moindre appareil. Quoiqu'il ft
nuit et qu'on ne pt l'apercevoir, mon htesse voulut aller au-devant de
lui; elle resta longtemps  la pluie et marchant dans la boue, trop
heureuse d'avoir vu un instant passer sa voiture. Le 28 novembre,
l'arme tait entre  Varsovie. A part l'importance politique de cette
conqute, Varsovie nous assurait un point de passage sur la Vistule, et
dj le marchal Davout avait franchi le fleuve, que les Russes ne
dfendirent pas plus qu'ils n'avaient dfendu la ville. Le marchal
Lannes (5e) le remplaa  Varsovie. Augereau (7e) s'tablit au-dessous
de Varsovie sur la Vistule, vis--vis de Modlin. L'Empereur chargea le
marchal Ney de s'emparer de la ville de Thorn, afin d'avoir deux points
sur la Vistule, ce qui tait important pour ses oprations ultrieures.
Nous partmes de Posen le 1er dcembre, et la 1re brigade arriva le 4
devant Thorn, en passant par Gnesen et Bromberg. Thorn, situ sur la
rive droite de la Vistule, n'a sur la rive gauche que le faubourg de
Podgurtz. Il fallait donc passer le fleuve pour entrer dans la ville.
Quinze mille Prussiens, commands par le gnral Lestoco, la
dfendaient. Le pont de bois qui unissait les deux rives avait t
dtruit. Le colonel Savary, du 14e de ligne (7e corps), tant rest en
arrire, occupait Podgurtz. Inform le 4 que l'ennemi commenait 
vacuer la ville, comptant sur la faveur de la population, il eut
l'audace de passer la Vistule sur des bateaux, malgr les glaons, avec
une faible partie de son rgiment; entreprise d'autant plus hasardeuse
que le lit de la Vistule est large en cet endroit et qu'on se trouvait
expos  la fusillade de l'ennemi plac sur l'autre rive. Les bateliers
polonais le secondrent, en se jetant dans l'eau et en tirant les
barques au rivage sous le feu de l'ennemi. La 1re brigade du 6e corps,
dj arrive  Podgurtz, ainsi que je l'ai dit, passa la Vistule, se
joignit au 14e et s'empara de la ville.

Le marchal tait, le 4,  Bromberg,  huit lieues en arrire; ce ne fut
que le 5 au matin qu'il apprit la prise de la ville. Il se rendit
aussitt au faubourg de Podgurtz, et n'entra  Thorn que le 6 au matin.
Je me trouvais seul auprs de lui; et, ds le 5 au soir, il m'envoya 
Thorn, qu'occupait dj la 1re division du 6e corps, runie au 14e
rgiment. Je fus heureux de pouvoir complimenter mon ancien chef de
bataillon sur la belle conduite de son rgiment, et le lendemain il
reut des flicitations bien plus flatteuses que la mienne. Les troupes
du 6e corps arrivrent successivement, et furent places en cercle sur
la rive droite de la Vistule, ayant en tte la cavalerie lgre pour se
garantir des courses des Cosaques. On s'occupa avec activit  rparer
le pont; cette opration ne fut pas aussi facile qu'on le suppose. Le 5
nous tions matres de la ville, et le pont fut  peine rpar le 15. Le
59e, qui arriva le dernier, passa la Vistule en bateaux le 13.

J'ai dit que ce dernier rgiment tait rest en garnison  Magdebourg.
Il y sjourna jusqu'au 25 novembre, et arriva  Thorn le 13 dcembre,
aprs dix-huit jours de marche sans un instant de repos. Il n'tait
nullement ncessaire de fatiguer ainsi ce rgiment; on pouvait le faire
partir un peu plus tt, ou mme lui accorder un ou deux sjours pendant
cette longue route. L'officier envoy de Thorn  Magdebourg pour porter
au 59e l'ordre de marcher ne revint qu'avec le rgiment. Ainsi, ayant
des frais de poste, il mettait dix-huit jours  faire cent dix lieues
comme un rgiment d'infanterie. C'tait assez son usage, pour viter 
la fois les fatigues et les chances de la guerre. Ce nouvel exemple de
zle et d'activit de sa part nous amusa beaucoup.

Varsovie et Thorn tant occups, Graudenz investi prs de tomber en
notre pouvoir, l'hiver pouvait tre employ au sige de Dantzick, dont
la prise nous et rendus matres du cours entier de la Vistule. L'poque
de l'anne et la difficult des chemins rendaient ncessaire de prendre
des quartiers d'hiver. Napolon y pensait d'autant plus, qu'il croyait
les Russes en pleine retraite sur le Prgel pour couvrir Koenigsberg.

Bientt il apprit qu'ils paraissaient s'tablir prs de Varsovie, entre
la Narew et l'Ukra, sur la droite de la Vistule. Ces deux rivires en se
runissant, avant de se jeter dans la Vistule, dcrivent un angle, dont
le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de
Varsovie. Les troupes prussiennes, places entre Dantzick et Koenigsberg,
se liaient aux Russes du ct de Thorn.  peine restait-il vingt mille
Prussiens arms, et dix mille composant les garnisons. La premire arme
russe, commande par le gnral Benningsen, occupait la position de la
Narew; la seconde, par le gnral Buxhowden, place en arrire 
Ostrolenka, ces deux armes formant quatre-vingt mille hommes. Dans
cette situation, les Russes pouvaient se runir aux Prussiens vers la
mer, et s'appuyant sur la forte place de Dantzick, passer la basse
Vistule et nous tourner sur la haute. Ils pouvaient aussi en laissant
les Prussiens en observation devant Koenigsberg, runir toutes leurs
forces dans l'angle form par l'Ukra et la Narew, et se porter sur
Varsovie. Napolon tait en mesure de faire face  ces deux combinaisons
et de repousser toutes les tentatives de l'ennemi. Mais il ne lui
convenait pas de se laisser attaquer par eux. Il ne lui convenait pas
non plus de les laisser s'tablir en quartiers d'hiver si proche de lui.
Il voulait bien faire reposer ses troupes, en arrtant la poursuite de
l'ennemi; mais il voulait que cet ennemi ft vaincu d'abord, et
entirement vaincu. Il se dcida donc  prvenir les Russes; il se
flattait de les dtruire comme il avait jusqu' prsent dtruit toutes
les armes ennemies; il voulait au moins les forcer de s'loigner de
Varsovie. Il quitta Posen, o il avait pass dix-neuf jours, et entra la
nuit  Varsovie, voulant viter les rceptions solennelles et tout ce
qui pourrait l'engager avec les Polonais. Le 23 dcembre il tait  la
tte de son arme, et dirigea lui-mme dans la nuit le passage de l'Ukra
 Okumin.

Je ne ferai point le rcit des combats livrs les 24, 25 et 26 dcembre,
sous le nom de batailles de Pultusk et de Golymine. Le 6e corps n'y a
pris aucune part, et cet crit n'est que le journal de l'aide de camp du
marchal Ney. Je dirai seulement que le passage de l'Ukra fut forc, les
Russes poursuivis le 25 et attaqus le 26, par le marchal Lannes 
Okumin, par les marchaux Davout et Augereau  Golymine. L'ennemi,
partout repouss, perdit quatre-vingts pices de canon, beaucoup de
bagages et vingt mille hommes, tant tus que blesss et faits
prisonniers. Les Russes taient en pleine retraite; et l'Empereur avait
russi dans son projet de les loigner de Varsovie. Mais le mauvais
temps et la nature du terrain rendirent les oprations difficiles et
empchrent de complter la victoire. Le terrain est naturellement
fangeux, la neige et la pluie le rendirent impraticable, et le nom des
_boues du Pultusk_ s'est conserv dans les souvenirs de nos soldats. Les
hommes enfonaient jusqu'aux genoux dans cette boue liquide, et beaucoup
d'entre eux y prirent. On pouvait  peine conduire l'artillerie en
doublant les attelages. Il en rsulta d'abord l'impossibilit de
connatre les mouvements de l'ennemi. Ainsi le marchal Lannes se trouva
seul  Pultusk en prsence de forces suprieures, parce qu'on croyait
que le gros de l'arme ennemie s'tait retir  Golymine. Il en rsulta
ensuite qu'aprs la victoire il fut impossible de poursuivre les Russes,
et qu'ils purent tranquillement effectuer leur retraite qu'ils
essayrent de transformer en victoire. L'toile de Napolon commenait
alors  plir. Le moment des demi-succs, des triomphes incomplets tait
arriv. Ce fut alors aussi que commencrent les misres de l'arme, le
manque de vivres, de fourrages, toutes les privations dont j'aurai
occasion de faire le rcit. L'attaque contre les Russes fut appuye 
gauche par les 1er et 6e corps, ce dernier formant l'extrme gauche.
Nous partmes donc de Thorn le 18 dcembre, en passant successivement 
Gollup, Strasburg et Zilona. Les Prussiens se retiraient  notre
approche. La 1re division, qui marchait en tte, les rencontra  Soldau,
et les en chassa aprs une vive rsistance: c'tait le 26 dcembre, jour
de la bataille de Pultusk. Je n'assistai point  cette affaire, ayant
t envoy la veille auprs du marchal Bernadotte, avec lequel nous
combinions nos mouvements. Je partis le soir de Zilona, et aprs
l'avoir cherch inutilement  Bizun, je le trouvai le matin dans un
village  trois lieues de l au moment o il allait en repartir. Je fis
trois lieues avec lui jusqu' un village prs de Mlawa, d'o il me
renvoya le soir mme au marchal Ney, que je trouvai le lendemain matin
 Soldau.

C'est la seule fois que j'ai vu le futur roi de Sude, qui me parut bien
diffrent de nos autres gnraux. D'abord il tait parfaitement aimable,
aimable pour tout le monde; premire diffrence. Il le fut beaucoup pour
moi, dont il ne connaissait que le nom. Il mangeait avec ses aides de
camp, avec les officiers en mission. Mon cheval tant trs-fatigu, il
m'en fit donner un autre pour faire route avec lui. Le soir de mon
dpart, le temps tait affreux; je lui dis en riant que je tcherais de
ne pas laisser tomber sa dpche dans la neige. Il me proposa d'attendre
au lendemain; il aurait ajout un _postscriptum_  sa lettre pour dire
au marchal Ney qu'il m'avait retenu. Je le remerciai, en lui disant
qu' la guerre il ne fallait pas perdre une minute pour se rendre  son
poste. Il avait pass toute la soire  questionner l'homme chez lequel
il logeait sur la situation du pays et les moeurs des habitants.
Assurment, il avait quelque esprance qu'on penserait  lui en Pologne,
et  tout vnement, il cherchait  se procurer des renseignements qui
pouvaient lui tre utiles, comme  se faire partout des partisans et des
amis.

Cette premire partie de la campagne termine, l'arme prit ses
cantonnements.  l'extrme droite, le 5e corps (Lannes), gardant
Varsovie, dans l'angle form par la Narew, le Bug et la Vistule:
position dont on avait chass les Russes; ensuite le marchal Davout (3e
corps)  Pultusk, Soult (4e corps)  Golymine, Augereau (7e corps) un
peu plus en arrire,  Plonsk; Ney (6e corps) aux environs de Mlawa et
de Neidenburg,  l'origine des affluents de la Narew, et liant la Grande
Arme au 1er corps (Bernadotte) cantonn vers Osterode et s'tendant
prs de la mer, pour dfendre la basse Vistule et protger le sige de
Dantzick que l'on allait entreprendre. Toutes les prcautions taient
prises pour faire communiquer entre eux les diffrents corps; tous les
passages sur la Vistule, Varsovie, Thorn, Graudenz (quand il fut en
notre pouvoir) mis en tat de dfense. Quant aux vivres, on donna les
ordres ncessaires; mais la saison rendant les arrivages difficiles,
j'ai presque toujours vu les soldats rduits  ce qu'ils pouvaient se
procurer dans le pays.

Le marchal Ney porta son quartier gnral  Neidenbourg, sur la route
d'Ostrolenka  Thorn. Nous y restmes du 27 dcembre au 11 janvier 1807,
logs dans la maison du bailli, que suivant notre usage nous occupions
tout entire, moins deux pices o il tait relgu avec sa famille. Le
marchal, n'ayant lui-mme qu'une petite chambre et un cabinet, nous
avait abandonn un grand salon, et ne parut pas un instant fatigu du
bruit tourdissant que nous lui faisions toute la journe.  part des
chansons et des facties, les jeux de hasard faisaient notre principale
occupation; souvent, et heureusement  tour de rle, l'un de nous se
couchait, n'ayant plus un sou. La joie des vainqueurs, aussi bruyante
que la colre des vaincus, s'augmentait encore du son d'une trompette
que l'un de nous s'tait procure. Pour le coup, le marchal demanda
grce, et la trompette disparut. J'admirai tant de patience; mais le
jour du dpart fut le jour des reprsailles. En montant  cheval, il ne
trouva pas son guide; il nous entendit faire quelques plaisanteries
assez innocentes; alors il nous dit que nous ne pensions qu' des
balivernes, que nous n'apprendrions rien, ne serions bons  rien. Il mit
son premier aide de camp aux arrts, parce qu'il ne savait pas nous
faire servir; enfin, il se vengea en un quart d'heure de la contrainte
qu'il prouvait depuis quinze jours. Le marchal ne savait pas faire une
rprimande de sang-froid. Il se taisait, ou il s'emportait au del de
toutes les bornes. Malgr cette violence de caractre, son coeur tait
bon, son esprit parfaitement juste, son jugement sain: qualits bien
prcieuses dans un militaire.

Le repos ne fut pas long pour le 6e corps. Le 11 janvier, nous partmes
de Neidenbourg pour Wartembourg et Allenstein. L'avant-garde du gnral
Colbert occupait Bartenstein; elle devait pousser ses avant-postes le
plus prs possible de Koenigsberg. Les divisions d'infanterie suivirent
le mouvement  d'assez grandes distances. Le marchal fit une course
rapide  Bartenstein, o je l'accompagnai. M. Thiers dit qu'il fut au
moment de prendre Koenigsberg; c'est aller trop loin. Je ne pense pas que
l'avant-garde dpasst jamais Preussich-Eylau, et mme dans
l'affaiblissement physique et moral o tait tombe l'arme prussienne,
il et fallu plus qu'une brigade de cavalerie pour entrer  Koenigsberg.
Quel tait donc le but de ces mouvements que l'Empereur n'avait pas
ordonns? C'tait d'abord de se procurer des vivres dont nous avions
grand besoin; ensuite de s'approcher de Koenigsberg, d'avoir peut-tre la
gloire d'y entrer le premier. Je ne sais  quelle occasion le marchal
Ney conclut  Bartenstein un armistice de quelques jours avec
l'avant-garde prussienne. Mais comme il fallait expliquer  l'Empereur
tous ces mouvements, je fus envoy de Bartenstein  Varsovie. Jamais je
ne fis un voyage aussi difficile; le rcit suivant en fera juger.

Je partis le 15 au soir de Bartenstein en traneau par un temps
pouvantable; des chevaux de poste me conduisirent par Heilsberg,
Allenstein et Neidenbourg jusqu' Mlawa, o commencrent mes misres. Le
pays dans lequel j'entrai tait ruin par le passage des troupes russes
et franaises, par la bataille de Pultusk et de Golymine. J'eus beaucoup
de peine  avoir des chevaux  Mlawa. Ce fut bien une autre affaire 
Ciechanow, o j'arrivai le 17; il fallut perscuter le bourgmestre et
les juifs, notre seule ressource en Pologne, puisqu'ils entendent seuls
l'allemand. Enfin j'obtins deux rosses et une mauvaise charrette qui
devait me traner jusqu' Pultusk. La gele avait succd au dgel. On
voyait de Ciechanow  Pultusk les chevaux et les voitures d'abord
enfoncs dans la boue, en ce moment incrusts dans la terre gele. Les
villages taient entirement dvasts.  une lieue de Ciechanow, une
roue de ma charrette cassa; on prit du temps pour la rparer. 
Golymine, quoique mes chevaux fussent puiss de fatigue, il fallut
marcher encore, n'ayant pu en trouver d'autres. Mon postillon m'assura
qu'on en trouverait  Pezemodowo, village  deux lieues de Pultusk. J'y
arrivai le soir, et je descendis au chteau, o l'tat-major d'un
rgiment du 4e corps me donna l'hospitalit. On me promit des chevaux,
que j'attendis longtemps, et qui me menrent  Pultusk; l, j'attendis
plus longtemps encore deux chevaux, un mauvais traneau et un postillon
compltement sourd et qui ne savait que le polonais.  une lieue de
Pultusk, le traneau cassa en mille pices au milieu d'un bois. Je me
mis  pied, prcd de mon postillon  cheval, aprs avoir charg sur
ses paules un paquet que je portais au major gnral. Aprs avoir fait
prs de quatre lieues  pied et dans cet quipage, j'arrivai au point du
jour  un village dont les seigneurs, qui parlaient latin, me promirent
des chevaux, que je fus pourtant oblig de prendre moi-mme de force
chez les paysans. J'arrivai  Sirosk, o je trouvai enfin les postes
rtablies. Je passai le Bug dans un bac, le pont n'tant pas encore
raccommod. Les glaons rendaient le passage assez difficile, mais
j'arrivai  bon port. Mes chevaux me conduisirent  Nieporen, et ceux de
cette dernire poste  Varsovie, o je terminai heureusement un aussi
singulier voyage.

Pourtant j'ai rempli des missions plus pnibles encore. Ici du moins ma
direction tait assure, je n'avais  combattre que la fatigue; et si je
portais mes dpches  pied ce n'tait pas ma faute. Mais j'ai pass
quelquefois des nuits entires au milieu des bois, par des chemins
dfoncs, expos  la pluie ou  la neige  demi fondue que le vent du
nord me jetait  la figure, craignant que mon cheval ne s'abattt, que
mon guide ne m'gart et responsable des ordres dont j'tais porteur.
Dans une de ces missions j'eus lieu d'admirer la bont des Allemands. Ma
voiture versa dans un village que nous avions brl, et les habitants
sortirent de leurs maisons  demi consumes pour m'aider  la relever;
en Espagne ils m'auraient tir des coups de fusil. L'Empereur me garda
un jour  Varsovie, et me renvoya le 18 avec le colonel Jomini[18]
charg d'une mission particulire et verbale pour le marchal Ney. En
voici la cause. La lettre dont j'tais porteur avait irrit Napolon; et
il exprima son mcontentement contre le marchal en termes fort durs.
_Que signifiaient ces mouvements qu'il n'avait point ordonns, qui
fatiguaient les troupes et qui pourraient les compromettre? Se procurer
des vivres? S'tendre dans le pays, entrer  Koenigsberg? C'tait  lui
qu'il appartenait de rgler les mouvements de son arme, de pourvoir 
ses besoins. Qui avait autoris le marchal Ney  conclure un armistice,
droit qui n'appartenait qu' l'Empereur gnralissime? On avait vu pour
ce seul fait des gnraux traduits devant un conseil d'enqute_. Jomini
tait donc charg de lui tmoigner le mcontentement de l'Empereur. Il
voulut bien me raconter tout cela pendant notre voyage, et je fus fort
sensible  une marque de confiance dont je n'ai point abus.

Notre retour ne fut pas exempt d'embarras, moins grands pourtant que
ceux que j'avais eus en allant. Nous rejoignmes le marchal 
Allenstein; mais de grands vnements venaient de se passer en notre
absence.

Aprs la perte de la bataille de Pultusk, le gnral Benningsen avait
pass sur la gauche de la Narew, et remontait cette rivire pendant que
le gnral Buxhowden la remontait galement sur la rive droite, sans
pouvoir se runir  l'arme principale, parce que les ponts avaient t
emports par les glaces. Rien n'et t plus facile que de dtruire
isolment ces deux portions de l'arme russe. Mais l'affreux dgel et le
dluge de boue dont j'ai fait la description, nous empchaient galement
d'clairer la marche de l'ennemi et de le poursuivre. Les gnraux ne
purent se runir qu' Nowogrod sur la Narew, au-dessus d'Ostrolenka.
Benningsen voulait reprendre l'offensive, et venait  peine de vaincre
les objections de son collgue, lorsque lui-mme fut nomm gnral en
chef et Buxhowden rappel. Rien ne s'opposait donc plus  l'excution de
son plan. Il s'agissait de tourner par un mouvement en arrire la masse
des forts qui couvrent ce pays, de traverser la ligne des lacs, et de
se porter vers la rgion maritime et la Vistule, en passant par Arys,
Rastenbourg et Bischofftein. Par ce moyen, on secourait Dantzick, et
l'on tournait la position de Napolon en avant de Varsovie, qu'il serait
forc d'abandonner. L'arme russe se portait donc de notre extrme
droite  notre extrme gauche. Elle esprait surprendre les
cantonnements des 1er et 6e corps, et dtruire l'aile gauche de notre
arme, tout en forant l'aile droite d'abandonner sa position. Ce plan
hardi et habilement conu demandait une excution galement prompte et
vigoureuse. Car si on laissait le temps  Napolon de runir ses corps
d'arme, il pouvait  son tour marcher sur les Russes, les dborder et
les acculer  la mer. La situation des 6e et 1er corps  l'aile gauche
favorisa d'abord le gnral russe. Les 5e, 3e, 4e et 7e taient
rapprochs les uns des autres autour de Varsovie. Le 6e qui liait le 7e
au 1er, occupait une grande tendue de pays; et les excursions que
faisait faire le marchal Ney dans la direction de Koenigsberg le
sparaient bien plus encore du reste de l'arme. L'avant-garde occupait
encore Bartenstein, les divisions en arrire  Allenstein et Hohenstein,
quand l'arme russe dbouchant de Rastenbourg se dirigea sur Heilsberg
par Bischofftein. Le gnral Colbert, commandant notre avant-garde, se
retira prcipitamment; ses troupes, presque entoures  Bischofftein, le
21 janvier, se firent jour et regagnrent Allenstein. Le marchal Ney,
qui occupait ce bourg, mit tous ses officiers en campagne pour
concentrer ses troupes dans la direction de Hohenstein et de
Gilgenbourg, afin de se rapprocher du 1er corps, qui se runissait 
Osterode.  peine arriv  Varsovie le 20 janvier, je repartis le 21 au
soir pour porter l'ordre au gnral Marchand, qui devait tre 
Hohenstein. Je partis  l'entre de la nuit, par le froid le plus
rigoureux. Arriv  Hohenstein, je ne trouvai point le gnral, et je
fus oblig d'aller  un village distant de trois lieues, qu'il avait
lui-mme dsign pour son quartier gnral. Il n'y avait dans ce village
aucun Franais, et les paysans ne parlaient que polonais. J'en trouvai 
la fin un qui savait un peu d'allemand, et qui m'assura qu'un gnral
logeait  un chteau loign de deux lieues. Je conjecturai que ce
pouvait tre celui que je cherchais. J'y allai; c'tait enfin lui. Le 22
au matin, je partis pour rejoindre le marchal  Neidenbourg. Le froid
tait tellement vif, et je pris si peu de prcautions pour m'en
garantir, que j'arrivai  Gilgenbourg avec les oreilles geles. Deux
femmes parvinrent  me les sauver en les frottant avec de la neige; et,
aprs m'tre repos quelque temps, je continuai ma route. Je voyageai
toute la nuit avant d'arriver  Neidenbourg. Enfin, aprs des peines et
des difficults infinies, je terminai cette course ou pour mieux dire je
crus l'avoir termine, car le marchal n'tait pas  Neidenbourg. Le
colonel Jomini, qui retournait  Varsovie, fut le seul que je trouvai.
Il m'apprit la marche de l'ennemi, que j'ignorais encore (puisqu'on ne
nous parlait jamais de rien), et il me dit que je trouverais le marchal
 Hohenstein, o j'arrivai le 23 au matin.

Cet exemple prouve une fois de plus combien de difficults, souvent mme
d'embarras, nous prouvions  remplir nos missions. C'tait peu que de
braver jour et nuit en toute saison les fatigues, les privations, les
souffrances; nous tions encore tourments par la crainte de ne pas
russir. Peut-on croire qu'un gnral changet trois fois de
cantonnement sans en prvenir son chef, et n'est-il pas plus tonnant
encore que le marchal Ney tolrt des ngligences si coupables?

Les troupes restrent trois jours autour de Hohenstein, dont la brigade
Labasse (50e et 59e) faisait la garnison, et o le quartier gnral se
trouvait un peu aventur, n'ayant devant lui qu'une grand'garde 
cheval, que les Cosaques harcelaient sans cesse et finirent par enlever
le 26 au matin; mais la bonne contenance de la garnison empcha l'ennemi
de tenter des attaques plus srieuses. Le 27, le 6e corps continua sa
retraite sur Tannenberg et Gilgenbourg, o nous arrivmes le 28 sans
tre poursuivis ni mme suivis. Le corps d'arme s'y concentra dans les
jours suivants.

Le marchal Bernadotte s'tait retir sur notre gauche avec autant de
succs et plus de mrite, car ses troupes fort dissmines furent
attaques plus srieusement. Averti par le marchal Ney de la marche des
Russes, tous deux rsolurent de se concentrer  Osterode et Gilgenbourg.
C'est ce qu'avait excut le 6e corps, ainsi que je l'ai dit. Quant au
1er corps, qui tait fort dispers, il marcha par diverses directions.
Les troupes que conduisait Bernadotte en personne rencontrrent
l'avant-garde russe  Mohrungen, en avant de Liebstadt. Le marchal ne
craignit point d'attaquer, avec neuf mille soldats qui venaient de faire
dix lieues, seize mille ennemis bien posts et tablis depuis la veille.
Il se fit jour avec une perte de sept cents hommes, quand l'ennemi en
perdit seize cents, et atteignit Osterode pendant que les Russes,
concentrs  Liebstadt, se croyaient encore une fois vainqueurs, parce
qu'ils avaient enlev  Mohrungen les quipages de Bernadotte.

Ainsi cette marche rapide et bien combine fut si mal excute, le
gnral en chef mit dans ses oprations si peu d'ensemble et d'activit,
que deux corps d'arme isols se retirrent devant eux, presque sans
prouver aucune perte; qu'ils se runirent dans une belle position sur
les plateaux en arrire d'Osterode, et s'y soutinrent jusqu'au moment o
l'on vint  leur secours. Ce moment tait arriv.

Napolon, apprenant la marche des Russes, leva ses cantonnements pour
marcher lui-mme  leur rencontre. Il laissa le 5e corps  Sirock, au
confluent du Bug et de la Narew, pour dfendre Varsovie contre deux
divisions russes restes de ct. Ces prcautions prises, il se mit en
marche avec la garde impriale, la rserve de cavalerie, les 3e, 4e et
7e corps, et voici quel fut son plan:

Pendant que les Russes cherchaient  gagner la basse Vistule, pour
prendre  revers sa position de Varsovie sur la Haute, il manoeuvra pour
tourner leur gauche  son tour, les repousser vers la mer et les forcer
de se renfermer dans Koenigsberg, o ils auraient t pris comme,
quelques mois auparavant, les Prussiens dans Lubeck. Le rendez-vous
gnral tait  Allenstein sur l'Alle: la cavalerie d'avant-garde, le 4e
corps et la garde impriale, marchant par Willemberg, le 3e corps par
Misniecz, le 7e par Neidenbourg. Le 6e devait les y joindre par
Hohenstein. Nous partmes donc de Gilgenbourg le 2 fvrier, toujours
harcels par les Cosaques; et, aprs quelques instants de repos 
Hohenstein, nous arrivmes le 3 au matin  Allenstein. L'Empereur y
tait dj. Il entretint un instant le marchal Ney  son bivouac, et
nous jugemes facilement  la physionomie de celui-ci qu'il le
rprimanda sur ses courses aventureuses. L'arme se porta ensuite 
gauche pour suivre l'ennemi dans la direction de Jnchowo (route
d'Elbing). Par une manoeuvre habile Napolon avait ordonn au marchal
Bernadotte de se rapprocher successivement de la Vistule, ft-ce mme
jusqu' Thorn, afin d'attirer l'ennemi  sa poursuite. Tandis que les
Russes porteraient ainsi leur droite en avant, la Grande Arme
tournerait plus facilement leur gauche pour les rejeter sur la basse
Vistule et sur la mer. Mais la ruse avait t dcouverte par une dpche
adresse  Bernadotte et surprise par les Cosaques. Ainsi Benningsen, au
lieu de poursuivre le 1er corps sur la basse Vistule, rangea son arme
entre l'Alle et la Passarge  Jnchowo, et parut se prparer  livrer
bataille. Napolon ne pouvait comprendre que l'arme russe ft si
promptement runie sur ce terrain, car la marche de l'arme franaise
par Allenstein ne pouvait tre assez promptement connue de Benningsen
pour le faire renoncer  son projet d'opration sur la basse Vistule. Il
apprit bientt la vrit, et le stratagme tant dcouvert, il ordonna
au marchal Bernadotte de quitter la Vistule et de venir promptement
appuyer la gauche de la Grande Arme. D'ailleurs, il ne craignait pas de
livrer bataille avec soixante-quinze mille Franais, qu'il avait sous la
main, contre quatre-vingt-dix mille Russes. La veille au soir, le pont
sur l'Alle avait t enlev par le 4e corps aprs un vif combat; ainsi
la gauche de l'ennemi pouvait tre tourne. Benningsen le sentit; il se
retira dans la nuit par les routes d'Arendorf et d'Eylau. Il fallut donc
renoncer pour cette fois  l'espoir de la bataille que nous attendions.

Le lendemain 4, la poursuite continua sur trois colonnes.  droite
Davout (3e corps), suivant le cours de l'Alle, s'empara de Guttstadt,
qui renfermait quelques magasins. Au centre l'Empereur, prcd de la
cavalerie avec les 4e et 7e corps;  gauche, Ney (6e corps), vers la
Passarge. L'arrire-garde ennemie se retirait en combattant toujours.
Notre marchal la poursuivit avec sa vigueur accoutume; il s'exposa
beaucoup ce jour-l. Le gnral Gardanne[19] fut bless auprs de lui.
Aprs une journe longue et pnible, nous couchmes au village de
Scholitten. Le gnral Lestocq avec les Prussiens se trouvait sur la
rive gauche de la Passarge; le 6e corps, charg de le poursuivre, passa
le pont  Deppen le 5 au matin. Lestocq prcipita sa retraite pour
passer la Passarge  la hauteur de Wormditt (route d'Elbing  Koenigsberg
par Eylau), et il laissa pour protger sa marche une arrire-garde de
quatre mille hommes. Le 6e corps l'attaqua  Waltersdorf, et la culbuta
sur tous les points: la brigade Labasse se distingua particulirement,
ainsi que deux rgiments de dragons dtachs prs du marchal Ney. Mille
morts ou blesss, deux mille cinq cents prisonniers, beaucoup
d'artillerie et de bagages furent le rsultat de cette journe. Nous
allmes nous reposer de nos fatigues  Liebstadt.

Le 6, nous passmes la Passarge et arrivmes  Wormditt. La marche fut
paisible, le gnral Lestocq ayant gagn de l'avance pendant que nous
combattions son arrire-garde. En repassant sur la rive droite de la
Passarge, nous nous trouvions sur la route et en arrire de la Grande
Arme. Ce mme jour, dans la soire, Benningsen arrivait  Landsberg, o
il voulait s'arrter; il posta dans ce but un fort dtachement
d'infanterie et de cavalerie au village de Hoff; la cavalerie du prince
Murat renversa d'abord la leur, puis leur infanterie aprs une
rsistance opinitre; une division du 4e corps complta la dfaite.
Benningsen ne pouvant plus conserver Langsberg, se retira dans la nuit 
Eylau.

Notre arme y arriva dans la soire du 7. Un combat sanglant eut lieu 
Ziegelhoff avec l'arrire-garde ennemie, qui se replia et fut poursuivie
jusque dans Eylau, o Napolon s'tablit.

Sur ces entrefaites, le marchal Ney recevait, dans la nuit du 6 au 7,
l'ordre de marcher sur Kreutzbourg, et d'en approcher le plus possible.
On battit la gnrale au point du jour, et l'on fit attendre longtemps
les troupes avant de partir. La gnrale doit se rserver pour les
occasions pressantes; il faut alors s'assembler vite et partir
sur-le-champ. Aprs une marche de huit lieues, qui ne fut point
inquite, le 6e corps traversa le champ de bataille de Hoff couvert de
cadavres et s'arrta  Landsberg.

Depuis l'arrive de l'Empereur, l'arme russe se retirait pas  pas, en
se rapprochant de Koenigsberg. Le gnral paraissait chercher une
position favorable pour faire halte et dcider cette grande querelle. Il
crut l'avoir trouve dans les environs de Preussich-Eylau, et concentra
son arme en arrire de cette ville. D'ailleurs tant serr de prs, il
crut qu'il valait mieux s'arrter, faire face  l'ennemi et livrer
bataille dans un terrain convenable que de se laisser ainsi poursuivre 
outrance et dtruire en dtail. L'Empereur ignorait cette dtermination,
et ne la connut que dans la nuit du 7 au 8. Le marchal Ney, qui n'en
avait aucune ide, m'envoya au quartier gnral le 7 au soir. Il rendait
compte  l'Empereur de sa longue marche pour gagner Landsberg et
annonait qu'il continuerait le lendemain son mouvement sur Kreutzbourg,
en poussant devant lui le gnral Lestocq. C'est la plus importante
mission que j'aie remplie, et la plus singulire par ses circonstances;
elle mrite donc d'tre raconte avec quelques dtails.

Je partis de Landsberg, le soir  neuf heures, dans un traneau. En
quittant la ville, les chevaux tombrent dans un trou; le traneau
s'arrta heureusement au bord du prcipice, dont ils ne purent jamais
sortir. Je revins  Landsberg, et je pris un de mes chevaux de selle. Le
temps tait affreux; mon cheval s'abattit six fois pendant ce voyage;
j'admire encore comment je pus arriver  Eylau. Les voitures, les
troupes  pied,  cheval, les blesss, l'effroi des habitants, le
dsordre qu'augmentaient encore la nuit et la neige qui tombait en
abondance, tout concourait dans cette malheureuse ville  offrir le plus
horrible aspect. Je trouvai chez le major gnral un reste de souper que
dvoraient ses aides de camp, et dont je pillai ma part. Ayant reu
l'ordre de rester  Eylau, je passai la nuit couch sur une planche, et
mon cheval attach  une charrette, sell et brid. Le 8,  neuf heures
du matin, l'Empereur monta  cheval, et l'affaire s'engagea. Au premier
coup de canon, le major gnral m'ordonna de retourner auprs du
marchal Ney, de lui rendre compte de la position des deux armes, de
lui dire de quitter la route de Kreutzbourg, d'appuyer  sa droite, pour
former la gauche de la Grande Arme, en communiquant avec le marchal
Soult.

Cette mission offre un singulier exemple de la manire de servir  cette
poque. On comprend l'importance de faire arriver le marchal Ney sur le
champ de bataille. Quoique mon cheval ft hors d'tat d'avancer mme au
pas, je savais l'impossibilit de faire aucune objection. Je partis.
Heureusement j'avais vingt-cinq louis dans ma poche; je les donnai  un
soldat qui conduisait un cheval qui me parut bon. Ce cheval tait rtif,
mais l'peron le dcida. Restait la difficult de savoir quelle route
suivre. Le marchal avait d partir  six heures de Landsberg pour
Kreutzbourg. Le plus court et t de passer par Pompiken, et de joindre
la route de Kreutzbourg. Mais le gnral Lestocq se trouvait en prsence
du marchal; je ne pouvais pas risquer de tomber entre les mains d'un
parti ennemi; je ne connaissais pas les chemins, et il n'y avait pas
moyen de trouver un guide. Demander une escorte ne se pouvait pas plus
que demander un cheval. Un officier avait toujours un cheval excellent,
il connaissait le pays, il n'tait pas pris, il n'prouvait pas
d'accidents, il arrivait rapidement  sa destination, et l'on en doutait
si peu, que l'on n'en envoyait pas toujours un second; je savais tout
cela. Je me dcidai donc  retourner  Landsberg, et  reprendre ensuite
la route de Kreutzbourg, pensant qu'il valait mieux arriver tard que de
ne pas arriver du tout. Il tait environ dix heures, le 6e corps se
trouvait  plusieurs lieues de Landsberg, et engag avec le gnral
Lestocq. Enfin, je vins  bout de joindre le marchal  deux heures. Il
regretta que je fusse arriv si tard, en rendant justice  mon zle et
en convenant que je n'avais pu mieux faire.  l'instant mme il se
dirigea sur Eylau, et il entra en ligne  la fin de la bataille,  la
chute du jour. Le gnral Lestocq, attir comme nous sur le terrain, y
tait arriv plus tt. Si je n'avais pas prouv tant d'obstacles dans
ma mission, nous l'aurions prcd, ce qui valait mieux que de le
suivre.

Que s'tait-il pass pendant cette terrible journe, dont j'ai  peine
vu le commencement et la fin? J'en dirai un mot selon mon habitude.

Le 8, au matin, quand la bataille s'engagea, Napolon n'avait sous sa
main que les 4e et 7e corps, la cavalerie et la garde impriale. Le 3e
corps (Davout) tait sur la droite  Bartenstein,  moins de quatre
lieues; le 6e corps, sur la gauche, dans la direction de Kreutzbourg,
ainsi que je l'ai dit. Selon M. Thiers, Napolon envoya dans la soire
du 7 plusieurs officiers aux marchaux Davout et Ney pour les ramener
sur le champ de bataille[20]. C'est une erreur en ce qui concerne le
marchal Ney; il ne reut aucun avis, et ne se doutait pas de la
bataille quand je le joignis le 8  deux heures, dans la direction de
Kreutzbourg.

Les Russes taient rangs sur deux lignes en avant d'Eylau, faisant face
 la ville, appuys par de fortes rserves, la cavalerie sur les ailes,
le front couvert par trois cents bouches  feu. Du ct des Franais, le
4e corps occupait la gauche et la ville d'Eylau comme un bastion avanc;
le 7e corps (Augereau) le centre,  droite de la ville, jusqu'au village
de Rothenen. C'est  droite de ce dernier village que l'on attendait le
3e corps (Davout). L'affaire commena par une pouvantable canonnade,
qui embrasa Eylau et Rothenen, et fit prouver aux deux armes des
pertes supportes avec un courage hroque. Napolon attendait pour agir
l'arrive du 3e corps (Davout). Il parut  l'extrme droite et fit
replier l'avant-garde ennemie. Le 7e corps se porta en avant entre Eylau
et le 3e corps; ce corps d'arme, presque dtruit par la mitraille, fut
oblig de se replier. L'infanterie russe s'avanait sur le centre de la
position. Un effort incroyable de notre cavalerie la repoussa. Le 3e
corps, au milieu d'une lutte acharne, commenait  tourner la gauche de
l'ennemi. Le gnral Lestocq, arrivant de Kreutzbourg, rtablit un
instant le combat; mais ses efforts ne purent regagner le terrain perdu,
et le marchal Davout conserva sa position. Les deux armes, puises de
fatigue, auraient peut-tre recommenc la lutte, quand le marchal Ney
arriva  Schmoditten sur la droite des Russes. Benningsen, craignant
d'tre envelopp, dirigea contre ce village une attaque que la brigade
Liger-Belair (6e lger, 39e) repoussa nergiquement. Benningsen prit
alors le parti de la retraite.

Nous ignorions cette dtermination, et le marchal Ney en particulier ne
connaissant pas les dtails de la bataille, croyait qu'elle
recommencerait le lendemain. Le 6e corps, arriv le dernier, et n'ayant
pas pris part  l'action, devait naturellement tre engag le premier.
Une misrable cabane runit  Schmoditten l'tat-major. Le paysan qui
l'habitait avait t tu, je ne sais par qui, ni comment. Pour tout
souper, le marchal prit comme nous sa part d'une mauvaise oie. Il nous
exhorta  nous reposer, en annonant la bataille pour le lendemain.
_S'il le faut_, ajouta-t-il, _je mettrai pied  terr, le sabre  la
main, et j'espre qu'on me suivra_. Nous l'assurmes que nous serions
tous heureux et fiers de vaincre ou de mourir avec lui. Il s'tendit
ensuite sur une planche, et dormit d'un profond sommeil. Le 9 au matin,
ainsi que je l'ai dit, l'ennemi s'tait retir. Le 6e corps devait
occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allmes voir le
champ de bataille. 11 tait horrible et littralement couvert de morts.
Le clbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible ide. Il
peint du moins avec une effrayante vrit l'effet de ces torrents de
sang rpandus sur la neige. Le marchal, que nous accompagnions,
parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son motion; et il
finit par dire en se dtournant de cet affreux spectacle: _Quel
massacre, et sans rsultat!_ Nous rentrmes  Eylau, dont le lugubre
aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait cause le
champ de bataille. Les maisons taient remplies de blesss auxquels on
ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les
habitants en fuite; nous-mmes n'ayant littralement rien  manger. Il
faisait un temps pouvantable, et ceux qui ont fait la guerre savent
combien cette circonstance augmente la fatigue, et rend plus sensibles
les privations. Il n'en fallait pas moins poursuivre l'ennemi qui se
retirait derrire la Prgel pour couvrir Koenigsberg. Le prince Murat
suivit les Russes jusqu' la Frisching, petite rivire qui coule de la
ligne des lacs  la mer,  quatre lieues en avant de Koenigsberg; le 6e
corps, moins fatigu que les autres, le suivit aux avant-postes, les 3e
et 4e marchrent un peu en arrire.

Maintenant  quel parti s'arrter? Allait-on poursuivre les Russes?
fallait-il prendre en arrire des quartiers d'hiver? Les Russes, retirs
derrire la Prgel et  Koenigsberg mme, se prparaient  s'y dfendre;
les murs garnis d'artillerie, la ville entoure de quelques ouvrages
construits  la hte, pouvaient offrir de la rsistance. Si l'on
russissait, la Prusse entire tait conquise, une partie de l'arme
russe prise dans Koenigsberg, l'autre force de se retirer derrire le
Nimen. Mais si l'on chouait, la retraite nous et exposs aux plus
grands revers. Pour le comprendre, il faut se rendre compte de la
situation matrielle et morale de l'arme franaise  cette poque,
situation, que les historiens n'ont point assez explique.

Voici quel tait l'tat des prsents sous les armes au commencement de
fvrier, poque de la reprise des hostilits:

Le marchal Lannes          (5e corps)           12,000 hommes.
     --     Davout          (3e  --  )           18,000   --
     --     Soult           (4e  --  )           20,000   --
     --     Augereau        (7e  --  )           10,000   --
     --     Ney             (6e  --  )           10,000   --
     --     Bernadotte      (1er --  )           12,000   --
     --     Oudinot         (grenadiers runis)   6,000   --
La garde                                          6,000   --
La cavalerie de Murat                            10,000   --

                                                -------

                                  Total         104,000 hommes.

On voit que, depuis l'ouverture de la campagne, l'arme se trouvait
diminue d'un tiers, et que le 6e corps en particulier, qui n'avait paru
ni  Pultusk, ni  Eylau, et dont l'avant-garde seule combattait  Ina,
le 6e corps ne comptait plus que dix mille hommes au lieu de vingt
mille; et cependant douze mille recrues rejoignirent successivement les
diffrents corps, et tous les chevaux de l'Allemagne avaient t enlevs
pour remonter la cavalerie. Dans le mois de fvrier, l'arme prouva de
nouvelles pertes par les maladies et les combats d'avant-garde.  Eylau,
elle eut dix mille hommes hors de combat, dont trois mille morts. Je
sais que cinquante-quatre mille Franais combattirent soixante-douze
mille Russes, que nos deux cents bouches  feu rpondaient aux quatre
cents de l'ennemi; je sais que leur perte fut de trente mille hommes;
mais enfin notre arme n'en tait pas moins elle-mme considrablement
affaiblie. Il s'en fallait que cette norme diminution d'hommes ft
relle. On comptait soixante mille absents, presque tous maraudeurs.

L'amour du pillage n'tait pas leur seul motif; la ncessit de se
procurer des vivres semblait les justifier. Jamais on n'a donn plus
d'ordres que Napolon pour assurer les subsistances de son arme; jamais
il n'y en eut de plus mal excuts. D'abord, quelques-uns taient
inexcutables, et l'on reconnaissait dj les illusions ou le
charlatanisme de celui qui devait ordonner un jour _de protger les
paysans qui apporteraient des vivres au march de Moscou_. Dcouvrir les
denres caches, en faire venir de Varsovie, rparer les fours, les
moulins, faire des distributions rgulires, tablir des magasins de
rserve, tout cela est bien sur le papier; mais ceux qui ont fait cette
campagne savent ce qui nous en revenait. On a donc eu tort de dire que
l'arme avait le ncessaire et quelquefois davantage. Je puis assurer au
contraire qu'avec des ordres si bien donns en janvier, notre corps
d'arme mourait de faim en mars. Napolon en convenait lui-mme
quelquefois. _Nous sommes au milieu de la neige et de la boue_,
crivait-il  son frre Joseph, _sans vin, sans eau-de-vie, sans pain_.
Mais fallait-il rassurer l'opinion publique qui s'inquitait des
souffrances de nos soldats: _J'ai de quoi nourrir l'arme pendant un
an_, crivait-il au ministre de la police; _il est absurde de penser
qu'on peut manquer de bl, de vin, de pain et de viande en Pologne_.
Cette viande se bornait souvent aux cochons de lait, dont la chair
malsaine causa des dyssenteries dans l'arme et jusque dans notre
tat-major.

Les tranards, en dvastant le pays, privaient l'arme des ressources
qu'elle aurait pu se procurer rgulirement. Ils augmentaient la fatigue
des soldats rests sous les drapeaux et forcs de faire le mme service
avec un bien moins grand nombre d'hommes. Quelques-uns se demandaient si
ce n'tait pas une duperie, tandis qu'ils pouvaient vivre plus  l'aise,
et l'exemple des maraudeurs devint contagieux. Le froid augmenta bientt
leurs souffrances, car  la fin de fvrier, le thermomtre descendit 
dix degrs. Le dcouragement et la tristesse s'emparrent surtout de la
cavalerie, dont les chevaux se soutenaient  peine. Cette arme est moins
propre que l'infanterie  supporter toutes les misres de la guerre. Il
ne faut  l'infanterie que du pain et des souliers. Il faut de plus  la
cavalerie le ferrage et la nourriture des chevaux. Dans cette situation,
les Cosaques se rendirent redoutables. Leurs chevaux exigent moins de
soins; l'homme et sa monture sont faits au climat.

Napolon se dcida donc  rtrograder et  reprendre les cantonnements
que nous occupions, en les modifiant comme je vais le dire. Nous nous
attendions mme  repasser la Vistule, et avec une arme si puise, et
atteinte mme dans son moral, ce parti semblait invitable. Napolon en
jugea autrement. Repasser la Vistule tait s'avouer vaincu; au
contraire, reprendre les anciens cantonnements pouvait s'expliquer par
la ncessit de donner du repos  ses troupes, aprs une excursion dans
laquelle nous avions eu tout l'avantage. On se prparait ainsi 
terminer compltement au printemps cette terrible lutte.

La retraite commena le 17 fvrier. Le 6e corps, auquel on adjoignit une
division de cavalerie, fut charg de l'arrire-garde. Nous partmes de
Mlhausen, et arrivmes  Eylau sans tre inquits. Le 18, on se
dirigea sur Landsberg. L'Empereur avait laiss  Eylau un officier
charg de faire transporter les nombreux blesss que renfermaient cette
ville et les environs. Le mauvais temps, les difficults des transports,
l'tat de plusieurs de ces malheureux, obligrent d'en abandonner un
grand nombre. Je fus charg ce jour-l de suivre le gnral Colbert, qui
couvrait la retraite. Nous partmes donc les derniers. La route tait
couverte de voitures, de chariots de toute espce, qui restaient
enfoncs dans la neige. Beaucoup de blesss, rfugis dans ces voitures,
nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner; j'arrtai mme 
temps l'explosion de deux caissons hors la route, que l'on voulait faire
sauter, lorsque je m'aperus qu'ils taient remplis de blesss. Le
gnral envoya un officier pour recommander tous ces malheureux au
bourgmestre d'Eylau et au commandant de l'avant-garde russe, dont les
Cosaques occupaient dj la ville. Je retournai bientt auprs du
marchal  Landsberg, et je pris quelque repos aprs une journe aussi
pnible qu'affligeante.

Le marchal Ney se porta  Freymarck le 19, et le 20  Guttstadt, o
nous passmes huit jours. Le 28, nous nous retirmes jusqu' Allenstein;
l'avant-garde arrte  moiti chemin de Guttstadt. Le 22, je portai des
dpches  l'Empereur  Osterode; j'ai fait rarement un aussi pnible
voyage. La neige ne cessait de tomber; il faisait un temps pouvantable,
et je crus avoir un bras gel. Nous manquions de tout, mme au quartier
gnral.

Benningsen nous suivit de loin avec des forces assez considrables. Il
se vantait de n'avoir jamais quitt l'offensive; vainqueur  Pultusk,
vainqueur  Eylau, il se donnait l'air de poursuivre une arme vaincue.
Napolon voulut le repousser  son tour, lui montrer que sa retraite
tait volontaire, et lui ter l'envie d'inquiter nos cantonnements.
Dj la division Dupont venait de prendre Braunsberg  l'embouchure de
la Passarge. Le 2 mars, l'Empereur envoya au 6e corps l'ordre de prendre
Guttstadt, que l'ennemi abandonna en nous laissant quelques magasins.
Nous le poursuivmes sur la route de Heilsberg. Nos tirailleurs
chassrent les Cosaques du village de Schmolaynen. L'ennemi fit sa
retraite par les bois qui sparent Schmolaynen de Pterswald. L'affaire
avait dur presque toute la journe. On ne perdit pas cependant beaucoup
de monde. Nous regrettmes M. Talbot, aide de camp du gnral Dutaillis,
officier d'un grand mrite, qui unissait toutes les vertus sociales 
toutes les qualits militaires. Le quartier gnral s'tablit 
Guttstadt, l'avant-garde  Pterswald. Les 4 et 5, quelques combats
d'avant-garde eurent lieu encore  Pterswald et  Zechern.

Les Russes se replirent ensuite et prirent leurs quartiers d'hiver
comme nous les ntres, dont voici la disposition:

Au mois de dcembre, les corps de la Grande Arme se concentraient
autour de Varsovie. Cette fois, la ville parut suffisamment dfendue par
les Polonais, les Bavarois et le 5e corps, o le marchal Massna venait
de succder au marchal Lannes. Napolon tablit donc son arme en avant
de la basse Vistule, derrire la Passarge, ayant Thorn  sa droite,
Elbing  sa gauche, Dantzick sur ses derrires, son centre  Osterode,
ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle.

Les diffrents corps se trouvaient ainsi rpartis: de la gauche  la
droite, le 1er corps (Bernadotte), sur la Passarge, de Braunsberg 
Spaden; le 4 (Soult), au centre  Liebstadt et Mohrungen, le 3e
(Davout), entre l'Alle et la Passarge,  Allenstein et Hohenstein; le 6e
(Ney),  l'avant-garde, entre ces deux mmes rivires,  Guttstadt; le
quartier imprial  Osterode; la cavalerie sur les derrires pour se
refaire et nourrir ses chevaux, qui avaient tant souffert[21].

Dans cette position, Napolon pouvait se porter sur Koenigsberg et
tourner la droite des Russes, s'ils marchaient sur Varsovie; il pouvait
aussi runir facilement toute son arme, s'ils avaient l'audace de
l'attaquer. En mme temps, il protgeait le sige de Dantzick, opration
importante  laquelle on employa l'hiver.

L'arme resta tranquillement dans ses cantonnements pendant quatre mois,
l'arme russe nous faisant face, ses grand'gardes en vue de celles du
marchal Ney. Ainsi se termina la campagne d'hiver.

Je m'arrte ici, hlas! la campagne du printemps suivant a t nulle
pour moi. J'ajoute quelques rflexions sur l'impression que causrent en
France et en Allemagne les vnements que j'ai raconts.

Je l'ai dit, aprs la bataille de Pultusk, le prestige de l'Empereur
tait sinon dtruit, du moins considrablement affaibli. Cette campagne
d'hiver aurait fait la gloire de tout autre.

Benningsen, vaincu  Pultusk, cherchait  surprendre nos cantonnements.
Deux faibles corps d'arme lui rsistaient; l'Empereur arrivant lui-mme
venait de le vaincre  Eylau et de le repousser jusque sous les murs de
Koenigsberg. C'tait beaucoup pour tout autre; ce n'tait pas assez pour
Napolon. Avec lui l'ennemi vaincu devait tre dtruit. Une victoire
incomplte semblait un chec. Or, Benningsen  Pultusk se retirait sans
tre poursuivi; et si, aprs Eylau, il s'tait repli sous les murs de
Koenigsberg, il en tait sorti peu de jours aprs pour suivre Napolon,
qui se retirait  son tour. Enfin, il venait audacieusement de placer
ses cantonnements vis--vis les ntres. Assurment on ne reconnaissait
pas l le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Ina. Le rcit des
derniers vnements inquita Paris et la France presque autant que la
nouvelle d'une dfaite. La malveillance se plut  aggraver nos pertes,
les souffrances de nos soldats, l'attitude encore menaante des Russes.
La correspondance de Napolon avec ses ministres prouve qu'il attachait
de l'importance  dmentir ces nouvelles, souvent bien exagres, et
lui-mme dans la rfutation passait souvent la mesure: _Quand je
ramnerai mon arme en France_, crivait-il au ministre de la police,
_on verra qu'il n'en manque pas beaucoup  l'appel_. C'tait pousser
loin l'exagration.

Si les nouvelles de l'arme causaient en France de l'inquitude et de
l'agitation, on peut se figurer quelle impression elles produisaient en
Allemagne et surtout en Prusse. Pour bien le comprendre cependant, il
faudrait se rendre compte des souffrances du pays, et, sans l'avoir vu
de prs comme nous, il est difficile de s'en faire une ide. J'ai dit
combien les habitants de la Souabe supportaient impatiemment le long
sjour de l'arme franaise. Et si nos exigences paraissaient
intolrables  nos allis en temps de paix, qu'tait-ce donc pour nos
ennemis et pendant la guerre? Le passage des troupes aurait seul suffi 
puiser le pays. Nous tions nourris  discrtion, et un rgiment log
dans un village prenait tout pour lui, sans s'embarrasser de ceux qui
devaient le suivre. Les nouveaux venus  leur tour ne se montraient pas
moins difficiles, et ce passage de troupes se renouvelait tous les
jours. Ce n'taient-l pourtant que des malheurs ncessaires. Il faut y
ajouter les maraudeurs qui parcouraient le pays, le mettant 
contribution, exigeant de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures,
emprisonnant les habitants jusqu' ce qu'on et satisfait  leurs
exigences; les uns employant la force ouverte, d'autres ayant
l'effronterie de se dire chargs de faire rentrer les contributions,
fabriquant  cet effet de faux ordres, s'affublant mme d'paulettes et
de dcorations. Ajoutez aussi les contributions vritables imposes par
Napolon, impositions ordinaires et extraordinaires. Joignez  tant de
maux la souffrance morale, l'humiliation de voir la Prusse conquise, et
conquise si prcipitamment, vous comprendrez avec quelle impatience on
attendait les nouvelles de l'arme, avec quel empressement on
accueillait celles qui nous taient dfavorables. C'tait surtout 
Berlin que cette agitation se faisait sentir. La police parvenait 
peine  empcher la circulation des pamphlets contre Napolon, des
fausses nouvelles que l'on se plaisait  rpandre. Le gnral Clarke,
gouverneur de la Prusse, y employait tous ses soins. Il se montrait
galement svre envers les Franais qui commettaient le moindre
dsordre. C'tait un devoir de justice, d'humanit, et en mme temps cet
esprit de justice servait nos intrts, en montrant aux habitants que
nous ne voulions faire peser sur eux que les maux invitables de la
guerre.

       *       *       *       *       *

Je reprends mon histoire personnelle, n'ayant malheureusement maintenant
rien de plus intressant  raconter. Mon sort s'tait un peu amlior,
malgr mon peu de ressources; j'avais trouv moyen de joindre deux
montures assez mdiocres  mon cheval isabelle. Je m'accoutumais  mon
nouveau service; et aprs avoir rempli des missions aussi pnibles que
celles que j'ai racontes, aucune ne pouvait plus m'effrayer. Mes
rapports avec mes camarades taient des plus agrables; le marchal me
tmoignait de la bienveillance. Pourtant dans les derniers jours de
fvrier je ne sais quelle tristesse s'empara de moi. Sans croire aux
pressentiments, je l'ai toujours regarde comme l'annonce du malheur qui
allait m'arriver.

La rigueur du froid, la mauvaise nourriture, la misre des soldats
pouvaient  elles seules expliquer cette disposition. Je n'avais pas
encore vu de retraite. Je n'avais pas vu nos blesss abandonns dans la
neige, nos caissons tombant au pouvoir de l'ennemi. La mort de Talbot
m'affligea sensiblement; ses excellentes qualits nous le rendaient cher
 tous, et il me tmoignait une amiti toute particulire. Ce jour-l,
lui-mme semblait frapp. Au moment o le marchal l'envoya porter un
ordre  un bataillon qui se trouvait  cent pas, il demanda d'un air
gar o tait ce bataillon. Le marchal le lui montra avec humeur; il
partit, et un boulet lui fracassa la hanche. Je passai prs de lui en ce
moment. Je crois voir encore sa noble figure  peine altre par la
souffrance et par l'approche de la mort; je crois entendre le son de
voix doux et affectueux avec lequel il me dit: _Adieu, Montesquiou_.
Nous assistmes le lendemain  un service pour lui dans l'glise de
Guttstadt. La vue d'une glise o malheureusement nous n'entrions gure,
les crmonies religieuses, les prires pour les morts m'attendrirent,
ranimrent dans mon coeur des sentiments affaiblis, mais jamais teints,
et augmentrent le trouble que j'prouvais depuis quelques jours.

Le matin du 5 mars (jour de la dernire affaire), nous trouvant aux
avant-postes au village de Zechern, le marchal m'envoya auprs du
marchal Soult,  Elditten, (entre Guttstadt et Liebstadt), pour
l'informer de l'engagement de la veille. Le gnral Dutaillis me traa
ma route par Mawern, Freymarck, Arensdorf et Dietrichsdorf. L'indication
de Freymarck tait plus qu'une imprudence. Ce point, fort en dehors de
la ligne de nos avant-postes, pouvait tre occup par les Russes; mais
j'ai dj dit que n'ayant pas de cartes nous ignorions toujours notre
position et celle de l'ennemi. La direction donne par le chef
d'tat-major me semblait certaine, et je n'aurais ni os, ni cru
ncessaire de demander une explication. Depuis deux jours j'avais un
excellent cheval pris  un officier cosaque; heureuse fortune qui
m'avait rendu courage et confiance. Je partis donc avec un hussard et un
guide; je partis sans savoir que je disais adieu  mes compagnons
d'armes, sans prvoir o cette malheureuse mission allait m'entraner.




CHAPITRE VI


CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.

IIIe PARTIE.


JE SUIS PAIT PRISONNIER LE 5 MARS 1807.--RECIT DE MA CAPTIVIT.--PAIX DE
TILSITT.--OBSERVATIONS SUR LES OPRATIONS DU 6e CORPS PENDANT CETTE
CAMPAGNE.--MA RENTRE EN FRANCE.


Mon fatal ordre de route me conduisit d'abord  Mawern, occup par une
compagnie de voltigeurs, qui en avait barricad toutes les issues. Cette
prcaution aurait d me faire comprendre que l'ennemi n'tait pas loin;
mais confiant dans mon itinraire, je vis sans inquitude se fermer
derrire moi la barrire qui allait me sparer pour longtemps de l'arme
franaise. Je ne fus pas plus inquiet en distinguant de loin quelques
cavaliers dans la plaine, ne doutant point qu'ils ne fussent des ntres.
La route de Freymarck traverse un bois, o je fus cern par un rgiment
de hussards russes en reconnaissance. Les hussards paraissant  la fois
de tous cts, m'interdirent galement la fuite et la rsistance. Je
pris sur-le-champ mon parti. Le sang-froid ne m'a jamais quitt dans les
grandes occasions; jamais je n'essayai de lutter contre des maux sans
remde. Un officier reut mon pe. Il me traita fort bien, et me
conduisit  Launau, quartier gnral de l'avant-garde. Le gnral
Pahlen, depuis ambassadeur en France, qui la commandait, me reut avec
politesse et m'offrit  manger. J'acceptai, quoique n'en ayant aucune
envie, mais par la curiosit de voir dans quelle situation l'ennemi se
trouvait par rapport  nous. Le gnral Pahlen me donna de bonne viande,
d'excellent vin; assurment nos gnraux n'auraient pas pu traiter aussi
bien leurs prisonniers. Aussitt il m'envoya au gnral en chef 
Heilsberg. Celui-ci me reut mieux encore, et recommanda  ses aides de
camp de me faire reposer et de me garder auprs d'eux.

C'est un affreux malheur pour un militaire que d'tre fait prisonnier,
surtout dans de telles circonstances. Un jour de bataille, tout le monde
s'y attend: vous tes renvers dans une charge et tout est dit. Mais en
mission, au milieu de la scurit la plus parfaite, se voir enlever
brusquement  sa carrire, perdre ses esprances d'avancement et de
gloire, devenir inutile  son pays, entendre dsarm le rcit des
vnements de la guerre, quelquefois des succs de l'ennemi, toujours de
ses fanfaronnades: mais se voir spar de compagnons d'armes, que
l'habitude et la communaut de dangers avaient, rendus vos amis, se
trouver doublement spar de sa famille, dont on ne recevra plus de
nouvelles, et tout cela en un clin d'oeil; c'est une des preuves les
plus douloureuses que l'on puisse subir. Ajoutez encore qu'un jeune
officier craint qu'on ne lui reproche son malheur, qu'on ne l'accuse de
n'avoir pas su son chemin, de ne pas s'tre dfendu quand il aurait pu
le faire. Il craint de perdre la rcompense de son zle, le fruit de
tant de dvouement, de fatigues, de dangers. Toutes ces rflexions, qui
m'assaillirent au premier instant, prenaient de moment en moment de
nouvelles forces. Pourtant, accabl de fatigue  la fin d'une journe
commence auprs du marchal Ney et termine auprs du gnral
Benningsen, je dormis profondment, et le lendemain au rveil ma douleur
n'en fut que plus vive et plus profonde. Enfin j'essayai de reprendre
courage, d'observer dans l'intrt de mon instruction un spectacle si
inattendu, et par l'examen de l'arme russe de juger quelles chances la
suite de la guerre offrait  l'arme franaise.

Le gnral Benningsen portait son quartier gnral  Bartenstein et
m'emmena avec lui. L'tat-major tait nombreux; je me croyais le jouet
d'un mauvais rve en revoyant cette route que j'avais faite quelque
temps auparavant avec un tat-major bien diffrent. Il causa souvent
avec moi, en ayant la discrtion d'viter sur notre arme des questions
auxquelles il savait que je n'aurais pas rpondu. Dans ces conversations
souvent rptes pendant mon sjour  Bartenstein, il me parlait de la
campagne qu'il venait de faire. Il n'avait jamais quitt l'offensive;
vainqueur  Pultusk, il l'avait encore t  Eylau, et il remarquait
comme une faveur divine que la reine de Prusse, malade, depuis quelque
temps, et pu aller  l'glise justement le jour de ce dernier triomphe.
Je ne le chicanai point l-dessus; j'aurais prfr aux rcits du pass
quelques dtails sur les projets futurs.  cet gard, Benningsen se
montrait plus rserv. Je crus cependant entrevoir qu'il se disposait 
interrompre le cours de ses triomphes pour reposer son arme en
cantonnements; j'en fus ravi, la continuation de la campagne d'hiver ne
pouvant pas tre  notre avantage. M. Thiers parle des souffrances de
l'arme russe, des Cosaques venant demander du pain  nos soldats. Je ne
le conteste pas; mais au quartier gnral l'apparence dmentait cette
assertion. Si ma qualit de prisonnier de guerre m'interdisait les
questions, je voyais du moins l'tat-major vivre dans l'abondance, les
soldats bien vtus, les chevaux en bon tat. Assurment la comparaison
n'tait pas en notre faveur.

Je passai trois semaines  Bartenstein au quartier gnral, logeant avec
les aides de camp du gnral en chef, ainsi qu'avec MM. Ribeaupierre et
de Nesselrode, dont l'un devint ambassadeur, l'autre ministre des
affaires trangres. Tous deux, jeunes alors et chambellans, avaient t
envoys au quartier gnral pour la correspondance avec l'Empereur. Nous
dnions chez le gnral  une table nombreuse et bien servie. On amenait
quelquefois des prisonniers qui paraissaient jaloux de ma faveur, plus
rarement des dserteurs, contre lesquels ma colre mal dguise amusait
beaucoup les officiers. Un jour une dputation de la ville vint
fliciter Benningsen sur son arrive. Il demanda si celui qui porta la
parole tait le bourgmestre: _Je puis vous l'assurer_, lui dis-je:
_j'ai entendu monsieur, il y a peu de temps, fliciter M. le marchal
Ney dans les mmes termes_. Ce fut une joie gnrale.

Les promenades dans la ville m'tant interdites, ma journe se passait 
causer avec mes compagnons de chambre,  parler beaucoup de Paris et de
la France, objets constants de la prdilection des Russes, surtout 
jouer au pharaon. Je dois m'accuser ici d'un trait de mauvais joueur,
tel que je l'ai toujours t. Ayant perdu un gros coup, je dchirai les
cartes. Les joueurs restrent confondus; celui qui tenait les cartes dit
tranquillement: _C'est dommage pourtant, nous n'avions que ce jeu-l_.
Cette douceur me toucha plus que les reproches que j'aurais mrits.

Le marchal Ney, tonn de ne pas me voir revenir, devina ma
msaventure; et quand il en eut acquis la certitude, il m'envoya de
l'argent, et fit demander mon change, que l'on refusa, trouvant sans
doute de l'inconvnient  renvoyer un officier qui venait de passer
quelque temps  l'tat-major russe, et qui pouvait en donner des
nouvelles. Le gnral Benningsen eut l'attention de ne pas m'en parler
pour ne pas m'affliger.

Au bout de quinze jours, je partis pour Wilna, en passant par Grodno. Je
partis en traneau dcouvert par une nuit des plus froides, mais couvert
de fourrures que mes nouveaux amis m'avaient prodigues, et beaucoup
mieux vtu, voyageant plus commodment comme prisonnier, que je ne le
faisais  l'arme franaise. Le gouverneur de Grodno m'accueillit avec
bienveillance; je logeais et je mangeais chez lui. Mais rien ne pouvait
adoucir ma tristesse. Je ne trouvai point  Grodno l'intrt de
curiosit que m'inspirait le sjour du quartier gnral; je n'y trouvai
pas les agrments de socit que je rencontrai plus tard  Wilna, et ce
sjour a t pour moi l'poque la plus pnible de ma captivit. La femme
du gouverneur, personne spirituelle et d'un grand sens, me dit un jour:
_Vous tes bien triste, et vous avez tort. Le malheur qui vous est
arriv, malheur fort commun  la guerre, ri est point votre faute et ne
peut vous faire aucun tort. Profitez de l'occasion pour faire un voyage
en Russie. On vous mnera o vous voudrez, les voyages sont faciles dans
ce pays; on aime les trangers, les Franais, et vous voyez la
bienveillance particulire qu'on vous tmoigne. Vous rentrerez dans
votre pays  vingt-trois ans, ayant fait une belle campagne et un voyage
instructif_. Je me sentais trop dcourag pour suivre ce sage conseil.
Ne voulant rien demander, je m'abandonnai  ma triste destine.

Au bout de quinze jours je partis pour Wilna, o je menai une vie toute
diffrente.

Le gnral Korsakoff, gouverneur de cette ville, m'accorda la mme
hospitalit. Wilna se trouvant loin du thtre de la guerre, j'y
circulai librement. Je louai une trs-petite chambre, et mon couvert
tait mis tous les jours  la table du gouverneur. Le gnral Korsakoff
se plaisait  parler de ses campagnes, surtout de la clbre bataille de
Zurich, qu'il avait perdue contre Massna, et que, d'aprs ses
explications, il devait gagner: faiblesse ordinaire  tous les
militaires, comme on voit les parents prfrer leurs enfants contrefaits
ou idiots. Un jour mme, en passant en revue les gnraux franais, il
me dit que Massna avait peu de talent. _C'est possible_, rpondis-je,
_mais convenons qu'il a toujours eu du bonheur_. Je n'ai pas besoin
d'ajouter que Korsakoff tait un homme de peu d'esprit, bon homme
d'ailleurs, un peu kalmouk de figure et de manires. Il levait deux
enfants naturels; l'an  quatorze ans annonait la brutalit de
l'ancien caractre russe; il maltraitait et avec le plus cruel
sang-froid son frre, enfant de huit ans. Un jour en nous promenant, je
ne sais ce que fit celui-ci qui contraria l'an: _Nous verrons cela
plus tard_, lui dit-il. La promenade s'acheva gaiement, et en rentrant
il emmena son frre dans sa chambre pour lui donner des coups de bton.

Je fus galement bien reu par le gouverneur civil, M. Bagmewski, et
j'avais mon couvert mis chez l'un des gouverneurs comme chez l'autre.
C'est la grande politesse du pays. Il y a toujours un certain nombre de
couverts vides pour les personnes que l'on autorise  venir demander 
dner, et cette autorisation n'est point une vague formule de politesse.
Le matre de la maison vous adresse des reproches si vous n'en profitez
pas.

M. Bagmewski avait pous mademoiselle Mileykho, Polonaise fort belle,
plus jeune que lui, et heureusement n'ayant de passion que pour la
toilette. Sa soeur Marie me frappa davantage. Son agrable caractre, ses
manires, moiti polonaises, moiti franaises, plaisaient autant que sa
figure, et je ne doute pas qu' Londres ou  Paris elle n'et eu autant
de succs qu' Wilna. On pense bien que je frquentais la maison du
gouverneur civil plus que celle du gouverneur militaire, et que la
socit de deux belles femmes fort aimables pour moi me semblait
prfrable  celle de deux enfants mal levs. Seulement nous tions
convenus de ne jamais parler de la guerre, pour tcher d'oublier que le
frre des dames, et un frre fort aim d'elles, tait mon ennemi.

Je fis galement connaissance avec Mme de Choiseul, ne Potocka, dont le
mari, fils du comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur  Constantinople,
s'tait tabli en Pologne. Mme de Choiseul, belle et aimable, tait fort
lie avec Mme Franck. M. Franck, fils du clbre docteur, passait
lui-mme pour un bon mdecin; Mme Franck avait une belle voix et un
talent qui eussent fait honneur  une artiste.

Je voyais presque journellement les personnes dont je viens de parler,
qui toutes me semblaient aimables, car elles l'taient pour moi. Il y
avait peu de soires pries, peu de grandes runions, mais toujours du
monde; un thtre mdiocre, quelquefois de la musique, que je faisais
surtout en particulier avec Mme Franck. La socit polonaise frquentait
peu celle-ci. Le zle pour le rtablissement de la Pologne se montrait
aussi vif en Lithuanie que dans le duch de Posen. On accueillait 
Wilna les prisonniers franais comme des frres. On vit des gens du
peuple les embrasser en pleurant, leur porter  boire dans leurs rangs;
on vit un cocher descendre du sige et leur donner tout l'argent qu'il
possdait. Ces dmonstrations inquitaient le gouvernement, au point
qu'un jour, tant all voir nos malades  l'hpital, le commandant du
poste, me prenant pour un Polonais, me fit conduire chez le commissaire
de police. On peut donc juger avec quel empressement je fus accueilli
par la socit polonaise; mais je leur dis avec franchise qu'tant
prisonnier des Russes, je ne voulais pas me compromettre avec eux; que
je dsirais que la politique de l'Empereur lui permt de seconder leurs
voeux, mais qu'enfin il ne s'tait pas prononc  cet gard, et que dans
ma position je ne pouvais voir en eux que des sujets de l'Empereur de
Russie. Ils le comprirent, et je gardai avec eux de bons rapports, en
conservant pour ma socit intime les personnes que j'ai nommes,
personnes toutes trangres ou appartenant au gouvernement russe.

Je trouvai  Wilna le baron de Damas, jeune migr au service de Russie,
et charg alors d'instruire des recrues.  vingt-deux ans, on remarquait
dj en lui la svrit de principes et l'austrit de maintien qui
l'ont toujours distingu. Je ne puis comprendre que dans une ville de
plaisir comme Wilna, il consacrt son temps  l'instruction de ses
recrues, en se permettant pour distraction quelques parties de whist
avec des personnes ges. J'admirais d'autant plus ce que je n'aurais
pas eu la vertu d'imiter. Quoique engag dans un parti diffrent du
mien, M. de Damas me rechercha le premier; il venait me voir souvent
dans ma petite chambre, et nos longues conversations paraissaient
courtes, tant nous avions mutuellement de choses  nous apprendre. Aprs
avoir puis l'arme russe et l'arme franaise, il me parla de la
petite cour de Louis XVIII  Mittau, dont on pense bien qu'il tait un
des fidles. Ces dtails m'intressrent vivement; ils taient nouveaux
pour moi, les journaux ne prononant jamais le nom des princes exils;
d'ailleurs, dans ces conversations sur des sujets souvent dlicats, nous
vitions avec soin ce qui aurait pu blesser un de nous deux. Ce ne fut
donc qu'avec une extrme rserve qu'il me tmoigna le dsir qu'on aurait
 Mittau de me voir me rapprocher de la cause du roi. Je ne rpondis 
une pareille insinuation que par le silence.

Je reus en mme temps une lettre d'un autre migr, ancien ami de ma
famille et prsentement  Mittau. Aprs mille choses aimables, il me
disait qu'un prisonnier pouvait avoir besoin d'argent; il m'offrait donc
sa bourse ou celle de ses amis. Je lui exprimai ma reconnaissance, en
ajoutant que le tmoignage de son attachement pour mes parents tait
tout ce que je pouvais accepter. Je montrai la lettre au baron de Damas,
en ajoutant que j'aimerais mieux vivre de pain noir que de recevoir de
l'argent de Mittau. Personne ne pouvait mieux comprendre et apprcier un
pareil sentiment.

Deux mois et demi s'taient couls  Wilna fort doucement, fort
agrablement, trop agrablement peut-tre pour un prisonnier. Au mois de
juin, on reut la nouvelle des premiers combats qui signalrent la
reprise des hostilits. Toute l'arme russe avait attaqu le 6e corps
sans pouvoir l'entamer. Mais ce corps d'arme s'tait retir, les
quipages du marchal Ney avaient t pris, il n'en fallait pas
davantage pour transformer le combat en victoire. Malgr la connaissance
de la jactance des Russes, cette nouvelle me causa quelque inquitude.
Mais enfin tout allait s'claircir; et, en effet, la bataille de
Friedland amena les confrences de Tilsitt, bientt suivies de la paix.
Mes lecteurs peuvent donc supposer qu'aprs un mois encore pass 
Wilna, ma captivit cessa, et qu'elle se termina aussi heureusement
qu'elle avait commenc. Une singulire circonstance en dcida tout
autrement.

Un vieux gnral russe commandait  Wilna sous les ordres du gouverneur.
Le baron de Damas m'avait engag  lui taire une visite, comme  mon
chef immdiat, en ma qualit de prisonnier de guerre. Je ne m'en souciai
pas, me croyant assez sr de mon fait par la protection du gouverneur
lui-mme. Le gnral en fut fort choqu. Je consentis  y aller un jour
avec le baron de Damas; mais le mal tait fait, et cette visite tardive
me fit peut-tre dans son esprit plus de mal que de bien.  la nouvelle
de la reprise des hostilits, le gnral Korsakoff fut appel  l'arme,
et le vieux gnral rest matre de mon sort, se vengea de mon
impolitesse par une brutalit bien digne des anciens Russes. J'appris un
matin que j'allais partir sur-le-champ pour joindre un dpt d'officiers
franais prisonniers  Kostroma,  cent lieues au del de Moscou, 
trois cents lieues de Wilna. Il ne me fut pas mme permis d'aller dire
adieu  mes amis, pas mme  madame Bagmewska, femme du gouverneur
civil, dont la maison ne pouvait pas tre suspecte. On me permit du
moins de choisir la manire de voyager qui me conviendrait. Un banquier
me donna tout l'argent ncessaire, et un sous-officier, charg de me
conduire, reut l'ordre de me traiter avec gards. Ne voulant solliciter
aucune faveur aprs un traitement si indigne, je demandai  voyager jour
et nuit sans perdre une minute. Le bruit de cet enlvement se rpandit
dans la ville, et affligea doublement mes amis, en leur montrant de quoi
tait capable l'autorit qui pesait sur eux. Mon dpart fut pour moi un
jour de triomphe. Toute la ville tait aux fentres. Tous me
souhaitaient un heureux voyage, un prompt retour; plusieurs femmes
agitaient leurs mouchoirs. Le lendemain, elles se plaignirent au gnral
d'un traitement si brutal et si peu mrit. Il rpondit avec plus de
galanterie qu'on ne l'et attendu de sa part, que, s'il avait cru mon
dpart si affligeant pour les dames de Wilna, il m'aurait renvoy
beaucoup plus tt.

J'arrivai  Smolensk comme l'clair. Le gouverneur me logea chez lui et
voulut me garder quelques jours. Son aide de camp m'insinua mme
trs-clairement de sa part que si je voulais me dire malade je pourrais
rester  Smolensk. Je ne sais quelle folie me porta  refuser cette
nouvelle marque de bienveillance, mais j'ai dj dit que je ne voulais
solliciter ni accepter aucune faveur. J'en fus puni par une prolongation
de captivit de trois mois, et de trois mois des plus incommodes, des
plus tristes, des plus ennuyeux que j'aie passs en ma vie.

Je partis donc conduit par mon sous-officier, voyageant jour et nuit,
comme je l'avais demand, prenant  peine le temps de manger et avec la
rapidit de Mazeppa emport par un cheval sauvage. Une petite charrette
non suspendue, couverte de paille, et qu'on changeait  chaque relais,
contenait le postillon, le sous-officier et moi. Un seul cheval nous
menait au grand galop. Il fallait ma jeunesse, ma sant, pour supporter
de pareilles fatigues. Je passais les jours et les nuits  dormir dans
cet trange quipage. Quand nous nous arrtions pour manger, ma figure
devenait l'objet de la curiosit gnrale. Un jour que la chaleur et la
poussire m'avaient caus un gonflement  l'oeil, je fis dans une auberge
une fumigation  l'eau bouillante; les habitants du village, se pressant
 la porte, regardaient avec terreur cette tte couverte d'un voile et
expose  la vapeur. Ils me croyaient occup d'une opration
cabalistique; et assurment, s'il et clat en ce moment un coup de
tonnerre ou un incendie, ils me l'auraient attribu. Une autre fois, on
me consulta sur un enfant malade. Je fis l'aveu de mon ignorance. Pour
rtablir ma rputation, je prescrivis un remde quelconque  un cheval
demi-fourbu, et je repartis vite dans ma charrette avant qu'on et pu
prouver l'effet de ma singulire ordonnance.

L'irritation tait extrme en tous lieux contre l'arme franaise, et
surtout contre l'Empereur. J'avais un petit portrait d'Homre qu'un
matre de poste voulut dchirer, le prenant pour un portrait de
Napolon. Je vins  peine  bout de l'apaiser, en lui jurant que les
deux figures ne se ressemblaient pas plus que les deux personnages.

J'prouvai encore un mcompte particulier dans ce maudit voyage. J'avais
demand si Moscou se trouvait dans mon itinraire, et dans ce cas, ma
fiert s'abaissait jusqu' solliciter la faveur d'y passer au moins un
jour. On m'avait assur que non. Cependant, voyant un matin  l'horizon
une foule de clochers, je demandai  mon sous-officier ce que c'tait.
_Moskwa_, me rpondit-il. Il tait trop tard pour obtenir la permission
d'y rester, mon conducteur n'ayant que la consigne de me conduire. J'y
fis du moins un meilleur repas qu' l'ordinaire, et nous repartmes
aussitt.

J'arrivai enfin  Kostroma, en passant par Jaroslaw, et je rejoignis le
dpt d'officiers prisonniers qui y tait tabli. Ici commena pour moi
une existence toute nouvelle. Le gnral russe qui m'avait si
indignement trait se garda bien de me recommander au gouverneur de
Kostroma, homme d'ailleurs ignorant et assez grossier, comme les Russes
qui ne savent ni l'allemand ni le franais. Sa femme, mieux leve, me
reut bien et m'offrit quelques livres pour ma consolation. Du reste
rien ne me distingua des autres prisonniers, ce qui au fait n'et gure
t possible.  Wilna, j'tais seul, mais  Kostroma les distinctions
auraient bless les officiers d'un grade gal ou suprieur au mien. Je
fus donc rduit  la vie commune, dont voici la description.

Il y avait  Kostroma trois officiers suprieurs: un lieutenant-colonel
et deux chefs d'escadron mangeant  part, et une vingtaine d'officiers
infrieurs, auxquels je me runis. Nous tions douze logs dans deux
chambres, et couchs sur des chaises, sur un matelas, sur la paille sans
pouvoir viter compltement les insectes et la vermine. Nous avions
trouv heureusement une assez bonne pension chez un Allemand tabli 
Kostroma, et aussi bon march qu'il convenait  notre position. Je n'ai
 mentionner aucun de ces officiers en particulier; ils appartenaient 
diffrentes armes,  diffrents corps. On y voyait des sous-officiers se
faisant passer pour officiers, et jouant si bien leur rle que les
officiers vritables en furent la dupe. Ainsi un jeune fourrier de
chasseurs, s'tant procur un petit habit gris, se disait lve sorti de
Saint-Cyr, et pris au moment o il allait rejoindre son rgiment
d'infanterie. Tel marchal des logis se faisait lieutenant, tel
adjudant, capitaine. Les vritables officiers, ayant appris plus tard
ces tours de passe-passe, s'en sont choqus, et bien  tort, selon moi.
Il est naturel de chercher  amliorer une situation si triste; et pour
un prisonnier, entre le traitement des officiers et celui de la troupe,
c'est la vie ou la mort. Pour moi je crus recommencer mon apprentissage
du camp de Montreuil. Il me fallait oublier Wilna comme autrefois
j'avais oubli Paris, reprendre l'habitude de toutes les privations, de
toutes les misres, me retrouver dans l'intimit de gens bien diffrents
de ceux avec lesquels j'avais repris l'habitude de vivre. Ces officiers
dans le fait diffraient peu des soldats. C'taient la mme ignorance,
un pareil manque de savoir-vivre; quelques-uns, un peu mieux levs,
souriaient en entendant les autres. Chacun racontait ses prouesses
vraies ou fausses. Les caractres n'tant plus contenus par la
discipline, se montraient  dcouvert. Il y avait du bien, du mal, de la
gnrosit, de l'gosme; des natures bienveillantes, des caractres
querelleurs. On aurait compt plus d'un duel dans cette petite colonie
si nous avions eu des armes. Le temps, le bonheur de voir la fin de
notre exil firent oublier les querelles, et je ne crois pas qu'une seule
de ces provocations ait t suivie d'effet.

Un officier tait fort mal vu de tous les autres. Quoique logeant et
mangeant avec nous, on le laissait toujours  part. J'ai su qu'on
l'accusait d'avoir reu d'un seigneur polonais une somme  distribuer 
ses camarades d'infortune, et de l'avoir garde pour lui.

Comme au camp de Montreuil aussi, mon arrive causa quelque surprise,
mme quelque ombrage. Ma toilette, moins dcousue que celle des autres
quoiqu'elle ne ft pas brillante, ma situation exceptionnelle jusqu' ce
jour paraissaient tranges. Quel tait cet officier qui voyageait en
poste avec un sous-officier russe pour le conduire? Pourquoi cette
distinction qui n'tait pas due  son grade? Il se disait aide de camp
du marchal Ney, et il portait l'uniforme du 59e. tait-ce encore un
chevalier d'industrie, un de ces prisonniers habiles  se faire passer
pour ce qu'ils ne sont pas? Ces doutes furent bientt dissips. Moins
novice qu'au camp de Montreuil, je savais  qui j'avais affaire, et je
connaissais la langue du pays. Quelques officiers, comprenant la
situation de ma famille, ne s'tonnaient pas de me voir de l'argent. Mon
caractre plut  mes compagnons d'infortune, et je n'employai mes
avantages personnels qu' leur tre agrable; la meilleure intelligence
s'tablit donc entre nous.

Dans ce chef-lieu d'un des gouvernements les plus reculs de la Russie
d'Europe, on rencontrait cependant quelque socit. On parlait peu
franais et un peu plus allemand. Personne ne nous donna  dner; mais
nous remes quelques invitations  des collations qui duraient presque
toute la journe, avec le genre d'hospitalit particulier aux peuples 
demi sauvages. Il fallait manger de toutes sortes de choses l'une aprs
l'autre, et quand ensuite vous vouliez vous retirer en prtextant une
affaire, le matre de la maison courait aprs vous pour vous conjurer de
revenir ensuite.

La nouvelle de la paix arriva enfin, et fut suivie de l'ordre de notre
dpart. Mais quel trange voyage! Il y a plus de trois cents lieues de
Kostrama  Wilna, en passant par Moscou; et encore, comme on voulait
nous faire viter cette capitale, on allongea la route de cinquante
lieues. Chacun de nous tait mont sur une petite charrette  un cheval
conduite par un paysan. Un dtachement de soldats, command par un
officier, ouvrait et fermait la marche. Qu'on juge l'un voyage de trois
cent cinquante lieues  petites journes dans un tel quipage, par tous
les temps! Quelle incommodit, quel ennui, quelle fatigue!  peine
trouvions-nous  manger, et Dieu sait ce que nous trouvions. Nous
couchions dans de mauvaises huttes, au milieu des paysans, et exposs 
tous les inconvnients qui pouvaient en rsulter. Dans les villes nous
faisions de meilleurs repas en emportant quelques provisions pour les
jours suivants. Par une ngligence bien digne de moi dans ma jeunesse,
je me laissai voler presque tout mon argent et je fus priv d'une
ressource qui et t prcieuse pour moi et pour les autres. Aprs
vingt-huit jours de cet trange voyage, nous arrivmes  Wilna en
passant par Vladimir, Kolomna, Kaluga, Viasma, Smolensk, Orcha, Borissow
et la Brzina, lieux devenus depuis bien tristement clbres, et que je
ne m'attendais pas  revoir cinq ans plus tard dans une situation
tellement diffrente. Wilna tant le lieu de rendez-vous de tous les
convois de prisonniers, chacun eut la facult de rejoindre
individuellement l'arme franaise. Le gnral Korsakoff avait repris
son gouvernement, le gnral Benningsen, revenant de l'arme, s'y
trouvait galement. Je les remerciai tous deux de leurs bonts. Tous
deux me tmoignrent le regret que leur causait un fatal voyage, qu'ils
m'auraient pargn s'ils eussent pu le prvoir.

Je reus  Wilna la plus aimable hospitalit de la part d'un inconnu. Je
rencontrai un jeune officier russe que j'avais vu  Paris avant la
guerre. Il me mena voir son gnral retenu dans sa chambre par suite
d'une chute. Celui-ci, apprenant que j'tais dans mon logement  peu
prs couch par terre par suite de l'encombrement que causait la
quantit de prisonniers, me fit mettre un lit dans son salon et me garda
jusqu' mon dpart. Rien n'gale l'hospitalit des Russes, mais il
serait dangereux de s'y fier; leur accueil est capricieux et changeant
comme leur caractre. Tels sont les peuples encore  demi sauvages; et
l'on se rappelle que le capitaine Cook, aprs avoir reu mille marques
d'affection des habitants d'une le de la mer du Sud, fut massacr par
eux quand la tempte le rejeta sur le rivage. Il est bon de vivre avec
les Russes, quand on peut se passer d'eux.

Je ne peindrai pas ma joie en retrouvant  Varsovie l'arme franaise,
en revoyant nos uniformes, nos soldats arms. Mon bonheur fut plus grand
encore  Glogau, quartier gnral du 6e corps, dont les rgiments
occupaient la Silsie. Le marchal Ney tait retourn  Paris, en
laissant  Glogau son aide de camp d'Albignac, mon meilleur ami. Le
gnral Marchand commandait le corps. Le gnral Colbert se trouvait
aussi  Glogau. Tous me reurent comme un chapp de la Sibrie, et
m'apprirent une nouvelle qui me combla de joie: on m'avait donn la
croix de la Lgion d'honneur. La nomination avait souffert quelque
embarras, non que j'en fusse plus indigne qu'un autre, mais je n'avais
t port ni  l'tat-major comme comptant au rgiment dont je portais
l'uniforme, ni  mon rgiment, parce que j'tais  l'tat-major. Le zle
de d'Albignac, la bienveillance du gnral Marchand vainquirent cette
difficult; mon coeur en garde  leur mmoire une ternelle
reconnaissance.

Aprs avoir racont ma captivit en dtail, je voulus apprendre  mon
tour ce qui s'tait pass  l'arme, les glorieuses actions auxquelles
j'avais eu le malheur de rester tranger. Je termine par l'extrait de
nos conversations, qui confirment et quelquefois modifient les travaux
des historiens; ce sera le complment de l'analyse trs-succincte des
oprations de cette campagne. Semblable aux pomes anciens, mon journal
sera partie en action, partie en rcit.

Le temps de ma captivit avait t bien utilement employ  l'arme.
Dantzick s'tait rendu le 21 mai, aprs une belle dfense continue
pendant cinquante jours de tranche ouverte. Cette conqute nous rendait
matres du cours entier de la Vistule. L'arme avait reu des vivres
dans ses cantonnements; elle campait au bivouac par divisions, protge
par des ouvrages de campagne et des abatis. J'ai racont la position de
chaque corps d'arme, et l'on a vu que le 6e tait  l'avant-garde entre
la Passarge et l'Alle, le quartier gnral  Guttstadt sur cette
dernire rivire. Trois mois s'taient ainsi passs. Napolon se
prparait  reprendre l'offensive, lorsque, le 5 juin, il fut prvenu
par Benningsen, dont l'effort principal eut lieu contre le 6e corps,
qu'il esprait craser  l'aide de forces suprieures. Rien n'avait pu
faire pressentir les prparatifs de l'ennemi ce jour-l; mais comme on
s'y attendait d'un moment  l'autre, et que toutes les prcautions
taient prises, les troupes furent sur pied en un instant. Le marchal
Ney se retira sur Deppen, point qui lui tait assign en cas de retraite
pour repasser la Passarge; mais il ne fit ce jour-l que la moiti du
chemin, et l'ennemi ne put le faire reculer que de deux lieues, pendant
lesquelles il combattit toujours. Le soir, en rendant compte 
l'Empereur, et sachant qu'il serait attaqu le lendemain, il ne craignit
pas d'crire: _Je ferai perdre encore  l'ennemi la journe de
demain_. En effet, le 6 juin, il dfendit le terrain pied  pied
jusqu'au pont de Deppen. L, se trouvant serr de prs, il profita de
quelques accidents de terrain qui retardaient la marche de l'ennemi pour
faire contre lui un mouvement offensif. Ce mouvement, si inattendu de la
part des Franais en pleine retraite, arrta un instant la marche des
Russes et permit au 6e corps d'excuter le passage de la Passarge. Ces
deux journes couvrirent de gloire le 6e corps d'arme et son illustre
chef, en donnant  l'Empereur le temps d'arriver et de prparer les
grands vnements qui suivirent.

Les corps d'arme se runirent, le 8,  Saalfeld, conduits par Napolon,
qui manoeuvra pour tourner la droite des Russes et les couper de
Koenigsberg. Benningsen, renonant  l'offensive, se retira par les deux
rives de l'Alle jusqu' Heilsberg, qu'il avait entour d'ouvrages de
campagne. Il fut attaqu le 10 en avant de cette ville par le prince
Murat et Davout, qui n'attendirent ni la prsence ni les ordres de
l'Empereur. Aprs une journe de carnage les troupes bivouaqurent sur
le terrain. Le lendemain 11, Benningsen continua la retraite en suivant
les bords de l'Alle jusqu' Friedland. L, il s'arrta pour livrer
bataille; il et t plus sage de descendre l'Alle jusqu' la Prgel, de
se placer ensuite derrire ce fleuve en couvrant Koenigsberg. La
rsistance que lui avaient fait prouver nos corps dtachs devait lui
apprendre  quel danger il s'exposait en combattant l'arme entire
commande par Napolon. Je ferai encore moins le rcit de cette bataille
que des autres, puisque je n'y ai point assist; je dirai seulement
quelques mots sur la part que le 6e corps y a prise. Friedland est situ
sur la rive gauche de l'Alle. L'arme russe fut range en bataille en
avant de cette ville. Le marchal Lannes, arriv le premier sur le
terrain, engagea l'affaire et soutint l'effort de l'arme russe pendant
une partie de la journe. Napolon et les autres corps n'arrivrent
qu'un peu tard. Le 6e, rest en arrire aprs la glorieuse retraite de
Deppen, prit, le soir, la droite de l'arme en s'appuyant  l'Alle. On
m'a cont que dans ce moment le marchal Ney, voyant la plaine occupe
par une nombreuse cavalerie russe, voulut la faire charger par quelques
escadrons de la garde impriale qui se trouvaient l. Le colonel ayant
observ qu'il ne pouvait agir sans l'ordre des gnraux de la garde, le
marchal pour toute rponse fit charger son peloton d'escorte command
par un excellent officier, qui ramena la cavalerie russe sur la garde
impriale, et la fora ainsi de combattre. Dans ce moment dcisif,
Napolon chargea le marchal Ney d'enlever la ville de Friedland et les
ponts par lesquels l'ennemi communiquait avec la rive droite de l'Alle.
Le 6e corps, dispos en chelons par rgiments la droite en tte, marcha
sous le feu de l'infanterie russe, seconde par leur nombreuse
artillerie et d'autant plus redoutable que d'autres batteries places
sur la rive droite prenaient en flanc les chelons. Pour la premire
fois les rgiments du 6e corps furent branls. Le dsordre commena 
l'chelon de droite, compos de la 1re brigade de la 1re division, parce
que l'on voulut faire relever par le 39e le 6e qui avait beaucoup
souffert et qui manquait de munitions. Ce mouvement au milieu du feu de
l'ennemi amena quelque confusion, et le dsordre se communiqua
promptement de la droite  la gauche  tous les chelons, qui voyaient
la nombreuse cavalerie russe s'apprter  les charger. On peut juger de
la colre du marchal Ney. Heureusement, le 59e rgiment, qui formait le
dernier chelon, se maintint. La division Dupont, place  la gauche du
6e corps, appuya ce rgiment. Les dragons de la Tour-Maubourg
repoussrent la cavalerie ennemie. Une nombreuse artillerie commande
par le gnral Senarmont vint secourir la faible artillerie du 6e corps.
Tous les rgiments rallis marchrent en avant. Cette fois la ville de
Friedland fut emporte et les ponts rompus. L'aile droite des Russes,
repousse  son tour, voulut rentrer dans Friedland, et un nouveau
combat s'engagea dans la ville en flammes. Les Russes essayrent de se
sauver en traversant l'Alle  gu, et beaucoup se noyrent. La victoire
tait complte. L'ennemi eut 25,000 hommes hors de combat; nous prmes
80 bouches  feu, et sur 80,000 hommes qui composaient notre arme,
55,000  peine avaient t engags. Pendant cette terrible bataille le
marchal Soult tait entr  Koenigsberg. L'arme russe se retira
derrire le Nimen suivie par l'arme franaise. L'armistice fut conclu
le 22 juin, et la paix signe enfin  Tilsitt le 8 juillet.

Tels furent les rcits de mes camarades, rcits entremls de mille
autres dtails. Je sentis plus vivement encore le regret d'avoir t
spar d'eux, et d'avoir pass dans la frivolit ou dans la tristesse le
temps consacr  de si clatants triomphes. J'allai visiter les
cantonnements du 6e corps, et en particulier celui du 59e rgiment, que
je revis avec une grande motion. M. Baptiste, dj chef de bataillon au
50e, venait d'tre nomm colonel du 25e lger; je l'en flicitai de tout
mon coeur. M. Mazure, mon ancien capitaine, avait t tu en conduisant
un peu imprudemment dans une affaire la compagnie de voltigeurs qu'il
mritait bien de commander. Je n'avais pas eu besoin de sa mort pour lui
pardonner ses anciens torts envers moi. Au reste, le rgiment avait peu
souffert.

Le marchal Ney, en quittant l'arme, m'avait laiss l'ordre de venir le
rejoindre  Paris. J'achetai une calche, qui cassa cinq ou six fois en
route selon l'usage; et voyageant jour et nuit, ce qui tait aussi dans
nos habitudes, j'arrivai  Paris au mois de septembre 1807, et je
retrouvai ma famille.

On peut juger des transports qui m'accueillirent aprs trois ans
d'absence, interrompus seulement par un voyage de huit jours en partant
du camp de Montreuil. Mais je ne saurais peindre avec quelle motion
furent couts les rcits que je viens de tracer. Mes parents se crurent
revenus au temps des hros d'Homre. Ils crurent entendre raconter les
combats de l'Iliade, les voyages de l'Odysse; et, de fait, les
vnements auxquels j'ai assist sont d'une telle importance que, mme
pour des lecteurs indiffrents, le rcit de la trs-petite part que j'y
ai prise ne sera peut-tre pas dpourvu de quelque intrt.




CHAPITRE VII.

CAMPAGNE D'ESPAGNE.--CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.




I.

CAMPAGNE D'ESPAGNE EN 1809.


Je n'ai point  raconter la guerre d'Espagne, qu'on appelle  juste
titre la guerre de l'Indpendance; je n'y ai assist que pendant trois
mois (novembre et dcembre 1808, janvier 1809). C'est seulement alors,
que Napolon a command ses armes en personne. Voici  quelle occasion
j'ai fait cette courte campagne.

Je venais de me marier. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, mon
beau-pre, regrettant toujours de ne pouvoir suivre l'Empereur 
l'arme, voulut au moins se faire remplacer par ses aides de camp.
Assurment il ne me convenait pas de solliciter une exception. La
question tait de savoir en quelle qualit je serais employ. Je ne
voulais pas entrer dans un rgiment qui pouvait rester en arrire ou
tenir garnison dans quelque place. M. le marchal Ney venait d'tre
appel en Espagne. J'tais sr qu'auprs de lui il y aurait de la gloire
 acqurir ou au moins des dangers  courir. On a vu dans ce qui prcde
combien j'avais eu  me louer de ses bonts pour moi. Il m'en donna une
nouvelle preuve en me permettant de faire encore cette campagne comme
son aide de camp.

Je raconterai donc ce qui s'est pass sous mes yeux, en faisant prcder
mon rcit de courtes observations sur l'ensemble des vnements.

Depuis quelque temps, nos troupes, sous diffrents prtextes, avaient
occup les principaux points de l'Espagne; et Napolon s'en croyait le
matre, lorsqu'il manda  Bayonne la famille royale,  laquelle il
imposa son abdication. Cette nouvelle produisit en Espagne un effet
terrible, et l'insurrection clata de toutes parts. Des exemples svres
et quelques avantages remports par nos gnraux sur diffrents points
en arrtrent d'abord le progrs, mais la malheureuse affaire du gnral
Dupont  Baylen porta au comble l'enthousiasme des Espagnols et doubla
les forces de l'insurrection. Ds le mois d'aot, l'arme franaise
n'occupait plus que la ligne de l'Ebre.

Napolon ne perdit point de temps pour rparer ce dsastre. Il appela en
Espagne les 1er et 6e corps de la Grande Arme rests en Allemagne,
trois divisions de dragons, deux divisions de l'arme d'Italie.

Les marchaux Victor et Ney conservrent les commandements des 1er et 6e
corps; d'autres troupes furent mises sous les ordres des marchaux
Bessires, Lannes, Moncey, Lefvre.

Le passage en France de ces diffrents corps fut une marche triomphale.
Les municipalits de toutes les villes rivalisrent de zle pour leur
rception. Partout on organisa des ftes militaires; partout des
banquets leur furent offerts. Les compliments, les harangues, les
chansons militaires se succdaient pour clbrer les triomphes de la
Grande Arme et pour en prdire de nouveaux. Hlas! cet espoir fut
cruellement tromp.

Napolon voulait avoir sous ses ordres cent  cent vingt mille hommes de
bonnes troupes. Il esprait en quelques mois venger l'honneur de nos
armes, ramener son frre  Madrid, lui soumettre l'Espagne entire. Il
se hterait ensuite de revenir  Paris, car les dispositions hostiles de
l'Autriche lui causaient dj quelque inquitude.

Napolon, selon son nergique expression, disait:

_J'ai envoy aux Espagnols des agneaux qu'ils ont dvors; je vais leur
envoyer des loups qui les dvoreront  leur tour_. Il tait bien temps
en effet de reprendre l'ascendant que des revers inattendus venaient de
nous faire perdre. On avait vu les Franais repousss jusqu' la ligne
de l'Ebre par des Espagnols  peine organiss, et dont le triomphe
semblait encore redoubler la haine. Le gnral Dupont avait capitul 
Baylen, le gnral Junot  Lisbonne. L'arme anglaise, aprs avoir ainsi
dlivr le Portugal, allait se joindre aux Espagnols; encore un effort,
et l'Espagne entire serait dlivre.

Voici donc le plan de campagne qu'ils adoptrent:

L'arme franaise tant runie sur l'Ebre autour de Vittoria, ils
entreprirent de l'envelopper en la tournant d'un ct par Pampelune, de
l'autre par Bilbao. La gauche (45,000 hommes), commande par Blake,
marcha sur Bilbao; la droite (18,000 hommes), par Palafox, sur
Pampelune; Castanos (30,000 hommes), au centre, occupait la droite de
l'Ebre autour de Logrono. Il devait se joindre  l'arme de droite,
quand le mouvement pour envelopper l'arme franaise serait en pleine
excution.

Napolon, dj tabli  Vittoria, pntra le projet des ennemis et s'en
flicita. Il savait bien que ni la droite ni la gauche des ennemis ne
pourraient vaincre la rsistance des admirables troupes, des habiles
gnraux qu'il leur opposerait, et que lui-mme, partant de Vittoria,
craserait l'une aprs l'autre la droite et la gauche des ennemis, qui
chercheraient vainement  se runir. Il blma mme ses gnraux de
s'tre engags prcipitamment avant son arrive.

Quoi qu'il en soit, ces avantages partiels ayant rtabli la confiance
dans notre arme, Napolon n'hsita plus  marcher sur Burgos, dont il
s'empara, aprs avoir mis ses dfenseurs dans une droute complte.
Pendant ce temps, la gauche de l'ennemi fut battue par le marchal
Victor  Espinosa, les 10 et 11 novembre, et presque entirement
dtruite.

Bientt aprs, la droite prouva le mme sort au combat de Tudla (23
novembre). Les dbris de cette arme, poursuivis par le marchal Lannes,
se retirrent partie vers Saragosse, partie sur la route de Madrid, sous
la conduite des gnraux Castanos et Palafox.

Napolon continua sa marche sur Madrid pour rtablir le roi Joseph dans
sa capitale, et en mme temps pour prvenir l'arme anglaise, qui, aprs
avoir dbarqu  Samtander, s'avanait dans la Vieille Castille.

Il prescrivait au marchal Ney,  peine rendu  Aranda sur la route de
Madrid, de se porter  gauche par Osma et Soria, pour se placer sur les
derrires de Castanos et Palafox, qui, dans leur retraite aprs
l'affaire de Tudla, allaient tre attaqus en tte par les marchaux
Lannes et Moncey, et pouvaient ainsi tre dtruits.

C'est sur ces entrefaites que je rejoignis le marchal Ney. Je passai la
frontire le 10 novembre, en voyageant avec mes chevaux, et le 19
j'atteignis Aranda, sur la route de Madrid. Aprs quelques incertitudes
sur la marche du marchal Ney, j'appris enfin qu'il avait pris la route
de Soria, ainsi que je viens de le dire, et je le joignis le 22 dans
cette ville, en passant par Osma et Berlinga.

J'tais depuis peu de jours en Espagne, et dj je remarquai la
diffrence de cette guerre avec celles que nous avions faites
prcdemment. Nous n'avions  combattre en Allemagne que les armes
ennemies. La victoire nous rendait matres du pays. Les habitants se
soumettaient tristement, mais avec calme. Si les dsordres que nous ne
commettions que trop souvent les irritaient contre nous, il tait facile
de les ramener avec de bons procds. Ici, la haine tait profonde,
ardente, irrconciliable. On peut dire que toute la nation tait arme
contre nous, et nous ne possdions en Espagne que le terrain occup par
nos troupes. Les maraudeurs de notre arme, fort nombreux  cette
poque, commettaient mille excs. Les cruauts commises contre nous
semblaient aux Espagnols une vengeance lgitime. Elles taient mme
autorises par la religion. J'ai trouv dans un catchisme l'article
suivant:

_Est-il permis de tuer les Franais? Non, except ceux qui sont sous les
drapeaux de Napolon._

Aussi existait-il entre eux et nous, une mulation de cruaut dont les
dtails feraient frmir. Mme en notre prsence, les Espagnols ne
dissimulaient pas leurs sentiments. Un paysan, devant qui nous parlions
du roi d'Espagne, ne craignit pas de nous dire: _Quel roi? le vtre ou
le ntre?_ Les officiers de notre arme, les soldats eux-mmes
paraissaient attrists et inquiets. Accoutums  vaincre l'ennemi sur le
champ de bataille, ils comprenaient que la bravoure et l'art militaire
sont impuissants  rduire une population tout entire, qui combat pour
sa religion et son indpendance.

Je reus  l'tat-major du marchal Ney le bienveillant accueil auquel
j'tais accoutum.

J'ai dit que le marchal avait t envoy sur cette route pour
poursuivre Castanos et lui couper la retraite, mais les renseignements
taient difficiles  obtenir dans un pays dont les habitants fuyaient 
notre approche, ou bien ne nous donnaient que de fausses nouvelles. Le
marchal Ney ignorait les rsultats du combat de Tudla; on chercha mme
 lui faire croire que le marchal Lannes avait t battu. Il ignorait
galement la marche de Castanos, que l'on disait tre  la tte de 60 ou
80,000 hommes; comme il n'en avait lui-mme que 14 ou 15,000, il
craignit de les exposer, et il passa trois jours  Soria pour attendre
des renseignements qui n'arrivaient pas. Or le combat de Tudla ayant eu
lieu le 22, s'il et march sur Agreda le 23, il se trouvait sur les
derrires de Castanos et compltait sa dfaite. L'Empereur lui en fit
des reproches avec les gards dus  son mrite, et en tenant compte des
motifs qui pouvaient expliquer cette irrsolution.

Le marchal Ney continua donc sa route et arriva le 28 novembre 
Alagon, devant Saragosse, en passant par Agreda et Tarrazona. Le
marchal Moncey tait  Alagon, occup des prparatifs du sige de
Saragosse. L'Empereur blma encore ce mouvement, disant que le marchal
Ney ne devait point mler ses troupes avec celles du marchal Moncey,
qui restait charg du sige; que, pour lui, il ne devait s'occuper qu'
poursuivre Castanos.

Le soir mme de notre arrive  Alagon (28 novembre), le marchal
demanda l'aide de camp de service pour l'envoyer au quartier gnral de
l'Empereur; j'tais de service et je fus donc dsign. La mission tait
dangereuse: l'Empereur marchait sur Madrid par la grande route d'Aranda;
il devait se trouver prs de cette capitale. On ne pouvait prendre la
route directe par Catalayud. Il fallait donc gagner Aranda par le chemin
que nous venions de parcourir et reprendre ensuite la grande route de
Madrid; mais partout les populations taient exaspres et l'on devait
craindre qu'elles ne voulussent exercer leur vengeance sur un officier
isol, comme il n'y en avait dj que trop d'exemples. Aussi mes
camarades me regardaient-ils comme perdu. On en fit mme l'observation
au marchal Ney; car enfin je n'tais pas son aide de camp. J'en faisais
seulement le service pour cette campagne, et c'tait mal rcompenser mon
zle que de m'envoyer  une mort presque certaine. Le marchal, aprs un
instant de rflexion, rpondit que puisqu'il avait parl d'un de ses
aides de camp, il ne pouvait pas dsigner d'autre officier; que l'aide
de camp de service devait marcher, et que je ne souffrirais pas
d'ailleurs qu'on en mt un autre  ma place. _La mission_, ajouta-t-il,
_est dangereuse sans doute, mais moins qu'on ne le suppose; les
populations, encore agites et effrayes par notre passage, n'ont pas eu
le temps de se concerter pour agir; je pense donc qu'avec du sang-froid
et de la rsolution, personne n'osera l'arrter_. Cette confiance
encouragea la mienne; et l'on va voir que l'entreprise, un peu
tmraire, eut un plein succs.

Je partis le soir mme, sous la conduite d'un guide espagnol. Il me
conduisit  Malien par des chemins de traverse. Je ne reconnus pas la
route par laquelle nous avions pass la veille; j'en fis l'observation,
non sans quelque inquitude. Mon guide me rpondit qu'il avait quitt la
grande route, parce qu'elle nous conduirait dans un village o je
pourrais tre arrt. Nous arrivmes en effet sans encombrer  Malien,
et la rare fidlit de ce premier guide me parut d'un bon augure pour le
succs de mon prilleux voyage. Je trouvai ensuite, de distance en
distance, des postes de cavalerie franaise qui me fournissaient un
cheval et un cavalier d'escorte. Partout les populations taient
inquites, agites, incertaines. Je trouvai sur la route beaucoup de
tranards et de maraudeurs de notre corps d'arme; je les grondai de
rester en arrire, quoique au fond du coeur je fusse charm de les
trouver sur mon chemin.  Tarrazona, pendant qu'on sellait mon cheval,
un hussard fit partir un pistolet par mgarde, un rassemblement
considrable et assez menaant se forma aussitt devant la porte. Le
brigadier voulait faire monter  cheval et disperser le rassemblement;
c'tait le meilleur moyen de se faire massacrer. Je l'en empchai et je
sortis avec le hussard qui m'accompagnait. Les groupes s'cartrent pour
me laisser passer, et je traversai la ville au petit pas, donnant et
recevant des saluts. Je trouvai sur toute ma route les habitants dans
une attitude hostile; leurs visages portaient l'empreinte de la haine et
de la frayeur.  mon approche, des groupes se formaient et se
dissipaient aussitt. Si je n'ai pas t massacr, assurment ce n'est
que par la crainte des reprsailles. J'arrivai ainsi  Aranda le 30
novembre, aprs avoir march jour et nuit. Je suivis alors la grande
route de Madrid. Les dangers taient passs, car je me trouvais au
milieu des corps d'arme qui marchaient  la suite de l'Empereur; mais
les chevaux de poste avaient t enlevs, et il n'existait aucun moyen
de correspondance. Je voyageais presque toujours  pied, singulire
manire de porter des dpches. Tout tait ravag sur la route, o l'on
ne trouvait pas plus de vivres que de chevaux. Aprs avoir travers le
champ de bataille de Somosierra, je trouvai enfin l'Empereur, le soir du
3 dcembre, au chteau de Chamartin, devant Madrid. La ville se rendit
le lendemain.

Aussitt aprs mon dpart, le marchal Ney recevait l'ordre de se rendre
lui-mme  Madrid par Catalayud, Siguenza et Guadalaxara; je ne pouvais
aller isolment  sa rencontre par cette route. Le prince de Neuchtel
me garda  Madrid jusqu'au 10; le marchal Ney tait alors 
Guadalaxara. La proximit de cette ville me permit d'aller l'y joindre
sans danger. Ce ne fut donc qu'au bout de douze jours que je pus lui
rendre compte de ma singulire mission. Ses aides de camp m'embrassrent
tous comme un homme chapp du naufrage. Le corps d'arme du marchal
Ney vint tenir garnison  Madrid le 14. L'Empereur le passa en revue un
des jours suivants. Ce corps d'arme fut ensuite destin, ainsi que
celui du marchal Soult,  poursuivre l'arme anglaise commande par le
gnral Moore, qui se retirait  travers le royaume de Lon et la Galice
pour s'embarquer  la Corogne. Le marchal Ney devait former la rserve
du marchal Soult.

Nous partmes le 20 dcembre pour Astorga, o nous arrivmes le 2
janvier, en passant par Guadarrama, Tordesillas, Rioseco. La rigueur du
temps rendit pnible et mme dangereux le passage de la montagne du
Guadarrama.

L'Empereur suivit la mme route jusqu' Astorga, et retourna ensuite 
Valladolid. Le marchal Soult, qui nous prcdait, suivait les Anglais
dans leur retraite, qu'ils conduisirent avec habilet. On lui avait
donn la brigade de cavalerie lgre du marchal Ney, commande par le
gnral Colbert, qui fut tu, le 3 janvier,  Carcabelo, dans une
affaire d'avant-garde, qu'il dirigeait comme toujours avec sa tmraire
valeur. Cette nouvelle nous causa une profonde douleur. Tous les aides
de camp du marchal Ney taient dvous au gnral Colbert, qui leur
tmoignait la plus grande bont. On a dit qu'il avait exprim le regret
d'tre enlev si tt  la carrire qui s'ouvrait devant lui. Ce n'est
point exact: il a t tu sans pouvoir profrer une parole.

Le marchal Soult continua  poursuivre les Anglais sans rclamer
l'assistance du marchal Ney, qui resta toujours en rserve, soit 
Astorga, soit  Lugo. Aprs avoir perdu la bataille de la Corogne, les
Anglais s'y embarqurent le 17 et le 18; ils perdirent dans cette
retraite six mille hommes, trois mille chevaux, un matriel
considrable.

Le dpart de l'arme anglaise nous rendait matres de tout le pays. Le
marchal Ney fut charg d'occuper la Galice, et le marchal Soult de
s'approcher des frontires du Portugal.

Je passai huit jours  Lugo, et, au moment de partir pour la Corogne, le
marchal voulut bien m'engager  retourner  Paris pour prendre part 
la campagne qui se prparait contre l'Autriche. Il me proposa seulement
de retarder de quelques jours, si j'tais curieux de voir la Corogne. Je
n'acceptai point, et je fis trs-bien. Il n'y avait pas une minute 
perdre pour la campagne d'Autriche. D'ailleurs, huit jours aprs mon
passage, les communications taient interceptes et tous nos postes
gorgs. Saint-Simon, aide de camp du marchal, qui retournait aussi en
France, m'accompagna; et je fus heureux de trouver un tel compagnon de
voyage pour une route pnible, longue et dangereuse. Notre voyage eut
lieu plus tranquillement qu'on n'et os l'esprer. Nous trouvmes
partout des postes de correspondance, dont les commandants nous
fournissaient des chevaux. Nous arrivmes le 1er fvrier  Valladolid,
et des relais de poste nous conduisirent  Bayonne et de l  Paris.



II.

CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.


J'arrivais d'Espagne, quand je dus repartir de Paris pour cette nouvelle
campagne. Le prince de Neuchtel voulut bien m'adjoindre  ses aides de
camp (j'tais capitaine aide de camp du duc de Feltre, mon beau-pre).
Je n'cris pas mon journal qui n'offrirait point d'intrt, n'ayant eu
aucune mission; je n'ai fait que suivre le grand quartier gnral. Je
n'cris donc que quelques mots pour complter mon histoire militaire.

Cette campagne avait succd si vite  la campagne d'Espagne que
l'Empereur n'avait dans les premiers temps personne auprs de lui, et
que nous arrivmes successivement, sans chevaux, sans quipages. C'tait
chose curieuse que de voir les officiers du grand quartier gnral
monts sur des chevaux de paysans; d'autres officiers de la maison
civile de l'Empereur remplaant avec zle et intelligence ceux qui
n'avaient pu encore arriver.

Je rejoignis l'Empereur sur le premier champ de bataille,  Abensberg
(20 avril); deux jours aprs,  Eckmlh, le gnral Cervoni fut tu 
mes cts, et je fus tmoin des regrets que l'Empereur donna  cet
ancien compagnon d'armes.

Aprs la prise de Ratisbonne, je suivis le quartier gnral  Vienne, et
 l'affaire d'Aspern (21 mai), tant envoy prs du gnral Nansouty, je
reus au genou gauche une forte contusion qui me fora de me rendre 
Vienne, et me priva d'assister  la bataille d'Essling, le lendemain 22.
Le temps qui s'coula jusqu' la reprise des hostilits me permit de me
rtablir, et j'tais prsent  Wagram et  la suite des hostilits
jusqu' l'armistice de Znaym. L'Empereur, pour rcompenser ma bonne
volont, et plutt ce que j'aurais voulu faire que ce que j'avais fait,
me nomma chef d'escadron et baron de l'Empire, avec une dotation de
4,000 francs en Hanovre.



III.

MISSION  L'ARME DE CATALOGNE EN 1811.


Je fus envoy, au mois d'aot 1811, en mission auprs du marchal duc de
Tarente, qui commandait l'arme de Catalogne, et qui, aprs un sige
trs-brillant, venait de reprendre le fort de Figuires, qui avait t
surpris par l'ennemi. Mes instructions me prescrivaient d'aller 
Girone,  Barcelonne et au mont Serrat. Le marchal me dit que pour
aller  Girone, il me faudrait l'escorte d'un bataillon, pour Barcelonne
celle d'une division, et qu'enfin je ne pourrais aller au mont Serrat
que lorsque toute l'arme ferait un mouvement pour s'en rapprocher.
Cependant l'ordre m'avait t donn, sans tenir aucun compte de ces
difficults, tant  cette poque on ignorait ou l'on feignait d'ignorer
la vritable situation de l'Espagne. Je restai donc un mois au quartier
gnral, en me contentant de visiter Figuires et les environs.

 mon retour  Paris j'crivis le rapport ci-joint.


_Rapport sur la Catalogne et la situation de l'arme._

La guerre de Catalogne plus encore que celle du reste de l'Espagne
prsente des difficults qui paraissent presque insurmontables. Ces
difficults viennent des dispositions du pays et des moyens qu'on a
employs et que l'on emploie encore pour le soumettre.

L'esprit du pays nous est premirement tout  fait oppos. Les Catalans
sont fiers, ennemis de tout assujettissement, ils ont toujours t en
guerre ou en rvolte. Ils dtestaient les Franais depuis la guerre de
la Succession, ils se croient mme au-dessus des autres Espagnols dont
leur langage contribue encore  les sparer; ils ont peut-tre encore
plus de tnacit dans leurs opinions, surtout plus de respect pour les
ecclsiastiques et de zle pour la religion.

Telles taient leurs dispositions au commencement de la guerre; et c'est
avec des vexations, des brigandages de toute espce, de mauvais
traitements, mme des cruauts, et du mpris pour tous les objets de
leur culte, qu'on a cherch  les soumettre. Doit-on s'tonner de leur
haine et de leur aversion pour les Franais? Aussi l'une et l'autre
sont-elles portes au comble, et je ne crois pas trop m'avancer en
disant que nous n'avons pas un ami dans toute la Catalogne; il est mme
impossible d'essayer de les ramener, et il ne reste plus pour les
soumettre qu' employer la force. Ce dernier parti ne prsente pas de
moins grandes difficults. Un pays de prs de 200 lieues carres, ayant
une grande tendue de ctes, couvert de montagnes, arros de mille
courants d'eau, et n'ayant que peu de chemins, un tel pays offre de
grands moyens de dfense aux insurgs soutenus par les Anglais.

La difficult des subsistances est pour nous un obstacle de plus, et
l'on ne doit pas s'attendre  trouver de grandes ressources dans les
rcoltes du pays.

La Catalogne, bien cultive autrefois, produisait du froment, du seigle,
du mas, de l'huile, du vin, etc.; cependant jamais le bl ne suffisait
 la consommation de la province. Comment la rcolte de cette anne
pourrait-elle fournir aux besoins de l'arme, surtout si l'on pense
qu'elle souffrira de la diminution de la population et que les insurgs
en auront une partie?

On peut dire que la Catalogne est constamment en pleine insurrection.
Nous n'y sommes matres que des lieux que nous occupons, et l'on ne peut
aller nulle part sans des escortes souvent nombreuses. Ce n'est pourtant
pas qu'ils aient fait le moindre progrs en tactique ou en discipline,
ils ne dploient pas mme sur le champ de bataille un courage
trs-brillant; nous les battons en toute rencontre, mme avec des forces
infrieures: mais il existe dans chaque individu une volont de
rsistance que les revers exaltent au lieu de diminuer, que les succs
encouragent et dont on ne peut prvoir le terme.

La surprise du fort de Figuires avait fort relev leurs esprances. On
sait que par l'incroyable ngligence du gouverneur, la trahison de
quelques Espagnols qui taient dans le fort et la lchet des
Napolitains qui le dfendaient, le fort fut surpris par une porte basse
et que les insurgs s'en emparrent sans rsistance. Le marchal duc de
Tarente se trouvait  Barcelonne. Dans le premier moment tout parut
perdu et les Catalans crurent voir les Franais chasss d'Espagne.
Cependant ces vnements n'eurent aucune suite fcheuse, le duc de
Tarente revint aussitt investir le fort, toutes les tentatives des
insurgs pour le dbloquer ou pour en sortir furent vaines. Le gnral
Baraguay-d'Hilliers les battit compltement, et le fort se rendit enfin
aprs un blocus dans lequel les troupes franaises dployrent une
intelligence et une bravoure au-dessus de tout loge.

Aprs la capitulation, il fallut donner quelque repos aux troupes qui
taient excessivement fatigues des travaux du blocus. On prit des
cantonnements autour de Figuires, o s'tablit le quartier gnral.
L'intention de l'Empereur tait que l'arme se portt  Barcelonne ou au
mont Serrat; mais l'norme quantit de malades rendit toute espce de
mouvements impossible. On n'aurait pu runir plus de 4,000 hommes, et
cette petite arme, sans cesse harcele en route par les insurgs, se
serait entirement fondue. On ne peut donner trop d'loges au bon esprit
de l'arme, et il serait injuste de citer quelques rgiments ou quelques
officiers; tous ont rivalis d'activit, de courage et d'intelligence.
L'arme attend avec confiance de la bont de l'Empereur les rcompenses
qu'elle a si bien mrites. Les insurgs sont en force sur la cte; leur
quartier gnral est  Mataro, le gnral Lasey les commande; ils ont
aussi quelques troupes sur la rive droite de la Fluvia  Castel-Follit
et Olot. Ils s'occupent de lever des hommes et de les organiser; ils
lvent aussi des contributions; il parat qu'ils travaillent toujours 
fortifier Urgel et Cardonne. Avant d'entreprendre le sige de ces deux
places nous serons obligs de construire pour l'artillerie un chemin de
Manresa  Cardonne et un autre de Belver  Urgel.

Les Anglais paraissent sans cesse sur les ctes pour protger les
insurgs et gner le cabotage; l'occupation des les de Las Medas
n'atteint que trop ce dernier but. Nous avions un poste dans la tour de
l'le du milieu, il tait facile de prvoir que l'ennemi voudrait nous
en chasser, et le marchal ordonna une reconnaissance sur ce point. Les
officiers d'artillerie qui y furent envoys rapportrent qu'il tait
impossible d'lever des batteries sur la grande le la plus voisine de
la cte et qui est fort escarpe. On dut croire, d'aprs ce rapport, le
poste de la seconde le en sret. Cependant l'ennemi construisit en une
nuit une batterie sur la grande le, malgr cette impossibilit
prtendue, la tour que nous occupions dans l'le voisine fut dtruite en
un instant et le poste oblig de se rendre. Depuis ce temps l'ennemi se
fortifie dans la grande le, o il a fait sauter les murs et lever des
batteries. Ce malheureux vnement rend le cabotage trs-difficile sur
ce point.

La communication est interrompue. Le chemin qui y conduit le long de la
mer est entirement dtruit. Quant  la route d'Ostalrich, les insurgs
l'ont fait sauter en diffrents endroits, et l'on ne peut passer sur
cette route qu'avec toute l'arme. On a cependant de temps en temps par
des espions des nouvelles de Barcelonne. Le gnral Maurice Mathieu y
maintenait le plus grand ordre et la plus parfaite surveillance. Comme
les insurgs venaient souvent couper l'aqueduc qui conduit dans la place
les eaux du Bjos, on construisit une redoute prs de Moncada pour
s'opposer  leurs entreprises. Le baron Drols, commandant les insurgs
sur ce point, rsolut d'enlever cette redoute au mois de septembre. Le
gnral Mathieu en ayant eu avis sortit avec 1,500 hommes de la
garnison, marcha  l'ennemi qui tait fort de 3,000 hommes de ligne et
un grand nombre de paysans; malgr cette disproportion, l'ennemi fut
repouss et poursuivi jusqu' Ripallen.

On estime que Barcelonne est approvisionne jusqu' la fin de l'anne,
except en viande dont on ne donne depuis longtemps  la garnison que
les dimanches. Il est donc essentiel de renouveler bientt
l'approvisionnement; pour parvenir  ce but, le cabotage prsente de
grandes difficults, surtout depuis les entraves qu'y apportent les
Anglais. La voie par terre est impraticable  cause des chemins; il n'y
a donc d'autre moyen qu'une expdition maritime.

Les habitants de Barcelonne nous sont aussi opposs que ceux du reste de
la Catalogne. Pendant le sjour qu'y fit le duc de Tarente, les
habitants levaient des feux la nuit sur les terrasses des maisons pour
servir de signaux aux insurgs, et malgr les menaces les plus svres
et les recherches de la police, il fut galement impossible d'empcher
cette connivence et d'en dcouvrir les auteurs. On n'avait que
trs-difficilement des nouvelles de la division Frre; elle s'tendait
depuis le mont Serrat jusqu' Lrida.

Un pareil tat de choses laisse, comme on l'a dit, bien peu d'esprance
de voir l'ordre se rtablir. Il faudrait, pour vaincre tant d'obstacles,
employer une arme nombreuse parfaitement discipline, commande par des
gnraux expriments et occups du bien public. Il faudrait surtout que
le chef de cette arme ft d'une probit irrprochable, qu'il et avec
les Espagnols de l'indulgence sans faiblesse, de la fermet sans duret;
que cette arme ft paye exactement de l'argent de France et qu'on ne
ft pas oblig d'attendre pour toucher la solde la rentre des
contributions si lente et si incertaine; enfin que l'on tcht de
persuader aux Espagnols que l'on s'intresse  eux, qu'on les estime et
qu'on les honore, que l'on s'occupe de leur bonheur; peut-tre  force
de bons procds pourrait-on ramener ceux que la rigueur n'a fait
qu'loigner davantage, et peut-tre avec le temps pourrait-on gurir des
plaies si profondes et si envenimes.




LIVRE II.

CAMPAGNE DE RUSSIE EN 1812.


     Iliaci cineres, et flamma extrema meorum,
     Testor, in occasu vestro, nec tela, nec ullas
     Vitavisse vices Danaum; et si fata fuissent
     Ut caderem, meruisse manu.

      cendres d'Ilion, et tous, mnes de mes compagnons, je vous prends
      tmoin que, dans votre dsastre, je n'ai recul ni devant les
     traits des ennemis, ni devant aucun genre de danger, et que, si ma
     destine l'et voulu, j'tais digne de mourir avec vous.

     _nide_, liv. II.




PREMIRE PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

COMPOSITION DE L'ARME FRANAISE ET DE L'ARME RUSSE.--DCLARATION DE
GUERRE.--PASSAGE DU NIMEN.--LE QUARTIER GNRAL  WILNA.--SPARATION
DES DEUX CORPS RUSSES.--CONQUTE DE TOUTE LA LITHUANIE.--LE QUARTIER
GNRAL  GLUBOKO.--MOUVEMENTS DES RUSSES.--COMBATS DEVANT
WITEPSK.--PRISE DE CETTE VILLE.--CANTONNEMENTS[22].


Depuis le trait de paix conclu  Tilsitt et renouvel  Erfurth,
plusieurs causes de mcontentement s'taient leves entre la France et
la Russie. L'Empereur Napolon s'tait empar des villes ansatiques, et
principalement du duch d'Oldenbourg, qui appartenait au beau-frre de
l'empereur Alexandre; ses troupes occupaient la Prusse, l'Allemagne tout
entire, et il insistait sur l'adhsion complte de la Russie au systme
continental. L'empereur Alexandre refusait de persvrer dans un systme
qui et entran la ruine totale du commerce de son empire, et il
exigeait de son ct l'vacuation de la Prusse et des villes
ansatiques. La guerre paraissait invitable; et, ds l'hiver de 1812,
les deux armes s'avanaient, l'une pour dfendre le territoire russe,
l'autre pour l'envahir. Jamais de notre ct l'on n'avait vu runies de
masses aussi imposantes. Onze corps d'infanterie, quatre corps de grosse
cavalerie et la garde impriale formaient un total de plus de 500,000
hommes, protgs par 1,200 bouches  feu[23]. On avait recrut la
France, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne pour former cette
prodigieuse arme; l'Autriche et la Prusse n'avaient pas os refuser
leurs contingents; on y voyait aussi les troupes de l'Illyrie et de la
Dalmatie, et mme quelques bataillons portugais et espagnols, tonns de
se trouver,  l'autre bout de l'Europe, engags dans une semblable
cause. La Sude gardait la neutralit; et la paix conclue avec la
Turquie venait de permettre aux Russes de runir toutes leurs forces
contre une aussi formidable invasion.

Pendant que les diffrents corps de la Grande Arme traversaient
rapidement l'Allemagne, l'empereur Napolon s'tait tabli  Dresde et y
avait convoqu tous les souverains de la Confdration du Rhin, mme
l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Il passa plusieurs jours 
prsider cette assemble de rois, qu'il paraissait se plaire  humilier
par l'clat de sa puissance.

J'tais alors chef d'escadron et aide de camp de M. le duc de Feltre,
mon beau-pre, ministre de la guerre; je lui tmoignai le dsir de faire
cette campagne, et, sur sa demande, le prince de Neufchtel, major
gnral de la Grande Arme, voulut bien me prendre auprs de lui comme
aide de camp. Au commencement du mois de mai, je me rendis  Posen, o
se runissait le quartier gnral. Je passai par Wesel, Magdebourg et
Berlin, que je trouvai transform en une place de guerre. Afin de ne pas
gner la marche des troupes et de conserver en mme temps la dignit du
roi de Prusse, on avait dcid que ce prince se retirerait  Postdam
avec sa garde, et que Berlin serait command par un gnral franais.
Cette capitale, ainsi que tout le reste de la Prusse, tait accable de
logements militaires et de rquisitions de toute espce. On sait 
quelles vexations taient exposs les habitants des pays que
traversaient nos armes, mais jamais elles ne furent pousses si loin
qu' cette poque. C'tait peu que l'obligation pour les habitants de
nourrir leurs htes suivant l'usage constamment tabli pendant notre
sjour en Allemagne; on leur enlevait encore leurs bestiaux; on mettait
en rquisition les chevaux et les voitures que l'on gardait au moins
jusqu' ce que l'on en trouvt d'autres pour les remplacer. J'ai
rencontr souvent des paysans  cinquante lieues de leurs villages,
conduisant les bagages d'un rgiment, et ces pauvres gens finissaient
par se trouver heureux de pouvoir se sauver en abandonnant leurs
chevaux.

Je trouvai  Posen tous les officiers du quartier gnral, qui n'avaient
pas accompagn l'Empereur  Dresde, ainsi que plusieurs rgiments de la
garde impriale, des troupes appartenant aux diffrents corps d'arme,
des trains d'artillerie, des quipages de toute espce. Jamais on ne vit
d'aussi immenses prparatifs; l'Empereur avait runi toutes les forces
de l'Europe pour cette expdition; et chacun,  son exemple, emmenait
avec lui tout ce dont il pouvait disposer. Chaque officier avait au
moins une voiture, et les gnraux plusieurs; le nombre de domestiques
et de chevaux tait prodigieux.

Bientt le quartier gnral se porta  Thorn, et de l  Gumbinen, en
passant par Osterode, Heilsberg et Guttstadt, lieux clbres dans la
guerre de 1807. L'Empereur nous rejoignit  Thorn et alla visiter
Dantzick et Koenigsberg avant d'arriver  Gumbinen. Ce fut dans cette
ville que les dernires esprances de paix furent dtruites. M. de
Narbonne revint de Wilna, en rapportant le refus de l'empereur Alexandre
aux propositions qu'il avait t lui faire.  son audience de cong, ce
monarque lui dit qu'il se dcidait  la guerre; qu'il la soutiendrait
avec constance, et que quand mme nous serions matres de Moscou, il ne
croirait point sa cause perdue. _En effet, Sire,_ rpondit M. de
Narbonne, _vous n'en serez pas moins alors le plus puissant monarque de
l'Asie_. La dclaration de guerre suivit de prs cette dernire
dmarche; les deux Empereurs annoncrent chacun par une proclamation
dont le style se ressemblait bien peu. Napolon s'criait d'un ton
prophtique: _La Russie est entrane par la fatalit; il faut que son
destin s'accomplisse_. Alexandre disait  son arme: _Je suis avec vous;
Dieu est contre l'agresseur_.

De Gumbinen, l'arme entra en Pologne pour se rapprocher du Nimen. En
passant la frontire, nous fmes frapps de l'tonnant contraste que
prsentent ces deux pays, et du changement subit de moeurs des habitants.
Tout annonce dans la Prusse l'aisance et la civilisation; les maisons
sont bien bties; les champs cultivs; ds qu'on entre en Pologne, on ne
rencontre que l'image de la servitude et de la misre, des paysans
abrutis, des Juifs d'une horrible salet, des campagnes  peine
cultives, et, pour maisons, de misrables cabanes aussi sales que leurs
habitants.

L'arme russe runie  cette poque sur les bords du Nimen tait
divise en premire et deuxime arme: la premire commande directement
par le gnral Barklay de Tolly, gnralissime, dfendait les passages
aux environs de Kowno; la deuxime, commande par le prince Bagration,
dfendait Grodno. Toutes deux formaient un total de 230,000 hommes; 
l'extrme gauche, 68,000 hommes, commands par le gnral Tormasow,
couvraient la Volhynie;  l'extrme droite, 34,000 hommes dfendaient la
Courlande: la Russie avait donc 330,000 hommes sous les armes, et la
France environ 400,000.

Dans cet tat de choses, le plan de l'empereur Napolon fut promptement
conu. Il se dcida  forcer le passage du Nimen auprs de Kowno, et 
marcher rapidement en Lithuanie, afin de sparer le gnral Barklay du
gnral Bagration. Aprs avoir dirig le deuxime corps sur Tilsitt pour
attaquer la Courlande, et plac les cinquime, septime et huitime
corps  Novogrodeck, devant le prince de Bagration, il se porta lui-mme
sur le Nimen avec la garde impriale, les premier, deuxime, troisime
et quatrime corps, et les deux premiers corps de cavalerie. Les bords
du Nimen furent reconnus; le point de passage fix un peu au-dessus de
Kowno. L'arme s'y runit, le 23 juin,  l'entre de la nuit; trois
ponts furent construits en un instant.

Le jour paraissait  peine, et dj le premier corps tait pass. Les
deuxime et troisime, ainsi que la rserve de cavalerie, le suivirent.
Les tentes de l'Empereur furent places sur une hauteur qui domine la
rive oppose. C'est l que nous nous tions runis pour contempler ce
magnifique spectacle. Le gnral Barklay, n'ayant qu'une division sur ce
point, ne put s'opposer au passage. Kowno fut occup sans rsistance, et
l'Empereur y porta son quartier gnral. De l les diffrents corps
d'arme marchrent sur Wilna. Le gnral Barklay se retirait  leur
approche. Je fus plusieurs fois envoy en mission auprs des gnraux
qui commandaient nos troupes, et j'eus lieu d'admirer la tenue des
rgiments, leur enthousiasme, l'ordre et la rgularit de leurs
mouvements. L'Empereur rejoignit l'avant-garde le 27 au soir, et le
lendemain matin, aprs une lgre rsistance, nos troupes entrrent dans
Wilna, o elles furent reues avec acclamations.

La campagne tait commence depuis cinq jours, et dj le projet de
l'Empereur avait russi: les deux armes russes taient spares; le
gnral Barklay fit sa retraite sur le camp retranch de Drissa, sur la
Dwina, dcouvrant ainsi la Lithuanie pour couvrir la route de
Ptersbourg. Le gnral Bagration abandonna les bords du Nimen pour
s'efforcer de le rejoindre; mais nos troupes taient dj places entre
deux. Pendant le sjour de l'Empereur  Wilna, les corps de la Grande
Arme, se rpandant dans la Lithuanie, poursuivaient sur toutes les
directions les deux armes russes; le roi de Naples, avec la cavalerie
et les deuxime et troisime corps, suivait le mouvement de retraite du
gnral Barklay dans la direction de Drissa. Le premier corps, sur la
route de Minsk, coupait la communication au prince Bagration, que les
cinquime, septime et huitime serraient de prs[24]. Les quatrime et
sixime corps restaient aux environs de Wilna, dont la garde impriale
formait la garnison. Chaque jour tait marqu par un succs; chaque
officier envoy en mission rapportait une heureuse nouvelle. Cependant
la saison nous favorisait peu;  une chaleur touffante succda bientt
une pluie par torrents; ce changement subit de temprature, joint  la
difficult de se procurer des fourrages, causa une grande mortalit
parmi les chevaux de l'arme, le mauvais temps acheva de gter des
chemins qui ne consistent souvent qu'en de longues pices de bois jetes
sur des marais. Le manque de subsistances se faisait dj sentir;
l'arme vivait des ressources du pays; et ces ressources, peu
considrables par elles-mmes, l'taient bien moins encore avant la
moisson; dj les soldats se livraient  l'indiscipline et au
pillage[25], mais tout semblait justifi par le succs.

Cependant l'Empereur songeait  profiter de l'importante conqute qu'il
venait de faire si heureusement ds les premiers jours de la campagne.
La situation gographique de Wilna fixa d'abord son attention. La
rivire de la Vilia, qui la traverse, est navigable jusqu'au Nimen,
ainsi que le Nimen jusqu' la mer. Cette considration engagea
l'Empereur  faire de Wilna son principal dpt. On transporta les
magasins prpars  Dantzick et  Koenigsberg; on leva divers ouvrages
de fortification pour mettre la ville  l'abri d'un coup de main. En
mme temps, Napolon ne ngligea rien pour tirer parti de l'importance
politique de la capitale de la Lithuanie.  peine tions-nous matres de
Wilna que la noblesse lithuanienne lui demandait le rtablissement du
royaume de Pologne. Une dite assemble  Varsovie par sa permission
pronona ce rtablissement et envoya une dputation  Wilna pour
demander l'adhsion de la Lithuanie et solliciter la protection de
l'Empereur. Dans une rponse assez ambigu, Napolon leur fit entendre
qu'il se dciderait aprs l'vnement, en dclarant cependant qu'il
avait garanti  l'empereur d'Autriche l'intgrit de son territoire, et
que par consquent, il fallait renoncer  la Gallicie. Cette rponse
vasive, loin de dcourager les Polonais, ne fit qu'enflammer leur zle;
ils se livrrent avec transport  l'espoir de recouvrer leur
indpendance. La dlibration du grand-duch de Varsovie, portant le
rtablissement du royaume de Pologne, fut accepte solennellement par la
Lithuanie. Cette crmonie eut lieu dans la cathdrale de Wilna, o
toute la noblesse s'tait runie. On y voyait les hommes revtus de
l'ancien costume polonais, les femmes pares de rubans rouges et violets
aux couleurs nationales. Aprs une messe solennelle, l'acte d'adhsion
fut lu et accept avec acclamations; on chanta le _Te Deum_, et, tout de
suite aprs la crmonie, l'acte d'adhsion fut port chez le duc de
Bassano, pour le prsenter  l'Empereur, qui le reut avec
bienveillance. Aussitt l'on organisa un gouvernement civil de la
Lithuanie, dont la premire opration fut d'ordonner de grandes leves
d'hommes. Au milieu de ces prparatifs, les assembles, les bals, les
concerts se succdaient sans interruption. Tmoins de ces ftes, nous
avions peine  reconnatre la capitale d'un pays ravag par deux armes
ennemies et dont les habitants taient rduits  la misre et au
dsespoir; et si les Lithuaniens eux-mmes paraissaient quelquefois s'en
souvenir, c'tait pour dire qu'aucun sacrifice ne devait coter  des
Polonais lorsqu'il s'agissait du rtablissement de leur patrie[26].

Le sjour de l'Empereur  Wilna nous donna l'occasion d'observer dans
tous ses dtails la composition de l'tat-major gnral. L'Empereur
avait auprs de lui le grand marchal, le grand cuyer, ses aides de
camp, ses officiers d'ordonnance, les aides de camp de ses aides de
camp, et plusieurs secrtaires pour son travail du cabinet. Le major
gnral avait huit ou dix aides de camp et le nombre de bureaux
ncessaire pour tout le travail qu'exigeait une pareille arme;
l'tat-major gnral, compos d'un grand nombre d'officiers de tous
grades, tait command par le gnral Monthion. L'administration dirige
par le comte Dumas, intendant gnral, se subdivisait en service
administratif proprement dit: ordonnateurs, inspecteurs aux revues et
commissaires des guerres; service de sant: mdecins, chirurgiens et
pharmaciens; service de vivres dans ses diffrentes branches et ouvriers
de toute espce. Quand le prince de Neufchtel en passa la revue 
Wilna, on et cru voir de loin des troupes ranges en bataille, et, par
une malheureuse fatalit, malgr le zle et les talents de l'intendant
gnral, cette immense administration fut presque inutile ds le
commencement de la campagne et devint nuisible  la fin. Qu'on se
reprsente maintenant la runion sur le mme point de tout ce qui
composait cet tat-major; qu'on imagine le nombre prodigieux de
domestiques, de chevaux de main, de bagages de toute espce qu'il devait
traner  sa suite, et l'on aura quelque ide du spectacle qu'offrait le
quartier gnral. Aussi, lorsque l'on faisait un mouvement, l'Empereur
n'emmenait avec lui qu'un trs-petit nombre d'officiers; tout le reste
partait d'avance ou suivait en arrire. Si l'on bivouaquait, il n'y
avait de tentes que pour l'Empereur et le prince de Neufchtel; les
gnraux et autres officiers couchaient au bivouac comme le reste de
l'arme.

Le service d'aide de camp que nous faisions auprs du major gnral
n'avait rien de pnible. Tous les jours, d'eux d'entre nous taient de
service, l'un pour porter les ordres, l'autre pour, recevoir les
dpches et les officiers en mission. Notre tour ne revenait donc que
tous les quatre ou cinq jours, quand aucun de nous n'tait en course, ce
qui arrivait rarement, car on envoyait habituellement les officiers;
d'tat-major. Le prince de Neufchtel mettait dans ses rapports
personnels avec nous ce mlange de bont et de brusquerie qui composait
son caractre. Souvent il ne paraissait faire  nous aucune attention;
mais, dans l'occasion, nous tions srs de retrouver tout son intrt,
et pendant le cours de sa longue carrire militaire, il n'a nglig
l'avancement d'aucun des officiers qui ont t employs sous ses ordres.
On prenait pour son logement la premire maison de la ville aprs celle
de l'Empereur; et comme il logeait toujours de sa personne auprs de
lui, son logement appartenait  ses aides de camp. L'un d'eux, M.
Pernet, tait charg de tous les dtails de sa maison, dont la tenue
pouvait servir de modle; le prince de Neufchtel trouvait lui-mme, au
milieu de ses occupations, le temps d'y songer; il voulait que ses aides
de camp ne manquassent de rien, et il avait souvent la bont de s'en
informer. C'tait, au milieu de la guerre, une bien grande douceur que
de n'avoir  s'occuper d'aucun de ces dtails et de se trouver, sans la
moindre peine, mieux logs et mieux nourris que tout le reste de
l'arme. La composition des officiers du quartier gnral contribuait
encore  l'agrment de notre situation. Parmi les officiers attachs 
l'Empereur ou aux gnraux de sa maison se trouvaient MM. Fernand de
Chabot, Eugne d'Astorg, de Castellane, de Mortemart, de Talmont. Les
aides de camp du prince de Neufchtel taient MM. de Girardin, de
Flahault, Alfred de Noailles, Anatole de Montesquiou, Lecouteulx, Adrien
d'Astorg et moi. On pouvait quelquefois se croire encore  Paris au
milieu de cette runion.

Nous voyions peu le prince de Neufchtel, n'tant chargs d'aucun
travail auprs de lui; il passait presque toute la journe dans son
cabinet  expdier des ordres d'aprs les instructions de l'Empereur.
Jamais on ne vit une plus grande exactitude, une soumission plus
entire, un dvouement plus absolu. C'tait en crivant la nuit qu'il se
reposait des fatigues du jour; souvent, au milieu de son sommeil, il
tait appel pour changer tout le travail de la veille, et quelquefois
il ne recevait pour rcompense que des rprimandes injustes, ou pour le
moins bien svres. Mais rien ne ralentissait son zle; aucune fatigue
de corps, aucun travail de cabinet n'tait au-dessus de ses forces;
aucune preuve ne pouvait lasser sa patience. En un mot, si la situation
du prince de Neufchtel ne lui donna jamais l'occasion de dvelopper les
talents ncessaires pour commander en chef de grandes armes, il est
impossible au moins de runir  un plus haut degr les qualits
physiques et morales convenables  l'emploi qu'il remplissait auprs
d'un homme tel que l'Empereur.

Dans les premiers jours de juillet, Napolon se dcida  porter son
quartier gnral en avant, pour suivre le mouvement de l'arme.
Gluboko, petite ville  trente lieues de Wilna, dans la direction de
Witepsk, lui parut le point central le plus convenable. En effet, il
pouvait de l marcher avec une gale facilit sur le camp de Drissa par
la gauche, sur Minsk par la droite, et en avant de lui sur la ligne
d'oprations par laquelle les deux armes russes pouvaient tenter encore
leur runion.

Les 4e et 6e corps et la garde impriale partirent successivement de
Wilna pour suivre cette direction. L'Empereur, devant faire le trajet
trs-rapidement, envoya d'avance presque tous les officiers
d'tat-major.

Les aides de camp du prince de Neufchtel partirent de Wilna le 12
juillet, et en cinq jours de marche[27] nous arrivmes  Gluboko. Le
pays que nous traversmes tait, en gnral, beau et bien cultiv; les
villages misrables comme tous ceux de Pologne et ravags par nos
troupes. Nous rencontrmes plusieurs rgiments de la jeune garde; je
remarquai entre autres le rgiment des flanqueurs, compos de
trs-jeunes gens. Ce rgiment tait parti de Saint-Denis, et n'avait eu
de repos qu'un jour  Mayence et un  Marienwerder sur la Vistule;
encore faisait-on faire l'exercice aux soldats les jours de marche,
aprs leur arrive, parce que l'Empereur ne les avait pas trouvs assez
instruits. Aussi ce rgiment fut-il le premier dtruit; dj les soldats
mouraient d'puisement sur les routes.

Gluboko, petite ville toute btie en bois, n'est habite que par des
Juifs; les forts et les lacs qui l'entourent lui donnent un aspect
triste et sauvage, et les souvenirs de Wilna ne contriburent pas  nous
en rendre le sjour agrable. L'Empereur y arriva ds le 18, et les
plans de l'ennemi lui firent adopter de nouvelles dispositions.

Le prince Bagration, par la rapidit de sa marche, avait chapp  la
poursuite des 5e et 8e corps, et tait hors de leur porte. L'Empereur,
trs-mcontent, s'en prit au roi de Westphalie, et mit l'aile droite
entire sous les ordres du prince d'Eckmhl. Le roi, trs-mcontent
lui-mme, quitta l'arme. Mais ncessairement ces nouvelles dispositions
firent perdre du temps; le prince Bagration en profita; ds le 17 il
passa la Brzina  Bobruisk, et marcha sur Mohilow pour rejoindre le
gnral Barklay  Witepsk. Tout ce que put faire le prince d'Eckmhl fut
d'arriver avant lui  Mohilow et d'entreprendre de lui fermer le chemin.
D'un autre ct, le gnral Barklay, inform de ces vnements, et
voyant l'impossibilit o tait le prince Bagration d'arriver au camp de
Drissa, rsolut de marcher  sa rencontre en avant de Witepsk. Ce camp
retranch, qui avait cot tant de soins  construire, fut vacu sans
coup frir le 18, et l'arme russe se dirigea en toute hte sur Witepsk.
Le gnral Wittgenstein resta en avant de Polotzk, sur la rive droite de
la Dwina, dans le but de dfendre la route de Ptersbourg. Les 2e et 6e
corps se portrent  Polotzk pour s'opposer  lui. Les 3e et 4e corps,
la cavalerie et la garde poursuivirent rapidement la grande arme russe
dans la direction de Witepsk. Le quartier gnral, parti le 22 de
Gluboko, arriva le 24  Beszenkowisk; tous les rapports donnaient lieu
de croire que l'ennemi livrerait une grande bataille devant Witepsk.
L'ardeur des rgiments tait extrme, et nous partagions tous.

Le 25 au matin, le prince de Neufchtel m'ordonna de parcourir toute la
droite de l'arme jusqu' Mohilow, o je devais trouver le prince
d'Eckmhl; mes instructions portaient d'expdier des ordonnances pour
informer sur-le-champ l'Empereur de tout ce que j'apprendrais de
nouveau. Un officier polonais m'accompagnait pour questionner les
habitants. L'Empereur mettait particulirement du prix  connatre dans
quelle situation tait le prince d'Eckmhl vis--vis du prince
Bagration, et si les 5e et 8e corps taient enfin en mesure de le
seconder. Je partis aux premiers coups de canon qui annonaient
l'attaque du roi de Naples.

Mohilow est  environ trente-cinq lieues de Babinovitschi; on rejoint 
Sienno la route de poste; mais tous les chevaux ayant t enlevs, il
fallut user d'industrie pour continuer notre route; mon compagnon de
voyage me fut fort utile, en me conduisant dans des chteaux polonais,
dont les seigneurs nous fournissaient des chevaux. Le pays tait
tranquille, et l'on n'y savait aucune nouvelle. La nuit nous arrivmes 
Kochanow; le gnral Grouchy y commandait un corps de cavalerie, dont
l'avant-garde tait tablie  Orcha, sous les ordres du gnral Colbert.
Il y avait devant lui un corps russe qui dfendait la route de Smolensk.
Le 26,  la pointe du jour, nous arrivmes  Chklow, petite ville de
Juifs trs-commerante, et dans la matine  Mohilow, o tait le 1er
corps. J'eus lieu d'observer dans cette dernire ville l'ordre et la
discipline qui distinguaient toujours les troupes du prince d'Eckmhl.
J'appris de lui que le prince Bagration, remontant le Dniper depuis
Staroi-Bychow, l'avait attaqu inutilement les 22 et 23; que,
dsesprant alors de forcer le passage  Mohilow, le prince Bagration
avait pass le Dniper  Staroi-Bychow, et se retirait dans la direction
de Smolensk. Quant aux 5e et 8e corps, ils taient attendus  Mohilow,
et aussitt aprs leur arrive le prince d'Eckmhl comptait remonter le
Dniper jusqu' Orcha, pour se rapprocher des autres corps d'arme.
Ainsi le prince Bagration avait chapp aux efforts que l'on faisait
pour l'envelopper; mais aussi sa runion avec le gnral Barklay, sous
les murs de Witepsk, tait devenue impossible.

Le 26 tait un dimanche. Le prince d'Eckmhl, au sortir de la messe,
reut l'archimandrite et lui recommanda de reconnatre l'empereur
Napolon pour son souverain, et de substituer, dans les prires
publiques, son nom  celui de l'empereur Alexandre. Il lui rappela  ce
sujet les paroles de l'vangile, qu'_il faut rendre  Csar ce qui est 
Csar_, en ajoutant que Csar voulait dire celui qui est le plus fort.
L'archimandrite promit de se conformer  cette instruction; mais il le
fit d'un ton qui tmoignait qu'il l'approuvait peu.

Je partis le mme soir par la mme route; le lendemain, en approchant de
l'arme, j'appris que les trois jours de mon absence avaient t remplis
par trois combats brillants, dans lesquels Ostrowno avait t emport,
et l'arme russe pousse de position en position jusque sous les murs de
Witepsk. Je traversai les champs de bataille encore couverts des dbris
de ces trois combats, et j'arrivai le soir du 26 au quartier gnral, o
je rendis compte de ma mission  l'Empereur et au prince de Neufchtel.

L'arme tait campe en bataille vis--vis de l'arme russe, dont le
ruisseau de la Lutchissa la sparait, et les tentes de l'Empereur
dresses sur une hauteur vers le centre. Notre soire se passa 
raconter ma mission et  entendre  mon tour le rcit des combats qui
venaient de se livrer. J'appris avec plaisir que plusieurs aides de camp
du prince de Neufchtel s'y taient distingus, et que la belle conduite
des troupes promettait les plus brillants succs dans des occasions plus
importantes. On s'attendait le lendemain  une bataille gnrale; la
surprise fut grande en voyant,  la pointe du jour, que l'ennemi s'tait
retir. Le gnral Barklay avait en effet reu l'avis que le prince
Bagration, n'ayant pu forcer le pont de Mohilow, passait le Dniper
au-dessous de cette ville et se dirigeait sur Smolensk, seul point o il
pt se runir  lui; et Barklay, ne voulant pas livrer bataille avant
cette runion, s'tait dcid  quitter Witepsk pour marcher sur
Smolensk[28].

L'Empereur entra  Witepsk et dirigea ses troupes  la poursuite de
l'ennemi. Au bout de deux jours, voyant le mouvement de retraite bien
dcid sur Smolensk, il rsolut de donner  son arme quelque temps de
repos, d'autant mieux que les bonnes nouvelles qu'il recevait des corps
dtachs rendaient pour ce repos le moment trs-favorable.  la gauche,
le 10e corps avait conquis la Courlande et s'approchait de Riga. Le duc
de Reggio,  la tte des 2e et 6e corps, venait de battre le gnral
Wittgenstein en avant de Polotzk, tandis que sur la droite le 7e corps
et les Autrichiens, entre le Bug et la Narew, se soutenaient avec
avantage contre le gnral Tormasow. Les corps de la Grande Arme furent
cantonns entre le Dnieper et la Dwina; le 5e corps,  la droite, 
Mohilow, et successivement les 8e, 1er, 3e et 4e, dont la gauche tait 
Vly, au-dessus de Witepsk, la cavalerie en avant-garde, la garde
impriale et le quartier gnral  Witepsk.




CHAPITRE II.

SJOUR  WITEPSK.--SITUATION DE L'ARME.--MARCHE SUR SMOLENSK.--COMBAT
ET PRISE DE CETTE VILLE.--AFFAIRE DE VALONTINO.--PROJETS DE
L'EMPEREUR.--MARCHE SUR MOSCOU.--BATAILLE DE LA MOSKOWA.


La ville de Witepsk, seul lieu considrable que nous ayons rencontr
depuis Wilna, offrait un sjour convenable pour le quartier gnral.
Napolon en profita pour achever d'organiser le gouvernement provisoire
de la Lithuanie, qu'il avait tabli  Wilna. Comme il tait de notre
intrt de mnager Witepsk et que nous y entrmes sans combat, la ville
ne fut point pille. Witepsk, capitale de la Russie blanche, situe sur
la Dwina,  gale distance de Ptersbourg et de Moscou, est commerante
et bien peuple. Sa province, runie depuis longtemps  la Russie, en a
pris les moeurs et les habitudes: aussi nous ne retrouvmes point 
Witepsk l'enthousiasme de Wilna. Les habitants nous reurent plutt
comme des conqurants que comme des librateurs. Mais l'intrt de la
politique de l'Empereur tait de reculer autant que possible les
frontires de la Pologne, et la province de Witepsk fut dclare malgr
elle partie intgrante de ce royaume. On lui nomma un gouverneur et un
intendant, qui reurent l'ordre de la traiter en allie et non en
sujette.

Un nouveau genre de dsordre fixa en mme temps l'attention de Napolon.
Les paysans des environs, entendant parler de libert et d'indpendance,
s'taient crus autoriss  se soulever contre leurs seigneurs, et se
livraient  la licence la plus effrne. La noblesse de Witepsk en porta
plainte  l'Empereur, qui ordonna des mesures svres pour les faire
rentrer dans le devoir. Il importait d'arrter un mouvement qui pouvait
dgnrer en guerre civile. Des colonnes mobiles furent envoyes;
quelques exemples en imposrent, et l'ordre fut bientt rtabli.

Pour nous, qui n'avions  nous mler ni d'administration ni de police,
nous employions notre repos  parler de nos premiers succs et  nous en
promettre de nouveaux. Jamais compagne n'avait commenc d'une manire
plus brillante. La Lithuanie entire tait conquise en un mois, presque
sans combattre; l'arme, runie sur les bords du Dniper et de la Dwina,
n'attendait que l'ordre de son chef pour pntrer dans l'intrieur de la
Russie. D'ailleurs les dispositions des ennemis depuis le passage du
Nimen donnaient lieu de croire qu'ils n'avaient aucun plan arrt.
Placs d'abord pour dfendre le Nimen et ayant Wilna pour place
d'armes, on les avait vus abandonner rapidement les bords de ce fleuve,
dtruire les magasins de Wilna, laisser couper la communication entre
les deux armes, et dcouvrir la Lithuanie tout entire. On avait vu le
gnral Barklay se retirer sur la Dwina, dans le camp de Drissa, pour y
attendre le prince de Bagration, qui, depuis le passage du Nimen par
l'arme franaise, tait dans l'impossibilit absolue de l'y joindre;
puis abandonner encore sans combattre ce camp retranch qui avait cot
tant de temps  construire, s'arrter quelques jours devant Witepsk, et
en partir tout  coup pour se runir enfin au prince de Bagration sous
les murs de Smolensk. La supriorit des manoeuvres de l'Empereur tait
incontestable; le talent de nos gnraux, la bravoure de nos troupes, ne
pouvaient faire l'objet d'un doute. S'il y avait une bataille, on
pouvait esprer la victoire; si l'ennemi l'vitait, on organisait la
Lithuanie, on prenait Riga, et l'anne prochaine la campagne s'ouvrait
avec d'immenses avantages. L'Empereur partageait d'aussi brillantes
esprances. Dans une conversation qu'il eut  Witepsk avec M. de
Narbonne, il valuait  130,000 hommes les deux armes russes runies
devant Smolensk; il comptait en avoir 170,000 avec la garde, la
cavalerie, les 1er, 3e, 4e, 5e et 8e corps; si l'on vitait la bataille,
il ne dpasserait pas Smolensk; s'il remportait une victoire complte,
peut-tre marcherait-il droit  Moscou. Dans tous les cas une bataille,
mme indcise, lui paraissait un grand acheminement vers la paix.

Cependant les gens d'un esprit sage et les officiers expriments
n'taient pas sans inquitude. Ils voyaient l'arme diminue d'un tiers
depuis le passage du Nimen, et presque sans combattre, par
l'impossibilit de pourvoir  sa subsistance d'une manire rgle, et la
difficult de tirer quelque chose, mme en pillant, d'un pays pauvre par
lui-mme et dj ravag par l'arme russe. Ils remarquaient la mortalit
effrayante des chevaux, la mise  pied d'une partie de la cavalerie, la
conduite de l'artillerie rendue plus difficile, les convois d'ambulance
et les fourgons de mdicaments forcs de rester en arrire: aussi, en
entrant dans les hpitaux, trouvaient-ils les malades presque sans
secours. Ils se demandaient non-seulement ce que deviendrait cette arme
si elle tait battue, mais mme comment elle supporterait les pertes
qu'allaient causer de nouvelles marches et des combats plus srieux. Au
milieu de ces motifs d'inquitude, ils taient frapps de l'ordre
admirable dans lequel l'arme russe avait fait sa retraite, toujours
couverte par ses nombreux Cosaques, et sans abandonner un seul canon,
une seule voiture, un seul malade. Ils savaient d'ailleurs que
l'empereur Alexandre appelait tous les Russes  la dfense de la patrie,
et que chaque pas que nous allions faire dans l'intrieur de l'empire
diminuerait nos forces et augmenterait celles de nos ennemis.

L'Empereur passa quinze jours  Witepsk; tous les matins,  six heures,
il assistait  la parade de la garde devant son palais; il exigeait que
tout le monde s'y trouvt; il fit mme abattre quelques maisons pour
agrandir le terrain. L, en prsence de l'tat-major gnral et de la
garde assemble, il entrait dans les plus grands dtails sur tous les
objets de l'administration de l'arme; les commissaires des guerres, les
officiers de sant, taient appels et somms de dclarer dans quel tat
taient les subsistances, comment les malades taient soigns dans les
hpitaux, combien de pansements on avait runis pour les blesss.
Souvent ils recevaient des rprimandes ou des reproches trs-durs.
Personne plus que Napolon n'a pris soin des subsistances et des
hpitaux de l'arme. Mais il ne suffit pas de donner des ordres, il faut
que ces ordres soient excutables; et avec la rapidit des mouvements,
la concentration des troupes sur un mme point, le mauvais tat des
chemins, la difficult de nourrir les chevaux, comment aurait-il t
possible de faire des distributions rgulires et d'organiser
convenablement le service des hpitaux? Les soldats, qui ne tenaient
aucun compte de ces impossibilits, n'accusaient que le zle et
quelquefois la probit des administrateurs; ils disaient, en prissant
de misre sur les grandes routes ou dans les ambulances: _C'est
malheureux, l'Empereur s'occupe pourtant bien de nous._

Ce fut  une de ces parades que fut reu le gnral Friant, commandant
des grenadiers  pied de la garde,  la place du gnral Dorsenne, mort
en Espagne. Napolon le reut lui-mme  la tte des grenadiers de la
garde, l'pe  la main, et l'embrassa.

Cependant, dans les premiers jours d'aot, les Russes livrrent  nos
avant-postes quelques combats, avec des succs divers. Toutes les
mesures tant prises et l'ordre donn d'emporter pour quinze jours de
vivres, l'Empereur se dcida  marcher sur Smolensk par la rive gauche
du Dniper. Ce mouvement commena le 10, et tous les corps d'arme
prirent la grande route d'Orcha  Smolensk; un pont de bateaux fut jet
 Rasasna; les 3e et 4e corps, la cavalerie, la garde impriale, le
passrent et se portrent rapidement sur la route de Smolensk, tandis
que les 1er et 8e corps, dj placs  Dubrowna et Orcha, marchaient
dans la mme direction, et que le 5e corps, passant le Dniper 
Mohilow, appuyait le mouvement par la droite. Toutes ces manoeuvres
furent excutes avec une rapidit et une prcision  laquelle les
Russes ont rendu justice. L'Empereur partit de Witepsk le 13, il passa
le Dniper  Rasasna; dj, le 14, l'avant-garde ennemie, poste 
Krasnoi, fut vivement repousse par le roi de Naples et le marchal Ney.

Le 15, le quartier gnral tait  Koritnya, et l'avant-garde
s'approchait de Smolensk. L'Empereur, trop occup des oprations
militaires, ne voulut recevoir aucun compliment pour le jour de sa fte;
il passa la soire  questionner les prisonniers avec grand dtail, et
leurs rapports, joints aux mouvements rapides des armes russes,
donnrent lieu de croire que Smolensk tait vacue.

Le 16,  la pointe du jour, quelques officiers du quartier gnral et
beaucoup de domestiques qui allaient en avant pour faire les logements
trouvrent l'avant-garde aux prises avec les ennemis, et l'on apprit
bientt que la nouvelle de l'vacuation de la ville tait fausse. En
effet, le gnral Barklay, qui couvrait Smolensk sur l'autre rive du
fleuve, voyant le mouvement gnral de notre arme par la rive gauche,
s'y tait report prcipitamment; il avait ordonn au prince Bagration
d'occuper en arrire Dorogobuje, sur la route de Moscou, pour couvrir
ses communications avec cette capitale, et il se prparait  dfendre
lui-mme Smolensk.

L'Empereur mit ses troupes en mouvement, et l'arrire-garde ennemie se
repliant successivement, nous arrivmes le soir devant les murs de la
ville.

Smolensk est clbre dans les anciennes guerres de la Russie et de la
Pologne, qui se la disputrent longtemps; mais la Pologne l'ayant cde
depuis prs d'un demi-sicle  la Russie, elle est devenue entirement
russe. Ses hautes murailles, garnies de tours, attestaient encore  nos
yeux son ancienne importance. Les fortifications taient loin d'tre
construites dans le nouveau systme, et d'offrir, pour une dfense
rgulire, les avantages que prsentent nos places de guerre; mais le
grand dveloppement de ses murailles sur une tendue de prs de quatre
mille toises, leur hauteur de vingt-cinq pieds, leur paisseur de dix,
le large foss et le chemin couvert qui en dfendaient les approches,
rendaient difficile une attaque de vive force; les remparts taient
garnis d'une nombreuse artillerie, les faubourgs en avant de l'enceinte
retranchs, les maisons crneles.

Sur l'autre rive du Dniper s'lve un faubourg en amphithtre; l'arme
russe tait en position sur les hauteurs qui dominent ce faubourg, prte
 soutenir au besoin les divisions qui allaient dfendre Smolensk.

L'Empereur reconnut dans la soire toute l'enceinte de la ville; il
plaa son arme en demi-cercle, appuyant les deux cts au Dniper; le
3e corps  l'extrme gauche; puis, successivement, les 1er et 5e corps;
enfin, la cavalerie du roi de Naples  l'extrme droite; la garde
impriale en rserve derrire le centre avec le quartier gnral. Le 4e
corps tait rest en arrire; le 8e ayant fait un faux mouvement,
n'arriva pas.

La nuit se passa au bivouac, et, contre notre attente, la matine du
lendemain fut tranquille. J'ai su, depuis, que l'Empereur croyait tre
attaqu par les Russes sous les murs de la ville, et qu'il prfrait les
attendre. Cependant,  deux heures, voyant que rien ne paraissait, il
ordonna l'attaque. Les troupes des 3e et 1er corps enlevrent les
faubourgs; les Russes, chasss du chemin couvert, rentrrent dans la
place. Les batteries de brche ouvrirent leur feu; mais l'paisseur des
murs tait telle que le canon n'y produisait que peu d'effet. J'eus lieu
de m'en convaincre par moi-mme, ayant reu l'ordre de l'Empereur de
visiter les batteries; et, d'aprs l'avis unanime des officiers
d'artillerie, il renona au projet de livrer l'assaut le soir mme, et
fit cesser le feu, remettant au lendemain la prise de la ville.

En retournant aux tentes, on parla de l'affaire du jour; les anciens
officiers de l'arme d'gypte disaient  demi-voix que l'paisseur des
murailles de Smolensk leur rappelait celles de Saint-Jean d'Acre.

Le 18,  la pointe du jour, quelques soldats, voyant les remparts
dgarnis, pntrrent dans la ville, et rendirent compte qu'elle tait
abandonne; on en prit possession sur-le-champ; les Russes l'avaient
incendie la nuit en la quittant; les ponts taient briss, et l'arme
russe range sur la rive droite. Une fusillade trs-vive s'tablit entre
les deux rives, et dura tout le jour, pendant que nous travaillions  la
construction des ponts. Le soir et dans la nuit, le gnral Barklay
continua sa retraite par la route de Moscou, aprs avoir brl le
faubourg de la rive droite. Le quartier gnral s'tablit  Smolensk.

Le 19, le 3e corps, suivi du 1er, passa le Dniper, et poursuivit
l'ennemi; le marchal Ney l'atteignit prs de Valutina-Gora,  deux
lieues de Smolensk, et le battit compltement aprs une vive rsistance.
Le 8e corps avait reu l'ordre de passer le Dniper, au-dessus de
Smolensk, pour prendre l'ennemi  revers; ce corps d'arme resta encore
en arrire, et son absence empcha de complter le succs de la journe:
j'ignore quelle cause retarda sa marche ou fit changer sa direction.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur en garda rancune au duc d'Abrants, et
refusa de le recevoir la premire fois qu'il se prsenta devant lui.

Le 3e corps dploya dans cette journe une valeur si brillante, que les
Russes crurent avoir affaire  la garde impriale; l'Empereur, qui
n'avait-pas t prsent au combat, se porta le lendemain sur le champ de
bataille; il passa en revue sur le terrain, et au milieu des morts, les
troupes qui avaient combattu la veille. Aprs leur avoir tmoign sa
satisfaction et donn des regrets  la perte du gnral Gudin, tu  la
tte de sa division, il accorda aux rgiments beaucoup de grces et
d'avancements. Le 127e, de nouvelle formation, reut une aigle.

L'avant-garde se remit  la poursuite de l'ennemi, et l'Empereur rentra
dans Smolensk pour mditer de nouveaux plans.

Notre perte, dans les combats de Smolensk et de Valutina, s'levait 
plus de huit mille hommes; celle de l'ennemi tait plus considrable
sans doute, et cependant ce n'tait point l une de ces victoires
compltes qui peuvent amener la paix. Nous ne faisions pas un seul
prisonnier; l'arme russe se retirait toujours dans le meilleur ordre,
et reprenait en arrire une autre position. Beaucoup d'entre nous
crurent que l'Empereur allait s'arrter et tablir de nouveau son arme
entre la Dwina et le Dniper, avec d'autant plus d'avantages que la
prise de Smolensk le rendait matre des deux rives du Dniper; le 10e
corps pouvait encore prendre Riga avant la fin de la campagne, et, en
passant l'hiver dans cette position, l'arme rparait ses pertes, le
gouvernement de la Lithuanie achevait de s'organiser, et cette province
nous fournissait bientt des troupes sur le dvouement desquelles nous
pouvions compter. Ce plan et peut-tre t le plus sage; mais
l'Empereur, accoutum  matriser les vnements, ne pouvait s'en
accommoder; il voulait une bataille, et il pensa qu'en poussant vivement
les Russes sur la route de Moscou, il les forcerait tt ou tard  livrer
cette bataille dcisive si longtemps attendue, et dont la consquence
devait tre la paix. Cependant, en marchant en avant, on devait se
rsigner  tous les sacrifices; on devait s'attendre avoir les villages
brls, les habitants disperss, les grains, les bestiaux et les
fourrages dtruits ou enlevs. La manire dont les Russes avaient trait
Smolensk prouvait qu'aucun sacrifice ne leur coterait pour nous faire
du mal et gner nos oprations. Le roi de Naples, toujours 
l'avant-garde, ne cessait de rpter que les troupes taient puises,
que les chevaux, qui ne mangeaient que de la paille des toits, ne
pouvaient plus rsister  la fatigue, et que l'on risquerait de tout
perdre en s'engageant plus avant; son avis ne prvalut point, et l'ordre
fut donn de continuer la marche.

Le quartier gnral prit quelques jours de repos  Smolensk, si l'on
peut appeler repos un sjour dans une pareille ville. Nous avions
trouv, en y entrant, l'incendie tabli sur plusieurs points, les
blesss russes prissant dans les flammes et les habitants fuyant leurs
maisons; on vint  bout d'arrter le feu, et les maisons que l'on
sauvait de l'incendie taient livres au pillage. Au milieu de ce
dsordre, les habitants avaient disparu; mais, en entrant dans l'glise
cathdrale, on les trouvait entasss les uns sur les autres, couverts de
haillons et mourant de faim. L'Empereur tmoigna le plus grand
mcontentement de ces excs; un soir il fit battre la gnrale pour
rassembler toute la garde, qui faisait la garnison; il assigna un
quartier  chaque rgiment et donna des ordres svres pour faire cesser
le pillage.

Avant son dpart, il prit soin de l'administration de ses nouvelles
conqutes; il nomma un gouverneur et un intendant de la province de
Smolensk; il y organisa un second grand dpt, des magasins de vivres et
un hpital.

L'arme marcha sur trois colonnes. Le roi de Naples commandait
l'avant-garde; les 1er, 3e et 8e corps, la garde impriale et le
quartier gnral le suivaient sur la grande route.

Le 5e corps formait la colonne de droite, et le 4e celle de gauche; tous
deux  une ou deux lieues de la route.

La route de Smolensk  Moscou traverse de vastes plaines, entrecoupes
de quelques collines. On trouve aussi des forts aux environs de
Dorogobuje et de Viasma. Le pays est fort peupl, les champs cultivs
avec soin; les villages btis en bois comme dans le reste de la Russie.
Les villes se distinguent par leurs maisons de pierre et par leurs
nombreux clochers; quelquefois on rencontre des chteaux magnifiques,
surtout en approchant de Moscou. Il est facile de s'apercevoir, sans
consulter la carte, que l'on vient de quitter la Pologne. Les Juifs ont
disparu, et les paysans russes, aussi loigns de la libert et de la
civilisation que les paysans polonais, ne leur ressemblent cependant en
aucune manire; les premiers sont grands et forts, les seconds chtifs
et misrables; ceux-ci sont abrutis, ceux-l ne sont que sauvages. Dans
une guerre ordinaire, ce pays pourrait offrir quelques ressources; mais,
 cette poque, l'arme russe, fidle  son systme, brlait les maisons
et dtruisait tout sur la route; nous la suivions en achevant de ravager
ce qui lui avait chapp. Il tait impossible d'atteindre l'infanterie
ennemie, l'avant-garde n'avait  combattre que leur cavalerie lgre,
qui ne se dfendait elle-mme que pour laisser le temps  l'arme
d'oprer tranquillement sa retraite. L'activit du roi de Naples tait
au-dessus de tout loge, ainsi que sa bravoure. Jamais il ne quittait
l'extrme avant-garde; c'tait l qu'il dirigeait lui-mme le feu des
tirailleurs et qu'il restait expos aux coups de l'ennemi, auquel sa
toque et ses plumes blanches servaient de point de mire.

L'Empereur, croyant chaque jour voir les Russes s'arrter pour livrer
bataille, se laissait ainsi entraner sur la route de Moscou, sans
consulter la fatigue des troupes et sans songer qu'il n'tait dj plus
en communication avec les autres corps d'arme.

Le quartier gnral fut, le 25,  Dorogobuje; le 26 et le 27  Slavkowo,
le 28 prs Semlivo, le 29  une lieue de Viasma, le 30  Viasma, le 31 
Velicsevo, et le 1er septembre  Gyat,  trente-huit lieues de Moscou.
Nous donnmes des regrets particuliers  la petite ville de Viasma, dont
les maisons taient dvores par les flammes. L'Empereur, en la
traversant, rencontra des soldats occups  piller un magasin
d'eau-de-vie qui brlait. Cette vue le mit en fureur; il s'lana au
milieu d'eux en les accablant d'injures et de coups de cravache.
L'impossibilit d'atteindre l'arme russe, et les ravages qu'elle
commettait sur notre passage, contrariaient ses projets et lui donnaient
une humeur dont ceux qui l'entouraient taient souvent victimes. Il
apprit enfin  Gyat que l'ennemi s'arrtait pour lui livrer bataille;
jamais nouvelle ne fut mieux reue.

Le gnral Kutusow venait de succder au gnral Barklay dans le
commandement de l'arme russe; l'empereur Alexandre mettait toute son
esprance dans ce nouveau gnral, et sa confiance tait partage par
l'arme et par la nation. Pour la justifier, Kutusow rsolut de livrer
une bataille gnrale, et d'ailleurs l'approche de Moscou rendait ce
parti ncessaire. L'empereur Alexandre s'tait rendu dans cette ville au
mois de juillet; sa prsence y avait caus le plus grand enthousiasme;
les corps de la noblesse et des marchands runis avaient unanimement
vot d'immenses leves d'hommes et d'argent; on leur avait donn
l'assurance positive que jamais l'ennemi n'entrerait  Moscou. Tout
faisait donc un devoir au gnral russe de tenter le sort d'une bataille
avant de livrer la ville. Kutusow choisit la position de Borodino,
derrire le ruisseau de Kologha,  cinq lieues en avant de Mojaisk et 
vingt-cinq lieues de Moscou. L'Empereur, en tant inform, prvint les
gnraux, et passa trois jours  Gyat pour faire ses dispositions.
L'arme se remit en marche le 4, et repoussa l'avant-garde ennemie. Le 5
au matin, nous tions en prsence.

Le gnral Kutusow avait runi en ordre de bataille 100,000 hommes
d'infanterie et 30,000 chevaux, en y comprenant les deux armes russes,
augmentes par les renforts qu'il venait de recevoir et par la milice de
Moscou.

Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuye  la Moskowa, et
dfendue par de nombreuses batteries; le centre tait plac derrire un
ravin et protg par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois
qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifie galement par une
redoute. Une autre redoute, construite  douze cents toises devant le
centre, servait, pour ainsi dire, d'avant-garde  cette position.
L'Empereur en ordonna l'attaque. Le 5 au matin, le gnral Compans, du
1er corps, l'enleva et s'y maintint aprs qu'elle eut t prise et
reprise trois fois. Notre arme s'approcha alors et campa vis--vis de
la position des ennemis. L'Empereur fit dresser ses tentes sur une
hauteur, prs de la route en arrire du village de Waloinva. La garde
impriale campait en carr autour de lui.

La journe du 6 fut employe  reconnatre la position de l'ennemi et 
placer les troupes en ordre de bataille. L'Empereur rsolut d'attaquer
le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes leves sur
ces points. Il plaa, en consquence, le 5e corps  la droite sur la
vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis--vis les grandes
redoutes, la cavalerie derrire eux, prs la redoute qu'on avait prise
la veille, la garde impriale en rserve; le 4e corps  l'extrme
gauche, prs du village de Borodino. Le total des prsents ne dpassait
pas 120,000 hommes. On assure que l'on proposa  l'Empereur de manoeuvrer
sur sa droite pour tourner la gauche de l'ennemi et le forcer  quitter
sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps
ncessaire, et il craignit de la laisser chapper.

Nous passmes cette journe tout entire au quartier gnral, et
l'impression qu'elle nous fit n'est point sortie de ma mmoire. Il y
avait quelque chose de triste et d'imposant dans l'aspect de ces deux
armes qui se prparaient  s'gorger. Tous les rgiments avaient reu
l'ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fte. La
garde impriale surtout paraissait se disposer  une parade plutt qu'
un combat. Rien n'tait plus frappant que le sang-froid de ces vieux
soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquitude ni enthousiasme. Une
nouvelle bataille n'tait  leurs yeux qu'une victoire de plus, et, pour
partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.

Dans la soire, M. de Beausset, prfet du palais, arriva de Paris, et
prsenta  l'Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance
parut d'un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de prs; il
venait d'Espagne et apportait  l'Empereur les dtails sur la situation
de nos affaires aprs la perte de la bataille de Salamanque. Napolon,
malgr ses graves proccupations, l'entretint toute la soire.

Le 7,  deux heures du matin, les deux armes taient sur pied; chacun
attendait avec inquitude le rsultat de cette terrible journe. Des
deux cts, il fallait vaincre ou prir; ici, une dfaite nous perdait
sans ressources; l, elle livrait Moscou et dtruisait la Grande Arme,
seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d'autre, on n'avait rien
nglig pour enflammer l'ardeur des soldats; chaque gnral parlait aux
siens le langage qui convenait  leurs ides,  leurs habitudes. Dans
l'arme russe, des prtres, portant une image rvre, parcouraient les
rangs; les soldats recevaient  genoux leurs bndictions, leurs
exhortations et leurs voeux; le gnral Kutusow rappelait aux soldats les
sentiments de religion dont ils taient pntrs: _C'est dans cette
croyance_, s'criait-il, _que je veux moi-mme combattre et vaincre.
C'est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux
mourants verront la victoire. Soldats, pensez  vos femmes et  vos
enfants qui rclament votre protection; pensez  votre Empereur qui vous
contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez
crit votre foi et votre fidlit dans les champs de votre patrie, avec
le sang de l'agresseur et de ses lgions_. Dans l'arme franaise, les
marchaux, runis  l'Empereur prs de la grande redoute, reurent ses
derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s'cria: _Voil le
soleil d'Austerlitz!_ On battit un ban dans chaque rgiment, et les
colonels lurent  haute voix la proclamation suivante: _Soldats, voil
la bataille que vous avez tant dsire; dsormais, la victoire dpend de
vous; elle nous est ncessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons
quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous
comme  Austerlitz,  Friedland,  Witepsk,  Smolensk, et que la
postrit la plus recule cite votre conduite dans cette journe; que
l'on dise de vous: Il tait  cette grande bataille sous les murs de
Moscou!_ Les soldats rpondirent par des acclamations; un coup de canon
fut tir, et l'affaire commena.

Au mme signal la garde impriale et les officiers d'tat-major
partirent du camp; nous nous runmes tout prs de la redoute qu'on
avait prise la veille, et devant laquelle l'Empereur s'tait tabli.
L'attaque devint gnrale sur toute la ligne, et, pour la premire fois,
l'Empereur n'y prit personnellement aucune part. Il resta constamment 
un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous
les gnraux et donnant ses ordres aussi bien qu'on peut les donner de
loin. Jamais on ne vit plus d'acharnement que dans cette journe; 
peine manoeuvra-t-on; on s'attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e
corps enlevrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande
redoute de droite fut prise par un rgiment de cuirassiers, reprise par
l'ennemi, enleve de nouveau par la 1re division du 1er corps, dtache
auprs du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et
soutint un mouvement que fit la droite de l'arme russe pour tourner la
position. Je fus envoy en ce moment auprs du vice-roi, que je trouvai
au centre de ses troupes, et je fus tmoin de la valeur avec laquelle il
repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de
bataille apportait la nouvelle d'une action hroque. Dj sur toute la
ligne nous tions vainqueurs; les Russes, repousss de toutes leurs
positions, et cherchant en vain  les reprendre, restaient pendant des
heures entires crass sous le feu de notre artillerie;  deux heures
ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le marchal
Ney demanda alors  l'Empereur de faire au moins avancer la jeune garde,
pour complter la victoire; il s'y refusa, ne voulant, a-t-il dit
depuis, rien donner au hasard. Le gnral Kutusow se retira dans la
soire. Nos troupes, accables de lassitude, purent  peine le
poursuivre. Les corps d'arme bivouaqurent sur le terrain.

La perte fut excessive de part et d'autre[29]: elle peut tre value 
28,000 Franais et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du ct de
l'ennemi le prince Eugne de Wrtemberg et le prince Bagration; du
ntre, le gnral Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le
gnral Caulaincourt, frre du duc de Vicence et aide de camp de
l'Empereur. Ce dernier fut vivement regrett au quartier gnral, o il
tait fort aim. Il avait t charg de remplacer le gnral Montbrun,
et il fut tu dans la grande redoute. Un grand nombre d'officiers de
tous grades restrent sur le champ de bataille.

Le lendemain matin, le 5e corps manoeuvra par la droite pour se porter
sur Moscou par la vieille route. Le gnral Kutusow, craignant d'tre
coup, dcide sa retraite entire.

L'Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il tait horrible
et littralement couvert de morts; on y voyait runis tous les genres de
blessures et toutes les souffrances, les morts et les blesss russes
cependant en bien plus grand nombre que les ntres. L'Empereur visita
les blesss, leur fit donner  boire, et recommanda qu'on en prt soin.
Le mme jour l'arme continua son mouvement, toujours sur trois
colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait
complter la victoire, et c'tait l que l'Empereur s'attendait  signer
la paix. L'avant-garde russe dfendit quelque temps Mojaisk pour laisser
le temps de l'incendier. Le quartier gnral s'y tablit le 10.

Ce fut alors que le prince de Neufchtel me proposa de demander 
l'Empereur de me nommer colonel du 4e rgiment de ligne, en remplacement
du colonel Massy, tu  la bataille. Je reus cette proposition avec
reconnaissance, et, ayant t nomm le lendemain, je partis de Mojaisk
pour rejoindre mon nouveau rgiment.

Je termine ici la premire partie de mon rcit; dans la seconde, je
n'crirai plus que l'histoire du 4e rgiment et celle du 3e corps, dont
ce rgiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des oprations du
reste de l'arme, afin qu'on ne perde point de vue l'ensemble de ce
grand mouvement, et qu'on puisse juger quelle part le 3e corps y a
prise.




DEUXIME PARTIE.



CHAPITRE PREMIER.

SITUATION DU 3e CORPS ET EN PARTICULIER DU 4e RGIMENT.--MARCHE DE
MOJAISK  MOSCOU.--INCENDIE DE LA VILLE.--LE 3e CORPS PLAC SUR LES
ROUTES DE WLADIMIR ET TWER.--LE 3e CORPS ENTRE DANS MOSCOU ET OCCUPE LES
FAUBOURGS DE CE CT.--MANOEUVRE DES RUSSES.--LE 3e CORPS 
BOGHORODSK.--RETOUR  MOSCOU.--REVUE DU 18 OCTOBRE.--ORDRE DE DPART.


Je partis de Mojaisk le 12 au matin, et j'arrivai le soir mme au
quartier gnral du marchal Ney, dans un village prs de Koubinsko.
Les rgiments du 3e corps bivouaquaient autour du village. Le marchal
m'accueillit avec toute son ancienne bont; j'avais servi auprs de lui
quelques annes auparavant, et je considrai comme une double faveur en
cette circonstance l'emploi qui me replaait sous ses ordres. Je fus
reu le lendemain matin  la tte de mon rgiment par le gnral
d'Hnin, commandant la brigade.

Voici la composition du 3e corps:

             LE MARCHAL NEY, GNRAL EN CHEF.

           LE GNRAL GOUR, CHEF D'TAT-MAJOR.

+-------------------+----------+-------------+---------+
|GNRAUX           |GNRAUX  |RGIMENTS    |COLONELS |
|DE DIVISION        |DE BRIGADE|             |         |
+-------------------+----------+-------------+---------+
|1re division.      |Gengoult  |24e lger.   |Debellier|
|                   |Lenchentin|46e de ligne.|Bru      |
|Ledru des Essarts  |Bruni     |72e de ligne.|         |
+-------------------+----------+-------------+---------+
|2e division.       |Joubert   |4e de ligne. |Fezensac |
|                   |          |18e de ligne.|Pelleport|
|Razout             |D'Hnin   |93e de ligne.|Beaudouin|
+-------------------+----------+-------------+---------+
|2 brigades         |Beurmann  |             |         |
|de cavalerie lgre|Valmabele |             |         |
+-------------------+----------+-------------+---------+
|Artillerie         |Fouchet   |             |         |
+-------------------+----------+-------------+---------+

Une troisime division d'infanterie, compose de Wurtembergeois, sous
les ordres du gnral Marchand, tait rduite  1,000 hommes. Le prince
de Wurtemberg la commandait au commencement de la campagne. L'Empereur
lui fit des reproches trs-svres sur les dsordres que commettaient
ses troupes, dsordres fort exagrs par les Franais. Le prince de
Wurtemberg voulut tablir une discipline plus rigoureuse; mais comme on
ne pouvait vivre que de maraude, les soldats mourants de faim se
dispersrent. Le prince lui-mme, malade et mcontent, quitta l'arme.

Le 4e de ligne, form ds les premires annes de la rvolution, avait
fait toutes les campagnes d'Allemagne et comptait Joseph Bonaparte au
nombre de ses colonels.  l'poque o je pris le commandement du
rgiment, on pouvait partager les officiers en trois classes: la
premire, forme d'lves nouvellement sortis de l'cole militaire,
ayant du zle, de l'instruction, mais manquant d'exprience et dont la
sant  peine forme ne pouvait dj plus supporter les fatigues
excessives de cette campagne; la seconde classe, au contraire, compose
d'anciens sous-officiers, que leur manque total d'ducation aurait d
empcher d'aller plus loin, mais qu'on avait nomms pour entretenir
l'mulation et pour remplacer les pertes normes que causaient des
campagnes aussi meurtrires; d'ailleurs excellents soldats, endurcis aux
fatigues, et sachant tout ce que peut apprendre l'habitude de la guerre
dans les grades infrieurs. La troisime classe tenait le milieu entre
les deux premires; elle se composait d'officiers instruits, dans la
force de l'ge, forms par l'exprience et ayant tous la noble ambition
de se distinguer et de faire leur chemin. Cette classe tait
malheureusement la moins nombreuse.

Le gnral Ledru avait t longtemps colonel, et connaissait
parfaitement les dtails du service en paix comme en guerre. Le gnral
Razout, ancien militaire, avait la vue tellement basse, que, ne
distinguant rien auprs de lui, il devait s'en rapporter  ceux qui
l'entouraient; et ses dispositions sur le terrain se ressentaient
ncessairement de l'incertitude perptuelle  laquelle il tait livr.
Parmi les gnraux de brigade, je citerai le gnral Joubert, officier
d'un mrite ordinaire, et le gnral d'Hnin,  qui une longue captivit
en Angleterre avait fait un peu perdre l'usage de la guerre. Les
colonels taient pour la plupart d'excellents militaires. M. Pelleport,
engag volontaire au 18e, avait fait tout son avancement dans ce mme
rgiment, qu'il commandait alors avec une rare distinction.

Mais le grand avantage du 3e corps tait d'tre command par le marchal
Ney, dont j'aurai occasion de faire remarquer souvent l'audace, la
constance et l'admirable prsence d'esprit.

Je fus frapp ds le premier jour de l'puisement des troupes et de leur
faiblesse numrique. Au grand quartier gnral on ne jugeait que les
rsultats sans penser  ce qu'ils cotaient, et l'on n'avait aucune ide
de la situation de l'arme; mais en prenant le commandement d'un
rgiment, il fallut entrer dans tous les dtails que j'ignorais et
connatre la profondeur du mal. Le 4e rgiment tait rduit  900 hommes
de 2,800 qui avaient pass le Rhin; aussi les quatre bataillons n'en
formaient plus que deux sur le terrain, et chaque compagnie avait un
double cadre en officiers et sous-officiers. Toutes les parties de
l'habillement et surtout la chaussure taient en mauvais tat; nous
avions alors encore assez de farine et quelques troupeaux de boeufs et de
moutons, mais ces ressources devaient bientt s'puiser; pour les
renouveler, il fallait changer sans cesse de place, puisque nous
ravagions en vingt-quatre heures les pays que nous traversions.

Ce que je dis ici de mon rgiment s'applique  tous ceux du 3e corps, et
particulirement  la division wurtembergeoise, qui tait presque
dtruite; ainsi l'on peut assurer qu'il ne restait pas 8,000 combattants
dans un corps d'arme de 25,000 hommes. On remarquait l'absence de
beaucoup d'officiers blesss aux dernires affaires, entre autres des
colonels des 46e, 72e et 93e. Jamais nous n'avions prouv de pertes
aussi considrables; jamais aussi le moral de l'arme n'avait t si
fortement atteint. Je ne retrouvai plus l'ancienne gaiet des soldats;
un morne silence succdait aux chansons et aux histoires plaisantes qui
leur faisaient oublier autrefois la fatigue des longues marches. Les
officiers eux-mmes paraissaient inquiets; ils ne servaient plus que par
devoir et par honneur. Cet abattement, naturel dans une arme vaincue,
tait remarquable aprs une affaire dcisive, aprs une victoire qui
nous ouvrait les portes de Moscou.

La marche continua sur trois colonnes comme avant la bataille: le roi de
Naples  l'avant-garde avec la cavalerie, puis les 1er et 3e corps, la
garde impriale et le quartier gnral; sur la droite, le 5e corps; sur
la gauche, le 4e. On marchait avec beaucoup d'ordre, les gnraux et les
officiers toujours  la tte de leurs troupes. Le gnral Kutusow, ne
croyant plus pouvoir dfendre Moscou, repliait successivement son
avant-garde et se retirait par les routes de Twer et de Wladimir, en
dcouvrant la ville. L'arme franaise bivouaqua, le 13, 
Perkouschkovo; le lendemain l'avant-garde entra dans Moscou. Une troupe
d'habitants arms tenta un moment de dfendre le Kremlin et fut bientt
disperse; l'avant-garde se porta en avant de la ville; l'Empereur
s'tablit au Kremlin avec la garde; les 1er et 3e corps camprent  un
quart de lieue en arrire de Moscou, avec dfense expresse d'y entrer.
Ce ne fut donc que de loin que nous apermes alors cette antique
capitale que nous venions de conqurir. Cependant nous admirmes son
immense tendue, ses dmes de mille couleurs, et l'incroyable varit
qui distinguait ses nombreux difices. Ce jour fut un des plus heureux
pour nous, puisqu'il devait tre le terme de nos travaux, puisque la
victoire de la Moskowa et la prise de Moscou devaient amener la paix.
Mais au moment mme un vnement sans exemple dans l'histoire du monde
vint dtruire ces flatteuses esprances, et montrer combien il fallait
peu compter sur un accommodement avec les Russes. Moscou, qu'ils
n'avaient pu dfendre, fut brl de leurs propres mains. Depuis
longtemps on s'occupait de prparer ce vaste incendie; le gouverneur
Rostopchin avait runi une immense quantit de matires combustibles et
de fuses incendiaires, sous prtexte de travailler  la construction
d'un ballon avec lequel on devait brler l'arme franaise, tandis que
ses proclamations, d'accord avec celles du gnral Kutusow, rassuraient
le peuple de Moscou, en changeant en victoires les dfaites de l'arme
russe.  Smolensk, les Franais avaient t battus;  la Moskowa, ils
avaient t dtruits. Si l'arme russe se retirait, c'tait pour prendre
une meilleure position et marcher au-devant de ses renforts. Cependant
les nobles partaient de Moscou, ainsi que les archives et les trsors du
Kremlin; et lorsque l'arme russe fut aux portes de la ville, il devint
impossible de cacher la vrit. Beaucoup d'habitants prirent la fuite;
d'autres restrent chez eux, pleins de confiance dans l'intrt que les
Franais devaient mettre  conserver Moscou. Le 14 au matin, le
gouverneur rassembla 3 ou 4,000 hommes de la lie du peuple parmi
lesquels se trouvaient des criminels auxquels on donna la libert; on
leur distribua des mches et des fuses incendiaires, et les agents de
police reurent l'ordre de les conduire dans toute la ville. Les pompes
furent brises, et le dpart des autorits civiles, qui suivirent
l'arme, devint le signal de l'incendie. L'avant-garde, en traversant la
ville, la trouva presque dserte; les habitants, renferms dans leurs
maisons, attendaient ce que nous allions ordonner de leur sort; mais 
peine l'Empereur s'tablissait au Kremlin, que le Bazar, immense
btiment qui contenait plus de 10,000 boutiques, tait livr aux
flammes. Le lendemain et jours suivants, le feu fut mis  la fois dans
tous les quartiers. Un vent violent favorisait les progrs de
l'incendie, et il tait impossible de les arrter, puisqu'on avait eu la
cruelle prcaution de dtruire les pompes. Les incendiaires surpris en
flagrant dlit taient fusills sur-le-champ. Ils dclaraient qu'ils
avaient excut les ordres du gouverneur, et mouraient avec rsignation.
Les maisons furent livres au pillage avec d'autant moins de scrupule
que tout ce qu'on enlevait allait tre consum par les flammes; mais ce
pillage fut accompagn de tous les excs qu'il entrane  sa suite. Ce
dluge de feux, que nous apercevions de notre camp, nous causa de vives
alarmes, et je me dcidai  aller savoir des nouvelles au quartier
gnral. J'entrai seul dans la ville, et bientt les flammes me
fermrent le chemin du Kremlin. Cependant ni ce danger, ni celui de la
chute des maisons ne pouvaient ralentir l'ardeur du pillage; les
habitants, chasss de leurs maisons par nos soldats autant que par
l'incendie, erraient dans les rues; les uns se livraient  un affreux
dsespoir, d'autres tmoignaient une morne rsignation. Je rentrai au
camp, vivement afflig de ce spectacle et dcid  donner tous mes soins
 mon rgiment en dtournant la vue de malheurs que je ne pouvais
soulager. Trois jours se passrent en dtails d'inspection; tous les
officiers me furent prsents individuellement; je pris des
renseignements sur la conduite et l'instruction de chacun. J'examinai
aussi, autant que la situation pouvait le permettre, ce qui tait
relatif  l'instruction et  l'administration du rgiment. La lueur de
l'incendie de Moscou clairait ces oprations. On avait dfendu d'entrer
dans la ville; mais le pillage avait commenc, et comme c'tait la seule
ressource, il tait clair que les derniers venus mourraient de faim. Je
convins donc avec le colonel du 18e que nous permettrions tacitement 
nos soldats d'aller en prendre leur part. Au reste ce n'tait qu'avec
beaucoup de peine qu'ils pouvaient se procurer quelque chose. Il fallait
en revenant traverser le camp du 1er corps plac devant nous, et se
battre avec leurs soldats ou avec ceux de la garde impriale qui
voulaient tout enlever. Personne n'a moins profit que nous du pillage
de cette ville. Au bout de six jours, le feu s'teignit faute
d'aliments; les neuf diximes de la ville n'existaient plus; et
l'Empereur, qui s'tait retir au chteau de Ptrofski pendant
l'incendie, revint au Kremlin attendre les propositions de paix sur
lesquelles il comptait encore[30].

Cependant, bien loin de se laisser dcourager par la prise de Moscou,
l'empereur Alexandre n'y vit qu'un motif de continuer la guerre avec
plus d'ardeur.

Le gnral Kutusow, pensant avec raison qu'en partant de Moscou nous
nous dirigerions vers les provinces du sud, quitta la route de Wladimir,
et, tournant autour de Moscou, se porta sur les routes de Kaluga et de
Tula. Cette marche, claire par l'incendie de Moscou, porta au comble
l'exaspration de l'arme russe. Kutusow se plaa derrire la Nara, 
vingt-cinq lieues de Moscou, et fortifia de redoutes cette nouvelle
position, couvrant ainsi les routes de Kaluga et de Tula. Pour pntrer
dans les provinces du sud, il fallait donc livrer une seconde bataille.
En attendant, l'arme russe rparait ses pertes par de nouvelles leves,
organisait son matriel et reprenait un nouveau courage avec de
nouvelles forces. Au milieu de ces prparatifs on ne parlait que de paix
aux avant-postes, et de feintes ouvertures de ngociations entretenaient
Napolon dans l'esprance de la conclure. Le roi de Naples se porta sur
Kaluga avec l'avant-garde, vis--vis le camp retranch des Russes, et le
3e corps fut charg de le remplacer au nord sur les routes de Twer et
Wladimir, o l'ennemi avait laiss un corps d'observation.

Je traversai pour la premire fois les ruines de Moscou  la tte de mon
rgiment. C'tait un spectacle  la fois bien horrible et bien bizarre.
Quelques maisons paraissaient avoir t rases; d'autres conservaient
quelques pans de murailles noircis par la fume; des dbris de toute
espce encombraient les rues; une affreuse odeur de brl s'exhalait de
tous cts. De temps en temps une chaumire, une glise, un palais
paraissaient debout au milieu de ce grand dsastre. Les glises surtout,
par leurs dmes de mille couleurs, par la richesse et la varit de
leurs constructions, rappelaient l'ancienne opulence de Moscou. La
plupart des habitants, chasss par nos soldats des maisons que le feu
avait pargnes, s'y taient rfugis. Ces infortuns, errant comme des
spectres au milieu des ruines et couverts de haillons, avaient recours
aux plus tristes expdients pour prolonger leur misrable existence.
Tantt ils dvoraient au milieu des jardins quelques lgumes qu'on y
trouvait encore, tantt ils arrachaient des lambeaux de la chair
d'animaux morts au milieu des rues; on en vit mme plonger dans la
rivire et en retirer du bl que les Russes y avaient jet et qui tait
en fermentation. Pendant notre marche, le bruit des tambours, le son de
la musique militaire rendaient ce spectacle encore plus triste en
rappelant l'ide d'un triomphe au milieu de l'image de la destruction,
de la misre et de la mort. Aprs avoir travers en totalit cette ville
immense, nous cantonnmes dans les villages sur la route de Jaroslawl et
Wladimir. Je logeai au chteau de Kouskowa, appartenant au comte de
Cheremetew, homme d'une fortune prodigieuse. Cette charmante habitation
avait t pille comme tout le reste. Aprs avoir consomm le peu de
ressources qu'offrait ce pays, nous rentrmes dans Moscou et nous
logemes dans le faubourg de Wladimir. Ce faubourg, situ au nord de
Moscou, est travers par la petite rivire de la Jaouza, qui se jette
dans la Moskowa au milieu de la ville. La plupart des maisons sont
spares par des enclos cultivs ou par des jardins; quelques palais s'y
font remarquer comme dans les autres quartiers, le reste est bti en
bois. Comme presque tout tait brl, il fallait loger les compagnies 
de grandes distances les unes des autres, malgr les inconvnients qui
en rsultaient pour le service et surtout pour la police et la
discipline. Je logeais au centre de mon rgiment avec les officiers
suprieurs, dans une grande maison en pierres assez bien conserve.
Quarante habitants du voisinage s'taient rfugis dans une grande salle
de cette maison. J'ordonnai qu'on les protget et qu'on adouct leur
misre autant qu'il dpendait de nous; mais que pouvions-nous faire pour
eux? nous tions prs de manquer de tout nous-mmes. C'tait avec peine
que l'on se procurait du pain noir et de la bire; la viande commenait
 devenir trs-rare; il fallait envoyer de forts dtachements prendre
des boeufs dans les bois o s'taient rfugis les paysans, et souvent
les dtachements rentraient le soir sans rien ramener. Telle tait la
prtendue abondance que nous procurait le pillage de cette ville. On
avait des liqueurs, du sucre, des confitures, et l'on manquait de viande
et de pain. On se couvrait de fourrures, et l'on n'avait bientt plus ni
habits ni souliers. Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les
objets de luxe imaginables on tait  la veille de mourir de faim. Un
grand nombre de soldats russes erraient dans les rues de Moscou. J'en
fis arrter cinquante que l'on conduisit  l'tat-major. Un gnral, 
qui j'en rendis compte, me dit que j'aurais pu les faire fusiller, et
qu'il m'y autorisait parfaitement  l'avenir. Je n'ai point abus de sa
confiance.

On comprendra sans peine combien de malheurs et de dsordres de tous
genres signalrent notre sjour  Moscou. Chaque officier, chaque soldat
pourrait raconter  cet gard de singulires anecdotes. Une des plus
frappantes est celle d'un Russe qu'un officier franais trouva cach
dans les ruines d'une maison; il lui fit entendre par signes qu'il le
protgerait, et l'emmena en effet avec lui. Bientt, tant oblig de
porter un ordre et voyant passer un autre officier  la tte d'un
peloton, il lui remit ce particulier en lui disant vivement: _Je vous
recommande monsieur_. Cet officier, se mprenant sur le sens de ce mot
et sur le ton dont il tait prononc, prit ce malheureux pour un
incendiaire et le fit fusiller.

Au commencement de l'incendie, un trs-jeune homme, Allemand de nation
et tudiant en mdecine, vint se rfugier  mon bivouac; il tait
presque nu et paraissait avoir perdu la tte. Je l'accueillis, et le
gardai dans mon logement pendant prs de trois semaines; il paraissait
reconnaissant, mais rien ne pouvait le gurir de sa terreur. Je lui fis
un jour la plaisanterie de lui proposer de s'enrler dans mon rgiment;
le mme soir il disparut, et je ne le revis plus.

L'arme russe cependant se fortifiait tous les jours sur les bords de la
Nara. Les corps de partisans rpandus autour de Moscou devenaient plus
entreprenants. La ville de Vrya fut surprise, la garnison massacre.
Les dtachements et convois qui venaient joindre l'arme, les blesss et
malades que l'on transportait en arrire taient enlevs sur la route de
Smolensk; les Cosaques attaquaient nos fourrageurs presque aux portes de
Moscou; les paysans massacraient les maraudeurs isols. Le roi de
Naples, dont la cavalerie tait presque entirement dtruite et rduite
depuis longtemps  manger du cheval, demandait tous les jours qu'on ft
la paix ou bien qu'on se retirt. Mais l'Empereur ne voulait rien voir
ni rien entendre; en rponse  leurs rclamations, les gnraux
recevaient de l'tat-major les ordres les plus extraordinaires. Tantt
il fallait rtablir l'ordre dans Moscou et protger les paysans qui
apporteraient des vivres au march, tandis que tous les environs taient
ravags et les paysans arms contre nous; tantt il s'agissait d'acheter
10,000 chevaux, dans un pays o il n'y avait plus ni chevaux ni
habitants; on annonait ensuite le projet de passer l'hiver dans une
ville ravage, o nous mourrions de faim au mois d'octobre; puis venait
l'ordre de faire confectionner des souliers et des vtements d'hiver
dans chaque rgiment; et quand les colonels disaient que nous manquions
de draps et de cuirs, on rpondait qu'il n'y avait qu' chercher pour en
trouver de reste. En mme temps, et comme pour rendre cet ordre plus
inexcutable encore, on dfendit svrement le pillage, et la garde
impriale fut consigne au Kremlin. On nomma un gouverneur, un
intendant, des administrations. Un mois entier cependant s'coula sans
que notre situation ft amliore en rien.

Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur
Dmitrow, route de Twer. Le marchal Ney, pendant ce temps, s'empara de
Boghorodsk,  douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa
quelques jours  construire autour de cette petite ville des baraques
pour y passer l'hiver. Cette simagre tait bien inutile; elle n'en
imposa ni  l'ennemi ni  nos soldats. Je n'allai point  Boghorodsk. Je
faisais alors partie d'une expdition commande par le gnral Marchand,
sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de
Twer. Une partie de mon rgiment m'accompagnait; le reste avait suivi le
marchal Ney. L'ennemi, fidle  son systme, se retirait  notre
approche. Le gnral Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de
la Kliasma,  un endroit o un poste avait t enlev par un rgiment de
Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d'tre donn  un
officier fort intelligent, lorsque tout  coup le gnral Marchand reut
l'ordre de rentrer avec tout son dtachement. Il fut facile alors de
juger que l'arme allait quitter Moscou, puisque l'on cessait d'en
dfendre les approches.

Pendant le cours de cette expdition je trouvai partout la mme misre.
Les gnraux recueillirent quelques provisions; mais les ressources
taient nulles pour l'arme. Les paysans cachaient leurs vivres, et
n'osaient pas les apporter, mme quand on leur promettait de les payer.
Un soldat de mon rgiment, fils d'un cultivateur de la Cte-d'Or, mourut
 ct de moi prs d'un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait
depuis longtemps; une fivre lente cause par la fatigue et la mauvaise
nourriture le consumait. Il mourut d'puisement, et je le fis enterrer
au pied d'un arbre, quand on se fut bien assur de sa mort. Nous
trouvmes dans son sac des lettres de sa mre, fort touchantes par leur
simplicit. Je donnai des regrets sincres  ce malheureux, condamn 
mourir loin de sa patrie et d'une famille dont il aurait peut-tre fait
le bonheur. De semblables malheurs taient communs parmi nous; et je ne
rapporte ici cette mort, dont je fus tmoin, que parce que ce triste
spectacle fut comme le prsage de toutes les calamits qui allaient
fondre sur nous. Le dtachement rentra  Moscou le 15.

Deux jours s'coulrent sans entendre parler de dpart. Le 18,
l'Empereur passa la revue du 3e corps dans la cour du Kremlin. Cette
revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les
colonels rivalisrent de zle pour prsenter leur rgiment en bon tat.
Personne, en les voyant, n'aurait pu s'imaginer combien les soldats
avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuad que
la belle tenue de notre arme au milieu des plus grandes misres a
contribu  l'obstination de l'Empereur, en lui persuadant qu'avec de
pareils hommes rien n'tait impossible. Tout le 3e corps prsent ne
s'levait pas  10,000 hommes. Pendant cette revue, M. de Brenger, aide
de camp du roi de Naples, apporta  l'Empereur la nouvelle de l'affaire
de Winkowo, o nos troupes avaient t surprises et vivement repousses
la veille. Cette affaire mettait fin  une espce d'armistice qui
existait aux avant-postes; elle achevait de dtruire toute espce
d'accommodement, et devait hter notre dpart. La proccupation de
l'Empereur se peignait sur sa figure; il prcipita la revue, et pourtant
il nomma  tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de dcorations.
Il avait plus que jamais besoin d'employer tous les moyens qu'il savait
si bien mettre en usage pour obtenir de son arme des efforts
surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour rcompenser
ceux des officiers de mon rgiment dont j'avais dj prouv le zle;
beaucoup d'entre eux furent avancs[31]. Le gnral qui commandait la
division wurtembergeoise, sous les ordres du gnral Marchand, reut le
titre de comte de l'empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible
rcompense pour les souffrances de 12,000 hommes que les fatigues et les
privations avaient rduits  800.

La revue finissait  peine, lorsque les colonels reurent l'ordre de
partir le lendemain. Rentr dans mon logement, j'ordonnai les
prparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de
vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on
m'avait conseill de la dtruire; mais je ne pus me rsoudre  en priver
les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon coeur, en
ddommagement du mal que nous avions t forcs de leur faire. Je reus
leurs bndictions avec attendrissement et reconnaissance; peut-tre
m'ont-elles port bonheur.




CHAPITRE II.

RETRAITE DE MOSCOU  VIASMA.

PROJETS DE L'EMPEREUR.--DPART DE MOSCOU.--MARCHE DU 3e CORPS JUSQU'A
BOWROSK.--OPRATIONS DES AUTRES CORPS D'ARME.--COMBAT DE
MALOJAROSLAVETS.--LA RETRAITE EST DCIDE PAR LA GRANDE ROUTE DE
SMOLENSK.--MARCHE DE BOWROSK  MOJAISK.--DE MOJAISK  VIASMA.--SITUATION
DE L'ARME.--AFFAIRE DE VIASMA.


L'Empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu'
la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniper, se remettre en
communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite
avec le 7e et les Autrichiens, qui dfendaient le grand-duch de
Varsovie. La route de Smolensk, entirement ravage, n'offrait plus
aucune ressource; on rsolut de prendre la direction de Kaluga, et de
tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp
retranch de l'ennemi. Ainsi l'imprudence de notre long sjour  Moscou
pouvait se rparer. La victoire allait nous ouvrir la route des
provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur
Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Mdyn et Elna, en traversant
des pays que la guerre avait pargns.

Dj le 4e corps occupait Fominsko, sur la vieille route de Kaluga; il
faisait l'avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au
moment de son dpart, l'Empereur voulut laisser  Moscou des traces de
sa vengeance, en achevant de dtruire ce qui avait chapp au dsespoir
des Russes. Le marchal Mortier fut charg d'y rester quelques jours
avec la jeune garde, pour protger la marche des autres corps d'arme
contre les dtachements ennemis placs sur la route du nord. Il devait,
en mme temps, faire sauter le Kremlin et mettre le feu  tout ce qui
existait encore. Ainsi acheva de s'anantir cette malheureuse ville,
incendie par ses propres enfants, ravage et dtruite par ses
vainqueurs. La manire avec laquelle le marchal adoucit cet ordre
rigoureux, les soins qu'il prit des blesss et des malades, au milieu de
ces affreux ravages, honorent son coeur autant que son caractre.

Dans la nuit du 18 octobre, les quipages du 3e corps se rendirent au
couvent de Seminof, lieu de rassemblement. Jamais nous n'avions tran
autant de voitures  notre suite. Chaque compagnie avait au moins une
charrette ou un traneau pour porter ses vivres; la nuit fut  peine
suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le
jour, toutes les compagnies se runirent devant mon logement et nous
partmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre. Les tnbres de
la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous
foulions sous nos pieds, tout semblait se runir pour frapper
l'imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquitude
commencer cette mmorable retraite; les soldats eux-mmes sentaient
vivement l'embarras de notre situation; ils taient dous de cette
intelligence et de cet admirable instinct qui distinguent les soldats
franais, et qui, en faisant mesurer toute l'tendue du danger, semblent
aussi redoubler le courage ncessaire pour le braver.

Le couvent de Seminof, situ prs de la barrire de Kaluga, tait en
flammes quand nous y arrivmes. On brlait les vivres que l'on ne
pouvait emporter; et, par une ngligence bien digne de ce temps-l, les
colonels n'avaient point t prvenus. Il restait de la place dans
plusieurs fourgons, et nous vmes bruler sous nos yeux des provisions
qui nous auraient peut-tre sauv la vie.

Le 3e corps, tant runi, se mit en marche par la nouvelle route de
Kaluga, ainsi que le 1er corps et la garde impriale. Mon rgiment
tait,  cette poque, de 1,100 hommes, et le 3e corps ne s'levait pas
 plus de 11,000. Je pense que l'on peut valuer en tout  100,000
hommes la force de l'arme sortie de Moscou.

Rien n'tait plus curieux que la marche de cette arme, et les longues
plaines que l'on trouve en quittant Moscou permettaient de l'observer
dans tous ses dtails. Nous tranions  notre suite tout ce qui avait
chapp  l'incendie de la ville. Les voitures les plus lgantes et les
plus magnifiques taient ple-mle avec les fourgons, les drouskis et
les charrettes qui portaient les vivres. Ces voitures, marchant sur
plusieurs rangs dans les larges routes de la Russie, prsentaient
l'aspect d'une immense caravane. Parvenu au haut d'une colline, je
contemplai longtemps ce spectacle qui rappelait les guerres des
conqurants de l'Asie; la plaine tait couverte de ces immenses bagages,
et les clochers de Moscou,  l'horizon, terminaient le tableau. On nous
fit faire halte en ce lieu, comme pour nous laisser contempler une
dernire fois les ruines de cette antique ville, qui bientt acheva de
disparatre  nos regards.

Le 3e corps arriva en deux jours de marche  Tschirkovo, et y prit
position en gardant l'embranchement des routes de Podol et de Fominsko,
tandis que le 1er corps et la garde se portaient successivement, par une
marche de flanc, sur la vieille route de Kaluga, pour soutenir le 4e. Le
3e corps, destin  suivre ce mouvement le dernier, resta trois jours en
position  Tschirkovo, et en partit le 23  minuit. Cette marche de nuit
fut affreuse; la pluie tombait par torrents, les chemins de traverse que
nous suivions taient entirement dfoncs. Nous n'arrivmes  Bowrosk
que le 26 au soir. Dans cette marche, nous fmes sans cesse harcels par
les Cosaques, qui n'osaient cependant rien entreprendre de srieux
contre nous. Je mettais tous mes soins  maintenir dans mon rgiment
l'ordre, la discipline et l'exactitude du service; je n'eus que des
loges  donner aux officiers comme aux soldats. Un seul sergent, bon
sujet d'ailleurs, ayant mis de la ngligence dans le commandement d'un
poste avanc qui lui tait confi, j'ordonnai qu'il ft cass, malgr
les prires de son capitaine. Les gnraux Girardin et Beurmann
flanquaient notre marche avec la cavalerie lgre. Ils avaient reu
l'ordre de mettre le feu  tous les villages.

Nous rejoignmes le grand quartier gnral  Bowrosk; ce fut l que nous
apprmes les derniers vnements. Le gnral Kutusow, instruit de la
marche de l'arme franaise par la vieille route de Kaluga, avait quitt
son camp de Taroutino; une marche de flanc parallle  la ntre le
conduisit  Malojaroslavets, o il rencontra et attaqua le 4e corps.
Dans ce brillant combat, l'avantage demeura aux Franais, malgr
l'infriorit du nombre; mais Kutusow avait pris  six lieues en arrire
une position dfendue par des redoutes; dj une de ses divisions
cherchait  dborder notre droite par la route de Mdyn. Il fallait donc
livrer bataille ou se retirer. La situation tait grave, l'instant
dcisif. Le marchal Bessires et d'autres gnraux furent d'avis de la
retraite; ce n'est pas qu'ils doutassent de la victoire, mais ils
redoutaient les pertes que causerait le combat, la dsorganisation qui
en serait la suite. Les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie
taient affaiblis par la fatigue et la mauvaise nourriture. Comment
remplacer ceux que nous allions perdre? comment transporter
l'artillerie, les munitions, les blesss? Dans cette situation, une
marche sur Kaluga tait bien tmraire, et la prudence conseillait de se
retirer sur Smolensk. Le comte de Lobau dclara mme,  plusieurs
reprises, qu'il n'y avait pas un instant  perdre pour regagner le
Nimen. Napolon hsita longtemps; il passa toute la journe du 25 
tudier le champ de bataille et  discuter avec les gnraux. Enfin, il
se dcida pour la retraite, et l'on doit ajouter,  son loge, qu'un des
motifs qui le dterminrent fut la ncessit o l'on aurait t
d'abandonner les blesss aprs la bataille. Toute l'arme reprit la
route de Smolensk par Mojaisk, et le mouvement tait commenc quand le
3e corps arriva  Bowrosk. Le 1er corps faisait l'arrire-garde. Les
Cosaques continuaient  nous harceler avec leur activit ordinaire; ils
attaqurent les quipages du 4e corps, puis ceux du grand quartier
gnral, et enfin l'Empereur lui-mme, dont l'escorte les mit en fuite.
Les chemins taient encombrs de voitures de toute espce qui nous
arrtaient  chaque pas; nous trouvions des ruisseaux dbords qu'il
fallait passer tantt sur une mauvaise planche, tantt au milieu de
l'eau. Le 28 au matin, le 3e corps occupait Vrya, le soir du mme
jour, Ghorodock-Borisow; le 29 enfin, laissant  droite les ruines de
Mojaisk, nous atteignmes la grande route au-dessous de cette ville.

On peut aisment se figurer quelles souffrances attendaient notre arme
dans des lieux que les Russes et les Franais avaient ravags  l'envi.
Si quelques maisons subsistaient encore, elles taient sans habitants.
Nos premires ressources devaient tre  Smolensk, distant de nous de
quatre-vingts lieues. Jusque-l il fallait s'attendre  ne trouver dans
aucun lieu ni farine, ni viande, ni fourrages. Nous tions rduits aux
provisions que nous avions emportes de Moscou; mais ces provisions, peu
considrables en elles-mmes, avaient encore l'inconvnient d'tre
ingalement rparties, comme tous les produits du pillage. Un rgiment
avait conserv quelques boeufs et manquait de pain; un autre avait de la
farine et manquait de viande. Jusque dans le mme rgiment, cette
ingalit se faisait remarquer. Quelques compagnies mouraient de faim,
tandis que d'autres taient dans l'abondance. Les chefs ordonnaient le
partage, mais l'gosme employait tous les moyens pour tromper leur
surveillance et se soustraire  leur autorit. D'ailleurs, pour
conserver nos vivres, il fallait conserver les chevaux qui les
tranaient, et le manque de nourriture en faisait mourir tous les jours
un grand nombre. Les soldats qui s'cartaient de la route pour trouver 
manger tombaient entre les mains des Cosaques et des paysans arms. Le
chemin tait couvert de caissons que l'on faisait sauter, de canons et
de voitures abandonns quand les chevaux n'avaient plus la force de les
traner. Ds les premiers jours enfin cette retraite ressemblait  une
droute. L'Empereur continuait  exercer sa vengeance sur les maisons.
Le prince d'Eckmhl, commandant l'arrire-garde, tait charg de mettre
partout le feu, et jamais ordre ne fut excut avec plus d'exactitude et
mme de scrupule. Des dtachements envoys  droite et  gauche de la
route incendiaient les chteaux et les villages,  d'aussi grandes
distances que le permettait la poursuite de l'ennemi. Le spectacle de
cette destruction n'tait pas le plus horrible de ceux que nous avions
sous les yeux; une colonne de prisonniers russes marchait en avant de
nous, conduite par les troupes de la Confdration du Rhin. On leur
distribuait  peine un peu de chair de cheval, et les soldats chargs de
les conduire massacraient ceux qui ne pouvaient plus marcher. Nous
rencontrions sur la route leurs cadavres, qui tous avaient la tte
fracasse. Je dois aux soldats de mon rgiment la justice de dire qu'ils
en furent indigns; ils sentaient d'ailleurs  quelles cruelles
reprsailles le spectacle de cette barbarie exposerait ceux d'entre eux
qui tomberaient entre les mains de l'ennemi.

En traversant le village de Borodino, plusieurs officiers allrent
visiter le champ de bataille de la Moskowa. On trouvait encore tous les
dbris pars sur le terrain, les morts des deux armes tendus sur la
place o ils avaient t frapps. On a dit qu'on y avait vu des blesss
vivant encore; je ne puis le croire, et l'on n'en a jamais donn la
preuve. Nous tions, le 29 au soir,  l'abbaye de Kolotsko, transforme
d'abord en un hpital, et qui n'tait plus alors qu'un grand cimetire.
Un seul btiment, conserv sur les ruines de la ville de Gyat, servait
aussi d'hpital  nos malades. Les colonels reurent l'ordre d'aller y
reconnatre les hommes de leur rgiment. On avait laiss les malades
sans mdicaments, sans vivres, sans aucun secours. Je pus  peine y
pntrer, au milieu des ordures de toute espce qui encombraient les
escaliers, les corridors, et le milieu des salles. J'y trouvai trois
hommes de mon rgiment que je me fis un vrai plaisir de sauver.

Le 1er novembre, nous arrivmes  Viasma. Quelques cabanes, situes dans
le faubourg de Moscou[32], nous servirent de logement; cet abri, tout
misrable qu'il tait, nous parut bien doux aprs quinze jours de
bivouac.

Cependant, aussitt que le gnral Kutusow s'tait aperu du mouvement
rtrograde de l'arme franaise, il avait dtach  sa poursuite le
gnral Miloradowitsch avec un nombreux corps de troupes et tous les
Cosaques de Platow, tandis que lui-mme conduisait la grande arme russe
par la route d'Elna pour arriver avant nous sur le Dniper. Le gnral
Miloradowitsch, dont l'avant-garde serrait de prs le 1er corps,
marchait paralllement  la grande route, et faisait vivre ses troupes
dans des pays moins ravags que ceux que nous parcourions; les chemins
de traverse que prenait ce corps d'arme avaient encore l'avantage
d'tre plus courts que la grande route et de donner  l'ennemi la
possibilit de dborder notre arrire-garde et de nous prvenir 
Viasma. Dans cette situation, l'on a reproch  l'Empereur de n'avoir
point march assez vite, et pourtant les hommes et surtout les chevaux
taient puiss de fatigue. Pour hter notre marche, il et fallu
sacrifier tous les bagages. Sans doute, ce parti et vit de grands
malheurs; mais l'on ne pouvait encore se rsoudre  une telle extrmit.
Enfin le 3 novembre le gnral Miloradowitsch dboucha sur la grande
route,  une lieue de Viasma, et attaqua vivement le 4e corps, qui
marchait sur la ville. Par cette manoeuvre, le 4e corps et le 1er, qui le
suivait, se trouvaient coups et obligs de se faire jour  travers un
ennemi suprieur en cavalerie et en artillerie. Une autre division russe
cherchait en mme temps  s'emparer de Viasma par la route de Mdyn.
Heureusement, le marchal Ney, qui occupait encore la ville, avait pris
ses mesures pour faire chouer cette tentative. Les petites rivires de
Vlitza et de Viasma forment comme un demi-cercle autour de la ville, du
ct de la route de Mdyn, et en rendent la dfense facile. La division
Ledru prit position sur le plateau qui domine ces deux rivires, et
rendit inutiles les efforts de l'ennemi pour en forcer le passage. La
division Razout se porta en avant sur la route de Moscou pour secourir
les 1er et 4e corps. Aprs un combat acharn et qui dura cinq heures,
ces deux corps d'arme percrent la ligne ennemie et rouvrirent leurs
communications avec nous.

Nous rentrmes dans le faubourg, et j'appris que le 3e corps devait
relever le 1er  l'arrire-garde. Cette mission si importante et si
difficile ne pouvait pas tre confie  un gnral plus capable de la
remplir que le marchal Ney, et je ne crains pas de dire qu'il tait
second de tout notre zle. Les bonnes dispositions que mon rgiment
venait de montrer dans cette journe me remplissaient de confiance. Je
fis connatre aux officiers la tche pnible et glorieuse qui nous tait
impose; et, tandis que les 1er et 4e corps traversaient Viasma et nous
laissaient en prsence de l'ennemi, nous nous prparmes  les remplacer
dignement, puisqu'il s'agissait de notre honneur, de la rputation de
nos troupes et du salut de toute l'arme.




CHAPITRE III.

RETRAITE DE VIASMA  SMOLENSK.

LE 3e CORPS CHARG DE L'ARRIRE-GARDE.--DPART DE VIASMA.--MARCHE
JUSQU'A DOROGOBUJE.--AFFAIRE DE DOROGOBUJE.--AFFAIRE DE
SLOBNVO.--RIGUEUR DU FROID. ARRIVE  SMOLENSK.--OPRATIONS DES AUTRES
CORPS.


Jusqu' ce moment, le 3e corps, loign de l'arrire-garde, et  peine
harcel par les troupes lgres de l'ennemi, n'avait eu  combattre que
la fatigue et la faim; maintenant on va le voir soutenir seul les
efforts de l'arme russe, en luttant  la fois contre tous les genres de
mort, et l'on pourra juger si jamais la patience et le courage avaient
t mis  de pareilles preuves.

Dans la journe du 4 novembre, le 3e corps sortit de Viasma pour prendre
position le long d'une fort qui borde la rivire de ce nom et que
traverse la route de Smolensk. L'heureux choix de cette position et la
bonne contenance des troupes empchrent l'ennemi de passer la Viasma;
il dirigea ses attaques toute la journe sur notre droite, par la route
de Mdyn; le gnral Beurmann, dtach de ce ct, s'y maintint jusqu'au
soir: deux compagnies de mon rgiment participrent  l'honneur de cette
belle dfense. Cependant les 4e et 1er corps traversaient nos rangs dans
le plus grand dsordre; j'tais loin de croire qu'ils eussent autant
souffert, et que leur dsorganisation ft aussi avance. La garde royale
italienne presque seule marchait encore en bon ordre; le reste
paraissait dcourag et accabl de fatigue. Une immense quantit
d'hommes isole marchaient  la dbandade, et la plupart sans armes;
beaucoup d'entre eux passrent la nuit au milieu de nous, dans la fort
de Viasma. Je m'efforai de leur persuader de partir sans attendre
l'arrire-garde. Il tait important pour eux de gagner quelques heures
de marche; et d'ailleurs nous ne pouvions pas souffrir, qu'ils se
mlassent dans nos rangs pour gner nos mouvements. Ainsi leur propre
intrt se trouvait d'accord avec le bien du service; mais la fatigue ou
la paresse les rendaient sourds  nos conseils. Le jour paraissait 
peine, quand le 3e corps prit les armes et se mit en marche. En ce
moment, tous les soldats isols quittrent leurs bivouacs, et vinrent se
joindre  nous. Ceux d'entre eux qui taient malades ou blesss
restaient auprs du feu en nous conjurant de ne les point abandonner 
l'ennemi. Nous n'avions aucun moyen de transport, et il fallait faire
semblant de ne pas entendre les plaintes que nous ne pouvions soulager.
Quant  cette troupe de misrables qui avaient abandonn leurs drapeaux,
quoiqu'ils fussent encore en tat de combattre, j'ordonnai qu'on les
repousst  coups de crosse et je les prvins que, si l'ennemi nous
attaquait, je ferais tirer sur eux au moindre embarras qu'ils
causeraient.

La 1re division marcha en tte, la 2e  l'arrire-garde, chaque division
forme la gauche en tte. Ainsi mon rgiment faisait l'extrme
arrire-garde. Des pelotons de cavalerie et d'infanterie couvraient nos
flancs; au sortir de la fort une vaste plaine leur permit de s'tendre
et de marcher  notre hauteur; les officiers et les gnraux, tous
prsents  leur poste, dirigeaient les mouvements. L'ennemi, qui nous
avait suivis toute la journe sans rien entreprendre, essaya le soir
d'attaquer l'arrire-garde au dfil de Semlvo; mon rgiment contint
seul l'avant-garde russe, soutenue de deux pices de canon, et donna
ainsi le temps aux autres corps de passer le dfil; nous le passmes 
notre tour en laissant en prsence de l'ennemi deux compagnies de
voltigeurs, qui ne rentrrent qu'au milieu de la nuit, et le 3e corps
bivouaqua sur les hauteurs opposes.  peine commencions-nous  prendre
quelque repos, que les Russes lancrent des obus sur nos bivouacs; l'un
d'eux atteignit un arbre au pied duquel je dormais. Personne ne fut
bless, et il y eut  peine un instant de dsordre dans quelques
compagnies du 18e. J'ai toujours remarqu que les coups tirs la nuit
font peu de mal; mais ils frappent l'imagination en donnant aux soldats
l'ide d'une prodigieuse activit de la part de l'ennemi.

La marche du lendemain fut  peine interrompue par la tentative inutile
que firent les Cosaques contre nos quipages; au bout de trois lieues,
le 3e corps prit position prs de Postna-Dwor. L'Empereur voulait
marcher lentement pour conserver les bagages; en vain le marchal Ney
lui crivait-il qu'il n'y avait pas de temps  perdre, que l'ennemi
serrait de prs l'arrire-garde, que l'arme russe marchait sur nos
flancs  grandes journes, et qu'on devait craindre qu'elle ne nous
prvnt  Smolensk ou  Orcha. Au reste, cette journe nous reposa des
fatigues de la veille; nous campmes sur la lisire d'un bois qui
fournissait abondamment nos bivouacs. Le temps tait beau et assez doux
pour la saison, et nous esprions arriver heureusement  Smolensk, qui
devait tre le terme de nos fatigues. Pendant la marche du lendemain, le
temps changea tout  coup et devint trs-froid[33]. Il tait tard quand
nous arrivmes  Dorogobuje. La 1re division fut place sur les hauteurs
de la ville; la 2e s'arrta  un quart de lieue pour en dfendre les
approches. La nuit fut la plus froide que nous eussions encore prouve;
la neige tombait en abondance, et la violence du vent empchait
d'allumer du feu; d'ailleurs, les bruyres sur lesquelles nous tions
camps nous offraient peu de ressources pour nos bivouacs.

Cependant le marchal Ney forma le projet d'arrter l'ennemi devant
Dorogobuje pendant toute la journe suivante. Nous tions encore  vingt
et une lieues de Smolensk, et  moiti chemin de cette ville il fallait
passer le Dniper; il importait donc d'viter l'encombrement sur ce
point, et de donner  l'arme que nous protgions le temps d'emmener son
artillerie et ses bagages.

Le 8,  la pointe du jour, le 4e et le 18e rgiment, sous les ordres du
gnral Joubert, quittrent leurs bivouacs pour venir prendre position 
Dorogobuje; les Cosaques,  la faveur d'un pais brouillard, nous
harcelrent jusqu' notre entre dans la ville.

Dorogobuje, plac sur une hauteur, est appuy au Dniper. La 2e
division, charge de le dfendre, fut tablie ainsi qu'il suit: deux
pices de canon en batterie  l'entre de la rue basse, soutenues par un
poste du 4e rgiment;  gauche, une compagnie du 18e sur le pont du
Dniper;  droite sur la hauteur, en avant d'une glise, 100 hommes du
4e, commands par un chef de bataillon; le reste de la division dans la
cour du chteau, sur la mme hauteur; la 1re division, en rserve
derrire la ville. Bientt l'infanterie ennemie arriva et commena
l'attaque; le pont du Dniper fut pris, le poste de l'glise repouss.
Le gnral Razout, renferm dans la cour du chteau avec le reste de la
division et livr  son indcision ordinaire, allait tre cern quand il
nous donna enfin l'ordre de marcher. Il n'y avait pas un moment 
perdre; j'enlevai mon rgiment au pas de charge, et nous nous
prcipitmes sur les ennemis qui occupaient les hauteurs de la ville.
L'affaire fut trs-vive; la nature du terrain, la neige, dans laquelle
nous enfoncions jusqu'aux genoux, foraient tout le rgiment de se
disperser en tirailleurs et de combattre corps  corps. Les progrs des
Russes furent arrts; mais bientt l'ennemi pntra de nouveau dans la
ville basse, et le gnral Razout, craignant d'tre coup, ordonna la
retraite. Je me repliai lentement, en reformant les pelotons et en
tenant toujours tte  l'ennemi; le 18e, qui avait second nos efforts,
suivit ce mouvement. Les deux rgiments, laissant l'ennemi matre de la
ville, vinrent se reformer derrire la 1re division.

Le marchal Ney, mcontent du mauvais succs de son plan, s'en prit au
gnral Razout, au gnral Joubert,  tout le monde; il prtendit que
l'ennemi n'tait pas en forces suffisantes pour nous avoir ainsi chasss
de Dorogobuje, et me demanda combien j'en avais vus; je me permis de
rpondre que nous tions trop prs d'eux pour pouvoir les compter. Avant
de se dcider  partir, il ordonna encore au gnral d'Hnin de rentrer
avec le 93e dans la ville basse pour reprendre quelques caissons. 
peine ce rgiment se fut-il mis en mouvement, que l'artillerie russe
porta le dsordre dans ses rangs et le fit rtrograder. Le marchal Ney,
forc de renoncer  toute autre tentative, reprit la route de Smolensk.

Cependant les privations auxquelles nous tions condamns depuis le
commencement de la retraite devenaient plus rigoureuses; le peu de
vivres que nous avions achevait de s'puiser; les chevaux qui les
tranaient mouraient de faim et de fatigue, et taient eux-mmes dvors
par les soldats. Depuis que nous tions  l'arrire-garde, tous les
hommes qui s'cartaient de la route pour chercher des vivres tombaient
entre les mains de l'ennemi, dont la poursuite devenait de plus en plus
active. La rigueur du froid vint augmenter nos embarras et nos
souffrances; beaucoup de soldats, puiss de fatigue, jetaient leurs
armes et quittaient leurs rangs pour marcher isolment. Ils s'arrtaient
partout o ils trouvaient un morceau de bois  brler pour faire cuire
un quartier de cheval ou un peu de farine, si toutefois leurs camarades
ne venaient pas leur enlever cette dernire ressource; car nos soldats,
mourants de faim, s'emparaient de force des vivres de tous les hommes
isols qu'ils rencontraient, heureux encore s'ils ne leur arrachaient
pas leurs vtements. Aprs avoir ravag tout le pays, nous tions
rduits  nous entre-dtruire, et cette extrmit tait devenue
ncessaire. Il fallait  tout prix conserver les soldats fidles  leur
drapeau et qui soutenaient seuls  l'arrire-garde l'effort de l'ennemi;
les soldats isols, n'appartenant plus  aucun rgiment et ne pouvant
plus rendre aucun service, n'avaient droit  aucune piti. Aussi la
route que nous parcourions ressemblait-elle  un champ de bataille. Ceux
qui avaient rsist au froid et  la fatigue succombaient au tourment de
la faim; ceux qui avaient conserv quelques provisions se trouvaient
trop faibles pour suivre la marche et restaient au pouvoir de l'ennemi.
Les uns avaient eu les membres gels et mouraient tendus sur la neige,
d'autres s'endormaient dans les villages et taient consums par les
flammes que leurs compagnons avaient allumes. Je vis  Dorogobuje un
soldat de mon rgiment en qui le besoin avait produit les effets de
l'ivresse; il tait auprs de nous sans nous reconnatre, il nous
demandait son rgiment, il nommait des soldats de sa compagnie, et leur
parlait comme  des trangers; sa dmarche tait chancelante, son regard
gar. Il disparut au commencement de l'affaire, et je ne le revis plus.
Quelques cantinires ou femmes de soldats appartenant aux rgiments qui
nous prcdaient se trouvaient au milieu de nous. Plusieurs de ces
malheureuses tranaient avec elles des enfants; et, malgr l'gosme, si
commun alors, chacun s'empressait de les secourir. Le tambour-major
porta longtemps un enfant sur les bras. Les officiers qui avaient
conserv un cheval le partageaient avec ces pauvres gens. Je fis
conduire aussi pendant quelques jours une femme et son enfant sur une
charrette que j'avais encore; mais qu'tait-ce que de si faibles secours
contre tant de souffrances, et comment pouvions-nous adoucir des maux
que nous partagions nous-mmes?

De Dorogobuje nous arrivmes en deux jours  Slobpnvo, sur les bords du
Dniper. Le chemin tait tellement glissant, que les chevaux mal ferrs
pouvaient  peine se soutenir. La nuit nous bivouaquions dans les bois
au milieu de la neige. Chaque rgiment faisait  son tour l'extrme
arrire-garde, que l'ennemi suivait et harcelait sans cesse. L'arme
continuait  marcher si lentement, que nous allions atteindre le 1er
corps, qui nous prcdait immdiatement. L'encombrement sur le pont du
Dniper  Slobpnvo avait t extrme; la route  un quart de lieue en
avant tait encore couverte de voitures et de caissons abandonns. Le 10
au matin, avant de passer le fleuve, on s'occupa de dbarrasser le pont
et de brler toutes ces voitures. On y trouva quelques bouteilles de
rhum qui furent d'un grand secours. J'tais d'arrire-garde, et mon
rgiment dfendit toute la journe la route qui mne au pont. Le bois
que traverse cette route tait rempli de blesss qu'il fallait
abandonner, et que les Cosaques massacraient presque au milieu de nous.
M. Rouchat, sous-lieutenant, s'tant approch imprudemment d'un caisson
que l'on faisait sauter, fut mis en pices par l'explosion. Vers le soir
les troupes passrent le Dniper; on dtruisit le pont.

Il devenait important d'arrter l'ennemi au passage du fleuve, nous
n'tions plus qu' onze lieues de Smolensk. Il fallait laisser aux
troupes qui nous prcdaient le temps d'arriver dans cette ville et de
se remettre en tat de dfense. L'Empereur n'attendait mme le 3e corps
 Smolensk que dans quatre ou cinq jours, tant il avait peu l'ide de la
situation de l'arme et principalement de l'arrire-garde.

Le marchal Ney fit ses dispositions pour dfendre le passage. Le 4e
rgiment fut plac sur le bord de la rivire, le 18e en seconde ligne.
Le marchal tablit son quartier gnral  la gauche du 4e, dans un
blockhaus construit pour protger le pont et fort bien palissad. Il
plaa le gnral d'Hnin avec le 93e au village de Pnvo,  un quart de
lieue sur la gauche, et la 1re division le long du Dniper,  l'extrme
droite. Le soir il se promena longtemps devant le front de mon rgiment
avec le gnral Joubert et moi. Il nous fit observer les malheureuses
suites de la journe de Dorogobuje. L'ennemi gagnait un jour de marche,
il prcipitait notre retraite, il nous forait d'abandonner nos
caissons, nos bagages, nos blesss; tous ces malheurs pouvaient s'viter
si l'on et dfendu Dorogobuje pendant vingt-quatre heures. Le gnral
Joubert parla de la faiblesse des troupes, de leur dcouragement. Le
marchal reprit vivement qu'il ne s'agissait que de se faire tuer, et
qu'une mort glorieuse tait trop belle pour qu'on en dt fuir
l'occasion. Quant  moi je me contentai de rpondre que je n'avais
quitt les hauteurs de Dorogobuje qu'aprs en avoir reu deux fois
l'ordre.

Le 11 au matin, l'infanterie ennemie s'approcha de la rive oppose et
engagea le combat avec le 4e rgiment. L'attaque fut si vive et si
imprvue, que les balles tombaient au milieu de nos bivouacs avant que
les soldats eussent eu le temps de prendre les armes. Les voltigeurs se
portrent sur le bord de la rivire pour rpondre au feu de l'ennemi;
mais la nature du terrain, couvert de broussailles du ct oppos et
entirement dcouvert du ntre, rendait le combat trop ingal. Le second
bataillon entra dans le blockhaus, le premier s'appuya  un bouquet de
bois qui le mettait  l'abri; la fusillade continua entre l'infanterie
russe et le bataillon plac dans le blockhaus. Le marchal y passa toute
la journe; il dirigea le feu des soldats et tira lui-mme quelques
coups de fusil; je m'y tablis aussi, croyant de mon devoir de commander
directement la portion de mon rgiment la plus expose. Vers le soir,
les Russes passrent le Dniper auprs du village qu'occupait le 93e, et
manoeuvrrent pour l'envelopper. Le gnral d'Hnin quitta sa position et
revint auprs du blockhaus, ce qui lui valut une forte rprimande du
marchal Ney. C'tait bien de la svrit.  la guerre un officier
dtach doit savoir prendre un parti sans attendre des ordres qui
souvent ne lui parviennent pas. On l'accuse de faiblesse s'il se retire;
on l'accuserait de tmrit s'il compromettait les troupes qui lui sont
confies. Supporter l'injustice est un des devoirs de l'tat militaire,
et assurment un des plus pnibles. Au reste, le souvenir que le gnral
d'Hnin conserva de cette rprimande faillit un jour nous tre bien
funeste, ainsi que je le dirai plus tard.

Le lendemain 12,  cinq heures du matin, le 3e corps se remit en marche.
Je continuai de dfendre le blockhaus jusqu' sept heures, et je
rejoignis ensuite la colonne aprs y avoir mis le feu, selon l'ordre
exprs que j'en reus. La rage de tout brler s'tendit jusqu' cette
palissade et nous porta malheur; car l'ennemi,  qui l'incendie fit
connatre notre dpart, lana des obus qui atteignirent quelques hommes.

Il restait encore deux jours de marche pour arriver  Smolensk; ces deux
jours furent pour le moins aussi pnibles que les prcdents. Les
Cosaques ne cessrent de nous harceler, et tentrent mme inutilement
une attaque srieuse contre le 18e rgiment. Le 13, il fallut faire sept
lieues sur le verglas et par le froid le plus rigoureux; la violence du
vent tait telle, que dans les haltes on ne pouvait rester en place; le
repos n'tait qu'une fatigue de plus. Nous arrivmes enfin le soir  une
demi-lieue de Smolensk, o nous prmes position derrire les ravins qui
en dfendent les approches. La nuit mit le comble  nos souffrances, et
termina dignement cette cruelle retraite. Plusieurs soldats moururent de
froid au bivouac, d'autres eurent les membres gels. Au point du jour,
nous dcouvrmes avec joie les tours de Smolensk, que nous regardions
depuis longtemps comme le terme de nos misres, puisque l'arme devait
s'y reposer et y trouver en abondance des vivres dont elle tait prive
depuis si longtemps.

Il s'en fallait bien pourtant que ces esprances dussent tre ralises;
de tous cts la fortune semblait favoriser les Russes. Sur la Dwina, le
gnral Wittgenstein, aprs avoir enlev Polotzk le 18 octobre,
cherchait  rejeter les 2e et 6e corps sur la grande route de Smolensk.
Le 9e partait de cette dernire ville pour leur porter secours. 
l'autre extrmit du thtre de la guerre, la paix conclue avec la
Turquie avait permis  l'amiral Tchitchagoff, commandant l'arme de
Moldavie, de se runir au corps de Tormasow. Les Autrichiens s'taient
retirs derrire le Bug, et l'amiral s'avanait  grandes journes pour
s'emparer de Minsk, o nous avions d'immenses magasins, et pour nous
prvenir au passage de la Brzina.

Pendant ce temps la grande arme russe manoeuvrait toujours sur nos
flancs, interceptait les communications, enlevait les corps dtachs, et
ne nous permettait plus de nous carter de la route. Sur la gauche, la
brigade du gnral Augereau, cerne aux environs d'Elnia, avait mis bas
les armes. Sur la droite, le 4e corps, qui de Dorogobuje marchait sur
Witepsk, venait d'prouver les plus grands dsastres par le froid, la
difficult des chemins et la poursuite de l'ennemi. Son artillerie
presque entire avait t dtruite au passage du Wop, et ce corps
d'arme revenait en toute hte  Smolensk, o il arriva le mme jour que
le 3e. Il devenait impossible de s'arrter  Smolensk; il fallait se
hter de prvenir l'ennemi sur la Brzina, en se runissant aux 2e et
3e corps. L'ordre fut donn de continuer la marche, malgr la rigueur de
la saison, malgr la dplorable situation des troupes. Le 3e corps,
fidle  remplir sa noble tche, resta charg de l'arrire-garde, et
nous nous prparmes  opposer de nouvelles forces  de nouvelles
fatigues, et un nouveau courage  de nouveaux dangers[34].




CHAPITRE IV.

SJOUR  SMOLENSK ET RETRAITE JUSQU' KRASNOI.

DPART DE L'ARME.--CONDUITE DU MARCHAL NEY  SMOLENSK.--AFFAIRE DU 4e
RGIMENT DANS LE FAUBOURG DE LA RIVE DROITE.--DVASTATION DE LA
VILLE.--DPART DU 3e CORPS.--AFFAIRES DE KRASNOI AVEC LES 1er ET 4e
CORPS ET LA GARDE IMPRIALE.--LE 3e CORPS SPAR DU RESTE DE
L'ARME.--ARRIVE DE CE CORPS  KRASNOI DEVANT L'ENNEMI.


Smolensk tait, ainsi que Minsk, un des grands dpts de l'arme; on
comptait, pour pourvoir aux premiers besoins, sur les magasins qu'on y
avait rassembls, et en effet ils auraient bien d suffire: mais lorsque
la dsorganisation s'est mise dans une arme aussi nombreuse, il devient
impossible d'en arrter les progrs. Les administrations, les employs
de toute espce qui sont chargs de maintenir la rgularit du service,
ne sont plus alors que des lments de dsordre, et le mal s'augmente de
tous les efforts que l'on fait pour l'arrter. Le passage de l'arme 
Smolensk en offrit un triste exemple. Depuis la prise de cette ville, le
gnral Charpentier, gouverneur, et M. de Villeblanche, intendant de la
province, n'avaient rien nglig pour rendre quelque confiance aux
habitants. Grce  leurs soins, seconds par la bonne discipline du 9e
corps, on commenait  rtablir les maisons et l'on faisait venir de
tous cts des vivres que l'on mettait en magasin, quand nos soldats
arrivant en foule se prcipitrent aux portes, croyant trouver 
Smolensk le repos et l'abondance. Napolon, qui craignait le tumulte
qu'allaient occasionner tous ces soldats isols et les rgiments presque
aussi indisciplins qu'eux, s'tait ht d'arriver avec la garde
impriale. Il dfendit de laisser entrer personne, et ordonna aux
rgiments de se reformer dans les faubourgs. La garde reut abondamment
des distributions de toute espce, et quand on voulut songer aux autres
troupes, le dsordre de l'administration, qui tait gal  celui de
l'arme, empcha de rien faire d'utile. Les abus de tous genres
s'exercrent impunment, les magasins furent forcs et livrs au
pillage, et comme il arrive toujours, on dtruisit en vingt-quatre
heures les ressources de plusieurs mois; on pilla et l'on mourut de
faim.

Le 3e corps, arrivant le dernier sous les murs de Smolensk et tout
occup encore  en dfendre les approches, fut oubli par ceux qu'il
avait protgs. Pendant que nous tenions tte  l'ennemi, les autres
corps d'arme achevaient de piller les magasins. Lorsque j'entrai  mon
tour dans la ville, je n'y pus rien trouver ni pour mon rgiment ni pour
moi. Il fallut donc se rsoudre  continuer notre retraite sans avoir
reu aucun secours. On ajouta seulement au 3e corps le 129e rgiment et
un rgiment d'Illyriens, qui furent partags entre les deux divisions.
Ce renfort tait bien ncessaire; car, depuis Moscou, les 11,000 hommes
du 3e corps taient rduits  moins de 3,000. La division
wurtembergeoise ainsi que la cavalerie n'existaient plus; l'artillerie
conservait  peine quelques canons; et c'tait avec d'aussi faibles
moyens qu'il fallait tenir tte  l'avant-garde russe. Dj l'arme
prenait la route d'Orcha, et le marchal Ney, rest seul, se disposait 
dfendre la ville le plus longtemps possible pour retarder la poursuite
de l'ennemi.

J'ai parl de Smolensk au commencement de ce rcit; j'ai dit que cette
ville tait situe sur la rive gauche du Dniper, et qu'un faubourg seul
s'levait en amphithtre sur la rive droite. Les routes de Ptersbourg
et de Moscou traversent ce faubourg. Il tait,  l'poque o nous
sommes, presque entirement brl. Un pont jet sur le Dniper
conduisait dans la ville, et une forte tte de pont construite sur la
rive droite en dfendait le passage.

Le 14 au matin, le 3e corps quitta les approches de Smolensk, et fut
plac de la manire suivante: la 2e division dans le faubourg de la rive
droite; la 1re, en rserve, dans la tte de pont; le 4e rgiment gardait
la barrire de Moscou, et le rgiment d'Illyrie celle de Ptersbourg; on
occupa le petit nombre de maisons que l'incendie avait pargnes. Le
froid tait si violent que, la nuit suivante, les soldats placs aux
postes avancs menacrent de les quitter et de rentrer dans les maisons.
J'envoyai de bons officiers pour les rappeler  leurs devoirs, bien
dcid moi-mme  les suivre si ma prsence tait ncessaire, et 
m'tablir au bivouac avec tous les officiers de mon rgiment. Il y
allait de notre honneur, puisque la dfense de l'entre du faubourg
tait confie  mon rgiment, et qu'une surprise aurait compromis la
division tout entire. L'ordre fut bientt rtabli. Les soldats ne
pouvaient tre insensibles  la voix de l'honneur, et ceux  qui la
souffrance arracha quelques murmures indignes de leur courage les
expirent bientt par une mort glorieuse.

Le lendemain 15 fut le jour d'une affaire o mon rgiment se trouva seul
engag. La 2e division reut dans la matine l'ordre d'abandonner le
faubourg de la rive droite, de traverser la ville et de s'tablir sur la
route de Wilna, laissant ainsi la 1re division en premire ligne pour
dfendre la tte de pont. Le 4e rgiment, qui occupait l'entre du
faubourg, se trouvait le plus loign du lieu de rassemblement; le
rappel des postes demanda du temps, et le gnral Razout, press
d'excuter l'ordre qu'il avait reu, se mit en marche sans vouloir
m'attendre. Je partis le plus tt possible pour rejoindre la division,
lorsque l'ennemi, trouvant les postes extrieurs vacus, pntra dans
le faubourg; les soldats isols qu'il poursuivait vinrent se rfugier
dans nos rangs. Je pressai la marche, et quand nous emes gagn la tte
de pont, j'en trouvai le passage tellement obstru par les voitures qui
s'y prcipitaient, qu'il tait impossible d'y faire passer un seul
homme. Il fallut donc attendre; mais l'embarras croissait  chaque
instant. Les Russes tablirent deux pices de canon sur les hauteurs et
commencrent  tirer sur les voitures et sur mon rgiment. Alors le
dsordre fut port au comble; les conducteurs abandonnrent les voitures
fracasses par les boulets; l'infanterie russe et les Cosaques
s'avanaient. Cette situation devenait trs-critique; il fallait  tout
prix repousser une attaque qui pouvait rendre l'ennemi matre de la tte
de pont; mais, me trouvant seul dans le faubourg, je n'osais engager une
affaire quand j'avais l'ordre de me retirer. Heureusement le marchal
Ney, que le bruit du canon attirait toujours, parut sur le parapet et
m'ordonna de marcher  l'ennemi pour le chasser entirement du faubourg
et donner le temps de dbarrasser le passage. J'enlevai mon rgiment au
pas de charge, au milieu de la neige et des dcombres des maisons. Les
soldats, fiers de combattre sous les yeux du marchal et des rgiments
de la 1re division, qui les contemplaient du haut du rempart,
s'lancrent sur l'ennemi avec la plus grande ardeur; les Russes se
retirrent prcipitamment en emmenant l'artillerie; leurs tirailleurs
furent chasss des maisons; en peu d'instants nous tions matres du
faubourg entier. Le marchal Ney me fit dire alors de ne point trop
m'avancer, recommandation bien rare de sa part. Je formai mon rgiment
derrire la barrire de Ptersbourg, et un combat trs-vif s'engagea sur
ce point, avec les Russes qui taient placs dans le cimetire d'une
glise voisine, dont ils n'osrent plus sortir. Ce combat se soutint
longtemps, quoique les Russes eussent sur nous l'avantage de la
position, du nombre et de l'artillerie. Ce ne fut qu'aprs avoir reu
l'ordre de rentrer que je commenai ma retraite. Elle se fit en bon
ordre, et je ramenai mon rgiment dans la tte de pont. Tous les
officiers avaient rivalis de zle en cette occasion; aucun d'eux ne fut
bless, et je perdis peu de soldats. Le sergent que j'avais cass en
commenant la retraite, et  qui je venais de rendre son grade le matin
mme, fut frapp  ct de moi d'une balle qui m'tait peut-tre
destine; il tomba mort  mes pieds[35].

Pendant que la 1re division dfendait la ville  son tour, la 2e employa
la journe du 16  nettoyer les armes et  prendre quelque repos. Un
dtachement de 200 hommes venant de France nous attendait  Smolensk; je
le passai en revue et l'incorporai dans mon rgiment, qui, par ce
renfort, se trouva port  plus de cinq cents hommes. Je vis avec peine
combien les jeunes gens qui composaient ce dtachement avaient dj
souffert de la fatigue de la route et de la rigueur de la saison. Les
quipages, qui avaient pris depuis longtemps les devants, nous
attendaient  Smolensk; je leur ordonnai de nous suivre; d'autres
colonels envoyrent les leurs en avant, et l'on en sauva quelques-uns.

Ce mme soir, je reus les tmoignages les plus flatteurs de la
satisfaction du marchal Ney pour notre affaire de la veille. J'en fis
part aux officiers de mon rgiment; je les exhortai  s'en rendre
toujours dignes. Je pensais avec plaisir que leur tche allait tre
bientt remplie; car l'Empereur saisirait certainement la premire
occasion de nous relever  l'arrire-garde par des troupes fraches.
Aucun officier n'avait t dangereusement bless; 500 soldats restaient
encore, et combien ce petit nombre d'hommes tait prouv! Quel intrt,
quelle confiance ne devaient pas inspirer ces braves soldats, qui, au
milieu de si rudes preuves, taient rests fidles  leurs drapeaux, et
dont le courage semblait s'accrotre avec les dangers et les privations!
J'tais fier de la gloire qu'ils avaient acquise; je jouissais d'avance
du repos dont j'esprais les voir bientt jouir. Cette illusion fut
promptement dtruite; mais j'aime encore  en conserver le souvenir, et
c'est le dernier sentiment doux que j'ai prouv dans le cours de cette
campagne.

Beaucoup d'officiers blesss et malades taient renferms dans l'hpital
de Smolensk. J'appris qu'il y avait parmi eux un officier de mon
rgiment qui avait eu une cuisse emporte; je l'envoyai chercher
sur-le-champ pour l'emmener avec nous. Ses compagnons d'infortune
restrent exposs aux dangers de l'incendie, de la chute des remparts et
de la vengeance des Russes, car c'tait le lendemain que le 3e corps
devait quitter cet affreux sjour, aprs avoir fait sauter les remparts,
ainsi qu'un grand nombre de caissons que l'arme ne pouvait emmener.
Dj cette ville n'offrait plus qu'un amas de dcombres. Les portes et
fentres des maisons qui restaient taient brises, les chambres
remplies de cadavres; on voyait au milieu des rues les carcasses des
chevaux dont toutes les chairs avaient t dvores par les soldats et
par quelques habitants confondus avec eux dans la mme misre. Je
n'oublierai jamais surtout l'impression de tristesse que j'prouvai la
nuit dans les rues dsertes,  la lueur de l'incendie qui se
rflchissait sur la neige et contrastait singulirement avec la douce
clart de la lune. J'avais vu quelques annes auparavant cette ville
dans tout l'clat de la richesse, et ce souvenir me rendait plus pnible
encore le spectacle de sa destruction. Le lendemain, au moment de notre
dpart, plusieurs fortes dtonations nous apprirent que Smolensk avait
cess d'exister.

Nous marchmes tranquillement sur la route d'Orcha. Le canon se fit
seulement entendre dans le lointain, et l'on pensa que c'tait le 9e
corps qui se rapprochait de la grande route; car comment supposer que
l'ennemi ft sur notre chemin, sans que les corps d'arme qui nous
prcdaient songeassent  nous en prvenir? Il n'tait cependant que
trop certain que l'arme russe,  la faveur de sa marche de flanc, avait
atteint Krasnoi, tandis que les Franais occupaient encore Smolensk, et
qu'elle se prparait  les arrter au passage. L'Empereur, avec la
garde, le 4e et enfin le 1er corps furent attaqus successivement les
15, 16 et 17  Krasnoi. Outre la supriorit du nombre, on peut juger
quel avantage avaient les Russes sur des troupes puises et presque
entirement dpourvues de cavalerie et d'artillerie. Cependant la valeur
triompha de tous les obstacles; la garde impriale, ayant forc le
passage, resta prs de Krasnoi pour secourir les 4e et 1er corps. Le
vice-roi, ainsi que le marchal Davout, rejetrent avec indignation les
propositions de capitulation qu'on osa leur faire. Ils percrent  leur
tour la ligne ennemie, mais en perdant presque toute leur artillerie,
leurs bagages et un grand nombre de prisonniers.

L'Empereur, n'ayant plus un moment  perdre pour arriver sur la
Brzina, se vit forc d'abandonner le 3e corps, et prcipita sa marche
sur Orcha. Pendant trois jours que dura cette affaire, aucun avis ne fut
donn au marchal Ney du danger qui allait le menacer  son tour.

L'Empereur a beaucoup reproch au marchal Davout de ne s'tre pas
arrt un jour  Krasnoi pour attendre le 3e corps. Le marchal assura
qu'il ne l'avait pas pu; au moins et-il d prvenir le marchal Ney.
Peut-tre aussi la communication tait-elle intercepte. Quoi qu'il en
soit, le gnral Miloradowitsch se contenta d'envoyer quelques troupes
lgres  la poursuite de l'Empereur, et runit toutes ses forces contre
le 3e corps, qu'il comptait prendre en totalit.

Le 18 au matin, nous partmes de Koritnya et marchmes sur Krasnoi;
quelques escadrons de Cosaques harcelrent, en approchant de cette
ville, la 2e division qui marchait en tte. Cette apparition des
Cosaques n'avait aucune importance; nous y tions accoutums, et
quelques coups de fusil suffisaient pour les carter. Mais bientt
l'avant-garde rencontra la division du gnral Ricard, appartenant au
1er corps, qui tait reste en arrire et qui venait d'tre repousse
aprs un combat ingal qu'elle avait soutenu avec la plus grande
bravoure. Le marchal rallia les restes de cette division, et,  la
faveur d'un brouillard qui favorisait notre marche en cachant notre
petit nombre, il approcha de l'ennemi jusqu' ce que le canon le fort
de s'arrter. L'arme russe, range en bataille, fermait le passage de
la route; nous apprmes seulement alors que nous tions spars du reste
de l'arme, et que nous n'avions de salut que dans notre dsespoir.




CHAPITRE V.

RETRAITE DE KRASNOI  ORCHA.

DROUTE DU 3e CORPS  KRASNOI.--HARDI PROJET DU MARCHAL NEY.--PASSAGE
DU DNIPER.--MARCHE SUR LA RIVE DROITE DE CE FLEUVE.--SITUATION CRITIQUE
DU 4e RGIMENT.--ARRIVE  ORCHA.


L'affaire du 3e corps  Krasnoi est une des plus belles qui aient
illustr cette campagne; jamais on ne vit de lutte plus ingale; jamais
le talent du gnral et le dvouement des troupes ne parurent avec plus
d'clat.  peine le marchal Ney avait-il mis son avant-garde  l'abri
du feu de l'artillerie, qu'un parlementaire envoy par le gnral
Miloradowitsch vint le sommer de mettre bas les armes. Ceux qui l'ont
connu comprendront avec quel ddain cette proposition dut tre
accueillie; mais le parlementaire l'assura que la haute estime dont le
gnral russe faisait profession pour ses talents et pour son courage
l'empcherait de lui rien proposer qui ft indigne de lui; que cette
capitulation tait ncessaire; que les autres corps d'arme l'avaient
abandonn; qu'il tait en prsence d'une arme de 80,000 hommes, et
qu'il pouvait, s'il le dsirait, envoyer un officier pour s'en
convaincre. Le 3e corps, avec les renforts reus  Smolensk, ne
s'levait pas  6,000 combattants; l'artillerie tait rduite  six
pices de canon, la cavalerie  un seul peloton d'escorte. Cependant le
marchal, pour toute rponse, fit le parlementaire prisonnier; quelques
coups de canon tirs pendant cette espce de ngociation servirent de
prtexte, et, sans considrer les masses des ennemis et le petit nombre
des siens, il ordonna l'attaque. La 2e division, forme en colonnes par
rgiments, marcha droit  l'ennemi. Qu'il me soit permis de rendre
hommage au dvouement de ces braves soldats et de me fliciter de
l'honneur d'avoir march  leur tte. Les Russes les virent avec
admiration s'avancer vers eux dans le meilleur ordre et d'un pas
tranquille. Chaque coup de canon enlevait des files entires; chaque pas
rendait la mort plus invitable, et la marche ne fut pas ralentie un
seul instant. Enfin nous approchmes tellement de la ligne ennemie, que
la 1re division de mon rgiment, crase tout entire par la mitraille,
fut renverse sur celle qui la suivait et y porta le dsordre. Alors
l'infanterie russe nous chargea  son tour, et la cavalerie, tombant sur
nos flancs, nous mit dans une droute complte. Quelques tirailleurs
avantageusement placs arrtrent un instant la poursuite de l'ennemi;
la division Ledru fut mise en bataille, et six pices de canon
rpondirent au feu de la nombreuse artillerie des Russes. Pendant ce
temps, je ralliai ce qui restait de mon rgiment sur la grande route, o
les boulets nous atteignaient encore. Notre attaque n'avait pas dur un
quart d'heure, et la deuxime division n'existait plus; mon rgiment
perdit plusieurs officiers et fut rduit  200 hommes; le rgiment
d'Illyrie et le 18e, qui perdit son aigle, furent encore plus
maltraits; le gnral Razout bless, le gnral Lenchantin fait
prisonnier[36].

Aussitt le marchal fit rtrograder sur Smolensk la 2e division. Au
bout d'une demi-lieue, il la dirigea  gauche  travers champs,
perpendiculairement  la route. La 1re division, ayant longtemps puis
ses forces  soutenir le choc de toute l'arme ennemie, suivit ce
mouvement, avec les canons et quelques bagages; tous les blesss qui
pouvaient encore marcher se tranrent  leur suite. Les Russes se
cantonnrent dans les villages, en envoyant une colonne de cavalerie
pour nous observer.

Le jour baissait; le 3e corps marchait en silence; aucun de nous ne
pouvait comprendre ce que nous allions devenir. Mais la prsence du
marchal Ney suffisait pour nous rassurer. Sans savoir ce qu'il voulait
ni ce qu'il pourrait faire, nous savions qu'il ferait quelque chose. Sa
confiance en lui-mme galait son courage. Plus le danger tait grand,
plus sa dtermination tait prompte; et quand il avait pris son parti,
jamais il ne doutait du succs. Aussi, dans un pareil moment, sa figure
n'exprimait ni indcision ni inquitude; tous les regards se portaient
sur lui, personne n'osait l'interroger. Enfin, voyant prs de lui un
officier de son tat-major, il lui dit  demi-voix: _Nous ne sommes pas
bien._--_Qu'allez-vous faire?_ rpondit l'officier.--_Passer le
Dniper._--_O est le chemin?_--_Nous le trouverons._--_Et s'il n'est
pas gel?_--_Il le sera._--_A la bonne heure_, dit l'officier. Ce
singulier dialogue, que je rapporte textuellement, rvla le projet du
marchal de gagner Orcha par la rive droite du fleuve, et assez
rapidement pour y trouver encore l'arme qui faisait son mouvement par
la rive gauche. Le plan tait hardi et habilement conu; on va voir avec
quelle vigueur il fut excut.

Nous marchions  travers champs sans guide, et l'inexactitude des cartes
contribuait  nous garer. Le marchal Ney, dou de ce talent d'homme de
guerre qui apprend  tirer parti des moindres circonstances, remarqua de
la glace dans la direction que nous suivions, et la fit casser, pensant
que c'tait un ruisseau qui nous conduirait au Dniper. C'tait
rellement un ruisseau; nous le suivmes et nous arrivmes  un
village[37] o le marchal fit mine de vouloir s'tablir. On alluma de
grands feux; on plaa des avant-postes. L'ennemi nous laissa
tranquilles, comptant avoir bon march de nous le lendemain.  la faveur
de ce stratagme, le marchal s'occupa de suivre son plan. Il fallait un
guide, et le village tait dsert; les soldats finirent par trouver un
paysan boiteux; on lui demanda o tait le Dniper et s'il tait gel.
Il rpondit qu' une lieue de l se trouvait le village de Sirokowietz,
et que le Dniper devait tre gel en cet endroit. Nous partmes
conduits par ce paysan; bientt nous arrivmes au village. Le Dniper,
trs-encaiss, tait en effet assez gel pour que l'on pt le traverser
 pied. Pendant qu'on cherchait un passage, les maisons se remplissaient
d'officiers et de soldats blesss le matin, qui s'taient trans
jusque-l et auxquels les chirurgiens pouvaient  peine donner les
premiers soins; ceux qui n'taient point blesss s'occupaient de
chercher des vivres. Le marchal Ney seul, oubliant  la fois les
dangers du jour et ceux du lendemain, dormait d'un profond sommeil.

Vers le milieu de la nuit, on prit les armes pour passer le Dniper en
abandonnant  l'ennemi l'artillerie, les bagages, les voitures de toute
espce et les blesss qui ne pouvaient marcher. M. de Briqueville[38],
dangereusement bless la veille, passa le Dniper en se tranant sur les
genoux; je le confiai  deux sapeurs, qui vinrent  bout de le sauver.
La glace tait si peu paisse, qu'un trs-petit nombre de chevaux purent
passer; les troupes se reformrent de l'autre ct du fleuve.

Dj le succs venait de couronner le premier plan du marchal; le
Dniper tait pass, mais nous tions  plus de 15 lieues d'Orcha. Il
fallait y arriver avant que l'arme franaise en ft partie; il fallait
traverser des pays inconnus et rsister aux attaques de l'ennemi avec
une poigne de fantassins puiss de fatigue, sans cavalerie ni
artillerie. La marche commena sous d'heureux auspices. Nous trouvmes
des Cosaques endormis dans un village[39]; ils furent faits prisonniers.
Le 19, aux premiers rayons du jour, nous suivmes la route de
Liubavitschi.  peine fmes-nous arrts quelques instants par le
passage d'un torrent, et par quelques postes de Cosaques qui se
replirent  notre approche;  midi, nous avions atteint deux villages
situs sur une hauteur, et dont les habitants eurent  peine le temps de
se sauver en nous abandonnant leurs provisions. Les soldats se livraient
 la joie que cause un moment d'abondance, lorsque l'on entendit crier:
_Aux armes!_ L'ennemi s'avanait et venait de replier nos avant-postes.
Les troupes sortirent des villages, se formrent en colonne, et se
remirent en marche en prsence de l'ennemi. Mais ce n'taient plus
quelques Cosaques comme ceux que nous avions rencontrs jusqu' ce
moment; c'taient des escadrons entiers manoeuvrant en ordre, et
commands par le gnral Platow lui-mme. Nos tirailleurs les
continrent; les colonnes pressrent le pas en faisant leurs dispositions
contre la cavalerie. Quelque nombreuse que ft cette cavalerie, nous ne
la craignions gure, car jamais les Cosaques n'ont os charger  fond un
carr d'infanterie; mais bientt plusieurs pices de canon en batterie
ouvrirent leur feu sur nos colonnes. Cette artillerie suivait le
mouvement de la cavalerie, et se transportait, sur des traneaux,
partout o elle pouvait agir utilement. Jusqu' la chute du jour, le
marchal Ney ne cessa de lutter contre tant d'obstacles, en profitant
des moindres accidents du terrain. Au milieu des boulets qui tombaient
dans nos rangs, et malgr les cris et les dmonstrations d'attaque des
Cosaques, nous marchions du mme pas. La nuit approchait, l'ennemi
redoubla d'efforts. Il fallut quitter la route et se jeter  gauche le
long des bois qui bordent le Dniper. Dj les Cosaques s'taient
empars de ces bois; le 4e et le 18e, sous la conduite du gnral
d'Hnin, furent chargs de les en chasser. Pendant ce temps,
l'artillerie ennemie prit position sur le bord oppos d'un ravin que
nous devions passer. C'tait l que le gnral Platow comptait nous
exterminer tous.

Je suivis mon rgiment dans le bois. Les Cosaques s'loignrent; mais le
bois tait profond et assez pais, il fallait faire face dans toutes les
directions pour se garantir des surprises. La nuit vint, nous
n'entendions plus rien autour de nous; il tait plus que probable que le
marchal Ney continuait de se porter en avant. Je conseillai au gnral
d'Hnin de suivre son mouvement; il s'y refusa pour viter les reproches
du marchal, s'il quittait sans son ordre le poste o il l'avait plac.
Dans ce moment, de grands cris qui annonaient une charge se firent
entendre en avant de nous et dj  quelque distance; il devenait donc
certain que notre colonne continuait sa marche, et que nous allions en
tre coups. Je redoublai mes instances, en assurant au gnral d'Hnin
que le marchal, dont je connaissais bien la manire de servir, ne lui
enverrait point d'ordre, parce qu'il s'en rapportait  chaque commandant
de troupes pour agir selon les circonstances; que d'ailleurs il tait
trop loign pour pouvoir maintenant communiquer avec nous, et que le
18e tait dj srement parti depuis longtemps. Le gnral persista dans
son refus; tout ce que je pus obtenir fut qu'il nous conduist au point
o devait tre le 18e pour runir les deux rgiments. Le 18e tait
parti, et nous trouvmes  sa place un escadron de Cosaques. Le gnral
d'Hnin, convaincu trop tard de la justesse de mes observations, voulut
enfin rejoindre la colonne. Mais nous avions parcouru le bois dans des
directions si diverses, que nous ne pouvions plus reconnatre notre
chemin; les feux que l'on voyait allums de diffrents cts servaient
encore  nous garer. Les officiers de mon rgiment furent consults, et
l'on suivit la direction que le plus grand nombre d'entre eux indiqua.
Je n'entreprendrai point de peindre tout ce que nous emes  souffrir
pendant cette nuit cruelle. Je n'avais pas plus de 100 hommes, et nous
nous trouvions  plus d'une lieue en arrire de notre colonne. Il
fallait la rejoindre au milieu des ennemis qui nous entouraient. Il
fallait marcher assez rapidement pour rparer le temps perdu, et assez
en ordre pour rsister aux attaques des Cosaques. L'obscurit de la
nuit, l'incertitude de la direction que nous suivions, la difficult de
marcher  travers bois, tout augmentait notre embarras. Les Cosaques
nous criaient de nous rendre, et tiraient  bout portant au milieu de
nous; ceux qui taient frapps restaient abandonns. Un sergent eut la
jambe fracasse d'un coup de carabine. Il tomba  ct de moi, en disant
froidement  ses camarades: _Voil un homme perdu; prenez mon sac, vous
en profiterez_. On prit son sac, et nous l'abandonnmes en silence. Deux
officiers blesss eurent le mme sort. J'observais cependant avec
inquitude l'impression que cette situation causait aux soldats, et mme
aux officiers de mon rgiment. Tel qui avait t un hros sur le champ
de bataille, paraissait alors inquiet et troubl; tant il est vrai que
les circonstances du danger effrayent souvent plus que le danger
lui-mme. Un trs-petit nombre conservaient la prsence d'esprit qui
nous tait si ncessaire. J'eus besoin de toute mon autorit pour
maintenir l'ordre dans la marche, et pour empcher chacun de quitter son
rang. Un officier osa mme faire entendre que nous serions peut-tre
forcs de nous rendre. Je le rprimandai  haute voix, et d'autant plus
svrement que c'tait un officier de mrite, ce qui rendait la leon
plus frappante. Enfin aprs plus d'une heure nous sortmes du bois, et
nous trouvmes le Dniper  notre gauche. La direction tait donc
assure, et cette dcouverte donna aux soldats un moment de joie dont je
profitai pour les encourager et leur recommander le sang-froid, qui seul
pouvait nous sauver. Le gnral d'Hnin nous remit en marche le long du
fleuve pour empcher l'ennemi de nous tourner. Nous tions loin d'tre
hors d'affaire; nous n'avions plus de doutes sur notre direction, mais
la plaine dans laquelle nous marchions permettait  l'ennemi de nous
attaquer en masse et de se servir de son artillerie. Heureusement il
faisait nuit, l'artillerie tirait un peu au hasard. De temps en temps,
les Cosaques s'approchaient avec de grands cris; nous nous arrtions
alors pour les repousser  coups de fusil, et nous repartions aussitt.
Cette marche dura deux lieues dans des terrains difficiles, en
franchissant des ravins si escarps, qu'il fallait les plus grands
efforts pour remonter le bord oppos, et en passant des ruisseaux  demi
gels o l'on avait de l'eau jusqu'aux genoux. Rien ne put branler la
constance des soldats; le plus grand ordre fut toujours observ, aucun
homme ne quitta son rang. Le gnral d'Hnin, bless d'un clat de
mitraille, n'en voulut rien dire pour ne pas dcourager les soldats, et
continua de s'occuper du commandement avec le mme zle. Sans doute on
peut lui reprocher de s'tre obstin trop longtemps  dfendre le bois
de Dniper; mais dans des moments si difficiles l'erreur est
pardonnable. Ce qu'on ne contestera pas du moins, c'est la bravoure et
l'intelligence avec lesquelles il nous a guids tant qu'a dur cette
marche prilleuse. La poursuite de l'ennemi se ralentit; enfin, on
dcouvrit quelques feux sur une hauteur en avant de nous. C'tait
l'arrire-garde du marchal Ney, qui avait fait halte en cet endroit, et
qui se remettait en marche; nous nous runmes  elle, et nous apprmes
que le marchal avait march la veille sur l'artillerie ennemie et
l'avait force de lui cder le passage.

Ce fut ainsi que le 4e rgiment se tira d'une position presque
dsespre. La marche continua encore une heure. Les soldats, puiss,
avaient besoin de repos; on fit halte dans un village, o l'on trouva
quelques provisions.

Nous tions encore  huit lieues d'Orcha, et le gnral Platow allait
sans doute redoubler d'efforts pour nous enlever. Les moments taient
prcieux;  une heure du matin on battit la gnrale et l'on partit. Le
village tait en flammes; l'obscurit de la nuit, claire seulement par
la lueur de l'incendie, rpandait autour de nous une teinte lugubre. Je
regardai tristement ce spectacle. La fatigue de la journe prcdente et
l'eau qui remplissait mes bottes m'avaient rendu toutes les souffrances
que j'avais prouves prcdemment. Pouvant  peine marcher, je
m'appuyais sur le bras de M. Lalande, jeune officier de voltigeurs. Sa
conduite avait mrit quelques reproches au commencement de la campagne,
et on lui avait mme refus le grade de capitaine, auquel son anciennet
de lieutenant lui donnait des droits. Je l'observais avec attention, et,
comme j'tais fort content de lui, je crus le moment venu de lui
promettre un ddommagement. Je lui tmoignai donc ma satisfaction et mes
regrets sur le retard qu'avait prouv son avancement, en lui donnant ma
parole qu'il serait le premier capitaine nomm dans mon rgiment. Il me
remercia avec la plus grande sensibilit, et continua de redoubler de
zle tant que ses forces rpondirent  son courage. Ce malheureux jeune
homme a fini par succomber; mais j'aime  penser que l'esprance que je
lui avais donne aura soutenu quelque temps son courage et peut-tre
adouci l'horreur de ses derniers moments.

Nous marchmes jusqu'au jour sans tre inquits. Aux premiers rayons du
soleil, les Cosaques reparurent, et bientt le chemin que nous suivions
nous conduisit dans une plaine. Le gnral Platow, voulant profiter de
cet avantage, fit avancer sur des traneaux cette artillerie que nous ne
pouvions ni viter ni atteindre; et, quand il crut avoir mis le dsordre
dans nos rangs, il ordonna une charge  fond. Le marchal Ney forma
rapidement en carr chacune de ses deux divisions; la 2e, commande par
le gnral d'Hnin, se trouvant d'arrire-garde, tait la premire
expose. Nous fmes prendre rang de force  tous les hommes isols qui
avaient encore un fusil; il fallut employer les menaces les plus fortes
pour en tirer parti. Les Cosaques, faiblement contenus par nos
tirailleurs, et chassant devant eux une foule de tranards sans armes,
s'efforaient d'atteindre le carr. Les soldats prcipitaient leur
marche  l'approche de l'ennemi et sous le feu de son artillerie. Vingt
fois je les vis sur le point de se dbander et de fuir chacun de leur
ct, en se livrant avec nous  la merci des Cosaques; mais la prsence
du marchal Ney, la confiance qu'il inspirait, son attitude calme au
moment d'un tel danger, les retinrent dans le devoir. Nous atteignmes
une hauteur. Le marchal ordonna au gnral d'Hnin de s'y maintenir, en
ajoutant qu'il fallait savoir mourir l pour l'honneur de la France.
Pendant ce temps, le gnral Ledru marchait sur Jokubow[40], village
adoss  un bois. Quand il y fut tabli, nous allmes l'y joindre: les
deux divisions prirent position en se flanquant mutuellement. Il n'tait
pas encore midi, et le marchal Ney dclara qu'il dfendrait ce village
jusqu' neuf heures du soir. Le gnral Platow tenta vingt fois de nous
enlever; ses attaques furent constamment repousses, et, fatigu de tant
de rsistance, il prit position lui-mme vis--vis de nous.

Le marchal avait envoy ds le matin un officier polonais, qui parvint
 Orcha et y donna de nos nouvelles. L'Empereur en tait parti la
veille, le vice-roi et le marchal Davout occupaient encore la ville.

 neuf heures du soir, nous prmes les armes et nous nous mmes en
marche dans le plus grand silence. Les postes de Cosaques placs sur la
route se replirent  notre approche. La marche continua avec beaucoup
d'ordre.  une lieue d'Orcha, l'avant-garde rencontra un poste avanc.
On lui rpondit en franais. C'tait une division du 4e corps qui venait
 notre secours avec le vice-roi. Il faudrait avoir pass trois jours
entre la vie et la mort pour juger de la joie que nous causa cette
rencontre. Le vice-roi nous reut avec une vive motion. Il tmoigna
hautement au marchal Ney l'admiration que lui causait sa conduite. Il
flicita les gnraux et les deux colonels qui restaient[41]. Ses aides
de camp nous entourrent en nous accablant de questions sur les dtails
de ce grand drame et sur la part que chacun y avait prise. Mais le temps
pressait; au bout de peu d'instants il fallut repartir pour Orcha. Le
vice-roi voulut faire notre arrire-garde;  trois heures du matin, nous
entrmes dans la ville. Quelques maisons assez misrables du faubourg
nous servirent d'asile. On promit des distributions pour le lendemain,
et il nous fut enfin permis de prendre un peu de repos.

Ainsi se termina cette marche hardie, l'un des plus curieux pisodes de
la campagne. Elle couvrit de gloire le marchal Ney, et le 3e corps lui
dut son salut, si l'on peut donner le nom de corps d'arme  8 ou 900
hommes qui arrivrent  Orcha, reste des 6,000 qui avaient combattu 
Krasnoi.




CHAPITRE VI.

RETRAITE D'ORCHA  LA BRSINA.

MOUVEMENTS DES AUTRES CORPS.--PROGRS DE LA DSORGANISATION DANS
L'ARME.--MARCHE D'ORCHA  VZLOVO.--MOUVEMENTS DES TROIS ARMES
RUSSES.--RUNION DES 2e, 6e ET 9e CORPS  LA GRANDE ARME.--PASSAGE DE
LA BRSINA.--AFFAIRE DU 28 NOVEMBRE.


Pendant que le 3e corps soutenait la terrible lutte que je viens de
raconter, l'Empereur avait march rapidement sur Orcha, toujours
poursuivi par les troupes lgres des Russes. Le dtail de ce mouvement
n'offre d'intressant que la mort funeste de 300 hommes du 1er corps,
brls  Lyady dans une grange o ils avaient pass la nuit. Ces
malheureux, en voulant se sauver, s'accrochrent tellement les uns aux
autres, qu'aucun d'eux ne put sortir. Tous prirent; un seul respirait
encore, et l'on fut oblig, pour l'achever, de lui tirer deux coups de
fusil.

J'ai dit,  la fin du troisime chapitre, dans quelle situation se
trouvait l'arme, et combien il tait ncessaire de prvenir les Russes
au passage de la Brzina; aussi Napolon, sans s'arrter  Orcha,
suivit la route de Borisow. Cette ville est situe sur la Brzina, 
trente lieues d'Orcha; la division de Dombrowski y tait tablie pour
garder le pont.

Ici commence pour le 3e corps une poque nouvelle. On vient de voir ce
corps d'arme charg seul de l'arrire-garde depuis Viasma, c'est--dire
pendant un intervalle de dix-huit jours et une distance de soixante
lieues. Runi maintenant  la Grande Arme et marchant dans ses rangs,
le 3e corps n'aura plus  partager que les fatigues et les privations
communes.

 peine avions-nous pris trois heures de repos  Orcha, qu'on voulut
songer aux distributions; mais nous devions encore tre privs de cette
faible ressource. Les Russes, parvenus sur l'autre bord du Dniper,
commencrent  incendier la ville avec des obus; les btiments o
taient les magasins se trouvaient fort en vue et servaient de points de
mire. Il devint impossible de faire aucune distribution rgulire;
quelques soldats rapportrent de l'eau-de-vie et de la farine au pril
de leur vie; et le marchal Davout, maintenant charg de
l'arrire-garde, pressa notre dpart.  huit heures du matin, nous
tions sur la route de Borisow.

Cette route est une des plus belles que l'on puisse voir, et sa largeur
permettait de faire marcher de front plusieurs colonnes. Pour la
premire fois, n'ayant point  songer  l'ennemi, j'observai la
situation de mon rgiment;  peine me restait-il 80 hommes, et comment
esprer de conserver ce petit nombre de soldats, auxquels on ne pouvait
donner un instant de repos? Je remarquais avec douleur le mauvais tat
de leur habillement et de leur chaussure, leur maigreur et l'air
d'abattement rpandu sur leur visage. Les autres rgiments du 3e corps
taient peut-tre encore en plus mauvais tat que le mien. Le manque de
vivres seul aurait suffi pour dtruire l'arme, quand toutes les autres
calamits ne s'y seraient pas jointes. Depuis longtemps les provisions
de Moscou taient consommes, les charrettes qui les portaient
abandonnes, les chevaux morts sur la route. On a vu jusqu' prsent
quelle part nous avions eue aux distributions, qui d'ailleurs n'eurent
lieu qu' Smolensk et  Orcha. Quant aux ressources du pays, on peut
juger de ce qui restait dans les lieux que les troupes qui nous
prcdaient venaient de traverser. Aussi vivions-nous d'une manire
miraculeuse, tantt avec de la farine dtrempe dans l'eau sans sel,
tantt avec un peu de miel ou quelques morceaux de chair de cheval, et
sans autre boisson que la neige fondue. En approchant de Wilna, nous
trouvmes une espce de boisson faite avec des betteraves. La rigueur du
froid tait fort diminue; on se rappelle que nous avions trouv le
Dniper  peine gel, et pourtant ce changement de temprature ne nous
fut d'aucun avantage, car le demi-dgel ne faisait que rendre le terrain
glissant, ce qui usait la chaussure et augmentait la fatigue. Je
rencontrai,  quelque distance d'Orcha, M. Lanusse, capitaine de mon
rgiment, qui avait perdu la vue par un coup de feu  la prise de
Smolensk; une cantinire de sa compagnie le conduisait et en prenait le
plus grand soin. Il me raconta qu'aprs avoir t pris et pills par les
Cosaques  Krasnoi, ils avaient trouv moyen de s'chapper et qu'ils
allaient s'efforcer de nous suivre. Peu de temps aprs, on les trouva
sur la route morts et dpouills.

Les autres corps d'arme avec lesquels nous marchions avaient perdu
moins d'hommes que nous; mais leur misre tait aussi grande et leur
dsorganisation aussi complte.  cet gard, la jeune garde ne se
distinguait pas du reste de l'arme. Depuis longtemps la cavalerie
n'existait plus. Napolon runit les officiers qui avaient encore un
cheval pour en former autour de lui des espces de gardes du corps, dont
les colonels taient sous-officiers et les gnraux officiers. Ce corps,
auquel il a donn le nom d'_escadron sacr_, tait lui-mme sous les
ordres immdiats du roi de Naples; mais les malheurs de la retraite
empchrent d'en tirer parti; il fut dispers aussitt que runi.

En cinq jours de marche, l'arme atteignit les bords de la Brzina.
Nous retrouvmes  Tolotschin le grand quartier gnral. L'Empereur
flicita le marchal Ney sur son expdition du Dniper; il lui parla
ensuite avec beaucoup de calme des dangers qui attendaient l'arme au
passage de la Brzina et dont il ne se dissimulait pas l'tendue. Nous
passmes deux nuits  couvert dans les petites villes de Bobr et de
Natcha. Je n'en dirai pas autant de Nmonitsa, village  une lieue en
arrire de Borisow; le voisinage de la Brzina y causait un grand
encombrement, et les soldats de tous les corps d'arme s'entassaient
ple-mle avec les blesss. Un gnral, dont j'ignore le nom, logeait
dans une assez bonne maison. Le major de mon rgiment imagina de lui
demander l'hospitalit pour nous; il la refusa, ce qui tait
immanquable, et le major, trs-mcontent de son refus, s'emporta au
point de menacer de mettre le feu  la maison, tant l'indiscipline tait
pousse loin  cette poque. Je rprimandai fortement mon major, et
aprs avoir fait en son nom des excuses au gnral, je passai la nuit
avec les officiers de mon rgiment entre les quatre murs d'une
chaumire, dont la toiture avait t enleve.

Avant de raconter le passage de la Brzina, il est ncessaire de dire
un mot de la situation gnrale de l'arme et de celle de l'ennemi.

On a vu,  la fin du troisime chapitre, que le gnral Wittgenstein
avait pris Polotzk le 18 octobre, et que le 2e corps, chass de sa
position sur le Dniper, se rapprochait de la route que nous suivions.
Aussitt que le duc de Bellune fut arriv avec le 9e et eut relev le
2e, le duc de Reggio vint prendre position  Bobr. Le duc de Bellune,
aprs une affaire indcise  Tchasniki, le 14 novembre, contint le
gnral Wittgenstein jusqu'au 22, et commena ensuite son mouvement
rtrograde pour se rapprocher de la Grande Arme.

D'un autre ct, l'amiral Tchitchagoff, venant de la Moldavie, surprit
la ville de Minsk le 16 novembre, et s'empara de tous les magasins qu'on
y avait runis. Son avant-garde enleva le pont de Borisow le 21, malgr
la vive rsistance du gnral Dombrowski, passa la Brzina, et se porta
au-devant de l'Empereur sur la route d'Orcha. Le duc de Reggio marcha 
la rencontre des Russes, les repoussa jusqu' Borisow, et les rejeta de
l'autre ct de la Brzina, dont ils brlrent le pont. Enfin le
gnral en chef Kutusow, qui nous suivait depuis Moscou avec la grande
arme, continuait son mouvement sur notre flanc gauche, et combinait ses
oprations avec celles des autres corps. Ainsi trois armes russes se
prparaient  cerner l'arme franaise sur les bords de la Brzina:
l'arme de Moldavie, place sur la rive oppose, en empchant le
passage; le corps du gnral Wittgenstein, en pressant l'arrire-garde
par la droite et la repoussant sur le centre; la grande arme, en
appuyant le mme mouvement par la gauche.  des attaques aussi
formidables se joignaient l'impossibilit de faire vivre les troupes
franaises runies dans un trs-petit espace, la ncessit de construire
un pont sur la Brzina en prsence de l'ennemi, enfin la fatigue et
l'puisement de notre arme. Cependant la runion des 2e et 9e corps,
celui-ci presque intact, celui-l beaucoup mieux conserv que les
ntres, devait nous tre d'un grand secours; il nous restait encore
50,000 combattants, 5,000 cavaliers, une artillerie nombreuse, le gnie
de l'Empereur et le courage que donne le dsespoir. D'ailleurs la
lenteur de la poursuite de la grande arme russe la mettait hors de
ligne, puisque le gnral Kutusow passait seulement le Dniper  Kopis
le 26 novembre, tandis que ds le 25 toute l'arme franaise se trouvait
runie sur les bords de la Brzina,  trois jours de marche en avant de
lui. Il s'agissait donc de forcer le passage de la rivire assez
rapidement pour ne point tre atteint par le gnral Kutusow, et
n'avoir, par consquent,  combattre que deux armes au lieu de trois.
Le 2e corps, plac  Borisow, devait tenter le passage; le 9e, retarder
la marche du gnral Wittgenstein sur la rive gauche; les autres corps,
trop puiss pour pouvoir rien entreprendre, reurent l'ordre de marcher
entre le 2e et le 9e; la garde impriale tait la dernire ressource.

Ds le 24, l'Empereur s'occupait de chercher un passage. On ne pouvait
le tenter  Borisow mme, car il et fallu construire et traverser un
pont sous le feu des batteries ennemies qui bordaient la rive oppose.
Au-dessous de Borisow,  Ucholoda, nous nous serions rapprochs du
gnral Kutusow, qu'il tait si important d'viter.  trois lieues
au-dessus de Borisow, au contraire, au village de Vslovo, le terrain
nous favorisait; les hauteurs de notre ct dominaient la rive oppose,
et le passage pouvait tre tent sur ce point, d'autant mieux qu'on
trouvait de l'autre ct la route de Zembin, par laquelle on ramnerait
l'arme  Wilna. Napolon prit ce dernier parti. La journe du 25 fut
employe  faire des dmonstrations de passage  Ucholoda et surtout 
Borisow. L'amiral Tchitchagoff, n'ayant en tout que 20,000 hommes
d'infanterie, ne pouvait occuper en force tous les points du passage; il
porta sa principale attention sur Borisow et sur les points au-dessous
de cette ville, par o le gnral Kutusow l'assurait que l'arme
franaise devait se diriger. Cependant, dans la nuit du 25 au 26, le 2e
corps se porta  Vslovo; l'Empereur y arriva le 26  la pointe du
jour. Quelques cavaliers avec des voltigeurs en croupe passrent  la
nage et attaqurent les avant-postes russes. Aussitt 30 pices de canon
furent tablies sur les hauteurs qui dominaient la rive oppose pour
empcher l'ennemi de s'y tablir. Sous la protection de cette
artillerie, les pontonniers, enfoncs dans l'eau glace, travaillrent 
la construction de deux ponts qu'ils terminrent avant la nuit. Le 2e
corps passa et repoussa les Russes sur la route de Borisow; les autres
corps d'arme le suivirent. Le 3e corps arriva le soir  Vslovo, et
passa la Brzina un peu avant le jour. Beaucoup d'hommes restrent sur
la rive gauche, croyant passer plus facilement le lendemain matin; les
autres se dispersrent sur les marais  demi gels qui bordaient la rive
droite, cherchant vainement un abri contre la rigueur du froid.

Au point du jour, le 3e corps se reforma et prt position derrire le
2e, dans un bois que traverse la route. La journe se passa
tranquillement. Tchitchagoff, instruit du passage de notre arme,
runissait ses troupes pour nous attaquer, pendant que les 1er, 4e et 5e
corps, l'Empereur et la garde impriale, les parcs d'artillerie et les
bagages, passaient sans discontinuer sur les ponts qui se rompaient 
chaque instant. Le passage s'effectua d'abord avec assez d'ordre; mais
la foule grossissait sans cesse, et la confusion devint bientt telle,
que les troupes se virent obliges d'employer la force pour se faire
jour.

Le froid avait repris de nouveau; la neige tombait avec violence, et les
feux que nous allumions pouvaient  peine nous rchauffer. Je n'en
rsolus pas moins d'employer utilement cette journe. Depuis Smolensk,
je n'avais eu ni le temps ni le courage d'observer de prs la
destruction de mon rgiment. Ce jour-l, je me dcidai  entrer dans ces
tristes dtails. J'appelai prs de moi les officiers, et j'en fis
l'appel avec la liste que j'avais apporte de Moscou; mais que de
changements depuis cette poque! De 70 officiers  peine en restait-il
40, et la plupart taient malades ou puiss de fatigue. Je m'entretins
longtemps avec eux de notre situation prsente; je donnai  plusieurs
les loges que mritait leur conduite vraiment hroque; j'en
rprimandai d'autres qui montraient plus de faiblesse, et je leur promis
surtout de chercher toujours  les encourager par mon exemple. Presque
tous les cadres de compagnies avaient t dtruits  Krasnoi, ce qui
rendait la discipline beaucoup plus difficile. Je formai deux pelotons
des soldats qui restaient, le premier compos de grenadiers et
voltigeurs, le second des compagnies du centre. Je dsignai les
officiers qui devaient les commander, et j'ordonnai aux autres de
prendre chacun un fusil et de marcher toujours avec moi  la tte du
rgiment. J'tais moi-mme au bout de mes dernires ressources: je
n'avais plus qu'un cheval; mon dernier porte-manteau fut perdu au
passage de la Brzina, il ne me resta que ce que j'avais sur le corps,
et nous tions encore  50 lieues de Wilna,  80 du Nimen: mais je
comptais pour peu mes souffrances et mes privations personnelles au
milieu de tant de malheurs. Le marchal Ney avait tout perdu comme nous,
ses aides de camp mouraient de faim, et je me souviens avec
reconnaissance qu'ils eurent plus d'une fois la bont de partager avec
moi le peu de vivres qu'ils pouvaient se procurer[42].

Ce mme soir, le 9e corps prouva sur la rive droite un vnement bien
funeste. Le duc de Bellune tait arriv le 26  Borisow, toujours suivi
par le gnral Wittgenstein. Il vint prendre position le 27 sur les
hauteurs de Vslovo pour protger le passage et l'effectuer lui-mme.
La division Partouneaux, qui faisait son arrire-garde, fut laisse 
Borisow, avec ordre de venir le joindre la nuit. Ce gnral, n'ayant
point de guide et tromp,  ce qu'il parat, par les feux de l'ennemi,
prit une fausse route, tomba au milieu des troupes du gnral
Wittgenstein, et fut pris avec toute sa division forte de 4,000 hommes.
Wittgenstein, n'ayant plus rien qui l'arrtt, marcha rapidement sur
Vslovo.

Le lendemain 28, le combat s'engagea vivement des deux cts de la
rivire. L'amiral Tchitchagoff sur la rive gauche, le gnral
Wittgenstein sur la rive droite, runirent leurs efforts pour repousser
nos troupes et les prcipiter dans la Brzina. On ne pouvait opposer
aux attaques de l'amiral que le 2e corps et une partie du 5e; trois
faibles bataillons placs sur la grande route servaient de rserve;
c'tait ce qui restait des 1er, 3e et 8e corps. Le combat se soutint
quelque temps; mais le 2e corps, press par des forces suprieures,
commenait  plier. Nos rserves, atteintes de plus prs par les
boulets, se portrent en arrire. Ce mouvement fit fuir tous les isols
qui remplissaient le bois, et qui, dans leur frayeur, coururent jusqu'au
pont. La jeune garde elle-mme fut branle. Bientt il n'y avait plus
de salut que dans la vieille garde; nous tions prts  vaincre ou 
mourir avec elle. En un instant tout changea de face, et les lieux qui
devaient tre le tombeau de la Grande Arme furent les tmoins de son
dernier triomphe. Le duc de Reggio, aprs une hroque rsistance,
venait d'tre bless; le marchal Ney le remplaa aussitt. L'illustre
guerrier, qui avait sauv le 3e corps  Krasnoi, sauva sur les bords de
la Brzina l'arme tout entire et l'Empereur lui-mme. Il rallia le 2e
corps et reprit hardiment l'offensive. Son exprience guidait les
gnraux, comme son courage animait les soldats. Les cuirassiers de
Doumerc enfoncrent les carrs, enlevrent des pices de canon.
L'infanterie franaise et polonaise seconda leurs efforts; 4,000
prisonniers et 5 pices de canon furent le prix de la victoire. Nous
accueillmes avec transports les braves soldats qui conduisaient ces
brillants trophes. Leur valeur dcida de la journe. Tchitchagoff, qui
ne s'attendait plus  trouver des ennemis si redoutables, ne renouvela
pas ses attaques. La nuit vint; le 2e corps garda sa position, les
autres corps rentrrent dans le bois et reprirent leurs bivouacs. Cette
nuit fut aussi pnible que les prcdentes; mais ce n'taient plus nous
qu'il fallait plaindre, c'taient les malheureux rests sur l'autre
rive.

Le dsordre avait t toujours en croissant pendant la journe et la
nuit du 27. Le 28 au matin, le pont destin aux voitures se rompit tout
 fait; l'artillerie et les bagages se portrent sur le pont destin 
l'infanterie et s'y ouvrirent de force un passage. Il ne restait de
troupes sur cette rive que les deux divisions du 9e corps; mais une
multitude innombrable de fourgons, de voitures de toute espce, de
soldats isols et d'individus non combattants, parmi lesquels se
trouvaient beaucoup de femmes et d'enfants. On avait ordonn
expressment que le passage ft d'abord rserv aux troupes; les
voitures ainsi que les blesss, les malades et autres individus que
l'arme tranait aprs elle, devaient passer ensuite, protgs par le 9e
corps, qui fermait la marche. Mais le gnral Wittgenstein, ayant, comme
on l'a dit, enlev la division Partouneaux tout entire, attaqua le duc
de Bellune, le 28 au matin, prs de Vslovo, et renouvela de ce ct
les efforts que faisait l'amiral sur l'autre rive. Le duc de Bellune
dploya dans sa rsistance tout ce que peuvent inspirer le talent et la
valeur; mais, press par des forces suprieures, il ne pouvait empcher
les progrs de l'ennemi. Vers le soir, l'artillerie russe, prenant une
position avantageuse, fit feu sur cette masse confuse qui couvrait la
plaine. Le dsordre fut alors  son comble; les chevaux et les voitures
passaient sur le corps des hommes qu'ils renversaient. Chacun, ne
pensant qu' son propre salut, cherchait, pour se frayer un passage, 
abattre son voisin  ses pieds ou  le jeter dans la rivire. Au milieu
de cette confusion, les boulets de canon frappaient ceux qui se
soutenaient encore et brisaient les voitures; un grand nombre d'hommes
prirent sur le pont; d'autres essayant de passer  la nage se noyrent
au milieu des glaons. Il tait nuit; le 9e corps se dfendait encore.
Bientt, repliant successivement ses troupes, le duc de Bellune se fit
jour jusque sur le pont, le passa prcipitamment et y mit le feu. Les
morts et mourants qui le couvraient furent engloutis dans les flots, et
tous ceux qui taient sur l'autre bord tombrent au pouvoir de l'ennemi,
ainsi que les bagages, beaucoup d'artillerie, les voitures des
particuliers, les trophes de Moscou, enfin tout ce qui avait chapp
aux dsastres prcdents. Plus de 15,000 hommes prirent ou furent pris
dans cette affreuse journe.




CHAPITRE VII

RETRAITE DE LA BRZINA  WILNA.


PREMIERS JOURS DE MARCHE.--IMPOSSIBILIT DE FORMER UNE
ARRIRE-GARDE.--LES RESTES DU 3e CORPS REJOIGNENT LE QUARTIER
GNRAL.--DPART DE L'EMPEREUR.--NOUVELLE RIGUEUR DU FROID.--L'ARME
ARRIVE  WILNA.


La Brzina tait passe et le projet des Russes avait chou; mais la
dplorable situation de l'arme rendait de plus en plus difficile de
rsister  de nouvelles attaques. Les 2e et 9e corps, qui s'taient
sacrifis pour nous ouvrir le passage de la Brzina, se trouvaient
presque en aussi mauvais tat que nous, et le salut de l'arme ne
dpendait que de la rapidit de sa fuite. Aussi cette partie de la
retraite, la plus dsastreuse de toutes, n'offre-t-elle qu'une marche
prcipite ou plutt une longue droute sans aucune opration militaire.
On esprait rallier l'arme  Wilna, sous la protection de quelques
troupes qui s'y trouvaient. Nous en tions encore  cinquante-quatre
lieues par le chemin de traverse de Zembin, qui rejoint la grande route
 Molodestchno; l'on suivit cette direction.

Ds le 28, lorsque l'attaque de Tchitchagoff eut t repousse, Napolon
quitta les bords de la Brzina, et se porta  Zembin avec la garde et
les 1er, 4e et 5e corps. Le 29 au matin les 2e et 9e commencrent leur
retraite, suivis par le 3e. La route de Zembin est une chausse leve
sur des marais et construite en bois, comme plusieurs autres de ce pays;
quelques ponts trs-longs traversent des courants d'eau qui se jettent
dans la Brzina. Cette disposition de terrain rendait la marche pnible
et lente; car les marais n'tant qu' demi gels, il fallait que la
colonne entire dfilt sur cette chausse souvent trs-troite; mais on
se consolait de cet inconvnient en pensant que si l'ennemi, moins
occup de dfendre la route de Minsk, et port plus d'attention sur
celle de Wilna, il lui aurait suffi de brler un des ponts pour nous
engloutir tous dans les marais. Aprs avoir pass un de ces dfils, le
3e corps s'arrta quelque temps pour se rallier. L je vis passer
ple-mle des officiers de tous grades, des soldats, des domestiques,
quelques cavaliers tranant avec peine leurs chevaux, des blesss et
clopps se soutenant mutuellement. Chacun racontait la manire
miraculeuse dont il avait chapp au dsastre de la Brzina, et se
flicitait d'avoir pu sauver sa vie en abandonnant tout ce qu'il
possdait. Je remarquai un officier italien respirant  peine et port
par deux soldats que sa femme accompagnait. Vivement touch de la
douleur de cette femme et des soins qu'elle rendait  son mari, je lui
donnai ma place auprs d'un feu qu'on avait allum. Il fallait toute
l'illusion de sa tendresse pour ne pas s'apercevoir de l'inutilit de
ses soins. Son mari avait cess de vivre, et elle l'appelait encore
jusqu'au moment o, ne pouvant plus douter de son malheur, elle tomba
vanouie sur son corps. Tels taient les tristes spectacles que nous
avions journellement sous les yeux, quand nous nous arrtions un
instant, sans compter les querelles des soldats qui se battaient pour un
morceau de cheval ou un peu de farine; car depuis longtemps le seul
moyen de conserver sa vie tait d'arracher de force les provisions 
ceux qui les portaient ou de profiter d'un moment de sommeil pour les
leur enlever. Ce mme jour, j'appris la mort de M. Alfred de Noailles,
aide de camp du prince de Neufchtel, qui avait t tu la veille auprs
du duc de Reggio. Jusqu' ce moment je n'avais perdu aucun de mes amis,
et j'en prouvai une douleur bien vive. Le marchal Ney,  qui j'en
parlai, me dit pour toute consolation _que c'tait apparemment son tour,
et qu'enfin il valait mieux que nous le regrettions que s'il nous
regrettait_. Dans de pareilles occasions il tmoignait toujours la mme
insensibilit; une autre fois je lui entendis rpondre  un malheureux
bless qui lui demandait de le faire emporter: _Que veux-tu que j'y
fasse? tu es une victime de la guerre_; et il passa son chemin. Ce n'est
pas assurment qu'il ft mchant ni cruel; mais l'habitude des malheurs
de la guerre avait endurci son coeur. Pntr de l'ide que tous les
militaires devaient mourir sur le champ de bataille, il trouvait tout
simple qu'ils remplissent leur destine, et l'on a vu d'ailleurs dans ce
rcit qu'il ne faisait pas plus de cas de sa vie que de celle des
autres.

Le 3e corps arriva le 29  Zembin, et le 30  Kamen.  peine la marche
tait-elle commence, que le duc de Bellune dclarait ne pouvoir plus
faire l'arrire-garde. Il essaya mme de passer en avant, et de laisser
le 3e corps expos aux attaques de l'avant-garde russe, ce qui causa une
discussion assez vive entre lui et le marchal Ney. On eut recours 
l'autorit de Napolon, qui ordonna au duc de Bellune[43] de rester 
l'arrire-garde et de protger la retraite. Mais ce qui venait de se
passer donnait peu de confiance en l'appui du 9e corps; aussi le
marchal Ney voulut-il loigner du danger les restes du 3e, c'est--dire
quelques officiers et les aigles des rgiments. On runit, sous le
commandement d'un capitaine[44], les soldats en tat de combattre; 
peine s'en trouva-t-il cent. Cette troupe fut destine  servir
d'escorte au marchal. Tout le reste partit de Kamen  minuit, sous les
ordres du gnral Ledru, pour s'efforcer de rejoindre l'Empereur, afin
de marcher avec la garde impriale et sous sa protection. Il fallait
d'autant plus se hter, que le quartier gnral avait un jour d'avance
sur nous, et marchait  grandes journes. Aussi, pendant deux jours et
trois nuits, nous marchmes presque sans nous arrter; et quand l'excs
de la fatigue nous forait de prendre un peu de repos, nous nous
runissions tous dans une grange avec les aigles des rgiments et
quelques soldats encore arms qui veillaient  leur dfense. Bientt on
donna l'ordre de briser les aigles et de les enterrer. Je ne pus y
consentir. Je fis brler le bton et mettre l'aigle dans le sac d'un des
porte-aigles,  ct duquel je marchais constamment. On avait en mme
temps renouvel l'ordre dj donn aux officiers de s'armer de fusils.
Cet ordre tait inexcutable; les officiers, malades et extnus,
n'avaient plus la force de se servir d'une arme. Plusieurs succombrent
pendant ce trajet; l'un d'eux, qui venait de se marier en France, fut
trouv mort auprs d'un feu, tenant le portrait de sa femme fortement
serr contre son coeur. Peu s'en fallut mme que nous ne fussions tous
enlevs par les Cosaques dans la petite ville d'Ila. Un bataillon de la
vieille garde, qui heureusement tait rest avec le comte de Lobau pour
garder la position, nous aida  nous en dbarrasser. Le 3, nous
rejoignmes le quartier gnral entre Ila et Molodetschno; mais ce
quartier gnral, si brillant au commencement de la guerre, tait devenu
mconnaissable. La garde marchait en dsordre; on lisait sur la figure
des soldats le mcontentement et la tristesse. L'Empereur tait en
voiture avec le prince de Neufchtel; un petit nombre d'quipages, de
chevaux de main et de mulets chapps  tant de dsastres suivaient la
voiture. Les aides de camp de l'Empereur, ainsi que ceux du prince de
Neufchtel, menaient par la bride leurs chevaux, qui se soutenaient 
peine. Quelquefois, pour prendre un peu de repos, ils s'asseyaient
derrire la voiture. Au milieu de ce triste cortge, une foule
d'clopps de tous les rgiments marchaient sans aucun ordre, et la
fort de sapins que nous traversions, en rpandant une couleur sombre
sur tout ce tableau, semblait encore en augmenter l'horreur. Au sortir
de la fort, nous arrivmes  Molodetschno, lieu de l'embranchement de
la grande route de Minsk  Wilna.

Il tait de la plus grande importance pour nous d'atteindre ce point
avant que les Russes eussent pu s'en emparer et nous fermer le passage.
La rapidit de notre marche prvint ce malheur; mais l'ennemi ne cessait
de nous harceler dans toutes les directions. Depuis la Brzina, leurs
trois armes avaient continu de marcher sur trois routes diffrentes.
Tchitchagoff, avec l'arme de Moldavie, faisait l'avant-garde et suivait
la mme route que nous; Kutusow marchait sur notre flanc gauche;
Wittgenstein sur notre flanc droit.

Le 6e corps, command par le gnral de Wrde, s'tait, aprs l'affaire
de Polotzk, retir successivement jusqu' Doksistzy; il continua son
mouvement par Vileika et Nemenczin sur Wilna. Cette marche couvrait le
flanc droit de l'arme; mais le 6e corps tait tellement dtruit que
l'on n'en pouvait attendre qu'un faible secours. Les Cosaques, tombant 
l'improviste au milieu de notre colonne, massacraient presque sans
dfense tout ce qui se trouvait sous leur main.  Plechtchnitsy, le duc
de Reggio, bless, fut attaqu dans une maison de bois o il tait log;
un boulet de canon brisa le lit sur lequel il reposait et dont un des
clats, lui fit une seconde blessure. Il ne dut son salut qu' quelques
officiers, galement blesss, qui soutinrent un sige dans la maison
jusqu' l'arrive des premires troupes franaises.  Chotaviski, 
Molodetschno, le 9e corps, qui faisait l'arrire-garde, fut vivement
attaqu et mis dans une droute complte. Le duc de Bellune dclara mme
que ce serait l son dernier effort, et que, dans l'tat o taient les
troupes, il allait hter sa marche, en vitant toute espce
d'engagement[45]. Napolon, ne pouvant plus rien entreprendre avec une
arme tellement dtruite, et craignant d'ailleurs l'effet qu'allait
produire en Allemagne la nouvelle de ce dsastre, se dcida  quitter
l'arme et  retourner en France, afin de demander de nouveaux secours
pour continuer la guerre. Le moment tait favorable, car l'occupation de
Molodetschno venait de rouvrir la communication avec Wilna. Le 5
dcembre, il crivit  Smorghoni le fameux 29e bulletin et partit le
soir mme en traneau avec le grand marchal, le grand cuyer et le
comte de Lobau, son aide de camp, laissant au roi de Naples le
commandement de l'arme. Ce dpart fut jug diversement. Les uns
crirent  l'abandon; d'autres se consolrent en pensant que l'Empereur
reviendrait bientt,  la tte d'une nouvelle arme, pour nous venger.
Plusieurs se contentrent de dire qu'ils voudraient bien pouvoir s'en
aller comme lui.

Dans la situation de l'arme, cet vnement tait pour elle une nouvelle
calamit. L'opinion que l'on avait du gnie de l'Empereur donnait de la
confiance; la crainte qu'il inspirait retenait dans le devoir. Aprs son
dpart chacun fit  sa tte, et les ordres que donna le roi de Naples ne
servirent qu' compromettre son autorit. J'ai racont que les cadres du
3e corps avaient rejoint la garde impriale et marchaient sous sa
protection. Ds le lendemain du dpart de Napolon, le roi de Naples
voulut les envoyer  l'arrire-garde. Le gnral Ledru, qui nous
commandait, n'en continua pas moins sa marche. La division Loison, forte
de 10,000 hommes, ainsi que deux rgiments napolitains, taient venus de
Wilna prendre position  Oszmiana pour protger la retraite de l'arme.
En deux jours de bivouac, sans un seul combat, le froid les rduisit
presque au mme point que nous; le mauvais exemple des autres rgiments
acheva de les dsorganiser; ils furent entrans dans la droute
gnrale, et tous les dbris de l'arme vinrent se jeter ple-mle dans
Wilna.

Il est inutile,  cette poque, de raconter en dtail chaque journe de
marche; ce ne serait que rpter le rcit des mmes malheurs. Le froid,
qui semblait ne s'tre adouci que pour rendre plus difficile le passage
du Dniper et de la Brzina, avait repris avec plus de force que
jamais. Le thermomtre baissa d'abord  15 et 18, ensuite  20 et
25, et la rigueur de la saison acheva d'accabler des hommes dj  demi
morts de faim et de fatigue. Je n'entreprendrai point de peindre les
spectacles que nous avions sous les yeux. Qu'on se reprsente des
plaines  perte de vue couvertes de neige, de longues forts de pins,
des villages  demi brls et dserts, et  travers ces tristes contres
une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant
ple-mle et tombant  chaque pas sur la glace auprs des carcasses des
chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient
l'empreinte de l'accablement ou du dsespoir, leurs yeux taient
teints, leurs traits dcomposs et entirement noirs de crasse et de
fume. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de
souliers; ils avaient la tte enveloppe de chiffons, les paules
revtues de couvertures de chevaux, de jupons de femme, de peaux  demi
brles. Aussi, ds que l'un deux tombait de fatigue, ses camarades le
dpouillaient avant sa mort pour se revtir de ses haillons. Chaque
bivouac ressemblait le lendemain  un champ de bataille, et l'on
trouvait morts  ct de soi ceux auprs desquels on s'tait couch la
veille. Un officier de l'avant-garde russe, tmoin de ces scnes
d'horreur que la rapidit de notre fuite nous empchait de bien
observer, en a fait un tableau aprs lequel il n'y a rien  ajouter: La
route que nous parcourions, dit-il, tait couverte de prisonniers que
nous ne surveillions plus, et qui taient livrs  des souffrances
inconnues jusqu'alors; plusieurs se tranaient encore machinalement le
long de la route avec leurs pieds nus et  demi gels; les uns avaient
perdu la parole; d'autres taient tombs dans une sorte de stupidit
sauvage et voulaient, malgr nous, faire rtir des cadavres pour les
dvorer. Ceux qui taient trop faibles pour aller chercher du bois,
s'arrtaient auprs du premier feu qu'ils trouvaient; l, s'asseyant les
uns sur les autres, ils se tenaient serrs autour de ce feu, dont la
faible chaleur les soutenait encore, et le peu de vie qui leur restait
s'teignait en mme temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles
ces malheureux avaient mis le feu, taient entoures de cadavres; car
ceux qui s'en approchaient n'avaient pas la force de fuir les flammes
qui arrivaient jusqu' eux; et bientt on en voyait d'autres avec un
rire convulsif se prcipiter volontairement au milieu de l'incendie qui
les consumait  leur tour[46].

Au milieu de si horribles calamits, la destruction de mon rgiment me
causait une douleur bien vive. C'tait l ma vritable souffrance, ou
pour mieux dire, la seule; car je n'appelle pas de ce nom la faim, le
froid et la fatigue. Quand la sant rsiste aux souffrances physiques,
le courage apprend bientt  les mpriser, surtout quand il est soutenu
par l'ide de Dieu, par l'esprance d'une autre vie; mais j'avoue que le
courage m'abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des
compagnons d'armes, qu'on appelle  si juste titre la famille du
colonel, et qu'il semble n'avoir t appel  commander que pour
prsider  leur destruction. Rien n'attache autant que la communaut de
malheurs; aussi ai-je toujours retrouv en eux le mme attachement et le
mme intrt qu'ils m'inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n'eut
un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette rciprocit de
soins n'tait point particulire  mon rgiment; on la retrouvait dans
l'arme entire, dans cette arme o l'autorit tait si paternelle, et
o la subordination se fondait presque toujours sur l'attachement et la
confiance. On a dit qu' cette poque les suprieurs taient mconnus et
maltraits; cela ne doit s'entendre tout au plus que des trangers: car
dans l'intrieur d'un rgiment, jamais un colonel n'a cess d'tre
respect autant qu'il avait droit de l'tre. Le seul moyen d'adoucir
tant de maux tait de marcher runis, de s'aider et de se secourir
mutuellement. C'est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque
pas qui nous en rapprochait, logeant tous entasss dans de misrables
cabanes prs du quartier gnral, arrivant la nuit, partant avant le
jour. Un tambour du 24e rgiment marchait  notre tte; c'tait tout ce
qui restait des tambours et des musiciens des rgiments du 3e corps. Le
8 dcembre, cinq jours aprs le dpart de Napolon, nous arrivmes sous
les murs de Wilna[47]. J'avais pris, ce jour-l, les devants avec la
permission du gnral Ledru, pour tcher d'apprendre ce qu'on voulait
faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En
arrivant  la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion
comparables au passage de la Brzina. Aucune prcaution n'avait t
prise pour mettre de l'ordre; et, pendant que l'on s'touffait  la
porte, il y avait  ct des passages ouverts que l'on ne connaissait
point et que personne n'indiqua. Je vins  bout d'entrer en me dbattant
dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible
d'apprendre o l'on allait tablir le 3e corps. Tout tait en confusion
chez le gouverneur et  la municipalit. La nuit vint; j'ignorais ou
tait mon rgiment. Excd de fatigue, j'entrai dans le logement du
prince de Neufchtel, dont tous les domestiques taient disperss; et
aprs avoir soupe avec un pot de confitures sans pain, je m'endormis sur
une planche en remettant au lendemain mes recherches.




CHAPITRE VIII.

RETRAITE DE WILNA  KOWNO.


SITUATION DE L'ARME DANS WILNA.--INCERTITUDE DU ROY DE NAPLES.--ATTAQUE
DES RUSSES.--DPART PRCIPIT.--LE MARCHAL NEY CHARG DE
L'ARRIRE-GARDE.--MARCHE JUSQU'A KOWNO.


 la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des
nouvelles de mon rgiment. Le coup d'oeil qu'offrait alors Wilna ne
ressemblait  rien de ce que nous avions vu jusqu'alors. Tous les pays
que nous venions de parcourir portaient l'empreinte de la destruction
dont nous tions les auteurs et les victimes. Les villes taient
brles, les habitants en fuite; le peu qu'il en restait partageait
notre misre, et la maldiction divine semblait avoir frapp de mort
autour de nous la nature entire. Mais  Wilna, les maisons taient
conserves; les habitants se livraient  leurs occupations ordinaires;
tout offrait l'image d'une ville riche et peuple; et au milieu de cette
ville, on voyait errer nos soldats dguenills et mourants de faim. Les
uns payaient au poids de l'or la plus chtive nourriture, d'autres
imploraient un morceau de pain de la piti des habitants. Ces derniers,
considraient avec terreur les restes de cette arme jadis si
formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les
Polonais s'attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs
esprances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne
voyaient que l'occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous
avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafs, ne pouvant
suffire  la quantit d'acheteurs, furent ferms ds le premier jour, et
les habitants, craignant que notre avidit n'ament bientt la famine,
cachrent leurs provisions. L'arme avait  Wilna des magasins de toute
espce; on fit quelques distributions  la garde; le reste de l'arme
tait trop en dsordre pour y prendre part. Quant aux dispositions
militaires, il n'y en eut point. Que faire en effet? chercher  dfendre
Wilna, c'tait tenter l'impossible; se retirer, c'tait agir contre
l'intention de l'Empereur. Dans cette extrmit, le roi de Naples ne fit
aucuns prparatifs, soit, pour la dfense, soit pour l'vacuation de la
ville, dont le gnral Loison occupait encore les approches.

 force de recherches, je trouvai le logement du marchal Ney, et
j'appris de lui que l'on avait tabli les 2e et 3e corps dans un couvent
au faubourg de Smolensk; je m'y rendis aussitt, c'est--dire aussi vite
que l'encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre.
L'ennemi, faiblement contenu par le gnral Loison, s'approchait de la
ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk
tait encombre de fuyards, plusieurs dj percs de coups de lance, et
qui s'touffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands
efforts pour pntrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet
occup la veille le couvent que l'on m'avait indiqu; mais tous les
officiers, ainsi que les gnraux, s'taient disperss; il ne restait
qu'un sergent et dix hommes de mon rgiment, qui ne connaissaient le
logement d'aucun officier. Croirait-on qu'en ce moment deux aides de
camp du gnral Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre
l'ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes, et de se porter sur la
ligne pour soutenir le gnral Loison? ils trouvrent quelques hommes
dsarms, gels et malades, sans officiers, sans gnraux. Bien loin
d'obir  un ordre si trange, je prescrivis au sergent de rentrer dans
la ville, si l'ennemi arrivait jusqu'au faubourg. J'y rentrai moi-mme
aussitt en risquant pour la troisime fois de me faire touffer. Le
bruit du canon qui s'approchait mettait tout en alarmes; on battait la
gnrale; le marchal Lefebvre et plusieurs gnraux parcouraient les
rues en criant: _Aux armes_! Quelques pelotons runis marchaient vers la
porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchs dans
les rues et dans les maisons o on voulait les souffrir, dclaraient
qu'ils ne pouvaient plus combattre et qu'ils resteraient l. Les
habitants, craignant le pillage, se htaient de fermer leurs maisons et
d'en barricader les portes. La vieille garde, seule encore en assez bon
ordre, se runissait sur la place d'armes, et je me joignis  elle. 
l'entre de la nuit, le calme se rtablit, le canon cessa de se faire
entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui
entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde
fois le risque d'tre enlev de vive force, s'tablit le soir mme au
faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez
le marchal Ney, o je reus l'ordre de dpart. Le 3e corps partait le
lendemain  six heures du matin, command par le gnral Marchand; le
marchal Ney, destin jusqu'au dernier moment  sauver les restes de
l'arme, reprenait le commandement de l'arrire-garde, compose des
Bavarois (6e corps) et de la division Loison.

Un officier de mon rgiment vint ensuite me chercher et me conduisit au
logement du major, et je retrouvai mon rgiment, dont j'tais spar
d'une manire si bizarre depuis deux jours, tant il est vrai qu'on se
repent toujours  la guerre d'avoir quitt son poste, mme avec
l'autorisation de ses chefs, mme avec l'intention de bien faire! Les
officiers du 4e, semblables au reste de l'arme, avaient pass la
journe assez tranquillement dans les maisons, en s'inquitant peu de la
gnrale et de l'approche de l'ennemi. Un capitaine venait d'arriver de
Nancy (dpt du rgiment) avec des effets d'habillement et de chaussure.
On en distribua aux officiers et aux soldats prsents; le reste allait
tre abandonn faute de moyens de transport. Je voulus les vendre  un
Juif, et j'ordonnai  l'officier qui les avait conduits de rester
jusqu'au dpart de l'arrire-garde pour tcher de conclure ce march.
Celui-ci, trs-effray de la situation de Wilna, ne se souciait pas d'y
prolonger son sjour; et, aprs plusieurs objections que je trouvai
trs-mauvaises, il ne craignit pas de me dsobir, et partit mme avant
nous. Cet officier s'tait perdu pour toujours dans mon esprit; je dois
 sa mmoire d'ajouter qu'il est mort depuis sur le champ de bataille.

Le roi de Naples partit  quatre heures du matin avec la vieille garde;
les dbris des corps d'arme les suivirent successivement. On assure que
le marchal Mortier apprit par hasard le dpart, et se mit en marche
avec la jeune garde sans avoir reu d'ordre. Nous partmes  six heures
avec le gnral Marchand; quelques heures aprs, le marchal Ney vacua
la ville, qui fut sur-le-champ occupe par l'avant-garde russe. On y
abandonna les magasins de vivres, d'armement et d'habillement. Plusieurs
gnraux, beaucoup d'officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous
malades, tombrent au pouvoir de l'ennemi; ces malheureux avaient
rassembl toutes leurs forces pour arriver  Wilna, croyant y trouver le
repos. Au moment du dpart de l'arrire-garde, les Juifs massacrrent et
dpouillrent tous ceux qui tombrent sous leurs mains; le reste mourut
de misre dans les hpitaux ou fut tran dans l'intrieur de la Russie.
Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de
la campagne.

Il restait vingt-six lieues  faire pour repasser le Nimen  Kowno, et
il n'y avait pas un moment  perdre; car un jour pass  Wilna donnait
aux Russes une grande avance. Cette journe n'avait t employe qu'
frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le
peu de vivres qu'on avait trouvs ayant t consomms, nous n'avions
rien  emporter, quand mme les moyens de transport n'auraient pas
manqu; aussi les mmes calamits dont j'ai fait prcdemment le rcit
continurent-elles  nous poursuivre, et nos forces puises ne
permettaient pas d'esprer de les supporter longtemps.

 une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide
tait couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale  nos
quipages que l'avait t le passage de la Brzina. Les chevaux firent
d'inutiles efforts pour la gravir, et l'on ne put sauver ni une voiture
ni une pice de canon. Nous trouvmes au pied de la cte toute
l'artillerie de la garde, le reste des quipages de l'Empereur et le
trsor de l'arme. Les soldats, en passant, enfonaient les voitures et
se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pices d'or et
d'argent. C'tait un singulier spectacle que de voir des hommes couverts
d'or et mourant de faim, et de trouver tendus sur les neiges de la
Russie tous les objets que le luxe a fait inventer  Paris. Ce pillage
continua jusqu'au moment o les Cosaques tombrent sur les pillards et
s'emparrent de toutes ces richesses.

Mes compagnons s'taient disperss au milieu des voitures et des chevaux
abandonns pour gravir cette montagne; quand je fus au sommet, je n'en
trouvai pas un seul autour de moi; plusieurs me rejoignirent pendant la
marche. Un de mes chefs de bataillon, malade et port sur un traneau,
disparut pour toujours. La premire journe fut de neuf lieues; la
deuxime de sept jusqu' Zismory. J'avais perdu le gnral Marchand, et
je conduisais seul mon rgiment. Les officiers me demandrent d'arrter
 une lieue en arrire; mais il y avait dix lieues de Zismory  Kowno,
et le canon de l'arrire-garde, en se rapprochant, m'avertissait qu'il
fallait atteindre Kowno dans la journe suivante. J'exigeai donc qu'on
allt jusqu' Zismory, o quelques huttes remplies de blesss nous
servirent d'asile.

Le lendemain 12, il tait  peine cinq heures du matin quand je me remis
en marche; l'obscurit de la nuit, le verglas qui couvrait la route,
rendaient cette marche bien pnible. Au point du jour, un officier vint
me dire que le marchal Ney avec l'arrire-garde avait travers Zismory
la nuit, qu'il tait en avant de nous, et que rien ne nous sparait plus
des ennemis. Ce moment fut peut-tre pour moi le plus cruel de toute la
campagne. Je jetai les yeux autour de moi: vingt officiers malades, un
pareil nombre de soldats, dont la moiti sans armes, voil tout ce qui
composait mon rgiment, tout ce qui pouvait encore dfendre notre
libert et notre vie. Nous touchions au Nimen, et nous allions
peut-tre perdre en un instant le fruit de deux mois de souffrances, de
tant de dvouement, de si grands sacrifices. Cette ide faillit m'ter
tout mon courage. Je pressai la marche, sans consulter ni ma fatigue ni
celle de mes compagnons, sans songer au terrain glissant sur lequel nous
tombions  chaque pas. J'avais fait plusieurs fois cette mme route au
mois de juin, aprs le passage du Nimen. Alors, dans la plus belle
saison de l'anne, elle tait couverte de troupes nombreuses et plus
admirables encore par leur ardeur et leur enthousiasme que par leur
magnifique tenue. Et maintenant dans les mmes lieux, par une saison
rigoureuse, une foule de fuyards dguenills, sans force comme sans
courage, succombaient  chaque pas  la fatigue, en cherchant  fuir un
ennemi qu'ils ne pouvaient plus combattre. Cet affreux contraste me
frappa vivement; et, quoique mes forces fussent bien puises, j'en
retrouvai encore pour sentir tant de malheurs.

Nous tions  moiti chemin de Kowno, quand j'appris d'une manire
positive que le marchal Ney tait encore derrire nous avec
l'arrire-garde. Cette nouvelle, en calmant mes inquitudes, me permit
de donner  mon rgiment quelques instants de repos sur les ruines du
village de Rikonti, et nous nous efformes ensuite d'atteindre Kowno,
qui semblait fuir devant nous. Deux officiers, conduits sur un traneau,
voulurent m'emmener avec eux; je les refusai pour encourager jusqu' la
fin mes compagnons par mon exemple. Mais j'avoue que j'eus quelque
mrite  ne pas profiter de cette occasion; jamais je n'avais t si
fatigu, et peu s'en fallut plus d'une fois que je restasse en chemin.
Enfin, nous revmes le Nimen et nous entrmes dans Kowno. Pendant que
les soldats allaient chercher du rhum et du biscuit, je tombai de
lassitude au coin d'une borne. On ne pouvait trouver un logement; il
fallut m'tablir de, force avec mes officiers dans une maison occupe
par le 4e corps, o l'on refusait de nous recevoir, et o nous couchmes
tous sur le carreau.

Le marchal Ney venait d'arriver aprs avoir laiss une partie de
l'arrire-garde en avant de la ville; le gnral Marchand nous rejoignit
aussi le soir mme avec les autres rgiments; il donna l'ordre de dpart
pour le lendemain  cinq heures. Nous allions passer le Nimen et
quitter pour toujours cette terre de malheur. Mais, au moment du dpart,
le marchal dcida que nous resterions avec lui  l'arrire-garde:
dernire preuve de courage et de dvouement que nous tions appels 
subir, et qui ne fut pas la moins pnible. Depuis longtemps il tait
permis aux restes du 3e corps de croire leur tche remplie; ils avaient
atteint le Nimen, et, quoiqu'ils ne fussent plus en tat de combattre,
on exigeait d'eux de rester dans Kowno pour tenter encore de le dfendre
ou plutt pour s'ensevelir honorablement sous ses ruines. Il faut le
dire pourtant  la louange des officiers et des soldats, tous obirent
sans murmures, aucun ne quitta son poste dans une situation si critique.
Pour moi, qui voyais avec admiration la constance hroque du marchal
Ney, je me flicitai d'tre appel  l'honneur de seconder ses derniers
efforts; nous rentrmes dans nos logements, attendant de nouveaux ordres
et prts  tout vnement.




CHAPITRE IX.

RETRAITE DE KOWNO SUR LES BORDS DE LA VISTULE.


SITUATION DE KOWNO.--DFENSE DE LA VILLE.--PASSAGE DU NIMEN.--DERNIRE
ATTAQUE DES RUSSES DE L'AUTRE COT DU FLEUVE.--PRSENCE D'ESPRIT DU
MARCHAL NEY.--MARCHE JUSQU'A KOENIGSBERG.--RPARTITION DE L'ARME EN
CANTONNEMENTS SUR LA VISTULE.--ARRIVE DU 3e CORPS AMARIENBOURG.


Kowno, de mme que Wilna, tait rempli de magasins, et l'on pense bien
que les distributions n'y furent pas plus rgulires. Mais les soldats
n'eurent pas la patience de mourir de faim au milieu de l'abondance. Les
magasins, que l'on avait respects  Wilna, furent enfoncs  Kowno, et
ce nouveau genre de dsordre amena de nouveaux malheurs; beaucoup
d'hommes ayant bu du rhum sans modration furent engourdis de froid et
moururent. Cette liqueur tait pour eux d'autant plus dangereuse, qu'ils
en ignoraient les effets, et que, n'tant accoutums qu' la mauvaise
eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunment du rhum en aussi
grande quantit. On brisa les tonneaux, le rhum coulait dans les
magasins et presque au milieu des rues; d'autres soldats enlevaient les
biscuits ou partageaient entre eux les sacs de farine. Les portes des
magasins d'habillement taient ouvertes, les habits jets ple-mle;
chaque soldat prenait ceux qu'il trouvait sous la main et s'en revtait
au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans arrter, ne
songeaient qu' fuir. Accoutums  suivre machinalement ceux qui
marchaient devant eux, on les voyait risquer de s'touffer en se
pressant sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le
Nimen sur la glace.

Cependant le marchal Ney cherchait encore  dfendre Kowno pour donner
 tous ces malheureux le temps d'chapper  la poursuite de l'ennemi et
pour protger la retraite du roi de Naples, qui avait pris la veille la
route de Koenigsberg par Gumbinnen. Un ouvrage en terre construit  la
hte, en avant de la porte de Wilna, lui parut une dfense suffisante
pour arrter l'ennemi toute la journe. Dans la matine, l'arrire-garde
rentra dans la ville; deux pices de canon soutenues par quelques
pelotons d'infanterie bavaroise furent places sur le rempart, et ce
petit nombre de troupes se disposait  soutenir l'attaque qui dj se
prparait. Le marchal Ney, ayant pris ces dispositions, avait t se
reposer dans son logement;  peine tait-il parti, que l'affaire
s'engagea. Les premiers coups de canon des Russes dmontrent une de nos
pices; l'infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre.
Bientt les Cosaques pouvaient pntrer sans obstacle dans la ville,
quand le marchal parut sur le rempart. Son absence avait pens nous
perdre; sa prsence suffit pour tout rparer. Il prit lui-mme un fusil,
les troupes revinrent  leur poste, le combat se rtablit et se soutint
jusqu' l'entre de la nuit, que commena la retraite. Ainsi ce dernier
succs fut d  la bravoure personnelle du marchal, qui dfendit
lui-mme en soldat la position qu'il mettait tant de prix  conserver.

Je n'appris qu'ensuite le danger que nous venions de courir, et j'aurais
regrett de n'avoir point combattu auprs du marchal, si mon premier
devoir, n'et t de rester avec mon rgiment; nous passmes la journe,
ainsi que le 18e chez un juif o nous trouvmes quelques vivres et
beaucoup d'eau-de-vie. Cette espce d'abondance avait aussi son danger,
car aprs une aussi longue disette, le moindre excs pouvait tre
mortel. Malgr les recommandations du colonel Pelleport et les miennes,
plusieurs hommes s'enivrrent et furent hors d'tat de nous suivre. Les
officiers trouvrent  Kowno leurs porte-manteaux; il n'y avait aucun
moyen de les emporter; chacun prit dans le sien ce qui pouvait lui
servir et abandonna le reste, trop heureux de sauver sa vie pour songer
 rien regretter.

Vers le soir, l'ordre du dpart arriva; le 3e corps devait ouvrir la
marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous
traversmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait, 
la lueur des feux des bivouacs encore allums dans les rues, quelques
soldats qui nous regardaient passer avec indiffrence; et quand on leur
disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi, ils baissaient la
tte et se serraient auprs du feu sans rpondre. Les habitants, rangs
sur notre passage, nous regardaient d'un air insolent. L'un d'eux
s'tait dj arm d'un fusil, je le lui arrachai. Plusieurs soldats, qui
s'taient trans jusqu'au Nimen, tombrent morts sur le pont, au
moment o ils touchaient au terme de leur misre. Nous passmes le
fleuve  notre tour; et, tournant nos regards vers l'affreux pays que
nous quittions, nous nous flicitmes du bonheur d'en tre sortis, et
surtout de l'honneur d'en tre sortis les derniers.

De l'autre ct du Nimen, la route de Gumbinnen traverse une haute
montagne.  peine tions-nous au pied, que les soldats isols qui nous
prcdaient revinrent prcipitamment sur leurs pas et nous annoncrent
qu'ils avaient rencontr les Cosaques.  l'instant mme un boulet de
canon tomba dans nos rangs, et nous acqumes la certitude que les
Cosaques, ayant pass le Nimen sur la glace, s'taient empars du
sommet de la hauteur avec leur artillerie et nous fermaient le chemin.
Cette dernire attaque, la plus imprvue de toutes, fut aussi celle qui
frappa le plus vivement l'esprit des soldats. Pendant la retraite,
l'opinion que les Russes ne passeraient point le Nimen s'tait
fortement tablie dans l'arme. Tous, de l'autre ct du pont, se
croyaient en parfaite scurit, comme si le Nimen et t pour eux ce
fleuve des anciens qui sparait l'enfer de la terre. On peut juger de
quelle terreur ils durent tre saisis, en se voyant poursuivis sur
l'autre bord et surtout en trouvant la route occupe par l'artillerie
ennemie. Les gnraux Marchand et Ledru parvinrent  former une espce
de bataillon en runissant au 3e corps tous les isols qui se trouvaient
l. On voulut en vain essayer de forcer le passage; les fusils des
soldats ne portaient pas, et eux-mmes n'osaient avancer. Il fallut
renoncer  toute tentative et rester sous le feu de l'artillerie, sans
oser faire un pas en arrire; car c'et t nous exposer  une charge,
et notre perte alors tait certaine. Cette situation acheva de
dsesprer deux officiers qui avaient t l'exemple de mon rgiment
pendant toute la retraite, mais dont les forces puises depuis
longtemps avaient fini par branler le courage. Ils vinrent me dire que,
ne pouvant plus ni marcher ni combattre, ils allaient tomber entre les
mains de Cosaques qui les massacreraient, et qu'ils taient forcs de
rentrer dans Kowno pour se rendre prisonniers. Je fis d'inutiles efforts
pour les retenir; je leur rappelai les sentiments d'honneur dont ils
taient pntrs, le courage dont ils avaient donn tant de preuves,
leur attachement pour le rgiment qu'ils voulaient abandonner; et, si
leur mort tait invitable, je les conjurai du moins de mourir avec
nous. Pour toute rponse ils m'embrassrent en pleurant et rentrrent
dans Kowno. Deux autres officiers subirent le mme sort: l'un s'tait
enivr avec du rhum et ne put nous suivre; l'autre, que j'aimais
particulirement, disparut peu aprs. Mon coeur tait dchir,
j'attendais que la mort vnt me rejoindre  mes malheureux compagnons,
et je l'aurais peut-tre dsire sans tous les liens qui,  cette
poque, m'attachaient encore  la vie.

Le marchal Ney parut alors et ne tmoigna pas la moindre inquitude
d'une situation si dsespre. Sa dtermination prompte nous sauva
encore et pour la dernire fois. Il se dcida  descendre le Nimen et 
prendre la route de Tilsitt, esprant regagner Koenigsberg par des
chemins de traverse. Il ne se dissimulait pas l'inconvnient de quitter
la route de Gumbinnen, et de laisser ainsi le reste de l'arme sans
arrire-garde, inconvnient d'autant plus grave qu'il tait impossible
d'en prvenir le roi de Naples; mais il ne restait plus d'autre
ressource, et la ncessit en faisait un devoir. L'obscurit de la nuit
favorisa ce mouvement.  deux lieues de Kowno, nous quittmes les bords
du Nimen pour prendre  gauche dans les bois un chemin qui devait nous
mener dans la direction de Koenigsberg. On perdit beaucoup de soldats
qui, n'tant pas prvenus et marchant isolment, suivirent le Nimen
jusqu' Tilsitt. Pendant la nuit et toute la journe suivante, on prit 
peine quelques instants de repos. Un cheval blanc que nous montions 
poil les uns aprs les autres nous fut d'un grand secours. Le 14 au
soir, un assez bon village nous servit d'abri. L je perdis encore deux
officiers: l'un mourut la nuit dans la chambre que j'habitais, l'autre
disparut le lendemain. Ce furent nos derniers malheurs, car  dater de
cette journe notre situation changea de face. La rapidit de notre
marche nous avait donn une grande avance; d'ailleurs les Cosaques
s'occupaient  poursuivre les autres corps sur la grande route; depuis
la montagne de Kowno nous cessmes de les rencontrer. Les pays que nous
traversions n'avaient point t ravags; on y trouvait des vivres et des
traneaux. Le marchal Ney se rendit alors directement  Koenigsberg[49],
o nous le rejoignmes le 20, toujours conduits par le gnral Marchand.

Il faut se rappeler ce que nous avions souffert pour juger combien ces
premiers jours d'abondance nous rendirent heureux; car, en nous voyant,
on nous et trouvs plus dignes de piti que d'envie. Le 3e corps se
composait d'environ 100 soldats  pied, conduits par quelques officiers,
et d'un pareil nombre d'clopps de tous les grades, ports sur des
traneaux. Le froid tait excessif, et tout nous semblait bon pour nous
en garantir. Aussi les habitants, et surtout les Juifs, nous vendaient
au poids de l'or les vtements les plus communs; ils nous croyaient
chargs des trsors de Moscou. En traversant la vieille Prusse, il ne
fut pas difficile de juger des dispositions des habitants  notre gard.
C'tait une curiosit maligne dans leurs questions, c'taient des
plaintes ironiques sur ce que nous avions souffert ou de fausses
nouvelles sur la poursuite des Cosaques, que nous ne voyions jamais et
que l'on nous annonait toujours. Si un soldat s'cartait de la route,
il tait dsarm par les paysans et renvoy avec des menaces et des
mauvais traitements. Un ministre protestant alla mme jusqu' me dire
que nos malheurs taient une juste punition de Dieu pour avoir pill et
ravag  notre passage la Prusse, dont nous tions les allis. Je dois
avouer que nous tions peu sensibles  ce mauvais accueil; le bonheur de
trouver des vivres et de passer les nuits dans des chambres bien chaudes
nous consolait de tout.

Le roi de Naples, croyant le marchal Ney  son arrire-garde, s'tait
dirig de Kowno sur Koenigsberg par la grande route de Gumbinnen. Un
officier, qu'il avait envoy en mission auprs du marchal, tomba entre
les mains des Cosaques, et, s'en tant chapp par miracle, vint
annoncer que l'arrire-garde tait dtruite, et que rien ne s'opposait 
la marche de l'ennemi. Le roi de Naples hta sa marche et arriva 
Koenigsberg avant nous. Cette ville tait dj remplie de gnraux,
d'officiers, d'employs, de soldats isols qui y arrivaient ple-mle,
empresss de mettre  profit les ressources qu'elle leur offrait. Les
aubergistes et les cafs ne pouvaient suffire  la quantit des
consommateurs; on vit des officiers passer les nuits  table, et
succomber  l'intemprance aprs avoir rsist  la disette; les
boutiques taient assiges par les acheteurs. On s'empressa de vendre
les pierreries et autres objets prcieux que l'on avait rapports de
Moscou, et la valeur en tait si considrable, que tout l'or de la ville
fut bientt enlev, quoique les habitants, dont l'insolence envers nous
tait extrme, profitassent de tous les moyens pour abuser de notre
situation. Le premier soin du roi de Naples, en arrivant  Koenigsberg,
fut de chercher  remettre un peu d'ordre dans une arme livre  une
telle confusion. La circonstance semblait favorable, car le marchal
Macdonald, avec le 10e corps, ayant vacu la Courlande, avait pris
position  Tilsitt sur le Nimen, et couvrait ainsi le reste de l'arme;
il avait encore 30,000 hommes, en comptant les Prussiens. Le roi de
Naples dirigea donc les dbris des corps d'arme sur la Vistule, avec
ordre de se reformer dans les cantonnements suivants: le 1er corps 
Thorn, les 2e et 3e  Marienbourg, le 4e  Marienwerder, le 5e 
Varsovie, le 6e  Plotzck, le 7e  Wengrod, le 9e  Dantzick, et les
Autrichiens  Ostrolenka, la cavalerie  Elbing, la garde et le
quartier-gnral  Koenigsberg. Ds que ces cantonnements furent
dsigns, un ordre trs-svre fit partir de Koenigsberg, en vingt-quatre
heures, les gnraux et les officiers qui s'y trouvaient sans
autorisation, et dont plusieurs, par leur air dcourag et leurs mauvais
propos, contribuaient  attirer sur nous le mpris des habitants. Un
second ordre fit considrer comme dserteur  l'ennemi tout militaire
qui passerait la Vistule.

J'ai dit que le 3e corps arriva le 20  Koenigsberg; il continua sa
marche le lendemain. Le marchal Ney demeura au quartier gnral; le
gnral Marchand, auquel on destinait un autre commandement, ne nous
suivit pas; et comme le peu de gnraux et de colonels qui restaient
encore avaient pris les devants, je conduisis seul le 3e corps en cinq
jours  Marienbourg[50].  peine trente hommes de mon rgiment et cent
vingt du 3e corps arrivrent-ils runis  cette destination. Nous
rejoignmes  Marienbourg les gnraux Ledru, Joubertet et d'Hnin,
ainsi que des officiers et soldats venus isolment. Plusieurs avaient
encore l'air effrays des dangers auxquels ils venaient d'chapper,
quoiqu'ils nous eussent quitts depuis longtemps pour s'y soustraire
plus vite. On assigna des cantonnements dans les villages de l'le de la
Nogat. Les rgiments s'y rendirent ds le lendemain 26, et nous nous
prparmes  mettre  profit ce temps de repos pour rassembler les
dbris de ce grand naufrage et rparer autant que possible les maux
qu'il avait causs.




CHAPITRE X.

SJOUR DANS LES CANTONNEMENTS DE LA VISTULE.--DFECTION DES PRUSSIENS DU
10e CORPS.--RETRAITE SUR L'ODER.--DISSOLUTION DE L'ARME, DONT LES
CADRES RENTRENT EN FRANCE.--RSULTATS DE LA CAMPAGNE.--CONCLUSION.


L'le de la Nogat est une espce de delta form par les deux bras de la
Vistule et par la mer; ce pays est rempli de bons villages, et nous y
tions trs convenablement placs pour travailler  la rorganisation
des rgiments. Les premiers jours de repos nous parurent bien doux aprs
deux mois et demi de privations et de fatigues, et rien ne fut nglig
pour mettre  profit des moments aussi prcieux. On s'occupa
sur-le-champ des rparations qu'exigeaient l'habillement et la
chaussure. Chaque jour, on voyait arriver des soldats isols qu'on avait
crus perdus; mon chirurgien-major, que j'avais eu le bonheur de
conserver, dsigna ceux qui taient incapables de continuer  servir;
ils furent renvoys sur les derrires. Quant aux autres, quelques jours
de repos rtablirent leurs forces. En mme temps, je repris la
correspondance, si longtemps interrompue, avec le major  Nancy. Le
froid tait toujours aussi violent, mais nous ne le craignions plus;
renferms dans de bonnes chambres de paysans et partageant avec eux une
nourriture grossire, nous croyions jouir de toutes les douceurs et de
tous les agrments de la vie. Les longues soires d'hiver se passaient 
raconter les anecdotes de la campagne et  crire  nos familles, dont
nous tions encore spars de plus de 500 lieues, et  qui la lecture du
29e bulletin avait d causer de si justes alarmes.

Pendant la dure de ces cantonnements, j'allai  Dantzick, distant
seulement de douze lieues; on y trouva abondamment tout ce que nous
n'avions pas eu le temps de nous procurer  Koenigsberg. Le gnral Rapp
prparait sa dfense dans le cas o l'arme continuerait sa retraite. En
peu de temps, la place fut approvisionne et les remparts arms.

Quinze jours s'taient passs dans les cantonnements, et les rgiments
commenaient  se reformer; le 4e avait runi 200 hommes, lorsqu'un
vnement inattendu changea de nouveau la face des affaires. Le gnral
Yorck, qui faisait avec un corps prussien l'arrire-garde du marchal
Macdonald devant Tilsitt, capitula, le 30 dcembre, avec les Russes et
garda la neutralit. Le marchal Macdonald, perdant par cette dfection
plus de la moiti du 10e corps, fut oblig de se replier sur Koenigsberg,
o les Russes le poursuivirent. 11 n'tait plus possible de conserver la
ligne de la Vistule, que nous n'tions pas en tat de dfendre; dj
plusieurs partis de Cosaques avaient donn l'alarme  Marienbourg et 
Marienwerder; quelques-uns passrent mme la Vistule sur la glace et
cherchrent  inquiter nos cantonnements. Le roi de Naples quitta
Koenigsberg le 4 janvier et se runit  Elbing. La retraite sur la ligne
de l'Oder et de la Wartha fut dcide; le 10e corps fit partie de la
garnison de Dantzick, qui se trouva ainsi porte  30,000 hommes, et les
corps d'arme commencrent leur retraite en se dirigeant le 1er sur
Stettin, les 2e et, 3e sur Custrin, les 4e et 6e sur Posen. Dans la nuit
du 10 janvier, le 3e corps se runit  Dirschau et passa le bras
occidental de la Vistule. Sur les 200 hommes qui composaient mon
rgiment,  peine 40 taient-ils arms, et l'officier qui avait t
chercher des fusils  Dantzick ne devait arriver que le lendemain dans
nos cantonnements. Heureusement il apprit notre mouvement, et vint nous
rejoindre le 11 sur la route, aprs avoir habilement vit la rencontre
des Cosaques.

Le premier jour de marche, le 3e corps runi se montait  prs de 1,000
hommes arms et dont l'habillement avait t remis en assez bon tat. Le
marchal Ney reparut alors  notre tte, et tmoigna sa satisfaction des
soins que nous nous tions donns; il nous quitta peu aprs pour rentrer
en France. Le 3e corps arriva le 20 janvier  Custrin[51]; en longeant
les frontires du grand-duch de Varsovie. Le gnral Ledru dirigeait la
marche et commandait en chef; le gnral d'Hnin commandait la 2e
division; il ne restait pas d'autres gnraux. Les dispositions des
habitants nous taient partout dfavorables; mais ils les tmoignaient
moins ouvertement, depuis que nous tions devenus un peu plus
redoutables. Quelques-uns, pour nous faire leur cour, affectaient de
blmer hautement la dfection du gnral York; d'autres cherchaient 
nous effrayer par les fausses nouvelles qu'ils nous dbitaient sur la
poursuite des Russes. Cet artifice russit peu; nous savions que
l'infanterie ennemie n'tait pas en mesure de nous atteindre, et quant
aux Cosaques, nous avions cess de les craindre en reprenant nos armes.
Une seule fois cependant un gnral, tant averti que les Cosaques se
trouvaient en force prs de lui, crut par prudence devoir quitter le
village qu'il occupait avec un rgiment. On assure que c'tait un faux
avis donn par le matre du chteau o il logeait, et qui voulait se
dbarrasser de lui. Je me rappelle aussi qu'en approchant de Custrin,
mon rgiment logea dans un village avec un rgiment illyrien et un
rgiment espagnol; singulier hasard qui runissait dans le mme lieu
quelques hommes de trois nations si diverses et pour une cause si
trangre aux intrts de leur patrie.

La retraite des autres corps s'effectua aussi tranquillement que la
ntre. En arrivant  Posen, le vice-roi prit le commandement de toute
l'arme, devenu vacant par le dpart du roi de Naples. L'aile droite,
compose des Autrichiens et du 7e corps, dfendait encore la Vistule
prs de Varsovie; mais dj le prince de Schwartzemberg faisait ses
dispositions pour rentrer en Galicie, en gardant la neutralit, et le
roi de Prusse n'attendait que l'entre des Russes  Berlin pour se
joindre  eux. Le vice-roi, allait tre bientt forc de se retirer
derrire l'Oder et mme derrire l'Elbe, jusqu' l'arrive des renforts
qui venaient de France et d'Italie.

Cependant l'Empereur s'occupait  Paris de la rorganisation des
rgiments; mais les ordres qu'il donna prouvaient qu'il ignorait combien
ces rgiments taient dtruits. Il voulut d'abord renvoyer en France les
cadres des 4e bataillons et garder  l'arme ceux des trois autres,
ensuite renvoyer les 3e et 4e en gardant les deux premiers. Les colonels
observrent que rien de tout cela n'tait excutable; et, sur leurs
reprsentations, on se dcida  envoyer tous les cadres dans les dpts
et  ne laisser  l'arme que les hommes encore en tat de combattre.
Chaque rgiment forma des compagnies de cent hommes valides, commandes
par trois officiers; ces compagnies devaient tre runies en bataillons
provisoires pour dfendre les forteresses de l'Oder, telles que Custrin,
Stettin, Spandau. Le 3e corps fournit de cette manire un bataillon de
600 hommes, destin  faire la garnison de Spandau. Il m'en cota
beaucoup de me sparer des 100 hommes de mon rgiment qui en firent
partie. Je leur promis en les quittant que si la paix ne les ramenait
pas en France, ils nous verraient bientt revenir les dlivrer;
prdiction que l'vnement ne justifia gure. Le lendemain de cette
opration, tout ce qui restait des rgiments se remit en marche pour la
France. 100 hommes du 4e, en y comprenant les officiers, sous-officiers
et soldats malades, partirent de Custrin pour se rendre au dpt du
rgiment  Nancy. Cette poque, qui est celle de la rorganisation des
rgiments, termine tout ce qui est relatif  la campagne de 1812. Je ne
pensai plus alors qu' me rapprocher de ma famille; et laissant au major
en second le soin de conduire le rgiment, je me rendis en poste 
Mayence, en passant par Berlin et Magdebourg. Le marchal Kellermann,
qui commandait  Mayence, me donna la permission d'aller  Nancy visiter
le dpt de mon rgiment.

Je n'essayerai pas de peindre mon bonheur en me retrouvant en France, en
entendant autour de moi parler franais; il faut pour le comprendre tre
revenu d'aussi loin.

Je reus  Nancy l'accueil le plus touchant. Les officiers du bataillon
de dpt me tmoignrent leur reconnaissance des soins que j'avais pris
du rgiment pendant cette fatale retraite; tous m'exprimrent le regret
qu'ils avaient prouv d'tre spars de leurs camarades, et de ne
pouvoir partager leur gloire et leurs honorables revers. Je trouvai le
bataillon fort instruit et dans la meilleure tenue; l'administration,
confie aux soins d'un excellent quartier-matre[52], ne laissait rien 
dsirer; je n'eus en tout que des loges  donner au major[53], officier
trs-distingu et  l'avancement duquel je me flicite d'avoir pu
contribuer par la suite. Trois jours s'taient passs dans ces
occupations, lorsque je reus l'autorisation de me rendre  Paris. On
peut croire que je ne perdis pas de temps; mais pour qu'il ne manqut
rien  la fatalit qui poursuivait nos quipages, ma calche cassa 
quelques lieues de Paris, et j'arrivai seul, la nuit, sur une charrette
de paille et couvert d'une peau de loup, dans la maison d'o j'tais
parti neuf mois auparavant, au milieu de si immenses prparatifs et de
tant d'esprances de succs et de gloire.

Tous ceux qui en eurent comme moi la possibilit vinrent se reposer
quelque temps auprs de leurs familles; mais ils n'y trouvrent pas le
bonheur. D'horribles souvenirs troublaient leur mmoire; l'image des
victimes de cette campagne ne cessait de les poursuivre, et leur coeur
tait rempli d'une tristesse sombre que les soins de l'amiti furent
longtemps  dissiper.

Ainsi finit cette entreprise gigantesque, qui avait commenc sous de si
heureux auspices. Ses rsultats furent la destruction totale d'une arme
de 500,000 hommes, de toutes ses administrations et de son immense
matriel.  peine 70,000 hommes repassrent la Vistule; le nombre des
prisonniers ne s'leva qu' 100,000, d'o il rsulte que 300,000
prirent[54]. Cet affreux calcul s'accorde avec les rapports des
autorits russes, qui, tant charges de faire brler les cadavres de
notre arme, en ont compt prs de 300,000. L'artillerie entire,
compose de 1,200 bouches  feu et de leurs caissons, fut prise ou
abandonne, ainsi que 3,000 fourgons, les quipages des officiers, les
magasins de toute espce. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un
semblable dsastre, et ce journal n'en peut donner qu'une bien faible
ide; mais j'en ai dit assez pour conserver au moins le souvenir des
vnements dont j'ai t le tmoin et dont plusieurs sont encore peu
connus. Je ne demande  ceux qui me liront que de partager les
sentiments que j'prouve en terminant ce rcit: je leur demande de
s'unir  moi pour admirer tant de courage et plaindre tant de malheurs.

NOTA. On me permettra de copier ici l'extrait d'une lettre du marchal
Ney au duc de Feltre, dont je conserve l'original; et l'on comprend le
prix que j'attache  un pareil suffrage.

     Berlin, le 23 janvier 1813.

Monsieur le duc, je profite du moment o la campagne est, sinon
termine, au moins suspendue, pour vous tmoigner toute la satisfaction
que m'a fait prouver la manire de servir de M. de Fezensac. Ce jeune
homme s'est trouv dans des circonstances fort critiques, et s'y est
toujours montr suprieur. Je vous le donne pour un vritable chevalier
franais, et vous pouvez dsormais le regarder comme un vieux colonel.

     _Sign_:

     Marchal duc d'ELCHINGEN.




NOTES DU LIVRE II.

NOTE A.

TABLEAU DU PARTAGE ET DNOMBREMENT DES FORCES CONDUITES PAR NAPOLON
DANS L'EMPIRE DE RUSSIE EN 1812.

            NAPOLON, EMPEREUR DES FRANAIS.

MARCHAL BERTHIER, CHEF DE L'TAT-MAJOR.

+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|                                               |INFANTERIE.|CAVALERIE.|
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|PREMIER CORPS                                  |           |          |
|                                               |           |          |
|MARCHAL PRINCE D'ECKMHL.                     |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions franaises: Morand, Friand, Gudin,   |           |          |
|Desaix et Compans                              |  65,000   |          |
|Brigades lgres: Bordesoulle et Pajol         |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|DEUXIME CORPS.                                |           |          |
|                                               |           |          |
|MARCHAL DUC DE REGGIO                         |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions franaises: Legrand, Verdier et Merle|  32,000   |          |
|Brigades lgres: Castex et Corbineau          |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|TROISIME CORPS.                               |           |          |
|                                               |           |          |
|MARCHAL DUC D'ELCHINGEN.                      |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions franaises: Ledru et Razout; division|           |          |
|wurtembergeoise: Marchand                      |  35,000   |          |
|Brigades lgres: Mouriez et Beurmann          |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|QUATRIME CORPS.                               |           |          |
|                                               |           |          |
|VICE-ROI D'ITALIE.                             |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions franaises: Delzons et Broussier;    |           |          |
|garde royale italienne; division italienne Pino|  38,000   |          |
|Cavalerie de la garde italienne; brigade lgre|           |          |
|italienne Villata                              |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|CINQUIME CORPS.                               |           |          |
|                                               |           |          |
|PRINCE PONIATOWSKI.                            |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions polonaises: Dombrowski, Zayonschek et|           |          |
|Ficher                                         |  36,000   |          |
|Cavalerie lgre                               |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|SIXIME CORPS.                                 |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL, PUIS MARCHAL GOUVION-SAINT-CYR       |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions bavaroises: Deroy et de Wrde        |  25,000   |          |
|Brigades lgres bavaroises: Seidewitz et      |           |          |
|Pressing                                       |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|SEPTIME CORPS.                                |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL COMTE REYNIER.                         |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions saxonnes: Lecocq et Zeschau          |  24,000   |          |
|Cavalerie lgre: Funck et Gablentz            |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|HUITIME CORPS.                                |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL DUC D'ABRANTS.                        |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions westphaliennes: Ochs et de Dareau    |  18,000   |          |
|Cavalerie lgre                               |           |  2,400   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|NEUVIME CORPS.                                |           |          |
|                                               |           |          |
|MARCHAL DUC DE  BELLUNE.                      |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions Partouneaux, Daendels et Girard      |  30,000   |  2,500   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|DIXIME CORPS.                                 |           |          |
|                                               |           |          |
|MARCHAL DUC DE TARENTE.                       |           |          |
|                                               |           |          |
|Division franaise: Grandjean; corps prussien: |           |          |
|Yorck, compos des divisions Kleist et Grawert,|           |          |
|de 20 bataillons d'infanterie                  |  26,000   |          |
|Cavalerie  lgre prussienne: Massenbach       |           |  3,000   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|GARDE IMPRIALE.                               |           |          |
|                                               |           |          |
|Vieille garde, commande par le marchal duc de|           |          |
|Dantzick; jeune garde, commande par le        |           |          |
|marchal duc de Trvise                        |  32,000   |          |
|Cavalerie de la garde, commande par le        |           |          |
|MARCHAL DUC D'ISTRIE                          |           |  3,800   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|                         RSERVE DE CAVALERIE.                        |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|PREMIER CORPS.                                 |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL NANSOUTY.                              |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions Bruyres, Saint-Germain et Valence   |           |  7,200   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|DEUXIME CORPS.                                |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL MONTBRUN.                              |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions Watier, Sbastiani et Defrance       |           |  7,200   |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|TROISIME CORPS.                               |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL GROUCHY.                               |           |          |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|QUATRIME CORPS.                               |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL LATOUR-MAUBOURG.                       |           |          |
|                                               |           |          |
|Ces deux corps prouvrent quelques changements|           |          |
|dans leur organisation pendant la campagne, ce |           |          |
|qui fait qu'on les porte en bloc; ils taient  |           |          |
|composs des divisions Kellermann, Lahoussaye, |           |          |
|Chastel, Rosnictzky (polonaise), et Thielmann  |           |          |
|(saxonne); en tout                             |           |  12,000  |
|                                               |           |          |
|La division Doumerc (5e de cuirassiers) fut    |           |          |
|dtache avec le 2e corps                      |           |   2,300  |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|CORPS AUTRICHIEN                               |           |          |
|                                               |           |          |
|(que l'on peut compter comme 44e corps)        |           |          |
|                                               |           |          |
|GNRAL, PUIS                                  |           |          |
|MARCHAL PRINCE  DE  SCHWARTZEMBERG.           |           |          |
|                                               |           |          |
|Divisions autrichiennes:  Sicgenthal,          |           |          |
|Trantenburg et Bianchi                         |  24,000   |          |
|                                               |           |          |
|Division de cavalerie: Frimont                 |           |   6,000  |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|Total                                          | 385,000   |  62,000  |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|Total gnral                                  |        447,000       |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+




NOTE B.


Dtail exact des pertes du 4e rgiment.

SOLDATS

2,150 hommes ont pass le Rhin; un dtachement de 400 hommes rejoignit 
Moscou; un autre de pareille force  Smolensk; enfin, un de 50  Wilna;
total, 3,000 hommes qui ont fait la campagne. Or, de ces 3,000 hommes,
200 seulement sont revenus avec moi sur la Vistule, et environ 100 sont
rentrs de prison; il y a donc eu une perte de 2,700 hommes sur 3,000,
c'est--dire des neuf diximes.

OFFICIERS.

109 officiers de tous grades ont fait la campagne en tout ou en partie.

40 ont t tus, ou sont morts dans la retraite, ou dans les prisons de
l'ennemi.

20 sont rests prisonniers, la plupart blesss.

35 ont t blesss, plusieurs  deux reprises.

14 n'ont pas t blesss.

Ainsi, 49 officiers sont rentrs, dont 35 blesss ou l'ayant t dans le
cours de la campagne.




NOTE C.


Itinraire du 3e corps pendant la retraite.

Octobre, 19. Dpart de Moscou.--Bivouac sur la route de Tschirkovo.

--20. Tschirkovo.

--23. Dpart  minuit.

--24. Bivouac sur la route de Bowrosk.

--25. Suite de la marche.

--26. Bowrosk.

--27. Dpart le soir.

--28. Le matin  Vreya.--Le soir  Ghorodosk, Borisow.

--29. Abbaye de Kolotskoi.--Route de Moscou  Smolensk.

--30. Gyat.

Novembre, 1. Viasma.

--5. Semlvo.

--6. Postnia.--Dwor.

--7. Dorogobuge.

--8. Combat de Dorogobuge.--Bivouac  deux lieues en arrire.

--9. Bivouac.

--10-11 Slopnvo. (Combat le 11.)

--12. Bivouac sur la route de Smolensk.

--13. Bivouac aux approches de Smolensk.

--14. Faubourg de Smolensk.

--15-16. Smolensk. (Combat le 15.)

--17. Koritnya.

--18. Arrive devant Krasnoi. (Combat.)--Passage du Dniper.

--10-20. Marche sur la rive droite du Dniper.

--21. Le matin  Orcha, le soir  Kochanow.

--22. Tolostchin.

--23. Bobr.

--24. Natcha.

--25. Nmonitsa.

--26. Vslovo. (Passage de la Brzina dans la nuit.)

--27-28. Bivouac sur la rive droite du fleuve. (Combat de la Brzina le
28.)

--29. Zembin.

--30. Kamen.

Dcembre, 1. Bivouac dans la direction de Molodetschno.

--2. Ila. (Dpart la nuit.)

--3. Molodetschno

--4. Binitza.

--5. Smorghoni.

--6. Oszmiana.

--7. Midnicki.

--8-9. Wilna.

--10. Bivouac sur la roule de Kowno.

--11. Zismory.

--12. Kowno.

--13. Dpart le soir.--Marche de nuit.

--14. Village dans la direction de Neustadt.

--15. Neustadt

--16. Pillkahlen.

--17. Rohr.

--18. Saliau.

--19. Tapiau.

--20. Koenigsberg.

--21. Braunsberg.

--22. Heiligenbeil.

--23. Neuenkirschen.

--24. Aux environs d'Elbing.

--25. Marienbourg.

--26. Cantonnement dans l'le de la Nogat.




LIVRE III[55].

CAMPAGNE DE SAXE EN 1843.




PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

RORGANISATION DE L'ARME.--MA NOMINATION DE GNRAL DE BRIGADE ET MA
DESTINATION POUR L'ARME DE HAMBOURG.


Le peu de temps que j'ai pass  Paris pendant l'hiver de 1813 m'a
laiss de tristes et profonds souvenirs. Je trouvai ma famille, mes amis
et la socit tout entire frapps de terreur. Le fameux 29e bulletin
avait appris brusquement  la France la destruction de la Grande Arme.
L'Empereur n'tait plus invincible. Pendant que nous succombions en
Russie, une autre arme prissait lentement en Espagne, et,  Paris
mme, un obscur conspirateur avait pens s'emparer du pouvoir. La
campagne de 1813 allait s'ouvrir, et dans quelles circonstances! La
dfection de la Prusse n'tait plus douteuse, l'alliance de l'Autriche
au moins bien incertaine, et l'puisement de la France s'accroissait
avec le nombre de ses ennemis. Les rcits des officiers, chapps aux
dsastres de la retraite, contribuaient  augmenter l'effroi. Paris,
accoutum depuis quinze ans  des chants de victoire, apprenait chaque
jour avec une douloureuse surprise le dtail de quelque nouvelle
calamit publique ou particulire. Les divertissements du carnaval
cessrent; chacun se renferma dans son intrieur, occup des malheurs
prsents et des inquitudes futures. Au milieu de cette consternation
gnrale, on fut choqu de voir l'Empereur donner des ftes aux
Tuileries. C'tait insulter  la douleur publique, et tmoigner une
insensibilit cruelle pour tant de victimes. Je me souviendrai toujours
de l'un de ces bals lugubres, o je crus voir danser sur des tombeaux.

Au reste l'Empereur employa son sjour  Paris d'une manire admirable
et digne de son gnie. L'histoire dira quelle nouvelle arme parut  sa
voix, et quels brillants succs suivirent tant de revers. Ds le mois de
fvrier, un snatus-consulte mit  la disposition du ministre de la
guerre trois cent cinquante mille hommes, tant sur les conscriptions de
plusieurs annes que sur le premier ban de la garde nationale, qui avait
t forme en cohortes au commencement de 1812, et avec lesquels on cra
trente-quatre nouveaux rgiments d'infanterie.  cette immense leve se
joignirent des dons volontaires en hommes et en chevaux. Les grandes
villes et les provinces rivalisrent de zle, car on ne doit pas mettre
toutes ces offres sur le compte de la peur ou de la flatterie. Nos
revers avaient rveill l'orgueil national; la France voulut faire un
dernier effort pour obtenir une paix honorable. Dix mille jeunes gens,
quips  leurs frais, composrent la rserve de la cavalerie, sous le
nom de gardes d'honneur; quatre corps d'observation furent forms sur
l'Elbe, en Illyrie et sur le Rhin. On y dirigea les bataillons de dpt,
soit en totalit, soit isolment par compagnies; des cadres de
bataillons ou d'escadrons furent rappels d'Espagne, ainsi que quelques
rgiments de la jeune garde; trois mille officiers et sous-officiers de
gendarmerie passrent dans la ligne; les rgiments d'artillerie de
marine devinrent des rgiments d'infanterie; on fit venir des arsenaux
et des places de guerre le matriel dont on put disposer; on ordonna des
remontes en France et en Allemagne.

Au milieu de ce grand mouvement militaire, mon rgiment occupait toutes
mes penses. Mes journes taient employes  solliciter des rcompenses
pour mes officiers, qui tant de fois les avaient mrites sous mes yeux,
des retraites avantageuses  ceux qui ne pouvaient plus servir. Je
faisais remplir les nombreuses vacances par des officiers qui m'taient
connus et sur lesquels je comptais, et je me prparais  retourner  mon
dpt  Nancy, pour prsider  cette rorganisation.

Un jour, M. le comte de Narbonne, aide de camp de l'Empereur, dit au duc
de Feltre qu'il fallait profiter de l'occasion pour me faire nommer
gnral de brigade. Mon beau-pre lui rpondit qu'il n'y avait pas six
mois que j'tais colonel et qu'il ne se permettrait jamais une demande
aussi indiscrte. M. de Narbonne ne se tint pas pour battu; il alla
droit  l'Empereur, et lui dit que, puisqu'il avait paru content de moi,
il fallait m'essayer dans un poste plus lev, en ajoutant gaiement:
qu'on ne risquait pas grand'chose, et qu'un mauvais gnral de brigade
de plus ne perdrait pas l'arme. Le marchal Ney, qu'on appela en
tmoignage, voulut bien assurer qu'on ne courait pas mme ce risque-l.
Peu de jours aprs, mon beau-pre m'apprit ma nomination, dont il tait
aussi surpris que moi-mme. Ceux qui ont connu le dsintressement du
duc de Feltre ne seront pas surpris de sa conduite. Il est rare de voir
un ministre de la guerre laisser  d'autres le soin de l'avancement de
son gendre. Je fus flatt de la noble rcompense accorde  mon zle,
mais ce ne fut pas sans un vif regret que je renonai sitt  mon
rgiment et que je quittai un uniforme qui m'tait bien cher.

Je fus employ au 5e corps, que le gnral Lauriston commandait 
Magdebourg, et je partis aussitt pour l'aller joindre.

Je m'arrtai  Nancy, au dpt du 4e rgiment. Les cadres que j'avais
laisss  Custrin venaient d'y arriver; les officiers me donnrent un
dner pour clbrer ma nomination et pour me faire leurs adieux. Je
quittai avec attendrissement ces nobles compagnons de gloire et
d'infortune, car je ne prvoyais que trop que, pour beaucoup d'entre
eux, cet adieu serait ternel.

Je laissai au 4e rgiment 45,000 fr. d'conomies.  cette poque, le
grand nombre d'hommes qui passaient dans les rgiments, la quantit
d'achats et de confections dont les conseils d'administration taient
chargs, permettaient de faire des conomies considrables sans nuire
aux intrts du soldat. Ces masses secrtes ont toujours t dfendues,
et jamais on n'a pu les dtruire. Lorsqu'elles taient administres avec
loyaut et intelligence, c'tait une ressource immense. Je n'en ai
dispos, pendant ma courte administration, que pour faire donner 100 fr.
 chaque officier qui revenait de Russie, et 200 fr.  chaque officier
suprieur.

Ces conomies si prcieuses ont t dilapides en totalit par un de mes
successeurs; je lui en garde en silence une rancune ternelle, pour me
consoler de ne pas le nommer ici.

Je continuai ma route par Mayence, Cassel et Brunswick, et je rejoignis
le gnral Lauriston  Magdebourg.

Il n'est point de mon sujet de raconter en dtail les mouvements de
l'arme pendant mon absence. Aprs le dpart du roi de Naples, au mois
de janvier, le vice-roi prit  Posen le commandement de ces tristes
dbris, rendus plus faibles encore par les garnisons qu'il fallut
laisser dans les places et par l'abandon des Autrichiens, qui rentrrent
en Gallicie.

Le vice-roi fit preuve de courage et d'habilet en continuant sa
retraite sans se laisser entamer et en contenant jusqu'au bout les
dispositions hostiles de la Prusse,  qui sa faible arme en imposait 
peine. Il abandonna successivement la ligne de la Wartha, celle de
l'Oder, Berlin et toute la Prusse, pour prendre position derrire
l'Elbe. L, 50,000 hommes se trouvaient runis. Les Russes, que le
typhus dvorait depuis plusieurs mois, en avaient au plus 60,000; mais
les Prussiens venaient de se joindre  eux. Leurs renforts et les ntres
arrivaient  marches forces; l'Empereur tait attendu, nous touchions
au moment des plus grands vnements. C'tait sur les bords de l'Elbe ou
de la Saale qu'allait se dcider le sort de l'Europe.

Le gnral Lauriston me plaa dans la division du gnral Maison,
premire de son corps d'arme.

Cette division n'tait compose que de trois rgiments, les 151e, 152e
et 153e de nouvelle formation; encore le 152e avait-il t dtach 
Brme.

J'allais donc me trouver sans emploi, si je n'avais pas obtenu du
vice-roi d'aller moi-mme  Brme pour prendre le commandement du 152e
et le ramener ds qu'on n'en aurait plus besoin de ce ct.

Cette mission, en m'loignant momentanment de la Grande Arme, me fit
faire la campagne de Hambourg, que je vais raconter.




CHAPITRE II.

INSURRECTION DE LA 32e DIVISION MILITAIRE; VACUATION DE HAMBOURG.--LE
GNRAL VANDAMME ET LE PRINCE D'ECHMUHL ARRIVENT  BRME.--AFFAIRES
D'AVANT-POSTES.--PRISE DE HAMBOURG.--NGOCIATIONS AVEC LE DANEMARCK.



Ds l'anne 1810, Napolon avait runi  l'Empire le territoire des
villes ansatiques, sous le nom de 32e division militaire. Cette mesure
tait ncessaire pour complter le blocus continental; mais elle indigna
tous les habitants. Leur fiert en fut blesse. Le blocus continental et
la confiscation des marchandises anglaises ruinaient le commerce. Nulle
part le joug de Napolon n'tait plus odieux, et sa puissance colossale
tait l'espoir de jamais s'y soustraire.

Les dsastres de 1812, si rapides et si imprvus, parurent un miracle de
la Providence en leur faveur. La renomme les exagra; les nouvelles les
plus absurdes furent accueillies par ceux dont elles comblaient les
esprances; l'arme tait dtruite; l'Empereur s'tait sauv seul,
dguis en paysan; la Prusse et l'Autriche se joignaient  la Russie;
l'Allemagne entire se soulevait.

Ces rcits causrent une fermentation gnrale. Ce n'tait rien encore
tant que l'ennemi ne paraissait pas, et la position de l'arme sur
l'Elbe devait mettre Hambourg  l'abri de ce danger; mais, au lieu de
protger ce point si important, le vice-roi dgarnit entirement le
Bas-Elbe et plaa ses troupes entre Dresde et Magdebourg. Quels qu'aient
pu tre ses motifs, le rsultat en devint bien funeste. Le gnral
Tettenborn marcha sur Hambourg par la rive droite de l'Elbe, en chassant
devant lui le gnral Morand; qui occupait la Pomranie sudoise. Le
corps de Tettenborn se recruta bientt de paysans insurgs, de
Mecklembourgeois et de quelques Prussiens, qui n'attendirent pas la
dclaration de guerre de leur roi. En mme temps, les Anglais
dbarqurent  l'embouchure de l'Elbe et du Veser, s'emparrent des
forts et des batteries de Bremerlehe et de Blexen; et firent soulever le
pays. L'insurrection devint gnrale et clata jusqu'au milieu de
Hambourg, o commandait le gnral Carra-Saint-Cyr; elle fut rprime,
et les chefs la payrent de leurs ttes. L'irritation s'en accrut, et le
gnral Carra-Saint-Cyr, entour de dangers, ne crut pas pouvoir
conserver Hambourg. On le lui a reproch; mais il n'avait que 1,000
hommes, presque point d'artillerie, rien de prpar pour la dfense.
Tout avait t envoy  la Grande Arme. Et qui aurait pu prvoir, au
mois d'octobre, quand l'Empereur tait matre de Moscou, qu'il faudrait,
au mois de fvrier suivant, combattre sur l'Elbe et le Veser!
Carra-Saint-Cyr abandonna donc Hambourg, le 12 mars 1813; Morand passa
l'Elbe  Zollenspicker et le joignit  Altenbourg. Il s'arrta 
Lunebourg, et Carra-Saint-Cyr  Brme.  peine tous les deux avaient-ils
pu runir 2,000 hommes.

Tottenborn entra  Hambourg, et l'on peut juger de sa rception. On vit
des femmes embrasser les chevaux des Cosaques et les Cosaques eux-mmes,
ce qui tait bien aussi extraordinaire. On se disputait l'honneur de
loger les officiers et jusqu'aux soldats. L'ancien gouvernement fut
rtabli, le port ouvert aux marchandises anglaises; les habitants
donnrent tout ce qu'ils possdaient pour subvenir aux frais de la
guerre: une lgion ansatique fut forme, et les jeunes gens s'y
enrlrent tous.

Le gnral Carra-Saint-Cyr, retir  Brme, essaya de prendre sa
revanche. Une colonne, qu'il envoya entre l'Elbe et le Veser, chassa les
Anglais de Blexen; plus de deux cents paysans arms y perdirent la vie;
mais, en mme temps, le gnral Morand fut envelopp  Lunebourg par les
gnraux Dornberg et Berkendorf, et fait prisonnier avec toutes ses
troupes.

Il est facile  4,000 hommes d'en dtruire 1,000; mais, pour nous, la
perte tait considrable, et l'effet moral plus fcheux encore. Nos
troupes furent intimides, la confiance des ennemis et des insurgs s'en
augmenta. Dj cette guerre prenait de la part des allis le caractre
d'une guerre de principes.

Les habitants de Hanovre avaient pris les armes; on prparait contre eux
des mesures svres. Le gnral Dornberg crivit aux gnraux franais
que les Hanovriens n'avaient fait qu'obir aux ordres de l'empereur de
Russie, en s'armant pour leur lgitime souverain le roi d'Angleterre, et
que les prisonniers franais rpondraient de la manire dont nous les
traiterions. La Russie avait oubli un peu vite le trait d'Erfurth, par
lequel elle avait reconnu le roi de Westphalie comme souverain du
Hanovre.

Cet chec rendait notre position  Brme aussi critique qu'elle l'avait
t  Hambourg, et peu s'en fallut qu'on ne ft oblig de l'abandonner.
Ce parti et t plus dplorable encore; l'insurrection aurait gagn le
Hanovre, la Westphalie tout entire; la ligne de communication de la
Grande Arme avec le Rhin allait tre coupe. Les consquences de cet
acte de faiblesse taient incalculables. Un autre gnral vint  propos
en empcher l'excution.

Ds les premiers moments du danger, l'Empereur avait dirig sur Brme
tout ce qui se trouvait dans les dpartements du Nord. Le corps d'arme
qui se formait  Wesel reut la mme destination, et le gnral Vandamme
en prit le commandement.

Personne ne convenait mieux  une guerre de cette nature. Ds les
premires campagnes de la Rvolution, il s'tait fait remarquer par une
bravoure brillante, une activit infatigable, des connaissances
militaires, de l'esprit et beaucoup d'ambition.  ces qualits se
joignait malheureusement un caractre violent et insubordonn. On lui
reprocha mme des actes bien rigoureux dans les premires guerres de la
Rvolution. Je crois pourtant qu'il tait plus colre que mchant; je
lui ai mme connu des qualits attachantes: il tait bon mari, bon pre,
ami fidle. Son avancement n'avait rpondu ni  ses talents ni  ses
services. Son caractre indomptable lui nuisait auprs de l'Empereur.
_Vraiment_, disait-il, _je ne pourrais pas avoir deux Vandamme; ils se
battraient jusqu' se que l'un et tu l'autre_. Vandamme n'attribuait
qu' l'injustice et aux intrigues les avantages accords  ses
camarades, ce dont il se montrait fort irrit. En 1812, il commandait
les Westphaliens sous les ordres du roi Jrme, dont il partagea la
disgrce.  son retour  Paris, l'Empereur le rappela, le traita 
merveille et lui donna le commandement des troupes destines pour la 32e
division militaire. Cet emploi si important lui rendit son ancienne
ardeur; il crut le moment arriv de conqurir le bton de marchal et le
titre de duc qu'il ambitionnait depuis si longtemps.

Ce fut dans ces heureuses dispositions que je le trouvai  Brme, o
nous arrivmes en mme temps.

Je passai une soire  causer avec lui ou plutt  l'entendre, car c'est
 quoi se rduisait toujours la conversation: conserver Brme  tout
prix, en imposer par notre contenance, tenir hardiment la campagne,
suppler par notre activit et notre audace au petit nombre, jusqu' ce
que l'arrive de nos renforts nous permt d'attaquer Hambourg; tel tait
son plan. On va voir avec quelle vigueur il l'excuta. Je dois d'abord
dire un mot de ma situation personnelle et de la composition des
troupes.

Le corps d'arme du gnral Vandamme devait tre compos des divisions
Carra-Saint-Cyr, Dufour et Dumonceau, au nombre de plus de 20,000
hommes. En ce moment,  peine 4,000 hommes se trouvaient runis  Brme;
en voici la composition:

Le 152e rgiment, rduit  trois bataillons, le quatrime ayant t pris
avec le gnral Morand. Ce rgiment, form de cohortes, se composait de
soldats dans la force de l'ge, gnralement grands et bien constitus;
mais, pour organiser  la fois tant de nouveaux corps, il avait fallu
prendre des officiers de tous grades,  la retraite ou en rforme. On
peut juger de la composition d'un pareil corps d'officiers au physique
et au moral. Les sous-lieutenants, sortant de Fontainebleau, taient
novices, et, sauf quelques exceptions honorables, les autres officiers
ignorants, uss ou abrutis.

Deux bataillons de douaniers, excellents soldats, un bataillon de marins
remarquables par leur discipline autant que par leur bravoure.

Enfin, deux bataillons de marche, forms de compagnies prises dans les
dpts de divers rgiments: mauvaise organisation, qui manque d'ensemble
et  laquelle la ncessit avait forc de recourir.

Le gnral Carra-Saint-Cyr commandait cette petite division, ayant pour
gnraux de brigade le prince de Reuss et moi. Le prince de Reuss, de la
maison souveraine de ce nom, jeune colonel au service de France,  qui
son mrite militaire trs-remarquable avait fait donner cet emploi
suprieur  son grade, avait servi dans l'arme autrichienne comme aide
de camp de l'archiduc Charles, et l'on retrouvait bien un peu
d'habitudes allemandes dans la lenteur de ses dispositions. Mais, le
moment de l'excution arriv, rien n'galait son activit, son
intelligence et la justesse de son coup d'oeil. Ses manires taient
agrables, son caractre aimable et facile; cette rencontre fut pour moi
une bonne fortune. Ds le premier jour, il me tmoigna de la
bienveillance et de l'intrt. Je mettais du prix  cultiver cette
amiti naissante, forme aux avant-postes, et dont sa mort glorieuse
interrompit trop tt le cours.

Ma nomination de gnral avait t si imprvue, et mon dpart pour
l'arme si rapide, que je n'eus pas le temps de chercher un aide de
camp. Madame d'Houdetot, ma cousine, me demanda avant mon dpart de
Paris de prendre son fils, M. France d'Houdetot[56], jeune officier dj
fort distingu, qui avait fait la campagne de Russie comme capitaine 
l'tat-major du 1er corps, et qui tait rest  l'arme auprs du prince
d'Eckmhl. Je partis avec sa commission, et je le trouvai  Brme.
Malheureusement le prince d'Eckmhl l'avait demand en mme temps; je le
lui cdai  regret, et les circonstances ont fait que d'Houdetot a perdu
lui-mme  cet arrangement, car je l'aurais incontestablement fait
nommer chef d'escadron  la revue de l'Empereur, au mois de juillet,
pendant l'armistice, et il aurait fait la campagne suivante dans son
nouveau grade, tandis qu'ayant t renferm dans Hambourg avec le prince
d'Eckmhl, son avancement s'est trouv fort retard.

Je pris provisoirement pour aide de camp un sous-lieutenant du 152e,
nomm Chabrand, d'une excellente famille de Pignerol, et qui sortait de
l'cole. Je n'ai jamais rien vu de si novice au monde, et rien de si
plaisant que le contraste de son ignorance de toute chose avec sa
vivacit pimontaise. Il me fut d'abord peu utile, et ne servit qu'
m'impatienter; mais son bon coeur et sa bonne volont m'attachrent 
lui, et je finis par le garder auprs de moi.

Notre petite arme sortit de Brme le 2 avril, et passa quinze jours en
marches et contre-marches. Le 7, Carra-Saint-Cyr tait  Rothembourg, et
moi aux avant-postes,  Schessel,  dix lieues de Hambourg; nous y
passmes trois jours sans que l'ennemi part. Ce calme trompeur
prsageait une attaque srieuse. Le gnral Carra-Saint-Cyr en eut
l'avis et se dcida  la retraite, dont je fis toujours l'arrire-garde.
Aussitt aprs son dpart, trente gendarmes qu'il avait laisss
imprudemment  Rothembourg, furent enlevs par les Cosaques, qui ne
cessrent de me harceler les jours suivants. On sait que les Cosaques
n'attaquent jamais une troupe qui est sur ses gardes. Mais ils savent
profiter de la moindre ngligence, et devant eux une faute n'est pas
longtemps impunie. Je connaissais cette petite guerre, et je ne les
craignais pas. Ils en furent quittes pour m'accompagner jusqu'aux portes
de Brme.

La division prit position le 15, la droite  Achim, appuyant au Weser,
la gauche  Tonover, sur la route de Hambourg, ayant devant son front
les marais que traverse cette route.

Le gnral Vandamme s'emporta contre le gnral Carra-Saint-Cyr et lui
fit des reproches svres. Je n'ai rien vu de plus incompatible que ces
deux gnraux; la valeur bouillante du premier ne pouvait s'accommoder
de la prudence un peu craintive du second. Il faut dire pourtant en
cette circonstance que le mouvement de retraite tait convenable. Le
gnral Benkendorf partait de Hambourg avec la lgion ansantique, un
corps nombreux de Cosaques et quelques pices de canon; en mme temps,
le gnral Dornberg rentrait  Lunebourg, occupait Celle et poussait son
avant-garde jusqu' Werden. Le gnral Carra-Saint-Cyr se trouvait seul
lanc sur la route de Hambourg avec 3,000 hommes,  douze lieues de
Brme. Une retraite valait mieux qu'un chec, surtout dans la situation
du pays.

Le 16, le prince de Reuss chassa les Cosaques de Werden, aprs une
affaire assez vive. Bientt le gnral Sbastiani, qui faisait la gauche
de la Grande Arme, rentra  Celle et repoussa Dornberg derrire
l'Aller.  l'appui de ce mouvement, Vandamme ordonna une forte
reconnaissance sur Rothembourg; le gnral Saint-Cyr me fit marcher en
avant avec quatre bataillons en me recommandant de ne pas trop
m'avancer. Le 22, je rencontrai les Cosaques en avant d'Ottersberg; je
les rejetai sur leur infanterie tablie en arrire de la ville, et qui
elle-mme se replia sur le Wyster. L un feu de tirailleurs s'engagea,
et l'ennemi se retira ensuite en bon ordre jusqu' une forte lieue de
Rothembourg. L'ennemi s'arrta alors; il montrait plus de 2,000 hommes
d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pices de canon.
J'en rendis compte au gnral Saint-Cyr, qui avait arrt la brigade de
Reuss  Sottrum,  deux lieues en arrire (cette brigade se composait de
quelques bataillons de marins et de douaniers). Je l'assurai qu'une
attaque faite par la division tout entire russirait et nous rendrait
matres de Rothembourg. C'tait aussi l'avis du prince de Reuss, mais le
gnral ne le voulut pas. Il pensait qu'avec le mauvais esprit des
populations, le moindre chec nous serait funeste et qu'il fallait
attendre des renforts pour combattre  coup sr. Peu de temps aprs, il
quitta l'arme; je n'ai eu qu' me louer de mes rapports avec lui.

Cependant les renforts nous arrivaient de tous cts; les mesures du
gouvernement rpondaient au dploiement des forces militaires. Le 10
avril, un snatus-consulte suspendit le rgime constitutionnel dans la
32e division militaire. Le gnral commandant en chef fut charg de la
haute police, avec les pouvoirs les plus tendus. Faire les rglements
ncessaires, avec l'application des peines du Code pnal; suspendre et
remplacer provisoirement les autorits civiles; imposer des
contributions extraordinaires; prendre au besoin des otages et autres
mesures autorises par la guerre, tout tait de son ressort. Le choix du
prince d'Eckmhl mit le comble  tant de rigueurs. Personne plus que lui
n'tait propre  excuter scrupuleusement des instructions aussi svres
et  interprter largement ce qu'elles avaient d'arbitraire. Il se hta
d'arriver  Brme. Le gnral Vandamme resta charg du commandement des
troupes. On pense bien avec quel mcontentement Vandamme se vit sous les
ordres d'un marchal. Il en rsulta des froissements continuels, qui
auraient nui au bien du service sans la patience du prince d'Eckmhl. Un
jour, Vandamme arriva chez lui rouge de colre et sans le saluer, en
prsence du prince de Reuss et de moi. Il commena une scne violente
sur ce que le marchal avait crit directement  un des gnraux sous
ses ordres. Il lui dit que: quand un marchal avait l'honneur de
commander un gnral comme lui, il lui devait des gards; qu'il ne
prtendait pas servir ainsi; que ds ce moment il n'tait plus sous ses
ordres.

Le prince d'Eckmhl put  peine ouvrir la bouche pour s'expliquer. Il
envoya le gnral Laville, son chef d'tat-major, pour tcher d'apaiser
Vandamme, et se contenta de nous dire avec embarras: Messieurs, il faut
savoir souffrir pour le service de l'Empereur. Quelque temps
auparavant, Napolon lui avait crit: Ayez soin de mnager Vandamme;
les hommes de guerre deviennent rares. La recommandation arrivait 
point, et elle avait profit.

Le moment tait venu de prendre srieusement l'offensive, et la runion
des troupes qui avait lieu  Brme devait rendre le succs certain.
Outre notre division, dont le commandement fut donn  un vieux gnral
hollandais, la division Dufour occupait Brme, et la division Dumonceau
entrait en ligne  notre droite. Toutes ces troupes s'levaient 
environ 18 ou 20,000 hommes.

Le 26, nous nous portmes en avant. Le prince de Reuss prit
l'avant-garde; ma brigade marcha en seconde ligne, notre nouveau gnral
nous suivit plutt qu'il ne nous commanda. C'tait un soldat hollandais,
ignorant et grossier, hors d'tat de rien faire. Je ne puis comprendre
qu'on ait remplac le gnral Carra-Saint-Cyr par un homme qui lui tait
si infrieur  tous gards.

Les tirailleurs ennemis dfendirent faiblement Ottersberg et le ruisseau
de la Wiste  Sottrum. En dbouchant dans la plaine, nous trouvmes
l'infanterie range en bataille avec quelques pices de canon. J'entrai
en ligne et pris la gauche de la route;  peine avions-nous 4,000 hommes
sans cavalerie. Nous les formmes, en colonnes d'attaque, et ddaignant
de rpondre  l'artillerie ennemie, nous marchmes sur elle au pas de
charge. L'ennemi n'attendit pas ce choc, et nous le poursuivmes jusqu'
Rothembourg, o nous entrmes le soir en combattant. Nous perdmes peu
de monde, et ce premier succs combla de joie nos jeunes soldats. J'eus
bien  me louer du prince de Reuss, qui, pendant toute cette journe, me
tmoigna autant de dfrence que si j'avais command la division. De mon
ct, je ne cherchais point  lui faire sentir la supriorit de mon
grade; nous agissions fraternellement, sans prtention ni amour-propre,
et satisfaits de partager l'honneur de cette journe. J'ose dire qu'il
est  regretter que cette conduite n'ait pas servi de modle  d'autres
gnraux dans des occasions plus importantes.

Rothembourg fut un peu pill. C'est un dsordre difficile  empcher
dans une ville o l'on entre de vive force aprs une journe fatigante
et dans l'ivresse d'un premier succs. Quoi qu'il en soit, le dsordre
durait encore le lendemain matin, lorsque le prince d'Eckmhl et le
gnral Vandamme arrivrent. Ce dernier n'y prit pas garde; mais le
prince d'Eckmhl, qui avait l'horreur du pillage, nous fit de svres
reproches, et, ayant pris sur le fait un conscrit et un douanier, il
dit: qu'il fallait faire des exemples, et qu'il tait indispensable
d'en faire fusiller un. On tira au sort; il tomba sur le douanier,
qu'on fusilla  l'instant mme. Il tait pre de famille et avait
rejoint l'arme la veille. La ncessit du rtablissement de la
discipline ne suffirait point pour justifier une excution sans
jugement, la volont de l'homme mise  la place de celle de la loi.
Quelquefois la rvolte, la lchet, la cruaut envers les habitants,
peuvent l'autoriser; mais les gnraux ne doivent jamais oublier qu'une
pareille action est un crime quand elle n'est pas un devoir.

Le 27, la division fut  Schessell, le 28  Tostedt. Le prince de Reuss
poursuivit l'ennemi jusque devant Harbourg, situ sur la rive gauche de
l'Elbe. Une compagnie de voltigeurs du 152e arriva la premire devant le
rempart. M. Roulle, sous-lieutenant, passa le foss  l'aide d'une
vergue qu'il trouva sous la main, et abattit le pont-levis. Le fort fut
enlev. Notre division et la division Dufour se runirent  Harbourg. La
division Dumonceau arrivait en mme temps sur notre droite, 
Zollenspicker. Deux btiments anglais furent pris, et la rapidit de ces
premiers succs nous garantissait la prise de Hambourg, qui ne fut en
effet retarde que par les mnagements qu'exigeait notre situation
politique avec le Danemark.

Le Danemark, li  la France par un trait de garantie rciproque, tait
suspect aux allis.  la prise de Hambourg, sa position devint
embarrassante. Le roi la soumit  Napolon, qui lui rpondit loyalement
que, ne pouvant en ce moment le protger, il l'autorisait  cder 
toutes les exigences ncessaires au salut de ses tats. La Russie
demanda d'abord que le Danemark dfendt Hambourg contre la France, et
une division danoise entra dans la ville; mais le but des allis tait
d'obtenir la cession de la Norwge, et ils n'hsitrent pas  la
demander. La France, de son ct, ouvrit avec le Danemark des
ngociations pour une alliance offensive et dfensive. Or, il tait dans
l'intrt de ces ngociations d'viter d'agir contre la division danoise
qui tait  Hambourg. Ce temps de repos fut employ  faire venir
l'artillerie,  mettre Harbourg en tat de dfense, et  prparer les
moyens d'attaque contre les les qui sparent Hambourg de Harbourg.

La division Dumonceau resta  la droite, le long de l'Elbe, jusqu'
Veinse; la division Dufour et la brigade de Reuss  Harbourg, avec le
gnral en chef. Je fus plac en observation  Marbourg,  une lieue de
Harbourg sur la gauche.




CHAPITRE III

MA BRIGADE OCCUPE STADE ET CHASSE LES ANGLAIS DE COXHAVEN.--PRISE DE
L'LE DE WILLEMSBOURG.--TRAIT AVEC LE DANEMARK.--CAPITULATION DE
HAMBOURG.--AFFAIRE DE BERGSDORF.--AFFAIRE DE
GESTACHE.--ARMISTICE.--LUBECK.--JE PASSE AU PREMIER CORPS DE LA GRANDE
ARME.


Malgr ces premiers succs, le pays situ entre le Weser et l'Elbe tait
loin d'tre soumis. Les Anglais occupaient les forts de Cuxhaven, 
l'embouchure de l'Elbe. Quelques bandes d'insurgs parcouraient les
villages; la contrebande s'exerait impunment; les contributions
n'taient point payes. Il fallait mettre un terme  tous ces dsordres.
Le gnral Vandamme m'en chargea. Il me donna 2,000 hommes et deux
pices de canon, avec lesquels je devais parcourir le pays et reprendre
Cuxhaven.

Le premier point tait d'occuper Stade, chef-lieu de l'insurrection. Je
pris toutes les prcautions possibles pour dguiser ma marche, et le
troisime jour, au lever du soleil, j'entrai dans la ville, o cette
arrive si inattendue causa la plus grande terreur. L'insurrection
n'avait t nulle part aussi violente qu' Stade, et les habitants
craignaient une vengeance qu'ils avaient bien mrite.

En effet, mes instructions portaient de les traiter svrement.  cette
poque, ce mot voulait tout dire. Je reus les magistrats et les
principaux notables, et je me montrai svre en paroles, pour me
dispenser de l'tre en actions. Je fis saisir partout les marchandises
anglaises et les denres coloniales, mais avec tous les mnagements que
permettaient les ordres de l'Empereur. Chaque famille conserva sa
provision de sucre et de caf pour trois mois. Je dfendis expressment
toute contrebande et mme toute communication avec la rive droite de
l'Elbe. Mes postes, placs le long du fleuve, arrtaient les bateaux qui
voulaient aborder, les visitaient scrupuleusement, confisquaient les
marchandises et ouvraient les lettres. Ces vexations augmentaient
l'animosit des habitants et la terreur que nous leur inspirions; aussi,
dans notre marche depuis Harbourg, les populations fuyaient  mon
approche. J'en prouvai pendant toute la route une tristesse
inexprimable. La beaut du pays, le coup d'oeil enchanteur qu'offrent les
bords de l'Elbe dans cette saison, me donnaient l'ide d'un voyage de
plaisir. J'aurais voulu n'inspirer que des sentiments de bienveillance
aux habitants des charmantes maisons que l'on trouve  chaque pas sur
cette route, et cette impression me rendait plus pnible encore le
ministre rigoureux qui m'tait confi.

Je me souviens surtout qu'un dimanche, en passant  Neunfeld, on me
remit une lettre qu'on avait saisie sur un bateau qui venait du
Danemark. Elle tait adresse au ministre du village, et ses expressions
entortilles la rendaient suspecte. Le ministre tait  l'glise; mais
je ne pouvais m'arrter. Je le fis mander; il vint avec toute la
population. Je le pris  part la lettre  la main, et je ne doute pas
que tout le village ne s'attendt  le voir fusiller. Les explications
qu'il me donna furent satisfaisantes. Il me promit de renoncer  ces
correspondances. Je suis sr qu'il aura tenu parole, et surtout qu'il
aura achev son office de bon coeur.

Un autre jour, en visitant les bords de l'Elbe, je vis un bateau qui
levait prcipitamment l'ancre. J'appelai les hommes qui le montaient;
ils ne prirent le large qu'un peu plus vite. Aprs avoir cri
inutilement d'aborder et tir plusieurs coups de fusil en l'air, je fis
tirer tout de bon, et du premier coup un homme fut tu. C'taient de
pauvres habitants du pays, qui allaient tranquillement  la pche. Ce
malheur m'affligea, et, pour en prvenir de nouveaux, je recommandai aux
magistrats de Stade de bien faire connatre aux habitants qu'ils
devaient se soumettre aux consignes de l'arme franaise, et que cette
soumission empcherait toujours qu'on ne leur ft du mal. Je dois dire
que personnellement, pendant le cours de cette mission svre, je ne
reus que des marques de reconnaissance des principaux habitants; ils me
savaient gr des soins que je prenais pour adoucir ce que leur position
avait de pnible. Il est vrai que je pouvais leur faire beaucoup de mal
sans crainte d'tre dsavou; j'tais mme en querelle  leur sujet avec
le gnral Vandamme, qui, dans sa correspondance, me reprochait
constamment de mnager ces gens-l et d'tre leur dupe.

Au bout de trois jours, je reus l'ordre de continuer mon mouvement
jusqu' l'embouchure de l'Elbe. Je transcris ici cet ordre:

     Harbourg, le 5 mai 1813.

     Monsieur le gnral,

     L'Empereur met le plus grand prix  la position de Stade, comme
     poste militaire. Ordonnez de suite que cette ville soit mise 
     l'abri d'un coup de main. Je vais y envoyer un major de confiance
     pour y commander, et le chef de bataillon Vinache, directeur du
     gnie, va s'y rendre. Ordonnez que mille ouvriers y soient requis
     et runis pour demain et aprs.

     Aussitt que vous aurez donn vos premiers ordres, partez pour
     faire une trs-rapide excursion, afin de vous rendre matre du pays
     entre le Weser et l'Elbe; mettez-vous en correspondance avec M. le
     prfet de l'Elbe[57], qui sera tabli demain ou aprs 
     Bremerworde.

     Faites excuter ses ordres et appuyez de vos forces toute son
     autorit. Suivez la route de l'Elbe par Assel, Freyburg, Neuhans et
     Ottendorf, pour aller reprendre Cuxhaven, que l'on assure vacu
     par et les Anglais. Nous avons du monde  Carlsbourg, sur la rive
     droite du Weser; il faut agir avec clrit, mais toujours avec
     prudence.

     Poussez le capitaine Ducoudick fort en avant, car tout semble
     nous annoncer qu'il n'y a plus de troupes ennemies dans le pays et
     qu'il ne s'y trouve que quelques restes de rebelles  faire passer
     par les armes. Quelques recruteurs et contrebandiers anglais sont
     tout ce qu'il y a  dtruire, et ce ne saurait tre ni long ni
     difficile.

     Chargez M. Pyonnier, directeur des douanes, de suivre de trs-prs
     le capitaine Ducoudick, afin de faire de bonnes prises. Qu'il
     mette son monde sur des chariots; il a sans doute aussi quelques
     employs  cheval.

     Mettez  toutes ces dispositions une grande clrit, afin d'tre
     de suite de retour sur Stade, si cela devenait ncessaire au bien
     du service. Laissez dans cette place une pice de 4, un bataillon
     de marche et un demi-bataillon du 152e. Ils se garderont
     militairement tout autour d'eux, et bientt ils seront renforcs.
     Ne dites  personne o et vous allez; annoncez aux magistrats
     qu'une colonne franaise, qui occupe Bremerle, marche sur
     Cuxhaven, et qu'elle remontera l'Elbe vers Neuhans; que vous tes
     charg de la reconnatre et de la rallier; que vous ne serez absent
     que quarante-huit heures.

     Prenez avec vous un bataillon et demi du 152e avec le meilleur
     bataillon de marche, deux pices de canon et tout ce que vous avez
     de cavalerie, ainsi que ce qui est  Zeven et  Bremerworde.

     Rendez-vous matre de tout le cours de l'Elbe, afin que les
     Anglais et les Hambourgeois soient de plus en plus gns. Ils ne
     tarderont pas  tre informs des succs de l'Empereur. Dj la
     crainte et l'agitation rgnent chez eux.

     tablissez pour notre correspondance des relais sous la
     responsabilit des magistrats et principaux notables. Faites
     prendre des otages au moindre retard ou  la premire apparition de
     l'ennemi, si l'on ne vous prvenait pas.

     J'attends tout de votre ge et de votre zle. On m'avait envoy un
     autre gnral ici pour cette expdition; j'ai voulu vous donner la
     prfrence. Vous rpondrez  ma confiance, et je suis tranquille.

     _Sign_: VANDAMME.

Je suivis ces instructions. En arrivant  Ottendorf, les rapports du
capitaine Ducoudick m'apprirent que les Anglais taient encore matres
des forts de Cuxhaven; les gens du pays assuraient mme qu'ils
paraissaient disposs  s'y dfendre. Un lancier, que la peur troublait
sans doute, prtendit qu'il avait vu les Anglais dbarqus. Pour ne rien
compromettre, je demandai au gnral Vandamme de m'envoyer un officier
du gnie dont les conseils pouvaient tre utiles, et je marchai sur les
forts. Rien n'annonait la prsence de l'ennemi; la route suit les bords
de la mer, et la garnison anglaise pouvait apercevoir la marche de notre
colonne, que j'avais forme sur deux rangs pour la faire paratre plus
nombreuse. Les Anglais n'attendirent pas l'attaque et s'embarqurent
prcipitamment sur deux btiments de guerre, d'o ils firent un feu
trs-vif sur nos troupes. Au milieu de ce feu, les voltigeurs du 152e
s'lancrent dans les forts, et je plaai l'infanterie  l'abri derrire
la berge, en dfendant que personne se montrt. Nous restmes sous les
armes une grande partie du jour, jusqu' ce que les Anglais fussent
loigns. Cette conqute n'aurait pas cot un seul homme, si un
capitaine de voltigeurs, dans l'ardeur de son zle, n'et t arborer au
haut du fort trois mouchoirs de couleur en guise de drapeau tricolore.
Cette bravade fut aperue des Anglais, et un coup de mitraille mit en
pices le capitaine.

Le lendemain, l'officier du gnie arriva. Je le chargeai de rtablir les
forts dans leur premier tat, de fermer les gorges du ct de la terre,
de rouvrir les anciennes qui donnaient sur la mer, enfin de les mettre
en tat complet de dfense. La garnison de chacun d'eux fut forme de
quelques douaniers et de 100 hommes d'infanterie. Les rapports de ma
cavalerie et ceux des autorits du pays m'apprirent que tout tait
tranquille entre l'Elbe et le Weser, et il n'tait pas vraisemblable que
les Anglais cherchassent  reprendre des forts qu'ils avaient abandonns
si promptement. Cependant je crus convenable de rester sur les bords de
l'Elbe au lieu d'aller  Bederkesa, comme mes instructions m'y
autorisaient, et j'chelonnai mes troupes entre Ritzebuttel et Neuhans.
Je fis fort bien, car, au bout de deux jours, je reus l'ordre de
revenir en toute hte  Harbourg. J'avais trente lieues  faire.
Pourtant l'impatience du gnral Vandamme tait telle qu'il s'tonnait
de ne pas me voir arriver en vingt-quatre heures. Impatient moi-mme de
ses continuels messages, et un peu inquiet de ce qui se passait 
Harbourg, je quittai mes troupes; j'y arrivai seul dans la soire du 12,
et je compris alors le motif de tant d'empressement.

Aprs quelques jours employs en reconnaissances dans les les de
Harbourg, le gnral Vandamme fit enlever Wilhemsbourg, la plus grande
et la plus importante de toutes. La brigade Gengoult s'y tablit  la
hte le 11, et y fut laisse seule un peu lgrement peut-tre. La
position tait trop importante pour que l'ennemi y renont aussi vite.
Le 12 au matin, Tettenborn dbarqua 1,200 hommes au nord de l'Elbe, et
culbuta la brigade Gengoult. Le reste de la division Dufour rtablit le
combat, qui se soutenait avec avantage, lorsque l'ennemi opra un autre
dbarquement plus considrable  la gauche de l'le,  Rehersteig, et la
division Dufour se trouvait fort compromise, si le prince de Reuss, qui
tait entr le matin dans l'le, ne ft arriv  son secours. L'affaire
durait depuis longtemps et nous perdions du terrain, quand le gnral
Vandamme, saisissant habilement ce moment de crise si fugitif et si
important  la guerre, fit cesser la fusillade et battre la charge sur
toute la ligne. L'ennemi fut renvers en un instant. On prit six pices
de canon et 400 hommes; 400 autres, qui s'taient jets dans les
barques, furent noys ou tus. Cette journe nous assura la possession
de Wilhemsbourg et la prompte reddition de Hambourg.

J'arrivai donc le soir mme. Le succs avait ramen la gaiet; j'en fus
quitte pour quelques plaisanteries sur ma paresse, comme s'il et t
possible de faire trente lieues en un jour.

Je continuai  rester charg du commandement de l'aile gauche, et le
lendemain je retournai  Marbourg. Cette position tait dfensive; elle
avait pour but d'occuper les les d'Hohenscham, d'Altenwarder et de
Finkenwarder, d'empcher toute communication entre les deux rives et de
surveiller l'Elbe jusqu' l'embouchure de l'Este. Ce service tait
pnible  cause du peu de troupes que j'avais  ma disposition.
J'occupais les les en camp volant, tantt avec des postes, tantt avec
de simples patrouilles, dont la retraite tait protge par des troupes
places en banquettes derrire les digues. Malgr cette surveillance et
la menace de fusiller les habitants qui iraient  Hambourg, les
communications entre les deux rives taient frquentes. Si je ne russis
pas toujours  l'empcher, je russis du moins  me dfendre des
surprises que tentaient journellement les Sudois et les Anglais, et je
ne perdis pas un seul homme. Le temps tait affreux et mes troupes
harasses. Je ne faisais pas cependant la moiti de ce que me
prescrivait le gnral Vandamme. C'est un grand bonheur que d'avoir
affaire  des chefs qui ne vous commandent que ce qui est possible, et
une des difficults de la guerre consiste  savoir obir jusqu' un
certain point, sans compromettre ses troupes ni engager sa propre
responsabilit.

Le Danemark, mcontent des exigences des allis, avait dj retir ses
troupes de Hambourg. Bientt on lui demanda formellement la cession de
la Norwge et un corps de 25,000 hommes, en lui offrant un ddommagement
ventuel  prendre sur la 32e division militaire. Depuis nos nouveaux
succs, ce ddommagement tait devenu bien problmatique, et le Danemark
rpondit aux allis par un trait d'alliance offensive et dfensive avec
la France. Un gnral danois, que nous remes  Harbourg avec les plus
grands honneurs, vint aussitt mettre la division du gnral
Schuttembourg  la disposition du prince d'Eckmhl. Son assistance ne
fut point inutile. C'tait beaucoup d'empcher les Hambourgeois de rien
tirer du Danemark. Un corps de Sudois venait d'entrer dans la ville au
dpart des Danois. Notre flottille mit le feu  un vaisseau sur lequel
ils taient embarqus. Un assez grand nombre prit, et le prince royal
de Sude, toujours occup de mnager ses troupes, se hta de les
rappeler. L'animosit des Hambourgeois contre nous avait seule prolong
cette lutte ingale; mais les efforts ont un terme, et ce terme tait
arriv. Dans la nuit du 28 au 29 mai, notre arme, matresse des les et
du cours de l'Elbe, commena le bombardement, et Hambourg capitula. Le
29, Tettenborn se retira sur Bergsdorf et Lunebourg avec 3,000 hommes de
la lgion ansatique, 1,000 Prussiens, 1,200 Mecklembourgeois et environ
2,000 Russes.

Pendant le bombardement, je fus charg, conjointement avec le prince de
Reuss, d'attaquer l'le d'Ochsenvarder,  la droite de Hambourg. Ce
mouvement tait bien combin; il empchait les troupes ennemies, qui
occupaient ce point, de porter secours  la place, et il nous conduisait
sur la direction que devait suivre le gnral Tettenborn en quittant
Hambourg. Je traversai Harbourg, passai l'Elbe  Bullenhauss, et, le
matin du 29, je rejoignis le prince de Reuss, dj matre d'une partie
de l'le d'Elbe. Dans la journe, l'ennemi l'abandonna entirement et se
retira sur Altegam. Le lendemain, je reus l'ordre de me diriger sur
Kirchemberg et Zollenspicher, et de marcher ensuite sur Bergsdorf, pour
seconder l'attaque du prince de Reuss sur la gauche de cette ville, et
couper la retraite  la garnison de Hambourg. Malheureusement, je me
trouvais alors spar du prince de Reuss, et nous ne pmes concerter
ensemble cette opration. J'avais de mauvaises cartes, et les
renseignements du pays ne servaient souvent qu' nous garer. Au lieu
donc de prendre la route de Curslach, qui mne droit  Bergsdorf, je
remontai l'Elbe par Altegam, d'o je chassai l'ennemi aprs une affaire
de tirailleurs. Il se retira en combattant jusque derrire le bras
oriental de l'Elbe, o s'tablit une fusillade qui dura toute la soire.
Les postes de la division Dumonceau, placs le long de la rive gauche,
pouvaient,  l'aide des sinuosits du fleuve, observer l'ennemi; ils
m'en rendaient compte et rpondaient  mes questions. Cette
communication de vive voix d'une rive  l'autre donnait  cette journe
un caractre particulier que je n'ai jamais oubli. C'est dommage que ce
ft une fausse manoeuvre et une affaire qui n'aboutt  rien. Je couchai
 Altegam, et, le lendemain, je pris enfin la route de Curslach, dont il
fallut rparer le pont, que l'ennemi avait rompu en se retirant.

Tous ces contre-temps me firent arriver  Bergsdorf vingt-quatre heures
trop tard. Le prince de Reuss y tait depuis la veille, et la ville
n'avait t dfendue que le temps ncessaire pour assurer la retraite de
la garnison de Hambourg, qui prit la route de Lauenbourg. L'affaire
aurait t plus complte et le succs plus brillant si j'eusse t en
mesure d'y cooprer. Les routes taient couvertes de jeunes gens que le
gnral Tettenborn avait forcs de marcher, et qui se sauvaient en
jetant leurs armes. On voyait parmi eux des enfants de douze  treize
ans. Nos soldats en eurent piti: il y eut peu de victimes. Nos nouveaux
allis, les Danois, taient dj  leurs postes, et, en traversant la
plaine, mon avant-garde, trompe par leur uniforme rouge, les prit pour
des Anglais et leur tira des coups de fusil. Pour des allis un peu
douteux, le dbut n'tait pas encourageant.

Le mme jour, je fis mon entre dans Hambourg  la tte de mes troupes
en grande tenue. La ville tait calme; la discipline bien observe. Nous
mettions de l'amour-propre  montrer de si belles troupes aux habitants
d'une ville qui avait cru la puissance de l'Empereur  jamais dtruite.
Aussi l'tonnement des habitants galait-il leur tristesse. Le gnral
Vandamme tait rayonnant;  peine eut-il le courage de me reprocher ma
fausse manoeuvre de Bergsdorf. Le succs justifiait tout. Il donna le
lendemain un djeuner magnifique aux gnraux et colonels de son corps
d'arme chez Rinville,  Altona. La maison de ce restaurateur domine le
cours de l'Elbe; c'est une des plus belles positions et une des vues les
plus ravissantes qu'il y ait en Europe.

Le gnral Dumonceau s'tablit  Bergsdorf; sa division tait assez
forte, et, comme il n'y avait pas de gnral de brigade, je fus envoy
prs de lui. Cette mission me dplut, et j'aurais prfr passer 
Hambourg ce temps de repos; mais les convenances personnelles comptent
peu  la guerre. J'arrivai donc  Bergsdorf le 2 juin. Les troupes du
prince de Reuss quittrent les avant-postes avant d'tre releves par
les miennes; il en rsulta que les Cosaques donnrent un peu la chasse
aux vedettes danoises. Cette ngligence, qui n'tait pas de mon fait, me
valut pourtant une rprimande du gnral Vandamme avec ce ton amical
qu'il conservait toujours dans nos relations. S'il me grondait, c'tait
par intrt pour moi; mais il n'y avait pas de ngligences lgres dans
notre mtier. Un seul instant pouvait faire perdre le fruit de plusieurs
annes de bons services. La rflexion tait juste, et, trois mois aprs,
il en offrit lui-mme un triste exemple.

La division Dumonceau tait compose de rgiments provisoires; chacun de
ces rgiments, form de deux bataillons, pris dans divers rgiments et
commands par des majors. Cette formation, qui n'est pas rgulire, est
pourtant moins vicieuse que celle des bataillons de marche, car, au
moins, toutes les compagnies d'un bataillon appartiennent au mme
rgiment. Il y avait aussi des bataillons isols et deux bataillons du
152e. Le total de la division pouvait s'lever  8,000 hommes. Le
gnral Dumonceau tait un Hollandais au service de France depuis le
commencement de la rvolution. Le roi Louis l'avait nomm marchal.
L'Empereur, aprs la runion de la Hollande, ne confirma pas ces
nominations, et Dumonceau redevint gnral de division. Ce dsagrment
aurait irrit un caractre moins doux que le sien, mais on ne pouvait
remarquer en lui un instant d'humeur ou de mcontentement. C'tait un
militaire instruit; du reste excellent homme, bon, obligeant et de la
loyaut la plus scrupuleuse.

Nos avant-postes, placs le long du bras oriental de l'Elbe,
s'tendaient jusqu' Gestacht. Nous gardions aussi sur la gauche les
bords de la Bille et les dbouchs de la fort de Sachsen. Je passais
mes matines  parcourir toute cette ligne pour apprendre le service 
de jeunes soldats qui n'en avaient aucune ide. Cette ignorance n'tait
pas sans danger; un jour, en revenant  Bergsdorf avec le gnral
Dumonceau, le poste avanc nous prit pour des gnraux russes, et nous
tira plusieurs coups de fusil sans mme nous crier qui vive. Deux jours
aprs je faisais une visite d'avant-postes avec une escorte assez
nombreuse; les deux factionnaires de l'avance me virent tranquillement
passer devant eux, et se gardrent bien de me dire qu'une vedette
ennemie tait  quelques pas de l, masque par des broussailles. Cette
vedette voyant une troupe  cheval s'avancer sur elle, tira un coup de
carabine, et M. de Chabrand, mon aide de camp, reut une blessure qui,
heureusement, ne fut pas grave. Ce qui est impardonnable, c'est que
l'officier de garde et le major qui m'accompagnait ne connaissaient ni
l'un ni l'autre la position des avant-postes ennemis.

Aprs avoir mis Hambourg en tat de dfense, le prince d'Eckmhl se
disposa  prendre l'offensive et  entrer dans le Mecklembourg pour
menacer Berlin et appuyer le mouvement, de la Grande Arme qui avait
pntr en Silsie. Le gnral Dumonceau fut charg d'attaquer l'ennemi
en avant de Gestacht. Nos troupes se placrent de bonne heure sur le
terrain; les dispositions de l'ennemi annonaient une forte rsistance;
les tirailleurs commenaient  s'engager sur toute la ligne, et je me
prparais  faire avancer les colonnes et  placer l'artillerie, lorsque
je remarquai un mouvement extraordinaire parmi les tirailleurs: le feu
cessait, les pelotons paraissaient se runir. J'y courus aussitt; deux
officiers, l'un franais, l'autre russe, parcouraient au galop la ligne
et se jetaient au milieu des combattants au pril de leur vie, en
agitant des mouchoirs blancs et criant: Armistice! Ces officiers
venaient du grand quartier gnral et apportaient la nouvelle de la
suspension des hostilits. Je n'essaierai pas de peindre ce que fait
prouver un changement de situation si rapide et si inattendu. Passer du
danger pour soi et pour les siens  la scurit la plus complte, de
l'agitation au repos; voir son but atteint, sa tche remplie, le sort de
la France fix; s'attendre  retrouver bientt son pays, ses enfants,
ses liens les plus chers, au moment o l'on pouvait en tre spar pour
toujours, et tout cela en un clin d'oeil: c'est une impression  laquelle
le coeur peut  peine suffire et que les paroles doivent renoncer 
exprimer! Qu'on ne dise pas que ce n'tait qu'un armistice; un armistice
pour nous, c'tait la paix, la paix assure. L'Empereur avait annonc
que la paix tait ncessaire, et qu'il traiterait aprs la premire
victoire. Cette victoire avait t obtenue; nous comptions sur une
promesse que l'intrt de l'Empereur lui-mme devait garantir; enfin,
les allis dsiraient la paix, et nous tions en mesure d'en dicter
presque les conditions.

Avant de quitter le champ de bataille, je voulus aller rendre visite 
ceux qui n'taient plus nos ennemis. Je dpassai la ligne des
avant-postes et je m'avanai vers les Cosaques. M. Allouis, chef
d'escadron d'tat-major, m'accompagnait. Comme il n'avait pas fait les
dernires campagnes, il tait moins accoutum que moi  leurs tranges
figures; il me conjura de ne pas aller plus loin, prtendant qu'il tait
impossible que ces gens-l sussent ce que c'tait qu'une armistice et
qu'ils allaient nous mettre en pices.  peine se rassura-t-il en voyant
nos soldats paisiblement  ct d'eux. Nous n'en fmes pas moins
trs-bien reus; aprs mille politesses rciproques, nous bmes
l'eau-de-vie ensemble, et, comme avec les peuples  demi sauvages, il
n'y a pas de bon accueil sans prsents, j'y laissai ma dragonne et j'en
rapportai un trs-beau fouet.

Nous retournmes  Bergsdorf, et quelques jours furent employs  la
ligne de dmarcation des deux armes conformment  l'armistice. La
division Dumonceau se rendit ensuite  Lubeck. Cette ville n'tait
occupe que par des Danois, et il n'tait pas prudent de les y laisser
seuls. Nous fmes reus  Lubeck encore plus mal qu' Hambourg. L'esprit
tait le mme, il y avait de plus le souvenir du pillage de la ville, en
1806. L'animosit tait telle que la femme chez qui je logeais s'en alla
 la campagne pour ne pas me voir; les prcautions taient prises en
secret pour nous tenir en garde contre des concitoyens aussi peu
affectionns que les habitants de Lubeck. L'ordre ne fut pas troubl;
ils se bornrent  nous dtester, et nous n'en demandions pas davantage.

Le prince d'Eckmhl profita du repos de l'armistice pour rtablir
l'administration dans le pays. On retrouvait toujours en lui l'esprit
d'ordre et la rigueur qui faisaient son caractre. Ainsi on dfendit de
rien exiger des htes; mais les soldats recevaient au compte du pays des
rations de toute nature et les officiers des frais de table, savoir:
pour les gnraux de division, 1,500 fr. par mois; pour les gnraux de
brigade, 800 fr., et ainsi de suite. Ces indemnits taient payables
tous les cinq jours et d'avance. De plus, on imposa d'normes
contributions de guerre et l'on prit des otages qui furent enferms dans
la citadelle de Harbourg. Heureusement, ces mesures ne furent excutes
 Lubeck qu'aprs notre dpart.

L'Empereur, tabli  Dresde pendant l'armistice, termina l'organisation
de la Grande Arme. Les rgiments se compltrent par la runion de
leurs bataillons dtachs. Le prince d'Eckmhl resta  Hambourg. Son
corps d'arme, qui prit le n 13, se composa d'environ 20,000 hommes,
sans compter la division danoise. On donna au gnral Vandamme le
commandement du 1er corps de la Grande Arme. Je ne me souciais
nullement de rester  Hambourg, parce que le 13e corps, plac hors
ligne, devait jouer un rle moins important que les autres. Ma place
naturelle et t au 5e corps, pour lequel j'avais t d'abord destin;
je prfrai rester sous les ordres du gnral Vandamme. Je connaissais
sa manire de servir, j'avais  m'en louer, son ambition me rpondait
que les occasions de se distinguer ne manqueraient pas avec lui. Je lui
demandai donc de me garder au 1er corps; il voulut bien me dire qu'il y
avait dj pens, et me remit ma commission. Je retournai  Hambourg,
d'o je fus charg de conduire  Magdebourg une colonne compose de huit
bataillons de diffrents rgiments qui devaient tre rpartis entre les
corps de la Grande Arme. J'arrivai  Magdebourg le 8 juillet.

Ainsi se termina la premire partie de la campagne qui eut pour but et
pour rsultat la reprise de Hambourg; elle fit grand honneur au gnral
Vandamme. Il en fut rcompens par le bulletin dans lequel l'Empereur
attribue  sa vigueur la prise de Hambourg. Je fus charm d'avoir dbut
dans ma carrire de gnral par une guerre de cette nature.

Rien de plus utile que d'tre souvent dtach et oblig d'agir par
soi-mme. J'en ai plus appris pendant ces trois mois de campagne que
pendant tout le reste de la guerre.

Le gnral Vandamme voulut bien crire au duc de Feltre, mon beau-pre,
pour lui tmoigner sa satisfaction de ma manire de servir.




DEUXIME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

COMPOSITION DU PREMIER CORPS.--CANTONNEMENTS PENDANT
L'ARMISTICE.--DCLARATION DE GUERRE.


J'tais arriv  Magdebourg le 8 juillet 1813, et je n'y passai que
quelques heures. Un ordre du gnral Vandamme me prescrivit de me rendre
prcipitamment  Dessau; l'Empereur allait passer la revue du 1er corps
qui s'y trouvait runi.

Cette revue eut lieu le 11 juillet. Je ne connaissais pas ma nouvelle
brigade, et j'en pris le commandement sur le terrain. Les rgiments
taient nombreux et la tenue aussi belle que possible. L'Empereur nous
traita fort bien et nous accorda tout ce que nous lui demandions. Sa
bienveillance tait telle que le gnral Vandamme me reprocha depuis de
n'en avoir point profit pour faire donner la croix  mon aide de camp
Chabrand. Je n'aurais jamais os faire une pareille demande pour un
officier qui sortait de Saint-Cyr, et qui n'avait d'autre titre  cette
faveur qu'une campagne de quelques mois et une lgre blessure. Quant 
moi, je n'tais encore que lgionnaire. Le prince de Neufchtel voulut
bien le remarquer, et, ds le lendemain, il fit signer par l'Empereur, 
Magdebourg, une nomination d'officier de la Lgion. L'oubli d'une si
petite affaire, au milieu de celles dont il tait accabl, et t
pardonnable. J'aime  ajouter dans ma reconnaissance cette dernire
marque d'intrt  toutes celles que j'ai reues de lui.

Je commandais la 2e brigade de la 1re division[58]. Le gnral Philippon
s'tait acquis une belle rputation  l'arme d'Espagne par sa dfense
de Badajoz; je m'estimai heureux de servir sous ses ordres. Ds les
premiers moments, je le trouvai infrieur  sa renomme, je crus me
tromper; je me reprochais de le juger trop svrement, et je m'attendais
du moins  le trouver sur le champ de bataille digne de la renomme
qu'il avait rapporte d'Espagne. On verra qu'il n'en fut rien. La vrit
est que le gnral Philippon avait prs de lui  Badajoz un officier du
gnie fort distingu, qui dirigea la dfense, et dont il eut au moins la
sagesse de suivre les conseils; voil comment se font les rputations!

Le colonel Prchamps, chef d'tat-major, avait fait les guerres de la
Rpublique, et, dix ans auparavant, il tait premier aide de camp du
marchal Ney. Il avait de l'instruction, de la capacit, un caractre
indpendant et frondeur, un esprit pigrammatique. Plus tard, il fut
envoy en Italie, o il resta jusqu'en 1813. Lorsque je m'engageai neuf
ans auparavant dans un des rgiments du corps d'arme du marchal Ney, 
Montreuil, le colonel Prchamps tait son premier aide de camp. Je me
retrouvais avec lui  Dessau, en 1813, dans des situations bien
diffrentes. Le premier aide de camp du commandant en chef tait
toujours colonel; le jeune soldat tait devenu gnral. Prchamps en
riait le premier.

Ma brigade se composait des 17e et 36e de ligne; le premier de quatre
bataillons, le second de deux seulement; le 17e command par le colonel
Susbielle, le 36e par le major Sicard. Locqueneux et Feisthamel, tous
deux devenus gnraux de brigade, taient capitaines au 17e.

Parmi les gnraux des autres divisions se trouvaient Dumonceau, dont
j'ai parl; O'Mara, beau-frre du duc de Feltre; Doucet, colonel
attach  la place de Paris, qui devait son avancement  sa belle
conduite  l'poque du complot de Mallet; Chartran, une des victimes de
nos discordes civiles.

Je passai deux jours  Dessau; je logeais au palais avec le gnral
Philippon. Le duc rgnant tait fort g; le prince hrditaire avait
pous une princesse de Hesse-Hombourg, dont il vivait spar. C'tait
une personne agrable et gracieuse; je l'ai vue plusieurs fois ainsi que
ses deux filles; elles portaient le deuil du frre de la princesse, tu
 la bataille de Lutzen.

Au bout de quelques jours, nous prmes des cantonnements dans les
environs de Dessau, sur la rive gauche de l'Elbe. Je logeai au chteau
de Radis,  deux milles de Wittemberg. Le matre du chteau et sa femme
taient de braves gens assez maussades. Une jeune nice leur tenait lieu
d'enfant; elle n'avait ni beaut, ni esprit, ni grce. C'tait jouer de
malheur, car nous avions souvent rencontr des cantonnements bien
diffrents. On a en Allemagne beaucoup de got pour les Franais; ils
plaisent aux femmes et ne dplaisent point aux hommes. La vivacit de
leur esprit, leurs manires galantes sont d'autant mieux apprcies
qu'elles sont inconnues dans le pays. Bientt les officiers, les soldats
eux-mmes, semblaient faire partie de la famille de leurs htes. Aussi,
quoique nous fussions nourris aux frais du pays et qu'il en rsultt des
abus de tout genre, souvent notre dpart a caus des regrets; mais il
n'y avait rien de sduisant au chteau de Radis, et je n'ai pas eu le
moindre mrite  consacrer tout mon temps aux deux rgiments de ma
brigade.

L'arme se composait de jeunes soldats auxquels il fallait tout
apprendre, et de sous-officiers qui n'en savaient pas davantage. Les
officiers valaient mieux; c'taient les anciens cadres, dont la
destruction avait t beaucoup moins complte en Russie que celle des
sous-officiers. Une pareille arme, au moment d'entrer en campagne,
aurait eu besoin de la surveillance continuelle de ses chefs, et, pour
mnager le pays, on avait tellement tendu les cantonnements que l'on
pouvait  peine runir mme les rgiments. Les gnraux cherchaient 
remdier  cet inconvnient en visitant souvent les troupes, en donnant
aux officiers suprieurs l'exemple de l'activit, en exigeant des
rapports dtaills sur toutes les parties du service. Quand les
exercices de dtail furent termins, je runis plusieurs fois ma
brigade, et elle ne manoeuvra pas mal. Il fallait de plus apprendre aux
sous-officiers  se garder militairement,  commander une patrouille, 
faire un rapport; en un mot, nous nous prparions  lutter contre
l'Europe entire, et jamais l'arme n'avait t plus novice, plus
inexprimente.

On sait  quelles vexations taient exposs les pays que nous occupions.
 cet gard, du moins, les anciens errements s'taient conservs, et la
jeune arme de 1813 en savait autant que toutes celles qui l'avaient
prcde. Malgr les ordres des chefs, nous n'entendions parler que de
rquisitions de vivres, de fourrages, d'objets de toute nature. Il ne
s'agissait, disait-on, que du bien-tre des soldats; mais plusieurs
officiers se servaient de ce prtexte pour ranonner les villes et les
campagnes. Aprs avoir impos d'normes rquisitions, ils y renonaient
 prix d'argent. Je fus mme oblig de porter plainte contre le
troisime corps de cavalerie, qui prtendait mettre  contribution les
cantonnements que j'occupais. Le gnral Vandamme se montrait svre 
cet gard. Aujourd'hui comte de l'Empire, gnral en chef, presque
marchal, le maintien d'une exacte discipline convenait  sa haute
position. Il y eut donc peu d'abus au premier corps. Deux officiers de
ma brigade voulurent se faire donner de l'argent dans leurs logements;
je les punis, je les rprimandai plus fortement encore, et pour couper
court  de pareils dsordres, je donnai  ma brigade l'ordre du jour
suivant:

     Radis le 20 juillet 1813.

     Le gnral croit devoir rappeler  MM. les officiers que les
     habitants ne doivent aux troupes que la nourriture et le logement.
     Il dfend, sous quelque prtexte que ce soit, que l'on fasse dans
     le pays la moindre rquisition.

     Le gnral rend trop de justice  la dlicatesse de MM. les
     officiers pour les croire capables de prendre de pareilles mesures
     par aucun motif personnel; mais l'intrt des rgiments ne serait
     point une excuse qui pt les justifier, et elles seraient
     svrement punies.

La dispersion des cantonnements ne nous permettait pas de nous voir
souvent. Je l'ai toujours regrett. Il est important  la guerre que les
gnraux, les officiers d'tat-major, les officiers suprieurs des
corps, se connaissent, qu'ils soient ensemble dans de bons rapports,
qu'ils puissent apprcier les qualits, les dfauts de chacun, juger le
degr de confiance que mritent leurs infrieurs, leurs camarades et
mme leurs chefs. Nous emes cependant quelques runions pendant la
dure de l'armistice. Chacun de nous donna dans son cantonnement de
grands djeuners, o nous invitions les autres gnraux de la division,
les aides de camp, les principaux officiers suprieurs. Nous passions
ensuite le reste de la journe ensemble. Comme ces diffrents corps
d'arme devaient se mettre en marche, on clbra cette anne la fte de
l'Empereur le 10 aot au lieu du 15; et,  cette occasion, le gnral
Lapoype[59], gouverneur de Wittemberg, donna un fort beau bal, qui se
prolongea jusqu'au jour. Toute l'arme, toute la socit de la ville et
des environs s'y trouvaient runis. On s'amusa beaucoup, et nanmoins ce
ne fut pas un plaisir sans mlange. Ce mme jour, 10 aot, expirait
l'armistice. Les ngociations n'avaient pas russi; la guerre allait
recommencer; nous partions dans deux jours. Bientt, toute la jeunesse,
qui se livrait avec l'insouciance de son ge  l'enivrement de cette
fte, allait tre expose  la mort,  des blessures cruelles,  la
captivit. Qu'allait devenir cette arme si anime, si ardente, mais si
jeune, si peu endurcie aux fatigues? Que deviendrait la France
elle-mme, affaiblie par ses derniers revers, et attaque pour la
premire fois par l'Europe entire!

Ces graves rflexions troublrent un peu la joie du bal.

Le 12 aot, le 1er corps commena son mouvement pour se rapprocher de
Dresde. Les cantonnements avaient  peine dur un mois.

Avant de commencer l'histoire de cette seconde campagne, je dois dire un
mot de l'armistice, de la position des deux armes, des projets de
l'Empereur. On verra ensuite quelle fatalit paralysa ses efforts, et
causa une fois encore la destruction de notre arme.




CHAPITRE II.

POSITION PENDANT L'ARMISTICE.--COMPOSITION DES DEUX ARMES.--PREMIRES
OPRATIONS EN SILSIE.--PLAN DE NAPOLON.--BATAILLE DE DRESDE.


Je n'ai point parl de la campagne de la Grande Arme pendant la reprise
de Hambourg. On sait que l'Empereur ayant battu les allis le 2 mai 
Lutzen, prs de Leipzick, sur la rive gauche de l'Elbe, les fora de
repasser cette rivire, d'vacuer Dresde et de se retirer en Silsie. On
sait encore que les coaliss furent vaincus de nouveau  Bautzen et 
Wurschen les 20 et 21 mai, et qu'un armistice fut conclu le 4 juin. Il
n'est pas non plus de mon sujet de raconter les ngociations qui eurent
lieu  Prague pour la conclusion de la paix, sous la mdiation de
l'Autriche. Je dirai seulement que l'on ne put parvenir  s'entendre.
L'Autriche avait dclar qu'elle ne resterait pas neutre et qu'elle
ferait cause commune avec la Russie et la Prusse, si les conditions
qu'elle offrait n'taient pas acceptes. Le 10 aot tait le terme
fatal, et Napolon n'ayant pas rpondu aux propositions qui lui taient
adresses, les trois puissances lui dclarrent la guerre.

La ligne de dmarcation entre les armes belligrantes avait t fixe
ainsi qu'il suit:

En Silsie, la ligne de l'arme franaise partait de la frontire de
Bohme, suivait le cours de la Katzbach jusqu' l'Oder; la ligne de
l'arme coalise atteignait ce fleuve au-dessus de Breslau. Un
territoire neutre s'tendait entre les deux armes; la ville de Breslau
en faisait partie. La ligne de dmarcation suivait ensuite le cours de
l'Oder jusqu' la frontire de Saxe, puis la frontire de la Prusse
jusqu' l'Elbe, et le cours de l'Elbe jusqu' la mer. Par ce moyen, tout
le territoire saxon tait occup par l'arme franaise, et tout le
territoire prussien par l'arme allie. Les garnisons des places situes
sur l'Oder et la Vistule, telles que Dantzick, Stettin et Custrin,
devaient tre ravitailles tous les cinq jours.

On avait employ de part et d'autre le temps de l'armistice  se
prparer  la guerre,  complter, organiser, instruire les troupes. La
Grande Arme franaise se composait de quatorze corps d'infanterie et
quatre de cavalerie, ayant pour rserve la garde impriale[60]: environ
300,000 combattants.

L'arme coalise se divisait en arme du Nord, arme de Silsie et arme
de Bohme[61]. Avant l'accession de l'Autriche, elle runissait environ
360,000 combattants.

Voici notre position  la fin de l'armistice: le 12e corps  Dahme,
menaant Berlin; le 3e corps de cavalerie  Leipzick; Napolon  Dresde
avec la garde; le 1er corps en route pour s'y rendre; le 14e  Pirna
gardait la frontire de Bohme et la rive gauche de l'Elbe; enfin, le
reste de la Grande Arme occupait la Silsie, et principalement les
bords de la Katzbach, savoir: les 2e, 3e, 4e, 5e, 6e, 7e et 11e
corps--1er, 2e et 4e de cavalerie. L'arme coalise nous faisait face
dans ces diffrentes positions. Le prince royal de Sude, avec 90,000
hommes, dfendait Berlin; la grande arme russe et prussienne se
concentrait en Silsie; les souverains allis rsidaient  Reichenbach.

On voit que la ligne d'oprations de l'arme franaise s'tendait de
Dresde  l'Oder par Liegnitz. Les forteresses de l'Elbe et de l'Oder
couvraient les deux ailes de cette ligne, et la neutralit de l'Autriche
empchait de la tourner par la Bohme. Dresde tait le centre des
oprations; les ponts de Meissen, au nord de cette ville, et de
Koenigstein,  quelques lieues au sud, nous permettaient de manoeuvrer sur
les deux rives de l'Elbe. Ainsi l'arme allie de Silsie tait coupe
de l'arme du Nord, qui dfendait Berlin. Pour se runir  celle-ci,
elle aurait t oblige de battre l'arme franaise sur les rives de la
Katzbach et du Bober, ou bien de passer l'Oder et de faire un long
dtour par Kalitz et Posen. Napolon n'avait rien nglig pour fortifier
sa position, pour tablir convenablement les magasins et les hpitaux,
et pour lier par des routes praticables les lignes ainsi que les
ouvrages.

Tels taient nos avantages au moment de la reprise des hostilits; mais
l'accession de l'Autriche  la coalition y apporta de grands
changements. Les forces des deux armes auparavant taient presque
gales, et maintenant l'Autriche mettait dans la balance un poids de
130,000 hommes. Dresde pouvait tre attaque par la Bohme, et cependant
Napolon rsolut de conserver sa position. Il tait important de
maintenir la guerre au centre de l'Allemagne. Plus les forces de
l'ennemi taient redoutables, plus il fallait les loigner de nos
frontires. D'ailleurs, notre prsence en Saxe empchait les princes de
la confdration du Rhin de se joindre  la coalition, et l'on peut
comprendre que leur fidlit envers nous tait dj fort branle.

En prsence d'un ennemi si formidable, Napolon s'appliqua d'abord  la
dfensive. Si l'arme autrichienne de Bohme marchait sur Dresde, elle
serait contenue momentanment par les 1er et 14e corps (Vandamme et
Gouvion Saint-Cyr), et l'Empereur accourrait  leur secours. Si cette
arme autrichienne se portait en Silsie, soit par Zittau, soit par
Josephstadt, toute l'arme franaise se runirait  Goerlitz ou 
Buntzlau. Dans tous les cas, Dresde tait la base du systme. Cette
ville fut mise en tat de se dfendre pendant huit jours. Le 14e corps,
ainsi que je l'ai dit, en couvrait les approches. Ces dispositions tant
prises, l'Empereur ordonna le 13 aot au duc de Reggio de marcher sur
Berlin.

Le 12e corps qu'il commandait tait runi  Dehme; on esprait qu'il
pourrait entrer  Berlin le 24. Le gnral Girard, sortant de
Magdebourg, appuyait son mouvement, et se liait par la gauche avec le
marchal Davout, qui se portait  Schwerin. La prise de Berlin, au dbut
de la campagne, et t d'un effet moral immense. Par ce moyen, les
landwehrs taient disperses, Stettin et Custrin dbloques, les Sudois
rejets dans la Pomranie. Ainsi la guerre pouvait tre transporte sur
la rive droite de l'Oder, et s'approcher de la Vistule. Dj les
Polonais se prparaient  se joindre  nous. Pendant l'attaque de
Berlin, Napolon se chargeait de contenir l'arme autrichienne et russe.

Cependant Blcher avait pris l'offensive en Silsie. On lui a reproch
d'avoir occup le territoire neutre et commenc ses oprations avant les
dlais fixs par l'armistice. Les marchaux Ney et Marmont, ainsi que le
gnral Lauriston, se retirrent le 19 derrire le Bober; mais 
l'approche de Napolon, qui s'tait dj port en Silsie, Blcher, 
son tour, se retira dans le camp retranch de Schweidnitz. Napolon
retourna le 23  Goezlitz, d'o il surveillait galement Dresde et la
Silsie. Avant d'aller plus loin, je dois dire la part que le 1er corps
a prise  ces diffrents mouvements.

Nous partmes de nos cantonnements de Wittemberg le 13 aot, et nous
arrivmes  Dresde le 16, en passant par Dben et Meissen. J'appris dans
cette ville la dclaration de guerre de l'Autriche. Le 18, nous entrmes
en Silsie par Stolpen. Le 20, la 1re division occupa Georgenthal, et la
2e Zittau, pour observer les dbouchs de la Bohme et tre prts, soit
 soutenir l'arme de Silsie, soit  entrer en Bohme, soit enfin 
marcher sur Dresde. Les officiers, taient pleins de zle; les soldats
soumis, disciplins, et ne demandant qu' se battre.

Cependant les mouvements de l'arme ennemie indiquaient l'intention de
marcher sur Dresde par la rive gauche de l'Elbe. Les corps de
Wittgenstein et de Kleist avaient joint l'arme autrichienne en Bohme;
les souverains taient  Prague, et, ds le 20 aot, le prince de
Schwartzemberg, qui commandait en chef, marcha sur quatre colonnes par
Pirna, Altenberg, Dippodiswalde et Freyberg. Cette opration tait
importante. Par la prise de Dresde, l'arme franaise se trouvait coupe
de ses communications; mais il fallait se hter, car Napolon allait
sans doute se porter au secours de cette place. Cependant le prince de
Schwartzemberg marchait avec lenteur. Voulait-il vraiment attaquer
Dresde, ou bien se mettre en communication par la gauche avec le prince
royal de Sude, qui dfendait Berlin? On l'ignorait encore. Enfin, le
25, l'arme ennemie arriva devant Dresde, et l'on dut s'attendre  tre
attaqu le lendemain. Napolon voulait laisser l'initiative aux ennemis,
et se porter sur eux en un seul point et en force au moment o ils
prendraient l'offensive. Il donna au marchal Macdonald le commandement
de toute l'arme de Silsie; elle se composait de 100,000 hommes (les 3e
5e, 8e et 11e corps). Macdonald devait tenir en chec le gnral Blcher
et l'empcher de se porter, soit sur Berlin, contre le marchal Oudinot,
soit sur Zittau, pour se lier  l'arme de Bohme: Il suffisait, pour
contenir Blcher, que Macdonald occupt la ligne du Bober et la ft
retrancher.

Napolon vint de sa personne, le 24,  Bautzen, et le 25,  Stolpen. Le
mouvement de l'ennemi sur Dresde tait alors bien dcid, et offrait
l'occasion de livrer une grande bataille. Napolon, persuad que Dresde
pouvait se dfendre, avait le projet de passer l'Elbe  Koenigstein, sous
les derrires de l'arme ennemie; mais le 28,  onze heures du soir, on
apprit que Dresde serait enleve dans la journe du lendemain, si elle
n'tait pas secourue. Il ne suffit pas en effet de donner des ordres et
de prendre toutes les mesures ncessaires, il faut que les ordres
puissent tre excuts, et le marchal Gouvion Saint-Cyr, qui, avec le
14e corps, dfendait la place, crivait: qu'il ne pouvait rsister plus
longtemps avec une arme compose d'enfants, et qu'il allait tre oblig
de se retirer sur la rive droite de l'Elbe. Il n'y avait pas un instant
 perdre, et Napolon prit sur-le-champ son parti. Il accourut  la
dfense de Dresde avec toute la garde, les 2e et 6e corps, et livra
cette bataille que je vais raconter en peu de mots, bataille glorieuse
et dont pourtant les suites ont t si funestes.

Il tait sept heures du matin quand Napolon, descendant des hauteurs de
Weisse-Kirsch par la rive droite de l'Elbe, aperut la position. Le 14e
corps ne dfendait plus les ouvrages que faiblement sur la droite. La
redoute de Dippodiswalde avait t enleve; celle de Freyberg allait
avoir le mme sort. L'ennemi se prparait  attaquer l'enceinte des
faubourgs, et s'approchait dj des palissades; sa ligne resserrait la
place de tous cts. La droite de l'Elbe, prs du moulin de Striessen,
se prolongeait sur la pente des hauteurs de Strehlen  Wolfuitz; la
gauche devait s'tendre jusqu' l'Elbe,  Priestnitz, poste confi au
gnral Klenau, qui heureusement n'arriva pas. Les rserves occupaient
les hauteurs de Lochwitz  Noetnitz, entre l'Elbe et la Weisseritz, 
moins d'un mille de la ville.

Napolon entra seul  Dresde, et sa prsence produisit un effet magique.
Il alla visiter  pied toute la ligne des palissades. Le 14e corps le
reut avec acclamation. Sans perdre un moment, l'Empereur fit entrer la
garde impriale. Le roi de Naples prit le commandement de l'aile droite,
le marchal Ney[62] celui de l'aile gauche.  deux heures, l'attaque
commena sur toute la ligne.  gauche, la jeune garde enleva le mamelon
des moulins de Striessen; au centre, la redoute de Dippodiswalde fut
reprise;  droite, l'infanterie de Teste et la cavalerie de
Latour-Maubourg obtinrent le mme avantage. Le combat ne dura que
quelques heures, et le succs fut complet. Dans la nuit, Schwartzemberg
reprit la position qu'il occupait avant l'attaque des faubourgs. Il
n'avait tir aucun parti de ses forces, et un corps considrable fut
laiss sans motifs en avant de Dippodiswalde. Dans cette mme nuit, les
marchaux Victor et Marmont entrrent  Dresde. Le 27 au matin,
l'Empereur ordonna un grand mouvement sur la route de Freyberg,  notre
droite; son but tait d'empcher l'ennemi de s'tendre  gauche pour se
lier avec le prince royal de Sude, qui, s'il obtenait l'avantage sur le
marchal Oudinot, pouvait passer l'Elbe  Torgau. Il voulait en mme
temps enlever  l'ennemi la retraite sur Freyberg, pendant qu'
l'extrmit oppose le 1er corps s'avanait par la route de Pirna. Ainsi
l'arme allie aurait t rejete dans les affreux chemins des montagnes
qui conduisent  Toeplitz par Dippodiswalde et Altenberg.

La pluie, qui avait tomb par torrents pendant la nuit, dura toute la
journe. Le combat commena au point du jour.  la gauche, la jeune
garde enleva Grne et disputa  l'ennemi le village de Reich pendant le
reste du jour. Au centre, l'ennemi maintint sa position sur les
hauteurs. On entretint une forte canonnade, afin de l'inquiter et de
l'empcher de dgarnir son centre pour porter  sa gauche, qui,
d'ailleurs, en tait spare par une valle d'un difficile accs. Le
vritable combat, comme je l'ai indiqu, eut lieu sur ce point. Le roi
de Naples dirigea cette attaque avec son ardeur ordinaire. Lobda fut
enlev par le gnral Teste; les batteries des villages de Wolfuitz et
Nustitz emportes par le 2e corps; l'infanterie enfonce par les
gnraux Bordesoulle et d'Audenarde; la cavalerie disperse par le
gnral Doumerc. L'ennemi se retira prcipitamment en nous abandonnant
la route de Freyberg.

Ces deux journes sont au nombre de celles qui Honorent le plus l'arme
franaise. Jamais elle ne montra plus d'ardeur et de dvouement. La
jeune garde avait engag le combat le 26; elle fut admirable, et son
exemple lectrisa le reste de l'arme. Le roi de Naples disait dans son
rapport: La cavalerie se couvre de gloire; les masses sont rompues 
coups de sabre malgr la rsistance la plus opinitre. L'infanterie
aborde l'ennemi  la baonnette; les gnraux dirigent dans ces attaques
difficiles la bravoure encore inexprimente des jeunes soldats. Il
n'oubliait que lui-mme dans un loge si bien mrit car on le vit
charger en personne les carrs  la tte de nos premiers escadrons.

L'ennemi eut 20,000 hommes tus ou blesss. 10,000 prisonniers; on lui
prit aussi 26 pices de canon, des caissons, des drapeaux; quatre
gnraux furent tus ou blesss, deux faits prisonniers.

De notre ct, nous emes sept gnraux blesss.

Pendant la bataille, un boulet de canon emporta les deux jambes du
gnral Moreau, qui venait d'arriver et se trouvait en ce moment prs de
l'empereur Alexandre. Il mourut peu de jours aprs,  Laun, en Bohme.
Nous admirions, comme tout le monde, l'ancienne gloire de Moreau; mais
il tait dans les rangs de nos ennemis, et c'est ce que les militaires
ne pardonnent jamais.

Napolon rentra le soir  Dresde, et sans penser  la fatigue de ces
deux journes, sans prendre  peine le temps de scher ses vtements
tremps de pluie, il fit ses prparatifs pour livrer une troisime
bataille. Malgr les pertes des deux journes prcdentes, l'arme
allie tait nombreuse, et l'Empereur ne pouvait croire qu'elle songet
 la retraite. Ce fut cependant ce qui arriva. Dans la nuit du 27,
Schwartzemberg prit la route de Bohme. La victoire tait remporte, et,
pour la complter, Napolon dirigea les diffrents corps d'arme  la
poursuite de l'ennemi dans toutes les directions.

Je dois maintenant reprendre l'histoire du 1er corps jusqu'au 28 aot,
lendemain de la bataille de Dresde.




CHAPITRE III.

OPRATIONS DU 1er CORPS.--PASSAGE DE L'ELBE  KOENIGSTEIN.--MARCHE SUR
TOEPLITZ.--BATAILLE DE KULM.--DROUTE DU 1er CORPS.--RFLEXIONS SUR CETTE
BATAILLE.


J'ai dit plus haut que Napolon, en quittant la Silsie, avait eu
d'abord le projet de passer l'Elbe  Koenigstein, pour dboucher sur les
derrires de l'arme allie, mais que de nouveaux rapports lui ayant
donn lieu de craindre que Dresde ne ft enleve avant son arrive, il
s'tait dcid  marcher lui-mme au secours de cette place, et 
charger le gnral Vandamme seul de passer l'Elbe  Koenigstein et de
s'emparer du camp de Pirna.

L'opration tait importante. Si la bataille de Dresde durait encore,
nous prenions l'ennemi  dos et sa dfaite tait certaine. Si, comme il
arriva, l'arme ennemie tait battue et dj en retraite, nous coupions
les communications, nous lui interceptions la route de Peterswalde, et
nous pouvions mme le prvenir  Toeplitz.

J'ai mis en note la composition du 1er corps. L'Empereur y ajouta
plusieurs brigades d'infanterie et de cavalerie, et voici l'tat gnral
des troupes que l'on donna au gnral Vandamme pour cette expdition:

+------------------------------------------------------------+----+----+
|                                                            |BAT.|ESC.|
+------------------------------------------------------------+---------+
|                  1 la 42e division (Mouton-Duvernet).               |
+------------------------------------------------------------+---------+
|                   |10e et 21e lgers         |2 bataillons.|    |    |
|                   +--------------------------+-------------+    |    |
|   1re brigade     |96e de ligne              |2    --      | 6  |    |
|                   +--------------------------+-------------+    |    |
|                   |40e et 43e de ligne       |2    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|                   |4e et 12e lgers          |2 bataillons.|    |    |
|                   +--------------------------+-------------+    |    |
|   2e brigade.     |9e et 28e lgers          |2    --      | 6  |    |
|Gnral KREUTZER.  +--------------------------+-------------+    |    |
|                   |27e de ligne              |2    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|                          _Cavalerie lgre._                         |
+------------------------------------------------------------+---------+
|Colonel Rousseau.  |3e de hussards            |2 escadrons. |    |    |
|                   +--------------------------+-------------+    | 4  |
|                   |27e chasseurs             |2    --      |    |    |
+----------------------------------------------------------------------+
|               2 La brigade du Gnral Quiot (23e DIVISION).         |
+------------------------------------------------------------+---------+
|                   |55e de ligne              |2 bataillons.|    |    |
|                   +--------------------------+-------------+ 6  |    |
|                   |85e de ligne              |4    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+---------+
|       3 Le 1er corps, command par le Gnral Vandamme, savoir:     |
+----------------------------------------------------------------------+
|                 1re division. Gnral Philippon.                     |
+------------------------------------------------------------+---------+
|1re brigade.       |7e lger                  |4 bataillons.|    |    |
|Gnral Pouchelon. +--------------------------+-------------+ 8  |    |
|                   |12e de ligne              |4    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|2e brigade.        |17e de ligne              |4 bataillons.|    |    |
|Gnral Fezensac.  +--------------------------+-------------+ 6  |    |
|                   |36e de ligne              |2    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|                   2e division. Gnral Dumonceau.                    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|1re brigade.       |13e lger                 |4 bataillons.|    |    |
|Gnral Dunesme.   +--------------------------+-------------+ 8  |    |
|                   |25e de ligne              |4    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|2e brigade.        |51e de ligne              |2 bataillons.|    |    |
|Gnral Doucet.    +--------------------------+-------------+ 6  |    |
|                   |57e de ligne              |4    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|                           _Cavalerie lgre._                        |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|21e brigade.       |9e de lanciers franais   |4 escadrons. |    |    |
|Gnral Gobrecht.  +--------------------------+-------------+    | 8  |
|                   |Chasseurs d'Anhalt.       |4    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|                  4 la brigade du prince de Reuss.                   |
+------------------------------------------------------------+---------+
|                     (5e division.--2e corps.)                        |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|Gnral Vial.      |46e de ligne.             |3 bataillons.| 6  |    |
|                   |72e de ligne              |3    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|           5 DIVISION DE CAVALERIE LGRE (Corbineau).               |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|Gnral Montmarie. |1er de lanciers franais. |4 escadrons. |    | 8  |
|                   |3e de lanciers franais.  |4    --      |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|Gnral Heimrodt.  |16e chasseurs.            |4 escadrons. |    | 9  |
|                   |Chasseurs italiens.       |5 escadrons. |    |    |
+------------------------------------------------------------+----+----+
|Total.                                                      | 52 | 29 |
+------------------------------------------------------------+---------+

ARTILLERIE.

       12 pices de 6 et obusiers,  la division MOUTON-DUVERNET.

       12 pices de 6 et obusiers,  la division PHILIPPON.

       12 pices de 6 et obusiers,  la division DUMONCEAU.

       12 pices de rserve de 12 et obusiers.

       12 pices de 6 et obusiers, servis par 2 compagnies de canonniers
           cheval.

Total. 60 pices, plus 60 caissons du parc de rserve.


GNIE.

La 5e compagnie du 3e bataillon de sapeurs.
La 7e compagnie du 3e bataillon de sapeurs.
Une compagnie de mineurs.

Je crois que le nombre des prsents tait de 5  600 hommes par
bataillon; environ 30,000 hommes d'infanterie.

En comptant 5,000 hommes de cavalerie (c'est beaucoup pour 29
escadrons); en y joignant l'artillerie et le gnie, le total n'allait
pas  40,000 hommes.

Dans ma brigade, les quatre bataillons du 17e s'levaient  2,500
hommes; les deux bataillons du 36e  1,000; moins de 600 hommes par
bataillon.

Le 1er corps gardait en Silsie les dbouchs de la Bohme, par Raumburg
et Georgenthal; il importait de cacher  l'ennemi l'expdition que nous
allions faire, et nous ne partmes, le 24, qu'aprs avoir t relevs
par le 8e corps et par la cavalerie de Kellermann. La 1re division fit
l'arrire-garde; elle arriva  Hainsbach le soir; elle en repartit la
nuit pour Neustadt, o elle passa toute la journe du 25. La 42e
division tait en tte, puisque auparavant elle occupait le camp de
Lilienstein, et gardait le pont de l'Elbe  Koenigstein. Pendant la nuit
du 25 au 26 elle passa sur la rive gauche, et le 26  la pointe du jour
elle repoussa les Russes sur la route de Pirna, et s'tablit dans le
bois prs de la forteresse de Koenigstein. Vers quatre heures aprs-midi,
la division Dumonceau et la division de cavalerie Corbineau passrent
l'Elbe, et vinrent se placer en avant de Leopoldshyn; la brigade Quiot
suivit ce mouvement. Les Russes se retirrent et prirent position, sous
la protection d'une forte batterie, la droite  Kritzwitz, sur la route
de Pirna, la gauche  l'Elbe, prs de Naundorff. La 1re division et
toute l'artillerie du 1er corps taient encore en arrire. Cependant le
gnral Vandamme se dcida  attaquer cette position.

Ce fut une imprudence, car l'infanterie et la cavalerie souffrirent
galement du feu de l'artillerie auquel on ne pouvait rpondre. Dans la
soire, les Russes se replirent sur Pirna. Ce mme jour 26, le gnral
Philippon partit de Neustadt, passa l'Elbe, et vint bivouaquer au pied
de la forteresse de Koenigstein. Je fermai la marche aprs l'artillerie
des deux divisions. Cette marche fut bien pnible, parce que les chemins
taient gts et que la pluie tombait par torrents. Il fallait donc
s'arrter  chaque pas pour retirer de la boue les canons et les
caissons. Nous marchmes toute la journe et toute la nuit du 26 en
prenant  peine quelques instants de repos. Je ne voulais rien laisser
en arrire, et je sentais la ncessit de conduire le plus tt possible
sur le terrain l'artillerie dont le gnral Vandamme avait manqu la
veille. Nous passmes l'Elbe avant le jour, et je me runis d'assez
bonne heure  la division,  Langenhennersdorf, entre Koenigstein et
Gieshbel. Le gnral Philippon, qui ne m'attendait pas encore, loua
fort ma diligence. La 1re division resta ce jour-l  Langenhennersdorf
avec la division Corbineau. Ma brigade avait besoin de repos.

Seulement le 7e lger, de la brigade Pouchelon, fut assez maladroitement
engag dans les bois qui conduisent  Gieshbel; le mauvais temps et les
grandes eaux d'un torrent arrtrent la marche de ce rgiment, qui vint
reprendre sa place dans nos bivouacs. Il n'y a rien de pire que de
fatiguer ainsi les troupes par des attaques partielles et dcousues.
Pendant ce temps, la 42e division tait  Pirna, et la brigade de
cavalerie Gobrecht tiraillait en avant sur la route de Dresde. La
division Dumonceau, un peu en arrire, occupait le Kohlberg; c'tait le
jour de la bataille de Dresde.

Voici donc la situation le 28 au matin, lendemain de la bataille: la
grande arme ennemie se retirait prcipitamment en Bohme; la route de
Freyberg,  notre droite, tait occupe par le roi de Naples, celle de
Peterswalde,  gauche, menace par le gnral Vandamme. Toutes les
colonnes ennemies suivaient les routes de Marienberg, Dippodiswalde,
Altenberg, Furstenwald et Peterswalde. Ces diffrentes directions
conduisaient  Toeplitz,  travers les montagnes. Les chemins taient
affreux; dj cette retraite ressemblait  une fuite. La prsence des
souverains augmentait l'inquitude et la confusion. Tout dpendait de la
marche des diffrents corps de notre arme, qui allaient poursuivre
l'ennemi. Le 28, le roi de Naples occupa Freyberg  l'extrme droite, et
prit plusieurs convois. Le 2e corps l'appuya. Le 6e suivit la route de
Dippodiswalde, s'empara de Keisslich, un peu en arrire de cette ville,
et fit 3,000 prisonniers. La jeune garde devait occuper Pirna. Le 14e
(et ceci est bien important) marchait sur Dohna et devait se runir au
gnral Vandamme. Aussitt la runion faite, crivait l'Empereur, les
1er et 14e corps se porteront  Gieshbel et se formeront sur les
hauteurs de Gieshbel et de Hellendorf. Ce premier jour pourtant, le
marchal Gouvion Saint-Cyr s'arrta  Maxen,  la hauteur de Dohna.

Dans cette mme matine du 28, le gnral Vandamme prit position sur le
plateau de Pirna, la droite  cette ville, couvrant le pont sur l'Elbe,
et la gauche dans la direction de Cotta. Les gnraux Corbineau et
Philippon occupaient toujours Langenhennersdorf Le gnral Vandamme
crivait au major gnral que l'ennemi tait en force  Hellendorf et 
Gieshbel; qu'il avait 25,000 hommes devant lui, et que ce nombre
s'augmentait  chaque instant. Il se plaignait: de manquer de pices
de 12; son parc de rserve tait  Dresde avec le gnral Baltus,
commandant l'artillerie. Il n'avait donc point toutes les forces qui lui
avaient t dsignes. Peu de temps aprs, il reut du major gnral
une lettre qui lui annonait la bataille de Dresde, la retraite de
l'ennemi, les pertes qu'il avait faites, l'ordre donn de le poursuivre
dans toutes les directions. La lettre ajoutait que le duc de Trvise
allait occuper Pirna, et que le marchal Gouvion Saint-Cyr, suivant la
direction de Donna, viendrait se joindre au 1er corps pour occuper
Gieshbel et poursuivre l'ennemi sur la route de Peterswalde. Il n'en
fallait pas tant pour enflammer un caractre aussi ardent que celui de
Vandamme. Toute l'arme venait de se couvrir de gloire, et lui n'avait
rien fait encore! Il venait mme d'crire une lettre, o il se plaignait
du peu de moyens mis  sa disposition et du nombre d'ennemis qu'il avait
devant lui! Il recevait l'ordre d'agir de concert avec le marchal
Gouvion Saint-Cyr; mais, s'il attendait le marchal, ce dernier aurait
tout l'honneur de la victoire. Il rsolut donc de le prvenir et de
s'emparer de Gieshbel.

Le gnral Philippon fut charg de l'attaque, pendant que le gnral
Corbineau partait galement de Langenhennersdorf, en se dirigeant sur
Barah. Ce gnral, qui commandait momentanment la division Philippon et
la sienne, voulut faire attaquer Gottleube par ma brigade. Je ne m'en
souciai point; les chemins taient impraticables, et je n'avais nulle
envie de recommencer la fausse manoeuvre du gnral Pouchelon de la
veille. Sur mes observations, le gnral Corbineau me runit  la 1re
brigade, pour concourir  l'attaque de Gieshbel. Vers trois heures,
nous arrivions  l'entre du bois de sapins qui conduit  ce village. Le
gnral Vandamme accourut au galop; il tait d'une grande animation; il
reprocha au gnral Philippon de perdre son temps. L'Empereur allait
arriver, disait-il; toute l'arme poursuivait l'ennemi; c'tait  nous
de complter sa dfaite.  l'instant, il lana la 1re division dans le
bois, en dirigeant lui-mme l'attaque. Gieshbel fut enlev par le 7e
lger, aprs une vive rsistance. J'envoyai de l le 36e occuper
Gottleube. Le gnral Vandamme alla jusqu' Hellendorf; on fit plusieurs
prisonniers. Les jeunes gens se conduisirent  merveille.

Voici la position des troupes dans la nuit du 28 au 29:

La brigade de Reuss en avant de Hellendorf; les Russes occupant
Peterswalde.

La division Corbineau et la brigade Gobrecht prs de Hellendorf.

La premire brigade de la 42e division entre Hellendorf et Gottleube, 
la droite et hors de la grande route.

La division Philippon  Gieshbel, le 36e occupant Gottleube.

La division Dumonceau  Gieshbel, ayant sa 2e brigade dans la direction
de Langenhennersdorf.

La brigade Kreutzer, de la 42e division, avec sa cavalerie vers Gabel, 
la droite de Gieshbel.

La brigade Quiot, en arrire, prs de Langenhennersdorf.

La batterie de pices de 12, avec le parc de rserve, partie le matin de
Dresde, marcha toute la nuit et rejoignit les troupes  Peterswalde. Le
parc de rserve suivait  distance.

Le gnral Vandamme mandait le soir du 28 au major gnral qu'il
marcherait le lendemain sur Toeplitz,  moins d'ordres contraires. Ce
mme soir, le major gnral lui crivait de se diriger sur Peterswalde
avec toutes ses troupes, et de pntrer en Bohme. L'ennemi, disait-il,
parat se retirer sur Annaberg (dans la direction d'Egra, ce qui
l'loignait beaucoup de Toeplitz et de Prague). L'Empereur pense que vous
pourriez arriver avant l'ennemi sur la communication de Teschen, et
prendre ses quipages, ses ambulances et ses bagages. C'est l le
dernier ordre que Vandamme ait reu.

Dans cette mme journe du 28, il tait arriv un vnement bien
funeste, et qui fut la premire cause de tous nos malheurs. L'Empereur
s'tait port  Pirna pour y tablir son quartier gnral. Il avait
djeun comme  l'ordinaire, et il regardait dfiler les troupes,
lorsqu'il fut saisi de violentes douleurs d'entrailles. On le crut
empoisonn. Il retourna  Dresde, soit par suite de son indisposition,
soit  cause des mauvaises nouvelles qu'il avait reues de la Silsie et
des environs de Berlin; ce dernier motif ne me semble pas suffisant.
Quelque fcheux que fussent nos revers, quelque avantage qu'offrt la
prise de Berlin, le point important tait l'arme de Bohme, o se
trouvaient les souverains allis. C'est l que le sort de la guerre
devait se dcider. Sans doute, Napolon avait prescrit les mesures
ncessaires pour poursuivre l'ennemi dans toutes les directions, et
complter ainsi le succs de la bataille de Dresde; mais il savait par
exprience combien en son absence les commandants des diffrents corps
d'arme taient peu disposs  s'entendre; s'il ft rest  Pirna, il
et pu recevoir plus tt les rapports, donner les ordres ncessaires,
diriger ses lieutenants et les faire obir. On va voir les dplorables
consquences de son loignement de l'arme.

Le 29 au matin, Vandamme continua son mouvement avec toutes ses troupes.
La brigade de Reuss marchait en tte. On enleva Peterswalde, o l'on
prit 800 hommes. La rsistance fut plus vive  Hellendorf;
l'arrire-garde russe tait en position, protge par son artillerie. Le
prince de Reuss fut tu d'un coup de canon. Vandamme, qui ne quittait
pas l'avant-garde, reut son dernier soupir et lui donna des larmes.
J'aimais aussi et j'apprciais le prince de Reuss; mais je dois avouer
qu'il est mort  propos, car la coalition victorieuse ne lui aurait
jamais pardonn sa fidlit  notre cause.

Les Russes continurent leur retraite; ils se placrent en arrire de
Priesten, occupant Kulm et Straden. Le gnral Revest, chef
d'tat-major, qui remplaait le gnral de Reuss, les chassa de deux
villages et se porta sur leur position; mais alors la dfense devint
srieuse. Il n'y avait plus  reculer; nous tions  deux lieues de
Toeplitz. C'est sur ce point qu'aboutissaient tous les chemins venant de
Dresde, et par lesquels se dirigeaient les diffrents corps de l'arme
combine. Dj l'alarme tait rpandue dans la ville; les quipages, les
non-combattants et toute la suite de l'arme se sauvaient par divers
chemins. Il tait midi. Ostermann, qui commandait l'arrire-garde
ennemie, dclara qu'il s'arrterait l, et que le moment tait venu de
vaincre ou de prir. Pour la premire fois, la brigade de Reuss fut
repousse. Vandamme, accoutum  chasser devant lui l'arrire-garde,
crut vaincre facilement cette rsistance. Il engagea successivement les
brigades de la 42e division,  mesure qu'elles arrivaient. Ces attaques
dcousues n'eurent aucun succs. Le 12e rgiment, dtach de notre
division pour soutenir la 42e ne russit pas davantage. La tnacit du
gnral Ostermann avait donn au prince Constantin le temps de lui
amener 40 escadrons. La tte de ma brigade arrivait sur le terrain. Le
gnral Philippon m'ordonna d'attaquer avec le 1er bataillon du 17e. Je
le conjurai d'attendre au moins le reste de ma brigade. Engager un seul
bataillon compos de soldats qui n'avaient point vu le feu, attaquer
ainsi un ennemi bien post et encourag par le succs de sa rsistance,
c'tait se faire battre de gaiet de coeur. Il ne m'couta pas; le
gnral en chef l'avait dit, et Philippon n'osait lui faire aucune
observation. Ce que j'avais prvu arriva; le 17e ne soutint pas le feu
de l'ennemi. Ses quatre bataillons, engags successivement, se
retirrent en dsordre. Le 36e eut le mme sort. Je ralliai ma brigade
le plus promptement possible, et encore trs-prs de l'ennemi, qui
reprenait l'offensive. Dj la cavalerie russe, faiblement contenue par
la ntre, se dployait dans la plaine. Vandamme tenta un dernier effort
avec le 7e lger, seul rgiment de la 1re division qui ft encore
intact. Je l'appuyai  droite avec toute ma brigade; mais ce rgiment
put  peine se dployer; parvenu au bord d'un ravin, il plia sous le feu
de la mitraille et de l'infanterie. La cavalerie le chargea.
Heureusement il se retira sous l'appui de ma brigade, que je parvins 
maintenir. La cavalerie du gnral Gobrecht favorisa notre retraite, et
24 pices de canon, tablies sur la hauteur entre Kulm et Straden,
arrtrent l'ennemi.

Le major Duportal du 7e lger fut tu prs de moi. Il tait capitaine
des grenadiers au 59e en 1804, lorsque je m'engageai dans ce rgiment.
Personne ne m'avait tmoign autant de bienveillance et n'avait plus
encourag mon dbut dans la carrire.

Le 17e perdit 600 hommes et le 36e 200. La brigade Pouchelon fut au
moins aussi maltraite.

Vandamme, voyant que l'ennemi recevait de nouveaux renforts, ne songea
plus qu' conserver sa position en attendant le reste de ses troupes. Il
avait 30 bataillons en face de l'ennemi et 22 en arrire. Dans la soire
et dans la nuit arrivrent successivement la division Dumonceau, la
brigade Quiot, le reste de l'artillerie et le parc de rserve. On
bivouaqua sur le terrain.

Les ordres de Napolon pour cette mme journe prescrivaient au roi de
Naples de marcher sur Frauenstein; au marchal Marmont de suivre la
direction de Dippodiswalde; au marchal Gouvion Saint-Cyr, celle de
Maxen. Le marchal Marmont eut une fort belle affaire en avant de
Dippodiswalde; mais le gnral Gouvion Saint-Cyr s'arrta 
Reinhardsgrimma entre Dippodiswalde et Dohna. Il avait laiss passer le
marchal Marmont, disait-il, parce que deux corps d'arme ne pouvaient
pas traverser ensemble le mme dfil. Il tait donc en arrire de
Marmont, et bien plus encore en arrire de Vandamme, avec lequel il
aurait d se lier.

Vandamme ignorait ces dtails; mais il savait que les hauteurs du
Geyersberg  sa droite et de Mollendorf sur ses derrires n'taient
point occupes. Cependant il s'obstinait  compter sur l'arrive du
marchal Mortier ou du marchal Gouvion Saint-Cyr, et il rsolut de
combattre encore le 30 en avant de Kulm. Personne ne partageait ses
illusions. Les gnraux, les officiers et les soldats manquaient
galement de confiance. C'est une disposition fcheuse au commencement
d'une bataille. Chacun de nous ne rpondait que de sa bravoure
personnelle, et quand les mesures sont mal prises, ce n'est pas assez
pour russir.

Le 30 au matin nous formmes notre ligne de bataille sans tre
inquits. La 42e division,  la droite de Straden, appuyant au bois qui
domine le Geyersberg; la 1re division  sa gauche; la brigade Quiot 
cheval sur la grande route de Kulm; la brigade de Reuss derrire
celle-ci; la brigade Doucet en arrire de Kulm; la brigade Dunesme  la
gauche de la grande route; la cavalerie  l'extrme gauche vers Neudorf.
Elle aurait d appuyer  l'Elbe,  Aussig, mais notre arme n'tait pas
assez nombreuse pour occuper une ligne aussi tendue. On s'tait
content d'envoyer  Aussig le gnral Kreutzer de la 42e division avec
deux bataillons et 400 chevaux; il avait l'ordre de communiquer par sa
cavalerie avec le gnral Dumonceau, et d'empcher que la gauche de ce
gnral ne ft tourne; ce qui tait difficile,  cause de la distance
qui spare Aussig de Kulm, et de notre infriorit numrique.

L'arme russe, commande par le gnral Barclay de Tolly, prit position
en face de nous. Sa droite dbordait notre gauche, que le projet du
gnral tait de tourner et de rejeter sur le centre. L'action s'engagea
de ce ct. L'attaque fut soutenue avec vigueur par le gnral Dunesme.
Les brigades Gobrecht et Heimrodt excutrent de belles charges; mais
l'ennemi gagnait du terrain et se prolongeait dans la direction
d'Arbesau. Le gnral Vandamme dtacha la brigade Quiot pour soutenir la
gauche. Pendant ce temps, le centre et la droite taient fortement
canonns par l'ennemi. On avait form la 1re division en chelons, par
bataillon,  d'assez grandes distances. Les troupes taient bien
disposes malgr l'chec de la veille; mais un vnement funeste rendit
toute rsistance impossible. Le corps prussien de Kleist, qui se
retirait en dsordre par Glasshte et Schonenwald, tait arriv sur les
hauteurs de Nollendorf. Ce gnral, apercevant la position de notre
arme, reprit courage, descendit de Nollendorf et se forma au pied de la
colline. Ainsi, notre arme, menace de front par des forces suprieures
et dborde sur son flanc gauche, trouvait le dfil par lequel seul
elle pouvait oprer sa retraite occup par l'ennemi. Une retraite
rgulire devenait impossible; il fallait passer sur le corps des
Prussiens et regagner les hauteurs de Nollendorf en abandonnant
l'artillerie. Les brigades Quiot et Reuss firent volte-face pour
attaquer Kleist. J'eus l'ordre de les appuyer. Je me trouvais alors avec
le 36e que je ne voulais pas quitter. Il formait la gauche de la
division, et cette gauche tait fort en l'air depuis le dpart du
gnral Quiot. L'attaque devenait plus vive; dj la droite de la
division commenait  plier. J'envoyai chercher le 17e; il ne vint pas.
Press par le gnral Vandamme, je lui amenai le 36e qu'il dirigea
lui-mme contre les Prussiens. Le 36e tait si affaibli que j'avais
runi les deux bataillons en un seul.  cette poque il n'y avait que
six compagnies par bataillon. En traversant le village de Kulm, trois
compagnies furent dtaches  l'artillerie; il me resta donc trois
compagnies. Je ne pus que les envoyer en tirailleurs, et marcher
moi-mme  leur tte avec le major Sicart. La premire ligne des
Prussiens fut rompue et leurs canons enlevs; mais la seconde ligne nous
arrta et nous ramena bientt en dsordre. Si les gnraux Philippon et
Mouton-Duvernet avaient pu nous seconder, cette seconde ligne et t
enfonce comme la premire. Ces deux gnraux commencrent en effet leur
retraite entre Kulm et le Geyersberg, et les colonnes russes les
serraient de prs. Notre cavalerie de l'aile gauche, entirement
dborde, vint se jeter dans leurs rangs; le dsordre se mit parmi les
quipages; on dtela les chevaux. Une masse de fuyards se prcipita dans
le bois de Geyersberg, et y entrana les deux divisions. Toute la
cavalerie ennemie se rpandit alors dans la plaine; les brigades Quiot,
Reuss et Dunesme furent rompues  leur tour et se sauvrent dans les
bois. J'errais dans la plaine au milieu de cette inexprimable confusion;
je n'avais plus un seul homme de ma brigade; mon aide de camp, bless la
veille, n'avait pu m'accompagner. Les ennemis m'entouraient, et j'aurais
t pris cent fois, si je n'avais pas eu la volont bien arrte de ne
pas me rendre,  moins, comme disait le marchal Ney, qu'on ne me tnt
par la cravate. C'est ce qui pensa m'arriver; je me trouvai face  face
avec des tirailleurs prussiens, qui me parlrent comme  un des leurs,
et ne s'aperurent de leur mprise que quand je fus loign. Ils me
tirrent des coups de fusil, et ne russirent pas plus  me tuer qu' me
prendre. Quelques pelotons d'infanterie marchaient encore en ordre, je
me mis  leur tte; ils furent crass en un instant. Je me runis enfin
au 16e de chasseurs, qui, par un effort dsespr, cherchait  se faire
jour sur la grande route. Bientt le feu de l'artillerie prussienne
renversa les hommes et les chevaux, et le rgiment se dispersa. Je ne
songeai plus alors qu' ma retraite personnelle, en emportant du moins
la consolation d'avoir quitt le dernier ce funeste champ de bataille.
Je gagnai les bois du Geyersberg; un escadron de Cosaques me
poursuivait; je leur abandonnai mon cheval, et j'entrai dans un fourr
o ils ne pouvaient me suivre. Je trouvai le bois encombr de fuyards de
tous les corps et de toutes les armes. Un soldat conduisait un cheval en
main; je le lui pris. Aprs une heure de marche, j'arrivai sur un
plateau  l'autre extrmit du bois; un officier de la 2e division,
gar comme moi, m'accompagnait. On voyait de loin des troupes sur la
hauteur; cela nous causa quelque inquitude. Nous entendmes des
commandements en franais; c'taient les gnraux Philippon et
Mouton-Duvernet, qui se ralliaient  la sortie du bois pour continuer
leur retraite. Je me trouvais ainsi runi  ce qui restait de ma
brigade. Je fus reu avec de grands transports de surprise et de joie;
on me croyait perdu. Je n'ai jamais en effet couru tant de dangers, et
je ne comprends pas que je n'aie pas mme t bless. Nous nous
arrtmes le soir  Liebenau, o le marchal Gouvion Saint-Cyr venait
d'arriver de son ct.

Le gnral Montmarie, avec une partie de sa brigade de cavalerie lgre,
parvint  se faire jour sur la grande route et rejoignit le marchal
Mortier  Pirna.

Le gnral Kreutzer, dtach  Aussig, ainsi que je l'ai dj dit, ne
fut que faiblement attaqu. Il se retira le soir en bon ordre par Bita,
et ramena le lendemain  Koenigstein ses deux bataillons et le 3e de
hussards, en conduisant mme quelques prisonniers.

Les pertes du 1er corps furent immenses. Dans ma brigade, le 17e perdit
pendant les deux journes 1500 hommes sur 2,600; le 36e, 750 sur 1,000.
Ainsi, au 31 aot, la situation du 17e tait de 1,100 hommes, et celle
du 36e de 250. Le 36e avait 40 officiers prsents; 6 furent tus ou
blesss, 14 prisonniers, en y comprenant le major Sicart. Un assez grand
nombre d'hommes blesss ou gars rentrrent plus tard, mais je pense
que le personnel du 1er corps fut rduit de moiti, ce qui fait une
perte de 20,000 hommes. Le gnral Vandamme fut pris dans la plaine au
moment o je venais de le quitter[63].

Les gnraux Haxo et Quiot blesss et pris, le gnral Pouchelon bless
lgrement, le gnral Heimrodt tu. Les rapports des Prussiens me
portent aussi au nombre des morts; 60 pices de canon, 18 obusiers, tous
les caissons, y compris ceux du parc de rserve, tous les bagages enfin
tombrent entre les mains de l'ennemi. Nous arrivmes  Liebenau en ne
possdant que ce que nous avions sur le corps.

L'effet moral de cette dfaite fut bien plus fcheux encore. Il en
rsulta un dcouragement qui dura jusqu' la fin de la campagne. Les
jeunes soldats ont besoin de succs, les anciens seuls savent supporter
les revers. Nous ne reconnaissions plus les hommes qui, la veille
encore, abordaient l'ennemi avec tant d'audace. Le 29 au matin, le 1er
corps se composait de 40,000 braves; le 30 au soir, il ne comptait plus
que 20,000 soldats dcourags.

Quant aux consquences politiques de l'affaire de Kulm, elles furent
dsastreuses. Notre victoire de Dresde avait frapp de terreur les
souverains allis; tout leur dsir tait de rouvrir des ngociations
qui, cette fois, auraient t suivies de la paix. Le succs releva leur
courage. L'effet en fut si prompt, que le colonel Galbois, envoy le 31
pour traiter d'un change de prisonniers, ne fut pas mme reu. Deux
jours plus tt, il et t accueilli avec empressement.

Mais, qui doit-on accuser de ce dsastre? Vandamme avait-il ou non
l'ordre de marcher sur Toeplitz? Les autres corps taient-ils en mesure
de le seconder? Les ordres ont-ils t mal donns ou mal excuts?  cet
gard, il y a plus d'un coupable. D'abord, et qu'on me permette de le
dire, il est  regretter que Napolon lui-mme n'ait pas surveill
davantage l'excution de ses ordres. Le 28, il crivait  Gouvion
Saint-Cyr de se joindre  Vandamme et de placer les deux corps 
Gieshbel. Cependant la runion n'eut pas lieu. Gouvion Saint-Cyr resta
le 29  Reinhardsgrimma,  la hauteur de Dohna. Vandamme attaqua seul,
et le 29 il crivait de Hellendorf qu'il marcherait le lendemain sur
Toeplitz,  moins d'ordre contraire. L'ordre n'arriva pas, et Napolon le
savait, car le 30 il crivait au major gnral que Vandamme marchait sur
Toeplitz. Or, comme ce jour mme Gouvion Saint-Cyr partait seulement de
Reinhardsgrimma, Vandamme se trouvait isol.

Quant au marchal Gouvion Saint-Cyr, sa conduite mrite de grands
reproches. Le 28, il recevait l'ordre de se joindre au gnral Vandamme
pour marcher sur Gieshbel; cependant il n'alla que jusqu' Maxen, et le
lendemain 29, il s'arrta  Reinhardsgrimma, aprs avoir fait une lieue
et demie, tandis qu'il pouvait prendre  gauche la route de Glasshte 
Frstenwald, qui ne fut point occupe pendant la journe du 30. Cette
route conduisait galement  Toeplitz. En la suivant, Gouvion Saint-Cyr
se mettait en communication par sa droite avec Marmont, qui arrivait le
30  Zinvald, et par sa gauche avec Vandamme. Assurment, avec un peu
d'activit, il et t en mesure de prendre part  l'affaire du 30, ou
au moins de protger notre retraite.

Enfin le marchal Mortier fut inform  Pirna que le gnral prussien
Kleist se dirigeait de Liebstadt sur Nollendorf, et se trouvait par
consquent entre lui et nous. Il le poursuivit, mais fort lentement.
Ainsi, par le concours de toutes ces circonstances, le 1er corps se
trouva seul en prsence de toute l'arme ennemie.

Mais la faute la plus impardonnable fut celle du gnral Vandamme. On
comprend qu'il ait t tent de faire une pointe sur Toeplitz; il en
avait prvenu l'Empereur, qui l'avait autoris par son silence. Il avait
mme reu l'avis que les principales forces de l'ennemi se retiraient
sur Annaberg, dans une direction tout oppose; cependant la rsistance
que son avant-garde prouva le 29, dans la plaine de Kulm, et les forces
toujours croissantes de l'ennemi durent lui apprendre qu'il avait t
mal inform et qu'il allait avoir affaire  l'arme coalise tout
entire. Dans cette situation, au lieu de runir ses troupes pour faire
une attaque srieuse, il passa la journe  user la 42e et la 1re
division dans des attaques partielles o nous emes toujours le
dsavantage. Le soir il ne reut aucun avis de la marche des autres
corps; il n'envoya point d'officier pour lui en rapporter des nouvelles.
Bien plus, dans la nuit il apprit par l'arrive de la brigade Doucet,
que le marchal Mortier se trouvait toujours dans les environs de Pirna,
et que les hauteurs de Nollendorf n'taient point occupes. Le gnral
Haxo, que l'Empereur avait envoy prs de lui, le conjura alors de se
retirer pour prendre la position de Nollendorf. S'il et suivi ce
conseil, nous faisions prisonnire la division du gnral Kleist, qui
nous a t si fatale. Ainsi, non-seulement la retraite et t prudente,
mais encore il en serait rsult un beau fait d'armes. Nous rentrions en
communication avec les marchaux Marmont et Gouvion Saint-Cyr; les
oprations mieux combines de tous les corps d'arme auraient complt
la victoire de Dresde et sans doute amen la paix. Vandamme ne voulut
rien entendre; son obstination causa sa perte et la ntre. Il tait
l'auteur de ce dsastre; il en fut aussi la premire victime, et l'on
dirait qu'il ait voulu justifier par son exemple la maxime qu'il
rptait souvent: Il n'y a point de petite faute  la guerre; un seul
instant suffit pour faire perdre le fruit de plusieurs annes d'utiles
et glorieux services.




CHAPITRE IV.

RORGANISATION DU 1er CORPS.--OPRATIONS EN SAXE ET EN SILSIE.--DFAITE
DU MARCHAL MACDONALD  LA KATZBACH, EN SILSIE.--DFAITE DU MARCHAL
OUDINOT  GROSBEEREN, DEVANT BERLIN.--DFAITE DU MARCHAL NEY 
JUTERBOCH, SUR LA ROUTE DE BERLIN.--RFLEXIONS SUR LES VNEMENTS DU
MOIS D'AOT.--POSITION DES ARMES AU 15 SEPTEMBRE.


Le 1er corps, arriv au camp de Liebenau le 30 aot au soir, y passa
toute la journe du 31 runi au 14e. Les gnraux Mouton-Duvernet et
Philippon allrent voir le marchal Gouvion Saint-Cyr, qui accueillit
avec sa froideur accoutume le rcit du dsastre de Kulm, auquel la
lenteur de sa marche n'avait que trop contribu. Je ne crus pas devoir
me prsenter chez lui; je n'tais que gnral de brigade; je ne l'avais
jamais vu, et le moment tait mal choisi pour faire connaissance. Nous
passmes la journe du 31  prendre quelque repos, et  nous raconter
mutuellement ce qui nous tait arriv dans la triste journe de la
veille. Plusieurs hommes isols nous rejoignirent. Le gnral Pouchelon,
bless le 29, s'tait rendu directement  Dresde et ne reparut plus. Je
reprochai au colonel Susbielle du 17e de n'tre point venu se joindre au
36e, ainsi que je lui en avais envoy l'ordre au moment o ma brigade
fit volte-face pour marcher contre les Prussiens. Il recevait en ce
moment, dit-il, des ordres contraires du gnral Philippon, qui
resserrait ses chelons vers la droite. Il suivit donc la 1re brigade et
fut entran avec elle dans la droute gnrale. J'admis l'excuse, et
pourtant j'ai toujours regrett d'avoir eu ma brigade morcele dans une
aussi grave circonstance. Sans garder rancune au 17e, je ne puis oublier
que le 36e seul m'a suivi, et que le petit nombre d'hommes de ce
rgiment qui m'entouraient ont tous t tus, blesss ou faits
prisonniers  mes cts. Aussi, aprs le 59e, o j'ai fait mes premires
armes, et le 4e, que j'ai eu l'honneur de commander, le 36e est de tous
les rgiments de l'ancienne arme celui dont le souvenir m'a toujours
t le plus cher.

Le 1er corps fut envoy  Dresde le 1er septembre pour s'occuper de sa
rorganisation. Nous campmes en avant de la ville, sur la route de
Pirna. J'ai dit que ce 1er corps avait perdu la moiti de son personnel:
aussi les rgiments de quatre bataillons furent rorganiss  deux, et
les rgiments de deux bataillons rduits  un seul. On plaa  la suite
les officiers qui excdaient le nombre ncessaire  la composition de
ces nouveaux bataillons. Quant aux sous-officiers et caporaux, il y en
eut peu d'excdants; la moiti des cadres comme la moiti des soldats
avait disparu dans la tempte. Ma brigade se trouva donc rduite  trois
bataillons et la 1re  quatre. Le 17e avait 1450 hommes prsents et 73
officiers, dont 26  la suite; cela faisait 700 hommes par bataillon. Le
36e, qui avait t le plus maltrait, ne comptait que 530 hommes et 23
officiers. Le bataillon du 36e tait sous les ordres du commandant
Froidure, officier plein de zle et de dvouement. La 23e division
(gnral Teste) fut runie tout entire au 1er corps.

Le comte de Lobau remplaa le gnral Vandamme comme commandant en chef,
et conserva le gnral Revest pour chef d'tat-major.

L'Empereur nous passa en revue le 7 septembre,  Dresde; il accorda
quelques grces et pourvut aux emplois vacants. Il nomma gnral le
colonel Chartran, du 25e de ligne (2e division Dumonceau), et lui confia
le commandement de la brigade dont ce rgiment faisait partie. Le major
Fantin des Odoarts, excellent officier, le remplaa comme colonel du
25e. M. Locqueneux, capitaine au 17e, passa chef de bataillon dans son
rgiment.

Chacun de nous mit  profit le sjour de Dresde pour rparer un peu les
pertes qu'il avait faites. Il ne nous restait plus rien, et la plupart
des officiers manquaient d'argent. Cependant,  l'aide de l'activit et
de l'intelligence si naturelles aux Franais, nous vnmes  bout, en peu
de jours, de nous procurer du moins le ncessaire. J'prouvai un grand
plaisir  revoir mes anciens amis du quartier imprial et  causer avec
eux de notre situation. Je ne trouvai partout que dcouragement et
tristesse. M. de Narbonne m'assura que sans l'affaire de Kulm la paix
allait se conclure, mais qu' prsent personne ne pouvait prvoir le
terme et le rsultat de la lutte o nous tions si imprudemment engags.
Le marchal Ney venait de quitter Dresde, et j'appris par ses aides de
camp qu'il partageait l'inquitude gnrale.

Le 1er corps, tant entirement rorganis, partit ensuite de Dresde
pour prendre part aux oprations de la Grande Arme. Avant d'en faire le
rcit, je dois revenir sur mes pas et raconter sommairement l'historique
des autres corps d'arme pendant la fin d'aot et le commencement de
septembre.

La dfaite du 1er corps  Kulm n'est pas le seul revers qu'aient prouv
nos armes dans cette premire priode de la campagne. Aux deux
extrmits du thtre de la guerre, en Silsie et devant Berlin, la
fortune nous trahit encore.

J'ai dit que Napolon avait laiss en Silsie le marchal Macdonald  la
tte de 80,000 hommes, avec la mission de contenir Blcher. Ce dernier
avait concentr son arme  Jauer, derrire la Wthende-Neisse, qui se
jette dans la Katzbach au-dessous de Liegnitz. Macdonald voulut
l'attaquer dans cette position; mais Blcher, de son ct, avait pris
l'offensive. Macdonald fut oblig de changer ses dispositions. Le 26
aot, il fit passer sur la rive droite de la Katzbach,  Somochowitz et
Niedergrayn, les 11e, 3e corps et 2e de cavalerie, pendant que le 8e
corps restait sur la rive gauche de la Wthende-Neisse. Le 11e corps
arriva seul; le 3e corps et la cavalerie, gars par de fausses
directions, se rencontrrent au dfil de Niedergrayn, qu'ils
traversrent ple-mle. Les bataillons et les escadrons, entrant en
ligne successivement et  peine rallis, ne purent porter qu'un faible
secours au 11e corps, qui soutenait une lutte ingale.  l'entre de la
nuit, nos troupes furent accules  la Katzbach et la repassrent en
dsordre. Sur l'autre rive, le 5e corps fit sa retraite par Golberg en
abandonnant son artillerie. La division Puthod de ce corps d'arme fut
prise aprs s'tre vaillamment dfendue. Macdonald se retira  Gorlitz,
derrire la Neisse. Nous perdmes 10,000 hommes tus ou blesss, 1,500
prisonniers, l'artillerie des 5e et 11e corps et presque tous les
bagages. La pluie tombait sans discontinuer; les torrents taient
grossis, les gus impraticables. Cet accident fut une des principales
causes du dsastre de l'arme de Silsie.

Pendant ce temps, le marchal Oudinot devait marcher sur Berlin  la
tte des 4e 7e et 12e corps, et 3e de cavalerie. Il avait environ 65,000
hommes, et le prince royal de Sude 90,000. Le 18 aot, l'arme
franaise tait runie  Dahne, route de Torgau  Berlin. Oudinot marcha
par Baruth et manoeuvra ensuite entre la route de Torgau et celle de
Wittemberg. Il manquait de renseignements prcis sur la situation de
l'ennemi. Aprs plusieurs combats d'avant-garde, il arriva le 22 en
arrire des dfils de Blankenfeld, Groosbeeren et Arensdorf. Le 4e
corps formait la droite, le 7e le centre, le 12e la gauche. Le 23 aot,
le 7e corps rencontra  Groosbeeren le gros de l'arme ennemie, et
malheureusement ce corps tait en grande partie compos de Saxons qui se
battirent mollement et finirent par perdre la position de Groosbeeren,
en abandonnant  l'ennemi 13 pices de canon et 1,500 prisonniers. Le
24, le marchal Oudinot commena sa retraite, que protgea le 7e corps.
Elle se fit en bon ordre jusque sous les murs de Wittemberg. L'ennemi
nous poursuivit lentement.

Le prince d'Eckmhl tait sorti de Hambourg pour appuyer le mouvement du
marchal Oudinot. Il poussa devant lui le gnral Walmoden, et entra, le
24 aot,  Schwerin; il y resta jusqu'au 2 septembre, et se retira
ensuite derrire la Stecknitz, vers Ratzebourg. En mme temps, le
gnral Girard, venant de Magdebourg, s'avanait sur Belzic avec 5,000
hommes, pour lier le marchal Oudinot au prince d'Eckmhl. Il resta en
position  Liebnitz, en attendant des nouvelles du marchal Oudinot. Le
27, quatre jours aprs le combat de Groosbeeren dont il ignorait le
rsultat, il fut attaqu, et rentra avec peine  Magdebourg, en perdant
1,000 prisonniers et 6 pices de canon.

Malgr ces trois checs successifs, Napolon n'en poursuivit pas moins
l'excution de ses plans. Macdonald et Poniatowski, derrire la Neisse,
 Gorlitz et  Zittau, pouvaient encore contenir Blcher. Les 1er, 2e et
14e corps gardaient les dfils des montagnes de la Bohme contre
Schwartzemberg. L'Empereur,  Dresde, avait l'oeil sur la Bohme et sur
la Silsie. Pendant ce temps, il songeait  runir sous un chef habile
les corps d'arme qui venaient d'chouer devant Berlin et qui avaient
fort peu souffert, et il esprait tenter avec plus de succs une
nouvelle expdition contre la capitale.

Mais dj Macdonald abandonnait la ligne de la Neisse et se retirait
derrire la Spre; son arme tait affaiblie, dcourage, et l'ennemi
venait de s'emparer d'un convoi considrable qui devait rparer ses
pertes.

Napolon y courut et reprit l'offensive. Le 4 septembre, Blcher, dont
le but n'tait que de gagner du temps, se retira derrire la Queisse.
L'Empereur ne voulut point le poursuivre, afin de ne pas trop s'loigner
de Dresde, centre de ses oprations. Dj le marchal Saint-Cyr
crivait, les 3 et 6 septembre, qu'il allait tre attaqu. Napolon,
dont la prsence tait partout ncessaire, reparut, le 6,  Dresde, et
nous passa en revue le 7, ainsi que je l'ai dit. L'arme ennemie
s'avanait par les routes de Frstenwald et de Pirna. Dj Donna tait
occup par l'avant-garde.

Le 8, Napolon marcha en avant avec les 1er, 2e et 14e corps, soutenus
par la garde impriale. L'ennemi, fidle  son systme, se retirait
devant lui. Le 9, nous tions  Dohna, le 10  Liebstadt, Barenstein et
Ebersdorf, au pied du Geyersberg, qui nous sparait seul de la plaine de
Kulm, o l'on apercevait l'arme ennemie range en bataille; mais le
passage des montagnes tait impraticable pour l'artillerie, et la 43e
division (gnral Bonnet), qui avait occup le Geyersberg, fut oblige,
aprs un long combat, de regagner Ebersdorf[64].

Napolon se borna alors  garder les dbouchs des montagnes, pour tenir
l'ennemi loign de Dresde. Le duc de Bellune (2e corps) se porta 
Altenberg, pour observer les routes de Dippodiswalde et Freyberg. Le
marchal Saint-Cyr, investi du commandement des 1er et 14e corps,
surveillait les dbouchs de Borna et de Nollendorf; en consquence, le
12 septembre, le 1er corps s'chelonna sur la route de Kulm, la 2e
division en tte de Nollendorf, la 1er  Peterswalde, la 23e en arrire,
 Hellendorf, et le marchal  Liebstadt, sur la route de Furstenwalde.

Mais, pendant que Napolon s'occupait ainsi de contenir les armes de
Bohme et de Silsie, nous recevions sur la route de Berlin un nouvel
chec plus grave que le prcdent.

Le 1er septembre, l'Empereur avait remis au marchal Ney le commandement
de l'arme du Nord, compose, comme prcdemment, des 4e corps (gnral
Bertrand), 7e (gnral Reynier) et 12e (marchal Oudinot). J'ai dj dit
que le marchal Oudinot avait repli l'arme en avant de Wittemberg.
Napolon s'en plaignit ouvertement, car ce mouvement avait permis 
l'ennemi de se porter sur Luckau et d'inquiter les communications de
Macdonald. C'tait le moment o l'Empereur,  Hoyerswerda, allait
attaquer Blcher. Il prescrivait donc au marchal Ney de partir le 4,
pour tre le 6  Baruth (route de Torgau,  trois journes de marche de
Berlin). Le mme jour, un corps de troupes occuperait Luckau, pour faire
la jonction entre l'Empereur et le marchal. L'attaque de Berlin pouvait
ainsi avoir lieu du 9 au 10.

Le marchal Ney entreprit  regret une expdition qui ne lui inspirait
point de confiance. Cette impression tait de mauvais augure de la part
d'un homme aussi entreprenant et que je n'avais jamais vu douter de sa
fortune. Il arriva le 4  Wittemberg; le 5, aprs avoir chass l'ennemi
de Zalma et de Seyda, il prit position  gauche de cette dernire ville,
 cheval sur la route de Jterbogt. Le gnral Tauenzien occupait
Jterbogt. Le 8 seulement, Blow arrivait  Kunz-Lippsdorf,  trois
lieues, et le prince royal de Sude  Lobessen,  sept lieues sur la
droite. Le marchal Ney avait l'ordre de se porter  Baruth, et
l'occupation de Seyda lui en donnait le moyen. Il fallait, le 6, avant
le jour, prendre la route de Dahne par Maxdorf, avec les 7e et 12e
corps, en tournant Jterbogt, et laisser le 4e  Gohlsdorf, pour masquer
le mouvement. L'ennemi n'tait point runi et ne pouvait connatre notre
direction. Le marchal, plac  Dahne, se trouvait en communication avec
l'Empereur et en mesure de marcher sur Berlin.

Au lieu de cela, le 4e corps fut dirig, le 6 au matin, sur la route de
Jterbogt, et rencontra prs de Dennewitz le gnral Tauenzien, qui lui
opposa une vive rsistance. Par une incroyable fatalit, les 7e et 12e
corps ne parurent sur le terrain qu' trois et quatre heures[65].
Pendant ce temps, le gnral Blow arrivait au secours de Tauenzien, et
le 4e corps soutenait seul les efforts de l'ennemi. Le plateau de
Dennewitz, le village de Gohlsdorf, furent pris et repris. Le marchal
Ney donna comme toujours l'exemple de la plus brillante valeur.

Mais, au milieu de l'affaire, le 12e corps fit un mouvement de flanc que
l'on prit pour une retraite. L'ennemi redoubla d'efforts. Le 4e corps,
fatigu d'un combat ingal, perdit la position de Dennewitz. Le prince
royal de Sude, arrivant de Lobessen sur notre gauche, menaait de nous
envelopper. Le marchal Ney prit le parti de la retraite, que dj
peut-tre il ne pouvait plus empcher. Elle se fit d'abord en bon ordre.
Bientt, deux divisions saxonnes du 7e corps ayant lch pied, l'ennemi
lana sa cavalerie et ses masses d'infanterie entre les 4e et 12e corps.
La cavalerie du duc de Padoue essaya en vain de les arrter: les deux
corps d'infanterie furent spars et se retirrent prcipitamment
jusqu' Torgau, le 4e par Dahne, le 12e ainsi que le 7e par Schweidnitz.
Le 8, le marchal Ney runit son arme sous les murs de Torgau.

Nous perdmes 10,000 hommes et 26 pices de canon. L'effet moral fut
plus dplorable encore. Trois corps d'arme taient vaincus pour la
seconde fois par des Prussiens; il est vrai que ces trois corps se
composaient en partie d'Allemands et d'Italiens, mais ils n'en portaient
pas moins le nom d'arme franaise.

Arrtons-nous ici un moment pour rechercher les causes de tant de
dsastres. Comment cette belle arme, dirige par Napolon, tait-elle
ainsi dtruite? Comment tant de gnraux expriments, tant d'illustres
marchaux ne paraissaient-ils plus devant l'ennemi que pour prouver des
revers? C'est que d'abord les allis s'taient fait un principe de ne
jamais combattre Napolon en personne. Se retirer devant lui, attaquer
ses lieutenants en son absence, tait leur seule tactique. On dit que
Moreau et Jomini leur avaient donn ce conseil. Ainsi, en Silsie,  la
reprise des hostilits, Blcher rejeta les Franais de l'autre ct du
Bober;  l'approche de Napolon, il se retira lui-mme dans le camp
retranch de Schweidnitz. Napolon partit pour Dresde; Blcher prit
l'offensive et gagna la bataille de la Katzbach. Napolon reparut;
Blcher se retira encore derrire la Queisse. Il repoussa une troisime
fois Macdonald jusqu'aux environs de Dresde, puis il revint  Bautzen,
rglant toujours ses mouvements sur ceux de Napolon.

Schwartzemberg se conduisit de mme. Il marcha sur Dresde  la fin
d'aot, croyant Napolon occup en Silsie. Napolon arriva, gagna la
bataille, et cet vnement confirma bien les allis dans la pense
d'viter de le combattre en personne. Trois fois Schwartzemberg fit une
nouvelle tentative, et trois fois il se replia  la seule approche de
l'Empereur. C'tait un jeu jou entre Blcher et lui d'attirer tour 
tour Napolon en Bohme et en Silsie, de fuir le combat, et chercher
ensuite  profiter de son absence.

Mais enfin comment suffisait-il aux allis d'viter Napolon?
N'avions-nous pas d'autres gnraux distingus? Et ne pouvait-on plus
esprer de vaincre avec des hommes tels que Macdonald, Ney, Oudinot,
Vandamme? Je pense que leurs dfaites successives doivent tre
attribues  deux principales causes: la composition des gnraux et
celle des soldats.

Les gnraux avaient vu avec inquitude commencer cette campagne; tous
blmaient l'Empereur de n'avoir pas fait la paix  Prague. Plusieurs
avaient acquis des richesses et de hautes positions qu'ils regrettaient
de compromettre. Chacun voulait faire  sa tte, et l'on sait qu'au
moment du pril, les plus illustres ne se pressaient pas de porter
secours  leurs camarades. Ds le dbut de la campagne, Napolon se
plaignait du peu de confiance que les gnraux avaient en eux-mmes.
Les forces de l'ennemi, disait-il, leur paraissent considrables
partout o je ne suis pas. En effet, leur correspondance ne contenait
que des plaintes et des accusations mutuelles.

Aprs la dfaite de Katzbach, Macdonald crivait au major gnral:

Sa Majest doit rapprocher d'Elle cette arme,  l'effet de lui donner
une plus forte constitution et de retremper tous les esprits. Je suis
indign du peu de zle et d'intrt que l'on met  La servir. J'y mets
toute l'nergie, toute la force de caractre dont je suis capable, et il
en a fallu dans la trs-pnible circonstance dans laquelle je me suis
trouv. Je ne suis ni second ni imit.

On pense bien que plus les gnraux taient levs en grade o
distingus par leur rputation, moins on les trouvait disposs 
l'obissance. Ainsi, comme je l'ai dit, les trois corps qui composaient
l'arme du Nord taient commands par le gnral Bertrand (4e corps), le
gnral Reynier (7e), le marchal Oudinot (12e); le commandement en chef
de cette arme fut confi d'abord au marchal Oudinot, puis au marchal
Ney. Ni l'un ni l'autre n'eurent  se plaindre de Bertrand. Cet officier
gnral tait d'un caractre doux; ancien officier du gnie, il dbutait
dans le commandement des troupes. Personnellement dvou  l'Empereur,
qui venait de le nommer grand marchal du palais, il mettait toute sa
gloire  le bien servir; mais Reynier, officier d'un rare mrite, se
croyait bien l'gal de tous les marchaux et n'aimait pas  servir sous
leurs ordres. Quant  Oudinot, qui avait d'abord command en chef les
trois corps, il dut tre vivement bless de voir donner ce commandement
au marchal Ney; c'tait lui dire clairement que Napolon tait
mcontent de lui et ne le croyait pas capable de rparer la faute qu'il
avait commise  Groosbeeren. Il en rsulta de l'inexcution dans les
ordres, des froissements, des conflits d'autorit[66].

Le marchal Ney s'en plaignit avec son nergie et sa rudesse
accoutumes. Il crivait au major gnral, le 10 septembre, aprs
l'affaire de Jterbogt:

Le moral des gnraux, et en gnral des officiers, est singulirement
branl. Commander ainsi n'est commander qu' demi, et j'aimerais mieux
tre grenadier. Je vous prie d'obtenir de l'Empereur, ou que je sois
seul gnral en chef, ayant sous mes ordres des gnraux de division
d'aile, ou que Sa Majest veuille bien me retirer de cet enfer. Je n'ai
pas besoin, je pense, de parler de mon dvouement. Je suis prt  verser
tout mon sang, mais je dsire que ce soit utilement. Dans l'tat actuel,
la prsence de l'Empereur pourrait seule rtablir l'ensemble.--Et le 23
septembre: Je ne me lasse point de rpter qu'il est absolument
impossible de faire obir le gnral Reynier; il n'excute jamais les
ordres qu'il reoit. Je demande que ce gnral ou moi reoive une autre
destination...

La seconde cause de nos revers venait de la composition de l'arme. Dj
 Wagram, Napolon se plaignait de ne plus avoir les soldats
d'Austerlitz. Assurment,  cette poque, nous n'avions pas les soldats
de Wagram. Il y eut sans doute des moments d'lan, de beaux traits de
bravoure. Quand les gnraux marchaient au premier rang, les soldats se
laissaient entraner par leur exemple; mais cet enthousiasme durait peu,
et les hros de la veille ne tmoignaient le lendemain que de
l'abattement et de la faiblesse. Ce n'est point sur les champs de
bataille que les soldats subissent leurs preuves les plus rudes; la
jeunesse franaise a l'instinct de la bravoure. Mais un soldat doit
savoir supporter la faim, la fatigue, l'inclmence des temps; il doit
marcher jour et nuit avec des souliers uss, braver le froid ou la pluie
avec des vtements en lambeaux, et tout cela sans murmurer et mme en
conservant sa bonne humeur. Nous avons connu de pareils hommes; mais
alors c'tait trop demander  des jeunes gens dont la constitution tait
 peine forme et qui,  leur dbut, ne pouvaient pas avoir l'esprit
militaire, la religion du drapeau et cette nergie morale qui double les
forces en doublant le courage. Ds les premiers jours, le marchal
Gouvion Saint-Cyr craignait de ne pouvoir dfendre Dresde avec de
pareils rgiments, et, le 3 septembre, il crivait:

La grande supriorit des forces de l'ennemi nous laisse  craindre des
rsultats fcheux; d'abord, par rapport  cette infriorit si
disproportionne dans toutes les armes, et plus encore par le
dcouragement occasionn surtout par le manque de subsistances. On ne
peut tenir les soldats dans les camps; la faim les chasse au loin. Il
est  craindre sous peu de jours une dsorganisation complte, si on ne
peut leur fournir des subsistances.

 la mme poque (aprs l'affaire de la Katzbach) Macdonald rptait
que: son arme n'avait ni force, ni consistance, ni organisation, et
que si dans ce moment on l'exposait  un chec, il y aurait dissolution
totale.

Enfin, le marchal Ney, qui avait reu l'ordre de passer l'Elbe 
Torgau, afin de concourir au mouvement offensif que l'Empereur prparait
contre Berlin, rpondait, le 12 septembre: que, dans ce cas, il fallait
s'attendre  une bataille, et que, si son arme devait y prendre part,
on devait la rapprocher des autres corps vers Meissen; car, si nous
voulions forcer l'Elster, l'abattement de ses troupes tait tel que l'on
devait craindre un nouvel chec.

La mauvaise conduite, ou mme la dsertion de quelques troupes de la
Confdration du Rhin, augmentait encore le mal. C'tait  la fois un
affaiblissement numrique et un motif de dcouragement pour nos soldats.

Par toutes ces causes, la dsorganisation de la Grande Arme faisait de
rapides progrs. J'ai dit que le 1er corps fut rduit de moiti aprs
l'affaire de Kulm; le 13 septembre, le marchal Ney portait la force
relle des 4e, 7e et 12e corps  28,000 hommes, et le 24,  22,000
seulement.

Ces trois corps, au commencement de la campagne, prsentaient un total
de 65,000 hommes; le 3e corps de cavalerie, de 6,000 chevaux, tait
rduit  4,000: on peut juger par l des pertes des autres corps, et
particulirement  l'arme de Silsie.

Napolon supportait tant de revers avec une patience, un courage, une
grandeur d'me vraiment dignes d'admiration. Les marchaux Ney, Oudinot,
Macdonald, qui n'avaient pas pu seconder ses projets, ne reurent de lui
aucun reproche; il faisait la part de la mauvaise fortune, il excusait
les erreurs, il pardonnait mme les fautes. Si des querelles survenaient
entre les gnraux, son autorit intervenait paternellement, sans
blesser leurs susceptibilits rciproques. Il calmait l'irritation de
l'un, ranimait le courage de l'autre, rappelait  celui-ci les principes
de la subordination,  celui-l les gards que nous devons  nos
infrieurs. Les marchaux Macdonald et Ney conservrent leurs
commandements, malgr l'abattement du premier et les plaintes
continuelles du second. Le 12e corps fut dissous, et le marchal Oudinot
appel au commandement de la jeune garde. Cet emploi convenait  sa
tmraire valeur.

Ainsi, le 10 septembre, presque tous les corps qui composaient l'arme
franaise avaient t vaincus en dtail et dans toutes les directions.
Le nombre des prsents sous les armes tait rduit  prs de moiti.
L'arme ennemie de Silsie sur la rive droite de l'Elbe; celle de Bohme
sur la rive gauche, cherchaient  nous resserrer dans Dresde. L'arme du
Nord allait passer l'Elbe entre Wittemberg et Magdebourg. Nos
communications avec la France taient inquites par de nombreux
partisans. Chaque jour rendait plus douteuse la fidlit des princes de
la Confdration du Rhin. Tout cela tait le rsultat d'un mois de
campagne. Les coaliss avaient au moins 100,000 hommes de plus que nous;
et pourtant la prsence de Napolon leur inspirait une telle crainte
qu'avant de tenter un effort gnral, ils attendaient encore la rserve
de 50,000 hommes qu'amenait Benningsen, et qui s'approchait de la
Silsie.




CHAPITRE V.

PROJETS DE NAPOLON.--OPRATIONS DU 1er CORPS SUR LA FRONTIRE DE
BOHME.--POSITIONS DES ARMES  LA FIN DE SEPTEMBRE.--MOUVEMENT GNRAL
DES ARMES ALLIES.--NAPOLON QUITTE DRESDE POUR LES ATTAQUER.--BATAILLE
DE LEIPSICK.--RETRAITE.--BATAILLE DE HANAU.--NAPOLON PASSE LE
RHIN.--LES 1er ET 14e CORPS RESTENT ENFERMS DANS DRESDE.


Plus nos revers se multipliaient, plus il devenait difficile de
conserver la ligne de l'Elbe, et surtout de continuer  faire de Dresde
le centre des oprations. Nous avons dj dit que la dclaration de
guerre de l'Autriche compromettait cette ligne, en permettant  l'ennemi
de la tourner par la Bohme, et depuis un mois, nos dfaites
successives, le nombre toujours croissant des ennemis, rendaient
ncessaire l'adoption d'un nouveau systme. Pourtant Napolon ne pouvait
consentir  abandonner l'Elbe. En se maintenant ainsi au centre de
l'Allemagne, il rassurait les princes de la Confdration du Rhin; il
menaait galement Berlin, la Silsie et la Bohme. Une victoire pouvait
le ramener sur l'Oder et dissoudre la coalition. Il forma seulement le
projet de porter le centre de ses oprations  Torgau et de manoeuvrer
sur les deux rives de l'Elbe, depuis Berlin jusqu' la Bohme, depuis
l'Oder jusqu' la Westphalie. Le point de Torgau tait en effet plus
central; sur la droite de Wittemberg et Magdebourg, sur la gauche
Meissen et Dresde lui servaient de point d'appui. Pendant que Napolon
mditait ce plan et en prparait l'excution, il restait de sa personne
 Dresde, surveillant galement les oprations de l'arme de Silsie et
de l'arme de Bohme, et toujours prt, soit  profiter des fautes de
l'ennemi, soit  rparer celles de ses lieutenants.

Nous avons laiss les 1er et 14e corps gardant les dbouchs des
montagnes de la Bohme; la 2e division du 1er corps d'avant-garde 
Nollendorf, la 1re  Peterswalde, la 23e  Hellendorf. Le 14 au matin,
l'avant-garde ennemie prit l'offensive. Collordo attaqua le 14e corps
par la route de Breitenau, et Wittgenstein le 1er corps par la route de
Peterswalde. La division Dumonceau se retira prcipitamment sur
Peterswalde; la 1re division, prvenue un peu tard, prit les armes  son
tour. J'ai dit que cette division ne se composait plus que de sept
bataillons au lieu de quatorze. Le gnral Philippon les plaa en
bataille en avant de Peterswalde. Il ne forma point de rserve, n'envoya
point de tirailleurs, et semblait remettre au hasard le rsultat de
cette journe. Ce rsultat ne se fit pas longtemps attendre.  peine la
2e division eut-elle dpass Peterswalde que les soldats de la 1re
voyant l'ennemi s'approcher par la grande route, et d'autres colonnes
manoeuvrer sur leur flanc droit, furent saisis d'une terreur panique. Ils
se prcipitrent ple-mle dans Peterswalde, dont les premires maisons
taient dj occupes par les tirailleurs ennemis. Les officiers, les
gnraux eux-mmes furent entrans dans cette droute. Heureusement
l'ennemi, qui n'avait pas de cavalerie, ne nous poursuivit pas
trs-vivement. Nous nous rallimes  moiti chemin de Hellendorf,  la
lisire des bois qui s'tendent le long de la route, et sous l'appui de
la 23e division. On perdit peu de monde, et proportionnellement plus
d'officiers que de soldats. Le 17e eut trois officiers tus, trois
blesss; le 36e deux officiers de tus. Dans des circonstances aussi
malheureuses, il appartient aux officiers de donner l'exemple, et ce
sont toujours eux qui doivent se retirer les derniers. Je fis peu de
reproches aux soldats, il fallait viter de les dgrader  leurs propres
yeux; c'tait achever de les perdre que de leur enlever l'estime
d'eux-mmes. Le comte de Lobau, qui ne nous quitta pas un instant,
paraissait calme; sa physionomie seule exprimait le mcontentement et
l'irritation que lui causait cette dbandade. Le gnral Philippon paya
pour tout le monde, comme on va le voir.

 peine tions-nous rallis et forms en bataille le long du bois de
Hellendorf, que je vis sortir de ce bois un chirurgien-major tranant
par le collet un conscrit qui se dbattait en jetant de grands cris. Il
me l'amena en m'assurant qu'il l'avait vu se mutiler; ce soldat en effet
avait un doigt emport et la main toute noire de poudre. Le
chirurgien-major me conjura de le faire fusiller; heureusement, il
n'tait pas de ma brigade, et je me contentai de le chasser
honteusement. D'autres peut-tre auraient agi autrement, et aprs ce qui
venait de se passer, un exemple leur et paru ncessaire. J'avoue que si
quelque chose peut excuser une excution arbitraire, c'est une lchet
pareille en prsence de l'ennemi. Un soldat qui se mutile pour ne pas
s'exposer  une mort glorieuse, mrite de mourir d'une mort infme.

Le soir, tout le corps d'arme reprit position sur les hauteurs de
Gieshbel. Le 14e corps se retira galement  Liebstadt.

Le 15, Napolon partit de Dresde avec la garde; il se rendit  Gieshbel
et reprit sur-le-champ l'offensive. Il ne voulait pas envahir la Bohme,
mais rejeter l'ennemi au del des montagnes, le forcer de dployer son
arme tout entire, reconnatre sa force et sa position. Le 1er corps,
formant l'avant-garde de la garde impriale, suivit la route de
Peterswalde. La 42e division l'appuya  gauche par Bahra; le reste du
14e corps  droite par Frstenwald. L'ennemi se retira, et nous campmes
 Hellendorf. Le lendemain matin, au moment o nous allions partir, le
gnral Philippon reut une lettre du major gnral, qui lui annonait
sa mise  la retraite. Cette svrit frappa beaucoup les officiers et
mme les soldats; peut-tre tait-elle trop rigoureuse. Il n'y avait 
lui reprocher que son peu d'intelligence, et ce n'tait pas une raison
pour briser ainsi sa carrire en lui enlevant son commandement au moment
o l'on marchait  l'ennemi. Le gnral Cassagne arriva en mme temps
pour le remplacer. Le mouvement continua; l'ennemi prit position dans la
plaine de Kulm, et nous campmes sur les hauteurs de Nollendorf. Le 17,
la 23e division resta en position  Nollendorf; les autres divisions du
1er corps descendirent dans la plaine, prcdes par la cavalerie du
gnral Ornano, et toujours appuyes  gauche par la 42e division.

L'Empereur, plac sur les hauteurs de Nollendorf, observait et dirigeait
ce mouvement. Au moment o ma brigade passa prs de lui, il me fit
appeler pour me donner un ordre insignifiant. Cela voulait dire
seulement qu'il savait que j'tais l et qu'il pensait  moi. C'tait
assez son usage quand il voulait tmoigner une distinction  l'un des
officiers de son arme. Depuis ce moment, je n'ai jamais revu
l'Empereur. Je conserve du moins avec intrt et reconnaissance ce
dernier souvenir.

La cavalerie et la 42e division engagrent le combat dans la plaine, les
1re et 2e divisions en rserve. L'affaire fut brillante et sans
rsultats. La cavalerie prit une batterie autrichienne, qui fut bientt
reprise. La 42e division enleva le village d'Arbesau; le gnral
autrichien Collordo l'en chassa, et fit prisonniers 1,000 hommes de la
jeune garde avec le gnral Kreitzer, qui les commandait. La 42e
division se retira  Tellnitz; la 1re se rallia  elle, en traversant
des bois fourrs et presque impraticables. Le marchal Gouvion
Saint-Cyr, arriv un peu tard, se plaa  notre hauteur. Le gnral
Teste, qui tait descendu de Nollendorf dans la soire, s'arrta 
Knienitz.

Le lendemain 18, l'ennemi attaqua le gnral Teste; la 1re division se
plaa  sa droite. L'attaque fut repousse, et nous maintnmes notre
position.

Ce fut le dernier mouvement offensif que l'Empereur opra contre
Schwartzemberg. Il n'avait point de forces assez nombreuses pour
pntrer en Bohme, ce qui d'ailleurs l'aurait entran trop loin du
centre de ses oprations. Mais il voulait garder fortement les dbouchs
des montagnes, et ne plus permettre  l'ennemi de s'approcher si
facilement de Dresde: Mon intention, crivait-il, est qu'on tienne
ferme  Borna et  Gieshbel, et que je n'aie aucune inquitude pour ces
deux positions. Il faut que l'ennemi ne puisse nous en dbusquer que par
un mouvement gnral de son arme, qui justifierait alors le mouvement
que je ferais contre lui; mais il ne faut pas qu'il m'oblige  ce
mouvement avec de simples divisions lgres, comme cela vient d'avoir
lieu.

En consquence, le 1er corps devait garder la route de Peterswald, le
14e celle de Frstenwald. Le 19, le 1er corps prit position 
Giesshbel, en laissant la 23e division en avant-garde  Hellendorf.
L'Empereur donna lui-mme les instructions les plus prcises et les plus
dtailles pour la retraite. Il recommandait avec raison de ne faire de
jour aucun mouvement rtrograde.

Le 1er corps garda cette position jusqu'au 7 octobre. Notre petite
campagne n'avait pas dur quinze jours; c'tait beaucoup dans l'tat
d'puisement o se trouvaient les soldats. Le plus grand embarras venait
du manque de vivres. Napolon y donnait tout le soin possible. On avait
runi de grands magasins de farine  Torgau; plusieurs convois furent
envoys  Dresde. Le 18 septembre, l'Empereur crivait au marchal
Gouvion Saint-Cyr pour l'en informer; il dsirait porter la ration
journalire  4 onces de riz et 16 onces de pain; cependant les
distributions se faisaient rarement et d'une manire fort irrgulire.
C'tait une des grandes causes de l'affaiblissement physique et moral de
nos soldats. Pendant l'expdition que je viens de raconter, le temps
avait presque toujours t mauvais, les chemins impraticables. L'aspect
des lieux o nous avions prouv tant de revers frappait l'imagination
des soldats. Nous n'aurions d revoir la route de Peterswalde et la
plaine de Kulm que pour prendre une revanche clatante. Au lieu de cela,
tout s'tait pass en marches et contre-marches, et, aprs une affaire
douteuse, nous nous retirions pour reprendre nos positions. Les soldats,
qui n'taient point dans le secret des manoeuvres de Napolon, en
concluaient que l'arme de Bohme tait invincible et que nous tions
rduits devant elle  nous tenir sur la dfensive. La dsorganisation
faisait de si rapides progrs qu'un ordre du jour prescrivit de dcimer
les soldats qui quittaient leurs drapeaux. Ainsi les hommes isols
devaient tre arrts, et lorsque l'on en aurait runi dix, les gnraux
les feraient tirer au sort pour en fusiller un en prsence de la
division. La mme peine fut ordonne contre tous ceux qui seraient assez
lches pour se mutiler. Ces ordres rigoureux n'taient sans doute que
comminatoires, mais ils tmoignaient de l'affaiblissement moral de nos
troupes.

Nous cherchmes du moins  utiliser le temps de repos qui nous fut
accord au camp de Gieshbel. On construisit d'assez bonnes baraques
pour mettre les soldats  l'abri. Quelques distributions de vivres
furent faites, et l'on mit  profit les faibles ressources qu'offraient
encore les villages environnants. Rien ne pouvait empcher les soldats
de dvorer tout ce qui leur tombait sous la main, et plus de 80 hommes
du 12e s'empoisonnrent pour avoir mang le fruit d'un arbuste nomm
_rhamnus alaternus_.

Le gnral Cassagne, notre nouveau gnral de division, avait du zle,
des manires aimables, un caractre facile. Je n'ai pas pu le juger
militairement, parce que depuis sa nomination nous n'avions eu presque
rien  faire, mais j'ai t fort content de mes rapports avec lui. Il
dirigeait particulirement la 1re brigade, que le dpart du gnral
Pouchelon laissait un peu  l'abandon. Pour moi, je m'occupais
constamment de la mienne. Le colonel Susbielle du 17e me secondait.
J'tais assez content des chefs de bataillon, surtout de M. Locqueneux,
nouvellement nomm. Les officiers infrieurs des deux rgiments
faisaient de leur mieux et donnaient aux soldats de bons exemples
souvent bien mal suivis.

Le 29 septembre, la 1re division alla relever la 23e  Hollendorf, pour
y faire l'avant-garde avec la cavalerie lgre. Ce service fut pnible,
car la surveillance de tous les instants tait aussi ncessaire que
difficile  obtenir. Cependant,  force de soin, le service des
grand'gardes, des patrouilles et des reconnaissances se fit aussi bien
que possible. La plus grande difficult tait toujours d'empcher les
soldats de quitter le camp pour chercher des vivres aux environs, mme
au risque d'tre enlevs par les patrouilles ennemies.

Nous ne fmes point attaqus et nous restmes dans cette position
jusqu'au 7 octobre, ainsi que je le dirai quand j'aurai parl des
oprations des autres corps de la Grande Arme.

Aprs avoir loign de Dresde l'arme de Bohme, Napolon voulut aussi
en loigner l'arme de Silsie. Le marchal Macdonald tait  Hartau et
 Stolpen, presque entour par Blcher, qui occupait Burka,
Bischofwerda, Neustadt et Barkersdorf. Macdonald reut l'ordre
d'attaquer, le 22, et de pousser l'ennemi jusqu' ce qu'il le trouvt en
position, prt  recevoir la bataille. L'Empereur devait rester en
arrire; mais il rejoignit Macdonald le 22, et dirigea lui-mme le
mouvement. Il savait par exprience que tout allait mal en son absence.
L'attaque eut lieu; Blcher se retira sur la position de Burka et y
concentra son arme. Cette position tait avantageuse, et, en cas de
revers, la retraite assure par les ponts de la Spre.

Ainsi l'arme coalise ne voulait rien entreprendre de srieux avant
l'arrive du gnral Benningsen; elle vitait seulement de se laisser
entamer, et se bornait  nous harceler et  nous faire tout le mal
possible dans des combats partiels. Voici quelle tait  la fin de
septembre la position des armes belligrantes:

Le 1er et le 14e corps gardaient les environs de Dresde, sur la rive
gauche de l'Elbe, aux environs de Pirna; le 2e corps,  Freyberg,
surveillait la route de Chemnitz; les 3e, 5e et 11e corps, avec les 2e
et 4e de cavalerie, sur la rive droite de l'Elbe, taient opposs 
l'arme de Silsie dans les environs de Weisig; le roi de Naples, avec
le 6e corps et le 1er de cavalerie,  Meissen et Grossenhayn, maintenait
la communication avec Torgau, et surveillait le cours de l'Elbe jusqu'
cette place; le marchal Ney, sur la rive gauche  Dessau, observait les
mouvements de l'arme du Nord place de l'autre ct du fleuve; le
prince Poniatowski avec le 8e corps et la cavalerie lgre du gnral
Lefebvre-Desnouettes, tait  Altenbourg, se liant avec le 2e corps et
le 3e de cavalerie qui occupaient Leipzick; le duc de Castiglione, qui
avait quitt Wrtzbourg, avec son corps d'arme nouvellement organis,
s'approchait d'Ina.

Du ct des coaliss, l'arme de Bohme occupait la plaine de Kulm,
ayant sa gauche dans la direction de Chemnitz; l'arme de Silsie,
place  Bautzen, se liait  l'arme de Bohme par Stolpen, et  l'arme
du Nord par Elsterwerda; l'arme du Nord occupait les bords de l'Elster
depuis Herzeberg jusqu'au confluent de l'Elbe; elle assigeait
Wittemberg et s'tendait ensuite le long de l'Elbe jusqu'au confluent de
la Saale.

On tait dans cette position, lorsque le gnral Benningsen arriva 
Leutmeritz le 26 septembre, et fit sa jonction avec l'arme de Bohme.
Alors, le mouvement offensif des allis fut dcid; l'arme de Bohme,
marchant par son flanc gauche, devait se porter sur Leipzick; l'arme du
Nord et celle de Silsie suivraient la mme direction, aprs avoir pass
l'Elbe. Ainsi Napolon allait tre envelopp par trois armes ennemies.

L'arme de Bohme marcha lentement; le 5 octobre elle occupait Zwickau
et Chemnitz. En Silsie, le gnral Blcher masqua habilement son
mouvement; il laissa deux corps de troupes  Stolpen et Bischofwerda; il
fit des dmonstrations de passage  Meissen pendant qu'il portait
rapidement son arme  Wartenburg, au confluent de l'Elster et de
l'Elbe, o il effectua son passage les 3 et 4 octobre, malgr
l'opposition du 7e corps. Le 4, l'arme du Nord, commande par le prince
royal de Sude, passa galement l'Elbe  Roslau.  cette nouvelle,
l'Empereur partit de Dresde le 7 octobre pour se porter au-devant de
Blcher, qui tait le plus rapproch de lui. Il esprait, par une de ces
manoeuvres qui lui taient si familires, surprendre les armes ennemies
au milieu de leur marche et les vaincre ainsi sparment. Le marchal
Gouvion Saint-Cyr, avec les 1er et 14e corps, resta charg de la dfense
de Dresde, et se trouva ds ce moment isol du reste de l'arme. Je n'ai
donc point  crire en dtail les oprations de la Grande Arme,
puisqu'elles n'ont plus aucun rapport avec le 1er corps; je vais
seulement, en terminant ce chapitre, les raconter trs-sommairement,
pour reprendre ensuite l'histoire du 1er corps jusqu' la fin de cette
malheureuse campagne.

Le roi de Naples reut le commandement des troupes qui taient en
prsence de l'arme de Bohme, et qui se composaient des 2e, 5e et 8e
corps et du 4e de cavalerie. De son ct, Napolon arriva le 9 
Eilenburg sur la Mlde; il avait avec lui la garde impriale et les 3e,
4e, 6e, 7e et 11e corps. La garde avait peu souffert, et, malgr toutes
les pertes des diffrents corps d'arme, il est difficile d'valuer la
force totale  moins de 125,000 hommes. Blcher tait  Dben et le
prince de Sude  Dessau. L'Empereur marcha  leur rencontre, pour les
rejeter sur la rive droite de l'Elbe; mais, contre son attente, ils se
retirrent sur la rive gauche de la Mlde, et bientt mme derrire la
Saale,  Bernburg, Rothenburg et Halle, dcouvrant ainsi Berlin et toute
la Prusse. On assure que Napolon forma alors le projet d'une
contre-marche bien hardie. Nous avons vu avec quelle opinitret il
avait dfendu la ligne de l'Elbe, en ayant sa droite  Dresde et sa
gauche  Magdebourg. Il se proposa alors de conserver la mme ligne en
faisant volte-face, la gauche  Dresde et la droite  Magdebourg, o
l'on avait runi d'immenses approvisionnements. Dans cette position, on
aurait occup Berlin et dgag nos garnisons des places de l'Oder, en se
liant avec le prince d'Eckmhl, rest  Hambourg; mais l'arme tait
trop affaiblie au physique et au moral pour risquer sans tmrit une
entreprise aussi hardie. L'arme allie se serait trouve place entre
nous et la frontire du Rhin. Dans de pareilles circonstances,
l'interruption des communications avec la France tait chose bien grave.
L'habilet de l'Empereur pouvait lui procurer quelques avantages
partiels sur des corps dtachs de l'arme coalise; mais, tt ou tard,
il et t cras par leur supriorit numrique, et les consquences
d'une manoeuvre aussi tmraire auraient peut-tre t plus dsastreuses
encore que ne furent celles de la bataille de Leipzick.

Quoi qu'il en soit, la dfection de la Bavire rendit impossible
l'excution de ce plan. Napolon l'apprit, le 14,  Dben. Il n'tait
pas douteux que le royaume de Wurtemberg et le grand-duch de Bade ne
suivissent cet exemple. Alors les frontires de la France se trouvaient
dcouvertes depuis Huningue jusqu' Mayence, et sans doute les armes
autrichienne et bavaroise runies allaient s'y porter pour nous couper
la retraite. Dans cette extrmit, il fallait arriver au plus vite 
Leipzick, rouvrir les communications avec la France et viter d'tre
entirement envelopps. Napolon concentra son arme  Leipzick le 15.
Le mme jour, les ennemis furent en prsence. On rangea l'arme
franaise autour de la ville, et deux sanglantes batailles eurent lieu
les 16 et 18; 130,000 Franais combattirent contre 250,000 ennemis.
L'habilet et la bravoure finirent par cder  la supriorit du nombre;
les Saxons dsertrent sur le champ de bataille; la retraite commena
dans la nuit du 18 au 19; toute l'arme devait dfiler sur le pont de
l'Elster, et par une incroyable fatalit, un officier du gnie fit
sauter ce pont avant le passage de l'arrire-garde, qui fut prise dans
Leipzick. Nous perdmes 30,000 hommes tus ou blesss, 20,000
prisonniers et 150 pices de canon. L'arme suivit la route de
Weissenfels, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu' Hanau, o l'arme
autrichienne et bavaroise voulut lui barrer le chemin. L'arme
franaise, si affaiblie, si puise, retrouva son nergie pour combattre
d'anciens allis devenus bien inopinment nos ennemis. On leur passa sur
le corps; ils perdirent 6,000 hommes tus ou blesss, et 4,000
prisonniers. Notre perte totale fut d'environ 5,000. Ce dernier effort
termina les oprations de la Grande Arme en Allemagne. L'Empereur passa
le Rhin  Mayence le 2 novembre, et ne songea plus qu' dfendre la
France.

Je reprends maintenant l'histoire du 1er corps, abandonn dans Dresde
avec le 14e.




CHAPITRE VI.

COMPOSITION DU 14e CORPS.--PLAN DE LA DFENSE DE DRESDE.--SORTIE DU 17
OCTOBRE.--OPINIONS DU CONSEIL DE DFENSE.--SORTIE DU 6 NOVEMBRE.


Au commencement d'octobre, le 14e corps occupait encore Liebstadt, et le
1er corps le camp de Gieshbel, la 1re division d'avant-garde 
Hellendorf,  environ 6 lieues de Dresde. Le 7 octobre, Napolon, au
moment de son dpart, ordonna de replier les deux corps d'arme sur les
positions de Pirna et de Dohna, en tenant la cavalerie et
l'arrire-garde le plus loin possible. Si ce mouvement n'et pas t
prescrit, nous y aurions t forcs deux jours plus tard, et mme il ne
fut pas possible de conserver Pirna. Le gnral Benningsen avait relev
l'arme autrichienne devant Dresde; il commena ses oprations par une
reconnaissance gnrale qu'il voulait pousser jusque sous les murs de la
ville. Ma brigade, reste seule  Hellendorf, en partit la nuit pour se
retirer  Pirna; la cavalerie lgre suivit ce mouvement dans la matine
du 8, toujours harcele par la cavalerie ennemie. Le 8 matin, soixante
hommes de la 23e division furent pris dans une redoute en avant de
Pirna. Les jours suivants, nous continumes notre retraite en tenant
toujours tte  l'avant-garde ennemie. Le 10, le comte de Lobau eut un
cheval tu sous lui, et ce fut bien sa faute; il s'tait plac sur une
chausse fort leve prs de Grnewiese; les troupes taient en bataille
des deux cts de la route; la chausse servait de point de mire 
l'artillerie ennemie, et il tait impossible que, dans le groupe de son
tat-major, personne ne ft atteint. Le 11, nous rentrmes dans Dresde,
ainsi que le 14e corps, qui avait suivi notre mouvement de retraite par
la droite. Le 1er corps fut plac dans le faubourg de Pirna, la 1re
division en tte au Grossgarten.

Le 14e corps, runi ainsi au 1er pour la dfense de Dresde, se composait
de 4 divisions; la 42e (Mouton-Duvernet), la 43e (Claparde), la 44e
(Berthezne) et la 45e (Razout). On a vu plus haut que la 42e avait t
souvent dtache avec nous. Mouton-Duvernet, ancien militaire, sage et
expriment, devint plus tard une des victimes de nos dissensions
politiques; on l'a fusill en 1815 pour avoir pris le parti de Napolon
pendant les Cent-jours. Claparde, brave militaire, couvert de
blessures, bon camarade et gnralement aim; il fut nomm depuis pair
de France, gouverneur du palais de Strasbourg et inspecteur gnral
permanent des troupes de la 1re division. Berthezne a fait partie,
depuis, de l'expdition d'Alger, en 1830. J'ai parl de Razout dans la
campagne de Russie; il avait t bon colonel d'infanterie;
malheureusement, sa vue excessivement basse l'empchait de rien juger
sur le terrain, et il ne pouvait que s'en rapporter  tous ceux qui
l'entouraient. On avait  l'arme impriale l'incroyable manie de ne
jamais se servir de lorgnons ni de bsicles; on ne voulait pas convenir
qu'on et la vue basse. Je n'ai connu que le marchal Davout qui ft
exception  cette rgle. Parmi les gnraux de brigade se trouvait
Letellier, l'un des jeunes gnraux de l'arme, ainsi que moi. On citait
sa bravoure brillante, son caractre bizarre et susceptible, sa tenue
originale comme sa conduite. Plusieurs chagrins domestiques ont depuis
altr son cerveau dj trop dispos  l'exaltation, et sous la
Restauration il a fini par un suicide. Les talents militaires du
marchal Saint-Cyr sont trop connus pour que j'aie besoin d'en faire
l'loge. Je me permettrai seulement d'ajouter qu'il avait deux
inconvnients bien graves: le premier de ne point porter secours aux
autres gnraux dans l'occasion, ainsi qu'on l'a vu  la bataille de
Kulm; le second de faire la guerre comme on joue aux checs, en
ngligeant entirement la partie morale si importante surtout pour
commander  des Franais. Pendant cette campagne, nous ne l'avons pas vu
une fois. Il ne montait pas  cheval, ne se prsentait point aux
troupes, ne recevait personne. Il envoyait ses ordres, on les excutait;
c'tait tout ce qu'il lui fallait, et nous ne connaissions de lui que sa
signature. Le comte de Lobau ne lui ressemblait gure. Ce n'est pas
qu'il ft d'un caractre aimable; ses manires taient brusques, son
corce rude. Mais du moins on le voyait toujours  cheval  la tte des
troupes. Il tait ardent, un peu irascible, d'un esprit juste, d'un
caractre ferme et droit. Deux pareils gnraux n'taient pas faits pour
s'entendre.

Les 1er et 14e corps runis pouvaient se monter,  cette poque, 
25,000 hommes. Il y avait  Dresde 30 gnraux, des administrateurs, des
employs de toute nature, des magasins de toute espce.

On a reproch au marchal Gouvion Saint-Cyr de n'avoir pas quitt Dresde
au moment o toutes les armes coalises marchaient sur Leipzick. Il
aurait pu faire en effet une diversion utile en manoeuvrant derrire
l'ennemi, ou bien en descendant l'Elbe dans la direction de Torgau. Pour
dcider cette question, il faut d'abord voir quels ordres il avait reus
de Napolon. L'Empereur en quittant Dresde, le 7 octobre, avait bien
prvu le cas de l'vacuation de cette place. Voici l'ordre qu'il avait
laiss  ce sujet: Le marchal Saint-Cyr fera filer sur Torgau, dans la
nuit du 7 au 8 et dans la journe du 8, tous les bateaux qu'on aura
chargs de blesss. Il sera prt dans la nuit du 8 au 9,  vacuer, s'il
y a lieu, la ville de Dresde, aprs avoir fait sauter les blockhaus,
brl tous les affts des pices qui servent  la dfense de la place,
et avoir enclou ces pices, brl tous les caissons et toutes les
voitures qui seraient rests et fait distribuer tous les effets
d'habillement  ses troupes, ne laissant ici que 5  6,000 malades trop
faibles pour pouvoir tre transports. Il sera ncessaire que les deux
divisions qui passeront la journe du 7  Dresde puissent occuper en
force Meissen et Nossen. Le marchal Saint-Cyr fera garder Sonnenstein
jusqu'au dernier moment. Il est convenable de laisser subsister le pont
de Meissen jusqu' ce que l'arrire-garde ait pass Meissen, puisqu'
tout vnement ce pont pourra devenir utile.

Mais le 10 octobre,  Dben, au moment o Napolon esprait battre
isolment l'arme de Silsie et l'arme de Berlin, le major gnral
crivait au marchal Gouvion Saint-Cyr:

L'Empereur compte qu' tout vnement vous garderez Dresde. Si
cependant, par suite des vnements, vous ne pouviez pas conserver cette
place (_et l'Empereur espre que cela n'aura pas lieu_), vous pourrez
vous retirer sur Torgau par l'une ou l'autre rive. S'il y a ici une
bataille et que l'ennemi soit vaincu, les Autrichiens rentreront dans
leurs frontires, et l'Empereur se rapprochera de Torgau par la rive
droite pour se mettre en communication avec vous. Si, au contraire, il
n'y a pas de bataille, il est possible que l'Empereur manoeuvre sur la
rive droite de l'Elbe, pour tomber sur la ligne d'opration de l'ennemi.
En somme, la suite des vnements d'aujourd'hui et de demain peut tre
incalculable. L'Empereur compte sur votre fermet et votre prudence.

Enfin, le 14 octobre, prs de Leipzick, Napolon lui crivait encore que
tout allait tre dcid le 15 et le 16, et qu'il pouvait calculer qu'il
serait promptement dgag.

Ainsi l'intention de l'Empereur tait bien certainement que l'on
dfendt Dresde le plus possible. Il avait seulement indiqu la
direction  suivre dans le cas o l'on serait forc de l'abandonner. Il
est vrai que le 23 octobre, aprs la bataille de Leipzick, l'Empereur
envoya d'Erfurt au marchal Saint-Cyr et au marchal Davout,  Hambourg,
des agents dguiss portant des instructions ainsi conues:

_Les marchaux Saint-Cyr et Davout, les garnisons des places se feront
jour d'un ct ou de l'autre... S'ils s'entendent, s'ils sortent de
leurs murailles, ils sont sauvs; 80,000 Franais passent partout..._
Mais aucune de ces lettres ne parvint. Le devoir du marchal Saint-Cyr
tait donc de rester dans Dresde et de le dfendre. Cependant il ne
pouvait pas tre question de se renfermer dans la place. L'enceinte de
Dresde n'est pas susceptible de dfense; c'est un pentagone sans
ouvrages extrieurs et qui,  cette poque, tait en mauvais tat. Sur
la rive droite de l'Elbe, un simple ouvrage de campagne entourait le
faubourg de Neustadt; d'ailleurs, pour dfendre le corps de place il et
fallu dtruire les faubourgs, et Napolon n'avait pu se rsoudre 
traiter si cruellement la capitale d'un roi alli, du seul qui lui ft
rest fidle. Si Dresde et t dans les conditions d'une place de
guerre ordinaire, l'Empereur se ft content d'y laisser une garnison,
comme  Torgau et  Wittemberg.

Le second systme, le seul praticable, tait de dfendre le camp
retranch en avant de Dresde. Il se composait d'un ensemble de redoutes
sur les deux rives de l'Elbe, construites avec art et qui venaient
d'tre compltement rpares. Nos 25,000 hommes n'taient pas trop pour
remplir une semblable tche. Le 1er corps fut plac sur la rive gauche
de l'Elbe, la gauche appuyant au fleuve et la droite  la route de
Dippodiswalde. Les divisions du 14e corps dfendaient le reste de
l'enceinte, et le faubourg de Neustadt sur la rive droite. Les divisions
du 1er corps occupaient  tour de rle le Grossgarten. C'est un parc en
forme de carr long, situ en avant de la porte de Pirna, que l'on avait
mis en tat de dfense et qui se liait avec le systme des redoutes.
Nous faisions galement le service de ces redoutes, et le reste des
divisions tait log dans le faubourg de Pirna.

Le gnral Benningsen avait laiss devant Dresde le gnral Tolstoy avec
2,000 hommes de ses moins bonnes troupes; lui-mme avait continu sa
marche sur Leipzick. Au bout de quelques jours, le marchal Saint-Cyr
trouva le moment favorable pour tenter une sortie; nos ennemis taient
peu nombreux et obligs de former un long cercle autour de la place. Le
manque de vivres allait commencer  se faire sentir, et cette sortie
avait pour but de nous en procurer. D'ailleurs, l'ennemi construisait
des redoutes devant Racknitz, et il tait important de les dtruire. La
sortie fut annonce trois jours d'avance; on reconnaissait dans les
dispositions l'ensemble et la prcision qui distinguaient les ordres du
marchal Gouvion Saint-Cyr. J'en attendais le rsultat avec une
impatience qui n'tait pas exempte d'inquitude. Il ne s'agissait pas
seulement d'loigner l'ennemi et de nous procurer des vivres; nous
avions  rtablir l'honneur de nos armes,  prendre notre revanche, 
nous relever  nos propres yeux. Je runis les officiers suprieurs de
ma brigade, qui seuls taient dans le secret. Je leur parlai de
l'importance de profiter d'une occasion, peut-tre la dernire, de
terminer la campagne avec gloire: tous me promirent de joindre leurs
efforts aux miens, et ils ont tenu parole.

Le 17  midi prcis la division Razout marcha sur Plaen, la division
Claparde sur Racknitz, les divisions Cassagne et Dumonceau (1re et 2e)
sur Zchernitz. L'attaque fut vive et couronne de succs. Les
tirailleurs ennemis voulurent dfendre Zchernitz; on incendia le village
pour les en chasser. Les Russes ne purent rsister  la vigueur et 
l'ensemble de nos trois attaques. Ils furent renverss et se replirent
sur Dohna en nous abandonnant 1,200 prisonniers, 10 canons, des caissons
et un quipage de ponts. M. Locqueneux, chef de bataillon au 17e qui
commandait les tirailleurs de la division, les enleva admirablement et
leur communiqua sa brillante valeur. Il contribua beaucoup au succs de
cette journe. Les officiers du 17e le secondrent; deux furent blesss,
plusieurs mritrent l'honneur d'tre proposs pour la croix de la
Lgion. J'eus besoin de mon autorit pour empcher le colonel Susbielle
de se mler aux tirailleurs, comme un caporal de voltigeurs, au lieu de
rester  son rgiment.

Le gnral Tolstoy se retira dans la direction de Gieshbel. La 2e
division, qui faisait notre avant-garde, occupa Dohna, la 1re Sporwitz
et Lochwitz, la division Duvernet  notre droite. Quatre jours passs
dans cette position furent utilement employs. On runit les bestiaux,
les farines, les fourrages que le pays put procurer, dans un rayon de
quatre lieues en tous sens, depuis l'Elbe jusqu' Weisseritz; on
dtruisit les ouvrages de l'ennemi; on prit enfin tous les moyens
possibles pour prolonger la dfense de la place qui nous tait confie.

Bientt le gnral Chasteler, rest  Toeplitz pour couvrir la Bohme,
vint au secours du gnral Tolstoy; tous deux reprirent l'offensive. Le
22, le gnral Dumonceau fut attaqu  Dohna et se retira sur Lochwitz;
les deux divisions prirent position sur les hauteurs situes derrire ce
village. Le 24, nous continumes notre retraite jusqu' Racknitz,
Zchernitz et Strehlen. Le 26, nous rentrmes dans les faubourgs de
Dresde, en laissant en avant quelques bataillons que l'ennemi fit
replier le 28. La sortie du 7 octobre avait compltement russi: c'tait
un fourrage gnral auquel l'ennemi n'avait pu s'opposer. Nous nous
bornmes alors  l'occupation des faubourgs et des redoutes qui en
couvraient les approches.

Nous menions  Dresde une vie fort triste. La situation d'une ville
assige, la misre gnrale qui en est la suite, ne sont pas favorables
aux grandes runions et aux plaisirs. Cependant on aurait pu entretenir
des relations avec quelques personnes de la ville, et la moindre
distraction nous et t d'un grand secours. Je ne voulus m'en permettre
aucune. La garde des faubourgs et des redoutes qui leur servaient
d'avant-postes nous tait confie. Une attaque de vive force tait peu
vraisemblable; cependant nous ne devions rien ngliger. Je n'ai dj eu
que trop l'occasion de montrer combien nos troupes avaient besoin de
surveillance. Il est permis  la guerre d'tre vaincu; il n'est jamais
permis d'tre surpris. Je mettais beaucoup de prix pour ma part 
terminer avec honneur la tche qui nous avait t impose et dont le
triste dnoment ne pouvait pas se faire longtemps attendre.

Une grande question s'agitait en ce moment au conseil de dfense,
compos des gnraux de division et de l'intendant gnral runis chez
le marchal Saint-Cyr. Le rsultat de la bataille de Leipzick tait
connu; la Grande Arme se retirait au del du Rhin, et nous tions
abandonns. Le gnral autrichien Klenau venait d'arriver devant Dresde,
pour prendre le commandement des troupes qui formaient le blocus. Il
annonait hautement l'intention de ne point nous attaquer. Il savait que
les vivres allaient manquer, et il calculait d'avance le jour o nous
serions forcs de nous rendre; mais, avant d'en venir l, n'avions-nous
rien  tenter? Les instructions de l'Empereur prescrivaient de garder
Dresde le plus longtemps possible et d'attendre que l'on vnt nous
dgager. Aujourd'hui, la Grande Arme avait quitt l'Allemagne, et nous
n'attendions plus de secours. Le seul moyen de conserver  la France la
garnison de Dresde tait de sortir et de tcher de gagner Torgau par une
des rives de l'Elbe. On se rappelle que l'Empereur avait indiqu ce
mouvement dans le cas o nous serions forcs d'abandonner la ville.
Prolonger la dfense tait impossible; il fallait choisir entre la
sortie ou la capitulation. Les opinions furent partages. Le comte de
Lobau et le gnral Cassagne insistrent beaucoup pour que l'on tentt
une sortie. Ils avaient l'espoir de russir. L'arme assigeante tait
fort dissmine, car elle avait un grand cercle  former autour de la
place. Nous comptions prs de 25,000 hommes et beaucoup d'artillerie. En
se portant en masse sur la route de Torgau, on pouvait se flatter de
percer la ligne ennemie et d'arriver  Torgau, dont nous n'tions qu'
18 lieues. D'ailleurs, ce parti tait plus honorable, plus digne de
l'arme franaise; et telle et t sans doute mon opinion personnelle,
si mon grade m'et permis d'tre appel au conseil.

Le marchal Gouvion Saint-Cyr pensa tout autrement. Il ne voyait aucun
espoir de russir. Sans doute l'arme ennemie tait dissmine autour de
Dresde, mais le gnral Klenau savait trs-bien que nous ne pourrions
tenter une sortie qu'en descendant l'Elbe, et c'est prcisment de ce
ct qu'il avait runi ses principales forces. Il s'en fallait bien que
les deux corps runis prsentassent 25,000 combattants.
L'affaiblissement de nos soldats, leur dcouragement, dont nous nous
plaignions depuis si longtemps, ne permettaient pas de risquer une
tentative aussi hardie. D'ailleurs, ainsi que je l'ai dit, la guerre,
aux yeux du marchal Saint-Cyr, n'tait qu'un jeu d'checs; la partie
avait t perdue  Leipzick, et il ne comprenait pas l'avantage de
compromettre inutilement des soldats, de nombreux cadres d'officiers et
30 gnraux, dont les services pouvaient un jour tre encore si utiles.
La discussion fut vive et plus d'une fois renouvele, surtout entre le
marchal et le comte de Lobau. Les conseils de la prudence s'accordent
peu avec ceux de la valeur tmraire; les uns sont accuss de draison,
les autres de faiblesse, et, quand il s'agit d'honneur militaire, la
susceptibilit est permise. Cependant le temps s'avanait. Nous tions
aux premiers jours de novembre et nous allions manquer entirement de
vivres. Il fallait prendre un parti. Le marchal Saint-Cyr s'arrta  un
singulier terme moyen entre les deux opinions qui avaient partag le
conseil; ce fut de faire sortir les trois divisions du 1er corps, ainsi
que les divisions Razout et Duvernet, commandes par le comte de Lobau,
pendant que lui-mme resterait  Dresde avec les divisions Berthezne et
Claparde. Ce n'tait point ainsi que nous l'entendions. Nous dsirions
sortir tous ensemble; nous demandions au marchal de se mettre  notre
tte, de partager notre bonne ou mauvaise fortune. Quelques jours
auparavant il nous trouvait trop faibles pour percer la ligne ennemie.
Prtendait-il que l'on russirait mieux aujourd'hui avec deux divisions
de moins? Je sais bien quelle tait la pense du marchal Saint-Cyr: _Le
comte de Lobau_, aurait-il dit, _a fortement exprim le dsir de sortir
de Dresde, je n'ai point voulu m'y opposer; je lui ai donn toutes les
troupes dont j'ai pu disposer; mais comme ce n'est point mon avis, je
suis rest dans la place, et me trouvant rduit  deux divisions, j'ai
bien t forc de capituler._ Ainsi nous nous serions sacrifis pour
expliquer et justifier une capitulation que nous n'approuvions pas. Cela
n'tait ni juste ni raisonnable. Sortir tous ensemble ou capituler tous
ensemble, il n'y avait pas d'autre parti  prendre. Aussi nous
entreprenions cette expdition fort  contre-coeur, mais il n'en fallait
pas moins obir.

Le 6 novembre avant le jour, les cinq divisions sortirent du faubourg de
Neustadt par le route de Grossenhayn; la 1re division marchait en tte,
le gnral Cassagne conduisant la 1re brigade et moi la seconde.
L'avant-garde ennemie opposa de la rsistance, et nos soldats montraient
quelque hsitation. Nous les enlevmes au pas de charge, au milieu d'une
grle de balles. L'ennemi fut renvers; une vive fusillade s'tablit
dans le bois que traverse la route. Nous arrivmes au pied du
Drachemberg, en avant du village de Boxdorf, et nous trouvmes la
division du prince Wied-Rnkel tout entire occupant cette hauteur.

Le comte de Lobau fit reconnatre la position; elle ne pouvait tre
enleve qu'avec une perte norme. Ainsi, mme en admettant le succs,
nous aurions t trop affaiblis pour nous flatter de gagner Torgau. Le
comte de Lobau voulut bien consulter les officiers gnraux, et, d'aprs
notre avis unanime, il se dcida  attendre la nuit pour rentrer dans
Dresde.

Nous perdmes en tout prs de 1,000 hommes tus ou blesss; le 36e, deux
officiers tus et un bless. Ce fut l notre dernier effort, l'hommage
suprme rendu  l'honneur de nos armes. Nous manquions entirement de
vivres; prolonger plus longtemps la rsistance et t sacrifier des
hommes inutilement, et exposer une ville allie  la disette et aux
dangers d'une attaque de vive force. Nous n'avions de ressource que dans
la capitulation, et la ncessit en faisait un devoir.




CHAPITRE VII

CAPITULATION DE DRESDE.--DPART DE LA GARNISON POUR LA FRANCE.--LES
SOUVERAINS ALLIS REFUSENT DE RATIFIER LA CAPITULATION ET DCLARENT LA
GARNISON PRISONNIRE DE GUERRE.--DPART DES OFFICIERS POUR LA
HONGRIE.--SJOUR  PRESBOURG.--CONQUTE DE LA
FRANCE.--RESTAURATION.--TRAIT DE PAIX.--RETOUR  PARIS.


Notre dernire tentative de sortie avait eu lieu le 6 novembre, et ds
le lendemain les ngociations pour la capitulation commencrent. J'ai
appris plus tard que le marchal Saint-Cyr avait eu l'ide de m'en
charger. Le comte de Lobau lui reprsenta que c'tait une triste
commission  donner au plus jeune des gnraux de la garnison, et j'en
fus heureusement dispens. Rien au monde ne m'et t plus pnible que
d'avoir  traiter d'une capitulation. Elle fut bientt conclue; on tait
de part et d'autre press d'en finir. Trente-trois gnraux, dont
plusieurs blesss et malades, et 33,000 hommes figurent dans la
capitulation de Dresde. Parmi les premiers, se trouvent, avec le
marchal Gouvion Saint-Cyr et le comte de Lobau, les gnraux Borelli et
Revest, chefs d'tat-major, Mathieu Dumas, intendant gnral, Durosnel,
aide de camp de l'Empereur. Dans ma brigade, le 17e ne comptait que 43
officiers et 527 hommes; le 36e, 16 officiers et 200 hommes. Cette
brigade se composait de 6 bataillons au commencement de la campagne, et
au bout de 3 mois, il ne restait que 120 hommes par bataillon. En
calculant ainsi pour les autres brigades des 1re, 2e et 23e divisions
qui composaient le 1er corps d'arme, on ne trouve pas plus de 3,500
hommes prsents. La 14e avait t moins maltraite. Je n'ai pas les
tats de situation, mais c'est beaucoup de porter  300 hommes par
bataillon le nombre d'hommes prsents  cette poque dans les 53
bataillons qui composaient primitivement ce corps d'arme. Il n'y avait
donc pas alors au 14e corps 12,000 hommes d'infanterie prsents, ce qui
fait moins de 15,000 pour les deux corps d'arme. Assurment les 2
brigades de cavalerie lgre ne s'levaient pas  1,000 hommes. Et, en
ajoutant galement 1,000 hommes prsents pour l'artillerie et le gnie,
on n'arriverait pas  17,000 hommes. Il y a loin de ce chiffre  celui
de 33,000. On peut donc porter  plus de 16,000 le nombre d'hommes
isols des diffrents corps, ainsi que des malades et blesss.

On convint que la garnison mettrait bas les armes et rentrerait en
France en passant par la Suisse, sous la promesse de ne pas servir avant
d'tre change. Les officiers conservaient leurs armes, leurs chevaux
et leurs proprits particulires. Le dpart devait avoir lieu en 6
colonnes; chaque colonne ayant avec elle 50 hommes arms et une pice de
canon. Les colonels cachrent les aigles dans les fourgons; les
Autrichiens les demandrent; on rpondit que la garnison se composait de
bataillons dtachs de divers rgiments et que les aigles n'y taient
pas. Je n'ai jamais approuv ces escamotages. C'est fort bien de
dfendre sur le champ de bataille le drapeau de son rgiment, mais il
n'y a aucun dshonneur  le rendre par capitulation, et cela vaut mieux
que de le sauver  l'aide d'un subterfuge.

La capitulation fut signe le 11, et la premire colonne, compose des
1re et 2e divisions, commandes par le gnral Dumonceau, se mit en
marche le 12. Quelle triste journe! Pour la premire fois nous mettions
bas les armes. J'avais vu capituler Ulm en 1805, Magdebourg en 1806,
Vienne en 1809; j'avais vu les garnisons ennemies dfiler devant nous et
dposer les armes. Qui m'aurait dit que nous serions un jour rduits au
mme sort, et que ma carrire d'activit, commence par la capitulation
d'Ulm, finirait par celle de Dresde? Au moins le temps tait sombre, le
soleil n'claira pas cette journe, et la tristesse du ciel semblait
s'unir  la ntre. Les gnraux s'taient donn le mot pour rester
envelopps dans leurs manteaux sans marques distinctives de leurs
grades. Un gnral autrichien vint  notre rencontre avec quelques
troupes: Je dois dire que nous fmes combls d'gards et qu'on ne
ngligea rien pour adoucir l'amertume de notre situation. Le gnral en
chef ne parut point. Un gnral de brigade fut charg de recevoir les
armes et de surveiller le dpart. Il n'y eut aucune pompe, point de
tambours, point de musique, point de dfil. Les bataillons, forms en
avant des redoutes sur la route de Freyberg, marchaient en colonne sans
rendre d'honneurs, formaient les armes en faisceaux  un endroit
convenu, et continuaient leur marche. Les voitures, les fourgons, les
chevaux que l'on dclarait appartenir  un gnral ou  un colonel,
passaient sans aucune difficult. Plusieurs s'approprirent par ce moyen
des chevaux et des voitures d'artillerie.

La marche se fit avec ordre, escorte par quelques dtachements
d'infanterie autrichienne. Les 50 hommes arms que nous conservions dans
chaque colonne servaient  la garde des gnraux et fournissaient
galement un poste  la pice de canon qui nous tait accorde comme
honneur. Le soir je visitais les logements et je ne ngligeais rien de
ce qui pouvait contribuer au bien-tre de nos pauvres soldats dsarms.

Nous arrivmes  Altenbourg le 17 novembre, aprs 6 jours de marche. La
dernire colonne avait quitt Dresde le matin. Ce mme jour, le gnral
russe qui commandait Altenbourg parut fort surpris de notre arrive,
dont il n'avait, disait-il, reu aucun avis. Il suspendit la marche des
colonnes, en attendant des ordres. Bientt une nouvelle trange circula;
personne ne voulait y croire. Le prince de Schwartzenberg refusait de
ratifier la capitulation et nous dclarait prisonniers de guerre. Le
marchal Saint-Cyr invoqua la foi des traits, la parole jure,
l'honneur militaire qui devait la garantir. On rpondit que le gnral
Klenau avait outre-pass ses pouvoirs, qu'il en serait puni, mais que
les souverains allis ne pouvaient pas tre lis par l'engagement
indiscret pris par un de leurs gnraux. Au surplus, ajoutait
Schwartzenberg, _comme le marchal Gouvion Saint-Cyr a agi de bonne foi,
on lui offre de rentrer dans Dresde, on lui rendra ses armes, ses moyens
de dfense, et le sige commencera_. Le marchal rpondit que cette
proposition tait drisoire. Pouvait-on srieusement nous offrir de
rentrer dans une place que l'ennemi occupait depuis plusieurs jours,
dont il connaissait le fort et le faible, dont il avait sans doute
commenc  dtruire les ouvrages? Nous manquions de vivres 15 jours
auparavant; en aurions-nous eu davantage alors? Nos soldats taient
affaiblis, dcourags. taient-ce la capitulation, le dsarmement, la
certitude d'tre bientt prisonniers  discrtion, qui leur rendraient
beaucoup d'nergie? Notre rentre dans Dresde n'tait avantageuse qu'aux
allis. Ils se seraient fait honneur d'avoir respect la parole du
gnral Klenau; il valait mieux leur laisser l'odieux de la violer.

Pendant cette ngociation nous restmes en cantonnement dans les
environs d'Altenbourg et de Gra. Le 1er dcembre on reut l'avis
officiel que, sur le refus du marchal Saint-Cyr de rentrer dans Dresde,
nous allions tre conduits en Hongrie comme prisonniers de guerre.

Nous fmes justement indigns d'un pareil manque de foi. Rien ne devrait
tre aussi sacr qu'une capitulation militaire. On ne consent  rendre
une place qu'avec des conditions qui paraissent acceptables; autrement
la dfense continuerait. Comment donc qualifier la conduite de l'ennemi
qui entre en possession d'une place  certaines conditions, et qui
ensuite refuse d'excuter ces mmes conditions, sans lesquelles la place
ne lui aurait pas t rendue? Cependant il y avait pour nous un grand
motif de consolation. Les militaires n'aiment point  capituler; ils
craignent toujours le reproche de n'avoir pas tir tout le parti
possible de leur situation, de n'avoir pas dfendu assez longtemps la
place qui leur tait confie, ou d'avoir trait  des conditions plus
dsavantageuses que celles qu'ils auraient pu obtenir. L'Empereur tait
svre  cet gard; mais la violation de la capitulation prouvait assez
qu'elle nous tait favorable. L'injustice de l'ennemi justifiait la
garnison de Dresde, et personne ne nous a blms d'avoir trait  des
conditions que l'ennemi refusait d'accomplir. Au commencement de 1814,
M. de Fontanes, dans un discours  l'Empereur,  l'occasion des
ngociations qui avaient lieu pour la paix, se plaignait de la mauvaise
foi des allis, qui prolongeaient les confrences pour gagner du temps.
_S'ils taient sincres_, disait-il, _s'ils voulaient srieusement la
paix, auraient-ils viol la capitulation de Dresde et ferm l'oreille
aux nobles plaintes du guerrier qui commandait la garnison?_

L'ordre du prince Schwartzenberg tait d'envoyer les soldats en Bohme
et les officiers en Hongrie. Cette sparation me fut trs-sensible. J'ai
dit qu'il ne restait que 700 hommes de ma brigade; mais c'taient les
compagnons de nos dangers et de nos fatigues; tous m'avaient suivi sur
le champ de bataille, plusieurs avaient t blesss. Dans les guerres
dsastreuses, les plus courageux rsistent toujours le plus longtemps.
L'nergie morale donne ou du moins remplace la force physique; et si 
la fin d'une campagne un rgiment se trouve rduit  100 hommes, soyez
sr que ces 100 hommes sont de bons soldats. Leur dpart m'affligea
d'autant plus que je ne devais plus les revoir. Les soldats taient uss
malgr leur jeunesse, ou peut-tre  cause de leur jeunesse. La rigueur
de la saison, la fatigue des marches, la mauvaise nourriture, le manque
de soins, en firent prir un grand nombre, et des 33,000 hommes qui
figurent dans la capitulation de Dresde, bien peu rentrrent en France 
la paix.

Trois semaines s'taient ainsi coules, et le 3 dcembre, les officiers
partirent en une seule colonne pour Presbourg. Je crois que le marchal
Saint-Cyr resta  Toeplitz. Le comte de Lobau et tous les gnraux
marchrent avec les officiers du 1er corps. Le mois de dcembre fut
consacr  ce triste voyage. Nous arrivmes  Presbourg le 6 janvier. Ce
voyage n'eut rien de remarquable. On avait eu grand soin de nous faire
viter les grandes villes telles que Prague et Brn en Moravie. La
guerre avait pargn les pays que nous parcourions, et nous fmes assez
bien accueillis. Malgr la rancune que nous gardions  la mmoire du
gnral Moreau, je ne pus revoir  Laun sans quelque motion la maison
o il fut transport, le lit o il rendit le dernier soupir. Je logeai
dans une autre ville de Bohme chez la veuve du marquis de Favras, l'une
des premires victimes de la Rvolution. Sa fille avait pous un homme
de qualit du pays et fort riche. Toutes deux ne rvaient dj que
Restauration. Elles donnrent cependant  dner  quelques officiers
gnraux prsents, auxquels elles voulaient bien pardonner leur uniforme
depuis qu'ils taient vaincus.

Pendant cette marche, le comte de Lobau, qui ne nous quittait pas,
observait attentivement la tenue des officiers et surtout des chefs de
corps. Plusieurs ne s'occupaient que d'eux-mmes, et mettaient  profit
l'argent provenant de la vente des chevaux et des voitures qu'ils
avaient pu se procurer  la sortie de Dresde. Ils voyageaient en voiture
et faisaient bonne chre; d'autres partageaient avec les officiers de
leur corps le peu dont ils pouvaient disposer.

On remarquait particulirement le colonel Lafond, du 51e (division
Teste), qui fit toute la route  pied,  la tte des officiers de son
rgiment. Le comte de Lobau notait tout cela pour en rendre compte 
l'Empereur, qui, sans doute, en aurait tir parti dans des moments plus
heureux. Ce n'est point du temps perdu que celui qu'on passe avec des
prisonniers de guerre. Les hommes qui ne sont plus retenus par leurs
devoirs militaires se livrent davantage  leurs bons ou mauvais
penchants. La distance entre les grades se rapproche; les qualits, les
dfauts se montrent plus  dcouvert; il y a des traits de courage, de
faiblesse, de dsintressement, d'gosme; c'est une preuve pour les
autres et c'en est une pour soi-mme. J'ai eu le malheur de faire deux
fois partie d'une colonne de prisonniers de guerre, dans des ges
divers, avec des grades bien diffrents, et en 1807 comme en 1813, j'ai
fait de bien curieuses et quelquefois de bien tristes observations.

On assigna autour de Presbourg des cantonnements aux officiers du 1er
corps. Le comte de Lobau et le gnral Cassagne allrent  OEdembourg;
plusieurs obtinrent la permission de rester  Presbourg, entre autres
les gnraux O'Mara, Chartran et moi. Mon premier soin fut de faire mon
tablissement dans ce lieu d'exil, car l'exil pouvait tre long. J'avais
pour officier d'ordonnance depuis quelque temps M. Petit, adjudant-major
au 7e lger; je ne voulus abandonner ni lui ni mme le soldat qui lui
servait de domestique. J'avais toujours mon aide de camp Chabrand, un
cuisinier et un valet de chambre. Cela faisait six personnes  nourrir;
c'est beaucoup pour un prisonnier de guerre. Heureusement que tout tait
bon march en Hongrie. Je trouvai un logement fort convenable pour nous
tous dans une maison occupe par la haute bourgeoisie. Quant  la
dpense, elle fut rgle avec la plus stricte conomie, et j'esprais
que mes ressources me permettraient de continuer ce genre de vie aussi
longtemps que durerait notre captivit.

Mes compagnons m'offrant peu de ressource, je fis connaissance avec
quelques personnes de la ville qui me plurent beaucoup, entre autres
avec le baron de Braunecker, directeur de la poste, que je voyais
presque tous les jours. Cette relation m'tait d'autant plus prcieuse
que je savais exactement par lui des nouvelles de l'arme, qui chaque
jour devenaient plus intressantes et plus affligeantes. C'tait un fort
bon homme, aimable, obligeant. J'eus occasion de voir aussi un homme de
la conduite la plus lgre que j'aie jamais connu. Il avait  cette
poque prs de soixante ans. Spar de sa femme depuis longtemps, il
s'tait fait un autre mnage  son choix, et il avait plusieurs enfants
de la personne qui tait tablie chez lui comme femme lgitime. Il avait
eu de plus toutes les intrigues du monde avec beaucoup de femmes de
Presbourg et des environs, et il en contait des dtails incroyables. Il
donna un jour une grande soire dont sa matresse faisait les honneurs.
Je ne fus pas peu surpris d'y voir le vicaire apostolique, la premire
autorit religieuse de la ville, ainsi que des personnes d'un rang
lev, des femmes d'une conduite respectable.

Le gnral autrichien Haddick, commandant  Presbourg, avait pous une
femme fort bien leve. Je les voyais quelquefois; mais les autorits de
la ville taient si mal disposes pour nous qu'ils n'osaient me faire
aucune politesse; on se serait compromis en donnant  dner  un
Franais. Tous les huit jours, la municipalit de la ville, qu'on
appelle le comitat, venait demander au gnral pourquoi je n'tais pas
au village de Somerein, qui m'avait t assign pour cantonnement. Il
demandait si l'on avait  se plaindre de moi; on rpondait que non, et
il les renvoyait en leur disant: qu'il n'y avait donc pas
d'inconvnient  ce que je restasse  Presbourg. Le gnral lui-mme, 
la paix, m'a racont ces dtails.

Il ne faut pas demander  Presbourg la tenue, la distinction, la
conversation des salons de Paris; cependant on y trouve une socit
douce et agrable, des moeurs faciles, des hommes sans prtention, des
femmes lgres. On est reu partout  toute heure sans toilette et sans
crmonie. La conversation m'amusait assez par le mlange du latin, du
franais, de l'allemand et quelquefois du hongrois, qui se croisaient et
se rpliquaient l'un  l'autre, selon que chacun de ces idiomes
rpondait mieux  la pense de l'interlocuteur. J'aurais pu mieux passer
mon temps. Nous tions  12 lieues de Vienne; il y avait dans cette
ville des anciens amis de ma famille, qui m'auraient obtenu facilement
la permission d'y venir. Je ne m'adressai  aucun d'eux, trouvant plus
convenable  ma dignit de prisonnier de guerre de rester avec mes
camarades, et surtout de ne solliciter en rien nos vainqueurs, ni les
migrs, que nous appelions encore nos ennemis.

Le moment approchait o ces tristes qualifications allaient disparatre,
et o tous les Franais se trouveraient runis sous la mme bannire;
mais auparavant il fallut passer par bien des angoisses. Nous apprenions
successivement le passage du Rhin, l'invasion de la France, les progrs
toujours croissants des armes allies. Il faut tre militaire pour
comprendre notre irritation et notre douleur. Il y avait peu de mois que
nous tions encore les matres de l'Europe, et dj notre patrie tait
envahie. Elle allait tre entirement conquise; l'Empereur perdait sa
couronne, la France son indpendance, et nous ne pouvions plus dfendre
des intrts aussi chers. Dsarms, retenus loin de la France, nous
tions rduits  lire ces tristes rcits dans des journaux allemands,
dont les mensonges et la jactance augmentaient encore notre affliction.
Les inquitudes particulires se joignaient aux calamits publiques.
Nous n'avions pas de nouvelles de nos familles, et dans de pareilles
circonstances, tous les malheurs taient  craindre. Les ngociations de
Chtillon ne nous donnaient qu'un faible espoir. Pour traiter avec
Napolon, les allis voulaient dtruire sa puissance, et nous savions
qu'il n'y consentirait pas. Cependant son gnie pouvait encore surmonter
tant d'obstacles. Malgr tous les dguisements des journaux trangers,
nous admirions l'nergie de sa dfense. Les jeunes officiers surtout,
dans l'enthousiasme des victoires de Brienne et de Champeaubert,
voyaient l'Empereur chasser les allis de l'autre ct du Rhin.
L'exprience de mes trente ans ne me permettait dj plus de partager
cette illusion. Les allis voulaient en finir; les souverains avaient
abandonn leurs capitales et le soin de leurs tats pour marcher contre
l'ennemi commun. La France, use et affaiblie par ses victoires mmes,
ne pouvait rsister longtemps  l'Europe entire; mais qu'arriverait-il
quand l'Empereur aurait succomb? On parlait de la Rgence, d'un autre
gnral franais, d'un prince tranger. Les deux derniers partis
n'taient pas possibles. Quel autre gnral aurait os se mettre  la
place de Napolon et dtrner le fils de son souverain? Et comment un
prince tranger aurait-il t assez tmraire pour braver l'irritation
que son gouvernement et cause  la France entire? On dsirait donc et
l'on esprait encore dans les chances les plus favorables
l'tablissement de la Rgence. Au milieu de ces perplexits, un autre
parti tmoignait ouvertement ses esprances. Des princes, proscrits
depuis vingt-cinq ans, reparaissaient sur le sol de la France. M. le
comte d'Artois  Langres, M. le duc d'Angoulme  Bordeaux, ne venaient
point, comme Henri IV, reconqurir leur royaume; ils n'taient point
rappels par le voeu du pays; ils marchaient derrire les baonnettes
trangres. Ils n'avaient d'espoir que dans la conqute de la France;
ils triomphaient de nos revers, ils s'affligeaient de nos succs[67]. Et
c'taient des princes franais, des princes dont les anctres avaient si
glorieusement rgn sur les ntres, des princes que nous tions habitus
 respecter, et qui alors, par la fatalit de leur situation, ne nous
inspiraient plus que de l'loignement, de la tristesse et de l'amertume.
Une petite coterie d'migrs,  Presbourg, accueillait au contraire avec
des transports de joie cette esprance encore loigne et qui, pour eux,
tait dj une certitude.  leurs yeux, le rtablissement du roi
ramnerait le rtablissement de l'ancien rgime; car l'ignorance et la
folle confiance ont toujours caractris les migrs. Un ancien
prsident du parlement disait: Le roi va revenir, j'aurai ma
prsidence. On pense bien que nous ne recherchions pas une socit
pareille; aussi je n'en parle que par ou-dire.

Enfin arriva la nouvelle de la prise de Paris; ce fut pour nous une
horrible journe. Le baron de Braunecker me donna au moins des dtails
rassurants. Je me renfermai ensuite dans ma chambre, pour ne pas tre
tmoin de l'odieux triomphe des habitants de la ville. Les nouvelles se
succdaient avec rapidit; nous apprmes successivement l'abdication de
l'Empereur, l'exclusion de la Rgence et le rtablissement des Bourbons.
L'irritation des officiers fut porte au comble; ils ne connaissaient
point les princes, dont ils n'avaient jamais entendu parler; ils
n'avaient aucune ide de l'ancien rgime, et leur ignorance tait telle,
qu'un jeune officier  qui l'on dit que le roi allait revenir, rpondit
avec surprise: Cela est singulier, je croyais que le roi avait pri
dans la Rvolution.

Pour moi, qui prvoyais depuis longtemps ce rsultat, j'tais fort
dispos  m'y soumettre. Je cherchais  oublier les fatals auspices sous
lesquels nos princes revenaient parmi nous, leur funeste entourage, le
lien qui les attachait  nos ennemis. Je m'efforais de ne voir en eux
que les descendants de nos anciens rois, que les reprsentants de cette
race auguste qui a fait pendant tant de sicles la gloire et le bonheur
de la France; je songeais  leurs bonnes intentions,  leurs vertus, 
leurs malheurs; en un mot, je tchais d'oublier le prsent pour ne
songer qu'au pass et  l'avenir. Mais je demandais qu'ils se
conformassent franchement et compltement aux ides de notre sicle.
Point de cocarde blanche, point de rminiscence de l'ancien rgime.
Enfin que le nouveau rgne date de 1814, non 1795. Ce fut mon premier
mot, ma premire pense; je sentais que le mal tait l, et, sans m'en
rendre compte, je devinais la crise des Cent-jours.

Les officiers, qui ne connaissaient que le temps prsent, allaient plus
loin encore, et les concessions que je demandais ne les auraient
nullement satisfaits. Ils ne voulaient que la Rgence et qualifiaient
d'usurpation le gouvernement qui se mettrait  la place du fils de leur
Empereur.

Je causai beaucoup avec eux; je cherchai  leur inspirer des sentiments
plus raisonnables et plus patriotiques. Sans doute l'hritier de
l'Empereur tait son fils, mais les allis dclaraient qu'ils ne
traiteraient ni avec Napolon, ni avec aucun membre de sa famille. Le
roi de Rome partait avec sa mre; la France reconnaissait le nouveau
gouvernement. Fallait-il donc sacrifier  une fidlit chimrique nos
devoirs envers le pays? La rvolution qui venait de s'accomplir avait eu
lieu malgr nous; nous avions mille fois expos notre vie pour loigner
de la patrie les armes trangres, pour sauver la couronne de
l'Empereur. La destine ne l'avait pas voulu; aujourd'hui nous devions
nous rappeler seulement que nous tions citoyens de la France. Les
Bourbons ne mritaient pas tous les reproches de leurs ennemis. Pendant
leur long exil, ils taient rests Franais au fond du coeur; ils
gmissaient les premiers de ne pouvoir rentrer et remonter sur le trne
qu' la suite des armes trangres. Leur premier devoir comme leur
premier intrt allait tre sans doute de chercher  effacer cette tache
originelle en se montrant jaloux de l'honneur du pays, en gouvernant
selon ses intrts. Il fallait avant tout obtenir une paix avantageuse;
il fallait tre dlivr de la prsence des armes trangres. Le nouveau
gouvernement n'aurait que trop d'embarras, et, pour les vaincre, il
avait besoin de l'union de tous les Franais.

Telles taient mes raisons; elles frapprent les officiers et j'en
ramenai quelques-uns, mais l'impression fut de peu de dure. Les
premiers actes du nouveau gouvernement n'ont pas t de nature  gagner
l'affection de l'arme, et l'on sait que l'anne suivante,  la premire
apparition de l'Empereur, elle passa  lui tout entire.

L'ordre pour la rentre des troupes arriva. Je pris cong, non sans
regret, de quelques amis dont les soins avaient un peu consol notre
tristesse.

Je passai deux jours  Vienne pour acheter une voiture et faire mes
prparatifs de voyage; mon aide de camp et mes deux domestiques
m'accompagnaient. Le comte de Palfy, que j'avais connu  Paris, me donna
l'hospitalit. Au moment de mon dpart, il me remit pour la route les
trois derniers mois du _Journal des Dbats_, et jamais je ne fis de
lecture aussi attachante. Je ne connaissais plus les journaux franais;
j'ignorais le dtail de tout ce qui s'tait pass en France. Je trouvai
dans ce recueil le rcit des derniers efforts de l'Empereur, l'entre
des allis  Paris, les actes du gouvernement provisoire, l'arrive de
Monsieur, les commencements de la Monarchie, tant et de si graves
vnements, tant de circonstances particulires qui intressaient mes
compagnons d'armes, mes amis, ma famille elle-mme.  peine pouvais-je
suffire  tant d'motions, aux regrets du pass, aux inquitudes mles
de quelques esprances qu'offrait l'avenir. Je traversai sans presque
m'arrter Munich, Ulm, Strasbourg, la France aujourd'hui conquise et
asservie. Soldat de l'Empire jusqu'au dernier jour, je ne voulus rendre
visite  aucune des nouvelles autorits royales. Mes yeux se
dtournaient quand ils rencontraient un uniforme tranger. Je conservais
ma cocarde tricolore, symbole des sentiments que je renfermais dans mon
coeur. J'arrivai ainsi  Paris au mois de mai; je retrouvai ma famille.
Alors, et seulement alors, je pris srieusement mon parti. Sans avoir
contribu  la Restauration, sans l'avoir mme dsire tant qu'a dur
l'Empire, j'tais maintenant dcid  la servir aussi sincrement, aussi
loyalement que j'avais servi l'Empire lui-mme. On m'avait rserv le
commandement d'une brigade de la garnison de Paris, et j'tai de mon
chapeau cette cocarde qui dj n'tait plus la mienne, mais que j'ai
toujours conserve depuis comme un prcieux souvenir.




NOTES DU LIVRE III.




NOTE A.




PREMIER CORPS D'ARME.




LE COMTE VANDAMME, PUIS LE COMTE DE LOBAU.


CHEF D'TAT-MAJOR.--LE GNRAL DE BRIGADE REVEST.
ARTILLERIE.--LE GNRAL DE  BRIGADE  BALTUS.
GNIE.--MORAS, CHEF DE BATAILLON.

+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
|DIVISIONS   |BRIGADES    |RGIMENTS   |COLONELS    |BAT. |ESC. |
+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
|1re         |            |7e lger    |            | 4   |     |
|Philippon   |POUCHELON   |            |            |     |     |
|puis        |            |12e de ligne|Baudinot    | 4   |     |
|Cassagne    |------------+------------+------------|-----+-----|
|            |            |17e de ligne|Susbielle   | 4   |     |
|            |Fezensac    |            |            |     |     |
|            |            |36e de ligne|Sicart, maj.| 2   |     |
+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
|2e Dumonceau|Dunesme     |13e lger   |            | 4   |     |
|            |puis        |            |Chartran    |     |     |
|            |Chartran    |25e de ligne|puis Fantin |     |     |
|            |            |            |des Odoarts | 4   |     |
|            |------------+------------+------------|-----+-----|
|            |            |51e de ligne|            | 4   |     |
|            |Doucet      |            |            |     |     |
|            |            |57e de ligne|            | 2   |     |
+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
|23e Teste   |            |24e de ligne|            | 4   |     |
|            |O'Mara     |            |            |     |     |
|            |            |33e de ligne|            | 4   |     |
|            |------------+------------+------------|-----+-----|
|            |            |55e de ligne|            | 4   |     |
|            |Quiot       |            |            |     |     |
|            |            |85e de ligne|            | 2   |     |
+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
|Brigade de  |            |9e chev.    |            |     | 2   |
|cavalerie   |Gobrecht    |lgers      |            |     |     |
|lgre      |            |Chass.      |            |     | 2   |
|            |            |d'Anhalt    |            |     |     |
+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
|Rserve     |2 compagnies d'artillerie  pied      |Choisi,    |
|et          |2 compagnies d'artillerie  cheval    |chef de    |
|parc        |3 dtachements de bat. du train       |bataillon  |
|d'artillerie|2 compagnies de sapeurs               |           |
|            |2 compagnies d'quipages milit.       |           |
+------------+------------+------------+------------+-----+-----+
  Infanterie 17,000 hommes.     |    Cavalerie 1,000 hommes.



NOTE B.

ARME FRANAISE.

+-----------------+-----------------------+-----------+----------+
|DIVISIONS.       |NOMS DES GNRAUX.     |INFANTERIE.|CAVALERIE.|
+-----------------+-----------------------+-----------+----------+
|                            1er CORPS                           |
|                       GNRAL VANDAMME                         |
|                 |                       |           |          |
|   1re.          |  PHILIPPON            |           |          |
|   2e.           |  DUMONCEAU            |           |          |
|   3e.           |  TESTE                |   17,000  |  1,000   |
|Brigade de       |  GOBRECHT             |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                           2e CORPS                             |
|                     MARCHAL DE BELLUNE                        |
|                 |                       |           |          |
|   4e.           |  DUBRETON             |           |          |
|   5e.           |  DUFOUR               |           |          |
|   6e.           |  VIAL                 |   22,400  |          |
|Brigade de       |  BRUNO                |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                           3e CORPS                             |
|                     MARCHAL DE LA MOSKOVA                     |
|                 |                       |           |          |
|   8e.           |  SOUHAM               |           |          |
|   9e.           |  DELMAS               |           |          |
|  11e.           |  RICARD               |   37,800  |  1,000   |
|Brigade de       |  BEURMANN             |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                           4e CORPS.                            |
|                      GNRAL BERTRAND.                         |
|                 |                       |           |          |
|  12e.           |  MORAND               |           |          |
|  15e.           |  FONTANELLI           |           |          |
|  38e.           |  FRANQUEMAN           |   20,000  |          |
|Division de      |  BEAUMON              |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                           5e CORPS.                            |
|                      GNRAL LAURISTON.                        |
|                 |                       |           |          |
|  10e.           |  ALBERT               |           |          |
|  16e.           |  MAISON               |           |          |
|  17e.           |  PUTHOD               |   23,800  |          |
|  19e.           |  ROCHAMBEAU           |           |          |
|Brigade de       |  DERMONCOURT          |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                          6e CORPS.                             |
|                     MARCHAL DE RAGUSE.                        |
|                 |                       |           |          |
|  20e.           |  COMPANS              |           |          |
|  21e.           |  LAGRANGE             |           |          |
|  22e.           |  FRIEDERICHS          |   18,200  |          |
|Brigade de       |  NORMANN              |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                          7e CORPS.                             |
|                       GNRAL REYNIER.                         |
|                 |                       |           |          |
|  37e.           |  GUILLEMINOT          |           |          |
|  32e.           |  DURUTTE              |           |          |
|  24e (saxonne). |  DE SAHR              |   24,000  |          |
|Brigade de       |  DE GAEBLENS          |           |          |
|cavalerie lgre.|                       |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                      8e CORPS (POLONAIS)                       |
|                     MARCHAL PONIATOWSKI                       |
|                 |                       |           |          |
|   26e.          |  KAMINIECKI           |           |          |
| 27e (dtache). |  DABROWSKI            |   12,000  |    800   |
|Brigade de       |                       |           |          |
|cavalerie lgre.|  UMINSKI              |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                        11e CORPS                               |
|                     MARCHAL DE TARENTE                        |
|                 |                       |           |          |
|   31e.          |  LEDRU                |           |          |
|   35e.          |  GERARD               |           |          |
|   36e.          |  CHARPENTIER          |   18,200  |  1,000   |
|   39e.          |  MARCHAND             |           |          |
| Brigade de      |                       |           |          |
|cavalerie lgre.|  MONTBRUN             |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                        12e CORPS                               |
|                     MARCHAL DE REGGIO                         |
|                 |                       |           |          |
|   13e.          |  PACTHOD              |           |          |
|   14e.          |  GUILLEMINOT          |   21,000  |    800   |
| 29e (bavarois). |  RAGLOWICK            |           |          |
|                 |                       |           |          |
|                        13e CORPS                               |
|                MARCHAL GOUVION SAINT-CYR                      |
|                 |                       |           |          |
|   42e.          |  MOUTON-DUVERNET      |           |          |
|   43e.          |  CLAPARDE            |           |          |
|   44e.          |  BERTHEZNE           |   17,500  |  1,000   |
|   46e.          |  RAZOUT               |           |          |
| Brigade de      |                       |           |          |
|cavalerie lgre.|  JACQUET              |           |          |
+-----------------+-----------------------+-----------+----------+

+-----------------+----------------------------+----------------+
|DIVISIONS        |NOMS DES GNRAUX           |CAVALERIE       |
+-----------------+----------------------------+----------------+
|                                                               |
|                    2 CORPS DE CAVALERIE.                     |
|                      GNRAL SBASTIANI.                      |
|                                                               |
|Cavalerie lgre.|Roussel-Durbal              |                |
|_Idem_.          |Excelmans                   |   8,300        |
|Cuirassiers.     |Saint-Germain               |                |
|                                                               |
|                       3 CORPS.                               |
|                    GNRAL DUC DE PADOUE.                     |
|                                                               |
|Cavalerie lgre.|Lorge                       |                |
|_Idem_.          |Fournier                    |   7,000        |
|Dragons.         |De France                   |                |
|                                                               |
|                       4 CORPS (POLONAIS).                    |
|                    GNRAL VALMY.                             |
|                                                               |
|Cavalerie lgre.|Sokolnitzki                 |                |
|_Idem_.          |Sultouski                   |   6,000        |
|                                                               |
|                       GARDE IMPRIALE.                        |
|                       (VIEILLE GARDE).                        |
|                                                               |
|                 |Friant                      |                |
|                 |Curial                      |   6,000        |
|                                                               |
|                     JEUNE GARDE (1er CORPS).                  |
|                       MARCHAL DE REGGIO                      |
|                APRS LA DISSOLUTION DU 42e CORPS.             |
|                                                               |
|                 |Pactrod                     |                |
|                 |Decoux                      |  11,400        |
|                                                               |
|                     JEUNE GARDE (2e CORPS).                   |
|                       MARCHAL DE TRVISE.                    |
|                                                               |
|                 |Barrois                     |                |
|                 |Roguet                      |  11,000        |
|                                                               |
|                          CAVALERIE.                           |
|                       GNRAL NANSOUTY.                       |
|                                                               |
|                 |Ornano                      |                |
|                 |Lefebvre-Desnouettes        |   5,000        |
|                 |Walter                      |                |
+-----------------+----------------------------+----------------+

+-----------------+----------------------------+------+---------+
|DIVISIONS        |NOMS DES GNRAUX           |CORPS |CAVALERIE|
+-----------------+----------------------------+------+---------+
|                       RSERVE DE CAVALERIE.                   |
|                LE ROI DE NAPLES, COMMANDANT EN CHEF.          |
|                    GNRAL LATOUR-MAUBOURG.                   |
+-----------------+----------------------------+------+---------+
|Division de      |Corbineau                   |      |         |
|cavalerie lgre.|                            |      |         |
|   _Idem_.       |Chastel                     | 1er  | 12,000  |
|Division de      |Bordesoulle                 |      |         |
|cuirassiers.     |                            |      |         |
|   _Idem_.       |Doumergue                   |      |         |
+-----------------+----------------------------+------+---------+

Nota. Chaque corps d'arme avait une rserve et un parc, indpendamment
de deux compagnies d'artillerie et du train attaches  chaque division.
Les corps de cavalerie n'avaient que de l'artillerie  cheval, sans
quipages ni sapeurs. Au 1er octobre, le total des bouches  feu
s'levait  864, et avait t plus considrable au commencement de la
campagne.

Le total, pour l'infanterie, est de      260,300 hommes.
Et pour la cavalerie                      43,200
                                         -------
Total gnral                            303,500

Non compris le 13 corps, que le marchal prince d'Eckmhl commandait 
Hambourg, et le corps d'observation de Bavire, que le marchal duc de
Castiglione organisait, et qui n'entra en ligne qu' Leipzick, ainsi que
le 5 corps de cavalerie.




NOTE C.

ARME COALISE.

LE PRINCE DE SCHWARTZENBERG, GNRALISSIME.

+----------------------------------------+-----------+----------+
|                                        |INFANTERIE.|CAVALERIE.|
+----------------------------------------+-----------+----------+
|                       GRANDE ARME DE BOHME.                 |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|4 corps autrichiens.--Avant-garde et    | 110,000   | 21,800   |
|rserve                                 |           |          |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|                      GNRAL BARKLAY DE TOLLY.                |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|2 corps russes                          |           |          |
|                                        |  52,600   | 11,550   |
|1 ----  prussien                        |           |          |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|                              RSERVES.                        |
|                                                               |
|                          LE GRAND-DUC CONSTANTIN.             |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|Gardes russe et prussienne              |  26,400   | 10,800   |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|Total de la grande arme                | 189,000   | 44,150   |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|                          ARME DE SILSIE.                    |
|                                                               |
|                          GNRAL BLUCHER.                     |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|6 corps russes                          |  72,000   | 14,700   |
|1 ----  prussien                        |  36,000   |  6,600   |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|Total                                   | 108,000   | 21,300   |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|                         ARME DU NORD.                        |
|                                                               |
|                        LE PRINCE DE SUDE.                    |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|2 corps prussiens                       | 78,000    | 14,700   |
|Corps sudois                           | 19,800    |  4,800   |
|----  russe                             | 11,400    | 15,300   |
+----------------------------------------+-----------+----------+
|Total                                   | 109,200   | 34,800   |
+----------------------------------------+-----------+----------+

RCAPITULATION DE LA FORCE DES 4 ARMES ENTRE LES PUISSANCES COALISES.

+------------------------------------------+----------+---------+
|                                          |INFANTERIE|CAVALERIE|
+------------------------------------------+----------+---------+
|Autrichiens                               | 110,000  | 21,800  |
+------------------------------------------+----------+---------+
|Russes                                    | 123,600  | 44,450  |
+------------------------------------------+----------+---------+
|Prussiens                                 | 152,800  | 29,100  |
+------------------------------------------+----------+---------+
|Sudois                                   | 19,800   | 4,800   |
+------------------------------------------+----------+---------+
|Total                                     | 406,200  | 100,250 |
+------------------------------------------+----------+---------+
|                                          |       506,450      |
+------------------------------------------+----------+---------+


Non compris le corps de l'Elbe infrieur et l'arme de Pologne,
commande par le gnral Benningsen, qui s'levait  plus de 50,000
hommes.




NOTE D.

Itinraire du 1er corps de la Grande Arme.


17  aot.    Runion du corps d'arme  Dresde.

18.  --      Marche en Silsie.--Stolpen.

19.  --      1re division  Neustadt.--Quartier gnral 
Lobendau.

20 et jours  1re division  Georgenthal.--2e division 
suiv.        Zittau.--Quartier gnral  Rumburg.

24.  --      Marche en Bohme.--La 1re division le soir  Hainsbac,
             marche la nuit.--2e division marche sur Koenigstein.

25   --      La 1re division arrive le matin  Neustadt et y reste.

26   --      La 1re division part le soir, marche la nuit.--La 2e
             division passe l'Elbe  Koenigstein et bivouaque en avant.

             La 1re division passe l'Elbe  Koenigstein, reste 
             Langenhennersdorf.

27   --      La 2e division  Kohlberg, en arrire de Pirna.--La 42e
             division  Pirna.--La brigade de cavalerie Gobrecht en
             avant.

28   --      La 1re et la 2e division  Gieshbel, l'avant-garde 
             Hellendorf.

29   --      Au bivouac en avant de Kulm.

30   --      Bataille de Kulm.--Bivouac  Liebenau.

31   --      Bivouac  Liebenau.

1er sept,
et suiv.     Dresde.

7    --      Revue de l'Empereur  Dresde.

8    --      Marche sur la Bohme.--Menscha, prs Dohna.

9    --      Bernersdorf.

10   --      Furstenwald.

11   --      Sjour pour la 1re division.--La 2e division  Peterswald.

12   --      La 2e division  Nollendorf.--La 1re  Peterswald.--La 23e
              Hellendorf.

14   --      Retraite.--Gieshbel.

15   --      Offensive.--Hellendorf.

16   --      Nollendorf.

17   --      Tellnitz.

19 et suiv.  Gieshbel.

30 et suiv.  1e division et cavalerie lgre  Hellendorf.--23e
             division  Gieshbel.

7  octobre.  Retraite.--Pirna.--La 2e brigade de la 1re division part le
             soir de Hellendorf pour Pirna.

8    --      Cavalerie lgre  Pirna.

9    --      chelonn de Pirna  Dresde.--1e division, Sportwitz.

10   --      Seidnitz et Grnewiese.

11 et jours
suiv.        Faubourg de Dresde.--1re division, Grossgarten.

14 et suiv.  1re division, faubourg de Dresde.--2e division,
             Grossgarten.

17   --      Sortie de Dresde.--1re division  Goslitz.--Les autres aux
             environs.

19 et jours  1re division, Lockwitz.--2e division, Dohna.
suiv.

22   --      Retraite derrire Lockwitz.--Quartier gnral, Sobrigen.

24   --      1re division, Zschecnitz.--2e division, Strehlen.

26 et jours
suiv.        Faubourg de Dresde.--2e division, Grossgarten.

30 et jours
suiv.        23e division, Grossgarten.

6 novembre.  Sortie de Dresde jusqu'auprs de Boxtorf.--On rentre le
             soir.

11   --      Capitulation de Dresde.

12   --      1re colonne  Wilsdruf.

13   --      1re colonne  Nossen.

14   --      1re colonne  Etzdorf.

15   --      1re colonne  Woltheim.

16   --      1re colonne  Geringswald.

17   --      1re colonne  Gettayn.

18   --      1re colonne  Altenbourg.

19 et
jours suiv.  Sjour.

29 et suiv.  Changement de cantonnements.--Gra.

La capitulation n'tant point excute, la garnison de Dresde est
conduite en Hongrie comme prisonnire de guerre, et les officiers
spars des soldats.




NOTES


[1: NOTA. On peut consulter l'atlas de l'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_.]

[2: On avait commenc la rforme de la coiffure par une division de
grenadiers runie  Arras; ils portaient des shakos et des cheveux
courts.]

[3: L'exercice est fminin dans le langage du soldat.]

[4: Il faut revoir la composition du camp de Montreuil (Journal de cette
poque, Chapitre Premier du Livre Premier).

Les troupes qui y sont dsignes formaient alors le 6e corps, command
par le marchal Ney.

On ne doit pas oublier que le 59e rgiment, dont j'ai donn l'histoire,
faisait partie de la 3e division, commande par le gnral Malher.]

[5: Il y a quatre ponts aux environs de Guntzbourg le pont de Leipheim,
celui de Guntzbourg mme, un pont au-dessous de Guntzbourg, et enfin le
pont de Reinsbourg (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. VI, p.
92). Ce n'est pas ce dernier pont que le 59e fut charg d'enlever, mais
le pont intermdiaire entre Guntzbourg et Reinsbourg.]

[6: Les bataillons se composaient alors d'une compagnie de grenadiers et
de huit de fusiliers.]

[7: Je ne veux pas dire du mal de Lefvre, excellent homme et bon
militaire. Je saisis plutt l'occasion de raconter  son sujet un
vnement peut-tre sans exemple. En 1813, tant lieutenant, il quitta
le rgiment pour passer avec avancement dans un autre corps. Arriv 
Paris, il apprit qu'il tait nomm chef de bataillon et non capitaine,
sans doute par une erreur de travail de bureau. On refusa d'entendre ses
explications; il rejoignit son nouveau rgiment avec un grade si
singulirement acquis, et il fut tu  la premire affaire  la tte de
son bataillon.]

[8: Ce sergent, devenu un excellent officier, a t tu tant
capitaine.]

[9: Je raconterai plus tard la mort du capitaine Mazure, mort glorieuse,
et dont pourtant son imprudence fut cause.]

[10: Voir Chapitre Premier du Livre Premier, _Camp de Montreuil_.]

[11: Colonel de gendarmerie  Paris sous la Restauration, ministre
Decaze.]

[12: Gnral de brigade, mort de maladie en Espagne pendant la campagne
de 1823.]

[13: Le 2e corps, command par le marchal Marmont, tait en Dalmatie.]

[14: 9 octobre.]

[15: 10 octobre.]

[16: Aide de camp titulaire du marchal, souvent dtach auprs de
l'Empereur.]

[17: 25 octobre.]

[18: Jomini, Gnevois au service de France, avait t premier aide de
camp du marchal Ney; il se trouvait en ce moment au quartier imprial.]

[19: Ce n'est point le gnral de division Gardanne qui commanda une
division du corps d'arme; celui-ci tait gnral de brigade et attach
au quartier imprial. Il a t gouverneur des pages et ambassadeur en
Perse.]

[20: T. VII, p. 372.]

[21: Le 7e corps,  moiti dtruit, avait t dissout, et ce qu'il en
restait, rparti entre les autres.]

[22: Indpendamment de l'atlas de l'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_, on peut, pour cette campagne et pour celle de 1813, consulter
l'atlas du gnral Guillaume de Vaudoncourt.]

[23: La note A en donne le dtail. Le total de l'arme, au moment du
passage du Nimen, tait de 414,000 hommes; mais en ajoutant le 9e corps
et la division Loison, qui n'entrrent en ligne que plus tard, les
nombreux dtachements qui vinrent successivement rejoindre les
diffrents corps, les administrateurs, les employs, les
non-combattants, on arrive facilement au chiffre de 500,000 hommes qui
ont fait tout ou partie de cette campagne.]

[24: Ces trois derniers corps, placs sous le commandement du prince
Jrme, roi de Westphalie, formaient ainsi l'extrme droite de l'arme.]

[25: Je ne parle point des rgiments, mais des tranards marchant
isolment, et dont le nombre tait dj grand  cette poque.]

[26: Le dsordre tait port si loin que le sous-prfet de Newtroki
(prs de Wilna), se rendant  son poste, fut pill par nos soldats et
arriva presque nu dans la ville qu'il venait administrer.]

[27: Par Lavarischki, Mikailtchi, Cheki et Danilowitsi.]

[28: Les combats d'Ostrowno et de Witepsk furent livrs aux Russes par
la cavalerie du roi de Naples et par le 4e corps. Dans l'un de ces
combats, deux compagnies de voltigeurs du 9e rgiment (4e corps),
s'tant engages fort avant dans la plaine, furent charges par toute la
cavalerie russe. Ces deux compagnies, serres en masse, repoussrent
cette attaque, et vinrent rejoindre l'arme franaise qui, runie sur
les hauteurs environnantes, comme sur sa amphithtre, contemplait cette
belle action et encourageait les soldats par ses applaudissements.]

[29: Voici le dtail exact des pertes de l'arme franaise: 10 gnraux
tus, 39 blesss, total, 49; 10 colonels tus, 27 blesss, total 37;
6,547 officiers et soldats tus, et 21,453 blesss, total, 28,090.
Pendant la journe, l'arme franaise a tir 60,000 coups de canon et
brl 1,400,000 cartouches.]

[30: On se souviendra toujours du singulier coup d'oeil qu'offrait le
camp de Ptrofski. On y voyait les diffrents tats-majors qui
composaient le quartier gnral camps dans des jardins anglais, les
gnraux logs dans des fabriques, les chevaux bivouaqus dans les
alles.  chaque instant des soldats revenaient du pillage de Moscou,
dont ils vendaient les dpouilles; et, pour comble de bizarrerie, ils
taient revtus de tous les costumes tartares ou chinois qu'ils avaient
trouvs.]

[31: M. d'Arcine, adjudant-major, fut nomm chef de bataillon. Il a
depuis fait partie de l'expdition d'Alger, en 1830, comme marchal de
camp.]

[32: C'est--dire dans le faubourg de Viasma situ sur la route de
Moscou. J'indique une fois pour toutes cette manire de m'exprimer;
ainsi,  Smolensk, les faubourgs de Moscou, de Ptersbourg, de Wilna,
dsigneront les routes sur lesquelles les trois faubourgs de Smolensk
sont placs, et ainsi des autres villes.]

[33: C'tait le 7 novembre. Le gnral Berthezne se trompe en disant
dans ses Mmoires que le froid a commenc le 4.]

[34: Dj l'arme avait fait des pertes normes en arrivant  Smolensk,
et cette partie seule de la campagne passerait dans tout autre temps
pour une retraite bien pnible.

Le 4e corps fut un des plus maltraits; les gardes d'honneur, composes
de jeunes gens des meilleures familles du royaume d'Italie, furent
rduits de 350  5. Au reste, le gnral Kutusow assure, dans un de ses
rapports, que beaucoup d'officiers de la garde royale italienne
prisonniers ont demand  servir, disant qu'ils ne connaissaient rien de
plus honorable que de porter l'uniforme russe. Il est permis de douter
de l'exactitude de ce fait.]

[35: Le capitaine de ce militaire, en me priant de lui rendre son grade,
m'avait dit _qu'il dsirerait bien mourir sergent_. Je ne m'attendais
pas  voir ce souhait si promptement exauc. Aussi, au moment o il fut
frapp, le capitaine,  qui je demandai son nom, se contenta de me
rpondre: _Il est mort sergent_.]

[36: Dans ce moment critique, je marchais  pied, tenant mon cheval par
la bride pour viter de servir de point de mire; je le lchai plus tard,
craignant qu'il ne m'embarrasst. Quand nous fmes remis en ordre, ce
cheval me fut rendu par le capitaine Tierce, qui voulut s'en charger
pour me le conserver. Comme je le remerciais de ce soin, en me
flicitant qu'il se ft trouv l par hasard, il me rpondit: _Ce n'est
jamais par hasard que je suis auprs de vous_.

Rien n'tait plus vrai, car le capitaine Tierce, un des officiers les
plus distingus du rgiment, tait aussi celui qui m'a toujours tmoign
le plus d'attachement. Il me reprochait mme quelquefois de trop
m'exposer, oubliant qu'en cela je ne faisais que suivre son exemple.

Cet officier est mort d'une manire bien digne de lui. Capitaine de
grenadiers  la bataille de Leipzig, il fut bless au bras droit et
refusa de s'en aller, disant qu'il tenait aussi bien son sabre de la
main gauche; bientt aprs, une nouvelle balle le tua. Un adjudant du
rgiment ramassa ce sabre et m'en a fait prsent.]

[37: Danikowa.]

[38: Aide de camp du duc de Plaisance.]

[39: Gusino.]

[40: Ainsi nomm dans le rapport de Platow. Ce doit tre Teolino.]

[41: Le colonel Pelleport, du 18e, et moi.]

[42: Vers le soir on aperut des rayons de miel attachs  un arbre et
fort levs. Il tait difficile et dangereux d'y atteindre. Cependant
quelques soldats pensant qu'il valait autant mourir d'une chute que de
mourir de faim, vinrent  bout,  l'aide d'une perche, de grimper
jusque-l. Ils jetrent par morceaux ce miel sur lequel leurs camarades
se prcipitaient comme des chiens affams.]

[43: Le 2 dcembre.]

[44: M. Delachau, capitaine au 4e rgiment, depuis colonel du 29e.]

[45: On a peine  comprendre l'illusion de l'Empereur. Les 3 et 4
dcembre, il indiquait dans ses ordres l'intention de faire reposer
l'arme  Molodetschno ou  Smorghoni. Il parlait de distributions de
vivres. Le 5, au moment de son dpart, il ordonnait encore au roi de
Naples de garder Wilna, ou du moins Kowno, comme tte de pont.]

[46: On ne finirait pas, si l'on voulait raconter toutes les anecdotes
horribles, touchantes, et souvent incroyables, qui signalrent cette
funeste poque.

Un gnral, puis de fatigue, tait tomb sur la route. Un soldat, en
passant, commena  lui ter ses bottes; celui-ci, se soulevant avec
peine, le pria d'attendre au moins qu'il ft mort pour le dpouiller:
_Mon gnral, rpondit le soldat, je ne demanderais pas mieux; mais un
autre va les prendre; il vaut autant que ce soit moi_; et il continua.

Un soldat tait dpouill par un autre; il lui demanda de le laisser
mourir en paix. _Excusez, camarade, rpondit l'autre, j'ai cru que vous
tiez mort_; et il passa son chemin.

Quelquefois mme une affreuse ironie se joignait  l'gosme ou  la
cruaut. Deux soldais entendirent un officier, malade et tendu par
terre, qui les appelait  son secours, et qui se disait officier du
gnie. _Comment! c'est un officier du gnie?_ dirent-ils en s'arrtant.
_Oui, mes amis_, dit l'officier. _Eh bien! tire ton_ plan, reprit l'un
des soldats; et ils le laissrent.

Cependant, pour la consolation de l'humanit, quelques traits sublimes
de dvouement venaient contraster avec tant d'gosme et
d'insensibilit. On a cit surtout celui d'un tambour du 7e rgiment
d'infanterie lgre; sa femme, cantinire au rgiment, tomba malade au
commencement de la retraite; le tambour la conduisit tant qu'ils eurent
une charrette et un cheval.  Smolensk, le cheval mourut: alors il
s'attela lui-mme  la charrette, et trana sa femme jusqu' Wilna. En
arrivant dans cette ville, elle tait trop malade pour aller plus loin,
et son mari resta prisonnier avec elle.

Une cantinire du 33e rgiment tait accouche en Prusse, avant le
commencement de la campagne; elle suivit jusqu' Moscou son rgiment,
avec sa petite fille, qui avait six mois au moment du dpart de Moscou.
Cette enfant vcut pendant la retraite d'une manire miraculeuse; sa
mre ne la nourrissait qu'avec du boudin de sang de cheval; elle tait
enveloppe d'une fourrure prise  Moscou, et souvent nu-tte. Deux fois
elle fut perdue; et on la retrouva, d'abord dans un champ, puis dans un
village brl, couche sur des matelas. Sa mre passa la Brzina 
cheval, ayant de l'eau jusqu'au cou, tenant d'une main la bride, et de
l'autre son enfant sur sa tte. Ainsi, par une suite de prodiges, cette
petite fille acheva la retraite sans accident, et ne fut pas mme
enrhume.]

[48: Par Binitza et Smorghoni.]

[49: En passant par Neustadt, Pillkahlen et Saliau.]

[50: Par Heiligenbeil et Elbing.]

[51: Par Stargard, Driessen et Landsberg.]

[52: M. Goudonville.]

[53: M. Boni.]

[54: J'ai dit que 300,000 hommes ont fait la campagne en tout ou en
partie. En dduisant 80,000 hommes pour les trois corps qui formaient
les deux ailes (7e et Autrichiens  l'aile droite; 10e  l'aile gauche),
il reste 420,000 pour la Grande Arme. De ces 420,000 hommes, il y en
eut tout au plus 10,000, presque tous malades ou clopps, qui
repassrent la Vistule. On en perdit donc 410,000. Quant aux trois corps
dtachs, qui eurent moins  souffrir, leurs pertes ne peuvent pas
s'lever  moins de 20,000 hommes, ce qui fait une perte totale de
430,000 hommes. (Voir le dtail des pertes du 4e rgiment, note B.)]

[55: NOTA. On peut, comme pour la campagne de 1812, consulter l'atlas de
M. Thiers ou celui du gnral G. de Vaudoncourt.]

[56: Il est devenu gnral de division, aide de camp du roi
Louis-Philippe.]

[57: M. de Breteuil, depuis pair de France.]

[58: Je donne par appendice (note n A) la composition du 1er corps. On
voit qu'il se composait de trois divisions d'infanterie: 1er, Philippon,
2e Dumonceau, 3e Teste; en tout 17,000 hommes et 1,000 chevaux.]

[59: Le plus ancien lieutenant gnral de l'arme; il l'tait de 1799 et
vivait encore en 1848.]

[60: Voir le dtail, Appendice (note B).]

[61: _Idem_, _idem_, (note C).]

[62: Napolon avait mand prs de lui le marchal Ney, qui avait laiss
en Silsie le 3e corps qu'il commandait.]

[63: Je ne pense pas qu'il ait t bless.]

[64: Le marchal Saint-Cyr reproche  Napolon de n'avoir pas tent le
passage de Geyersberg. Il observe que les Autrichiens ayant pass sur la
rive droite de l'Elbe aprs la bataille de Dresde, nous n'avions 
combattre que l'arme russe et prussienne; qu'il fallait se hter de
battre les ennemis avant la runion de toutes leurs forces, qu'allait
encore augmenter la prochaine arrive de l'arme russe de Pologne. Il
ajoute que l'occasion de livrer bataille tait favorable, puisque
l'ennemi se trouvait chelonn sur la grande route de Toeplitz par Pirna
et Peterswalde, tandis que nous occupions l'autre route par Dohna,
Frstenwald et la montagne du Geyersberg; que cette route, plus courte
que l'autre, nous permettait d'arriver en Bohme avant l'ennemi et de
l'attaquer  revers.

Quant  la difficult de franchir le Geyersberg, le marchal Saint-Cyr
croit qu'on l'exagrait; les sapeurs, en quelques heures, auraient rendu
la route praticable.

C'est le 10 septembre que Napolon arrta le mouvement qu'il avait
ordonn et prit le parti de la retraite. Le marchal Saint-Cyr s'tonne
de le voir reculer devant un obstacle qui lui paraissait peu srieux, et
perdre ainsi une occasion qu'il ne devait plus retrouver.]

[65: Voir la note 66.]

[66: Le marchal Ney dit dans son rapport que la ligne de bataille
pouvait tre forme  Jterbogt _avant dix heures du matin_; et le
marchal Oudinot assure qu'il a reu de lui l'ordre de partir  dix
heures de Seyda pour Jterbogt, qui en est  plus de quatre lieues.
Voici l'explication de cette contradiction; elle m'a t donne par un
homme bien  porte de la connatre.

Le 5 septembre, le marchal Oudinot avait reu l'ordre  Seyda d'en
partir le matin aven le 12e corps, pour se diriger sur OEhna, mais
seulement aprs que le 7e corps (Reynier) aurait pass devant le 12e.
Reynier ayant pris un autre chemin, Oudinot, qui attendait ce passage,
ne partit de Seyda qu'entre 9 et 10 heures du matin, et, arriv 
environ une lieue du champ de bataille, vers OEhna, il fit une halte
d'une grande heure avant d'avoir reu du marchal Ney une direction
finale vers ce champ de bataille.]

[67: Ce n'est pas assurment que les allis combattissent pour le
rtablissement de la maison de Bourbon. Ils ne voulaient que la chute de
Napolon, en laissant la France libre de se choisir un gouvernement.
Mais ils permettaient  nos anciens princes de s'tablir en France dans
les provinces occupes par eux, de chercher  leurs risques et prils 
s'y faire des partisans. Ainsi les Bourbons ne pouvaient attendre leur
retour que de la chute de Napolon; l'arme franaise, en combattant les
allis, combattait donc indirectement contre eux.]







End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs militaires de 1804  1814, by 
M. le Duc de  Fezensac

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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